Library / Art / Histoire des plus c�l�bres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
ISBN 2-8266-0072-9 �DITION COMPL�TE
ISBN 2-8266-0076-1
R�impression de l'�dition de Paris, 1853
HISTOIRE DES PLUS C�L�BRES AMATEURS ITALIENS
ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
J.-G. DUMESNIL
TOME IV
MINKOFF REPRINT
GEN�VE
1973
* * * * *
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.
1478-1529.
La cour d'Urbin; Jules II et L�on X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;
D�couverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.
Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.
Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;
Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;
premi�re repr�sentation de _la Calandria_; Jules Romain;
le marquis de Mantoue; Adrien VI; Cl�ment VII; Charles-Quint;
�cole romaine.
PIETRO ARETINO.
1492-1557.
Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;
Andr�a Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;
Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;
Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;
Michel-Ange; Baccio Bandinelli.
Andr� Doria; le marquis du Guast; le doge Andr� Gritti;
Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de M�dicis.
�cole v�nitienne.
DON FERRANTE CARLO.
1575-1641.
Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;
Lavinia Fontana Zappi;
Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.
Ecole bolonaise.
LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.
1590-1065.
Simon Vou�t; le Dominiquin; Peiresc;
Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;
Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le j�suite Fra Giov. Saliano;
Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;
Paul Fr�art de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.
AVIS IMPORTANT.
L'auteur et l'�diteur de cet ouvrage se r�servent le droit de le
traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
poursuivront, en vertu des lois, d�crets et trait�s internationaux,
toutes contrefa�ons ou toutes traductions faites au m�pris de leurs
droits.
Le d�p�t l�gal de l'ouvrage a �t� fait � Paris, au minist�re de la
police g�n�rale, et toutes les formalit�s prescrites par les trait�s
sont remplies dans les divers �tats avec lesquels la France a conclu des
conventions litt�raires.
HISTOIRE DES PLUS C�L�BRES AMATEURS ITALIENS
ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
PAR
M. J. DUMESNIL
Membre du Conseil g�n�ral du Loiret, de la Soci�t� arch�ologique de
l'Orl�anais et de la L�gion d'honneur.
Vitam excoluere per artes. VIRG.
TOME IV
PARIS
JULES RENOUARD ET Cie
�diteurs de l'Histoire des Peintres de toutes les �coles
6, RUE DE TOURNON
* * * * *
1853
AVERTISSEMENT.
On a beaucoup �crit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
C'est � peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
amateurs sont cit�s en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
les oeuvres qu'ils ont command�es ou qu'ils poss�dent. Cet oubli n'est
pas juste; car combien d'artistes ont d� leur renomm�e et leur fortune
aux premiers encouragements qu'ils ont re�us d'amateurs aussi g�n�reux
qu'�clair�s. Il est m�me vrai de dire que le go�t des amateurs a souvent
r�agi sur celui des artistes, et que les plus grands ma�tres n'ont pas
�chapp� � leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Rapha�l,
de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
sujets de ses compositions. Les amateurs m�ritent donc d'occuper, dans
l'histoire de l'art, une place plus consid�rable que celle qui leur a
�t� accord�e jusqu'ici par les historiens et les biographes.
Mais pour qu'il n'y ait ici aucune �quivoque, il faut bien s'entendre
sur cette qualification d'amateur.
Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour �tre un amateur dans le sens que
nous attachons � ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
collections d'antiquit�s, de statues, de dessins et de tableaux.
Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition � les
comprendre; mais il n'y a que l'amour joint � l'intelligence de l'art
qui constitue le v�ritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes �tudes, des
connaissances vari�es, un go�t d�licat, un jugement s�r. Le Poussin
semblait avoir en vue de d�finir le v�ritable amateur, lorsqu'�crivant �
son ami, M. de Chantelou, il lui disait: �Les oeuvres �squelles il y a
de la perfection ne se doivent pas voir � la h�te, mais avec temps,
jugement et intelligence; il faut user des m�mes moyens � les bien juger
comme � les bien faire[1].� Ailleurs il ajoute: �Le bien juger est
tr�s-difficile, si l'on n'a en cet art, grande th�orie et pratique
jointes ensemble: nos app�tits n'en doivent pas juger seulement, mais la
raison[2].� Le v�ritable amateur est donc celui qui joint, � l'amour de
l'art, le jugement et l'intelligence.
[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642,
p. 75.]
[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]
Telles sont les qualit�s qu'ont poss�d�es, � un degr� remarquable, le
comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherch� � appr�cier
l'influence sur les artistes de leur temps.
Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assur�ment,
qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
v�ritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, o� les arts ont brill�
pendant longtemps d'un si vif �clat, il serait facile de citer un
tr�s-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
membres du clerg�, particuli�rement parmi les pr�lats, les �v�ques et
les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exerc� autant d'influence
sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes d�termin� �
consacrer plus sp�cialement nos recherches. Chacun d'eux a �t�, de son
temps, en relations suivies, pendant un tr�s-grand nombre d'ann�es, avec
les principaux ma�tres; et si leur amiti� a �t� recherch�e par les
artistes, c'est qu'� l'amour et � l'intelligence du beau, ils joignaient
la bienveillance, le d�sir d'obliger avec discr�tion, et toutes les
autres qualit�s qui appellent la confiance et qui font le charme de
l'intimit�.
Un autre motif nous a engag� � �tudier la vie et l'influence de ces
quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache � l'histoire
d'une �cole diff�rente: Balthasar Castiglione � l'�cole romaine, Pietro
Aretino � l'�cole v�nitienne, Don Ferrante Carlo � celle de Bologne, et
le Commandeur au plus grand artiste fran�ais, Nicolas Poussin, que
l'Italie n'admire pas moins que la France.
En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amiti� qui l'unissait
� Rapha�l, il nous aurait �t� impossible de ne pas parler d'Agostino
Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
contribu� � procurer au Sanzio les occasions d'exercer son g�nie. De
m�me, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se m�le � celle de
Paul Fr�art, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
�taient li�s au m�me degr� avec notre Poussin, qui �tait comme leur
centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir s�parer
Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Rapha�l, pas plus que M.
de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.
Les d�tails donn�s sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
transition naturelle � la suite que nous nous proposons de publier sur
les amateurs fran�ais.
Ce premier volume est le r�sultat de plusieurs ann�es d'�tudes et de
recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-�tre qu'il
renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
d�sir� pouvoir m'effacer plus compl�tement encore, et laisser
enti�rement les artistes se faire conna�tre par eux-m�mes. Je n'ai pas
la pr�tention d'apprendre quoi que ce soit � ceux qui savent; j'ai voulu
seulement �pargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.
En terminant, qu'il me soit permis de t�moigner publiquement ma
reconnaissance � M. Le Go, secr�taire, depuis pr�s de vingt ann�es, de
l'Acad�mie de France � Rome, possesseur d'une admirable biblioth�que sur
les arts, form�e par ses soins, qu'il a bien voulu mettre � ma
disposition; � M. Caillou�, fix� � Rome depuis longtemps par son go�t
pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une r�putation
justement m�rit�e; � MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, �l�ves
de M. Ingres, ainsi qu'� MM. Matout, Fran�ais, C�lestin Nanteuil,
Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
qu'ils ont bien voulu me donner.
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE
* * * * *
De tous les amateurs c�l�bres qui v�curent sous les pontificats de Jules
II et de L�on X, il n'en est aucun qui exer�a une plus grande influence
sur l'�cole romaine que Balthasar Castiglione. Intimement li� avec
Rapha�l, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions,
et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la
reconnaissance et la restauration des pr�cieux restes de l'antiquit� qui
existaient encore dans la ville �ternelle. Apr�s la mort de l'Urbinate,
son amiti� valut � Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
Ce prince, gr�ce � la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa
capitale, avec la plus �clatante distinction, l'h�ritier de Rapha�l, et
l'on peut dire avec v�rit� que Mantoue est principalement redevable au
Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de
peinture qu'y a laiss�s le g�nie de Jules Romain. Le Castiglione avait
puis� l'amour du beau dans l'�tude approfondie des oeuvres d'Hom�re, de
Platon, de Cic�ron et de Virgile, ces ma�tres de ceux qui savent. Aussi,
malgr� les agitations d'une vie m�l�e aux intrigues des cours, aux chances
des combats et aux n�gociations de la politique, il ne n�gligea aucune
occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands ma�tres, ses
contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-�tre le seul
homme de son temps qui p�t entretenir des relations d'amiti� aussi
intimement avec Michel-Ange qu'avec Rapha�l: il dut cet heureux privil�ge
non-seulement � l'am�nit� de ses mani�res et � la bienveillance de son
caract�re, mais encore � ses connaissances profondes et vari�es, � la
solidit� de son jugement, � son go�t si d�licat et si s�r que Rapha�l
lui-m�me craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, � son amour d� beau
qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le
s�jour de Rome. Cette pr�f�rence qu'il accorda toujours � la ville que le
Bramante, Rapha�l et ses �l�ves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo,
Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune
patrie, ne se d�mentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, o� il
suivait, comme nonce de Cl�ment Vil aupr�s de Charles-Quint, des
n�gociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les
bandes indisciplin�es du conn�table de Bourbon, la dispersion des �l�ves
de Rapha�l, les ravages exerc�s dans le Vatican et la basilique de
Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant
d'autres malheurs irr�parables, il fut tellement frapp� de ces d�sastres,
qu'au t�moignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit
ne tarda pas � le conduire au tombeau.
Pour appr�cier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
artistes de son temps, et en particulier sur Rapha�l et Jules Romain, il
est n�cessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
ses propres lettres qui �quivalent presque � des m�moires[3].
[Note 3: Ces lettres ont �t� publi�es par l'abb� Serassi en deux
volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant
�diteur a �galement publi� une �dition du _Cortegiano_, du Castiglione,
qu'il a fait pr�c�der de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
des renseignements pr�cieux.]
Balthasar Castiglione naquit � Casatico, maison de campagne de sa
famille dans le Mantouan, le 6 d�cembre 1478. Son p�re, Christophe de
Castiglione, �tait un noble et brave gentilhomme et sa m�re, Louise de
Gonzague, �tait une femme aussi distingu�e par son esprit que par sa
beaut�. Elle appartenait � l'une des branches des Gonzague, dont le chef
�tait marquis de Mantoue.
C'�tait alors l'�poque de la renaissance des lettres, et le go�t des
oeuvres de l'antiquit� agitait tous les esprits. Les d�couvertes
d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication �
Florence, sous les auspices de Laurent de M�dicis; les travaux de
Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirig� les
esprits vers l'�tude des �crivains de l'antiquit�. Les nobles et riches
Italiens de ce si�cle, bien sup�rieurs en cela aux seigneurs des nations
ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
faisaient pas consister exclusivement le m�rite d'un chevalier dans la
force corporelle et dans l'adresse � manier les armes. L'�tude des
lettres grecques et latines entrait n�cessairement dans l'�ducation d'un
jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait � jouer un r�le dans
le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer � ce
devoir. Malgr� les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune
m�diocre, ils n'h�sit�rent pas � lui donner les meilleurs ma�tres, afin
de lui procurer des connaissances solides et brillantes.
[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux fr�res, dont l'un
mourut tr�s-jeune.]
La ville de Milan �tait alors gouvern�e par Louis Sforce, prince aussi
distingu� par son amour des lettres que par ses qualit�s guerri�res. Sa
cour �tait le rendez-vous des litt�rateurs, des savants et des
artistes[5]. C'est l� que Balthasar Castiglione fut envoy� dans sa
jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
l'�quitation, le maniement des armes, mais surtout pour y �tudier les
�crivains de l'antiquit�. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
l'initia � la connaissance de la langue latine. D�m�trius Chalcondyles
lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
B�roalde le vieux, il se livra � l'�tude approfondie des auteurs grecs
et latins, consignant par �crit ses observations et ses commentaires, et
montrant ainsi la finesse et la sagacit� de son esprit, qui savait
d�couvrir les beaut�s les plus cach�es de ses mod�les. Les �crivains
auxquels il donnait la pr�f�rence et qu'il se rendit familiers furent,
en grec, Hom�re et Platon, types de la puret� antique; en latin,
Virgile, Cic�ron et Tibulle, non moins dignes d'�tre admir�s. Le go�t
d�cid� qu'il conserva toute sa vie pour ces grands g�nies de l'antiquit�
ne le d�tourna pas d'�tudier �galement les ouvrages les plus
remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particuli�rement Dante,
P�trarque, Laurent de M�dicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
la _Divine Com�die_ l'�nergie et la science; chez le chantre de Laure la
tendresse et l'�l�gance; et chez Laurent de M�dicis et Politien le feu
naturel et la facilit�.
[Note 5: Notamment du grand L�onard de Vinci.]
Il n'est pas douteux que le Castiglione dut � l'influence de ces fortes
�tudes, continu�es pendant sa vie enti�re, l'amour du beau, et par suite
cette puret� de go�t et cette rectitude de jugement que lui enviait
Rapha�l, le ma�tre de la beaut� id�ale. Il fut �galement redevable �
cette instruction, acquise au contact d'hommes sup�rieurs, de cette
bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
dans tout le cours de sa carri�re. On reconna�t cette disposition de son
esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il e�t �t� libre de
vivre � sa mani�re, il aurait pr�f�r� le s�jour de Rome et la soci�t�
des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
de la politique.
La longue r�sidence qu'il avait faite � Milan, son habilet� dans tous
les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
litt�rature italienne, et par-dessus tout l'amabilit� de son caract�re
lui avaient attir� l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
d�sirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se r�aliser ses
esp�rances sans l'invasion des Fran�ais en Italie, qui vint ruiner tous
ses projets. Son p�re, bless� � la bataille du Taro, mourut quelques
jours apr�s. Louis Sforce fut d�pouill� de ses �tats, et Balthasar
oblig� de se retirer � Mantoue. Il y fut re�u avec beaucoup de
bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa m�re; ce prince se
proposant, peu de temps apr�s, d'aller � Pavie � la rencontre du roi de
France, voulut que le Castiglione l'accompagn�t dans ce voyage, et fit
partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister �
l'entr�e du roi Louis XII, � Milan, le 5 octobre 1499.
Dans une lettre adress�e de Milan, le 8 octobre 1499, � messere Jacques
Boschetto de Gonzague, son beau-fr�re[6], le Castiglione fait de cette
entr�e la description suivante, qui nous a paru digne d'�tre
rapport�e[7]:
[Note 6: Il avait �pous� sa soeur Polix�ne.]
[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]
�Vous aurez sans doute appris l'entr�e de S. M. le roi de France �
Pavie. Notre tr�s-illustre seigneur[8] resta jusqu'� samedi dernier �
Pavie avec Sa Majest�, et ce soir vint � Milan. Le dimanche, apr�s le
d�jeuner, il alla � la rencontre du roi qui vint � Saint-Eustorgio,
�glise situ�e hors la ville, � la porte du T�sin, et y resta un bon bout
de temps. Le roi y re�ut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
le b�ton de commandement de l'�tat et une �p�e. Le roi donna l'�p�e �
monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et mar�chal du royaume
de France. Il rendit le b�ton � messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
et d'autres Fran�ais confus�ment et sans ordre, des bagages, des
pr�lats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
milanais sortaient de la ville en s'effor�ant de garder le meilleur
ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
pape[9]; les unes �taient couvertes de velours noir, les autres de
brocart d'or. Elles �taient accompagn�es d'autant de pages, mont�s sur
de forts chevaux et tr�s-bien habill�s � la fran�aise, ce qui �tait beau
� voir. Ensuite s'avanc�rent � la rencontre de S. M. le roi les
cardinaux Borgia, l�gat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de
Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
seigneurs et des chevaliers fran�ais ne cessaient d'aller et venir dans
cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades � leurs
chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
chevaliers �taient arm�s, et ils heurtaient les personnes qui se
trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire �vang�lista,
notre ma�tre de man�ge, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
Quand il plut � Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur
capitaine en avant � cheval, eux � pieds avec leurs lances sur l'�paule,
suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
bas de m�me. Ils �taient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
que l'on dit n'�tre compos�e que de gentilshommes; ils �taient cinq
cents archers � pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde � la
main avec un casque en forme de coupe, un v�tement rouge et vert depuis
les �paules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
sur les cuisses.
[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-Fran�ois Gonzague.]
[Note 9: C�sar Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
VI.]
[Note 10: Jean Borgia, archev�que de Montr�al, neveu du pape
Alexandre VI.]
[Note 11: Julien de la Rov�re, qui fut ensuite Jules II.]
[Note 12: Georges d'Amboise, archev�que de Rouen, premier ministre
de Louis XII.]
[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]
Cette broderie repr�sentait un porc-�pic secouant et lan�ant ses
dards[14]. Venaient apr�s les trompettes du roi; ensuite les n�tres avec
un v�tement comme celui des arbal�triers, en satin. Imm�diatement apr�s
�tait le roi, pr�c�d� de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
en main le b�ton de commandement. De chaque c�t� de Sa Majest�,
quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne
et d'autres que je ne connais pas. Par derri�re �taient les cardinaux
ci-dessus nomm�s, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
�tait plac� entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
rappelle pas le nom. Le fils du pape �tait mis tr�s-galamment. Ils
marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignit�. Venaient ensuite
beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
pr�lats tant milanais qu'�trangers. Fermaient la marche deux cents
gentilshommes fran�ais, hommes d'armes, tous arm�s et galamment
habill�s.
[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-�pic pour
embl�me, avec cette devise: _Cominus_ et _Emin�s_, voulant faire
entendre que ses armes �taient aussi redoutables de loin que de pr�s;
par allusion au porc-�pic, qui perce de ses dards celui qui veut le
prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
l'irritent.]
[Note 15: Grand conn�table, un des meilleurs capitaines que Charles
VIII e�t conduits avec lui en Italie. Il p�rit dans l'exp�dition de
Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
en d�route et fait prisonnier dans, les lieux m�mes o� peu d'ann�es
auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
de Cordoue. Son nom �tait Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
Voy. _Guicciardini_, lib. V.]
Tel �tait le cort�ge qui accompagnait le roi dans toute l'�tendue de
cette rue qui, � partir du ch�teau, �tait couverte de draps et orn�e de
chaque c�t� de damas, de tapisseries et d'autres d�corations. Un
habitant, voulant montrer qu'il �tait attach� au roi, avait plac� les
armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
avait pu imaginer. La rue �tait toute remplie de monde, et le roi allait
regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa t�te, un
dais de brocart d'or �tait port� par des docteurs v�tus de robes rouges,
avec le collet et le bonnet brod�s de vair. Autour du cheval marchaient
quelques gentilshommes milanais, de la premi�re noblesse, en bon ordre.
Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa t�te. Sa
Majest� avait sur les �paules un manteau ducal de damas blanc. Il
portait un bonnet ducal de la m�me-�toffe, brod� de vair. Il s'avan�a
dans cet ordre jusqu'au ch�teau. La place �tait pleine de monde, et,
pour le passage du roi, les arbal�triers gascons � pied, le casque �
coupe en t�te et v�tus de ces grandes vestes que j'ai d�crites, mais non
brod�es, �taient oblig�s de faire place. Ces Gascons sont hommes de
petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entr�e dans le
ch�teau de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) � la fine
fleur des talents et de tous les hommes distingu�s, et maintenant rempli
de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans
son enceinte, le roi mit encore l'�p�e � la main et fit peur �
quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
sang de r�pandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
all�mes � la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
entendre la messe � Saint-Ambroise, toujours escort� par ses
hallebardiers et accompagn� de tous les seigneurs ci-dessus nomm�s. La
messe fut chant�e par l'�v�que de Plaisance[16]. La messe dite, et apr�s
avoir reconduit le roi au ch�teau, nous all�mes d�ner, et ensuite nous
rev�nmes � la cour. Mardi matin, notre duc, � la pointe du jour, se
rendit � la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
poing, car ainsi le roi l'avait ordonn�, et ils sortirent dans la
campagne. Cette matin�e, je n'ai pas quitt� la maison. Je ne vous �cris
pas en quel �tat sont les affaires de notre illustre ma�tre, parce que
vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
mais aux grandes d�monstrations d'amiti� que j'ai vues, et � la grande
intimit� qui s'est �tablie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
sembl� comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformit�
d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
s'arrangent au mieux de nos d�sir.�
[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier �v�que de Tortone
pr�lat c�l�bre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II,
p. 233.]
Les pr�visions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
Mantoue, bien qu'il e�t combattu peu de temps auparavant contre Charles
VIII, sut si bien se faire agr�er par son successeur, que ce prince le
nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il m�ditait de la conqu�te du
royaume de Naples.
Le Castiglione se trouva, en 1503, � la bataille du Garigliano, que le
marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
historiens italiens, parce que les troupes fran�aises et leurs chefs
refus�rent de lui ob�ir. D�go�t� par cet �chec du service de la France,
le marquis abandonna l'arm�e, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
d�sirait, la permission de venir � Rome.
Jules II venait d'�tre �lu pape � la place de Pie III, qui n'avait
occup� l� chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. T�moin des
malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux pr�tentions des
Fran�ais et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
et l'importance des �tats de l'�glise, afin de pouvoir plus facilement
assurer leur ind�pendance. Dans ce but, il avait appel� � Rome
Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
�tats, gr�ce � l'appui de la r�publique de Venise, gr�ce surtout � la
mort d'Alexandre VI et � la haine qu'inspirait son fils le duc de
Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, mari� depuis longtemps �
Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annon�ait
qu'il ne fournirait pas une longue carri�re.
Jules II, en lui rendant l'investiture du duch� d'Urbin, dont l'avait
d�pouill� Alexandre VI au profit de C�sar Borgia, son fils, et en lui
accordant le g�n�ralat des troupes de l'�glise, avait obtenu de
Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rov�re. Ces
importantes n�gociations se poursuivaient � Rome vers la fin de 1503,
lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, apr�s la bataille du
Garigliano[17].
Tous les historiens contemporains s'accordent � reconna�tre que
Guidobaldo �tait un prince ami des sciences et des arts, et vers� dans
les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amen�s
� Rome � sa suite, se trouvait C�sar Gonzague, cousin germain de
Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de J�rusalem, et comme lui
tr�s-amateur des belles-lettres[18]. Ils �taient li�s, depuis leur
enfance, non moins par les liens de l'amiti� que par ceux du sang. Par
son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il d�sira s'attacher
� sa fortune et se fixer � son service. Mais il lui fallait obtenir la
permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc
Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.
[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano,
Silvestri, 1821, in-8.]
[Note 18: C�sar Gonzague joignait � la gloire des armes le go�t des
lettres, et il �tait dou� d'un jugement si prompt et si s�r, qu'il
r�ussit aussi bien dans la po�sie et le maniement des affaires que dans
la guerre. Apr�s la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
successeur, Francesco della Rov�re, auquel il rendit des services
signal�s. Ayant r�duit, en 1512, la ville de Bologne sous l'ob�issance
de Jules II, il y fut pris de la fi�vre et y mourut � la fleur de l'�ge.
Le Castiglione d�plore sa perle dans Je quatri�me livre de son
_Cortegiano_, dont C�sar Gonzague est un des interlocuteurs. Ses po�sies
ont �t� publi�es � Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
pr�c�d�es de sa vie par l'abb� Pietro Antonio Serassi, qui a publi�
�galement le _Recueil des lettres du Castiglione_.]
Il para�t que le marquis se trouva bless� de cette r�solution du
Castiglione: bien qu'il n'os�t pas lui refuser l'autorisation d'entrer
au service de son beau-fr�re, il en garda rancune pendant tr�s-longtemps
� notre chevalier, � ce point de lui interdire l'entr�e de ses �tats et
de ne pas vouloir qu'il y p�n�tr�t m�me pour voir sa m�re. On ignore le
motif v�ritable de ce m�contentement. Peut-�tre prenait-il sa source
dans le regret qu'�prouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait d�j�
donn� des t�moignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
influence sur l'avenir du Castiglione.
Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, �tait alors en campagne dans la
Romagne, pour reconqu�rir les ch�teaux et les villes fortifi�es que le
duc de Valentinois y avait encore conserv�s. Le Castiglione quitta
Mantoue au milieu de l'�t� 1504, pour se rendre au camp sous les murs
de Ces�ne. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
dans cette premi�re campagne; car son cheval s'�tant abattu sous lui, il
se fractura un pied d'une mani�re si grave, qu'il eut beaucoup de peine
� se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
r�tablit compl�tement que l'ann�e suivante, apr�s avoir �t� prendre les
bains de San Casciario, pr�s de Sienne.
Cependant Guidobaldo, apr�s avoir recouvr� les villes de Ces�ne, d'Imola
et de Forli, se disposa � rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
ses �tats.
Situ�e sur les pentes de l'Apennin, du c�t� de l'Adriatique et vers le
centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que plac�e au milieu
de montagnes escarp�es, est entour�e d'un pays fertile et qui produit
tout ce qui est n�cessaire � la vie. De nos jours, cette ville est
compl�tement oubli�e; elle est m�me, le plus souvent, n�glig�e par les
voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
enfants, l'immortel Rapha�l Sanzio, la d�fend � peine contre
l'indiff�rence des touristes. Vers le commencement du seizi�me si�cle,
il n'en �tait point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'�tre gouvern�e par
un prince sage, ami de la paix et des lettres, Fr�d�ric della Rov�re,
p�re de Guidobaldo. Ce prince, malgr� les agitations de sa vie et les
vicissitudes auxquelles son r�gne fut expos�, avait montr� en toute
occasion un go�t prononc� pour les arts et pour les lettres. Il avait
fait �lever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
alors pour le plus remarquable qu'il y e�t en Italie: et non-seulement
il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
chambre, des plus belles �toffes de drap d'or, de soie et autres
semblables; mais il s'�tait surtout efforc� de l'orner d'un grand nombre
de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
d'instruments de musique de toutes esp�ces; n'admettant dans ce palais
rien qui ne f�t tr�s-rare et tr�s-beau. Ce n'est pas tout: il r�unit �
grands frais une quantit� consid�rable d'excellents ouvrages h�breux,
grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, �tant
persuad� que sa biblioth�que �tait ce que son palais renfermait de plus
pr�cieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, h�ritier de ses
go�ts et de ses vertus, et qu'une �ducation distingu�e, sous la
direction des meilleurs ma�tres, avait initi� � tous les tr�sors de
l'antiquit� grecque et latine. Malheureusement, ce prince, d�s sa
vingti�me ann�e, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
tard�rent pas � le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
tombeau, �tant encore � la fleur de l'�ge. Mais cette infirmit� m�me
contribua probablement � rendre le s�jour d'Urbin plus agr�able pour
les h�tes qu'il y attirait. Car oblig� de chercher des distractions dans
d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
ou la politique dans les r�unions de savants, d'artistes et de
courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
rendez-vous � la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'�tait
pas moins distingu�e par son esprit que par sa beaut�. Elle avait pour
amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
da Montefeltro, fr�re naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualit�s brillantes et
le sens exquis. La pr�sence d'autres femmes �galement distingu�es
ajoutait encore � l'agr�ment de ces r�unions: on y remarquait Marguerite
et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherch�es du Bembo, qui a dit
de cette derni�re dans une de ses lettres latines � Fr�d�ric Fregose:
_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et
lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y
avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
duchesse, qui para�t avoir �t� fort avant dans les bonnes gr�ces du
Castiglione[20].
[Note 19: Noies de l'abb� Serassi, � la suite des _Lettres du
Castiglione_, t. 11, p. 339.]
[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]
Il r�gnait � la cour d'Urbin une douce libert� que la seule pr�sence de
la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discr�tion et
de la politesse, tant �tait grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
assembl�es n'�taient pas seulement consacr�es aux danses, � la musique
et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'�loge de la cour d'Urbin,
et ce qui la distingue parmi tant d'autres � cette �poque et depuis,
c'est que souvent, dans ces r�unions, on agitait des questions
int�ressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et m�me
les diff�rentes formes de gouvernement.
Parmi les h�tes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les
deux fr�res Fr�gose, Ottaviano et Federico, nobles G�nois, alors bannis
de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, d�s sa
jeunesse, par Guidobalde, s'�tait exerc� au m�tier des armes sous sa
conduite, et se faisait remarquer par son courage. Apr�s la mort du duc,
appel� � faire de grandes choses, il d�livra la ville de G�nes, sa
patrie, de la domination fran�aise, et nomm� doge, il donna des preuves
�clatantes de sa valeur; particuli�rement lorsque les Fieschi et les
Adorai, chefs de la faction qui lui �tait oppos�e, ayant p�n�tr� une
nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans arm�s qui les
suivaient. Son courage le rendit cher au pape L�on X, lequel, comme on
peut le voir dans ses brefs �crits en son nom par le Bembo, en fit de
grands �loges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
Agathe, qui lui avait �t� conf�r� par Guidobalde. Au milieu du bruit des
armes, il ne m�prisa pas les lettres: ce qui lui valut l'�loge et
l'amiti� du Bembo et du Castiglione.
[Note 21: J'emprunte ces d�tails � l'historien Baldi, _Vita di
Guidobaldo_, lib. und�, t. II, p. 206 et suiv.]
Fr�d�ric Fr�gose, son fr�re, ne fut pas moins remarquable par sa
grandeur d'�me et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
de montrer sa valeur, ayant embrass�, d�s sa jeunesse, la carri�re
pacifique de l'�glise. Le pape Jules II, qui appr�ciait les qualit�s de
son esprit, le fit archev�que de Salerne. Il sut si bien se distinguer
dans le gouvernement de cette �glise, qu'il re�ut, comme r�compense de
Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
dans sa vie, c'est qu'ayant' �t� fait amiral de la flotte g�noise contre
Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
non-seulement il le mit en fuite apr�s avoir coul� � fond une partie de
ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
sur les c�tes d'Afrique, il d�vasta et br�la les for�ts de Biserte,
refuge et r�sidence de cet �cumeur de mer. Il �tait dou� d'une grande
�loquence, et profond�ment vers� dans les lettres sacr�es et profanes.
La lettre qu'il �crivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de
Guidobalde, est un monument qui atteste le degr� de perfection avec
lequel il savait se servir de la langue latine.
Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de M�dicis,
alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa g�n�rosit�
ont fait surnommer le Magnifique comme son p�re Laurent. Il �tait fr�re
du cardinal Jean de M�dicis, qui fut �lu pape quelques ann�es plus tard,
apr�s la mort de Jules II, et qui prit le nom de L�on X. Julien �tait
tr�s-aim� de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'�l�vation de
son coeur, de la noblesse de ses mani�res et de la vivacit� de son
esprit.
L'auteur des _Asolani_, le V�nitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
un des secr�taires des brefs de L�on X, et cardinal sous Paul III,
quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
�tats. Il avait �t� attir� dans cette cour par l'amabilit� de la
duchesse, par l'espoir d'y trouver une carri�re, et surtout par l'amour
des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
lui-m�me dans plusieurs passages de sa correspondance[22].
[Note 22: Voir entre autres sa lettre � la duchesse Elisabeth
d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, �dit.
des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che
sono il cibo della mia vita_.]
Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une tr�s-illustre
noblesse, et non moins distingu� par ses connaissances, qui lui valurent
la protection et l'amiti� de Jules II, bon juge des bons esprits.
S'�tant fait homme d'�glise, il obtint plus tard l'�v�ch� de Tricarico;
et ayant �t� envoy� nonce apostolique aupr�s du roi Fran�ois Ier, il
sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le r�compenser,
le nomma �v�que de Baiussa.
Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait �t� amen� � la cour d'Urbin par
Julien de M�dicis, dont il �tait un des serviteurs les plus d�vou�s. La
nature l'avait dou� d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
tant � Urbin qu'� Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
son si�cle � traiter les grandes affaires. La facilit� qu'il avait �
assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
et l'amabilit� de ses mani�res lui acquirent la bienveillance de
Guidobalde et du cardinal Jean de M�dicis. Lorsque ce dernier fut �lu
pape, non-seulement il voulut l'employer � son service, mais il l'honora
de la dignit� de cardinal. Il a laiss� lui-m�me l'id�e de son caract�re,
dans cette pi�ce _de la Calandria_, par laquelle il a montr� combien la
com�die peut procurer de plaisir, � l'aide du charme d'agr�ables
plaisanteries[23].
[Note 23: �E lasci� egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
quella commedia, che intitol� _La Calandria_, nella quale mostr� con le
piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.�--Baldi,
_ut supr�_, p. 209.]
Alexandre Trivulce �tait encore un des h�tes d'Urbin. Il s'�tait adonn�
� la profession des armes, et fut employ� � des exp�ditions importantes
par le roi Fran�ois Ier, dont il re�ut l'ordre de Saint-Michel.
Il exer�a en outre d'autres charges honorables, fut s�nateur de Milan et
g�n�ral de la r�publique de Florence. Il fut tu� sous les murs de
Reggio, au grand d�plaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
avec Guichardin, gouverneur de cette place.
On comptait encore � cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand m�rite. Les
hommes de lettres et les artistes �taient repr�sent�s par L'unico
Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccol� Frisio et
Terpandro.
C'est au milieu de tous ces hommes distingu�s que le Castiglione passa
les plus belles ann�es de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
vingt-sixi�me ann�e, lorsqu'il arriva pour la premi�re fois � Urbin, le
6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient d�j� les qualit�s
brillantes de son esprit et la s�ret� de ses relations.
Il est probable que c'est pendant ce premier s�jour � Urbin que le
Castiglione eut l'occasion de conna�tre Rapha�l et de nouer avec lui ces
relations qui, plus tard � Rome, devinrent si intimes, et ne furent
rompues que par la mort pr�matur�e de l'Urbinate.
Le jeune artiste avait �t� appel� dans sa patrie par des affaires de
famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il ex�cuta pour le
due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
repr�sentant la Vierge avec l'enfant J�sus, fut donn�e par le duc au roi
d'Espagne, par celui-ci � Gustave-Adolphe, roi de Su�de, p�re de la
reine Christine, et par cette derni�re au duc d'Orl�ans, Gaston. On
suppose qu'elle aura �t� vendue avec les autres tableaux de la galerie
d'Orl�ans, et qu'elle doit �tre en Angleterre[25]. On ignore ce que
l'autre madone est devenue.
[Note 24: L'�poque pr�cise du retour de Rapha�l dans sa ville natale
est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
d'historiens. M. Quatrem�re de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
revint en 1505 � Urbin, o� le rappelaient la mort de son p�re et celle
de sa m�re. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
36, que, suivant le, p�re Pungileoni, le p�re de Rapha�l serait mort le
1er ao�t 1494, et sa m�re le 7 octobre 1491. D'un autre c�t�,
l'archipr�tre D. Andrea Lazzari, dans ses _M�moires sur Rapha�l_,
imprim�s � Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait �t�
accord�e au jeune Sanzio sur la demande de son p�re, lequel, d'apr�s les
termes de la lettre, �tait alors encore vivant. Je trouve cette
explication d�cisive: il me para�t en effet impossible de donner un
autre sens � ce passage de la lettre en question: _E perch� il padre sa
che � molto virtuoso_, _ed � mio affezionato_. Le p�re de Rapha�l
n'�tait donc pas mort � cette �poque. De tout ce qui pr�c�de, il faut
conclure que Vasari a voulu seulement dire que Rapha�l avait �t� rappel�
� Urbin par des affaires de famille, ainsi que le pr�sume Longhena.]
[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]
Rapha�l peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois ap�tres endormis.--Vasari,
parlant de la d�licatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
pourrait faire mieux ni autrement[26].
[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]
On peut facilement juger � Paris que cet �loge n'a rien d'exag�r�, si
l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits �galement pour
le duc d'Urbin � cette �poque, et qui, maintenant, font partie de la
collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
Michel; tous deux de tr�s-petite dimension, bien que ce dernier soit
�videmment l'id�e premi�re du grand saint Michel, ex�cut� plus tard pour
Fran�ois Ier[27].
[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement plac�s dans le
grand salon carr�, de chaque c�t� de la grande _Sainte-Famille_, aussi
de Rapha�l, dans l'angle �. droite au tond, en entrant par la galerie
d'Apollon.]
Le saint Georges est arm� � la mani�re des chevaliers de ce si�cle; il
est occup� � combattre le dragon: il a d�j� bris� sa lance sur le
monstre, et il s'appr�te � l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, �
droite du spectateur, on voit une femme couronn�e qui semble fuir au
milieu des montagnes, tandis qu'� gauche, des arbres aux troncs �lanc�s,
au feuillage rare et d�licat rappelant bien le type des arbres
rapha�lesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
horizons bleu�tres. Toute cette composition est pleine d'action, et
ex�cut�e avec une puret� de style, une facilit� qui indiquent que d�j�
le jeune Sanzio n'en �tait plus � copier servilement la mani�re de son
ma�tre P�rugin.
Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
moins remarquable. L'archange foule aux pieds le d�mon ail� qu'il a
renvers�; et, bien que le monstre cherche � entortiller sa queue autour
d'une des jambes du messager c�leste, on voit � l'�p�e que l'archange
tient lev�e, que le monstre ne tardera pas � recevoir le dernier coup.
Autour du groupe principal, Rapha�l, par un caprice d'artiste, a dispos�
diff�rents animaux � formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
une cit� en flammes, et une procession d'hommes v�tus d'habits de
religieux, d'une couleur gris�tre.
Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succ�s
de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur C�sar
Borgia. En effet, � cette �poque, Guidobalde, avec le secours de la
r�publique de Venise, personnifi�e dans le saint Georges, un de ses
patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duch� d'Urbin,
dont le duc de Valentinois l'avait d�pouill� quelques ann�es auparavant.
La procession des moines pourrait signifier les fun�railles d'Alexandre
VI, qui �tait mort l'ann�e pr�c�dente.
Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux ex�cut�s pour le
duc d'Urbin prouvent que la reputation de Rapha�l commen�ait �
s'�tablir, et que son talent �tait go�t� dans sa patrie.
Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir �t� les
seules que le Sanzio ait ex�cut�es dans sa ville natale. Louis Crespi,
dans une lettre �crite d'Urbin � monseigneur Bottari le 28 juin
1760[28], raconte que visitant le palais Albani, � Urbin, il y vit le
portrait de Rapha�l peint par lui-m�me et v�ritablement merveilleux.
�C'est, dit-il, la seule chose de Rapha�l qui se voie � Urbin�; et il
ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adress�e au m�me
personnage: �Le portrait de Rapha�l au palais Albani, � Urbin, est peint
sur mur, avec un verre devant et un grand cadre � feuillures, fort
�pais.�--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on
croit que c'est celui qu'on voit � la galerie de Florence, dans la
collection, des portraits des peintres peints par eux-m�mes. Telle est,
du moins, l'opinion de M. Quatrem�re de Quincy, qui a donn� la gravure
de ce portrait en t�te de son ouvrage sur la vie de Rapha�l.--Il est
certain que ce portrait se rapporte parfaitement � l'�ge de vingt ans,
que Rapha�l avait pendant son s�jour � Urbin en 1504: on ignore � quelle
occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui para�t
plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.
[Note 28: _Recueil de lettres_ publi�es par Bottari, t. IV,
p.-426-428, �dit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]
[Note 29: _Ibid._, p. 430.]
Plusieurs �crivains ont pr�tendu qu'avant de suivre les le�ons du
P�rugin, Rapha�l s'�tait exerc� � peindre sur des vases de fa�ence,
_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke
va m�me jusqu'� lui cr�er un nouveau parent, un certain Guido Durantino,
possesseur d'une fabrique de fa�ence � Urbin; voulant faire entendre par
l� que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on
sait la temp�te soulev�e par le chanoine comte Malvasia, l'auteur del�
_Felsina pittrice_. Dans sa pr�dilection pour les Carraches et les
peintres de Bologne, il avait os�, dans la premi�re �dition de cet
ouvrage, appeler Rapha�l: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de
pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut oblig�
de r�tracter en pr�sence de l'explosion d'indignation qu'elle avait
soulev�e dans toutes les parties de l'Italie et particuli�rement � Rome.
Sans doute, la qualification donn�e au Sanzio par l'apologiste de
l'�cole de Bologne �tait prise en mauvaise part, et pour rabaisser le
g�nie de l'auteur de l'_�cole d'Ath�nes_, de la _Transfiguration_ et de
tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier
qui mod�le ou vernit les vases les plus vulgaires. N�anmoins, nous ne
voyons pas en quoi la gloire de Rapha�l serait moins grande, s'il avait,
dans sa premi�re jeunesse, model�, peint ou dessin� des vases en
fa�ence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en e�t fait un reproche.
L'aptitude � traiter d'une mani�re remarquable toutes les branches des
arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la sup�riorit�
qui annonce le g�nie? Qui n'admire, presque � l'�gal des plus belles
statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du
Vatican, des villas Borgh�se et Albani, des mus�es de Naples et du
Louvre? Rapha�l n'a donc rien � redouter de la qualification
malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons
plus tard qu'� l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il
n'h�sitait pas � composer des dessins pour des vases et plats en bronze
et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en
fa�ence? Si la mati�re en est moins durable, la forme peut en �tre aussi
pure, aussi gracieuse, et de plus, la p�te comporte des dessins, des
�maux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui
peuvent lutter avec ce que l'art �trusque nous a laiss� de plus parfait.
Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio
a fait un grand nombre de mod�les et de dessins pour des vases en
fa�ence. Vasari, ordinairement bien inform�, et qui n'est pas partial en
faveur de Rapha�l, a consign� ce fait en ces termes dans la vie de
Battista Franco, peintre v�nitien: �Avant Franco, dit-il, les ouvriers
potiers s'�taient beaucoup servis des dessins de Rapha�l, et de ceux
d'autres artistes distingu�s[30].�
[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et L�opold
Leclanch�.]
On lui a attribu� pendant longtemps les peintures des vases de l�
fameuse collection de Lorette, pr�sent du duc Francesco Maria II � la
Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date post�rieure �
la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir �t� ex�cut�s sur ses
dessins, de 1540 � 1550[31].
[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante
dissertation sur cette question, o� toutes les autorit�s sont analys�es
et cit�es avec une judicieuse critique.]
Ce qui para�t certain, c'est que, pendant son s�jour � Urbin en 1504,
Rapha�l ne s'occupa pas de peinture sur des vases en fa�ence; il n'y fit
que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donn� la
description.
La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand
peintre des temps modernes, ne poss�de plus rien de lui; mais elle
entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet
illustre enfant a re�u le jour, et l'on peut encore lire sur sa fa�ade
l'inscription suivante:
Numquam moriturus,
Exiguis hisce in aedibus
Eximius ille pietor
RAPHAEL
Natus est
Oct. id. april. an
M. CDXXCIII.
Venerare igitur hospes
Nomen et genium loci;
Ne mirere:
Ludit in humanis divina potentia r�bus,
Et saepe in paucis claudere magna solet.
Malgr� la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Rapha�l,
emport� par le d�sir de perfectionner sa mani�re et d'agrandir son
style, prit la r�solution de se rendre � Florence, alors le centre des
arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une
lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le
Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,
au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui para�t probable,
d'apr�s la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne
devait retrouver le Castiglione que quelques ann�es plus tard, � Rome.
[Note 32: Cette lettre est rapport�e dans le _Recueil_ de Bottari,
t. 1er, p. 1, n� 1, et dans la traduction de la _Vie de Rapha�l_, de
Longhena, p. 518, n�2, appendice.]
Le Castiglione lui-m�me ne fit pas non plus, � cette �poque, un long
s�jour � Urbin. Au commencement de d�cembre 1504, il se rendit �
Ferrare, o� le duc Hercule d'Est �tait � toute extr�mit�. Il eut
beaucoup � se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa
femme, la c�l�bre Lucr�ce Borgia, dont on a fait en France et en
Angleterre le type de tous les vices, mais � laquelle ses plus illustres
contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans
h�siter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les
qualit�s du coeur[33].
[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une
preuve �clatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, �dit. des
_Classiques de Milan_, 1810, in-8�, t. IV, p. 5 � 37.--Cette
correspondance commence en ao�t 1503, et se termine en octobre 1517.]
Rentr� � Urbin vers le milieu de d�cembre, le Castiglione n'y demeura
que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait �
Rome, pour prendre possession de sa charge de g�n�ral des troupes de
l'�glise et pouf y passer la revue de son arm�e. Il arriva la veille de
No�l � la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4
janvier 1505, le duc ayant �t� oblig� de s'arr�ter � Narni, par suite
d'une attaque de goutte. L'entr�e de Guidobalde se fit solennellement,
en compagnie de Francesco Maria della Rov�re, son fils adoptif et neveu
de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des
capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. �Le duc,
�crit le Castiglione � sa m�re[34] se fit beaucoup d'honneur par ses
gentilshommes, qui �taient mont�s sur de beaux chevaux et v�tus de
justaucorps de brocart d'or. J'en avais �galement un dont je suis
redevable envers le duc. Arriv� au palais, Sa Saintet� le re�ut avec
beaucoup de distinction, et nous tous lui bais�mes le saint pied. Le duc
tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.�
[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p.
11-12.]
Le Castiglione alla se loger, avec son ami C�sar Gonzague, pr�s de
Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,
qui se prolongea jusqu'au mois d'ao�t 1505, que le Castiglione �tablit
des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes
distingu�s, et qu'il commen�a � se former aux grandes affaires.
L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa
puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna
en mariage sa ni�ce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, � Marc-Antoine
Colonna; et sa fille naturelle Felice, � Jean Jordan Orsini, veuf de
Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco
Maria della Rov�re, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui
fit obtenir en mariage L�onore Gonzague, fille du marquis Francesco de
Mantoue et ni�ce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc
d'Urbin[36]. L'historien ajoute: �On dit que cette alliance fut n�goci�e
par Balthazar Castiglione, homme aussi distingu� par sa noblesse que par
sa valeur, et que ses brillantes qualit�s avaient rendu cher au pontife,
lorsque, s'�tant arr�t� � Rome apr�s la bataille du Garigliano, il sut
si bien gagner les bonnes gr�ces de Jules II, qu'il le traita toujours
comme un de ses serviteurs les plus d�vou�s et les plus intimes.�
[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]
[Note 36: Les fian�ailles seules furent alors c�l�br�es: mais eu
�gard � l'�ge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre
1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses
lettres �crites en latin.]
Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas � Rome:
c'�tait le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,
des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le
Castiglione n'aimait pas beaucoup � prendre part. Mais il n'en �tait pas
de m�me des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once.
Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da
Bibbiena, qui devait �tre, quelques ann�es plus tard, cardinal lui-m�me:
�Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_,
mon ma�tre[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqu�, �
berner des moines, ayant bien pr�par� ce qu'il voulait faire, vint un
jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres
cardinaux, se placer aux fen�tres d'une maison, rue de' Banchi[40],
t�moignant ainsi l'intention de rester � ce poste pour voir passer les
masques, comme c'est l'usage � Rome. �tant d�guis� et masqu�, j'aper�us
un fr�re non loin de l�, qui paraissait comme honteux d'�tre m�l� �
cette foule. Je crus avoir trouv� mon homme, et je lui courus sus comme
un faucon affam� se pr�cipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demand�
qui il �tait, sur sa r�ponse je feignis de le conna�tre, et, avec
beaucoup de paroles, je m'effor�ai de lui persuader que le chef des
sbires �tait � sa recherche, par suite de d�nonciations faites contre
lui, et je l'engageai � venir avec moi jusqu'� la chancellerie, lui
promettant de le tirer d'affaire.
[Note 37: Lettre � sa m�re, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13,
x.]
[Note 38: Lib. II, p. 223; �dit, in-8 des _Classiques de Milan_, t.
Ier.]
[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre
de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena �tait secr�taire.]
[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] si�cle, le
carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]
Le _frate_, tout tremblant et frapp� de frayeur, semblait ne savoir quel
parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'�loignait de
San-Celso[41], d'�tre arr�t�. Cependant, je lui r�it�rai avec tant de
chaleur mes offres de service, qu'il se d�cida � monter en croupe
derri�re moi. Je crus alors avoir compl�tement atteint mon but. Je
commen�ai donc � pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et �
le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle
figure que faisait un _frate_ en croupe derri�re un masque: son froc
s'envolait, sa t�te penchait tant�t en avant, tant�t en arri�re, et
lui-m�me paraissait souvent pr�s de tomber. A ce beau spectacle, les
seigneurs commenc�rent � lancer des oeufs des fen�tres, et de m�me
firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui
se trouvaient aux fen�tres, de telle sorte que jamais gr�le ne tomba du
ciel plus rapide et plus serr�e que les oeufs qui pleuvaient de ces
fen�tres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas
attention, et je croyais que tous les rires �taient non pas pour moi,
mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs
fois d'un bout � l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette
gr�le sur les �paules, bien que le moine, comme en pleurant, me pri�t de
le laisser descendre et de ne pas faire cet affront � sa robe. Mais le
coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apost�s �
cet effet, et faisant semblant de me tenir � bras-le-corps pour ne pas
tomber, il me les �crasait sur la poitrine, souvent aussi sur la t�te
et m�me sur le front; tellement que j'en �tais tout ab�m�, et ne savais
plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de
rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'�tant cach�
derri�re son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:
�Messire Bernardo, je suis un domestique d'�curie de San Pietro ad
Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.� A ces mots, je ne sais
si c'est la douleur, la col�re ou la honte qui s'empara de moi, mais,
pour moins souffrir, je me mis � fuir vers ma demeure, et le lendemain
je n'osais pas me montrer. Mais les rires excit�s par cette plaisanterie
recommenc�rent le jour suivant et durent encore maintenant.�
[Note 41: �glise situ�e dans la rue de' Banchi, pr�s la place du
pont Saint-Ange.]
Tels �taient les amusements du carnaval � Rome au commencement du
seizi�me si�cle; et ce r�cit, plac� parle Castiglione dans la bouche du
Bibbiena, son ami, secr�taire d'un cardinal, donne, mieux que tous les
commentaires, une id�e du caract�re de l'auteur de _la Calandria_ et des
moeurs de cette �poque.
La revue des troupes de l'�glise que devait faire le duc Guidobaldo
�tait remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet
1505. Le Castiglione mit � profit tout le temps que lui laissaient son
service aupr�s de son ma�tre et les obligations que lui imposait son
rang � la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les
litt�rateurs. D�j� l'on voit qu'il consid�rait la r�sidence de Rome
comme un s�jour privil�gi�, et comme la source o� les savants pouvaient
puiser toutes leurs connaissances[42].
[Note 42: �Qui (in Roma) � il fonte degli uomini dotti.�--Lettre �,
sa m�re, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]
Vers la fin de son s�jour � Rome, il apprit la mort de son ami
d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'�ducation de son fr�re Girolamo, et
qui mourut � Mantoue dans la maison des Castiglione. Li� tendrement avec
ce jeune litt�rateur, qui donnait les plus belles esp�rances, il �prouva
le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il
d�plore cette mort pr�matur�e de la mani�re la plus touchante: �Il n'y a
rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,
qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai
�touffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort
s'acharne apr�s moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu
d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre
infortun�, comme nous avions �t� pour ainsi dire nourris ensemble depuis
notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au
monde qui conn�t aussi enti�rement le fond de mon coeur, si ce n'est
lui. En outre, il �tait rempli de bonnes qualit�s, il avait un esprit
orn� des dons les plus rares; nous avons �t� constamment compagnons dans
toutes nos �tudes, et le pauvre camarade commen�ait � en retirer quelque
fruit. C'est � ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a
laiss� sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a d�
lui �tre aussi p�nible que de mourir. Si je viens � penser � cette
triste fin, je crois que je m�rite bien d'�tre plaint et excus�, car je
suis s�r et certain de ne jamais remplacer une telle perte.� La douleur
qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans
une pi�ce de vers latins, intitul�e _Alcon_, qui est empreinte d'une
grande sensibilit� unie � une remarquable �l�gance[43].
[Note 43: Elle est rapport�e par Serassi, � la suite du 2em
volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]
Quoique le Castiglione n'e�t pas encore atteint sa vingt-septi�me ann�e,
sa r�putation de prudence �tait si grande, sa sagacit� dans les affaires
si bien �tablie, et fia distinction de ses mani�res si bien reconnue
comme le mod�le des courtisans de cette �poque, que Guidobalde r�solut
de l'envoyer en ambassade aupr�s du roi d'Angleterre. Voici � quelle
occasion[44].
[Note 44: Baldi, t. II, lib. und�, p. 189.]
Henri VII r�gnait alors dans ce pays, apr�s avoir abattu tous ses
rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'�loge, se souvenant que
son pr�d�cesseur, Edouard IV, avait envoy� � Fr�d�ric, duc d'Urbin
l'ordre de la Jarreti�re, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il
entendait vanter les brillantes qualit�s, d�sirait obtenir la m�me
distinction, r�solut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il
envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le f�liciter sur son exaltation
� la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre � Guidobalde la d�coration
et l'habit de l'ordre, dont le duc se rev�tit avec la plus grande
satisfaction, le jour de la f�te de saint Georges, 1505, patron de ces
chevaliers. Le duc voulut t�moigner d'une mani�re �clatante ses
remerc�ments au roi d'Angleterre: il r�solut donc de lui envoyer un
ambassadeur sp�cialement charg� d'offrir � ce monarque ses compliments
de gratitude. C'est pendant son s�jour � Rome qu'il avait re�u l'ordre
de la Jarreti�re, ce fut aussi pendant ce s�jour qu'il fit choix, pour
le repr�senter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour
le mieux fait pour donner � Henri VII et aux barons anglais la plus
haute id�e des gentilshommes italiens, et particuli�rement de ceux
attach�s � la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:
outre une habilet� consomm�e dans tous les exercices du corps, et une
brillante valeur d�j� �prouv�e en beaucoup de rencontres, le Castiglione
n'�tait pas moins remarquable parles qualit�s de l'esprit, par une
bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amiti�s, enfin par
ce tact et cette connaissance des hommes si n�cessaires dans toutes les
positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.
On ignore les motifs qui firent ajourner le d�part du Castiglione pour
l'Angleterre. Revenu � Urbin avec le duc en ao�t 1505, et souffrant
encore des suites de sa blessure au pied, il fut oblig� d'aller aux
bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.
Quelque temps apr�s, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue,
son beau-fr�re, comme son repr�sentant dans des affaires importantes.
Mais, arriv� � Ferrare, vers la fin de d�cembre 1505, le Castiglione
apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et
paraissait dispos� � le faire arr�ter, nonobstant son caract�re d'envoy�
qui aurait d� le prot�ger. Guidobalde, � ce qu'il para�t, ne voulut pas
se brouiller avec son beau-fr�re � cette occasion, et, agissant avec sa
prudence habituelle, il rappela le Castiglione � sa cour.
Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres
courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent
tr�s-brillants � Urbin.
Le Castiglione y fit para�tre le talent qu'il poss�dait de faire des
vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il
composa, en compagnie de son ami C�sar Gonzague, une pastorale de
cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la
r�cit�rent ensemble en pr�sence de la duchesse Elisabeth et de toute la
cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de
leurs peines d'amour et font l'�loge des nymphes dont ils sont �pris. On
croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et C�sar Gonzague
sous celui de Dameta. Quant � Tirsis, il repr�sente un berger �tranger
qui, attir� par la renomm�e de la cour d'Urbin, est venu pour admirer
les vertus qui brillent � cette cour, et se d�cide � y rester pour
r�parer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait �prouver.
En passant, les po�tes louent adroitement les personnages distingu�s qui
composaient toute cette r�union. Mais les pens�es d'amour, aussi bien
que les voeux et les d�sirs exprim�s, s'adressent toutes � la duchesse,
que les po�tes repr�sentent d'abord sous le nom suppos� de Galath�e,
ensuite, plus clairement, sous le titre de d�esse de ces contr�es. On
pr�tend que la beaut� et l'amabilit� de cette princesse �taient telles
qu'elles faisaient na�tre l'attachement le plus vif et le plus chaste
chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.
Il n'est donc pas �tonnant que le Castiglione se soit enflamm� pour la
duchesse d'une passion profonde. Il para�t certain que, de son c�t�,
cette princesse n'�tait pas insensible aux hommages de notre h�ros, et
qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle
�tait entour�e.
Il n'appartient pas � un �tranger de se prononcer sur le m�rite de la
pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus comp�tents l'ont toujours
trouv�e tr�s-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropri�es au
sujet, des passages les plus remarquables des po�tes bucoliques grecs et
latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en m�me
temps qu'agr�able et l�ger, et la composition judicieuse et bien
conduite. On croit que le Castiglione et C�sar Gonzague ont voulu imiter
Politien dans sa pastorale d'Orph�e. Quant au rhythme, il est _in ottava
rima_, mode g�n�ralement employ� � cette �poque.
Les �loges que re�urent les deux amis excit�rent, dit-on, le Bembo �
composer l'ann�e suivante les c�l�bres stances qu'il r�cita lui-m�me
avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans
les f�tes du carnaval, en 1507[45].
[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil
des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abb�
Serassi, p. 244, m�me vol.]
Cependant, l'�poque fix�e pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre
approchait; mais un triste �v�nement vint l'affliger peu de temps avant
son d�part. Il perdit son jeune fr�re Girolamo, celui dont son ami
Falcone avait commenc� l'�ducation, et qu'il regrette comme ce fid�le
ami dans son idylle latine.
Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre � Londres, le 10 juillet
1506. Il �tait arriv� � Lyon, o� il s'arr�ta quatre jours, le 20
septembre, et � Londres le 1er novembre suivant. Pr�sent� au roi
Henri VII, il lui remit les lettres et les pr�sents du duc son ma�tre,
et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort
�loquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, � tous les
chevaliers de la Jarreti�re, et re�ut, par procuration de son ma�tre,
l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus
bienveillante r�ception; il le cr�a chevalier, lui fit don d'un
tr�s-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux
anglais. Ce brillant accueil ne le retint n�anmoins pas longtemps en
Angleterre; il se remit en route presque aussit�t, parvint � Milan le 9
f�vrier 1507, et alla passer quelques jours � Casatico avec sa m�re,
n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par
cette ville. Il �tait de retour � Urbin dans les premiers jours de mars
1507. Son arriv�e y �tait attendue avec impatience, non-seulement par
Guidobalde qui d�sirait recevoir les lettres de Henri II et la
confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches
pr�sents � lui offerts, mais par toute la cour qui esp�rait entendre le
r�cit de cette ambassade.
Il est � regretter que le Castiglione n'ait pas mis par �crit la
relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,
cette relation aurait offert un grand int�r�t.
Le pape Jules II, accompagn� de onze cardinaux, passait � Urbin pour la
seconde fois, en m�me temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife
venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les f�tes
recommenc�rent � la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des
principaux ornements. Mais cette ann�e, il ne r�cita aucune pi�ce de
vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui pr�c�da son
retour, le Bembo avait compos� les c�l�bres stances qu'il r�cita devant
toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqu�s et d�guis�s en
ambassadeurs de V�nus, envoy�s � la duchesse Elisabeth et � madame
Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-m�me, dans une lettre
�crite quelques jours apr�s � son ami Fregoso, n'�taient pas destin�es
� �tre publi�es; il regrette m�me d'�tre oblig� de les faire conna�tre
au public, �parce que, dit-il, de m�me que le poisson hors de l'eau perd
toute sa gr�ce et sa beaut�, de m�me ces stances, lues en dehors du
temps et des circonstances dans lesquelles elles ont �t� r�cit�es, ne
plairont plus � personne.� Mais ce n'est l� que le jugement d'un auteur
qui _s'�coute et qui s'aime_; et la post�rit� a �t� plus juste, en
sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la po�sie
italienne du commencement du seizi�me si�cle[46].
[Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, �dit. de
Milan, t. II, p. 111.--La lettre � Fregoso est dans le tome VII, p. 57.]
Peu apr�s, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoy� � Milan
aupr�s du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il
�tait de retour � Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette �poque
jusqu'au mois de mars 1509, il s�journa dans cette ville ou dans les
pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508,
qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlev� � la fleur de l'�ge par
les affreuses douleurs de goutte dont il �tait atteint depuis sa
premi�re jeunesse.
L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-m�me[48] dans une �loquente
lettre �crite en latin � Henri VII, ont retrac� les derniers moments de
ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande
r�signation.
[Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.]
[Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.]
Se sentant tr�s-malade, le duc s'�tait fait transporter � Fossombrone,
petite ville de ses �tats, dont il trouvait le s�jour plus sain que
celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bient�t, le
mal augmentant, il vit que sa fin �tait proche, et se f�licita
d'�chapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis
si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient
mornes et constern�es, se tournant vers le Castiglione qui se tenait
aupr�s de son lit, il lui r�cita, avec une fermet� d'�me remarquable,
ces vers de Virgile, son po�te favori:
Me circ�m limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus,
inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
Il expira peu apr�s, non sans avoir recommand� � son fils adoptif tous
ses serviteurs[49].
[Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un tr�s-long
discours � son fils adoptif, compos� dans le go�t des _Seicentistes_, et
tout � fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.]
Aussit�t apr�s la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoy� � Gubbio
pour emp�cher les inimiti�s particuli�res d'�clater et pour r�primer
toute tentative de soul�vement contre le nouveau duc. Il n'y resta que
quelques jours, les habitants lui ayant t�moign� beaucoup de respect et
de soumission.
Rentr� � Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui
l'aurait certainement �lev� en tr�s-peu d'ann�es aux plus hautes
dignit�s. Depuis l'ann�e 1494, les M�dicis avaient �t� bannis de
Florence, et, malgr� tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors
parvenir � y rentrer. Ils vivaient dans les diff�rentes cours d'Italie,
et Julien de M�dicis avait choisi pour sa r�sidence celle d'Urbin:
Ov�, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_,
Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,
Facea l'esiglio suo men duro e strano.
[Note 50: Satire IV.]
Julien avait pris en amiti� le Castiglione, d�j� li� avec son fr�re le
cardinal Jean de M�dicis. Ce dernier avait fait �crire de Rome � Julien
par son secr�taire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du
Castiglione, pour t�moigner le d�sir de voir le comte �pouser leur ni�ce
Clarisse, fille de Pierre Laurent de M�dicis, alliance qui convenait
�galement � la m�re, issue de la noble famille romaine Orsini. Le
Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa m�re, para�t flatt�
de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproch� des plus puissantes
familles d'Italie. Les M�dicis �tant rentr�s � Florence quatre ans
apr�s, le 31 ao�t 1512, et presque aussit�t, en mars 1513, le cardinal
Jean ayant �t� �lu pape sous le nom de L�on X, le Castiglione aurait
probablement vu sa carri�re politique s'agrandir. Il se serait trouv�
d'abord neveu de L�on X, puis plus tard de Cl�ment VII, et oncle de
Catherine de M�dicis. Mais il n'�tait pas r�serv� � tant d'honneur: le
mariage manqua par des raisons politiques. Lucr�ze de M�dicis, soeur du
cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, d�sirait marier sa ni�ce
Clarisse � Florence, � l'un des partisans de leur famille, afin
d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de
m�nager les moyens d'y faire rappeler ses fr�res et ses neveux. Une
occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le
cardinal Jean, bien qu'engag� avec le Castiglione, qui consid�rait ce
mariage comme fait[51], n'h�sita pas � rompre le projet que lui-m�me
avait fait proposer: pr�f�rant ainsi, comme presque tous les hommes
d'�tat, la politique � l'amiti�. D��u de cet espoir, le Castiglione eut
pendant longtemps de la peine � se consoler de cet �chec impos� � son
amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes gr�ces du cardinal,
qui lui en donna de nombreux t�moignages lorsqu'il fut devenu pape.
[Note 51: �Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; cos� N.S.
Dio lo faccia essere felice.�--Lettre � sa m�re du 9 ao�t 1508. T.
Ier, p. 44, XLVIII.]
On peut supposer, d'apr�s une lettre � sa m�re, du 22 ao�t 1508[52]
qu'il se rendit � Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour
assister � la revue que Jules II voulait faire de l'arm�e pontificale,
dont son neveu, Francesco Maria della Rov�re, nouveau duc d'Urbin, avait
conserv� le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa
correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il para�t probable,
si l'on consid�re que d�s le commencement de l'ann�e suivante, le pape
se mit en campagne contre les V�nitiens pour reprendre les villes de la
Romagne qu'ils avaient conserv�es.
[Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.]
Bien qu'il n'aim�t pas la guerre, le Castiglione fit bravement son
devoir dans cette campagne, et donna des preuves �clatantes de sa
valeur. Il se distingua particuli�rement au si�ge de Ravenne. Voici en
quels termes il raconte lui-m�me � sa m�re[53] le combat qui se donna
sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:
�Nous sommes ici � Russi, qui est une forte place, depuis huit ou
neuf jours; nous �tant pr�par�s avant-hier � pr�senter le combat,
la garnison de Ravenne, ville �loign�e d'ici seulement de dix
milles, fit une sortie compos�e d'environ trois cents chevaux et
deux mille fantassins, et s'avan�a pour nous inqui�ter, afin de
nous emp�cher de livrer combat. Notre cavalerie l�g�re courut
aussit�t � sa rencontre, et, � sa suite, notre illustre duc avec
huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient
l'arri�re-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avan�a ainsi
au-devant de l'ennemi. Bien qu'il f�t plac� dans une position
tr�s-forte, nous nous pr�cipit�mes � sa rencontre, et nous le
romp�mes avec grande furie. M�me quelques-uns des n�tres le
poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous f�mes prisonniers environ
trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de
b�tail, au grand honneur de notre illustre duc.�
[Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.]
Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus
grande mod�ration, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne
voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque
le duc fut devenu ma�tre de toute la Romagne, et qu'il eut fait un
accord avec les V�nitiens, le Castiglione, �crivant � sa m�re pour lui
apprendre que la campagne �tait termin�e, d�plorait tout le mal qu'on
avait fait � la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: �Le moins de mal
que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagn�
quelque chose, except� moi; mais je ne m'en repens pas[54].�
[Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.]
Ce d�sint�ressement est d'autant plus remarquable, que notre h�ros,
non-seulement n'�tait pas riche, mais se trouvait souvent fort g�n�. Sa
correspondance intime avec sa m�re montre, presque � chaque lettre,
qu'il avait contract� des dettes et qu'il s'effor�ait de les acquitter
honorablement. Mais son �me chevaleresque e�t rougi de se procurer les
moyens de se lib�rer par la violence, ou par les autres voies que le
droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de
nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez
fr�quemment, il se contentait d'en demander a sa m�re d'une mani�re
pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer
de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.
[Note 55: �Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria
singolarissimo piacere, et cos� la prego che la voglia fare, o pochi
o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli pi� presto che la
pu�.� Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs:
�lo sono leggerissimo e viver non si pu� senza.� Lettre
LXXXIX.]
Les fatigues qu'il avait �prouv�es dans cette campagne le firent tomber
gravement malade apr�s sa rentr�e � Urbin. La duchesse et la signora
Emilia Pia lui donn�rent dans cette circonstance des marques non
�quivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus
affectueux. Dans une lettre � sa m�re, du 19 novembre 1509[56], en lui
annon�ant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre �
Mantoue pour y chercher �l�onore Gonzague, la fianc�e du nouveau duc, il
l'engage vivement � remercier ces deux princesses de toutes les bont�s
qu'il en a re�ues. �Il serait convenable, �crit-il, que vous rendissiez
gr�ce � madame la duchesse des bont�s infinies qu'elle m'a t�moign�es
durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donn� assez de preuves;
il en est de m�me de la signora Emilia. Si j'avais �t� son fils ou son
p�re, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont �t� faits
pour moi ne seront pas exauc�s d'ici � longtemps.�
[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.]
La jeune �pouse du duc Francesco Maria, L�onore de Gonzague, qui lui
avait �t� fianc�e � Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut
conduite � Urbin vers la fin de 1509. La m�re du Castiglione accompagna
cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses �tats avec
les plus grandes d�monstrations d'all�gresse. Mais, comme la guerre se
continuait malgr� les rigueurs de l'hiver, les f�tes furent remises
apr�s la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier
1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze,
gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre � Jules II, qui se
trouva en personne � l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze,
apr�s une d�fense d�sesp�r�e, � capituler en restant son prisonnier. Le
Castiglione prit part aux combats de ce si�ge, et nous voyons, par une
lettre � sa m�re, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages
que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de
conserver.
[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.]
Rentr� � Urbin, le Castiglione ne tarda pas � accompagner le duc qui,
suivi de toute sa cour, se rendit � Rome pour pr�senter �l�onore de
Gonzague � Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval �
Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58].
[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 � Gaspardo Pallavicino,
dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, �dit. des _Classiques de
Milan_.]
Les f�tes se succ�d�rent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant
part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer �
suivre les travaux de Rapha�l au Vatican et � la villa Chigi. C'est
probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand
artiste. Il le trouva tout absorb� par son amour pour cette belle
_Fornarina_ qui lui � servi tant de fois de mod�le, et qu'il a
immortalis�e, en pla�ant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son
portrait id�alis�, comme le type de la beaut� dans sa plus admirable
expression: suivant en cela les pr�ceptes de Michel Ange, le platonique
adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver
l'id�e de celle qu'il aime:
Non pure intende al bel che agli occhi piace,
Ma perche � troppo debile e fallace
Trascende in ver la forma universale[59].
[Note 59: Vers cit�s par Missirini, dans son _Discours sur la
supr�matie de Rapha�l_, � la suite de la description des peintures du
Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. � l'appendice, n�
I, une dissertation du m�me Missirini.]
Le Castiglione prolongea son s�jour � Rome jusqu'au 20 avril 1510[60].
Il retourna ensuite � Urbin o� l'arriv�e de la cour fut le signal de
divertissements de toutes sortes.
[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle
Lettere di Negozj_.]
Parmi les f�tes qui furent donn�es en cette circonstance, nous
remarquons la premi�re repr�sentation de la com�die _la Calandria_, de
Bernardo Dovizj da Bibbiena, secr�taire du cardinal Jean de M�dicis,
depuis L�on X, et l'un des habitu�s de la cour d'Urbin.
Le Castiglione, dans une lettre sans date adress�e d'Urbin � son ami le
comte Ludovico de Canossa, �v�que de Tricarico, nous a transmis sur
cette solennit� dramatique des d�tails qui m�ritent d'�tre
rapport�s[61].
[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant
Tiraboschi, dans son _Histoire de la litt�rature italienne_, t.
VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut repr�sent�e � Urbin
avant 1508; et Ginguen�, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la
discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de
Canossa prouve que la premi�re repr�sentation de la _Calandria_ eut lieu
� Urbin, en pr�sence des deux duchesses et apr�s leur retour de Rome,
c'est-�-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un
autre c�t�, on voit par les lettres adress�es d'Urbin au Bibbiena, par
son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'ann�e 1507 �
Rome, o� il �tait encore le 19 mai 1508. Ce s�jour, loin d'Urbin, rend
peu probable la premi�re repr�sentation de cette com�die dans cette
ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir �
Urbin, avec toute la cour, pour pr�sider aux pr�paratifs de la
repr�sentation de sa com�die, pr�paratifs auxquels le Castiglione prit
une bonne part, comme on le voit dans le r�cit qu'il en donne.--Voyez
les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 �
41.]
�Nos com�dies, �crit-il, ont tr�s-bien r�ussi, surtout le _Calandro_,
qui a �t� honor� d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous
rendre compte de la repr�sentation, parce que votre seigneurie en aura
sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je
veux seulement raconter ceci: La sc�ne �tait cens�e se passer dans une
rue situ�e � l'extr�mit� d'une ville, entre le mur d'enceinte et les
derni�res maisons. Du plancher du th��tre jusqu'� terre on avait figur�
au naturel le mur de la cit� avec deux grosses tours. Aux deux entr�es
de la salle �taient plac�s d'un c�t� les joueurs de haut-bois
(_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu �tait un autre
passage magnifiquement d�cor�. La salle �tait dispos�e comme si elle e�t
�t� le foss� de la ville, travers� par deux murailles comme celles qui
soutiennent des aqueducs. Le c�t� o� �taient plac�s les gradins pour
s'asseoir �tait orn� de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand
entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres
blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moiti� de
la salle, disait:
Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse
Caesar: magni etenim est utraque cura animi.
Au ciel de la salle �taient attach�es de tr�s-grandes guirlandes de
verdure; elles garnissaient presque la vo�te enti�re, de laquelle
pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette
vo�te, et ces fils portaient deux rangs de cand�labres d'un c�t� �
l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au m�me nombre
de trous perc�s dans la vo�te. Ces lettres �taient dispos�es de la
mani�re suivante:
DELICIAE POPULI.
Et elles �taient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait
fait tenir depuis sept jusqu'� dix torches qui r�pandaient une
tr�s-grande lumi�re. La sc�ne repr�sentait une tr�s-belle ville, avec
des rues, des palais, des �glises, des tours;--rues v�ritables ainsi que
les autres choses en relief, mais ex�cut�es en outre avec le secours
d'une tr�s-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre
autres choses, on y voyait un temple � huit faces en demi-relief, si
bien achev�, qu'avec toutes les ressources que poss�de l'�tat d'Urbin,
il paraissait impossible qu'il e�t �t� ex�cut� en quatre mois. Il �tait
enti�rement travaill� en stuc, avec de beaux bas-reliefs repr�sentant
divers traits d'histoire. Les fen�tres imitaient l'alb�tre, et toutes
les architraves et les corniches �taient en or fin et azur d'outre-mer:
� certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient
naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des
colonnettes d�coup�es; il serait trop long d'�num�rer surplus. Ce temple
�tait plac� comme au milieu. D'un c�t�, �tait un arc de triomphe,
�loign� du mur d'au moins une canne[62], ex�cut� au mieux. Entre
l'architrave et la voussure de l'arc �tait repr�sent�e admirablement,
imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans
deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait
plac� deux statuettes sculpt�es, repr�sentant deux Victoires tenant � la
main deux troph�es, en stuc. Au sommet de l'arc �tait une figure
�galement tr�s-belle, enti�rement sculpt�e, rev�tue de son armure, dans
la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu �tendu � ses
pieds.
[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, � Rome,
selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, repr�sentant 1 m�tre
99 cent. 27 mill.]
De chaque c�t� du cheval, on avait �lev� comme de petits autels sur
chacun desquels �tait un vase de feu tr�s-ardent qui dura pendant toute
la com�die. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pi�ces
repr�sent�es, il y eut une com�die compos�e par un enfant et r�cit�e par
des enfants qui, en v�rit�, firent honte � des acteurs plus �g�s. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'ils jou�rent admirablement; et c'�tait
une chose �tonnante par sa nouveaut� de voir ces petits vieillards,
hauts d'une palme, conserver une gravit�, accompagn�e de gestes
emprunt�s, mais parfaitement adapt�s � ce que M�nandre aurait pu faire
de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre ex�cut�e
pendant cette com�die, �clatant de divers c�t�s, sans qu'on p�t voir
d'o� elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a
fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut compos� tr�s-tard, et
que les acteurs qui devaient le r�citer n'avaient pas le temps de
l'apprendre, il en fut r�cit� un de ma composition qui r�ussit assez
bien. Du reste, on ne changea presque rien � la pi�ce, seulement
quelques sc�nes qui ne pouvaient pas �tre repr�sent�es; mais ce fut peu
de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
interm�des furent ainsi: Le premier fut une moresque dans�e par Jason
qui parut du c�t� de la sc�ne, dansant, arm� � l'antique, dans un
tr�s-beau costume, avec une �p�e et une tr�s-belle targe. De l'autre
c�t�, parurent � l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
animaux de cette esp�ce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu � peu des hommes arm�s �
l'antique parurent na�tre et sortir du plancher de la sc�ne, mais si
bien, que je crois qu'il n'est gu�re possible de faire mieux. Les hommes
se mirent � danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
au fur et � mesure qu'ils faisaient leur entr�e, ils s'entretuaient l'un
apr�s l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derri�re eux, Jason fit
son entr�e, et il sortit aussit�t avec un voile d'or sur les �paules, en
ex�cutant une tr�s-belle danse � la moresque. Tel fut le premier
interm�de. Le second fut un char de V�nus parfaitement beau, sur lequel
la d�esse �tait assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
�tait tra�n� par deux colombes qui paraissaient r�ellement vivantes:
elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allum�s � la
main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les �paules. En avant du
char, quatre petits amours, et en arri�re, quatre autres, avec des
flambeaux allum�s de la m�me mani�re, dansaient une moresque autour du
char, battant la mesure avec leurs flambeaux allum�s. Arriv�s �
l'extr�mit� de la sc�ne, les amours mirent le feu � une porte de
laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout
environn�s de flammes, qui se mirent � danser une autre moresque aussi
belle que possible. Le troisi�me interm�de fut un char de Neptune
tra�n� par deux chevaux, dont les extr�mit�s se terminaient en nageoires
couvertes d'�caill�s tr�s-bien imit�es. Sur le haut du char, Neptune
avec son trident; par derri�re, huit monstres marins, quatre d'un rang
et quatre d'un autre, mais si bien repr�sent�s que je ne saurais le
dire. Ils dansaient un branle, et le char �tait tout rempli de feu: ces
monstres �taient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
pourrait en faire la description � qui ne les a pas vus. Le quatri�me
interm�de fut un char de Junon, �galement rempli de, feu, la d�esse au
sommet, avec une couronne sur la t�te et un sceptre � la main, assise
sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinit� de bouches
de vents. Le char �tait tir� par deux paons, tellement beaux et si
naturels que moi-m�me je ne savais comment cela �tait possible; et
cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
autruches; derri�re, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
ceux qui sont tachet�s de diverses couleurs. Tous ces oiseaux �taient si
bien imit�s, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
jamais aussi bien approch� de la nature. Ces oiseaux dansaient �galement
entre eux un branle avec autant de gr�ce qu'il est possible de le dire
ou de l'imaginer. La com�die �tant achev�e, il sortit du plancher de la
sc�ne, � l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
pr�c�demment et dans le m�me costume, lequel expliqua, dans un petit
nombre de stances, la signification des interm�des qui, bien
qu'interrompus par la com�die, avaient un sens suivi. Voici cette
explication: Le combat entre les fr�res issus de la m�me origine voulait
montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
flambeau sacr�, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
des sentiments fraternels. Ceci fut plut�t une esp�rance et un pr�sage;
car, en r�alit�, la guerre n'a �t� que trop vraie, pour notre malheur.
Je ne voulais pas vous envoyer les stances que r�cita le petit amour;
cependant je me d�cide � vous les adresser: que votre seigneurie en
fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont �t� compos�es � la h�te et au
milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances r�cit�es et
l'amour ayant disparu, on entendit une musique cach�e de quatre violes,
et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
un bel air, comme une pri�re � l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
f�te, au grand plaisir et � la grande satisfaction de ceux qui purent y
assister. Si je n'avais pas tant fait l'�loge de toutes choses, j'aurais
dit la part que j'ai prise � tout cela; mais je ne voudrais pas que
votre seigneurie p�t croire que je veux me flatter moi-m�me.�
Malgr� la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
des principaux organisateurs de cette f�te, et qu'il en avait compos� le
prologue, les interm�des et les stances qu'on y r�cita. Ces interm�des
ont �videmment servi de mod�les � un grand nombre de ballets qui �taient
� la mode sous le r�gne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
rapport� l'id�e de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_
assista � la premi�re repr�sentation de sa com�die; elle eut un si grand
succ�s, que L�on X, comme on sait, voulut quelques ann�es plus tard la
faire repr�senter � Rome en sa pr�sence et devant la cour pontificale.
Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
distingu�s qui brillaient � sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
repr�senter la premi�re com�die r�guli�re compos�e depuis l'antiquit�,
honneur qui vaut bien une bataille gagn�e.
Peu de temps apr�s cette repr�sentation, le Castiglione retourna � Rome,
o� il resta jusqu'au mois d'ao�t 1510. On ignore le motif de ce voyage;
il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais �
l'enthousiasme des arts qui l'attirait � Rome, il se m�lait sans doute
une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
par le sonnet suivant qu'il para�t avoir compos� � cette �poque, et qui,
tout en peignant son admiration pour la ville �ternelle, d�voile aussi
l'�tat de son coeur, � la mani�re de P�trarque[63].
[Note 63: L'abb� Serassi, t. II, p. 286, croit, d'apr�s Nigrine, que
ce sonnet a �t� inspir� au Castiglione par son amour pour la duchesse
d'Urbin.]
Superbi colli, et voi sacre ruine,
Che'l nome sol di Roma ancor tenete,
Ahi che reliquie miserande avete
Di tant, anime, eccelse e pellegrine!
Colossi, archi, teatri, opre divine,
Trionfal pompe gloriose e liete,
In poco cener pur converse siete,
E fatte al vulgo vii favola al fine.
Cos�, se ben un tempo al tempo guerra
Fanno l'opre famose, a passo lento
E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:
Vivr� dunque fra'miei martiri contento;
Che se'l tempo da fine a ci� ch'� in terra,
Dar� forse ancor fine al mio tormento[64].
Superbes collines, et vous ruines sacr�es, qui seules gardez encore
le nom de Rome, h�las! quels restes touchants vous conservez de
tant de grands hommes, de tant d'�mes illustres. Cirques, arcs,
th��tres, oeuvres dignes des dieux, �lev�s pour orner la pompe des
plus glorieux triomphes, vous �tes aujourd'hui convertis en un peu
de poussi�re, et bient�t vous servirez de sujets aux vils r�cits du
vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques ann�es les monuments
fameux r�sistent aux atteintes du temps, le terme arrive o� le
temps, qui d�truit tout, emporte � la fois et les noms et les
oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
mon martyre; car puisque le temps am�ne la fin de tout ce qui est
sur la terre, il am�nera sans doute aussi la fin de mes tourments.
Le Castiglione gagna la fi�vre � Rome, dans ce voyage: il n'en �tait pas
encore enti�rement gu�ri, lorsqu'il revint � Urbin le 8 ao�t 1510. Il ne
resta dans cette ville que le temps strictement n�cessaire a son
r�tablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
campagne.
[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a �t�
traduit et imit� en latin et en italien par un grand nombre d'�crivains
cit�s par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le n� VI et
se trouve � la page 225, t. II.]
Le duc d'Urbin �tait alors occup� � guerroyer pour le compte du pape
Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, alli� des
Fran�ais. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'arm�e
pontificale. D�s l'automne, Francesco Maria s'�tait empar� de plusieurs
places fortes; au printemps suivant, il avait port� la guerre pr�s de
Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine d�route, et ses
troupes furent oblig�es de se d�bander et de se r�fugier � grand'peine
jusqu'au milieu de ses �tats. Le Castiglione, dans une lettre � sa m�re
du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: �Je vous fais
savoir, lui �crit-il, que nous sommes sains et saufs � Urbin, mais sans
bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].�
[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]
Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il �tait
furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, l�gat � Bologne, qui
l'avait accus� aupr�s du pape d'avoir caus� la perte de cette ville.
D'un caract�re ardent, emport�, ce jeune prince r�solut de se venger sur
la personne m�me du cardinal. L'ayant rencontr� dans une rue � Ravenne,
il se pr�cipita sur lui et le tua de sa propre main, en le per�ant de
plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
l�gat, surprise de cette attaque, p�t venir le d�fendre. Telles �taient
les moeurs de ce si�cle: il n'�tait pas rare alors de voir les princes
et les plus grands seigneurs se d�faire eux-m�mes de leurs ennemis. Il y
avait quelques ann�es � peine que C�sar Borgia, ce h�ros du _Prince_ de
Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
meurtre ex�cut� par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
�tait un prince de l'�glise, un l�gat du pape Jules II. Ce pontife, dans
les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. R�volt� de la
violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut � Rome,
fit faire le proc�s du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
honneurs et dignit�s. Cependant, apr�s un mois de n�gociations,
Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
� Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape �tait
occup� � examiner cette grave affaire, il tomba tout � coup malade, et
que, le quatri�me jour, il eut un tr�s-long �vanouissement pendant
lequel on crut qu'il �tait mort. Le bruit s'en �tant r�pandu dans la
ville, quelques' jeunes gens des premi�res familles de Rome appel�rent
le peuple au Capitule, cherchant � l'exciter � secouer le joug et � se
d�clarer libre. Mais le pape ayant recouvr� l'usage de ses sens, fit
sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en pr�sence des
cardinaux, il donna � son neveu l'absolution de l'homicide par lui
commis, le r�int�gra dans ses �tats et ajouta m�me � ses possessions la
ville de Pesaro qu'il lui conc�da comme fief, � la condition de payer
chaque ann�e une tr�s-l�g�re redevance au saint-si�ge. Le Castiglione
prit une part active � toute cette n�gociation: de retour � Urbin, il
�crivait � sa m�re, le 17 septembre 1511: �Nous sommes revenus sains et
saufs de Rome, avec l'absolution et la r�int�gration dans l'�tat de
n�tre illustre seigneur, ayant n�anmoins pass� par une infinit� de
d�sagr�ments et d'inqui�tudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
figurer, principalement � cause de la grave maladie dont a souffert
notre saint-p�re; lequel, on peut le dire, a d� son r�tablissement � un
miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'�glise de
Dieu[67].� Dans cette m�me lettre, il annon�ait � sa m�re qu'il allait
se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait �
Notre-Dame-de-Lorette, �� laquelle, dit-il, je suis engag� par voeu;�
passage qui t�moigne de sa pi�t� et des id�es de ce si�cle.
[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad
notam_.]
[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]
Il avait promis � sa m�re d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
lui accorder de cong�, il fut oblig� de retarder cette visite. Sa m�re,
qui venait d'�tre malade, en con�ut un vif chagrin. Elle se figurait
qu'il avait pris la r�solution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
lui faire conna�tre cette grave d�termination. Il n'en �tait rien
cependant, et, pour la rassurer compl�tement, il pria son beau-fr�re
Tommaso Strozza de lui expliquer les v�ritables motifs qui l'avaient
emp�ch� de se rendre pr�s d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
� la loyaut� du Castiglione, et donnent la mesure de la d�licatesse de
ses sentiments.
�Depuis le commencement de cette guerre, �crit-il[68], le pape a
toujours pens� et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
duc de Ferrare et les Fran�ais ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
avec eux, qu'il �tait un tra�tre, qu'il le ferait �carteler, et autres
paroles semblables. Il les a r�p�t�es mille fois, et maintenant encore
il les r�p�te plus que jamais. Ayant r�solu actuellement d'attaquer
Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
compagnie, et il a �tabli le duc de Termine chef de deux cents hommes
d'armes de conduite, avec des chevau-l�gers � sa solde, et le titre de
lieutenant, lequel est plus �lev� que celui de capitaine: de telle sorte
que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'�tre sous les
ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
para�t r�solue � mourir plut�t que de supporter cet affront, et cela
pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
seigneur duc a toujours cherch� et cherche encore aujourd'hui � effacer
cette mauvaise impression que le pape a de lui et � lui faire
reconna�tre son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
rentrer en gr�ce aupr�s de sa saintet�. C'est pourquoi il ne n�glige
aucune occasion de combattre et �loigner ces soup�ons imaginaires.
[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61,
t. Ier.]
Le pape a dit plusieurs fois que j'�tais l'�missaire dont le duc se
servait pour n�gocier avec les Fran�ais. Cette id�e qu'il a de moi lui
fut donn�e, � ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
confirm� dans cette id�e, lorsque �tant all� � Parme conduire le
capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Fran�ais avec les plus
grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
pape dit un jour � l'�v�que de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
qu'il savait de source certaine que j'�tais all� � Mantoue, lorsque
l'�v�que de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, m�me pour le
compte des Fran�ais; et il ne fut pas possible de le d�tromper, m�me
apr�s que l'�v�que lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
que je n'avais pu aller � Mantoue. Les choses �taient en cet �tat,
lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
le duc, dans la disposition o� il est, n'a pas voulu me l'accorder et
m'a pri� d'attendre jusqu'� ce que le pape ait d�cid� ce qu'il veut
faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'emp�cher de croire que j'y
�tais all� pour ces men�es. C'est pourquoi j'ai trouv� le refus du duc
tr�s-raisonnable et tr�s � propos; et il m'a sembl� que le moment aurait
�t� mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent � cette cour
depuis tant d'ann�es.�
[Note 69: Mathieu Lange, �v�que de Gurg, n�gociateur de l'empereur
Charles-Quint en Italie.]
Cette lettre qui n'�tait pas destin�e � la publicit�, puisqu'elle a �t�
�crite comme la confidence la plus intime vers�e dans le sein d'une
m�re, prouve combien l'�me du Castiglione �tait pure et d�licate. Jules
II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accus� de
trahison. Guichardin a cru �galement � cette calomnie: �Le duc d'Urbin,
dit-il (lib. X), avait envoy� longtemps auparavant Balthasar Castiglione
au roi de France; il avait des hommes � sa discr�tion aupr�s de Gaston
de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
Fran�ais contre son oncle� L'historien florentin aura sans doute fond�
son opinion sur les _on dit_ de son �poque et sur la fr�quence des
trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cach�e sous les
apparences de la plus grande loyaut�. Mais le Castiglione, on le voit,
�tait incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attach� � la
cour d'Urbin, il n'y joua qu'un r�le tr�s-inf�rieur � son m�rite:
cependant il n'aurait certainement pas �t� possible de le gagner � prix
d'argent. Toutes ses lettres font foi de son d�sint�ressement, malgr�
les dettes qu'il avait contract�es et les embarras p�cuniaires caus�s
par sa m�diocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Fran�ais: ils
lui avaient enlev� son p�re, tu� � la bataille du Taro; il les avait
abandonn�s lui-m�me apr�s la bataille du Garigliano, et depuis, dans
toute sa carri�re, il ne para�t pas avoir d�sir� se rapprocher des
int�r�ts de la France.
Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux
brillantes qualit�s des seigneurs et chevaliers fran�ais de cette
�poque, et il montre que d�s lors ils �taient en possession d'imposer
leurs modes et leurs mani�res en Italie, et de se faire imiter tant bien
que mal. En �num�rant les qualit�s que doit avoir un parfait
gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Fran�ais pour lutter dans un
tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
voudrait que dans ces exercices il f�t l'�gal des meilleurs chevaliers
fran�ais[70].--Plus loin, apr�s avoir fait l'�loge de la bont�, et dit
que le principal et v�ritable ornement de l'esprit est l'amour et la
connaissance des lettres, il ajoute: �Les Fran�ais n'admettent que la
seule noblesse des armes et m�prisent souverainement le reste; de telle
sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
consid�rent les litt�rateurs comme les hommes les plus m�prisables; � ce
point, qu'� leur sens, c'est adresser une grande injure � un homme que
de l'appeler clerc.� Mais � ces reproches d'ignorance et de grossi�ret�,
g�n�ralement m�rit�s � cette �poque par la noblesse fran�aise, il oppose
le portrait du duc d'Angoul�me, depuis Fran�ois 1er, dont il met
l'�loge dans la bouche de Julien le Magnifique. �Si la fortune, dit
Julien, veut que monseigneur d'Angoul�me succ�de, comme on doit
l'esp�rer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de m�me
que la gloire des armes fleurit et brille en France, de m�me celle des
lettres devra �galement resplendir du plus vif �clat. Il n'y a pas
longtemps que, me trouvant � la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
qu'ind�pendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
beaut� de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
unie � un air de bont� si gracieux, que le royaume de France devait lui
sembler au-dessous de son m�rite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
gentilshommes tant fran�ais qu'italiens, quelles �taient ses nobles
qualit�s: sa grandeur d'�me, sa valeur, sa lib�ralit�; et l'on me dit,
entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extr�mement les
lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
qu'il reprochait aux Fran�ais d'�tre si �trangers � ces nobles �tudes,
eu �gard surtout � ce qu'ils ont � leur disposition une universit� aussi
c�l�bre que celle de Paris, o� l'on vient �tudier de toutes les parties
du monde.... C'est grande merveille que, d�s sa jeunesse, ce prince,
form� seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
se soit dirig� de lui-m�me dans une si bonne voie. Et comme les
inf�rieurs suivent toujours les exemples des sup�rieurs, il peut arriver
que les Fran�ais finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
m�ritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
veulent seulement pr�ter l'oreille � ses conseils: car il est certain
qu'il n'y a rien de si d�sirable pour les hommes, rien qui s'identifie
mieux avec eux-m�mes que le savoir: d'o� il r�sulte que c'est une grande
folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].�
[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]
Cette esp�rance con�ue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
en France, et de l'initiation des Fran�ais � l'amour des lettres, sous
les auspices du roi Fran�ois 1er, s'est heureusement r�alis�e
quelques ann�es plus tard. Mais les Fran�ais ne se sont pas corrig�s
aussi vite d'un autre d�faut qu'il leur reproche[72] la vanit�
pr�somptueuse, qui �tait alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
l'expression du na�f La Fontaine, _proprement le mal fran�ais_. Le
Castiglione n'�pargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
remarquer, s'empressaient d'imiter les mani�res fran�aises, et, comme
tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
�La gravit� particuli�re aux Espagnols, dit-il, me para�t bien mieux
convenir � nous autres Italiens que cette extr�me vivacit� qui se fait
remarquer dans les Fran�ais presque � chaque moment. Cette vivacit�
n'est pas d�sagr�able dans un Fran�ais; elle a m�me de la gr�ce, parce
qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
voudraient s'efforcer d'imiter cette mani�re, mais ils ne savent faire
autre chose que remuer la t�te en parlant, saluer gauchement et de
mauvaise gr�ce, et lorsqu'ils se prom�nent, marcher si vite que leurs
valets ont peine � les suivre. Avec ces mani�res, il leur semble qu'ils
doivent �tre pris pour de v�ritables Fran�ais, et qu'ils en ont toute
l'aisance, mais la v�rit� est qu'ils r�ussissent rarement: ceux-l� seuls
y parviennent, qui ont �t� �lev�s en France, et qui, d�s leur enfance,
ont pris l'habitude de ces mani�res[73].� Il n'y a rien que de tr�s-vrai
dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
�trangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialit�.
[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]
[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]
[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]
Le commencement de la campagne, en l'ann�e 1512. fut assez funeste aux
armes pontificales: les Fran�ais avaient gagn�, le 11 avril, la bataille
de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin � leurs succ�s. Le
duc d'Urbin ne tarda pas � recouvrer les villes qui s'�taient rendues
aux Fran�ais: il reprit m�me l'importante place de Bologne, dont la
perte avait �t� pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entr�e, avec le cardinal
Sigismond Gonzague, legat du pape.
Le Castiglione prit une part active � cette campagne; il ne quitta le
th��tre de la guerre que momentan�ment, pour aller, au commencement de
juillet, recevoir � Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
rendait � Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour t�cher de
rentrer en gr�ce aupr�s du pontife et de se disculper de son alliance
avec les Fran�ais; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
lui rem�t le duch� de Ferrare, qu'il pr�tendait appartenir aux �tats de
l'�glise, et lui offrant, par une sorte de compensation d�risoire, la
ville et le territoire d'Asti qui venaient d'�tre enlev�s aux Fran�ais,
Le malheureux prince dut donc se r�signer � voir ses �tats ravag�s par
les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
capitaines, se mit � vivre aux d�pens des pauvres habitants du
Ferrarais[74].
[Note 74: Lettre � sa m�re, du 29 septembre 1512, LXXXV, p.
68, t. Ier.]
Quelques mois apr�s, au commencement d'octobre, il fut envoy� par le duc
d'Urbin � Mod�ne, pour conf�rer avec l'�v�que de Gurg, le n�gociateur de
Charles-Quint.
C'est pendant le cours de ces n�gociations qu'il re�ut du duc la
r�compense de ses longs et loyaux services � la cour d'Urbin. Ce prince,
on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
cardinal de Pavie et sa r�int�gration dans ses honneurs et dignit�s,
avait, en outre, re�u l'investiture de la ville de Pesaro et de son
territoire, comme fief h�r�ditaire, � la seule condition d'acquitter une
l�g�re redevance � la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
Castiglione un �clatant t�moignage de son estime, avait d�tach� de ce
fief et lui avait donn� un ch�teau appel� Ginestreto, situ� �dans un
lieu plaisant et agr�able, avec la vue de la mer, entour� de
tr�s-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
revenu par an.� Dans une lettre � sa m�re, du 47 octobre 1512[75], le
Castiglione laisse �chapper toute la joie que lui cause cette donation:
�Il prie, en plaisantant, sa m�re, d'avertir sa soeur Polix�ne de dire �
la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles
femmes de Mantoue, qui �tait � marier, qu'il a son ch�teau � lui, qu'il
ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
pla�t, ils seront bient�t d'accord.�
[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]
[Note 76: Ses vertus et sa beaut� ont �t� c�l�br�es par Le Molza.]
Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'�tat de
Pesaro, dont il ne re�ut n�anmoins l'investiture de L�on X que quelques
mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et re�ut des mains de son
ma�tre le ch�teau qu'il lui avait donn�; mais, par des motifs qu'il
n'explique pas � sa m�re, il en op�ra l'�change, avec l'agr�ment du duc,
contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'�tant
qu'� deux milles de Pesaro, dans un tr�s-bon air, avec une tr�s-belle
vue de terre et de mer, � cinq milles de Fano, dans un pays
tr�s-fertile. �Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
est du m�me revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
m'accorde la gr�ce d'en jouir avec contentement[77].�
[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t.
Ier.]
Le Castiglione �tait encore � Pesaro, tout occup� de la joie que lui
donnait l'investiture de son ch�teau de Nuvilara, lorsque le duc re�ut
la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet �v�nement inattendu
devait exercer une grande influence sur les destin�es de l'Italie, et
particuli�rement sur le sort d'un prince qui �tait attach� au chef de
l'�glise par les liens du sang et par les plus �troites relations
politiques. Aussi, comprenant toute la port�e de la perte qu'il venait
de faire, et voulant, autant qu'il d�pendait de lui, se m�nager la
protection de son successeur, le duc r�solut d'envoyer sur-le-champ �
Rome un charg� d'affaires d'une fid�lit� � toute �preuve et d'une
habilet� consomm�e, afin de veiller � ses int�r�ts et de les d�fendre
s'ils �taient menac�s. Le Castiglione �tait, mieux que tout autre, en
position de rendre au duc ces services. Li�, de longue date, avec
presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et �tait
tr�s-avant dans l'intimit� des chefs les plus influents du sacr�
coll�ge. Il pouvait donc exercer, � l'occasion, une influence favorable
� son ma�tre, et l'�v�nement prouva que le duc ne s'�tait point tromp�
en lui confiant cette d�licate mission. En effet, Jules II �tait mort
dans la nuit du 20 f�vrier 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
Jean de M�dicis, grand ami du comte et tr�s-attach� � la maison d'Urbin,
au moins il le paraissait � cette �poque, fut �lu pape sous le nom de
L�on X.
Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, � la prise de possession de
ce pontife dans l'�glise Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois
juste apr�s son �lection. A cette occasion, les principaux habitants de
Rome se distingu�rent par les d�corations dont ils orn�rent leurs palais
et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un t�moin
oculaire, le m�decin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conserv� un
curieuse description des f�tes et des c�r�monies qui eurent lieu dans
cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.
Une preuve �clatante de l'amiti� dont le nouveau pontife honorait le
Castiglione appara�t dans la ratification qu'il lui accorda, d�s le 11
mai suivant, de la donation du ch�teau de Nuvilara qui lui avait �t�
faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don
renferme l'�loge de la valeur, de la science et des autres qualit�s du
comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la
charge de pr�fet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui pay�t
tout ce qui lui �tait d� pour la solde de ses troupes pendant la
derni�re campagne; ce qui n'�tait point une m�diocre faveur obtenue pour
ce prince.
Vers la fin d'ao�t, le Castiglione revint � Urbin, mais il y resta peu
de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui �tre utile
� Rome, ne tarda pas � l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, � la
grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans
cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le
souverain pontife, les cardinaux et les pr�lats qu'il connaissait depuis
longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs
des lettres et des arts qui, dans ses pr�c�dents voyages � Rome, avaient
pu appr�cier son caract�re aimable, la solidit� et la vari�t� de ses
connaissances, la puret� de son go�t et la s�ret� de son jugement.
On croit commun�ment qu'avant l'av�nement de L�on X, les sciences, les
lettres et les arts n'�taient que m�diocrement cultiv�s � Rome; que
Jules II, absorb� par les grandes questions politiques, et plus port� �
la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et
les litt�rateurs. C'est l� une erreur et une injustice; il est certain,
au contraire, que, malgr� les agitations d'un pontificat continuellement
expos� aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les
lettres et pour les arts que son successeur L�on X, dont ce si�cle a
pris le nom.
Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquit�s � Rome, sous le
pontificat de Pie VII, et l'un des arch�ologues les plus instruits et
les plus distingu�s de cette �poque, a trac� le parall�le de Jules II et
de L�on X, et il n'h�site pas � donner le premier rang au neveu de Sixte
IV[79].
[Note 78: Il est � remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne
partie de sa vie, attach�, en qualit� de biblioth�caire, � la famille
Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adopt�e par le
pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra
ci-apr�s. Le savant arch�ologue ne s'est pas assez d�fendu de ce
souvenir lorsqu'il tra�ait le parall�le de Jules II et de L�on X, et
qu'il rabaissait les qualit�s de ce dernier pontife pour faire mieux
ressortir celles de son pr�d�cesseur.]
[Note 79: Ce parall�le se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele
Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo
Poggioli, stampatore della R. C. a.]
�Sous tous les rapports, dit-il � la fin de ce parall�le[80], je ferai
une derni�re fois constater que le pontificat de Jules fut la v�ritable
�poque de la r�surrection et de l'�tablissement stable de la grandeur de
Rome; tandis que celui de L�on, suivi bient�t apr�s du pontificat de son
cousin Cl�ment VII, fut le commencement d'une prompte d�cadence, apr�s
une splendeur et une magnificence �ph�m�re, il suffira de dire que la
population, qui �tait de quatre-vingt-cinq mille �mes du temps de Jules
II et de L�on X, fut r�duite, selon les calculs de Paul Jove, apr�s le
sac de Rome et la d�solation de 1527, � trente-deux mille habitants:
beau si�cle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler si�cle de
Titan, d�vor� par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long
parall�le par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est
interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit;
tamen est adhibenda interdum_�_vis veritati, ut eruatur_.�
[Note 80: P. 80.]
Cette pr�f�rence accord�e par le savant arch�ologue � Jules II sur L�on
X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la post�rit�, et
n'enl�vera pas � L�on le premier rang, comme protecteur des sciences et
des arts, supr�matie qui lui fut d�cern�e par l'illustre �rasme, son
contemporain[81], et qui a �t� confirm�e depuis plus de trois si�cles
par tant d'�crivains �minents de toutes les nations de l'Europe. Disons
aussi qu'il est peu juste de reprocher � la m�moire de L�on X et �
Cl�ment VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les
soldats du conn�table de Bourbon; car tout le monde sait que cet
�v�nement ne fut nullement provoqu� par ce dernier pontife, qui en fut
la premi�re victime.
[Note 81: �Quantum romani pontificis fastigium inter reliques
mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.� Erasmi epist.,
lib. 1�, epist. 30.]
Mais en faisant la part des exag�rations contenues dans le parall�le de
Fea pour soutenir sa th�se, on est forc� de reconna�tre que, sous
beaucoup de rapports, Jules II � tout autant fait pour les lettres et
les arts que son successeur.
Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut � soutenir presque
constamment pendant les dix ann�es de son pontificat, Jules ne cessa pas
d'attirer � Rome et de prot�ger les artistes et les savants.
Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute
particuli�re Bramante, Michel-Ange et Rapha�l; ce qui suffirait seul
pour sa gloire.
D�s l'�poque o� il �tait cardinal sous le titre de
Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait �lever, de concert avec le
cardinal Rapha�l Riario de Saint-Georges, et sous la direction de
Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'�glise
annex�e de Saint-Laurent _in Damaso_.
Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire
aboutir � l'ancien pont triomphal, dont il avait r�solu la
reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit �lever la
Monnaie o� furent frapp�s, en 1508, les _Jules_, premi�res pi�ces qui
aient port� l'effigie d'un pape.
On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di
Bramante_, et la jonction du Vatican au Belv�d�re, cause premi�re de la
nouvelle biblioth�que �rig�e par Sixte-Quint, du nouveau mus�e, et des
autres magniques galeries, salles et d�pendances qui existent
aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,
dans une �tendue d'environ deux milles et � la profondeur de plus de
cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican,
ensuite au Belv�d�re et � la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une
grande quantit� d'�glises, de monast�res et d'autres �difices publics,
parmi lesquels nous citerons seulement les �glises de
Saint-Pierre-aux-Liens, o� il voulut placer son tombeau, monument du
g�nie de Michel-Ange; des Saints-Ap�tres, de Sainte-Agn�s hors les murs
et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, r�par�e en
1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait
reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'�tait
que cardinal[83].
[Note 82: La palme romaine �quivaut a 21 cent. 20 mill, environ,
suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]
[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]
Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient �t� ex�cut�s par
Jules II dans l'espace de moins de dix ann�es; aussi Thomas Inghirami,
en pronon�ant son oraison fun�bre devant le sacr� coll�ge, put-il dire
avec l'assentiment de l'auguste assembl�e: �Cette ville, de fangeuse,
sale et humble qu'elle �tait, il l'a rendue brillante, magnifique,
superbe et digne enti�rement du nom romain; de telle sorte que si l'on
pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les �difices �lev�s depuis
quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone
(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait l� seulement qu'on
trouverait la v�ritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du
mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de mis�rables �choppes.�
C'est gr�ce � la protection de Jules II, que Rapha�l, pr�sent� au
pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor � son g�nie, en
commen�ant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, �poque o� il
vint se fixer � Rome, jusqu'au mois de f�vrier 1513, date de la mort du
pontife, le Sanzio travailla presque continuellement � ces fresques avec
une ardeur sans �gale, et avec un progr�s marqu� dans chaque oeuvre.
Pendant ces cinq ann�es, il ex�cuta la _Dispute du Saint-Sacrement_,
l'_�cole d'Ath�nes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_H�liodore_ et
la _Messe de Bols�ne_; compositions qui suffiraient � elles seules pour
remplir la carri�re de plusieurs peintres de nos jours.
Michel-Ange ne fut pas moins occup� par Jules II: il travailla d'abord �
son tombeau, dont l'admirable statue de Mo�se ne devait former que la
moindre partie. Plus tard, il peignit la vo�te de la chapelle Sixtine,
qui fut d�couverte et livr�e aux regards du public le 1er novembre
1512[84]. Il est donc vrai de dire que L�on X n'eut qu'� continuer, aux
deux grands ma�tres de l'art, la protection que leur accordait son
illustre pr�d�cesseur.
[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond,
sur l'abside de la m�me chapelle, ne fut commenc� que sous Paul III et
termin� en 1547.]
Jules II fut le v�ritable fondateur du mus�e du Vatican; car c'est � lui
qu'on doit la r�union des premi�res statues antiques qui furent
d�couvertes et plac�es, sous son pontificat, dans la cour du Belv�d�re.
Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,
en r�compensant g�n�reusement ceux qui les avaient d�couvertes. Le
groupe du Laocoon en est un c�l�bre exemple.
Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre �crite par Francesco
di San-Gallo, fils de Giuliano, le c�l�bre architecte, de laquelle il
r�sulte que Giuliano et Michel-Ange se trouv�rent pr�sents � la fouille
faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment o� fut
retrouv� par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoy� par ordre
de Jules II pour reconna�tre cette d�couverte. Voici le passage de cette
lettre:
[Note 85: _Ut supr�_, p. 20, n� 18.]
�J'�tais, �crit Francesco, encore fort jeune, la premi�re fois que je
vins � Rome, lorsqu'il fut rapport� au pape que, dans une vigne pr�s
Sainte-Marie-Majeure, on avait trouv� certaines statues fort belles. Le
pape dit � un palefrenier: �Va dire � Giuliano da San Gallo que
sur-le-champ il aille les voir.� Et il partit sur-le-champ. Et comme
Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment � la maison, parce que
mon p�re l'avait fait venir et lui avait donn� � faire le tombeau du
pape, il voulut qu'il v�nt avec lui: je montai en croupe sur le cheval
de mon p�re, et nous part�mes. Descendus l� o� �taient les statues, mon
p�re dit aussit�t: �C'est le Laocoon dont Pline fait mention.� Il fit
agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, apr�s l'avoir
examin�, nous retourn�mes d�ner.�
�Le Laocoon, ajoute Fea, fut d�couvert dans la vigne de Felice de
Fredis, qui s'�tendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu
obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'int�rieur des Thermes ayant �t�
d�blay�, on peut voir m�me la niche dans laquelle �tait le groupe. Il en
fut enlev� dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules
II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le
fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belv�d�re, o�
il fit faire expr�s comme une chapelle pour l'exposer[86].�
[Note 86: �Dopo poi, il sommo pontific� l'ha voluto mettere nella
villetta di Belv�d�re, evi ha fatto fare per essa a posta, come una
capella.�--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]
Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a �t� ex�cut� dans un seul
bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:
[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]
�_Ex uno lapide eum et lib�res draconumque mirabiles nexus de consilii
sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus
Rhodii_.� Il para�t que cette opinion n'est pas tout � fait exacte;
voici ce que dit � ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre pr�c�demment
cit�e: �Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit �tre d'un
seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88],
qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul
morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints
ensemble � une place si cach�e, et si bien ajust�s et soud�s, qu'ils ne
peuvent �tre aper�us que par des personnes tr�s-habiles dans l'art de la
sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu
tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;
car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,
trois statues de grandeur naturelle, taill�es dans un seul bloc de
marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorit� de Pline est
grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit
pas faire fi du vieux dicton: _�Felices fore artes, si de iis soli
artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient
en d�cider.� D'o� je conclus que je ne sais que dire, ni � quelle
opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et
dignes des plus grands �loges. Vous pourrez vous en convaincre par la
seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de
cette ville, lequel, � on avis, a d�crit le Laocoon et ses fils non
moins �l�gamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taill� avec
leur ciseau.�
[Note 88: Le texte porte: �Giovan Angelo, Romano, e Michel
Cristofano, �Florentino,� Mais le docte Fea, avec sa sagacit� ordinaire,
prouve que Trivulzio veut d�signer ici Giovanni Cristofano, Romain, et
Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, n� 19.]
Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la
statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya
g�n�reusement, mais il donna en outre � Felice de Fredis, le
propri�taire de la vigne dans laquelle ce groupe avait �t� retrouv�, un
emploi lucratif � la cour pontificale.
[Note 89: _Notizie_, p. 22.]
Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules
II enrichit le Belv�d�re: il y fit placer �galement l'Apollon, le Torse,
l'Hercule, l'Ariane abandonn�e par Th�s�e, c�l�br�e sous le nom de
Cl�op�tre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous
L�on X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme
d'Alexandre S�v�re, en V�nus, toutes statues des plus admirables et des
plus pr�cieuses, et dont l'acquisition d�note chez le pontife un go�t
d�cid� pour les belles choses[91].
[Note 90: Voy. � l'appendice, n� II.]
[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut supr�_.]
Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,
�lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], ��tait
dou� d'un esprit �lev� et vaste dans lequel �il n'y avait point
place pour les petites choses,�
c'est la construction de Saint-Pierre.
[Note 92: Panvinius, dans son _Trait� in�dit sur la basilique de
Saint-Pierre_, cit� par Fea, _Notizie_, p. 41.]
Nicolas V avait song� � r�parer la basilique du prince des ap�tres, et,
dans ce but, il avait fait �tudier un plan de cette restauration par
l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'emp�cha de donner suite
� ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention
de le reprendre. A l'av�nement de Jules II, l'ancienne basilique
mena�ait ruine, et la n�cessit� de sa reconstruction ne pouvait �tre
mise en doute. Cependant, les cardinaux se montr�rent oppos�s � la
d�molition de la vieille �glise; non qu'ils ne d�sirassent voir s'�lever
une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus
magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans g�mir, se r�signer �
voir d�truire de fond en comble l'ancienne �glise v�n�r�e dans toutes
les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de
saints et de martyrs, et c�l�bre par tant d'�v�nements remarquables qui
s'�taient accomplis dans son enceinte.
Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife � attacher son nom �
un monument digne de la puissance de l'�glise et de sa propre grandeur.
Le pape avait consult� Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il
avait grande confiance[93]. De son c�t�, Bramante avait r�solu de
repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui
ressembl�t � ce qui �tait alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,
p�rilleuse, qui fit un jour � venir l'admiration de la post�rit�, en
excitant un �tonnement m�l� de terreur[94]. Pour vaincre les derniers
scrupules du pontife et le d�terminer � approuver son projet, Bramante
fit ex�cuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frapp�
de la beaut� du plan, ordonna sur-le-champ de d�molir la moiti� de
l'ancienne �glise, afin qu'on p�t jeter les fondements du nouvel
�difice[95].
[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]
[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de
Saint-Pierre, en 1621, cit� par Fea, _Notizie_, p. 39.]
[Note 95: Panvinius, cit� par Fea, _ut supr�_, p. 42.]
La premi�re pierre de la basilique actuelle fut pos�e par le pontife, le
samedi 18 avril 1506, apr�s une messe solennelle, en pr�sence des
cardinaux et d'un grand nombre de pr�lats.--�Apr�s des pri�res et des
c�r�monies, Jules b�nit la premi�re pierre, fit dessus le signe de la
croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme esp�rance que
Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans
une forme plus vaste cette antique basilique, qui �tait sur le point de
p�rir de v�tust�, lui donnerait, par le m�rite des saints ap�tres et par
ses pri�res, les moyens de mener � bonne fin ce qu'il avait
commenc�[96].�
[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, � sa date, la bulle
_Hoc die_, du 18 avril 1506.]
Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus
grand �clat � cette c�r�monie. Vivant dans la meilleure intelligence
avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux
exp�ditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il
ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de
traduire le pr�ambule, qu'il serait fait part � Henri de la pose de la
premi�re pierre de la basilique du prince des ap�tres.--Ainsi, ce grand
pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commenc�e, et
persuad� que le monument �lev� par Bramante exciterait l'admiration de
la post�rit�, n'h�sitait pas � signaler au monde entier la main mise �
cette colossale entreprise comme un des �v�nements les plus remarquables
de son pontificat. Cette pr�vision du protecteur de Bramante, de
Michel-Ange et de Rapha�l n'a point �t� d��ue. La basilique de
Saint-Pierre, malgr� les modifications introduites plus tard dans le
plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,
domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville �ternelle,
et tant qu'elle existera, cette �glise sera reconnue pour le plus
merveilleux �difice des temps modernes.
Les grands travaux entrepris par Jules II, le go�t d�cid� du pontife
pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux
sciences, avaient attir� � Rome un grand nombre de savants, de
litt�rateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le
patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal
Jean de M�dicis se faisait remarquer, Lien avant son av�nement au
pontificat. Ils avaient form� des r�unions, mod�les des acad�mies qui
se form�rent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de
sujets. La maison de L�on X, lorsqu'il n'�tait encore que cardinal,
situ�e dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, �tait
fr�quent�e par ces litt�rateurs, parmi lesquels on comptait Ange
Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, B�roalde le jeune, Fedor
Inghirami, le po�te Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, J�r�me Vida,
Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, J�r�me Niger
et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait � Rome, ne
manquait pas d'assister � ces r�unions, dans lesquelles, suivant les
expressions d'un des assistants[97], �il se faisait remarquer
non-seulement par la noblesse et la dignit� de ses mani�res, mais
surtout par l'�l�vation de son esprit, les qualit�s de son coeur, et par
des connaissances dignes d'un homme sup�rieur qui avait �tudi� toutes
les parties des sciences.�
[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII � Ange
Colocci.]
La vie litt�raire, � cette �poque, s'effor�ait de ramener les moeurs �
l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de m�me
qu'on trouve dans les pi�ces de vers adress�es par B�roalde et Sadolet
aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises
dans Horace, Tibulle et Properce, de m�me aussi l'on rencontre, dans les
habitudes de la vie, des usages et des vices emprunt�s aux Romains
contemporains de ces po�tes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans
une anecdote qui m�rite d'�tre rapport�e.
Il para�t que lorsque les p�cheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_,
ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils �taient dans
l'usage d'en offrir la t�te, comme un tribut, aux trois conservateurs de
la ville. �Il y avait alors � Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
c�l�bre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
compl�tement m�pris� � cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
constamment apost� au march� aux poissons, et d�s qu'il apprenait que la
t�te d'un hombre monstrueux venait d'�tre port�e aux triumvirs, il
s'acheminait aussit�t vers le Capitole. L�, feignant d'�tre retenu par
une affaire importante, il s'effor�ait adroitement, par d'habiles
flatteries, de se faire inviter � d�ner. Une fois, comme il accourait au
Capitole, il arriva que les conservateurs d�cid�rent que la t�te de
l'hombre serait envoy�e en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
apercevant � l'entr�e du palais des conservateurs cette noble t�te
plac�e sur un grand plat orn� de guirlandes, comprit qu'il avait manqu�
sa proie. Mais, sans se d�courager, il se mit � la suivre � une certaine
distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
vue les porteurs. Apprenant peu apr�s qu'on avait port� ce mets
succulent au palais du cardinal Riario (� la grande chancellerie):
�C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons re�us � bras
ouverts;� car il �tait depuis longtemps un des habitu�s de la table du
cardinal, table qui l'emportait, par sa d�licatesse, sur toutes les
autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui �tait de sa nature
grand et g�n�reux, � la vue du pr�sent que lui envoyaient les
conservateurs, s'�crie: �Cette t�te triumvirale, la plus grande qui ait
�t� trouv�e dans le Tibre, doit �tre r�serv�e pour le plus grand des
cardinaux.� Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Fr�d�ric San
Severino, c�l�bre par sa prodigalit�. Tamisius se remet aussit�t en
route, maudissant la g�n�rosit� inopportune du cardinal Riario: il
remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins d�sint�ress�, donne ordre
de porter la t�te de l'hombre, orn�e de fleurs et d'herbes fra�ches et
plac�e sur un plat dor�, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
grosses sommes et des int�r�ts �normes. Tamisius, d��u pour la troisi�me
fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
rues de Rome, accabl� de chaleur, et h�tant le pas de sa monture, car le
soleil �tait dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
situ�s dans le Trastev�re, que Chigi faisait alors d�corer avec la plus
grande magnificence. Arriv� l�, tout haletant et mouill� de sueur, �
cause de son embonpoint, il est pour la quatri�me fois tromp� par la
fortune: il trouve Chigi occup� � parer de fleurs la t�te de l'hombre,
et donnant l'ordre de la porter de suite � une courtisane dont il �tait
�pris, et � laquelle sa beaut�, ses charmes rehauss�s de la
connaissance de l'antiquit� avaient fait donner le surnom d'_Imperia_.
Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui
br�lait la rue conduisant au pont Sixte. En r�sum�, telles furent la
persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
qu'apr�s avoir �t� ainsi ballott� par toute la ville, ce savant en robe,
ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
�tonn�e de l'arriv�e d'un h�te si peu attendu[98].�
[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49
et seq. �dit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad
notam_.]
Cette courtisane Imperia �tait alors la femme � la mode, _la lionne_,
_la dame aux cam�lias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
B�roalde le jeune, elle s'effor�ait de vivre comme avaient pu faire
quinze cents ans plus t�t Lesbie, Glyc�re ou Lydie. Elle cultivait la
po�sie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'�tait
_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses
de ses adorateurs.
C'est probablement � cette courtisane que le Castiglione adressa ces
distiques, � l'imitation d'Horace et de Properce:
Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
Improbus et ver� rusticus ille fuit.
Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,
XI.]
Le savant Nicolas Campano, surnomm� Strasimo, donnait � Imperia des
le�ons de versification: mais ces �tudes ne l'emp�chaient pas de
rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffin�, et
d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle
de la mani�re somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
faisaient visite. Tels �taient l'�clat et la magnificence de ses
appartements, que l'ambassadeur d'Espagne �tant chez elle, cracha au
visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
celle-l�. Imperia mourut � vingt-six ans, dans tout l'�clat de sa vogue
et de sa beaut�. Elle fut inhum�e dans l'�glise de Saint-Gr�goire, et
l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:
Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies
XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].
[Note 100: Part. III, nov. 42.]
[Note 101: Rosco�, _Vie de L�on X_, t. II, p. 237, _ad notam_.]
Ainsi, dans ce si�cle, la beaut�, la forme, �tait publiquement honor�e
presque � l'�gal de la vertu, et � l'exemple des Ath�niens du temps de
P�ricl�s, les Italiens du seizi�me si�cle assuraient � la beaut�, m�me
couverte de vices, les honneurs de l'immortalit�! En pr�sence de ces
faits, attest�s de la mani�re la plus authentique, on doit moins
s'�tonner de la licence de moeurs qui r�gnait alors dans tous les rangs
de la soci�t�, et principalement dans les plus hautes classes[102].
[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
haute sagesse l'impudicit� de sa m�re, et qui p�rit par le poison,
auquel elle eut recours pour se soustraire � la brutalit� du cardinal
Petrucci, le m�me qui fut �trangl� en prison quelques ann�es plus tard,
pour avoir voulu faire empoisonner L�on X.--_Vide_ Rosco�, _ut supr�_.
Il cite Colocci, _Po�sie ital._, p. 29, note, �dit. Iesi, 1772.]
Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'e�t fait
servir son immense fortune qu'� satisfaire les caprices de cette
courtisane, sa m�moire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
mieux m�rit�: mais son amour pour les arts, les g�n�reux encouragements
qu'il leur accorda, l'amiti� qui l'attacha aux plus grands ma�tres de
son temps ont fait surnager son nom sur l'oc�an des �ges, et l'ont
entour� d'une brillante aur�ole. Li� intimement avec le Castiglione
qu'il avait connu � la cour d'Urbin, il ne l'�tait pas moins avec
Rapha�l; � ce double titre, sa biographie m�rite d'�tre rapport�e avec
d�veloppement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
des recherches les plus r�centes, publi�es � Rome, et particuli�rement
de celles du docte Fea, qui, comme biblioth�caire de l'illustre maison
Chigi, eut pendant tr�s-longtemps � sa disposition les titres et les
documents particuliers � cette famille, et toutes les richesses
manuscrites et imprim�es de cette vaste collection rassembl�e depuis
plusieurs si�cles.
Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le go�t des arts et
l'amiti� des grands artistes, non moins que le d�sir d'assurer sa
fortune, paraissent avoir d�termin� � venir se fixer � Rome.
N� � Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonn�e au
commerce et chez laquelle, � l'exemple des M�dicis, et sans doute par un
heureux privil�ge de cette contr�e, le d�sir du lucre n'excluait pas
l'amour du beau. Les vastes sp�culations de son commerce, qui comprenait
la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
maritime, l'amen�rent souvent � Rome sous les pontificats de Sixte IV et
d'Alexandre VI. On dit m�me que, sous ce dernier pape, il convertit en
monnaie sa propre argenterie, pour fournir � C�sar Borgia les moyens
d'assurer la conqu�te de la Romagne, que ce prince d�sirait vivement
acqu�rir. Quelque temps apr�s, lorsque Charles VIII se mit en campagne
avec une puissante arm�e pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
avan�a une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
pontificat de Jules II qu'il fixa d�finitivement sa r�sidence � Rome. Ce
pontife l'honora d'une protection toute sp�ciale; il le nomma tr�sorier
g�n�ral de ses finances, lui conc�da le bail des principaux produits de
ses �tats et particuli�rement des mines d'alun de la Tolfa, et dans
toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra m�me souvent d�sint�ress�,
car il alla jusqu'� pr�ter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
ducats d'or, sans int�r�t, ainsi que le raconte le Buonafede, cit� par
Fea[103], c'est-�-dire plus de quatre millions de francs, qui en
repr�senteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait appr�cier
les hommes, voulut prouver d'une mani�re �clatante le prix qu'il
attachait aux services rendus au saint-si�ge par la famille Chigi. Par
un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son fr�re Sigismond
Chigi dans sa propre famille della Rov�re, dont il les autorisa �
prendre le nom et les armes[104].
[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.]
[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.]
Apr�s la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de L�on X. A
son �lection, ce pontife avait donn� � son neveu Laurent de M�dicis le
bail des mines d'alun que Chigi tenait de son pr�d�cesseur: mais, � la
suite d'une longue n�gociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
beaucoup de g�n�rosit�, L�on X lui renouvela la concession des mines et
le monopole de la vente de cette denr�e. A partir de cette �poque, il
est souvent fait mention, de la mani�re la plus honorable, d'Agostino
Chigi dans la correspondance des M�dicis, et il y est consid�r� comme
un associ� et comme un ami.
Sa fortune �tait immense: il passait pour le marchand le plus riche
qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
une histoire manuscrite de Sienne, cit�e par Fea[106], dit qu'il
poss�dait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
�norme pour cette �poque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la post�rit�,
Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
m�moire, si, au lieu d'avoir appliqu� une partie de ses revenus �
encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
de faire valoir leur g�nie, il e�t augment� ses richesses en accumulant
ses �conomies, ou dissip� ses revenus en d�penses d'un vain luxe? Son
nom, depuis longtemps oubli�, serait pour jamais enseveli dans la nuit
des temps: tandis que, gr�ce � la protection �clair�e qu'il sut accorder
� l'art, sa m�moire, associ�e aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
de Sebastiano del Piombo et de Rapha�l, se perp�tuera d'�ge en �ge, et
vivra autant que la gloire de ces grands ma�tres. Remarquable exemple de
la sup�riorit� de l'art sur la richesse[107]!
[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di
Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.]
[Note 106: _Ut supr�_, p. 7, note 1.]
[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
donn�e d'une m�daille repr�sentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p.
36 (cit�e par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de
Rapha�l_, par M. Quatrem�re de Quincy, p. 33, note), rapporte une
anecdote curieuse qui vient �, l'appui de l'opinion que nous �mettons:
il raconte que le prince Marc-Antoine Borgh�se, grand seigneur
tr�s-riche, eut l'id�e de voyager en France et en Angleterre, esp�rant
que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
l'admiration publique. Mais, arriv� � Paris et surtout � Londres, il ne
tarda pas � reconna�tre qu'il n'�tait qu'un personnage peu important, eu
�gard � tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annon�ait pour un Borgh�se,
chacun s'empressait de le f�liciter pour _le Gladiateur_, pour
l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphn�_, pour le tableau des _Gr�ces_ du
Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Rapha�l, et pour les autres
pr�cieux monuments de l'art qu'il poss�dait dans son palais et dans sa
villa; ce qui faisait dire � tout le monde qu'il �tait heureux. Il avoua
depuis avoir ainsi appris pour la premi�re fois qu'il �tait possesseur
de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait r�ellement pas
auparavant. Aussi, revenu de sa premi�re illusion, et convaincu que le
seul m�rite et la seule vertu ont dans le monde une sup�riorit�
incontestable, il changea compl�tement de mani�re de vivre. De retour �
Rome, il s'appliqua constamment � prot�ger les arts, fit faire des
fouilles, �lever des palais, acquit des objets d'art pr�cieux, et
employa une grande partie de sa fortune, � la gloire immortelle de son
nom, a �lever et embellir sa magnifique villa situ�e pr�s de la porte du
Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.]
Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Rapha�l avant
l'arriv�e de ce dernier � Rome, dans le cours de l'ann�e 1508. On peut
bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
sacristie de la cath�drale de Sienne. Mais ce n'est l� qu'une
supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirm�e.
Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
ses mani�res affables, l'affection de toutes les personnes qui
l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimit�
de Jules II, le protecteur �clair� du jeune Sanzio, il n'ait pas tard� �
reconna�tre la sup�riorit� de son g�nie et � se lier avec l'artiste
d'une �troite amiti�. C'est sans doute pendant que Rapha�l ex�cutait les
fresques de la salle de la _Signature_, que s'�tablirent entre eux ces
relations, bas�es d'un c�t� sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
de l'autre sur le go�t �clair� de l'homme riche, relations qui ne
devaient finir qu'� leur mort. Le premier t�moignage historique de cette
intimit� est rapport� par le savant Fea[108]. Il para�t qu'au milieu de
ses grands travaux, Rapha�l ne d�daigna pas, � la demande de l'opulent
banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
aujourd'hui, _de plateaux_ destin�s � porter des rafra�chissements,
selon l'usage de cette �poque. Le Sanzio en avait ainsi command� �
l'orf�vre Cesarino di Francesco, de P�rouse, et il fut charg� par Chigi
de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:
�Du 10 novembre 1510, ma�tre Cesarino di Francesco, de P�rouse, orf�vre
dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconna�t avoir re�u
du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du
seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
composition et fa�on de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
conform�ment au dessin qui devra lui en �tre donn� par ma�tre Rapha�l
Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
d�lai de six mois � partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
Angelo a promis de solder ce qui restera d�, d'apr�s l'estimation des
experts en cette mati�re, sans aucune opposition, et au nom dudit
seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait � Rome, �
la banque des Chigi, etc.�
[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.]
[Note 109: Agostino Chigi est �galement appel� Chisi, Chisio,
Ghisio.]
Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orf�vre Cesarino, mais d�clarait
s'en rapporter � l'estimation qui serait faite de son travail par des
experts.
Lorsque le n�gociant siennois vint se fixer � Rome, il �tablit sa
r�sidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
dans un palais situ� rue de'Banchi, � main gauche en allant au pont
Saint-Ange, et � l'endroit o� l'on traverse dans la rue. Julia[110].
Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'�loigner
trop des affaires, lui permettrait n�anmoins d'avoir de l'espace et de
jouir d'une vue agr�able. Il fit choix, � cet effet, d'un vaste jardin
situ� dans le Trastev�re, et il ne n�gligea rien pour faire de ce lieu
un d�licieux s�jour.
[Note 110: Fea, p. 5.]
La villa Chigi, appel�e la _Farnesina_, du nom des Farn�se, qui en sont
devenus possesseurs vers la fin du seizi�me si�cle, est dans un des plus
beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
monuments de la ville, et s'�tend en pente douce, avec ses jardins
d'orangers toujours verts et charg�s de pommes d'or, jusque sur la rive
droite du Tibre. Du c�t� du couchant, la vue embrasse le sommet du
Janicule, couvert de d�licieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait
d�j� depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
villa, mais de la d�corer magnifiquement. L'architecte �leva un �l�gant
palais, avec une loge ou portique, divis� en cinq arcades, avec
pilastres qui soutiennent la vo�te. Comme il excellait �galement dans la
peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la vo�te du portique l'histoire
de M�duse changeant les hommes en pierres, et repr�senta Pers�e au
moment o� il vient de lui couper la t�te. Dans les retomb�es de la
vo�te, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
imit�e, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
v�ritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant men� le Titien voir cette
d�coration, le ma�tre v�nitien ne voulait pas croire que ce f�t de la
peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il change�t de place, et
il en resta stup�fait. Agostino, voulant faire d�corer sa villa par les
premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, c�l�bre
par son admirable coloris. Il le mit de suite � l'oeuvre, et lui fit
faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
vo�te: l�, Sebastiano peignit des sujets po�tiques � la mani�re
v�nitienne, tr�s-diff�rente de celle adopt�e alors par les artistes de
l'�cole romaine. Il para�t qu'Agostino voulait confier � Sebastiano
toute la d�coration de l'int�rieur. Au moins c'est ce qu'on peut
supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait d�j� ex�cut� au
rez-de-chauss�e de la loge[112]. Peut-�tre changea-t-il d'avis lorsqu'il
eut admir� les premi�res fresques de Rapha�l au Vatican. Quoi qu'il en
soit, c'est dans les espaces rest�s libres de la loge que Rapha�l a
repr�sent� la fable de Psych�, le triomphe de Cupidon, le conseil des
Dieux et les noces de l'Amour[113].
[Note 111: Cette vue est aujourd'hui g�n�e par le palais Corsini,
�lev� depuis cette description de la Farnesina par Bellori
_Descrizioni_, etc., p. 128.]
[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Mich�le Sartorio, dans le
recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti,
1845, t. II, p. 368 et suiv.]
[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da
Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
Romanis.]
La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'�gale
longueur, et dispos�e, par l'architecte de mani�re � recevoir une s�rie
de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
fut ex�cut�e par Rapha�l: c'est celle qui repr�sente le triomphe de
Galat�e. Cette composition, dans le go�t antique, rappelle, par les
accessoires, les peintures et les mosa�ques �chapp�es � la destruction
des barbares et du temps. La Galat�e est un mod�le inimitable de go�t et
de beaut�.
Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
ayant exprim� � son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
Sanzio lui r�pondit:
�Seigneur comte, j'ai fait des dessins de diff�rentes mani�res sur les
sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent � tous ceux qui les ont
vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le v�tre. Je vous
les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
en juge digne.--Notre Saint-P�re, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
sur les �paules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'esp�re
bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'esp�re d'autant plus, que le
plan que j'en ai fait pla�t � Sa Saintet�, et a re�u les �loges de
beaucoup d'hommes distingu�s. Mais je m'�l�ve � de plus hautes pens�es:
je voudrais retrouver les belles formes des �difices antiques, et je ne
sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
lumi�re, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant � la Galat�e,
je me tiendrais pour un grand ma�tre, s'il y avait dans cette oeuvre la
moiti� de toutes les belles choses que votre seigneurie m'�crit. Mais,
dans ses paroles, je reconnais l'amiti� qu'elle me porte, et je lui dis
que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine id�e
qui me vient � l'esprit: si cette id�e porte en soi un sentiment �lev�
de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].�
Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amiti� qui unissait le Sanzio
et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exer�ait
sur le g�nie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Rapha�l
les ex�cutait de plusieurs mani�res diff�rentes, sans �tre certain de
satisfaire le go�t �clair� de l'illustre connaisseur. Nous admettons
donc volontiers, avec M. Quatrem�re de Quincy[115], qu'il est possible
que ce soit le Castiglione qui ait donn� � son ami le sujet de Psych�
tir� de l'_Ane d'or_ d'Apul�e. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
judicieux Longhena[116], que Rapha�l peut bien avoir � lui seul le
m�rit� de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs ann�es auparavant,
il avait aid� le Pinturicchio � composer les grandes fresques de la
cath�drale de Sienne; d'un autre c�t�, on peut supposer que Rapha�l
connaissait par lui-m�me la fable invent�e par l'�crivain latin,
lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
critiquant ou en le d�fendant par les meilleures raisons; et cela avec
tant d'agr�ment, que sa critique �tait exempte de toute esp�ce de fiel.
�_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].�
[Note 114: Cette lettre est rapport�e par Bottari. Elle est tronqu�e
dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est compl�t�
dans le t. II, p. 23; �dit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve
aussi dans la traduction de Longhena, Appendice n�.6, p. 927.]
[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.]
[Note 116: _Ibid._, note.]
[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib.
VII, p. 101.--Cette lettre est rapport�e par Longhena, appendice n�
V, p. 547 et suiv.]
Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galat�e fut commenc�e et
termin�e bien avant la Psych�. Si l'on devait s'en rapporter au savant
Fea et aux autorit�s qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farn�sine
command�es par Agostino Chigi � Rapha�l auraient �t� _enti�rement_
achev�es dans l'ann�e 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque
l'autorit� de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
la Farn�sine, publi�s � Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
second d�s 1511, c�l�brent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
nous para�t peu probable que Rapha�l ait termin� _toutes_ les peintures
de la Farn�sine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psych�, tout le
monde sait que cette composition a �t� commenc�e beaucoup plus tard,
qu'elle a �t� interrompue � plusieurs reprises[119], qu'elle n'�tait pas
termin�e � la mort de Rapha�l, et qu'elle ne fut pas m�me achev�e par
ses �l�ves[120]; elle ne pouvait donc pas �tre d�crite ni m�me indiqu�e
dans des ouvrages qui auraient �t� publi�s en 1511 et 1512.
[Note 118: _Notizie_, p. 4, n� 2, et notes 1 et 2.]
[Note 119: M. Quatrem�re de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.]
[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.]
Quant � la Galat�e, la lettre de Rapha�l au Castiglione porte � penser
qu'elle aurait �t� termin�e peu de temps avant la nomination de
l'Urbinate � l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-�-dire avant
le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du
traitement de 300 ducats d'or par an allou� � Rapha�l, � partir du
1er avril 1514, en sa qualit� d'architecte de cette basilique. La
Galat�e aurait donc �t� termin�e vers 1514, ainsi que l'admet M.
Quatrem�re de Quincy[122]; et cette date nous para�t la plus probable.
[Note 121: _Ib._, p. 8, n� 7, et p. 9.]
[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.]
En adoptant cette �poque, il est impossible de ne pas �tre frapp� de la
prodigieuse vari�t� de g�nie du grand artiste, qui pouvait en m�me temps
ex�cuter au Vatican les sublimes fresques de l'_H�liodore_, de la _Messe
de Bols�ne_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint
Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilit� merveilleuse de la
hauteur de ces grandes et s�v�res compositions, savait, comme en se
jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galat�e si
gracieuse et si po�tique, rappelant, avec son cort�ge de nymphes, de
tritons et de n�r�ides, la voluptueuse V�nus n�e de l'�cume de la mer,
la d�esse c�l�br�e par Lucr�ce.
[Note 123: Bellori, _ut supr�_, p. 185.]
...Hominum divumque voluptas Alma Venus.
La m�re de Cupidon:
Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a
Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore
eterno al sommo Giove[124].
[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cit� par Bellori.]
Il est juste que la post�rit� se montre reconnaissante de la part que le
Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et
l'ex�cution des peintures de la Farn�sine; le premier, en indiquant �
son ami les sujets de la fable de Psych�; le second, en pr�f�rant, pour
orner son palais, des compositions po�tiques et tout empreintes du g�nie
de l'antiquit� grecque et romaine.
On a souvent remarqu� que jusqu'� la fin du quinzi�me si�cle, la
peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-�-dire que les
artistes traitaient constamment des sujets tir�s de l'Ancien ou du
Nouveau Testament, de la vie des saints et des l�gendes des martyrs.
Rapha�l, � l'exemple de son ma�tre P�rugin, employa ses premi�res ann�es
� peindre des compositions pour des �glises et des couvents. Sa premi�re
grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent
encore des inspirations de son ma�tre, et par sa disposition sym�trique
et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont
peintes comme autant de portraits pris s�par�ment, elle rappelle les
tableaux de l'ancienne �cole florentine. Mais quel progr�s marque
l'_�cole d'Ath�nes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio
ait ex�cut�e au Vatican! Dans cette oeuvre, la pens�e comme l'ex�cution
attestent qu'une id�e nouvelle est venue illuminer l'�me de l'artiste.
Ce n'est plus dans les saintes �critures, dans les n�crologes des saints
et des martyrs qu'il a �t� chercher ses inspirations; mais, remontant �
la plus brillante �poque de l'antiquit� pa�enne, il ne craint pas, dans
le palais du vicaire de J.-C., de repr�senter les chefs de la sagesse
antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _�cole
d'Ath�nes_, o� r�gne dans la disposition des lieux une perspective si
bien entendue, o� la gravit�, la s�r�nit� des personnages se r�pand sur
la composition tout enti�re et l'�l�ve jusqu'� la sublimit� des plus
beaux pr�ceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le
jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-m�me, trouv� ce magnifique sujet?
N'est-il pas permis de supposer que l�, comme plus tard pour la Psych�,
le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en
l'initiant aux beaut�s des plus sublimes maximes du ma�tre d'Alcibiade,
de X�nophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_�cole d'Ath�nes_ est
la premi�re grande composition qui ait �t� puis�e � une autre source
que l'art chr�tien du moyen �ge, et qui soit un reflet de la philosophie
pa�enne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galat�e et de la
Psych� sont des souvenirs et des repr�sentations de la th�ogonie
d'Hom�re.
Les fresques de la Farn�sine ne sont pas les seules que la post�rit�
doive au go�t d'Agostino Chigi et au g�n�reux emploi qu'il savait faire
de ses richesses. On a vu qu'il avait �t� admis dans la famille D�lia
Rov�re par Jules II; d�sirant, sans doute en consid�ration du pape Sixte
IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, d�corer l'�glise de
Sainte-Marie-de-la-paix, restaur�e par le premier de ces pontifes, et
voulant choisir sa s�pulture dans l'�glise de Sainte-Marie-du-Peuple,
reconstruite �galement par Sixte IV[125], il confia au Sanzio
l'ex�cution des travaux d'art � faire pour l'accomplissement de ses
desseins.
[Note 125: Fea, p. 79, note 1.]
A l'�glise de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque
des Sibylles, peinte dans les vo�tes de la premi�re chapelle � main
droite en entrant. L�, dans un espace �troit, Rapha�l a repr�sent�
quatre sibylles et sept anges ail�s. La premi�re sibylle se fait
facilement reconna�tre, � l'air grave que lui donne une extr�me
vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse
et de beaut�, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les
anges, entrem�l�s aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,
sont r�ellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et
leurs attitudes sont merveilleusement appropri�es � la place qu'occup�
cette composition.
Les anciens ont suppos� que les sibylles �taient inspir�es par les dieux
infernaux:
...Deo furibunda recepto,
dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les po�tes les repr�sentent
comme des �tres terribles et semant l'�pouvante:
...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;
sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.
On remarque au contraire que les sibylles de Rapha�l sont calmes et
pleines de s�r�nit�. Missirini[126], auquel nous empruntons la
description de cette fresque, explique cette diff�rence en disant que le
caract�re attribu� par Rapha�l � ses sibylles convenait � la nature de
leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de
consolation, en lui annon�ant la r�demption du genre humain.--Il est
possible que cette consid�ration ait �t� la raison d�terminante de
l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du go�t des anciens, il
aura pr�f�r� exprimer le calme et la s�r�nit� de l'expression, plut�t
que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune
poss�d� de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses
ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beaut�
singuli�re; on voit qu'ils sont v�ritablement inspir�s de l'esprit
divin: enfin, toute cette fresque est ex�cut�e avec une merveilleuse
perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,
c'est l'ordre et la sym�trie. �En effet, dit Missirini, c'est une chose
surprenante que, dans un espace aussi restreint et m�me irr�gulier, cet
esprit ing�nieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur
colossale, tellement bien ordonn�es et s�par�es par des vides si bien
m�nag�s, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup
tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.�--C'est ici le
cas de r�p�ter avec l'abb� Lanzi que, pour la composition, Rapha�l est
le ma�tre de ceux qui savent; et, avec Rapha�l Mengs, que, dans la
composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127].
[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc.,
p. 209.]
[Note 127: Missirini, � la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea
pr�tend que _la Sibylle de Cumes_, de Rapha�l, est imit�e de celle que
Andr�a Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte � fresque dans une des
vo�tes de la basilique de Saint-Fran�ois, de la ville d'Assises. Voy.
_Notizie_, p. 2, et note.]
Ces �minentes qualit�s se rencontrent avec le m�me degr� de perfection
dans la fresque des _Proph�tes_, qui se trouve dans la m�me �glise �
c�t� de celle _des Sibylles_. Cette composition, plac�e dans un espace
tr�s-irr�gulier, et presque partag�e en deux parties, comprend deux
groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie
sup�rieure. Les proph�tes choisis par Rapha�l sont, d'un c�t�, le roi
David dans la force de l'�ge, et le jeune Samuel, avec un ange de
grandeur presque naturelle qui para�t les inspirer de l'esprit divin; et
de l'autre c�t�, Jonas dans l'�ge m�r, et Habaccuc, sous les traits d'un
vieillard, �galement avec un ange. Les proph�tes ont l'air calme et
grave comme les sibylles; leurs t�tes sont d'une beaut� d'expression
merveilleuse et parfaitement appropri�e au sujet. On admire surtout le
Samuel dont la jeunesse, la gr�ce et la candeur pr�sentent le plus
heureux contraste avec les autres proph�tes. Les v�tements dont il a plu
au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables
par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Proph�tes_ ne le
c�dent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le
premier rang dans les compositions du grand ma�tre; Vasari ayant raison
de dire que �cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et
apr�s sa mort, �tant la plus rare et la plus parfaite que Rapha�l ait
ex�cut�e de son vivant.�
A l'occasion de cette fresque des _Proph�tes_, on raconte une anecdote
qui, pour son originalit�, m�rite d'�tre rapport�e. Le Bocchi, dans son
livre intitul�: _Le bellezze della citt� di Firenze_, etc., _ampliute ed
accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que
Rapha�l, apr�s avoir re�u 500 �cus � compte sur cette peinture, aurait
demand� au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borgh�se, le surplus de la
somme qu'il croyait lui �tre due. On aurait appel� Michel-Ange pour
juger du m�rite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait r�pondu
que chaque t�te valait 100 �cus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128]
sans para�tre en contester l'authenticit�, ajoute que cette admiration
naturelle et cette louange sinc�re du Buonarotti prouvent la sup�riorit�
qu'il attribuait � Rapha�l sur lui-m�me: car, dit-il, Michel-Ange
n'aurait certainement pas fait tant d'�loges de cette peinture, il ne
l'aurait pas examin�e avec tant d'attention, s'il y avait reconnu
seulement une imitation de sa propre mani�re, et si, en d�finitive, il
avait pu se consid�rer, comme le v�ritable inspirateur de cette
oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'� quel point cette
anecdote peut �tre vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait
�t� appel� par ordre d'Agostino Ghigi pour appr�cier le m�rite et la
valeur de la fresque des _Proph�tes_, nous ne saurions admettre que
l'expression naturelle et r�fl�chie de l'admiration du Buonarotti d�t
constater qu'il reconnaissait la sup�riorit� de Rapha�l sur lui-m�me.
Cette admiration t�moignait � coup s�r de son impartialit�; et Rapha�l,
en acceptant un tel arbitre, s'honorait �galement lui-m�me. Mais, malgr�
tout ce qu'ont �crit les biographes et les critiques, nous ne pouvons
croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit gliss� dans
les coeurs de ces deux hommes de g�nie; et nous n'avons jamais compris
qu'on se soit efforc� de les �lever ou de les rabaisser tour � tour, au
pr�judice de l'un ou de l'autre. Rapha�l et Michel-Ange, ces deux grands
ma�tres de l'art, ont des qualit�s tellement diff�rentes, qu'on ne
saurait comparer leur g�nie[130]. Nous admirons le beau, le sublime m�me
dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la vari�t� de leurs
oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'�tonnement et de plaisir. Nous
ne chercherons donc pas si Rapha�l, dans ses _Sibylles_ et dans ses
_Proph�tes_, a pu agrandir et am�liorer sa mani�re, d'apr�s le style de
Michel-Ange, comme le pr�tend Vasari, en cela r�p�t� et combattu par
bien d'autres. Nous aimons mieux reconna�tre l'immense sup�riorit� de
l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre diff�rent, et dire avec
le c�l�bre Mariette[131], bon juge en cette mati�re: �Michel-Ange et
Rapha�l partagent la gloire d'avoir �t� les deux plus grands
dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un
est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicit� qui gagnent le
coeur, l'autre est fier et montre un fond de science o� Rapha�l lui-m�me
n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre �taient n�s deux hommes
sup�rieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait �t� une
mauvaise vanit� � Rapha�l, dont il n'�tait pas capable, que de n�gliger
d'�tudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'apr�s un
ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, �tait sup�rieur � tout ce qui avait
paru.�
[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette
antichit� di Roma_.--1816, p. 34 et seg.]
[Note 129: �_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii
tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse
veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.�]
[Note 130: M. Quatrem�re de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et
suiv.]
[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, � la suite des
_Archives de l'art fran�ais_, publi�es par M. de Chenevi�res.]
[Note 132: Le Carton de Florence, dessin� en concours avec L�onard
de Vinci.]
M. Quatrem�re de Quincy fait remonter l'ach�vement des fresques de
Sainte-Marie-de-la-Paix � l'ann�e 1511[133]: Missirini pense qu'elles
durent �tre ex�cut�es � la m�me �poque que l'H�liodore, c'est-�-dire en
1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur
l'inscription plac�e derri�re la chapelle o� sont les fresques, et qui
constate qu'elle fut d�di�e � la Vierge en 1519, nous para�t d�cider,
avec raison, que cette composition doit �tre des derniers temps de
Rapha�l, alors que son g�nie avait atteint la plus grande
�l�vation[135].
[Note 133: Longhena, p. 101.]
[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.]
[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.]
Les travaux que Rapha�l ex�cuta par ordre d'Agostino Chigi � l'�glise de
Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de
Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille
Chigi avait voulu de son vivant se faire pr�parer un tombeau, et il
avait choisi pour sa s�pulture une des chapelles de
Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle
ait �t� construite sur le plan de Rapha�l, comme on le croit
g�n�ralement: il est �galement incertain s'il a donn� les dessins des
peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosa�ques qui
d�corent la vo�te et le tableau de l'autel[136], bien que le go�t si pur
de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut
termin�e que longtemps apr�s sa mort. Mais il est positif que ce fut sur
le dessin de Rapha�l que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son �l�ve,
ex�cuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'�lie, rest�e
inachev�e, d�core cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,
auteur contemporain[137], cette statue aurait �t� taill�es dans un
morceau de corniche tomb� du temple de Castor et Pollux dans le Forum
Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques
colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si
l'on vient � la comparer � celle de, la Vierge qui est dans l'une des
chapelles du Panth�on, et qui ne fut ex�cut�e par le m�me artiste
qu'apr�s la mort de Rapha�l, on voit combien les conseils du ma�tre ont
fait d�faut � l'�l�ve. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui
regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au
ciseau de Rapha�l. On peut supposer, d'apr�s une lettre du Castiglione,
adress�e de Mantoue, le 8 mai 1523, � Andr�a Piperario, � Rome[138], que
Rapha�l avait essay� de se livrer � l'art que poss�dait si bien son
rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander �
Jules Romain �si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce
petit enfant de marbre de la main de Rapha�l, et � quel prix il
consentirait � le c�der[139].� On ignore ce qu'est devenue cette petite
statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans
lequel il est tomb�, nous pensons que la vie de Rapha�l a �t� trop bien
remplie pour laisser rien � d�sirer. Si Michel-Ange a pu mener de front
et soutenir � une �gale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture
et de l'architecture, dans lesquels il a laiss� d'�gales preuves de son
g�nie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carri�re
jusqu'aux derni�res limites de la vie humaine. Il mourut � l'�ge de
quatre-vingt-quatorze ans, et surv�cut quarante-quatre ans �
Rapha�l[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degr� de la
perfection, comme peintre, e�t voulu, dans les derni�res ann�es de sa
trop courte existence, se livrer aux �tudes pratiques que demande la
statuaire, il aurait �t� forc� de n�gliger son pinceau, et la post�rit�
aurait �t� priv�e de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut n�anmoins
supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son �l�ve
Lorenzetto, que Rapha�l, avec cette merveilleuse aptitude de g�nie qui
s'appliquait � tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des
oeuvres remarquables. Il existe encore � Rome plusieurs monuments
d'architecture, �lev�s d'apr�s ses dessins; le banquier siennois lui
avait confi� le soin de construire les c�l�bres �curies qui portaient
son nom et qui �taient situ�es dans la Longara, non loin de la villa
Chigi: malheureusement, ces �curies ont. �t� d�truites; mais les
descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'� nous signalent la
gr�ce et la beaut� de cet �difice.
[Note 136: M. Quatrem�re de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,
note.]
[Note 137: Cit� par Fea, p. 6, note 3.]
[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, � la fin de la
lettre LXIV.]
[Note 139: Voici le passage de cette lettre:
�Dite a Giulio (Romano), �che mi ricordo che Raffaello, di buona
memoria, mi disse che �il datario aveva un satiretto il quale
versava acqua da un'otre, �che leneain spalla. Io sarei contento
sapere se lo ha pi�; e se �pensa di seguitare l'edificar l� nella
sua vigna; e quando no, �s'egli non riputasse troppo gran perdita
il dar via quelli tre �pezzi di pili, che erano nella stalla
de'cardinali di Ferrara, io �gli farei pagare ed ancor dire gran
merc� messere. � per� �Giulio fara bene a venire perche io forse
gli farei dar via delli �suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli
ha pi� quel puttino_ �_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si
daria all'ullimo_.�
]
[Note 140: Michel-Ange, n� en 1474, mourut en 1564.--Rapha�l, n� le
8 avril 1483, �tait mort le 6 avril 1520.]
Agostino Chigi n'�tait pas seulement le protecteur, l'ami, le M�c�ne des
artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le go�t
des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la
ville de Sienne[141], dit de lui: �_Litteris modic� conspersus fuit;
multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir
sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis
pretii_.� �Il �tait m�diocrement vers� dans les lettres; il avait lu
cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se
faisait remarquer par sa sagacit�, et �tait fort consid�r�, � cause de
ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.� Sous les
auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua �
publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.
L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Cr�te, qu avait v�cu
longtemps � Venise, o�, avec l'assistance de Mussurus, il avait publi�,
en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui
valut beaucoup d'�loges. Une imprimerie fut �tablie dans la maison
d'Agostino Chigi, qui fit les d�penses n�cessaires; en 1515, il en
sortit une magnifique �dition des oeuvres de Pindare, fort recherch�e
pour l'exactitude et la beaut� de l'impression, ainsi que pour les
scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la
premi�re fois. La m�me imprimerie publia, vers 1516, une �dition
tr�s-correcte des idylles et des �pigrammes de Th�ocrite. Le c�l�bre
Reiske s'en servit comme de la plus compl�te et de la plus exacte,
�tant, � son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer
lorsqu'on veut �viter les erreurs commises par l'ignorance des �diteurs
subs�quents[142].
[Note 141: T. VII, anno 1518; cit�e par Fea, p. 7,--Manuscrits de la
biblioth�que Chigi, G, 11, 37.]
[Note 142: Rosco�, _Vie de L�on X_, traduct. fran�aise, t. II, p.
253 et suiv.]
Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait �t� admis par Jules II dans la
famille della Rov�re; il �tait �galement li� avec la famille des
M�dicis; aussi voulut-il se distinguer pour c�l�brer l'av�nement du
cardinal Jean de M�dicis, qui, sous le nom de L�on X, rempla�a Jules II
au pontificat.
Le m�decin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adress�e de
Rome � la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous
a conserv� la description des c�r�monies magnifiques qui eurent lieu,
lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre �
l'�glise Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son
titre[143]. Cette f�te fut c�l�br�e le 11 avril 1513, un mois juste
apr�s son �lection. Dans cet intervalle, les places et les rues que
devait parcourir le cort�ge avaient �t� d�cor�es avec un grand luxe, et
orn�es d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments ex�cut�s
par les premiers, artistes de Rome, dans le go�t du temps. Agostino
Chigi se fit remarquer par la magnificence des d�corations qu'il avait
fait �lever devant la fa�ade de sa maison, dans la rue de'Banchi, � c�t�
de la Monnaie, qui avait �t� non moins bien d�cor�e par les soins de
Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre
apostolique.
[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe
vol. de la _Vie de L�on X_, par Rosco�, trad. franc., p. 351, 353 et
suiv.]
On ne lira peut-�tre pas sans int�r�t la description que le m�decin
Penni donne de ces d�corations: elles font conna�tre l'esprit du temps,
et montrent combien le go�t des arts �tait d�j� r�pandu � l'av�nement de
L�on X, gr�ce aux encouragements accord�s aux artistes par le grand
Jules II, son pr�d�cesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre
l'exemple � lui laiss� par son oncle Sixte IV, le v�ritable
restaurateur des lettres et des arts � Rome.
Apr�s avoir donn� des d�tails tr�s-curieux sur la composition du cort�ge
qui accompagnait le pape, et avoir indiqu� _l'ordre et la marche_,
depuis le Vatican jusqu'au del� du pont Saint-Ange, le na�f narrateur
continue ainsi:
�Notre tr�s-saint P�re suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la
maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,
construit en la forme suivante. On avait dispos� sur huit colonnes, en
carr�, de chaque c�t� Une fa�ade qua-drangulaire, et en dedans une
plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise
et entablemen't. Sur la frise, du cot� qui regarde le ch�teau
(Saint-Ange), �taient ces deux vers �crits en lettres d'or:
Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua
nunc tempora Pallas habet.
�Au-dessus �tait l'entablement avec cette inscription:
Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.
�De chaque c�t� de l'inscription �tait un tabernacle, c'est-�-dire une
demi-niche: dans l'une, du c�t� droit, se tenait un personnage vivant
qui repr�sentait Apollon; et dans l'autre, du c�t� gauche, un autre
personnage repr�sentant Mercure. Au-dessus de ces niches r�gnait un
entablement d�cor�, � l'angle � droite, d'une statue en relief, moiti�
homme et moiti� serpent, tenant dans la main un sablier; � l'autre
angle � gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait �t� plac�
au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,
flottait l'�tendard du pape, et de chaque c�t� celui d'Agostino Chigi.
Sur chaque fa�ade, un tr�s-beau tableau peint de diverses couleurs, et
sous les tableaux de chaque c�t�, trois demi-niches: dans celle du
milieu �tait une nymphe, et � ses c�t�s, � droite comme � gauche, deux
petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un c�t� que de l'autre. La
nymphe qui �tait � main droite r�cita (au passage du pape) quelques vers
avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particuli�rement sur
celui qui �tait � main droite, �tait repr�sent�e, au milieu de deux
monticules, une femme qui tirait une �pine du pied d'un lion: cette
femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles
venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la
d�fendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la d�livrait
du p�ril; et il y en avait plusieurs de morts � ses pieds. Il y avait
encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.
Dans le tableau � main gauche, on voyait aussi une femme figurant
�galement la Vertu: quatre Vices paraissaient d�cha�n�s apr�s elle. L'un
d'eux, �tendu � terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,
tenait � la main un m�lange d�mets. Les trois autres Vices �taient
repr�sent�s sous les traits de trois femmes s'effor�ant de fuir: l'une
d'elles, jeune et belle, portait une bourse � la main; l'autre, plus
belle encore, semblait se d�chirer les bras, et la troisi�me avait les
traits d'une vieille. Ces figures repr�sentaient la Gourmandise,
l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui repr�sentait la Vertu �tait
plac�e dans un endroit plus �lev� que les autres: elle figurait dans le
Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'�crevisse, des
G�meaux et de la Balance. L'autre fa�ade de l'arc, regardant la Zecca,
�tait d�cor�e de la m�me mani�re que du c�t� du ch�teau Saint-Ange; il
n'y avait d'autre diff�rence que dans la devise suivante, �crite en
lettres d'or sur la frise:
Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive pi� ut solitus,
vive di� ut meritus.
�Les figures qui �taient plac�es dans les niches repr�sentaient, l'une
la Lib�ralit�, l'autre la d�esse Pallas. Des figures plac�es aux angles,
l'une �tait une femme tenant � la main un mors de cheval, et l'autre
repr�sentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup
d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas �tre trop
prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela
suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et
g�n�reux en toutes choses.
�Je ne crois pas devoir omettre qu'apr�s avoir pass� sous l'arc que je
viens de d�crire, il y avait sur la boutique de ma�tre Antonio de San
Marino, orf�vre, une statue de V�nus en marbre, dont le socle portait
�crit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion � ceux
adopt�s par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_:
Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.
�Et cette statue versait constamment une eau tr�s-limpide.�
Penni ne dit pas si cette statue de V�nus, dont l'orf�vre Antonio ne
craignit pas, en pr�sence du pape et de son cort�ge de cardinaux, de
placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, �tait un
pr�cieux reste de l'antiquit�, r�cemment retrouv�. Mais, plus loin, on
voit que le go�t pour les statues antiques �tait d�j� fort r�pandu, et
que leur beaut� �tait fort appr�ci�e par un grand nombre de
connaisseurs.
Le m�decin florentin raconte que �dans la rue qui fait suite � la place
_di Parione_ et devant la maison de l'�v�que della Valle, on avait �lev�
un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son
admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de
l'antiquit� qu'il rappelait. Il �tait construit de cette mani�re: la
fa�ade tourn�e vers le Parione se composait de deux pyramidions de
chaque c�t� de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque
pyramidion �tait un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;
chaque faune portait sur sa t�te une corbeille pleine de diff�rents
fruits. Ces faunes �taient deux statues antiques, les plus belles qu'on
puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres �taient une architrave,
une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le
ciel de l'arc �tait en drap de soie le plus beau. Du c�t� d'une des
faces, on avait plac� sur l'arc un Ganym�de, un Apollon et un Bacchus,
statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes tr�s-beaux, �galement
antiques. De l'autre c�t� �taient une V�nus et un autre Bacchus, avec
d'autres t�tes antiques comme les premi�res. L'autre fa�ade de l'arc,
tourn�e vers Saint-Marc, �tait semblable � celle regardant le Parione, �
l'exception que les statues de marbre plac�es sur des pyramidions
�taient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les
autres. Toute cette d�coration fut trouv�e tr�s-belle, uniquement �
cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquit�.... Le
cort�ge ayant continu� sa marelle, trouva devant la maison d'�vangelist�
de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,
d'alb�tre et de porphyre qui Valaient un tr�sor; et, parce qu'elles sont
antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description
abr�g�e. Je vis d'abord une Diane d'alb�tre qui me paraissait vouloir
parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval
ail� assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la fl�te;
une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux
mouvements agiles; un fid�le Achates, un Bacchus joyeux, un admirable
Ph�bus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptol�me, avec deux autres
statues sans noms, toutes intactes, tr�s-antiques et tr�s-belles, avec
douze t�tes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait �t�
n�cessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces
chefs-d'oeuvre.�
Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la
direction desquels toutes ces d�corations avaient �t� dispos�es; mais,
si l'on r�fl�chit que Rome �tait alors le s�jour des plus grands ma�tres
dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les
monuments �ph�m�res �lev�s en l'honneur de L�on X n'aient d� �tre
ex�cut�s sur les plans et d'apr�s les dessins des plus illustres
architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de d�corer les rues et
places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, � Rome, � une
�poque recul�e; il prend son origine dans les pompes publiques des
anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,
de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a
�t� sensible aux repr�sentations et aux spectacles des c�r�monies
publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du m�decin
florentin, c'est l'admiration excit�e au milieu de la foule par les
statues et les bustes antiques, expos�s dans les rues aux regards de
tout le monde. C'est, en grande partie, � ces pr�cieux d�bris de l'art
antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et
romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa puret�,
tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Rapha�l et le Poussin,
entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.
Nous avons dit qu'� la suite d'une n�gociation dans laquelle Chigi
montra beaucoup de d�sint�ressement, L�on X lui avait renouvel� le bail
des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette
transaction, il avait toujours �t� consid�r� par les M�dicis comme un
associ� et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimit� qui
r�gnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au bapt�me de l'un de
ses enfants, Agostino invita L�on X, douze cardinaux et les ambassadeurs
�trangers, � un splendide repas donn� par lui � sa villa. On y servit
les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus d�licats,
entre autres des _langues de perroquet_ appr�t�es de diverses mani�res,
sans doute par allusion � l'apologue d'�sope. Le service �tait fait en
vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus pr�cieuse que
Rapha�l et d'autres ma�tres avaient donn� les dessins des plats et des
vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon,
au fur et � mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le
Tibre, qui coule le long de la salle o� se donnait la f�te. Le public,
qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle
d'or et d'argent ainsi lanc�e dans le fleuve, fut frapp� de cette
prodigalit� inutile, et con�ut la plus haute id�e des richesses du
marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une sc�ne
invent�e � l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait
sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se d�cider � le jeter
dans l'eau en pure perte; il �tait d'ailleurs trop amateur de la beaut�
de ses vases pour consentir � s'en s�parer de cette mani�re. Les
narrateurs qui ont suppos� que tout ce service d'or et d'argent avait
�t� bien r�ellement jet� et perdu au fond du Tibre, ont commis une
erreur qu'il leur e�t �t� facile de rectifier. La v�rit� est que si
toute cette vaisselle fut lanc�e dans le fleuve, elle fut jet�e de la
main � la main dans un filet dispos� � cet effet, Agostino n'ayant
d'autre but que de montrer � ses convives que les plats et autres vases
ainsi enlev�s de la table ne devaient pas y �tre replac�s une seconde
fois[144].
[Note 144: �Il convito pi� che regio dato ivi a Leone con 12
cardinal, �in cui si gettavano � piatti ed altri istrumenti d'oro e
d'argento �mano a mano nel Tevere a una rete; cos� non ritornando in
�tavola.�--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans
la note 2.]
Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de
Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il �tait fort
consid�r� par les pontifes et par les cardinaux � cause de ses
richesses. C'est � l'intervention du marchand siennois que le cardinal
de Saint-Georges, Rapha�l di Riario, impliqu� dans le complot que les
cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient form� contre la vie
de L�on X[145], dut sa gr�ce et sa mise en libert�. Frapp� d'une �norme
amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de
Saint-Georges eut recours � l'obligeance de Chigi, qui promit de payer
cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:
[Note 145: Voy, Rosco�, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.]
�Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la pr�sente, je
promets de payer � Sa Saint�t� notre seigneur le pape L�on X, ou � qui
Sa Saintet� ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir:
vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme
de vingt-cinq mille ducats � P�ques de l'ann�e 1518. Laquelle promesse
est ainsi faite � la demande et r�quisition des r�v�rends messires
Cesare di Riario, archev�que de Pise, Augustin Spinola, �voque de
P�rouse, J�r�me Sansoni, �v�que d'Arezzo, Octave di Riario, �v�que de
Viterbe, Thomas di Riario, �v�que de Savone, Fran�ois Spinola,
protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et Fran�ois Sforzia di
Riario, pour la lib�ration et r�int�gration du r�v�rendissime Rapha�l di
Riario, cardinal de Saint-Georges, conform�ment � la capitulation et �
la convention faite et c�l�br�e entre Sa B�atitude et ledit
r�v�rendissime cardinal, par la main et le minist�re de messire Donato
de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre
apostolique, et pour l'ex�cution de ladite capitulation la pr�sente
promesse est faite, sous la r�serve, toutefois, des _moti proprii_ sur
ce sign�s de la main de Sa Saintet�, et en foi de quoi, moi, Agostino
Chigi, soussign�, j'ai souscrit la pr�sente de ma propre main, � Rome,
le 23 juillet 1517[146].�
[Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant
auteur, � la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation
dress� contre les cardinaux conjur�s contre L�on X, dans le consistoire
secret du 22 juin 1517, et tir� des archives du Vatican.]
Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal
Rapha�l di Riario put recouvrer la libert�. Il en profita pour quitter
Rome[147], o� il avait v�cu pendant plus de quarante ans avec splendeur,
et o� il avait fait �lever, avec le cardinal Julien della Rov�re, depuis
Jules II, la grande chancellerie et l'�glise annex�e de Saint-Laurent
_in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante.
[Note 147: Il alla se fixer � Naples, o� il mourut en 1520.]
Agostino Chigi mourut � l'�ge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520,
quatre jours apr�s Rapha�l, laissant inachev� le magnifique tombeau dont
il avait confi� l'ex�cution au Sanzio.
Ce tombeau est plac� � Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148]
d�di�e � Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de
Rome. �Elle pr�sente un bel ordre de pilastres corinthiens et une
�l�gante petite coupole. Rapha�l a fait lui-m�me le dessin du grand
tableau de l'autel, repr�sentant la nativit� de la Vierge, qui fut
ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, � cause de
la mort pr�matur�e du Sanzio. On croit que Rapha�l commen�a les ovales
sous la corniche: ils furent continu�s par Fra Sebastiano et termin�s
par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en
ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont �t�
ex�cut�es par le Vanini.
[Note 148: Cette chapelle est la troisi�me en entrant dans la nef �
gauche.]
Les pr�cieuses mosa�ques qui ornent la coupole repr�sentent les
plan�tes, et le P�re �ternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont
�t� ex�cut�es par Marcello, Proven�al; ou, comme d'autres le
soutiennent, par le V�nitien Luigi da Pace, sur les cartons laiss�s par
Rapha�l lui-m�me, dont le g�nie sublime pouvait seul cr�er une
composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les
statues en marbre, entre les niches, repr�sentant les proph�tes �lie et
Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les ex�cuta
sur les dessins et sous la direction de Rapha�l: les deux autres,
figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief
en bronze sur le devant de l'autel a �t� ex�cut� par le m�me Lorenzetto,
lequel y a repr�sent� la Samaritaine, et pr�s d'elle le Sauveur assis,
avec une multitude de figures de chaque c�t�. Le m�me artiste a encore
ex�cut� la charmante lampe form�e de trois petits enfants ail�s de
bronze, pr�sentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].�
[Note 149: Il est � remarquer que les copies de ces mosa�ques
ex�cut�es en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de
l'Acad�mie romaine de Saint-Luc, pr�s le Capitole. Un artiste �tranger,
M. Louis Gruner, apr�s les avoir lui-m�me dessin�es, les a publi�es en
dix planches, grav�es sur cuivre � la mani�re de Marc Antoine, avec un
texte explicatif de M. Antoine Grifi.]
[Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio
Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.]
On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement
d�cor�e: elle a d� son ach�vement � Fabiano Chigi, descendant
d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape,
h�ritier du go�t de son a�eul, d�pensa des sommes �normes pour
encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place
Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, t�moignage le plus
remarquable du g�nie du Bernin. L'ach�vement de Sainte-Marie-du-Peuple
et de la chapelle Chigi co�ta, dit-on[151], � Alexandre VII la somme de
pr�s de trente-huit mille �cus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce
monument est digne de cette illustre famille; c'est l� que sont ses
tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'ob�lisque: celui � droite en
entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand
siennois m�ritait bien qu'on lui f�t cette �pitaphe:
Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifi�e....
[Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.]
Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'�tre
l'ami de Rapha�l et des autres ma�tres �minents du si�cle incomparable
de Jules II et de L�on X.
Si l'on en croit le t�moignage de ses contemporains[152], la fortune du
banquier siennois s'�levait � sa mort, tant en argent comptant qu'en
cr�ances, pr�ts ou hypoth�ques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de
banque produisant int�r�ts, offices et autres valeurs, � la somme �norme
de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui
repr�senteraient aujourd'hui plus du triple.
[Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, dat�e
de Rome le 11 avril 1520, adress�e � Antonio di Marsilio, � Venise,
rapport�e par Longhena, appendice, n� VIII, p. 561.]
Agostino laissa pour h�ritiers quatre enfants et un cinqui�me qui vint
au monde apr�s sa mort: ils �taient sous la tutelle de son fr�re
Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copi� par Fea[153] dans
les archives du Vatican, qu'� la date du 6 mai 1521, L�on X leur
emprunta une somme de dix mille �cus d'or, � la s�ret� de laquelle il
donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets pr�cieux
appartenant � la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut rembours� que
le 11 juin 1524 par Cl�ment VII.
[Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.]
Soit que l'immense fortune d'Agostino ait �t� mal administr�e pendant la
minorit� de ses enfants, soit qu'eux-m�mes, devenus majeurs, aient
dissip� les richesses accumul�es par leur p�re, toujours est-il que la
villa de la Lungara, ce palais embelli � tant de frais par ses soins,
fut hypoth�qu�e aux cr�anciers de ses h�ritiers, et vendue aux ench�res
publiques, le 24 avril 1580, en ex�cution d'un d�cret de Gr�goire XIII,
pour payer leurs dettes. Elle fut achet�e � vil prix par le cardinal
Alexandre Farn�se, nonobstant les protestations des anciens
propri�taires qui refus�rent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente.
Plusieurs �crivains[154] ont accus� le pape Paul III, de la famille
Farn�se, d'avoir expuls� par violence les h�ritiers d'Agostino Chigi de
la villa, pour la r�unir au palais Farn�se qui se trouve plac� en face,
sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne para�t pas
fond�e[155], puisque ce n'est que longtemps apr�s la mort de Paul III
que la villa d'Agostino devint la propri�t� de la famille Farn�se[156].
Elle en re�ut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est
connue depuis plus de deux si�cles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui
la cr�a, ne vit plus aujourd'hui que dans la m�moire des savants, des
amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son
nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus � sa magnificence. Le
palais de la Lungara, avec le triomphe de Galat�e et la fable de Psych�
et de Cupidon, les Sibylles et les Proph�tes de Sainte-Marie-de-la-paix,
la statue de Jonas et les mosa�ques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont
ins�parables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les
�trangers � Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le go�t d'Agostino
Chigi pour les arts et en m�me temps l'�troite amiti� qui l'unit au
divin Rapha�l.
[Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Trait�
de la peinture_, t. II, p. 201;--Rosco�, _Vie de L�on X_, trad. fran�.,
t. IV, p. 275, note.]
[Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.]
[Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les
domaines des Farn�se �tant pass�s, dans le si�cle dernier, aux Bourbons
de Naples, h�ritiers d'Elisabeth Farn�se, derni�re descendante de cette
famille c�l�bre.]
Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimit� de notre banquier; il
�tait �galement li� avec le Sanzio et ses principaux �l�ves, et plus
particuli�rement avec Jules Romain.
C'est probablement pendant le s�jour que le comte fit � Rome comme
ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'ao�t 1513 � la fin de mai 1516,
que l'Urbinate ex�cuta le c�l�bre portrait qui fait aujourd'hui l'un des
ornements du mus�e du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance
du Castiglione, de l'�poque pr�cise � laquelle il re�ut ce t�moignage de
l'amiti� du peintre d'Urbin; mais tout porte � croire que ce doit �tre
vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce
portrait n'est pas ex�cut� � la mani�re du Titien et de l'�cole
v�nitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus
parfait pour repr�senter tout � la fois la ressemblance et la vie, le
caract�re dominant de la physionomie et les sentiments habituels de
l'�me. Le comte est coiff� d'une toque noire en velours qui cache
presque toute sa chevelure, mais qui laisse � d�couvert, dans toute sa
puret�, son front large �clair� de la plus douce lumi�re; ses yeux bleus
brillent d'une intelligence m�l�e de bont�, et pr�sentent bien de son
caract�re l'id�e qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et
les autres parties du visage ne sont pas tr�s-r�guliers; mais l'ensemble
de la physionomie pla�t et attire par un air de bienveillance qui fait
contraste avec l'aspect grave, s�v�re et quelquefois dur des figures
v�nitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe
longue, de couleur ch�tain; il se pr�sente presque de face; il est v�tu
d'une esp�ce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure
blanch�tre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise pliss�e;
il a les mains pos�es l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette
partie du tableau n'est pas achev�e comme le visage, ou peut-�tre
a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le model� du
visage, le fondu des ombres et de la lumi�re, l'expression de la
physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si
difficiles � bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, �
coup s�r, a d� �tre d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit
l'�me avec les traits de la physionomie, ce que voulait le po�te:
Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157].
[Note 157: Nigrini, dans ses _�loges_, p. 428, dit qu'on voit �
Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel
Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_.
Mais je n'ai rien d�couvert sur ce portrait, pas plus que sur les
relations du Castiglione avec le Buonarotti.]
Le Bembo, dans une lettre dat�e de Rome, le 19 avril 1516, et adress�e
au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors �
Rubera, ne se montre n�anmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le
passage de sa lettre[158]:
�Rapha�l, qui se recommande respectueusement �� vous, vient de
peindre notre Tebaldeo (le po�te), �avec un tel naturel, qu'il
n'est pas aussi semblable �� lui-m�me que l'est cette peinture; et
pour moi, �je n'ai jamais vu ressemblance si �tonnante. Vous
�pourrez juger par vous-m�me ce qu'en dit et ce �qu'en pense
messire Antonio (Tebaldeo).--Dans �le fait, il a grandement
raison; car le portrait de �messire Balthazar Castiglione, ou celui
de notre �duc de bonne et regrettable m�moire, auquel Dieu �accorde
la f�licit� �ternelle, paraissent �tre de la �main d'un des �l�ves
de Rapha�l, pour ce qui a �rapport � la ressemblance, en
comparaison de celiu �de Tebaldeo. J'en suis extr�mement jalons, et
�je songe � me faire peindre aussi quelque jour. �--Mais voici
qu'apr�s vous avoir �crit ce qui �pr�c�de, arrive pr�cis�ment
Rapha�l, comme s'il �e�t devin� que je m'occupais de lui en vous
�crivant. �Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; �c'est que vous
lui envoyiez les autres sujets des �ce peintures que vous voulez
lui faire ex�cuter dans �votre salle de bains, c'est-�-dire
l'explication ��crite des sujets, parce que ceux que vous lui avez
�envoy�s seront finis de peindre cette semaine. �--En v�rit�, ce
n'est point une plaisanterie: voici �qu'� l'instant m'arrive
�galement messire Balthazar, �qui me charge de vous dire qu'il est
d�cid� �� rester cet �t� � Rome, pour ne pas interrompre �ses
douces habitudes; principalement, �parce que messire Antonio
Tebaldeo le veut ainsi. �--Je baise la main � votre seigneurie, et
je me �recommande � sa bienveillance.�
[Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques
italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.]
Cette lettre prouve l'intimit� qui r�gnait entre le Bernbo, le Bibbiena,
Rapha�l, le po�te Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le
Bibbiena, quoique cardinal, ne d�daignait pas de composer lui-m�me les
sujets des peintures que Rapha�l devait ex�cuter dans sa maison. Quelles
�taient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni
celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur
que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance
d�montre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que
les lettres.
Quant au portrait du po�te Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on
ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la
vie de Rapha�l, par M. Quatrem�re de Quincy, croit, avec le comte Luigi
Rossi, le c�l�bre traducteur de la vie de L�on X, par Rosco�, l'avoir
retrouv� en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les
raisons qu'en donnent les deux �minents critiques paraissaient assez
concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu
l'oeuvre elle-m�me; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute
preuve historique, on doit se montrer tr�s-r�serv� � l'endroit de
pareilles d�couvertes[159].
[Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p.
638.--La gravure du portrait se trouve � la page 642. Ce qui me ferait
douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du po�te
Tebaldeo, c'est que, d'_apr�s la gravure_, il para�t �vident que le
personnage repr�sent� est dans toute la force de l'�ge; c'est tout au
plus s'il para�t avoir trente-cinq ans. Or, d'apr�s le comte Rossi
lui-m�me (Longhena, p. 638), le Tebaldeo �tait n� � Ferrare en 1457. Son
portrait ayant d� �tre ex�cut� par Rapha�l au commencement de 1516,
suivant la lettre du Bembo, il avait � cette �poque cinquante-neuf ans,
�ge bien sup�rieur � celui que donne la gravure reproduite dans la
traduction de Longhena.]
On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de
passer � Rome tout l'�t� de l'ann�e 1516, ne voulant pas interrompre les
douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un
�v�nement important vint modifier sa r�solution: le duc d'Urbin, dont il
�tait l'ambassadeur aupr�s de la cour pontificale, se vit d�pouiller de
ses �tats, pendant le cours de cette m�me ann�e 1516, par L�on X, auquel
il avait donn� l'hospitalit�, lorsqu'il �tait exil� de Florence avec les
autres M�dicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes
propos� de raconter de quelle mani�re le pape s'empara des �tats de
Francesco Maria della Rov�re. Il suffira de dire que L�on X c�da, dans
cette circonstance, au d�sir d'augmenter la puissance de sa famille; et
qu'en donnant l'investiture du duch� d'Urbin � son neveu, Laurent de
M�dicis, il fit fl�chir la justice et la loyaut� devant des
consid�rations politiques que la post�rit� a justement r�prouv�es[160].
[Note 160: _Vide_ Rosco�, _Vie de L�on X_, t. III, p. 87 et suiv.]
Cet �v�nement mettait fin � l'ambassade du Castiglione, et devait le
rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il �tait
�loign� depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec
empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la
duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la
pr�sence de ces illustres r�fugi�s aura contribu� � op�rer un
rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fid�lement
servis, et le marquis de Mantoue, � la famille duquel il tenait par sa
m�re. Il obtint donc la permission de rentrer � Mantoue, et il y fut
re�u par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.
Le comte touchait alors � sa trente-huiti�me ann�e: il y avait d�j�
longtemps qu'il songeait � se marier, c'�tait le plus vif d�sir de sa
m�re; et, lui-m�me, rendu plus s�rieux par les graves pens�es de l'�ge
m�r, il commen�ait � se lasser de la vie d�tach�e qu'il avait men�e
jusqu'alors.
On a pr�tendu que le Castiglione avait con�u, pour la duchesse �lisabeth
d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre
d'ann�es, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _�loges_,
raconte m�me � ce sujet une anecdote qui est r�p�t�e par l'abb�
Serassi[161]. Suivant cet �crivain, �le Castiglione aurait fait faire
par Rapha�l le portrait de la duchesse �lisabeth, et il l'aurait cach�
derri�re un tr�s-grand et tr�s-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait
savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enferm� avec ce
portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX
dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), �crits en entier de sa main
en l'ann�e 1517. Ces sonnets auraient �t� retrouv�s en 1560 par la
comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille,
lorsqu'elle faisait restaurer le cadre us� du miroir. Ces sonnets, comme
les bijoux les plus pr�cieux, tir�s des tr�sors de la po�sie italienne,
furent communiqu�s aux seigneurs Volpi et publi�s par eux pour la
premi�re fois[162].� Nigrini ajoute: �Si Paul Jove avait pu les voir,
ils lui auraient donn� les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a
dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours,
comme il les appelle.�--Malheureusement Nigrini et les autres ont
compl�tement oubli� de dire ce qu'est devenu le portrait renferm� avec
les sonnets. Si r�ellement cette peinture �tait du Sanzio, elle ne
m�ritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami,
quelque beaux qu'ils puissent �tre. Serassi les croit r�ellement
compos�s en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. �On sait
d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima �perdument, et qu'il garda cette
passion pendant un grand nombre d'ann�es.� Que cette inclination ait
longtemps emp�ch� le comte de songer s�rieusement au mariage, cela n'a
rien qui doive beaucoup �tonner. Il para�t m�me certain que, peu avant
son retour � Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.
[Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286,
notes sur les sonnets vin et VIII et IX.]
[Note 162: Voyez-en le texte � l'appendice, nos III et
IV.]
Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son �me dans une
admirable carizone qu'il composa vers cette �poque. Bien que la
conclusion, dans le go�t de P�trarque, ne soit pas celle � laquelle on
pourrait s'attendre, d'apr�s le commencement du morceau, il perce
n�anmoins dans cette pi�ce un d�tachement, un d�go�t de la vie agit�e
qu'il avait men�e jusqu'� cette �poque. Cette canzone nous para�t �tre
une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue
maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes d�cid� � en donner ici la
traduction[163]:
[Note 163: Voy. le texte � l'appendice, n� V.]
�La fleur de ma premi�re jeunesse est pass�e; �je sens dans mon
coeur de moins vagues d�sirs, �et peut-�tre mon visage ne respire
plus, comme �autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrett�s
�fuient en un moment plus vite qu'une fl�che, et �le temps, dans
son vol, emporte, sans jamais nous �les rendre, toutes les choses
sujettes � la mort. �Cette vie fragile qui nous est si ch�re est
une �ombre, un nuage d'un moment, une fum�e, une �vapeur l�g�re,
une mer troubl�e par la temp�te, �une obscure prison.--En
r�fl�chissant ainsi � �part moi, la raison vient m'�clairer d'une
vive �lumi�re, au milieu de ces �paisses t�n�bres, et me �fait voir
que, jusqu'� ce jour, mon coeur a �t� le �jouet des artifices de
l'amour, qui seul a caus� �toutes mes peines.
�Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: �Insens�, qui
t'oublies toi-m�me, r�veille-toi �maintenant de ce sommeil honteux,
et h�te-toi de te �gu�rir de cette folle erreur qui depuis
longtemps �t'accable et commence � vieillir avec toi. Peut-�tre
�est-il pr�s de son coucher, sans que tu le �saches, ce soleil qui
ne te para�t �tre encore qu'au �milieu de sa carri�re. Il se refuse
maintenant � ��clairer de nouvelles folies. Le repentir, la
douleur, �la honte, le d�sespoir seront � la fin le prix �de tes
illusions; et cependant tu t'y attaches, �esp�rant y trouver le
bonheur. Abandonne cet �espoir trompeur, renonce � ces pens�es
coupabl�s �et tourne tes regards sur toi-m�me j contemple �ton
propre martyre, et tu verras que �l'accomplissement de tes d�sirs
ne peut te conduire �qu'� la haine de toi-m�me et � l'indiff�rence
�envers Dieu.
�C'est ainsi que la raison m'enl�ve l'�pais bandeau �qui couvrait
mes yeux et me remplit de �crainte; car, en me voyant loin du droit
chemin, �je redoute de me trouver pr�s du danger. Et �cependant la
flamme, qu'alluma dans mon coeur �cette beaut� cruelle, n'est ni
moins vive, ni moins �br�lante, et je souffre tellement que je ne
sais �comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il �me reste
un peu de courage, j'esp�re encore, bien. �que je sois pr�s de
succomber � la douleur, pr�server �mon coeur de ce feu qui le
consume. Mais, �h�las! pendant que je parle, je sens mon �me
�attir�e par je ne sais quelle douceur �trange, se �laisser
entra�ner par la lumi�re de ces deux �beaux yeux dans lesquels elle
puise tant de �bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.
�Si l'on me bl�me, tu peux r�pondre: Celui �qui veut, avec une
faible rame, naviguer contre �vent et mar�e devient bient�t le
jouet des flots.�
Cette canzone para�t avoir �t� compos�e � Rome par le Castiglione, peu
de temps avant son d�part pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers
jours de mai 1516, et peu de temps apr�s, il �pousa Hypolita Torella,
fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean
Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains
s'accordent � vanter la beaut�, la gr�ce, les qualit�s distingu�es qui
rendaient cette jeune fille digne d'un tel �poux. Leur mariage fut
c�l�br� � la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres
d�monstrations d'all�gresse; le marquis s'effor�ant ainsi, par ces
t�moignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite pass�e �
l'�gard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son m�rite.
Le Castiglione passa le reste de l'ann�e 1516 � Mantoue; loin des
affaires publiques, et tout entier � son bonheur priv�.
L'ann�e suivante, il conduisit sa jeune �pouse � Venise, pour les f�tes
de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux
soeurs Polix�ne et Fran�oise Castiglione, mari�es, l'une � Jacques
Boschetto, l'autre � Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En
consid�ration du comte, ces dames furent re�ues avec beaucoup-d'honneur
dans cette merveilleuse ville, o� elles v�curent dans l'intimit� du
c�l�bre Andr�a Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga
et de deux autres dames de la famille Morosina.
Peu de temps apr�s le retour du comte � Mantoue, dans le mois d'ao�t
1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc
Alphonse de Ferrare lui �crivit � cette occasion pour lui offrir ses
affectueuses f�licitations[164].
[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.]
Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires
publiques, le comte s'occupa de mettre la derni�re main � son livre du
_Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, � son ami Bembo[165], afin
qu'il le rev�t et qu'il lui f�t conna�tre son opinion avant de le
publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune
correspondance � ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le
Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo d�t donner son
assentiment � un ouvrage qui est encore aujourd'hui consid�r� comme un
mod�le de beau langage et de belles pens�es. Nous avons dit � quelles
circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc
Guidobaldo, �tait le rendez-vous des savants et des litt�rateurs. Ce
prince, tourment� de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes,
tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister � ces
exercices; mais il aimait surtout � s'entretenir avec les hommes
distingu�s que sa r�putation et sa bienveillance avaient attir�s � sa
cour. Toutes les heures de la journ�e �taient donc bien employ�es. Mais
il arrivait souvent que le duc, accabl� par la douleur, allait se
reposer apr�s le d�ner. C'�tait le moment o� ses h�tes se r�unissaient
dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, o� se rendait,
de son c�t�, madame Emilia Pia, qui, par la gr�ce de son esprit, la
s�ret� de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le
principal ornement de ces assembl�es. La conversation roulait sur divers
sujets alors � la mode, et particuli�rement sur les qualit�s n�cessaires
pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France
cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations
que le Castiglione, � l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cic�ron,
rapporte dans son livre, bien qu'il se d�fende d'avoir pris part � ces
entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en
Angleterre; mais ils lui auraient �t� communiqu�s par des personnes
tr�s-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la
duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le
comte Gaspard Pallavino, C�sar Gonzaga, Bernardo Accolti, surnomm�
l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami
du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo
da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.
[Note 165: Voy. sa lettre � Bembo, du 20 octobre 1518, dans le
_Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.]
[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, �dit. in-8 des
_Classiques italiens_, de Milan, 1803.]
Ces personnages distingu�s �taient tous plus ou moins li�s avec le
Castiglione; aussi, malgr� cet abri derri�re lequel sa modestie
s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins �tre
consid�r� comme l'auteur de ce trait�, dans lequel il a sem� � profusion
les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances
acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui
consid�r� par les Italiens comme un des plus parfaits mod�les de leur
noble et belle langue. Il est � remarquer toutefois que le comte ne
voulut pas s'astreindre � n'employer que les termes admis par le seul
idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez � fond; mais,
choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes
italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus
�l�gantes, il en composa, gr�ce � son jugement, un ensemble si
parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entra�nant, qu'il
n'existe peut-�tre pas en italien un livre que, sous le rapport de la
justesse des expressions, on puisse comparer au trait� _del
Cortegiano_[167].
[Note 167: Serassi, _ut supr�_, XXXII-IV.]
Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un �tranger
� la belle contr�e _ov� il si suona_: mais ce qui assurera toujours au
livre du Castiglione une place distingu�e parmi les �crivains du
seizi�me si�cle, c'est qu'il donne une id�e exacte des qualit�s que
devait poss�der � cette �poque un homme de cour, un gentilhomme
accompli. Ce trait� peut, sous certains rapports, �tre oppos� avec
succ�s au livre _du Prince_ de Machiavel, �crit, comme on sait, sous les
inspirations de la politique astucieuse et cruelle de C�sar Borgia.
Ainsi, tandis que le secr�taire florentin vante la dissimulation, la
ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins pr�sente, sans
aucun scrupule, l'emploi de la force et m�me de la cruaut�, et le m�pris
de tout ce qu'il y a de plus sacr� parmi les hommes, comme les moyens
les plus s�rs de gouvernement, on aime � voir le Castiglione, vivant �
la m�me �poque et assistant au spectacle des m�mes crimes, s'inspirer
des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints
pr�ceptes de l'�vangile, et soutenir qu'un courtisan, v�ritablement
digne de ce nom, doit toujours d�fendre la v�rit� et ne jamais craindre
de la faire conna�tre � son prince[168]; que le prince, de son c�t�,
doit tellement l'avoir � coeur, qu'il ne doit rien n�gliger pour
parvenir � la d�couvrir[169]; allant jusqu'� soutenir que la
dissimulation pouss�e trop loin chez les peuples est surtout nuisible au
prince[170].
[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.]
[Note 169: _Ibid._, p. 151.]
[Note 170: _Ibid._, p. 153.]
Mais le passage peut-�tre le plus remarquable de ce livr�, est celui o�,
sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, h�tes de la cour
d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le
plus propre � rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon
prince_, _ou le gouvernement d'une bonne r�publique_? Il nous a paru
curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il
montre chez Fauteur des id�es fort justes, mais pour faire voir que dans
ce si�cle, tous les hommes d'�tat, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient
pas et ne pratiquaient pas la politique � la mani�re de Machiavel et de
C�sar Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:
[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.]
�Je pr�f�rerais toujours le r�gne d'un bon prince �(� la
r�publique), r�pondit le seigneur Ottaviano �Fregoso, parce que
c'est un pouvoir plus conforme �� la nature; et, s'il est permis de
comparer �les petites choses aux grandes, c'est un �pouvoir plus
semblable � celui que Dieu a �tabli, �puisque, seul et unique, il
gouverne l'univers. �Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce
que �produit l'industrie humaine, comme les arm�es, �les grands
navires, les �difices et autres choses �semblables, tout se
rapporte � un seul qui gouverne �� sa guise. De m�me, dans notre
corps, tous �les membres travaillent et se fatiguent au gr� du
�coeur. En outre, il para�t convenable que les �peuples soient
gouvern�s par un prince, de la �m�me mani�re que certains animaux,
auxquels la �nature enseigne l'ob�issance comme une chose
�tr�s-n�cessaire. Voyez les corbeaux, les grues et �beaucoup
d'autres oiseaux, quand ils font leur �passage, ils se choisissent
toujours un chef qu'ils �suivent et auquel ils ob�issent. Et les
abeilles, ne �respectent-elles pas leur roi comme si elles �taient
�dou�es de raison, et avec autant et plus de �soumission que les
peuples les plus respectueux et les �plus soumis? C'est l� une
preuve convaincante �que le pouvoir des princes est plus conforme �
�la nature que le gouvernement des r�publiques.
�Alors messire Pierre Bembo r�pondit: Pour �moi, il me semble que
la libert� nous ayant �t� �accord�e par la volont� de Dieu, comme
le premier �des biens, il n'est pas conforme � la raison �qu'elle
puisse nous �tre enlev�e, ni qu'un homme, �plus qu'un autre, ait
seul le droit d'en jouir; ce qui �arrive sous la domination des
princes, qui tiennent �leurs sujets dans la plus �troite servitude.
Mais �dans les r�publiques bien gouvern�es on conserve �cette
libert�: outre que, dans les jugements et les �d�lib�rations, il
arrive le plus souvent que l'opinion �d'un seul est plus sujette �
l'erreur que celle �de plusieurs, parce que le trouble, soit par
col�re, �soit par m�pris ou par cupidit�, entre plus facilement
�dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion �de la multitude,
laquelle, comme une grande �quantit� d'eau, est moins expos�e � se
corrompre �qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux �ne me
para�t pas bien choisi; car les corbeaux, �les grues et les autres
ne sont nullement d�cid�s �� suivre toujours le m�me et � lui ob�ir
perp�tuellement; �mais ils changent et varient, donnant �le pouvoir
tant�t � l'un, tant�t � l'autre; ce qui �d�montre qu'ils se
rapprochent plut�t de la forme �r�publicaine que de la royaut�: car
on peut dire �que l� se trouve une �gale et vraie libert�, o� ceux
�qui commandent quelquefois sont eux-m�mes �aussi tenus � ob�ir.
L'exemple tir� des abeilles ne �me para�t pas plus heureux, car
leur roi n'est pas �del� m�me esp�ce. Aussi celui qui voudrait
donner �aux hommes un ma�tre v�ritablement digne �de ce nom,
devrait aller le chercher parmi des ��tres d'un autre ordre et
d'une nature sup�rieure �� la race humaine, si, raisonnablement,
les hommes ��taient n�s pour ob�ir. C'est ainsi que les troupeaux
�ob�issent, non � un animal qui leur ressemble, �mais � un pasteur
qui est homme et d'une �esp�ce sup�rieure � la leur. D'apr�s ces
consid�rations, �j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment
�d'une r�publique est pr�f�rable � celui �d'un roi.
�Pour r�futer votre opinion, r�pliqua le seigneur �Fregoso, je veux
seulement donner cette raison, �� savoir que des diverses mani�res
de bien gouverner �les peuples, il n'y a que trois formes de
�gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la �royaut�; l'autre,
le gouvernement des honn�tes �gens, que les anciens appelaient
_optimats_; l'autre, �l'administration populaire. Et la transition,
ou vice �contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de �ces
gouvernements peut tomber en se g�tant et en �se corrompant, est la
tyrannie, et lorsque le �gouvernement des bons se change en celui
d'un petit �nombre de puissants qui ne sont pas honn�tes; �et
aussi, lorsque l'administration populaire est �exerc�e par la pl�be
qui, confondant tous les �rangs, remet, le gouvernement de tous �
l'arbitraire �de la multitude. De ces trois esp�ces de �mauvais
gouvernements, il est certain que c'est �la tyrannie qui est le
pire, ainsi qu'il est facile de �le d�montrer. Il en r�sulte que
des trois bons gouvernements, �la royaut� est le meilleur, parce
qu'il �est le contraire du plus mauvais: car vous savez �que les
effets des causes contraires sont eux-m�mes ��galement contraires
entre eux[172]. Maintenant, �revenant sur ce que nous avons dit
relativement �� la libert�, je r�ponds que la vraie libert� �n'est
pas celle qui consiste � vivre comme on veut, �mais � vivre en se
conformant � de bonnes lois: �et il n'est pas moins naturel, moins
utile, moins �n�cessaire d'ob�ir que de commander. Car il est
�certaines choses qui sont, pour ainsi dire, cr��es, �destin�es et
dispos�es dans l'ordre de la nature �pour commander; comme il y en
a d'autres qui �doivent ob�ir. Il est vrai qu'il y a deux mani�res
�de gouverner: l'une imp�rieuse et violente, �comme celle des
ma�tres sur leurs esclaves; et �c'est ainsi que l'�me commande au
corps: l'autre, �plus douce et plus mod�r�e, comme celle des �bons
princes, par le moyen des lois, aux citoyens; �et c'est ainsi que
la raison commande aux passions. �L'une et l'autre de ces mani�res
est utile, �parce que le corps est, par sa nature, destin� � �ob�ir
� l'�me, comme les passions doivent ob�ir � �la raison. Il y a
encore un grand nombre d'hommes �qui ne vivent que par l'usage de
leur corps, �et ceux-l� diff�rent autant des hommes vertueux �que
l'�me du corps. Car, bien qu'ils soient des �tres �dou�s de raison,
ils ne se servent de la raison �qu'autant qu'ils peuvent la
conna�tre. Mais ils ne �la poss�dent r�ellement pas, et ils ne
jouissent pas �de ses avantages� Ces hommes sont donc naturellement
�esclaves, et il est pr�f�rable pour eux, �il leur est plus utile
d'ob�ir que de commander.
[Note 172: On reconna�t dans ce raisonnement la scolastique du
moyen �ge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du
XVe si�cle, �poque o� le Castiglione re�ut les le�ons
de ses ma�tres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant � la cour
d'Urbin et � celle de Mantoue, il pr�f�re la monarchie � la
r�publique; tandis qu'au contraire le V�nitien Bembo, issu d'une
famille aristocratique de la s�r�nissime r�publique, et dont le
p�re �tait s�nateur, doit donner la pr�f�rence au gouvernement
r�publicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre
d'or de Saint-Mare.]
�Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: �De quelle mani�re
doit-on donc gouverner ceux �qui sont honn�tes et vertueux et qui
ne sont pas �naturellement esclaves?--On doit les gouverner �avec
mod�ration, r�pondit le seigneur Ottaviano, �d'une mani�re royale
et civile. Il convient de leur �laisser l'administration des
emplois et des magistratures �qu'ils sont capables d'occuper, afin
qu'ils �puissent eux-m�mes diriger et gouverner ceux �qui sont
moins sages qu'eux, � la condition n�anmoins, �que le principe de
l'autorit� d�rive tout �entier du prince souverain. Et puisque nous
avons �dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit
�d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il �est encore plus
facile de trouver un seul homme �honn�te et sage que d'en trouver
plusieurs. On �doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est
issu �d'une noble race, s'il est enclin � la vertu par sa
�disposition naturelle, non moins que par le souvenir �de ses
anc�tres, et s'il a �t� form� par de �prudentes le�ons. Bien qu'il
ne soit pas d'une �esp�ce sup�rieure � l'esp�ce humaine, comme
serait, �� votre avis, le roi des abeilles, n�anmoins, �soutenu par
les pr�ceptes de ses ma�tres, par une ��ducation sup�rieure et par
les principes d'honneur �d'un gentilhomme et d'un homme de cour,
�dirig� par les conseils d'honn�tes gens, il deviendrait �un roi
prudent, sage, juste, plein de conscience, �de mod�ration et de
courage; lib�ral, �magnifique, religieux, cl�ment; en somme, il se
�couvrirait de gloire et serait �galement aim� des �hommes et de
Dieu... car Dieu aime et prot�ge �ces princes qui s'efforcent de
l'imiter, non en ��talant une grande puissance pour se faire adorer
�parleurs sujets; mais ceux qui, ind�pendamment �del� puissance par
laquelle ils sont �lev�s au-dessus �des autres hommes, s'efforcent
de se rendre semblables �� lui par la sagesse et la bont�, � l'aide
�desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se �montrer ses
ministres, distribuant, � l'avantage �des mortels, les biens et les
dons qu'ils re�oivent �de la Divinit�. Et, comme dans le ciel, le
soleil, la �lune et les autres astres montrent au monde, pour
�ainsi dire, dans un miroir, un t�moignage de �l'existence de Dieu;
de m�me aussi, sur la terre, �on peut trouver l'image beaucoup plus
certaine de �la Divinit� dans les bons princes, qui l'aiment, la
�r�v�rent et montrent � leurs peuples l'�clatante �lumi�re de sa
justice, accompagn�e d'un reflet de �la raison et de l'intelligence
divine. Dieu r�partit �� ces princes l'honn�tet�, l'�quit�, la
justice, la �bont� et tous ces autres pr�cieux dons que je ne
�saurais nommer, qui sont au monde un t�moignage �beaucoup plus
�clatant de la Divinit� que �la lumi�re du soleil, ou le mouvement
r�gulier des �cieux avec le cours vari� des �toiles. Les peuples
�sont donc confi�s par la volont� de Dieu � la garde �des princes,
lesquels, par ce motif, doivent en �avoir le plus grand soin, afin
de lui en rendre �compte comme de sages ministres � leur seigneur.
�Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car �le prince ne
doit pas se contenter d'�tre bon, mais �aussi d'assurer le bonheur
des autres; comme �cette �querre dont se servent les architectes,
qui �non-seulement est en soi droite et juste, mais qui �redresse
et rend justes toutes les choses auxquelles �on l'applique.�
Il est impossible de ne pas �tre frapp� de la beaut� de ce passage:
F�nelon, dans son _T�l�maque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que
l'auteur, qui �crivait de si sages pr�ceptes � l'usage des rois et des
princes, vivait au milieu d'hommes g�n�ralement sans principes, et �
une �poque o� un autre �crivain non moins remarquable quant au style, un
homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence,
comme les moyens les plus s�rs et les plus naturels de gouvernement, on
devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la puret� de
sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si r�ellement
cette discussion sur le m�rite relatif de la r�publique et de la royaut�
a pu librement avoir lieu � la cour de Guidobalde et en sa pr�sence,
elle t�moigne de la sup�riorit� de ce prince qui, au lieu d'employer son
temps � de vaines et futiles occupations, prenait plaisir � �couter des
v�rit�s que les souverains aiment rarement � entendre.
Le Castiglione �tait encore occup� � revoir et � corriger le manuscrit
de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 f�vrier 1519, le
marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour h�ritier et
successeur son fils a�n� Fr�d�ric. Ce jeune prince d�sirait obtenir le
g�n�ralat des troupes de l'�glise. Il pensa que le comte �tait, par ses
relations � Rome et par l'intimit� dont le pape l'honorait, l'homme qui
pouvait le mieux r�ussir dans cette n�gociation. Il l'envoya donc dans
cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de
mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.
Pendant ce s�jour, il retrouva son ami Rapha�l fort occup� � mesurer et
dessiner les pr�cieux restes des monuments antiques que le temps et le
ravage des hommes avaient �pargn�s. On peut croire que le comte lui
servit de secr�taire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape L�on
X � cette occasion. L'original, de son �criture, fut trouv� parmi les
manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et
imprim� pour la premi�re fois en 1733. Dans un discours adress� �
l'Acad�mie de Florence, en 1799, et intitul�: _Congettura che una
lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_,
l'abb� Daniel Francesconi a revendiqu� pour Rapha�l l'honneur d'avoir
lui-m�me �crit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez
probables. Toutefois, il reste toujours � expliquer pourquoi le
manuscrit original �tait de l'�criture de Balthasar Castiglione et parmi
ses papiers. L'intimit� qui r�gnait entre l'illustre amateur et le grand
artiste permet de supposer que Rapha�l aura eu recours, pour rendre ses
pens�es, � l'auteur du _Cortegiano_, auquel, pr�c�demment et � plusieurs
reprises, il avait demand� des sujets de compositions pour ses
peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a �t�
adress�e � L�on X, la onzi�me ann�e du s�jour de son auteur � Rome. En
admettant que le Castiglione l'ait �crite au nom de Rapha�l, l'artiste
�tant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait �t� compos�e
en 1519, ce qui s'accorde avec le s�jour que le comte y fit de mars �
novembre de cette m�me ann�e[173].
[Note 173: Cette lettre est rapport�e par Serassi dans les _Lettres
du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve �galement dans
Longhena, p. 531, et dans Rasco�, _Vie de L�on X_, t. IV, p. 474. Voy.
dans le m�me volume, p. 275, _ad notam_, les raisons donn�es par l'abb�
Francesconi � l'appui de son opinion.]
Les n�gociations qu'il avait entam�es au nom du marquis de Mantoue, les
s�rieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimit� des artistes et de
tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingu�s, ne
faisaient pas oublier au comte sa jeune �pouse qu'il avait laiss�e �
Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de
l'absence, il composa une �l�gie latine, � l'imitation de Properce[174],
et il supposa qu'elle lui �tait adress�e par sa femme dans cette ville
de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul s�jour de
d�lices digne des hommes et des dieux:
Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei
mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam
delicias esse hominum atque Deum[175].
[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert.
Epist., lib. IV, �l�g. III.]
[Note 175: Voy. cette �l�gie dans le _Recueil des lettres du
Castiglione_, t. II, p. 297.]
Il para�t qu'il avait emport� � Mantoue son portrait peint par Rapha�l
quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son �l�gie latine, que
sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par
l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait
dire ces vers, qui sont un �loge pour Rapha�l:
Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas
allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque,
Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi
saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui.
Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos
decipioque dies.
Seule, la repr�sentation des traits de ton visage, peinte de la
main de Rapha�l, peut all�ger mes ennuis: je lui fais f�te, je lui
souris, je me r�jouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait
r�pondre � mes paroles; souvent elle me semble exprimer son
assentiment et sa volont�, dire ou vouloir quelque chose, et me
faire entendre ta voix. Ton enfant reconna�t ta ressemblance et
balbutie, en la voyant, le nom de son p�re. Ce portrait est ma
consolation, et charme l'ennui de mes longues journ�es�[176].
[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Rapha�l aurait fait du
Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun
accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui
l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est
devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.]
Si le comte pr�tait ces sentiments � sa jeune �pouse, il n'�tait pas
moins lui-m�me impatient de la revoir. Ce d�sir perce, d'une mani�re
tout italienne, dans une lettre dat�e de Rome le dernier jour d'ao�t
1519[177].
[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.]
�Si vous �tes rest�e, ma ch�re �pouse, dix-huit �jours sans avoir
de mes lettres, de mon c�t�, �pendant le m�me temps, je ne suis pas
rest� quatre �heures sans penser � vous. Depuis, je sais que �vous
avez eu souvent de mes lettres et que j'ai �r�par� mes torts. Mais
vous n'agissez pas de la �m�me mani�re, car vous ne m'�crivez que
lorsque �vous n'avez rien autre chose � faire. Il est vrai �que
votre derni�re lettre est assez longue; Dieu �soit lou�! mais vous
vous en remettez au comte �Louis (de Canossa) pour qu'il me dise
combien �vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que �vous
voulussiez que je vous fisse dire par le pape �comme je vous aime.
Certainement tout Rome le �sait, de telle sorte que chacun me dit
que je suis �au d�sespoir et rempli de chagrin de ne pas ��tre avec
vous; et je ne le nierai point. Mais on �voudrait que j'envoyasse �
Mantoue pour vous �enlever et vous amener ici � Rome. R�fl�chissez
�si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. �Dites-moi, sans
plaisanterie, si vous voulez que �je vous rapporte quelque chose
qui vous plaise; �je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais
�j'aurais � coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. �Car
j'arriverai l� un matin que vous ne m'attendrez �pas, et je vous
trouverai au lit: et vous viendrez �ensuite me donner � entendre
que la nuit �vous avez r�v� de moi; mais la v�rit� est qu'il �n'en
aura rien �t�. Je ne puis pas encore vous �annoncer le jour de mon
d�part, mais j'esp�re �que ce sera sous peu. En attendant,
souvenez-vous �de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense
�constamment � vous, et vous aime passionn�ment �et plus que je ne
dis, et je me recommande �� vous de tout coeur.�
Son d�part de Rome, annonc� comme prochain par cette lettre, se fit
encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette ann�e. Il quitta cette
ville sans avoir r�ussi � faire nommer son jeune ma�tre g�n�ral des
troupes de l'�glise; mais il emportait une lettre de L�on X qui, en
expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient emp�ch�
jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte
lui avait �t� tr�s-agr�able, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage
plus distingu�, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le
rappellerait lorsque le temps lui para�trait venu de pouvoir donner
satisfaction � ses d�sirs[178].
[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.]
Rentr� � Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta
jusqu'au commencement de juillet suivant, �poque � laquelle il fut
renvoy� aupr�s du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur
ordinaire, avec douze cents �cus de traitement. Il passa, le 10 juillet,
� Florence, pu le l�gat, le cardinal Jules de M�dicis, depuis Cl�ment
VII, lui fit l'accueil le plus empress�. Il �tait � Rome le 17 du m�me
mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, �prouver un premier
chagrin, suivi bient�t d'une peine plus profonde encore.
Il avait laiss�, neuf mois auparavant, son illustre ami Rapha�l plein de
vie, de gloire et d'honneurs, occup� � mesurer et � dessiner les
antiquit�s de la ville �ternelle, et marquant chaque ann�e de son
existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progr�s toujours
croissant dans son style et sa mani�re. Le bruit de sa mort, arriv�e le
6 avril pr�c�dent, �tait parvenue � Mantoue, comme la nouvelle d'un des
�v�nements les plus importants de ce si�cle, bien avant le d�part du
comte, qui en avait �prouv� la plus vive douleur. Mais, � son arriv�e �
Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces
journ�es en s'�levant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de
l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait
faite. �Je suis arriv�, �crit-il � sa m�re le 20 juillet 1520, bien
portant; mais il ne me semble pas �tre � Rome, car je n'y retrouve plus
mon pauvre Rapha�l: que Dieu re�oive son �me bien-aim�e!--�_Io son
sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perch� non vi � pi� il mio
poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].�
[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.]
Il voulut donner � la m�moire du grand peintre d'Urbin un t�moignage
public de ses regrets, en composant cette �pitaphe latine:
DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit
arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est
raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu
quoque d�m toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael,
ing�nio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad
vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam,
indignataque mors est, Te dud�m extinctis reddere posse animam: Et
quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege
parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa,
Deberi et morti nostraque nosque mones.
[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II
des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'�tait servi d�j� des m�mes
expressions dans sa lettre � L�on X, o� il dit: �_Vedendo quasi il
cadavero di quella nobil patria, che � stata regina del mondo_, _cos�
miserabilmente lacerato_.� Ce qui prouverait que le comte a bien �crit
lui-m�me cette lettre.]
En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que
lui-m�me allait ressentir de plus pr�s les coups de la mort. A peine
�tait-il install� � Rome, qu'il apprit par sa m�re la mort de sa femme,
qui eut lieu � Mantoue, le 25 ao�t de cette ann�e, des suites de
couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse
douleur. La consid�ration qu'il avait su acqu�rir � la cour pontificale,
sa bont�, sa bienveillance, qui lui avaient gagn� tous les coeurs, lui
valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de
tout ce que Rome renfermait d'hommes distingu�s, des cardinaux et du
pape lui-m�me. L�on X voulut m�me lui donner publiquement une preuve de
l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de
deux cents �cus d'or. Mais, si tous ces t�moignages de sympathie
adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'�prouver,
ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout
en continuant ses n�gociations afin de faire obtenir le g�ri�ralat des
troupes de l'�glise au marquis de Mantoue, il s'occupait � recueillir
des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait � sa
m�re, � Mantoue, avec l'intention d'en d�corer le palais des Castiglione
et d'en former un petit mus�e. C'est ainsi que, par une lettre adress�e
de Rome � sa m�re le 29 d�cembre 1520, il lui annonce l'envoi � Mantoue
d'une Madone de la main de Rapha�l, d'une t�te de paysan et d'une figure
antique en marbre: �Objets, dit-il, qui me sont tr�s-chers; c'est
pourquoi, ainsi que je l'ai dit � votre seigneurie, je la prie en gr�ce
de ne les laisser voir � qui que ce soit[181].�
Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis
Fr�d�ric au grade de g�n�ral des troupes de l'�glise. Ce jeune prince
fut tellement transport� de joie, � la r�ception de la d�p�che du comte
qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui �crivit de sa main: �Messire
Balthazar, j'ai vu ce que vous m'�crivez par votre lettre, laquelle m'a
ressuscit� de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du
monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose
secr�te.... Je suis tr�s-satisfait de vous et de ce que vous avez
fait[182].�
[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]
[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]
Il ne para�t pas n�anmoins que le marquis ait r�compens� ce service
d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte � Rome, o� il
pouvait continuer � lui �tre utile.
Pendant les chaleurs de l'�t�, si dangereuses dans cette ville, le comte
s'installa au Belv�d�re pour y trouver la fra�cheur.
�Pl�t � Dieu, �crit-il � sa m�re, �que votre seigneurie e�t un lieu
ainsi fait, �avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant �de
telles antiquit�s, fontaines, r�servoirs, eaux �fra�ches, et tout
pr�s du palais (du Vatican), ce qui �est le mieux. Si Pietro Iacomo
�tait ici, je suis �certain que ce s�jour lui para�trait tout autre
�chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route �qui s'�tend
au bas du Belv�d�re, que passent tous �ceux qui arrivent � Rome de
ce c�t�, ainsi que les �personnes qui vont s'amuser dans les pr�s.
Apr�s �le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et �de femmes
qui viennent y faire mille folies; et c'est �ainsi qu'en les voyant
j'essaie de me distraire[183].�
[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]
Les habitudes de Rome sont bien chang�es depuis cette lettre: les
Romains d'aujourd'hui ne vont plus gu�re se promener dans les champs qui
avoisinent le Belv�d�re. Ces champs, comme presque tous ceux qui
entourent cette ville, sont chaque ann�e envahis pendant l'�t� par le
mauvais air; et le Belv�d�re lui-m�me, si sain du temps de L�on X, n'est
plus, de nos jours, malgr� son �l�vation, � l'abri de ce fl�au.
Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il re�ut du
marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour
prendre part � la guerre contre les Fran�ais. Cette offre, comme celles
qui viennent d'un ma�tre, ressemblait beaucoup � un ordre; elle n'avait
d'ailleurs rien de bien s�duisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas
�tre oblig� de l'accepter. Il en informait sa m�re dans une lettre qui
peint bien ses sentiments intimes[184].
[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p.
77.]
�L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante �lances, ce qui
est r�ellement un grand honneur; �et je reconnais que Son
Excellence l'a fait avec �beaucoup de bienveillance, ce dont je lui
ai grande �obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans
�quelques embarras d'argent, je crois que ce �commandement me
serait plut�t nuisible que profitable, �parce qu'il me faudrait
d�penser largement �du mien. En outre de cela, je suis sorti de la
jeunesse, �les fatigues me sont plus difficiles � supporter
�qu'autrefois, et je connais les embarras �qu'on �prouve �
commander aux gens. D'ailleurs, �s'il venait jamais � l'esprit de
l'illustrissime �seigneur marquis de me donner quelque r�compense
�des services que je me suis efforc� de lui rendre, �je voudrais
que ce f�t tout autre chose que cinquante �lances, parce que je
consid�re ce don �comme une charge et non comme une r�compense; �et
si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne �me serait pas refus�.
Mais, pour le peu de temps �que j'ai � rester dans ce monde, je
d�sirerais ne �plus manger le pain de douleur. N�anmoins, le
�seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une �mani�re tr�s-aimable
qu'il avait un �gal besoin de �moi tant � Mantoue qu'� la guerre et
� Rome, et �partout ailleurs o� il lui arrive d'avoir � traiter
�quelque affaire, et m'ayant pri� de lui faire conna�tre �le choix
que j'aurai fait, je me suis d�cid� �� rester ici � Rome, par cette
consid�ration que �c'est le poste le plus important, et celui o� je
puis �rendre le plus de services. C'est aussi la r�sidence �qui,
sous beaucoup de rapports, doit m'�tre le plus �profitable, eu
�gard � ce que ce s�jour me pla�t �beaucoup, que j'y ai des amis
assez puissants, et �que, gr�ce � ma qualit� d'ambassadeur, je puis
un �jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et � �moi-m�me.
D'un autre c�t�, il n'y a personne ici �qui me porte envie, ni qui
cherche � ruiner mon �cr�dit; il n'y a ni factions, ni partis, et
je ne suis �pas oblig� de voir quelquefois les choses aller tout
�autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes �ces
consid�rations, il m'a paru bon de rester � �Rome.�
Au milieu de ces graves pr�occupations, le comte n'oubliait pas son fils
Camille qu'il avait laiss� � Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de
sa m�re. Bien que cet enfant e�t � peine quatre ans, il voulait que son
a�eule l'envoy�t aux �coles pour qu'on lui f�t apprendre l'alphabet
grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 ao�t 1521, les enfants
apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la m�me
id�e dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on
fasse apprendre � son fils la langue grecque avant le latin, �parce
que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par
le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend
toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir;
mais il n'en est pas de m�me du grec[186].� Cette opinion d'un disciple
de D�m�trius Chalcondyle m�rite d'�tre remarqu�e; elle nous para�t
pleine de justesse.
[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]
[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]
Vers la fin de cette ann�e, le comte �prouva un nouveau chagrin en
perdant le pape L�on X, qui mourut le 1er d�cembre 1521, � la fleur
de l'�ge, apr�s un pontificat d'un peu plus de huit ann�es.
Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et
particuli�rement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce
pontife avait combl�s de ses bienfaits et soutenus d'une �clatante
protection.
Cet �v�nement rendait plus n�cessaire pour le marquis de Mantoue la
pr�sence, � Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince
dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, aupr�s du sacr� coll�ge,
toutes les phases de l'�lection du nouveau pontife, qui eut lieu au
commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses n�gociations
aupr�s de la commission des trois cardinaux, qui avaient �t� choisis par
leurs coll�gues pour gouverner les affaires de l'�glise, jusqu'�
l'arriv�e � Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 ao�t 1522.
Le Castiglione rendit, � cette �poque, de grands services au marquis de
Mantoue, l'informant exactement des �v�nements qu'il lui importait le
plus de conna�tre, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour d�fendre
l'�tat de l'�glise.
Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa
vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au
nombre de trente-huit, �crites du 22 d�cembre 1521 au 15 juillet
1522[187] ainsi que celles adress�es par lui au duc et � la duchesse
d'Urbin et � d'autres personnages �minents, pendant le m�me intervalle
jusqu'� son d�part de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment
les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanci�s sur
le conclave qui pr�c�da l'�lection d'Adrien VI et sur les actes qui
suivirent cette �lection. Il n'entre pas dans le but que nous nous
sommes propos� d'analyser cette correspondance exclusivement politique;
nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife
la confirmation du g�n�ralat des troupes de l'�glise que L�on X avait
accord� au marquis de Mantoue; et que, d'un autre c�t�, il seconda
puissamment, par son influence � Rome et dans le duch� d'Urbin,
l'entreprise de son ancien ma�tre, Francesco della Rov�re, sur ce duch�
dont il reprit possession � l'aide du marquis de Mantoue, son
beau-fr�re, presque aussit�t apr�s la mort de L�on X. Cette
restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et,
entre autres, � la condition de ne pas restituer au comte le ch�teau de
Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donn� en r�compense de ses bons
services, ainsi que nous l'avons rapport�. Les habitants de Pesaro
avaient toujours vu avec d�plaisir que ce domaine e�t �t� donn� au
Castiglione; ils exig�rent donc que Nuvilara ne lui f�t pas restitu�, et
ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le
comte en �prouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc
d'Urbin lui rendrait plus tard ce ch�teau et ses d�pendances[188]. Mais
rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais �t� remis en
possession de ce domaine.
[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di
Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]
[Note 188: Lettre CIII, � sa m�re, t. Ier, p. 82.]
Tout en prenant une part active � ces importantes n�gociations, le
Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la soci�t�
des artistes, et, en particulier, des anciens �l�ves de son cher
Rapha�l. La mort avait emp�ch� ce grand ma�tre d'achever compl�tement
son tableau de la _Transfiguration_, et c'�tait � Jules Romain, son
�l�ve favori, qu'�tait �chue la t�che honorable, mais ardue, de terminer
la derni�re et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement li� avec
Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, o� la mani�re du
ma�tre et celle de l'�l�ve sont tellement confondues, que le connaisseur
le mieux exerc� aurait peine � reconna�tre ce qui appartient en propre
� l'un ou � l'autre. La _Transfiguration_ avait �t� command�e au Sanzio
par le cardinal Jules de M�dicis, depuis Cl�ment VII, pour l'�glise de
Saint-Pierre in Montorio. Il para�t que le cardinal, apr�s l'entier
ach�vement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules
Romain, que Rapha�l avait institu� son principal l�gataire avec un autre
de ses �l�ves, Francesco Penni, surnomm� _il Fattore_. Jules n'osait pas
trop r�clamer au puissant cardinal ce qui lui restait d�. Cependant, il
avait donn� � cet argent une destination pieuse; il voulait le
constituer en dot � l'une de ses soeurs qui venait d'�tre demand�e en
mariage. Il prit le parti de s'adresser � son protecteur, � l'ami intime
de son ma�tre, et le comte s'empressa d'�crire au cardinal la lettre
suivante, qui est non-seulement un t�moignage de sa bienveillance pour
Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Rapha�l lui avait
laiss� de profonds regrets:
�Bien que les circonstances soient telles que ma �demande puisse
para�tre importune, cependant, �l'obligation que je crois avoir de
rendre service � �tous mes amis me force � supplier votre r�v�rence
�dissime seigneurie d'une chose, laquelle, � ce que �je pense, ne
devra pas lui d�plaire, et sera tr�s �agr�able � l'un de ses
serviteurs, qui est mon ami. �Jules, �l�ve de Rapha�l d'Urbin, par
suite du tableau �que ledit Rapha�l a ex�cut� pour votre
�r�v�rendissime seigneurie, est rest� cr�ancier �d'une certaine
somme d'argent. Il ne la demande �pas actuellement, et il ne
voudrait pas la recevoir; �mais ayant une soeur d�j� grande, et
pour �laquelle il a trouv� un mari, s'il pouvait lui assurer �une
dot, il d�sirerait que votre seigneurie daign�t, �dans sa bont�,
d�cider � quelle �poque elle �pourrait lui donner ces fonds: car,
bien qu'il ne �les re��t pas maintenant, ni d'ici � six, huit ou
�dix mois, le jeune homme, qui est dispos� � �prendre pour femme
cette soeur de Jules, ne s'en �inqui�terait pas, pourvu qu'il f�t
certain de les �toucher � l'�poque d�termin�e. C'est pourquoi, si
�votre seigneurie daigne accorder cette gr�ce � �Jules, qui lui est
un serviteur si d�vou�, outre �l'obligation que lui-m�me en aura,
de mon c�t� �j'en conserverai une �ternelle reconnaissance. J'ai
�pris la libert� d'adresser cette pri�re � votre �seigneurie,
non-seulement � cause de l'amiti� que je �porte � Jules, mais pour
donner satisfaction � la �bonne m�moire de Rapha�l que je n'aime
pas �moins aujourd'hui qu'� l'�poque o� il �tait encore �de ce
monde; et je sais que lui-m�me d�sirait �que cette soeur de Jules
f�t mari�e. Je n'en dirai �pas davantage, et je baise humblement
les mains �de votre r�v�rendissime seigneurie[189].�
[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74.
Cette lettre se trouve aussi rapport�e par Bottari, _Lett. pitt._, t.
IV, p. 8, n�111.]
Nous ne savons si cette requ�te fut favorablement accueillie; dans tous
les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de
Rapha�l et l'amiti� qu[?]il portait � Jules Romain lui prescrivaient de
tenter aupr�s du puissant cardinal.
La peste s'�tait d�clar�e � Rome, dans le milieu de l'�t� 1522, avant
l'arriv�e d'Adrien VI. Renferm� dans le Belv�d�re, le comte t�chait de
se garantir du fl�au, en emp�chant les gens de sa suite de communiquer
au dehors. Cette peste, comme le chol�ra, attaquait d'abord les classes
inf�rieures et y faisait les plus affreux ravages.
�Je suis en bonne sant�, ainsi que tous les n�tres, ��crivait-il �
sa m�re le 12 ao�t 1522[190]; mais, en �r�alit�, la peste fait de
grands ravages, bien qu'elle �n'ait pas encore p�n�tr� dans les
familles nobles. �Le grand mal est que presque tous ceux qui
�tombent malades d'autres maladies sont abandonn�s �et meurent de
faim et de besoins, parce �que tout le monde les repousse, et ceux
qui sont �atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; �de
mani�re que c'est un grand malheur. On ne �manque pas de
provisions. Je crois qu'il est parti �de Rome plus de quarante
mille personnes. �Aujourd'hui, certaines confr�ries vont en
procession �aux �glises principales; elles portent la t�te de saint
�S�bastien et une figure de saint Roch. Elles s'arr�tent �aux
maisons infect�es de la peste, r�citent �des pri�res et implorent
la mis�ricorde de Dieu. �Mais ce qui exciterait tes larmes
abondantes, �ch�re Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus,
�de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement �se
frappant, criant mis�ricorde et disant: �Seigneur, �pargnez votre
peuple! Ils sont accompagn�s �d'hommes qui les font marcher en
ordre et �leur donnent � manger. Les pri�res de ces innocents
��meuvent beaucoup les hommes; puissent-elles ��galement toucher
Dieu et parer les coups �de sa justice!�
[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]
[Note 191: Sa fille a�n�e.]
Cette peste dura plusieurs ann�es � Rome; car on voit, par une autre
lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit � cette �poque deux de ses
domestiques de cette maladie[192].
[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]
Le Castiglione quitta Rome quelque temps apr�s l'arriv�e d'Adrien VI,
c'est-�-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le
commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis
de Mantoue dans ses entreprises contre les Fran�ais.
Rentr� � Mantoue vers la fin de cette ann�e, il y passa la plus grande
partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance
suivie avec Andr�a Piperario, gentilhomme mantouan, fix� � Rome, o� il
remplissait les fonctions de secr�taire apostolique, et avec ses amis
Francesco Penni, et Jules Romain, qui �tait son charg� d'affaires pour
les acquisitions d'art et d'antiquit�s. C'�tait toujours aux oeuvres de
Rapha�l qu'il donnait la pr�f�rence. �crivant de Mantoue, le 22 janvier
1523, � Andr�a Piperario, il lui disait:
�J'adresse la lettre �ci-incluse � Jules, peintre, le priant de
t�cher de �me faire avoir un certain tableau de la main de
�Rapha�l, qui appartenait � ma�tre Antonio di San �Marino[193], et
auquel je n'ai pas song� lorsque j'�tais �� Rome. Je vous prie d'en
parler en outre, �de votre c�t�, audit Jules; et si, pour avoir ce
�tableau, il faut d�bourser quelque argent, ne �manquez pas de
l'avancer pour moi, et donnez-m'en �avis; je vous le remettrai
sur-le-champ[194].�
Par la lettre suivante, adress�e � Jules Romain de Mantoue, le 12
f�vrier 1523[195], on voit quelle familiarit� s'�tait �tablie entre le
grand seigneur et l'artiste.
[Note 193: Orf�vre, le m�me dont il est question p. 121.]
[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, n� LXXVIII, p.
238, 239.]
[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, n� LXXIX, p. 241.]
�Mon tr�s-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'� ce �jour l'occasion de
t'envoyer les deux toques[196]; �maintenant, je t'en envoie deux
des mieux que �j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'�cris. Vois
�si tu d�sires avoir quelque autre chose de ces environs. �Je n'ai
rien � te dire autre chose, sinon �que je me porte bien, gr�ce �
Dieu, et que je �d�sire te voir. Je ne r�p�terai pas que j'ai donn�
�commission, avec l'argent, � messere Andr� �Piperario, de
m'acheter quelque chose, t'en ayant �d�j� inform�. Je t'ai d�j�
fait conna�tre �galement �le d�sir que j'ai de poss�der ce tableau
qui a �appartenu � ma�tre Antonio di San Marino: je ne �te dirai
donc rien de plus, si ce n'est que je me �recommande � toi, ainsi
qu'� Gio. Francesco �(Penni, surnomm� il Fattore).�
[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, b�rets, toques, probablement,
semblables � celle dont il est coiff� dans son portrait par Rapha�l, qui
est au Louvre.]
Le Castiglione avait plus de confiance dans le go�t de Jules Romain que
dans celui du Fattore; la lettre suivante, adress�e de Mantoue le 12
avril 1523 � Andr� Piperario, en offre la preuve[197].
�Gio. Francesco m'a �crit ces jours derniers �qu'il m'avait trouv�
quelques objets d'antiquit� �et qu'ils co�taient dix ducats.
Pensant que le tout ��tait du consentement de Jules, je vous
�crivis �de vouloir bien lui donner ces dix ducats. �Aujourd'hui,
j'apprends que l'opinion de Jules est �que ces objets n'ont pas une
grande valeur: je �d�sirerais donc, si vous ne lui avez pas remis
les �ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous �excusant du
mieux que vous pourrez, lui disant, �par exemple, que vous n'avez
plus d'argent � �moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il
�vous plaira. J'y suis d'autant plus d�cid�, que �Jules m'a fait
venir l'eau � la bouche d'un cam�e �qu'il m'�crit avoir vu et qu'il
trouve une chose �admirable. S'il pouvait l'obtenir � bon march�,
�je serais content de le prendre avec la r�solution �de n� plus
acheter cette ann�e d'autres antiques, �� moins qu'il ne se
pr�sent�t une occasion extra �extraordinaire, et pour le prix et
pour la beaut� des �objets. Jules m'�crit que celui auquel il
appartient �lui en demande cent ducats, mais qu'il croit �qu'on
l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui �me para�t encore trop
cher, surtout dans ce moment, �o� je n'ai presque pas d'argent.
N�anmoins, �si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou �trente
ducats, je voudrais qu'on le pr�t, et m�me �en ajoutant deux ducats
de plus, si c'est l'avis de �Jules. Et je l'entends ainsi, dans le
cas o� vous �n'auriez pas donn� les dix ducats � Gio. Francesco,
�parce que je pr�f�re de beaucoup avoir une seule �chose excellente
plut�t que cinquante m�diocres. �Je voudrais le tableau de ma�tre
Antonio di San �Marino, le cam�e et le torse que Jules m'�crit
�avoir trouv� pour la t�te de marbre que je poss�de, �et c'est tout
ce que je voudrais acheter cette �ann�e. Vous pourrez convenir du
tout avec Jules, �et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera
tr�s-bien fait.�
[Note 197: Elle est rapport�e dans le _Recueil des lettres du
Castiglione_, � la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p.
105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28
mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V,
n� LXXX, p. 241]
On voit par une lettre adress�e � Piperario, le 8 mai suivant[198],
qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achet�s
� Rome: il aurait voulu que Jules Romain f�t venu � Mantoue,
�parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques �appartements, et je
d�sire extr�mement les d�corer; �ainsi, lorsque l'occasion vous
para�tra favorable, �engagez-le avec instance � venir.�
[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est
dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre,
sculpt�e par Rapha�l, et dont nous avons parl� plus haut, p. 115.]
Malgr� cette invitation, Jules Romain ne partit pas � cette �poque pour
Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29
juillet 1523, que l'artiste lui avait achet� et envoy� le fameux cam�e
antique que le comte d�sirait tant poss�der. Il repr�sentait une t�te de
Socrate dont il fut extr�mement satisfait[199]. Jules �tait encore �
Rome au commencement de septembre de cette ann�e[200]: il n'en partit,
ou plut�t il ne s'en �chappa que dans les premiers mois de l'ann�e
suivante, alors qu'ayant dessin� pour Marc-Antoine ces figures
ind�centes que l'Ar�tin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi
par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Cl�ment VII.
[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]
[Note 200: _Ibid._, le�. LXVII, p. 110.]
Ce pontife avait succ�d� dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien
VI, qui a laiss� une m�moire d�test�e et m�pris�e de tous les artistes
et de tous les litt�rateurs.
--�Tant que v�cut Adrien, �dit Vasari[201], peu s'en fallut que
Jules Romain, �le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine,
Sebastiano �de Venise et d'autres grands ma�tres ne �mourussent de
faim. La consternation r�gnait �parmi les courtisans accoutum�s aux
lib�ralit�s �et � la munificence de L�on X, et les artistes
�songeaient tristement � l'avenir, en voyant toute �esp�ce de
talent plong�e dans l'oubli, lorsque, par �la volont� de Dieu, la
mort vint frapper Adrien. �Le cardinal Jules de M�dicis lui succ�da
sous le �nom de Cl�ment VII, et, en un moment, tous les �arts
commenc�rent � rena�tre.�
[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanch�, t.
V, p. 36.]
Aussit�t apr�s l'av�nement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui
envoya le Castiglione, avec lequel il �tait li� depuis longtemps, comme
son ambassadeur extraordinaire.
Le comte se rendit � Rome vers le milieu de d�cembre 1523; il �tait
charg� par son ma�tre de d�terminer Jules Romain � venir prendre �
Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire
ex�cuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine,
Jules Romain put quitter Rome furtivement, gr�ce � la protection du
comte; il �tait arriv� � Mantoue vers le printemps de l'ann�e 1524,
apr�s avoir termin� dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les
fameuses fresques repr�sentant l'allocution de Constantin � son arm�e,
la bataille contre Maxence, le bapt�me de Constantin et la donation
faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette
composition, qui est la derni�re ex�cut�e � Rome par Jules Romain,
l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on
remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de
Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].
[Note 202: Vasari, _ut supr�_, p. 39.]
Suivant Vasari,
�le comte aurait amen� Jules �� Mantoue, et l'aurait pr�sent� �
Fr�d�ric qui, �apr�s l'avoir combl� de caresses, lui accorda une
�maison magnifiquement meubl�e, une forte pension �et la table pour
lui et pour Benedetto Pagni, �son �l�ve, et un autre jeune homme
qui �tait � �son service. Le marquis lui envoya en outre du
�velours, du satin et d'autres riches �toffes; puis, �songeant
qu'il n'avait point de monture, il se fit �amener son cheval
favori, nomm� Ruggieri, et le �lui donna[203].�
[Note 203: Vasari, p. 42.]
Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-m�me
pr�sent� son ami et prot�g� au marquis de Mantoue. Mais nous admettons
volontiers ce fait sur le t�moignage de Vasari, son contemporain,
ordinairement bien inform�. Ce voyage du comte � Mantoue, avec Jules
Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, � partir du 8
de ce mois jusqu'� son d�part pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses
lettres dat�es de Rome.
Vasari a donn� la description des travaux ex�cut�s � Mantoue par Jules
Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les
admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps
et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respect� ses
fresques que celles de son ma�tre et d'Annibal Carrache, � Rome.
Ind�pendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de
Mantoue, il orna cette ville de palais, d'�glises et de maisons
particuli�res qui en chang�rent compl�tement l'aspect. Il fit plus: il
contribua puissamment � l'assainir et � la pr�server des inondations
auxquelles elle �tait expos�e depuis des si�cles.
�Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au �point d'�tre
presque inhabitable, devint, gr�ce � �Jules Romain, aussi saine
qu'agr�able; Elle lui dut �la plupart de ses embellissements,
chapelles, maisons, �jardins, fa�ades.... Le nombre des dessins
�qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment �incroyable:
car, comme nous l'avons dit, on ne �pouvait, surtout dans la ville,
�lever des palais �et d'autres �difices consid�rables que d'apr�s
ses �dessins.�
[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 � 51.]
[Note 205: P. 50, _ut supr�_.]
Tous ces travaux ne furent pas achev�s du vivant de Castiglione, mais
longtemps apr�s sa mort: car Jules Romain, fix� d�sormais � Mantoue, y
termina sa carri�re en 1546, dix-sept ans apr�s la perte de son ami.
On pr�tend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome o� il s'�tait
fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette
ville si belle, et les f�tes qu'on lui donna si bien ordonn�es, qu'il ne
crut mieux faire, pour reconna�tre le z�le de Fr�d�ric Gonzague et sa
brillante r�ception, que d'�riger en duch� son marquisat[207]. Si telle
fut la cause de cette faveur, la d�termination de l'empereur fait
non-seulement l'�loge de Jules Romain, dont le g�nie avait plus obtenu
pour son ma�tre que les combats et les n�gociations, mais elle honore
�galement Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et
d'admirer �galement les oeuvres du plus grand �l�ve de Rapha�l.
[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p.
360, la description des d�corations �lev�es � Rome � l'occasion de cette
c�r�monie.]
Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut combl� de pr�sents par
l'empereur et par le marquis de Gonzague.
�Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au �point de ne pouvoir se
passer de lui, et l'artiste, �de son c�t�, r�v�rait au del� de
toute expression �son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune
�faveur, et qui, par ses lib�ralit�s, le rendit ma�tre �d'un revenu
de plus de mille ducats. Jules se �construisit � Mantoue, vis-�-vis
San Barnaba, une �maison dont il d�cora la fa�ade de stucs color�s;
�il enrichit l'int�rieur de peintures, de stucs �semblables � ceux
de la fa�ade, et de morceaux �antiques que lui avait donn�s le
duc[208].�
Un grand nombre de dessins de Rapha�l faisaient de cette maison un mus�e
pr�cieux.
[Note 207: Commentaire de M. Jeanron � la suite de la traduction de
la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.]
[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.]
Bien que Jules Romain poss�de plusieurs des �minentes qualit�s de son
ma�tre, comme la puret�, la fermet� du dessin, la science de la
disposition, la vari�t� in�puisable dans ses nombreuses compositions,
il lui est n�anmoins fort inf�rieur dans beaucoup d'autres parties. Tout
le monde est d'accord pour reconna�tre que si Rapha�l ne brille pas par
le coloris, � l'�gal du Titien et des autres ma�tres de l'�cole
v�nitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du
Sanzio. La pr�paration de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser
au noir presque tous ses tableaux, et leur enl�ve un des principaux
charmes de la peinture. Mais, ind�pendamment de ce d�faut, Jules Romain
ne proc�de pas comme son ma�tre, par la recherche du beau id�al: il ne
s'efforce pas, ainsi que Rapha�l l'explique au Castiglione, dans sa
lettre cit�e plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et
dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un
seul tout id�al, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirig�
en cela par la puret�, par la perfection de son go�t, se trouvait ainsi
d'accord avec les enseignements des anciens, et particuli�rement de
Socrate et de Platon, ces deux grands pr�cepteurs du beau dans
l'antiquit�. X�nophon raconte, dans ses dires m�morables de
Socrate[210], que ce sage disait un jour � Pharrasius:
[Note 209: P. 102.]
[Note 210: Liv. III, chap. VII.]
�Si vous voulez repr�senter une �beaut� parfaite, comme il est
extr�mement difficile �de trouver des hommes dont les formes soient
�exemptes de tout d�faut, vous r�unirez les beaut�s �de beaucoup de
mod�les pour en composer un tout �accompli.�--�Assur�ment, lui
r�pondit Pharrasius, �telle est notre mani�re d'op�rer.�
--Platon, dans sa _R�publique_, disait de son c�t�:
�Pensez--vous qu'un peintre[211] doive �tre r�put� moins excellent
�dans son art, si, apr�s avoir peint un homme �parfaitement beau et
accompli dans toutes ses parties, �il ne peut en montrer un
semblable parmi �les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!�
[Note 211: Liv. V.]
[Note 212: Voy. sur ce sujet int�ressant, un discours prononc� par
le professeur cavali�re Antonio Sala, aux �l�ves de l'Acad�mie de
Lucques, � la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli
Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846,
in-12, t. III, p. 56 et suiv.]
--Telle �tait la m�thode de Rapha�l: il cr�ait le beau id�al, en imitant
ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul,
mais dans plusieurs mod�les; et d�plus, ainsi qu'il l'explique au
Castiglione dans la lettre pr�cit�e,
�_en suivant une certaine id�e qui lui venait_ �_� l'esprit, id�e
qui portait en soi_ �_un sentiment �lev� de l'art_.�
Ce n'est point ainsi que proc�de son �l�ve: emport� par la fougue de son
g�nie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher �
id�aliser ses figures et � modeler ses formes sur ce que la nature offre
de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de r�flexions; mais
telles sont la force et la facilit� de son g�nie, que, pour la
composition, il n'est pas inf�rieur � son ma�tre.
Tel fut l'artiste que l'amiti� du comte Castiglione procura au marquis
de Gonzague et � la ville de Mantoue. En �tudiant l'histoire de l'art en
Italie, dans la premi�re moiti� du seizi�me si�cle, on voit qu'il n'est
pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, � cette �poque,
n'ait eu ses ma�tres �minents: � P�rouse, Andr�a Vanucci, ma�tre de
Rapha�l; � Rome, le Bramante, Rapha�l et ses �l�ves; le Pinturicchio,
comme lui, disciple du P�rugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone,
Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; � Florence, le Buonarotti,
Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les
plus grands peintres de l'�cole florentine; � Milan, L�onard de Vinci,
Luini et leur �cole; � Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone,
le Sansovino, le Titien, Paul Veron�se; � Bologne, le Francia, l'ami,
l'�mule de Rapha�l pour la puret�, l'id�alit� de ses madones; � Ferrare,
le Garofolo, l'ami de l'Arioste; � Mantoue, Jules Romain; � Parme, le
Corr�ge. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de
ceux que nous passons sous silence suffiraient � eux seuls pour soutenir
l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art,
d'appeler cette �poque le si�cle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a
pu voir une telle r�union de rares et brillants g�nies. Si leur
apparition simultan�e dans les principales villes de l'Italie est due �
une faveur sp�ciale de la Providence, il faut, toutefois, �tre juste
envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection
qu'ils accord�rent aux artistes contribua puissamment � l'�l�vation de
l'art; non qu'elle f�t na�tre le g�nie, mais elle lui permit de se
donner libre carri�re, en lui offrant les occasions de se produire, ce
qui manque le plus souvent aux hommes sup�rieurs. C'est ainsi que Jules
II, L�on X, Cl�ment VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, �
Rome; les M�dicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, �
Florence; Louis Sforce, � Milan; Andr�a Gritti et d'autres patriciens, �
Venise; les ducs Guidobalde et della Rov�re, � Urbin; Alphonse d'Est et
Lucr�ce Borgia, � Ferrare; les Gonzague, � Mantoue, pouss�s par l'amour
du beau, encourag�rent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laiss�s
les ma�tres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces
princes et ces grands seigneurs m�ritent donc la reconnaissance de la
post�rit�.
Le temps approchait o� le Castiglione allait pour jamais dire adieu �
cette ville de Rome qu'il aimait tant, � cette Italie, si belle malgr�
les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et
particuli�rement aux artistes dans l'intimit� desquels il vivait depuis
un grand nombre d'ann�es. Le pape Cl�ment VII, qui, dans beaucoup de
circonstances, avait pu appr�cier le m�rite du comte, la solidit� de son
esprit rehauss�e de tant de qualit�s aimables et brillantes, avait jet�
les yeux sur lui pour en faire son envoy� extraordinaire aupr�s du
puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destin�es de l'Italie
et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19
juillet 1524, et lui exprima son d�sir avec les raisons les plus
pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission
avait principalement pour objet de r�tablir la paix entre toutes les
puissances chr�tiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec
empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission
sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son ma�tre. Ce
prince se montra fort honor� du choix que le pape avait fait de son
ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le
Castiglione accepta donc l'offre du pontife, �dans l'espoir, comme il
l'�crivait � sa m�re[214] d'en acqu�rir m�rite aupr�s de Dieu, louange
et honneur chez les hommes, et peut-�tre aussi un profit non m�diocre.�
Ce qui veut dire, qu'embrassant l'�tat eccl�siastique, puisqu'il
devenait nonce du pape en Espagne, il esp�rait revenir � Rome un jour
cardinal.
[Note 213: Lett. � sa m�re, du 4 ao�t 1524, CIX, t. Ier,
p. 86.]
[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._]
Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'�glise en
Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome
percevait une foule de droits et des revenus de toute esp�ce sur les
b�n�fices, les offices et charges eccl�siastiques, les vacances, les
dispenses, etc. Cet emploi devait �tre fort lucratif, et le comte en
reconna�t l'importance en �crivant � sa m�re [215], que �l'office de
collecteur �en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que m�me �les
revenus en sont encore consid�rables.�
[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.]
Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec
une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette o� il allait
accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le
marquis et faire ses adieux � sa m�re. Il n'y resta que quelques jours,
reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 � Madrid. Nous
n'avons trouv� dans sa correspondance d'autre indication, sur
l'itin�raire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir �crite du
Mont-Cenis � son ami Piperario. Il est � croire, d'apr�s cela, qu'il
suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France,
pour aller gagner la fronti�re d'Espagne.
Dans une lettre � Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arriv�e
� Madrid et la r�ception qui lui a �t� faite.
�Je suis arriv� ici, tr�s-honor� par �tout le chemin, et de m�me en
cette ville. Car, �bien que j'y aie fait mon entr�e assez tard dans
la �nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent � ma �rencontre, par
ordre de Sa Majest�, � laquelle, le �jour suivant, j'allais baiser
la main, et qui me �fit le meilleur accueil, me dit les meilleures
�paroles de notre seigneur (le pape), de mani�re que �j'esp�re que
les intrigues ourdies par les Fran�ais �ne r�ussiront pas dans
cette occurrence[216].�
[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.]
Les conjonctures �taient tr�s-favorables pour combattre les pr�tentions
de la France. Le roi Fran�ois Ier venait d'�tre fait prisonnier �
Pavie, et la nouvelle de ce succ�s �clatant pour les arm�es espagnoles
�tait arriv�e en m�me temps que le comte � Madrid, et y avait caus� une
grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir
�crire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le f�liciter de
cette victoire. Il �crivit �galement � la marquise de Pescaire, Vittoria
Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait �galement pris part �
cette bataille[218].
[Note 217: M�me lettre, au commencement.]
[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167,
t. Ier.]
Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les n�gociations
conduites par le Castiglione aupr�s de Charles-Quint. Les historiens
peuvent y trouver de curieux d�tails et des explications pr�cieuses sur
la captivit� de Fran�ois Ier, sur les conditions de sa mise en
libert�, et sur la politique adopt�e par le puissant empereur, qui �tait
alors parvenu � l'apog�e de sa gloire.
Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa ch�re Italie,
ni les lettres. On le voit, d�s son arriv�e � Madrid, demander �
Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 � Vicence,
chez Ptol�m�e Gianicolo; celle de Bembo publi�e en 1525 sous le titre de
_prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les
livres d'amour de ma�tre Lione �breo[219].
[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 � Piperario,
XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.]
Avant son d�part de Rome, il avait confi� une copie manuscrite de son
_Cortegiano_, compos� depuis longtemps, � la marquis de Pescaire, bien
digne, par son go�t et son savoir, d'appr�cier les beaut�s de cet
ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui �crivant. Dans une lettre dat�e
de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique � la marquise
les raisons qui l'ont d�termin� � envoyer le manuscrit original de cet
ouvrage � Venise, pour le faire imprimer, afin d'�viter qu'on en fasse
courir des copies incompl�tes et remplies de fautes[220].
[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.]
Mais cette raison n'�tait pas la seule: il avait appris, au fond de
l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de
Guidobalde, qu'il avait aim�e si passionn�ment. Il voulut ne pas
retarder davantage l'hommage qu'il devait � sa m�moire, ainsi qu'au
souvenir des amis qu'il avait �galement perdus, et qu'il fait figurer
dans son livre; comme Julien de M�dicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano
Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione
donne de sa d�termination dans la pr�face de son _Cortegiano_, adress�e
� l'�v�que de Viseu, don Michel da Silva[221].
[Note 221: Voy. cette pr�face, p. VII et suiv.]
En lisant cette pr�face, on voit que le comte �tait, lorsqu'il la
composa, sous l'impression d'id�es et de sentiments tristes, impression
caus�e par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient
laiss� dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-m�me, comme au milieu
d'une solitude pleine de douleur[222].
[Note 222: _Ibidem_, p. IX.]
Ces sentiments �taient entretenus par sa position politique: le comte
avait suivi Charles-Quint en avril 1526 � S�ville et � Grenade, ne
cessant d'insister, aupr�s du puissant et astucieux monarque, pour le
r�tablissement de cette paix g�n�rale qu'il avait esp�r� ramener parmi
les princes chr�tiens, sous les auspices du chef des fid�les. Mais son
esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les
d�tours de la politique, et il voyait �chouer, l'une apr�s l'autre,
toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du
souverain pontife. Cl�ment Vil, trop �loign� du th��tre des n�gociations
pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoy�,
ainsi que des difficult�s qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il
n�gligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui t�moigner
positivement son m�contentement, il ne lui accordait plus la m�me
confiance.
Le Castiglione se trouvait dans cette p�nible situation, lorsque la
nouvelle de la prise de Rome par les troupes du conn�table de Bourbon,
le 27 ao�t 1527, parvint � la cour de Charles-Quint. Personne ne
s'attendait � cet �v�nement, l'un des plus extraordinaires du seizi�me
si�cle. L'empereur lui-m�me en parut aussi surpris qu'afflig�; car, bien
que l'habitude de la dissimulation ait �t� une des qualit�s de ce
prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival Fran�ois
Ier, il para�t bien d�montr� qu'il ne soup�onna pas l'intention du
conn�table. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour
son propre compte que dans l'int�r�t de son nouveau ma�tre. Chef d'une
arm�e compos�e d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les
religions, et qui lui �tait beaucoup plus d�vou�e qu'� l'empereur, il
livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en
holocauste � ses soldats affam�s de pillage. Tel �tait � cette �poque,
le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint � l'esprit de
personne de supposer que l'arm�e du conn�table allait envahir la
capitale du chef des fid�les.
Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il �crivit une
longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre c�t�, il
parvint � d�terminer tous les �voques espagnols � quitter leurs si�ges
et � venir � la cour, v�tus d'habits de deuil, pour demander tous
ensemble la mise en libert� du souverain pontife, que l'empereur leur
promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de r�aliser. Charles-Quint, dans
ces circonstances, n� cessa de combler le comte de sa bienveillance,
comme pour att�nuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de
Rome.
[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 d�cembre 1527; liv. IV,
XXIV, p. 147.]
C'est � cette �poque, vers 1528, que le Castiglione r�pondit � un
pamphlet, probablement �crit � l'instigation et avec l'assentiment des
ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et
Lactance, compos� par un Espagnol, Alphonse Vald�s, et dans lequel
l'auteur expose, � sa mani�re, ce qui s'est pass� � Rome, en l'ann�e
1527[224].
[Note 224: Ce dialogue, �crit en espagnol, a �t� traduit en italien
et imprim� � Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du
Castiglione_, t. II, p. 169-170.]
Ce Vald�s para�t avoir �t� un esprit ardent, ennemi du pape et des
pr�tres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles
opinions de Luther. On voit par la r�futation m�me que le comte fait de
diff�rents passages du dialogue, que Vald�s employait contre le cierge
catholique la raillerie et l'invective � la mani�re du r�formateur. Le
gouvernement imp�rial avait sans doute encourag� et peut-�tre m�me pay�
l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les
accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les �v�ques et
les moines, eussent �t� tol�r�es � la cour de Sa Majest� Catholique, si
les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-m�me n'y avaient pas
cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'att�nuer le sac de
Rome, en d�versant le m�pris sur toute la cour pontificale. Le
Castiglione r�fute avec une grande verve et une haute �loquence les
accusations du pamphl�taire. Vald�s avait dit que les calamit�s qui
�taient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas �t�
nuisibles, mais avaient m�me �t� utiles � la chr�tient�, et qu'elles
n'�taient arriv�es que par la volont� manifeste de Dieu. Il s'�tait
ensuite moqu� des vols sacril�ges commis dans les �glises par les
soldats du conn�table, et particuli�rement � la Basilique de
Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux
�v�ques et aux membres du clerg� romain. Le comte, tout en
reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine
s'afflige et s'indigne de voir que �dans la propre maison de l'empereur,
prince si chr�tien, tr�s-juste et tr�s-vertueux, il se trouve un
secr�taire qui ose excuser des impi�t�s si coupables, et se montrer un
ennemi public des rites et des c�r�monies chr�tiennes. Il ne craint pas
d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats
impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].� Enfin, dans
toute cette r�futation, le Castiglione, bien que restant respectueux �
l'�gard de l'empereur, n'h�site point � lui faire entendre
courageusement la v�rit� sur les exc�s commis par ses g�n�raux et par
ses soldats dans la capitale de la catholicit�.
[Note 225: Voy. la r�ponse � Vald�s, dans le t. II des _Lettres du
Castiglione_, p. 175 et suiv.]
Si l'on en croit Serassi[226], cette r�ponse � Vald�s aurait eu pour
r�sultat d'obliger le pamphl�taire � se retirer � Naples, o� il aurait
v�cu mis�rablement, d�savou� et abandonn�, comme c'est l'usage, par le
gouvernement qui l'avait employ�, mais qui, r�concili� alors avec le
souverain pontife, �tait embarrass� de ses invectives et de ses
calomnies.
[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]
Charles-Quint, loin de se montrer offens� de la courageuse hardiesse du
nonce de Cl�ment VII, voulut lui donner un t�moignage �clatant de son
estime: il le nomma � T�v�ch� d'Avila, d'un revenu tr�s-consid�rable.
Mais le comte refusa d'accepter ce riche b�n�fice, tant que le pape et
l'empereur ne seraient pas enti�rement r�concili�s.
Dans la derni�re lettre en latin, qu'il �crivit, le 3 juillet 1528[227],
� son fils Camille et � ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait
laiss�s aux soins de sa m�re � Mantoue, nous voyons le comte en proie �
cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.
[Note 227: T. II, p. 363.]
�Quels conseils, dit-il � son fils, pourrais-je te �donner, depuis
si longtemps que je suis absent? �J'oserai seulement, sans trop
d'orgueil, te citer �ces vers de Virgile:
�Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.�
La douleur qu'il avait ressentie des outrages inflig�s au souverain
pontife, aux cardinaux et � tout le clerg� romain, le chagrin que lui
avaient caus� le pillage de la capitale de la chr�tient� et la
destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient compl�tement ruin� sa
sant�. Le 2 f�vrier 1529, se trouvant � Tol�de, o� se tenait la cour de
Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, apr�s six jours de
souffrances, il mourut avec une grande r�signation chr�tienne. Il avait
alors cinquante ans deux mois et un jour.
Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en
�prouva un vif chagrin: il voulut que tous les pr�lats pr�sents � la
cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps � la
cath�drale de Tol�de, o� un service solennel fut c�l�br� � sa m�moire.
Cl�ment VII n'�prouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de
son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref
tr�s-affectueux et rempli des louanges du d�funt, qu'il voulut bien
adresser � sa pauvre m�re.
Les nombreux amis que le comte avait laiss�s en Italie parmi les
savants, les �crivains et les artistes ne furent pas les derniers �
d�plorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve,
� la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux
t�moignages de ces regrets exprim�s en latin et en italien, dans des
�loges et des pi�ces de vers de tous les rhythmes[228].
[Note 228: Voy. t. II, p. 238 � 244, et 312 � 320.]
Son corps resta dans la cath�drale de Tol�de pendant seize mois, apr�s
lesquels sa m�re, Louise de Gonzague, le fit transporter � Mantoue, et
d�poser, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle
qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules
Romain, dans l'�glise des Fr�res-Mineurs, � cinq milles hors la ville,
avec cette �pitaphe compos�e par son ami Bembo:
BALDASSARI CASTILIONI.
MANTUANO.
Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis
litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido
Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis
legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae
res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de
instituenda regum familia perscripsisset, postrem�, cum Carolus V,
imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo,
magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses
II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P.
Anno Domini MDXXIX.
Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des
agitations d'une carri�re m�l�e � d'importants �v�nements politiques et
militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans
lesquels il trouvait les plus agr�ables d�lassements.
Nous avons d�j� fait conna�tre ce qu'il pensait de la sup�riorit� des
lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare,
comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de
gentilshommes ultramontains, fran�ais ou autres. On ne sera peut-�tre
pas f�ch� de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture
et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultiv�s par l'homme de
cour v�ritablement digne de ce nom.
Apr�s avoir cit� dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur
l'Utilit� de la musique et vant� l'agr�ment qu'elle procure dans toutes
les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une id�e de ce
qu'�taient l'art et le go�t musical au commencement du seizi�me si�cle,
et ses appr�ciations sont encore tr�s-justes aujourd'hui.
[Note 229: Lib� I�, p. 86.]
[Note 230: _Ibid._, p. 122.]
�C'est une belle musique de bien chanter � livre �ouvert, sans
broncher, et avec une bonne m�thode; �mais je pr�f�re de beaucoup
le chant avec �accompagnement de viole, parce que toute la �douceur
consiste comme en un solo o� l'on peut �entendre et suivre avec
beaucoup plus d'attention �la m�thode et l'air, les oreilles
n'�tant occup�es �qu'� �couter une seule Voix; c'est pourquoi �l'on
y distingue plus facilement la moindre faute: �ce qui n'arrive pas
lorsqu'on chante en choeur, �une voix soutenant l'autre. Mais
j'aime, par-dessus �tout, chanter le r�citatif avec accompagnement
�de violes; car cette mani�re ajoute aux paroles �une beaut�, une
expression merveilleuse. Tous �les instruments � touches sont
�galement harmonieux, �parce qu'ils ont les consonnances
parfaitement �justes, et qu'on peut y ex�cuter avec facilit�
�beaucoup de passages qui remplissent l'�me �d'une douce impression
musicale. Je n'aime pas �moins la musique ex�cut�e par quatre
violes � �archet, car elle est tr�s-suave et tr�s-compliqu�e. �La
voix humaine ajoute de la gr�ce et de l'agr�ment �� tous ces
instruments, desquels il convient �que notre courtisan ait une
connaissance suffisant.�.
�...Quant au temps o� l'on doit se livrer � �faire de la musique,
je pense que c'est toujours �lorsqu'on se trouve dans la soci�t�
intime de personnes �qui nous sont ch�res, quand on n'a rien �
�faire, mais surtout quand on est en la pr�sence �des dames, parce
que les accents de la musique �adoucissent l'�me des personnes qui
l'�coutent, �et la rendent plus sensible par la suavit� des sons;
�d'un autre c�t�, ils excitent l'intelligence de celui �qui
l'ex�cute. Il convient, comme je l'ai d�j� dit, �que l'on �vite la
foule, et surtout la multitude �ignorante et vulgaire. Mais la
condition oblig�e �de toute composition musicale doit �tre la
discr�tion, �car il est impossible de pr�voir toutes les
�circonstances qui pourront se pr�senter. Aussi �l'homme de cour,
qui saura bien se juger lui-m�me, �s'accommodera aux circonstances,
et reconna�tra �quand les esprits de ses auditeurs seront �dispos�s
ou non � l'�couter. Il r�fl�chira � �son �ge; car, v�ritablement,
il n'est pas convenable, �et m�me il est d�sagr�able de voir un
�homme de condition �lev�e, vieux, chauve, sans �dents, couvert de
rides, tenir une viole � son �bras, en tirer des sons et chanter au
milieu d'une �soci�t� de dames, surtout s'il s'en tire
m�diocrement. �Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on �chante
des paroles remplies d'amour, et, chez les �vieillards, l'amour est
une chose ridicule, bien �qu'il advienne quelquefois que ce dieu se
plaise, �pour montrer sa puissance irr�sistible, � enflammer �des
coeurs glac�s par l'�ge.�--Le magnifique Julien �de M�dicis
r�pondit alors: �Ne privez pas, messere �Fr�d�ric (Fregose), les
pauvres vieux de ce plaisir; �car j'ai connu des hommes �g�s qui
avaient �des voix plus belles et des doigts mieux exerc�s �pour
jouer des instruments, que certains jeunes �gens.�--�Je ne veux
pas, r�pliqua messere �Fr�d�ric, priver les vieillards de ce
plaisir, mais �bien je veux vous emp�cher, vous et ces dames, �de
rire de cette sottise. Si les vieillards veulent �chanter avec
accompagnement de viole, qu'ils le �fassent sans t�moins, et dans
le seul but de chasser �de leur esprit ces s�rieuses pens�es, ces
graves �ennuis dont notre vie est sem�e, et pour go�ter ce �plaisir
divin que, dans mon opinion, Pythagore et �Socrate �prouvaient en
entendant de la musique. �Alors m�me que les vieillards devraient
ne plus �en ex�cuter, ayant depuis longtemps l'�me accoutum�e �aux
effets de la musique, ils �prouveraient �� l'entendre un bien plus
grand plaisir que ceux �qui n'ont jamais eu la moindre notion de
cet art; �car, de m�me que, souvent, les bras d'un forgeron, �assez
faible du reste, �tant plus exerc�s, �deviennent plus forts que
ceux d'un homme plus �vigoureux, mais non habitu� � se servir de
ses �bras; de m�me aussi, les oreilles exerc�es � l'harmonie �la
comprennent beaucoup mieux et plus vite, �et la jugent avec un bien
plus grand plaisir que �d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles
puissent ��tre, mais auxquelles il manque d'�tre habitu�es �aux
vari�t�s des consonnances musicales. En effet, �les modulations ne
p�n�trent pas, mais traversent, �sans laisser aucunes traces, les
oreilles qui ne �sont pas accoutum�es � les entendre, quoiqu'on
�puisse dire que les b�tes f�roces elles-m�mes �parraissent
ressentir un certain plaisir � entendre la �m�lodie, Tel est le
d�lassement que les vieillards �doivent prendre de la musique.�
Le Castiglione veut que son courtisan connaisse �galement les arts du
dessin.
�Il est tr�s-important, dit-il[231], �qu'il sache dessiner, et
qu'il ait quelques �notions de la pratique de l'art de la peinture.
Ne �vous �tonnez pas si je veux qu'il connaisse ces �arts, que l'on
consid�re aujourd'hui comme �m�caniques et peu convenables � un
gentilhomme. �Je me rappelle avoir lu que les anciens,
principalement �dans toute la Gr�ce, voulaient que les �jeunes gens
nobles s'adonnassent dans les �coles �� l'�tude de la peinture,
comme � un art honn�te �et n�cessaire. Cet art fut admis au rang
des premiers �arts lib�raux; et, plus tard, par un �dit �public, il
fut d�fendu de l'enseigner aux esclaves. �Chez les Romains, la
peinture fut en tr�s-grand �honneur: c'est de cet art que la noble
famille des �Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant ��t�
nomm� _Pictor_, parce qu'en effet il �tait un �excellent peintre.
Il �tait tellement adonn� � cet �art, qu'ayant peint les murailles
d'un temple consacr� �� la d�esse de la sant�, il y inscrivit son
�nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il f�t �issu d'une famille
illustre, honor�e de titres �consulaires, de triomphes et d'autres
dignit�s, bien �qu'il cultiv�t les lettres, qu'il f�t vers� dans la
�connaissance des lois et compt� au nombre des �orateurs,
cependant il pouvait encore accro�tre et �augmenter la renomm�e de
son nom, en laissant �un t�moignage qu'il avait �t� peintre. On
compte �un grand nombre d'hommes, appartenant � des �familles
illustres, qui ont �t� c�l�bres dans cet �art. Ind�pendamment de sa
noblesse et de sa dignit�, �la peinture est encore des plus utiles,
�principalement � la guerre, pour dessiner des vues de �pays, des
sites, des fleuves, ponts, rochers, �forteresses et autres choses;
lesquelles, � supposer �qu'on en conserv�t la m�moire dans
l'esprit, ce �qui est assez difficile, on ne pourrait les
repr�senter �� d'autres. En v�rit�, celui qui n' estime pas cet
�art me para�t presque totalement d�nu� de sens. �Cette masse de
l'univers, que nous contemplons �avec l'immensit� du ciel brillant
des rayons de �tant d'�toiles, et, au milieu, la terre entour�e par
�les mers, accident�e par des montagnes, des �vall�es et des
fleuves, et d�cor�e d'une grande �vari�t� d'arbres, de plantes et
de fleurs, ne peut-on �pas dire que c'est un noble et grand tableau
�compos� par la main de la nature et de Dieu? �Celui qui peut
parvenir � imiter cette grande �oeuvre me para�t donc tr�s-digne de
louanges, �car on n'arrive pas � ce r�sultat sans poss�der la
�connaissance de beaucoup de choses, ainsi que �le savent bien ceux
qui en ont fait l'exp�rience. �Aussi les anciens avaient-ils en
grand honneur �les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le
�dernier degr� de la perfection. Il est facile de s'en
�convaincre, par les statues antiques de marbre et �de bronze qui
existent encore. Bien que la peinture �diff�re de la statuaire,
n�anmoins ces deux �arts d�coulent de la m�me source qui est la
beaut� �du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont �d'une
beaut� divine, il est � croire que, de leur �temps, la peinture a
d� �tre �galement belle, et �cela avec d'autant plus de raison, que
la peinture �offre � l'artiste des ressources plus vari�es pour ses
�compositions.�
[Note 231: Lib� 1�, p. 87 et suiv.]
�Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. �Christoforo,
Romano[232], qui �tait assis avec les �autres: �Que vous semble,
dit-elle, de cette opinion? �Direz-vous aussi que la peinture offre
plus �de ressources � l'artiste que la statuaire?�
[Note 232: Sculpteur, le m�me dont il est question lors de la
d�couverte du Laocoon; voir p. 82.]
�Pour moi, r�pondit Christoforo, j'estime que �l'exercice de la
statuaire pr�sente de plus grandes �difficult�s, est plus
r�ellement un art, vraiment �digne d'un artiste, que n'est la
peinture.�
�Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: �De ce �que les statues
sont plus durables que les peintures, �on pourrait peut-�tre dire
qu'elles sont plus �dignes de Fart; car, �tant faites pour durer
longtemps, �elles satisfont mieux � cette condition que �la
peinture. Mais, ind�pendamment de la dur�e, �la statuaire et la
peinture sont encore faites pour �l'ornement. Or, sous ce rapport,
la peinture �l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas
�aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle �peut r�sister
encore un bon bout de temps, et, �pendant qu'elle existe, elle est
beaucoup plus �agr�able.�
�Christoforo r�pondit alors: �Je crois, en v�rit�, �que vous parlez
contrairement � ce que vous pensez �int�rieurement, et cela
uniquement en consid�ration �des oeuvres de notre Rapha�l.
Peut-�tre �croyez-vous que la sup�riorit� que vous admirez �en lui,
dans l'art de la peinture, est tellement �grande qu'il est
impossible que la statuaire parvienne �jamais � atteindre ce degr�
de perfection. �Mais veuillez r�fl�chir que c'est faire plut�t
l'�loge �de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je
�conviens que l'une comme l'autre est �galement �une imitation que
l'art fait de la nature; mais je �ne sais comment vous pouvez dire
que la v�rit� �n'est pas mieux imit�e, ainsi que l'oeuvre m�me �de
la nature, par une statue de marbre et de �bronze dans laquelle les
membres sont en relief �de la m�me forme et dans la m�me proportion
�que ceux que la nature a faits, que dans un tableau �o� l'on ne
voit autre chose que la surface et ces �couleurs qui trompent les
yeux. Autant vaudrait �dire que l'apparence approche plus du vrai
que �la r�alit�. Je crois ensuite que la sculpture est �plus
difficile, parce que, si l'on vient � commettre �une faute, il est
impossible de la corriger, car le �marbre ne se raccommode pas;
mais il faut recommencer �une autre figure. Cet inconv�nient
n'arrive �pas dans la peinture, que l'on peut, mille �fois de
suite, modifier, augmenter ou diminuer, �toujours en la rendant
meilleure.�
�Le comte r�pondit en riant: �Je ne parle pas �pour faire l'�loge
de Rapha�l, et vous ne devez pas �me croire ignorant � ce point que
je ne connaisse �pas l'excellence de Michel-Ange, la v�tre et celle
�d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. �Mais je
parle de l'art et non des artistes; et vous �avez raison de dire
que l'une comme l'autre est �une imitation de la nature. Toutefois,
il n'est pas �exact de soutenir que la peinture n'offre que
�l'apparence, et la statuaire la r�alit�. Bien que les �statues
soient tout en relief, comme le mod�le �vivant, et que la peinture
ne pr�sente qu'une �surface, il manque aux statues beaucoup de
choses �qui ne manquent pas � la peinture, particuli�rement �les
lumi�res et les ombres. Car autre chose �est la lumi�re que donne
la nature, autre chose �celle donn�e par le marbre. Le peintre sait
rendre �exactement la premi�re, selon que l'exige sa composition,
�� l'aide des clairs et des ombres; ce �que ne peut faire la
sculpture. Si le peintre n'ex�cute �pas ses figures en relief, il
reproduit les muscles �et les membres avec un tel model�, qu'il
fait �facilement reconna�tre les parties du corps qu'on �ne voit
point; de telle sorte qu'il est ais� de comprendre �que le peintre
sait � fond la structure de �ces parties. Pour produire cet effet,
il faut employer �un autre proc�d� plus difficile; il faut �savoir
faire les membres en raccourci et repr�senter �leur
raccourcissement proportionnellement �� la vue, calcul�e sur la
ligne de perspective. �C'est la perspective, qui, par la proportion
des �lignes exactement mesur�es, et � l'aide des couleurs, �des
lumi�res et des ombres, vous montre �sur la surface d'un mur
perpendiculaire, les premiers �plans ou les lointains, plus ou
moins, selon �qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit
�de peu d'importance de bien imiter les couleurs �naturelles, en
reproduisant les chairs, les v�tements �et toutes les autres choses
color�es? Le �sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore �moins
peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux �noirs ou bleus, avec le
brillant �clat de leurs �rayons d'amour. Il ne peut montrer la
couleur des �cheveux blonds, l'�clat resplendissant des armures,
�l'obscurit� d'une nuit profonde, la temp�te �qui bouleverse les
flots, les �clairs, les traits de �feu qui traversent le ciel,
l'incendie d'une cit�, le �lever de l'aurore avec les rayons ros�s,
dor�s et �empourpr�s qui l'accompagnent; il ne peut enfin �montrer
ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les �montagnes, ni les
for�ts, ni les prairies, ni les jardins, �ni les fleurs, ni les
villes, ni les maisons, �toutes choses que la peinture peut
reproduire. �D'apr�s toutes ces consid�rations, je pense que la
�peinture est un art plus noble, plus vari� que la �sculpture[233],
et je crois que, chez les anciens, elle ��tait arriv�e � la
perfection, comme les autres �arts. On peut s'en convaincre, par
quelques restes �qui existent encore, sp�cialement dans les
souterrains �de Rome. Mais on en trouve la preuve compl�te �dans
les �crits des anciens, qui font fr�quemment �l'�loge et des
ouvrages et-des ma�tres; ce �qui d�montre combien les uns et les
autres furent �honor�s et estim�s, aussi bien par les gouvernements
�que par les principaux citoyens.�
[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, n�
IX, une lettre de Michel-Ange � Benedetto Varchi, dans laquelle
le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]
Apr�s avoir cit� l'exemple d'Alexandre, prot�geant Ap�lles, et lui
abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui
avait demand� de faire le portrait; apr�s avoir rappel� l'histoire de
D�m�trius Poliocertes, qui, assi�geant Rhodes, ne voulut pas mettre le
feu � cette ville dans la crainte de br�ler un tableau de Protognis;
apr�s avoir racont� que M�trodore fut envoy� par les Ath�niens � Paul
�mile, pour donner des le�ons � son fils � d�corer son triomphe,
l'interlocuteur du Castiglione ajoute:
�Il me suffira de dire qu'il convient que �notre courtisan ait
quelque notion de la peinture, �cet art �tant honn�te, utile et
appr�ci� autrefois �par des hommes qui avaient un bien plus grand
�m�rite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc �le cultiver, alors
m�me qu'il ne procurerait d'autre �utilit� ou d'autre plaisir que
de servir � juger �l'excellence des statues antiques et modernes,
des �vases, des �difices, des m�dailles, des cam�es, des
�intailles et d'autres objets semblables. Mais, en �outre, il aide
� conna�tre la beaut� des corps vivants, �non-seulement dans la
d�licatesse des �traits du visage, mais dans la proportion de tout
�le reste, aussi bien chez les hommes que chez les �autres animaux.
Voyez donc comme la connaissance �de la peinture est une cause
d'extr�me �plaisir: que ceux-l� surtout y pensent, qui aiment �tant
� contempler les charmes des dames, qu'ils �sont, � leur vue, comme
ravis en extase dans le �paradis, et cependant ils ne savent pas
peindre; �s'ils le savaient, ils �prouveraient un bien plus �grand
contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup �mieux appr�cier
cette beaut� qui excite dans �leur �me tant de transports.�
�Messere C�sar Gonzague se mit � rire en entendant �ces paroles et
dit: �Je ne suis pourtant pas �peintre, et cependant je suis
certain d'�prouver, �� la vue de certaine dame, beaucoup plus de
�plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que �vous avez
nomm�, s'il pouvait revenir de l'autre �monde.�
�Le comte r�pond�t: �Votre plaisir ne d�rive �pas enti�rement de la
beaut� de cette dame, mais �de l'affection que peut-�tre vous lui
portez. Si vous �voulez bien dire la v�rit�, la premi�re fois que
�vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti �la milli�me
partie du plaisir que vous avez eu �depuis, bien que ses charmes
aient toujours �t� �les m�mes. C'est pourquoi vous devez
comprendre �que, dans le plaisir que vous �prouvez, l'affection
�tient plus de place que l'impression de la �beaut�.�
�--Je ne le nie pas, dit messere C�sar, mais de � m�me que le
plaisir na�t de l'affection, de m�me �aussi l'affection na�t de la
beaut�. On peut donc �dire que la beaut� est la cause premi�re du
�plaisir.�
�Le comte r�pondit: �Beaucoup d'autres causes �peuvent enflammer
notre �me, ind�pendamment �de la beaut�; comme les mani�res, le
savoir, le �langage, les gestes, et mille autres choses que, �sous
certain rapport, on pourrait �galement �appeler des charmes. Mais,
par-dessus tout, c'est �de sentir qu'on est aim�; de telle sorte
que l'on �peut aimer d'une ardeur extr�me sans cette �beaut� dont
vous parlez. Mais la passion qui na�t �seulement de la beaut� que
nous voyons � l'ext�rieur �dans les personnes, causera, sans aucun
�doute, un bien plus grand plaisir � celui qui �ce saura mieux
appr�cier cette beaut� qu'� celui �qui est moins en �tat d'en
juger. Aussi, revenant �� ce que j'ai dit plus haut, je pense
qu'Apelles ��prouvait un bien plus grand plaisir en contemplant �la
beaut� de Campaspe que ne pouvait l'�prouver �Alexandre, parce
qu'on doit supposer que �l'amour de l'un et de l'autre d�rivait
seulement �de cette beaut�, et que ce fut un motif qui d�termina
�Alexandre � donner Campaspe � celui qui �lui parut mieux en �tat
que lui-m�me d'en appr�cier �toute la perfection. N'avez-vous pas
lu �que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, �parmi
beaucoup d'autres de la m�me ville, le �peintre Xeuxis avait
choisies pour composer, �avec les cinq ensemble, une seule figure
d'une �beaut� parfaite, ont �t� c�l�br�es par un grand �nombre de
po�tes, comme �tant celles qui avaient ��t� trouv�es belles par
celui qui pouvait le mieux �juger de la beaut�?�
On reconna�t dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galat�e, qui
ne se contentait pas d'avoir pour mod�le la beaut� de la Fornarine, mais
qui, pour id�aliser ses figures, cherchait, comme il l'�crivait au
comte, � voir en m�me temps plusieurs belles femmes, � la condition que
le Castiglione, bon juge en cette mati�re, serait pr�sent, pour faire
choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234].
[Note 234: �_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero
la met� delle tante cose oh� V. S. mi scrive: ma nette sue parole
riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella,
mi bisogneria veder pi� belle, con questa condizione che V. S. si
trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni
giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla
mente_. _Se questa ha in s� alcuna excellenza d'arte, io non so; ben
m'affatico d'averla_.� Recueil de Bottari, t. II, n� V, p.
23-24.]
Il est difficile de ne pas croire, d'apr�s l'opinion d�velopp�e par le
Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-m�me poss�d�
quelque notion des arts du dessin. A la mani�re dont il raisonne de la
peinture, nous ne serions pas �tonn� que, pendant son s�jour � Milan �
la cour de Louis Sforce, al e�t suivi les le�ons du grand L�onard de
Vinci, et pris peut-�tre plus tard, dansson _Trait� de la peinture_ les
principes de cet excellent go�t, auquel Rapha�l lui-m�me n'h�sitait pas
� se soumettre.
En terminant cette longue �tude de la vie et des �crits du Castiglione,
nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit
toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin,
de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la
droiture de son caract�re et la loyaut� de son �me apparaissent
au-dessus des n�gociations politiques dont il fut charg�; que son talent
comme �crivain et comme po�te, tant en latin que dans sa langue
maternelle, le place au premier rang des litt�rateurs du seizi�me
si�cle; que comme amateur des arts, il eut l'�clatant honneur de vivre
dans l'intimit� de Rapha�l, et d'�tre consult� par ce grand ma�tre, qui
n'�tait pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas
satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est
redevable � l'amiti� qui l'unissait � Jules Romain des admirables
�difices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute
esp�ce qui vint y cr�er l'�l�ve et l'h�ritier de Rapha�l: Charles-Quint,
qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le
montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en
apprenant la mort du Castiglione: �_Io vos digo que es muerto uno de los
mejores cavalleros del mundo_.�--�Je vous dis que la mort vient de
frapper un des hommes les plus accomplis du monde.�
[Note 235: �...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perch� temo di non
sodisfare al vostro.�--Lettre pr�cit�e, _ut supr�_.]
[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui
annoncer sa mort.]
* * * * *
PIETRO ARETINO
Les biographes et les critiques qui, jusqu'� ce jour, se sont occup�s de
Pietro Aretino, frapp�s de la haute position � laquelle il sut s'�lever,
malgr� les scandales de sa vie, se sont attach�s plut�t � raconter ses
relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps,
qu'� donner une id�e de ses rapports avec les artistes, rapports qui
tiennent une si grande place dans sa vie.
Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqu� l'intimit�
qui s'�tablit entre le Titien, le Sansovino et l'Ar�tin, apr�s que ce
dernier f�t venu se fixer � Venise. Il ajoute que cette amiti� fut
tr�s-utile � la gloire et aux int�r�ts du Titien: �Car, dit-il, gr�ce �
la plume de l'Ar�tin, son nom f�t connu de tous les princes de
l'Europe[237].�
[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. L�opold
Leclanch�.]
Le comte Mazzuchelli se borne � paraphraser ce passage: �Ar�tin, dit-il,
aima les beaux-arts, et particuli�rement la peinture et la musique. Il
jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement li� avec le
Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact � l'�gard de ce
dernier, comme on le verra plus tard), et son amiti� ne fut pas
infructueuse au premier. Le po�te aida le peintre � se faire conna�tre,
et ce fut sur son t�moignage que Charles-Quint nomma le Titien pour
faire son portrait, qu'il paya neuf mille �cus d'or[238].�
Ainsi, personne, jusqu'� pr�sent, n'a cherch� � �tudier la vie de
l'Ar�tin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les
artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des
liaisons intimes. Et cependant, cette �tude est n�cessaire � quiconque
veut avoir une id�e exacte de ce personnage extraordinaire; car il est
certain que le culte du beau et le go�t des arts occup�rent la plus
grande partie de son existence: il leur consacra peut-�tre m�me plus de
temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec v�rit�,
qu'apr�s son ind�pendance et les satisfactions accord�es � son
amour-propre, ce qu'il pr�f�rait � tout, c'�tait la soci�t� des artistes
et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts,
et particuli�rement � Venise, a �t� tr�s-grande. Cette influence, Ar�tin
la devait � un amour �clair� du beau, � une intelligence extraordinaire
des productions de l'art, � sa g�n�rosit�, � la protection puissante
qu'il accordait aux artistes, enfin, � sa liaison intime pendant plus de
trente ann�es avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres
illustres ma�tres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra
Sebastiano, le Tintoret, Andr�a Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il
Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon
Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo,
Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.
[Note 238: _Vie de l'Ar�tin_, par le comte Mazzuchelli. Padova,
Comino, 1741. ln-12, p. 85.]
Nous allons essayer de faire conna�tre l'Ar�tin, en l'�tudiant dans ses
relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus �clair�s et
les plus influents du seizi�me si�cle.
Lorsque l'on veut donner d'un �crivain une id�e exacte, et qui laisse au
lecteur la libert� la plus compl�te d'examen et d'appr�ciation, il est
indispensable de faire de nombreuses citations tir�es de ses oeuvres.
Les citations sont surtout n�cessaires lorsqu'il s'agit de raconter des
relations priv�es: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a
�crites � ses amis, et qui, n'ayant pas �t� destin�es � la publicit�,
r�v�lent, sans aucun d�guisement, les opinions et les jugements de
l'auteur sur les hommes et sur les choses.
Nous suivrons cette m�thode dans cette �tude sur l'Ar�tin: ses
nombreuses lettres �crites � une foule d'artistes et � des personnages
c�l�bres, et les r�ponses qui lui sont adress�es offrent les
renseignements les plus pr�cieux. Nous y ferons une ample moisson, et le
lecteur pourra prononcer son jugement avec une enti�re connaissance des
documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres,
il est n�cessaire de retracer bri�vement les principales circonstances
de la vie de l'Ar�tin. Nous suivrons dans ce rapide expos� la biographie
donn�e par le comte Mazzuchelli.
Pietro Aretino naquit � Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit
fils naturel de Luigi Bacci sa m�re sa nommait Tita, et, si l'on s'en
rapporte � lui, elle �tait d'une beaut� remarquable, puisqu'un peintre
du pays l'avait repr�sent�e sous les traits de la Vierge, dans le
tableau de l'Annonciation, plac�e au-dessus du portail de l'�glise de
Saint-Pierre d'Arr�zzo. Il conserva d'elle, tant qu'il v�cut, un tendre
souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de
Francesco Salviati. L'Ar�tin passa son enfance � Arezzo, mais il n'y
resta pas longtemps. On pr�tend qu'il en fut chass� pour un sonnet qu'il
avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-�tre �t�
invent�e par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il �tait,
d�s sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle
enfin que celle attribu�e par Dante aux natifs d'Arezzo.
Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi pi� che non chiede lor
possa[239].
Dans plusieurs de ses lettres, il se f�licite d'�tre n� en cette ville,
et il attribue � cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme
diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caract�re[240].
[Note 239: Purgat., XIV, 46.]
[Note 240: Voy. plus loin sa lettre � Lione Lioni.]
Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait � la
subtilit� de l'air d'Arezzo, qu'il avait respir� en naissant, ce qu'il
avait de bon dans l'esprit[241].
[Note 241: �Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli �
venuto dal nascere nella soltilit� dell'aria del vostro paese di
�rezzo.�--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui �tait lui-m�me
d'Arezzo, a peut-�tre voulu faire ici un compliment � sa patrie.]
Oblig� de quitter sa ville natale, il choisit P�rouse pour asile, et
passa plusieurs ann�es de sa jeunesse, en exer�ant l'�tat de relieur. Il
dut probablement � cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui
lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela,
ignor�es. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que
des livres �crits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses
com�dies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent � faire des
citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que
tr�s-imparfaitement, et on attribue ces passages � Nicolas Franco de
B�n�vent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit,
Je commencement d'instruction qu'il avait acquis � P�rouse fut sans
doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours
reconnaissant de l'hospitalit� re�ue dans cette ville, qu'il appelle le
jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, pouss� par le d�sir de voir
Rome, qui brillait alors de tout l'�clat du pontificat de L�on X. On
ignore l'�poque pr�cise de son arriv�e dans ce grand centre des arts; on
sait seulement qu'il parvint d'abord � se faire attacher � la maison
d'Agostino Chigi, l'ami de Rapha�l et l'un des plus illustres amateurs
de Rome � cette �poque; il entra ensuite au service de L�on X, et passa
plus tard � celui du cardinal Jules de M�dicis, son neveu, qui,
lui-m�me, devint pape sous le nom de Cl�ment VII.
[Note 242: _Lett. de l'Ar�tin_, t. Ier, p. 48.]
C'est � cette �poque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Rapha�l
et ses �l�ves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les
autres. Il se lia �galement avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs
en m�dailles; et l'on voit, par une de ses lettres � Donato de'Bardi,
qu'il s'occupait des m�dailles que Cl�ment VII avait command�es pour
orner une chape pontificale; m�dailles qui lurent perdues ou dispers�es
dans le sac de Rome[243].
[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, n� XXXI,
_ad nota_.]
Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignit�s de
l'�glise, si sa vie n'e�t �t� souill�e par toutes sortes de d�bauches.
On conna�t sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit � la
publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de
l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, �v�que de V�rone, et
dataire du pape, il fut oblig� de quitter Rome furtivement, et de se
r�fugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas
longtemps: lorsqu'il �tait attach� � la maison de L�on X, ou � celle du
cardinal Jules de M�dicis, il avait fait la connaissance de Jean de
M�dicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce
prince, dou� d'un grand talent pour la guerre, engag� d'abord au
service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de Fran�ois
1er, lorsqu'il appela l'Ar�tin aupr�s de lui. Il le pr�senta au roi
de France, alors � Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance
et le combla de pr�sents. Mais l'Ar�tin, regrettant le s�jour de Rome,
obtint, � force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y
prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'�tant
permis d'�crire une pi�ce de vers satiriques contre une femme qui �tait
au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses
amants, et laiss� pour mort, apr�s avoir re�u plusieurs coups de
poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu
obtenir de Cl�ment VII satisfaction d'un si l�che attentat, il quitta
Rome d�finitivement, pour s'attacher de nouveau � Jean de M�dicis, avec
lequel il v�cut dans la plus compl�te intimit�, jusqu'� la mort de ce
capitaine, qui p�rit le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure � la
jambe, qu'il avait re�ue � l'attaque de Governolo.
Tous les auteurs contemporains s'accordent � dire que l'Ar�tin montra
une douleur profonde de la perte de Jean de M�dicis: il conserva
toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perp�tuer sa
m�moire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien,
son buste par le Sansovino, et sa m�daille par Lione Lioni.
Priv� de ce puissant protecteur, l'Ar�tin r�solut de se fixer � Venise,
et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-�-dire du
tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de
cette �poque, desquels il avait le talent de se faire craindre et
consid�rer tout ensemble. Il s'�tablit � Venise vers la fin de 1527,
quelques mois apr�s le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli
par les nobles v�nitiens et par le doge Andr� Gritti, lequel, gr�ce �
l'amiti� qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa
protection.
[Note 244: Il eut lieu le 27 ao�t 1527.]
Ainsi fix� � Venise, l'Ar�tin n'en sortit plus; � l'exception de la
visite qu'il fit � Charles-Quint, � V�rone, en 1543, visite dans
laquelle l'empereur le fit placer � cheval � sa droite, et du voyage
qu'il entreprit � Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III
(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait
accord�e, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois
de mai 1553, et il y �tait de retour dans le mois de d�cembre suivant.
Sa mort arriva vers 1557: il �tait alors �g� de soixante-cinq ans.
Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Ar�tin: on voit
qu'il habita Venise pendant plus de trente ann�es. C'est pendant ce long
s�jour qu'il se lia �troitement avec le Titien, le Sansovino et les
autres artistes que nous avons nomm�s plus haut. Il nous reste
maintenant � faire conna�tre les relations qu'il entretint avec ces
artistes, et l'influence qu'il a exerc�e sur l'art, et en particulier
sur l'�cole tienne.
On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, gr�ce � la
plume de l'Ar�tin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe.
Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amiti� la
plus soutenue et de la protection la plus �clatante. De son c�t�, le
peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres
ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez
et de l'Escurial renferment, m�me sans en excepter Venise, les
chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce ma�tre. Sans doute le Titien
ne dut pas cette haute faveur � la recommandation de l'Ar�tin: cette
recommandation servit seulement � le faire conna�tre de l'empereur. Mais
d�s que ce prince, qui aimait les arts pour eux-m�mes, non moins que
pour l'�clat qu'ils pouvaient jeter sur son r�gne, eut admir� une seule
production du peintre, il r�solut de l'attacher � sa gloire, et il alla
jusqu'� lutter avec son rival Fran�ois Ier, pour s'assurer presque
exclusivement les oeuvres de l'illustre ma�tre. Charles-Quint l'appela
en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois � Ausbourg
en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait d�j� ex�cut� deux
fois en Italie. C'est � l'occasion du premier de ces portraits fait en
1530, au moment du sacre de Charles � Bologne, que l'Ar�tin, encourag�
par la faveur dont jouissait son ami aupr�s de l'empereur, et par la
consid�ration que ce prince lui t�moignait � lui-m�me, �crivit �
l'imp�ratrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage
de son livre de la _Chaste Sir�ne_, c'est-�-dire de ses po�sies,
compos�es en l'honneur de dona Angela Sirena, dame v�nitienne, dont il
�tait alors �perdument �pris[247].
[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitul�:
_Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc.,
Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y
est rest� jusqu'� 1553. Cette assertion est r�fut�e victorieusement par
Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc.
Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitul�: _Les
Arts italiens en Espagne_ (M. Fr�d�ric Guillet, ancien conservateur des
monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), pr�tend que le
Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et
qu'il y resta jusqu'au milieu de l'ann�e 1535; il elle comme preuves, le
portrait de l'imp�ratrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de
comte palatin que lui conf�ra Charles Quint, et qui est dat� de
Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule
que l'artiste f�t venu en Espagne; elle prouverait seulement que
Charles-Quint �tait � Barcelone � cette �poque, et qu'il y signa le
dipl�me en question. Quant au portrait de l'imp�ratrice, il ne prouve
absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs
qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cit�s par le
m�me auteur. Une seule autorit� pourrait trancher la question: ce
serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de
l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les
personnes qui ont visit� ces palais s'accordent � dire qu'il n'en existe
aucune. Il nous para�t donc d�montr�, surtout d'apr�s le t�moignage
tr�s-positif de l'Ar�tin, que le Titien, �g� de cinquante-cinq ans en
1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre
de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Ar�tin_, t. Ier,
cit�es par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le m�me ouvrage, p. 307,
308, une lettre du Titien � messere Vendramo, cameriere del cardinale
Ippolito de Medici. Cette lettre, dat�e de Venise le 20 d�cembre 1534,
r�fute compl�tement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens
en Espagne_.]
[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, II�
XXXI.]
[Note 247: _Lettres de l'Ar�tin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.]
L'imp�ratrice le r�compensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se
montrer reconnaissant, l'Ar�tin engagea le Titien � lui envoyer un
tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un
grand �loge dans la lettre qu'il �crivit � l'artiste le 30 novembre
1537[248].
[Note 248: Bottari, t. III, p. 92, n� XXIV.]
Vers la m�me �poque, le Titien peignit Francesco Maria della Rov�re, duc
d'Urbin, g�n�ral des troupes de l'�glise, de Florence et de Venise. A
l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux
chef-d'oeuvre[249], l'Ar�tin �crivit la lettre suivante � V�ronica
Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait compos�s en
l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.
[Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.]
[Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguen� dans
la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.]
�Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demand� et que
j'ai compos� d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de m�me qu'il
ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de m�me, aussi, je
ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honor�. En le
contemplant, j'appelai la nature elle-m�me en t�moignage, et lui
arrachai l'aveu que l'art s'�tait transform� en elle-m�me. Tout, dans ce
portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage,
atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-m�mes qui ont
servi � le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure,
mais d�couvrent la virilit� de son �me. Dans le brillant de l'armure
dont il est rev�tu, on voit se r�fl�chir le vermillon du velours qui la
double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les
panaches de son casque! et comme ils sont r�p�t�s vivement dans les
reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait
dire que les b�tons de commandement que lui donnent l'�glise, Venise et
Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort �
l'immortel g�nie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a
frapp�s? C�sar conna�t bien tout le prix de cette vivante peinture, lui
qui, la voyant � Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des
victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalit�. Lisez donc ce
sonnet, avec un autre, � la louange de la duchesse d'Urbin, et louez
surtout ici le d�sir qui m'anime de c�l�brer ces grands personnages,
plut�t que le style de mes faibles vers.
�Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte
Rass�mbro d'Alessandro il volto e 'l petto,
Non fisse gi� di pellegrin subietto
L'alto vigor che l'anima comparte;
Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte
Fuor mostra ogni invisibile concetto:
Per� 'l gran duca nel dipinto aspetto
Scuopre le palme entro al suo core sparte.
Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,
L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,
Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.
Nel busto armato e nelle braecia pronte
Arde il valor che guarda dal periglio.
Italia sacra a sue virtuti conte.
L'union de' colori, che lo stile
Di Tiziano ha distesi, esprime fora
La concordia che regge Lionora
Le ministre del spirito gentile.
Seco siede modestia in atti umile,
Onesta nel suo abito dimora,
Vergogna il petto e il crin le vela e onora,
Le affigge amor il guardo signorile.
Pudicizia e Belt�, nimiche eterne,
Le spazian nel semblante, et fra le ciglia
Il tuono delle grazie si discerne.
Prudenza il valor suo guarda e consiglia
Nel bel tacer; l'altri virtuti interne
L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].�
[Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, n� XXIX.]
Il est probable que ces sonnets valurent � leur auteur quelques-uns de
ces pr�sents qu'il ne d�daignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui
�taient pas offerts.
Plus d'une fois, l'Ar�tin servit d'interm�diaire entre le Titien et les
amateurs qui d�siraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme
aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les
faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est � sa recommandation, que le
Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme
fort riche, un tableau de la naissance de J�sus-Christ, qu'il attendait
depuis longtemps[252]. D'un autre c�t�, nous voyons, par une lettre
adress�e, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit
cadeau d'un tableau de son ami, repr�sentant saint Jean tenant un agneau
dans ses bras, tableau dont il vante la beaut�[253].
[Note 252: _Id._, t. III, p. 108, n� XXX.]
[Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, n�
XXVIII.]
S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'�cole v�nitienne, on
pourrait croire que les �loges que l'Ar�tin prodigue aux oeuvres de
l'artiste ont �t� dict�s par l'amiti� qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on
voit, � l'�glise Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre
de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconna�tre qu'il n'a fait
que rendre hommage � la v�rit�, en comparant cette composition aux
chefs-d'oeuvre les plus remarquables que poss�de l'Italie. Dans la
lettre qu'il �crivait � ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur
Tribolo, son ami[254], apr�s l'avoir remerci� d'un groupe du Christ
mort, entre les bras de sa m�re, que le sculpteur avait ex�cut� � son
intention, il ajoute:...�A la vue du martyre de saint Pierre, vous et
Benvenuto Cellini, vous avez �t� frapp�s de stupeur, et vous avez
compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie,
imprim�es sur le front et dans l'expression du saint renvers� par terre.
Vous vous �tes �merveill�s du froid et de la couleur livide qui se
montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extr�mit�s du corps, et
vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise � la vue du disciple
qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de l�chet� m�l� � la
p�leur que donne la frayeur. En v�rit�, vous avez raison de dire que ce
tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe
d'anges dans l'air! Comme ils se d�tachent bien des arbres, qui ornent
la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que
le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts
d'herbes!�--Ces �loges n'ont rien d'exag�r�: Vasari, qui avait vu ce
chef-d'oeuvre quelques ann�es apr�s qu'il venait d'�tre fini, dit que
jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achev�
et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands
ma�tres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un d�faut_; et l'abb� Lanzi,
qui pr�f�re, comme Vasari, l'�cole florentine � celle de Venise,
reconna�t que �le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de
saint Antoine, � l'�cole de ce saint � Padoue, sont des sc�nes tellement
�mouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver
une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou
plus attendrissante par l'air de la victime[256].� Suivant Vasari, le
doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit
allouer, dans la salle du grand conseil, l'ex�cution de la d�route de
Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie
au milieu d'une effroyable temp�te. Cette composition, enti�rement
d'apr�s nature, �tait regard�e, au dire du m�me auteur, comme la
meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil.
Malheureusement ce chef-d'oeuvre a p�ri en 1576, dans l'incendie du
palais de Saint-Marc.
[Note 254: Bottari, t. III, p. 90, n� XXIII.]
[Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.]
[Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.]
Le Titien consultait surtout l'Ar�tin sur l'effet de ses tableaux: nous
en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du
6 juillet 1543, que l'Ar�tin lui �crit au sujet du portrait de la fille
de Robert Strozzi[257]. �J'ai vu, comp�re, le portrait que vous avez
fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent
gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que
si j'�tais peintre, je serais d�sesp�r�, bien qu'en voyant votre
tableau, il me fall�t comprendre la cause de mon d�sespoir. Il est bien
vrai que votre pinceau a r�serv� ses chefs-d'oeuvre pour votre verte
vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science,
j'affirme, dans toute la sinc�rit� de ma conscience, qu'il est difficile
d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui m�rite
d'�tre pr�f�r� � toutes les autres productions de la peinture:
tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte,
bien que l'art nous force � reconna�tre qu'elle n'est pas vivante. Je
voudrais louer le petit chien caress� par la jeune fille, si la vivacit�
de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant
que l'�tonnement que me cause cette peinture m'�te la parole et me ferme
la bouche[259].�
[Note 257: Bottari, t. III, p. 107, n� XXIX.]
[Note 258: Le Titien, �tant n� � Cadore en 1477, avait, en 1543,
soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait na�tre en 1480,
mais il est victorieusement r�fut� par Ticozzi, _Vite dei pittori
Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.]
[Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau
�tait, de son temps, � Rome, dans le palais des ducs Strozzi.]
C'est � cette �poque que l'Ar�tin fit un voyage � V�rone, et dans
d'autres villes des �tats v�nitiens, pour pr�senter ses hommages �
Charles-Quint. On conna�t l'accueil que lui fit ce prince: aussit�t
qu'il l'eut aper�u, il lui fit signe d'approcher, le mit � sa droite et
s'entretint avec lui pendant le chemin. Arriv� � son logement,
l'empereur le retint pendant qu'il exp�diait ses affaires: l'Ar�tin
profita de cette occasion pour lui r�citer le po�me qu'il avait compos�
� sa louange[260].
[Note 260: _Vie de l'Ar�tin_, p. 56.--_Lettres de l'Ar�tin_, t. II,
36, 37, 40.]
Ces honneurs ne l'emp�chaient pas de regretter Venise, sa patrie
d'adoption: il �crivait de V�rone, en juillet 1543, � son ami Titien?
�Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussit�t son
arriv�e ici, apr�s m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir
salu� de votre part, s'est inform�, dans le d�sir de vous tranquilliser,
des motifs qui avaient pu, � la persuasion du duc, me d�cider � quitter
le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'�tonnant que vous ne puissiez
le croire, lorsque je doute encore moi-m�me de ne pas �tre dans la ville
que j'admire? Aussi, je r�pondis au chevalier qui me rapportait vos
paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie,
lui? C'est une v�rit�, fr�re, que j'ai une id�e de voir le grand canal,
et je ne mets pas une fois le pied � l'�trier sans regretter le repos
que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user
ses v�tements et d�penser son argent que de monter � cheval: aussi, que
je m'�chappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je
laisse les empereurs � leur poste, et jamais plus, pour tout au monde,
je n'abandonnerai ma retraite aussi � la l�g�re. Au prix de la noble, de
la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent
des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, d�s que j'aurai bais�
les genoux de C�sar, je rentrerai dans ma patrie de pr�dilection, en
pr�tant le serment solennel de n'en plus sortir[262].�
[Note 261: Guidobaldo II della Rovere.]
[Note 262: Bottari, t. III, p. 110, n� XXXII.]
Il revint effectivement � Venise, peu de temps apr�s, combl� des
pr�sents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une
fi�vre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'ann�e 1544. C'est �
cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, d�di�s au
duc d'Urbin et intitul�s: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla
quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263].
[Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il
existe un exemplaire de cet ouvrage � la Biblioth�que imp�riale.]
Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fi�vre; et une lettre
adress�e � son ami Titien, en mai 1544[264], en m�me temps qu'elle peint
ses souffrances, nous pr�sente un magnifique tableau du grand canal, et
fait une admirable description du coucher du soleil � Venise.
[Note 264: Bottari, t. III, p. 115, n� XXXVI.]
�Aujourd'hui, mon cher comp�re, ayant fait violence � mes habitudes en
soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse
fi�vre quarte qui ne me laisse plus go�ter la saveur d'aucun mets, je me
levai de table, rassasi� de ce d�sespoir qui ne m'avait pas quitt�
depuis que je m'y �tais assis; alors, m'appuyant les bras sur la
balustrade de la corniche de la fen�tre, et laissant pencher ma poitrine
et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me
mis � regarder l'admirable spectacle que pr�sentait la r�union
innombrable des barques qui, remplies d'�trangers non moins que de
V�nitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le
grand canal lui-m�me, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A
peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, mont�es par
un nombre �gal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les
flots, que je pris beaucoup de plaisir � voir la foule qui, pour jouir
du spectacle de la r�gate, s'�tait arr�t�e sur le pont du Rialto, sur la
rive des Camerlingues, � la Poissonnerie, sur le passage de
Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les
rassemblements qui s'�taient form�s de c�t� et d'autre s'en retournaient
� leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi,
comme un homme que la tristesse rend insupportable � lui-m�me et qui ne
sait quel emploi faire de son esprit et de ses pens�es, je reporte mes
regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le cr�a, ne fut
jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumi�res.
En effet, la perspective a�rienne �tait telle que voudraient pouvoir la
repr�senter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas
�tre vos �gaux, ainsi que vous allez le voir par mon r�cit. D'abord, les
b�timents, bien que construits en v�ritables pierres, paraissaient d'une
mati�re artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aper�us vif et pur �
certaines places, et trouble et terne � d'autres. Consid�rez encore le
merveilleux spectacle que me donn�rent les nuages form�s d'une vapeur
condens�e: dans la principale �chapp�e de vue, ils paraissaient
suspendus au milieu des �difices dont ils rasaient les toits, et ils
s'�tendaient ainsi jusqu'� l'avant-derni�re ligne de l'horizon; tandis
que, sur la droite, l'air �tait comme charg� d'une �paisse fum�e qui se
r�pandait en flocons noir�tres. Mais je fus surtout �merveill� des
diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapproch�s
brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus �loign�s
�taient empourpr�s d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec
quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et
les �loignait des palais, de la m�me mani�re que le Titien les repousse
et les fait para�tre �loign�s dans ses paysages! Dans certaines parties,
on voyait appara�tre un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert,
r�ellement compos� par le caprice de la nature, cette ma�tresse des
ma�tres. Par l'opposition des lumi�res et des ombres, elle pr�sentait en
relief ce qui demandait � �tre vu en relief, et dans un fond obscur ce
qui exigeait une d�gradation dans les teintes. Je fus tellement frapp�
de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de
l'intelligence de votre esprit, je m'�criai trois ou quatre fois: O
Titien, o� es tu? En v�rit�, si vous aviez peint ce que je vous d�cris,
vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi,
lorsqu'ayant contempl� ce que je viens de vous raconter, j'en conservai
le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette
merveilleuse peinture.�
En lisant cette admirable description, on voit que l'Ar�tin, ami du plus
grand des peintres coloristes, savait lui-m�me appr�cier en artiste les
grands effets des ombres et des lumi�res. Il avait d� sans doute � son
intimit� avec le Titien de perfectionner son go�t et d'apprendre �
conna�tre l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs
demi-teintes et leurs d�gradations au moyen du clair-obscur. Toutefois,
quoiqu'il paraisse avoir pr�f�r� l'�cole coloriste du Titien � toutes
les autres, il ne parle jamais de Rapha�l ou de Michel-Ange qu'avec les
plus grands �loges, et il admirait ces deux grands ma�tres � l'�gal du
Titien. Aussi, malgr� les exag�rations souvent ampoul�es de ses
louanges, les jugements qu'il a port�s des principales oeuvres des
artistes de son temps ont �t� depuis confirm�s par les critiques les
plus accr�dit�s et les plus c�l�bres.
Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent emp�cher
ses ennemis de l'accuser d'avoir apport� peu de soin aux peintures dont
il avait �t� charg� pour le palais ducal. Une lettre de l'Ar�tin, de
f�vrier 1545, en nous r�v�lant cette circonstance, nous apprend aussi
que la s�r�nissime r�publique lui avait rendu compl�tement justice, en
repoussant cette calomnie. On sait qu'apr�s la mort de Gian. Bellini, le
Titien, ayant achev� dans la salle du grand conseil le tableau dans
lequel Fr�d�ric Barberousse, agenouill� devant la porte de Saint-Marc,
fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la
gorge, le s�nat le r�compensa en lui accordant, dans l'entrep�t des
Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel �tait de
trois cents ducats. L'obligation impos�e � cet office �tait de faire, �
chaque �lection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit �cus
seulement. Ce portrait �tait ensuite expos� dans une salle publique du
palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges
Loredano, Grimani, Andr�a Gritti, son protecteur; Pietro Landi,
Francesco Donato, Marc Antonio de Tr�vise, et Venerio[266]. Il excellait
dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpass� ni
m�me �gal�. Il fit, en 1545, pour l'�v�que Paul Jove, ami de l'Ar�tin et
le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce pr�lat devait
placer dans la collection des portraits qu'il poss�dait de la main des
plus fameux artistes[267].
[Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.]
[Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.]
[Note 267: Bottari, t. III, p. 128, n� XLII.]
En r�pondant � la lettre par laquelle l'Ar�tin lui annon�ait l'envoi de
ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une
esquisse colori�e de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa
collection de portraits[268].
[Note 268: _Id._, t. V, p. 231, n� LXXIII.--Le duc Cosme
fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano
dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.]
Cette m�me ann�e, le Titien se rendit � Rome, qu'il n'avait pas encore
visit�e, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du
duc Ottaviano Farn�se. Pendant son s�jour, dit Vasari[269] il fut combl�
de pr�sents par le pape et ses neveux. L'Ar�tin lui �crivit � cette
occasion, en octobre 1545[270], pour le f�liciter de cette r�ception, et
le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et
qui avait quitt� Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne
au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir �
Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Rapha�l et de
Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Ar�tin savait admirer les
grands dessinateurs � l'�gal des grands coloristes.--�Que vous
regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a pouss� �
visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois
facilement; mais, si vous �tes �merveill� en la voyant telle qu'elle est
aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue � l'�poque o� je
l'ai quitt�e?
[Note 269: T. IX, p. 214.]
[Note 270: Bottari, t. III, p. 146, n� LIII.]
Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations,
semblable � un prince illustre revenu de l'exil: les r�volutions
troublent son gouvernement et le d�tournent de faire le bien; et
n�anmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient � r�parer le
mal. Il me semble que j'ai encore un mois � attendre que vous soyez
revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues
antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte
sur elles en beaut�, ou si sa valeur est inf�rieure; et en quoi Rapha�l
s'�loigne de ce grand ma�tre ou le surpasse dans sa mani�re de peindre.
J'aurai plaisir � raisonner avec vous de cette grande oeuvre du
Bramante, � Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des
sculpteurs. Fixez bien dans votre m�moire le faire de chaque peintre
fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec
attention les m�dailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en
vous-m�me les figures du comp�re Sansovino avec les statues des artistes
qui ont la pr�tention d'�tre ses �mules, et qui sont bl�m�s avec raison
de cette pr�somption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour
et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et
de la sculpture; et, surtout, arr�tez-vous devant les oeuvres de Perino
del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela,
souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement
de la chapelle Sixtine, � ce point que vous perdiez l'esprit de retour,
de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de
Sansovino.�.
Le Titien r�ussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit �
Rome, qu'on aurait pu appliquer � cette peinture les vers du Dante:
Dinanzi a noi pareva si verace
Quivi intagliato in un atto soave,
Che non sembiava imagine che tace:
Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271].
Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco
Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant �t� mis au soleil afin qu'il
pr�t mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance
�tait vivante, s'inclinait, se d�couvrait et saluait, de la m�me mani�re
qu'il aurait fait, s'il e�t �t� devant le pontife en personne.
[Note 271: Purgat. 40.]
[Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san
Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, n� CLIII.]
Il est certain que la beaut� de cette oeuvre attira sur le Titien les
bonnes gr�ces de tous les Farn�se et de Paul III, en particulier. Aussi
Fra Sebastiano, qui �tait en possession de l'office del Piombo, �tant
venu � mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge
lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir � Rome. Mais le
digne artiste refusa cet honneur et ce profit, pr�f�rant rester dans sa
ch�re Venise pour continuer � y vivre au milieu de ses amis, avec
l'independance que comportait la s�r�nissime r�publique; laquelle,
pourvu qu'on ne s'occup�t pas de ses affaires, souffrait volontiers
l'opposition que l'on pouvait faire aux autres �tats. L'Ar�tin f�licite
son ami d'avoir pris cette r�solution, et il le loue fort de donner �
Venise la pr�f�rence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir
� abandonner son habit la�que pour endosser le v�tement; eccl�siastique
que devait porter _il frate del Piombo_[273].
[Note 273: Bottari, t. III, p. 111, n� XXXIII.]
Le s�jour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista
Leoni, dans une lettr� au Montemazzano, peintre v�ronais, �l�ve de Paul
Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-m�me, pendant que
dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la
peinture, qu'apr�s avoir �t� � Rome, il avait grandement am�lior� sa
mani�re: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin,
la vivacit� du coloris, la beaut� de la composition ou la fid�lit� de
l'imitation, toutes qualit�s n�cessaires � un peintre, on les trouve
r�unies dans cette ville, au plus haut degr� d'excellence et de
perfection [274].
[Note 274: Bottari, t. V, p. 53, n� XI.]
C'est apr�s son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du
roi d'Angleterre et de son fils, que l'Ar�tin le pria de terminer, pour
�tre utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons
trouv� aucune explication sur la circonstance � laquelle ce passage fait
allusion.
[Note 275: _Id._, t. III, p. 155, n� LIX.]
En d�cembre 1547, le Titien fut appel� en Allemagne, � la cour de
Charles-Quint, qui voulait que l'artiste f�t de nouveau son portrait.
L'Ar�tin lui �crivit pour l'engager � accepter cette invitation, le
f�liciter d'avoir inspir� � ce grand souverain une si haute estime, et
le charger de ses hommages pour ce prince[276].
[Note 276: Bottari, t. III, p. 157, n� LXI.]
Mais il para�t que l'artiste ne se mit pas en route imm�diatement: il
voulut finir, pour son ami, la r�p�tition' d'un Christ qu'il destinait �
l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de No�l 1547:
elle excita l'admiration de l'Ar�tin au plus haut degr�; il l'en
remercia par la lettre suivante:
�La copie de ce Christ, vivant et vrai, destin� � l'empereur, que vous
m'avez envoy�e le matin de No�l, est le pr�sent le plus pr�cieux qu'un
roi pourrait donner pour r�compense � celui auquel il voudrait t�moigner
toute sa bienveillance. D'�pines est la couronne qui enserre sa t�te, et
c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la
flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de
cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin
pinceau ne les a repr�sent�s livides et enfl�s. La douleur imprim�e sur
la figure de J�sus excite au repentir tout chr�tien qui admire les bras
coup�s par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le
supplice du roseau plac� dans sa main droite, apprendra � devenir
humble; et nul ne conservera en soi-m�me le moindre sentiment de haine
ou de rancune, en voyant la r�signation et la gr�ce qui ornent son
visage. Aussi, ma chambre � coucher ne para�t plus un lieu mondain, mais
un temple consacr� � Dieu: tellement que je suis dispos� � convertir mes
plaisirs en pri�res et ma luxure en chastet�.--J'en rends gr�ce � votre
talent et � votre courtoisie[277].�
[Note 277: Bottari, t. III, p. 158, n� LXII.]
L'Ar�tin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans
l'exc�s de son ravissement, il �crivit ce petit billet au Sansovino:
�Messer Iacopo, que j'aime comme un fr�re, venez voir le Christ que le
Titien m'a donn�, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous
pourrons, la louange et l'honneur �tant l'aliment du g�nie et des arts,
combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand ma�tre
[278].�
[Note 278: _Id._, _id._, p. 159, n� LXIII.]
D'apr�s la description de l'Ar�tin, ce tableau para�t avoir beaucoup de
ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le
m�me; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait
rien d'exag�r� dans l'admiration qu'il inspirait � l'Ar�tin. Le buste de
Tib�re, que l'on aper�oit au-dessus de la porte du Pr�toire, est une
r�miniscence des marbres antiques que le Titien avait admir�s � Rome; et
l'on voit, � la puret� du dessin du Christ et des soldats romains qui le
frappent et le torturent, que l'artiste avait profit� de son s�jour
dans la ville des chefs-d'oeuvre de Rapha�l et de Michel-Ange. Quel
devait �tre l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte �
l'�poque o�, venant d'�tre achev�, il brillait de tout l'�clat des
couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais exist�! L'Ar�tin avait
donc raison de se glorifier et de se r�jouir de poss�der un tel
chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, apr�s avoir fait remarquer que le
talent d'un peintre consiste principalement � savoir disposer les
formes, de mani�re � montrer la perfection de la nature, ajoute: �C'est
en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans �gal, non pas
seulement � la mani�re que le monde croit, mais de telle sorte que,
r�unissant la perfection du dessin � la vivacit� du coloris, ses
compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].�
[Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, n� XLI.]
Le Titien partit pour l'Allemagne, apr�s avoir termin� la copie qu'il
avait donn�e � son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier,
�crite en avril 1548, qu'� cette �poque il �tait arriv� � la cour de
Charles-Quint. L'Ar�tin se plaint de n'avoir re�u qu'une seule lettre de
lui, et l'engage � ne pas se laisser aller � l'orgueil que pourrait lui
inspirer la r�ception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en
accusant r�ception d'une seconde lettre de son ami[281].
[Note 280: _Id._, t. III, p. 163, n� LXVI.]
[Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, n� LXVIII.]
L'Espagne poss�de un grand nombre de tableaux de premier ordre du
Titien; quelques-uns d'eux sont indiqu�s dans sa vie par Vasari. Rapha�l
Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a
fait, dans une lettre adress�e � don Antonio Pons, la description des
oeuvres de ce ma�tre, qu'il admira dans ces collections. Il fait
remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, ex�cut�es par le
Titien, � Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le m�rite de celles
qu'il avait faites sous le r�gne de Charles-Quint[282].
[Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, n�
XI.]
C'est apr�s son retour � Venise qu'il fit le portrait de l'une des
ma�tresses de G. Battista Castaldi, un des g�n�raux de Charles-Quint et
protecteur de l'Ar�tin, qui lui a �crit un grand nombre de lettres[283].
Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: �Illustre
seigneur, par les derni�res lettres si aimables et si ch�res que vous
m'avez adress�es, j'ai appris le grand d�sir qu'a votre seigneurie de
poss�der quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volont�,
tr�s-dispos�e � vous complaire, voudrait vous t�moigner, par quelque
effet signal�, que le seigneur Castaldi est mieux trait� que tant et
tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus pr�cieux, j'ai
r�solu de lui envoyer le portrait d'une de ses ma�tresses que j'ai en ma
possession. Maintenant, que le go�t exerc� de votre seigneurie juge de
la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui pla�t
et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].�
[Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, n� I.]
[Note 284: Bottari, t. V, p. 59, n� XIV.]
Le Titien ne resta pas longtemps � Venise; il repartit, en 1550, pour
aller rejoindre � Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le
voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui
le repr�sent�t dans sa vieillesse[285]. Apr�s son arriv�e dans cette
ville, il rendit compte � l'Ar�tin, par une lettre du 11 novembre 1550,
de sa premi�re entrevue avec l'empereur: �Seigneur Pietro, comp�re
v�n�r�, je vous ai �crit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais
vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner � Sa
Majest�. Le jour qui suivit son d�part, je fus mand� par elle: apr�s les
compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examin� les peintures que je lui
avais apport�es, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre
lettre. Je lui r�pondis affirmativement, et je la lui pr�sentai.
L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de mani�re � ce
que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres
seigneurs qui �taient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher
fr�re, je vous ai rendu le service que l'on rend � un v�ritable ami,
ainsi que vous l'�tes; et si je puis vous servir en autre chose, ne
craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais
un jour sans parler avec moi du divin Ar�tin, parce qu'il vous aime
beaucoup, et il dit qu'il veut �tre votre agent aupr�s de Sa Majest�. Je
lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous poss�dez est
� tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux v�tements que vous avez
sur le dos, et que vous �tes l'honneur de l'Italie, comme c'est la
v�rit�, et comme on le sait.... Soyez donc sans inqui�tude, et
conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino
de ma part[286].�
L'Ar�tin lui r�pondit imm�diatement: il le f�licite de la r�ception que
l'empereur lui a faite; mais il se f�licite plus encore lui-m�me de
l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres
qu'il lui avait adress�es. �Qui n'�prouverait la plus grande consolation
en apprenant avec quelle bienveillance, aussit�t qu'elle vous aper�ut,
Sa Majest� vous demanda des nouvelles de ma sant�, et si vous, lui
apportiez des lettres de moi; ajoutant, apr�s avoir lu lentement et �
haute voix ce que je lui avais humblement �crit, qu'elle me r�pondrait
sous peu; disant cela en pr�sence de Son Altessse, du duc d'Albe et de
d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends gr�ces �
Dieu du fond de mon �me, car cette faveur vient de sa bienveillance et
nullement du m�rite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas
davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'� nous
deux nous ne faisons qu'un[287].�
[Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.]
[Note 286: Bottari, t. III, p. 188, n� LXXXVII.]
[Note 287: _Id._, t. III, p. 180, n� LXXX.]
Le Titien, apr�s son retour � Venise, ayant fait, en 1553, le portrait
de Francesco Vargas, pria l'Ar�tin de composer un sonnet � la louange
de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du
peintre que du personnage[288]:
Questo � il Varga dipinto e naturale;
Egli � si vivo in la nobil figura,
Ch' a Tiziano par che dice la natura:
L'almo tuo stile pi� elle il mio fiato vale:
In carne io l'ho partorito mortale,
Tu procreato divino in pittura,
Il da te fatto la sorte non cura,
Il di me nato il fin teme fatale.
L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi
Accolti in l'arte, e ch'il mira compende
Cio che allo invece di C�sar conviensi.
Nel guardo suo certa virtu risplende,
Che con l'ardor di desiderj intensi,
Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.
[Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n� LXXXV.]
Telles furent les relations de l'Ar�tin avec l'illustre chef de l'�cole
v�nitienne; et l'on voit quelle intimit� r�gnait entre eux: cette
intimit� ne fut pas moins grande avec le Sansovino.
Cet artiste, n� � Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les
le�ons d'Andr�a Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom:
Vasari fait remarquer qu'une �troite amiti� l'avait uni dans son enfance
avec Andr�a del Sarto, et que cette amiti� fut tr�s-utile � l'un et �
l'autre[289]. Il avait �t� appel� � Rome par Giuliano di San-Gallo,
architecte de Jules II, et il y avait ex�cut� de nombreux travaux. C'est
l� qu'il avait connu l'Ar�tin, et qu'il s'�tait li� avec lui, comme Fra
Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui
prouve, en passant, que l'Ar�tin n'�tait pas d'un caract�re aussi
difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire.
Apr�s le sac de Rome, le 27 ao�t 1527, par les troupes du conn�table de
Bourbon, le Sansovino parvint � s'�chapper, et, apr�s avoir pass�
quelque temps � Florence, il r�solut d'aller se fixer � Venise. L'amiti�
qui l'unissait � l'Ar�tin fut-elle la cause d�terminante de cette
r�solution? On serait tent� de le croire, si l'on r�fl�chit qu'il passa
le reste de sa vie dans son intimit� et celle du Titien, sans qu'aucun
nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois
�tabli � Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela
l'exemple de l'Ar�tin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et
plusieurs cardinaux le press�rent de revenir � Rome, o� le pape Paul III
lui offrait des travaux consid�rables. Mais il refusa, pour ne pas
s'�loigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Ar�tin loua
fort sa r�solution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une
�num�ration de tous les travaux ex�cut�s par le Sansovino jusqu'� cette
�poque, soit � Rome, soit � Florence, soit � Venise.� Il ne me para�t
pas �tonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc
apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-m�me vous tourmentent de
leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez � Rome,
afin de la d�corer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien
mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez � quitter le nid
o� vous �tes en s�ret� pour affronter le p�ril, abandonnant les
s�nateurs v�nitiens pour les pr�lats courtisans. Mais on doit toutefois
leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous �tes
capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils
ne contemplent jamais l'�glise des Florentins que vous avez b�tie sur le
Tibre, au grand �tonnement de Rapha�l d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et
de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du c�t� de San
Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des
cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent
l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis
qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus plac� dans les
jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculpt�es ou jet�es en
bronze. Mais ils resteront priv�s de votre pr�sence, parce que votre
g�nie a trouv� un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous
embellissez chaque jour des cr�ations de votre ciseau et de votre
intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour
soutenir l'�glise (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est �merveill� � la
vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stup�fait
de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'�tonne de
voir l'oeuvre dorique plac�e sur le soubassement ionique de l'�difice
commenc� en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais
Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la
Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable M�re du Christ, qui offre la
couronne au protecteur de cette ville[291].�
[Note 289: T. IX, p. 264.]
[Note 290: Maintenant � la galerie de Florence.]
[Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, n�
XVI.]
Cette lettre contribua sans doute � affermir le Sansovino dans sa
r�solution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque
temps apr�s, une proposition singuli�re qui lui fut faite par ses
anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino re�ut de la r�publique de
Florence, qui venait de chasser les M�dicis, apr�s le meurtre du duc
Alexandre, assassin� le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue
de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui
prenait le nom de lib�rateur de la patrie. Comme l'artiste r�sistait �
cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait
re�ues des M�dicis dans sa jeunesse, un des conjur�s, connaissant
l'empire que le Titien exer�ait sur le sculpteur, lui �crivit, pour le
prier d'engager son ami � ne pas refuser cette gr�ce � sa patrie. Mais
il ne para�t pas que le Sansovino ait voulu accepter ces
propositions[292].
[Note 292: Bottari, t. V, p. 220, n� LXVI.]
Nous avons dit[293] que l'Ar�tin avait fait sculpter par le Sansovino le
buste du capitaine Jean de M�dicis dont le Titien avait peint le
portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut ex�cut�: par une lettre �crite
dans le mois de mai de cette ann�e, il lui recommande de rajeunir le
portrait du Titien, qui avait donn� � la figure de Jean de M�dicis l'air
d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires
�tait mort � l'�ge de vingt-huit ans[294].
[Note 293: P. 217.]
[Note 294: Bottari, t. III, p. 134, n� XLVI.]
La faveur dont le Sansovino jouissait aupr�s du doge, des procurateurs
de Saint-Marc et du s�nat v�nitien, ne purent emp�cher l'envie de
s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait
�t� charg� des travaux de la biblioth�que de Saint-Marc. En 1545, cette
entreprise touchait � sa fin, puisqu'il ne restait plus � faire que la
vo�te de la partie occup�e par les procuraties de Saint-Marc. Cette
vo�te, � peine achev�e s'�croula, soit que l'architecte e�t mal calcul�
la r�sistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Ar�tin
dans une lettre �crite au Titien, � cette occasion[295] que cet accident
e�t �t� caus� par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le
bruit des d�tonations de l'artillerie que l'on avait tir�e pour saluer
l'arriv�e de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa
qualit� d'architecte, fut consid�r� comme responsable de cet accident:
il fut mis en prison par ordre du s�nat, et condamn� � une forte amende.
Mais ses amis ne l'abandonn�rent point. Le Titien, l'ami du doge et du
patriarche Grimani, l'Ar�tin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego
de Mendoza, sollicit�rent son �largissement et obtinrent que le s�nat
rev�nt sur sa premi�re d�cision. Le Sansovino fut rendu � la libert�,
r�int�gr� dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, pay� pour r�tablir
la vo�te, et, par cons�quent, exempt� de l'amende � laquelle il avait
�t� d'abord condamn�[296].
[Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, n� LVIII.]
[Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, n� XV, p. 60, une
lettre de Francesco Sansovino fils � Lione Lioni, sur les travaux du
palais Saint-Marc.]
L'Ar�tin, qui s'�tait vivement afflig� avec le Titien du malheur arriv�
� leur ami commun, fut le premier � le f�liciter de la justice qui lui
avait �t� rendue. Le Bembo, alors cardinal et fix� � Rome, mais qui
avait habit� longtemps Venise, o� il avait v�cu dans l'intimit� du
Sansovino, du Titien et de l'Ar�tin, n'�tait pas rest� �tranger � la
d�cision favorable du s�nat v�nitien. Aussi, le Sansovino
s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de
l'ach�vement de la biblioth�que de Saint-Marc, en l'assurant que ses
envieux avaient exag�r� beaucoup l'importance de l'accident qui �tait
arriv� � la vo�te en construction[297].
[Note 297: Bottari, t. V, p. 204, n� LV.]
Comme Titien, le Sansovino donnait souvent � l'Ar�tin quelques-unes de
ses oeuvres, que celui-ci offrait � des personnages puissants de cette
�poque, pour se procurer leurs bonnes gr�ces. En 1552, il lui avait
donn� un grand bas-relief, repr�sentant le Christ mort entre les bras de
sa m�re; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui
conseillait de le conserver pr�cieusement: il eu fit n�anmoins cadeau �
Vittoria Farn�se, ni�ce du pape Paul III. D�s que cette oeuvre parvint �
Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de
Michel-Ange lui-m�me[298].
Suivant Vasari, peu suspect de partialit� en faveur des artistes
v�nitiens, �les connaisseurs disaient que Sansovino �tait, en g�n�ral,
inf�rieur � Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses.
En effet, la beaut� des draperies, des t�tes de femmes et des enfants
sculpt�s par Iacopo n'a jamais �t� �gal�e par personne. Ses draperies
sont si l�g�res, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses
enfants ont une v�rit� de formes qui approche de celle de la nature; ses
t�tes de femmes ont une douceur, une gr�ce, une �l�gance auxquelles rien
ne saurait se comparer, ainsi que le t�moignent clairement plusieurs de
ses Madones, de ses V�nus et de ses bas-reliefs[299].�
[Note 298: Bottari, t. III, p. 184, n� LXXXIII.]
[Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. L�opold Leclanch�.]
Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carri�re jusqu'aux derni�res
limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva
toutes ses facult�s jusqu'� la fin. Il mourut � Venise le 2 novembre
1570, � l'�ge de quatre-vingt-treize ans, treize ann�es apr�s l'Ar�tin,
laissant le Titien survivre seul � cette longue intimit� qui les avait
unis tous les trois pendant plus de trente ann�es. Le Titien avait
pleur� la mort de l'Ar�tin, et l'on raconte que, pour adoucir sa
douleur, il quitta Venise et fit un voyage � Cadore, son pays
natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets � la perte du Sansovino,
car l'�ge n'avait rien enlev� � la vivacit� de ses sentiments.
[Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du
Titien.]
Ce fut la gloire de Venise d'avoir attir� dans ses murs, par
l'ind�pendance dont on y jouissait, et par les encouragements �clair�s
que sa noblesse donnait aux arts, les ma�tres les plus �minents de cette
�poque, Michel-Ange seul except�. C'est ainsi qu'avec le Titien et le
Sansovino, on y vit briller presqu'en m�me temps, le Giorgione, Paris
Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andr�a Schiavoni, Paul Veron�se, et
l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commenc�e par le
Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.
Apr�s le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les
artistes de cette �poque, celui avec lequel l'Ar�tin conserva pendant
toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.
Cet artiste, graveur en m�dailles, fondeur et sculpteur, d'un grand
talent, �tait natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de
parent� avec celle de l'Ar�tin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours
avec une cordialit� particuli�re, l'appelant son fils et lui t�moignant
un int�r�t qui ne se d�mentit jamais, m�me dans des circonstances o�
Lione mit sa protection � de difficiles �preuves.
Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre � Lione, ne donne aucuns
d�tails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione �crivait
� l'Ar�tin le 23 avril 1537, qu'� cette �poque, il devait, aux
recommandations de ce protecteur puissant, d'�tre employ� � Padoue et �
Venise comme graveur en m�dailles Il s'excusait de n'avoir pas encore
termin� la m�daille de la duchesse de Salerne, que l'Ar�tin lui avait
command�e, et se mettait � la disposition de Bernardo Tasso, le p�re du
Tasse. Enfin, il �tait d�j� fort r�pandu dans la haute soci�t� de Venise
et de Padoue, car il explique � l'Ar�tin qu'il lui �crit de la maison de
messere Giorgio, secr�taire de la duchesse, qu'il avait suivie � Padoue.
On voit aussi qu'il devait � l'amiti� de l'Ar�tin d'�tre bien avec
Francesco Marcolino, Niccol� et Ambrogio, et les autres personnages avec
lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimit�.
[Note 301: T. 9.]
Lione ne d�mentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels
d'Arezzo[302]: il �tait emport�, querelleur, vindicatif et, de plus,
tr�s-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'�tant rendu de
Venise � Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, re�ut
de cet ami des artistes un prix tr�s-�l�ve de l'�bauche qu'il lui avait
pr�sent�e. Cette g�n�rosit� excita la col�re du fougueux Lione, qui
�tait alors occup� � faire le coin destin� � frapper la m�daille de la
t�te de Bembo, devenu cardinal.
[Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.]
[Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer � un
buste ou � un bas-relief, ou m�me � une m�daille.]
A cette occasion, l'Ar�tin lui �crivit, le 25 mai 1537, la lettre
suivante[304]:
�Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni dou� de talent, si vous
n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et
ensuite. Jouer ou bl�mer � propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si
largement pay�, comme on peut le dire, D�bauche de son portrait, vous
devez vous r�jouir, parce que, comme il est la bont� en personne et dou�
du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de r�mun�rer aussi
largement le coin de votre m�daille. Sa seigneurie, en se montrant aussi
lib�rale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de
Benvenuto, lui tenir compte des deux ann�es qu'il a mises � venir le
trouver de Rome � Padoue, et faire �clater l'amour qu'il lui porte. Vous
feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est grav�e sa
t�te, avec l'empreinte que vous en avez tir�e, afin de voir ce qu'il en
dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une r�union de
connaisseurs qui en sont �merveill�s: ils rendront justice � votre
travail, et je ne puis croire que le Bembo manque � son honneur et s'y
connaisse assez peu pour ne pas remarquer la diff�rence. Il est bien
vrai, toutefois, que l'amiti� qui a vieilli avec la personne qui en est
l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les emp�che de bien juger
des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas �tre soumise � sa seule
appr�ciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et �
lui et � ceux qui auront plaisir � la voir, et r�server votre col�re
pour les besoins. Voici tout ce que j'ai � vous dire aujourd'hui, en
r�ponse au conseil que vous me demandiez.�
[Note 304: Bottari, t. III, p. 85, n� XXI.]
Nous ignorons si la t�te du Bembo, grav�e par Lione, l'emporte
effectivement sur celle dessin�e par Benvenuto Cellini: toutefois, les
autres m�dailles que l'artiste d'Arezzo a ex�cut�es donnent la plus
haute id�e de son talent, et lui assignent une place tr�s-distingu�e
parmi les graveurs en m�dailles de cette �poque.
Lione ne resta pas longtemps � Venise. Entra�n� par le d�sir de voir
Rome, il ne tarda pas � s'y rendre et fut bient�t recherch�, gr�ce � son
talent, non moins qu'� la toute-puissante recommandation de son redout�
protecteur. Il y �tait depuis quelque temps et commen�ait � se faire
distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville,
lorsqu'emport� par son caract�re vindicatif, il blessa gri�vement, dans
un v�ritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il pr�tendait
avoir �t� offens�. De tels �v�nements n'�taient pas rares dans ce
si�cle: on peut voir dans les m�moires de Benvenuto Cellini que, chaque
jour, Rome �tait le th��tre de ces attentats qui n'�taient bl�m�s par
l'opinion g�n�rale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas compl�tement
r�ussi. Nous empruntons � une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo
Giustiniano, adress�e � l'Ar�tin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le
na�f r�cit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste � deux
doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la v�ritable
origine de sa fortun�.
[Note 305: Bottari, t. V, p. 247, n� LXXXIII.]
�Lione d'Arezzo, non moins distingu� par sa naissance que par son
talent, m'a pri� d'�crire � votre seigneurie, pour lui faire conna�tre
en d�tail tous les malheurs qui lui sont arriv�s depuis peu de temps,
n'ayant pu en obtenir la permission � cause de son d�part pr�cipit�.
Vous saurez donc que, se trouvant aussi avanc� dans sa profession que
consid�r� des grands de cette cour, il �tait expos�, par suite de la
jalousie et de la m�chancet� qu'excitait contre lui la sup�riorit� de
son talent, aux pers�cutions de quelques artistes m�diocres de sa
profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_,
Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint � ce point qu'ayant su
que cet homme l'avait trait� non-seulement de faussaire, mais l'avait
charg� d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait
diffam� l'honneur de sa femme, il d�lib�ra en lui-m�me d'en tirer une
vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de
mars, � l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur
le visage, qu'� le voir maintenant il para�t un monstre difforme, et que
rien, si ce n'est la mort, ne pourra d�sormais l'en gu�rir. Le
lendemain, bien qu'il e�t fait le coup de propos d�lib�r� et sans que
personne le s�t, il arriva qu'un nomm� Iacopo Balducci, directeur de la
Monnaie de Rome, qui avait �galement �t� accus� de faux par ledit
Pellegrino et ses �mules, et qui �tait sorti de prison peu de jours
avant l'�v�nement, fut arr�t� de nouveau et incarc�r� avec Lione. Le
juge, pensant que le coup avait �t� fait � l'instigation de ce Iacopo,
sans autre indic� que l'amiti� qui l'unissait � Lione, ordonna que ce
dernier f�t imm�diatement mis � la question[306]. Pendant plus d'une
grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux �preuves avec courage et
avec une �me virile. Mais le s�v�re magistrat ayant fait venir devant
ses yeux sa vieille m�re et sa pauvre femme, d�j� li�es, afin qu'elles
fussent appliqu�es �galement � la question, il avoua sur-le-champ ce
dont il �tait accus�, l'amour qu'il portait � sa m�re et � sa femme ne
permettant pas qu'il laiss�t ces pauvres innocentes expier sa propre
faute. C'est pourquoi il fut aussit�t condamn� � avoir la main droite
coup�e. D�j� le billot avait �t� dress�, et le chef des sbires �tait
arriv� pouf ex�cuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de
notre seigneur le pape, prescrivant qu'il f�t sursis � l'ex�cution. Cet
ordre avait �t� exp�di� � la sollicitation de monseigneur Achinto et de
monseigneur Durante, lesquels, �mus de piti�, avaient obtenu que Lione
conserv�t sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'esp�rance,
soumis � de continuels interrogatoires, jusqu'� la journ�e d'avant-hier
qu'il fut emmen�, parce que son adversaire cherchait continuellement par
de faux t�moignages � le faire tomber dans quelque pi�ge: et comme il
savait que Lione �tait d�test� par le s�nateur (de Rome), parce qu'il
n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il d�clina la
juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que
le pape remit la cause audit s�nateur et � messere Pietro Antonio. Ces
derniers, apr�s avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait
rapport aux autres accusations dont il avait �t� charg�, l'ayant
seulement trouv� coupable d'avoir fait cette balafre � Pellegrino di
Lenti (_s'il peut y avoir crime � cela_), le condamn�rent, sous le bon
plaisir du pape, aux gal�res de sa saintet�, dont le capitaine est Meo
da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune piti� de sa pauvre m�re,
de sa femme, de ses petits enfants et de ses fr�res qu'il nourrissait
tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des R�v�rends Cesarini
et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de
beaucoup d'autres personnages distingu�s qui tous, protecteurs du
talent, s'efforc�rent de venir en aide � l'infortun� jeune homme.
Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc
� trouver, le plus t�t possible, le moyen d'obtenir la mise en libert�
de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous v�n�re comme un
p�re, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer v�tre
plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redout�e des
princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des gal�res un
assassin couvert de meurtres; � plus forte raison, un jeune homme de
bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir
fait une balafre; et � qui? � un homme m�chant et d�cri�, et seulement
pour d�fendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu,
seigneur Pietro, Rome enti�re plaint son sort, tant sa conversation est
douce et agr�able. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune
relation d'intimit�, je me permets de vous le recommander, parce que je
l'aime plus que moi-m�me, en invoquant le respectueux attachement que je
vous ai port�, que je vous porte et que je vous porterai tant que je
vivrai.�
[Note 306: Fu incontinente posto alla corda.]
Cette lettre, dans la na�vet� de ses appr�ciations, contient un tableau
aussi exact que curieux des moeurs de ce si�cle. On y voit un artiste
outrag� n'�couter que son ressentiment et se faire justice lui-m�me
l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver
tout naturel qu'il ait foul� aux pieds les lois de la justice et de
l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On
voit aussi comment la justice de cette �poque proc�dait, non-seulement
contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient
� l'accus� parles liens du sang. Faire appliquer � la question la m�re
et la femme d'un accus�, afin d'arracher � celui-ci l'aveu de son crime,
�tait un moyen assez fr�quemment en usage dans le seizi�me si�cle; mais
nous doutons que jamais, � aucune �poque, l'emploi d'un semblable moyen
ait pu concilier � la justice le respect des hommes; et nous sommes
moins �tonn�s, en pr�sence d'un proc�d� si compl�tement barbare, de voir
les hommes demander � leur propre bras la r�paration d'un outrage
personnel.
Lione ne resta pas longtemps sur les gal�res du pape. Le Corse Meo da
Talamone, qui les commandait, �tait sous les ordres d'Andr� Doria, alors
amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Ar�tin e�t connu ce
personnage � la cour de l'empereur, soit que sa r�putation seule et la
crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour
l'autoriser � r�clamer la mise en libert� de Lione, toujours est-il
qu'il obtint de l'amiral sa gr�ce enti�re. Transport� � G�nes sur les
gal�res du pape, Lione y fut rendu � la libert� par ordre de Doria.
L'amiral ne borna pas � cet �clatant service la protection que valait �
Lione l'amiti� de l'Ar�tin, il lui fit le meilleur accueil et s'effor�a
de le retenir � G�nes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville;
accoutum� aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se
faire � la vie de G�nes. Aussi, �crivit-il � l'Ar�tin, le 23 mars
1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.
[Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, n� XXI, appendice;
et une seconde fois t. V, p. 251, n� LXXXIV.]
�Cher et tr�s-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute
appris, tant par mes lettres que par les r�cits qui vous ont �t� faits,
ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Apr�s avoir �t� mis de force sur
les gal�res du pape, j'obtins ma libert�, gr�ce � Andr� Doria, prince de
Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance � ce que j'avais
fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre � G�nes�
Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend � Venise,
j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours
dispos�e � vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je
n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand d�sir d'avoir de vos
nouvelles, ainsi que de vos amis de votre acad�mie, tels que le comp�re
messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le comp�re messere
Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'�crire,
afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois � leur
m�rite. Je me retrouve � G�nes recherch� par plusieurs grands seigneurs,
peut-�tre parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308]
font mine de me prot�ger. Mais, �tant n� dans une autre ville, comme
vous savez, les mani�res de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je
vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous
savez si bien r�pandre sur les hommes de m�rite, comme vous avez fait �
l'�gard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti
pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me d�lier
des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur Andr� Doria,
et je viendrais � vos ordres. Ainsi, de gr�ce, je me recommande � vous.
Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) d�sirait m'attirer aupr�s de
lui[309], et, pensant peut-�tre que le seigneur prince ne l'aurait pas
eu pour agr�able, il ne m'en a plus reparl�. Mais peut-�tre irai-je avec
lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent � votre
bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont
ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de
ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les m�chants et vivre les
bons, mais il en �chappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant
rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les ex�cuterai
ponctuellement.�
[Note 308: Doria, neveu de l'amiral.]
[Note 309: A Milan.]
[Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.]
[Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute
faire allusion � son aventure de Rome.]
Soit que l'Ar�tin e�t conseill� � Lione d'accepter les propositions du
marquis du Guast, soit que ce seigneur e�t fait � Lione de nouvelles
offres plus avantageuses que les premi�res, il est certain que notre
artiste quitta G�nes et prit cong� d'Andr� Doria, pour s'attacher au
glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut l� l'origine de sa fortune. Le
marquis du Guast, aussi distingu� par son talent militaire que par son
intelligence �clair�e des arts, n'�pargnait rien pour honorer son
gouvernement, en attirant � Milan les artistes les plus renomm�s de
l'Italie. Connaissant les go�ts de son ma�tre et sachant que, par
politique autant que par amour du beau, Charles-Quint d�sirait
s'entourer des hommes les plus �minents dans les arts, les lettres et
les sciences, il ne tarda pas � lui vanter Lione d'Arezzo comme un
artiste tr�s-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir
d'abord � Bruxelles, ensuite � Madrid, o� il lui confia des travaux
tr�s-importants. On peut voir, dans Vasari, l'�num�ration des statues,
des bustes et des m�dailles ex�cut�s par lui en l'honneur de
Charles-Quint, �qui l'en r�compensa en lui donnant une pension de cent
cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue
de'Moroni, le titre de chevalier et divers privil�ges de noblesse pour
ses descendants. Tout le temps que Lione passa � Bruxelles avec
l'empereur, il habita le m�me palais que ce prince qui, parfois,
s'amusait � le regarder travailler[312].�
[Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanch�.]
Il ne fut pas moins employ� par les principaux seigneurs de la cour.
Vasari rapporte le d�tail des travaux qu'il ex�cuta pour le duc d'Albe,
le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le
seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup
d'autres. On voit de lui, dans la cath�drale de Milan, le tombeau de
Jean-Jacques M�dicis, marquis de Marignane et fr�re du pape Pie IV. Ce
tombeau fut ex�cut� d'apr�s les dessins de Michel-Ange, � l'exception
des cinq figures de bronze qui appartiennent � Lione. Ce monument fut
pay� sept mille huit cents �cus, suivant l'accord conclu � Rome par
l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313].
[Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.]
Devenu riche, Lione se construisit � grands frais, dans la rue
de'Moroni, � Milan, une magnifique habitation d�di�e � Marc-Aur�le, �
cause de la statue �questre moul�e en pl�tre sur celle qui est au
Capitule, qu'il avait plac�e au milieu de la cour principale[314]. Il
rassembla dans cette maison les pl�tres moul�s sur les meilleurs
ouvrages de sculpture antique et moderne, et v�cut au milieu des
jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette
maison que Lione re�ut son ami Francesco Salviati � son retour de
France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre � Florence[315].
[Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.]
[Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.]
Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne
n�gligeait pas sa premi�re profession de graveur en m�dailles. Nous
voyons, par une lettre de l'Ar�tin, de juin 1545[316], qu'il venait de
graver la m�daille du Molza, leur ami commun. L'Ar�tin lui adressa de
grands �loges � l'occasion de cette oeuvre. �En v�rit�, lui �crit-il, la
ressemblance de notre ami � le cachet de votre intelligente ex�cution;
elle est tellement frappante, qu'il m'a sembl� le voir en personne. Vous
faisiez grand tort � la post�rit� en la privant du glorieux mod�le d'un
homme aussi c�l�bre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et
non de ceux qui se connaissent � peine eux-m�mes, bien loin d'�tre
connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune t�te qui n'e�t
auparavant �t� trac�e par la renomm�e, et l'on ne comprend pas que les
anciennes lois aient permis qu'on reproduis�t sur le m�tal les
ressemblances d'hommes qui n'en �taient pas dignes. C'est ta honte, �
si�cle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient
repr�sent�s vivants en peinture!�
[Note 316: Bottari, t. III, p. 135, n� XLVII.]
L'indignation de l'Ar�tin se comprend et se justifie si l'on ne veut
trouver dans un portrait ou dans une m�daille qu'un int�r�t historique.
Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire
pr�sentent souvent autant d'int�r�t que ceux des personnages les plus
illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien,
repr�sentant des inconnus, � l'�gal des portraits de Balthazar
Castiglione, ou du roi Fran�ois Ier? Sans doute l'esprit est plus
satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut conna�tre la
physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout
dans le m�rite de l'ex�cution, il importe souvent fort peu � la
post�rit� de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que
l'artiste, inspir� par son g�nie, ait su animer, par le contraste des
lumi�res et des ombres, par la vigueur ou par la gr�ce de son pinceau,
les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Ar�tin a raille fois raison de
se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun m�rite
d'ex�cution, car c'est ajouter � l'insignifiance du personnage la
m�diocrit� de la peinture.
Au reste, dans le si�cle de Lione et de l'Ar�tin, les sculpteurs, les
peintres et les graveurs ne reproduisaient que tr�s-rarement l'effigie
d'hommes plac�s dans une condition ordinaire ou obscure; ils r�servaient
leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les
princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait �tre l'ami du
Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en
obtenir un portrait, un buste ou une m�daille.
Lione, en particulier, s'attacha � reproduire les traits des grands
personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Ar�tin (avril
1546[317]), qu'il grava sur plusieurs m�dailles le portrait du pape Paul
III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Ar�tin
lui �crivait que �sans respirer elle respire, et sans mouvement elle
para�t se mouvoir.� A la m�me �poque, il ex�cutait une tasse d'or pour
Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Ar�tin le f�licite de
travailler pour ce personnage illustre, et l'engage � mettre tous ses
soins � le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de
profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en
bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe repr�sentant don Ferrante, arm�,
moiti� � l'antique, moiti� � la moderne, et foulant aux pieds le Vice et
l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essay� de lui
nuire aupr�s de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319].
[Note 317: Bottari, t. III, p. 155.]
[Note 318: Bottari, t. III, _ibid._]
[Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.]
En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destin�es �
Charles-Quint: l'Ar�tin en fait l'�loge, non qu'il paraisse les avoir
vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en
sculpture les louent comme elles le m�ritent, et les admirent � sa
tr�s-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent
que pour la parent� qui les unit[320].
[Note 320: Bottari, t. III, p. 182, n� LXXXII.]
Cette m�me lettre contient une allusion assez curieuse � des
propositions de dignit�s eccl�siastiques qui auraient �t� faites �
l'Ar�tin, ou du moins que Lione supposait lui avoir �t� faites par
l'�v�que d'Arras, le c�l�bre cardinal Granvelle. L'Ar�tin r�pond � Lione
qu'il a re�u sa lettre avec celle de l'�v�que d'Arras, mais qu'il
suppose, � tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit
� son avantage, tandis que l'�v�que ne fait que s'excuser de n'avoir pas
encore r�pondu � la lettre qu'il avait adress�e � l'empereur, et cela,
par la raison que la renomm�e avait r�pandu le bruit, par raillerie,
qu'il avait daign� se faire pr�tre, � l'aide de quelque dignit� qu'on
lui aurait conf�r�e. Il ajoute: �Je l'en remercie tr�s-sinc�rement, car
le jugement de son �minence m'a tellement p�n�tr� l'�me, que j'en
comprends le secret.�
Malgr� l'obscurit� de ce passage, il est facile de voir que l'Ar�tin
n'�tait rien moins que dispos� � se faire pr�tre, alors m�me qu'on
aurait voulu lui conf�rer le cardinalat. Quand bien m�me, gr�ce � la
toute-puissante protection de Charles-Quint, ses ant�c�dents et sa vie
licencieuse n'auraient mis aucun obstacle � cette �trange m�tamorphose,
il est plus que douteux que l'Ar�tin e�t jamais consenti, � quitter
Venise et � perdre l'ind�pendance avec laquelle il y vivait, pour une
dignit� qui ne pouvait rien ajouter � sa puissance et � sa r�putation.
D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour
plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa r�ponse �
Lione doit donc para�tre sinc�re.
Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, �tait destin� �
lui cr�er constamment des embarras et des inqui�tudes; sa bonne fortune
ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conserv� toute l'imp�tuosit�
de ses passions et toute la fougue de son caract�re. On a vu l'affreuse
vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du
pape; une lettre de l'Ar�tin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il
se montra non moins impitoyable � l'�gard d'un certain Martine, l'un de
ses �l�ves, que Bottari suppose devoir �tre le sculpteur Martino
Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle
_vendetta_: il para�t seulement que Lione, devenu riche et grand
seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-m�me, et qu'il en avait
charg� l'un de ces _bravi_, toujours pr�ts, moyennant salaire, � mettre
leurs bras � la disposition de qui en avait besoin. L'Ar�tin reproche
vivement � Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet
homme si emport�, il s'efforce d'employer tour � tour les caresses d'un
p�re et les remontrances d'un ami.
[Note 321: Bottari, t. III, p. 155, n�.]
�Si vous avez jamais dout�, lui dit-il, que je vous regarde comme un
fils, l'indignation et le m�pris que je vous ai t�moign�s, en v�ritable
p�re, puisque vous �tes bien r�ellement mon fils, ont d� faire
dispara�tre tous vos doutes. Croyez-vous qu'il e�t �t� digne de
l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une m�me
patrie que parce que vous n'avez pas d'�gal dans l'art de graver des
m�dailles, de ne pas vous t�moigner mon indignation du traitement
inflig� � Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et
son air si chang�, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas
pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui
qui l'avait si cruellement frapp�, votre propre conscience vous aurait
indign� contre vous-m�me. Cela doit vous para�tre d'autant plus vrai,
qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si
bien, vous, son ma�tre, que vous pouvez � bon droit vous glorifier et
non vous repentir de le lui avoir enseign�. Maintenant je veux oublier
l'indignation que je vous avais t�moign�e, pour la reporter tout enti�re
sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a
enlev� la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.�
Quelques ann�es plus tard, le fougueux artiste ayant offens�, par son
m�pris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait pr�par� une
entr�e solennelle dans sa ville natale, l'Ar�tin l'en bl�ma
vivement.--�Les premiers personnages del� ville, lui �crit-il, �taient
venus � votre rencontre en grand nombre et � cheval, et vous n'auriez
pas manqu� de trouver dans la ville un logement honorable et des
visites, t�moignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple
remarquable de la r�compense que le talent peut obtenir.... Si toute
sup�riorit� para�t odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui
accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie
prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharn�e contre le
talent et le m�rite que celle qui se rencontre l� o� l'homme a re�u le
jour. Le d�faut des ignorants consistant � ne pouvoir pas supporter la
sup�riorit� de l'intelligence, plus les esprits sont � leur niveau,
moins ils sont dispos�s � les attaquer. C'est pourquoi votre admirable
profession a re�u de vous-m�me une injure grave et une grande offense,
ind�pendamment du m�contentement que vous m'avez caus�: et comme je vous
aime ainsi qu'on doit aimer tout � la fois un parent et un homme de
m�rite, il me semble que vous m'avez enlev� une partie de mon honneur et
de ma r�putation, en perdant l'occasion de profiter des pr�paratifs qui
avaient �t� faits pour votre r�ception solennelle. Ne pouvant m'en
venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo
(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son
coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait pri� avec
instance[322].�
[Note 322: Bottari, t. III, p. 185, n� LXXXIV.]
L'intimit� �tablie entre Lione et l'Ar�tin �tait fond�e autant sur la
parent� que sur une patrie commune. Ce dernier motif para�t avoir amen�
la liaison de l'Ar�tin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre
par ses �crits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut,
dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-m�me[323], � la
protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'�tudier le dessin
sous la direction de Michel-Ange et d'Andr�a del Sarto. Gr�ce � la
protection du cardinal Hippolyte de M�dicis et du duc Alexandre, il ne
tarda pas � se trouver en faveur � Florence. Mais, �tant plus jeune que
l'Ar�tin[324], on peut pr�sumer qu'il dut � sa puissante recommandation
d'�tre distingu� dans la foule des artistes qu'attirait � Florence le
go�t bien connu des M�dicis pour les lettres, les sciences et les arts.
On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7
septembre 1535[325], qu'il le consid�rait comme son protecteur. Inform�
du vif d�sir qu'avait l'Ar�tin de poss�der des dessins et autres oeuvres
du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra
par la suite, il lui envoie une t�te en cire, de la main �de ce grand
ma�tre et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul,
s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le go�t et le
jugement dont le ciel vous a dot� pour appr�cier les oeuvres d'art, je
d�sire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car,
puisque vous �tes ce v�ritable miroir de toute esp�ce de m�rite, je suis
certain que cette �bauche ne peut manquer de vous faire le plus grand
plaisir, tant � cause de la vivacit� des traits m�l�e � la profondeur du
dessin, qu'� cause de son ex�cution si nette et si digne d'admiration.
Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine � la retirer des mains de
son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui
ont de telles choses, m�me lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent,
� cause du nom, beaucoup de prix � les conserver, mais ensuite parce
qu'un grand nombre de personnes d�sirent les avoir. Soyez persuad� que
si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du tr�s-obligeant messere
Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je
vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver
pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donn� assez de jugement pour
que je comprenne qu'elle sera mieux plac�e en vos mains qu'entre les
miennes. Ne doutez donc plus, d'apr�s cela, que ma personne ne vous
appartienne enti�rement, et soyez persuad� que, puisque je vous
appartiens, vous devez �galement avoir ce que je poss�de. Mais c'est
assez d�bibiter de compliments � la mani�re d'un jeune novice.�
[Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.]
[Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.]
[Note 325: Bottari, t. III, p. 190, n� LXXXVIII.]
Par cette m�me lettre, Vasari envoie � l'Ar�tin un dessin de
Sainte-Catherine �bauch� de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis
de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne
lit, n'�tudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite
dans des d�tails qui prouvent qu'il �tait charg� des int�r�ts de
l'Ar�tin � Florence et � Arezzo, et qu'il �tait en relations avec sa
soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, �dont il
attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la
distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la f�te de
Saint-Antoine, et il se tient � sa disposition comme un pr�tre
nouvellement ordonn�.�
A quelque temps de l�, Vasari envoya � l'Ar�tin la copie d'un des quatre
cartons qu'il devait ex�cuter, par ordre du duc Alexandre, dans une
salle du palais des M�dicis, que Giov. d'Udine avait laiss�e
inachev�e[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui �crivit
� cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des d�tails qui
ne se trouvent pas dans sa biographie[327].
[Note 326: Vasari, t. X, p. 163.]
[Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari,
o� elle est rapport�e, t. III, p. 31, n� X; mais comme elle a
�t� �crite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassin� le 6 janvier
1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p.
590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit �tre des derniers
mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p.
163, Vasari dit que, bien qu'il n'e�t alors gu�re plus de dix-huit ans,
le duc lui donnait six �cus par mois, la table, un domestique et le
logement. Il y a ici une erreur �vidente et volontaire de la part de
l'artiste. Vasari, �tant n� en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a
voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de m�rite.]
�Le d�sir bien naturel que vous me t�moignez, apr�s m'avoir accord�
votre protection en me traitant comme un fils, de poss�der quelque chose
de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, � la premi�re
occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait
ex�cuter dans cette chambre situ�e dans la partie du palais des M�dicis,
o� �tait, il y a peu d'ann�es, la loge publique: si ce n'e�t �t� d'un
poids trop lourd, je vous aurais envoy� non-seulement celui-ci, mais les
quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de
ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous conna�trez
facilement les airs des figures, la disposition des v�tements, le
mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la mani�re et le
style avec lesquels j'ai trait� les autres. Notre illustrissime duc
admire tellement les hauts faits de Jules C�sar, que, s'il poursuit sa
carri�re et que je passe ma vie � le servir, peu d'ann�es ne
s'�couleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de
l'histoire enti�re de ce h�ros. Il a voulu que, pour la repr�sentation
de cette histoire, j'ex�cutasse les figures de grandeur naturelle, et
que je repr�sentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont
je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il
fut forc� de fuir devant Ptol�m�e. Au milieu des vaisseaux qui
combattent les uns contre les autres, C�sar, voyant le danger qui le
menace, n'h�site pas � se pr�cipiter dans la mer, et, nageant avec
vigueur, il porte dans ses dents le v�tement imp�rial du commandement,
et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_;
tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il
arrive sain et sauf au rivage, passant � travers les navires remplis de
soldats qui lui lancent une gr�le de traits et le poursuivent sans
pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai repr�sent� une m�l�e
de soldats nus, afin de montrer l'�tude que j'ai faite de l'art, et
ensuite pour me conformer � la v�rit� historique, qui nous montre les
navires mont�s par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre
les autres.--Si cette composition vous pla�t, j'en serai charm�, puisque
vous d�sirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces
peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les
figures. Et, comme il me semble que Dieu a combl� vos d�sirs,
conseillez-moi de mettre de c�t� la jeunesse avide de ces plaisirs qui
ont pour r�sultat d'�garer l'intelligence, del� rendre st�rile et de
l'emp�cher de produire ces fruits qui entretiennent la m�moire des
hommes apr�s leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere
Pietro, � celui qui a r�solu de conqu�rir la renomm�e, pour l'exciter �
devenir un homme c�l�bre parmi les esprits les plus distingu�s. Ne
doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la
force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'� ce jour, que la ville
d'Arezzo, c�l�bre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui,
� mon avis, n'a encore produit que des peintres m�diocres, pourra, gr�ce
� moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les �tudes que j'ai
commenc�es.--Mais je reviens au second carton, o� j'ai repr�sent� la
nuit, qui fait briller sur les figures la lumi�re �clatante de la lune.
On y voit C�sar, qui, apr�s s'�tre �loign� de sa flotte et de son arm�e,
occup�e � dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte
seul, dans une barque contre la mer d�cha�n�e. Le nautonier h�sitait,
troubl� parla temp�te; mais C�sar lui dit: �Ne crains rien, tu portes
C�sar.� On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des
vaisseaux agit�s par les flots, et cette composition est
tr�s-compliqu�e. Le troisi�me carton repr�sente C�sar, lorsqu'on lui
apporte toutes les lettres que les amis de Pomp�e avaient �crites � ce
rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la
foule assembl�e. Le dernier carton repr�sente son c�l�bre triomphe. On
voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les
bouffons qui les tournent en d�rision, les chars portant les statues et
les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de
d�pouilles, r�compense et honneur des soldats. Cette derni�re
composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai �t� oblig�
de la suspendre pour ex�cuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je
viens de finir de colorier les trois premi�res.--Maintenant, portez-vous
bien, souvenez-vous de moi, qui d�sire vous voir un jour j saluez de ma
part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je
vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en
m�me temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.�
Cette lettre est surtout remarquable par la r�solution qu'elle annonce
de la part de Vasari de travailler � acqu�rir la renomm�e et la gloire
qui assurent l'immortalit�. Il tint parole, et r�alisa la pr�diction
qu'il avait faite � l'Ar�tin d'illustrer sa ville natale. Mais,
lorsqu'il �crivit cette lettre, il ne soup�onnait pas que sa r�putation
d'�crivain effacerait presque celle d'artiste, et il �tait loin de
supposer que ses �crits seraient un jour plus recherch�s par la
post�rit� que ceux de son compatriote, alors dans tout l'�clat de sa
renomm�e et de sa puissance[328].
[Note 328: Vasari, d'apr�s l'explication qu'il en donne lui-m�me
dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commen�a que vers
le mois de septembre 1546 � �crire ses Vies ou notices sur les plus
c�l�bres artistes; il entreprit ce travail � la sollicitation du Molza,
d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer
Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se r�unissaient souvent chez
le cardinal Alexandre Farn�se.]
Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut re�u
avec tout le c�r�monial usit� � cette �poque. C'�tait alors, comme
aujourd'hui, l'usage de c�l�brer l'entr�e, dans les grandes villes, des
papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des
d�corations de toutes esp�ces, orn�es de peintures et de devises faisant
allusion aux principaux �v�nements de leur vie. Mais la diff�rence qui
existe entre cette �poque et la n�tre, c'est que, de nos jours, ces
d�monstrations ont perdu toute leur originalit�, et sont le plus souvent
abandonn�es � la routine des entrepreneurs de f�tes publiques; tandis
que dans le seizi�me si�cle, les plus grands artistes ne d�daignaient
pas de concourir � ces c�r�monies, en mettant leur talent � la
disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de
leurs illustres h�tes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape L�on X �
Florence fut l'occasion de nombreux travaux de d�coration. Le Sansovino,
qui �tait alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de
triomphe construits en bois dans les diff�rentes parties de la ville. En
outre, il entreprit, avec Andr�a del Sarto, d'ex�cuter en bois, pour
Santa-Maria del Fiore, une fa�ade temporaire, orn�e de statues et de
bas-reliefs. L'aspect de cette fa�ade d�cor�e de peintures �tait si
majestueux, que L�on X s'�cria en la voyant: �Quel dommage que ce ne
soit pas la v�ritable fa�ade[329]!�
[Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.]
De m�me, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint � Rome, en 1535,
Antonio da San Gallo avait construit � San Marco un arc de triomphe qui
fut orn� par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur,
qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour
solennel[330].
[Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour
avoir une id�e de ces c�r�monies, consultez les gravures repr�sentant la
grande cavalcade de Cl�ment VII et de Charles-Quint, � Bologne, lors du
sacre de ce dernier, tir�e de la salle du palais Ridolfi, � V�rone,
peinte par le Brusasorci et grav�e par Agostino Comerio.--V�rone, 1830,
grand in-folio oblong, huit planches.--Apr�s la mort de Charles-Quint,
on c�l�bra � Rome, en son honneur, de magnifiques fun�railles. A cette
occasion, Taddeo Zucchero retra�a en vingt-cinq jours les actions les
plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de
troph�es et de superbes d�corations. Six cents �cus d'or lui furent
pay�s pour ce travail, dans lequel il fut aid� par son fr�re Federigo et
par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145.
--J'ignore si ces d�corations ont �t� grav�es.]
Le duc Alexandre ne voulait pas rester inf�rieur au pape dans la
r�ception qu'il d�sirait faire � Charles-Quint, l'arbitre supr�me de
tous les �tats de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui
habitaient Florence, et leur commanda d'�lever et de d�corer les arcs de
triomphe destin�s � orner les diff�rentes parties de la ville par
lesquelles le cort�ge imp�rial devait faire son entr�e. Vasari fut
adjoint, par ordre du duc, aux commissaires charg�s de pr�sider �
l'ex�cution de ces d�corations [331].
[Note 331: Ces commissaires �taient: Luigi Guicciardini, le p�re de
l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini.
--Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, n� XI, une lettre de Vasari
� Rafaello dal Borgo, �l�ve de Rapha�l et de Jules Romain, dans laquelle
il lui demande son concours pour les travaux dont il �tait charg�.]
Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit � ces
travaux:
[Note 332: T. X, p. 165.]
�Outre les grandes banni�res du ch�teau, je d�corai la porte de San
Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large
de vingt que l'on �leva sur la place San Felice. Alors se d�cha�n�rent
contre moi mille envieux, qui, pour m'emp�cher de conduire � fin ces
importantes entreprises, r�ussirent, par leurs intrigues, � m'enlever
vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais pr�vu cette
machination, et partie en travaillant moi-m�me jour et nuit, partie avec
le secours de peintres �trangers � la ville, qui m'aidaient en cachette,
je menai bon train mon affaire, et m'effor�ai de vaincre les obstacles
que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, prov�diteur g�n�ral de Son
Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les
ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais
d'auxiliaires. Le duc me manda aussit�t pr�s de lui, et m'instruisit de
ce qui lui avait �t� rapport�. Je lui r�pondis que je n'�tais point en
retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps
apr�s, le duc vint lui-m�me examiner en secret mes travaux, et il
reconnut que les accusations dirig�es contre moi �taient le fruit de
l'envie et de la malignit�. Enfin, � l'�poque voulue, ma t�che se trouva
termin�e � la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis,
qui s'�taient plus occup�s de moi que d'eux-m�mes, restaient
honteusement en arri�re[333].�--Ce passage ne donne aucuns d�tails sur
les pr�paratifs qui furent ex�cut�s pour l'entr�e de Charles-Quint �
Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de
Vasari la description de cette c�r�monie[334]. Mais elle est rapport�e
en entier dans la lettre qu'il �crivit � cette occasion, dans le mois de
mai 1536, � son protecteur l'Ar�tin. Comme cette lettre est fort longue,
nous y renvoyons le lecteur[335].
[Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanch�.]
[Note 334: L'�dition de Vasari donn�e par MM. Leclanch� et Jeanron
ne contient, t. X, p. 19, que la description des d�corations ex�cut�es
�, Florence pour les noces de don Fran�ois M�dicis et de la reine Jeanne
d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort
curieuse.]
[Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.]
Les travaux que Vasari avait men�s � bonne fin, � la satisfaction du duc
et de son h�te illustre, lui furent g�n�reusement pay�s: il nous apprend
lui-m�me, dans sa biographie, qu'aux quatre cents �cus qui lui avaient
�t� assign�s pour traitement, le duc ajouta trois cents �cus, qu'il
pr�leva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achev� leurs travaux au
temps fix� par leurs contrats. �Avec cet argent, dit-il, je mariai une
d�nies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_
d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un
tabernacle qu'on pla�a dans le choeur o� se c�l�brent les
offices[336].�--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fid�lement
l'engagement qu'il avait pris vis-�-vis de lui-m�me, d'employer sa
jeunesse � travailler pour devenir un homme c�l�bre et illustrer sa
patrie.
[Note 336: T. X, p. 166.]
L'Ar�tin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoy�e:
il lui r�pondit le 19 d�cembre 1537[337], en lui faisant force
compliments: et repassant l'un apr�s l'autre tous les tableaux que
Vasari avait d�crits dans sa lettre, il lui r�p�te � sati�t� qu'il voit
tout le spectacle de l'entr�e de Charles-Quint � Florence, tout, �
l'exception des pr�lats qui marchaient derri�re l'empereur, �parce que,
dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des pr�tres.�--�_Non
veggio gia dietro a Cesare i prelatij perch� non ho occhio che possa
veder preli_.�
[Note 337: Bottari, t. III, p. 97, n� XXVI.]
Quelque ann�es apr�s[338], Vasari se rendit � Venise, �o� j'�tais
appel�, dit-il, parle c�l�bre po�te messer Pietro Aretino, mon ami
intime, lequel avait un vif d�sir de me voir. J'entrepris ce voyage
d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de conna�tre les
productions du Titien et de plusieurs autres ma�tres. Quelques jours me
suffirent pour examiner � Mod�ne et � Parme celles du Corr�ge; � Mantoue
celles de Jules Romain, et � V�rone les nombreux et pr�cieux monuments
antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai � Venise avec deux
tableaux peints de ma main, d'apr�s les cartons de Michel-Ange: je les
donnai � don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents
�cus d'or. A peu de temps de l�, je lis, � l� pri�re de l'Aretino, pour
les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano
Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des d�corations pour une f�te,
et neuf tableaux destin�s � orner la soffite d'une chambre du palais de
messer Giovanni Cornaro[340].�
[Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_,
t. IX, p. 212.]
[Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint pr�s la r�publique de
Venise, amateur fort �clair� des arts et ami du Titien, qui fil son
portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
[Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanch�.]
Vazari ne resta que treize mois � Venise[341]; il en repartit, le 16
ao�t 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'�t� furent si
fortes, en 1543, qu'il fut oblig� de quitter cette ville, le jour de la
f�te de Saint-Pierre, pour retourner � Florence[342].
[Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
[Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.]
C'est l� que l'Ar�tin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une
lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait � ex�cuter
les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en m�me temps qu'il a
�crit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rov�re, pour le prier de lui
accorder ce qu'il d�sirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande
plus favorablement accueillie par ce prince, l'Ar�tin ajoute qu'il a
envoy� au duc son portrait (de lui Ar�tin), ex�cut� parle Moretto, de
Brescia, artiste rempli de l'intelligence del� peinture[344].
[Note 343: Bottari, t. III, p. 122, n� XXXVIII.]
[Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de
Brescia, qu'on avait surnomm� le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du
Titien_.]
L'Ar�tin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient
d�termin� � envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait ex�cut�. �Le
Sansovino, lui �crivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur
fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me
remettre le portrait que vous m'avez envoy�. Tous ceux qui l'ont vu en
ont fait le plus grand �loge, car il est v�ritablement digne d'�tre
admir�; et les connaisseurs ont vant� l'union naturelle des couleurs
entrem�l�es d'ombres et de lumi�res avec un sentiment merveilleux et une
mani�re des plus gracieuses. Quant � moi, je me trouve si semblable �
moi-m�me dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination,
absorb�e par les r�flexions que je fais sur les �v�nements pr�sents, sur
les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les
terribles dangers qui menacent la chr�tient�, me ravit pour ainsi dire
l'intelligence et me l'enl�ve par l'extr�me d�sespoir dans lequel je
suis plong�, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le
souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la
peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne
ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui repr�sente
l'image d'un autre[346].En r�sum�, ayant jug� ce portrait � cause du nom
de son auteur et non pour le sujet qu'il repr�sent�, digne d'�tre offert
� un prince, j'en ai fait hommage � l'illustre duc d'Urbin, dont l'�me
est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que,
par l�, j'honorerais Brescia, cr�atrice de v�tre divine intelligence, et
que je me ferait valoir moi-m�me, �tant repr�sent� par votre admirable
talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je
me borne � remercier la g�n�rosit� qui tous a excit� � m'assurer ainsi
l'immortalit�.�
[Note 345: Bottari, t. III, p. 122, n� XXXVIII.]
[Note 346: J'ai traduit cette longue p�riode, _nemico del pulmone_,
comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire conna�tre la
recherche de pens�es que l'on rencontre fr�quemment dans les lettres de
l'Ar�tin, et qui est un d�faut particulier aux �crivains italiens des
XVI et XVNe si�cles.]
Vasari n'expliqu� pas dans sa biographie ce qu'il d�sirait obtenir du
duc d'Urbin; mais, d'apr�s la recommandation de l'Ar�tin et le cadeau
qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il
avait demand�.
Au milieu de sa vie licencieuse et d�sordonn�e, l'Ar�tin para�t avoir
conserv� pour le souvenir de sa m�re, qu'il avait perdue �tant fort
jeune, un respect m�l� d'un tendre regret; ces sentiments �clatent dans
une lettre qu'il adressa, en d�cembre 1546, � son ami Vasari[347].
[Note 347: Bottari, t. III, p. 176, n� LXXVIII.]
�Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon �me de
cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un p�re les douces paroles
�crites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse
ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais
re�u �galement le portrait de celle qui me donna naissance � Arezzo. Je
vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez
de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de c�t� tout
autre soin, et de copier[1] le tableau plac� au-dessus de la porte de
Saint-Pierre (d'Arezzo) o� elle est repr�sent�e sous les traits de la
Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le
courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette m�re ch�rie, ranim�e
par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me
semblera, en voyant son portrait, jouir de sa pr�sence, comme j'en
jouissais lorsqu'elle �tait vivante, et comme j'en jouis encore, bien
qu'elle soit tr�pass�e. Si l'on ne connaissait toute sa bont�, il aurait
suffi de la voir repr�sent�e dans un tableau, sous les traits de la m�re
du Christ, pour attester clairement � tous la sainte honn�tet� de cette
respectable femme.�
Le peintre satisfit promptement au d�sir de son ami, qui l'en remercia
dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Apr�s avoir commenc� par
faire son propre �loge, en affirmant qu'il fait honneur � sa ville
natale, l'Ar�tin lui annonce qu'il a re�u avec une tendresse m�l�e de
larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. �J'ai appris avec
plaisir, dit-il, que vous avez refus� d'ajouter quelques ornements au
tableau, parce que son effigie n'aurait plus �t� reconnaissable. Mais,
si elle para�t admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la
repr�senta autrefois, combien elle va me para�tre merveilleuse,
maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre
les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte � sa
m�moire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur
et la bont� �clatent si manifestement en toute sa personne, que,
nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a repr�sent�e,
on comprend la raison qui l'a d�termin� � la la faire figurer dans une
Annonciation. La transformer en toute autre beaut� id�ale pour orner une
autre sc�ne, c'e�t �t� faire injure � la nature qui l'avait cr��e si
belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontr�
de jeune fille dont le visage ne lui ait laiss� apercevoir quelque chose
de lascif, � l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont
tant de ressemblance avec Tita (c'�tait le nom de mon excellente m�re),
qu'on dirait qu'elle est plut�t sa fille que la mienne. Je vous remercie
donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous
avez endur�e pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui
�tes toujours dispos� � faire quelque chose qui me soit agr�able et qui
puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouv� plusieurs fois
jusqu'� ce jour.�
[Note 348: Bottari, t. III, p. 177, n� LXXIX.]
Tout en respectant le sentiment qui d�termine l'Ar�tin � faire l'�loge
des vertus et de la beaut� de sa m�re, on ne s'attendait gu�re � trouver
ici la remarque qu'il pr�te au Titien sur la physionomie de sa fille
Adria. Le p�re, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abus�, comme
tous les p�res, sur le caract�re de beaut� de sa fille; mais, bien qu'il
�crive � un ami, il e�t mieux fait de garder le silence, car la
post�rit� aura peine � croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie
dans la remarque du grand peintre, que l'Ar�tin para�t avoir prise au
s�rieux.
On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi,
plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, � cause de
la protection toute sp�ciale dont il fut constamment l'objet de la part
du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, n� � Florence, o� il avait
longtemps suivi les le�ons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et
d'Andr�a del Sarto, avait sans doute connu l'Ar�tin par l'entremise de
son compatriote Vasari; il �tait non moins li� avec Lione Lioni,
�galement d'Arezzo, et nous avons dit qu'� son retour de France, le
Salviati s'�tait arr�t� � Milan pendant plus de quinze jours chez Lione,
qui l'avait magnifiquement re�u dans sa belle maison de la rue
de'Moroni. L'Ar�tin, plus �g� que Francesco[350], dut �tendre sa
protection sur lui, ayant qu'il ne f�t parvenu � s'assurer la faveur du
cardinal, comme il l'avait �tendue sur Vasari et sur Lione. Francesco
resta pendant toute sa vie en relation avec l'Ar�tin et lui t�moigna
toujours de la reconnaissance. Pendant son s�jour � Venise, vers 1540,
il fit son portrait que le po�te envoya au roi Fran�ois Ier, avec des
vers en l'honneur du peintre[351].
[Note 349: Vasari, t. IX, p. 294]
[Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati �tait n� en
1516.]
[Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.]
Le Salviati peignit � Venise, entre autres choses, pour le patriarche
Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un
tableau octogone repr�sentant Psych� recevant des offrandes et des
hommages comme une d�esse. Ce tableau fut plac� dans un salon de la
maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psych� l'emporte en
beaut�, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur
tous ceux qui sont � Venise: �loge �videmment exag�r�, et que l'amiti�
de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'�cole v�nitienne
ont pu seules lui inspirer[352].
[Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abb� Lanzi, t.
Ie,.p. 202.]
D'apr�s le t�moignage de Vasari, le Salviati �tait d'un caract�re
m�lancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France,
parce qu'il �tait d'une humeur enti�rement oppos�e � celle des gens de
ce pays[353]. C'est probablement � cette disposition d'esprit que
l'Ar�tin fait allusion dans une lettre d'ao�t 1515[354], qu'il lui
adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que
le peintre lui avait envoy�, apr�s plusieurs ann�es de silence et
d'oubli. L'Ar�tin vante beaucoup cette composition, dont il fait une
description compl�te: il rapporte les louanges donn�es au cheval du
personnage qui porte l'�tendard par le Titien et le Sansovino, �galement
attach�s au Salviati; il termine en faisant l'�loge du duc Come II de
Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis �
l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico
Parmigiano, graveur tr�s-c�l�bre et digne �mule de Marc-Antoine[355].
Les �loges donn�s par l'Ar�tin � la Conversion de saint Paul lui
valurent, comme � l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le
remercia par une lettre d'octobre 1545[356].
[Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.]
[Note 354: Bottari, t. III, p. 138, n� XLIX.]
[Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.]
[Note 356: Bottari, t. III, p. 144, n� LI.]
Le graveur Enea Vico, que l'Ar�tin, dans la lettre pr�c�dente, ne craint
pas de comparer � l'illustre Marc-Antoine, �tait un artiste d'un talent
�minent. Il grava deux m�dailles de Charles-Quint, entour� de figures et
d'attributs all�goriques, et d�dia son oeuvre � ce grand monarque par
une-d�claration rapport�e dans une lettre du Dont au marquis Doria et au
seigneur Ferrante Caraffa[357].
Il est le premier qui ait grav� sur cuivre le Jugement dernier-de
Michel-Ange, d'apr�s un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de
Paolo Ponzio, un des �l�ves de Buonarotti[358].
[Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.]
[Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p.
184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 � 101, 146 �
149, et t. IX, p. 115.]
L'Ar�tin �crivit � cette occasion, en janvier 1546, � Enea Vico, et le
loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: �Car, dit-il, laisser une
semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire
servir � la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'apr�s
les d�crets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il
est salutaire que le monde entier puisse profiter de la repr�sentation
de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que J�sus-Christ
vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez r�compens� par
le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'h�sitez pas de mener � bonne fin
une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessin�es par
Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le
scandale chez les luth�riens. Mais ce n'est pas l� ce qui peut vous
enlever l'honneur que vous m�ritez, pour avoir, le premier, mis cette
grande oeuvre � la port�e de tout le monde[359].�
[Note 359: Bottari, t. III, p. 132, n� LVII.]
Nous ignorons si cette gravure �tait termin�e en 1548, �poque o� Enea
Vico avait abandonn� son art pour se transformer en courtisan. Dans
cette circonstance, l'Ar�tin lui �crivit deux lettres remplies
d'excellents conseils et dignes d'�tre rapport�es en entier[360]:
[Note 360: _Id._, t. III, p. 169, n� LXXII; et p. 170, n�
LXXIII.]
�Puisque vous avez abandonn� l'exercice du bel art dans lequel vous �tes
unique, lui �crit-il dans la premi�re, dat�e d'avril 1548, pour vous
mettre au service des cours, o�, n�cessairement, vous ne jouerez qu'un
fort triste r�le, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin
que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette
servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre
parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus
difficilement j d'o� il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis,
ou se r�signer � garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui
leur est agr�able.�
Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Ar�tin revient sur le
m�me sujet et s'efforce de ramener Enea Vico � reprendre l'exercice de
son art.--�De gr�ce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas
tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que
je d�sire vous voir acqu�rir, n'abandonnez pas votre profession. Voue
savez que je vous ai d�j� donn� ce conseil, mais jugez par vous-m�me
s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la premi�re place parmi
ceux qui gravent les dessins que d'autres ont ex�cut�s sur le papier,
plut�t que de mourir au dernier rang de ceux qui qu�tent leur pain
quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai
qu'on est heureux d'�tre libre, m�me lorsqu'on ach�te la libert� au prix
de la vie, tandis que la mort elle-m�me est pr�f�rable au malheur de
vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi
que lui-m�me, tant qu'il se laisse dominer par ses passions,
efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'exp�rience a
d�montr� la v�rit�, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur
conseiller que lui-m�me, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et
des d�sirs de nouveaut�s usurpent l'empire de sa volont�. D�cidez-vous
donc � jouir des avantages, des commodit�s que Venise vous offre; car il
vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours
au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de
l'Italie.�
Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment
d�tourn� de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa
vie d'artiste, et illustra sa carri�re par des oeuvres qui ont assur� �
son nom une immortalit� qu'il n'aurait certainement pas acquise en
vivant dans l'oisivet� � la cour des princes[361].
[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermet� des traits,
ce qui n'enl�ve rien � la douceur et � la _morbidesse_ du burin; elles
ont �t� ex�cut�es de 1541 � 1560.]
L'Ar�tin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les
premiers artistes de son temps, il cherchait aussi � discerner le m�rite
naissant et � le maintenir dans la voie du travail et de l'�tude, en
donnant � ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi
qu'il prot�gea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di
Borgo[362].
[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.]
En 1545, cet artiste se trouvait � Venise, et s'occupait � peindre des
portraits et un tableau de J�sus-Christ devant Pilate. Une lettre que
lui �crivit; l'Ar�tin, dans le mois de novembre de cette m�me
ann�e[363], l'engage � lui apporter le portrait d'une femme dont il
�tait �pris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat
v�nitien, et son tableau de J�sus-Christ devant le tribunal de Pilate.
Il voulait montrer ces tableaux � don Diego de Mendoza, ambassadeur de
Charles-Quint pr�s de la s�r�nissime r�publique, bon connaisseur en
peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur
�clair� des arts. Par une autre lettre du m�me mois[364], il fait
l'�loge du portrait de Jean de M�dicis que Gian Paolo avait ex�cut�,
peut-�tre � sa demande, et qui �tait destin� au duc Cosme, son
fils[365]. C'est probablement � la recommandation de l'Ar�tin, que Gian
Paolo dut d'�tre employ� par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de
la chancellerie du palais de Saint-Georges � Rome, que Vasari ex�cutait
pour le cardinal Farn�se[366].
[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, n� LIV.]
[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, n� LVI.]
[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.]
[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.]
Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andr�a Schiavoni,
�l�ve du Titien, profita �galement des conseils et des encouragements de
l'Ar�tin. Il lui �crivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une
critique bienveillante, et qui contient une appr�ciation vraie des
qualit�s et des d�fauts de cet artiste.--�C'est une cruaut�, lui dit-il,
semblable � celle qu'un fils ne craint pas de faire �prouver � son
p�re, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser
voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois � mon �gard, alors
que vous n'ex�cutiez aucune composition profane ou sacr�e, sans l'avoir
fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant,
l'inimitable Titien, non moins cher � Charles-Quint qu'Apelles le fut �
Alexandre le Grand, sait bien de quelle mani�re j'ai toujours lou� la
justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand
peintre s'est �merveill� de la pratique que vous montrez en inventant
les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues:
tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter
plus de soins � l'ex�cution, vous seriez le premier � reconna�tre
l'utilit� de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour r�unir
ensemble un grand nombre de personnages m�rite d'�tre lou�e sans
restriction; car la beaut� de ces compositions frappe les hommes les
moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de c�t� tout
ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper
sur l'effet du temps, dont l'office consiste � corriger les d�fauts des
jeunes gens, lesquels, en acqu�rant des ann�es, acqui�rent aussi cette
r�serve et cette retenue qui transforment en attention les l�g�ret�s de
la jeunesse. Je laisse tout cela de c�t�, dis-je, en vous priant de
venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette
gr�ce, je me r�jouirai tout � la fois et de votre pr�sence et de votre
art.�
[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, n� LXXI.]
Le jugement que l'Ar�tin porte dans cette lettre sur la mani�re du
Schiavoni a �t� ratifi� par la post�rit�: il est incontestable en effet
que ce peintre, dou� d'une facilit� merveilleuse, aussi bien pour
l'invention que pour l'ex�cution, aurait beaucoup gagn� � mod�rer sa
fougue et � mieux terminer ses tableaux. Il p�che surtout par le dessin,
d�faut commun � toute l'�cole v�nitienne: mais, malgr� tous ces
reproches, il est vrai de reconna�tre, avec l'abb� Lanzi, �qu'�
l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est tr�s-digne
d'�loges: belles compositions, mouvements imit�s avec beaucoup d'art des
gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavit� d'Andr�a del
Sarto, touche de pinceau de grand ma�tre[368].�
[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans
Ridolfi, Ier partie, p. 227.]
Un autre �l�ve du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le
Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut �galement li� avec l'Ar�tin.
Nous trouvons, � la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier,
qui s'excuse aupr�s de l'artiste d'avoir n�glig� de l'aller voir depuis
longtemps. Cette lettre contient aussi l'�loge des tableaux que
Bonifazio avait peints pour d�corer l'appartement du cavali�re della
Legge, procurateur v�nitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs
les plus distingu�s de cette ville de Venise, alors si c�l�bre par son
go�t pour les arts et par ses grands artistes. L'Ar�tin, comme �
l'ordinaire, cherche � se faire valoir aupr�s du peintre; il pr�tend que
le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui
ornent son appartement: �Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer
avec ce jugement s�r que tous les professeurs de l'art s'accordent �
m'attribuer, il tient la chambre o� ils se trouvent pour sa perle la
plus pr�cieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous
ex�cutez ailleurs, tant�t dans une �glise, tant�t dans une autre,
brillent d'un tout autre m�rite et resplendissent d'un tout autre �clat.
C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez
garder contre moi, ressentiment que j'ai m�rit�, et de permettre que
demain, dans l'apr�s-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de
la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai
donc sans faute, et dans le cas o� vous me refuseriez l'entr�e, j'irai
au palais (ducal) jouir de l'�clatante vue des belles choses qui
attirent les regards dans vos admirables peintures[371].� Parmi ces
peintures, celle qui repr�sente les vendeurs chass�s du temple,
remarquable par le grand nombre de personnages, l'habilet� de la
composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule,
suivant l'abb� Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalit�.
L'Ar�tin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant
cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes
les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373].
[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p.
269.]
[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.]
[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, n� LXXIV.]
[Note 372: T. III, p. 118.]
[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus
habiles coloristes.]
On voit, par la lettre adress�e � Bonifazio, quels m�nagements l'Ar�tin
savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus
irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations.
On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545,
�crite par lui au sculpteur Danese, un des �l�ves de Sansovino. Cet
artiste, litt�rateur distingu�, avait compos� un po�me des _Amours de
Marfise_: l'Ar�tin �l�ve cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage,
il en exag�re singuli�rement le m�rite[374]. Ces �loges outr�s
n'emp�ch�rent pas l'artiste de se trouver bless� de quelques critiques
que l'Ar�tin s'�tait permises � l'�gard d'un de ses ouvrages. L'Ar�tin
s'en expliqu� dans une lettre d'ao�t 1545[375]:--�Par attachement pour
vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit
ce que la v�rit� m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la mani�re de
traiter le nu adopt�e par celui qui � la pr�tention de tenir le premier
rang pour l'excellence de son jugement en mati�re de peinture. Mais si
nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle
nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les d�biles
appuis de jambes tr�s-gr�les, que doit-on dire de l'art, lorsque,
n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commenc�es, il viole
dans ses figures dessin�es les r�gles de proportion que l'on doit
observer? Gr�ces soient rendues au Titien, et b�ni soit le Sansovino,
qui m'ont toujours su beaucoup de gr� des avertissements que j'ai pu
leur donner quand ils �taient � l'oeuvre; et cependant ce sont des
ma�tres d'un singulier g�nie! En somme, la pr�somption du savoir est le
fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne � l'ami le
ressentiment qu'il me t�moigne � cette occasion.�
[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, n� XLIII.--Le comte
Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Ar�tin_, dit que celui-ci avait commenc�
un po�me sur le m�me sujet dont il n'a compos� que deux chants.]
[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, n� L.]
Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce
dernier n'en continua pas moins � rechercher son amiti�, et � rendre
justice � celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'�tre lou�es.
C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la
permission �de venir contempler plus de mille fois le buste de
l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino �taient venus voir plus
de cent fois.� Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il
pourra venir, �avec cette condition qu'apr�s l'avoir fait jouir de la
vue de cette figure v�n�r�e, il lui accordera la satisfaction de lui
faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se
rapproche autant de P�trarque et de Dante, que bon nombre de ma�tres en
l'art de la statuaire s'�loignent de Michel-Ange et de Sansovino.� On
doit croire, d'apr�s cette lettre, que le Danese avait oubli� les
critique de l'Ar�tin, et que ce dernier prenait un v�ritable plaisir �
conna�tre les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de
l'artiste[377].
[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, n� LXVII.]
[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.]
L'Ar�tin �tait encore li� avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque
tous �l�ves du Sansovino. C'�tait d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du
Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie � Padoue, et y
mourut � trente-cinq ans, laissant inachev�s les travaux qu'il avait
entrepris pour l'�glise de San Antonio de cette ville[379]. Il avait
ex�cut� pour l'entr�e nuptiale � Urbin de la duchesse Vittoria Farn�se,
�pouse du duc Guidobaldo della Rov�re, des bas-reliefs sculpt�s pour
orner des arcs de triomphe et autres d�corations en usage alors dans ces
c�r�monies. L'Ar�tin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand �loge
de ces ornements dont l'artiste lui avait envoy� les dessins[380].
[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, n� LV.]
[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.]
[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, n� LXXVI.]
Un autre �l�ve du Sansovino, le Florentin Niccol� Tribolo, re�ut
�galement des encouragements de la part de l'Ar�tin. Par une lettre du
29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le
sculpteur avait compos� � son intention, et qui repr�sentait le Christ
mort entre les bras de sa m�re. Le Tribolo fut aussi employ� dans les
c�r�monies publiques � d�corer les monuments �lev�s en, l'honneur des
grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 d�cembre 1537[382],
qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de
triomphe �lev�s pour l'entr�e de Charles-Quint � Florence, en 1537.
[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, n� XXIIII.]
[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, n� XXVI.]
Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs
Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit � Padoue le tombeau de Marco
Mantova, c�l�bre professeur de droit � l'universit� de cette ville[384];
et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des
adversaires les plus d�clar�s du Salviati[385].
[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, n� LXXV.--Vasari, t.
III, p. 370-378.]
[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, n� XLV.--Nous ignorons
si Meo �tait �l�ve du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.]
[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, n� XXXI; et Vasari, t.
IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso:
Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse
la lettre de l'Ar�tin, contenant des remerc�ments et des �loges pour un
envoi de petites sculptures ex�cut�es sur des noix.]
Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Ar�tin
traite de comp�re, et avec lequel il para�t avoir entretenu les
relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne
d�daignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, �galement de
Bergame, qui lui avait envoy� un portrait de femme, pour s'attirer sa
protection[388]. L'Ar�tin le remercia par une lettre d'ao�t 1551[389] en
lui donnant beaucoup d'�loges, et en l'assurant que le Titien avait
extr�mement go�t� cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en
donner un prix �gal � son m�rite; �mais, dit-il, les artistes seraient
plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus
d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un
v�ritable m�rite n'a vieilli dans la mis�re. Que celui donc qui veut
arriver � la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail.
Voyez Lione[390] parvenu � la fortune, apr�s avoir travers� bien des
�cueils et des ennuis intol�rables: il en est de m�me du Titien. Pour
moi, n�anmoins, je ne changerais pas ma position contre les �cus de l'un
et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux
v�tus, ni mieux log�s, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le
sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et
l'on me fait plus d'honneur que si j'�tais le personnage que peut-�tre
je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je
crois �tre, je n'en resterai pas moins � votre disposition pour
toujours.� [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, n� LXXVII;
et Vasari, t. VII, p. 249.]
[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, n� XLIV; et, dans le m�me
vol., la lettre � Ponfredi, p. 179, n� XLIII.--Voy. aussi
Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.]
[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, n� CLXXXV.--Sur ce
peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres v�nitiens_, Ier partie, p.
132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.]
[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, n� LXXX.]
[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.]
L'Ar�tin avait connu, pendant son s�jour � Rome, Sebastiano Luciano,
plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque
temps apr�s le sac de Rome par les bandes du conn�table de Bourbon,
Sebastiano qui ne poss�dait pas encore l'office _du Plomb_, lui �crivit,
probablement d'apr�s les ordres du pape Cl�ment VII, la lettre suivante:
�Comp�re, fr�re et patron, c'est une v�rit� qu'il �tait n�cessaire, pour
notre salut, que Pierre Ar�tin v�nt au monde. Je vous rapporte ici ce
qu'a dit dans son d�sespoir le pape Cl�ment, enferm� dans le ch�teau
Saint-Ange. Sa Saintet� a impos� � tous les savants qui sont � Rome
l'obligation de composer une lettre � l'empereur, pour recommander � Sa
Majet� la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccag�e. Le
Tebaldeo et tous les autres, apr�s s'�tre enferm�s dans leurs cabinets
pour pr�parer cette lettre, ont fait pr�senter chacun leur projet �
notre Seigneur: mais, apr�s avoir lu quatre lignes de chaque, il les a
jet�es par terre en s'�criant: Il n'y a que l'Ar�tin qui soit capable de
traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un
jour, on verra quelque chose au grand d�plaisir des envieux. Adieu,
portez-vous bien[391].�
[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, n� LXXXVI.]
Cette lettre montre � quel degr� d'abaissement �tait tomb� le malheureux
pontife, et l'influence que, d�s cette �poque, l'Ar�tin exer�ait sur le
tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit � interc�der
aupr�s de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la
chr�tient�: mais, d'apr�s la consid�ration que ce souverain t�moigna en
toute occasion � l'Ar�tin, il n'est pas douteux que son intervention
n'e�t �t� plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs.
La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion � la
dignit� de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement,
avait-sans doute charg� Sebastiano, de laisser entendre � son ami que
cette haute dignit� serait la r�compense du succ�s de ses d�marches
aupr�s de l'empereur.
La liaison de l'Ar�tin avec Sebastiano dura jusqu'� la mort de ce
dernier, arriv�e en 1547. Le peintre lui avait fait part, en d�cembre
1531, de sa nomination par le pape Cl�ment VII � l'office _del Piombo_.
Cette charge se donnait dans l'origine � un religieux de l'ordre de
Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un b�n�fice: n�anmoins, celui
qui le poss�dait devait rev�tir l'habit monastique, lorsqu'il apposait
sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela
qu'on l'appelait _le fr�re du plomb_[392]. Cet office �tait d'un grand
revenu: il fut donn�, � titre de r�compense, � plusieurs artistes
c�l�bres. Bramante l'avait poss�d� avant Sebastiano, auquel succ�da
Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien,
auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer � Rome[394]
[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, n� LXV, _ad
notam_.]
[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.]
[Note 394: Voy. _supr�_, p. 235.]
Il n'est pas �tonnant qu'en se voyant investi de ce riche b�n�fice, le
peintre se soit laiss� aller � la joie, comme on va le voir par sa
lettre � l'Ar�tin[395]:
[Note 395: Cette lettre est rapport�e deux fois par Bottari: t.
Ier, p. 521, appendice n� XIX; et t. V, p. 218, n�
LXV.]
�Tr�s-cher fr�re, je pense que vous vous serez �tonn� de la n�gligence
que j'ai mise en restant si longtemps sans vous �crire. La cause en a
�t� que je n'avais rien qui m�rit�t de vous �tre mand�. Mais aujourd'hui
que Sa Saintet� m'a fait fr�re, je ne voudrais pas que vous pussiez
donner � entendre que la _fratrerie_ m'a g�t� et que je ne suis plus ce
m�me Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours �t�
par le pass�. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes
amis et camarades, pour me r�jouir de ce que Dieu et notre patron, le
pape Cl�ment, m'ont donn�. Je ne crois pas qu'il soit n�cessaire de vous
conter comment et de quelle mani�re cela s'est fait. Il suffit; je suis
fr�re plombateur (_piombatore_), c'est-�-dire que j'exerce l'office que
poss�dait Fra Mariano[396]; et vive le pape Cl�ment! Pl�t � Dieu que
vous eussiez voulu me croire: patience, mon fr�re j je crois bel et
bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites � Sansovino qu'� Rome on
p�che des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme
vous savez: tandis qu'� Venise on n'attrape que des anguilles et du
fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la
d�crier, mais pour rappeler � notre Sansovino ce qui se passe � Rome,
choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler
fraternellement � notre tr�s-cher comp�re Titien, � tous les amis, et �
Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande � vous mille
fois.�
[Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de P�rouse,
nous para�t �tre celui auquel succ�da Fra Sebastiano: Vasari en parle,
t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, �l�ve du Ghirlandaio, Voy.
Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.]
La fortune que Fra Sebastiano avait trouv�e � Rome ne put d�terminer le
Sansovino � quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la
ville des papes. Fid�le � l'amiti� qu'il avait vou�e � l'Ar�tin et au
Titien, il passa le reste de sa vie � Venise, o�, tout en cultivant les
arts, il jouissait d'une plus grande ind�pendance. Il laissa donc Fra
Sebastiano exercer � Rome ses fonctions de fr�re plombateur, tout en
profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet
�loignement ne fit pas oublier � Fra Sebastiano ses anciens amis: en
1536, il fit le portrait de l'Ar�tin pour le palais du prieur� d'Amizo,
et l'abb� Lanzi remarque, qu'en ex�cutant ce portrait, Fra Sebastiano
sut rendre, dans les v�tements, cinq nuances de noir parfaitement
distinctes, ayant imit� exactement celle du velours, celle du satin et
ainsi des autres[397]. C'est � l'occasion de ce portrait que l'Ar�tin
�crivit au duc de Florence, Alexandre de M�dicis, en 1536, la lettre
suivante[398]:
[Note 397: t. III, p. 79.]
�Mon portrait, plac� par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de
l'entr�e de la chambre o� vous avez pass� la nuit, ne m�ritait pas qu'un
prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un
neveu de deux pontifes, daign�t le regarder, et, le regardant en
peinture, combl�t l'original de tant d'�loges. Ce qui ajoute encore �
l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre
personne a voulu s'arr�ter devant la maison o� je naquis, saluant ma
soeur avec le respect qu'elle seule aurait d� montrer. Certes, la
politesse d'Alexandre de M�dicis a surpass� celle d'Alexandre le
Mac�donien, car ce dernier s'arr�ta bien devant le tonneau o� se tenait
Diog�ne, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a
plu de visiter ma cabane, alors que je n'y �tais pas. Vous agissez
ainsi, non par un vain simulacre, mais par bont� naturelle: aussi, je
supplie Dieu d'�loigner de votre illustrissime personne le d�testable
fl�au de l'envie et de la fraude, de d�tourner le fer et le poison des
tra�tres, afin que votre vie soit le soutien de la n�tre[399].�
[Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice n� XXXIV.
Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est
une tr�s-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous
para�t une erreur, car le Marcolino, dans une lettre � l'Ar�tin, que
nous rapporterons ci-apr�s (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice n�
XX), dit que le portrait de l'Ar�tin, dans le palais des
prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce t�moignage d'un ami et
d'un contemporain nous para�t pr�f�rable � l'all�gation du savant pr�lat
romain.]
[Note 399: Peu apr�s, ce prince fut victime d'une conspiration,
ainsi qu'on le verra plus loin.]
Cette lettre, mod�le d'orgueil et de compliments ridicules, nous
rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entr�e �
Babylon_.... Elle r�v�le n�anmoins le pouvoir qu'exer�ait l'Ar�tin sur
les souverains les plus absolus, et peut servir � expliquer, jusqu'� un
certain point, la vanit� de cet homme qui correspondait famili�rement
avec Charles-Quint, Fran�ois Ier, les papes, les cardinaux et tous
les personnages les plus �lev�s en dignit�s, tant en Italie qu'en
Espagne et en France.
Un autre peintre v�nitien, non moins c�l�bre que Fra Sebastiano, un des
plus remarquables �l�ves du Titien, le f�cond Tintoret, fit aussi le
portrait de l'Ar�tin, dont il avait re�u des encouragements dans sa
jeunesse. Notre �crivain, que les plus grands artistes consultaient et
dont ils �coutaient avec soumission les conseils-et les critiques,
contribua pour beaucoup � faire conna�tre les tableaux du Tintoret. Il
l'occupa d'abord, en 1545[400], � peindre � fresque, dans son
appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de
Mercure; par une lettre de f�vrier 1545, il loue beaucoup la c�l�rit�
qu'il avait mise � ex�cuter ces compositions. Mais il est probable que
l'artiste s'�tait laiss� emporter par la fougue de son caract�re, et
qu'il s'�tait brouill� avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure
prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a
d� sans doute son origine � ces peintures. En effet, l'Ar�tin dans cette
m�me lettre, engage le Tintoret �� demander � Dieu qu'il lui accorde la
bont�, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401].
[Note 400: Le Tintoret est n� vers 1512; il avait donc trente-trois
ans � cette �poque.]
[Note 401: Bottari, t. III, p. 126, n� XLI.]
Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548,
l'Ar�tin fait un magnifique �loge du tableau du Miracle de
l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'�cole de Saint-Marc.
Toutefois, apr�s avoir lou� cette grande oeuvre comme elle m�rite, il
ajoute: �Ne vous laissez pas aller � l'orgueil, car ce serait vouloir
abdiquer tout d�sir d'arriver � une plus grande perfection; et
bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre
ex�cution en une mani�re de faire qui se h�te avec lenteur, bien que peu
� peu les ann�es y pourvoient d'elles-m�mes. Car, il n'y a qu'elles
seules qui puissent mettre un frein � l'emportement de la
jeunesse-toujours ardente et empress�e[403]. �Ces conseils �taient fort
justes, et si le Tintoret les e�t suivis, beaucoup de ses peintures, au
lieu d'�tre jet�es � la h�te, comme des esquisses non termin�es,
seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'�cole de
Saint-Marc.
[Note 402: L'abb� Lanzi dit de ce tableau: �La couleur en est
tizianesque; le clair-obscur tr�s-prononc�, la composition sobre et
forte, les formes �l�gantes, les draperies �tudi�es, les attitudes des
hommes qui assistent � ce spectacle sont vari�es, appropri�es au sujet
et vives au del� de toute expression, particuli�rement celle du saint,
qui pr�sente jusqu'� un certain point la l�g�ret� d'un corps a�rien.� T.
III, p. 142.]
[Note 403: Bottari, t. III, p. 162, n� LXV.]
Un autre peintre que Venise peut r�clamer, comme �l�ve du
Giorgione[404], mais que ses travaux avec Rapha�l d'Urbin ont fait
ranger parmi les artistes de l'�cole romaine, Giovanni da Udine, fut
�galement li� avec l'Ar�tin. Ils avaient fait connaissance � Rome, o�
l'Ar�tin avait fort admir� les arabesques et autres ornements dont
Giovanni avait d�cor� les appartements du Vatican, sous la direction de
son illustre ma�tre Rapha�l. L'impression qu'avait produite la vue de
ces chefs-d'oeuvre ne s'effa�a point dans l'esprit de l'Ar�tin. Devenu
comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son
temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la
c�l�bre fabrique de Murano, pr�s de Venise, les arabesques de son ami.
Il y avait alors � la t�te de cette manufacture un ma�tre renomm�e,
Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou
Lanzi, mais dont le talent est extr�mement vant� par l'Ar�tin dans la
lettre suivante qu'il adressait � Giovanni da Udine, le 5 septembre
1541[405]:
[Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.]
[Note 405: Bottari, t. III, p. 103, n� XXVLI.--G. d'Udine
ne fit pus de longs s�jours � Venise; c'est probablement � cette �poque
qu'il d�cora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au
patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.]
�Excellent fr�re, j'ai �t� plus contrari� d'avoir appris que vous �tiez
venu me voir, sans m'avoir rencontr� � la maison, que je n'aurais eu de
plaisir � faire attendre, pendant une demi-journ�e, cette foule enti�re
de seigneurs qui, jusqu'� ce jour, sont venus me rendre visite: car
j'attache bien plus de prix � rappeler avec vous le commencement de
notre vieille amiti�, qu'� voir chez eux ce que nous pouvons appeler les
apparences de la grandeur. Assur�ment, la consolation que ressentent nos
�mes quand nous venons � parler des qualit�s divines de Rapha�l d'Urbin,
par lequel vous avez �t� cr��, et des lib�ralit�s royales d'Augustin
Chigi, dont je suis l'�l�ve, est semblable � celle qu'ils �prouvaient
eux-m�mes, pendant qu'il nous �tait donn� de voir de quelle mani�re l'un
savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais,
parce que nous sommes unis par la plus �troite amiti�, on pourrait
difficilement d�cider lequel de nous deux a �prouv� le plus de regrets,
ou vous de ne m'avoir pas trouv�, ou bien moi de ne vous avoir pas vu.
Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'� la
mani�re des peintres vous avez laiss�e, � l'aide d'un morceau de craie,
sur le c�t� int�rieur de ma porte. Je vous en rends mille gr�ces. Mais,
bien que je d�sire plut�t vous rendre service que vous fatiguer de mes
demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage � vous
demander un carton rempli de ces dessins, destin�s � �tre reproduits sur
verre, et semblables � ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que
Domenico Bellorini, le ma�tre ador� de cet art, �tonn� de vos
merveilles, se donna pour toujours � vous: car il venait de comprendre
et de voir, � l'aide des formes si belles et si vari�es des vases par
vous dessin�s, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre.
Il est vrai de dire que vous poss�dez tellement les traditions de la
gr�ce et de la facilit� antique dans votre style, que les autres
apprennent votre mani�re sans m�me la mettre en pratique. C'est pour
cela que le grand ma�tre de Murano est dans mon coeur, et vous prie,
avec moi, de m'accorder un si pr�cieux don. Et, parce que la promptitude
redouble le prix du pr�sent et l'obligation de celui qui le re�oit, que
votre bon plaisir soit que cette gr�ce ne se fasse pas attendre, comme
seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais �tre
assez heureux pour vous en rendre.�
G. d'Udine r�pondit � cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux
dessins � son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la
fabrique de Murano, copiant le style de Rapha�l et de son �l�ve,
agrandit sa mani�re et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Ar�tin,
cr�ateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient
rivaliser avec les c�l�bres mosa�ques de Venise[406], envoya un grand
nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils
pussent juger de la beaut� des vases ex�cut�s d'apr�s les antiquit�s
dessin�es par Jean d'Udine. Dans une lettre �crite au duc de
Mantoue[407], il lui dit que �ces nouveaut�s ont fait tant de plaisir au
patron des fours[408] de la Sir�ne, � Murano, qu'ils appellent _ar�tins_
toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.� Il ajoute que
�monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a
emport� de Venise � Rome pour Sa Saintet�, laquelle, d'apr�s ce qu'il
�crit, en a �t� tr�s-satisfaite. L'�loge qu'on en a fait dans cette cour
et ailleurs a doubl� le prix qu'on attache � une si noble industrie.�
[Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.]
[Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, n� XXXII.]
[Note 408: Fours � verre.]
[Note 409: Maestro di casa.]
Quel a �t�, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il
enti�rement perdu dans le d�clin des manufactures de glaces de Murano,
ou s'est-il conserv� en partie jusqu'� nos jours? Nous l'ignorons; mais,
dans l'une comme dans l'autre hypoth�se, on n'en doit pas moins
reconna�tre que l'Ar�tin avait �t� noblement inspir� par le go�t du
beau, le jour o� il avait fait reproduire sur verre les admirables
arabesques de Rapha�l et de Jean d'Udine: c'�tait �lever l'industrie au
niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable
sup�riorit�.
On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Ar�tin fut oblig�
de quitter Rome; on se rappelle l'amiti� qui l'unissait alors � Jules
Romain, cet autre �l�ve de Rapha�l, non moins c�l�bre que Jean d'Udine.
R�fugi� � Mantoue, comme l'Ar�tin s'�tait r�fugi� � Venise, le peintre,
tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalis� son nom, n'en
conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amiti�. Il lui
envoya plusieurs fois des dessins au crayon et � la plume[410],
s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la
duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.
L'Ar�tin aurait beaucoup d�sir� que Jules Romain v�nt se fixer � Venise.
Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait
renouvel� cette promesse au Titien, avec lequel il �tait �galement
li�,-mais il en remettait de jour en jour l'ex�cution. C'est pour lui
enlever toute excuse que l'Ar�tin lui �crivit la lettre suivante[411]:
[Note 410: Bottari, t. V, p. 225, n� LXIX, et p. 229, n�
LXXI.]
[Note 411: _Id._, t. V, p. 105, n� XXVIII.]
�Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous
demandiez ce que fait le Titien et ce � quoi je m'occupe, je vous
r�pondrais que nous n'avons d'autre pens�e, tous les deux, que de
trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre
promesse de venir ici a inflig�e � l'affection que nous vous portons, et
dont nous sommes encore indign�s. Le Titien renferme sa col�re en
lui-m�me pour m'avoir fait esp�rer une telle illusion; et moi, je m'en
veux � moi-m�me d'avoir �t� assez simple pour le croire: d'o� il suit
que ni sa col�re ni ma rancune ne sont pr�s de s'�vanouir en fum�e,
avant que vous n'ayez tenu la parole � laquelle vous avez manque tant
de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui
qui a �t� assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la
bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue
n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de
ma femme et de mes enfants m'en emp�che, et mes moyens me le d�fendent.
Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux
interm�de, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la
tendresse. A vous parler franchement, quant � moi, tant que je me
souviendrai de vos mani�res et de votre talent, il faudrait que je fusse
priv� de jugement si je ne d�sirais jouir des unes et vous voir ici �
l'oeuvre. Vous �tes aimable, s�rieux, attachant dans la conversation,
grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux
qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre
intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur
�tait donn� de voir les palais des dieux repr�sent�s en peinture, et les
miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous pr�f�re,
pour l'invention et le charme[412] de vos compositions, � tous ceux qui
ont mani� un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas
autre chose, s'ils pouvaient voir les �difices que vous avez �lev�s et
les peintures que vous avez ex�cut�es dans la ville de Mantoue, embellie
et magnifiquement d�cor�e par les conceptions de votre g�nie, qui sait
donner aux oeuvres modernes l� beaut� de l'antique, tout en conservant
aux imitations de l'antique le style des modernes� Mais pourquoi le sort
ne vous a-t-il pas transport� ici, au lieu de l�-bas? Et pourquoi les
souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point
aux seigneurs v�nitiens?�
[Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employ� par les Italiens
pour indiquer cette beaut� ind�finissable qui charme et qui attire, est
traduit par F�libien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni fran�ais ni
italien.]
Jules Romain ne r�sista pas � une invitation si pressante et si
gracieusement exprim�e. Il vint � Venise admirer en grand artiste, et
sans aucune arri�re-pens�e de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et
des autres peintres de l'�cole v�nitienne, et il resserra, dans ses
entretiens avec l'Ar�tin, les liens de leur ancienne amiti�.�
Quelques ann�es apr�s, en 1545, le bruit de sa mort s'�tant r�pandu,
l'Ar�tin, d�s qu'il eut appris que cette nouvelle �tait Sans fondement,
lui �crivit pour en t�moigner sa joie� Mais ce qui est le plus curieux,
c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le r�compenser,
dit-il, �des peines et des regrets qu'il avait �prouv�s, en apprenant le
bruit de sa mort, qui aurait �t� aussi regrettable que celle du divin
Rapha�l[413].� Cet argument flatteur ne para�t point avoir produit
d'effet sur Jules Romain; car, dans l'�num�ration des portraits de
l'Ar�tin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de
Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414].
[Note 413: Bottari, t. III, p. 125, n� XL.]
[Note 414: Voy. plus loin.]
Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations
avec l'Ar�tin furent trait�s par lui sur le pied de l'�galit�, ou, le
plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de
Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, � la fois peintre, sculpteur et
architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son
amiti� � tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour
lesquels il n'avait que du m�pris. Inaccessible � l'orgueil qu'aurait pu
lui inspirer la sup�riorit� incontest�e de son g�nie, son �me d'une
trempe antique, m�prisait les flatteries: c'est assez dire que
l'illustre artiste �tait peu dispos� � accepter les avances de l'Ar�tin,
qui �tait connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir
des faveurs. Les relations de ces deux hommes c�l�bres furent donc
toujours empreintes d'une assez grande froideur, en d�pit de tous les
efforts que put faire l'Ar�tin pour obtenir, par ses �loges, l'amiti� du
grand ma�tre. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec
lequel l'Ar�tin s'adresse au Buonarotti en lui �crivant; tandis qu'avec
ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la
raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'� l'insolence, avec
Michel-Ange il se renferme dans la plus grande r�serve, et lorsqu'il ne
le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu
exciter la susceptibilit� de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans
une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui �crivait pour le f�liciter
d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle
Sixtine[415].
[Note 415: Bottari, l. III, p. 86, n� XXII.]
�De m�me, homme v�n�rable, que c'est une honte de notre nature et un
p�ch� de notre �me, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un
d�faut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu
et jugement, de ne pas vous r�v�rer, vous qui �tes un cr�ateur de
merveilles, et que les astres du ciel ont � l'envi combl� de toutes
leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'id�e cach�e d'une nature
nouvelle; ce qui fait que la difficult� des couleurs, ce dernier degr�
de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la
perfection de l'art dans les extr�mit�s des corps.... Pour moi, qui ai
pass� ma vie enti�re � �lever le m�rite par mes louanges, ou �
stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu
que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom,
familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son
indignit�. Il est bien vrai que je dois vous v�n�rer avec le plus grand
respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne poss�de qu'un
seul Michel-Ange.
Chose surprenante! la nature ne saurait �lever si haut un sujet de vos
compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre
art; et cependant elle ne parvient pas � imprimer � ses oeuvres cette
majest� dont l'immense puissance de votre g�nie poss�de seul le secret.
Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni
Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les g�nies furent l'ombre de votre
g�nie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de
l'antiquit�, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent
jusqu'� nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi �
ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons oblig�s de suspendre la
palme de la renomm�e qu'ils vous auraient c�d�e eux-m�mes, en vous
attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les
architectes, s'ils eussent �t� assembl�s devant nos yeux pour juger
votre m�rite.�
Apr�s ce pr�ambule tant soit peu ampoul�, suivant son usage, l'Ar�tin se
permet de faire, � sa mani�re, la description du tableau du Jugement
dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la
permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner �
entendre qu'il ferait bien de suivre ses id�es, et de se conformer, pour
la composition de sa grande fresque, � l'esp�ce de programme qu'il lui
en avait trac�. Il termine tr�s-gracieusement sa lettre, en demandant �
l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir
Rome se trouvera viol� par le d�sir qu'il a d'aller admirer son oeuvre?
�Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta d�termination que j'avais prise,
plut�t que de faire cette injure � votre g�nie.�
Michel-Ange para�t avoir �t� m�diocrement touch� de ces avances. Sa
r�ponse, malgr� les pr�cautions oratoires dont il s'entoure et les
politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer
un m�pris mai d�guis� pour le programme du Jugement dernier invent� par
l'Ar�tin.
�Magnifique messer Pietro, mon seigneur et fr�re, � la r�ception de
votre lettre, j'ai ressenti tout � la fois un grand plaisir et un grand
chagrin. Je me suis beaucoup r�joui de ce que cette lettre venait de
vous, qui �tes unique au monde peur le m�rite; mais j'ai �prouv� une
assez p�nible contrari�t�, parce que, ayant achev� une grande partie de
ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre
invention, qui est telle, que si le jour du jugement �tait arriv� et que
vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner
une description plus exacte tenant pour r�pondre � ce que vous voulez
bien �crire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agr�able, mais
je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs
attachent beaucoup de joie � �tre nomm�s dans vos �crits. Dans ces
termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous �tre agr�able, je vous
l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas
revenir � Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir
la peinture que j'ex�cute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me
recommande � vous[416].�
[Note 416: Bottari, t. II, R. 22, n� IV.]
L'Ar�tin, content en non de cette r�ponse, se le tint pour dit et
n'offrit plus � Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier.
Mais, d�sirant obtenir du grand ma�tre de dessins de sa main, il
recommen�a ses flatteries, assaisonn�es cette fois d'une incroyables
dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--�Si C�sar[417], lui
�crit-il en avril 1544[418], n'�tait pas tel dans sa gloire, qu'il est
dans le commandement, je pr�f�rerais l'all�gresse que, j'ai ressentie
dans man coeur, lorsque j'ai re�u de Cellini[419] la nouvelle que vous
avez bien voulu agr�er mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa
Majest� a daign� � m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine
que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me
suis r�joui en moi-m�me de la m�me mani�re que je me r�jouissais
lorsque, par un effet de sa cl�mence imp�riale, il daignait me
permettre, � moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner � cheval
�tant plac� � sa droite. Mais si votre seigneurie est r�v�r�e, gr�ce �
la voix de la renomm�e, m�me de ceux qui ne connaissent pas les miracles
enfant�s par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de
croire que je vous v�n�re, moi qui suis capable de comprendre la
sup�riorit� de votre immortel g�nie? C'est parce que je suis ainsi fait,
qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement,
des larmes arrach�es par l'affection que je vous porte ont baign� mon
visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleur� en contemplant votre
oeuvre elle-m�me, telle qu'elle est sortie de vos mains sacr�es. S'il
pouvait m'�tre donn� de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais
les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux
emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais gr�ces
� Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire na�tre de votre
temps, faveur � laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le
r�gne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, � seigneur! ne
r�compensez-vous pas ce culte que je vous ai vou�, et par suite duquel
je m'incline devant vos qualit�s divines, en m'accordant comme une
relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de
prix? Assur�ment, j'estimerais plus deux traits dessin�s de votre main
avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et
cha�nes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors m�me que
mon indignit� serait un obstacle � la r�alisation de ce d�sir, je me
trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'esp�rance. J'en jouis
� l'avance en l'esp�rant, et je suis certain qu'il est impossible que ce
d�sir, qui para�t un songe, ne devienne pas une r�alit�. Le comp�re
Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste,
me confirme dans ce sentiment. Partisan d�cid� de votre style qui n'a
rien d'humain, il n'a pas h�sit� � m'�crire, avec la consid�ration qu'il
m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'� ma recommandation le
souverain pontife a accord�e � son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui
vous ch�rissons �galement, nous attendons cette gr�ce de votre bont�.�
[Note 417: L'empereur Charles-Quint.]
[Note 418: Bottari, t. III, p. 113, n� XXXV.]
[Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Ar�tin �crivit plusieurs
lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad
notam_.]
On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup
plus d'impression que la premi�re, malgr� le nom du Titien, que l'Ar�tin
invoque ici comme le _Deus ex machina_.
Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Ar�tin au Buonarotti,
d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas re�u les dessins
qu'il lui avait demand�s et des instances plus pressantes encore que la
premi�re fois, pour le d�terminer � ne plus diff�rer de lui accorder
cette faveur.--�L'ardeur de nos d�sirs nous fait souvent souhaiter des
choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile
qui dirige la volont� des autres rend nos esp�rances vaines. C'est ainsi
que s'est �vanoui l'espoir que j'avais con�u, en sollicitant de votre
bienveillance des figures que les palais des rois seraient � peine
dignes de contenir, bien que je m�rite d'�tre puni en jouissant de leur
vue. Car il ne vous est pas permis, � vous qui poss�dez tant de
qualit�s �minentes, dont le ciel, dans sa g�n�rosit�, s'est montr�
prodigue � votre �gard, d'�tre avare de tout ce qui excite � un si haut
degr� l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer g�n�reux
envers tous, et particuli�rement � mon �gard.... Comblez donc mon
attente, en la r�compensant par l'octroi de ce qu'elle d�sire, et ne
croyez pas que j'ai ainsi parl� par un sentiment d'orgueil, mais
seulement par le d�sir ardent de d�crire une de ces merveilles enfant�es
par ce g�nie divin qui entretient votre intelligence[421].�
[Note 420: Bottari, t. III, p. 132, n� XLIV.]
[Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases
amphigouriques dont l'Ar�tin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle
avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger:
�Ma se a veruno �dove esser largo, io sono del numero. Avvengach�
la natura ha �infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che
si promette �di portare i marmi mirabili e le mura stupende in
virt� dello �scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per
tutti secoli; �onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di
si faite op�re, �sono obbligati e gli occhi e le lingue, e
l'orecchie e le mani, e �i piedi e i pensieri, e gli animi di chi
pi� vede, di chi pi� sa, �di chi pi� intende, di chi pi� scrive, di
chi pi� consid�ra, di �chi pi� p�n�tra, e di chi pi� ama, a
guardarle, a predicarle, ad �ascoltarle, a notarle, a cercarle, a
contemplarle, e a inchinarle �con il medesimo studio che ne'tempi
di altri si vedr� fare negli �esempi di quegli che meglio di me
sopranno lasciarne memoria.�
--Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du
style de Malvasia:
�_A dirla Schietta_, _egli ha il �suo m�rita_, _ma con quel suo
stile fa venire il dolor di testa_.�
--T. III, p. 471, n� CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne
pourrait le supposer chez les �crivains italiens des XVI et
XIIe si�cles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut
pas �tre un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouv� dans
Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de
_vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchev�tr�e une parenth�se de _dix
lignes_.]
Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles
instances aient �t� mieux accueillies que les premi�res: Michel-Ange
n'aimait pas � quitter ses graves travaux pour donner satisfaction � un
amateur, en composant � son intention quelque dessin. On sait qu'il
m�prisait la peinture � l'huile. D'un autre c�t�, l'art de la statuaire
exige trop de temps et de peine pour l'ex�cution du moindre buste ou
bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau � la disposition de
l'Ar�tin. On doit en conclure que ce dernier aura �t� moins bien trait�
par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes:
il aura donc d� se contenter des tableaux, dessins, bustes et m�dailles
des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico
Buonarotti_.
Quoi qu'il en soit, l'Ar�tin ne se f�cha pas et continua pendant toute
sa vie � professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il
r�servait sa col�re et ses m�pris pour les autres artistes qui, voulant
imiter l'illustre ma�tre florentin, ne r�pondaient point � ses avances.
Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux �mule du Buonarotti dans l'art
de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son g�nie, avait �t� comme lui
dot� par la nature d'un caract�re indomptable.
A toutes les demandes que l'Ar�tin lui avait adress�es pour obtenir
quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait
constamment oppos� le silence et le m�pris. Cette conduite, � laquelle
_le Fl�au des rois_ �tait si peu habitu�, finit par �chauffer sa bile,
et, dans son ressentiment, il �crivit au _cavali�re_ la lettre suivante,
qui dut �tre pour le Bandinelli, � cause de sa pr�somption bien connue
de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:
�Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux
autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis
m'emp�cher, en vous �crivant, de me passer cette fantaisie, et de vous
remettre en l'esprit notre ancienne amiti�, en vous faisant souvenir de
cette multitude de services qu'� Florence et � Rome je vous ai rendus,
alors que le pape Cl�ment[422] n'�tait encore que cardinal, et plus tard
lorsqu'il fut �lu pape. Le plaisir que j'�prouve � me donner cette
satisfaction est �gal � celui que j'aurais ressenti, si, ob�issant aux
remords de votre conscience, vous m'eussiez t�moign� votre bienveillance
en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessin�es de votre main. Mais
telle est l'ingratitude de votre nature, qu'esp�rer si peu de chose est
une sottise plus grande que votre pr�somption, alors qu'elle ne craint
pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et,
sur ce, je vous baise les mains[423].�
[Note 422: Cl�ment VII.]
[Note 423: Bottari, t. III, p. 145, n� LII.]
Telles furent les relations de l'Ar�tin avec les artistes de son temps;
et l'on voit qu'� l'exception de Rapha�l, mort en 1520, pendant son
premier s�jour � Rome, il v�cut dans l'intimit� avec presque tous les
peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustr�rent la
premi�re moiti� du seizi�me si�cle. Tels furent Michel-Ange, le Titien,
le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati,
Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone,
Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et
beaucoup d'autres.
Mais l'Ar�tin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes
�minents; le plus souvent, il encouragea leurs d�buts dans la carri�re,
et leur procura la protection des souverains et des princes qui �taient
alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, �
la faveur dont jouissait l'Ar�tin aupr�s de Charles-Quint, la protection
de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi Fran�ois
Ier. Il avait recommand� le Salviati � ce dernier souverain, et l'on
voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la r�publique de
Venise en France, qu'il avait envoy� � Fran�ois Ier deux bustes
d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer � Fontainebleau
parmi ses objets les plus pr�cieux[424]. Dans la m�me lettre, il est
question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que
l'Ar�tin avait recommand� � ce pr�lat.
[Note 424: Bottari, t. V, p. 226, n� LXX.]
Les papes Cl�ment VII et Paul III ne furent pas moins bien dispos�s en
faveur de l'Ar�tin que ne l'avaient �t� les souverains d'Espagne et de
France. Nous avons rapport� la lettre de Fra Sebastiano[425], par
laquelle le malheureux Cl�ment VII sollicitait l'intervention de
l'Ar�tin aupr�s de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les
d�vastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la
maison Farn�se, n'eut pas moins de consid�ration pour lui; � sa
recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche
b�n�fice que son p�re sollicitait depuis plusieurs ann�es[426]. Le duc
de Parme, Ottaviano Farn�se, neveu du souverain pontife et gendre de
Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en
correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison
de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par
le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap
d'or qu'il en avait re�u, en lui annon�ant que le Sansovino allait
terminer pour lui une V�nus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son
admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique
poignard orn� de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent
graveur en pierres fines, en cam�es et en cristaux[431]. Au duc de
Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano,
sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine,
ainsi que nous l'avons expliqu� plus haut[432].
[Note 425: Voy. _supr�_, p. 301.]
[Note 426: Bottari, t. III, p. 118, n� XXXVIII.--Vasari, t.
IX, p. 214.]
[Note 427: Il avait �pous� la princesse Marguerite, fille naturelle
de Charles-Quint.]
[Note 428: Bottari, _ut supr�_, t. III, p. 118.]
[Note 429: _Id._, t. V, p. 216, n� LXIII.]
[Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, n� XXVII.]
[Note 431: Bottari, t. V, p. 217, n� LXIV.--Sur Valerio de
Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.]
[Note 432: Voy. p. 308.]
Il v�cut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de M�dicis.
Nous avons racont� l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant
par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et
visiter la maison o� il �tait n�. Le duc Cosme �tait fils du grand
capitaine Jean de M�dicis, le chef des bandes noires, qui accueillit
l'Ar�tin avec tant d'amiti�, lorsqu'il fut oblig� de quitter Rome. A ce
titre, l'Ar�tin lui t�moigna toujours un attachement tout particulier.
Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, grav� en
m�daille, d'apr�s le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui
envoya �galement, � la m�me �poque, le portrait du landgrave de Hesse,
Philippe le Magnanime, beau-p�re de Maurice de Saxe, le chef des
luth�riens et l'adversaire de Charles-Quint.[433]
[Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, n� XXV.]
Il fut dans les bonnes gr�ces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della
Rov�re et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoy� � ce dernier son
portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommand� le
sculpteur Tiziano Aspetti.
Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral Andr� Doria, pour
obtenir non-seulement la mise en libert� de Lione Lioni, condamn� aux
gal�res du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande
distinction[434].
Il jouit constamment de la faveur du doge Andr� Gritti, du patriarche
Grimani, et du cavali�re d�lie Legge, l'un des procurateurs de
Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du
Sansovino[435].
[Note 434: Voy. p. 358.]
[Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207,
208 274 et 280.]
Il fut donc aim�, ou tout au moins respect� de presque tous les princes
souverains de l'Italie.
Enfin, il passa plus de trente ann�es de sa vie � Venise[436], dans la
soci�t� intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus
distingu�s, au nombre desquels, sans rappeler ceux cit�s plus haut, on
doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de
Charles-Quint � Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco
Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le p�re du Tasse, Giulio
Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres
hommes distingu�s dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces
derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a compos� son
dialogue intitul�: _l'Aretino_. Ce dialogue fut �crit � Venise, sous
l'inspiration et presque sous la dict�e de l'Ar�tin, et il renferme, au
dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la
sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437].
[Note 436: De 1527 � 1557.]
[Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, n� LI.--Ce dialogue
a �t� publi�, avec la traduction fran�aise en regard, � Rome, vers 1730,
par Uleughes, qui �tait alors directeur de l'Acad�mie de France, et dont
on voit le tombeau �, l'�glise de Saint-Louis-des-Fran�ais.]
Le bonheur dont l'Ar�tin jouit pendant sa vie devait se perp�tuer apr�s
sa mort; et comme il avait �t�, pour ainsi dire, le centre des artistes
de son temps, il �tait juste que les artistes voulussent assurer � sa
m�moire l'immortalit� que peuvent seules donner, avec les lettres, les
oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands
ma�tres.
De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers
ma�tres de toutes les �coles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le
duc Cosme de M�dicis � Florence, pour le duc Fr�d�ric de Gonzague �
Mantoue, pour son ami Marcolino � Venise et pour le marquis du Guast �
Milan; une fois par le Tintoret, � Venise; une fois par le Moretto pour
le duc Guidobaldo della Rov�re, � Urbin; une fois par Francesco Salviati
pour le roi Fran�ois Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del
Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, apr�s sa mort, son
portrait, ex�cut� par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et �l�ve de
Paul Veron�se, fut plac� � c�t� de son tombeau dans l'�glise de
Saint-Luc[439].
[Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.]
[Note 439: Val�ry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.]
Certes, ni Charles-Quint, ni Fran�ois Ier, ni L�on X lui-m�me
n'eurent cette gloire; aussi son comp�re et ami, l'imprimeur v�nitien
Francesco Marcolino, lui �crivait, le 15 septembre 1551[440]:
[Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, n� XX.]
�Seigneur comp�re, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si
bien ex�cut�, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa
main, vous a donn� notre messere Iacopo Sansovino, lou� par Michel-Ange
lui-m�me comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres
figures ex�cut�es par lui pussent rivaliser de beaut� avec celles de
Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma
maison comme des merveilles que je dois � sa grande courtoisie. Certes,
hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas
trouv�, je me suis mis � contempler ce chef-d'oeuvre, je restai
stup�fait et hors de moi-m�me en voyant de quelle mani�re la m�re et le
fils se regardent, les yeux fix�s l'une sur l'autre, et paraissent comme
s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette
puret�, cette chastet�, cette beaut� ind�finissable dont l'imagination
peut rev�tir la Vierge, pendant qu'elle v�cut sur la terre, se fait
remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature.
Mais telle est l'autorit� que votre seigneurie exerce sur les artistes
�minents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son
g�nie sans �gal dans les portraits de vous qu'il a ex�cut�s de sa main
et d'une grande mani�re, l'un pour le palais du duc de Florence, au
milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des
princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs
d'Arezzo n'est pas un moindre t�moignage de la consid�ration dont vous
jouissez parmi les artistes, consid�ration attest�e en outre par le
portrait que le Salviati a envoy� en France au roi Fran�ois Ier, qui
l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus pr�cieux. Enfin, je
citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur
inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que
j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de
Gaspare, jeune homme d'une si rare et si s�re esp�rance. Je ne parle
pas, mon comp�re, du coin que le cavali�re Lione a entrepris de graver
dans ma maison, car le monde entier, jusqu'� Barberousse en Turquie,
l'admire et le comble d'�loges. Mais comment pourrais-je passer sous
silence l'incomparable et mille fois �tonnant portrait que le c�l�bre
peintre de C�sar, je veux dire Titien, a ex�cut� en trois jours, � ma
demande? Celui qui vous a connu � cet �ge vous voit en chair et en
esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le
conserve et le conserverai comme un tr�sor et comme mon idole, avec tout
le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai
comme un h�ritage � mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous
supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand
Sansovino en m�moire de lui; car ce que l'on donne aux grands est
toujours perdu ou m�pris� par eux, et ce serait encore trop de leur
offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et
conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez �
votre nature et � la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait
plut�t pour un demi-dieu ou un monarque que pour un po�te ou un orateur,
et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire arm�, avec cet air
terrible, dans ce tableau o� Titien, qui vous aime plus qu'un p�re, a
peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du
Guast), qui harangue son arm�e sous le costume de Jules C�sar. Qu'on
vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout
Milan accoure contempler votre image divine.�
[Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les
mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Ar�tin est repr�sent� assis,
un livre � la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, n� LI.]
L'admiration du bon Marcolino, m�me dans ce qu'elle a d'exag�r�,
s'explique par l'esp�ce d'engouement que l'Ar�tin eut l'art d'inspirer �
tout le monde; mais il n'y a rien � retrancher aux �loges que Marcolino
adresse � ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres
peintres sont de v�ritables chefs-d'oeuvre, qui m�ritent d'�tre vant�s �
l'�gal de ce que l'art nous a l�gu� de plus remarquable dans ce genre.
Ind�pendamment de la m�daille grav�e par Lione Lioni, dont parle le
Marcolino dans la lettre qui pr�c�de, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie
de l'Ar�tin[442], en pite une grav�e par Agostino Veneziano, et trois
autres que l'on peut attribuer, soit � Enea Vico, soit � Valerio de
Vicence.
[Note 442: P. 114.]
Enfin, pour que rien ne manque � sa gloire, on voit � Venise, dans
l'�glise Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a
co�t� trente ann�es d'�tudes et de travaux � Sansovino, les trois bustes
en relief de l'Ar�tin, du Titien et du Sansovino, comme un t�moignage
indestructible de la liaison de ces trois hommes c�l�bres. Ainsi, tant
que la v�n�rable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera
respect� en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du
Donatello et de Lorenzo Ghiberti � Florence, attestera l'influence
qu'eut l'Ar�tin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre
qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.
* * * * *
DON FERRANTE CARLO
Si les recherches biographiques pr�sentent partout des difficult�s
s�rieuses � celui qui, voulant rester fid�le � la v�rit�, s'efforce de
trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caract�re,
ses penchants et ses go�ts dominants, il est certain que ces difficult�s
sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier
pays, le d�sir de _para�tre un personnage_ et la vanit�, ce d�faut
g�n�ral de la nation, ont enfant� une innombrable quantit� de m�moires
et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se r�futent, mais
qui, n�anmoins, offrent des mat�riaux tout pr�par�s � l'investigateur.
En Italie, rien de semblable: les m�moires y sont fort rares[443], et
l'on ne peut gu�re trouver les documents biographiques que dans des
discours acad�miques ou dans des �loges fun�bres, dans lesquels la
v�rit� pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette
raret� d'autobiographies au del� des monts, peut s'expliquer par trois
raisons. La principale vient du caract�re italien, qui ne vise pas �
l'effet comme le n�tre, et qui, tr�s-rarement impr�gn� de vanit�, ne
comprend pas l'ardeur qu'ont les Fran�ais � vouloir attirer sur eux les
regards du monde entier, m�me apr�s leur mort. La seconde raison est
que, depuis la renaissance des lettres, la position des �crivains
italiens a �t� beaucoup plus d�pendante que celle des Fran�ais: bon
nombre d'entre eux ont �t� attach�s � des princes, mais surtout � des
papes, � des cardinaux ou � des �v�ques; la plupart �taient engag�s dans
les ordres, et par cons�quent se trouvaient soumis � l'�glise. Enfin, la
crainte de l'inquisition, de l'_index_, et m�me d'une simple censure, et
� Venise du conseil des Dix, ont emp�ch� bien des publications.
[Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les
m�moires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.]
Mais s'il n'existe en Italie qu'un tr�s-petit nombre de m�moires et
d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantit�
de lettres �crites par les artistes, les litt�rateurs et les principaux
personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande
sollicitude par des hommes tr�s-�clair�s, donnent des d�tails d'autant
plus pr�cieux sur la vie de ceux qui les ont �crites, que, n'�tant pas,
dans l'origine, destin�es � �tre publi�es, elles ne cachent rien de ce
qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls �panchements de
relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publi�es
par le savant pr�lat Bottari, que l'on trouve les indications les plus
multipli�es et les plus pr�cises sur la vie des artistes qui les ont
�crites, et m�me sur celle des personnes auxquelles elles furent
adress�es. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient
aujourd'hui compl�tement oubli�s, si ce recueil n'avait pas conserv�
leur-correspondance!
Ces r�flexions nous sont sugg�r�es par le nom m�me du personnage que
nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu
parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas
mention. Ginguen�, dans son _Histoire litt�raire d'Italie_, n'en dit pas
un mot; l'abb� Lanzi lui-m�me, dans sa Table si compl�te des auteurs et
�crivains qui se sont occup�s des beaux-arts, ne le cite point. Le
recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une
seule lettre adress�e � Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce
recueil, on voit que, pendant les quarante premi�res ann�es du
dix-septi�me si�cle, don Ferrante Carlo a �t� constamment en
correspondance avec les plus c�l�bres artistes de cette �poque, si
fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le
recueil de l'une de ces anciennes acad�mies italiennes dont il a d� �tre
membre; mais, apr�s de nombreuses recherches rest�es infructueuses,
n'ayant trouv� son nom que dans les lettres publi�es par le pr�lat
romain, c'est � l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner
une id�e exacte de la vie et du caract�re de ce personnage. Sa m�moire
m�rite bien d'�tre tir�e de l'oubli, si l'on consid�re que, pendant plus
de quarante ans, il fut le protecteur le plus d�sint�ress�, l'ami le
plus d�vou�, le conseiller le plus �clair� des Carraches, du Guerchin,
de Lanfranc et de tant d'autres illustres ma�tres.
[Note 444: Pendant mon dernier s�jour � Borne, en 1850-51, j'ai fait
de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don
Ferrante Carlo. Voici le r�sultat de mes investigations.
Les manuscrits de cet �crivain existent � la biblioth�que du palais
Albani, all� quattro Fontane, � Rome: ils se composent de huit volumes
in 8 d'oeuvres diverses, savoir:
1� Un volume, plus grand que les autres, de lettres �crites au nom des
cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borgh�se, au roi de
France et � des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre
quelques lettres adress�es � Louis Carrache, qui ne paraissent pas
pr�senter un grand int�r�t.
2� Un volume de po�sies, sonnets, odes, etc.
3� Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances
po�tiques, prononc� le 20 novembre 1605 a l'Acad�mie des Humoristes de
Rome.
4� Deux volumes de notes et autres travaux �bauch�s et peu lisibles.
5� Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont
deux discours ou sermons compos�s pour la chapelle pontificale, et un
commencement de traduction de Procope.
6�Enfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une trag�die d'_Adraste_.
On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo �tait de
Parme; mais je n'ai trouv� aucun d�tail sur sa vie, sur les fonctions
qu'il remplissait, non plus que sur l'�poque de sa mort.
Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent �galement � la
biblioth�que Albani, il y a un gros volume de lettres adress�es � ce
personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante
Carlo.
Je dois la communication de ces manuscrits � l'obligeance de M. le
chevalier Colonna, conservateur de la biblioth�que Albani.]
Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo �tait,
dans son temps, un �crivain estim� et c�l�bre � Rome: �_Litterato che al
suo tempo era in istima e famoso in Roma_.�--Nous voyons ensuite, par
une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier
1608[446], qu'� cette �poque il �tait attach� au cardinal Sfondrato,
�v�que de Cr�mone: �_Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di
Cremona_.�--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L.
Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a d�
faire de longs et fr�quents s�jours � Bologne, qu'il y avait beaucoup
d'amis et qu'il y vivait dans l'intimit� des grands artistes bolonais,
si nombreux � cette �poque. Enfin, par sa lettre � Lanfranc, du 18
juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don
Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la
chambre de son patron, lequel �tait alors, suivant Bottari[448], le
cardinal Borgh�se.
[Note 445: T. Ier, p. 271, n� LXXXII, au bas del�
premi�re lettre adress�e par Louis Carrache � D.F. Carlo.]
[Note 446: _Ibidem_, p. 272, n� LXXIII.]
[Note 447: _Ibid._, p. 299, n� CV.]
[Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._]
Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que
de satisfaction de la part de Son �minence, qui lui en a spontan�ment
donn� un t�moignage, en lui accordant un b�n�fice simple �
Saint-Gr�goire, _al clivo di Scauro_[449], � l'autel privil�gie o� est
le tableau d'Annibal Carrache[450].
�_Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ �_nel servizio antico
della cam�ra del padrone eminentissimo_, �_con tanta mia pena,
quanta � la sodisfazione_ �_faxione che S. E. ne mostra, in segno
della quale_ �_m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_
�_in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_
�_dov' � la tavola del sig. Annibale Caracci_.�
[Note 449: �glise de Rome, situ�e sur le mont Coelius, pr�s du
Colys�e, � l'endroit o� se trouvait le palais de Scaurus; elle a �t�
restaur�e en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borgh�se, ainsi que
l'atteste l'inscription plac�e sur la frise de In fa�ade.]
[Note 450: Ce tableau est celui qui repr�sente saint Gr�goire en
pri�res; il �tait � la chapelle Salviati, et a �t� grav� par Jacques
Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau
est en Angleterre, et il a �t� remplac� par une copie d'auteur inconnu,
--Nibby, _Itin�raire de Rome_, 1849.]
Telles sont les seules particularit�s authentiques que nous connaissions
de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec
certitude qu'il a d� passer sa vie dans les ordres, sans s'y �lever aux
dignit�s sup�rieures de l'�glise; que dans sa jeunesse il a sans doute
habit� Cr�mone et Bologne, et que dans un �ge plus avanc� il se fixa �
Rome, pr�s du cardinal Borgh�se, l'un des neveux de Paul V.
Cette position, que D.F. Carlo para�t avoir occup�e toute sa vie, aupr�s
de deux cardinaux, explique de quelle mani�re il a pu devenir et, rester
pendant plus de quarante ann�es, l'ami des plus illustres artistes de
son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizi�me si�cle,
et surtout depuis les pontificats de Jules II et de L�on X, les membres
du sacr� coll�ge se montr�rent protecteurs �clair�s des arts. Ceux
d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les
M�dicis, les Farn�se, les Borgh�se, les Barberini, les Ludovisi, les
Aldobrandini et tant d'autres, attach�rent une extr�me importance �
encourager les arts, et, autant par go�t que par faste, ne n�glig�rent
aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien
que dans les �glises, le g�nie des grands artistes. Ce go�t, dominant
alors chez les princes de l'�glise, explique l'influence qu'a pu exercer
sur les artistes de son temps un personnage plac� dans la position de D.
F, Carlo, Si, form� par des �tudes s�rieuses, il s'�tait vou� au culte
du beau, s'il joignait � un jugement exerc� une grande affabilit� de
caract�re, une douceur inalt�rable dans ses relations, une bienveillance
discr�te, toujours dispos�e � obliger, il devait n�cessairement attirer
� soi d'illustres amiti�s et de sinc�res d�vouements. Tels paraissent
avoir �t� les traits principaux du caract�re de D.F. Carlo: toutes les
lettres qui lui sont adress�es en font foi. Aussi, satisfait de se
trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre
heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures
jouissances que donnent les arts et les lettres.
Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet � cet �gard, nous montre
D.F. Carlo, en correspondance, tour � tour, avec Gio. Valesio, Giulio
Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccol� Tornioli, il Guercino, Simon
Vou�t, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 � 1619, avec
Lodovico Caracci, et de 1634 � 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par
cette correspondance que nous chercherons � donner une id�e des
relations de D.F. Carlo avec les artistes.
En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observ� dans le
recueil du savant pr�lat romain, la premi�re lettre que nous trouvions,
adress�e � D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, dat�e de Bologne, le
13 ao�t 1608.
En France, o�, � tr�s-peu d'exceptions pr�s, l'on ne cite g�n�ralement
des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de
cet artiste est tout � fait inconnu.
�Gio. Luigi Valesio, dit l'abb� Lanzi, dans son _Histoire de la peinture
en Italie_[451], �tait de l'�cole des Carraches, o� il vint tard, et
dans laquelle il apprit plut�t la miniature et la gravure que l'art de
peindre. Il passa � Rome, et l�, s'�tant mis � la suite des Ludovisj,
sous le pontificat de Gr�goire XV, il y joua un grand r�le. Le Marini et
d'autres po�tes de cette �poque le louent, non pas tant pour son talent,
qui �tait m�diocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un
de ces hommes qui, au manque de m�rite, savent substituer d'autres
moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir � propos des
relations qui peuvent �tre utiles, feindre la joie dans l'avilissement,
servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la m�me
ligne jusqu'� ce qu'ils soient arriv�s � leur fin. C'est ainsi qu'il
roula carrosse dans Rome, l� o� Annibal Carrache, pendant plusieurs
ann�es, n'eut d'autre r�compense de ses honorables fatigues qu'une
chambre sous les toits pour reposer sa t�te, le pain quotidien pour lui
et un domestique, et cent vingt �cus par an[452].�
[Note 451: T. V, p. 94, �dit. italienne de Bassano, 1809, in-8.]
[Note 452: Environ 648 francs.]
Ce portrait de Valesio, trac� de main de ma�tre, n'est pas flatt�: il
pourrait s'appliquer � bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en
ont pas moins fait figure sur la sc�ne du monde. Mais, � l'�poque o� il
�crivit � D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore �t� � Rome, et il
n'avait peut-�tre m�me pas fait les tableaux qu'il a laiss�s � Bologne,
tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abb� Lanzi trouve �d'un faire
sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la mani�re des
miniaturistes[454].�
[Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato,
quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.]
[Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce d�faut lui est �galement reproch�
par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant
de l'�glise de'Mendicanti: �_Gio. Luigi Valesio della scuola del detto
Lodovico (Caracci)_, _s'arrischi� passare dalla miniatura alla pittura,
ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima
annunziata_.� Il dit ailleurs, p. 127: �_� piu bravo miniatore che
pittore_.�--Pour �tre juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abb�
Lanzi para�t avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a ex�cut�es
� Rome.--�_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in
Roma; ove ne resta qualche op�ra a fresco e in olio; e tutto il suo
meglio � for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della
Minerva_.�]
En 1608, Valesio n'avait pas encore trouv� les moyens de faire sa
fortune: on s'en aper�oit bien � sa lettre:
�Je dois, �crit-il � D. F, Carlo, me sentir consol�, par la lettre de
votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oubli�, et
qu'elle veut me rendre service, en me t�moignant que mon faible m�rite
n'est pas totalement ignor� d'un homme qui conna�t si bien les illustres
travaux de tant de ma�tres c�l�bres dans l'art de la peinture. En outre,
je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre
seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une gr�ce plus signal�e que
celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses d�sirs, et,
peut-�tre, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en
aide, en faisant na�tre l'occasion de me donner � peindre une
composition, soit � l'huile, soit � fresque; et j'ose lui affirmer
qu'elle en tirera honneur[455].�
[Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, n� CXVI.]
L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses
flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abb� Lanzi. Mais on voit que,
d�s cette �poque, D.F. Carlo avait la r�putation d'un connaisseur, qu'il
�tait d�j� en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de
leur commander des tableaux et des dessins.
Ce d�sir de poss�der des tableaux des diff�rents ma�tres de cette
�poque, se r�v�le dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels
D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre
qui lui est adress�e de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare
Procaccino, que cet artiste se met � sa disposition.--�_Conoscendo mi
buono a servirla mi commandi_.�--�Sachant que je suis capable de le
satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,� lui �crit-il, en
lui racontant les difficult�s qu'il avait avec les fabriciens d'une des
�glises de Cr�mone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire,
et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit
probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge,
plac� � Cr�mone, dans l'�glise de Saint-Dominique[456]. Il est difficile
de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein
succ�s. Attach� alors � la personne du cardinal Sfondrato, �v�que de
Cr�mone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la
r�sistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne para�t pas douter de
la r�ussite de son intervention, et il se f�licite d'avoir � Cr�mone un
ami aussi d�vou�, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il
s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.
[Note 456: Voy. _les Voyages litt�raires et artistiques en Italie_,
par M. Val�ry, t. II, p. 288.]
La c�l�bre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait �t� peintre en titre
du pape Gr�goire XIII, t�moigne � don Ferrante Carlo des sentiments tout
aussi d�vou�s. Il lui avait exprim� le d�sir d'avoir un tableau de sa
main, faveur qu'elle n'accordait pas � tout le monde; ne pouvant suffire
aux demandes qui lui �taient adress�es de toutes parts. La lettre de don
Ferrante Carlo avait mis quatre mois � parvenir de Cr�mone � Rome, o�
Lavinia Fontana �tait fix�e depuis longtemps. Voici la r�ponse qu'elle
lui adresse le 7 f�vrier 1609[458]:
[Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui �tait d'une
famille d'Imola.]
[Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, n� C.]
�Apr�s un intervalle de quatre mois pleins, j'ai �enfin re�u la
lettre de votre seigneurie: mais je ne �m'�tonne point de ce
retard; votre lettre a sans �doute voulu �viter les pluies et les
routes fangeuses �pour me parvenir, comme elle est en effet,
�belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, �soit en
dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai re�ue avec �les sentiments
d'une grande d�f�rence pour les �qualit�s �minentes de votre
seigneurie, qualit�s �que j'admire avec bien plus de v�rit� que
votre �seigneurie n'admire mon faible talent: car, en �cela, je
suis certaine de ne pas me tromper, si ce �n'est seulement que je
ne suis pas encore parvenue �� conna�tre tout votre m�rite; tandis
que �votre seigneurie a une trop haute id�e du mien, �soit parce
qu'elle est anim�e � mon �gard d'une �grande bienveillance, soit,
ainsi que j'aime � me �le persuader, qu'elle veuille
volontairement �m'�blouir, et m'enfoncer comme un �peron �flancs,
afin de m'exciter � lui r�pondre. �J'accepterai son, invitation, et
je ne lui donnerai pas �un d�menti; car donner un d�menti des
louanges �exag�r�es qu'on vous adresse n'est gu�re l'usage. �J'en
remercie donc votre seigneurie par paroles, �en attendant que je
puisse le faire autrement, �lorsque j'aurai appris de nouveau du
seigneur �Achille quel est votre d�sir et quelle est la �demande
que votre seigneurie daigne me faire. �Toutefois, je ne pourrais me
mettre � l'oeuvre que �lorsque j'aurai termin� les commandes que
j'ai �re�ues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est �pas loisible
de refuser. Mais, songeant � la �perfection de l'oeuvre que votre
seigneurie d�sire, je �crains qu'elle ait peine � sortir bien
r�ussie de �mes mains fatigu�es, surtout pour soutenir l'examen
�d'une personne dou�e d'un go�t si s�r.�
Nous ignorons quel �tait le sujet du tableau demand� par don Ferrante
Carlo � Lavinia Fontana. Peut-�tre �tait-ce son portrait dont elle ne se
montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits
et surtout le sien. Elle en a laiss� un grand nombre que l'on voit dans
la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a
affubl� des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'�glise, comme
celui o� elle s'est repr�sent�e avec cinq saintes, � _Saint-Michele in
Rosco_, � Bologne[459].
[Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.]
Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie
� faire attendre son portrait � ses admirateurs. On en trouve un exemple
dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460].
[Note 460: Bottari, t. V, p. 44, n� iv.]
�Vous m'avez promis, lui �crit-il, d'abord par �des lettres d'amis,
et ensuite par votre propre �parole, un portrait de vous-m�me fait
de votre �main. Cette double promesse, jointe au d�sir de �poss�der
le mod�le d'une femme belle autant que �vertueuse, ce qui est si
rare, a excit� en moi une �telle �motion, qu'aussit�t qu'elle m'eut
�t� donn�e, �j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer �avec
les cent autres qui sont de moi, je vous �envoyai le livre, ne
doutant pas de recevoir pour �r�ponse le portrait si d�sir�. Mais
je n'obtins autre �chose qu'une nouvelle promesse. De gr�ce,
�signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus �longtemps le
payement de cette dette. Les trois �termes sont pass�s, et si
maintenant vous ne �me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni �
�vous plaindre, ni � vous �tonner si, pour obtenir �satisfaction,
je suis oblig� d'avoir recours, avec �une requ�te plus imp�rieuse,
� un tribunal plus �s�v�re que ne l'est celui de la politesse. Et
sur ce �je baise cette main qui doit me payer ma dette.�
Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas bless�e par la menace
qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie
pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de
ses oeuvres.
Suivant l'abb� Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques
connaisseurs, surpassa son p�re Prosporo Fontana dans l'art de faire les
portraits. Elle fut surtout recherch�e par les dames romaines; et elle
avait un talent tout particulier pour repr�senter leur costume[461].
Elle parvint � peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout
lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a
pass� pour �tre du Guide [462].
[Note 461: L'abb�. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_,
qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un
ornement de toilette particulier aux dames romaines.]
[Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.]
Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste c�l�bre qu'ait vu na�tre
Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se
glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique
cit�. Ind�pendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le
portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison,
d'avoir form� dans son sein, � l'�cole de ses plus grands ma�tres,
Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri,
Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et
Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orn� de nombreuses peintures
� fresque et � l'huile ses �glises et ses palais, comme l'infortun�e
Properzia Rossi les a d�cor�s de ses sculptures[465].
[Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.]
[Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136,
216, 259, 276, 277.]
Toutes ces femmes n'ont pas eu un �gal talent: mais on ne saurait trop
admirer le g�nie d'Elisabeth Sirani, cette �l�ve ch�rie du Guide, qui,
morte empoisonn�e � vingt-six ans, a pu, dans une si courte carri�re,
laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi
remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur
ex�cution exempte de cette timidit� inh�rente � son sexe, et dont
Lavinia Fontana elle-m�me ne put se corriger compl�tement. Sa mort fut
un deuil public � Bologne, elle fut enterr�e avec la plus grande pompe
et mise � c�t� du Guide, dans le m�me tombeau, � Saint-Dominique, dans
la chapelle du Rosaire[467].
[Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.]
[Note 466: On en voit deux � Rome, au mus�e du Capitole, Ulysse et
Circ�, et un Enfant.]
[Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Val�ry, _Voyage en
Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_,
orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie po�sie in
morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna,
Monti_, 1665, in-4.]
Si, � toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs,
professeurs et auteurs, qui ont occup� des chaires et fait des cours �
l'universit� de Bologne[468], on sera forc� de convenir que, dans cette
ville, les femmes recevaient une �ducation tout � fait virile, et qui
n'aurait certainement pas agr�� au Chrysale de Moli�re[469].
[Note 468: Voy. Val�ry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.]
[Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, sc�ne VII.]
De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui
eut, de son vivant, le plus de c�l�brit�, dont l'existence fut entour�e
de plus d'�clat, et qui est rest�e la plus connue. Elle doit ce respect
de la post�rit� pour sa r�putation, autant au nom de son p�re et � la
position qu'elle occupa elle-m�me sous le pontificat de Gr�goire XIII, �
Rome, qu'� son propre talent. Elle �tait d�j� �g�e en 1609, lorsque don
Ferrante Carlo lui t�moigna le d�sir de poss�der une oeuvre de sa main.
Nous ignorons si ce d�sir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le
supposer, nous n'en avons pas la preuve.
Nous ne savons pas davantage si le Guerchin ex�cuta pour don Ferrante
Carlo le tableau qu'il lui avait demand�, ainsi qu'on le voit par une
lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est n�anmoins �
pr�sumer qu'un amateur si distingu� aura fait tous ses efforts pour
obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration
et une surprise extraordinaires[471].
[Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, n� CXVII.]
[Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617,
t. Ier, p. 287, n� XCVI, ci-apr�s.]
L'affabilit� de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des
artistes, lorqu'�tant employ�s par de grands personnages, ils croyaient
avoir � se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient
subir.
C'est ainsi que Niccol� Tornioli lui raconte, dans une longue lettre,
sans date ni lieu, ses m�saventures, et sollicite sa protection.
Cet artiste est tout � fait inconnu en France. Nous trouvons dans les
_Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il �tait de Sienne, et qu'il
avait ex�cut� � Bologne, dans la chapelle de l'�glise de Saint-Paul,
deux tableaux lat�raux, repr�sentant la lutte de Jacob avec l'ange, et
le meurtre d'Abel par Ca�n[472].
De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre
adress�e par Tornioli � don Ferrante Carlo[473], que cet artiste �tait
alors employ� parle duc de Savoie, et qu'il pr�tendait avoir trouv� le
moyen de faire p�n�trer les couleurs dans toutes les parties d'une
plaque de marbre qui n'aurait eu que l'�paisseur d'un doigt. Il ajoute
qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il
r�ussit.
Cette d�couverte n'a pas pr�serv� son nom de l'oubli, et, de son vivant,
elle ne para�t pas avoir fait une grande impression sur ses
contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui
font subir le vicaire et le contr�leur des travaux; il r�clame les
conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y
prendre pour obtenir ce qui lui est d�, ne pouvant vivre avec ce qu'il
re�oit. Il lui signale les outrages dont il est accabl� par des
subalternes qui viennent � plaisir passer et repasser dans sa chambre,
sans lui laisser aucun repos, m�me lorsqu'il �tait malade.
L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre
Tornioli avec plus de justice et de consid�ration.
[Note 472: P. 233.]
[Note 473: T. Ier, p. 320, n� CXV.]
C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues
avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'�clat� toute la confiance que les
peintres les plus �minents de cette �poque avaient dans ses lumi�res et
dans sa bienveillance.
Les lettres de Louis Carrache adress�es � don Ferrante Carlo sont au
nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent �crites du
11 novembre 1606 au 22 f�vrier 1619, mais � des intervalles in�gaux,
parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois � Bologne pendant ces
treize ann�es, et que, de son c�t�, Louis Carrache se rapprocha de son
ami en allant travailler � Plaisance[474]. Toutes ces lettres t�moignent
de l'intimit� qui r�gnait entre le grand ma�tre bolonais et don Ferrante
Carlo; elles attestent �galement combien ce dernier �tait d�sireux
d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres,
que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les
dessins qu'il lui envoyait.
[Note 474: En 1609. Il �tait dans cette ville � l'�poque de la mort
d'Annibal Carrache, arriv�e � Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le
_Recueil_ de Bottari la lettre du pr�lat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.]
Dans le courant de l'ann�e 1606, don Ferrante Carlo avait demand� au
peintre un tableau dans lequel il devait se repr�senter lui-m�me sous
les traits de saint Joseph. L'artiste r�pond, le 11 novembre 1606[475],
qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut
admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. �Car,
dit-il, je n'ai pas l'air qui convient � un semblable saint, qui demande
� �tre repr�sent� avec une figure d�charn�e et amaigrie par le je�ne,
tandis que je ressemble plut�t � un Sil�ne par mon embonpoint et par les
grosses couleurs de mon teint. Il lui promet n�anmoins de se mettre �
l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, d�s qu'il aura
termin� les travaux commenc�s pour l'�v�que de Plaisance. Il lui promet
�galement d'ex�cuter, d�s qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a
demand� pour l'�glise _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait
probablement alors, dans cette ville, � ses deux fameux tableaux, _la
Translation du corps de la Vierge_, et _les Ap�tres ouvrant son
cercueil_, qui ornaient la cath�drale de Plaisance, et qui, enlev�s par
les Fran�ais, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas �t� rendus
� cette �glise, mais sont plac�s au mus�e de Parme[478].
[Note 475: n� CXXII. Bottari, Ier, p. 271, n�
LXXXII.]
[Note 476: C'�tait une madone avec saint Joseph et d'autres saints.]
[Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.]
[Note 478: Ils ont �t� remplac�s � Plaisance par deux tableaux
repr�sentant les m�mes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier
Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Val�ry,
t. II, p. 296.]
Il para�t que l'�voque de Plaisance s'�tait montr� accommodant et
g�n�reux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui
�tait alors � Rome, o� se trouvait aussi cet �v�que, de le remercier
pour la mani�re noble avec laquelle il l'a trait� � Plaisance. Nous
regrettons de ne pas conna�tre le nom cet �v�que, dont la conduite
envers les artistes pr�sente un si grand contraste avec celle d'un grand
nombre de princes et de cardinaux de son temps[479].
[Note 479: Notamment avec les proc�d�s du cardinal A. Farn�se �
l'�gard d'Annibal Carrache,--Voy. F�libien, t. III, p. 259 et suiv.]
C'est dans cette m�me cath�drale de Plaisance, et � la demande de
Ranuccio Farn�se, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en
concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du
choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent
les fresques du Corr�ge � l'�glise de Saint-Jean de Parme, et qui
excit�rent au m�me degr� l'admiration publique et la jalousie et
l'animosit� du grand artiste lombard[480].
[Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.]
Le travail que Louis Carrache ex�cutait pour l'�v�que de Plaisance,
travail qu'il appelle lui-m�me _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit
beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre � don Ferrante Carlo, du 5
janvier 1608[481], qu'� cette �poque il n'avait pas encore commenc� le
tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard �tait une commande
impr�vue qu'il avait re�ue du l�gat de Bologne, et qu'il lui avait fallu
ex�cuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de
Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il
passera par Cr�mone, afin de voir les dessins et les peintures que don
Ferrante Carlo avait achet�s � Rome. A son retour � Bologne, il lui
promet de se mettre � son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous
servirai, �_con mio gran gusto_.�
[Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, n� IXXXIII.]
Le c�l�bre fondateur de l'�cole bolonaise, alors dans tout l'�clat de
son admirable talent, �tait tellement press� par les commandes, que la
r�alisation de sa promesse se fit encore attendre pr�s d'une ann�e; il
apprend � son ami, par sa lettre du 13 d�cembre 1608, que sa Madone
touche � sa fin, et par celle du 5 f�vrier 1609, il lui en annonce
l'envoi[482]. �Il ne sait, lui �crit-il, s'il se trouvera satisfait
autant qu'il le m�rite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui pla�t
autant qu'elle a plu � Bologne, il en �prouvera un vif contentement. On
avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit lou�, elle est envoy�e avec
son nom (de lui Carrache) par derri�re.--Il lui serait tr�s-agr�able,
d�s qu'elle lui sera parvenue, et apr�s qu'il l'aura plac�e � son jour,
qu'il voul�t bien l'informer si elle lui pla�t ou non; il est
tr�s-inquiet de le savoir.�
[Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV,
LXXXVI.]
Il para�t que, dans l'intervalle qui s'�tait �coul� avant l'ach�vement
de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait t�moign� le d�sir
d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 d�cembre 1608[483],
apr�s avoir f�licit� don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait
faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas �
Cr�mone, il a d�j� mis la main � une composition nouvelle, qui ne sera
pas carr�e, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. �Le sujet,
continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre go�t, �tant tir�
de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa
femme, causant ensemble. Ils sont repr�sent�s � mi-corps, de grandeur
naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre � bonne fin, ayant
pris go�t � ce sujet. Si cette composition d�pla�t � votre seigneurie,
qu'elle me le fasse savoir; je suis pr�t � lui peindre quelque sujet
religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la
Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuad�e que je la
servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans
mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, � cause de son m�rite
qu'accompagn� une gr�ce si noble.�--Nous ne savons si ce tableau fut
ex�cut� pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant
interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait �t�
travailler � Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de
son cousin Annibal Carrache, enlev� � l'art avant le temps.--Le pr�lat
Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait ferm� les yeux, raconte ainsi les
derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609,
adress�e au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]:
[Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, n� LXXXV.]
[Note 484: Boliari, t. II, p. 486, n� CXXII.]
�Je ne sais de quelle mani�re commencer cette lettre; je viens � cette
m�me heure, c'est-�-dire � environ deux heures de nuit (dans le mois de
juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette
vie � l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le re�oive dans le
ciel! Il alla derni�rement, comme si la vie lui f�t devenue
insupportable, chercher la mort � Naples, et ne l'ayant pas trouv�e l�,
il revint, dans cette saison o� il est si dangereux de changer d'air,
l'affronter � Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de
prendre des pr�cautions pour sa sant�, il se livra aux plus grands
exc�s. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je
n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai
trouv� avec toute sa connaissance et dans un �tat qui laissait de
l'espoir. Mais, vers le soir, �tant revenu le voir, je l'ai trouv� dans
l'�tat le plus d�sesp�r�. Je l'ai engag� � recevoir la communion, et
moi-m�me, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai r�cit� les
pri�res des agonisants pour son �me. Mais ayant recouvr� sa
connaissance, et le cur� �tant arriv� et lui ayant administr�
l'extr�me-onction, il a expir� peu apr�s. Il s'est remis assez bien au
moment de la sainte communion, et il a reconnu son �tat. Il voulait
faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en
faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le
temps. J'ignore s'il poss�de autre chose que dix _luoghi di monte_,
quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere
Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera
ensevelir dans la Rotonde (le Panth�on) aupr�s de Rapha�l, o� il lui
sera �lev� un tombeau avec une �pitaphe digne de son m�rite[485]. Je ne
sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte;
mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il �tait dans son art le
premier des ma�tres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait
presque rien fait, n�anmoins il avait conserv� son jugement sup�rieur et
son go�t si exerc�, et il commen�ait � faire quelques petites choses
dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette
avant son d�part pour Naples, et qui est tr�s-belle. C'est pourquoi sa
perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses
amis, mais de notre ville enti�re et de tous les amateurs de ce bel art.
Pour moi, qui ai assist� � sa mort, j'en ressens un chagrin
extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis � votre seigneurie,
afin qu'elle veuille bien en informer son fr�re (Augustin) � Bologne, et
le seigneur Louis � Plaisance.�
[Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans apr�s la mort d'Annibal
Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui �rigea un
monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l
'�pitaphe suivante, grav�e sur une tablette de marbre blanc, � droite de
l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panth�on (troisi�me chapelle �
gauche en entrant):
Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati
Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et
gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Rapha�l tulit, Hannibal
iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus
Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV.
Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen;
caetera mortis erant.
]
Il est probable que les fr�quents voyages de don Ferrante Carlo �
Bologne suspendirent, de 1610 � 1616, sa correspondance avec Louis
Carrache; car, apr�s la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le
peintre annonce � son ami qu'il esp�re lui envoyer quelque dessin[486],
le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de
mai 1616. A cette �poque, don Ferrante Carlo retourna se fixer � Cr�mone
pour y suivre un proc�s qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit
par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette ann�e[487].
Bans cette derni�re, apr�s s'�tre plaint de n'avoir pas encore re�u de
ses nouvelles depuis son d�part, il lui dit quelle est sa mani�re de
vivre. �Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives:
le tableau �le sainte Marguerite est termin� et envoy� par mon fr�re
Paul � Mantoue, et il y a �t� extr�mement go�t�. Je ne suis plus dans le
palais des seigneurs Caprara: je me tiens retir� � la maison; je
travaille le peu d'heures que je peux � une certaine Suzanne qui est
presque finie. Je l'enverrai, d�s qu'elle sera termin�e, � Beggio (au
chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de
l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres
peintres, parce que je ne les fr�quente pas, et pour ne pas vous
ennuyer.�
[Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, n� LXXXVII.]
[Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII,
LXXXIX.--Il finit par gagner ce proc�s.--Voy. la lettre du 25
octobre 1617, p. 287, n� XCVI.]
[Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, n� XC.]
On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et m�me des autres
artistes, et qu'il d�ployait la plus grande activit� pour suffire � tous
ses travaux. Ind�pendamment des trois tableaux dont il parle, il venait
de peindre � fresque deux grandes et tr�s-belles figures dans le palais
Caprara[489].
[Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.]
La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que
don Ferrante Carlo avait mis � lui r�pondre. C'�tait la fi�vre qu'il
avait gagn�e en naviguant sur le P�, lorsqu'il se rendait � Plaisance ou
Parme, pour prononcer dans l'Acad�mie de cette ville un discours que
l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. �Il n'est pas
�tonnant, lui �crit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur,
�tant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Pha�ton dans le P�;�
et il le f�licite de son r�tablissement. Il lui annonce qu'il a termine
le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoy� au chevalier Tito Bosio, �
Reggio; il l'engage � le voir dans cette ville, � son retour. Le
chevalier le lui montrera avec empressement, et il esp�re qu'il en sera
satisfait.
Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position
d�licate dans laquelle il se trouve. Il avait commenc� un tableau de la
R�surrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne f�t
achev�, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi,
et il para�t que don Ferrante Carlo �tait pour quelque chose dans cette
offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir acc�der au d�sir de son
ami, parce que ce tableau �tait destin� � un cardinal.
�Qu'arriverait-il, lui �crit-il, si un Savelli, qui a d�j� vu ce
tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre
les mains d'un autre?� En effet, il-�tait dangereux, en ce temps, de
manquer de parole � un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une
oeuvre d'art. Les membres du sacr� coll�ge attachaient une importance
toute particuli�re au patronage qu'ils exer�aient sur les grands
artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus
grands travaux, tels que ceux des palais Farn�se et Borgh�se, des villas
Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.
Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit
qu'il est tout dispos� � faire quelque autre chose � son go�t, pourvu
qu'il puisse l'ex�cuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit
nombre de figures. �Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce
que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son m�rite et
ses qualit�s si distingu�es, qui le font aimer de tous ceux qui le
connaissent comme je l'aime moi-m�me. Bien que le temps me manque d'ici
� P�ques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont �t�
command�s r�cemment, dont trois pour des �glises hors de Bologne et un
pour cette ville; ind�pendamment des autres tableaux anciennement
entrepris que j'ai � terminer, j'ai fini celui des pr�tres de
Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de
Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages
moins consid�rables sont termin�s depuis No�l. Mais je trouverai bien le
temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres
prennent patience.�
[Note 490: Probablement l'admirable tableau repr�sentant _le
Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.]
[Note 491: Il y avait � Bologne deux �glises de ce nom; la
cath�drale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la
premi�re, la salle du chapitre, et dans l'autre, au ma�tre autel, la
Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: �Con nuova, n� da lui
pi� usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il
delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.� _Le Pitture di
Bologna_, p. 47 et 290.]
En lui r�pondant, don Ferrante Carlo lui avait donn� pour sujet le
Christ mort. Louis Carrache lui �crit, le 22 janvier 1617, que rien ne
pourra l'emp�cher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il
a � sa disposition, voulant s'appliquer � faire une oeuvre qui lui
plaise. �Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition
ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne r�ussis pas aussi bien que
vous le d�sirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].�
[Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, n� XCII.--Ce tableau
ne fut achev� qu'� la fin de l'ann�e, ainsi qu'on le voit par une lettre
du 23 octobre 1617.]
On �tait alors dans le carnaval, � Bologne; il y avait des mascarades,
des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui
n'allait pas souvent dans le monde, prenait n�anmoins sa part de ces
r�jouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut
agr�ablement surpris par une de ces sc�nes italiennes qui peignent bien
les moeurs d'une ville et d'une �poque dans lesquelles les artistes
exer�aient une si grande influence.
Nous la lui laissons raconter � son ami dans sa lettre du 15 f�vrier
1617[493]:
[Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, n� XCIII.]
�Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on
introduisit dans ma maison une femme d�guis�e, ressemblant, par son
costume et par sa figure d�couverte, � un ange du paradis. Sa t�te �tait
orn�e de lauriers, elle �tait v�tue de blanc, et son costume �tait
dessin� d'une grande mani�re. Elle tenait � la main une trompette dont
elle se mit � sonner en entrant dans la chambre o� je me trouvais, comme
pour annoncer son arriv�e. Puis, avec une gr�ce virginale, elle me
r�cita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et
d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la po�sie f�t
descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pens�e de
prier votre seigneurie de mettre sa muse � ma disposition pour chanter
les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'�clat de sa
beaut� virginale, et dou�e en outre d'une admirable taille de femme.
Cette jeune personne n'a pas plus de quinze � seize ans, et ses paroles
ont tant d'�loquence, tant de douceur et de gr�ce, que je n'ai jamais
entendu, m�me sur la sc�ne, r�citer aussi bien, avec des gestes et des
mouvements si �-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a
adress�es: quant au po�te, je ne le connais pas. Je vous prie de
m'honorer d'une r�ponse, et veuillez m'excuser si je suis trop
indiscret; mais j'ai une enti�re confiance en vous, et je prie votre
muse de faire comme � l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est
_Angela_.�
Cette charmante surprise faite au grand artiste avait �t� imagin�e par
ses amis, ses �l�ves et ses admirateurs. Us lui avaient all�goriquement
envoy� la _Renomm�e_ pour c�l�brer son g�nie. Cette jeune fille, dont la
beaut� para�t avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression,
serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu � repr�senter tant
de fois dans ses tableaux de Madones[494]?
[Note 494: Voy. une gravure de Rapha�l Morghen, repr�sentant une
Madone et son fils, d'apr�s L. Carrache; hauteur, quatre centim�tres;
largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la
signora Giacomazzi.]
On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les
vers adress�s au grand ma�tre bolonais, non plus que sa r�ponse par la
muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25
octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoy� un madrigal,
et qu'il l'avait communiqu� � leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui
�tait probablement l'un des inventeurs de la mise en sc�ne de la
Renomm�e.--A d�faut des vers originaux, nous aimons � rapporter ici le
sonnet compos� par Augustin Carrache � la louange de Niccolino Abati,
sonnet rapport� par Lanzi, qui l'a tir� de Malvasia, vie du
Primatriccio[496].
[Note 495: P. 287, n� XCVI.]
[Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina
pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.]
Chi farsi un buon pittor brama e desia
Il disegno di Roma abbia al mano,
La mossa col l'ombrar Veneziano,
E il degno colorir di Lombardia;
Di Michel Angiol la terribil via,
Il vero natural di Tiziano,
Di Correggio lo stil puro e sovranno,
E di un Raffael la vera simmetria;
Del Tibaldi il decoro e il foridamento,
Del dotto Primatriccio l'invantore,
E un po' di grazia del Parmigiano:
Ma senza tanti studj e tanto stento
Si ponga solo l'opre ad imitare
Che qui lasciocci il nostro Niccolino.
Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet � changer pour l'appliquer avec
plus de v�rit� _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre r�unit en effet,
dans ses compositions, les qualit�s des plus illustres ma�tres des
diverses �coles. Mais sa modestie e�t refus� de telles louanges; et,
r�pondant � la belle Angela ce qu'il �crivait � don Ferrante Carlo, le
11 novembre 1606[497], il lui aurait dit:
[Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, n� LXXXII.]
�_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il
suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto
illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non
usarli_, _perche io non sia burlato_.�
[Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement
d'un sonnet de l'Arioste � Michel-Ange.]
Cette docte ville de Bologne �tait alors la patrie et le rendez-vous des
artistes les plus c�l�bres.--�Les premiers peintres de l'Italie sont
maintenant r�unis � Bologne, �crit Louis Carrache � don Ferrante Carlo
le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste
d'une r�putation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500]
sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant �
Sienne, pour se r�tablir compl�tement de la maladie qui a mis ses jours
en p�ril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a �t�
appel� par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le
seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un
certain Jean-Fran�ois Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour
faire quelques tableaux � monseigneur le cardinal-archev�que, et il s'en
acquitte h�ro�quement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et
des autres, qui tous d�sirent jouir de nouveau du s�jour de la patrie,
et qui sont les premiers peintres de l'Italie.�
[Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, n� XCV.]
[Note 500: Fils naturel d'Augustin, et �l�ve d'Annibal.--Voy. Lanzi,
t. V, p. 92.]
C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la soci�t� d'un petit
nombre d'amis vou�s au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio
Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et
Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant pr�lat Gio, Bat.
Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir �
Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y
�tait aussi recherch� pour l'affabilit� de son caract�re que pour la
vari�t� de ses connaissances et la s�ret� de son go�t.
Dans cette foule d'artistes c�l�bres et parmi tant d'amateurs distingu�s
qui vivaient � Bologne, on comprend quelle �mulation, quelle critique
intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une
nouvelle mani�re de faire, d'un genre de peinture non encore connu,
comme �tait la mani�re du Guerchin. L. Carrache, dont la bont� ne se
d�mentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il
�tait v�ritablement sup�rieur, exprime, sans arri�re-pens�e,
l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. �Il y a
ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre
1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand
dessinateur et tr�s-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un
miracle � frapper d'�tonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en
dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le
verrez � votre retour.� Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il
n'�tait pas facile de conserver, dans un �ge avanc�, la r�putation
acquise dans la jeunesse et l'�ge m�r. D�s 1618, L. Carrache redoutait
l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. �crivant � don
Ferrante Carlo, le 11 d�cembre de cette ann�e[502], il se f�licite
d'apprendre que les tableaux qu'il avait ex�cut�s pour lui font fureur
jour et nuit: il lui sera tr�s-agr�able d'�tre inform� des jugements
qu'en porteront tant de peintres d'un go�t excellent, et
particuli�rement ce peintre espagnol, qui suit l'�cole de Caravage, si
c'est celui qui a peint un saint Martin, � Parme, et qui vivait avec le
seigneur Mario Farn�se[503]. �Il faut se tenir ferme, dit-il, afin
qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout
avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire � une personne
endormie.�
[Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, n� XCVI.]
[Note 502: P. 289, n� XCVII.]
[Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasqu�s, ou plut�t
de Ribera.--P. 289, _ad notam_.]
Cette derni�re phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne
pas rester, dans sa vieillesse, l'�gal de lui-m�me.--Le temps approchait
o� il devait �prouver � la fois les effets de l'�ge et les atteintes de
ses rivaux et de ses ennemis.
Il venait de terminer, � la vo�te de la sixi�me chapelle de la
cath�drale de Bologne, une Annonciation: il para�t que, dans cet
ouvrage, il lui �tait �chapp� quelques incorrections de dessin. On lui
reprochait surtout d'avoir plac� de travers le pied de l'ange qui
s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extr�mement sensible: il
s'en ouvre � son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa
derni�re lettre du 22 f�vrier 1619[504].
[Note 504: P. 291, n� XCIII.]
�Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des
peintres envieux ont fait subir � mon tableau de l'Annonciation, pendant
que monseigneur le cardinal Aloisi �tait � Milan[505]. Il me para�t
n�cessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les
membres du chapitre ont refus� de prendre un parti avant le retour du
cardinal, j'ai r�dig�, et je vous adresse une note explicative de la
mani�re avec laquelle cette affaire demanderait � �tre trait�e. Que
votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au
comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance,
et comme votre seigneurie sait les �crire; parce qu'elle sera vue � Rome
et peut-�tre � Bologne: fermez-la, et l'envoyez � la poste de Rome, d'o�
elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au
chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande m�lancolie.
Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.�
[Note 505: Ce cardinal �tait l�gat � Bologne.]
[Note 506: Son neveu.]
P.S. �Dans le cas o� il vous para�trait qu'il n'est pas convenable
d'envoyer cette lettre, je m'en remets � votre jugement si s�r, et je me
conformerai � la r�solution que vous aurez adopt�e.�
Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice � son
illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour
prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'�tre rest�
au-dessous de lui-m�me. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du
mercredi qui pr�c�da le 16 novembre 1619[507].
[Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de
l'Annonciation de L. Carrache, qui est � la cath�drale, dit: �_Nel gran
lunetone, in faccia, la SS. annunziata � l'ultima operazione del
susdetto Lodovico, che gli costo la vita_.� Lanzi, l. V, p. 85-86,
exprime la m�me opinion. �_Ne alla sua gloria deon ostare certe poche
scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come
nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie
della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e pu�
dirsi che ne mori di afflizione_.�]
Cette mort fut annonc�e ce jour-l� m�me, � don Ferrante Carlo, par un de
ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508].
[Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, n� CXVIII.]
�Ce n'est pas sans une vive douleur, �crit-il, que je vous apprends que
le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous �tait si tendrement
attach�, a quitt� cette vie pour une meilleure, dans la nuit du
mercredi, et a �t� enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la
_Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit � sa derni�re demeure. J'ai appris
en m�me temps la mort et la maladie qui a dur� quatre semaines, avec une
fi�vre continuelle, ainsi que me l'a racont� jeudi matin un de ses vieux
serviteurs.�--Il lui dit ensuite qu'il a r�clam� le tableau de la
Nativit� que dori Ferrante Carlo avait fait d�poser chez L. Carrache,
mais 'sans indiquer si ce tahleau �tait du peintre; il termine en lui
apprenant que d�j� on a mis en estampe les fun�railles de son ami, comme
c'�tait alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un
exemplaire[509]�
[Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu �lre ex�cut�es par
Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.]
Une autre lettre adress�e � don Ferrante Carlo par le peintre bolonais
Alexandre Tiarini, le 7 d�cembre 1619, vint lui confirmer la perte de
son ami[510].
[Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, n� CXIX.--Cette
lettre montre l'intimit� qui r�gnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.]
La r�putation de Louis Carrache n'a jamais �t� aussi grande en France
qu'en Italie: F�libien[511] le place bien au-dessous de son cousin
Annibal, qu'il regarde comme son ma�tre; erreur manifeste, d�mentie par
les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que
prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier
auteur fait de Louis Carrache le plus bel �loge que l'on puisse faire
d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Hom�re, �En
r�sum�, dit-il, si l'on doit ajouter foi � l'histoire, Louis Carrache
est, dans son �cole, comme Hom�re parmi les Grecs, FONS
INGENIORUM[513].�
[Note 511: T. III, p. 248 et suiv.]
[Note 512: _Le Pitture_, p. 25 � 30.]
[Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.]
Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cit� par
Malvasia[514], a parfaitement expos� l'�tat de la peinture avant les
Carraches, et les services qu'ils rendirent � l'art, �La connaissance du
beau se perdait enti�rement, dit-il, et de toutes parts se montraient
des mani�res nouvelles et diverses, toutes �galement �loign�es du vrai
et de la vraisemblance, et plus conformes � l'apparence qu'� la r�alit�
des choses; les artistes se contentant d'�blouir les yeux du public par
le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant � droite
et � gauche tant�t une chose, tant�t une autre, pour se faire valoir, le
tout avec une grande pauvret� de contours, sans resserrer les
diff�rentes parties de leurs compositions, et m�me souvent avec de
grandes fautes. Ils s'�loignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie
qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art �tait infect�, pour ainsi
dire, de tant d'h�r�sies, et qu'il se trouvait en p�ril de se perdre, on
vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, �tant
�troitement li�s par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre
eux et d'accord dans leur r�solution d'embrasser, sans craindre la
fatigue, toute �tude qui pourrait les conduire � la perfection de l'art.
Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le
premier �tait cousin des deux autres, qui �taient fr�res: et comme Louis
�tait le plus �g� d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier
� la peinture, et c'est de lui que les deux autres re�urent les premiers
enseignements de l'art.�
[Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati,
qui �tait son nom � l'acad�mie _dei Gelati_, de Bologne.]
Le m�me pr�lat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515],
�tait c�l�bre � la cour de Rome pour ses connaissances en litt�rature,
et plus sp�cialement, pour une singuli�re intelligence des beaux-arts,
qu'il aimait et encourageait, avait propos� � un cardinal[516] de
choisir Louis Carrache pour lui confier l'ex�cution d'un tableau �
Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un
th��tre digne de sa r�putation, et, en m�me temps, glorifier la ville de
Bologne, leur patrie commune. �C'est un homme, �crit-il � cette
�minence, connu et estim� des principaux peintres de l'Italie, d�j� �g�
et consomm� dans la pratique de l'art, qui a ex�cut� un grand nombre
d'oeuvres �parses en divers lieux, qui s'est particuli�rement exerc� �
faire de grands tableaux pour les �glises, et qui, parmi les peintres
qui se trouvent aujourd'hui � Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le
premier rang.�
[Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85,
n� XXI, et t. VII, p. 13, n� II, la lettre du chanoine
Louis Crespi � Bottari.--On pr�tend que le pr�lat Agucchi fut peint par
le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un
seigneur qui descend de cheval, dans le tableau repr�sentant l'entrevue
de saint Nil avec l'empereur Othon III.]
[Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il �tait
secr�taire.]
[Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore
si L. Carrache ex�cuta le tableau pour Saint-Pierre.]
Ce rang peut d'autant moins lui �tre contest�, qu'il est le ma�tre
d'Augustin et d'Annibal, comme lui les r�novateurs de la peinture, et
qu'il partage avec eux la gloire d'avoir form� le Guide, l'Albane, et
surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres
apr�s Rapha�l.
Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au ph�nix, conclut:
�Que la peinture, qui �tait n�e sous Rapha�l et Michel-Ange, paraissait
languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'apr�s un grand nombre
d'ann�es elle parut renouvel�e par les Carraches, pour la gloire de leur
si�cle.�
[Note 518: Cit� par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]
De m�me, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches,
disait d'eux qu'ils �taient: �_Lapsanti picturce suffecti
Hercules_[519].�
[Note 519: Cit� par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]
Ce Dolcini �tait, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de
tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait � enrichir des
productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache,
peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui �crivait
le 27 mars 1599[520] montre quel �tait le d�sint�ressement de ce grand
ma�tre j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son
complet ach�vement;--bien diff�rent en cela du Guide et de tant
d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer
d'avance.
[Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267� n� LXXIX.]
Le chevalier Gio. Batista Marino, le po�te � la mode du commencement de
ce si�cle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu
avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, repr�sent�s nus
au milieu d'une fontaine. Pour d�terminer le peintre � mettre de c�t�
tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'emp�cher d'exercer sa main �
peindre un pareil sujet, il lui avait �crit que cette composition �tait
destin�e � orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la
montrerait � personne, si ce n'est aux intimes.
Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degr�
l'admiration du po�te, qui composa en son honneur ce madrigal, tout
empreint de ces _concetti_ qui �taient dans le go�t de l'�poque;
Siccome di Salmace
Aveano ni s� l'acque tranqaille e chiare
Virt� d'inamorare;
Cos� per l'arte tua, la loro sembianza,
Caracci, ha in te possanza
Di far maravigliare.
Ma, non si sa quai perde oqual avanza,
Il miracol d'amore,
O quel de lo stupore;
Quello in un corpo sol congiunse dui,
Questo divide da se stesso altrui[521].
Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], bl�me, avec raison,
Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, � la
justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exerc� sur de
pareilles compositions.
[Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.]
[Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.]
Fix� � Rome d�s 1618, comme on le voit par la derni�re lettre de Louis
Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes.
Il y fit la connaissance de Simon Vou�t, qui, � l'exemple de beaucoup
d'autres peintres fran�ais, �tait venu se former � la grande mani�re
italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation
pour ses amis de Venise, ville que Vou�t visita en 1627, � son retour
en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de
l'autel de l'�cole de Saint-Th�odore, patron de Venise. Vou�t lui en
t�moigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant
� sa disposition pour un tableau[523].
[Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, n� CXXIV.]
Il est probable que depuis son s�jour � Rome don Ferrante Carlo s'�tait
li� avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres �l�ves des
Carraches. �tait-il encore attach� au cardinal Sfondrato? Nous
l'ignorons. La seule particularit� que nous connaissions de la vie de ce
cardinal, c'est qu'il cherchait � r�unir les tableaux des artistes en
r�putation. F�libien raconte que[524] �le Guide avait envoy� � ce
cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino,
Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors consid�r�s dans la cour
du pape, avaient beaucoup admir�.� Don Ferrante Carlo n'�tait peut-�tre
pas rest� �tranger au go�t de son patron, de m�me qu'il dut contribuer �
former et � entretenir celui du cardinal Scipion Borgh�se.
[Note 524: T. III, p. 500.]
Les fonctions qu'il remplissait aupr�s de ce cardinal, neveu de Paul V,
le mirent � m�me d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant
obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.
Le palais Borgh�se avait �t� commenc�, en 1590, par le cardinal Deza:
ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arri�re
des Farn�se, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant
d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec
le plus grand soin, et y r�unirent une galerie, qui existe encore, et
qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de
_quinze cents_ tableaux originaux des ma�tres italiens. Dans cette
galerie, l'�cole de Bologne est dignement repr�sent�e. On y admire
surtout cette c�l�bre Chasse du Dominiquin, cit�e comme un chef-d'oeuvre
par l'abb� Lanzi[525], et une Sainte C�cile du m�me artiste; les Quatre
�l�ments de l'Albane, un Christ mort et une Charit� romaine du Guerchin,
deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal
Carrache, et Orco et Norandin, d'apr�s l'Arioste, par Lanfranc.
[Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.]
Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas �tranger au choix de ces
tableaux fait par le cardinal Borgh�se; peut-�tre le Dominiquin et le
Guide durent-ils � sa recommandation d'�tre employ�s aux travaux que le
m�me cardinal fit ex�cuter dans l'�glise de Saint-Gr�goire, sur le mont
Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements,
qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit
celui o� saint Andr� est fouett� par les bourreaux[526].
[Note 526: F�libien, t. III, p. 476.]
Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus
intimement fut Lanfranc, qu'il devait conna�tre depuis longtemps. On
sait que cet artiste, n� � Parme, avait �t� r�duit, dans sa jeunesse, �
entrer au service du comte Horace Scotti, � Plaisance[527]. Appr�ciant
en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la
peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante
Carlo, qui allait souvent de Cr�mone � Bologne, l'y reconnut dans
l'acad�mie des Carraches. Lorsqu'il fut fix� � Rome, Lanfranc fut charg�
par le pape Paul V de grands travaux � l'�glise de Sainte-Marie-Majeure
et au palais de Monte-Cavallo. Peut-�tre, Lanfranc dut-il en partie � la
recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de
Saint-Andrea-della-Valle, � Rome, au pr�judice du Dominiquin, qu'il
�tait destin� � supplanter pendant sa vie et apr�s sa mort.
[Note 527: F�libien, t. III, p. 512.]
On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas ex�cut� ce travail.
Toutefois F�libien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle
quelques ann�es apr�s son ach�vement, en t�moigne une haute admiration.
�C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les
figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six
m�tres trente centim�tres), sont bien proportionn�es, et diminuent si
conform�ment � leurs diff�rentes positions, � leurs raccourcissements et
� leurs distances.
[Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.]
Cette coupe para�t, dans son ouverture, d'une longueur si
extraordinaire, qu'elle repr�sente un grand espace de ciel, o� la vue se
porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette
Gloire para�t l'Humanit� adorable de J�sus-Christ, qui est la source de
toute lumi�re qui se r�pand, et qui �claire les corps qui sont dans ce
grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumi�res est conduite
d'une mani�re qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.�
Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre � Naples, o� il �tait appel�
par les j�suites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Ges�
Nuovo_.
C'est � partir de cette �poque, que s'�tablit entre le peintre et don
Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641,
terme pr�sum� de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne
trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, �
l'exception d'une seule; mais celles �crites par Lanfranc pr�sentent des
d�tails fort int�ressants.
Par la premi�re, dat�e de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arriv�e
dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien
vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait compl�te s'il
n'�tait pas assi�g� par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de
Rome, mais des amis et patrons qu'il a quitt�s: au nombre de ces
derniers, il lui laisse � d�cider s'il ne doit pas le regretter plus
particuli�rement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si
aimable et si obligeant, mais qui lui a �t� si utile dans toutes les
occasions. Aussi, esp�re-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son
absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimit� �taient depuis
longtemps �tablies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.
[Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, n� CIV.]
La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret
profond qui s'�tait empar� de l'artiste, priv� � Naples de ses douces
habitudes de Rome: �Lorsque j'�tais � Rome, l'escalier qui conduit �
votre appartement m'a souvent emp�ch�, par crainte de la fatigue, de me
rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si int�ressante;
mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me para�t plus rien du tout, et je
r�fl�chis en moi-m�me � ma grande paresse, dont je me repens maintenant.
En v�rit�, pendant que je vous �cris, il me semble que je suis avec vous
et que je vois vos mani�res si affables, lesquelles sont comme ces
choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les poss�de en abondance, mais
qu'on d�sire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le
suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'esp�re
que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le pass�.�
Il para�t que Lanfranc avait �t� tr�s-bien accueilli par les j�suites de
Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le g�n�ral de
l'ordre, esp�rant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et
obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit
de son ami, cherche � la combattre dans la seule lettre que Bottari nous
ait conserv�e de lui. N'�tant point, comme l'artiste, un peu aveugl� par
les succ�s et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui
�crit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec
le g�n�ral des j�suites, de la prudence et de la bont� duquel il est en
droit d'esp�rer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a
entrepris. �Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute
recommandation et tout autre moyen � employer aupr�s de ce tr�s-r�v�rend
p�re, il ne lui d�plaira pas, et il vous sera tr�s-utile, que le p�re
Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices,
ainsi qu'il est dispos� � le faire pour l'amiti� qu'il vous porte, et
pour la grande estime qu'il fait de votre m�rite. Ce p�re d�sire
obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents
artistes, un dessin bien ordonn� de votre main. Il n'est pas n�cessaire
que je m'�vertue � vous faire comprendre combien il vous importe
d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume d�licate et
cultiv�e peut, � bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et
contribuer � vous maintenir dans la possession de l'immortalit�, que
vous vous �tes acquise par tant de travaux fameux.�
[Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, n� CV.]
Le p�re Ferrari, auteur de l'ouvrage intitul� _Les jardins des
Hesp�rides_[531], �tait un j�suite de beaucoup d'esprit et de go�t.
Lanfranc lui fit le dessin qui se voit grav� dans cet ouvrage, et il est
probable que, de son c�t�, le r�v�rend p�re s'en montra reconnaissant,
en patronnant l'artiste aupr�s du g�n�ral de son ordre.
[Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, n� CV.]
C'est dans cette m�me lettre, que don Ferrante Carlo apprend � Lanfranc,
qu'il est de nouveau attach� au service de la chambre du cardinal
Borgh�se, et que cette �minence lui a fait don, spontan�ment, d'un
b�n�fice simple, � Saint-Gr�goire, _al clivo di scauro_, � l'autel
privil�gi�, o� est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet
en m�moire de rappeler � Lanfranc le dessin des quatre triangles de la
coupole (du Ges� nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment
promis.
Cette coupole ne fut termin�e qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce �
don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette ann�e. Il para�t
qu'il n'�prouva aucune difficult� de la part du g�n�ral des j�suites,
homme, dit-il, d'un caract�re bienveillant et fort habile en pareille
mati�re� Mais cette oeuvre immense n'�tait pas destin�e � durer
longtemps. Quelques ann�es apr�s son ach�vement, la coupole s'�croula,
entra�nant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui
de cette grande composition que les anges qui ont �t� grav�s[532].
[Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.]
L'ann�e suivante, Lanfranc eut recours � son ami, pour arranger une
affaire assez d�licate, et qui pouvait compromettre sa r�putation. Voici
� quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nomm�
Hippolyte Vitelleschi, se trouvant � Naples, vint rendre visite �
l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apport�e
de Rome pour s en servir comme de mod�le, parmi d'autres saintes qu'il
voulait repr�senter dans l� coupole du Ges� nuovo, il s'engoua tellement
de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante
ducats, ou cinquante-huit �cus romains[534]. Ce prix n'avait rien
d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu
des copies de ses tableaux, faites de sa main, au del� de cent �cus.
Mais cette Madeleine �tait tr�s-connue � Rome; elle �tait de la jeunesse
de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-m�me dans sa lettr� du 17
octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'�tre expos�e �
l'acad�mie de cette ville. Peut-�tre aussi les envieux qu'il avait
laiss�s � Rome avaient-ils persuad� au seigneur Vitelleschi que ce
tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donn�. Quoi qu'il en soit,
et comme il arrive souvent � ceux qui, sans r�fl�chir, se montrent
entich�s d'une chose, ce seigneur avait renvoy� le tableau � Naples, en
faisant demander � Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort
embarrass�: en homme d�licat et d�sint�ress� qu'il �tait, et bless�
d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir
rendre l'argent qu'il avait re�u. Mais, malheureusement pour lui, vivant
au jour le jour, et sans faire d'�conomies, il avait d�j� d�pens� les
ducats qu'il croyait, avoir bien gagn�s. Aussi, d�sirait-il extr�mement
que son ami don Ferrante Carlo trouv�t quelque moyen, tout en pr�servant
sa r�putation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait re�ue.
�J'ai pens�, lui �crit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec
succ�s serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a c�d�, sans
le vouloir, � l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui
persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre
tableau que je ferais plus � son go�t. Mais, il faudrait dire ces choses
comme venant de vous-m�me, et lui faire conna�tre que j'ai donn� ordre
de le rembourser. Jusqu'� pr�sent, ce seigneur ne me r�clame rien; mais
je tiens essentiellement � ne pas �tre perdu de r�putation. C'est
pourquoi je vous prie, par l'amiti� que vous me portez, de vouloir bien
vous charger de cette n�gociation, sachant que l� o� vous vous employez,
et o� vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer
la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.�
[Note 533: Voy. la lettre du 1er ao�t 1637, p. 302, n�
CVII.]
[Note 534: Environ trois cent cinquante francs.]
[Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, n� CVIII.]
Malgr� l'habilet� des moyens que l'artiste avait sugg�r�s � son ami,
pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne para�t pas
qu'il les ait gard�s. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend,
qu'il fut oblig� de restituer le prix de la Madeleine, restitution
qu'il op�ra par l'entremise de son fr�re Egidio, avec le plus grand
regret, et, comme il le dit lui-m�me, �_con la lacrima su
l'occhio[536]_.�
[Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, n�
CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au
palais Barberini.]
Il para�t que ces peintres, jaloux des succ�s de Lanfranc � Naples, ne
se bornaient pas � critiquer ses tableaux et � les lui faire reprendre.
_Ces bons amis de cour_ avaient r�pandu, � cette �poque, le bruit de sa
mort, qu'ils attribuaient charitablement � des exc�s de tous
genres.--Dans une lettre du 10 d�cembre 1637[537], il rassure son ami
sur sa sant�, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adress�s, et
le prie de se tranquilliser, �attendu qu'� Naples, on ne fr�quente ni
les r�unions, ni les h�telleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est
pas l'usage.�
[Note 537: P. 306, n� CIX.]
Il �tait alors en faveur aupr�s de l'ancien vice-roi, le comte de
Monterey, qui s'�tait retir� � Pouzzoles, et aupr�s de son successeur.
Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux
nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore
accord�e � aucun des artistes qu'il avait employ�s; l'autre lui avait
demand� un petit dessin, en lui t�moignant beaucoup de courtoisie et de
bienveillance.
Cette cour de Naples �tait alors agit�e par les troubles qui pr�c�d�rent
la r�volte de Mazaniello: elle �tait n�anmoins tr�s-brillante. Lanfranc
raconte qu'� la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut
accompagn� par d'innombrables carrosses � six chevaux, avec des livr�es
bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait
rendus au roi lui-m�me. Et cependant, ce jour-l�, il faisait un temps
affreux j la foudre tomba sur les deux ch�teaux (Saint-Elme et de
l'OEuf), et br�la les drapeaux et les m�ts qui les soutenaient. C'est
pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avan�ant
avec sa suite au milieu des nuages et des �clairs qui sillonnaient la
terre, et qui ajoutaient la terreur � l'imposante beaut� du
cort�ge[538].
[Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 d�cembre 1637, n� CX.]
Bien que Lanfranc f�t fix� � Naples pour terminer les grands travaux
qu'il y avait entrepris, il s'�chappait quelquefois de cette ville
bruyante et plus livr�e au luxe qu'au culte des arts, et il revenait �
Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il �tait
alors dans toute la force de son talent, et avait peine � suffire aux
commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas
rester longtemps de suite dans la capitale des arts, oblig� qu'il �tait
de mener � bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait
� Naples depuis plusieurs ann�es.
Au mois d'ao�t 1639, il �tait reparti pr�cipitamment de Rome pour
retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible
�ruption du V�suve; il l� raconte � son ami dans sa lettre du 23 ao�t
de cette ann�e[539]. Le volcan s'�tait ouvert et avait donn� passage �
un fleuve de lave, qui, coulant sur une �tendue de plus de six milles,
avait d�truit et entra�n� des palais, des �glises, des maisons de
campagne en grand nombre, et des villes presque tout enti�res.
[Note 539: _Id._, _ibid._]
Ce spectacle sublime rappela au peintre le d�sir que lui avait manifest�
son ami de poss�der une vue du V�suve[540]: il en chercha de tous c�t�s
une qui f�t digne de lui �tre offerte, et n'en trouva aucune, m�me chez
les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession
d'ex�cuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans
le palais un qui lui parut meilleur que les autres, par�e qu'il se
rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel ma�tre il �tait:
les uns lui dirent que le peintre �tait mort, et les autres que le
tableau �tait de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant
avoir ni le tableau original, ni le ma�tre qui l'avait ex�cut�, Lanfranc
obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de
ses �l�ves, et apr�s l'avoir retouch�e[542], il l'adressa dans le mois
d'ao�t 1638 � son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et
en lui promettant de se mettre � sa disposition pour une oeuvre plus
importante et de meilleur go�t.
[Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.]
[Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps � Naples, et
fut l'ennemi du Dominiquin.]
[Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639,
p. 313, n� CXII.]
A cette m�me �poque, Lanfranc eut recours au cr�dit que don Ferrante
Carlo avait sur son patron, le cardinal Borgh�se, pour le tirer d'une
difficult� s�rieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de
Naples. Cet artiste �tait surtout recherch� pour peindre, dans les
vo�tes des �glises et dans les d�mes des coupoles, ces immenses
compositions qui font encore aujourd'hui l'�tonnement de ceux qui les
admirent. Il avait donc �t� charg� par les moines de Saint-Martin,
couvent situ� sur l'un des points les plus �lev�s de Naples, de peindre
� fresque leur �glise. Il y avait repr�sent� les douze Ap�tres, en pied;
et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les
larrons, la foule et les bourreaux qui s'appr�tent � consommer le
sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent �
ce spectacle; ensuite, sur toute la vo�te de l'�glise et des c�t�s, des
sc�nes vari�es[544], peintures que Bottari trouve admirables[545].
[Note 543: Les Camaldules, aupr�s de Capo di Monte.]
[Note 544: Lettre du 30 ao�t 1639, p. 311, n� CXI.]
[Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad
notam_.--Suivant Bottari, les douze ap�tres ont �t� grav�s.]
Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait termin�
cette oeuvre immense, et n�amoins les moines ne lui avaient encore donn�
qu'un faible �-compte. Vivant � Naples en grand seigneur, l'artiste ne
pouvait pas attendre: il se vit donc forc�, une premi�re fois, de
s'adresser, par l'interm�diaire de son ami, au cardinal Borgh�se,
lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer � Lanfranc la
moiti� de ce qui lui restait d�, c'est-�-dire huit cents ducats. Les
moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, � Naples, qui
s'�tait charg� de cette premi�re n�gociation, de satisfaire enti�rement
le peintre quinze jours apr�s ce premier payement.--Mais ils n'en
avaient rien fait: plus de huit mois s'�taient �coul�s depuis cette
�poque, et lorsque Lanfranc s'�tait pr�sent� pour recevoir les huit
cents ducats qui lui restaient dus, il avait �prouv� du prieur un refus
outrageant, suivi bient�t d'un proc�s et de plusieurs autres, intent�s
avec un �clat et un scandale sans exemple.
Ce d�bat pouvait porter une atteinte profonde � la r�putation de
l'artiste et � son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir
ex�cut� ses peintures _� sec_, au lieu de les avoir faites _� fresque_,
ainsi que le portait leur trait�. Cette accusation �tait des plus
graves. En France, o� g�n�ralement on appelle peintures � fresque toutes
celles qui sont destin�es � ne pas �tre chang�es de place, qu'elles
soient � l'huile, � la cire ou � la d�trempe, mais ex�cut�es � sec sur
la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-�tre
pas bien toute l'importance du reproche adress� � Lanfranc. Mais, en
Italie, o�, de tout temps, la v�ritable peinture � fresque, c'est-�-dire
celle ex�cut�e sur place, sans pr�paration, sur un enduit frais appliqu�
� un mur, et en m�me temps que cet enduit, a �t� pr�f�r�e, pour les
monuments, � la peinture � l'huile et sur toile, l'accusation dirig�e
contre Lanfranc �tait de nature � nuire extr�mement � sa r�putation. On
sait que les plus grands peintres italiens ont toujours plac� l�
fresque, pour la difficult� de l'ex�cution, avant la peinture sur toile.
Le Dominiquin a pass� la plus grande partie de sa vie � peindre �
fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalis� surtout par les
fresques du palais Farn�se; Rapha�l a laiss� au Vatican, � la Farn�sine
et ailleurs, des preuves de sa sup�riorit� pour ce genre de peinture; et
le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, m�prisait,
dit-on, la peinture � l'huile, et ne la jugeait pas digne de son g�nie.
Lanfranc �tait donc perdu de r�putation, s'il demeurait prouv� qu'au
lieu d'improviser � fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris
son temps pour les ex�cuter lentement _� sec_, en les retouchant et en
les corrigeant tout � son aise. Aussi, cette accusation le transportait
d'indignation, et il la repoussait avec m�pris, invoquant le t�moignage
de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres,
du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur
Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, c�l�bre
peintre de Viterbe qui, se trouvant � Naples, �tait all� visiter
Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, �tait mont� sur son
�chafaud.
[Note 546: F�libien, t. III, p. 490.]
Il est difficile de croire que Lanfranc e�t os� invoquer le t�moignage
de tant de connaisseurs s'il n'e�t pas eu cent fois raison. D'ailleurs,
les grandes fresques qu'il avait pr�c�demment ex�cut�es � Rome et �
Naples prouvent � elles seules ce dont il �tait capable. Aussi, se
plaignant avec amertume � son ami du proc�d� des moines de Saint-Martin
qui au moyen du proc�s qu'ils lui avaient intent�, pr�tendaient
non-seulement ne pas lui payer ce qui restait d�, mais lui faire rendre
ce qu'il avait d�j� re�u, il ajoute, dans sa lettre du 30 ao�t 1639:
�Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanit�, pour
ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant
d'amour et de diligence, n'ayant pas m�me gagn� mes d�penses,
travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui
m'�tait promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de
gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma r�putation, mon bien
et jusqu'� la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux
bont�s de Son Excellence, et � votre bienveillance, afin que vous lui
repr�sentiez le triste cas o� je me trouve, et dont je l'ai d�j�
entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].�
[Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, n� CXI.]
Dans sa lettre du 30 ao�t 1639, Lanfranc n'avait pas dit � don Ferrante
Carlo quelle �tait la cause de ce scandaleux proc�s; il la lui apprend
dans celle du 11 septembre suivant.
�Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous
pouvez le redire, si cela est n�cessaire, � Son Excellence, quelle est
la cause des d�sagr�ments que j'�prouve. Dans le commencement de mon
entreprise, j'�tais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de
Saint-Martin, et, par son moyen, j'�tais �galement bien avec les moines.
Mais, ayant mari� � Giuliano Finello[548] ma fille a�n�e, qui �tait
recherch�e par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu
avanc�, mais jeune homme distingu�, je me suis brouill� avec cet
architecte, et, par suite, avec les p�res, lesquels ne font, soit
ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En
outre, mon gendre Giuliano est employ� dans les occasions les plus
importantes, � cause de son m�rite, d'o� il r�sulte une grande jalousie
dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous
faire conna�tre toute la v�rit�, parce qu'il n'est pas vraisemblable que
je puisse �tre maltrait�, alors que j'ai fait tous mes efforts pour
ex�cuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes
les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque
jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarp�, et de travailler � Une
oeuvre immense et tr�s-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je
gagnerai mon proc�s, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront.
C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son
autorit�, et de daigner �crire un second billet � ces moines qui, lui
ayant promis de me payer quinze jours apr�s la r�ception du premier, ont
attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais,
usant de toute leur influence, vont jusqu'� ternir ma r�putation par des
mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me
rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour
plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous r�compenser.�
[Note 548: Il �tait tr�s-habile sculpteur et en grande
r�putation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, n� CXII.]
Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borgh�se
d�termina les moines de Saint-Martin � abandonner leurs pr�tentions. Ce
que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc,
parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, apr�s plus de
deux si�cles, donne le d�menti le plus �clatant � l'injuste accusation,
que la jalousie et l'int�r�t particulier d'un artiste subalterne avaient
eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait
trop facilement accueillie.
La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve
interrompue du mois d'ao�t 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux
ann�es, le peintre fit de fr�quents voyages � Rome, o� il ex�cuta de
nombreuses commandes. Revenu � Naples au commencement de 1641, il �tait
dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15
avril de cette ann�e.
Ce grand peintre, appel� � Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du
tr�sor de Saint-Janvier, avait �t� en butte � la jalousie de
l'Espagnolet et des autres artistes fix�s dans cette ville, qui
saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son
travail et en attaquant sa r�putation. Dans l'�t� de 1639, ne pouvant
plus r�sister � tant d'intrigues, il avait quitt� Naples secr�tement
pour retourner � Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des
otages � la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une ann�e apr�s; mais,
lorsqu'il fut de retour, il eut � essuyer tant de d�boires, qu'une
profonde m�lancolie s'empara de son �me et le conduisit au tombeau. Il
laissait inachev�e la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y e�t
travaill� pendant plus de onze ann�es, elle �tait � peine � moiti�
faite.
Depuis longtemps, Lanfranc s'�tait montr� jaloux du Dominiquin. A
l'�poque o� ce dernier fit � Rome son tableau de la _Communion de Saint
J�r�me_, que le Poussin admirait � l'�gal de _la Transfiguration_ de
Rapha�l et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549],
Lanfranc avait fait graver � l'eau-forte par Fran�ois Perler, son �l�ve,
le tableau d'Augustin Carrache repr�sentant le m�me sujet: �croyant par
ce moyen, dit F�libien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin
avait expos� n'�tait qu'un larcin qu'il avait fait � son ma�tre[550].�
L'abb� Lanzi ajoute, qu'en r�pandant les copies de cette eau-forte,
Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres
du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de
la lenteur et de l'irr�solution de son rival, la fougue et la c�l�rit�
de son ex�cution[551].
[Note 549: F�libien, t. III, p. 478.]
[Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.]
[Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.]
La rivalit� �tablie entre les deux artistes avait �clat� surtout �
l'occasion des peintures de la coupole de San Andr�a della Valle. Dans
l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette
�glise, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il
voulait qu'elle f�t embellie. Mais ce cardinal �tant mort en 1623,
Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous
pr�texte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands
travaux pour l'ann�e sainte, le jubil� de 1625. �Il en avait n�anmoins,
ajoute F�libien[552], fait d�j� tous les dessins, et ce ne fut pas sans
d�plaisir qu'il vit Lanfranc travailler � sa place.�
[Note 552: T. III, p. 482.]
Malgr� cette rivalit�, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc � don
Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le
malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire �
Naples. Au premier aper�u, il peut para�tre extraordinaire que, quatre
jours seulement apr�s la mort du Zampieri, Lanfranc ait �t� charg� de
terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on
consid�re que cet artiste �tait connu depuis longtemps comme le plus
habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'ex�cuter � Naples m�me,
avec le plus grand succ�s, celles du _Ges� Nuovo_ et de l'�glise de
Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.
Il l'annonce � son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: �J'ai eu,
lui �crit-il, des nouvelles de votre sant� par Egidio (son fr�re); il a
d� vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laiss� son oeuvre
inachev�e; lourde t�che pour son successeur, car la peinture, par suite
des nombreuses retouches dont il l'a surcharg�e pendant tant d'ann�es,
tombe en ruine. En outre, les seigneurs d�put�s en �tant peu satisfaits,
vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui
compter les poils. Quant � moi, ayant � examiner et � estimer l'oeuvre
d'un autre, je suis d�cid� � lui nuire le moins que je pourrai, et m�me
je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en us�t � mon �gard;
bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne m�rit�t pas qu'on s'occup�t
de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui
ai pas gard� rancune de son vivant, et je le ferais encore moins apr�s
sa mort, puisque j'ai toujours d�sir� d'�tre son ami, et que je n'ai
jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs d�put�s m'ont
impos� le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait � Rome
et ne m'emp�chait de me rendre � Naples dans cette saison. Le Dominiquin
a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en
ai gagn� trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je
sais que vous en avez caus� avec Egidio, lui manifestant votre
�tonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin
n'avait pas les d�penses que j'ai; de plus, il faut consid�rer qu'avec
mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu
�gard � la d�pr�ciation des monnaies et � la valeur des _monti_. Vous
pourrez m'objecter qu'il y a trop de diff�rence entre l'un et l'autre
(le Dominiquin et moi). Je vous r�pondrai que toutes les fois que le
Dominiquin a eu � commander une paire de v�tements, moi, j'en ai eu �
commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle
pas de la vie si retir�e qu'il a men�e pour s'enrichir, car je la tiens
pour une conduite honteuse, ce qui appara�t par la fin qu'il a faite. Il
n'a pas mari� de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyag� comme
moi, et chaque voyage m'a co�t�, l'un dans l'autre, un millier de ducats
au moins, d�pense qui est toujours venue � contre-temps. Je vous dirais
bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer,
je ne puis m'emp�cher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le
Dominiquin avait eu une femme du caract�re de la mienne, il n'aurait pas
m�me conserv� de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas
de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de c�t�.
[Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, n� CXIII.]
[Note 554: Les _luoghi di monte_ �taient des actions ou rentes sur
les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donn� l'id�e de
l'�tablissement des grands livres des rentes sur l'�tat.]
[Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que
le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.]
Je me console en pensant que d'autres maris ont �t� accabl�s, si ce
n'est par de semblables �tres, tout au moins par la m�me conduite. Vous
voyez que je ne vous ai jamais parl� avec une franchise plus enti�re;
mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez
l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.�
Cette lettre montre que si Lanfranc �tait heureux de ses succ�s
d'artiste, il �tait loin de trouver le bonheur dans son int�rieur,
puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que d�penser ce qu'il
gagnait avec tant de travail.
Malgr� les protestations d'impartialit� qu'affectait Lanfranc pour
l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal
d�guis�e, et un d�sir de faire d�truire cette peinture de Saint-Janvier
qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556].
[Note 556: _Cade in fine_.]
Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des m�mes sentiments: �Je
vous ai inform�, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a �t�
fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commenc�e. Mais je crois
n�cessaire de vous �crire de nouveau, relativement, � ce que j'avais
entendu dire, que les seigneurs d�put�s voulaient lui revoir le poil,
parce que ce n'est pas la v�rit�. Au contraire, les d�put�s s'efforcent
de traiter les h�ritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres
ayant �t� choisis d�part et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner
satisfaction s'il y � lieu. En vous �crivant la premi�re fois, je vous
ai rapport� ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par
moi-m�me; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle
oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tir�es par les cheveux, et que,
par suite du temps si long qu'il a employ� � ce travail, les parties
termin�es les premi�res paraissent d�j� vieilles et pass�es[558], tandis
que le reste n'est pas fini. La coupole est � moiti�, je veux dire �
moiti� fa�te, et la partie qui s'y trouve ex�cut�e est la moins bonne,
�tant fort ordinaire et � ce degr� d'avancement, tel, qu'� proportion
des autres choses achev�es, il lui aurait fallu encore une fois plus de
temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la
mani�re de finir. Malgr� cela, les d�put�s agissent avec beaucoup de
bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands d�sagr�ments avec le mort,
parce qu'il tra�nait son travail en longueur, et qu'il refusait m�me
qu'on lui fourn�t l'or et les stucs qui doivent orner cette composition,
ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses �l�ves, entrassent
pour travailler � cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les
choses �taient arriv�es � ce point que, de guerre las, les d�put�s
voulaient la faire ouvrir, d�cid�s � jouir de sa vue, tout inachev�e
qu'elle �tait, plut�t que d'attendre pour donner ce travail aux
Bolonais. Ils �taient d'autant mieux fond�s � agir ainsi, qu'il y a ici
des artistes excellents, � ce point que, depuis tr�s-peu de jours, ils
ont d�j� fait beaucoup de besogne, et bien.�
[Note 557: P. 318.]
[Note 558: _Rancide_.]
Il n'est pas difficile de comprendre, apr�s cette derni�re lettre, par
quelle cause les peintures commenc�es par le malheureux Dominiquin
furent totalement d�truites apr�s sa mort. Malgr� les r�ticences
�tudi�es de Lanfranc, son ancienne jalousie perce � chaque ligne. Si les
peintures de la coupole de Saint-Janvier �taient g�t�es par des
retouches et des emp�tements[559]; si elles paraissaient d�j� vieilles
et pass�es, si elles mena�aient de tomber d'elles-m�mes, il fallait
n�cessairement les faire dispara�tre, et les remplacer par une oeuvre
nouvelle. Lanfranc craignait peut-�tre la comparaison qui se serait
�tablie dans l'enceinte de la m�me coupole, entre ses fresques et celles
de son ancien rival. Sup�rieur surtout par l'expression, partie de l'art
si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le c�de pas au divin
Rapha�l[560], ce grand artiste poss�dait, en outre, quoi qu'en puisse
dire Lanfranc, des qualit�s �minentes pour l'ordonnance, comme pour
l'ex�cution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent
grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses sc�nes qui remplissent
les �glises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son
imagination, la force de son pinceau, et son ex�cution facile et
brillante, la post�rit�, plus juste que ses contemporains, a confirm�
le jugement qu'avait port� du Zampieri l'illustre pr�lat Gio. Bat.
Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appr�ci�e
qu'apr�s sa mort[561].
[Note 559: _Pastelli_.]
[Note 560: �Le Poussin, dont le t�moignage est d'un grand poids sur
cette mati�re, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le
Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.�--F�libien, t. III, p.
490.]
[Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.]
La destruction des peintures qu'il avait ex�cut�es � la coupole de
Saint-Janvier est donc une perte irr�parable pour l'art, en m�me temps
qu'elle atteste jusqu'� quel degr� de rancune peut �tre port�e la
rivalit� qui s'�l�ve entre de grands artistes.
Il para�t, au surplus, que les d�put�s commis pour l'examen de ces
peintures, loin de se montrer favorables aux h�ritiers du Dominiquin,
ainsi que l'�crit Lanfranc, exig�rent d'eux, par une injustice
extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que
le malheureux artiste avait re�u de son travail[562].
[Note 562: F�libien, t. III, p. 480]
Lanfranc, charg� de d�corer la coupole de nouvelles peintures,
s'acquitta de cette t�che avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui
ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration
peut se donner carri�re sans m�lange de regrets.
Il quitta Naples en 1646, pour venir � Rome assister � la profession
d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette
ville par la r�volte des Napolitains contre les Espagnols, il y
entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en
six mois de temps, et il mourut le jour m�me de la f�te de ce saint, le
29 novembre 1647, o� l'on d�couvrit ses peintures[564].
[Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.]
[Note 564: F�libien, t. III, p. 515.]
Don Ferrante Carlo l'avait probablement pr�c�d� dans la tombe depuis
plusieurs ann�es. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite
plus haut, est la derni�re que Lanfranc lui ait adress�e. Mais, telle
est l'obscurit� qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres
artistes, qu'il nous a �t� impossible de trouver la date de sa mort.
L'existence de cet excellent homme s'est �coul�e, nous l'avons vu, �
l'abri de toute ambition, partag�e seulement entre l'accomplissement de
ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son
in�puisable bienveillance, sa discr�tion, son affabilit� lui assur�rent,
pendant plus de quarante ans, des amis d�vou�s parmi les principaux
artistes de son si�cle; et la puret� de son go�t, la s�ret� de son
jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels
il v�cut si longtemps dans l'intimit�: � tous ces titres, nous nous
f�licitons d'avoir rappel� son nom, oubli� depuis plus de deux si�cles,
au respect de la post�rit�.
LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO
Dans son pan�gyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence
par rappeler � ses auditeurs que l'homme ne poss�de rien autre chose en
propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'�tait pas plus
neuve au dix-septi�me si�cle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se
lamente sur la bri�vet� de la vie humaine, sur la vanit� des choses
d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et poss�de le temps,
parce qu'il sait jouir par la m�moire des douces productions du pass�,
qu'il sait bien user du pr�sent par ses oeuvres, et qu'il dispose
prudemment de l'avenir par sa pr�voyance. Tel fut, ajoute-t-il, le
commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie �
l'antiquit�, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les
plus pr�cieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de r�pandre, avec la
plus grande g�n�rosit�, sur ses contemporains, et particuli�rement sur
les artistes; sa courtoisie, sa discr�tion et ses autres vertus, lui
assurent l'admiration de la post�rit�. Aussi le pan�gyriste
n'h�siste-t-il point � affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement
triomph� du temps, mais doit �tre propos� comme la lumi�re et le soutien
des si�cles pass�s, comme l'ornement et l'exemple du pr�sent, et comme
le plus parfait mod�le � citer aux g�n�rations � venir.
[Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_,
orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV,
con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait grav� de del
Pozzo.]
En d�pit de ces �loges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu
oubli� de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps,
del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et
aux arts. Comme amateur, son influence a �t� tr�s-consid�rable sur les
principaux artistes du dix-septi�me si�cle; enfin, pour nous autres
Fran�ais, sa liaison intime avec le Poussin, continu�e sans interruption
pendant pr�s de trente-quatre ann�es et rompue seulement par la mort,
rend sa biographie particuli�rement int�ressante.
Ces consid�rations nous ont engag� � faire de la vie de cet homme
illustre une �tude approfondie.
Cassiano del Pozzo naquit � Turin vers la fin du seizi�me si�cle. Il
appartenait � une noble et tr�s-ancienne famille du Pi�mont. Au nombre
de ses anc�tres, il comptait des cardinaux et des �v�ques, des guerriers
illustres, des magistrats �minents. Son bisa�eul �tait un jurisconsulte
c�l�bre; il devint s�nateur et conseiller des ducs de Savoie. Son a�eul
fut pr�sident du s�nat du Pi�mont. Carlo Dati ne parle pas de son p�re,
ce qui laisse � supposer qu'il �tait mort jeune, ou qu'il n'�tait pas
parvenu � une dignit� aussi importante que celles occup�es par ses
anc�tres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut
archev�que de Pis� depuis l'ann�e 1587 jusqu'� sa mort, arriv�e en 1607.
Ce fut lui qui prit soin de l'�ducation du jeune Cassiano. Celui-ci
quitta Turin d�s ses plus jeunes ann�es pour aller suivre les cours de
la c�l�bre universit� de Bologne: l�, sous la direction de savants
professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes
de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et d�velopper pendant
toute sa vie. Appel� ensuite � Pis� par l'archev�que, il suivit les
cours de droit � l'universit� de cette ville, et s'adonna avec beaucoup
d'ardeur � l'�tude de la jurisprudence, �tant destin� par sa famille �
remplir un office de magistrature � Turin, comme ses nobles a�eux. Vers
la fin de son s�jour � Pis�, l'archev�que lui conf�ra la grande
commanderie qu'il avait fond�e, pour un des membres de sa famille, dans
l'ordre eccl�siastique et militaire de Saint-Etienne. A la m�me �poque,
le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche
b�n�fice dont il jouissait sur l'archev�ch� de Pis�, lorsqu'avant de
monter sur le tr�ne de Toscane, il n'�tait encore que cardinal. Ces deux
dignit�s, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui
permirent de se rendre � Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse
du Pi�mont.
[Note 566: Bottari, tromp� par l'identit� des pr�noms, a pris dans
une note, � la lettre du 4 octobre 1641, n� CLXI, t. Ier, p.
382, Carlo Antonio, fr�re de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archev�que
de Pis�, mort en 1607. C'est une erreur qui a �t� relev�e par Ughelli,
dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.]
C'est probablement pendant son s�jour � Turin que del Pozzo fit la
connaissance de Simon Vou�t. Cet artiste, fix� en Italie depuis 1613,
avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contr�e.
En mai 1621 il �tait � G�nes, et del Pozzo lui demandait de venir faire
le portrait du cardinal de Savoie. Vou�t se trouvait encore � G�nes dan
s le mois de septembre suivant, tr�s-recherch� par les seigneurs Doria,
qui l'avaient conduit � leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena,
et l'avaient pri� de faire leurs portraits, ce � quoi il avait fini par
consentir, vaincu par leurs politesses et leurs pr�venances[567].
[Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos
CXXII, CXXIII.]
Del Pozzo ne voulut pas rester oisif � Turin: pour se pr�parer l'entr�e
dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes
devant le s�nat du Pi�mont. Bient�t apr�s, il fut nomm� juge sup�rieur
au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces
fonctions: entra�n� par son amour pour l'antiquit�, et pouss� par une
inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour
aller vivre dans la ville des C�sars et des papes, et pour s'y livrer
tout entier, dans le calme de la m�ditation et dans la soci�t� des
artistes et des antiquaires, � ces �tudes et � ces recherches qu'il
poursuivit, sans interruption, pendant pr�s de quarante ann�es.
Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et
de L�on X. Comme ses illustres pr�d�cesseurs, ce pontife poss�dait � un
haut degr� le go�t des arts, l'amour du beau, le g�nie des entreprises
grandioses. Son r�gne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome
ait vus, a chang� l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les
constructions �lev�es par Urbain VIII et les Barberini attestent le go�t
fastueux de cette famille, et les �normes d�penses qu'elle n'h�sita pas
� faire pour l'utilit� du peuple romain et pour l'embellissement de la
ville de Rome.
Ce pape avait combl� sa famille d'honneurs et de richesses: il avait
�lev� � la dignit� de cardinaux son fr�re, qui v�cut dans la retraite,
et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part
importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant
des finances; le second comme vice-chancelier. C'est � ce dernier que,
peu de temps apr�s son arriv�e � Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas �
�tre attach� en qualit� de secr�taire. Cette position permit au
commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes
alors fix�s � Rome; car, partageant les go�ts de son oncle, le cardinal
Francesco �tait leur protecteur le plus puissant et le plus empress�, et
sa maison servait de rendez-vous � leurs r�unions habituelles.
Ce cardinal �tait grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste
avant qu'il ne quitt�t Rome pour aller peindre � Naples la chapelle du
tr�sor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adress�e
au commandeur et dat�e de Naples le 1er d�cembre 1263[568], que
depuis longtemps ils �taient en relations d'amiti�, et que del Pozzo
avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint
J�r�me_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis
son arriv�e � Naples, remplir les engagements qu'il avait pris � l'�gard
du commandeur.
[Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, n� CXLIII.]
�Ces seigneurs, �crit-il, m'ont li� les mains avec des cha�nes de fer,
et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse
l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la
chapelle de Saint-Janvier ne serait pas termin�e. Ils m'ont astreint �
faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis � des
peines tr�s-graves si je venais � manquer � cet engagement; mes envieux
sont l�, tout pr�ts � me d�chirer � belles dents par leurs calomnies; et
alors m�me que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accord� est
si court, que je suis dans la plus grande inqui�tude, ne sachant comment
je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. N�anmoins, je prie
votre seigneurie, qui a toujours montr� un si grand d�sir de me servir,
de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui
pr�sente avec toute franchise et sinc�rit� d'esprit, �tant persuad�
qu'il ne manquera pas de se pr�senter un grand nombre d'occasions dans
lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma
personne; tandis que, de mon c�t�, je m'empresserai d'ob�ir � ses
ordres[569].�
[Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, n� CXLIII.]
A la suite de cette lettre, Bottari a publi� un autre document qui
prouve le patronage qu'exer�ait le cardinal Francesco Barberini �
l'�gard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: �Je
soussign� (le Dominiquin) reconnais avoir re�u du chevalier del Pozzo,
par les mains de Gio. Pi�tro Oliva, quarante �cus d'argent, qu'il m'a
dit me remettre au nom de l'illustrissime et r�v�rendissime cardinal
Barberini, son patron, en consid�ration de ce que sa seigneurie
illustrissime a daign� consentir � tenir sur les fonts de bapt�me une de
mes filles. En foi de quoi, etc.�
Le cardinal Francesco Barberini avait emmen� del Pozzo dans sa l�gation
de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'ann�e suivante. C'est en
passant par Avignon, au commencement de l'ann�e 1625, que le commandeur
fit la connaissance du c�l�bre Peiresc, qui �tait venu d'Aix pour
complimenter le cardinal.
Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant �tait li�
depuis longtemps avec Al�andre, qui accompagnait le l�gat. Peiresc
l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 � 1602, voyage
dans lequel il puisa ce go�t des arts, de l'antiquit�, des sciences et
de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de
son nom. Del Pozzo �tait bien digne d'entrer en relations avec un tel
homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les
litt�rateurs et tous les artistes de l'Europe v�n�raient comme leur
patron et leur guide. Par suite de la maladie de son p�re, Peiresc ne
put suivre le l�gat jusqu'� Paris; mais il lui donna des lettres pour
ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors
occup� � peindre au Luxembourg la galerie de la reine-m�re, Marie de
M�dicis. Il ne doutait pas, selon le t�moignage de Gassendi[571], que
cet artiste ne d�t plaire au cardinal, tant � cause de l'agr�ment et de
l'amabilit� de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il
pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal
se rendit � Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le re�ut avec
une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort
de son p�re, arriv�e tout r�cemment. Le l�gat prit grand int�r�t �
visiter le mus�e de son h�te, et � passer de longues heures dans une
conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et
l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et
le plus savant collectionneur de ce si�cle avait r�unis de toutes les
parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu'� Toulon faire ses adieux au
l�gat et � del Pozzo.
[Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_,
_senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm
et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus
Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.]
[Note 571: _Ibid._, p. 294.]
L'ann�e suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut pouss� par le
mauvais temps sur les c�tes de Provence, vers la tour de Bouc, �
l'entr�e de la plage de Martigue. Les vents contraires l'oblig�rent d'y
rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance
pour revenir voir le l�gat et del Pozzo et passer ce temps dans leur
compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons
livres[573]. Comme le docte conseiller ne n�gligeait aucune occasion de
s'instruire, il fit alors de nouvelles exp�riences sur l'eau de la mer:
elles parurent si int�ressantes au l�gat, qu'il lui promit de les
continuer pendant son voyage. Il lui promit �galement de lui faire part
de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui
demanda de faire copier les �pitaphes et les portraits des comtes de
Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps
de son s�jour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'�tre en
correspondance avec Peiresc, et de r�unir les curiosit�s qu'il avait
demand�es. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-m�me, qui, �
son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arr�ta pas � Marseille.
Il les fit parvenir � Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y
retrouver[574].
[Note 572: Gassendi, p. 299.]
[Note 573: _Ibid._, p. 301.]
[Note 574: Gassendi, p. 304.]
Rentr� � Rome vers la fin de l'ann�e 1626, le commandeur y reprit le
cours de ses �tudes sur l'antiquit� et renoua ses liaisons avec les
artistes.
Le Bernin dut �tre un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia
des relations; bien que nous n'en ayons trouv� aucunes traces, soit dans
les lettres publi�es par Bottari, soit dans les biographies donn�es par
Passeri, Bellori et Baldinucci[575].
[Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publi�e �
Florence en 1682, et d�di�e � la reine Christine, Baldinucci donne le
catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de
monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce
buste est celui du, commandeur.]
On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, d�s son enfance, honor� de la
protection et de l'amiti� d'Urbain VIII, lorsqu'il n'�tait encore que le
cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait �t� ramen� � Rome
par son p�re, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappel� de Naples
par le pape Paul V, de l'illustre maison Borgh�se, pour travailler � la
chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de
Sainte-Marie-Majeure.
Si l'on doit ajouter foi au r�cit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo
montra d�s son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts
du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son p�re
travaillait � l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique
chapelle Borgh�se, le jeune Lorenzo, � peine �g� de dix ans, commen�ait
sa longue et brillante carri�re, en sculptant une t�te de marbre
destin�e � l'�glise de Sainte-Potentiane. �tonn� de trouver dans un
enfant un talent d�j� remarquable, Paul V d�sira le Voir, et d�s que le
Bernin fut en sa pr�sence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il
saurait faire une t�te � la plume. Gio. Lorenzo l'ayant pri� de dire
quelle t�te il voulait, le pape reprit: �S'il en est ainsi, c'est qu'il
sait les faire toutes;� et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce
que l'enfant ex�cuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise
de trait et une hardiesse qui surprirent et charm�rent le pape. D�sirant
encourager et d�velopper ce talent naissant, et lui procurer les moyens
de parvenir � cet �clat et � cette �l�vation que semblaient promettre
tant de dispositions naturelles, le pontife r�solut de confier � un
patron puissant et �clair� la direction des �tudes du jeune Bernin. Il
le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur
tr�s-distingu� des lettres et des arts, qui avait assist� � l'�preuve
impos�e � l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de
donner aide et assistance � Gio. Lorenzo pour ses �tudes, mais de
l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque
sorte caution des succ�s qu'on devait attendre de lui. Apr�s avoir
engag� l'enfant, par de douces paroles, � continuer bravement ce qu'il
avait entrepris, et lui avoir donn� douze grandes pi�ces d'or, tout
autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant
vers le cardinal, lui dit en proph�tisant: �Nous esp�rons que cet enfant
deviendra le Michel-Ange de son si�cle[577].�
[Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in
qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal
1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., �dit. in-4. Firenze,
MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publi�e
s�par�ment � Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du
Bernin.]
[Note 577: Baldinucci, _ut supr�_, p. 56.]
La t�che impos�e par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par
ce pr�lat, non-seulement avec toute la d�f�rence qu'il devait au
souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il
voyait les progr�s �tonnants de son prot�g�, et il s'y attachait
davantage. A l'�ge de quinze ans, le jeune homme avait ex�cut� pour
Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attach� � l'instrument de son supplice.
Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borgh�se, neveu du pape, la
statue d'�n�e portant son p�re Anchise, figures un peu plus grandes que
nature, qu'on peut consid�rer comme le premier ouvrage dans lequel, bien
qu'on y reconnaisse encore les traces de la mani�re de son p�re, il est
facile toutefois d'y remarquer un certain air de d�licatesse et de
v�rit�, principalement dans la t�te du vieillard, qualit�s qui
attestent, d�s cette �poque, la direction de son go�t et de son-style.
Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borgh�se, qui lui commanda
sur-le-champ une statue de David, de la m�me grandeur. Le jeune artiste
se surpassa lui-m�me dans cette oeuvre. Il l'acheva compl�tement dans
l'espace de sept mois; car, d�s cette �poque, il avait coutume, ainsi
qu'il le disait, de d�vorer le marbre, ne donnant jamais un coup de
ciseau � faux, qualit� ordinaire, non des simples praticiens, mais de
ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage
pour mod�le de la figure du David s'appr�tant, avec sa fronde, � viser
le front du g�ant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue,
et qui peint bien l'amiti� que lui portait son puissant protecteur, le
cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme �tait
occup� � travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal
voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir
le miroir[578].
[Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.]
Lorsque le Bernin eut termin� pour le cardinal Scipion Borgh�se le beau
groupe de Daphn� m�tamorphos�e en laurier par Apollon, ouvrage que l'on
voit aujourd'hui � la villa Borgh�se, et dans lequel le marbre est
travaill� avec une extr�me d�licatesse, le cardinal Maffeo Barberino,
l'un des po�tes latins les plus remarquables de son si�cle, composa le
distique suivant, et voulut qu'il f�t grav� sur la base de ce groupe:
�Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus
implet, baccas seu carpit amaras.�
L'amiti� du cardinal pour le Bernin ne se d�mentit pas lorsqu'il fut �lu
pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Gr�goire XV,
Ludovisi, qui avait succ�d� � Paul V, et n'avait occup� que peu de temps
la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussit�t apr�s son
intronisation, il lui dit: �C'est un grand bonheur pour vous, Bernino,
de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand
encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre
pontificat.�--Aussi, tant qu'Urbain VIII r�gna, le Bernin fut
tout-puissant � Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et
partageant le go�t fastueux du pontife, il d�cora Rome et Saint-Pierre
de ses oeuvres colossales, d'une ex�cution presque toujours bizarre et
tourment�e, d'un style tr�s-�loign� de l'antique, mais souvent d'un
effet grandiose.
Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui
donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais
qu'il destinait � sa famille. Apr�s avoir achet� des Strozza ce palais
situ� aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin,
et orner de peintures par les artistes alors les plus c�l�bres.
C'est dans une des salles principales de cet �difice, que Pierre de
Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit � fresque cette
immense composition qui excite encore aujourd'hui l'�tonnement et
l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de
l'histoire romaine se trouvent m�l�s aux fables de l'antiquit�, aux
sc�nes de la mythologie pa�enne, et � des compositions prises dans les
myst�res et les embl�mes de la religion catholique[579]. On sait que ce
grand travail a �t� grav� par Corneille Bloemaert, sous la direction de
Pierre de Cortone lui-m�me, et publi� dans l'ouvrage intitul�: _AEdes
Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580],
ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les
arts.
[Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita
di Pietro Berettini, p. 408.]
[Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comit� Hieronymo Tetio
Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4�, fig.]
Corneille Bloemaert avait �t� appel� � Rome par le marquis Vincenzo
Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le M�c�ne des
artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique
collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y e�t
alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux
tableaux du marquis, parmi lesquels le c�l�bre _Mariage de sainte
Catherine_, de Rapha�l; il se mit ensuite � graver les statues antiques
les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait d�j�
termin� quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis �tant
venu � mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, gr�ce � la
protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille
Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi
puissants patrons. Il continua pendant longtemps � r�sider � Rome, o� il
grava, d'apr�s le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le
Poussin et autres artistes contemporains, un tr�s-grand nombre de
tableaux et de dessins. Fid�le � son ancienne amiti� avec Peiresc, le
cardinal Barberini lui fit pr�sent, en 1636, des gravures des statues de
la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en �change, le savant fran�ais
lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que
Duchesne venait de publier[582].
[Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.]
[Note 582: Gassendi, p. 461.]
Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours
tr�s-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui
adressa, de 1641 � 1646, pendant son s�jour � Florence, o� il �tait all�
peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del
Pozzo cherchait � dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture
pour se livrer � des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en
effet entr�pris de faire le plan d'une �glise pour les p�res de
l'�glise-Neuve, � Florence, mais ce plan ne fut pas mis � ex�cution.
[Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone � del Pozzo, du
11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.]
On ne peut gu�re juger en France les grandes qualit�s que poss�dait
Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce ma�tre que poss�de le
Louvre[584] ne sont pas tr�s-importants. D'ailleurs, c'est dans
l'ex�cution des grandes fresques qu'il faut appr�cier cet artiste. Il
poss�dait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment
ressortir les effets principaux, et de donner � l'ensemble de ces vastes
machines un air de force et d'entrain, dans l'ex�cution, qui fait
oublier en partie les n�gligences et les incorrections du dessin, la
pesanteur des figures et le mauvais go�t des attitudes; aucun artiste
n'a eu plus de r�putation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs,
particuli�rement parmi les Fran�ais, puisque Pierre Puget, le Brun,
Pierre Mignard se sont souvent inspir�s de ses oeuvres. Le Poussin seul
sut r�sister � cet entra�nement g�n�ral, et pr�f�rer, aux oeuvres du
Cortone, l'�tude del'antique et de Rapha�l, et la contemplation de la
nature, ces grandes sources du beau, qui �lev�rent son g�nie bien
au-dessus de tous ses contemporains.
[Note 584: Num�ros 73 � 79 du nouveau catalogue.]
On a souvent r�p�t� que le Poussin avait longtemps travaill� d'apr�s
l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et
autres, qu'il trouvait � Rome. Sans doute son go�t et son caract�re
s�rieux le portaient vers'cette �tude; mais il est juste de reconna�tre
que del Pozzo contribua puissamment � encourager et � d�velopper cette
direction prise par le grand artiste fran�ais. Le commandeur avait �t�
l'un de ses premiers patrons; il avait su reconna�tre les grandes
dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement
s�r, son caract�re taill� � l'antique, alors qu'aux prises avec la g�ne,
n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin r�sistait � l'adversit� avec
cette in�branlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna
jamais.
On sait que, dans les premiers temps de son s�jour � Rome, le Poussin
vivait et travaillait avec le c�l�bre sculpteur Fran�ois Duquesnoy, dit
le Flamand, qui n'�tait pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs
journ�es � dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et
bas-reliefs antiques que peintures de Rapha�l, de Jules Romain et de
leur �cole. Ils copi�rent m�me ensemble cette f�te d'enfants, tableau du
Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi pr�s de la porte Pinciana, et
qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette mani�re de
repr�senter les enfants leur paraissait �tre celle qui se rapproche le
plus de la nature; et le Poussin employait son temps � en modeler
r�ellement, car il prenait plaisir � modeler aussi en relief[585]. Quant
au Flamand, ne trouvant personne qui e�t assez de confiance en son
talent pour lui faire ex�cuter des statues, des groupes ou m�me des
bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des
peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en pl�tre,
avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on
reconna�t un m�rite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et
grands seigneurs, entre autres pour le pr�lat Camille Massimi et pour le
commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix � ces statuettes,
dont ils orn�rent leurs palais[586].
[Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.]
[Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.]
Aimant l'antiquit� avec une v�ritable passion, le commandeur mettait �
profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour
recueillir � grands frais les documents les plus pr�cieux sur les lois,
les usages, les c�r�monies et les habitudes domestiqu�s des anciens
Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait � tout prix les
fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par
les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes
de l'antiquit� �pars dans la ville de Rome. Il avait ainsi form� un
mus�e tr�s-remarquable, non-seulement par la grande quantit� des objets
qui s'y trouvaient rassembl�s, mais surtout par l'ordre qui r�gnait dans
la disposition de toutes choses. Pour compl�ter son oeuvre, le
commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio.
Cette immense collection comprenait v�ritablement toute l'antiquit�
romaine[587].
[Note 587: Voy. � l'appendice n� VI, la table ou
classification de cette collection, donn�e par Carlo Dati.]
Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures
antiques r�cemment d�couvertes dans divers souterrains de Rome, et qui
ne tard�rent pas � se g�ter et � s'effacer au contact de l'air, de telle
sorte qu'elles furent bient�t enti�rement perdues. C'est au commandeur
qu'on doit la restauration de la belle mosa�que du temple d�di� � la
Fortune, par Sylla, dans la ville de Pr�neste. Il avait fait relever un
dessin de la partie qui �tait encore intacte, et l'on put, avec ce
mod�le, r�parer compl�tement les parties endommag�es. Ce fut del Pozzo
qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne
Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et
l'�tude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquit� lui avaient rendu
le go�t tr�s-pur et tr�s-d�licat. Carlo Dati, dans son pan�gyrique,
raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: �C'est
grande honte pour notre si�cle, alors que, pouvant admirer tant de
belles id�es, tant de beaux mod�les laiss�s par les anciens dans leurs
�difices, il permet n�anmoins que, par le caprice de certains
professeurs qui veulent s'�carter du go�t antique, l'architecture
r�trograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que proc�d�rent le
Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola
et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tir�rent des mesures
des �difices romains les v�ritables proportions de ces ordres r�guliers,
desquels il n'est pas permis de s'�loigner sans faire fausse
route[588].� Le commandeur et son pan�gyriste font, sans doute, dans ce
passage, allusion au Borromini, dont le go�t bizarre et capricieux, sans
gr�ce et sans beaut�, �tait fort � la mode vers le milieu du
dix-septi�me si�cle.
[Note 588: Carte Dati, _ut supr�_, p. c. 2, p. 15.]
Pendant les premi�res ann�es de son s�jour � Borne, le Poussin fut
tr�s-activement employ� � l'ex�cution des dessins d'antiquit�s dont le
commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la premi�re
lettre rapport�e dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste
avait confiance dans la bont� de son patron j et ce premier t�moignage
d'une amiti� que la mort seule put rompre, apr�s trente-quatre ans de
relations intimes, ne fait pas moins l'�loge du grand seigneur que du
peintre.
[Note 589: T. Ier, p. 372, n� CLV.]
�Vous regarderez peut-�tre comme une indiscr�tion et une importunit� de
ma part, �crivait le Poussin � del Pozzo, qu'apr�s avoir re�u de votre
maison tant de t�moignages d'int�r�t, je ne vous �crive jamais sans vous
en demander de nouveaux; mais, persuad� que tout ce que vous avez fait
pour moi proc�de de la bont�, de la noblesse de votre coeur,
naturellement compatissant, je m'enhardis � vous �crire la pr�sente, ne
pouvant pas venir vous saluer, � cause d'une incommodit� qui m'est
survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je
suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour
vivre que le travail de mes mains. J'ai dessin� l'�l�phant dont il m'a
paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais pr�sent. Il est
mont� par Annibal et arm� � l'antique. Je pense tous les jours � nos
dessins, et j'en aurai bient�t fini quelqu'un. Le plus humble de vos
serviteurs[590].�
[Note 590: Traduction de M. Quatrem�re de Quincy, lettres du
Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.]
On assure que, pour r�ponse, le commandeur envoya quarante �cus romains
(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que,
pendant l'adversit�, il avait re�us du commandeur. Il le v�n�rait comme
son p�re, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire
et de la r�putation, il se fit toujours un devoir de lui donner la
pr�f�rence pour ses oeuvres, ne consentant m�me pas toujours � en
accepter le prix.
Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il ex�cutait pour
son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu
connus en France, mais qui m�rite cependant la r�putation qu'il a
conserv�e en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur �
l'eau-forte.
Il �tait n� � Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure
et vint � Rome �tudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la
protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de
Cortone. Comme il �tait d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se
brouilla bient�t avec ce ma�tre, et fut oblig� d'abandonner son �cole
[592].
[Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.]
[Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.]
�A cette �poque vivait � Rome, dit Baldinucci, tr�s en faveur � la cour,
le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la m�moire sera toujours
glorieuse, non-seulement � cause des qualit�s qui ornaient son esprit,
et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et
des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession
d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses
dispositions aux grandes choses, se trouvaient � Rome le moins appuy�s
de protection et de fortune, il s'�tait acquis la r�putation d'un
v�ritable M�c�ne des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il
le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il
avait orn�e et embellie de ce merveilleux mus�e et de cette galerie,
desquels le c�l�bre Poussin avait coutume de dire qu'il �tait �l�ve,
dans son art, de la maison et du mus�e du cavali�re del Pozzo. Et le
Poussin avait raison de le dire, car cette collection r�unissait dans ce
genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire � la
perfection celui qui voulait les �tudier. Ce seigneur, qui joignait la
bienveillance � tant d'autres qualit�s, ayant reconnu que ce jeune homme
poss�dait, avec un dessin franc et s�r, une disposition extraordinaire �
bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles
antiquit�s de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux
qui l'ont connu et pratiqu�, que le Testa ne laissa aucun reste
d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et g�n�ralement aucun
fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette
�tude, qu'il put ensuite inventer les belles planches � l'eau-forte
qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin....
Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux ex�cut�s par
cet artiste pour le cavali�re del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons
l'affirmer, que non-seulement ils ajout�rent un prix consid�rable et une
grande beaut� � sa galerie et � son mus�e, mais, pour ainsi dire, � Rome
elle-m�me, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup
d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquit�s de cette commune
patrie, que les esprits les plus �lev�s viennent voir et admirer de
toutes les parties du monde.
�Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier
desquels est tout plein de dessins faits d'apr�s des bas-reliefs et des
statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se
rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du
paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il repr�senta un
grand nombre de dessins tir�s des marbres antiques, les c�r�monies
nuptiales, les v�tements des consuls et des matrones, les inscriptions,
les habillements des ouvriers et gens du peuple, les c�r�monies
fun�bres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les
_triclinia_. Dans le troisi�me livre sont dessin�s, avec une grande
habilet�, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits
de l'histoire romaine et de la fable. Le quatri�me renferme les vases,
statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les
�rudits. Enfin, dans le cinqui�me, on voit les figures du Virgile
antique et du T�rence de la Vaticane, la mosa�que du temple de la
Fortune � Pr�neste, aujourd'hui Palestrine, �rig� par Sylla, et d'autres
sujets colori�s. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute
Baldinucci, ces pr�cieux joyaux, qui m'ont �t� montr�s par le noble
cavali�re Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix
conserv�s dans le palais et le mus�e de cette illustre famille; mais
j'en ai re�u en outre une notice �crite, ainsi que de tous les autres
travaux du Testa, qui contribua � la cr�ation de cette oeuvre tout
autant que le c�l�bre Poussin, avec lequel, � cette occasion, n�tre
artiste contracta une amiti� intime et durable[593].�
[Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.]
Tout en s'occupant � dessiner d'apr�s l'antique, pour le commandeur, le
Testa n'en trouva pas moins l'occasion, gr�ce � la protection de
Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre diff�rents
tableaux dans plusieurs �glises de Rome. Il voulut ensuite retourner �
Lucques, sa patrie, o� il obtint des magistrats de la r�publique, par la
protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui
adressa de cette ville, le 26 ao�t 1632[594], de peindre dans le palais
ducal une grande composition id�ale, faisant allusion � la bonne
administration de la justice dans cette r�publique. �Mais, dit le na�f
Passeri, le Testa ne satisfit pas le go�t de ces seigneurs, parce que
rarement ou presque jamais aucun homme n'est proph�te dans son pays: et,
pour dire vrai, � cette �poque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi
des couleurs, et on ajoute qu'il peignit � fresque, art qu'il avait
tr�s-peu pratiqu�. Il s'aper�ut qu'il n'avait pas eu le bonheur de
plaire � ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui
avaient donn� cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal
d�faut de son caract�re, il leur dit: �Je retournerai � Rome,
j'�tudierai le coloris, ainsi que j'ai �tudi� le dessin, et alors je
pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre c�t�, vous aurez
reconnu ce que je vaux.� Cette orgueilleuse r�ponse irrita fort la
seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa.
Aussi, se rappelant fort � propos le proverbe trivial de sa patrie, il
se dit � lui-m�me: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ �
Rome, o� il se remit � l'�tude avec ardeur[595].�
[Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, n� CXLV.]
[Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.]
Le Testa r�ussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure �
l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses
tableaux manquent de cette qualit� que les Italiens d�signent sous le
nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les ma�tres. Dou� d'une
imagination f�conde, et soutenu par ses �tudes approfondies de
l'antique, le Testa a compos� un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu
beaucoup de succ�s[596].
[Note 596: Baldinucci, � la fin de la Vie du Testa, donne le
catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.]
Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur,
s'il avait su r�primer son orgueilleuse nature, bien diff�rent en cela
de son ami le Poussin, dont la modestie aurait d� lui servir d'exemple.
�La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les
choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais
l'occasion de se distinguer par un �clatant succ�s; comme aussi, ne
sut-il pas lui-m�me s'acqu�rir un appui assez fort pour se soutenir.
Cette malheureuse chance lui vint peut-�tre d'une trop grande
pr�somption, jointe � une simplicit� naturelle pouss�e si loin, qu'on la
prenait souvent pour de la stupidit�. Ajoutez � cela que le Testa ne sut
pas �tre de ces madr�s comp�res qui, portant le rire sur les l�vres,
tiennent cach�s sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels
ils coupent et mettent en pi�ces la bonne r�putation des autres et leur
acheminement au succ�s.�
[Note 597: Vie du Testa, p. 180.]
Il para�t que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aid� le
Testa de sa bourse, et qu'il l'avait pri� de faire, en �change, certains
travaux que l'artiste n�gligeait ou ne voulait pas commencer. Apr�s
avoir vainement attendu pendant longtemps la r�alisation de cette
promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se
disposait � quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se
d�cida � le faire emprisonner. En France, avant la r�volution de 1789,
on mettait au For-l'�v�que les acteurs qui refusaient de jouer leurs
r�les: � Rome, jusqu'� la m�me �poque, on faisait enfermer au ch�teau
Saint-Ange ou � la tour de Nona les artistes qui, ayant pris
l'engagement d'ex�cuter un tableau ou une statue, annon�aient vouloir
manquer � cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit � la tour
de Nona, prison situ�e sur les bords du Tibre, et qu'a remplac�e de nos
jours le th��tre qui porte le m�me nom. Il fallait que l'artiste e�t
bien gravement offens� le commandeur, pour que cet homme, si
bienveillant, si facile dans ses relations, se f�t d�cid� � recourir �
une semblable extr�mit�. Quoi qu'il on soit, � peine enferm� dans la
tour, le Testa comprit ses torts, et adressa � son ancien protecteur la
lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignit�[598]:
[Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, n� CXLVI.]
�Je suis � la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus
eu s�ret� que si j'�tais en libert�; non pas � cause de votre pouvoir
qui p�n�tre o� vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait
profession, � l'�gard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant
qu'il a d�pendu de moi. J'�prouve une peine infinie d'avoir si peu de
cr�dit aupr�s de votre seigneurie, depuis tant d'ann�es qu'elle
m�conna�t, et c'est pour moi un grand d�plaisir de savoir qu'on va dire
partout que c'est comme contraint et forc� que je me suis acquitt� de
mes engagements vis-�-vis d'elle: chose qui est tout aussi �loign�e de
mes intentions que du respect que je dois � votre seigneurie. Le
seigneur Francesco B�ni peut attester avec quelle confiance et quel
empressement j'avais accept� la derni�re r�solution de votre seigneurie
illustrissime, qui consentait � n'exiger, en payement de ce que je lui
dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je
m'appr�tais � les ex�cuter avec cet amour et cet ardeur que
m'inspiraient le soin de ma r�putation et la haute consid�ration dont
jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laiss� cette heureuse
chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre
seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoy�s � la
place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est
d'avoir inspir� si peu de confiance � votre seigneurie illustrissime,
qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapport� le sbire, que je
voulais fuir et quitter Rome avec l'�minentissime cardinal Franciotti.
Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet � ex�cution, si
votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais
�galement en libert�, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de
cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. �trange conjoncture,
seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais
prise pour me rendre aupr�s de votre seigneurie illustrissime, dans la
prison o� je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soup�onner un
pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie,
d'apr�s les explications donn�es au seigneur B�ni, et par ma propre
conscience. Ainsi que je l'ai expliqu� � monsieur Poussin, ainsi que je
le r�p�te � votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour m�me o�
je fus arr�t�, pour lui pr�senter mes respects, pour prendre ses
derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait command�s,
pour lui donner avis de mon d�part, et pour la prier de vouloir bien me
permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares
qu'elle poss�de, c'est-�-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste,
que monsieur Poussin m'y avait pr�c�demment autoris�. La franchise
naturelle de mon caract�re et la sinc�rit� de ces explications que je
devais � votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon
esprit. Je ne m'�tendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence
et sa bont�. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en
�loignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect
que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.�
Quelques jours apr�s, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le
grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16
septembre suivant, dat�e encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo
avait consenti � ce qu'il s'acquitt�t, en le remboursant par �-comptes
de cinq �cus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre
dut ex�cuter les tableaux qu'il avait promis.
[Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, n� CXLVII.]
Cette aventure refroidit et peut-�tre m�me rompit pendant quelque temps
les relations qui s'�taient �tablies depuis un grand nombre d'ann�es
entre le peintre et son protecteur. N�anmoins, dans la suite, le Testa
re�ut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est � lui qu'il avait
souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi
par le sort et abandonn� de tout le monde. Comme il avait une haute id�e
de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver
souvent l'occasion d'ex�cuter de grandes oeuvres de peinture. Il
consid�rait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa r�putation,
comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition.
Enfin, dans les derni�res ann�es de sa vie, il �tait devenu
m�lancolique, et constamment pr�occup� par une humeur sombre, qui le
faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu
sociable et m�chant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la
solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en m�me temps,
raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]:
[Note 600: P. 186.]
�Les rigueurs de la fortune l'afflig�rent au del� de toute raison; et
apr�s avoir publi� la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle
mani�re et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit �
graver l� vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec
l'intention d'en faire une douzaine, en commen�ant par sa naissance
jusqu'� la mort qu'il se donna de sa propre main, en se per�ant la
poitrine, plut�t que de perdre la libert�. Dans les divers �v�nements de
la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parit�
d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur
qui l'attendait; car, ayant c�d� � une extr�me m�lancolie en se voyant
ainsi maltrait� par le sort, et sachant qu'il n'�tait pas d�pourvu de
talent, il se laissa tout � fait abattre, et, s'�loignant du commerce
des hommes, il passait sa vie retir� dans les lieux les plus solitaires.
Le premier jour de Car�me de l'ann�e 1650, il fut trouv� noy� dans le
Tibre, du c�t� de la Lungara, pr�s de l'�glise de Saint-Romuald et de
Saint-L�onard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout v�tu,
avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soup�onner � beaucoup de
personnes qu'il s'�tait noy� de lui-m�me, et quelques m�chantes langues
se mirent � dire qu'il avait pr�par� cette trag�die avec certaines
d�monstrations, comme en br�lant ses dessins, en prenant cong� de ses
amis avec des paroles ambigu�s, et avec d'autres apparences
significatives. D'autres pr�tendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort
par les derni�res gravures de Caton qu'il avait publi�es: calomnies et
pares inventions de m�chantes gens. D'autres riaient et se moquaient
indignement d'une si triste fin, qui m�rite les regrets et la
commis�ration de tout homme de bien et de tout chr�tien, puisque, d�s
qu'on n'est pas certain de la mani�re dont cette mort est arriv�e, on
doit plaindre un homme d'un si grand m�rite et d'un si beau talent, mort
d'une fa�on si malheureuse dans la force de son �ge, � environ quarante
ans.� Ces r�flexions de Passeri, qui �tait pr�tre, montrent sa charit�
toute chr�tienne et lui font beaucoup d'honneur.
[Note 601: L'Enl�vement de Proserpine aux Enfers, o� il a voulu
montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet
enl�vement.]
Le r�cit de Baldinucci ne diff�re pas beaucoup de celui de Passeri;
seulement il attribue le d�sespoir du pauvre Testa � une circonstance
particuli�re.
�Il arriva qu'un jour, pouss� par le besoin, il se pr�senta dans la
maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme
pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais
repouss� par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste,
voulut que le domestique, auquel il s'�tait adress�, lui r�pond�t que le
patron n'�tait pas � la maison. Testa crut que c'�tait une d�faite du
ma�tre pour se d�barrasser de lui; il tomba dans des acc�s de m�lancolie
extraordinaire, et se plaignant � ses amis, il leur disait: �Mon malheur
est arriv� � ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui
consente � me secourir dans mes besoins. � On ajoute que, rentr� chez
lui, il annon�a que ce matin il ne reviendrait pas d�jeuner, chose qui
lui �tait assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la n�cessit� de se
livrer � ses �tudes ou � ses affaires; mais la v�rit� est que, le soir
m�me ou le lendemain, le malheureux homme fut trouv�, enti�rement v�tu
de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].�
[Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.]
Que le d�sespoir ait conduit Testa au suicide, r�solution fort rare �
cette �poque, ou qu'il soit tomb� dans le Tibre par accident, toujours
est-il que sa mort pr�matur�e priva Rome d'un artiste remarquable. Le
Testa fut un grand et tr�s-franc dessinateur: il copia parfaitement
l'antique, et l'�tude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin
lui apprit � traiter le nu avec un grand style et une grande
intelligence. Il suivit la mani�re du Cortone, mais avec un g�nie
particulier plus noble et plus fier. La f�condit� de ses inventions �
l'eau-forte, la beaut� de leur ordonnance, et la vivacit� des
expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent
�tre facilement appr�ci�es d'apr�s ses oeuvres elles-m�mes, qui n'ont
pas besoin de descriptions, �tant encore aujourd'hui assez r�pandues. Le
Testa fut li� avec le peintre Francesco Mola; il �tait grand admirateur
des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps �tudi�
d'apr�s l'antique. Il tira un tel profit de ses �tudes, que plus tard il
put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le
voir, particuli�rement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans
la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la
conception et les pens�es du grand artiste fran�ais. Le Mola disait,
comme un t�moignage de ce qu'il avait vu, �que jamais le Testa n'avait
ex�cut� aucune oeuvre de dessin ou de peinture, m�me tr�s-minime, sans
l'avoir d'abord �tudi�e d'apr�s nature; � la confusion de ceux qui,
travaillant constamment de pratique, donnent � entendre qu'ils sont
toujours capables de bien faire[604].�
[Note 603: Cette gravure est d�di�e au commandeur del Pozzo.--Voy.
Baldinucci, t. II, p. 482.]
[Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.]
Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout
en se livrant avec ardeur � ses recherches sur l'antiquit�, il ne
n�gligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, � Florence,
en France comme � Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui
travaillaient d'apr�s ses indications, soit pour le cardinal Francesco
Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-m�me.
A Naples, il �tait en correspondance suivie, presqu'en m�me temps, avec
deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il
avait fait la connaissance � Rome.
Artemisia �tait fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pis�,
mais �lev� � Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une
compagnie au ch�teau Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606].
Cet artiste mena une vie fort agit�e: il travailla successivement �
Rome, � G�nes, en France et en Angleterre, o� il mourut fort regrett� de
toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de m�rite: toutefois ils ne
peuvent pr�tendre qu'� un rang tr�s-secondaire parmi les ma�tres
italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le ma�tre
du Lorrain; et comme ils �taient de semblable humeur, aimant le luxe, la
repr�sentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bient�t intimes.
Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait
toujours � cheval, l'�p�e au c�t�, un collier d'or sur sa poitrine,
accompagn� d'un serviteur se tenant � l'�trier, excitant par ces
mani�res la curiosit� des passants, qui se demandaient quel �tait ce
chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-m�me. Artemisia,
fille de Gentileschi, �tudiait la peinture et faisait alors des
portraits. Comme elle ne manquait ni de beaut� ni d'esprit, Agostino
Tassi, en la voyant fr�quemment, en devint amoureux, et gr�ce �
l'intimit� qui r�gnait entre le p�re de la jeune fille et lui, il fit si
bien que Gentileschi l'accusa d'avoir viol� sa fille. Le fait �tait
r�ellement arriv�, � ce qu'il para�t, mais on n'a jamais eu la certitude
qu'Agostino en ait �t� l'auteur. N�anmoins, il fut incarc�r� sur la
plainte du p�re, et forc� lui fut de souffrir le supplice de la
corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui
valut son �largissement[608].
[Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.]
[Note 606: Son nom de famille �tait Lomi.]
[Note 607: Une des �prouves de la question ordinaire, qui consistait
� lier fortement les poignets du patient avec une corde, et � les serrer
jusqu'� ce que l'accus� f�t l'aveu de son crime.]
[Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.]
La belle Artemsia, nonobstant sa m�saventure, n'en trouva pas moins un
mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609].
Baldinucci raconte qu'elle avait inspir� une v�ritable passion au
peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, �l�ve de Pierre de Cortone.
Cet artiste, se trouvant � Rome du temps d'Urbain VIII, �tait
tr�s-employ� par la famille Barberini. Comme il �tait jeune et fort
dispos� � la galanterie, il s'�tait insinu� dans les bonnes gr�ces de la
belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant
plaisir � la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans
lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son
portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de
fruits, � l'exception de l'espace n�cessaire pour qu'il put l�
repr�senter elle-m�me occup�e � les peindre. Artemisia ob�it, et le
peintre ex�cuta, de la mani�re la plus gracieuse, le portrait de la
charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-m�me. Le Romanelli
attachait tant de prix � ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il
le pr�f�rait � tous les cadeaux qu'il avait re�us � Rome des princes et
des pr�lats. Il le fit voir � sa femme, et le pla�a dans un lieu propre
� en faire ressortir la beaut�, louant avec complaisance, devant sa
moiti�, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su repr�senter
les fruits qu'elle �tait occup�e � peindre, mais aussi sa gr�ce, son
esprit, sa vivacit�, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit
tant et si bien, que sa femme, emport�e par la jalousie, r�solut de se
d�barrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du
Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poin�on, et se mit �
percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle ha�ssait,
particuli�rement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son
mari[610].
[Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.]
[Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.]
Apr�s avoir longtemps travaill� � Rome et � Florence, Artemisia s'�tait
fix�e � Naples, o� elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par
ses lettres � del Pozzo, dat�es de Naples des 24 et 31 ao�t et 21
d�cembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de
lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demand�, pour sa
collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par
eux-m�mes[611].
[Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos
CXXXVII-VIII et IX.]
Quelques ann�es plus tard, en janvier 1635, elle envoya son fr�re � del
Pozzo, en le priant de l'introduire en pr�sence du cardinal Antonio
Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle r�clame
ses bons offices-dans cette n�gociation, et le prie de lui continuer la
protection qu'il n'a cess� de lui accorder en toute occasion[612].
[Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, n� CXL.]
Enfin, deux ans apr�s, d�go�t�e du s�jour de Naples, et aspirant au
moment o� elle pourra revenir se fixer � Rome, cette commune patrie des
artistes, elle a encore recours � l'obligeance du commandeur, et elle le
met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.
�La confiance que j'ai toujours eue dans la bont� de votre seigneurie,
lui �crit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui
s'offre en ce moment de marier ma fille, me d�cident � recourir � sa
bienveillance, en r�clamant tout � la fois son aide et ses conseils,
�tant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois.
Cher seigneur, pour conclure et mener � fin ce mariage, il me manque une
petite somme d'argent: j'ai r�serv� � cet effet, n'ayant pas d'autre
capital disponible, ni d'autre gage � donner, quelques tableaux grands
de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir �
leurs �minences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal
Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet � ex�cution avant
d'avoir re�u l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle
je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de
vouloir bien me faire la meilleure r�ponse qu'elle pourra me donner,
afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit
accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur
Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait � part,
conform�ment � l'intention qu'elle m'a manifest�e de le placer au milieu
des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, d�barrass�e du
poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ � Rome, pour jouir
des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].�
[Note 613: La palme romaine �quivaut, d'apr�s l'_Annuaire des
Longitudes_, � environ 20 centim�tres.]
[Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, n� CXLI.]
Le d�sir d'Artemisia fut exauc�: elle maria sa fille, gr�ce � la
bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer � Rome. Mais elle n'eut
pas le bonheur d'y rester. Appel�e en Angleterre par son p�re, elle alla
l'y rejoindre, et mourut � Londres, deux ann�es avant lui, en 1644[615].
[Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p.
230.]
Giovanna Garzoni �tait une artiste en miniature; elle peignait aussi
les fleurs avec beaucoup de talent. Elle �tait n�e � Ascoli vers 1600,
et apr�s avoir longtemps fait des portraits � Florence, entre autres
ceux de la famille du grand-duc, et � Rome ceux des principaux membres
des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux ann�es � Naples,
de 1630 � 1632, o� elle �tait appel�e par le vice-roi Alcala, qui
l'honora d'une protection toute particuli�re, ainsi que les lettres de
Giovanna en font foi[616].
[Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos
CXXXII-III et IV.]
Il para�t qu'elle avait promis � del Pozzo de faire pour lui un petit
tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre dat�e
de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arriv� �
cette occasion. Elle avait termin� ce tableau, et se disposait � le lui
envoyer, lorsqu'elle re�ut la visite de don Herrera, secr�taire du duc
Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle �tait occup�e � leur
montrer plusieurs ouvrages commenc�s pour le vice-roi, ces seigneurs lui
jou�rent un tour � l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment,
d'un livre dans lequel elle l'avait plac�, le tableau de saint Jean, et
l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emport�rent sans plus de
fa�on. Giovanna fut donc oblig�e de recommencer le saint Jean, et en
l'envoyant � del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don
d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention � la
valeur du pr�sent, mais en consid�rant seulement l'intention qui le lui
fait offrir.
[Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, n� CXXXVI.]
Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Art�misia Gentileschi. Comme cette
derni�re, elle avait exprim� au commandeur le d�sir de revenir � Rome.
�'Je supplie votre seigneurie, lui �crivait-elle de Naples, le 19 avril
1631[618], de me procurer les moyens de la servir � Rome avec toute
ob�issance; quant au traitement, je m'en remets � votre seigneurie. Mon
d�sir est de vivre et de mourir � Rome.�
[Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, n� CXXXV.]
Elle put r�aliser ce voeu. Rentr�e dans cette ville vers la fin de 1631,
elle y v�cut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna,
et dans l'intimit� de del Pozzo. Elle mourut � Rome en 1673, apr�s avoir
l�gu� ses biens et ses dessins � l'Acad�mie de Saint-Luc, qui, pour
conserver la m�moire de cette lib�ralit�, fit �riger � Giovanna un
monument eh marbre dans l'�glise de Saint-Luc, pr�s le Capitole, avec
une inscription qui vante son talent pour la miniature.
A Florence et en Toscane, le commandeur �tait depuis longtemps en
relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait
soit � faire des dessins, soit � graver les oeuvres des ma�tres, soit
m�me � chercher des gravures rares et estim�es.
C'est ainsi que, pendant son s�jour � Pis�, il s'�tait li� avec
Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de
Sienne, du 7 mars 1626, le graveur � l'eau-forte Bernardini Capitelli,
�l�ve d'Alexandre Casolani[619].
[Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, n� CXXX.]
Il avait voulu faire tirer les planches laiss�es par Cherubino Alberti,
peintre et graveur sur cuivre assez c�l�bre, de Borgo San Sepolcro, et
il s'�tait adress� � Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal
Francesco Barberini, pour prendre un arrangement � cet �gard. Il para�t
qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne
furent ni r�unies, ni tir�es ensemble[620].
[Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, n� CXXXI, et la note
2.]
Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait � Florence
Jacques Ligozzi[621], peintre n� � V�rone, mais qui, depuis longtemps,
s'�tait fix� dans la capitale de la Toscane, o� il fut tr�s-employ� par
le grand-duc Ferdinand II, et o� il a laiss� de nombreux ouvrages.
[Note 621: _Id._, Ier, p. 356, n� CXLIV.]
Dans la m�me ville, le commandeur �tait en correspondance suivie, depuis
1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui para�t avoir �t� attach� � la
cour du grand-duc, et peut-�tre m�me pr�pos� � la conservation des
objets pr�cieux achet�s par ce prince. Ce correspondant faisait des
acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait
dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets
d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des
curiosit�s, peintures, horloges, �tudioles rapport�es d'Allemagne par le
grand-duc. Il faisait tailler des cam�es, et essayer des peintures
repr�sentant des pierres et des min�raux pour l'Acad�mie des _Lincei_,
dont del Pozzo �tait un des membres les plus actifs[622].
[Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV
� CXXIX.]
Le commandeur avait envoy� � Venise, � Bologne et dans la Romagne,
Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc
Antoine et d'autres ma�tres. On voit par une lettre de ce Rossi, dat�e
de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il �tait parvenu � r�unir une belle
collection de ces gravures, mais, qu'en passant � Bologne, elles lui
furent enlev�es par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur
d'estampes.
[Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, n� CLIV.]
Nous avons vu que le commandeur avait r�uni les portraits des peintres
vivants, ses contemporains, peints par eux-m�mes, et qu'il en avait
form� une galerie qui a peut-�tre donn� l'id�e de la collection qu'on
voit aux _Offices_ de Florence. Il poss�dait �galement un grand nombre
de portraits des plus belles femmes qu'il y e�t alors en Italie et en
France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui
appartenait alors au saint-si�ge, c'�tait un j�suite qu'il avait charg�
de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon
p�re, adress�es � del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il
s'acquittait de cette d�licate mission avec succ�s, mais non pas sans
d�sagr�ment de la part de ses sup�rieurs.
Par une premi�re lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13
mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie
le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps.
�Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus t�t, parce que je ne
suis plus ma�tre, maintenant, de cette libert� avec laquelle je pouvais
disposer de mon temps pour rendre service � des amis. A pr�sent, je me
trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre � ex�cution
aucun projet honn�te, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu
que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire,
ayant � vivre avec des gens tout � fait incapables d'aucun travail
s�rieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer � leur
commerce et � gagner de l'argent pour leur m�nage; tellement que je suis
d�cid� � changer de mani�re et � faire ce qui v�ritablement ne
conviendrait pas � un artiste. Que votre seigneurie accepte ce l�ger
t�moignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands,
car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.�
[Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, n� CXLVIII.]
Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de
n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del
Pozzo lui avait demand�.
�Je n'ai pas r�pondu � la lettre dans laquelle votre seigneurie me
faisait conna�tre son d�sir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce
que j'esp�rais toujours lui envoyer en m�me temps la r�ponse et le
portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitt�
Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais �t� dans son intimit�, je
serais all� � Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais pri�e
de vouloir bien prendre son temps et sa commodit� pour me laisser faire
son portrait. Mais comme on esp�re qu'elle sera de retour ici dans
quelques semaines, c'est-�-dire vers le carnaval, alors je trouverai
l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait.
Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la
n�gligence, car, pour toutes les choses qui l'int�ressent, elle ne
trouvera personne plus prompte et plus dispos�e � la servir[625].�
[Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, n� CXLIX.]
En attendant qu'il p�t faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano
envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre
d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce
pays, qu'il avait ex�cut� deux ann�es auparavant, pendant qu'il se
trouvait dans la maison du p�re de cette dame, son ami. Il prie del
Pozzo de l'accepter, non pas � cause de la ressemblance de la dame, que
le commandeur ne conna�t pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en
tr�s-peu de temps.
[Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, n� CLI.]
Par une autre lettre du 28 d�cembre 1635[627], Fra Saliano raconte au
commandeur qu'il a pri� madame d'Ampus de lui permettre de faire son
portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilit�. �Mais,
ajoute-t-il, elle ne m'a pas pr�cis�ment indiqu� de jour, et j'y suis
all� plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, �tant continuellement
occup�e � recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai
commenc� le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'�tant pas d'aussi
haute naissance, est consid�r�e comme la plus belle et la plus gracieuse
qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la m�me dimension que
celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon � votre seigneurie du
retard que j'apporte � lui donner satisfaction sur ce point.�--Le bon
p�re confie ensuite au commandeur les pers�cutions qu'il �prouve de la
part de ses sup�rieurs, probablement � cause de ses peintures, et il
r�clame sa protection aupr�s du g�n�ral des j�suites r�sidant � Rome.
[Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, n� CLII.]
�Je suis toujours travaill� par ce g�n�ral, lui �crit-il, �
l'instigation d'un p�re de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint
derni�rement au r�v�rendissime sup�rieur d'avoir re�u un soufflet de
moi, ce qui est tr�s-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en
convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a �t� donn�e par
tous les p�res et fr�res de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin
que votre seigneurie puisse la lire et faire lire � quelles personnes
elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie pr�t la
peine de remettre elle-m�me cette attestation au g�n�ral; il suffira
qu'elle soit port�e par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie,
� la premi�re rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et
lui fasse entendre que s'il persiste � me tourmenter, je serai contraint
d'abandonner cet habit et de me faire pr�tre s�culier; car je suis
sollicit� de mettre ce projet � ex�cution par plusieurs �v�ques qui me
veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les
ennuis que je lui cause: je n'ai pas � Rome de protecteur plus d�vou� et
plus puissant, et je ne saurais � qui confier mes tourments et mes
chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorb�e � �crire
des lettres, � chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas
me livrer � la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en
partie parce que j'ai toujours l'esprit pr�occup�. Si votre seigneurie
illustrissime me fait l'honneur de m'�crire, je la prie de me faire
parvenir en m�me temps la r�ponse du g�n�ral, sous une enveloppe
adress�e au seigneur de'Zanobi, docteur �s-lois, qui demeure pr�s du
Change, � Avignon: autrement, elle serait prise � la poste et cach�e,
ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me
veulent pas de bien.� Nous ne savons si le bon fr�re obtint, par
l'entremise du commandeur, satisfaction de son sup�rieur; peut-�tre le
g�n�ral exigea-t-il que Fra Saliano renon��t � faire les portraits des
belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville
d'Orange, o� il s'�tait rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que
del Pozzo lui avait demand�[628]. Le mauvais temps l'ayant oblig� �
renoncer � ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de
ce monument, ex�cut�es par un Avignonais, qui avait fait hommage des
planches au prince d'Orange, et les lui avait envoy�es en Hollande.
[Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, n� CLIII.]
Nous n'avons trouv� aucune notice sur le j�suite Fra Saliano: le
dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom
ne figure pas non plus dans les plus r�centes �ditions de
l'_Abecedario_. S'il e�t ex�cut� des tableaux remarquables, l'ordre des
j�suites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait conna�tre
comme les autres membres qui ont illustr� cette compagnie par des
oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent
ordinaire, et sans ses lettres adress�es � del Pozzo et publi�es par
Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun t�moignage du go�t qu'il
avait pour la peinture.
Fra Saliano �tait, comme del Pozzo, tr�s-lie avec Peiresc. On voit par
ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que
le commandeur faisait parvenir au j�suite d'Avignon ses envois de Rome,
et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.
Le j�suite vivait �galement dans l'intimit� de Nicolas Mignard, fix�
depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est � la recommandation du
bon fr�re, que Pierre Mignard, fr�re de Nicolas, dut le bon accueil que
lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit � Rome. Les
lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre
Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre
lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau � del Pozzo le jeune
Mignard, alors arriv� � Rome, comme �tant fort d�sireux d'�tre employ�
par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629].
[Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, n� CLIII.]
Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre
Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes
pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal
Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le
Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement
a se d�faire de la mani�re de Simon Vou�t, qu'il avait apport�e de
France[630].
[Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abb� de
Monville.--Amsterdam, aux d�pens de la compagnie, 1731, p. 19 et
23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arriv� � Rome
en 1636.]
De tout temps Rome a eu le privil�ge d'attirer les artistes; mais c'est
plus particuli�rement � partir du dix-septi�me si�cle qu'elle a �t�
fr�quent�e par de nombreux artistes fran�ais. Vers la fin du r�gne de
Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le p�lerinage
oblig� de tous ceux qui voulaient �tudier d'apr�s l'antique, et se
faire une mani�re dans le go�t du grand Style des ma�tres italiens des
si�cles pr�c�dents, dont les chefs-d'oeuvre, conserv�s � Fontainebleau
et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'�mulation des
artistes. C'est � Rome qu'ont �t� �tudier Fran�ois P�rier, Jacques
Sarrasin, Simon Vou�t, le Valentin, J. Stella et d'autres ma�tres, qui
ont exerc� sur les commencements de l'�cole fran�aise une influence qui
n'a c�d�, que longtemps apr�s, � celle de Charles Lebrun.
A l'�poque o� Pierre Mignard vint se fixer � Rome, il trouva dans cette
ville une colonie fran�aise d'artistes et de gens de lettres.
A la t�te des premiers brillait le Poussin, revendiqu� � la fois par les
Fran�ais et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de
mod�les aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le
respect et l'attachement de ses �mules. A c�t� de ce grand ma�tre, ses
trois �l�ves, Pierre Erard, Jean Lemaire et Fran�ois Lemaire, qu'il
occupait souvent, avec Pierre Mignard, � faire pour la France des copies
des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-fr�re, Gaspard Duguet,
plus Romain que Fran�ais, aussi son �l�ve, dont les paysages, peu connus
en France, r�v�lent un talent original de premier ordre; un autre
paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gel�e,
le premier dans l'art si difficile de rendre la lumi�re, et dont les
oeuvres sont rest�es inimitables. Il y avait encore S�bastien Leclerc,
le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de
cas, et plusieurs autres.
Les savants et les gens de lettres �taient repr�sent�s par Gabriel
Naud�, d'abord secr�taire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant
tr�s-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques
Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il pronon�a l'oraison
fun�bre en latin devant l'acad�mie des _Lincei_, le 21 d�cembre 1637;
enfin, par Dufresnoy, peintre m�diocre, mais po�te latin distingu�, qui,
pendant son long s�jour en Italie, s'inspira de la vue des
chefs-d'oeuvre des plus grands ma�tres, pour composer son po�me de la
_Peinture_. Il �tait tr�s-li�, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard,
qui, � Rome, le trouva occup� � travailler � son po�me. Leur intimit�
est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment �
la cimenter et � l'entretenir. Ils avaient d�but� ensemble dans
l'atelier de Vou�t. Dufresnoy, n� � Paris en 1611, fils d'un pharmacien,
avait �t� destin� par son p�re � l'exercice de la m�decine. Il avait
fait de fortes �tudes, connaissait le grec et les po�tes latins lui
�taient familiers. Mais cette �ducation rie put le d�tourner de son go�t
naturel pour le dessin. Apr�s avoir suivi, malgr� l'opposition de son
p�re, les le�ons de P�rier et de Vou�t, il se d�cida, vers 1633, � l'�ge
de vingt-un ans, � se rendre � Rome, o� il se sentait attir� par le
d�sir d'admirer les ma�tres, et de se perfectionner dans l'usage de la
langue latine. Il v�cut de privations pendant son voyage, et, comme tant
d'autres, il fut oblig�, les deux premi�res ann�es de son s�jour � Rome,
de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture.
L'arriv�e de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture,
am�liora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le
commandeur del Pozzo; il lui pr�senta son compatriote qui en re�ut le
meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut �tre
peint de la main de Mignard, il lui communiqua les �crits du p�re Matteo
Zacolini, de l'ordre des Th�atins, sur l'optique, qui �taient
pr�cieusement conserv�s dans la biblioth�que Barberine. L'ouvrage dans
lequel ce savant religieux a d�velopp� les principes des lumi�res et des
ombres et les r�gles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours
� Mignard et � Dufresnoy[631].
[Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abb� Monville, p. 19.]
Les deux amis �taient log�s ensemble, et se livraient avec la m�me
ardeur � l'�tude d'un art pour lequel ils avaient la m�me passion. Leurs
journ�es se passaient � dessiner d'apr�s les statues et les bas-reliefs
antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui
font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copi�rent
ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais
Farn�se, sans toutefois n�gliger les peintures de Rapha�l[633].
[Note 632: _Ibid._, p. 10.]
[Note 633: F�libien, dixi�me entretien sur _la Vie et les ouvrages
des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.]
�Dufresnoy, tout en copiant les ma�tres, s'attachait particuli�rement �
comprendre ce qui regarde la th�orie de la peinture, et son amour pour
cet art, dit F�libien[634], le poss�dait de sorte qu'il ne pensait �
autre chose qu'� en acqu�rir toutes les connaissances. C'est ce qui fit
que, d�s ce temps-l� et m�me pendant son travail, il s'occupait � faire
des vers latins pour exprimer ses pens�es, et qu'il commen�a ainsi son
po�me de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'apr�s avoir bien lu tous les
meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus
grands ma�tres, mais surtout apr�s les profondes r�flexions et les
entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard;
car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde
leur profession, sans en faire un examen tr�s-exact.� Dou� d'une
imagination plus f�conde et d'une facilit� d'ex�cution beaucoup plus
grande, Mignard composa, pendant son s�jour en Italie, un nombre bien
plus consid�rable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se
laissait trop absorber par l'id�e de son po�me _de Arte graphica_; et
s'il y gagnait comme �crivain, il y perdait assur�ment comme peintre.
F�libien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour
des amateurs fran�ais et italiens: ce sont des paysages compos�s plut�t
dans le go�t de Pierre de Cortone que du Poussin; des sc�nes tir�es de
l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de V�nus,
celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au
tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particuli�re pour les
ouvrages du Titien, et en g�n�ral pour l'�cole v�nitienne. Il avait
copi�, pour F�libien et pour le chevalier d'Elb�ne, plusieurs paysages
de ce ma�tre, qui se trouvaient alors � la villa Aldobrandini et � la
villa Borgh�se.
[Note 634: F�libien, t. IV, p. 420.]
[Note 635: F�libien, t. IV, p. 421.--Le Mus�e du Louvre poss�de deux
tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.]
Ce go�t pour l'�cole coloriste le d�cida, en 1653, � se rendre � Venise
avec Mignard. �Car les deux amis, dit F�libien, ne se quittaient jamais,
et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les ins�parables. Il est
vrai que cette union d'esprit et de volont� leur �tait beaucoup
avantageuse. L'amiti� qu'ils avaient l'un pour l'autre �tait exempte de
toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les
biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur �taient communs: chacun
faisait part � son compagnon des connaissances qu'il acqu�rait dans son
art, et ils n'�taient point plus contents l'un de l'autre que quand ils
se pouvaient rendre de mutuels services[636].�
[Note 636: _Id._, p. 422.]
Apr�s huit mois de s�jour � Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit
une V�nus couch�e pour Marco Paruta, noble v�nitien, les deux amis se
s�par�rent. Dufresnoy r�solut de rentrer en France, apr�s avoir pass�
vingt aim�es en Italie; et Mignard ne pouvant se d�cider � quitter
Rome, o� il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa
rentr�e, il fit avec le plus grand succ�s le portrait de Fabio Chigi,
qui venait d'�tre �lu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'�tait
mari� � Rome � la fin de l'ann�e 1656; il y serait sans doute rest�
jusqu'� sa mort, mais il fut oblig� d'ob�ir aux lettres de M. de Lionne
qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant
de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de
quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait
commenc�s. L'abb� de Monville raconte m�me que: �la plus belle
courtisane de Rome d�sirait passionn�ment d'�tre peinte de sa main: La
Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, e�t m�rit� d'�tre vertueuse;
elle s'�tait fait distinguer par des sentiments nobles et d�licats.
Mignard consentit d'autant plus volontiers � la peindre, qu'elle ne lui
demandait son portrait qu'af�n qu'il le port�t en France, o� il le
vendit � son retour un prix consid�rable[638].�
[Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.]
[Note 638: _Ibid._, p. 38.]
Rentr� en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arr�ta d'abord �
Marseille et � Aix, ensuite dans la ville d'Avignon o� il trouva son
fr�re qui s'y �tait fix�. Une maladie qu'il gagna le for�a de prolonger
son s�jour � Avignon; il se rendit ensuite � Lyon o� il demeura quelque
temps, de telle sorte qu'il ne parvint � Fontainebleau, o� �tait la
cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut pr�sent�
au roi par le cardinal Mazarin, la reine-m�re, en lui montrant les plus
belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des
beaut�s plus parfaites[639].
[Note 639: F�libien, t. IV, p. 48.]
Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux � la cour. Rentr� bient�t
� Paris, il y retrouva son fid�le Dufresnoy qui n'h�sita pas � quitter
la maison de M. Potel, secr�taire du conseil, chez lequel il �tait
install� depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade
Mignard. La mort de Dufresnoy, arriv�e en 1665, put seule s�parer les
deux amis. Mais, pour ex�cuter religieusement les derni�res volont�s de
Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du po�me _de
Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apport�
bien des inspirations. On sait que de Piles en a donn� une seconde
�dition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en
1693, traduisit en anglais le po�me de l'artiste fran�ais, avec les
notes de Piles. Ce po�me est certainement le meilleur qu'on ait �crit
sur la peinture, et cependant il est totalement oubli� de nos jours.
C'est en g�n�ral le sort des po�mes didactiques, et surtout de ceux qui
sont �crits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser
absorber par les muses latines, avait plus souvent exerc� son pinceau,
son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa r�putation, comme artiste,
�galerait peut-�tre celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres
font l'ornement des palais et des mus�es. Mais l'intimit� qui a
constamment r�gn� entre ces deux artistes, rend, m�me apr�s leur mort,
leurs noms ins�parables; et en voyant un tableau de Mignard, il est
difficile de ne pas penser en m�me temps � l'auteur du po�me sur la
peinture.
L'amiti�, qui unit pendant pr�s de trente-quatre ans le commandeur del
Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations
�tablies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la
r�solution que prit le Poussin de revenir � Rome et d'y mourir. Ses
lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 � 1643,
prouvent que si les tracas et les contrari�t�s qu'il �prouvait dans ses
travaux du Louvre le d�go�taient du s�jour de Paris, il se sentait
surtout rappel� � Rome, non-seulement par l'ind�pendance de la vie qu'il
y menait, mais plus encore par le d�sir d'y retrouver le patron de ses
premi�res ann�es, l'ami de son �ge m�r, le savant d'un go�t d�licat et
pur, vou� comme lui au culte de l'art et de l'antiquit�, et capable
d'appr�cier �galement ses chefs-d'oeuvre.
La r�putation du Poussin �tait d�j� grande en France vers l'ann�e 1638,
bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait ex�cut�, avant
cette �poque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'�glise de
Valenciennes. Il avait aussi compos� pour son ami le peintre Stella,
qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le d�sert, et
trait� le m�me sujet, mais d'une mani�re diff�rente, pour un amateur, M.
Gilli�. La vue de ces tableaux d�cida le cardinal de Richelieu � lui
commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de
Neptune au milieu de la mer, sur un char tir� par des chevaux marins,
environn� de tritons et de n�r�ides[640]. Tous ces ouvrages lui firent
beaucoup d'honneur.
[Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620
al 1630. Lib� I�, p. 300-301.]
C'est en 1638 que commenc�rent ses relations avec Paul Fr�art, sieur de
Chantelou, alors secr�taire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre
et surintendant des b�timents, arts et manufactures, sous le cardinal de
Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un
tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait
de Rome les 25 janvier et 19 f�vrier 1639[641] que le premier tableau
ex�cut� par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le
d�sert.
[Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publi�es par M. Quatrem�re
de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La premi�re lettre � M.
de Chantelou est indiqu�e � la date du 15 janvier 1638; mais M.
Quatrem�re fait remarquer, dans une note, qu'elle doit �tre du 15
janvier 1639: en effet, le Poussin �crit qu'il demeure � Rome depuis
quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre
doit donc avoir �t� �crite en janvier 1639.]
D�s cette �poque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom
de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour d�terminer ce dernier � venir
se fixer en France, et � travailler pour le roi Louis XIII, et pour le
cardinal, son premier ministre.
Le Poussin avait de la peine � se d�cider � quitter Rome, o� il se
trouvait bien.--�Apr�s avoir demeur� l'espace de quinze ans entiers en
ce pays assez heureusement, �crivait-il � Chantelou, m�mement m'y �tant
mari�, et �tant dans l'esp�rance d'y mourir, j'avais conclu en moi-m�me
de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].�
[Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.]
Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur,
la premi�re suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une
autre mani�re, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient port� sa
r�putation au plus haut degr�: ils attir�rent tellement la curiosit� des
�trangers qui se rendaient � Rome, que le palais de del Pozzo �tait
continuellement embarrass� par le nombreux concours des personnes qui
s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643].
[Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.]
Au milieu de ce succ�s, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le
18 janvier 1639, �crite au peintre � l'instigation de de Noyers, vint
annoncer au Poussin �qu'il avait �t� choisi et retenu pour l'un des
peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dor�navant
l'employer en cette qualit�. A cet effet, ajoutait la lettre, notre
intention est que la pr�sente re�ue, vous ayez � vous disposer � venir
par de��, o� les services que vous nous rendrez seront aussi consid�r�s
que vos oeuvres et votre m�rite le sont dans les lieux o� vous
�tes[644].�
[Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.]
De Noyers ne se borna pas � l'envoi de cette lettre: il �crivit lui-m�me
au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui
donnent une haute id�e du go�t de cet homme d'�tat, non moins que del�
consid�ration dont jouissait l'artiste.
�Monsieur, �crit de Noyers, aussit�t que le roi m'eut fait l'honneur de
me donner la charge de surintendant de ses b�timents, il me vint en
pens�e de me servir de l'autorit� que Sa Majest� me donne pour remettre
en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout
particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une
ma�tresse bien-aim�e et de lui donner les pr�mices de mes soins. Vous
l'avez su par vos amis qui sont de de��, et comme je les priai de vous
�crire de ma part que je demandais justice � l'Italie, et que du moins
elle nous f�t restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant
d'ann�es, attendant que, pour une enti�re satisfaction, elle nous donn�t
encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par l� que je
voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien.
Et, afin d�faire conna�tre aux uns et aux autres l'estime que le roi
fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme
vous. Je vous fais �crire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui
vous servira de premi�re assurance de la promesse que l'on vous a faite,
jusqu'� ce qu'� votre arriv�e Je, vous mette en mains les brevets et les
exp�ditions du roi: que je vous enverrai mille �cus pour les frais de
votre voyage; que je vous ferai donner mille �cus de gages pour chacun
an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre � Paris,
soit � Fontainebleau, � votre choix; que je vous le ferai meubler
honn�tement pour la premi�re fois que vous y logerez, si vous voulez,
cela �tant � votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en
vo�tes, et que vous ne serez engag� que pour cinq ann�es, ainsi que vous
le d�sirez, bien que j'esp�re que, lorsque vous aurez respir� l'air de
la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair
dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez d�sir�es. Il
reste � vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour
personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et
non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure
de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Apr�s
cela, venez gaiement, et soyez assur� que vous trouverez ici plus de
contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645].
[Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.]
Cette lettre, toute flatteuse qu'elle �tait, ne put d�cider l'artiste �
quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance � MM. de
Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville
jusqu'� l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris
�pour des personnes de consid�ration, avec qui je veux, disait-il, en
sortir honn�tement, comme avec tous mes amis de par de��, d�sirant d'en
conserver l'amiti� et la bienveillance[647].� Il �crivit �galement � son
ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices
et le prier de lui faire obtenir ce r�pit. On voit qu'il travaillait
alors �avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.� Il y
a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la
d�licatesse du Poussin. �Je vous supplie de me dire, comme il vous
semble que je m'aie � gouverner envers M. de Chantelou, touchant son
tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-car�me: il contient, sans le
paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un
tableau de cinq cents �cus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son
oblig� maintenant, je d�sirerais le reconna�tre; mais de lui en faire un
pr�sent, vous jugerez bien que ce serait des lib�ralit�s qui me seraient
mals�antes: j'ai donc r�solu de le traiter comme un homme � qui je suis
oblig�: et puis, quand je serai par del�, je saurai fort bien le
reconna�tre mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous
semblera � propos. J'en d�sirerais avoir deux cents �cus d'ici (1078
fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il
fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui �crirai, je ne lui parlerai
d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et � qui je le dois
consigner, pour lui faire tenir[648].�
En adressant ce tableau � Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le
Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, �de l'orner d'un peu de
bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le consid�rant en
toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point �pars
au dehors, et que l'oeil ne re�oive pas les images des autres objets
voisins, qui, venant p�le-m�le avec les choses peintes, confondent le
jour;� il d�sirait que cette bordure f�t dor�e d'or mat tout simplement,
�car il s'unit tr�s-doucement aux couleurs sans les offenser.� Il
ajoutait que �ce tableau devait �tre colloque fort peu au-dessus de
l'oeil, et plut�t au-dessous.�--C'est, en effet, la meilleure
disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la
proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre
ne f�t pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: �Si vous vous
souvenez de la premi�re lettre que je vous �crivis, touchant le
mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout
ensemble, vous consid�riez ce tableau, je crois que facilement vous
reconna�trez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles
qui ont piti�, qui font action de charit�, de grande n�cessit�, de
d�sir de se repa�tre de consolation, et autres. Car les sept premi�res
figures � main gauche vous diront tout ce qui est ici �crit, et tout le
reste est de la m�me �toffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de
conna�tre si chaque chose est appropri�e au sujet. Et si, apr�s l'avoir
consid�r� plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction,
mandez-le-moi, s'il vous pla�t, sans rien d�guiser, afin que je me
r�jouisse de vous avoir content�, pour la premi�re fois que j'ai eu
l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons � toute sorte
d'amendement, vous suppliant de consid�rer encore que l'esprit est
prompt et la chair d�bile[649].�
[Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.]
[Note 647: _Ibid._, p. 9.]
[Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.]
[Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.]
L'�poque que le Poussin avait lui-m�me fix�e pour son d�part arriva sans
qu'il e�t quitt� Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se
repentait presque de l'avoir engag�e. �J'ai estime d'avoir fait une
grande folie, �crivait-il � son ami Lemaire, le 17 ao�t 1639[650], en
donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition
telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis
quatre ans), et dans un temps o� j'aurais plus besoin de repos que de
nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma
petite maison, pour des choses imaginaires qui me succ�deront peut-�tre
tout au rebours. Toutes ces choses m'ont pass� et me passent tous les
jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et
n�anmoins, je conclurai toujours de la m�me mani�re, c'est � savoir que
je partirai, et que j'irai � la premi�re commodit�, en m�me �tat que si
on voulait me fendre par la moiti� et me s�parer en deux.�
[Note 650: _Ibid._, p. 20.]
Il r�sulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait
Rome avec regret, il n'en �tait pas moins d�cid� � remplir sa promesse,
et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du
retard qu'il apportait � se mettre en route.
Il n'�tait pas encore enti�rement r�tabli, lorsque Paul Fr�art de
Chantelou et son fr�re, l'abb� de Chambray, arriv�rent � Rome, vers le
printemps de 1640. Ils �taient envoy�s par de Noyers, suivant l'ordre du
cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des
statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre
d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les
employer aux travaux du Louvre et des b�timents royaux.
Les deux fr�res furent introduits par le Poussin dans la soci�t� du
commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils
qu'ils en re�urent de bien conna�tre les antiquit�s de cette ville, et
d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les
relations qui s'�tablirent alors entre ces illustres amateurs devinrent,
gr�ce au Poussin, une amiti� durable, bas�e sur une mutuelle estime, sur
les m�mes go�ts, et, avant tout, sur une m�me sympathie pour le grand
artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin
quittait Rome avec peine, mais ses regrets �taient moins amers en
songeant qu'il se rendait en France accompagn� d'amis aussi d�vou�s,
aussi dignes de le comprendre. D'un autre c�t�, il laissait sa femme �
Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis
l'administration de ses int�r�ts, et il �tait assur� que cet ami fid�le
s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-m�me. Il ne fallait rien
moins que cette assurance pour le d�terminer � partir. Il quitta Rome
dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux fr�res Chantelou,
qui retournaient en France.
A peine arriv� � Paris, il se h�ta d'�crire � Carlo Antonio del Pozzo et
� son fr�re Cassiano, pour leur rendre compte de sa premi�re entrevue
avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa
pr�sentation au roi Louis XIII[651]. Il re�ut partout l'accueil le plus
empress�, et l'es effets d�pass�rent les promesses. Le roi lui commanda
tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des ch�teaux de
Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bient�t nomm�, par brevet du
20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualit�,
Louis XIII lui donna la direction g�n�rale de tous les ouvrages de
peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement
de ses maisons royales, �voulant que tous ses autres peintres ne
pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majest� sans en avoir fait voir
les dessins, et re�u sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin.
Et pour lui donner moyen de s'entretenir � son service, le roi lui
accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un
jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir
sa vie durant[652].�
[Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au
commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t.
Ier, p. 373, n� CLVI.]
[Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.]
On imprimait alors � Paris, � l'imprimerie royale, les oeuvres de
Virgile et d'Horace: de Noyers d�sira que ces livres fussent orn�s d'un
frontispice dessin� par le Poussin. En t�te du Virgile, il repr�senta le
dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le po�te de l'En�ide. On
voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou
fl�tes champ�tres, pour indiquer les �glogues pastorales, et la
faucille, symbole de la moisson, c'est-�-dire des G�orgiques. Dans le
frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur
la figure du po�te, embl�me de ses satires, et elle tient � la main une
lyre, signe caract�ristique de ses odes et de ses autres po�sies l�g�res
[653].
[Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, �dit. in-4 de 1672, � Rome,
d�di�e � Colbert, p. 430.]
Les dessins de ces frontispices n'emp�chaient pas l'artiste de continuer
avec ardeur un tableau du Bapt�me de J�sus-Christ, qu'il avait commenc�
� Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio.
Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques
d'amiti� de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres � ce seigneur, de
Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgr� sa gravit� habituelle, le
Poussin savait assaisonner � propos son style du vieux sel gaulois.
�Monsieur et patron, mardi dernier, apr�s avoir eu l'honneur de vous
accompagner � Meudon et y avoir �t� joyeusement, � mon retour je trouvai
que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoy�.
Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de
faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je
vis que, particuli�rement, vous d�siriez savoir ce qu'il me semblait
dudit vin. Je l'ai essay� avec mes amis aimant le piot: nous l'avons
tous trouv� tr�s-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le
trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons � souhait, car nous en
boirons � votre sant�, quand nous aurons soif, sans l'�pargner. Aussi
bien, je vois que le proverbe est v�ritable, qui dit que chapon mang�
chapon lui vient. M�mement hier M. Costage m'envoya un p�t� de cerf si
grand, que l'on voit bien que le p�tissier n'en a rien retenu que les
cornes. Je vous assure, monsieur, que d�sormais je ne manquerai pas, �
commencer par le dimanche, de me r�jouir comme je fis le dimanche pass�,
afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'ann�e est au
pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme
aussi je vous suis le plus d�vou� serviteur de tous vos
serviteurs[655].�
[Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.]
[Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.]
H�tons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la
table, le Poussin ne se permettait pas m�me, comme d�lassement � ses
travaux, une excursion dans les environs de Paris, au ch�teau de Dangu,
appartenant � de Noyers, et � Chantilly. Il se trouvait d�j� surcharg�
de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il
travaillait alors tout � la fois au tableau pour la chapelle de
Saint-Germain, aux profils et mod�natures de la galerie du Louvre[657],
dont il avait ordonn� les compartiments; enfin � un frontispice de la
grande Bible que l'on publiait � l'imprimerie royale. Ce frontispice
contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin
lui-m�me dans une lettre � M. de Chantelou, du 3 ao�t 1641[658]. �La
figure ail�e repr�sente l'histoire, l'autre figure voil�e repr�sente la
proph�tie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regi�_. Le sphinx
qui est dessus ne repr�sente autre que l'obscurit� des choses
�nigmatiques. La figure qui est au milieu repr�sente le P�re �ternel,
auteur et moteur de toutes les choses bonnes.�
[Note 656: _Ibid._, p. 38.]
[Note 657: _Ibid._, p. 41.]
[Note 658: _Ibid._, p. 56.]
Comme il �tait � l'oeuvre pour la d�coration de la grande galerie, un
peintre de paysages alors en r�putation, Fouqui�res, qui avait eu
l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de
France, pour mettre entre les fen�tres et en remplir les trumeaux, vint
se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce
peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans
avoir une longue rapi�re au c�t�[659]. Le Poussin instruisit M. de
Chantelou de cette r�clamation en ces termes: �Le _baron_ Fouqui�res est
venu me trouver avec sa grandeur accoutum�e; il trouve fort �trange que
l'on ait mis la main � l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir
communiqu� aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirm� par
monseigneur de Noyers, touchant ladite d�coration, et pr�tend que les
paysages sont l'ornement principal du lieu, �tant le reste seulement des
accessoires. J'ai bien voulu vous �crire ceci pour vous faire
rire[660].� Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait
donn� � Fouqui�res, lui est rest�. Ce peintre essaya de se venger par
une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un
des adversaires les plus sots et les plus violents du grand ma�tre.
[Note 659: F�libien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.]
[Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 ao�t 1641.]
Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une
correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui
avait envoy� � Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis
XIII. Del Pozzo les avait re�us en fort mauvais �tat et
m�connaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se
continuaient sur le pied de l'intimit�. Ce qui le d�montre encore mieux,
c'est que le commandeur avait �t� charg� par le Poussin de surveiller
les copies que Chantelou faisait ex�cuter � Rome par Errard et J. Angelo
Comino[661].
[Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.]
De Noyers faisait alors construire � Paris la chapelle du Noviciat des
J�suites. Il voulut que le Poussin compos�t le tableau du ma�tre-autel.
Le peintre y repr�senta le Miracle de saint Fran�ois-Xavier ressuscitant
une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi
le sujet de la C�ne, tableau qui est au Mus�e du Louvre.
Les fonctions multipli�es qu'exer�ait de Noyers ne l'emp�chaient pas de
se livrer avec ardeur � son go�t sous les arts. Bien que secr�taire
d'�tat de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six arm�es
et fortifiait ou �levait un grand nombre de places, de Noyers trouvait,
dans son activit�, le temps de s'occuper encore de la construction et de
l'embellissement des maisons royales, de l'ach�vement du Louvre et de la
d�coration de sa galerie. Il pla�ait � la t�te de la monnaie le c�l�bre
graveur Varin, qui pr�sida � la refonte de 1638, et qui fit les plus
beaux coins de l'Europe. Enfin, il �tablissait au Louvre l'imprimerie
royale, qui bient�t apr�s, sous la savante et habile direction de
Trichet Dufresne et de S�bastien Cramoisy, publia, tant en fran�ais
qu'en italien, en latin et en grec, des �ditions aussi belles que
correctes.
Le cardinal de Richelieu, digne h�ritier du go�t de Fran�ois Ier pour
les arts avait r�solu de terminer et de d�corer magnifiquement le
Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, � l'entr�e
principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui
passaient alors pour Alexandre et Buc�phale. Il avait donn� l'ordre de
les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre,
faisait �galement mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les
plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farn�se, le Sacrifice
du Taureau � la villa Medici, les F�tes nuptiales ou danse des nymphes,
dans la salle du jardin Borgh�se. Il fit prendre tous les bas-reliefs de
l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin
les avait pr�c�demment dessin�s, il se proposait de les r�partir parmi
les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'�tude de
l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes,
l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panth�on), qui sont
les meilleurs. On devait �galement mouler les autres ordres. De Noyers,
sur l'indication du Poussin, avait charg�, � Rome, Charles Errard de
veiller � l'ex�cution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en
outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques,
tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des ma�tres
italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans
l'�me du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux
seigneurs de la cour de Louis XIII: ils pr�paraient dignement P�clat que
les arts r�pandirent pendant le r�gne de son successeur, sous
l'administration de Colbert.
[Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.]
Dans la lettre adress�e par de Noyers au Poussin pour l'engager � venir
en France, le ministre lui avait dit �qu'il avait un amour tout
particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une
ma�tresse bien-aim�e.� Il tint parole. D�s que le Poussin fut arriv�,
ind�pendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des
travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donn�t
lui-m�me le plan des d�corations de la maison qu'il faisait construire �
Paris. En envoyant ce plan � Chantelou, le Poussin se plaint des b�vues
de l'architecte; il indique les distributions int�rieures propres �
recevoir des peintures, telles que proph�tes, sibylles, ap�tres,
empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, m�mement des devises et
sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de cama�eux,
repr�sentant soit des vases � l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs,
soit quelques petites figures faites � plaisir, soit enfin quelques
personnages signal�s[663].
[Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.]
De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on
p�t dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Rapha�l[664].
[Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.]
Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement d�rang� par
des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec
recueillement et maturit�, au projet de d�coration de la grande galerie
du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles
�taient son ardeur et son application au travail, qu'il �crivait, le 3
ao�t 1641, � M. de Chantelou: �La grande galerie s'avance fort, et
n�anmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'esp�rance qu'� votre retour
vous vous �tonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occup� sans
cesse � travailler aux cartons, lesquels je me suis oblig� de varier sur
chaque fen�tre et sur chaque trumeau, m'�tant r�solu d'y repr�senter une
suite de la vie d'Hercule; mati�re, certes, capable d'occuper un bon
dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent �tre faits
en grand et en petit, pour plus de commodit� des ouvriers, et afin que
l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut m�mement que j'invente tous les
jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc;
autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais
vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit �tre tenu cher.
Toutes ces choses ont �t� la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau
de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets
extraordinaires que l'humidit� de l'hiver pass� y a produits. Mais,
d'apr�s l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donn� de
faire le tableau du Noviciat des J�suites pour la fin de novembre, je me
suis quand et quand r�solu d'y mettre la main, et de le faire pour ce
temps-l�, si mes d�biles forces me le permettent. Pendant que la toile
se pr�parera, je pourrai retoucher la susdite C�ne, au lieu d'aller
prendre des divertissements � Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi
que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invit�. Monsieur, je vous
assure, pourvu que j'y puisse r�sister, que je n'ai point d'autre
plaisir que de le servir: l�, sont mes promenades, mes jeux, mes
�battements et ma d�lectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux,
de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour
seulement respirer un peu[666].�
[Note 665: Ch�teau appartenant � de Noyers.]
[Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.]
Ind�pendamment de tous ces travaux, le cardinal avait command� au
Poussin huit sujets, tir�s de l'Ancien Testament, pour en faire des
cartons, d'apr�s lesquels on ex�cuterait huit tapisseries pour les
appartements royaux, � l'imitation des tapisseries faites sur les
dessins de Rapha�l. Pour faciliter la prompte r�alisation de ce projet,
on avait permis � l'artiste de se servir de ses propres inventions
pr�c�demment peintes; et d�j� l'on s'�tait mis � reproduire le tableau
de la Manne et celui de Mo�se faisant jaillir l'eau du rocher. Ces
compositions �taient copi�es en grand cartons colori�s sur toiles �
l'huile, et encadr�s de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna
pas � faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le
surintendant des b�timents, poss�der aussi des oeuvres du ma�tre
fran�ais. Dans son impatience, il obligea le Poussin � remettre tout
autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu
� Mo�se au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait �tre plac� sur la
chemin�e du cabinet de Son �minence. L'artiste se mit � l'oeuvre sans
retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures �
demi-grandeur. Il repr�senta le P�re �ternel au-dessus des flammes du
buisson ardent, les bras �tendus, et soutenu par les anges. D'une main
il commande � Mo�se d'aller d�livrer son peuple; de l'autre il lui
indique l'Egypte. Mo�se, en habit de pasteur, les pieds nus, met un
genou en terre, et consid�re la verge chang�e en serpent: il ouvre les
bras et se retire avec un air d'�tonnement et de crainte[668]. Le
cardinal fut si satisfait de l'ex�cution de ce tableau, qu'il en
commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet
dans la Bible: il le composa lui-m�me, et donna au peintre une all�gorie
digne de sa grande �me, que le Poussin �tait bien capable de comprendre.
Ce sujet est la V�rit�, soutenue par le Temps, contre les attaques de
l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus
grandes que nature, fut plac� au plafond de la m�me pi�ce[669].
[Note 667: Bellori, p. 427, 428.]
[Note 668: _Ibid._, p. 429.]
[Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.]
On voit que le Poussin n'avait pas de temps � perdre pour mener de front
tous les travaux si divers dont il �tait surcharg�. Pendant son s�jour
en France, qui dura un peu moins de deux ann�es[670], il dessina les
frontispices du Virgile et de l'Horace, grav�s par Claude Mellan; ceux
de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de
Noyers destin�es � la vo�te de la chapelle du Noviciat des
j�suites[672]; les ornements et d�corations de la grande galerie du
Louvre[673]; il commen�a les cartons des tapisseries; il ex�cuta pour le
roi le grand tableau de l'Eucharistie, destin� au ma�tre autel de la
chapelle du ch�teau de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson
ardent et le Temps soutenant la V�rit�; pour de Noyers, les plans et
dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint
Fran�ois Xavier pour la chapelle du Noviciat des j�suites; une Sainte
Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le
tableau du Bapt�me de J.-C., commenc� � Rome, et une petite Madone pour
Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide �num�ration doit
faire facilement comprendre que si le Poussin avait le g�nie des grands
ma�tres italiens, il en poss�dait aussi la f�condit� d'invention et la
prestesse d'ex�cution. Ces qualit�s sont d'autant plus remarquables,
qu'� la diff�rence de ces ma�tres, le peintre fran�ais ne se faisait pas
aider par des �l�ves. Seul, il composait et ex�cutait ses ouvrages, ne
se servant d'�l�ves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les
dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.
[Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce � C. Ant. del
Pozzo son arriv�e � Paris est du 6 janvier 1641, et la derni�re lettre
qu'il a �crite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle
qui suit est dat�e de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son s�jour ne
dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114
et 117.]
[Note 671: _Ibid._, p. 75.]
[Note 672: _Ibid._, p. 50.]
[Note 673: Ces ornements ont �t� grav�s par Pesne, au nombre de
dix-neuf sujets, avec le frontispice.]
Cette vie constamment occup�e, surcharg�e m�me, �tait bien diff�rente de
celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait �
Rome. Son esprit m�ditatif supportait impatiemment l'agitation
continuelle et souvent st�rile dont il �tait entour�; aussi
s'excusait-il aupr�s de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir
terminer son tableau du Bapt�me, qu'il avait �bauch� avant de venir en
France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui d�voile le fond de
son coeur.
�Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main
� la plume pour vous �crire, je soupire en rougissant de me trouver ici
sans pouvoir vous servir. A la v�rit�, le joug que je me suis impos�
m'emp�che de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais
j'esp�re le secouer bient�t pour �tre libre de me donner � votre
service. Je travaille sans rel�che, tant�t � une chose, tant�t � une
autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut
que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient exp�di�s
tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce
pays, il faudrait que je devinsse un v�ritable _strapazzone_, comme ceux
qui y sont. Les �tudes et les bonnes observations sur les antiquit�s et
autres objets n'y sont connues d'aucune mani�re, et qui a de
l'inclination � l'�tude et � bien faire doit certainement s'en
�loigner[674].�
Quelques jours apr�s avoir �crit cette lettre au commandeur, il lui
envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies,
l'une de la Vierge de Rapha�l qui �tait � Fontainebleau, l'autre de
celle qui �tait dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait
ex�cuter pour les offrir � del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il
lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675].
Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi � son
ami de Rome l'�tat d'avancement de ses travaux:
�...Mes ouvrages ont �t� extr�mement accueillis. Le roi et la reine ont
lou� le tableau de la C�ne que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'�
dire que la vue leur en �tait aussi agr�able que celle de leurs enfants.
Le cardinal de Richelieu a �t� satisfait des ouvrages que je lui ai
faits; il m'en a fait des compliments et m'a remerci� en pr�sence de
monseigneur Mazarin. Je peins � pr�sent un grand tableau pour le ma�tre
autel du Noviciat des j�suites, mais je le fais trop � la h�te; sans
cela, sa composition pourrait le faire r�ussir. Il sera fini pour No�l.
Nous travaillons assez lentement � la grande galerie, jusqu'� ce que M.
de Noyers ait pris la r�solution de faire entreprendre le tout � la fois
et de suite. J'enverrai � votre seigneurie quelques dessins de toutes
ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car
pendant la belle saison cela ne m'aurait pas �t� possible. Mais
actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de
dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour
vous; du moins, je l'esp�re ainsi[676].�
[Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans
Bottari, t. Ier, p. 380, n� CLX.]
[Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, n�
CLXI.]
Au milieu de ces travaux qui r�clamaient tout son temps, le Poussin
�tait encore oblig� de suivre diverses n�gociations � la cour de France
pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait charg� de lui faire
obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche b�n�fice en
Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers
mois de son s�jour en France, et il fut assez heureux pour r�ussir[677].
[Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p.
383, n� CLXII.]
[Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.]
Il mena aussi � bonne fin une n�gociation entam�e avec le cardinal, au
nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami
et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu'� cette �poque les
auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des
d�dicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est
g�n�ralement moins connu, c'est qu'une d�dicace n'�tait presque jamais
gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il d�diait son
livre, mais il �tait encore plus d�sireux de recevoir en argent comptant
le prix de sa louange. Telle �tait la pr�tention du docte Angeloni. Il
avait charg� le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de
Richelieu la permission de d�dier au roi Louis XIII son ouvrage
intitul�: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en
donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il
finit par les obtenir, gr�ce aux d�marches du Poussin, qui les lui f�t
passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules C�sar �
Constantin_ parut � Rome en 1641, avec une d�dicace � Louis XIII, et des
vers adress�s au cardinal de Richelieu.
[Note 678: Angeloni �tait �galement grand amateur de peinture, et
grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans
soft _Abecedario_ (publi� par M. de Chenevi�res dans les _Archives de
l'art fran�ais_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni
avait rassembl� jusqu'� six cents des dessins faits par Annibal
Carrache, Comme �tudes de la galerie Farn�se. Ind�pendamment de son
_Historia Augusta_, Angeloni a compos� d'autres ouvrages, entre autres
_l'Histoire de la ville de Terni_, in-4�, avec son portrait grav� par
Jean Angelo Canini, �l�ve du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.]
Il para�t que le succ�s d'Angeloni avait mis en go�t les autres faiseurs
de d�dicaces. Un p�re j�suite, Jean-Baptiste Ferrari, avait compos� un
trait� de la culture des orangers, sous le titre mythologique:
_Hesp�rides_, _sive de malorum aureorum cultur�_. Cet ouvrage est orn�
de gravures d'apr�s les dessins des ma�tres les plus c�l�bres de ce
temps. Le Poussin a dessin� une des planches qui a �t� grav�e par G.
Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre,
que Louis XIII, dit-il[679], a appel� pr�s de lui, _ne Gallico Alexandro
suus deesset Apelles_, �afin que l'Alexandre fran�ais ne manqu�t pas
d'avoir son Apelles�: louange, quant au roi, digne de figurer dans une
d�dicace.
[Note 679: _Hesp�rides_, etc., p. 99.]
Le p�re Ferrari, pour mieux faire appr�cier le m�rite de sa publication,
avait envoy� au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans
les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des
_Hesp�rides_, compos� par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de
miniature repr�sentant un citron coup� de diff�rentes mani�res, avec
l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secr�tement
l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il
lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication,
et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que
le bon p�re et le commandeur d�siraient, et que le prix de la d�dicace
serait bient�t convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant
pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps
qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la
conclusion, de cette affaire. Apr�s avoir vainement attendu plusieurs
ann�es, le p�re Ferrari dut se r�signer � publier son livre, qui parut �
Rome en 1646, sans d�dicace, et partant, sans argent du roi de France.
[Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.]
[Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.]
On comprend combien ces n�gociations devaient �tre antipathiques au
Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps pr�cieux,
mais elles l'obligeaient � des d�marches pour lesquelles il eut toujours
beaucoup de r�pugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami
le commandeur qui prot�geait �galement l'antiquaire Angeloni et le p�re
j�suite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'�tre venu en France.
�crivant � del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]:
[Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385,
n� CLXIII.]
�M. de Chantelou a mis dans la t�te de M. de Noyers, de vous prier de
permettre que vos Sept Sacrements soient copi�s par un peintre que je
dois, dit-il, d�signer. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donn�
cette id�e. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi,
je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir � refaire ce que j'ai
d�j� fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle
importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre � faire de
nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'�lever
� quelques nobles pens�es. A dire vrai, il n'y a rien ici qui m�rite
qu'on y ait confiance.�
Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: �Je
suis enchant� de la r�ponse que vous avez faite � M. de Chantelou
touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en
avait offert des dessins colori�s[684]). Je suis bon � faire du nouveau
et non � r�p�ter les choses que j'ai d�j� faites. On peut juger par l�
de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen
gagner beaucoup de temps. En d�finitive, il est bon que vous poss�diez
seul ces ouvrages.�
[Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395,
n� CLVII.]
[Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, n�
CLXVI.]
Le climat de Paris, de tout temps si variable, �tait pour le Poussin,
habitu� pendant quinze ann�es � la temp�rature presque toujours �gale et
chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait � del Pozzo,
dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements del�
temp�rature: �...Votre petit tableau du Bapt�me n'a pu recevoir son
dernier fini, ayant �t� arr�t�, au moment o� j'y travaillais avec le
plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine � le
supporter, quoique bien v�tu et � c�t� d'un bon feu. Telles sont les
variations de ce climat: il y a quinze jours la temp�rature �tait
devenue extr�mement douce; les petits oiseaux commen�aient � se r�jouir
dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux
poussaient d�j� leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune
herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de
temps auparavant, aride et pulv�rulente. Voil� qu'une nuit, un vent du
nord excit� par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent
dans ce pays), avec une grande quantit� de neige, viennent repousser le
beau temps, qui s'�tait trop h�t�, et le chassent plus loin de nous,
certainement, qu'il ne l'�tait en janvier. Ne vous �tonnez donc pas si
j'ai abandonn� les pinceaux, car je me sens glac� jusqu'au fond de
l'�me; mais sit�t que le temps va le permettre, je me mettrai � terminer
votre petit tableau.�
[Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, n�
CLXV.]
M. de Chantelou avait quitt� Paris depuis quelque temps, pour aller �
Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le
cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever
la conqu�te. Les pr�occupations del� guerre et les obligations de son
emploi n'avaient pu faire oublier � M. de Chantelou de rechercher,
pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de N�mes, d'Arles et du
midi de la France. Il les avait fort admir�s, et dans ses lettres au
Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui
r�pondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait
trop m�diter. �Je m'assure bien de la v�rit� de ce que vous dites, qu'�
cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux
ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien
lire. _Les choses �squelles il y a de la perfection_, _ne se doivent
pas voir � la h�te_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il
faut user des m�mes moyens � les bien juger comme � les bien faire_. Les
belles filles que vous avez vues � N�mes ne vous auront, je m'assure,
pas moins d�lect� l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la
Maison-Carr�e; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de
celle-l�. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos
travaux il y a quelques interm�des qui en adoucissent la peine. Je ne me
suis jamais tant excit� � prendre de la peine et � travailler, comme
quand j'ai vu quelque bel objet.--H�las! ajoute-t-il en reportant sa
pens�e sur sa ch�re ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil
pour pouvoir y rencontrer quelque chose de d�lectable....�
[Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.]
Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait termin� le tableau du
Bapt�me destin� � del Pozzo. Ce dernier lui avait demand� une autre
composition. Il lui avait propos� le sujet des _Noces de Th�tis et
Pel�e_ Le Poussin lui r�pondit, le 4 avril[687]: �On ne saurait trouver
un sujet qui donne mati�re � une invention plus ing�nieuse. Mais la
facilit� que ces messieurs ont trouv�e en moi est cause que je ne puis
me r�server aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit,
�tant employ� continuellement � des bagatelles, comme dessins de
frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des
chemin�es, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois
ils me proposent de grandes choses; mais � belles paroles et mauvaises
actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les
petits travaux me servent de r�cr�ation, afin de me payer en paroles;
car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi
fatigants que futiles.�
[Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
n� CLXVII.]
Le roi avait consenti qu'apr�s avoir mis en ordre tout ce qui regardait
la grande galerie, le Poussin pr�t pour second son ami Jean Lemaire, qui
avait longtemps travaill� avec lui � Rome, et dont le commandeur avait
deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin p�t vaquer
librement � l'ex�cution des dessins et des peintures des Sept
Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il para�t n�anmoins que, dans
l'ex�cution, cet ordre du roi souffrait quelque difficult�. Le peintre
s'en plaint dans une lettre � Chantelou, du 7 avril 1642[689]:
�Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majest� sera fort aise que je
donne des ordres g�n�raux � M. Lemaire, pour conduire sous moi les
ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme d�sirant
son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura
le gain. Mais n�anmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur
d�sire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de
travailler en m�me temps � des frontispices de livres, � une Vierge, au
tableau de la congr�gation de Saint-Louis, � tous les dessins de la
galerie, enfin � des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai
qu'une main et qu'une d�bile t�te, et ne peux �tre second� de personne,
ni soulag�. Il dit que je pourrai divertir mes belles id�es � faire la
susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la m�me chose
comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin � vos heures perdues.
Mais revenons � M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui
dirai, d�s aussit�t qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de
tout ce qu'il aura � faire; mais je ne veux plus apr�s y mettre la main.
Mais s'il faut attendre que j'aie �tabli un ordre g�n�ral, ainsi que dit
monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant,
comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et
quand je serais totalement d�charg� de cette besogne, les dessins des
tapisseries sont bien suffisants pour me donner � penser, sans que j'aie
besoin d'y entrem�ler d'autres occupations.� Il confiait ainsi ses
ennuis � son ami Chantelou, qui, par son intervention aupr�s de M. de
Noyers, s'effor�ait de faire donner satisfaction � l'artiste, qu'il
craignait de voir retourner en Italie.
[Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
n� CLVII.]
[Note 689: _Ibid._, p. 83.]
L'amertume des r�clamations du peintre tenait � l'opposition sourde
qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes
m�diocres qu'il avait �cart�s, et dont sa sup�riorit� et sa faveur
excitaient doublement la jalousie. F�libien, contemporain du Poussin,
avec lequel il se lia pendant son s�jour � Rome, en 1647, alors qu'il
�tait secr�taire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a
expliqu�, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des
plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut �
repousser de la part de ses envieux[690].
[Note 690: F�libien. t. IV, p. 39 et suiv. �d. de Tr�v., in-12,
1725.]
�Le Mercier, architecte du roi, avait commence � faire travailler � la
grande galerie du Louvre, et dans la vo�te, avait d�j� dispos� des
compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des
ornements � sa mani�re, c'est-�-dire fort pesants et massifs. Car,
quoiqu'il e�t les qualit�s d'un tr�s-bon architecte, il n'avait pas
n�anmoins toutes celles qui sont n�cessaires pour la beaut� et
l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui
avait �t� commenc� par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient
r�ellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait form�. Ce
changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres
malcontents se joignirent � lui pour d�crier tout ce que le Poussin
faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand
autel du Noviciat des J�suites. Il y en avait un aussi de Vou�t, � un
des autels de la m�me �glise, que ceux de son parti faisaient valoir
autant qu'ils pouvaient, disant que sa mani�re approchait de celle du
Guide. Cependant ils �taient assez emp�ch�s de reprendre quelque chose
dans celui du Poussin, qui est d'une beaut� surprenante, et dont les
expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont
pas moins touch�s que les savants. Pour y marquer n�anmoins quelque
d�faut, et ne pas souffrir qu'il pass�t pour un ouvrage accompli, ils
publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de
fiert� et qu'il ressemblait � un Jupiter tonnant. Ces discours
n'auraient pas �t� capables de toucher le Poussin, s'il n'e�t su qu'ils
allaient jusqu'� M. de Noyers qui les �coutait, et qui peut-�tre en fit
para�tre quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui �crire une
grande lettre, dont F�libien nous a conserv� l'analyse presque
textuelle. Il commen�ait par lui dire: �qu'il aurait souhait�, de m�me
que faisait autrefois un philosophe, qu'on p�t voir ce qui se passe dans
l'homme, parce que non-seulement on y d�couvrirait le vice et la vertu,
mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un
grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux
conna�tre le m�rite. Mais comme la nature en a us� d'une autre sorte, il
est aussi difficile de bien juger de la capacit� des personnes dans les
sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises
inclinations dans les moeurs. Que toute l'�tude et l'industrie des gens
savants ne peut obliger le reste des hommes � avoir une croyance enti�re
de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, �t� assez commun � l'�gard
des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes,
comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manqu�rent ni
d'art ni de science pour faire juger de leur m�rite, qui, pourtant, ne
fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les
intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une
r�putation et d'un bonheur qu'ils ne m�ritaient point. Qu'il se peut
mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.�--Il
repousse ensuite les accusations de ses ennemis et d�montre qu'elles ne
sont nullement fond�es. Il explique particuli�rement le syst�me qu'il a
cru devoir adopter pour la d�coration de la grande galerie, en se
fondant sur les effets de la perspective. �Il faut savoir, dit-il, qu'il
y a deux mani�res de voir les objets, l'une en les voyant simplement,
l'autre en les consid�rant avec attention. Voir simplement n'est autre
chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance
de la chose vue; mais voir un objet en le consid�rant, c'est que, outre
la simple et naturelle r�ception de la forme dans l'oeil, l'on cherche,
avec une application particuli�re, le moyen de bien conna�tre ce m�me
Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une op�ration
naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison
qui d�pend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la
distance de l'oeil � l'objet; et c'est de cette connaissance dont il
serait � souhaiter que ceux qui se m�lent de donner leur jugement
fussent bien instruits.�--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat
des J�suites, il disait que ceux qui pr�tendent que le Christ ressemble
plut�t � un Jupiter tonnant qu'� un Dieu de mis�ricorde, devaient �tre
persuad�s qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner � ses
figures des expressions conformes � ce qu'elles doivent repr�senter.
Mais qu'il ne peut (ce sont, dit F�libien, ses propres termes dont il me
souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que
ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _p�re Douillet_, vu
qu'�tant sur la terre parmi les hommes, il �tait m�me difficile de le
consid�rer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa mani�re
de s'�noncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait
v�cu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages,
n'�tant pas son m�tier de savoir bien �crire.�
Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification � M.
de Noyers. Il �crivait � Chantelou, le 24 avril 1642[691]: �Les lettres
de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles m�me
que monseigneur a �crites � M� de Chambray, votre fr�re, m'ont oblig� �
adresser tellement quellement une lettre � monseigneur, peu artificieuse
v�ritablement, mais pleine de franchise et de v�rit�s. Je vous supplie,
comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal
assaisonn�e, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez
si bien employer� Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et
me ferez la gr�ce de m'en faire donner un mot de r�ponse, si vous pensez
qu'elle le m�rite. �--Dans une autre lettre au m�me, du 26 mai
1642[692], �il craignait d'avoir trop parl� � la bonne. Toutefois,
ajoutait-il, j'esp�re que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque
chose de mal dig�r�, d'autant qu'il sait combien il est insupportable
d'endurer les sottes r�pr�hensions des ignorants. Je m'assure que, de
votre c�t�, vous n'avez pas manqu� de me favoriser en adoucissant ce qui
existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre
protection.�
[Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.]
[Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.]
L'intervention de Chantelou aupr�s de M. de Noyers, alors retenu �
Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que
les calomnies des envieux avaient r�ussi � interposer entre le ministre
et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin
1642[693], qui fait bien conna�tre sa grande �me, inaccessible � tout
sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le
style et les id�es de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le
premier protecteur de l'artiste:
[Note 693: P. 104.]
�Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu
de la sensibilit� qu'il �te � qui plus en a plus en voudrait avoir, il
�prouverait Un plaisir d�mesur�, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient
pour faux il appara�t au contraire dans tout son �clat, gr�ce � la
vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-m�me, le d�couvre
parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'�prouve en apprenant
que j'ai r�ussi � triompher de la mauvaise impression que la bonne �me
de monseigneur avait re�ue contre moi, par l'effet des men�es d'hommes
envieux de la prosp�rit� d'autrui. N�anmoins, au lieu de r�pondre par la
haine � la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me
venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur
perversit� sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si
loin de la fraude, non-seulement ne pr�tera plus l'oreille aux
pers�cuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma
loyaut� plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures
occasions que par le pass�.�
Bien qu'il e�t obtenu justice, le Poussin n'en �tait pas moins oblig� de
repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes,
ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pens�es vers sa ch�re
Italie. Il avait envoy� au commandeur son tableau du Bapt�me, �comme un
pur don[694].�--�Si le bonheur veut, lui �crivait-il le 22 mai
1642[695], que mon petit tableau parvienne � sa destination, je vous
prie, monsieur, de me faire la gr�ce de l'accepter avec le m�me
sentiment qui me porte � vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre
importance que celle de la bonne volont�, car je n'estime pas que ce
soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'�tre offerte � une
personne de votre m�rite; et qui s'y conna�t si bien.�
[Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p.
408, n� CLXXIV.]
[Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, n�
CLXX.]
Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur
Roccatagliata; ils furent adress�s d'abord � Lyon au peintre Stella, le
fid�le ami du Poussin, qui les fit parvenir � Rome[696].
[Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier,
p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.]
Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait command�, pour le cardinal
Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il para�t que
l'artiste en avait ex�cut� la premi�re esquisse avant de partir de Rome;
il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher �
mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre,
saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de d�rober � ses
autres occupations[697].
[Note 697: _Id._, _ibid._]
D�s avant cette �poque, sa r�solution �tait prise de retourner � Rome.
R�pondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: �Quant au
dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il
serait bien possible que j'en fusse moi-m�me le porteur. Au reste, je
vous �crirai plus au long sur tout cela.� C'est ce qu'il fit dans sa
lettre du 8 ao�t suivant[699], �crite apr�s son retour de Fontainebleau,
o� il �tait all� par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les
peintures du Primaticcio, alt�r�es par les injures du temps, pouvaient
�tre restaur�es, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui
�taient rest�es intactes.
[Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, n� CLXXIV.]
[Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, n� CLXXV.]
�J'ai profit� de l'occasion, disait-il, pour parler � monseigneur (de
Noyers) du d�sir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir
amener ma femme � Paris. Ayant, senti les raisons qui me font d�sirer ce
voyage, il m'a tout de suite accord� ce qui est l'objet de ma plus
grande satisfaction, avec une gr�ce incomparable, sous la condition
cependant de donner un tel ordreaux choses commenc�es par moi, qu'elles
ne restassent pas en arri�re, et que je fusse de retour � Paris pour le
printemps prochain: de sorte que je vais me disposer � ce voyage, qui,
je l'esp�re, aura lieu au commencement de septembre prochain.�
Son d�part fut retard� jusqu'apr�s le 21 septembre, et probablement par
les soins qu'il fut oblig� de donner aux dessins de la chapelle du
ch�teau de Dangu, appartenant � de Noyers, et que ce ministre voulait
faire d�corer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consult� sur
le m�rite respectif de ces plans, le Poussin donna la pr�f�rence � ceux
de Levau, comme on le voit dans la derni�re lettre qu'il adressa de
Paris, le 21 septembre 1642, � M. de Chantelou. Il ne pouvait partir
sans t�moigner � ce v�ritable ami tous ses regrets de le quitter. �Je
joindrai � la pr�sente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier
de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur
de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille
de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu,
mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher
seigneur, vous qui m�ritez vraiment d'�tre honor� et admir�; adieu,
jusqu'� tant que Dieu me donne la gr�ce de revoir votre b�nigne
face[700].�
[Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.]
Le Poussin arriva vers la fin de 1642 � Rome. Bellori et Passeri, tous
deux ses contemporains, racontent que son retour, apr�s une absence de
pr�s de deux ann�es, fut glorieux, sa r�putation s'�tant accrue
beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait re�us du roi de France.
Chacun d�sirait le voir et se r�jouir avec lui des r�compenses accord�es
� son m�rite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de
consolation, lorsqu'il se vit rentr� dans cette ville de Rome qu'il
avait tant d�sir� revoir, afin d'y jouir de cette libert� avec laquelle
il ne lui paraissait pas possible de vivre � Paris[702].
[Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p.
357.]
[Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.]
Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier � f�ter son
retour. Le Poussin avait �crit, le 1er janvier 1643, � M. de
Chantelou pour lui faire part de son heureuse arriv�e. Bient�t, il put
jouir, pendant quelques mois, de la pr�sence � Rome de ces deux amis,
entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet,
Chantelou se rendit � Rome, au commencement de 1643, pour faire b�nir
au pape, et pr�senter � Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de
diamants et l'enfant d'or port� par un ange d'argent, que Louis XIII et
sa femme Anne d'Autriche envoy�rent comme _ex voto_ � Lorette, en
actions de gr�ces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis
XIV[703].
[Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de
l'Enfant port� par un ange avait �t� fait sur les dessins du sculpteur
J. Sarrazin.]
Chantelou ne resta que peu de temps � Rome. Une lettre du Poussin, du 9
juin 1643, apprend qu'� cette �poque il �tait d�j� en route et m�me
arriv� � Turin pour rentrer en France.
Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu �tait mort; Louis XIII
l'avait suivi de pr�s dans la tombe, et de Noyers s'�tait retir� de la
cour. Ces �v�nements afflig�rent beaucoup le Poussin. �Je vous assure,
monsieur, �crivait-il � Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la
commodit� de ma petite maison et dans l'�tat de repos qu'il a plu � Dieu
de m'octroyer, je n'ai pu �viter un certain regret qui m'a perc� le
coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouv� ne, pouvoir reposer
ni jour ni nuit. Mais, � la fin, quoi qu'il arrive, je me r�sous �
prendre le bien et � supporter le mal. Ce nous est une chose si commune
que les mis�res et disgr�ces, que je m'�merveille que les hommes sens�s
s'en f�chent, et ne s'en rient plut�t que d'en soupirer. Nous n'avons
rien � propre, nous avons tout � louage.�
Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les
troubles qui �clat�rent presque aussit�t, auraient sans doute d�cid� le
Poussin � rester � Rome, alors m�me que sa d�termination n'e�t pas �t�
fix�e par la pr�f�rence qu'il accordait � cette ville sur toutes les
autres.
[Note 704: P. 109.]
Il continua d'y mener, pendant vingt-trois ann�es encore, la vie calme,
m�ditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne
fr�quentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations
d'apparat. Mais sa maison, situ�e sur le Pincio, pr�s de la
Trinit�-des-Monts, �tait le rendez-vous de tous les connaisseurs
illustres, de tous les amateurs de la v�n�rable antiquit�, de tous ceux
enfin auxquels les arts �taient chers. Il �tait aim� et honor� de tous,
autant des Italiens que des Fran�ais eux-m�mes, qui le consid�raient
comme l'ornement de leur patrie[705].
[Note 705: Bellori, p. 438.]
Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des
engagements pour plusieurs ann�es. Il menait une vie extr�mement
r�guli�re, ne quittant sa maison que pendant les intervalles n�cessaires
au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre �
profit pour ses �tudes. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin
de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux,
quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours pr�s de la
Trinit�-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, o� l'on monte
par une pente rapide[707], agr�ablement ombrag�e d'arbres et orn�e de
fontaines, d'o� l'on jouit d'une tr�s-belle vue de Rome et de ses
superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques �difices
dont elles sont couvertes, comme une d�coration de th��tre. L�, il
s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et int�ressants. Rentr�
chez lui, il se mettait imm�diatement � peindre jusqu'� midi; et apr�s
avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est
ainsi qu'il sut, par des �tudes continuelles, mieux employer son temps
qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au
bas du m�me mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule
des �trangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y �tait toujours
entour� de ses amis qui le suivaient, et c'est �galement sur cette place
que ceux qui d�siraient le voir ou l'entretenir famili�rement pouvaient
le rencontrer, le Poussin �tant dans l'usage d'admettre tout galant
homme dans sa familiarit�. Il �coutait volontiers les autres, mais ses
paroles �taient graves et re�ues avec attention: il parlait souvent de
l'art, et avec tant de clart�, que non-seulement les peintres, mais
encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux
pr�ceptes de la peinture, qu'il ne d�bitait pas comme un professeur qui
fait sa le�on, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708].
Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les �v�nements,
et, � l'occasion, s'en servait; et � ce propos, nous l'avons entendu
bl�mer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de
six ou de huit figures, ou de tout autre nombre d�termin�, alors qu'une
demi-figure de plus ou de moins peut la g�ter[709].
[Note 706: _Id._, p. 433.]
[Note 707: A l'�poque o� Bellori �crivait la Vie du Poussin, en
1671, l'escalier de la Trinit�-des-Monts n'avait pas encore �t�
construit.]
[Note 708: Bellori, p. 436.]
[Note 709: _Id._, p. 438.]
Bellori raconte que, se trouvant un jour � voir certaines ruines de Rome
avec un �tranger tr�s-d�sireux d'emporter dans sa patrie quelque raret�
antique, le Poussin dit � cet �tranger: �Je veux vous donner la plus
belle antiquit� que vous puissiez d�sirer;� et se baissant jusqu'�
terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment
m�l�s � de petits morceaux de porphyre et de marbre presque r�duits en
poudre, et dit: �Voici, seigneur, emportez cela pour votre mus�e, et
dites: Ceci est l'ancienne Rome [710].� Cette anecdote peint bien la
gravit� des pens�es du Poussin, et la tournure philosophique de son
esprit.
[Note 710: _Id._, p. 411.]
Il �tait tr�s-lie avec le pr�lat Camillo Massimi, qui devint plus tard
cardinal. Il arriva un jour, qu'entra�n� par le plaisir de la
conversation engag�e avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa
visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une
lanterne � la main pour l'�clairer en descendant l'escalier jusqu'� son
carrosse, le pr�lat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir
porter la lanterne: �Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et
moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en
avoir un si grand nombre[711].� Avec ce pr�lat et ses autres amis, il ne
d�battit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils �taient
termin�s, il le marquait derri�re la toile, et, sans rien d�duire, on
lui envoyait imm�diatement la somme[712]. Sa soci�t� intime et
habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la
premi�re suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du
cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premi�res
ann�es de son s�jour � Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au mus�e
du Capitole, et l'Enl�vement des Sabines[713]; du cardinal Jules
Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape
en 1667, sous le nom de Cl�ment IX; du pr�lat Gamillo Massimi, pour
lequel il fit Mo�se enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et
Mo�se et Aaron confondant les Mages �gyptiens[714], et auquel il laissa
son dernier tableau inachev� d'Apollon et Daphn�[715].
[Note 711: Bellori, p. 441.]
[Note 712: _Id._, _ibid._]
[Note 713: _Id._, p. 442, 449.]
[Note 714: _Id._, p. 451.]
[Note 715: _Id._, p. 443.]
En outre, il n'arrivait pas � Rome un seul �tranger, ou Fran�ais de
distinction, qui ne recherch�t comme un honneur de voir le Poussin[716].
Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville
plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, ind�pendamment de M.
de Chantelou, qui arriva quelques mois apr�s lui, il y revit �le bon M.
Pointel� qui vint � Rome deux fois; la premi�re en avril 1645, jusqu'�
la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M.
Ceriziers de Lyon, qui fit �galement deux voyages en cette ville, le
premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y
revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale,
qui, plus tard, fut attach� comme biblioth�caire � la reine Christine,
et demeura plusieurs, ann�es avec cette princesse.
[Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.]
[Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.]
[Note 718: _Id._, p. 271, 342.]
[Note 719: _Id._, 218,301.]
Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au
travail, sans perdre de temps, ex�cutant les sujets que son go�t lui
faisait pr�f�rer, et que ses r�flexions pr�paraient. Il acceptait
n�anmoins volontiers de ses amis l'id�e de ses compositions, lorsque le
sujet en �tait conforme � la tendance de son esprit. C'est ainsi que le
cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Cl�ment IX, lui donna le sujet de la
danse de la vie humaine, repr�sent�e par quatre femmes semblables aux
quatre Saisons. Il y a plac� le Temps assis et tenant une lyre, au son
de laquelle ces quatre femmes, la Pauvret�, la Fatigue, la Richesse et
la Prodigalit�, se tenant par la main, ex�cutent en tournant une ronde
continuelle; pour montrer la diff�rence des conditions entre les hommes.
Chacune d'elles exprime bien son propre caract�re: la Prodigalit� et la
Richesse sont sur le premier plan, l'une couronn�e de perles et d'or,
l'autre orn�e de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux
brillamment v�tues. Derri�re, s'agite la Pauvret�, � peine couverte, la
t�te entour�e de feuilles s�ches, comme un embl�me des biens qu'elle a
perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses �paules nues, ses
bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne,
lui d�couvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances.
Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier,
comptant les moments de la vie. De l'autre c�t�, son camarade, enfle
avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux,
des bulles de savon, qui presque au m�me moment s'�vanouissent et
cr�vent en l'air, allusion � la bri�vet� et � la vanit� de la vie
humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme;
et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras �tendus, qui entre dans
le cercle du zodiaque, � l'imitation de Rapha�l. Il est pr�c�d� de
l'Aurore qui r�pand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures,
qui ex�cutent en volant leur rapide r�volution[720].
[Note 720: Bellori, p. 448.]
Suivant Bellori, ce serait le m�me cardinal qui aurait �galement donn�
au Poussin le sujet de _la V�rit� d�couverte par le Temps_, et celui des
_Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le d�signe Bellori, du bonheur sujet �
la mort[721].
[Note 721: Bellori, p. 448.]
Pendant les vingt-trois ann�es qu'il v�cut � Rome, depuis son retour de
France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles
caus�es par les maladies et les infirmit�s de la vieillesse, de se
livrer � ses �tudes et � ses travaux. Il entretint jusqu'� la fin une
correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait esp�r� le voir en
1644: �Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans
cette ville, lui �crivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus
eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'e�t �t� pour moi, de jouir
encore de la pr�sence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les
hommes du monde.� Cette esp�rance fut d��ue, et les deux amis ne se
revirent plus dans ce monde.
[Note 722: P. 204., lett. du Poussin.]
Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou
faisait ex�cuter � Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, Fran�ois Lemaire,
neveu de celui qui �tait rest� en France, Nocret, Chapron, tous
Fran�ais, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler,
pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune
endormi du palais Barberini, l'Hercule Farn�se et d'autres
chefs-d'oeuvre, par un sculpteur fran�ais nomm� Thibault: il lui
achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des
ornements d'�glise, probablement sur les dessins des plus beaux
ornements de Saint-Pierre et des autres �glises de Rome[724].
[Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.]
[Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.]
Les copies ne se faisaient pas sans difficult�s de la part des artistes
qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais
proc�d�s dans plusieurs de ses lettres � M. de Chantelou[725]. Parmi
celles que le Poussin indique, ou remarque la _Piet�_, d'Annibal
Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de
Foligno, plac�e alors dans l'�glise de cette ville, o� aucun peintre ne
voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du
commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait � Rome, pour del
Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage
dans une lettre du 25 ao�t 1643, adress�e � cet amateur: �J'ai retir� de
leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par
Nocret.�
[Note 725: Voy. entre autres celle du 25 ao�t 1643, p. 130.]
De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus
d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Rapha�l. Ce tableau �tait
alors plac� dans l'�glise de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le
Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le ma�tre autel,
pour donner au sieur Chapron, peintre charg� de le copier, la facilit�
de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir:
mais d�s que le bruit de sa retraite ou disgr�ce fut parvenu � Rome,
Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans
une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne
purent point le faire changer de r�solution: il quitta m�me Rome, et se
rendit secr�tement � Malte, o� il s�journa pendant quelque temps. Les
moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie,
s'ennuy�rent de ce retard, et, malgr� les d�marches du Poussin, se
d�cid�rent � remettre l'original � sa place. Ce n'est pas tout; le comte
de Chaumont, ambassadeur de France � Rome, ayant �t� voir la
Transfiguration � Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie
abandonn�e, voulut savoir pourquoi elle n'�tait pas achev�e. Chapron,
qui �tait revenu de Malte, fit � l'ambassadeur ses excuses � son
avantage, disant que l'argent lui avait manqu�, et que le Poussin, qui
avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le
payer.--�D'apr�s cela, raconte le Poussin[726], je fus appel� chez M.
l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais
pas �t� saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi;
qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me
voulait favoriser; qu'il avait ou� parler de moi. Je le remerciai fort
humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de
_Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu �tre fini. Je lui raccontai
bri�vement toute l'histoire. Or �a, me dit-il, puisque vous l'avez chez
vous, je vous d�fends de l'envoyer: mais �crivez-en � M. de Noyers et
montrez-moi la r�ponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voil�
bri�vement ce qui s'est pass� entre M. l'ambassadeur et moi.�
[Note 726: Lettre � Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.]
La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de
Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait � l'abri de tout
reproche, et l'ambassadeur fut oblig� de reconna�tre que la copie avait
�t� pay�e des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et
�il quitta prise[727].�
[Note 727: Lettre � Chantelou, p. 193, 195.]
Cet ambassadeur avait pour secr�taire un M. Matthieu, dont
l'amour-propre, bless� par le Poussin, avait probablement indispos� le
comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre
l'avait �conduit sans trop de c�r�monie. �Ce M. Matthieu, raconte le
Poussin � Chantelou[728], d�s qu'il fut arriv� � Rome, vint avec une
furie fran�aise me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait � Lyon
une soeur religieuse, qui l'avait pri� de lui faire faire un tableau de
d�votion, pour mettre sur l'autel principal de leur �glise, dont le
tabernacle n'�tait pas encore fait. Je lui r�pondis qu'il trouverait �
Rome quantit� de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je
voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une mani�re
dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,� C'est peu
de temps apr�s cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant
l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe,
aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV �
Rome, et qui sait le nom de son secr�taire, M. Matthieu? Mais, quel est
l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne v�n�re pas le nom et
les oeuvres immortelles du Poussin!
[Note 728: P. 189.]
Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand
ma�tre tient en un profond m�pris, n'�tait cependant pas d�nu� d'un
certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et
graveur. Nicolas Chapron �tait de Ch�teaudun et �l�ve de Vou�t. Il fit
un long s�jour � Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions
peintes par Rapha�l et ses �l�ves dans les loges du Vatican. �Il en
avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont
grav�es de bon go�t et tr�s-bien re�ues. Il les fit para�tre sous les
auspices du sieur Renard, qui �tait alors (� Rome) l'homme � qui les
artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la
protection.--Je n'y trouve, ajout� Mariette, qu'une chose � redire;
c'est trop de pesanteur: Rapha�l est tout autrement l�ger dans ses
figures. Il est vrai que les �l�ves qu'il employa � peindre ces tableaux
y mirent de leur mani�re, et sortirent en cela du caract�re de leur
ma�tre. Mais cela n'emp�che pas que Chapron n'ait outr�, et que ses
copies n'aient le d�faut que je leur reproche.� Le frontispice du livre,
compos�, dessin� et grav� par Chapron, est d'une belle mani�re: il
repr�sente l'Art couronnant le buste de Rapha�l, tandis qu'� c�t�, le
peintre s'est repr�sent� lui-m�me, admirant son mod�le. Dans le fond, on
aper�oit le d�me de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.
[Note 729: Dans son _Abecedario_, publi� dans les _Archives de l'art
fran�ais_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donn� une seconde
�dition des gravures de Chapron.]
On a souvent dit et r�p�t� qu'une fois rentr� � Rome, le Poussin avait
r�solu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il
pr�f�rait de beaucoup Rome � Paris; toute sa correspondance en fait foi.
N�anmoins, tant que M. de Noyers v�cut, et qu'il put conserver l'espoir
de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, li� par ses engagements, ne
para�t pas avoir pris d�finitivement le parti de ne pas les ex�cuter. Au
contraire, il annon�ait � M. de Chantelou son retour pour le printemps
de 1644. �J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous
ob�ir, lui �crivait-il le 23 septembre 1643[730].� Il continuait les
cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de
Noyers le d�sirait[731]. Il se r�jouissait de le voir plus florissant
que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il f�licitait M. de
Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'�tat,
nouvelle qui s'�tait r�pandue � Rome. �La joie qui m'a saisi est si
grande, disait-il, qu'elle d�borde de tous c�t�s, comme un torrent qui,
lorsque, apr�s une longue s�cheresse, des pluies abondantes surviennent
� l'improviste, sort imp�tueusement de ses rives[733].�
[Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.]
[Note 731: P. 136.]
[Note 732: P. 158.]
Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII
avait accord� au Poussin �la maison et le jardin qui est au milieu de
son jardin des Tuileries, o� avait demeur� le feu sieur Menou, pour y
loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.� Le
Poussin aimait beaucoup cette maison: �C'est un petit palais,
�crivait-il, � son arriv�e en France[734], � Carlo del Pozzo. Il est
situ� au milieu du jardin des Tuileries; il est compos� de neuf pi�ces,
en trois �tages, sans les appartements d'en bas qui sont s�par�s. Us
consistent en une cuisine, la loge du portier, une �curie, une serre
pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits o� l'on peut placer
mille choses n�cessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli
d'arbres � fruits, avec un grande quantit� de fleurs, d'herbes et de
l�gumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans
laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de
tous c�t�s, et je crois que c'est un paradis pendant l'�t�.�
[Note 733: _Lettr_., p. 144.]
[Note 734: P. 26.]
Rentr� � Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers
serait en disgr�ce, il �crivait � Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: �Si
M. Remy vous a dit quelque chose d�mon retour, ce que je lui en ai pu
dire n'a �t� que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des
Tuileries: car, mon cher ma�tre, � vous dire la v�rit�, monseigneur
�tant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce f�t, penser �
retourner en France.� En attendant, il avait demand� la permission de
faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donn�s[736].
Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accr�ditant le
bruit que le Poussin renon�ait d�finitivement � tout esprit de retour,
donna � ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison
qui lui avait �t� octroy�e sa vie durant. Ils finirent par r�ussir � s'y
installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extr�me, et c'est
peut-�tre la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis
de parler de lui-m�me et de ses ennemis sans aucun m�nagement.
[Note 735: P. 139.]
[Note 736: _Lettr_., p. 140.]
�Vous savez, �crit-il � Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence
a donn� lieu � quelques t�m�raires, de s'imaginer que, puisque jusqu'�
cette heure je n'�tais point retourn� en France, j'avais perdu l'envie
d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a pouss�s, sans aucune
autre raison, � chercher mille inventions pour t�cher de me ravir
injustement la maison qu'il plut au feu roi, de tr�s-heureuse m�moire,
de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont port� l'affaire
si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y �tablir et
de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont compos� de fausses
lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en
France, afin que ce mensonge d�cid�t la reine � leur accorder plus
fatalement leur demande. Je suis au d�sespoir, de voir qu'une injustice
semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de
revenir cet automne m�me jouir encore des douceurs de la patrie, l� o�
finalement chacun d�sire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le
plus � y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui d�fende
mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil
laquais? Les Fran�ais ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens
dont le m�rite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme
_Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de
toute l'Europe! L'int�r�t du public ne permet pas qu'il en soit ainsi.
C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre
rem�de, de faire du moins entendre aux honn�tes gens le tort que l'on me
fait, et d'�tre mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une
partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point �t� pay� de
mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir � mon
secours, j'esp�re �tre en France pour la Toussaint: que si l'injustice
l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai
lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forc�
de mourir loin de ma patrie, comme un exil� ou un banni.�
[Note 737: P. 216.]
La r�clamation du Poussin, bien que juste, ne fut point �cout�e: peu de
temps apr�s, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, � sa
terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus
puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle d�marche devenait
inutile. Sous la r�gence d'Anne d'Autriche et sous le minist�re du
cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs
ann�es, le th��tre d'intrigues et de troubles continuels. �Les nouvelles
de la cour ne m'�tonnent en aucune mani�re, �crivait le Poussin �
Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons
bien d'autres.� Il lui disait quelque temps apr�s, le 17 mars 1644[739]:
�C'est une folie de craindre les nouveaut�s et les brouilleries en
France, puisqu'on ne peut les y �viter, et que jamais on n'y a �t� sans
cela.� Il s'attacha donc de plus en plus � la r�sidence de Rome, et,
tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa
toute sa vie.
[Note 738: _Lettr_., p. 140.]
[Note 739: P. 173.]
Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint
Paul: commenc� vers le mois d'octobre 1643, il �tait termin� et envoy�
dans les premiers jours de d�cembre suivant[740]. F�libien rapporte � ce
sujet, qu'en envoyant ce tableau � M. de Chantelou, le Poussin le
suppliait, dans une lettre du 2 d�cembre 1643, �pour �viter la calomnie,
et en m�me temps la honte qu'il aurait qu'on v�t son tableau en parangon
de celui de Rapha�l, de le tenir s�par� et �loign� de ce qui pourrait le
ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beaut�[741].� Paroles qui
peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour
Rapha�l. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille mati�re, �crivit,
� l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait:
�Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision
d'�z�chiel; que c'�tait ce que le Poussin avait fait de meilleur, et
qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu
son Rapha�l aussi bien que l'Italie[742].�
[Note 740: P. 144-151.]
[Note 741: F�libien, t. IV, p. 51.]
[Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de
ses tableaux, p. 7.]
M. de Chantelou avait d�sir� avoir les copies des tableaux des sept
sacrements, que le Poussin avait compos�s avant son voyage en France
pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherch� des
copistes; il n'avait trouv� qu'un Napolitain nomm� Francesco, qui lui
e�t promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extr�me-Onction_;
mais il appr�hendait sa longueur[743]. Apr�s avoir attendu et cherch�
pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui s�t les faire, le
ma�tre se d�cida, pour contenter son ami, � lui proposer de refaire une
seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa
d�termination, dans une lettre � Chantelou, du 12 janvier 1644[744].
�J'ai pens� mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de nettet� que
nos copistes de profession apportent � ce qu'ils ex�cutent, et au prix
qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis �merveill� en
m�me temps de ce que tant de personnes s'en d�lectent. Il est vrai que,
voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de
se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, � la v�rit�,
pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'�tait
que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui
savent bien l'extr�me diff�rence qu'il y a entre eux et les copies. Mais
ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient
facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins
se servent avec avantage de ces copies mal faites pour d�cr�diter ceux
qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-m�me � toutes ces choses, j'ai
cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous
pr�venir que, demeurant ici, je souhaiterais �tre moi-m�me le copiste
des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les
sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une
autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que
des copies, ne co�teront gu�re plus et ne tarderont pas plus � �tre
faits. Si ce n'e�t �t� que, depuis votre d�part, j'ai �t� dans une
perp�tuelle irr�solution, j'aurais d�j� commenc�. Je sais bien que vous
ne m'auriez pas d�savou�, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre
la main en attendant votre r�ponse.�
[Note 743: _Lett_., p. 135.]
[Note 744: _Lett_., p. 160.]
On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en
remit enti�rement � son ami pour la disposition des sujets, la grandeur
des figures et toutes les autres particularit�s[745].
[Note 745: _Lett_., p. 171.]
D�s que le Poussin eut re�u sa r�ponse, il se mit au travail avec
ardeur, esp�rant, quoique la besogne f�t de longue haleine, l'avoir
bient�t termin�e. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extr�me-Onction.
�Hier, dit-il dans une lettre � Chantelou, du 15 avril 1644[746], je
commen�ai � travailler � l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me
donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le
souhaite. Je sais bien que l'attente est une f�cheuse chose, et que vous
ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher
patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus
promptement qu'elle pourra.�
[Note 746: P. 178.]
Le commandeur del Pozzo �tant venu voir cette r�p�tition de
l'Extr�me-Onction, ne put se d�fendre d'un sentiment de jalousie.
�Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aper�oit bien qu'il lui d�plairait que
les susdits tableaux demeurassent � Rome; mais comme ils vont entre vos
mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de r�pugnance.
Il a �t� �tonn� de trouver, sur un m�me sujet, une disposition si
diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes.
Enfin, je m'aper�ois, et je n'y puis porter rem�de, qu'il souffre, et
lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir
mieux que tous les siens ensemble[747].�
Le tableau de l'Extr�me-Onction �tait enti�rement termin� et m�me envoy�
en octobre 1644[748].
Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles
occasionn�es par quelques indispositions auxquelles il �tait sujet, la
r�p�tition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le
_Mariage_, �tait termin� et envoy� vers la fin de mars 1648[749]. Il
employa donc � peu pr�s quatre ann�es � mener cette oeuvre � bonne
fin[750].
[Note 747: Lettre � Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.]
[Note 748: _Id._, p. 200.]
[Note 749: _Id._, p. 283.]
[Note 750: Voici, d'apr�s les lettres du Poussin, l'ordre
chronologique dans lequel furent commenc�s et termin�s les sept
sacrements destin�s � Chantelou: 1� _L'Extr�me-Onction_, commenc�e le 14
avril 1644, termin�e en octobre suivant (P. 178, 200); 2� _la
P�nitence_, commenc�e en juin 1644, termin�e en mai 1647 (P. 186, 239,
240, 261); 3� _la Confirmation_, commenc�e en mai 1645, termin�e en
d�cembre suivant (P. 214, 232); 4� _le Bapt�me de J.-Ch_, commenc� en
octobre 1646, termin� � la fin de d�cembre suivant (P. 252, 254); 5�
_l'Ordre_, commenc� en juin 1647, termin� en ao�t suivant (P, 263, 268);
6� _l'Eucharistie_, commenc�e vers la fin d'ao�t 1647, et termin�e au
commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7� et _le Mariage_,
commenc� vers le 20 novembre 1647 et termin� au commencement de mars
1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, apr�s avoir appartenu �
M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orl�ans, r�gent, et
qu'ils ont pass� en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce
cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.]
De ces sept tableaux, le Bapt�me fut celui qui plut le moins �
Chantelou; il le lui avait �crit sans d�guisement. Le Poussin lui
r�pondit avec la m�me franchise[751]. �Je ne suis point marri que l'on
me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutum� depuis
longtemps, car jamais personne ne m'a �pargn�. Souvent, au contraire,
j'ai �t� le but o� la m�disance a tir�, et non pas seulement la
r�pr�hension; ce qui, � la v�rit�, ne m'a pas apport� peu de profit,
car, en emp�chant que la pr�somption ne m'aveugl�t, cela m'a fait
cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma
vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner
� mieux faire, ils seront cause n�anmoins que j'en trouverai les moyens
de moi-m�me. Une seule chose cependant je d�sirerai toujours, et
cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas m�me la faire
conna�tre, de peur d'�tre bl�m� de pr�tention trop grande. Je passerai
donc � vous dire que, lorsque je me mis en la pens�e de peindre votre
tableau du Bapt�me de la mani�re qu'il est, au m�me moment, je devinai
le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons t�moins qui vous
l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des
peintres ne dise que l'on change de mani�re, si tant soit peu que l'on
sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est r�duite � l'estampe;
et quant � la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs,
quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire l�-dessus des
choses qui sont tr�s-v�ritables, mais que ne comprendrait aucune des
personnes qui, de del�, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les
passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil,
comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que
tous soient diff�remment d�peints et colori�s, vous assurant que je
ferai tous mes efforts pour satisfaire � l'art, � vous et � moi.�--Comme
il s'aper�ut, par la r�ponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa
premi�re impression, il lui �crivit en insistant de nouveau:--�Quoique,
avec belle mani�re, vous essayiez de me consoler, et t�chiez de vous
montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai proc�d� avec le m�me
amour et la m�me diligence, et que j'y ai employ� le m�me temps qu'aux
pr�c�dents, et qu'enfin le d�sir de bien faire est chez moi toujours le
m�me. Mais le succ�s de toutes nos entreprises est rarement �gal, et
l'on ne r�ussit pas toujours avec le m�me bonheur. Tous les hommes du
monde ont �t� sujets � cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car
il y en a trop[752].� Le prix de ces tableaux �tait bien minime, si nous
en jugeons par celui de la _P�nitence_, pour lequel il re�ut 250
�cus[753], monnaie de Rome, c'est-�-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au
cours actuel. Mais le Poussin �tait aussi d�sint�ress� que modeste, et
jamais il n'�leva de r�clamation pour le prix de ses tableaux. Avec les
�trangers et les indiff�rents, il en fixait le prix � l'avance; avec ses
amis, il s'en remettait presque toujours � leur discr�tion, apr�s avoir
indiqu� la somme qu'il croyait lui �tre l�gitimement due.
[Note 751: P. 258.]
[Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.]
[Note 753: P. 263.]
Pendant qu'il travaillait � la reproduction des sept sacrements pour M.
de Chantelou, de 1644 � 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux
pour des amateurs italiens et fran�ais, entre autres un Christ mort ou
crucifi�, pour M. de Thou[754], et le Mo�se trouv� dans les eaux du Nil,
qu'il ex�cuta pour M. Pointel, de 1645 � 1646, pendant le s�jour de cet
ami � Rome.
[Note 754: Termin� en juin 1646, p. 246.]
La vue de ce tableau, que Pointel avait rapport� en France, excita la
jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soign�
l'ex�cution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept
sacrements. L'amiti� est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent
�tre l'objet d'une pr�f�rence bien d�cid�e. Mais, lorsqu'un artiste est
li� avec un amateur, il se m�le souvent � leurs relations un sentiment
de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour
d'autres, le peintre r�ussit mieux ou m�me seulement aussi bien que pour
l'ami qu'il pr�f�re. Tel �tait le sentiment qui agitait Chantelou � la
vue du tableau de Mo�se trouv� dans les eaux du Nil. Il se figura que
le Poussin avait n�glig� les sept sacrerments, parce qu'il donnait � M.
Pointel la premi�re place dans son amiti�. L'artiste s'effor�a de
d�truire ce soup�on par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui
est une des plus remarquables qu'il ait �crites, non-seulement parce
qu'elle fait conna�tre l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou,
mais aussi parce qu'elle contient sur sa mani�re d envisager, la th�orie
de l'art, en g�n�ral, les renseignements les plus curieux.
[Note 755: _Lettr_., p. 275.]
�...Quant � ce que vous m'�crivez par votre derni�re, il est ais� pour
moi de repousser le soup�on que vous avez que je vous honore moins que
quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous
que pour elles. S'il �tait ainsi, pourquoi vous aurai-je pr�f�r�,
pendant l'espace de cinq ans, � tant de gens de m�rite et de qualit� qui
ont d�sir� tr�s-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont
offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix
si modique de votre part, que je n'ai pas m�me voulu prendre ce que vous
m'avez offert? Pourquoi, apr�s avoir envoy� le premier de vos tableaux,
compos� de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais
n'en pas mettre davantage dans les autres, et m�me en diminuer encore le
nombre pour venir plus t�t � fin d'un si long travail, ai-je, au
contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser � aucun
int�r�t autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je
employ� tant de temps et fait tant de courses, de �a et de l�, par le
chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a
�t� pour vous t�moigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en
veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement
que je vous ai vou�. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que
je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je pers�v�re
toujours dans la volont� de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis
point homme l�ger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un
sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Mo�se trouv� dans les eaux
du Nil, que poss�de M. Pointel, vous a charm� lorsque vous l'avez vu,
est-ce un t�moignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que
les v�tres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre
propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je
traite pour vous doivent �tre repr�sent�s d'une autre mani�re? C'est en
cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma libert�,
si je dis que vous vous �tes montr� pr�cipit� dans le jugement que vous
avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est tr�s-difficile, si l'on
n'a, en cet art, grande th�orie et pratique jointes ensemble: nos
app�tits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est
pourquoi je vous soumettrai une consid�ration importante, laquelle vous
fera conna�tre ce qu'il faut observer dans la repr�sentation des sujets
que l'on traite.
�Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont
trouv� plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de
merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la
raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire
quelque chose; laquelle raison nous astreint � ne pas passer outre
certaines bornes, et � observer avec intelligence et mod�ration, dans
chacun de nos ouvrages, l'ordre d�termin� par lequel chaque chose se
conserve en son essence.
�Les _modes_ des anciens �tant une composition de plusieurs choses mises
ensemble, de la vari�t� et diff�rence qui se rencontrent dans
l'assemblage de ces choses, naissait la vari�t� et diff�rence de ces
modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement
des choses propres � chaque mode, proc�dait son caract�re particulier;
c'est-�-dire sa puissance d'induire l'�me � certaines passions. De l�
vient que les sages anciens attribu�rent � chaque mode une propri�t�
sp�ciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils
appliqu�rent le mode dorien aux mati�res graves, s�v�res et pleines de
sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions v�h�mentes, et par
cons�quent aux sujets de guerre. J'esp�re, avant qu'il soit un an,
peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode
lydien se rapport�t aux sentiments tristes et douloureux; le mode
hypolydien aux sentiments doux et agr�ables. Enfin, ils invent�rent
l'ionien pour peindre les �motions vives, les sc�nes joyeuses; telles
que les danses, les f�tes, les bacchanales.
�Les bons po�tes ont �galement us� d'une grande diligence et d'un
merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux
sujets � traiter, mais encore pour r�gler le choix des mots et le
rhythme des vers, d'apr�s la convenance des objets � peindre. Virgile,
surtout, s'est montr� dans tous ses po�mes grand observateur de cette
partie, et, il y est tellement �minent, que souvent il semble, par le
son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il d�crit. S'il
parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies,
qu'il en r�sulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que
lorsqu'il chante un fait d'armes ou d�crit une temp�te, le rhythme
pr�cipit�, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une
sc�ne de fureur, de tumulte et d'�pouvant�. Mais, d'apr�s ce que vous me
marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caract�re, et o� une
telle mani�re f�t observ�e, vous vous seriez donc imagin� que je ne vous
aimais pas!
�Si ce n'�tait que ce serait plut�t composer un livre qu'�crire une
lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut
consid�rer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement
combien je m'�tudie � faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien
que vous soyez tr�s-intelligent en toutes choses, je crains que la
contagion de tant d'ignorants et d'insens�s qui vous environnent ne
parvienne � vous corrompre le jugement.�
Cette lettre montre quelle profonde �tude le Poussin avait faite des
anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres.
Les grands po�tes et les historiens grecs et latins lui �taient aussi
familiers que l'ancien Testament, et s'il e�t consign� par �crit les
observations que leur lecture avait fait na�tre dans son esprit, nul
doute qu'il n'e�t compos� un livre aussi remarquable par le style que
par la pens�e.
Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme
dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de
diligence. �Si je n'eusse cru que vous �tiez plus intelligent que lui en
peinture, ajoutait le Poussin dans une troisi�me lettre[756], je
n'aurais pas manqu� de chercher � vous satisfaire avec ce que les
Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain
que vous �tiez attach� aux v�ritables et bonnes pratiques, de l'art, je
me suis imagin� que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je
vous ai envoy�s, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et
d'amour qu'il m'a �t� possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau
du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous
aimez tant dans ceux que poss�dent les autres, puisque je ne trouve
point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis
toujours pour vous le plus affectionn� de tous les hommes.�
[Note 756: Du 22 d�cembre 1647, p. 279.]
Apr�s avoir termin� la r�p�tition des Sept Sacrements, le Poussin fit
d'autres tableaux pour quelques amateurs fran�ais, entre autres, pour M.
Delisle de la Sourdi�re, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M.
Pucques, l'Enl�vement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativit� de
J�sus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France � Rome, en 1650, une
Vierge port�e par quatre anges[760].
[Note 757: _Lett_., p. 280.]
[Note 758: P. 303.]
[Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans F�libien, t. IV, p. 89 et suiv.,
l'�num�ration des tableaux que le Poussin fit � Rome, pour des amateurs,
apr�s 1648.]
[Note 760: P. 308.]
Un grand nombre de personnes d�siraient obtenir une composition de sa
main: mais le Poussin ne sp�culait pas sur son art; il ne se d�cidait
qu'en faveur de celles qui lui �taient recommand�es par ses amis, ou
avec lesquelles il avait d'anciennes relations.
L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui �tait li� avec M. de Chantelou
et qui, de plus, avait connu le Poussin � Rome, pendant un voyage qu'il
fit en cette ville, vers 1635, d�sirait beaucoup avoir une oeuvre de ce
ma�tre. D�s le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer
l'artiste � faire un tableau pour le pauvre po�te; mais le Poussin s'en
�tait excus�, �ayant fermement r�solu de n'entreprendre rien, quelque
profit qu'il p�t y avoir pour lui, avant d'avoir termin� les Sept
Sacrements[761].�
[Note 761: P. 245, 248.]
Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses
oeuvres pourrait d�terminer l'artiste � modifier sa r�solution. Il les
lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci
J'ai re�u du ma�tre de la poste de France, �crivait le Poussin, le 4
f�vrier 1647[762] un livre ridicule des fac�ties de M. Scarron, sans
lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule
fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime
pas tout le d�go�t que j'ai pour de pareils ouvrages.�
[Note 762: _Lett_., p. 256.]
Scarron revint � la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis �
Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'�tait cru oblig� d'y
r�pondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se r�pandit �
Rome[763]. Il para�t qu'il lui r�pondit plus tard.--�J'avais d�j� �crit
� M. Scarron, en r�ponse � la lettre que j'avais re�ue de lui avec son
_Typhon burlesque_, disait-il � M. de Chantelou, le 12 janvier
1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la v�tre me met en
une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui
f�t pass�e, et qu'il ne go�t�t pas plus ma peinture que je ne go�te son
burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son
ouvrage; mais ce qui me f�che davantage, c'est qu'il me menace d'un sien
_Virgile travesti_, et d'une �p�tre qu'il m'a destin�e dans le premier
livre qu'il imprimera. Il pr�tend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il
rit lui-m�me, tout estropi� qu'il est; mais, au contraire, je suis pr�t
� pleurer, quand je pense qu'un nouvel _�rostrate_ se trouve dans notre
pays. Je vous dis cela en confidence, ne d�sirant pas qu'il le sache. Je
lui �crirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de
paroles.�
[Note 763: P. 274.]
[Note 764: P. 282.]
On con�oit que le burlesque de Scarron ne devait gu�re convenir � la
gravit� du Poussin. L'amour qu'il avait vou� � l'�tude du beau antique,
le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile,
devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que
Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce po�te. Il ne
pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'�n�e descendu aux Enfers_,
et y trouvant:
...L'ombre d'un laquais,
Qui, tenant l'ombre d'une brosse,
En frottait l'ombre d'un carrosse.
Cependant, vaincu par les obsessions et par les pri�res de Chantelou, il
se r�signait � dire, dans le mois d'ao�t 1649[765]: �Avec le temps, je
pourrai servir M. Scarron, mais pour le pr�sent je suis trop engag�. �
Il �crivait de nouveau � Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: �M. Scarron
m'a �crit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai
faite: je lui ai r�pondu et promis derechef de m'efforcer de le
satisfaire, et cela � votre sollicitation plus qu'� la sienne, car il
n'y a rien � quoi je ne m'engageasse pour vous �tre agr�able.� Il
ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: �J'ai trouv� la
disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les
turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai
cette ann�e � le mettre en �tat.�
[Note 765: _Lett_., p. 289.]
[Note 766: P. 296.]
Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres
fac�ties pr�f�rerait un sujet ayant de l'analogie avec ses �crits; il se
trompait. Malgr� la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron
professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait
exactement des devoirs qu'elle impose. �Cela tient � l'honn�te homme,
disait-il, et calme la conscience, chose absolument n�cessaire pour bien
vivre avec soi. Il n'y a point de licence po�tique qui autorise le
libertinage d'esprit, et je cesserais d'�tre po�te, s'il fallait l'�tre
ace prix[767].� D'ailleurs, quoique mari�, il poss�dait toujours, �
titre de b�n�fice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin
un tableau de saintet�, et le peintre lui fit le petit, mais admirable
tableau du Ravissement de saint Paul, qui �st maintenant au Louvre. Il
le termina vers la fin de mai 1650; car en �crivant � Chantelou, le 29
de ce mois, il lui disait: �Je pourrai envoyer en m�me temps � M.
l'_abb�_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le
verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].�--Le
pauvre Scarron laissa ce tableau � sa veuve, et madame de Maintenon le
donna au roi Louis XIV: singuli�re destin�e des hommes comme des choses!
Il est probable que ce tableau �tait la r�p�tition de celui que le
peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, apr�s avoir
fait partie du cabinet du r�gent, a pass� en Angleterre.
[Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII
p. 44.]
En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il
repr�senta une temp�te sur terre; �imitant l'effet d'un vent imp�tueux,
d'un ciel rempli d'obscurit�, de pluie, d'�clairs, de foudres qui
tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du d�sordre. Toutes les
figures qu'on y voit, �crivait-il � son ami Stella[769], jouent leurs
personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la
poussi�re et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire,
vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant
leurs yeux. D'un c�t�, un berger court et abandonne son troupeau, voyant
un lion qui, apr�s avoir mis par terre certains bouviers, en attaque
d'autres dont les uns se d�fendent et les autres piquent leurs boeufs et
t�chent de se sauver. Dans ce d�sordre, la poussi�re s'�l�ve par gros
tourbillons; un chien, assez �loign�, aboie et se h�risse le poil, sans
oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort �tendu
par terre et, aupr�s de lui, Thysb� qui s'abandonne � sa douleur.�
[Note 768: _Lett_., p. 313.]
[Note 769: P. 354.]
Paul Fr�art, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux
fr�res: l'a�n�, Jean Fr�art, sieur de Chantelou, conseiller du roi et
commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus
jeune, Roland Fr�art de Chantelou, abb� de Chambray, conseiller et
aum�nier ordinaire du roi. Sans �tre aussi intimement li� avec ces
derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de
tr�s-bonnes relations. Il commen�a en mai 1648, pour M. de Chantelou
l'a�n�, un petit tableau du Bapt�me de saint Jean, qu'il ex�cuta sur une
petite planche de cypr�s[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en
s'excusant sur �la d�bilit� de ses yeux et le peu de fermet� de sa main,
qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite
dimension. Vous accepterez, s'il vous pla�t, ce tableau, dit-il, d'aussi
bon coeur que s'il �tait mieux. J'ai proportionn� le prix � l'ouvrage,
et je puis encore le diminuer, si cela vous para�t convenable[771].�
[Note 770: _Lett_., p. 284, 288.]
[Note 771: Lettre du 19 septembre 1648 � M. de Chantelou l'a�n�, p.
290.]
La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais
fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela para�t tr�s-probable,
d'apr�s une lettre du 3 juillet 1650 � M. de Chantelou. �Je suis
tr�s-aise, �crit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il
veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon
coeur[772].� On sait que M. de Chambray publia en 1650, � Paris, le
parall�le de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage d�di� � ses
deux fr�res, et orn� du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en
m�me temps une traduction des quatre livres d'architecture d'Andr�
Palladio, et le d�diait �galement � ses fr�res. L'ann�e suivante, il
publia une traduction du trait� de L�onard de Vinci sur la peinture, et
la d�dia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et d�diait � la reine
Christine le texte de ce m�me trait�, d'apr�s un manuscrit enrichi de
dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donn� � MM. de
Chantelou, pendant leur s�jour � Rome[773]. C'est au premier de ces
ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 ao�t
1650, dans lequel il dit: �J'ai lu l'�p�tre liminaire de M. de Chambray,
laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant
les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne
se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pens� qu'il e�t ins�r� le nom
de son serviteur dans cette noble �p�tre et dans le courant du livre
aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa
courtoisie naturelle et de l'amiti� singuli�re qu'il me porte. Aussi
ai-je abandonn� la pens�e que j'avais eue de lui envoyer une note sur
mon origine; car ce serait une grande et sotte pr�somption que de
d�sirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est d�j� trop mille fois.
J'esp�re que vous ne d�sapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi
qu'il �tait plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux
observations que j'ai commenc� � ourdir sur le fait de la peinture, et
que ce serait porter de l'eau � la mer, que d'envoyer � M. de Chambray
quoi que ce soit qui touch�t � une mati�re en laquelle il est si fort
expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].�
[Note 772: _Lett_., p. 315.]
[Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.]
[Note 774: _Lett_., p. 316.]
Il est extr�mement regrettable que l'ouvrage de l'abb� de Chambray sur
l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'id�e de continuer les
observations qu'il avait commenc� � ourdir sur le fait de la peinture:
c'est une grande perte pour l'art.
Apr�s avoir go�t� les livres dont M. de Chambray l'avait favoris�, le
Poussin en fit pr�sent au commandeur del Pozzo, �qui les tient, �crit-il
� Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de tr�sors, et les montre �
tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi � cette fin
que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la r�putation de
messieurs de Chantelou s'�tendent partout[775].�
[Note 775: P. 324.]
Vers la m�me �poque, le peintre ex�cuta son portrait pour M. de
Chantelou: il en fit une r�p�tition, avec quelques diff�rences, pour son
ami Pointel: mais il envoya celui qui �tait le mieux r�ussi � Chantelou,
en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de
jalousie[776]. �Je pr�tends que ce portrait doit �tre une preuve du
profond attachement que je vous ai vou�; d'autant que, pour aucune
personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette
occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue � faire ce
portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire
valoir[777].�
[Note 776: P. 302, 312.]
[Note 777: _Lett_., P. 312.]
Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas:
�Je n'ai pu, dit-il, honn�tement le lui refuser.� C'est ce qui retarda
l'envoi de l'original, qui �tait termin� � la fin de mai 1650, et qui ne
fut exp�di� que dans le mois de juillet suivant[778].
M. de Chantelou lui ayant t�moign� son admiration de ce portrait, dont
la r�p�tition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant
envoy� une somme assez �lev�e pour le prix, qui n'avait pas �t� fix� �
l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son d�sint�ressement
ordinaires, lui r�pondit: �Il n'y a non plus de proportion entre
l'importance r�elle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en
faire, qu'entre le m�rite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez:
je trouve des exc�s dans tout cela[779].�
[Note 778: P. 313.]
[Note 779: P. 316.]
Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui
envoya en 1655. Il disait � son ami, � cette occasion: �Je vous prie,
devant toute chose, de consid�rer que tout n'est pas donn� � un homme
seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est
point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui
verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les
go�ts des amateurs de la peinture n'�tant pas moins diff�rents que ne le
sont les talents des peintres eux-m�mes, il doit se trouver autant de
diversit� dans le jugement des uns qu'il y en a r�ellement dans les
travaux des autres[780].�
[Note 780: _Lett_., p. 324.]
Il fit quelque temps apr�s, pour madame de Mont-mort, devenue bient�t
madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il ex�cuta ensuite pour
Chantelou la Conversion de saint Paul[782].
[Note 781: P. 333, 335.]
[Note 782: _Id._ et 336.]
Le commandeur del Pozzo �tait mort avant que le Poussin ne m�t la main �
ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 d�cembre 1657, �
Chantelou, leur ami commun. �Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo,
est d�c�d�, et nous travaillons � son tombeau[783].�
[Note 783: P. 335.]
L'artiste lui-m�me commen�ait � ressentir plus fortement les atteintes
de la vieillesse; cependant il ex�cuta encore pour Chantelou le tableau
de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne
pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son �ge m�r. Il voyait
arriver sa fin avec la r�signation d'un chr�tien et la fermet� d'un
philosophe. �Je suis assure, �crit-il � Chantelou, le 20 novembre 1662,
que vous avez re�u le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est
peut-�tre le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas
grand sujet d'en �tre satisfait; mais vous devez consid�rer que j'y ai
employ�, avec tout ce qui me reste de forces, la m�me volont� que j'ai
toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des t�moignages d'amiti�
que vous m'avez donn�s pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et
veuillez me les continuer jusqu'� ma fin, � laquelle je touche du bout
de mon doigt: je n'en peux plus[784].�
[Note 784: _Lett_., p. 341]
Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fid�le compagne
de sa vie, celle qui avait contribu� � le fixer � Rome. Il fit part de
cette perte � M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785]
et lui dit: �Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me
laisse seul, charg� d'ann�es, paralytique, plein d'infirmit�s de toutes
sortes, �tranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve
point. Voil� l'�tat auquel je suis r�duit: vous pouvez vous imaginer
combien il est affligeant. On me pr�che la patience, qui est, dit-on, le
rem�de � tous les maux; je la prends comme une m�decine qui ne co�te
gu�re, mais aussi qui ne me gu�rit de rien. Me voyant dans un semblable
�tat, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au d�part.
J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse
plus de dix mille �cus de ce pays (53,000 francs environ) � mes pauvres
parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants,
qui, ayant, apr�s ma mort, � recevoir cette somme, auront grand besoin
du secours et de l'aide d'une personne honn�te et charitable. Dans cette
n�cessit�, je viens vous supplier de leur pr�ter la main, de les
conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne
soient pas tromp�s ou vol�s. Ils vous en viendront humblement requ�rir,
et je m'assure, d'apr�s l'exp�rience que j'ai de votre bont�, que vous
ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre
Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.�
[Note 785: P. 344.]
Il avait demand� � M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la
Peinture_, publi� par l'abb� de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il
l'eut examin�, il �crivit � M. de Chambray, le 7 mars 1665:
�Il faut � la fin se r�veiller. Apr�s un si long silence, il faut se
faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le
loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite id�e de l�
peinture, qui a servi d'une douce p�ture � mon �me afflig�e, et je me
suis r�joui de ce que vous �tiez le premier des Fran�ais qui aviez
ouvert les yeux � ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se
laissant abuser � une fausse opinion commune. Vous venez d'�chauffer et
d'amollir une mati�re rigide et difficile � manier, de sorte que,
d�sormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour
guide, s'occupera de nous donner quelque chose au b�n�fice de la
peinture.
[Note 786: Par sa lettre du 4 f�vrier 1663, p. 342.]
�Apr�s avoir consid�r� la division que Fran�ois Junius fait des parties
de ce bel art[787], j'ai os� mettre ici bri�vement ce que j'en ai
appris. Il est n�cessaire premi�rement de savoir ce que c'est que cette
sorte d'imitation et de la d�finir.
[Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres.
La premi�re �dition, d�di�e � Charles Ier, roi d'Angleterre, est de
1637.]
�D�FINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs,
sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin
est la d�lectation.
�PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre.
�Il ne se donne point de visible sans lumi�re;
�Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;
�Il ne se donne point de visible sans forme;
�Il ne se donne point de visible sans couleur;
�Il ne se donne point de visible sans distance;
�Il ne se donne point de visible sans instrument.
�CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties
essentielles de la peinture.
�Premi�rement, pour ce qui est de la mati�re, elle doit �tre noble, et
qui n'ait re�u aucune qualit� de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre
de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de
recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la
disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beaut�, la
gr�ce, la vivacit�, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.
Ces derni�res parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est
le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il
n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs
choses dignes d'�tre �crites par de bonnes et savantes mains.
�Je vous prie de consid�rer ce petit �chantillon, et de m'en dire votre
sentiment sans aucune c�r�monie. J'ai l'exp�rience que vous savez
non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile.
J'en dirais davantage, mais quand je m'�chauffe maintenant le devant de
la t�te par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus,
j'ai toujours honte de me voir plac�, dans votre ouvrage, avec des
hommes dont le m�rite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que
l'�toile de Saturne n'est au-dessus de notre t�te; je dois cela � votre
amiti�, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne
suis[788].�
[Note 788: _Lett_., p. 346.]
Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il
est �vident que si le Poussin e�t voulu s'attacher � expliquer les
principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il
aurait fait un livre non-seulement bien sup�rieur � celui de l'abb�
Chambray, maintenant fort oubli�, mais m�me � beaucoup d'autres trait�s
publi�s puis cette �poque.
Il touchait � sa fin: sa derni�re lettre � M. de Chantelou lui
renouvelle, d'une mani�re profond�ment sentie, l'assurance de son
affection. �Je vous demande excuse, lui �crivait-il le 28 mars 1665,
d'avoir tant tard� � confesser de nouveau que vous �tes celui � qui je
suis le plus redevable, que vous �tes mon refuge, mon appui, et que je
serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus d�vou� de
vos serviteurs[789].�
Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait � Dieu son
�me fortement tremp�e. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait
pr�c�d� dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces
trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus
grand honneur de l'�cole fran�aise, et dont les deux autres r�sument �
un �gal degr�, tant en France qu'en Italie, les qualit�s aimables et
s�rieuses qui font les grands amateurs.
[Note 789: _Lett_., p. 349.]
FIN.
APPENDICE
I
NOTICE SUR LA FORNARINE[790]
[Note 790: Voy. p. 51.]
Sur ton v�ritable portrait peint par Rapha�l, et conjecture sur la
v�rit� de ceux du palais Barberini, � Rome, et de la galerie des
offices, � Florence.
_Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791].
[Note 791: Cette lettre est rapport�e dans le _Piacevole raccolta di
opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et
moderni, e ripublicati per cura di Niccol� Laurenti e Francisco
Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle
se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Rapha�l_, de M.
Quatrem�re de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.]
Rome, le 6 avril 1806.
�Le pouvoir que votre sup�riorit� et vos qualit�s �minentes vous donnent
sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant � vous dire mon avis
sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y
ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre m�rite,
pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir
de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux
vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une
infinit� de r�criminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion
pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'esp�re qu'on devra
me pardonner ma hardiesse.
�Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine
�tait la fille d'un boulanger � Rome, qui demeurait au del� du Tibre, du
c�t� de Sainte-C�cile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entour�
d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se hauss�t sur la pointe des
pieds, �tait domin� de telle sorte que celui qui regardait voyait tout
l'int�rieur. C'�tait l� que cette fille venait tr�s-souvent prendre ses
�bats: et comme la renomm�e de sa beaut� s'�tait r�pandue et attirait la
curiosit� des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui
vont en qu�te de la beaut�, tous d�siraient la voir.
�Or il arriva que Rapha�l vint � passer aussi par l�, au moment m�me o�
la jeune fille �tait dans la cour, et, croyant n'�tre pas vue, se lavait
les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extr�mit� du jardin. Le
Sanzio, s'�tant hauss� par dessus le petit mur, vit la jeune fille et
l'examina attentivement; et, comme il �tait extr�mement amateur des
belles choses, la trouvant tr�s-belle, il en devint aussit�t amoureux,
concentra toutes ses pens�es sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne
f�t � lui.
�Ayant donc donn� son coeur � cette femme, il la trouva encore plus
aimable et d'un caract�re plus �lev� qu'il n'aurait pu le supposer
d'apr�s sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une
passion plus ardente, tellement qu'il ne lui �tait plus possible de
s'appliquer � l'art sans sa pr�sence. Cette passion n'�chappa point �
Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farn�sine; il fit en
sorte que la Fornarine p�t chaque jour tenir compagnie � Rapha�l.
�Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine
immortel, non-seulement � cause de sa r�putation, mais par ses oeuvres:
car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune
conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi
Rapha�l ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aim�e avec le
langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la pla�a dans
la grande fresque de l'H�liodore, oeuvre �minente, qui l'emporte sur les
autres, et dans laquelle la Fornarine est repr�sent�e avec une telle
aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois � Canova, que
c'�tait le plus beau corps mis en mouvement par Rapha�l, sous les traits
de sa ma�tresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration;
il fit son portrait � part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il
envoya en don � Taddeo, son ami intime � Florence; enfin, il la pla�a
dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut v�ritablement le
portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage
que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'id�alisait, comme en une
apoth�ose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.
�Vous me demanderez peut-�tre ce que je pr�tends faire de la Fornarine
qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle
de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il
n'indique pas les qualit�s de la beaut� de la Fornarine, qui fut
v�ritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des
traits fins et une physionomie, tout � la fois grecque et romaine. Les,
trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappel�s, encore
qu'ils admettent cette libert� et cette vari�t� qu'exigent ces sortes de
compositions, ont la m�me forme �l�gante et distingu�e, une �gale
d�sinvolture de la personne, une �gale id�alit� de la physionomie, un
m�me corps souple et l�ger paraissant form� pour la danse, un m�me air
tendre et passionn�-qu'on croirait avoir �t� model� par l'amour. Ces
caract�res ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non
plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte
�crite[792] l'�pigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve
suffisante, parce que cette �criture n'est pas de Rapha�l, et qu'elle a
pu �tre trac�e par un autre. Les vrais connaisseurs en cette mati�re
pr�sument que ce portrait est celui d'une des femmes c�l�bres dans les
lettres � cette �poque; car on sait que Rapha�l a peint plusieurs de ces
femmes illustres, et c'�tait alors l'usage des femmes �lev�es par leur
esprit au-dessus de leur condition, de consentir � ce que les plus
grands artistes fissent leurs portraits[793].
[Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.]
[Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne
pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est repr�sent�e �
mi-corps, absolument nue.]
�A l'�gard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre
excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'id�alit� de la
passion du Sanzio, ni cette forme �l�gante qu'on dirait d'une nymphe, ni
cette souplesse comparable � la plante la plus flexible. C'est le
portrait d'une femme ayant l'air grave et r�solu, annon�ant une �me
fi�re et s�v�re. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Rapha�l l'a
orn�e d'une pelisse de fourrure, lui qui repr�sente toujours la
Fornarine d�collet�e et d�couverte, l� o� les femmes aiment tant � faire
montre de leurs appas.
�Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya � Florence, par suite
de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a
p�ri ou a �t� emport� loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a �t�
baptis� du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de
la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix
inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'�tait un grand bonheur de
poss�der ce tr�sor, l'opinion de Puccini a pr�valu, et maintenant est
�tablie plus fermement que jamais dans la croyance commune.
�Quelques personnes ont pens� que ce tableau �tait d� � Giorgione, et
ce n'�tait point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la
plus sublime couleur v�nitienne: on pourrait peut-�tre l'attribuer au
Giorgione, s'il n'�tait facile de reconna�tre que cette peinture est
plus fi�re et plus forte que sa mani�re ne le comporte; les cheveux sont
peut-�tre mieux trait�s qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont
dessin�s et ex�cut�s avec une magie merveilleuse, et avec cette
perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'�cole
romaine, et toute la t�te a un caract�re de puissance qui annonce une
�me plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me
d�cide � hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi
v�rifier, � savoir que cette oeuvre merveilleuse a �t� dessin�e par le
grand Michel-Ange et ex�cut�e par S�bastien del Piombo; et je m'appuie
sur les, raisons suivantes.
�Il y a lieu de croire que ce portrait repr�sente Victoria Colonna,
marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honn�tet�, de beaut�, de
g�nie. Le Bulifon a fait ex�cuter une gravure qui ressemble beaucoup,
quant � la pose et � l'ensemble, � ce tableau, comme on le voit par
l'original que je vous envoie.
�L'estampe est des plus m�diocres, mais n�anmoins elle laisse voir ce
que je dis; et comme la gravure est tout � fait mauvaise, elle n'a pu
retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper,
ayant �t� un homme de go�t et fort vers� dans toutes les choses d'art;
il n'aurait pas os� d�dier cette estampe, comme il le fit, � la duchesse
de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.
�Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte
affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria
Colonna, qui en a laiss� des preuves dans ses oeuvre� po�tiques; tout le
monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessin�
le portrait de la marquise; on conna�t �galement l'intimit� qui r�gnait
entre Michel-Ange et S�bastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc
pas enti�rement d�pourvue de fondement, outre que je trouve dans le
tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose,
la fiert�, la sublimit� de la composition, dans l'attitude et le visage,
elle brillant du coloris v�nitien. Je ne veux point omettre de faire
remarquer que la marquise dut avoir cette force de caract�re,
puisqu'elle avait engag� sa foi � un vaillant guerrier, et qu'elle avait
donn� son affection � une �me forte comme �tait celle de Michel-Ange.
L'amour na�t et se nourrit d'une sympathique ressemblance.
�Je sais bien que cette opinion que j'�mets fera jeter les hauts cris,
principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce
tableau ne cesse point pour cela d'�tre plac� au premier rang, mais sera
m�me plus remarqu�, les peintures de Michel-Ange �tant fort rares?
Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une mani�re s�re le v�ritable portrait
de Rapha�l, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec
celui d'Altoviti, je soulevai �galement une grande rumeur; mais, � la
fin, il para�t que les Toscans eux-m�mes se mettent de mon c�t� depuis
la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce
sera toujours pour moi la plus douce chose � penser, que je me suis
efforc�, autant qu'il d�pendait de moi, d'identifier les portraits de
Rapha�l et de la Fornarine, et de rapprocher, m�me apr�s leur mort, ces
deux nobles �mes que l'amour enla�a si �troitement de ses liens pendant
la vie.�
[Note 794: C'est un m�moire du chanoine D. Moreni, intitul�:
_illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante
Bindo Altoviti_. Cette notice contient des d�tails int�ressants sur
l'amiti� qui unissait Bindo et Rapha�l. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele
Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo
Poggioli, p. 19 et 92.]
--Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini.
Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la
tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis n�anmoins
de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Rapha�l, et
qu'il a voulu repr�senter sa ma�tresse bien-aim�e. Pourquoi le portrait
qu'il avait envoy� � son ami Taddeo n'aurait-il pas pass� entre les
mains des M�dicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant r�unis,
soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas
plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de d�cider sans
aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a
d� p�rir ou �tre emport� loin de l'Italie? L'objection tir�e de la
pelisse de fourrure qui couvre une partie des �paules de la Fornarine ne
me para�t pas mieux fond�e. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son
art, n'aurait-il pas repr�sent� son mod�le avec l'ornement qui
caract�risait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans
le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant � l'expression
du visage, elle nous para�t aussi belle que l'id�al permet de le
d�sirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionn�e
comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on conna�t les physionomies
romaines, empreintes d'une s�r�nit�, d'un calme qui rappelle les plus
belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de
Florence ne repr�sente une Romaine dans tout l'�clat de cette beaut�
particuli�re aux femmes de cette ville et principalement � celles du
quartier du Transt�v�re, patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir
dans ce portrait la souplesse, la d�sinvolture de ses membres, cela,
lient uniquement � ce qu'elle est repr�sent�e � mi-corps, dans une
altitude pos�e. La comparaison �tablie entre cette merveilleuse peinture
et l'affreuse gravure � laquelle Bulifon a donn� le nom de Victoria
Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter
les yeux sur la figure grosse, courte, �paisse, que cette gravure
repr�sente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, repr�sentant le
tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien
absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas
comment Missirini, qui est un �crivain d'un go�t s�r et d'une critique
�clair�e, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les
amateurs pourront facilement d�cider la question _de visu_, car
Longhena, dans la traduction de la _Vie de Rapha�l_ de M. Quatrem�re de
Quincy, en reproduisant la lettr� de Missirini, a donn� �galement la
reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce
Bulifon, que Missirini cite comme un homme tr�s-vers� dans les mati�res
d'art, et qui para�t avoir �t� plut�t un savant qu'un connaisseur, �tait
d'origine fran�aise. Il alla se fixer � Naples vers 1680, et s'y fit
libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la
_Biographie universelle_ donne une nomenclature incompl�te, puisqu'elle
n'�nonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et
qu'il d�dia � la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'�pigraphe
mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cit� par Missirini et
reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donn�e comme �tant le
portrait de cette femme illustre, a �t� faite plus de cent quarante ans
apr�s sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'�paisseur
du visage, la vulgarit� des traits et de l'expression sont en d�saccord
complet avec la r�putation de beaut� que Victoria Colonna avait inspir�e
a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien.
On voyait expos� en 1851, au palais Doria, dans le Corso, � Rome, un
magnifique portrait en pied que l'on disait �tre celui de la marquise de
Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient
g�n�ralement � Sebastiano del Piombo ou � Michel-Ange. Ce portrait, que
j'ai longtemps et plusieurs fois admir�, n'offre aucune ressemblance,
soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure
que Missirini a �t� chercher dans les publications faites par le
Bulifon.
S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne
repr�sente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins � signaler
son portrait, ainsi que le reconna�t le docte Missirini, dans trois des
principales compositions de Rapha�l, dans l'H�liodore et le Parnasse des
fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration.
J'ajouterai qu'elle se trouve �galement dans une autre oeuvre capitale
du grand ma�tre, _lo Spasimo di Sicilia_, sous les traits d'une des
saintes femmes agenouill�es � gauche de la Vierge, � l'angle du tableau,
sur le premier plan. Il est impossible de se m�prendre ici sur les
traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien l� son noble et
beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une r�gularit� tenant � la
fois de la beaut� grecque et romaine. Ses cheveux sont bien natt�s et
attach�s comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses �paules nues,
accusant la forme particuli�re des �paules romaines, sont fortes et
remontent presque � la naissance du col. Enfin, ce qui me para�t un
trait caract�ristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'H�liodore
et dans la Transfiguration, Rapha�l a toujours laiss� voir le pied de la
Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre.
Quant � la Clio du Parnasse, assise � droite d Apollon et tenant � la
main la trompette de la renomm�e, c'est bien encore la Fornarine, mais
po�tis�e, id�alis�e et mise en apoth�ose � la hauteur des muses et des
d�esses qui l'entourent.
* * * * *
II (voy. p. 83).
CLEOPATRA[795].
Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris
Brachia, et aterna torpentia lumina nocte
Aspicis, invitam ne crede occumbere leto.
Victores vetuere diu me abrumpere vitam,
Regina ut veherer celebri captiva triumpho
Scilicet, et nuribus parerem serva latinis;
Illa ego progenies tot ducta ab origine regum,
Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi,
Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus,
Atque Oriens omnis divum dignatus honore est.
�Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.�
Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni.
Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi,
[Note 795: Voy. � la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t.
II, p. 328, les notes de l'abb� Serassi sur cette pi�ce de vers.]
Umbraque Tartareas descendi libera ad undas.
Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis,
Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira.
Namque triumphali invectus Capitolia curru
Insignes inter titulos, gentesque subaclas,
Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens
Spectaclo explevit crudelia lumina inani.
Neu longeva vetustas facti famam aboleret,
Aut seris mea sors ignola nepolibus esset,
Effigiem excudi spiranti e marmore jussit,
Testari et casus falum miserabile nostri.
Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus,
Egregium, celebri visendara sede locavit
Signa inter veterum heroum, saxoque perennes
Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis;
Optatae non ut deflerem gaudia mortis,
(Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu,
Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem);
Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea,
AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris
Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona.
Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites.
At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo
Saecula, et antiques redierunt laudis honores,
Si le praesidium miseris mortalibus ipse
Omnipotens pater aetherio demisit Olympo;
Et tua si immensae virtuli est aequa potestas,
Munificaque manu dispensas dona deorum,
Annue supplicibus votis; nec vana precari
Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde.
Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar,
Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit.
At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua,
Induerit licet in durum praecordia marmor,
Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat.
Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non
(�Induerim licet in durum praecordia marmor�)
Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est.
Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas
Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos.
Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit,
Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque
Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta
Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis;
Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra
Hesperidum dites truncos non invidet hortis.
* * * * *
III ET IV
SONNET VIII (voy. p. 138).
Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira,
Avr� distrutto questo fragile legno;
Com' or qualche marmoreo antico segno,
Roma, fra tue ruine ognuno ammira;
Verran quel, dove ancor vita non spira,
A contemplar l'espressa in bel disegno
Belt� divina dall'umano ingegno,
Ond'alcuno avr� invidia a chi or sospira.
Altri, a cui nota fia vostra sembianza,
E di mia mano insieme in altro loco
Vostro valore, e 'l mio martir dipinto,
Questo, � certo, diran, quel chiaro foco,
Ch'acceso da desio pi� che speranza,
Nel cor del Castiglion mai non fu estinto.
IX
Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo,
Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso,
E'l mento dolcemente in se diviso,
Per man d'amor composto in dolce modo.
O vivo mio bel sol, perch� non odo
Le soavi parole, e'l dolce riso,
Siccome chiaro veggo il sacro viso,
Per cui sempre pur piango, e mai non godo?
E voi cari, beati, e dolci lumi,
Per far gli oscuri miei giorni pi� chiari,
Passato avete tanti monti e fiumi:
Or qu� nel duro esiglio, in pianti amari
Sostenete, ch'ardendo io mi consumi,
Ver di me pi� che mai scarsi ed avari.
* * * * *
V
CANZONE III (voy. p. 139).
Manca il fior giovenil de'miei primi anni,
E dentro nel cor sento
Men grate voglie; n� pi� 'l volto fore
Spira, come solea, fiamma d'amore.
Fuggon pi� che saella in un momento
I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro
Ogni cosa mortal ne porta seco.
Questo viver cad�co a noi s� caro,
� un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento,
Un tempestoso mare, un carcer cieco:
Ond' io pensando meco,
Tra le tenebre oscure un lume chiaro
Scorgo della ragione, che mostra al core,
Come lo sforzin gli amorosi inganni
Gir procacciando sol tutti i suoi danni.
E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio,
Dal pigro sonno omai
Destati, e di corregger t'apparecehia
Il folle error, che gi� teco s'invecchia.
Fors' � presso all'occaso, et'tu nol sai,
Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno:
Onde pi� vaneggiar ti si disdice.
Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno
Premio di tue fatiehe al fin �rai;
Pur ti struggi aspettando esser felice.
Svelli l'empia radiee
Di fallace speranza; e gli occhi intorno
Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia?
E vedrai che null'altro � 'l tuo desio
Che odiar te stesso, e meno amare Iddio.
Dagli occhi tal ragion la benda oscura
Mi leva, ond'io por temo,
Veggendomi lontan fuor del cammino
A periglioso passo esser vicino:
N� trovo il feco mitigato o scemo,
Che m'accese nel cor l' alma bellezza;
Tal ch'io non so come da morte aitarlo.
Pur s'in me resta dramma di fermezza
Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo
Dall' incendie crudel vivo ritrarlo.
Ma, ahi lasso, mentre io parlo,
Sento da non so quai strania dolcezza
L'anima traita gir dietro al divino
Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura
Tanto placer, ch' altro piacer non cura.
S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole
A forza navigar contrario all'onda
Con debil remo, gi� scorre � seconda.
* * * * *
VI
_Synopsis_, _atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss
viri equitis_ CASSIANI A PUTEO _studio_, _ad impensis XXIII
voluminibus digestarum_. (Voy. p. 420).
RES DIVINAE
DII
Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti;
Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero.
Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae,
Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae.
Fabulosse deorum actiones.
Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci,
donaria, vota et ornamenta.
_Sacrificia et ritus_:
Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus.
Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta.
_Sacrorum ministri_:
Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae.
_Instrumenta sacrorum_:
Litui, acerrae, simpuli, vasa varia.
RES HUMANAE
PACIS.--
_Publicoe, serioe_:
Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta,
lictores, fasces, sellae, etc. Judicia,
tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera
et meusurae.
_Ludricoe, theatrales, seu scenicae_:
Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta
musica, tibiae.
Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes.
Circenses, seu curules. Currus,
aurigae, circi, metae.
Largitiones et munera.
_Privatoe_:
Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et
varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes;
exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium;
servi et ministeria.
BELLI.
Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus,
insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati.
Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges.
Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes.
_Actiones militares_:
Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones;
Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi;
Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae,
arcus eorumque ornamenta.
FIN DE L'APPENDICE.
ACHEV� D'IMPRIMER
SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CH�NE-BOURG (GEN�VE),
SUISSE
SEPTEMBRE 1973