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SALON DES REFUS�S
LA PEINTURE EN 1863
PAR
FERNAND DESNOYERS
PARIS
AZUR DUTIL, �DITEUR
131, RUE MONTMARTRE, 131
1863
LE SALON DES REFUS�S
PAR UNE R�UNION D'�CRIVAINS
SOUS LA DIRECTION DE FERNAND DESNOYERS
V'la l'bataillon d'la Moselle,
En sabots!
V'la l'bataillon d'la Moselle!!!
(_Chanson populaire_.)
I
=SOMMAIRE=
Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu
m�chant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la
question du Jury.--L'Empereur la r�sout.--Grand embarras des
Refus�s.--Ils se re�oivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle
en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la
peinture.--Le Comit� de salut... des Refus�s.--Son
pl�biscite.--Honneur au courage malheureux!--Unit� de
Refus.--Succ�s esp�r� des Refus�s.--M. Harpignies a tous les
droits.--La Grenouille et le Li�vre, fable.--M. Briguiboul dans les
deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets,
navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La
cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--D�fense des
moulins non attaqu�s.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du
critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la
peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des
peintres--�cole de Paris.--�cole de Montmartre.--�cole de
Rome.--�cole de Fontainebleau.--La raison m�me reprend la
parole.--The end.
* * * * *
Aux �poques o� le quart d'heure de l'Exposition des tableaux approche,
les peintres grouillent, s'agitent, se tr�moussent, fouillent dans leurs
ateliers et n'y trouvent rien ou presque rien. Tous les jours, deux mois
avant le dernier moment, ils complotent de travailler et d'accoucher de
grandes oeuvres. Mais ces gigantesques complots avortent et s'�panchent
dans les petits cerveaux des peintres. Il ne r�sulte de tout cela que
des discussions. La discussion est tout � la fois le fort et le faible
des peintres. Non, les discussions ne sont pas le seul r�sultat de tant
d'efforts quand il n'est plus temps: il arrive aussi que les tableaux
sont manqu�s, mal faits, pas faits et mauvais pour la plupart.
Fatigu�s de voir p�ricliter l'Art qu'ils n'avaient pas port� bien haut,
les peintres, membres du jury, croient qu'ils deviennent s�v�res. Ils le
croient aussi, les peintres qui courent, c'est-�-dire qui veulent �tre
exposants. Bien des tableaux qu'on a vu se diriger � pied et en voiture,
sur des crochets ou des brancards, sont forc�s de reprendre le chemin de
l'atelier natal.
Il n'en a pas �t� ainsi cette ann�e:
Les cris des peintres, leurs r�clamations se sont �lev�s du fond des
marais jusqu'aux oreilles de l'Empereur. Les plaintes parvenues � cette
hauteur ont obtenu justice. En vain le jury, souriant et haussant
doucement l'�paule, disait:
�On verra si nous n'avions pas raison!�
En effet, on le verra.
Cette grave et �ternelle question du jury et m�me du jugement ne sera
donc jamais r�solue? Nous la verrons �ternellement plant�e devant nous.
Elle nous ennuiera toujours.--O� est-il, le jugement dernier? Le
voici,--par d�cision imp�riale.--Les refus�s seront accept�s ou expos�s.
Les expos�s ou accept�s, seront expos�s comme les refus�s.
Donc les accept�s et les refus�s, les exposants et les expos�s, qui sont
� peu pr�s �galement expos�s et exposants, ont pu lire dans le
_Moniteur_ du 24 avril 1803 l'extrait suivant:
�De nombreuses r�clamations sont parvenues � l'Empereur au sujet
des oeuvres d'art qui ont �t� refus�es par le jury de l'Exposition.
Sa Majest�, voulant laisser le public juge de la l�gitimit� de ces
r�clamations, a d�rid� que les oeuvres d'art qui ont �t� refus�es
seraient expos�es dans une autre partie du Palais de l'Industrie.
�Cette Exposition sera facultative, et les artistes qui ne
voudraient pas y prendre part n'auront qu'� en informer
l'administration, qui s'empressera de leur restituer leurs oeuvres.
�Cette Exposition s'ouvrira le 15 mai. Les artistes ont jusqu'au 7
mai pour retirer leurs oeuvres. Passe ce d�lai, leurs tableaux
seront consid�r�s comme non retir�s, et seront plac�s dans les
galeries.�
A cette nouvelle la joie des artistes fut grande, mais leur ind�cision
plus grande encore.
�A ces mots les lions deviennent des t�tards.�
La fameuse question du jury fit place � celle-ci: �Exposerons-nous, ou
non?--Nous acceptons-nous, ou ne nous acceptons-nous pas? Nous
montrerons-nous aussi rigoureux envers nous-m�mes que le jury? Ce serait
lui donner raison. Nous nous acceptons. Mais d'autre part regardons-nous
bien: nous ne nous acceptons pas!�
Finalement, les uns ont �t� non indulgents, mais justes, en
s'acceptant,--et les autres aussi en se refusant. Que leurs ouvrages
soient bons ou mauvais, peu importe. Ceux qui veulent se voir et se
montrer le peuvent. Ils en appellent du jury qui n'est pas tumultueux,
au public qui n'est pas attentif. Il est vrai qu'ils n'admettraient
gu�re le jugement de tout le monde, s'il n'�tait conforme � celui du
jury. C'est la loi de nature,--plus que de s'entr'aider.
Eh bien! je vais dire une chose qui va m'�tonner, je suis de l'opinion
des peintres,--des peintres refus�s par le jury qui s'acceptent tout
seuls et s'exposent. Certes le jugement du public � t�te de veau n'est
pas plus s�r que celui du jury palm�, ni que celui des esth�tistes et
des critiques d'art raisonneurs; mais un objet d'art doit �tre vu de
tout le monde, sans excepter les imb�ciles; il doit se manifester, afin
de se constater lui-m�me. C'est sa condition d'�tre. Il y a toujours
trois ou quatre personnes qui comprennent et sauvent un chef-d'oeuvre.
Les Refus�s insoumis ont raison, comme tous les insoumis en tout genre.
Ils luttent au moins. C'est le seul moyen, la seule chance qu'ils aient
de pouvoir avoir raison. Que leurs armes, leurs oeuvres soient
mauvaises, tant pis! Ils n'ont pas peur. Oui, M. Brivet lui-m�me, que
des loustics appellent le v�t�rinaire Brivet ou Brivet-le-Gaillard, M.
Brivet lui-m�me, �l�ve de M. Yvon, a raison d'exposer ses _types de
chevaux_.--Ces chevaux sont de v�ritables types, en effet; ils sont de
toutes couleurs et semblent avoir uniform�ment des molleti�res de
zouaves. J'aurai la hardiesse de dire que, malgr� leur comique et leur
puissance d'attirer le monde, on les trouve mauvais. Mais si leur auteur
les trouve bons, qui peut lui prouver qu'ils sont d�testables?
Les peureux, les poltrons, les couards, qui ont _remport�_ leurs
tableaux, (comme dans le peuple on dit: _remporter une veste_), n'ont
fait qu'une r�v�rence de plus au jury. Ils ont tra�treusement abandonn�
leurs fr�res d'armes, le bataillon en sabots... des Refus�s, soit,--mais
des Refus�s qui combattent!
�Ce catalogue a �t� compos� en dehors de toute sp�culation de
librairie, par les soins du comit� des artistes refus�s par le jury
d'admission au Salon de 1863, sans le secours de l'administration
et sur des notices recueillies de tous c�t�s et � la h�te. Un
certain nombre d'artistes n'ayant point eu sans doute connaissance
de sa pr�paration, soit qu'ils aient �t� absents de Paris, soit que
les avis publi�s par l'_Opinion Nationale_, la _Patrie_, le
_Temps_, la _Presse_, le _Si�cle_, le _Moniteur des Arts_, etc, ne
soient point parvenus jusqu'� eux, ce catalogue n'a pu �tre rendu
aussi complet que l'e�t d�sir� le Comit�.�
�En livrant la derni�re page de ce catalogue � l'impression, le
Comit� a accompli sa mission tout enti�re; mais en la terminant, il
�prouve le besoin d'exprimer le regret profond qu'il a ressenti, en
constatant le nombre consid�rable des artistes qui n'ont pas cru
devoir maintenir leurs ouvrages � la Contre-exposition. Cette
abstention est d'autant plus regrettable qu'elle prive le public et
la critique de bien des oeuvres dont la valeur e�t �t� pr�cieuse,
autant pour r�pondre � la pens�e qui a inspir� la
Contre-exposition, que pour l'�dification enti�re de cette �preuve,
peut-�tre unique, qui nous est offerte.�
_Les membres du Comit�_,
Chintreuil,
Desbrosses, (Jean),
Desbrosses,
Depuis (P. F�lix),
Junker (Fr�d�ric),
Lapostolet,
Lev�,
Pelletier (Jules).
Paris, le 14 mai 1863.
S'il faut insister sur l'utilit�, sur l'importance de la d�fense et sur
celle de l'Exposition des tableaux refus�s, je dirai que les tableaux
re�us sont peut-�tre moins mauvais, mais � coup s�r plus ordinaires et
plus m�diocres que les autres. On trouvera bien plus de hardiesse et
d'essai, bien plus de tentatives malheureuses, mais courageuses dans les
tableaux refus�s que dans ceux re�us.
Une remarque tr�s-judicieuse � faire, c'est qu'il y a un syst�me absolu
d'exclusion pour les tableaux d'un certain genre, pour tous ceux, par
exemple, de l'�cole dite _r�aliste_. Toute tentative faite en dehors des
principes ou des habitudes de l'Acad�mie est rejet�e. Nous r�sumerons �
la fin de ce livre ce que nous pensons de toutes les �coles, de tous les
syst�mes, de l'Acad�mie, des jurys, etc., et nous insisterons sur cette
r�pr�hensible unit� de refus, de rejet des oeuvres faites dans le go�t
d'� pr�sent, v�cues et hum�es dans l'air au lieu d'�tre servilement
imit�es, �ternellement r�v�es de la m�me mani�re.--tir�es d'un moule
uniforme.
Cette Exposition des Refus�s faite pour la premi�re fois, attire
beaucoup plus de monde que celle des re�us. On s'y amuse bien plus, et
l'on y vient juger juges et jug�s. Que de tableaux refus�s et accept�s
sans la moindre apparence de raison! Pourquoi oui et, pourquoi
non?--Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas admis les paysages de M.
Harpignies? Ceux de M. Chintreuil, on s'explique encore leur refus; sans
�tre d'une audace outr�e, ils contiennent une �tude tr�s-minutieuse et
tr�s-fine de la nature champ�tre; ils sont un peu en dehors du
bien-faire ordinaire; ils ont pu, comme la grenouille, effrayer le
li�vre acad�mique; mais les paysages de MM. Harpignies, de Serres,
Jongkind et de plusieurs autres; mais le grand tableau de M. Briguiboul,
sup�rieur � celui du m�me peintre qui est parmi les re�us; mais les
_Embrasseux_ de M. Jean Desbrosses, des _natures mortes_, des _fruits_,
des _ognons_, des _carottes_, etc.; les portraits de MM. Julian, Fantin,
Gilbert et vingt autres, pourquoi les avoir refus�s? Personne, pas plus
un jur� qu'un jury, pas plus un critique d'art qu'un peintre, ne pourra
donner une bonne raison du refus. Les peintures que je viens de citer
sont proprement, habilement ex�cut�es dans les r�gles et dans les
conditions de sujet et de faire ordinaires. Donc, m�me en dehors de tout
esprit r�volutionnaire, les peintres des tableaux susdits, qui ont
protest� en profitant de la Contre-exposition offerte, ont eu doublement
raison.
Ah! je comprends les frayeurs du jury � l'aspect des hardiesses du
ma�tre-peintre Courbet, ou du peintre des croque-morts, M. Lambron; les
peintres de talent ont presque tous eu le m�me sort: on les a refus�s
jusqu'� ce qu'ils se soient impos�s, jusqu'� ce qu'ils soient entr�s de
force, port�s dans la salle par tout le monde. Quant aux peintres
originaux, il leur a fallu lutter toute la vie et employer des moyens
malicieux pour se faire admettre et se glisser derri�re leurs pauvres
confr�res,--pour se placer � c�te d'eux.
Je comprends que l'amour du calme et le respect de l'Acad�mie fassent
reculer les juges devant le gai tableau de M. Fitz-Barn, _La Cage_, qui
attire tant de monde, et qui contient tant d'animaux. Je m'explique le
rejet _du Lever_ de M. Julian, _du Jeu de paume_ de M. Colin, de _la
Femme adult�re_ de M. A. Gautier, du _Bain_ de M. Manet, de _la Fille
Blanche_ de M. Whistler, le plus spirite des peintres, et de _la
Derni�re heure_ de M. Viel-Cazal. Tous ces tableaux tr�s-remarquables,
ou tr�s-os�s, ont d� troubler des gens charg�s de la d�fense du bon
go�t, de l'Art, de la Science et de beaucoup trop de choses que personne
ne veut attaquer.
Tout le monde peut s'assurer que ce plaidoyer pour les Refus�s est
juste; que je ne dis que des v�rit�s et que ces v�rit�s sautent aux
yeux.
On peut d�s � pr�sent �tre certain que les tableaux que j'ai cit�s
attirent et m�ritent l'attention par des raisons diverses.
Dieu! que c'est ennuyeux, l'Exposition! Comme tous ces cadres dor�s,
tous ces num�ros, toutes ces peintures _a giorno_ vous taquinent les
yeux, vous dess�chent la gorge, vous font mal au cou!
Si j'avais l'intention de devenir critique d'art et _de faire le Salon_
souvent, j'aimerais mieux, je crois, faire une tourn�e dans tous les
ateliers quelques jours avant l'Exposition, que d'aller au mus�e. Ce
serait plus fatigant et plus ennuyeux, mais je verrais mieux. Rien n'est
plus discordant que cet amas de peintures. Au-dessous d'un tableau grave
grimace un tableau grotesque.
Mais je ne veux pas devenir critique d'art.
Ah! les critiques d'art!
Voil�, voil�, voil�!
Le vrai critique d'art fran�ais.
Le fameux critique influent au gilet blanc, celui-l� m�me qui _se
groupait_ dans les foyers de th��tre, les soirs de premi�re
repr�sentation, et qui _prot�geait_ si solennellement les auteurs
dramatiques et les acteurs, n'est rien aupr�s du critique d'art.
Le critique d'art a une importance qu'il ne cherche pas � dissimuler.
Cette importance est bas�e sur sa science. C'est lui qui a fait des
d�couvertes d'esth�tique, de Svedenborgisme, de philosophie et de
spiritisme dans les paysages et dans les tableaux. Jusqu'alors on
n'avait trouv� dans la peinture que la repr�sentation des objets plus ou
moins r�ussie. Le critique d'art est enfin venu, arm� de gros tomes, et
il a d�montr� aux peintres que les diverses �coles de philosophie
allemande, n'�taient pas du tout �trang�res � la peinture. Kant,
Leibnitz, Spinosa, H�gel, Schelling, Fichte, Richter, Grimm, Locke,
Condillac et Denis Diderot, Svedenborg et Saint Martin font bien dans le
paysage et les critiques d'art, qui sont leurs interpr�tes pour les
peintres, les ont barbouilles de vermillon et de jaune de chrome et ont
puissamment prouv� la n�cessit� absolue de leur incarnation dans la
peinture � l'huile. Avant le critique d'art, on ne savait que voir la
peinture, on ne savait pas la lire. Actuellement, gr�ce aux critiques
d'art, les peintres mieux renseign�s, remplissent leurs paysages et
leurs portraits d'esth�tique et de svedenborgisme. Heureux qui peut
entendre un paysagiste approfondir les questions _d'objectif et de
subjectif_, de sensualisme, de mat�rialisme et de spiritisme, et
r�soudre le probl�me _des trois corps_, d'apr�s le fameux marquis de
Condorcet.
J'ai eu la chance de me trouver dans une soci�t� de peintres et de
critiques d'art, brasserie allemande, o� l'on discutait fortement, �
propos de la derni�re exposition de tableaux et de celles de Courbet,
sur la d�finition de _la substance_. Les peintres, en m�ditant le fameux
_Enterrement d'Ornans_ du ma�tre-peintre, inclinaient d'abord pour le
cart�sianisme, puis, d�finissant _la substance_, ils la consid�raient
comme purement passive et invoquaient � l'appui de leur dissertation
Mallebranche, Descartes et Spinosa. A la seconde tourn�e de canettes,
les critiques d'art ramen�rent avec un grand bonheur d'expressions les
peintres aux _monades_ et � une _harmonie pr��tablie_ qui expliquait
tout.
Le critique d'art a rendu le peintre plus b�te qu'il n'�tait,--plus que
la nature,--presque autant que lui.
Il est la cause de la classification des peintres qui donnera une si
rude besogne aux professeurs du Mus�um:
Les peintres, d�sormais, rang�s sur une liste,
Seront �tiquet�s par un naturaliste.
* * * * *
=CLASSIFICATION DES PEINTRES=
�COLE DE PARIS
Les peintres de cette �cole sont g�n�ralement �l�ves de Gassendi; comme
ce c�l�bre professeur, ils font leur syntagme l�g�rement colori�
d'�picurisme.--Voltaire, Rousseau, d'Alembert et Diderot empoignent les
peintres � leur sortie de l'�cole de Gassendi et les poussent au
mat�rialisme. Le fameux Biard, un des plus vieux �l�ves, se rappelant
que Moli�re avait �t� aussi disciple de Gassendi, s'est surnomm� le
Moli�re de la peinture.
Quelques spirites jettent de la vari�t� dans cette �cole, � laquelle se
rattachent les Michel-Ange de Montmartre, dont nous avons
esquiss� autrefois les portraits comme suit:
LES MICHEL-ANGE DE MONTMARTRE
Montmartre fut autrefois c�l�bre dans le monde des railleurs par son
Acad�mie. Les �nes de Montmartre sont tous _artisses_.
* * * * *
Tout le quartier Br�da, la rue des Martyrs, les boulevards ext�rieurs et
les rues de Montmartre sont occup�s par des peintres, des gens de
lettres, sculpteurs, musiciens, acteurs et architectes de vilaine
esp�ce. Le fluide sympathique, loi physique irr�sistible, les a attir�s,
group�s et parqu�s dans un m�me lieu.
* * * * *
G�n�ralement ils sont malpropres. Ils affectent dans leurs allures, dans
leur mise, dans leur langage, une d�sinvolture qui voudrait prouver que
l'Art seul les pr�occupe. Les lignes et les coupes vulgaires de leur
figure les rendent odieux aux yeux avant que les oreilles ne soient
bless�es par leur voix: car l'horrible vulgarit� leur sort par tous les
porcs et par tous les sens.
* * * * *
Ils se font _des t�tes_, ce qui serait excusable s'ils pouvaient
comprendre l'insuffisance de celles que la nature leur a faites; mais
non, ce n'est qu'une pr�tention b�te: ils veulent attirer les regards
des bourgeois, dans les estaminets.
* * * * *
Pour se faire de grands fronts, ils rejettent leurs longs cheveux en
arri�re, les �bouriffent ou les collent derri�re l'oreille, les s�parent
par une raie au milieu de la t�te ou les portent � la _mal-content_, en
laissant alors cro�tre leur barbe, qu'ils taillent avec le m�me art.
* * * * *
Une remarque bizarre r�sulte de leur examen. Au bout de peu de temps,
l'intimit� leur donne � tous la m�me voix, les m�mes gestes, les m�mes
paroles, la m�me d�marche.
* * * * *
Si l'un d'eux s'accoutre d'une fa�on, deux jours apr�s le camarade est
affubl� pareillement.--Les paletots-sacs et les feutres � larges bords
sont de leur go�t: _�a_ a du _chic_ ou du _caract�re_, disent-ils.
* * * * *
Mais le plus souvent on les voit passer dans le quartier ou s'attabler
dans les caf�s, habill�s de pantalons � pied � larges carreaux, de
vareuses rouges et coiff�s de chapeaux de paille, de b�rets, ou plus
simplement t�te nue.
* * * * *
Ils partagent avec les acteurs la manie du tutoiement, et ce sont
justement leurs propos qui provoquent dans l'homme les hauts-le-coeur
les plus pr�cipit�s.
* * * * *
Ils ne s'abordent jamais sans s'adresser cette phrase sacramentelle:
�Bonjour, _ma vieille_, comment _qu'�a te va_?� Quelques mots d'argot
�tincellent maladroitement dans leur conversation. Mais voici un
�chantillon significatif, qui ach�vera de donner une id�e juste de leurs
expressions:
* * * * *
Un soir, quelques-uns de ces messieurs �taient r�unis dans un atelier.
Un d'eux chanta une abominable niaiserie intitul�e: _le Voyage a�rien_.
Le chanteur prenait des airs inspir�s qui paraissaient �mouvoir
profond�ment l'auditoire. Quand il eut fini, tout le monde l'entoura, le
f�licita vivement; puis un peintre lui serra les deux mains en lui
disant: �_C'est �gal, tu y as �t� de la larme_.�
* * * * *
Leurs moeurs ne sont pas �difiantes. Leurs soir�es se passent dans les
bals de barri�re ou dans les estaminets; leurs nuits, je ne peux pas
dire o�. Enfin ils emploient leurs jours � dormir, fl�ner, jouer au
billard ou � l'_imp�riale_, � fumer et � boire et manger des poisons qui
ne les tuent pas.
* * * * *
Leurs opinions artistiques et litt�raires sont que M. Gustave Dor� a un
talent �_�patant_, �que M. Edmond About est �_l'esprit fran�ais�_ en
personne; que sais-je encore? Cela suffit.
* * * * *
Du reste, il n'est rien qui ne leur soit familier: peinture, po�sie,
sculpture, musique, philosophie, sciences, tout est de leur ressort.
Semblables en cela au _Solitaire_ de M. le vicomte d'Arlincourt, ils
voient tout, ils savent tout, ils sont partout.
* * * * *
Quoiqu'ils soient tous de _bons gar�ons_, il ne faut pas se fier � eux.
Comme ils sont naturellement r�pulsifs, aux yeux d'abord, ensuite aux
oreilles et au nez m�me, puis surtout aux intelligences, il en r�sulte
qu'ils ont pris en aversion tous ceux qui voient, qui entendent ou qui
comprennent.
* * * * *
C'est parce que ces _artisses_ ne font rien qu'ils se m�lent de tout;
quand je dis qu'ils ne font rien, c'est l'exacte v�rit�. Cependant, de
temps en temps, ils barbouillent des vers ou de la prose, ils
griffonnent des tableaux, p�trissent de la musique et g�chent des
pl�tres; ils sont tous peintres, musiciens, po�tes, sculpteurs et
philosophes. Cette multiplicit� de moyens dans l'impuissance les a fait
surnommer _les Michel-Ange de Montmartre_.
(1856.)
�COLE DE ROME
Les peintres de cette �cole sont universels et �clectiques. Ils n'ont
pas de parti pris en philosophie. Pic de la Mirandole, Bacon, Machiavel,
Gozzi, Humbold et Cousin sont sur leur palette. Quand ils rentrent �
Paris ils deviennent hommes du monde et quelquefois musiciens. Ils
re�oivent.
�COLE DE FONTAINEBLEAU
Cette �cole est celle qui contient la plus grande vari�t� de peintres
philosophes.--C'est toute une m�nagerie.
Les peintres de Barbison
Ont des barbes de bison.
Presque toutes les c�l�brit�s picturales ont v�cu � _Barbison_, �
_Marlotte_ et � _Samois_. Habitu�s � grimper de roc en roc dans les
_gorges d'Apremont_, ils abordent ais�ment les pics escarp�s de la
philosophie la plus allemande. Le _Mont-Aigu, Franchard_, la _Roche qui
pleure_ et la _Mare aux f�es_ leur ont donn� de saines id�es sur
Leibnitz, Spinosa, Kant, id�es dont les critiques d'art avaient plant�
le germe en eux. Que de paysages philosophiques r�sultent de ces divers
syst�mes!
Voil� ce que les critiques d'art ont fait. Ils ont comme des incubes et
des sucubes tellement gratt� les pauvres cervelets des peintres, qu'ils
le sont compl�tement rendus fous, tandis qu'eux restaient simples
cr�tins.
Il y a autant de _faiseurs de Salons_ que de tableaux � l'Exposition.
Chaque toile pourrait avoir son critique sp�cial. Il faut retenir
l'accent _niais_ et magistral des bonshommes de lettres disant: �Cette
ann�e, je fais le Salon.� C'est pourtant Denis Diderot qui est cause de
ce mal; il n'est pas plus coupable que le soleil de faire na�tre les
vers � soie; mais enfin tous les col�opt�res du petit et du grand
journalisme ont le nom de Diderot � la trompe; ils se collent comme des
taons au ventre des peintres et sur les tableaux, croyant faire comme le
grand �crivain. Ils ne se doutent gu�re que Diderot examinait la
peinture bien plus en philosophe et en homme qu'en peintre. Le sujet,
les poses, les expressions, la composition, l'int�ressaient infiniment
plus que la mani�re de peindre, le dessin et la couleur. Greuze, par
exemple, ne traitant que des conceptions simples et humaines, ne
repr�sentant que des sc�nes villageoises, bourgeoises ou famili�res avec
na�vet� et arrangement tout � la fois, lui semblait �tre le plus grand
peintre de l'�poque. Quant � l'argot des rapins m�ch� par les critiques
dipt�res; quant aux myst�res de la couleur, si souvent r�v�l�s, dans ces
derniers temps, par les suceurs d'esth�tique, je crois que Diderot n'y a
jamais song�.
La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il
s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de repr�senter les
objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est
approch�e. La litt�rature peut tout; elle cr�e, d�crit ou peint, raconte
et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interpr�ter. Je me
rappelle que ces opinions allum�rent une grosse discussion entre
plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors, � l'appui de
ses arguments, Manon Lescaut. D'apr�s le portrait qu'en fait l'abb�
Pr�vost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, �
peu de diff�rence pr�s, de la m�me mani�re, et telle que les peintres et
dessinateurs eux-m�mes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais
jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense d�crire ou
peindre son caract�re et ses passions. Ils ne repr�senteraient que sa
personne et des situations.
L'Exposition des refus�s est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que
j'ai d�j� cit�s de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier,
Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent
l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de
cette Exposition, o� nous avons constat� une d�plorable _unit� de
refus_, sur laquelle nous insistons. Nous r�p�terons les opinions de
beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses
qui pourraient �tre faites par nous et par tout le monde.
* * * * *
II
=SOMMAIRE=
Grande, moyenne et petite classe des Refus�s.--Les braves.--Les
suspects.--Les poltrons.--On demande les t�tes des
suspects.--Messieurs, le ma�tre-peintre Courbet!--�vidence de sa
sup�riorit�.--Parenth�se.--Encore le critique d'art.--Paysages de
M. Daubigny en plusieurs chants.--Hautes opinions de Courbet �
propos de la peinture.--R�volution-Courbet.--Ornithologie des
critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--R�alisme et
Romantisme.--Haro sur le ma�tre-peintre!--Les bons cur�s, tels que
les voulait B�ranger et que ne les veut pas M. Veuillot.--Exposition
du Refus� en chef.--Peinture � l'encre ou description.--Conclusion
raisonn�e.
* * * * *
Les Refus�s peuvent �tre divis�s en trois classes:
La premi�re, la _grande_, est celle des Oseurs, des
R�volt�s, des Protestants contre les jurys, une
Batterie des hommes sans peur; c'est pour ces peintres-l�, qui
ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce
qu'ils font, que l'Empereur a d�cr�t� une Contre-Exposition. Elle �tait
ouverte � tous; mais le danger d'�tre tu� ou bless�,--c'est-�-dire de
d�plaire au jury et d'�tre �vinc� une autre fois, le peu de courage, de
foi en soi-m�me aussi, ont emp�ch� un grand nombre de peintres de
s'exposer--aux balles coniques des critiques et aux obus du public,
autrement dit aux feuilletons et aux �clats de rire.
Ces peintres-l�, leurs confr�res, les Braves refus�s, les
appellent des Couards et fixent leur nombre � 1,800 ou 2,000.
C'est eux qui composent la troisi�me, la petite classe.
Quant � la seconde, c'est celle des Suspects, gens timides,
ind�cis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement
oui; peintres timor�s qui laissent leurs tableaux dans la salle des
Refus�s, mais qui sont inquiets d'�tre vus. Ils ont l'air d'�tre
derri�re leurs confr�res, bien qu'ils soient � c�t� d'eux; en deux mots,
ils ne mettent pas de num�ros � leurs toiles; ils ne se sont pas faits
inscrire dans le catalogue des Refus�s, et ils ne peuvent �tre signal�s
que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns m�mes de
ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas sign�
leurs ouvrages. Si le Comit� des Refus�s �tait aussi d�cid� que son
a�n�, le Comit� de salut public, les Suspects seraient
guillotin�s tous comme les tra�tres et les l�ches.
A la t�te des plus vaillants Refus�s, il convient de placer Courbet.
Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Mus�e,
il est le plus Refus� des Refus�s.
Courbet est la plus puissante individualit� qui se soit produite parmi
les peintres depuis une vingtaine d'ann�es.--Pour ceux qui ne cherchent
pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la
po�sie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y
voir la repr�sentation na�ve et vigoureuse des faits et des objets, la
sup�riorit� du ma�tre-peintre est �vidente.
(Je n'exag�re pas la d�mence des critiques d'art et d'une foule d'autres
gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit
qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est
ce qui n'y est pas. Voil� un critique qui m'interrompt pour me lire son
article sur M. Daubigny: �Chaque touche, a-t-il �crit, est �un
h�mistiche et fait venir � l'esprit un son cadenc�, etc. C'est _avant
tout_ un grand po�te!!!�)
Courbet tout en ayant, des id�es assez vastes de la peinture et des
mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit _faire
ressemblant_, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir.
Cette opinion instinctive est assur�ment pr�f�rable � celle de croire,
comme le fameux M. Thor�, que la peinture est faite pour instruire les
masses et donner des le�ons de politique ou de morale.
Toute esp�ce de tricherie est �cart�e des tableaux de Courbet. Il vaut
mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir r�v�; la
peinture mythologique ou all�gorique excite son rire franc-comtois; il
pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour
l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est
indispensable.
Le syst�me de Courbet a fait �clore de nombreux partisans; on voit
maintenant une foule de tableaux du genre dit r�aliste. Tous ces
croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de
Courbet. Il fait �cole non seulement pour le sujet, mais encore pour la
mani�re de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du
nouveau ma�tre: des anciens, et des plus c�l�bres, ont visiblement
modifi� leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'_Enterrement
d'Ornans_, si d�cri� � son apparition, demeur� le chef-d'oeuvre de
Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconna�tre de, lui,
pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux tr�s-beaux sans
doute, mais d'une moindre importance, l'_Enterrement d'Ornans_, dis-je,
a fait �meute, mais aussi r�volution. Les oeuvres que Courbet a expos�es
en 1861, lui avaient ralli�, outre les jur�s et les acad�miciens, les
semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient
� sa collection. C'�tait toujours la m�me peinture, mais ce n'�tait plus
le m�me sujet. Les post�res de la fameuse _Baigneuse_ qui avaient
emp�ch� bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle �tait
admirablement peinte, dans un paysage et � c�t� d'une belle fille
�galement ex�cut�s de main de ma�tre, ne furent plus pos�s pendant un
instant sur leurs binocles. Le _Combat de cerfs_, le _Renard sur la
neige_, le _Cerf bless�_, etc., sont de superbes peintures qui
n'offensent personne. Ceux m�me que le mot: _r�alisme_ retenait encore
par leurs pans d'habit commencent � comprendre que ce mot n'est qu'un
nom, comme toute r�volution litt�raire ou autre en a toujours pris un,
nom qui n'engage en rien les individualit� entre elles, qui leur laisse
leur pleine libert�, et qu'un artiste hardi, ind�pendant et original
peut accepter comme il e�t accept� relui de romantisme en 1830.
Mais cette ann�e tout est bien chang�. Il n'y a plus assez de cris
contre Courbet; il a envoy� au jury un grand tableau, repr�sentant _des
cur�s ivres_, dont nous allons parler tout � l'heure. Ce tableau �tait
escort� de deux �bauches, une _Chasse au renard_ et un _Portrait de
dame_.
Courbet, m�daill�, �tait re�u de droit; mais _les cur�s_, dodelinant et
barytonnant, ont scandalis� le catholicisme du jury, et le tableau a
�t�--je ne puis pas dire: refus�, car il serait expos�,--a �t�... remis
� la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public o�
il fut accept�, a fini par le recevoir dans son atelier, rue
Hautefeuille n� 32. Tout le monde est invit� � venir le contempler tous
les jours jusqu'� midi.--On fait queue.
Jamais le ma�tre-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant,
aussi amusant, aussi pris sur nature et �tudi� que celui-l�.
Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance
un groupe de cur�s rabelaisiens, dont un, doucement cahot� sur un joli
�ne, ressemble � un sil�ne rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui
semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal � personne! Un cur� �
lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire
qui pourrait bien lui appartenir de tr�s-pr�s, tant il lui ressemble, le
soutient de l�; un autre jeune vicaire--ineffable, celui-l�,--tire le
grison par la bride; un troisi�me vicaire ramasse un vieux cur� qui
butte � chaque pas.
Un peu en arri�re, marche � pas compt�s un cur� bourgeonn�, aux cheveux
vineux, balanc� par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en
apercevoir, raille la faiblesse de son coll�gue. La goguenarderie, la
sanguinolence coutumi�re du teint, produite par une longue s�rie de
repas copieux et prolong�s, l'�quilibre de ce cur�, sont des merveilles
de peinture.
Quatre servantes viennent au loin, �grenant des chapelets, suivant avec
un calme b�at cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine.
Un brave paysan regarde passer le cort�ge en riant de tout son coeur et
de tout son ventre, mais sans ironie, aupr�s de sa femme agenouill�e,
habitu�e au respect de monsieur le cur�.
Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et des plus anim�s de
Courbet, n'est pas l'oeuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme
la bonne femme ci-dessus d�sign�e sur le passage d'une d�bauche
presbyt�rale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions
malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconna�t pas dans
cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de B�ranger, l'inventeur
de ce bon cur� populaire de Meudon, qui boit et danse avec les
fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot.
Courbet n'a fait que repr�senter une sc�ne significative, expressive et
gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait
l'admission.
* * * * *
III
=SOMMAIRE=
Missive d'un �l�ve, jeune encore, au nom des Refus�s.--�trange
pr�tention.--Un petit lopin.--Arguments sans r�plique, r�ponse
accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question
de M. Brivet-le-Gaillard et de Moli�re.--Na�vet�
indispensable.--Premier prix donn� � M. Whistler.--Plusieurs
tuiles se d�tachent et tombent sur les t�tes du Jury.--La b�tise
afflige les uns et r�jouit les autres.--D�claration de principes.
--Dithyrambe bien appliqu� � M. Signol.--L'art militaire et la
religion mal repr�sent�s dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul
est acquitt�.--La Mythologie de M. �mile Loiseau n'est pas adress�e
� �milie Demoustier.--Mosa�que ou dessin � petits carreaux.--M.
Amand Gautier jette la pierre � la femme adult�re.--Le sujet est
mis au concours par tout le monde.--Le public refait le
tableau.--Un amant en d�shabill�, vu de dos.--Le Mus�um-Gautier.
--Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou
l'Architecte en d�mence.--Imitation de Vad� � l'adresse du
jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves � l'appui.
* * * * *
Nous recevons une lettre de M. Ancourt, un des Refus�s hardis inscrits
sur le catalogue, une r�clamation _au nom des artistes refus�s_....
�_Cet �l�ve, jeune encore_, �crit que les Refus�s _n'avaient pas la
pr�tention d'�tre expos�s face � face avec les peintres en renom et m�me
d�j� d�cor�s_ (sic).� Mais, alors, quelle �tait leur pr�tention en
envoyant leurs tableaux � la Commission d'examen?
_Nous n'avons demand� qu'un petit coin_,� r�pond ledit peintre, �_pour
recueillir, s'il est possible, quelques encouragements_.� Ce petit coin,
si modeste, vous pouviez l'obtenir sans vous faire refuser. On ne vous a
fait la concession du grand coin de la Contre-Exposition que pour donner
satisfaction aux plaignants et r�clamants, et les faire ainsi juger, eux
et le jury, par le public. Si le public ratifie par sa critique les refus
de la Commission, les peintres sont condamn�s, sinon, c'est la
Commission qui est coupable.
Quant aux encouragements, qu'est-ce cela? Un artiste ne se d�courage
pas. Il sait ce qu'il fait et n'a pas besoin de compliments.
Qu'en regardant son oeuvre il se dise: c'est bien,
S�r d'elle et s�r de lui,--tout le reste n'est rien.
Encourager qui? Quelqu'un qui fait mal � continuer?
Notre correspondant ajoute: �_Nous ne disons rien de la pr�tendue
injustice du jury_, etc.� Pourquoi donc protester contre sa d�cision en
acceptant la Contre-Exposition? Et M. Ancourt nous �crit _tout ce que
dessus_ Au nom des artistes Refus�s! J'affirme qu'il se trompe
et qu'un grand nombre de Refus�s n'ont pas les m�mes opinions que lui.
Quelques personnes se sont m�prises � propos de la petite physiologie du
critique d'art d�taill�e au commencement de ce livre. Je n'ai appliqu�
d�risoirement ce titre qu'� des _jugeurs_ dont j'ai fait la description
ressemblante, qu'� des _faiseurs de Salons_ de profession qui ne savent
ni critiquer, ni �crire, ni voir, ni lire. Mais il faut bien se garder
de croire que je puisse confondre ces importants personnages avec des
�crivains de g�nie ou de talent qui ont exprim� leurs opinions sur des
peintres et sur la peinture. Si par quelques traits, ceux-ci se
rapprochent de ceux-l�, ce n'est qu'un petit ridicule qui se noie dans
la valeur du litt�rateur-critique. Mais, je le r�p�te, je n'ai pas plus
voulu m�ler ces hommes spirituels, intelligents et savants, que
moi-m�me, qui suis bien aussi un peu critique d'art, aux p�dadogues du
Palais-de-Justice, de l'�cole normale, du Notariat, du monde et de
brasserie, dont j'ai cit� les infirmit�s, les tics, les dislocations,
les loupes et les bosses intellectuelles. Quand on fait le portrait d'un
type d'animal, cela n'est pas le portrait de tous les animaux. M.
Brivet-le-Gaillard, d�j� nomm�, ne dit pas non plus que ses _Types de
chevaux_ repr�sentent tous les chevaux. L'ancien Trissotin et l'ancien
Vadius n'�taient pas, dans la pens�e de Moli�re, la portraiture de tous
les savants et po�tes de son temps. De m�me, en caricaturant certains
peintres tr�s-nombreux, je ne parle que de ceux-l� et non d'autres,
comme le verront les gens qui continueront la lecture de ce livre.
(Quoique tout ceci soit d'une simplicit� qui le rend inutile � dire, il
est bon, il est important de le dire. On ne saurait trop expliquer les
choses).
La peinture la plus singuli�re, la plus originale, est celle de M.
Whistler. La d�signation de son tableau est: _La Fille blanche_. C'est
le portrait d'une _spirite_, d'un _m�dium_. La figure, l'attitude, la
physionomie, la couleur, sont �tranges. C'est tout � la fois simple et
fantastique. Le visage a une expression tourment�e et charmante qui fixe
l'attention. Il y a quelque chose de vague et de profond dans le regard
de cette jeune fille, qui est d'une beaut� si particuli�re, que le
public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce portrait est
vivant. C'est une peinture remarquable, fine, une des plus originales
qui aient pass� devant les yeux du jury. Le refus de cette oeuvre
n'irrite que les gens qui croient aux examinateurs, aux comit�s et aux
acad�mies; ce refus fait plaisir � d'autres personnes et leur confirme
une fois de plus la v�rit�. Ne rien faire qui vienne de soi-m�me, ne
rien faire que d'apr�s les autres, c'est ce que veulent dire r�gle et
tradition, bases fondamentales de l'art acad�mique, � qui nous devons
Abel de Pujol et M. Signol.
Tombe aux pieds de ce sexe � qui tu dois, etc.
Et, puisque je parle de ce membre de l'Institut, de ce juge des
peintres, qu'il me soit permis (autrement je prends moi-m�me la
permission) de citer ici, � cause de sa violence, un petit morceau
extr�mement violent:
M. SIGNOL
�Une des hontes de notre temps, c'est qu'un peintre de la force de
M. Signol ait pu arriver � l'Institut. Ce que c'est, cependant, que
la m�diocrit� soutenue, la docilit� acad�mique et la b�tise
soumise! N'avoir ni impression, ni id�es, ni ex�cution, mais garder
bonne m�moire des _pensums_ donn�s � l'�cole des Beaux-Arts, et
pieusement conserver les recettes de la maison, cela suffit,
para�t-il, pour vous conduire � tout.
�M. Signol me repr�sente un �l�ve ignorant et nou�, le dernier de
sa classe, toujours coiff� d'un bonnet d'�ne, la ris�e de ses
camarades et le plastron des professeurs. Plusieurs g�n�rations se
succ�dent; petit � petit, la classe se vide; les professeurs
meurent, et un beau jour, le bonnet d'�ne, rest� seul, finit par
monter en chaire.
�Sa profonde nullit� a fait sa fortune. Il n'a heurt� personne,
et, comme tous les gens m�diocres, il a avanc�, soutenu par tout le
monde. Tr�s-fid�le � la tradition de l'�cole, je ne crois pas qu'il
ait jamais peint un sujet en dehors de l'Antique ou de l'�vangile.
Le cycle de ses sujets est pour lui le cercle de Popilius: Il n'en
sort pas.
�Le _Supplice d'une vestale_ obtient au Salon, cette ann�e, un
succ�s de fou rire, et _Rhadamiste et Z�nobie_ rappellent avec
bonheur le Malek-Adel de Mme Cottin qui inspira tant de pendules
au commencement de ce si�cle. Il est impossible de dire ce qu'est
la peinture. Elle a la propret� lustr�e du cuir verni; elle en a
aussi la s�cheresse cassante. Est-elle pass�e au four comme la
peinture de S�vres?
�Mais que vais-je chercher l�? On ne peut pas plus s'occuper de la
couleur de M. Signol, que de sa composition, que du choix de ses
sujets. La seule chose qu'on soit en droit de lui demander, c'est
un peu de pudeur. Lorsqu'on peint comme lui, on se cache.�
Henry De La Madel�ne.
(_Figaro-Programme_, 20 mai 1863)
Il est � remarquer que les tableaux religieux, que les tableaux � sujets
acad�miques, militaires, mythologiques et romains, sont les plus
mauvais. Que de victimes de MM. Brascassat, L�on Cogniet, Yvon, Gleyre!
etc., etc.
Il faut excepter M. Briguiboul. Son tableau mythologique est beau; il a
bien plus de valeur que son tableau re�u. Ce n'est pas seulement mon
opinion, c'est celle de beaucoup de peintres, et je crois pouvoir dire
de tout le monde. Mais, malgr� son talent, M. Briguiboul doit �tre
class� parmi Les Suspects. Il n'est pas inscrit sur le
catalogue. Il proteste timidement au Salon des Refus�s contre son rejet.
Il ne se montre que comme quelqu'un qui se cache. Je sais par hasard que
ce beau tableau est de lui.
Voici un autre tableau mythologique, celui de M. �mile Loiseau, _Hercule
filant aux pieds d'Omphale_. Quelques peintres disent que ce tableau est
_un Jules Romain_. Ce n'est pas ce que je pense; d'ailleurs, mieux
vaudrait �tre soi, fut-on mauvais, que d'�tre un imitateur. _L'Hercule_
de M. Loiseau est formidable m�me pour un Hercule. Ce n'est pas des
biceps qu'il a sur les bras, mais des montagnes. Son torse est tellement
accident� d'�normes capitons que cela doit le g�ner. Du reste, tout est
hercule dans ce tableau. Omphale aussi se porte bien! Quelle gaillarde!
Cependant cette peinture ne m�ritait pas les honneurs du refus. Par
exemple, _l'Int�rieur mauresque_, du m�me peintre n'est pas du tout de
mon go�t, je l'avoue. Il ressemble � une tapisserie ou plut�t � un
dessin industriel colori� sur papier � petits carreaux.
M. Amand Gautier figure aux deux Expositions. _La Femme adult�re_ est un
beau tableau dont le refus ne peut s'expliquer que parce qu'il est beau.
Quelques peintres pensent que les peintres du jury, qui ont fait dans
leur jeunesse _une Femme adult�re_, n'auront pas admis qu'on trait�t le
sujet �vang�lique autrement que classiquement. M. Gautier a repr�sent�
sur le seuil d'un petit temple grec un mari f�roce, dont la figure est
toute en poils, mena�ant de transpercer de son doigt pointu sa femme
qu'il a chass�e pour cause d'adult�re.
Une femme, apr�s tout, n'est pas une muraille,
Quand son coeur lui dit: Va! que diable! il faut qu'elle aille.
Un ciel en feu, un chien qui aboie, des arbres aux rameaux pointus et
tendus comme le doigt de l'�poux irrit�, semblent �tre tous avec lui
contre la malheureuse jeune femme. Je ne pense pas que M. Gautier ait
voulu donner une le�on � J�sus-Christ qui pardonne � la femme adult�re;
mais j'ai entendu quelques personnes le supposer. Le tableau est
tr�s-bien peint;--la femme, le ciel, le chien surtout sont r�ussis. On
ne peut s'emp�cher de prendre le parti de cette jeune �pouse qui doit
�tre jolie, je dis qui doit, car elle cache sa figure dans ses mains. Le
mari est plus d�sagr�able, plus m�chant, plus ridicule encore que ne le
sont ses semblables ordinairement. Le ciel orageux est admirable--pas de
charit�,--et cela s'explique mal, puis-qu'il est le s�jour du Christ.
Ce qu'il y a de plus comique, c'est que chacun �prouve le besoin de
recomposer le tableau de M. Gautier. L'un dit: le mari devrait �tre
chauve, et fait plusieurs observations judicieuses � ce propos. L'autre
pr�tend que dans le fond du paysage on devrait apercevoir de dos
l'amant, fuyant en tenant sa culotte sur le bras. Un troisi�me voudrait
que le chien, au lieu de prendre part �... l'accident de son ma�tre,
l�ch�t les mains de sa douce ma�tresse. Enfin, chacun refait le tableau
� sa mani�re, et _la Femme adult�re_ est bien certainement le sujet qui
aura �t� trait� le plus cette ann�e.
M. Amand Gautier est un des jeunes peintres qui se sont fait remarquer
dans ces derniers temps: _La Promenade des Fr�res_, _les Folles de la
Salp�tri�re_, _les Soeurs de chant�_ sont des tableaux connus, estim�s.
_La Femme adult�re_ est digne de ces peintures qui avaient �t� admises
aux Expositions pr�c�dentes.
Le peintre Gautier ne s'est pas seulement fait conna�tre par ses
tableaux; sa m�nagerie ne l'a pas moins illustr�. Il avait dans son
atelier, singe, chats, perroquet, chiens, rats, serins et une alouette
qu'il pr�f�rait m�me � son singe, nomm� Arthur. Lorsque cette jolie
alouette mourut, je fis sur elle, pour adoucir la vive douleur du
peintre, la chanson suivante, qui arrive ici comme dans un vaudeville
(_entr�e habilement pr�par�e_):
=L'ALOUETTE DU PEINTRE GAUTIER=
Qu'a donc le peintre Gautier?
Revient-il de l'autre monde?
Ne sait-il plus son m�tier?
Est-ce que Courbet le gronde?
Ses l�vres n'ont plus d'accueil
M�me pour le doux sourire.
Une larme dans son oeil
Ne cesse jamais de luire;
Son ami, le singe Arthur,
Ne fait plus de cabrioles.
Le perroquet, d'un air dur,
Roule d'am�res paroles.
Pourquoi donc tout l'atelier
S'attriste-t-il de la sorte
Avec le peintre Gautier?
C'est que l'alouette est morte!!!
Il aimait tant cet oiseau
Auquel, sur la serinette,
Il apprenait un morceau
Ou l'air d'une chansonnette!
Un rayon parti des champs
Venait-il dorer sa cage,
L'alouette dans ses chants
Semblait r�ver paysage,
Elle �tait heureuse, alors,
Le plumage de sa t�te
Tout d'un coup formant un corps
Se dressait comme une aigrette!
Elle semblait un instant,
Par ses ailes soutenue,
Planer sur le bl� flottant
Et s'�lever dans la nue,
Elle mangeait du millet
Dans la main de son bon ma�tre,
Et jamais ne s'envolait
Quand il ouvrait lu fen�tre.
Avec tous les animaux
Elle �tait si bien unie.
Que pas un jour de gros mots
N'ont troubl� leur harmonie.
On n'aurait pas pu l'avoir
Ni pour cent francs, ni pour mille,
Me disait Gautier un soir.
Sa douleur n'est pas pu�rile.
Il faudrait �tre bien dur
Pour railler d'une alouette.
Les coeurs simples comme Arthur
Comprendront qu'on la regrette.
Un jour Gautier s'en allant
Porte la pauvre petite
Chez un ami bienveillant.
Il devait revenir vite.
L'alouette �tait encor
Plus aimainte que son ma�tre,
Son d�part causa sa mort.
Elle se tua peut-�tre!...
Gautier comprit tous ses torts
Et demeura morne en face
De ce pauvre petit corps
D�j� froid comme la glace.
G�chet, un bon m�decin,
Fut charg� de l'autopsie.
�L'oiseau, dit-il, �tait sain;
Il est mort d'apoplexie.�
Les restes du cher oiseau
Furent d�pos�s en terre
Sous un cerisier fort beau,
Dans un jardin solitaire.
Trois dames ont accompli
Cette mission secr�te.
An pied du bel arbre on lit:
Ici g�t une alouette.
Ce n'est pas tout.
Jugez de mon �tonnement: Je passais dans le Salon de l'architecture
refus�e. Tout d'un coup, je vis _Un projet de tombeau pour une
fauvette_! Ce projet de l'architecte, M. Edmond Morin, n'a pas �t�
r�alis�: il n'est pas m�me indiqu� dans le catalogue. On m'a racont� que
l'auteur l'avait fait pour l'alouette de M. Gautier. Mais le peintre
l'ayant refus�, pr�f�rant un cerisier pour tout mausol�e, l'architecte,
vex�, destina son projet de tombeau � une fauvette imaginaire.
M. Morin est le seul architecte dont nous parlerons. L'architecture,
comme la trag�die et comme la sculpture, est en pleine d�route. On ne
sait m�me pas imiter. On ne sait plus faire que des maisons et des
embarcad�res, comme l'�glise de Saint-Vincent-de-Paul et autres, ou des
�chafaudages de p�tisserie.
Reprenons haleine.
Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai dit des choses d�sagr�ables
au jury--depuis le commencement de ce chapitre.
Ah! c'est que je ne suis pas comme la bonne province; je n'ai pas �t�
nourri dans le respect de la niaiserie chauve et du cr�tinisme ent�t�
aux cheveux d'un blanc jaune, aux oreilles bouch�es par le coton.
Ces cheveux--devenus blancs � force d'outrage
Au bien �l�mentaire,--on doit les respecter,
A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage
Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter.
Vraiment, je ne suis pas flatteur--on le voit--pas plus pour mes amis
les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas
ceux-ci de compliments et ceux-l� d'invectives. Je suis s�r jusqu'au
bout de ne pas �pargner les gens, sans p�dantisme, sans forfanterie,
uniquement parce que je ressens l'irr�sistible besoin de dire mon
opinion--mon opinion qui me semble �tre pleine de raison,--autrement je
ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus
et tant de dessous de pain � l'huile--et au vinaigre--s'�taler
majestueusement d'un c�t� interdit � d'autres pauvres cro�tes non moins
rassies et non moins tremp�es?--Et de ne rencontrer les plus hardies
peintures que dans les salles des Refus�s!
N'est-il pas temps de laisser � tous les artistes le droit et la
possibilit� de montrer leurs oeuvres? Que peuvent les censures? Le
public � t�te de veau lui-m�me n'est-il pas mille fois plus intelligent
que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne
ruinent ni ne d�sesp�rent l'artiste. Au contraire, les arr�ts
acad�miques, outre qu'ils sont toujours contestables et contest�s,
accablent les pauvres victimes et les emp�chent de vendre leurs tableaux
bons ou mauvais. L� les Acad�mies cessent d'�tre risibles. Puisqu'on ne
peut emp�cher les mauvais artistes de pulluler, � quoi bon les emp�cher
de vivre? Trop de m�caniques et de machines � vapeur remplacent
avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons
les peintres inoffensifs remplir tranquillement les cr�meries en
essayant de faire quelque chose.
Apr�s ces consid�rations philanthropiques, comment s'expliquer le
style--on pourrait dire acad�mique--des critiques d'art de la banlieue
et de la province?
�Heureusement qu'il est empaill�!� s'�crie M. C. Brun, en
parlant d'un tableau, dans le _Courrier artistique_. L'article commence
ainsi:
�L'Exposition des Refus�s pourrait aussi s'appeler l'Exposition des
comiques. Quelles toiles! quelles oeuvres! quelle collection!
quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont
�cras�es par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les
d�plorables! les impossibles! Jamais, certes, succ�s de fou rire ne
fut mieux m�rit�. Le public, qui ne paye que vingt sols � la porte,
s'amuse pour plus de cinq francs.�
Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du _M�morial de la Loire_:
�Mais j'ai �puis�, ce me semble, les divers chefs de plainte sans
avoir rencontr� de ces d�nis de justice, de ces abus de pouvoir, de
ces injustices criantes, dont vous �tiez accus�s et dont j'avais
commenc� par vous accuser moi-m�me. C'est � peine si j'ai pu
d�m�ler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements
inattaquables. Vous avez cru que c'�tait votre droit comme
d�positaires des saines doctrines, des traditions et des
biens�ances de l'art, de protester contre des tendances funestes,
de rejeter dans l'ombre des productions o� l'art se ravale jusqu'�
violenter le regard par le scandale. Vous vous �tes dit que le
respect d� aux grands artistes vos anc�tres, que le souci de votre
illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays
vous faisaient une loi d'�tre sans piti� pour les d�vergondages de
sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre
approbation, sorte de brevet qui leur e�t reconnu le caract�re
�lev� et les qualit�s d'oeuvres d'art. Voil� donc toute votre
iniquit�.�
Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple, � moins que ce ne
soit pour faire plaisir au Jury.
* * * * *
IV
=SOMMAIRE=
La noblesse des Refus�s remonte � bien avant les croisades.--Les
imb�ciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre
plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain
d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un
guitariste se r�v�le.--Tabati�re � diable.--Des peintres devenus
pierrots.--Conqu�te de toutes les Espagnes.--La s�ance est ouverte
et lev�e.--Les rassemblements sont d�fendus.--Bonjour. Thomas.--Un
po�te prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au tr�ne.--Le vieux
persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs
brouill�s et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le
Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune �ge.--Vol de
diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M.
Millet.
* * * * *
La race des Refus�s ne vient pas d'�clore. Tout artiste, tout auteur
d'une oeuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et
des _confections_, est presque toujours _refus�_. Il blesse trop de gens
de la majorit� pour ne pas �tre rejet� dans son individualit�. Les sots
veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un
artiste n'imite pas, mais il ne veut pas �tre imit�. Celui m�me qui ne
peut pas �tre imit� est le plus fort.
Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres
pr�destin�s � �tre refus�s avant l'Exposition dont nous nous occupons.
Or, parmi ceux-l�, s'�panouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM.
Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de
la r�volution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette r�volution � cette
jeune pl��ade que l'enthousiasme pour Rembrandt a pouss� �
l'eau-forte.--Ils font, je crois, tous partie de la soci�t� des
Aqua-Fortistes, qui s'est �galement illustr�e par ses d�ners aussi
fameux que ceux du journal _le Figaro_. Le c�l�bre �diteur Cadart
pr�sidait � ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de
ces messieurs.
A la pr�c�dente Exposition--des re�us,--un groupe de jeunes peintres
ci-dessus d�sign�s, s'arr�ta coi devant un tableau, repr�sentant _Un
joueur de guitare espagnol_. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands
tant d'yeux et tant de bouches de peintres, �tait sign�e d'un nom
nouveau, _Manet_.
MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regard�rent avec
�tonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les
f�eries � trappes, d'o� pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol
�tait peint d'une certaine fa�on, _�trange_, nouvelle, dont les jeunes
peintres �tonn�s croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le
milieu entre celle dite r�aliste et celle dite romantique. Quelques
paysagistes, qui jouent un r�le muet dans cette nouvelle �cole,
exprimaient par une pantomime significative leur stup�faction. M.
Legros. qui avait fait lui-m�me quelques tentatives audacieuses contre
les Espagnols, mais qui n'avait pas d�pass� le Tage, consid�rait le
musicien comme une conqu�te des Espagnes, au moins jusqu'au
Guadalquivir.
Il fut d�cr�t� s�ance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres,
qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation �clatante
de la nouvelle �cole eut lieu.
M. Manet re�ut tr�s-bien la d�putation, et r�pondit aux orateurs qu'il
n'�tait pas moins touch� que flatt� de cette preuve de sympathie. Il
donna sur lui-m�me et sur le musicien espagnol tous les renseignements
qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, � leur grand �bahissement, qu'il
�tait �l�ve de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas � cette premi�re
visite. Les peintres m�me amen�rent un po�te et plusieurs critiques
d'art � M. Manet.
Apr�s divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne �
M. Manet. Les portraits de _Mademoiselle V. en costume d'Espada_, et du
_Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers_, d'apr�s
Velasquez; _Philippe IV_, d'apr�s Velasquez, et _Lola de Valence_,
gravures, le tout admis aux Refus�s, justifient pleinement la grave
d�termination du comit� de la jeune pl��ade. _Le Bain_, m�me, la plus
grande toile de M. Manet, quoique repr�sentant des Parisiens et des
Parisiennes (elles en costume de bain _d'homme_, eux presque _en costume
de majo_), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans
cette peinture surtout, l'influence des victoires et conqu�tes de M.
Manet dans les Espagnes.
Les trois tableaux de M. Manet ont d� jeter une perturbation profonde
dans les id�es arr�t�es du Jury. Le public lui-m�me ne laisse pas que
d'�tre �tonn� de cette peinture qui, en m�me temps, irrite les amateurs
et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais
non m�diocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera
par ce qu'il est convaincu.--Finalement, quoique les amateurs pr�tendent
retrouver dans la mani�re de M. Manet des imitations de Goya et de M.
Couture,--l�g�re diff�rence.--Je crois que M. Manet est bien lui-m�me;
c'est le plus bel �loge qu'on puisse lui faire.
M. Legros a un grand tableau aux Re�us et un petit portrait aux Refus�s.
Ce portrait est tr�s-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury,
en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis � la porte?
Silence du Jury.
Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce m�me portrait,
dans diverses poses, avait d�j� �t� re�u plusieurs fois. Pourquoi ne pas
l'admettre encore? Enigme du Jury.
En plus, M. Fantin jouit d'une grande r�putation au Louvre pour ses
belles �tudes. Son syst�me pictural ne se d�veloppe pas d'une fa�on
aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est
sans d�faut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son
�bauche intitul�e _F�erie_. C'est un amas, une mac�doine, un plat de
couleurs brouill�es; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle
on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.
M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laiss� aux
Refus�s un tableau tr�s-remarquable: _Basques Espagnols jouant � la
pelote_. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le
midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de
Basques ch�toyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention,
une promptitude et une adresse tr�s-observ�es. M. Gustave Colin gagne
d'embl�e la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la
chose comme elle est. Les costumes uniform�ment bleus et rouges des
Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effray� le
peintre; tout cela est curieux et int�ressant et m�rite d'�tre vu comme
toute chose particuli�re.--Refus�!--Pourquoi?--R�bus du Jury.
Un tr�s-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B.
est vu de profil, en train d'�crire. La pose, le regard, la main, la
plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet _d'Antan_, tout
est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce
vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on
redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le d�ranger pendant
qu'il �crit. C'est tr�s-bien fait, c'est peut-�tre trop bien fait; ce
l'a �t� s�rement pour le Jury qui l'a rejet�.
_Gants, fleurs et bijoux_, par M. Pipard, est un petit chef-d'oeuvre. Il
est impossible de repr�senter plus finement un _sujet_ aussi simple. Les
gants, c'est � les mettre; le verre, c'est � boire dedans; les bijoux,
c'est � les voler, tant ils sont bien ex�cut�s.--Refus�.--Logogriphe du
Jury.
_La Mort de l'enfant_, du m�me peintre, a les m�mes qualit�s pouss�es un
peu moins loin.--Refus�.--Charade du Jury.
Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les
pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer
que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M.
_Paulus Coesar_ Gariot qui a ajout� apr�s son nom: _Faciebat Parisiis
anno_ MDCCCLXIII. _Faciebat_ est joli surtout: _Il faisait_ en 1863!!!
Je ne sais de qui est �l�ve M. Paulus Coesar Gariot, mais il est une des
nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint
exactement d'apr�s son proc�d�; c'est d'un �l�ve, mais malgr� la
faiblesse, c'est la m�me chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement
ex�cut�s et il refuse. Quand M. Paulus Coesar lui dit avec raison:
...Quoi! ne m'avez-vous pas,
Vous-m�me,--ici,--tant�t,--ordonn�, etc.
Le jury lui r�pond:
H�! fallait-il en croire une amante insens�e!
Il y a de quoi devenir fou. C'est � croire que les examinateurs, que les
magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et
qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus d�sordonn�s,
des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant
d'estoc et de taille sans savoir o�, uniquement pour taper.
Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient.
J'ai cit� un petit article de M. Henri de la Madel�ne, concernant M.
Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du
m�me auteur, sur M. Biard.
M. BIARD
�J'esp�re parler aujourd'hui de M. Biard pour la derni�re fois de
ma vie. Ce triste farceur, dont la popularit� fut un moment si
grande, perd d�cid�ment sa client�le, et n'arr�te plus personne
devant ses toiles. Voil� un excellent sympt�me de sant� publique
qui vaut bien la peine d'�tre signal�.
�J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard � la
litt�rature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru
souverainement injuste. Certes, l'auteur de la _Pucelle de
Belleville_ ne saurait �tre rang� parmi les classiques de la
langue; mais on retrouve au milieu de sa banalit� comme un dernier
�cho de verve gauloise. Paul de Kock est commun au possible, mais
il est gai somme toute, et le _Cocu_ nous a tous d�rid�s.
�M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable
d�viation de l'esprit fran�ais; quand le bourgeois de Paris se met
� �tre b�te, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun bourgeois du monde:
M. Biard est le plus plat des bourgeois de ce temps. Il a toute la
gravit� de M. Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un
queue-rouge, un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce
qu'est _Mon voisin Raymond_ avant que Paul de Kock fasse crever sa
culotte, et la grossi�ret� de l'accident est sauv�e par les d�tails
qui le pr�c�dent. Chez M. Biard, aucune pr�caution: la brutalit� de
ce jocrisse excessif ne conna�t ni m�nagements ni mesure. Il
d�veloppe la laideur, non dans le sens du caract�re, comme fait
Daumier, par exemple, mais par complaisance pure pour la laideur
m�me. Il ne con�oit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse rire sans se
tordre, exprimer un sentiment int�rieur sans tirer la langue,
�quarquiller les yeux, h�risser les cheveux, convulser le corps
tout entier. Et remarquez qu'avec cette grossi�ret� des moyens il
n'atteint pas m�me une v�rit� triviale. Sa _Bourse_ est au-dessous
de la r�alit�, son _Plaidoyer en province_ n'a jamais pu �tre
plaid� par personne. Tout cela est glac�, faux, p�nible, outr�,
navrant, et je m'�tonne que cela puisse encore faire rire quelques
sots.
�Et dire que ce barbouilleur est d�cor� depuis 1838, pour ses
oeuvres, et qu'il a gagn�, par ses oeuvres, dix fois plus d'argent
que Poussin!�
(_Figaro-Programme_.)
Henry de la Madel�ne.
Autre _guitare_!
Je trouve dans le journal _l'Exposition_ une lettre de M. Millet,
adress�e � M. Th�odore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme o�
le peintre d�montre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que
la peinture.
Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion.
Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite
�Monsieur,
�Je suis tr�s-heureux de la mani�re dont vous parlez de mes
tableaux qui sont � l'Exposition. Le plaisir que j'en ai est grand,
surtout � cause de votre fa�on de parler de l'art en g�n�ral. Vous
�tes de l'excessivement petit nombre de ceux qui croient (tant pis
pour qui ne le croit pas), que tout art est une langue et qu'une
langue est faite pour exprimer ses pens�es. Dites-le, puis
redites-le, cela fera peut-�tre r�fl�chir quelqu'un; si plus de
gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et �crire sans
but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus �coeurant
que de montrer seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de
l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habilet�, et ceux
qui en font commerce en sont grandement lou�s. Mais de bonne foi,
et quand m�me ce serait de la vraie habilet�, est-ce qu'elle ne
devrait pas �tre employ�e seulement en vue d'accomplir le bien,
puis se cacher bien modestement derri�re l'oeuvre? L'habilet�
aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique � son compte?
�J'ai lu, je ne sais plus o�: �Malheur � l'artiste qui montre son
talent avant son oeuvre!� Il serait bien plaisant que le poignet
march�t le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit
Poussin dans une de ses lettres � propos du tremblement de sa main,
quand il se sentait la t�te de mieux en mieux dispos�e � marcher;
mais en voici � peu pr�s la substance: �Et quoique celle-ci (sa
main) soit d�bile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante
de l'autre, etc.�
Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils
ne s'emploieraient pas aussi r�solument � flatter le mauvais go�t
et les mauvaises passions � leur profit, sans aucun souci du bien,
et comme le dit si bien Montaigne:
�Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.�
�Je saurais gr� au hasard qui me donnerait l'occasion de causer
avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se r�aliser
imm�diatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous
dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des
croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce
que je fais: que les choses n'aient point l'air d'�tre amalgam�es
au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une
liaison indispensable et forc�e. Je voudrais que les �tres que je
repr�sente aient l'air vou�s � leur position, et qu'il soit
impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir � l'id�e d'�tre autre
chose que ce qu'ils sont. Une oeuvre doit �tre d'une pi�ce, et gens
et choses doivent toujours �tre l� pour une fin. Je d�sire mettre
bien pleinement et fortement ce qui est n�cessaire, et � tel point
que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites
ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme
d�flor�es et g�t�es; mais je professe la plus grande horreur pour
les inutilit�s (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages,
ces choses ne pouvant amener d'autres r�sultats que la distraction
et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses repr�sent�es qui
font le beau, que le besoin qu'on a eu de les repr�senter, et ce
besoin lui-m�me a cr�� le degr� de puissance avec lequel on s'en
est acquitt�. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela
arrive en son temps et � sa place, et par contre, que rien ne peut
�tre beau arrivant � contre-temps. Point d'att�nuation dans les
caract�res: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les
m�lons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux.
�Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui
qui est le mieux en situation.
�Je conclus donc � ceci: Le beau est ce qui convient. Cela
pourrait se d�velopper � l'infini et se prouver par d'intarissables
exemples. Il doit �tre bien entendu que je ne parle pas du beau
absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble
la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les
gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux
pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art
accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours
fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des po�tiques au
lieu d'�tre po�tes. Caract�riser! voil� le but. Vasari dit que
Bacci Bandinelli faisait une figure devant repr�senter �ve. Mais,
en avan�ant dans sa besogne, il s'est avis� que cette figure, pour
son r�le d'�ve, �tait un peu efflanqu�e. Il s'est content� de lui
mettre les attributs de C�r�s, et �ve est devenue une C�r�s! Nous
pouvons bien admettre, comme Bandinelli �tait un habile homme,
qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un model�
superbe et venant d'une grande science, mais tout cela
n'aboutissant pas � un caract�re d�termin�, n'en a pas moins d�
faire l'oeuvre la plus pitoyable. Ce n'�tait ni chair ni poisson.
�Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-�tre si
peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de
r�der dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans
ma boutique.�
J.F. Millet.
* * * * *
V.
=SOMMAIRE=
La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au
tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas fran�aise.--Cette
vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Gar�on, encore une
langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde
pas.--Le sergent de ville �tait dans son droit.--Oeuvre
pie.--Saint-Eustache.--La qu�te.--Pour les pauvres, s'il vous
plait!--Apollon avale la cigu�--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le
courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les
cartes.--Une lettre... d'un homme � la campagne.--Nouvelles b�vues
du ma�tre.--La vertu est r�compens�e.--Ils ont piss� partout
(h�mistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un
point sur un i.
* * * * *
Apr�s avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les
peintres ne devraient jamais �crire,--pas m�me des lettres.--C'est pour
eux que la t�l�graphie a �t� invent�e,--et pour les commer�ants et
amateurs,--tous gens _qui n'ont pas le temps_, comme ils disent. La
correspondance par signes, par t�l�grammes, qui, pour faire des
�conomies de lettres, exige qu'on �crive par exemple:
Rouen.--Vu Michel.--Cotons baisse.--Moi, demain a paris... etc.
Ce langage-n�gre est le style qui convient aux peintres et autres
personnes trop occup�es et trop press�es.
_Tant pis_, �crit M. Millet, _pour qui ne croit pas que tout art est une
langue_.
Je suis persuad� que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que
toute son esth�tique g�t dans la repr�sentation des objets.
(Cette d�finition pourrait s'appliquer �galement � la photographie qui
n'est pas un art).
Quand vous faites un _paysage_, ou un _int�rieur de pauvres_, ou _un
travailleur dans les champs_, ne vous obstinez pas � croire que vous
avez approfondi quelque haute question philosophique, et que m�me cet
_int�rieur_, ce _paysage_ et ce _travailleur_ sont _des pens�es_. M.
Millet dit que c'est une tr�s-petite minorit� qui croit que _tout art
est une langue_, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y
ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuad� qu'il _exprime
ses pens�es_ par la peinture, que ses tableaux sont remplis de po�sie,
de tout ce qu'on voudra, et que cons�quemment _la peinture est une
langue_.
_Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et �crire
sans but._
Quel but?--Celui de donner un enseignement, de ch�tier en riant les
moeurs, de faire de la politique ou de la philosophie?--Alors il y a
beaucoup de gens qui �crivent sans but, mais il y en a peu qui peignent
sans but, car les peintres croient tous que _tout art est une langue_,
etc.
Moi, je suis s�r, au contraire, que tout art qui sort de lui-m�me, qui
s'occupe _d'autre chose_ que _de lui_, se m�le de ce qui ne le regarde
pas et se nuit.
Pourquoi, s'il en �tait autrement, les philosophes ne pr�tendraient-ils
qu'ils font de la peinture?... � l'huile?
_Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession_ n'a rien de
bien _�coeurant_, et cette expression _exercice d'une profession_
ressemble � celle de la 6e Chambre _dans l'exercice de ses
fonctions_.
_L'habilet� employ�e seulement en vue d'accomplir le bien, puis se
cacher modestement derri�re l'oeuvre_! Ne croirait-on pas que nous
sommes � l'�glise; franchement c'est plus catholique qu'artistique.
Le sermon continue par... _flatter le mauvais go�t et les mauvaises
passions, sans aucun souci du bien_, etc.
Il n'y a rien � r�pondre � ceci: _Qu'Apollon soit Apollon et Socrate
Socrate. Ne les m�lons point l'un dans l'autre, etc_.
Tout le reste de la lettre est le d�veloppement plus ou moins solennel,
comme on peut revoir, du commencement que je viens d'�piloguer. Je ne
veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les
peintres, m�me du renom de M. Millet, ont tort d'�crire, et d'�crire
publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner
de leurs nouvelles � leurs amis, et c'est pr�cis�ment ce qu'ils ne font
pas.--Je parle d'un grand nombre.
Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de ga�t�,
celle-l�. _Bing_! _Bing_! Je vais la placer ici,--pour les paysagistes,
_bam_! la voici, _boumm_!
�Voyez-vous, c'est charmant la journ�e d'un paysagiste:
�on se l�ve de bonne heure, � trois heures du matin, avant
�le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde
�et on attend.
�On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble
�� une toile blanch�tre o� s'esquissent � peine les
�profils de quelques masses: tout est embaum�, tout frissonne
�au souffle fra�chi de l'aube. _Bing_! le soleil s'�claircit...
�le soleil n'a pas encore d�chir� la gaze derri�re
�laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de
�l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme
�des flocons argent�s sur les herbes d'un vert transi.
�_Bing_!... _bing_!... un premier rayon de soleil... un second
�rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'�veiller
�joyeuses... elles ont toutes leur goutte de ros�e qui
�tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du
�matin.... Sous la feuill�e, les oiseaux invisibles chantent....
�Il semble que ce sont les fleurs qui font leur pri�re...
�Les amours � ailes de papillons s'abattent sur la prairie
�et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien...
�tout y est.... Le paysage est tout entier derri�re la gaze
�transparente du brouillard, qui monte... monte...
�monte..., aspir� par le soleil... et laisse, en se levant,
�voir la rivi�re lam�e d'argent, les pr�s, les arbres, les
�maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin
�tout ce que l'on devinait d'abord.
�_Bam_! le soleil est lev�.... _Bam_! le paysan passe au
�bout du champ avec sa charrette attel�e de deux boeufs....
�_Ding_! _ding_! c'est la clochette du b�lier qui m�ne le
�troupeau... _Bam_! tout �clate, tout brille... tout est en
�pleine lumi�re... lumi�re blonde et caressante encore.
�Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux,
�se perdent dans l'infini du ciel, � travers un air brumeux
�et azur�.... Les fleurs rel�vent la t�te... les oiseaux
�vol�tent de ci de l�.... Un campagnard, mont� sur un cheval
�blanc, s'enfonce dans le sentier encaiss�.... Les petits
�saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la
�rivi�re.
�C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh!
�la belle vache alezane enfonc�e jusqu'au poitrail dans les
�herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voil�!
�Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!...
�Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre
�et n'ose pas approcher.--Oh�! Simon!
�Bon, voil� Simon qui s'avance et regarde.
�--Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?
�--Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...
�--Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?
�--J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros
�rocher jaune que vous avez mis l�.
�_Boum_! _boum_! midi! Le soleil embras� br�le la terre....
�_Boum_! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs
�penchent la t�te... les oiseaux se taisent, les bruits du
�village viennent jusqu'� nous. Ce sont les lourds travaux...
�le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume....
�_Boum_! Rentrons....--On voit tout, rien n'y est
�plus.
�Allons d�jeuner � la ferme. Une bonne tranche de la
�miche de m�nage, avec du beurre frais battu... des
�oeufs... de la cr�me... du jambon!... _Boum_! Travaillez,
�mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je r�ve
�un paysage du matin... je r�ve mon tableau... plus tard,
�je peindrai mon r�ve.
�_Bam_! _bam_! le soleil descend vers l'horizon... il est
�temps de retourner au travail... _Bam_! le soleil donne un
�coup de tam-tam.... _Bam_! il se couche au milieu d'une
�explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise,
�de pourpre.... Ah! c'est pr�tentieux et vulgaire, je n'aime
�pas �a.... Attendons, asseyons-nous l�, au pied de ce
�peuplier... aupr�s de cet �tang uni comme un miroir....
�La nature a l'air fatigu�e... les fleurettes semblent se
�ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas
�comme nous autres hommes, qui nous plaignons de
�tout.--Elles ont le soleil � gauche... elles prennent
�patience.... Bon, se disent-elles, tant�t nous l'aurons �
�droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent
�que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec
�leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en
�b�nissant Dieu!
�Mais le soleil descend de plus en plus derri�re l'horizon....
�_Bam_! il jette son dernier rayon, une fus�e d'or et
�de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voil�
�tout � fait disparu..., bien, bien, le cr�puscule commence....
�Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne
�reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron
�p�le, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond
�dans le bleu fonc� de la nuit en passant par des tons
�verd�tres de turquoise malade d'une finesse inou�e, d'une
�d�licatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent
�leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses
�brunes ou grises... les eaux assombries refl�tent les tons
�suaves du ciel.... On commence � ne plus voir... on sent
�que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature
�s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les
�feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la pri�re
�du soir... la ros�e emperle le velours des gazons.... Les
�nymphes fuient... se cachent... et d�sirent �tre vues.
�_Bing_! Une �toile du ciel qui pique une t�te dans
�l'�tang... charmante �toile dont le fr�missement de l'eau
�augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris
�en clignant de l'oeil.... _Bing_! une seconde �toile appara�t
�dans l'eau, un second oeil s'ouvre. Soyez les bienvenues,
�fra�ches et souriantes �toiles.... _Bing_! _bing_! _bing_! trois,
�six, vingt �toiles.... Toutes les �toiles du ciel se sont
�donn� rendez-vous dans cet heureux �tang.... Tout
�s'assombrit encore.... L'�tang seul scintille.... C'est un
�fourmillement d'�toiles.... L'illusion se produit.... Le soleil
��tant couch�, le soleil int�rieur de l'�me, le soleil de l'art
�se l�ve.... Bon! voil� mon tableau fait!�
Corot.
(_Figaro_, 24 mai 1863.)
Apr�s cette amusante lettre, d'un des ma�tres du paysage, _bing_!
_bing_! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux
et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, _bam_!
Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se
lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une �tude un peu plus
approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas
encore, qu'il n'avait pas rencontr� dans un tableau, le rend fou de
joie. Il est le plus sinc�re amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux
on trouve quelque secret de jour ou de cr�puscule, de pluie ou de vent,
pris � la nature. Voil� un peintre convaincu et vraiment vou� � son art,
un chercheur �ternel, un trouveur, m�me, indisciplin�, qui m�ritait bien
d'�tre �vinc� par les professeurs gard�s par les fameux lions riants et
boucl�s, symboles de l'Institut.
Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les
acad�miciens seront les m�mes.
Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits.
Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte
M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage
repr�sentant un coup de vent dans une for�t en novembre, nous sommes en
plein novembre. C'est d�sagr�able, mais le peintre conna�t si bien son
calendrier qu'il en joue � son gr�.
Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui
retombe sur le nez du jury.
M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refus� deux portraits tr�s-bien
faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de
baudruche et l'indignation du public.
Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe
explicative, autrement, _quoique la peinture soit une langue_, on ne
comprendrait jamais le sujet.
Voici les vers c�l�bres d'Alfred de Musset:
Assez dormir, ma belle,
Ta cavale, Isabelle,
Hennit sous tes balcons.
Vois les piqueurs alertes,
Et, sur leurs manches vertes.
Les pieds noirs des faucons.
Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les
faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau.
Une jeune femme nue, _comme le discours d'un acad�micien_, a dit le m�me
de Musset, retourn�e sur un lit, regarde, on ne sait quoi, � travers les
carreaux de sa fen�tre, et montre ses post�res � ceux qui la regardent,
c'est-�-dire au public.
Un cavalier _joyeux_, � la moustache blonde, se penche en appuyant une
main sur la susdite partie charnue pour faire voir � Isabelle
Les pieds noirs des faucons, etc.
quelques cerises d�tach�es d'un collier de corail sont menac�es d'�tre
�cras�es sur le lit par le gros... derri�re d'Isabelle.
Cheveux noirs et moustaches rousses, post�res et cerises, linge et
chair, tout est bien fait, vigoureusement peint.
Ce que ce tableau fait �panouir de lazzis, de bons mots, parmi les
spectateurs, est �norme.
�Cela s'appelle _le Lever_,--_Lever de la lune_, � la bonne heure!�
disait un loustic en posant, comme le _cavalier joyeux_, sa main sur les
reins _souples et dispos_ d'Isabelle,--devant lesquels s'arr�tent les
dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'oeil �
travers les coups d'�ventail!--D'autres dames passent plusieurs fois,
indign�es, devant ces rondeurs de fille nue.
* * * * *
VI
=SOMMAIRE=
Quadrille!--Un critique d'art l�ve la jambe.--Trinit� de M. Maxime
Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M.
Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas
la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils
au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni
d'�crire.--_Le S�jour des �lus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_,
selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple
d'humilit� donn� par cet infortun� peintre.--Les bons et les
m�chants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'�vanouis!
--D'o� sort-il encore, ce peintre-l�?--Cinq manants contre un
gentilhomme!--Exemple de discr�tion.--Mort de quelqu'un.--Selon M.
Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--O� la
religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons
l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste
aux lettres.--Encore un petit saint.--Nu�e de sauterelles.--La
toile se l�ve.--Le p�re, le fils et....--Le bon
fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez � la
Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le
tableau de Courbet.
* * * * *
Les critiques d'art continuent � faire leurs farces.--M. Maxime Ducamp
trouve, dans la _Revue des Deux-Mondes_, qu'il n'y a que trois peintres
� l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me
rappelle pas le nom.
�_J'aime mieux ��_,� dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le
_Figaro_.
Apr�s la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi,
qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,--mais qui vaut tous les autres
critiques d'art;--c'est ledit M. Maxime Ducamp.
Il les r�sume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul,
etc., sont faits � son image.
Et � propos de M. Adrien Paul, le critique du journal _le Si�cle_, je
vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier.
Au Salon de 1861, M. Leboeuf avait expos� une statue colossale,
repr�sentant un esclave n�gre, un Spartacus am�ricain qui vient de
briser ses fers et s'�lance � la r�volte. M. Adrien Paul prit cette
statue symbolique, ce Spartacus n�gre, pour le fameux gladiateur, pour
le v�ritable Spartacus, h�ros de trag�die.
�Rendre ainsi, �crivait-il, l'un des h�ros, l'un des martyrs de la
libert�!...--Il fallait � Spartacus un caract�re fier, m�le, h�ro�que,
etc.�
Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqu� les grosses babines ou
l�vres du n�gre, s'indignait d�mocratiquement de cette bouche, qu'il
trouvait �enfl�e par l'envie,� octroy�e par le sculpteur au lib�rateur
des esclaves romains.
Cela suffit, n'est-ce pas?
Quoique les critiques d'art ne me soient pas agr�ables, il m'est doux de
temps en temps de citer leur litt�rature.
M. Castagnary, esth�tiste connu, publie dans _le Courrier du Dimanche_
un compte-rendu de l'Exposition des Refus�s, et il conclut par les
lignes suivantes:
�Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refus�s
deux cents toiles grotesques, qu'� d�faut de l'Institut, un simple
gar�on de bureau e�t pu d�signer, il resterait un ensemble de
peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la
pens�e au milieu de ce restant, ainsi �chenill� d'inepties
flagrantes, les cent oeuvres des trente ou quarante artistes dont
les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de
toutes les expositions, parce qu'ils sont v�ritablement
l'�tat-major de l'art: vous avez imm�diatement un Salon complet,
aussi int�ressant que celui qu'a combin� l'administration.
�A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est
mauvaise; elle d�courage. Elle est injuste; elle outrepasse vos
droits. Quand vous vous appeliez David et son �cole, que vous aviez
une esth�tique � vous, que cette esth�tique, accept�e de tous,
n'avait point encore �t� �branl�e par le contr�le d'une raison plus
libre, vous pouviez avec certitude �tablir la discipline dans
l'art; vous deviez �touffer les r�voltes, exclure les h�r�tiques.
Mais l'�cole romantique, en procurant l'av�nement de
l'individualisme, a sign� votre destitution. Aujourd'hui, dans
l'art, chacun ne rel�ve que de soi-m�me, n'admet d'autre
suzerainet� que la sienne. La soci�t� a sanctionn� et sanctionne
encore chaque jour cette �mancipation heureuse. Comme pouvoir
dirigeant, vous n'�tes plus rien. Abdiquez donc g�n�reusement ce
qui vous reste d'autorit�, et r�signez-vous � suivre un mouvement
que vous ne pouvez plus arr�ter d�sormais.
�Cas Agnary.�
Les peintres ne cessent pas d'�crire. Apr�s la lettre de M. Corot est
venue celle de M. Millet, pr�c�d�e de celle de M. Rousseau.
Un Refus�, M. Tremblay, avait envoy� au _Petit Journal_ une protestation
bien douce o� il �crivait �que les moins bons de l'Exposition des
_�lus_, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des
_r�prouv�s_.�
�Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation
banale de partialit�; mais il est compos� d'hommes accessibles � la
fatigue, etc.�
Un peu plus loin, on trouvait dans le m�me article: �En quoi, apr�s
tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?�
Est-ce na�f?--Je ne crois pas qu'on se soit moqu� jamais plus
tranquillement de soi-m�me, ni qu'on ait protest� d'une plus sainte
fa�on.
Le m�me peintre religieux qui signe: L. Tremblay, _l'un des
r�prouv�s, auteur de sainte Eug�nie_, _qui compte huit ann�es
d'exposition_, cite � l'appui de ses arguments, �le _doux_ philosophe,
le sage _aimable_, saint Fran�ois de Sales, que _notre_ Henri IV aimait
_tendrement_.�--Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger....
Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur _caf� au lait_,
et � la raison couleur _cuisse de nymphe_ de ce pauvre _r�prouv�_ M.
Tremblay.
Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cit� un si risible alin�a
� la fin de mon troisi�me chapitre, est encore un peintre.
Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'�crirai aussi,--pas comme
les peintres;--je les citerai, je leur montrerai � eux-m�mes qu'il vaut
mieux qu'ils _expriment_ leurs _id�es par leurs tableaux_, et
que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet.
M. A. Gautier--lui aussi!--a �crit, dans le journal _l'Exposition_, une
longue lettre � M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A.
Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente
d'en extraire ce petit passage:
�Si tu es friand d'entendre des choses singuli�res,
retourne au Salon des _proscrits_, tu surprendras parfois des
homme bien r�fl�chis qui le quittent en _soupirant_.�
Si ces mots �des hommes bien r�fl�chis� ne s'appliquent pas sp�cialement
aux peintres refus�s, le dernier mot, le _dernier soupir_ doit faire
bien r�fl�chir le jury.
Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon
Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres
des peintres, que j'ai cit�es). M. Amand Gautier insiste aussi sur _la
haute moralit�_ de son tableau, _la Femme adult�re_, expos� dans _le
purgatoire_, dit-il.
Qui diable se serait avis� d'aller trouver de la morale dans ce tableau,
si ce n'est son auteur?
Il est � remarquer �galement, � propos des �crits des peintres, qu'ils
donnent tous des appellations diff�rentes aux Refus�s.
L'un dit qu'ils sont Exclus.
L'autre les traite d'Artistes non admis.
M. Tremblay les nomme R�prouv�s.
M. Gautier les appelle Proscrits, etc., etc.
En se livrant aux m�ditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on
arriverait peut-�tre � trouver dans ces diverses d�signations les
opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs.
Le public, � force d'entendre de justes appr�ciations, commence � ne
plus rire et � ne pas trop donner raison au jury,--ni aux peintres, il
est vrai,--au Salon des Refus�s.
La quantit� de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais
n'atteint pas au chiffre des m�diocres, des pr�tentieux, des affreux
tableaux qui surabondent � l'Exposition des Re�us.--En outre, on ne
saurait trop le r�p�ter, les tentatives souvent r�ussies, les
individualit�s nouvelles, ne se rencontrent gu�re qu'au Salon des
Refus�s.
Les tableaux que j'ai d�j� cit�s de MM. Whistler, Colin, Pipard,
Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., d�fient,
bravent, et narguent le jury.
Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des
paysages et des natures mortes surtout.
Voici _les Embrasseux_, de M. Jean Desbrosses.
Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros gar�on de
campagne fait claquer un baiser sur la joue pench�e d'une jeune et
fra�che paysanne,--_l'enjoleu_ a l'air si heureux, la petite coquette
est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont
vol�s � la nature. Cela est vrai, amusant et na�f, cela sent bon; c'est
un charmant tableau.
M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout,
celui qui repr�sente une route et des massifs d'arbres dans une for�t,
est tr�s-beau.
_La Chute de la rivi�re de Loing_, _au soleil couchant_, par M.
Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est
fatigant de dire toujours: beau, tr�s-beau, tr�s-bien, tr�s-r�ussi en
parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je
raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-m�me, qui m'aurait fait
une impression particuli�re; mais comment d�crire les paysages des
autres, � moins de dire comme au th��tre:--La sc�ne se passe dans la
for�t de Fontainebleau; � droite, sur le premier plan, un gros ch�ne; �
gauche, un chemin qui m�ne � la ville. Je pourrais ajouter: _On entend
un cor, � la cantonnade_.
J'ai remarqu� le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi
remarqu� un tableau de M. Saint-Marcel fils,--mais d'une toute autre
fa�on.
En regardant ses _Chevaux de ferme � l'�curie_, quoique M. Saint-Marcel
fils soit �l�ve de MM. Decamp et L�on Cogniet, j'ai cru fermement qu'il
�tait �l�ve de M. Brivet-le-Gaillard.
Est-ce que les paysagistes commenceraient � croire, comme beaucoup
d'hommes de lettres, � ce stupide proverbe: _Tel p�re_, _tel fils_? En
voil� plusieurs qui donnent leurs pinceaux � leurs enfants dont ils
feront d'�ternels �l�ves. Un des exemples frappants de cette funeste
voie est M. Daubigny, dont le fils a expos� cette ann�e, des paysages
copi�s sur ceux du papa. Ces paysages ont pu r�jouir ce bon p�re, mais
ils font approuver sans r�serve la conduite des notaires qui accumulent
les barricades devant les envies artistiques de leurs fils.
Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refus�s,
c'est le _B�cheron et la Mort_, par M. Pinkas.
�Un jour d'�t�, un b�cheron, �puis� sous le faix de la
chaleur et du travail, ramassa ses supr�mes efforts pour enfoncer
son coin dans le tronc d'un vieux ch�ne, puis retomba,
d�courag�. Les sueurs serpentaient sur son visage
terreux et ravag�, ses yeux grandissaient sans regards, et sa
respiration d�chirait son gosier dess�ch�. Quant il revint �
lui, le tableau splendide de la for�t tranquille et heureuse,
qui ne semblait occup�e qu'� �couter, sous le soleil, le chant
du coucou, lui fit faire une comparaison si f�cheuse, qu'il
se prit � pleurer. Le bonheur calme de la for�t lui faisait
envisager, par contraste, sa destin�e tourment�e.
�Le b�cheron, � force de se d�soler, en arriva bient�t
� ce paroxysme de la douleur o� l'on se met � parler tout
haut.
�--Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas
la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire
vivre mes six enfants, ma femme et moi-m�me! Et ma
femme est encore enceinte!
�(G�n�ralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants �
ceux qui n'ont m�me pas de quoi se nourrir).
�--Ah! poursuivit le b�cheron, je voudrais que la Mort
f�t la marraine de ce dernier enfant!
�Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le _comique_ qui
ne perd jamais ses droits continuait � jouer des farces. Il
soufflait _aux_ fourmis l'id�e de grimper dans les jambes du
b�cheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou.
Il en r�sultait des grattements qui nuisaient � la gravit� du
tableau. Le chant monotone du coucou se m�lant aux sanglots
de l'infortun�, une pie, oiseau de pantomime, qui
allait et venait non loin de l�, en sautillant comme... une
pie, ajoutaient encore � la partie gaie.
�A peine le pauvre b�cheron avait-il prononc� cette phrase imprudente:
�Je voudrais que la Mort f�t la marraine de ce dernier enfant!� que le
tronc d'un vieux ch�ne s'ouvrit et donna passage � cette vilaine
carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avan�a
gracieusement vers le b�cheron terrifi�. Elle n'avait aucun v�tement,
c'�tait un squelette dans toute sa simplicit�. La Mort est la seule
personne qui puisse sans ind�cence se pr�senter nue aux gens.
�--Tu m'as invoqu�e, dit-elle, ou plut�t firent les os
maxillaires au b�cheron, sur lequel elle t�nt fix�s les deux
trous qui lui servaient d'yeux.�
�C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois....�
Telle est la sc�ne repr�sent�e par M. Pinkas, except� la Mort qui a une
esp�ce de casquette et une cravate rouge autour de l'ar�te qui lui sert
de cou.
Les _Roses_, de Mlle Ad�le de la Porte; les _L�gumes_, de M. Horace
Pagez; les _Lilas_, de M. Maistan,--un suspect qui n'est pas dans le
catalogue!--le _Gibier_, de Mlle Agla� Laurandeau (suspecte); les
_P�ches_, de M. Leroy (suspect); les _Roses et Marguerites_, le
_Seringat_, de M. Charles Laass d'Aguen; le _Citron_, de Mlle Louise
Darru; les _Pieds de cochon_, les _Oeufs et le Fromage_, de M. Graham,
et enfin le _Dessert_, de Marie Thibault, composent un festin complet et
charmant, aussi agr�able au go�t qu'aux yeux.
Il faut que Messieurs du jury aient le palais--de l'Institut--difficile.
N'avoir pas voulu go�ter ces excellents mets et ces beaux fruits parmi
ces fra�ches fleurs, avoir repouss� la peinture � la Sainte-Menehould de
M. Graham, fait supposer des estomacs et nez bien blas�s.
L'Exposition des Re�us et des Refus�s est termin�e depuis le 1er
juillet dernier. La distribution des prix ou m�daille et r�compenses
sera faite le 6 juillet.--Les Refus�s doivent avoir des chances!
Un d�cret du 23 juin dernier, ins�r� au _Moniteur_, a fait savoir que
dor�navant l'Exposition de peinture, de sculpture et d'architecture aura
lieu chaque ann�e, du 1er mai au 1er juillet.
Les Refus�s ne sont probablement pas compris dans ce d�cret, ce qui veut
dire que le jury ne sera plus troubl�, continuera, comme par le pass�, �
taper � l'aventure, et que les choses iront comme devant.
Quand donc lirons-nous le bienfaisant d�cret qui supprimera le jury?
Finissons ce chapitre par l'annonce d'une grande nouvelle.
Le tableau de Courbet, _les Cur�s ivres_, d�j� c�l�bre, quoique non vu,
va commencer son tour du monde par l'Angleterre.
Le ma�tre-peintre consciencieux veut, avant le d�part, mettre une
perfection minutieuse dans les moindres d�tails de son oeuvre. Il s'est
remis dessus et cherche des d�fauts. Il ne veut pas qu'un seul critique,
un amateur, ni m�me qu'un artiste puisse y trouver une petite b�te. Il
consid�re ce tableau comme son meilleur et veut le faire ainsi
consid�rer par tout le monde.
Nous suivrons de loin ce tableau dans ses p�r�grinations, et nous
tiendrons nos lecteurs au courant de ses aventures et de ses effets.
D�s � pr�sent, nous savons qu'il sera expos� � Londres et qu'il y aura
grand meeting.
* * * * *
VII
=SOMMAIRE=
Enterrements de toutes classes.--Une odeur de cuir chaud.--M.
Briguiboul ne sera plus Refus�.--L'honneur est le seul vrai
salaire.--Morceau �loquent.--Un mar�chal qui a raison.--Il a
tort.--Les peintres ont mal compris.--On lit dans le _Moniteur_.
* * * * *
La distribution _solennelle_ des croix et des m�dailles d'honneur, des
m�dailles de 1er, 2e et 3e classes, des mentions honorables et
des _rappels_ de m�dailles aux peintres, architectes, sculpteurs,
graveurs et lithographes, est enfin termin�e.
Les discours ont pass� �comme un parfum d'�t�.�
M. Briguiboul est le seul Refus� qui ait obtenu (non � cause de cette
qualit�) une m�daille de 3e classe.
Si l'on admet ce principe absurde qu'une r�compense est due � un
artiste parce qu'il a du talent,--comme si la vraie, la seule r�compense
pour un artiste n'�tait pas d'avoir du talent ou m�me du g�nie,--on
attribuera le don de cette 3e m�daille au tableau mythologique de M.
Briguiboul, qui est parmi les oeuvres refus�es et non au tableau re�u.
C'est pourtant ce dernier qui a valu � son auteur le grand honneur de
3e classe dont nous venons de parler.
Les jours de distribution de prix, les lyc�ens ne sont pas plus heureux
et plus �mus que les artistes ne le sont quand un ministre ou un
mar�chal leur octroye, dans une c�r�monie _solennelle_, au nom de
l'Empereur, des r�compenses diverses.
Quant � moi, si j'�tais guerrier, je ne combattrai que pour
combattre,--parce que ce serait mon devoir,--et non pour obtenir un
grade ou une croix; peintre, je ne peindrai que pour faire de beaux
tableaux--et non pour �tre applaudi ou r�compens�; travailler pour
soi-m�me me para�t une superbe maxime que je voudrais lire en lettres
d'or sur champ d'azur chez tous les artistes.
Arriver � �tre content de soi, � savoir, � �tre s�r qu'on a bien fait,
est la vraie gloire, la seule durable, la seule que se transmettent les
hommes de g�nie, fr�res de celui qui l'a conquise.
Quel jury, quel souverain pourraient me donner tort ou raison contre
moi-m�me. Quoi!--il d�pendrait d'un homme parvenu--ou de
plusieurs--d'annihiler mon oeuvre ou d'augmenter sa valeur! J'oserais me
dire artiste et je n'aurais pas d'opinion! Le jugement m�me d'un grand
homme pr�vaudrait contre le mien, quand je sais, quand j'ai appris,
�tudi�, travaill�, quand j'ai v�cu et fait mon oeuvre! Non, mille Dieux!
r�pondrais-je. Je suis libre, je sens, je suis convaincu, je discute et
je maintiens ce que j'ai fait!
D'autre part, comment pourrait-on �tablir la justice et la justesse des
condamnations et des r�compenses en mati�re d'art?--Il est inutile de
recommencer � d�montrer l'impossibilit� des censures et des jurys.
La magistrature artistique infaillible n'est pas encore �close. D�s lors
un peintre m�daill�, homme consciencieux, s'appr�ciant � sa valeur
exacte,--s'il est possible,--pourra-t-il supporter de sangfroid qu'un
peintre de sa valeur ou plus fort que lui n'ait pas re�u la m�me faveur?
Croit-on que beaucoup d'acad�miciens pouvaient, sans rougir, frotter de
leurs habits � palmes, en passant, le paletot de Balzac?
Non, non.--Il est d'�ternelles v�rit�s toujours bonnes--et inutiles �
dire,--dont on ne profite gu�re, soit, mais que les c�r�monies, les
solennit�s et toutes les fausses grandeurs ne renverseront pas.
Le discours de M. le mar�chal Vaillant, ministre des Beaux-Arts, a ceci
de particulier que, pour la premi�re fois peut-�tre, on a pu entendre
l'�loge officiel de l'invention, de l'originalit�. Dans les phrases
_d'un vieux soldat_, l'arm�e devait naturellement avoir quelques mots.
Mais nous ne sommes pas de l'opinion de M. le mar�chal quand il parle du
_jury �clair�_ et quand il affirme que _le public est toujours empress�
d'accueillir une tentative originale_.
Quelques allusions aux peintres refus�s se glissent dans le discours de
M. de Nieuwerkerke, qui a repouss� _l'excentricit�_ avec d�dain.
Je crois, moi, que l'_excentricit�_ est une rare facult� en Art que n'a
pas qui veut, et contre laquelle cons�quemment il est peu urgent de se
mettre en garde.
Certaines parties du discours de M. de Nieuwerkerke ont �t� interpr�t�es
par les artistes comme des promesses de libert� pour les Expositions �
venir, et pour ce vivement applaudies.
Beaucoup d'artistes, et des meilleurs, d�sirent et demandent la
suppression du jury et la libert� des Expositions. C'est trop juste, et
cela se fera.
Voici, d'apr�s le _Moniteur_, le compte-rendu de la c�r�monie et les
discours:
DISTRIBUTION SOLENNELLE
DES
=R�COMPENSES D�CERN�ES AUX ARTISTES=
APR�S L'EXPOSITION DE 1863
La distribution des r�compenses aux artistes qui ont pris part �
l'Exposition de 1863 a eu lieu hier, � une heure, au Palais de
l'Industrie.
S. Exc. le mar�chal Vaillant, ministre de la Maison de l'Empereur et des
Beaux-Arts, a pr�sid� la c�r�monie. Il �tait accompagn� de M. Alphonse
Gautier, conseiller d'�tat, secr�taire g�n�ral du minist�re de la Maison
de l'Empereur et des Beaux-Arts, et de M. le lieutenant-colonel
Monrival, son aide de camp. Il a �t� re�u, � son arriv�e au Palais, par
M. le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, assist� de M.
Courmont, chef de la division des Beaux-Arts, de MM. les inspecteurs
g�n�raux des Beaux-Arts, de M. le marquis de Chennevi�res, conservateur
adjoint au Mus�e du Louvre, charg� du service des Expositions.
A droite et � gauche de l'estrade d'honneur se sont plac�s les membres
du jury, les conservateurs et conservateurs adjoints des Mus�es
imp�riaux, et les fonctionnaires sup�rieurs du service des Beaux-Arts.
A une heure, la s�ance ayant �t� d�clar�e ouverte, S. Exc. le mar�chal
Vaillant s'est lev� et a prononc� le discours suivant:
�Messieurs,
�C'est un vieux soldat qui vous remet, cette ann�e, les r�compenses
accord�es par l'Empereur � tous ceux dont les travaux honorent le
pays. L'arm�e, vous le savez, a souvent bien m�rit� des artistes.
Vous lui devez quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre que-vous admirez
et que vous prenez pour mod�les; et nagu�re encore vous l'avez vue,
� Rome, suspendant les coups qui pouvaient porter le ravage dans
ces sanctuaires des arts, objets de juste v�n�ration. Aujourd'hui,
ma t�che est facile: je viens proclamer les d�cisions d'un jury
�clair�, confirm�es par ce jury sans appel qu'on nomme le public.
En aucun pays ses arr�ts ne sont plus autoris�s qu'en France, parce
qu'en France il n'y a personne qui ne s'int�resse � vos travaux.
Laissons la m�diocrit� orgueilleuse accuser le go�t du si�cle et
d�plorer ses changements et ses caprices.
�Les artistes, messieurs, trouveront toujours le public empress�
d'accueillir une tentative originale, parce que l'invention est une
des plus pr�cieuses qualit�s de l'art. S'ils rencontrent de la
s�v�rit� lorsque, pour suivre la vogue, ils renient leurs propres
convictions; si, trait�s d'abord avec bienveillance, ils sont vite
abandonn�s, c'est justice. Le public a toujours maudit, avec le
po�te, le troupeau servile des imitateurs. Il avait applaudi � de
brillantes promesses, il retire sa faveur � qui ne les a pas
tenues.
�Notre si�cle, assur�ment, n'est pas de ceux dont les artistes
aient � se plaindre. Je ne vous rappellerai pas la constante
protection dont ils sont l'objet de la part de l'Empereur; les
richesses nouvelles acquises par ses ordres pour nos Mus�es, les
grands travaux ex�cut�s dans la capitale de l'Empire. Qu'il me soit
permis de vous faire remarquer seulement que l'absence de pr�jug�s,
l'�loignement pour la routine, le d�gagement de toutes traditions
�troites, sont devenus les principes de la critique moderne. Plus
heureux que la plupart de vos devanciers, vous n'avez plus � vous
d�battre contre des r�gles absolues que de glorieuses �coles ont
souvent laiss�es apr�s elles. Aujourd'hui, qu'on poursuive l'�tude
de la nature jusque dans ses trivialit�s ou qu'on s'applique �
rechercher un id�al po�tique, tous les efforts consciencieux sont
appr�ci�s, et jamais le m�rite d'un ouvrage ne sera contest� pour
n'avoir pas l'autorit� d'exemples anciens. Cette disposition, qui
laisse aux artistes la plus compl�te libert� pour suivre leurs
tendances et leurs inspirations, ne doit pas leur faire oublier les
difficult�s nombreuses de leur carri�re. A moins de s'�tre pr�par�
par de fortes �tudes, il est imprudent de tenter des routes
nouvelles, et, si j'ose me servir ici d'une comparaison emprunt�e �
mon m�tier, je dirai qu'il n'appartient qu'aux soldats aguerris et
disciplin�s de tout oser avec l'espoir fond� de r�ussir.
L'observation constante de la nature, les m�ditations patientes
devant les oeuvres des ma�tres, voil� les plus s�rs moyens
d'obtenir des succ�s durables. Telle a �t� l'�ducation de ceux de
vos pr�d�cesseurs qui ont conquis une juste renomm�e; telle je
voudrais que fut l'�ducation de tous nos artistes.
�Vous avez d�sir� que des Expositions plus fr�quentes permissent �
vos juges naturels de suivre, pour ainsi dire pas � pas, vos
efforts et vos progr�s. Le comte Walewski, mon honorable
pr�d�cesseur, qui, pendant son administration, a donn� tant de
preuves de sa sollicitude pour vos int�r�ts, qui s'est montr� si
jaloux de multiplier les moyens d'encourager vos travaux, a port�
votre d�sir � la connaissance de l'Empereur, et Sa Majest� a
ordonn� la r�alisation de cette mesure. Une ann�e ne se passera
donc pas sans que cette enceinte re�oive vos oeuvres nouvelles.
J'ai la confiance que ces Expositions annuelles r�pondront � votre
attente, comme � celle du Gouvernement, gr�ce � vos efforts et au
concours du surintendant des Beaux-Arts, qui vient de recevoir de
la confiance de l'Empereur une mission plus �lev�e, et qui vous
aidera d'autant plus s�rement de ses conseils et de son autorit�
qu'il est sorti de vos rangs et qu'il vous appartient toujours par
ses oeuvres.
�Pourquoi faut-il qu'un douloureux souvenir attriste la joie de
cette f�te! Moins que personne et moins ici que partout ailleurs,
au milieu de ces toiles anim�es qui nous parlent de combats et de
victoires, je ne puis oublier que, dans le cours m�me de cette
ann�e, il y a quelques mois � peine, l'arm�e des arts perdait l'un
de ses plus illustres mar�chaux.
�Vous l'avez reconnu, messieurs, et vos coeurs ont nomm� avant moi
le troisi�me, le dernier, le plus grand des Vernet.
�Peintre de l'�pop�e imp�riale, Horace Vernet, dans son in�puisable
f�condit�, s'est associ� � tous les triomphes de la France. Pendant
une longue vie, qui �gala presque celles du Titien et de
Michel-Ange, cet infatigable cr�ateur ne cessa pas un jour de
travailler, et, sans jamais avoir vieilli, ne s'arr�ta que pour
mourir!
�Nul plus que lui, sans doute, n'aurait eu droit � d'�clatantes
fun�railles; le peuple e�t port� l'artiste populaire � sa supr�me
demeure; jeunes et vieux, les soldats de l'Empire eussent voulu
honorer encore celui qui avait reproduit tous leurs combats et
popularis� toutes leurs victoires; et vous, messieurs, ses
derniers �l�ves, ses premiers admirateurs, quelle escorte vous
eussiez faite � sa cendre!
�Il ne l'a pas permis. Lass� de la gloire, il a refus� pour sa
tombe tous les hommages; mais dans cette tombe il a emport� tous
les regrets.
�Ce que la reconnaissance du pays n'a pu faire alors, messieurs,
l'Empereur, inspir� par sa grande �me, l'avait fait d'avance en
accordant � votre vieux ma�tre, � mon vieil ami, un honneur si
exceptionnel qu'il est presque unique dans l'histoire de l'art.
�Que l'exemple vous soutienne, messieurs, et que la r�compense vous
encourage. Il est bon, au d�but de la carri�re, de se fortifier
pour la lutte, et rien ne rehausse le coeur comme le spectacle du
travail accompli, du succ�s m�rit� et de la gloire obtenue.�
Ce discours a �t� plusieurs fois interrompu par des salves
d'applaudissements.
M. le comte de Nieuwerkerke a pris ensuite la parole et s'est exprim� en
ces termes:
�Messieurs,
�A l'heure o� les questions d'art deviennent plus graves parce
qu'elles deviennent plus g�n�rales, l'Empereur, en r�unissant dans
le minist�re de sa Maison tous les services des Beaux-Arts, en les
confiant � un mar�chal de France � la fois homme de science et
de go�t, a voulu, pour ainsi dire, les rapprocher encore de Lui.
�D�j� une mesure essentiellement lib�rale a �t� prise cette ann�e
en faveur d'un grand nombre d'artistes. Ils la doivent, vous ne
l'ignorez pas, � la sollicitude de l'Empereur. Avec cette
bienveillante initiative qui distingue chacun de ses actes, notre
auguste Souverain a appel� tous les artistes � partager le grand
jour de la publicit�. Il a pens� que le moment �tait venu de donner
cette satisfaction au public, aux artistes, aux membres du jury
eux-m�mes. C'est donc � tous ceux dont les oeuvres ont �t� expos�es
que je m'adresse aujourd'hui, � ceux dont les noms sont inscrits au
catalogue officiel, comme � ceux pour lesquels des salles
particuli�res ont �t� ouvertes.
�Nous sommes heureux de constater le redoublement d'activit� qu'a
produit le Salon de 1863. Il nous donne la preuve de l'int�r�t
croissant que l'art inspire; le nombre des visiteurs pendant la
semaine a �t� plus consid�rable que les ann�es pr�c�dentes, et
chaque dimanche, 30 � 40,000 personnes, profitant de ce jour de
repos, se sont empress�es de venir contempler vos travaux.
�Vous r�pondrez � ce pr�cieux encouragement de la foule, messieurs,
et nous aurons bient�t � enregistrer, � c�t� de noms d�j� c�l�bres,
d'autres talents qui seront une illustration de plus pour l'�poque
o� nous vivons. Quand on voit constamment grandir l'�lite vaillante
de notre �cole, quand on mesure sa moyenne fort �lev�e, il est bien
permis de caresser un pareil espoir.
�Nous qui suivons vos progr�s avec une attention soutenue, nous
reconnaissons que jamais dans l'�cole fran�aise il n'y a eu une
somme de talent si g�n�rale; cependant nous ambitionnons une
sup�riorit� plus haute encore. Ne vous m�prenez pas sur notre
pens�e, messieurs: lorsque nous souhaitons pour vous, pour l'art
national, un plus vaste avenir, nous ne pr�tendons pas refuser au
pr�sent la justice qui lui est due. C'est parce que vous pouvez
beaucoup que nous vous demandons toujours davantage.
�Nous n'insisterons pas sur certains �carts de go�t que le jury
devait signaler � ceux qui les ont laiss�s se manifester dans leurs
oeuvres. Cet avertissement suffira, nous en avons l'esp�rance, pour
que de telles d�faillances ne se renouvellent plus; car, messieurs,
vous qui avez d�j� du talent, croyez bien que l'excentricit� n'a
jamais eu d'autre effet que de retarder les succ�s l�gitimes et
durables. C'est � vous-m�mes que nous en appelons, et nous ne
doutons pas que dans un tr�s-bref d�lai vous ne nous donniez
raison.
�Si nous regrettons d'avoir � constater que l'on s'�loigne de la
grande peinture, il n'y a cependant pas lieu d'en �tre trop alarm�;
si les pr�f�rences de quelques-uns se portent vers l'�tude du
paysage, par exemple, leurs succ�s dans cette voie ne doivent pas
nous inqui�ter sur les destin�es du grand art en France. Chaque
�poque, en effet, ob�it � un mouvement particulier, � une pression
extr�mement mobile de l'esprit et du go�t. L'important, c'est que
dans chacune des directions parcourues, le talent soit � la hauteur
de la tentative. D'ailleurs, comme pour �tre sign� de Rapha�l ou de
Ruysda�l, de Michel-Ange ou de Clodion, un chef-d'oeuvre n'en est
pas moins un chef-d'oeuvre: en raison de la diversit� des esprits,
de la vari�t� infinie des talents et des aptitudes originelles, nous
comprenons que la plus grande libert� r�gne dans la pratique et la
direction de l'art. Mais, au nom m�me et en �change de cette
libert� de tendances dont nous nous plaisons � reconna�tre la
l�gitimit�, nous vous demandons, nous vous recommandons avec
instance le travail obstin�, patient, convaincu. M�fiez-vous des
�-peu-pr�s en tout genre; la v�ritable force les a toujours
d�daign�s, et vous pouvez, vous devez �tre v�ritablement forts.
�Le grand art sera toujours l'objet de nos pr�dilections. Pourtant
que ceux d'entre vous qui ne suivent pas ses traditions ne croient
pas que nous voulions les renier; ils sont nos enfants prodigues,
mais, � l'inverse de celui de la parabole, ils reviennent parfois
les mains pleines. L'�cole fran�aise contemporaine est � la t�te
des �coles d'art de l'Europe. Et si nos coeurs sont encore �mus de
la perte des Vernet, des Delaroche, des Decamps, des Pradier, et de
tant d'autres, h�las! n'est-ce pas une consolation de penser que
parmi vous il se fait ou se fera d'aussi grandes renomm�es? La
France est f�conde, messieurs, et, de m�me que ses soldats, ses
artistes sont les premiers du monde.--Dans cette lice o� sont venus
se mesurer les repr�sentants de l'art europ�en, plus la lutte a �t�
s�rieuse, plus la victoire est honorable, car nous sommes trop
justes pour ne pas appr�cier � sa v�ritable valeur le m�rite des
artistes �trangers qui, � chaque Exposition, viennent concourir
avec vous. Aussi est-ce sans distinction de nationalit� que les
r�compenses sont accord�es au talent. L'Empereur et l'Imp�ratrice,
par de nombreuses acquisitions aux artistes de toutes �coles et de
tous pays, ont voulu consacrer ce principe.
�Maintenant, messieurs, je vais vous faire conna�tre les noms des
artistes r�compens�s. Tout en laissant au jury l'honneur comme la
responsabilit� de ses choix, il est juste de dire que la quantit�
des m�dailles dont il pouvait disposer n'�tant pas en rapport avec
la somme des talents, il s'est trouv� en pr�sence d'une grande
difficult�. Cet embarras du choix, nous sommes heureux d'en faire
la remarque, prouve une fois de plus dans quelles proportions s'est
augment�e l'�lite de l'�cole fran�aise. Un autre syst�me de
r�compenses �tait donc devenu n�cessaire; nous vous le ferons
conna�tre prochainement, ainsi que le r�glement de l'Exposition de
1864�
Le discours s'est termin� au bruit des manifestations les plus
sympathiques.
Le surintendant des Beaux-Arts, apr�s avoir demand� les ordres de S.
Exc. le ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts, a fait
l'appel des artistes fran�ais et �trangers nomm�s dans l'ordre de la
L�gion d'honneur, par d�cret imp�rial; puis il a lu la liste des
r�compenses d�cern�s par le jury.
Chaque artiste est venu, au milieu des acclamations des assistants,
recevoir les r�compenses de la main de S. Exc. le mar�chal Vaillant.
A deux heures, la s�ance �tait termin�e.
(_Moniteur_, 7 juillet 1863.)
Outre M. Briguiboul, plusieurs Refus�s-Re�us, c'est-�-dire ayant des
tableaux aux deux Expositions, ont eu des _mentions honorables_.
C'est M. Blin et M. M�ry, deux paysagistes de talent, deux _suspects_
qui figurent timidement parmi les Refus�s et qui ne se sont pas nomm�s
dans le catalogue. Nous donnons, nous, une mention � leurs paysages
repouss�s. Puis, M. Harpignies, d�j� nomm�, qui a deux paysages
remarquables, rejet�s par la m�me raison qui a fait admettre un autre
tableau de lui, je veux dire sans savoir pourquoi. MM. Laurens et Tabar,
peintres connus et toujours re�us jusqu'� pr�sent. Enfin, MM. Vaud� et
Wagrez. Refus�s cach�s comme leurs tableaux qui ne m'ont pas arr�t�.
Je ne cite ces mentions que comme des preuves de plus de la faillibilit�
des censeurs et examinateurs. Comment s'expliquer que ces tableaux,
d'�gale force et des m�mes peintres, aient �t�--les uns admis, les
autres renvoy�s? Saint Basile, le fameux dialecticien, l'oracle
invincible, n'aurait pu �claircir ce myst�re.
* * * * *
VIII
=SOMMAIRE=
Donnez-vous la peine de vous asseoir.--La m�nagerie d'un suspect
amusant.--Gare aux animaux!--Ils nous donnent un sauf-conduit.--Le
Temps a fait son temps.--Un condamn� par la raison qu'il est
criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?--On se
jette les cartes et les verres � la t�te.--A la tour de Nesle!--On
parle encore de B�ranger.--L'auteur des _�tourdis_, com�die en
vers, fait la campagne d'Italie.--La gloire n'est que de la
fum�e.--Une boucherie au clair de l� lune.-_A nous_, _Fran�ais_!
etc.... (Varsovienne).--Celle fois, le g�n�ral Hoche est bien
tu�.--Th�orie du sous-lieutenant.
* * * * *
Nous allons, pour nous d�lasser, nous arr�ter un peu devant deux
peintures tout � fait amusantes; l'une est de M. Fitz-Barn, dont on ne
trouve pas le nom dans le catalogue, mais ce ne peut �tre que par
erreur, car le tableau de ce peintre fait un tel tapage qu'on ne peut
soup�onner l'auteur d'avoir voulu se cacher. Tout d'un coup, nous nous
trouvons dans une grande cage avec tous les animaux de pantomime.
J'appelle ainsi les animaux fantastiques, domestiques et comiques, tels
que chat, singe, rat, pie, grenouille, chien, poule, geai, hibou, etc.,
etc., dont les mouvements, les allures et les physionomies sont vraiment
risibles ou �tonnants.--Avec nous, dans la m�me cage, crient,
gloussent, coassent, jappent, miaulent et grouillent les animaux que je
viens de citer. A travers le treillage, des figures singuli�res nous
examinent tr�s-attentivement. Le singe �pluche ou �pile un rat, ce
qui indigne une pie.--Deux petits chiens bleus se battent pour
rire.--Une grenouille montre sa t�te immobile � fleur d'eau.--Un
chat-huant attend la nuit avec impatience, et de ses deux lueurs fixes,
qu'il a pour yeux, regarde passer le temps.--Bref, tous les animaux sont
dans leurs attributions respectives.--Quittons ce petit pand�monium. Les
animaux ne s'opposent pas � notre sortie de la cage.
L'autre peinture repr�sente un vieillard qui ressemble au Temps, assis
sur un d�bris de colonne. Il a fait des progr�s depuis la Mythologie; il
a un chapeau, des lunettes, des bottes � revers et une lyre; il fait au
jury, sans doute, une grimace des plus grotesques.
Il est impossible que M. Paul Clapar�de, auteur de cette petite
grisaille, ne l'ait pas con�ue et peinte � la suite d'une absorption
exag�r�e d'un hatchi inconnu, mais dont les effets doivent �tre gais.
M. Viel-Cazal est encore un peintre hardi, un vigoureux r�aliste qui n'a
pas plus peur du sujet que de la couleur.
Il a expos� un �tude de _T�te de cheval_ et un tr�s-grand tableau, la
_Derni�re heure_, dont voici la l�gende:
�Un cheval vicieux, condamn� _pour cette raison_ � �tre abattu, et ayant
d�j� les crins coup�s, cherche � s'�chapper des mains des �quarrisseurs,
apr�s avoir rompu ses entraves.�
La description n'est pas tr�s-exacte.--Le cheval s'est �chapp�, il a
m�me renvers�, en s'�chappant, l'un des �quarrisseurs, et il enl�ve
l'autre � ses naseaux ensanglant�s; un boule-dogue s'�lance � fond de
train sur le cheval.
Ce tableau est tr�s-vivant, tr�s-vrai, peint largement; il m�ritait
enfin de s'�chapper des mains des jur�s et de s'installer dans le salon
de la libert� et de l'audace.
_Une Dispute de jeu_, par M. Thiery, est un tableau romantique qui
aurait eu du succ�s en 1833; mais le succ�s ne prouve rien, et M. Thiery
a fait une jolie peinture de cape et d'�p�e.
Hol�! tavernier du diable! il ne s'agit pas d'apporter � boire! sus aux
querelleurs! enlevez les cartes si leurs �p�es vous laissent faire, ou,
vive Dieu! votre tonnelle enrag�e sera ferm�e avant le couvre-feu!
M. Allard Cambray a fait un beau Louis XI, � l'eau-forte, dans la
superbe collection de M. Cadart; mais, h�las! _Ag�s_... h�las! il en a
peint un bien faible. On voit qu'il s'est plus inspir� de la p�le
chanson de B�ranger que de l'histoire:
Heureux villageois, dansons,
Sautez, fillettes
Et gar�ons!
Unissez vos joyeux sons,
Musettes
Et chansons!
Ainsi, dans ce tableau, non moins d�color� que le refrain, sautent et
dansent les heureux villageois devant le cadavre encore vivant du roi
Louis XI.
M. Andrieux nous montre _le g�n�ral Bonaparte accompagn� de non
escorte_, _le matin du combat_. (_Campagne d'Italie_, 1796.)
Bonaparte, entour� de quelques officiers, galope dans un champ en
d�signant du doigt classique des h�ros l'endroit o� il y a le plus de
fum�e.
C'est une vignette colori�e assez habilement et dont le dessin d�note
une main plus exerc�e � ex�cuter sur bois de petites manoeuvres
militaires qu'� les peindre.
M. �douard-Alphonse Aufray a trois tableaux, dit le catalogue, mais je
n'en ai trouv� qu'un, _Choc de cavaliers_. On dirait que c'est la
_Bataille des Cimbres_, qui a donn� aux Refus�s son portrait en
miniature (son portrait, pas tout � fait cependant); mais il y a tant
d'enthousiasme pour cette _Bataille_, dans ce _choc_, qu'on voit bien
que _les cavaliers_ de M. Aufray se souviennent _des Cimbres_ de
Decamps. Ils se battent presque aussi furieusement.
Les deux autres tableaux de M. Aufray, d�sign�s dans le livret:
_Cr�puscule_ et _Lever de lune_, semblent �tre r�unis dans _le Choc des
cavaliers_ pour ne former � eux trois qu'une trinit�. En effet, c'est
par un _cr�puscule_ et par un _lever de lune_ que se _choquent les
cavaliers_.
Le _Cavalier polonais_, de M. Guillaume Regamey, est plus triste et
moins anim�. Il songe � sa patrie et attend. Son cheval aussi est l� qui
attend. Malgr� le soin et le patriotisme, ce tableau, qui a des
qualit�s, n'est pas d'une belle couleur. On pourrait croire, du reste,
qu'il a �t� expos� malgr� son auteur, car il n'est pas indiqu� dans le
catalogue.
_Les Derni�res moments du g�n�ral Hoche_ n'ont pas fait faire un bel
ouvrage � M. E. Courtois; mais je crois que la m�diocrit� de ce tableau
tient plus au genre,--genre ou art militaire,--qu'au talent mod�r� du
peintre.
On peut s'affermir dans cette opinion, en examinant avec
attention,--rude travail,--tous les tableaux de bataille, de revue ou de
guerriers, qui sont aux deux Expositions; les uns sont plus m�diocres,
les autres plus mauvais.
* * * * *
IX
=SOMMAIRE=
Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil
blanc.--�Mon impartialit� bien connue....�--Prenons le chemin de
fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--R�habilitation
d'un condamn�.--Encore une victime.--Une trag�die de MM. Ponsard et
Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue
au microscope.--Quelle t�te!--On met � Shakespeare la perruque �
marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est
mort!--Hoche pacifie la Vend�e.--Les comestibles vont d�vorer le
cuisinier.--Le duc d'Orl�ans au bal masqu�.--Le petit dieu
malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien
douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si
jeune!...--Tableau selon saint Jean.--�J'ai, Jean-Marc Mathieu,
huissier au tribunal, etc....�--D�cid�ment, c'est une langue!...
mais pas fran�aise.--Vente par autorit� de justice.--Autre tableau
religieux selon saint Marc.
* * * * *
Parmi les tableaux que le jury a �t� enchant� de voir expos�s dans la
salle des Refus�s, parce que ces tableaux-l� ressemblent aux primitifs
joujoux en bois dont les enfants ne veulent plus, et qu'ils font �clater
la raison du jury dans toute sa splendeur, parmi ces tableaux il faut
citer un paysage de M. Castelnau, qui n'a pas eu, comme son ma�tre M.
Brivet, l'�nergie de s'exposer en plein catalogue.
Moi, qui ai la r�solution d'�tre d'une compl�te franchise, je cite
�galement les choses marquantes en bien ou en mal. Je voudrais pouvoir
parler de tout, mais j'ai des limites.[1]
[Note 1: Quand on franchit la borne, il n'est plus de limites! a dit
M. Ponsard.]
D'ailleurs, il y a mauvais et mauvais: le mauvais amusant et le mauvais
ennuyeux.
C'est � ce mauvais-l� qu'appartiennent les imitateurs ou plut�t les
victimes de MM. Brascassat, Flandrin, G�r�me, Muller, etc.
Mais c'est dans le mauvais amusant qu'il faut classer le paysage
enfantin de M. Castelnau. Il y a un petit chemin de fer avec locomotive,
un petit pont, des petites maisons en bois, des petits arbres en zinc
et des petits chevaux-Brivet.
Cela fait doucement sourire; cela rappelle l'enfance; on croit qu'on
vient soi-m�me de mettre en rang tous ces jouets.
Un autre paysage qui voulait �tre s�rieux, mais qui a l'air d'un d�cor
du th��tre des marionnettes aux Tuileries, c'est l'_Entr�e de
Th�rouanne_, par M. Delalleau.
M. D�sir� Philippe a �t� re�u pendant 15 ans. La commission d'examen a
trouv� que c'�tait assez.--Cependant ce n'est pas assez.
Il fallait que les portraits envoy�s par M. Philippe fussent en
d�cadence; or, ils sont exactement ce qu'ils �taient,--d'une valeur qui
n'a pas boug�.
Le premier portrait, celui de M. Charles Vincent, est tr�s-ressemblant;
le second, celui d'un coll�gien, doit-�tre encore plus ressemblant: cela
se devine.
Dans son tableau, une, _Famille de Tritons_, M. Athon Donner est une
victime de M. Millet.
M. Doneaud n'est pas d�pourvu des qualit�s qui causent l'�tonnement. Il
a fait une v�ritable _J�zabel morte_ qui indique qu'un membre de
l'Institut avait d'abord dirig� ses �tudes vers la trag�die, � la
mani�re de MM. Ronsard et Latour.
Cette J�zabel est d'un mauvais--mais de ce mauvais d�plaisant dont je
parlais tout � l'heure.
Eh bien!--voil� d'o� vient l'�tonnement,--M. Doneaud a expos� un autre
tableau qui est bien fait, c'est: _Suite de jeu_. L'intention
philosophique y est peut-�tre trop indiqu�e: des cartes, de l'or, une
dague et du sang!
Voil� le tableau!
La plus gigantesque des oeuvres refus�es c'est le _Berger et la
mer_,--_fable_!--par M. Doyen.
Ce berger est plus grand que la mer qu'il contemple.
Son genou est un immense rocher.--Et M. Doyen appelle cela une fable!
M. Duckett, _suspect_, a fait un affreux portrait qui doit �tre celui de
M. Brascassat.
M. Hippolyte Dubois � traduit Shakespeare � la fa�on de Ducis.
Figurez-vous une _Titania_, le _Songe d'une nuit d'�t�_, faits par un
prix de Rome, sans doute, �l�ve de M. Gleyre--Gleyre obscur,--dirait le
_Tintamarre_.
Ob�ron ne s'y tromperait pas et n'irait certes pas verser le suc des
fleurs sur les paupi�res de cette Titania-l�.
_Les Fun�railles du g�neral Marceau_. _L'arm�e autrichienne lui rend les
honneurs militaires de concert avec les Fran�ais_.
Nous ne ferons pas pour ce tableau de M. Dupray comme les Autrichiens et
les Fran�ais pour Marceau: nous ne lui rendrons pas m�me les honneurs
militaires (Voir ce que nous avons dit du tableau, la _Mort du g�n�ral
Hoche)_.
M. Delord a fait un joli Persan--en bois.
Des l�gumes et des comestibles �normes sur le premier plan.--Au fond,
sur le cinquanti�me plan, � quelques lieues on aper�oit dans une cuisine
un petit cuisinier lilliputien appr�tant ses fourneaux pour faire cuire
ces gros l�gumes qui pourraient bien le manger ou l'engloutir lui-m�me.
Tel est le tableau assez plaisant de M. Fanchon.
On dirait en voyant le portrait de M. Horace Vernet par M. Ficatie, que
ce peintre a voulu faire le portrait du duc d'Orl�ans.
Cette peinture est encore du genre primitif et amusant dans lequel se
sont essay�s avec tant de succ�s MM. Brivet, Castelnau, Delord, etc.
J'aurais voulu citer l'auteur d'un _Franc-ma�on_ �clatant et celui de la
_Naissance d'un Poulain-Brivet_; mais je n'ai pu d�couvrir leurs noms.
C'est dans cette s�rie de peintres qu'il faut classer M. Hudei, auteur
d'un _Mendiant suspect_, all�gorie fine: ce mendiant, c'est l'amour....
Ah!--que dirait M. Hamon?
M. Mallet, auteur du 24 _septembre_ 1852 _� Viviers d'Ard�che_; M.
Regnier, qui a fait le _Retour aux Tuileries_, 20 _mars_ 1815, et M.
Rocques, peintre sur fa�ence, doivent �tre nomenclatures dans cette m�me
classe.
A ces diverses classifications de peintres, les _Suspects_, les
_Philosophes_, les _Victimes_--victimes nombreuses, h�las! de MM.
Signol, Pujol, Gleyre, Flandrin, Hamon, Brascassat, Yvon, etc.,--les
_Primitifs_ ou _Ant�diluviens_, les _Poltrons_, les _Montagnards_, etc.,
etc., il faut ajouter les _Tristes_.
M. Guillaume Regamey, qui a fait le _Cavalier polonais_ dont j'ai parl�,
est de cette s�rie.
Il faut y placer �galement un peintre modeste, cach� comme une violette,
qui a fait une petite pauvresse plant�e devant une boutique pleine de
polichinelles et de poup�es. On devine dans la main qui se tortille une
envie d�mesur�e de poss�der, de toucher les joujoux. C'est une de ces
peintures attendrissantes qui r�ussissent toujours en public. Le peintre
l'a prise sur nature et a eu le bon go�t de ne donner � ce sujet que la
proportion convenable.
M. Fourau, non moins �l�giaque, a mis dans un cadre de ch�ne ou de sapin
une petite fille encore vivante, mais qui a l'air de bien souffrir.
M. Claude Maugey a expos� deux tableaux: le _Christ abandonn�_ et un
_Coin d'atelier_. Le cadavre du crucifi� est bien abandonn� en
effet.--Il est �tendu sur le sol dans un d�sert. M. Maugey a rendu
hardiment et m�me originalement l'abandon immense, plus grand que la
solitude.
Ce tableau, bien con�u et bien rendu, avait �t� command�, m'a-t-on dit,
par un c�l�bre et noble amateur qui n'en a pas voulu, le jury l'ayant
refus�!
Il y a encore des gens qui croient au jury!
Dans tous les cas, ce n'�tait pas une raison.
Le noble amateur n'�tant pas le jury, n'avait pas le droit de refuser.
Le _Coin d'atelier_ est une simple petite toile qui montre des pinceaux,
une palette, des couleurs et un _prot�t_. Triste, triste,--comme dit
Hamlet,--triste allusion � la vie des peintres qui ne vendent pas leurs
tableaux vingt mille francs, car alors ils ne les vendent pas du tout.
Il n'y a pas de milieu.
La peinture rapporte des millions ou rien. C'est affaire de chance comme
en tout art.
Je ne sais si M. Maugey a voulu agiter ces hautes questions, et s'il
croit, comme M. Millet, que la peinture est une langue, mais
heureusement il n'en a pas l'air. Il conviendrait d'ailleurs avec moi
que ces petites vessies et ce papier timbr� n'ont pas une grande
importance, ni une �loquence victorieuse et tranchant la discussion.
Pour couper court � toute r�plique, au lieu de cette douce plainte, il
aurait fallu, alors, repr�senter dans un grand tableau les huissiers
noirs emportant tout et le peintre rouge pleurant aux pieds du jaune
propri�taire impitoyable.
Voil� qui aurait corrobor� l'apophthegme de M. Millet.
J'admets le tableau religieux de M. Maugey, le _Christ abandonn�_, mais
je n'admets pas le _Christ mort_, de M. Zipelius. Celui-l� est
d�plorable; il a l'air d'avoir concouru pour le prix de Rome.
* * * * *
X
=SOMMAIRE=
Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'ex�cut�s.--On
manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tu�s sous lui
qui se portent bien.--Derni�re fourn�e de victimes
innocentes.--Gentillesses � l'aquarelle et au pastel.--Traduction
libre de: _La garde meurt_..., etc.--�loge des
aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66
(r�clame).--La bataille de Waterloo recommence.--La
sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un
nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de
statuaires.--Conclusion.
* * * * *
Tout d'un coup le ciel s'obscurcit, un torrent de paysagistes nous
inonde. C'est comme une invasion de sauterelles en Afrique; il faudrait
du canon pour les disperser.
Cependant presque tous ces paysagistes ont du talent. C'est ce qui les a
fait refuser.
Citons les plus dignes et leurs tableaux.
M. Berne-Bellecour, _Pl�treries_, _pr�s Fontainebleau_.
M. Besnus, _Bestiaux au p�turage_.
M. Auguste Bouchet, auteur d'un superbe _Chemin creux dans la for�t de
Montmorency_.
M. Berthelon, _Paysage_ (non inscrit dans le catalogue).
M. Chauvel, _Dans la Gorge aux Loups_, _Fontainebleau_.
M. Louis Cordier (non inscrit), une _Rue de village_ tr�s-bien peinte.
M. Dutilleux, _�tude en for�t_ et _Effet du soir_.
M. Fontaine (encore un suspect non inscrit!), _Paysage_.
M. Eug�ne Lambert, _Vue prise en aval du l'Ile de Veaux_.
M. La�n� (suspect), _Paysage_.
M. Lansyer, _un Poste au bord de la mer_.
M. Lemari�e, _Vieilles tanneries � Montargis_.
MM. Lalanne et Larochenoire, introuvables dans le catalogue, auteurs, M.
Lalanne qui avait toujours �t� re�u, de _Ruines dans un paysage_, et M.
Larochenoire, de _Chevaux au p�turage_.
M. C�lestin Leroux, dont j'ai remarqu� les trois _Sites de
Landebaudi�re_.
M. Edouard Lobjoy, qui a fait une tr�s-belle _Vue de l'�glise
San-Tommaso_, _� G�nes_.
M. Longueville,--qui figure � l'exposition ordinaire,--_Joinville �
Nogent_.
M. Marois (non inscrit), _Paysage_.
M. Michelin, _Vall�e d'Hy�res_.
M. Morel-Lamy, _Bords de la Marne_ et _Promenade pr�s le canal_, pastel.
M. Masure (non inscrit), _Marine_.
M. Perret (Fran�ois), _les Bords de l'Oise_.
M. Petit (non inscrit), _Paysages_.
M. Pissaro, _Paysage_.
M. Lavery (non inscrit), _Paysage_.
M. G. de Serres, _Cr�puscule_.
M. Sutter (David), _Paysages de Fontainebleau_.
M. Vollon, _Paysage_ (Charenton).
M. Valnay (non inscrit), _Paysages_.
M. Wagrez--admis � l'Exposition et mentionn�,--_la For�t par la neige_.
J'en passe et d'aussi bons.
Tous ces paysages sont bien.--Pas un ne ressort absolument. C'est du
talent ordinaire, mais c'est du talent.--On n'a pas le droit de
repousser le talent, m�me quand on n'en a pas. Plusieurs des auteurs de
ces tableaux sont � la fois admis et refus�s et figurent aux deux
expositions. Presque tous ont deux ou trois peintures � la
Contre-Exposition; je n'ai cit� que les meilleures.
Deux autres peintres tr�s-connus, MM. Jongkind et Eug�ne Lavielle, qui,
lui, ne s'est pas fait inscrire dans le catalogue, ont eu de charmants
paysages renvers�s, mais non tu�s,--au contraire,--sous le jury.
Quelques affreuses choses, _le Portrait de M. F._, par M. Tichit; _la
Femme adult�re_, par M. H�bert; _la F�te romaine sous Pomp�e_, par M.
Navlet; un hideux fouillis sur fa�ence par M. Rocques, qui ne s'est pas
assez cach�, et _le Portrait de M. Dambry_, _inventeur de la capsule
dite tire-feu_,--(remarquez l'invention, je vous prie),--sont les
derni�res peintures qui m'aient arr�t� � cause de leur tristesse ou de
leur comique involontaire.
Madame Pauline Viancin, dont le nom manque dans le catalogue, a fait un
tr�s-joli portrait au pastel.
M. Tournayre est auteur d'un beau paysage au fusain. Un dessin de M.
Saint-Fran�ois, _la Fi�vre_, est des plus remarquables: un cadavre en
d�lire se rel�ve dans ses draps sur un grabat; ses crispations, sa
maigreur en sueur, les effets d'ombre et de lumi�re sont arrach�s � la
nature fantastique. C'est admirable.
_La Promenade pr�s le canal_, pastel, par M. Morel-Lamy, et une _Plage_,
aquarelle, par M. Laurens, tous deux d�j� nomm�s; _le Naufrage de la
M�duse_, d'apr�s G�ricault, fusain par M. Eustache (non inscrit); des
fleurs et des fruits au pastel sont � citer.
M. Fr�d�rick Junker, qui n'est pas sans habilet�, a voulu faire de
l'esprit. Il a repr�sent� le livre des _Mis�rables_ ouvert � la page o�
Cambronne r�pond si �nergiquement aux Anglais qui le somment de se
rendre. Un morceau de sucre br�le sur une pelle pour �ter l'odeur et
mieux faire sentir l'intention du dessinateur, qui a appel� cette
mauvaise plaisanterie: _le Dernier mot du r�alisme_.
GRAVURE
M. Bracquemond, un des meilleurs aqua-fortistes, un des artistes qui se
sont le plus distingu�s dans la magnifique galerie de M. Cadart, a
laiss� au salon des Refus�s un superbe _portrait d'�rasme_, _d'apr�s
Holbein_, _eau-forte command�e par le minist�re d'�tat_, et un _Tournoi,
d'apr�s Rubens_, _gravure command�e par l'administration des Mus�es pour
la calcographie_.
Il para�t que le jury n'est pas d'accord avec cette administration, ni
avec le minist�re d'�tat.
M. L�opold Desbrosses a une belle eau-forte: _Waterloo_; _�pisode du
chemin creux d'Ohain_.
�L'instant fut �pouvantable. Le ravin �tait l�, inattendu, b�ant, � pic
sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
talus. Le second rang y poussa le premier et le troisi�me y poussa le
second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arri�re, tombaient
sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
bouleversant les cavaliers..., et quand cette fosse fut pleine d'hommes
vivants, on marcha dessus, et le reste passa.�
Ces lignes expressives ont �t� comprises et rendues par M. Desbrosses.
Il faut encore signaler les gravures espagnoles de M. Manet: _le Martyre
de Saint-Barthelemy_, _d'apr�s Ribeira_, par M. Masson; _une T�te_,
_d'apr�s Jean Bellin_, par M. Balleroy, Refus� craintif dont le
catalogue ne parle pas; enfin _les Folles de la Salp�tri�re_ qui
repr�sentent _une Sortie de soeurs de charit�_; _les Bords de l'Oise_,
d'apr�s Daubigny--(on voit une grange),--et divers croquis par M. Amand
Gautier.
SCULPTURE
Mon opinion est que la sculpture est en d�route. Cela s'explique parce
qu'il faut �tre savant pour �tre sculpteur, et que pour un art manuel,
on rechigne � se bourrer d'�tudes litt�raires et scientifiques. La
statuaire ne doit repr�senter que la beaut� pure, correcte et nue,
froide et sans d�faut comme la mati�re qu'elle emploie.--La statuaire,
c'est la mythologie, c'est l'antiquit�. Malgr� les vigoureuses oeuvres
d'un des derniers sculpteurs de g�nie que nous ayons eu, Rude, je trouve
absolument contraire � la statuaire, nos paletots, les habits de nos
g�n�raux et leurs chapeaux. Les riches et m�les costumes des guerriers
de Louis XIII et de Louis XIV m�me luttent mal en marbre avec les
draperies et surtout avec la nudit� pa�enne.
Le r�alisme ne peut pas �tre aussi heureux en statuaire qu'en peinture.
Il fait trop d'efforts, d'efforts inutiles.
Une des plus hardies statues dans toute l'Exposition, est celle de
_l'Ignorance_ qu'on a refus�e. Je n'ai pu d�couvrir le nom de l'auteur.
Un n�gre hercul�en est riv� � la gl�be. Sans m�me essayer de tout briser
en d�tendant ses gros muscles, il s'allonge � terre en beuglant comme un
animal qui hume l'air. La stupidit� puissante, �norme, musculaire est
parfaitement exprim�e, et il y a une grande vigueur dans l'ex�cution.
_La Panth�re de Java guettant des petits lapins_, par M. Delabri�re, est
un joli pl�tre.
M. Leclerc a un m�daillon � l'Exposition des Re�us et un buste bien
�bauch� � celle des Refus�s.
Le _buste de M. J.-S. de G._, par M. Matabon, est tr�s-soign�; il n'a
rien d'audacieux, il ressemble au roi Victor-Emmanuel, il est convenable
de tous les c�t�s. Quoi ou qui diantre � pu le faire refuser?
M. Auguste-Flavien Poitevin, fils de l'auteur du _Vengeur_, avait envoy�
au Jury un _mod�le en pl�tre d'un Christ_.--Pas une raison de refus ne
peut se d�couvrir.--M. Poitevin fils a re�u et re�oit encore de son p�re
les meilleures le�ons de sculpture. Il en a donn� la preuve en son
Christ. On sent dans l'ex�cution une jeunesse qui n'exclut ni l'habilet�
ni la fermet�.
Le _Naufrag�_, par M. P�tre; _Diderot_, par M. Leboeuf; des bustes, par
MM. Durst, Virey et Alfred Michel, _une T�te de cuirassier_, sans nom
d'auteur; _la Famille Cabasson_, tr�s-spirituelle sc�ne de saltimbanques
qui font leur _boniment_, terre-cuite, par M. Eug�ne Decan, auraient on
ne peut mieux figur� au milieu des oeuvres de sculpture admises.
CONCLUSION
J'ai termin� la revue des peintres, sculpteurs, graveurs et dessinateurs
Refus�s contre tout droit et toute justice. Je ne crois avoir omis rien
d'important.--Je n'ai pas voulu ne parler que des oeuvres dont
l'ex�cution ordinaire, mais compl�tement satisfaisante, sautait aux yeux
de tout le monde. J'ai cit� hautement les peintures trop rares o� la
hardiesse et l'originalit� se laissent entrevoir. J'ai signal� et class�
les mauvais tableaux, les cro�tes et leurs auteurs, et je n'ai pas cess�
de prendre, le plus franchement du monde, la d�fense des peintres,--tout
en leur disant ce que je crois �tre leurs v�rit�s,--contre la niaiserie
du public et des critiques d'art, et contre l'arbitraire du jury.
Je r�p�te qu'il est honteux et absurde d'avoir rejet� les tableaux de
MM. Whistler, Colin, Chintreuil, Gautier, Briguiboul, Pinkras, Pipard et
autres que j'ai d�j� plusieurs fois nomm�s. La surabondance des beaux
paysages et des nature-morte, dignes de ma�tres, r�volte aussi contre
leur rejet.
Ces refus sont une condamnation � mort du jury. Tous les vrais artistes
demandent l'exposition libre et la suppression de toute esp�ce de
censure ou de commission d'examen.--Ils l'auront,--_nous l'aurons_!
Nous avons encore bien des reproches � faire au jury. Pour se donner des
airs de raison, n'avait-il pas, l'espi�gle! pouss� la malignit� jusqu'�
donner les places les plus en vue et les meilleures aux plus
d�testables, risibles et primitives peintures que les gar�ons
d'administration et de bureau auraient refus�es aussi, mais moins
s�rieusement, moins solennellement que l'Institut.
Un fait encore grave, c'est que les refuseurs appliquent maintenant, au
lieu d'une simple marque � la craie, un R. ineffa�able sur la toile m�me
des tableaux qui ne leur plaisent pas. De sorte que les peintres sont
oblig�s de faire rentoiler leurs oeuvres � grands frais pour pouvoir les
vendre aux amateurs et bourgeois que le stigmate effraye et qui croient
au jury. Je ne suis pas trop sensible et je ne m'attendris pas
facilement sur le sort des _pauvres artistes_, mais c'est outre-passer
le droit que de les marquer.
M. le mar�chal Vaillant a dit dans son discours officiel, le jour de la
distribution des prix aux peintres, que les artistes n'avaient
assur�ment pas � se plaindre de _ce si�cle_: j'affirme alors qu'ils
n'ont jamais eu � se plaindre, car, certes, si l'on veut se donner la
peine d'aller les prendre au g�te ou de les regarder dans leurs
terriers, on ne les trouvera pas tr�s-heureux.
Une des choses les plus r�voltantes � constater, c'est, je le r�p�te,
l'unit� de refus pour les oeuvres dites r�alistes.
Que signifie la beaut� de convention pour un art comme la peinture,
dont l'esth�tique consiste � repr�senter ce qu'on voit et ce qui est?
Quand on veut peindre la nature, ne faut-il pas �tre vrai?
Le choix, � moins d'�tre faux, est-il possible? N'y aurait-il pas
discordance, outre absurdit�, � ne montrer que de jolies choses?
J'ai publi�, il y a six ou sept ans, dans le journal _l'Artiste_, un
article sur cette vieille question. Je n'ai pas chang� d'opinion et je
crois devoir, pour finir, le reproduire tel que je l'ai fait:
Cet article n'est ni la d�fense d'un client, ni le plaidoyer pour un
individu, c'est un manifeste, une profession de foi; il commence comme
une grammaire, comme un cours de math�matiques, par une d�finition:
Le r�alisme est la peinture vraie des objets.
Il n'y a pas de peinture vraie sans couleur, sans esprit, sans vie ou
animation, sans physionomie ou sentiment. Il serait donc vulgaire
d'appliquer la d�finition qui pr�c�de � un art m�canique:
L'esprit ne se peint que par l'esprit, d'o� il suit qu'il serait
impossible � beaucoup de gens de lettres de faire le portrait d'un homme
spirituel.
(Peut-�tre quelques lecteurs intelligents trouveront-ils inutile de
d�fendre un art dont la base est la v�rit�, et qui acclame toutes les
manifestations de l'esprit humain,--qu'elles viennent de l'imagination
ou de la m�moire, de la r�flexion ou de l'observation,--� la condition
qu'elles soient sinc�res et individuelles. Cependant il faut bien
d�fendre, puisqu'on attaque.)
Le paysagiste qui ne sait pas remplir d'air son tableau, et qui n'a la
force que de rendre exactement la couleur, n'est non seulement pas un
peintre r�aliste, mais m�me pas un peintre; car la vie d'un paysage,
c'est l'air.
L'�crivain qui ne sait d�peindre les hommes et les choses qu'� l'aide de
traits convenus et connus, n'est pas un �crivain r�aliste; il n'est pas
un �crivain du tout.
Le mot r�aliste n'a �t� employ� que pour distinguer l'artiste qui est
sinc�re et clairvoyant d'avec l'�tre qui s'obstine, de bonne ou de
mauvaise foi, � regarder les choses � travers les verres de couleur.
Comme le mot v�rit� met tout le monde d'accord et que tout le monde aime
ce mot, m�me les menteurs, il faut bien admettre que le r�alisme, sans
�tre l'apologie du laid et du mal, a le droit de repr�senter ce qui
existe et ce qu'on voit.
Or, V�nus est rare, et il y a longtemps que les nymphes diaphanes et les
dieux aux arcs d'argent ont fui avec nos bois et notre ciel, et se sont
r�fugi�s dans de certains volumes et tableaux.
On ne conteste � personne le droit d'aimer ce qui est faux, ridicule ou
d�teint, et de l'appeler id�al et po�sie; mais il est permis de
contester que cette mythologie soit notre monde, dans lequel il serait
peut-�tre temps de faire un tour.
D'ailleurs, on abuse de la po�sie. On la met � toute sauce, et ce n'est
pas le cas de dire que la sauce fait le poisson.
La po�sie pousse comme l'herbe entre les pav�s de Paris. Elle est rare,
et quand il s'en trouve un brin, les pieds-plats l'ont bien vite
�cras�e. Laissons la po�sie tranquille! Chaque �poque, chaque �tre a la
sienne, et cependant il n'y en a qu'une. Arrangez-vous. Quant � moi, je
crois que cette po�sie, que chacun pense avoir dans sa poche, se trouve
aussi bien dans le laid que dans le beau, dans le fantastique que dans
le r�el, pourvu que la pens�e soit na�ve et convaincue, et que la forme
soit sinc�re. Le laid ou le beau est l'affaire du peintre ou du po�te:
c'est � lui de choisir et de d�cider; mais � coup s�r la po�sie, comme
le r�alisme, ne peut se rencontrer que dans ce qui existe, dans ce qui
se voit, se sent, s'entend, se r�ve, � la condition de ne pas faire
semblant de r�ver. Il est singulier, a ce propos qu'on se soit
sp�cialement suspendu aux pans de l'habit du r�alisme, comme s'il avait
invent� la peinture du laid. Je voudrais bien que l'on m'indiqu�t le
po�te ou le peintre dont l'oeuvre ne renferme pas quelques monstres et
beaucoup d'horreurs? Est-ce Shakespeare ou Rembrandt? Rapha�l m�me ou
Hom�re? Perse ou Rubens? V�ron�se ou Rabelais? La plupart des
difformit�s invraisemblables, des �normit�s hideuses, tout ce qui est
mati�re � d�go�t, horreur et �pouvante, a �t� invent� ou d�peint par les
grands artistes du pass�.
Racine lui-m�me se compla�t dans la peinture des vilaines passions et
des monstres odieux que vomit la plaine liquide, il est moins
pardonnable � Albert Durer de nous avoir montr� les faces atroces des
Isra�lites diluviens, qu'aux peintres actuels de nous faire voir des
nudit�s du jour, certainement moins affreuses que celles qu'on rencontre
en g�n�ral, et qui, d'ailleurs, � aucun litre ne justifieraient le
reproche de peinture du laid, puisqu'elles s'�panouissent dans la belle
nature, sous des verdures pleines de couleurs et de frissons. Ne
faudrait-il pas, pour satisfaire le go�t des pr�tendus amateurs du beau,
mettre les scell�s sur les moeurs qui ne sont pas pures et les nez qui
ne sont pas ioniens? Qu'ils prennent une glace, et qu'ils ne sortent
plus de chez eux, alors.
L'antiquit� surtout, la Mythologie, qui est beaucoup plus vraie qu'on ne
le pense, regorgent d'abominations. Les types les plus repoussants,
peints ou imprim�s, se trouvent dans les biblioth�ques et dans les
mus�es; il n'y a point de critiques qui s'en effarouchent. Que les
r�alistes jouissent de la m�me libert�! Si les gens en paletot qui
passent devant nos yeux ne sont pas beaux, tant pis! Ce n'est pas une
raison pour mettre une redingote � Narcisse ou � Apollon. Je r�clame le
droit qu'ont les miroirs, pour la peinture comme pour la litt�rature.
Les aventures d'�-pr�sent ne sont pas moins �tonnantes, r�jouissantes et
invraisemblables que celles des temps pass�s. Il y a m�me beaucoup de
bourgeois dont l'existence n'excitera pas moins la curiosit�, dans
quelques si�cles, que celles de Mercure et de Jupin. Les figures que
nous rencontrons sont aussi grotesques que bien des t�tes conserv�es par
l'art grec, et la bourse de Paris ressemble au Parth�non.
Tout cela devrait engager les amateurs, membres de l'Institut et
conservateurs, � sortir un instant de Claros et de Tr�z�ne, � descendre
de l'Olympe et du Double-Mont, o� les confine depuis si longtemps
l'amour du beau.
D'autres s'obstinent non moins utilement � se promener dans les longues
all�es des parcs de Vatteau. Les marronniers de ces messieurs sont encore
en fleurs au mois de novembre; il y a toujours des frou-frou de soie
dans les bosquets--pommad�s,--et les fleurs sentent la vanille et le
patchouli; l'eau qui s'�lance au-dessus des massifs ne cesse pas d'�tre
irris�e dans un air couleur d'arc-en-ciel.
Quant aux romantiques, depuis qu'ils n'ont plus � exterminer la famille
des Atrides, leurs moustaches d'hidalgo ressemblent absolument � celles
des vieux de la vieille. Les plumes de leurs feutres, les rubans de
leurs pourpoints ont d�teint.
C'est en vain qu'ils prennent les volets de Paris pour les jalousies de
S�ville et qu'ils fredonnent d'une voix chevrotante l'air de
l'Andalouse, pas un soupir ne filtre � travers les persiennes derri�re
lesquelles ne se fait entendre nul fr�lement de robe effarouch�e
surprise par quelque fant�me de Bartholo. La rue de Rivoli, semblable �
une flamberge, a travers� de part en part le vieux Paris. C'�tait l�
seulement que les romantiques pouvaient r�ver au moyen �ge! Il ne leur
reste plus que leurs dagues, vieilles ferrailles dont le cliquetis ne se
fait entendre que dans les feuilletons de Dartagnan; mais le journal [2]
de ce h�ros lui-m�me est d�sert comme un estaminet o� l'on a chang� la
qualit� du gloria!
[Note 2: _Le Mousquetaire_.]
Quelques jeunes enthousiastes essayent bien encore de courir les
aventures; h�las! les sergents de ville eux-m�mes n'y prennent pas
garde. Des gamins de Paris hurlent aux chausses des derniers
romantiques. Mais bient�t ces galopins gouailleurs sont essouffl�s.
Ils ont alors besoin, pour se mettre � l'abri de l'ironie et pour ne pas
encourir la peine du talion, de produire des oeuvres. L'_exegi
monumentum_ leur semble �tre leur loi: ils s'y soumettent et attrapent
au vol leurs souvenirs comme des mouches. Alors ils vont voyager dans la
plaine Saint-Denis et dans le bois de Boulogne. L'aspect de la nature
les �meut; ils versent de douces larmes qui font pousser de grands
ch�nes et des tilleuls pleins de chants d'oiseaux.
Sous les feuillages ils aiment des figurantes amoureuses et des
couturi�res d�vou�es qui leur font de la tisane avec la fleur de ces
m�mes tilleuls. Quand vient l'hiver, ils ne peuvent plus s'embrasser
sous les feuilles, car celles qui leur restent sont des feuilles de
papier et il faut �crire dessus. Alors, semblables en cela aux
rossignols, ils ne peuvent plus chanter.
Le grattement perp�tuel qu'ils op�rent sur leur front en fait sortir,
non pas Minerve, mais des myriades de danseurs qui renoncent au beau
monde pour se livrer � la litt�rature. Ces nouveaux venus ont toujours
l'air de polker; la plupart d'entre eux sont riches et ce qu'on appelle
de bons partis.
Ils cultivent les lettres en d�pit d'abord de leurs m�res, qui bient�t
ne peuvent r�sister � leur gloire en style coulant et facile; alors ils
mettent les deux pieds dans les feuilles publiques, et les bell�tres
deviennent de petits p�dants.
Ils jugent avec des fa�ons de beaux danseurs les livres s�rieux et
autres; � force de valser, ils deviennent influents et font cercle dans
les foyers, les soirs de premi�re repr�sentation. Leur quadrille est
organis�.
Puis viennent les professeurs qu'on appelle ma�tres et qui font des
cours d'art, comme si la litt�rature ou la peinture s'apprenait! De
vieux journalistes conservent la causerie fran�aise.
Ce n'est que parmi eux que la courtoisie avec mouches sur le visages et
paniers aux reins fait des r�v�rences aux beaux parleurs. Ce sont les
derniers cabotins qui aient recueilli fid�lement les traditions du
dix-huiti�me si�cle.
Ils parlent de Voltaire et de Diderot et s'appliquent � prendre leurs
mani�res. Ils regrettent le caf� Procope, et la d�molition du caf� de la
R�gence les fait songer aux ruines de Carthage et de Pompe�, et � la
d�cadence de ce pays.
Heureusement le bec de gaz du Divan Lepelletier leur luit comme un phare
d'esp�rance. C'est le dernier rayon du Permesse.
Il y a aussi de nouveaux romantiques: ceux-l� ne sont pas moins curieux.
Ils refont une charte � l'instar de la fameuse pr�face de Cromwell, qui
fait encore du bruit parmi les gens de 1830. Ils ont invent� la
litt�rature industrielle, la po�sie Crampton.
Ils soutiennent que le meilleur moyen de r�g�n�rer les lettres est de
chanter les bienfaits du gaz, de la machine � coudre, etc. De sorte que
les inventeurs et notables commer�ants n'auraient plus besoin de
r�clames. Les livres seraient des livrets et des guides. Pourquoi nos
a�eux n'y ont-il pas pens�? Nous aurions de beaux po�mes �piques sur la
chandelle et des romans ou des tableaux prodigieux sur la pomme de
terre.
Cependant, au milieu de tout ce monde, on d�couvre quelques meneurs plus
aga�ants ou plus riches que d'autres. Un deux, que MM. Delaville et Luce
de Lancival (ma�tre du membre de l'Institut, Villemain) eussent appel�
folliculaire, est r�put� homme d'esprit autour des tables recouvertes de
drap vert. Il obtient des places, porte haut la t�te, et, comme Diavolo,
il a sur les �paules un manteau de l'effet le plus beau. L'oeil cherche
parmi les plis de ce manteau un petit bout de dague.
Il est �vident qu'il ne doit son maintien fier, son attitude rejet�e en
arri�re, qu'� l'opinion consid�rable que lui inspire sa force; si l'on
�crivait � coups de poing, il faut croire qu'il serait un hercule.
Ce critique demandait un jour � son feuilleton la signification de ce
mot: R�alisme. Par malheur, son feuilleton, n'ayant pas de dictionnaire,
ne put lui r�pondre, et il fut r�duit � admirer un recueil de chansons
dites populaires, dont l'auteur commence � �tre servi au dessert des
grands d�ners.
Ce jeune homme chante au piano, fait les d�lices des dames et ex�cute �
lui tout seul, comme aux Folies-Nouvelles, de ravissantes op�rettes.
C'est un farceur de soci�t�. On dit de lui:--Nous avions hier ce
d�licieux X...
Les couplets de cet agr�able �tre jouissent de la faveur de deux ma�tres
de la sc�ne. Le premier a pris son art au s�rieux, et il a longtemps
essay� de refaire � sa mani�re les vers de Corneille, de Racine, d'Andr�
Ch�nier, en haine du romantisme. Ses grands succ�s l'ont engag� � faire
autre chose.
Le voil� qui confectionne, dans l'attitude du Moli�re de la rue
Fontaine, un brodequin � Thalie. Saint Cr�pin ne l'inspire pas et le
brodequin va mal.
Quant � l'autre auteur dramatique, la froideur du th��tre moderne a
�chauff� sa bile.
Il est devenu tout rouge et s'est mis � la besogne, d�cid� � recommencer
la vieille gaiet� gauloise.
Cette gaiet� eut sans doute r�joui nos p�res. Elle me fait souvenir de
l'esprit fran�ais, qui, ne sachant plus o� se fourrer, dans un temps o�
les loyers sont si chers, est all� se nicher dans la t�te d'un jeune
�crivain, comme disent certaines revues hebdomadaires. Ce que cet esprit
fran�ais fait faire de b�tises au jeune �crivain est incalculable.
Cependant on ne saurait refuser � cet esprit fran�ais le prix de Rome.
La peinture r�aliste a allum� sa mousqueterie; l'esprit fran�ais crible
malicieusement la _Baigneuse_ de Courbet de grains de sel gris.
Un autre esprit, pour n'�tre pas r�put� absolument fran�ais, n'est pas
moins p�tillant, car il p�tille depuis 1825 et appartient � la fameuse
�closion de 1830.
Il fait des _verss_ comme un autre ferait... des vers. Rien ne lui
co�te. Ce n'est pas comme au public,--car le public ach�te ses
productions.--Ce merveilleux improvisateur et prestidigitateur veut
qu'on fourre de l'esprit partout, m�me dans ses poches � lui; si le
r�alisme parvient � �tre aussi spirituel que lui, sa sanction n'est pas
douteuse. Mais cet esprit va trop vite pour qu'on puisse le rattraper,
il vaut mieux le laisser passer; au train dont il va, ce ne sera pas
long, etc., etc.
Tout ce monde ne croit qu'au pass� et forme un immense carnaval. Ces
armures, pourpoints, culottes et p�plums ne vont pas aux gens d'�
pr�sent. Celle friperie est rouill�e, fan�e, trou�e, rap�e; tout est
trop grand ou trop petit.
Pourtant cette arm�e d'artistes, de litt�rateurs, peintres et critiques,
assiste � la repr�sentation de ce qui se fait, en germe ou en moisson,
et parle en secouant la t�te, des Grecs, des Romains, des Allemands, des
Anglais, etc., et de l'�closion de 1830, absolument comme ces chauves
qui, les soirs de grande solennit�, au Th��tre-Fran�ais, toussent les
noms de Mole, de Monvel et de Mademoiselle Mars.
L'art en est l�. Discut� et envahi par ces fameux hommes d'esprit, ces
d�licieux causeurs, dont les oeuvres intitul�es: Petites nouvelles,
Petites causeries, Revues de Paris, Coups d'�pingle, etc., r�jouissent
le provincial; ces po�tes en or et argent qui disparaissent comme
l'inf�me potichomanie; ces amoureux du joli, inventeurs du rire mouill�,
et autres illuminant leurs phrases d'adjectifs de toutes couleurs; ces
vieux romantiques pass�s comme les morts de leurs ballades; ces
romantiques nouveaux qui ne peuvent pas passer, malgr� leur locomotive;
ces p�dants et pions inoccup�s qui se font juges et critiques au lieu
d'aller se faire tuer en Crim�e; ces habitu�s d'estaminets qui cuvent
leur bi�re sur des oeuvres consciencieuses; ces journalistes ignares et
ignorants qui expriment des opinions qui ne leur appartiennent pas plus
qu'� d'autres; ces fondateurs de revues, et jolis messieurs qui se
servent du titre de journaliste pour en imposer aux femmes de mauvaises
moeurs et leur appliquer le chantage de l'amour; ces amateurs enfin,
bourgeois et beaux fils, bacheliers �vad�s du coll�ge Bourbon, que la
Facult� de droit rejette dans la Soci�t� des gens de lettres. Voil� pour
la litt�rature.
Quant � la peinture et � la statuaire, elles sont escalad�es par les
traditions et imitations, par l'Acad�mie, par l'�tranger enfin, comme la
musique par le tapage, les tambours et les instruments de cuivre.
Enfin, le r�alisme vient!
C'est � travers ces broussailles, cette bataille des Cimbres, ce
pand�monium de temples grecs, de lyres et de guimbardes, d'alhambras et
de ch�nes phthisiques, de bol�ros, de sonnets ridicules, d'odes en or,
de dagues, de rapi�res et de feuilletons rouill�s, d'hamadryades au
clair de la lune et d'attendrissements v�n�riens, de mariages de
Monsieur Scribe, de caricatures spirituelles et de photographies sans
retouche, de cannes, de faux-cols d'amateurs, de discussions et
critiques �dent�es, de traditions branlantes, de coutumes crochues et
couplets au public, que le r�alisme a fait une trou�e.
Vous figurez-vous le tapage produit par tant de gens bouscul�s,
culbut�s, roulant les uns par dessus les autres, d�gringolant de
l'H�licon, de la rue de Br�da, de la Chauss�e-d'Antin et de toutes les
Acad�mies? Que d'articles, que d'impr�cations, que d'odes, que de rouge,
d'or, de bleu, de jaune, de vert et de noir ameut�s sont sortis des
cadres et des journaux!
Et tout cela pourquoi? Parce que le r�alisme dit aux gens: Nous avons
toujours �t� Grecs, Latins, Anglais, Allemands, Espagnols, etc., soyons
un peu nous, fussions-nous laids.
N'�crivons, ne peignons que ce qui est, ou du moins ce que nous voyons,
ce que nous savons, ce que nous avons v�cu.
N'ayons ni ma�tres, ni �l�ves!
Singuli�re �cole, n'est-ce pas? que celle o� il n'y a ni ma�tre ni
�l�ve, et dont les seuls principes sont l'ind�pendance, la sinc�rit�,
l'individualisme!
* * * * *
A part quelques allusions du moment et quelques d�tails vieillis, cet
article rend encore assez mon opinion. Les diverses �coles et �coliers
d�teints, voulant s'opposer � la transformation ou plut�t � la
marche--(je ne dis pas au progr�s)--de l'art, � sa vie, ont encore la
m�me envie, mais un peu moins criarde.
Ce pr�texte, l'amour du beau, leur est commode. Tout ce qui est faux est
bon--pour eux.--Encore une fois, et pour la milli�me, je ne fais pas
comme un peintre, je suis loin de nier l'imagination. Ce qu'un homme de
g�nie r�ve est sublime quand il le r�alise; mais justement ce r�ve,
devenu oeuvre, est sublime parce que le po�te l'a v�cu, parce qu'il est
vrai. De m�me, un peintre qui repr�sente ce qu'il a vu, tel qu'il l'a
vu, s'il poss�de son art, est un grand peintre.
La sensation qu'il a �prouv�e donne la vie (c'est le g�nie) � son
oeuvre. S'il a rencontr� et aim� V�nus, qu'il la fasse! Mais si une
sc�ne de campagne, quelque chose d'ordinaire, de l'esp�ce quotidienne,
un de ces incidents humains, un de ces aspects qu'on trouve � chaque
pas, est rendu par lui avec v�rit�, ce n'est pas moins beau. V�nus, en
art, n'est pas pr�f�rable, comme sujet, � Quasimodo.
Depuis une quinzaine d'ann�es que le r�alisme se d�veloppe sur toute la
ligne de l'art, en peinture surtout, il n'est pas seulement repouss� par
les jurys, il est compris � faux et pris � rebours par des hommes de
talent et m�me par des artistes qui n'y voient, comme M. Prud'homme,
qu'un parti pris de ne repr�senter que des choses abjectes. J'en vais
citer, comme exemple, le morceau suivant de M. Paul de Saint-Victor:
�Il serait cruel de parler des tableaux de M. Courbet; l'enfance de
l'art d�sarme comme l'enfance du corps.
Comment un peintre, � qui ses adversaires les plus d�cid�s ne pouvaient
refuser la science mat�rielle de la brosse et de la palette, a-t-il pu
produire les caricatures pu�riles sign�es de son nom?
Comment l'habile praticien de la _Chasse au chevreuil_ et du _Rut du
Printemps_, semble-t-il, aujourd'hui, �tranger aux premi�res notions du
dessin et aux �l�ments de la perspective?
Quoi qu'il en soit, tout en souhaitant que M. Courbet se rel�ve, il est
permis � ceux qui d�testent les doctrines qu'il personnifie de se
r�jouir d'une chute qui donne la mesure de leur abaissement.
Il est d�montr� aujourd'hui que le r�alisme attaque la main, apr�s avoir
perverti le go�t et paralys� l'imagination.
Ce n'est pas impun�ment qu'on adore le laid et qu'on s'adonne aux
trivialit�s; t�t ou tard l'aberration du syst�me entra�ne la d�gradation
du m�tier.
M. Millet s'enfonce de plus en plus dans la voie o� M. Courbet s'est
perdu. L'art, pour lui, se borne � copier servilement d'ignobles
mod�les.
M. Millet allume sa lanterne, et cherche un cr�tin; il a d� chercher
longtemps avant de trouver son _Paysan se reposant sur sa houe_.
De pareils types ne sont pas communs, m�me � l'hospice de Bic�tre.
Imaginez un monstre sans cr�ne, � l'oeil �teint, au rictus idiot, plant�
de travers, comme un �pouvantail, au milieu d'un champ. Aucune lueur
d'intelligence n'humanise cette brute au repos. Vient-il de travailler
ou d'assassiner? pioche-t-il la terre ou creuse-t-il une tombe?
La voix publique a trouv� son nom: c'est Dumollart enterrant une bonne.
L'ex�cution la plus �nergique rendrait � peine supportable une pareille
figure. Or, le pinceau de M. Millet s'amollit et s'allourdit � vue
d'oeil: d'ann�e en ann�e sa couleur s'embourbe et son dessin se rel�che.
Les terrains, les chairs, les haillons, tout est fait de la m�me
substance baveuse et mollasse. Faiblesse pour faiblesse, je pr�f�re le
_poncif_ veule � l'horreur d�bile. Ramenez-nous aux V�nus lisses et aux
Apollons ratiss�s.
Mieux dessin�e et mieux model�e, la _Femme cardant de la laine_ est
laineuse de la t�te aux pieds. La monotonie du faire recouvre
maintenant, comme d'une couche d'ennui, toutes les toiles de M. Millet.
L'�me est aussi absente que dans le tableau pr�c�dent. Il n'y a pas m�me
de m�lancolie dans l'apathie de cette femme ovine. Elle carde la laine,
comme les moutons qui l'ont fournie broutaient l'herbe; _E lo perche non
sanno_, c'est Dante qui l'a dit.
On peut louer dans _le Berger ramenant son troupeau_ un paysage
cr�pusculaire d'une tonalit� fine et juste; mais le p�tre et ses b�tes
sont clou�s au sol: je les d�fie d'avancer. Quelle tournure d'esclave
abruti affecte d'ailleurs ce triste berger! Sommes-nous en France ou �
Carthage? Va-t-il rentrer � la ferme ou dans l'ergastule?
Si du moins cette mati�re inerte �tait naturelle; mais elle a la raideur
d'un parti pris th�orique. M. Millet semble glorifier l'idiotisme; il
interdit l'expression � ses figures rustiques, comme les pr�tres
�gyptiens la d�fendaient � leurs dieux.
On voit qu'il attache je ne sais quel sens myst�rieux � la vague
bestialit� qu'il leur pr�te. �trange fa�on d'honorer le peuple, pour un
peintre vou� aux choses pl�b�iennes, que de le repr�senter sous les
masques d�grad�s de l'abrutissement! Comme si les races champ�tres
n'avaient pas leur beaut� et leur �l�gance! comme si le travail du champ
frappait le laboureur de la stupidit� de son boeuf!
Cette fausse �cole est d'ailleurs, au Salon de cette ann�e, en plein
d�sarroi. La facture tombe, la vulgarit� reste, et le r�alisme
s'�vanouit.�
Comme on le voit en t�te de cette sortie contre le r�alisme, c'est
principalement � Courbet que M. de Saint-Victor s'en prend.--En effet,
Courbet a eu sur la peinture actuelle une influence visible que
l'Acad�mie veut vainement combattre.--Les deux �bauches du
ma�tre-peintre, que M. de Saint-Victor a vues � l'Exposition, sont �
peine des �bauches. Courbet ne les avait envoy�es, avec son tableau des
cur�s ivres, que pour former le nombre _trois_, puisque le jury avait
d�cid� que les peintres pouvaient leur adresser trois tableaux.
Qui conna�t un peu les peintres sait qu'ils se seraient bien gard�s de
manquer � ce chiffre. Quand Courbet le voudra, il fera deux excellents
tableaux de ces deux susdites �bauches.
�Il est d�montr� aujourd'hui que le r�alisme attaque la main, etc.,� dit
M. de Saint-Victor.
Le tableau des cur�s, dont le v�ritable titre est: _Retour d'une
conf�rence_, en ce moment � Londres, r�pondrait au critique qui
reconna�trait forc�ment que jamais Courbet n'avait pouss� plus loin �la
science mat�rielle de la brosse et de la palette.� Quant � l'_adoration
du laid_, je crois y avoir suffisamment r�pondu.
Fernand Desnoyers.
=FIN=.
ERRATA
Quelques fautes d'impression se sont gliss�es dans cette brochure:
Page 6: _� la place de_: dans les tableaux refus�s que ceux re�us, _il
faut_: dans les tableaux refus�s que dans ceux re�us.
M. Briguiboul n'a point d'e � la fin de son nom, et il faut un t au
milieu du nom de M. Whistler, etc.
Plusieurs autres petites fautes, comme �aura� au lion de �aurait,� page
42, ont passe, et nous n'en parlons que par exc�s de conscience
minutieuse.
Une faute plus grave est celle qui d�range le sens d'une phrase, page
42: � _la place de_: Il continuera par ce qu'il est convaincu,
finalement, etc.; _l'auteur avait mis_: Il continuera parce qu'il est
convaincu.--Finalement, etc....
_Finalement_ commence une autre phrase.
=PEINTRES, SCULPTEURS ET GRAVEURS=
NOMM�S DANS CE LIVRE
Allard-Cambray.
Ancourt.
Andrieux.
Aufray.
Balleroy (A. de).
Barret.
Baudry.
Bellenger.
Berne-bellecour.
Berthelon.
Besnus.
Biard.
Blin.
Bouchet.
Bouguereau.
Bracquemond.
Brascassat.
Briguiboul.
Brivet.
Cabanel.
Cals.
Castelnau.
Chauvel.
Chaussat (Emma).
Chintreuil.
Clapar�de.
Cogniet (L�on).
Colin.
Cordier.
Corot.
Courbet.
Courtois.
Darjou.
Darru (Louis).
Daubigny.
Decan.
Decamps
Delaroche (Paul).
Delabri�re.
Delaporte (Mlle).
Delalleau.
Delord.
Desbrosses (Jean).
D�sir�.
Dietsh.
Donner.
Doneaud.
Doyen.
Dor�.
Dubois.
Duckett.
Dupray.
Durst.
Dutilleux.
Eeckout.
Eustache.
Fanchon.
Fantin.
Ficatie.
Fitz-Barn.
Flandrin.
Fontaine.
Fourau.
Galimard.
Gagnon (Louis).
Gariot.
Gautier.
G�r�me.
Gilbert.
Gleyre.
Gorin.
Graham.
Hamon.
Harpignies.
H�bert.
Hudei (Louis).
Jongkind.
Julian.
Junker.
Laass d'Aguen.
La�n�.
Lambron.
Lambert.
Lansyer.
Lalanne.
Lapostolet.
Larochenoire.
Laurandeau (Agla�).
Laurens.
Lavielle.
Leboeuf.
Leclerc.
Legros.
Lemari�.
Leroy.
Leroux.
Lobjoy.
Loiseau.
Longueville.
Maistan.
Mallet.
Manet.
Marois.
Mazure.
Masson.
Maugey
Matabon.
M�ry.
Michel.
Michelin.
Millet.
Morel-Lamy.
Muller.
Navlet.
Pagez.
Perret.
Petit.
P�tre.
Philippe.
Pinkas.
Pipard.
Pissaro.
Poitevin.
Pujol.
Regnier.
Regamey.
Rocques.
Rosi.
Saint-Fran�ois.
Saint-Marcel.
Schitz.
Serres (G. de).
Signol.
Sutter.
Tabar.
Tichit.
Thibault (Marie).
Thiery.
Tournayre.
Valnay.
Vaud�.
Vernet (Horace).
Viel-Cazal.
Viancin (Pauline).
Virey.
Vollon.
Wagrez.
Whistler.
Yvon.
Zipelius.
* * * * *
TABLE
PREMIER SOMMAIRE: Page 1.
Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu
m�chant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la
question du Jury.--L'Empereur la r�sout.--Grand embarras des
Refus�s.--Ils se re�oivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle
en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la
peinture.--Le Comit� de salut... des Refus�s.--Son
pl�biscite.--Honneur au courage malheureux!--Unit� de
Refus.--Succ�s esp�r� des Refus�s.--M. Harpignies a tous les
droits.--La Grenouille et le Li�vre, fable.--M. Briguiboul dans les
deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets,
navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La
cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--D�fense des
moulins non attaqu�s.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du
critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la
peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des
peintres--�cole de Paris.--�cole de Montmartre.--�cole de
Rome.--�cole de Fontainebleau.--La raison m�me reprend la
parole.--The end.
DEUXI�ME SOMMAIRE: PAGE 19.
Grande, moyenne et petite classe des Refus�s.--Les braves.--Les
suspects.--Les poltrons.--On demande les t�tes des
suspects.--Messieurs, le ma�tre-peintre Courbet!--�vidence de sa
sup�riorit�.--Parenth�se.--Encore le critique d'art.--Paysages de
M. Daubigny en plusieus chants.--Hautes opinions de Courbet �
propos de la peinture.--R�volution-Courbet.--Ornithologie des
critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--R�alisme et
Romantisme.--Haro sur le ma�tre-peintre!--Les bons cur�s, tels que
les voulait B�ranger et que ne les veut pas M. Veuillot.
--Exposition du Refus� en chef.--Peinture � l'encre ou
description.--Conclusion raisonn�e.
TROISI�ME SOMMAIRE: Page 25.
Missive d'un �l�ve, jeune encore, au nom des Refus�s.--�trange
pr�tention.--Un petit lopin.--Arguments sans r�plique, r�ponse
accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question
de M. Brivet-le-Gaillard et de Moli�re.--Na�vet�
indispensable.--Premier prix donn� � M. Whistler.--Plusieurs
tuiles se d�tachent et tombent sur les t�tes du Jury.--La b�tise
afflige les uns et r�jouit les autres.--D�claration de principes.
--Dithyrambe bien appliqu� � M. Signol.--L'art militaire et la
religion mal repr�sent�s dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul
est acquitt�.--La Mythologie de M. �mile Loiseau n'est pas adress�e
� �milie Demoustier.--Mosa�que ou dessin � petits carreaux.--M.
Amand Gautier jette la pierre � la femme adult�re.--Le sujet est
mis au concours par tout le monde.--Le public refait le
tableau.--Un amant en d�shabill�, vu de dos.--Le Mus�um-Gautier.
--Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou
l'Architecte en d�mence.--Imitation de Vad� � l'adresse du
jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves � l'appui.
QUATRI�ME SOMMAIRE: Page 39.
La noblesse des Refus�s remonta � bien avant les croisades.--Les
imb�ciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre
plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain
d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un
guitariste se r�v�le.--Tabati�re � diable.--Des peintres devenus
pierrots.--Conqu�te de toutes les Espagnes.--La s�ance est ouverte
et lev�e.--Les rassemblements sont d�fendus.--Bonjour. Thomas.--Un
po�te prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au tr�ne.--Le vieux
persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs
brouill�s et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le
Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune �ge.--Vol de
diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M.
Millet.
CINQUI�ME sommaire: Page 51.
La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au
tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas fran�aise.--Cette
vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Gar�on, encore une
langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde
pas;--Le sergent de ville �tait dans son droit.--Oeuvre
pie.--Saint-Eustache.--La qu�te.--Pour les pauvres, s'il vous
plait!--Apollon avale la cigu�--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le
courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les
cartes.--Une lettre... d'un homme � la campagne.--Nouvelles b�vues
du ma�tre.--La vertu est r�compens�e.--Ils ont piss� partout
(h�mistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un
point sur un i.
SIXI�ME sommaire: Page 61.
Quadrille!--Un critique d'art l�ve la jambe.--Trinit� de M. Maxime
Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M.
Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas
la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils
au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni
d'�crire.--_Le S�jour des �lus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_,
selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple
d'humilit� donn� par cet infortun� peintre.--Les bons et les
m�chants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'�vanouis!
--D'o� sort-il encore, ce peintre-l�?--Cinq manants contre un
gentilhomme!--Exemple de discr�tion.--Mort de quelqu'un.--Selon M.
Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--O� la
religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons
l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste
aux lettres.--Encore un petit saint.--Nu�e de sauterelles.--La
toile se l�ve.--Le p�re, le fils et....--Le bon
fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez � la
Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le
tableau de Courbet.
SEPTI�ME Sommaire: Page 73.
Enterrements de toutes classes.--Une odeur de cuir chaud.--M.
Briguiboul ne sera plus Refus�.--L'honneur est le seul vrai
salaire.--Morceau �loquent.--Un mar�chal qui a raison.--Il a
tort.--Les peintres ont mal compris.--On lit dans le _Moniteur_.
HUITI�ME SOMMAIRE: Page 88.
Donnez-vous la peine de vous asseoir.--La m�nagerie d'un suspect
amusant.--Gare aux animaux!--Ils nous donnent un sauf-conduit.--Le
Temps a fait son temps.--Un condamn� par la raison qu'il est
criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?--On se
jette les cartes et les verres � la t�te.--A la tour de Nesle!--On
parle encore de B�ranger.--L'auteur des _�tourdis_, com�die en
vers, fait la campagne d'Italie.--La gloire n'est que de la
fum�e.--Une boucherie au clair de la lune.-_A nous_, _Fran�ais_!
etc.... (Varsovienne).--Celle fois, le g�n�ral Hoche est bien
tu�.--Th�orie du sous-lieutenant.
NEUVI�ME sommaire: Page 93.
Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil
blanc.--�Mon impartialit� bien connue....�--Prenons le chemin de
fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--R�habilitation
d'un condamn�.--Encore une victime.--Une trag�die de MM. Ponsard et
Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue
au microscope.--Quelle t�te!--On met � Shakespeare la perruque �
marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est
mort!--Hoche pacifie la Vend�e.--Les comestibles vont d�vorer le
cuisinier.--Le duc d'Orl�ans au bal masqu�.--Le petit dieu
malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien
douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si
jeune!...--Tableau selon saint Jean.--�J'ai, Jean-Marc Mathieu,
huissier au tribunal, etc....�--D�cid�ment, c'est une langue!...
mais pas fran�aise.--Vente par autorit� de justice.--Autre tableau
religieux selon saint Marc.
DIXI�ME SOMMAIRE: Page 100.
Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'ex�cut�s.--On
manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tu�s sous lui
qui se portent bien.--Derni�re fourn�e de victimes
innocentes.--Gentillesses � l'aquarelle et au pastel.--Traduction
libre de: _La garde meurt_..., etc.--�loge des
aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66
(r�clame).--La bataille de Waterloo recommence.--La
sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un
nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de
statuaires.--Conclusion.
* * * * *
Paris.--Imp. Poitevin, rue Damiette, 2 et 4.