Library / Philosophy / Aline et Valcour, tome 1
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ALINE ET VALCOUR,
ou
LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
par
D.A.F. DE SADE
* * * * *
TOME PREMIER.
PREMI�RE PARTIE.
[Illustration: J'�tais le seul coupable, h�las!
c'�tait � moi de succomber.]
* * * * *
ALINE ET VALCOUR,
ou
LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
�crit � la Bastille un an avant la R�volution de France
ORN� DE SEIZE GRAVURES.
1795.
* * * * *
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur prius oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum aetas improvida ludificetur
Labrorum tenus; interea perpotet amarum
Absinthy laticem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
* * * * *
AVIS DE L'�DITEUR.
C'est avec raison que l'on peut regarder la collection de ces lettres
comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems; jamais,
on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent trac�s par le
m�me pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la mani�re int�ressante
et vraie dont elle est pr�sent�e, assur�ment les couleurs effroyables
dont on s'est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire
d�tester; il est difficile de le mettre en sc�ne sous une plus
effroyable phisionomie. De l'assemblage de tant de diff�rens caract�res,
sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient r�sulter des
aventures inou�es; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdotes
r�elles ..., qu'aucun m�moires, qu'aucun romans, n'en contient de plus
singuli�res, et nulle part, sans doute, on ne verra l'int�r�t cro�tre,
et se soutenir, avec autan d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les
voyages trouveront � se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien
n'est exact comme les deux diff�rens tours du monde, fait en sens
contraires par _Sainville_ et par _L�onore_. Personne n'est encore
parvenu au royaume de _Butua_, situ� au centre de l'Afrique; notre
auteur seul a p�n�tr� dans ces climats barbares: ici ce n'est plus un
roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne
raconte que ce qu'il a vu; si par des fictions plus agr�ables il veut �
_Tamo�_ consoler ses lecteurs des cruelles v�rit�s qu'il a �t� oblig� de
peindre � _Butua_, doit-on lui en savoir mauvais gr�! Nous ne voyons
qu'une chose de malheureuse � cela, c'est que tout ce qu'il y a de plus
affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des
chim�res que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit,
le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes
bien parfaitement convaincus de l'int�r�t qu'il doit produire. Nous
attendons le m�me effet de la liaison de tous les personnages �tablis
dans ces lettres, et du rapport, plein d'art, que les uns ont avec les
autres; malgr� leur �tonnante disproportion. Leurs principes devaient
�tre oppos�s comme leur phisionomie, et si l'on s'est permis d'en
�tablir de bien forts, cela n'a jamais �t� que pour faire voir avec quel
ascendant, et en m�me-tems avec quelle facilit� le langage de la vertu
pulv�rise toujours les sophismes du libertinage et de l'impi�t�. L'id�e
d'adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s'est plus d'une
fois pr�sent�e, nous en convenons; mais l'aurions-nous pu sans
affaiblir? Ah! quelque prononc� que soit le vice, il n'est jamais �
craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus
d'horreur � la vertu: rien n'est dangereux comme d'en adoucir les
teintes; c'est le faire aimer que de le peindre � la mani�re de
Cr�billon, et manquer par cons�quent le but moral que tout honn�te homme
doit se proposer en �crivant.
Ce que cet ouvrage � de singulier encore, c'est d'avoir �t� fait � la
bastille. La mani�re dont, �cras� par le despotisme minist�riel, notre
auteur pr�voyait la r�volution, est fort extraordinaire, et doit jeter
sur son ouvrage une nuance d'int�r�t bien vive. Avec tant de droit �
exciter la curiosit� du public, avec un style pur, toujours fleuri, par
tout original; avec la r�union dans le m�me ouvrage de trois genres:
_comique, sentimental et �rotique_; nous sommes bien s�rs que cette
�dition va nous �tre enlev�e sur-le-champ; demand�e de toutes parts,
parce qu'on conna�t la plume de l'auteur; � peine en pourrons nous
r�pandre � Paris, et nous sentons d�j� le regret de ne l'avoir pas
multipli�e d'avantage. Nous exhortons ceux qui n'auront pu s'en procurer
des exemplaires � prendre un peu de patience, la seconde �dition est
d�j� sous nos presses.
Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis,
nous n'en doutons pas;
_C'est un danger d'aimer les hommes,_
_C'est un tort de les �clairer._
Tan pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas
dans quel esprit il a �t� fait: esclaves des pr�jug�s et de l'habitude,
ils feront voir que rien n'agit en eux que l'opinion, et que le flambeau
de la philosophie ne luira jamais � leurs yeux.
* * * * *
ESSENTIEL A LIRE.
_L'auteur croit devoir pr�venir qu'ayant c�d� son manuscrit lorsqu'il
sortit de la Bastille, il a �t� par ce moyen hors d'�tat de le
retoucher; comment d'apr�s cet inconv�nient, l'ouvrage �crit depuis sept
ans, pourrait-il �tre �_ l'ordre du jour_? Il prie donc ses lecteurs de
se reporter � l'�poque o� il a �t� compos�, et ils y trouveront alors
des choses bien extraordinaires; il les invite �galement � ne le juger
qu'apr�s l'avoir bien exactement lu d'un bout � l'autre; ce n'est ni sur
la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel syst�me
isol�, qu on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre; l'homme
impartial et juste ne prononcera jamais que sur l'ensemble._
* * * * *
ALINE ET VALCOUR.
* * * * *
LETTRE PREMI�RE.
_D�terville � Valcour_.
Paris, 3 Juin 1778.
Nous soup�mes hier, Eug�nie et moi, chez ta divinit�, mon cher
Valcour.... Que faisais-tu?... Est-ce jalousie?... Est-ce bouderie?...
Est-ce crainte?... Ton absence fut pour nous une �nigme, qu'Aline ne put
ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous e�mes bien de la peine �
comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands
yeux bleus respirant � la fois l'amour et la d�cence, vinrent se fixer
sur les miens, et m'avertir de feindre.... Je me tus; peu apr�s je
m'approchai; je voulus demander raison du myst�re. Un soupir et un signe
de t�te furent les seules r�ponses que j'obtins. Eug�nie ne fut pas plus
heureuse; nous ne press�mes plus; mais madame de Blamont soupira, et je
l'entendis: c'est une m�re d�licieuse que cette femme, mon ami; je doute
qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une �me plus sensible, autant
de gr�ces, dans les mani�res, autant d'am�nit� dans les moeurs. Il est
bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en m�me-tems si
aimable. J'ai presque toujours remarqu� que les femmes instruites ont
dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'appr�t qui fait acheter
cher le plaisir de leur soci�t�. Il semble qu'elles ne veuillent avoir
de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez
dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser, jusqu'�
montrer celui qu'elles poss�dent.
Mais combien est diff�rente de ce portrait l'adorable m�re de ton Aline!
En v�rit�, je ne m'�tonnerais pas qu'une telle femme, quoi-qu'�g�e de
trente-six ans, f�t encore de grandes passions.
Pour M. de Blamont, pour cet indigne �poux d'une trop digne femme, il
fut tranchant, syst�matique, et bourru comme s'il e�t si�g� sur les
fleurs de lys; il se d�cha�na contre la tol�rance, fit l'apologie de la
torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses
confr�res et lui faisaient rouer le lendemain; nous assura que l'homme
�tait m�chant par nature, qu'il n'�tait rien qu'on ne d�t faire pour
l'encha�ner; que la crainte �tait le plus puissant ressort des
monarchies, et qu'un tribunal charg� de recevoir des d�lations, �tait un
chef-d'oeuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il
venait d'acheter, de la sublimit� de ses droits, et sur-tout du projet
qu'il a d'y rassembler une m�nagerie, dont je te r�ponds bien qu'il sera
la plus m�chante b�te.
Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre esp�ce d'individu
court et quarr�, l'�chine orn�e d'un juste-au-corps de drap olive, sur
lequel r�gnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont
le dessin me parut �tre celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce
petit homme poss�dait un fort grand pied affubl� sur de hauts talons, au
moyen desquels s'appuyaient deux jambes �normes. En cherchant �
rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre; d�sirait-on une id�e
de sa t�te? on n'apercevait qu'une perruque et une cravate, du milieu
desquelles s'�chappait, de tems � autre, un fausset discordant qui
laissait � soup�onner si le gosier dont il �manait, �tait effectivement
celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel
absolument conforme � l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer M.
d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au m�me instant, jetait �
Eug�nie, vint troubler malheureusement les loix de l'�quilibre que
s'�tait impos�es le personnage, pour en d�duire sa r�v�rence d'entr�e.
Il heurta le bouton de rose, et d�finitivement nous arriva par la t�te.
Ce choc inattendu, cet �branlement subit des masses, avait un peu
d�rang� les attraits factices; la cravate vola d'un c�t�, la perruque de
l'autre, et le malheureux ainsi r�pandu et d�garni, excita dans ma folle
Eug�nie une attaque de rire � tel point spasmodique, qu'on fut oblig� de
l'emporter dans un cabinet voisin o� je crus qu'elle s'�vanouirait....
Aline se contint; le Pr�sident se f�cha; M. de Blamont se mordait les
l�vres pour ne pas �clater, et se confondait en marques d'int�r�t....
Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable � une tortue
retourn�e, ne pouvait plus reprendre l'�lasticit� n�cessaire � se
r�tablir sur son plat. On le rembo�ta dans sa perruque; la cravate fut
artistement renou�e; Eug�nie reparut, et l'annonce du souper vint
heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun � ne plus
s'occuper que d'une m�me id�e.
Les politesses marqu�es du Pr�sident au petit homme, l'assurance
ult�rieure que je re�us, qu'il avait cent mille �cus de rente, ce que
j'aurais pari� sur sa figure; la contrainte d'Aline, l'air souffrant de
madame de Blamont, les efforts qu'elle faisait pour dissiper sa chere
fille, pour emp�cher qu'on ne s'aper��t de la g�ne dans laquelle elle
�tait; tout me convainquit que ce malheureux traitant �tait ton rival,
et rival d'autant plus � craindre, qu'il me parut que le Pr�sident en
�tait engou�.
O mon ami, quel assemblage!... Unir � un mortel si prodigieusement
ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Gr�ces,
fra�che comme H�b�, et plus belle que Flore! A la stupidit� m�me oser
sacrifier l'esprit le plus tendre et le plus agr�able; adapter � un
volume �pais de matiere l'�me la plus d�li�e* et la plus sensible;
joindre � l'inactivit� la plus lourde, un �tre p�tri de talens, quel
attentat, Valcour!... Oh non, non ... ou la Providence est insensible,
ou elle ne le permettra jamais.... Eug�nie devint sombre si-t�t qu'elle
soup�onna le forfait. Folle, �tourdie, un peu m�chante m�me, mais pr�te
� donner son sang � l'amiti�, elle passa rapidement de la joie � la plus
extr�me col�re, d�s que je lui eus fait part de mes soup�ons.... Elle
regarda son amie, et des larmes coul�rent sur ces joues de roses que
venait d'�panouir la ga�t�. Elle engagea sa m�re � se retirer de bonne
heure; elle n'y pouvait tenir, et si ce forfait �tait r�el, il n'y avait
rien, disait-elle en frappant des pieds, qu'elle ne fit pour l'emp�cher.
Mais Aline s'obstinait au silence ... madame de Blamont ne faisait que
soupirer quand je l'interrogeais; et nous nous retir�mes.
Voil�, mon cher Valcour, l'�tat dans lequel j'ai laiss� les choses; tu
dois � ma sinc�re amiti� de m'instruire de tout ce que tu peux savoir de
plus; attends tout de la mienne, de celle d'Eug�nie, et sois convaincu
que le bonheur qui s'apr�te pour nous, ne peut r�ellement �tre parfait,
tant que nous supposerons des obstacles � celui d'Aline et au tien.
* * * * *
LETTRE SECONDE.
_Aline � Valcour_.
6 Juin.
De quelles expressions me servir? Comment adoucirai-je le coup qu'il
faut que je vous porte? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je
n'existe plus que par le sentiment de ma douleur.... Pourquoi vous ai-je
vu? pourquoi ces traits charmans ont-ils p�n�tr� dans mon �me? Pourquoi
m'avez-vous entra�n�e dans l'ab�me avec vous? H�las! que nos instans de
bonheur ont �t� courts! Qui sait, grand Dieu! qui sait quelles sont les
bornes de ceux qui doivent les suivre? Mon ami, il faut ne nous plus
voir.... Le voil� dit, ce mot cruel; j'ai pu le tracer sans mourir!...
Imitez mon courage. Mon p�re a parl� en ma�tre, il veut �tre ob�i. Un
parti se pr�sente, ce parti lui convient, cela suffit; ce n'est pas mon
aveu qu'il demande, c'est son int�r�t qu'il consulte, et le sacrifice
entier de tous mes sentimens doit �tre fait � ses caprices. N'accusez
point ma m�re, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait,
rien qu'elle n'imagine encore.... Vous savez comme elle aime sa fille,
et vous n'ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu'elle
�prouve pour vous.... Nos larmes se sont m�l�es.... Le barbare les a
vues, et n'en a point �t� attendri.... O mon ami! je crois que
l'habitude de juger les autres, rend n�cessairement dur et cruel. �C'est
un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur � ma m�re: je ne
souffrirai point que ma fille le manque. d'Olbourg est mon ami depuis
vingt-cinq ans, et il a cent mille �cus de rente; toutes vos petites
consid�rations peuvent-elles balancer un argument de cette force?
Epouse-t-on par amour aujourd'hui?... C'est par int�r�t, ces seules lois
doivent assortir les noeuds de l'hymen; h�, qu'importe de s'aimer,
pourvu qu'on soit riche! L'amour donne-t-il de la consid�ration dans le
monde? Non, en v�rit�, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point
sans consid�ration. D'ailleurs, qu'a donc mon ami d'Olbourg pour
inspirer de l'�loignement � votre fille? (Oh, Valcour, je voudrais que
vous le vissiez!) Est-ce parce que ce n'est pas un de ces freluquets du
jour, qui, faisant croire � une jeune personne qu'ils en sont �pris
uniquement parce qu'ils la savent riche, �pousent la dot et laissent la
fille? ou peut-�tre ce sont les talens et l'esprit qui vous s�duisent.
Quoi! parce qu'un homme aura fait quelques com�dies, quelques
�pigrammes, qu'il aura lu Hom�re et Virgile, il poss�dera, de ce moment,
tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille!�
Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel
craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu: �Je vous prie
r�pliqua-t-il, en col�re, madame, d'�crire sur-le-champ � M. de Valcour
que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera
pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille � un homme qui
n'a rien.--Sa naissance, reprit ma m�re, vaut mieux que la mienne.--Je
le sais bien, madame; voil� toujours l'orgueil des filles de condition;
avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille �prouve avec
son Valcour ce qui m'est arriv� avec vous? Epouser du parchemin?... A
quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donn�?... J'aimerais
mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces g�n�alogies, qui
comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurit�, ne sont
illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire
tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Valcour est d'une bonne
maison, je le sais, il a de plus un puissant m�rite � vos yeux, il est
passionn� pour les belles-lettres; mais moi, que cette consid�ration
touche fort peu ... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voil� sa
sentence, apprenez-la lui, je vous le conseille�. A ces mots, il a
disparu, et nous a laiss�es, ma m�re et moi, dans les larmes. Cependant
mon ami, car il faut que je r�pande un peu de baume sur les blessures
que je viens de faire, l'espoir n'est pas encore banni de mon coeur, et
cette m�re respectable, que j'idol�tre, et qui vous aime, me charge
positivement de vous dire qu'elle ne veut pas que vous vous
d�sesp�riez.... Elle est presque s�re d'obtenir du tems, et dans des
circonstances commes celles o� nous sommes, le tems fait beaucoup.
Rendez-vous donc aux ordres de mon p�re; ne venez plus, mais
�crivez-nous. Une affaire de la plus grande importance encha�nera le
Pr�sident � Paris tout l'�t�, et je crois que ma m�re obtiendra d'aller
passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille,
pr�s d'Orl�ans; unique bien qu'elle ait apport� � mon p�re, qui comme
vous voyez, le lui reproche assez cruellement[1]. Son but est d'obtenir
du Pr�sident de ne rien pr�cipiter; elle se chargera, dit-elle, de me
disposer � tout, et de vaincre mes r�pugnances, pourvu qu'on ne presse
rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux
solitairement � Vert-feuille.... Mon ami, si elle l'obtient, je vous
avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire; le tems est tout
dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir.
Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez � moi, �crivez-moi ... que
je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon coeur.... O mon
ami! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous s�parer �
jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la
certitude o� je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait
� m'emp�cher de vous aimer.
Note:
[Footnote 1: Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit �t� la
seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle
se marierait s�par�e de bien; cette clause et ce m�diocre revenu,
relativement � la fortune immense de M. de Blamont, �taient les deux
motifs de ses reproches.]
* * * * *
LETTRE TROISI�ME.
_Valcour � Aline_.
7 Juin.
Oui, je l'ai lu ce mot cruel.... J'ai re�u le coup qui doit briser ma
vie, et toutes les facult�s qui la composent ne se sont point an�anties!
O mon Aline! quel art avez-vous donc mis � me le porter? vous me donnez
la mort, et vous voulez que je vive!... vous d�truisez l'espoir et vous
le ranimez!...non je ne mourrai point.... Je ne sais quelle voix se fait
entendre au fond de mon coeur.... Je ne sais quel organe secret semble
m'avertir de vivre et que tous les instans de la f�licit� ne sont pas
encore �teints pour moi ... non je ne sais quel il est, ce mouvement,
mais je lui c�de ... ne plus vous voir, Aline!... ne plus m'enivrer,
dans ces jeux que j'adore, du sentiment d�licieux de mon amour!...
est-ce bien vous qui me l'ordonnez?... ah! qu'ai-je donc fait pour
m�riter un tel sort?... moi renoncer au charme de vous poss�der un jour!
mais non ... vous ne me le dites pas. Mon malheur accro�t mon
inqui�tude; il nourrit encore les chim�res que vos paroles consolantes
cherchent � rendre moins affreuses; il ne faut que du tems dites-vous;
du tems, Aline!... oh ciel! songez-vous quel il est, celui que l'on
passe, loin de ce qu'on aime?... o� l'on ne peut plus entendre sa voix,
o� l'on ne jouit plus de ses regards; n'est-ce pas ordonner � un homme
d'exister en se s�parant de son �me?... J'�tais pr�venu de ce coup
fatal, D�terville m'y avait pr�par� ... mais j'ignorais que les choses
fussent si avanc�es, et sur-tout que votre p�re exigerait que je ne vous
visse plus.... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on
se cacher quand on aime? S'il a d�rob� nos regards, il aura surpris
notre amour ... que ferai-je, h�las! pendant cette terrible absence ...
que voulez-vous que je devienne? au moins si j'avais pu vous voir encore
une fois ... une seule fois avant cette funeste s�paration!... si
j'avais pu vous dire combien je vous aime ... il me semble que je ne
vous l'ai jamais dit ... oh non, je ne vous l'ai jamais dit, comme je
l'�prouve ... et comment aurai-je r�ussi? quel mot aurait pu rendre ce
feu divin qui me d�vore? Tant�t an�anti par la force m�me de ce
sentiment qui m'absorbe ... tant�t br�l� par vos regards ... mon �me
�prouvait, sans pouvoir peindre; toutes les expressions me paraissaient
trop faibles ... et maintenant je me d�sole, d'avoir tant perdu
d'occasions ou de les avoir si mal employ�es. Comme je vais les d�plorer
ces momens si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je
puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez ... votre
�me sera noy�e dans la douleur, et je n'en pourrai partager les
angoisses!... Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen.... Je
regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais
... le barbare, il vous sacrifie ... et � quoi? ... � son ambition, �
son int�r�t ... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses
affreux syst�mes!... L'amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les
noeuds de l'hymen, et que sont-ils donc ces noeuds, quand l'amour ne les
forme pas? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et
de noms, qui n'encha�nant que les personnes, laissent les coeurs � tout
le d�sordre du d�sespoir et du d�pit. Que deviennent alors ces biens
qu'on a recherch�s? Les m�nage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que
le fruit du hasard ou de l'int�r�t? On les dissipe, on les perd plus
promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des
deux a de secouer la cha�ne qui le presse, ouvre l'ab�me �pouvantable
qui les engloutit en un jour. O� se trouve donc alors et le profit et le
bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces m�mes fortunes, qui
en ont form� les noeuds, s'an�antissent ou pour les rel�cher ou pour les
dissoudre?
Mais se flatter de rappeler votre p�re � des opinions raisonnables,
c'est entreprendre de faire remonter un fleuve � sa source.
Ind�pendamment des pr�jug�s de son �tat, pr�jug�s cruellement odieux
sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une t�te �troite et
d'un coeur froid, et l'erreur est trop ch�re � ces sortes de gens pour
esp�rer de les en faire revenir.
Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je
l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous!
adorez-la cette m�re tendre, vous n'�tes form�e que de son sang.... Il
est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de
celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et
divine amie de mon coeur, que j'aime � m'imaginer quelques-fois que vous
n'avez re�u l'existence dans le sein de cette m�re adorable que par le
souffle de la divinit�; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces
sortes d'existences? Ne les avons-nous pas re�ues dans nos opinions
religieuses? Mais il e�t fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu!
pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline....
N'en est-elle pas un elle-m�me?... Laissez-la moi, cette opinion, ma
divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au
culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous �tes fille d'un
dieu, ou plut�t vous �tes un dieu vous-m�me, et c'est par vos regards
que la nature enti�re re�oit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous
touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce
qu'aupr�s de vous, on ne la conno�t qu'o� vous �tes; soutenue par
l'empire de la beaut�, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par
vous qu'elle s�duit: et je ne me sens jamais si honn�te que lorsque je
vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon
coeur ces sentimens qui naissaient pr�s de vous ... qui me fortifiaient
dans le reste de ma vie?... Mon �me va se fl�trir s�par�e de la v�tre,
elle va devenir comme ces fleurs qui se dess�chent � mesure que
s'�loignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit �clore.... O ma
ch�re Aline! il n'est plus un instant de f�licit� pour moi sur la
terre.... Mais je vous �crirai du moins.... Vous me le permettez?... Je
le pourrai.... H�las! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est
loin de celle que je d�sire ... qu'elle est loin de celle qu'il me
faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant
qu'il s'entreprenne, et pour la premi�re fois de ma vie, depuis trois
ans que je vous connais, je passerais une saison enti�re �loign� de
vous?... Ordre barbare! ... p�re cruel! adoucissez-le, Aline, ce
terrible et funeste arr�t.... Que je puisse vous voir encore un seul
jour ... une seule heure, h�las! je ne veux que cela pour vivre un an;
je recueillerai dans cette heure pr�cieuse, tout ce que mon �me aura
besoin de sentimens pour la faire exister des si�cles. M�re adorable,
souffrez que je vous implore, c'est � vos pieds que cette gr�ce est
demand�e.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous
caract�rise sans cesse; cette bont�, cette humanit� qui vous rend si
sensible au sort amer de l'infortune. H�las! vous n'aurez jamais secouru
de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature
m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux
d'Aline et son coeur.... J'attends votre r�ponse; je l'attends comme les
criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que
je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous
ne m'avez jamais aim�.... Au moins �loignez cet homme ... qu'il n'aille
pas avec vous, � la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses
noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis
point; il est de certains cas o� la recommandation m�me est un outrage,
et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose �tre s�r de vous, parce
que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous �tais pas
indiff�rent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami.
* * * * *
LETTRE QUATRI�ME
_Aline � Valcour_.
9 Juin.
Je vous sais gr� de votre r�signation, mon ami, quoiqu'elle ne soit pas
tr�s-enti�re; n'importe, n'abusez pas de ce que je vais vous dire, mais
ma reconnaissance e�t �t� moindre si vous eussiez ob�i de meilleur
coeur. Que vos peines s'adoucissent, � mon cher Valcour, par la
certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma m�re a dit � son
mari, mais M. d'Olbourg n'a point reparu depuis le soir o� il soupa ici,
et j'ai cru lire moins de s�v�rit� dans les yeux de mon p�re; n'allez
pas croire qu'il r�sulte de-l� que ses premiers projets se soient
an�antis, je vous aime trop sinc�rement pour laisser germer dans votre
coeur une esp�rance qu'il ne faudrait que trop t�t perdre. Mais les
choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et
dans une circonstance comme celle o� nous sommes, je vous le r�p�te,
c'est tout obtenir que d'avoir des d�lais.
Notre voyage � Vert-feuille est d�cid�: mon p�re trouve bon que nous
allions, ma m�re et moi, y passer la belle saison, ses affaires
l'obligeant � rester tout l'�t� � Paris: il nous laissera seules et
tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de
cette permission est que vous n'y para�trez pas. Jugez, d'apr�s cette
s�v�rit�, s'il serait possible de vous accorder l'heure que vous
sollicitez avec tant d'instance?
A l'envie que ma m�re avait de savoir du Pr�sident par quelle raison
vous lui �tiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a r�pondu:
�Qu'il ne s'�tait jamais imagin�, quand on vous pr�senta chez lui, que
_vous osassiez_ porter vos vues sur sa fille; qu'au seul titre de
connaissance et d'ami de soci�t�, il n'avait pas mieux demand� que de
vous accueillir; mais que s'�tant enfin aper�u de nos sentimens mutuels,
cette fatale homme tr�s-riche, et son ami depuis longtems�.
Ma m�re, tr�s-contente de l'amener peu-�-peu � une explication, sans
combattre absolument son projet, lui a demand� les motifs de son
�loignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son
argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des
qualit�s (comme si son orgueil e�t �t� d�sol� d'un aveu qu'il lui �tait
impossible de ne pas faire), il s'est rejet� d'abord sur vos d�fauts, et
celui qu'il vous reproche, avec le plus d'amertume, est le manque
d'ambition, la nonchalance �tonnante dont vous �tes pour votre fortune
et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le
service. A cela, ma m�re a voulu opposer vos talens, votre amour pour
les lettres, qui absorbant tout autre go�t, vous a, pour ainsi dire,
isol�, afin d'�tudier plus � l'aise. Ici, le Pr�sident, ennemi capital
de tout ce qui s'appelle _beaux-arts_, s'est enflamm� de nouveau.... �Et
que font ces mis�res l� au bonheur de la vie? Madame, a-t-il r�pliqu�
avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou m�me les
sciences faire la fortune d'un seul homme?... Pour moi, je ne l'ai pas
vu: ce n'est plus, comme autrefois, avec une hypoth�se, un syllogisme,
un sonnet ou un madrigal, qu'on se produit dans le monde, et qu'on
parvient � tout; les Horaces ne trouvent plus de M�c�nes, et les
Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, Madame,
c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des
honneurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, _une
sorte de m�rite_.... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec
laquelle il a bien voulu vous accorder _une sorte de m�rite_.... Avec
cet avantage, a-t-il continu�, que ne s'avan�ait-il? Le temple de la
Fortune est ouvert � tout le monde; il ne s'agit que de ne pas se
laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver
avant vous.... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et
les alliances qu'il peut r�clamer, il serait aujourd'hui
mar�chal-de-camp, s'il l'e�t voulu.�
Oh! mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils
pas m�rit�s? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je
ma�tresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver � l'instant combien
ces pr�jug�s sont vils � mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me
l'avez dit vous-m�me, la consid�ration est n�cessaire dans le monde, et
si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux
honneurs, l'homme sage qui con�oit l'impossibilit� de vivre sans elle,
doit donc tout faire pour acqu�rir ce qui la m�rite.
Ne seroit-il pas entr� un peu de d�go�t, un peu de misanthropie dans
cette insouciance qui vous est reproch�e? Je veux que vous
m'�claircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que
vous parlez � la meilleure amie de votre coeur.
* * * * *
LETTRE CINQUI�ME.
_Valcour � Aline_.
12 Juin.
Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est
la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refus�e,
en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma
part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux
principes que vous ne bl�merez pas: la crainte de vous ennuyer par des
r�cits qui n'int�ressent que moi, et la vanit� qui souffre � les faire.
On voudrait s'�lever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se
tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter.
Si le sort m'e�t li� avec toute autre, peut-�tre eusse-je eu moins
d'orgueil; mais vous s�tes m'en inspirer tant, d�s que je crus vous
avoir rendu sensible, que vous me f�tes, d�s ce moment, rougir de
moi-m�me et de mon audace � placer dans vos fers un esclave aussi peut
fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait �tre pour vous
m�riter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en �tais digne, que
de vous montrer votre erreur.--Maintenant vous exigez des aveux que je
voulais taire; ne vous en prenez qu'� vous, s'il s'y rencontre des
motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon ob�issance me
fasse retrouver dans votre coeur ce que la v�rit� m'y fera perdre.
Toutes mes fautes pr�c�dent l'instant o� je vous ai vue pour la premi�re
fois. H�las! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et
la vertu depuis cette heureuse �poque, et comment eusse-je os� depuis
souiller par des �carts le coeur o� r�gnait votre image?
HISTOIRE DE VALCOUR.
Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous
entretiendrai que des erreurs o� m'a conduit l'illusion d'une vaine
origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant
moins de motifs, que ce bienfait n'est d� qu'au hasard.
Alli�, par ma m�re, � tout ce que le royaume avait de plus grand;
tenant, par mon p�re, � tout ce que la province de Languedoc pouvait
avoir de plus distingu�; n� � Paris dans le sein du luxe et de
l'abondance, je crus, d�s que je pus raisonner, que la nature et la
fortune se r�unissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce
qu'on avait la sottise de me le dire, et ce pr�jug� ridicule me rendit
hautain, despote et col�re; il semblait que tout d�t me c�der, que
l'univers entier d�t flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'�
moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai
qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux
principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.
N� et �lev� dans le palais du prince illustre auquel ma m�re avait
l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait �-peu-pr�s de mon �ge, on
s'empressait de me r�unir � lui, afin qu'en �tant connu d�s mon enfance,
je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma
vanit� du moment, qui n'entendait encore rien � ce calcul, s'offensant
un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque
chose, et plus encore de ce qu'� de tr�s-grands titres, sans doute, il
s'y croyait autoris� par son rang, je me vengeai de ses r�sistances par
des coups tr�s-multipli�s, sans qu'aucune consid�ration m'arr�t�t, et
sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir � me
s�parer de mon adversaire.
Ce fut � peu pr�s vers ce tems que mon p�re fut employ� dans les
n�gociations; ma m�re l'y suivit, et je fus envoy� chez une grand'-m�re
en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les
d�fauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes �tudes � Paris, sous
la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans
doute � former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas
assez long-temps. La guerre se d�clara: empress� de me faire servir, on
n'acheva point mon �ducation, et je partis pour le r�giment o� j'�tais
employ�, dans l'�ge o�, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'�
l'acad�mie.
Puisse-t-on r�fl�chir sur le vice dominant de nos principes modernes,
puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de tr�s-jeunes
militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le pr�jug� actuel,
il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile
puisse jamais �tre parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune,
sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y �tre admis, et sans
comprendre qu'il est impossible de poss�der les vertus n�cessaires d�s
qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilit� de les acqu�rir
par une �ducation longue et parfaite.
Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette
imp�tuosit� naturelle de mon caract�re, cette �me de feu que j'avais
re�ue de la nature, ne pr�tait qu'un plus grand degr� de force et
d'activit� � cette vertu f�roce que l'on appelle courage, et qu'on
regarde bien � tort, sans doute, comme la seule qui fut n�cessaire �
notre �tat.
Notre r�giment �crase dans l'avant-derni�re campagne de cette guerre,
fut envoy� dans une garnison en Normandie; c'est-l� que commence la
premi�re partie de mes malheurs.
Je venais d'atteindre ma vingt-deuxi�me ann�e; perp�tuellement entra�n�
jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni
soup�onn� qu'il p�t �tre sensible; Ad�la�de de Sainval, fille d'un
ancien officier retir� dans la ville o� nous s�journions, sut bient�t me
convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embr�ser ais�ment une
�me telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas �clat�
jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne
vous peindrai point Ad�la�de; ce n'etoit qu'un seul genre de beaut� qui
devait �veiller l'amour en moi, c'�tait toujours sous les m�mes traits
qu'il devait p�n�trer mon �me, et ce qui m'enivra dans elle �tait
l'�bauche des beaut�s et des vertus que j'idol�tre en vous. Je l'aimais,
parce que je devais n�cessairement adorer tout ce qui avoit des rapports
avec vous; mais cette raison qui l�gitime ma d�faite, va faire le crime
de mon inconstance.
L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une ma�tresse,
et de ne la regarder malheureusement que comme une esp�ce de divinit�
qu'on d�ifie par d�soeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte
d�s que les drapeaux se d�ploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce
ne pourrait jamais �tre ainsi que j'aimerais Ad�la�de; la mani�re dont
je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis;
elle voulut des �crits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A
l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-�tre m�me innocente,
parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait
pour la l�gitimer, Ad�la�de c�da, et j'osai la rendre coupable, ne
voulant que la trouver sensible.
Six mois se pass�rent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent
alt�r� notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment m�me
nous voul�mes fuir; incertains de la libert� de former nos cha�nes, nous
voul�mes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison
triompha; je d�terminai Ad�la�de, et d�s ce moment fatal il �tait clair,
que je l'aimais moins.
Ad�la�de avait un fr�re capitaine d'infanterie que nous esp�rions mettre
dans nos int�r�ts ... on l'attendait, il ne vint point. Le r�giment
partit; nous nous f�mes nos adieux, des flots de larmes coul�rent;
Ad�la�de me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et
nous nous s�par�mes.
Mon p�re m'appela cet hiver � Paris, j'y volai: il s'agissait d'un
mariage; sa sant� chancelait; il d�sirait me voir �tabli avant de fermer
les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force
irr�sistible de la main du sort qui nous porte toujours malgr� nous o�
ses loix veulent que nous soyons; tout effa�a peu-�-peu Ad�la�de de mon
coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement � ma famille; l'honneur m'y
engageait, je le fis, mais les refus de mon p�re l�gitim�rent bient�t
mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je c�dai,
sans combattre, en �touffant tous mes remords. Ad�la�de ne fut pas
long-temps � l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa
sensibilit�, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens
qui venaient de faire mes d�lices, arrivaient � moi en traits de flamme,
sans qu'aucun parv�nt � mon coeur.
Deux ans se pass�rent ainsi fil�s pour moi par les mains des plaisirs;
et marqu�s pour Ad�la�de par le repentir et le d�sespoir.
Elle m'�crivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui
assurer une place aux carm�lites; de lui mander aussi-t�t que j'aurais
r�ussi; qu'elle s'�chapperait de la maison de son p�re, et viendrait
s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui
pr�parer.
Parfaitement calme alors, j'osai r�pondre quelques plaisanteries � cet
affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures,
j'exhortai Ad�la�de � oublier dans le sein de l'hymen les d�lires de
l'amour.
Ad�la�de ne m'�crivit plus. Mais j'appris trois mois apr�s qu'elle �tait
mari�e; et d�gag� par-l� de tous mes liens, je ne songeai plus qu'�
l'imiter.
Un �v�nement terrible pour moi vint d�ranger tous mes projets; il
sembloit que le ciel voul�t d�j� venger Ad�la�de des malheurs o� je
l'avais plong�e. Mon p�re mourut, ma m�re le suivit de pr�s, et je me
vis � vingt-cinq ans seul abandonn� dans le monde � tous les malheurs, �
tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon
caract�re; que de faux amis perdent, que l'exp�rience n'�claire pas
encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour
un bonheur l'�v�nement qui le rend ma�tre de lui, sans r�fl�chir, h�las!
que les m�mes freins qui le captivaient, servaient aussi � le soutenir,
et qu'il n'est plus, d�s qu'ils se brisent, que comme ces plantes
l�g�res, d�gag�es par la chute du peuplier antique qui prot�geait leurs
jeunes �lans, et qui bient�t expirent elles-m�mes faute de soutiens.
Non-seulement je perdais des parens chers et pr�cieux; non-seulement je
n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'�clipsait, tout
s'an�antissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait s�duit ne devint
plus qu'une ombre qui s'�vanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les
adulateurs fuirent, les places se donn�rent, les protections se
perdirent, la v�rit� d�chira le voile qu'�tendait la main de l'erreur
sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'�tais.
Je ne sentis pas pourtant tout-�-coup mes pertes, il fallait l'affreuse
catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline,
permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens
ch�ris; puissent mes regrets �ternels les venger de cette voix funeste
et involontaire, qui osa crier au fond de mon �me, _que regrettes-tu, tu
es libre?_ Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel
est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait na�tre? O� trouve-t-on
des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un p�re et d'une
m�re? quels gens prendront � nous un int�r�t plus r�el et plus vif? Qui
nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce d�dale
obscur o� nous entra�nent les passions? Quelques flatteurs nous
�gareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas
que des pi�ges, et nulle main secourable ne nous emp�chera d'y tomber.
Il �tait essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon
p�re, tr�s-loin de son s�jour, tr�s-diminu�s par les d�penses o�
l'avaient entra�n� les ann�es qu'il avait pass�es dans les n�gociations;
mon int�r�t m'obligeait, avant de songer � aucun �tablissement, � me
rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque
connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un cong�, et j'y
vole.
La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage,
m'engagea pour l'admirer � y s�journer quelques semaines: le hasard qui
m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et
d'�gayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre
cette fi�re rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un
de mes amis me nommant tr�s-haut par mon nom, me proposa d'aller souper
chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps
de lui r�pondre.
A ce nom de Valcour, un officier v�tu de blanc, et qui paraissait sortir
du m�me endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me
demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien
Valcour que l'on me nomme. Peu dispos� � r�pondre honn�tement � une
question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande
fi�rement � mon tour, quel est le besoin qu'il a d'�claircir un tel
fait? Quel besoin, Monsieur?--Le plus grand?--Mais encore?--Celui de
r�parer l'outrage fait � une famille honn�te par un homme de ce nom;
celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu
d'une soeur ch�rie.... R�pondez, ou je vous regarde comme un malhonn�te
homme.--Je vous connais, et je vous entends; vous �tes le fr�re
d'Ad�la�de.--Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a
ravie.--Qu'entends-je? elle n'est plus!--Non, cruel tes indignes
proc�d�s lui ont plong� le poignard dans le coeur, et depuis ce moment,
je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens,
suis-moi; je me reproche tous les instans o� ma vengeance est retard�e.
Nous gagn�mes promptement les derri�res de la com�die; nous travers�mes
le Rh�ne, et nous enfon�ant dans les promenades qui sont sur l'autre
rive en face de la ville, nous nous disposions � nous battre, lorsque ne
pouvant tenir � l'int�r�t puissant que m'inspirait encore cette
malheureuse ma�tresse, Sainval, dis-je avec la plus grande �motion, je
vous satisfais; si le sort est juste, peut-�tre le serez-vous bient�t
davantage: car je suis le coupable, et c'est � moi de p�rir: mais ne me
refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous s�parions pour
jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai
tromp�e, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'�tre ch�re.--Ingrat,
me r�pondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en
suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avou� � mon
p�re la faute o� tu sus l'entra�ner: il venait de la contraindre �
l'ensevelir dans les bras d'un �poux.... Obs�d�e par toute une famille,
l'infortun�e venait d'ob�ir.... Elle n'a pu r�sister � la violence du
sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entra�nait � la mort, et elle
en a re�u le coup dans mes bras. Depuis cette �poque fatale, je n'ai
cess� de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville,
incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre
que tu ne joins pas au moins la l�chet� � la plus barbare s�duction.
Nous nous batt�mes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage
que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il c�de sous les
premiers coups que je lui porte, et j'ai la douleur de le renverser mort
� mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'�lance en larmes
sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits,
dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse
soeur. Dieu barbare! est-ce ainsi qu'�clat� ta justice? n'�tais-je pas
le seul coupable?... n'�tait-ce pas � moi de succomber ... et me
relevant en d�lire: �Vil assassin, me dis-je � moi-m�me, va combler ton
affreuse victoire; ce n'est pas assez que ton l�che abandon l'ait
pr�cipit�e dans le cercueil; il faut encore que tu arraches la vie � son
malheureux fr�re. Triomphe affreux! remords d�chirans! Va, cours, dans
le transport qui t'agite, va joindre � toutes tes victimes le chef
infortun� de cette honn�te famille.... Il respire.... Cet unique enfant
pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idol�trait, ta
cruaut� vient de le lui ravir; ach�ve, va lui percer le flanc�. Et je me
pr�cipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais � le
ranimer, � lui rendre le souffle de la vie aux d�pens m�me de celle que
j'aurais voulu lui sacrifier.
Il n'�tait plus temps ... je me l�ve �gar�; je porte mes pas au hasard;
on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir; on me poursuit, on
m'atteint, on m'arr�te, et l'on me m�ne en diligence chez le commandant
de la ville. Mon d�sordre, mes habits ensanglant�s, le rapport certain
d'un homme mort, une lettre trouv�e sur M. de Sainval, par laquelle son
p�re lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extr�mit�s du monde; tout
disposa M. de ---- qui commandait pour-lors � Lyon, � des pr�cautions et
� de la s�v�rit�. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit
n�anmoins avec honn�tet� ce militaire, je vais agir avec vous comme je
le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour s�jour une maison
royale, et j'irai demain vous y recommander moi-m�me: je vais tout
assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici � trois mois rien n'�clate,
votre libert� vous sera rendue; mais il faut dans le cas contraire, que
je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la
famille du mort venait � poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai
fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille; je vais employer tant de
soins pour tout an�antir, que vous serez, j'esp�re, bient�t ma�tre de
vos actions. Il sortit � ces mots pour donner des ordres; et l'on me
conduisit au ch�teau de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait d�sir� que
f�t ma destination particuli�re, pour �tre plus � m�me de disposer
secr�tement de moi, et d'une mani�re qui p�t m'�tre agr�able.
Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon �me, en arrivant dans
ce lieu fatal: quelques politesses que je re�us de l'officier qui y
commandait, toute l'horreur de position se pr�senta d'abord � mes
yeux.... Les premiers effets de mon d�sespoir firent fr�mir ceux qui
m'entouraient: il n'y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour
m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer, dans de semblables
circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain! On ne
peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les
mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber.... Tant�t il
s'adressait � ma raison, tant�t il int�ressait mon coeur, et tirant
toujours du sien les argumens qu'il employait, il sut me rendre �
moi-m�me et � la vie que je perdais infailliblement sans son secours.
O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez
ceux qu'on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous
engraisser ... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on
vous d�dommageait amplement de leur perte; en jetant vos regards sur le
vertueux ami dont je parle, apprenez que ce m�me poste o� vous ne
trouvez � exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille
vertus; mais il faut une �me et de l'esprit pour le sentir, au lieu que
la nature en courroux, qui ne vous a cr��s que pour le malheur des
autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidit�.
Un mois se passa, sans qu'on parl�t de cette affaire; mes gens �taient
toujours dans l'h�tel o� j'�tais descendu, et s'y tenaient, par mes
ordres, renferm�s sous le plus grand myst�re. Enfin, le commandant de la
ville parut.... �Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhumer M. de
Sainval le plus secr�tement que j'ai pu: c'est par un avis d�tourn� que
j'ai fait part de sa mort � son p�re sans lui expliquer la cause qui l'a
fait descendre au tombeau.... J'ai serr� les papiers trouv�s sur lui;
ils ne paro�tront pas, que je n'y sois contraint.... Voil� tous les
services que j'ai pu vous rendre ... je les continuerai.... Sortez cette
nuit sans �clat, et de cette prison et de la ville.... Vos gens, votre
chaise et un passe-port vous attendent � la premi�re poste qui est sur
la route de Gen�ve.... Rendez-vous � cette poste � pied et sans bruit;
passez de-l� en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y
cach� jusqu'� ce que vos amis vous aient mand� de Paris, quelle tournure
a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse � vous offrir:
usez-en comme de la v�tre....� Oh! Monsieur, r�pondis-je en me jetant
dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette derni�re offre,
par o� ai-je pu m�riter tant de bont�s?... Quel motif vous engage ainsi
� servir l'infortune?... �Mon coeur, me r�pondit M. de ----, il fut
toujours l'asyle des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous
ressemblent.�
Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que
faiblement; j'embrasse les deux fideles amis que mon heureuse �toile
vient de me faire rencontrer; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui
m'est indiqu�; j'y trouve mes gens; je m'�lance en larmes dans ma
voiture; je laisse � mon valet-de-chambre le soin de tout; je lui nomme
Gen�ve, nous volons, et je m'an�antis dans mes pens�es.
Vous imaginez, sans doute, ais�ment combien cette malheureuse affaire,
quelque bonne tournure qu'elle prit, nuisait cependant � ma fortune; il
me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien,
impossible de me rendre � l'expiration de mon cong�, plus impossible
encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire �clater ce
qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient d�vaster mon bien; le
ministre allait nommer � mon emploi: ces deux cruelles infortunes
�taient pourtant les moins terribles que je dusse craindre; car si je
reparaissais, malgr� tout cela, quel sort affreux pouvait m'attendre?
Mon premier soin, en arrivant � Gen�ve, fut d'�crire � D�terville, le
seul ami r�el que je poss�dasse. Sa r�ponse quadrait on ne saurait mieux
avec les conseils de M. de ----. Rien ne transpirait, disait-il; mais on
�tait dans un instant de rigueur sur les duels, et duss�-je tout perdre,
il valait mille fois mieux pour moi m'exposer � ce sort, que de risquer
une prison peut-�tre perp�tuelle, en reparaissant avant qu'il ne f�t
bien s�r qu'il n'y e�t aucun danger.
Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas �tre suivi; et je priai
D�terville de m'�crire r�guli�rement tous les mois � Gen�ve, d'o� je ne
me proposai point de sortir, n'ayant pas assez de fonds pour voyager. Je
renvoyai une partie de mes gens, apr�s leur avoir fait promettre le
secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de d�cider pour
moi. Ce fut pendant ce cruel d�soeuvrement que le go�t de la litt�rature
et des arts vint remplacer dans mon �me cette frivolit�, cette fougue
imp�tueuse qui m'entra�nait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins
doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait
connu ma famille, il me re�ut avec cette am�nit�, cette honn�tet�
franche, compagnes ins�parables du g�nie et des talens sup�rieurs; il
loua, il encouragea le projet qu'il me vit former de renoncer � tout
pour me livrer totalement � l'�tude des lettres et de la philosophie, il
y guida mes jeunes ans, et m'apprit � s�parer la v�ritable vertu des
syst�mes odieux sous lesquels on l'�touffe.... �Mon ami, me disait-il un
jour, d�s que les rayons de la vertu �clair�rent les hommes, trop
�blouis de leur �clat, ils oppos�rent � ses flots lumineux les pr�jug�s
de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du
coeur de l'honn�te homme. D�teste le vice, sois juste, aime tes
semblables, �claire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton �me,
et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupidit� du
despote.�
Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami
v�ritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion
dominante qui m'a depuis toujours entra�n� vers la litt�rature et les
arts, et qui me les fait aujourd'hui pr�f�rer � tous les autres plaisirs
de la vie, except� celui d'adorer mon Aline. Eh! qui pourrait renoncer �
ce plaisir d�s qu'il le conna�t; celui qui peut fixer ses regards sur
elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne m�rite plus la qualit�
d'homme; il la d�shonore et l'avilit d�s qu'il n'est plus sensible � de
tels charmes.
Les lettres de D�terville �taient cependant toujours �-peu-pr�s les
m�mes; rien ne transpirait, mais mon absence �tonnait tout le monde, et
beaucoup de gens se permettaient d'en raisonner d'une mani�re aussi
fausse que pleine de calomnie; mon ami savait que le trouble s'�tait mis
dans mes biens, il �tait presque s�r que ma compagnie allait �tre
donn�e, et malgr� tout cela il m'exhortait vivement � ne pas sortir de
mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j'�crivis pour le pr�venir,
je pr�textai un voyage indispensable chez l'�tranger, une succession
essentielle � recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le
ministre nomma � mon emploi.
Voil�, ma ch�re Aline, voil� les cruelles raisons qui motivent le
reproche peu m�rit� que me fait votre p�re, reproche d'autant plus
injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent � le recevoir.
Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre
votre estime, ou qui puisse m'ali�ner la sienne? J'ose en douter.
Deux ans d'exil volontaire s'�tant �coul�s, je crus pouvoir me
rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que
trouvai-je, h�las! Des maisons d�molies; des droits usurp�s; des terres
incultes; des fermes sans r�gisseurs, et par-tout du d�sordre, de la
mis�re et du d�labrement. Deux mille �cus de rente, furent tout ce qu'il
me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus
de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et
hasarder de repara�tre enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il
devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi
pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute
ma vie grav�e en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas
moins donn�, mes biens n'en sont pas moins d�vast�s ... tous mes amis
n'en sont pas moins perdus.... Malheureux que je suis! est-ce donc apr�s
tant de revers que j'ose pr�tendre � la divinit� que j'adore?... Aline,
oubliez-moi ... abandonnez-moi ... m�prisez-moi ... ne voyez plus dans
votre amant, qu'un t�m�raire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si
vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au
sentiment dont je br�le pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les
travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance o� vous avez
allum� les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous
aimer, qu'il l'est de se d�fendre de vous; mon �me uniquement modifi�e
par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire � leur
empire, et l'on m'arracherait plut�t mille fois la vie qu'on ne
d�truirait mon amour. J'attends mon arr�t et mon pardon. Aline, Aline,
j'attends tout de votre piti�.
* * * * *
LETTRE SIXI�ME.
_Aline � Valcour_.
Ce 15 Juin.
O mon ami! combien vos aveux me touchent! Que votre constance m'est
ch�re!... Moi, vous abandonner ... vous d�laisser, cruel!... Ah! plus
vous avez �t� malheureux, plus mon �me se livre au plaisir de vous
aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir
vos maux; c'est par ma main qu'ils seront tous calm�s.... Ah! Valcour!
combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune....
Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts ... mais vous les sentez
trop vivement, pour que je doive vous les reprocher. Vous avez �t�
faible ... vous avez �t� inconstant, peut-�tre m�me s�ducteur; mais vous
avez �t� courageux et noble, tous ces revers vous ont plong� dans un
abyme dont ma tendresse et les soins de ma m�re veulent absolument vous
retirer.... Non, je ne suis pas jalouse d'Ad�la�de, je la plains de
toute mon �me, elle int�resse bien vivement mon coeur. Mais je ne crains
plus qu'elle r�gne dans le v�tre, et je suis assez glorieuse, pour �tre
s�re de l'occuper tout entier.
Votre lettre a fait pleurer ma m�re.... Elle vous embrasse ... elle est
bien aise de savoir ce qui vous regarde.... Et sans vous compromettre en
rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous d�fendre; soyez
bien s�r qu'elle en usera.
Je ne vous �cris qu'un mot. Nous partons, �crivez-nous d�s les premiers
jours du mois prochain.
Vous ferez vos lettres de mani�re � ce qu'elles puissent se lire haut.
Sans vous interdire pourtant la libert� d'y ins�rer de tems-en-tems un
petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m'entretiendrez que du
sentiment qui nous flatte; ma m�re qui conna�*t vos vues, et qui les
approuve, me remettra ces billets fid�lement. Si vous avez quelque chose
de plus secret � me dire, vous l'adresserez � Julie, cette fille qui me
sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez
devenir son ma�tre un jour. Cela serait-il possible, mon ami? Je ne
sais, mais j'ai des pressentimens qui quelquefois me consolent par leur
illusion d�licieuse, des chagrins de la r�alit�.
Nous emmenons Folichon[2]. Comment ne l'aimerai-je pas, quand c'est vous
qui l'avez �lev�? Ce charmant animal vous ch�rit � tel point, que chaque
fois qu'on vous annonce, il semble que l'espoir et la joie animent alors
ses traits; et quand son erreur est dissip�e, il se rendort sur mes
genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois.
Note:
[Footnote 2: Petit �pagneul de la plus rare esp�ce, que Valcour avait donn� �
Aline. Il l'avait dress� � apporter, � sa ma�tresse, un �chaud� qui
contenait un billet: Aline le recevait, lui en remettait un autre
�galement rempli d'un billet que l'�pagneul rapportait � son ma�tre,
avec la m�me fid�lit�. Ils s'�crivirent ainsi pendant deux ans, couvrant
cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobri�t� du petit chien,
qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui
devait si bien aiguillonner sa gourmandise.]
* * * * *
LETTRE SEPTI�ME
_D�terville � Valcour_.
Paris, 17 Juin.
Si quelque chose peut adoucir les tourmens d'une �me honn�te et sensible
comme la tienne, mon cher Valcour, c'est la satisfaction de ceux qui te
sont chers; j'ose � ce titre t'apprendre mon mariage avec Eug�nie.
Toutes les difficult�s qui nous s�paraient sont vaincues, et dans
vingt-quatre heures je serai le plus heureux des �poux, je n'ose pas
dire des hommes, ta f�licit� manque � la mienne; et je ne pourrai jamais
me croire v�ritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera
dans l'infortune. Mais j'attends beaucoup pour toi des d�lais qu'obtient
madame de Blamont; elle t'aime; sa fille t'adore; esp�re tout du coeur
de ces deux charmantes femmes; tu sais qu'Eug�nie, sa m�re et moi, nous
sommes du voyage de Vert-feuille; juge si nous nous en occuperons, et si
nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d'avancer ton bonheur.
Sois bien certain, mon cher Valcour, qu'il ne sera question que de cela.
Mais je t'exhorte au courage et � la patience. Oter de la t�te d'un
_robin_ une id�e dont il est co�ff�, est une entreprise qui n'est point
facile. Je voudrais, moi, qu'on �tudi�t un peu ce d'Olbourg; ou je n'ai
jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et
bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait peut-�tre un peu
l'enthousiasme de notre cher Pr�sident. Je sais bien que voil� encore
une de ces ruses de guerre, qui ne s'arrangera pas avec ta maudite
d�licatesse; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas o� tu es;
pesons m�me, si tu veux, ce proc�d� dans la balance de ta justice. A
supposer que d'Olbourg ait quelque d�faut capital qui d�t faire le
malheur de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le pr�venir?
Adieu; les embarras de la veille d'une noce m'emp�chent de t'entretenir
plus long-tems; O mon ami! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous
les soins de la tienne? Si tu me crois bon � quelque chose pour la
circulation de ton commerce, dispose de moi; Eug�nie me charge de
t'offrir de m�me ses services; mais j'imagine que toutes vos pr�cautions
sont prises; quand on s'aime aussi vivement que vous le faites l'un et
l'autre, rien n'�chappe dans la recherche de tout ce qui peut �tre
n�cessaire au soulagement de ses peines.
* * * * *
LETTRE HUITI�ME.
_Valcour � D�terville_.
Paris, 19 Juin.
J'apprends ton mariage avec la m�me joie que s'il s'agissait du mien, et
je te f�licite d'autant plus sinc�rement de cette union, qu'il est
difficile de trouver une femme dont le charmant caract�re quadre mieux
avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d'o� na�t sans doute
toute la f�licit� de la vie. H�las! j'ai bien rencontr� de m�me tous
ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne;... mais que de
difficult�s, mon ami! Ah! je ne me flatte jamais de les vaincre; et puis
... te le dirai-je? t'avouerai-je encore une d�licatesse que tu vas
traiter d'enfantillage? La brillante fortune d'Aline ... le pitoyable
�tat de celle de ton ami; tout cela, mon cher, me fait craindre que l'on
n'imagine que mes sentimens ne sont fond�s que sur l'envie de conclure,
ce qu'on appelle dans le monde _une bonne affaire_; si jamais on allait
le penser, si cette affreuse id�e venait dans de certains instans de
calme s'offrir � l'esprit de mon Aline!... O mon cher D�terville! je la
fuirais pour ne la jamais revoir.... Ah! comme je d�sirerais � pr�sent
ce que j'ai toujours m�pris�!... que je voudrais poss�der des honneurs,
des tr�sors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que
j'adore!
A supposer m�me que les difficult�s s'aplanissent, et que je parvienne �
ce que j'appelle l'unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir
pas apport� un bien digne d'elle, n'alt�rera-t-il pas ma f�licit�?
L'illusion des plaisirs �vanouie, ne redouterai-je pas qu'elle-m�me ne
con�oive un jour ces regrets? O mon ami! cache-lui mes craintes, elle ne
me pardonnerait pas de les avoir con�ues.
Non, je n'approuve point tes recherches secrettes sur d'Olbourg, il y a
une sorte de trahison, qui ne s'arrange pas avec la franchise de mon
�me; je ne veux devoir qu'� moi seul la pr�f�rence d'Aline, il serait,
ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de
mon rival. S'il en a qui puissent faire le malheur d'Aline, sa m�re
saura les d�couvrir aussit�t, pour pr�venir leur union. Tout sera � sa
place alors; elle aura fait ce qu'elle doit, et je n'aurai pas fait ce
que je ne dois pas.
Je n'userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont
pris, ma reconnaissance n'en est pas moins la m�me.... Ah! que j'envie
ta f�licit�, mon ami; tu la verras tous les jours ... � tout instant tes
yeux pourront se fixer sur les siens; tu respireras le m�me air qu'elle;
tu jouiras de ces m�langes de traits ... m�langes charmans qui viennent
se peindre � toutes les heures sur sa d�licieuse figure.... Car
remarque-la bien: un sentiment ... un propos ... une influence dans
l'air ... un repas ... chacune de ces choses modifie diff�remment ses
traits. Elle n'est jamais jolie � une certaine heure comme elle la
devient � l'autre; je n'ai vu de mes jours une physionomie si piquante
et si diff�remment expressive. Je conviens qu'il faut �tre amant pour
�tudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le coeur y gagne,
il n'est pas une seule de ces variations qui ne l�gitime mille raisons
de l'aimer davantage.
Adieu ... je te trouble ... je d�robe des instans � ta f�licit� ...
jouis ... jouis, heureux ami ... je ne veux point fl�trir les roses de
l'hymen, par les larmes am�res de l'amour malheureux; je ne m'occupe
plus que de ton bonheur.... Ah! crois qu'il est bien vivement partag�
par l'ami le plus sinc�re que tu poss�des au monde.
* * * * *
LETTRE NEUVI�ME.
_Le pr�sident de Blamont � d'Olbourg_.
Paris, ce 1 Juillet.
Il me para�t, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succ�s ne sont pas
brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener � la campagne,
apr�s avoir si mal r�ussi � la ville? Toutes r�flexions faites, on te
d�teste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems,
dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme,
pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas
mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons r�duits �
emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai � la battre en br�che, et
pendant que tu formeras tes attaques, je te m�nagerai des auxiliaires.
Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre ma�tre d'une
ville, on est oblig� de s'emparer des hauteurs ... on s'�tablit dans
tout ce qui commande, et de-l� on tombe sur la place sans redouter les
r�sistances.
Ou bien on n�gocie ... on tourne ... on TERGIVERSE.
D'espoir ou de bonheur tour-�-tour on la BERCE.
Et si-t�t qu'on la tient, de sa cr�dulit�
On la punit alors avec rigidit�.
Ton imb�cile franchise t'emp�che de rien entendre � tout cela; ce n'est
pas que tu ne sois _rou�_ dans les formes, mais tu l'es avec trop de
bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point � deux battans, tu
n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades;
je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre m�tier qu'on
apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la
multitude de d�tours que nous savons mettre en usage quand il s'agit,
par exemple, de faire p�rir un innocent. Sur la quantit� de fausset�s,
de mensonges, de subornations, de pi�ges, de manoeuvres insidieuses que
nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que
tout cela nous forme au m�tier des ruses, et � la science d'amener les
�v�nemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te
fallait entreprendre _seul_ cette grande aventure, et r�ussir _seul_. Tu
irais-l� avec une candeur ... une v�rit� ... pas une malheureuse petite
�nigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme
on te _d�bouterait_ bient�t de tes ridicules pr�tentions!... ce n'est
plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance
aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui
qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que
l'on doit t�cher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui
sont cause de cela; � force de vouloir �tre fines, elles ont r�ussi �
nous rendre faux. Les folles cr�atures! que j'aime � les voir se
d�battre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends
dix points sur seize, et suis toujours s�r de les gagner de quatre ...
enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages
vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que
rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut
savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs
qu'on ne go�te pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on
jouit.... Je t'attends ce soir chez nos d�esses. Il y avait en v�rit�
des si�cles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-l�.
Note:
[Footnote 3: Il y a apparence que le go�t des robins pour les �nigmes, les
embl�mes et l'argent, �tait la m�me du tems de Rabelais que de nos
jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. �On arr�ta � l'isle
de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant
voulu descendre au guichet, y furent arr�t�s par ordre de GRIPPE-MINAUD,
archiduc des CHATS FOURR�S, qui leur proposa une �nigme � deviner.
Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine
d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser
l'argent; et la pate bien graiss�e, ils accorderont enfin les
passe-ports demand�s pour leur route.�]
* * * * *
LETTRE DIXI�ME.
_Aline � Valcour_.
Vert-feuille, 15 Juillet.
Nous sommes �tablis, Valcour, et notre vie est d�cid�e; elle est libre
et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre
d�licieuse; cette privation d�j� sentie par la soci�t�, l'est bien plus
vivement par mon coeur.
Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces d�tails vous
plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus pr�sente � votre imagination,
et r�ellement l'absence en devient par-l� moins cruelle.
Le ch�teau de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit
se transporte, n'est pas tr�s-magnifique, mais commode et d'une
excessive propret�; il est situ� � cinq lieues d'Orl�ans, sur les bords
de la Loire.
La for�t voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes;
les prairies vertes et fra�ches qui l'environnent, toujours peupl�es de
troupeaux gras et bondissans, sont par-tout orn�es de villages et de
maisons de campagne; les jardins agr�ablement coup�s par des canaux
limpides, par des bosquets odorif�rants, qu'�gayent une multitude
�tonnante de rossignols; l'immense quantit� de fleurs qui s'y succ�dent
neuf mois de l'ann�e; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et
serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique
l'objet soit de peu de cons�quence, � en faire un s�jour digne d'orner
l'�lys�e, et est mille fois pr�f�rable � toutes les belles terres de
monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui
� c�t� de la r�gularit�.
On se l�ve ici tous les jours � neuf heures, et tant qu'il fait beau, le
rendez-vous du d�jeuner est sous un bosquet de lilas, o� tout se trouve
pr�t d�s qu'on arrive. L�, l'on prend ce qu'on veut, et ma m�re a soin
d'y faire trouver � peu-pr�s tout ce qu'elle sait devoir plaire �
chacun. Cette premi�re occupation nous conduit � dix heures; alors on se
s�pare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques
cabinets frais, avec des livres: on ne se r�unit plus qu'� trois heures.
C'est l'instant de servir, on fait un excellent d�ner, et d'autant plus
ample, que c'est le seul repas o� l'on se mette � table.
A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les
cannes et les co�ffes se prennent, et Dieu sait o� l'on va se perdre! A
moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller � pied et
toujours extr�mement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup;
nous appelons cela _des aventures_. D�terville est le seul homme qui
nous accompagne, et en v�rit� � la mani�re dont nous nous �garons, je ne
doute pas qu'incessamment _les aventures_ que nous pr�tendons chercher,
ne nous arrivent.
Madame de Senneval qu'on prendrait bien plut�t pour la soeur a�n�e
d'Eug�nie, que pour sa m�re, appelle cela _des imprudences_, et madame
de Blamont, ma ch�re et d�licieuse maman, plus folle qu'aucune de nous,
assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer
quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les
Gaules, Gauvain, le s�n�chal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces
honn�tes gens, protecteurs-n�s du sexe, n'ont jamais fait de mal aux
femmes, et que par cons�quent nous sommes en s�ret�.
On revient d�s que le jour baisse; on se jette sur des canap�s, rendus,
comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des
sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le l�ger repas pris,
chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soir�e.
D�terville ou ma m�re, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de
quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'� minuit, heure
o� chacun se s�pare pour aller prendre les forces n�cessaires �
recommencer le lendemain; cette vie ainsi coup�e, a l'art de nous faire
passer les jours avec tant de rapidit�, qu'except� moi, mon ami, qui
trouve toujours trop longs les instans o� je dois exister sans vous,
chacun en v�rit� croit n'�tre ici que d'hier.
On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si
quelque g�ant.... Ferragus, par exemple, le fl�au du brave chevalier
Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre
Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le
d�loyal?... oui, mais si Aline �tait d�j� la femme du g�ant.
O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma
m�re est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me
console si bien!... elle laisse na�tre avec tant de bont� dans mon
coeur, l'espoir heureux d'�tre un jour � tout ce que j'aime, qu'elle
adoucit un peu le chagrin d'en �tre s�par�.
Elle me disait hier: Si votre p�re vous d�sh�ritait, il ne pourrait pas
vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien s�rement � vous,
sans que jamais rien puisse vous en priver; voil� pourquoi je l'arrange,
pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige �
penser � moi quand je ne serai plus ... et moi que cette id�e trouble et
d�sesp�re, moi qui ne peux l'admettre sans fr�mir ... je me pr�cipite
dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous
allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de
l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir
qu'ensemble.... Eh bien, ne voil�-t-il pas ma ga�t� qui me quitte,
j'avais bien affaire aussi d'aller vous d�tailler ces circonstances....
Adieu, aimez-moi et �crivez-nous.
* * * * *
LETTRE ONZI�ME.
_Valcour � Aline_.
Paris, 20 Juillet.
Je vous �cris � la h�te, dans l'affreuse inqui�tude o� je suis;
prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je br�le
d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous
menez est d�licieuse, votre bonheur s'y peint, cette id�e me console;
mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma
lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous
supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous
amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre;
quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher D�terville, vous
m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous d�fendre seul,
contre une troupe arm�e.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je
me fie peu � ce qu'ils disent, leur fausset� m'effraie plus que leurs
promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande � genoux �
madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sinc�re de
mon respectueux attachement.
* * * * *
LETTRE DOUZI�ME.
_Madame de Blamont � Valcour_.
Vert-feuille, 25 Juillet.
Oui, c'est moi qui re�ois cette lettre press�e, et c'est moi qui ris de
toute mon �me de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous,
nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enl�vement, c'est
en v�rit� tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extr�mit�s,
n'avons-nous pas le brave D�terville, qui, quoique seul, romprait plut�t
douze lances, soyez-en bien s�r, que de laisser enlever sa femme, ou les
deux amies de son ami; � l'�gard des gens qui promettent, j'ai plus de
confiance que vous en leur parole; ils m'ont jur� du repos cet �t�, et
j'y crois. La confiance bien ou mal plac�e, calme le sang; ne troublez
pas le plaisir qu'elle me donne.
Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui
s'int�resse toujours bien vivement � vous. C'est le comte de Beaul�; son
grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne
amiti� pour moi; toutes ces raisons l'ont engag� � venir me donner
quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honn�te militaire, sous
lequel vous avez fait vos premi�res armes, sans une sorte d'�motion
respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les
franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la
mani�re dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de
ces loix si prodigieusement oubli�es de nos jours ... de ces loix
pr�cieuses, remplac�es par de l'impertinence et des vices;... mais
quelle est cette petite t�te qui s'approche de la mienne?... Vites-vous
jamais un proc�d� pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon �critoire,
ne voil�-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon �paule ... et
puis de grands �clats de rire, parce que je surprends cette t�te et que
je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance
regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai chang� d'avis,
vous me laisserez bien peut-�tre jouir une fois de vos plaisirs.--Oh
maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier �tre pourtant
qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle,
changeons de r�le, votre p�re veut que j'�crive � monsieur d'Olbourg,
chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-m�me.--Et qu'y
a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui
doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la
sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre p�re?--Vous le vaincrez.--Je
n'en r�ponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse
encore une fois avant cette mort, � l'anglaise, et laissez-moi finir ma
lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'�crivais.
Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et
pleure �-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis
�crire.
Nous avons ici le tableau de la f�licit�. Eug�nie, que nous ne devrions
plus nommer que madame D�terville, aime passionn�ment son mari, et elle
en est ador�e. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est � la
campagne, mon cher Valcour, o� le bonheur de s'aimer se go�te mieux
selon moi, et o� l'on se pla�t mieux � en contempler le spectacle....
Mais � Paris, dans ce gouffre de perversit�, o� les mauvaises moeurs
forment le bon air, ou l'ind�cence est une gr�ce, la fausset� de la
finesse et la calomnie de l'esprit. On ne conna�t rien de ce que dicte
la nature, toujours � c�t�, ou au-del� de ses mouvemens; on y trouve
plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un
qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les
sensations �nerv�es par la licence et corrompues par la d�bauche ne
retrouvent plus leur �nergie. On y chansonnerait un �poux qui au bout
d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!
Oh que je vous ha�rais, je crois, vous m�me, si vous n'�tiez pas encore
amoureux de la v�tre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,
soyez sage, et tout ira bien.
* * * * *
LETTRE TREIZI�ME.
_Aline � Valcour_.
Vertfeuille ce 6 Ao�t.
Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne
vie, il �tait devenu n�cessaire de l'interrompre. Monsieur Debaul� se
prom�ne peu, et malgr� ses intances pour ne pas nous d�ranger, nous
avons d� lui tenir compagnie; que ce d�but ne vous alarme point. Encore
une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les
ferions pas, s'il y avoit la moindre chose � craindre.
Ma m�re entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il
les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_
qu'on r�pond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il
craint bien qu'on ne r�ussisse pas � vaincre le pr�sident; il a souri en
disant que d'Olbourg et lui �taient _intim�ment li�s_, et souri d'une
fa�on qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui �taye cette
indigne association. Quelques fr�les que dussent �tre ces soci�t�s,
peut-�tre sont-elles plus difficiles � rompre que celles que la vertu
soutient, et j'en redoute �tonnamment les effets; ils lient, pr�tend-on,
leurs ma�tresses entre elles, comme ils le sont eux-m�mes, et ce
quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit � l'ins�u de ma m�re;
garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une ma�tresse.... Et quelle est
donc la cr�ature abandonn�e ... il est vrai que quand on n'est riche....
Mon ami cet homme a une ma�tresse! et si cela est, pourquoi veut-il
m'�pouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'o�-vient
prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on ach�te,... ah!
j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa chemin�e ...
c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage!
et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour �tre la femme de
cet homme-l�! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette
fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?
D�terville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs d�prav�es
de ce financier, il m'a dit votre d�licatesse, je ne puis m'emp�cher de
l'approuver, et la mienne �-pr�sent m'impose les m�mes lois; car, si
cette liaison vicieuse est constat�e entre mon p�re et d'Olbourg,
D�terville ne d�voilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de
l'autre au jour.... Le dois-je? ma m�re est malheureuse, je serais bien
f�ch�e, qu'une aussi triste d�couverte vint augmenter l'horreur de sa
situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, apr�s les
proc�d�s de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa
femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur �ge est si
diff�rent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins
tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas
moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment bless�, peut faire
na�tre, sont peut-�tre aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ...
je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus
vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens
puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si
gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon p�re nous a
fait esp�rer du repos cet �t�. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il
arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eug�nie le craint, j'en
frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit � ma m�re, mais si cet
homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma pr�sence, je ne
r�sisterais pas � l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour,
�tez-moi ces tristes id�es, elles troublent mon repos, et je ne puis les
vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez fr�mir
autant que moi....
* * * * *
LETTRE QUATORZI�ME.
_Valcour � Aline_.
Paris, 14 Ao�t.
Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que
vous, le caract�re de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous
alarmer tous les deux; cette s�curit� o� sa promesse vous tient,
enveloppe peut-�tre un pi�ge dans lequel il veut vous surprendre. Il
voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de
troubler ... et qui sait s'il n'am�nera pas son d'Olbourg? cependant il
n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment
qui vous cause autant de r�pugnance; n'est-on pas convenu de vous
laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette
m�re qui vous adore, et que nous ch�rissons si bien tous les deux,
prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de
nouveaux d�lais ... h�las! je vous rassure et je fr�mis moi-m�me; je
veux calmer des troubles qui me d�vorent, je veux consoler Aline et je
suis plus afflig� qu'elle.
Il est vrai que je me suis oppos� aux recherches que me proposait
D�terville, et d'apr�s ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus
fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature
nous � asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne
se trouvait pas li�e, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire
que ce soin la regarde; mais si l'association soup�onn�e est s�re, elle
ne le peut plus. Non qu'elle ne le d�t, si elle �tait incertaine; mais
si la chose est prouv�e, le silence est son lot. Que faire? que devenir?
qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose �tre
s�r d'y r�gner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas
sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez
toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons � cette multitude
d'obstacles, la fermet� que donne la constance et nous triompherons un
jour; mais si vous faiblissez, si les pers�cutions vous d�terminent ...
si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien
moins cruelle.
* * * * *
LETTRE QUINZI�ME.
_D�terville � Valcour_.
Vertfeuille, ce 26 Ao�t.
Tu l'avais devin�, mon cher Valcour, il devait n�cessairement nous
arriver quelqu'aventure � ces promenades �loign�es, si fort du go�t de
madame de Blamont, et si d�sapprouv�es par ta prudence; mais ne
t'inqui�te pas, aucune diminution � la somme totale de nos h�tes, nulle
atteinte � aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ...
une recrue fort singuli�re, et pour que ton imagination, que je connais
impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la v�rit�, et ne la
change aussi-t�t en d'affreux revers, �coute avant que de pr�voir.
Depuis que les jours diminuent, on d�ne plut�t � Vertfeuille, afin de se
trouver toujours � peu-pr�s la m�me quantit� d'heures de promenade. En
cons�quence, hier nous �tions, malgr� l'extr�me chaleur, partis � trois
heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la
for�t, derri�re lequel se trouve un hameau charmant, o� ton Aline a une
bonne amie, nomm�e _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ...
on voulait donc aller go�ter du lait de _Colette_; mais il fallait se
presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on
craignait, devait �tendre ses voiles lugubres � pr�s de sept heures. Il
y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment �
perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva � cinq
heures et demie, chez la jolie laiti�re; on but son lait. Aline qui lui
portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui
plaire, en fut re�ue comme tu l'imagines; mais toutes les montres
marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se
quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait � peine le
tems de respirer ... que j'�tais plus effray� que les femmes, et mille
autres mauvaises plaisanteries, qui ne me d�mont�rent point, parce que
si j'�tais alarm�, les ch�res dames devaient rien voir que ce n'�tait
que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous part�mes.
A peine engag�s dans la route du bois, dont le d�bouch� touche aux
avenues de Vertfeuille, nous entend�mes des cris per�ans qui nous
parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu
de la for�t. Tout le monde s'arr�te ... c'�tait d�j� nuit; l'�tonnement
fait place � la peur, et voil� toutes nos h�ro�nes tellement
effarouch�es, que l'une, Eug�nie, tombe �vanouie dans mes bras, et que
les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent
tomber au pied des arbres.
Si je d�sirais qu'on ne se trouv�t pas ce nuit au milieu d'une telle
route, c'est que je pr�voyais bien ce qu'il arriverait au plus l�ger
accident; et l'embarras qui en r�sulterait pour moi; rassurer,
approfondir, d�fendre, telle �tait ma besogne, et j'�tais bien plus
embarrass� des deux premiers soins que du troisi�me. Je les calmai donc
de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'�lance o� j'entends les
cris. Il n'�tait pas ais� de trouver l'endroit d'o� ils partaient; la
malheureuse qui les jetait �tait hors de la route, elle paraissait
enfonc�e dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-m�me,
quoique j'appelasse ... trop occup�e de sa douleur, l'infortun�e ne me
r�pondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route,
m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de foug�re, au
pied d'un grand ch�ne, une jeune fille venant de mettre au jour une
malheureuse petite cr�ature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques
que venait d'�prouver la m�re, faisait pousser � cette m�re d�sol�e de
lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord,
l'�p�e � la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous
mon habit si-t�t que je m'aper�us que je n'avais affaire qu'� une femme,
je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins
promptement � la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je
n'ai le tems ni de vous �couter ni de vous secourir, je dois rejoindre
des dames qui m'attendent ici pr�s, que je ne puis abandonner seules �
l'entr�e de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position
me para�t embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite cr�ature,
donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue,
vos soins me sont pr�cieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller
au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assur�e
d'y trouver des secours.--Je ne connais point de village de Berseuil
dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le pr�sent que ce que je
viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais �tre oblig� de
vous quitter.--Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le
baise. Malheureuse cr�ature, s'�cria-t-elle en l'entortillant d'un
mouchoir et le pla�ant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon
d�shonneur, devais-je croire que tu serais priv�e d'abri d�s en voyant
le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous
regagn�mes au plut�t l'endroit o� j'avais laiss� ces dames. Nous les
rev�mes bient�t ... mais dans quel �tat! les deux filles tenaient leurs
m�res embrass�es, et quoiqu'elles fussent elles-m�mes dans une agitation
prodigieuse, elles s'effor�aient de les rassurer. Tu juges de l'effet de
mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air
ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en
deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extr�mement
confuse, t�moigna son respect comme elle put. On examina, on caressa
l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de
repos � la m�re, tant par humanit� que pour s'instruire un peu plus �
fond de ce qui pouvait �claircir une aussi singuli�re aventure; mais
faisant observer � ces dames que la nuit s'�paississait de plus en plus,
et qu'il nous restait pr�s de trois quarts de lieues, je d�cidai le
d�part le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la
m�re � laquelle je donnai le bras; Eug�nie aida des siens les deux
dames, et nous sort�mes en diligence du bois. Point d'�claircissemens
que nous ne soyons au ch�teau, dis-je � Madame de Blamont qui voulait
toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette
jeune personne d�j� tr�s-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver
et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port.
Il �tait tems; � peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas,
pouvait-elle se tra�ner. Ce qui fit dire � Madame de Blamont
qu'assur�ment elle serait morte si elle e�t persist� dans son projet de
se rendre � ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui
se trouvait � six grandes lieues de l'endroit o� la rencontre s'�tait
faite. Le premier soin de la ma�tresse du logis, fut d'�tablir cette
infortun�e dans une des meilleurs chambres du ch�teau avec son enfant,
et apr�s lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures
apr�s une r�tie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer.
Comme on n'avait voulu d'elle ce soir l� aucun �claircissement pour ne
la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interpr�t�e de
toutes sortes de mani�res, chacun dit son mot, et par une fatalit�,
assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une v�rit�
plus importante que l'on ne le pensait.
Le lendemain matin, c'est-�-dire aujourd'hui, on doit, aussi-t�t qu'on
supposera la belle aventuri�re �veill�e, se transporter dans son
appartement pour apprendre d'elle le r�cit de son histoire, si la
sage-femme qu'on a envoy� chercher sur-le-champ, la trouve assez bien
pour lui permettre de nous la raconter, ce r�cit fera donc le sujet de
ma premi�re lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je
t'embrasse.
* * * * *
LETTRE SEIZI�ME
_Le m�me au m�me_.
Vertfeuille, ce 28 ao�t.
Le courrier ne partant point hier, je n'ai pu reprendre le fil de notre
aventure qu'aujourd'hui ... � mon ami, que d'id�es tout ceci va faire
na�tre en toi, et quels soup�ons singuliers se forment ici dans toutes
les t�tes! Serait-il possible que le hasard e�t voulu placer dans nos
mains, le premier anneau d'une cha�ne, dont l'extr�mit� peut tenir au
but d'�claircissement que nous nous proposons avec tant d'ardeur! Mais
comme rien ne peut s'affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter,
toi de soup�onner, de conjecturer et d'approfondir, m�me si tu veux.
La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune
personne, nous apprit peu apr�s que la nuit avait �t� agit�e, qu'il y
avait eu un peu de fi�vre, mais que ces accidens n'ayant rien d'�tranger
� l'�tat, nous pouvions entrer si nous le d�sirions et apprendre tout ce
qui la concernait; elle consentait � nous instruire. Il n'y eut d'admis
que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas d�cent
d'y mener Aline, heureux caract�re qui mod�le toujours ses d�sirs sur
ses devoirs! cette privation ne lui co�ta rien, sa curiosit� ne
l'emporta pas sur sa pudeur.... Eug�nie lui tint compagnie. Nous
entr�mes apr�s quelques civilit�s de part et d'autres: tels furent, mon
cher Valcour, les termes dans lesquels s'exprima notre aventuri�re.
HISTOIRE DE SOPHIE.
On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant � madame de
Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma
naissance, je ne connais que mon p�re, et j'ignore les particularit�s
qui ont pu me donner le jour. Je fus �lev�e dans le village de Berseuil,
par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre
quand vous m'avez trouv�e, elle m'a servi de nourrice, et m'a pr�venue,
d�s que je pus entendre raison, qu'elle n'�tait point ma m�re, et que je
n'�tais chez elle qu'en pension. Jusqu'� l'�ge de treize ans, je n'ai eu
d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le m�me, �
ce que dit Isabeau, qui m'avait apport� chez elle, et qu'elle m'assura
secr�tement �tre mon p�re. Rien de plus simple et de plus monotone que
l'histoire de mes premiers ans, jusqu'� l'�poque fatale o� l'on
m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me pr�cipiter malgr� moi, dans
l'abyme de la d�bauche et du vice.
J'allais atteindre ma treizi�me ann�e, lorsque l'homme dont je vous
parle vint me trouver pour la derni�re avec un de ses amis du m�me �ge
que lui, c'est-�-dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau
et m'examin�rent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que
je devais prendre pour mon p�re fit beaucoup d'�loges de moi ... j'�tais
selon lui charmante, faite � peindre ... h�las! c'�tait la premi�re fois
que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature
dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent �tre la cause
de tous mes malheurs! L'examen des deux amis �tait entrem�l� de l�g�res
caresses; quelquefois m�me on s'en permettait o� la d�cence n'�tait rien
moins que respect�e ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les
vis m�me rire ... eh quoi! la ga�t� peut donc na�tre o� se m�dite le
crime! l'�me peut donc s'�panouir au milieu des complots form�s contre
l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'�tais loin d'en
augurer les suites! Elles devaient �tre bien am�res pour moi. On fit
revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune �l�ve, dit M.
_Delcour_, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en p�re)
elle pla�t � M. de _Mirville_, dit-il, et montrant son ami, il va la
conduire � sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se
mit � pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous
m�l�mes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en
s'adressant � M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur m�me, je
ne lui connais nul d�faut ... je vous la recommande, monsieur, je serais
au d�sespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs?
interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune.
ISABEAU.--Que le ciel au moins la pr�serve de la faire au d�pends de son
honneur. MIRVILLE.--Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien
raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU � _M.
Delcour_.--Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur, � votre
derni�re visite que vous la laisseriez au moins jusqu'� ce qu'elle e�t
rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.--De religion?
ISABEAU.--Oui monsieur. M. DELCOUR.--Eh bien! est-ce que cela n'est pas
fait? ISABEAU--Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite;
monsieur le cur� l'a remise � l'ann�e prochaine. M. DE MIRVILLE--Oh
parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-l�, je l'ai promise pour
demain � ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de
_ces mis�res-l� par-tout?_ M. DELCOUR.--Par tout, et aussi-bien chez
vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse �tre dans la
capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village
de Berseuil?... Puis se tournant vers moi--Sophie, voudriez-vous mettre
des entraves � votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus
petit retard. H�las! monsieur, interrompis-je na�vement, d�s que vous me
parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et
que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans
les bras de cette tendre m�re ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va,
mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te
remercie de ta bonne volont�, mais tu ne m'appartiens pas ... ob�is �
ceux de qui tu d�pens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu
tombes dans la disgr�ce, Sophie, souviens-toi de ta bonne m�re Isabeau,
tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te co�te
quelque peine � gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas
le prix de la honte ... il ne sera pas arros� des larmes du regret et du
d�sespoir.... Bonne femme, en voil� assez ce me semble, dit Delcour, en
m'arrachant des bras de ma nourrice, cette sc�ne de pleurs toute
path�tique qu'elle puisse �tre, met du retard � nos d�sirs ...
partons.... On m'enl�ve, on se pr�cipite dans une berline qui fend l'air
et nous rend � Paris le m�me soir.
Si j'avais eu un peu plus d'exp�rience, ce que je voyais, ce que
j'entendais, ce que j'�prouvais, auraient d� me convaincre avant que
d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait �taient bien diff�rens
de ceux que je remplissais � Berseuil, qu'il entrait bien d'autres
projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui
m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort
ma bonne nourrice �tait bien pr�s d'�tre outrag�e. M. de Mirville, �
c�t� duquel j'�tais dans la voiture, me mit bient�t au point de ne
pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurit� favorisait ses
entreprises, ma simplicit� les encourageait, M. Delcour s'en
divertissait et l'ind�cence �tait � son comble ... mes larmes coul�rent
alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela
allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions
arriv�s ... mais je n'aime pas � entendre brailler.... Eh! bon, bon,
r�pondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa
victoire?... Quand nous f�mes l'autre jour chercher ta fille, aupr�s de
Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une
sc�ne de larmes ... et cependant, avant que d'�tre � Paris, j'eus
l'honneur d'�tre ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de
Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de
chasse, vous ne faites jamais si bien la cur�e que quand vous avez forc�
la b�te. Jamais je ne vis d'�mes si dures que celles de ces supp�ts de
Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le
gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos
dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soup�onn�s
d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne
faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne
l'�gorgeons-nous pas. Notre r�putation est mieux �tablie que la v�tre,
et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De
pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce
que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus
affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par
l'indignit� des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles
horreurs dis-je, nous conduisirent � Paris, et nous arriv�mes.
La maison o� nous descend�mes n'�tait pas tout-�-fait dans Paris, j'en
ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire
qu'elle �tait situ�e pr�s de la barri�re des Gobelins. Il �tait environ
dix heures du soir quand on arr�ta dans la cour; nous descend�mes.--La
voiture fut renvoy�e et nous entr�mes dans une salle o� le souper
paraissait pr�t � �tre servi; une vieille femme, et une jeune fille de
mon �ge, �taient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut
avec elles que nous nous mimes � table; il me fut facile de voir pendant
le souper que cette jeune fille nomm�e _Rose_, �tait � monsieur Delcour,
ce qu'il me parut que monsieur de Mirville d�sirait que je lui fusse.
Quand � la vieille, elle �tait destin�e � �tre notre gouvernante, son
emploi me fut expliqu� tout de suite, et en m'apprit en m�me-tems que
cette maison �tait celle o� je devais loger avec ma jeune compagne, qui
n'�tait autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur
Delcour et lui disaient avoir �t� derni�rement chercher pr�s de
Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'�taient
r�ciproquement donn� leurs deux filles pour ma�tresses, sans que l'une
de ces deux malheureuses cr�atures, conn�t mieux que l'autre la seconde
partie des liens qui les attachaient � ces deux p�res.
Vous me permettrez de taire, madame, les ind�cens d�tails, et de ce
souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit
et plus artistement meubl�, f�t destin� � ces honteuses circonstances;
Rose et monsieur Delcour y pass�rent avec nous; celle-ci d�j� au fait,
n'opposa nuls refus, son exemple me fut propos� pour adoucir la rigueur
des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilit�, on me fit craindre la
force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame,
je fr�mis ... je pleurai ... rien n'arr�ta ces monstres et mon innocence
fut fl�trie.
Vers les trois heures du matin les deux amis se s�par�rent, chacun passa
dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suiv�mes
ceux qui nous �toient destin�s.
L�, monsieur de Mirville acheva de me d�voiler mon sort; �vous ne devez
plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous
entretenir; votre �tat vient d'�tre �clairci de mani�re � ne plus vous
laisser de soup�on.--Ne vous attendez pourtant pas � une fortune bien
brillante ni � une vie tr�s-dissip�e; le rang que monsieur et moi tenons
dans le monde, nous oblige � des pr�cautions, qui rendent votre solitude
un devoir. La vieille femme que vous avez vue pr�s de Rose, et qui doit
�galement prendre soin de vous, nous r�pond de votre conduite � l'un et
� l'autre une incartade ... une �vasion, serait s�v�rement punie, je
vous en pr�viens: du reste soyez avec moi, soumise, honn�te, pr�venante
et douce, et si la diff�rence de nos �ges s'oppose � un sentiment de
votre part dont je suis m�diocrement envieux, que, pour prix du bien que
je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'ob�issance sur
laquelle je devrais compter, si vous �tiez ma femme l�gitime. Vous serez
nourrie, v�tue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos
fantaisies; cela est m�diocre, je le sais; mais � quoi vous servirait le
surplus dans la retraite o� je suis oblig� de vous tenir, d'ailleurs
j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'�tes pas ma seule
pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois
fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous
distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans
leur genre ont des qualit�s qui vous aideront � mener une vie douce, et
sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse�.
Cette belle harangue d�bit�e, monsieur de Mirville se coucha, et
m'ordonna de prendre ma place aupr�s de lui.--Je tire le rideau sur le
reste, madame, en voil� assez pour vous faire voir quel �tait l'affreux
sort qui m'�tait destin�; j'�tais d'antant plus malheureuse qu'il me
devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul �tre qui e�t de
l'autorit� sur moi ... mon p�re m�me me contraignait � m'y r�soudre et
me donnait l'exemple du d�sordre.
Les deux amis partirent � midi, je fis plus ample connaissance avec ma
gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne
diff�raient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que
moi. Elle avait comme moi pass� sa vie dans un village, �lev�e par sa
nourrice, et n'�tait � Paris que depuis trois jours, mais la distance
�norme du caract�re de cette fille au mien, s'est toujours oppos� � ce
que je fisse aucune liaison avec elle, �tourdie, sans coeur, sans
d�licatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la
modestie que j'avais re�ues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant
d'ind�cence et de vivacit�, j'�tais oblig�e de vivre avec elle, les
liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amiti�.
Pour la Dubois, elle avait les vices de son �tat et de son �ge;
imp�rieuse, tracassi�re, m�chante, aimant beaucoup plus ma compagne que
moi; il n'y avait rien l�, comme vous voyez, qui d�t m'attacher fort �
elle, et le temps que j'ai �t� dans cette maison, je l'ai
presqu'enti�rement pass� dans ma chambre, livr�e � la lecture que j'aime
beaucoup, et dont j'ai pu faire ais�ment mon occupation, moyennant
l'ordre que M. de Mirville avait donn� de ne me jamais laisser manquer
de livres.
Rien de plus r�gl� que notre vie; nous nous promenions � volont� dans un
fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois
fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors,
se r�unissaient, soupaient avec nous, se livraient � leurs plaisirs,
l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'apr�s-souper, et allaient
de-l� finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son
appartement, qui devenait le n�tre le reste du temps.... Quelle
ind�cence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les p�res aux yeux
de leurs filles! Ma ch�re amie, dit madame de Senneval,
m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortun�e nous
apprendrait peut-�tre des atrocit�s d'un bien autre genre.--Que
savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de
Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment
honn�te et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ...
mais n'est-il jamais arriv� pis? Et comme elle vit que Sophie ne la
comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle
voulait dire.
Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-�tre le
seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame,
reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause
d'une retenue.... Qui dans de telles �mes n'eut s�rement jamais la vertu
pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je
le sais, mais tant d'autres _�carts_ ... tant d'autres _turpitudes_ ont
si bien su me convaincre de la d�pravation de moeurs de ces deux amis,
que je ne dois assur�ment attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez
dire, qu'� un sentiment plus imp�rieux que leur d�bauche; or, je n'en ai
point vu qui l'emport�t sur leur jalousie.--Elle est difficile �
entendre avec cette communaut� de plaisirs dont vous nous parlez, dit
madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont
monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.--Je l'avoue,
mesdames, reprit Sophie, peut-�tre est-ce ici un de ces cas o� le choc
violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce
qu'il y a de bien s�r, c'est que le d�sir de conserver chacun leur bien,
d�sir n� de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta
toujours dans leur coeur, et les emp�cha d'ex�cuter ... des horreurs ...
dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru
plus affreuses que la mort m�me.--Poursuivez, dit madame de Blamont, et
ne trouvez pas mauvais que l'int�r�t que vous m'avez inspir�, m'ait fait
fr�mir pour vous.
Jusqu'� l'�v�nement qui m'a valu votre protection, madame, continue
Sophie, en s'adressant toujours � madame de Blamont; il me reste fort
peu de choses � vous apprendre. Depuis que j'�tais dans cette maison,
mes appointemens m'�taient pay�s avec la plus grande exactitude, et
n'ayant aucun motif de d�pense, je les �conomisais dans la vue de
trouver peut-�tre un jour l'occasion de les faire tenir � ma bonne
Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer
cette intention � monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me
procur�t lui-m�me la moyenne d'ex�cuter l'action que je m�ditais....
Innocente! O� allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais
dans le sein du vice et du libertinage!--Il vous faut oublier tous ces
sentimens villageois, me r�pondit brutalement monsieur de Mirville,
cette femme a �t� beaucoup trop pay�e des petits soins qu'elle a eus de
vous; vous ne lui devez plus rien.--Et ma reconnaissance, monsieur, ce
sentiment si doux � nourrir dans soi, si d�licieux � faire
�clater.--Bon, bon, chim�re que toutes ces reconnaissances l�. Je n'ai
jamais vu qu'on en retir�t quelque chose, et je n'aime � nourrir que les
sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez
trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.--Rejet�e de
l'un, je voulus recourir � l'autre, et je parlai de mon projet �
monsieur Delcour. Il le d�sapprouve plus durement encore, il ma dit qu'�
la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque
je ne songeais qu'� jeter mon argent par la fen�tre; il me fallut
renoncer � cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.
Mais avant que d'en venir � ce qui donna lieu � la malheureuse
catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les
deux p�res s'�taient plus d'une fois, devant nous, c�d� leur autorit�
sur leurs filles, en se priant r�ciproquement de ne les point m�nager
quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer
la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer
des cha�nes; or, je vous laisse � penser si tous deux abusaient de cette
autorit� respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me
traitait sur-tout avec une duret� inou�e, au plus l�ger caprice de son
imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne
prenait pas plus ma d�fense, que Mirville ne prenait celle de sa fille,
quand Delcour la maltraitait de m�me, ce qui arrivait tout aussi
souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; enti�rement coupable,
enti�rement complice du malheureux commerce o� j'�tais entra�n�e, la
nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir
davantage, elle voulut faire �clore dans mon sein, un gage de mon
d�shonneur. Ce fut �-peu-pr�s vers ce temps que ma compagne impatient�e
de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle m�ditait une �vasion. Je ne
veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouv� des
moyens d'int�resser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il
m'offre de me rendre libre; tu es la ma�tresse de partager notre sort
... peut-�tre vaudrait-il mieux pour toi d'attendre apr�s tes couches
... je n'en agirai pas moins pour ta d�livrance, je te m�nagerai un ami,
il viendra te retirer d'ici, et nous nous r�unirons si tu le veux. Ce
dernier plan de liaison ne me convenait gu�res, et si je d�sirais ma
libert�, c'�tait pour mener un genre de vie bien diff�rent de celui
qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai n�anmoins ses offres, je
convins avec elle qu'il valait mieux que je n'ex�cutasse cette fuite
qu'apr�s mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer
tout pour ce moment. Cependant, quelque press�e qu'elle f�t elle-m�me,
les pr�paratifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put �tre
arrang� qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant �tait
venu, elle allait s'�vader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle
avait choisi pour son d�part, et la veille �galement de celui o� j'ai eu
le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre
pour aller chercher quelque argent destin� au jardinier qui devait lui
faire trouver un appartement tout pr�t; elle me pria de rester avec ce
jeune homme qui press� de sortir, paraissait ne vouloir point s'arr�ter,
et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale �poque de mon
infortune! ou plut�t de mon bonheur, puisque cette m�me circonstance fut
celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors
ce qui n'�tait jamais arriv� depuis trois ans; M. de Mirville entra seul
et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune
homme pour le soustraire � ses regards, il s'�vada cependant fort vite,
mais ce ne fut pas sans �tre vu. Rien ne peut rendre l'acc�s de col�re
dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la premi�re arme
dont il se servit, et sans �gard pour ma situation, sans approfondir si
j'�tais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me tra�ne au travers
de la chambre par les cheveux, me menace de fouler � ses pieds le fruit
que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un
t�moignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je
suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'�tait accourue et ne m'eut
arrach�e de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en
punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que
personne n'entre, et que cette prostitu�e monte � l'instant dans sa
chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'�chapper, par
cette m�prise, � ce qu'elle m�ritait seule, se gardait bien de dire un
mot, et la foudre n'�clata que sur moi.... Je fus bient�t suivi de mon
tyran, ses yeux �tincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels
je crus en d�m�ler de plus terribles que ceux de la col�re, et dont les
impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le
firent para�tre en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous
rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent
ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les
peindre.... Il m'ordonne de quitter mes v�temens ... je me jette � ses
pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par
ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortun�, agitant mon sein de
ses palpitations, il semblait d�j� se courber sur les genoux de son p�re
... on eut dit qu'il implorait sa gr�ce.... Mon �tat ne toucha point
Mirville, il y trouvait, pr�tendait-il, une conviction de plus �
l'infid�lit� qu'il soup�onnait; tout ce que j'all�guais n'�tait
qu'imposture, il �tait s�r de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui
en imposer ... je me mis donc dans l'�tat qu'il d�sirait, d�s que j'y
fus, des lieus barbares lui r�pondirent de ma contenance....
[Illustration: L'infortun� ... il semblait d�j� se courber sur les
genoux de son p�re ... on eut dit qu'il implorait sa gr�ce.]
Je fus trait�e avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le
p�dantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruaut�,... avec
une rigueur,... enfin, je p�lis.... Je chancelai sous mes liens,... mes
yeux se ferm�rent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne
retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon
bourreau arpentait la chambre � grands pas, il diligentait les soins
qu'on me donnait ... non par piti� ... le monstre ... mais pour �tre
plus vite d�barrass� de moi.... Allons, s'�cria-t-il, est-elle pr�te, et
me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la,
rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes
clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux
�cus;--tenez, me dit-il, voil� plus qu'il n'en faut pour vous conduire
chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui
recevra, sans doute, avec empressement, une cr�ature capable de la
conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, r�pondis-je en
larmes, ne pouvant tenir � ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait
qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon
repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces
mots qui devaient l'attendrir, si l'�me des tyrans s'ouvrait � la piti�,
si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de
l'innocence; il me saisit par le bras, m'entra�ne � l'extr�mit� de la
maison, et me jette dans une rue d�tourn�e qui aboutissait � l'une des
portes du jardin.... Que votre �me sensible con�oive ma situation,
madame, seule � l'entr�e de la nuit, pr�s d'une ville absolument
inconnue de moi, dans l'�tat o� je me trouvais, ayant � peine de quoi me
conduire, d�chir�e, bless�e de toutes parts, n'ayant pas m�me la
ressource des larmes, h�las! je n'en pouvais r�pandre.
Ne sachant o� porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte
qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y pr�cipitai sur les traces
m�mes de mon sang, r�solue d'y passer la nuit.--Le barbare, me
disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer
encore.... Il ne m'�tera pas l'abri des b�tes, et le ciel qui prendra
piti� de mes maux, m'y fera peut-�tre mourir en paix. Un moment, je me
crus perdue, j'entendis passer pr�s de moi,... �tait-ce lui qui me
faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un
reste de vie que je d�testais? ou le remords enfin, dans son �me de
boue, y rappelait-il un instant la piti�, quoiqu'il en f�t, on me
d�passa fort vite, le jour vint, je me levai, et me d�terminai
sur-le-champ � aller regagner l'habitation de ma ch�re Isabeau, bien
s�re qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours
flatt�e.... Je partis donc ... et j'en �tais � mon quatri�me jour de
marche, me tra�nant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de
crainte, fatigu�e du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre
de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit
point � Berceuil; je m'en croyais pr�s, lorsque je me suis perdue, ce
que les douleurs m'ont arr�t�es; c'est l� o� j'ai eu le bonheur de
rencontrer monsieur, dit Sophie en me d�signant, et quelqu'affreuse que
soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la
regarde comme une gr�ce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une
dame, dont la piti� me secoure, et dont les bont�s me feront retrouver
celle que j'appelle ma m�re. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis
sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est t�moin que c'est malgr� moi ...
je la r�parerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne
Isabeau dans son m�nage, et si je n'ai pas une aisance semblable � celle
que m'avait procur� le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillit�
et n'y conna�trai pas le remord.
Ici, les larmes coul�rent des yeux de toute l'assembl�e; Sophie trop
�mue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un
moment. Nous nous retir�mes pour aller renouveler nos conjectures, et
comme le courrier part, je suis oblig�, mon cher Valcour, de te laisser
aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le
d�tail de ce que nous aurons pu d�couvrir sur cette malheureuse
aventure.
* * * * *
LETTRE DIX-SEPTI�ME.
_Le m�me au m�me_.
Vertfeuil, ce 30 Ao�t, au soir.
Sophie qui n'avait encore os� faire voir � sa garde, les sanglantes
marques dont elle est couverte, s'y hasarda d�s qu'elle nous en eut fait
l'aveu, et d�s le vingt-huit, comme elle avait pass�e une nuit cruelle,
elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.
Celle-ci trouva tant de d�sordres et des meurtrissures si graves,
qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consult�e,
envoya sur-le-champ chercher _Dominic_ son chirurgien d'Orl�ans, que
l'on n'introduisit pr�s de la malade qu'apr�s lui avoir fait jurer le
secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la d�livrance
faite � sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, �tait bien s�rement
une couche forc�e, suite des accidens �prouv�s par la malade,
ind�pendamment d'un coup tr�s-violent � travers les reins, il y en avait
vingt-un autres tant sur les bras, les �paules, ou le reste du corps de
cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait
des pansemens subits.--Les effets du second acc�s de la col�re r�fl�chie
de _Mirville_ avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait
sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilit�,
contusionnait infiniment moins, quoiqu'en fl�trissant davantage, et les
dangers de ce second traitement, bien qu'il eut �t� port� � l'extr�me,
n'�taient pas si dangereux que ceux de l'autre.
D'apr�s cette exposition, _Dominic_ ordonna une saign�e du pied, le plus
grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retir� qu'au bout de
vingt-quatre heures, apr�s avoir vu le meilleur effet de ses premiers
traitemens, il a laiss� son ordonnance � la sage femme et reviendra au
commencement de la semaine, il esp�re, d�t-il, beaucoup et de l'�ge et
du bon temp�rament de la jeune personne. Il a jug� � propos que l'on la
s�pare de son enfant, ce qui a �t� fait d'autant plus heureusement que
cette pauvre petite cr�ature est morte tr�s-peu apr�s avoir quitt�e sa
m�re, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-�tre envoy�e
au tombeau; on lui a cach� cet �v�nement; quoiqu'un peu mieux
aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en �tat de l'apprendre;
telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.
Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de
Berceuil, v�rifier sur les lieux m�mes, les d�positions de Sophie, je
m'y rendis � cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je
descendis chez le cur�.--C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le
maintien et l'honn�tet� paraissent soutenir le caract�re; il me re�ut
fort bien, m'invita � d�ner chez lui, et en attendant l'heure du repas,
me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait d�peint
Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le cur� se
ressouvenait tr�s-bien de lui avoir enseign� sa religion.--Pour Isabeau,
elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son �l�ve existait,
l'aimait et demandait � la voir, et bient�t apr�s de chagrin, quand je
lui appris son �tat; j'insistai peu sur les d�tails, madame de Blamont
m'avait fait sentir la n�cessit� de les d�guiser, et j'�tais p�n�tr�
comme elle, du besoin de ce myst�re; tout se borna donc � constater que
Sophie n'en imposait pas, et � convenir avec ces deux honn�tes gens
qu'ils se rendraient l'un et l'autre, � la prochaine invitation que leur
ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les
voir, qu'en raison de la sant� de Sophie, point encore en �tat
d'embrasser des personnes si ch�res.--Je d�nai chez le cur� que je
trouvai l�, comme dans nos op�rations, un homme de tr�s-grand sens,
l'�v�nement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la
d�pravation des moeurs, cause unique, pr�tendait-il, de toutes les
atrocit�s qui se commettent journellement.
�Oh! monsieur, (me dit l'honn�te eccl�siastique, avec cet enthousiasme
chaleureux de la vertu), je vois �clore � tout instant un fratras
d'�crits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicit�,
sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour
malheureux principe, que le d�sespoir o� est le riche d'�tre oblig� de
contempler l'infortune dans son semblable, que le d�sespoir d'�tre
contraint � donner quelques secours;--ne croyant son or fait, que pour
payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire � ces tristes
obligations, il voudrait �loigner de ses yeux le spectacle attendrissant
de la mis�re, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme
de trop pr�s, qui le ramenant aux accablantes id�es du malheur,
an�antit, malgr� lui-m�me, l'intervalle immense que son orgueil ose
mettre entre l'homme et l'homme.--Voil�, monsieur, voil� les seules
causes de tous ces pitoyables �crits; n'en doutez pas, ils ne sont
dict�s que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanit�.... On ne veut point
voir de pauvres en France,--eh bien! que l'on s'occupe pour y r�ussir,
du moyen de r�former les moeurs, et de pr�server surtout la jeunesse de
leur perfide corruption; que l'on r�forme le luxe,--ce luxe pernicieux
qui ruine et d�range le riche, sans soulager le mis�rable, et qui plonge
bient�t celui-ci dans l'abyme, par sa folle pr�tention � atteindre ce
qu'il ne peut approcher qu'en entra�nant sa perte. Que vos gens de
lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au
gouvernement des projets rectifi�s, et de la r�ussite de ces premi�res
op�rations, na�tra bient�t cette r�forme de mendians tant d�sir�e dans
votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus � vos ateliers de
colifichets, ou derri�re vos magnifiques voitures, le fils de ce bon
laboureur qui, abandonn� de ses meilleurs enfans, va bient�t mendier
avec ce qui lui reste, � la porte m�me de l'h�tel o� son fils
orgueilleux d'une jaquette chamarr�e, ose le regarder insolemment, sans
daigner le reconna�tre ou le soulager. Diminuez les imp�ts, honorez,
encouragez l'agriculture[4], pr�f�rez sur-tout l'honn�te individu qui
s'y livre, � cet impertinent _plumitif_ qui, masqu� d'une jupe noire, a
quitt� la charrue de son p�re, pour venir s'engraisser dans la ville,
des divisions intestines du citoyen.--Classe abjecte, venimeuse, aussi
inutile que m�prisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses
foyers, ou encha�ner, d�s qu'elle en sort, � des travaux publics, dans
lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle
servirait la patrie, au lieu de la d�truire, au lieu de la miner
sourdement par ses pr�varications, ses rapines et ses excroqueries
scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'�puisez
pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne
foulez pas vos fermiers, afin d'�tre plus en �tat de broder vos habits
et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excr�cence de
tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez
pas, ne les molestez pas par une piti� barbare et insultante, ne les
engouffrez pas comme des cadavres dans des s�pulcres d'horreur et de
foetidit�; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le m�me soleil les
�claire et qu'ils ont droit au m�me pain.... Vous ne voulez pas de
mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos
provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur
�quitablement r�partie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un
au pinacle et l'autre sous les haillons de la mis�re; et pourquoi
faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que
l'autre n'a pas m�me l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il
qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que
l'infortune d�peuple ou d�vaste les autres?... Vous ressemblez � ces
enfans qui mettent � un seul ch�teau toutes les cartes qu'on leur a
donn�es, qu'arrive-t-il?--l'�difice �croule,--voil� votre image. Votre
Babylone moderne s'an�antira comme celle de S�miramis, elle s'�vanouira
de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes
florissantes de la Gr�ce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour
cause de leur d�p�rissement, et l'�tat �nerv�, pour embellir cette
nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dor�es.�[5]
J'aurais pu r�pondre au cur�, car tu sais que je ne pense pas comme lui,
sur ce luxe que tu bl�mes* aussi quelquefois avec tant de force; mais
l'heure me pressait, je pr�voyais l'inqui�tude de nos dames, je me
s�parai donc promptement de ce bon pr�tre, lui promettant de discuter
plus � l'aise une autre fois les mati�res qui venaient de nous occuper.
Je lui fis promettre d'�tre exact � se rendre avec Isabeau, chez madame
de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.
Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort,
et la m�re un peu mieux, on ne vit point d'inconv�niens � ce que je lui
donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les
expressions de la plus tendre reconnoissance. En v�rit�, c'est un
caract�re charmant que celui de cette jeune personne, d�s que le sort
lui destinait le malheureux �tat de fille entretenue, quel dommage que
cela ne soit pas tomb� entre les mains de quelque vieux gar�on honn�te
et rang�, dont elle aurait fait la f�licit� par sa sagesse et par sa
douceur; mais il me paro�t que les intentions de madame de Blamont sont
si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura
vraisemblablement pas � se repentir de son changement d'�tat,
puisqu'elle n'aurait pu suivre cet �tat qu'aux d�pens de son honneur et
de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui
destine, en conservant toute la puret� de son �me. Je n'eus pas plut�t
donn� � notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle br�la du
d�sir de la voir, mais quand je lui eus prouv� que sa sant� exigeait
qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et
me chargea, les larmes aux yeux, de t�moigner � madame de Blamont,
jusqu'� quel point elle �tait sensible aux bont�s qu'on avait pour elle.
H�las! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les
effets de la reconnoissance d'une infortun�e comme moi, sont d'un bien
l�ger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses
voeux seront entendus de l'�ternel, et si je puis sauver ma vie, j'en
emploierai tous les instans � implorer le ciel pour son bonheur et pour
celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses
larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on
daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les m�ritait pas.
L'organe flatteur de cette jeune fille, de tr�s-beaux yeux bleux remplis
de sentiment, un air d'innocence, de v�rit�, r�pandu dans toute sa
physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son �me sur les traits de sa
jolie figure.... Tout cela, mon ami, int�resse involontairement pour
elle; ses malheurs ach�vent d'attendrir et il devient r�ellement
impossible de ne pas d�sirer qu'elle soit heureuse. Aline, � qui l'on a
expliqu�, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la d�cence,
l'a pris dans une amiti� tr�s-singuli�re; il faut l'arracher du chevet
de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher,
si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, � Valcour!
c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes
personnes, un air de famille; il est frappant.--Eug�nie et madame de
Senneval ont fait la m�me remarque; je l'avais fait avant elle.--Madame
de Blamont en avait �t� �mue au premier coup d'oeil.--En te peignant les
traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie;
d'abord, elles ont absolument le m�me son de voix, absolument le m�me
tour de visage, la m�me bouche, positivement le m�me air dans leur
ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux
ch�tains-clairs, tirant un peu sur le blond; le m�me �clat dans la peau,
et toutes deux, enfin, paraissent avoir le m�me fond de
caract�re.--Sophie adore Aline, elle la conjure � tout moment de ne
point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en m�me temps tout le
chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.
Ces diff�rentes choses reconnues, il est devenu tr�s-probable entre
madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de _Mirville_
et de _Delcour_ sont des noms suppos�s qui en cachent peut-�tre de bien
plus int�ressans pour madame de Blamont; n'osant n�anmoins hasarder
encore que des conjectures.... R�capitulons ce qui les fonde.
L'�ducation de Sophie dans un village si pr�s d'une terre o� monsieur de
Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singuli�re
ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme � celles de
messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur �ge ... leurs portraits faits
par Sophie et par sa nourrice, et o� tous les traits de nos originaux se
retrouvent.... Leur �tat, l'un de robe, l'autre de finance.--Une l�g�re
objection se pr�sente ici, je la sens.... M. Delcour a �t� plusieurs
fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil;
serait-il possible, si M. Delcour �tait le m�me que M. de Blamont, qu'il
ne f�t pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme?
mais cette objection s'�vanouit � l'examen: d'abord en voyant arriver M.
Delcour � Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit
venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de
Paris. Secondement, on ne conna�t Monsieur et Madame de Blamont, �
Berceuil, que de r�putation; on n'a pas la moindre id�e de leur figure,
ce peut donc �tre le m�me homme; il y a donc � parier que c'est le m�me
homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux
caract�re, quel est le sc�l�rat qui ose s'offrir � ton Aline! car, si
_Delcour_ est _Blamont_, n'en doutons point, _Mirville_ n'est autre que
_d'Olbourg_.
Dans cette circonstance �pineuse madame de Blamont ne sait que
d�cider.... Faire rendre, � Sophie, une plainte contre M. de Mirville,
est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu
vois qui elle compromat dans cette plainte? cette id�e l'arr�te.
--Cependant quelle arme elle laisse �chapper, si elle ne saisit pas tout
ceci, pour se d�barrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle
assur�ment, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons.
--Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans
la supposition que les noms cachent ceux que nous soup�onnons, � se
repentir toute sa vie de n'avoir pas profit� de cet �v�nement pour
arr�ter les d�marches d'un homme dont l'alliance la d�shonorerait.... Si
elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe,
qu'int�ressant son autorit� et les loix, il parvienne � mettre Aline
dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de
chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arr�ter cet affreux
sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces consid�rations, sur lesquelles
je crus devoir fortement appuyer, la d�termin�rent, enfin, � faire
rendre une plainte � Orl�ans;--mais une plainte secr�te, dont elle put
�tre absolument la ma�tresse; le juge s'est en cons�quence rendu ce
matin, � l'invitation qui lui a �t� faite; Sophie se trouvant un peu
mieux, il a �t� introduit, et a re�u son exposition du fait simple et
pur.--�D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville,
financier � Paris, lequel �tait auteur de sa grossesse, et �tait venu la
chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ
trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa ma�tresse, ce qu'il a
fait jusqu'au moment o� il l'a indignement trait�e, quoi-qu'enceinte, et
mis � la porte de sa maison ect. ect. ect.�.
Nous avons tous sign�s, elle comme partie, nous comme t�moins de son
�tat, Dominic signera � Orl�ans; et la plainte restera chez le
magistrat, jusqu'� ce qu'il plaise � madame de Blamont de la r�veiller.
Tout ceci se faisait � regret, et ne se serait jamais fait sans moi;
mais je l'ai cru de la plus extr�me n�cessit�. L'excellent caract�re de
Sophie, se refusait � une plainte.--Madame de Blamont tremblait de
compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de
Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces consid�rations; j'ai
cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la
plainte qui ne se trouve plus absolument port�e que contre monsieur de
Mirville.
Tu vois maintenant mon ami le motif qui a d�termin� mes op�rations, je
n'ai eu que ton bonheur et ton int�r�t en vue.--Si je me trompe
redresse-moi; mais quelque puisse �tre l'exc�s de ta d�licatesse, je
doute pourtant qu'elle l'e�t fait agir diff�remment, et j'ose croire que
tu m'approuveras. Voici maintenant une autre id�e, suite n�cessaire de
nos premi�res d�marches, et qui peut-�tre s'accordera encore moins avec
la droiture de ton �me; mais dont l'ex�cution pourtant me para�t
indispensable.
Madame, ai-je dit � madame de Blamont, sit�t apr�s le d�part du
magistrat, il me para�t que l'objet essentiel est de conna�tre
maintenant le h�ros de notre aventure?
_Madame de Blamont_.--Ou cette d�couverte nous m�nera-t-elle?--au m�me
objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes,
le hasard vous en offre.--Mais si ces deux particuliers n'ont rien de
commun avec ceux qui nous int�ressent?--Vous saurez au moins � quoi vous
en ternir, et tout reste alors dans les t�n�bres.--Et si ce sont
eux?--Vous vous retrouvez dans le m�me �tat.... Vous �tes toujours
ma�tresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg,
irez-vous lui donner votre fille?--Cette id�e me r�volte, ne me l'offrez
seulement pas.--Et si vous ne vous �claircissez point, et que le
sc�l�rat soit d'Olbourg; que votre �poux parvienne au but qu'il se
propose, pr�voyez-vous les remords qui vous d�chireront?--Je n'y
survivrais pas.--Il faut donc les �viter.--D�terville je me fie � vous;
faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je
vous en conjure, de la plus extr�me mod�ration.
L'objet, selon moi, �tait de se transporter sur les lieux m�mes; de
t�cher de s�duire la du�gne Dubois, afin d'en tirer des �claircissemens.
Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens
s'offraient pour nous amener la fid�le gardienne; celui d'aller la
d�baucher moi-m�me; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de
d�tacher d'ici un nomm� _Saint-Paul_, vieux domestique de madame de
Blamont, singuli�rement attach� � sa ma�tresse, et l'un des plus fins
valets dont la livr�e de France puisse se faire honneur. Le premier de
ces moyens me repugnait un peu; j'�tais bien s�r que tu ne te chargerais
pas du second: nous avons donc adopt� le troisi�me, et sans que tu t'en
m�les, sans que Saint-Paul te voie m�me � Paris.--Il est d�cid� qu'il
part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient
point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumi�res de sa part.
Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous
que tu apprendras les d�tails; sois en paix, du mist�re et montre toi le
moins possible pendant que nous allons agir.
_Au moment du d�part de ma lettre_.
Sophie va mieux, Aline est fatigu�e; elle a eu hier un peu de migraine,
on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eug�nie lui a promis de veiller
Sophie comme elle m�me. Madame de Blamont est agit�e; c'est madame de
Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons � tout.--Aline ne
veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son
indisposition n'est rien.
_Aline � Valcour_.
P.S. Que d'�v�nemens!... Que de soup�ons!... Que de conjectures!... Ah!
si le ciel a choisi cette mani�re pour nous �clairer, il ne laissera pas
son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner � notre bonheur, sans
troubler celui de l'�tre � qui je dois le jour. Son repos m'est plus
cher que ma satisfaction m�me, et je ne dois jamais cesser de le
respecter. Adieu, soyez tranquille, �crivez-nous, et comptez sur la
tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.
Notes:
[Footnote 4: �Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le
premier des arts.� B�LISAIRE, cap. 12.]
[Footnote 5: C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos
lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'�crivait un an avant
la r�volution.]
* * * * *
LETTRE DIX-HUITI�ME.
_Le m�me au m�me_.
Vertfeuil, ce 3 septembre.
Aline est tout-�-fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son
amie.--Du bonheur que lui fit �prouver, hier, la visite de son Isabeau.
Dominic �tait revenu le premier du mois, et ayant trouv� sa malade dans
le meilleur �tat, il ne crut nul inconv�nient � lui laisser le plaisir
d'embrasser sa nourrice. On a donc envoy� hier une voiture au cur� de
Berceuil, avec invitation � lui d'amener Isabeau, et comme on �tait
parti de tr�s-bonne heure, notre compagnie villageoise est arriv�e pour
d�ner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a
voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons
contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette sc�ne
attendrissante, sans t�moins qui put la refroidir, a laiss� le cur� un
moment avec madame Senneval, et nous a amen� Isabeau.... Mais tous nos
soins alors sont devenus impuissans pr�s de Sophie, sit�t que la voix
_de sa bonne m�re_, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son
oreille; elle s'est pr�cipit�e dans la chambre, et est venue tomber aux
pieds d'Isabeau. Le mouvement a �t� si vif, que nous avons �t� oblig�s
de la rapporter dans son lit, o� elle est rest�e quelques minutes sans
connaissance; la bonne paysanne s'est jet�e sur elle; elle l'a rappel�e
� la vie par ses caresses; elles se sont embrass�es toutes deux, et les
larmes qu'elles repandaient � grands flots se sont oppos�es d'abord aux
expressions de leur mutuelle tendresse.--Eh bien! ma ch�re enfant, lui a
dit Isabeau, d�s que l'�tat o� elles se trouvaient, leur a permis de
s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, d�s que tu
cesserais d'�tre sage. _Sophie_.--Les cruels! ils m'ont tromp�e;
pourquoi me livr�tes vous � eux? _Isabeau_.--Avais-je des droits sur
toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? _Sophie_--Je n'ai �t� que
malheureuse et s�duite, tout le crime est de leur cot�. _Isabeau_.--Que
ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle �tait ouverte �
l'innocence? _Sophie_.--O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre
Sophie; elle n'a jamais oubli� vos conseils, ils ont toujours �t� grav�s
dans son coeur. _Isabeau_.--Cette pauvre enfant!--puis se tournant vers
moi, en larmes: oh monsieur! ne vous �tonnez pas si je l'aime--je la
regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les
sc�l�rats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens
Sophie! viens,--tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillit� chez
Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles
se sont rejet�es dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont
encore arros� leurs seins.
Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolong� ne
nuisit � sa ch�re malade, a fait monter le cur�; il s'est approch� du
lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demand� sa
b�n�diction; elle lui a fait les excuses les plus sinc�res de la
mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enlev�e.--Une des
choses qui lui avait toujours laiss� le plus de remords, a-t-elle dit,
�tait d'avoir �t� arrach�e, d'aupr�s de son pasteur, sans avoir rempli
les devoirs de sa religion. On a pu n�gliger ces devoirs, a dit ici le
cur�, avec la plus grande surprise?--Ah! monsieur, a dit madame de
Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore � la
religion?--Ce sera le premier soin qu'elle remplira, d�s que sa sant� va
le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant,
monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face
du lit, et s'adressant � Isabeau et au cur�, voici les intentions que
cette femme adorable leur a expliqu�:
�Plusieurs raisons relatives � moi m'emp�chent, a-t-elle dit, de garder
cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais;
sit�t que sa sant� sera r�tablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et
pour qu'elle ne vous soit point � charge�--elle � charge! non, non, mon
enfant ne peut me g�ner; tout ce que j'ai est � elle, et je vous d�clare
d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois pr�te � m'offrir;
je lui dois des r�parations pour ne l'avoir pas sauv� du crime:
laissez-moi m'acquitter envers elle.--�Eh bien! Isabeau je vous
l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir � son
�tablissement�--puis s'adressant au cur�, et lui remettant des papiers:
�voil� ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs
de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette
somme serve de dot � Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher
pendant cet intervalle un �poux digne d'elle, qui r�unisse, � votre
approbation, aux vertus qui doivent lui m�riter une telle femme, le
bonheur de lui �tre agr�able; car, je veux toujours l'aimer, je veux
toujours lui tenir lien de m�re; s'il arrivait que le sujet choisi ne
put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La
clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette ch�re
enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aim�e; en voulant
faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livr�e � un �poux
qui peut-�tre la m�priserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il
sera donc pr�venu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui
ferez sentir � quel point elle en est innocente, et vous ne les r�unirez
qu'en cas ou cette fatalit� n'inspirera aucun �loignement � l'�poux.
Comme il en co�terai � Isabeau de se s�parer d'un enfant qu'elle aime,
vous mettrez pour clause au contrat que les deux �poux demeureront chez
elle,�--et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout
ce que je poss�de sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas
tout-�-fait d�pourvue; j'ai un grand quartier de terre, o� les deux
jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la
bont� de leur donner, ils seront assur�ment tr�s � l'aise: qu'ils aient
de la conduite et leurs enfans seront riches.--Pendant ce tems, Sophie
sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait
des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour
la peindre.
Le cur� s'est charg� de tout; il a prodigu� ses louanges � madame de
Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si
naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient m�riter des
�loges.... Aline s'est pr�cipit�e dans les bras de sa m�re et l'a
accabl�e de caresses....--Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la
reconnaissance la plus tendre, d'un c�t�, et de l'autre celui de la
tendresse filiale, de la pi�t�, de la vertu, jetaient dans l'�me des
impressions si d�licieuses, y faisaient �prouver des mouvemens si
d�licats et si doux.--O mon ami! s'il est des joies c�lestes elles ne
sont compos�es que de pareilles sensations!
On se s�pare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'�me de
Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre �
table; la bonne Isabeau voulait aller manger � l'office; madame de
Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y
fut d�cente, honn�te et polie, tant il est vrai que la vertu n'est
jamais d�plac�e nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami,
qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'e�t fait une de ces
impudentes, connues sous le nom de _Petites Ma�tresses_, qui au lieu de
ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours na�fs, image de
la nature, n'e�t apport� que ce jargon du crime qui la d�shonore et
l'outrage.
Apr�s le d�ner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille--elle
lui a dit qu'elle allait lui pr�parer son logement, mais que, comme elle
�tait �-pr�sent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant,
une demoiselle � marier, elle voulait lui c�der sa belle chambre.--A
moi! ma bonne, � moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai
toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y
remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus
digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui
m'ont fait d�m�riter pr�s de vous, et je ne m'en consolerai pas.
Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit
naturel, qui pr�te un incroyable agr�ment � tout ce que sa belle �me lui
inspire.
On a dress� un acte de ce qui s'�tait pass�. Madame de Blamont voulait
retenir ses h�tes; mais le m�nage de l'un, les soins religieux de
l'autre, se sont oppos�s aux desseins qu'eux m�mes aurait eu de rester,
et ils sont reparti dans la m�me voiture.
Eh bien Valcour! lequel, � ton avis, doit jouir du calme le plus
pur,--doit passer des nuits plus sereines, ou du sc�l�rat qui a
d�shonor�, maltrait�, cette pauvre fille, ou de l'�tre honn�te et
sensible qui se d�lecte � r�parer, si g�n�reusement, tous ses maux?
Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces ap�tres de l'ind�cence et du
vice, qui l�gitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la
nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs �mes? qui se
trouvent mieux de m�conna�tre les plus saints organes de cette loi
sacr�e, que d'�tre contraints � se m�priser eux-m�mes; qui pr�f�rent de
ne trouver du crime � rien, � �tre oblig�s de fr�mir � l'aspect de ceux
dont ils se souillent; qui n'ach�tent, en un mot, leur t�n�breuse
tranquillit� qu'en �touffant tous leurs remords ... qu'ils viennent,
dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? ma�tres de se choisir un
caract�re, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la
respectable protectrice de Sophie, et celui de son pers�cuteur.
Les d�positions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien
particulier; Sophie paraissait �g�e de trois semaines quand M. Delcour
arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa
voiture; il descendit � l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice,
on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec
l'�ge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait � lire, � �crire, �
coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que
quand il n'apporterait pas lui-m�me l'argent de la pension, il le ferait
tenir s�rement. Il a �t� exact, Isabeau a toujours �t� r�guli�rement
pay�e, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que
quatre visites � Sophie, pendant les treize ans qu'elle a �t� en pension
chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait �
l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits
talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui
fis apprendre sa religion, et que je la mis � l'�cole chez M. le cur�;
car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en
parlais: _coudre, coudre et lire, madame, me r�pondait-il, voil� tout ce
qu'il faut � une fille_; propos qui, � ce qu'ajouta plaisamment cette
femme, lui fit croire que cet homme �tait _huguenot_.
Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous
attendons des nouvelles de nos n�gociations de Paris, et je ne t'�crirai
plus que nous ne les ayons.
_Fin de la premi�re partie_.
* * * * *
ALINE ET VALCOUR,
_ou_
LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
par
D.A.F. DE SADE
TOME PREMIER.
DEUXI�ME PARTIE.
�crit � la Bastille un an avant la R�volution de France.
ORN� DE SEIZE GRAVURES.
1795.
* * * * *
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur prius oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum aetas improvida ludificetur
Labrorum tenus; interea perpotet amarum
Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
* * * * *
LETTRE XIX.
VALCOUR A D�TERVILLE,
Paris, ce 8 septembre.
L'�v�nement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes
r�cits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour
que ma lettre r�pondit � toutes les tiennes.
Oh mon ami! quelle a �t� ma surprise, et quelles ont �t� mes
combinaisons! Il me para�t certain que les noms de _Delcour_ et de
_Mirville_, en d�guisent pour nous de plus int�ressans, et c'est dans
cette supposition que je d�sapprouve la plainte. Madame de Blamont a
affaire � un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il d�couvre cette
plainte, peut-�tre s'autorisera-t-il de la d�marche, pour publier que sa
femme veut le perdre, et qu'elle a controuv� toute l'histoire, afin de
lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorit� qu'il
a sur sa fille; et d�s ce moment, au lieu de nous �tre donn� des armes
contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte
d'ailleurs ne servait en rien au d�dommagement d� � Sophie; la
g�n�rosit� de madame de Blamont y pourvoyait d'une mani�re assez noble;
d'apr�s cela, tout air de proc�dure n'est-il pas d�plac�, et ne peut-il
pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les
sc�l�rats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre
eux? et surtout ces esp�ces de coquins enjuponn�s, qui, munis, _pour
leur argent_, d'une autorit� _l�gale ou non_, ne se croyent jamais si
bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs
passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai �t� bien touch� de la
conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur
de cette respectable m�re, et sa plus douce fa�on de jouir est de rendre
heureux tout ce qui l'entoure.
Je suis inquiet de la sant� d'Aline, je te la recommande, mon ami,
permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les
tendres mains de l'amiti�.
Pour �viter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis
huit jours, je ne sors plus; j'observerai la m�me circonspection
jusqu'au d�nouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de
ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes proc�d�s de madame de
Blamont, de ne pouvoir tomber � ses pieds avec Aline, de ne pouvoir
l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui
sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon �me: je
crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet �v�nement; engage
les � se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous
laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-�tre n'en
arriveraient-ils pas � madame de Blamont d'aussi agr�ables que celle-ci,
je dis _agr�ables_ puisqu'elle a d�velopp� pour elle une de ces
occasions de faire du bien, toujours si recherch�e de son coeur.
Oh mon ami! o� nous entra�ne l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on
commence � leur tout c�der; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur
dangereuse carri�re, on pouvait sentir avec quelle rapidit� vont se
franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on
voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes
s'encha�nent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la
rupture du plus petit frein, conduit bient�t au brisement du plus sacr�!
quel est l'homme qui ne fr�mirait pas? quel est celui qui oserait se
permettre le plus l�ger �cart, quand il peut na�tre de cette premi�re
faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi
manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de
ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule id�e, je
voudrais, dis-je, qu'ils eussent un esp�ce d'arbre en relief, sur chaque
branche duquel, serait �crit le nom d'un vice, en observant de commencer
par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au
crime n� de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau _moral_
n'aurait-il pas son utilit�? et ne vaudrait-il pas bien un _T�ni�res_,
ou un _Rubens_? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure;
trop de sentimens de mon �me y sont int�ress�s, pour que je n'en d�sire
pas le d�nouement avec ardeur.
* * * * *
LETTRE XX.
_Valcour � Aline_.
Paris, ce 8 septembre.
Que j'aurais d�sire encore un mot d'Aline, dans cette derni�re lettre de
mon ami; s'il m'en co�te pour �tre s�par� de vous dans tous les tems,
combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me
prive du spectacle de votre �me exer�ant des vertus. Les proc�d�s de
votre adorable m�re m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont
douces celles que la piti� fait r�pandre. Je crains fort que cette
petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas
s'int�resser, ne vous tienne par des liens plus �troits qu'on ne
l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces
soins ne prennent pas sur votre sant�, je vous en conjure, Aline, songez
que vous vous devez � l'amant le plus passionn�, et qui regarde comme
une faveur les soins que vous accord�s � votre conservation; ne me
refusez pas au moins celle-l�, puisque celle de vous voir m'est enlev�e
... vous voir! Aline.... Ah! comme ce d�sir est imp�rieux en moi, quand
une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'�tre r�v�r�e....
Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir � l'empire
universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se
fait sentir d�s qu'on vous voit, et il faut cesser d'�tre, ou c�der au
culte qui vous est d�; il n'y a donc que moi qui suis priv� de vous le
rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens
s'appr�ciait � la d�licatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble
que je vois Aline ... ses belles joues mouill�es de larmes, aidant les
pas de sa m�re effray�e, et tenant pr�s de son sein ce petit �tre, dont
les cris d�chirans p�n�trent son �me et l'attendrissent ... je la suis
pr�s du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, d�sirant les
lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce
qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait
r�ellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et,
je n'idol�trerais pas cette fille c�leste, mille fois plus belle encore
par ses vertus, que par ses attraits.... Cette cr�ature ang�lique qu'il
semble que le ciel n'ait cr��e que pour �tre le charme de ses amis, le
refuge de l'infortune, et les d�lices de son amant!... Ah! toutes les
expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'�prouve--effet
cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous
fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu
nous prives de la facult� de l'exprimer, et que tout ce que nous
essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui.
Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ...
je fr�mis de mes soup�ons! ils me r�voltent, et je ne puis les
bannir.... Eh quoi! ce serait l� le monstre qui oserai pr�tendre � mon
Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de
sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consomm�t!... homme
vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur
redevint honn�te? comment le libertinage souille-t-il un instant
l'individu auquel il a �t� permis de respirer l'air que mon Aline �pure?
Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton �me?... Tu oses
aspirer � elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des
�tres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah!
je croyais qu'aupr�s des dieux le crime devenait impossible.
L'�tat de mon coeur ne se con�oit pas ... tour-�-tour livr� � la
crainte, aux soup�ons; en proie � la plus am�re douleur, inqui�t� par
tout ce qui arrive, d�chir� par votre absence ... il faut que je vous
quitte.... Je le sens; mes pens�es, mes expressions, tout porterait
l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne
veux pas augmenter le v�tre.
* * * * *
LETTRE XXI.
_D�terville � Valcour_.
Vertfeuil, ce 10 septembre.
Sophie est tout-�-fait bien, elle s'est lev�e hier, et comme il faisait
fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi
cet endroit parce qu'elle savait que la ma�tresse du logis s'y trouvait,
et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa
reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un
bosquet; elle s'est pr�cipit�e vers elles, et est venue tomber aux pieds
de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa
bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien
plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases
de l'esprit. Madame de Blamont l'a relev�e, l'a embrass�e de tout son
coeur, et l'a fait asseoir aupr�s d'elle; elle est faible, elle est
p�le, mais d'un bien puissant int�r�t dans cet abattement--elle est plus
jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont � sa fille.... Ah!
puisse-t-elle devenir plus heureuse, a r�pondu Aline en l'embrassant.
Elle a soup� ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa d�cence
nous ont enchant� tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre
int�r�t � te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour
reprendre l'histoire de ses pers�cuteurs.
Il �tait impossible de trouver un meilleur moment pour s�duire la
vieille Dubois, et pour d�m�ler, par elle, tout le noeud de cette inf�me
intrigue ... chass�e, cong�di�e elle-m�me, le d�pit, le besoin l'ont
jet�e dans les lacs de _Saint-Paul_, et sous le pr�texte de la
pr�senter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a
tr�s-facilement conduite � Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu
Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais gr�ce, il suffit
qu'elles ayent r�ussies; ce que leur succ�s a d�couvert me para�t plus
int�ressant � t'apprendre.
A peine Mirville eut-il mis _Sophie_ � la porte, que Delcour arriva:
c'�tait le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit �
son ami l'exp�dition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est
assez curieux, je vais te le transcrire mot-�-mot d'apr�s les
d�positions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe:
_Le pr�sident Delcour_.--Ventrebleu, mon ami, voil� une cause mal jug�e,
vous avez oubli� les droits que j'ai sur cette p----, et vous ne deviez
la punir que devant moi; je vous aurais aid� de tout mon coeur; je suis
inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en
pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des
gens sont outrag�s.--O� est-elle?
_Le financier Mirville_.--Mais pas tr�s-loin je crois.... Si tu veux
t'en donner le plaisir?...
_Delcour_.--Assur�ment, que l'on coure apr�s elle, et qu'on lui dise
qu'il lui revient encore un suppl�ment de correction, de la main
paternelle.
O mon ami! exista-t-il jamais des atrocit�s r�fl�chies, combin�es, de la
force de celles-ci? La cuisini�re sort, cherche de bonne-foi Sophie, et
quoiqu'elle f�t sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement
elle ne la d�couvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette
malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son
effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la
criminelle s'�tait �vad�e. Une r�flexion subite vint aussi-t�t au
pr�sident. Poursuivons notre mani�re de rendre leur �nergique
conversation.
_Delcour_.--Es-tu bien s�r, Mirville, que Sophie soit r�ellement
coupable?
_Mirville_.--Je l'ai trouv�e avec le d�linquant, c'�tait, ce me semble,
plus qu'il en fallait pour l�gitimer sa sottise.
_Delcour_.--Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un
juge d�goutte sans cesse du sang que lui font verser les
APPARENCES.--Heureusement que nous sommes au-dessus de ces mis�res-l�,
et qu'un �tre de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire
bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper
Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une
coupable � punir. Examinons les faits et faisons para�tre les t�moins;
commen�ons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il l�
des pistolets? _Mirville_.--Oui. _Delcour_.--Prends eu un, et moi
l'autre; il s'agit _D'EFFRAYER_, il est inou� ce qu'on obtien en
_EFFRAYANT_: je t'apprends l� les secrets de l'�cole. _Mirville_.--Qui
ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont charg�s.
_Delcour_.--C'est ce qu'il faut, et qu'importe une t�te, d�s qu'il
s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime,
mon ami, pour d�couvrir un coupable--voil� l'esprit de la loi.
_Mirville_.--De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore
moins la justice; je me livre � mon coeur, et il me trompe rarement. Tu
vas voir si les coups de b�ton et d'�trivi�res, que j'ai donn� � ta
fille, ne seront pas bien �duement et bien l�gitimement appliqu�s. Au
reste, s'il en fallait revenir, comment faire � pr�sent? ces choses-l�
ne se reprennent point. O� la trouver, et comment r�parer?...
_Delcour_.--Oh! mais, je dis, dans ce cas l�, on ne r�pare point; tu te
mod�leras sur nous, personne _N'OFFENSE_ comme les satellites de Th�mis,
et personne ne _R�PARE_ aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon
discours; je vise moins � te faire faire une bonne action, qu'� me
procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tent� ...
et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voil� l'objet.
Et la Dubois, qui aurait voulu �tre bien loin, fut � l'instant mand�e,
introduite dans un cabinet mist�rieux, o� l'on n'allait jamais que pour
les grandes aventures; prodigieusement effray�e, comme tu crois, de deux
bouts de pistolets appuy�s sur chacunes de ses tempes, et d'une
injonction de dire la v�rit� ou de s'attendre � perdre la vie: elle a
d�clar� que Rose �tait la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais
connu un seul tort � Sophie. Morbleu! s'�cria Mirville, je crois que je
sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en
m'aidant � me venger; commen�ons par d�cider du sort ne cette intrigante
... et la mena�ant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci
eut beau protester de son innocence, les deux amis lui d�clar�rent
qu'apr�s une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle
aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle d�camp�t d�s le soir m�me ...
et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le ch�timent sans
doute n'�tait pas tr�s-l�gal, on a cherch� � se d�barrasser des
t�moins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive enti�rement
des suites de cette funeste aventure, et d�robe � nos yeux des
atrocit�s, dont la d�couverte nous fut devenue bien n�cessaire un jour.
La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le
plus heureux des hasards elle vint s'�tablir pr�s la barri�re, dans une
esp�ce de petite auberge o� pr�cis�ment arriva notre Saint-Paul, deux ou
trois jours apr�s. Il restait donc plus dans la maison que la
d�linquante et la cuisini�re.--Celle-ci interrog�e par Saint-Paul, la
veille de son d�part pour Vertfeuil, a dit que d�s que la Dubois fut
partie, _Rose_ fut appel�e et descendit; qu'elle soupa fort
tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'�tant
retir�e, comme � l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que
le lendemain matin voulant aller servir le d�jeuner, selon son usage,
elle avait trouv� tout le monde parti, sans qu'elle e�t entendu rien de
plus �trange que les autres jours, et sans qu'elle e�t trouv� de
d�sordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voil� le fil rompu,
et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle
nature peut �tre la vengeance qu'ils ont tir� de Rose.
Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander � la
cuisini�re, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans
pouvoir r�pondre � aucune des questions que la servante lui a fait;
ensuite la maison a �t� ferm�e par l'homme de Mirville, qui a signifi� �
sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs
allaient faire � la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour
un mois.... Il ne nous est donc plus rest� que des conjectures sur le
sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame
de Blamont en a tout de suite forg� de sinistres. Celles de la Dubois,
que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le pr�sident a fait
enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menac�e, s'il l'y
contraignait par d�faut de conduite. Voil�, mon ami, tout ce qu'il a �t�
possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste.
Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus;
la Dubois, tromp�e par Saint-Paul, ne sachant � qui elle parlait, a dit,
� madame de Blamont: �Celui qui se fait appeler _Delcour_, madame, est
le pr�sident de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de
Paris; l'autre est un monsieur _d'Olbourg_, financier riche � million,
son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage�:
ces messieurs ont d'abord v�cu, a continu� notre du�gne, avec deux
courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?...
Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'a�n�e, l'autre la cadette; ils ont
eu presque en m�me-tems, chacun une fille de leur ma�tresse; mais celle
de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le pr�sident cacha
cette mort � son ami, et lui montra une autre petite fille du m�me �ge
que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de
Berceuil, o� il l'a fit �lever.--Quoi! interrompit madame de Blamont,
tr�s-troubl�e, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la
Valville?--Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est
bien s�rement mort, et celui qui fut men� � Berceuil est un enfant
l�gitime, que monsieur le pr�sident avait eu de sa femme, et qu'on
nourrissait au _Pr�-Saint-Gervais_; en le retirant de ce village
lui-m�me; il donna cinquante louis � la nourrice, afin de r�pandre la
mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons
secr�tes, soustraire aux yeux de sa m�re, et on eut l'air d'enterrer un
enfant dans la paroisse du Pr�-Saint-Gervais.--Juste ciel! s'�cria
madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement
perdue une fille dans ce tems-l�, nourrie au m�me lieu que vous dites
... se pourrait-il? Sophie!... mon cher D�terville ... quelle multitude
de crime!... et quel peut on �tre l'objet?... Ici la Dubois
reconnaissant chez qui elle �tait, s'est pr�cipit�e aux genoux de madame
de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui
a dit cette malheureuse �pouse ... vous �tes en s�ret�; mais ne me
cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme
poursuivit, et ses r�ponses nous ont appris que les deux amis, au moment
de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs ma�tresses,
s'�taient promis de faire servir ces enfans � remplacer leurs anciennes
sultanes, et de se les prostituer r�ciproquement, d�s qu'elles auraient
atteint l'�ge nubile; mais que le pr�sident voyant ses droits perdus sur
la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait r�solu de
taire cette mort, et de remplacer la petite b�tarde par une fille
l�gitime; puisqu'il �tait assez heureux pour en avoir une dans ce
moment. Telle �tait l'histoire de Sophie; telle �tait ce qui l�gitimait
son �tonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu d�licat
d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du pr�sident, aura eu,
si tout r�ussi, l'une des filles de madame de Blamont pour ma�tresse, et
l'autre pour femme; tu peux reconna�tre ici de plus, l'�me tendre et
d�licate du cher pr�sident, qui bien que persuad� que Sophie est sa
fille l�gitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais
traitemens qu'elle a re�us, et s'offre m�me, avec une atroce barbarie, �
lui en faire �prouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui
d�veloppe mieux un caract�re abominable;... si tu en sais, je te prie de
me les dire; afin que je les r�serve pour en colorer le premier sc�l�rat
que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui
nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui d�shonorent,
emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques
faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux
n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie!
La Dubois a ajout� que ses deux ma�tres ont une autre maison de plaisir,
� peu-pr�s pareille � celle des Gobelins, du c�t� de Montmartre, o� ils
se r�unissent pour trois d�ners par semaine, comme � l'autre pour trois
soupers; n'ayant pas �t� introduite dans ce second bercail, elle n'est
pas tr�s au fait des orgies qui s'y c�l�brent; mais elle sait en gros
que fout y est, et plus ind�cent, et plus multipli� qu'o� elle
demeurait. Ils ont l�, dit-elle, un s�rail compos� de douze petites
filles, dont la plus �g�e n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle �
raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils d�pensent � cela, dit la
vieille, sont �normes, et quelque riches qu'ils puissent �tre, elle ne
con�oit pas que leur fortune n'y soit d�j� pas �puis�e.
Je te laisse � penser quel est l'�tat de madame de Blamont, cependant il
fallait prendre un parti, relativement � cette femme; elle ne pouvait ni
la garder ni la faire voir � Sophie; elle lui a propos� de chercher une
maison � Orl�ans, de la d�frayer de tout, jusqu'� ce qu'elle l'e�t
trouv�e, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le
champ. La Dubois enchant�e a combl� madame de Blamont de remercimens.
Saint-Paul est parti d�s le m�me soir pour la conduire � Orl�ans, o�
elle a �t� plac�e peu apr�s.
Tu con�ois ais�ment, mon cher Valcour, sur quel �tre se sont aussi-t�t
tourn�s les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait �
peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle br�lait d'�tre aupr�s de
Sophie.... O toi! dont la mort m'avait co�t� tant de larmes, s'est-elle
�cri�e, en se pr�cipitant dans les bras de cette int�ressante
cr�ature.... Tu m'es rendue! ma ch�re fille,... et dans quel �tat, grand
Dieu!--Vous ma m�re!... Oh madame! est-il vrai,...--Aline, partage ma
joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut
enlev�e au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que
j'�prouve.--Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle �tait
du plus vif int�r�t, madame de Senneval, Eug�nie et moi, nous m�l�mes
nos larmes � celle de cette charmante famille, et le reste de la journ�e
fut consacr� � jouir d'un �v�nement si peu attendu, et qui pr�sentait
tant de charmes � une m�re aussi tendre.
Je ne tardai pas � faire observer, � madame de Blamont, toutes les armes
qu'un pareil �v�nement nous fournissait contre les pr�tentions odieuses
et ill�gitimes du pr�sident; elle le sentit, mais elle vit en m�me-tems
que nos d�marches exigeaient du mist�re et les m�nagemens les plus
d�licats.... Qui pouvait emp�cher monsieur de Blamont de traiter tout
ceci de chim�re? �tait-il supposable qu'il reconna�trait Sophie pour
enfant l�gitime? probable m�me qu'il e�t seulement l'air de la
conna�tre? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles
alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptis�e sous le
nom de _Claire_, �tait constat�e. Monsieur de Blamont s'�tait muni d'une
belle et bonne attestation du cur�, et il y avait eu un service de fait
au pr�tendu enfant mort; la nourrice qui s'�tait pr�t�e � tout, avait
plac� vraisemblablement une b�che dans la bierre, enterr�e au lieu de
l'enfant; pendant que _Claire_, sous le nom de _Sophie_, �tait
transport�e chez Isabeau par le pr�sident m�me,... et d'ailleurs
trouveraient-on la nourrice du Pr�-Saint-Gervais? � supposer qu'on la
retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les
difficult�s, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si
elle n'avait pas dans _Claire_, (existante sous le nom de _Sophie_, que
nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son �poux;
celui-ci retournant aussi-t�t les choses, s'en trouvait une tr�s forte
contre sa femme; d�s ce moment Sophie ne devenait plus qu'une
malheureuse b�tarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir,
et que madame de Blamont avait s�duite, entra�n�e chez elle, pour se
donner un pr�texte � chercher des torts � son mari, � lui �ter le droit
o� il pr�tendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user
pour la donner � son ami; ce qui n'�tait plus _pour_ madame de Blamont,
devenait donc _contre_ � l'instant. Toutes ces consid�rations la
frapp�rent; sa premi�re pens�e fut de nous en tenir aux arrangemens pris
avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins
� plaindre inconnue, que chez elle.
Mais je m'opposai � cette mani�re d'envisager les choses, et je fis
observer, � madame de Blamont, que, si le pr�sident avait envie de faire
des recherches sur Sophie, il commencerait assur�ment par le village de
Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un
�tat si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en
servir alors d�cemment et utilement pour repousser les insignes
pr�tentions de d'Olbourg. Nous conv�nmes donc que le meilleur parti
�tait de la garder; de prendre les plus s�res informations sur
l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette cr�ature � avouer son
crime. Cela n'�tait ni s�r ni ais�, j'en conviens, mais c'�tait
n�anmoins le seul exp�dient qui convint aux circonstances.... D'apr�s
cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne
n�glige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de
c�l�rit� que d'exactitude.--L'ancienne nourrice de Claire demeurait au
Pr�-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront
ais�es; ce fut l� o� Sophie passa les trois premi�res semaines de sa
vie, chez une paysanne nomm�e _Claudine Dupuis_, et c'est dans cette
paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le pr�sident
sortit de nuit, le 16 ao�t 1762, ayant la petite fille dans une
barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-�-vis gris, sans laquais.
Voil� tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes
informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute r�flexions
de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni
contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une m�re d�sol�e qui
t'adore, et qui n'a que toi � qui elle puisse confier de tels soins;
nulle sorte de d�licatesse ne saurait donc t'arr�ter ici; si tu trouves
la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la
plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu
t�ches de la faire convenir de tout, devant quelques t�moins. Si elle
refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute
consid�ration doit c�der � l'importance de constater la l�gitimit� de
Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y r�ussir,
puisque c'est de cette l�gitimit� reconnue que nous attendons tout, et
que c'est en prouvant cette l�gitimit� d'une part, et de l'autre le
commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous d�truisons tous les
projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes op�rations, instruis
nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.
* * * * *
LETTRE XXII.
_Aline � Valcour_.
Vertfeuil, ce 15 septembre.
Je ne vous �cris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au
soir tout �tait calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie
allait de mieux en mieux; j'�tais entre la meilleure des m�res, et cette
ch�re et infortun�e soeur que j'aime avec passion; je les carressais
toutes deux.--Cette pauvre Sophie, si consol�e de tous ses maux, si
heureuse de sa nouvelle situation m�lait ses larmes aux n�tres; Eug�nie,
D�terville et madame de Senneval lisaient � l'autre bout du salon,
laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que
nous leur offrions: tout-�-coup madame de Senneval, pr�s d'une crois�e
donnant sur la cour, quitte son livre et dit effray�e: _j'entends une
voiture;_ nous pr�tons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma m�re
vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; � peine est-elle
redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des
flambeaux,... mon ami c'�tait ... mon p�re;... c'�tait le cruel
d'Olbourg;... ma main tremble en tra�ant ces noms:... ils arrivent
malgr� leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous
avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se
trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner v�le
mon billet � D�terville, qui se charge de vous le faire tenir.
_Postcriptum de D�terville_.
Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amen� ces
cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui
te le fera recevoir trois jours plut�t; ne crains rien, agis; je les
aime mieux ici qu'� Paris, pendant tes op�rations: les visages ne sont
point aust�res, et je n'apper�ois jusqu'� pr�sent que de l'honn�tet� et
de la d�cence. Madame de Blamont est dans un �tat affreux;... elle
s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eug�nie et moi parons �
tout, et faisons les frais de tout.--Je vais reprendre le journal, tu
seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.
Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines
qui les attendent; qu'il ne d�pendit que d'eux de rentrer dans le n�ant,
en serait-il un seul qui voul�t remplir la carri�re!
* * * * *
LETTRE XXIII.
_D�terville � Valcour_.
Vertfeuil, ce 20 septembre.
O Valcour! y a-t-il un degr� o� le vice confondu s'arr�te? existe-t-il
un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit,
si ce qu'il fait �mane v�ritablement de son coeur, ou si ses actions, si
ses discours ne viennent que de sa fausset�? Quels proc�d�s peuvent, en
un mot, nous donner la clef de l'�me d'un sc�l�rat, et comment, avec
l'habitude o� il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose
ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai
� t'apprendre, jusqu'� la solution de ce probl�me, est une chose
v�ritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.
Le 14, au soir, nos voyageurs fatigu�s s'en tinrent � quelques
politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De
notre part, le billet que nous t'�criv�mes, des craintes, et point de
sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite o� le vice repose en
s�ret�.
Le 15, au matin, le pr�sident mena son ami chez Aline, elle s'�tait
lev�e de tr�s-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que
nous en �tions convenu la veille, le billet o� j'�crivis un mot; mais
elle s'�tait recouch�e. Extr�mement surprise d'une visite si matinale,
elle r�pondit � son p�re, (qui s'informait s'il �tait jour) qu'elle
�tait d�sesp�r�e de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais
qu'on n'�tait pas encore entr� chez elle. Le pr�sident, peu scrupuleux,
insista: ... quand il s'agit de recevoir un p�re et un �poux, dit-il �
travers la porte, on ne doit pas y regarder de si pr�s: ouvrez Aline, et
n'ayez nulle crainte.--En v�rit� je ne ne puis, je suis au
lit,--qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me f�cherai.--Mais la
prudente Aline ne put entendre cette derni�re phrase; envelopp�e d'un
manteau de lit, elle s'�tait lestement �vad�e par le petit escalier qui
communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle �tait
d�j� toute allarm�e sur le pied du lit de sa m�re, quand le pr�sident
peu accoutum� � de la r�sistance, lorsqu'il annon�ait des d�sirs,
d�clarait que si on ne lui ouvrait pas � l'instant, il allait enfoncer
la porte;... il s'y d�terminait, quand une femme de chambre, promptement
envoy�e vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, o� le
d�je�ner allait �tre servi.
J'ai malheureusement deux libertins � repr�senter; il faut donc que tu
t'attendes a des d�tails obsc�nes, et que tu me pardonnes de les tracer.
J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon
pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles
r�voltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire
aimer, et ce projet est loin de ma t�te.
L'ambassadrice �tait jolie, bien blanche, des yeux tr�s-vifs, nouvelle
dans la maison, et envoy�e l� parce que ce fut la premi�re qui se
pr�senta. Le pr�sident la saisit par la main, et comme la porte de la
chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu �loign�e, il y
pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se pr�pare � s'y enfermer;
quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se d�gage, s'esquive
et revient trouver sa ma�tresse; elle fut bient�t suivie de ses deux
assaillants; ils avaient cru sage de para�tre aussi t�t, afin que les
sujets de plainte, de celle qui leur �chappait, ne passassent plus que
pour des plaisanteries.
Les ennemis d�busques, Aline �tait remont�e dans sa chambre; moyennant
quoi ces messieurs ne trouv�rent que la pr�sidente.--Vos femmes sont des
Lucr�ces, madame, dit Blamont en entrant, en v�rit� ce sont des vertus
romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me g�ne peu sur ces
fadaises-l�; quand, � tous les risques de l'ennui de la campagne, on
hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper....
Depuis quand avez vous cette fi�re vestale?... (et elle �tait l�)--Elle
est bien ... quel �ge avez vous mademoiselle?--Dix-neuf ans
monsieur.--Pas mal en v�rit�; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes
de choses,--et madame de Blamont confuse.--Sortez, sortez Augustine, ne
voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.--Mais madame, vous
�tes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage
rendu � la beaut�.--Ce n'est pas �tre difficile.... Eh bien! vous ne
vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez r�veill�e
... vous lui avez fait une peur!... elle �tait accourue vers moi....
J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoy�e s'habiller,--s'habiller?...
quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un p�re?... est-ce
qu'on se g�ne � la campagne?--L'honn�tet� est de mode par tout.--Madame
� raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur
votre mari, il me ferait souvent faire des choses.--Oh! pour le coup je
m'asseois, a dit alors le pr�sident, en se laissant tomber dans un
fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va pr�cher, et il y a
long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-g�n�ral ... allons
poursuis d'Olbourg,--j'�coute, analyse nous un peu, je t'en prie, les
vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu
dans ton discours; c'est �tonnant comme j'aime la vertu!--Pr�f�rez vous
de d�jeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la
pr�sidente?--Mais nous irons o� vous voudrez ... o� est ma fille?--Elle
ach�ve de se v�tir, et se rendra o� l'on lui dira que nous
sommes.--Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec
mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....--Mais il est des
choses de d�cence....--D�cence ... voil� toujours votre mot � vous
autres femmes! il y a long-tems que je cherche a p�n�trer la vraie
signification de ce mot barbare, sans y avoir encore r�ussi; je l'avoue,
selon vous madame, les sauvages doivent �tre bien ind�cens; car, ils
vont tous nuds, et vous pouvez �tre s�re que chez les Californiens, ou
chez les Ostiages, quand un p�re va voir sa fille, le matin, elle ne lui
refuse pas sa porte, sous le ridicule pr�texte qu'elle est en
chemise.--Monsieur, a r�pondu madame de Blamont, avec autant d'am�nit�
que de modestie, la d�cence n'est point id�ale; elle peut �tre
arbitraire; elle peut �tre relative aux diff�rens climats, mais son
existence n'en est pas moins r�elle; fille du bon sens et de la sagesse,
elle doit r�gler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et
s'il �tait de mode d'aller en France comme au Paruguai, la d�cence alors
plac�e � d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins
respect�e.--Oh! je vous r�ponds qu'il y a des pays o� rien de ce que
vous voulez dire ne l'est, o� vos devoirs sont des chim�res, et vos
crimes d'excellentes actions.--Ce raisonnement seul vous condamme; car
enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins
leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent �tre, il les
�vitent, ils les punissent: voil� donc des freins reconnus, en raison de
la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'�tre n�s dans
celui-ci, pourquoi n'en pas �galement adopter les principes?--Mais c'est
qu'il n'y a rien de r�el.--Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous
r�ponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation
pour me convaincre du v�ritable caract�re d'une chose, pour m'y livrer
si elle est bien, pour la d�tester si elle est mal.--Et quel est donc ce
guide infaillible?--Mon coeur.--Il n'est point d'organe plus faux, on en
fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous r�ponds qu'� force d'en
�touffer la voix on parvient bient�t � l'�teindre.--Cela suppose au
moins un instant o� on l'entendit malgr� soi.--D'accord.--On a donc �t�
vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'�tre
d�s qu'on s'occupe de l'�touffer? le bien et le mal ont donc des
diff�rences marqu�es que vous d�finissez vous-m�mes, en vous effor�ant
de les an�antir? _D'Olbourg_.--Il me semble que madame � raison, il est
bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je
dis, il n'y a que la vertu.... _Le pr�sident �clatant de rire_, ah! ah!
ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en m�le je suis battu;
allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion;
allons d�jeuner: faites dire � Aline de descendre ... Et tout le monde
s'est r�uni dans le salon. Aline confuse a paru; le pr�sident lui a tenu
quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achev� de la
faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la
conversation g�n�rale.
Au d�ner, monsieur de Blamont a contraint sa fille � se placer entre
d'Olbourg et lui, et il lui a souvent r�p�t�: _Mademoiselle faites
politesse � mon ami, vous �tes tous deux n�s pour vous conna�tre bient�t
plus intim�ment_.
Ce n'�tait pas une petite besogne pour ma belle m�re, et moi, de rompre
� tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de
l'honn�tet�, dont le pr�sident, plus que d'Olbourg encore, cherchait
toujours � la sortir.
En se retirant, le pr�sident d�clara � sa fille qu'elle eut � se trouver
seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque
chose � lui communiquer qui ne pouvait �tre entendu que de d'Olbourg.
Les dames � cet ordre se sont r�unies pour le combattre: en v�rit�,
monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai �t� mari�e seize ans, et jamais
mon mari n'a d�sir� de parler � ma fille sans moi; quelques liens qu'une
fille ait avec des hommes, elle ne peut d�cemment les recevoir seule;
dussiez-vous vous en f�cher, vous m'entendrez toujours vous dire,
monsieur, que rien n'est plus malhonn�te que l'ordre que vous donnez ici
� votre fille, et qu'� la place de madame de Blamont je ne le
souffrirais s�rement pas.--Depuis vingt ans, madame, a r�pondu le
pr�sident avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je
prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette
condescendance, qu'elle se trouverait peut-�tre mal du proc�d�
contraire. Je ne me suis jamais inform� de ce que monsieur de Senneval
faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable
�pouse de ne se m�ler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de
Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni tr�s-douce, ni tr�s-endurante, a
voulu r�pliquer; mais madame de Blamont pr�voyant une sc�ne, qu'elle
voulait emp�cher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint �clairer:
Aline vous entendez les ordres de votre p�re, attendez-le demain matin,
lev�e dans votre chambre � l'heure o� il lui plaira d'y passer.
D�s huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet
pr�sent�s � la porte d'Aline; elle �tait lev�e; elle �tait v�tue:
reconna�tras-tu l�, mon ami, la pudeur, la timidit� de cette fille
charmante?... elle ne s'�tait pas couch�e.... Hommes affreux! � quel
point �tes vous devenus m�prisables au sein m�me de votre propre
famille; puisque la d�fiance que vous y inspirez cagage � de telles
pr�cautions!
D�j� lev�e, a dit monsieur de Blamont.--Vos ordres sont des loix pour
moi.--Je vous demande pourquoi vous �tes d�j� lev�e.--Ne m'aviez-vous
pas dit que monsieur d'Olbourg? _D'Olbourg_.--Oh pour moi, mademoiselle,
ce n'�tait en v�rit� pas la peine de vous g�ner. _M. de Blamont_.--Il
aurait tout autant aim� vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il
pas qu'il vous y voie bient�t. _Aline_,--j'avais imagin�, mon p�re, que
vous aviez quelque chose � me dire?--Comme elle est faite, a dit
monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline,
as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps �
la campagne?--Je ne le quitte jamais.--Mais pour ce mouchoir, a
poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et
captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez
gr�ce.--Et Aline confuse et d�sol�e, croisant ses mains sur sa poitrine:
oh! mon p�re, est-ce donc l� ce que vous avez � me dire?--Mademoiselle
permettez, a dit d'Olbourg, en �cartant une des mains, dont Aline
cherchait � cacher ce que son p�re venait de d�couvrir,... permettez,
monsieur votre p�re trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien,
et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le march� que je
n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles l� se voyent
sans difficult�;... bon si c'�tait ... mais pour cela ... nous en voyons
tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est �cri�e Aline, en
s'�chappant avec rapidit�, n'imaginez pas que mon respect et mon
ob�issance aillent jusqu'� trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le
votre � tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que
vous ne voulez plus m�riter, et l'�clair est moins prompte � d�vancer la
foudre, que ne l'a �t� cette tendre et honn�te cr�ature � se jeter dans
le cabinet de sa m�re; elle y est arriv�e en larmes; elle s'est
pr�cipit�e sur les genoux de cette m�re adorable; elle l'a conjur�e de
l'emmener au convent; elle lui a dit que le d�sespoir l'aveuglait,
qu'elle ne r�pondait pas d'elle, et apr�s quelques mots de consolation,
madame de Blamont la laissant � Eug�nie et � madame de Senneval, est
venue trouver son mari.
Son r�le ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle fr�missait pour
Sophie, elle n'avait point encore pris de parti d�cid�, quoiqu'elle
pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en
informer, elle attendait que son �poux s'expliqua le premier; sa
timidit� naturelle, les circonstances, tout l'obligeait � des
m�nagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de
la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement � monsieur de Blamont
ce qu'il avait donc fait � sa fille, pour l'avoir r�duite aux larmes
qu'elle r�pandait � grands flots? Blamont un peu confus de son c�t�, et
ne croyant pas que ce f�t encore l� le moment de parler, sourit,
plaisanta, et dit que sa fille s'�tait effray�e d'une tr�s-innocente
caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine
qui vint avertir que le d�je�ner �tait pr�t, fit diversion, et le
pr�sident pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait
para�tre et qu'elle n'�prouverait plus rien qui put la f�cher. Madame de
Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se
retrouva par ce moyen t�te-�-t�te avec nos deux h�ros. Les d�tails de
cette seconde sc�ne n'ont pu venir � notre connaissance; mais les suites
ne nous les ont que trop appris. Augustine �blouie par l'or, fut sans
doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que
ces messieurs ne parurent point au d�je�ner, qu'on ne trouva plus
Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des
choses tr�s-d�sagr�ables qui quelquefois deviennent heureuses dans les
circonstances, cet �v�nement-ci est du nombre; il calma du moins nos
libertins, et tout le reste du jour fut tranquille.
Mais sit�t que le dix-sept au matin, on se fut apper�u du d�part
d'Augustine, l'inqui�tude de madame de Blamont fut tr�s-vive; elle
pouvait avoir parl� de Sophie, quoique ce ne fut pas � elle que l'on
l'eut confi�e, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu
cacher dans la maison; n'en �tait-ce pas beaucoup trop, si elle avait
�t� indiscr�te? Dans cette affreuse perplexit�, la pr�sidente se d�cida
donc � demander � son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et
quelle �tait la cause de son �vasion? Elle le piqua m�me un peu, pour
d�couvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les r�ponses de l'�poux,
en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que
sa femme de chambre �tait d�bauch�e, et que cette malheureuse allait
attendre � Paris, les effets de la lib�ralit� de ses s�ducteurs; et les
nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle.
Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un tr�s-grand
embarras entre le p�re et la fille; celle-ci avait fort d�sir� de rester
dans sa chambre; nous l'avions d�tourn� de ce projet, elle avait paru
comme � l'ordinaire, et en avait �t� quitte pour un peu de rougeur.
Dans cette journ�e du dix-sept, le pr�sident toujours tr�s-empress� de
se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le
bois, que toute la compagnie d�rangea, quand on eut vu que, par l'art
avec lequel il avait distribu� les courses et les voitures, Aline, au
fond de la for�t, se trouvait entre ses deux pers�cuteurs. Voyant ses
plans manqu�s, le pr�sident dit qu'il voulait aller courir le bois, seul
avec son ami; ce dernier projet s'ex�cuta, et on ne les vit plus qu'�
souper. Nous n'avions pas boug� du ch�teau, pendant cette absence, et je
venais de r�ussir enfin, � d�terminer madame de Blamont � rompre la
glace; ce n'�tait pas sans peine, mais une explication devenait pourtant
n�cessaire; le pr�sident ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd
d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'�tudier sa
conduite, il fallait observer ses desseins, je d�cidai donc un
�claircissement pour le lendemain sans faute, et je pr�parai tout, dans
la vue de donner � la sc�ne le path�tique que j'y supposais n�cessaire,
afin d'�mouvoir, s'il �tait possible les ressorts de cette �me fl�trie;
il est temps de te d�tailler cet �v�nement, qui se passa dans le second
sallon, o� existe � gauche un petit cabinet � �crire, dans lequel
j'avais fait cacher Sophie pr�venue. Le chocolat pris, on vint dans le
sallon que je t'indique, et madame de Blamont d�buta ainsi: convenez,
monsieur, que vous me donneriez, si j'�tais m�chante, de bien justes
sujets de me plaindre de vos proc�d�s? _M. de Blamont_, en quoi donc?
_Madame de Blamont_, que signifie cet enl�vement? L'asyle de votre
famille ne devrait-il pas �tre respect�? _M. de Blamont_, eh bien! tu
vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaill� que
pour toi, et me voil� grond� comme si j'�tais le d�linquant. _M.
Dolbourg_, euss�-je os� me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si
tu ne le partageais pas? _Madame de Blamont_, oh! je suis fort consol�e
d'une telle perte; _Madame de Senneval_, le d�sordre des moeurs de cette
cr�ature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes mari�s! _M. de
Blamont_, le sacrement fait bien peu de chose � cela; je ne dis pas que,
_pris comme il le faut_, il ne puisse embr�ser quelquefois la t�te,
mais, en v�rit�, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de
biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est d�j� � son troisi�me
veuvage. _Madame de Senneval_, je croyais monsieur, mari�. _M. de
Blamont_, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une
pr�somption. _Madame de Blamont_, monsieur s'occupe donc de nouveaux
noeuds? _M. de Blamont_, voil� une bonne ignorance, est-ce myst�re?
est-ce fausset�? _Madame de Blamont_, ce sera ce que vous voudrez, mais
je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on
voit � peine. _M. de Blamont_, la connaissance se fera, et quant �
l'int�r�t que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous
puissiez le d�guiser, apr�s ce que vous savez sur cela. _Madame de
Blamont_, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse
les comprendre une seule. _M. de Blamont_, soit, mais quand elles se
font, au moins on ne les ignore plus. _Madame de Blamont_, vous
embrouillez, au lieu d'�claircir, je voulais une solution, et vous me
proposez une �nigme. _M. de Blamont_, ah! parbleu, je suis pr�t � vous
donner le mot de celle-ci. _Madame de Senneval_, nous serons tous
charm�s de l'entendre. _M. de Blamont_, eh bien! c'est que je donne ma
fille � monsieur, voil� tout le myst�re. _Aline_, mon p�re, avez-vous
r�solu de me sacrifier ainsi? _M. de Blamont_, j'ai r�solu de vous
rendre heureuse, et je connais assez le caract�re de monsieur, pour �tre
s�r qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir.
_Madame de Blamont_, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger
qu'elle-m�me, si elle vous assure que malgr� les qualit�s de monsieur,
il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection
pourrez-vous faire alors? _M; de Blamont_, que ce qui ne vient pas un
jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se
croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement
question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce
qu'il faut pour la rendre telle. _Madame de Blamont_, oh! monsieur,
pouvez-vous raisonner ainsi? _M. de Blamont_, que voulez-vous que
j'oppose � vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y c�der?
_Madame de Blamont_, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de
votre fille. _M. de Blamont_, � partir de l'�tat actuel de nos moeurs,
une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver
le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher
l�? Un �poux, de l'�ge de mon ami, ne demande que quelques �gard ...
quelques assiduit�s ... quelques _observances de pratique_, et ces
mis�res l� remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs
... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se
scandaliser de voir chercher � sa femme un bien, qu'il est hors d'�tat
de lui faire? _Madame de Blamont_, mais si les moeurs sont d�prav�es,
croyez-vous que toutes les femmes le soient? _M. de Blamont_, cette
d�pravation n'est qu'id�ale, le d�lit n'est relatif qu'au mari, il
devient nul, d�s que l'�poux le tol�re ou le nie; du moment qu'il ne
s'oppose � rien, sous de _certaines clauses purement physiques_, quel
peut �tre le crime de la femme? _Madame de Senneval_, j'estimerais bien
peu l'�poux qui ferait avec moi de tels arrangemens. _M. de Blamont_,
l'estime ... l'estime, voil� encore un de ces sentimens chim�riques qui
ne s'arrange pas � ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?...
L'approbation des sots, accord�e aux sectateurs de leurs petits vilains
pr�jug�s ... tyranniquement refus�e � l'homme de g�nie qui les fronde;
dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de
m�riter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais
l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins,
et ce sera toujours celui de tous, � qui je supposerai le plus
d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fant�me qui compose la
f�licit�, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres
peuvent lui donner ou lui ravir au plus l�ger mouvement de leurs
caprices; il ne la met que dans lui-m�me, dans ses opinions, dans ses
go�ts abstraction faite de toute consid�ration ult�rieure. Eh!
laissons-l� toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un �poux
riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui
donner, qui fait gr�ce enti�re du m�taphysique, voil� l'homme qui peut
rendre une femme heureuse, s'il n'y r�ussit pas, mesdames, en v�rit�, je
ne vois plus ce qu'il vous faut. _Madame de Blamont_, simplifions,
monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que
nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline,
croyez-vous que l'hymen que vous propose votre p�re, puisse vous rendre
heureuse? _Aline_, je suis si loin de le croire, que je demande pour
toute gr�ce � mon p�re, de me percer plut�t mille fois le coeur que de
me captiver sous de tels noeuds! _M. de Blamont_, ah! voil� vos le�ons,
madame, voil� vos pr�ceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point
�lev� cet enfant.... Soustraite � vous d�s sa naissance, n'ayant jamais
connu qu'un clo�tre, �loign�e de vos indignes pr�jug�s, elle n'aurait
pas trouv� de r�ponse, quand il eut �t� question de m'ob�ir. _Madame de
Blamont_, un enfant d�s le berceau, soustrait � sa m�re, n'en arrive pas
plus s�rement au bonheur. _M. de Blamont, �mu et balbutiant_, son esprit
ne se d�range pas au moins par de mauvais principes. _Madame de
Blamont_, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et
celui qui devrait �tre le protecteur de son innocence, est souvent celui
qui la corrompt. _M. de Blamont_, en v�rit�, voil� des propos....
--Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant
la porte du cabinet, viens les expliquer toi-m�me � ton p�re, viens te
pr�cipiter � ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu m�riter sa
haine, d�s le premier jour de ta naissance,--puis s'adressant rapidement
� Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le
poignard dans le coeur d'une malheureuse m�re, oserez-vous d�sirer pour
votre femme, l'une de ses filles, apr�s avoir fait votre ma�tresse de
l'autre? Puis saisissant l'embarras de son �poux, aux pieds duquel �tait
Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez
plus d'ouvrir vos bras � cette malheureuse _Claire_ que vous m'enlev�tes
au berceau, la voil�, monsieur, la voil�, victime de vos proc�d�s,
tromp�e sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le
corrupteur de ses jeunes ann�es, et montrez-lui le coeur d'un p�re, pour
lui faire oublier son bourreau.
[Illustration: _Viens, Sophie ... viens demander pardon � ton p�re
d'avoir pu m�riter sa haine d�s le premier jour de ta naissance_.]
C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde sc�l�ratesse, est venu
disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels,
c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'�me d'un libertin n'a
pas une seule facult� qui ne soit aux ordres de sa t�te, et que tous les
mouvemens de la nature c�dent dans de tels coeurs, � la perfide
corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le pr�sident, avec le
plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont l� les
armes dont vous voulez me battre, en v�rit�, vous ne triompherez pas ...
et s'�loignant encore plus de Sophie--par quel hazard cette cr�ature
est-elle ici?... Te serais-tu dout�, Dolbourg, que la maison de madame
servit d'asyle � nos catins?--Oh ma ch�re! n'esp�re plus rien de cet
homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la
nature avec tant de duret�, n'est plus qu'� craindre pour toi. Vole
implorer les lois, leur temple est ouvert � tes plaintes, on n'eut
jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des
secours.... Moi, plaider contre ma femme, a r�pondu Blamont, avec l'air
de la douceur et de l'am�nit� ... �tourdir le public de dissentions
aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ...
puis, s'adressant � moi, D�terville, a-t-il ajout�, faites retirer les
jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'�nigme,
mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie d�sol�e,
Aline et Eug�nie ont pass�es dans l'appartement de madame de Blamont, et
sit�t que j'ai reparu, le pr�sident nous ayant pri� de nous asseoir et
de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait
appartenu par aucuns noeuds, que l'id�e de cette alliance �tait absurde;
il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du
d�sir qu'il avait form� d'en substituer un autre � celui-l�, pour se
conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la
fille naturelle de son ami; il a ajout� que la mort tr�s-effective de sa
fille Claire, l'ayant attir� au Pr� Saint-Gervais, o� elle �tait en
nourrice, apr�s avoir rendu les derniers devoirs � cette petite fille,
il avait imagin� de s'arranger l�, de quelque, joli enfant qu'il put
mettre � la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la
petite fille de la nourrice, positivement de l'�ge qu'il fallait, lui
ayant convenu, il l'avait pay�e cent louis � la m�re, et transport� en
cons�quence lui-m�me au village de Berceuil, o� elle avait �t� �lev�e
jusqu'� treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que
d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre
fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demand� par
quels moyens cette fille se trouvait � Vertfeuil.
Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honn�te et sensible,
croyant reconna�tre quelque sinc�rit� dans ce qu'elle entendait, et
pr�f�rant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, � la n�cessit�
de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait
effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif � objecter, puisque tu
n'avais encore rien �clairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avou�
de bonne foi.... Le pr�sident s'est jett� dans les bras de sa femme et
l'embrassant avec la plus extr�me tendresse,--non, non, ma ch�re amie,
lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle
chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse
pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur
n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont
vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis
incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'� supposer cette mort, si elle
n'eut �t� r�elle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la
nourrice de votre _Claire_, mais elle ne vous appartient nullement, je
suis pr�t � vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la
ressemblance est singuli�re, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai
observ� les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est
qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau
du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme,
soit donc ma ch�re amie, l'accord certain des d�lais que vous demandez
pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous
m'avez demand� du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'� votre
retour � Paris, ainsi que nous en �tions convenus d'abord, mais qu'elle
accepte apr�s, j'ose vous le demander en gr�ce, que la crainte d'un
crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu �tre
l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais �t� de la
soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner,
pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos
amis du temps que je vous laisse pour d�terminer ma fille, � ce qui fait
le but de mes voeux, je les conjure de vous aider � obtenir d'elle ce
que j'en attends, et d'�tre bien certains que c'est son bonheur seul qui
m'occupe.
Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline
... qui l'obtenait, qui ne pouvait d�truire les assertions de son mari,
ou qui n'avait � leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne
semblait devoir faire pr�f�rer � celles du pr�sident ... qui, m�re ou
non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien,
trouva dans son coeur la r�ponse que lui dictaient nos yeux; elle
convainquit son �poux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il
venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber
cette Sophie dans ses mains, elle demandait en gr�ce que l'on la lui
laiss�t. _Dolbourg_, elle ne m�rite pas le bien que vous voulez lui
faire, j'ai v�cu cinq ans avec elle, je dois la conno�tre et je la
connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur o� je pr�tends
de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal trait� cette fille comme
elle l'a �t�, sans qu'elle m'en eut donn� les plus graves sujets.
Peut-�tre ai-je trop �cout� ma col�re, mais soyez s�re qu'elle �tait
coupable. _Madame de Blamont_, on nous a fort assur� que non.
_Dolbourg_, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tomb�e seule en vos
mains, et cette cr�ature horrible qui couvrait et servait ses d�sordres,
y est, sans doute, �galement. _Madame de Blamont_, il est vrai que j'ai
vu la Dubois. _Le Pr�sident_, aucune imposture ne nous �tonne �-pr�sent,
voil� celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit;
mais ne la croyez en rien si vous voulez conno�tre la v�rit�, nulle
femme au monde ne la d�guise avec tant d'art, nulle n'est capable de
porter aussi loin le mensonge et l'atrocit�. _Madame de Blamont_, et
qu'est devenue cette autre petite cr�ature que toutes deux conviennent
avoir �t� la ma�tresse de mon mari et la fille de monsieur? _Le
Pr�sident, �mu_, ce qu'elle est devenue? _Madame de Senneval_, oui. _Le
pr�sident_, eh bien! mais rien de plus simple, elle �tait aussi coupable
que Sophie ... coupable du m�me genre de tort ... Dolbourg a puni l'une
de sa main, voulant �galement punir l'autre ... elle m'est �chapp�e ...
je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sinc�rit� ... c'est le coeur
d'un enfant. _Madame de Blamont_, oh, mon ami, voil� donc o� entra�ne le
libertinage! que de chagrins, que d'inqui�tudes suivent toujours ce vice
�pouvantable; ah! si le bonheur eut �t� moins vif dans votre maison,
croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut �t� mille fois plus
pur. _M. de Blamont_, laissons mes torts, il me faudrait des si�cles
pour les r�parer, l'impossibilit� d'y r�ussir me porterait au d�sespoir,
qu'il vous suffise d'�tre bien s�r que je ne les aggraverai plus.... Et
des larmes ont �chapp�es des yeux de la cr�dule madame de Blamont.--Au
d�faut du bonheur r�el, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux,
est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la gr�ce enti�re, a
dit cette malheureuse �pouse en pleurs, ne pensez plus � cet himen
disproportionn�. _Le Pr�sident_, j'ai des engagemens que je ne puis
rompre, vous ignorez leur degr� de force, je ne suis plus ma�tre de ma
parole, Dolbourg lui-m�me ne saurait m'en d�gager, cependant je puis
vous accorder des d�lais, il ne s'y refusera pas, son �me est trop
d�licate pour pr�tendre � la main d'Aline sans la m�riter, deux mois,
trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous
rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut trait�e
comme elle le m�rite. _Madame de Blamont_, son malheur lui assure des
droits � ma piti� , elle m'est ch�re d�s qu'elle souffre ... elle ne
peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se
repentir ... elle se repent d�j�, vous la feriez entrer au convent par
force, je la d�terminerai de bonne gr�ce au m�me sacrifice, et vous
serez �galement veng�. _Le Pr�sident_, soit, mais d�fiez-vous de sa
douceur,--craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'�me la
plus tra�tresse. _Dolbourg_, il n'est aucune esp�ce de tort qu'elle
n'ait eue avec nous. _Le Pr�sident_, elle en a eue qui aurait m�rit�
l'attention m�me des lois. L'enfant dont elle �tait grosse n'�tait
s�rement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est
capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne
nous trompait que par ses instigations, elle s�duit, elle impose, elle
joue le sentiment et ce n'est que pour en venir � des fins toujours
criminelles comme son coeur. _Madame de Blamont_, mais il n'y a sorte de
bien que n'en ait dit la femme qui l'�lev�t. _Dolbourg_, cette femme ne
l'a connue qu'enfant, et c'est � Paris, c'est avec la Dubois qu'elle
s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en
auriez bient�t des regrets.--Voyant madame de Blamont pr�te � faiblir,
je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, all�gua la charit� et la
religion qui l'obligeait � ne point abandonner cette malheureuse, apr�s
lui promis sa protection, et les deux amis n'os�rent plus insister sur
l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux
conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et
d'autre, que Sophie resterait � madame de Blamont et qu'on accorderait �
Aline jusqu'� l'hiver, pour se d�cider au mariage qu'on exigeait d'elle.
J'ose vous demander encore au nom de l'honn�tet� et de la d�cence, a dit
madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez
s�duite hier chez moi; en v�rit�, a r�pondu le pr�sident, pour le crime,
il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de c�der ... si
peu de r�sistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des
regrets;--ne la gardez pas au moins, placez-l� ... elle peut redevenir
honn�te ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses
d�sordres.--Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ...
Eug�nie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures � rester
ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus
que de la joie.
Madame de Blamont a �t� chercher elle-m�me sa fille, elle ne s'est point
expliqu�e devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'�tat
d'incertitude o� tout �tait, elle l'a caress�e, consol�e, elle l'a
remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillit� s'est r�tablie;
jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours �t� de mieux en
mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus
peut-�tre que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'�loges et
d'amiti�s tous les habitans du ch�teau.
Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous
croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs,
saisit avec avidit� l'illusion qu'on lui pr�sente, c'est un moment de
repos dont elle veut jouir; son �me honn�te a tant de plaisir � supposer
ses vertus dans les autres; sa ch�re fille lui ressemble; toutes deux se
livrent au plus doux espoir, Eug�nie le partage, parce qu'elle est bonne
et sensible, comme son amie; il n'y a d'incr�dules que madame de
Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous para�t
bien prompt; il est rendu si n�cessaire par les circonstances que nous
croyons qu'il ne d�pend absolument que d'elles, c'est au temps � nous
d�tromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le pr�sident?... quelques mois
de d�lais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces d�lais seront
expir�s, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de
confusion, dont il a �t� alt�r� par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas
tout aussi pressant?
Cependant, nous sommes convenus, ma belle-m�re et moi, de supprimer nos
r�flexions � nos amies, elles ne serviraient qu'� troubler leur moment
de calme. S'il doit �tre r�el, ce calme o� nous ne croyons pas, pourquoi
leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un
beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons
parer � rien, aucun �v�nement ne d�pend de nous, � quoi nos doutes
serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde
donc qu'avec toi. Presse tes �claircissemens sur Sophie, beaucoup de
choses tiennent � cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet
article, ils nous ont tromp� sur-tout le reste, alors ils m�ditent
quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y r�ussir, et dans
ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas impos�
sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est r�el,
ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts
qu'ils lui pr�tent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je
m'�crierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il
est des momens o� le vice absorb� devant elle, est contraint �
s'humilier, se confondre, demander gr�ce et dispara�tre ... mais sont-ce
des vices ch�ris qui peuvent fl�chir de cette mani�re ... des vices
nourris depuis autant d'ann�es ... non ... peut-�tre c�derait ainsi la
fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime
vieilli et soutenu par des id�es: le plus grand malheur de l'homme est
d'�tayer ses travers de ses syst�mes, une fois qu'il s'en est form�
d'assez s�rs pour l�gitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait
dans le coeur d'un autre, la fixe � jamais dans le sien; voil� ce qui
rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que
choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par r�flexion
que p�che l'homme mur, ses fautes �manent de sa philosophie, elle les
fomente, elle les nourrit en lui, et s'�tant cr�� des principes sur les
d�bris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes
invariables qu'il trouve les lois de sa d�pravation.
Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'�
l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du
pr�sent, sans s'inqui�ter de l'avenir, et quels momens seraient pour
elle, si � c�t� des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au
moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous
appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est
que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette mis�rable
situation, que nos amis nous la laissent go�ter.
Quant � Sophie, elle a toujours ses m�mes droits, jusqu'�
l'�claircissement, fond�s ou non, il serait trop dur de les lui ravir,
et la cruaut� ne peut na�tre dans une �me comme celle de notre amie. Si
quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le
silence affect� qu'on a gard� sur toi ... est-il naturel? un des motifs
du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru?
Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues
sur-le-champ, prouvent que ces �claircissemens entraient dans leurs
vues.--Pourquoi donc s'est-on t�t devant nous? pourquoi m�me, � l'�poque
du raccommodement n'en pas �tre ouvertement convenus? ne voil�-t-il pas
du louche dans la conduite du pr�sident? nous sommes s�rs d'ailleurs
qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au d�sir de ravoir Sophie; on l'a
cherch� dans le ch�teau; on a tach� de s'introduire dans la chambre o�
l'on l'a soup�onnait renferm�e: un homme adroit du pr�sident a �t� aux
aguets tout le jour qui a pr�c�d� celui de leur d�part; voil� donc
encore du myst�re dans les d�marches de cet �poux, qui para�t repentant.
Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le d�sir de ravoir
Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est ind�pendant de ce
qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est
rien, qu'il veuille se venger d'une cr�ature, qui, selon lui, a tant de
tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le
malheur de sa fille.... Je n'ose rien r�pliquer, mais je n'en r�fl�chis
pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une
l�thargie, dont le r�veil sera peut-�tre terrible.... Adieu, fais comme
moi, �cris, console, et ne trouble rien, � moins que les �claircissemens
ne t'y forcent; tout d�pend des lumi�res que nous attendons de toi....
Mais si cet homme perfide a �t� assez adroit pour allier le mensonge �
la v�rit�! pour donner � l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut
tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre
�ternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est
injuste; car, il ne cr�a jamais des �tres auxquels il d�t autant de
bonheur; jamais deux cr�atures qui le m�ritassent aussi bien, si cette
mani�re d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles,
si elle est due, � ceux qui savent si bien l'a r�pandre sur tout ce qui
les environne.
* * * * *
LETTRE XXIV.
_Valcour � D�terville_
Paris, ce 22 septembre.
Je re�us le quatorze, mon cher D�terville, la lettre o� tu me
recommandais les d�marches du Pr�-Saint-Gervais, et quelqu'ayent �t� mes
diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de
r�ussir. O! mon ami, quelle int�ressante �tude nous fournit, chaque
jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinit�
sur lui, quand on voit avec quelle fatalit� celui qui tend des pi�ges
s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en
opposition avec lui-m�me, se perce avec les traits dont il veut frapper
la vertu. Le pr�sident est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans
le fait; il en impose odieusement � sa femme; il la trompe avec la plus
insigne fausset�, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec
attention, et mon �nigme va se d�velopper.[6]
Je me transportai, le 15, au village indiqu�, et ayant descendu dans une
auberge, je demandai historiquement, si le cur� �tait un honn�te gar�on,
s'il �tait aim� de ses paroissiens; si c'�tait un individu
sociable:--c'est un homme int�gre, m'assura-t-on, vieux, et depuis
vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire � lui,
vous en serez content.--Oui vraiment, dis-je, � celui qui me parlait;
j'ai quelque chose � communiquer � ce pasteur; et puisque vous �tes
assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie,
pour aller lui demander, si un honn�te bourgeois de Paris ne
l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit,
et la r�ponse fut une invitation de me rendre au presbyt�re, o� je
trouvai un eccl�siastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et
pr�venante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez
heureux pour 'm'�tre bon � quelque chose? J'expliquai ma commission....
Nous fouill�mes les registres, nous trouv�mes la mort que nous
cherchions, aussi-bien constat�e qu'elle pouvait l'�tre, et toutes les
preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 ao�t 1762, � Claire de
Blamont, fille l�gitime de monsieur et madame la pr�sidente de Blamont,
demeurant rue saint-Louis, au Marais.--Eh bien, monsieur! dis-je au cur�
en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette
Claire de Blamont que vous avez enterr�e le 15 ao�t 1762, aujourd'hui 15
septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme
fr�mit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me
convainquirent bient�t de mon erreur.--Ce que vous me dites est bien
difficile � croire, monsieur, me r�pondit le cur�, il faut approfondir
... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, �
qui j'ai l'avantage de parler?--A un honn�te homme, monsieur,
r�pondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour �claircir une
trahison?--Mais ceci peut devenir mati�re � un proc�s, et je dois savoir
....--point de proc�s, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que
l'on soup�onne; l'intention est de traiter tout � l'amiable, et vous
pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous
passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je
viens vous trouver: je puis donc vous r�pondre, et du myst�re o� tout
ceci restera, et de l'extr�me �loignement qu'on a de plaider.--Mais si
cette _Claire_ existe, comme vous me l'assurez, o� est-elle
actuellement?--dans les bras de sa m�re. Il ne s'agit que de v�rifier
une supercherie de nourrice, et d'en approfondir myst�rieusement les
raisons, pour parer � de tels d�sordres dans la suite, tout vous y
engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement �couter l'aveu du
crime, mais il doit m�me en pr�venir l'action. Notre homme, en
s'asseyant, tomba ici dans quelques r�flexions; je l'y laissai deux ou
trois minutes, et lui demandai enfin � quoi il paraissait se
r�soudre?--� ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... �
chercher l� les premi�res preuves de la fraude, avant que de nous
d�cider � rien.--Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le
fossoyeur et nous a cette exp�dition, je vous le r�p�te, le secret est
essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'�glise, et nous voil� �
l'ouvrage. L'endroit �tait mentionn� sur les registres; il y avait
d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous tromp�mes
point. On enl�ve un petit coffret de plomb o� devait �tre d�pos� le
corps de _Claire_: et l'examen des ossemens fait avec la plus extr�me
exactitude, nous offre les d�bris d'un chien, dont la t�te encore
conserv�e, prouve la fraude �videmment. Le cur� tressaillit, se
remettant n�anmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honn�te
homme qu'on a dup�, mais qui est incapable d'avoir, en part � une telle
ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai,
et l'ayant convaincu de la n�cessit� de tout r�tablir, d�s que nous
agissions en secret, nous y travaill�mes sur le champ; on remit la
caisse � sa place; il imposa silence � son homme, et nous rentr�mes au
presbyt�re.--Monsieur, me dit le cur� au bout d'un instant, quoique vous
en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette
aventure-ci; ma justification devient essentielle;--nullement,
r�pondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que
vous soyez soup�onn�, je vous l'ai certifi�,.je vous le confirme encore.
Et je lui dis alors que la nourrice et le p�re �taient les seuls auteurs
de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger
la nourrice.--Son nom?--Claudine Dupuis;--Claudine? elle est pleine de
vie; elle loge ici pr�s, nous sauvons tout.--Envoyez-la prendre,
Monsieur, que la douceur et l'am�nit� r�gnent dans les questions que
nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les
enveloppe.--Claudine arriva; c'�tait une grosse paysanne tr�s-fra�che,
d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.--Qui y a ti, monseu le
cur�,--dit-elle gayement? _le cur�_. Asseyez-vous, Claudine, nous avons
quelques questions s�rieuses � vous faire, et dont les r�ponses, si
elles sont justes--pourront-vous valoir une r�compense. _Claudine_. Eune
racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison
eddir q'eune maison o� gnia pu d'homme, es zun cor sans �me; jarni,
edpui quel miun z� mort, jen fsons pu r�an. _Le cur�_. Vous
rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize
ans, une petite fille nomm�e _Claire_, appartenant � monsieur le
pr�sident de Blamont? _Claudine_. Oui da, j'men souvian, a mouru
dcoliques la pau enfant; al �tait gentille comme tout pardiu on vous
paya un service comm' si c'eut �t� l'enfant d'un prince, et vous
l'enterr�tes l� dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y
m'en souvient comme d'hier. _Le cur�_. Savez-vous ce qu'on dit Claudine?
_Claudine_. � qu� qu'on dit monseu l'cur�? _Le cur�_. On pr�tend que cet
enfant-l� n'est pas mort. _Claudine_. Pardine y s'peui bin qu'a soit
rasucit�; not seigneur l'a bin �t�, n'gnia rien d'impossibe � Dieu. _Le
cur�_. Non, ce n'est pas l� ce que je veux dire; on vous soup�onne de
quelque supercherie. _Claudine_. Moi? eh queuque j'aurions donc gagn� �
cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me
serais-je pas fait tort � moi-m�me, en fsant cqu'vous dit l�. _Le cur�_.
Mais si vous en aviez �t� bien pay�e. _Claudine_. Eh q'non, eh q'non
j'en mangeons pas d'ce pain-l�, ah pardine oui et pis, s'fair pande
apr�s.--Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique tr�s-long
encore. Le fait est que jamais Claudine n'avou�t rien dans cette
premi�re visite; et' que tout ce que nous p�mes obtenir d'elle, ne
voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans
col�re, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de
se passer. Partez, monsieur, me dit le cur�, d�s qu'elle fut sortie, je
vous r�ponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la
voie seule, votre pr�sence la g�ne. Laissez-moi une adresse, je vous
�crirai d�s que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour
recevoir ses derni�res r�ponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la
sinc�rit� et de l'envie de m'obliger, je consentis � ses arrangemens,
lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses
nouvelles, avec la ferme r�solution de pousser vivement l'affaire, s'il
ne m'�crivait pas bient�t.
Le cinqui�me jour je commen�ais � m'impatienter, lorsque mon ami
m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le
cur� m'invitait � venir d�ner chez lui le lendemain, pour y apprendre,
de la bouche m�me de Claudine, des �v�nemens tr�s-extraordinaires, et
que j'�tais bien loin de soup�onner.
Ce n'est pas sans peine, me dit cet honn�te homme, d�s qu'il m'aper�ut,
ce n'est pas sans promesse, et m�me sans un peu de rigueur, que je suis
parvenu � tout d�couvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous
allez en �tre instruit.--Monsieur, r�pondis-je, vos engagemens seront
remplis; toutes les r�compenses que vous avez pu promettre seront
acquitt�es; mais quelques myst�rieuse, que doivent �tre nos op�rations,
quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera
jamais jug�e, il faut pourtant qu'� tout �v�nement les plus sages
pr�cautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos
paroissiens, gens notables, discrets et bien fam�s, que nous placerons,
si vous le voulez bien, pr�s du lieu o� nous allons entendre Claudine,
afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.--Je n'y vois point
d'inconv�niens, me dit le cur�, et dans l'instant il envoya prendre deux
fermiers, dont il �toit s�r, leur fit jurer le secret et les cacha
derri�re un rideau de l'autre c�t� duquel fut plac� la chaise destin�e �
Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engag�e � r�p�ter les m�mes
choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits
suivans:
1�. Que, monsieur de Blamont s'�tait transport� chez elle le 13 ao�t,
surveille de la pr�tendue mort de _Claire_, et lui avait dit qu'il
destinait � cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait �
faire � une femme pi gri�che, qui se d�clarait contre l'�tablissement
qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux
indes; que ne voulant, ni faire perdre � sa fille le riche mariage qu'il
lui destinait, ni heurter de front les volont�s de sa femme, il avait
imagin� de faire passer cette petite fille pour morte, de l'�lever
secr�tement loin de Paris, et de ne d�clarer la fraude � sa femme que
quand la jeune personne serait mari�e; mais que le consentement de la
nourrice �tait n�cessaire � la r�ussite de son projet; qu'il lui
demandait donc avec instance de ne pas s'opposer � une l�g�re ruse, dont
il ne devait r�sulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien � cela
contre sa conscience, avait consenti � r�pandre le faux bruit de la mort
de cette _Claire_, moyennant que le pr�sident la d�dommagerait, ce qu'il
avait fait sur-le-champ, par un pr�sent de cinquante louis, et que d�s
le lendemain elle avait tout pr�par� pour le succ�s de la feinte.
2�. Qu'ayant m�rement r�fl�chi toute la journ�e du quatorze, au sort
heureux dont le pr�sident lui avait dit que devait jouir la petite
_Claire_, et sa fille � elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance
tr�s-singuli�re avec celle du pr�sident, elle avait imagin�e de mettre
l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en
cons�quence de cette r�solution, elle avait pr�par�e les deux ruses
�-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de
_Claire_; qu'elle avait envoy�e _Claire_ comme son enfant chez une de
ses voisines, en pr�textant que le mauvais air �tait dans sa maison, et
qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette premi�re sc�ne
arrang�e, elle s'�tait occup�e de l'autre; qu'elle avait publi� la
maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-apr�s sa mort;
qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une bo�te de plomb devant
le pr�sident m�me, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa
fille; que le service s'�tait fait, en cons�quence, � la paroisse, et
que monsieur de Blamont tromp� comme il avait voulu tromper les autres,
avait emmen� d�s le soir m�me la fille de Claudine au lieu de la sienne.
3�. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicit� des
nourritures, et que huit jours apr�s l'�v�nement, dont il vient d'�tre
question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne � Paris,
pour recueillir une succession essentielle o� sa pr�sence �tait plus
n�cessaire que celle de son mari, �tait accouch�e d'une fille presqu'en
arrivant; que cette fille, confi�e aux soins de l'accoucheur, qui
prot�geait Claudine, avait �t� conduite d�s le lendemain chez cette
Claudine, pour y �tre nourrie avec le plus grand soin; cet enfant �tabli
au Pr�-Saint-Gervais y avait re�u une seule fois la visite de sa m�re;
laquelle oblig�e de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement
recommand� sa fille � Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute,
une voiture et une femme � elle, reprendre cette petite dans deux ans,
avec une forte r�compense � la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois
cette .petite fille, nomm�e Elisabeth, �tait morte, et qu'elle,
Claudine, pour ne pas manquer la r�compense promise; tr�s-peu attach�e �
la petite _Claire_ qui lui restait du pr�sident de Blamont, elle avait
fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de
Kerneuil �tait venue; qu'alors elle avait mis Claire � la place
d'Elisabeth, et avait publi� que c'�tait sa fille qu'elle avait perdue;
qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres,
envers le cur� m�me, � qui elle avait fait enterrer Elisabeth de
Kerneuil, sous le nom de sa fille.
Ces expositions, comme tu le vois mon cher D�terville, �tablissent donc
l'existence, pr�sente ou pass�e, de trois enfans. 1�. Claire de
Blamont, crue morte, et r�ellement mise � la place d'Elisabeth de
Kerneuil, devant exister � Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voil� o� est
la fille de madame de Blamont.
2�. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlev�e par le pr�sident,
�lev�e � Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant �
Vertfeuille.
3�. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, tr�s-effectivement morte �
trois mois chez Claudine, et enterr�e dans la paroisse du
Pr�-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette
fille d�j� c�d�e par elle au pr�sident, et n'existant plus que
fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donn�e ensuite � madame de
Kerneuil.
Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonn�te
cr�ature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air
de rire de ses atrocit�s, et nous l'avons cong�di�e avec dix-louis,
apr�s lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'�vangile
qu'elle n'en imposait en rien; les t�moins ont sign� de m�me: je
t'envoie les originaux de ces actes, et tout �tant fini nous nous sommes
jur� mutuellement le myst�re, ne nous r�servant d'�tablir juridiquement
nos preuves, que si le cas le requ�rait.
Le cur� voulait que j'�crivisse � madame de Kerneuil, c'est l'affaire de
madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle
le jugera � propos: notre r�le a nous, est de soutenir au besoin tout ce
que nous savons, et de ne rien r�veiller; il s'est rendu � mes raisons,
et nous nous sommes quitt�s.
L'impossibilit� o� je suis maintenant de donner des conseils � madame de
Blamont, dans ce flux et reflux d'�v�nemens prodigieux, m'engage � taire
mes r�flexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer
d'�couter sa piti� et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse
Sophie, avec les pr�cautions tr�s-essentielles de ne la rendre ni au
pr�sident ni � sa m�re: deux �tres qui ne feraient assur�ment pas son
bonheur. A l'�gard de Claire, la r�clamer, l'enlever � madame de
Kerneuil, aupr�s de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela
pour la rendre � un p�re qui d�s le berceau avait conspir� contr'elle;
serait-ce travailler � sa f�licit�? Madame de Blamont doit, ce me
semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est
tel qu'il doit l'�tre, cette jeune personne, appartenant � une femme
titr�e, �tablie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en
laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en co�te au coeur de notre amie,
parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle
est, donnerait elle � cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre
en qualit� d'h�riti�re unique de la maison de _Kerneuil_, titre certifi�
par Claudine.... Non, en v�rit�, elle ne l'a d�dommagerait point.
Qu'elle combine donc et agisse d'apr�s cela, ayant toujours devant les
yeux le danger extr�me de remettre cette fille entre les mains de son
mari: pese ces raisons, D�terville. Je sens bien qu'il y a une esp�ce de
fraude malhonn�te � laisser subsister celle de la nourrice, que c'est
frustrer les v�ritables h�ritiers de madame de Kerneuil, et prendre par
cons�quent un parti bl�mable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux
crimes � redouter; est-il donc contre la conscience de l'honn�te homme
de prendre entre deux maux certains, celui qui lui para�t le moins
dangereux. Pour quant au pr�sident tu vois, mon ami, que le crime n'en
est pas moins dans son �me, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a
trouv� des entraves par le crime oppos� de la Claudine, comme si c'�tait
une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arr�ter
l'effet des plus grands ... v�rit� terrible qui nous fait voir
l'affreuse n�cessit� du mal sur la terre, qui nous d�montre que ce ne
sont que par de l�gers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que
de certains insectes qui nous g�nent et dont n�anmoins l'utile existence
nous emp�che d'�tre incommod�s par de plus venimeux.
Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie,
par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux g�n�reux soins de
sa protectrice; on cherche toujours � rendre odieux ceux qu'on maltraite
mal � propos, afin d'apaiser ses remords, et de l�gitimer ses
injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge,
ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette
fille honn�te, sensible et douce, quelque puisse �tre sa naissance, soit
coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent
si vrais, et qui ne s'est r�e que sur ce qu'il �tait impossible qu'elle
e�t appris, n'a rien dit qui ressembl�t � cela; vois comme la m�chancet�
s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige,
et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accro�t que d'avantage
l'ardent d�sir qu'elle a d'en rompre de nouveaux.
Je suis persuad�, mon ami, que le vice peut conduire l'homme � un tel
point de d�pravation, qu'il doit devenir comme impossible � celui qui le
nourrit en soi de concevoir m�me l'id�e de la vertu; d�s-lors, ou sa vie
lui para�t fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par
ce venin qui le gangr�ne; arriv� l�, il ne se contente plus de faire
simplement le mal, il veut m�me ne jamais faire le bien, et son coeur
abreuv� d'une perversit� d'habitude, �prouve aux impressions de la vertu
la m�me sorte de douleur, que ressent l'�me du juste � la seule id�e du
forfait; et quel est le premier vice qui nous entra�ne � tous
ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inou� ce qu'il
�teint, ce qu'il d�t�riore, ce qu'il envenime; inexprimable � quel degr�
il rel�che les ressorts de l'�me.... Blase la conscience en la
contraignant � m�tamorphoser en plaisirs les retours f�cheux de ses
erreurs, et voil� sans doute ce que cette passion a de plus dangereux,
qu'aucune de celles qui d�vorent l'homme, puisque le souvenir des
actions o� les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses
jouissances dans celles-ci.
Le pr�sident est donc aussi coupable qu'il peut l'�tre, je le dis �
regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais
son �poux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille,
et assur�ment il doit �tre persuad� qu'elle l'est, tout convaincu qu'il
en doit �tre, il la d�sire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est
pour se venger de ce que le hasard a donn� pour asyle, � cette
malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas
qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle �coute son
coeur dans les moyens n�cessaires � prendre pour s'opposer � ce nouveau
forfait.
Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre
les mains de ces deux d�bauch�s; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain
par les vieillards.... Le voile de la pudeur arrach� par un p�re....
Con�ois-tu cette atrocit�? t'imagines-tu que ses inf�mes d�sirs ne
s'allumaient pas � cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais
quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, ma�tresse de son ami et
crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arr�terait ici, et que l'�pouse de
d'Olbourg serait bient�t la victime de la flamme incestueuse de Blamont.
Oh mon cher D�terville! emp�chons ces horreurs; il me semble que depuis
ce trait odieux, ma d�licatesse est moins grande sur ce qui concerne cet
homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je d�m�lerai jusqu'au
plus secret replis de sa conscience; l'enl�vement de cette _Augustine_
me para�t encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce
soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait
commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les
indignes plaisirs de ces s�ductions, eux qui.... Je gage que ceci tient
� autre chose, ne perdons pas cette fille de vue.
Quelques remords qu'ait affich� le pr�sident, sois bien certain que ses
promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort
l'�me de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems �nerv�e; cependant
je crois aux d�lais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant
de la r�union que j'appr�hende!
Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est
oblig� de plaider, le pr�sident a voulu faire une mauvaise action, sans
doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu,
et Sophie se trouvant r�ellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il
le savait, qu'il ne l'aurait pas enlev�e sans cela, et Claudine, que
d�cide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain
que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a
impos� � sa femme, il a voulu faire passer _Claire_ pour morte; tout
cela est bien prouv�, et peut l'�tre juridiquement, lorsque nous le
voudrons; mais ce ne sont pas l� des armes triomphantes, ce ne sont pas
l� des choses dont il ne puisse se d�fendre au besoin, qu'il ne puisse
nier, m�me d�s qu'il le voudra. Peut-�tre eut-il mieux valu que Sophie
se fut trouv�e sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce
perfide �poux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait
ici? un crime con�u, je l'avoue, mais rendu nul par les �v�nemens; il
n'a livr� a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se
d�fendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir s�duit cette cr�ature et de
l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonn�te de le
priver de l'autorit� qu'il a sur sa fille a�n�e? Tout le reste du roman
ne fait rien � notre affaire; si _Claire_ est aujourd'hui r�put�e fille
de madame de _Kerneuil</> ce n'est plus sa faute c'est celle de
_Claudine_, il a donn� par ses d�marches le premier mouvement d'action a
cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne
l'emp�chera pas d'obtenir de marier sa fille � son gr�.
Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-�tre voyons-nous
trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amiti� s'alarment
ais�ment, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre
fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette
malheureuse m�re; je craindrais la solitude pour elle, son �me
encourag�e par les conseils, fortifi�e par le charme de la soci�t� de ta
belle-m�re et de ta femme succombera moins � ses tourmens, que si elle
�tait livr�e a elle-m�me. Adieu, je ne puis r�sister au plaisir d'�crire
un mot � ma ch�re Aline, et je vais le placer dans ta lettre.
Note:
[Footnote 6: Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra
impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas � cette lettre
l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au
d�nouement, et principalement � la cinquante-uni�me lettre, quand il y
sera.]
* * * * *
LETTRE XXV.
_Valcour � Aline_.
Paris, ce 22 septembre.
Je vous ai plaint, Aline, vous m'�tes devenue plus ch�re encore pendant
vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai
�prouv�. Juste ciel! celui qui, par �tat, doit �tre le gardien de la
vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? o� ne conduisent pas
les d�sordres d'une t�te �gar�e, et d'un coeur sans principes?... Ils
triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonn�, en proie aux
plus cuisantes inqui�tudes, la seule pens�e du bonheur qu'ils
arrachaient n'eut os� seulement p�n�trer mon esprit.... Aline,
pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres
sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point o� va sa
curiosit�.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un
peu d'amour � c�t� de la d�cence? �tiez vous aussi f�ch�e de l'insulte �
la pudeur, que de l'outrage fait � l'amant? L'un vous rend bien
respectable � mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus
adorable encore! et peut-�tre en l'�tat cruel o� je suis, pr�f�rerais-je
� vous voir une vertu de moins, pour un degr� d'amour de plus, mais o�
se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et
l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la r�union de toutes les
vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous
poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher
de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose m�me
vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos
discours, �loignez-le par vos vertus, et que son existence soit
impossible, dans tous les lieux que vous embellissez.
Je vous enl�ve une soeur, Aline, une soeur d�j� votre compagne, pour
vous en rendre une � deux cent lieues de vous, que vous ne verrez
peut-�tre de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient
plus par les liens de la nature, que ceux de la piti� vous la rendent
toujours ch�re; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez
vos soins. La n�cessit� o� vous allez �tre de vous en s�parer, vous fera
peut-�tre venir l'id�e de la rendre � sa m�re; ne lui d�sirez point un
tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle ach�verait de se corrompre.
C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu
l'�loigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire
passer � cette fille la fortune immense que votre p�re assurait devoir
appartenir un jour � la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue l�;
elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui d�voile la
bassesse de son �me: elle est de plus tr�s-int�ress�e; voyant ses
projets �vanouis, peut-�tre par des voies moins honn�tes,
chercherait-elle � faire retrouver � sa fille, la fortune que n'a pu lui
procurer sa premi�re fraude. Le village qu'elle habite est un de ces
asyles empest�s, o� la d�bauche de la capitale vient se couvrir des
ombres du myst�re, ne l'y envoyez point. Je vous r�pond qu'elle n'y
serait pas long-tems en s�ret�. Les engagemens pris avec Isabeau, ont
des �cueils, D�terville les a senti: ce sera la o� le pr�sident fera ses
premi�res recherches, s'il persiste, comme il para�t, dans l'extr�me
envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable m�re, ce qu'il y aura
de mieux pour cette infortun�e, et donnez-moi vos ordres, si vous
croyez que dans tout ceci je puisse vous �tre utile encore. Cependant
vous voil� tranquille jusqu'� la fin du voyage. Je l'imagine au moins;
permettez que je vous invite � mettre cet intervalle � profit, pour
faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'�tat que le sort vous
destine, vous les retrouverez sans cesse; ils �panouiront la fleur de
vos beaux jours, si le ciel, comme je l'esp�re, vous en accorde apr�s
tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse
fatalit�, les �pines doivent �ternellement na�tre sous vos pas, vous
devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois
qu'une o� peut-�tre ils seraient inutiles, celle o� destin�s l'un �
l'autre, il ne pourrait exister d'instant o� nous eussions besoin de
nous distraire des sentimens que nous �prouverions.
Pardon des l�g�res craintes qui s'aper�oivent encore dans ma lettre; je
les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent
pourtant point; ne les attribuez qu'� l'�tat de mon �me; ne fr�mit-on
pas toujours pour ce qu'on aime?
* * * * *
LETTRE XXVI.
_Le pr�sident de Blamont � d'Olbourg_.
Paris, ce 20 septembre.
Non, ne te m�les pas d'�duquer cette fille, fais-en ce que tu voudras
d'ailleurs; mais ne laisse qu'� moi le soin de la conduire.... C'est un
tr�sor que cette charmante _Augustine_.... Il y a l� tout ce qu'il faut
pour r�ussir, ne t'en inqui�tes pas, je t'en conjure, tout est perdu si
tu t'en charges; tu n'entends rien au grand art d'�chauffer une jeune
t�te. Cette science sublime qui nous rend ma�tre des ressorts de l'�me
par l'influence des passions, qui nous enseigne � mouvoir tour-�-tour
celle qui doit produire un effet d�sir�; cette �tude savante du coeur
humain qui nous en d�veloppant les plis les plus secrets, nous montre en
m�me-tems sur quelle touche il est bon d'appuyer, les diff�rens usages
qu'on doit faire de la louange et de la flatterie; l'indulgence qu'il
faut avoir encore pour de certains pr�jug�s; le genre de ceux qui ne
nuisent pas, l'esp�ce de ceux essentiels � d�raciner, les nouvelles
lumi�res qu'il faut jeter sur tous les objets; la philosophie qu'il faut
r�pandre, la sorte de d�licatesse bonne � mettre en oeuvre en raison de
l'�ge; du sexe ou de l'�ducation du sujet que l'on veut corrompre,
jusqu'� quel point on peut s'aider du physique; la mani�re de manier
l'orgueil, de profiter des faiblesses trouv�es, de les �tendre ou de les
changer de but; la fa�on d'�touffer les remords, de les remplacer par
des sensations douces, d'employer enfin au vice qu'on d�sire, jusqu'aux
vertus que l'on d�couvre; toutes ces profondes subtilit�s du grand
secret de la s�duction, sont en un mot ignor�es de toi, ne t'en m�les
donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je r�ussirai.
Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que, de la science
d'interroger juridiquement, na�t celle de s�duire criminellement; car,
que sont nos interrogatoires captieux? que sont-ils autre chose que des
subornations et des s�ductions �pouvantables?
Ainsi voil� donc un de ces cas plaisans, o� l'art de la vertu d'�clat
qui nous �l�ve et nous fait respecter, conduit � l'art du crime secret
qui nous d�grade et qui nous avilit. Sont-ce les extr�mit�s qui se
rapprochent?... Non, ce sont les hommes qui se d�pravent; ce sont les
abus de la civilisation, de cette civilisation si vant�e, qui ram�ne
l'homme � l'�tat de la b�te, bien plut�t qu'elle ne l'en tire, qui le
courbe, qui l'asservit sous le joug p�sant de l'oppresseur, en faisant
adroitement passer � celui-ci toute la somme de f�licit� dont il prive
l'autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[7].... Qu'importe,
profitons-en et taisons-nous; quand le chameau baisse les reins et
s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s'aviser de
calculer ses forces, il ne s'�tonne que de l'ineptie de l'animal qui ne
sait pas conna�tre les siennes. Mais revenons.
A toutes les armes indiqu�es ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien,
le mobile puissant de l'int�r�t, v�hicule certain sur ces �tres
subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent �
risquer l'�chafaud que dans l'espoir d'une fortune. Pour la demoiselle
_Sophie_, j'avoue qu'elle m'�chauffe la t�te, aller chercher une
retraite chez ma femme; et cette respectable �pouse ne pas m'avertir
aussi-t�t; s'�tayer myst�rieusement de tout cela pour me tenir en
bride;... eh! non, non, ma charmante; ce n'est pas � vous � jouer au fin
avec moi; d�tendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses
ferait �chouer si j'en prenais la peine, toutes celles dont vous
accoucheriez pendant dix ans. Oh! voil� des d�lits trop graves pour �tre
pardonn�s; le bien-�tre de la soci�t� exige un exemple. J'ai � r�pondre
de ma conduite � tout le corps des maris.... Je serais un homme fl�tri,
ray� du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles
fredaines impunies.... Heureuse faute! Quelle source de d�lices je vais
trouver dans votre punition; chaque branche est une volupt� ...
tranquillise-toi donc d'Olbourg, je te le r�p�te; bois, mange ... et
dors, je r�fl�chirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillit�
mutuelle: n'est-tu pas trop heureux d'avoir un second tel que moi, un
ami qui ne te laisse d'autres soins que celui de cueillir les fruits de
tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur; il est
vrai que je risque moins que toi. Je l'avoue, afin de mettre ton coeur �
l'aise, et de le d�gager d'une partie de la vive reconnaissance qui le
captiverait sans cela.
De la consid�ration, mon ami, du cr�dit, de l'argent, une place, voil�
tout ce qu'il faut pour faire ce qu'on veut.... Je dis bien ... une
place ... oui, une place � l'abri de laquelle on puisse se mettre, en
cas de besoin ... car dans les n�tres, par exemple, ce n'est pas de se
bien conduire qu'on exige, il s'agit seulement d'y obliger les autres.
Pour peu qu'on ait fait rouer _magistralement_ une m�riter de l'�tre
vingt fois soi-m�me, si l'on veut, sans le plus petit danger, et voil�
ce qui fait que j'aime la France � la folie. Cette impunit� qu'y promet
un peu de consid�ration, cette assurance de pouvoir tout faire avec un
harnois noir, et la caricature ampoul�, roide et rigoriste qu'il faut
pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours
pr�f�rer notre bonne patrie, � ces maudits royaumes du nord, o� notre
cr�dit se perd, o� nos pr�varications se punissent, o� les peuples
�clair�s par le flambeau de la philosophie, commencent � croire qu'ils
peuvent se gouverner sans nous, et o� ils s'avisent d'�tre heureux sans
la peine de mort.
Note:
[Footnote 7: Imb�ciles cuistres, ou plut�t esp�ce de d�moniaques qui ont pass�
leur triste et malheureuse vie � prouver � d'autres p�dans en combien de
mani�res diff�rentes on pouvait se permettre de se d�faire de ses
semblables, et qui ont tranquillis� la conscience de ces p�dans, sur la
foule d'atrocit�s juridiques qu'ils commettent, par un million de
sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le
d�moniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a
prouv� invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un
homme � mort, plus il �tait certain que cet homme la m�ritait.--Je le
demande, quel est le plus coupable envers l'humanit�, ou de Cartouche,
ou d'un insigne coquin, capable d'�crire des horreurs aussi dangereuses,
et qui viennent d'�tre depuis quelque tems si criminellement ex�cut�es.
_Note de l'�diteur_.]
* * * * *
LETTRE XXVII.
_Madame de Blamont � Valcour_.
Vertfeuil, ce 28 septembre.
Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donn�
un coeur sensible que pour l'�prouver par les plus rudes combats.... Je
serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de
croire � pr�sent qu'une �me tendre soit un des plus beaux dons de la
nature; elle ne nous l'a donn�e que pour notre tourment.... Que dis-je?
et quel blasph�me osais-je prof�rer! N'est-ce pas une injustice � moi,
que de pr�tendre � un bonheur sans m�lange? En existe-t-il sous le
ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'�tre n�e pour les
revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une
table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de
quel droit osent l'accuser ceux qui s�ment leur or, au-lieu d'en
recueillir? Il y a une somme �-peu-pr�s �gale de biens ou de maux,
suspendue sur nos t�tes, par la main m�me de l'Eternel; mais il est
indiff�rent sur qui elle tombe; je pouvais �tre heureuse, comme je suis
infortun�e; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les
torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait
pas quelque jouissance ... m�me dans l'exc�s du malheur; � force
d'aiguiser notre �me, il en augmente la sensibilit�; ses impressions sur
elle, en d�veloppant d'une mani�re plus �nergique toutes les mani�res de
sentir, lui font �prouver des plaisirs inconnus � ces �tres froids,
assez malheureux pour n'avoir jamais v�cu que dans le calme et dans la
prosp�rit�; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens,
mon ami, ces instans d�licieux, o� l'on fuit l'univers, o� l'on
s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus �pais d'un bois pour y
pleurer tout � son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son
malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on pr�voit tout
ce qui va l'accro�tre, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repa�t.... Ces
tendres souvenirs des jours de notre enfance, o� l'on ne les connaissait
point encore, ces longues et p�nibles r�miniscences sur les divers
�v�nemens qui nous y ont plong�, ces sombres craintes de le sentir nous
accompagner jusqu'� la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les
mains livides de l'infortune ... et pr�s de tout cela, cet espoir si
doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se s�cher nos larmes,
et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas
des volupt�s? Ah! ce sont celles d'une �me douce; ce sont celles d'un
coeur d�licat; laissez-moi-les go�ter un instant avec vous.
Sacrifi�e bien jeune[8] � un �poux qui n'avait rien pour me plaire, et
que je connaissais � peine[9], je n'en formai pas moins, dans le fond
de mon �me, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les
enfreignis jamais ... Je vis mes �gards pay�s par des duret�s, mes
attentions par des brusqueries, ma fid�lit� par des crimes, ma
soumission par des horreurs.
H�las! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu'� moi de n'�tre pas
aim�e, malgr� les louanges dont j'�tais enivr�es chaque jour; j'aimais
mieux me croire des d�fauts ou des torts, que de supposer mon �poux
injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son
estime, si ce n'en �tait pas de son amour, tous mes sentimens se
port�rent d�s-lors sur ces gages sacr�s.... Eh bien! me disais-je, je
serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas �t� assez heureuse pour
�tre celle de mon �poux; ils me consoleront de ses duret�s, et je
trouverai dans leurs bras la f�licit� qu'on m'enl�ve. Que de projets ne
form�-je pas d�s-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces
id�es; elles seules parvenaient � fermer mes paupi�res, je ne
m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers
d�s que je croyais avoir trouv� ce qui devait rendre heureux mes enfans.
Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce f�t encore l� pour moi la source
du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la
retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit
aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux?
qui me fait avaler, jusqu'� la lie, la coupe am�re de l'infortune? celui
que j'ai toujours respect� ... ch�ri; celui que l'on m'avait donn� pour
�tre le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais �t� que le
destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi
qui aurais mieux aim� perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce
f�t.... Celui que je regardais comme mon p�re apr�s la perte du mien....
Comme mon ami ... comme mon �poux, et qui n'�tait que mon tyran et mon
pers�cuteur.
Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant,
je le vois, je veux bien m�ler mes larmes aux v�tres, mon ami, mais je
ne veux pas vous en faire r�pandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh!
comme nous eussions �t� heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et
moi, quels jours sereins et purs eussent �t� fil�s pour tous trois....
Avec quel calme je serai arriv�e pr�s de vous, aux bornes de ma vie! ma
vieillesse n'eut �t� qu'un printemps, les yeux ferm�s par la tendre main
de l'amiti�, je me serais plong�e dans le cercueil avec la tranquillit�
du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera
m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien!
voyez comme je retombe malgr� tout dans le sombre que je veux �viter....
Non ... j'arr�terais en vain la source de mes pleurs, elles coulent
malgr� moi.... Mille nouvelles id�es me tourmentent.... Si vous �tes
malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser na�tre en vous une
passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser conna�tre
ni Aline, ni sa triste m�re; aujourd'hui nous aurions tous bien des
chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux
autres.... Mais tout n'est pas d�sesp�r�; non Valcour, tout ne l'est
pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sinc�re amie, de
celle qui d�sirerait avec tant d'ardeur, m�riter ce titre avec vous....
Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare �poux peut r�fl�chir,
ce monstre qui le suit partout, et qui vous pers�cute avec tant de
furie, sentira peut-�tre qu'aucuns des plaisirs qu'il esp�re ne peuvent
se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin
de le penser et de le croire; l'illusion est � l'infortune, comme le
miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire
pr�sent�e � l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce.
Comme il m'a abus� cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite � ce
qu'on d�sire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant
d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il
imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... H�las! vous avez
bien raison, il me trompait autant qu'il �tait en lui, il devait croire
Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans
de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle,
et il jurait qu'elle ne l'�tait pas, le crime est donc dans son entier,
et ce que j'ai obtenu de sa fausset�, n'est donc plus que le fruit de sa
honte.... Ce sentiment m�ne au d�pit, et le d�pit a tout dans de telles
�mes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point
abandonn�e.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les
implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre
toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous
rendre compte des projets et de mes d�marches, car avec ce langage de la
plainte mon coeur s'alt�re � tout instant.
Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir � l'envie de savoir au plut�t
des nouvelles d'_Elisabeth de Kerneuil_. Quelque soit le sort qu'elle
�prouve, il m'int�resse trop r�ellement pour que je n'aye pas d�sir� de
l'�claircir. D�terville a �crit sur-le-champ � un de ses parens �
Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de
lumi�res qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans
ce cas-ci, est tr�s-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans
doute, le plus grand d�sir de poss�der cet enfant, mais quel droit
aurais-je � son coeur?
Le seul titre de m�re que je pourrais lui all�guer, me m�ritera-t-il sa
tendresse? n'est elle pas due, toute enti�re aux parens qui l'ont
�lev�e?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en
r�unissant � la ravoir? Le sort, ou qu'elle a d�j�, on qui lui est
r�serv�, ne sera-t-il pas toujours pr�f�rable � celui que je pourrais
lui faire, comme cadette?... Et les inconv�niens de la rendre � un p�re
qui peut-�tre, ou ne voudra pas la reconna�tre, ou ne verra dans elle
qu'une victime de plus � son insigne libertinage; ces dangers effrayans
les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser o�
elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse
faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je
me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refus�e �
mon �me tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortun�e;
heureusement je sais l'�tre, et mon coeur est dans un tel �tat
d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien
pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience;
puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas?
dois-je en priver les h�ritiers l�gitimes? Non, sans doute; cette
circonstance vous a frapp� comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme
vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. A l'�gard de
Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous
approuverez.
Qu'elle appartint ou non au pr�sident; D�terville nous opposait toujours
le danger certain de la replacer � Berceuil; et l'impossibilit� de l'y
remettre devenait d'autant plus f�cheuse, que la variation de son sort
lui rendait fort doux celui que nous avions arrang� pour elle dans ce
village; j'objectais � D�terville qu'il n'avait pas trouv� d'obstacles �
l'�tablissement de cette fille � Berceuil, dans les premiers momens o�
nous l'avions con�u, ne la croyant pas fille l�gitime, et que je
n'entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu'elle n'appartenait
ni au mari ni � la femme; il me r�pondit qu'il avait fonci�rement
d�sapprouv� ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les
recherches du pr�sident paraissaient �videntes, plus il croyait Berceuil
dangereux. Qu'elle f�t sa fille ou non, nous ne devions pas douter
�-pr�sent du d�sir qu'il avait de la ravoir, que d�s qu'il la saurait
hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d'envoyer chez _Isabeau_, et
qu'alors au lieu de sauver _Sophie_, il est clair que je la
sacrifiais;... je me suis rendue; nous avons donc d�cid�, un clo�tre �
Orl�ans, o� nous travaillerions � lui faire prendre le go�t de la
retraite, et � l'encha�ner au bout de quelques ann�es par des voeux, si
elle n'y sent aucune r�pugnance; et ce sort quelque dur qu'il' puisse
�tre, la d�robant � celui bien plus f�cheux sans doute, que lui aurait
r�serv� la vengeance de ses deux pers�cuteurs, nous parut d�cid�ment le
plus sage de tous.
Il s'agissait de pr�venir cette infortun�e des changemens de son sort et
de sa naissance, j'y pr�voyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger
moi-m�me; notre ami a rempli ce soin, apr�s beaucoup de larmes, comme
vous l'imaginez ais�ment, elle a d'abord t�moign� quelque d�sir d'�tre
rendue � sa m�re; convaincue enfin du danger qu'il y avait � ce parti,
elle a r�clam�e a ch�re Isabeau; elle renon�ait volontiers � la dot, au
mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et
elle a enfin con�ue ceux-l� comme les premiers: �Il faut vous d�rober au
pr�sident, lui a dit D�terville, il est certain qu'il vous cherche, nous
ne pouvons en douter, il est �vident qu'il vous traitera mal s'il vous
d�couvre, une �ternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous
garantir et de ses pi�ges et de ses fureurs, vous y serez moins comme
prot�g�, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de
cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'�tre sa fille,
mais d�s que de malheureuses circonstances vous enl�vent cette douce
satisfaction, vous serez mieux l� qu'en nul autre endroit�. Eh bien!
j'irai! s'est-elle �cri�e, en larmes; je suis � charge � tout le monde;
je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette o� l'on
voudra, je serai par-tout p�n�tr�e de reconnaissance des bont�s de la
dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... d�s que je l'ai su dans cet
�tat, j'ai couru l'embrasser, elle s'est pr�cipit�e dans mes bras, toute
en pleurs, et m'a prodigu�e les choses les plus tendres et les plus
flatteuses; en v�rit�, mon amie, il y a des instans o� mon coeur
l'emporte sur les r�alit�s que vous nous avez apprises.... Il est
impossible que les vertus de cette �me charmante se trouvent dans la
fille d'une paysanne d�prav�e, telle que vous nous avez peint cette
Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous
l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orl�ans
dont je connais la sup�rieure, je l'ai recommand�e comme une parente, et
plac�e sous le nom d'_Isabelle-des-Ganges_, avec mille livres de rentes,
dont l'acte lui a �t� pass� sur-le-champ, je n'ai point cach� mes motifs
de myst�re � la sup�rieure, j'y ai int�ress� sa religion et sa piti�,
elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune
personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la
terre. Mais je la verrai ... cette ch�re enfant ... je le lui ai promis,
elle me l'a demand�e avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait
plut�t � tout le bien que je lui faisais qu'� cet engagement, elle m'a
demand� la permission de m'�crire, et sur-tout de pouvoir faire passer
quelque chose tous les ans sur sa pension � Isabeau. Ces deux demandes
faisaient trop d'honneur � son �me tendre pour �tre refus�es; je les lui
ai accord�es de tout mon coeur, et nous nous sommes quitt�es.... Quand
elle m'a vue pr�te � ouvrir la porte du parloir ... son �me a �clat�e,
elle a jet�e ses jolis bras au travers des grilles, elle a demand�e avec
instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses
bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a
suffoqu�e en nous embrassant encore toutes deux.... Voil� donc l'�tre
que le pr�sident accuse de fausset�, d'imposture et de crimes, ah!
puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient �tre aussi pur que
celle qu'il ose calomnier ainsi.
Nous nous sommes retir�es, et je vous r�ponds qu'Aline n'�tait pas en
meilleur �tat que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que
le lendemain apr�s avoir appris que cette pauvre fille �tait aussi bien
qu'elle pouvait �tre pour sa situation, elle avait devin�e elle-m�me la
mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas.
Mais D�terville l'avait si bien ramen�e � la raison sur cet objet, que
sa douleur a �t� beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru.
Pendant que j'agissais de ce c�t�, D�terville allait de l'autre rompre
nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a �t� d�sol�e, je n'ai pu
r�sister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je
retirais du cur�, ainsi qu'une autre � ce bon pasteur pour les
malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de
bien, et � quoi servirait-il que le sort nous e�t favorablement trait�,
si ce n'�tait pour satisfaire tous les besoins de l'infortun�? nos
richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le
plaisir de les soulager, a v�cu sans conna�tre et la v�ritable raison
pour laquelle il �tait n� plus � son aise qu'un autre, et les plus doux
charmes de la vie.
Toutes nos op�rations termin�es, nous nous sommes r�unis, nous nous
sommes regard�s, comme le feraient des gens, qui du sein de la
tranquillit� auraient subitement pass�s dans celui des angoisses et des
tribulations; et, qui voyant enfin le calme rena�tre.... Je dis le
calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler
jusqu'� notre retour � Paris. Alors, mon intention est de demander de
seconds d�lais, de contenir du mieux que je pourrai le pr�sident, avec
le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens
s'il le faut; car soyez-en bien s�r, il n'y aura que la force qui pourra
me d�cider � sacrifier ma fille au sc�l�rat qui la d�sire ... et si je
gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme �
qui je la destine?... C'est au plus digne de la poss�der.... C'est au
meilleur ami de mon coeur.
Notes:
[Footnote 8: Elle fut mari�e � quinze ans; elle va de trente-cinq � trente-six,
lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline � seize
ans: elle est grande, faite � peindre. Les traits les plus doux, les
plus agr�ables, p�trie de gr�ces et de talens.]
[Footnote 9: M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, ind�pendamment des
d�fauts de caract�re assez prononc�s dans ses lettres, pour donner une
juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le
regard effrayant, la bouche affreuse, le nez tr�s-long, le front chauve
et bas, le menton relev�, en perruque depuis son enfance; une taille
longue, fr�le, vo�t�e, la poitrine plate, un son de voix rauque et
cass�, et malgr� tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.]
* * * * *
LETTRE XXVIII.
_Aline � Valcour_.
Vertfeuil, ce 8 octobre.
Oh Valcour! vous avez partag� mes peines ... elles ont p�n�tr�es votre
coeur! Combien me sont pr�cieux les t�moignages que vous m'en donnez! Je
pardonne moins � mon p�re tout ce qui s'est pass� que sa funeste liaison
avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis
s�re qu'il redeviendrait plus honn�te, il a plus d'esprit que ce
monstre, et pourtant il est entra�n� par lui. Perfide effet du vice!...
Je le ha�ssais tant, que je croyais que pour s�duire, il lui fallait au
moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y
r�ussit en n'offrant � nud que sa laideur.
Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la
d�cence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je
puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que
je sens, c'est que l'amour les r�unit, les confond tous si bien en moi,
qu'il n'est pas une seule pens�e de mon esprit, pas un seul mouvement de
mon coeur qui ne soit d� � ce premier sentiment; il dirigera toujours
tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de
vous d�voiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour.
J'ai bien pleur� cette pauvre Sophie, quels revers!... H�las! elle se
croyait ma soeur, aujourd'hui la voil� fille d'une paysanne trop indigne
d' elle pour qu'on ose m�me la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma m�re
m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai jur� de
l'appeler toujours ma m�re, et de lui conserver � jamais tous le
sentimens de ce titre ... et celle � qui je les dois r�ellement.... Je
ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... D�terville a �crit; nous
attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour
aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui
appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle,
pour voir si nos caract�res se conviendraient.... Si elle finirait par
m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime d�j� ... ah! chim�res que
tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle
fatalit�! que de d�rangement!... que de d�sordre dans une famille cause
la cupidit� d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas s�v�re; mais
convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans
punition?
Le comte de Beaul� est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh,
mon ami! quel titre pour �tre ch�ri de moi! J'�tais d'avis que ma m�re
lui confia nos peines.... Peut-�tre le fera-t-elle, assur�ment il nous
servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'�tait un
ancien amant de ma m�re.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est
bien plus vieux; mais il �tait jeune encore, quand ma m�re entrait dans
le monde, et ils se connaissent depuis cette �poque.... Ah! si jamais
cette femme respectable avait due s'�carter des devoirs p�nibles et
rigoureux que lui imposoit le ciel, assur�ment le choix qu'elle aurait
fait du comte aurait bien excus� ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi
rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur,
que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens o� je m'y
livre; mais si elle �tait vraie cette folie que je viens de dire, si
j'�tais la fille du comte de Beaul� ... je gage que vous l'aimeriez
mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaiet�
n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement
chim�riques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un
instant. S'il est une femme au monde � qui soit d� l�gitimement les
titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est �
celle-l�! et quel m�rite elle avait � s'en rendre digne.... Vous le
savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu d�plorer dans mes bras
le poids du fardeau dont elle �tait accabl�e.... Si cet homme cruel se
fut content� de la n�gliger, elle e�t trouv�e dans son indiff�rence pour
lui, des raisons de pardonner ces torts-l�; mais le pervers....
Changeons de propos, c'est mon p�re, et je dois respecter dans lui
jusqu'� ses �carts.... H�las! je le ferais sans peine, si ces torts
n'outrageaient pas la meilleure des m�res: mais ce que je dois �
celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et
l'obligation de ha�r le pers�cuteur de celle qui m'a port� dans son
sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus � celui qui m'y
pla�a. Adieu, mon ami, ma t�te s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer.
Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela d�range un peu et
notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voil� de tems que je
ne vous ai vu!... Pr�s de sept mois, si vous voulez je vous dirais de
m�me en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis
par moi au rang des instans o� je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait
ainsi de sa vie tous ceux o� nul plaisir ne doit na�tre pour nous;
vivrait-on en tout plus de quatre ans?
* * * * *
LETTRE XXIX.
_Le chevalier de Meilcourt � D�terville_.[10]
Rennes, ce 12 octobre.
Je d�sirerai, mon cher D�terville, pouvoir r�pondre, et plus au long, et
d'une mani�re plus satisfaisante, � la lettre que vous m'avez fait
l'amiti� de m'�crire, mais encha�n� par des consid�rations dont je
d�pends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos
demandes d'autres lumi�res que celles qui sont contenues dans le peu de
lignes que vous allez lire.
Elisabeth de Kerneuil, dou�e de tous les agr�mens de la figure et de
l'esprit, mais fille d'une m�re qui ne pouvait la souffrir, r�pondit
fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers
gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils �prouv�rent
l'un et l'autre � l'union qu'ils d�siraient, furent causes de deux
malheurs qui out � jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est
expatri�, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant
que la nouvelle ne s'en r�pandit, mademoiselle de Kerneuil avait d�j�
fini sa vie d'une mani�re plus affreuse, elle se tua d�s qu'elle vit
l'impossibilit� d'appartenir jamais � l'objet de ses feux.... Son p�re
�tait mort depuis long-tems, sa m�re a termin�e ses jours deux ans apr�s
l'�v�nement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de
Kerneuil �tait fille unique, les biens ont pass�s � des collat�raux ...
c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous
interrogeassiez dans notre province, ne vous r�pondrai pas avec tant de
franchise; il alt�rerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance
qu'on avait fait courir des bruits tr�s-divers sur cette malheureuse
aventure ... vous eussiez sans doute d�sir� plus de d�tails, mais les
liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon
cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais
r�vel� qu'aux personnes qui vous chargent de m'�crire, et que vous
voudrez bien engager au secret.
Note:
[Footnote 10: Cette lettre-ci �tait incluse dans la suivante.]
* * * * *
LETTRE XXX.
_Madame de Blamont � Valcour_.
Vertfeuille, ce 16 octobre.
Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne
retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter
�ternellement.... Elle �tait malheureuse.... Ah comme je l'aurais
aim�!... elle s'est tu�e de d�sespoir.... Elle �tait ha�e.... Funeste
erreur!... Tout cela fut-il arriv� sans l'infamie de cette nourrice?
sans l'affreux projet de mon �poux? J'aurais voulu de plus grands
d�tails, mais � quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la
verrai jamais!... Il faut �touffer tous les mouvemens de mon coeur, ah!
j'apprends depuis tant d'ann�es � leur faire violence, qu'un sacrifice
de plus ne devrait pas me co�ter.... Valcour, �crivez-moi ...;
calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'�tre, mon coeur
toujours d��u, veut les secours de l'amiti�, il lui faut un sentiment
r�el pour le consoler de toutes illusions qui l'�garent. En v�rit�,
c'est un grand malheur d'�tre organis� moins grossi�rement qu'un autre,
pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de
plus.
L'exc�s des pr�cautions que nous sommes oblig�e de prendre, nous privera
peut-�tre de vous �crire aussi souvent que nous le faisions; cet homme
cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres
qui ne me fasse fr�mir. Cependant, ne vous inqui�tez nullement, il ne se
passera rien de s�rieux que vous n'en soyez instruit aussit�t. Adieu,
plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.
* * * * *
LETTRE XXXI.
_Valcour � Madame de Blamont_.
Paris, ce 22 octobre.
Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilit� est un des plus cruels
pr�sens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet ex�s fait votre
malheur. Votre �me est d'une d�licatesse qu'elle semble toujours voler
au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On
dirait qu'elle aime � s'en nourrir, et que cette mani�re d'exister comme
plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette
fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des
maux r�els, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette
fa�on de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait
fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit �tre en
raison du leur pour nous; il me para�trait tout aussi d�plac� d'aimer un
enfant qui nous ha�rait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,)
d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des
rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un �tre
inconnu? Peut-�tre trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs;
mais il faut impitoyablement enlever � un coeur aussi sensible que le
v�tre, la facilit� perp�tuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le
sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances
que la mort de Claire vous d�robe; ah! votre sant� m'inqui�te bien plus
que cette perte qui ne doit en v�rit� vous faire aucune impression!
voil� une chose r�elle � m�nager et qu'il ne faut pas sacrifier � des
chim�res; songez que vous vous devez � m�nager et qu'il ne faut pas
sacrifier � des vous-m�me, � une fille qui ne respire que pour vous, �
des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que d�solerait la plus
petite alt�ration d'une sant� qui leur est si ch�re; j'apprends avec
douleur que vous voulez �tre quelque tems sans me donner de vos
nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le
dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux
dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne
pensez qu'� vous, je vous en conjure; je serai consol� de tout, que
dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez
moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser
ignorer.
* * * * *
LETTRE XXXII.
_Valcour � Aline_.
Paris, ce 5 novembre.
Quel silence! je n'ai os� le troubler, mais en �tais-je plus
tranquille,... s'il m'�tait possible de vous voir! je souffrirais bien
moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et
sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce
supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous
pas une minute? je sens toute l'�tendue de la demande, je ne me rappelle
qu'en tremblant qu'elle m'a d�j� �t� refus�e; mais je trouve dans la
force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces
longues soir�es ... 'arriverais d�guis�.... Le plus profond myst�re
ensevelirait cette d�marche.... Je me jetterais un instant ... un seul
instant aux pieds de votre respectable m�re et aux v�tres, quel calme
r�pandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que
je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,...
ces jours infortun�s qui vous sont consacr�s, s'usent ainsi dans les
larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de
mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie
s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne,
sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux o�
je suis condamn� � vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je
tout ce que je peux pour �loigner de moi ce d�sir violent, il rena�t
sans cesse dans mon coeur, toutes mes id�es me le ram�nent, je dois
mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est �
charge, je parcours les beaut�s de la nature;... je l'�tudie, je cherche
� la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon
Aline. Ayez piti� de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!...
ne cherchez pas surtout � me calmer par des raisons; mon coeur n'�coute
plus que le sentiment qui l'entra�ne, si vous ne le satisfaites pas
Aline, vous allez le r�duire au d�sespoir,... et vous n'�chapperez pas �
vos remords.... Votre exc�s de rigueur aura fait deux malheureux, sans
que quelques biens�ances o� vous aurez inutilement sacrifi�, vous donne
une vertu de plus.
* * * * *
LETTRE XXXIII.
_Madame de Blamont � Valcour_.
Vertfeuille, ce 12 novembre.
Oui, c'est moi qui r�ponds; votre Aline est trop faible pour s'en
charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous
en faites � vous-m�me, et voil� ce me semble, tout ce qui r�sulte de ce
petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous
donc pas l'impossibilit� de votre proposition, et dans la circonstance
o� nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous
m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas � me rendre plus malheureuse
que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait
l'orage si la d�marche �tait d�couverte? Ah mon ami! appelez ici au
secours de votre raison cette d�licatesse qui caract�rise si bien le
coeur qui m'a s�duit.... Consultez-l�, vous verrez si elle vous permet
de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui
vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put �tre
ignor�, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir
consenti, malgr� la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien
que je n'ai rien � craindre de vous. Votre honn�tet�, vos vertus me
rassurent et l'amant assez d�licat pour n'exiger un rendez-vous de sa
ma�tresse qu'en pr�sence m�me de sa m�re, ne deviendra jamais le
s�ducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent
mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous �loignerez votre
bonheur.... Que dis-je, vous le d�truiriez � jamais. Travaillons plut�t �
l'obtenir un jour sans m�lange, qu'� le go�ter ainsi par portion, qu'�
hasarder pour un moment heureux qui, peut-�tre, ne r�ussirait pas, la
certitude de le savourer bient�t tout entier.... Non , je m'oppose �
cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici � quelque temps
vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,...
est-ce ainsi que vous en faites para�tre?... Je vous pardonnerais si
vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous �tes aim�, vous l'�tes
uniquement, rien ne peut agiter votre �me, rien ne doit la porter au
d�sespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-�tre autant
qu'elle, que c'est moi qui vous d�fends de vous d�sesp�rer, et que c'est
moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous �tes plus
sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette mani�re que tu
captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends ma�tre
de ses passions!... La voil� cette ch�re Aline, la voil� pr�s de moi,
qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux
grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart
d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le
d�sire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne
se peut pas, soyez bien s�r que si je n'y voyais pas moi-m�me les plus
grands dangers, je l'aurais peut-�tre imagin� la premi�re, croyez-vous
que je ne sache pas ce qui peut convenir � l'amour. Je n'ai jamais
connu, dieu merci, cet esp�ce de d�lire, mais je le con�ois,
rassurez-vous donc, _vous �tes aim�_, oui, j'ai voulu que ce mot fut
trac� par celle m�me qui l'�crit d'apr�s son coeur, on vous aime, on
s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne d�truisez pas l'effet
de nos soins, et ne cherchez pas � tout perdre pour un instant de
satisfaction, qui ne servirait peut-�tre qu'� nous replonger dans un
abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens
bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que
non,... pour m'assurer que vous avez d�j� fait le sacrifice de cette
extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le
fruit de votre raison que de mes argumens, � c�t� du bien que je fais,
je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma
jouissance sera toute enti�re, je serai s�re que vous avez �t�
raisonnable par le seul effet de vos r�flexions, et je n'ai pas la
douleur de d�chirer votre �me en vous �crivant les miennes.
* * * * *
LETTRE XXXIV.
_D�terville � Valcour_.
Vertfeuille, ce 15 novembre.
Depuis assez long-temps, tu dois t'�tre aper�u, mon cher Valcour, que
quand les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles
catastrophes.... Eh bien! voil� d�j� la t�te en l'air.... La philosophie
hors de ses gonds, comme disait l'autre jour une certaine dame de ta
connaissance, � propos de ton ridicule projet ... _plus de
tranquillit�,... plus de principes,... plus de bon sens!_.... Qu'il faut
peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et
souvent un �tre tr�s-sens� de la plus extravagante des cr�atures. Il me
prend envie de t'impatienter,... voyons, calculons d'un c�t� tous les
�v�nemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui
peuvent t'�tre contraintes; troisi�mement, enfin, tous ceux qui ne te
sont qu'indiff�rens. Il est bien certain que ce que j'ai � t'apprendre
est dans l'une de ces trois classes, formons-les; il serait possible
d'abord que le pr�sident fut revenu; qu'Aline fut enlev�e,... possible
qu'il se fut mis � la raison, qu'on t'attendit pour un mariage ...
extr�mement simple, que des inconnus fussent fortuitement arriv�s �
Vertfeuille, et nous eussent appris des choses tr�s-extraordinaires;
n'est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe
des choses possibles? eh bien! calme tes craintes sur le premier; ne te
livre pas tout-�-fait au doux espoir du second, et �coute pacifiquement
le troisi�me.
Le soir que madame de Blamont t'�crivit, nous �tions, elle, Aline,
Eug�nie et moi, � raisonner sur ta folie; M. de Beaul� jouait aux �checs
avec madame de Senneval, il �tait environ huit heures du soir, le ciel
tr�s-obscur se remettait � peine d'un ouragan �pouvantable, lorsque
tout-�-coup nous entend�mes un homme � cheval, faire retenir la cour de
son fouet ... de ses cris, et appeler � lui de toutes ses forces.... On
ouvre les portes, les valets courent.--On �claire, madame de Blamont
fr�mit, Aline et elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de
leurs craintes, le comte lui-m�me tout _�chec_ et _m�t_ qu'il est, vole
avec moi � la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier
anti-chambre, un malheureux domestique mouill� jusqu'aux os, crott�
par-dessus la t�te, qui nous demande s'il est dans la route d'Orl�ans?
et s'il lui reste bien du chemin � faire pour arriver dans cette
ville?--Beaucoup, et d'o� venez-vous?--de Lyon, nous allons � petite
journ�e � Paris, mon ma�tre qui me suit avec sa femme a voulu passer par
la route d'Orl�ans, et ce maudit caprice est cause que nous voil�
perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci.... La nuit
est venue.... Un temps du diable, marchant en t�te de la voiture, j'ai
�gar� le postillon qui me suivait, parce que je m'�garais moi-m�me, et
nous voil� � pr�sent je ne sais o�;--chez d'honn�tes gens.--Je le vois
bien, mais nous aimerions mieux �tre � l'auberge; parce que mon ma�tre
qui voyage _incognito_, entendez-vous, ne veut g�ner personne, et il
n'acceptera s�rement jamais l'asyle que vous allez avoir la politesse de
lui offrir.--Et o� est-il votre ma�tre?--A deux cents pas d'ici, au coin
de l'avenue, s'il y avait eu seulement une chaumi�re, il s'y serait
arr�t�; mais il n'y a que des arbres, il m'a envoy� devant pour tacher
d'obtenir quelqu'�claircissemens sur la route qu'il nous faut
prendre.--Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame
la pr�sidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait
tr�s-f�ch�e qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez
elle.--Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honn�tes gens
morbleu, si j'�tais tomb� dans une caverne de voleurs, on ne m'aurait
pas tant fait de politesse, et l'�cuyer fid�le revole vers son ma�tre,
pendant que le comte s'empresse d'apprendre � madame de Blamont la
libert� qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison � ces
voyageurs �gar�s. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui
pr�pare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a comme tu crois, sonn�
bien vite pour donner des ordres, on a allum� des flambeaux, et on a
couru au-devant de la voiture pour la conduire plus s�rement � la
maison; un quart-d'heure apr�s, les portes du salon se sont ouvertes, et
nous avons vus para�tre un jeune homme d'environ 27 ans, nous pr�sentant
comme lui appartenant une femme de 17 � 18 ans, et nous offrant l'un et
l'autre � c�t� des traits les plus doux et les plus r�guliers, le ton le
meilleur et le plus honn�te.
[Illustration: _Quelles gr�ces je rends � la fortune de l'accident qui
m'arrive_.]
Quelles gr�ces ne dois-je pas rendre � la fortune, madame, a dit le
jeune homme � la ma�tresse du logis, de l'accident qui nous arrive,
puisqu'� lui seul est d� le bonheur inesp�r� pour moi de vous offrir mon
respect; je ne vous demanderais qu'un guide, madame, si mes chevaux
n'�taient pas rendus, et si j'osais ravir � votre coeur le charme que je
lui vois go�ter � l'hospitalit� qu'il nous donne; et pendant ce tems l�,
la jeune femme s'exprimait avec encore plus d'agr�ment et de facilit�.
Elle �tait habill�e � l'anglaise, un �l�gant chapeau de paille sur les
yeux, la taille mince et bien prise, de tr�s-beaux cheveux noirs,
n�gligemment attach�s par un ruban rose, une vivacit� extraordinaire
dans les yeux; le nez un peu aquilin, de belles dents, de tr�s-jolis
d�tails, et une finesse �tonnante dans les traits.... On s'est assis, on
a jas� un instant, et on s'est mis � table.... Vous alliez � Paris,
monsieur, a dit madame de Blamont, au jeune homme?--Non, madame, je
ram�ne ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je
rejoins mon corps apr�s l'y avoir laiss�e; �tes-vous des n�tres, a dit
le g�n�ral Beaul�, servez-vous dans la cavalerie?--Non, monsieur, je
suis capitaine au r�giment de Navarre, et je vais le retrouver � Calais,
apr�s avoir remis ma femme entre les mains de sa m�re; nous venons de
voir, en Dauphin�, un vieil oncle � moi, qui voulait nous embrasser
avant que de mourir, et qui nous a laiss� douze mille livres de
rente.--Voil� le voyage bien-pay�, a dit madame de Senneval.--Oui,
madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu'on aime et
qui nous tiennent d'aussi pr�s. Au dessert, _L�onore_, c'est le nom de
cette charmante aventuri�re, a eu un petit moment de vapeur;
_Sainville_, son �poux, a vol� � elle.... Ne vous alarmez pas, madame,
a-t-il dit � madame de Blamont, ce sont des accidens de jeune femme, qui
doivent peu surprendre dans les premi�res ann�es d'un mariage; nous vous
demandons la permission de nous retirer.... Et ils sont mont�s tous les
deux dans l'appartement qui leur �tait destin�. Comme L�onore n'a point
de femme avec elle, madame de Blamont lui a envoy� les siennes; elle les
a remerci� tr�s honn�tement, et ne s'en est point servi.
Revenus tous du premier �tonnement de cette aventure, il nous a �t�
impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le r�cit de nos
voyageurs; d'abord le valet nous dit qu'ils viennent de Lyon, et qu'ils
vont � Paris.--Le ma�tre, ou qu'il oublie l'ordre donn� � son valet, ou
qui a peut-�tre n�glig� de lui en donner un, nous assure, au contraire,
que c'est du Dauphin� qu'il vient, et que c'est vers le Maine que leurs
pas se dirigent. La tournure de la jeune personne nous parut d'ailleurs
un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l'air de
l'excellente �ducation. Mais en l'examinant un peu mieux, on voit qu'il
y a plus d'art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la
bonne compagnie. Ses mani�res sont �tudi�es, ses gestes arrang�s, sa
prononciation belle, mais affect�e; elle est compass�e dans ses
mouvemens, et au travers de tout cela, cependant on trouve de la candeur
et de la modestie. Le jeune homme est d'une tr�s-jolie figure, brun, un
peu h�l�, lestement fait, de tr�s-beaux yeux, les cheveux superbes, son
ton est moins mani�r� que celui de la personne qui l'accompagne, mais on
voit qu'il conna�t celui du monde, et qu'il a tout ce qu'il faut pour y
r�ussir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de
_Sainville_ dans l'�tat du r�giment de Navarre, et ne le trouva point.
Nos soup�ons redoubl�rent.... Nous demand�mes l'ordre qu'ils avaient
donn� � leurs gens. Ils leur avaient dit de s'informer de l'instant o�
madame de Blamont serait visible le lendemain matin, d'entrer chez eux
une heure avant, et qu'ils partiraient imm�diatement apr�s avoir pris
cong� de la ma�tresse du ch�teau.--Parbleu, dit le comte de Beaul�, ce
sont-la deux aventuriers, je le parie, il faut qu'ils nous payent
l'hospitalit� par le r�cit de leur histoire.
Un moment, par d�licatesse, madame de Blamont s'oppose � ce projet; elle
craignait que cela ne les f�ch�t; plus il y a de contradictions dans ce
qu'ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est
de se cacher, le valet en est convenu, il nous a dit que son ma�tre
voyageait myst�rieusement, ne les contraignons pas � nous avouer leur
secret. Cette hospitalit� que nous leur accordons, ne nous oblige qu'�
des �gards;... nous y manquerions, ce me semble, en les for�ant � se
d�voiler.--Mais il ne s'agit que de leur proposer, a dit madame de
Senneval; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en
parler davantage: et si, dans un cas contraire, ils viennent � y
consentir, pourquoi nous priver de cet amusement? Eug�nie proposa de
faire questionner leurs gens, madame de Blamont ne le voulut pas, et
d�finitivement la r�solution prise fut, que la ma�tresse du logis irait
elle-m�me voir la jeune femme le lendemain matin; qu'elle commencerait
par l'inviter a se reposer quelques jours � Vertfeuille;
qu'insensiblement elle lui laisserait apercevoir l'int�r�t qu'elle
prenait � cette belle voyageuse, et le d�sir qu'elle aurait de la
conna�tre plus particuli�rement.... Mais timide, comme tu la sais, elle
n'osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l'y
accompagner. Comme elle avait fait dire expr�s qu'il ferait jour chez
elle � neuf heures, afin d'�tre s�re de les trouver lev�s � huit et
demies; nous y pass�mes � cette heure, leur toilette �tait achev�e, et
ils se pr�paraient � descendre.... Ils t�moign�rent combien ils �taient
honteux d'�tre pr�venus. Les politesses furent r�ciproques de part et
d'autres. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup
d'adresse; le mari et la femme, tous deux remplis d'esprit, la le
vin�rent, et loin de se refuser � ce qu'on paraissait d�sirer d'eux, ils
t�moign�rent, sans la moindre contrainte, qu'ils �taient trop heureux de
pouvoir reconna�tre, par une aussi faible marque d'ob�issance, toutes
les attentions dont on les comblait:--n'imaginant pas que nous pouvions
vous int�resser � ce point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez
d'avoir un peu d�guis� le vrai en arrivant hier chez-vous. Il est des
choses que l'on peut cacher, sans offenser en rien ceux avec qui l'on
les d�guise, en ne nous refusant point aujourd'hui aux �claircissemens
que vous exigez, peut-�tre serons-nous m�me encore, contrains � quelques
restrictions; mais comme elles ne diminueront en rien la singularit� de
nos r�cits; vous nous, les pardonnerez, madame, bien s�r que
l'exactitude la plus enti�re guidera tous nos autres d�tails....
Contente de ce qu'elle obtenait, madame de Blamont n'osa pas appuyer
d'avantage; et il fut convenu que l'on ferait un d�jeuner d�natoire,
qui, nous formant une plus grande journ�e, nous donnerait le temps de
pr�ter toute notre attention aux aventures que nous devions entendre. On
se mit donc � table de tr�s-bonne heure, et d�s que l'on fut rentr�s
dans le sallon, la compagnie s'�tant rang�e en demi-cercle, autour de
ces deux jeunes personnes, Sainville commen�a son r�cit dans les termes
suivans.
Le courier part, l'heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce
long d�tail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t'embrasse.
_Fin de la seconde partie_.