ISBN 2-8266-0072-9 �DITION COMPL�TE ISBN 2-8266-0076-1 R�impression de l'�dition de Paris, 1853 HISTOIRE DES PLUS C�L�BRES AMATEURS ITALIENS ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES J.-G. DUMESNIL TOME IV MINKOFF REPRINT GEN�VE 1973 * * * * * LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE. 1478-1529. La cour d'Urbin; Jules II et L�on X; le Bramante; Giuliano da San Gallo; D�couverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre. Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo. Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix; Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo; premi�re repr�sentation de _la Calandria_; Jules Romain; le marquis de Mantoue; Adrien VI; Cl�ment VII; Charles-Quint; �cole romaine. PIETRO ARETINO. 1492-1557. Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico; Andr�a Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti; Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto; Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain; Michel-Ange; Baccio Bandinelli. Andr� Doria; le marquis du Guast; le doge Andr� Gritti; Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de M�dicis. �cole v�nitienne. DON FERRANTE CARLO. 1575-1641. Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino; Lavinia Fontana Zappi; Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc. Ecole bolonaise. LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO. 1590-1065. Simon Vou�t; le Dominiquin; Peiresc; Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa; Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le j�suite Fra Giov. Saliano; Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII; Paul Fr�art de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu. AVIS IMPORTANT. L'auteur et l'�diteur de cet ouvrage se r�servent le droit de le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils poursuivront, en vertu des lois, d�crets et trait�s internationaux, toutes contrefa�ons ou toutes traductions faites au m�pris de leurs droits. Le d�p�t l�gal de l'ouvrage a �t� fait � Paris, au minist�re de la police g�n�rale, et toutes les formalit�s prescrites par les trait�s sont remplies dans les divers �tats avec lesquels la France a conclu des conventions litt�raires. HISTOIRE DES PLUS C�L�BRES AMATEURS ITALIENS ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES PAR M. J. DUMESNIL Membre du Conseil g�n�ral du Loiret, de la Soci�t� arch�ologique de l'Orl�anais et de la L�gion d'honneur. Vitam excoluere per artes. VIRG. TOME IV PARIS JULES RENOUARD ET Cie �diteurs de l'Histoire des Peintres de toutes les �coles 6, RUE DE TOURNON * * * * * 1853 AVERTISSEMENT. On a beaucoup �crit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs. C'est � peine si, dans les biographies des artistes, les noms des amateurs sont cit�s en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer les oeuvres qu'ils ont command�es ou qu'ils poss�dent. Cet oubli n'est pas juste; car combien d'artistes ont d� leur renomm�e et leur fortune aux premiers encouragements qu'ils ont re�us d'amateurs aussi g�n�reux qu'�clair�s. Il est m�me vrai de dire que le go�t des amateurs a souvent r�agi sur celui des artistes, et que les plus grands ma�tres n'ont pas �chapp� � leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Rapha�l, de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les sujets de ses compositions. Les amateurs m�ritent donc d'occuper, dans l'histoire de l'art, une place plus consid�rable que celle qui leur a �t� accord�e jusqu'ici par les historiens et les biographes. Mais pour qu'il n'y ait ici aucune �quivoque, il faut bien s'entendre sur cette qualification d'amateur. Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour �tre un amateur dans le sens que nous attachons � ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des collections d'antiquit�s, de statues, de dessins et de tableaux. Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition � les comprendre; mais il n'y a que l'amour joint � l'intelligence de l'art qui constitue le v�ritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes �tudes, des connaissances vari�es, un go�t d�licat, un jugement s�r. Le Poussin semblait avoir en vue de d�finir le v�ritable amateur, lorsqu'�crivant � son ami, M. de Chantelou, il lui disait: �Les oeuvres �squelles il y a de la perfection ne se doivent pas voir � la h�te, mais avec temps, jugement et intelligence; il faut user des m�mes moyens � les bien juger comme � les bien faire[1].� Ailleurs il ajoute: �Le bien juger est tr�s-difficile, si l'on n'a en cet art, grande th�orie et pratique jointes ensemble: nos app�tits n'en doivent pas juger seulement, mais la raison[2].� Le v�ritable amateur est donc celui qui joint, � l'amour de l'art, le jugement et l'intelligence. [Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642, p. 75.] [Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.] Telles sont les qualit�s qu'ont poss�d�es, � un degr� remarquable, le comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherch� � appr�cier l'influence sur les artistes de leur temps. Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assur�ment, qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de v�ritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, o� les arts ont brill� pendant longtemps d'un si vif �clat, il serait facile de citer un tr�s-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les membres du clerg�, particuli�rement parmi les pr�lats, les �v�ques et les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exerc� autant d'influence sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes d�termin� � consacrer plus sp�cialement nos recherches. Chacun d'eux a �t�, de son temps, en relations suivies, pendant un tr�s-grand nombre d'ann�es, avec les principaux ma�tres; et si leur amiti� a �t� recherch�e par les artistes, c'est qu'� l'amour et � l'intelligence du beau, ils joignaient la bienveillance, le d�sir d'obliger avec discr�tion, et toutes les autres qualit�s qui appellent la confiance et qui font le charme de l'intimit�. Un autre motif nous a engag� � �tudier la vie et l'influence de ces quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache � l'histoire d'une �cole diff�rente: Balthasar Castiglione � l'�cole romaine, Pietro Aretino � l'�cole v�nitienne, Don Ferrante Carlo � celle de Bologne, et le Commandeur au plus grand artiste fran�ais, Nicolas Poussin, que l'Italie n'admire pas moins que la France. En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amiti� qui l'unissait � Rapha�l, il nous aurait �t� impossible de ne pas parler d'Agostino Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus contribu� � procurer au Sanzio les occasions d'exercer son g�nie. De m�me, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se m�le � celle de Paul Fr�art, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs �taient li�s au m�me degr� avec notre Poussin, qui �tait comme leur centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir s�parer Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Rapha�l, pas plus que M. de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin. Les d�tails donn�s sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de transition naturelle � la suite que nous nous proposons de publier sur les amateurs fran�ais. Ce premier volume est le r�sultat de plusieurs ann�es d'�tudes et de recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-�tre qu'il renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais d�sir� pouvoir m'effacer plus compl�tement encore, et laisser enti�rement les artistes se faire conna�tre par eux-m�mes. Je n'ai pas la pr�tention d'apprendre quoi que ce soit � ceux qui savent; j'ai voulu seulement �pargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations. En terminant, qu'il me soit permis de t�moigner publiquement ma reconnaissance � M. Le Go, secr�taire, depuis pr�s de vingt ann�es, de l'Acad�mie de France � Rome, possesseur d'une admirable biblioth�que sur les arts, form�e par ses soins, qu'il a bien voulu mettre � ma disposition; � M. Caillou�, fix� � Rome depuis longtemps par son go�t pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une r�putation justement m�rit�e; � MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, �l�ves de M. Ingres, ainsi qu'� MM. Matout, Fran�ais, C�lestin Nanteuil, Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements qu'ils ont bien voulu me donner. LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE * * * * * De tous les amateurs c�l�bres qui v�curent sous les pontificats de Jules II et de L�on X, il n'en est aucun qui exer�a une plus grande influence sur l'�cole romaine que Balthasar Castiglione. Intimement li� avec Rapha�l, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions, et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la reconnaissance et la restauration des pr�cieux restes de l'antiquit� qui existaient encore dans la ville �ternelle. Apr�s la mort de l'Urbinate, son amiti� valut � Jules Romain la protection du marquis de Mantoue. Ce prince, gr�ce � la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa capitale, avec la plus �clatante distinction, l'h�ritier de Rapha�l, et l'on peut dire avec v�rit� que Mantoue est principalement redevable au Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de peinture qu'y a laiss�s le g�nie de Jules Romain. Le Castiglione avait puis� l'amour du beau dans l'�tude approfondie des oeuvres d'Hom�re, de Platon, de Cic�ron et de Virgile, ces ma�tres de ceux qui savent. Aussi, malgr� les agitations d'une vie m�l�e aux intrigues des cours, aux chances des combats et aux n�gociations de la politique, il ne n�gligea aucune occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands ma�tres, ses contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-�tre le seul homme de son temps qui p�t entretenir des relations d'amiti� aussi intimement avec Michel-Ange qu'avec Rapha�l: il dut cet heureux privil�ge non-seulement � l'am�nit� de ses mani�res et � la bienveillance de son caract�re, mais encore � ses connaissances profondes et vari�es, � la solidit� de son jugement, � son go�t si d�licat et si s�r que Rapha�l lui-m�me craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, � son amour d� beau qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le s�jour de Rome. Cette pr�f�rence qu'il accorda toujours � la ville que le Bramante, Rapha�l et ses �l�ves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo, Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune patrie, ne se d�mentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, o� il suivait, comme nonce de Cl�ment Vil aupr�s de Charles-Quint, des n�gociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les bandes indisciplin�es du conn�table de Bourbon, la dispersion des �l�ves de Rapha�l, les ravages exerc�s dans le Vatican et la basilique de Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant d'autres malheurs irr�parables, il fut tellement frapp� de ces d�sastres, qu'au t�moignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit ne tarda pas � le conduire au tombeau. Pour appr�cier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les artistes de son temps, et en particulier sur Rapha�l et Jules Romain, il est n�cessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur ses propres lettres qui �quivalent presque � des m�moires[3]. [Note 3: Ces lettres ont �t� publi�es par l'abb� Serassi en deux volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant �diteur a �galement publi� une �dition du _Cortegiano_, du Castiglione, qu'il a fait pr�c�der de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni des renseignements pr�cieux.] Balthasar Castiglione naquit � Casatico, maison de campagne de sa famille dans le Mantouan, le 6 d�cembre 1478. Son p�re, Christophe de Castiglione, �tait un noble et brave gentilhomme et sa m�re, Louise de Gonzague, �tait une femme aussi distingu�e par son esprit que par sa beaut�. Elle appartenait � l'une des branches des Gonzague, dont le chef �tait marquis de Mantoue. C'�tait alors l'�poque de la renaissance des lettres, et le go�t des oeuvres de l'antiquit� agitait tous les esprits. Les d�couvertes d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication � Florence, sous les auspices de Laurent de M�dicis; les travaux de Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirig� les esprits vers l'�tude des �crivains de l'antiquit�. Les nobles et riches Italiens de ce si�cle, bien sup�rieurs en cela aux seigneurs des nations ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne faisaient pas consister exclusivement le m�rite d'un chevalier dans la force corporelle et dans l'adresse � manier les armes. L'�tude des lettres grecques et latines entrait n�cessairement dans l'�ducation d'un jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait � jouer un r�le dans le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer � ce devoir. Malgr� les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune m�diocre, ils n'h�sit�rent pas � lui donner les meilleurs ma�tres, afin de lui procurer des connaissances solides et brillantes. [Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux fr�res, dont l'un mourut tr�s-jeune.] La ville de Milan �tait alors gouvern�e par Louis Sforce, prince aussi distingu� par son amour des lettres que par ses qualit�s guerri�res. Sa cour �tait le rendez-vous des litt�rateurs, des savants et des artistes[5]. C'est l� que Balthasar Castiglione fut envoy� dans sa jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps, l'�quitation, le maniement des armes, mais surtout pour y �tudier les �crivains de l'antiquit�. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien, l'initia � la connaissance de la langue latine. D�m�trius Chalcondyles lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de B�roalde le vieux, il se livra � l'�tude approfondie des auteurs grecs et latins, consignant par �crit ses observations et ses commentaires, et montrant ainsi la finesse et la sagacit� de son esprit, qui savait d�couvrir les beaut�s les plus cach�es de ses mod�les. Les �crivains auxquels il donnait la pr�f�rence et qu'il se rendit familiers furent, en grec, Hom�re et Platon, types de la puret� antique; en latin, Virgile, Cic�ron et Tibulle, non moins dignes d'�tre admir�s. Le go�t d�cid� qu'il conserva toute sa vie pour ces grands g�nies de l'antiquit� ne le d�tourna pas d'�tudier �galement les ouvrages les plus remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particuli�rement Dante, P�trarque, Laurent de M�dicis et Politien: il admirait dans l'auteur de la _Divine Com�die_ l'�nergie et la science; chez le chantre de Laure la tendresse et l'�l�gance; et chez Laurent de M�dicis et Politien le feu naturel et la facilit�. [Note 5: Notamment du grand L�onard de Vinci.] Il n'est pas douteux que le Castiglione dut � l'influence de ces fortes �tudes, continu�es pendant sa vie enti�re, l'amour du beau, et par suite cette puret� de go�t et cette rectitude de jugement que lui enviait Rapha�l, le ma�tre de la beaut� id�ale. Il fut �galement redevable � cette instruction, acquise au contact d'hommes sup�rieurs, de cette bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais dans tout le cours de sa carri�re. On reconna�t cette disposition de son esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il e�t �t� libre de vivre � sa mani�re, il aurait pr�f�r� le s�jour de Rome et la soci�t� des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues de la politique. La longue r�sidence qu'il avait faite � Milan, son habilet� dans tous les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la litt�rature italienne, et par-dessus tout l'amabilit� de son caract�re lui avaient attir� l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il d�sirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se r�aliser ses esp�rances sans l'invasion des Fran�ais en Italie, qui vint ruiner tous ses projets. Son p�re, bless� � la bataille du Taro, mourut quelques jours apr�s. Louis Sforce fut d�pouill� de ses �tats, et Balthasar oblig� de se retirer � Mantoue. Il y fut re�u avec beaucoup de bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa m�re; ce prince se proposant, peu de temps apr�s, d'aller � Pavie � la rencontre du roi de France, voulut que le Castiglione l'accompagn�t dans ce voyage, et fit partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister � l'entr�e du roi Louis XII, � Milan, le 5 octobre 1499. Dans une lettre adress�e de Milan, le 8 octobre 1499, � messere Jacques Boschetto de Gonzague, son beau-fr�re[6], le Castiglione fait de cette entr�e la description suivante, qui nous a paru digne d'�tre rapport�e[7]: [Note 6: Il avait �pous� sa soeur Polix�ne.] [Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.] �Vous aurez sans doute appris l'entr�e de S. M. le roi de France � Pavie. Notre tr�s-illustre seigneur[8] resta jusqu'� samedi dernier � Pavie avec Sa Majest�, et ce soir vint � Milan. Le dimanche, apr�s le d�jeuner, il alla � la rencontre du roi qui vint � Saint-Eustorgio, �glise situ�e hors la ville, � la porte du T�sin, et y resta un bon bout de temps. Le roi y re�ut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce) le b�ton de commandement de l'�tat et une �p�e. Le roi donna l'�p�e � monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et mar�chal du royaume de France. Il rendit le b�ton � messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit. Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers et d'autres Fran�ais confus�ment et sans ordre, des bagages, des pr�lats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes milanais sortaient de la ville en s'effor�ant de garder le meilleur ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du pape[9]; les unes �taient couvertes de velours noir, les autres de brocart d'or. Elles �taient accompagn�es d'autant de pages, mont�s sur de forts chevaux et tr�s-bien habill�s � la fran�aise, ce qui �tait beau � voir. Ensuite s'avanc�rent � la rencontre de S. M. le roi les cardinaux Borgia, l�gat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des seigneurs et des chevaliers fran�ais ne cessaient d'aller et venir dans cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades � leurs chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces chevaliers �taient arm�s, et ils heurtaient les personnes qui se trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire �vang�lista, notre ma�tre de man�ge, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde. Quand il plut � Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur capitaine en avant � cheval, eux � pieds avec leurs lances sur l'�paule, suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les bas de m�me. Ils �taient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi que l'on dit n'�tre compos�e que de gentilshommes; ils �taient cinq cents archers � pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde � la main avec un casque en forme de coupe, un v�tement rouge et vert depuis les �paules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et sur les cuisses. [Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-Fran�ois Gonzague.] [Note 9: C�sar Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI.] [Note 10: Jean Borgia, archev�que de Montr�al, neveu du pape Alexandre VI.] [Note 11: Julien de la Rov�re, qui fut ensuite Jules II.] [Note 12: Georges d'Amboise, archev�que de Rouen, premier ministre de Louis XII.] [Note 13: Les Suisses de la garde du roi.] Cette broderie repr�sentait un porc-�pic secouant et lan�ant ses dards[14]. Venaient apr�s les trompettes du roi; ensuite les n�tres avec un v�tement comme celui des arbal�triers, en satin. Imm�diatement apr�s �tait le roi, pr�c�d� de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant en main le b�ton de commandement. De chaque c�t� de Sa Majest�, quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne et d'autres que je ne connais pas. Par derri�re �taient les cardinaux ci-dessus nomm�s, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc �tait plac� entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me rappelle pas le nom. Le fils du pape �tait mis tr�s-galamment. Ils marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignit�. Venaient ensuite beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des pr�lats tant milanais qu'�trangers. Fermaient la marche deux cents gentilshommes fran�ais, hommes d'armes, tous arm�s et galamment habill�s. [Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-�pic pour embl�me, avec cette devise: _Cominus_ et _Emin�s_, voulant faire entendre que ses armes �taient aussi redoutables de loin que de pr�s; par allusion au porc-�pic, qui perce de ses dards celui qui veut le prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui l'irritent.] [Note 15: Grand conn�table, un des meilleurs capitaines que Charles VIII e�t conduits avec lui en Italie. Il p�rit dans l'exp�dition de Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis en d�route et fait prisonnier dans, les lieux m�mes o� peu d'ann�es auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve de Cordoue. Son nom �tait Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse. Voy. _Guicciardini_, lib. V.] Tel �tait le cort�ge qui accompagnait le roi dans toute l'�tendue de cette rue qui, � partir du ch�teau, �tait couverte de draps et orn�e de chaque c�t� de damas, de tapisseries et d'autres d�corations. Un habitant, voulant montrer qu'il �tait attach� au roi, avait plac� les armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il avait pu imaginer. La rue �tait toute remplie de monde, et le roi allait regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa t�te, un dais de brocart d'or �tait port� par des docteurs v�tus de robes rouges, avec le collet et le bonnet brod�s de vair. Autour du cheval marchaient quelques gentilshommes milanais, de la premi�re noblesse, en bon ordre. Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa t�te. Sa Majest� avait sur les �paules un manteau ducal de damas blanc. Il portait un bonnet ducal de la m�me-�toffe, brod� de vair. Il s'avan�a dans cet ordre jusqu'au ch�teau. La place �tait pleine de monde, et, pour le passage du roi, les arbal�triers gascons � pied, le casque � coupe en t�te et v�tus de ces grandes vestes que j'ai d�crites, mais non brod�es, �taient oblig�s de faire place. Ces Gascons sont hommes de petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence. C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entr�e dans le ch�teau de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) � la fine fleur des talents et de tous les hommes distingu�s, et maintenant rempli de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans son enceinte, le roi mit encore l'�p�e � la main et fit peur � quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de sang de r�pandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous all�mes � la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour entendre la messe � Saint-Ambroise, toujours escort� par ses hallebardiers et accompagn� de tous les seigneurs ci-dessus nomm�s. La messe fut chant�e par l'�v�que de Plaisance[16]. La messe dite, et apr�s avoir reconduit le roi au ch�teau, nous all�mes d�ner, et ensuite nous rev�nmes � la cour. Mardi matin, notre duc, � la pointe du jour, se rendit � la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au poing, car ainsi le roi l'avait ordonn�, et ils sortirent dans la campagne. Cette matin�e, je n'ai pas quitt� la maison. Je ne vous �cris pas en quel �tat sont les affaires de notre illustre ma�tre, parce que vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi; mais aux grandes d�monstrations d'amiti� que j'ai vues, et � la grande intimit� qui s'est �tablie entre le roi et notre illustre duc, il m'a sembl� comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformit� d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses s'arrangent au mieux de nos d�sir.� [Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier �v�que de Tortone pr�lat c�l�bre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II, p. 233.] Les pr�visions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de Mantoue, bien qu'il e�t combattu peu de temps auparavant contre Charles VIII, sut si bien se faire agr�er par son successeur, que ce prince le nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il m�ditait de la conqu�te du royaume de Naples. Le Castiglione se trouva, en 1503, � la bataille du Garigliano, que le marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les historiens italiens, parce que les troupes fran�aises et leurs chefs refus�rent de lui ob�ir. D�go�t� par cet �chec du service de la France, le marquis abandonna l'arm�e, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le d�sirait, la permission de venir � Rome. Jules II venait d'�tre �lu pape � la place de Pie III, qui n'avait occup� l� chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. T�moin des malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux pr�tentions des Fran�ais et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force et l'importance des �tats de l'�glise, afin de pouvoir plus facilement assurer leur ind�pendance. Dans ce but, il avait appel� � Rome Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses �tats, gr�ce � l'appui de la r�publique de Venise, gr�ce surtout � la mort d'Alexandre VI et � la haine qu'inspirait son fils le duc de Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, mari� depuis longtemps � Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annon�ait qu'il ne fournirait pas une longue carri�re. Jules II, en lui rendant l'investiture du duch� d'Urbin, dont l'avait d�pouill� Alexandre VI au profit de C�sar Borgia, son fils, et en lui accordant le g�n�ralat des troupes de l'�glise, avait obtenu de Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rov�re. Ces importantes n�gociations se poursuivaient � Rome vers la fin de 1503, lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, apr�s la bataille du Garigliano[17]. Tous les historiens contemporains s'accordent � reconna�tre que Guidobaldo �tait un prince ami des sciences et des arts, et vers� dans les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amen�s � Rome � sa suite, se trouvait C�sar Gonzague, cousin germain de Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de J�rusalem, et comme lui tr�s-amateur des belles-lettres[18]. Ils �taient li�s, depuis leur enfance, non moins par les liens de l'amiti� que par ceux du sang. Par son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il d�sira s'attacher � sa fortune et se fixer � son service. Mais il lui fallait obtenir la permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter. [Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano, Silvestri, 1821, in-8.] [Note 18: C�sar Gonzague joignait � la gloire des armes le go�t des lettres, et il �tait dou� d'un jugement si prompt et si s�r, qu'il r�ussit aussi bien dans la po�sie et le maniement des affaires que dans la guerre. Apr�s la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son successeur, Francesco della Rov�re, auquel il rendit des services signal�s. Ayant r�duit, en 1512, la ville de Bologne sous l'ob�issance de Jules II, il y fut pris de la fi�vre et y mourut � la fleur de l'�ge. Le Castiglione d�plore sa perle dans Je quatri�me livre de son _Cortegiano_, dont C�sar Gonzague est un des interlocuteurs. Ses po�sies ont �t� publi�es � Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont pr�c�d�es de sa vie par l'abb� Pietro Antonio Serassi, qui a publi� �galement le _Recueil des lettres du Castiglione_.] Il para�t que le marquis se trouva bless� de cette r�solution du Castiglione: bien qu'il n'os�t pas lui refuser l'autorisation d'entrer au service de son beau-fr�re, il en garda rancune pendant tr�s-longtemps � notre chevalier, � ce point de lui interdire l'entr�e de ses �tats et de ne pas vouloir qu'il y p�n�tr�t m�me pour voir sa m�re. On ignore le motif v�ritable de ce m�contentement. Peut-�tre prenait-il sa source dans le regret qu'�prouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait d�j� donn� des t�moignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans influence sur l'avenir du Castiglione. Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, �tait alors en campagne dans la Romagne, pour reconqu�rir les ch�teaux et les villes fortifi�es que le duc de Valentinois y avait encore conserv�s. Le Castiglione quitta Mantoue au milieu de l'�t� 1504, pour se rendre au camp sous les murs de Ces�ne. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde, qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes, avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux dans cette premi�re campagne; car son cheval s'�tant abattu sous lui, il se fractura un pied d'une mani�re si grave, qu'il eut beaucoup de peine � se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se r�tablit compl�tement que l'ann�e suivante, apr�s avoir �t� prendre les bains de San Casciario, pr�s de Sienne. Cependant Guidobaldo, apr�s avoir recouvr� les villes de Ces�ne, d'Imola et de Forli, se disposa � rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de ses �tats. Situ�e sur les pentes de l'Apennin, du c�t� de l'Adriatique et vers le centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que plac�e au milieu de montagnes escarp�es, est entour�e d'un pays fertile et qui produit tout ce qui est n�cessaire � la vie. De nos jours, cette ville est compl�tement oubli�e; elle est m�me, le plus souvent, n�glig�e par les voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses enfants, l'immortel Rapha�l Sanzio, la d�fend � peine contre l'indiff�rence des touristes. Vers le commencement du seizi�me si�cle, il n'en �tait point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'�tre gouvern�e par un prince sage, ami de la paix et des lettres, Fr�d�ric della Rov�re, p�re de Guidobaldo. Ce prince, malgr� les agitations de sa vie et les vicissitudes auxquelles son r�gne fut expos�, avait montr� en toute occasion un go�t prononc� pour les arts et pour les lettres. Il avait fait �lever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait alors pour le plus remarquable qu'il y e�t en Italie: et non-seulement il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de chambre, des plus belles �toffes de drap d'or, de soie et autres semblables; mais il s'�tait surtout efforc� de l'orner d'un grand nombre de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et d'instruments de musique de toutes esp�ces; n'admettant dans ce palais rien qui ne f�t tr�s-rare et tr�s-beau. Ce n'est pas tout: il r�unit � grands frais une quantit� consid�rable d'excellents ouvrages h�breux, grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, �tant persuad� que sa biblioth�que �tait ce que son palais renfermait de plus pr�cieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, h�ritier de ses go�ts et de ses vertus, et qu'une �ducation distingu�e, sous la direction des meilleurs ma�tres, avait initi� � tous les tr�sors de l'antiquit� grecque et latine. Malheureusement, ce prince, d�s sa vingti�me ann�e, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne tard�rent pas � le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au tombeau, �tant encore � la fleur de l'�ge. Mais cette infirmit� m�me contribua probablement � rendre le s�jour d'Urbin plus agr�able pour les h�tes qu'il y attirait. Car oblig� de chercher des distractions dans d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre ou la politique dans les r�unions de savants, d'artistes et de courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient rendez-vous � la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'�tait pas moins distingu�e par son esprit que par sa beaut�. Elle avait pour amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio da Montefeltro, fr�re naturel du duc, dame dont le Castiglione, le Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualit�s brillantes et le sens exquis. La pr�sence d'autres femmes �galement distingu�es ajoutait encore � l'agr�ment de ces r�unions: on y remarquait Marguerite et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc, Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherch�es du Bembo, qui a dit de cette derni�re dans une de ses lettres latines � Fr�d�ric Fregose: _Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la duchesse, qui para�t avoir �t� fort avant dans les bonnes gr�ces du Castiglione[20]. [Note 19: Noies de l'abb� Serassi, � la suite des _Lettres du Castiglione_, t. 11, p. 339.] [Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.] Il r�gnait � la cour d'Urbin une douce libert� que la seule pr�sence de la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discr�tion et de la politesse, tant �tait grand le respect, qu'elle inspirait. Ces assembl�es n'�taient pas seulement consacr�es aux danses, � la musique et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'�loge de la cour d'Urbin, et ce qui la distingue parmi tant d'autres � cette �poque et depuis, c'est que souvent, dans ces r�unions, on agitait des questions int�ressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et m�me les diff�rentes formes de gouvernement. Parmi les h�tes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les deux fr�res Fr�gose, Ottaviano et Federico, nobles G�nois, alors bannis de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, d�s sa jeunesse, par Guidobalde, s'�tait exerc� au m�tier des armes sous sa conduite, et se faisait remarquer par son courage. Apr�s la mort du duc, appel� � faire de grandes choses, il d�livra la ville de G�nes, sa patrie, de la domination fran�aise, et nomm� doge, il donna des preuves �clatantes de sa valeur; particuli�rement lorsque les Fieschi et les Adorai, chefs de la faction qui lui �tait oppos�e, ayant p�n�tr� une nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans arm�s qui les suivaient. Son courage le rendit cher au pape L�on X, lequel, comme on peut le voir dans ses brefs �crits en son nom par le Bembo, en fit de grands �loges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte Agathe, qui lui avait �t� conf�r� par Guidobalde. Au milieu du bruit des armes, il ne m�prisa pas les lettres: ce qui lui valut l'�loge et l'amiti� du Bembo et du Castiglione. [Note 21: J'emprunte ces d�tails � l'historien Baldi, _Vita di Guidobaldo_, lib. und�, t. II, p. 206 et suiv.] Fr�d�ric Fr�gose, son fr�re, ne fut pas moins remarquable par sa grandeur d'�me et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions de montrer sa valeur, ayant embrass�, d�s sa jeunesse, la carri�re pacifique de l'�glise. Le pape Jules II, qui appr�ciait les qualit�s de son esprit, le fit archev�que de Salerne. Il sut si bien se distinguer dans le gouvernement de cette �glise, qu'il re�ut, comme r�compense de Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans sa vie, c'est qu'ayant' �t� fait amiral de la flotte g�noise contre Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers, non-seulement il le mit en fuite apr�s avoir coul� � fond une partie de ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque sur les c�tes d'Afrique, il d�vasta et br�la les for�ts de Biserte, refuge et r�sidence de cet �cumeur de mer. Il �tait dou� d'une grande �loquence, et profond�ment vers� dans les lettres sacr�es et profanes. La lettre qu'il �crivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de Guidobalde, est un monument qui atteste le degr� de perfection avec lequel il savait se servir de la langue latine. Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de M�dicis, alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa g�n�rosit� ont fait surnommer le Magnifique comme son p�re Laurent. Il �tait fr�re du cardinal Jean de M�dicis, qui fut �lu pape quelques ann�es plus tard, apr�s la mort de Jules II, et qui prit le nom de L�on X. Julien �tait tr�s-aim� de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'�l�vation de son coeur, de la noblesse de ses mani�res et de la vivacit� de son esprit. L'auteur des _Asolani_, le V�nitien Pietro Bembo, qui devint plus tard un des secr�taires des brefs de L�on X, et cardinal sous Paul III, quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses �tats. Il avait �t� attir� dans cette cour par l'amabilit� de la duchesse, par l'espoir d'y trouver une carri�re, et surtout par l'amour des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique lui-m�me dans plusieurs passages de sa correspondance[22]. [Note 22: Voir entre autres sa lettre � la duchesse Elisabeth d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, �dit. des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che sono il cibo della mia vita_.] Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une tr�s-illustre noblesse, et non moins distingu� par ses connaissances, qui lui valurent la protection et l'amiti� de Jules II, bon juge des bons esprits. S'�tant fait homme d'�glise, il obtint plus tard l'�v�ch� de Tricarico; et ayant �t� envoy� nonce apostolique aupr�s du roi Fran�ois Ier, il sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le r�compenser, le nomma �v�que de Baiussa. Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait �t� amen� � la cour d'Urbin par Julien de M�dicis, dont il �tait un des serviteurs les plus d�vou�s. La nature l'avait dou� d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer tant � Urbin qu'� Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de son si�cle � traiter les grandes affaires. La facilit� qu'il avait � assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves, et l'amabilit� de ses mani�res lui acquirent la bienveillance de Guidobalde et du cardinal Jean de M�dicis. Lorsque ce dernier fut �lu pape, non-seulement il voulut l'employer � son service, mais il l'honora de la dignit� de cardinal. Il a laiss� lui-m�me l'id�e de son caract�re, dans cette pi�ce _de la Calandria_, par laquelle il a montr� combien la com�die peut procurer de plaisir, � l'aide du charme d'agr�ables plaisanteries[23]. [Note 23: �E lasci� egli quasi che un ritralto di se medesimo, in quella commedia, che intitol� _La Calandria_, nella quale mostr� con le piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.�--Baldi, _ut supr�_, p. 209.] Alexandre Trivulce �tait encore un des h�tes d'Urbin. Il s'�tait adonn� � la profession des armes, et fut employ� � des exp�ditions importantes par le roi Fran�ois Ier, dont il re�ut l'ordre de Saint-Michel. Il exer�a en outre d'autres charges honorables, fut s�nateur de Milan et g�n�ral de la r�publique de Florence. Il fut tu� sous les murs de Reggio, au grand d�plaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait avec Guichardin, gouverneur de cette place. On comptait encore � cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand m�rite. Les hommes de lettres et les artistes �taient repr�sent�s par L'unico Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccol� Frisio et Terpandro. C'est au milieu de tous ces hommes distingu�s que le Castiglione passa les plus belles ann�es de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa vingt-sixi�me ann�e, lorsqu'il arriva pour la premi�re fois � Urbin, le 6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient d�j� les qualit�s brillantes de son esprit et la s�ret� de ses relations. Il est probable que c'est pendant ce premier s�jour � Urbin que le Castiglione eut l'occasion de conna�tre Rapha�l et de nouer avec lui ces relations qui, plus tard � Rome, devinrent si intimes, et ne furent rompues que par la mort pr�matur�e de l'Urbinate. Le jeune artiste avait �t� appel� dans sa patrie par des affaires de famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il ex�cuta pour le due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une, repr�sentant la Vierge avec l'enfant J�sus, fut donn�e par le duc au roi d'Espagne, par celui-ci � Gustave-Adolphe, roi de Su�de, p�re de la reine Christine, et par cette derni�re au duc d'Orl�ans, Gaston. On suppose qu'elle aura �t� vendue avec les autres tableaux de la galerie d'Orl�ans, et qu'elle doit �tre en Angleterre[25]. On ignore ce que l'autre madone est devenue. [Note 24: L'�poque pr�cise du retour de Rapha�l dans sa ville natale est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et d'historiens. M. Quatrem�re de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il revint en 1505 � Urbin, o� le rappelaient la mort de son p�re et celle de sa m�re. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p. 36, que, suivant le, p�re Pungileoni, le p�re de Rapha�l serait mort le 1er ao�t 1494, et sa m�re le 7 octobre 1491. D'un autre c�t�, l'archipr�tre D. Andrea Lazzari, dans ses _M�moires sur Rapha�l_, imprim�s � Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait �t� accord�e au jeune Sanzio sur la demande de son p�re, lequel, d'apr�s les termes de la lettre, �tait alors encore vivant. Je trouve cette explication d�cisive: il me para�t en effet impossible de donner un autre sens � ce passage de la lettre en question: _E perch� il padre sa che � molto virtuoso_, _ed � mio affezionato_. Le p�re de Rapha�l n'�tait donc pas mort � cette �poque. De tout ce qui pr�c�de, il faut conclure que Vasari a voulu seulement dire que Rapha�l avait �t� rappel� � Urbin par des affaires de famille, ainsi que le pr�sume Longhena.] [Note 25: Longhena, p. 37, note 10.] Rapha�l peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois ap�tres endormis.--Vasari, parlant de la d�licatesse de ces peintures, dit que la miniature ne pourrait faire mieux ni autrement[26]. [Note 26: Vasari, t. III, p. 165.] On peut facilement juger � Paris que cet �loge n'a rien d'exag�r�, si l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits �galement pour le duc d'Urbin � cette �poque, et qui, maintenant, font partie de la collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint Michel; tous deux de tr�s-petite dimension, bien que ce dernier soit �videmment l'id�e premi�re du grand saint Michel, ex�cut� plus tard pour Fran�ois Ier[27]. [Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement plac�s dans le grand salon carr�, de chaque c�t� de la grande _Sainte-Famille_, aussi de Rapha�l, dans l'angle �. droite au tond, en entrant par la galerie d'Apollon.] Le saint Georges est arm� � la mani�re des chevaliers de ce si�cle; il est occup� � combattre le dragon: il a d�j� bris� sa lance sur le monstre, et il s'appr�te � l'abattre d'un coup du revers de son glaive. Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, � droite du spectateur, on voit une femme couronn�e qui semble fuir au milieu des montagnes, tandis qu'� gauche, des arbres aux troncs �lanc�s, au feuillage rare et d�licat rappelant bien le type des arbres rapha�lesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains horizons bleu�tres. Toute cette composition est pleine d'action, et ex�cut�e avec une puret� de style, une facilit� qui indiquent que d�j� le jeune Sanzio n'en �tait plus � copier servilement la mani�re de son ma�tre P�rugin. Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas moins remarquable. L'archange foule aux pieds le d�mon ail� qu'il a renvers�; et, bien que le monstre cherche � entortiller sa queue autour d'une des jambes du messager c�leste, on voit � l'�p�e que l'archange tient lev�e, que le monstre ne tardera pas � recevoir le dernier coup. Autour du groupe principal, Rapha�l, par un caprice d'artiste, a dispos� diff�rents animaux � formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain, une cit� en flammes, et une procession d'hommes v�tus d'habits de religieux, d'une couleur gris�tre. Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succ�s de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur C�sar Borgia. En effet, � cette �poque, Guidobalde, avec le secours de la r�publique de Venise, personnifi�e dans le saint Georges, un de ses patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duch� d'Urbin, dont le duc de Valentinois l'avait d�pouill� quelques ann�es auparavant. La procession des moines pourrait signifier les fun�railles d'Alexandre VI, qui �tait mort l'ann�e pr�c�dente. Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux ex�cut�s pour le duc d'Urbin prouvent que la reputation de Rapha�l commen�ait � s'�tablir, et que son talent �tait go�t� dans sa patrie. Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir �t� les seules que le Sanzio ait ex�cut�es dans sa ville natale. Louis Crespi, dans une lettre �crite d'Urbin � monseigneur Bottari le 28 juin 1760[28], raconte que visitant le palais Albani, � Urbin, il y vit le portrait de Rapha�l peint par lui-m�me et v�ritablement merveilleux. �C'est, dit-il, la seule chose de Rapha�l qui se voie � Urbin�; et il ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adress�e au m�me personnage: �Le portrait de Rapha�l au palais Albani, � Urbin, est peint sur mur, avec un verre devant et un grand cadre � feuillures, fort �pais.�--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on croit que c'est celui qu'on voit � la galerie de Florence, dans la collection, des portraits des peintres peints par eux-m�mes. Telle est, du moins, l'opinion de M. Quatrem�re de Quincy, qui a donn� la gravure de ce portrait en t�te de son ouvrage sur la vie de Rapha�l.--Il est certain que ce portrait se rapporte parfaitement � l'�ge de vingt ans, que Rapha�l avait pendant son s�jour � Urbin en 1504: on ignore � quelle occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui para�t plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste. [Note 28: _Recueil de lettres_ publi�es par Bottari, t. IV, p.-426-428, �dit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.] [Note 29: _Ibid._, p. 430.] Plusieurs �crivains ont pr�tendu qu'avant de suivre les le�ons du P�rugin, Rapha�l s'�tait exerc� � peindre sur des vases de fa�ence, _majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke va m�me jusqu'� lui cr�er un nouveau parent, un certain Guido Durantino, possesseur d'une fabrique de fa�ence � Urbin; voulant faire entendre par l� que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on sait la temp�te soulev�e par le chanoine comte Malvasia, l'auteur del� _Felsina pittrice_. Dans sa pr�dilection pour les Carraches et les peintres de Bologne, il avait os�, dans la premi�re �dition de cet ouvrage, appeler Rapha�l: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut oblig� de r�tracter en pr�sence de l'explosion d'indignation qu'elle avait soulev�e dans toutes les parties de l'Italie et particuli�rement � Rome. Sans doute, la qualification donn�e au Sanzio par l'apologiste de l'�cole de Bologne �tait prise en mauvaise part, et pour rabaisser le g�nie de l'auteur de l'_�cole d'Ath�nes_, de la _Transfiguration_ et de tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier qui mod�le ou vernit les vases les plus vulgaires. N�anmoins, nous ne voyons pas en quoi la gloire de Rapha�l serait moins grande, s'il avait, dans sa premi�re jeunesse, model�, peint ou dessin� des vases en fa�ence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en e�t fait un reproche. L'aptitude � traiter d'une mani�re remarquable toutes les branches des arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la sup�riorit� qui annonce le g�nie? Qui n'admire, presque � l'�gal des plus belles statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du Vatican, des villas Borgh�se et Albani, des mus�es de Naples et du Louvre? Rapha�l n'a donc rien � redouter de la qualification malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons plus tard qu'� l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il n'h�sitait pas � composer des dessins pour des vases et plats en bronze et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en fa�ence? Si la mati�re en est moins durable, la forme peut en �tre aussi pure, aussi gracieuse, et de plus, la p�te comporte des dessins, des �maux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui peuvent lutter avec ce que l'art �trusque nous a laiss� de plus parfait. Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio a fait un grand nombre de mod�les et de dessins pour des vases en fa�ence. Vasari, ordinairement bien inform�, et qui n'est pas partial en faveur de Rapha�l, a consign� ce fait en ces termes dans la vie de Battista Franco, peintre v�nitien: �Avant Franco, dit-il, les ouvriers potiers s'�taient beaucoup servis des dessins de Rapha�l, et de ceux d'autres artistes distingu�s[30].� [Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et L�opold Leclanch�.] On lui a attribu� pendant longtemps les peintures des vases de l� fameuse collection de Lorette, pr�sent du duc Francesco Maria II � la Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date post�rieure � la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir �t� ex�cut�s sur ses dessins, de 1540 � 1550[31]. [Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante dissertation sur cette question, o� toutes les autorit�s sont analys�es et cit�es avec une judicieuse critique.] Ce qui para�t certain, c'est que, pendant son s�jour � Urbin en 1504, Rapha�l ne s'occupa pas de peinture sur des vases en fa�ence; il n'y fit que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donn� la description. La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand peintre des temps modernes, ne poss�de plus rien de lui; mais elle entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet illustre enfant a re�u le jour, et l'on peut encore lire sur sa fa�ade l'inscription suivante: Numquam moriturus, Exiguis hisce in aedibus Eximius ille pietor RAPHAEL Natus est Oct. id. april. an M. CDXXCIII. Venerare igitur hospes Nomen et genium loci; Ne mirere: Ludit in humanis divina potentia r�bus, Et saepe in paucis claudere magna solet. Malgr� la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Rapha�l, emport� par le d�sir de perfectionner sa mani�re et d'agrandir son style, prit la r�solution de se rendre � Florence, alors le centre des arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir, au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui para�t probable, d'apr�s la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne devait retrouver le Castiglione que quelques ann�es plus tard, � Rome. [Note 32: Cette lettre est rapport�e dans le _Recueil_ de Bottari, t. 1er, p. 1, n� 1, et dans la traduction de la _Vie de Rapha�l_, de Longhena, p. 518, n�2, appendice.] Le Castiglione lui-m�me ne fit pas non plus, � cette �poque, un long s�jour � Urbin. Au commencement de d�cembre 1504, il se rendit � Ferrare, o� le duc Hercule d'Est �tait � toute extr�mit�. Il eut beaucoup � se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa femme, la c�l�bre Lucr�ce Borgia, dont on a fait en France et en Angleterre le type de tous les vices, mais � laquelle ses plus illustres contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans h�siter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les qualit�s du coeur[33]. [Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une preuve �clatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, �dit. des _Classiques de Milan_, 1810, in-8�, t. IV, p. 5 � 37.--Cette correspondance commence en ao�t 1503, et se termine en octobre 1517.] Rentr� � Urbin vers le milieu de d�cembre, le Castiglione n'y demeura que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait � Rome, pour prendre possession de sa charge de g�n�ral des troupes de l'�glise et pouf y passer la revue de son arm�e. Il arriva la veille de No�l � la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4 janvier 1505, le duc ayant �t� oblig� de s'arr�ter � Narni, par suite d'une attaque de goutte. L'entr�e de Guidobalde se fit solennellement, en compagnie de Francesco Maria della Rov�re, son fils adoptif et neveu de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. �Le duc, �crit le Castiglione � sa m�re[34] se fit beaucoup d'honneur par ses gentilshommes, qui �taient mont�s sur de beaux chevaux et v�tus de justaucorps de brocart d'or. J'en avais �galement un dont je suis redevable envers le duc. Arriv� au palais, Sa Saintet� le re�ut avec beaucoup de distinction, et nous tous lui bais�mes le saint pied. Le duc tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.� [Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p. 11-12.] Le Castiglione alla se loger, avec son ami C�sar Gonzague, pr�s de Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage, qui se prolongea jusqu'au mois d'ao�t 1505, que le Castiglione �tablit des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingu�s, et qu'il commen�a � se former aux grandes affaires. L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna en mariage sa ni�ce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, � Marc-Antoine Colonna; et sa fille naturelle Felice, � Jean Jordan Orsini, veuf de Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco Maria della Rov�re, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui fit obtenir en mariage L�onore Gonzague, fille du marquis Francesco de Mantoue et ni�ce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc d'Urbin[36]. L'historien ajoute: �On dit que cette alliance fut n�goci�e par Balthazar Castiglione, homme aussi distingu� par sa noblesse que par sa valeur, et que ses brillantes qualit�s avaient rendu cher au pontife, lorsque, s'�tant arr�t� � Rome apr�s la bataille du Garigliano, il sut si bien gagner les bonnes gr�ces de Jules II, qu'il le traita toujours comme un de ses serviteurs les plus d�vou�s et les plus intimes.� [Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.] [Note 36: Les fian�ailles seules furent alors c�l�br�es: mais eu �gard � l'�ge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre 1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses lettres �crites en latin.] Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas � Rome: c'�tait le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours, des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le Castiglione n'aimait pas beaucoup � prendre part. Mais il n'en �tait pas de m�me des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once. Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da Bibbiena, qui devait �tre, quelques ann�es plus tard, cardinal lui-m�me: �Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_, mon ma�tre[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqu�, � berner des moines, ayant bien pr�par� ce qu'il voulait faire, vint un jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres cardinaux, se placer aux fen�tres d'une maison, rue de' Banchi[40], t�moignant ainsi l'intention de rester � ce poste pour voir passer les masques, comme c'est l'usage � Rome. �tant d�guis� et masqu�, j'aper�us un fr�re non loin de l�, qui paraissait comme honteux d'�tre m�l� � cette foule. Je crus avoir trouv� mon homme, et je lui courus sus comme un faucon affam� se pr�cipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demand� qui il �tait, sur sa r�ponse je feignis de le conna�tre, et, avec beaucoup de paroles, je m'effor�ai de lui persuader que le chef des sbires �tait � sa recherche, par suite de d�nonciations faites contre lui, et je l'engageai � venir avec moi jusqu'� la chancellerie, lui promettant de le tirer d'affaire. [Note 37: Lettre � sa m�re, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13, x.] [Note 38: Lib. II, p. 223; �dit, in-8 des _Classiques de Milan_, t. Ier.] [Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena �tait secr�taire.] [Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] si�cle, le carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.] Le _frate_, tout tremblant et frapp� de frayeur, semblait ne savoir quel parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'�loignait de San-Celso[41], d'�tre arr�t�. Cependant, je lui r�it�rai avec tant de chaleur mes offres de service, qu'il se d�cida � monter en croupe derri�re moi. Je crus alors avoir compl�tement atteint mon but. Je commen�ai donc � pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et � le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle figure que faisait un _frate_ en croupe derri�re un masque: son froc s'envolait, sa t�te penchait tant�t en avant, tant�t en arri�re, et lui-m�me paraissait souvent pr�s de tomber. A ce beau spectacle, les seigneurs commenc�rent � lancer des oeufs des fen�tres, et de m�me firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui se trouvaient aux fen�tres, de telle sorte que jamais gr�le ne tomba du ciel plus rapide et plus serr�e que les oeufs qui pleuvaient de ces fen�tres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas attention, et je croyais que tous les rires �taient non pas pour moi, mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs fois d'un bout � l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette gr�le sur les �paules, bien que le moine, comme en pleurant, me pri�t de le laisser descendre et de ne pas faire cet affront � sa robe. Mais le coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apost�s � cet effet, et faisant semblant de me tenir � bras-le-corps pour ne pas tomber, il me les �crasait sur la poitrine, souvent aussi sur la t�te et m�me sur le front; tellement que j'en �tais tout ab�m�, et ne savais plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'�tant cach� derri�re son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit: �Messire Bernardo, je suis un domestique d'�curie de San Pietro ad Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.� A ces mots, je ne sais si c'est la douleur, la col�re ou la honte qui s'empara de moi, mais, pour moins souffrir, je me mis � fuir vers ma demeure, et le lendemain je n'osais pas me montrer. Mais les rires excit�s par cette plaisanterie recommenc�rent le jour suivant et durent encore maintenant.� [Note 41: �glise situ�e dans la rue de' Banchi, pr�s la place du pont Saint-Ange.] Tels �taient les amusements du carnaval � Rome au commencement du seizi�me si�cle; et ce r�cit, plac� parle Castiglione dans la bouche du Bibbiena, son ami, secr�taire d'un cardinal, donne, mieux que tous les commentaires, une id�e du caract�re de l'auteur de _la Calandria_ et des moeurs de cette �poque. La revue des troupes de l'�glise que devait faire le duc Guidobaldo �tait remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet 1505. Le Castiglione mit � profit tout le temps que lui laissaient son service aupr�s de son ma�tre et les obligations que lui imposait son rang � la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les litt�rateurs. D�j� l'on voit qu'il consid�rait la r�sidence de Rome comme un s�jour privil�gi�, et comme la source o� les savants pouvaient puiser toutes leurs connaissances[42]. [Note 42: �Qui (in Roma) � il fonte degli uomini dotti.�--Lettre �, sa m�re, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.] Vers la fin de son s�jour � Rome, il apprit la mort de son ami d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'�ducation de son fr�re Girolamo, et qui mourut � Mantoue dans la maison des Castiglione. Li� tendrement avec ce jeune litt�rateur, qui donnait les plus belles esp�rances, il �prouva le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il d�plore cette mort pr�matur�e de la mani�re la plus touchante: �Il n'y a rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone, qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai �touffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort s'acharne apr�s moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre infortun�, comme nous avions �t� pour ainsi dire nourris ensemble depuis notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au monde qui conn�t aussi enti�rement le fond de mon coeur, si ce n'est lui. En outre, il �tait rempli de bonnes qualit�s, il avait un esprit orn� des dons les plus rares; nous avons �t� constamment compagnons dans toutes nos �tudes, et le pauvre camarade commen�ait � en retirer quelque fruit. C'est � ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a laiss� sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a d� lui �tre aussi p�nible que de mourir. Si je viens � penser � cette triste fin, je crois que je m�rite bien d'�tre plaint et excus�, car je suis s�r et certain de ne jamais remplacer une telle perte.� La douleur qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans une pi�ce de vers latins, intitul�e _Alcon_, qui est empreinte d'une grande sensibilit� unie � une remarquable �l�gance[43]. [Note 43: Elle est rapport�e par Serassi, � la suite du 2em volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.] Quoique le Castiglione n'e�t pas encore atteint sa vingt-septi�me ann�e, sa r�putation de prudence �tait si grande, sa sagacit� dans les affaires si bien �tablie, et fia distinction de ses mani�res si bien reconnue comme le mod�le des courtisans de cette �poque, que Guidobalde r�solut de l'envoyer en ambassade aupr�s du roi d'Angleterre. Voici � quelle occasion[44]. [Note 44: Baldi, t. II, lib. und�, p. 189.] Henri VII r�gnait alors dans ce pays, apr�s avoir abattu tous ses rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'�loge, se souvenant que son pr�d�cesseur, Edouard IV, avait envoy� � Fr�d�ric, duc d'Urbin l'ordre de la Jarreti�re, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il entendait vanter les brillantes qualit�s, d�sirait obtenir la m�me distinction, r�solut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le f�liciter sur son exaltation � la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre � Guidobalde la d�coration et l'habit de l'ordre, dont le duc se rev�tit avec la plus grande satisfaction, le jour de la f�te de saint Georges, 1505, patron de ces chevaliers. Le duc voulut t�moigner d'une mani�re �clatante ses remerc�ments au roi d'Angleterre: il r�solut donc de lui envoyer un ambassadeur sp�cialement charg� d'offrir � ce monarque ses compliments de gratitude. C'est pendant son s�jour � Rome qu'il avait re�u l'ordre de la Jarreti�re, ce fut aussi pendant ce s�jour qu'il fit choix, pour le repr�senter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour le mieux fait pour donner � Henri VII et aux barons anglais la plus haute id�e des gentilshommes italiens, et particuli�rement de ceux attach�s � la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix: outre une habilet� consomm�e dans tous les exercices du corps, et une brillante valeur d�j� �prouv�e en beaucoup de rencontres, le Castiglione n'�tait pas moins remarquable parles qualit�s de l'esprit, par une bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amiti�s, enfin par ce tact et cette connaissance des hommes si n�cessaires dans toutes les positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours. On ignore les motifs qui firent ajourner le d�part du Castiglione pour l'Angleterre. Revenu � Urbin avec le duc en ao�t 1505, et souffrant encore des suites de sa blessure au pied, il fut oblig� d'aller aux bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre. Quelque temps apr�s, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue, son beau-fr�re, comme son repr�sentant dans des affaires importantes. Mais, arriv� � Ferrare, vers la fin de d�cembre 1505, le Castiglione apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et paraissait dispos� � le faire arr�ter, nonobstant son caract�re d'envoy� qui aurait d� le prot�ger. Guidobalde, � ce qu'il para�t, ne voulut pas se brouiller avec son beau-fr�re � cette occasion, et, agissant avec sa prudence habituelle, il rappela le Castiglione � sa cour. Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent tr�s-brillants � Urbin. Le Castiglione y fit para�tre le talent qu'il poss�dait de faire des vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il composa, en compagnie de son ami C�sar Gonzague, une pastorale de cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la r�cit�rent ensemble en pr�sence de la duchesse Elisabeth et de toute la cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de leurs peines d'amour et font l'�loge des nymphes dont ils sont �pris. On croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et C�sar Gonzague sous celui de Dameta. Quant � Tirsis, il repr�sente un berger �tranger qui, attir� par la renomm�e de la cour d'Urbin, est venu pour admirer les vertus qui brillent � cette cour, et se d�cide � y rester pour r�parer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait �prouver. En passant, les po�tes louent adroitement les personnages distingu�s qui composaient toute cette r�union. Mais les pens�es d'amour, aussi bien que les voeux et les d�sirs exprim�s, s'adressent toutes � la duchesse, que les po�tes repr�sentent d'abord sous le nom suppos� de Galath�e, ensuite, plus clairement, sous le titre de d�esse de ces contr�es. On pr�tend que la beaut� et l'amabilit� de cette princesse �taient telles qu'elles faisaient na�tre l'attachement le plus vif et le plus chaste chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir. Il n'est donc pas �tonnant que le Castiglione se soit enflamm� pour la duchesse d'une passion profonde. Il para�t certain que, de son c�t�, cette princesse n'�tait pas insensible aux hommages de notre h�ros, et qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle �tait entour�e. Il n'appartient pas � un �tranger de se prononcer sur le m�rite de la pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus comp�tents l'ont toujours trouv�e tr�s-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropri�es au sujet, des passages les plus remarquables des po�tes bucoliques grecs et latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en m�me temps qu'agr�able et l�ger, et la composition judicieuse et bien conduite. On croit que le Castiglione et C�sar Gonzague ont voulu imiter Politien dans sa pastorale d'Orph�e. Quant au rhythme, il est _in ottava rima_, mode g�n�ralement employ� � cette �poque. Les �loges que re�urent les deux amis excit�rent, dit-on, le Bembo � composer l'ann�e suivante les c�l�bres stances qu'il r�cita lui-m�me avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans les f�tes du carnaval, en 1507[45]. [Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abb� Serassi, p. 244, m�me vol.] Cependant, l'�poque fix�e pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre approchait; mais un triste �v�nement vint l'affliger peu de temps avant son d�part. Il perdit son jeune fr�re Girolamo, celui dont son ami Falcone avait commenc� l'�ducation, et qu'il regrette comme ce fid�le ami dans son idylle latine. Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre � Londres, le 10 juillet 1506. Il �tait arriv� � Lyon, o� il s'arr�ta quatre jours, le 20 septembre, et � Londres le 1er novembre suivant. Pr�sent� au roi Henri VII, il lui remit les lettres et les pr�sents du duc son ma�tre, et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort �loquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, � tous les chevaliers de la Jarreti�re, et re�ut, par procuration de son ma�tre, l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus bienveillante r�ception; il le cr�a chevalier, lui fit don d'un tr�s-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux anglais. Ce brillant accueil ne le retint n�anmoins pas longtemps en Angleterre; il se remit en route presque aussit�t, parvint � Milan le 9 f�vrier 1507, et alla passer quelques jours � Casatico avec sa m�re, n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par cette ville. Il �tait de retour � Urbin dans les premiers jours de mars 1507. Son arriv�e y �tait attendue avec impatience, non-seulement par Guidobalde qui d�sirait recevoir les lettres de Henri II et la confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches pr�sents � lui offerts, mais par toute la cour qui esp�rait entendre le r�cit de cette ambassade. Il est � regretter que le Castiglione n'ait pas mis par �crit la relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue, cette relation aurait offert un grand int�r�t. Le pape Jules II, accompagn� de onze cardinaux, passait � Urbin pour la seconde fois, en m�me temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les f�tes recommenc�rent � la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des principaux ornements. Mais cette ann�e, il ne r�cita aucune pi�ce de vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui pr�c�da son retour, le Bembo avait compos� les c�l�bres stances qu'il r�cita devant toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqu�s et d�guis�s en ambassadeurs de V�nus, envoy�s � la duchesse Elisabeth et � madame Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-m�me, dans une lettre �crite quelques jours apr�s � son ami Fregoso, n'�taient pas destin�es � �tre publi�es; il regrette m�me d'�tre oblig� de les faire conna�tre au public, �parce que, dit-il, de m�me que le poisson hors de l'eau perd toute sa gr�ce et sa beaut�, de m�me ces stances, lues en dehors du temps et des circonstances dans lesquelles elles ont �t� r�cit�es, ne plairont plus � personne.� Mais ce n'est l� que le jugement d'un auteur qui _s'�coute et qui s'aime_; et la post�rit� a �t� plus juste, en sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la po�sie italienne du commencement du seizi�me si�cle[46]. [Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, �dit. de Milan, t. II, p. 111.--La lettre � Fregoso est dans le tome VII, p. 57.] Peu apr�s, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoy� � Milan aupr�s du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il �tait de retour � Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette �poque jusqu'au mois de mars 1509, il s�journa dans cette ville ou dans les pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508, qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlev� � la fleur de l'�ge par les affreuses douleurs de goutte dont il �tait atteint depuis sa premi�re jeunesse. L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-m�me[48] dans une �loquente lettre �crite en latin � Henri VII, ont retrac� les derniers moments de ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande r�signation. [Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.] [Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.] Se sentant tr�s-malade, le duc s'�tait fait transporter � Fossombrone, petite ville de ses �tats, dont il trouvait le s�jour plus sain que celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bient�t, le mal augmentant, il vit que sa fin �tait proche, et se f�licita d'�chapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient mornes et constern�es, se tournant vers le Castiglione qui se tenait aupr�s de son lit, il lui r�cita, avec une fermet� d'�me remarquable, ces vers de Virgile, son po�te favori: Me circ�m limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus, inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet. Il expira peu apr�s, non sans avoir recommand� � son fils adoptif tous ses serviteurs[49]. [Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un tr�s-long discours � son fils adoptif, compos� dans le go�t des _Seicentistes_, et tout � fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.] Aussit�t apr�s la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoy� � Gubbio pour emp�cher les inimiti�s particuli�res d'�clater et pour r�primer toute tentative de soul�vement contre le nouveau duc. Il n'y resta que quelques jours, les habitants lui ayant t�moign� beaucoup de respect et de soumission. Rentr� � Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui l'aurait certainement �lev� en tr�s-peu d'ann�es aux plus hautes dignit�s. Depuis l'ann�e 1494, les M�dicis avaient �t� bannis de Florence, et, malgr� tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors parvenir � y rentrer. Ils vivaient dans les diff�rentes cours d'Italie, et Julien de M�dicis avait choisi pour sa r�sidence celle d'Urbin: Ov�, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_, Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo, Facea l'esiglio suo men duro e strano. [Note 50: Satire IV.] Julien avait pris en amiti� le Castiglione, d�j� li� avec son fr�re le cardinal Jean de M�dicis. Ce dernier avait fait �crire de Rome � Julien par son secr�taire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du Castiglione, pour t�moigner le d�sir de voir le comte �pouser leur ni�ce Clarisse, fille de Pierre Laurent de M�dicis, alliance qui convenait �galement � la m�re, issue de la noble famille romaine Orsini. Le Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa m�re, para�t flatt� de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproch� des plus puissantes familles d'Italie. Les M�dicis �tant rentr�s � Florence quatre ans apr�s, le 31 ao�t 1512, et presque aussit�t, en mars 1513, le cardinal Jean ayant �t� �lu pape sous le nom de L�on X, le Castiglione aurait probablement vu sa carri�re politique s'agrandir. Il se serait trouv� d'abord neveu de L�on X, puis plus tard de Cl�ment VII, et oncle de Catherine de M�dicis. Mais il n'�tait pas r�serv� � tant d'honneur: le mariage manqua par des raisons politiques. Lucr�ze de M�dicis, soeur du cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, d�sirait marier sa ni�ce Clarisse � Florence, � l'un des partisans de leur famille, afin d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de m�nager les moyens d'y faire rappeler ses fr�res et ses neveux. Une occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le cardinal Jean, bien qu'engag� avec le Castiglione, qui consid�rait ce mariage comme fait[51], n'h�sita pas � rompre le projet que lui-m�me avait fait proposer: pr�f�rant ainsi, comme presque tous les hommes d'�tat, la politique � l'amiti�. D��u de cet espoir, le Castiglione eut pendant longtemps de la peine � se consoler de cet �chec impos� � son amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes gr�ces du cardinal, qui lui en donna de nombreux t�moignages lorsqu'il fut devenu pape. [Note 51: �Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; cos� N.S. Dio lo faccia essere felice.�--Lettre � sa m�re du 9 ao�t 1508. T. Ier, p. 44, XLVIII.] On peut supposer, d'apr�s une lettre � sa m�re, du 22 ao�t 1508[52] qu'il se rendit � Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour assister � la revue que Jules II voulait faire de l'arm�e pontificale, dont son neveu, Francesco Maria della Rov�re, nouveau duc d'Urbin, avait conserv� le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il para�t probable, si l'on consid�re que d�s le commencement de l'ann�e suivante, le pape se mit en campagne contre les V�nitiens pour reprendre les villes de la Romagne qu'ils avaient conserv�es. [Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.] Bien qu'il n'aim�t pas la guerre, le Castiglione fit bravement son devoir dans cette campagne, et donna des preuves �clatantes de sa valeur. Il se distingua particuli�rement au si�ge de Ravenne. Voici en quels termes il raconte lui-m�me � sa m�re[53] le combat qui se donna sous les murs de cette place, le 15 mai 1509: �Nous sommes ici � Russi, qui est une forte place, depuis huit ou neuf jours; nous �tant pr�par�s avant-hier � pr�senter le combat, la garnison de Ravenne, ville �loign�e d'ici seulement de dix milles, fit une sortie compos�e d'environ trois cents chevaux et deux mille fantassins, et s'avan�a pour nous inqui�ter, afin de nous emp�cher de livrer combat. Notre cavalerie l�g�re courut aussit�t � sa rencontre, et, � sa suite, notre illustre duc avec huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient l'arri�re-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avan�a ainsi au-devant de l'ennemi. Bien qu'il f�t plac� dans une position tr�s-forte, nous nous pr�cipit�mes � sa rencontre, et nous le romp�mes avec grande furie. M�me quelques-uns des n�tres le poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous f�mes prisonniers environ trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de b�tail, au grand honneur de notre illustre duc.� [Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.] Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus grande mod�ration, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque le duc fut devenu ma�tre de toute la Romagne, et qu'il eut fait un accord avec les V�nitiens, le Castiglione, �crivant � sa m�re pour lui apprendre que la campagne �tait termin�e, d�plorait tout le mal qu'on avait fait � la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: �Le moins de mal que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagn� quelque chose, except� moi; mais je ne m'en repens pas[54].� [Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.] Ce d�sint�ressement est d'autant plus remarquable, que notre h�ros, non-seulement n'�tait pas riche, mais se trouvait souvent fort g�n�. Sa correspondance intime avec sa m�re montre, presque � chaque lettre, qu'il avait contract� des dettes et qu'il s'effor�ait de les acquitter honorablement. Mais son �me chevaleresque e�t rougi de se procurer les moyens de se lib�rer par la violence, ou par les autres voies que le droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez fr�quemment, il se contentait d'en demander a sa m�re d'une mani�re pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer. [Note 55: �Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria singolarissimo piacere, et cos� la prego che la voglia fare, o pochi o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli pi� presto che la pu�.� Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs: �lo sono leggerissimo e viver non si pu� senza.� Lettre LXXXIX.] Les fatigues qu'il avait �prouv�es dans cette campagne le firent tomber gravement malade apr�s sa rentr�e � Urbin. La duchesse et la signora Emilia Pia lui donn�rent dans cette circonstance des marques non �quivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus affectueux. Dans une lettre � sa m�re, du 19 novembre 1509[56], en lui annon�ant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre � Mantoue pour y chercher �l�onore Gonzague, la fianc�e du nouveau duc, il l'engage vivement � remercier ces deux princesses de toutes les bont�s qu'il en a re�ues. �Il serait convenable, �crit-il, que vous rendissiez gr�ce � madame la duchesse des bont�s infinies qu'elle m'a t�moign�es durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donn� assez de preuves; il en est de m�me de la signora Emilia. Si j'avais �t� son fils ou son p�re, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont �t� faits pour moi ne seront pas exauc�s d'ici � longtemps.� [Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.] La jeune �pouse du duc Francesco Maria, L�onore de Gonzague, qui lui avait �t� fianc�e � Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut conduite � Urbin vers la fin de 1509. La m�re du Castiglione accompagna cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses �tats avec les plus grandes d�monstrations d'all�gresse. Mais, comme la guerre se continuait malgr� les rigueurs de l'hiver, les f�tes furent remises apr�s la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier 1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze, gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre � Jules II, qui se trouva en personne � l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze, apr�s une d�fense d�sesp�r�e, � capituler en restant son prisonnier. Le Castiglione prit part aux combats de ce si�ge, et nous voyons, par une lettre � sa m�re, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de conserver. [Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.] Rentr� � Urbin, le Castiglione ne tarda pas � accompagner le duc qui, suivi de toute sa cour, se rendit � Rome pour pr�senter �l�onore de Gonzague � Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval � Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58]. [Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 � Gaspardo Pallavicino, dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, �dit. des _Classiques de Milan_.] Les f�tes se succ�d�rent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer � suivre les travaux de Rapha�l au Vatican et � la villa Chigi. C'est probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand artiste. Il le trouva tout absorb� par son amour pour cette belle _Fornarina_ qui lui � servi tant de fois de mod�le, et qu'il a immortalis�e, en pla�ant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son portrait id�alis�, comme le type de la beaut� dans sa plus admirable expression: suivant en cela les pr�ceptes de Michel Ange, le platonique adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver l'id�e de celle qu'il aime: Non pure intende al bel che agli occhi piace, Ma perche � troppo debile e fallace Trascende in ver la forma universale[59]. [Note 59: Vers cit�s par Missirini, dans son _Discours sur la supr�matie de Rapha�l_, � la suite de la description des peintures du Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. � l'appendice, n� I, une dissertation du m�me Missirini.] Le Castiglione prolongea son s�jour � Rome jusqu'au 20 avril 1510[60]. Il retourna ensuite � Urbin o� l'arriv�e de la cour fut le signal de divertissements de toutes sortes. [Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle Lettere di Negozj_.] Parmi les f�tes qui furent donn�es en cette circonstance, nous remarquons la premi�re repr�sentation de la com�die _la Calandria_, de Bernardo Dovizj da Bibbiena, secr�taire du cardinal Jean de M�dicis, depuis L�on X, et l'un des habitu�s de la cour d'Urbin. Le Castiglione, dans une lettre sans date adress�e d'Urbin � son ami le comte Ludovico de Canossa, �v�que de Tricarico, nous a transmis sur cette solennit� dramatique des d�tails qui m�ritent d'�tre rapport�s[61]. [Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant Tiraboschi, dans son _Histoire de la litt�rature italienne_, t. VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut repr�sent�e � Urbin avant 1508; et Ginguen�, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de Canossa prouve que la premi�re repr�sentation de la _Calandria_ eut lieu � Urbin, en pr�sence des deux duchesses et apr�s leur retour de Rome, c'est-�-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un autre c�t�, on voit par les lettres adress�es d'Urbin au Bibbiena, par son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'ann�e 1507 � Rome, o� il �tait encore le 19 mai 1508. Ce s�jour, loin d'Urbin, rend peu probable la premi�re repr�sentation de cette com�die dans cette ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir � Urbin, avec toute la cour, pour pr�sider aux pr�paratifs de la repr�sentation de sa com�die, pr�paratifs auxquels le Castiglione prit une bonne part, comme on le voit dans le r�cit qu'il en donne.--Voyez les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 � 41.] �Nos com�dies, �crit-il, ont tr�s-bien r�ussi, surtout le _Calandro_, qui a �t� honor� d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous rendre compte de la repr�sentation, parce que votre seigneurie en aura sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je veux seulement raconter ceci: La sc�ne �tait cens�e se passer dans une rue situ�e � l'extr�mit� d'une ville, entre le mur d'enceinte et les derni�res maisons. Du plancher du th��tre jusqu'� terre on avait figur� au naturel le mur de la cit� avec deux grosses tours. Aux deux entr�es de la salle �taient plac�s d'un c�t� les joueurs de haut-bois (_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu �tait un autre passage magnifiquement d�cor�. La salle �tait dispos�e comme si elle e�t �t� le foss� de la ville, travers� par deux murailles comme celles qui soutiennent des aqueducs. Le c�t� o� �taient plac�s les gradins pour s'asseoir �tait orn� de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moiti� de la salle, disait: Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse Caesar: magni etenim est utraque cura animi. Au ciel de la salle �taient attach�es de tr�s-grandes guirlandes de verdure; elles garnissaient presque la vo�te enti�re, de laquelle pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette vo�te, et ces fils portaient deux rangs de cand�labres d'un c�t� � l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au m�me nombre de trous perc�s dans la vo�te. Ces lettres �taient dispos�es de la mani�re suivante: DELICIAE POPULI. Et elles �taient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait fait tenir depuis sept jusqu'� dix torches qui r�pandaient une tr�s-grande lumi�re. La sc�ne repr�sentait une tr�s-belle ville, avec des rues, des palais, des �glises, des tours;--rues v�ritables ainsi que les autres choses en relief, mais ex�cut�es en outre avec le secours d'une tr�s-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre autres choses, on y voyait un temple � huit faces en demi-relief, si bien achev�, qu'avec toutes les ressources que poss�de l'�tat d'Urbin, il paraissait impossible qu'il e�t �t� ex�cut� en quatre mois. Il �tait enti�rement travaill� en stuc, avec de beaux bas-reliefs repr�sentant divers traits d'histoire. Les fen�tres imitaient l'alb�tre, et toutes les architraves et les corniches �taient en or fin et azur d'outre-mer: � certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des colonnettes d�coup�es; il serait trop long d'�num�rer surplus. Ce temple �tait plac� comme au milieu. D'un c�t�, �tait un arc de triomphe, �loign� du mur d'au moins une canne[62], ex�cut� au mieux. Entre l'architrave et la voussure de l'arc �tait repr�sent�e admirablement, imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait plac� deux statuettes sculpt�es, repr�sentant deux Victoires tenant � la main deux troph�es, en stuc. Au sommet de l'arc �tait une figure �galement tr�s-belle, enti�rement sculpt�e, rev�tue de son armure, dans la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu �tendu � ses pieds. [Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, � Rome, selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, repr�sentant 1 m�tre 99 cent. 27 mill.] De chaque c�t� du cheval, on avait �lev� comme de petits autels sur chacun desquels �tait un vase de feu tr�s-ardent qui dura pendant toute la com�die. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pi�ces repr�sent�es, il y eut une com�die compos�e par un enfant et r�cit�e par des enfants qui, en v�rit�, firent honte � des acteurs plus �g�s. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils jou�rent admirablement; et c'�tait une chose �tonnante par sa nouveaut� de voir ces petits vieillards, hauts d'une palme, conserver une gravit�, accompagn�e de gestes emprunt�s, mais parfaitement adapt�s � ce que M�nandre aurait pu faire de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre ex�cut�e pendant cette com�die, �clatant de divers c�t�s, sans qu'on p�t voir d'o� elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut compos� tr�s-tard, et que les acteurs qui devaient le r�citer n'avaient pas le temps de l'apprendre, il en fut r�cit� un de ma composition qui r�ussit assez bien. Du reste, on ne changea presque rien � la pi�ce, seulement quelques sc�nes qui ne pouvaient pas �tre repr�sent�es; mais ce fut peu de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les interm�des furent ainsi: Le premier fut une moresque dans�e par Jason qui parut du c�t� de la sc�ne, dansant, arm� � l'antique, dans un tr�s-beau costume, avec une �p�e et une tr�s-belle targe. De l'autre c�t�, parurent � l'instant deux taureaux imitant tellement bien les animaux de cette esp�ce, que plusieurs des assistants croyaient voir de vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer. Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu � peu des hommes arm�s � l'antique parurent na�tre et sortir du plancher de la sc�ne, mais si bien, que je crois qu'il n'est gu�re possible de faire mieux. Les hommes se mirent � danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite, au fur et � mesure qu'ils faisaient leur entr�e, ils s'entretuaient l'un apr�s l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derri�re eux, Jason fit son entr�e, et il sortit aussit�t avec un voile d'or sur les �paules, en ex�cutant une tr�s-belle danse � la moresque. Tel fut le premier interm�de. Le second fut un char de V�nus parfaitement beau, sur lequel la d�esse �tait assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char �tait tra�n� par deux colombes qui paraissaient r�ellement vivantes: elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allum�s � la main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les �paules. En avant du char, quatre petits amours, et en arri�re, quatre autres, avec des flambeaux allum�s de la m�me mani�re, dansaient une moresque autour du char, battant la mesure avec leurs flambeaux allum�s. Arriv�s � l'extr�mit� de la sc�ne, les amours mirent le feu � une porte de laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout environn�s de flammes, qui se mirent � danser une autre moresque aussi belle que possible. Le troisi�me interm�de fut un char de Neptune tra�n� par deux chevaux, dont les extr�mit�s se terminaient en nageoires couvertes d'�caill�s tr�s-bien imit�es. Sur le haut du char, Neptune avec son trident; par derri�re, huit monstres marins, quatre d'un rang et quatre d'un autre, mais si bien repr�sent�s que je ne saurais le dire. Ils dansaient un branle, et le char �tait tout rempli de feu: ces monstres �taient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne pourrait en faire la description � qui ne les a pas vus. Le quatri�me interm�de fut un char de Junon, �galement rempli de, feu, la d�esse au sommet, avec une couronne sur la t�te et un sceptre � la main, assise sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinit� de bouches de vents. Le char �tait tir� par deux paons, tellement beaux et si naturels que moi-m�me je ne savais comment cela �tait possible; et cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux autruches; derri�re, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de ceux qui sont tachet�s de diverses couleurs. Tous ces oiseaux �taient si bien imit�s, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait jamais aussi bien approch� de la nature. Ces oiseaux dansaient �galement entre eux un branle avec autant de gr�ce qu'il est possible de le dire ou de l'imaginer. La com�die �tant achev�e, il sortit du plancher de la sc�ne, � l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru pr�c�demment et dans le m�me costume, lequel expliqua, dans un petit nombre de stances, la signification des interm�des qui, bien qu'interrompus par la com�die, avaient un sens suivi. Voici cette explication: Le combat entre les fr�res issus de la m�me origine voulait montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son flambeau sacr�, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans des sentiments fraternels. Ceci fut plut�t une esp�rance et un pr�sage; car, en r�alit�, la guerre n'a �t� que trop vraie, pour notre malheur. Je ne voulais pas vous envoyer les stances que r�cita le petit amour; cependant je me d�cide � vous les adresser: que votre seigneurie en fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont �t� compos�es � la h�te et au milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances r�cit�es et l'amour ayant disparu, on entendit une musique cach�e de quatre violes, et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur un bel air, comme une pri�re � l'amour. Et c'est ainsi que se termina la f�te, au grand plaisir et � la grande satisfaction de ceux qui purent y assister. Si je n'avais pas tant fait l'�loge de toutes choses, j'aurais dit la part que j'ai prise � tout cela; mais je ne voudrais pas que votre seigneurie p�t croire que je veux me flatter moi-m�me.� Malgr� la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un des principaux organisateurs de cette f�te, et qu'il en avait compos� le prologue, les interm�des et les stances qu'on y r�cita. Ces interm�des ont �videmment servi de mod�les � un grand nombre de ballets qui �taient � la mode sous le r�gne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute rapport� l'id�e de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_ assista � la premi�re repr�sentation de sa com�die; elle eut un si grand succ�s, que L�on X, comme on sait, voulut quelques ann�es plus tard la faire repr�senter � Rome en sa pr�sence et devant la cour pontificale. Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes distingu�s qui brillaient � sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait repr�senter la premi�re com�die r�guli�re compos�e depuis l'antiquit�, honneur qui vaut bien une bataille gagn�e. Peu de temps apr�s cette repr�sentation, le Castiglione retourna � Rome, o� il resta jusqu'au mois d'ao�t 1510. On ignore le motif de ce voyage; il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais � l'enthousiasme des arts qui l'attirait � Rome, il se m�lait sans doute une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer par le sonnet suivant qu'il para�t avoir compos� � cette �poque, et qui, tout en peignant son admiration pour la ville �ternelle, d�voile aussi l'�tat de son coeur, � la mani�re de P�trarque[63]. [Note 63: L'abb� Serassi, t. II, p. 286, croit, d'apr�s Nigrine, que ce sonnet a �t� inspir� au Castiglione par son amour pour la duchesse d'Urbin.] Superbi colli, et voi sacre ruine, Che'l nome sol di Roma ancor tenete, Ahi che reliquie miserande avete Di tant, anime, eccelse e pellegrine! Colossi, archi, teatri, opre divine, Trionfal pompe gloriose e liete, In poco cener pur converse siete, E fatte al vulgo vii favola al fine. Cos�, se ben un tempo al tempo guerra Fanno l'opre famose, a passo lento E l'opre e i nomi il tempo invido atterra: Vivr� dunque fra'miei martiri contento; Che se'l tempo da fine a ci� ch'� in terra, Dar� forse ancor fine al mio tormento[64]. Superbes collines, et vous ruines sacr�es, qui seules gardez encore le nom de Rome, h�las! quels restes touchants vous conservez de tant de grands hommes, de tant d'�mes illustres. Cirques, arcs, th��tres, oeuvres dignes des dieux, �lev�s pour orner la pompe des plus glorieux triomphes, vous �tes aujourd'hui convertis en un peu de poussi�re, et bient�t vous servirez de sujets aux vils r�cits du vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques ann�es les monuments fameux r�sistent aux atteintes du temps, le terme arrive o� le temps, qui d�truit tout, emporte � la fois et les noms et les oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de mon martyre; car puisque le temps am�ne la fin de tout ce qui est sur la terre, il am�nera sans doute aussi la fin de mes tourments. Le Castiglione gagna la fi�vre � Rome, dans ce voyage: il n'en �tait pas encore enti�rement gu�ri, lorsqu'il revint � Urbin le 8 ao�t 1510. Il ne resta dans cette ville que le temps strictement n�cessaire a son r�tablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en campagne. [Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a �t� traduit et imit� en latin et en italien par un grand nombre d'�crivains cit�s par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le n� VI et se trouve � la page 225, t. II.] Le duc d'Urbin �tait alors occup� � guerroyer pour le compte du pape Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, alli� des Fran�ais. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'arm�e pontificale. D�s l'automne, Francesco Maria s'�tait empar� de plusieurs places fortes; au printemps suivant, il avait port� la guerre pr�s de Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine d�route, et ses troupes furent oblig�es de se d�bander et de se r�fugier � grand'peine jusqu'au milieu de ses �tats. Le Castiglione, dans une lettre � sa m�re du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: �Je vous fais savoir, lui �crit-il, que nous sommes sains et saufs � Urbin, mais sans bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].� [Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.] Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il �tait furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, l�gat � Bologne, qui l'avait accus� aupr�s du pape d'avoir caus� la perte de cette ville. D'un caract�re ardent, emport�, ce jeune prince r�solut de se venger sur la personne m�me du cardinal. L'ayant rencontr� dans une rue � Ravenne, il se pr�cipita sur lui et le tua de sa propre main, en le per�ant de plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le l�gat, surprise de cette attaque, p�t venir le d�fendre. Telles �taient les moeurs de ce si�cle: il n'�tait pas rare alors de voir les princes et les plus grands seigneurs se d�faire eux-m�mes de leurs ennemis. Il y avait quelques ann�es � peine que C�sar Borgia, ce h�ros du _Prince_ de Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le meurtre ex�cut� par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime �tait un prince de l'�glise, un l�gat du pape Jules II. Ce pontife, dans les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. R�volt� de la violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut � Rome, fit faire le proc�s du duc, l'excommunia et le priva de tous ses honneurs et dignit�s. Cependant, apr�s un mois de n�gociations, Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier � Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape �tait occup� � examiner cette grave affaire, il tomba tout � coup malade, et que, le quatri�me jour, il eut un tr�s-long �vanouissement pendant lequel on crut qu'il �tait mort. Le bruit s'en �tant r�pandu dans la ville, quelques' jeunes gens des premi�res familles de Rome appel�rent le peuple au Capitule, cherchant � l'exciter � secouer le joug et � se d�clarer libre. Mais le pape ayant recouvr� l'usage de ses sens, fit sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en pr�sence des cardinaux, il donna � son neveu l'absolution de l'homicide par lui commis, le r�int�gra dans ses �tats et ajouta m�me � ses possessions la ville de Pesaro qu'il lui conc�da comme fief, � la condition de payer chaque ann�e une tr�s-l�g�re redevance au saint-si�ge. Le Castiglione prit une part active � toute cette n�gociation: de retour � Urbin, il �crivait � sa m�re, le 17 septembre 1511: �Nous sommes revenus sains et saufs de Rome, avec l'absolution et la r�int�gration dans l'�tat de n�tre illustre seigneur, ayant n�anmoins pass� par une infinit� de d�sagr�ments et d'inqui�tudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le figurer, principalement � cause de la grave maladie dont a souffert notre saint-p�re; lequel, on peut le dire, a d� son r�tablissement � un miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'�glise de Dieu[67].� Dans cette m�me lettre, il annon�ait � sa m�re qu'il allait se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait � Notre-Dame-de-Lorette, �� laquelle, dit-il, je suis engag� par voeu;� passage qui t�moigne de sa pi�t� et des id�es de ce si�cle. [Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad notam_.] [Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.] Il avait promis � sa m�re d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu lui accorder de cong�, il fut oblig� de retarder cette visite. Sa m�re, qui venait d'�tre malade, en con�ut un vif chagrin. Elle se figurait qu'il avait pris la r�solution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait lui faire conna�tre cette grave d�termination. Il n'en �tait rien cependant, et, pour la rassurer compl�tement, il pria son beau-fr�re Tommaso Strozza de lui expliquer les v�ritables motifs qui l'avaient emp�ch� de se rendre pr�s d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur � la loyaut� du Castiglione, et donnent la mesure de la d�licatesse de ses sentiments. �Depuis le commencement de cette guerre, �crit-il[68], le pape a toujours pens� et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le duc de Ferrare et les Fran�ais ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait avec eux, qu'il �tait un tra�tre, qu'il le ferait �carteler, et autres paroles semblables. Il les a r�p�t�es mille fois, et maintenant encore il les r�p�te plus que jamais. Ayant r�solu actuellement d'attaquer Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille compagnie, et il a �tabli le duc de Termine chef de deux cents hommes d'armes de conduite, avec des chevau-l�gers � sa solde, et le titre de lieutenant, lequel est plus �lev� que celui de capitaine: de telle sorte que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'�tre sous les ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence para�t r�solue � mourir plut�t que de supporter cet affront, et cela pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre seigneur duc a toujours cherch� et cherche encore aujourd'hui � effacer cette mauvaise impression que le pape a de lui et � lui faire reconna�tre son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour rentrer en gr�ce aupr�s de sa saintet�. C'est pourquoi il ne n�glige aucune occasion de combattre et �loigner ces soup�ons imaginaires. [Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61, t. Ier.] Le pape a dit plusieurs fois que j'�tais l'�missaire dont le duc se servait pour n�gocier avec les Fran�ais. Cette id�e qu'il a de moi lui fut donn�e, � ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien, et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est confirm� dans cette id�e, lorsque �tant all� � Parme conduire le capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Fran�ais avec les plus grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le pape dit un jour � l'�v�que de Tricarico (le comte Fred. di Canossa), qu'il savait de source certaine que j'�tais all� � Mantoue, lorsque l'�v�que de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, m�me pour le compte des Fran�ais; et il ne fut pas possible de le d�tromper, m�me apr�s que l'�v�que lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes que je n'avais pu aller � Mantoue. Les choses �taient en cet �tat, lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais le duc, dans la disposition o� il est, n'a pas voulu me l'accorder et m'a pri� d'attendre jusqu'� ce que le pape ait d�cid� ce qu'il veut faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'emp�cher de croire que j'y �tais all� pour ces men�es. C'est pourquoi j'ai trouv� le refus du duc tr�s-raisonnable et tr�s � propos; et il m'a sembl� que le moment aurait �t� mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent � cette cour depuis tant d'ann�es.� [Note 69: Mathieu Lange, �v�que de Gurg, n�gociateur de l'empereur Charles-Quint en Italie.] Cette lettre qui n'�tait pas destin�e � la publicit�, puisqu'elle a �t� �crite comme la confidence la plus intime vers�e dans le sein d'une m�re, prouve combien l'�me du Castiglione �tait pure et d�licate. Jules II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accus� de trahison. Guichardin a cru �galement � cette calomnie: �Le duc d'Urbin, dit-il (lib. X), avait envoy� longtemps auparavant Balthasar Castiglione au roi de France; il avait des hommes � sa discr�tion aupr�s de Gaston de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les Fran�ais contre son oncle� L'historien florentin aura sans doute fond� son opinion sur les _on dit_ de son �poque et sur la fr�quence des trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cach�e sous les apparences de la plus grande loyaut�. Mais le Castiglione, on le voit, �tait incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attach� � la cour d'Urbin, il n'y joua qu'un r�le tr�s-inf�rieur � son m�rite: cependant il n'aurait certainement pas �t� possible de le gagner � prix d'argent. Toutes ses lettres font foi de son d�sint�ressement, malgr� les dettes qu'il avait contract�es et les embarras p�cuniaires caus�s par sa m�diocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Fran�ais: ils lui avaient enlev� son p�re, tu� � la bataille du Taro; il les avait abandonn�s lui-m�me apr�s la bataille du Garigliano, et depuis, dans toute sa carri�re, il ne para�t pas avoir d�sir� se rapprocher des int�r�ts de la France. Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux brillantes qualit�s des seigneurs et chevaliers fran�ais de cette �poque, et il montre que d�s lors ils �taient en possession d'imposer leurs modes et leurs mani�res en Italie, et de se faire imiter tant bien que mal. En �num�rant les qualit�s que doit avoir un parfait gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Fran�ais pour lutter dans un tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il voudrait que dans ces exercices il f�t l'�gal des meilleurs chevaliers fran�ais[70].--Plus loin, apr�s avoir fait l'�loge de la bont�, et dit que le principal et v�ritable ornement de l'esprit est l'amour et la connaissance des lettres, il ajoute: �Les Fran�ais n'admettent que la seule noblesse des armes et m�prisent souverainement le reste; de telle sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et consid�rent les litt�rateurs comme les hommes les plus m�prisables; � ce point, qu'� leur sens, c'est adresser une grande injure � un homme que de l'appeler clerc.� Mais � ces reproches d'ignorance et de grossi�ret�, g�n�ralement m�rit�s � cette �poque par la noblesse fran�aise, il oppose le portrait du duc d'Angoul�me, depuis Fran�ois 1er, dont il met l'�loge dans la bouche de Julien le Magnifique. �Si la fortune, dit Julien, veut que monseigneur d'Angoul�me succ�de, comme on doit l'esp�rer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de m�me que la gloire des armes fleurit et brille en France, de m�me celle des lettres devra �galement resplendir du plus vif �clat. Il n'y a pas longtemps que, me trouvant � la cour, je vis ce seigneur, et il me parut qu'ind�pendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a beaut� de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur, unie � un air de bont� si gracieux, que le royaume de France devait lui sembler au-dessous de son m�rite. J'appris ensuite d'un grand nombre de gentilshommes tant fran�ais qu'italiens, quelles �taient ses nobles qualit�s: sa grandeur d'�me, sa valeur, sa lib�ralit�; et l'on me dit, entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extr�mement les lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et qu'il reprochait aux Fran�ais d'�tre si �trangers � ces nobles �tudes, eu �gard surtout � ce qu'ils ont � leur disposition une universit� aussi c�l�bre que celle de Paris, o� l'on vient �tudier de toutes les parties du monde.... C'est grande merveille que, d�s sa jeunesse, ce prince, form� seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays, se soit dirig� de lui-m�me dans une si bonne voie. Et comme les inf�rieurs suivent toujours les exemples des sup�rieurs, il peut arriver que les Fran�ais finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le m�ritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils veulent seulement pr�ter l'oreille � ses conseils: car il est certain qu'il n'y a rien de si d�sirable pour les hommes, rien qui s'identifie mieux avec eux-m�mes que le savoir: d'o� il r�sulte que c'est une grande folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].� [Note 70: Liv. Ier, p. 37.] Cette esp�rance con�ue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs, en France, et de l'initiation des Fran�ais � l'amour des lettres, sous les auspices du roi Fran�ois 1er, s'est heureusement r�alis�e quelques ann�es plus tard. Mais les Fran�ais ne se sont pas corrig�s aussi vite d'un autre d�faut qu'il leur reproche[72] la vanit� pr�somptueuse, qui �tait alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant l'expression du na�f La Fontaine, _proprement le mal fran�ais_. Le Castiglione n'�pargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire remarquer, s'empressaient d'imiter les mani�res fran�aises, et, comme tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules. �La gravit� particuli�re aux Espagnols, dit-il, me para�t bien mieux convenir � nous autres Italiens que cette extr�me vivacit� qui se fait remarquer dans les Fran�ais presque � chaque moment. Cette vivacit� n'est pas d�sagr�able dans un Fran�ais; elle a m�me de la gr�ce, parce qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui voudraient s'efforcer d'imiter cette mani�re, mais ils ne savent faire autre chose que remuer la t�te en parlant, saluer gauchement et de mauvaise gr�ce, et lorsqu'ils se prom�nent, marcher si vite que leurs valets ont peine � les suivre. Avec ces mani�res, il leur semble qu'ils doivent �tre pris pour de v�ritables Fran�ais, et qu'ils en ont toute l'aisance, mais la v�rit� est qu'ils r�ussissent rarement: ceux-l� seuls y parviennent, qui ont �t� �lev�s en France, et qui, d�s leur enfance, ont pris l'habitude de ces mani�res[73].� Il n'y a rien que de tr�s-vrai dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les �trangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialit�. [Note 71: Liv. Ier, p. 75.] [Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.] [Note 73: Liv. Ier, p. 159.] Le commencement de la campagne, en l'ann�e 1512. fut assez funeste aux armes pontificales: les Fran�ais avaient gagn�, le 11 avril, la bataille de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin � leurs succ�s. Le duc d'Urbin ne tarda pas � recouvrer les villes qui s'�taient rendues aux Fran�ais: il reprit m�me l'importante place de Bologne, dont la perte avait �t� pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et, le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entr�e, avec le cardinal Sigismond Gonzague, legat du pape. Le Castiglione prit une part active � cette campagne; il ne quitta le th��tre de la guerre que momentan�ment, pour aller, au commencement de juillet, recevoir � Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se rendait � Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour t�cher de rentrer en gr�ce aupr�s du pontife et de se disculper de son alliance avec les Fran�ais; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc lui rem�t le duch� de Ferrare, qu'il pr�tendait appartenir aux �tats de l'�glise, et lui offrant, par une sorte de compensation d�risoire, la ville et le territoire d'Asti qui venaient d'�tre enlev�s aux Fran�ais, Le malheureux prince dut donc se r�signer � voir ses �tats ravag�s par les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres capitaines, se mit � vivre aux d�pens des pauvres habitants du Ferrarais[74]. [Note 74: Lettre � sa m�re, du 29 septembre 1512, LXXXV, p. 68, t. Ier.] Quelques mois apr�s, au commencement d'octobre, il fut envoy� par le duc d'Urbin � Mod�ne, pour conf�rer avec l'�v�que de Gurg, le n�gociateur de Charles-Quint. C'est pendant le cours de ces n�gociations qu'il re�ut du duc la r�compense de ses longs et loyaux services � la cour d'Urbin. Ce prince, on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du cardinal de Pavie et sa r�int�gration dans ses honneurs et dignit�s, avait, en outre, re�u l'investiture de la ville de Pesaro et de son territoire, comme fief h�r�ditaire, � la seule condition d'acquitter une l�g�re redevance � la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au Castiglione un �clatant t�moignage de son estime, avait d�tach� de ce fief et lui avait donn� un ch�teau appel� Ginestreto, situ� �dans un lieu plaisant et agr�able, avec la vue de la mer, entour� de tr�s-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de revenu par an.� Dans une lettre � sa m�re, du 47 octobre 1512[75], le Castiglione laisse �chapper toute la joie que lui cause cette donation: �Il prie, en plaisantant, sa m�re, d'avertir sa soeur Polix�ne de dire � la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles femmes de Mantoue, qui �tait � marier, qu'il a son ch�teau � lui, qu'il ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui pla�t, ils seront bient�t d'accord.� [Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.] [Note 76: Ses vertus et sa beaut� ont �t� c�l�br�es par Le Molza.] Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'�tat de Pesaro, dont il ne re�ut n�anmoins l'investiture de L�on X que quelques mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et re�ut des mains de son ma�tre le ch�teau qu'il lui avait donn�; mais, par des motifs qu'il n'explique pas � sa m�re, il en op�ra l'�change, avec l'agr�ment du duc, contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'�tant qu'� deux milles de Pesaro, dans un tr�s-bon air, avec une tr�s-belle vue de terre et de mer, � cinq milles de Fano, dans un pays tr�s-fertile. �Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre est du m�me revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu m'accorde la gr�ce d'en jouir avec contentement[77].� [Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t. Ier.] Le Castiglione �tait encore � Pesaro, tout occup� de la joie que lui donnait l'investiture de son ch�teau de Nuvilara, lorsque le duc re�ut la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet �v�nement inattendu devait exercer une grande influence sur les destin�es de l'Italie, et particuli�rement sur le sort d'un prince qui �tait attach� au chef de l'�glise par les liens du sang et par les plus �troites relations politiques. Aussi, comprenant toute la port�e de la perte qu'il venait de faire, et voulant, autant qu'il d�pendait de lui, se m�nager la protection de son successeur, le duc r�solut d'envoyer sur-le-champ � Rome un charg� d'affaires d'une fid�lit� � toute �preuve et d'une habilet� consomm�e, afin de veiller � ses int�r�ts et de les d�fendre s'ils �taient menac�s. Le Castiglione �tait, mieux que tout autre, en position de rendre au duc ces services. Li�, de longue date, avec presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et �tait tr�s-avant dans l'intimit� des chefs les plus influents du sacr� coll�ge. Il pouvait donc exercer, � l'occasion, une influence favorable � son ma�tre, et l'�v�nement prouva que le duc ne s'�tait point tromp� en lui confiant cette d�licate mission. En effet, Jules II �tait mort dans la nuit du 20 f�vrier 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal Jean de M�dicis, grand ami du comte et tr�s-attach� � la maison d'Urbin, au moins il le paraissait � cette �poque, fut �lu pape sous le nom de L�on X. Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, � la prise de possession de ce pontife dans l'�glise Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois juste apr�s son �lection. A cette occasion, les principaux habitants de Rome se distingu�rent par les d�corations dont ils orn�rent leurs palais et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un t�moin oculaire, le m�decin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conserv� un curieuse description des f�tes et des c�r�monies qui eurent lieu dans cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons. Une preuve �clatante de l'amiti� dont le nouveau pontife honorait le Castiglione appara�t dans la ratification qu'il lui accorda, d�s le 11 mai suivant, de la donation du ch�teau de Nuvilara qui lui avait �t� faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don renferme l'�loge de la valeur, de la science et des autres qualit�s du comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la charge de pr�fet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui pay�t tout ce qui lui �tait d� pour la solde de ses troupes pendant la derni�re campagne; ce qui n'�tait point une m�diocre faveur obtenue pour ce prince. Vers la fin d'ao�t, le Castiglione revint � Urbin, mais il y resta peu de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui �tre utile � Rome, ne tarda pas � l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, � la grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le souverain pontife, les cardinaux et les pr�lats qu'il connaissait depuis longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs des lettres et des arts qui, dans ses pr�c�dents voyages � Rome, avaient pu appr�cier son caract�re aimable, la solidit� et la vari�t� de ses connaissances, la puret� de son go�t et la s�ret� de son jugement. On croit commun�ment qu'avant l'av�nement de L�on X, les sciences, les lettres et les arts n'�taient que m�diocrement cultiv�s � Rome; que Jules II, absorb� par les grandes questions politiques, et plus port� � la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et les litt�rateurs. C'est l� une erreur et une injustice; il est certain, au contraire, que, malgr� les agitations d'un pontificat continuellement expos� aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les lettres et pour les arts que son successeur L�on X, dont ce si�cle a pris le nom. Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquit�s � Rome, sous le pontificat de Pie VII, et l'un des arch�ologues les plus instruits et les plus distingu�s de cette �poque, a trac� le parall�le de Jules II et de L�on X, et il n'h�site pas � donner le premier rang au neveu de Sixte IV[79]. [Note 78: Il est � remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne partie de sa vie, attach�, en qualit� de biblioth�caire, � la famille Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adopt�e par le pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra ci-apr�s. Le savant arch�ologue ne s'est pas assez d�fendu de ce souvenir lorsqu'il tra�ait le parall�le de Jules II et de L�on X, et qu'il rabaissait les qualit�s de ce dernier pontife pour faire mieux ressortir celles de son pr�d�cesseur.] [Note 79: Ce parall�le se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo Poggioli, stampatore della R. C. a.] �Sous tous les rapports, dit-il � la fin de ce parall�le[80], je ferai une derni�re fois constater que le pontificat de Jules fut la v�ritable �poque de la r�surrection et de l'�tablissement stable de la grandeur de Rome; tandis que celui de L�on, suivi bient�t apr�s du pontificat de son cousin Cl�ment VII, fut le commencement d'une prompte d�cadence, apr�s une splendeur et une magnificence �ph�m�re, il suffira de dire que la population, qui �tait de quatre-vingt-cinq mille �mes du temps de Jules II et de L�on X, fut r�duite, selon les calculs de Paul Jove, apr�s le sac de Rome et la d�solation de 1527, � trente-deux mille habitants: beau si�cle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler si�cle de Titan, d�vor� par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long parall�le par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit; tamen est adhibenda interdum_�_vis veritati, ut eruatur_.� [Note 80: P. 80.] Cette pr�f�rence accord�e par le savant arch�ologue � Jules II sur L�on X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la post�rit�, et n'enl�vera pas � L�on le premier rang, comme protecteur des sciences et des arts, supr�matie qui lui fut d�cern�e par l'illustre �rasme, son contemporain[81], et qui a �t� confirm�e depuis plus de trois si�cles par tant d'�crivains �minents de toutes les nations de l'Europe. Disons aussi qu'il est peu juste de reprocher � la m�moire de L�on X et � Cl�ment VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les soldats du conn�table de Bourbon; car tout le monde sait que cet �v�nement ne fut nullement provoqu� par ce dernier pontife, qui en fut la premi�re victime. [Note 81: �Quantum romani pontificis fastigium inter reliques mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.� Erasmi epist., lib. 1�, epist. 30.] Mais en faisant la part des exag�rations contenues dans le parall�le de Fea pour soutenir sa th�se, on est forc� de reconna�tre que, sous beaucoup de rapports, Jules II � tout autant fait pour les lettres et les arts que son successeur. Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut � soutenir presque constamment pendant les dix ann�es de son pontificat, Jules ne cessa pas d'attirer � Rome et de prot�ger les artistes et les savants. Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute particuli�re Bramante, Michel-Ange et Rapha�l; ce qui suffirait seul pour sa gloire. D�s l'�poque o� il �tait cardinal sous le titre de Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait �lever, de concert avec le cardinal Rapha�l Riario de Saint-Georges, et sous la direction de Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'�glise annex�e de Saint-Laurent _in Damaso_. Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire aboutir � l'ancien pont triomphal, dont il avait r�solu la reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit �lever la Monnaie o� furent frapp�s, en 1508, les _Jules_, premi�res pi�ces qui aient port� l'effigie d'un pape. On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di Bramante_, et la jonction du Vatican au Belv�d�re, cause premi�re de la nouvelle biblioth�que �rig�e par Sixte-Quint, du nouveau mus�e, et des autres magniques galeries, salles et d�pendances qui existent aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine, dans une �tendue d'environ deux milles et � la profondeur de plus de cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican, ensuite au Belv�d�re et � la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une grande quantit� d'�glises, de monast�res et d'autres �difices publics, parmi lesquels nous citerons seulement les �glises de Saint-Pierre-aux-Liens, o� il voulut placer son tombeau, monument du g�nie de Michel-Ange; des Saints-Ap�tres, de Sainte-Agn�s hors les murs et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, r�par�e en 1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'�tait que cardinal[83]. [Note 82: La palme romaine �quivaut a 21 cent. 20 mill, environ, suivant l'_Annuaire des Longitudes_.] [Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.] Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient �t� ex�cut�s par Jules II dans l'espace de moins de dix ann�es; aussi Thomas Inghirami, en pronon�ant son oraison fun�bre devant le sacr� coll�ge, put-il dire avec l'assentiment de l'auguste assembl�e: �Cette ville, de fangeuse, sale et humble qu'elle �tait, il l'a rendue brillante, magnifique, superbe et digne enti�rement du nom romain; de telle sorte que si l'on pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les �difices �lev�s depuis quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone (Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait l� seulement qu'on trouverait la v�ritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de mis�rables �choppes.� C'est gr�ce � la protection de Jules II, que Rapha�l, pr�sent� au pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor � son g�nie, en commen�ant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, �poque o� il vint se fixer � Rome, jusqu'au mois de f�vrier 1513, date de la mort du pontife, le Sanzio travailla presque continuellement � ces fresques avec une ardeur sans �gale, et avec un progr�s marqu� dans chaque oeuvre. Pendant ces cinq ann�es, il ex�cuta la _Dispute du Saint-Sacrement_, l'_�cole d'Ath�nes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_H�liodore_ et la _Messe de Bols�ne_; compositions qui suffiraient � elles seules pour remplir la carri�re de plusieurs peintres de nos jours. Michel-Ange ne fut pas moins occup� par Jules II: il travailla d'abord � son tombeau, dont l'admirable statue de Mo�se ne devait former que la moindre partie. Plus tard, il peignit la vo�te de la chapelle Sixtine, qui fut d�couverte et livr�e aux regards du public le 1er novembre 1512[84]. Il est donc vrai de dire que L�on X n'eut qu'� continuer, aux deux grands ma�tres de l'art, la protection que leur accordait son illustre pr�d�cesseur. [Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond, sur l'abside de la m�me chapelle, ne fut commenc� que sous Paul III et termin� en 1547.] Jules II fut le v�ritable fondateur du mus�e du Vatican; car c'est � lui qu'on doit la r�union des premi�res statues antiques qui furent d�couvertes et plac�es, sous son pontificat, dans la cour du Belv�d�re. Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait, en r�compensant g�n�reusement ceux qui les avaient d�couvertes. Le groupe du Laocoon en est un c�l�bre exemple. Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre �crite par Francesco di San-Gallo, fils de Giuliano, le c�l�bre architecte, de laquelle il r�sulte que Giuliano et Michel-Ange se trouv�rent pr�sents � la fouille faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment o� fut retrouv� par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoy� par ordre de Jules II pour reconna�tre cette d�couverte. Voici le passage de cette lettre: [Note 85: _Ut supr�_, p. 20, n� 18.] �J'�tais, �crit Francesco, encore fort jeune, la premi�re fois que je vins � Rome, lorsqu'il fut rapport� au pape que, dans une vigne pr�s Sainte-Marie-Majeure, on avait trouv� certaines statues fort belles. Le pape dit � un palefrenier: �Va dire � Giuliano da San Gallo que sur-le-champ il aille les voir.� Et il partit sur-le-champ. Et comme Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment � la maison, parce que mon p�re l'avait fait venir et lui avait donn� � faire le tombeau du pape, il voulut qu'il v�nt avec lui: je montai en croupe sur le cheval de mon p�re, et nous part�mes. Descendus l� o� �taient les statues, mon p�re dit aussit�t: �C'est le Laocoon dont Pline fait mention.� Il fit agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, apr�s l'avoir examin�, nous retourn�mes d�ner.� �Le Laocoon, ajoute Fea, fut d�couvert dans la vigne de Felice de Fredis, qui s'�tendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'int�rieur des Thermes ayant �t� d�blay�, on peut voir m�me la niche dans laquelle �tait le groupe. Il en fut enlev� dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belv�d�re, o� il fit faire expr�s comme une chapelle pour l'exposer[86].� [Note 86: �Dopo poi, il sommo pontific� l'ha voluto mettere nella villetta di Belv�d�re, evi ha fatto fare per essa a posta, come una capella.�--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.] Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a �t� ex�cut� dans un seul bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens: [Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.] �_Ex uno lapide eum et lib�res draconumque mirabiles nexus de consilii sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus Rhodii_.� Il para�t que cette opinion n'est pas tout � fait exacte; voici ce que dit � ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre pr�c�demment cit�e: �Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit �tre d'un seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88], qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints ensemble � une place si cach�e, et si bien ajust�s et soud�s, qu'ils ne peuvent �tre aper�us que par des personnes tr�s-habiles dans l'art de la sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration; car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien, trois statues de grandeur naturelle, taill�es dans un seul bloc de marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorit� de Pline est grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit pas faire fi du vieux dicton: _�Felices fore artes, si de iis soli artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient en d�cider.� D'o� je conclus que je ne sais que dire, ni � quelle opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et dignes des plus grands �loges. Vous pourrez vous en convaincre par la seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de cette ville, lequel, � on avis, a d�crit le Laocoon et ses fils non moins �l�gamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taill� avec leur ciseau.� [Note 88: Le texte porte: �Giovan Angelo, Romano, e Michel Cristofano, �Florentino,� Mais le docte Fea, avec sa sagacit� ordinaire, prouve que Trivulzio veut d�signer ici Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, n� 19.] Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya g�n�reusement, mais il donna en outre � Felice de Fredis, le propri�taire de la vigne dans laquelle ce groupe avait �t� retrouv�, un emploi lucratif � la cour pontificale. [Note 89: _Notizie_, p. 22.] Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules II enrichit le Belv�d�re: il y fit placer �galement l'Apollon, le Torse, l'Hercule, l'Ariane abandonn�e par Th�s�e, c�l�br�e sous le nom de Cl�op�tre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous L�on X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme d'Alexandre S�v�re, en V�nus, toutes statues des plus admirables et des plus pr�cieuses, et dont l'acquisition d�note chez le pontife un go�t d�cid� pour les belles choses[91]. [Note 90: Voy. � l'appendice, n� II.] [Note 91: Fea, _Notizie_, _ut supr�_.] Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape, �lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], ��tait dou� d'un esprit �lev� et vaste dans lequel �il n'y avait point place pour les petites choses,� c'est la construction de Saint-Pierre. [Note 92: Panvinius, dans son _Trait� in�dit sur la basilique de Saint-Pierre_, cit� par Fea, _Notizie_, p. 41.] Nicolas V avait song� � r�parer la basilique du prince des ap�tres, et, dans ce but, il avait fait �tudier un plan de cette restauration par l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'emp�cha de donner suite � ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention de le reprendre. A l'av�nement de Jules II, l'ancienne basilique mena�ait ruine, et la n�cessit� de sa reconstruction ne pouvait �tre mise en doute. Cependant, les cardinaux se montr�rent oppos�s � la d�molition de la vieille �glise; non qu'ils ne d�sirassent voir s'�lever une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans g�mir, se r�signer � voir d�truire de fond en comble l'ancienne �glise v�n�r�e dans toutes les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de saints et de martyrs, et c�l�bre par tant d'�v�nements remarquables qui s'�taient accomplis dans son enceinte. Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife � attacher son nom � un monument digne de la puissance de l'�glise et de sa propre grandeur. Le pape avait consult� Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il avait grande confiance[93]. De son c�t�, Bramante avait r�solu de repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui ressembl�t � ce qui �tait alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue, p�rilleuse, qui fit un jour � venir l'admiration de la post�rit�, en excitant un �tonnement m�l� de terreur[94]. Pour vaincre les derniers scrupules du pontife et le d�terminer � approuver son projet, Bramante fit ex�cuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frapp� de la beaut� du plan, ordonna sur-le-champ de d�molir la moiti� de l'ancienne �glise, afin qu'on p�t jeter les fondements du nouvel �difice[95]. [Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.] [Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de Saint-Pierre, en 1621, cit� par Fea, _Notizie_, p. 39.] [Note 95: Panvinius, cit� par Fea, _ut supr�_, p. 42.] La premi�re pierre de la basilique actuelle fut pos�e par le pontife, le samedi 18 avril 1506, apr�s une messe solennelle, en pr�sence des cardinaux et d'un grand nombre de pr�lats.--�Apr�s des pri�res et des c�r�monies, Jules b�nit la premi�re pierre, fit dessus le signe de la croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme esp�rance que Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans une forme plus vaste cette antique basilique, qui �tait sur le point de p�rir de v�tust�, lui donnerait, par le m�rite des saints ap�tres et par ses pri�res, les moyens de mener � bonne fin ce qu'il avait commenc�[96].� [Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, � sa date, la bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506.] Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus grand �clat � cette c�r�monie. Vivant dans la meilleure intelligence avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux exp�ditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de traduire le pr�ambule, qu'il serait fait part � Henri de la pose de la premi�re pierre de la basilique du prince des ap�tres.--Ainsi, ce grand pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commenc�e, et persuad� que le monument �lev� par Bramante exciterait l'admiration de la post�rit�, n'h�sitait pas � signaler au monde entier la main mise � cette colossale entreprise comme un des �v�nements les plus remarquables de son pontificat. Cette pr�vision du protecteur de Bramante, de Michel-Ange et de Rapha�l n'a point �t� d��ue. La basilique de Saint-Pierre, malgr� les modifications introduites plus tard dans le plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin, domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville �ternelle, et tant qu'elle existera, cette �glise sera reconnue pour le plus merveilleux �difice des temps modernes. Les grands travaux entrepris par Jules II, le go�t d�cid� du pontife pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux sciences, avaient attir� � Rome un grand nombre de savants, de litt�rateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal Jean de M�dicis se faisait remarquer, Lien avant son av�nement au pontificat. Ils avaient form� des r�unions, mod�les des acad�mies qui se form�rent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de sujets. La maison de L�on X, lorsqu'il n'�tait encore que cardinal, situ�e dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, �tait fr�quent�e par ces litt�rateurs, parmi lesquels on comptait Ange Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, B�roalde le jeune, Fedor Inghirami, le po�te Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, J�r�me Vida, Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, J�r�me Niger et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait � Rome, ne manquait pas d'assister � ces r�unions, dans lesquelles, suivant les expressions d'un des assistants[97], �il se faisait remarquer non-seulement par la noblesse et la dignit� de ses mani�res, mais surtout par l'�l�vation de son esprit, les qualit�s de son coeur, et par des connaissances dignes d'un homme sup�rieur qui avait �tudi� toutes les parties des sciences.� [Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII � Ange Colocci.] La vie litt�raire, � cette �poque, s'effor�ait de ramener les moeurs � l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de m�me qu'on trouve dans les pi�ces de vers adress�es par B�roalde et Sadolet aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises dans Horace, Tibulle et Properce, de m�me aussi l'on rencontre, dans les habitudes de la vie, des usages et des vices emprunt�s aux Romains contemporains de ces po�tes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans une anecdote qui m�rite d'�tre rapport�e. Il para�t que lorsque les p�cheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_, ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils �taient dans l'usage d'en offrir la t�te, comme un tribut, aux trois conservateurs de la ville. �Il y avait alors � Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius, c�l�bre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais compl�tement m�pris� � cause des bassesses qu'il ne craignait pas de faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet constamment apost� au march� aux poissons, et d�s qu'il apprenait que la t�te d'un hombre monstrueux venait d'�tre port�e aux triumvirs, il s'acheminait aussit�t vers le Capitole. L�, feignant d'�tre retenu par une affaire importante, il s'effor�ait adroitement, par d'habiles flatteries, de se faire inviter � d�ner. Une fois, comme il accourait au Capitole, il arriva que les conservateurs d�cid�rent que la t�te de l'hombre serait envoy�e en cadeau au cardinal Riario. Tamisius apercevant � l'entr�e du palais des conservateurs cette noble t�te plac�e sur un grand plat orn� de guirlandes, comprit qu'il avait manqu� sa proie. Mais, sans se d�courager, il se mit � la suivre � une certaine distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de vue les porteurs. Apprenant peu apr�s qu'on avait port� ce mets succulent au palais du cardinal Riario (� la grande chancellerie): �C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons re�us � bras ouverts;� car il �tait depuis longtemps un des habitu�s de la table du cardinal, table qui l'emportait, par sa d�licatesse, sur toutes les autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui �tait de sa nature grand et g�n�reux, � la vue du pr�sent que lui envoyaient les conservateurs, s'�crie: �Cette t�te triumvirale, la plus grande qui ait �t� trouv�e dans le Tibre, doit �tre r�serv�e pour le plus grand des cardinaux.� Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Fr�d�ric San Severino, c�l�bre par sa prodigalit�. Tamisius se remet aussit�t en route, maudissant la g�n�rosit� inopportune du cardinal Riario: il remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins d�sint�ress�, donne ordre de porter la t�te de l'hombre, orn�e de fleurs et d'herbes fra�ches et plac�e sur un plat dor�, au riche banquier Chigi, auquel il devait de grosses sommes et des int�r�ts �normes. Tamisius, d��u pour la troisi�me fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les rues de Rome, accabl� de chaleur, et h�tant le pas de sa monture, car le soleil �tait dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins situ�s dans le Trastev�re, que Chigi faisait alors d�corer avec la plus grande magnificence. Arriv� l�, tout haletant et mouill� de sueur, � cause de son embonpoint, il est pour la quatri�me fois tromp� par la fortune: il trouve Chigi occup� � parer de fleurs la t�te de l'hombre, et donnant l'ordre de la porter de suite � une courtisane dont il �tait �pris, et � laquelle sa beaut�, ses charmes rehauss�s de la connaissance de l'antiquit� avaient fait donner le surnom d'_Imperia_. Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui br�lait la rue conduisant au pont Sixte. En r�sum�, telles furent la persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux, qu'apr�s avoir �t� ainsi ballott� par toute la ville, ce savant en robe, ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane, �tonn�e de l'arriv�e d'un h�te si peu attendu[98].� [Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49 et seq. �dit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad notam_.] Cette courtisane Imperia �tait alors la femme � la mode, _la lionne_, _la dame aux cam�lias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme B�roalde le jeune, elle s'effor�ait de vivre comme avaient pu faire quinze cents ans plus t�t Lesbie, Glyc�re ou Lydie. Elle cultivait la po�sie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'�tait _pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses de ses adorateurs. C'est probablement � cette courtisane que le Castiglione adressa ces distiques, � l'imitation d'Horace et de Properce: Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit? Improbus et ver� rusticus ille fuit. Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor. Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras? Lividam ab impresso agnosco ego dente notam. Atque utinam non ulteriora etiam malus ille Sumserit. Heu duras in amore vices[99]! [Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306, XI.] Le savant Nicolas Campano, surnomm� Strasimo, donnait � Imperia des le�ons de versification: mais ces �tudes ne l'emp�chaient pas de rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffin�, et d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle de la mani�re somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui faisaient visite. Tels �taient l'�clat et la magnificence de ses appartements, que l'ambassadeur d'Espagne �tant chez elle, cracha au visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que celle-l�. Imperia mourut � vingt-six ans, dans tout l'�clat de sa vogue et de sa beaut�. Elle fut inhum�e dans l'�glise de Saint-Gr�goire, et l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante: Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies XII; obiit 1511, die 15a augusti[101]. [Note 100: Part. III, nov. 42.] [Note 101: Rosco�, _Vie de L�on X_, t. II, p. 237, _ad notam_.] Ainsi, dans ce si�cle, la beaut�, la forme, �tait publiquement honor�e presque � l'�gal de la vertu, et � l'exemple des Ath�niens du temps de P�ricl�s, les Italiens du seizi�me si�cle assuraient � la beaut�, m�me couverte de vices, les honneurs de l'immortalit�! En pr�sence de ces faits, attest�s de la mani�re la plus authentique, on doit moins s'�tonner de la licence de moeurs qui r�gnait alors dans tous les rangs de la soci�t�, et principalement dans les plus hautes classes[102]. [Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa haute sagesse l'impudicit� de sa m�re, et qui p�rit par le poison, auquel elle eut recours pour se soustraire � la brutalit� du cardinal Petrucci, le m�me qui fut �trangl� en prison quelques ann�es plus tard, pour avoir voulu faire empoisonner L�on X.--_Vide_ Rosco�, _ut supr�_. Il cite Colocci, _Po�sie ital._, p. 29, note, �dit. Iesi, 1772.] Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'e�t fait servir son immense fortune qu'� satisfaire les caprices de cette courtisane, sa m�moire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le mieux m�rit�: mais son amour pour les arts, les g�n�reux encouragements qu'il leur accorda, l'amiti� qui l'attacha aux plus grands ma�tres de son temps ont fait surnager son nom sur l'oc�an des �ges, et l'ont entour� d'une brillante aur�ole. Li� intimement avec le Castiglione qu'il avait connu � la cour d'Urbin, il ne l'�tait pas moins avec Rapha�l; � ce double titre, sa biographie m�rite d'�tre rapport�e avec d�veloppement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant des recherches les plus r�centes, publi�es � Rome, et particuli�rement de celles du docte Fea, qui, comme biblioth�caire de l'illustre maison Chigi, eut pendant tr�s-longtemps � sa disposition les titres et les documents particuliers � cette famille, et toutes les richesses manuscrites et imprim�es de cette vaste collection rassembl�e depuis plusieurs si�cles. Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le go�t des arts et l'amiti� des grands artistes, non moins que le d�sir d'assurer sa fortune, paraissent avoir d�termin� � venir se fixer � Rome. N� � Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonn�e au commerce et chez laquelle, � l'exemple des M�dicis, et sans doute par un heureux privil�ge de cette contr�e, le d�sir du lucre n'excluait pas l'amour du beau. Les vastes sp�culations de son commerce, qui comprenait la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic maritime, l'amen�rent souvent � Rome sous les pontificats de Sixte IV et d'Alexandre VI. On dit m�me que, sous ce dernier pape, il convertit en monnaie sa propre argenterie, pour fournir � C�sar Borgia les moyens d'assurer la conqu�te de la Romagne, que ce prince d�sirait vivement acqu�rir. Quelque temps apr�s, lorsque Charles VIII se mit en campagne avec une puissante arm�e pour s'emparer du royaume de Naples, il lui avan�a une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le pontificat de Jules II qu'il fixa d�finitivement sa r�sidence � Rome. Ce pontife l'honora d'une protection toute sp�ciale; il le nomma tr�sorier g�n�ral de ses finances, lui conc�da le bail des principaux produits de ses �tats et particuli�rement des mines d'alun de la Tolfa, et dans toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra m�me souvent d�sint�ress�, car il alla jusqu'� pr�ter au pape, en une seule fois, quatre cent mille ducats d'or, sans int�r�t, ainsi que le raconte le Buonafede, cit� par Fea[103], c'est-�-dire plus de quatre millions de francs, qui en repr�senteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait appr�cier les hommes, voulut prouver d'une mani�re �clatante le prix qu'il attachait aux services rendus au saint-si�ge par la famille Chigi. Par un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son fr�re Sigismond Chigi dans sa propre famille della Rov�re, dont il les autorisa � prendre le nom et les armes[104]. [Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.] [Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.] Apr�s la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de L�on X. A son �lection, ce pontife avait donn� � son neveu Laurent de M�dicis le bail des mines d'alun que Chigi tenait de son pr�d�cesseur: mais, � la suite d'une longue n�gociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec beaucoup de g�n�rosit�, L�on X lui renouvela la concession des mines et le monopole de la vente de cette denr�e. A partir de cette �poque, il est souvent fait mention, de la mani�re la plus honorable, d'Agostino Chigi dans la correspondance des M�dicis, et il y est consid�r� comme un associ� et comme un ami. Sa fortune �tait immense: il passait pour le marchand le plus riche qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans une histoire manuscrite de Sienne, cit�e par Fea[106], dit qu'il poss�dait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme �norme pour cette �poque, et qui constituerait encore aujourd'hui une fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la post�rit�, Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa m�moire, si, au lieu d'avoir appliqu� une partie de ses revenus � encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens de faire valoir leur g�nie, il e�t augment� ses richesses en accumulant ses �conomies, ou dissip� ses revenus en d�penses d'un vain luxe? Son nom, depuis longtemps oubli�, serait pour jamais enseveli dans la nuit des temps: tandis que, gr�ce � la protection �clair�e qu'il sut accorder � l'art, sa m�moire, associ�e aux noms immortels de Balthasar Peruzzi, de Sebastiano del Piombo et de Rapha�l, se perp�tuera d'�ge en �ge, et vivra autant que la gloire de ces grands ma�tres. Remarquable exemple de la sup�riorit� de l'art sur la richesse[107]! [Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.] [Note 106: _Ut supr�_, p. 7, note 1.] [Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a donn�e d'une m�daille repr�sentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p. 36 (cit�e par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de Rapha�l_, par M. Quatrem�re de Quincy, p. 33, note), rapporte une anecdote curieuse qui vient �, l'appui de l'opinion que nous �mettons: il raconte que le prince Marc-Antoine Borgh�se, grand seigneur tr�s-riche, eut l'id�e de voyager en France et en Angleterre, esp�rant que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient l'admiration publique. Mais, arriv� � Paris et surtout � Londres, il ne tarda pas � reconna�tre qu'il n'�tait qu'un personnage peu important, eu �gard � tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annon�ait pour un Borgh�se, chacun s'empressait de le f�liciter pour _le Gladiateur_, pour l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphn�_, pour le tableau des _Gr�ces_ du Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Rapha�l, et pour les autres pr�cieux monuments de l'art qu'il poss�dait dans son palais et dans sa villa; ce qui faisait dire � tout le monde qu'il �tait heureux. Il avoua depuis avoir ainsi appris pour la premi�re fois qu'il �tait possesseur de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait r�ellement pas auparavant. Aussi, revenu de sa premi�re illusion, et convaincu que le seul m�rite et la seule vertu ont dans le monde une sup�riorit� incontestable, il changea compl�tement de mani�re de vivre. De retour � Rome, il s'appliqua constamment � prot�ger les arts, fit faire des fouilles, �lever des palais, acquit des objets d'art pr�cieux, et employa une grande partie de sa fortune, � la gloire immortelle de son nom, a �lever et embellir sa magnifique villa situ�e pr�s de la porte du Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.] Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Rapha�l avant l'arriv�e de ce dernier � Rome, dans le cours de l'ann�e 1508. On peut bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la sacristie de la cath�drale de Sienne. Mais ce n'est l� qu'une supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirm�e. Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par ses mani�res affables, l'affection de toutes les personnes qui l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimit� de Jules II, le protecteur �clair� du jeune Sanzio, il n'ait pas tard� � reconna�tre la sup�riorit� de son g�nie et � se lier avec l'artiste d'une �troite amiti�. C'est sans doute pendant que Rapha�l ex�cutait les fresques de la salle de la _Signature_, que s'�tablirent entre eux ces relations, bas�es d'un c�t� sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et de l'autre sur le go�t �clair� de l'homme riche, relations qui ne devaient finir qu'� leur mort. Le premier t�moignage historique de cette intimit� est rapport� par le savant Fea[108]. Il para�t qu'au milieu de ses grands travaux, Rapha�l ne d�daigna pas, � la demande de l'opulent banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit aujourd'hui, _de plateaux_ destin�s � porter des rafra�chissements, selon l'usage de cette �poque. Le Sanzio en avait ainsi command� � l'orf�vre Cesarino di Francesco, de P�rouse, et il fut charg� par Chigi de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait: �Du 10 novembre 1510, ma�tre Cesarino di Francesco, de P�rouse, orf�vre dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconna�t avoir re�u du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la composition et fa�on de deux plateaux de bronze, de la grandeur de quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et conform�ment au dessin qui devra lui en �tre donn� par ma�tre Rapha�l Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le d�lai de six mois � partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit Angelo a promis de solder ce qui restera d�, d'apr�s l'estimation des experts en cette mati�re, sans aucune opposition, et au nom dudit seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait � Rome, � la banque des Chigi, etc.� [Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.] [Note 109: Agostino Chigi est �galement appel� Chisi, Chisio, Ghisio.] Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes, puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orf�vre Cesarino, mais d�clarait s'en rapporter � l'estimation qui serait faite de son travail par des experts. Lorsque le n�gociant siennois vint se fixer � Rome, il �tablit sa r�sidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque, dans un palais situ� rue de'Banchi, � main gauche en allant au pont Saint-Ange, et � l'endroit o� l'on traverse dans la rue. Julia[110]. Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'�loigner trop des affaires, lui permettrait n�anmoins d'avoir de l'espace et de jouir d'une vue agr�able. Il fit choix, � cet effet, d'un vaste jardin situ� dans le Trastev�re, et il ne n�gligea rien pour faire de ce lieu un d�licieux s�jour. [Note 110: Fea, p. 5.] La villa Chigi, appel�e la _Farnesina_, du nom des Farn�se, qui en sont devenus possesseurs vers la fin du seizi�me si�cle, est dans un des plus beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les monuments de la ville, et s'�tend en pente douce, avec ses jardins d'orangers toujours verts et charg�s de pommes d'or, jusque sur la rive droite du Tibre. Du c�t� du couchant, la vue embrasse le sommet du Janicule, couvert de d�licieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait d�j� depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote: il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la villa, mais de la d�corer magnifiquement. L'architecte �leva un �l�gant palais, avec une loge ou portique, divis� en cinq arcades, avec pilastres qui soutiennent la vo�te. Comme il excellait �galement dans la peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la vo�te du portique l'histoire de M�duse changeant les hommes en pierres, et repr�senta Pers�e au moment o� il vient de lui couper la t�te. Dans les retomb�es de la vo�te, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien imit�e, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de v�ritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant men� le Titien voir cette d�coration, le ma�tre v�nitien ne voulait pas croire que ce f�t de la peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il change�t de place, et il en resta stup�fait. Agostino, voulant faire d�corer sa villa par les premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, c�l�bre par son admirable coloris. Il le mit de suite � l'oeuvre, et lui fit faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la vo�te: l�, Sebastiano peignit des sujets po�tiques � la mani�re v�nitienne, tr�s-diff�rente de celle adopt�e alors par les artistes de l'�cole romaine. Il para�t qu'Agostino voulait confier � Sebastiano toute la d�coration de l'int�rieur. Au moins c'est ce qu'on peut supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait d�j� ex�cut� au rez-de-chauss�e de la loge[112]. Peut-�tre changea-t-il d'avis lorsqu'il eut admir� les premi�res fresques de Rapha�l au Vatican. Quoi qu'il en soit, c'est dans les espaces rest�s libres de la loge que Rapha�l a repr�sent� la fable de Psych�, le triomphe de Cupidon, le conseil des Dieux et les noces de l'Amour[113]. [Note 111: Cette vue est aujourd'hui g�n�e par le palais Corsini, �lev� depuis cette description de la Farnesina par Bellori _Descrizioni_, etc., p. 128.] [Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Mich�le Sartorio, dans le recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti, 1845, t. II, p. 368 et suiv.] [Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de Romanis.] La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'�gale longueur, et dispos�e, par l'architecte de mani�re � recevoir une s�rie de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule fut ex�cut�e par Rapha�l: c'est celle qui repr�sente le triomphe de Galat�e. Cette composition, dans le go�t antique, rappelle, par les accessoires, les peintures et les mosa�ques �chapp�es � la destruction des barbares et du temps. La Galat�e est un mod�le inimitable de go�t et de beaut�. Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue, ayant exprim� � son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le Sanzio lui r�pondit: �Seigneur comte, j'ai fait des dessins de diff�rentes mani�res sur les sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent � tous ceux qui les ont vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le v�tre. Je vous les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle en juge digne.--Notre Saint-P�re, pour m'honorer, m'a mis un grand poids sur les �paules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'esp�re bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'esp�re d'autant plus, que le plan que j'en ai fait pla�t � Sa Saintet�, et a re�u les �loges de beaucoup d'hommes distingu�s. Mais je m'�l�ve � de plus hautes pens�es: je voudrais retrouver les belles formes des �difices antiques, et je ne sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande lumi�re, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant � la Galat�e, je me tiendrais pour un grand ma�tre, s'il y avait dans cette oeuvre la moiti� de toutes les belles choses que votre seigneurie m'�crit. Mais, dans ses paroles, je reconnais l'amiti� qu'elle me porte, et je lui dis que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs, avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine id�e qui me vient � l'esprit: si cette id�e porte en soi un sentiment �lev� de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir. --Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].� Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amiti� qui unissait le Sanzio et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exer�ait sur le g�nie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Rapha�l les ex�cutait de plusieurs mani�res diff�rentes, sans �tre certain de satisfaire le go�t �clair� de l'illustre connaisseur. Nous admettons donc volontiers, avec M. Quatrem�re de Quincy[115], qu'il est possible que ce soit le Castiglione qui ait donn� � son ami le sujet de Psych� tir� de l'_Ane d'or_ d'Apul�e. Nous ferons toutefois remarquer, avec le judicieux Longhena[116], que Rapha�l peut bien avoir � lui seul le m�rit� de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs ann�es auparavant, il avait aid� le Pinturicchio � composer les grandes fresques de la cath�drale de Sienne; d'un autre c�t�, on peut supposer que Rapha�l connaissait par lui-m�me la fable invent�e par l'�crivain latin, lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le critiquant ou en le d�fendant par les meilleures raisons; et cela avec tant d'agr�ment, que sa critique �tait exempte de toute esp�ce de fiel. �_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].� [Note 114: Cette lettre est rapport�e par Bottari. Elle est tronqu�e dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est compl�t� dans le t. II, p. 23; �dit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve aussi dans la traduction de Longhena, Appendice n�.6, p. 927.] [Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.] [Note 116: _Ibid._, note.] [Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib. VII, p. 101.--Cette lettre est rapport�e par Longhena, appendice n� V, p. 547 et suiv.] Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galat�e fut commenc�e et termin�e bien avant la Psych�. Si l'on devait s'en rapporter au savant Fea et aux autorit�s qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farn�sine command�es par Agostino Chigi � Rapha�l auraient �t� _enti�rement_ achev�es dans l'ann�e 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque l'autorit� de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur la Farn�sine, publi�s � Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le second d�s 1511, c�l�brent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il nous para�t peu probable que Rapha�l ait termin� _toutes_ les peintures de la Farn�sine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psych�, tout le monde sait que cette composition a �t� commenc�e beaucoup plus tard, qu'elle a �t� interrompue � plusieurs reprises[119], qu'elle n'�tait pas termin�e � la mort de Rapha�l, et qu'elle ne fut pas m�me achev�e par ses �l�ves[120]; elle ne pouvait donc pas �tre d�crite ni m�me indiqu�e dans des ouvrages qui auraient �t� publi�s en 1511 et 1512. [Note 118: _Notizie_, p. 4, n� 2, et notes 1 et 2.] [Note 119: M. Quatrem�re de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.] [Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.] Quant � la Galat�e, la lettre de Rapha�l au Castiglione porte � penser qu'elle aurait �t� termin�e peu de temps avant la nomination de l'Urbinate � l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-�-dire avant le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du traitement de 300 ducats d'or par an allou� � Rapha�l, � partir du 1er avril 1514, en sa qualit� d'architecte de cette basilique. La Galat�e aurait donc �t� termin�e vers 1514, ainsi que l'admet M. Quatrem�re de Quincy[122]; et cette date nous para�t la plus probable. [Note 121: _Ib._, p. 8, n� 7, et p. 9.] [Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.] En adoptant cette �poque, il est impossible de ne pas �tre frapp� de la prodigieuse vari�t� de g�nie du grand artiste, qui pouvait en m�me temps ex�cuter au Vatican les sublimes fresques de l'_H�liodore_, de la _Messe de Bols�ne_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilit� merveilleuse de la hauteur de ces grandes et s�v�res compositions, savait, comme en se jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galat�e si gracieuse et si po�tique, rappelant, avec son cort�ge de nymphes, de tritons et de n�r�ides, la voluptueuse V�nus n�e de l'�cume de la mer, la d�esse c�l�br�e par Lucr�ce. [Note 123: Bellori, _ut supr�_, p. 185.] ...Hominum divumque voluptas Alma Venus. La m�re de Cupidon: Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore eterno al sommo Giove[124]. [Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cit� par Bellori.] Il est juste que la post�rit� se montre reconnaissante de la part que le Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et l'ex�cution des peintures de la Farn�sine; le premier, en indiquant � son ami les sujets de la fable de Psych�; le second, en pr�f�rant, pour orner son palais, des compositions po�tiques et tout empreintes du g�nie de l'antiquit� grecque et romaine. On a souvent remarqu� que jusqu'� la fin du quinzi�me si�cle, la peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-�-dire que les artistes traitaient constamment des sujets tir�s de l'Ancien ou du Nouveau Testament, de la vie des saints et des l�gendes des martyrs. Rapha�l, � l'exemple de son ma�tre P�rugin, employa ses premi�res ann�es � peindre des compositions pour des �glises et des couvents. Sa premi�re grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent encore des inspirations de son ma�tre, et par sa disposition sym�trique et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont peintes comme autant de portraits pris s�par�ment, elle rappelle les tableaux de l'ancienne �cole florentine. Mais quel progr�s marque l'_�cole d'Ath�nes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio ait ex�cut�e au Vatican! Dans cette oeuvre, la pens�e comme l'ex�cution attestent qu'une id�e nouvelle est venue illuminer l'�me de l'artiste. Ce n'est plus dans les saintes �critures, dans les n�crologes des saints et des martyrs qu'il a �t� chercher ses inspirations; mais, remontant � la plus brillante �poque de l'antiquit� pa�enne, il ne craint pas, dans le palais du vicaire de J.-C., de repr�senter les chefs de la sagesse antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _�cole d'Ath�nes_, o� r�gne dans la disposition des lieux une perspective si bien entendue, o� la gravit�, la s�r�nit� des personnages se r�pand sur la composition tout enti�re et l'�l�ve jusqu'� la sublimit� des plus beaux pr�ceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-m�me, trouv� ce magnifique sujet? N'est-il pas permis de supposer que l�, comme plus tard pour la Psych�, le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en l'initiant aux beaut�s des plus sublimes maximes du ma�tre d'Alcibiade, de X�nophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_�cole d'Ath�nes_ est la premi�re grande composition qui ait �t� puis�e � une autre source que l'art chr�tien du moyen �ge, et qui soit un reflet de la philosophie pa�enne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galat�e et de la Psych� sont des souvenirs et des repr�sentations de la th�ogonie d'Hom�re. Les fresques de la Farn�sine ne sont pas les seules que la post�rit� doive au go�t d'Agostino Chigi et au g�n�reux emploi qu'il savait faire de ses richesses. On a vu qu'il avait �t� admis dans la famille D�lia Rov�re par Jules II; d�sirant, sans doute en consid�ration du pape Sixte IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, d�corer l'�glise de Sainte-Marie-de-la-paix, restaur�e par le premier de ces pontifes, et voulant choisir sa s�pulture dans l'�glise de Sainte-Marie-du-Peuple, reconstruite �galement par Sixte IV[125], il confia au Sanzio l'ex�cution des travaux d'art � faire pour l'accomplissement de ses desseins. [Note 125: Fea, p. 79, note 1.] A l'�glise de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque des Sibylles, peinte dans les vo�tes de la premi�re chapelle � main droite en entrant. L�, dans un espace �troit, Rapha�l a repr�sent� quatre sibylles et sept anges ail�s. La premi�re sibylle se fait facilement reconna�tre, � l'air grave que lui donne une extr�me vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse et de beaut�, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les anges, entrem�l�s aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits, sont r�ellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et leurs attitudes sont merveilleusement appropri�es � la place qu'occup� cette composition. Les anciens ont suppos� que les sibylles �taient inspir�es par les dieux infernaux: ...Deo furibunda recepto, dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les po�tes les repr�sentent comme des �tres terribles et semant l'�pouvante: ...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae; sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument. On remarque au contraire que les sibylles de Rapha�l sont calmes et pleines de s�r�nit�. Missirini[126], auquel nous empruntons la description de cette fresque, explique cette diff�rence en disant que le caract�re attribu� par Rapha�l � ses sibylles convenait � la nature de leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de consolation, en lui annon�ant la r�demption du genre humain.--Il est possible que cette consid�ration ait �t� la raison d�terminante de l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du go�t des anciens, il aura pr�f�r� exprimer le calme et la s�r�nit� de l'expression, plut�t que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune poss�d� de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beaut� singuli�re; on voit qu'ils sont v�ritablement inspir�s de l'esprit divin: enfin, toute cette fresque est ex�cut�e avec une merveilleuse perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition, c'est l'ordre et la sym�trie. �En effet, dit Missirini, c'est une chose surprenante que, dans un espace aussi restreint et m�me irr�gulier, cet esprit ing�nieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur colossale, tellement bien ordonn�es et s�par�es par des vides si bien m�nag�s, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.�--C'est ici le cas de r�p�ter avec l'abb� Lanzi que, pour la composition, Rapha�l est le ma�tre de ceux qui savent; et, avec Rapha�l Mengs, que, dans la composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127]. [Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 209.] [Note 127: Missirini, � la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea pr�tend que _la Sibylle de Cumes_, de Rapha�l, est imit�e de celle que Andr�a Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte � fresque dans une des vo�tes de la basilique de Saint-Fran�ois, de la ville d'Assises. Voy. _Notizie_, p. 2, et note.] Ces �minentes qualit�s se rencontrent avec le m�me degr� de perfection dans la fresque des _Proph�tes_, qui se trouve dans la m�me �glise � c�t� de celle _des Sibylles_. Cette composition, plac�e dans un espace tr�s-irr�gulier, et presque partag�e en deux parties, comprend deux groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie sup�rieure. Les proph�tes choisis par Rapha�l sont, d'un c�t�, le roi David dans la force de l'�ge, et le jeune Samuel, avec un ange de grandeur presque naturelle qui para�t les inspirer de l'esprit divin; et de l'autre c�t�, Jonas dans l'�ge m�r, et Habaccuc, sous les traits d'un vieillard, �galement avec un ange. Les proph�tes ont l'air calme et grave comme les sibylles; leurs t�tes sont d'une beaut� d'expression merveilleuse et parfaitement appropri�e au sujet. On admire surtout le Samuel dont la jeunesse, la gr�ce et la candeur pr�sentent le plus heureux contraste avec les autres proph�tes. Les v�tements dont il a plu au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Proph�tes_ ne le c�dent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le premier rang dans les compositions du grand ma�tre; Vasari ayant raison de dire que �cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et apr�s sa mort, �tant la plus rare et la plus parfaite que Rapha�l ait ex�cut�e de son vivant.� A l'occasion de cette fresque des _Proph�tes_, on raconte une anecdote qui, pour son originalit�, m�rite d'�tre rapport�e. Le Bocchi, dans son livre intitul�: _Le bellezze della citt� di Firenze_, etc., _ampliute ed accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que Rapha�l, apr�s avoir re�u 500 �cus � compte sur cette peinture, aurait demand� au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borgh�se, le surplus de la somme qu'il croyait lui �tre due. On aurait appel� Michel-Ange pour juger du m�rite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait r�pondu que chaque t�te valait 100 �cus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128] sans para�tre en contester l'authenticit�, ajoute que cette admiration naturelle et cette louange sinc�re du Buonarotti prouvent la sup�riorit� qu'il attribuait � Rapha�l sur lui-m�me: car, dit-il, Michel-Ange n'aurait certainement pas fait tant d'�loges de cette peinture, il ne l'aurait pas examin�e avec tant d'attention, s'il y avait reconnu seulement une imitation de sa propre mani�re, et si, en d�finitive, il avait pu se consid�rer, comme le v�ritable inspirateur de cette oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'� quel point cette anecdote peut �tre vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait �t� appel� par ordre d'Agostino Ghigi pour appr�cier le m�rite et la valeur de la fresque des _Proph�tes_, nous ne saurions admettre que l'expression naturelle et r�fl�chie de l'admiration du Buonarotti d�t constater qu'il reconnaissait la sup�riorit� de Rapha�l sur lui-m�me. Cette admiration t�moignait � coup s�r de son impartialit�; et Rapha�l, en acceptant un tel arbitre, s'honorait �galement lui-m�me. Mais, malgr� tout ce qu'ont �crit les biographes et les critiques, nous ne pouvons croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit gliss� dans les coeurs de ces deux hommes de g�nie; et nous n'avons jamais compris qu'on se soit efforc� de les �lever ou de les rabaisser tour � tour, au pr�judice de l'un ou de l'autre. Rapha�l et Michel-Ange, ces deux grands ma�tres de l'art, ont des qualit�s tellement diff�rentes, qu'on ne saurait comparer leur g�nie[130]. Nous admirons le beau, le sublime m�me dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la vari�t� de leurs oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'�tonnement et de plaisir. Nous ne chercherons donc pas si Rapha�l, dans ses _Sibylles_ et dans ses _Proph�tes_, a pu agrandir et am�liorer sa mani�re, d'apr�s le style de Michel-Ange, comme le pr�tend Vasari, en cela r�p�t� et combattu par bien d'autres. Nous aimons mieux reconna�tre l'immense sup�riorit� de l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre diff�rent, et dire avec le c�l�bre Mariette[131], bon juge en cette mati�re: �Michel-Ange et Rapha�l partagent la gloire d'avoir �t� les deux plus grands dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicit� qui gagnent le coeur, l'autre est fier et montre un fond de science o� Rapha�l lui-m�me n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre �taient n�s deux hommes sup�rieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait �t� une mauvaise vanit� � Rapha�l, dont il n'�tait pas capable, que de n�gliger d'�tudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'apr�s un ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, �tait sup�rieur � tout ce qui avait paru.� [Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette antichit� di Roma_.--1816, p. 34 et seg.] [Note 129: �_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.�] [Note 130: M. Quatrem�re de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et suiv.] [Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, � la suite des _Archives de l'art fran�ais_, publi�es par M. de Chenevi�res.] [Note 132: Le Carton de Florence, dessin� en concours avec L�onard de Vinci.] M. Quatrem�re de Quincy fait remonter l'ach�vement des fresques de Sainte-Marie-de-la-Paix � l'ann�e 1511[133]: Missirini pense qu'elles durent �tre ex�cut�es � la m�me �poque que l'H�liodore, c'est-�-dire en 1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur l'inscription plac�e derri�re la chapelle o� sont les fresques, et qui constate qu'elle fut d�di�e � la Vierge en 1519, nous para�t d�cider, avec raison, que cette composition doit �tre des derniers temps de Rapha�l, alors que son g�nie avait atteint la plus grande �l�vation[135]. [Note 133: Longhena, p. 101.] [Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.] [Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.] Les travaux que Rapha�l ex�cuta par ordre d'Agostino Chigi � l'�glise de Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille Chigi avait voulu de son vivant se faire pr�parer un tombeau, et il avait choisi pour sa s�pulture une des chapelles de Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle ait �t� construite sur le plan de Rapha�l, comme on le croit g�n�ralement: il est �galement incertain s'il a donn� les dessins des peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosa�ques qui d�corent la vo�te et le tableau de l'autel[136], bien que le go�t si pur de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut termin�e que longtemps apr�s sa mort. Mais il est positif que ce fut sur le dessin de Rapha�l que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son �l�ve, ex�cuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'�lie, rest�e inachev�e, d�core cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio, auteur contemporain[137], cette statue aurait �t� taill�es dans un morceau de corniche tomb� du temple de Castor et Pollux dans le Forum Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si l'on vient � la comparer � celle de, la Vierge qui est dans l'une des chapelles du Panth�on, et qui ne fut ex�cut�e par le m�me artiste qu'apr�s la mort de Rapha�l, on voit combien les conseils du ma�tre ont fait d�faut � l'�l�ve. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au ciseau de Rapha�l. On peut supposer, d'apr�s une lettre du Castiglione, adress�e de Mantoue, le 8 mai 1523, � Andr�a Piperario, � Rome[138], que Rapha�l avait essay� de se livrer � l'art que poss�dait si bien son rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander � Jules Romain �si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce petit enfant de marbre de la main de Rapha�l, et � quel prix il consentirait � le c�der[139].� On ignore ce qu'est devenue cette petite statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans lequel il est tomb�, nous pensons que la vie de Rapha�l a �t� trop bien remplie pour laisser rien � d�sirer. Si Michel-Ange a pu mener de front et soutenir � une �gale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, dans lesquels il a laiss� d'�gales preuves de son g�nie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carri�re jusqu'aux derni�res limites de la vie humaine. Il mourut � l'�ge de quatre-vingt-quatorze ans, et surv�cut quarante-quatre ans � Rapha�l[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degr� de la perfection, comme peintre, e�t voulu, dans les derni�res ann�es de sa trop courte existence, se livrer aux �tudes pratiques que demande la statuaire, il aurait �t� forc� de n�gliger son pinceau, et la post�rit� aurait �t� priv�e de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut n�anmoins supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son �l�ve Lorenzetto, que Rapha�l, avec cette merveilleuse aptitude de g�nie qui s'appliquait � tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des oeuvres remarquables. Il existe encore � Rome plusieurs monuments d'architecture, �lev�s d'apr�s ses dessins; le banquier siennois lui avait confi� le soin de construire les c�l�bres �curies qui portaient son nom et qui �taient situ�es dans la Longara, non loin de la villa Chigi: malheureusement, ces �curies ont. �t� d�truites; mais les descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'� nous signalent la gr�ce et la beaut� de cet �difice. [Note 136: M. Quatrem�re de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285, note.] [Note 137: Cit� par Fea, p. 6, note 3.] [Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, � la fin de la lettre LXIV.] [Note 139: Voici le passage de cette lettre: �Dite a Giulio (Romano), �che mi ricordo che Raffaello, di buona memoria, mi disse che �il datario aveva un satiretto il quale versava acqua da un'otre, �che leneain spalla. Io sarei contento sapere se lo ha pi�; e se �pensa di seguitare l'edificar l� nella sua vigna; e quando no, �s'egli non riputasse troppo gran perdita il dar via quelli tre �pezzi di pili, che erano nella stalla de'cardinali di Ferrara, io �gli farei pagare ed ancor dire gran merc� messere. � per� �Giulio fara bene a venire perche io forse gli farei dar via delli �suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli ha pi� quel puttino_ �_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si daria all'ullimo_.� ] [Note 140: Michel-Ange, n� en 1474, mourut en 1564.--Rapha�l, n� le 8 avril 1483, �tait mort le 6 avril 1520.] Agostino Chigi n'�tait pas seulement le protecteur, l'ami, le M�c�ne des artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le go�t des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la ville de Sienne[141], dit de lui: �_Litteris modic� conspersus fuit; multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis pretii_.� �Il �tait m�diocrement vers� dans les lettres; il avait lu cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se faisait remarquer par sa sagacit�, et �tait fort consid�r�, � cause de ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.� Sous les auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua � publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes. L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Cr�te, qu avait v�cu longtemps � Venise, o�, avec l'assistance de Mussurus, il avait publi�, en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui valut beaucoup d'�loges. Une imprimerie fut �tablie dans la maison d'Agostino Chigi, qui fit les d�penses n�cessaires; en 1515, il en sortit une magnifique �dition des oeuvres de Pindare, fort recherch�e pour l'exactitude et la beaut� de l'impression, ainsi que pour les scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la premi�re fois. La m�me imprimerie publia, vers 1516, une �dition tr�s-correcte des idylles et des �pigrammes de Th�ocrite. Le c�l�bre Reiske s'en servit comme de la plus compl�te et de la plus exacte, �tant, � son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer lorsqu'on veut �viter les erreurs commises par l'ignorance des �diteurs subs�quents[142]. [Note 141: T. VII, anno 1518; cit�e par Fea, p. 7,--Manuscrits de la biblioth�que Chigi, G, 11, 37.] [Note 142: Rosco�, _Vie de L�on X_, traduct. fran�aise, t. II, p. 253 et suiv.] Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait �t� admis par Jules II dans la famille della Rov�re; il �tait �galement li� avec la famille des M�dicis; aussi voulut-il se distinguer pour c�l�brer l'av�nement du cardinal Jean de M�dicis, qui, sous le nom de L�on X, rempla�a Jules II au pontificat. Le m�decin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adress�e de Rome � la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous a conserv� la description des c�r�monies magnifiques qui eurent lieu, lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre � l'�glise Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son titre[143]. Cette f�te fut c�l�br�e le 11 avril 1513, un mois juste apr�s son �lection. Dans cet intervalle, les places et les rues que devait parcourir le cort�ge avaient �t� d�cor�es avec un grand luxe, et orn�es d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments ex�cut�s par les premiers, artistes de Rome, dans le go�t du temps. Agostino Chigi se fit remarquer par la magnificence des d�corations qu'il avait fait �lever devant la fa�ade de sa maison, dans la rue de'Banchi, � c�t� de la Monnaie, qui avait �t� non moins bien d�cor�e par les soins de Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre apostolique. [Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe vol. de la _Vie de L�on X_, par Rosco�, trad. franc., p. 351, 353 et suiv.] On ne lira peut-�tre pas sans int�r�t la description que le m�decin Penni donne de ces d�corations: elles font conna�tre l'esprit du temps, et montrent combien le go�t des arts �tait d�j� r�pandu � l'av�nement de L�on X, gr�ce aux encouragements accord�s aux artistes par le grand Jules II, son pr�d�cesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre l'exemple � lui laiss� par son oncle Sixte IV, le v�ritable restaurateur des lettres et des arts � Rome. Apr�s avoir donn� des d�tails tr�s-curieux sur la composition du cort�ge qui accompagnait le pape, et avoir indiqu� _l'ordre et la marche_, depuis le Vatican jusqu'au del� du pont Saint-Ange, le na�f narrateur continue ainsi: �Notre tr�s-saint P�re suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable, construit en la forme suivante. On avait dispos� sur huit colonnes, en carr�, de chaque c�t� Une fa�ade qua-drangulaire, et en dedans une plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise et entablemen't. Sur la frise, du cot� qui regarde le ch�teau (Saint-Ange), �taient ces deux vers �crits en lettres d'or: Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua nunc tempora Pallas habet. �Au-dessus �tait l'entablement avec cette inscription: Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo. �De chaque c�t� de l'inscription �tait un tabernacle, c'est-�-dire une demi-niche: dans l'une, du c�t� droit, se tenait un personnage vivant qui repr�sentait Apollon; et dans l'autre, du c�t� gauche, un autre personnage repr�sentant Mercure. Au-dessus de ces niches r�gnait un entablement d�cor�, � l'angle � droite, d'une statue en relief, moiti� homme et moiti� serpent, tenant dans la main un sablier; � l'autre angle � gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait �t� plac� au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc, flottait l'�tendard du pape, et de chaque c�t� celui d'Agostino Chigi. Sur chaque fa�ade, un tr�s-beau tableau peint de diverses couleurs, et sous les tableaux de chaque c�t�, trois demi-niches: dans celle du milieu �tait une nymphe, et � ses c�t�s, � droite comme � gauche, deux petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un c�t� que de l'autre. La nymphe qui �tait � main droite r�cita (au passage du pape) quelques vers avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particuli�rement sur celui qui �tait � main droite, �tait repr�sent�e, au milieu de deux monticules, une femme qui tirait une �pine du pied d'un lion: cette femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la d�fendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la d�livrait du p�ril; et il y en avait plusieurs de morts � ses pieds. Il y avait encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales. Dans le tableau � main gauche, on voyait aussi une femme figurant �galement la Vertu: quatre Vices paraissaient d�cha�n�s apr�s elle. L'un d'eux, �tendu � terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence, tenait � la main un m�lange d�mets. Les trois autres Vices �taient repr�sent�s sous les traits de trois femmes s'effor�ant de fuir: l'une d'elles, jeune et belle, portait une bourse � la main; l'autre, plus belle encore, semblait se d�chirer les bras, et la troisi�me avait les traits d'une vieille. Ces figures repr�sentaient la Gourmandise, l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui repr�sentait la Vertu �tait plac�e dans un endroit plus �lev� que les autres: elle figurait dans le Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'�crevisse, des G�meaux et de la Balance. L'autre fa�ade de l'arc, regardant la Zecca, �tait d�cor�e de la m�me mani�re que du c�t� du ch�teau Saint-Ange; il n'y avait d'autre diff�rence que dans la devise suivante, �crite en lettres d'or sur la frise: Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive pi� ut solitus, vive di� ut meritus. �Les figures qui �taient plac�es dans les niches repr�sentaient, l'une la Lib�ralit�, l'autre la d�esse Pallas. Des figures plac�es aux angles, l'une �tait une femme tenant � la main un mors de cheval, et l'autre repr�sentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas �tre trop prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et g�n�reux en toutes choses. �Je ne crois pas devoir omettre qu'apr�s avoir pass� sous l'arc que je viens de d�crire, il y avait sur la boutique de ma�tre Antonio de San Marino, orf�vre, une statue de V�nus en marbre, dont le socle portait �crit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion � ceux adopt�s par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_: Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero. �Et cette statue versait constamment une eau tr�s-limpide.� Penni ne dit pas si cette statue de V�nus, dont l'orf�vre Antonio ne craignit pas, en pr�sence du pape et de son cort�ge de cardinaux, de placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, �tait un pr�cieux reste de l'antiquit�, r�cemment retrouv�. Mais, plus loin, on voit que le go�t pour les statues antiques �tait d�j� fort r�pandu, et que leur beaut� �tait fort appr�ci�e par un grand nombre de connaisseurs. Le m�decin florentin raconte que �dans la rue qui fait suite � la place _di Parione_ et devant la maison de l'�v�que della Valle, on avait �lev� un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de l'antiquit� qu'il rappelait. Il �tait construit de cette mani�re: la fa�ade tourn�e vers le Parione se composait de deux pyramidions de chaque c�t� de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque pyramidion �tait un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme; chaque faune portait sur sa t�te une corbeille pleine de diff�rents fruits. Ces faunes �taient deux statues antiques, les plus belles qu'on puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres �taient une architrave, une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le ciel de l'arc �tait en drap de soie le plus beau. Du c�t� d'une des faces, on avait plac� sur l'arc un Ganym�de, un Apollon et un Bacchus, statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes tr�s-beaux, �galement antiques. De l'autre c�t� �taient une V�nus et un autre Bacchus, avec d'autres t�tes antiques comme les premi�res. L'autre fa�ade de l'arc, tourn�e vers Saint-Marc, �tait semblable � celle regardant le Parione, � l'exception que les statues de marbre plac�es sur des pyramidions �taient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les autres. Toute cette d�coration fut trouv�e tr�s-belle, uniquement � cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquit�.... Le cort�ge ayant continu� sa marelle, trouva devant la maison d'�vangelist� de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre, d'alb�tre et de porphyre qui Valaient un tr�sor; et, parce qu'elles sont antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description abr�g�e. Je vis d'abord une Diane d'alb�tre qui me paraissait vouloir parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval ail� assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la fl�te; une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux mouvements agiles; un fid�le Achates, un Bacchus joyeux, un admirable Ph�bus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptol�me, avec deux autres statues sans noms, toutes intactes, tr�s-antiques et tr�s-belles, avec douze t�tes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait �t� n�cessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces chefs-d'oeuvre.� Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la direction desquels toutes ces d�corations avaient �t� dispos�es; mais, si l'on r�fl�chit que Rome �tait alors le s�jour des plus grands ma�tres dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les monuments �ph�m�res �lev�s en l'honneur de L�on X n'aient d� �tre ex�cut�s sur les plans et d'apr�s les dessins des plus illustres architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de d�corer les rues et places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, � Rome, � une �poque recul�e; il prend son origine dans les pompes publiques des anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que, de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a �t� sensible aux repr�sentations et aux spectacles des c�r�monies publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du m�decin florentin, c'est l'admiration excit�e au milieu de la foule par les statues et les bustes antiques, expos�s dans les rues aux regards de tout le monde. C'est, en grande partie, � ces pr�cieux d�bris de l'art antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa puret�, tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Rapha�l et le Poussin, entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres. Nous avons dit qu'� la suite d'une n�gociation dans laquelle Chigi montra beaucoup de d�sint�ressement, L�on X lui avait renouvel� le bail des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette transaction, il avait toujours �t� consid�r� par les M�dicis comme un associ� et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimit� qui r�gnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au bapt�me de l'un de ses enfants, Agostino invita L�on X, douze cardinaux et les ambassadeurs �trangers, � un splendide repas donn� par lui � sa villa. On y servit les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus d�licats, entre autres des _langues de perroquet_ appr�t�es de diverses mani�res, sans doute par allusion � l'apologue d'�sope. Le service �tait fait en vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus pr�cieuse que Rapha�l et d'autres ma�tres avaient donn� les dessins des plats et des vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon, au fur et � mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le Tibre, qui coule le long de la salle o� se donnait la f�te. Le public, qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle d'or et d'argent ainsi lanc�e dans le fleuve, fut frapp� de cette prodigalit� inutile, et con�ut la plus haute id�e des richesses du marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une sc�ne invent�e � l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se d�cider � le jeter dans l'eau en pure perte; il �tait d'ailleurs trop amateur de la beaut� de ses vases pour consentir � s'en s�parer de cette mani�re. Les narrateurs qui ont suppos� que tout ce service d'or et d'argent avait �t� bien r�ellement jet� et perdu au fond du Tibre, ont commis une erreur qu'il leur e�t �t� facile de rectifier. La v�rit� est que si toute cette vaisselle fut lanc�e dans le fleuve, elle fut jet�e de la main � la main dans un filet dispos� � cet effet, Agostino n'ayant d'autre but que de montrer � ses convives que les plats et autres vases ainsi enlev�s de la table ne devaient pas y �tre replac�s une seconde fois[144]. [Note 144: �Il convito pi� che regio dato ivi a Leone con 12 cardinal, �in cui si gettavano � piatti ed altri istrumenti d'oro e d'argento �mano a mano nel Tevere a una rete; cos� non ritornando in �tavola.�--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans la note 2.] Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il �tait fort consid�r� par les pontifes et par les cardinaux � cause de ses richesses. C'est � l'intervention du marchand siennois que le cardinal de Saint-Georges, Rapha�l di Riario, impliqu� dans le complot que les cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient form� contre la vie de L�on X[145], dut sa gr�ce et sa mise en libert�. Frapp� d'une �norme amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de Saint-Georges eut recours � l'obligeance de Chigi, qui promit de payer cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse: [Note 145: Voy, Rosco�, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.] �Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la pr�sente, je promets de payer � Sa Saint�t� notre seigneur le pape L�on X, ou � qui Sa Saintet� ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir: vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme de vingt-cinq mille ducats � P�ques de l'ann�e 1518. Laquelle promesse est ainsi faite � la demande et r�quisition des r�v�rends messires Cesare di Riario, archev�que de Pise, Augustin Spinola, �voque de P�rouse, J�r�me Sansoni, �v�que d'Arezzo, Octave di Riario, �v�que de Viterbe, Thomas di Riario, �v�que de Savone, Fran�ois Spinola, protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et Fran�ois Sforzia di Riario, pour la lib�ration et r�int�gration du r�v�rendissime Rapha�l di Riario, cardinal de Saint-Georges, conform�ment � la capitulation et � la convention faite et c�l�br�e entre Sa B�atitude et ledit r�v�rendissime cardinal, par la main et le minist�re de messire Donato de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre apostolique, et pour l'ex�cution de ladite capitulation la pr�sente promesse est faite, sous la r�serve, toutefois, des _moti proprii_ sur ce sign�s de la main de Sa Saintet�, et en foi de quoi, moi, Agostino Chigi, soussign�, j'ai souscrit la pr�sente de ma propre main, � Rome, le 23 juillet 1517[146].� [Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant auteur, � la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation dress� contre les cardinaux conjur�s contre L�on X, dans le consistoire secret du 22 juin 1517, et tir� des archives du Vatican.] Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal Rapha�l di Riario put recouvrer la libert�. Il en profita pour quitter Rome[147], o� il avait v�cu pendant plus de quarante ans avec splendeur, et o� il avait fait �lever, avec le cardinal Julien della Rov�re, depuis Jules II, la grande chancellerie et l'�glise annex�e de Saint-Laurent _in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante. [Note 147: Il alla se fixer � Naples, o� il mourut en 1520.] Agostino Chigi mourut � l'�ge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520, quatre jours apr�s Rapha�l, laissant inachev� le magnifique tombeau dont il avait confi� l'ex�cution au Sanzio. Ce tombeau est plac� � Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148] d�di�e � Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de Rome. �Elle pr�sente un bel ordre de pilastres corinthiens et une �l�gante petite coupole. Rapha�l a fait lui-m�me le dessin du grand tableau de l'autel, repr�sentant la nativit� de la Vierge, qui fut ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, � cause de la mort pr�matur�e du Sanzio. On croit que Rapha�l commen�a les ovales sous la corniche: ils furent continu�s par Fra Sebastiano et termin�s par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont �t� ex�cut�es par le Vanini. [Note 148: Cette chapelle est la troisi�me en entrant dans la nef � gauche.] Les pr�cieuses mosa�ques qui ornent la coupole repr�sentent les plan�tes, et le P�re �ternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont �t� ex�cut�es par Marcello, Proven�al; ou, comme d'autres le soutiennent, par le V�nitien Luigi da Pace, sur les cartons laiss�s par Rapha�l lui-m�me, dont le g�nie sublime pouvait seul cr�er une composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les statues en marbre, entre les niches, repr�sentant les proph�tes �lie et Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les ex�cuta sur les dessins et sous la direction de Rapha�l: les deux autres, figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief en bronze sur le devant de l'autel a �t� ex�cut� par le m�me Lorenzetto, lequel y a repr�sent� la Samaritaine, et pr�s d'elle le Sauveur assis, avec une multitude de figures de chaque c�t�. Le m�me artiste a encore ex�cut� la charmante lampe form�e de trois petits enfants ail�s de bronze, pr�sentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].� [Note 149: Il est � remarquer que les copies de ces mosa�ques ex�cut�es en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de l'Acad�mie romaine de Saint-Luc, pr�s le Capitole. Un artiste �tranger, M. Louis Gruner, apr�s les avoir lui-m�me dessin�es, les a publi�es en dix planches, grav�es sur cuivre � la mani�re de Marc Antoine, avec un texte explicatif de M. Antoine Grifi.] [Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.] On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement d�cor�e: elle a d� son ach�vement � Fabiano Chigi, descendant d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape, h�ritier du go�t de son a�eul, d�pensa des sommes �normes pour encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, t�moignage le plus remarquable du g�nie du Bernin. L'ach�vement de Sainte-Marie-du-Peuple et de la chapelle Chigi co�ta, dit-on[151], � Alexandre VII la somme de pr�s de trente-huit mille �cus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce monument est digne de cette illustre famille; c'est l� que sont ses tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'ob�lisque: celui � droite en entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand siennois m�ritait bien qu'on lui f�t cette �pitaphe: Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifi�e.... [Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.] Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'�tre l'ami de Rapha�l et des autres ma�tres �minents du si�cle incomparable de Jules II et de L�on X. Si l'on en croit le t�moignage de ses contemporains[152], la fortune du banquier siennois s'�levait � sa mort, tant en argent comptant qu'en cr�ances, pr�ts ou hypoth�ques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de banque produisant int�r�ts, offices et autres valeurs, � la somme �norme de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui repr�senteraient aujourd'hui plus du triple. [Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, dat�e de Rome le 11 avril 1520, adress�e � Antonio di Marsilio, � Venise, rapport�e par Longhena, appendice, n� VIII, p. 561.] Agostino laissa pour h�ritiers quatre enfants et un cinqui�me qui vint au monde apr�s sa mort: ils �taient sous la tutelle de son fr�re Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copi� par Fea[153] dans les archives du Vatican, qu'� la date du 6 mai 1521, L�on X leur emprunta une somme de dix mille �cus d'or, � la s�ret� de laquelle il donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets pr�cieux appartenant � la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut rembours� que le 11 juin 1524 par Cl�ment VII. [Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.] Soit que l'immense fortune d'Agostino ait �t� mal administr�e pendant la minorit� de ses enfants, soit qu'eux-m�mes, devenus majeurs, aient dissip� les richesses accumul�es par leur p�re, toujours est-il que la villa de la Lungara, ce palais embelli � tant de frais par ses soins, fut hypoth�qu�e aux cr�anciers de ses h�ritiers, et vendue aux ench�res publiques, le 24 avril 1580, en ex�cution d'un d�cret de Gr�goire XIII, pour payer leurs dettes. Elle fut achet�e � vil prix par le cardinal Alexandre Farn�se, nonobstant les protestations des anciens propri�taires qui refus�rent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente. Plusieurs �crivains[154] ont accus� le pape Paul III, de la famille Farn�se, d'avoir expuls� par violence les h�ritiers d'Agostino Chigi de la villa, pour la r�unir au palais Farn�se qui se trouve plac� en face, sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne para�t pas fond�e[155], puisque ce n'est que longtemps apr�s la mort de Paul III que la villa d'Agostino devint la propri�t� de la famille Farn�se[156]. Elle en re�ut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est connue depuis plus de deux si�cles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui la cr�a, ne vit plus aujourd'hui que dans la m�moire des savants, des amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus � sa magnificence. Le palais de la Lungara, avec le triomphe de Galat�e et la fable de Psych� et de Cupidon, les Sibylles et les Proph�tes de Sainte-Marie-de-la-paix, la statue de Jonas et les mosa�ques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont ins�parables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les �trangers � Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le go�t d'Agostino Chigi pour les arts et en m�me temps l'�troite amiti� qui l'unit au divin Rapha�l. [Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Trait� de la peinture_, t. II, p. 201;--Rosco�, _Vie de L�on X_, trad. fran�., t. IV, p. 275, note.] [Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.] [Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les domaines des Farn�se �tant pass�s, dans le si�cle dernier, aux Bourbons de Naples, h�ritiers d'Elisabeth Farn�se, derni�re descendante de cette famille c�l�bre.] Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimit� de notre banquier; il �tait �galement li� avec le Sanzio et ses principaux �l�ves, et plus particuli�rement avec Jules Romain. C'est probablement pendant le s�jour que le comte fit � Rome comme ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'ao�t 1513 � la fin de mai 1516, que l'Urbinate ex�cuta le c�l�bre portrait qui fait aujourd'hui l'un des ornements du mus�e du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance du Castiglione, de l'�poque pr�cise � laquelle il re�ut ce t�moignage de l'amiti� du peintre d'Urbin; mais tout porte � croire que ce doit �tre vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce portrait n'est pas ex�cut� � la mani�re du Titien et de l'�cole v�nitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus parfait pour repr�senter tout � la fois la ressemblance et la vie, le caract�re dominant de la physionomie et les sentiments habituels de l'�me. Le comte est coiff� d'une toque noire en velours qui cache presque toute sa chevelure, mais qui laisse � d�couvert, dans toute sa puret�, son front large �clair� de la plus douce lumi�re; ses yeux bleus brillent d'une intelligence m�l�e de bont�, et pr�sentent bien de son caract�re l'id�e qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et les autres parties du visage ne sont pas tr�s-r�guliers; mais l'ensemble de la physionomie pla�t et attire par un air de bienveillance qui fait contraste avec l'aspect grave, s�v�re et quelquefois dur des figures v�nitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe longue, de couleur ch�tain; il se pr�sente presque de face; il est v�tu d'une esp�ce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure blanch�tre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise pliss�e; il a les mains pos�es l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette partie du tableau n'est pas achev�e comme le visage, ou peut-�tre a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le model� du visage, le fondu des ombres et de la lumi�re, l'expression de la physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si difficiles � bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, � coup s�r, a d� �tre d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit l'�me avec les traits de la physionomie, ce que voulait le po�te: Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157]. [Note 157: Nigrini, dans ses _�loges_, p. 428, dit qu'on voit � Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_. Mais je n'ai rien d�couvert sur ce portrait, pas plus que sur les relations du Castiglione avec le Buonarotti.] Le Bembo, dans une lettre dat�e de Rome, le 19 avril 1516, et adress�e au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors � Rubera, ne se montre n�anmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le passage de sa lettre[158]: �Rapha�l, qui se recommande respectueusement �� vous, vient de peindre notre Tebaldeo (le po�te), �avec un tel naturel, qu'il n'est pas aussi semblable �� lui-m�me que l'est cette peinture; et pour moi, �je n'ai jamais vu ressemblance si �tonnante. Vous �pourrez juger par vous-m�me ce qu'en dit et ce �qu'en pense messire Antonio (Tebaldeo).--Dans �le fait, il a grandement raison; car le portrait de �messire Balthazar Castiglione, ou celui de notre �duc de bonne et regrettable m�moire, auquel Dieu �accorde la f�licit� �ternelle, paraissent �tre de la �main d'un des �l�ves de Rapha�l, pour ce qui a �rapport � la ressemblance, en comparaison de celiu �de Tebaldeo. J'en suis extr�mement jalons, et �je songe � me faire peindre aussi quelque jour. �--Mais voici qu'apr�s vous avoir �crit ce qui �pr�c�de, arrive pr�cis�ment Rapha�l, comme s'il �e�t devin� que je m'occupais de lui en vous �crivant. �Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; �c'est que vous lui envoyiez les autres sujets des �ce peintures que vous voulez lui faire ex�cuter dans �votre salle de bains, c'est-�-dire l'explication ��crite des sujets, parce que ceux que vous lui avez �envoy�s seront finis de peindre cette semaine. �--En v�rit�, ce n'est point une plaisanterie: voici �qu'� l'instant m'arrive �galement messire Balthazar, �qui me charge de vous dire qu'il est d�cid� �� rester cet �t� � Rome, pour ne pas interrompre �ses douces habitudes; principalement, �parce que messire Antonio Tebaldeo le veut ainsi. �--Je baise la main � votre seigneurie, et je me �recommande � sa bienveillance.� [Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.] Cette lettre prouve l'intimit� qui r�gnait entre le Bernbo, le Bibbiena, Rapha�l, le po�te Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le Bibbiena, quoique cardinal, ne d�daignait pas de composer lui-m�me les sujets des peintures que Rapha�l devait ex�cuter dans sa maison. Quelles �taient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance d�montre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que les lettres. Quant au portrait du po�te Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la vie de Rapha�l, par M. Quatrem�re de Quincy, croit, avec le comte Luigi Rossi, le c�l�bre traducteur de la vie de L�on X, par Rosco�, l'avoir retrouv� en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les raisons qu'en donnent les deux �minents critiques paraissaient assez concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu l'oeuvre elle-m�me; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute preuve historique, on doit se montrer tr�s-r�serv� � l'endroit de pareilles d�couvertes[159]. [Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p. 638.--La gravure du portrait se trouve � la page 642. Ce qui me ferait douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du po�te Tebaldeo, c'est que, d'_apr�s la gravure_, il para�t �vident que le personnage repr�sent� est dans toute la force de l'�ge; c'est tout au plus s'il para�t avoir trente-cinq ans. Or, d'apr�s le comte Rossi lui-m�me (Longhena, p. 638), le Tebaldeo �tait n� � Ferrare en 1457. Son portrait ayant d� �tre ex�cut� par Rapha�l au commencement de 1516, suivant la lettre du Bembo, il avait � cette �poque cinquante-neuf ans, �ge bien sup�rieur � celui que donne la gravure reproduite dans la traduction de Longhena.] On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de passer � Rome tout l'�t� de l'ann�e 1516, ne voulant pas interrompre les douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un �v�nement important vint modifier sa r�solution: le duc d'Urbin, dont il �tait l'ambassadeur aupr�s de la cour pontificale, se vit d�pouiller de ses �tats, pendant le cours de cette m�me ann�e 1516, par L�on X, auquel il avait donn� l'hospitalit�, lorsqu'il �tait exil� de Florence avec les autres M�dicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes propos� de raconter de quelle mani�re le pape s'empara des �tats de Francesco Maria della Rov�re. Il suffira de dire que L�on X c�da, dans cette circonstance, au d�sir d'augmenter la puissance de sa famille; et qu'en donnant l'investiture du duch� d'Urbin � son neveu, Laurent de M�dicis, il fit fl�chir la justice et la loyaut� devant des consid�rations politiques que la post�rit� a justement r�prouv�es[160]. [Note 160: _Vide_ Rosco�, _Vie de L�on X_, t. III, p. 87 et suiv.] Cet �v�nement mettait fin � l'ambassade du Castiglione, et devait le rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il �tait �loign� depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la pr�sence de ces illustres r�fugi�s aura contribu� � op�rer un rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fid�lement servis, et le marquis de Mantoue, � la famille duquel il tenait par sa m�re. Il obtint donc la permission de rentrer � Mantoue, et il y fut re�u par toute la cour avec beaucoup de satisfaction. Le comte touchait alors � sa trente-huiti�me ann�e: il y avait d�j� longtemps qu'il songeait � se marier, c'�tait le plus vif d�sir de sa m�re; et, lui-m�me, rendu plus s�rieux par les graves pens�es de l'�ge m�r, il commen�ait � se lasser de la vie d�tach�e qu'il avait men�e jusqu'alors. On a pr�tendu que le Castiglione avait con�u, pour la duchesse �lisabeth d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre d'ann�es, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _�loges_, raconte m�me � ce sujet une anecdote qui est r�p�t�e par l'abb� Serassi[161]. Suivant cet �crivain, �le Castiglione aurait fait faire par Rapha�l le portrait de la duchesse �lisabeth, et il l'aurait cach� derri�re un tr�s-grand et tr�s-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enferm� avec ce portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), �crits en entier de sa main en l'ann�e 1517. Ces sonnets auraient �t� retrouv�s en 1560 par la comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille, lorsqu'elle faisait restaurer le cadre us� du miroir. Ces sonnets, comme les bijoux les plus pr�cieux, tir�s des tr�sors de la po�sie italienne, furent communiqu�s aux seigneurs Volpi et publi�s par eux pour la premi�re fois[162].� Nigrini ajoute: �Si Paul Jove avait pu les voir, ils lui auraient donn� les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours, comme il les appelle.�--Malheureusement Nigrini et les autres ont compl�tement oubli� de dire ce qu'est devenu le portrait renferm� avec les sonnets. Si r�ellement cette peinture �tait du Sanzio, elle ne m�ritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami, quelque beaux qu'ils puissent �tre. Serassi les croit r�ellement compos�s en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. �On sait d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima �perdument, et qu'il garda cette passion pendant un grand nombre d'ann�es.� Que cette inclination ait longtemps emp�ch� le comte de songer s�rieusement au mariage, cela n'a rien qui doive beaucoup �tonner. Il para�t m�me certain que, peu avant son retour � Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir. [Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286, notes sur les sonnets vin et VIII et IX.] [Note 162: Voyez-en le texte � l'appendice, nos III et IV.] Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son �me dans une admirable carizone qu'il composa vers cette �poque. Bien que la conclusion, dans le go�t de P�trarque, ne soit pas celle � laquelle on pourrait s'attendre, d'apr�s le commencement du morceau, il perce n�anmoins dans cette pi�ce un d�tachement, un d�go�t de la vie agit�e qu'il avait men�e jusqu'� cette �poque. Cette canzone nous para�t �tre une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes d�cid� � en donner ici la traduction[163]: [Note 163: Voy. le texte � l'appendice, n� V.] �La fleur de ma premi�re jeunesse est pass�e; �je sens dans mon coeur de moins vagues d�sirs, �et peut-�tre mon visage ne respire plus, comme �autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrett�s �fuient en un moment plus vite qu'une fl�che, et �le temps, dans son vol, emporte, sans jamais nous �les rendre, toutes les choses sujettes � la mort. �Cette vie fragile qui nous est si ch�re est une �ombre, un nuage d'un moment, une fum�e, une �vapeur l�g�re, une mer troubl�e par la temp�te, �une obscure prison.--En r�fl�chissant ainsi � �part moi, la raison vient m'�clairer d'une vive �lumi�re, au milieu de ces �paisses t�n�bres, et me �fait voir que, jusqu'� ce jour, mon coeur a �t� le �jouet des artifices de l'amour, qui seul a caus� �toutes mes peines. �Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: �Insens�, qui t'oublies toi-m�me, r�veille-toi �maintenant de ce sommeil honteux, et h�te-toi de te �gu�rir de cette folle erreur qui depuis longtemps �t'accable et commence � vieillir avec toi. Peut-�tre �est-il pr�s de son coucher, sans que tu le �saches, ce soleil qui ne te para�t �tre encore qu'au �milieu de sa carri�re. Il se refuse maintenant � ��clairer de nouvelles folies. Le repentir, la douleur, �la honte, le d�sespoir seront � la fin le prix �de tes illusions; et cependant tu t'y attaches, �esp�rant y trouver le bonheur. Abandonne cet �espoir trompeur, renonce � ces pens�es coupabl�s �et tourne tes regards sur toi-m�me j contemple �ton propre martyre, et tu verras que �l'accomplissement de tes d�sirs ne peut te conduire �qu'� la haine de toi-m�me et � l'indiff�rence �envers Dieu. �C'est ainsi que la raison m'enl�ve l'�pais bandeau �qui couvrait mes yeux et me remplit de �crainte; car, en me voyant loin du droit chemin, �je redoute de me trouver pr�s du danger. Et �cependant la flamme, qu'alluma dans mon coeur �cette beaut� cruelle, n'est ni moins vive, ni moins �br�lante, et je souffre tellement que je ne sais �comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il �me reste un peu de courage, j'esp�re encore, bien. �que je sois pr�s de succomber � la douleur, pr�server �mon coeur de ce feu qui le consume. Mais, �h�las! pendant que je parle, je sens mon �me �attir�e par je ne sais quelle douceur �trange, se �laisser entra�ner par la lumi�re de ces deux �beaux yeux dans lesquels elle puise tant de �bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien. �Si l'on me bl�me, tu peux r�pondre: Celui �qui veut, avec une faible rame, naviguer contre �vent et mar�e devient bient�t le jouet des flots.� Cette canzone para�t avoir �t� compos�e � Rome par le Castiglione, peu de temps avant son d�part pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers jours de mai 1516, et peu de temps apr�s, il �pousa Hypolita Torella, fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains s'accordent � vanter la beaut�, la gr�ce, les qualit�s distingu�es qui rendaient cette jeune fille digne d'un tel �poux. Leur mariage fut c�l�br� � la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres d�monstrations d'all�gresse; le marquis s'effor�ant ainsi, par ces t�moignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite pass�e � l'�gard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son m�rite. Le Castiglione passa le reste de l'ann�e 1516 � Mantoue; loin des affaires publiques, et tout entier � son bonheur priv�. L'ann�e suivante, il conduisit sa jeune �pouse � Venise, pour les f�tes de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux soeurs Polix�ne et Fran�oise Castiglione, mari�es, l'une � Jacques Boschetto, l'autre � Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En consid�ration du comte, ces dames furent re�ues avec beaucoup-d'honneur dans cette merveilleuse ville, o� elles v�curent dans l'intimit� du c�l�bre Andr�a Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga et de deux autres dames de la famille Morosina. Peu de temps apr�s le retour du comte � Mantoue, dans le mois d'ao�t 1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc Alphonse de Ferrare lui �crivit � cette occasion pour lui offrir ses affectueuses f�licitations[164]. [Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.] Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires publiques, le comte s'occupa de mettre la derni�re main � son livre du _Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, � son ami Bembo[165], afin qu'il le rev�t et qu'il lui f�t conna�tre son opinion avant de le publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune correspondance � ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo d�t donner son assentiment � un ouvrage qui est encore aujourd'hui consid�r� comme un mod�le de beau langage et de belles pens�es. Nous avons dit � quelles circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc Guidobaldo, �tait le rendez-vous des savants et des litt�rateurs. Ce prince, tourment� de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes, tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister � ces exercices; mais il aimait surtout � s'entretenir avec les hommes distingu�s que sa r�putation et sa bienveillance avaient attir�s � sa cour. Toutes les heures de la journ�e �taient donc bien employ�es. Mais il arrivait souvent que le duc, accabl� par la douleur, allait se reposer apr�s le d�ner. C'�tait le moment o� ses h�tes se r�unissaient dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, o� se rendait, de son c�t�, madame Emilia Pia, qui, par la gr�ce de son esprit, la s�ret� de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le principal ornement de ces assembl�es. La conversation roulait sur divers sujets alors � la mode, et particuli�rement sur les qualit�s n�cessaires pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations que le Castiglione, � l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cic�ron, rapporte dans son livre, bien qu'il se d�fende d'avoir pris part � ces entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en Angleterre; mais ils lui auraient �t� communiqu�s par des personnes tr�s-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le comte Gaspard Pallavino, C�sar Gonzaga, Bernardo Accolti, surnomm� l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici. [Note 165: Voy. sa lettre � Bembo, du 20 octobre 1518, dans le _Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.] [Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, �dit. in-8 des _Classiques italiens_, de Milan, 1803.] Ces personnages distingu�s �taient tous plus ou moins li�s avec le Castiglione; aussi, malgr� cet abri derri�re lequel sa modestie s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins �tre consid�r� comme l'auteur de ce trait�, dans lequel il a sem� � profusion les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui consid�r� par les Italiens comme un des plus parfaits mod�les de leur noble et belle langue. Il est � remarquer toutefois que le comte ne voulut pas s'astreindre � n'employer que les termes admis par le seul idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez � fond; mais, choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus �l�gantes, il en composa, gr�ce � son jugement, un ensemble si parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entra�nant, qu'il n'existe peut-�tre pas en italien un livre que, sous le rapport de la justesse des expressions, on puisse comparer au trait� _del Cortegiano_[167]. [Note 167: Serassi, _ut supr�_, XXXII-IV.] Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un �tranger � la belle contr�e _ov� il si suona_: mais ce qui assurera toujours au livre du Castiglione une place distingu�e parmi les �crivains du seizi�me si�cle, c'est qu'il donne une id�e exacte des qualit�s que devait poss�der � cette �poque un homme de cour, un gentilhomme accompli. Ce trait� peut, sous certains rapports, �tre oppos� avec succ�s au livre _du Prince_ de Machiavel, �crit, comme on sait, sous les inspirations de la politique astucieuse et cruelle de C�sar Borgia. Ainsi, tandis que le secr�taire florentin vante la dissimulation, la ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins pr�sente, sans aucun scrupule, l'emploi de la force et m�me de la cruaut�, et le m�pris de tout ce qu'il y a de plus sacr� parmi les hommes, comme les moyens les plus s�rs de gouvernement, on aime � voir le Castiglione, vivant � la m�me �poque et assistant au spectacle des m�mes crimes, s'inspirer des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints pr�ceptes de l'�vangile, et soutenir qu'un courtisan, v�ritablement digne de ce nom, doit toujours d�fendre la v�rit� et ne jamais craindre de la faire conna�tre � son prince[168]; que le prince, de son c�t�, doit tellement l'avoir � coeur, qu'il ne doit rien n�gliger pour parvenir � la d�couvrir[169]; allant jusqu'� soutenir que la dissimulation pouss�e trop loin chez les peuples est surtout nuisible au prince[170]. [Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.] [Note 169: _Ibid._, p. 151.] [Note 170: _Ibid._, p. 153.] Mais le passage peut-�tre le plus remarquable de ce livr�, est celui o�, sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, h�tes de la cour d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le plus propre � rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon prince_, _ou le gouvernement d'une bonne r�publique_? Il nous a paru curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il montre chez Fauteur des id�es fort justes, mais pour faire voir que dans ce si�cle, tous les hommes d'�tat, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient pas et ne pratiquaient pas la politique � la mani�re de Machiavel et de C�sar Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]: [Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.] �Je pr�f�rerais toujours le r�gne d'un bon prince �(� la r�publique), r�pondit le seigneur Ottaviano �Fregoso, parce que c'est un pouvoir plus conforme �� la nature; et, s'il est permis de comparer �les petites choses aux grandes, c'est un �pouvoir plus semblable � celui que Dieu a �tabli, �puisque, seul et unique, il gouverne l'univers. �Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce que �produit l'industrie humaine, comme les arm�es, �les grands navires, les �difices et autres choses �semblables, tout se rapporte � un seul qui gouverne �� sa guise. De m�me, dans notre corps, tous �les membres travaillent et se fatiguent au gr� du �coeur. En outre, il para�t convenable que les �peuples soient gouvern�s par un prince, de la �m�me mani�re que certains animaux, auxquels la �nature enseigne l'ob�issance comme une chose �tr�s-n�cessaire. Voyez les corbeaux, les grues et �beaucoup d'autres oiseaux, quand ils font leur �passage, ils se choisissent toujours un chef qu'ils �suivent et auquel ils ob�issent. Et les abeilles, ne �respectent-elles pas leur roi comme si elles �taient �dou�es de raison, et avec autant et plus de �soumission que les peuples les plus respectueux et les �plus soumis? C'est l� une preuve convaincante �que le pouvoir des princes est plus conforme � �la nature que le gouvernement des r�publiques. �Alors messire Pierre Bembo r�pondit: Pour �moi, il me semble que la libert� nous ayant �t� �accord�e par la volont� de Dieu, comme le premier �des biens, il n'est pas conforme � la raison �qu'elle puisse nous �tre enlev�e, ni qu'un homme, �plus qu'un autre, ait seul le droit d'en jouir; ce qui �arrive sous la domination des princes, qui tiennent �leurs sujets dans la plus �troite servitude. Mais �dans les r�publiques bien gouvern�es on conserve �cette libert�: outre que, dans les jugements et les �d�lib�rations, il arrive le plus souvent que l'opinion �d'un seul est plus sujette � l'erreur que celle �de plusieurs, parce que le trouble, soit par col�re, �soit par m�pris ou par cupidit�, entre plus facilement �dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion �de la multitude, laquelle, comme une grande �quantit� d'eau, est moins expos�e � se corrompre �qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux �ne me para�t pas bien choisi; car les corbeaux, �les grues et les autres ne sont nullement d�cid�s �� suivre toujours le m�me et � lui ob�ir perp�tuellement; �mais ils changent et varient, donnant �le pouvoir tant�t � l'un, tant�t � l'autre; ce qui �d�montre qu'ils se rapprochent plut�t de la forme �r�publicaine que de la royaut�: car on peut dire �que l� se trouve une �gale et vraie libert�, o� ceux �qui commandent quelquefois sont eux-m�mes �aussi tenus � ob�ir. L'exemple tir� des abeilles ne �me para�t pas plus heureux, car leur roi n'est pas �del� m�me esp�ce. Aussi celui qui voudrait donner �aux hommes un ma�tre v�ritablement digne �de ce nom, devrait aller le chercher parmi des ��tres d'un autre ordre et d'une nature sup�rieure �� la race humaine, si, raisonnablement, les hommes ��taient n�s pour ob�ir. C'est ainsi que les troupeaux �ob�issent, non � un animal qui leur ressemble, �mais � un pasteur qui est homme et d'une �esp�ce sup�rieure � la leur. D'apr�s ces consid�rations, �j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment �d'une r�publique est pr�f�rable � celui �d'un roi. �Pour r�futer votre opinion, r�pliqua le seigneur �Fregoso, je veux seulement donner cette raison, �� savoir que des diverses mani�res de bien gouverner �les peuples, il n'y a que trois formes de �gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la �royaut�; l'autre, le gouvernement des honn�tes �gens, que les anciens appelaient _optimats_; l'autre, �l'administration populaire. Et la transition, ou vice �contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de �ces gouvernements peut tomber en se g�tant et en �se corrompant, est la tyrannie, et lorsque le �gouvernement des bons se change en celui d'un petit �nombre de puissants qui ne sont pas honn�tes; �et aussi, lorsque l'administration populaire est �exerc�e par la pl�be qui, confondant tous les �rangs, remet, le gouvernement de tous � l'arbitraire �de la multitude. De ces trois esp�ces de �mauvais gouvernements, il est certain que c'est �la tyrannie qui est le pire, ainsi qu'il est facile de �le d�montrer. Il en r�sulte que des trois bons gouvernements, �la royaut� est le meilleur, parce qu'il �est le contraire du plus mauvais: car vous savez �que les effets des causes contraires sont eux-m�mes ��galement contraires entre eux[172]. Maintenant, �revenant sur ce que nous avons dit relativement �� la libert�, je r�ponds que la vraie libert� �n'est pas celle qui consiste � vivre comme on veut, �mais � vivre en se conformant � de bonnes lois: �et il n'est pas moins naturel, moins utile, moins �n�cessaire d'ob�ir que de commander. Car il est �certaines choses qui sont, pour ainsi dire, cr��es, �destin�es et dispos�es dans l'ordre de la nature �pour commander; comme il y en a d'autres qui �doivent ob�ir. Il est vrai qu'il y a deux mani�res �de gouverner: l'une imp�rieuse et violente, �comme celle des ma�tres sur leurs esclaves; et �c'est ainsi que l'�me commande au corps: l'autre, �plus douce et plus mod�r�e, comme celle des �bons princes, par le moyen des lois, aux citoyens; �et c'est ainsi que la raison commande aux passions. �L'une et l'autre de ces mani�res est utile, �parce que le corps est, par sa nature, destin� � �ob�ir � l'�me, comme les passions doivent ob�ir � �la raison. Il y a encore un grand nombre d'hommes �qui ne vivent que par l'usage de leur corps, �et ceux-l� diff�rent autant des hommes vertueux �que l'�me du corps. Car, bien qu'ils soient des �tres �dou�s de raison, ils ne se servent de la raison �qu'autant qu'ils peuvent la conna�tre. Mais ils ne �la poss�dent r�ellement pas, et ils ne jouissent pas �de ses avantages� Ces hommes sont donc naturellement �esclaves, et il est pr�f�rable pour eux, �il leur est plus utile d'ob�ir que de commander. [Note 172: On reconna�t dans ce raisonnement la scolastique du moyen �ge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du XVe si�cle, �poque o� le Castiglione re�ut les le�ons de ses ma�tres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant � la cour d'Urbin et � celle de Mantoue, il pr�f�re la monarchie � la r�publique; tandis qu'au contraire le V�nitien Bembo, issu d'une famille aristocratique de la s�r�nissime r�publique, et dont le p�re �tait s�nateur, doit donner la pr�f�rence au gouvernement r�publicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre d'or de Saint-Mare.] �Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: �De quelle mani�re doit-on donc gouverner ceux �qui sont honn�tes et vertueux et qui ne sont pas �naturellement esclaves?--On doit les gouverner �avec mod�ration, r�pondit le seigneur Ottaviano, �d'une mani�re royale et civile. Il convient de leur �laisser l'administration des emplois et des magistratures �qu'ils sont capables d'occuper, afin qu'ils �puissent eux-m�mes diriger et gouverner ceux �qui sont moins sages qu'eux, � la condition n�anmoins, �que le principe de l'autorit� d�rive tout �entier du prince souverain. Et puisque nous avons �dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit �d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il �est encore plus facile de trouver un seul homme �honn�te et sage que d'en trouver plusieurs. On �doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est issu �d'une noble race, s'il est enclin � la vertu par sa �disposition naturelle, non moins que par le souvenir �de ses anc�tres, et s'il a �t� form� par de �prudentes le�ons. Bien qu'il ne soit pas d'une �esp�ce sup�rieure � l'esp�ce humaine, comme serait, �� votre avis, le roi des abeilles, n�anmoins, �soutenu par les pr�ceptes de ses ma�tres, par une ��ducation sup�rieure et par les principes d'honneur �d'un gentilhomme et d'un homme de cour, �dirig� par les conseils d'honn�tes gens, il deviendrait �un roi prudent, sage, juste, plein de conscience, �de mod�ration et de courage; lib�ral, �magnifique, religieux, cl�ment; en somme, il se �couvrirait de gloire et serait �galement aim� des �hommes et de Dieu... car Dieu aime et prot�ge �ces princes qui s'efforcent de l'imiter, non en ��talant une grande puissance pour se faire adorer �parleurs sujets; mais ceux qui, ind�pendamment �del� puissance par laquelle ils sont �lev�s au-dessus �des autres hommes, s'efforcent de se rendre semblables �� lui par la sagesse et la bont�, � l'aide �desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se �montrer ses ministres, distribuant, � l'avantage �des mortels, les biens et les dons qu'ils re�oivent �de la Divinit�. Et, comme dans le ciel, le soleil, la �lune et les autres astres montrent au monde, pour �ainsi dire, dans un miroir, un t�moignage de �l'existence de Dieu; de m�me aussi, sur la terre, �on peut trouver l'image beaucoup plus certaine de �la Divinit� dans les bons princes, qui l'aiment, la �r�v�rent et montrent � leurs peuples l'�clatante �lumi�re de sa justice, accompagn�e d'un reflet de �la raison et de l'intelligence divine. Dieu r�partit �� ces princes l'honn�tet�, l'�quit�, la justice, la �bont� et tous ces autres pr�cieux dons que je ne �saurais nommer, qui sont au monde un t�moignage �beaucoup plus �clatant de la Divinit� que �la lumi�re du soleil, ou le mouvement r�gulier des �cieux avec le cours vari� des �toiles. Les peuples �sont donc confi�s par la volont� de Dieu � la garde �des princes, lesquels, par ce motif, doivent en �avoir le plus grand soin, afin de lui en rendre �compte comme de sages ministres � leur seigneur. �Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car �le prince ne doit pas se contenter d'�tre bon, mais �aussi d'assurer le bonheur des autres; comme �cette �querre dont se servent les architectes, qui �non-seulement est en soi droite et juste, mais qui �redresse et rend justes toutes les choses auxquelles �on l'applique.� Il est impossible de ne pas �tre frapp� de la beaut� de ce passage: F�nelon, dans son _T�l�maque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que l'auteur, qui �crivait de si sages pr�ceptes � l'usage des rois et des princes, vivait au milieu d'hommes g�n�ralement sans principes, et � une �poque o� un autre �crivain non moins remarquable quant au style, un homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence, comme les moyens les plus s�rs et les plus naturels de gouvernement, on devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la puret� de sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si r�ellement cette discussion sur le m�rite relatif de la r�publique et de la royaut� a pu librement avoir lieu � la cour de Guidobalde et en sa pr�sence, elle t�moigne de la sup�riorit� de ce prince qui, au lieu d'employer son temps � de vaines et futiles occupations, prenait plaisir � �couter des v�rit�s que les souverains aiment rarement � entendre. Le Castiglione �tait encore occup� � revoir et � corriger le manuscrit de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 f�vrier 1519, le marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour h�ritier et successeur son fils a�n� Fr�d�ric. Ce jeune prince d�sirait obtenir le g�n�ralat des troupes de l'�glise. Il pensa que le comte �tait, par ses relations � Rome et par l'intimit� dont le pape l'honorait, l'homme qui pouvait le mieux r�ussir dans cette n�gociation. Il l'envoya donc dans cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant. Pendant ce s�jour, il retrouva son ami Rapha�l fort occup� � mesurer et dessiner les pr�cieux restes des monuments antiques que le temps et le ravage des hommes avaient �pargn�s. On peut croire que le comte lui servit de secr�taire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape L�on X � cette occasion. L'original, de son �criture, fut trouv� parmi les manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et imprim� pour la premi�re fois en 1733. Dans un discours adress� � l'Acad�mie de Florence, en 1799, et intitul�: _Congettura che una lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_, l'abb� Daniel Francesconi a revendiqu� pour Rapha�l l'honneur d'avoir lui-m�me �crit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez probables. Toutefois, il reste toujours � expliquer pourquoi le manuscrit original �tait de l'�criture de Balthasar Castiglione et parmi ses papiers. L'intimit� qui r�gnait entre l'illustre amateur et le grand artiste permet de supposer que Rapha�l aura eu recours, pour rendre ses pens�es, � l'auteur du _Cortegiano_, auquel, pr�c�demment et � plusieurs reprises, il avait demand� des sujets de compositions pour ses peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a �t� adress�e � L�on X, la onzi�me ann�e du s�jour de son auteur � Rome. En admettant que le Castiglione l'ait �crite au nom de Rapha�l, l'artiste �tant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait �t� compos�e en 1519, ce qui s'accorde avec le s�jour que le comte y fit de mars � novembre de cette m�me ann�e[173]. [Note 173: Cette lettre est rapport�e par Serassi dans les _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve �galement dans Longhena, p. 531, et dans Rasco�, _Vie de L�on X_, t. IV, p. 474. Voy. dans le m�me volume, p. 275, _ad notam_, les raisons donn�es par l'abb� Francesconi � l'appui de son opinion.] Les n�gociations qu'il avait entam�es au nom du marquis de Mantoue, les s�rieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimit� des artistes et de tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingu�s, ne faisaient pas oublier au comte sa jeune �pouse qu'il avait laiss�e � Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de l'absence, il composa une �l�gie latine, � l'imitation de Properce[174], et il supposa qu'elle lui �tait adress�e par sa femme dans cette ville de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul s�jour de d�lices digne des hommes et des dieux: Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam delicias esse hominum atque Deum[175]. [Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert. Epist., lib. IV, �l�g. III.] [Note 175: Voy. cette �l�gie dans le _Recueil des lettres du Castiglione_, t. II, p. 297.] Il para�t qu'il avait emport� � Mantoue son portrait peint par Rapha�l quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son �l�gie latine, que sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait dire ces vers, qui sont un �loge pour Rapha�l: Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque, Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui. Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos decipioque dies. Seule, la repr�sentation des traits de ton visage, peinte de la main de Rapha�l, peut all�ger mes ennuis: je lui fais f�te, je lui souris, je me r�jouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait r�pondre � mes paroles; souvent elle me semble exprimer son assentiment et sa volont�, dire ou vouloir quelque chose, et me faire entendre ta voix. Ton enfant reconna�t ta ressemblance et balbutie, en la voyant, le nom de son p�re. Ce portrait est ma consolation, et charme l'ennui de mes longues journ�es�[176]. [Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Rapha�l aurait fait du Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.] Si le comte pr�tait ces sentiments � sa jeune �pouse, il n'�tait pas moins lui-m�me impatient de la revoir. Ce d�sir perce, d'une mani�re tout italienne, dans une lettre dat�e de Rome le dernier jour d'ao�t 1519[177]. [Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.] �Si vous �tes rest�e, ma ch�re �pouse, dix-huit �jours sans avoir de mes lettres, de mon c�t�, �pendant le m�me temps, je ne suis pas rest� quatre �heures sans penser � vous. Depuis, je sais que �vous avez eu souvent de mes lettres et que j'ai �r�par� mes torts. Mais vous n'agissez pas de la �m�me mani�re, car vous ne m'�crivez que lorsque �vous n'avez rien autre chose � faire. Il est vrai �que votre derni�re lettre est assez longue; Dieu �soit lou�! mais vous vous en remettez au comte �Louis (de Canossa) pour qu'il me dise combien �vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que �vous voulussiez que je vous fisse dire par le pape �comme je vous aime. Certainement tout Rome le �sait, de telle sorte que chacun me dit que je suis �au d�sespoir et rempli de chagrin de ne pas ��tre avec vous; et je ne le nierai point. Mais on �voudrait que j'envoyasse � Mantoue pour vous �enlever et vous amener ici � Rome. R�fl�chissez �si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. �Dites-moi, sans plaisanterie, si vous voulez que �je vous rapporte quelque chose qui vous plaise; �je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais �j'aurais � coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. �Car j'arriverai l� un matin que vous ne m'attendrez �pas, et je vous trouverai au lit: et vous viendrez �ensuite me donner � entendre que la nuit �vous avez r�v� de moi; mais la v�rit� est qu'il �n'en aura rien �t�. Je ne puis pas encore vous �annoncer le jour de mon d�part, mais j'esp�re �que ce sera sous peu. En attendant, souvenez-vous �de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense �constamment � vous, et vous aime passionn�ment �et plus que je ne dis, et je me recommande �� vous de tout coeur.� Son d�part de Rome, annonc� comme prochain par cette lettre, se fit encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette ann�e. Il quitta cette ville sans avoir r�ussi � faire nommer son jeune ma�tre g�n�ral des troupes de l'�glise; mais il emportait une lettre de L�on X qui, en expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient emp�ch� jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte lui avait �t� tr�s-agr�able, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage plus distingu�, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le rappellerait lorsque le temps lui para�trait venu de pouvoir donner satisfaction � ses d�sirs[178]. [Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.] Rentr� � Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta jusqu'au commencement de juillet suivant, �poque � laquelle il fut renvoy� aupr�s du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur ordinaire, avec douze cents �cus de traitement. Il passa, le 10 juillet, � Florence, pu le l�gat, le cardinal Jules de M�dicis, depuis Cl�ment VII, lui fit l'accueil le plus empress�. Il �tait � Rome le 17 du m�me mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, �prouver un premier chagrin, suivi bient�t d'une peine plus profonde encore. Il avait laiss�, neuf mois auparavant, son illustre ami Rapha�l plein de vie, de gloire et d'honneurs, occup� � mesurer et � dessiner les antiquit�s de la ville �ternelle, et marquant chaque ann�e de son existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progr�s toujours croissant dans son style et sa mani�re. Le bruit de sa mort, arriv�e le 6 avril pr�c�dent, �tait parvenue � Mantoue, comme la nouvelle d'un des �v�nements les plus importants de ce si�cle, bien avant le d�part du comte, qui en avait �prouv� la plus vive douleur. Mais, � son arriv�e � Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces journ�es en s'�levant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait faite. �Je suis arriv�, �crit-il � sa m�re le 20 juillet 1520, bien portant; mais il ne me semble pas �tre � Rome, car je n'y retrouve plus mon pauvre Rapha�l: que Dieu re�oive son �me bien-aim�e!--�_Io son sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perch� non vi � pi� il mio poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].� [Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.] Il voulut donner � la m�moire du grand peintre d'Urbin un t�moignage public de ses regrets, en composant cette �pitaphe latine: DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu quoque d�m toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael, ing�nio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam, indignataque mors est, Te dud�m extinctis reddere posse animam: Et quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa, Deberi et morti nostraque nosque mones. [Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'�tait servi d�j� des m�mes expressions dans sa lettre � L�on X, o� il dit: �_Vedendo quasi il cadavero di quella nobil patria, che � stata regina del mondo_, _cos� miserabilmente lacerato_.� Ce qui prouverait que le comte a bien �crit lui-m�me cette lettre.] En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que lui-m�me allait ressentir de plus pr�s les coups de la mort. A peine �tait-il install� � Rome, qu'il apprit par sa m�re la mort de sa femme, qui eut lieu � Mantoue, le 25 ao�t de cette ann�e, des suites de couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse douleur. La consid�ration qu'il avait su acqu�rir � la cour pontificale, sa bont�, sa bienveillance, qui lui avaient gagn� tous les coeurs, lui valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de tout ce que Rome renfermait d'hommes distingu�s, des cardinaux et du pape lui-m�me. L�on X voulut m�me lui donner publiquement une preuve de l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de deux cents �cus d'or. Mais, si tous ces t�moignages de sympathie adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'�prouver, ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout en continuant ses n�gociations afin de faire obtenir le g�ri�ralat des troupes de l'�glise au marquis de Mantoue, il s'occupait � recueillir des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait � sa m�re, � Mantoue, avec l'intention d'en d�corer le palais des Castiglione et d'en former un petit mus�e. C'est ainsi que, par une lettre adress�e de Rome � sa m�re le 29 d�cembre 1520, il lui annonce l'envoi � Mantoue d'une Madone de la main de Rapha�l, d'une t�te de paysan et d'une figure antique en marbre: �Objets, dit-il, qui me sont tr�s-chers; c'est pourquoi, ainsi que je l'ai dit � votre seigneurie, je la prie en gr�ce de ne les laisser voir � qui que ce soit[181].� Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis Fr�d�ric au grade de g�n�ral des troupes de l'�glise. Ce jeune prince fut tellement transport� de joie, � la r�ception de la d�p�che du comte qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui �crivit de sa main: �Messire Balthazar, j'ai vu ce que vous m'�crivez par votre lettre, laquelle m'a ressuscit� de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose secr�te.... Je suis tr�s-satisfait de vous et de ce que vous avez fait[182].� [Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.] [Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.] Il ne para�t pas n�anmoins que le marquis ait r�compens� ce service d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte � Rome, o� il pouvait continuer � lui �tre utile. Pendant les chaleurs de l'�t�, si dangereuses dans cette ville, le comte s'installa au Belv�d�re pour y trouver la fra�cheur. �Pl�t � Dieu, �crit-il � sa m�re, �que votre seigneurie e�t un lieu ainsi fait, �avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant �de telles antiquit�s, fontaines, r�servoirs, eaux �fra�ches, et tout pr�s du palais (du Vatican), ce qui �est le mieux. Si Pietro Iacomo �tait ici, je suis �certain que ce s�jour lui para�trait tout autre �chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route �qui s'�tend au bas du Belv�d�re, que passent tous �ceux qui arrivent � Rome de ce c�t�, ainsi que les �personnes qui vont s'amuser dans les pr�s. Apr�s �le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et �de femmes qui viennent y faire mille folies; et c'est �ainsi qu'en les voyant j'essaie de me distraire[183].� [Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.] Les habitudes de Rome sont bien chang�es depuis cette lettre: les Romains d'aujourd'hui ne vont plus gu�re se promener dans les champs qui avoisinent le Belv�d�re. Ces champs, comme presque tous ceux qui entourent cette ville, sont chaque ann�e envahis pendant l'�t� par le mauvais air; et le Belv�d�re lui-m�me, si sain du temps de L�on X, n'est plus, de nos jours, malgr� son �l�vation, � l'abri de ce fl�au. Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il re�ut du marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour prendre part � la guerre contre les Fran�ais. Cette offre, comme celles qui viennent d'un ma�tre, ressemblait beaucoup � un ordre; elle n'avait d'ailleurs rien de bien s�duisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas �tre oblig� de l'accepter. Il en informait sa m�re dans une lettre qui peint bien ses sentiments intimes[184]. [Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p. 77.] �L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante �lances, ce qui est r�ellement un grand honneur; �et je reconnais que Son Excellence l'a fait avec �beaucoup de bienveillance, ce dont je lui ai grande �obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans �quelques embarras d'argent, je crois que ce �commandement me serait plut�t nuisible que profitable, �parce qu'il me faudrait d�penser largement �du mien. En outre de cela, je suis sorti de la jeunesse, �les fatigues me sont plus difficiles � supporter �qu'autrefois, et je connais les embarras �qu'on �prouve � commander aux gens. D'ailleurs, �s'il venait jamais � l'esprit de l'illustrissime �seigneur marquis de me donner quelque r�compense �des services que je me suis efforc� de lui rendre, �je voudrais que ce f�t tout autre chose que cinquante �lances, parce que je consid�re ce don �comme une charge et non comme une r�compense; �et si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne �me serait pas refus�. Mais, pour le peu de temps �que j'ai � rester dans ce monde, je d�sirerais ne �plus manger le pain de douleur. N�anmoins, le �seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une �mani�re tr�s-aimable qu'il avait un �gal besoin de �moi tant � Mantoue qu'� la guerre et � Rome, et �partout ailleurs o� il lui arrive d'avoir � traiter �quelque affaire, et m'ayant pri� de lui faire conna�tre �le choix que j'aurai fait, je me suis d�cid� �� rester ici � Rome, par cette consid�ration que �c'est le poste le plus important, et celui o� je puis �rendre le plus de services. C'est aussi la r�sidence �qui, sous beaucoup de rapports, doit m'�tre le plus �profitable, eu �gard � ce que ce s�jour me pla�t �beaucoup, que j'y ai des amis assez puissants, et �que, gr�ce � ma qualit� d'ambassadeur, je puis un �jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et � �moi-m�me. D'un autre c�t�, il n'y a personne ici �qui me porte envie, ni qui cherche � ruiner mon �cr�dit; il n'y a ni factions, ni partis, et je ne suis �pas oblig� de voir quelquefois les choses aller tout �autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes �ces consid�rations, il m'a paru bon de rester � �Rome.� Au milieu de ces graves pr�occupations, le comte n'oubliait pas son fils Camille qu'il avait laiss� � Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de sa m�re. Bien que cet enfant e�t � peine quatre ans, il voulait que son a�eule l'envoy�t aux �coles pour qu'on lui f�t apprendre l'alphabet grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 ao�t 1521, les enfants apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la m�me id�e dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on fasse apprendre � son fils la langue grecque avant le latin, �parce que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir; mais il n'en est pas de m�me du grec[186].� Cette opinion d'un disciple de D�m�trius Chalcondyle m�rite d'�tre remarqu�e; elle nous para�t pleine de justesse. [Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.] [Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.] Vers la fin de cette ann�e, le comte �prouva un nouveau chagrin en perdant le pape L�on X, qui mourut le 1er d�cembre 1521, � la fleur de l'�ge, apr�s un pontificat d'un peu plus de huit ann�es. Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et particuli�rement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce pontife avait combl�s de ses bienfaits et soutenus d'une �clatante protection. Cet �v�nement rendait plus n�cessaire pour le marquis de Mantoue la pr�sence, � Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, aupr�s du sacr� coll�ge, toutes les phases de l'�lection du nouveau pontife, qui eut lieu au commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses n�gociations aupr�s de la commission des trois cardinaux, qui avaient �t� choisis par leurs coll�gues pour gouverner les affaires de l'�glise, jusqu'� l'arriv�e � Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 ao�t 1522. Le Castiglione rendit, � cette �poque, de grands services au marquis de Mantoue, l'informant exactement des �v�nements qu'il lui importait le plus de conna�tre, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour d�fendre l'�tat de l'�glise. Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au nombre de trente-huit, �crites du 22 d�cembre 1521 au 15 juillet 1522[187] ainsi que celles adress�es par lui au duc et � la duchesse d'Urbin et � d'autres personnages �minents, pendant le m�me intervalle jusqu'� son d�part de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanci�s sur le conclave qui pr�c�da l'�lection d'Adrien VI et sur les actes qui suivirent cette �lection. Il n'entre pas dans le but que nous nous sommes propos� d'analyser cette correspondance exclusivement politique; nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife la confirmation du g�n�ralat des troupes de l'�glise que L�on X avait accord� au marquis de Mantoue; et que, d'un autre c�t�, il seconda puissamment, par son influence � Rome et dans le duch� d'Urbin, l'entreprise de son ancien ma�tre, Francesco della Rov�re, sur ce duch� dont il reprit possession � l'aide du marquis de Mantoue, son beau-fr�re, presque aussit�t apr�s la mort de L�on X. Cette restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et, entre autres, � la condition de ne pas restituer au comte le ch�teau de Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donn� en r�compense de ses bons services, ainsi que nous l'avons rapport�. Les habitants de Pesaro avaient toujours vu avec d�plaisir que ce domaine e�t �t� donn� au Castiglione; ils exig�rent donc que Nuvilara ne lui f�t pas restitu�, et ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le comte en �prouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc d'Urbin lui rendrait plus tard ce ch�teau et ses d�pendances[188]. Mais rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais �t� remis en possession de ce domaine. [Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.] [Note 188: Lettre CIII, � sa m�re, t. Ier, p. 82.] Tout en prenant une part active � ces importantes n�gociations, le Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la soci�t� des artistes, et, en particulier, des anciens �l�ves de son cher Rapha�l. La mort avait emp�ch� ce grand ma�tre d'achever compl�tement son tableau de la _Transfiguration_, et c'�tait � Jules Romain, son �l�ve favori, qu'�tait �chue la t�che honorable, mais ardue, de terminer la derni�re et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement li� avec Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, o� la mani�re du ma�tre et celle de l'�l�ve sont tellement confondues, que le connaisseur le mieux exerc� aurait peine � reconna�tre ce qui appartient en propre � l'un ou � l'autre. La _Transfiguration_ avait �t� command�e au Sanzio par le cardinal Jules de M�dicis, depuis Cl�ment VII, pour l'�glise de Saint-Pierre in Montorio. Il para�t que le cardinal, apr�s l'entier ach�vement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules Romain, que Rapha�l avait institu� son principal l�gataire avec un autre de ses �l�ves, Francesco Penni, surnomm� _il Fattore_. Jules n'osait pas trop r�clamer au puissant cardinal ce qui lui restait d�. Cependant, il avait donn� � cet argent une destination pieuse; il voulait le constituer en dot � l'une de ses soeurs qui venait d'�tre demand�e en mariage. Il prit le parti de s'adresser � son protecteur, � l'ami intime de son ma�tre, et le comte s'empressa d'�crire au cardinal la lettre suivante, qui est non-seulement un t�moignage de sa bienveillance pour Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Rapha�l lui avait laiss� de profonds regrets: �Bien que les circonstances soient telles que ma �demande puisse para�tre importune, cependant, �l'obligation que je crois avoir de rendre service � �tous mes amis me force � supplier votre r�v�rence �dissime seigneurie d'une chose, laquelle, � ce que �je pense, ne devra pas lui d�plaire, et sera tr�s �agr�able � l'un de ses serviteurs, qui est mon ami. �Jules, �l�ve de Rapha�l d'Urbin, par suite du tableau �que ledit Rapha�l a ex�cut� pour votre �r�v�rendissime seigneurie, est rest� cr�ancier �d'une certaine somme d'argent. Il ne la demande �pas actuellement, et il ne voudrait pas la recevoir; �mais ayant une soeur d�j� grande, et pour �laquelle il a trouv� un mari, s'il pouvait lui assurer �une dot, il d�sirerait que votre seigneurie daign�t, �dans sa bont�, d�cider � quelle �poque elle �pourrait lui donner ces fonds: car, bien qu'il ne �les re��t pas maintenant, ni d'ici � six, huit ou �dix mois, le jeune homme, qui est dispos� � �prendre pour femme cette soeur de Jules, ne s'en �inqui�terait pas, pourvu qu'il f�t certain de les �toucher � l'�poque d�termin�e. C'est pourquoi, si �votre seigneurie daigne accorder cette gr�ce � �Jules, qui lui est un serviteur si d�vou�, outre �l'obligation que lui-m�me en aura, de mon c�t� �j'en conserverai une �ternelle reconnaissance. J'ai �pris la libert� d'adresser cette pri�re � votre �seigneurie, non-seulement � cause de l'amiti� que je �porte � Jules, mais pour donner satisfaction � la �bonne m�moire de Rapha�l que je n'aime pas �moins aujourd'hui qu'� l'�poque o� il �tait encore �de ce monde; et je sais que lui-m�me d�sirait �que cette soeur de Jules f�t mari�e. Je n'en dirai �pas davantage, et je baise humblement les mains �de votre r�v�rendissime seigneurie[189].� [Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74. Cette lettre se trouve aussi rapport�e par Bottari, _Lett. pitt._, t. IV, p. 8, n�111.] Nous ne savons si cette requ�te fut favorablement accueillie; dans tous les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de Rapha�l et l'amiti� qu[?]il portait � Jules Romain lui prescrivaient de tenter aupr�s du puissant cardinal. La peste s'�tait d�clar�e � Rome, dans le milieu de l'�t� 1522, avant l'arriv�e d'Adrien VI. Renferm� dans le Belv�d�re, le comte t�chait de se garantir du fl�au, en emp�chant les gens de sa suite de communiquer au dehors. Cette peste, comme le chol�ra, attaquait d'abord les classes inf�rieures et y faisait les plus affreux ravages. �Je suis en bonne sant�, ainsi que tous les n�tres, ��crivait-il � sa m�re le 12 ao�t 1522[190]; mais, en �r�alit�, la peste fait de grands ravages, bien qu'elle �n'ait pas encore p�n�tr� dans les familles nobles. �Le grand mal est que presque tous ceux qui �tombent malades d'autres maladies sont abandonn�s �et meurent de faim et de besoins, parce �que tout le monde les repousse, et ceux qui sont �atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; �de mani�re que c'est un grand malheur. On ne �manque pas de provisions. Je crois qu'il est parti �de Rome plus de quarante mille personnes. �Aujourd'hui, certaines confr�ries vont en procession �aux �glises principales; elles portent la t�te de saint �S�bastien et une figure de saint Roch. Elles s'arr�tent �aux maisons infect�es de la peste, r�citent �des pri�res et implorent la mis�ricorde de Dieu. �Mais ce qui exciterait tes larmes abondantes, �ch�re Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus, �de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement �se frappant, criant mis�ricorde et disant: �Seigneur, �pargnez votre peuple! Ils sont accompagn�s �d'hommes qui les font marcher en ordre et �leur donnent � manger. Les pri�res de ces innocents ��meuvent beaucoup les hommes; puissent-elles ��galement toucher Dieu et parer les coups �de sa justice!� [Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.] [Note 191: Sa fille a�n�e.] Cette peste dura plusieurs ann�es � Rome; car on voit, par une autre lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit � cette �poque deux de ses domestiques de cette maladie[192]. [Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.] Le Castiglione quitta Rome quelque temps apr�s l'arriv�e d'Adrien VI, c'est-�-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis de Mantoue dans ses entreprises contre les Fran�ais. Rentr� � Mantoue vers la fin de cette ann�e, il y passa la plus grande partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance suivie avec Andr�a Piperario, gentilhomme mantouan, fix� � Rome, o� il remplissait les fonctions de secr�taire apostolique, et avec ses amis Francesco Penni, et Jules Romain, qui �tait son charg� d'affaires pour les acquisitions d'art et d'antiquit�s. C'�tait toujours aux oeuvres de Rapha�l qu'il donnait la pr�f�rence. �crivant de Mantoue, le 22 janvier 1523, � Andr�a Piperario, il lui disait: �J'adresse la lettre �ci-incluse � Jules, peintre, le priant de t�cher de �me faire avoir un certain tableau de la main de �Rapha�l, qui appartenait � ma�tre Antonio di San �Marino[193], et auquel je n'ai pas song� lorsque j'�tais �� Rome. Je vous prie d'en parler en outre, �de votre c�t�, audit Jules; et si, pour avoir ce �tableau, il faut d�bourser quelque argent, ne �manquez pas de l'avancer pour moi, et donnez-m'en �avis; je vous le remettrai sur-le-champ[194].� Par la lettre suivante, adress�e � Jules Romain de Mantoue, le 12 f�vrier 1523[195], on voit quelle familiarit� s'�tait �tablie entre le grand seigneur et l'artiste. [Note 193: Orf�vre, le m�me dont il est question p. 121.] [Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, n� LXXVIII, p. 238, 239.] [Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, n� LXXIX, p. 241.] �Mon tr�s-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'� ce �jour l'occasion de t'envoyer les deux toques[196]; �maintenant, je t'en envoie deux des mieux que �j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'�cris. Vois �si tu d�sires avoir quelque autre chose de ces environs. �Je n'ai rien � te dire autre chose, sinon �que je me porte bien, gr�ce � Dieu, et que je �d�sire te voir. Je ne r�p�terai pas que j'ai donn� �commission, avec l'argent, � messere Andr� �Piperario, de m'acheter quelque chose, t'en ayant �d�j� inform�. Je t'ai d�j� fait conna�tre �galement �le d�sir que j'ai de poss�der ce tableau qui a �appartenu � ma�tre Antonio di San Marino: je ne �te dirai donc rien de plus, si ce n'est que je me �recommande � toi, ainsi qu'� Gio. Francesco �(Penni, surnomm� il Fattore).� [Note 196: _Scuffotti_, bonnets, b�rets, toques, probablement, semblables � celle dont il est coiff� dans son portrait par Rapha�l, qui est au Louvre.] Le Castiglione avait plus de confiance dans le go�t de Jules Romain que dans celui du Fattore; la lettre suivante, adress�e de Mantoue le 12 avril 1523 � Andr� Piperario, en offre la preuve[197]. �Gio. Francesco m'a �crit ces jours derniers �qu'il m'avait trouv� quelques objets d'antiquit� �et qu'ils co�taient dix ducats. Pensant que le tout ��tait du consentement de Jules, je vous �crivis �de vouloir bien lui donner ces dix ducats. �Aujourd'hui, j'apprends que l'opinion de Jules est �que ces objets n'ont pas une grande valeur: je �d�sirerais donc, si vous ne lui avez pas remis les �ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous �excusant du mieux que vous pourrez, lui disant, �par exemple, que vous n'avez plus d'argent � �moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il �vous plaira. J'y suis d'autant plus d�cid�, que �Jules m'a fait venir l'eau � la bouche d'un cam�e �qu'il m'�crit avoir vu et qu'il trouve une chose �admirable. S'il pouvait l'obtenir � bon march�, �je serais content de le prendre avec la r�solution �de n� plus acheter cette ann�e d'autres antiques, �� moins qu'il ne se pr�sent�t une occasion extra �extraordinaire, et pour le prix et pour la beaut� des �objets. Jules m'�crit que celui auquel il appartient �lui en demande cent ducats, mais qu'il croit �qu'on l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui �me para�t encore trop cher, surtout dans ce moment, �o� je n'ai presque pas d'argent. N�anmoins, �si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou �trente ducats, je voudrais qu'on le pr�t, et m�me �en ajoutant deux ducats de plus, si c'est l'avis de �Jules. Et je l'entends ainsi, dans le cas o� vous �n'auriez pas donn� les dix ducats � Gio. Francesco, �parce que je pr�f�re de beaucoup avoir une seule �chose excellente plut�t que cinquante m�diocres. �Je voudrais le tableau de ma�tre Antonio di San �Marino, le cam�e et le torse que Jules m'�crit �avoir trouv� pour la t�te de marbre que je poss�de, �et c'est tout ce que je voudrais acheter cette �ann�e. Vous pourrez convenir du tout avec Jules, �et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera tr�s-bien fait.� [Note 197: Elle est rapport�e dans le _Recueil des lettres du Castiglione_, � la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p. 105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28 mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V, n� LXXX, p. 241] On voit par une lettre adress�e � Piperario, le 8 mai suivant[198], qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achet�s � Rome: il aurait voulu que Jules Romain f�t venu � Mantoue, �parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques �appartements, et je d�sire extr�mement les d�corer; �ainsi, lorsque l'occasion vous para�tra favorable, �engagez-le avec instance � venir.� [Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre, sculpt�e par Rapha�l, et dont nous avons parl� plus haut, p. 115.] Malgr� cette invitation, Jules Romain ne partit pas � cette �poque pour Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29 juillet 1523, que l'artiste lui avait achet� et envoy� le fameux cam�e antique que le comte d�sirait tant poss�der. Il repr�sentait une t�te de Socrate dont il fut extr�mement satisfait[199]. Jules �tait encore � Rome au commencement de septembre de cette ann�e[200]: il n'en partit, ou plut�t il ne s'en �chappa que dans les premiers mois de l'ann�e suivante, alors qu'ayant dessin� pour Marc-Antoine ces figures ind�centes que l'Ar�tin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Cl�ment VII. [Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.] [Note 200: _Ibid._, le�. LXVII, p. 110.] Ce pontife avait succ�d� dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien VI, qui a laiss� une m�moire d�test�e et m�pris�e de tous les artistes et de tous les litt�rateurs. --�Tant que v�cut Adrien, �dit Vasari[201], peu s'en fallut que Jules Romain, �le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine, Sebastiano �de Venise et d'autres grands ma�tres ne �mourussent de faim. La consternation r�gnait �parmi les courtisans accoutum�s aux lib�ralit�s �et � la munificence de L�on X, et les artistes �songeaient tristement � l'avenir, en voyant toute �esp�ce de talent plong�e dans l'oubli, lorsque, par �la volont� de Dieu, la mort vint frapper Adrien. �Le cardinal Jules de M�dicis lui succ�da sous le �nom de Cl�ment VII, et, en un moment, tous les �arts commenc�rent � rena�tre.� [Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanch�, t. V, p. 36.] Aussit�t apr�s l'av�nement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui envoya le Castiglione, avec lequel il �tait li� depuis longtemps, comme son ambassadeur extraordinaire. Le comte se rendit � Rome vers le milieu de d�cembre 1523; il �tait charg� par son ma�tre de d�terminer Jules Romain � venir prendre � Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire ex�cuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine, Jules Romain put quitter Rome furtivement, gr�ce � la protection du comte; il �tait arriv� � Mantoue vers le printemps de l'ann�e 1524, apr�s avoir termin� dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les fameuses fresques repr�sentant l'allocution de Constantin � son arm�e, la bataille contre Maxence, le bapt�me de Constantin et la donation faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette composition, qui est la derni�re ex�cut�e � Rome par Jules Romain, l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202]. [Note 202: Vasari, _ut supr�_, p. 39.] Suivant Vasari, �le comte aurait amen� Jules �� Mantoue, et l'aurait pr�sent� � Fr�d�ric qui, �apr�s l'avoir combl� de caresses, lui accorda une �maison magnifiquement meubl�e, une forte pension �et la table pour lui et pour Benedetto Pagni, �son �l�ve, et un autre jeune homme qui �tait � �son service. Le marquis lui envoya en outre du �velours, du satin et d'autres riches �toffes; puis, �songeant qu'il n'avait point de monture, il se fit �amener son cheval favori, nomm� Ruggieri, et le �lui donna[203].� [Note 203: Vasari, p. 42.] Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-m�me pr�sent� son ami et prot�g� au marquis de Mantoue. Mais nous admettons volontiers ce fait sur le t�moignage de Vasari, son contemporain, ordinairement bien inform�. Ce voyage du comte � Mantoue, avec Jules Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, � partir du 8 de ce mois jusqu'� son d�part pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses lettres dat�es de Rome. Vasari a donn� la description des travaux ex�cut�s � Mantoue par Jules Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respect� ses fresques que celles de son ma�tre et d'Annibal Carrache, � Rome. Ind�pendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de Mantoue, il orna cette ville de palais, d'�glises et de maisons particuli�res qui en chang�rent compl�tement l'aspect. Il fit plus: il contribua puissamment � l'assainir et � la pr�server des inondations auxquelles elle �tait expos�e depuis des si�cles. �Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au �point d'�tre presque inhabitable, devint, gr�ce � �Jules Romain, aussi saine qu'agr�able; Elle lui dut �la plupart de ses embellissements, chapelles, maisons, �jardins, fa�ades.... Le nombre des dessins �qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment �incroyable: car, comme nous l'avons dit, on ne �pouvait, surtout dans la ville, �lever des palais �et d'autres �difices consid�rables que d'apr�s ses �dessins.� [Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 � 51.] [Note 205: P. 50, _ut supr�_.] Tous ces travaux ne furent pas achev�s du vivant de Castiglione, mais longtemps apr�s sa mort: car Jules Romain, fix� d�sormais � Mantoue, y termina sa carri�re en 1546, dix-sept ans apr�s la perte de son ami. On pr�tend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome o� il s'�tait fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette ville si belle, et les f�tes qu'on lui donna si bien ordonn�es, qu'il ne crut mieux faire, pour reconna�tre le z�le de Fr�d�ric Gonzague et sa brillante r�ception, que d'�riger en duch� son marquisat[207]. Si telle fut la cause de cette faveur, la d�termination de l'empereur fait non-seulement l'�loge de Jules Romain, dont le g�nie avait plus obtenu pour son ma�tre que les combats et les n�gociations, mais elle honore �galement Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et d'admirer �galement les oeuvres du plus grand �l�ve de Rapha�l. [Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p. 360, la description des d�corations �lev�es � Rome � l'occasion de cette c�r�monie.] Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut combl� de pr�sents par l'empereur et par le marquis de Gonzague. �Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au �point de ne pouvoir se passer de lui, et l'artiste, �de son c�t�, r�v�rait au del� de toute expression �son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune �faveur, et qui, par ses lib�ralit�s, le rendit ma�tre �d'un revenu de plus de mille ducats. Jules se �construisit � Mantoue, vis-�-vis San Barnaba, une �maison dont il d�cora la fa�ade de stucs color�s; �il enrichit l'int�rieur de peintures, de stucs �semblables � ceux de la fa�ade, et de morceaux �antiques que lui avait donn�s le duc[208].� Un grand nombre de dessins de Rapha�l faisaient de cette maison un mus�e pr�cieux. [Note 207: Commentaire de M. Jeanron � la suite de la traduction de la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.] [Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.] Bien que Jules Romain poss�de plusieurs des �minentes qualit�s de son ma�tre, comme la puret�, la fermet� du dessin, la science de la disposition, la vari�t� in�puisable dans ses nombreuses compositions, il lui est n�anmoins fort inf�rieur dans beaucoup d'autres parties. Tout le monde est d'accord pour reconna�tre que si Rapha�l ne brille pas par le coloris, � l'�gal du Titien et des autres ma�tres de l'�cole v�nitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du Sanzio. La pr�paration de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser au noir presque tous ses tableaux, et leur enl�ve un des principaux charmes de la peinture. Mais, ind�pendamment de ce d�faut, Jules Romain ne proc�de pas comme son ma�tre, par la recherche du beau id�al: il ne s'efforce pas, ainsi que Rapha�l l'explique au Castiglione, dans sa lettre cit�e plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un seul tout id�al, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirig� en cela par la puret�, par la perfection de son go�t, se trouvait ainsi d'accord avec les enseignements des anciens, et particuli�rement de Socrate et de Platon, ces deux grands pr�cepteurs du beau dans l'antiquit�. X�nophon raconte, dans ses dires m�morables de Socrate[210], que ce sage disait un jour � Pharrasius: [Note 209: P. 102.] [Note 210: Liv. III, chap. VII.] �Si vous voulez repr�senter une �beaut� parfaite, comme il est extr�mement difficile �de trouver des hommes dont les formes soient �exemptes de tout d�faut, vous r�unirez les beaut�s �de beaucoup de mod�les pour en composer un tout �accompli.�--�Assur�ment, lui r�pondit Pharrasius, �telle est notre mani�re d'op�rer.� --Platon, dans sa _R�publique_, disait de son c�t�: �Pensez--vous qu'un peintre[211] doive �tre r�put� moins excellent �dans son art, si, apr�s avoir peint un homme �parfaitement beau et accompli dans toutes ses parties, �il ne peut en montrer un semblable parmi �les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!� [Note 211: Liv. V.] [Note 212: Voy. sur ce sujet int�ressant, un discours prononc� par le professeur cavali�re Antonio Sala, aux �l�ves de l'Acad�mie de Lucques, � la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846, in-12, t. III, p. 56 et suiv.] --Telle �tait la m�thode de Rapha�l: il cr�ait le beau id�al, en imitant ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul, mais dans plusieurs mod�les; et d�plus, ainsi qu'il l'explique au Castiglione dans la lettre pr�cit�e, �_en suivant une certaine id�e qui lui venait_ �_� l'esprit, id�e qui portait en soi_ �_un sentiment �lev� de l'art_.� Ce n'est point ainsi que proc�de son �l�ve: emport� par la fougue de son g�nie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher � id�aliser ses figures et � modeler ses formes sur ce que la nature offre de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de r�flexions; mais telles sont la force et la facilit� de son g�nie, que, pour la composition, il n'est pas inf�rieur � son ma�tre. Tel fut l'artiste que l'amiti� du comte Castiglione procura au marquis de Gonzague et � la ville de Mantoue. En �tudiant l'histoire de l'art en Italie, dans la premi�re moiti� du seizi�me si�cle, on voit qu'il n'est pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, � cette �poque, n'ait eu ses ma�tres �minents: � P�rouse, Andr�a Vanucci, ma�tre de Rapha�l; � Rome, le Bramante, Rapha�l et ses �l�ves; le Pinturicchio, comme lui, disciple du P�rugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone, Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; � Florence, le Buonarotti, Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les plus grands peintres de l'�cole florentine; � Milan, L�onard de Vinci, Luini et leur �cole; � Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone, le Sansovino, le Titien, Paul Veron�se; � Bologne, le Francia, l'ami, l'�mule de Rapha�l pour la puret�, l'id�alit� de ses madones; � Ferrare, le Garofolo, l'ami de l'Arioste; � Mantoue, Jules Romain; � Parme, le Corr�ge. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de ceux que nous passons sous silence suffiraient � eux seuls pour soutenir l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art, d'appeler cette �poque le si�cle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a pu voir une telle r�union de rares et brillants g�nies. Si leur apparition simultan�e dans les principales villes de l'Italie est due � une faveur sp�ciale de la Providence, il faut, toutefois, �tre juste envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection qu'ils accord�rent aux artistes contribua puissamment � l'�l�vation de l'art; non qu'elle f�t na�tre le g�nie, mais elle lui permit de se donner libre carri�re, en lui offrant les occasions de se produire, ce qui manque le plus souvent aux hommes sup�rieurs. C'est ainsi que Jules II, L�on X, Cl�ment VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, � Rome; les M�dicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, � Florence; Louis Sforce, � Milan; Andr�a Gritti et d'autres patriciens, � Venise; les ducs Guidobalde et della Rov�re, � Urbin; Alphonse d'Est et Lucr�ce Borgia, � Ferrare; les Gonzague, � Mantoue, pouss�s par l'amour du beau, encourag�rent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laiss�s les ma�tres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces princes et ces grands seigneurs m�ritent donc la reconnaissance de la post�rit�. Le temps approchait o� le Castiglione allait pour jamais dire adieu � cette ville de Rome qu'il aimait tant, � cette Italie, si belle malgr� les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et particuli�rement aux artistes dans l'intimit� desquels il vivait depuis un grand nombre d'ann�es. Le pape Cl�ment VII, qui, dans beaucoup de circonstances, avait pu appr�cier le m�rite du comte, la solidit� de son esprit rehauss�e de tant de qualit�s aimables et brillantes, avait jet� les yeux sur lui pour en faire son envoy� extraordinaire aupr�s du puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destin�es de l'Italie et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19 juillet 1524, et lui exprima son d�sir avec les raisons les plus pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission avait principalement pour objet de r�tablir la paix entre toutes les puissances chr�tiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son ma�tre. Ce prince se montra fort honor� du choix que le pape avait fait de son ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le Castiglione accepta donc l'offre du pontife, �dans l'espoir, comme il l'�crivait � sa m�re[214] d'en acqu�rir m�rite aupr�s de Dieu, louange et honneur chez les hommes, et peut-�tre aussi un profit non m�diocre.� Ce qui veut dire, qu'embrassant l'�tat eccl�siastique, puisqu'il devenait nonce du pape en Espagne, il esp�rait revenir � Rome un jour cardinal. [Note 213: Lett. � sa m�re, du 4 ao�t 1524, CIX, t. Ier, p. 86.] [Note 214: _Id._, _ibid._ _id._] Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'�glise en Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome percevait une foule de droits et des revenus de toute esp�ce sur les b�n�fices, les offices et charges eccl�siastiques, les vacances, les dispenses, etc. Cet emploi devait �tre fort lucratif, et le comte en reconna�t l'importance en �crivant � sa m�re [215], que �l'office de collecteur �en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que m�me �les revenus en sont encore consid�rables.� [Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.] Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette o� il allait accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le marquis et faire ses adieux � sa m�re. Il n'y resta que quelques jours, reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 � Madrid. Nous n'avons trouv� dans sa correspondance d'autre indication, sur l'itin�raire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir �crite du Mont-Cenis � son ami Piperario. Il est � croire, d'apr�s cela, qu'il suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France, pour aller gagner la fronti�re d'Espagne. Dans une lettre � Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arriv�e � Madrid et la r�ception qui lui a �t� faite. �Je suis arriv� ici, tr�s-honor� par �tout le chemin, et de m�me en cette ville. Car, �bien que j'y aie fait mon entr�e assez tard dans la �nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent � ma �rencontre, par ordre de Sa Majest�, � laquelle, le �jour suivant, j'allais baiser la main, et qui me �fit le meilleur accueil, me dit les meilleures �paroles de notre seigneur (le pape), de mani�re que �j'esp�re que les intrigues ourdies par les Fran�ais �ne r�ussiront pas dans cette occurrence[216].� [Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.] Les conjonctures �taient tr�s-favorables pour combattre les pr�tentions de la France. Le roi Fran�ois Ier venait d'�tre fait prisonnier � Pavie, et la nouvelle de ce succ�s �clatant pour les arm�es espagnoles �tait arriv�e en m�me temps que le comte � Madrid, et y avait caus� une grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir �crire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le f�liciter de cette victoire. Il �crivit �galement � la marquise de Pescaire, Vittoria Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait �galement pris part � cette bataille[218]. [Note 217: M�me lettre, au commencement.] [Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167, t. Ier.] Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les n�gociations conduites par le Castiglione aupr�s de Charles-Quint. Les historiens peuvent y trouver de curieux d�tails et des explications pr�cieuses sur la captivit� de Fran�ois Ier, sur les conditions de sa mise en libert�, et sur la politique adopt�e par le puissant empereur, qui �tait alors parvenu � l'apog�e de sa gloire. Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa ch�re Italie, ni les lettres. On le voit, d�s son arriv�e � Madrid, demander � Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 � Vicence, chez Ptol�m�e Gianicolo; celle de Bembo publi�e en 1525 sous le titre de _prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les livres d'amour de ma�tre Lione �breo[219]. [Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 � Piperario, XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.] Avant son d�part de Rome, il avait confi� une copie manuscrite de son _Cortegiano_, compos� depuis longtemps, � la marquis de Pescaire, bien digne, par son go�t et son savoir, d'appr�cier les beaut�s de cet ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui �crivant. Dans une lettre dat�e de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique � la marquise les raisons qui l'ont d�termin� � envoyer le manuscrit original de cet ouvrage � Venise, pour le faire imprimer, afin d'�viter qu'on en fasse courir des copies incompl�tes et remplies de fautes[220]. [Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.] Mais cette raison n'�tait pas la seule: il avait appris, au fond de l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de Guidobalde, qu'il avait aim�e si passionn�ment. Il voulut ne pas retarder davantage l'hommage qu'il devait � sa m�moire, ainsi qu'au souvenir des amis qu'il avait �galement perdus, et qu'il fait figurer dans son livre; comme Julien de M�dicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione donne de sa d�termination dans la pr�face de son _Cortegiano_, adress�e � l'�v�que de Viseu, don Michel da Silva[221]. [Note 221: Voy. cette pr�face, p. VII et suiv.] En lisant cette pr�face, on voit que le comte �tait, lorsqu'il la composa, sous l'impression d'id�es et de sentiments tristes, impression caus�e par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient laiss� dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-m�me, comme au milieu d'une solitude pleine de douleur[222]. [Note 222: _Ibidem_, p. IX.] Ces sentiments �taient entretenus par sa position politique: le comte avait suivi Charles-Quint en avril 1526 � S�ville et � Grenade, ne cessant d'insister, aupr�s du puissant et astucieux monarque, pour le r�tablissement de cette paix g�n�rale qu'il avait esp�r� ramener parmi les princes chr�tiens, sous les auspices du chef des fid�les. Mais son esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les d�tours de la politique, et il voyait �chouer, l'une apr�s l'autre, toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du souverain pontife. Cl�ment Vil, trop �loign� du th��tre des n�gociations pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoy�, ainsi que des difficult�s qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il n�gligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui t�moigner positivement son m�contentement, il ne lui accordait plus la m�me confiance. Le Castiglione se trouvait dans cette p�nible situation, lorsque la nouvelle de la prise de Rome par les troupes du conn�table de Bourbon, le 27 ao�t 1527, parvint � la cour de Charles-Quint. Personne ne s'attendait � cet �v�nement, l'un des plus extraordinaires du seizi�me si�cle. L'empereur lui-m�me en parut aussi surpris qu'afflig�; car, bien que l'habitude de la dissimulation ait �t� une des qualit�s de ce prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival Fran�ois Ier, il para�t bien d�montr� qu'il ne soup�onna pas l'intention du conn�table. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour son propre compte que dans l'int�r�t de son nouveau ma�tre. Chef d'une arm�e compos�e d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les religions, et qui lui �tait beaucoup plus d�vou�e qu'� l'empereur, il livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en holocauste � ses soldats affam�s de pillage. Tel �tait � cette �poque, le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint � l'esprit de personne de supposer que l'arm�e du conn�table allait envahir la capitale du chef des fid�les. Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il �crivit une longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre c�t�, il parvint � d�terminer tous les �voques espagnols � quitter leurs si�ges et � venir � la cour, v�tus d'habits de deuil, pour demander tous ensemble la mise en libert� du souverain pontife, que l'empereur leur promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de r�aliser. Charles-Quint, dans ces circonstances, n� cessa de combler le comte de sa bienveillance, comme pour att�nuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de Rome. [Note 223: Lettre de Burgos, le 10 d�cembre 1527; liv. IV, XXIV, p. 147.] C'est � cette �poque, vers 1528, que le Castiglione r�pondit � un pamphlet, probablement �crit � l'instigation et avec l'assentiment des ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et Lactance, compos� par un Espagnol, Alphonse Vald�s, et dans lequel l'auteur expose, � sa mani�re, ce qui s'est pass� � Rome, en l'ann�e 1527[224]. [Note 224: Ce dialogue, �crit en espagnol, a �t� traduit en italien et imprim� � Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du Castiglione_, t. II, p. 169-170.] Ce Vald�s para�t avoir �t� un esprit ardent, ennemi du pape et des pr�tres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles opinions de Luther. On voit par la r�futation m�me que le comte fait de diff�rents passages du dialogue, que Vald�s employait contre le cierge catholique la raillerie et l'invective � la mani�re du r�formateur. Le gouvernement imp�rial avait sans doute encourag� et peut-�tre m�me pay� l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les �v�ques et les moines, eussent �t� tol�r�es � la cour de Sa Majest� Catholique, si les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-m�me n'y avaient pas cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'att�nuer le sac de Rome, en d�versant le m�pris sur toute la cour pontificale. Le Castiglione r�fute avec une grande verve et une haute �loquence les accusations du pamphl�taire. Vald�s avait dit que les calamit�s qui �taient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas �t� nuisibles, mais avaient m�me �t� utiles � la chr�tient�, et qu'elles n'�taient arriv�es que par la volont� manifeste de Dieu. Il s'�tait ensuite moqu� des vols sacril�ges commis dans les �glises par les soldats du conn�table, et particuli�rement � la Basilique de Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux �v�ques et aux membres du clerg� romain. Le comte, tout en reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine s'afflige et s'indigne de voir que �dans la propre maison de l'empereur, prince si chr�tien, tr�s-juste et tr�s-vertueux, il se trouve un secr�taire qui ose excuser des impi�t�s si coupables, et se montrer un ennemi public des rites et des c�r�monies chr�tiennes. Il ne craint pas d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].� Enfin, dans toute cette r�futation, le Castiglione, bien que restant respectueux � l'�gard de l'empereur, n'h�site point � lui faire entendre courageusement la v�rit� sur les exc�s commis par ses g�n�raux et par ses soldats dans la capitale de la catholicit�. [Note 225: Voy. la r�ponse � Vald�s, dans le t. II des _Lettres du Castiglione_, p. 175 et suiv.] Si l'on en croit Serassi[226], cette r�ponse � Vald�s aurait eu pour r�sultat d'obliger le pamphl�taire � se retirer � Naples, o� il aurait v�cu mis�rablement, d�savou� et abandonn�, comme c'est l'usage, par le gouvernement qui l'avait employ�, mais qui, r�concili� alors avec le souverain pontife, �tait embarrass� de ses invectives et de ses calomnies. [Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.] Charles-Quint, loin de se montrer offens� de la courageuse hardiesse du nonce de Cl�ment VII, voulut lui donner un t�moignage �clatant de son estime: il le nomma � T�v�ch� d'Avila, d'un revenu tr�s-consid�rable. Mais le comte refusa d'accepter ce riche b�n�fice, tant que le pape et l'empereur ne seraient pas enti�rement r�concili�s. Dans la derni�re lettre en latin, qu'il �crivit, le 3 juillet 1528[227], � son fils Camille et � ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait laiss�s aux soins de sa m�re � Mantoue, nous voyons le comte en proie � cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome. [Note 227: T. II, p. 363.] �Quels conseils, dit-il � son fils, pourrais-je te �donner, depuis si longtemps que je suis absent? �J'oserai seulement, sans trop d'orgueil, te citer �ces vers de Virgile: �Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.� La douleur qu'il avait ressentie des outrages inflig�s au souverain pontife, aux cardinaux et � tout le clerg� romain, le chagrin que lui avaient caus� le pillage de la capitale de la chr�tient� et la destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient compl�tement ruin� sa sant�. Le 2 f�vrier 1529, se trouvant � Tol�de, o� se tenait la cour de Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, apr�s six jours de souffrances, il mourut avec une grande r�signation chr�tienne. Il avait alors cinquante ans deux mois et un jour. Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en �prouva un vif chagrin: il voulut que tous les pr�lats pr�sents � la cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps � la cath�drale de Tol�de, o� un service solennel fut c�l�br� � sa m�moire. Cl�ment VII n'�prouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref tr�s-affectueux et rempli des louanges du d�funt, qu'il voulut bien adresser � sa pauvre m�re. Les nombreux amis que le comte avait laiss�s en Italie parmi les savants, les �crivains et les artistes ne furent pas les derniers � d�plorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve, � la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux t�moignages de ces regrets exprim�s en latin et en italien, dans des �loges et des pi�ces de vers de tous les rhythmes[228]. [Note 228: Voy. t. II, p. 238 � 244, et 312 � 320.] Son corps resta dans la cath�drale de Tol�de pendant seize mois, apr�s lesquels sa m�re, Louise de Gonzague, le fit transporter � Mantoue, et d�poser, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules Romain, dans l'�glise des Fr�res-Mineurs, � cinq milles hors la ville, avec cette �pitaphe compos�e par son ami Bembo: BALDASSARI CASTILIONI. MANTUANO. Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de instituenda regum familia perscripsisset, postrem�, cum Carolus V, imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo, magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P. Anno Domini MDXXIX. Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des agitations d'une carri�re m�l�e � d'importants �v�nements politiques et militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans lesquels il trouvait les plus agr�ables d�lassements. Nous avons d�j� fait conna�tre ce qu'il pensait de la sup�riorit� des lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare, comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de gentilshommes ultramontains, fran�ais ou autres. On ne sera peut-�tre pas f�ch� de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultiv�s par l'homme de cour v�ritablement digne de ce nom. Apr�s avoir cit� dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur l'Utilit� de la musique et vant� l'agr�ment qu'elle procure dans toutes les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une id�e de ce qu'�taient l'art et le go�t musical au commencement du seizi�me si�cle, et ses appr�ciations sont encore tr�s-justes aujourd'hui. [Note 229: Lib� I�, p. 86.] [Note 230: _Ibid._, p. 122.] �C'est une belle musique de bien chanter � livre �ouvert, sans broncher, et avec une bonne m�thode; �mais je pr�f�re de beaucoup le chant avec �accompagnement de viole, parce que toute la �douceur consiste comme en un solo o� l'on peut �entendre et suivre avec beaucoup plus d'attention �la m�thode et l'air, les oreilles n'�tant occup�es �qu'� �couter une seule Voix; c'est pourquoi �l'on y distingue plus facilement la moindre faute: �ce qui n'arrive pas lorsqu'on chante en choeur, �une voix soutenant l'autre. Mais j'aime, par-dessus �tout, chanter le r�citatif avec accompagnement �de violes; car cette mani�re ajoute aux paroles �une beaut�, une expression merveilleuse. Tous �les instruments � touches sont �galement harmonieux, �parce qu'ils ont les consonnances parfaitement �justes, et qu'on peut y ex�cuter avec facilit� �beaucoup de passages qui remplissent l'�me �d'une douce impression musicale. Je n'aime pas �moins la musique ex�cut�e par quatre violes � �archet, car elle est tr�s-suave et tr�s-compliqu�e. �La voix humaine ajoute de la gr�ce et de l'agr�ment �� tous ces instruments, desquels il convient �que notre courtisan ait une connaissance suffisant.�. �...Quant au temps o� l'on doit se livrer � �faire de la musique, je pense que c'est toujours �lorsqu'on se trouve dans la soci�t� intime de personnes �qui nous sont ch�res, quand on n'a rien � �faire, mais surtout quand on est en la pr�sence �des dames, parce que les accents de la musique �adoucissent l'�me des personnes qui l'�coutent, �et la rendent plus sensible par la suavit� des sons; �d'un autre c�t�, ils excitent l'intelligence de celui �qui l'ex�cute. Il convient, comme je l'ai d�j� dit, �que l'on �vite la foule, et surtout la multitude �ignorante et vulgaire. Mais la condition oblig�e �de toute composition musicale doit �tre la discr�tion, �car il est impossible de pr�voir toutes les �circonstances qui pourront se pr�senter. Aussi �l'homme de cour, qui saura bien se juger lui-m�me, �s'accommodera aux circonstances, et reconna�tra �quand les esprits de ses auditeurs seront �dispos�s ou non � l'�couter. Il r�fl�chira � �son �ge; car, v�ritablement, il n'est pas convenable, �et m�me il est d�sagr�able de voir un �homme de condition �lev�e, vieux, chauve, sans �dents, couvert de rides, tenir une viole � son �bras, en tirer des sons et chanter au milieu d'une �soci�t� de dames, surtout s'il s'en tire m�diocrement. �Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on �chante des paroles remplies d'amour, et, chez les �vieillards, l'amour est une chose ridicule, bien �qu'il advienne quelquefois que ce dieu se plaise, �pour montrer sa puissance irr�sistible, � enflammer �des coeurs glac�s par l'�ge.�--Le magnifique Julien �de M�dicis r�pondit alors: �Ne privez pas, messere �Fr�d�ric (Fregose), les pauvres vieux de ce plaisir; �car j'ai connu des hommes �g�s qui avaient �des voix plus belles et des doigts mieux exerc�s �pour jouer des instruments, que certains jeunes �gens.�--�Je ne veux pas, r�pliqua messere �Fr�d�ric, priver les vieillards de ce plaisir, mais �bien je veux vous emp�cher, vous et ces dames, �de rire de cette sottise. Si les vieillards veulent �chanter avec accompagnement de viole, qu'ils le �fassent sans t�moins, et dans le seul but de chasser �de leur esprit ces s�rieuses pens�es, ces graves �ennuis dont notre vie est sem�e, et pour go�ter ce �plaisir divin que, dans mon opinion, Pythagore et �Socrate �prouvaient en entendant de la musique. �Alors m�me que les vieillards devraient ne plus �en ex�cuter, ayant depuis longtemps l'�me accoutum�e �aux effets de la musique, ils �prouveraient �� l'entendre un bien plus grand plaisir que ceux �qui n'ont jamais eu la moindre notion de cet art; �car, de m�me que, souvent, les bras d'un forgeron, �assez faible du reste, �tant plus exerc�s, �deviennent plus forts que ceux d'un homme plus �vigoureux, mais non habitu� � se servir de ses �bras; de m�me aussi, les oreilles exerc�es � l'harmonie �la comprennent beaucoup mieux et plus vite, �et la jugent avec un bien plus grand plaisir que �d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles puissent ��tre, mais auxquelles il manque d'�tre habitu�es �aux vari�t�s des consonnances musicales. En effet, �les modulations ne p�n�trent pas, mais traversent, �sans laisser aucunes traces, les oreilles qui ne �sont pas accoutum�es � les entendre, quoiqu'on �puisse dire que les b�tes f�roces elles-m�mes �parraissent ressentir un certain plaisir � entendre la �m�lodie, Tel est le d�lassement que les vieillards �doivent prendre de la musique.� Le Castiglione veut que son courtisan connaisse �galement les arts du dessin. �Il est tr�s-important, dit-il[231], �qu'il sache dessiner, et qu'il ait quelques �notions de la pratique de l'art de la peinture. Ne �vous �tonnez pas si je veux qu'il connaisse ces �arts, que l'on consid�re aujourd'hui comme �m�caniques et peu convenables � un gentilhomme. �Je me rappelle avoir lu que les anciens, principalement �dans toute la Gr�ce, voulaient que les �jeunes gens nobles s'adonnassent dans les �coles �� l'�tude de la peinture, comme � un art honn�te �et n�cessaire. Cet art fut admis au rang des premiers �arts lib�raux; et, plus tard, par un �dit �public, il fut d�fendu de l'enseigner aux esclaves. �Chez les Romains, la peinture fut en tr�s-grand �honneur: c'est de cet art que la noble famille des �Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant ��t� nomm� _Pictor_, parce qu'en effet il �tait un �excellent peintre. Il �tait tellement adonn� � cet �art, qu'ayant peint les murailles d'un temple consacr� �� la d�esse de la sant�, il y inscrivit son �nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il f�t �issu d'une famille illustre, honor�e de titres �consulaires, de triomphes et d'autres dignit�s, bien �qu'il cultiv�t les lettres, qu'il f�t vers� dans la �connaissance des lois et compt� au nombre des �orateurs, cependant il pouvait encore accro�tre et �augmenter la renomm�e de son nom, en laissant �un t�moignage qu'il avait �t� peintre. On compte �un grand nombre d'hommes, appartenant � des �familles illustres, qui ont �t� c�l�bres dans cet �art. Ind�pendamment de sa noblesse et de sa dignit�, �la peinture est encore des plus utiles, �principalement � la guerre, pour dessiner des vues de �pays, des sites, des fleuves, ponts, rochers, �forteresses et autres choses; lesquelles, � supposer �qu'on en conserv�t la m�moire dans l'esprit, ce �qui est assez difficile, on ne pourrait les repr�senter �� d'autres. En v�rit�, celui qui n' estime pas cet �art me para�t presque totalement d�nu� de sens. �Cette masse de l'univers, que nous contemplons �avec l'immensit� du ciel brillant des rayons de �tant d'�toiles, et, au milieu, la terre entour�e par �les mers, accident�e par des montagnes, des �vall�es et des fleuves, et d�cor�e d'une grande �vari�t� d'arbres, de plantes et de fleurs, ne peut-on �pas dire que c'est un noble et grand tableau �compos� par la main de la nature et de Dieu? �Celui qui peut parvenir � imiter cette grande �oeuvre me para�t donc tr�s-digne de louanges, �car on n'arrive pas � ce r�sultat sans poss�der la �connaissance de beaucoup de choses, ainsi que �le savent bien ceux qui en ont fait l'exp�rience. �Aussi les anciens avaient-ils en grand honneur �les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le �dernier degr� de la perfection. Il est facile de s'en �convaincre, par les statues antiques de marbre et �de bronze qui existent encore. Bien que la peinture �diff�re de la statuaire, n�anmoins ces deux �arts d�coulent de la m�me source qui est la beaut� �du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont �d'une beaut� divine, il est � croire que, de leur �temps, la peinture a d� �tre �galement belle, et �cela avec d'autant plus de raison, que la peinture �offre � l'artiste des ressources plus vari�es pour ses �compositions.� [Note 231: Lib� 1�, p. 87 et suiv.] �Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. �Christoforo, Romano[232], qui �tait assis avec les �autres: �Que vous semble, dit-elle, de cette opinion? �Direz-vous aussi que la peinture offre plus �de ressources � l'artiste que la statuaire?� [Note 232: Sculpteur, le m�me dont il est question lors de la d�couverte du Laocoon; voir p. 82.] �Pour moi, r�pondit Christoforo, j'estime que �l'exercice de la statuaire pr�sente de plus grandes �difficult�s, est plus r�ellement un art, vraiment �digne d'un artiste, que n'est la peinture.� �Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: �De ce �que les statues sont plus durables que les peintures, �on pourrait peut-�tre dire qu'elles sont plus �dignes de Fart; car, �tant faites pour durer longtemps, �elles satisfont mieux � cette condition que �la peinture. Mais, ind�pendamment de la dur�e, �la statuaire et la peinture sont encore faites pour �l'ornement. Or, sous ce rapport, la peinture �l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas �aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle �peut r�sister encore un bon bout de temps, et, �pendant qu'elle existe, elle est beaucoup plus �agr�able.� �Christoforo r�pondit alors: �Je crois, en v�rit�, �que vous parlez contrairement � ce que vous pensez �int�rieurement, et cela uniquement en consid�ration �des oeuvres de notre Rapha�l. Peut-�tre �croyez-vous que la sup�riorit� que vous admirez �en lui, dans l'art de la peinture, est tellement �grande qu'il est impossible que la statuaire parvienne �jamais � atteindre ce degr� de perfection. �Mais veuillez r�fl�chir que c'est faire plut�t l'�loge �de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je �conviens que l'une comme l'autre est �galement �une imitation que l'art fait de la nature; mais je �ne sais comment vous pouvez dire que la v�rit� �n'est pas mieux imit�e, ainsi que l'oeuvre m�me �de la nature, par une statue de marbre et de �bronze dans laquelle les membres sont en relief �de la m�me forme et dans la m�me proportion �que ceux que la nature a faits, que dans un tableau �o� l'on ne voit autre chose que la surface et ces �couleurs qui trompent les yeux. Autant vaudrait �dire que l'apparence approche plus du vrai que �la r�alit�. Je crois ensuite que la sculpture est �plus difficile, parce que, si l'on vient � commettre �une faute, il est impossible de la corriger, car le �marbre ne se raccommode pas; mais il faut recommencer �une autre figure. Cet inconv�nient n'arrive �pas dans la peinture, que l'on peut, mille �fois de suite, modifier, augmenter ou diminuer, �toujours en la rendant meilleure.� �Le comte r�pondit en riant: �Je ne parle pas �pour faire l'�loge de Rapha�l, et vous ne devez pas �me croire ignorant � ce point que je ne connaisse �pas l'excellence de Michel-Ange, la v�tre et celle �d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. �Mais je parle de l'art et non des artistes; et vous �avez raison de dire que l'une comme l'autre est �une imitation de la nature. Toutefois, il n'est pas �exact de soutenir que la peinture n'offre que �l'apparence, et la statuaire la r�alit�. Bien que les �statues soient tout en relief, comme le mod�le �vivant, et que la peinture ne pr�sente qu'une �surface, il manque aux statues beaucoup de choses �qui ne manquent pas � la peinture, particuli�rement �les lumi�res et les ombres. Car autre chose �est la lumi�re que donne la nature, autre chose �celle donn�e par le marbre. Le peintre sait rendre �exactement la premi�re, selon que l'exige sa composition, �� l'aide des clairs et des ombres; ce �que ne peut faire la sculpture. Si le peintre n'ex�cute �pas ses figures en relief, il reproduit les muscles �et les membres avec un tel model�, qu'il fait �facilement reconna�tre les parties du corps qu'on �ne voit point; de telle sorte qu'il est ais� de comprendre �que le peintre sait � fond la structure de �ces parties. Pour produire cet effet, il faut employer �un autre proc�d� plus difficile; il faut �savoir faire les membres en raccourci et repr�senter �leur raccourcissement proportionnellement �� la vue, calcul�e sur la ligne de perspective. �C'est la perspective, qui, par la proportion des �lignes exactement mesur�es, et � l'aide des couleurs, �des lumi�res et des ombres, vous montre �sur la surface d'un mur perpendiculaire, les premiers �plans ou les lointains, plus ou moins, selon �qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit �de peu d'importance de bien imiter les couleurs �naturelles, en reproduisant les chairs, les v�tements �et toutes les autres choses color�es? Le �sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore �moins peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux �noirs ou bleus, avec le brillant �clat de leurs �rayons d'amour. Il ne peut montrer la couleur des �cheveux blonds, l'�clat resplendissant des armures, �l'obscurit� d'une nuit profonde, la temp�te �qui bouleverse les flots, les �clairs, les traits de �feu qui traversent le ciel, l'incendie d'une cit�, le �lever de l'aurore avec les rayons ros�s, dor�s et �empourpr�s qui l'accompagnent; il ne peut enfin �montrer ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les �montagnes, ni les for�ts, ni les prairies, ni les jardins, �ni les fleurs, ni les villes, ni les maisons, �toutes choses que la peinture peut reproduire. �D'apr�s toutes ces consid�rations, je pense que la �peinture est un art plus noble, plus vari� que la �sculpture[233], et je crois que, chez les anciens, elle ��tait arriv�e � la perfection, comme les autres �arts. On peut s'en convaincre, par quelques restes �qui existent encore, sp�cialement dans les souterrains �de Rome. Mais on en trouve la preuve compl�te �dans les �crits des anciens, qui font fr�quemment �l'�loge et des ouvrages et-des ma�tres; ce �qui d�montre combien les uns et les autres furent �honor�s et estim�s, aussi bien par les gouvernements �que par les principaux citoyens.� [Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, n� IX, une lettre de Michel-Ange � Benedetto Varchi, dans laquelle le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.] Apr�s avoir cit� l'exemple d'Alexandre, prot�geant Ap�lles, et lui abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui avait demand� de faire le portrait; apr�s avoir rappel� l'histoire de D�m�trius Poliocertes, qui, assi�geant Rhodes, ne voulut pas mettre le feu � cette ville dans la crainte de br�ler un tableau de Protognis; apr�s avoir racont� que M�trodore fut envoy� par les Ath�niens � Paul �mile, pour donner des le�ons � son fils � d�corer son triomphe, l'interlocuteur du Castiglione ajoute: �Il me suffira de dire qu'il convient que �notre courtisan ait quelque notion de la peinture, �cet art �tant honn�te, utile et appr�ci� autrefois �par des hommes qui avaient un bien plus grand �m�rite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc �le cultiver, alors m�me qu'il ne procurerait d'autre �utilit� ou d'autre plaisir que de servir � juger �l'excellence des statues antiques et modernes, des �vases, des �difices, des m�dailles, des cam�es, des �intailles et d'autres objets semblables. Mais, en �outre, il aide � conna�tre la beaut� des corps vivants, �non-seulement dans la d�licatesse des �traits du visage, mais dans la proportion de tout �le reste, aussi bien chez les hommes que chez les �autres animaux. Voyez donc comme la connaissance �de la peinture est une cause d'extr�me �plaisir: que ceux-l� surtout y pensent, qui aiment �tant � contempler les charmes des dames, qu'ils �sont, � leur vue, comme ravis en extase dans le �paradis, et cependant ils ne savent pas peindre; �s'ils le savaient, ils �prouveraient un bien plus �grand contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup �mieux appr�cier cette beaut� qui excite dans �leur �me tant de transports.� �Messere C�sar Gonzague se mit � rire en entendant �ces paroles et dit: �Je ne suis pourtant pas �peintre, et cependant je suis certain d'�prouver, �� la vue de certaine dame, beaucoup plus de �plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que �vous avez nomm�, s'il pouvait revenir de l'autre �monde.� �Le comte r�pond�t: �Votre plaisir ne d�rive �pas enti�rement de la beaut� de cette dame, mais �de l'affection que peut-�tre vous lui portez. Si vous �voulez bien dire la v�rit�, la premi�re fois que �vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti �la milli�me partie du plaisir que vous avez eu �depuis, bien que ses charmes aient toujours �t� �les m�mes. C'est pourquoi vous devez comprendre �que, dans le plaisir que vous �prouvez, l'affection �tient plus de place que l'impression de la �beaut�.� �--Je ne le nie pas, dit messere C�sar, mais de � m�me que le plaisir na�t de l'affection, de m�me �aussi l'affection na�t de la beaut�. On peut donc �dire que la beaut� est la cause premi�re du �plaisir.� �Le comte r�pondit: �Beaucoup d'autres causes �peuvent enflammer notre �me, ind�pendamment �de la beaut�; comme les mani�res, le savoir, le �langage, les gestes, et mille autres choses que, �sous certain rapport, on pourrait �galement �appeler des charmes. Mais, par-dessus tout, c'est �de sentir qu'on est aim�; de telle sorte que l'on �peut aimer d'une ardeur extr�me sans cette �beaut� dont vous parlez. Mais la passion qui na�t �seulement de la beaut� que nous voyons � l'ext�rieur �dans les personnes, causera, sans aucun �doute, un bien plus grand plaisir � celui qui �ce saura mieux appr�cier cette beaut� qu'� celui �qui est moins en �tat d'en juger. Aussi, revenant �� ce que j'ai dit plus haut, je pense qu'Apelles ��prouvait un bien plus grand plaisir en contemplant �la beaut� de Campaspe que ne pouvait l'�prouver �Alexandre, parce qu'on doit supposer que �l'amour de l'un et de l'autre d�rivait seulement �de cette beaut�, et que ce fut un motif qui d�termina �Alexandre � donner Campaspe � celui qui �lui parut mieux en �tat que lui-m�me d'en appr�cier �toute la perfection. N'avez-vous pas lu �que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, �parmi beaucoup d'autres de la m�me ville, le �peintre Xeuxis avait choisies pour composer, �avec les cinq ensemble, une seule figure d'une �beaut� parfaite, ont �t� c�l�br�es par un grand �nombre de po�tes, comme �tant celles qui avaient ��t� trouv�es belles par celui qui pouvait le mieux �juger de la beaut�?� On reconna�t dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galat�e, qui ne se contentait pas d'avoir pour mod�le la beaut� de la Fornarine, mais qui, pour id�aliser ses figures, cherchait, comme il l'�crivait au comte, � voir en m�me temps plusieurs belles femmes, � la condition que le Castiglione, bon juge en cette mati�re, serait pr�sent, pour faire choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234]. [Note 234: �_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero la met� delle tante cose oh� V. S. mi scrive: ma nette sue parole riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella, mi bisogneria veder pi� belle, con questa condizione che V. S. si trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla mente_. _Se questa ha in s� alcuna excellenza d'arte, io non so; ben m'affatico d'averla_.� Recueil de Bottari, t. II, n� V, p. 23-24.] Il est difficile de ne pas croire, d'apr�s l'opinion d�velopp�e par le Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-m�me poss�d� quelque notion des arts du dessin. A la mani�re dont il raisonne de la peinture, nous ne serions pas �tonn� que, pendant son s�jour � Milan � la cour de Louis Sforce, al e�t suivi les le�ons du grand L�onard de Vinci, et pris peut-�tre plus tard, dansson _Trait� de la peinture_ les principes de cet excellent go�t, auquel Rapha�l lui-m�me n'h�sitait pas � se soumettre. En terminant cette longue �tude de la vie et des �crits du Castiglione, nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin, de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la droiture de son caract�re et la loyaut� de son �me apparaissent au-dessus des n�gociations politiques dont il fut charg�; que son talent comme �crivain et comme po�te, tant en latin que dans sa langue maternelle, le place au premier rang des litt�rateurs du seizi�me si�cle; que comme amateur des arts, il eut l'�clatant honneur de vivre dans l'intimit� de Rapha�l, et d'�tre consult� par ce grand ma�tre, qui n'�tait pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est redevable � l'amiti� qui l'unissait � Jules Romain des admirables �difices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute esp�ce qui vint y cr�er l'�l�ve et l'h�ritier de Rapha�l: Charles-Quint, qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en apprenant la mort du Castiglione: �_Io vos digo que es muerto uno de los mejores cavalleros del mundo_.�--�Je vous dis que la mort vient de frapper un des hommes les plus accomplis du monde.� [Note 235: �...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perch� temo di non sodisfare al vostro.�--Lettre pr�cit�e, _ut supr�_.] [Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui annoncer sa mort.] * * * * * PIETRO ARETINO Les biographes et les critiques qui, jusqu'� ce jour, se sont occup�s de Pietro Aretino, frapp�s de la haute position � laquelle il sut s'�lever, malgr� les scandales de sa vie, se sont attach�s plut�t � raconter ses relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps, qu'� donner une id�e de ses rapports avec les artistes, rapports qui tiennent une si grande place dans sa vie. Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqu� l'intimit� qui s'�tablit entre le Titien, le Sansovino et l'Ar�tin, apr�s que ce dernier f�t venu se fixer � Venise. Il ajoute que cette amiti� fut tr�s-utile � la gloire et aux int�r�ts du Titien: �Car, dit-il, gr�ce � la plume de l'Ar�tin, son nom f�t connu de tous les princes de l'Europe[237].� [Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. L�opold Leclanch�.] Le comte Mazzuchelli se borne � paraphraser ce passage: �Ar�tin, dit-il, aima les beaux-arts, et particuli�rement la peinture et la musique. Il jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement li� avec le Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact � l'�gard de ce dernier, comme on le verra plus tard), et son amiti� ne fut pas infructueuse au premier. Le po�te aida le peintre � se faire conna�tre, et ce fut sur son t�moignage que Charles-Quint nomma le Titien pour faire son portrait, qu'il paya neuf mille �cus d'or[238].� Ainsi, personne, jusqu'� pr�sent, n'a cherch� � �tudier la vie de l'Ar�tin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des liaisons intimes. Et cependant, cette �tude est n�cessaire � quiconque veut avoir une id�e exacte de ce personnage extraordinaire; car il est certain que le culte du beau et le go�t des arts occup�rent la plus grande partie de son existence: il leur consacra peut-�tre m�me plus de temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec v�rit�, qu'apr�s son ind�pendance et les satisfactions accord�es � son amour-propre, ce qu'il pr�f�rait � tout, c'�tait la soci�t� des artistes et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts, et particuli�rement � Venise, a �t� tr�s-grande. Cette influence, Ar�tin la devait � un amour �clair� du beau, � une intelligence extraordinaire des productions de l'art, � sa g�n�rosit�, � la protection puissante qu'il accordait aux artistes, enfin, � sa liaison intime pendant plus de trente ann�es avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres illustres ma�tres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra Sebastiano, le Tintoret, Andr�a Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo, Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore. [Note 238: _Vie de l'Ar�tin_, par le comte Mazzuchelli. Padova, Comino, 1741. ln-12, p. 85.] Nous allons essayer de faire conna�tre l'Ar�tin, en l'�tudiant dans ses relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus �clair�s et les plus influents du seizi�me si�cle. Lorsque l'on veut donner d'un �crivain une id�e exacte, et qui laisse au lecteur la libert� la plus compl�te d'examen et d'appr�ciation, il est indispensable de faire de nombreuses citations tir�es de ses oeuvres. Les citations sont surtout n�cessaires lorsqu'il s'agit de raconter des relations priv�es: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a �crites � ses amis, et qui, n'ayant pas �t� destin�es � la publicit�, r�v�lent, sans aucun d�guisement, les opinions et les jugements de l'auteur sur les hommes et sur les choses. Nous suivrons cette m�thode dans cette �tude sur l'Ar�tin: ses nombreuses lettres �crites � une foule d'artistes et � des personnages c�l�bres, et les r�ponses qui lui sont adress�es offrent les renseignements les plus pr�cieux. Nous y ferons une ample moisson, et le lecteur pourra prononcer son jugement avec une enti�re connaissance des documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres, il est n�cessaire de retracer bri�vement les principales circonstances de la vie de l'Ar�tin. Nous suivrons dans ce rapide expos� la biographie donn�e par le comte Mazzuchelli. Pietro Aretino naquit � Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit fils naturel de Luigi Bacci sa m�re sa nommait Tita, et, si l'on s'en rapporte � lui, elle �tait d'une beaut� remarquable, puisqu'un peintre du pays l'avait repr�sent�e sous les traits de la Vierge, dans le tableau de l'Annonciation, plac�e au-dessus du portail de l'�glise de Saint-Pierre d'Arr�zzo. Il conserva d'elle, tant qu'il v�cut, un tendre souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de Francesco Salviati. L'Ar�tin passa son enfance � Arezzo, mais il n'y resta pas longtemps. On pr�tend qu'il en fut chass� pour un sonnet qu'il avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-�tre �t� invent�e par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il �tait, d�s sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle enfin que celle attribu�e par Dante aux natifs d'Arezzo. Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi pi� che non chiede lor possa[239]. Dans plusieurs de ses lettres, il se f�licite d'�tre n� en cette ville, et il attribue � cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caract�re[240]. [Note 239: Purgat., XIV, 46.] [Note 240: Voy. plus loin sa lettre � Lione Lioni.] Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait � la subtilit� de l'air d'Arezzo, qu'il avait respir� en naissant, ce qu'il avait de bon dans l'esprit[241]. [Note 241: �Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli � venuto dal nascere nella soltilit� dell'aria del vostro paese di �rezzo.�--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui �tait lui-m�me d'Arezzo, a peut-�tre voulu faire ici un compliment � sa patrie.] Oblig� de quitter sa ville natale, il choisit P�rouse pour asile, et passa plusieurs ann�es de sa jeunesse, en exer�ant l'�tat de relieur. Il dut probablement � cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela, ignor�es. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que des livres �crits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses com�dies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent � faire des citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que tr�s-imparfaitement, et on attribue ces passages � Nicolas Franco de B�n�vent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit, Je commencement d'instruction qu'il avait acquis � P�rouse fut sans doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours reconnaissant de l'hospitalit� re�ue dans cette ville, qu'il appelle le jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, pouss� par le d�sir de voir Rome, qui brillait alors de tout l'�clat du pontificat de L�on X. On ignore l'�poque pr�cise de son arriv�e dans ce grand centre des arts; on sait seulement qu'il parvint d'abord � se faire attacher � la maison d'Agostino Chigi, l'ami de Rapha�l et l'un des plus illustres amateurs de Rome � cette �poque; il entra ensuite au service de L�on X, et passa plus tard � celui du cardinal Jules de M�dicis, son neveu, qui, lui-m�me, devint pape sous le nom de Cl�ment VII. [Note 242: _Lett. de l'Ar�tin_, t. Ier, p. 48.] C'est � cette �poque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Rapha�l et ses �l�ves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les autres. Il se lia �galement avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs en m�dailles; et l'on voit, par une de ses lettres � Donato de'Bardi, qu'il s'occupait des m�dailles que Cl�ment VII avait command�es pour orner une chape pontificale; m�dailles qui lurent perdues ou dispers�es dans le sac de Rome[243]. [Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, n� XXXI, _ad nota_.] Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignit�s de l'�glise, si sa vie n'e�t �t� souill�e par toutes sortes de d�bauches. On conna�t sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit � la publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, �v�que de V�rone, et dataire du pape, il fut oblig� de quitter Rome furtivement, et de se r�fugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas longtemps: lorsqu'il �tait attach� � la maison de L�on X, ou � celle du cardinal Jules de M�dicis, il avait fait la connaissance de Jean de M�dicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce prince, dou� d'un grand talent pour la guerre, engag� d'abord au service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de Fran�ois 1er, lorsqu'il appela l'Ar�tin aupr�s de lui. Il le pr�senta au roi de France, alors � Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance et le combla de pr�sents. Mais l'Ar�tin, regrettant le s�jour de Rome, obtint, � force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'�tant permis d'�crire une pi�ce de vers satiriques contre une femme qui �tait au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses amants, et laiss� pour mort, apr�s avoir re�u plusieurs coups de poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu obtenir de Cl�ment VII satisfaction d'un si l�che attentat, il quitta Rome d�finitivement, pour s'attacher de nouveau � Jean de M�dicis, avec lequel il v�cut dans la plus compl�te intimit�, jusqu'� la mort de ce capitaine, qui p�rit le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure � la jambe, qu'il avait re�ue � l'attaque de Governolo. Tous les auteurs contemporains s'accordent � dire que l'Ar�tin montra une douleur profonde de la perte de Jean de M�dicis: il conserva toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perp�tuer sa m�moire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien, son buste par le Sansovino, et sa m�daille par Lione Lioni. Priv� de ce puissant protecteur, l'Ar�tin r�solut de se fixer � Venise, et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-�-dire du tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de cette �poque, desquels il avait le talent de se faire craindre et consid�rer tout ensemble. Il s'�tablit � Venise vers la fin de 1527, quelques mois apr�s le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli par les nobles v�nitiens et par le doge Andr� Gritti, lequel, gr�ce � l'amiti� qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa protection. [Note 244: Il eut lieu le 27 ao�t 1527.] Ainsi fix� � Venise, l'Ar�tin n'en sortit plus; � l'exception de la visite qu'il fit � Charles-Quint, � V�rone, en 1543, visite dans laquelle l'empereur le fit placer � cheval � sa droite, et du voyage qu'il entreprit � Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III (cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait accord�e, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois de mai 1553, et il y �tait de retour dans le mois de d�cembre suivant. Sa mort arriva vers 1557: il �tait alors �g� de soixante-cinq ans. Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Ar�tin: on voit qu'il habita Venise pendant plus de trente ann�es. C'est pendant ce long s�jour qu'il se lia �troitement avec le Titien, le Sansovino et les autres artistes que nous avons nomm�s plus haut. Il nous reste maintenant � faire conna�tre les relations qu'il entretint avec ces artistes, et l'influence qu'il a exerc�e sur l'art, et en particulier sur l'�cole tienne. On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, gr�ce � la plume de l'Ar�tin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe. Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amiti� la plus soutenue et de la protection la plus �clatante. De son c�t�, le peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez et de l'Escurial renferment, m�me sans en excepter Venise, les chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce ma�tre. Sans doute le Titien ne dut pas cette haute faveur � la recommandation de l'Ar�tin: cette recommandation servit seulement � le faire conna�tre de l'empereur. Mais d�s que ce prince, qui aimait les arts pour eux-m�mes, non moins que pour l'�clat qu'ils pouvaient jeter sur son r�gne, eut admir� une seule production du peintre, il r�solut de l'attacher � sa gloire, et il alla jusqu'� lutter avec son rival Fran�ois Ier, pour s'assurer presque exclusivement les oeuvres de l'illustre ma�tre. Charles-Quint l'appela en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois � Ausbourg en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait d�j� ex�cut� deux fois en Italie. C'est � l'occasion du premier de ces portraits fait en 1530, au moment du sacre de Charles � Bologne, que l'Ar�tin, encourag� par la faveur dont jouissait son ami aupr�s de l'empereur, et par la consid�ration que ce prince lui t�moignait � lui-m�me, �crivit � l'imp�ratrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage de son livre de la _Chaste Sir�ne_, c'est-�-dire de ses po�sies, compos�es en l'honneur de dona Angela Sirena, dame v�nitienne, dont il �tait alors �perdument �pris[247]. [Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitul�: _Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc., Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y est rest� jusqu'� 1553. Cette assertion est r�fut�e victorieusement par Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc. Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitul�: _Les Arts italiens en Espagne_ (M. Fr�d�ric Guillet, ancien conservateur des monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), pr�tend que le Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et qu'il y resta jusqu'au milieu de l'ann�e 1535; il elle comme preuves, le portrait de l'imp�ratrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de comte palatin que lui conf�ra Charles Quint, et qui est dat� de Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule que l'artiste f�t venu en Espagne; elle prouverait seulement que Charles-Quint �tait � Barcelone � cette �poque, et qu'il y signa le dipl�me en question. Quant au portrait de l'imp�ratrice, il ne prouve absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cit�s par le m�me auteur. Une seule autorit� pourrait trancher la question: ce serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les personnes qui ont visit� ces palais s'accordent � dire qu'il n'en existe aucune. Il nous para�t donc d�montr�, surtout d'apr�s le t�moignage tr�s-positif de l'Ar�tin, que le Titien, �g� de cinquante-cinq ans en 1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Ar�tin_, t. Ier, cit�es par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le m�me ouvrage, p. 307, 308, une lettre du Titien � messere Vendramo, cameriere del cardinale Ippolito de Medici. Cette lettre, dat�e de Venise le 20 d�cembre 1534, r�fute compl�tement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens en Espagne_.] [Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, II� XXXI.] [Note 247: _Lettres de l'Ar�tin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.] L'imp�ratrice le r�compensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se montrer reconnaissant, l'Ar�tin engagea le Titien � lui envoyer un tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un grand �loge dans la lettre qu'il �crivit � l'artiste le 30 novembre 1537[248]. [Note 248: Bottari, t. III, p. 92, n� XXIV.] Vers la m�me �poque, le Titien peignit Francesco Maria della Rov�re, duc d'Urbin, g�n�ral des troupes de l'�glise, de Florence et de Venise. A l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux chef-d'oeuvre[249], l'Ar�tin �crivit la lettre suivante � V�ronica Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait compos�s en l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin. [Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.] [Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguen� dans la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.] �Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demand� et que j'ai compos� d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de m�me qu'il ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de m�me, aussi, je ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honor�. En le contemplant, j'appelai la nature elle-m�me en t�moignage, et lui arrachai l'aveu que l'art s'�tait transform� en elle-m�me. Tout, dans ce portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage, atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-m�mes qui ont servi � le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure, mais d�couvrent la virilit� de son �me. Dans le brillant de l'armure dont il est rev�tu, on voit se r�fl�chir le vermillon du velours qui la double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les panaches de son casque! et comme ils sont r�p�t�s vivement dans les reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait dire que les b�tons de commandement que lui donnent l'�glise, Venise et Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort � l'immortel g�nie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a frapp�s? C�sar conna�t bien tout le prix de cette vivante peinture, lui qui, la voyant � Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalit�. Lisez donc ce sonnet, avec un autre, � la louange de la duchesse d'Urbin, et louez surtout ici le d�sir qui m'anime de c�l�brer ces grands personnages, plut�t que le style de mes faibles vers. �Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte Rass�mbro d'Alessandro il volto e 'l petto, Non fisse gi� di pellegrin subietto L'alto vigor che l'anima comparte; Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte Fuor mostra ogni invisibile concetto: Per� 'l gran duca nel dipinto aspetto Scuopre le palme entro al suo core sparte. Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio, L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte, Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio. Nel busto armato e nelle braecia pronte Arde il valor che guarda dal periglio. Italia sacra a sue virtuti conte. L'union de' colori, che lo stile Di Tiziano ha distesi, esprime fora La concordia che regge Lionora Le ministre del spirito gentile. Seco siede modestia in atti umile, Onesta nel suo abito dimora, Vergogna il petto e il crin le vela e onora, Le affigge amor il guardo signorile. Pudicizia e Belt�, nimiche eterne, Le spazian nel semblante, et fra le ciglia Il tuono delle grazie si discerne. Prudenza il valor suo guarda e consiglia Nel bel tacer; l'altri virtuti interne L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].� [Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, n� XXIX.] Il est probable que ces sonnets valurent � leur auteur quelques-uns de ces pr�sents qu'il ne d�daignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui �taient pas offerts. Plus d'une fois, l'Ar�tin servit d'interm�diaire entre le Titien et les amateurs qui d�siraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est � sa recommandation, que le Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme fort riche, un tableau de la naissance de J�sus-Christ, qu'il attendait depuis longtemps[252]. D'un autre c�t�, nous voyons, par une lettre adress�e, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit cadeau d'un tableau de son ami, repr�sentant saint Jean tenant un agneau dans ses bras, tableau dont il vante la beaut�[253]. [Note 252: _Id._, t. III, p. 108, n� XXX.] [Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, n� XXVIII.] S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'�cole v�nitienne, on pourrait croire que les �loges que l'Ar�tin prodigue aux oeuvres de l'artiste ont �t� dict�s par l'amiti� qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on voit, � l'�glise Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconna�tre qu'il n'a fait que rendre hommage � la v�rit�, en comparant cette composition aux chefs-d'oeuvre les plus remarquables que poss�de l'Italie. Dans la lettre qu'il �crivait � ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur Tribolo, son ami[254], apr�s l'avoir remerci� d'un groupe du Christ mort, entre les bras de sa m�re, que le sculpteur avait ex�cut� � son intention, il ajoute:...�A la vue du martyre de saint Pierre, vous et Benvenuto Cellini, vous avez �t� frapp�s de stupeur, et vous avez compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie, imprim�es sur le front et dans l'expression du saint renvers� par terre. Vous vous �tes �merveill�s du froid et de la couleur livide qui se montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extr�mit�s du corps, et vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise � la vue du disciple qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de l�chet� m�l� � la p�leur que donne la frayeur. En v�rit�, vous avez raison de dire que ce tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe d'anges dans l'air! Comme ils se d�tachent bien des arbres, qui ornent la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts d'herbes!�--Ces �loges n'ont rien d'exag�r�: Vasari, qui avait vu ce chef-d'oeuvre quelques ann�es apr�s qu'il venait d'�tre fini, dit que jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achev� et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands ma�tres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un d�faut_; et l'abb� Lanzi, qui pr�f�re, comme Vasari, l'�cole florentine � celle de Venise, reconna�t que �le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de saint Antoine, � l'�cole de ce saint � Padoue, sont des sc�nes tellement �mouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou plus attendrissante par l'air de la victime[256].� Suivant Vasari, le doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit allouer, dans la salle du grand conseil, l'ex�cution de la d�route de Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie au milieu d'une effroyable temp�te. Cette composition, enti�rement d'apr�s nature, �tait regard�e, au dire du m�me auteur, comme la meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil. Malheureusement ce chef-d'oeuvre a p�ri en 1576, dans l'incendie du palais de Saint-Marc. [Note 254: Bottari, t. III, p. 90, n� XXIII.] [Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.] [Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.] Le Titien consultait surtout l'Ar�tin sur l'effet de ses tableaux: nous en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du 6 juillet 1543, que l'Ar�tin lui �crit au sujet du portrait de la fille de Robert Strozzi[257]. �J'ai vu, comp�re, le portrait que vous avez fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que si j'�tais peintre, je serais d�sesp�r�, bien qu'en voyant votre tableau, il me fall�t comprendre la cause de mon d�sespoir. Il est bien vrai que votre pinceau a r�serv� ses chefs-d'oeuvre pour votre verte vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science, j'affirme, dans toute la sinc�rit� de ma conscience, qu'il est difficile d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui m�rite d'�tre pr�f�r� � toutes les autres productions de la peinture: tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte, bien que l'art nous force � reconna�tre qu'elle n'est pas vivante. Je voudrais louer le petit chien caress� par la jeune fille, si la vivacit� de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant que l'�tonnement que me cause cette peinture m'�te la parole et me ferme la bouche[259].� [Note 257: Bottari, t. III, p. 107, n� XXIX.] [Note 258: Le Titien, �tant n� � Cadore en 1477, avait, en 1543, soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait na�tre en 1480, mais il est victorieusement r�fut� par Ticozzi, _Vite dei pittori Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.] [Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau �tait, de son temps, � Rome, dans le palais des ducs Strozzi.] C'est � cette �poque que l'Ar�tin fit un voyage � V�rone, et dans d'autres villes des �tats v�nitiens, pour pr�senter ses hommages � Charles-Quint. On conna�t l'accueil que lui fit ce prince: aussit�t qu'il l'eut aper�u, il lui fit signe d'approcher, le mit � sa droite et s'entretint avec lui pendant le chemin. Arriv� � son logement, l'empereur le retint pendant qu'il exp�diait ses affaires: l'Ar�tin profita de cette occasion pour lui r�citer le po�me qu'il avait compos� � sa louange[260]. [Note 260: _Vie de l'Ar�tin_, p. 56.--_Lettres de l'Ar�tin_, t. II, 36, 37, 40.] Ces honneurs ne l'emp�chaient pas de regretter Venise, sa patrie d'adoption: il �crivait de V�rone, en juillet 1543, � son ami Titien? �Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussit�t son arriv�e ici, apr�s m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir salu� de votre part, s'est inform�, dans le d�sir de vous tranquilliser, des motifs qui avaient pu, � la persuasion du duc, me d�cider � quitter le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'�tonnant que vous ne puissiez le croire, lorsque je doute encore moi-m�me de ne pas �tre dans la ville que j'admire? Aussi, je r�pondis au chevalier qui me rapportait vos paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie, lui? C'est une v�rit�, fr�re, que j'ai une id�e de voir le grand canal, et je ne mets pas une fois le pied � l'�trier sans regretter le repos que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user ses v�tements et d�penser son argent que de monter � cheval: aussi, que je m'�chappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je laisse les empereurs � leur poste, et jamais plus, pour tout au monde, je n'abandonnerai ma retraite aussi � la l�g�re. Au prix de la noble, de la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, d�s que j'aurai bais� les genoux de C�sar, je rentrerai dans ma patrie de pr�dilection, en pr�tant le serment solennel de n'en plus sortir[262].� [Note 261: Guidobaldo II della Rovere.] [Note 262: Bottari, t. III, p. 110, n� XXXII.] Il revint effectivement � Venise, peu de temps apr�s, combl� des pr�sents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une fi�vre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'ann�e 1544. C'est � cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, d�di�s au duc d'Urbin et intitul�s: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263]. [Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il existe un exemplaire de cet ouvrage � la Biblioth�que imp�riale.] Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fi�vre; et une lettre adress�e � son ami Titien, en mai 1544[264], en m�me temps qu'elle peint ses souffrances, nous pr�sente un magnifique tableau du grand canal, et fait une admirable description du coucher du soleil � Venise. [Note 264: Bottari, t. III, p. 115, n� XXXVI.] �Aujourd'hui, mon cher comp�re, ayant fait violence � mes habitudes en soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse fi�vre quarte qui ne me laisse plus go�ter la saveur d'aucun mets, je me levai de table, rassasi� de ce d�sespoir qui ne m'avait pas quitt� depuis que je m'y �tais assis; alors, m'appuyant les bras sur la balustrade de la corniche de la fen�tre, et laissant pencher ma poitrine et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me mis � regarder l'admirable spectacle que pr�sentait la r�union innombrable des barques qui, remplies d'�trangers non moins que de V�nitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le grand canal lui-m�me, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, mont�es par un nombre �gal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les flots, que je pris beaucoup de plaisir � voir la foule qui, pour jouir du spectacle de la r�gate, s'�tait arr�t�e sur le pont du Rialto, sur la rive des Camerlingues, � la Poissonnerie, sur le passage de Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les rassemblements qui s'�taient form�s de c�t� et d'autre s'en retournaient � leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi, comme un homme que la tristesse rend insupportable � lui-m�me et qui ne sait quel emploi faire de son esprit et de ses pens�es, je reporte mes regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le cr�a, ne fut jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumi�res. En effet, la perspective a�rienne �tait telle que voudraient pouvoir la repr�senter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas �tre vos �gaux, ainsi que vous allez le voir par mon r�cit. D'abord, les b�timents, bien que construits en v�ritables pierres, paraissaient d'une mati�re artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aper�us vif et pur � certaines places, et trouble et terne � d'autres. Consid�rez encore le merveilleux spectacle que me donn�rent les nuages form�s d'une vapeur condens�e: dans la principale �chapp�e de vue, ils paraissaient suspendus au milieu des �difices dont ils rasaient les toits, et ils s'�tendaient ainsi jusqu'� l'avant-derni�re ligne de l'horizon; tandis que, sur la droite, l'air �tait comme charg� d'une �paisse fum�e qui se r�pandait en flocons noir�tres. Mais je fus surtout �merveill� des diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapproch�s brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus �loign�s �taient empourpr�s d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et les �loignait des palais, de la m�me mani�re que le Titien les repousse et les fait para�tre �loign�s dans ses paysages! Dans certaines parties, on voyait appara�tre un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert, r�ellement compos� par le caprice de la nature, cette ma�tresse des ma�tres. Par l'opposition des lumi�res et des ombres, elle pr�sentait en relief ce qui demandait � �tre vu en relief, et dans un fond obscur ce qui exigeait une d�gradation dans les teintes. Je fus tellement frapp� de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de l'intelligence de votre esprit, je m'�criai trois ou quatre fois: O Titien, o� es tu? En v�rit�, si vous aviez peint ce que je vous d�cris, vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi, lorsqu'ayant contempl� ce que je viens de vous raconter, j'en conservai le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette merveilleuse peinture.� En lisant cette admirable description, on voit que l'Ar�tin, ami du plus grand des peintres coloristes, savait lui-m�me appr�cier en artiste les grands effets des ombres et des lumi�res. Il avait d� sans doute � son intimit� avec le Titien de perfectionner son go�t et d'apprendre � conna�tre l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs demi-teintes et leurs d�gradations au moyen du clair-obscur. Toutefois, quoiqu'il paraisse avoir pr�f�r� l'�cole coloriste du Titien � toutes les autres, il ne parle jamais de Rapha�l ou de Michel-Ange qu'avec les plus grands �loges, et il admirait ces deux grands ma�tres � l'�gal du Titien. Aussi, malgr� les exag�rations souvent ampoul�es de ses louanges, les jugements qu'il a port�s des principales oeuvres des artistes de son temps ont �t� depuis confirm�s par les critiques les plus accr�dit�s et les plus c�l�bres. Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent emp�cher ses ennemis de l'accuser d'avoir apport� peu de soin aux peintures dont il avait �t� charg� pour le palais ducal. Une lettre de l'Ar�tin, de f�vrier 1545, en nous r�v�lant cette circonstance, nous apprend aussi que la s�r�nissime r�publique lui avait rendu compl�tement justice, en repoussant cette calomnie. On sait qu'apr�s la mort de Gian. Bellini, le Titien, ayant achev� dans la salle du grand conseil le tableau dans lequel Fr�d�ric Barberousse, agenouill� devant la porte de Saint-Marc, fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la gorge, le s�nat le r�compensa en lui accordant, dans l'entrep�t des Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel �tait de trois cents ducats. L'obligation impos�e � cet office �tait de faire, � chaque �lection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit �cus seulement. Ce portrait �tait ensuite expos� dans une salle publique du palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges Loredano, Grimani, Andr�a Gritti, son protecteur; Pietro Landi, Francesco Donato, Marc Antonio de Tr�vise, et Venerio[266]. Il excellait dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpass� ni m�me �gal�. Il fit, en 1545, pour l'�v�que Paul Jove, ami de l'Ar�tin et le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce pr�lat devait placer dans la collection des portraits qu'il poss�dait de la main des plus fameux artistes[267]. [Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.] [Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.] [Note 267: Bottari, t. III, p. 128, n� XLII.] En r�pondant � la lettre par laquelle l'Ar�tin lui annon�ait l'envoi de ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une esquisse colori�e de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa collection de portraits[268]. [Note 268: _Id._, t. V, p. 231, n� LXXIII.--Le duc Cosme fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.] Cette m�me ann�e, le Titien se rendit � Rome, qu'il n'avait pas encore visit�e, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du duc Ottaviano Farn�se. Pendant son s�jour, dit Vasari[269] il fut combl� de pr�sents par le pape et ses neveux. L'Ar�tin lui �crivit � cette occasion, en octobre 1545[270], pour le f�liciter de cette r�ception, et le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et qui avait quitt� Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir � Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Rapha�l et de Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Ar�tin savait admirer les grands dessinateurs � l'�gal des grands coloristes.--�Que vous regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a pouss� � visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois facilement; mais, si vous �tes �merveill� en la voyant telle qu'elle est aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue � l'�poque o� je l'ai quitt�e? [Note 269: T. IX, p. 214.] [Note 270: Bottari, t. III, p. 146, n� LIII.] Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations, semblable � un prince illustre revenu de l'exil: les r�volutions troublent son gouvernement et le d�tournent de faire le bien; et n�anmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient � r�parer le mal. Il me semble que j'ai encore un mois � attendre que vous soyez revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte sur elles en beaut�, ou si sa valeur est inf�rieure; et en quoi Rapha�l s'�loigne de ce grand ma�tre ou le surpasse dans sa mani�re de peindre. J'aurai plaisir � raisonner avec vous de cette grande oeuvre du Bramante, � Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des sculpteurs. Fixez bien dans votre m�moire le faire de chaque peintre fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec attention les m�dailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en vous-m�me les figures du comp�re Sansovino avec les statues des artistes qui ont la pr�tention d'�tre ses �mules, et qui sont bl�m�s avec raison de cette pr�somption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et de la sculpture; et, surtout, arr�tez-vous devant les oeuvres de Perino del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela, souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement de la chapelle Sixtine, � ce point que vous perdiez l'esprit de retour, de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de Sansovino.�. Le Titien r�ussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit � Rome, qu'on aurait pu appliquer � cette peinture les vers du Dante: Dinanzi a noi pareva si verace Quivi intagliato in un atto soave, Che non sembiava imagine che tace: Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271]. Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant �t� mis au soleil afin qu'il pr�t mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance �tait vivante, s'inclinait, se d�couvrait et saluait, de la m�me mani�re qu'il aurait fait, s'il e�t �t� devant le pontife en personne. [Note 271: Purgat. 40.] [Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, n� CLIII.] Il est certain que la beaut� de cette oeuvre attira sur le Titien les bonnes gr�ces de tous les Farn�se et de Paul III, en particulier. Aussi Fra Sebastiano, qui �tait en possession de l'office del Piombo, �tant venu � mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir � Rome. Mais le digne artiste refusa cet honneur et ce profit, pr�f�rant rester dans sa ch�re Venise pour continuer � y vivre au milieu de ses amis, avec l'independance que comportait la s�r�nissime r�publique; laquelle, pourvu qu'on ne s'occup�t pas de ses affaires, souffrait volontiers l'opposition que l'on pouvait faire aux autres �tats. L'Ar�tin f�licite son ami d'avoir pris cette r�solution, et il le loue fort de donner � Venise la pr�f�rence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir � abandonner son habit la�que pour endosser le v�tement; eccl�siastique que devait porter _il frate del Piombo_[273]. [Note 273: Bottari, t. III, p. 111, n� XXXIII.] Le s�jour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista Leoni, dans une lettr� au Montemazzano, peintre v�ronais, �l�ve de Paul Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-m�me, pendant que dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la peinture, qu'apr�s avoir �t� � Rome, il avait grandement am�lior� sa mani�re: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin, la vivacit� du coloris, la beaut� de la composition ou la fid�lit� de l'imitation, toutes qualit�s n�cessaires � un peintre, on les trouve r�unies dans cette ville, au plus haut degr� d'excellence et de perfection [274]. [Note 274: Bottari, t. V, p. 53, n� XI.] C'est apr�s son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du roi d'Angleterre et de son fils, que l'Ar�tin le pria de terminer, pour �tre utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons trouv� aucune explication sur la circonstance � laquelle ce passage fait allusion. [Note 275: _Id._, t. III, p. 155, n� LIX.] En d�cembre 1547, le Titien fut appel� en Allemagne, � la cour de Charles-Quint, qui voulait que l'artiste f�t de nouveau son portrait. L'Ar�tin lui �crivit pour l'engager � accepter cette invitation, le f�liciter d'avoir inspir� � ce grand souverain une si haute estime, et le charger de ses hommages pour ce prince[276]. [Note 276: Bottari, t. III, p. 157, n� LXI.] Mais il para�t que l'artiste ne se mit pas en route imm�diatement: il voulut finir, pour son ami, la r�p�tition' d'un Christ qu'il destinait � l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de No�l 1547: elle excita l'admiration de l'Ar�tin au plus haut degr�; il l'en remercia par la lettre suivante: �La copie de ce Christ, vivant et vrai, destin� � l'empereur, que vous m'avez envoy�e le matin de No�l, est le pr�sent le plus pr�cieux qu'un roi pourrait donner pour r�compense � celui auquel il voudrait t�moigner toute sa bienveillance. D'�pines est la couronne qui enserre sa t�te, et c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin pinceau ne les a repr�sent�s livides et enfl�s. La douleur imprim�e sur la figure de J�sus excite au repentir tout chr�tien qui admire les bras coup�s par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le supplice du roseau plac� dans sa main droite, apprendra � devenir humble; et nul ne conservera en soi-m�me le moindre sentiment de haine ou de rancune, en voyant la r�signation et la gr�ce qui ornent son visage. Aussi, ma chambre � coucher ne para�t plus un lieu mondain, mais un temple consacr� � Dieu: tellement que je suis dispos� � convertir mes plaisirs en pri�res et ma luxure en chastet�.--J'en rends gr�ce � votre talent et � votre courtoisie[277].� [Note 277: Bottari, t. III, p. 158, n� LXII.] L'Ar�tin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans l'exc�s de son ravissement, il �crivit ce petit billet au Sansovino: �Messer Iacopo, que j'aime comme un fr�re, venez voir le Christ que le Titien m'a donn�, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous pourrons, la louange et l'honneur �tant l'aliment du g�nie et des arts, combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand ma�tre [278].� [Note 278: _Id._, _id._, p. 159, n� LXIII.] D'apr�s la description de l'Ar�tin, ce tableau para�t avoir beaucoup de ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le m�me; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait rien d'exag�r� dans l'admiration qu'il inspirait � l'Ar�tin. Le buste de Tib�re, que l'on aper�oit au-dessus de la porte du Pr�toire, est une r�miniscence des marbres antiques que le Titien avait admir�s � Rome; et l'on voit, � la puret� du dessin du Christ et des soldats romains qui le frappent et le torturent, que l'artiste avait profit� de son s�jour dans la ville des chefs-d'oeuvre de Rapha�l et de Michel-Ange. Quel devait �tre l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte � l'�poque o�, venant d'�tre achev�, il brillait de tout l'�clat des couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais exist�! L'Ar�tin avait donc raison de se glorifier et de se r�jouir de poss�der un tel chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, apr�s avoir fait remarquer que le talent d'un peintre consiste principalement � savoir disposer les formes, de mani�re � montrer la perfection de la nature, ajoute: �C'est en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans �gal, non pas seulement � la mani�re que le monde croit, mais de telle sorte que, r�unissant la perfection du dessin � la vivacit� du coloris, ses compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].� [Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, n� XLI.] Le Titien partit pour l'Allemagne, apr�s avoir termin� la copie qu'il avait donn�e � son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier, �crite en avril 1548, qu'� cette �poque il �tait arriv� � la cour de Charles-Quint. L'Ar�tin se plaint de n'avoir re�u qu'une seule lettre de lui, et l'engage � ne pas se laisser aller � l'orgueil que pourrait lui inspirer la r�ception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en accusant r�ception d'une seconde lettre de son ami[281]. [Note 280: _Id._, t. III, p. 163, n� LXVI.] [Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, n� LXVIII.] L'Espagne poss�de un grand nombre de tableaux de premier ordre du Titien; quelques-uns d'eux sont indiqu�s dans sa vie par Vasari. Rapha�l Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a fait, dans une lettre adress�e � don Antonio Pons, la description des oeuvres de ce ma�tre, qu'il admira dans ces collections. Il fait remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, ex�cut�es par le Titien, � Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le m�rite de celles qu'il avait faites sous le r�gne de Charles-Quint[282]. [Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, n� XI.] C'est apr�s son retour � Venise qu'il fit le portrait de l'une des ma�tresses de G. Battista Castaldi, un des g�n�raux de Charles-Quint et protecteur de l'Ar�tin, qui lui a �crit un grand nombre de lettres[283]. Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: �Illustre seigneur, par les derni�res lettres si aimables et si ch�res que vous m'avez adress�es, j'ai appris le grand d�sir qu'a votre seigneurie de poss�der quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volont�, tr�s-dispos�e � vous complaire, voudrait vous t�moigner, par quelque effet signal�, que le seigneur Castaldi est mieux trait� que tant et tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus pr�cieux, j'ai r�solu de lui envoyer le portrait d'une de ses ma�tresses que j'ai en ma possession. Maintenant, que le go�t exerc� de votre seigneurie juge de la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui pla�t et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].� [Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, n� I.] [Note 284: Bottari, t. V, p. 59, n� XIV.] Le Titien ne resta pas longtemps � Venise; il repartit, en 1550, pour aller rejoindre � Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui le repr�sent�t dans sa vieillesse[285]. Apr�s son arriv�e dans cette ville, il rendit compte � l'Ar�tin, par une lettre du 11 novembre 1550, de sa premi�re entrevue avec l'empereur: �Seigneur Pietro, comp�re v�n�r�, je vous ai �crit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner � Sa Majest�. Le jour qui suivit son d�part, je fus mand� par elle: apr�s les compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examin� les peintures que je lui avais apport�es, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre lettre. Je lui r�pondis affirmativement, et je la lui pr�sentai. L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de mani�re � ce que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres seigneurs qui �taient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher fr�re, je vous ai rendu le service que l'on rend � un v�ritable ami, ainsi que vous l'�tes; et si je puis vous servir en autre chose, ne craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais un jour sans parler avec moi du divin Ar�tin, parce qu'il vous aime beaucoup, et il dit qu'il veut �tre votre agent aupr�s de Sa Majest�. Je lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous poss�dez est � tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux v�tements que vous avez sur le dos, et que vous �tes l'honneur de l'Italie, comme c'est la v�rit�, et comme on le sait.... Soyez donc sans inqui�tude, et conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino de ma part[286].� L'Ar�tin lui r�pondit imm�diatement: il le f�licite de la r�ception que l'empereur lui a faite; mais il se f�licite plus encore lui-m�me de l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres qu'il lui avait adress�es. �Qui n'�prouverait la plus grande consolation en apprenant avec quelle bienveillance, aussit�t qu'elle vous aper�ut, Sa Majest� vous demanda des nouvelles de ma sant�, et si vous, lui apportiez des lettres de moi; ajoutant, apr�s avoir lu lentement et � haute voix ce que je lui avais humblement �crit, qu'elle me r�pondrait sous peu; disant cela en pr�sence de Son Altessse, du duc d'Albe et de d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends gr�ces � Dieu du fond de mon �me, car cette faveur vient de sa bienveillance et nullement du m�rite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'� nous deux nous ne faisons qu'un[287].� [Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.] [Note 286: Bottari, t. III, p. 188, n� LXXXVII.] [Note 287: _Id._, t. III, p. 180, n� LXXX.] Le Titien, apr�s son retour � Venise, ayant fait, en 1553, le portrait de Francesco Vargas, pria l'Ar�tin de composer un sonnet � la louange de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du peintre que du personnage[288]: Questo � il Varga dipinto e naturale; Egli � si vivo in la nobil figura, Ch' a Tiziano par che dice la natura: L'almo tuo stile pi� elle il mio fiato vale: In carne io l'ho partorito mortale, Tu procreato divino in pittura, Il da te fatto la sorte non cura, Il di me nato il fin teme fatale. L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi Accolti in l'arte, e ch'il mira compende Cio che allo invece di C�sar conviensi. Nel guardo suo certa virtu risplende, Che con l'ardor di desiderj intensi, Di Carlo in gloria ogni intelletto accende. [Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n� LXXXV.] Telles furent les relations de l'Ar�tin avec l'illustre chef de l'�cole v�nitienne; et l'on voit quelle intimit� r�gnait entre eux: cette intimit� ne fut pas moins grande avec le Sansovino. Cet artiste, n� � Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les le�ons d'Andr�a Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom: Vasari fait remarquer qu'une �troite amiti� l'avait uni dans son enfance avec Andr�a del Sarto, et que cette amiti� fut tr�s-utile � l'un et � l'autre[289]. Il avait �t� appel� � Rome par Giuliano di San-Gallo, architecte de Jules II, et il y avait ex�cut� de nombreux travaux. C'est l� qu'il avait connu l'Ar�tin, et qu'il s'�tait li� avec lui, comme Fra Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui prouve, en passant, que l'Ar�tin n'�tait pas d'un caract�re aussi difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire. Apr�s le sac de Rome, le 27 ao�t 1527, par les troupes du conn�table de Bourbon, le Sansovino parvint � s'�chapper, et, apr�s avoir pass� quelque temps � Florence, il r�solut d'aller se fixer � Venise. L'amiti� qui l'unissait � l'Ar�tin fut-elle la cause d�terminante de cette r�solution? On serait tent� de le croire, si l'on r�fl�chit qu'il passa le reste de sa vie dans son intimit� et celle du Titien, sans qu'aucun nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois �tabli � Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela l'exemple de l'Ar�tin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et plusieurs cardinaux le press�rent de revenir � Rome, o� le pape Paul III lui offrait des travaux consid�rables. Mais il refusa, pour ne pas s'�loigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Ar�tin loua fort sa r�solution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une �num�ration de tous les travaux ex�cut�s par le Sansovino jusqu'� cette �poque, soit � Rome, soit � Florence, soit � Venise.� Il ne me para�t pas �tonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-m�me vous tourmentent de leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez � Rome, afin de la d�corer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez � quitter le nid o� vous �tes en s�ret� pour affronter le p�ril, abandonnant les s�nateurs v�nitiens pour les pr�lats courtisans. Mais on doit toutefois leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous �tes capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils ne contemplent jamais l'�glise des Florentins que vous avez b�tie sur le Tibre, au grand �tonnement de Rapha�l d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du c�t� de San Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus plac� dans les jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculpt�es ou jet�es en bronze. Mais ils resteront priv�s de votre pr�sence, parce que votre g�nie a trouv� un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous embellissez chaque jour des cr�ations de votre ciseau et de votre intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour soutenir l'�glise (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est �merveill� � la vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stup�fait de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'�tonne de voir l'oeuvre dorique plac�e sur le soubassement ionique de l'�difice commenc� en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable M�re du Christ, qui offre la couronne au protecteur de cette ville[291].� [Note 289: T. IX, p. 264.] [Note 290: Maintenant � la galerie de Florence.] [Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, n� XVI.] Cette lettre contribua sans doute � affermir le Sansovino dans sa r�solution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque temps apr�s, une proposition singuli�re qui lui fut faite par ses anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino re�ut de la r�publique de Florence, qui venait de chasser les M�dicis, apr�s le meurtre du duc Alexandre, assassin� le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui prenait le nom de lib�rateur de la patrie. Comme l'artiste r�sistait � cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait re�ues des M�dicis dans sa jeunesse, un des conjur�s, connaissant l'empire que le Titien exer�ait sur le sculpteur, lui �crivit, pour le prier d'engager son ami � ne pas refuser cette gr�ce � sa patrie. Mais il ne para�t pas que le Sansovino ait voulu accepter ces propositions[292]. [Note 292: Bottari, t. V, p. 220, n� LXVI.] Nous avons dit[293] que l'Ar�tin avait fait sculpter par le Sansovino le buste du capitaine Jean de M�dicis dont le Titien avait peint le portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut ex�cut�: par une lettre �crite dans le mois de mai de cette ann�e, il lui recommande de rajeunir le portrait du Titien, qui avait donn� � la figure de Jean de M�dicis l'air d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires �tait mort � l'�ge de vingt-huit ans[294]. [Note 293: P. 217.] [Note 294: Bottari, t. III, p. 134, n� XLVI.] La faveur dont le Sansovino jouissait aupr�s du doge, des procurateurs de Saint-Marc et du s�nat v�nitien, ne purent emp�cher l'envie de s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait �t� charg� des travaux de la biblioth�que de Saint-Marc. En 1545, cette entreprise touchait � sa fin, puisqu'il ne restait plus � faire que la vo�te de la partie occup�e par les procuraties de Saint-Marc. Cette vo�te, � peine achev�e s'�croula, soit que l'architecte e�t mal calcul� la r�sistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Ar�tin dans une lettre �crite au Titien, � cette occasion[295] que cet accident e�t �t� caus� par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le bruit des d�tonations de l'artillerie que l'on avait tir�e pour saluer l'arriv�e de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa qualit� d'architecte, fut consid�r� comme responsable de cet accident: il fut mis en prison par ordre du s�nat, et condamn� � une forte amende. Mais ses amis ne l'abandonn�rent point. Le Titien, l'ami du doge et du patriarche Grimani, l'Ar�tin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego de Mendoza, sollicit�rent son �largissement et obtinrent que le s�nat rev�nt sur sa premi�re d�cision. Le Sansovino fut rendu � la libert�, r�int�gr� dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, pay� pour r�tablir la vo�te, et, par cons�quent, exempt� de l'amende � laquelle il avait �t� d'abord condamn�[296]. [Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, n� LVIII.] [Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, n� XV, p. 60, une lettre de Francesco Sansovino fils � Lione Lioni, sur les travaux du palais Saint-Marc.] L'Ar�tin, qui s'�tait vivement afflig� avec le Titien du malheur arriv� � leur ami commun, fut le premier � le f�liciter de la justice qui lui avait �t� rendue. Le Bembo, alors cardinal et fix� � Rome, mais qui avait habit� longtemps Venise, o� il avait v�cu dans l'intimit� du Sansovino, du Titien et de l'Ar�tin, n'�tait pas rest� �tranger � la d�cision favorable du s�nat v�nitien. Aussi, le Sansovino s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de l'ach�vement de la biblioth�que de Saint-Marc, en l'assurant que ses envieux avaient exag�r� beaucoup l'importance de l'accident qui �tait arriv� � la vo�te en construction[297]. [Note 297: Bottari, t. V, p. 204, n� LV.] Comme Titien, le Sansovino donnait souvent � l'Ar�tin quelques-unes de ses oeuvres, que celui-ci offrait � des personnages puissants de cette �poque, pour se procurer leurs bonnes gr�ces. En 1552, il lui avait donn� un grand bas-relief, repr�sentant le Christ mort entre les bras de sa m�re; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui conseillait de le conserver pr�cieusement: il eu fit n�anmoins cadeau � Vittoria Farn�se, ni�ce du pape Paul III. D�s que cette oeuvre parvint � Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de Michel-Ange lui-m�me[298]. Suivant Vasari, peu suspect de partialit� en faveur des artistes v�nitiens, �les connaisseurs disaient que Sansovino �tait, en g�n�ral, inf�rieur � Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses. En effet, la beaut� des draperies, des t�tes de femmes et des enfants sculpt�s par Iacopo n'a jamais �t� �gal�e par personne. Ses draperies sont si l�g�res, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses enfants ont une v�rit� de formes qui approche de celle de la nature; ses t�tes de femmes ont une douceur, une gr�ce, une �l�gance auxquelles rien ne saurait se comparer, ainsi que le t�moignent clairement plusieurs de ses Madones, de ses V�nus et de ses bas-reliefs[299].� [Note 298: Bottari, t. III, p. 184, n� LXXXIII.] [Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. L�opold Leclanch�.] Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carri�re jusqu'aux derni�res limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva toutes ses facult�s jusqu'� la fin. Il mourut � Venise le 2 novembre 1570, � l'�ge de quatre-vingt-treize ans, treize ann�es apr�s l'Ar�tin, laissant le Titien survivre seul � cette longue intimit� qui les avait unis tous les trois pendant plus de trente ann�es. Le Titien avait pleur� la mort de l'Ar�tin, et l'on raconte que, pour adoucir sa douleur, il quitta Venise et fit un voyage � Cadore, son pays natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets � la perte du Sansovino, car l'�ge n'avait rien enlev� � la vivacit� de ses sentiments. [Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du Titien.] Ce fut la gloire de Venise d'avoir attir� dans ses murs, par l'ind�pendance dont on y jouissait, et par les encouragements �clair�s que sa noblesse donnait aux arts, les ma�tres les plus �minents de cette �poque, Michel-Ange seul except�. C'est ainsi qu'avec le Titien et le Sansovino, on y vit briller presqu'en m�me temps, le Giorgione, Paris Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andr�a Schiavoni, Paul Veron�se, et l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commenc�e par le Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie. Apr�s le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les artistes de cette �poque, celui avec lequel l'Ar�tin conserva pendant toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies. Cet artiste, graveur en m�dailles, fondeur et sculpteur, d'un grand talent, �tait natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de parent� avec celle de l'Ar�tin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours avec une cordialit� particuli�re, l'appelant son fils et lui t�moignant un int�r�t qui ne se d�mentit jamais, m�me dans des circonstances o� Lione mit sa protection � de difficiles �preuves. Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre � Lione, ne donne aucuns d�tails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione �crivait � l'Ar�tin le 23 avril 1537, qu'� cette �poque, il devait, aux recommandations de ce protecteur puissant, d'�tre employ� � Padoue et � Venise comme graveur en m�dailles Il s'excusait de n'avoir pas encore termin� la m�daille de la duchesse de Salerne, que l'Ar�tin lui avait command�e, et se mettait � la disposition de Bernardo Tasso, le p�re du Tasse. Enfin, il �tait d�j� fort r�pandu dans la haute soci�t� de Venise et de Padoue, car il explique � l'Ar�tin qu'il lui �crit de la maison de messere Giorgio, secr�taire de la duchesse, qu'il avait suivie � Padoue. On voit aussi qu'il devait � l'amiti� de l'Ar�tin d'�tre bien avec Francesco Marcolino, Niccol� et Ambrogio, et les autres personnages avec lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimit�. [Note 301: T. 9.] Lione ne d�mentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels d'Arezzo[302]: il �tait emport�, querelleur, vindicatif et, de plus, tr�s-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'�tant rendu de Venise � Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, re�ut de cet ami des artistes un prix tr�s-�l�ve de l'�bauche qu'il lui avait pr�sent�e. Cette g�n�rosit� excita la col�re du fougueux Lione, qui �tait alors occup� � faire le coin destin� � frapper la m�daille de la t�te de Bembo, devenu cardinal. [Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.] [Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer � un buste ou � un bas-relief, ou m�me � une m�daille.] A cette occasion, l'Ar�tin lui �crivit, le 25 mai 1537, la lettre suivante[304]: �Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni dou� de talent, si vous n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et ensuite. Jouer ou bl�mer � propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si largement pay�, comme on peut le dire, D�bauche de son portrait, vous devez vous r�jouir, parce que, comme il est la bont� en personne et dou� du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de r�mun�rer aussi largement le coin de votre m�daille. Sa seigneurie, en se montrant aussi lib�rale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de Benvenuto, lui tenir compte des deux ann�es qu'il a mises � venir le trouver de Rome � Padoue, et faire �clater l'amour qu'il lui porte. Vous feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est grav�e sa t�te, avec l'empreinte que vous en avez tir�e, afin de voir ce qu'il en dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une r�union de connaisseurs qui en sont �merveill�s: ils rendront justice � votre travail, et je ne puis croire que le Bembo manque � son honneur et s'y connaisse assez peu pour ne pas remarquer la diff�rence. Il est bien vrai, toutefois, que l'amiti� qui a vieilli avec la personne qui en est l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les emp�che de bien juger des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas �tre soumise � sa seule appr�ciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et � lui et � ceux qui auront plaisir � la voir, et r�server votre col�re pour les besoins. Voici tout ce que j'ai � vous dire aujourd'hui, en r�ponse au conseil que vous me demandiez.� [Note 304: Bottari, t. III, p. 85, n� XXI.] Nous ignorons si la t�te du Bembo, grav�e par Lione, l'emporte effectivement sur celle dessin�e par Benvenuto Cellini: toutefois, les autres m�dailles que l'artiste d'Arezzo a ex�cut�es donnent la plus haute id�e de son talent, et lui assignent une place tr�s-distingu�e parmi les graveurs en m�dailles de cette �poque. Lione ne resta pas longtemps � Venise. Entra�n� par le d�sir de voir Rome, il ne tarda pas � s'y rendre et fut bient�t recherch�, gr�ce � son talent, non moins qu'� la toute-puissante recommandation de son redout� protecteur. Il y �tait depuis quelque temps et commen�ait � se faire distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville, lorsqu'emport� par son caract�re vindicatif, il blessa gri�vement, dans un v�ritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il pr�tendait avoir �t� offens�. De tels �v�nements n'�taient pas rares dans ce si�cle: on peut voir dans les m�moires de Benvenuto Cellini que, chaque jour, Rome �tait le th��tre de ces attentats qui n'�taient bl�m�s par l'opinion g�n�rale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas compl�tement r�ussi. Nous empruntons � une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo Giustiniano, adress�e � l'Ar�tin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le na�f r�cit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste � deux doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la v�ritable origine de sa fortun�. [Note 305: Bottari, t. V, p. 247, n� LXXXIII.] �Lione d'Arezzo, non moins distingu� par sa naissance que par son talent, m'a pri� d'�crire � votre seigneurie, pour lui faire conna�tre en d�tail tous les malheurs qui lui sont arriv�s depuis peu de temps, n'ayant pu en obtenir la permission � cause de son d�part pr�cipit�. Vous saurez donc que, se trouvant aussi avanc� dans sa profession que consid�r� des grands de cette cour, il �tait expos�, par suite de la jalousie et de la m�chancet� qu'excitait contre lui la sup�riorit� de son talent, aux pers�cutions de quelques artistes m�diocres de sa profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_, Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint � ce point qu'ayant su que cet homme l'avait trait� non-seulement de faussaire, mais l'avait charg� d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait diffam� l'honneur de sa femme, il d�lib�ra en lui-m�me d'en tirer une vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de mars, � l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur le visage, qu'� le voir maintenant il para�t un monstre difforme, et que rien, si ce n'est la mort, ne pourra d�sormais l'en gu�rir. Le lendemain, bien qu'il e�t fait le coup de propos d�lib�r� et sans que personne le s�t, il arriva qu'un nomm� Iacopo Balducci, directeur de la Monnaie de Rome, qui avait �galement �t� accus� de faux par ledit Pellegrino et ses �mules, et qui �tait sorti de prison peu de jours avant l'�v�nement, fut arr�t� de nouveau et incarc�r� avec Lione. Le juge, pensant que le coup avait �t� fait � l'instigation de ce Iacopo, sans autre indic� que l'amiti� qui l'unissait � Lione, ordonna que ce dernier f�t imm�diatement mis � la question[306]. Pendant plus d'une grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux �preuves avec courage et avec une �me virile. Mais le s�v�re magistrat ayant fait venir devant ses yeux sa vieille m�re et sa pauvre femme, d�j� li�es, afin qu'elles fussent appliqu�es �galement � la question, il avoua sur-le-champ ce dont il �tait accus�, l'amour qu'il portait � sa m�re et � sa femme ne permettant pas qu'il laiss�t ces pauvres innocentes expier sa propre faute. C'est pourquoi il fut aussit�t condamn� � avoir la main droite coup�e. D�j� le billot avait �t� dress�, et le chef des sbires �tait arriv� pouf ex�cuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de notre seigneur le pape, prescrivant qu'il f�t sursis � l'ex�cution. Cet ordre avait �t� exp�di� � la sollicitation de monseigneur Achinto et de monseigneur Durante, lesquels, �mus de piti�, avaient obtenu que Lione conserv�t sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'esp�rance, soumis � de continuels interrogatoires, jusqu'� la journ�e d'avant-hier qu'il fut emmen�, parce que son adversaire cherchait continuellement par de faux t�moignages � le faire tomber dans quelque pi�ge: et comme il savait que Lione �tait d�test� par le s�nateur (de Rome), parce qu'il n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il d�clina la juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que le pape remit la cause audit s�nateur et � messere Pietro Antonio. Ces derniers, apr�s avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait rapport aux autres accusations dont il avait �t� charg�, l'ayant seulement trouv� coupable d'avoir fait cette balafre � Pellegrino di Lenti (_s'il peut y avoir crime � cela_), le condamn�rent, sous le bon plaisir du pape, aux gal�res de sa saintet�, dont le capitaine est Meo da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune piti� de sa pauvre m�re, de sa femme, de ses petits enfants et de ses fr�res qu'il nourrissait tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des R�v�rends Cesarini et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de beaucoup d'autres personnages distingu�s qui tous, protecteurs du talent, s'efforc�rent de venir en aide � l'infortun� jeune homme. Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc � trouver, le plus t�t possible, le moyen d'obtenir la mise en libert� de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous v�n�re comme un p�re, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer v�tre plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redout�e des princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des gal�res un assassin couvert de meurtres; � plus forte raison, un jeune homme de bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir fait une balafre; et � qui? � un homme m�chant et d�cri�, et seulement pour d�fendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu, seigneur Pietro, Rome enti�re plaint son sort, tant sa conversation est douce et agr�able. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune relation d'intimit�, je me permets de vous le recommander, parce que je l'aime plus que moi-m�me, en invoquant le respectueux attachement que je vous ai port�, que je vous porte et que je vous porterai tant que je vivrai.� [Note 306: Fu incontinente posto alla corda.] Cette lettre, dans la na�vet� de ses appr�ciations, contient un tableau aussi exact que curieux des moeurs de ce si�cle. On y voit un artiste outrag� n'�couter que son ressentiment et se faire justice lui-m�me l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver tout naturel qu'il ait foul� aux pieds les lois de la justice et de l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On voit aussi comment la justice de cette �poque proc�dait, non-seulement contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient � l'accus� parles liens du sang. Faire appliquer � la question la m�re et la femme d'un accus�, afin d'arracher � celui-ci l'aveu de son crime, �tait un moyen assez fr�quemment en usage dans le seizi�me si�cle; mais nous doutons que jamais, � aucune �poque, l'emploi d'un semblable moyen ait pu concilier � la justice le respect des hommes; et nous sommes moins �tonn�s, en pr�sence d'un proc�d� si compl�tement barbare, de voir les hommes demander � leur propre bras la r�paration d'un outrage personnel. Lione ne resta pas longtemps sur les gal�res du pape. Le Corse Meo da Talamone, qui les commandait, �tait sous les ordres d'Andr� Doria, alors amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Ar�tin e�t connu ce personnage � la cour de l'empereur, soit que sa r�putation seule et la crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour l'autoriser � r�clamer la mise en libert� de Lione, toujours est-il qu'il obtint de l'amiral sa gr�ce enti�re. Transport� � G�nes sur les gal�res du pape, Lione y fut rendu � la libert� par ordre de Doria. L'amiral ne borna pas � cet �clatant service la protection que valait � Lione l'amiti� de l'Ar�tin, il lui fit le meilleur accueil et s'effor�a de le retenir � G�nes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville; accoutum� aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se faire � la vie de G�nes. Aussi, �crivit-il � l'Ar�tin, le 23 mars 1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs. [Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, n� XXI, appendice; et une seconde fois t. V, p. 251, n� LXXXIV.] �Cher et tr�s-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute appris, tant par mes lettres que par les r�cits qui vous ont �t� faits, ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Apr�s avoir �t� mis de force sur les gal�res du pape, j'obtins ma libert�, gr�ce � Andr� Doria, prince de Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance � ce que j'avais fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre � G�nes� Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend � Venise, j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours dispos�e � vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand d�sir d'avoir de vos nouvelles, ainsi que de vos amis de votre acad�mie, tels que le comp�re messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le comp�re messere Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'�crire, afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois � leur m�rite. Je me retrouve � G�nes recherch� par plusieurs grands seigneurs, peut-�tre parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308] font mine de me prot�ger. Mais, �tant n� dans une autre ville, comme vous savez, les mani�res de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous savez si bien r�pandre sur les hommes de m�rite, comme vous avez fait � l'�gard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me d�lier des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur Andr� Doria, et je viendrais � vos ordres. Ainsi, de gr�ce, je me recommande � vous. Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) d�sirait m'attirer aupr�s de lui[309], et, pensant peut-�tre que le seigneur prince ne l'aurait pas eu pour agr�able, il ne m'en a plus reparl�. Mais peut-�tre irai-je avec lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent � votre bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les m�chants et vivre les bons, mais il en �chappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les ex�cuterai ponctuellement.� [Note 308: Doria, neveu de l'amiral.] [Note 309: A Milan.] [Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.] [Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute faire allusion � son aventure de Rome.] Soit que l'Ar�tin e�t conseill� � Lione d'accepter les propositions du marquis du Guast, soit que ce seigneur e�t fait � Lione de nouvelles offres plus avantageuses que les premi�res, il est certain que notre artiste quitta G�nes et prit cong� d'Andr� Doria, pour s'attacher au glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut l� l'origine de sa fortune. Le marquis du Guast, aussi distingu� par son talent militaire que par son intelligence �clair�e des arts, n'�pargnait rien pour honorer son gouvernement, en attirant � Milan les artistes les plus renomm�s de l'Italie. Connaissant les go�ts de son ma�tre et sachant que, par politique autant que par amour du beau, Charles-Quint d�sirait s'entourer des hommes les plus �minents dans les arts, les lettres et les sciences, il ne tarda pas � lui vanter Lione d'Arezzo comme un artiste tr�s-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir d'abord � Bruxelles, ensuite � Madrid, o� il lui confia des travaux tr�s-importants. On peut voir, dans Vasari, l'�num�ration des statues, des bustes et des m�dailles ex�cut�s par lui en l'honneur de Charles-Quint, �qui l'en r�compensa en lui donnant une pension de cent cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue de'Moroni, le titre de chevalier et divers privil�ges de noblesse pour ses descendants. Tout le temps que Lione passa � Bruxelles avec l'empereur, il habita le m�me palais que ce prince qui, parfois, s'amusait � le regarder travailler[312].� [Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanch�.] Il ne fut pas moins employ� par les principaux seigneurs de la cour. Vasari rapporte le d�tail des travaux qu'il ex�cuta pour le duc d'Albe, le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup d'autres. On voit de lui, dans la cath�drale de Milan, le tombeau de Jean-Jacques M�dicis, marquis de Marignane et fr�re du pape Pie IV. Ce tombeau fut ex�cut� d'apr�s les dessins de Michel-Ange, � l'exception des cinq figures de bronze qui appartiennent � Lione. Ce monument fut pay� sept mille huit cents �cus, suivant l'accord conclu � Rome par l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313]. [Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.] Devenu riche, Lione se construisit � grands frais, dans la rue de'Moroni, � Milan, une magnifique habitation d�di�e � Marc-Aur�le, � cause de la statue �questre moul�e en pl�tre sur celle qui est au Capitule, qu'il avait plac�e au milieu de la cour principale[314]. Il rassembla dans cette maison les pl�tres moul�s sur les meilleurs ouvrages de sculpture antique et moderne, et v�cut au milieu des jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette maison que Lione re�ut son ami Francesco Salviati � son retour de France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre � Florence[315]. [Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.] [Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.] Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne n�gligeait pas sa premi�re profession de graveur en m�dailles. Nous voyons, par une lettre de l'Ar�tin, de juin 1545[316], qu'il venait de graver la m�daille du Molza, leur ami commun. L'Ar�tin lui adressa de grands �loges � l'occasion de cette oeuvre. �En v�rit�, lui �crit-il, la ressemblance de notre ami � le cachet de votre intelligente ex�cution; elle est tellement frappante, qu'il m'a sembl� le voir en personne. Vous faisiez grand tort � la post�rit� en la privant du glorieux mod�le d'un homme aussi c�l�bre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et non de ceux qui se connaissent � peine eux-m�mes, bien loin d'�tre connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune t�te qui n'e�t auparavant �t� trac�e par la renomm�e, et l'on ne comprend pas que les anciennes lois aient permis qu'on reproduis�t sur le m�tal les ressemblances d'hommes qui n'en �taient pas dignes. C'est ta honte, � si�cle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient repr�sent�s vivants en peinture!� [Note 316: Bottari, t. III, p. 135, n� XLVII.] L'indignation de l'Ar�tin se comprend et se justifie si l'on ne veut trouver dans un portrait ou dans une m�daille qu'un int�r�t historique. Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire pr�sentent souvent autant d'int�r�t que ceux des personnages les plus illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien, repr�sentant des inconnus, � l'�gal des portraits de Balthazar Castiglione, ou du roi Fran�ois Ier? Sans doute l'esprit est plus satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut conna�tre la physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout dans le m�rite de l'ex�cution, il importe souvent fort peu � la post�rit� de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que l'artiste, inspir� par son g�nie, ait su animer, par le contraste des lumi�res et des ombres, par la vigueur ou par la gr�ce de son pinceau, les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Ar�tin a raille fois raison de se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun m�rite d'ex�cution, car c'est ajouter � l'insignifiance du personnage la m�diocrit� de la peinture. Au reste, dans le si�cle de Lione et de l'Ar�tin, les sculpteurs, les peintres et les graveurs ne reproduisaient que tr�s-rarement l'effigie d'hommes plac�s dans une condition ordinaire ou obscure; ils r�servaient leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait �tre l'ami du Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en obtenir un portrait, un buste ou une m�daille. Lione, en particulier, s'attacha � reproduire les traits des grands personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Ar�tin (avril 1546[317]), qu'il grava sur plusieurs m�dailles le portrait du pape Paul III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Ar�tin lui �crivait que �sans respirer elle respire, et sans mouvement elle para�t se mouvoir.� A la m�me �poque, il ex�cutait une tasse d'or pour Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Ar�tin le f�licite de travailler pour ce personnage illustre, et l'engage � mettre tous ses soins � le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe repr�sentant don Ferrante, arm�, moiti� � l'antique, moiti� � la moderne, et foulant aux pieds le Vice et l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essay� de lui nuire aupr�s de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319]. [Note 317: Bottari, t. III, p. 155.] [Note 318: Bottari, t. III, _ibid._] [Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.] En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destin�es � Charles-Quint: l'Ar�tin en fait l'�loge, non qu'il paraisse les avoir vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en sculpture les louent comme elles le m�ritent, et les admirent � sa tr�s-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent que pour la parent� qui les unit[320]. [Note 320: Bottari, t. III, p. 182, n� LXXXII.] Cette m�me lettre contient une allusion assez curieuse � des propositions de dignit�s eccl�siastiques qui auraient �t� faites � l'Ar�tin, ou du moins que Lione supposait lui avoir �t� faites par l'�v�que d'Arras, le c�l�bre cardinal Granvelle. L'Ar�tin r�pond � Lione qu'il a re�u sa lettre avec celle de l'�v�que d'Arras, mais qu'il suppose, � tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit � son avantage, tandis que l'�v�que ne fait que s'excuser de n'avoir pas encore r�pondu � la lettre qu'il avait adress�e � l'empereur, et cela, par la raison que la renomm�e avait r�pandu le bruit, par raillerie, qu'il avait daign� se faire pr�tre, � l'aide de quelque dignit� qu'on lui aurait conf�r�e. Il ajoute: �Je l'en remercie tr�s-sinc�rement, car le jugement de son �minence m'a tellement p�n�tr� l'�me, que j'en comprends le secret.� Malgr� l'obscurit� de ce passage, il est facile de voir que l'Ar�tin n'�tait rien moins que dispos� � se faire pr�tre, alors m�me qu'on aurait voulu lui conf�rer le cardinalat. Quand bien m�me, gr�ce � la toute-puissante protection de Charles-Quint, ses ant�c�dents et sa vie licencieuse n'auraient mis aucun obstacle � cette �trange m�tamorphose, il est plus que douteux que l'Ar�tin e�t jamais consenti, � quitter Venise et � perdre l'ind�pendance avec laquelle il y vivait, pour une dignit� qui ne pouvait rien ajouter � sa puissance et � sa r�putation. D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa r�ponse � Lione doit donc para�tre sinc�re. Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, �tait destin� � lui cr�er constamment des embarras et des inqui�tudes; sa bonne fortune ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conserv� toute l'imp�tuosit� de ses passions et toute la fougue de son caract�re. On a vu l'affreuse vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du pape; une lettre de l'Ar�tin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il se montra non moins impitoyable � l'�gard d'un certain Martine, l'un de ses �l�ves, que Bottari suppose devoir �tre le sculpteur Martino Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle _vendetta_: il para�t seulement que Lione, devenu riche et grand seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-m�me, et qu'il en avait charg� l'un de ces _bravi_, toujours pr�ts, moyennant salaire, � mettre leurs bras � la disposition de qui en avait besoin. L'Ar�tin reproche vivement � Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet homme si emport�, il s'efforce d'employer tour � tour les caresses d'un p�re et les remontrances d'un ami. [Note 321: Bottari, t. III, p. 155, n�.] �Si vous avez jamais dout�, lui dit-il, que je vous regarde comme un fils, l'indignation et le m�pris que je vous ai t�moign�s, en v�ritable p�re, puisque vous �tes bien r�ellement mon fils, ont d� faire dispara�tre tous vos doutes. Croyez-vous qu'il e�t �t� digne de l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une m�me patrie que parce que vous n'avez pas d'�gal dans l'art de graver des m�dailles, de ne pas vous t�moigner mon indignation du traitement inflig� � Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et son air si chang�, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui qui l'avait si cruellement frapp�, votre propre conscience vous aurait indign� contre vous-m�me. Cela doit vous para�tre d'autant plus vrai, qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si bien, vous, son ma�tre, que vous pouvez � bon droit vous glorifier et non vous repentir de le lui avoir enseign�. Maintenant je veux oublier l'indignation que je vous avais t�moign�e, pour la reporter tout enti�re sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a enlev� la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.� Quelques ann�es plus tard, le fougueux artiste ayant offens�, par son m�pris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait pr�par� une entr�e solennelle dans sa ville natale, l'Ar�tin l'en bl�ma vivement.--�Les premiers personnages del� ville, lui �crit-il, �taient venus � votre rencontre en grand nombre et � cheval, et vous n'auriez pas manqu� de trouver dans la ville un logement honorable et des visites, t�moignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple remarquable de la r�compense que le talent peut obtenir.... Si toute sup�riorit� para�t odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharn�e contre le talent et le m�rite que celle qui se rencontre l� o� l'homme a re�u le jour. Le d�faut des ignorants consistant � ne pouvoir pas supporter la sup�riorit� de l'intelligence, plus les esprits sont � leur niveau, moins ils sont dispos�s � les attaquer. C'est pourquoi votre admirable profession a re�u de vous-m�me une injure grave et une grande offense, ind�pendamment du m�contentement que vous m'avez caus�: et comme je vous aime ainsi qu'on doit aimer tout � la fois un parent et un homme de m�rite, il me semble que vous m'avez enlev� une partie de mon honneur et de ma r�putation, en perdant l'occasion de profiter des pr�paratifs qui avaient �t� faits pour votre r�ception solennelle. Ne pouvant m'en venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo (Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait pri� avec instance[322].� [Note 322: Bottari, t. III, p. 185, n� LXXXIV.] L'intimit� �tablie entre Lione et l'Ar�tin �tait fond�e autant sur la parent� que sur une patrie commune. Ce dernier motif para�t avoir amen� la liaison de l'Ar�tin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre par ses �crits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut, dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-m�me[323], � la protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'�tudier le dessin sous la direction de Michel-Ange et d'Andr�a del Sarto. Gr�ce � la protection du cardinal Hippolyte de M�dicis et du duc Alexandre, il ne tarda pas � se trouver en faveur � Florence. Mais, �tant plus jeune que l'Ar�tin[324], on peut pr�sumer qu'il dut � sa puissante recommandation d'�tre distingu� dans la foule des artistes qu'attirait � Florence le go�t bien connu des M�dicis pour les lettres, les sciences et les arts. On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7 septembre 1535[325], qu'il le consid�rait comme son protecteur. Inform� du vif d�sir qu'avait l'Ar�tin de poss�der des dessins et autres oeuvres du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra par la suite, il lui envoie une t�te en cire, de la main �de ce grand ma�tre et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul, s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le go�t et le jugement dont le ciel vous a dot� pour appr�cier les oeuvres d'art, je d�sire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car, puisque vous �tes ce v�ritable miroir de toute esp�ce de m�rite, je suis certain que cette �bauche ne peut manquer de vous faire le plus grand plaisir, tant � cause de la vivacit� des traits m�l�e � la profondeur du dessin, qu'� cause de son ex�cution si nette et si digne d'admiration. Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine � la retirer des mains de son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui ont de telles choses, m�me lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent, � cause du nom, beaucoup de prix � les conserver, mais ensuite parce qu'un grand nombre de personnes d�sirent les avoir. Soyez persuad� que si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du tr�s-obligeant messere Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donn� assez de jugement pour que je comprenne qu'elle sera mieux plac�e en vos mains qu'entre les miennes. Ne doutez donc plus, d'apr�s cela, que ma personne ne vous appartienne enti�rement, et soyez persuad� que, puisque je vous appartiens, vous devez �galement avoir ce que je poss�de. Mais c'est assez d�bibiter de compliments � la mani�re d'un jeune novice.� [Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.] [Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.] [Note 325: Bottari, t. III, p. 190, n� LXXXVIII.] Par cette m�me lettre, Vasari envoie � l'Ar�tin un dessin de Sainte-Catherine �bauch� de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne lit, n'�tudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite dans des d�tails qui prouvent qu'il �tait charg� des int�r�ts de l'Ar�tin � Florence et � Arezzo, et qu'il �tait en relations avec sa soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, �dont il attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la f�te de Saint-Antoine, et il se tient � sa disposition comme un pr�tre nouvellement ordonn�.� A quelque temps de l�, Vasari envoya � l'Ar�tin la copie d'un des quatre cartons qu'il devait ex�cuter, par ordre du duc Alexandre, dans une salle du palais des M�dicis, que Giov. d'Udine avait laiss�e inachev�e[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui �crivit � cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des d�tails qui ne se trouvent pas dans sa biographie[327]. [Note 326: Vasari, t. X, p. 163.] [Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari, o� elle est rapport�e, t. III, p. 31, n� X; mais comme elle a �t� �crite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassin� le 6 janvier 1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p. 590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit �tre des derniers mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p. 163, Vasari dit que, bien qu'il n'e�t alors gu�re plus de dix-huit ans, le duc lui donnait six �cus par mois, la table, un domestique et le logement. Il y a ici une erreur �vidente et volontaire de la part de l'artiste. Vasari, �tant n� en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de m�rite.] �Le d�sir bien naturel que vous me t�moignez, apr�s m'avoir accord� votre protection en me traitant comme un fils, de poss�der quelque chose de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, � la premi�re occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait ex�cuter dans cette chambre situ�e dans la partie du palais des M�dicis, o� �tait, il y a peu d'ann�es, la loge publique: si ce n'e�t �t� d'un poids trop lourd, je vous aurais envoy� non-seulement celui-ci, mais les quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous conna�trez facilement les airs des figures, la disposition des v�tements, le mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la mani�re et le style avec lesquels j'ai trait� les autres. Notre illustrissime duc admire tellement les hauts faits de Jules C�sar, que, s'il poursuit sa carri�re et que je passe ma vie � le servir, peu d'ann�es ne s'�couleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de l'histoire enti�re de ce h�ros. Il a voulu que, pour la repr�sentation de cette histoire, j'ex�cutasse les figures de grandeur naturelle, et que je repr�sentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il fut forc� de fuir devant Ptol�m�e. Au milieu des vaisseaux qui combattent les uns contre les autres, C�sar, voyant le danger qui le menace, n'h�site pas � se pr�cipiter dans la mer, et, nageant avec vigueur, il porte dans ses dents le v�tement imp�rial du commandement, et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_; tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il arrive sain et sauf au rivage, passant � travers les navires remplis de soldats qui lui lancent une gr�le de traits et le poursuivent sans pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai repr�sent� une m�l�e de soldats nus, afin de montrer l'�tude que j'ai faite de l'art, et ensuite pour me conformer � la v�rit� historique, qui nous montre les navires mont�s par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre les autres.--Si cette composition vous pla�t, j'en serai charm�, puisque vous d�sirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les figures. Et, comme il me semble que Dieu a combl� vos d�sirs, conseillez-moi de mettre de c�t� la jeunesse avide de ces plaisirs qui ont pour r�sultat d'�garer l'intelligence, del� rendre st�rile et de l'emp�cher de produire ces fruits qui entretiennent la m�moire des hommes apr�s leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere Pietro, � celui qui a r�solu de conqu�rir la renomm�e, pour l'exciter � devenir un homme c�l�bre parmi les esprits les plus distingu�s. Ne doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'� ce jour, que la ville d'Arezzo, c�l�bre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui, � mon avis, n'a encore produit que des peintres m�diocres, pourra, gr�ce � moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les �tudes que j'ai commenc�es.--Mais je reviens au second carton, o� j'ai repr�sent� la nuit, qui fait briller sur les figures la lumi�re �clatante de la lune. On y voit C�sar, qui, apr�s s'�tre �loign� de sa flotte et de son arm�e, occup�e � dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte seul, dans une barque contre la mer d�cha�n�e. Le nautonier h�sitait, troubl� parla temp�te; mais C�sar lui dit: �Ne crains rien, tu portes C�sar.� On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des vaisseaux agit�s par les flots, et cette composition est tr�s-compliqu�e. Le troisi�me carton repr�sente C�sar, lorsqu'on lui apporte toutes les lettres que les amis de Pomp�e avaient �crites � ce rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la foule assembl�e. Le dernier carton repr�sente son c�l�bre triomphe. On voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les bouffons qui les tournent en d�rision, les chars portant les statues et les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de d�pouilles, r�compense et honneur des soldats. Cette derni�re composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai �t� oblig� de la suspendre pour ex�cuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je viens de finir de colorier les trois premi�res.--Maintenant, portez-vous bien, souvenez-vous de moi, qui d�sire vous voir un jour j saluez de ma part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en m�me temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.� Cette lettre est surtout remarquable par la r�solution qu'elle annonce de la part de Vasari de travailler � acqu�rir la renomm�e et la gloire qui assurent l'immortalit�. Il tint parole, et r�alisa la pr�diction qu'il avait faite � l'Ar�tin d'illustrer sa ville natale. Mais, lorsqu'il �crivit cette lettre, il ne soup�onnait pas que sa r�putation d'�crivain effacerait presque celle d'artiste, et il �tait loin de supposer que ses �crits seraient un jour plus recherch�s par la post�rit� que ceux de son compatriote, alors dans tout l'�clat de sa renomm�e et de sa puissance[328]. [Note 328: Vasari, d'apr�s l'explication qu'il en donne lui-m�me dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commen�a que vers le mois de septembre 1546 � �crire ses Vies ou notices sur les plus c�l�bres artistes; il entreprit ce travail � la sollicitation du Molza, d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se r�unissaient souvent chez le cardinal Alexandre Farn�se.] Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut re�u avec tout le c�r�monial usit� � cette �poque. C'�tait alors, comme aujourd'hui, l'usage de c�l�brer l'entr�e, dans les grandes villes, des papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des d�corations de toutes esp�ces, orn�es de peintures et de devises faisant allusion aux principaux �v�nements de leur vie. Mais la diff�rence qui existe entre cette �poque et la n�tre, c'est que, de nos jours, ces d�monstrations ont perdu toute leur originalit�, et sont le plus souvent abandonn�es � la routine des entrepreneurs de f�tes publiques; tandis que dans le seizi�me si�cle, les plus grands artistes ne d�daignaient pas de concourir � ces c�r�monies, en mettant leur talent � la disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de leurs illustres h�tes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape L�on X � Florence fut l'occasion de nombreux travaux de d�coration. Le Sansovino, qui �tait alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de triomphe construits en bois dans les diff�rentes parties de la ville. En outre, il entreprit, avec Andr�a del Sarto, d'ex�cuter en bois, pour Santa-Maria del Fiore, une fa�ade temporaire, orn�e de statues et de bas-reliefs. L'aspect de cette fa�ade d�cor�e de peintures �tait si majestueux, que L�on X s'�cria en la voyant: �Quel dommage que ce ne soit pas la v�ritable fa�ade[329]!� [Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.] De m�me, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint � Rome, en 1535, Antonio da San Gallo avait construit � San Marco un arc de triomphe qui fut orn� par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur, qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour solennel[330]. [Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour avoir une id�e de ces c�r�monies, consultez les gravures repr�sentant la grande cavalcade de Cl�ment VII et de Charles-Quint, � Bologne, lors du sacre de ce dernier, tir�e de la salle du palais Ridolfi, � V�rone, peinte par le Brusasorci et grav�e par Agostino Comerio.--V�rone, 1830, grand in-folio oblong, huit planches.--Apr�s la mort de Charles-Quint, on c�l�bra � Rome, en son honneur, de magnifiques fun�railles. A cette occasion, Taddeo Zucchero retra�a en vingt-cinq jours les actions les plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de troph�es et de superbes d�corations. Six cents �cus d'or lui furent pay�s pour ce travail, dans lequel il fut aid� par son fr�re Federigo et par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145. --J'ignore si ces d�corations ont �t� grav�es.] Le duc Alexandre ne voulait pas rester inf�rieur au pape dans la r�ception qu'il d�sirait faire � Charles-Quint, l'arbitre supr�me de tous les �tats de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui habitaient Florence, et leur commanda d'�lever et de d�corer les arcs de triomphe destin�s � orner les diff�rentes parties de la ville par lesquelles le cort�ge imp�rial devait faire son entr�e. Vasari fut adjoint, par ordre du duc, aux commissaires charg�s de pr�sider � l'ex�cution de ces d�corations [331]. [Note 331: Ces commissaires �taient: Luigi Guicciardini, le p�re de l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini. --Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, n� XI, une lettre de Vasari � Rafaello dal Borgo, �l�ve de Rapha�l et de Jules Romain, dans laquelle il lui demande son concours pour les travaux dont il �tait charg�.] Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit � ces travaux: [Note 332: T. X, p. 165.] �Outre les grandes banni�res du ch�teau, je d�corai la porte de San Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large de vingt que l'on �leva sur la place San Felice. Alors se d�cha�n�rent contre moi mille envieux, qui, pour m'emp�cher de conduire � fin ces importantes entreprises, r�ussirent, par leurs intrigues, � m'enlever vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais pr�vu cette machination, et partie en travaillant moi-m�me jour et nuit, partie avec le secours de peintres �trangers � la ville, qui m'aidaient en cachette, je menai bon train mon affaire, et m'effor�ai de vaincre les obstacles que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, prov�diteur g�n�ral de Son Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais d'auxiliaires. Le duc me manda aussit�t pr�s de lui, et m'instruisit de ce qui lui avait �t� rapport�. Je lui r�pondis que je n'�tais point en retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps apr�s, le duc vint lui-m�me examiner en secret mes travaux, et il reconnut que les accusations dirig�es contre moi �taient le fruit de l'envie et de la malignit�. Enfin, � l'�poque voulue, ma t�che se trouva termin�e � la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis, qui s'�taient plus occup�s de moi que d'eux-m�mes, restaient honteusement en arri�re[333].�--Ce passage ne donne aucuns d�tails sur les pr�paratifs qui furent ex�cut�s pour l'entr�e de Charles-Quint � Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de Vasari la description de cette c�r�monie[334]. Mais elle est rapport�e en entier dans la lettre qu'il �crivit � cette occasion, dans le mois de mai 1536, � son protecteur l'Ar�tin. Comme cette lettre est fort longue, nous y renvoyons le lecteur[335]. [Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanch�.] [Note 334: L'�dition de Vasari donn�e par MM. Leclanch� et Jeanron ne contient, t. X, p. 19, que la description des d�corations ex�cut�es �, Florence pour les noces de don Fran�ois M�dicis et de la reine Jeanne d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort curieuse.] [Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.] Les travaux que Vasari avait men�s � bonne fin, � la satisfaction du duc et de son h�te illustre, lui furent g�n�reusement pay�s: il nous apprend lui-m�me, dans sa biographie, qu'aux quatre cents �cus qui lui avaient �t� assign�s pour traitement, le duc ajouta trois cents �cus, qu'il pr�leva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achev� leurs travaux au temps fix� par leurs contrats. �Avec cet argent, dit-il, je mariai une d�nies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_ d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un tabernacle qu'on pla�a dans le choeur o� se c�l�brent les offices[336].�--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fid�lement l'engagement qu'il avait pris vis-�-vis de lui-m�me, d'employer sa jeunesse � travailler pour devenir un homme c�l�bre et illustrer sa patrie. [Note 336: T. X, p. 166.] L'Ar�tin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoy�e: il lui r�pondit le 19 d�cembre 1537[337], en lui faisant force compliments: et repassant l'un apr�s l'autre tous les tableaux que Vasari avait d�crits dans sa lettre, il lui r�p�te � sati�t� qu'il voit tout le spectacle de l'entr�e de Charles-Quint � Florence, tout, � l'exception des pr�lats qui marchaient derri�re l'empereur, �parce que, dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des pr�tres.�--�_Non veggio gia dietro a Cesare i prelatij perch� non ho occhio che possa veder preli_.� [Note 337: Bottari, t. III, p. 97, n� XXVI.] Quelque ann�es apr�s[338], Vasari se rendit � Venise, �o� j'�tais appel�, dit-il, parle c�l�bre po�te messer Pietro Aretino, mon ami intime, lequel avait un vif d�sir de me voir. J'entrepris ce voyage d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de conna�tre les productions du Titien et de plusieurs autres ma�tres. Quelques jours me suffirent pour examiner � Mod�ne et � Parme celles du Corr�ge; � Mantoue celles de Jules Romain, et � V�rone les nombreux et pr�cieux monuments antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai � Venise avec deux tableaux peints de ma main, d'apr�s les cartons de Michel-Ange: je les donnai � don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents �cus d'or. A peu de temps de l�, je lis, � l� pri�re de l'Aretino, pour les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des d�corations pour une f�te, et neuf tableaux destin�s � orner la soffite d'une chambre du palais de messer Giovanni Cornaro[340].� [Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.] [Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint pr�s la r�publique de Venise, amateur fort �clair� des arts et ami du Titien, qui fil son portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.] [Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanch�.] Vazari ne resta que treize mois � Venise[341]; il en repartit, le 16 ao�t 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'�t� furent si fortes, en 1543, qu'il fut oblig� de quitter cette ville, le jour de la f�te de Saint-Pierre, pour retourner � Florence[342]. [Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.] [Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.] C'est l� que l'Ar�tin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait � ex�cuter les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en m�me temps qu'il a �crit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rov�re, pour le prier de lui accorder ce qu'il d�sirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande plus favorablement accueillie par ce prince, l'Ar�tin ajoute qu'il a envoy� au duc son portrait (de lui Ar�tin), ex�cut� parle Moretto, de Brescia, artiste rempli de l'intelligence del� peinture[344]. [Note 343: Bottari, t. III, p. 122, n� XXXVIII.] [Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de Brescia, qu'on avait surnomm� le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du Titien_.] L'Ar�tin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient d�termin� � envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait ex�cut�. �Le Sansovino, lui �crivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me remettre le portrait que vous m'avez envoy�. Tous ceux qui l'ont vu en ont fait le plus grand �loge, car il est v�ritablement digne d'�tre admir�; et les connaisseurs ont vant� l'union naturelle des couleurs entrem�l�es d'ombres et de lumi�res avec un sentiment merveilleux et une mani�re des plus gracieuses. Quant � moi, je me trouve si semblable � moi-m�me dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination, absorb�e par les r�flexions que je fais sur les �v�nements pr�sents, sur les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les terribles dangers qui menacent la chr�tient�, me ravit pour ainsi dire l'intelligence et me l'enl�ve par l'extr�me d�sespoir dans lequel je suis plong�, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui repr�sente l'image d'un autre[346].En r�sum�, ayant jug� ce portrait � cause du nom de son auteur et non pour le sujet qu'il repr�sent�, digne d'�tre offert � un prince, j'en ai fait hommage � l'illustre duc d'Urbin, dont l'�me est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que, par l�, j'honorerais Brescia, cr�atrice de v�tre divine intelligence, et que je me ferait valoir moi-m�me, �tant repr�sent� par votre admirable talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je me borne � remercier la g�n�rosit� qui tous a excit� � m'assurer ainsi l'immortalit�.� [Note 345: Bottari, t. III, p. 122, n� XXXVIII.] [Note 346: J'ai traduit cette longue p�riode, _nemico del pulmone_, comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire conna�tre la recherche de pens�es que l'on rencontre fr�quemment dans les lettres de l'Ar�tin, et qui est un d�faut particulier aux �crivains italiens des XVI et XVNe si�cles.] Vasari n'expliqu� pas dans sa biographie ce qu'il d�sirait obtenir du duc d'Urbin; mais, d'apr�s la recommandation de l'Ar�tin et le cadeau qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il avait demand�. Au milieu de sa vie licencieuse et d�sordonn�e, l'Ar�tin para�t avoir conserv� pour le souvenir de sa m�re, qu'il avait perdue �tant fort jeune, un respect m�l� d'un tendre regret; ces sentiments �clatent dans une lettre qu'il adressa, en d�cembre 1546, � son ami Vasari[347]. [Note 347: Bottari, t. III, p. 176, n� LXXVIII.] �Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon �me de cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un p�re les douces paroles �crites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais re�u �galement le portrait de celle qui me donna naissance � Arezzo. Je vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de c�t� tout autre soin, et de copier[1] le tableau plac� au-dessus de la porte de Saint-Pierre (d'Arezzo) o� elle est repr�sent�e sous les traits de la Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette m�re ch�rie, ranim�e par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me semblera, en voyant son portrait, jouir de sa pr�sence, comme j'en jouissais lorsqu'elle �tait vivante, et comme j'en jouis encore, bien qu'elle soit tr�pass�e. Si l'on ne connaissait toute sa bont�, il aurait suffi de la voir repr�sent�e dans un tableau, sous les traits de la m�re du Christ, pour attester clairement � tous la sainte honn�tet� de cette respectable femme.� Le peintre satisfit promptement au d�sir de son ami, qui l'en remercia dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Apr�s avoir commenc� par faire son propre �loge, en affirmant qu'il fait honneur � sa ville natale, l'Ar�tin lui annonce qu'il a re�u avec une tendresse m�l�e de larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. �J'ai appris avec plaisir, dit-il, que vous avez refus� d'ajouter quelques ornements au tableau, parce que son effigie n'aurait plus �t� reconnaissable. Mais, si elle para�t admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la repr�senta autrefois, combien elle va me para�tre merveilleuse, maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte � sa m�moire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur et la bont� �clatent si manifestement en toute sa personne, que, nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a repr�sent�e, on comprend la raison qui l'a d�termin� � la la faire figurer dans une Annonciation. La transformer en toute autre beaut� id�ale pour orner une autre sc�ne, c'e�t �t� faire injure � la nature qui l'avait cr��e si belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontr� de jeune fille dont le visage ne lui ait laiss� apercevoir quelque chose de lascif, � l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont tant de ressemblance avec Tita (c'�tait le nom de mon excellente m�re), qu'on dirait qu'elle est plut�t sa fille que la mienne. Je vous remercie donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous avez endur�e pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui �tes toujours dispos� � faire quelque chose qui me soit agr�able et qui puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouv� plusieurs fois jusqu'� ce jour.� [Note 348: Bottari, t. III, p. 177, n� LXXIX.] Tout en respectant le sentiment qui d�termine l'Ar�tin � faire l'�loge des vertus et de la beaut� de sa m�re, on ne s'attendait gu�re � trouver ici la remarque qu'il pr�te au Titien sur la physionomie de sa fille Adria. Le p�re, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abus�, comme tous les p�res, sur le caract�re de beaut� de sa fille; mais, bien qu'il �crive � un ami, il e�t mieux fait de garder le silence, car la post�rit� aura peine � croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie dans la remarque du grand peintre, que l'Ar�tin para�t avoir prise au s�rieux. On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi, plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, � cause de la protection toute sp�ciale dont il fut constamment l'objet de la part du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, n� � Florence, o� il avait longtemps suivi les le�ons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et d'Andr�a del Sarto, avait sans doute connu l'Ar�tin par l'entremise de son compatriote Vasari; il �tait non moins li� avec Lione Lioni, �galement d'Arezzo, et nous avons dit qu'� son retour de France, le Salviati s'�tait arr�t� � Milan pendant plus de quinze jours chez Lione, qui l'avait magnifiquement re�u dans sa belle maison de la rue de'Moroni. L'Ar�tin, plus �g� que Francesco[350], dut �tendre sa protection sur lui, ayant qu'il ne f�t parvenu � s'assurer la faveur du cardinal, comme il l'avait �tendue sur Vasari et sur Lione. Francesco resta pendant toute sa vie en relation avec l'Ar�tin et lui t�moigna toujours de la reconnaissance. Pendant son s�jour � Venise, vers 1540, il fit son portrait que le po�te envoya au roi Fran�ois Ier, avec des vers en l'honneur du peintre[351]. [Note 349: Vasari, t. IX, p. 294] [Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati �tait n� en 1516.] [Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.] Le Salviati peignit � Venise, entre autres choses, pour le patriarche Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un tableau octogone repr�sentant Psych� recevant des offrandes et des hommages comme une d�esse. Ce tableau fut plac� dans un salon de la maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psych� l'emporte en beaut�, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur tous ceux qui sont � Venise: �loge �videmment exag�r�, et que l'amiti� de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'�cole v�nitienne ont pu seules lui inspirer[352]. [Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abb� Lanzi, t. Ie,.p. 202.] D'apr�s le t�moignage de Vasari, le Salviati �tait d'un caract�re m�lancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France, parce qu'il �tait d'une humeur enti�rement oppos�e � celle des gens de ce pays[353]. C'est probablement � cette disposition d'esprit que l'Ar�tin fait allusion dans une lettre d'ao�t 1515[354], qu'il lui adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que le peintre lui avait envoy�, apr�s plusieurs ann�es de silence et d'oubli. L'Ar�tin vante beaucoup cette composition, dont il fait une description compl�te: il rapporte les louanges donn�es au cheval du personnage qui porte l'�tendard par le Titien et le Sansovino, �galement attach�s au Salviati; il termine en faisant l'�loge du duc Come II de Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis � l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico Parmigiano, graveur tr�s-c�l�bre et digne �mule de Marc-Antoine[355]. Les �loges donn�s par l'Ar�tin � la Conversion de saint Paul lui valurent, comme � l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le remercia par une lettre d'octobre 1545[356]. [Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.] [Note 354: Bottari, t. III, p. 138, n� XLIX.] [Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.] [Note 356: Bottari, t. III, p. 144, n� LI.] Le graveur Enea Vico, que l'Ar�tin, dans la lettre pr�c�dente, ne craint pas de comparer � l'illustre Marc-Antoine, �tait un artiste d'un talent �minent. Il grava deux m�dailles de Charles-Quint, entour� de figures et d'attributs all�goriques, et d�dia son oeuvre � ce grand monarque par une-d�claration rapport�e dans une lettre du Dont au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[357]. Il est le premier qui ait grav� sur cuivre le Jugement dernier-de Michel-Ange, d'apr�s un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de Paolo Ponzio, un des �l�ves de Buonarotti[358]. [Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.] [Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p. 184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 � 101, 146 � 149, et t. IX, p. 115.] L'Ar�tin �crivit � cette occasion, en janvier 1546, � Enea Vico, et le loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: �Car, dit-il, laisser une semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire servir � la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'apr�s les d�crets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il est salutaire que le monde entier puisse profiter de la repr�sentation de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que J�sus-Christ vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez r�compens� par le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'h�sitez pas de mener � bonne fin une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessin�es par Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le scandale chez les luth�riens. Mais ce n'est pas l� ce qui peut vous enlever l'honneur que vous m�ritez, pour avoir, le premier, mis cette grande oeuvre � la port�e de tout le monde[359].� [Note 359: Bottari, t. III, p. 132, n� LVII.] Nous ignorons si cette gravure �tait termin�e en 1548, �poque o� Enea Vico avait abandonn� son art pour se transformer en courtisan. Dans cette circonstance, l'Ar�tin lui �crivit deux lettres remplies d'excellents conseils et dignes d'�tre rapport�es en entier[360]: [Note 360: _Id._, t. III, p. 169, n� LXXII; et p. 170, n� LXXIII.] �Puisque vous avez abandonn� l'exercice du bel art dans lequel vous �tes unique, lui �crit-il dans la premi�re, dat�e d'avril 1548, pour vous mettre au service des cours, o�, n�cessairement, vous ne jouerez qu'un fort triste r�le, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus difficilement j d'o� il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis, ou se r�signer � garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui leur est agr�able.� Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Ar�tin revient sur le m�me sujet et s'efforce de ramener Enea Vico � reprendre l'exercice de son art.--�De gr�ce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que je d�sire vous voir acqu�rir, n'abandonnez pas votre profession. Voue savez que je vous ai d�j� donn� ce conseil, mais jugez par vous-m�me s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la premi�re place parmi ceux qui gravent les dessins que d'autres ont ex�cut�s sur le papier, plut�t que de mourir au dernier rang de ceux qui qu�tent leur pain quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai qu'on est heureux d'�tre libre, m�me lorsqu'on ach�te la libert� au prix de la vie, tandis que la mort elle-m�me est pr�f�rable au malheur de vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-m�me, tant qu'il se laisse dominer par ses passions, efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'exp�rience a d�montr� la v�rit�, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur conseiller que lui-m�me, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et des d�sirs de nouveaut�s usurpent l'empire de sa volont�. D�cidez-vous donc � jouir des avantages, des commodit�s que Venise vous offre; car il vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de l'Italie.� Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment d�tourn� de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa vie d'artiste, et illustra sa carri�re par des oeuvres qui ont assur� � son nom une immortalit� qu'il n'aurait certainement pas acquise en vivant dans l'oisivet� � la cour des princes[361]. [Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermet� des traits, ce qui n'enl�ve rien � la douceur et � la _morbidesse_ du burin; elles ont �t� ex�cut�es de 1541 � 1560.] L'Ar�tin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les premiers artistes de son temps, il cherchait aussi � discerner le m�rite naissant et � le maintenir dans la voie du travail et de l'�tude, en donnant � ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi qu'il prot�gea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di Borgo[362]. [Note 362: Vasari, t. X, p. 187.] En 1545, cet artiste se trouvait � Venise, et s'occupait � peindre des portraits et un tableau de J�sus-Christ devant Pilate. Une lettre que lui �crivit; l'Ar�tin, dans le mois de novembre de cette m�me ann�e[363], l'engage � lui apporter le portrait d'une femme dont il �tait �pris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat v�nitien, et son tableau de J�sus-Christ devant le tribunal de Pilate. Il voulait montrer ces tableaux � don Diego de Mendoza, ambassadeur de Charles-Quint pr�s de la s�r�nissime r�publique, bon connaisseur en peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur �clair� des arts. Par une autre lettre du m�me mois[364], il fait l'�loge du portrait de Jean de M�dicis que Gian Paolo avait ex�cut�, peut-�tre � sa demande, et qui �tait destin� au duc Cosme, son fils[365]. C'est probablement � la recommandation de l'Ar�tin, que Gian Paolo dut d'�tre employ� par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de la chancellerie du palais de Saint-Georges � Rome, que Vasari ex�cutait pour le cardinal Farn�se[366]. [Note 363: Bottari, t. III, p. 148, n� LIV.] [Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, n� LVI.] [Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.] [Note 366: Vasari, t. X, p. 187.] Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andr�a Schiavoni, �l�ve du Titien, profita �galement des conseils et des encouragements de l'Ar�tin. Il lui �crivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une critique bienveillante, et qui contient une appr�ciation vraie des qualit�s et des d�fauts de cet artiste.--�C'est une cruaut�, lui dit-il, semblable � celle qu'un fils ne craint pas de faire �prouver � son p�re, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois � mon �gard, alors que vous n'ex�cutiez aucune composition profane ou sacr�e, sans l'avoir fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant, l'inimitable Titien, non moins cher � Charles-Quint qu'Apelles le fut � Alexandre le Grand, sait bien de quelle mani�re j'ai toujours lou� la justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand peintre s'est �merveill� de la pratique que vous montrez en inventant les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues: tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter plus de soins � l'ex�cution, vous seriez le premier � reconna�tre l'utilit� de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour r�unir ensemble un grand nombre de personnages m�rite d'�tre lou�e sans restriction; car la beaut� de ces compositions frappe les hommes les moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de c�t� tout ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper sur l'effet du temps, dont l'office consiste � corriger les d�fauts des jeunes gens, lesquels, en acqu�rant des ann�es, acqui�rent aussi cette r�serve et cette retenue qui transforment en attention les l�g�ret�s de la jeunesse. Je laisse tout cela de c�t�, dis-je, en vous priant de venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette gr�ce, je me r�jouirai tout � la fois et de votre pr�sence et de votre art.� [Note 367: Bottari, t. III, p. 168, n� LXXI.] Le jugement que l'Ar�tin porte dans cette lettre sur la mani�re du Schiavoni a �t� ratifi� par la post�rit�: il est incontestable en effet que ce peintre, dou� d'une facilit� merveilleuse, aussi bien pour l'invention que pour l'ex�cution, aurait beaucoup gagn� � mod�rer sa fougue et � mieux terminer ses tableaux. Il p�che surtout par le dessin, d�faut commun � toute l'�cole v�nitienne: mais, malgr� tous ces reproches, il est vrai de reconna�tre, avec l'abb� Lanzi, �qu'� l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est tr�s-digne d'�loges: belles compositions, mouvements imit�s avec beaucoup d'art des gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavit� d'Andr�a del Sarto, touche de pinceau de grand ma�tre[368].� [Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans Ridolfi, Ier partie, p. 227.] Un autre �l�ve du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut �galement li� avec l'Ar�tin. Nous trouvons, � la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier, qui s'excuse aupr�s de l'artiste d'avoir n�glig� de l'aller voir depuis longtemps. Cette lettre contient aussi l'�loge des tableaux que Bonifazio avait peints pour d�corer l'appartement du cavali�re della Legge, procurateur v�nitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs les plus distingu�s de cette ville de Venise, alors si c�l�bre par son go�t pour les arts et par ses grands artistes. L'Ar�tin, comme � l'ordinaire, cherche � se faire valoir aupr�s du peintre; il pr�tend que le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui ornent son appartement: �Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer avec ce jugement s�r que tous les professeurs de l'art s'accordent � m'attribuer, il tient la chambre o� ils se trouvent pour sa perle la plus pr�cieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous ex�cutez ailleurs, tant�t dans une �glise, tant�t dans une autre, brillent d'un tout autre m�rite et resplendissent d'un tout autre �clat. C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez garder contre moi, ressentiment que j'ai m�rit�, et de permettre que demain, dans l'apr�s-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai donc sans faute, et dans le cas o� vous me refuseriez l'entr�e, j'irai au palais (ducal) jouir de l'�clatante vue des belles choses qui attirent les regards dans vos admirables peintures[371].� Parmi ces peintures, celle qui repr�sente les vendeurs chass�s du temple, remarquable par le grand nombre de personnages, l'habilet� de la composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule, suivant l'abb� Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalit�. L'Ar�tin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373]. [Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p. 269.] [Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.] [Note 371: Bottari, t. III, p. 171, n� LXXIV.] [Note 372: T. III, p. 118.] [Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus habiles coloristes.] On voit, par la lettre adress�e � Bonifazio, quels m�nagements l'Ar�tin savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations. On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545, �crite par lui au sculpteur Danese, un des �l�ves de Sansovino. Cet artiste, litt�rateur distingu�, avait compos� un po�me des _Amours de Marfise_: l'Ar�tin �l�ve cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage, il en exag�re singuli�rement le m�rite[374]. Ces �loges outr�s n'emp�ch�rent pas l'artiste de se trouver bless� de quelques critiques que l'Ar�tin s'�tait permises � l'�gard d'un de ses ouvrages. L'Ar�tin s'en expliqu� dans une lettre d'ao�t 1545[375]:--�Par attachement pour vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit ce que la v�rit� m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la mani�re de traiter le nu adopt�e par celui qui � la pr�tention de tenir le premier rang pour l'excellence de son jugement en mati�re de peinture. Mais si nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les d�biles appuis de jambes tr�s-gr�les, que doit-on dire de l'art, lorsque, n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commenc�es, il viole dans ses figures dessin�es les r�gles de proportion que l'on doit observer? Gr�ces soient rendues au Titien, et b�ni soit le Sansovino, qui m'ont toujours su beaucoup de gr� des avertissements que j'ai pu leur donner quand ils �taient � l'oeuvre; et cependant ce sont des ma�tres d'un singulier g�nie! En somme, la pr�somption du savoir est le fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne � l'ami le ressentiment qu'il me t�moigne � cette occasion.� [Note 374: Bottari. t. III, p. 129, n� XLIII.--Le comte Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Ar�tin_, dit que celui-ci avait commenc� un po�me sur le m�me sujet dont il n'a compos� que deux chants.] [Note 375: Bottari, t. III, p. 143, n� L.] Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce dernier n'en continua pas moins � rechercher son amiti�, et � rendre justice � celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'�tre lou�es. C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la permission �de venir contempler plus de mille fois le buste de l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino �taient venus voir plus de cent fois.� Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il pourra venir, �avec cette condition qu'apr�s l'avoir fait jouir de la vue de cette figure v�n�r�e, il lui accordera la satisfaction de lui faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se rapproche autant de P�trarque et de Dante, que bon nombre de ma�tres en l'art de la statuaire s'�loignent de Michel-Ange et de Sansovino.� On doit croire, d'apr�s cette lettre, que le Danese avait oubli� les critique de l'Ar�tin, et que ce dernier prenait un v�ritable plaisir � conna�tre les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de l'artiste[377]. [Note 376: Bottari, t. III, p. 163, n� LXVII.] [Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.] L'Ar�tin �tait encore li� avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque tous �l�ves du Sansovino. C'�tait d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie � Padoue, et y mourut � trente-cinq ans, laissant inachev�s les travaux qu'il avait entrepris pour l'�glise de San Antonio de cette ville[379]. Il avait ex�cut� pour l'entr�e nuptiale � Urbin de la duchesse Vittoria Farn�se, �pouse du duc Guidobaldo della Rov�re, des bas-reliefs sculpt�s pour orner des arcs de triomphe et autres d�corations en usage alors dans ces c�r�monies. L'Ar�tin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand �loge de ces ornements dont l'artiste lui avait envoy� les dessins[380]. [Note 378: Bottari, t. III, p. 150, n� LV.] [Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.] [Note 380: Bottari, t. III, p. 174, n� LXXVI.] Un autre �l�ve du Sansovino, le Florentin Niccol� Tribolo, re�ut �galement des encouragements de la part de l'Ar�tin. Par une lettre du 29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le sculpteur avait compos� � son intention, et qui repr�sentait le Christ mort entre les bras de sa m�re. Le Tribolo fut aussi employ� dans les c�r�monies publiques � d�corer les monuments �lev�s en, l'honneur des grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 d�cembre 1537[382], qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de triomphe �lev�s pour l'entr�e de Charles-Quint � Florence, en 1537. [Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, n� XXIIII.] [Note 382: Bottari, t. III, p. 100, n� XXVI.] Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit � Padoue le tombeau de Marco Mantova, c�l�bre professeur de droit � l'universit� de cette ville[384]; et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des adversaires les plus d�clar�s du Salviati[385]. [Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, n� LXXV.--Vasari, t. III, p. 370-378.] [Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, n� XLV.--Nous ignorons si Meo �tait �l�ve du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.] [Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, n� XXXI; et Vasari, t. IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso: Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse la lettre de l'Ar�tin, contenant des remerc�ments et des �loges pour un envoi de petites sculptures ex�cut�es sur des noix.] Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Ar�tin traite de comp�re, et avec lequel il para�t avoir entretenu les relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne d�daignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, �galement de Bergame, qui lui avait envoy� un portrait de femme, pour s'attirer sa protection[388]. L'Ar�tin le remercia par une lettre d'ao�t 1551[389] en lui donnant beaucoup d'�loges, et en l'assurant que le Titien avait extr�mement go�t� cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en donner un prix �gal � son m�rite; �mais, dit-il, les artistes seraient plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un v�ritable m�rite n'a vieilli dans la mis�re. Que celui donc qui veut arriver � la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail. Voyez Lione[390] parvenu � la fortune, apr�s avoir travers� bien des �cueils et des ennuis intol�rables: il en est de m�me du Titien. Pour moi, n�anmoins, je ne changerais pas ma position contre les �cus de l'un et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux v�tus, ni mieux log�s, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et l'on me fait plus d'honneur que si j'�tais le personnage que peut-�tre je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je crois �tre, je n'en resterai pas moins � votre disposition pour toujours.� [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, n� LXXVII; et Vasari, t. VII, p. 249.] [Note 387: _Id._, t. III, p. 183, n� XLIV; et, dans le m�me vol., la lettre � Ponfredi, p. 179, n� XLIII.--Voy. aussi Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.] [Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, n� CLXXXV.--Sur ce peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres v�nitiens_, Ier partie, p. 132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.] [Note 389: _Id._, t. III, p. 181, n� LXXX.] [Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.] L'Ar�tin avait connu, pendant son s�jour � Rome, Sebastiano Luciano, plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque temps apr�s le sac de Rome par les bandes du conn�table de Bourbon, Sebastiano qui ne poss�dait pas encore l'office _du Plomb_, lui �crivit, probablement d'apr�s les ordres du pape Cl�ment VII, la lettre suivante: �Comp�re, fr�re et patron, c'est une v�rit� qu'il �tait n�cessaire, pour notre salut, que Pierre Ar�tin v�nt au monde. Je vous rapporte ici ce qu'a dit dans son d�sespoir le pape Cl�ment, enferm� dans le ch�teau Saint-Ange. Sa Saintet� a impos� � tous les savants qui sont � Rome l'obligation de composer une lettre � l'empereur, pour recommander � Sa Majet� la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccag�e. Le Tebaldeo et tous les autres, apr�s s'�tre enferm�s dans leurs cabinets pour pr�parer cette lettre, ont fait pr�senter chacun leur projet � notre Seigneur: mais, apr�s avoir lu quatre lignes de chaque, il les a jet�es par terre en s'�criant: Il n'y a que l'Ar�tin qui soit capable de traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un jour, on verra quelque chose au grand d�plaisir des envieux. Adieu, portez-vous bien[391].� [Note 391: Bottari, t. III, p. 188, n� LXXXVI.] Cette lettre montre � quel degr� d'abaissement �tait tomb� le malheureux pontife, et l'influence que, d�s cette �poque, l'Ar�tin exer�ait sur le tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit � interc�der aupr�s de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la chr�tient�: mais, d'apr�s la consid�ration que ce souverain t�moigna en toute occasion � l'Ar�tin, il n'est pas douteux que son intervention n'e�t �t� plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs. La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion � la dignit� de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement, avait-sans doute charg� Sebastiano, de laisser entendre � son ami que cette haute dignit� serait la r�compense du succ�s de ses d�marches aupr�s de l'empereur. La liaison de l'Ar�tin avec Sebastiano dura jusqu'� la mort de ce dernier, arriv�e en 1547. Le peintre lui avait fait part, en d�cembre 1531, de sa nomination par le pape Cl�ment VII � l'office _del Piombo_. Cette charge se donnait dans l'origine � un religieux de l'ordre de Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un b�n�fice: n�anmoins, celui qui le poss�dait devait rev�tir l'habit monastique, lorsqu'il apposait sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela qu'on l'appelait _le fr�re du plomb_[392]. Cet office �tait d'un grand revenu: il fut donn�, � titre de r�compense, � plusieurs artistes c�l�bres. Bramante l'avait poss�d� avant Sebastiano, auquel succ�da Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien, auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer � Rome[394] [Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, n� LXV, _ad notam_.] [Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.] [Note 394: Voy. _supr�_, p. 235.] Il n'est pas �tonnant qu'en se voyant investi de ce riche b�n�fice, le peintre se soit laiss� aller � la joie, comme on va le voir par sa lettre � l'Ar�tin[395]: [Note 395: Cette lettre est rapport�e deux fois par Bottari: t. Ier, p. 521, appendice n� XIX; et t. V, p. 218, n� LXV.] �Tr�s-cher fr�re, je pense que vous vous serez �tonn� de la n�gligence que j'ai mise en restant si longtemps sans vous �crire. La cause en a �t� que je n'avais rien qui m�rit�t de vous �tre mand�. Mais aujourd'hui que Sa Saintet� m'a fait fr�re, je ne voudrais pas que vous pussiez donner � entendre que la _fratrerie_ m'a g�t� et que je ne suis plus ce m�me Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours �t� par le pass�. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes amis et camarades, pour me r�jouir de ce que Dieu et notre patron, le pape Cl�ment, m'ont donn�. Je ne crois pas qu'il soit n�cessaire de vous conter comment et de quelle mani�re cela s'est fait. Il suffit; je suis fr�re plombateur (_piombatore_), c'est-�-dire que j'exerce l'office que poss�dait Fra Mariano[396]; et vive le pape Cl�ment! Pl�t � Dieu que vous eussiez voulu me croire: patience, mon fr�re j je crois bel et bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites � Sansovino qu'� Rome on p�che des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme vous savez: tandis qu'� Venise on n'attrape que des anguilles et du fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la d�crier, mais pour rappeler � notre Sansovino ce qui se passe � Rome, choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler fraternellement � notre tr�s-cher comp�re Titien, � tous les amis, et � Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande � vous mille fois.� [Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de P�rouse, nous para�t �tre celui auquel succ�da Fra Sebastiano: Vasari en parle, t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, �l�ve du Ghirlandaio, Voy. Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.] La fortune que Fra Sebastiano avait trouv�e � Rome ne put d�terminer le Sansovino � quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la ville des papes. Fid�le � l'amiti� qu'il avait vou�e � l'Ar�tin et au Titien, il passa le reste de sa vie � Venise, o�, tout en cultivant les arts, il jouissait d'une plus grande ind�pendance. Il laissa donc Fra Sebastiano exercer � Rome ses fonctions de fr�re plombateur, tout en profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet �loignement ne fit pas oublier � Fra Sebastiano ses anciens amis: en 1536, il fit le portrait de l'Ar�tin pour le palais du prieur� d'Amizo, et l'abb� Lanzi remarque, qu'en ex�cutant ce portrait, Fra Sebastiano sut rendre, dans les v�tements, cinq nuances de noir parfaitement distinctes, ayant imit� exactement celle du velours, celle du satin et ainsi des autres[397]. C'est � l'occasion de ce portrait que l'Ar�tin �crivit au duc de Florence, Alexandre de M�dicis, en 1536, la lettre suivante[398]: [Note 397: t. III, p. 79.] �Mon portrait, plac� par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de l'entr�e de la chambre o� vous avez pass� la nuit, ne m�ritait pas qu'un prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un neveu de deux pontifes, daign�t le regarder, et, le regardant en peinture, combl�t l'original de tant d'�loges. Ce qui ajoute encore � l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre personne a voulu s'arr�ter devant la maison o� je naquis, saluant ma soeur avec le respect qu'elle seule aurait d� montrer. Certes, la politesse d'Alexandre de M�dicis a surpass� celle d'Alexandre le Mac�donien, car ce dernier s'arr�ta bien devant le tonneau o� se tenait Diog�ne, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a plu de visiter ma cabane, alors que je n'y �tais pas. Vous agissez ainsi, non par un vain simulacre, mais par bont� naturelle: aussi, je supplie Dieu d'�loigner de votre illustrissime personne le d�testable fl�au de l'envie et de la fraude, de d�tourner le fer et le poison des tra�tres, afin que votre vie soit le soutien de la n�tre[399].� [Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice n� XXXIV. Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est une tr�s-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous para�t une erreur, car le Marcolino, dans une lettre � l'Ar�tin, que nous rapporterons ci-apr�s (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice n� XX), dit que le portrait de l'Ar�tin, dans le palais des prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce t�moignage d'un ami et d'un contemporain nous para�t pr�f�rable � l'all�gation du savant pr�lat romain.] [Note 399: Peu apr�s, ce prince fut victime d'une conspiration, ainsi qu'on le verra plus loin.] Cette lettre, mod�le d'orgueil et de compliments ridicules, nous rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entr�e � Babylon_.... Elle r�v�le n�anmoins le pouvoir qu'exer�ait l'Ar�tin sur les souverains les plus absolus, et peut servir � expliquer, jusqu'� un certain point, la vanit� de cet homme qui correspondait famili�rement avec Charles-Quint, Fran�ois Ier, les papes, les cardinaux et tous les personnages les plus �lev�s en dignit�s, tant en Italie qu'en Espagne et en France. Un autre peintre v�nitien, non moins c�l�bre que Fra Sebastiano, un des plus remarquables �l�ves du Titien, le f�cond Tintoret, fit aussi le portrait de l'Ar�tin, dont il avait re�u des encouragements dans sa jeunesse. Notre �crivain, que les plus grands artistes consultaient et dont ils �coutaient avec soumission les conseils-et les critiques, contribua pour beaucoup � faire conna�tre les tableaux du Tintoret. Il l'occupa d'abord, en 1545[400], � peindre � fresque, dans son appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de Mercure; par une lettre de f�vrier 1545, il loue beaucoup la c�l�rit� qu'il avait mise � ex�cuter ces compositions. Mais il est probable que l'artiste s'�tait laiss� emporter par la fougue de son caract�re, et qu'il s'�tait brouill� avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a d� sans doute son origine � ces peintures. En effet, l'Ar�tin dans cette m�me lettre, engage le Tintoret �� demander � Dieu qu'il lui accorde la bont�, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401]. [Note 400: Le Tintoret est n� vers 1512; il avait donc trente-trois ans � cette �poque.] [Note 401: Bottari, t. III, p. 126, n� XLI.] Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548, l'Ar�tin fait un magnifique �loge du tableau du Miracle de l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'�cole de Saint-Marc. Toutefois, apr�s avoir lou� cette grande oeuvre comme elle m�rite, il ajoute: �Ne vous laissez pas aller � l'orgueil, car ce serait vouloir abdiquer tout d�sir d'arriver � une plus grande perfection; et bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre ex�cution en une mani�re de faire qui se h�te avec lenteur, bien que peu � peu les ann�es y pourvoient d'elles-m�mes. Car, il n'y a qu'elles seules qui puissent mettre un frein � l'emportement de la jeunesse-toujours ardente et empress�e[403]. �Ces conseils �taient fort justes, et si le Tintoret les e�t suivis, beaucoup de ses peintures, au lieu d'�tre jet�es � la h�te, comme des esquisses non termin�es, seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'�cole de Saint-Marc. [Note 402: L'abb� Lanzi dit de ce tableau: �La couleur en est tizianesque; le clair-obscur tr�s-prononc�, la composition sobre et forte, les formes �l�gantes, les draperies �tudi�es, les attitudes des hommes qui assistent � ce spectacle sont vari�es, appropri�es au sujet et vives au del� de toute expression, particuli�rement celle du saint, qui pr�sente jusqu'� un certain point la l�g�ret� d'un corps a�rien.� T. III, p. 142.] [Note 403: Bottari, t. III, p. 162, n� LXV.] Un autre peintre que Venise peut r�clamer, comme �l�ve du Giorgione[404], mais que ses travaux avec Rapha�l d'Urbin ont fait ranger parmi les artistes de l'�cole romaine, Giovanni da Udine, fut �galement li� avec l'Ar�tin. Ils avaient fait connaissance � Rome, o� l'Ar�tin avait fort admir� les arabesques et autres ornements dont Giovanni avait d�cor� les appartements du Vatican, sous la direction de son illustre ma�tre Rapha�l. L'impression qu'avait produite la vue de ces chefs-d'oeuvre ne s'effa�a point dans l'esprit de l'Ar�tin. Devenu comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la c�l�bre fabrique de Murano, pr�s de Venise, les arabesques de son ami. Il y avait alors � la t�te de cette manufacture un ma�tre renomm�e, Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou Lanzi, mais dont le talent est extr�mement vant� par l'Ar�tin dans la lettre suivante qu'il adressait � Giovanni da Udine, le 5 septembre 1541[405]: [Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.] [Note 405: Bottari, t. III, p. 103, n� XXVLI.--G. d'Udine ne fit pus de longs s�jours � Venise; c'est probablement � cette �poque qu'il d�cora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.] �Excellent fr�re, j'ai �t� plus contrari� d'avoir appris que vous �tiez venu me voir, sans m'avoir rencontr� � la maison, que je n'aurais eu de plaisir � faire attendre, pendant une demi-journ�e, cette foule enti�re de seigneurs qui, jusqu'� ce jour, sont venus me rendre visite: car j'attache bien plus de prix � rappeler avec vous le commencement de notre vieille amiti�, qu'� voir chez eux ce que nous pouvons appeler les apparences de la grandeur. Assur�ment, la consolation que ressentent nos �mes quand nous venons � parler des qualit�s divines de Rapha�l d'Urbin, par lequel vous avez �t� cr��, et des lib�ralit�s royales d'Augustin Chigi, dont je suis l'�l�ve, est semblable � celle qu'ils �prouvaient eux-m�mes, pendant qu'il nous �tait donn� de voir de quelle mani�re l'un savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais, parce que nous sommes unis par la plus �troite amiti�, on pourrait difficilement d�cider lequel de nous deux a �prouv� le plus de regrets, ou vous de ne m'avoir pas trouv�, ou bien moi de ne vous avoir pas vu. Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'� la mani�re des peintres vous avez laiss�e, � l'aide d'un morceau de craie, sur le c�t� int�rieur de ma porte. Je vous en rends mille gr�ces. Mais, bien que je d�sire plut�t vous rendre service que vous fatiguer de mes demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage � vous demander un carton rempli de ces dessins, destin�s � �tre reproduits sur verre, et semblables � ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que Domenico Bellorini, le ma�tre ador� de cet art, �tonn� de vos merveilles, se donna pour toujours � vous: car il venait de comprendre et de voir, � l'aide des formes si belles et si vari�es des vases par vous dessin�s, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre. Il est vrai de dire que vous poss�dez tellement les traditions de la gr�ce et de la facilit� antique dans votre style, que les autres apprennent votre mani�re sans m�me la mettre en pratique. C'est pour cela que le grand ma�tre de Murano est dans mon coeur, et vous prie, avec moi, de m'accorder un si pr�cieux don. Et, parce que la promptitude redouble le prix du pr�sent et l'obligation de celui qui le re�oit, que votre bon plaisir soit que cette gr�ce ne se fasse pas attendre, comme seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais �tre assez heureux pour vous en rendre.� G. d'Udine r�pondit � cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux dessins � son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la fabrique de Murano, copiant le style de Rapha�l et de son �l�ve, agrandit sa mani�re et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Ar�tin, cr�ateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient rivaliser avec les c�l�bres mosa�ques de Venise[406], envoya un grand nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils pussent juger de la beaut� des vases ex�cut�s d'apr�s les antiquit�s dessin�es par Jean d'Udine. Dans une lettre �crite au duc de Mantoue[407], il lui dit que �ces nouveaut�s ont fait tant de plaisir au patron des fours[408] de la Sir�ne, � Murano, qu'ils appellent _ar�tins_ toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.� Il ajoute que �monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a emport� de Venise � Rome pour Sa Saintet�, laquelle, d'apr�s ce qu'il �crit, en a �t� tr�s-satisfaite. L'�loge qu'on en a fait dans cette cour et ailleurs a doubl� le prix qu'on attache � une si noble industrie.� [Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.] [Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, n� XXXII.] [Note 408: Fours � verre.] [Note 409: Maestro di casa.] Quel a �t�, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il enti�rement perdu dans le d�clin des manufactures de glaces de Murano, ou s'est-il conserv� en partie jusqu'� nos jours? Nous l'ignorons; mais, dans l'une comme dans l'autre hypoth�se, on n'en doit pas moins reconna�tre que l'Ar�tin avait �t� noblement inspir� par le go�t du beau, le jour o� il avait fait reproduire sur verre les admirables arabesques de Rapha�l et de Jean d'Udine: c'�tait �lever l'industrie au niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable sup�riorit�. On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Ar�tin fut oblig� de quitter Rome; on se rappelle l'amiti� qui l'unissait alors � Jules Romain, cet autre �l�ve de Rapha�l, non moins c�l�bre que Jean d'Udine. R�fugi� � Mantoue, comme l'Ar�tin s'�tait r�fugi� � Venise, le peintre, tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalis� son nom, n'en conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amiti�. Il lui envoya plusieurs fois des dessins au crayon et � la plume[410], s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire. L'Ar�tin aurait beaucoup d�sir� que Jules Romain v�nt se fixer � Venise. Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait renouvel� cette promesse au Titien, avec lequel il �tait �galement li�,-mais il en remettait de jour en jour l'ex�cution. C'est pour lui enlever toute excuse que l'Ar�tin lui �crivit la lettre suivante[411]: [Note 410: Bottari, t. V, p. 225, n� LXIX, et p. 229, n� LXXI.] [Note 411: _Id._, t. V, p. 105, n� XXVIII.] �Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous demandiez ce que fait le Titien et ce � quoi je m'occupe, je vous r�pondrais que nous n'avons d'autre pens�e, tous les deux, que de trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre promesse de venir ici a inflig�e � l'affection que nous vous portons, et dont nous sommes encore indign�s. Le Titien renferme sa col�re en lui-m�me pour m'avoir fait esp�rer une telle illusion; et moi, je m'en veux � moi-m�me d'avoir �t� assez simple pour le croire: d'o� il suit que ni sa col�re ni ma rancune ne sont pr�s de s'�vanouir en fum�e, avant que vous n'ayez tenu la parole � laquelle vous avez manque tant de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui qui a �t� assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de ma femme et de mes enfants m'en emp�che, et mes moyens me le d�fendent. Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux interm�de, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la tendresse. A vous parler franchement, quant � moi, tant que je me souviendrai de vos mani�res et de votre talent, il faudrait que je fusse priv� de jugement si je ne d�sirais jouir des unes et vous voir ici � l'oeuvre. Vous �tes aimable, s�rieux, attachant dans la conversation, grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur �tait donn� de voir les palais des dieux repr�sent�s en peinture, et les miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous pr�f�re, pour l'invention et le charme[412] de vos compositions, � tous ceux qui ont mani� un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas autre chose, s'ils pouvaient voir les �difices que vous avez �lev�s et les peintures que vous avez ex�cut�es dans la ville de Mantoue, embellie et magnifiquement d�cor�e par les conceptions de votre g�nie, qui sait donner aux oeuvres modernes l� beaut� de l'antique, tout en conservant aux imitations de l'antique le style des modernes� Mais pourquoi le sort ne vous a-t-il pas transport� ici, au lieu de l�-bas? Et pourquoi les souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point aux seigneurs v�nitiens?� [Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employ� par les Italiens pour indiquer cette beaut� ind�finissable qui charme et qui attire, est traduit par F�libien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni fran�ais ni italien.] Jules Romain ne r�sista pas � une invitation si pressante et si gracieusement exprim�e. Il vint � Venise admirer en grand artiste, et sans aucune arri�re-pens�e de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et des autres peintres de l'�cole v�nitienne, et il resserra, dans ses entretiens avec l'Ar�tin, les liens de leur ancienne amiti�.� Quelques ann�es apr�s, en 1545, le bruit de sa mort s'�tant r�pandu, l'Ar�tin, d�s qu'il eut appris que cette nouvelle �tait Sans fondement, lui �crivit pour en t�moigner sa joie� Mais ce qui est le plus curieux, c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le r�compenser, dit-il, �des peines et des regrets qu'il avait �prouv�s, en apprenant le bruit de sa mort, qui aurait �t� aussi regrettable que celle du divin Rapha�l[413].� Cet argument flatteur ne para�t point avoir produit d'effet sur Jules Romain; car, dans l'�num�ration des portraits de l'Ar�tin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414]. [Note 413: Bottari, t. III, p. 125, n� XL.] [Note 414: Voy. plus loin.] Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations avec l'Ar�tin furent trait�s par lui sur le pied de l'�galit�, ou, le plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, � la fois peintre, sculpteur et architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son amiti� � tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour lesquels il n'avait que du m�pris. Inaccessible � l'orgueil qu'aurait pu lui inspirer la sup�riorit� incontest�e de son g�nie, son �me d'une trempe antique, m�prisait les flatteries: c'est assez dire que l'illustre artiste �tait peu dispos� � accepter les avances de l'Ar�tin, qui �tait connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir des faveurs. Les relations de ces deux hommes c�l�bres furent donc toujours empreintes d'une assez grande froideur, en d�pit de tous les efforts que put faire l'Ar�tin pour obtenir, par ses �loges, l'amiti� du grand ma�tre. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec lequel l'Ar�tin s'adresse au Buonarotti en lui �crivant; tandis qu'avec ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'� l'insolence, avec Michel-Ange il se renferme dans la plus grande r�serve, et lorsqu'il ne le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu exciter la susceptibilit� de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui �crivait pour le f�liciter d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle Sixtine[415]. [Note 415: Bottari, l. III, p. 86, n� XXII.] �De m�me, homme v�n�rable, que c'est une honte de notre nature et un p�ch� de notre �me, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un d�faut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu et jugement, de ne pas vous r�v�rer, vous qui �tes un cr�ateur de merveilles, et que les astres du ciel ont � l'envi combl� de toutes leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'id�e cach�e d'une nature nouvelle; ce qui fait que la difficult� des couleurs, ce dernier degr� de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la perfection de l'art dans les extr�mit�s des corps.... Pour moi, qui ai pass� ma vie enti�re � �lever le m�rite par mes louanges, ou � stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom, familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son indignit�. Il est bien vrai que je dois vous v�n�rer avec le plus grand respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne poss�de qu'un seul Michel-Ange. Chose surprenante! la nature ne saurait �lever si haut un sujet de vos compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre art; et cependant elle ne parvient pas � imprimer � ses oeuvres cette majest� dont l'immense puissance de votre g�nie poss�de seul le secret. Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les g�nies furent l'ombre de votre g�nie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de l'antiquit�, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent jusqu'� nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi � ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons oblig�s de suspendre la palme de la renomm�e qu'ils vous auraient c�d�e eux-m�mes, en vous attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les architectes, s'ils eussent �t� assembl�s devant nos yeux pour juger votre m�rite.� Apr�s ce pr�ambule tant soit peu ampoul�, suivant son usage, l'Ar�tin se permet de faire, � sa mani�re, la description du tableau du Jugement dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner � entendre qu'il ferait bien de suivre ses id�es, et de se conformer, pour la composition de sa grande fresque, � l'esp�ce de programme qu'il lui en avait trac�. Il termine tr�s-gracieusement sa lettre, en demandant � l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir Rome se trouvera viol� par le d�sir qu'il a d'aller admirer son oeuvre? �Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta d�termination que j'avais prise, plut�t que de faire cette injure � votre g�nie.� Michel-Ange para�t avoir �t� m�diocrement touch� de ces avances. Sa r�ponse, malgr� les pr�cautions oratoires dont il s'entoure et les politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer un m�pris mai d�guis� pour le programme du Jugement dernier invent� par l'Ar�tin. �Magnifique messer Pietro, mon seigneur et fr�re, � la r�ception de votre lettre, j'ai ressenti tout � la fois un grand plaisir et un grand chagrin. Je me suis beaucoup r�joui de ce que cette lettre venait de vous, qui �tes unique au monde peur le m�rite; mais j'ai �prouv� une assez p�nible contrari�t�, parce que, ayant achev� une grande partie de ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre invention, qui est telle, que si le jour du jugement �tait arriv� et que vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner une description plus exacte tenant pour r�pondre � ce que vous voulez bien �crire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agr�able, mais je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs attachent beaucoup de joie � �tre nomm�s dans vos �crits. Dans ces termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous �tre agr�able, je vous l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas revenir � Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir la peinture que j'ex�cute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me recommande � vous[416].� [Note 416: Bottari, t. II, R. 22, n� IV.] L'Ar�tin, content en non de cette r�ponse, se le tint pour dit et n'offrit plus � Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier. Mais, d�sirant obtenir du grand ma�tre de dessins de sa main, il recommen�a ses flatteries, assaisonn�es cette fois d'une incroyables dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--�Si C�sar[417], lui �crit-il en avril 1544[418], n'�tait pas tel dans sa gloire, qu'il est dans le commandement, je pr�f�rerais l'all�gresse que, j'ai ressentie dans man coeur, lorsque j'ai re�u de Cellini[419] la nouvelle que vous avez bien voulu agr�er mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa Majest� a daign� � m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me suis r�joui en moi-m�me de la m�me mani�re que je me r�jouissais lorsque, par un effet de sa cl�mence imp�riale, il daignait me permettre, � moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner � cheval �tant plac� � sa droite. Mais si votre seigneurie est r�v�r�e, gr�ce � la voix de la renomm�e, m�me de ceux qui ne connaissent pas les miracles enfant�s par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de croire que je vous v�n�re, moi qui suis capable de comprendre la sup�riorit� de votre immortel g�nie? C'est parce que je suis ainsi fait, qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement, des larmes arrach�es par l'affection que je vous porte ont baign� mon visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleur� en contemplant votre oeuvre elle-m�me, telle qu'elle est sortie de vos mains sacr�es. S'il pouvait m'�tre donn� de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais gr�ces � Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire na�tre de votre temps, faveur � laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le r�gne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, � seigneur! ne r�compensez-vous pas ce culte que je vous ai vou�, et par suite duquel je m'incline devant vos qualit�s divines, en m'accordant comme une relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de prix? Assur�ment, j'estimerais plus deux traits dessin�s de votre main avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et cha�nes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors m�me que mon indignit� serait un obstacle � la r�alisation de ce d�sir, je me trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'esp�rance. J'en jouis � l'avance en l'esp�rant, et je suis certain qu'il est impossible que ce d�sir, qui para�t un songe, ne devienne pas une r�alit�. Le comp�re Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste, me confirme dans ce sentiment. Partisan d�cid� de votre style qui n'a rien d'humain, il n'a pas h�sit� � m'�crire, avec la consid�ration qu'il m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'� ma recommandation le souverain pontife a accord�e � son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui vous ch�rissons �galement, nous attendons cette gr�ce de votre bont�.� [Note 417: L'empereur Charles-Quint.] [Note 418: Bottari, t. III, p. 113, n� XXXV.] [Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Ar�tin �crivit plusieurs lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad notam_.] On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup plus d'impression que la premi�re, malgr� le nom du Titien, que l'Ar�tin invoque ici comme le _Deus ex machina_. Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Ar�tin au Buonarotti, d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas re�u les dessins qu'il lui avait demand�s et des instances plus pressantes encore que la premi�re fois, pour le d�terminer � ne plus diff�rer de lui accorder cette faveur.--�L'ardeur de nos d�sirs nous fait souvent souhaiter des choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile qui dirige la volont� des autres rend nos esp�rances vaines. C'est ainsi que s'est �vanoui l'espoir que j'avais con�u, en sollicitant de votre bienveillance des figures que les palais des rois seraient � peine dignes de contenir, bien que je m�rite d'�tre puni en jouissant de leur vue. Car il ne vous est pas permis, � vous qui poss�dez tant de qualit�s �minentes, dont le ciel, dans sa g�n�rosit�, s'est montr� prodigue � votre �gard, d'�tre avare de tout ce qui excite � un si haut degr� l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer g�n�reux envers tous, et particuli�rement � mon �gard.... Comblez donc mon attente, en la r�compensant par l'octroi de ce qu'elle d�sire, et ne croyez pas que j'ai ainsi parl� par un sentiment d'orgueil, mais seulement par le d�sir ardent de d�crire une de ces merveilles enfant�es par ce g�nie divin qui entretient votre intelligence[421].� [Note 420: Bottari, t. III, p. 132, n� XLIV.] [Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases amphigouriques dont l'Ar�tin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger: �Ma se a veruno �dove esser largo, io sono del numero. Avvengach� la natura ha �infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che si promette �di portare i marmi mirabili e le mura stupende in virt� dello �scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per tutti secoli; �onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di si faite op�re, �sono obbligati e gli occhi e le lingue, e l'orecchie e le mani, e �i piedi e i pensieri, e gli animi di chi pi� vede, di chi pi� sa, �di chi pi� intende, di chi pi� scrive, di chi pi� consid�ra, di �chi pi� p�n�tra, e di chi pi� ama, a guardarle, a predicarle, ad �ascoltarle, a notarle, a cercarle, a contemplarle, e a inchinarle �con il medesimo studio che ne'tempi di altri si vedr� fare negli �esempi di quegli che meglio di me sopranno lasciarne memoria.� --Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du style de Malvasia: �_A dirla Schietta_, _egli ha il �suo m�rita_, _ma con quel suo stile fa venire il dolor di testa_.� --T. III, p. 471, n� CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne pourrait le supposer chez les �crivains italiens des XVI et XIIe si�cles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut pas �tre un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouv� dans Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de _vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchev�tr�e une parenth�se de _dix lignes_.] Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles instances aient �t� mieux accueillies que les premi�res: Michel-Ange n'aimait pas � quitter ses graves travaux pour donner satisfaction � un amateur, en composant � son intention quelque dessin. On sait qu'il m�prisait la peinture � l'huile. D'un autre c�t�, l'art de la statuaire exige trop de temps et de peine pour l'ex�cution du moindre buste ou bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau � la disposition de l'Ar�tin. On doit en conclure que ce dernier aura �t� moins bien trait� par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes: il aura donc d� se contenter des tableaux, dessins, bustes et m�dailles des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico Buonarotti_. Quoi qu'il en soit, l'Ar�tin ne se f�cha pas et continua pendant toute sa vie � professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il r�servait sa col�re et ses m�pris pour les autres artistes qui, voulant imiter l'illustre ma�tre florentin, ne r�pondaient point � ses avances. Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux �mule du Buonarotti dans l'art de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son g�nie, avait �t� comme lui dot� par la nature d'un caract�re indomptable. A toutes les demandes que l'Ar�tin lui avait adress�es pour obtenir quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait constamment oppos� le silence et le m�pris. Cette conduite, � laquelle _le Fl�au des rois_ �tait si peu habitu�, finit par �chauffer sa bile, et, dans son ressentiment, il �crivit au _cavali�re_ la lettre suivante, qui dut �tre pour le Bandinelli, � cause de sa pr�somption bien connue de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage: �Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis m'emp�cher, en vous �crivant, de me passer cette fantaisie, et de vous remettre en l'esprit notre ancienne amiti�, en vous faisant souvenir de cette multitude de services qu'� Florence et � Rome je vous ai rendus, alors que le pape Cl�ment[422] n'�tait encore que cardinal, et plus tard lorsqu'il fut �lu pape. Le plaisir que j'�prouve � me donner cette satisfaction est �gal � celui que j'aurais ressenti, si, ob�issant aux remords de votre conscience, vous m'eussiez t�moign� votre bienveillance en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessin�es de votre main. Mais telle est l'ingratitude de votre nature, qu'esp�rer si peu de chose est une sottise plus grande que votre pr�somption, alors qu'elle ne craint pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et, sur ce, je vous baise les mains[423].� [Note 422: Cl�ment VII.] [Note 423: Bottari, t. III, p. 145, n� LII.] Telles furent les relations de l'Ar�tin avec les artistes de son temps; et l'on voit qu'� l'exception de Rapha�l, mort en 1520, pendant son premier s�jour � Rome, il v�cut dans l'intimit� avec presque tous les peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustr�rent la premi�re moiti� du seizi�me si�cle. Tels furent Michel-Ange, le Titien, le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati, Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone, Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et beaucoup d'autres. Mais l'Ar�tin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes �minents; le plus souvent, il encouragea leurs d�buts dans la carri�re, et leur procura la protection des souverains et des princes qui �taient alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, � la faveur dont jouissait l'Ar�tin aupr�s de Charles-Quint, la protection de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi Fran�ois Ier. Il avait recommand� le Salviati � ce dernier souverain, et l'on voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la r�publique de Venise en France, qu'il avait envoy� � Fran�ois Ier deux bustes d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer � Fontainebleau parmi ses objets les plus pr�cieux[424]. Dans la m�me lettre, il est question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que l'Ar�tin avait recommand� � ce pr�lat. [Note 424: Bottari, t. V, p. 226, n� LXX.] Les papes Cl�ment VII et Paul III ne furent pas moins bien dispos�s en faveur de l'Ar�tin que ne l'avaient �t� les souverains d'Espagne et de France. Nous avons rapport� la lettre de Fra Sebastiano[425], par laquelle le malheureux Cl�ment VII sollicitait l'intervention de l'Ar�tin aupr�s de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les d�vastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la maison Farn�se, n'eut pas moins de consid�ration pour lui; � sa recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche b�n�fice que son p�re sollicitait depuis plusieurs ann�es[426]. Le duc de Parme, Ottaviano Farn�se, neveu du souverain pontife et gendre de Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap d'or qu'il en avait re�u, en lui annon�ant que le Sansovino allait terminer pour lui une V�nus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique poignard orn� de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent graveur en pierres fines, en cam�es et en cristaux[431]. Au duc de Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano, sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine, ainsi que nous l'avons expliqu� plus haut[432]. [Note 425: Voy. _supr�_, p. 301.] [Note 426: Bottari, t. III, p. 118, n� XXXVIII.--Vasari, t. IX, p. 214.] [Note 427: Il avait �pous� la princesse Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint.] [Note 428: Bottari, _ut supr�_, t. III, p. 118.] [Note 429: _Id._, t. V, p. 216, n� LXIII.] [Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, n� XXVII.] [Note 431: Bottari, t. V, p. 217, n� LXIV.--Sur Valerio de Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.] [Note 432: Voy. p. 308.] Il v�cut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de M�dicis. Nous avons racont� l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et visiter la maison o� il �tait n�. Le duc Cosme �tait fils du grand capitaine Jean de M�dicis, le chef des bandes noires, qui accueillit l'Ar�tin avec tant d'amiti�, lorsqu'il fut oblig� de quitter Rome. A ce titre, l'Ar�tin lui t�moigna toujours un attachement tout particulier. Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, grav� en m�daille, d'apr�s le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui envoya �galement, � la m�me �poque, le portrait du landgrave de Hesse, Philippe le Magnanime, beau-p�re de Maurice de Saxe, le chef des luth�riens et l'adversaire de Charles-Quint.[433] [Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, n� XXV.] Il fut dans les bonnes gr�ces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della Rov�re et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoy� � ce dernier son portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommand� le sculpteur Tiziano Aspetti. Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral Andr� Doria, pour obtenir non-seulement la mise en libert� de Lione Lioni, condamn� aux gal�res du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande distinction[434]. Il jouit constamment de la faveur du doge Andr� Gritti, du patriarche Grimani, et du cavali�re d�lie Legge, l'un des procurateurs de Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du Sansovino[435]. [Note 434: Voy. p. 358.] [Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207, 208 274 et 280.] Il fut donc aim�, ou tout au moins respect� de presque tous les princes souverains de l'Italie. Enfin, il passa plus de trente ann�es de sa vie � Venise[436], dans la soci�t� intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus distingu�s, au nombre desquels, sans rappeler ceux cit�s plus haut, on doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de Charles-Quint � Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le p�re du Tasse, Giulio Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres hommes distingu�s dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a compos� son dialogue intitul�: _l'Aretino_. Ce dialogue fut �crit � Venise, sous l'inspiration et presque sous la dict�e de l'Ar�tin, et il renferme, au dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437]. [Note 436: De 1527 � 1557.] [Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, n� LI.--Ce dialogue a �t� publi�, avec la traduction fran�aise en regard, � Rome, vers 1730, par Uleughes, qui �tait alors directeur de l'Acad�mie de France, et dont on voit le tombeau �, l'�glise de Saint-Louis-des-Fran�ais.] Le bonheur dont l'Ar�tin jouit pendant sa vie devait se perp�tuer apr�s sa mort; et comme il avait �t�, pour ainsi dire, le centre des artistes de son temps, il �tait juste que les artistes voulussent assurer � sa m�moire l'immortalit� que peuvent seules donner, avec les lettres, les oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands ma�tres. De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers ma�tres de toutes les �coles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le duc Cosme de M�dicis � Florence, pour le duc Fr�d�ric de Gonzague � Mantoue, pour son ami Marcolino � Venise et pour le marquis du Guast � Milan; une fois par le Tintoret, � Venise; une fois par le Moretto pour le duc Guidobaldo della Rov�re, � Urbin; une fois par Francesco Salviati pour le roi Fran�ois Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, apr�s sa mort, son portrait, ex�cut� par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et �l�ve de Paul Veron�se, fut plac� � c�t� de son tombeau dans l'�glise de Saint-Luc[439]. [Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.] [Note 439: Val�ry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.] Certes, ni Charles-Quint, ni Fran�ois Ier, ni L�on X lui-m�me n'eurent cette gloire; aussi son comp�re et ami, l'imprimeur v�nitien Francesco Marcolino, lui �crivait, le 15 septembre 1551[440]: [Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, n� XX.] �Seigneur comp�re, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si bien ex�cut�, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa main, vous a donn� notre messere Iacopo Sansovino, lou� par Michel-Ange lui-m�me comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres figures ex�cut�es par lui pussent rivaliser de beaut� avec celles de Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma maison comme des merveilles que je dois � sa grande courtoisie. Certes, hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas trouv�, je me suis mis � contempler ce chef-d'oeuvre, je restai stup�fait et hors de moi-m�me en voyant de quelle mani�re la m�re et le fils se regardent, les yeux fix�s l'une sur l'autre, et paraissent comme s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette puret�, cette chastet�, cette beaut� ind�finissable dont l'imagination peut rev�tir la Vierge, pendant qu'elle v�cut sur la terre, se fait remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature. Mais telle est l'autorit� que votre seigneurie exerce sur les artistes �minents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son g�nie sans �gal dans les portraits de vous qu'il a ex�cut�s de sa main et d'une grande mani�re, l'un pour le palais du duc de Florence, au milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs d'Arezzo n'est pas un moindre t�moignage de la consid�ration dont vous jouissez parmi les artistes, consid�ration attest�e en outre par le portrait que le Salviati a envoy� en France au roi Fran�ois Ier, qui l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus pr�cieux. Enfin, je citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de Gaspare, jeune homme d'une si rare et si s�re esp�rance. Je ne parle pas, mon comp�re, du coin que le cavali�re Lione a entrepris de graver dans ma maison, car le monde entier, jusqu'� Barberousse en Turquie, l'admire et le comble d'�loges. Mais comment pourrais-je passer sous silence l'incomparable et mille fois �tonnant portrait que le c�l�bre peintre de C�sar, je veux dire Titien, a ex�cut� en trois jours, � ma demande? Celui qui vous a connu � cet �ge vous voit en chair et en esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le conserve et le conserverai comme un tr�sor et comme mon idole, avec tout le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai comme un h�ritage � mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand Sansovino en m�moire de lui; car ce que l'on donne aux grands est toujours perdu ou m�pris� par eux, et ce serait encore trop de leur offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez � votre nature et � la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait plut�t pour un demi-dieu ou un monarque que pour un po�te ou un orateur, et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire arm�, avec cet air terrible, dans ce tableau o� Titien, qui vous aime plus qu'un p�re, a peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du Guast), qui harangue son arm�e sous le costume de Jules C�sar. Qu'on vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout Milan accoure contempler votre image divine.� [Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Ar�tin est repr�sent� assis, un livre � la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, n� LI.] L'admiration du bon Marcolino, m�me dans ce qu'elle a d'exag�r�, s'explique par l'esp�ce d'engouement que l'Ar�tin eut l'art d'inspirer � tout le monde; mais il n'y a rien � retrancher aux �loges que Marcolino adresse � ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres peintres sont de v�ritables chefs-d'oeuvre, qui m�ritent d'�tre vant�s � l'�gal de ce que l'art nous a l�gu� de plus remarquable dans ce genre. Ind�pendamment de la m�daille grav�e par Lione Lioni, dont parle le Marcolino dans la lettre qui pr�c�de, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie de l'Ar�tin[442], en pite une grav�e par Agostino Veneziano, et trois autres que l'on peut attribuer, soit � Enea Vico, soit � Valerio de Vicence. [Note 442: P. 114.] Enfin, pour que rien ne manque � sa gloire, on voit � Venise, dans l'�glise Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a co�t� trente ann�es d'�tudes et de travaux � Sansovino, les trois bustes en relief de l'Ar�tin, du Titien et du Sansovino, comme un t�moignage indestructible de la liaison de ces trois hommes c�l�bres. Ainsi, tant que la v�n�rable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera respect� en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du Donatello et de Lorenzo Ghiberti � Florence, attestera l'influence qu'eut l'Ar�tin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise. * * * * * DON FERRANTE CARLO Si les recherches biographiques pr�sentent partout des difficult�s s�rieuses � celui qui, voulant rester fid�le � la v�rit�, s'efforce de trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caract�re, ses penchants et ses go�ts dominants, il est certain que ces difficult�s sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier pays, le d�sir de _para�tre un personnage_ et la vanit�, ce d�faut g�n�ral de la nation, ont enfant� une innombrable quantit� de m�moires et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se r�futent, mais qui, n�anmoins, offrent des mat�riaux tout pr�par�s � l'investigateur. En Italie, rien de semblable: les m�moires y sont fort rares[443], et l'on ne peut gu�re trouver les documents biographiques que dans des discours acad�miques ou dans des �loges fun�bres, dans lesquels la v�rit� pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette raret� d'autobiographies au del� des monts, peut s'expliquer par trois raisons. La principale vient du caract�re italien, qui ne vise pas � l'effet comme le n�tre, et qui, tr�s-rarement impr�gn� de vanit�, ne comprend pas l'ardeur qu'ont les Fran�ais � vouloir attirer sur eux les regards du monde entier, m�me apr�s leur mort. La seconde raison est que, depuis la renaissance des lettres, la position des �crivains italiens a �t� beaucoup plus d�pendante que celle des Fran�ais: bon nombre d'entre eux ont �t� attach�s � des princes, mais surtout � des papes, � des cardinaux ou � des �v�ques; la plupart �taient engag�s dans les ordres, et par cons�quent se trouvaient soumis � l'�glise. Enfin, la crainte de l'inquisition, de l'_index_, et m�me d'une simple censure, et � Venise du conseil des Dix, ont emp�ch� bien des publications. [Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les m�moires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.] Mais s'il n'existe en Italie qu'un tr�s-petit nombre de m�moires et d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantit� de lettres �crites par les artistes, les litt�rateurs et les principaux personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande sollicitude par des hommes tr�s-�clair�s, donnent des d�tails d'autant plus pr�cieux sur la vie de ceux qui les ont �crites, que, n'�tant pas, dans l'origine, destin�es � �tre publi�es, elles ne cachent rien de ce qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls �panchements de relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publi�es par le savant pr�lat Bottari, que l'on trouve les indications les plus multipli�es et les plus pr�cises sur la vie des artistes qui les ont �crites, et m�me sur celle des personnes auxquelles elles furent adress�es. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient aujourd'hui compl�tement oubli�s, si ce recueil n'avait pas conserv� leur-correspondance! Ces r�flexions nous sont sugg�r�es par le nom m�me du personnage que nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas mention. Ginguen�, dans son _Histoire litt�raire d'Italie_, n'en dit pas un mot; l'abb� Lanzi lui-m�me, dans sa Table si compl�te des auteurs et �crivains qui se sont occup�s des beaux-arts, ne le cite point. Le recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une seule lettre adress�e � Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce recueil, on voit que, pendant les quarante premi�res ann�es du dix-septi�me si�cle, don Ferrante Carlo a �t� constamment en correspondance avec les plus c�l�bres artistes de cette �poque, si fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le recueil de l'une de ces anciennes acad�mies italiennes dont il a d� �tre membre; mais, apr�s de nombreuses recherches rest�es infructueuses, n'ayant trouv� son nom que dans les lettres publi�es par le pr�lat romain, c'est � l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner une id�e exacte de la vie et du caract�re de ce personnage. Sa m�moire m�rite bien d'�tre tir�e de l'oubli, si l'on consid�re que, pendant plus de quarante ans, il fut le protecteur le plus d�sint�ress�, l'ami le plus d�vou�, le conseiller le plus �clair� des Carraches, du Guerchin, de Lanfranc et de tant d'autres illustres ma�tres. [Note 444: Pendant mon dernier s�jour � Borne, en 1850-51, j'ai fait de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don Ferrante Carlo. Voici le r�sultat de mes investigations. Les manuscrits de cet �crivain existent � la biblioth�que du palais Albani, all� quattro Fontane, � Rome: ils se composent de huit volumes in 8 d'oeuvres diverses, savoir: 1� Un volume, plus grand que les autres, de lettres �crites au nom des cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borgh�se, au roi de France et � des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre quelques lettres adress�es � Louis Carrache, qui ne paraissent pas pr�senter un grand int�r�t. 2� Un volume de po�sies, sonnets, odes, etc. 3� Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances po�tiques, prononc� le 20 novembre 1605 a l'Acad�mie des Humoristes de Rome. 4� Deux volumes de notes et autres travaux �bauch�s et peu lisibles. 5� Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont deux discours ou sermons compos�s pour la chapelle pontificale, et un commencement de traduction de Procope. 6�Enfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une trag�die d'_Adraste_. On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo �tait de Parme; mais je n'ai trouv� aucun d�tail sur sa vie, sur les fonctions qu'il remplissait, non plus que sur l'�poque de sa mort. Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent �galement � la biblioth�que Albani, il y a un gros volume de lettres adress�es � ce personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante Carlo. Je dois la communication de ces manuscrits � l'obligeance de M. le chevalier Colonna, conservateur de la biblioth�que Albani.] Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo �tait, dans son temps, un �crivain estim� et c�l�bre � Rome: �_Litterato che al suo tempo era in istima e famoso in Roma_.�--Nous voyons ensuite, par une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier 1608[446], qu'� cette �poque il �tait attach� au cardinal Sfondrato, �v�que de Cr�mone: �_Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di Cremona_.�--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L. Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a d� faire de longs et fr�quents s�jours � Bologne, qu'il y avait beaucoup d'amis et qu'il y vivait dans l'intimit� des grands artistes bolonais, si nombreux � cette �poque. Enfin, par sa lettre � Lanfranc, du 18 juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la chambre de son patron, lequel �tait alors, suivant Bottari[448], le cardinal Borgh�se. [Note 445: T. Ier, p. 271, n� LXXXII, au bas del� premi�re lettre adress�e par Louis Carrache � D.F. Carlo.] [Note 446: _Ibidem_, p. 272, n� LXXIII.] [Note 447: _Ibid._, p. 299, n� CV.] [Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._] Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que de satisfaction de la part de Son �minence, qui lui en a spontan�ment donn� un t�moignage, en lui accordant un b�n�fice simple � Saint-Gr�goire, _al clivo di Scauro_[449], � l'autel privil�gie o� est le tableau d'Annibal Carrache[450]. �_Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ �_nel servizio antico della cam�ra del padrone eminentissimo_, �_con tanta mia pena, quanta � la sodisfazione_ �_faxione che S. E. ne mostra, in segno della quale_ �_m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_ �_in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_ �_dov' � la tavola del sig. Annibale Caracci_.� [Note 449: �glise de Rome, situ�e sur le mont Coelius, pr�s du Colys�e, � l'endroit o� se trouvait le palais de Scaurus; elle a �t� restaur�e en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borgh�se, ainsi que l'atteste l'inscription plac�e sur la frise de In fa�ade.] [Note 450: Ce tableau est celui qui repr�sente saint Gr�goire en pri�res; il �tait � la chapelle Salviati, et a �t� grav� par Jacques Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau est en Angleterre, et il a �t� remplac� par une copie d'auteur inconnu, --Nibby, _Itin�raire de Rome_, 1849.] Telles sont les seules particularit�s authentiques que nous connaissions de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec certitude qu'il a d� passer sa vie dans les ordres, sans s'y �lever aux dignit�s sup�rieures de l'�glise; que dans sa jeunesse il a sans doute habit� Cr�mone et Bologne, et que dans un �ge plus avanc� il se fixa � Rome, pr�s du cardinal Borgh�se, l'un des neveux de Paul V. Cette position, que D.F. Carlo para�t avoir occup�e toute sa vie, aupr�s de deux cardinaux, explique de quelle mani�re il a pu devenir et, rester pendant plus de quarante ann�es, l'ami des plus illustres artistes de son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizi�me si�cle, et surtout depuis les pontificats de Jules II et de L�on X, les membres du sacr� coll�ge se montr�rent protecteurs �clair�s des arts. Ceux d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les M�dicis, les Farn�se, les Borgh�se, les Barberini, les Ludovisi, les Aldobrandini et tant d'autres, attach�rent une extr�me importance � encourager les arts, et, autant par go�t que par faste, ne n�glig�rent aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien que dans les �glises, le g�nie des grands artistes. Ce go�t, dominant alors chez les princes de l'�glise, explique l'influence qu'a pu exercer sur les artistes de son temps un personnage plac� dans la position de D. F, Carlo, Si, form� par des �tudes s�rieuses, il s'�tait vou� au culte du beau, s'il joignait � un jugement exerc� une grande affabilit� de caract�re, une douceur inalt�rable dans ses relations, une bienveillance discr�te, toujours dispos�e � obliger, il devait n�cessairement attirer � soi d'illustres amiti�s et de sinc�res d�vouements. Tels paraissent avoir �t� les traits principaux du caract�re de D.F. Carlo: toutes les lettres qui lui sont adress�es en font foi. Aussi, satisfait de se trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures jouissances que donnent les arts et les lettres. Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet � cet �gard, nous montre D.F. Carlo, en correspondance, tour � tour, avec Gio. Valesio, Giulio Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccol� Tornioli, il Guercino, Simon Vou�t, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 � 1619, avec Lodovico Caracci, et de 1634 � 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par cette correspondance que nous chercherons � donner une id�e des relations de D.F. Carlo avec les artistes. En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observ� dans le recueil du savant pr�lat romain, la premi�re lettre que nous trouvions, adress�e � D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, dat�e de Bologne, le 13 ao�t 1608. En France, o�, � tr�s-peu d'exceptions pr�s, l'on ne cite g�n�ralement des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de cet artiste est tout � fait inconnu. �Gio. Luigi Valesio, dit l'abb� Lanzi, dans son _Histoire de la peinture en Italie_[451], �tait de l'�cole des Carraches, o� il vint tard, et dans laquelle il apprit plut�t la miniature et la gravure que l'art de peindre. Il passa � Rome, et l�, s'�tant mis � la suite des Ludovisj, sous le pontificat de Gr�goire XV, il y joua un grand r�le. Le Marini et d'autres po�tes de cette �poque le louent, non pas tant pour son talent, qui �tait m�diocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un de ces hommes qui, au manque de m�rite, savent substituer d'autres moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir � propos des relations qui peuvent �tre utiles, feindre la joie dans l'avilissement, servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la m�me ligne jusqu'� ce qu'ils soient arriv�s � leur fin. C'est ainsi qu'il roula carrosse dans Rome, l� o� Annibal Carrache, pendant plusieurs ann�es, n'eut d'autre r�compense de ses honorables fatigues qu'une chambre sous les toits pour reposer sa t�te, le pain quotidien pour lui et un domestique, et cent vingt �cus par an[452].� [Note 451: T. V, p. 94, �dit. italienne de Bassano, 1809, in-8.] [Note 452: Environ 648 francs.] Ce portrait de Valesio, trac� de main de ma�tre, n'est pas flatt�: il pourrait s'appliquer � bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en ont pas moins fait figure sur la sc�ne du monde. Mais, � l'�poque o� il �crivit � D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore �t� � Rome, et il n'avait peut-�tre m�me pas fait les tableaux qu'il a laiss�s � Bologne, tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abb� Lanzi trouve �d'un faire sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la mani�re des miniaturistes[454].� [Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato, quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.] [Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce d�faut lui est �galement reproch� par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant de l'�glise de'Mendicanti: �_Gio. Luigi Valesio della scuola del detto Lodovico (Caracci)_, _s'arrischi� passare dalla miniatura alla pittura, ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima annunziata_.� Il dit ailleurs, p. 127: �_� piu bravo miniatore che pittore_.�--Pour �tre juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abb� Lanzi para�t avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a ex�cut�es � Rome.--�_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in Roma; ove ne resta qualche op�ra a fresco e in olio; e tutto il suo meglio � for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della Minerva_.�] En 1608, Valesio n'avait pas encore trouv� les moyens de faire sa fortune: on s'en aper�oit bien � sa lettre: �Je dois, �crit-il � D. F, Carlo, me sentir consol�, par la lettre de votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oubli�, et qu'elle veut me rendre service, en me t�moignant que mon faible m�rite n'est pas totalement ignor� d'un homme qui conna�t si bien les illustres travaux de tant de ma�tres c�l�bres dans l'art de la peinture. En outre, je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une gr�ce plus signal�e que celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses d�sirs, et, peut-�tre, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en aide, en faisant na�tre l'occasion de me donner � peindre une composition, soit � l'huile, soit � fresque; et j'ose lui affirmer qu'elle en tirera honneur[455].� [Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, n� CXVI.] L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abb� Lanzi. Mais on voit que, d�s cette �poque, D.F. Carlo avait la r�putation d'un connaisseur, qu'il �tait d�j� en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de leur commander des tableaux et des dessins. Ce d�sir de poss�der des tableaux des diff�rents ma�tres de cette �poque, se r�v�le dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre qui lui est adress�e de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare Procaccino, que cet artiste se met � sa disposition.--�_Conoscendo mi buono a servirla mi commandi_.�--�Sachant que je suis capable de le satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,� lui �crit-il, en lui racontant les difficult�s qu'il avait avec les fabriciens d'une des �glises de Cr�mone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire, et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge, plac� � Cr�mone, dans l'�glise de Saint-Dominique[456]. Il est difficile de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein succ�s. Attach� alors � la personne du cardinal Sfondrato, �v�que de Cr�mone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la r�sistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne para�t pas douter de la r�ussite de son intervention, et il se f�licite d'avoir � Cr�mone un ami aussi d�vou�, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance. [Note 456: Voy. _les Voyages litt�raires et artistiques en Italie_, par M. Val�ry, t. II, p. 288.] La c�l�bre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait �t� peintre en titre du pape Gr�goire XIII, t�moigne � don Ferrante Carlo des sentiments tout aussi d�vou�s. Il lui avait exprim� le d�sir d'avoir un tableau de sa main, faveur qu'elle n'accordait pas � tout le monde; ne pouvant suffire aux demandes qui lui �taient adress�es de toutes parts. La lettre de don Ferrante Carlo avait mis quatre mois � parvenir de Cr�mone � Rome, o� Lavinia Fontana �tait fix�e depuis longtemps. Voici la r�ponse qu'elle lui adresse le 7 f�vrier 1609[458]: [Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui �tait d'une famille d'Imola.] [Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, n� C.] �Apr�s un intervalle de quatre mois pleins, j'ai �enfin re�u la lettre de votre seigneurie: mais je ne �m'�tonne point de ce retard; votre lettre a sans �doute voulu �viter les pluies et les routes fangeuses �pour me parvenir, comme elle est en effet, �belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, �soit en dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai re�ue avec �les sentiments d'une grande d�f�rence pour les �qualit�s �minentes de votre seigneurie, qualit�s �que j'admire avec bien plus de v�rit� que votre �seigneurie n'admire mon faible talent: car, en �cela, je suis certaine de ne pas me tromper, si ce �n'est seulement que je ne suis pas encore parvenue �� conna�tre tout votre m�rite; tandis que �votre seigneurie a une trop haute id�e du mien, �soit parce qu'elle est anim�e � mon �gard d'une �grande bienveillance, soit, ainsi que j'aime � me �le persuader, qu'elle veuille volontairement �m'�blouir, et m'enfoncer comme un �peron �flancs, afin de m'exciter � lui r�pondre. �J'accepterai son, invitation, et je ne lui donnerai pas �un d�menti; car donner un d�menti des louanges �exag�r�es qu'on vous adresse n'est gu�re l'usage. �J'en remercie donc votre seigneurie par paroles, �en attendant que je puisse le faire autrement, �lorsque j'aurai appris de nouveau du seigneur �Achille quel est votre d�sir et quelle est la �demande que votre seigneurie daigne me faire. �Toutefois, je ne pourrais me mettre � l'oeuvre que �lorsque j'aurai termin� les commandes que j'ai �re�ues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est �pas loisible de refuser. Mais, songeant � la �perfection de l'oeuvre que votre seigneurie d�sire, je �crains qu'elle ait peine � sortir bien r�ussie de �mes mains fatigu�es, surtout pour soutenir l'examen �d'une personne dou�e d'un go�t si s�r.� Nous ignorons quel �tait le sujet du tableau demand� par don Ferrante Carlo � Lavinia Fontana. Peut-�tre �tait-ce son portrait dont elle ne se montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits et surtout le sien. Elle en a laiss� un grand nombre que l'on voit dans la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a affubl� des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'�glise, comme celui o� elle s'est repr�sent�e avec cinq saintes, � _Saint-Michele in Rosco_, � Bologne[459]. [Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.] Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie � faire attendre son portrait � ses admirateurs. On en trouve un exemple dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460]. [Note 460: Bottari, t. V, p. 44, n� iv.] �Vous m'avez promis, lui �crit-il, d'abord par �des lettres d'amis, et ensuite par votre propre �parole, un portrait de vous-m�me fait de votre �main. Cette double promesse, jointe au d�sir de �poss�der le mod�le d'une femme belle autant que �vertueuse, ce qui est si rare, a excit� en moi une �telle �motion, qu'aussit�t qu'elle m'eut �t� donn�e, �j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer �avec les cent autres qui sont de moi, je vous �envoyai le livre, ne doutant pas de recevoir pour �r�ponse le portrait si d�sir�. Mais je n'obtins autre �chose qu'une nouvelle promesse. De gr�ce, �signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus �longtemps le payement de cette dette. Les trois �termes sont pass�s, et si maintenant vous ne �me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni � �vous plaindre, ni � vous �tonner si, pour obtenir �satisfaction, je suis oblig� d'avoir recours, avec �une requ�te plus imp�rieuse, � un tribunal plus �s�v�re que ne l'est celui de la politesse. Et sur ce �je baise cette main qui doit me payer ma dette.� Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas bless�e par la menace qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de ses oeuvres. Suivant l'abb� Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques connaisseurs, surpassa son p�re Prosporo Fontana dans l'art de faire les portraits. Elle fut surtout recherch�e par les dames romaines; et elle avait un talent tout particulier pour repr�senter leur costume[461]. Elle parvint � peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a pass� pour �tre du Guide [462]. [Note 461: L'abb�. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_, qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un ornement de toilette particulier aux dames romaines.] [Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.] Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste c�l�bre qu'ait vu na�tre Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique cit�. Ind�pendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison, d'avoir form� dans son sein, � l'�cole de ses plus grands ma�tres, Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri, Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orn� de nombreuses peintures � fresque et � l'huile ses �glises et ses palais, comme l'infortun�e Properzia Rossi les a d�cor�s de ses sculptures[465]. [Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.] [Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136, 216, 259, 276, 277.] Toutes ces femmes n'ont pas eu un �gal talent: mais on ne saurait trop admirer le g�nie d'Elisabeth Sirani, cette �l�ve ch�rie du Guide, qui, morte empoisonn�e � vingt-six ans, a pu, dans une si courte carri�re, laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur ex�cution exempte de cette timidit� inh�rente � son sexe, et dont Lavinia Fontana elle-m�me ne put se corriger compl�tement. Sa mort fut un deuil public � Bologne, elle fut enterr�e avec la plus grande pompe et mise � c�t� du Guide, dans le m�me tombeau, � Saint-Dominique, dans la chapelle du Rosaire[467]. [Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.] [Note 466: On en voit deux � Rome, au mus�e du Capitole, Ulysse et Circ�, et un Enfant.] [Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Val�ry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_, orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie po�sie in morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna, Monti_, 1665, in-4.] Si, � toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs, professeurs et auteurs, qui ont occup� des chaires et fait des cours � l'universit� de Bologne[468], on sera forc� de convenir que, dans cette ville, les femmes recevaient une �ducation tout � fait virile, et qui n'aurait certainement pas agr�� au Chrysale de Moli�re[469]. [Note 468: Voy. Val�ry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.] [Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, sc�ne VII.] De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui eut, de son vivant, le plus de c�l�brit�, dont l'existence fut entour�e de plus d'�clat, et qui est rest�e la plus connue. Elle doit ce respect de la post�rit� pour sa r�putation, autant au nom de son p�re et � la position qu'elle occupa elle-m�me sous le pontificat de Gr�goire XIII, � Rome, qu'� son propre talent. Elle �tait d�j� �g�e en 1609, lorsque don Ferrante Carlo lui t�moigna le d�sir de poss�der une oeuvre de sa main. Nous ignorons si ce d�sir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le supposer, nous n'en avons pas la preuve. Nous ne savons pas davantage si le Guerchin ex�cuta pour don Ferrante Carlo le tableau qu'il lui avait demand�, ainsi qu'on le voit par une lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est n�anmoins � pr�sumer qu'un amateur si distingu� aura fait tous ses efforts pour obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration et une surprise extraordinaires[471]. [Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, n� CXVII.] [Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617, t. Ier, p. 287, n� XCVI, ci-apr�s.] L'affabilit� de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des artistes, lorqu'�tant employ�s par de grands personnages, ils croyaient avoir � se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient subir. C'est ainsi que Niccol� Tornioli lui raconte, dans une longue lettre, sans date ni lieu, ses m�saventures, et sollicite sa protection. Cet artiste est tout � fait inconnu en France. Nous trouvons dans les _Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il �tait de Sienne, et qu'il avait ex�cut� � Bologne, dans la chapelle de l'�glise de Saint-Paul, deux tableaux lat�raux, repr�sentant la lutte de Jacob avec l'ange, et le meurtre d'Abel par Ca�n[472]. De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre adress�e par Tornioli � don Ferrante Carlo[473], que cet artiste �tait alors employ� parle duc de Savoie, et qu'il pr�tendait avoir trouv� le moyen de faire p�n�trer les couleurs dans toutes les parties d'une plaque de marbre qui n'aurait eu que l'�paisseur d'un doigt. Il ajoute qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il r�ussit. Cette d�couverte n'a pas pr�serv� son nom de l'oubli, et, de son vivant, elle ne para�t pas avoir fait une grande impression sur ses contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui font subir le vicaire et le contr�leur des travaux; il r�clame les conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y prendre pour obtenir ce qui lui est d�, ne pouvant vivre avec ce qu'il re�oit. Il lui signale les outrages dont il est accabl� par des subalternes qui viennent � plaisir passer et repasser dans sa chambre, sans lui laisser aucun repos, m�me lorsqu'il �tait malade. L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre Tornioli avec plus de justice et de consid�ration. [Note 472: P. 233.] [Note 473: T. Ier, p. 320, n� CXV.] C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'�clat� toute la confiance que les peintres les plus �minents de cette �poque avaient dans ses lumi�res et dans sa bienveillance. Les lettres de Louis Carrache adress�es � don Ferrante Carlo sont au nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent �crites du 11 novembre 1606 au 22 f�vrier 1619, mais � des intervalles in�gaux, parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois � Bologne pendant ces treize ann�es, et que, de son c�t�, Louis Carrache se rapprocha de son ami en allant travailler � Plaisance[474]. Toutes ces lettres t�moignent de l'intimit� qui r�gnait entre le grand ma�tre bolonais et don Ferrante Carlo; elles attestent �galement combien ce dernier �tait d�sireux d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres, que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les dessins qu'il lui envoyait. [Note 474: En 1609. Il �tait dans cette ville � l'�poque de la mort d'Annibal Carrache, arriv�e � Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le _Recueil_ de Bottari la lettre du pr�lat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.] Dans le courant de l'ann�e 1606, don Ferrante Carlo avait demand� au peintre un tableau dans lequel il devait se repr�senter lui-m�me sous les traits de saint Joseph. L'artiste r�pond, le 11 novembre 1606[475], qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. �Car, dit-il, je n'ai pas l'air qui convient � un semblable saint, qui demande � �tre repr�sent� avec une figure d�charn�e et amaigrie par le je�ne, tandis que je ressemble plut�t � un Sil�ne par mon embonpoint et par les grosses couleurs de mon teint. Il lui promet n�anmoins de se mettre � l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, d�s qu'il aura termin� les travaux commenc�s pour l'�v�que de Plaisance. Il lui promet �galement d'ex�cuter, d�s qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a demand� pour l'�glise _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait probablement alors, dans cette ville, � ses deux fameux tableaux, _la Translation du corps de la Vierge_, et _les Ap�tres ouvrant son cercueil_, qui ornaient la cath�drale de Plaisance, et qui, enlev�s par les Fran�ais, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas �t� rendus � cette �glise, mais sont plac�s au mus�e de Parme[478]. [Note 475: n� CXXII. Bottari, Ier, p. 271, n� LXXXII.] [Note 476: C'�tait une madone avec saint Joseph et d'autres saints.] [Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.] [Note 478: Ils ont �t� remplac�s � Plaisance par deux tableaux repr�sentant les m�mes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Val�ry, t. II, p. 296.] Il para�t que l'�voque de Plaisance s'�tait montr� accommodant et g�n�reux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui �tait alors � Rome, o� se trouvait aussi cet �v�que, de le remercier pour la mani�re noble avec laquelle il l'a trait� � Plaisance. Nous regrettons de ne pas conna�tre le nom cet �v�que, dont la conduite envers les artistes pr�sente un si grand contraste avec celle d'un grand nombre de princes et de cardinaux de son temps[479]. [Note 479: Notamment avec les proc�d�s du cardinal A. Farn�se � l'�gard d'Annibal Carrache,--Voy. F�libien, t. III, p. 259 et suiv.] C'est dans cette m�me cath�drale de Plaisance, et � la demande de Ranuccio Farn�se, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent les fresques du Corr�ge � l'�glise de Saint-Jean de Parme, et qui excit�rent au m�me degr� l'admiration publique et la jalousie et l'animosit� du grand artiste lombard[480]. [Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.] Le travail que Louis Carrache ex�cutait pour l'�v�que de Plaisance, travail qu'il appelle lui-m�me _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre � don Ferrante Carlo, du 5 janvier 1608[481], qu'� cette �poque il n'avait pas encore commenc� le tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard �tait une commande impr�vue qu'il avait re�ue du l�gat de Bologne, et qu'il lui avait fallu ex�cuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il passera par Cr�mone, afin de voir les dessins et les peintures que don Ferrante Carlo avait achet�s � Rome. A son retour � Bologne, il lui promet de se mettre � son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous servirai, �_con mio gran gusto_.� [Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, n� IXXXIII.] Le c�l�bre fondateur de l'�cole bolonaise, alors dans tout l'�clat de son admirable talent, �tait tellement press� par les commandes, que la r�alisation de sa promesse se fit encore attendre pr�s d'une ann�e; il apprend � son ami, par sa lettre du 13 d�cembre 1608, que sa Madone touche � sa fin, et par celle du 5 f�vrier 1609, il lui en annonce l'envoi[482]. �Il ne sait, lui �crit-il, s'il se trouvera satisfait autant qu'il le m�rite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui pla�t autant qu'elle a plu � Bologne, il en �prouvera un vif contentement. On avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit lou�, elle est envoy�e avec son nom (de lui Carrache) par derri�re.--Il lui serait tr�s-agr�able, d�s qu'elle lui sera parvenue, et apr�s qu'il l'aura plac�e � son jour, qu'il voul�t bien l'informer si elle lui pla�t ou non; il est tr�s-inquiet de le savoir.� [Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV, LXXXVI.] Il para�t que, dans l'intervalle qui s'�tait �coul� avant l'ach�vement de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait t�moign� le d�sir d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 d�cembre 1608[483], apr�s avoir f�licit� don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas � Cr�mone, il a d�j� mis la main � une composition nouvelle, qui ne sera pas carr�e, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. �Le sujet, continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre go�t, �tant tir� de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa femme, causant ensemble. Ils sont repr�sent�s � mi-corps, de grandeur naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre � bonne fin, ayant pris go�t � ce sujet. Si cette composition d�pla�t � votre seigneurie, qu'elle me le fasse savoir; je suis pr�t � lui peindre quelque sujet religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuad�e que je la servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, � cause de son m�rite qu'accompagn� une gr�ce si noble.�--Nous ne savons si ce tableau fut ex�cut� pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait �t� travailler � Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de son cousin Annibal Carrache, enlev� � l'art avant le temps.--Le pr�lat Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait ferm� les yeux, raconte ainsi les derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609, adress�e au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]: [Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, n� LXXXV.] [Note 484: Boliari, t. II, p. 486, n� CXXII.] �Je ne sais de quelle mani�re commencer cette lettre; je viens � cette m�me heure, c'est-�-dire � environ deux heures de nuit (dans le mois de juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette vie � l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le re�oive dans le ciel! Il alla derni�rement, comme si la vie lui f�t devenue insupportable, chercher la mort � Naples, et ne l'ayant pas trouv�e l�, il revint, dans cette saison o� il est si dangereux de changer d'air, l'affronter � Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de prendre des pr�cautions pour sa sant�, il se livra aux plus grands exc�s. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai trouv� avec toute sa connaissance et dans un �tat qui laissait de l'espoir. Mais, vers le soir, �tant revenu le voir, je l'ai trouv� dans l'�tat le plus d�sesp�r�. Je l'ai engag� � recevoir la communion, et moi-m�me, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai r�cit� les pri�res des agonisants pour son �me. Mais ayant recouvr� sa connaissance, et le cur� �tant arriv� et lui ayant administr� l'extr�me-onction, il a expir� peu apr�s. Il s'est remis assez bien au moment de la sainte communion, et il a reconnu son �tat. Il voulait faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le temps. J'ignore s'il poss�de autre chose que dix _luoghi di monte_, quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera ensevelir dans la Rotonde (le Panth�on) aupr�s de Rapha�l, o� il lui sera �lev� un tombeau avec une �pitaphe digne de son m�rite[485]. Je ne sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte; mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il �tait dans son art le premier des ma�tres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait presque rien fait, n�anmoins il avait conserv� son jugement sup�rieur et son go�t si exerc�, et il commen�ait � faire quelques petites choses dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette avant son d�part pour Naples, et qui est tr�s-belle. C'est pourquoi sa perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses amis, mais de notre ville enti�re et de tous les amateurs de ce bel art. Pour moi, qui ai assist� � sa mort, j'en ressens un chagrin extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis � votre seigneurie, afin qu'elle veuille bien en informer son fr�re (Augustin) � Bologne, et le seigneur Louis � Plaisance.� [Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans apr�s la mort d'Annibal Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui �rigea un monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l '�pitaphe suivante, grav�e sur une tablette de marbre blanc, � droite de l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panth�on (troisi�me chapelle � gauche en entrant): Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Rapha�l tulit, Hannibal iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV. Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen; caetera mortis erant. ] Il est probable que les fr�quents voyages de don Ferrante Carlo � Bologne suspendirent, de 1610 � 1616, sa correspondance avec Louis Carrache; car, apr�s la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le peintre annonce � son ami qu'il esp�re lui envoyer quelque dessin[486], le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de mai 1616. A cette �poque, don Ferrante Carlo retourna se fixer � Cr�mone pour y suivre un proc�s qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette ann�e[487]. Bans cette derni�re, apr�s s'�tre plaint de n'avoir pas encore re�u de ses nouvelles depuis son d�part, il lui dit quelle est sa mani�re de vivre. �Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives: le tableau �le sainte Marguerite est termin� et envoy� par mon fr�re Paul � Mantoue, et il y a �t� extr�mement go�t�. Je ne suis plus dans le palais des seigneurs Caprara: je me tiens retir� � la maison; je travaille le peu d'heures que je peux � une certaine Suzanne qui est presque finie. Je l'enverrai, d�s qu'elle sera termin�e, � Beggio (au chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres peintres, parce que je ne les fr�quente pas, et pour ne pas vous ennuyer.� [Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, n� LXXXVII.] [Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII, LXXXIX.--Il finit par gagner ce proc�s.--Voy. la lettre du 25 octobre 1617, p. 287, n� XCVI.] [Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, n� XC.] On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et m�me des autres artistes, et qu'il d�ployait la plus grande activit� pour suffire � tous ses travaux. Ind�pendamment des trois tableaux dont il parle, il venait de peindre � fresque deux grandes et tr�s-belles figures dans le palais Caprara[489]. [Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.] La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que don Ferrante Carlo avait mis � lui r�pondre. C'�tait la fi�vre qu'il avait gagn�e en naviguant sur le P�, lorsqu'il se rendait � Plaisance ou Parme, pour prononcer dans l'Acad�mie de cette ville un discours que l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. �Il n'est pas �tonnant, lui �crit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur, �tant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Pha�ton dans le P�;� et il le f�licite de son r�tablissement. Il lui annonce qu'il a termine le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoy� au chevalier Tito Bosio, � Reggio; il l'engage � le voir dans cette ville, � son retour. Le chevalier le lui montrera avec empressement, et il esp�re qu'il en sera satisfait. Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position d�licate dans laquelle il se trouve. Il avait commenc� un tableau de la R�surrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne f�t achev�, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi, et il para�t que don Ferrante Carlo �tait pour quelque chose dans cette offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir acc�der au d�sir de son ami, parce que ce tableau �tait destin� � un cardinal. �Qu'arriverait-il, lui �crit-il, si un Savelli, qui a d�j� vu ce tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre les mains d'un autre?� En effet, il-�tait dangereux, en ce temps, de manquer de parole � un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une oeuvre d'art. Les membres du sacr� coll�ge attachaient une importance toute particuli�re au patronage qu'ils exer�aient sur les grands artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus grands travaux, tels que ceux des palais Farn�se et Borgh�se, des villas Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres. Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit qu'il est tout dispos� � faire quelque autre chose � son go�t, pourvu qu'il puisse l'ex�cuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit nombre de figures. �Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son m�rite et ses qualit�s si distingu�es, qui le font aimer de tous ceux qui le connaissent comme je l'aime moi-m�me. Bien que le temps me manque d'ici � P�ques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont �t� command�s r�cemment, dont trois pour des �glises hors de Bologne et un pour cette ville; ind�pendamment des autres tableaux anciennement entrepris que j'ai � terminer, j'ai fini celui des pr�tres de Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages moins consid�rables sont termin�s depuis No�l. Mais je trouverai bien le temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres prennent patience.� [Note 490: Probablement l'admirable tableau repr�sentant _le Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.] [Note 491: Il y avait � Bologne deux �glises de ce nom; la cath�drale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la premi�re, la salle du chapitre, et dans l'autre, au ma�tre autel, la Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: �Con nuova, n� da lui pi� usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.� _Le Pitture di Bologna_, p. 47 et 290.] En lui r�pondant, don Ferrante Carlo lui avait donn� pour sujet le Christ mort. Louis Carrache lui �crit, le 22 janvier 1617, que rien ne pourra l'emp�cher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il a � sa disposition, voulant s'appliquer � faire une oeuvre qui lui plaise. �Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne r�ussis pas aussi bien que vous le d�sirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].� [Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, n� XCII.--Ce tableau ne fut achev� qu'� la fin de l'ann�e, ainsi qu'on le voit par une lettre du 23 octobre 1617.] On �tait alors dans le carnaval, � Bologne; il y avait des mascarades, des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui n'allait pas souvent dans le monde, prenait n�anmoins sa part de ces r�jouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut agr�ablement surpris par une de ces sc�nes italiennes qui peignent bien les moeurs d'une ville et d'une �poque dans lesquelles les artistes exer�aient une si grande influence. Nous la lui laissons raconter � son ami dans sa lettre du 15 f�vrier 1617[493]: [Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, n� XCIII.] �Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on introduisit dans ma maison une femme d�guis�e, ressemblant, par son costume et par sa figure d�couverte, � un ange du paradis. Sa t�te �tait orn�e de lauriers, elle �tait v�tue de blanc, et son costume �tait dessin� d'une grande mani�re. Elle tenait � la main une trompette dont elle se mit � sonner en entrant dans la chambre o� je me trouvais, comme pour annoncer son arriv�e. Puis, avec une gr�ce virginale, elle me r�cita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la po�sie f�t descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pens�e de prier votre seigneurie de mettre sa muse � ma disposition pour chanter les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'�clat de sa beaut� virginale, et dou�e en outre d'une admirable taille de femme. Cette jeune personne n'a pas plus de quinze � seize ans, et ses paroles ont tant d'�loquence, tant de douceur et de gr�ce, que je n'ai jamais entendu, m�me sur la sc�ne, r�citer aussi bien, avec des gestes et des mouvements si �-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a adress�es: quant au po�te, je ne le connais pas. Je vous prie de m'honorer d'une r�ponse, et veuillez m'excuser si je suis trop indiscret; mais j'ai une enti�re confiance en vous, et je prie votre muse de faire comme � l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est _Angela_.� Cette charmante surprise faite au grand artiste avait �t� imagin�e par ses amis, ses �l�ves et ses admirateurs. Us lui avaient all�goriquement envoy� la _Renomm�e_ pour c�l�brer son g�nie. Cette jeune fille, dont la beaut� para�t avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression, serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu � repr�senter tant de fois dans ses tableaux de Madones[494]? [Note 494: Voy. une gravure de Rapha�l Morghen, repr�sentant une Madone et son fils, d'apr�s L. Carrache; hauteur, quatre centim�tres; largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la signora Giacomazzi.] On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les vers adress�s au grand ma�tre bolonais, non plus que sa r�ponse par la muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25 octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoy� un madrigal, et qu'il l'avait communiqu� � leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui �tait probablement l'un des inventeurs de la mise en sc�ne de la Renomm�e.--A d�faut des vers originaux, nous aimons � rapporter ici le sonnet compos� par Augustin Carrache � la louange de Niccolino Abati, sonnet rapport� par Lanzi, qui l'a tir� de Malvasia, vie du Primatriccio[496]. [Note 495: P. 287, n� XCVI.] [Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.] Chi farsi un buon pittor brama e desia Il disegno di Roma abbia al mano, La mossa col l'ombrar Veneziano, E il degno colorir di Lombardia; Di Michel Angiol la terribil via, Il vero natural di Tiziano, Di Correggio lo stil puro e sovranno, E di un Raffael la vera simmetria; Del Tibaldi il decoro e il foridamento, Del dotto Primatriccio l'invantore, E un po' di grazia del Parmigiano: Ma senza tanti studj e tanto stento Si ponga solo l'opre ad imitare Che qui lasciocci il nostro Niccolino. Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet � changer pour l'appliquer avec plus de v�rit� _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre r�unit en effet, dans ses compositions, les qualit�s des plus illustres ma�tres des diverses �coles. Mais sa modestie e�t refus� de telles louanges; et, r�pondant � la belle Angela ce qu'il �crivait � don Ferrante Carlo, le 11 novembre 1606[497], il lui aurait dit: [Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, n� LXXXII.] �_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non usarli_, _perche io non sia burlato_.� [Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement d'un sonnet de l'Arioste � Michel-Ange.] Cette docte ville de Bologne �tait alors la patrie et le rendez-vous des artistes les plus c�l�bres.--�Les premiers peintres de l'Italie sont maintenant r�unis � Bologne, �crit Louis Carrache � don Ferrante Carlo le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste d'une r�putation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500] sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant � Sienne, pour se r�tablir compl�tement de la maladie qui a mis ses jours en p�ril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a �t� appel� par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un certain Jean-Fran�ois Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour faire quelques tableaux � monseigneur le cardinal-archev�que, et il s'en acquitte h�ro�quement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et des autres, qui tous d�sirent jouir de nouveau du s�jour de la patrie, et qui sont les premiers peintres de l'Italie.� [Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, n� XCV.] [Note 500: Fils naturel d'Augustin, et �l�ve d'Annibal.--Voy. Lanzi, t. V, p. 92.] C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la soci�t� d'un petit nombre d'amis vou�s au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant pr�lat Gio, Bat. Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir � Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y �tait aussi recherch� pour l'affabilit� de son caract�re que pour la vari�t� de ses connaissances et la s�ret� de son go�t. Dans cette foule d'artistes c�l�bres et parmi tant d'amateurs distingu�s qui vivaient � Bologne, on comprend quelle �mulation, quelle critique intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une nouvelle mani�re de faire, d'un genre de peinture non encore connu, comme �tait la mani�re du Guerchin. L. Carrache, dont la bont� ne se d�mentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il �tait v�ritablement sup�rieur, exprime, sans arri�re-pens�e, l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. �Il y a ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre 1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand dessinateur et tr�s-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un miracle � frapper d'�tonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le verrez � votre retour.� Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il n'�tait pas facile de conserver, dans un �ge avanc�, la r�putation acquise dans la jeunesse et l'�ge m�r. D�s 1618, L. Carrache redoutait l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. �crivant � don Ferrante Carlo, le 11 d�cembre de cette ann�e[502], il se f�licite d'apprendre que les tableaux qu'il avait ex�cut�s pour lui font fureur jour et nuit: il lui sera tr�s-agr�able d'�tre inform� des jugements qu'en porteront tant de peintres d'un go�t excellent, et particuli�rement ce peintre espagnol, qui suit l'�cole de Caravage, si c'est celui qui a peint un saint Martin, � Parme, et qui vivait avec le seigneur Mario Farn�se[503]. �Il faut se tenir ferme, dit-il, afin qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire � une personne endormie.� [Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, n� XCVI.] [Note 502: P. 289, n� XCVII.] [Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasqu�s, ou plut�t de Ribera.--P. 289, _ad notam_.] Cette derni�re phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne pas rester, dans sa vieillesse, l'�gal de lui-m�me.--Le temps approchait o� il devait �prouver � la fois les effets de l'�ge et les atteintes de ses rivaux et de ses ennemis. Il venait de terminer, � la vo�te de la sixi�me chapelle de la cath�drale de Bologne, une Annonciation: il para�t que, dans cet ouvrage, il lui �tait �chapp� quelques incorrections de dessin. On lui reprochait surtout d'avoir plac� de travers le pied de l'ange qui s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extr�mement sensible: il s'en ouvre � son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa derni�re lettre du 22 f�vrier 1619[504]. [Note 504: P. 291, n� XCIII.] �Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des peintres envieux ont fait subir � mon tableau de l'Annonciation, pendant que monseigneur le cardinal Aloisi �tait � Milan[505]. Il me para�t n�cessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les membres du chapitre ont refus� de prendre un parti avant le retour du cardinal, j'ai r�dig�, et je vous adresse une note explicative de la mani�re avec laquelle cette affaire demanderait � �tre trait�e. Que votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance, et comme votre seigneurie sait les �crire; parce qu'elle sera vue � Rome et peut-�tre � Bologne: fermez-la, et l'envoyez � la poste de Rome, d'o� elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande m�lancolie. Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.� [Note 505: Ce cardinal �tait l�gat � Bologne.] [Note 506: Son neveu.] P.S. �Dans le cas o� il vous para�trait qu'il n'est pas convenable d'envoyer cette lettre, je m'en remets � votre jugement si s�r, et je me conformerai � la r�solution que vous aurez adopt�e.� Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice � son illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'�tre rest� au-dessous de lui-m�me. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du mercredi qui pr�c�da le 16 novembre 1619[507]. [Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de l'Annonciation de L. Carrache, qui est � la cath�drale, dit: �_Nel gran lunetone, in faccia, la SS. annunziata � l'ultima operazione del susdetto Lodovico, che gli costo la vita_.� Lanzi, l. V, p. 85-86, exprime la m�me opinion. �_Ne alla sua gloria deon ostare certe poche scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e pu� dirsi che ne mori di afflizione_.�] Cette mort fut annonc�e ce jour-l� m�me, � don Ferrante Carlo, par un de ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508]. [Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, n� CXVIII.] �Ce n'est pas sans une vive douleur, �crit-il, que je vous apprends que le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous �tait si tendrement attach�, a quitt� cette vie pour une meilleure, dans la nuit du mercredi, et a �t� enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la _Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit � sa derni�re demeure. J'ai appris en m�me temps la mort et la maladie qui a dur� quatre semaines, avec une fi�vre continuelle, ainsi que me l'a racont� jeudi matin un de ses vieux serviteurs.�--Il lui dit ensuite qu'il a r�clam� le tableau de la Nativit� que dori Ferrante Carlo avait fait d�poser chez L. Carrache, mais 'sans indiquer si ce tahleau �tait du peintre; il termine en lui apprenant que d�j� on a mis en estampe les fun�railles de son ami, comme c'�tait alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un exemplaire[509]� [Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu �lre ex�cut�es par Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.] Une autre lettre adress�e � don Ferrante Carlo par le peintre bolonais Alexandre Tiarini, le 7 d�cembre 1619, vint lui confirmer la perte de son ami[510]. [Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, n� CXIX.--Cette lettre montre l'intimit� qui r�gnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.] La r�putation de Louis Carrache n'a jamais �t� aussi grande en France qu'en Italie: F�libien[511] le place bien au-dessous de son cousin Annibal, qu'il regarde comme son ma�tre; erreur manifeste, d�mentie par les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier auteur fait de Louis Carrache le plus bel �loge que l'on puisse faire d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Hom�re, �En r�sum�, dit-il, si l'on doit ajouter foi � l'histoire, Louis Carrache est, dans son �cole, comme Hom�re parmi les Grecs, FONS INGENIORUM[513].� [Note 511: T. III, p. 248 et suiv.] [Note 512: _Le Pitture_, p. 25 � 30.] [Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.] Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cit� par Malvasia[514], a parfaitement expos� l'�tat de la peinture avant les Carraches, et les services qu'ils rendirent � l'art, �La connaissance du beau se perdait enti�rement, dit-il, et de toutes parts se montraient des mani�res nouvelles et diverses, toutes �galement �loign�es du vrai et de la vraisemblance, et plus conformes � l'apparence qu'� la r�alit� des choses; les artistes se contentant d'�blouir les yeux du public par le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant � droite et � gauche tant�t une chose, tant�t une autre, pour se faire valoir, le tout avec une grande pauvret� de contours, sans resserrer les diff�rentes parties de leurs compositions, et m�me souvent avec de grandes fautes. Ils s'�loignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art �tait infect�, pour ainsi dire, de tant d'h�r�sies, et qu'il se trouvait en p�ril de se perdre, on vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, �tant �troitement li�s par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre eux et d'accord dans leur r�solution d'embrasser, sans craindre la fatigue, toute �tude qui pourrait les conduire � la perfection de l'art. Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le premier �tait cousin des deux autres, qui �taient fr�res: et comme Louis �tait le plus �g� d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier � la peinture, et c'est de lui que les deux autres re�urent les premiers enseignements de l'art.� [Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati, qui �tait son nom � l'acad�mie _dei Gelati_, de Bologne.] Le m�me pr�lat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515], �tait c�l�bre � la cour de Rome pour ses connaissances en litt�rature, et plus sp�cialement, pour une singuli�re intelligence des beaux-arts, qu'il aimait et encourageait, avait propos� � un cardinal[516] de choisir Louis Carrache pour lui confier l'ex�cution d'un tableau � Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un th��tre digne de sa r�putation, et, en m�me temps, glorifier la ville de Bologne, leur patrie commune. �C'est un homme, �crit-il � cette �minence, connu et estim� des principaux peintres de l'Italie, d�j� �g� et consomm� dans la pratique de l'art, qui a ex�cut� un grand nombre d'oeuvres �parses en divers lieux, qui s'est particuli�rement exerc� � faire de grands tableaux pour les �glises, et qui, parmi les peintres qui se trouvent aujourd'hui � Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le premier rang.� [Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85, n� XXI, et t. VII, p. 13, n� II, la lettre du chanoine Louis Crespi � Bottari.--On pr�tend que le pr�lat Agucchi fut peint par le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un seigneur qui descend de cheval, dans le tableau repr�sentant l'entrevue de saint Nil avec l'empereur Othon III.] [Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il �tait secr�taire.] [Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore si L. Carrache ex�cuta le tableau pour Saint-Pierre.] Ce rang peut d'autant moins lui �tre contest�, qu'il est le ma�tre d'Augustin et d'Annibal, comme lui les r�novateurs de la peinture, et qu'il partage avec eux la gloire d'avoir form� le Guide, l'Albane, et surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres apr�s Rapha�l. Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au ph�nix, conclut: �Que la peinture, qui �tait n�e sous Rapha�l et Michel-Ange, paraissait languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'apr�s un grand nombre d'ann�es elle parut renouvel�e par les Carraches, pour la gloire de leur si�cle.� [Note 518: Cit� par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.] De m�me, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches, disait d'eux qu'ils �taient: �_Lapsanti picturce suffecti Hercules_[519].� [Note 519: Cit� par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.] Ce Dolcini �tait, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait � enrichir des productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache, peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui �crivait le 27 mars 1599[520] montre quel �tait le d�sint�ressement de ce grand ma�tre j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son complet ach�vement;--bien diff�rent en cela du Guide et de tant d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer d'avance. [Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267� n� LXXIX.] Le chevalier Gio. Batista Marino, le po�te � la mode du commencement de ce si�cle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, repr�sent�s nus au milieu d'une fontaine. Pour d�terminer le peintre � mettre de c�t� tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'emp�cher d'exercer sa main � peindre un pareil sujet, il lui avait �crit que cette composition �tait destin�e � orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la montrerait � personne, si ce n'est aux intimes. Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degr� l'admiration du po�te, qui composa en son honneur ce madrigal, tout empreint de ces _concetti_ qui �taient dans le go�t de l'�poque; Siccome di Salmace Aveano ni s� l'acque tranqaille e chiare Virt� d'inamorare; Cos� per l'arte tua, la loro sembianza, Caracci, ha in te possanza Di far maravigliare. Ma, non si sa quai perde oqual avanza, Il miracol d'amore, O quel de lo stupore; Quello in un corpo sol congiunse dui, Questo divide da se stesso altrui[521]. Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], bl�me, avec raison, Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, � la justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exerc� sur de pareilles compositions. [Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.] [Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.] Fix� � Rome d�s 1618, comme on le voit par la derni�re lettre de Louis Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes. Il y fit la connaissance de Simon Vou�t, qui, � l'exemple de beaucoup d'autres peintres fran�ais, �tait venu se former � la grande mani�re italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation pour ses amis de Venise, ville que Vou�t visita en 1627, � son retour en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de l'autel de l'�cole de Saint-Th�odore, patron de Venise. Vou�t lui en t�moigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant � sa disposition pour un tableau[523]. [Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, n� CXXIV.] Il est probable que depuis son s�jour � Rome don Ferrante Carlo s'�tait li� avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres �l�ves des Carraches. �tait-il encore attach� au cardinal Sfondrato? Nous l'ignorons. La seule particularit� que nous connaissions de la vie de ce cardinal, c'est qu'il cherchait � r�unir les tableaux des artistes en r�putation. F�libien raconte que[524] �le Guide avait envoy� � ce cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino, Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors consid�r�s dans la cour du pape, avaient beaucoup admir�.� Don Ferrante Carlo n'�tait peut-�tre pas rest� �tranger au go�t de son patron, de m�me qu'il dut contribuer � former et � entretenir celui du cardinal Scipion Borgh�se. [Note 524: T. III, p. 500.] Les fonctions qu'il remplissait aupr�s de ce cardinal, neveu de Paul V, le mirent � m�me d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu. Le palais Borgh�se avait �t� commenc�, en 1590, par le cardinal Deza: ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arri�re des Farn�se, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec le plus grand soin, et y r�unirent une galerie, qui existe encore, et qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de _quinze cents_ tableaux originaux des ma�tres italiens. Dans cette galerie, l'�cole de Bologne est dignement repr�sent�e. On y admire surtout cette c�l�bre Chasse du Dominiquin, cit�e comme un chef-d'oeuvre par l'abb� Lanzi[525], et une Sainte C�cile du m�me artiste; les Quatre �l�ments de l'Albane, un Christ mort et une Charit� romaine du Guerchin, deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal Carrache, et Orco et Norandin, d'apr�s l'Arioste, par Lanfranc. [Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.] Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas �tranger au choix de ces tableaux fait par le cardinal Borgh�se; peut-�tre le Dominiquin et le Guide durent-ils � sa recommandation d'�tre employ�s aux travaux que le m�me cardinal fit ex�cuter dans l'�glise de Saint-Gr�goire, sur le mont Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements, qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit celui o� saint Andr� est fouett� par les bourreaux[526]. [Note 526: F�libien, t. III, p. 476.] Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus intimement fut Lanfranc, qu'il devait conna�tre depuis longtemps. On sait que cet artiste, n� � Parme, avait �t� r�duit, dans sa jeunesse, � entrer au service du comte Horace Scotti, � Plaisance[527]. Appr�ciant en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante Carlo, qui allait souvent de Cr�mone � Bologne, l'y reconnut dans l'acad�mie des Carraches. Lorsqu'il fut fix� � Rome, Lanfranc fut charg� par le pape Paul V de grands travaux � l'�glise de Sainte-Marie-Majeure et au palais de Monte-Cavallo. Peut-�tre, Lanfranc dut-il en partie � la recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de Saint-Andrea-della-Valle, � Rome, au pr�judice du Dominiquin, qu'il �tait destin� � supplanter pendant sa vie et apr�s sa mort. [Note 527: F�libien, t. III, p. 512.] On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas ex�cut� ce travail. Toutefois F�libien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle quelques ann�es apr�s son ach�vement, en t�moigne une haute admiration. �C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six m�tres trente centim�tres), sont bien proportionn�es, et diminuent si conform�ment � leurs diff�rentes positions, � leurs raccourcissements et � leurs distances. [Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.] Cette coupe para�t, dans son ouverture, d'une longueur si extraordinaire, qu'elle repr�sente un grand espace de ciel, o� la vue se porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette Gloire para�t l'Humanit� adorable de J�sus-Christ, qui est la source de toute lumi�re qui se r�pand, et qui �claire les corps qui sont dans ce grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumi�res est conduite d'une mani�re qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.� Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre � Naples, o� il �tait appel� par les j�suites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Ges� Nuovo_. C'est � partir de cette �poque, que s'�tablit entre le peintre et don Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641, terme pr�sum� de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, � l'exception d'une seule; mais celles �crites par Lanfranc pr�sentent des d�tails fort int�ressants. Par la premi�re, dat�e de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arriv�e dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait compl�te s'il n'�tait pas assi�g� par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de Rome, mais des amis et patrons qu'il a quitt�s: au nombre de ces derniers, il lui laisse � d�cider s'il ne doit pas le regretter plus particuli�rement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si aimable et si obligeant, mais qui lui a �t� si utile dans toutes les occasions. Aussi, esp�re-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimit� �taient depuis longtemps �tablies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo. [Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, n� CIV.] La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret profond qui s'�tait empar� de l'artiste, priv� � Naples de ses douces habitudes de Rome: �Lorsque j'�tais � Rome, l'escalier qui conduit � votre appartement m'a souvent emp�ch�, par crainte de la fatigue, de me rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si int�ressante; mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me para�t plus rien du tout, et je r�fl�chis en moi-m�me � ma grande paresse, dont je me repens maintenant. En v�rit�, pendant que je vous �cris, il me semble que je suis avec vous et que je vois vos mani�res si affables, lesquelles sont comme ces choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les poss�de en abondance, mais qu'on d�sire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'esp�re que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le pass�.� Il para�t que Lanfranc avait �t� tr�s-bien accueilli par les j�suites de Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le g�n�ral de l'ordre, esp�rant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit de son ami, cherche � la combattre dans la seule lettre que Bottari nous ait conserv�e de lui. N'�tant point, comme l'artiste, un peu aveugl� par les succ�s et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui �crit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec le g�n�ral des j�suites, de la prudence et de la bont� duquel il est en droit d'esp�rer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a entrepris. �Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute recommandation et tout autre moyen � employer aupr�s de ce tr�s-r�v�rend p�re, il ne lui d�plaira pas, et il vous sera tr�s-utile, que le p�re Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices, ainsi qu'il est dispos� � le faire pour l'amiti� qu'il vous porte, et pour la grande estime qu'il fait de votre m�rite. Ce p�re d�sire obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents artistes, un dessin bien ordonn� de votre main. Il n'est pas n�cessaire que je m'�vertue � vous faire comprendre combien il vous importe d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume d�licate et cultiv�e peut, � bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et contribuer � vous maintenir dans la possession de l'immortalit�, que vous vous �tes acquise par tant de travaux fameux.� [Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, n� CV.] Le p�re Ferrari, auteur de l'ouvrage intitul� _Les jardins des Hesp�rides_[531], �tait un j�suite de beaucoup d'esprit et de go�t. Lanfranc lui fit le dessin qui se voit grav� dans cet ouvrage, et il est probable que, de son c�t�, le r�v�rend p�re s'en montra reconnaissant, en patronnant l'artiste aupr�s du g�n�ral de son ordre. [Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, n� CV.] C'est dans cette m�me lettre, que don Ferrante Carlo apprend � Lanfranc, qu'il est de nouveau attach� au service de la chambre du cardinal Borgh�se, et que cette �minence lui a fait don, spontan�ment, d'un b�n�fice simple, � Saint-Gr�goire, _al clivo di scauro_, � l'autel privil�gi�, o� est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet en m�moire de rappeler � Lanfranc le dessin des quatre triangles de la coupole (du Ges� nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment promis. Cette coupole ne fut termin�e qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce � don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette ann�e. Il para�t qu'il n'�prouva aucune difficult� de la part du g�n�ral des j�suites, homme, dit-il, d'un caract�re bienveillant et fort habile en pareille mati�re� Mais cette oeuvre immense n'�tait pas destin�e � durer longtemps. Quelques ann�es apr�s son ach�vement, la coupole s'�croula, entra�nant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui de cette grande composition que les anges qui ont �t� grav�s[532]. [Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.] L'ann�e suivante, Lanfranc eut recours � son ami, pour arranger une affaire assez d�licate, et qui pouvait compromettre sa r�putation. Voici � quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nomm� Hippolyte Vitelleschi, se trouvant � Naples, vint rendre visite � l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apport�e de Rome pour s en servir comme de mod�le, parmi d'autres saintes qu'il voulait repr�senter dans l� coupole du Ges� nuovo, il s'engoua tellement de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante ducats, ou cinquante-huit �cus romains[534]. Ce prix n'avait rien d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu des copies de ses tableaux, faites de sa main, au del� de cent �cus. Mais cette Madeleine �tait tr�s-connue � Rome; elle �tait de la jeunesse de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-m�me dans sa lettr� du 17 octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'�tre expos�e � l'acad�mie de cette ville. Peut-�tre aussi les envieux qu'il avait laiss�s � Rome avaient-ils persuad� au seigneur Vitelleschi que ce tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donn�. Quoi qu'il en soit, et comme il arrive souvent � ceux qui, sans r�fl�chir, se montrent entich�s d'une chose, ce seigneur avait renvoy� le tableau � Naples, en faisant demander � Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort embarrass�: en homme d�licat et d�sint�ress� qu'il �tait, et bless� d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir rendre l'argent qu'il avait re�u. Mais, malheureusement pour lui, vivant au jour le jour, et sans faire d'�conomies, il avait d�j� d�pens� les ducats qu'il croyait, avoir bien gagn�s. Aussi, d�sirait-il extr�mement que son ami don Ferrante Carlo trouv�t quelque moyen, tout en pr�servant sa r�putation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait re�ue. �J'ai pens�, lui �crit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec succ�s serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a c�d�, sans le vouloir, � l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre tableau que je ferais plus � son go�t. Mais, il faudrait dire ces choses comme venant de vous-m�me, et lui faire conna�tre que j'ai donn� ordre de le rembourser. Jusqu'� pr�sent, ce seigneur ne me r�clame rien; mais je tiens essentiellement � ne pas �tre perdu de r�putation. C'est pourquoi je vous prie, par l'amiti� que vous me portez, de vouloir bien vous charger de cette n�gociation, sachant que l� o� vous vous employez, et o� vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.� [Note 533: Voy. la lettre du 1er ao�t 1637, p. 302, n� CVII.] [Note 534: Environ trois cent cinquante francs.] [Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, n� CVIII.] Malgr� l'habilet� des moyens que l'artiste avait sugg�r�s � son ami, pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne para�t pas qu'il les ait gard�s. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend, qu'il fut oblig� de restituer le prix de la Madeleine, restitution qu'il op�ra par l'entremise de son fr�re Egidio, avec le plus grand regret, et, comme il le dit lui-m�me, �_con la lacrima su l'occhio[536]_.� [Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, n� CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au palais Barberini.] Il para�t que ces peintres, jaloux des succ�s de Lanfranc � Naples, ne se bornaient pas � critiquer ses tableaux et � les lui faire reprendre. _Ces bons amis de cour_ avaient r�pandu, � cette �poque, le bruit de sa mort, qu'ils attribuaient charitablement � des exc�s de tous genres.--Dans une lettre du 10 d�cembre 1637[537], il rassure son ami sur sa sant�, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adress�s, et le prie de se tranquilliser, �attendu qu'� Naples, on ne fr�quente ni les r�unions, ni les h�telleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est pas l'usage.� [Note 537: P. 306, n� CIX.] Il �tait alors en faveur aupr�s de l'ancien vice-roi, le comte de Monterey, qui s'�tait retir� � Pouzzoles, et aupr�s de son successeur. Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore accord�e � aucun des artistes qu'il avait employ�s; l'autre lui avait demand� un petit dessin, en lui t�moignant beaucoup de courtoisie et de bienveillance. Cette cour de Naples �tait alors agit�e par les troubles qui pr�c�d�rent la r�volte de Mazaniello: elle �tait n�anmoins tr�s-brillante. Lanfranc raconte qu'� la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut accompagn� par d'innombrables carrosses � six chevaux, avec des livr�es bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait rendus au roi lui-m�me. Et cependant, ce jour-l�, il faisait un temps affreux j la foudre tomba sur les deux ch�teaux (Saint-Elme et de l'OEuf), et br�la les drapeaux et les m�ts qui les soutenaient. C'est pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avan�ant avec sa suite au milieu des nuages et des �clairs qui sillonnaient la terre, et qui ajoutaient la terreur � l'imposante beaut� du cort�ge[538]. [Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 d�cembre 1637, n� CX.] Bien que Lanfranc f�t fix� � Naples pour terminer les grands travaux qu'il y avait entrepris, il s'�chappait quelquefois de cette ville bruyante et plus livr�e au luxe qu'au culte des arts, et il revenait � Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il �tait alors dans toute la force de son talent, et avait peine � suffire aux commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas rester longtemps de suite dans la capitale des arts, oblig� qu'il �tait de mener � bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait � Naples depuis plusieurs ann�es. Au mois d'ao�t 1639, il �tait reparti pr�cipitamment de Rome pour retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible �ruption du V�suve; il l� raconte � son ami dans sa lettre du 23 ao�t de cette ann�e[539]. Le volcan s'�tait ouvert et avait donn� passage � un fleuve de lave, qui, coulant sur une �tendue de plus de six milles, avait d�truit et entra�n� des palais, des �glises, des maisons de campagne en grand nombre, et des villes presque tout enti�res. [Note 539: _Id._, _ibid._] Ce spectacle sublime rappela au peintre le d�sir que lui avait manifest� son ami de poss�der une vue du V�suve[540]: il en chercha de tous c�t�s une qui f�t digne de lui �tre offerte, et n'en trouva aucune, m�me chez les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession d'ex�cuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans le palais un qui lui parut meilleur que les autres, par�e qu'il se rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel ma�tre il �tait: les uns lui dirent que le peintre �tait mort, et les autres que le tableau �tait de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant avoir ni le tableau original, ni le ma�tre qui l'avait ex�cut�, Lanfranc obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de ses �l�ves, et apr�s l'avoir retouch�e[542], il l'adressa dans le mois d'ao�t 1638 � son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et en lui promettant de se mettre � sa disposition pour une oeuvre plus importante et de meilleur go�t. [Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.] [Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps � Naples, et fut l'ennemi du Dominiquin.] [Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639, p. 313, n� CXII.] A cette m�me �poque, Lanfranc eut recours au cr�dit que don Ferrante Carlo avait sur son patron, le cardinal Borgh�se, pour le tirer d'une difficult� s�rieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de Naples. Cet artiste �tait surtout recherch� pour peindre, dans les vo�tes des �glises et dans les d�mes des coupoles, ces immenses compositions qui font encore aujourd'hui l'�tonnement de ceux qui les admirent. Il avait donc �t� charg� par les moines de Saint-Martin, couvent situ� sur l'un des points les plus �lev�s de Naples, de peindre � fresque leur �glise. Il y avait repr�sent� les douze Ap�tres, en pied; et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les larrons, la foule et les bourreaux qui s'appr�tent � consommer le sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent � ce spectacle; ensuite, sur toute la vo�te de l'�glise et des c�t�s, des sc�nes vari�es[544], peintures que Bottari trouve admirables[545]. [Note 543: Les Camaldules, aupr�s de Capo di Monte.] [Note 544: Lettre du 30 ao�t 1639, p. 311, n� CXI.] [Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad notam_.--Suivant Bottari, les douze ap�tres ont �t� grav�s.] Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait termin� cette oeuvre immense, et n�amoins les moines ne lui avaient encore donn� qu'un faible �-compte. Vivant � Naples en grand seigneur, l'artiste ne pouvait pas attendre: il se vit donc forc�, une premi�re fois, de s'adresser, par l'interm�diaire de son ami, au cardinal Borgh�se, lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer � Lanfranc la moiti� de ce qui lui restait d�, c'est-�-dire huit cents ducats. Les moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, � Naples, qui s'�tait charg� de cette premi�re n�gociation, de satisfaire enti�rement le peintre quinze jours apr�s ce premier payement.--Mais ils n'en avaient rien fait: plus de huit mois s'�taient �coul�s depuis cette �poque, et lorsque Lanfranc s'�tait pr�sent� pour recevoir les huit cents ducats qui lui restaient dus, il avait �prouv� du prieur un refus outrageant, suivi bient�t d'un proc�s et de plusieurs autres, intent�s avec un �clat et un scandale sans exemple. Ce d�bat pouvait porter une atteinte profonde � la r�putation de l'artiste et � son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir ex�cut� ses peintures _� sec_, au lieu de les avoir faites _� fresque_, ainsi que le portait leur trait�. Cette accusation �tait des plus graves. En France, o� g�n�ralement on appelle peintures � fresque toutes celles qui sont destin�es � ne pas �tre chang�es de place, qu'elles soient � l'huile, � la cire ou � la d�trempe, mais ex�cut�es � sec sur la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-�tre pas bien toute l'importance du reproche adress� � Lanfranc. Mais, en Italie, o�, de tout temps, la v�ritable peinture � fresque, c'est-�-dire celle ex�cut�e sur place, sans pr�paration, sur un enduit frais appliqu� � un mur, et en m�me temps que cet enduit, a �t� pr�f�r�e, pour les monuments, � la peinture � l'huile et sur toile, l'accusation dirig�e contre Lanfranc �tait de nature � nuire extr�mement � sa r�putation. On sait que les plus grands peintres italiens ont toujours plac� l� fresque, pour la difficult� de l'ex�cution, avant la peinture sur toile. Le Dominiquin a pass� la plus grande partie de sa vie � peindre � fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalis� surtout par les fresques du palais Farn�se; Rapha�l a laiss� au Vatican, � la Farn�sine et ailleurs, des preuves de sa sup�riorit� pour ce genre de peinture; et le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, m�prisait, dit-on, la peinture � l'huile, et ne la jugeait pas digne de son g�nie. Lanfranc �tait donc perdu de r�putation, s'il demeurait prouv� qu'au lieu d'improviser � fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris son temps pour les ex�cuter lentement _� sec_, en les retouchant et en les corrigeant tout � son aise. Aussi, cette accusation le transportait d'indignation, et il la repoussait avec m�pris, invoquant le t�moignage de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres, du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, c�l�bre peintre de Viterbe qui, se trouvant � Naples, �tait all� visiter Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, �tait mont� sur son �chafaud. [Note 546: F�libien, t. III, p. 490.] Il est difficile de croire que Lanfranc e�t os� invoquer le t�moignage de tant de connaisseurs s'il n'e�t pas eu cent fois raison. D'ailleurs, les grandes fresques qu'il avait pr�c�demment ex�cut�es � Rome et � Naples prouvent � elles seules ce dont il �tait capable. Aussi, se plaignant avec amertume � son ami du proc�d� des moines de Saint-Martin qui au moyen du proc�s qu'ils lui avaient intent�, pr�tendaient non-seulement ne pas lui payer ce qui restait d�, mais lui faire rendre ce qu'il avait d�j� re�u, il ajoute, dans sa lettre du 30 ao�t 1639: �Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanit�, pour ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant d'amour et de diligence, n'ayant pas m�me gagn� mes d�penses, travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui m'�tait promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma r�putation, mon bien et jusqu'� la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux bont�s de Son Excellence, et � votre bienveillance, afin que vous lui repr�sentiez le triste cas o� je me trouve, et dont je l'ai d�j� entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].� [Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, n� CXI.] Dans sa lettre du 30 ao�t 1639, Lanfranc n'avait pas dit � don Ferrante Carlo quelle �tait la cause de ce scandaleux proc�s; il la lui apprend dans celle du 11 septembre suivant. �Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous pouvez le redire, si cela est n�cessaire, � Son Excellence, quelle est la cause des d�sagr�ments que j'�prouve. Dans le commencement de mon entreprise, j'�tais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de Saint-Martin, et, par son moyen, j'�tais �galement bien avec les moines. Mais, ayant mari� � Giuliano Finello[548] ma fille a�n�e, qui �tait recherch�e par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu avanc�, mais jeune homme distingu�, je me suis brouill� avec cet architecte, et, par suite, avec les p�res, lesquels ne font, soit ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En outre, mon gendre Giuliano est employ� dans les occasions les plus importantes, � cause de son m�rite, d'o� il r�sulte une grande jalousie dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous faire conna�tre toute la v�rit�, parce qu'il n'est pas vraisemblable que je puisse �tre maltrait�, alors que j'ai fait tous mes efforts pour ex�cuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarp�, et de travailler � Une oeuvre immense et tr�s-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je gagnerai mon proc�s, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront. C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son autorit�, et de daigner �crire un second billet � ces moines qui, lui ayant promis de me payer quinze jours apr�s la r�ception du premier, ont attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais, usant de toute leur influence, vont jusqu'� ternir ma r�putation par des mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous r�compenser.� [Note 548: Il �tait tr�s-habile sculpteur et en grande r�putation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, n� CXII.] Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borgh�se d�termina les moines de Saint-Martin � abandonner leurs pr�tentions. Ce que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc, parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, apr�s plus de deux si�cles, donne le d�menti le plus �clatant � l'injuste accusation, que la jalousie et l'int�r�t particulier d'un artiste subalterne avaient eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait trop facilement accueillie. La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve interrompue du mois d'ao�t 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux ann�es, le peintre fit de fr�quents voyages � Rome, o� il ex�cuta de nombreuses commandes. Revenu � Naples au commencement de 1641, il �tait dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15 avril de cette ann�e. Ce grand peintre, appel� � Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du tr�sor de Saint-Janvier, avait �t� en butte � la jalousie de l'Espagnolet et des autres artistes fix�s dans cette ville, qui saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son travail et en attaquant sa r�putation. Dans l'�t� de 1639, ne pouvant plus r�sister � tant d'intrigues, il avait quitt� Naples secr�tement pour retourner � Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des otages � la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une ann�e apr�s; mais, lorsqu'il fut de retour, il eut � essuyer tant de d�boires, qu'une profonde m�lancolie s'empara de son �me et le conduisit au tombeau. Il laissait inachev�e la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y e�t travaill� pendant plus de onze ann�es, elle �tait � peine � moiti� faite. Depuis longtemps, Lanfranc s'�tait montr� jaloux du Dominiquin. A l'�poque o� ce dernier fit � Rome son tableau de la _Communion de Saint J�r�me_, que le Poussin admirait � l'�gal de _la Transfiguration_ de Rapha�l et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549], Lanfranc avait fait graver � l'eau-forte par Fran�ois Perler, son �l�ve, le tableau d'Augustin Carrache repr�sentant le m�me sujet: �croyant par ce moyen, dit F�libien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin avait expos� n'�tait qu'un larcin qu'il avait fait � son ma�tre[550].� L'abb� Lanzi ajoute, qu'en r�pandant les copies de cette eau-forte, Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de la lenteur et de l'irr�solution de son rival, la fougue et la c�l�rit� de son ex�cution[551]. [Note 549: F�libien, t. III, p. 478.] [Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.] [Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.] La rivalit� �tablie entre les deux artistes avait �clat� surtout � l'occasion des peintures de la coupole de San Andr�a della Valle. Dans l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette �glise, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il voulait qu'elle f�t embellie. Mais ce cardinal �tant mort en 1623, Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous pr�texte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands travaux pour l'ann�e sainte, le jubil� de 1625. �Il en avait n�anmoins, ajoute F�libien[552], fait d�j� tous les dessins, et ce ne fut pas sans d�plaisir qu'il vit Lanfranc travailler � sa place.� [Note 552: T. III, p. 482.] Malgr� cette rivalit�, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc � don Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire � Naples. Au premier aper�u, il peut para�tre extraordinaire que, quatre jours seulement apr�s la mort du Zampieri, Lanfranc ait �t� charg� de terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on consid�re que cet artiste �tait connu depuis longtemps comme le plus habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'ex�cuter � Naples m�me, avec le plus grand succ�s, celles du _Ges� Nuovo_ et de l'�glise de Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix. Il l'annonce � son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: �J'ai eu, lui �crit-il, des nouvelles de votre sant� par Egidio (son fr�re); il a d� vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laiss� son oeuvre inachev�e; lourde t�che pour son successeur, car la peinture, par suite des nombreuses retouches dont il l'a surcharg�e pendant tant d'ann�es, tombe en ruine. En outre, les seigneurs d�put�s en �tant peu satisfaits, vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui compter les poils. Quant � moi, ayant � examiner et � estimer l'oeuvre d'un autre, je suis d�cid� � lui nuire le moins que je pourrai, et m�me je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en us�t � mon �gard; bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne m�rit�t pas qu'on s'occup�t de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui ai pas gard� rancune de son vivant, et je le ferais encore moins apr�s sa mort, puisque j'ai toujours d�sir� d'�tre son ami, et que je n'ai jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs d�put�s m'ont impos� le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait � Rome et ne m'emp�chait de me rendre � Naples dans cette saison. Le Dominiquin a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en ai gagn� trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je sais que vous en avez caus� avec Egidio, lui manifestant votre �tonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin n'avait pas les d�penses que j'ai; de plus, il faut consid�rer qu'avec mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu �gard � la d�pr�ciation des monnaies et � la valeur des _monti_. Vous pourrez m'objecter qu'il y a trop de diff�rence entre l'un et l'autre (le Dominiquin et moi). Je vous r�pondrai que toutes les fois que le Dominiquin a eu � commander une paire de v�tements, moi, j'en ai eu � commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle pas de la vie si retir�e qu'il a men�e pour s'enrichir, car je la tiens pour une conduite honteuse, ce qui appara�t par la fin qu'il a faite. Il n'a pas mari� de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyag� comme moi, et chaque voyage m'a co�t�, l'un dans l'autre, un millier de ducats au moins, d�pense qui est toujours venue � contre-temps. Je vous dirais bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer, je ne puis m'emp�cher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le Dominiquin avait eu une femme du caract�re de la mienne, il n'aurait pas m�me conserv� de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de c�t�. [Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, n� CXIII.] [Note 554: Les _luoghi di monte_ �taient des actions ou rentes sur les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donn� l'id�e de l'�tablissement des grands livres des rentes sur l'�tat.] [Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.] Je me console en pensant que d'autres maris ont �t� accabl�s, si ce n'est par de semblables �tres, tout au moins par la m�me conduite. Vous voyez que je ne vous ai jamais parl� avec une franchise plus enti�re; mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.� Cette lettre montre que si Lanfranc �tait heureux de ses succ�s d'artiste, il �tait loin de trouver le bonheur dans son int�rieur, puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que d�penser ce qu'il gagnait avec tant de travail. Malgr� les protestations d'impartialit� qu'affectait Lanfranc pour l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal d�guis�e, et un d�sir de faire d�truire cette peinture de Saint-Janvier qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556]. [Note 556: _Cade in fine_.] Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des m�mes sentiments: �Je vous ai inform�, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a �t� fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commenc�e. Mais je crois n�cessaire de vous �crire de nouveau, relativement, � ce que j'avais entendu dire, que les seigneurs d�put�s voulaient lui revoir le poil, parce que ce n'est pas la v�rit�. Au contraire, les d�put�s s'efforcent de traiter les h�ritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres ayant �t� choisis d�part et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner satisfaction s'il y � lieu. En vous �crivant la premi�re fois, je vous ai rapport� ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par moi-m�me; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tir�es par les cheveux, et que, par suite du temps si long qu'il a employ� � ce travail, les parties termin�es les premi�res paraissent d�j� vieilles et pass�es[558], tandis que le reste n'est pas fini. La coupole est � moiti�, je veux dire � moiti� fa�te, et la partie qui s'y trouve ex�cut�e est la moins bonne, �tant fort ordinaire et � ce degr� d'avancement, tel, qu'� proportion des autres choses achev�es, il lui aurait fallu encore une fois plus de temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la mani�re de finir. Malgr� cela, les d�put�s agissent avec beaucoup de bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands d�sagr�ments avec le mort, parce qu'il tra�nait son travail en longueur, et qu'il refusait m�me qu'on lui fourn�t l'or et les stucs qui doivent orner cette composition, ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses �l�ves, entrassent pour travailler � cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les choses �taient arriv�es � ce point que, de guerre las, les d�put�s voulaient la faire ouvrir, d�cid�s � jouir de sa vue, tout inachev�e qu'elle �tait, plut�t que d'attendre pour donner ce travail aux Bolonais. Ils �taient d'autant mieux fond�s � agir ainsi, qu'il y a ici des artistes excellents, � ce point que, depuis tr�s-peu de jours, ils ont d�j� fait beaucoup de besogne, et bien.� [Note 557: P. 318.] [Note 558: _Rancide_.] Il n'est pas difficile de comprendre, apr�s cette derni�re lettre, par quelle cause les peintures commenc�es par le malheureux Dominiquin furent totalement d�truites apr�s sa mort. Malgr� les r�ticences �tudi�es de Lanfranc, son ancienne jalousie perce � chaque ligne. Si les peintures de la coupole de Saint-Janvier �taient g�t�es par des retouches et des emp�tements[559]; si elles paraissaient d�j� vieilles et pass�es, si elles mena�aient de tomber d'elles-m�mes, il fallait n�cessairement les faire dispara�tre, et les remplacer par une oeuvre nouvelle. Lanfranc craignait peut-�tre la comparaison qui se serait �tablie dans l'enceinte de la m�me coupole, entre ses fresques et celles de son ancien rival. Sup�rieur surtout par l'expression, partie de l'art si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le c�de pas au divin Rapha�l[560], ce grand artiste poss�dait, en outre, quoi qu'en puisse dire Lanfranc, des qualit�s �minentes pour l'ordonnance, comme pour l'ex�cution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses sc�nes qui remplissent les �glises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son imagination, la force de son pinceau, et son ex�cution facile et brillante, la post�rit�, plus juste que ses contemporains, a confirm� le jugement qu'avait port� du Zampieri l'illustre pr�lat Gio. Bat. Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appr�ci�e qu'apr�s sa mort[561]. [Note 559: _Pastelli_.] [Note 560: �Le Poussin, dont le t�moignage est d'un grand poids sur cette mati�re, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.�--F�libien, t. III, p. 490.] [Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.] La destruction des peintures qu'il avait ex�cut�es � la coupole de Saint-Janvier est donc une perte irr�parable pour l'art, en m�me temps qu'elle atteste jusqu'� quel degr� de rancune peut �tre port�e la rivalit� qui s'�l�ve entre de grands artistes. Il para�t, au surplus, que les d�put�s commis pour l'examen de ces peintures, loin de se montrer favorables aux h�ritiers du Dominiquin, ainsi que l'�crit Lanfranc, exig�rent d'eux, par une injustice extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que le malheureux artiste avait re�u de son travail[562]. [Note 562: F�libien, t. III, p. 480] Lanfranc, charg� de d�corer la coupole de nouvelles peintures, s'acquitta de cette t�che avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration peut se donner carri�re sans m�lange de regrets. Il quitta Naples en 1646, pour venir � Rome assister � la profession d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette ville par la r�volte des Napolitains contre les Espagnols, il y entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en six mois de temps, et il mourut le jour m�me de la f�te de ce saint, le 29 novembre 1647, o� l'on d�couvrit ses peintures[564]. [Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.] [Note 564: F�libien, t. III, p. 515.] Don Ferrante Carlo l'avait probablement pr�c�d� dans la tombe depuis plusieurs ann�es. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite plus haut, est la derni�re que Lanfranc lui ait adress�e. Mais, telle est l'obscurit� qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres artistes, qu'il nous a �t� impossible de trouver la date de sa mort. L'existence de cet excellent homme s'est �coul�e, nous l'avons vu, � l'abri de toute ambition, partag�e seulement entre l'accomplissement de ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son in�puisable bienveillance, sa discr�tion, son affabilit� lui assur�rent, pendant plus de quarante ans, des amis d�vou�s parmi les principaux artistes de son si�cle; et la puret� de son go�t, la s�ret� de son jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels il v�cut si longtemps dans l'intimit�: � tous ces titres, nous nous f�licitons d'avoir rappel� son nom, oubli� depuis plus de deux si�cles, au respect de la post�rit�. LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO Dans son pan�gyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence par rappeler � ses auditeurs que l'homme ne poss�de rien autre chose en propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'�tait pas plus neuve au dix-septi�me si�cle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se lamente sur la bri�vet� de la vie humaine, sur la vanit� des choses d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et poss�de le temps, parce qu'il sait jouir par la m�moire des douces productions du pass�, qu'il sait bien user du pr�sent par ses oeuvres, et qu'il dispose prudemment de l'avenir par sa pr�voyance. Tel fut, ajoute-t-il, le commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie � l'antiquit�, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les plus pr�cieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de r�pandre, avec la plus grande g�n�rosit�, sur ses contemporains, et particuli�rement sur les artistes; sa courtoisie, sa discr�tion et ses autres vertus, lui assurent l'admiration de la post�rit�. Aussi le pan�gyriste n'h�siste-t-il point � affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement triomph� du temps, mais doit �tre propos� comme la lumi�re et le soutien des si�cles pass�s, comme l'ornement et l'exemple du pr�sent, et comme le plus parfait mod�le � citer aux g�n�rations � venir. [Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_, orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV, con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait grav� de del Pozzo.] En d�pit de ces �loges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu oubli� de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps, del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et aux arts. Comme amateur, son influence a �t� tr�s-consid�rable sur les principaux artistes du dix-septi�me si�cle; enfin, pour nous autres Fran�ais, sa liaison intime avec le Poussin, continu�e sans interruption pendant pr�s de trente-quatre ann�es et rompue seulement par la mort, rend sa biographie particuli�rement int�ressante. Ces consid�rations nous ont engag� � faire de la vie de cet homme illustre une �tude approfondie. Cassiano del Pozzo naquit � Turin vers la fin du seizi�me si�cle. Il appartenait � une noble et tr�s-ancienne famille du Pi�mont. Au nombre de ses anc�tres, il comptait des cardinaux et des �v�ques, des guerriers illustres, des magistrats �minents. Son bisa�eul �tait un jurisconsulte c�l�bre; il devint s�nateur et conseiller des ducs de Savoie. Son a�eul fut pr�sident du s�nat du Pi�mont. Carlo Dati ne parle pas de son p�re, ce qui laisse � supposer qu'il �tait mort jeune, ou qu'il n'�tait pas parvenu � une dignit� aussi importante que celles occup�es par ses anc�tres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut archev�que de Pis� depuis l'ann�e 1587 jusqu'� sa mort, arriv�e en 1607. Ce fut lui qui prit soin de l'�ducation du jeune Cassiano. Celui-ci quitta Turin d�s ses plus jeunes ann�es pour aller suivre les cours de la c�l�bre universit� de Bologne: l�, sous la direction de savants professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et d�velopper pendant toute sa vie. Appel� ensuite � Pis� par l'archev�que, il suivit les cours de droit � l'universit� de cette ville, et s'adonna avec beaucoup d'ardeur � l'�tude de la jurisprudence, �tant destin� par sa famille � remplir un office de magistrature � Turin, comme ses nobles a�eux. Vers la fin de son s�jour � Pis�, l'archev�que lui conf�ra la grande commanderie qu'il avait fond�e, pour un des membres de sa famille, dans l'ordre eccl�siastique et militaire de Saint-Etienne. A la m�me �poque, le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche b�n�fice dont il jouissait sur l'archev�ch� de Pis�, lorsqu'avant de monter sur le tr�ne de Toscane, il n'�tait encore que cardinal. Ces deux dignit�s, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui permirent de se rendre � Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse du Pi�mont. [Note 566: Bottari, tromp� par l'identit� des pr�noms, a pris dans une note, � la lettre du 4 octobre 1641, n� CLXI, t. Ier, p. 382, Carlo Antonio, fr�re de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archev�que de Pis�, mort en 1607. C'est une erreur qui a �t� relev�e par Ughelli, dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.] C'est probablement pendant son s�jour � Turin que del Pozzo fit la connaissance de Simon Vou�t. Cet artiste, fix� en Italie depuis 1613, avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contr�e. En mai 1621 il �tait � G�nes, et del Pozzo lui demandait de venir faire le portrait du cardinal de Savoie. Vou�t se trouvait encore � G�nes dan s le mois de septembre suivant, tr�s-recherch� par les seigneurs Doria, qui l'avaient conduit � leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena, et l'avaient pri� de faire leurs portraits, ce � quoi il avait fini par consentir, vaincu par leurs politesses et leurs pr�venances[567]. [Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos CXXII, CXXIII.] Del Pozzo ne voulut pas rester oisif � Turin: pour se pr�parer l'entr�e dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes devant le s�nat du Pi�mont. Bient�t apr�s, il fut nomm� juge sup�rieur au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces fonctions: entra�n� par son amour pour l'antiquit�, et pouss� par une inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour aller vivre dans la ville des C�sars et des papes, et pour s'y livrer tout entier, dans le calme de la m�ditation et dans la soci�t� des artistes et des antiquaires, � ces �tudes et � ces recherches qu'il poursuivit, sans interruption, pendant pr�s de quarante ann�es. Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et de L�on X. Comme ses illustres pr�d�cesseurs, ce pontife poss�dait � un haut degr� le go�t des arts, l'amour du beau, le g�nie des entreprises grandioses. Son r�gne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome ait vus, a chang� l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les constructions �lev�es par Urbain VIII et les Barberini attestent le go�t fastueux de cette famille, et les �normes d�penses qu'elle n'h�sita pas � faire pour l'utilit� du peuple romain et pour l'embellissement de la ville de Rome. Ce pape avait combl� sa famille d'honneurs et de richesses: il avait �lev� � la dignit� de cardinaux son fr�re, qui v�cut dans la retraite, et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant des finances; le second comme vice-chancelier. C'est � ce dernier que, peu de temps apr�s son arriv�e � Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas � �tre attach� en qualit� de secr�taire. Cette position permit au commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes alors fix�s � Rome; car, partageant les go�ts de son oncle, le cardinal Francesco �tait leur protecteur le plus puissant et le plus empress�, et sa maison servait de rendez-vous � leurs r�unions habituelles. Ce cardinal �tait grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste avant qu'il ne quitt�t Rome pour aller peindre � Naples la chapelle du tr�sor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adress�e au commandeur et dat�e de Naples le 1er d�cembre 1263[568], que depuis longtemps ils �taient en relations d'amiti�, et que del Pozzo avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint J�r�me_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis son arriv�e � Naples, remplir les engagements qu'il avait pris � l'�gard du commandeur. [Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, n� CXLIII.] �Ces seigneurs, �crit-il, m'ont li� les mains avec des cha�nes de fer, et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la chapelle de Saint-Janvier ne serait pas termin�e. Ils m'ont astreint � faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis � des peines tr�s-graves si je venais � manquer � cet engagement; mes envieux sont l�, tout pr�ts � me d�chirer � belles dents par leurs calomnies; et alors m�me que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accord� est si court, que je suis dans la plus grande inqui�tude, ne sachant comment je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. N�anmoins, je prie votre seigneurie, qui a toujours montr� un si grand d�sir de me servir, de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui pr�sente avec toute franchise et sinc�rit� d'esprit, �tant persuad� qu'il ne manquera pas de se pr�senter un grand nombre d'occasions dans lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma personne; tandis que, de mon c�t�, je m'empresserai d'ob�ir � ses ordres[569].� [Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, n� CXLIII.] A la suite de cette lettre, Bottari a publi� un autre document qui prouve le patronage qu'exer�ait le cardinal Francesco Barberini � l'�gard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: �Je soussign� (le Dominiquin) reconnais avoir re�u du chevalier del Pozzo, par les mains de Gio. Pi�tro Oliva, quarante �cus d'argent, qu'il m'a dit me remettre au nom de l'illustrissime et r�v�rendissime cardinal Barberini, son patron, en consid�ration de ce que sa seigneurie illustrissime a daign� consentir � tenir sur les fonts de bapt�me une de mes filles. En foi de quoi, etc.� Le cardinal Francesco Barberini avait emmen� del Pozzo dans sa l�gation de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'ann�e suivante. C'est en passant par Avignon, au commencement de l'ann�e 1625, que le commandeur fit la connaissance du c�l�bre Peiresc, qui �tait venu d'Aix pour complimenter le cardinal. Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant �tait li� depuis longtemps avec Al�andre, qui accompagnait le l�gat. Peiresc l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 � 1602, voyage dans lequel il puisa ce go�t des arts, de l'antiquit�, des sciences et de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de son nom. Del Pozzo �tait bien digne d'entrer en relations avec un tel homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les litt�rateurs et tous les artistes de l'Europe v�n�raient comme leur patron et leur guide. Par suite de la maladie de son p�re, Peiresc ne put suivre le l�gat jusqu'� Paris; mais il lui donna des lettres pour ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors occup� � peindre au Luxembourg la galerie de la reine-m�re, Marie de M�dicis. Il ne doutait pas, selon le t�moignage de Gassendi[571], que cet artiste ne d�t plaire au cardinal, tant � cause de l'agr�ment et de l'amabilit� de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal se rendit � Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le re�ut avec une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort de son p�re, arriv�e tout r�cemment. Le l�gat prit grand int�r�t � visiter le mus�e de son h�te, et � passer de longues heures dans une conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et le plus savant collectionneur de ce si�cle avait r�unis de toutes les parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu'� Toulon faire ses adieux au l�gat et � del Pozzo. [Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_, _senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.] [Note 571: _Ibid._, p. 294.] L'ann�e suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut pouss� par le mauvais temps sur les c�tes de Provence, vers la tour de Bouc, � l'entr�e de la plage de Martigue. Les vents contraires l'oblig�rent d'y rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance pour revenir voir le l�gat et del Pozzo et passer ce temps dans leur compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons livres[573]. Comme le docte conseiller ne n�gligeait aucune occasion de s'instruire, il fit alors de nouvelles exp�riences sur l'eau de la mer: elles parurent si int�ressantes au l�gat, qu'il lui promit de les continuer pendant son voyage. Il lui promit �galement de lui faire part de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui demanda de faire copier les �pitaphes et les portraits des comtes de Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps de son s�jour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'�tre en correspondance avec Peiresc, et de r�unir les curiosit�s qu'il avait demand�es. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-m�me, qui, � son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arr�ta pas � Marseille. Il les fit parvenir � Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y retrouver[574]. [Note 572: Gassendi, p. 299.] [Note 573: _Ibid._, p. 301.] [Note 574: Gassendi, p. 304.] Rentr� � Rome vers la fin de l'ann�e 1626, le commandeur y reprit le cours de ses �tudes sur l'antiquit� et renoua ses liaisons avec les artistes. Le Bernin dut �tre un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia des relations; bien que nous n'en ayons trouv� aucunes traces, soit dans les lettres publi�es par Bottari, soit dans les biographies donn�es par Passeri, Bellori et Baldinucci[575]. [Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publi�e � Florence en 1682, et d�di�e � la reine Christine, Baldinucci donne le catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce buste est celui du, commandeur.] On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, d�s son enfance, honor� de la protection et de l'amiti� d'Urbain VIII, lorsqu'il n'�tait encore que le cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait �t� ramen� � Rome par son p�re, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappel� de Naples par le pape Paul V, de l'illustre maison Borgh�se, pour travailler � la chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure. Si l'on doit ajouter foi au r�cit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo montra d�s son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son p�re travaillait � l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique chapelle Borgh�se, le jeune Lorenzo, � peine �g� de dix ans, commen�ait sa longue et brillante carri�re, en sculptant une t�te de marbre destin�e � l'�glise de Sainte-Potentiane. �tonn� de trouver dans un enfant un talent d�j� remarquable, Paul V d�sira le Voir, et d�s que le Bernin fut en sa pr�sence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il saurait faire une t�te � la plume. Gio. Lorenzo l'ayant pri� de dire quelle t�te il voulait, le pape reprit: �S'il en est ainsi, c'est qu'il sait les faire toutes;� et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce que l'enfant ex�cuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise de trait et une hardiesse qui surprirent et charm�rent le pape. D�sirant encourager et d�velopper ce talent naissant, et lui procurer les moyens de parvenir � cet �clat et � cette �l�vation que semblaient promettre tant de dispositions naturelles, le pontife r�solut de confier � un patron puissant et �clair� la direction des �tudes du jeune Bernin. Il le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur tr�s-distingu� des lettres et des arts, qui avait assist� � l'�preuve impos�e � l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de donner aide et assistance � Gio. Lorenzo pour ses �tudes, mais de l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque sorte caution des succ�s qu'on devait attendre de lui. Apr�s avoir engag� l'enfant, par de douces paroles, � continuer bravement ce qu'il avait entrepris, et lui avoir donn� douze grandes pi�ces d'or, tout autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant vers le cardinal, lui dit en proph�tisant: �Nous esp�rons que cet enfant deviendra le Michel-Ange de son si�cle[577].� [Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal 1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., �dit. in-4. Firenze, MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publi�e s�par�ment � Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du Bernin.] [Note 577: Baldinucci, _ut supr�_, p. 56.] La t�che impos�e par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par ce pr�lat, non-seulement avec toute la d�f�rence qu'il devait au souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il voyait les progr�s �tonnants de son prot�g�, et il s'y attachait davantage. A l'�ge de quinze ans, le jeune homme avait ex�cut� pour Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attach� � l'instrument de son supplice. Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borgh�se, neveu du pape, la statue d'�n�e portant son p�re Anchise, figures un peu plus grandes que nature, qu'on peut consid�rer comme le premier ouvrage dans lequel, bien qu'on y reconnaisse encore les traces de la mani�re de son p�re, il est facile toutefois d'y remarquer un certain air de d�licatesse et de v�rit�, principalement dans la t�te du vieillard, qualit�s qui attestent, d�s cette �poque, la direction de son go�t et de son-style. Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borgh�se, qui lui commanda sur-le-champ une statue de David, de la m�me grandeur. Le jeune artiste se surpassa lui-m�me dans cette oeuvre. Il l'acheva compl�tement dans l'espace de sept mois; car, d�s cette �poque, il avait coutume, ainsi qu'il le disait, de d�vorer le marbre, ne donnant jamais un coup de ciseau � faux, qualit� ordinaire, non des simples praticiens, mais de ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage pour mod�le de la figure du David s'appr�tant, avec sa fronde, � viser le front du g�ant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue, et qui peint bien l'amiti� que lui portait son puissant protecteur, le cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme �tait occup� � travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir le miroir[578]. [Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.] Lorsque le Bernin eut termin� pour le cardinal Scipion Borgh�se le beau groupe de Daphn� m�tamorphos�e en laurier par Apollon, ouvrage que l'on voit aujourd'hui � la villa Borgh�se, et dans lequel le marbre est travaill� avec une extr�me d�licatesse, le cardinal Maffeo Barberino, l'un des po�tes latins les plus remarquables de son si�cle, composa le distique suivant, et voulut qu'il f�t grav� sur la base de ce groupe: �Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus implet, baccas seu carpit amaras.� L'amiti� du cardinal pour le Bernin ne se d�mentit pas lorsqu'il fut �lu pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Gr�goire XV, Ludovisi, qui avait succ�d� � Paul V, et n'avait occup� que peu de temps la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussit�t apr�s son intronisation, il lui dit: �C'est un grand bonheur pour vous, Bernino, de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre pontificat.�--Aussi, tant qu'Urbain VIII r�gna, le Bernin fut tout-puissant � Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et partageant le go�t fastueux du pontife, il d�cora Rome et Saint-Pierre de ses oeuvres colossales, d'une ex�cution presque toujours bizarre et tourment�e, d'un style tr�s-�loign� de l'antique, mais souvent d'un effet grandiose. Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais qu'il destinait � sa famille. Apr�s avoir achet� des Strozza ce palais situ� aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin, et orner de peintures par les artistes alors les plus c�l�bres. C'est dans une des salles principales de cet �difice, que Pierre de Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit � fresque cette immense composition qui excite encore aujourd'hui l'�tonnement et l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de l'histoire romaine se trouvent m�l�s aux fables de l'antiquit�, aux sc�nes de la mythologie pa�enne, et � des compositions prises dans les myst�res et les embl�mes de la religion catholique[579]. On sait que ce grand travail a �t� grav� par Corneille Bloemaert, sous la direction de Pierre de Cortone lui-m�me, et publi� dans l'ouvrage intitul�: _AEdes Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580], ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les arts. [Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita di Pietro Berettini, p. 408.] [Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comit� Hieronymo Tetio Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4�, fig.] Corneille Bloemaert avait �t� appel� � Rome par le marquis Vincenzo Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le M�c�ne des artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y e�t alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux tableaux du marquis, parmi lesquels le c�l�bre _Mariage de sainte Catherine_, de Rapha�l; il se mit ensuite � graver les statues antiques les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait d�j� termin� quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis �tant venu � mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, gr�ce � la protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi puissants patrons. Il continua pendant longtemps � r�sider � Rome, o� il grava, d'apr�s le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le Poussin et autres artistes contemporains, un tr�s-grand nombre de tableaux et de dessins. Fid�le � son ancienne amiti� avec Peiresc, le cardinal Barberini lui fit pr�sent, en 1636, des gravures des statues de la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en �change, le savant fran�ais lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que Duchesne venait de publier[582]. [Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.] [Note 582: Gassendi, p. 461.] Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours tr�s-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui adressa, de 1641 � 1646, pendant son s�jour � Florence, o� il �tait all� peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del Pozzo cherchait � dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture pour se livrer � des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en effet entr�pris de faire le plan d'une �glise pour les p�res de l'�glise-Neuve, � Florence, mais ce plan ne fut pas mis � ex�cution. [Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone � del Pozzo, du 11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.] On ne peut gu�re juger en France les grandes qualit�s que poss�dait Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce ma�tre que poss�de le Louvre[584] ne sont pas tr�s-importants. D'ailleurs, c'est dans l'ex�cution des grandes fresques qu'il faut appr�cier cet artiste. Il poss�dait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment ressortir les effets principaux, et de donner � l'ensemble de ces vastes machines un air de force et d'entrain, dans l'ex�cution, qui fait oublier en partie les n�gligences et les incorrections du dessin, la pesanteur des figures et le mauvais go�t des attitudes; aucun artiste n'a eu plus de r�putation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs, particuli�rement parmi les Fran�ais, puisque Pierre Puget, le Brun, Pierre Mignard se sont souvent inspir�s de ses oeuvres. Le Poussin seul sut r�sister � cet entra�nement g�n�ral, et pr�f�rer, aux oeuvres du Cortone, l'�tude del'antique et de Rapha�l, et la contemplation de la nature, ces grandes sources du beau, qui �lev�rent son g�nie bien au-dessus de tous ses contemporains. [Note 584: Num�ros 73 � 79 du nouveau catalogue.] On a souvent r�p�t� que le Poussin avait longtemps travaill� d'apr�s l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et autres, qu'il trouvait � Rome. Sans doute son go�t et son caract�re s�rieux le portaient vers'cette �tude; mais il est juste de reconna�tre que del Pozzo contribua puissamment � encourager et � d�velopper cette direction prise par le grand artiste fran�ais. Le commandeur avait �t� l'un de ses premiers patrons; il avait su reconna�tre les grandes dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement s�r, son caract�re taill� � l'antique, alors qu'aux prises avec la g�ne, n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin r�sistait � l'adversit� avec cette in�branlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna jamais. On sait que, dans les premiers temps de son s�jour � Rome, le Poussin vivait et travaillait avec le c�l�bre sculpteur Fran�ois Duquesnoy, dit le Flamand, qui n'�tait pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs journ�es � dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et bas-reliefs antiques que peintures de Rapha�l, de Jules Romain et de leur �cole. Ils copi�rent m�me ensemble cette f�te d'enfants, tableau du Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi pr�s de la porte Pinciana, et qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette mani�re de repr�senter les enfants leur paraissait �tre celle qui se rapproche le plus de la nature; et le Poussin employait son temps � en modeler r�ellement, car il prenait plaisir � modeler aussi en relief[585]. Quant au Flamand, ne trouvant personne qui e�t assez de confiance en son talent pour lui faire ex�cuter des statues, des groupes ou m�me des bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en pl�tre, avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on reconna�t un m�rite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et grands seigneurs, entre autres pour le pr�lat Camille Massimi et pour le commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix � ces statuettes, dont ils orn�rent leurs palais[586]. [Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.] [Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.] Aimant l'antiquit� avec une v�ritable passion, le commandeur mettait � profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour recueillir � grands frais les documents les plus pr�cieux sur les lois, les usages, les c�r�monies et les habitudes domestiqu�s des anciens Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait � tout prix les fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes de l'antiquit� �pars dans la ville de Rome. Il avait ainsi form� un mus�e tr�s-remarquable, non-seulement par la grande quantit� des objets qui s'y trouvaient rassembl�s, mais surtout par l'ordre qui r�gnait dans la disposition de toutes choses. Pour compl�ter son oeuvre, le commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio. Cette immense collection comprenait v�ritablement toute l'antiquit� romaine[587]. [Note 587: Voy. � l'appendice n� VI, la table ou classification de cette collection, donn�e par Carlo Dati.] Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures antiques r�cemment d�couvertes dans divers souterrains de Rome, et qui ne tard�rent pas � se g�ter et � s'effacer au contact de l'air, de telle sorte qu'elles furent bient�t enti�rement perdues. C'est au commandeur qu'on doit la restauration de la belle mosa�que du temple d�di� � la Fortune, par Sylla, dans la ville de Pr�neste. Il avait fait relever un dessin de la partie qui �tait encore intacte, et l'on put, avec ce mod�le, r�parer compl�tement les parties endommag�es. Ce fut del Pozzo qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et l'�tude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquit� lui avaient rendu le go�t tr�s-pur et tr�s-d�licat. Carlo Dati, dans son pan�gyrique, raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: �C'est grande honte pour notre si�cle, alors que, pouvant admirer tant de belles id�es, tant de beaux mod�les laiss�s par les anciens dans leurs �difices, il permet n�anmoins que, par le caprice de certains professeurs qui veulent s'�carter du go�t antique, l'architecture r�trograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que proc�d�rent le Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tir�rent des mesures des �difices romains les v�ritables proportions de ces ordres r�guliers, desquels il n'est pas permis de s'�loigner sans faire fausse route[588].� Le commandeur et son pan�gyriste font, sans doute, dans ce passage, allusion au Borromini, dont le go�t bizarre et capricieux, sans gr�ce et sans beaut�, �tait fort � la mode vers le milieu du dix-septi�me si�cle. [Note 588: Carte Dati, _ut supr�_, p. c. 2, p. 15.] Pendant les premi�res ann�es de son s�jour � Borne, le Poussin fut tr�s-activement employ� � l'ex�cution des dessins d'antiquit�s dont le commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la premi�re lettre rapport�e dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste avait confiance dans la bont� de son patron j et ce premier t�moignage d'une amiti� que la mort seule put rompre, apr�s trente-quatre ans de relations intimes, ne fait pas moins l'�loge du grand seigneur que du peintre. [Note 589: T. Ier, p. 372, n� CLV.] �Vous regarderez peut-�tre comme une indiscr�tion et une importunit� de ma part, �crivait le Poussin � del Pozzo, qu'apr�s avoir re�u de votre maison tant de t�moignages d'int�r�t, je ne vous �crive jamais sans vous en demander de nouveaux; mais, persuad� que tout ce que vous avez fait pour moi proc�de de la bont�, de la noblesse de votre coeur, naturellement compatissant, je m'enhardis � vous �crire la pr�sente, ne pouvant pas venir vous saluer, � cause d'une incommodit� qui m'est survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour vivre que le travail de mes mains. J'ai dessin� l'�l�phant dont il m'a paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais pr�sent. Il est mont� par Annibal et arm� � l'antique. Je pense tous les jours � nos dessins, et j'en aurai bient�t fini quelqu'un. Le plus humble de vos serviteurs[590].� [Note 590: Traduction de M. Quatrem�re de Quincy, lettres du Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.] On assure que, pour r�ponse, le commandeur envoya quarante �cus romains (environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que, pendant l'adversit�, il avait re�us du commandeur. Il le v�n�rait comme son p�re, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire et de la r�putation, il se fit toujours un devoir de lui donner la pr�f�rence pour ses oeuvres, ne consentant m�me pas toujours � en accepter le prix. Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il ex�cutait pour son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu connus en France, mais qui m�rite cependant la r�putation qu'il a conserv�e en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur � l'eau-forte. Il �tait n� � Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure et vint � Rome �tudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de Cortone. Comme il �tait d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se brouilla bient�t avec ce ma�tre, et fut oblig� d'abandonner son �cole [592]. [Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.] [Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.] �A cette �poque vivait � Rome, dit Baldinucci, tr�s en faveur � la cour, le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la m�moire sera toujours glorieuse, non-seulement � cause des qualit�s qui ornaient son esprit, et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses dispositions aux grandes choses, se trouvaient � Rome le moins appuy�s de protection et de fortune, il s'�tait acquis la r�putation d'un v�ritable M�c�ne des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il avait orn�e et embellie de ce merveilleux mus�e et de cette galerie, desquels le c�l�bre Poussin avait coutume de dire qu'il �tait �l�ve, dans son art, de la maison et du mus�e du cavali�re del Pozzo. Et le Poussin avait raison de le dire, car cette collection r�unissait dans ce genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire � la perfection celui qui voulait les �tudier. Ce seigneur, qui joignait la bienveillance � tant d'autres qualit�s, ayant reconnu que ce jeune homme poss�dait, avec un dessin franc et s�r, une disposition extraordinaire � bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles antiquit�s de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux qui l'ont connu et pratiqu�, que le Testa ne laissa aucun reste d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et g�n�ralement aucun fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette �tude, qu'il put ensuite inventer les belles planches � l'eau-forte qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin.... Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux ex�cut�s par cet artiste pour le cavali�re del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons l'affirmer, que non-seulement ils ajout�rent un prix consid�rable et une grande beaut� � sa galerie et � son mus�e, mais, pour ainsi dire, � Rome elle-m�me, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquit�s de cette commune patrie, que les esprits les plus �lev�s viennent voir et admirer de toutes les parties du monde. �Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier desquels est tout plein de dessins faits d'apr�s des bas-reliefs et des statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il repr�senta un grand nombre de dessins tir�s des marbres antiques, les c�r�monies nuptiales, les v�tements des consuls et des matrones, les inscriptions, les habillements des ouvriers et gens du peuple, les c�r�monies fun�bres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les _triclinia_. Dans le troisi�me livre sont dessin�s, avec une grande habilet�, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits de l'histoire romaine et de la fable. Le quatri�me renferme les vases, statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les �rudits. Enfin, dans le cinqui�me, on voit les figures du Virgile antique et du T�rence de la Vaticane, la mosa�que du temple de la Fortune � Pr�neste, aujourd'hui Palestrine, �rig� par Sylla, et d'autres sujets colori�s. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute Baldinucci, ces pr�cieux joyaux, qui m'ont �t� montr�s par le noble cavali�re Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix conserv�s dans le palais et le mus�e de cette illustre famille; mais j'en ai re�u en outre une notice �crite, ainsi que de tous les autres travaux du Testa, qui contribua � la cr�ation de cette oeuvre tout autant que le c�l�bre Poussin, avec lequel, � cette occasion, n�tre artiste contracta une amiti� intime et durable[593].� [Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.] Tout en s'occupant � dessiner d'apr�s l'antique, pour le commandeur, le Testa n'en trouva pas moins l'occasion, gr�ce � la protection de Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre diff�rents tableaux dans plusieurs �glises de Rome. Il voulut ensuite retourner � Lucques, sa patrie, o� il obtint des magistrats de la r�publique, par la protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui adressa de cette ville, le 26 ao�t 1632[594], de peindre dans le palais ducal une grande composition id�ale, faisant allusion � la bonne administration de la justice dans cette r�publique. �Mais, dit le na�f Passeri, le Testa ne satisfit pas le go�t de ces seigneurs, parce que rarement ou presque jamais aucun homme n'est proph�te dans son pays: et, pour dire vrai, � cette �poque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi des couleurs, et on ajoute qu'il peignit � fresque, art qu'il avait tr�s-peu pratiqu�. Il s'aper�ut qu'il n'avait pas eu le bonheur de plaire � ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui avaient donn� cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal d�faut de son caract�re, il leur dit: �Je retournerai � Rome, j'�tudierai le coloris, ainsi que j'ai �tudi� le dessin, et alors je pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre c�t�, vous aurez reconnu ce que je vaux.� Cette orgueilleuse r�ponse irrita fort la seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa. Aussi, se rappelant fort � propos le proverbe trivial de sa patrie, il se dit � lui-m�me: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ � Rome, o� il se remit � l'�tude avec ardeur[595].� [Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, n� CXLV.] [Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.] Le Testa r�ussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure � l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses tableaux manquent de cette qualit� que les Italiens d�signent sous le nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les ma�tres. Dou� d'une imagination f�conde, et soutenu par ses �tudes approfondies de l'antique, le Testa a compos� un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu beaucoup de succ�s[596]. [Note 596: Baldinucci, � la fin de la Vie du Testa, donne le catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.] Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur, s'il avait su r�primer son orgueilleuse nature, bien diff�rent en cela de son ami le Poussin, dont la modestie aurait d� lui servir d'exemple. �La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais l'occasion de se distinguer par un �clatant succ�s; comme aussi, ne sut-il pas lui-m�me s'acqu�rir un appui assez fort pour se soutenir. Cette malheureuse chance lui vint peut-�tre d'une trop grande pr�somption, jointe � une simplicit� naturelle pouss�e si loin, qu'on la prenait souvent pour de la stupidit�. Ajoutez � cela que le Testa ne sut pas �tre de ces madr�s comp�res qui, portant le rire sur les l�vres, tiennent cach�s sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels ils coupent et mettent en pi�ces la bonne r�putation des autres et leur acheminement au succ�s.� [Note 597: Vie du Testa, p. 180.] Il para�t que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aid� le Testa de sa bourse, et qu'il l'avait pri� de faire, en �change, certains travaux que l'artiste n�gligeait ou ne voulait pas commencer. Apr�s avoir vainement attendu pendant longtemps la r�alisation de cette promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se disposait � quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se d�cida � le faire emprisonner. En France, avant la r�volution de 1789, on mettait au For-l'�v�que les acteurs qui refusaient de jouer leurs r�les: � Rome, jusqu'� la m�me �poque, on faisait enfermer au ch�teau Saint-Ange ou � la tour de Nona les artistes qui, ayant pris l'engagement d'ex�cuter un tableau ou une statue, annon�aient vouloir manquer � cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit � la tour de Nona, prison situ�e sur les bords du Tibre, et qu'a remplac�e de nos jours le th��tre qui porte le m�me nom. Il fallait que l'artiste e�t bien gravement offens� le commandeur, pour que cet homme, si bienveillant, si facile dans ses relations, se f�t d�cid� � recourir � une semblable extr�mit�. Quoi qu'il on soit, � peine enferm� dans la tour, le Testa comprit ses torts, et adressa � son ancien protecteur la lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignit�[598]: [Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, n� CXLVI.] �Je suis � la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus eu s�ret� que si j'�tais en libert�; non pas � cause de votre pouvoir qui p�n�tre o� vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait profession, � l'�gard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant qu'il a d�pendu de moi. J'�prouve une peine infinie d'avoir si peu de cr�dit aupr�s de votre seigneurie, depuis tant d'ann�es qu'elle m�conna�t, et c'est pour moi un grand d�plaisir de savoir qu'on va dire partout que c'est comme contraint et forc� que je me suis acquitt� de mes engagements vis-�-vis d'elle: chose qui est tout aussi �loign�e de mes intentions que du respect que je dois � votre seigneurie. Le seigneur Francesco B�ni peut attester avec quelle confiance et quel empressement j'avais accept� la derni�re r�solution de votre seigneurie illustrissime, qui consentait � n'exiger, en payement de ce que je lui dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je m'appr�tais � les ex�cuter avec cet amour et cet ardeur que m'inspiraient le soin de ma r�putation et la haute consid�ration dont jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laiss� cette heureuse chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoy�s � la place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est d'avoir inspir� si peu de confiance � votre seigneurie illustrissime, qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapport� le sbire, que je voulais fuir et quitter Rome avec l'�minentissime cardinal Franciotti. Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet � ex�cution, si votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais �galement en libert�, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. �trange conjoncture, seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais prise pour me rendre aupr�s de votre seigneurie illustrissime, dans la prison o� je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soup�onner un pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie, d'apr�s les explications donn�es au seigneur B�ni, et par ma propre conscience. Ainsi que je l'ai expliqu� � monsieur Poussin, ainsi que je le r�p�te � votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour m�me o� je fus arr�t�, pour lui pr�senter mes respects, pour prendre ses derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait command�s, pour lui donner avis de mon d�part, et pour la prier de vouloir bien me permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares qu'elle poss�de, c'est-�-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste, que monsieur Poussin m'y avait pr�c�demment autoris�. La franchise naturelle de mon caract�re et la sinc�rit� de ces explications que je devais � votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon esprit. Je ne m'�tendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence et sa bont�. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en �loignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.� Quelques jours apr�s, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16 septembre suivant, dat�e encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo avait consenti � ce qu'il s'acquitt�t, en le remboursant par �-comptes de cinq �cus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre dut ex�cuter les tableaux qu'il avait promis. [Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, n� CXLVII.] Cette aventure refroidit et peut-�tre m�me rompit pendant quelque temps les relations qui s'�taient �tablies depuis un grand nombre d'ann�es entre le peintre et son protecteur. N�anmoins, dans la suite, le Testa re�ut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est � lui qu'il avait souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi par le sort et abandonn� de tout le monde. Comme il avait une haute id�e de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver souvent l'occasion d'ex�cuter de grandes oeuvres de peinture. Il consid�rait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa r�putation, comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition. Enfin, dans les derni�res ann�es de sa vie, il �tait devenu m�lancolique, et constamment pr�occup� par une humeur sombre, qui le faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu sociable et m�chant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en m�me temps, raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]: [Note 600: P. 186.] �Les rigueurs de la fortune l'afflig�rent au del� de toute raison; et apr�s avoir publi� la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle mani�re et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit � graver l� vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec l'intention d'en faire une douzaine, en commen�ant par sa naissance jusqu'� la mort qu'il se donna de sa propre main, en se per�ant la poitrine, plut�t que de perdre la libert�. Dans les divers �v�nements de la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parit� d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur qui l'attendait; car, ayant c�d� � une extr�me m�lancolie en se voyant ainsi maltrait� par le sort, et sachant qu'il n'�tait pas d�pourvu de talent, il se laissa tout � fait abattre, et, s'�loignant du commerce des hommes, il passait sa vie retir� dans les lieux les plus solitaires. Le premier jour de Car�me de l'ann�e 1650, il fut trouv� noy� dans le Tibre, du c�t� de la Lungara, pr�s de l'�glise de Saint-Romuald et de Saint-L�onard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout v�tu, avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soup�onner � beaucoup de personnes qu'il s'�tait noy� de lui-m�me, et quelques m�chantes langues se mirent � dire qu'il avait pr�par� cette trag�die avec certaines d�monstrations, comme en br�lant ses dessins, en prenant cong� de ses amis avec des paroles ambigu�s, et avec d'autres apparences significatives. D'autres pr�tendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort par les derni�res gravures de Caton qu'il avait publi�es: calomnies et pares inventions de m�chantes gens. D'autres riaient et se moquaient indignement d'une si triste fin, qui m�rite les regrets et la commis�ration de tout homme de bien et de tout chr�tien, puisque, d�s qu'on n'est pas certain de la mani�re dont cette mort est arriv�e, on doit plaindre un homme d'un si grand m�rite et d'un si beau talent, mort d'une fa�on si malheureuse dans la force de son �ge, � environ quarante ans.� Ces r�flexions de Passeri, qui �tait pr�tre, montrent sa charit� toute chr�tienne et lui font beaucoup d'honneur. [Note 601: L'Enl�vement de Proserpine aux Enfers, o� il a voulu montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet enl�vement.] Le r�cit de Baldinucci ne diff�re pas beaucoup de celui de Passeri; seulement il attribue le d�sespoir du pauvre Testa � une circonstance particuli�re. �Il arriva qu'un jour, pouss� par le besoin, il se pr�senta dans la maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais repouss� par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste, voulut que le domestique, auquel il s'�tait adress�, lui r�pond�t que le patron n'�tait pas � la maison. Testa crut que c'�tait une d�faite du ma�tre pour se d�barrasser de lui; il tomba dans des acc�s de m�lancolie extraordinaire, et se plaignant � ses amis, il leur disait: �Mon malheur est arriv� � ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui consente � me secourir dans mes besoins. � On ajoute que, rentr� chez lui, il annon�a que ce matin il ne reviendrait pas d�jeuner, chose qui lui �tait assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la n�cessit� de se livrer � ses �tudes ou � ses affaires; mais la v�rit� est que, le soir m�me ou le lendemain, le malheureux homme fut trouv�, enti�rement v�tu de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].� [Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.] Que le d�sespoir ait conduit Testa au suicide, r�solution fort rare � cette �poque, ou qu'il soit tomb� dans le Tibre par accident, toujours est-il que sa mort pr�matur�e priva Rome d'un artiste remarquable. Le Testa fut un grand et tr�s-franc dessinateur: il copia parfaitement l'antique, et l'�tude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin lui apprit � traiter le nu avec un grand style et une grande intelligence. Il suivit la mani�re du Cortone, mais avec un g�nie particulier plus noble et plus fier. La f�condit� de ses inventions � l'eau-forte, la beaut� de leur ordonnance, et la vivacit� des expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent �tre facilement appr�ci�es d'apr�s ses oeuvres elles-m�mes, qui n'ont pas besoin de descriptions, �tant encore aujourd'hui assez r�pandues. Le Testa fut li� avec le peintre Francesco Mola; il �tait grand admirateur des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps �tudi� d'apr�s l'antique. Il tira un tel profit de ses �tudes, que plus tard il put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le voir, particuli�rement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la conception et les pens�es du grand artiste fran�ais. Le Mola disait, comme un t�moignage de ce qu'il avait vu, �que jamais le Testa n'avait ex�cut� aucune oeuvre de dessin ou de peinture, m�me tr�s-minime, sans l'avoir d'abord �tudi�e d'apr�s nature; � la confusion de ceux qui, travaillant constamment de pratique, donnent � entendre qu'ils sont toujours capables de bien faire[604].� [Note 603: Cette gravure est d�di�e au commandeur del Pozzo.--Voy. Baldinucci, t. II, p. 482.] [Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.] Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout en se livrant avec ardeur � ses recherches sur l'antiquit�, il ne n�gligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, � Florence, en France comme � Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui travaillaient d'apr�s ses indications, soit pour le cardinal Francesco Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-m�me. A Naples, il �tait en correspondance suivie, presqu'en m�me temps, avec deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il avait fait la connaissance � Rome. Artemisia �tait fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pis�, mais �lev� � Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une compagnie au ch�teau Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606]. Cet artiste mena une vie fort agit�e: il travailla successivement � Rome, � G�nes, en France et en Angleterre, o� il mourut fort regrett� de toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de m�rite: toutefois ils ne peuvent pr�tendre qu'� un rang tr�s-secondaire parmi les ma�tres italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le ma�tre du Lorrain; et comme ils �taient de semblable humeur, aimant le luxe, la repr�sentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bient�t intimes. Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait toujours � cheval, l'�p�e au c�t�, un collier d'or sur sa poitrine, accompagn� d'un serviteur se tenant � l'�trier, excitant par ces mani�res la curiosit� des passants, qui se demandaient quel �tait ce chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-m�me. Artemisia, fille de Gentileschi, �tudiait la peinture et faisait alors des portraits. Comme elle ne manquait ni de beaut� ni d'esprit, Agostino Tassi, en la voyant fr�quemment, en devint amoureux, et gr�ce � l'intimit� qui r�gnait entre le p�re de la jeune fille et lui, il fit si bien que Gentileschi l'accusa d'avoir viol� sa fille. Le fait �tait r�ellement arriv�, � ce qu'il para�t, mais on n'a jamais eu la certitude qu'Agostino en ait �t� l'auteur. N�anmoins, il fut incarc�r� sur la plainte du p�re, et forc� lui fut de souffrir le supplice de la corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui valut son �largissement[608]. [Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.] [Note 606: Son nom de famille �tait Lomi.] [Note 607: Une des �prouves de la question ordinaire, qui consistait � lier fortement les poignets du patient avec une corde, et � les serrer jusqu'� ce que l'accus� f�t l'aveu de son crime.] [Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.] La belle Artemsia, nonobstant sa m�saventure, n'en trouva pas moins un mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609]. Baldinucci raconte qu'elle avait inspir� une v�ritable passion au peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, �l�ve de Pierre de Cortone. Cet artiste, se trouvant � Rome du temps d'Urbain VIII, �tait tr�s-employ� par la famille Barberini. Comme il �tait jeune et fort dispos� � la galanterie, il s'�tait insinu� dans les bonnes gr�ces de la belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant plaisir � la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de fruits, � l'exception de l'espace n�cessaire pour qu'il put l� repr�senter elle-m�me occup�e � les peindre. Artemisia ob�it, et le peintre ex�cuta, de la mani�re la plus gracieuse, le portrait de la charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-m�me. Le Romanelli attachait tant de prix � ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il le pr�f�rait � tous les cadeaux qu'il avait re�us � Rome des princes et des pr�lats. Il le fit voir � sa femme, et le pla�a dans un lieu propre � en faire ressortir la beaut�, louant avec complaisance, devant sa moiti�, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su repr�senter les fruits qu'elle �tait occup�e � peindre, mais aussi sa gr�ce, son esprit, sa vivacit�, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit tant et si bien, que sa femme, emport�e par la jalousie, r�solut de se d�barrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poin�on, et se mit � percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle ha�ssait, particuli�rement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son mari[610]. [Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.] [Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.] Apr�s avoir longtemps travaill� � Rome et � Florence, Artemisia s'�tait fix�e � Naples, o� elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par ses lettres � del Pozzo, dat�es de Naples des 24 et 31 ao�t et 21 d�cembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demand�, pour sa collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par eux-m�mes[611]. [Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos CXXXVII-VIII et IX.] Quelques ann�es plus tard, en janvier 1635, elle envoya son fr�re � del Pozzo, en le priant de l'introduire en pr�sence du cardinal Antonio Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle r�clame ses bons offices-dans cette n�gociation, et le prie de lui continuer la protection qu'il n'a cess� de lui accorder en toute occasion[612]. [Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, n� CXL.] Enfin, deux ans apr�s, d�go�t�e du s�jour de Naples, et aspirant au moment o� elle pourra revenir se fixer � Rome, cette commune patrie des artistes, elle a encore recours � l'obligeance du commandeur, et elle le met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille. �La confiance que j'ai toujours eue dans la bont� de votre seigneurie, lui �crit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui s'offre en ce moment de marier ma fille, me d�cident � recourir � sa bienveillance, en r�clamant tout � la fois son aide et ses conseils, �tant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois. Cher seigneur, pour conclure et mener � fin ce mariage, il me manque une petite somme d'argent: j'ai r�serv� � cet effet, n'ayant pas d'autre capital disponible, ni d'autre gage � donner, quelques tableaux grands de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir � leurs �minences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet � ex�cution avant d'avoir re�u l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de vouloir bien me faire la meilleure r�ponse qu'elle pourra me donner, afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait � part, conform�ment � l'intention qu'elle m'a manifest�e de le placer au milieu des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, d�barrass�e du poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ � Rome, pour jouir des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].� [Note 613: La palme romaine �quivaut, d'apr�s l'_Annuaire des Longitudes_, � environ 20 centim�tres.] [Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, n� CXLI.] Le d�sir d'Artemisia fut exauc�: elle maria sa fille, gr�ce � la bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer � Rome. Mais elle n'eut pas le bonheur d'y rester. Appel�e en Angleterre par son p�re, elle alla l'y rejoindre, et mourut � Londres, deux ann�es avant lui, en 1644[615]. [Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p. 230.] Giovanna Garzoni �tait une artiste en miniature; elle peignait aussi les fleurs avec beaucoup de talent. Elle �tait n�e � Ascoli vers 1600, et apr�s avoir longtemps fait des portraits � Florence, entre autres ceux de la famille du grand-duc, et � Rome ceux des principaux membres des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux ann�es � Naples, de 1630 � 1632, o� elle �tait appel�e par le vice-roi Alcala, qui l'honora d'une protection toute particuli�re, ainsi que les lettres de Giovanna en font foi[616]. [Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos CXXXII-III et IV.] Il para�t qu'elle avait promis � del Pozzo de faire pour lui un petit tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre dat�e de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arriv� � cette occasion. Elle avait termin� ce tableau, et se disposait � le lui envoyer, lorsqu'elle re�ut la visite de don Herrera, secr�taire du duc Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle �tait occup�e � leur montrer plusieurs ouvrages commenc�s pour le vice-roi, ces seigneurs lui jou�rent un tour � l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment, d'un livre dans lequel elle l'avait plac�, le tableau de saint Jean, et l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emport�rent sans plus de fa�on. Giovanna fut donc oblig�e de recommencer le saint Jean, et en l'envoyant � del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention � la valeur du pr�sent, mais en consid�rant seulement l'intention qui le lui fait offrir. [Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, n� CXXXVI.] Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Art�misia Gentileschi. Comme cette derni�re, elle avait exprim� au commandeur le d�sir de revenir � Rome. �'Je supplie votre seigneurie, lui �crivait-elle de Naples, le 19 avril 1631[618], de me procurer les moyens de la servir � Rome avec toute ob�issance; quant au traitement, je m'en remets � votre seigneurie. Mon d�sir est de vivre et de mourir � Rome.� [Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, n� CXXXV.] Elle put r�aliser ce voeu. Rentr�e dans cette ville vers la fin de 1631, elle y v�cut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna, et dans l'intimit� de del Pozzo. Elle mourut � Rome en 1673, apr�s avoir l�gu� ses biens et ses dessins � l'Acad�mie de Saint-Luc, qui, pour conserver la m�moire de cette lib�ralit�, fit �riger � Giovanna un monument eh marbre dans l'�glise de Saint-Luc, pr�s le Capitole, avec une inscription qui vante son talent pour la miniature. A Florence et en Toscane, le commandeur �tait depuis longtemps en relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait soit � faire des dessins, soit � graver les oeuvres des ma�tres, soit m�me � chercher des gravures rares et estim�es. C'est ainsi que, pendant son s�jour � Pis�, il s'�tait li� avec Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de Sienne, du 7 mars 1626, le graveur � l'eau-forte Bernardini Capitelli, �l�ve d'Alexandre Casolani[619]. [Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, n� CXXX.] Il avait voulu faire tirer les planches laiss�es par Cherubino Alberti, peintre et graveur sur cuivre assez c�l�bre, de Borgo San Sepolcro, et il s'�tait adress� � Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal Francesco Barberini, pour prendre un arrangement � cet �gard. Il para�t qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne furent ni r�unies, ni tir�es ensemble[620]. [Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, n� CXXXI, et la note 2.] Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait � Florence Jacques Ligozzi[621], peintre n� � V�rone, mais qui, depuis longtemps, s'�tait fix� dans la capitale de la Toscane, o� il fut tr�s-employ� par le grand-duc Ferdinand II, et o� il a laiss� de nombreux ouvrages. [Note 621: _Id._, Ier, p. 356, n� CXLIV.] Dans la m�me ville, le commandeur �tait en correspondance suivie, depuis 1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui para�t avoir �t� attach� � la cour du grand-duc, et peut-�tre m�me pr�pos� � la conservation des objets pr�cieux achet�s par ce prince. Ce correspondant faisait des acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des curiosit�s, peintures, horloges, �tudioles rapport�es d'Allemagne par le grand-duc. Il faisait tailler des cam�es, et essayer des peintures repr�sentant des pierres et des min�raux pour l'Acad�mie des _Lincei_, dont del Pozzo �tait un des membres les plus actifs[622]. [Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV � CXXIX.] Le commandeur avait envoy� � Venise, � Bologne et dans la Romagne, Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc Antoine et d'autres ma�tres. On voit par une lettre de ce Rossi, dat�e de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il �tait parvenu � r�unir une belle collection de ces gravures, mais, qu'en passant � Bologne, elles lui furent enlev�es par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur d'estampes. [Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, n� CLIV.] Nous avons vu que le commandeur avait r�uni les portraits des peintres vivants, ses contemporains, peints par eux-m�mes, et qu'il en avait form� une galerie qui a peut-�tre donn� l'id�e de la collection qu'on voit aux _Offices_ de Florence. Il poss�dait �galement un grand nombre de portraits des plus belles femmes qu'il y e�t alors en Italie et en France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui appartenait alors au saint-si�ge, c'�tait un j�suite qu'il avait charg� de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon p�re, adress�es � del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il s'acquittait de cette d�licate mission avec succ�s, mais non pas sans d�sagr�ment de la part de ses sup�rieurs. Par une premi�re lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13 mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps. �Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus t�t, parce que je ne suis plus ma�tre, maintenant, de cette libert� avec laquelle je pouvais disposer de mon temps pour rendre service � des amis. A pr�sent, je me trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre � ex�cution aucun projet honn�te, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire, ayant � vivre avec des gens tout � fait incapables d'aucun travail s�rieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer � leur commerce et � gagner de l'argent pour leur m�nage; tellement que je suis d�cid� � changer de mani�re et � faire ce qui v�ritablement ne conviendrait pas � un artiste. Que votre seigneurie accepte ce l�ger t�moignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands, car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.� [Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, n� CXLVIII.] Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del Pozzo lui avait demand�. �Je n'ai pas r�pondu � la lettre dans laquelle votre seigneurie me faisait conna�tre son d�sir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce que j'esp�rais toujours lui envoyer en m�me temps la r�ponse et le portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitt� Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais �t� dans son intimit�, je serais all� � Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais pri�e de vouloir bien prendre son temps et sa commodit� pour me laisser faire son portrait. Mais comme on esp�re qu'elle sera de retour ici dans quelques semaines, c'est-�-dire vers le carnaval, alors je trouverai l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait. Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la n�gligence, car, pour toutes les choses qui l'int�ressent, elle ne trouvera personne plus prompte et plus dispos�e � la servir[625].� [Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, n� CXLIX.] En attendant qu'il p�t faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce pays, qu'il avait ex�cut� deux ann�es auparavant, pendant qu'il se trouvait dans la maison du p�re de cette dame, son ami. Il prie del Pozzo de l'accepter, non pas � cause de la ressemblance de la dame, que le commandeur ne conna�t pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en tr�s-peu de temps. [Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, n� CLI.] Par une autre lettre du 28 d�cembre 1635[627], Fra Saliano raconte au commandeur qu'il a pri� madame d'Ampus de lui permettre de faire son portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilit�. �Mais, ajoute-t-il, elle ne m'a pas pr�cis�ment indiqu� de jour, et j'y suis all� plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, �tant continuellement occup�e � recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai commenc� le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'�tant pas d'aussi haute naissance, est consid�r�e comme la plus belle et la plus gracieuse qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la m�me dimension que celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon � votre seigneurie du retard que j'apporte � lui donner satisfaction sur ce point.�--Le bon p�re confie ensuite au commandeur les pers�cutions qu'il �prouve de la part de ses sup�rieurs, probablement � cause de ses peintures, et il r�clame sa protection aupr�s du g�n�ral des j�suites r�sidant � Rome. [Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, n� CLII.] �Je suis toujours travaill� par ce g�n�ral, lui �crit-il, � l'instigation d'un p�re de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint derni�rement au r�v�rendissime sup�rieur d'avoir re�u un soufflet de moi, ce qui est tr�s-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a �t� donn�e par tous les p�res et fr�res de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin que votre seigneurie puisse la lire et faire lire � quelles personnes elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie pr�t la peine de remettre elle-m�me cette attestation au g�n�ral; il suffira qu'elle soit port�e par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie, � la premi�re rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et lui fasse entendre que s'il persiste � me tourmenter, je serai contraint d'abandonner cet habit et de me faire pr�tre s�culier; car je suis sollicit� de mettre ce projet � ex�cution par plusieurs �v�ques qui me veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les ennuis que je lui cause: je n'ai pas � Rome de protecteur plus d�vou� et plus puissant, et je ne saurais � qui confier mes tourments et mes chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorb�e � �crire des lettres, � chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas me livrer � la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en partie parce que j'ai toujours l'esprit pr�occup�. Si votre seigneurie illustrissime me fait l'honneur de m'�crire, je la prie de me faire parvenir en m�me temps la r�ponse du g�n�ral, sous une enveloppe adress�e au seigneur de'Zanobi, docteur �s-lois, qui demeure pr�s du Change, � Avignon: autrement, elle serait prise � la poste et cach�e, ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me veulent pas de bien.� Nous ne savons si le bon fr�re obtint, par l'entremise du commandeur, satisfaction de son sup�rieur; peut-�tre le g�n�ral exigea-t-il que Fra Saliano renon��t � faire les portraits des belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville d'Orange, o� il s'�tait rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que del Pozzo lui avait demand�[628]. Le mauvais temps l'ayant oblig� � renoncer � ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de ce monument, ex�cut�es par un Avignonais, qui avait fait hommage des planches au prince d'Orange, et les lui avait envoy�es en Hollande. [Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, n� CLIII.] Nous n'avons trouv� aucune notice sur le j�suite Fra Saliano: le dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom ne figure pas non plus dans les plus r�centes �ditions de l'_Abecedario_. S'il e�t ex�cut� des tableaux remarquables, l'ordre des j�suites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait conna�tre comme les autres membres qui ont illustr� cette compagnie par des oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent ordinaire, et sans ses lettres adress�es � del Pozzo et publi�es par Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun t�moignage du go�t qu'il avait pour la peinture. Fra Saliano �tait, comme del Pozzo, tr�s-lie avec Peiresc. On voit par ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que le commandeur faisait parvenir au j�suite d'Avignon ses envois de Rome, et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins. Le j�suite vivait �galement dans l'intimit� de Nicolas Mignard, fix� depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est � la recommandation du bon fr�re, que Pierre Mignard, fr�re de Nicolas, dut le bon accueil que lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit � Rome. Les lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau � del Pozzo le jeune Mignard, alors arriv� � Rome, comme �tant fort d�sireux d'�tre employ� par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629]. [Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, n� CLIII.] Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement a se d�faire de la mani�re de Simon Vou�t, qu'il avait apport�e de France[630]. [Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abb� de Monville.--Amsterdam, aux d�pens de la compagnie, 1731, p. 19 et 23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arriv� � Rome en 1636.] De tout temps Rome a eu le privil�ge d'attirer les artistes; mais c'est plus particuli�rement � partir du dix-septi�me si�cle qu'elle a �t� fr�quent�e par de nombreux artistes fran�ais. Vers la fin du r�gne de Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le p�lerinage oblig� de tous ceux qui voulaient �tudier d'apr�s l'antique, et se faire une mani�re dans le go�t du grand Style des ma�tres italiens des si�cles pr�c�dents, dont les chefs-d'oeuvre, conserv�s � Fontainebleau et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'�mulation des artistes. C'est � Rome qu'ont �t� �tudier Fran�ois P�rier, Jacques Sarrasin, Simon Vou�t, le Valentin, J. Stella et d'autres ma�tres, qui ont exerc� sur les commencements de l'�cole fran�aise une influence qui n'a c�d�, que longtemps apr�s, � celle de Charles Lebrun. A l'�poque o� Pierre Mignard vint se fixer � Rome, il trouva dans cette ville une colonie fran�aise d'artistes et de gens de lettres. A la t�te des premiers brillait le Poussin, revendiqu� � la fois par les Fran�ais et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de mod�les aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le respect et l'attachement de ses �mules. A c�t� de ce grand ma�tre, ses trois �l�ves, Pierre Erard, Jean Lemaire et Fran�ois Lemaire, qu'il occupait souvent, avec Pierre Mignard, � faire pour la France des copies des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-fr�re, Gaspard Duguet, plus Romain que Fran�ais, aussi son �l�ve, dont les paysages, peu connus en France, r�v�lent un talent original de premier ordre; un autre paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gel�e, le premier dans l'art si difficile de rendre la lumi�re, et dont les oeuvres sont rest�es inimitables. Il y avait encore S�bastien Leclerc, le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de cas, et plusieurs autres. Les savants et les gens de lettres �taient repr�sent�s par Gabriel Naud�, d'abord secr�taire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant tr�s-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il pronon�a l'oraison fun�bre en latin devant l'acad�mie des _Lincei_, le 21 d�cembre 1637; enfin, par Dufresnoy, peintre m�diocre, mais po�te latin distingu�, qui, pendant son long s�jour en Italie, s'inspira de la vue des chefs-d'oeuvre des plus grands ma�tres, pour composer son po�me de la _Peinture_. Il �tait tr�s-li�, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard, qui, � Rome, le trouva occup� � travailler � son po�me. Leur intimit� est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment � la cimenter et � l'entretenir. Ils avaient d�but� ensemble dans l'atelier de Vou�t. Dufresnoy, n� � Paris en 1611, fils d'un pharmacien, avait �t� destin� par son p�re � l'exercice de la m�decine. Il avait fait de fortes �tudes, connaissait le grec et les po�tes latins lui �taient familiers. Mais cette �ducation rie put le d�tourner de son go�t naturel pour le dessin. Apr�s avoir suivi, malgr� l'opposition de son p�re, les le�ons de P�rier et de Vou�t, il se d�cida, vers 1633, � l'�ge de vingt-un ans, � se rendre � Rome, o� il se sentait attir� par le d�sir d'admirer les ma�tres, et de se perfectionner dans l'usage de la langue latine. Il v�cut de privations pendant son voyage, et, comme tant d'autres, il fut oblig�, les deux premi�res ann�es de son s�jour � Rome, de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture. L'arriv�e de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture, am�liora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le commandeur del Pozzo; il lui pr�senta son compatriote qui en re�ut le meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut �tre peint de la main de Mignard, il lui communiqua les �crits du p�re Matteo Zacolini, de l'ordre des Th�atins, sur l'optique, qui �taient pr�cieusement conserv�s dans la biblioth�que Barberine. L'ouvrage dans lequel ce savant religieux a d�velopp� les principes des lumi�res et des ombres et les r�gles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours � Mignard et � Dufresnoy[631]. [Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abb� Monville, p. 19.] Les deux amis �taient log�s ensemble, et se livraient avec la m�me ardeur � l'�tude d'un art pour lequel ils avaient la m�me passion. Leurs journ�es se passaient � dessiner d'apr�s les statues et les bas-reliefs antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copi�rent ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais Farn�se, sans toutefois n�gliger les peintures de Rapha�l[633]. [Note 632: _Ibid._, p. 10.] [Note 633: F�libien, dixi�me entretien sur _la Vie et les ouvrages des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.] �Dufresnoy, tout en copiant les ma�tres, s'attachait particuli�rement � comprendre ce qui regarde la th�orie de la peinture, et son amour pour cet art, dit F�libien[634], le poss�dait de sorte qu'il ne pensait � autre chose qu'� en acqu�rir toutes les connaissances. C'est ce qui fit que, d�s ce temps-l� et m�me pendant son travail, il s'occupait � faire des vers latins pour exprimer ses pens�es, et qu'il commen�a ainsi son po�me de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'apr�s avoir bien lu tous les meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus grands ma�tres, mais surtout apr�s les profondes r�flexions et les entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard; car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde leur profession, sans en faire un examen tr�s-exact.� Dou� d'une imagination plus f�conde et d'une facilit� d'ex�cution beaucoup plus grande, Mignard composa, pendant son s�jour en Italie, un nombre bien plus consid�rable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se laissait trop absorber par l'id�e de son po�me _de Arte graphica_; et s'il y gagnait comme �crivain, il y perdait assur�ment comme peintre. F�libien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour des amateurs fran�ais et italiens: ce sont des paysages compos�s plut�t dans le go�t de Pierre de Cortone que du Poussin; des sc�nes tir�es de l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de V�nus, celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particuli�re pour les ouvrages du Titien, et en g�n�ral pour l'�cole v�nitienne. Il avait copi�, pour F�libien et pour le chevalier d'Elb�ne, plusieurs paysages de ce ma�tre, qui se trouvaient alors � la villa Aldobrandini et � la villa Borgh�se. [Note 634: F�libien, t. IV, p. 420.] [Note 635: F�libien, t. IV, p. 421.--Le Mus�e du Louvre poss�de deux tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.] Ce go�t pour l'�cole coloriste le d�cida, en 1653, � se rendre � Venise avec Mignard. �Car les deux amis, dit F�libien, ne se quittaient jamais, et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les ins�parables. Il est vrai que cette union d'esprit et de volont� leur �tait beaucoup avantageuse. L'amiti� qu'ils avaient l'un pour l'autre �tait exempte de toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur �taient communs: chacun faisait part � son compagnon des connaissances qu'il acqu�rait dans son art, et ils n'�taient point plus contents l'un de l'autre que quand ils se pouvaient rendre de mutuels services[636].� [Note 636: _Id._, p. 422.] Apr�s huit mois de s�jour � Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit une V�nus couch�e pour Marco Paruta, noble v�nitien, les deux amis se s�par�rent. Dufresnoy r�solut de rentrer en France, apr�s avoir pass� vingt aim�es en Italie; et Mignard ne pouvant se d�cider � quitter Rome, o� il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa rentr�e, il fit avec le plus grand succ�s le portrait de Fabio Chigi, qui venait d'�tre �lu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'�tait mari� � Rome � la fin de l'ann�e 1656; il y serait sans doute rest� jusqu'� sa mort, mais il fut oblig� d'ob�ir aux lettres de M. de Lionne qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait commenc�s. L'abb� de Monville raconte m�me que: �la plus belle courtisane de Rome d�sirait passionn�ment d'�tre peinte de sa main: La Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, e�t m�rit� d'�tre vertueuse; elle s'�tait fait distinguer par des sentiments nobles et d�licats. Mignard consentit d'autant plus volontiers � la peindre, qu'elle ne lui demandait son portrait qu'af�n qu'il le port�t en France, o� il le vendit � son retour un prix consid�rable[638].� [Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.] [Note 638: _Ibid._, p. 38.] Rentr� en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arr�ta d'abord � Marseille et � Aix, ensuite dans la ville d'Avignon o� il trouva son fr�re qui s'y �tait fix�. Une maladie qu'il gagna le for�a de prolonger son s�jour � Avignon; il se rendit ensuite � Lyon o� il demeura quelque temps, de telle sorte qu'il ne parvint � Fontainebleau, o� �tait la cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut pr�sent� au roi par le cardinal Mazarin, la reine-m�re, en lui montrant les plus belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des beaut�s plus parfaites[639]. [Note 639: F�libien, t. IV, p. 48.] Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux � la cour. Rentr� bient�t � Paris, il y retrouva son fid�le Dufresnoy qui n'h�sita pas � quitter la maison de M. Potel, secr�taire du conseil, chez lequel il �tait install� depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade Mignard. La mort de Dufresnoy, arriv�e en 1665, put seule s�parer les deux amis. Mais, pour ex�cuter religieusement les derni�res volont�s de Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du po�me _de Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apport� bien des inspirations. On sait que de Piles en a donn� une seconde �dition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en 1693, traduisit en anglais le po�me de l'artiste fran�ais, avec les notes de Piles. Ce po�me est certainement le meilleur qu'on ait �crit sur la peinture, et cependant il est totalement oubli� de nos jours. C'est en g�n�ral le sort des po�mes didactiques, et surtout de ceux qui sont �crits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser absorber par les muses latines, avait plus souvent exerc� son pinceau, son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa r�putation, comme artiste, �galerait peut-�tre celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres font l'ornement des palais et des mus�es. Mais l'intimit� qui a constamment r�gn� entre ces deux artistes, rend, m�me apr�s leur mort, leurs noms ins�parables; et en voyant un tableau de Mignard, il est difficile de ne pas penser en m�me temps � l'auteur du po�me sur la peinture. L'amiti�, qui unit pendant pr�s de trente-quatre ans le commandeur del Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations �tablies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la r�solution que prit le Poussin de revenir � Rome et d'y mourir. Ses lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 � 1643, prouvent que si les tracas et les contrari�t�s qu'il �prouvait dans ses travaux du Louvre le d�go�taient du s�jour de Paris, il se sentait surtout rappel� � Rome, non-seulement par l'ind�pendance de la vie qu'il y menait, mais plus encore par le d�sir d'y retrouver le patron de ses premi�res ann�es, l'ami de son �ge m�r, le savant d'un go�t d�licat et pur, vou� comme lui au culte de l'art et de l'antiquit�, et capable d'appr�cier �galement ses chefs-d'oeuvre. La r�putation du Poussin �tait d�j� grande en France vers l'ann�e 1638, bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait ex�cut�, avant cette �poque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'�glise de Valenciennes. Il avait aussi compos� pour son ami le peintre Stella, qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le d�sert, et trait� le m�me sujet, mais d'une mani�re diff�rente, pour un amateur, M. Gilli�. La vue de ces tableaux d�cida le cardinal de Richelieu � lui commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de Neptune au milieu de la mer, sur un char tir� par des chevaux marins, environn� de tritons et de n�r�ides[640]. Tous ces ouvrages lui firent beaucoup d'honneur. [Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620 al 1630. Lib� I�, p. 300-301.] C'est en 1638 que commenc�rent ses relations avec Paul Fr�art, sieur de Chantelou, alors secr�taire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre et surintendant des b�timents, arts et manufactures, sous le cardinal de Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait de Rome les 25 janvier et 19 f�vrier 1639[641] que le premier tableau ex�cut� par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le d�sert. [Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publi�es par M. Quatrem�re de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La premi�re lettre � M. de Chantelou est indiqu�e � la date du 15 janvier 1638; mais M. Quatrem�re fait remarquer, dans une note, qu'elle doit �tre du 15 janvier 1639: en effet, le Poussin �crit qu'il demeure � Rome depuis quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre doit donc avoir �t� �crite en janvier 1639.] D�s cette �poque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour d�terminer ce dernier � venir se fixer en France, et � travailler pour le roi Louis XIII, et pour le cardinal, son premier ministre. Le Poussin avait de la peine � se d�cider � quitter Rome, o� il se trouvait bien.--�Apr�s avoir demeur� l'espace de quinze ans entiers en ce pays assez heureusement, �crivait-il � Chantelou, m�mement m'y �tant mari�, et �tant dans l'esp�rance d'y mourir, j'avais conclu en moi-m�me de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].� [Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.] Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur, la premi�re suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une autre mani�re, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient port� sa r�putation au plus haut degr�: ils attir�rent tellement la curiosit� des �trangers qui se rendaient � Rome, que le palais de del Pozzo �tait continuellement embarrass� par le nombreux concours des personnes qui s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643]. [Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.] Au milieu de ce succ�s, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le 18 janvier 1639, �crite au peintre � l'instigation de de Noyers, vint annoncer au Poussin �qu'il avait �t� choisi et retenu pour l'un des peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dor�navant l'employer en cette qualit�. A cet effet, ajoutait la lettre, notre intention est que la pr�sente re�ue, vous ayez � vous disposer � venir par de��, o� les services que vous nous rendrez seront aussi consid�r�s que vos oeuvres et votre m�rite le sont dans les lieux o� vous �tes[644].� [Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.] De Noyers ne se borna pas � l'envoi de cette lettre: il �crivit lui-m�me au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui donnent une haute id�e du go�t de cet homme d'�tat, non moins que del� consid�ration dont jouissait l'artiste. �Monsieur, �crit de Noyers, aussit�t que le roi m'eut fait l'honneur de me donner la charge de surintendant de ses b�timents, il me vint en pens�e de me servir de l'autorit� que Sa Majest� me donne pour remettre en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une ma�tresse bien-aim�e et de lui donner les pr�mices de mes soins. Vous l'avez su par vos amis qui sont de de��, et comme je les priai de vous �crire de ma part que je demandais justice � l'Italie, et que du moins elle nous f�t restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant d'ann�es, attendant que, pour une enti�re satisfaction, elle nous donn�t encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par l� que je voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien. Et, afin d�faire conna�tre aux uns et aux autres l'estime que le roi fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme vous. Je vous fais �crire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui vous servira de premi�re assurance de la promesse que l'on vous a faite, jusqu'� ce qu'� votre arriv�e Je, vous mette en mains les brevets et les exp�ditions du roi: que je vous enverrai mille �cus pour les frais de votre voyage; que je vous ferai donner mille �cus de gages pour chacun an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre � Paris, soit � Fontainebleau, � votre choix; que je vous le ferai meubler honn�tement pour la premi�re fois que vous y logerez, si vous voulez, cela �tant � votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en vo�tes, et que vous ne serez engag� que pour cinq ann�es, ainsi que vous le d�sirez, bien que j'esp�re que, lorsque vous aurez respir� l'air de la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez d�sir�es. Il reste � vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Apr�s cela, venez gaiement, et soyez assur� que vous trouverez ici plus de contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645]. [Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.] Cette lettre, toute flatteuse qu'elle �tait, ne put d�cider l'artiste � quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance � MM. de Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville jusqu'� l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris �pour des personnes de consid�ration, avec qui je veux, disait-il, en sortir honn�tement, comme avec tous mes amis de par de��, d�sirant d'en conserver l'amiti� et la bienveillance[647].� Il �crivit �galement � son ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices et le prier de lui faire obtenir ce r�pit. On voit qu'il travaillait alors �avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.� Il y a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la d�licatesse du Poussin. �Je vous supplie de me dire, comme il vous semble que je m'aie � gouverner envers M. de Chantelou, touchant son tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-car�me: il contient, sans le paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un tableau de cinq cents �cus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son oblig� maintenant, je d�sirerais le reconna�tre; mais de lui en faire un pr�sent, vous jugerez bien que ce serait des lib�ralit�s qui me seraient mals�antes: j'ai donc r�solu de le traiter comme un homme � qui je suis oblig�: et puis, quand je serai par del�, je saurai fort bien le reconna�tre mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous semblera � propos. J'en d�sirerais avoir deux cents �cus d'ici (1078 fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui �crirai, je ne lui parlerai d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et � qui je le dois consigner, pour lui faire tenir[648].� En adressant ce tableau � Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, �de l'orner d'un peu de bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le consid�rant en toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point �pars au dehors, et que l'oeil ne re�oive pas les images des autres objets voisins, qui, venant p�le-m�le avec les choses peintes, confondent le jour;� il d�sirait que cette bordure f�t dor�e d'or mat tout simplement, �car il s'unit tr�s-doucement aux couleurs sans les offenser.� Il ajoutait que �ce tableau devait �tre colloque fort peu au-dessus de l'oeil, et plut�t au-dessous.�--C'est, en effet, la meilleure disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre ne f�t pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: �Si vous vous souvenez de la premi�re lettre que je vous �crivis, touchant le mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout ensemble, vous consid�riez ce tableau, je crois que facilement vous reconna�trez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles qui ont piti�, qui font action de charit�, de grande n�cessit�, de d�sir de se repa�tre de consolation, et autres. Car les sept premi�res figures � main gauche vous diront tout ce qui est ici �crit, et tout le reste est de la m�me �toffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de conna�tre si chaque chose est appropri�e au sujet. Et si, apr�s l'avoir consid�r� plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction, mandez-le-moi, s'il vous pla�t, sans rien d�guiser, afin que je me r�jouisse de vous avoir content�, pour la premi�re fois que j'ai eu l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons � toute sorte d'amendement, vous suppliant de consid�rer encore que l'esprit est prompt et la chair d�bile[649].� [Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.] [Note 647: _Ibid._, p. 9.] [Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.] [Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.] L'�poque que le Poussin avait lui-m�me fix�e pour son d�part arriva sans qu'il e�t quitt� Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se repentait presque de l'avoir engag�e. �J'ai estime d'avoir fait une grande folie, �crivait-il � son ami Lemaire, le 17 ao�t 1639[650], en donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis quatre ans), et dans un temps o� j'aurais plus besoin de repos que de nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma petite maison, pour des choses imaginaires qui me succ�deront peut-�tre tout au rebours. Toutes ces choses m'ont pass� et me passent tous les jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et n�anmoins, je conclurai toujours de la m�me mani�re, c'est � savoir que je partirai, et que j'irai � la premi�re commodit�, en m�me �tat que si on voulait me fendre par la moiti� et me s�parer en deux.� [Note 650: _Ibid._, p. 20.] Il r�sulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait Rome avec regret, il n'en �tait pas moins d�cid� � remplir sa promesse, et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du retard qu'il apportait � se mettre en route. Il n'�tait pas encore enti�rement r�tabli, lorsque Paul Fr�art de Chantelou et son fr�re, l'abb� de Chambray, arriv�rent � Rome, vers le printemps de 1640. Ils �taient envoy�s par de Noyers, suivant l'ordre du cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les employer aux travaux du Louvre et des b�timents royaux. Les deux fr�res furent introduits par le Poussin dans la soci�t� du commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils qu'ils en re�urent de bien conna�tre les antiquit�s de cette ville, et d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les relations qui s'�tablirent alors entre ces illustres amateurs devinrent, gr�ce au Poussin, une amiti� durable, bas�e sur une mutuelle estime, sur les m�mes go�ts, et, avant tout, sur une m�me sympathie pour le grand artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin quittait Rome avec peine, mais ses regrets �taient moins amers en songeant qu'il se rendait en France accompagn� d'amis aussi d�vou�s, aussi dignes de le comprendre. D'un autre c�t�, il laissait sa femme � Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis l'administration de ses int�r�ts, et il �tait assur� que cet ami fid�le s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-m�me. Il ne fallait rien moins que cette assurance pour le d�terminer � partir. Il quitta Rome dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux fr�res Chantelou, qui retournaient en France. A peine arriv� � Paris, il se h�ta d'�crire � Carlo Antonio del Pozzo et � son fr�re Cassiano, pour leur rendre compte de sa premi�re entrevue avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa pr�sentation au roi Louis XIII[651]. Il re�ut partout l'accueil le plus empress�, et l'es effets d�pass�rent les promesses. Le roi lui commanda tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des ch�teaux de Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bient�t nomm�, par brevet du 20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualit�, Louis XIII lui donna la direction g�n�rale de tous les ouvrages de peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement de ses maisons royales, �voulant que tous ses autres peintres ne pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majest� sans en avoir fait voir les dessins, et re�u sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin. Et pour lui donner moyen de s'entretenir � son service, le roi lui accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir sa vie durant[652].� [Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 373, n� CLVI.] [Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.] On imprimait alors � Paris, � l'imprimerie royale, les oeuvres de Virgile et d'Horace: de Noyers d�sira que ces livres fussent orn�s d'un frontispice dessin� par le Poussin. En t�te du Virgile, il repr�senta le dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le po�te de l'En�ide. On voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou fl�tes champ�tres, pour indiquer les �glogues pastorales, et la faucille, symbole de la moisson, c'est-�-dire des G�orgiques. Dans le frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur la figure du po�te, embl�me de ses satires, et elle tient � la main une lyre, signe caract�ristique de ses odes et de ses autres po�sies l�g�res [653]. [Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, �dit. in-4 de 1672, � Rome, d�di�e � Colbert, p. 430.] Les dessins de ces frontispices n'emp�chaient pas l'artiste de continuer avec ardeur un tableau du Bapt�me de J�sus-Christ, qu'il avait commenc� � Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio. Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques d'amiti� de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres � ce seigneur, de Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgr� sa gravit� habituelle, le Poussin savait assaisonner � propos son style du vieux sel gaulois. �Monsieur et patron, mardi dernier, apr�s avoir eu l'honneur de vous accompagner � Meudon et y avoir �t� joyeusement, � mon retour je trouvai que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoy�. Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je vis que, particuli�rement, vous d�siriez savoir ce qu'il me semblait dudit vin. Je l'ai essay� avec mes amis aimant le piot: nous l'avons tous trouv� tr�s-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons � souhait, car nous en boirons � votre sant�, quand nous aurons soif, sans l'�pargner. Aussi bien, je vois que le proverbe est v�ritable, qui dit que chapon mang� chapon lui vient. M�mement hier M. Costage m'envoya un p�t� de cerf si grand, que l'on voit bien que le p�tissier n'en a rien retenu que les cornes. Je vous assure, monsieur, que d�sormais je ne manquerai pas, � commencer par le dimanche, de me r�jouir comme je fis le dimanche pass�, afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'ann�e est au pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme aussi je vous suis le plus d�vou� serviteur de tous vos serviteurs[655].� [Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.] [Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.] H�tons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la table, le Poussin ne se permettait pas m�me, comme d�lassement � ses travaux, une excursion dans les environs de Paris, au ch�teau de Dangu, appartenant � de Noyers, et � Chantilly. Il se trouvait d�j� surcharg� de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il travaillait alors tout � la fois au tableau pour la chapelle de Saint-Germain, aux profils et mod�natures de la galerie du Louvre[657], dont il avait ordonn� les compartiments; enfin � un frontispice de la grande Bible que l'on publiait � l'imprimerie royale. Ce frontispice contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin lui-m�me dans une lettre � M. de Chantelou, du 3 ao�t 1641[658]. �La figure ail�e repr�sente l'histoire, l'autre figure voil�e repr�sente la proph�tie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regi�_. Le sphinx qui est dessus ne repr�sente autre que l'obscurit� des choses �nigmatiques. La figure qui est au milieu repr�sente le P�re �ternel, auteur et moteur de toutes les choses bonnes.� [Note 656: _Ibid._, p. 38.] [Note 657: _Ibid._, p. 41.] [Note 658: _Ibid._, p. 56.] Comme il �tait � l'oeuvre pour la d�coration de la grande galerie, un peintre de paysages alors en r�putation, Fouqui�res, qui avait eu l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de France, pour mettre entre les fen�tres et en remplir les trumeaux, vint se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans avoir une longue rapi�re au c�t�[659]. Le Poussin instruisit M. de Chantelou de cette r�clamation en ces termes: �Le _baron_ Fouqui�res est venu me trouver avec sa grandeur accoutum�e; il trouve fort �trange que l'on ait mis la main � l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir communiqu� aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirm� par monseigneur de Noyers, touchant ladite d�coration, et pr�tend que les paysages sont l'ornement principal du lieu, �tant le reste seulement des accessoires. J'ai bien voulu vous �crire ceci pour vous faire rire[660].� Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait donn� � Fouqui�res, lui est rest�. Ce peintre essaya de se venger par une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un des adversaires les plus sots et les plus violents du grand ma�tre. [Note 659: F�libien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.] [Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 ao�t 1641.] Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui avait envoy� � Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis XIII. Del Pozzo les avait re�us en fort mauvais �tat et m�connaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se continuaient sur le pied de l'intimit�. Ce qui le d�montre encore mieux, c'est que le commandeur avait �t� charg� par le Poussin de surveiller les copies que Chantelou faisait ex�cuter � Rome par Errard et J. Angelo Comino[661]. [Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.] De Noyers faisait alors construire � Paris la chapelle du Noviciat des J�suites. Il voulut que le Poussin compos�t le tableau du ma�tre-autel. Le peintre y repr�senta le Miracle de saint Fran�ois-Xavier ressuscitant une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi le sujet de la C�ne, tableau qui est au Mus�e du Louvre. Les fonctions multipli�es qu'exer�ait de Noyers ne l'emp�chaient pas de se livrer avec ardeur � son go�t sous les arts. Bien que secr�taire d'�tat de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six arm�es et fortifiait ou �levait un grand nombre de places, de Noyers trouvait, dans son activit�, le temps de s'occuper encore de la construction et de l'embellissement des maisons royales, de l'ach�vement du Louvre et de la d�coration de sa galerie. Il pla�ait � la t�te de la monnaie le c�l�bre graveur Varin, qui pr�sida � la refonte de 1638, et qui fit les plus beaux coins de l'Europe. Enfin, il �tablissait au Louvre l'imprimerie royale, qui bient�t apr�s, sous la savante et habile direction de Trichet Dufresne et de S�bastien Cramoisy, publia, tant en fran�ais qu'en italien, en latin et en grec, des �ditions aussi belles que correctes. Le cardinal de Richelieu, digne h�ritier du go�t de Fran�ois Ier pour les arts avait r�solu de terminer et de d�corer magnifiquement le Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, � l'entr�e principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui passaient alors pour Alexandre et Buc�phale. Il avait donn� l'ordre de les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre, faisait �galement mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farn�se, le Sacrifice du Taureau � la villa Medici, les F�tes nuptiales ou danse des nymphes, dans la salle du jardin Borgh�se. Il fit prendre tous les bas-reliefs de l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin les avait pr�c�demment dessin�s, il se proposait de les r�partir parmi les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'�tude de l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes, l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panth�on), qui sont les meilleurs. On devait �galement mouler les autres ordres. De Noyers, sur l'indication du Poussin, avait charg�, � Rome, Charles Errard de veiller � l'ex�cution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques, tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des ma�tres italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans l'�me du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux seigneurs de la cour de Louis XIII: ils pr�paraient dignement P�clat que les arts r�pandirent pendant le r�gne de son successeur, sous l'administration de Colbert. [Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.] Dans la lettre adress�e par de Noyers au Poussin pour l'engager � venir en France, le ministre lui avait dit �qu'il avait un amour tout particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une ma�tresse bien-aim�e.� Il tint parole. D�s que le Poussin fut arriv�, ind�pendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donn�t lui-m�me le plan des d�corations de la maison qu'il faisait construire � Paris. En envoyant ce plan � Chantelou, le Poussin se plaint des b�vues de l'architecte; il indique les distributions int�rieures propres � recevoir des peintures, telles que proph�tes, sibylles, ap�tres, empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, m�mement des devises et sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de cama�eux, repr�sentant soit des vases � l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs, soit quelques petites figures faites � plaisir, soit enfin quelques personnages signal�s[663]. [Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.] De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on p�t dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Rapha�l[664]. [Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.] Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement d�rang� par des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec recueillement et maturit�, au projet de d�coration de la grande galerie du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles �taient son ardeur et son application au travail, qu'il �crivait, le 3 ao�t 1641, � M. de Chantelou: �La grande galerie s'avance fort, et n�anmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'esp�rance qu'� votre retour vous vous �tonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occup� sans cesse � travailler aux cartons, lesquels je me suis oblig� de varier sur chaque fen�tre et sur chaque trumeau, m'�tant r�solu d'y repr�senter une suite de la vie d'Hercule; mati�re, certes, capable d'occuper un bon dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent �tre faits en grand et en petit, pour plus de commodit� des ouvriers, et afin que l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut m�mement que j'invente tous les jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc; autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit �tre tenu cher. Toutes ces choses ont �t� la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets extraordinaires que l'humidit� de l'hiver pass� y a produits. Mais, d'apr�s l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donn� de faire le tableau du Noviciat des J�suites pour la fin de novembre, je me suis quand et quand r�solu d'y mettre la main, et de le faire pour ce temps-l�, si mes d�biles forces me le permettent. Pendant que la toile se pr�parera, je pourrai retoucher la susdite C�ne, au lieu d'aller prendre des divertissements � Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invit�. Monsieur, je vous assure, pourvu que j'y puisse r�sister, que je n'ai point d'autre plaisir que de le servir: l�, sont mes promenades, mes jeux, mes �battements et ma d�lectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux, de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour seulement respirer un peu[666].� [Note 665: Ch�teau appartenant � de Noyers.] [Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.] Ind�pendamment de tous ces travaux, le cardinal avait command� au Poussin huit sujets, tir�s de l'Ancien Testament, pour en faire des cartons, d'apr�s lesquels on ex�cuterait huit tapisseries pour les appartements royaux, � l'imitation des tapisseries faites sur les dessins de Rapha�l. Pour faciliter la prompte r�alisation de ce projet, on avait permis � l'artiste de se servir de ses propres inventions pr�c�demment peintes; et d�j� l'on s'�tait mis � reproduire le tableau de la Manne et celui de Mo�se faisant jaillir l'eau du rocher. Ces compositions �taient copi�es en grand cartons colori�s sur toiles � l'huile, et encadr�s de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna pas � faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le surintendant des b�timents, poss�der aussi des oeuvres du ma�tre fran�ais. Dans son impatience, il obligea le Poussin � remettre tout autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu � Mo�se au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait �tre plac� sur la chemin�e du cabinet de Son �minence. L'artiste se mit � l'oeuvre sans retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures � demi-grandeur. Il repr�senta le P�re �ternel au-dessus des flammes du buisson ardent, les bras �tendus, et soutenu par les anges. D'une main il commande � Mo�se d'aller d�livrer son peuple; de l'autre il lui indique l'Egypte. Mo�se, en habit de pasteur, les pieds nus, met un genou en terre, et consid�re la verge chang�e en serpent: il ouvre les bras et se retire avec un air d'�tonnement et de crainte[668]. Le cardinal fut si satisfait de l'ex�cution de ce tableau, qu'il en commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet dans la Bible: il le composa lui-m�me, et donna au peintre une all�gorie digne de sa grande �me, que le Poussin �tait bien capable de comprendre. Ce sujet est la V�rit�, soutenue par le Temps, contre les attaques de l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus grandes que nature, fut plac� au plafond de la m�me pi�ce[669]. [Note 667: Bellori, p. 427, 428.] [Note 668: _Ibid._, p. 429.] [Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.] On voit que le Poussin n'avait pas de temps � perdre pour mener de front tous les travaux si divers dont il �tait surcharg�. Pendant son s�jour en France, qui dura un peu moins de deux ann�es[670], il dessina les frontispices du Virgile et de l'Horace, grav�s par Claude Mellan; ceux de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de Noyers destin�es � la vo�te de la chapelle du Noviciat des j�suites[672]; les ornements et d�corations de la grande galerie du Louvre[673]; il commen�a les cartons des tapisseries; il ex�cuta pour le roi le grand tableau de l'Eucharistie, destin� au ma�tre autel de la chapelle du ch�teau de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson ardent et le Temps soutenant la V�rit�; pour de Noyers, les plans et dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint Fran�ois Xavier pour la chapelle du Noviciat des j�suites; une Sainte Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le tableau du Bapt�me de J.-C., commenc� � Rome, et une petite Madone pour Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide �num�ration doit faire facilement comprendre que si le Poussin avait le g�nie des grands ma�tres italiens, il en poss�dait aussi la f�condit� d'invention et la prestesse d'ex�cution. Ces qualit�s sont d'autant plus remarquables, qu'� la diff�rence de ces ma�tres, le peintre fran�ais ne se faisait pas aider par des �l�ves. Seul, il composait et ex�cutait ses ouvrages, ne se servant d'�l�ves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre. [Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce � C. Ant. del Pozzo son arriv�e � Paris est du 6 janvier 1641, et la derni�re lettre qu'il a �crite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle qui suit est dat�e de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son s�jour ne dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114 et 117.] [Note 671: _Ibid._, p. 75.] [Note 672: _Ibid._, p. 50.] [Note 673: Ces ornements ont �t� grav�s par Pesne, au nombre de dix-neuf sujets, avec le frontispice.] Cette vie constamment occup�e, surcharg�e m�me, �tait bien diff�rente de celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait � Rome. Son esprit m�ditatif supportait impatiemment l'agitation continuelle et souvent st�rile dont il �tait entour�; aussi s'excusait-il aupr�s de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir terminer son tableau du Bapt�me, qu'il avait �bauch� avant de venir en France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui d�voile le fond de son coeur. �Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main � la plume pour vous �crire, je soupire en rougissant de me trouver ici sans pouvoir vous servir. A la v�rit�, le joug que je me suis impos� m'emp�che de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais j'esp�re le secouer bient�t pour �tre libre de me donner � votre service. Je travaille sans rel�che, tant�t � une chose, tant�t � une autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient exp�di�s tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce pays, il faudrait que je devinsse un v�ritable _strapazzone_, comme ceux qui y sont. Les �tudes et les bonnes observations sur les antiquit�s et autres objets n'y sont connues d'aucune mani�re, et qui a de l'inclination � l'�tude et � bien faire doit certainement s'en �loigner[674].� Quelques jours apr�s avoir �crit cette lettre au commandeur, il lui envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies, l'une de la Vierge de Rapha�l qui �tait � Fontainebleau, l'autre de celle qui �tait dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait ex�cuter pour les offrir � del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675]. Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi � son ami de Rome l'�tat d'avancement de ses travaux: �...Mes ouvrages ont �t� extr�mement accueillis. Le roi et la reine ont lou� le tableau de la C�ne que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'� dire que la vue leur en �tait aussi agr�able que celle de leurs enfants. Le cardinal de Richelieu a �t� satisfait des ouvrages que je lui ai faits; il m'en a fait des compliments et m'a remerci� en pr�sence de monseigneur Mazarin. Je peins � pr�sent un grand tableau pour le ma�tre autel du Noviciat des j�suites, mais je le fais trop � la h�te; sans cela, sa composition pourrait le faire r�ussir. Il sera fini pour No�l. Nous travaillons assez lentement � la grande galerie, jusqu'� ce que M. de Noyers ait pris la r�solution de faire entreprendre le tout � la fois et de suite. J'enverrai � votre seigneurie quelques dessins de toutes ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car pendant la belle saison cela ne m'aurait pas �t� possible. Mais actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour vous; du moins, je l'esp�re ainsi[676].� [Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans Bottari, t. Ier, p. 380, n� CLX.] [Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, n� CLXI.] Au milieu de ces travaux qui r�clamaient tout son temps, le Poussin �tait encore oblig� de suivre diverses n�gociations � la cour de France pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait charg� de lui faire obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche b�n�fice en Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers mois de son s�jour en France, et il fut assez heureux pour r�ussir[677]. [Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p. 383, n� CLXII.] [Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.] Il mena aussi � bonne fin une n�gociation entam�e avec le cardinal, au nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu'� cette �poque les auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des d�dicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est g�n�ralement moins connu, c'est qu'une d�dicace n'�tait presque jamais gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il d�diait son livre, mais il �tait encore plus d�sireux de recevoir en argent comptant le prix de sa louange. Telle �tait la pr�tention du docte Angeloni. Il avait charg� le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de Richelieu la permission de d�dier au roi Louis XIII son ouvrage intitul�: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il finit par les obtenir, gr�ce aux d�marches du Poussin, qui les lui f�t passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules C�sar � Constantin_ parut � Rome en 1641, avec une d�dicace � Louis XIII, et des vers adress�s au cardinal de Richelieu. [Note 678: Angeloni �tait �galement grand amateur de peinture, et grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans soft _Abecedario_ (publi� par M. de Chenevi�res dans les _Archives de l'art fran�ais_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni avait rassembl� jusqu'� six cents des dessins faits par Annibal Carrache, Comme �tudes de la galerie Farn�se. Ind�pendamment de son _Historia Augusta_, Angeloni a compos� d'autres ouvrages, entre autres _l'Histoire de la ville de Terni_, in-4�, avec son portrait grav� par Jean Angelo Canini, �l�ve du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.] Il para�t que le succ�s d'Angeloni avait mis en go�t les autres faiseurs de d�dicaces. Un p�re j�suite, Jean-Baptiste Ferrari, avait compos� un trait� de la culture des orangers, sous le titre mythologique: _Hesp�rides_, _sive de malorum aureorum cultur�_. Cet ouvrage est orn� de gravures d'apr�s les dessins des ma�tres les plus c�l�bres de ce temps. Le Poussin a dessin� une des planches qui a �t� grav�e par G. Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre, que Louis XIII, dit-il[679], a appel� pr�s de lui, _ne Gallico Alexandro suus deesset Apelles_, �afin que l'Alexandre fran�ais ne manqu�t pas d'avoir son Apelles�: louange, quant au roi, digne de figurer dans une d�dicace. [Note 679: _Hesp�rides_, etc., p. 99.] Le p�re Ferrari, pour mieux faire appr�cier le m�rite de sa publication, avait envoy� au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des _Hesp�rides_, compos� par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de miniature repr�sentant un citron coup� de diff�rentes mani�res, avec l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secr�tement l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication, et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que le bon p�re et le commandeur d�siraient, et que le prix de la d�dicace serait bient�t convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la conclusion, de cette affaire. Apr�s avoir vainement attendu plusieurs ann�es, le p�re Ferrari dut se r�signer � publier son livre, qui parut � Rome en 1646, sans d�dicace, et partant, sans argent du roi de France. [Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.] [Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.] On comprend combien ces n�gociations devaient �tre antipathiques au Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps pr�cieux, mais elles l'obligeaient � des d�marches pour lesquelles il eut toujours beaucoup de r�pugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami le commandeur qui prot�geait �galement l'antiquaire Angeloni et le p�re j�suite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'�tre venu en France. �crivant � del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]: [Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385, n� CLXIII.] �M. de Chantelou a mis dans la t�te de M. de Noyers, de vous prier de permettre que vos Sept Sacrements soient copi�s par un peintre que je dois, dit-il, d�signer. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donn� cette id�e. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi, je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir � refaire ce que j'ai d�j� fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre � faire de nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'�lever � quelques nobles pens�es. A dire vrai, il n'y a rien ici qui m�rite qu'on y ait confiance.� Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: �Je suis enchant� de la r�ponse que vous avez faite � M. de Chantelou touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en avait offert des dessins colori�s[684]). Je suis bon � faire du nouveau et non � r�p�ter les choses que j'ai d�j� faites. On peut juger par l� de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen gagner beaucoup de temps. En d�finitive, il est bon que vous poss�diez seul ces ouvrages.� [Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395, n� CLVII.] [Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, n� CLXVI.] Le climat de Paris, de tout temps si variable, �tait pour le Poussin, habitu� pendant quinze ann�es � la temp�rature presque toujours �gale et chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait � del Pozzo, dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements del� temp�rature: �...Votre petit tableau du Bapt�me n'a pu recevoir son dernier fini, ayant �t� arr�t�, au moment o� j'y travaillais avec le plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine � le supporter, quoique bien v�tu et � c�t� d'un bon feu. Telles sont les variations de ce climat: il y a quinze jours la temp�rature �tait devenue extr�mement douce; les petits oiseaux commen�aient � se r�jouir dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux poussaient d�j� leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de temps auparavant, aride et pulv�rulente. Voil� qu'une nuit, un vent du nord excit� par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent dans ce pays), avec une grande quantit� de neige, viennent repousser le beau temps, qui s'�tait trop h�t�, et le chassent plus loin de nous, certainement, qu'il ne l'�tait en janvier. Ne vous �tonnez donc pas si j'ai abandonn� les pinceaux, car je me sens glac� jusqu'au fond de l'�me; mais sit�t que le temps va le permettre, je me mettrai � terminer votre petit tableau.� [Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, n� CLXV.] M. de Chantelou avait quitt� Paris depuis quelque temps, pour aller � Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever la conqu�te. Les pr�occupations del� guerre et les obligations de son emploi n'avaient pu faire oublier � M. de Chantelou de rechercher, pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de N�mes, d'Arles et du midi de la France. Il les avait fort admir�s, et dans ses lettres au Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui r�pondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait trop m�diter. �Je m'assure bien de la v�rit� de ce que vous dites, qu'� cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien lire. _Les choses �squelles il y a de la perfection_, _ne se doivent pas voir � la h�te_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il faut user des m�mes moyens � les bien juger comme � les bien faire_. Les belles filles que vous avez vues � N�mes ne vous auront, je m'assure, pas moins d�lect� l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la Maison-Carr�e; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de celle-l�. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos travaux il y a quelques interm�des qui en adoucissent la peine. Je ne me suis jamais tant excit� � prendre de la peine et � travailler, comme quand j'ai vu quelque bel objet.--H�las! ajoute-t-il en reportant sa pens�e sur sa ch�re ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil pour pouvoir y rencontrer quelque chose de d�lectable....� [Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.] Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait termin� le tableau du Bapt�me destin� � del Pozzo. Ce dernier lui avait demand� une autre composition. Il lui avait propos� le sujet des _Noces de Th�tis et Pel�e_ Le Poussin lui r�pondit, le 4 avril[687]: �On ne saurait trouver un sujet qui donne mati�re � une invention plus ing�nieuse. Mais la facilit� que ces messieurs ont trouv�e en moi est cause que je ne puis me r�server aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit, �tant employ� continuellement � des bagatelles, comme dessins de frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des chemin�es, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois ils me proposent de grandes choses; mais � belles paroles et mauvaises actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les petits travaux me servent de r�cr�ation, afin de me payer en paroles; car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi fatigants que futiles.� [Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392, n� CLXVII.] Le roi avait consenti qu'apr�s avoir mis en ordre tout ce qui regardait la grande galerie, le Poussin pr�t pour second son ami Jean Lemaire, qui avait longtemps travaill� avec lui � Rome, et dont le commandeur avait deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin p�t vaquer librement � l'ex�cution des dessins et des peintures des Sept Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il para�t n�anmoins que, dans l'ex�cution, cet ordre du roi souffrait quelque difficult�. Le peintre s'en plaint dans une lettre � Chantelou, du 7 avril 1642[689]: �Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majest� sera fort aise que je donne des ordres g�n�raux � M. Lemaire, pour conduire sous moi les ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme d�sirant son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura le gain. Mais n�anmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur d�sire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de travailler en m�me temps � des frontispices de livres, � une Vierge, au tableau de la congr�gation de Saint-Louis, � tous les dessins de la galerie, enfin � des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai qu'une main et qu'une d�bile t�te, et ne peux �tre second� de personne, ni soulag�. Il dit que je pourrai divertir mes belles id�es � faire la susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la m�me chose comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin � vos heures perdues. Mais revenons � M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui dirai, d�s aussit�t qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de tout ce qu'il aura � faire; mais je ne veux plus apr�s y mettre la main. Mais s'il faut attendre que j'aie �tabli un ordre g�n�ral, ainsi que dit monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant, comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et quand je serais totalement d�charg� de cette besogne, les dessins des tapisseries sont bien suffisants pour me donner � penser, sans que j'aie besoin d'y entrem�ler d'autres occupations.� Il confiait ainsi ses ennuis � son ami Chantelou, qui, par son intervention aupr�s de M. de Noyers, s'effor�ait de faire donner satisfaction � l'artiste, qu'il craignait de voir retourner en Italie. [Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392, n� CLVII.] [Note 689: _Ibid._, p. 83.] L'amertume des r�clamations du peintre tenait � l'opposition sourde qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes m�diocres qu'il avait �cart�s, et dont sa sup�riorit� et sa faveur excitaient doublement la jalousie. F�libien, contemporain du Poussin, avec lequel il se lia pendant son s�jour � Rome, en 1647, alors qu'il �tait secr�taire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a expliqu�, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut � repousser de la part de ses envieux[690]. [Note 690: F�libien. t. IV, p. 39 et suiv. �d. de Tr�v., in-12, 1725.] �Le Mercier, architecte du roi, avait commence � faire travailler � la grande galerie du Louvre, et dans la vo�te, avait d�j� dispos� des compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des ornements � sa mani�re, c'est-�-dire fort pesants et massifs. Car, quoiqu'il e�t les qualit�s d'un tr�s-bon architecte, il n'avait pas n�anmoins toutes celles qui sont n�cessaires pour la beaut� et l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui avait �t� commenc� par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient r�ellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait form�. Ce changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres malcontents se joignirent � lui pour d�crier tout ce que le Poussin faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand autel du Noviciat des J�suites. Il y en avait un aussi de Vou�t, � un des autels de la m�me �glise, que ceux de son parti faisaient valoir autant qu'ils pouvaient, disant que sa mani�re approchait de celle du Guide. Cependant ils �taient assez emp�ch�s de reprendre quelque chose dans celui du Poussin, qui est d'une beaut� surprenante, et dont les expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont pas moins touch�s que les savants. Pour y marquer n�anmoins quelque d�faut, et ne pas souffrir qu'il pass�t pour un ouvrage accompli, ils publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de fiert� et qu'il ressemblait � un Jupiter tonnant. Ces discours n'auraient pas �t� capables de toucher le Poussin, s'il n'e�t su qu'ils allaient jusqu'� M. de Noyers qui les �coutait, et qui peut-�tre en fit para�tre quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui �crire une grande lettre, dont F�libien nous a conserv� l'analyse presque textuelle. Il commen�ait par lui dire: �qu'il aurait souhait�, de m�me que faisait autrefois un philosophe, qu'on p�t voir ce qui se passe dans l'homme, parce que non-seulement on y d�couvrirait le vice et la vertu, mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux conna�tre le m�rite. Mais comme la nature en a us� d'une autre sorte, il est aussi difficile de bien juger de la capacit� des personnes dans les sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises inclinations dans les moeurs. Que toute l'�tude et l'industrie des gens savants ne peut obliger le reste des hommes � avoir une croyance enti�re de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, �t� assez commun � l'�gard des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes, comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manqu�rent ni d'art ni de science pour faire juger de leur m�rite, qui, pourtant, ne fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une r�putation et d'un bonheur qu'ils ne m�ritaient point. Qu'il se peut mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.�--Il repousse ensuite les accusations de ses ennemis et d�montre qu'elles ne sont nullement fond�es. Il explique particuli�rement le syst�me qu'il a cru devoir adopter pour la d�coration de la grande galerie, en se fondant sur les effets de la perspective. �Il faut savoir, dit-il, qu'il y a deux mani�res de voir les objets, l'une en les voyant simplement, l'autre en les consid�rant avec attention. Voir simplement n'est autre chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance de la chose vue; mais voir un objet en le consid�rant, c'est que, outre la simple et naturelle r�ception de la forme dans l'oeil, l'on cherche, avec une application particuli�re, le moyen de bien conna�tre ce m�me Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une op�ration naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison qui d�pend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la distance de l'oeil � l'objet; et c'est de cette connaissance dont il serait � souhaiter que ceux qui se m�lent de donner leur jugement fussent bien instruits.�--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat des J�suites, il disait que ceux qui pr�tendent que le Christ ressemble plut�t � un Jupiter tonnant qu'� un Dieu de mis�ricorde, devaient �tre persuad�s qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner � ses figures des expressions conformes � ce qu'elles doivent repr�senter. Mais qu'il ne peut (ce sont, dit F�libien, ses propres termes dont il me souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _p�re Douillet_, vu qu'�tant sur la terre parmi les hommes, il �tait m�me difficile de le consid�rer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa mani�re de s'�noncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait v�cu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages, n'�tant pas son m�tier de savoir bien �crire.� Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification � M. de Noyers. Il �crivait � Chantelou, le 24 avril 1642[691]: �Les lettres de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles m�me que monseigneur a �crites � M� de Chambray, votre fr�re, m'ont oblig� � adresser tellement quellement une lettre � monseigneur, peu artificieuse v�ritablement, mais pleine de franchise et de v�rit�s. Je vous supplie, comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal assaisonn�e, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez si bien employer� Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et me ferez la gr�ce de m'en faire donner un mot de r�ponse, si vous pensez qu'elle le m�rite. �--Dans une autre lettre au m�me, du 26 mai 1642[692], �il craignait d'avoir trop parl� � la bonne. Toutefois, ajoutait-il, j'esp�re que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque chose de mal dig�r�, d'autant qu'il sait combien il est insupportable d'endurer les sottes r�pr�hensions des ignorants. Je m'assure que, de votre c�t�, vous n'avez pas manqu� de me favoriser en adoucissant ce qui existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre protection.� [Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.] [Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.] L'intervention de Chantelou aupr�s de M. de Noyers, alors retenu � Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que les calomnies des envieux avaient r�ussi � interposer entre le ministre et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin 1642[693], qui fait bien conna�tre sa grande �me, inaccessible � tout sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le style et les id�es de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le premier protecteur de l'artiste: [Note 693: P. 104.] �Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu de la sensibilit� qu'il �te � qui plus en a plus en voudrait avoir, il �prouverait Un plaisir d�mesur�, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient pour faux il appara�t au contraire dans tout son �clat, gr�ce � la vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-m�me, le d�couvre parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'�prouve en apprenant que j'ai r�ussi � triompher de la mauvaise impression que la bonne �me de monseigneur avait re�ue contre moi, par l'effet des men�es d'hommes envieux de la prosp�rit� d'autrui. N�anmoins, au lieu de r�pondre par la haine � la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur perversit� sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si loin de la fraude, non-seulement ne pr�tera plus l'oreille aux pers�cuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma loyaut� plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures occasions que par le pass�.� Bien qu'il e�t obtenu justice, le Poussin n'en �tait pas moins oblig� de repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes, ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pens�es vers sa ch�re Italie. Il avait envoy� au commandeur son tableau du Bapt�me, �comme un pur don[694].�--�Si le bonheur veut, lui �crivait-il le 22 mai 1642[695], que mon petit tableau parvienne � sa destination, je vous prie, monsieur, de me faire la gr�ce de l'accepter avec le m�me sentiment qui me porte � vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre importance que celle de la bonne volont�, car je n'estime pas que ce soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'�tre offerte � une personne de votre m�rite; et qui s'y conna�t si bien.� [Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p. 408, n� CLXXIV.] [Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, n� CLXX.] Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur Roccatagliata; ils furent adress�s d'abord � Lyon au peintre Stella, le fid�le ami du Poussin, qui les fit parvenir � Rome[696]. [Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier, p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.] Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait command�, pour le cardinal Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il para�t que l'artiste en avait ex�cut� la premi�re esquisse avant de partir de Rome; il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher � mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre, saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de d�rober � ses autres occupations[697]. [Note 697: _Id._, _ibid._] D�s avant cette �poque, sa r�solution �tait prise de retourner � Rome. R�pondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: �Quant au dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il serait bien possible que j'en fusse moi-m�me le porteur. Au reste, je vous �crirai plus au long sur tout cela.� C'est ce qu'il fit dans sa lettre du 8 ao�t suivant[699], �crite apr�s son retour de Fontainebleau, o� il �tait all� par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les peintures du Primaticcio, alt�r�es par les injures du temps, pouvaient �tre restaur�es, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui �taient rest�es intactes. [Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, n� CLXXIV.] [Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, n� CLXXV.] �J'ai profit� de l'occasion, disait-il, pour parler � monseigneur (de Noyers) du d�sir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir amener ma femme � Paris. Ayant, senti les raisons qui me font d�sirer ce voyage, il m'a tout de suite accord� ce qui est l'objet de ma plus grande satisfaction, avec une gr�ce incomparable, sous la condition cependant de donner un tel ordreaux choses commenc�es par moi, qu'elles ne restassent pas en arri�re, et que je fusse de retour � Paris pour le printemps prochain: de sorte que je vais me disposer � ce voyage, qui, je l'esp�re, aura lieu au commencement de septembre prochain.� Son d�part fut retard� jusqu'apr�s le 21 septembre, et probablement par les soins qu'il fut oblig� de donner aux dessins de la chapelle du ch�teau de Dangu, appartenant � de Noyers, et que ce ministre voulait faire d�corer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consult� sur le m�rite respectif de ces plans, le Poussin donna la pr�f�rence � ceux de Levau, comme on le voit dans la derni�re lettre qu'il adressa de Paris, le 21 septembre 1642, � M. de Chantelou. Il ne pouvait partir sans t�moigner � ce v�ritable ami tous ses regrets de le quitter. �Je joindrai � la pr�sente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu, mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher seigneur, vous qui m�ritez vraiment d'�tre honor� et admir�; adieu, jusqu'� tant que Dieu me donne la gr�ce de revoir votre b�nigne face[700].� [Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.] Le Poussin arriva vers la fin de 1642 � Rome. Bellori et Passeri, tous deux ses contemporains, racontent que son retour, apr�s une absence de pr�s de deux ann�es, fut glorieux, sa r�putation s'�tant accrue beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait re�us du roi de France. Chacun d�sirait le voir et se r�jouir avec lui des r�compenses accord�es � son m�rite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de consolation, lorsqu'il se vit rentr� dans cette ville de Rome qu'il avait tant d�sir� revoir, afin d'y jouir de cette libert� avec laquelle il ne lui paraissait pas possible de vivre � Paris[702]. [Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p. 357.] [Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.] Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier � f�ter son retour. Le Poussin avait �crit, le 1er janvier 1643, � M. de Chantelou pour lui faire part de son heureuse arriv�e. Bient�t, il put jouir, pendant quelques mois, de la pr�sence � Rome de ces deux amis, entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet, Chantelou se rendit � Rome, au commencement de 1643, pour faire b�nir au pape, et pr�senter � Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de diamants et l'enfant d'or port� par un ange d'argent, que Louis XIII et sa femme Anne d'Autriche envoy�rent comme _ex voto_ � Lorette, en actions de gr�ces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis XIV[703]. [Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de l'Enfant port� par un ange avait �t� fait sur les dessins du sculpteur J. Sarrazin.] Chantelou ne resta que peu de temps � Rome. Une lettre du Poussin, du 9 juin 1643, apprend qu'� cette �poque il �tait d�j� en route et m�me arriv� � Turin pour rentrer en France. Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu �tait mort; Louis XIII l'avait suivi de pr�s dans la tombe, et de Noyers s'�tait retir� de la cour. Ces �v�nements afflig�rent beaucoup le Poussin. �Je vous assure, monsieur, �crivait-il � Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la commodit� de ma petite maison et dans l'�tat de repos qu'il a plu � Dieu de m'octroyer, je n'ai pu �viter un certain regret qui m'a perc� le coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouv� ne, pouvoir reposer ni jour ni nuit. Mais, � la fin, quoi qu'il arrive, je me r�sous � prendre le bien et � supporter le mal. Ce nous est une chose si commune que les mis�res et disgr�ces, que je m'�merveille que les hommes sens�s s'en f�chent, et ne s'en rient plut�t que d'en soupirer. Nous n'avons rien � propre, nous avons tout � louage.� Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les troubles qui �clat�rent presque aussit�t, auraient sans doute d�cid� le Poussin � rester � Rome, alors m�me que sa d�termination n'e�t pas �t� fix�e par la pr�f�rence qu'il accordait � cette ville sur toutes les autres. [Note 704: P. 109.] Il continua d'y mener, pendant vingt-trois ann�es encore, la vie calme, m�ditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne fr�quentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations d'apparat. Mais sa maison, situ�e sur le Pincio, pr�s de la Trinit�-des-Monts, �tait le rendez-vous de tous les connaisseurs illustres, de tous les amateurs de la v�n�rable antiquit�, de tous ceux enfin auxquels les arts �taient chers. Il �tait aim� et honor� de tous, autant des Italiens que des Fran�ais eux-m�mes, qui le consid�raient comme l'ornement de leur patrie[705]. [Note 705: Bellori, p. 438.] Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des engagements pour plusieurs ann�es. Il menait une vie extr�mement r�guli�re, ne quittant sa maison que pendant les intervalles n�cessaires au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre � profit pour ses �tudes. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux, quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours pr�s de la Trinit�-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, o� l'on monte par une pente rapide[707], agr�ablement ombrag�e d'arbres et orn�e de fontaines, d'o� l'on jouit d'une tr�s-belle vue de Rome et de ses superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques �difices dont elles sont couvertes, comme une d�coration de th��tre. L�, il s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et int�ressants. Rentr� chez lui, il se mettait imm�diatement � peindre jusqu'� midi; et apr�s avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est ainsi qu'il sut, par des �tudes continuelles, mieux employer son temps qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au bas du m�me mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule des �trangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y �tait toujours entour� de ses amis qui le suivaient, et c'est �galement sur cette place que ceux qui d�siraient le voir ou l'entretenir famili�rement pouvaient le rencontrer, le Poussin �tant dans l'usage d'admettre tout galant homme dans sa familiarit�. Il �coutait volontiers les autres, mais ses paroles �taient graves et re�ues avec attention: il parlait souvent de l'art, et avec tant de clart�, que non-seulement les peintres, mais encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux pr�ceptes de la peinture, qu'il ne d�bitait pas comme un professeur qui fait sa le�on, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708]. Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les �v�nements, et, � l'occasion, s'en servait; et � ce propos, nous l'avons entendu bl�mer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de six ou de huit figures, ou de tout autre nombre d�termin�, alors qu'une demi-figure de plus ou de moins peut la g�ter[709]. [Note 706: _Id._, p. 433.] [Note 707: A l'�poque o� Bellori �crivait la Vie du Poussin, en 1671, l'escalier de la Trinit�-des-Monts n'avait pas encore �t� construit.] [Note 708: Bellori, p. 436.] [Note 709: _Id._, p. 438.] Bellori raconte que, se trouvant un jour � voir certaines ruines de Rome avec un �tranger tr�s-d�sireux d'emporter dans sa patrie quelque raret� antique, le Poussin dit � cet �tranger: �Je veux vous donner la plus belle antiquit� que vous puissiez d�sirer;� et se baissant jusqu'� terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment m�l�s � de petits morceaux de porphyre et de marbre presque r�duits en poudre, et dit: �Voici, seigneur, emportez cela pour votre mus�e, et dites: Ceci est l'ancienne Rome [710].� Cette anecdote peint bien la gravit� des pens�es du Poussin, et la tournure philosophique de son esprit. [Note 710: _Id._, p. 411.] Il �tait tr�s-lie avec le pr�lat Camillo Massimi, qui devint plus tard cardinal. Il arriva un jour, qu'entra�n� par le plaisir de la conversation engag�e avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une lanterne � la main pour l'�clairer en descendant l'escalier jusqu'� son carrosse, le pr�lat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir porter la lanterne: �Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en avoir un si grand nombre[711].� Avec ce pr�lat et ses autres amis, il ne d�battit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils �taient termin�s, il le marquait derri�re la toile, et, sans rien d�duire, on lui envoyait imm�diatement la somme[712]. Sa soci�t� intime et habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la premi�re suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premi�res ann�es de son s�jour � Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au mus�e du Capitole, et l'Enl�vement des Sabines[713]; du cardinal Jules Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape en 1667, sous le nom de Cl�ment IX; du pr�lat Gamillo Massimi, pour lequel il fit Mo�se enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et Mo�se et Aaron confondant les Mages �gyptiens[714], et auquel il laissa son dernier tableau inachev� d'Apollon et Daphn�[715]. [Note 711: Bellori, p. 441.] [Note 712: _Id._, _ibid._] [Note 713: _Id._, p. 442, 449.] [Note 714: _Id._, p. 451.] [Note 715: _Id._, p. 443.] En outre, il n'arrivait pas � Rome un seul �tranger, ou Fran�ais de distinction, qui ne recherch�t comme un honneur de voir le Poussin[716]. Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, ind�pendamment de M. de Chantelou, qui arriva quelques mois apr�s lui, il y revit �le bon M. Pointel� qui vint � Rome deux fois; la premi�re en avril 1645, jusqu'� la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M. Ceriziers de Lyon, qui fit �galement deux voyages en cette ville, le premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale, qui, plus tard, fut attach� comme biblioth�caire � la reine Christine, et demeura plusieurs, ann�es avec cette princesse. [Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.] [Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.] [Note 718: _Id._, p. 271, 342.] [Note 719: _Id._, 218,301.] Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au travail, sans perdre de temps, ex�cutant les sujets que son go�t lui faisait pr�f�rer, et que ses r�flexions pr�paraient. Il acceptait n�anmoins volontiers de ses amis l'id�e de ses compositions, lorsque le sujet en �tait conforme � la tendance de son esprit. C'est ainsi que le cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Cl�ment IX, lui donna le sujet de la danse de la vie humaine, repr�sent�e par quatre femmes semblables aux quatre Saisons. Il y a plac� le Temps assis et tenant une lyre, au son de laquelle ces quatre femmes, la Pauvret�, la Fatigue, la Richesse et la Prodigalit�, se tenant par la main, ex�cutent en tournant une ronde continuelle; pour montrer la diff�rence des conditions entre les hommes. Chacune d'elles exprime bien son propre caract�re: la Prodigalit� et la Richesse sont sur le premier plan, l'une couronn�e de perles et d'or, l'autre orn�e de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux brillamment v�tues. Derri�re, s'agite la Pauvret�, � peine couverte, la t�te entour�e de feuilles s�ches, comme un embl�me des biens qu'elle a perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses �paules nues, ses bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne, lui d�couvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances. Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier, comptant les moments de la vie. De l'autre c�t�, son camarade, enfle avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux, des bulles de savon, qui presque au m�me moment s'�vanouissent et cr�vent en l'air, allusion � la bri�vet� et � la vanit� de la vie humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme; et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras �tendus, qui entre dans le cercle du zodiaque, � l'imitation de Rapha�l. Il est pr�c�d� de l'Aurore qui r�pand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures, qui ex�cutent en volant leur rapide r�volution[720]. [Note 720: Bellori, p. 448.] Suivant Bellori, ce serait le m�me cardinal qui aurait �galement donn� au Poussin le sujet de _la V�rit� d�couverte par le Temps_, et celui des _Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le d�signe Bellori, du bonheur sujet � la mort[721]. [Note 721: Bellori, p. 448.] Pendant les vingt-trois ann�es qu'il v�cut � Rome, depuis son retour de France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles caus�es par les maladies et les infirmit�s de la vieillesse, de se livrer � ses �tudes et � ses travaux. Il entretint jusqu'� la fin une correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait esp�r� le voir en 1644: �Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans cette ville, lui �crivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'e�t �t� pour moi, de jouir encore de la pr�sence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les hommes du monde.� Cette esp�rance fut d��ue, et les deux amis ne se revirent plus dans ce monde. [Note 722: P. 204., lett. du Poussin.] Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou faisait ex�cuter � Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, Fran�ois Lemaire, neveu de celui qui �tait rest� en France, Nocret, Chapron, tous Fran�ais, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler, pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune endormi du palais Barberini, l'Hercule Farn�se et d'autres chefs-d'oeuvre, par un sculpteur fran�ais nomm� Thibault: il lui achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des ornements d'�glise, probablement sur les dessins des plus beaux ornements de Saint-Pierre et des autres �glises de Rome[724]. [Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.] [Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.] Les copies ne se faisaient pas sans difficult�s de la part des artistes qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais proc�d�s dans plusieurs de ses lettres � M. de Chantelou[725]. Parmi celles que le Poussin indique, ou remarque la _Piet�_, d'Annibal Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de Foligno, plac�e alors dans l'�glise de cette ville, o� aucun peintre ne voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait � Rome, pour del Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage dans une lettre du 25 ao�t 1643, adress�e � cet amateur: �J'ai retir� de leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par Nocret.� [Note 725: Voy. entre autres celle du 25 ao�t 1643, p. 130.] De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Rapha�l. Ce tableau �tait alors plac� dans l'�glise de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le ma�tre autel, pour donner au sieur Chapron, peintre charg� de le copier, la facilit� de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir: mais d�s que le bruit de sa retraite ou disgr�ce fut parvenu � Rome, Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne purent point le faire changer de r�solution: il quitta m�me Rome, et se rendit secr�tement � Malte, o� il s�journa pendant quelque temps. Les moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie, s'ennuy�rent de ce retard, et, malgr� les d�marches du Poussin, se d�cid�rent � remettre l'original � sa place. Ce n'est pas tout; le comte de Chaumont, ambassadeur de France � Rome, ayant �t� voir la Transfiguration � Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie abandonn�e, voulut savoir pourquoi elle n'�tait pas achev�e. Chapron, qui �tait revenu de Malte, fit � l'ambassadeur ses excuses � son avantage, disant que l'argent lui avait manqu�, et que le Poussin, qui avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le payer.--�D'apr�s cela, raconte le Poussin[726], je fus appel� chez M. l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais pas �t� saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi; qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me voulait favoriser; qu'il avait ou� parler de moi. Je le remerciai fort humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de _Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu �tre fini. Je lui raccontai bri�vement toute l'histoire. Or �a, me dit-il, puisque vous l'avez chez vous, je vous d�fends de l'envoyer: mais �crivez-en � M. de Noyers et montrez-moi la r�ponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voil� bri�vement ce qui s'est pass� entre M. l'ambassadeur et moi.� [Note 726: Lettre � Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.] La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait � l'abri de tout reproche, et l'ambassadeur fut oblig� de reconna�tre que la copie avait �t� pay�e des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et �il quitta prise[727].� [Note 727: Lettre � Chantelou, p. 193, 195.] Cet ambassadeur avait pour secr�taire un M. Matthieu, dont l'amour-propre, bless� par le Poussin, avait probablement indispos� le comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre l'avait �conduit sans trop de c�r�monie. �Ce M. Matthieu, raconte le Poussin � Chantelou[728], d�s qu'il fut arriv� � Rome, vint avec une furie fran�aise me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait � Lyon une soeur religieuse, qui l'avait pri� de lui faire faire un tableau de d�votion, pour mettre sur l'autel principal de leur �glise, dont le tabernacle n'�tait pas encore fait. Je lui r�pondis qu'il trouverait � Rome quantit� de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une mani�re dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,� C'est peu de temps apr�s cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe, aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV � Rome, et qui sait le nom de son secr�taire, M. Matthieu? Mais, quel est l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne v�n�re pas le nom et les oeuvres immortelles du Poussin! [Note 728: P. 189.] Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand ma�tre tient en un profond m�pris, n'�tait cependant pas d�nu� d'un certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et graveur. Nicolas Chapron �tait de Ch�teaudun et �l�ve de Vou�t. Il fit un long s�jour � Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions peintes par Rapha�l et ses �l�ves dans les loges du Vatican. �Il en avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont grav�es de bon go�t et tr�s-bien re�ues. Il les fit para�tre sous les auspices du sieur Renard, qui �tait alors (� Rome) l'homme � qui les artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la protection.--Je n'y trouve, ajout� Mariette, qu'une chose � redire; c'est trop de pesanteur: Rapha�l est tout autrement l�ger dans ses figures. Il est vrai que les �l�ves qu'il employa � peindre ces tableaux y mirent de leur mani�re, et sortirent en cela du caract�re de leur ma�tre. Mais cela n'emp�che pas que Chapron n'ait outr�, et que ses copies n'aient le d�faut que je leur reproche.� Le frontispice du livre, compos�, dessin� et grav� par Chapron, est d'une belle mani�re: il repr�sente l'Art couronnant le buste de Rapha�l, tandis qu'� c�t�, le peintre s'est repr�sent� lui-m�me, admirant son mod�le. Dans le fond, on aper�oit le d�me de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican. [Note 729: Dans son _Abecedario_, publi� dans les _Archives de l'art fran�ais_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donn� une seconde �dition des gravures de Chapron.] On a souvent dit et r�p�t� qu'une fois rentr� � Rome, le Poussin avait r�solu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il pr�f�rait de beaucoup Rome � Paris; toute sa correspondance en fait foi. N�anmoins, tant que M. de Noyers v�cut, et qu'il put conserver l'espoir de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, li� par ses engagements, ne para�t pas avoir pris d�finitivement le parti de ne pas les ex�cuter. Au contraire, il annon�ait � M. de Chantelou son retour pour le printemps de 1644. �J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous ob�ir, lui �crivait-il le 23 septembre 1643[730].� Il continuait les cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de Noyers le d�sirait[731]. Il se r�jouissait de le voir plus florissant que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il f�licitait M. de Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'�tat, nouvelle qui s'�tait r�pandue � Rome. �La joie qui m'a saisi est si grande, disait-il, qu'elle d�borde de tous c�t�s, comme un torrent qui, lorsque, apr�s une longue s�cheresse, des pluies abondantes surviennent � l'improviste, sort imp�tueusement de ses rives[733].� [Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.] [Note 731: P. 136.] [Note 732: P. 158.] Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII avait accord� au Poussin �la maison et le jardin qui est au milieu de son jardin des Tuileries, o� avait demeur� le feu sieur Menou, pour y loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.� Le Poussin aimait beaucoup cette maison: �C'est un petit palais, �crivait-il, � son arriv�e en France[734], � Carlo del Pozzo. Il est situ� au milieu du jardin des Tuileries; il est compos� de neuf pi�ces, en trois �tages, sans les appartements d'en bas qui sont s�par�s. Us consistent en une cuisine, la loge du portier, une �curie, une serre pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits o� l'on peut placer mille choses n�cessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli d'arbres � fruits, avec un grande quantit� de fleurs, d'herbes et de l�gumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de tous c�t�s, et je crois que c'est un paradis pendant l'�t�.� [Note 733: _Lettr_., p. 144.] [Note 734: P. 26.] Rentr� � Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers serait en disgr�ce, il �crivait � Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: �Si M. Remy vous a dit quelque chose d�mon retour, ce que je lui en ai pu dire n'a �t� que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des Tuileries: car, mon cher ma�tre, � vous dire la v�rit�, monseigneur �tant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce f�t, penser � retourner en France.� En attendant, il avait demand� la permission de faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donn�s[736]. Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accr�ditant le bruit que le Poussin renon�ait d�finitivement � tout esprit de retour, donna � ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison qui lui avait �t� octroy�e sa vie durant. Ils finirent par r�ussir � s'y installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extr�me, et c'est peut-�tre la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis de parler de lui-m�me et de ses ennemis sans aucun m�nagement. [Note 735: P. 139.] [Note 736: _Lettr_., p. 140.] �Vous savez, �crit-il � Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence a donn� lieu � quelques t�m�raires, de s'imaginer que, puisque jusqu'� cette heure je n'�tais point retourn� en France, j'avais perdu l'envie d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a pouss�s, sans aucune autre raison, � chercher mille inventions pour t�cher de me ravir injustement la maison qu'il plut au feu roi, de tr�s-heureuse m�moire, de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont port� l'affaire si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y �tablir et de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont compos� de fausses lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en France, afin que ce mensonge d�cid�t la reine � leur accorder plus fatalement leur demande. Je suis au d�sespoir, de voir qu'une injustice semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de revenir cet automne m�me jouir encore des douceurs de la patrie, l� o� finalement chacun d�sire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le plus � y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui d�fende mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil laquais? Les Fran�ais ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens dont le m�rite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme _Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de toute l'Europe! L'int�r�t du public ne permet pas qu'il en soit ainsi. C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre rem�de, de faire du moins entendre aux honn�tes gens le tort que l'on me fait, et d'�tre mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point �t� pay� de mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir � mon secours, j'esp�re �tre en France pour la Toussaint: que si l'injustice l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forc� de mourir loin de ma patrie, comme un exil� ou un banni.� [Note 737: P. 216.] La r�clamation du Poussin, bien que juste, ne fut point �cout�e: peu de temps apr�s, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, � sa terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle d�marche devenait inutile. Sous la r�gence d'Anne d'Autriche et sous le minist�re du cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs ann�es, le th��tre d'intrigues et de troubles continuels. �Les nouvelles de la cour ne m'�tonnent en aucune mani�re, �crivait le Poussin � Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons bien d'autres.� Il lui disait quelque temps apr�s, le 17 mars 1644[739]: �C'est une folie de craindre les nouveaut�s et les brouilleries en France, puisqu'on ne peut les y �viter, et que jamais on n'y a �t� sans cela.� Il s'attacha donc de plus en plus � la r�sidence de Rome, et, tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa toute sa vie. [Note 738: _Lettr_., p. 140.] [Note 739: P. 173.] Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint Paul: commenc� vers le mois d'octobre 1643, il �tait termin� et envoy� dans les premiers jours de d�cembre suivant[740]. F�libien rapporte � ce sujet, qu'en envoyant ce tableau � M. de Chantelou, le Poussin le suppliait, dans une lettre du 2 d�cembre 1643, �pour �viter la calomnie, et en m�me temps la honte qu'il aurait qu'on v�t son tableau en parangon de celui de Rapha�l, de le tenir s�par� et �loign� de ce qui pourrait le ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beaut�[741].� Paroles qui peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour Rapha�l. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille mati�re, �crivit, � l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait: �Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision d'�z�chiel; que c'�tait ce que le Poussin avait fait de meilleur, et qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu son Rapha�l aussi bien que l'Italie[742].� [Note 740: P. 144-151.] [Note 741: F�libien, t. IV, p. 51.] [Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de ses tableaux, p. 7.] M. de Chantelou avait d�sir� avoir les copies des tableaux des sept sacrements, que le Poussin avait compos�s avant son voyage en France pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherch� des copistes; il n'avait trouv� qu'un Napolitain nomm� Francesco, qui lui e�t promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extr�me-Onction_; mais il appr�hendait sa longueur[743]. Apr�s avoir attendu et cherch� pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui s�t les faire, le ma�tre se d�cida, pour contenter son ami, � lui proposer de refaire une seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa d�termination, dans une lettre � Chantelou, du 12 janvier 1644[744]. �J'ai pens� mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de nettet� que nos copistes de profession apportent � ce qu'ils ex�cutent, et au prix qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis �merveill� en m�me temps de ce que tant de personnes s'en d�lectent. Il est vrai que, voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, � la v�rit�, pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'�tait que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui savent bien l'extr�me diff�rence qu'il y a entre eux et les copies. Mais ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins se servent avec avantage de ces copies mal faites pour d�cr�diter ceux qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-m�me � toutes ces choses, j'ai cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous pr�venir que, demeurant ici, je souhaiterais �tre moi-m�me le copiste des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que des copies, ne co�teront gu�re plus et ne tarderont pas plus � �tre faits. Si ce n'e�t �t� que, depuis votre d�part, j'ai �t� dans une perp�tuelle irr�solution, j'aurais d�j� commenc�. Je sais bien que vous ne m'auriez pas d�savou�, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre la main en attendant votre r�ponse.� [Note 743: _Lett_., p. 135.] [Note 744: _Lett_., p. 160.] On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en remit enti�rement � son ami pour la disposition des sujets, la grandeur des figures et toutes les autres particularit�s[745]. [Note 745: _Lett_., p. 171.] D�s que le Poussin eut re�u sa r�ponse, il se mit au travail avec ardeur, esp�rant, quoique la besogne f�t de longue haleine, l'avoir bient�t termin�e. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extr�me-Onction. �Hier, dit-il dans une lettre � Chantelou, du 15 avril 1644[746], je commen�ai � travailler � l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le souhaite. Je sais bien que l'attente est une f�cheuse chose, et que vous ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus promptement qu'elle pourra.� [Note 746: P. 178.] Le commandeur del Pozzo �tant venu voir cette r�p�tition de l'Extr�me-Onction, ne put se d�fendre d'un sentiment de jalousie. �Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aper�oit bien qu'il lui d�plairait que les susdits tableaux demeurassent � Rome; mais comme ils vont entre vos mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de r�pugnance. Il a �t� �tonn� de trouver, sur un m�me sujet, une disposition si diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes. Enfin, je m'aper�ois, et je n'y puis porter rem�de, qu'il souffre, et lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir mieux que tous les siens ensemble[747].� Le tableau de l'Extr�me-Onction �tait enti�rement termin� et m�me envoy� en octobre 1644[748]. Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles occasionn�es par quelques indispositions auxquelles il �tait sujet, la r�p�tition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le _Mariage_, �tait termin� et envoy� vers la fin de mars 1648[749]. Il employa donc � peu pr�s quatre ann�es � mener cette oeuvre � bonne fin[750]. [Note 747: Lettre � Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.] [Note 748: _Id._, p. 200.] [Note 749: _Id._, p. 283.] [Note 750: Voici, d'apr�s les lettres du Poussin, l'ordre chronologique dans lequel furent commenc�s et termin�s les sept sacrements destin�s � Chantelou: 1� _L'Extr�me-Onction_, commenc�e le 14 avril 1644, termin�e en octobre suivant (P. 178, 200); 2� _la P�nitence_, commenc�e en juin 1644, termin�e en mai 1647 (P. 186, 239, 240, 261); 3� _la Confirmation_, commenc�e en mai 1645, termin�e en d�cembre suivant (P. 214, 232); 4� _le Bapt�me de J.-Ch_, commenc� en octobre 1646, termin� � la fin de d�cembre suivant (P. 252, 254); 5� _l'Ordre_, commenc� en juin 1647, termin� en ao�t suivant (P, 263, 268); 6� _l'Eucharistie_, commenc�e vers la fin d'ao�t 1647, et termin�e au commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7� et _le Mariage_, commenc� vers le 20 novembre 1647 et termin� au commencement de mars 1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, apr�s avoir appartenu � M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orl�ans, r�gent, et qu'ils ont pass� en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.] De ces sept tableaux, le Bapt�me fut celui qui plut le moins � Chantelou; il le lui avait �crit sans d�guisement. Le Poussin lui r�pondit avec la m�me franchise[751]. �Je ne suis point marri que l'on me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutum� depuis longtemps, car jamais personne ne m'a �pargn�. Souvent, au contraire, j'ai �t� le but o� la m�disance a tir�, et non pas seulement la r�pr�hension; ce qui, � la v�rit�, ne m'a pas apport� peu de profit, car, en emp�chant que la pr�somption ne m'aveugl�t, cela m'a fait cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner � mieux faire, ils seront cause n�anmoins que j'en trouverai les moyens de moi-m�me. Une seule chose cependant je d�sirerai toujours, et cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas m�me la faire conna�tre, de peur d'�tre bl�m� de pr�tention trop grande. Je passerai donc � vous dire que, lorsque je me mis en la pens�e de peindre votre tableau du Bapt�me de la mani�re qu'il est, au m�me moment, je devinai le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons t�moins qui vous l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des peintres ne dise que l'on change de mani�re, si tant soit peu que l'on sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est r�duite � l'estampe; et quant � la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs, quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire l�-dessus des choses qui sont tr�s-v�ritables, mais que ne comprendrait aucune des personnes qui, de del�, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil, comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que tous soient diff�remment d�peints et colori�s, vous assurant que je ferai tous mes efforts pour satisfaire � l'art, � vous et � moi.�--Comme il s'aper�ut, par la r�ponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa premi�re impression, il lui �crivit en insistant de nouveau:--�Quoique, avec belle mani�re, vous essayiez de me consoler, et t�chiez de vous montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai proc�d� avec le m�me amour et la m�me diligence, et que j'y ai employ� le m�me temps qu'aux pr�c�dents, et qu'enfin le d�sir de bien faire est chez moi toujours le m�me. Mais le succ�s de toutes nos entreprises est rarement �gal, et l'on ne r�ussit pas toujours avec le m�me bonheur. Tous les hommes du monde ont �t� sujets � cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car il y en a trop[752].� Le prix de ces tableaux �tait bien minime, si nous en jugeons par celui de la _P�nitence_, pour lequel il re�ut 250 �cus[753], monnaie de Rome, c'est-�-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au cours actuel. Mais le Poussin �tait aussi d�sint�ress� que modeste, et jamais il n'�leva de r�clamation pour le prix de ses tableaux. Avec les �trangers et les indiff�rents, il en fixait le prix � l'avance; avec ses amis, il s'en remettait presque toujours � leur discr�tion, apr�s avoir indiqu� la somme qu'il croyait lui �tre l�gitimement due. [Note 751: P. 258.] [Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.] [Note 753: P. 263.] Pendant qu'il travaillait � la reproduction des sept sacrements pour M. de Chantelou, de 1644 � 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux pour des amateurs italiens et fran�ais, entre autres un Christ mort ou crucifi�, pour M. de Thou[754], et le Mo�se trouv� dans les eaux du Nil, qu'il ex�cuta pour M. Pointel, de 1645 � 1646, pendant le s�jour de cet ami � Rome. [Note 754: Termin� en juin 1646, p. 246.] La vue de ce tableau, que Pointel avait rapport� en France, excita la jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soign� l'ex�cution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept sacrements. L'amiti� est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent �tre l'objet d'une pr�f�rence bien d�cid�e. Mais, lorsqu'un artiste est li� avec un amateur, il se m�le souvent � leurs relations un sentiment de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour d'autres, le peintre r�ussit mieux ou m�me seulement aussi bien que pour l'ami qu'il pr�f�re. Tel �tait le sentiment qui agitait Chantelou � la vue du tableau de Mo�se trouv� dans les eaux du Nil. Il se figura que le Poussin avait n�glig� les sept sacrerments, parce qu'il donnait � M. Pointel la premi�re place dans son amiti�. L'artiste s'effor�a de d�truire ce soup�on par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui est une des plus remarquables qu'il ait �crites, non-seulement parce qu'elle fait conna�tre l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou, mais aussi parce qu'elle contient sur sa mani�re d envisager, la th�orie de l'art, en g�n�ral, les renseignements les plus curieux. [Note 755: _Lettr_., p. 275.] �...Quant � ce que vous m'�crivez par votre derni�re, il est ais� pour moi de repousser le soup�on que vous avez que je vous honore moins que quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous que pour elles. S'il �tait ainsi, pourquoi vous aurai-je pr�f�r�, pendant l'espace de cinq ans, � tant de gens de m�rite et de qualit� qui ont d�sir� tr�s-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix si modique de votre part, que je n'ai pas m�me voulu prendre ce que vous m'avez offert? Pourquoi, apr�s avoir envoy� le premier de vos tableaux, compos� de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais n'en pas mettre davantage dans les autres, et m�me en diminuer encore le nombre pour venir plus t�t � fin d'un si long travail, ai-je, au contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser � aucun int�r�t autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je employ� tant de temps et fait tant de courses, de �a et de l�, par le chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a �t� pour vous t�moigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement que je vous ai vou�. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je pers�v�re toujours dans la volont� de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis point homme l�ger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Mo�se trouv� dans les eaux du Nil, que poss�de M. Pointel, vous a charm� lorsque vous l'avez vu, est-ce un t�moignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que les v�tres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je traite pour vous doivent �tre repr�sent�s d'une autre mani�re? C'est en cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma libert�, si je dis que vous vous �tes montr� pr�cipit� dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est tr�s-difficile, si l'on n'a, en cet art, grande th�orie et pratique jointes ensemble: nos app�tits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est pourquoi je vous soumettrai une consid�ration importante, laquelle vous fera conna�tre ce qu'il faut observer dans la repr�sentation des sujets que l'on traite. �Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont trouv� plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire quelque chose; laquelle raison nous astreint � ne pas passer outre certaines bornes, et � observer avec intelligence et mod�ration, dans chacun de nos ouvrages, l'ordre d�termin� par lequel chaque chose se conserve en son essence. �Les _modes_ des anciens �tant une composition de plusieurs choses mises ensemble, de la vari�t� et diff�rence qui se rencontrent dans l'assemblage de ces choses, naissait la vari�t� et diff�rence de ces modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement des choses propres � chaque mode, proc�dait son caract�re particulier; c'est-�-dire sa puissance d'induire l'�me � certaines passions. De l� vient que les sages anciens attribu�rent � chaque mode une propri�t� sp�ciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils appliqu�rent le mode dorien aux mati�res graves, s�v�res et pleines de sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions v�h�mentes, et par cons�quent aux sujets de guerre. J'esp�re, avant qu'il soit un an, peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode lydien se rapport�t aux sentiments tristes et douloureux; le mode hypolydien aux sentiments doux et agr�ables. Enfin, ils invent�rent l'ionien pour peindre les �motions vives, les sc�nes joyeuses; telles que les danses, les f�tes, les bacchanales. �Les bons po�tes ont �galement us� d'une grande diligence et d'un merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux sujets � traiter, mais encore pour r�gler le choix des mots et le rhythme des vers, d'apr�s la convenance des objets � peindre. Virgile, surtout, s'est montr� dans tous ses po�mes grand observateur de cette partie, et, il y est tellement �minent, que souvent il semble, par le son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il d�crit. S'il parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies, qu'il en r�sulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que lorsqu'il chante un fait d'armes ou d�crit une temp�te, le rhythme pr�cipit�, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une sc�ne de fureur, de tumulte et d'�pouvant�. Mais, d'apr�s ce que vous me marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caract�re, et o� une telle mani�re f�t observ�e, vous vous seriez donc imagin� que je ne vous aimais pas! �Si ce n'�tait que ce serait plut�t composer un livre qu'�crire une lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut consid�rer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement combien je m'�tudie � faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien que vous soyez tr�s-intelligent en toutes choses, je crains que la contagion de tant d'ignorants et d'insens�s qui vous environnent ne parvienne � vous corrompre le jugement.� Cette lettre montre quelle profonde �tude le Poussin avait faite des anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres. Les grands po�tes et les historiens grecs et latins lui �taient aussi familiers que l'ancien Testament, et s'il e�t consign� par �crit les observations que leur lecture avait fait na�tre dans son esprit, nul doute qu'il n'e�t compos� un livre aussi remarquable par le style que par la pens�e. Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de diligence. �Si je n'eusse cru que vous �tiez plus intelligent que lui en peinture, ajoutait le Poussin dans une troisi�me lettre[756], je n'aurais pas manqu� de chercher � vous satisfaire avec ce que les Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain que vous �tiez attach� aux v�ritables et bonnes pratiques, de l'art, je me suis imagin� que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je vous ai envoy�s, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et d'amour qu'il m'a �t� possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous aimez tant dans ceux que poss�dent les autres, puisque je ne trouve point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis toujours pour vous le plus affectionn� de tous les hommes.� [Note 756: Du 22 d�cembre 1647, p. 279.] Apr�s avoir termin� la r�p�tition des Sept Sacrements, le Poussin fit d'autres tableaux pour quelques amateurs fran�ais, entre autres, pour M. Delisle de la Sourdi�re, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M. Pucques, l'Enl�vement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativit� de J�sus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France � Rome, en 1650, une Vierge port�e par quatre anges[760]. [Note 757: _Lett_., p. 280.] [Note 758: P. 303.] [Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans F�libien, t. IV, p. 89 et suiv., l'�num�ration des tableaux que le Poussin fit � Rome, pour des amateurs, apr�s 1648.] [Note 760: P. 308.] Un grand nombre de personnes d�siraient obtenir une composition de sa main: mais le Poussin ne sp�culait pas sur son art; il ne se d�cidait qu'en faveur de celles qui lui �taient recommand�es par ses amis, ou avec lesquelles il avait d'anciennes relations. L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui �tait li� avec M. de Chantelou et qui, de plus, avait connu le Poussin � Rome, pendant un voyage qu'il fit en cette ville, vers 1635, d�sirait beaucoup avoir une oeuvre de ce ma�tre. D�s le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer l'artiste � faire un tableau pour le pauvre po�te; mais le Poussin s'en �tait excus�, �ayant fermement r�solu de n'entreprendre rien, quelque profit qu'il p�t y avoir pour lui, avant d'avoir termin� les Sept Sacrements[761].� [Note 761: P. 245, 248.] Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses oeuvres pourrait d�terminer l'artiste � modifier sa r�solution. Il les lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci J'ai re�u du ma�tre de la poste de France, �crivait le Poussin, le 4 f�vrier 1647[762] un livre ridicule des fac�ties de M. Scarron, sans lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le d�go�t que j'ai pour de pareils ouvrages.� [Note 762: _Lett_., p. 256.] Scarron revint � la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis � Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'�tait cru oblig� d'y r�pondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se r�pandit � Rome[763]. Il para�t qu'il lui r�pondit plus tard.--�J'avais d�j� �crit � M. Scarron, en r�ponse � la lettre que j'avais re�ue de lui avec son _Typhon burlesque_, disait-il � M. de Chantelou, le 12 janvier 1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la v�tre me met en une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui f�t pass�e, et qu'il ne go�t�t pas plus ma peinture que je ne go�te son burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son ouvrage; mais ce qui me f�che davantage, c'est qu'il me menace d'un sien _Virgile travesti_, et d'une �p�tre qu'il m'a destin�e dans le premier livre qu'il imprimera. Il pr�tend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il rit lui-m�me, tout estropi� qu'il est; mais, au contraire, je suis pr�t � pleurer, quand je pense qu'un nouvel _�rostrate_ se trouve dans notre pays. Je vous dis cela en confidence, ne d�sirant pas qu'il le sache. Je lui �crirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de paroles.� [Note 763: P. 274.] [Note 764: P. 282.] On con�oit que le burlesque de Scarron ne devait gu�re convenir � la gravit� du Poussin. L'amour qu'il avait vou� � l'�tude du beau antique, le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile, devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce po�te. Il ne pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'�n�e descendu aux Enfers_, et y trouvant: ...L'ombre d'un laquais, Qui, tenant l'ombre d'une brosse, En frottait l'ombre d'un carrosse. Cependant, vaincu par les obsessions et par les pri�res de Chantelou, il se r�signait � dire, dans le mois d'ao�t 1649[765]: �Avec le temps, je pourrai servir M. Scarron, mais pour le pr�sent je suis trop engag�. � Il �crivait de nouveau � Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: �M. Scarron m'a �crit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai faite: je lui ai r�pondu et promis derechef de m'efforcer de le satisfaire, et cela � votre sollicitation plus qu'� la sienne, car il n'y a rien � quoi je ne m'engageasse pour vous �tre agr�able.� Il ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: �J'ai trouv� la disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai cette ann�e � le mettre en �tat.� [Note 765: _Lett_., p. 289.] [Note 766: P. 296.] Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres fac�ties pr�f�rerait un sujet ayant de l'analogie avec ses �crits; il se trompait. Malgr� la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait exactement des devoirs qu'elle impose. �Cela tient � l'honn�te homme, disait-il, et calme la conscience, chose absolument n�cessaire pour bien vivre avec soi. Il n'y a point de licence po�tique qui autorise le libertinage d'esprit, et je cesserais d'�tre po�te, s'il fallait l'�tre ace prix[767].� D'ailleurs, quoique mari�, il poss�dait toujours, � titre de b�n�fice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin un tableau de saintet�, et le peintre lui fit le petit, mais admirable tableau du Ravissement de saint Paul, qui �st maintenant au Louvre. Il le termina vers la fin de mai 1650; car en �crivant � Chantelou, le 29 de ce mois, il lui disait: �Je pourrai envoyer en m�me temps � M. l'_abb�_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].�--Le pauvre Scarron laissa ce tableau � sa veuve, et madame de Maintenon le donna au roi Louis XIV: singuli�re destin�e des hommes comme des choses! Il est probable que ce tableau �tait la r�p�tition de celui que le peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, apr�s avoir fait partie du cabinet du r�gent, a pass� en Angleterre. [Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII p. 44.] En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il repr�senta une temp�te sur terre; �imitant l'effet d'un vent imp�tueux, d'un ciel rempli d'obscurit�, de pluie, d'�clairs, de foudres qui tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du d�sordre. Toutes les figures qu'on y voit, �crivait-il � son ami Stella[769], jouent leurs personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la poussi�re et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire, vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant leurs yeux. D'un c�t�, un berger court et abandonne son troupeau, voyant un lion qui, apr�s avoir mis par terre certains bouviers, en attaque d'autres dont les uns se d�fendent et les autres piquent leurs boeufs et t�chent de se sauver. Dans ce d�sordre, la poussi�re s'�l�ve par gros tourbillons; un chien, assez �loign�, aboie et se h�risse le poil, sans oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort �tendu par terre et, aupr�s de lui, Thysb� qui s'abandonne � sa douleur.� [Note 768: _Lett_., p. 313.] [Note 769: P. 354.] Paul Fr�art, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux fr�res: l'a�n�, Jean Fr�art, sieur de Chantelou, conseiller du roi et commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus jeune, Roland Fr�art de Chantelou, abb� de Chambray, conseiller et aum�nier ordinaire du roi. Sans �tre aussi intimement li� avec ces derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de tr�s-bonnes relations. Il commen�a en mai 1648, pour M. de Chantelou l'a�n�, un petit tableau du Bapt�me de saint Jean, qu'il ex�cuta sur une petite planche de cypr�s[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en s'excusant sur �la d�bilit� de ses yeux et le peu de fermet� de sa main, qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite dimension. Vous accepterez, s'il vous pla�t, ce tableau, dit-il, d'aussi bon coeur que s'il �tait mieux. J'ai proportionn� le prix � l'ouvrage, et je puis encore le diminuer, si cela vous para�t convenable[771].� [Note 770: _Lett_., p. 284, 288.] [Note 771: Lettre du 19 septembre 1648 � M. de Chantelou l'a�n�, p. 290.] La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela para�t tr�s-probable, d'apr�s une lettre du 3 juillet 1650 � M. de Chantelou. �Je suis tr�s-aise, �crit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon coeur[772].� On sait que M. de Chambray publia en 1650, � Paris, le parall�le de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage d�di� � ses deux fr�res, et orn� du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en m�me temps une traduction des quatre livres d'architecture d'Andr� Palladio, et le d�diait �galement � ses fr�res. L'ann�e suivante, il publia une traduction du trait� de L�onard de Vinci sur la peinture, et la d�dia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et d�diait � la reine Christine le texte de ce m�me trait�, d'apr�s un manuscrit enrichi de dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donn� � MM. de Chantelou, pendant leur s�jour � Rome[773]. C'est au premier de ces ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 ao�t 1650, dans lequel il dit: �J'ai lu l'�p�tre liminaire de M. de Chambray, laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pens� qu'il e�t ins�r� le nom de son serviteur dans cette noble �p�tre et dans le courant du livre aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa courtoisie naturelle et de l'amiti� singuli�re qu'il me porte. Aussi ai-je abandonn� la pens�e que j'avais eue de lui envoyer une note sur mon origine; car ce serait une grande et sotte pr�somption que de d�sirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est d�j� trop mille fois. J'esp�re que vous ne d�sapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi qu'il �tait plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux observations que j'ai commenc� � ourdir sur le fait de la peinture, et que ce serait porter de l'eau � la mer, que d'envoyer � M. de Chambray quoi que ce soit qui touch�t � une mati�re en laquelle il est si fort expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].� [Note 772: _Lett_., p. 315.] [Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.] [Note 774: _Lett_., p. 316.] Il est extr�mement regrettable que l'ouvrage de l'abb� de Chambray sur l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'id�e de continuer les observations qu'il avait commenc� � ourdir sur le fait de la peinture: c'est une grande perte pour l'art. Apr�s avoir go�t� les livres dont M. de Chambray l'avait favoris�, le Poussin en fit pr�sent au commandeur del Pozzo, �qui les tient, �crit-il � Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de tr�sors, et les montre � tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi � cette fin que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la r�putation de messieurs de Chantelou s'�tendent partout[775].� [Note 775: P. 324.] Vers la m�me �poque, le peintre ex�cuta son portrait pour M. de Chantelou: il en fit une r�p�tition, avec quelques diff�rences, pour son ami Pointel: mais il envoya celui qui �tait le mieux r�ussi � Chantelou, en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de jalousie[776]. �Je pr�tends que ce portrait doit �tre une preuve du profond attachement que je vous ai vou�; d'autant que, pour aucune personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue � faire ce portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire valoir[777].� [Note 776: P. 302, 312.] [Note 777: _Lett_., P. 312.] Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas: �Je n'ai pu, dit-il, honn�tement le lui refuser.� C'est ce qui retarda l'envoi de l'original, qui �tait termin� � la fin de mai 1650, et qui ne fut exp�di� que dans le mois de juillet suivant[778]. M. de Chantelou lui ayant t�moign� son admiration de ce portrait, dont la r�p�tition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant envoy� une somme assez �lev�e pour le prix, qui n'avait pas �t� fix� � l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son d�sint�ressement ordinaires, lui r�pondit: �Il n'y a non plus de proportion entre l'importance r�elle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en faire, qu'entre le m�rite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez: je trouve des exc�s dans tout cela[779].� [Note 778: P. 313.] [Note 779: P. 316.] Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui envoya en 1655. Il disait � son ami, � cette occasion: �Je vous prie, devant toute chose, de consid�rer que tout n'est pas donn� � un homme seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les go�ts des amateurs de la peinture n'�tant pas moins diff�rents que ne le sont les talents des peintres eux-m�mes, il doit se trouver autant de diversit� dans le jugement des uns qu'il y en a r�ellement dans les travaux des autres[780].� [Note 780: _Lett_., p. 324.] Il fit quelque temps apr�s, pour madame de Mont-mort, devenue bient�t madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il ex�cuta ensuite pour Chantelou la Conversion de saint Paul[782]. [Note 781: P. 333, 335.] [Note 782: _Id._ et 336.] Le commandeur del Pozzo �tait mort avant que le Poussin ne m�t la main � ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 d�cembre 1657, � Chantelou, leur ami commun. �Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo, est d�c�d�, et nous travaillons � son tombeau[783].� [Note 783: P. 335.] L'artiste lui-m�me commen�ait � ressentir plus fortement les atteintes de la vieillesse; cependant il ex�cuta encore pour Chantelou le tableau de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son �ge m�r. Il voyait arriver sa fin avec la r�signation d'un chr�tien et la fermet� d'un philosophe. �Je suis assure, �crit-il � Chantelou, le 20 novembre 1662, que vous avez re�u le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est peut-�tre le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas grand sujet d'en �tre satisfait; mais vous devez consid�rer que j'y ai employ�, avec tout ce qui me reste de forces, la m�me volont� que j'ai toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des t�moignages d'amiti� que vous m'avez donn�s pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et veuillez me les continuer jusqu'� ma fin, � laquelle je touche du bout de mon doigt: je n'en peux plus[784].� [Note 784: _Lett_., p. 341] Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fid�le compagne de sa vie, celle qui avait contribu� � le fixer � Rome. Il fit part de cette perte � M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785] et lui dit: �Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me laisse seul, charg� d'ann�es, paralytique, plein d'infirmit�s de toutes sortes, �tranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve point. Voil� l'�tat auquel je suis r�duit: vous pouvez vous imaginer combien il est affligeant. On me pr�che la patience, qui est, dit-on, le rem�de � tous les maux; je la prends comme une m�decine qui ne co�te gu�re, mais aussi qui ne me gu�rit de rien. Me voyant dans un semblable �tat, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au d�part. J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse plus de dix mille �cus de ce pays (53,000 francs environ) � mes pauvres parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants, qui, ayant, apr�s ma mort, � recevoir cette somme, auront grand besoin du secours et de l'aide d'une personne honn�te et charitable. Dans cette n�cessit�, je viens vous supplier de leur pr�ter la main, de les conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne soient pas tromp�s ou vol�s. Ils vous en viendront humblement requ�rir, et je m'assure, d'apr�s l'exp�rience que j'ai de votre bont�, que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.� [Note 785: P. 344.] Il avait demand� � M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la Peinture_, publi� par l'abb� de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il l'eut examin�, il �crivit � M. de Chambray, le 7 mars 1665: �Il faut � la fin se r�veiller. Apr�s un si long silence, il faut se faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite id�e de l� peinture, qui a servi d'une douce p�ture � mon �me afflig�e, et je me suis r�joui de ce que vous �tiez le premier des Fran�ais qui aviez ouvert les yeux � ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se laissant abuser � une fausse opinion commune. Vous venez d'�chauffer et d'amollir une mati�re rigide et difficile � manier, de sorte que, d�sormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour guide, s'occupera de nous donner quelque chose au b�n�fice de la peinture. [Note 786: Par sa lettre du 4 f�vrier 1663, p. 342.] �Apr�s avoir consid�r� la division que Fran�ois Junius fait des parties de ce bel art[787], j'ai os� mettre ici bri�vement ce que j'en ai appris. Il est n�cessaire premi�rement de savoir ce que c'est que cette sorte d'imitation et de la d�finir. [Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres. La premi�re �dition, d�di�e � Charles Ier, roi d'Angleterre, est de 1637.] �D�FINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs, sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin est la d�lectation. �PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre. �Il ne se donne point de visible sans lumi�re; �Il ne se donne point de visible sans milieu transparent; �Il ne se donne point de visible sans forme; �Il ne se donne point de visible sans couleur; �Il ne se donne point de visible sans distance; �Il ne se donne point de visible sans instrument. �CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties essentielles de la peinture. �Premi�rement, pour ce qui est de la mati�re, elle doit �tre noble, et qui n'ait re�u aucune qualit� de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beaut�, la gr�ce, la vivacit�, le costume, la vraisemblance et le jugement partout. Ces derni�res parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs choses dignes d'�tre �crites par de bonnes et savantes mains. �Je vous prie de consid�rer ce petit �chantillon, et de m'en dire votre sentiment sans aucune c�r�monie. J'ai l'exp�rience que vous savez non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile. J'en dirais davantage, mais quand je m'�chauffe maintenant le devant de la t�te par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus, j'ai toujours honte de me voir plac�, dans votre ouvrage, avec des hommes dont le m�rite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que l'�toile de Saturne n'est au-dessus de notre t�te; je dois cela � votre amiti�, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne suis[788].� [Note 788: _Lett_., p. 346.] Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il est �vident que si le Poussin e�t voulu s'attacher � expliquer les principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il aurait fait un livre non-seulement bien sup�rieur � celui de l'abb� Chambray, maintenant fort oubli�, mais m�me � beaucoup d'autres trait�s publi�s puis cette �poque. Il touchait � sa fin: sa derni�re lettre � M. de Chantelou lui renouvelle, d'une mani�re profond�ment sentie, l'assurance de son affection. �Je vous demande excuse, lui �crivait-il le 28 mars 1665, d'avoir tant tard� � confesser de nouveau que vous �tes celui � qui je suis le plus redevable, que vous �tes mon refuge, mon appui, et que je serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus d�vou� de vos serviteurs[789].� Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait � Dieu son �me fortement tremp�e. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait pr�c�d� dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus grand honneur de l'�cole fran�aise, et dont les deux autres r�sument � un �gal degr�, tant en France qu'en Italie, les qualit�s aimables et s�rieuses qui font les grands amateurs. [Note 789: _Lett_., p. 349.] FIN. APPENDICE I NOTICE SUR LA FORNARINE[790] [Note 790: Voy. p. 51.] Sur ton v�ritable portrait peint par Rapha�l, et conjecture sur la v�rit� de ceux du palais Barberini, � Rome, et de la galerie des offices, � Florence. _Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791]. [Note 791: Cette lettre est rapport�e dans le _Piacevole raccolta di opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et moderni, e ripublicati per cura di Niccol� Laurenti e Francisco Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Rapha�l_, de M. Quatrem�re de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.] Rome, le 6 avril 1806. �Le pouvoir que votre sup�riorit� et vos qualit�s �minentes vous donnent sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant � vous dire mon avis sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre m�rite, pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une infinit� de r�criminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'esp�re qu'on devra me pardonner ma hardiesse. �Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine �tait la fille d'un boulanger � Rome, qui demeurait au del� du Tibre, du c�t� de Sainte-C�cile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entour� d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se hauss�t sur la pointe des pieds, �tait domin� de telle sorte que celui qui regardait voyait tout l'int�rieur. C'�tait l� que cette fille venait tr�s-souvent prendre ses �bats: et comme la renomm�e de sa beaut� s'�tait r�pandue et attirait la curiosit� des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui vont en qu�te de la beaut�, tous d�siraient la voir. �Or il arriva que Rapha�l vint � passer aussi par l�, au moment m�me o� la jeune fille �tait dans la cour, et, croyant n'�tre pas vue, se lavait les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extr�mit� du jardin. Le Sanzio, s'�tant hauss� par dessus le petit mur, vit la jeune fille et l'examina attentivement; et, comme il �tait extr�mement amateur des belles choses, la trouvant tr�s-belle, il en devint aussit�t amoureux, concentra toutes ses pens�es sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne f�t � lui. �Ayant donc donn� son coeur � cette femme, il la trouva encore plus aimable et d'un caract�re plus �lev� qu'il n'aurait pu le supposer d'apr�s sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une passion plus ardente, tellement qu'il ne lui �tait plus possible de s'appliquer � l'art sans sa pr�sence. Cette passion n'�chappa point � Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farn�sine; il fit en sorte que la Fornarine p�t chaque jour tenir compagnie � Rapha�l. �Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine immortel, non-seulement � cause de sa r�putation, mais par ses oeuvres: car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi Rapha�l ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aim�e avec le langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la pla�a dans la grande fresque de l'H�liodore, oeuvre �minente, qui l'emporte sur les autres, et dans laquelle la Fornarine est repr�sent�e avec une telle aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois � Canova, que c'�tait le plus beau corps mis en mouvement par Rapha�l, sous les traits de sa ma�tresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration; il fit son portrait � part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il envoya en don � Taddeo, son ami intime � Florence; enfin, il la pla�a dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut v�ritablement le portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'id�alisait, comme en une apoth�ose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques. �Vous me demanderez peut-�tre ce que je pr�tends faire de la Fornarine qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il n'indique pas les qualit�s de la beaut� de la Fornarine, qui fut v�ritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des traits fins et une physionomie, tout � la fois grecque et romaine. Les, trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappel�s, encore qu'ils admettent cette libert� et cette vari�t� qu'exigent ces sortes de compositions, ont la m�me forme �l�gante et distingu�e, une �gale d�sinvolture de la personne, une �gale id�alit� de la physionomie, un m�me corps souple et l�ger paraissant form� pour la danse, un m�me air tendre et passionn�-qu'on croirait avoir �t� model� par l'amour. Ces caract�res ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte �crite[792] l'�pigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve suffisante, parce que cette �criture n'est pas de Rapha�l, et qu'elle a pu �tre trac�e par un autre. Les vrais connaisseurs en cette mati�re pr�sument que ce portrait est celui d'une des femmes c�l�bres dans les lettres � cette �poque; car on sait que Rapha�l a peint plusieurs de ces femmes illustres, et c'�tait alors l'usage des femmes �lev�es par leur esprit au-dessus de leur condition, de consentir � ce que les plus grands artistes fissent leurs portraits[793]. [Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.] [Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est repr�sent�e � mi-corps, absolument nue.] �A l'�gard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'id�alit� de la passion du Sanzio, ni cette forme �l�gante qu'on dirait d'une nymphe, ni cette souplesse comparable � la plante la plus flexible. C'est le portrait d'une femme ayant l'air grave et r�solu, annon�ant une �me fi�re et s�v�re. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Rapha�l l'a orn�e d'une pelisse de fourrure, lui qui repr�sente toujours la Fornarine d�collet�e et d�couverte, l� o� les femmes aiment tant � faire montre de leurs appas. �Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya � Florence, par suite de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a p�ri ou a �t� emport� loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a �t� baptis� du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'�tait un grand bonheur de poss�der ce tr�sor, l'opinion de Puccini a pr�valu, et maintenant est �tablie plus fermement que jamais dans la croyance commune. �Quelques personnes ont pens� que ce tableau �tait d� � Giorgione, et ce n'�tait point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la plus sublime couleur v�nitienne: on pourrait peut-�tre l'attribuer au Giorgione, s'il n'�tait facile de reconna�tre que cette peinture est plus fi�re et plus forte que sa mani�re ne le comporte; les cheveux sont peut-�tre mieux trait�s qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont dessin�s et ex�cut�s avec une magie merveilleuse, et avec cette perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'�cole romaine, et toute la t�te a un caract�re de puissance qui annonce une �me plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me d�cide � hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi v�rifier, � savoir que cette oeuvre merveilleuse a �t� dessin�e par le grand Michel-Ange et ex�cut�e par S�bastien del Piombo; et je m'appuie sur les, raisons suivantes. �Il y a lieu de croire que ce portrait repr�sente Victoria Colonna, marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honn�tet�, de beaut�, de g�nie. Le Bulifon a fait ex�cuter une gravure qui ressemble beaucoup, quant � la pose et � l'ensemble, � ce tableau, comme on le voit par l'original que je vous envoie. �L'estampe est des plus m�diocres, mais n�anmoins elle laisse voir ce que je dis; et comme la gravure est tout � fait mauvaise, elle n'a pu retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper, ayant �t� un homme de go�t et fort vers� dans toutes les choses d'art; il n'aurait pas os� d�dier cette estampe, comme il le fit, � la duchesse de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie. �Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria Colonna, qui en a laiss� des preuves dans ses oeuvre� po�tiques; tout le monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessin� le portrait de la marquise; on conna�t �galement l'intimit� qui r�gnait entre Michel-Ange et S�bastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc pas enti�rement d�pourvue de fondement, outre que je trouve dans le tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose, la fiert�, la sublimit� de la composition, dans l'attitude et le visage, elle brillant du coloris v�nitien. Je ne veux point omettre de faire remarquer que la marquise dut avoir cette force de caract�re, puisqu'elle avait engag� sa foi � un vaillant guerrier, et qu'elle avait donn� son affection � une �me forte comme �tait celle de Michel-Ange. L'amour na�t et se nourrit d'une sympathique ressemblance. �Je sais bien que cette opinion que j'�mets fera jeter les hauts cris, principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce tableau ne cesse point pour cela d'�tre plac� au premier rang, mais sera m�me plus remarqu�, les peintures de Michel-Ange �tant fort rares? Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une mani�re s�re le v�ritable portrait de Rapha�l, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec celui d'Altoviti, je soulevai �galement une grande rumeur; mais, � la fin, il para�t que les Toscans eux-m�mes se mettent de mon c�t� depuis la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce sera toujours pour moi la plus douce chose � penser, que je me suis efforc�, autant qu'il d�pendait de moi, d'identifier les portraits de Rapha�l et de la Fornarine, et de rapprocher, m�me apr�s leur mort, ces deux nobles �mes que l'amour enla�a si �troitement de ses liens pendant la vie.� [Note 794: C'est un m�moire du chanoine D. Moreni, intitul�: _illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante Bindo Altoviti_. Cette notice contient des d�tails int�ressants sur l'amiti� qui unissait Bindo et Rapha�l. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo Poggioli, p. 19 et 92.] --Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini. Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis n�anmoins de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Rapha�l, et qu'il a voulu repr�senter sa ma�tresse bien-aim�e. Pourquoi le portrait qu'il avait envoy� � son ami Taddeo n'aurait-il pas pass� entre les mains des M�dicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant r�unis, soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de d�cider sans aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a d� p�rir ou �tre emport� loin de l'Italie? L'objection tir�e de la pelisse de fourrure qui couvre une partie des �paules de la Fornarine ne me para�t pas mieux fond�e. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son art, n'aurait-il pas repr�sent� son mod�le avec l'ornement qui caract�risait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant � l'expression du visage, elle nous para�t aussi belle que l'id�al permet de le d�sirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionn�e comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on conna�t les physionomies romaines, empreintes d'une s�r�nit�, d'un calme qui rappelle les plus belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de Florence ne repr�sente une Romaine dans tout l'�clat de cette beaut� particuli�re aux femmes de cette ville et principalement � celles du quartier du Transt�v�re, patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir dans ce portrait la souplesse, la d�sinvolture de ses membres, cela, lient uniquement � ce qu'elle est repr�sent�e � mi-corps, dans une altitude pos�e. La comparaison �tablie entre cette merveilleuse peinture et l'affreuse gravure � laquelle Bulifon a donn� le nom de Victoria Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter les yeux sur la figure grosse, courte, �paisse, que cette gravure repr�sente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, repr�sentant le tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas comment Missirini, qui est un �crivain d'un go�t s�r et d'une critique �clair�e, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les amateurs pourront facilement d�cider la question _de visu_, car Longhena, dans la traduction de la _Vie de Rapha�l_ de M. Quatrem�re de Quincy, en reproduisant la lettr� de Missirini, a donn� �galement la reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce Bulifon, que Missirini cite comme un homme tr�s-vers� dans les mati�res d'art, et qui para�t avoir �t� plut�t un savant qu'un connaisseur, �tait d'origine fran�aise. Il alla se fixer � Naples vers 1680, et s'y fit libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la _Biographie universelle_ donne une nomenclature incompl�te, puisqu'elle n'�nonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et qu'il d�dia � la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'�pigraphe mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cit� par Missirini et reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donn�e comme �tant le portrait de cette femme illustre, a �t� faite plus de cent quarante ans apr�s sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'�paisseur du visage, la vulgarit� des traits et de l'expression sont en d�saccord complet avec la r�putation de beaut� que Victoria Colonna avait inspir�e a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien. On voyait expos� en 1851, au palais Doria, dans le Corso, � Rome, un magnifique portrait en pied que l'on disait �tre celui de la marquise de Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient g�n�ralement � Sebastiano del Piombo ou � Michel-Ange. Ce portrait, que j'ai longtemps et plusieurs fois admir�, n'offre aucune ressemblance, soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure que Missirini a �t� chercher dans les publications faites par le Bulifon. S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne repr�sente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins � signaler son portrait, ainsi que le reconna�t le docte Missirini, dans trois des principales compositions de Rapha�l, dans l'H�liodore et le Parnasse des fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration. J'ajouterai qu'elle se trouve �galement dans une autre oeuvre capitale du grand ma�tre, _lo Spasimo di Sicilia_, sous les traits d'une des saintes femmes agenouill�es � gauche de la Vierge, � l'angle du tableau, sur le premier plan. Il est impossible de se m�prendre ici sur les traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien l� son noble et beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une r�gularit� tenant � la fois de la beaut� grecque et romaine. Ses cheveux sont bien natt�s et attach�s comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses �paules nues, accusant la forme particuli�re des �paules romaines, sont fortes et remontent presque � la naissance du col. Enfin, ce qui me para�t un trait caract�ristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'H�liodore et dans la Transfiguration, Rapha�l a toujours laiss� voir le pied de la Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre. Quant � la Clio du Parnasse, assise � droite d Apollon et tenant � la main la trompette de la renomm�e, c'est bien encore la Fornarine, mais po�tis�e, id�alis�e et mise en apoth�ose � la hauteur des muses et des d�esses qui l'entourent. * * * * * II (voy. p. 83). CLEOPATRA[795]. Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris Brachia, et aterna torpentia lumina nocte Aspicis, invitam ne crede occumbere leto. Victores vetuere diu me abrumpere vitam, Regina ut veherer celebri captiva triumpho Scilicet, et nuribus parerem serva latinis; Illa ego progenies tot ducta ab origine regum, Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi, Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus, Atque Oriens omnis divum dignatus honore est. �Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.� Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni. Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi, [Note 795: Voy. � la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t. II, p. 328, les notes de l'abb� Serassi sur cette pi�ce de vers.] Umbraque Tartareas descendi libera ad undas. Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis, Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira. Namque triumphali invectus Capitolia curru Insignes inter titulos, gentesque subaclas, Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens Spectaclo explevit crudelia lumina inani. Neu longeva vetustas facti famam aboleret, Aut seris mea sors ignola nepolibus esset, Effigiem excudi spiranti e marmore jussit, Testari et casus falum miserabile nostri. Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus, Egregium, celebri visendara sede locavit Signa inter veterum heroum, saxoque perennes Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis; Optatae non ut deflerem gaudia mortis, (Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu, Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem); Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea, AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona. Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites. At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo Saecula, et antiques redierunt laudis honores, Si le praesidium miseris mortalibus ipse Omnipotens pater aetherio demisit Olympo; Et tua si immensae virtuli est aequa potestas, Munificaque manu dispensas dona deorum, Annue supplicibus votis; nec vana precari Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde. Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar, Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit. At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua, Induerit licet in durum praecordia marmor, Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat. Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non (�Induerim licet in durum praecordia marmor�) Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est. Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos. Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit, Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis; Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra Hesperidum dites truncos non invidet hortis. * * * * * III ET IV SONNET VIII (voy. p. 138). Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira, Avr� distrutto questo fragile legno; Com' or qualche marmoreo antico segno, Roma, fra tue ruine ognuno ammira; Verran quel, dove ancor vita non spira, A contemplar l'espressa in bel disegno Belt� divina dall'umano ingegno, Ond'alcuno avr� invidia a chi or sospira. Altri, a cui nota fia vostra sembianza, E di mia mano insieme in altro loco Vostro valore, e 'l mio martir dipinto, Questo, � certo, diran, quel chiaro foco, Ch'acceso da desio pi� che speranza, Nel cor del Castiglion mai non fu estinto. IX Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo, Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso, E'l mento dolcemente in se diviso, Per man d'amor composto in dolce modo. O vivo mio bel sol, perch� non odo Le soavi parole, e'l dolce riso, Siccome chiaro veggo il sacro viso, Per cui sempre pur piango, e mai non godo? E voi cari, beati, e dolci lumi, Per far gli oscuri miei giorni pi� chiari, Passato avete tanti monti e fiumi: Or qu� nel duro esiglio, in pianti amari Sostenete, ch'ardendo io mi consumi, Ver di me pi� che mai scarsi ed avari. * * * * * V CANZONE III (voy. p. 139). Manca il fior giovenil de'miei primi anni, E dentro nel cor sento Men grate voglie; n� pi� 'l volto fore Spira, come solea, fiamma d'amore. Fuggon pi� che saella in un momento I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro Ogni cosa mortal ne porta seco. Questo viver cad�co a noi s� caro, � un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento, Un tempestoso mare, un carcer cieco: Ond' io pensando meco, Tra le tenebre oscure un lume chiaro Scorgo della ragione, che mostra al core, Come lo sforzin gli amorosi inganni Gir procacciando sol tutti i suoi danni. E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio, Dal pigro sonno omai Destati, e di corregger t'apparecehia Il folle error, che gi� teco s'invecchia. Fors' � presso all'occaso, et'tu nol sai, Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno: Onde pi� vaneggiar ti si disdice. Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno Premio di tue fatiehe al fin �rai; Pur ti struggi aspettando esser felice. Svelli l'empia radiee Di fallace speranza; e gli occhi intorno Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia? E vedrai che null'altro � 'l tuo desio Che odiar te stesso, e meno amare Iddio. Dagli occhi tal ragion la benda oscura Mi leva, ond'io por temo, Veggendomi lontan fuor del cammino A periglioso passo esser vicino: N� trovo il feco mitigato o scemo, Che m'accese nel cor l' alma bellezza; Tal ch'io non so come da morte aitarlo. Pur s'in me resta dramma di fermezza Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo Dall' incendie crudel vivo ritrarlo. Ma, ahi lasso, mentre io parlo, Sento da non so quai strania dolcezza L'anima traita gir dietro al divino Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura Tanto placer, ch' altro piacer non cura. S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole A forza navigar contrario all'onda Con debil remo, gi� scorre � seconda. * * * * * VI _Synopsis_, _atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss viri equitis_ CASSIANI A PUTEO _studio_, _ad impensis XXIII voluminibus digestarum_. (Voy. p. 420). RES DIVINAE DII Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti; Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero. Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae, Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae. Fabulosse deorum actiones. Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci, donaria, vota et ornamenta. _Sacrificia et ritus_: Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus. Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta. _Sacrorum ministri_: Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae. _Instrumenta sacrorum_: Litui, acerrae, simpuli, vasa varia. RES HUMANAE PACIS.-- _Publicoe, serioe_: Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta, lictores, fasces, sellae, etc. Judicia, tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera et meusurae. _Ludricoe, theatrales, seu scenicae_: Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta musica, tibiae. Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes. Circenses, seu curules. Currus, aurigae, circi, metae. Largitiones et munera. _Privatoe_: Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes; exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium; servi et ministeria. BELLI. Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus, insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati. Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges. Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes. _Actiones militares_: Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones; Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi; Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae, arcus eorumque ornamenta. FIN DE L'APPENDICE. ACHEV� D'IMPRIMER SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CH�NE-BOURG (GEN�VE), SUISSE SEPTEMBRE 1973