From images generously made available by Gallica (Biblioth�que Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. ALINE ET VALCOUR, ou LE ROMAN PHILOSOPHIQUE. par D.A.F. DE SADE * * * * * TOME PREMIER. PREMI�RE PARTIE. [Illustration: J'�tais le seul coupable, h�las! c'�tait � moi de succomber.] * * * * * ALINE ET VALCOUR, ou LE ROMAN PHILOSOPHIQUE. �crit � la Bastille un an avant la R�volution de France ORN� DE SEIZE GRAVURES. 1795. * * * * * Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur prius oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum aetas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthy laticem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat. Luc. Lib. 4. * * * * * AVIS DE L'�DITEUR. C'est avec raison que l'on peut regarder la collection de ces lettres comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems; jamais, on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent trac�s par le m�me pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la mani�re int�ressante et vraie dont elle est pr�sent�e, assur�ment les couleurs effroyables dont on s'est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire d�tester; il est difficile de le mettre en sc�ne sous une plus effroyable phisionomie. De l'assemblage de tant de diff�rens caract�res, sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient r�sulter des aventures inou�es; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdotes r�elles ..., qu'aucun m�moires, qu'aucun romans, n'en contient de plus singuli�res, et nulle part, sans doute, on ne verra l'int�r�t cro�tre, et se soutenir, avec autan d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les voyages trouveront � se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien n'est exact comme les deux diff�rens tours du monde, fait en sens contraires par _Sainville_ et par _L�onore_. Personne n'est encore parvenu au royaume de _Butua_, situ� au centre de l'Afrique; notre auteur seul a p�n�tr� dans ces climats barbares: ici ce n'est plus un roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne raconte que ce qu'il a vu; si par des fictions plus agr�ables il veut � _Tamo�_ consoler ses lecteurs des cruelles v�rit�s qu'il a �t� oblig� de peindre � _Butua_, doit-on lui en savoir mauvais gr�! Nous ne voyons qu'une chose de malheureuse � cela, c'est que tout ce qu'il y a de plus affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des chim�res que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit, le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes bien parfaitement convaincus de l'int�r�t qu'il doit produire. Nous attendons le m�me effet de la liaison de tous les personnages �tablis dans ces lettres, et du rapport, plein d'art, que les uns ont avec les autres; malgr� leur �tonnante disproportion. Leurs principes devaient �tre oppos�s comme leur phisionomie, et si l'on s'est permis d'en �tablir de bien forts, cela n'a jamais �t� que pour faire voir avec quel ascendant, et en m�me-tems avec quelle facilit� le langage de la vertu pulv�rise toujours les sophismes du libertinage et de l'impi�t�. L'id�e d'adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s'est plus d'une fois pr�sent�e, nous en convenons; mais l'aurions-nous pu sans affaiblir? Ah! quelque prononc� que soit le vice, il n'est jamais � craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus d'horreur � la vertu: rien n'est dangereux comme d'en adoucir les teintes; c'est le faire aimer que de le peindre � la mani�re de Cr�billon, et manquer par cons�quent le but moral que tout honn�te homme doit se proposer en �crivant. Ce que cet ouvrage � de singulier encore, c'est d'avoir �t� fait � la bastille. La mani�re dont, �cras� par le despotisme minist�riel, notre auteur pr�voyait la r�volution, est fort extraordinaire, et doit jeter sur son ouvrage une nuance d'int�r�t bien vive. Avec tant de droit � exciter la curiosit� du public, avec un style pur, toujours fleuri, par tout original; avec la r�union dans le m�me ouvrage de trois genres: _comique, sentimental et �rotique_; nous sommes bien s�rs que cette �dition va nous �tre enlev�e sur-le-champ; demand�e de toutes parts, parce qu'on conna�t la plume de l'auteur; � peine en pourrons nous r�pandre � Paris, et nous sentons d�j� le regret de ne l'avoir pas multipli�e d'avantage. Nous exhortons ceux qui n'auront pu s'en procurer des exemplaires � prendre un peu de patience, la seconde �dition est d�j� sous nos presses. Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis, nous n'en doutons pas; _C'est un danger d'aimer les hommes,_ _C'est un tort de les �clairer._ Tan pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas dans quel esprit il a �t� fait: esclaves des pr�jug�s et de l'habitude, ils feront voir que rien n'agit en eux que l'opinion, et que le flambeau de la philosophie ne luira jamais � leurs yeux. * * * * * ESSENTIEL A LIRE. _L'auteur croit devoir pr�venir qu'ayant c�d� son manuscrit lorsqu'il sortit de la Bastille, il a �t� par ce moyen hors d'�tat de le retoucher; comment d'apr�s cet inconv�nient, l'ouvrage �crit depuis sept ans, pourrait-il �tre �_ l'ordre du jour_? Il prie donc ses lecteurs de se reporter � l'�poque o� il a �t� compos�, et ils y trouveront alors des choses bien extraordinaires; il les invite �galement � ne le juger qu'apr�s l'avoir bien exactement lu d'un bout � l'autre; ce n'est ni sur la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel syst�me isol�, qu on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre; l'homme impartial et juste ne prononcera jamais que sur l'ensemble._ * * * * * ALINE ET VALCOUR. * * * * * LETTRE PREMI�RE. _D�terville � Valcour_. Paris, 3 Juin 1778. Nous soup�mes hier, Eug�nie et moi, chez ta divinit�, mon cher Valcour.... Que faisais-tu?... Est-ce jalousie?... Est-ce bouderie?... Est-ce crainte?... Ton absence fut pour nous une �nigme, qu'Aline ne put ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous e�mes bien de la peine � comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands yeux bleus respirant � la fois l'amour et la d�cence, vinrent se fixer sur les miens, et m'avertir de feindre.... Je me tus; peu apr�s je m'approchai; je voulus demander raison du myst�re. Un soupir et un signe de t�te furent les seules r�ponses que j'obtins. Eug�nie ne fut pas plus heureuse; nous ne press�mes plus; mais madame de Blamont soupira, et je l'entendis: c'est une m�re d�licieuse que cette femme, mon ami; je doute qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une �me plus sensible, autant de gr�ces, dans les mani�res, autant d'am�nit� dans les moeurs. Il est bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en m�me-tems si aimable. J'ai presque toujours remarqu� que les femmes instruites ont dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'appr�t qui fait acheter cher le plaisir de leur soci�t�. Il semble qu'elles ne veuillent avoir de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser, jusqu'� montrer celui qu'elles poss�dent. Mais combien est diff�rente de ce portrait l'adorable m�re de ton Aline! En v�rit�, je ne m'�tonnerais pas qu'une telle femme, quoi-qu'�g�e de trente-six ans, f�t encore de grandes passions. Pour M. de Blamont, pour cet indigne �poux d'une trop digne femme, il fut tranchant, syst�matique, et bourru comme s'il e�t si�g� sur les fleurs de lys; il se d�cha�na contre la tol�rance, fit l'apologie de la torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses confr�res et lui faisaient rouer le lendemain; nous assura que l'homme �tait m�chant par nature, qu'il n'�tait rien qu'on ne d�t faire pour l'encha�ner; que la crainte �tait le plus puissant ressort des monarchies, et qu'un tribunal charg� de recevoir des d�lations, �tait un chef-d'oeuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il venait d'acheter, de la sublimit� de ses droits, et sur-tout du projet qu'il a d'y rassembler une m�nagerie, dont je te r�ponds bien qu'il sera la plus m�chante b�te. Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre esp�ce d'individu court et quarr�, l'�chine orn�e d'un juste-au-corps de drap olive, sur lequel r�gnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont le dessin me parut �tre celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce petit homme poss�dait un fort grand pied affubl� sur de hauts talons, au moyen desquels s'appuyaient deux jambes �normes. En cherchant � rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre; d�sirait-on une id�e de sa t�te? on n'apercevait qu'une perruque et une cravate, du milieu desquelles s'�chappait, de tems � autre, un fausset discordant qui laissait � soup�onner si le gosier dont il �manait, �tait effectivement celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel absolument conforme � l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer M. d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au m�me instant, jetait � Eug�nie, vint troubler malheureusement les loix de l'�quilibre que s'�tait impos�es le personnage, pour en d�duire sa r�v�rence d'entr�e. Il heurta le bouton de rose, et d�finitivement nous arriva par la t�te. Ce choc inattendu, cet �branlement subit des masses, avait un peu d�rang� les attraits factices; la cravate vola d'un c�t�, la perruque de l'autre, et le malheureux ainsi r�pandu et d�garni, excita dans ma folle Eug�nie une attaque de rire � tel point spasmodique, qu'on fut oblig� de l'emporter dans un cabinet voisin o� je crus qu'elle s'�vanouirait.... Aline se contint; le Pr�sident se f�cha; M. de Blamont se mordait les l�vres pour ne pas �clater, et se confondait en marques d'int�r�t.... Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable � une tortue retourn�e, ne pouvait plus reprendre l'�lasticit� n�cessaire � se r�tablir sur son plat. On le rembo�ta dans sa perruque; la cravate fut artistement renou�e; Eug�nie reparut, et l'annonce du souper vint heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun � ne plus s'occuper que d'une m�me id�e. Les politesses marqu�es du Pr�sident au petit homme, l'assurance ult�rieure que je re�us, qu'il avait cent mille �cus de rente, ce que j'aurais pari� sur sa figure; la contrainte d'Aline, l'air souffrant de madame de Blamont, les efforts qu'elle faisait pour dissiper sa chere fille, pour emp�cher qu'on ne s'aper��t de la g�ne dans laquelle elle �tait; tout me convainquit que ce malheureux traitant �tait ton rival, et rival d'autant plus � craindre, qu'il me parut que le Pr�sident en �tait engou�. O mon ami, quel assemblage!... Unir � un mortel si prodigieusement ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Gr�ces, fra�che comme H�b�, et plus belle que Flore! A la stupidit� m�me oser sacrifier l'esprit le plus tendre et le plus agr�able; adapter � un volume �pais de matiere l'�me la plus d�li�e* et la plus sensible; joindre � l'inactivit� la plus lourde, un �tre p�tri de talens, quel attentat, Valcour!... Oh non, non ... ou la Providence est insensible, ou elle ne le permettra jamais.... Eug�nie devint sombre si-t�t qu'elle soup�onna le forfait. Folle, �tourdie, un peu m�chante m�me, mais pr�te � donner son sang � l'amiti�, elle passa rapidement de la joie � la plus extr�me col�re, d�s que je lui eus fait part de mes soup�ons.... Elle regarda son amie, et des larmes coul�rent sur ces joues de roses que venait d'�panouir la ga�t�. Elle engagea sa m�re � se retirer de bonne heure; elle n'y pouvait tenir, et si ce forfait �tait r�el, il n'y avait rien, disait-elle en frappant des pieds, qu'elle ne fit pour l'emp�cher. Mais Aline s'obstinait au silence ... madame de Blamont ne faisait que soupirer quand je l'interrogeais; et nous nous retir�mes. Voil�, mon cher Valcour, l'�tat dans lequel j'ai laiss� les choses; tu dois � ma sinc�re amiti� de m'instruire de tout ce que tu peux savoir de plus; attends tout de la mienne, de celle d'Eug�nie, et sois convaincu que le bonheur qui s'apr�te pour nous, ne peut r�ellement �tre parfait, tant que nous supposerons des obstacles � celui d'Aline et au tien. * * * * * LETTRE SECONDE. _Aline � Valcour_. 6 Juin. De quelles expressions me servir? Comment adoucirai-je le coup qu'il faut que je vous porte? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je n'existe plus que par le sentiment de ma douleur.... Pourquoi vous ai-je vu? pourquoi ces traits charmans ont-ils p�n�tr� dans mon �me? Pourquoi m'avez-vous entra�n�e dans l'ab�me avec vous? H�las! que nos instans de bonheur ont �t� courts! Qui sait, grand Dieu! qui sait quelles sont les bornes de ceux qui doivent les suivre? Mon ami, il faut ne nous plus voir.... Le voil� dit, ce mot cruel; j'ai pu le tracer sans mourir!... Imitez mon courage. Mon p�re a parl� en ma�tre, il veut �tre ob�i. Un parti se pr�sente, ce parti lui convient, cela suffit; ce n'est pas mon aveu qu'il demande, c'est son int�r�t qu'il consulte, et le sacrifice entier de tous mes sentimens doit �tre fait � ses caprices. N'accusez point ma m�re, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait, rien qu'elle n'imagine encore.... Vous savez comme elle aime sa fille, et vous n'ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu'elle �prouve pour vous.... Nos larmes se sont m�l�es.... Le barbare les a vues, et n'en a point �t� attendri.... O mon ami! je crois que l'habitude de juger les autres, rend n�cessairement dur et cruel. �C'est un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur � ma m�re: je ne souffrirai point que ma fille le manque. d'Olbourg est mon ami depuis vingt-cinq ans, et il a cent mille �cus de rente; toutes vos petites consid�rations peuvent-elles balancer un argument de cette force? Epouse-t-on par amour aujourd'hui?... C'est par int�r�t, ces seules lois doivent assortir les noeuds de l'hymen; h�, qu'importe de s'aimer, pourvu qu'on soit riche! L'amour donne-t-il de la consid�ration dans le monde? Non, en v�rit�, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point sans consid�ration. D'ailleurs, qu'a donc mon ami d'Olbourg pour inspirer de l'�loignement � votre fille? (Oh, Valcour, je voudrais que vous le vissiez!) Est-ce parce que ce n'est pas un de ces freluquets du jour, qui, faisant croire � une jeune personne qu'ils en sont �pris uniquement parce qu'ils la savent riche, �pousent la dot et laissent la fille? ou peut-�tre ce sont les talens et l'esprit qui vous s�duisent. Quoi! parce qu'un homme aura fait quelques com�dies, quelques �pigrammes, qu'il aura lu Hom�re et Virgile, il poss�dera, de ce moment, tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille!� Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu: �Je vous prie r�pliqua-t-il, en col�re, madame, d'�crire sur-le-champ � M. de Valcour que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille � un homme qui n'a rien.--Sa naissance, reprit ma m�re, vaut mieux que la mienne.--Je le sais bien, madame; voil� toujours l'orgueil des filles de condition; avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille �prouve avec son Valcour ce qui m'est arriv� avec vous? Epouser du parchemin?... A quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donn�?... J'aimerais mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces g�n�alogies, qui comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurit�, ne sont illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Valcour est d'une bonne maison, je le sais, il a de plus un puissant m�rite � vos yeux, il est passionn� pour les belles-lettres; mais moi, que cette consid�ration touche fort peu ... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voil� sa sentence, apprenez-la lui, je vous le conseille�. A ces mots, il a disparu, et nous a laiss�es, ma m�re et moi, dans les larmes. Cependant mon ami, car il faut que je r�pande un peu de baume sur les blessures que je viens de faire, l'espoir n'est pas encore banni de mon coeur, et cette m�re respectable, que j'idol�tre, et qui vous aime, me charge positivement de vous dire qu'elle ne veut pas que vous vous d�sesp�riez.... Elle est presque s�re d'obtenir du tems, et dans des circonstances commes celles o� nous sommes, le tems fait beaucoup. Rendez-vous donc aux ordres de mon p�re; ne venez plus, mais �crivez-nous. Une affaire de la plus grande importance encha�nera le Pr�sident � Paris tout l'�t�, et je crois que ma m�re obtiendra d'aller passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille, pr�s d'Orl�ans; unique bien qu'elle ait apport� � mon p�re, qui comme vous voyez, le lui reproche assez cruellement[1]. Son but est d'obtenir du Pr�sident de ne rien pr�cipiter; elle se chargera, dit-elle, de me disposer � tout, et de vaincre mes r�pugnances, pourvu qu'on ne presse rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux solitairement � Vert-feuille.... Mon ami, si elle l'obtient, je vous avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire; le tems est tout dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir. Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez � moi, �crivez-moi ... que je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon coeur.... O mon ami! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous s�parer � jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la certitude o� je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait � m'emp�cher de vous aimer. Note: [Footnote 1: Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit �t� la seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle se marierait s�par�e de bien; cette clause et ce m�diocre revenu, relativement � la fortune immense de M. de Blamont, �taient les deux motifs de ses reproches.] * * * * * LETTRE TROISI�ME. _Valcour � Aline_. 7 Juin. Oui, je l'ai lu ce mot cruel.... J'ai re�u le coup qui doit briser ma vie, et toutes les facult�s qui la composent ne se sont point an�anties! O mon Aline! quel art avez-vous donc mis � me le porter? vous me donnez la mort, et vous voulez que je vive!... vous d�truisez l'espoir et vous le ranimez!...non je ne mourrai point.... Je ne sais quelle voix se fait entendre au fond de mon coeur.... Je ne sais quel organe secret semble m'avertir de vivre et que tous les instans de la f�licit� ne sont pas encore �teints pour moi ... non je ne sais quel il est, ce mouvement, mais je lui c�de ... ne plus vous voir, Aline!... ne plus m'enivrer, dans ces jeux que j'adore, du sentiment d�licieux de mon amour!... est-ce bien vous qui me l'ordonnez?... ah! qu'ai-je donc fait pour m�riter un tel sort?... moi renoncer au charme de vous poss�der un jour! mais non ... vous ne me le dites pas. Mon malheur accro�t mon inqui�tude; il nourrit encore les chim�res que vos paroles consolantes cherchent � rendre moins affreuses; il ne faut que du tems dites-vous; du tems, Aline!... oh ciel! songez-vous quel il est, celui que l'on passe, loin de ce qu'on aime?... o� l'on ne peut plus entendre sa voix, o� l'on ne jouit plus de ses regards; n'est-ce pas ordonner � un homme d'exister en se s�parant de son �me?... J'�tais pr�venu de ce coup fatal, D�terville m'y avait pr�par� ... mais j'ignorais que les choses fussent si avanc�es, et sur-tout que votre p�re exigerait que je ne vous visse plus.... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on se cacher quand on aime? S'il a d�rob� nos regards, il aura surpris notre amour ... que ferai-je, h�las! pendant cette terrible absence ... que voulez-vous que je devienne? au moins si j'avais pu vous voir encore une fois ... une seule fois avant cette funeste s�paration!... si j'avais pu vous dire combien je vous aime ... il me semble que je ne vous l'ai jamais dit ... oh non, je ne vous l'ai jamais dit, comme je l'�prouve ... et comment aurai-je r�ussi? quel mot aurait pu rendre ce feu divin qui me d�vore? Tant�t an�anti par la force m�me de ce sentiment qui m'absorbe ... tant�t br�l� par vos regards ... mon �me �prouvait, sans pouvoir peindre; toutes les expressions me paraissaient trop faibles ... et maintenant je me d�sole, d'avoir tant perdu d'occasions ou de les avoir si mal employ�es. Comme je vais les d�plorer ces momens si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez ... votre �me sera noy�e dans la douleur, et je n'en pourrai partager les angoisses!... Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen.... Je regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais ... le barbare, il vous sacrifie ... et � quoi? ... � son ambition, � son int�r�t ... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses affreux syst�mes!... L'amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et que sont-ils donc ces noeuds, quand l'amour ne les forme pas? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et de noms, qui n'encha�nant que les personnes, laissent les coeurs � tout le d�sordre du d�sespoir et du d�pit. Que deviennent alors ces biens qu'on a recherch�s? Les m�nage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que le fruit du hasard ou de l'int�r�t? On les dissipe, on les perd plus promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des deux a de secouer la cha�ne qui le presse, ouvre l'ab�me �pouvantable qui les engloutit en un jour. O� se trouve donc alors et le profit et le bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces m�mes fortunes, qui en ont form� les noeuds, s'an�antissent ou pour les rel�cher ou pour les dissoudre? Mais se flatter de rappeler votre p�re � des opinions raisonnables, c'est entreprendre de faire remonter un fleuve � sa source. Ind�pendamment des pr�jug�s de son �tat, pr�jug�s cruellement odieux sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une t�te �troite et d'un coeur froid, et l'erreur est trop ch�re � ces sortes de gens pour esp�rer de les en faire revenir. Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous! adorez-la cette m�re tendre, vous n'�tes form�e que de son sang.... Il est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et divine amie de mon coeur, que j'aime � m'imaginer quelques-fois que vous n'avez re�u l'existence dans le sein de cette m�re adorable que par le souffle de la divinit�; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces sortes d'existences? Ne les avons-nous pas re�ues dans nos opinions religieuses? Mais il e�t fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu! pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline.... N'en est-elle pas un elle-m�me?... Laissez-la moi, cette opinion, ma divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous �tes fille d'un dieu, ou plut�t vous �tes un dieu vous-m�me, et c'est par vos regards que la nature enti�re re�oit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce qu'aupr�s de vous, on ne la conno�t qu'o� vous �tes; soutenue par l'empire de la beaut�, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par vous qu'elle s�duit: et je ne me sens jamais si honn�te que lorsque je vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon coeur ces sentimens qui naissaient pr�s de vous ... qui me fortifiaient dans le reste de ma vie?... Mon �me va se fl�trir s�par�e de la v�tre, elle va devenir comme ces fleurs qui se dess�chent � mesure que s'�loignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit �clore.... O ma ch�re Aline! il n'est plus un instant de f�licit� pour moi sur la terre.... Mais je vous �crirai du moins.... Vous me le permettez?... Je le pourrai.... H�las! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est loin de celle que je d�sire ... qu'elle est loin de celle qu'il me faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant qu'il s'entreprenne, et pour la premi�re fois de ma vie, depuis trois ans que je vous connais, je passerais une saison enti�re �loign� de vous?... Ordre barbare! ... p�re cruel! adoucissez-le, Aline, ce terrible et funeste arr�t.... Que je puisse vous voir encore un seul jour ... une seule heure, h�las! je ne veux que cela pour vivre un an; je recueillerai dans cette heure pr�cieuse, tout ce que mon �me aura besoin de sentimens pour la faire exister des si�cles. M�re adorable, souffrez que je vous implore, c'est � vos pieds que cette gr�ce est demand�e.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous caract�rise sans cesse; cette bont�, cette humanit� qui vous rend si sensible au sort amer de l'infortune. H�las! vous n'aurez jamais secouru de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux d'Aline et son coeur.... J'attends votre r�ponse; je l'attends comme les criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous ne m'avez jamais aim�.... Au moins �loignez cet homme ... qu'il n'aille pas avec vous, � la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis point; il est de certains cas o� la recommandation m�me est un outrage, et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose �tre s�r de vous, parce que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous �tais pas indiff�rent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami. * * * * * LETTRE QUATRI�ME _Aline � Valcour_. 9 Juin. Je vous sais gr� de votre r�signation, mon ami, quoiqu'elle ne soit pas tr�s-enti�re; n'importe, n'abusez pas de ce que je vais vous dire, mais ma reconnaissance e�t �t� moindre si vous eussiez ob�i de meilleur coeur. Que vos peines s'adoucissent, � mon cher Valcour, par la certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma m�re a dit � son mari, mais M. d'Olbourg n'a point reparu depuis le soir o� il soupa ici, et j'ai cru lire moins de s�v�rit� dans les yeux de mon p�re; n'allez pas croire qu'il r�sulte de-l� que ses premiers projets se soient an�antis, je vous aime trop sinc�rement pour laisser germer dans votre coeur une esp�rance qu'il ne faudrait que trop t�t perdre. Mais les choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et dans une circonstance comme celle o� nous sommes, je vous le r�p�te, c'est tout obtenir que d'avoir des d�lais. Notre voyage � Vert-feuille est d�cid�: mon p�re trouve bon que nous allions, ma m�re et moi, y passer la belle saison, ses affaires l'obligeant � rester tout l'�t� � Paris: il nous laissera seules et tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de cette permission est que vous n'y para�trez pas. Jugez, d'apr�s cette s�v�rit�, s'il serait possible de vous accorder l'heure que vous sollicitez avec tant d'instance? A l'envie que ma m�re avait de savoir du Pr�sident par quelle raison vous lui �tiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a r�pondu: �Qu'il ne s'�tait jamais imagin�, quand on vous pr�senta chez lui, que _vous osassiez_ porter vos vues sur sa fille; qu'au seul titre de connaissance et d'ami de soci�t�, il n'avait pas mieux demand� que de vous accueillir; mais que s'�tant enfin aper�u de nos sentimens mutuels, cette fatale homme tr�s-riche, et son ami depuis longtems�. Ma m�re, tr�s-contente de l'amener peu-�-peu � une explication, sans combattre absolument son projet, lui a demand� les motifs de son �loignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des qualit�s (comme si son orgueil e�t �t� d�sol� d'un aveu qu'il lui �tait impossible de ne pas faire), il s'est rejet� d'abord sur vos d�fauts, et celui qu'il vous reproche, avec le plus d'amertume, est le manque d'ambition, la nonchalance �tonnante dont vous �tes pour votre fortune et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le service. A cela, ma m�re a voulu opposer vos talens, votre amour pour les lettres, qui absorbant tout autre go�t, vous a, pour ainsi dire, isol�, afin d'�tudier plus � l'aise. Ici, le Pr�sident, ennemi capital de tout ce qui s'appelle _beaux-arts_, s'est enflamm� de nouveau.... �Et que font ces mis�res l� au bonheur de la vie? Madame, a-t-il r�pliqu� avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou m�me les sciences faire la fortune d'un seul homme?... Pour moi, je ne l'ai pas vu: ce n'est plus, comme autrefois, avec une hypoth�se, un syllogisme, un sonnet ou un madrigal, qu'on se produit dans le monde, et qu'on parvient � tout; les Horaces ne trouvent plus de M�c�nes, et les Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, Madame, c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des honneurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, _une sorte de m�rite_.... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec laquelle il a bien voulu vous accorder _une sorte de m�rite_.... Avec cet avantage, a-t-il continu�, que ne s'avan�ait-il? Le temple de la Fortune est ouvert � tout le monde; il ne s'agit que de ne pas se laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver avant vous.... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et les alliances qu'il peut r�clamer, il serait aujourd'hui mar�chal-de-camp, s'il l'e�t voulu.� Oh! mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils pas m�rit�s? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je ma�tresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver � l'instant combien ces pr�jug�s sont vils � mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me l'avez dit vous-m�me, la consid�ration est n�cessaire dans le monde, et si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux honneurs, l'homme sage qui con�oit l'impossibilit� de vivre sans elle, doit donc tout faire pour acqu�rir ce qui la m�rite. Ne seroit-il pas entr� un peu de d�go�t, un peu de misanthropie dans cette insouciance qui vous est reproch�e? Je veux que vous m'�claircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que vous parlez � la meilleure amie de votre coeur. * * * * * LETTRE CINQUI�ME. _Valcour � Aline_. 12 Juin. Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refus�e, en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux principes que vous ne bl�merez pas: la crainte de vous ennuyer par des r�cits qui n'int�ressent que moi, et la vanit� qui souffre � les faire. On voudrait s'�lever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter. Si le sort m'e�t li� avec toute autre, peut-�tre eusse-je eu moins d'orgueil; mais vous s�tes m'en inspirer tant, d�s que je crus vous avoir rendu sensible, que vous me f�tes, d�s ce moment, rougir de moi-m�me et de mon audace � placer dans vos fers un esclave aussi peut fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait �tre pour vous m�riter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en �tais digne, que de vous montrer votre erreur.--Maintenant vous exigez des aveux que je voulais taire; ne vous en prenez qu'� vous, s'il s'y rencontre des motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon ob�issance me fasse retrouver dans votre coeur ce que la v�rit� m'y fera perdre. Toutes mes fautes pr�c�dent l'instant o� je vous ai vue pour la premi�re fois. H�las! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et la vertu depuis cette heureuse �poque, et comment eusse-je os� depuis souiller par des �carts le coeur o� r�gnait votre image? HISTOIRE DE VALCOUR. Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous entretiendrai que des erreurs o� m'a conduit l'illusion d'une vaine origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant moins de motifs, que ce bienfait n'est d� qu'au hasard. Alli�, par ma m�re, � tout ce que le royaume avait de plus grand; tenant, par mon p�re, � tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingu�; n� � Paris dans le sein du luxe et de l'abondance, je crus, d�s que je pus raisonner, que la nature et la fortune se r�unissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce qu'on avait la sottise de me le dire, et ce pr�jug� ridicule me rendit hautain, despote et col�re; il semblait que tout d�t me c�der, que l'univers entier d�t flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'� moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie. N� et �lev� dans le palais du prince illustre auquel ma m�re avait l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait �-peu-pr�s de mon �ge, on s'empressait de me r�unir � lui, afin qu'en �tant connu d�s mon enfance, je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma vanit� du moment, qui n'entendait encore rien � ce calcul, s'offensant un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque chose, et plus encore de ce qu'� de tr�s-grands titres, sans doute, il s'y croyait autoris� par son rang, je me vengeai de ses r�sistances par des coups tr�s-multipli�s, sans qu'aucune consid�ration m'arr�t�t, et sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir � me s�parer de mon adversaire. Ce fut � peu pr�s vers ce tems que mon p�re fut employ� dans les n�gociations; ma m�re l'y suivit, et je fus envoy� chez une grand'-m�re en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les d�fauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes �tudes � Paris, sous la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans doute � former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas assez long-temps. La guerre se d�clara: empress� de me faire servir, on n'acheva point mon �ducation, et je partis pour le r�giment o� j'�tais employ�, dans l'�ge o�, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'� l'acad�mie. Puisse-t-on r�fl�chir sur le vice dominant de nos principes modernes, puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de tr�s-jeunes militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le pr�jug� actuel, il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile puisse jamais �tre parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune, sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y �tre admis, et sans comprendre qu'il est impossible de poss�der les vertus n�cessaires d�s qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilit� de les acqu�rir par une �ducation longue et parfaite. Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette imp�tuosit� naturelle de mon caract�re, cette �me de feu que j'avais re�ue de la nature, ne pr�tait qu'un plus grand degr� de force et d'activit� � cette vertu f�roce que l'on appelle courage, et qu'on regarde bien � tort, sans doute, comme la seule qui fut n�cessaire � notre �tat. Notre r�giment �crase dans l'avant-derni�re campagne de cette guerre, fut envoy� dans une garnison en Normandie; c'est-l� que commence la premi�re partie de mes malheurs. Je venais d'atteindre ma vingt-deuxi�me ann�e; perp�tuellement entra�n� jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni soup�onn� qu'il p�t �tre sensible; Ad�la�de de Sainval, fille d'un ancien officier retir� dans la ville o� nous s�journions, sut bient�t me convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embr�ser ais�ment une �me telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas �clat� jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne vous peindrai point Ad�la�de; ce n'etoit qu'un seul genre de beaut� qui devait �veiller l'amour en moi, c'�tait toujours sous les m�mes traits qu'il devait p�n�trer mon �me, et ce qui m'enivra dans elle �tait l'�bauche des beaut�s et des vertus que j'idol�tre en vous. Je l'aimais, parce que je devais n�cessairement adorer tout ce qui avoit des rapports avec vous; mais cette raison qui l�gitime ma d�faite, va faire le crime de mon inconstance. L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une ma�tresse, et de ne la regarder malheureusement que comme une esp�ce de divinit� qu'on d�ifie par d�soeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte d�s que les drapeaux se d�ploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce ne pourrait jamais �tre ainsi que j'aimerais Ad�la�de; la mani�re dont je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis; elle voulut des �crits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-�tre m�me innocente, parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait pour la l�gitimer, Ad�la�de c�da, et j'osai la rendre coupable, ne voulant que la trouver sensible. Six mois se pass�rent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent alt�r� notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment m�me nous voul�mes fuir; incertains de la libert� de former nos cha�nes, nous voul�mes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison triompha; je d�terminai Ad�la�de, et d�s ce moment fatal il �tait clair, que je l'aimais moins. Ad�la�de avait un fr�re capitaine d'infanterie que nous esp�rions mettre dans nos int�r�ts ... on l'attendait, il ne vint point. Le r�giment partit; nous nous f�mes nos adieux, des flots de larmes coul�rent; Ad�la�de me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et nous nous s�par�mes. Mon p�re m'appela cet hiver � Paris, j'y volai: il s'agissait d'un mariage; sa sant� chancelait; il d�sirait me voir �tabli avant de fermer les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force irr�sistible de la main du sort qui nous porte toujours malgr� nous o� ses loix veulent que nous soyons; tout effa�a peu-�-peu Ad�la�de de mon coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement � ma famille; l'honneur m'y engageait, je le fis, mais les refus de mon p�re l�gitim�rent bient�t mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je c�dai, sans combattre, en �touffant tous mes remords. Ad�la�de ne fut pas long-temps � l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa sensibilit�, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens qui venaient de faire mes d�lices, arrivaient � moi en traits de flamme, sans qu'aucun parv�nt � mon coeur. Deux ans se pass�rent ainsi fil�s pour moi par les mains des plaisirs; et marqu�s pour Ad�la�de par le repentir et le d�sespoir. Elle m'�crivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui assurer une place aux carm�lites; de lui mander aussi-t�t que j'aurais r�ussi; qu'elle s'�chapperait de la maison de son p�re, et viendrait s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui pr�parer. Parfaitement calme alors, j'osai r�pondre quelques plaisanteries � cet affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures, j'exhortai Ad�la�de � oublier dans le sein de l'hymen les d�lires de l'amour. Ad�la�de ne m'�crivit plus. Mais j'appris trois mois apr�s qu'elle �tait mari�e; et d�gag� par-l� de tous mes liens, je ne songeai plus qu'� l'imiter. Un �v�nement terrible pour moi vint d�ranger tous mes projets; il sembloit que le ciel voul�t d�j� venger Ad�la�de des malheurs o� je l'avais plong�e. Mon p�re mourut, ma m�re le suivit de pr�s, et je me vis � vingt-cinq ans seul abandonn� dans le monde � tous les malheurs, � tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon caract�re; que de faux amis perdent, que l'exp�rience n'�claire pas encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour un bonheur l'�v�nement qui le rend ma�tre de lui, sans r�fl�chir, h�las! que les m�mes freins qui le captivaient, servaient aussi � le soutenir, et qu'il n'est plus, d�s qu'ils se brisent, que comme ces plantes l�g�res, d�gag�es par la chute du peuplier antique qui prot�geait leurs jeunes �lans, et qui bient�t expirent elles-m�mes faute de soutiens. Non-seulement je perdais des parens chers et pr�cieux; non-seulement je n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'�clipsait, tout s'an�antissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait s�duit ne devint plus qu'une ombre qui s'�vanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les adulateurs fuirent, les places se donn�rent, les protections se perdirent, la v�rit� d�chira le voile qu'�tendait la main de l'erreur sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'�tais. Je ne sentis pas pourtant tout-�-coup mes pertes, il fallait l'affreuse catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline, permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens ch�ris; puissent mes regrets �ternels les venger de cette voix funeste et involontaire, qui osa crier au fond de mon �me, _que regrettes-tu, tu es libre?_ Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait na�tre? O� trouve-t-on des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un p�re et d'une m�re? quels gens prendront � nous un int�r�t plus r�el et plus vif? Qui nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce d�dale obscur o� nous entra�nent les passions? Quelques flatteurs nous �gareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas que des pi�ges, et nulle main secourable ne nous emp�chera d'y tomber. Il �tait essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon p�re, tr�s-loin de son s�jour, tr�s-diminu�s par les d�penses o� l'avaient entra�n� les ann�es qu'il avait pass�es dans les n�gociations; mon int�r�t m'obligeait, avant de songer � aucun �tablissement, � me rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un cong�, et j'y vole. La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage, m'engagea pour l'admirer � y s�journer quelques semaines: le hasard qui m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et d'�gayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre cette fi�re rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un de mes amis me nommant tr�s-haut par mon nom, me proposa d'aller souper chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps de lui r�pondre. A ce nom de Valcour, un officier v�tu de blanc, et qui paraissait sortir du m�me endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien Valcour que l'on me nomme. Peu dispos� � r�pondre honn�tement � une question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande fi�rement � mon tour, quel est le besoin qu'il a d'�claircir un tel fait? Quel besoin, Monsieur?--Le plus grand?--Mais encore?--Celui de r�parer l'outrage fait � une famille honn�te par un homme de ce nom; celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu d'une soeur ch�rie.... R�pondez, ou je vous regarde comme un malhonn�te homme.--Je vous connais, et je vous entends; vous �tes le fr�re d'Ad�la�de.--Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a ravie.--Qu'entends-je? elle n'est plus!--Non, cruel tes indignes proc�d�s lui ont plong� le poignard dans le coeur, et depuis ce moment, je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens, suis-moi; je me reproche tous les instans o� ma vengeance est retard�e. Nous gagn�mes promptement les derri�res de la com�die; nous travers�mes le Rh�ne, et nous enfon�ant dans les promenades qui sont sur l'autre rive en face de la ville, nous nous disposions � nous battre, lorsque ne pouvant tenir � l'int�r�t puissant que m'inspirait encore cette malheureuse ma�tresse, Sainval, dis-je avec la plus grande �motion, je vous satisfais; si le sort est juste, peut-�tre le serez-vous bient�t davantage: car je suis le coupable, et c'est � moi de p�rir: mais ne me refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous s�parions pour jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai tromp�e, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'�tre ch�re.--Ingrat, me r�pondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avou� � mon p�re la faute o� tu sus l'entra�ner: il venait de la contraindre � l'ensevelir dans les bras d'un �poux.... Obs�d�e par toute une famille, l'infortun�e venait d'ob�ir.... Elle n'a pu r�sister � la violence du sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entra�nait � la mort, et elle en a re�u le coup dans mes bras. Depuis cette �poque fatale, je n'ai cess� de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville, incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre que tu ne joins pas au moins la l�chet� � la plus barbare s�duction. Nous nous batt�mes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il c�de sous les premiers coups que je lui porte, et j'ai la douleur de le renverser mort � mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'�lance en larmes sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits, dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse soeur. Dieu barbare! est-ce ainsi qu'�clat� ta justice? n'�tais-je pas le seul coupable?... n'�tait-ce pas � moi de succomber ... et me relevant en d�lire: �Vil assassin, me dis-je � moi-m�me, va combler ton affreuse victoire; ce n'est pas assez que ton l�che abandon l'ait pr�cipit�e dans le cercueil; il faut encore que tu arraches la vie � son malheureux fr�re. Triomphe affreux! remords d�chirans! Va, cours, dans le transport qui t'agite, va joindre � toutes tes victimes le chef infortun� de cette honn�te famille.... Il respire.... Cet unique enfant pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idol�trait, ta cruaut� vient de le lui ravir; ach�ve, va lui percer le flanc�. Et je me pr�cipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais � le ranimer, � lui rendre le souffle de la vie aux d�pens m�me de celle que j'aurais voulu lui sacrifier. Il n'�tait plus temps ... je me l�ve �gar�; je porte mes pas au hasard; on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir; on me poursuit, on m'atteint, on m'arr�te, et l'on me m�ne en diligence chez le commandant de la ville. Mon d�sordre, mes habits ensanglant�s, le rapport certain d'un homme mort, une lettre trouv�e sur M. de Sainval, par laquelle son p�re lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extr�mit�s du monde; tout disposa M. de ---- qui commandait pour-lors � Lyon, � des pr�cautions et � de la s�v�rit�. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit n�anmoins avec honn�tet� ce militaire, je vais agir avec vous comme je le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour s�jour une maison royale, et j'irai demain vous y recommander moi-m�me: je vais tout assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici � trois mois rien n'�clate, votre libert� vous sera rendue; mais il faut dans le cas contraire, que je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la famille du mort venait � poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille; je vais employer tant de soins pour tout an�antir, que vous serez, j'esp�re, bient�t ma�tre de vos actions. Il sortit � ces mots pour donner des ordres; et l'on me conduisit au ch�teau de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait d�sir� que f�t ma destination particuli�re, pour �tre plus � m�me de disposer secr�tement de moi, et d'une mani�re qui p�t m'�tre agr�able. Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon �me, en arrivant dans ce lieu fatal: quelques politesses que je re�us de l'officier qui y commandait, toute l'horreur de position se pr�senta d'abord � mes yeux.... Les premiers effets de mon d�sespoir firent fr�mir ceux qui m'entouraient: il n'y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer, dans de semblables circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain! On ne peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber.... Tant�t il s'adressait � ma raison, tant�t il int�ressait mon coeur, et tirant toujours du sien les argumens qu'il employait, il sut me rendre � moi-m�me et � la vie que je perdais infailliblement sans son secours. O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez ceux qu'on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous engraisser ... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on vous d�dommageait amplement de leur perte; en jetant vos regards sur le vertueux ami dont je parle, apprenez que ce m�me poste o� vous ne trouvez � exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille vertus; mais il faut une �me et de l'esprit pour le sentir, au lieu que la nature en courroux, qui ne vous a cr��s que pour le malheur des autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidit�. Un mois se passa, sans qu'on parl�t de cette affaire; mes gens �taient toujours dans l'h�tel o� j'�tais descendu, et s'y tenaient, par mes ordres, renferm�s sous le plus grand myst�re. Enfin, le commandant de la ville parut.... �Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhumer M. de Sainval le plus secr�tement que j'ai pu: c'est par un avis d�tourn� que j'ai fait part de sa mort � son p�re sans lui expliquer la cause qui l'a fait descendre au tombeau.... J'ai serr� les papiers trouv�s sur lui; ils ne paro�tront pas, que je n'y sois contraint.... Voil� tous les services que j'ai pu vous rendre ... je les continuerai.... Sortez cette nuit sans �clat, et de cette prison et de la ville.... Vos gens, votre chaise et un passe-port vous attendent � la premi�re poste qui est sur la route de Gen�ve.... Rendez-vous � cette poste � pied et sans bruit; passez de-l� en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y cach� jusqu'� ce que vos amis vous aient mand� de Paris, quelle tournure a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse � vous offrir: usez-en comme de la v�tre....� Oh! Monsieur, r�pondis-je en me jetant dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette derni�re offre, par o� ai-je pu m�riter tant de bont�s?... Quel motif vous engage ainsi � servir l'infortune?... �Mon coeur, me r�pondit M. de ----, il fut toujours l'asyle des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous ressemblent.� Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que faiblement; j'embrasse les deux fideles amis que mon heureuse �toile vient de me faire rencontrer; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui m'est indiqu�; j'y trouve mes gens; je m'�lance en larmes dans ma voiture; je laisse � mon valet-de-chambre le soin de tout; je lui nomme Gen�ve, nous volons, et je m'an�antis dans mes pens�es. Vous imaginez, sans doute, ais�ment combien cette malheureuse affaire, quelque bonne tournure qu'elle prit, nuisait cependant � ma fortune; il me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien, impossible de me rendre � l'expiration de mon cong�, plus impossible encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire �clater ce qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient d�vaster mon bien; le ministre allait nommer � mon emploi: ces deux cruelles infortunes �taient pourtant les moins terribles que je dusse craindre; car si je reparaissais, malgr� tout cela, quel sort affreux pouvait m'attendre? Mon premier soin, en arrivant � Gen�ve, fut d'�crire � D�terville, le seul ami r�el que je poss�dasse. Sa r�ponse quadrait on ne saurait mieux avec les conseils de M. de ----. Rien ne transpirait, disait-il; mais on �tait dans un instant de rigueur sur les duels, et duss�-je tout perdre, il valait mille fois mieux pour moi m'exposer � ce sort, que de risquer une prison peut-�tre perp�tuelle, en reparaissant avant qu'il ne f�t bien s�r qu'il n'y e�t aucun danger. Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas �tre suivi; et je priai D�terville de m'�crire r�guli�rement tous les mois � Gen�ve, d'o� je ne me proposai point de sortir, n'ayant pas assez de fonds pour voyager. Je renvoyai une partie de mes gens, apr�s leur avoir fait promettre le secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de d�cider pour moi. Ce fut pendant ce cruel d�soeuvrement que le go�t de la litt�rature et des arts vint remplacer dans mon �me cette frivolit�, cette fougue imp�tueuse qui m'entra�nait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait connu ma famille, il me re�ut avec cette am�nit�, cette honn�tet� franche, compagnes ins�parables du g�nie et des talens sup�rieurs; il loua, il encouragea le projet qu'il me vit former de renoncer � tout pour me livrer totalement � l'�tude des lettres et de la philosophie, il y guida mes jeunes ans, et m'apprit � s�parer la v�ritable vertu des syst�mes odieux sous lesquels on l'�touffe.... �Mon ami, me disait-il un jour, d�s que les rayons de la vertu �clair�rent les hommes, trop �blouis de leur �clat, ils oppos�rent � ses flots lumineux les pr�jug�s de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du coeur de l'honn�te homme. D�teste le vice, sois juste, aime tes semblables, �claire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton �me, et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupidit� du despote.� Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami v�ritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion dominante qui m'a depuis toujours entra�n� vers la litt�rature et les arts, et qui me les fait aujourd'hui pr�f�rer � tous les autres plaisirs de la vie, except� celui d'adorer mon Aline. Eh! qui pourrait renoncer � ce plaisir d�s qu'il le conna�t; celui qui peut fixer ses regards sur elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne m�rite plus la qualit� d'homme; il la d�shonore et l'avilit d�s qu'il n'est plus sensible � de tels charmes. Les lettres de D�terville �taient cependant toujours �-peu-pr�s les m�mes; rien ne transpirait, mais mon absence �tonnait tout le monde, et beaucoup de gens se permettaient d'en raisonner d'une mani�re aussi fausse que pleine de calomnie; mon ami savait que le trouble s'�tait mis dans mes biens, il �tait presque s�r que ma compagnie allait �tre donn�e, et malgr� tout cela il m'exhortait vivement � ne pas sortir de mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j'�crivis pour le pr�venir, je pr�textai un voyage indispensable chez l'�tranger, une succession essentielle � recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le ministre nomma � mon emploi. Voil�, ma ch�re Aline, voil� les cruelles raisons qui motivent le reproche peu m�rit� que me fait votre p�re, reproche d'autant plus injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent � le recevoir. Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre votre estime, ou qui puisse m'ali�ner la sienne? J'ose en douter. Deux ans d'exil volontaire s'�tant �coul�s, je crus pouvoir me rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que trouvai-je, h�las! Des maisons d�molies; des droits usurp�s; des terres incultes; des fermes sans r�gisseurs, et par-tout du d�sordre, de la mis�re et du d�labrement. Deux mille �cus de rente, furent tout ce qu'il me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et hasarder de repara�tre enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute ma vie grav�e en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas moins donn�, mes biens n'en sont pas moins d�vast�s ... tous mes amis n'en sont pas moins perdus.... Malheureux que je suis! est-ce donc apr�s tant de revers que j'ose pr�tendre � la divinit� que j'adore?... Aline, oubliez-moi ... abandonnez-moi ... m�prisez-moi ... ne voyez plus dans votre amant, qu'un t�m�raire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au sentiment dont je br�le pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance o� vous avez allum� les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous aimer, qu'il l'est de se d�fendre de vous; mon �me uniquement modifi�e par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire � leur empire, et l'on m'arracherait plut�t mille fois la vie qu'on ne d�truirait mon amour. J'attends mon arr�t et mon pardon. Aline, Aline, j'attends tout de votre piti�. * * * * * LETTRE SIXI�ME. _Aline � Valcour_. Ce 15 Juin. O mon ami! combien vos aveux me touchent! Que votre constance m'est ch�re!... Moi, vous abandonner ... vous d�laisser, cruel!... Ah! plus vous avez �t� malheureux, plus mon �me se livre au plaisir de vous aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir vos maux; c'est par ma main qu'ils seront tous calm�s.... Ah! Valcour! combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune.... Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts ... mais vous les sentez trop vivement, pour que je doive vous les reprocher. Vous avez �t� faible ... vous avez �t� inconstant, peut-�tre m�me s�ducteur; mais vous avez �t� courageux et noble, tous ces revers vous ont plong� dans un abyme dont ma tendresse et les soins de ma m�re veulent absolument vous retirer.... Non, je ne suis pas jalouse d'Ad�la�de, je la plains de toute mon �me, elle int�resse bien vivement mon coeur. Mais je ne crains plus qu'elle r�gne dans le v�tre, et je suis assez glorieuse, pour �tre s�re de l'occuper tout entier. Votre lettre a fait pleurer ma m�re.... Elle vous embrasse ... elle est bien aise de savoir ce qui vous regarde.... Et sans vous compromettre en rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous d�fendre; soyez bien s�r qu'elle en usera. Je ne vous �cris qu'un mot. Nous partons, �crivez-nous d�s les premiers jours du mois prochain. Vous ferez vos lettres de mani�re � ce qu'elles puissent se lire haut. Sans vous interdire pourtant la libert� d'y ins�rer de tems-en-tems un petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m'entretiendrez que du sentiment qui nous flatte; ma m�re qui conna�*t vos vues, et qui les approuve, me remettra ces billets fid�lement. Si vous avez quelque chose de plus secret � me dire, vous l'adresserez � Julie, cette fille qui me sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez devenir son ma�tre un jour. Cela serait-il possible, mon ami? Je ne sais, mais j'ai des pressentimens qui quelquefois me consolent par leur illusion d�licieuse, des chagrins de la r�alit�. Nous emmenons Folichon[2]. Comment ne l'aimerai-je pas, quand c'est vous qui l'avez �lev�? Ce charmant animal vous ch�rit � tel point, que chaque fois qu'on vous annonce, il semble que l'espoir et la joie animent alors ses traits; et quand son erreur est dissip�e, il se rendort sur mes genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois. Note: [Footnote 2: Petit �pagneul de la plus rare esp�ce, que Valcour avait donn� � Aline. Il l'avait dress� � apporter, � sa ma�tresse, un �chaud� qui contenait un billet: Aline le recevait, lui en remettait un autre �galement rempli d'un billet que l'�pagneul rapportait � son ma�tre, avec la m�me fid�lit�. Ils s'�crivirent ainsi pendant deux ans, couvrant cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobri�t� du petit chien, qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui devait si bien aiguillonner sa gourmandise.] * * * * * LETTRE SEPTI�ME _D�terville � Valcour_. Paris, 17 Juin. Si quelque chose peut adoucir les tourmens d'une �me honn�te et sensible comme la tienne, mon cher Valcour, c'est la satisfaction de ceux qui te sont chers; j'ose � ce titre t'apprendre mon mariage avec Eug�nie. Toutes les difficult�s qui nous s�paraient sont vaincues, et dans vingt-quatre heures je serai le plus heureux des �poux, je n'ose pas dire des hommes, ta f�licit� manque � la mienne; et je ne pourrai jamais me croire v�ritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera dans l'infortune. Mais j'attends beaucoup pour toi des d�lais qu'obtient madame de Blamont; elle t'aime; sa fille t'adore; esp�re tout du coeur de ces deux charmantes femmes; tu sais qu'Eug�nie, sa m�re et moi, nous sommes du voyage de Vert-feuille; juge si nous nous en occuperons, et si nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d'avancer ton bonheur. Sois bien certain, mon cher Valcour, qu'il ne sera question que de cela. Mais je t'exhorte au courage et � la patience. Oter de la t�te d'un _robin_ une id�e dont il est co�ff�, est une entreprise qui n'est point facile. Je voudrais, moi, qu'on �tudi�t un peu ce d'Olbourg; ou je n'ai jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait peut-�tre un peu l'enthousiasme de notre cher Pr�sident. Je sais bien que voil� encore une de ces ruses de guerre, qui ne s'arrangera pas avec ta maudite d�licatesse; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas o� tu es; pesons m�me, si tu veux, ce proc�d� dans la balance de ta justice. A supposer que d'Olbourg ait quelque d�faut capital qui d�t faire le malheur de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le pr�venir? Adieu; les embarras de la veille d'une noce m'emp�chent de t'entretenir plus long-tems; O mon ami! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous les soins de la tienne? Si tu me crois bon � quelque chose pour la circulation de ton commerce, dispose de moi; Eug�nie me charge de t'offrir de m�me ses services; mais j'imagine que toutes vos pr�cautions sont prises; quand on s'aime aussi vivement que vous le faites l'un et l'autre, rien n'�chappe dans la recherche de tout ce qui peut �tre n�cessaire au soulagement de ses peines. * * * * * LETTRE HUITI�ME. _Valcour � D�terville_. Paris, 19 Juin. J'apprends ton mariage avec la m�me joie que s'il s'agissait du mien, et je te f�licite d'autant plus sinc�rement de cette union, qu'il est difficile de trouver une femme dont le charmant caract�re quadre mieux avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d'o� na�t sans doute toute la f�licit� de la vie. H�las! j'ai bien rencontr� de m�me tous ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne;... mais que de difficult�s, mon ami! Ah! je ne me flatte jamais de les vaincre; et puis ... te le dirai-je? t'avouerai-je encore une d�licatesse que tu vas traiter d'enfantillage? La brillante fortune d'Aline ... le pitoyable �tat de celle de ton ami; tout cela, mon cher, me fait craindre que l'on n'imagine que mes sentimens ne sont fond�s que sur l'envie de conclure, ce qu'on appelle dans le monde _une bonne affaire_; si jamais on allait le penser, si cette affreuse id�e venait dans de certains instans de calme s'offrir � l'esprit de mon Aline!... O mon cher D�terville! je la fuirais pour ne la jamais revoir.... Ah! comme je d�sirerais � pr�sent ce que j'ai toujours m�pris�!... que je voudrais poss�der des honneurs, des tr�sors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que j'adore! A supposer m�me que les difficult�s s'aplanissent, et que je parvienne � ce que j'appelle l'unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir pas apport� un bien digne d'elle, n'alt�rera-t-il pas ma f�licit�? L'illusion des plaisirs �vanouie, ne redouterai-je pas qu'elle-m�me ne con�oive un jour ces regrets? O mon ami! cache-lui mes craintes, elle ne me pardonnerait pas de les avoir con�ues. Non, je n'approuve point tes recherches secrettes sur d'Olbourg, il y a une sorte de trahison, qui ne s'arrange pas avec la franchise de mon �me; je ne veux devoir qu'� moi seul la pr�f�rence d'Aline, il serait, ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de mon rival. S'il en a qui puissent faire le malheur d'Aline, sa m�re saura les d�couvrir aussit�t, pour pr�venir leur union. Tout sera � sa place alors; elle aura fait ce qu'elle doit, et je n'aurai pas fait ce que je ne dois pas. Je n'userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont pris, ma reconnaissance n'en est pas moins la m�me.... Ah! que j'envie ta f�licit�, mon ami; tu la verras tous les jours ... � tout instant tes yeux pourront se fixer sur les siens; tu respireras le m�me air qu'elle; tu jouiras de ces m�langes de traits ... m�langes charmans qui viennent se peindre � toutes les heures sur sa d�licieuse figure.... Car remarque-la bien: un sentiment ... un propos ... une influence dans l'air ... un repas ... chacune de ces choses modifie diff�remment ses traits. Elle n'est jamais jolie � une certaine heure comme elle la devient � l'autre; je n'ai vu de mes jours une physionomie si piquante et si diff�remment expressive. Je conviens qu'il faut �tre amant pour �tudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le coeur y gagne, il n'est pas une seule de ces variations qui ne l�gitime mille raisons de l'aimer davantage. Adieu ... je te trouble ... je d�robe des instans � ta f�licit� ... jouis ... jouis, heureux ami ... je ne veux point fl�trir les roses de l'hymen, par les larmes am�res de l'amour malheureux; je ne m'occupe plus que de ton bonheur.... Ah! crois qu'il est bien vivement partag� par l'ami le plus sinc�re que tu poss�des au monde. * * * * * LETTRE NEUVI�ME. _Le pr�sident de Blamont � d'Olbourg_. Paris, ce 1 Juillet. Il me para�t, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succ�s ne sont pas brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener � la campagne, apr�s avoir si mal r�ussi � la ville? Toutes r�flexions faites, on te d�teste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems, dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme, pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons r�duits � emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai � la battre en br�che, et pendant que tu formeras tes attaques, je te m�nagerai des auxiliaires. Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre ma�tre d'une ville, on est oblig� de s'emparer des hauteurs ... on s'�tablit dans tout ce qui commande, et de-l� on tombe sur la place sans redouter les r�sistances. Ou bien on n�gocie ... on tourne ... on TERGIVERSE. D'espoir ou de bonheur tour-�-tour on la BERCE. Et si-t�t qu'on la tient, de sa cr�dulit� On la punit alors avec rigidit�. Ton imb�cile franchise t'emp�che de rien entendre � tout cela; ce n'est pas que tu ne sois _rou�_ dans les formes, mais tu l'es avec trop de bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point � deux battans, tu n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades; je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre m�tier qu'on apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la multitude de d�tours que nous savons mettre en usage quand il s'agit, par exemple, de faire p�rir un innocent. Sur la quantit� de fausset�s, de mensonges, de subornations, de pi�ges, de manoeuvres insidieuses que nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que tout cela nous forme au m�tier des ruses, et � la science d'amener les �v�nemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te fallait entreprendre _seul_ cette grande aventure, et r�ussir _seul_. Tu irais-l� avec une candeur ... une v�rit� ... pas une malheureuse petite �nigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme on te _d�bouterait_ bient�t de tes ridicules pr�tentions!... ce n'est plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que l'on doit t�cher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui sont cause de cela; � force de vouloir �tre fines, elles ont r�ussi � nous rendre faux. Les folles cr�atures! que j'aime � les voir se d�battre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends dix points sur seize, et suis toujours s�r de les gagner de quatre ... enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs qu'on ne go�te pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on jouit.... Je t'attends ce soir chez nos d�esses. Il y avait en v�rit� des si�cles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-l�. Note: [Footnote 3: Il y a apparence que le go�t des robins pour les �nigmes, les embl�mes et l'argent, �tait la m�me du tems de Rabelais que de nos jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. �On arr�ta � l'isle de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant voulu descendre au guichet, y furent arr�t�s par ordre de GRIPPE-MINAUD, archiduc des CHATS FOURR�S, qui leur proposa une �nigme � deviner. Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser l'argent; et la pate bien graiss�e, ils accorderont enfin les passe-ports demand�s pour leur route.�] * * * * * LETTRE DIXI�ME. _Aline � Valcour_. Vert-feuille, 15 Juillet. Nous sommes �tablis, Valcour, et notre vie est d�cid�e; elle est libre et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre d�licieuse; cette privation d�j� sentie par la soci�t�, l'est bien plus vivement par mon coeur. Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces d�tails vous plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus pr�sente � votre imagination, et r�ellement l'absence en devient par-l� moins cruelle. Le ch�teau de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit se transporte, n'est pas tr�s-magnifique, mais commode et d'une excessive propret�; il est situ� � cinq lieues d'Orl�ans, sur les bords de la Loire. La for�t voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes; les prairies vertes et fra�ches qui l'environnent, toujours peupl�es de troupeaux gras et bondissans, sont par-tout orn�es de villages et de maisons de campagne; les jardins agr�ablement coup�s par des canaux limpides, par des bosquets odorif�rants, qu'�gayent une multitude �tonnante de rossignols; l'immense quantit� de fleurs qui s'y succ�dent neuf mois de l'ann�e; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique l'objet soit de peu de cons�quence, � en faire un s�jour digne d'orner l'�lys�e, et est mille fois pr�f�rable � toutes les belles terres de monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui � c�t� de la r�gularit�. On se l�ve ici tous les jours � neuf heures, et tant qu'il fait beau, le rendez-vous du d�jeuner est sous un bosquet de lilas, o� tout se trouve pr�t d�s qu'on arrive. L�, l'on prend ce qu'on veut, et ma m�re a soin d'y faire trouver � peu-pr�s tout ce qu'elle sait devoir plaire � chacun. Cette premi�re occupation nous conduit � dix heures; alors on se s�pare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques cabinets frais, avec des livres: on ne se r�unit plus qu'� trois heures. C'est l'instant de servir, on fait un excellent d�ner, et d'autant plus ample, que c'est le seul repas o� l'on se mette � table. A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les cannes et les co�ffes se prennent, et Dieu sait o� l'on va se perdre! A moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller � pied et toujours extr�mement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup; nous appelons cela _des aventures_. D�terville est le seul homme qui nous accompagne, et en v�rit� � la mani�re dont nous nous �garons, je ne doute pas qu'incessamment _les aventures_ que nous pr�tendons chercher, ne nous arrivent. Madame de Senneval qu'on prendrait bien plut�t pour la soeur a�n�e d'Eug�nie, que pour sa m�re, appelle cela _des imprudences_, et madame de Blamont, ma ch�re et d�licieuse maman, plus folle qu'aucune de nous, assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les Gaules, Gauvain, le s�n�chal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces honn�tes gens, protecteurs-n�s du sexe, n'ont jamais fait de mal aux femmes, et que par cons�quent nous sommes en s�ret�. On revient d�s que le jour baisse; on se jette sur des canap�s, rendus, comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le l�ger repas pris, chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soir�e. D�terville ou ma m�re, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'� minuit, heure o� chacun se s�pare pour aller prendre les forces n�cessaires � recommencer le lendemain; cette vie ainsi coup�e, a l'art de nous faire passer les jours avec tant de rapidit�, qu'except� moi, mon ami, qui trouve toujours trop longs les instans o� je dois exister sans vous, chacun en v�rit� croit n'�tre ici que d'hier. On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si quelque g�ant.... Ferragus, par exemple, le fl�au du brave chevalier Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le d�loyal?... oui, mais si Aline �tait d�j� la femme du g�ant. O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma m�re est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me console si bien!... elle laisse na�tre avec tant de bont� dans mon coeur, l'espoir heureux d'�tre un jour � tout ce que j'aime, qu'elle adoucit un peu le chagrin d'en �tre s�par�. Elle me disait hier: Si votre p�re vous d�sh�ritait, il ne pourrait pas vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien s�rement � vous, sans que jamais rien puisse vous en priver; voil� pourquoi je l'arrange, pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige � penser � moi quand je ne serai plus ... et moi que cette id�e trouble et d�sesp�re, moi qui ne peux l'admettre sans fr�mir ... je me pr�cipite dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir qu'ensemble.... Eh bien, ne voil�-t-il pas ma ga�t� qui me quitte, j'avais bien affaire aussi d'aller vous d�tailler ces circonstances.... Adieu, aimez-moi et �crivez-nous. * * * * * LETTRE ONZI�ME. _Valcour � Aline_. Paris, 20 Juillet. Je vous �cris � la h�te, dans l'affreuse inqui�tude o� je suis; prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je br�le d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous menez est d�licieuse, votre bonheur s'y peint, cette id�e me console; mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre; quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher D�terville, vous m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous d�fendre seul, contre une troupe arm�e.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je me fie peu � ce qu'ils disent, leur fausset� m'effraie plus que leurs promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande � genoux � madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sinc�re de mon respectueux attachement. * * * * * LETTRE DOUZI�ME. _Madame de Blamont � Valcour_. Vert-feuille, 25 Juillet. Oui, c'est moi qui re�ois cette lettre press�e, et c'est moi qui ris de toute mon �me de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous, nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enl�vement, c'est en v�rit� tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extr�mit�s, n'avons-nous pas le brave D�terville, qui, quoique seul, romprait plut�t douze lances, soyez-en bien s�r, que de laisser enlever sa femme, ou les deux amies de son ami; � l'�gard des gens qui promettent, j'ai plus de confiance que vous en leur parole; ils m'ont jur� du repos cet �t�, et j'y crois. La confiance bien ou mal plac�e, calme le sang; ne troublez pas le plaisir qu'elle me donne. Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui s'int�resse toujours bien vivement � vous. C'est le comte de Beaul�; son grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne amiti� pour moi; toutes ces raisons l'ont engag� � venir me donner quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honn�te militaire, sous lequel vous avez fait vos premi�res armes, sans une sorte d'�motion respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la mani�re dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de ces loix si prodigieusement oubli�es de nos jours ... de ces loix pr�cieuses, remplac�es par de l'impertinence et des vices;... mais quelle est cette petite t�te qui s'approche de la mienne?... Vites-vous jamais un proc�d� pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon �critoire, ne voil�-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon �paule ... et puis de grands �clats de rire, parce que je surprends cette t�te et que je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai chang� d'avis, vous me laisserez bien peut-�tre jouir une fois de vos plaisirs.--Oh maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier �tre pourtant qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle, changeons de r�le, votre p�re veut que j'�crive � monsieur d'Olbourg, chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-m�me.--Et qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre p�re?--Vous le vaincrez.--Je n'en r�ponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse encore une fois avant cette mort, � l'anglaise, et laissez-moi finir ma lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'�crivais. Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et pleure �-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis �crire. Nous avons ici le tableau de la f�licit�. Eug�nie, que nous ne devrions plus nommer que madame D�terville, aime passionn�ment son mari, et elle en est ador�e. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est � la campagne, mon cher Valcour, o� le bonheur de s'aimer se go�te mieux selon moi, et o� l'on se pla�t mieux � en contempler le spectacle.... Mais � Paris, dans ce gouffre de perversit�, o� les mauvaises moeurs forment le bon air, ou l'ind�cence est une gr�ce, la fausset� de la finesse et la calomnie de l'esprit. On ne conna�t rien de ce que dicte la nature, toujours � c�t�, ou au-del� de ses mouvemens; on y trouve plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les sensations �nerv�es par la licence et corrompues par la d�bauche ne retrouvent plus leur �nergie. On y chansonnerait un �poux qui au bout d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton! Oh que je vous ha�rais, je crois, vous m�me, si vous n'�tiez pas encore amoureux de la v�tre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole, soyez sage, et tout ira bien. * * * * * LETTRE TREIZI�ME. _Aline � Valcour_. Vertfeuille ce 6 Ao�t. Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne vie, il �tait devenu n�cessaire de l'interrompre. Monsieur Debaul� se prom�ne peu, et malgr� ses intances pour ne pas nous d�ranger, nous avons d� lui tenir compagnie; que ce d�but ne vous alarme point. Encore une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les ferions pas, s'il y avoit la moindre chose � craindre. Ma m�re entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_ qu'on r�pond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il craint bien qu'on ne r�ussisse pas � vaincre le pr�sident; il a souri en disant que d'Olbourg et lui �taient _intim�ment li�s_, et souri d'une fa�on qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui �taye cette indigne association. Quelques fr�les que dussent �tre ces soci�t�s, peut-�tre sont-elles plus difficiles � rompre que celles que la vertu soutient, et j'en redoute �tonnamment les effets; ils lient, pr�tend-on, leurs ma�tresses entre elles, comme ils le sont eux-m�mes, et ce quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit � l'ins�u de ma m�re; garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une ma�tresse.... Et quelle est donc la cr�ature abandonn�e ... il est vrai que quand on n'est riche.... Mon ami cet homme a une ma�tresse! et si cela est, pourquoi veut-il m'�pouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'o�-vient prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on ach�te,... ah! j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa chemin�e ... c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage! et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour �tre la femme de cet homme-l�! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit? D�terville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs d�prav�es de ce financier, il m'a dit votre d�licatesse, je ne puis m'emp�cher de l'approuver, et la mienne �-pr�sent m'impose les m�mes lois; car, si cette liaison vicieuse est constat�e entre mon p�re et d'Olbourg, D�terville ne d�voilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de l'autre au jour.... Le dois-je? ma m�re est malheureuse, je serais bien f�ch�e, qu'une aussi triste d�couverte vint augmenter l'horreur de sa situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, apr�s les proc�d�s de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur �ge est si diff�rent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment bless�, peut faire na�tre, sont peut-�tre aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ... je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon p�re nous a fait esp�rer du repos cet �t�. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eug�nie le craint, j'en frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit � ma m�re, mais si cet homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma pr�sence, je ne r�sisterais pas � l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour, �tez-moi ces tristes id�es, elles troublent mon repos, et je ne puis les vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez fr�mir autant que moi.... * * * * * LETTRE QUATORZI�ME. _Valcour � Aline_. Paris, 14 Ao�t. Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que vous, le caract�re de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous alarmer tous les deux; cette s�curit� o� sa promesse vous tient, enveloppe peut-�tre un pi�ge dans lequel il veut vous surprendre. Il voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de troubler ... et qui sait s'il n'am�nera pas son d'Olbourg? cependant il n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment qui vous cause autant de r�pugnance; n'est-on pas convenu de vous laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette m�re qui vous adore, et que nous ch�rissons si bien tous les deux, prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de nouveaux d�lais ... h�las! je vous rassure et je fr�mis moi-m�me; je veux calmer des troubles qui me d�vorent, je veux consoler Aline et je suis plus afflig� qu'elle. Il est vrai que je me suis oppos� aux recherches que me proposait D�terville, et d'apr�s ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature nous � asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne se trouvait pas li�e, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire que ce soin la regarde; mais si l'association soup�onn�e est s�re, elle ne le peut plus. Non qu'elle ne le d�t, si elle �tait incertaine; mais si la chose est prouv�e, le silence est son lot. Que faire? que devenir? qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose �tre s�r d'y r�gner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons � cette multitude d'obstacles, la fermet� que donne la constance et nous triompherons un jour; mais si vous faiblissez, si les pers�cutions vous d�terminent ... si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien moins cruelle. * * * * * LETTRE QUINZI�ME. _D�terville � Valcour_. Vertfeuille, ce 26 Ao�t. Tu l'avais devin�, mon cher Valcour, il devait n�cessairement nous arriver quelqu'aventure � ces promenades �loign�es, si fort du go�t de madame de Blamont, et si d�sapprouv�es par ta prudence; mais ne t'inqui�te pas, aucune diminution � la somme totale de nos h�tes, nulle atteinte � aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ... une recrue fort singuli�re, et pour que ton imagination, que je connais impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la v�rit�, et ne la change aussi-t�t en d'affreux revers, �coute avant que de pr�voir. Depuis que les jours diminuent, on d�ne plut�t � Vertfeuille, afin de se trouver toujours � peu-pr�s la m�me quantit� d'heures de promenade. En cons�quence, hier nous �tions, malgr� l'extr�me chaleur, partis � trois heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la for�t, derri�re lequel se trouve un hameau charmant, o� ton Aline a une bonne amie, nomm�e _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ... on voulait donc aller go�ter du lait de _Colette_; mais il fallait se presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on craignait, devait �tendre ses voiles lugubres � pr�s de sept heures. Il y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment � perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva � cinq heures et demie, chez la jolie laiti�re; on but son lait. Aline qui lui portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui plaire, en fut re�ue comme tu l'imagines; mais toutes les montres marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait � peine le tems de respirer ... que j'�tais plus effray� que les femmes, et mille autres mauvaises plaisanteries, qui ne me d�mont�rent point, parce que si j'�tais alarm�, les ch�res dames devaient rien voir que ce n'�tait que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous part�mes. A peine engag�s dans la route du bois, dont le d�bouch� touche aux avenues de Vertfeuille, nous entend�mes des cris per�ans qui nous parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu de la for�t. Tout le monde s'arr�te ... c'�tait d�j� nuit; l'�tonnement fait place � la peur, et voil� toutes nos h�ro�nes tellement effarouch�es, que l'une, Eug�nie, tombe �vanouie dans mes bras, et que les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent tomber au pied des arbres. Si je d�sirais qu'on ne se trouv�t pas ce nuit au milieu d'une telle route, c'est que je pr�voyais bien ce qu'il arriverait au plus l�ger accident; et l'embarras qui en r�sulterait pour moi; rassurer, approfondir, d�fendre, telle �tait ma besogne, et j'�tais bien plus embarrass� des deux premiers soins que du troisi�me. Je les calmai donc de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'�lance o� j'entends les cris. Il n'�tait pas ais� de trouver l'endroit d'o� ils partaient; la malheureuse qui les jetait �tait hors de la route, elle paraissait enfonc�e dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-m�me, quoique j'appelasse ... trop occup�e de sa douleur, l'infortun�e ne me r�pondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route, m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de foug�re, au pied d'un grand ch�ne, une jeune fille venant de mettre au jour une malheureuse petite cr�ature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques que venait d'�prouver la m�re, faisait pousser � cette m�re d�sol�e de lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord, l'�p�e � la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous mon habit si-t�t que je m'aper�us que je n'avais affaire qu'� une femme, je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins promptement � la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je n'ai le tems ni de vous �couter ni de vous secourir, je dois rejoindre des dames qui m'attendent ici pr�s, que je ne puis abandonner seules � l'entr�e de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position me para�t embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite cr�ature, donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue, vos soins me sont pr�cieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assur�e d'y trouver des secours.--Je ne connais point de village de Berseuil dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le pr�sent que ce que je viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais �tre oblig� de vous quitter.--Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le baise. Malheureuse cr�ature, s'�cria-t-elle en l'entortillant d'un mouchoir et le pla�ant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon d�shonneur, devais-je croire que tu serais priv�e d'abri d�s en voyant le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous regagn�mes au plut�t l'endroit o� j'avais laiss� ces dames. Nous les rev�mes bient�t ... mais dans quel �tat! les deux filles tenaient leurs m�res embrass�es, et quoiqu'elles fussent elles-m�mes dans une agitation prodigieuse, elles s'effor�aient de les rassurer. Tu juges de l'effet de mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extr�mement confuse, t�moigna son respect comme elle put. On examina, on caressa l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de repos � la m�re, tant par humanit� que pour s'instruire un peu plus � fond de ce qui pouvait �claircir une aussi singuli�re aventure; mais faisant observer � ces dames que la nuit s'�paississait de plus en plus, et qu'il nous restait pr�s de trois quarts de lieues, je d�cidai le d�part le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la m�re � laquelle je donnai le bras; Eug�nie aida des siens les deux dames, et nous sort�mes en diligence du bois. Point d'�claircissemens que nous ne soyons au ch�teau, dis-je � Madame de Blamont qui voulait toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette jeune personne d�j� tr�s-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port. Il �tait tems; � peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas, pouvait-elle se tra�ner. Ce qui fit dire � Madame de Blamont qu'assur�ment elle serait morte si elle e�t persist� dans son projet de se rendre � ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui se trouvait � six grandes lieues de l'endroit o� la rencontre s'�tait faite. Le premier soin de la ma�tresse du logis, fut d'�tablir cette infortun�e dans une des meilleurs chambres du ch�teau avec son enfant, et apr�s lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures apr�s une r�tie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer. Comme on n'avait voulu d'elle ce soir l� aucun �claircissement pour ne la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interpr�t�e de toutes sortes de mani�res, chacun dit son mot, et par une fatalit�, assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une v�rit� plus importante que l'on ne le pensait. Le lendemain matin, c'est-�-dire aujourd'hui, on doit, aussi-t�t qu'on supposera la belle aventuri�re �veill�e, se transporter dans son appartement pour apprendre d'elle le r�cit de son histoire, si la sage-femme qu'on a envoy� chercher sur-le-champ, la trouve assez bien pour lui permettre de nous la raconter, ce r�cit fera donc le sujet de ma premi�re lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je t'embrasse. * * * * * LETTRE SEIZI�ME _Le m�me au m�me_. Vertfeuille, ce 28 ao�t. Le courrier ne partant point hier, je n'ai pu reprendre le fil de notre aventure qu'aujourd'hui ... � mon ami, que d'id�es tout ceci va faire na�tre en toi, et quels soup�ons singuliers se forment ici dans toutes les t�tes! Serait-il possible que le hasard e�t voulu placer dans nos mains, le premier anneau d'une cha�ne, dont l'extr�mit� peut tenir au but d'�claircissement que nous nous proposons avec tant d'ardeur! Mais comme rien ne peut s'affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter, toi de soup�onner, de conjecturer et d'approfondir, m�me si tu veux. La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune personne, nous apprit peu apr�s que la nuit avait �t� agit�e, qu'il y avait eu un peu de fi�vre, mais que ces accidens n'ayant rien d'�tranger � l'�tat, nous pouvions entrer si nous le d�sirions et apprendre tout ce qui la concernait; elle consentait � nous instruire. Il n'y eut d'admis que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas d�cent d'y mener Aline, heureux caract�re qui mod�le toujours ses d�sirs sur ses devoirs! cette privation ne lui co�ta rien, sa curiosit� ne l'emporta pas sur sa pudeur.... Eug�nie lui tint compagnie. Nous entr�mes apr�s quelques civilit�s de part et d'autres: tels furent, mon cher Valcour, les termes dans lesquels s'exprima notre aventuri�re. HISTOIRE DE SOPHIE. On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant � madame de Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma naissance, je ne connais que mon p�re, et j'ignore les particularit�s qui ont pu me donner le jour. Je fus �lev�e dans le village de Berseuil, par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre quand vous m'avez trouv�e, elle m'a servi de nourrice, et m'a pr�venue, d�s que je pus entendre raison, qu'elle n'�tait point ma m�re, et que je n'�tais chez elle qu'en pension. Jusqu'� l'�ge de treize ans, je n'ai eu d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le m�me, � ce que dit Isabeau, qui m'avait apport� chez elle, et qu'elle m'assura secr�tement �tre mon p�re. Rien de plus simple et de plus monotone que l'histoire de mes premiers ans, jusqu'� l'�poque fatale o� l'on m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me pr�cipiter malgr� moi, dans l'abyme de la d�bauche et du vice. J'allais atteindre ma treizi�me ann�e, lorsque l'homme dont je vous parle vint me trouver pour la derni�re avec un de ses amis du m�me �ge que lui, c'est-�-dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau et m'examin�rent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que je devais prendre pour mon p�re fit beaucoup d'�loges de moi ... j'�tais selon lui charmante, faite � peindre ... h�las! c'�tait la premi�re fois que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent �tre la cause de tous mes malheurs! L'examen des deux amis �tait entrem�l� de l�g�res caresses; quelquefois m�me on s'en permettait o� la d�cence n'�tait rien moins que respect�e ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les vis m�me rire ... eh quoi! la ga�t� peut donc na�tre o� se m�dite le crime! l'�me peut donc s'�panouir au milieu des complots form�s contre l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'�tais loin d'en augurer les suites! Elles devaient �tre bien am�res pour moi. On fit revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune �l�ve, dit M. _Delcour_, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en p�re) elle pla�t � M. de _Mirville_, dit-il, et montrant son ami, il va la conduire � sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se mit � pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous m�l�mes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en s'adressant � M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur m�me, je ne lui connais nul d�faut ... je vous la recommande, monsieur, je serais au d�sespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs? interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune. ISABEAU.--Que le ciel au moins la pr�serve de la faire au d�pends de son honneur. MIRVILLE.--Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU � _M. Delcour_.--Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur, � votre derni�re visite que vous la laisseriez au moins jusqu'� ce qu'elle e�t rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.--De religion? ISABEAU.--Oui monsieur. M. DELCOUR.--Eh bien! est-ce que cela n'est pas fait? ISABEAU--Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite; monsieur le cur� l'a remise � l'ann�e prochaine. M. DE MIRVILLE--Oh parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-l�, je l'ai promise pour demain � ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de _ces mis�res-l� par-tout?_ M. DELCOUR.--Par tout, et aussi-bien chez vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse �tre dans la capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village de Berseuil?... Puis se tournant vers moi--Sophie, voudriez-vous mettre des entraves � votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus petit retard. H�las! monsieur, interrompis-je na�vement, d�s que vous me parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans les bras de cette tendre m�re ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va, mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te remercie de ta bonne volont�, mais tu ne m'appartiens pas ... ob�is � ceux de qui tu d�pens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu tombes dans la disgr�ce, Sophie, souviens-toi de ta bonne m�re Isabeau, tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te co�te quelque peine � gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas le prix de la honte ... il ne sera pas arros� des larmes du regret et du d�sespoir.... Bonne femme, en voil� assez ce me semble, dit Delcour, en m'arrachant des bras de ma nourrice, cette sc�ne de pleurs toute path�tique qu'elle puisse �tre, met du retard � nos d�sirs ... partons.... On m'enl�ve, on se pr�cipite dans une berline qui fend l'air et nous rend � Paris le m�me soir. Si j'avais eu un peu plus d'exp�rience, ce que je voyais, ce que j'entendais, ce que j'�prouvais, auraient d� me convaincre avant que d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait �taient bien diff�rens de ceux que je remplissais � Berseuil, qu'il entrait bien d'autres projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort ma bonne nourrice �tait bien pr�s d'�tre outrag�e. M. de Mirville, � c�t� duquel j'�tais dans la voiture, me mit bient�t au point de ne pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurit� favorisait ses entreprises, ma simplicit� les encourageait, M. Delcour s'en divertissait et l'ind�cence �tait � son comble ... mes larmes coul�rent alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions arriv�s ... mais je n'aime pas � entendre brailler.... Eh! bon, bon, r�pondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa victoire?... Quand nous f�mes l'autre jour chercher ta fille, aupr�s de Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une sc�ne de larmes ... et cependant, avant que d'�tre � Paris, j'eus l'honneur d'�tre ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de chasse, vous ne faites jamais si bien la cur�e que quand vous avez forc� la b�te. Jamais je ne vis d'�mes si dures que celles de ces supp�ts de Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soup�onn�s d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne l'�gorgeons-nous pas. Notre r�putation est mieux �tablie que la v�tre, et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par l'indignit� des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles horreurs dis-je, nous conduisirent � Paris, et nous arriv�mes. La maison o� nous descend�mes n'�tait pas tout-�-fait dans Paris, j'en ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire qu'elle �tait situ�e pr�s de la barri�re des Gobelins. Il �tait environ dix heures du soir quand on arr�ta dans la cour; nous descend�mes.--La voiture fut renvoy�e et nous entr�mes dans une salle o� le souper paraissait pr�t � �tre servi; une vieille femme, et une jeune fille de mon �ge, �taient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut avec elles que nous nous mimes � table; il me fut facile de voir pendant le souper que cette jeune fille nomm�e _Rose_, �tait � monsieur Delcour, ce qu'il me parut que monsieur de Mirville d�sirait que je lui fusse. Quand � la vieille, elle �tait destin�e � �tre notre gouvernante, son emploi me fut expliqu� tout de suite, et en m'apprit en m�me-tems que cette maison �tait celle o� je devais loger avec ma jeune compagne, qui n'�tait autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur Delcour et lui disaient avoir �t� derni�rement chercher pr�s de Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'�taient r�ciproquement donn� leurs deux filles pour ma�tresses, sans que l'une de ces deux malheureuses cr�atures, conn�t mieux que l'autre la seconde partie des liens qui les attachaient � ces deux p�res. Vous me permettrez de taire, madame, les ind�cens d�tails, et de ce souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit et plus artistement meubl�, f�t destin� � ces honteuses circonstances; Rose et monsieur Delcour y pass�rent avec nous; celle-ci d�j� au fait, n'opposa nuls refus, son exemple me fut propos� pour adoucir la rigueur des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilit�, on me fit craindre la force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame, je fr�mis ... je pleurai ... rien n'arr�ta ces monstres et mon innocence fut fl�trie. Vers les trois heures du matin les deux amis se s�par�rent, chacun passa dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suiv�mes ceux qui nous �toient destin�s. L�, monsieur de Mirville acheva de me d�voiler mon sort; �vous ne devez plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous entretenir; votre �tat vient d'�tre �clairci de mani�re � ne plus vous laisser de soup�on.--Ne vous attendez pourtant pas � une fortune bien brillante ni � une vie tr�s-dissip�e; le rang que monsieur et moi tenons dans le monde, nous oblige � des pr�cautions, qui rendent votre solitude un devoir. La vieille femme que vous avez vue pr�s de Rose, et qui doit �galement prendre soin de vous, nous r�pond de votre conduite � l'un et � l'autre une incartade ... une �vasion, serait s�v�rement punie, je vous en pr�viens: du reste soyez avec moi, soumise, honn�te, pr�venante et douce, et si la diff�rence de nos �ges s'oppose � un sentiment de votre part dont je suis m�diocrement envieux, que, pour prix du bien que je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'ob�issance sur laquelle je devrais compter, si vous �tiez ma femme l�gitime. Vous serez nourrie, v�tue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos fantaisies; cela est m�diocre, je le sais; mais � quoi vous servirait le surplus dans la retraite o� je suis oblig� de vous tenir, d'ailleurs j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'�tes pas ma seule pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans leur genre ont des qualit�s qui vous aideront � mener une vie douce, et sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse�. Cette belle harangue d�bit�e, monsieur de Mirville se coucha, et m'ordonna de prendre ma place aupr�s de lui.--Je tire le rideau sur le reste, madame, en voil� assez pour vous faire voir quel �tait l'affreux sort qui m'�tait destin�; j'�tais d'antant plus malheureuse qu'il me devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul �tre qui e�t de l'autorit� sur moi ... mon p�re m�me me contraignait � m'y r�soudre et me donnait l'exemple du d�sordre. Les deux amis partirent � midi, je fis plus ample connaissance avec ma gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne diff�raient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que moi. Elle avait comme moi pass� sa vie dans un village, �lev�e par sa nourrice, et n'�tait � Paris que depuis trois jours, mais la distance �norme du caract�re de cette fille au mien, s'est toujours oppos� � ce que je fisse aucune liaison avec elle, �tourdie, sans coeur, sans d�licatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la modestie que j'avais re�ues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant d'ind�cence et de vivacit�, j'�tais oblig�e de vivre avec elle, les liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amiti�. Pour la Dubois, elle avait les vices de son �tat et de son �ge; imp�rieuse, tracassi�re, m�chante, aimant beaucoup plus ma compagne que moi; il n'y avait rien l�, comme vous voyez, qui d�t m'attacher fort � elle, et le temps que j'ai �t� dans cette maison, je l'ai presqu'enti�rement pass� dans ma chambre, livr�e � la lecture que j'aime beaucoup, et dont j'ai pu faire ais�ment mon occupation, moyennant l'ordre que M. de Mirville avait donn� de ne me jamais laisser manquer de livres. Rien de plus r�gl� que notre vie; nous nous promenions � volont� dans un fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors, se r�unissaient, soupaient avec nous, se livraient � leurs plaisirs, l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'apr�s-souper, et allaient de-l� finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son appartement, qui devenait le n�tre le reste du temps.... Quelle ind�cence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les p�res aux yeux de leurs filles! Ma ch�re amie, dit madame de Senneval, m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortun�e nous apprendrait peut-�tre des atrocit�s d'un bien autre genre.--Que savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment honn�te et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ... mais n'est-il jamais arriv� pis? Et comme elle vit que Sophie ne la comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle voulait dire. Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-�tre le seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame, reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause d'une retenue.... Qui dans de telles �mes n'eut s�rement jamais la vertu pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je le sais, mais tant d'autres _�carts_ ... tant d'autres _turpitudes_ ont si bien su me convaincre de la d�pravation de moeurs de ces deux amis, que je ne dois assur�ment attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez dire, qu'� un sentiment plus imp�rieux que leur d�bauche; or, je n'en ai point vu qui l'emport�t sur leur jalousie.--Elle est difficile � entendre avec cette communaut� de plaisirs dont vous nous parlez, dit madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.--Je l'avoue, mesdames, reprit Sophie, peut-�tre est-ce ici un de ces cas o� le choc violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce qu'il y a de bien s�r, c'est que le d�sir de conserver chacun leur bien, d�sir n� de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta toujours dans leur coeur, et les emp�cha d'ex�cuter ... des horreurs ... dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru plus affreuses que la mort m�me.--Poursuivez, dit madame de Blamont, et ne trouvez pas mauvais que l'int�r�t que vous m'avez inspir�, m'ait fait fr�mir pour vous. Jusqu'� l'�v�nement qui m'a valu votre protection, madame, continue Sophie, en s'adressant toujours � madame de Blamont; il me reste fort peu de choses � vous apprendre. Depuis que j'�tais dans cette maison, mes appointemens m'�taient pay�s avec la plus grande exactitude, et n'ayant aucun motif de d�pense, je les �conomisais dans la vue de trouver peut-�tre un jour l'occasion de les faire tenir � ma bonne Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer cette intention � monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me procur�t lui-m�me la moyenne d'ex�cuter l'action que je m�ditais.... Innocente! O� allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais dans le sein du vice et du libertinage!--Il vous faut oublier tous ces sentimens villageois, me r�pondit brutalement monsieur de Mirville, cette femme a �t� beaucoup trop pay�e des petits soins qu'elle a eus de vous; vous ne lui devez plus rien.--Et ma reconnaissance, monsieur, ce sentiment si doux � nourrir dans soi, si d�licieux � faire �clater.--Bon, bon, chim�re que toutes ces reconnaissances l�. Je n'ai jamais vu qu'on en retir�t quelque chose, et je n'aime � nourrir que les sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.--Rejet�e de l'un, je voulus recourir � l'autre, et je parlai de mon projet � monsieur Delcour. Il le d�sapprouve plus durement encore, il ma dit qu'� la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque je ne songeais qu'� jeter mon argent par la fen�tre; il me fallut renoncer � cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir. Mais avant que d'en venir � ce qui donna lieu � la malheureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les deux p�res s'�taient plus d'une fois, devant nous, c�d� leur autorit� sur leurs filles, en se priant r�ciproquement de ne les point m�nager quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer des cha�nes; or, je vous laisse � penser si tous deux abusaient de cette autorit� respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me traitait sur-tout avec une duret� inou�e, au plus l�ger caprice de son imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne prenait pas plus ma d�fense, que Mirville ne prenait celle de sa fille, quand Delcour la maltraitait de m�me, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; enti�rement coupable, enti�rement complice du malheureux commerce o� j'�tais entra�n�e, la nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir davantage, elle voulut faire �clore dans mon sein, un gage de mon d�shonneur. Ce fut �-peu-pr�s vers ce temps que ma compagne impatient�e de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle m�ditait une �vasion. Je ne veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouv� des moyens d'int�resser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il m'offre de me rendre libre; tu es la ma�tresse de partager notre sort ... peut-�tre vaudrait-il mieux pour toi d'attendre apr�s tes couches ... je n'en agirai pas moins pour ta d�livrance, je te m�nagerai un ami, il viendra te retirer d'ici, et nous nous r�unirons si tu le veux. Ce dernier plan de liaison ne me convenait gu�res, et si je d�sirais ma libert�, c'�tait pour mener un genre de vie bien diff�rent de celui qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai n�anmoins ses offres, je convins avec elle qu'il valait mieux que je n'ex�cutasse cette fuite qu'apr�s mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer tout pour ce moment. Cependant, quelque press�e qu'elle f�t elle-m�me, les pr�paratifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put �tre arrang� qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant �tait venu, elle allait s'�vader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle avait choisi pour son d�part, et la veille �galement de celui o� j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre pour aller chercher quelque argent destin� au jardinier qui devait lui faire trouver un appartement tout pr�t; elle me pria de rester avec ce jeune homme qui press� de sortir, paraissait ne vouloir point s'arr�ter, et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale �poque de mon infortune! ou plut�t de mon bonheur, puisque cette m�me circonstance fut celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors ce qui n'�tait jamais arriv� depuis trois ans; M. de Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire � ses regards, il s'�vada cependant fort vite, mais ce ne fut pas sans �tre vu. Rien ne peut rendre l'acc�s de col�re dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la premi�re arme dont il se servit, et sans �gard pour ma situation, sans approfondir si j'�tais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me tra�ne au travers de la chambre par les cheveux, me menace de fouler � ses pieds le fruit que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un t�moignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'�tait accourue et ne m'eut arrach�e de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que personne n'entre, et que cette prostitu�e monte � l'instant dans sa chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'�chapper, par cette m�prise, � ce qu'elle m�ritait seule, se gardait bien de dire un mot, et la foudre n'�clata que sur moi.... Je fus bient�t suivi de mon tyran, ses yeux �tincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels je crus en d�m�ler de plus terribles que ceux de la col�re, et dont les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le firent para�tre en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les peindre.... Il m'ordonne de quitter mes v�temens ... je me jette � ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortun�, agitant mon sein de ses palpitations, il semblait d�j� se courber sur les genoux de son p�re ... on eut dit qu'il implorait sa gr�ce.... Mon �tat ne toucha point Mirville, il y trouvait, pr�tendait-il, une conviction de plus � l'infid�lit� qu'il soup�onnait; tout ce que j'all�guais n'�tait qu'imposture, il �tait s�r de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui en imposer ... je me mis donc dans l'�tat qu'il d�sirait, d�s que j'y fus, des lieus barbares lui r�pondirent de ma contenance.... [Illustration: L'infortun� ... il semblait d�j� se courber sur les genoux de son p�re ... on eut dit qu'il implorait sa gr�ce.] Je fus trait�e avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le p�dantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruaut�,... avec une rigueur,... enfin, je p�lis.... Je chancelai sous mes liens,... mes yeux se ferm�rent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon bourreau arpentait la chambre � grands pas, il diligentait les soins qu'on me donnait ... non par piti� ... le monstre ... mais pour �tre plus vite d�barrass� de moi.... Allons, s'�cria-t-il, est-elle pr�te, et me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la, rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux �cus;--tenez, me dit-il, voil� plus qu'il n'en faut pour vous conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui recevra, sans doute, avec empressement, une cr�ature capable de la conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, r�pondis-je en larmes, ne pouvant tenir � ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces mots qui devaient l'attendrir, si l'�me des tyrans s'ouvrait � la piti�, si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de l'innocence; il me saisit par le bras, m'entra�ne � l'extr�mit� de la maison, et me jette dans une rue d�tourn�e qui aboutissait � l'une des portes du jardin.... Que votre �me sensible con�oive ma situation, madame, seule � l'entr�e de la nuit, pr�s d'une ville absolument inconnue de moi, dans l'�tat o� je me trouvais, ayant � peine de quoi me conduire, d�chir�e, bless�e de toutes parts, n'ayant pas m�me la ressource des larmes, h�las! je n'en pouvais r�pandre. Ne sachant o� porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y pr�cipitai sur les traces m�mes de mon sang, r�solue d'y passer la nuit.--Le barbare, me disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer encore.... Il ne m'�tera pas l'abri des b�tes, et le ciel qui prendra piti� de mes maux, m'y fera peut-�tre mourir en paix. Un moment, je me crus perdue, j'entendis passer pr�s de moi,... �tait-ce lui qui me faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un reste de vie que je d�testais? ou le remords enfin, dans son �me de boue, y rappelait-il un instant la piti�, quoiqu'il en f�t, on me d�passa fort vite, le jour vint, je me levai, et me d�terminai sur-le-champ � aller regagner l'habitation de ma ch�re Isabeau, bien s�re qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours flatt�e.... Je partis donc ... et j'en �tais � mon quatri�me jour de marche, me tra�nant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatigu�e du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit point � Berceuil; je m'en croyais pr�s, lorsque je me suis perdue, ce que les douleurs m'ont arr�t�es; c'est l� o� j'ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit Sophie en me d�signant, et quelqu'affreuse que soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la regarde comme une gr�ce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une dame, dont la piti� me secoure, et dont les bont�s me feront retrouver celle que j'appelle ma m�re. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est t�moin que c'est malgr� moi ... je la r�parerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne Isabeau dans son m�nage, et si je n'ai pas une aisance semblable � celle que m'avait procur� le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillit� et n'y conna�trai pas le remord. Ici, les larmes coul�rent des yeux de toute l'assembl�e; Sophie trop �mue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un moment. Nous nous retir�mes pour aller renouveler nos conjectures, et comme le courrier part, je suis oblig�, mon cher Valcour, de te laisser aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le d�tail de ce que nous aurons pu d�couvrir sur cette malheureuse aventure. * * * * * LETTRE DIX-SEPTI�ME. _Le m�me au m�me_. Vertfeuil, ce 30 Ao�t, au soir. Sophie qui n'avait encore os� faire voir � sa garde, les sanglantes marques dont elle est couverte, s'y hasarda d�s qu'elle nous en eut fait l'aveu, et d�s le vingt-huit, comme elle avait pass�e une nuit cruelle, elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager. Celle-ci trouva tant de d�sordres et des meurtrissures si graves, qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consult�e, envoya sur-le-champ chercher _Dominic_ son chirurgien d'Orl�ans, que l'on n'introduisit pr�s de la malade qu'apr�s lui avoir fait jurer le secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la d�livrance faite � sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, �tait bien s�rement une couche forc�e, suite des accidens �prouv�s par la malade, ind�pendamment d'un coup tr�s-violent � travers les reins, il y en avait vingt-un autres tant sur les bras, les �paules, ou le reste du corps de cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait des pansemens subits.--Les effets du second acc�s de la col�re r�fl�chie de _Mirville_ avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilit�, contusionnait infiniment moins, quoiqu'en fl�trissant davantage, et les dangers de ce second traitement, bien qu'il eut �t� port� � l'extr�me, n'�taient pas si dangereux que ceux de l'autre. D'apr�s cette exposition, _Dominic_ ordonna une saign�e du pied, le plus grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retir� qu'au bout de vingt-quatre heures, apr�s avoir vu le meilleur effet de ses premiers traitemens, il a laiss� son ordonnance � la sage femme et reviendra au commencement de la semaine, il esp�re, d�t-il, beaucoup et de l'�ge et du bon temp�rament de la jeune personne. Il a jug� � propos que l'on la s�pare de son enfant, ce qui a �t� fait d'autant plus heureusement que cette pauvre petite cr�ature est morte tr�s-peu apr�s avoir quitt�e sa m�re, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-�tre envoy�e au tombeau; on lui a cach� cet �v�nement; quoiqu'un peu mieux aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en �tat de l'apprendre; telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit. Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de Berceuil, v�rifier sur les lieux m�mes, les d�positions de Sophie, je m'y rendis � cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je descendis chez le cur�.--C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le maintien et l'honn�tet� paraissent soutenir le caract�re; il me re�ut fort bien, m'invita � d�ner chez lui, et en attendant l'heure du repas, me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait d�peint Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le cur� se ressouvenait tr�s-bien de lui avoir enseign� sa religion.--Pour Isabeau, elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son �l�ve existait, l'aimait et demandait � la voir, et bient�t apr�s de chagrin, quand je lui appris son �tat; j'insistai peu sur les d�tails, madame de Blamont m'avait fait sentir la n�cessit� de les d�guiser, et j'�tais p�n�tr� comme elle, du besoin de ce myst�re; tout se borna donc � constater que Sophie n'en imposait pas, et � convenir avec ces deux honn�tes gens qu'ils se rendraient l'un et l'autre, � la prochaine invitation que leur ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les voir, qu'en raison de la sant� de Sophie, point encore en �tat d'embrasser des personnes si ch�res.--Je d�nai chez le cur� que je trouvai l�, comme dans nos op�rations, un homme de tr�s-grand sens, l'�v�nement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la d�pravation des moeurs, cause unique, pr�tendait-il, de toutes les atrocit�s qui se commettent journellement. �Oh! monsieur, (me dit l'honn�te eccl�siastique, avec cet enthousiasme chaleureux de la vertu), je vois �clore � tout instant un fratras d'�crits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicit�, sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour malheureux principe, que le d�sespoir o� est le riche d'�tre oblig� de contempler l'infortune dans son semblable, que le d�sespoir d'�tre contraint � donner quelques secours;--ne croyant son or fait, que pour payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire � ces tristes obligations, il voudrait �loigner de ses yeux le spectacle attendrissant de la mis�re, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme de trop pr�s, qui le ramenant aux accablantes id�es du malheur, an�antit, malgr� lui-m�me, l'intervalle immense que son orgueil ose mettre entre l'homme et l'homme.--Voil�, monsieur, voil� les seules causes de tous ces pitoyables �crits; n'en doutez pas, ils ne sont dict�s que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanit�.... On ne veut point voir de pauvres en France,--eh bien! que l'on s'occupe pour y r�ussir, du moyen de r�former les moeurs, et de pr�server surtout la jeunesse de leur perfide corruption; que l'on r�forme le luxe,--ce luxe pernicieux qui ruine et d�range le riche, sans soulager le mis�rable, et qui plonge bient�t celui-ci dans l'abyme, par sa folle pr�tention � atteindre ce qu'il ne peut approcher qu'en entra�nant sa perte. Que vos gens de lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au gouvernement des projets rectifi�s, et de la r�ussite de ces premi�res op�rations, na�tra bient�t cette r�forme de mendians tant d�sir�e dans votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus � vos ateliers de colifichets, ou derri�re vos magnifiques voitures, le fils de ce bon laboureur qui, abandonn� de ses meilleurs enfans, va bient�t mendier avec ce qui lui reste, � la porte m�me de l'h�tel o� son fils orgueilleux d'une jaquette chamarr�e, ose le regarder insolemment, sans daigner le reconna�tre ou le soulager. Diminuez les imp�ts, honorez, encouragez l'agriculture[4], pr�f�rez sur-tout l'honn�te individu qui s'y livre, � cet impertinent _plumitif_ qui, masqu� d'une jupe noire, a quitt� la charrue de son p�re, pour venir s'engraisser dans la ville, des divisions intestines du citoyen.--Classe abjecte, venimeuse, aussi inutile que m�prisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses foyers, ou encha�ner, d�s qu'elle en sort, � des travaux publics, dans lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle servirait la patrie, au lieu de la d�truire, au lieu de la miner sourdement par ses pr�varications, ses rapines et ses excroqueries scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'�puisez pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne foulez pas vos fermiers, afin d'�tre plus en �tat de broder vos habits et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excr�cence de tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez pas, ne les molestez pas par une piti� barbare et insultante, ne les engouffrez pas comme des cadavres dans des s�pulcres d'horreur et de foetidit�; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le m�me soleil les �claire et qu'ils ont droit au m�me pain.... Vous ne voulez pas de mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur �quitablement r�partie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un au pinacle et l'autre sous les haillons de la mis�re; et pourquoi faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que l'autre n'a pas m�me l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que l'infortune d�peuple ou d�vaste les autres?... Vous ressemblez � ces enfans qui mettent � un seul ch�teau toutes les cartes qu'on leur a donn�es, qu'arrive-t-il?--l'�difice �croule,--voil� votre image. Votre Babylone moderne s'an�antira comme celle de S�miramis, elle s'�vanouira de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes florissantes de la Gr�ce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour cause de leur d�p�rissement, et l'�tat �nerv�, pour embellir cette nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dor�es.�[5] J'aurais pu r�pondre au cur�, car tu sais que je ne pense pas comme lui, sur ce luxe que tu bl�mes* aussi quelquefois avec tant de force; mais l'heure me pressait, je pr�voyais l'inqui�tude de nos dames, je me s�parai donc promptement de ce bon pr�tre, lui promettant de discuter plus � l'aise une autre fois les mati�res qui venaient de nous occuper. Je lui fis promettre d'�tre exact � se rendre avec Isabeau, chez madame de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins. Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort, et la m�re un peu mieux, on ne vit point d'inconv�niens � ce que je lui donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les expressions de la plus tendre reconnoissance. En v�rit�, c'est un caract�re charmant que celui de cette jeune personne, d�s que le sort lui destinait le malheureux �tat de fille entretenue, quel dommage que cela ne soit pas tomb� entre les mains de quelque vieux gar�on honn�te et rang�, dont elle aurait fait la f�licit� par sa sagesse et par sa douceur; mais il me paro�t que les intentions de madame de Blamont sont si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura vraisemblablement pas � se repentir de son changement d'�tat, puisqu'elle n'aurait pu suivre cet �tat qu'aux d�pens de son honneur et de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui destine, en conservant toute la puret� de son �me. Je n'eus pas plut�t donn� � notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle br�la du d�sir de la voir, mais quand je lui eus prouv� que sa sant� exigeait qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et me chargea, les larmes aux yeux, de t�moigner � madame de Blamont, jusqu'� quel point elle �tait sensible aux bont�s qu'on avait pour elle. H�las! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les effets de la reconnoissance d'une infortun�e comme moi, sont d'un bien l�ger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses voeux seront entendus de l'�ternel, et si je puis sauver ma vie, j'en emploierai tous les instans � implorer le ciel pour son bonheur et pour celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les m�ritait pas. L'organe flatteur de cette jeune fille, de tr�s-beaux yeux bleux remplis de sentiment, un air d'innocence, de v�rit�, r�pandu dans toute sa physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son �me sur les traits de sa jolie figure.... Tout cela, mon ami, int�resse involontairement pour elle; ses malheurs ach�vent d'attendrir et il devient r�ellement impossible de ne pas d�sirer qu'elle soit heureuse. Aline, � qui l'on a expliqu�, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la d�cence, l'a pris dans une amiti� tr�s-singuli�re; il faut l'arracher du chevet de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher, si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, � Valcour! c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes personnes, un air de famille; il est frappant.--Eug�nie et madame de Senneval ont fait la m�me remarque; je l'avais fait avant elle.--Madame de Blamont en avait �t� �mue au premier coup d'oeil.--En te peignant les traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie; d'abord, elles ont absolument le m�me son de voix, absolument le m�me tour de visage, la m�me bouche, positivement le m�me air dans leur ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux ch�tains-clairs, tirant un peu sur le blond; le m�me �clat dans la peau, et toutes deux, enfin, paraissent avoir le m�me fond de caract�re.--Sophie adore Aline, elle la conjure � tout moment de ne point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en m�me temps tout le chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande. Ces diff�rentes choses reconnues, il est devenu tr�s-probable entre madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de _Mirville_ et de _Delcour_ sont des noms suppos�s qui en cachent peut-�tre de bien plus int�ressans pour madame de Blamont; n'osant n�anmoins hasarder encore que des conjectures.... R�capitulons ce qui les fonde. L'�ducation de Sophie dans un village si pr�s d'une terre o� monsieur de Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singuli�re ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme � celles de messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur �ge ... leurs portraits faits par Sophie et par sa nourrice, et o� tous les traits de nos originaux se retrouvent.... Leur �tat, l'un de robe, l'autre de finance.--Une l�g�re objection se pr�sente ici, je la sens.... M. Delcour a �t� plusieurs fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil; serait-il possible, si M. Delcour �tait le m�me que M. de Blamont, qu'il ne f�t pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme? mais cette objection s'�vanouit � l'examen: d'abord en voyant arriver M. Delcour � Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de Paris. Secondement, on ne conna�t Monsieur et Madame de Blamont, � Berceuil, que de r�putation; on n'a pas la moindre id�e de leur figure, ce peut donc �tre le m�me homme; il y a donc � parier que c'est le m�me homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux caract�re, quel est le sc�l�rat qui ose s'offrir � ton Aline! car, si _Delcour_ est _Blamont_, n'en doutons point, _Mirville_ n'est autre que _d'Olbourg_. Dans cette circonstance �pineuse madame de Blamont ne sait que d�cider.... Faire rendre, � Sophie, une plainte contre M. de Mirville, est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu vois qui elle compromat dans cette plainte? cette id�e l'arr�te. --Cependant quelle arme elle laisse �chapper, si elle ne saisit pas tout ceci, pour se d�barrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle assur�ment, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons. --Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans la supposition que les noms cachent ceux que nous soup�onnons, � se repentir toute sa vie de n'avoir pas profit� de cet �v�nement pour arr�ter les d�marches d'un homme dont l'alliance la d�shonorerait.... Si elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe, qu'int�ressant son autorit� et les loix, il parvienne � mettre Aline dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arr�ter cet affreux sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces consid�rations, sur lesquelles je crus devoir fortement appuyer, la d�termin�rent, enfin, � faire rendre une plainte � Orl�ans;--mais une plainte secr�te, dont elle put �tre absolument la ma�tresse; le juge s'est en cons�quence rendu ce matin, � l'invitation qui lui a �t� faite; Sophie se trouvant un peu mieux, il a �t� introduit, et a re�u son exposition du fait simple et pur.--�D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville, financier � Paris, lequel �tait auteur de sa grossesse, et �tait venu la chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa ma�tresse, ce qu'il a fait jusqu'au moment o� il l'a indignement trait�e, quoi-qu'enceinte, et mis � la porte de sa maison ect. ect. ect.�. Nous avons tous sign�s, elle comme partie, nous comme t�moins de son �tat, Dominic signera � Orl�ans; et la plainte restera chez le magistrat, jusqu'� ce qu'il plaise � madame de Blamont de la r�veiller. Tout ceci se faisait � regret, et ne se serait jamais fait sans moi; mais je l'ai cru de la plus extr�me n�cessit�. L'excellent caract�re de Sophie, se refusait � une plainte.--Madame de Blamont tremblait de compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces consid�rations; j'ai cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la plainte qui ne se trouve plus absolument port�e que contre monsieur de Mirville. Tu vois maintenant mon ami le motif qui a d�termin� mes op�rations, je n'ai eu que ton bonheur et ton int�r�t en vue.--Si je me trompe redresse-moi; mais quelque puisse �tre l'exc�s de ta d�licatesse, je doute pourtant qu'elle l'e�t fait agir diff�remment, et j'ose croire que tu m'approuveras. Voici maintenant une autre id�e, suite n�cessaire de nos premi�res d�marches, et qui peut-�tre s'accordera encore moins avec la droiture de ton �me; mais dont l'ex�cution pourtant me para�t indispensable. Madame, ai-je dit � madame de Blamont, sit�t apr�s le d�part du magistrat, il me para�t que l'objet essentiel est de conna�tre maintenant le h�ros de notre aventure? _Madame de Blamont_.--Ou cette d�couverte nous m�nera-t-elle?--au m�me objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes, le hasard vous en offre.--Mais si ces deux particuliers n'ont rien de commun avec ceux qui nous int�ressent?--Vous saurez au moins � quoi vous en ternir, et tout reste alors dans les t�n�bres.--Et si ce sont eux?--Vous vous retrouvez dans le m�me �tat.... Vous �tes toujours ma�tresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg, irez-vous lui donner votre fille?--Cette id�e me r�volte, ne me l'offrez seulement pas.--Et si vous ne vous �claircissez point, et que le sc�l�rat soit d'Olbourg; que votre �poux parvienne au but qu'il se propose, pr�voyez-vous les remords qui vous d�chireront?--Je n'y survivrais pas.--Il faut donc les �viter.--D�terville je me fie � vous; faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je vous en conjure, de la plus extr�me mod�ration. L'objet, selon moi, �tait de se transporter sur les lieux m�mes; de t�cher de s�duire la du�gne Dubois, afin d'en tirer des �claircissemens. Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens s'offraient pour nous amener la fid�le gardienne; celui d'aller la d�baucher moi-m�me; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de d�tacher d'ici un nomm� _Saint-Paul_, vieux domestique de madame de Blamont, singuli�rement attach� � sa ma�tresse, et l'un des plus fins valets dont la livr�e de France puisse se faire honneur. Le premier de ces moyens me repugnait un peu; j'�tais bien s�r que tu ne te chargerais pas du second: nous avons donc adopt� le troisi�me, et sans que tu t'en m�les, sans que Saint-Paul te voie m�me � Paris.--Il est d�cid� qu'il part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumi�res de sa part. Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous que tu apprendras les d�tails; sois en paix, du mist�re et montre toi le moins possible pendant que nous allons agir. _Au moment du d�part de ma lettre_. Sophie va mieux, Aline est fatigu�e; elle a eu hier un peu de migraine, on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eug�nie lui a promis de veiller Sophie comme elle m�me. Madame de Blamont est agit�e; c'est madame de Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons � tout.--Aline ne veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son indisposition n'est rien. _Aline � Valcour_. P.S. Que d'�v�nemens!... Que de soup�ons!... Que de conjectures!... Ah! si le ciel a choisi cette mani�re pour nous �clairer, il ne laissera pas son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner � notre bonheur, sans troubler celui de l'�tre � qui je dois le jour. Son repos m'est plus cher que ma satisfaction m�me, et je ne dois jamais cesser de le respecter. Adieu, soyez tranquille, �crivez-nous, et comptez sur la tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable. Notes: [Footnote 4: �Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le premier des arts.� B�LISAIRE, cap. 12.] [Footnote 5: C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'�crivait un an avant la r�volution.] * * * * * LETTRE DIX-HUITI�ME. _Le m�me au m�me_. Vertfeuil, ce 3 septembre. Aline est tout-�-fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son amie.--Du bonheur que lui fit �prouver, hier, la visite de son Isabeau. Dominic �tait revenu le premier du mois, et ayant trouv� sa malade dans le meilleur �tat, il ne crut nul inconv�nient � lui laisser le plaisir d'embrasser sa nourrice. On a donc envoy� hier une voiture au cur� de Berceuil, avec invitation � lui d'amener Isabeau, et comme on �tait parti de tr�s-bonne heure, notre compagnie villageoise est arriv�e pour d�ner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette sc�ne attendrissante, sans t�moins qui put la refroidir, a laiss� le cur� un moment avec madame Senneval, et nous a amen� Isabeau.... Mais tous nos soins alors sont devenus impuissans pr�s de Sophie, sit�t que la voix _de sa bonne m�re_, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son oreille; elle s'est pr�cipit�e dans la chambre, et est venue tomber aux pieds d'Isabeau. Le mouvement a �t� si vif, que nous avons �t� oblig�s de la rapporter dans son lit, o� elle est rest�e quelques minutes sans connaissance; la bonne paysanne s'est jet�e sur elle; elle l'a rappel�e � la vie par ses caresses; elles se sont embrass�es toutes deux, et les larmes qu'elles repandaient � grands flots se sont oppos�es d'abord aux expressions de leur mutuelle tendresse.--Eh bien! ma ch�re enfant, lui a dit Isabeau, d�s que l'�tat o� elles se trouvaient, leur a permis de s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, d�s que tu cesserais d'�tre sage. _Sophie_.--Les cruels! ils m'ont tromp�e; pourquoi me livr�tes vous � eux? _Isabeau_.--Avais-je des droits sur toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? _Sophie_--Je n'ai �t� que malheureuse et s�duite, tout le crime est de leur cot�. _Isabeau_.--Que ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle �tait ouverte � l'innocence? _Sophie_.--O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre Sophie; elle n'a jamais oubli� vos conseils, ils ont toujours �t� grav�s dans son coeur. _Isabeau_.--Cette pauvre enfant!--puis se tournant vers moi, en larmes: oh monsieur! ne vous �tonnez pas si je l'aime--je la regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les sc�l�rats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens Sophie! viens,--tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillit� chez Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles se sont rejet�es dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont encore arros� leurs seins. Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolong� ne nuisit � sa ch�re malade, a fait monter le cur�; il s'est approch� du lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demand� sa b�n�diction; elle lui a fait les excuses les plus sinc�res de la mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enlev�e.--Une des choses qui lui avait toujours laiss� le plus de remords, a-t-elle dit, �tait d'avoir �t� arrach�e, d'aupr�s de son pasteur, sans avoir rempli les devoirs de sa religion. On a pu n�gliger ces devoirs, a dit ici le cur�, avec la plus grande surprise?--Ah! monsieur, a dit madame de Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore � la religion?--Ce sera le premier soin qu'elle remplira, d�s que sa sant� va le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant, monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face du lit, et s'adressant � Isabeau et au cur�, voici les intentions que cette femme adorable leur a expliqu�: �Plusieurs raisons relatives � moi m'emp�chent, a-t-elle dit, de garder cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais; sit�t que sa sant� sera r�tablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et pour qu'elle ne vous soit point � charge�--elle � charge! non, non, mon enfant ne peut me g�ner; tout ce que j'ai est � elle, et je vous d�clare d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois pr�te � m'offrir; je lui dois des r�parations pour ne l'avoir pas sauv� du crime: laissez-moi m'acquitter envers elle.--�Eh bien! Isabeau je vous l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir � son �tablissement�--puis s'adressant au cur�, et lui remettant des papiers: �voil� ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette somme serve de dot � Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher pendant cet intervalle un �poux digne d'elle, qui r�unisse, � votre approbation, aux vertus qui doivent lui m�riter une telle femme, le bonheur de lui �tre agr�able; car, je veux toujours l'aimer, je veux toujours lui tenir lien de m�re; s'il arrivait que le sujet choisi ne put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette ch�re enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aim�e; en voulant faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livr�e � un �poux qui peut-�tre la m�priserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il sera donc pr�venu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui ferez sentir � quel point elle en est innocente, et vous ne les r�unirez qu'en cas ou cette fatalit� n'inspirera aucun �loignement � l'�poux. Comme il en co�terai � Isabeau de se s�parer d'un enfant qu'elle aime, vous mettrez pour clause au contrat que les deux �poux demeureront chez elle,�--et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout ce que je poss�de sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas tout-�-fait d�pourvue; j'ai un grand quartier de terre, o� les deux jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la bont� de leur donner, ils seront assur�ment tr�s � l'aise: qu'ils aient de la conduite et leurs enfans seront riches.--Pendant ce tems, Sophie sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour la peindre. Le cur� s'est charg� de tout; il a prodigu� ses louanges � madame de Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient m�riter des �loges.... Aline s'est pr�cipit�e dans les bras de sa m�re et l'a accabl�e de caresses....--Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la reconnaissance la plus tendre, d'un c�t�, et de l'autre celui de la tendresse filiale, de la pi�t�, de la vertu, jetaient dans l'�me des impressions si d�licieuses, y faisaient �prouver des mouvemens si d�licats et si doux.--O mon ami! s'il est des joies c�lestes elles ne sont compos�es que de pareilles sensations! On se s�pare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'�me de Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre � table; la bonne Isabeau voulait aller manger � l'office; madame de Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y fut d�cente, honn�te et polie, tant il est vrai que la vertu n'est jamais d�plac�e nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami, qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'e�t fait une de ces impudentes, connues sous le nom de _Petites Ma�tresses_, qui au lieu de ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours na�fs, image de la nature, n'e�t apport� que ce jargon du crime qui la d�shonore et l'outrage. Apr�s le d�ner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille--elle lui a dit qu'elle allait lui pr�parer son logement, mais que, comme elle �tait �-pr�sent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant, une demoiselle � marier, elle voulait lui c�der sa belle chambre.--A moi! ma bonne, � moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui m'ont fait d�m�riter pr�s de vous, et je ne m'en consolerai pas. Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit naturel, qui pr�te un incroyable agr�ment � tout ce que sa belle �me lui inspire. On a dress� un acte de ce qui s'�tait pass�. Madame de Blamont voulait retenir ses h�tes; mais le m�nage de l'un, les soins religieux de l'autre, se sont oppos�s aux desseins qu'eux m�mes aurait eu de rester, et ils sont reparti dans la m�me voiture. Eh bien Valcour! lequel, � ton avis, doit jouir du calme le plus pur,--doit passer des nuits plus sereines, ou du sc�l�rat qui a d�shonor�, maltrait�, cette pauvre fille, ou de l'�tre honn�te et sensible qui se d�lecte � r�parer, si g�n�reusement, tous ses maux? Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces ap�tres de l'ind�cence et du vice, qui l�gitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs �mes? qui se trouvent mieux de m�conna�tre les plus saints organes de cette loi sacr�e, que d'�tre contraints � se m�priser eux-m�mes; qui pr�f�rent de ne trouver du crime � rien, � �tre oblig�s de fr�mir � l'aspect de ceux dont ils se souillent; qui n'ach�tent, en un mot, leur t�n�breuse tranquillit� qu'en �touffant tous leurs remords ... qu'ils viennent, dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? ma�tres de se choisir un caract�re, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la respectable protectrice de Sophie, et celui de son pers�cuteur. Les d�positions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien particulier; Sophie paraissait �g�e de trois semaines quand M. Delcour arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa voiture; il descendit � l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice, on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec l'�ge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait � lire, � �crire, � coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que quand il n'apporterait pas lui-m�me l'argent de la pension, il le ferait tenir s�rement. Il a �t� exact, Isabeau a toujours �t� r�guli�rement pay�e, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que quatre visites � Sophie, pendant les treize ans qu'elle a �t� en pension chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait � l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui fis apprendre sa religion, et que je la mis � l'�cole chez M. le cur�; car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en parlais: _coudre, coudre et lire, madame, me r�pondait-il, voil� tout ce qu'il faut � une fille_; propos qui, � ce qu'ajouta plaisamment cette femme, lui fit croire que cet homme �tait _huguenot_. Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous attendons des nouvelles de nos n�gociations de Paris, et je ne t'�crirai plus que nous ne les ayons. _Fin de la premi�re partie_. * * * * * ALINE ET VALCOUR, _ou_ LE ROMAN PHILOSOPHIQUE. par D.A.F. DE SADE TOME PREMIER. DEUXI�ME PARTIE. �crit � la Bastille un an avant la R�volution de France. ORN� DE SEIZE GRAVURES. 1795. * * * * * Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur prius oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum aetas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthy lathicem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat. Luc. Lib. 4. * * * * * LETTRE XIX. VALCOUR A D�TERVILLE, Paris, ce 8 septembre. L'�v�nement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes r�cits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour que ma lettre r�pondit � toutes les tiennes. Oh mon ami! quelle a �t� ma surprise, et quelles ont �t� mes combinaisons! Il me para�t certain que les noms de _Delcour_ et de _Mirville_, en d�guisent pour nous de plus int�ressans, et c'est dans cette supposition que je d�sapprouve la plainte. Madame de Blamont a affaire � un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il d�couvre cette plainte, peut-�tre s'autorisera-t-il de la d�marche, pour publier que sa femme veut le perdre, et qu'elle a controuv� toute l'histoire, afin de lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorit� qu'il a sur sa fille; et d�s ce moment, au lieu de nous �tre donn� des armes contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte d'ailleurs ne servait en rien au d�dommagement d� � Sophie; la g�n�rosit� de madame de Blamont y pourvoyait d'une mani�re assez noble; d'apr�s cela, tout air de proc�dure n'est-il pas d�plac�, et ne peut-il pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les sc�l�rats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre eux? et surtout ces esp�ces de coquins enjuponn�s, qui, munis, _pour leur argent_, d'une autorit� _l�gale ou non_, ne se croyent jamais si bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai �t� bien touch� de la conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur de cette respectable m�re, et sa plus douce fa�on de jouir est de rendre heureux tout ce qui l'entoure. Je suis inquiet de la sant� d'Aline, je te la recommande, mon ami, permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les tendres mains de l'amiti�. Pour �viter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis huit jours, je ne sors plus; j'observerai la m�me circonspection jusqu'au d�nouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes proc�d�s de madame de Blamont, de ne pouvoir tomber � ses pieds avec Aline, de ne pouvoir l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon �me: je crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet �v�nement; engage les � se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-�tre n'en arriveraient-ils pas � madame de Blamont d'aussi agr�ables que celle-ci, je dis _agr�ables_ puisqu'elle a d�velopp� pour elle une de ces occasions de faire du bien, toujours si recherch�e de son coeur. Oh mon ami! o� nous entra�ne l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on commence � leur tout c�der; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur dangereuse carri�re, on pouvait sentir avec quelle rapidit� vont se franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes s'encha�nent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la rupture du plus petit frein, conduit bient�t au brisement du plus sacr�! quel est l'homme qui ne fr�mirait pas? quel est celui qui oserait se permettre le plus l�ger �cart, quand il peut na�tre de cette premi�re faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule id�e, je voudrais, dis-je, qu'ils eussent un esp�ce d'arbre en relief, sur chaque branche duquel, serait �crit le nom d'un vice, en observant de commencer par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au crime n� de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau _moral_ n'aurait-il pas son utilit�? et ne vaudrait-il pas bien un _T�ni�res_, ou un _Rubens_? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure; trop de sentimens de mon �me y sont int�ress�s, pour que je n'en d�sire pas le d�nouement avec ardeur. * * * * * LETTRE XX. _Valcour � Aline_. Paris, ce 8 septembre. Que j'aurais d�sire encore un mot d'Aline, dans cette derni�re lettre de mon ami; s'il m'en co�te pour �tre s�par� de vous dans tous les tems, combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me prive du spectacle de votre �me exer�ant des vertus. Les proc�d�s de votre adorable m�re m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont douces celles que la piti� fait r�pandre. Je crains fort que cette petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas s'int�resser, ne vous tienne par des liens plus �troits qu'on ne l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces soins ne prennent pas sur votre sant�, je vous en conjure, Aline, songez que vous vous devez � l'amant le plus passionn�, et qui regarde comme une faveur les soins que vous accord�s � votre conservation; ne me refusez pas au moins celle-l�, puisque celle de vous voir m'est enlev�e ... vous voir! Aline.... Ah! comme ce d�sir est imp�rieux en moi, quand une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'�tre r�v�r�e.... Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir � l'empire universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se fait sentir d�s qu'on vous voit, et il faut cesser d'�tre, ou c�der au culte qui vous est d�; il n'y a donc que moi qui suis priv� de vous le rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens s'appr�ciait � la d�licatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble que je vois Aline ... ses belles joues mouill�es de larmes, aidant les pas de sa m�re effray�e, et tenant pr�s de son sein ce petit �tre, dont les cris d�chirans p�n�trent son �me et l'attendrissent ... je la suis pr�s du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, d�sirant les lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait r�ellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et, je n'idol�trerais pas cette fille c�leste, mille fois plus belle encore par ses vertus, que par ses attraits.... Cette cr�ature ang�lique qu'il semble que le ciel n'ait cr��e que pour �tre le charme de ses amis, le refuge de l'infortune, et les d�lices de son amant!... Ah! toutes les expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'�prouve--effet cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu nous prives de la facult� de l'exprimer, et que tout ce que nous essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui. Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ... je fr�mis de mes soup�ons! ils me r�voltent, et je ne puis les bannir.... Eh quoi! ce serait l� le monstre qui oserai pr�tendre � mon Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consomm�t!... homme vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur redevint honn�te? comment le libertinage souille-t-il un instant l'individu auquel il a �t� permis de respirer l'air que mon Aline �pure? Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton �me?... Tu oses aspirer � elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des �tres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah! je croyais qu'aupr�s des dieux le crime devenait impossible. L'�tat de mon coeur ne se con�oit pas ... tour-�-tour livr� � la crainte, aux soup�ons; en proie � la plus am�re douleur, inqui�t� par tout ce qui arrive, d�chir� par votre absence ... il faut que je vous quitte.... Je le sens; mes pens�es, mes expressions, tout porterait l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne veux pas augmenter le v�tre. * * * * * LETTRE XXI. _D�terville � Valcour_. Vertfeuil, ce 10 septembre. Sophie est tout-�-fait bien, elle s'est lev�e hier, et comme il faisait fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi cet endroit parce qu'elle savait que la ma�tresse du logis s'y trouvait, et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un bosquet; elle s'est pr�cipit�e vers elles, et est venue tomber aux pieds de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases de l'esprit. Madame de Blamont l'a relev�e, l'a embrass�e de tout son coeur, et l'a fait asseoir aupr�s d'elle; elle est faible, elle est p�le, mais d'un bien puissant int�r�t dans cet abattement--elle est plus jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont � sa fille.... Ah! puisse-t-elle devenir plus heureuse, a r�pondu Aline en l'embrassant. Elle a soup� ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa d�cence nous ont enchant� tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre int�r�t � te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour reprendre l'histoire de ses pers�cuteurs. Il �tait impossible de trouver un meilleur moment pour s�duire la vieille Dubois, et pour d�m�ler, par elle, tout le noeud de cette inf�me intrigue ... chass�e, cong�di�e elle-m�me, le d�pit, le besoin l'ont jet�e dans les lacs de _Saint-Paul_, et sous le pr�texte de la pr�senter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a tr�s-facilement conduite � Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais gr�ce, il suffit qu'elles ayent r�ussies; ce que leur succ�s a d�couvert me para�t plus int�ressant � t'apprendre. A peine Mirville eut-il mis _Sophie_ � la porte, que Delcour arriva: c'�tait le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit � son ami l'exp�dition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est assez curieux, je vais te le transcrire mot-�-mot d'apr�s les d�positions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe: _Le pr�sident Delcour_.--Ventrebleu, mon ami, voil� une cause mal jug�e, vous avez oubli� les droits que j'ai sur cette p----, et vous ne deviez la punir que devant moi; je vous aurais aid� de tout mon coeur; je suis inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des gens sont outrag�s.--O� est-elle? _Le financier Mirville_.--Mais pas tr�s-loin je crois.... Si tu veux t'en donner le plaisir?... _Delcour_.--Assur�ment, que l'on coure apr�s elle, et qu'on lui dise qu'il lui revient encore un suppl�ment de correction, de la main paternelle. O mon ami! exista-t-il jamais des atrocit�s r�fl�chies, combin�es, de la force de celles-ci? La cuisini�re sort, cherche de bonne-foi Sophie, et quoiqu'elle f�t sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement elle ne la d�couvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la criminelle s'�tait �vad�e. Une r�flexion subite vint aussi-t�t au pr�sident. Poursuivons notre mani�re de rendre leur �nergique conversation. _Delcour_.--Es-tu bien s�r, Mirville, que Sophie soit r�ellement coupable? _Mirville_.--Je l'ai trouv�e avec le d�linquant, c'�tait, ce me semble, plus qu'il en fallait pour l�gitimer sa sottise. _Delcour_.--Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un juge d�goutte sans cesse du sang que lui font verser les APPARENCES.--Heureusement que nous sommes au-dessus de ces mis�res-l�, et qu'un �tre de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une coupable � punir. Examinons les faits et faisons para�tre les t�moins; commen�ons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il l� des pistolets? _Mirville_.--Oui. _Delcour_.--Prends eu un, et moi l'autre; il s'agit _D'EFFRAYER_, il est inou� ce qu'on obtien en _EFFRAYANT_: je t'apprends l� les secrets de l'�cole. _Mirville_.--Qui ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont charg�s. _Delcour_.--C'est ce qu'il faut, et qu'importe une t�te, d�s qu'il s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime, mon ami, pour d�couvrir un coupable--voil� l'esprit de la loi. _Mirville_.--De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore moins la justice; je me livre � mon coeur, et il me trompe rarement. Tu vas voir si les coups de b�ton et d'�trivi�res, que j'ai donn� � ta fille, ne seront pas bien �duement et bien l�gitimement appliqu�s. Au reste, s'il en fallait revenir, comment faire � pr�sent? ces choses-l� ne se reprennent point. O� la trouver, et comment r�parer?... _Delcour_.--Oh! mais, je dis, dans ce cas l�, on ne r�pare point; tu te mod�leras sur nous, personne _N'OFFENSE_ comme les satellites de Th�mis, et personne ne _R�PARE_ aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon discours; je vise moins � te faire faire une bonne action, qu'� me procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tent� ... et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voil� l'objet. Et la Dubois, qui aurait voulu �tre bien loin, fut � l'instant mand�e, introduite dans un cabinet mist�rieux, o� l'on n'allait jamais que pour les grandes aventures; prodigieusement effray�e, comme tu crois, de deux bouts de pistolets appuy�s sur chacunes de ses tempes, et d'une injonction de dire la v�rit� ou de s'attendre � perdre la vie: elle a d�clar� que Rose �tait la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais connu un seul tort � Sophie. Morbleu! s'�cria Mirville, je crois que je sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en m'aidant � me venger; commen�ons par d�cider du sort ne cette intrigante ... et la mena�ant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci eut beau protester de son innocence, les deux amis lui d�clar�rent qu'apr�s une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle d�camp�t d�s le soir m�me ... et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le ch�timent sans doute n'�tait pas tr�s-l�gal, on a cherch� � se d�barrasser des t�moins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive enti�rement des suites de cette funeste aventure, et d�robe � nos yeux des atrocit�s, dont la d�couverte nous fut devenue bien n�cessaire un jour. La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le plus heureux des hasards elle vint s'�tablir pr�s la barri�re, dans une esp�ce de petite auberge o� pr�cis�ment arriva notre Saint-Paul, deux ou trois jours apr�s. Il restait donc plus dans la maison que la d�linquante et la cuisini�re.--Celle-ci interrog�e par Saint-Paul, la veille de son d�part pour Vertfeuil, a dit que d�s que la Dubois fut partie, _Rose_ fut appel�e et descendit; qu'elle soupa fort tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'�tant retir�e, comme � l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que le lendemain matin voulant aller servir le d�jeuner, selon son usage, elle avait trouv� tout le monde parti, sans qu'elle e�t entendu rien de plus �trange que les autres jours, et sans qu'elle e�t trouv� de d�sordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voil� le fil rompu, et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle nature peut �tre la vengeance qu'ils ont tir� de Rose. Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander � la cuisini�re, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans pouvoir r�pondre � aucune des questions que la servante lui a fait; ensuite la maison a �t� ferm�e par l'homme de Mirville, qui a signifi� � sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs allaient faire � la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour un mois.... Il ne nous est donc plus rest� que des conjectures sur le sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame de Blamont en a tout de suite forg� de sinistres. Celles de la Dubois, que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le pr�sident a fait enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menac�e, s'il l'y contraignait par d�faut de conduite. Voil�, mon ami, tout ce qu'il a �t� possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste. Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus; la Dubois, tromp�e par Saint-Paul, ne sachant � qui elle parlait, a dit, � madame de Blamont: �Celui qui se fait appeler _Delcour_, madame, est le pr�sident de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de Paris; l'autre est un monsieur _d'Olbourg_, financier riche � million, son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage�: ces messieurs ont d'abord v�cu, a continu� notre du�gne, avec deux courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?... Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'a�n�e, l'autre la cadette; ils ont eu presque en m�me-tems, chacun une fille de leur ma�tresse; mais celle de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le pr�sident cacha cette mort � son ami, et lui montra une autre petite fille du m�me �ge que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de Berceuil, o� il l'a fit �lever.--Quoi! interrompit madame de Blamont, tr�s-troubl�e, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la Valville?--Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est bien s�rement mort, et celui qui fut men� � Berceuil est un enfant l�gitime, que monsieur le pr�sident avait eu de sa femme, et qu'on nourrissait au _Pr�-Saint-Gervais_; en le retirant de ce village lui-m�me; il donna cinquante louis � la nourrice, afin de r�pandre la mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons secr�tes, soustraire aux yeux de sa m�re, et on eut l'air d'enterrer un enfant dans la paroisse du Pr�-Saint-Gervais.--Juste ciel! s'�cria madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement perdue une fille dans ce tems-l�, nourrie au m�me lieu que vous dites ... se pourrait-il? Sophie!... mon cher D�terville ... quelle multitude de crime!... et quel peut on �tre l'objet?... Ici la Dubois reconnaissant chez qui elle �tait, s'est pr�cipit�e aux genoux de madame de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui a dit cette malheureuse �pouse ... vous �tes en s�ret�; mais ne me cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme poursuivit, et ses r�ponses nous ont appris que les deux amis, au moment de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs ma�tresses, s'�taient promis de faire servir ces enfans � remplacer leurs anciennes sultanes, et de se les prostituer r�ciproquement, d�s qu'elles auraient atteint l'�ge nubile; mais que le pr�sident voyant ses droits perdus sur la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait r�solu de taire cette mort, et de remplacer la petite b�tarde par une fille l�gitime; puisqu'il �tait assez heureux pour en avoir une dans ce moment. Telle �tait l'histoire de Sophie; telle �tait ce qui l�gitimait son �tonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu d�licat d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du pr�sident, aura eu, si tout r�ussi, l'une des filles de madame de Blamont pour ma�tresse, et l'autre pour femme; tu peux reconna�tre ici de plus, l'�me tendre et d�licate du cher pr�sident, qui bien que persuad� que Sophie est sa fille l�gitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais traitemens qu'elle a re�us, et s'offre m�me, avec une atroce barbarie, � lui en faire �prouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui d�veloppe mieux un caract�re abominable;... si tu en sais, je te prie de me les dire; afin que je les r�serve pour en colorer le premier sc�l�rat que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui d�shonorent, emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie! La Dubois a ajout� que ses deux ma�tres ont une autre maison de plaisir, � peu-pr�s pareille � celle des Gobelins, du c�t� de Montmartre, o� ils se r�unissent pour trois d�ners par semaine, comme � l'autre pour trois soupers; n'ayant pas �t� introduite dans ce second bercail, elle n'est pas tr�s au fait des orgies qui s'y c�l�brent; mais elle sait en gros que fout y est, et plus ind�cent, et plus multipli� qu'o� elle demeurait. Ils ont l�, dit-elle, un s�rail compos� de douze petites filles, dont la plus �g�e n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle � raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils d�pensent � cela, dit la vieille, sont �normes, et quelque riches qu'ils puissent �tre, elle ne con�oit pas que leur fortune n'y soit d�j� pas �puis�e. Je te laisse � penser quel est l'�tat de madame de Blamont, cependant il fallait prendre un parti, relativement � cette femme; elle ne pouvait ni la garder ni la faire voir � Sophie; elle lui a propos� de chercher une maison � Orl�ans, de la d�frayer de tout, jusqu'� ce qu'elle l'e�t trouv�e, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le champ. La Dubois enchant�e a combl� madame de Blamont de remercimens. Saint-Paul est parti d�s le m�me soir pour la conduire � Orl�ans, o� elle a �t� plac�e peu apr�s. Tu con�ois ais�ment, mon cher Valcour, sur quel �tre se sont aussi-t�t tourn�s les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait � peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle br�lait d'�tre aupr�s de Sophie.... O toi! dont la mort m'avait co�t� tant de larmes, s'est-elle �cri�e, en se pr�cipitant dans les bras de cette int�ressante cr�ature.... Tu m'es rendue! ma ch�re fille,... et dans quel �tat, grand Dieu!--Vous ma m�re!... Oh madame! est-il vrai,...--Aline, partage ma joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut enlev�e au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que j'�prouve.--Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle �tait du plus vif int�r�t, madame de Senneval, Eug�nie et moi, nous m�l�mes nos larmes � celle de cette charmante famille, et le reste de la journ�e fut consacr� � jouir d'un �v�nement si peu attendu, et qui pr�sentait tant de charmes � une m�re aussi tendre. Je ne tardai pas � faire observer, � madame de Blamont, toutes les armes qu'un pareil �v�nement nous fournissait contre les pr�tentions odieuses et ill�gitimes du pr�sident; elle le sentit, mais elle vit en m�me-tems que nos d�marches exigeaient du mist�re et les m�nagemens les plus d�licats.... Qui pouvait emp�cher monsieur de Blamont de traiter tout ceci de chim�re? �tait-il supposable qu'il reconna�trait Sophie pour enfant l�gitime? probable m�me qu'il e�t seulement l'air de la conna�tre? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptis�e sous le nom de _Claire_, �tait constat�e. Monsieur de Blamont s'�tait muni d'une belle et bonne attestation du cur�, et il y avait eu un service de fait au pr�tendu enfant mort; la nourrice qui s'�tait pr�t�e � tout, avait plac� vraisemblablement une b�che dans la bierre, enterr�e au lieu de l'enfant; pendant que _Claire_, sous le nom de _Sophie_, �tait transport�e chez Isabeau par le pr�sident m�me,... et d'ailleurs trouveraient-on la nourrice du Pr�-Saint-Gervais? � supposer qu'on la retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les difficult�s, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si elle n'avait pas dans _Claire_, (existante sous le nom de _Sophie_, que nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son �poux; celui-ci retournant aussi-t�t les choses, s'en trouvait une tr�s forte contre sa femme; d�s ce moment Sophie ne devenait plus qu'une malheureuse b�tarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir, et que madame de Blamont avait s�duite, entra�n�e chez elle, pour se donner un pr�texte � chercher des torts � son mari, � lui �ter le droit o� il pr�tendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user pour la donner � son ami; ce qui n'�tait plus _pour_ madame de Blamont, devenait donc _contre_ � l'instant. Toutes ces consid�rations la frapp�rent; sa premi�re pens�e fut de nous en tenir aux arrangemens pris avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins � plaindre inconnue, que chez elle. Mais je m'opposai � cette mani�re d'envisager les choses, et je fis observer, � madame de Blamont, que, si le pr�sident avait envie de faire des recherches sur Sophie, il commencerait assur�ment par le village de Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un �tat si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en servir alors d�cemment et utilement pour repousser les insignes pr�tentions de d'Olbourg. Nous conv�nmes donc que le meilleur parti �tait de la garder; de prendre les plus s�res informations sur l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette cr�ature � avouer son crime. Cela n'�tait ni s�r ni ais�, j'en conviens, mais c'�tait n�anmoins le seul exp�dient qui convint aux circonstances.... D'apr�s cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne n�glige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de c�l�rit� que d'exactitude.--L'ancienne nourrice de Claire demeurait au Pr�-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront ais�es; ce fut l� o� Sophie passa les trois premi�res semaines de sa vie, chez une paysanne nomm�e _Claudine Dupuis_, et c'est dans cette paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le pr�sident sortit de nuit, le 16 ao�t 1762, ayant la petite fille dans une barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-�-vis gris, sans laquais. Voil� tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute r�flexions de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une m�re d�sol�e qui t'adore, et qui n'a que toi � qui elle puisse confier de tels soins; nulle sorte de d�licatesse ne saurait donc t'arr�ter ici; si tu trouves la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu t�ches de la faire convenir de tout, devant quelques t�moins. Si elle refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute consid�ration doit c�der � l'importance de constater la l�gitimit� de Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y r�ussir, puisque c'est de cette l�gitimit� reconnue que nous attendons tout, et que c'est en prouvant cette l�gitimit� d'une part, et de l'autre le commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous d�truisons tous les projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes op�rations, instruis nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins. * * * * * LETTRE XXII. _Aline � Valcour_. Vertfeuil, ce 15 septembre. Je ne vous �cris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au soir tout �tait calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie allait de mieux en mieux; j'�tais entre la meilleure des m�res, et cette ch�re et infortun�e soeur que j'aime avec passion; je les carressais toutes deux.--Cette pauvre Sophie, si consol�e de tous ses maux, si heureuse de sa nouvelle situation m�lait ses larmes aux n�tres; Eug�nie, D�terville et madame de Senneval lisaient � l'autre bout du salon, laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que nous leur offrions: tout-�-coup madame de Senneval, pr�s d'une crois�e donnant sur la cour, quitte son livre et dit effray�e: _j'entends une voiture;_ nous pr�tons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma m�re vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; � peine est-elle redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des flambeaux,... mon ami c'�tait ... mon p�re;... c'�tait le cruel d'Olbourg;... ma main tremble en tra�ant ces noms:... ils arrivent malgr� leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner v�le mon billet � D�terville, qui se charge de vous le faire tenir. _Postcriptum de D�terville_. Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amen� ces cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui te le fera recevoir trois jours plut�t; ne crains rien, agis; je les aime mieux ici qu'� Paris, pendant tes op�rations: les visages ne sont point aust�res, et je n'apper�ois jusqu'� pr�sent que de l'honn�tet� et de la d�cence. Madame de Blamont est dans un �tat affreux;... elle s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eug�nie et moi parons � tout, et faisons les frais de tout.--Je vais reprendre le journal, tu seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute. Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines qui les attendent; qu'il ne d�pendit que d'eux de rentrer dans le n�ant, en serait-il un seul qui voul�t remplir la carri�re! * * * * * LETTRE XXIII. _D�terville � Valcour_. Vertfeuil, ce 20 septembre. O Valcour! y a-t-il un degr� o� le vice confondu s'arr�te? existe-t-il un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit, si ce qu'il fait �mane v�ritablement de son coeur, ou si ses actions, si ses discours ne viennent que de sa fausset�? Quels proc�d�s peuvent, en un mot, nous donner la clef de l'�me d'un sc�l�rat, et comment, avec l'habitude o� il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai � t'apprendre, jusqu'� la solution de ce probl�me, est une chose v�ritablement impossible; je dirai donc et tu combineras. Le 14, au soir, nos voyageurs fatigu�s s'en tinrent � quelques politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De notre part, le billet que nous t'�criv�mes, des craintes, et point de sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite o� le vice repose en s�ret�. Le 15, au matin, le pr�sident mena son ami chez Aline, elle s'�tait lev�e de tr�s-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que nous en �tions convenu la veille, le billet o� j'�crivis un mot; mais elle s'�tait recouch�e. Extr�mement surprise d'une visite si matinale, elle r�pondit � son p�re, (qui s'informait s'il �tait jour) qu'elle �tait d�sesp�r�e de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais qu'on n'�tait pas encore entr� chez elle. Le pr�sident, peu scrupuleux, insista: ... quand il s'agit de recevoir un p�re et un �poux, dit-il � travers la porte, on ne doit pas y regarder de si pr�s: ouvrez Aline, et n'ayez nulle crainte.--En v�rit� je ne ne puis, je suis au lit,--qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me f�cherai.--Mais la prudente Aline ne put entendre cette derni�re phrase; envelopp�e d'un manteau de lit, elle s'�tait lestement �vad�e par le petit escalier qui communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle �tait d�j� toute allarm�e sur le pied du lit de sa m�re, quand le pr�sident peu accoutum� � de la r�sistance, lorsqu'il annon�ait des d�sirs, d�clarait que si on ne lui ouvrait pas � l'instant, il allait enfoncer la porte;... il s'y d�terminait, quand une femme de chambre, promptement envoy�e vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, o� le d�je�ner allait �tre servi. J'ai malheureusement deux libertins � repr�senter; il faut donc que tu t'attendes a des d�tails obsc�nes, et que tu me pardonnes de les tracer. J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles r�voltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire aimer, et ce projet est loin de ma t�te. L'ambassadrice �tait jolie, bien blanche, des yeux tr�s-vifs, nouvelle dans la maison, et envoy�e l� parce que ce fut la premi�re qui se pr�senta. Le pr�sident la saisit par la main, et comme la porte de la chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu �loign�e, il y pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se pr�pare � s'y enfermer; quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se d�gage, s'esquive et revient trouver sa ma�tresse; elle fut bient�t suivie de ses deux assaillants; ils avaient cru sage de para�tre aussi t�t, afin que les sujets de plainte, de celle qui leur �chappait, ne passassent plus que pour des plaisanteries. Les ennemis d�busques, Aline �tait remont�e dans sa chambre; moyennant quoi ces messieurs ne trouv�rent que la pr�sidente.--Vos femmes sont des Lucr�ces, madame, dit Blamont en entrant, en v�rit� ce sont des vertus romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me g�ne peu sur ces fadaises-l�; quand, � tous les risques de l'ennui de la campagne, on hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper.... Depuis quand avez vous cette fi�re vestale?... (et elle �tait l�)--Elle est bien ... quel �ge avez vous mademoiselle?--Dix-neuf ans monsieur.--Pas mal en v�rit�; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes de choses,--et madame de Blamont confuse.--Sortez, sortez Augustine, ne voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.--Mais madame, vous �tes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage rendu � la beaut�.--Ce n'est pas �tre difficile.... Eh bien! vous ne vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez r�veill�e ... vous lui avez fait une peur!... elle �tait accourue vers moi.... J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoy�e s'habiller,--s'habiller?... quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un p�re?... est-ce qu'on se g�ne � la campagne?--L'honn�tet� est de mode par tout.--Madame � raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur votre mari, il me ferait souvent faire des choses.--Oh! pour le coup je m'asseois, a dit alors le pr�sident, en se laissant tomber dans un fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va pr�cher, et il y a long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-g�n�ral ... allons poursuis d'Olbourg,--j'�coute, analyse nous un peu, je t'en prie, les vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu dans ton discours; c'est �tonnant comme j'aime la vertu!--Pr�f�rez vous de d�jeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la pr�sidente?--Mais nous irons o� vous voudrez ... o� est ma fille?--Elle ach�ve de se v�tir, et se rendra o� l'on lui dira que nous sommes.--Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....--Mais il est des choses de d�cence....--D�cence ... voil� toujours votre mot � vous autres femmes! il y a long-tems que je cherche a p�n�trer la vraie signification de ce mot barbare, sans y avoir encore r�ussi; je l'avoue, selon vous madame, les sauvages doivent �tre bien ind�cens; car, ils vont tous nuds, et vous pouvez �tre s�re que chez les Californiens, ou chez les Ostiages, quand un p�re va voir sa fille, le matin, elle ne lui refuse pas sa porte, sous le ridicule pr�texte qu'elle est en chemise.--Monsieur, a r�pondu madame de Blamont, avec autant d'am�nit� que de modestie, la d�cence n'est point id�ale; elle peut �tre arbitraire; elle peut �tre relative aux diff�rens climats, mais son existence n'en est pas moins r�elle; fille du bon sens et de la sagesse, elle doit r�gler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et s'il �tait de mode d'aller en France comme au Paruguai, la d�cence alors plac�e � d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins respect�e.--Oh! je vous r�ponds qu'il y a des pays o� rien de ce que vous voulez dire ne l'est, o� vos devoirs sont des chim�res, et vos crimes d'excellentes actions.--Ce raisonnement seul vous condamme; car enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent �tre, il les �vitent, ils les punissent: voil� donc des freins reconnus, en raison de la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'�tre n�s dans celui-ci, pourquoi n'en pas �galement adopter les principes?--Mais c'est qu'il n'y a rien de r�el.--Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous r�ponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation pour me convaincre du v�ritable caract�re d'une chose, pour m'y livrer si elle est bien, pour la d�tester si elle est mal.--Et quel est donc ce guide infaillible?--Mon coeur.--Il n'est point d'organe plus faux, on en fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous r�ponds qu'� force d'en �touffer la voix on parvient bient�t � l'�teindre.--Cela suppose au moins un instant o� on l'entendit malgr� soi.--D'accord.--On a donc �t� vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'�tre d�s qu'on s'occupe de l'�touffer? le bien et le mal ont donc des diff�rences marqu�es que vous d�finissez vous-m�mes, en vous effor�ant de les an�antir? _D'Olbourg_.--Il me semble que madame � raison, il est bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je dis, il n'y a que la vertu.... _Le pr�sident �clatant de rire_, ah! ah! ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en m�le je suis battu; allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion; allons d�jeuner: faites dire � Aline de descendre ... Et tout le monde s'est r�uni dans le salon. Aline confuse a paru; le pr�sident lui a tenu quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achev� de la faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la conversation g�n�rale. Au d�ner, monsieur de Blamont a contraint sa fille � se placer entre d'Olbourg et lui, et il lui a souvent r�p�t�: _Mademoiselle faites politesse � mon ami, vous �tes tous deux n�s pour vous conna�tre bient�t plus intim�ment_. Ce n'�tait pas une petite besogne pour ma belle m�re, et moi, de rompre � tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de l'honn�tet�, dont le pr�sident, plus que d'Olbourg encore, cherchait toujours � la sortir. En se retirant, le pr�sident d�clara � sa fille qu'elle eut � se trouver seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque chose � lui communiquer qui ne pouvait �tre entendu que de d'Olbourg. Les dames � cet ordre se sont r�unies pour le combattre: en v�rit�, monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai �t� mari�e seize ans, et jamais mon mari n'a d�sir� de parler � ma fille sans moi; quelques liens qu'une fille ait avec des hommes, elle ne peut d�cemment les recevoir seule; dussiez-vous vous en f�cher, vous m'entendrez toujours vous dire, monsieur, que rien n'est plus malhonn�te que l'ordre que vous donnez ici � votre fille, et qu'� la place de madame de Blamont je ne le souffrirais s�rement pas.--Depuis vingt ans, madame, a r�pondu le pr�sident avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette condescendance, qu'elle se trouverait peut-�tre mal du proc�d� contraire. Je ne me suis jamais inform� de ce que monsieur de Senneval faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable �pouse de ne se m�ler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni tr�s-douce, ni tr�s-endurante, a voulu r�pliquer; mais madame de Blamont pr�voyant une sc�ne, qu'elle voulait emp�cher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint �clairer: Aline vous entendez les ordres de votre p�re, attendez-le demain matin, lev�e dans votre chambre � l'heure o� il lui plaira d'y passer. D�s huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet pr�sent�s � la porte d'Aline; elle �tait lev�e; elle �tait v�tue: reconna�tras-tu l�, mon ami, la pudeur, la timidit� de cette fille charmante?... elle ne s'�tait pas couch�e.... Hommes affreux! � quel point �tes vous devenus m�prisables au sein m�me de votre propre famille; puisque la d�fiance que vous y inspirez cagage � de telles pr�cautions! D�j� lev�e, a dit monsieur de Blamont.--Vos ordres sont des loix pour moi.--Je vous demande pourquoi vous �tes d�j� lev�e.--Ne m'aviez-vous pas dit que monsieur d'Olbourg? _D'Olbourg_.--Oh pour moi, mademoiselle, ce n'�tait en v�rit� pas la peine de vous g�ner. _M. de Blamont_.--Il aurait tout autant aim� vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il pas qu'il vous y voie bient�t. _Aline_,--j'avais imagin�, mon p�re, que vous aviez quelque chose � me dire?--Comme elle est faite, a dit monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline, as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps � la campagne?--Je ne le quitte jamais.--Mais pour ce mouchoir, a poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez gr�ce.--Et Aline confuse et d�sol�e, croisant ses mains sur sa poitrine: oh! mon p�re, est-ce donc l� ce que vous avez � me dire?--Mademoiselle permettez, a dit d'Olbourg, en �cartant une des mains, dont Aline cherchait � cacher ce que son p�re venait de d�couvrir,... permettez, monsieur votre p�re trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien, et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le march� que je n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles l� se voyent sans difficult�;... bon si c'�tait ... mais pour cela ... nous en voyons tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est �cri�e Aline, en s'�chappant avec rapidit�, n'imaginez pas que mon respect et mon ob�issance aillent jusqu'� trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le votre � tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que vous ne voulez plus m�riter, et l'�clair est moins prompte � d�vancer la foudre, que ne l'a �t� cette tendre et honn�te cr�ature � se jeter dans le cabinet de sa m�re; elle y est arriv�e en larmes; elle s'est pr�cipit�e sur les genoux de cette m�re adorable; elle l'a conjur�e de l'emmener au convent; elle lui a dit que le d�sespoir l'aveuglait, qu'elle ne r�pondait pas d'elle, et apr�s quelques mots de consolation, madame de Blamont la laissant � Eug�nie et � madame de Senneval, est venue trouver son mari. Son r�le ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle fr�missait pour Sophie, elle n'avait point encore pris de parti d�cid�, quoiqu'elle pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en informer, elle attendait que son �poux s'expliqua le premier; sa timidit� naturelle, les circonstances, tout l'obligeait � des m�nagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement � monsieur de Blamont ce qu'il avait donc fait � sa fille, pour l'avoir r�duite aux larmes qu'elle r�pandait � grands flots? Blamont un peu confus de son c�t�, et ne croyant pas que ce f�t encore l� le moment de parler, sourit, plaisanta, et dit que sa fille s'�tait effray�e d'une tr�s-innocente caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine qui vint avertir que le d�je�ner �tait pr�t, fit diversion, et le pr�sident pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait para�tre et qu'elle n'�prouverait plus rien qui put la f�cher. Madame de Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se retrouva par ce moyen t�te-�-t�te avec nos deux h�ros. Les d�tails de cette seconde sc�ne n'ont pu venir � notre connaissance; mais les suites ne nous les ont que trop appris. Augustine �blouie par l'or, fut sans doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que ces messieurs ne parurent point au d�je�ner, qu'on ne trouva plus Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des choses tr�s-d�sagr�ables qui quelquefois deviennent heureuses dans les circonstances, cet �v�nement-ci est du nombre; il calma du moins nos libertins, et tout le reste du jour fut tranquille. Mais sit�t que le dix-sept au matin, on se fut apper�u du d�part d'Augustine, l'inqui�tude de madame de Blamont fut tr�s-vive; elle pouvait avoir parl� de Sophie, quoique ce ne fut pas � elle que l'on l'eut confi�e, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu cacher dans la maison; n'en �tait-ce pas beaucoup trop, si elle avait �t� indiscr�te? Dans cette affreuse perplexit�, la pr�sidente se d�cida donc � demander � son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et quelle �tait la cause de son �vasion? Elle le piqua m�me un peu, pour d�couvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les r�ponses de l'�poux, en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que sa femme de chambre �tait d�bauch�e, et que cette malheureuse allait attendre � Paris, les effets de la lib�ralit� de ses s�ducteurs; et les nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle. Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un tr�s-grand embarras entre le p�re et la fille; celle-ci avait fort d�sir� de rester dans sa chambre; nous l'avions d�tourn� de ce projet, elle avait paru comme � l'ordinaire, et en avait �t� quitte pour un peu de rougeur. Dans cette journ�e du dix-sept, le pr�sident toujours tr�s-empress� de se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le bois, que toute la compagnie d�rangea, quand on eut vu que, par l'art avec lequel il avait distribu� les courses et les voitures, Aline, au fond de la for�t, se trouvait entre ses deux pers�cuteurs. Voyant ses plans manqu�s, le pr�sident dit qu'il voulait aller courir le bois, seul avec son ami; ce dernier projet s'ex�cuta, et on ne les vit plus qu'� souper. Nous n'avions pas boug� du ch�teau, pendant cette absence, et je venais de r�ussir enfin, � d�terminer madame de Blamont � rompre la glace; ce n'�tait pas sans peine, mais une explication devenait pourtant n�cessaire; le pr�sident ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'�tudier sa conduite, il fallait observer ses desseins, je d�cidai donc un �claircissement pour le lendemain sans faute, et je pr�parai tout, dans la vue de donner � la sc�ne le path�tique que j'y supposais n�cessaire, afin d'�mouvoir, s'il �tait possible les ressorts de cette �me fl�trie; il est temps de te d�tailler cet �v�nement, qui se passa dans le second sallon, o� existe � gauche un petit cabinet � �crire, dans lequel j'avais fait cacher Sophie pr�venue. Le chocolat pris, on vint dans le sallon que je t'indique, et madame de Blamont d�buta ainsi: convenez, monsieur, que vous me donneriez, si j'�tais m�chante, de bien justes sujets de me plaindre de vos proc�d�s? _M. de Blamont_, en quoi donc? _Madame de Blamont_, que signifie cet enl�vement? L'asyle de votre famille ne devrait-il pas �tre respect�? _M. de Blamont_, eh bien! tu vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaill� que pour toi, et me voil� grond� comme si j'�tais le d�linquant. _M. Dolbourg_, euss�-je os� me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si tu ne le partageais pas? _Madame de Blamont_, oh! je suis fort consol�e d'une telle perte; _Madame de Senneval_, le d�sordre des moeurs de cette cr�ature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes mari�s! _M. de Blamont_, le sacrement fait bien peu de chose � cela; je ne dis pas que, _pris comme il le faut_, il ne puisse embr�ser quelquefois la t�te, mais, en v�rit�, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est d�j� � son troisi�me veuvage. _Madame de Senneval_, je croyais monsieur, mari�. _M. de Blamont_, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une pr�somption. _Madame de Blamont_, monsieur s'occupe donc de nouveaux noeuds? _M. de Blamont_, voil� une bonne ignorance, est-ce myst�re? est-ce fausset�? _Madame de Blamont_, ce sera ce que vous voudrez, mais je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on voit � peine. _M. de Blamont_, la connaissance se fera, et quant � l'int�r�t que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous puissiez le d�guiser, apr�s ce que vous savez sur cela. _Madame de Blamont_, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse les comprendre une seule. _M. de Blamont_, soit, mais quand elles se font, au moins on ne les ignore plus. _Madame de Blamont_, vous embrouillez, au lieu d'�claircir, je voulais une solution, et vous me proposez une �nigme. _M. de Blamont_, ah! parbleu, je suis pr�t � vous donner le mot de celle-ci. _Madame de Senneval_, nous serons tous charm�s de l'entendre. _M. de Blamont_, eh bien! c'est que je donne ma fille � monsieur, voil� tout le myst�re. _Aline_, mon p�re, avez-vous r�solu de me sacrifier ainsi? _M. de Blamont_, j'ai r�solu de vous rendre heureuse, et je connais assez le caract�re de monsieur, pour �tre s�r qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir. _Madame de Blamont_, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger qu'elle-m�me, si elle vous assure que malgr� les qualit�s de monsieur, il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection pourrez-vous faire alors? _M; de Blamont_, que ce qui ne vient pas un jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce qu'il faut pour la rendre telle. _Madame de Blamont_, oh! monsieur, pouvez-vous raisonner ainsi? _M. de Blamont_, que voulez-vous que j'oppose � vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y c�der? _Madame de Blamont_, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de votre fille. _M. de Blamont_, � partir de l'�tat actuel de nos moeurs, une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher l�? Un �poux, de l'�ge de mon ami, ne demande que quelques �gard ... quelques assiduit�s ... quelques _observances de pratique_, et ces mis�res l� remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs ... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se scandaliser de voir chercher � sa femme un bien, qu'il est hors d'�tat de lui faire? _Madame de Blamont_, mais si les moeurs sont d�prav�es, croyez-vous que toutes les femmes le soient? _M. de Blamont_, cette d�pravation n'est qu'id�ale, le d�lit n'est relatif qu'au mari, il devient nul, d�s que l'�poux le tol�re ou le nie; du moment qu'il ne s'oppose � rien, sous de _certaines clauses purement physiques_, quel peut �tre le crime de la femme? _Madame de Senneval_, j'estimerais bien peu l'�poux qui ferait avec moi de tels arrangemens. _M. de Blamont_, l'estime ... l'estime, voil� encore un de ces sentimens chim�riques qui ne s'arrange pas � ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?... L'approbation des sots, accord�e aux sectateurs de leurs petits vilains pr�jug�s ... tyranniquement refus�e � l'homme de g�nie qui les fronde; dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de m�riter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins, et ce sera toujours celui de tous, � qui je supposerai le plus d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fant�me qui compose la f�licit�, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres peuvent lui donner ou lui ravir au plus l�ger mouvement de leurs caprices; il ne la met que dans lui-m�me, dans ses opinions, dans ses go�ts abstraction faite de toute consid�ration ult�rieure. Eh! laissons-l� toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un �poux riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui donner, qui fait gr�ce enti�re du m�taphysique, voil� l'homme qui peut rendre une femme heureuse, s'il n'y r�ussit pas, mesdames, en v�rit�, je ne vois plus ce qu'il vous faut. _Madame de Blamont_, simplifions, monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline, croyez-vous que l'hymen que vous propose votre p�re, puisse vous rendre heureuse? _Aline_, je suis si loin de le croire, que je demande pour toute gr�ce � mon p�re, de me percer plut�t mille fois le coeur que de me captiver sous de tels noeuds! _M. de Blamont_, ah! voil� vos le�ons, madame, voil� vos pr�ceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point �lev� cet enfant.... Soustraite � vous d�s sa naissance, n'ayant jamais connu qu'un clo�tre, �loign�e de vos indignes pr�jug�s, elle n'aurait pas trouv� de r�ponse, quand il eut �t� question de m'ob�ir. _Madame de Blamont_, un enfant d�s le berceau, soustrait � sa m�re, n'en arrive pas plus s�rement au bonheur. _M. de Blamont, �mu et balbutiant_, son esprit ne se d�range pas au moins par de mauvais principes. _Madame de Blamont_, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et celui qui devrait �tre le protecteur de son innocence, est souvent celui qui la corrompt. _M. de Blamont_, en v�rit�, voil� des propos.... --Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant la porte du cabinet, viens les expliquer toi-m�me � ton p�re, viens te pr�cipiter � ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu m�riter sa haine, d�s le premier jour de ta naissance,--puis s'adressant rapidement � Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le poignard dans le coeur d'une malheureuse m�re, oserez-vous d�sirer pour votre femme, l'une de ses filles, apr�s avoir fait votre ma�tresse de l'autre? Puis saisissant l'embarras de son �poux, aux pieds duquel �tait Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez plus d'ouvrir vos bras � cette malheureuse _Claire_ que vous m'enlev�tes au berceau, la voil�, monsieur, la voil�, victime de vos proc�d�s, tromp�e sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le corrupteur de ses jeunes ann�es, et montrez-lui le coeur d'un p�re, pour lui faire oublier son bourreau. [Illustration: _Viens, Sophie ... viens demander pardon � ton p�re d'avoir pu m�riter sa haine d�s le premier jour de ta naissance_.] C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde sc�l�ratesse, est venu disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels, c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'�me d'un libertin n'a pas une seule facult� qui ne soit aux ordres de sa t�te, et que tous les mouvemens de la nature c�dent dans de tels coeurs, � la perfide corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le pr�sident, avec le plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont l� les armes dont vous voulez me battre, en v�rit�, vous ne triompherez pas ... et s'�loignant encore plus de Sophie--par quel hazard cette cr�ature est-elle ici?... Te serais-tu dout�, Dolbourg, que la maison de madame servit d'asyle � nos catins?--Oh ma ch�re! n'esp�re plus rien de cet homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la nature avec tant de duret�, n'est plus qu'� craindre pour toi. Vole implorer les lois, leur temple est ouvert � tes plaintes, on n'eut jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des secours.... Moi, plaider contre ma femme, a r�pondu Blamont, avec l'air de la douceur et de l'am�nit� ... �tourdir le public de dissentions aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ... puis, s'adressant � moi, D�terville, a-t-il ajout�, faites retirer les jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'�nigme, mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie d�sol�e, Aline et Eug�nie ont pass�es dans l'appartement de madame de Blamont, et sit�t que j'ai reparu, le pr�sident nous ayant pri� de nous asseoir et de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait appartenu par aucuns noeuds, que l'id�e de cette alliance �tait absurde; il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du d�sir qu'il avait form� d'en substituer un autre � celui-l�, pour se conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la fille naturelle de son ami; il a ajout� que la mort tr�s-effective de sa fille Claire, l'ayant attir� au Pr� Saint-Gervais, o� elle �tait en nourrice, apr�s avoir rendu les derniers devoirs � cette petite fille, il avait imagin� de s'arranger l�, de quelque, joli enfant qu'il put mettre � la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la petite fille de la nourrice, positivement de l'�ge qu'il fallait, lui ayant convenu, il l'avait pay�e cent louis � la m�re, et transport� en cons�quence lui-m�me au village de Berceuil, o� elle avait �t� �lev�e jusqu'� treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demand� par quels moyens cette fille se trouvait � Vertfeuil. Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honn�te et sensible, croyant reconna�tre quelque sinc�rit� dans ce qu'elle entendait, et pr�f�rant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, � la n�cessit� de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif � objecter, puisque tu n'avais encore rien �clairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avou� de bonne foi.... Le pr�sident s'est jett� dans les bras de sa femme et l'embrassant avec la plus extr�me tendresse,--non, non, ma ch�re amie, lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'� supposer cette mort, si elle n'eut �t� r�elle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la nourrice de votre _Claire_, mais elle ne vous appartient nullement, je suis pr�t � vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la ressemblance est singuli�re, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai observ� les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme, soit donc ma ch�re amie, l'accord certain des d�lais que vous demandez pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous m'avez demand� du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'� votre retour � Paris, ainsi que nous en �tions convenus d'abord, mais qu'elle accepte apr�s, j'ose vous le demander en gr�ce, que la crainte d'un crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu �tre l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais �t� de la soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner, pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos amis du temps que je vous laisse pour d�terminer ma fille, � ce qui fait le but de mes voeux, je les conjure de vous aider � obtenir d'elle ce que j'en attends, et d'�tre bien certains que c'est son bonheur seul qui m'occupe. Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline ... qui l'obtenait, qui ne pouvait d�truire les assertions de son mari, ou qui n'avait � leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne semblait devoir faire pr�f�rer � celles du pr�sident ... qui, m�re ou non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien, trouva dans son coeur la r�ponse que lui dictaient nos yeux; elle convainquit son �poux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber cette Sophie dans ses mains, elle demandait en gr�ce que l'on la lui laiss�t. _Dolbourg_, elle ne m�rite pas le bien que vous voulez lui faire, j'ai v�cu cinq ans avec elle, je dois la conno�tre et je la connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur o� je pr�tends de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal trait� cette fille comme elle l'a �t�, sans qu'elle m'en eut donn� les plus graves sujets. Peut-�tre ai-je trop �cout� ma col�re, mais soyez s�re qu'elle �tait coupable. _Madame de Blamont_, on nous a fort assur� que non. _Dolbourg_, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tomb�e seule en vos mains, et cette cr�ature horrible qui couvrait et servait ses d�sordres, y est, sans doute, �galement. _Madame de Blamont_, il est vrai que j'ai vu la Dubois. _Le Pr�sident_, aucune imposture ne nous �tonne �-pr�sent, voil� celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit; mais ne la croyez en rien si vous voulez conno�tre la v�rit�, nulle femme au monde ne la d�guise avec tant d'art, nulle n'est capable de porter aussi loin le mensonge et l'atrocit�. _Madame de Blamont_, et qu'est devenue cette autre petite cr�ature que toutes deux conviennent avoir �t� la ma�tresse de mon mari et la fille de monsieur? _Le Pr�sident, �mu_, ce qu'elle est devenue? _Madame de Senneval_, oui. _Le pr�sident_, eh bien! mais rien de plus simple, elle �tait aussi coupable que Sophie ... coupable du m�me genre de tort ... Dolbourg a puni l'une de sa main, voulant �galement punir l'autre ... elle m'est �chapp�e ... je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sinc�rit� ... c'est le coeur d'un enfant. _Madame de Blamont_, oh, mon ami, voil� donc o� entra�ne le libertinage! que de chagrins, que d'inqui�tudes suivent toujours ce vice �pouvantable; ah! si le bonheur eut �t� moins vif dans votre maison, croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut �t� mille fois plus pur. _M. de Blamont_, laissons mes torts, il me faudrait des si�cles pour les r�parer, l'impossibilit� d'y r�ussir me porterait au d�sespoir, qu'il vous suffise d'�tre bien s�r que je ne les aggraverai plus.... Et des larmes ont �chapp�es des yeux de la cr�dule madame de Blamont.--Au d�faut du bonheur r�el, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux, est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la gr�ce enti�re, a dit cette malheureuse �pouse en pleurs, ne pensez plus � cet himen disproportionn�. _Le Pr�sident_, j'ai des engagemens que je ne puis rompre, vous ignorez leur degr� de force, je ne suis plus ma�tre de ma parole, Dolbourg lui-m�me ne saurait m'en d�gager, cependant je puis vous accorder des d�lais, il ne s'y refusera pas, son �me est trop d�licate pour pr�tendre � la main d'Aline sans la m�riter, deux mois, trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut trait�e comme elle le m�rite. _Madame de Blamont_, son malheur lui assure des droits � ma piti� , elle m'est ch�re d�s qu'elle souffre ... elle ne peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se repentir ... elle se repent d�j�, vous la feriez entrer au convent par force, je la d�terminerai de bonne gr�ce au m�me sacrifice, et vous serez �galement veng�. _Le Pr�sident_, soit, mais d�fiez-vous de sa douceur,--craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'�me la plus tra�tresse. _Dolbourg_, il n'est aucune esp�ce de tort qu'elle n'ait eue avec nous. _Le Pr�sident_, elle en a eue qui aurait m�rit� l'attention m�me des lois. L'enfant dont elle �tait grosse n'�tait s�rement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne nous trompait que par ses instigations, elle s�duit, elle impose, elle joue le sentiment et ce n'est que pour en venir � des fins toujours criminelles comme son coeur. _Madame de Blamont_, mais il n'y a sorte de bien que n'en ait dit la femme qui l'�lev�t. _Dolbourg_, cette femme ne l'a connue qu'enfant, et c'est � Paris, c'est avec la Dubois qu'elle s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en auriez bient�t des regrets.--Voyant madame de Blamont pr�te � faiblir, je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, all�gua la charit� et la religion qui l'obligeait � ne point abandonner cette malheureuse, apr�s lui promis sa protection, et les deux amis n'os�rent plus insister sur l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et d'autre, que Sophie resterait � madame de Blamont et qu'on accorderait � Aline jusqu'� l'hiver, pour se d�cider au mariage qu'on exigeait d'elle. J'ose vous demander encore au nom de l'honn�tet� et de la d�cence, a dit madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez s�duite hier chez moi; en v�rit�, a r�pondu le pr�sident, pour le crime, il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de c�der ... si peu de r�sistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des regrets;--ne la gardez pas au moins, placez-l� ... elle peut redevenir honn�te ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses d�sordres.--Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ... Eug�nie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures � rester ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus que de la joie. Madame de Blamont a �t� chercher elle-m�me sa fille, elle ne s'est point expliqu�e devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'�tat d'incertitude o� tout �tait, elle l'a caress�e, consol�e, elle l'a remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillit� s'est r�tablie; jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours �t� de mieux en mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus peut-�tre que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'�loges et d'amiti�s tous les habitans du ch�teau. Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs, saisit avec avidit� l'illusion qu'on lui pr�sente, c'est un moment de repos dont elle veut jouir; son �me honn�te a tant de plaisir � supposer ses vertus dans les autres; sa ch�re fille lui ressemble; toutes deux se livrent au plus doux espoir, Eug�nie le partage, parce qu'elle est bonne et sensible, comme son amie; il n'y a d'incr�dules que madame de Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous para�t bien prompt; il est rendu si n�cessaire par les circonstances que nous croyons qu'il ne d�pend absolument que d'elles, c'est au temps � nous d�tromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le pr�sident?... quelques mois de d�lais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces d�lais seront expir�s, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de confusion, dont il a �t� alt�r� par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas tout aussi pressant? Cependant, nous sommes convenus, ma belle-m�re et moi, de supprimer nos r�flexions � nos amies, elles ne serviraient qu'� troubler leur moment de calme. S'il doit �tre r�el, ce calme o� nous ne croyons pas, pourquoi leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons parer � rien, aucun �v�nement ne d�pend de nous, � quoi nos doutes serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde donc qu'avec toi. Presse tes �claircissemens sur Sophie, beaucoup de choses tiennent � cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet article, ils nous ont tromp� sur-tout le reste, alors ils m�ditent quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y r�ussir, et dans ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas impos� sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est r�el, ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts qu'ils lui pr�tent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je m'�crierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il est des momens o� le vice absorb� devant elle, est contraint � s'humilier, se confondre, demander gr�ce et dispara�tre ... mais sont-ce des vices ch�ris qui peuvent fl�chir de cette mani�re ... des vices nourris depuis autant d'ann�es ... non ... peut-�tre c�derait ainsi la fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime vieilli et soutenu par des id�es: le plus grand malheur de l'homme est d'�tayer ses travers de ses syst�mes, une fois qu'il s'en est form� d'assez s�rs pour l�gitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait dans le coeur d'un autre, la fixe � jamais dans le sien; voil� ce qui rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par r�flexion que p�che l'homme mur, ses fautes �manent de sa philosophie, elle les fomente, elle les nourrit en lui, et s'�tant cr�� des principes sur les d�bris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes invariables qu'il trouve les lois de sa d�pravation. Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'� l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du pr�sent, sans s'inqui�ter de l'avenir, et quels momens seraient pour elle, si � c�t� des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette mis�rable situation, que nos amis nous la laissent go�ter. Quant � Sophie, elle a toujours ses m�mes droits, jusqu'� l'�claircissement, fond�s ou non, il serait trop dur de les lui ravir, et la cruaut� ne peut na�tre dans une �me comme celle de notre amie. Si quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le silence affect� qu'on a gard� sur toi ... est-il naturel? un des motifs du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru? Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues sur-le-champ, prouvent que ces �claircissemens entraient dans leurs vues.--Pourquoi donc s'est-on t�t devant nous? pourquoi m�me, � l'�poque du raccommodement n'en pas �tre ouvertement convenus? ne voil�-t-il pas du louche dans la conduite du pr�sident? nous sommes s�rs d'ailleurs qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au d�sir de ravoir Sophie; on l'a cherch� dans le ch�teau; on a tach� de s'introduire dans la chambre o� l'on l'a soup�onnait renferm�e: un homme adroit du pr�sident a �t� aux aguets tout le jour qui a pr�c�d� celui de leur d�part; voil� donc encore du myst�re dans les d�marches de cet �poux, qui para�t repentant. Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le d�sir de ravoir Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est ind�pendant de ce qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est rien, qu'il veuille se venger d'une cr�ature, qui, selon lui, a tant de tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le malheur de sa fille.... Je n'ose rien r�pliquer, mais je n'en r�fl�chis pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une l�thargie, dont le r�veil sera peut-�tre terrible.... Adieu, fais comme moi, �cris, console, et ne trouble rien, � moins que les �claircissemens ne t'y forcent; tout d�pend des lumi�res que nous attendons de toi.... Mais si cet homme perfide a �t� assez adroit pour allier le mensonge � la v�rit�! pour donner � l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre �ternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est injuste; car, il ne cr�a jamais des �tres auxquels il d�t autant de bonheur; jamais deux cr�atures qui le m�ritassent aussi bien, si cette mani�re d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles, si elle est due, � ceux qui savent si bien l'a r�pandre sur tout ce qui les environne. * * * * * LETTRE XXIV. _Valcour � D�terville_ Paris, ce 22 septembre. Je re�us le quatorze, mon cher D�terville, la lettre o� tu me recommandais les d�marches du Pr�-Saint-Gervais, et quelqu'ayent �t� mes diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de r�ussir. O! mon ami, quelle int�ressante �tude nous fournit, chaque jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinit� sur lui, quand on voit avec quelle fatalit� celui qui tend des pi�ges s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en opposition avec lui-m�me, se perce avec les traits dont il veut frapper la vertu. Le pr�sident est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans le fait; il en impose odieusement � sa femme; il la trompe avec la plus insigne fausset�, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec attention, et mon �nigme va se d�velopper.[6] Je me transportai, le 15, au village indiqu�, et ayant descendu dans une auberge, je demandai historiquement, si le cur� �tait un honn�te gar�on, s'il �tait aim� de ses paroissiens; si c'�tait un individu sociable:--c'est un homme int�gre, m'assura-t-on, vieux, et depuis vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire � lui, vous en serez content.--Oui vraiment, dis-je, � celui qui me parlait; j'ai quelque chose � communiquer � ce pasteur; et puisque vous �tes assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie, pour aller lui demander, si un honn�te bourgeois de Paris ne l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit, et la r�ponse fut une invitation de me rendre au presbyt�re, o� je trouvai un eccl�siastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et pr�venante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez heureux pour 'm'�tre bon � quelque chose? J'expliquai ma commission.... Nous fouill�mes les registres, nous trouv�mes la mort que nous cherchions, aussi-bien constat�e qu'elle pouvait l'�tre, et toutes les preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 ao�t 1762, � Claire de Blamont, fille l�gitime de monsieur et madame la pr�sidente de Blamont, demeurant rue saint-Louis, au Marais.--Eh bien, monsieur! dis-je au cur� en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette Claire de Blamont que vous avez enterr�e le 15 ao�t 1762, aujourd'hui 15 septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme fr�mit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me convainquirent bient�t de mon erreur.--Ce que vous me dites est bien difficile � croire, monsieur, me r�pondit le cur�, il faut approfondir ... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, � qui j'ai l'avantage de parler?--A un honn�te homme, monsieur, r�pondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour �claircir une trahison?--Mais ceci peut devenir mati�re � un proc�s, et je dois savoir ....--point de proc�s, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que l'on soup�onne; l'intention est de traiter tout � l'amiable, et vous pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je viens vous trouver: je puis donc vous r�pondre, et du myst�re o� tout ceci restera, et de l'extr�me �loignement qu'on a de plaider.--Mais si cette _Claire_ existe, comme vous me l'assurez, o� est-elle actuellement?--dans les bras de sa m�re. Il ne s'agit que de v�rifier une supercherie de nourrice, et d'en approfondir myst�rieusement les raisons, pour parer � de tels d�sordres dans la suite, tout vous y engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement �couter l'aveu du crime, mais il doit m�me en pr�venir l'action. Notre homme, en s'asseyant, tomba ici dans quelques r�flexions; je l'y laissai deux ou trois minutes, et lui demandai enfin � quoi il paraissait se r�soudre?--� ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... � chercher l� les premi�res preuves de la fraude, avant que de nous d�cider � rien.--Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le fossoyeur et nous a cette exp�dition, je vous le r�p�te, le secret est essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'�glise, et nous voil� � l'ouvrage. L'endroit �tait mentionn� sur les registres; il y avait d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous tromp�mes point. On enl�ve un petit coffret de plomb o� devait �tre d�pos� le corps de _Claire_: et l'examen des ossemens fait avec la plus extr�me exactitude, nous offre les d�bris d'un chien, dont la t�te encore conserv�e, prouve la fraude �videmment. Le cur� tressaillit, se remettant n�anmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honn�te homme qu'on a dup�, mais qui est incapable d'avoir, en part � une telle ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai, et l'ayant convaincu de la n�cessit� de tout r�tablir, d�s que nous agissions en secret, nous y travaill�mes sur le champ; on remit la caisse � sa place; il imposa silence � son homme, et nous rentr�mes au presbyt�re.--Monsieur, me dit le cur� au bout d'un instant, quoique vous en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette aventure-ci; ma justification devient essentielle;--nullement, r�pondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que vous soyez soup�onn�, je vous l'ai certifi�,.je vous le confirme encore. Et je lui dis alors que la nourrice et le p�re �taient les seuls auteurs de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger la nourrice.--Son nom?--Claudine Dupuis;--Claudine? elle est pleine de vie; elle loge ici pr�s, nous sauvons tout.--Envoyez-la prendre, Monsieur, que la douceur et l'am�nit� r�gnent dans les questions que nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les enveloppe.--Claudine arriva; c'�tait une grosse paysanne tr�s-fra�che, d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.--Qui y a ti, monseu le cur�,--dit-elle gayement? _le cur�_. Asseyez-vous, Claudine, nous avons quelques questions s�rieuses � vous faire, et dont les r�ponses, si elles sont justes--pourront-vous valoir une r�compense. _Claudine_. Eune racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison eddir q'eune maison o� gnia pu d'homme, es zun cor sans �me; jarni, edpui quel miun z� mort, jen fsons pu r�an. _Le cur�_. Vous rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize ans, une petite fille nomm�e _Claire_, appartenant � monsieur le pr�sident de Blamont? _Claudine_. Oui da, j'men souvian, a mouru dcoliques la pau enfant; al �tait gentille comme tout pardiu on vous paya un service comm' si c'eut �t� l'enfant d'un prince, et vous l'enterr�tes l� dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y m'en souvient comme d'hier. _Le cur�_. Savez-vous ce qu'on dit Claudine? _Claudine_. � qu� qu'on dit monseu l'cur�? _Le cur�_. On pr�tend que cet enfant-l� n'est pas mort. _Claudine_. Pardine y s'peui bin qu'a soit rasucit�; not seigneur l'a bin �t�, n'gnia rien d'impossibe � Dieu. _Le cur�_. Non, ce n'est pas l� ce que je veux dire; on vous soup�onne de quelque supercherie. _Claudine_. Moi? eh queuque j'aurions donc gagn� � cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me serais-je pas fait tort � moi-m�me, en fsant cqu'vous dit l�. _Le cur�_. Mais si vous en aviez �t� bien pay�e. _Claudine_. Eh q'non, eh q'non j'en mangeons pas d'ce pain-l�, ah pardine oui et pis, s'fair pande apr�s.--Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique tr�s-long encore. Le fait est que jamais Claudine n'avou�t rien dans cette premi�re visite; et' que tout ce que nous p�mes obtenir d'elle, ne voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans col�re, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de se passer. Partez, monsieur, me dit le cur�, d�s qu'elle fut sortie, je vous r�ponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la voie seule, votre pr�sence la g�ne. Laissez-moi une adresse, je vous �crirai d�s que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour recevoir ses derni�res r�ponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la sinc�rit� et de l'envie de m'obliger, je consentis � ses arrangemens, lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses nouvelles, avec la ferme r�solution de pousser vivement l'affaire, s'il ne m'�crivait pas bient�t. Le cinqui�me jour je commen�ais � m'impatienter, lorsque mon ami m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le cur� m'invitait � venir d�ner chez lui le lendemain, pour y apprendre, de la bouche m�me de Claudine, des �v�nemens tr�s-extraordinaires, et que j'�tais bien loin de soup�onner. Ce n'est pas sans peine, me dit cet honn�te homme, d�s qu'il m'aper�ut, ce n'est pas sans promesse, et m�me sans un peu de rigueur, que je suis parvenu � tout d�couvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous allez en �tre instruit.--Monsieur, r�pondis-je, vos engagemens seront remplis; toutes les r�compenses que vous avez pu promettre seront acquitt�es; mais quelques myst�rieuse, que doivent �tre nos op�rations, quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera jamais jug�e, il faut pourtant qu'� tout �v�nement les plus sages pr�cautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos paroissiens, gens notables, discrets et bien fam�s, que nous placerons, si vous le voulez bien, pr�s du lieu o� nous allons entendre Claudine, afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.--Je n'y vois point d'inconv�niens, me dit le cur�, et dans l'instant il envoya prendre deux fermiers, dont il �toit s�r, leur fit jurer le secret et les cacha derri�re un rideau de l'autre c�t� duquel fut plac� la chaise destin�e � Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engag�e � r�p�ter les m�mes choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits suivans: 1�. Que, monsieur de Blamont s'�tait transport� chez elle le 13 ao�t, surveille de la pr�tendue mort de _Claire_, et lui avait dit qu'il destinait � cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait � faire � une femme pi gri�che, qui se d�clarait contre l'�tablissement qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux indes; que ne voulant, ni faire perdre � sa fille le riche mariage qu'il lui destinait, ni heurter de front les volont�s de sa femme, il avait imagin� de faire passer cette petite fille pour morte, de l'�lever secr�tement loin de Paris, et de ne d�clarer la fraude � sa femme que quand la jeune personne serait mari�e; mais que le consentement de la nourrice �tait n�cessaire � la r�ussite de son projet; qu'il lui demandait donc avec instance de ne pas s'opposer � une l�g�re ruse, dont il ne devait r�sulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien � cela contre sa conscience, avait consenti � r�pandre le faux bruit de la mort de cette _Claire_, moyennant que le pr�sident la d�dommagerait, ce qu'il avait fait sur-le-champ, par un pr�sent de cinquante louis, et que d�s le lendemain elle avait tout pr�par� pour le succ�s de la feinte. 2�. Qu'ayant m�rement r�fl�chi toute la journ�e du quatorze, au sort heureux dont le pr�sident lui avait dit que devait jouir la petite _Claire_, et sa fille � elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance tr�s-singuli�re avec celle du pr�sident, elle avait imagin�e de mettre l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en cons�quence de cette r�solution, elle avait pr�par�e les deux ruses �-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de _Claire_; qu'elle avait envoy�e _Claire_ comme son enfant chez une de ses voisines, en pr�textant que le mauvais air �tait dans sa maison, et qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette premi�re sc�ne arrang�e, elle s'�tait occup�e de l'autre; qu'elle avait publi� la maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-apr�s sa mort; qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une bo�te de plomb devant le pr�sident m�me, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa fille; que le service s'�tait fait, en cons�quence, � la paroisse, et que monsieur de Blamont tromp� comme il avait voulu tromper les autres, avait emmen� d�s le soir m�me la fille de Claudine au lieu de la sienne. 3�. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicit� des nourritures, et que huit jours apr�s l'�v�nement, dont il vient d'�tre question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne � Paris, pour recueillir une succession essentielle o� sa pr�sence �tait plus n�cessaire que celle de son mari, �tait accouch�e d'une fille presqu'en arrivant; que cette fille, confi�e aux soins de l'accoucheur, qui prot�geait Claudine, avait �t� conduite d�s le lendemain chez cette Claudine, pour y �tre nourrie avec le plus grand soin; cet enfant �tabli au Pr�-Saint-Gervais y avait re�u une seule fois la visite de sa m�re; laquelle oblig�e de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement recommand� sa fille � Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute, une voiture et une femme � elle, reprendre cette petite dans deux ans, avec une forte r�compense � la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois cette .petite fille, nomm�e Elisabeth, �tait morte, et qu'elle, Claudine, pour ne pas manquer la r�compense promise; tr�s-peu attach�e � la petite _Claire_ qui lui restait du pr�sident de Blamont, elle avait fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de Kerneuil �tait venue; qu'alors elle avait mis Claire � la place d'Elisabeth, et avait publi� que c'�tait sa fille qu'elle avait perdue; qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres, envers le cur� m�me, � qui elle avait fait enterrer Elisabeth de Kerneuil, sous le nom de sa fille. Ces expositions, comme tu le vois mon cher D�terville, �tablissent donc l'existence, pr�sente ou pass�e, de trois enfans. 1�. Claire de Blamont, crue morte, et r�ellement mise � la place d'Elisabeth de Kerneuil, devant exister � Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voil� o� est la fille de madame de Blamont. 2�. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlev�e par le pr�sident, �lev�e � Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant � Vertfeuille. 3�. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, tr�s-effectivement morte � trois mois chez Claudine, et enterr�e dans la paroisse du Pr�-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette fille d�j� c�d�e par elle au pr�sident, et n'existant plus que fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donn�e ensuite � madame de Kerneuil. Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonn�te cr�ature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air de rire de ses atrocit�s, et nous l'avons cong�di�e avec dix-louis, apr�s lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'�vangile qu'elle n'en imposait en rien; les t�moins ont sign� de m�me: je t'envoie les originaux de ces actes, et tout �tant fini nous nous sommes jur� mutuellement le myst�re, ne nous r�servant d'�tablir juridiquement nos preuves, que si le cas le requ�rait. Le cur� voulait que j'�crivisse � madame de Kerneuil, c'est l'affaire de madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle le jugera � propos: notre r�le a nous, est de soutenir au besoin tout ce que nous savons, et de ne rien r�veiller; il s'est rendu � mes raisons, et nous nous sommes quitt�s. L'impossibilit� o� je suis maintenant de donner des conseils � madame de Blamont, dans ce flux et reflux d'�v�nemens prodigieux, m'engage � taire mes r�flexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer d'�couter sa piti� et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse Sophie, avec les pr�cautions tr�s-essentielles de ne la rendre ni au pr�sident ni � sa m�re: deux �tres qui ne feraient assur�ment pas son bonheur. A l'�gard de Claire, la r�clamer, l'enlever � madame de Kerneuil, aupr�s de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela pour la rendre � un p�re qui d�s le berceau avait conspir� contr'elle; serait-ce travailler � sa f�licit�? Madame de Blamont doit, ce me semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est tel qu'il doit l'�tre, cette jeune personne, appartenant � une femme titr�e, �tablie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en co�te au coeur de notre amie, parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle est, donnerait elle � cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre en qualit� d'h�riti�re unique de la maison de _Kerneuil_, titre certifi� par Claudine.... Non, en v�rit�, elle ne l'a d�dommagerait point. Qu'elle combine donc et agisse d'apr�s cela, ayant toujours devant les yeux le danger extr�me de remettre cette fille entre les mains de son mari: pese ces raisons, D�terville. Je sens bien qu'il y a une esp�ce de fraude malhonn�te � laisser subsister celle de la nourrice, que c'est frustrer les v�ritables h�ritiers de madame de Kerneuil, et prendre par cons�quent un parti bl�mable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux crimes � redouter; est-il donc contre la conscience de l'honn�te homme de prendre entre deux maux certains, celui qui lui para�t le moins dangereux. Pour quant au pr�sident tu vois, mon ami, que le crime n'en est pas moins dans son �me, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a trouv� des entraves par le crime oppos� de la Claudine, comme si c'�tait une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arr�ter l'effet des plus grands ... v�rit� terrible qui nous fait voir l'affreuse n�cessit� du mal sur la terre, qui nous d�montre que ce ne sont que par de l�gers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que de certains insectes qui nous g�nent et dont n�anmoins l'utile existence nous emp�che d'�tre incommod�s par de plus venimeux. Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie, par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux g�n�reux soins de sa protectrice; on cherche toujours � rendre odieux ceux qu'on maltraite mal � propos, afin d'apaiser ses remords, et de l�gitimer ses injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge, ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette fille honn�te, sensible et douce, quelque puisse �tre sa naissance, soit coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent si vrais, et qui ne s'est r�e que sur ce qu'il �tait impossible qu'elle e�t appris, n'a rien dit qui ressembl�t � cela; vois comme la m�chancet� s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige, et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accro�t que d'avantage l'ardent d�sir qu'elle a d'en rompre de nouveaux. Je suis persuad�, mon ami, que le vice peut conduire l'homme � un tel point de d�pravation, qu'il doit devenir comme impossible � celui qui le nourrit en soi de concevoir m�me l'id�e de la vertu; d�s-lors, ou sa vie lui para�t fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par ce venin qui le gangr�ne; arriv� l�, il ne se contente plus de faire simplement le mal, il veut m�me ne jamais faire le bien, et son coeur abreuv� d'une perversit� d'habitude, �prouve aux impressions de la vertu la m�me sorte de douleur, que ressent l'�me du juste � la seule id�e du forfait; et quel est le premier vice qui nous entra�ne � tous ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inou� ce qu'il �teint, ce qu'il d�t�riore, ce qu'il envenime; inexprimable � quel degr� il rel�che les ressorts de l'�me.... Blase la conscience en la contraignant � m�tamorphoser en plaisirs les retours f�cheux de ses erreurs, et voil� sans doute ce que cette passion a de plus dangereux, qu'aucune de celles qui d�vorent l'homme, puisque le souvenir des actions o� les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses jouissances dans celles-ci. Le pr�sident est donc aussi coupable qu'il peut l'�tre, je le dis � regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais son �poux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille, et assur�ment il doit �tre persuad� qu'elle l'est, tout convaincu qu'il en doit �tre, il la d�sire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est pour se venger de ce que le hasard a donn� pour asyle, � cette malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle �coute son coeur dans les moyens n�cessaires � prendre pour s'opposer � ce nouveau forfait. Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre les mains de ces deux d�bauch�s; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain par les vieillards.... Le voile de la pudeur arrach� par un p�re.... Con�ois-tu cette atrocit�? t'imagines-tu que ses inf�mes d�sirs ne s'allumaient pas � cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, ma�tresse de son ami et crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arr�terait ici, et que l'�pouse de d'Olbourg serait bient�t la victime de la flamme incestueuse de Blamont. Oh mon cher D�terville! emp�chons ces horreurs; il me semble que depuis ce trait odieux, ma d�licatesse est moins grande sur ce qui concerne cet homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je d�m�lerai jusqu'au plus secret replis de sa conscience; l'enl�vement de cette _Augustine_ me para�t encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les indignes plaisirs de ces s�ductions, eux qui.... Je gage que ceci tient � autre chose, ne perdons pas cette fille de vue. Quelques remords qu'ait affich� le pr�sident, sois bien certain que ses promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort l'�me de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems �nerv�e; cependant je crois aux d�lais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant de la r�union que j'appr�hende! Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est oblig� de plaider, le pr�sident a voulu faire une mauvaise action, sans doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu, et Sophie se trouvant r�ellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il le savait, qu'il ne l'aurait pas enlev�e sans cela, et Claudine, que d�cide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a impos� � sa femme, il a voulu faire passer _Claire_ pour morte; tout cela est bien prouv�, et peut l'�tre juridiquement, lorsque nous le voudrons; mais ce ne sont pas l� des armes triomphantes, ce ne sont pas l� des choses dont il ne puisse se d�fendre au besoin, qu'il ne puisse nier, m�me d�s qu'il le voudra. Peut-�tre eut-il mieux valu que Sophie se fut trouv�e sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce perfide �poux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait ici? un crime con�u, je l'avoue, mais rendu nul par les �v�nemens; il n'a livr� a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se d�fendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir s�duit cette cr�ature et de l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonn�te de le priver de l'autorit� qu'il a sur sa fille a�n�e? Tout le reste du roman ne fait rien � notre affaire; si _Claire_ est aujourd'hui r�put�e fille de madame de _Kerneuil ce n'est plus sa faute c'est celle de _Claudine_, il a donn� par ses d�marches le premier mouvement d'action a cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne l'emp�chera pas d'obtenir de marier sa fille � son gr�. Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-�tre voyons-nous trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amiti� s'alarment ais�ment, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette malheureuse m�re; je craindrais la solitude pour elle, son �me encourag�e par les conseils, fortifi�e par le charme de la soci�t� de ta belle-m�re et de ta femme succombera moins � ses tourmens, que si elle �tait livr�e a elle-m�me. Adieu, je ne puis r�sister au plaisir d'�crire un mot � ma ch�re Aline, et je vais le placer dans ta lettre. Note: [Footnote 6: Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas � cette lettre l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au d�nouement, et principalement � la cinquante-uni�me lettre, quand il y sera.] * * * * * LETTRE XXV. _Valcour � Aline_. Paris, ce 22 septembre. Je vous ai plaint, Aline, vous m'�tes devenue plus ch�re encore pendant vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai �prouv�. Juste ciel! celui qui, par �tat, doit �tre le gardien de la vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? o� ne conduisent pas les d�sordres d'une t�te �gar�e, et d'un coeur sans principes?... Ils triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonn�, en proie aux plus cuisantes inqui�tudes, la seule pens�e du bonheur qu'ils arrachaient n'eut os� seulement p�n�trer mon esprit.... Aline, pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point o� va sa curiosit�.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un peu d'amour � c�t� de la d�cence? �tiez vous aussi f�ch�e de l'insulte � la pudeur, que de l'outrage fait � l'amant? L'un vous rend bien respectable � mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus adorable encore! et peut-�tre en l'�tat cruel o� je suis, pr�f�rerais-je � vous voir une vertu de moins, pour un degr� d'amour de plus, mais o� se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la r�union de toutes les vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose m�me vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos discours, �loignez-le par vos vertus, et que son existence soit impossible, dans tous les lieux que vous embellissez. Je vous enl�ve une soeur, Aline, une soeur d�j� votre compagne, pour vous en rendre une � deux cent lieues de vous, que vous ne verrez peut-�tre de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient plus par les liens de la nature, que ceux de la piti� vous la rendent toujours ch�re; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez vos soins. La n�cessit� o� vous allez �tre de vous en s�parer, vous fera peut-�tre venir l'id�e de la rendre � sa m�re; ne lui d�sirez point un tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle ach�verait de se corrompre. C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu l'�loigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire passer � cette fille la fortune immense que votre p�re assurait devoir appartenir un jour � la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue l�; elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui d�voile la bassesse de son �me: elle est de plus tr�s-int�ress�e; voyant ses projets �vanouis, peut-�tre par des voies moins honn�tes, chercherait-elle � faire retrouver � sa fille, la fortune que n'a pu lui procurer sa premi�re fraude. Le village qu'elle habite est un de ces asyles empest�s, o� la d�bauche de la capitale vient se couvrir des ombres du myst�re, ne l'y envoyez point. Je vous r�pond qu'elle n'y serait pas long-tems en s�ret�. Les engagemens pris avec Isabeau, ont des �cueils, D�terville les a senti: ce sera la o� le pr�sident fera ses premi�res recherches, s'il persiste, comme il para�t, dans l'extr�me envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable m�re, ce qu'il y aura de mieux pour cette infortun�e, et donnez-moi vos ordres, si vous croyez que dans tout ceci je puisse vous �tre utile encore. Cependant vous voil� tranquille jusqu'� la fin du voyage. Je l'imagine au moins; permettez que je vous invite � mettre cet intervalle � profit, pour faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'�tat que le sort vous destine, vous les retrouverez sans cesse; ils �panouiront la fleur de vos beaux jours, si le ciel, comme je l'esp�re, vous en accorde apr�s tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse fatalit�, les �pines doivent �ternellement na�tre sous vos pas, vous devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois qu'une o� peut-�tre ils seraient inutiles, celle o� destin�s l'un � l'autre, il ne pourrait exister d'instant o� nous eussions besoin de nous distraire des sentimens que nous �prouverions. Pardon des l�g�res craintes qui s'aper�oivent encore dans ma lettre; je les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent pourtant point; ne les attribuez qu'� l'�tat de mon �me; ne fr�mit-on pas toujours pour ce qu'on aime? * * * * * LETTRE XXVI. _Le pr�sident de Blamont � d'Olbourg_. Paris, ce 20 septembre. Non, ne te m�les pas d'�duquer cette fille, fais-en ce que tu voudras d'ailleurs; mais ne laisse qu'� moi le soin de la conduire.... C'est un tr�sor que cette charmante _Augustine_.... Il y a l� tout ce qu'il faut pour r�ussir, ne t'en inqui�tes pas, je t'en conjure, tout est perdu si tu t'en charges; tu n'entends rien au grand art d'�chauffer une jeune t�te. Cette science sublime qui nous rend ma�tre des ressorts de l'�me par l'influence des passions, qui nous enseigne � mouvoir tour-�-tour celle qui doit produire un effet d�sir�; cette �tude savante du coeur humain qui nous en d�veloppant les plis les plus secrets, nous montre en m�me-tems sur quelle touche il est bon d'appuyer, les diff�rens usages qu'on doit faire de la louange et de la flatterie; l'indulgence qu'il faut avoir encore pour de certains pr�jug�s; le genre de ceux qui ne nuisent pas, l'esp�ce de ceux essentiels � d�raciner, les nouvelles lumi�res qu'il faut jeter sur tous les objets; la philosophie qu'il faut r�pandre, la sorte de d�licatesse bonne � mettre en oeuvre en raison de l'�ge; du sexe ou de l'�ducation du sujet que l'on veut corrompre, jusqu'� quel point on peut s'aider du physique; la mani�re de manier l'orgueil, de profiter des faiblesses trouv�es, de les �tendre ou de les changer de but; la fa�on d'�touffer les remords, de les remplacer par des sensations douces, d'employer enfin au vice qu'on d�sire, jusqu'aux vertus que l'on d�couvre; toutes ces profondes subtilit�s du grand secret de la s�duction, sont en un mot ignor�es de toi, ne t'en m�les donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je r�ussirai. Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que, de la science d'interroger juridiquement, na�t celle de s�duire criminellement; car, que sont nos interrogatoires captieux? que sont-ils autre chose que des subornations et des s�ductions �pouvantables? Ainsi voil� donc un de ces cas plaisans, o� l'art de la vertu d'�clat qui nous �l�ve et nous fait respecter, conduit � l'art du crime secret qui nous d�grade et qui nous avilit. Sont-ce les extr�mit�s qui se rapprochent?... Non, ce sont les hommes qui se d�pravent; ce sont les abus de la civilisation, de cette civilisation si vant�e, qui ram�ne l'homme � l'�tat de la b�te, bien plut�t qu'elle ne l'en tire, qui le courbe, qui l'asservit sous le joug p�sant de l'oppresseur, en faisant adroitement passer � celui-ci toute la somme de f�licit� dont il prive l'autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[7].... Qu'importe, profitons-en et taisons-nous; quand le chameau baisse les reins et s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s'aviser de calculer ses forces, il ne s'�tonne que de l'ineptie de l'animal qui ne sait pas conna�tre les siennes. Mais revenons. A toutes les armes indiqu�es ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien, le mobile puissant de l'int�r�t, v�hicule certain sur ces �tres subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent � risquer l'�chafaud que dans l'espoir d'une fortune. Pour la demoiselle _Sophie_, j'avoue qu'elle m'�chauffe la t�te, aller chercher une retraite chez ma femme; et cette respectable �pouse ne pas m'avertir aussi-t�t; s'�tayer myst�rieusement de tout cela pour me tenir en bride;... eh! non, non, ma charmante; ce n'est pas � vous � jouer au fin avec moi; d�tendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses ferait �chouer si j'en prenais la peine, toutes celles dont vous accoucheriez pendant dix ans. Oh! voil� des d�lits trop graves pour �tre pardonn�s; le bien-�tre de la soci�t� exige un exemple. J'ai � r�pondre de ma conduite � tout le corps des maris.... Je serais un homme fl�tri, ray� du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles fredaines impunies.... Heureuse faute! Quelle source de d�lices je vais trouver dans votre punition; chaque branche est une volupt� ... tranquillise-toi donc d'Olbourg, je te le r�p�te; bois, mange ... et dors, je r�fl�chirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillit� mutuelle: n'est-tu pas trop heureux d'avoir un second tel que moi, un ami qui ne te laisse d'autres soins que celui de cueillir les fruits de tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur; il est vrai que je risque moins que toi. Je l'avoue, afin de mettre ton coeur � l'aise, et de le d�gager d'une partie de la vive reconnaissance qui le captiverait sans cela. De la consid�ration, mon ami, du cr�dit, de l'argent, une place, voil� tout ce qu'il faut pour faire ce qu'on veut.... Je dis bien ... une place ... oui, une place � l'abri de laquelle on puisse se mettre, en cas de besoin ... car dans les n�tres, par exemple, ce n'est pas de se bien conduire qu'on exige, il s'agit seulement d'y obliger les autres. Pour peu qu'on ait fait rouer _magistralement_ une m�riter de l'�tre vingt fois soi-m�me, si l'on veut, sans le plus petit danger, et voil� ce qui fait que j'aime la France � la folie. Cette impunit� qu'y promet un peu de consid�ration, cette assurance de pouvoir tout faire avec un harnois noir, et la caricature ampoul�, roide et rigoriste qu'il faut pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours pr�f�rer notre bonne patrie, � ces maudits royaumes du nord, o� notre cr�dit se perd, o� nos pr�varications se punissent, o� les peuples �clair�s par le flambeau de la philosophie, commencent � croire qu'ils peuvent se gouverner sans nous, et o� ils s'avisent d'�tre heureux sans la peine de mort. Note: [Footnote 7: Imb�ciles cuistres, ou plut�t esp�ce de d�moniaques qui ont pass� leur triste et malheureuse vie � prouver � d'autres p�dans en combien de mani�res diff�rentes on pouvait se permettre de se d�faire de ses semblables, et qui ont tranquillis� la conscience de ces p�dans, sur la foule d'atrocit�s juridiques qu'ils commettent, par un million de sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le d�moniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a prouv� invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un homme � mort, plus il �tait certain que cet homme la m�ritait.--Je le demande, quel est le plus coupable envers l'humanit�, ou de Cartouche, ou d'un insigne coquin, capable d'�crire des horreurs aussi dangereuses, et qui viennent d'�tre depuis quelque tems si criminellement ex�cut�es. _Note de l'�diteur_.] * * * * * LETTRE XXVII. _Madame de Blamont � Valcour_. Vertfeuil, ce 28 septembre. Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donn� un coeur sensible que pour l'�prouver par les plus rudes combats.... Je serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de croire � pr�sent qu'une �me tendre soit un des plus beaux dons de la nature; elle ne nous l'a donn�e que pour notre tourment.... Que dis-je? et quel blasph�me osais-je prof�rer! N'est-ce pas une injustice � moi, que de pr�tendre � un bonheur sans m�lange? En existe-t-il sous le ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'�tre n�e pour les revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de quel droit osent l'accuser ceux qui s�ment leur or, au-lieu d'en recueillir? Il y a une somme �-peu-pr�s �gale de biens ou de maux, suspendue sur nos t�tes, par la main m�me de l'Eternel; mais il est indiff�rent sur qui elle tombe; je pouvais �tre heureuse, comme je suis infortun�e; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait pas quelque jouissance ... m�me dans l'exc�s du malheur; � force d'aiguiser notre �me, il en augmente la sensibilit�; ses impressions sur elle, en d�veloppant d'une mani�re plus �nergique toutes les mani�res de sentir, lui font �prouver des plaisirs inconnus � ces �tres froids, assez malheureux pour n'avoir jamais v�cu que dans le calme et dans la prosp�rit�; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens, mon ami, ces instans d�licieux, o� l'on fuit l'univers, o� l'on s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus �pais d'un bois pour y pleurer tout � son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on pr�voit tout ce qui va l'accro�tre, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repa�t.... Ces tendres souvenirs des jours de notre enfance, o� l'on ne les connaissait point encore, ces longues et p�nibles r�miniscences sur les divers �v�nemens qui nous y ont plong�, ces sombres craintes de le sentir nous accompagner jusqu'� la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les mains livides de l'infortune ... et pr�s de tout cela, cet espoir si doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se s�cher nos larmes, et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas des volupt�s? Ah! ce sont celles d'une �me douce; ce sont celles d'un coeur d�licat; laissez-moi-les go�ter un instant avec vous. Sacrifi�e bien jeune[8] � un �poux qui n'avait rien pour me plaire, et que je connaissais � peine[9], je n'en formai pas moins, dans le fond de mon �me, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les enfreignis jamais ... Je vis mes �gards pay�s par des duret�s, mes attentions par des brusqueries, ma fid�lit� par des crimes, ma soumission par des horreurs. H�las! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu'� moi de n'�tre pas aim�e, malgr� les louanges dont j'�tais enivr�es chaque jour; j'aimais mieux me croire des d�fauts ou des torts, que de supposer mon �poux injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son estime, si ce n'en �tait pas de son amour, tous mes sentimens se port�rent d�s-lors sur ces gages sacr�s.... Eh bien! me disais-je, je serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas �t� assez heureuse pour �tre celle de mon �poux; ils me consoleront de ses duret�s, et je trouverai dans leurs bras la f�licit� qu'on m'enl�ve. Que de projets ne form�-je pas d�s-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces id�es; elles seules parvenaient � fermer mes paupi�res, je ne m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers d�s que je croyais avoir trouv� ce qui devait rendre heureux mes enfans. Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce f�t encore l� pour moi la source du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux? qui me fait avaler, jusqu'� la lie, la coupe am�re de l'infortune? celui que j'ai toujours respect� ... ch�ri; celui que l'on m'avait donn� pour �tre le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais �t� que le destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi qui aurais mieux aim� perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce f�t.... Celui que je regardais comme mon p�re apr�s la perte du mien.... Comme mon ami ... comme mon �poux, et qui n'�tait que mon tyran et mon pers�cuteur. Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant, je le vois, je veux bien m�ler mes larmes aux v�tres, mon ami, mais je ne veux pas vous en faire r�pandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh! comme nous eussions �t� heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et moi, quels jours sereins et purs eussent �t� fil�s pour tous trois.... Avec quel calme je serai arriv�e pr�s de vous, aux bornes de ma vie! ma vieillesse n'eut �t� qu'un printemps, les yeux ferm�s par la tendre main de l'amiti�, je me serais plong�e dans le cercueil avec la tranquillit� du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien! voyez comme je retombe malgr� tout dans le sombre que je veux �viter.... Non ... j'arr�terais en vain la source de mes pleurs, elles coulent malgr� moi.... Mille nouvelles id�es me tourmentent.... Si vous �tes malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser na�tre en vous une passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser conna�tre ni Aline, ni sa triste m�re; aujourd'hui nous aurions tous bien des chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux autres.... Mais tout n'est pas d�sesp�r�; non Valcour, tout ne l'est pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sinc�re amie, de celle qui d�sirerait avec tant d'ardeur, m�riter ce titre avec vous.... Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare �poux peut r�fl�chir, ce monstre qui le suit partout, et qui vous pers�cute avec tant de furie, sentira peut-�tre qu'aucuns des plaisirs qu'il esp�re ne peuvent se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin de le penser et de le croire; l'illusion est � l'infortune, comme le miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire pr�sent�e � l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce. Comme il m'a abus� cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite � ce qu'on d�sire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... H�las! vous avez bien raison, il me trompait autant qu'il �tait en lui, il devait croire Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle, et il jurait qu'elle ne l'�tait pas, le crime est donc dans son entier, et ce que j'ai obtenu de sa fausset�, n'est donc plus que le fruit de sa honte.... Ce sentiment m�ne au d�pit, et le d�pit a tout dans de telles �mes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point abandonn�e.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous rendre compte des projets et de mes d�marches, car avec ce langage de la plainte mon coeur s'alt�re � tout instant. Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir � l'envie de savoir au plut�t des nouvelles d'_Elisabeth de Kerneuil_. Quelque soit le sort qu'elle �prouve, il m'int�resse trop r�ellement pour que je n'aye pas d�sir� de l'�claircir. D�terville a �crit sur-le-champ � un de ses parens � Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de lumi�res qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans ce cas-ci, est tr�s-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans doute, le plus grand d�sir de poss�der cet enfant, mais quel droit aurais-je � son coeur? Le seul titre de m�re que je pourrais lui all�guer, me m�ritera-t-il sa tendresse? n'est elle pas due, toute enti�re aux parens qui l'ont �lev�e?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en r�unissant � la ravoir? Le sort, ou qu'elle a d�j�, on qui lui est r�serv�, ne sera-t-il pas toujours pr�f�rable � celui que je pourrais lui faire, comme cadette?... Et les inconv�niens de la rendre � un p�re qui peut-�tre, ou ne voudra pas la reconna�tre, ou ne verra dans elle qu'une victime de plus � son insigne libertinage; ces dangers effrayans les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser o� elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refus�e � mon �me tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortun�e; heureusement je sais l'�tre, et mon coeur est dans un tel �tat d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience; puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas? dois-je en priver les h�ritiers l�gitimes? Non, sans doute; cette circonstance vous a frapp� comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. A l'�gard de Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous approuverez. Qu'elle appartint ou non au pr�sident; D�terville nous opposait toujours le danger certain de la replacer � Berceuil; et l'impossibilit� de l'y remettre devenait d'autant plus f�cheuse, que la variation de son sort lui rendait fort doux celui que nous avions arrang� pour elle dans ce village; j'objectais � D�terville qu'il n'avait pas trouv� d'obstacles � l'�tablissement de cette fille � Berceuil, dans les premiers momens o� nous l'avions con�u, ne la croyant pas fille l�gitime, et que je n'entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu'elle n'appartenait ni au mari ni � la femme; il me r�pondit qu'il avait fonci�rement d�sapprouv� ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les recherches du pr�sident paraissaient �videntes, plus il croyait Berceuil dangereux. Qu'elle f�t sa fille ou non, nous ne devions pas douter �-pr�sent du d�sir qu'il avait de la ravoir, que d�s qu'il la saurait hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d'envoyer chez _Isabeau_, et qu'alors au lieu de sauver _Sophie_, il est clair que je la sacrifiais;... je me suis rendue; nous avons donc d�cid�, un clo�tre � Orl�ans, o� nous travaillerions � lui faire prendre le go�t de la retraite, et � l'encha�ner au bout de quelques ann�es par des voeux, si elle n'y sent aucune r�pugnance; et ce sort quelque dur qu'il' puisse �tre, la d�robant � celui bien plus f�cheux sans doute, que lui aurait r�serv� la vengeance de ses deux pers�cuteurs, nous parut d�cid�ment le plus sage de tous. Il s'agissait de pr�venir cette infortun�e des changemens de son sort et de sa naissance, j'y pr�voyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger moi-m�me; notre ami a rempli ce soin, apr�s beaucoup de larmes, comme vous l'imaginez ais�ment, elle a d'abord t�moign� quelque d�sir d'�tre rendue � sa m�re; convaincue enfin du danger qu'il y avait � ce parti, elle a r�clam�e a ch�re Isabeau; elle renon�ait volontiers � la dot, au mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et elle a enfin con�ue ceux-l� comme les premiers: �Il faut vous d�rober au pr�sident, lui a dit D�terville, il est certain qu'il vous cherche, nous ne pouvons en douter, il est �vident qu'il vous traitera mal s'il vous d�couvre, une �ternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous garantir et de ses pi�ges et de ses fureurs, vous y serez moins comme prot�g�, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'�tre sa fille, mais d�s que de malheureuses circonstances vous enl�vent cette douce satisfaction, vous serez mieux l� qu'en nul autre endroit�. Eh bien! j'irai! s'est-elle �cri�e, en larmes; je suis � charge � tout le monde; je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette o� l'on voudra, je serai par-tout p�n�tr�e de reconnaissance des bont�s de la dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... d�s que je l'ai su dans cet �tat, j'ai couru l'embrasser, elle s'est pr�cipit�e dans mes bras, toute en pleurs, et m'a prodigu�e les choses les plus tendres et les plus flatteuses; en v�rit�, mon amie, il y a des instans o� mon coeur l'emporte sur les r�alit�s que vous nous avez apprises.... Il est impossible que les vertus de cette �me charmante se trouvent dans la fille d'une paysanne d�prav�e, telle que vous nous avez peint cette Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orl�ans dont je connais la sup�rieure, je l'ai recommand�e comme une parente, et plac�e sous le nom d'_Isabelle-des-Ganges_, avec mille livres de rentes, dont l'acte lui a �t� pass� sur-le-champ, je n'ai point cach� mes motifs de myst�re � la sup�rieure, j'y ai int�ress� sa religion et sa piti�, elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la terre. Mais je la verrai ... cette ch�re enfant ... je le lui ai promis, elle me l'a demand�e avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait plut�t � tout le bien que je lui faisais qu'� cet engagement, elle m'a demand� la permission de m'�crire, et sur-tout de pouvoir faire passer quelque chose tous les ans sur sa pension � Isabeau. Ces deux demandes faisaient trop d'honneur � son �me tendre pour �tre refus�es; je les lui ai accord�es de tout mon coeur, et nous nous sommes quitt�es.... Quand elle m'a vue pr�te � ouvrir la porte du parloir ... son �me a �clat�e, elle a jet�e ses jolis bras au travers des grilles, elle a demand�e avec instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a suffoqu�e en nous embrassant encore toutes deux.... Voil� donc l'�tre que le pr�sident accuse de fausset�, d'imposture et de crimes, ah! puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient �tre aussi pur que celle qu'il ose calomnier ainsi. Nous nous sommes retir�es, et je vous r�ponds qu'Aline n'�tait pas en meilleur �tat que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que le lendemain apr�s avoir appris que cette pauvre fille �tait aussi bien qu'elle pouvait �tre pour sa situation, elle avait devin�e elle-m�me la mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas. Mais D�terville l'avait si bien ramen�e � la raison sur cet objet, que sa douleur a �t� beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru. Pendant que j'agissais de ce c�t�, D�terville allait de l'autre rompre nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a �t� d�sol�e, je n'ai pu r�sister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je retirais du cur�, ainsi qu'une autre � ce bon pasteur pour les malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de bien, et � quoi servirait-il que le sort nous e�t favorablement trait�, si ce n'�tait pour satisfaire tous les besoins de l'infortun�? nos richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le plaisir de les soulager, a v�cu sans conna�tre et la v�ritable raison pour laquelle il �tait n� plus � son aise qu'un autre, et les plus doux charmes de la vie. Toutes nos op�rations termin�es, nous nous sommes r�unis, nous nous sommes regard�s, comme le feraient des gens, qui du sein de la tranquillit� auraient subitement pass�s dans celui des angoisses et des tribulations; et, qui voyant enfin le calme rena�tre.... Je dis le calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler jusqu'� notre retour � Paris. Alors, mon intention est de demander de seconds d�lais, de contenir du mieux que je pourrai le pr�sident, avec le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens s'il le faut; car soyez-en bien s�r, il n'y aura que la force qui pourra me d�cider � sacrifier ma fille au sc�l�rat qui la d�sire ... et si je gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme � qui je la destine?... C'est au plus digne de la poss�der.... C'est au meilleur ami de mon coeur. Notes: [Footnote 8: Elle fut mari�e � quinze ans; elle va de trente-cinq � trente-six, lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline � seize ans: elle est grande, faite � peindre. Les traits les plus doux, les plus agr�ables, p�trie de gr�ces et de talens.] [Footnote 9: M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, ind�pendamment des d�fauts de caract�re assez prononc�s dans ses lettres, pour donner une juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le regard effrayant, la bouche affreuse, le nez tr�s-long, le front chauve et bas, le menton relev�, en perruque depuis son enfance; une taille longue, fr�le, vo�t�e, la poitrine plate, un son de voix rauque et cass�, et malgr� tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.] * * * * * LETTRE XXVIII. _Aline � Valcour_. Vertfeuil, ce 8 octobre. Oh Valcour! vous avez partag� mes peines ... elles ont p�n�tr�es votre coeur! Combien me sont pr�cieux les t�moignages que vous m'en donnez! Je pardonne moins � mon p�re tout ce qui s'est pass� que sa funeste liaison avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis s�re qu'il redeviendrait plus honn�te, il a plus d'esprit que ce monstre, et pourtant il est entra�n� par lui. Perfide effet du vice!... Je le ha�ssais tant, que je croyais que pour s�duire, il lui fallait au moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y r�ussit en n'offrant � nud que sa laideur. Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la d�cence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que je sens, c'est que l'amour les r�unit, les confond tous si bien en moi, qu'il n'est pas une seule pens�e de mon esprit, pas un seul mouvement de mon coeur qui ne soit d� � ce premier sentiment; il dirigera toujours tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de vous d�voiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour. J'ai bien pleur� cette pauvre Sophie, quels revers!... H�las! elle se croyait ma soeur, aujourd'hui la voil� fille d'une paysanne trop indigne d' elle pour qu'on ose m�me la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma m�re m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai jur� de l'appeler toujours ma m�re, et de lui conserver � jamais tous le sentimens de ce titre ... et celle � qui je les dois r�ellement.... Je ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... D�terville a �crit; nous attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle, pour voir si nos caract�res se conviendraient.... Si elle finirait par m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime d�j� ... ah! chim�res que tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle fatalit�! que de d�rangement!... que de d�sordre dans une famille cause la cupidit� d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas s�v�re; mais convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans punition? Le comte de Beaul� est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh, mon ami! quel titre pour �tre ch�ri de moi! J'�tais d'avis que ma m�re lui confia nos peines.... Peut-�tre le fera-t-elle, assur�ment il nous servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'�tait un ancien amant de ma m�re.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est bien plus vieux; mais il �tait jeune encore, quand ma m�re entrait dans le monde, et ils se connaissent depuis cette �poque.... Ah! si jamais cette femme respectable avait due s'�carter des devoirs p�nibles et rigoureux que lui imposoit le ciel, assur�ment le choix qu'elle aurait fait du comte aurait bien excus� ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur, que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens o� je m'y livre; mais si elle �tait vraie cette folie que je viens de dire, si j'�tais la fille du comte de Beaul� ... je gage que vous l'aimeriez mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaiet� n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement chim�riques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un instant. S'il est une femme au monde � qui soit d� l�gitimement les titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est � celle-l�! et quel m�rite elle avait � s'en rendre digne.... Vous le savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu d�plorer dans mes bras le poids du fardeau dont elle �tait accabl�e.... Si cet homme cruel se fut content� de la n�gliger, elle e�t trouv�e dans son indiff�rence pour lui, des raisons de pardonner ces torts-l�; mais le pervers.... Changeons de propos, c'est mon p�re, et je dois respecter dans lui jusqu'� ses �carts.... H�las! je le ferais sans peine, si ces torts n'outrageaient pas la meilleure des m�res: mais ce que je dois � celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et l'obligation de ha�r le pers�cuteur de celle qui m'a port� dans son sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus � celui qui m'y pla�a. Adieu, mon ami, ma t�te s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer. Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela d�range un peu et notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voil� de tems que je ne vous ai vu!... Pr�s de sept mois, si vous voulez je vous dirais de m�me en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis par moi au rang des instans o� je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait ainsi de sa vie tous ceux o� nul plaisir ne doit na�tre pour nous; vivrait-on en tout plus de quatre ans? * * * * * LETTRE XXIX. _Le chevalier de Meilcourt � D�terville_.[10] Rennes, ce 12 octobre. Je d�sirerai, mon cher D�terville, pouvoir r�pondre, et plus au long, et d'une mani�re plus satisfaisante, � la lettre que vous m'avez fait l'amiti� de m'�crire, mais encha�n� par des consid�rations dont je d�pends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos demandes d'autres lumi�res que celles qui sont contenues dans le peu de lignes que vous allez lire. Elisabeth de Kerneuil, dou�e de tous les agr�mens de la figure et de l'esprit, mais fille d'une m�re qui ne pouvait la souffrir, r�pondit fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils �prouv�rent l'un et l'autre � l'union qu'ils d�siraient, furent causes de deux malheurs qui out � jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est expatri�, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant que la nouvelle ne s'en r�pandit, mademoiselle de Kerneuil avait d�j� fini sa vie d'une mani�re plus affreuse, elle se tua d�s qu'elle vit l'impossibilit� d'appartenir jamais � l'objet de ses feux.... Son p�re �tait mort depuis long-tems, sa m�re a termin�e ses jours deux ans apr�s l'�v�nement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de Kerneuil �tait fille unique, les biens ont pass�s � des collat�raux ... c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous interrogeassiez dans notre province, ne vous r�pondrai pas avec tant de franchise; il alt�rerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance qu'on avait fait courir des bruits tr�s-divers sur cette malheureuse aventure ... vous eussiez sans doute d�sir� plus de d�tails, mais les liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais r�vel� qu'aux personnes qui vous chargent de m'�crire, et que vous voudrez bien engager au secret. Note: [Footnote 10: Cette lettre-ci �tait incluse dans la suivante.] * * * * * LETTRE XXX. _Madame de Blamont � Valcour_. Vertfeuille, ce 16 octobre. Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter �ternellement.... Elle �tait malheureuse.... Ah comme je l'aurais aim�!... elle s'est tu�e de d�sespoir.... Elle �tait ha�e.... Funeste erreur!... Tout cela fut-il arriv� sans l'infamie de cette nourrice? sans l'affreux projet de mon �poux? J'aurais voulu de plus grands d�tails, mais � quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la verrai jamais!... Il faut �touffer tous les mouvemens de mon coeur, ah! j'apprends depuis tant d'ann�es � leur faire violence, qu'un sacrifice de plus ne devrait pas me co�ter.... Valcour, �crivez-moi ...; calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'�tre, mon coeur toujours d��u, veut les secours de l'amiti�, il lui faut un sentiment r�el pour le consoler de toutes illusions qui l'�garent. En v�rit�, c'est un grand malheur d'�tre organis� moins grossi�rement qu'un autre, pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de plus. L'exc�s des pr�cautions que nous sommes oblig�e de prendre, nous privera peut-�tre de vous �crire aussi souvent que nous le faisions; cet homme cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres qui ne me fasse fr�mir. Cependant, ne vous inqui�tez nullement, il ne se passera rien de s�rieux que vous n'en soyez instruit aussit�t. Adieu, plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer. * * * * * LETTRE XXXI. _Valcour � Madame de Blamont_. Paris, ce 22 octobre. Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilit� est un des plus cruels pr�sens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet ex�s fait votre malheur. Votre �me est d'une d�licatesse qu'elle semble toujours voler au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On dirait qu'elle aime � s'en nourrir, et que cette mani�re d'exister comme plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des maux r�els, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette fa�on de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit �tre en raison du leur pour nous; il me para�trait tout aussi d�plac� d'aimer un enfant qui nous ha�rait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,) d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un �tre inconnu? Peut-�tre trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs; mais il faut impitoyablement enlever � un coeur aussi sensible que le v�tre, la facilit� perp�tuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances que la mort de Claire vous d�robe; ah! votre sant� m'inqui�te bien plus que cette perte qui ne doit en v�rit� vous faire aucune impression! voil� une chose r�elle � m�nager et qu'il ne faut pas sacrifier � des chim�res; songez que vous vous devez � m�nager et qu'il ne faut pas sacrifier � des vous-m�me, � une fille qui ne respire que pour vous, � des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que d�solerait la plus petite alt�ration d'une sant� qui leur est si ch�re; j'apprends avec douleur que vous voulez �tre quelque tems sans me donner de vos nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne pensez qu'� vous, je vous en conjure; je serai consol� de tout, que dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser ignorer. * * * * * LETTRE XXXII. _Valcour � Aline_. Paris, ce 5 novembre. Quel silence! je n'ai os� le troubler, mais en �tais-je plus tranquille,... s'il m'�tait possible de vous voir! je souffrirais bien moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous pas une minute? je sens toute l'�tendue de la demande, je ne me rappelle qu'en tremblant qu'elle m'a d�j� �t� refus�e; mais je trouve dans la force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces longues soir�es ... 'arriverais d�guis�.... Le plus profond myst�re ensevelirait cette d�marche.... Je me jetterais un instant ... un seul instant aux pieds de votre respectable m�re et aux v�tres, quel calme r�pandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,... ces jours infortun�s qui vous sont consacr�s, s'usent ainsi dans les larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne, sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux o� je suis condamn� � vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je tout ce que je peux pour �loigner de moi ce d�sir violent, il rena�t sans cesse dans mon coeur, toutes mes id�es me le ram�nent, je dois mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est � charge, je parcours les beaut�s de la nature;... je l'�tudie, je cherche � la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon Aline. Ayez piti� de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!... ne cherchez pas surtout � me calmer par des raisons; mon coeur n'�coute plus que le sentiment qui l'entra�ne, si vous ne le satisfaites pas Aline, vous allez le r�duire au d�sespoir,... et vous n'�chapperez pas � vos remords.... Votre exc�s de rigueur aura fait deux malheureux, sans que quelques biens�ances o� vous aurez inutilement sacrifi�, vous donne une vertu de plus. * * * * * LETTRE XXXIII. _Madame de Blamont � Valcour_. Vertfeuille, ce 12 novembre. Oui, c'est moi qui r�ponds; votre Aline est trop faible pour s'en charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous en faites � vous-m�me, et voil� ce me semble, tout ce qui r�sulte de ce petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous donc pas l'impossibilit� de votre proposition, et dans la circonstance o� nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas � me rendre plus malheureuse que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait l'orage si la d�marche �tait d�couverte? Ah mon ami! appelez ici au secours de votre raison cette d�licatesse qui caract�rise si bien le coeur qui m'a s�duit.... Consultez-l�, vous verrez si elle vous permet de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put �tre ignor�, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir consenti, malgr� la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien que je n'ai rien � craindre de vous. Votre honn�tet�, vos vertus me rassurent et l'amant assez d�licat pour n'exiger un rendez-vous de sa ma�tresse qu'en pr�sence m�me de sa m�re, ne deviendra jamais le s�ducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous �loignerez votre bonheur.... Que dis-je, vous le d�truiriez � jamais. Travaillons plut�t � l'obtenir un jour sans m�lange, qu'� le go�ter ainsi par portion, qu'� hasarder pour un moment heureux qui, peut-�tre, ne r�ussirait pas, la certitude de le savourer bient�t tout entier.... Non , je m'oppose � cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici � quelque temps vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,... est-ce ainsi que vous en faites para�tre?... Je vous pardonnerais si vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous �tes aim�, vous l'�tes uniquement, rien ne peut agiter votre �me, rien ne doit la porter au d�sespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-�tre autant qu'elle, que c'est moi qui vous d�fends de vous d�sesp�rer, et que c'est moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous �tes plus sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette mani�re que tu captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends ma�tre de ses passions!... La voil� cette ch�re Aline, la voil� pr�s de moi, qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le d�sire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne se peut pas, soyez bien s�r que si je n'y voyais pas moi-m�me les plus grands dangers, je l'aurais peut-�tre imagin� la premi�re, croyez-vous que je ne sache pas ce qui peut convenir � l'amour. Je n'ai jamais connu, dieu merci, cet esp�ce de d�lire, mais je le con�ois, rassurez-vous donc, _vous �tes aim�_, oui, j'ai voulu que ce mot fut trac� par celle m�me qui l'�crit d'apr�s son coeur, on vous aime, on s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne d�truisez pas l'effet de nos soins, et ne cherchez pas � tout perdre pour un instant de satisfaction, qui ne servirait peut-�tre qu'� nous replonger dans un abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que non,... pour m'assurer que vous avez d�j� fait le sacrifice de cette extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le fruit de votre raison que de mes argumens, � c�t� du bien que je fais, je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma jouissance sera toute enti�re, je serai s�re que vous avez �t� raisonnable par le seul effet de vos r�flexions, et je n'ai pas la douleur de d�chirer votre �me en vous �crivant les miennes. * * * * * LETTRE XXXIV. _D�terville � Valcour_. Vertfeuille, ce 15 novembre. Depuis assez long-temps, tu dois t'�tre aper�u, mon cher Valcour, que quand les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles catastrophes.... Eh bien! voil� d�j� la t�te en l'air.... La philosophie hors de ses gonds, comme disait l'autre jour une certaine dame de ta connaissance, � propos de ton ridicule projet ... _plus de tranquillit�,... plus de principes,... plus de bon sens!_.... Qu'il faut peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et souvent un �tre tr�s-sens� de la plus extravagante des cr�atures. Il me prend envie de t'impatienter,... voyons, calculons d'un c�t� tous les �v�nemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui peuvent t'�tre contraintes; troisi�mement, enfin, tous ceux qui ne te sont qu'indiff�rens. Il est bien certain que ce que j'ai � t'apprendre est dans l'une de ces trois classes, formons-les; il serait possible d'abord que le pr�sident fut revenu; qu'Aline fut enlev�e,... possible qu'il se fut mis � la raison, qu'on t'attendit pour un mariage ... extr�mement simple, que des inconnus fussent fortuitement arriv�s � Vertfeuille, et nous eussent appris des choses tr�s-extraordinaires; n'est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe des choses possibles? eh bien! calme tes craintes sur le premier; ne te livre pas tout-�-fait au doux espoir du second, et �coute pacifiquement le troisi�me. Le soir que madame de Blamont t'�crivit, nous �tions, elle, Aline, Eug�nie et moi, � raisonner sur ta folie; M. de Beaul� jouait aux �checs avec madame de Senneval, il �tait environ huit heures du soir, le ciel tr�s-obscur se remettait � peine d'un ouragan �pouvantable, lorsque tout-�-coup nous entend�mes un homme � cheval, faire retenir la cour de son fouet ... de ses cris, et appeler � lui de toutes ses forces.... On ouvre les portes, les valets courent.--On �claire, madame de Blamont fr�mit, Aline et elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de leurs craintes, le comte lui-m�me tout _�chec_ et _m�t_ qu'il est, vole avec moi � la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier anti-chambre, un malheureux domestique mouill� jusqu'aux os, crott� par-dessus la t�te, qui nous demande s'il est dans la route d'Orl�ans? et s'il lui reste bien du chemin � faire pour arriver dans cette ville?--Beaucoup, et d'o� venez-vous?--de Lyon, nous allons � petite journ�e � Paris, mon ma�tre qui me suit avec sa femme a voulu passer par la route d'Orl�ans, et ce maudit caprice est cause que nous voil� perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci.... La nuit est venue.... Un temps du diable, marchant en t�te de la voiture, j'ai �gar� le postillon qui me suivait, parce que je m'�garais moi-m�me, et nous voil� � pr�sent je ne sais o�;--chez d'honn�tes gens.--Je le vois bien, mais nous aimerions mieux �tre � l'auberge; parce que mon ma�tre qui voyage _incognito_, entendez-vous, ne veut g�ner personne, et il n'acceptera s�rement jamais l'asyle que vous allez avoir la politesse de lui offrir.--Et o� est-il votre ma�tre?--A deux cents pas d'ici, au coin de l'avenue, s'il y avait eu seulement une chaumi�re, il s'y serait arr�t�; mais il n'y a que des arbres, il m'a envoy� devant pour tacher d'obtenir quelqu'�claircissemens sur la route qu'il nous faut prendre.--Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame la pr�sidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait tr�s-f�ch�e qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez elle.--Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honn�tes gens morbleu, si j'�tais tomb� dans une caverne de voleurs, on ne m'aurait pas tant fait de politesse, et l'�cuyer fid�le revole vers son ma�tre, pendant que le comte s'empresse d'apprendre � madame de Blamont la libert� qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison � ces voyageurs �gar�s. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui pr�pare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a comme tu crois, sonn� bien vite pour donner des ordres, on a allum� des flambeaux, et on a couru au-devant de la voiture pour la conduire plus s�rement � la maison; un quart-d'heure apr�s, les portes du salon se sont ouvertes, et nous avons vus para�tre un jeune homme d'environ 27 ans, nous pr�sentant comme lui appartenant une femme de 17 � 18 ans, et nous offrant l'un et l'autre � c�t� des traits les plus doux et les plus r�guliers, le ton le meilleur et le plus honn�te. [Illustration: _Quelles gr�ces je rends � la fortune de l'accident qui m'arrive_.] Quelles gr�ces ne dois-je pas rendre � la fortune, madame, a dit le jeune homme � la ma�tresse du logis, de l'accident qui nous arrive, puisqu'� lui seul est d� le bonheur inesp�r� pour moi de vous offrir mon respect; je ne vous demanderais qu'un guide, madame, si mes chevaux n'�taient pas rendus, et si j'osais ravir � votre coeur le charme que je lui vois go�ter � l'hospitalit� qu'il nous donne; et pendant ce tems l�, la jeune femme s'exprimait avec encore plus d'agr�ment et de facilit�. Elle �tait habill�e � l'anglaise, un �l�gant chapeau de paille sur les yeux, la taille mince et bien prise, de tr�s-beaux cheveux noirs, n�gligemment attach�s par un ruban rose, une vivacit� extraordinaire dans les yeux; le nez un peu aquilin, de belles dents, de tr�s-jolis d�tails, et une finesse �tonnante dans les traits.... On s'est assis, on a jas� un instant, et on s'est mis � table.... Vous alliez � Paris, monsieur, a dit madame de Blamont, au jeune homme?--Non, madame, je ram�ne ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je rejoins mon corps apr�s l'y avoir laiss�e; �tes-vous des n�tres, a dit le g�n�ral Beaul�, servez-vous dans la cavalerie?--Non, monsieur, je suis capitaine au r�giment de Navarre, et je vais le retrouver � Calais, apr�s avoir remis ma femme entre les mains de sa m�re; nous venons de voir, en Dauphin�, un vieil oncle � moi, qui voulait nous embrasser avant que de mourir, et qui nous a laiss� douze mille livres de rente.--Voil� le voyage bien-pay�, a dit madame de Senneval.--Oui, madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu'on aime et qui nous tiennent d'aussi pr�s. Au dessert, _L�onore_, c'est le nom de cette charmante aventuri�re, a eu un petit moment de vapeur; _Sainville_, son �poux, a vol� � elle.... Ne vous alarmez pas, madame, a-t-il dit � madame de Blamont, ce sont des accidens de jeune femme, qui doivent peu surprendre dans les premi�res ann�es d'un mariage; nous vous demandons la permission de nous retirer.... Et ils sont mont�s tous les deux dans l'appartement qui leur �tait destin�. Comme L�onore n'a point de femme avec elle, madame de Blamont lui a envoy� les siennes; elle les a remerci� tr�s honn�tement, et ne s'en est point servi. Revenus tous du premier �tonnement de cette aventure, il nous a �t� impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le r�cit de nos voyageurs; d'abord le valet nous dit qu'ils viennent de Lyon, et qu'ils vont � Paris.--Le ma�tre, ou qu'il oublie l'ordre donn� � son valet, ou qui a peut-�tre n�glig� de lui en donner un, nous assure, au contraire, que c'est du Dauphin� qu'il vient, et que c'est vers le Maine que leurs pas se dirigent. La tournure de la jeune personne nous parut d'ailleurs un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l'air de l'excellente �ducation. Mais en l'examinant un peu mieux, on voit qu'il y a plus d'art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la bonne compagnie. Ses mani�res sont �tudi�es, ses gestes arrang�s, sa prononciation belle, mais affect�e; elle est compass�e dans ses mouvemens, et au travers de tout cela, cependant on trouve de la candeur et de la modestie. Le jeune homme est d'une tr�s-jolie figure, brun, un peu h�l�, lestement fait, de tr�s-beaux yeux, les cheveux superbes, son ton est moins mani�r� que celui de la personne qui l'accompagne, mais on voit qu'il conna�t celui du monde, et qu'il a tout ce qu'il faut pour y r�ussir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de _Sainville_ dans l'�tat du r�giment de Navarre, et ne le trouva point. Nos soup�ons redoubl�rent.... Nous demand�mes l'ordre qu'ils avaient donn� � leurs gens. Ils leur avaient dit de s'informer de l'instant o� madame de Blamont serait visible le lendemain matin, d'entrer chez eux une heure avant, et qu'ils partiraient imm�diatement apr�s avoir pris cong� de la ma�tresse du ch�teau.--Parbleu, dit le comte de Beaul�, ce sont-la deux aventuriers, je le parie, il faut qu'ils nous payent l'hospitalit� par le r�cit de leur histoire. Un moment, par d�licatesse, madame de Blamont s'oppose � ce projet; elle craignait que cela ne les f�ch�t; plus il y a de contradictions dans ce qu'ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est de se cacher, le valet en est convenu, il nous a dit que son ma�tre voyageait myst�rieusement, ne les contraignons pas � nous avouer leur secret. Cette hospitalit� que nous leur accordons, ne nous oblige qu'� des �gards;... nous y manquerions, ce me semble, en les for�ant � se d�voiler.--Mais il ne s'agit que de leur proposer, a dit madame de Senneval; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en parler davantage: et si, dans un cas contraire, ils viennent � y consentir, pourquoi nous priver de cet amusement? Eug�nie proposa de faire questionner leurs gens, madame de Blamont ne le voulut pas, et d�finitivement la r�solution prise fut, que la ma�tresse du logis irait elle-m�me voir la jeune femme le lendemain matin; qu'elle commencerait par l'inviter a se reposer quelques jours � Vertfeuille; qu'insensiblement elle lui laisserait apercevoir l'int�r�t qu'elle prenait � cette belle voyageuse, et le d�sir qu'elle aurait de la conna�tre plus particuli�rement.... Mais timide, comme tu la sais, elle n'osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l'y accompagner. Comme elle avait fait dire expr�s qu'il ferait jour chez elle � neuf heures, afin d'�tre s�re de les trouver lev�s � huit et demies; nous y pass�mes � cette heure, leur toilette �tait achev�e, et ils se pr�paraient � descendre.... Ils t�moign�rent combien ils �taient honteux d'�tre pr�venus. Les politesses furent r�ciproques de part et d'autres. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup d'adresse; le mari et la femme, tous deux remplis d'esprit, la le vin�rent, et loin de se refuser � ce qu'on paraissait d�sirer d'eux, ils t�moign�rent, sans la moindre contrainte, qu'ils �taient trop heureux de pouvoir reconna�tre, par une aussi faible marque d'ob�issance, toutes les attentions dont on les comblait:--n'imaginant pas que nous pouvions vous int�resser � ce point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez d'avoir un peu d�guis� le vrai en arrivant hier chez-vous. Il est des choses que l'on peut cacher, sans offenser en rien ceux avec qui l'on les d�guise, en ne nous refusant point aujourd'hui aux �claircissemens que vous exigez, peut-�tre serons-nous m�me encore, contrains � quelques restrictions; mais comme elles ne diminueront en rien la singularit� de nos r�cits; vous nous, les pardonnerez, madame, bien s�r que l'exactitude la plus enti�re guidera tous nos autres d�tails.... Contente de ce qu'elle obtenait, madame de Blamont n'osa pas appuyer d'avantage; et il fut convenu que l'on ferait un d�jeuner d�natoire, qui, nous formant une plus grande journ�e, nous donnerait le temps de pr�ter toute notre attention aux aventures que nous devions entendre. On se mit donc � table de tr�s-bonne heure, et d�s que l'on fut rentr�s dans le sallon, la compagnie s'�tant rang�e en demi-cercle, autour de ces deux jeunes personnes, Sainville commen�a son r�cit dans les termes suivans. Le courier part, l'heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce long d�tail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t'embrasse. _Fin de la seconde partie_.