Library / Religion / Pour la patrie
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POUR LA PATRIE
ROMAN DU XXe SI�CLE
Par
J.-P. TARDIVEL
Directeur de la V�rit�
Ne laeteris inimica mea super me, quia
cecidi: consurgam, cum sedero in tenebris,
Dominus lux mea est.
� mon ennemie, ne vous r�jouissez
point de ce que je suis tomb�e; je me rel�verai
apr�s que je me serai assise dans les
t�n�bres; le Seigneur est ma lumi�re.
Michaeas, propheta, VII, 8.
MONTR�AL
CADIEUX & DEROME
LIBRAIRES-�DITEURS
1895
AVANT-PROPOS
Le R. P. Caussette, que cite le R. P. Fayollat dans son livre sur
l'Apostolat de la presse, appelle les romans _une invention
diabolique_. Je ne suis pas �loign� de croire que le digne religieux
a parfaitement raison. Le roman, surtout le roman moderne, et plus
particuli�rement encore le roman fran�ais me para�t �tre une arme
forg�e par Satan lui-m�me pour la destruction du genre humain. Et
malgr� cette conviction j'�cris un roman! Oui, et je le fais sans
scrupule; pour la raison qu'il est permis de s'emparer des machines
de guerre de l'ennemi et de le faire servir � battre en br�che les
remparts qu'on assi�ge. C'est m�me une tactique dont on tire quelque
profit sur les champs de bataille.
On ne saurait contester l'influence immense qu'exerce le roman sur la
soci�t� moderne. Jules Vall�s, t�moin peu suspect, a dit: "Combien
j'en ai vu de ces jeunes gens, dont le passage, lu un matin, a
domin�, d�fait ou refait, perdu ou sauv� l'existence. Balzac, par
exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les m�res!
Sous ses pas, que de consciences �cras�es! Combien, parmi nous, se
sont perdus, ont coul�, qui agitaient au-dessus du bourbier o� ils
allaient mourir une page arrach�e � la Com�die humaine.... Amour,
vengeance, passion, crime, tout est copi�, tout. Pas une de leurs
�motions n'est franche. Le livre est l�." [Citation du p�re Fayollat.]
Le roman est donc, de nos jours une puissance formidable entre les
mains du malfaiteur litt�raire. Sans doute, s'il �tait possible de
d�truire, de fond en comble, cette terrible invention, il faudrait le
faire, pour le bonheur de l'humanit�; car les supp�ts de Satan le
feront toujours servir beaucoup plus � la cause du mal que les amis
de Dieu n'en pourront tirer d'avantages pour le bien. La m�me chose
peut se dire, je crois, des journaux. Cependant, il est admis,
aujourd'hui, que la presse catholique est une n�cessit�, m�me une
oeuvre pie. C'est que, pour livrer le bon combat, il faut prendre
toutes le armes, m�me celles qu'on arrache � l'ennemi; � la
condition, toutefois, qu'on puisse l�gitimement s'en servir. Il faut
s'assurer de la possibilit� de manier ces engins sans blesser ses
propres troupes. Certaines inventions diaboliques ne sont propres
qu'� faire le mal: l'homme le plus saint et le plus habile ne saurait
en tirer le moindre bien. L'�cole neutre, par exemple, ou les
soci�t�s secr�tes, ne seront jamais accept�es par l'�glise comme
moyen d'action. Ces choses-l�, il ne faut y toucher que pour les
d�truire; il ne faut les mentionner que pour les fl�trir. Mais le
roman, toute satanique que puisse �tre son origine, n'entre pas dans
cette cat�gorie. La preuve qu'on peut s'en servir pour le bien, c'est
qu'on s'en est servi ad majorem Dei gloriam. Je ne parle pas du
roman simplement honn�te qui procure une heure d'agr�able r�cr�ation
sans disposer dans l'�me des semences funestes; niais du roman qui
fortifie la volont�, qui �l�ve et assainit le coeur, qui fait aimer
davantage la vertu et liait le vice, qui inspire de nobles
sentiments, qui est, en un mot, la contrepartie du roman inf�me.
Pour moi, le type du roman chr�tien de combat, si je puis m'exprimer
ainsi, c'est ce livre d�licieux qu'a fait un p�re de la Compagnie de
J�sus et qui s'intitule: le Roman d un J�suite. C'est un vrai
roman, dans toute la force du terme, et jamais pourtant Satan n'a �t�
mieux combattu que dans ces pages. J'avoue que c'est la lecture du
Roman d'un J�suite qui a fait dispara�tre chez moi tout doute sur
la possibilit� de se servir avantageusement, pour la cause catholique,
du roman proprement dit. Un ouvrage plus r�cent, Jean-Christophe,
qui a �galement un pr�tre pour auteur, n'a fait que confirmer ma
conviction. Puisqu'un p�re j�suite et un cur� ont si bien tourn� une
des armes favorites de Satan contre la Cit� du mal, je me crois
autoris� � tenter la m�me aventure. Si je ne r�ussis pas, il faudra
dire que j'ai manqu� de l'habilet� voulue pour mener l'entreprise �
bonne fin; non pas que l'entreprise est impossible.
Un journal conservateur, tr�s attach� au statu quo politique du
Canada, r�pondant un jour � la V�rit�, s'exprimait ainsi:
"L'aspiration est une fleur d'esp�rance. Si l'atmosph�re dans
laquelle elle s'�panouit n'est pas favorable, elle se dess�che et
tombe; si, au contraire, l'atmosph�re lui convient, elle prend
vigueur, elle est f�cond�e et produit un fruit; mais si quelqu'un
s'avise de cueillir ce fruit avant qu'il ne soit m�r, tout est perdu.
La maturit� n'arrive qu'� l'heure marqu�e par la Providence, et il
faut avoir la sagesse d'attendre." [La Minerve, 11 septembre 1894.]
Dieu a plant� dans le coeur de tout Canadien fran�ais patriote "une
fleur d'esp�rance." C'est l'aspiration vers l'�tablissement, sur les
bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de
continuer sur cette terre d'Am�rique l'oeuvre de civilisation
chr�tienne que la vieille France a poursuivi avec tant de gloire
pendant de si longs si�cles. Cette aspiration nationale, cette fleur
d'esp�rance de tout un peuple, il lui faut une atmosph�re favorable
pour se d�velopper, pour prendre vigueur et produire un fruit.
J'�cris ce livre pour contribuer, selon mes faibles moyens, �
l'assainissement de l'atmosph�re qui entoure cette fleur pr�cieuse;
pour d�truire, si c'est possible, quelques unes des mauvaises herbes
qui menacent de l'�touffer.
La maturit� n'arrive qu'� l'heure marqu�e pas la divine Providence,
sans doute. Mais l'homme peut et doit travailler � emp�cher que cette
heure providentielle ne soit retard�e; il peut et doit faire en sorte
que la maturation se poursuive sans entraves. Accuse-t-on le
cultivateur de vouloir h�ter ind�ment l'heure providentielle lorsque,
le printemps, il prot�ge ses plants contre les vents et les gel�es et
concentre sur eux les rayons du soleil?
Entre l'activit� inqui�te et fi�vreuse du mat�rialiste qui, dans son
orgueil et sa pr�somption, ne compte que sur lui-m�me pour r�ussir,
et l'inertie du fataliste qui, craignant l'effort, se croise les bras
et cherche � se persuader que sa paresse n'est que la confiance en
Dieu; entre ces deux p�ch�s oppos�s, et � �gale distance de l'un et
de l'autre, se place la vertu chr�tienne qui travaille autant qu'elle
prie; qui plante, qui arrose et qui attend de Dieu la croissance.
Que l'on ne s'�tonne pas de voir que mon h�ros, tout en se livrant
aux luttes politiques, est non seulement un croyant mais aussi un
pratiquant, un chr�tien par le coeur autant que par l'intelligence.
L'abb� Ferland nous dit, dans son histoire du Canada, que "d�s les
commencements de la colonie, on voit la religion occuper partout la
premi�re place". Pour atteindre parmi les nations le rang que la
Providence nous destine, il nous faut revenir � l'esprit des anc�tres
et remettre la religion partout � la premi�re place; il faut que
l'amour de la patrie canadienne-fran�aise soit �troitement uni � la
foi en Notre-Seigneur J�sus-Christ et au z�le pour la d�fense de son
�glise. L'instrument dont Dieu se servira pour constituer
d�finitivement la nation canadienne-fran�aise sera moins un grand
orateur, un habile politique, ou un fougueux agitateur, qu'un parfait
chr�tien qui travaille qui s'immole et qui prie: moins un Kossuth
qu'un Garcia Moreno.
Peut-�tre m'accusera-t-on de faire des r�ves patriotiques qui ne
sauraient se r�aliser jamais.
Ces r�ves,--si ce ne sont que des r�ves,--m'ont �t� inspir�s par la
lecture de l'histoire de la Nouvelle-France la plus belle des temps
modernes, parce qu'elle est la plus impr�gn�e du souffle apostolique
et de l'esprit chevaleresque. Mais sont-ce purement des r�ves? Ne
peut-on pas y voir plut�t des esp�rances que justifie le pass�, des
aspirations r�alisables vers un avenir que la Providence nous
r�serve, vers l'accomplissement de notre destin�e nationale?
R�ves ou aspirations, ces pens�es planent sur les lieux que j'habite;
sur ces hauteurs, t�moins des luttes supr�mes de nos p�res; elles
sortent de ce sol qu'on arros� de leur sang les deux races vaillantes
que j'aime, je puis le dire, �galement, parce qu'�galement
j'appartiens aux deux.
Ma vie s'�coule entre les plaines d'Abraham et les plaines de
Sainte-Foye, entre le champ de bataille o� les Fran�ais ont
glorieusement succomb� et celui o� glorieusement ils ont pris leur
revanche. Est-il �tonnant que dans cette atmosph�re que des h�ros ont
respir�e, il me vienne des id�es audacieuses; qu'en songeant aux
luttes de g�ants qui se sont livr�es jadis ici pour la possession de
la Nouvelle-France, j'entrevoie pour cet enjeu de combats m�morables
un avenir glorieux? Est-il �tonnant que, demeurant plus pr�s de
Sainte-Foye que des plaines d'Abraham, je me souvienne sans cesse que
la derni�re victoire remport�e sur ces hauteurs fut une victoire
fran�aise; que, tout anglais que je suis par un c�t�, j'aspire
ardemment vers le triomphe d�finitif de la race fran�aise sur ce coin
de terre que la Providence lui a donn� en partage et que seule la
Providence pourra lui enlever?
Pendant vingt ann�es de journalisme, je n'ai gu�re fait autre chose
que de la pol�mique. Sur le terrain de combat o� je me suis
constamment trouv�, j'ai peu cultiv� les fleurs, visant bien plus �
la clart� et � la concision qu'aux ornements du style. Resserr� dans
les limites �troites d'un journal � petit format, j'ai contract�
l'habitude de condenser ma pens�e, de l'exprimer en aussi peu de mots
que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points
principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis
des d�tails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai
pas la pr�tention d'offrir au public une oeuvre litt�raire
d�licatement cisel�e ni une �tude de moeurs patiemment fouill�e: mais
une simple �bauche o�, � d�faut de gracieux d�veloppements, j'ai
t�ch� de mettre quelques id�es suggestives que l'imagination du
lecteur devra compl�ter.
Si tel homme public, journaliste, d�put� ou ministre, retrouve dans
ces pages certaines de ses th�ses favorites sur les l�vres ou sous la
plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire
que je combats, non sa personne, mais ses doctrines.
J.-P. Tardivel.
Chemin Sainte-Foye, pr�s Qu�bec, Jeudi Saint, 1895.
Prologue
Haec omnia tibi dabo, si cadens
adoraveris me.
Je vous donnerai toutes ces choses,
si en vous prosternant vous m'adorez.
Matt, IV, 9.
Eblis! Eblis! Esprit de lumi�re! �ternel Pers�cut�! Dieu vaincu mais
vengeur! Moi, ton �lu, moi, ennemi jur� de ton ennemi Adona�, je
t'invoque. Apparais � mes yeux, �mes de l'univers! Esprit de feu,
viens affermir ce bras consacr� � ton oeuvre de destruction et de
vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Pers�cuteur!
Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel o�
br�laient des parfums. Au-dessus de l'autel �tait un immense triangle
lumineux.
L'aspect du jeune homme �tait en harmonie avec ses terribles paroles.
Son oeil noir flamboyait, ses traits, que la nature avait faits tr�s
beaux, �taient boulevers�s par la haine. Tout chez lui portait
l'empreinte de la passion, de la vengeance, et d'une sombre �nergie.
Autour de lui s'�talaient des meubles d'une grande richesse. Des
objets d'art, des statues, des tableaux respirant la plus affreuse
luxure ornaient la pi�ce au fond de laquelle s'�levait l'autel
satanique.
Du dehors venaient, confus et indistincts, les bruits de la grande
ville. Car bien que la nuit f�t d�j� fort avanc�e, Paris, dans ces
jours de trouble qui marqu�rent la fin de l'ann�e 1931, dormait peu.
A peine le jeune homme eut-il cess� de parler qu'une forme vague
apparut entre l'autel et le triangle, au milieu de la fum�e des
parfums. Ou plut�t, c'�tait la fum�e m�me qui, au lieu de monter en
bouff�es irr�guli�res, comme auparavant, prenait cette forme
myst�rieuse.
Le lucif�rien fr�mit.
--Eblis! Eblis! s'�cria-t-il, tu viens! tu viens!
Rapidement, la forme devint de moins en moins confuse. Ses contours
se d�coup�rent nettement. C'�tait la forme que les artistes donnent
aux anges. L'apparition �tait lumineuse; mais sa lumi�re n'�tait pas
�clatante et pure; elle �tait comme troubl�e et obscurcie. Le visage
du fant�me �tait voil�.
--Eblis! s'�cria le jeune homme de plus en plus exalt�, parle � ton
�lu! Dis-lui o� il doit aller, ce qu'il faut faire pour travailler au
triomphe de ta cause, pour te venger d'Adona�?
Une voix qui n'avait rien d'humain, un murmure qui semblait venir de
loin, et qui parlait plut�t � l'intelligence qu'� l'oreille,
r�pondit:
--Traverse les mers, rends-toi sur les bords du Saint-Laurent o� tes
anc�tres ont jadis plant� l'�tendard de mon �ternel Ennemi. C'est l�
que ton oeuvre t'attend. La Croix est encore debout sur ce coin du
globe. Abats-la. Compte sur mes inspirations.
La voix se tut. L'apparition s'�vanouit. A sa place, il n'y avait que
la fum�e des parfums qui montait en spirales vers le triangle.
Chapitre I
Omnis enim qui male agit, odit lucem.
Quiconque fait le mal, hait la lumi�re.
Joan, III, 20.
--Quelle nuit! Il fait noir comme au fond d'une caverne.
--C'est bien la nuit qu'il faut pour nous. Suis-moi et ne parle pas.
Les deux hommes qui ont �chang� ces paroles quittent, � pas
pr�cipit�s, une belle maison situ�e sur une des principales rues de
Qu�bec, et se dirigent, par les voies les moins fr�quent�es, vers
l'un des faubourgs. Ils ont, du reste, peu de difficult� � se d�rober
aux regards des passants, car les rues sont d�sertes. Il fait une
nuit terrible. La pluie tombe par torrents, une pluie froide, pouss�e
par le vent du nord-est qui mugit autour des maisons et les �branle
jusque dans leurs fondements. Les lumi�res �lectriques sont �teintes;
la temp�te qui s�vit depuis deux jours a compl�tement d�sorganis� le
service.
C'est une nuit au commencement de novembre de l'ann�e 1945.
Une bourrasque, plus violentes que les autres, S'abat sur la ville.
La pluie tourment�e devient poussi�re; et le vent, s'engouffrant dans
les chemin�es, hurle lugubrement.
--Brrr! fait celui qui a parl� le premier. On dirait que tous les
diables sont d�charn�s! Est-ce loin encore?
--Nous y serons dans un instant, dit son compagnon. Mais, pour moi,
j'aime la temp�te qui brise les croix, qui renverse les �glises, qui
fait trembler les hommes. C'est le souffle du grand Pers�cut� qui
passe, Dieu de la nature! Il secouera ses cha�nes. Il triomphera. Il
�crasera son �ternel Ennemi. Il se d�livrera lui-m�me et nous
d�livrera avec lui de la tyrannie d'Adona�. Oui, j'aime tout ce qui
est force, tout ce qui est rage, tout ce qui est fureur, tout ce qui
renverse, tout ce qui brise, tout ce qui d�truit.
En parlant ainsi, cet homme s'est arr�t�. Son regard lev� vers le
ciel est aussi sombre que la nuit. Sa main ferm�e fait un geste de
menace, et ses paroles de blasph�me sortent en sifflant entre ses
dents fortement serr�es.
--Tu parles comme un vrai kadosch! fait l'autre, avec un accent
l�g�rement ironique.
--Et toi, on dirait parfois que tu es un adona�te d�guis�!
Puis ils continuent leur route en silence.
Les deux compagnons arrivent bient�t � une ruelle plus obscure encore
que les rues environnantes. Ils s'y engagent furtivement, et
frappent, d'une mani�re particuli�re, � la porte d'une habitation
basse dont toutes les fen�tres sont ferm�es par de solides volets. Il
y a rapide �change de mots de passe; puis la porte s'entr'ouvre et
les deux ouvriers de t�n�bres se glissent plut�t qu'ils n'entrent
dans la maison.
Ouvriers de t�n�bres! Oui, car c'est dans cette maison obscure que se
r�unit le conseil central de la Ligue du Progr�s de la province de
Qu�bec. Cette ligue n'est rien autre chose que la franc-ma�onnerie
organis�e en vue des luttes politiques. Sauf le nom et certaines
singeries jug�es inutiles, c'est le carbonarisme: m�me organisation,
m�me but, m�mes moyens d'action.
La province de Qu�bec a march� rapidement dans les voies du progr�s
moderne depuis quarante ans. Les grands bouleversements sociaux dont
la France fut le th��tre au commencement du vingti�me si�cle, ont
jet� sur nos rives un nombre consid�rable de nos cousins d'outre-mer.
Parmi ces immigrants quelques bons sont venus renforcer l'�l�ment
sain et vraiment catholique de notre population. Mais la France
mondaine, sceptique, railleuse, impie et ath�e, la France des
boulevards, des th��tres, des cabarets, des clubs et des loges, la
France ennemie d�clar�e de Dieu et de son �glise a aussi fait
irruption au Canada. Depuis longtemps les th��tres sont florissants �
Qu�bec et � Montr�al, et des troupes de com�diens font des tourn�es
dans les principaux centres: Trois-Rivi�res, Saint-Hyacinthe,
Joliette, Saint-Jean, Sorel, Chicoutimi, g�tant les moeurs,
ramollissant les caract�res. La litt�rature corruptrice qui sort de
Paris comme un fleuve immonde se r�pand sur notre pays depuis plus
d'un demi-si�cle. Elle a port� ses fruits de mort. Grand nombre de
coeurs ont �t� empoisonn�s, et de ces coeurs g�t�s s'�l�ve un souffle
pestilentiel qui obscurcit les intelligences. La foi baisse.
Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup
de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations
rurales; mais les gens de bien sont paralys�s par l'apathie et la
corruption des classes dirigeantes.
Ne nous �tonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du
vingti�me si�cle, toutes les mis�res que la France et les autres pays
de l'Europe connaissaient d�j� au si�cle dernier.
Entrons maintenant avec les deux hommes que nous avons suivis ,
entrons avec eux dans cette salle brillamment �clair�e des r�unions
nocturnes de la ligue antichr�tienne. Sur les murs, on voit
diff�rents embl�mes sataniques. Plusieurs fr�res causent entre eux.
Le fauteuil du pr�sident est encore inoccup�.
� l'arriv�e des deux sectaires dont nous avons entendu la
conversation, tous les assistants se l�vent et s'inclinent. Celui des
deux qui a blasph�m� se rend tout droit au fauteuil, et ouvre la
s�ance. C'est le ma�tre. � la lumi�re qui inonde la salle nous voyons
la figure de cet hommes aux paroles terribles. Sur ces traits, d'une
r�gularit� parfaite, sont �crites toutes les passions, l'orgueil et
la haine surtout. Son �me, qui se refl�te dans ses yeux flamboyant,
est noire comme la nuit qu'il fait au dehors, violente comme la
temp�te qui bouleverse en ce moment la nature. C'est la nuit et la
temp�te incarn�es. Pourtant, cet homme sait se contenir. Et c'est �
cette rage contenue, � cette rage qu'on entend gronder sans cesse
comme un feu souterrain, mais qui �clate rarement, qu'il doit son
empire sur ceux qui l'entourent. Il les domine et les captive.
--Fr�res, dit la pr�sident, je vous ai r�unis ce soir pour conf�rer
avec vous sur une mati�re de la plus haute importance. Personne
d'entre vous n'ignore les grands �v�nements politiques qui se sont
produits depuis quelques jours. Avant-hier, gr�ce � nos efforts,
gr�ce � notre entente avec nos fr�res des autres provinces, la
l�gislature de Qu�bec s'est prononc�e selon nos d�sirs. Il ne restait
plus qu'elle sur notre chemin, vous le savez. Maintenant, il faut
concentrer toutes nos forces et toutes nos ressources sur le
parlement f�d�ral. C'est l� que la grande et d�cisive bataille doit
se livrer contre la superstition et la tyrannie des pr�tres. Si nous
remportons la victoire, c'en est fait � tout jamais du cl�ricalisme
en ce pays....
--Et de notre nationalit�, et de notre langue aussi, dit celui qui
avait accompagn� le pr�sident.
--Qu'importe la nationalit�, qu'importe la langue, reprend le ma�tre,
en lan�ant � son interrupteur un regard charg� de sombres �clairs.
Qu'importent ces affaires de sentiment si, en les sacrifiant, nous
parvenons � �craser l'inf�me, � d�raciner du sol canadien la croix
des pr�tres, embl�me de la superstition, �tendard de la tyrannie.
J'ai d�j� dit � celui qui m'a interrompu qu'il semble parfois �tre un
Adona�te d�guis�. Je le lui r�p�te, et j'ajoute: qu'il prenne garde �
lui!
--Pourtant, ma�tre, fait un sectaire, il faut admettre que notre
secr�taire, le fr�re Ducoudray, rend de nobles services � la cause
par son excellent journal la Libre Pens�e. S'il y a une feuille
anticl�ricale dans le pays, c'est bien la Libre Pens�e,
n'est-ce-pas?
--Je le sais, poursuit le pr�sident, en faisant un grand effort pour
se contenir. Mes paroles ont �t� sans doute trop vives; j'en
demande pardon au fr�re Ducoudray. J'admire son talent et le z�le
anticl�rical qu'il d�ploie dans la r�daction de la Libre Pens�e.
Mais je ne puis m'emp�cher de craindre pour lui, car je sais qu'il
a �t� �lev� dans la superstition....
--Il y a pourtant longtemps que j'ai bris� avec elle, dit Ducoudray.
--Assez! fait le ma�tre. N'en parlons plus!... Je disais donc que la
bataille d�cisive doit se livrer � Ottawa. Nous avons � choisir entre
le statu quo, l'union l�gislative et la s�paration des provinces.
Vous le savez, c'est l'union l�gislative que nous convoitons; c'est
par elle que nous briserons l'influence des pr�tres, que nous
�toufferons la superstition, que nous r�pandrons la vraie lumi�re,
que nous d�livrerons le peuple du joug inf�me qu'il porte depuis des
si�cles. Pour r�ussir il faut de la hardiesse, sans doute; mais aussi
de la prudence, une tactique savante, une strat�gie habile. Voici
notre plan de campagne en deux mots: _l'union l�gislative sous le
manteau du statu quo_. Nous n'arriverons pas � l'union par le chemin
direct. Les masses du peuple de cette province sont encore trop
fanatis�es, trop domin�es par les pr�tres pour que nous puissions
leur faire accepter l'union l�gislative si nous leur pr�sentons
ouvertement notre projet. Ce serait nous exposer � une d�faite
certaine....
--Faut-il donc que la Libre Pens�e change de tactique? demanda
Ducoudray quelque peu intrigu�.
--Pas du tout, reprend le pr�sident. Au contraire, vous devez faire
plus de tapage que jamais en faveur de l'union l�gislative. Mais vous
aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de
l'�conomie et du progr�s mat�riel du pays. Gardez-vous bien de
laisser �chapper le moindre aveu touchant le v�ritable but que nous
voulons atteindre par l'union l�gislative. Pendant que la _Libre
Pens�e_ et son �cole demanderont l'union l�gislative � hauts cris, je
ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je
tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe
armes et bagages dans le camp du statu quo; si je deviens l'un des
chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec
cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me
d�noncerez comme conservateur outr�, comme r�actionnaire. Appelez-moi
cl�rical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des
conservateurs; et cette confiance me permettra de manoeuvrer � mon
aise.
--Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques?
interroge Ducoudray.
--Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et m�me davantage, si c'est
possible. Vous direz qu'ils ne demandent la s�paration que par
ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y r�ussissent, leur
premier soin sera de r�tablir l'inquisition, de faire voter des lois
pour forcer tout le monde � assister � la basse messe six fois la
semaine, et � la grand-messe et aux v�pres, le dimanche....
--Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les
p�res de famille!...
--Tr�s bien! fr�re Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement
mon id�e, et je suis convaincu que vous la traduirez fid�lement. En
accablant les cl�ricaux et les ultramont�s de ridicule, vous
convaincrez les conservateurs de la n�cessit� de se maintenir dans
leur juste milieu et d'�viter les deux extr�mes, l'extr�me radical et
l'extr�me catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je
les veux pour leur faire accepter plus s�rement mes projets.
Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de t�n�bres continuent
ainsi leur oeuvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils
sont venus, � la d�rob�e.
Chapitre II
Quam malae famae est, qui derelinquit patrem.
Combien est inf�me celui qui abandonne son p�re.
Eccli. III, 18.
Le m�me soir, il se passait, dans un autre endroit de Qu�bec, une
sc�ne bien diff�rente. Malgr� le temps affreux, plusieurs membres de
la Saint-Vincent-de-Paul s'�taient rendus � la sacristie de la
basilique pour assister � la r�union hebdomadaire de la conf�rence
Notre-Darne.
Parmi les assistants �tait le Dl Joseph Lamirande. Celui-l�, il n'y
avait pas de temp�te capable de le faire manquer � un devoir
quelconque. Il pouvait avoir quarante ans. Sa figure grave et douce
exprimait une tr�s grande �nergie temp�r�e par la bont�. Personne ne
se souvenait de l'avoir entendu rire ni de l'avoir vu triste ou
sombre. Mais s'il ne riait gu�re, souvent, lorsqu'il parlait, un beau
sourire illuminait ses traits et sa voix prenait des accents d'une
tendresse infinie. Arriv�e � la conf�rence, il �tait all� s'asseoir
sur le dernier banc, au milieu d'un groupe d'ouvriers, et se m�la �
leur conversation.
Apr�s la pri�re et la lecture d'usage, le pr�sident de la conf�rence
prit la parole:
--Messieurs, plusieurs personnes m'ont averti ce matin qu'un
vieillard, venu on ne sait d'o�, se trouve dans un galetas de la rue
de l'Ancien Chantier, au Palais, o� il est all� se r�fugier. Il est
malade, �videmment, et para�t �tre dans un d�nuement absolu. Il parle
peu � ceux qui le questionnent et ne veut pas dire son nom. Ce n'est
pas lui-m�me qui demande de l'assistance; ce sont quelques gens du
voisinage qui ont cru devoir appeler l'attention de la conf�rence sur
ce cas quelque peu extraordinaire. On craint que cet �trange
vieillard ne meure de faim et de mis�re si la Saint-Vincent-de-Paul
ne s'occupe de lui imm�diatement. Je crois que nous devons ordonner
une visite d'enqu�te pour demain matin.
Apr�s un instant de silence:
--Personne ne s'y oppose? Eh bien! la visite d'enqu�te est ordonn�e.
Qui va s'en charger?... Le Dr Lamirande voudra bien la faire avec M.
Saint-Simon qui n'est pas ici, mais qui accompagnera sans doute
volontiers le docteur. Si quelqu'un peut faire du bien � l'�me et au
corps de ce malheureux vieillard, c'est bien vous, docteur.
--Je ferai mon possible, monsieur le pr�sident, et d�s demain matin.
Le lendemain matin, fid�le � sa promesse, Lamirande accompagn� de M.
Hercule Saint-Simon, directeur du Progr�s catholique, se rend au
Palais.
Quel ironie dans ce nom! Jadis, "du temps des Fran�ais", s'�levait
dans ce quartier le palais de l'Intendant. Mais il y a longtemps que
cet �difice est tomb� en ruines et que les ruines m�mes sont
disparues. De l'ancienne splendeur du palais il ne reste plus que le
nom donn� � un quartier de la ville, et plus particuli�rement � une
petite localit� situ�e entre Saint-Roch et la Basse-Ville. Le
souvenir m�me de l'ancien palais est tellement effac� que beaucoup de
personnes se demandent pourquoi ce quartier se nomme ainsi. Par
une �trange vicissitude de la fortune, l'endroit appel� plus
particuli�rement le Palais est devenu le quartier pauvre par
excellence. Que de mis�res, morales et physiques, s'entassent
dans ces logements d�labr�s, mal �clair�s, malpropre, souvent
infects!
--Oh, la triste chose que la pauvret�! dit Saint-Simon. Elle est la
cause de tout le mal moral et physique dans le monde.
--Elle est sans doute triste, r�pond Lamirande, puisqu'elle est un
des fruits amers du premier p�ch�; mais elle est plut�t triste dans
sa cause que dans ses effets. J�sus-Christ, ne l'oublions pas, mon
ami, �tait pauvre. Il a b�ni et ennobli la pauvret�, et Il nous a
laiss� les pauvres comme ses repr�sentants. S'il n'y avait point de
mis�res morales et corporelles � soulager, sur quoi s'exercerait la
sainte charit�,? Et sans la charit� que deviendrait le monde livr� �
l'�go�sme? Cette terre cesserait d'�tre une vall�e de larmes, soit,
mais elle deviendrait un vaste et horrible d�sert.
--Vous avez peut-�tre raison, th�oriquement, mais en pratique je
trouve la pauvret� tr�s incommode, r�pliqua Saint-Simon.
--Mais vous n'�tes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant. Vous
badinez. Par pauvret�, on entend le manque du n�cessaire ou du tr�s
utile.
--Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si
vous me comparez � celui que nous allons visiter, je ne suis pas
pauvre. Mais compar� � d'autres, � Montarval, par exemple, je le suis
affreusement.
--Pourtant, celui qui peut se donner le n�cessaire et m�me l'utile
n'a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de
travailler � rendre sa position mat�rielle meilleure, mais � la
condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne
r�ussissent pas au gr� de nos d�sirs. La richesse que vous souhaitez
serait peut-�tre une mal�diction pour vous. Soyons certains, cher
ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne � chacun ce qui nous
convient davantage. Il conna�t mieux que nous nos v�ritables besoins.
--L'Aurea mediocritas, soupira le journaliste, convient aux esprits
m�diocres, � ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le
jour, qui n'aspirent pas � la gloire, au pouvoir, qui ne r�vent pas
de grandeurs, qui se renferment dans leur petit n�goce et dont
l'horizon se borne � la porte de leur boutique ou au bout de leur
champ. � ceux-l� l'heureuse m�diocrit� chant�e par les po�tes. Mais
ceux qui, comme vous et moi, vivent de la vie intellectuelle,
devraient �tre riches, l'homme qui travaille de la t�te du matin au
soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des id�es, a
besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe
mat�riel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de
nos jours, la richesse, c'est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut
�tre riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme
vous ou moi, fasse dans le monde moderne? Si nous �tions riches,
quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi!
En parlant ainsi Saint-Simon s'�tait exalt� peu � peu. Il gesticulait
avec violence. Lamirande le regardait avec pi�t� et terreur.
--Pauvre ami, dit-il, ce sont l� de bien fausses id�es qui vous sont
venues je ne sais d'o�. Pour les r�futer en d�tail il me faudrait
plus de loisir que je n'en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir
vous-m�me que ce sont de mis�rables sophismes: car vous n'ignorez pas
que les grandes choses, m�me dans l'ordre purement humain, n'ont
gu�re �t� accomplies par les riches. C'est une tentation, mon ami,
repoussez-l� par la pri�re.
Saint-Simon haussa les �paules et secoua la t�te, mais ne r�pondit
pas.
Lamirande et son compagnon, arriv�s � destination, p�n�trent dans une
mis�rable baraque; ils montent trois escaliers branlants et
s'arr�tent � la porte d'une petite chambre sous les combles. Le
docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte
et un spectacle navrant se pr�sente � ses regards; une chambre basse,
sombre, nue, froide et sale; au fond de la pi�ce un pauvre grabat sur
lequel est �tendu un vieillard. L'oeil exerc� de Lamirande lit sur le
visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plut�t de la faim
et de la mis�re. Il voit non moins distinctement les traces d'une
grande souffrance morale. Ce vieillard n'est pas un pauvre ordinaire.
Ses habits, d'une coupe �l�gante et assez propres encore, forment un
singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande
s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard.
--O� ai-je donc vu ces traits? se dit-il en lui-m�me.
Puis tout haut:
--Mon cher monsieur, vous paraissez souffrant. Nous sommes venus, mon
ami et moi, vous porter secours. Vous avez besoin de manger, sans
doute; vous avez besoin de rem�des et de soins. Ne voulez-vous pas
que je vous fasse entrer � l'H�tel-Dieu? Vous y seriez infiniment
mieux qu'ici....
Une expression p�nible et am�re contracta le visage du vieillard.
--Non, dit-il, je veux mourir ici; quelqu'un m'enterrera, ne
serait-ce que pour se d�barrasser de mon cadavre.
--Il ne s'agit pas de vous enterrer, mon cher monsieur, dit
Lamirande, mais de vous soigner et de vous gu�rir.
--Pourquoi vous int�ressez-vous � moi? dit le vieillard. Je ne vous
connais pas, vous ne me connaissez pas.... Je n'ai pas d'ami....
--Oh oui! vous avez des amis. Nous ne vous connaissons pas, il est
vrai, mais nous voyons que vous �tes seul, que vous �tes malade, que
vous �tes un membre souffrant de J�sus-Christ. Cela suffit pour vous
donner droit � notre amiti�....
--Qui �tes-vous? Pourquoi venez-vous ici? Que ne me laissez-vous pas
mourir en paix?
--Je m'appelle Lamirande. Je suis venu ici parce que la soci�t�
Saint-Vincent-de-Paul m'a envoy� vous voir et vous soulager. Quant �
mourir, �tes-vous bien s�r de mourir en paix?
En pronon�ant ces derni�res paroles d'une voix �mue, Lamirande jeta
sur le vieillard un regard p�n�trant. L'�tranger se troubla.
Lamirande continua:
--Ayez donc confiance en moi; dites-moi qui vous �tes, d'o� vous
venez et pourquoi vous �tes dans ce mis�rable galetas? Dites-moi ce
que nous pouvons faire pour vous?
Le l�vres du vieillard fr�mirent, ses yeux se mouill�rent.
--Vous �tes r�ellement bons, tous deux, dit-il. Pardonnez-moi si je
vous ai si mal re�us tout � l'heure. J'ai le coeur plein d'amertume
et il d�borde. Mais je n'ai besoin de rien, laissez-moi, je vous en
prie. Peu vous importe mon nom, peu vous importe mon histoire.
Et l'�tranger dirigea son regard vers Saint-Simon. Lamirande crut
comprendre que le pauvre abandonn� ne voulait pas parler en pr�sence
de deux personnes. Aussi prit-il la d�termination de revenir seul.
Apr�s avoir �chang� encore quelques paroles avec leur �trange
prot�g�, les deux visiteurs prirent cong� de lui et dirig�rent leurs
pas vers d'autres r�duits o� des pauvres plus loquaces et plus
communicatifs les attendaient.
Deux heures plus tard, Lamirande, se trouvant libre, retourna seul
aupr�s du vieillard. En gravissant le dernier escalier, il ne put
s'emp�cher de saisir ce bout de conversation:
--Alors je vous mettrai en pension quelque part � la campagne. Il
m'est impossible de faire plus.
--Je te le r�p�te, fils d�natur�, je mourrai dans ce galetas. Je
n'accepterai pas cette bouch�e de pain que tu me jettes comme � un
chien. Tu as honte de moi! Eh bien! tu ne seras pas longtemps expos�
� rougir de ton p�re!
� ce moment Lamirande frappa � la porte entrouverte.
--C'est sans doute quelque pauvre voisin du quartier, dit tout bas le
vieillard � son fils. Va ouvrir. On croira que c'est une simple
visite de charit� que tu fais � un �tranger malade.
La porte s'ouvrit et Lamirande se trouva face � face avec Aristide
Montarval, jeune Fran�ais, riche, brillant, �tabli au Qu�bec depuis
plusieurs ann�es. Sans �tre amis, les deux hommes se connaissaient
bien. Un instant ils �chang�rent un regard qui valait de longues
explications. Lamirande put lire sur le visage du jeune Fran�ais, le
d�pit, la crainte, la col�re, la rage m�me; tandis que Montarval
resta comme interdit sous l'empire de ces yeux qui, il le sentait
bien, plongeaient jusqu'au fond de son �me.
Ce fut cependant Montarval qui, payant d'audace, rompit le silence:
--Que venez-vous faire ici? dit-il sur un ton hautain et provocateur.
Je viens soulager votre p�re, puisque vous l'abandonnez aux soins des
�trangers, r�pondit Lamirande avec calme.
--Ah! c'est comme cela que vous �coutez aux portes hypocrite que vous
�tes, s'�cria Montarval hors de lui-m�me.
Lamirande ne daigna pas lui r�pondre et l'�cartant d'un geste, il
p�n�tra dans la chambre et se rendit aupr�s du vieillard que cette
sc�ne avait fortement �mu.
--Monsieur, lui dit Lamirande, en montant l'escalier, j'ai surpris
bien involontairement votre secret. Souffrez que je vous am�ne chez
moi.
Le vieillard fondit en larmes.
--Oh! dit-il, que vous �tes bon! mais je ne puis accepter votre
offre. Je veux mourir ici inconnu, afin que mon fils n'ait pas honte
de moi. Car c'est mon fils unique, et je l'aime, malgr� tout ce qu'il
m'a fait souffrir.
En parlant ainsi, le vieillard s'�tait assis sur son grabat.
Lamirande put constater la ressemblance entre les traits du p�re et
ceux du fils. Deux visages assombris, l'un par le chagrin, l'autre
par les passions. Le p�re inspirait de la sympathie, le fils, une
invincible r�pugnance.
Lamirande s'assied � c�t� du vieillard, et passe doucement son bras
autour de lui pour le soutenir.
--Parlez, monsieur. �panchez votre coeur, cela vous soulagera.
--Ah! mon fils, poursuivit le vieillard, comme s'il parlait �
lui-m�me, je ne le maudis pas, car s'il est mauvais aujourd'hui,
c'est ma faute. Je l'ai �lev� sans correction, j'ai laiss� ses
caprices, ses funestes penchants grandir avec lui. Il me semblait que
c'�tait l� de l'amour paternel. Aujourd'hui je vois ma folie. Il m'a
ruin�. Puis il a quitt� la France, il y a bien des ann�es. Je ne
savais pas o� il �tait, car il ne m'�crivait jamais. Ce fut par
hasard que je vis dans un journal canadien, qu'il �tait �tabli �
Qu�bec, qu'il �tait riche. Je l'aimais toujours, et r�solus de venir
le retrouver, car j'�tais si seul. Ah! que ne suis-je rest� l�-bas,
dans ma solitude. J'�tais pauvre, j'avais du chagrin en pensant � mon
fils absent; mais au moins je n'avais pas le coeur bris� comme il
l'est aujourd'hui.... J'avais juste assez de petites �conomies pour
payer mon passage � Qu�bec. En arrivant ici je me suis rendu tout
droit chez mon fils....
La voix du vieillard s'�touffa dans les sanglots. Apr�s quelques
instants, il continua:
--Le malheureux! il ne voulut pas reconna�tre son p�re! Il me traita
d'imposteur, me mit � la porte de sa maison et me dit, avec des
menaces, de ne plus jamais mettre les pieds. Vous comprenez le reste.
Je me suis r�fugi� ici pour mourir'
Lamirande, vivement impressionn� par ce r�cit, laissa le vieillard
pleurer en silence pendant quelques instants, le soutenant toujours.
Puis il l'interrogea doucement.
--Mais si votre fils n'a pas voulu vous reconna�tre, comment se
fait-il donc qu'il soit venu vous trouver ici?
--Je voudrais croire � un mouvement de repentir, mais h�las! par ce
qu'il m'a dit, je vois trop qu'il n'a agi que par peur du scandale.
Il a craint que mon histoire ne f�t connue.... Il a voulu m'envoyer
dans un h�pital ou me mettre en pension � la campagne. Il rougirait
d'avoir son vieux p�re chez lui. Je ne puis accepter le morceau de
pain qu'il me jette.... C'�tait son coeur que je voulais; il me le
refuse.... Je n'ai qu'� mourir inconnu pour lui �pargner la honte....
Un nouveau paroxysme de sanglots l'emp�cha de continuer.
Pendant que le vieillard exhalait ainsi la douleur, le fils avait
allum� un cigare, et, le dos tourn� vers le lit, il regardait par la
fen�tre, tambourinant sur les vitres crasseuses. Profitant de
l'interruption dans les confidences de son p�re, il se retourna
vivement. Il avait un reflet de l'enfer dans les yeux. Cependant, il
refoula sa rage avec un calme apparent.
--Il me semble que voil� bien des paroles inutiles. Je ne veux pas,
je ne puis pas m'embarrasser de ce vieillard. Que ferais-je de lui
chez moi, moi qui suis gar�on? Je lui fais une offre raisonnable et
il la refuse. Que voulez-vous que je fasse?
Et le fils d�natur� se dirigea vers la porte.
Lamirande qui soutenait toujours le vieillard pr�t � d�faillir,
s'�cria:
--Mais c'est �pouvantable ce que vous dites l�, monsieur Montarval.
Est-ce ainsi qu'un fils doit traiter son p�re?
--Je puis me dispenser de vos sermons, fit Montarval.
--De mes serinons, oui; mais vous ne pouvez vous dispenser d'ob�ir au
commandement de Dieu qui nous ordonne d'honorer nos parents.
--Encore un sermon! ricana Montarval. Est-ce que je m'occupe des
commandements de votre Dieu, moi?
--Mais, pauvre insens�, vous voulez donc vous damner!
--Appelez �a comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel o�
il faudra croupir �ternellement dans un ignoble esclavage aux pieds
du tyran J�hovah. Je veux �tre libre dans ce monde et dans l'autre,
entendez-vous?
Lamirande fr�mit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les
livres qui traitent du n�omanich�isme; mais c'�tait la premi�re fois
que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux
voyaient les feux de l'ab�me �clairer de leur sombre lueur un visage
humain. "Seigneur J�sus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce
blasph�mes." Puis se tournant vers le blasph�mateur:
--Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces
abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne
redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous
d�noncer, si non aux tribunaux, du moins � l'opinion publique.
--Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et o� sont vos preuves?
De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit
soutenait toujours.
--Il ne parlera pas, f�t Montarval, je le connais.
--Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et
votre d�n�gation, les honn�tes gens n'h�siteront pas.
--Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du d�shonneur.
Contre deux n�gations votre affirmation ne vaudra rien.
--J'attendrai que votre p�re soit mort pour vous d�noncer.
Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on
ajouterait foi plut�t � la parole de Lamirande qu'� la sienne.
Le vieillard jeta un regard suppliant sur son protecteur.
--De gr�ce! monsieur, ne le d�noncez pas, ne le d�shonorez pas....
--Mais il m�rite les m�pris des hommes.
--Oh! de gr�ce, je vous en prie, ne le d�noncez pas.
--Allons, mon cher monsieur, fit Lamirande, venez-vous en chez moi.
Vous �tes bris� par la fatigue et l'�motion; vous avez besoin de
repos. Plus tard nous reviendrons sur ce p�nible sujet. Venez!
--Vous tenez r�ellement � m'amener chez vous? interrogea le
vieillard.
--Oui, j'y tiens beaucoup, plus m�me que je ne puis vous dire.
--Eh bien! j'irai, mais � une condition: c'est que vous me promettiez
de ne jamais le d�noncer.
Lamirande h�sita. Faire cette promesse, c'�tait en quelque sorte
s'engager � laisser le crime impuni. Persister dans sa d�termination
vis-�-vis du fils d�natur�, c'�tait condamner le p�re � mourir
mis�rablement sur ce grabat. Puis il songea � l'�me de ce pauvre
abandonn�.... Son �me �tait peut-�tre plus malade encore que son
corps.... Il n'h�sitait plus.
--C'est bien! je vous le promets.
Puis se retournant vers le fils.
--Mis�rable! Les hommes ne conna�tront pas votre crime et votre
honte. Mais la mal�diction de Dieu vous atteindra. Allez!
--Je vous sais gr� de cette bienveillante permission et de vos bons
souhaits, fit Montarval qui avait repris son aplomb et son audace
accoutum�s.
Et sans adresser une seule parole � son p�re, sans le regarder, il
sortit de la chambre en fredonnant un motif d'op�ra.
--Il est parti, mon fils est parti! murmura le malheureux p�re.
--Permettez-moi de le remplacer aupr�s de vous, dit Lamirande. Venez;
ne restons pas ici davantage.
L'�tranger se laissa conduire comme un enfant. Une voiture attendait
Lamirande, et au bout de quelques minutes protecteur et prot�g�
descendaient � la porte d'une modeste demeure de la Haute-Ville.
--Nous voici rendus, dit Lamirande en donnant le bras au vieillard
chancelant. Entrons.
--Que dira votre femme en vous voyant installer dans votre maison un
�tranger, un moribond?
--Elle dira que vous �tres le bienvenu.
� ce moment, madame Lamirande vint au-devant d'eux. Si le vieillard
avait eu des craintes sur la r�ception qui l'attendait, la vue de
cette figure de madone dut le rassurer.
--Ma femme, dit Lamirande, voici un �tranger qui est dans le malheur.
La divine Providence nous le confie. Nous allons l'accueillir pour
l'amour de J�sus-Christ. Pour des motifs que je respecte, il d�sire
n'�tre pas connu. Nous nous contenterons donc d'avoir soin de lui.
--Monsieur, dit la jeune femme en pressant affectueusement la main du
vieillard, pendant que dans ses yeux brillait une lumi�re c�leste,
vous �tes mille fois le bienvenu. Nous t�cherons, par nos bons soins,
de vous faire oublier vos chagrins qui sont grands, je le vois.
Le pauvre d�laiss� essaya de remercier ses bienfaiteurs; mais il ne
put que balbutier quelques mots inintelligibles. Les forces lui
manqu�rent tout � coup, et il serait tomb� lourdement sur le parquet
si Lamirande ne l'e�t soutenu.
On le transporta sur un lit. Il �tait sans mouvement et sans vie
apparente. Madame Lamirande le crut v�ritablement mort.
--Non, fit Lamirande, il n'est pas mort reprendra m�me bient�t
connaissance, mais il s'en va rapidement. Il n'en a que pour quelques
heures. Dis � la servante de courir chez le p�re Grandmont. Qu'il
vienne sans tarder.
Puis le jeune m�decin s'empressa de donner au malade les soins que
r�clamait son triste �tat. Il eut bient�t la satisfaction de le voir
revenir peu � peu � la vie. Enfin, le vieillard ouvrit les yeux et
jeta un regard inquiet autour de lui.
--Qu'est-ce?... O� suis-je?... Oh! je me souviens de tout
maintenant.... Mon protecteur, que vous �tes bon! Merci! mille fois
merci! Mais je ne serai pas longtemps un fardeau pour vous. Je sens
que je vais mourir....
--Oui, mon ami, dit doucement le m�decin, vous allez mourir. Il faut
songer � votre �me; il faut songer � Dieu et � ses jugements, mais
aussi � sa mis�ricorde.
--Ah! r�pond le mourant, il y a longtemps, bien longtemps que je
n�glige mes devoirs religieux. Mon coeur s'�tait endurci. J'�tais
tomb�, non pas dans l'incr�dulit�, pr�cis�ment, mais dans
l'indiff�rence. Votre charit� a fondu les glaces de mon �me. Je veux
me confesser. Voulez-vous envoyer chercher un pr�tre.
Je sens que je n'ai pas de temps � perdre.
--Un v�n�rable p�re j�suite que j'ai envoy� sera ici dans quelques
instants... C'est lui qui entre. Confiez-vous � lui sans crainte.
C'est la bont� m�me. Sa passion, c'est de sauver les �mes, c'est de
ramener les p�cheurs � Dieu.
Comme il pronon�ait ces mots la porte s'ouvrit et le p�re Grandmont
entra. Ses cheveux blancs comme la neige encadraient un visage de
saint, visage sillonn� de profondes rides, mais surnaturellement
beau, car on y lisait un amour immense de Dieu et du prochain.
--Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous mes enfants, dit-il,
en s'avan�ant vers le lit. Notre ami a plus besoin de moi que de
vous, n'est-ce pas, mon cher docteur?... Et bien! laissez-nous.
Lamirande et sa femme se retir�rent. Longtemps les deux vieillards
rest�rent seuls. Quant le p�re Grandmont vint trouver Lamirande, il
�tait rayonnant d'une joie c�leste: il avait r�concili� une �me avec
Dieu!
--Ah! mon cher ami, dit-il, que le bon Dieu est bon! Voil� une phrase
que nous r�p�tons souvent sans y attacher beaucoup d'importance. Mais
que c'est donc vrai! La mis�ricorde de Dieu! Qui pourra jamais en
mesurer l'�tendue? Non seulement elle est infinie, sans bomes; non
seulement elle est pr�te � pardonner tout p�ch�; mais elle est
agressive; elle nous poursuit jusqu'� notre dernier soupir; jusqu'�
notre dernier soupir nous n'avons qu'� nous jeter dans cet oc�an
d'amour pour atteindre le port �ternel. Oh! pourquoi tant de p�cheurs
ne profitent-ils pas du temps de la mis�ricorde qu'on appelle la vie?
Pourquoi repousser la mis�ricorde de Dieu pour affronter sa justice
qui est non moins infinie... Allez, mon ami, faites pr�parer la
chambre. Je vais lui administrer l'Extr�me Onction et lui donner le
saint Viatique.
Quelques instants plus tard, Lamirande, sa femme, sa petite fille
Marie et l'unique servante de ce modeste m�nage �taient pieusement
agenouill�s autour du lit de douleur, pendant que le p�re Grandmont
administrait au mourant les derniers sacrements de l'�glise.
Le vieillard tomba bient�t apr�s dans une syncope prolong�e. Puis
reprenant tout � coup connaissance et serrant convulsivement la main
de Lamirande, il murmura:
--Merci!... J�sus! Marie! Joseph!... Mon fils!...
Ce furent ses derni�res paroles.
Chapitre III
Gratia super gratiam, mulier sancta
et pudorata.
La femme sainte et pleine de pudeur,
est une gr�ce qui passe toute gr�ce.
Eccli. XXVI, 19.
Jetons un regard sur le pass�.
Quinze ann�es avant les �v�nements que nous venons de relater, Joseph
Lamirande, �g� de vingt-cinq ans, venait d'�tre admis � la pratique
de la m�decine. Il avait choisi cette profession uniquement pour
faire du bien � ses semblables; car une modeste aisance que lui avait
laiss�e son p�re, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il
savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donn�e � quelques
privil�gi�s pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisivet� et la
mollesse. Au contraire, plus l'homme est d�barrass� des soucis
mat�riels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du
prochain. Celui qui ne se procure le n�cessaire qu'au prix d'un rude
et incessant labeur est quelque peu excusable de songer � lui-m�me
d'abord, aux autres ensuite. Mais le chr�tien que Dieu a exempt� du
soin de pourvoir � sa propre subsistance, n'est-il pas tenu � se
d�penser pour les autres? C'�tait donc pour se rendre utile � ses
concitoyens que Lamirande avait embrass� la profession m�dicale. Il
devint bient�t notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un
homme de l'art ne devaient pas s'adresser � lui. Les tr�s pauvres
�taient ses seuls patients; et il les soignait avec la m�me
attention, la m�me assiduit� que met dans l'exercice de sa profession
aupr�s des riches le m�decin qui a la l�gitime ambition de se cr�er
une client�le lucrative.
Le jeune docteur Lamirande �tait li� d'amiti�, depuis longtemps, avec
la famille Leverdier, dont le chef �tait mort, laissant une veuve et
des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aid�
la m�re � faire instruire ses enfants. L'a�n�, Paul, plus jeune de
quelques ann�es seulement que son protecteur, dou� d'un talent
brillant, s'�tait livr� de bonne heure au journalisme. Lamirande le
suivait avec int�r�t, le dirigeait par ses bons conseils, et
entrevoyait avec satisfaction le jour o� son jeune ami serait � la
t�te d'un journal et pourrait donner libre carri�re � son ardent
patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des fr�res.
Du vivant du p�re, la famille Leverdier avait adopt� une orpheline,
Marguerite Planier, un peu plus �g�e que Paul. Douce, affectueuse,
d�vou�e, intelligente, les qualit�s de son esprit et de son coeur
l'emportaient m�me sur les charmes de son visage qui �tait cependant
d'une beaut� peu ordinaire.
Dans son immortel po�me, le chantre des Acadiens peint son h�ro�ne,
�vang�line, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue
anglaise:
When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.
"Quand elle s'�tait �loign�e, on aurait dit qu'une musique exquise
avait cess� de se faire entendre."
Cette harmonie d�licieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie.
Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les
hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque
c�t� du chemin et dont les branches gracieusement courb�es se
joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure.
--Mon ami, dit le jeune m�decin, que dirais-tu si un lien nouveau
s'ajoutait � ceux qui nous unissent d�j�?
--Je dirais que voil� un nouveau bonheur pour moi, r�pondit
Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant
je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'�tre sorcier. Tout
sage que tu es, les battements de ton coeur sont assez visibles,
crois-m'en. Tu aimes ma soeur adoptive, elle t'aime, et vous allez
vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour
g�ter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans o� le
h�ros et l'h�ro�ne ne parviennent � s'unir qu'apr�s s'�tre arrach�
tous les cheveux, avoir vers� des torrents de larmes et essay� de
d�barrasser la terre de leur inutile pr�sence. Vous n'en serez pas
moins heureux.... Mais soyons s�rieux. Vraiment, je suis enchant�....
--Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit
Lamirande en souriant doucement. Avoue que les pr�misses pos�es ne
renferment pas les conclusions. Je songeais peut-�tre � te proposer
la fondation d'un journal....
--Cependant, je ne me trompe pas, dit avec imp�tuosit� le jeune
homme.
--Eh bien! mon cher ami, r�pondit Lamirande, devenu grave, tu ne te
trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que
ce projet t'agr�e. J'avais peur....
--Tu avais peur de quoi? Tu es trop sinc�re pour dire que tu ne te
croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu
peur?
--Toi qui es si bon devineur, tu dois �tre capable de te l'imaginer.
--Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin enti�rement.
--Je craignais de trouver en toi un rival!
--Un rival!
--Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta soeur
qu'elle n'est la mienne; et je ne con�ois pas qu'on puisse la
conna�tre comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.
--Si c'est l� toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande soeur
Marguerite comme ma jeune soeur H�l�ne, et pas autrement. L'id�e
qu'elle doit �tre ta femme, loin de me causer le plus l�ger chagrin,
me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici � longtemps mes
jeunes fr�res auront besoin de moi. Je ne pourrai m�me pas songer �
me marier avant dix ans.
Longtemps les deux amis se promen�rent sous les beaux arbres,
devisant sur le grand bonheur qui �tait entr� dans la vie de l'un
d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfon�a
derri�re les Laurentides empourpr�es; les ombres, les frais et le
silence du soir se r�pandirent sur la campagne endormie; et les deux
heureux causaient toujours. Leurs coeurs �taient calmes comme la
nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes
caress�s doucement par la brise ne seraient d�pouill�s de leur parure
ni tordus par les temp�tes de l'automne; il leur semblait aussi que
jamais la paix et la joie qui remplissaient leur �me ne pourraient
faire place � l'inqui�tude, � la tristesse, � l'amertume.
Enfin, ils se dirig�rent vers la ville. En passant devant la chapelle
de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte �tait encore ouverte,
Lamirande, pouss�e par une sorte d'inspiration, dit � son compagnon:
"Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que
nous aimons il y en a peut-�tre que la douleur accable. Entrons dire
un Ave Maria pour celui ou celle des n�tres qui souffre le plus en
ce moment".
Sans aucun doute ce fut pour la soeur unique de Paul que les deux
amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente pri�re.
H�l�ne Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjou�e, charmante, ses
grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleur� depuis
la mort de son p�re. Elle �tait la vie de la maison. Quelles r�veries
innocentes passaient par cette jeune t�te? Nul n'aurait pu les
deviner; elle-m�me n'aurait gu�re pu les d�finir. Lamirande la
regardait comme une enfant et la traitait comme si elle e�t �t�
r�ellement la soeur de celle qu'il voulait �pouser. Voyait-elle que
Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave,
plus �g� qu'elle de pr�s de dix ans? Savait-elle seulement ce que
c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu r�pondre � ces
questions. Elle ne s'�tait rendu compte que d'une chose, c'est
qu'elle �tait parfaitement heureuse lorsque Lamirande �tait aupr�s
d'elle et que, sans �tre malheureuse lorsqu'il n'y �tait pas, elle
attendait toujours son arriv�e avec impatience.
Ce m�me soir du mois de juin, � l'heure du cr�puscule, Marguerite f�t
� H�l�ne la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et
une expression d'indicible douleur firent comprendre � Marguerite ce
que jusque-l� H�l�ne elle-m�me avait � peine soup�onn�.
--Pauvre sceur! s'�cria l'a�n�e en ouvrant ses bras � l'enfant.
H�l�ne s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer:
--Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-m�me.... Qu'il
n'en soit plus jamais question, m�me entre nous. Oublie ce que tu as
vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi....
Mon coeur est bris�, mais avec la gr�ce de Dieu il ne deviendra pas
coupable. Prie pour moi, ch�re Marguerite, afin que je ne t'envie
jamais ton bonheur!
Marguerite ne put que r�p�ter en serrant l'enfant sur son coeur:
--Pauvre soeur! Pauvre soeur!
Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le
souvenir de ce soir d'�t�, de ce p�le visage angoiss�, entrevu � la
lumi�re ind�cise du cr�puscule, la poursuivait toujours et temp�rait
son bonheur d'une amertume salutaire.
Pour H�l�ne, elle avait lutt� et pri�; et elle avait remport� la
victoire que Dieu accorde toujours � ceux qui luttent et qui prient;
victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend
supportable en la sanctifiant. Personne, � part Marguerite, ne
s'�tait jamais dout� de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle
portait au coeur. La jeune fille enjou�e �tait subitement devenue
grave, sans m�lancolie, voil� tout ce que le monde avait remarqu�.
Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une
profondeur et une douceur infinies.
* * * * *
Les anges que Dieu donna � Lamirande ne firent que passer sur la
terre pour s'envoler aussit�t au ciel; tous, moins la petite Marie.
Malgr� le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le
jeune m�decin s'inqui�tait parfois de l'intensit� de son bonheur
domestique. Si je fais un peu de bien � mes semblables, se disait-il,
n'en suis-je pas amplement r�compens� d�s cette vie? Et S'il faut
souffrir pour m�riter le ciel, que deviendrai-je, � mon Dieu!
Cependant, il ne demandait pas d'�preuves, croyant humblement que le
ciel ne lui en envoyait pas � cause de sa faiblesse.
Quelques ann�es avant l'�poque o� s'ouvre notre r�cit, il �tait entr�
dans la vie politique, par pur d�vouement, pour mieux servir l'�glise
et la Patrie. La pens�e d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui
vint seulement pas � l'esprit. Et pourtant il aurait pu l�gitimement
aspirer aux premi�res places, car il �tait dou� d'une intelligence
sup�rieure, d'une �loquence peu ordinaire, d'un ext�rieur agr�able,
d'un caract�re sympathique. Mais il avait remarqu� que ceux qui
recherchent les grandes charges de l'�tat n'en font pas toujours, une
fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de
faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple
d�put� au parlement f�d�ral.
Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin r�ussi � fonder
un journal libre de toute attache de parti: la Nouvelle-France.
Revenons maintenant � l'ann�e 1945.
Chapitre IV
Odi et projeci festivitates vestras:
et non capiam odorem coetuum vestrorum.
Je hais vos f�tes et je les abhorre;
je ne puis souffrir vos assembl�es.
Amos V, 21.
Grand mouvement politique � Ottawa, capitale de la Conf�d�ration. La
Chambre des d�put�s est convoqu�e en session extraordinaire. Le S�nat
est aboli depuis longtemps. Les d�put�s, les journalistes, les
entrepreneurs des travaux publics, les solliciteurs de faveurs
minist�rielles arrivent de toutes parts; il encombrent les h�tels,
ils envahissent les bureaux publics, les couloirs de la Chambre, les
clubs, les salons. Quel tourbillon d'affaires plus ou moins
inavouables et de plaisirs plus ou moins illicites!
Les journ�es sont consacr�es aux combinaisons, aux intrigues, aux
complots en petit comit�, aux sp�culation v�reuses, aux achats et aux
ventes de votes et de consciences en conciliabule plus petit encore;
les nuits se passent en d�ners et en bals.
Un mois s'est �coul� depuis la rencontre de Lamirande et de
Montarval, dans la masure de la rue de l'Ancien-Chantier.
La neige couvre le sol. Ce manteau, d'une blancheur �clatante, a
cach� la boue, l'herbe dess�ch�e et les feuilles mortes. La terre
tout � l'heure d�sol�e, noire et souill�e, est maintenant belle et
pure; elle resplendit et renvoie au ciel un reflet des clart�s
qu'elle en re�oit. Belle neige! image de la mis�ricorde divine qui
couvre d'un v�tement immacul� les laideurs de l'�me p�cheresse mais
repentante. Ce n'est plus l'innocence baptismale; ce n'est plus le
printemps avec ses tendres fleurs, ses doux gazouillements d'oiseaux,
ses murmures de mille ruisseaux, ses brises embaum�es, ses
bruissements de feuilles, son encens exquis, sa musique suave comme
la pri�re de l'enfance. Non rien n'est comparable � la beaut�
printani�re ni � l'innocence de l'�me r�g�n�r�e que le souffle du
p�ch� n'a point ternie. Mais quand les ardeurs de l'�t� ont br�l� la
terre, quand les pluies et les temp�tes de l'automne l'ont couverte
de boue et jonch�e des d�pouilles de la for�t, la neige descend,
douce, blanche et pure; et la terre redevient belle aux yeux des
hommes. Ainsi, quand les passions ont ravag� l'�me, quand les crimes
et les vices l'ont d�figur�e, la gr�ce de Dieu descend sur elle et la
couvre d'un manteau, le manteau du pardon, qui r�jouit la vue des
anges. Mais la terre souill�e re�oit son manteau sans le solliciter;
l'�me coupable doit demander le sien � Celui qui ne m�prise jamais un
coeur contrit et humili�.
Lamirande et Leverdier se livraient � de telles r�flexions, tout en
cheminant, par un magnifique clair de lune, vers la somptueuse
r�sidence de sir Henry Marwood, premier ministre de la Conf�d�ration.
Sir Henry demeurait dans le quartier fashionable d'Ottawa appel�
prosa�quement Sandy Hill. Le chef du cabinet donnait, ce soir-l�,
une brillante r�ception, suivi d'un grand d�ner politique. Lamirande
et Leverdier y avaient �t� invit�s, ils ne savaient trop pourquoi, et
ils se rendaient � l'invitation assez � contrecoeur.
--Qu'est-ce que nous allons faire � ce fricot-l�, dit Leverdier,
rompant tout � coup le silence. Nous allons y rencontrer un tas de
francs-ma�ons, des farceurs politiques, de brasseurs d'affaires
malpropres, et pas un de nos amis. Ce sera merveilleusement
assommant, mon cher...! Si nous n'y allions pas, apr�s tout....
--Non, reprend son compagnon, faisons ce sacrifice. Je t'assure que
je n'y vais pas par go�t. Ces d�ners o� l'on reste des heures �
table, o� les mets sont appr�t�s avec une recherche eff�min�e, o�
l'on mange simplement pour manger, me paraissent inspir�s beaucoup
plus par le d�mon de la gourmandise et de l'intemp�rance que par
l'ange de l'hospitalit�. Cependant, en soi, ce n'est pas un mal
d'assister � un d�ner politique, et nous avons besoin de nous m�ler �
cette r�union. Nous dirons tout � l'heure, avant d'arriver, le _Sub
tuum_, afin d'obtenir la protection de Celle qui, aux noces de Cana,
sollicita un miracle pour l'avantage de banqueteurs.
--L'id�e est d'autant meilleure qu'aux dangers ordinaires des
banquets s'ajoute pour nous l'ennui d'une dure corv�e.
--C'est une corv�e n�cessaire, mon cher ami. Il nous faut absolument
savoir, dans la crise actuelle, ce que tous ces illustres gredins
pensent, disent et se proposent de faire. Nous avons besoin de le
savoir pour les combattre plus efficacement.
--Mon cher Lamirande, je commence � croire que ton pr�servatif contre
les exc�s de table est le seul rem�de qui vaille quelque chose contre
le mal politique qui nous ronge. Tes discours et mes articles sont
magnifiques, je veux bien le croire, mais il faut avouer qu'ils n'ont
pas un succ�s �clatant. Si nous serrions nos discours et nos
articles, et si nous sortions nos chapelets!
--Oui, sortons nos chapelets, prions davantage, mais luttons ferme en
m�me temps, luttons jusqu'au bout, luttons m�me contre tout espoir
humain. Quand nous aurons fait notre petit possible et que nous
l'aurons fait de notre mieux; quand nous aurons pri� de toutes nos
forces, �crit de toutes nos forces, parl� de toutes nos forces, le
bon Dieu ne demandera pas davantage et fera le reste.
--Tu parles d'or, mon cher d�put�, r�pliqua le journaliste. Dieu
m'est t�moin que je ne veux pas renoncer � la lutte. Je voulais dire
seulement que le succ�s sera accord� plut�t � nos pri�res qu'� nos
travaux. Du reste, le succ�s!--par succ�s j'entends le retour
pratique du monde au christianisme--viendra-t-il jamais? Je ne le
crois pas. Il me semble que ce superbe �difice qu'on nomme la
civilisation moderne, n'ayant pas pour base celui qui est l'unique
fondement, doit s'effondrer dans une barbarie pire que celle qui
d�truisit l'orgueilleux empire romain... Je lutte parce qu'il faut
lutter, et non parce que j'ai quelque espoir de voir le moindre
succ�s en ce monde... Le grand succ�s sera dans la Vall�e de
Josaphat.
--Sans doute, r�pliqua Lamirande, il ne faut pas travailler
uniquement pour le succ�s en ce monde. Il faut accepter d'avance tous
les insucc�s qu'il plaira � Dieu de nous envoyer. Mais il est permis
de lutter avec espoir de r�ussir, m�me ici-bas; il est permis de
souhaiter que Dieu daigne f�conder nos efforts et exaucer nos
pri�res, non pas pour que nous en �prouvions une jouissance
personnelle, mais pour que notre pays soit sauv� de la ruine
universelle. Tout s'ab�me dans la barbarie ma�onnique, pire que celle
d'Attila et de Gens�ric, c'est vrai; mais qui nous dit que Dieu ne
voudra pas �pargner ce petit coin du monde qui nous est si cher, ce
Canada fran�ais dont l'histoire est si belle, afin qu'il soit le
point de d�part d'une nouvelle civilisation? Je ne puis m'emp�cher de
l'esp�rer.
--Est-ce que le succ�s ne g�terait pas le peu de m�rite que nous
pouvons avoir? interrogea Leverdier.
--Non. Il suff�t, pour que le succ�s le plus �clatant ne g�te rien,
que nous soyons toujours soumis � la volont� de Dieu... Toutefois, la
r�ussite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier,
qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus m�ritoire,
d'accepter chr�tiennement le bonheur que l'adversit�?
--Je ne saisis pas bien ta pens�e. Explain! comme vous dites au
Parlement!
--Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanit� des
choses de ce monde, nous ram�ne naturellement � Dieu, � moins d'une
perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte � oublier
notre fin derni�re. Dans la prosp�rit�, dit Tertullien, l'�me arr�te
ses regards au Capitole; mais dans l'adversit�, elle les �l�ve vers
le ciel, o� elle sait que r�side le vrai Dieu. Les heureux de ce
monde qui se tiennent unis � Dieu sont rares, sans doute, mais ils
doivent recevoir une r�compense toute sp�ciale dans le ciel, car ils
passent par une �preuve particuli�rement difficile. �tre riche sans
�tre attach� � la richesse, c'est d�j� un effort m�ritoire; mais �tre
entour� d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez,
conna�tre les pures joies de la famille sans en go�ter les amertumes,
jouir de la sant�, voir ses projets r�ussir, �tre heureux, en un
mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse apr�s la c�leste
Patrie, comme le chr�tien doit le faire, n'est-ce pas l� l'id�al, le
chef-d'oeuvre de la gr�ce?
Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande.
Les deux amis marchaient lentement, appuy�s l'un sur l'autre. Leurs
pens�es s'�levaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique
�lan d'amour et de saint enthousiasme.
Il y a des moments o� la pr�sence de notre �me se fait sentir en
dedans de nous d'une mani�re physique et mat�rielle, si j'ose
m'exprimer ainsi. Elle est l�, aussi tangible que notre coeur de
chair. Elle cherche � s'�chapper de sa prison. Elle monte toujours;
elle gonfle notre poitrine au point de causer une v�ritable douleur,
douleur d�licieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se
briser en nous, qu'une partie de notre �tre va nous quitter pour se
lancer dans les espaces. Lutte myst�rieuse et enivrante de l'�me
immortelle contre le corps qui la tient captive et encha�n�e; lutte
que tous doivent �prouver quelquefois; lutte qui se produit
ind�pendamment de notre volont�! Qui n'a pas �t� ainsi boulevers�
tout � coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la
belle musique, surtout les chants de l'�glise; soit en pr�sence de la
grande nature, des beaut�s du firmament, ou de quelque acte de
sublime d�vouement chr�tien? Ah! c'est notre �me qui entend la voix
de son Cr�ateur et qui se lance instinctivement vers Lui!
Lamirande et Leverdier �taient en proie, tous deux, � ces profondes
�motions, et ils marchaient en silence.
--Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous r�fugier
en lieu s�r. Et les deux amis r�cit�rent ensemble � mi-voix, le _Sub
tuum_.
--Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le Salve Regina pour
demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher.
Puis ils sonnent � la porte d'une fastueuse maison dont les larges
fen�tres laissent �chapper sur la neige des flots de lumi�re.
--Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier
en attendant qu'on ouvre la porte.
--C'est Georges Vaughan, l'un des d�put�s de Toronto � la Chambre
f�d�rale. Nous allons le rencontrer ce soir, sans doute. C'est une
�me naturellement droite et belle; mais malheureusement il n'a pas la
foi.
--Il croit au moins en Dieu?
--Non, il ne semble croire en rien du tout en dehors et au-dessus de
cette vie.
--C'est un monstre alors!
--C'est un malheureux plut�t. Encore une fois, son �me est
naturellement belle. Prions pour que Dieu lui accorde le don
inestimable de la foi.
� ce moment la porte s'ouvre. Un laquais les aide � se d�barrasser de
leurs paletots; un autre les conduit au salon o� sont d�j� r�unies
les sommit�s de la politique canadienne. L'immense pi�ce est inond�e
d'une clart� douce et p�n�trante produite par un appareil �lectrique
que dissimulent les riches lambris; une odeur enivrante remplit
l'atmosph�re, tandis qu'un orchestre invisible fait entendre une
harmonie qu'on dirait lointaine. Des groupes discutent avec animation
les r�cents �v�nements politiques.
Sir Henry Marwood vient au-devant des nouveaux arriv�s et leur fait
un accueil gracieux. Il accable Lamirande surtout de paroles
flatteuses.
--Qu'est-ce que le vieux renard me veut? pensa Lamirande. Rien de
bon, c'est certain. Soyons sur nos gardes!
C'�tait une figure remarquable que celle de sir Henry Marwood; une
figure remarquable par son irr�gularit� et sa laideur autant que par
un air extraordinairement intelligent et rus�. Ses petits yeux, que
faisait para�tre encore plus petits un nez d'une grosseur
prodigieuse, p�tillaient d'esprit; mais ils ne pouvaient pas
rencontrer le regard calme et lumineux du jeune d�put�.
--Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc
content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous
tardiez un peu, je craignais d'�tre priv� du plaisir de votre
compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une
foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout
o� je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez
vos pens�es avec �nergie et originalit�. C'est assez pour que je vous
admire.
--Le talent est sans doute admirable quand il est employ� pour le
bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au
mal?
--Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose
digne d'admiration, parce que c'est un don de l'�tre Supr�me, une
parcelle de l'�me universelle.
--Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, consid�rer deux
choses: l'oeuvre de Dieu qui est toujours belle et l'oeuvre de
l'homme, c'est-�-dire l'usage que l'homme fait de ses facult�s.
Malheureusement, cette derni�re oeuvre est souvent mauvaise et laide.
--Voil� que vous vous lancez dans les r�gions de la haute
philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent
pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.
--Tous ces compliments cachent quelque pi�ge, pensa Lamirande. Puis
tout haut:
--Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours
quand vous m'aurez entendu dire ma fa�on de penser sur votre
projet....
--Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira
peut-�tre, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.
--Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais,
sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or,
vous ne l'ignorez pas, vos id�es et vos aspirations ne sont pas les
miennes.
--Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez
de mon projet, vous ne m'emp�cherez pas d'admirer votre talent.
D'ailleurs, j'aurai � vous parler d'autre chose que de la politique
tout � l'heure.
� ce moment, le baron de Portal vint � passer. Sir Henry l'appela.
--Monsieur le baron, permettez que je vous pr�sente deux de nos
hommes politiques canadiens-fran�ais les plus distingu�s. M.
Lamirande est d�put� et je vous assure qu'il ferait honneur �
n'importe quelle chambre, m�me � la Chambre fran�aise. Son ami, M.
Leverdier, journaliste, serait remarqu� m�me � Paris. M. le baron de
Portal est arriv� tout r�cemment au Canada. Il voyage pour
s'instruire et d�sire particuli�rement �tre mis au courant de nos
affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut
rendre cet agr�able service � monsieur le baron, n'est-ce-pas?
Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait �tre seul avec
Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la
conversation avec M. le baron de Portal.
--Certainement, dit-il, si M. le baron le d�sire, je me ferai un
plaisir de l'initier � nos affaires politiques qui sont plut�t
int�ressantes que belles.
Et le journaliste lan�a � sir Henry un petit sourire malicieux.
--Ah! le coquin, s'�cria le premier ministre, en faisant un petit
geste, moiti� amical, moiti� mena�ant, il ne me vantera pas, bien
s�r. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent,
m�me quand il s'exerce contre moi!
Et prenant Lamirande par le bras, il s'�loigna avec lui.
Le baron de Portal et Leverdier all�rent s'asseoir sur une causeuse.
Leur entretien nous renseignera sur l'�tat politique du Canada en
l'an de gr�ce 1945.
--Je m'int�resse beaucoup � votre pays, dit le baron, mais j'avoue
que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. O� en �tes-vous
� l'heure pr�sente? Je sais vaguement que le Canada �tait nagu�re
colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela,
je vous en prie, monsieur le journaliste.
--Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis
quelques ann�es, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si
fi�re, est tomb�e au rang des puissances de troisi�me ordre. �
l'ext�rieur, elle a perdu les Indes, ou � peu pr�s. La Russie ne
tardera pas � s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental.
En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par
morceau. L'Australie a secou� le joug imp�rial. L'Irlande vient de
reconqu�rir son enti�re ind�pendance. L'�cosse s'agite de nouveau;
et, � l'int�rieur, les soci�t�s secr�tes qu'elle a r�chauff�es et
propos�es l'ont boulevers�e et affaiblie. Elle avait encore le
Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des �tats-Unis, ayant �
sa t�te un pr�sident am�ricanissime, et profitant d'une difficult�
diplomatique o� l'Angleterre avait �videmment tort, s'est avis� de
poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous soup�onnons
fortement nos francs-ma�ons du Canada et ceux des �tats-Unis d'avoir
�t� au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre,
r�duite � l'impuissance, dut se rendre � cet ultimatum. Il y a trois
mois � peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai
prochain le gouverneur-g�n�ral serait rappel� et qu'il n'aurait pas
de rempla�ant.
--C'est-�-dire que vous voil� libres, fit le baron.
--Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous
faire de notre libert�? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Tr�s
certainement le cabinet de Washington avait une arri�re-pens�e en
nous faisant octroyer notre ind�pendance: c'est dans le dessein de
nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un pr�texte
quelconque. Mais la Providence s'en m�le, et voil� tout � coup nos
entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne � propos de l'�le de
Cuba; tandis que du c�t� du Mexique il y a des nuages tr�s noirs;
sans compter les gr�ves qui �clatent de plus en plus nombreuses,
prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de
songer � s'annexer le Canada. Nous cherchons donc � nous constituer
en pays tout � fait autonome.
--Cela doit �tre une t�che assez facile.
--Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le _statu
quo_, l'union l�gislative et la s�paration. Un mot d'explication
sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le statu quo, la
transition se ferait � peu pr�s sans secousse. Nous resterions avec
notre constitution f�d�rative, notre gouvernement central et nos
administrations provinciales. Le gouverneurg�n�ral, au lieu d'�tre
nomm� par l'Angleterre, serait �lu par nous, voil� toute la
diff�rence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir � Ottawa,
est favorable au statu quo. Ce parti se compose des mod�r�s. Les
mod�r�s, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place,
avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se
placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs
et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de pr�s
ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'�nergie et
d'esprit d'ind�pendance pour vouloir autre chose que ce que veulent
les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent.
--Le parti du statu quo doit �tre formidable par le nombre! Je me
demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis.
--Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union
l�gislative. Ce sont principalement les radicaux les plus avanc�s,
les francs-ma�ons notoires, les ennemis d�clar�s de l'�glise et de
l'�l�ment canadien-fran�ais. Dans la province de Qu�bec ce groupe est
tr�s actif. � sa t�te est un journaliste nomm� Ducoudray, directeur
de la Libre-Pens�e, de Montr�al. Il va sans dire que les unionistes
cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent _l'union
l�gislative_ ostensiblement pour obtenir plus d'�conomie dans
l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour
personne que leur v�ritable but est l'an�antissement de la religion
catholique. Pour atteindre la religion, ils sont pr�t � sacrifier
l'�l�ment fran�ais, principal appui de l'�glise en ce pays.
--Voil� un parti que ne se recommande gu�re aux honn�tes gens! J'ai
h�te de vous entendre parler du troisi�me.
--Le troisi�me groupe est celui des s�paratistes. M. Lamirande, que
vous avez vu tout � l'heure, en est le chef, et votre humble
serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable
pour �riger le Canada fran�ais en �tat s�par� et ind�pendant. Notre
position g�ographique, nos ressources naturelles, l'homog�n�it� de
notre population nous permettent d'aspirer � ce rang parmi les
nations de la terre. La Conf�d�ration actuelle offre peut-�tre
quelques avantages mat�riels; mais au point de vue religieux et
national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne
manqueront pas de la faire d�g�n�rer en union l�gislative, moins le
nom. D'ailleurs, les principaux avantages mat�riels qui d�coulent de
la Conf�d�ration pourraient s'obtenir �galement par une simple union
postale et douani�re. Notre projet, dans la province de Qu�bec, a
l'appui des catholiques militants non aveugl�s par l'esprit de parti.
Le clerg�, g�n�ralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut
ce qu'il pense, car depuis longtemps le pr�tre, chez nous, n'a pas le
droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette id�e
de s�paration paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez
nombreux qui est tr�s hostile � l'union l�gislative et qui
pr�f�rerait la s�paration au projet des radicaux. Ce groupe se
compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de
protestants non fanatis�s. Il a pour cri de ralliement: Pas
d'Irlande, pas de Pologne en Am�rique! Il ne veut pas que le Canada
fran�ais soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour
lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est
M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme int�gre, honorable et
rempli de respect pour l'�glise, de sympathie pour l'�l�ment
fran�ais. Voil�, monsieur le baron, un aper�u de la situation
politique du Canada en ce moment. J'esp�re que je me suis exprim�
avec assez de clart�?
--Votre r�cit m'a vivement int�ress�, cher monsieur, et je vous en
remercie. Je suis s�paratiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne
con�ois pas qu'un Fran�ais catholique puisse �tre autre chose, sans
trahir sa religion et sa nationalit�. Mais, dites-moi, le parlement
d'Ottawa est-il actuellement r�uni pour r�gler cette question?
--Oui, monsieur le baron. Le gouvernement f�d�ral, dont notre h�te
est le tr�s habile et tr�s rus� chef, a r�ussi � faire voter pour
toutes les l�gislatures des "r�solutions" qui autorisent le parlement
d'Ottawa � r�gler d�finitivement la question de notre avenir
politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la
l�gislature de Qu�bec, voulant r�server aux provinces au moins le
droit de veto; mais �'a �t� en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et
la corruption l'ont emport� sur nous. Nous voici donc � Ottawa pour
tenter un dernier et supr�me effort, sans grand espoir de succ�s,
toutefois.
--Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte?
--Sous pr�texte d'am�liorer la constitution actuelle, Sir Henry va
d�poser, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce
sera, j'ai tout lieu de le croire, une v�ritable union l�gislative
d�guis�e sous le nom de conf�d�ration. On pr�tendra maintenir les
grandes lignes du statu quo; en r�alit�, ce sera l'�tranglement de
l'�glise et du Canada fran�ais. Entre nous, Sir Henry est franc-ma�on
de haute marque, c'est-�-dire profond�ment hostile � l'�glise. S'il
ne propose pas ouvertement l'union l�gislative, c'est qu'il craint un
�chec, voil� tout.
--Vous le soup�onnez de jouer double jeu?
--Certainement, et ce n'est pas un jugement t�m�raire, je vous
l'assure. S'il a invit� Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein
perfide.
--Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voil� en t�te-�-t�te avec
votre ami.
--Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez
intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous
sommes rendus � son invitation expr�s pour conna�tre un peu les
pi�ges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer.
Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry
Marwood avait conduit Lamirande un peu � l'�cart. Il le tenait
toujours affectueusement par le bras.
--Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la
plus c�line, il y a longtemps que je d�sire m'entretenir
famili�rement, � coeur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent
combattu, mais je me suis toujours vivement int�ress� � vous. Vous
�tes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous consid�re comme le
v�ritable repr�sentant de votre race. Votre race, quoi que vous en
pensiez, je ne lui veux que du bien. Je d�sire l'honorer en votre
personne.
--Vous �tes bien trop flatteur, r�pondit froidement Lamirande qui
entrevoyait d�j� o� son interlocuteur voulait en venir.
Il me croit capable de me vendre, pensa le d�put�. H�las! il a vu
tant des n�tres se livrer � lui pour un peu d'or ou quelques
mis�rables honneurs.
Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que
Sir Henry n'avait pas encore clairement formul�e. Mais il se ravisa.
Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se
d�barrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il
nous pr�pare.
Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua:
--Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne
d�sirez rien pour vous-m�me, que votre unique passion est de rendre
service � votre pays, � vos compatriotes. J'admire ce noble
d�sint�ressement. Vous �tes d�put�, non par go�t, mais par devoir,
n'est-ce pas? et si une autre position, o� vous pourriez rendre
encore plus de services aux v�tres, vous �tait offerte, vous
l'accepteriez, n'est-il pas vrai?
--Sans doute, r�pondit Lamirande, je ne suis pas d�put� par go�t,
mais je ne vois gu�re d'autre poste o� je pourrais, en ce moment,
�tre de quelque utilit� r�elle � mes compatriotes.
--J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul
g�n�ral du Canada, du futur Canada libre, � Paris ou � Washington, �
votre choix!
Pour que le vieux sc�l�rat m'offre un tel prix se dit Lamirande en
lui-m�me, il faut qu'il ait grand besoin de m'�loigner du pays. Son
projet doit �tre diabolique! Apr�s un moment de silence, il jeta sur
Sir Henry un regard qui for�a le tentateur � baisser les yeux.
--Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est
m�me suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment,
est ici, et ici je resterai.
--Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire � Paris, en
�tablissant des relations plus intimes entre la France et le Canada;
ou � Washington, en travaillant � l'avancement de ceux de vos
compatriotes qui sont encore l�-bas.
--Je pourrais peut-�tre y faire un peu de bien, mais mon devoir est
de rester ici et de travailler � vous emp�cher de faire du mal. Du
reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi
n'avez-vous pas attendu le r�glement de notre avenir national?
Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de
votre �me?
La voix de Lamirande vibrait d'�motion. Sir Henry ne pouvait pas
regarder le jeune d�put� en face. Le vieil intrigant, qui avait men�
� bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait domin�, �cras�.
Toutefois, changeant de ton, il f�t un dernier effort, un coup
d'audace.
--Tr�s bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante.
Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis
convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi,
tout ce que vous pourrez faire n'emp�chera pas mon projet d'�tre
accept� par la Chambre. D�s lors, pourquoi rejeter un poste o� vous
pourriez �tre utile � vos amis, � votre race? Vous allez les priver,
par simple ent�tement, pour le simple plaisir de me faire la guerre,
d'avantages tr�s consid�rables. Est-ce juste. Est-ce patriotique?
--Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant
d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour
notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'ach�te cette
position au prix d'une inf�me trahison? Sir Henry, je suis chez vous
et je ne vous dirai pas les paroles que vous m�ritez d'entendre. Mais
vous comprendrez sans peine qu'apr�s ce qui vient de se passer je ne
puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir � votre table.
J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Puis il s'�loigna avec dignit�, laissant le premier ministre tout
abasourdi. Dans sa longue exp�rience des hommes et des choses, sir
Henry n'avait jamais rien vu de semblable.
--Apr�s tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il �tait
sinc�re en le disant.
Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon o� Leverdier causait
encore avec le baron de Portal.
--Bien f�ch�, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M.
le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute
partir avec moi.
Leverdier saisit la situation, et, s'excusant aupr�s du baron, il
alla rejoindre son ami.
--Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as plant� l�! tr�s bien!
Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je
voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.
--J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout �
l'heure. Allons-nous en au plus t�t. Ce n'est pas un endroit pour des
chr�tiens ici. L'atmosph�re est toute remplie, tout �paisse de
d�mons. On les voit presque. Viens-t'en!
Leverdier n'h�sitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les
deux amis rencontr�rent un jeune Anglais � la figure ouverte et
agr�able.
--Mon cher Vaughan, s'�cria Lamirande, que je suis content de te
rencontrer! Je te pr�sente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou
plut�t je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il
est journaliste, c'est-�-dire faiseur et d�faiseur de d�put�s. Toi,
mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'� la rue Rideau. Tu
reviendras ensuite � temps pour le d�ner.
--Vous ne d�nez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que
cela signifie?
--Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune.
Tout en cheminant du c�t� de l'h�tel du parlement, Lamirande raconta
� ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et
lui. Puis s'adressant � Vaughan:
--Comment trouves-tu le proc�d� de ton respectable chef?
--D'abord, r�pliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des
id�es politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me
m�nent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu'� quel point
j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie.
Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine.
--Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de
ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de
la fortifier.
--Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma
dignit� humaine me prot�ge contre ces bassesses.
--Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer
d�finitivement. Tu n'as peut-�tre pas encore rencontr� une tentation
s�rieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, t�t ou tard,
tu te jetteras, soit dans les bras de l'�glise, soit dans quelque
ab�me effroyable. Car le sentiment de sa dignit�, sans la gr�ce
divine, ne saurait soutenir l'homme et le pr�munir contre les chutes
jusqu'au bout de sa carri�re. Mais parlons politique... Tu n'as pas
de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses proc�d�s; tu partages
toutefois ses id�es, tu soutiens ses projets, librement et
honn�tement, soit; mais ces id�es et ces projets, sir Henry ne les
fait pr�valoir que gr�ce � ces abominables manigances que tu
condamn�s avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu
de la bont� de ces id�es et de ces projets? N'est-il pas raisonnable
de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour r�ussir, de
ces moyens ignobles?
--Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer
moi-m�me; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succ�s
quelconque dans le monde politique sans y avoir recours, � cause de
l'esprit de v�nalit� qui r�gne partout.
--Et la fameuse dignit� humaine, qu'en fais-tu?
--Si tout le monde avait le sentiment de cette dignit�, elle
suffirait; mais tout le monde ne l'a pas.
--Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignit� humaine,
puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes
ne sont-ils pas honn�tes?
--Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beaut�
physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des
sourds-muets, des borgnes, des aveugles?
--D'un autre c�t�, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde
visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du hasard.
Admets donc un Dieu Cr�ateur de toutes choses; une divine Providence
qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future o� chacun
sera r�compens� selon ses oeuvres; une chute originelle qui a
gravement affaibli et vici� la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a
rachet� l'homme d�chu et lui a donn� les moyens de reconqu�rir
l'h�ritage c�leste; admets ces v�rit�s et tu pourras r�soudre tous
les redoutables probl�mes que nous offre l'humanit�.
--J'admets volontiers que ton syst�me est d'une logique rigoureuse:
tout s'y tient et s'encha�ne. S'il y a quelque chose de vrai en fait
de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de
cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne.
Les trois compagnons se s�parent. Vaughan retourne chez sir Henry,
tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur h�tel.
--Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux
plut�t qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes � croire
comme nous leur apprenons � lire!
--La foi est un don gratuit que Dieu accorde � qui il veut.
Remercions-le de ce qu'il a daign� nous faire ce don inestimable,
tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-�tre un meilleur
usage que nous, ne l'ont pas re�u. Prions surtout pour ceux qui n'ont
pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'�vangile qui
ne pouvaient pas se porter d'eux-m�mes � la rencontre du Sauveur pour
�tre gu�ris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les
autres malades qui repr�sentent les p�cheurs qui ont la foi,
pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que
fussent leurs infirmit�s, si horribles que fussent leurs plaies, ils
�taient moins � plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient
se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: J�sus,
Fils de David, ayez piti� de nous! Imitons les �mes charitables de la
Jud�e qui transportaient les perclus aux bords des chemins o� J�sus
devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la
foi, portons-les par nos pri�res et nos bonnes oeuvres au-devant du
divin Ma�tre afin qu'il les gu�risse!
Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur
appartement, Vaughan s'en allait lentement du c�t� oppos�. Il �tait
pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient �trangement boulevers�. Un
malaise vague, ind�finissable, comme le pressentiment d'un malheur,
l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas
analyser, agitaient son �me.
George Vaughan avait rencontr� Lamirande plusieurs ann�es auparavant
dans un voyage � Qu�bec. D�s les premi�res paroles �chang�es il
s'�tait �tabli entre eux une vive sympathie. Tous deux poss�daient un
caract�re franc, loyal, ouvert; tous deux �prouvaient de l'attrait
pour la vraie politique et une invincible r�pulsion pour cette
politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le
principal moyen d'action est l'intrigue. Mais l� se bornaient la
ressemblance entre eux. Autant le Canadien fran�ais �tait croyant,
autant le jeune Anglais �tait sceptique.
Plus tard, s'�tant retrouv�s � Ottawa, la sympathie des premiers
jours se changea en une v�ritable et sinc�re amiti�. Vaughan ne se
demandait gu�re d'o� lui venait cette singuli�re affection pour
Lamirande; ou plut�t il l'attribuait � une grande similitude de go�ts
et de caract�re. Lamirande, plus clairvoyant, �tait convaincu que le
courant myst�rieux qu'il avait senti s'�tablir entre cet �tranger et
lui d�s leur premi�re rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause
naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'�tait dit que cette
amiti� �tait l'oeuvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit
c�leste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'�me confi�e �
ses soins.
Vaughan, avons-nous dit, �tait sceptique. Ce poison de l'incr�dulit�,
il se l'�tait inocul�, d�s son enfance, dans les �coles publiques de
sa province. Devenu jeune homme il avait pass� plusieurs ann�es �
Londres et � Paris, et la vie qu'il y mena, sans �tre une vie de
d�bauche, n'�tait pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il �tait
sceptique, il n'�tait pas ath�e militant. Il ne niait pas l'existence
d'un Dieu Cr�ateur. Il lui semblait m�me qu'il devait y avoir un
Principe universel quelconque. � la rigueur, il pouvait passer pour
d�iste. � ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il r�pondait
invariablement: "Je ne nie rien et je n'affirme rien".
Cependant, apr�s s'�tre li� avec Lamirande, il avait �tudi� la
religion catholique; et � l'�poque o� nous le voyons il la
connaissait mieux que bien des catholiques. Il r�p�tait souvent,
comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque
chose de vrai en fait de surnaturel, c'�tait la doctrine de l'�glise.
Mais s'il avait la science que l'homme peut acqu�rir par ses forces
naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique � l'�me
par la gr�ce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le
troublaient toujours; n�anmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer
pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il �tait,
la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourment� qu'�
l'ordinaire. "Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir
Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!" C'est la premi�re fois
que son coeur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, �met un voeu
aussi nettement formul�.
Les convives se mettent � table, et bient�t Vaughan, entra�n� par le
tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout � l'heure.
Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct,
spirituel mais sceptique.
Au d�ner, Vaughan se trouve plac� � c�t� de M. Aristide Montarval,
d�put� de la ville de Qu�bec. Une �lection partielle avait eu lieu au
commencement de d�cembre, par suite de la d�mission inexpliqu�e du
d�put� si�geant; et Montarval qui, jusque-l�, ne s'�tait gu�re m�l�
de politique et qui passait pour un radical avanc�, s'�tait tout �
coup pr�sent� comme conservateur contre un autre conservateur de
vieille date. � la surprise g�n�rale, sir Henry l'avait accept�, lui
nouveau converti, comme candidat minist�riel, de pr�f�rence � son
concurrent. Ce titre de candidat minist�riel, joint � l'appui des
radicaux qui ne semblaient pas trop froiss�s de le voir se pr�senter
comme conservateur, lui avait valu un �clatant triomphe qui ne laissa
pas d'intriguer le monde politique. Cette �lection, sur laquelle il
plane un certain myst�re, est l'un des sujets de conversation � la
table de sir Henry. Montarval est tr�s riche, et s'est d�j� distingu�
comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti
conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le
nouveau d�put�, sans prendre une part ostensible aux affaires
politiques, avait toujours profess� et propag� les id�es avanc�es.
Sir Vincent Jolibois, le principal repr�sentant de l'�l�ment fran�ais
dans le cabinet, avait m�me manifest� timidement des scrupules de
reconna�tre l'orthodoxie minist�rielle et conservatrice de cette
candidature. Il s'en �tait ouvert � son coll�gue et chef, sir Henry
Marwood. Celui-ci l'avait rassur� en disant que Montarval avait un
talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration.
Sir Vincent s'�tait rendu � ce raisonnement sans r�plique.
D'ailleurs, avait-il dit � un ami qui, lui aussi, avait des craintes
au sujet de cette candidature n�o-conservatrice, il faut maintenir la
discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est
satisfait nous devons l'�tre �galement. De m�me qu'il ne faut pas
�tre plus catholique que le pape, de m�me aussi il ne faut pas �tre
plus conservateur que le chef du parti.
C'est ainsi que le radical Montarval �tait devenu conservateur. La
Nouvelle-France ayant hasard� une simple observation sur la facilit�
avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les
aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un toll�
g�n�ral contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les
deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux,
d'ambitieux, etc. M�me la Libre-Pens�e, qui avait ab�m� Montarval
pour s'�tre fait r�actionnaire, fournit sa bonne part � ce concert
malsonnant d'impr�cations.
Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle
volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau d�put�
de leur coll�gue absent, Lamirande. � la mention de ce nom, il
remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine
qu'il se sentit glac�.
--D�cid�ment, se dit-il en lui-m�me, notre nouveau coll�gue n'est pas
un homme sympathique! Quelle diff�rence entre Lamirande et lui!
Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux p�les d'un aimant,
quoi! Est-ce magn�tisme animal? Est-ce autre chose?
Le festin se prolongea jusqu'� une heure avanc�e et se termina sans
incident remarquable.
Chapitre V
Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.
N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvret� ne vous accable.
Prov. XX, 13.
Rendus � leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et
Leverdier se mirent � discuter s�rieusement la situation politique.
--Elle est tr�s grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir
Henry Marwood m�dite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'�
l'ordinaire. Mais que faire?
--Pour moi, dit Leverdier, je vais �crire sur le champ un article qui
fera un peu d'�moi dans le camp minist�riel, j'en r�ponds.
--C'est tr�s bien; et pendant que tu seras ainsi occup� je vais
brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la
situation.
D�put� et journaliste se mirent � la besogne de bon coeur. Voici
l'article qu'�crivit Leverdier et qu'il intitula:
DORMEZ EN PAIX!
"La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son
projet pour r�gler d�finitivement le sort politique du Canada.
"Pour nous, Canadiens fran�ais, il s'agit de notre avenir national.
Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacr� est en jeu:
notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre
autonomie.
"Existerons-nous comme peuple demain? Voil� le probl�me redoutable
qui se dresse devant nous.
"La presse minist�rielle et soi-disant conservatrice r�pand sur le
pays les flots de son optimiste somnif�re. Dormez, dit-elle, aux
habitants de la province de Qu�bec, donnez en paix, dormez sur toutes
vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est
son tr�s humble serviteur.
"Quelle inqui�tude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-ma�on,
c'est vrai, mais il respecte l'�glise, il raffole de notre langue
qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il �tait jadis
partisan d�clar� de l'union l�gislative, mais aujourd'hui il
verserait son sang pour le maintien du statu quo. L'autonomie des
provinces n'a pas d'ami plus sinc�re que ce centralisateur converti.
Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien n� de nos droits veille.
"Des esprits chagrins, disait l'autre jour le Mercure, organe en
chef des ministres dans la province de Qu�bec, des esprits chagrins
cherchent � cr�er du malaise parmi nos populations en soulevant des
pr�jug�s contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs
qui ont re�u de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies
du progr�s moral et mat�riel.
"M�chants esprits chagrins, dormez donc plut�t!
"De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef
du cabinet est affili� � la secte ma�onnique; que sir Vincent,
coll�gue de sir Henry, a jadis, vot� pour l'�cole neutre et
obligatoire; que M. Vilbr�que, autre coll�gue de sir Henry, dans un
acc�s d'anglomanie, a d�plor�, un jour, les d�penses excessives que
l'usage de la langue fran�aise occasionne; que M. Dutendre, troisi�me
coll�gue fran�ais de sir Henry, a d�clar� que les l�gislatures
provinciales ne sont, apr�s tout, que de grands conseils municipaux.
Ce sont l� des pr�jug�s que vous soulevez tr�s indignement contre
de braves gens qui distribuent le patronage, les impressions et les
subventions d'une fa�on tout � fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il
pas dit, l'�t� dernier, dans son grand discours-programme, qu'un
"pays o� le patronage est distribu� d'une mani�re judicieuse et
�quitable est un pays bien gouvern�, c'est-�-dire heureux."
"Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?
"Il s'agit d'�laborer un projet de constitution qui sauvegarde les
droits de l'�glise, les droits des parents sur l'�ducation de leurs
enfants, les droits de l'�l�ment fran�ais, l'autonomie provinciale;
donc confions, en toute s�ret�, la r�alisation de ce projet � des
francs-ma�ons, � des partisans de l'�tat enseignant, � des ennemis de
notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de
parti le veut ainsi. Or il n'y a que les "esprits chagrins" qui
pr�f�rent la logique � la discipline de parti.
"Douter de l'efficacit� du patronage bien distribu�, c'est un
crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la
logique, c'est un acte de folie.
"Donc, habitants de la province de Qu�bec, dormez en paix, car sir
Henry et ses brillants coll�gues veillent sur nous."
* * * * *
Leverdier donna lecture � Lamirande de ces quelques lignes.
--Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il
fera hurler la presse minist�rielle, et en hurlant, elle se
compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous
sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot.
Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public.
Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer � un
d�menti cat�gorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui
ferait reculer le vieux sc�l�rat. D'ailleurs, nos propres gens sont
tellement entich�s de lui qu'ils regarderaient cette tentative de
corruption comme un acte tr�s gracieux. Voyez! diraient-ils cet
excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet ent�t� de
Lamirande l'a grossi�rement insult� Nous sommes bien malades!
--En effet, l'avenir est tr�s sombre, r�pliqua Lamirande; mais ne
perdons pas espoir m�me quand tout sera d�sesp�r�. N'oublions pas que
Lazarre �tait enseveli et sentait d�j� mauvais lorsque le Seigneur
l'a ressuscit�!
Chapitre VI
Et ambulant per vias tenebrosas.
Ils marchent par des voies t�n�breuses.
Prov. II, 13.
Deux jours apr�s la r�ception et le banquet chez sir Henry, les
journaux de la capitale annonc�rent que le premier ministre �tait
tellement indispos� qu'il ne ,pouvaient ni assister aux s�ances de la
Chambre ni recevoir des visiteurs. La v�rit� vraie, c'est qu'il avait
quitt� Ottawa le lendemain du d�ner et s'�tait rendu secr�tement �
Kingston o� il gardait le plus strict incognito.
Vers neuf heures du soir, il sortit de l'h�tel o� il �tait descendu
et se rendit � une maison isol�e d'un des faubourgs de la ville. Il
frappa d'une mani�re toute particuli�re. Quelqu'un � l'int�rieur lui
pose des questions auxquelles il r�pond; puis la porte S'ouvre, et
sir Henry se trouve dans le lieu de r�union du Supr�me Conseil de la
Ligue du Progr�s. Ce Supr�me Conseil se compose de deux d�l�gu�s de
chaque Conseil Central. Celui qui pr�side est le m�me que nous avons
vu diriger le Conseil Provincial de Qu�bec. L'un des repr�sentants
du Conseil Central de Montr�al est Ducoudray, r�dacteur de la
Libre-Pens�e, que nous avons aussi vu figurer � la vieille capitale.
� peine sir Henry est-il arriv� que la s�ance s'ouvre par une
horrible pri�re � Satan que le pr�sident r�cite en se tournant vers
un immense triangle plac� au fond de la salle. Devant ce triangle,
dont la principale pointe est en bas, embl�me de Lucifer, de l'encens
br�le sur un autel.
--Mes fr�res, dit le pr�sident, nous voici au complet. Je vous
f�licite de votre exactitude � vous rendre aux s�ances du Supr�me
Conseil. Aussi, gr�ce au z�le que vous d�ployez dans vos travaux,
pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre
derni�re r�unions, j'avais l'honneur de vous communiquer
officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement r�ussi;
qu'avec le concours intelligent de nos fr�res en Angleterre et aux
�tats-Unis, le lien colonial �tait rompu. C'�tait le premier pas dans
la bonne voie. Mais ce n'�tait qu'un premier pas. Vous le savez,
notre dessein �tait de faire entrer imm�diatement le Canada dans
l'union am�ricaine. Malheureusement, les graves �v�nements que vous
connaissez, nous ont forc�s � ajourner ind�finiment la r�alisation de
ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comit�
ex�cutif a estim� que, vu l'impossibilit� d'incorporer le Canada aux
�tats-Unis, c'�tait l'union l�gislative de toutes les provinces qui
nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol
canadien l'inf�me superstition qui emp�che notre peuple de marcher
dans les sentiers du v�ritable progr�s. Cette d�cision a �t� ratifi�e
par le Supr�me Conseil � sa derni�re r�union. Le comit� ex�cutif a
donc exerc� l'influence dont notre ordre dispose sur les l�gislatures
provinciales pour les amener toutes � remettre au parlement f�d�ral
le r�glement d�finitif de la question de notre avenir politique.
Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette
partie de notre programme est ex�cut�e. Le fr�re Marwood, � ma
demande, a aussit�t convoqu� le parlement f�d�ral. Nous avons
maintenant � d�lib�rer sur ce qu'il convient de faire � Ottawa. Que
vous en semble-t-il? La parole est aux fr�res qui ont quelques
observations � faire, quelque projet � soumettre � ce Supr�me
Conseil?
Apr�s un instant de silence.
--Le fr�re pr�sident, fit un affili�, a sans doute quelque
proposition � nous soumettre ', nous l'�coutons.
--En effet, j'ai un projet � soumettre au Conseil mais je voudrais,
auparavant, entendre les observations que mes fr�res peuvent avoir �
faire sur la situation.
--Nous pourrions mieux d�lib�rer, dit le m�me affili�, si le fr�re
pr�sident voulait bien nous faire conna�tre d'abord son projet. Il
est bien rare que le Conseil ait � modifier les plans de son chef.
--En bien! reprend le pr�sident, voici comment j'envisage la
situation. Nous ne saurions r�ussir � faire accepter l'union
l�gislative en la proposant ouvertement au parlement. Les d�put�s
canadiens-fran�ais, les d�put�s catholiques des autres provinces et
le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet
gouvernemental soit assez habilement con�u et r�dig� pour �tablir
effectivement l'union l�gislative tout en conservant les apparences
et le nom d'une conf�d�ration. Il faut que nous nous contentions
aujourd'hui de d�poser les germes de l'union; plus tard, et peu �
peu, nous d�velopperons notre oeuvre jusqu'� son entier
�panouissement. Il faut que dans chaque garantie accord�e aux
provinces il y ait un mot, une phrase �quivoque que nous puissions,
en temps opportun, interpr�ter en faveur du pouvoir central. Voici un
projet de constitution que j'ai pr�par�, avec l'aide du comit�
ex�cutif, et que je soumets � la consid�ration du Supr�me Conseil. Le
fr�re secr�taire voudra bien en donner lecture.
Le fr�re secr�taire, qui n'est autre que le fr�re Ducoudray, lit le
document qui est un v�ritable chef-d'oeuvre d'habilet� infernale. Pas
un article sans pi�ge dissimul� avec un art surhumain; pas une
disposition sans �quivoque savamment agenc�e. Tous les fr�res sont
dans l'admiration. Le projet est agr�� presque sans discussion.
--Il est donc statu�, dit le pr�sident, par le Supr�me Conseil de la
Ligue du Progr�s, que le projet de constitution que nous venons
d'adopter doit �tre pr�sent� au parlement sans d�lai. Le secr�taire
gardera l'original dans les archives du Supr�me Conseil et il en
remettra une copie authentique au fr�re Marwood. Il est ordonn�, de
plus, que le fr�re Marwood fera voter ce projet par le parlement
f�d�ral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier
sans le consentement du Comit� ex�cutif. Est-ce l� le plaisir de ce
Supr�me Conseil?
Tous manifestent leur assentiment, et le fr�re secr�taire fait au
registre les inscriptions voulues par le r�glement de la Ligue.
--Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le fr�re
Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgr� l'incontestable
habilet� de la r�daction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la
v�ritable port�e de cette nouvelle constitution.
--Nous avons fait la part tr�s large � la prudence, r�pond le
pr�sident; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour
r�ussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux
�lecteurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus
pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours
les forces vives de la politique. Comptez l�-dessus, fr�re Marwood,
sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et
sp�cialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Libert�, du
Progr�s et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain
que vous ne pourrez pas le corrompre?
--Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, fr�re Pr�sident, j'ai fait de
mon mieux , et les fr�res savent que je ne manque pas pr�cis�ment de
talent quand il s'agit de me d�barrasser d'un adversaire g�nant. Eh
bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour
savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts aupr�s de lui.
Puis le fr�re Marwood raconte au Supr�me Conseil ce qui s'�tait pass�
entre Lamirande et lui, le soir du banquet.
Le pr�sident se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.
--Rappelle-toi bien tous ces d�tails que Marwood vient de nous
raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.
--Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet
incident contre Lamirande. C'est plut�t en sa faveur....
--Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.
Bient�t le Supr�me Conseil se disperse. Le pr�sident et le fr�re
Marwood se rendent ensemble � Ottawa; tandis que Ducoudray emporte
les archives avec lui � Montr�al.
Chapitre VII
Prudentia carnis mors est.
La prudence de la chair est mort.
Rom. VII, 6.
Leverdier ne s'�tait pas tromp�: son article souleva une temp�te. Le
Mercure, principal organe minist�riel, ouvrit le feu par un �crit
pompeux. En voici quelques extraits:
"Nous sommes arriv�s � une �poque d�cisive de notre histoire; le
moment est solennel: une nation va na�tre. De simple colonie que nous
�tions tout � l'heure, nous passons � l'�tat de peuple libre et
enti�rement ind�pendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit,
et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des
�v�nements qui se pr�parent.
"Nous avons profond�ment regrett� de lire, ces jours-ci, dans une
feuille obscure de Qu�bec, un article tr�s d�plac�, et par la forme
et par le fond. La forme est l�g�re, triviale, badine, ironique. Ce
n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du
jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux pr�jug�s religieux et
nationaux, manque de charit� chr�tienne, manque de respect envers
l'autorit� constitu�e, manque de d�f�rence envers nos chefs
politiques. Tous les manquements � la fois y sont.
"L'auteur de cet �crit pousse l'ind�licatesse et la passion jusqu'�
rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays,
fait partie de la franc-ma�onnerie. Sans doute, nous condamnons la
franc-ma�onnerie puisque notre �glise la condamne; mais il ne faut
pas oublier que les �glises protestantes ne la condamnent pas, et que
sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement
les �glises protestantes ne condamnent pas la franc-ma�onnerie, mais
que plusieurs ministres protestants, et des plus �minents,
appartiennent � cette soci�t�. Ce qui prouve, et que les religions
protestantes ne voient pas la franc-ma�onnerie d'un mauvais oeil, et
que la franc-ma�onnerie n'est pas hostile, comme certains exalt�s le
pr�tendent, � toute religion, au christianisme m�me.
"Malgr� ces v�rit�s incontestables, on fait un crime � sir Henry
d'�tre franc-ma�on. On veut jeter le doute et le trouble dans
l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs
de l'�tat; on sape l'autorit�; on attise le feu des pr�jug�s
nationaux et religieux. Tout cela est r�volutionnaire et antisocial.
Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais;
nous sommes la minorit� en ce pays, ne l'oublions pas, non plus.
Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les
francs-ma�ons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a plac�
au milieu de ces divers �l�ments. Respectons leurs opinions si nous
voulons qu'ils respectent les n�tres. Donnons-leur fraternellement la
main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se
coalisent contre nous pour nous �craser. Soyons de notre �poque et de
notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos
chefs. Confions-nous � leur loyaut�, et soyons assur�s que nos
privil�ges seront respect�s. Ne portons pas une main sacril�ge sur la
Conf�d�ration. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant
guider, dans cette oeuvre si d�licate, par les chefs qui ont re�u la
mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union l�gislative
ne sont pas plus r�volutionnaires que les utopistes dangereux qui
voudraient d�sunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu;
restons-y."
Toutes la petite presse minist�rielle se mit aussit�t � faire
entendre la m�me note avec des variations qui �taient principalement
des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier
qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces
�crivains, qui �taient grassement pay�s pour chanter les louanges des
ministres, s'indignaient � la pens�e que cette scandaleuse croisade
contre l'autorit� civile entreprise par la Nouvelle-France et ses
partisans �tait inspir�e par l'amour du lucre! Et, invariablement,
ces discours se terminaient par un fervent appel � la charit�
chr�tienne.
La Libre-Pens�e, organe des radicaux ouvertement favorables �
l'union l�gislative, f�t feu et flammes, elle aussi, contre les
s�paratistes. Cr�tins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de
balustres, cagots, cafards, j�suites de robe courte, escobars,
arri�r�s, �teignoirs, tenants du moyen �ge, ennemis du progr�s,
fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants
encro�t�s de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voil� le canevas sur
lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, �
hauts cris, au nom de l'�conomie, l'union l�gislative. Nous sommes
trop gouvern�s, r�p�taient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de
l�gislatures provinciales, plus de mesquins pr�jug�s de races et de
religion. Abattons tout cela et �tablissons un gouvernement unique,
fort, large, �conome, et une seule nationalit�.
� Qu�bec se publiait dans ce temps-l� un journal intitul� le _Progr�s
catholique_, dirig� par Hercule Saint-Simon que le lecteur a d�j� vu,
en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enqu�te pour le compte
de la Saint-Vincent-de-Paul.
Homme de talent r�el, mais peu sympathique, le r�dacteur du Progr�s
avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait
�prouver un �trange malaise � tous ceux qui venaient en contact avec
lui. Dou� d'une certaine allure �nergique, violente m�me, il passait,
aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un
homme fortement tremp�, pour un caract�re. Avant l'�poque o� commence
notre r�cit, il s'�tait jet� avec une grande ardeur dans le mouvement
s�paratiste, � la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en
les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne
voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage
ferme et mod�r�, leurs proc�d�s marqu�s au coin de la sagesse. Depuis
un mois surtout il semblait s'�tre fait casseur de vitres de
profession.
Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en r�alit�, comme au
figur�. Un homme est renferm� dans une chambre o� l'air respirable
manque compl�tement. La porte est ferm�e � cl�, barricad�e; toutes
les issues sont herm�tiquement closes. L'homme �touffe. D�j� il est
sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire,
il est sauv�. Dans le monde moral, il y a des situations analogues o�
il est n�cessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste
de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons o� la routine et
les pr�jug�s ont renferm� et asphyxient leurs victimes. Mais M.
Saint-Simon ne faisait gu�re plus autre chose que casser les vitres.
Il en cassait partout, toujours et � propos de rien. Le bruit des
vitres cass�es avait attir� sur lui tous les regards sans toutefois
lui gagner les coeurs.
Le r�dacteur du Progr�s catholique r�pondit donc � l'article de la
Nouvelle-France par un �clat formidable. Il intitula son �crit:
Est-ce la guerre que l'on veut? Dans cet �crit, non seulement il
demandait la sortie de la province de Qu�bec de la Conf�d�ration,
mais il poussait les Canadiens fran�ais � s'organiser militairement,
� se procurer des armes et � se rendre � Ottawa pour surveiller les
d�lib�rations du parlement. Il f�t une charge incroyable contre tous
les protestants, sans distinction, d�clarant qu'ils �taient tous
ligu�s contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son
article d'�nergum�ne en donnant clairement � entendre que le jour o�
la province de Qu�bec serait d�livr�e du joug f�d�ral, les Anglais
qui s'y trouveraient n'auraient qu'� se bien tenir.
En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte col�re.
Il quitta pr�cipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa
le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui �tait � son
si�ge de d�put�.
--As-tu vu la derni�re b�tise de Saint-Simon? s'�cria-t-il.
--Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet �crit, c'est plus
qu'une b�tise, c'est un crime.
--Cet homme-l� est-il fou?
--Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un
fou.
--Je ne vois gu�re rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se
m�le d'�crire, r�pliqua vivement Leverdier.
--Un tra�tre est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.
--Grand Dieu! s'�cria le journaliste, tu le soup�onnes de nous
trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque
incroyable de tact et de jugement.
--Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement
t�m�raire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.
--Mais sur quoi te bases-tu pour croire � tant de perfidie chez cet
homme qui, apr�s tout, pr�tend d�fendre la m�me cause que nous?
--Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en pr�tendant
la d�fendre. C'est m�me le proc�d� favori de nos jours. C'est le
raffinement de la trahison.
--Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi
s'appuient tes soup�ons?
--Ce ne sont pas des soup�ons, c'est une certitude morale, une
conviction profonde.
--Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale?
Tu n'as pas l'habitude de juger � la l�g�re et sans preuves. J'avoue
que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai fr�mi
d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne
sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, apr�s tout, ne peut-on
pas mettre cet �crit sur le compte de la b�tise humaine, qui est
grande, tu le sais.
--Oui elle est grande, mais la perversit� humaine est grande aussi.
Ce sont deux immensit�s dont Dieu seul peut voir les limites. Si je
n'avais que l'�crit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais
l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux
�tait nagu�re affreusement travaill� par le d�mon de la richesse et
j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succomb� � la tentation. J'ai
appris, ce matin m�me, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M.
Montarval dans l'intimit�.
--Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.
--Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que
M. Montarval est l'homme le plus �pouvantable que j'aie jamais vu...
un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage,
je me suis engag� au silence sur certains d�tails. Cet engagement ne
me lie peut-�tre pas d'une fa�on absolue; mais, enfin, qu'il me
suffise de te dire que celui qui fr�quente assid�ment Aristide
Montarval ne saurait �tre autre chose qu'un mis�rable. Les �v�nements
ne me donneront que trop t�t raison.
Bien que quelque peu intrigu�, Leverdier n'insista pas davantage. Il
connaissait trop bien son ami pour douter de la s�ret� de son
jugement. Apr�s un moment de silence, le journaliste reprit:
--Mais l'article, que faut-il en faire?
--Je viens de faire tout en mon pouvoir pour r�parer le mal. Au
commencement de la s�ance, j'ai d�savou� l'�crit et son auteur. J'ai
d�clar� que cet article insens� n'exprime pas nos sentiments; que
nous ne sommes pas anim�s par la haine des autres peuples qui
habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre
nationalit�, de notre religion, de notre langue et de nos traditions;
que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacr�es en nous
retirant de la Conf�d�ration, maintenant que l'occasion s'en
pr�sente; mais que nous ne mena�ons personne. Je crois que tu feras
bien de r�p�ter la m�me chose dans ton journal. Pour le moment; il
n'y a rien autre chose � faire. Les �v�nements vont se pr�cipiter.
Attendons.
Chapitre VIII
Nihil est iniquius quam amare pecuniam:
hic enim et animam suam venalem habet.
Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent;
car un tel homme vendrait son �me m�me.
Eccli. X, 10.
Hercule Saint-Simon s'�tait lanc� dans le journalisme sans
pr�paration morale, sans avoir purifi� ses intentions. Il voulait
faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien,
il comptait arriver en m�me temps � l'aisance d'abord, puis � la
richesse. Le pain quotidien, c'est-�-dire le n�cessaire pour un homme
de sa position sociale, n'�tait pas assez: il lui fallait les
douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est
plus f�cond en d�ceptions et en d�boires qu'en succ�s financiers, il
s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas
l'abn�gation voulue pour continuer son oeuvre, ingrate au point de
vue mondain, il aurait d� l'abandonner et chercher ailleurs, par des
moyens l�gitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il
aimait le journalisme � cause du prestige et de l'influence que cette
profession conf�re � celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des
pol�miques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait
autour de son nom flattaient sa vanit�. Rester journaliste honn�te,
m�me journaliste catholique, tout en devenant riche, tel �tait
d'abord son r�ve.
Il commen�a par faire des r�clames, moyennant finance, en faveur de
certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces
entreprises �taient honorables, il pouvait, � la rigueur, se dire
qu'il recevait le prix d'un travail l�gitime; mais ses besoins
factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant
bient�t restreint, il agrandit le cadre de ses op�rations. Lorsque
les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas � lui, il
allait � eux, et leur donnait habilement � entendre que le moyen le
plus s�r de ne pas trouver en lui un adversaire acharn�, c'�tait de
payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente,
il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin
absolument mauvaises.
Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caract�re
de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le
g�nait. Aux temps agit�s o� commence notre r�cit, il entrevit la
possibilit� de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce
but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes
patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs
men�es t�n�breuses, trahir, en un mot, la cause sacr�e de la patrie
et de la religion. Le malheureux se cramponnait � cette id�e qui lui
revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai
riche, ind�pendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu
de temps, r�parer le mal que j'aurai fait.
Il en �tait l�, lorsque nous l'avons entendu �mettre ses sophismes
sur la puissance de l'or et la n�cessit� de la richesse pour
accomplir le bien dans le monde politique. � l'�poque de sa
conversation avec Lamirande �tait-il d�j� perdu? Depuis longtemps il
�tait tent�, affreusement tent� par le d�mon qui fit tomber un des
Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais �prouv� au-dessus de ses
forces, il aurait pu r�sister � ce redoutable assaut, s'il e�t suivi
le sage conseil de son v�ritable ami: une courte et fervente pri�re,
un seul cri de d�tresse vers le Coeur de J�sus, et il �tait sauv�.
Lorsque les disciples allaient �tre engloutis par les vagues, ce fut
une pri�re de quatre mots qui �carta le danger: _Domine, salva nos,
perimus!_
Mais un mouvement d'orgueil �touffa ce cri qui montait d�j� � ses
l�vres. C'�tait une derni�re gr�ce qu'il repoussait.
En quittant Lamirande, il �tait enti�rement sous l'empire du
Tentateur. Une rage �trange contre tous ses anciens, et
particuli�rement contre le meilleur de tous, s'�tait empar�e de son
�me. Autant il estimait et admirait jadis le jeune d�put�, autant
maintenant il le d�testait. Auparavant, m�me au milieu de ses
faiblesses et de ses mis�res, il aurait voulu imiter les vertus de
Lamirande, poss�der son d�sint�ressement, sa force de caract�re. Ces
salutaires aspirations s'�taient subitement chang�es en une jalousie
atroce et cruelle. Trop l�che pour s'�lever jusqu'aux hauteurs o� se
tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entra�ner avec lui dans la
fange o� il allait se plonger. Et se sentant impuissant � ravaler ce
chr�tien � son propre niveau, il prit la d�termination de lui faire
autant de mal que possible.
Il �tait dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra
M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fr�quenter
sous pr�texte d'y recueillir des nouvelles et des id�es.
--Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'�cria M. Montarval, comment va le
journalisme � bons principes? � merveille, sans doute, car lorsqu'on
travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne
ch�re, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang,
il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcro�t. Est-ce bien
le cas? Dites donc?
Au lieu de r�pondre avec fiert� � ce persiflage blasph�matoire, le
malheureux rougit en balbutiant:
--Il ne faut pas prendre tout � la lettre dans la Bible.... On y
trouve beaucoup d'all�gories et de choses obscures.... Tout ce que je
puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne
donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est
une profession que j'aime.
--Il y aurait peut-�tre moyen de rendre cette profession plus
lucrative, r�pliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard
per�ant.
Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un peut-�tre
� peine intelligible. Mais c'en �tait assez pour fixer Montarval
sur la valeur de son homme.
--Venez chez moi, dit-il; nous converserons l� � notre aise.
Saint-Simon le suivit, et quelques instants apr�s ils gravissaient le
perron qui conduisait � la somptueuse demeure du jeune Fran�ais.
Cette r�sidence princi�re dominait la terrasse Frontenac et le fleuve
Saint-Laurent. De ses fen�tres Montarval avait une vue magnifique. �
droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud born�es au loin par une
frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et
Saint-Joseph-de-L�vis; � gauche, l'�le d'Orl�ans et la riante c�te de
Beaupr� adoss�e aux Laurentides. La maison �tait meubl�e avec un luxe
oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupt�. C'�tait la
r�alisation du r�ve de Saint-Simon.
Montarval conduisit le journaliste � une vaste pi�ce, moiti� salon,
moiti� cabinet de travail. Un valet, r�pondant � son appel, apporta
du vin et des cigares.
--Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'�tre
d�rang�s. Ainsi, continua-t-il, le journalisme � bons principes ne
m�ne pas � la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un
meuble inutile.
--En effet, r�pliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la
presse en ce pays; il paralyse, en g�n�ral, nos hommes publics. Dans
un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au
journalisme ou � la politique, il faut poss�der la fortune. Pourquoi
vous qui �tes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y
feriez bient�t votre chemin.
--J'y ai song� quelquefois, et j'y songe dans le moment, r�pond
Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire �lire; mais
un d�put�, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel
il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui,
mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je
m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je
serais pr�t � payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal,
sans �tre dispos� � risquer ma fortune.
Montarval s'arr�ta ici pour donner � ses paroles le temps de produire
tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le
pr�senta � Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but
d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, d�gustant son
tokai tranquillement, continua:
--Ne pourrions-nous pas en venir � une entente, vous et moi? Vous
�tes journaliste, vous connaissez votre m�tier, mais les fonds vous
manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'exp�rience. Nous poss�dons
chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux
respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?
--L'id�e me parait excellente. Veuillez me faire conna�tre les
d�tails de votre projet.
--Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille
piastres; ou plut�t, pour que l'affaire soit plus r�guli�re, je vous
les pr�terai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne
vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le
journal me donnera satisfaction.
--Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous
donner satisfaction? Faudrait-il changer enti�rement de ton?
--Pas du tout. Je ne demanderais gu�re de changements, car si je me
pr�sente ce sera comme conservateur....
--Comme conservateur! fait Saint-Simon avec �tonnement. Il me
semblait que, sans vous m�ler de politique, vous aviez des id�es un
peu....
--Avanc�es, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire
quelque chose de s�rieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir
conservateur, bon gr� mal gr�. Si je veux avoir un journal � ma
disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me
tourner discr�tement un petit compliment de temps � autre, sans que
la r�clame y paraisse trop.
--Dans ces conditions, r�pond Saint-Simon, devenu tr�s p�le, je ne
vois rien qui s'oppose � l'affaire que vous voulez bien me proposer.
--Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un
ch�que pour la somme mentionn�e et vous me donnerez votre billet �
vue....
Une demi-heure apr�s, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il �tait
un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et
avait un profond d�go�t de lui-m�me. Mais le d�mon de l'argent �tait
toujours � ses c�t�s et lui tenait ce langage: "Apr�s tout, on ne te
demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de r�clame par-ci,
par-l�. Presque tous les journaux en font".
--Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque
infamie, que feras-tu?
--Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit,
murmura le d�mon.
--Et si tu as d�pens� l'argent, pourras-tu payer le billet qui est
fait � pr�sentation?
--D�pose l'argent � la banque, et contente-toi de toucher l'int�r�t.
De cette fa�on tu seras toujours en �tat de faire honneur au billet
si l'on veut exiger de toi quelque chose qui r�pugne � ta conscience.
Ce dernier argument du d�mon pr�valut sur les avertissements de
l'ange, et Saint-Simon d�posa � la banque le prix de sa libert�. Et
le d�mon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours.
Quand la premi�re horreur qui avait envahi l'�me du journaliste se
fut �mouss�e, le mauvais esprit revint � la charge.
--Il te faudrait faire telles am�liorations dans ton �tablissement,
mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont
te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent � d�sirer.
--Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le
billet si l'on te demande de te d�shonorer?
--Oh! tu pourras facilement trouver � faire un emprunt si le public
voit que tes affaires ont l'air de prosp�rer. L'argent attire
l'argent. D'ailleurs, ajoutait effront�ment le malin esprit, il ne
faut pas se m�fier de la Providence.
--Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, r�pondit l'ange.
Mais, comme la premi�re fois, Saint-Simon �couta le Tentateur, et se
livrant � ses penchants naturels, d�pensa, en quelques jours,
plusieurs milliers de piastres.
Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime,
jugea que le moment �tait venu de faire un pas de plus. Rencontrant
de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:
--Je n'aime pas tout � fait le ton de votre journal, et comme vous ne
voudriez sans doute pas le changer, � cause de vos principes
inflexibles, il serait peut-�tre mieux de rescinder notre march�
avant qu'il soit trop tard.
Le journaliste bondit sous ces paroles m�prisantes comme si un bras
vigoureux lui e�t cingl� le visage d'un coup de fouet. Que
n'aurait-il donn� en ce moment pour �tre en �tat de jeter � la face
de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pens�e de
rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet;
ou s'il n'y r�ussissait pas, de laisser son s�ducteur saisir son
imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la
libert� et un profond d�go�t pour l'ignoble esclavage o� il se voyait
descendre. Mais c'�tait un mouvement purement humain, sans vraie
force, par cons�quent. Les difficult�s de sa position, les sacrifices
qu'il lui faudrait faire, difficult�s et sacrifices que le d�mon
avait soin de grossir d�mesur�ment, l'effray�rent. Allons, se dit-il,
pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:
--En quoi le journal ne vous pla�t-il pas, monsieur?
--Vous le savez, r�pondit Montarval, je me fais conservateur. Je
demande, par cons�quent, le statu quo. Je suis �galement oppos� �
l'union l�gislative et � la s�paration des provinces. Votre journal
est s�paratiste.
Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.
--Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question
br�lante....
--Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du n�gatif qu'il me
faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre march�. C'est si
facile. Remettez-moi mon ch�que et je vous remettrai votre billet.
Nous n'en serons pas moins amis....
--Alors vous exigez que je combatte le mouvement s�paratiste dont
j'ai toujours �t� le d�fenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle
vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manoeuvre assez
facile � ex�cuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais
c'est toujours d�sagr�able.
--Pr�cis�ment, fit Montarval, et c'est parce que je pr�vois que vos
principes seront un obstacle � cette manoeuvre que je vous propose
tout de suite la rupture de notre march�... Quand serez-vous pr�t �
payer le billet, ou � remettre le ch�que, car vous l'avez peut-�tre
encore en votre possession? Je ne d�sire pas vous presser. Il est
aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....
Le journaliste eut un nouveau mouvement de r�volte, mais plus faible
que le premier. Le d�mon lui souffla � l'oreille:
--Apr�s tout, c'est une question purement politique. D'excellents
catholiques sont oppos�s au mouvement s�paratiste et favorables au
statu quo. Tu peux facilement expliquer ton changement de front par
des raisons sp�cieuses.
--Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses
rapidement vers l'ab�me? Tu ne vois donc pas que ce qui peut �tre une
opinion honn�te chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la
corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en
faveur du statu quo, c'est que cette solution cache quelque pi�ge.
D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un
mis�rable....
Montarval regardait fixement sa victime. On e�t dit qu'il suivait sur
la figure p�le et d�faite du journaliste les p�rip�ties de la lutte
qui se livrait dans cette �me affaiblie.
--Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu
que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici � samedi
midi... Je passe toujours les matin�es chez moi.
--Attendez! s'�cria le mis�rable journaliste. Apr�s y avoir bien
r�fl�chi, je ferai le changement que vous d�sirez. C'est une question
o� il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai
graduellement en faveur du statu quo.
Un sourire diabolique crispa les l�vres du tentateur, mais
Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baiss�.
--Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de
combattre les s�paratistes, mais je ne veux pas que vous donniez
votre appui au statu quo; pas pour le moment, du moins. Et pour
rendre votre t�che plus facile, je veux que vous combattiez l'id�e de
s�paration, non en la bl�mant, mais en l'exag�rant de toutes
mani�res, en faisant de ce mouvement un �pouvantail pour tous les
Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens fran�ais.
Vous saisissez bien ma pens�e, n'est-ce pas?
--Oui, parfaitement.
--Eh bien! au revoir. J'esp�re que, d�sormais, votre journal aura des
articles tr�s forts en faveur de la s�paration. Si la chose ne vous
convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au
revoir Et l�-dessus ils se quitt�rent.
D�s ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra � son r�le
inf�me avec tant de z�le que Montarval lui en t�moigna son
admiration. D'exag�ration en exag�ration, d'exc�s en exc�s, il en
�tait arriv� finalement � �crire l'article criminel que Lamirande
d�savoua publiquement devant le parlement.
Ce d�saveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste
d�chu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de l�che,
de tra�tre � sa race. Il poussa le cynisme jusqu'� dire que Lamirande
�tait vendu corps et �me aux Anglais!
Chapitre IX
Notus a longe potens lingua audaci.
L'homme puissant et audacieux en paroles
se fait conna�tre de bien loin.
Eccli. XXI, 8.
La mine a �clat�. Sir Henry a d�pos� son projet de constitution et la
discussion est engag�e.
Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et
cauteleux, o� il essaie de cacher sous des fleurs de rh�torique le
venin de son oeuvre. Il adresse m�me des compliments tr�s flatteurs
aux Canadiens fran�ais, les comble d'�loges, rappelle les principaux
traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir
que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la
prosp�rit� et la grandeur future du pays l'exigent.
� peine le premier ministre a-t-il prononc� son dernier mot que
Lamirande est debout, terrible dans sa col�re de chr�tien et de
patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il
fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette
constitution �labor�e au fond des loges appara�t en pleine lumi�re.
Il met � nu tous les pi�ges, toutes les chausse-trappes qu'une main
sournoisement habile avait cach�s dans chaque article du projet. Il
d�montre que sous le r�gime Propos� l'autorit� des provinces ne
serait plus qu'un vain mot; que les l�gislatures, d�pouill�es de leur
autonomie, seraient � la merci du gouvernement central; que les
tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources
du revenu seraient absorb�es par le fisc d'Ottawa; que sous pr�texte
de favoriser l'instruction, l'�tat s'en emparerait; que la langue
fran�aise pourrait �tre abolie comme langue officielle, m�me dans la
province de Qu�bec, le jour o� la majorit� de la Chambre des communes
le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais
hypocritement, � l'union l�gislative.
� mesure qu'il d�chirait tous les voiles et mettait � d�couvert les
ruses du gouvernement, une �motion croissante s'emparait des d�put�s
et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de
parler, la consternation �tait peinte sur le visage des ministres et
de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bient�t
d'une sourde rumeur. Les d�put�s se r�unirent par groupes, inquiets,
boulevers�s. Personne ne se levait pour prendre la parole.
Enfin, sir Henry Marwood, tr�s agit�, se contenant � peine, fait
remarquer au pr�sident qu'il est six heures. La s�ance est lev�e au
milieu de la plus grand confusion. Presque tous les d�put�s fran�ais,
Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le f�licitent
chaleureusement.
Sir Henry jette un coup d'oeil sur cette sc�ne tumultueuse et son
exp�rience des assembl�s d�lib�rantes lui dit que Lamirande
l'emporte, que le projet sera s�rement rejet�. Il quitte
pr�cipitamment la salle des d�lib�rations. Dans le couloir il
rencontre Montarval.
--Nous sommes perdus, dit le premier ministre, � voix basse. Le
projet ne passera pas. Lamirande l'a tu� du premier coup. Nous avons
trop forc� la note. Qu'allons-nous faire?
--C'est bien simple, r�pond Montarval; vous allez me faire dissoudre
cette chambre-l� d�s ce soir. Rendez-vous imm�diatement � Rideau Hall
et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici
� ait heures pour renvoyer les d�put�s devant le peuple.
--Mais se sera un coup d'�tat!
--Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous
n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement.
D'ailleurs, vous avez un pr�texte tout trouv�, et pour le gouverneur
et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous
d�sirez consulter l'�lectorat.
--Et si le verdict populaire nous est d�favorable?
--Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il
faut semer l'argent � pleines mains; mettre le tr�sor � sec, si c'est
n�cessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter
sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Qu�bec. De
l'audace, vous dis-je, de l'audace!
--Mais je vais avoir une crise minist�rielle sur les bras. Apr�s le
discours de Lamirande, les ministres fran�ais vont d�missionner.
--Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux
imb�ciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles.
D'ailleurs, l'�motion va se calmer, car nous l'�toufferons avec de
l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.
Le premier ministre suivit ce conseil, et � huit heures du m�me soir
la Chambre �tait dissoute.
Chapitre X
Sum ego homo infirmus.
Je suis un homme faible.
Sap. IX, V.
Sir Vincent Jolibois, coll�gue de sir Henry, remit son portefeuille
dans un mouvement de v�ritable indignation. C'�tait son premier acte
d'�nergie depuis plus d'un quart de si�cle qu'il �tait dans la
politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitu� � vouloir, � penser
par lui-m�me, � agir avec ind�pendance, � former des r�solutions
viriles, et � s'y maintenir, le peu de caract�re qu'il avait re�u de
la nature s'�tait peu � peu compl�tement atrophi�.
Au sortir de l'�mouvante s�ance o� Lamirande avait d�masqu� la
perfidie du premier ministre, tout boulevers� encore par cette parole
br�lante, sir Vincent s'�tait rendu chez sir Henry et l'avait pri�
d'accepter sa d�mission. Si celui-ci avait r�sist� un peu, peut-�tre
serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indign� et
posa en victime. Il accepta la d�mission de son coll�gue, s�ance
tenante, et lui fit sentir, en m�me temps, toute l'incons�quence de
sa conduite. Est-ce au moment o� la temp�te gronde, dit-il, que les
officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas
accepter ma politique il faillait me le dire plus t�t et ne pas
attendre qu'elle f�t soumise aux d�put�s.
Ce reproche �tait fond�. Sir Vincent avait eu connaissance du projet,
mais n'en avait pas vu la perfidie. Il �tait donc dans une fausse
position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'�me: sans
portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.
Lamirande apprenant que sir Vincent s'�tait retir� du cabinet alla le
trouver aussit�t.
--On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre,
que vous avez d�missionn�. Je viens vous offrir mes respectueuses
f�licitations et vous prier de vous mettre imm�diatement � la t�te du
mouvement s�paratiste.
--Oui, j'ai d�missionn�, malheureusement... je veux dire forc�ment;
car je ne puis pas prendre la responsabilit� de la politique du
gouvernement en face de l'interpr�tation que la chambre semble y
donner � la suite de votre discours.
--Mais cette interpr�tation n'est-elle pas la seule possible?
--Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de m�me. Voil� les
esprits excit�s, le parti conservateur expos� � un d�sastre. Ne
pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il e�t �t� mieux de
ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait
sans doute �t� facile de s'entendre et d'introduire dans le projet
certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous
avez sans doute tr�s bien parl�; mais un peu de diplomatie ne nuit
pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.
--Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient
pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement
mauvais, d'un bout � l'autre. C'est un vaste pi�ge. Vous en �tes
convaincu, puisque vous avez d�missionn�.
--Oui, j'ai cru que c'�tait un pi�ge... Le projet est certainement
mauvais; mais peut-�tre aurions-nous pu nous entendre. C'est trop
tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excit�s, ma
d�mission est accept�e, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus
rien.
--Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, pr�cis�ment parce
que vous n'�tes plus ministre. Vous pouvez vous mettre � la t�te de
la province. � part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux,
tous les Canadiens fran�ais se rallieront autour de vous si vous
arborez r�solument le drapeau national.
--Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti
conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi,
je ne veux rien de r�volutionnaire, rien d'extr�me. Je suis partisan
de la mod�ration et de la conciliation. Puis les protestants et les
Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il
se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux
s'en tenir au statu quo. C'est un moyen terme, voyez-vous, entre
l'union l�gislative et la s�paration; tout le monde devrait en �tre
satisfait.
--Mais pouvez-vous nous garantir un statu quo v�ritable? Ne
craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur
nous et qu'il ne r�ussisse � nous imposer une union l�gislative
d�guis�e, si nous traitons avec lui sur son terrain?
--Sir Henry est tr�s habile, c'est incontestable, et je ne saurais
promettre de l'emp�cher de nous jouer quelques mauvais tour. Si
j'�tais rest� dans le cabinet, peut-�tre... Je crains qu'il ne soit
difficile maintenant d'obtenir un projet de conf�d�ration acceptable.
Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos
droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien
malheureux!
--Puisque la politique du statu quo pr�sente tant de difficult�s et
de p�rils, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce
que veulent les s�paratistes--les vrais, non pas Saint-Simon.
N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique
nettement d�finie qui ne saurait admettre aucune surprise?
--C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un
projet vraiment r�volutionnaire. Que deviendrait le grand parti
conservateur f�d�ral si votre politique venait � pr�valoir?
--Vous ne mettez pas les int�r�ts d'un parti au-dessus de ceux de la
patrie!
--Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Qu�bec
peut-elle former un pays ind�pendant?
--Rien ne s'y oppose. Gr�ce au retour d'un grand nombre des n�tres
des �tats-Unis, nous avons aujourd'hui une population homog�ne de
plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un �tat
autonome, vivant de sa vie propre?
--C'est un �tat catholique et fran�ais que vous voulez fonder; une
Nouvelle France.
--Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis
qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a
conduits � travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin.
C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de
la terre.
--Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au
milieu de nous?
--Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidit� qu'il
est facile de pr�voir le jour o� nous aurons pratiquement l'unit�
religieuse et l'unit� de langue. En attendant, nous traiterons la
minorit� avec la plus large g�n�rosit�, comme nous l'avons toujours
fait, du reste.
--Vous voudriez une religion d'�tat. Cela n'est gu�re compatible avec
la libert� de conscience et la libert� des cultes qui sont le
fondement de la soci�t� moderne.
--Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'�croule. La
reconnaissance par l'�tat de la seule v�ritable religion n'exclut
pas, du reste, une juste tol�rance civile des autres cultes l� o�
cette tol�rance est n�cessaire pour �viter un plus grand mal.
--Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez
peut-�tre raison, en th�orie, mais je ne puis pas me mettre � la t�te
de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce
projet venait � manquer, que ferais-je? Compromis � tout jamais, je
serais r�duit � l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen
terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?
Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage
avec cet homme sans volont� et sans d�vouement, Lamirande se retira
et alla retrouver son ami Leverdier.
--Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire
avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres
fran�ais ont-ils d�missionn�?
--Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le
directeur du Mercure qui sort d'une conf�rence avec eux. C'est
presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par
patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu,
sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils
pourront peut-�tre obtenir l'introduction de quelques amendements
dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?
--Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!
--Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef,
soit dit sans vouloir blesser ta modestie.
--Moi, chef!
--Oui, toi, il n'y a pas � en douter. C'est toi qui nous m�neras � la
victoire si nous devons y aller, � la d�faite, si c'est la volont� de
Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite arm�e.
Inutile de chercher ailleurs.
--Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit
d'avoir la majorit� au parlement.
--Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.
--Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout
nous manque de ce c�t�. Nous n'avons gu�re de prestige politique, il
est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de
la province aussi clairement et aussi �nergiquement que possible les
p�rils de la situation et le moyen de les �carter, et � la gr�ce de
Dieu!
Chapitre XI
O generatio infidelis et perversa!
� race incr�dule et d�prav�e!
Luc IX, 41.
Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe
d'amis, hommes de valeur r�elle, mais peu connus dans les cercles
politiques, lanc�rent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins
de la province. Cet appel produisit une profonde �motion. On e�t dit
d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du
jeune d�put�. D�s le commencement de la crise, tous les journaux
catholiques canadiens-fran�ais furent unanimes � d�noncer le projet
de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le
Canada fran�ais. M�me le Mercure ne put r�sister au courant
populaire: il publia des articles violents contre le premier
ministre. Partout on convoqua des assembl�es. La politique du
gouvernement fut vigoureusement condamn�e et la n�cessit� de faire
sortir la province de la Conf�d�ration hautement proclam�e. Si les
�lections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la
dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait
�t� �lu dans toute la province.
* * * * *
� peine sir Vincent eut-il d�missionn� que la nouvelle se r�pandit
que M. Montarval l'avait remplac�. Ce choix augmenta le
m�contentement g�n�ral. Les conservateurs n'avaient gu�re confiance
en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'�taient un
secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que
suspect aux yeux des catholiques. La Libre-Pens�e et les autres
journaux r�volutionnaires avaient beau r�pudier le nouveau ministre,
le traiter de r�trograde, de r�actionnaire et m�me de cl�rical, ils
ne r�ussirent gu�re � donner le change � l'opinion qui se souleva
contre le cabinet et mena�a de l'emporter.
Pendant quinze jours, les ministres ne donn�rent pas signe de vie.
Ils ne se montr�rent nulle part, ne firent aucune communication aux
journaux, ne se laiss�rent m�me pas interroger par les reporters.
C'�tait une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajout�rent
aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allum�. Ce n'�tait certes
pas un feu de paille; mais m�me le bois le plus dur, m�me la houille
finit par se consumer. Contre des gens qui ne se d�fendent pas le
bras le plus vigoureux est � moiti� d�sarm�.
Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours crescendo. Le
Progr�s n'�tait plus un journal, c'�tait un volcan en pleine
�ruption, vomissant, � jet continu, flammes, fum�e, cendres, eau
bouillante, pierres br�lantes et lave; de la boue, surtout. Il en
amoncela des montagnes sur la t�te des ministres. Il leur appliqua
des �pith�tes tellement injurieuses, tellement outrageantes que m�me
ceux qui �taient les plus outr�s contre eux finirent par dire: c'est
trop fort! De plus, il pr�cha une v�ritable guerre d'extermination
contre les Anglais et les protestants. Ses �crits furent reproduits
par la presse anglaise des autres provinces et pass�rent au loin pour
�tre l'�cho fid�le des sentiments et des aspirations de la masse des
Canadiens fran�ais. Lamirande et Leverdier avaient beau r�pudier de
toutes leurs forces le langage atroce du Progr�s, ils ne
parvenaient pas � d�truire enti�rement l'effet d�sastreux de ces
appels insens�s. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait
r�ussi � faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable �
la cause du Canada fran�ais.
La province de Qu�bec, toutefois, restait unie. Les majorit�s que les
ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient
probablement pas �t� suffisantes pour tenir t�te � la d�putation
compacte du Canada fran�ais. Il fallait donc, � tout prix, briser
l'union qui s'�tait momentan�ment �tablie parmi nos compatriotes.
* * * * *
Oh! la puissance maudite de l'or! Auri sacra fames! s'�criait le
po�te latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas chang�
depuis lors: l'ex�crable soif de la richesse est toujours sa plus
honteuse infirmit�. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intemp�rance
font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il
une autre passion qui d�grade l'homme autant que l'affreuse cupidit�?
Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables
ab�mes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a
fait commettre le crime unique de Judas. Il avait �t� choisi par le
divin Sauveur et �lev� par lui � la dignit� sur�minente d'Ap�tre; il
�tait destin� � devenir une des colonnes de l'�glise, un des
�vang�lisateurs des peuples, un de nos p�res dans la foi.
Il devait donc poss�der des qualit�s r�elles qui le d�signaient au
choix du divin Ma�tre. Mais il avait un d�faut: il aimait l'argent
d'une mani�re d�sordonn�e. Et ce d�faut, malgr� les gr�ces
surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois ann�es qu'il passa
dans l'intimit� de J�sus, le conduisit au crime le plus �norme et le
plus invraisemblable qui ait �t� commis depuis que le monde existe.
Le plus �norme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne
verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus
invraisemblable, parce que jamais mobile aussi ch�tif n'a fait
commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine �
assouvir, aucune injure � venger, aucune ambition � satisfaire, aucun
triomphe � esp�rer. Il a livr� son Ma�tre, qu'il devait pourtant
aimer un peu, pour la mis�rable somme de trente pi�ces d'argent, le
prix d'un petit champ!
Ou l'argent qui est ainsi ma�tre des �mes, dit Huysmans, est
diabolique, ou il est impossible � expliquer.
C'est en m�ditant sur le crime de Judas que l'on parvient � se faire
une id�e de la puissance �pouvantable de l'or sur le coeur de
l'homme.
Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la
connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.
Deux semaines apr�s la dissolution de la chambre, Lamirande et
Leverdier se rencontr�rent au bureau de r�daction de la
Nouvelle-France. Ils avaient bien travaill�, chacun de son c�t�.
Dans une s�rie d'articles, brillants et solides, le journaliste avait
expos� la situation avec autant de force que de dignit�. Le d�put�
s'�tait prodigu� dans les r�unions publiques, �lectrisant ses
auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi
�clair� qu'ardent.
--As-tu remarqu� le Mercure depuis trois jours? demanda le
journaliste � son ami.
--Je dois t'avouer qu'� part le tien je n'ai gu�re lu les journaux
depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et
des voleurs? Mercure, singulier nom pour un journal catholique!
--C'est un nom pr�destin�. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il
ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son m�tier: du
commerce, des affaires.
--Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu
dans ton journal des articles pas trop mal tourn�s reproduits du
Mercure.
--Oui, mais cela a cess� net. Avant-hier, pas un mot sur la
situation, mais un long article sur le monopole de la lumi�re
�lectrique � Montr�al. Hier, m�me silence sur la crise, accentu� par
une savante �tude sur le commerce des grains � Chicago. Voici le
num�ro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion � ce qui pr�occupe
tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de
trois colonnes.
--Les r�dacteurs se sont peut-�tre �puis�s. Tout le monde n'a pas ta
f�condit�, mon cher journaliste.
--Si les r�dacteurs n'ont plus rien � dire, ils pourraient au moins
jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs
correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des
r�unions publiques. Quelques lignes perdues au fond des _Faits
divers._ Un �tranger qui lirait le Mercure des trois derniers jours
ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met
en p�ril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les
hommes pour savoir que ce n'est pas l� un simple effet de
l'�puisement intellectuel de ces messieurs. C'est le coeur qui est
�puis�.
--J'avoue que cela a mauvaise mine.
--Oui, tr�s mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de
recevoir d'un ami de Montr�al. Il dit: "Tu as d� remarquer le silence
du Mercure depuis trois jours, et tu dois en soup�onner la cause:
les gens de ce journal sont gel�s. Le directeur est mont� � Ottawa,
ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les
ministres. Depuis son retour le Mercure a pris l'int�ressante
attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions
gouvernementales abondent dans les ateliers du Mercure. On y
travaille jour et nuit". Voil� ce que m'�crit mon correspondant de
Montr�al. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.
--C'est-�-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement,
corps et �me!
--Ils appellent cela "recevoir des explications"
--Mon Dieu! s'�cria Lamirande, vous n'aurez donc jamais piti� de
nous! H�las! Nous ne m�ritons gu�re que vos rigueurs, car nous ne
savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons m�me
pas nous d�vouer � la d�fense de nos propres int�r�ts, du moment que
ces int�r�ts ne se traduisent pas par des chiffres. Voil� le fruit de
cette �ducation pratique � outrance qu'on nous donne depuis un quart
de si�cle. Les mots: honneur, dignit� nationale, patriotisme,
d�vouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.
--Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations
rurales. Tu as d� le constater ces jours-ci, plus que jamais.
--Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi;
mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, m�me au milieu de
l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour
tout compromettre, pour arr�ter l'�lan patriotique, et nous livrer,
impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indign�es
contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons,
toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique
des ministres est d'inspiration ma�onnique. Il faudrait quelque fait
�clatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en
flagrant d�lit de conspiration, les montrer au peuple d�cr�tant notre
ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce
qui se passe. Mais comment le prouver, de mani�re � cr�er chez le
peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des _faits
ind�niables._ Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne
donnerais-je pour pouvoir d�chirer le voile qui cache � nos
compatriotes la perfidie des loges!
--J'ai souvent song� � cela, r�pond le journaliste. Si j'�tais riche,
il me semble que je d�penserais volontiers toute ma fortune �
fabriquer une cl� d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et
toutes les arri�re-loges du pays.
--Je ne crois gu�re � la puissance de l'or pour le bien. Il est tout
puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et
les Ap�tres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'�glise et
convertir le monde. C'est par le d�vouement et le sacrifice qu'ils
ont chang� la face de la terre. Si nous ne r�ussissons pas mieux, mon
cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas
nous immoler.
--Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous
pouvons nous rendre le t�moignage de travailler, avec un vrai
d�sint�ressement, pour la cause que nous d�fendons. Ni toi, ni moi,
ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre
avancement personnel.
--Sans doute, nous avons un certain d�sint�ressement; mais il ne faut
pas confondre le d�sint�ressement avec l'esprit de sacrifice. Un
homme est d�sint�ress� lorsqu'il pr�te son capital sans exiger le
moindre int�r�t; mais fait-il un v�ritable sacrifice? J'ai bien peur
que si nous nous examinions de pr�s, notre esprit de sacrifice ne
nous para�trait pas d�passer les limites d'une vertu fort ordinaire.
Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout �
coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si
nous consentions � perdre la vie, ou l'honneur, ou m�me la sant�; si
nous voulions passer le reste de nos jours priv�s de la parole ou de
la vue; quelle serait notre r�ponse, mon pauvre ami!
--Toi, au moins, je le sais, tu consentirais � n'importe quel
sacrifice!
--H�las! je n'en suis pas aussi certain que toi.
* * * * *
Le quatri�me jour, le Mercure sortit de son mutisme et consacra
un article � la br�lante question du jour. D�s les premi�res lignes,
la noire trahison �clata. Voici ce que disait ce journal:
"Depuis plus de deux semaines un vent de r�volution souffle sur notre
province. Nous l'avouons, nous nous sommes laiss� entra�ner par le
courant, par l'affolement g�n�ral. Sans �tre all�s aussi loin que
plusieurs de nos confr�res, nous avons �crit des choses que nous
regrettons. Apr�s trois jours de silence et de r�flexion, nous voyons
que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons
courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une op�ration qui
flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir,
un devoir aussi imp�rieux que d�sagr�able. Quand celui qui a la
mission de guider l'opinion s'aper�oit qu'il fait fausse route, ce
serait pour lui un crime sans nom que de pers�v�rer, par orgueil,
dans la voie n�faste o� il s'est engag�. Ce crime nous ne le
commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque p�nible qu'il
soit.
"O� peut, o� doit nous conduire l'agitation fi�vreuse dans laquelle
la province est plong�e depuis quinze jours? � quoi cette campagne
dans laquelle nous nous sommes engag�s, si inconsid�r�ment, va-t-elle
aboutir? � rien du tout, ou bien � la guerre civile. Et c'est parce
que cette r�ponse s'impose � notre esprit avec la m�me force que la
lumi�re du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la
d�termination de crier � nos compatriotes: Arr�tez! pendant qu'il est
encore temps.
"Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous
ont profond�ment irrit� les populations des provinces anglaises.
"Nous ne pouvons pas esp�rer que la politique s�paratiste y re�oive
le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix
d�put�s des autres provinces qui consentiront � la sortie de notre
province de la Conf�d�ration. Quand m�me les soixante-cinq d�put�s
que nous envoyons � Ottawa seraient unanimes � demander cette sortie,
jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.
"Donc, comme nous le disions tout � l'heure, la campagne inconsid�r�e
dans laquelle nous nous sommes lanc�s aboutira infailliblement, soit
� rien du tout, soit � la guerre civile. � la guerre civile, il ne
faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous
trouver en face d'un r�sultat radicalement nul?
"Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas
acceptable dans sa forme actuelle. Il devra �tre modifi� dans
plusieurs de ses d�tails. La province doit exiger des garanties.
Mais, en m�me temps, si nous voulons �tre vraiment utiles � notre
pays, si nous voulons �tre des patriotes pratiques, et non pas des
utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet
gouvernemental en principe et abandonner toute id�e de s�paration.
Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas �carter l'union
f�d�rative des provinces. D�s lors, la seule politique sage
n'est-elle pas de travailler � rendre cette union la plus acceptable
possible?"
* * * * *
Cet article habile et perfide, que Montarval lui-m�me avait sans
doute r�dig�, produisit par toute la province un grand �moi. Il donna
le ton � presque tous les journaux ci-devant minist�riels qui, les
uns apr�s les autres, rentr�rent dans les rangs et r�p�t�rent, avec
quelques amplifications et variantes, les sophismes du Mercure. Il
ne resta gu�re que la Nouvelle-France, � Qu�bec, et le _Drapeau
national_, � Montr�al, pour d�fendre la politique de s�paration.
Le Progr�s catholique, de Saint-Simon, continua � compromettre, par
ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait
l'unique soutien v�ritable. Les journaux radicaux demandaient
toujours ouvertement l'union l�gislative; mais leur voix n'avait que
peu d'�cho. Le p�ril, pour la cause nationale, c'�tait la perfide
politique du gouvernement: une union l�gislative habilement d�guis�e
sous le nom et les apparences d'une conf�d�ration.
* * * * *
Les journalistes minist�riels �taient rentr�s dans les rangs,
ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et
de lieutenants. Il n'�tait gu�re plus possible de continuer les
r�unions populaires hostiles � la politique gouvernementale. Les
orateurs faisaient d�faut partout. Les uns se disaient malades, ou
trop occup�s; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient chang�
d'opinion, que les id�es du Mercure leur paraissaient sages. De
tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier
restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se
multiplier ils ne pouvaient pas �tre partout en m�me temps. Beaucoup
d'assembl�es convoqu�es par le comit� national durent �tre
contremand�es; d'autres eurent lieu, mais tourn�rent au profit des
l�cheurs. Les ministres fran�ais commen�aient � se montrer dans
certaines parties de la province. Ils furent quelque peu siffl�s,
mais quinze jours auparavant on les aurait lapid�s.
Cependant, malgr� ce revirement des journalistes, des orateurs
politiques et des organisateurs d'�lections, le gouvernement n'osait
pas encore risquer la bataille supr�me. Les brefs, attendus de jour
en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple �taient
encore indign�es contre les ministres et fortement attach�es �
Lamirande qui inspirait une grande confiance partout o� il se
montrait. Le terrain n'�tait donc pas suffisamment pr�par� pour
assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout,
le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le
triomphe. Il fallait abattre ce g�neur. Mais comment?
Chapitre XII
Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile.
Leur vin est un fiel de dragons,
c'est un venin d'aspics qui est incurable.
Deut. XXXII, 33.
La science moderne a mis aux mains des sc�l�rats des armes
meurtri�res. � la fin du dix-neuvi�me si�cle, des explosifs violents,
capables de fendre les montagnes, �taient tr�s en vogue dans le monde
des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes
�taient fr�quents. Mais la bombe �tait brutale et peu commode. Si
elle r�pandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement
celui qui s'en servait � la rigueur des lois ou � la fureur de la
multitude. Au milieu de ce vingti�me si�cle, la bombe est pass�e de
mode. On a fait des progr�s dans l'art de tuer. De tout temps, sans
doute, ont exist� des poisons subtils, des ptoma�nes qui donnaient la
mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes
nombreux doivent �tre attribu�s � ces toxiques myst�rieux. Jadis,
cependant, ces redoutables substances n'�taient � la port�e que du
petit nombre. Aujourd'hui, la science est d�mocratis�e. La chimie est
plus n�cessaire aux peuples, selon les id�es modernes, que la
th�ologie; les laboratoires publics plus utiles que les �glises.
Conna�tre Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde
spirituel, la destin�e surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il
lui faut employer pour l'atteindre, conna�tre ces choses sublimes et
simples � la fois, c'est un savoir d�mod� dont le genre humain peut
se passer. Mais la chimie, voil� la science n�cessaire � tous! Aussi,
que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progr�s et la
vulgarisation de la chimie. Elle est remplac�e, avantageusement pour
l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de d�truire
sa victime en se cachant derri�re le chol�ra, le typhus, la variole,
la phtisie. On a pu m�me, triomphe supr�me de la science, inventer
des maladies nouvelles en croisant savamment les diff�rentes races de
bacilles. Quelques gouttes vers�es dans un breuvage donnent la mort
la plus naturelle possible. La docte facult� peut s'�tonner des
nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se
rencontraient gu�re sans prendre la forme �pid�mique; elle peut se
demander o� est le foyer d'infection; elle peut m�me soup�onner
parfois qu'un crime a �t� commis; mais elle ne saurait fournir � la
justice le moindre indice qui permette � celle-ci de s�vir. Un tel,
que tel autre avait int�r�t � faire dispara�tre, est frapp� tout �
coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les
environs. Les m�decins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux
magistrats qui s'inqui�tent ils sont bien oblig�s de dire: "Cet homme
est mort de mort naturelle".
* * * * *
Au fond d'une vaste pi�ce, richement meubl�e, moiti� salon, moiti�
bureau de travail, il fut d�cid�, une nuit, que Lamirande, le g�neur,
mourrait de la fi�vre nouvelle qui, � cette �poque, intriguait les
m�decins des deux mondes. Le Comit� ex�cutif n'y �tait pas. Le ma�tre
seul avait pris cette d�termination. Une de ses cr�atures fut charg�e
de mettre l'arr�t � ex�cution, au premier moment favorable.
* * * * *
--Il faut que je me rende � Ottawa, demain, dit Lamirande un soir
� sa femme. Une d�p�che de Houghton m'y appelle pour une affaire tr�s
importante.
--Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu
seras expos� � un grand danger pendant ce voyage.
--As-tu fait un mauvais r�ve? demande Lamirande en souriant.
--Non, et je ne crois pas aux r�ves; mais je crois aux
pressentiments, ou plut�t � ces �tranges avertissements que les anges
peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner?
--Mais, ch�re Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il
pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu
sois laiss�e pour �lever notre enfant?
--Quelque chose d'irr�sistible me dit pourtant que mon devoir est de
t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais
comment, te prot�ger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec
toi... ne me refuse pas, je t'en prie?
--Puisque tu insistes, tu viendras, ma ch�re femme. Un petit voyage,
du reste, te fera du bien et chassera ces id�es noires. Car si je
crois fermement aux anges et � leurs avertissements, je crois non
moins fermement � l'influence naturelle du corps sur l'�me. Une
l�g�re indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous
les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble � Ottawa.
* * * * *
Le voyage se fit sans le moindre accident.
Le vague pressentiment de Marguerite s'�tait dissip� comme un nuage.
En revenant � Qu�bec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs,
prirent un repas � la gare des Trois-Rivi�res, le train �tant en
retard � cause de la neige. � peine s'�taient-ils mis � table qu'un
jeune gar�on, inconnu et pauvrement v�tu, qui se tenait pr�s de la
porte de la salle � manger, poussa un cri effroyable et tomba comme
foudroy�. Tous se l�vent, instinctivement. Seul un homme assis pr�s
de Lamirande reste � sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit
�tendre rapidement la main au-dessus de la tasse de th� que l'on
vient de mettre � c�t� du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu
aupr�s de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions.
Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont
suivi. Personne ne fait attention � l'homme rest� seul � table.
--Le voil� qui revient � lui d�j�, fait Lamirande au bout d'un
instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'�pilepsie, apparemment tr�s
grave, dispara�tre aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire.
Puis tous se remettent � table.
--Vois donc, on s'est tromp�, dit Marguerite � son mari; on m'a donn�
le caf� et tu as le th�. �changeons.
Et Lamirande donne sa tasse � Marguerite et prend celle de sa femme.
Ce fut le seul incident du voyage.
* * * * *
Encore la vaste pi�ce richement meubl�e, moiti� salon, moiti�
bureau de travail. Il est nuit. Le ma�tre tient ce monologue:
--Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un gar�on de caf� l'a fait
�chapper � la mort, mais � quel prix! C'est sans doute mieux ainsi.
Eblis a d� inspirer lui-m�me cette erreur. Il verra mourir sa femme
et son art sera impuissant � la sauver. Les douleurs de la fi�vre qui
lui �tait destin�e auraient �t� des jouissances �c�t� des tortures
morales qu'il va endurer. � cela s'ajoutera le d�sespoir de ne
pouvoir quitter sa femme pour prendre part � la lutte. D�cid�ment,
c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avis� que ses
serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme n�faste soit
abattu. Il est pr�f�rable, sans doute, qu'il ne meure pas,
puisqu'Eblis l'a �pargn�. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On
aurait peut-�tre eu des soup�ons sur la cause de sa maladie. Mais il
faut que son influence soit � jamais d�truite, que ses compatriotes
cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que
sa mort.
Ainsi se parlait � lui-m�me le ma�tre, dans le silence de la
nuit.
Chapitre XIII
Calumnia conturbat sapientem, et
perdet robur cordis illius.
La calomnie trouble le sage, et elle
abattra la fermet� de son coeur.
Eccli. VII, 8.
Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le
po�te latin, �craseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot
perfide, un simple geste, m�me le silence peut, en fl�trissant la
r�putation d'un homme, remplir son �me d'indicibles angoisses.
Deux jours apr�s le monologue du ma�tre, la Libre-Pens�e publia ces
lignes:
"Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour
le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au
moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses
projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui
les combat uniquement par d�pit. M. Lamirande le grand cl�rical,
veut-il, bien nous donner quelques renseignements, tr�s pr�cis, qu'il
poss�de � ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons oblig� de les
donner nous-m�mes".
Lamirande d�daigna cette vague insinuation. Il ne pouvait m�me pas
comprendre � quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses
motifs �taient purs. Leverdier eut un soup�on de ce qui allait venir.
--Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans
ses manoeuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait
pareille accusation si elle venait � se formuler contre moi en termes
pr�cis.
--Ces gens-l� peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.
--Je te crois un peu pessimiste.
Leverdier ne l'�tait pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la
Libre-Pens�e porta formellement son accusation. Il affirma, avec un
grand luxe de d�tails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit o�
la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une r�ception
chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son
appui au projet minist�riel, mais qu'en retour il voulait avoir la
promesse d'une position de consul � Paris ou � Washington. Le tout
�tait appuy� par la d�claration solennelle, d�ment attest�e devant un
juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nomm� Duthier. La
conversation avait eu lieu pr�s d'une fen�tre o� Duthier s'�tait
retir� pour se reposer un instant. Cach� par les rideaux il avait
tout entendu sans �tre vu. Il avait d'abord gard� le silence, mais
voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait � son bien aim�
ma�tre, il avait cru que c'�tait un v�ritable devoir pour lui de
parler.
Ce Duthier �tait un inconnu, arriv� depuis peu de temps au pays, on
ne savait trop d'o�. Tout d'abord, bien peu de personnes ajout�rent
foi � ce r�cit, absolument invraisemblable, vu le caract�re et l'�tat
de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une
d�n�gation formelle � cette atroce accusation, et invita priv�ment
sir Henry � mettre fin � la calomnie. Au moment m�me o� il
s'attendait � recevoir un mot de r�ponse, quelle ne fut sa
stup�faction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu
suivant d'une interview qu'un reporter avait eue avec le premier
ministre:
"M. Lamirande ayant ni� l'accusation port�e contre lui par le nomm�
Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoy� un repr�sentant
du Sun aupr�s du premier ministre pour savoir exactement � quoi
nous en tenir � ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:
--Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation port�e
par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la d�n�gation
formelle de celui-ci. Dans l'int�r�t de la v�rit� je viens vous prier
de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.
--R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune
homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais
que j'admire beaucoup, tout de m�me.
--Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui pr�te?
--R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette
d�claration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoy�
imm�diatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend
par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des
indiscr�tions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier
sont intol�rables!
--Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une
indiscr�tion?
--R. Vous devenez indiscret vous-m�me!
--Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet
de la position de consul � Paris ou � Washington?
--R. M. Lamirande lui-m�me ne nie pas qu'une telle conversation
ait eu lieu.
--Q. Vous ne voulez pas me dire quelle �tait la nature de cette
conversation?
--R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscr�tions
comme un domestique? Je vous le r�p�te, je d�plore profond�ment cet
incident, et ma ferme d�termination c'est de ne pas l'aggraver en m'y
m�lant d'aucune fa�on. Vous pouvez clore votre interview, car, avec
toute votre habilet�, vous ne r�ussirez pas � me faire r�v�ler ce qui
a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout �
fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.
"L�-dessus notre repr�sentant prit cong� de sir Henry."
* * * * *
La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y
avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le
domestique, et que ce serait inutile d'insister aupr�s de sir Henry
pour obtenir justice. Il raconta dans la Nouvelle-France exactement
ce qui s'�tait pass� entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une
d�claration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'�tait
bien l� ce que Lamirande leur avait confi� aussit�t apr�s l'entrevue.
Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans
rien pr�ciser.
Dans la province de Qu�bec l'opinion se partagea. Tous les hommes
sinc�res, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande,
furent convaincus que le jeune d�put� �tait la victime d'une affreuse
calomnie, et ils n'en con�urent pour lui que plus d'affection,
d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison
ou pour une autre, voulaient se remettre � la remorque des ministres,
profit�rent de ce pr�texte pour se d�clarer ouvertement contre le
chef du mouvement s�paratiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait
r�ellement � l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant,
de plus farouche que l'homme qui, par int�r�t, fait semblant de
croire � une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui pr�tendaient
ajouter foi � l'histoire de Duthier et aux habiles r�ticences de sir
Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande
lui-m�me, mais les principes qu'il d�fendait. C'�tait une vraie
d�route pour la cause nationale. Les ministres virent que c'�tait le
moment psychologique. Ils firent lancer les "brefs" et fix�rent les
�lections � une date aussi rapproch�e que possible, dans les derniers
jours de janvier 1946.
Chapitre XIV
Omnia excelsa tua et fluctus tui
super me transierunt.
Toutes vos eaux �lev�es comme des
montagnes, et tous vos flots ont
pass� sur moi.
Ps. XLI, 8.
Atrocement calomni�, accus� de v�nalit�, lui qui �tait le
d�sint�ressement m�me; soup�onn� de ne combattre le gouvernement que
par d�pit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui
repoussait la politique minist�rielle pour ob�ir aux inspirations du
plus sublime patriotisme, Lamirande �tait accabl�, submerg� par un
d�go�t immense. Avec la gr�ce de Dieu, obtenue par la pri�re et la
communion fr�quente, il put �loigner de son �me la haine, le d�sir de
vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put �chapper � une
indicible tristesse qui l'enveloppait et le p�n�trait comme un �pais
et froid nuage.
Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade,
en proie � la fi�vre myst�rieuse qui, depuis plusieurs ann�es, avait
fait son apparition sur divers points du globe. La docte facult�
avait r�ussi � lui donner un nom savant tir� du grec, et � d�crire
tr�s minutieusement la forme et les moeurs du microbe qui en �tait
l'incontestable auteur. Mais le moyen de d�truire cette petite vie
qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouv�. Comme ses
confr�res, dont il consulta plusieurs, Lamirande �tait r�duit �
l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait m�me pas
s'imaginer o� madame Lamirande avait contract� cette maladie dont il
n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.
Retenu presque jour et nuit aupr�s de sa femme qui empirait toujours,
Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte � la lutte
supr�me. Leverdier se multipliait. Il avait pos� sa candidature dans
un comt� voisin de Qu�bec. Puis, parcourant les campagnes de tout le
district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait
des articles pour son journal au beau milieu des comit�s des
patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu
des comit�s, �lectoraux, tandis que cinquante personnes parlaient �
tue-t�te autour de lui et l'interrompaient � chaque instant. Il
�crivait une phrase, puis il fallait r�pondre � une question; au
milieu d'une p�riode, il �tait oblig� de s'arr�ter pour r�gler une
dispute, ou donner une direction.
Pendant ce temps, Lamirande �tait condamn� � une inactivit� relative
qui le torturait. Malgr� l'angoisse qui lui tenaillait le coeur � la
vue de sa bien aim�e Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne
se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme
l'emporta chez lui m�me sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se
r�soudre � quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les
travaux du comit� central, aidait � la r�daction de la
Nouvelle-France et allait parler aux assembl�es convoqu�es � Qu�bec
et dans les environs. Quant � sa propre �lection, il n'avait gu�re
besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient
depuis des ann�es et qui l'aimaient, lui �taient rest�s fid�les.
C'�tait l� sa seule consolation au milieu des �preuves, des d�boires,
des inqui�tudes poignantes dont il �tait accabl�.
Chapitre XV
Qui se existimat stare videat ne cadat.
Que celui qui croit �tre ferme,
prenne garde de ne pas tomber.
I Cor. X, 12.
Saint-Simon se pr�sentait dans le comt� de Qu�bec, entre le candidat
du gouvernement et celui de Lamirande, comme s�paratiste, bien plus
s�paratiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la
cause nationale.
Un jour, il convoqua une assembl�e des �lecteurs de la Jeune-Lorette
et mit Lamirande au d�fi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le d�fi,
bien que de telles rencontres, o� la discussion est rarement digne,
lui r�pugnent souverainement. Mais refuser de faire face � son
accusateur, c'est compromettre les chances, d�j� faibles, de son
candidat.
Depuis quelques jours le temps avait �t� superbe. Le soleil brillait
dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermom�tre seul
disait qu'il y avait vingt degr�s au-dessous de z�ro Fahrenheit. Le
matin de la r�union, un changement s'�tait op�r� dans l'atmosph�re.
Le mercure �tait mont� de dix degr�s, mais le froid paraissait bien
plus intense. L'humidit� p�n�trait jusqu'aux os. Le soleil s'�tait
lev� rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris
se montrait; tandis que du c�t� oppos�, du redoutable nord-est, le
vent s'�tait �lev�, tr�s faible d'abord, � peine perceptible, mais
augmentant sans cesse � mesure que les nuages s'�tendaient et
s'�paississaient. Bient�t la neige commence � tomber, fine, drue,
p�n�trante. C'est un crescendo formidable: vent, neige, poudrerie
prennent � chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les
branches sont roidies par la gel�e, font entendre de sinistres
craquements et se tordent sous les puissantes rafales.
Malgr� la temp�te, l'assembl�e eut lieu. Du reste, l'avant-midi les
chemins �taient encore passables, et pour se rendre de Qu�bec �
Lorette on allait le vent arri�re. Lamirande, absorb� par ses
inqui�tudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air �tait
rempli.
La r�union fut ce qu'elle devait �tre: d�sagr�able, d�testable.
Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui
tra�naient dans les journaux depuis quelque temps. C'�tait un
ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position
brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement
par, d�pit. Sur ce th�me, le mis�rable esclave de Montarval broda
pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui r�pondit avec autant de
dignit� et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens
sens�s et raisonnables lui �taient sympathiques; mais du sein de
l'assembl�e beaucoup de voix s'�levaient pour l'insulter.
Jamais Lamirande n'avait �prouv� �coeurement aussi profond qu'� la
fin de cette r�union; jamais il n'avait senti dans son coeur un
sentiment aussi voisin de la haine.
L'assembl�e finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que
Lamirande remarqua, pour la premi�re fois, la violence de la temp�te
qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'�tait pas
tomb�, et pour retourner � Qu�bec il fallait faire face au terrible
nord-est qui asphyxiait, � la neige qui cinglait. Pour Lamirande,
il n'y avait pas � h�siter. Absent depuis le matin, la pens�e de sa
femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus
imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher
prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour � Qu�bec �tait un
voyage tr�s p�nible, mais ce n'�tait pas une entreprise folle.
Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de
Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande.
Son cheval, tout en jambes, �tait peu propre � lutter contre le vent,
et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le
journaliste lui-m�me eurent recours assez copieusement � l'eau-de-vie
sous pr�texte de se pr�munir contre le froid.
La temp�te augmentait toujours. La poudrerie �tait devenue vraiment
terrifiante. On ne pouvait pas voir � dix pas en avant ou en arri�re
de soi. � chaque c�t� du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste
tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidit� vertigineuse.
Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'�tait tourn� �
gauche.
Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet
instant, Lamirande a entrevu, � droite, dans le champ, un spectacle
qui fige le sang dans ses veines: un attelage � moiti� enseveli dans
un banc de neige. Il reconna�t le cheval de Saint-Simon, et comme
un �clair, la situation se pr�sente � son esprit: le malheureux
journaliste et son cocher se sont �gar�s; et d�j�, sans doute,
engourdis par le froid, ils sont condamn�s � une mort certaine si on
ne vient promptement � leurs secours.
Le cocher de Lamirande, toujours tourn� � gauche, n'a rien vu.
Alors des pens�es horribles traversent le cerveau de Lamirande, le
br�lant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau,
instantan�ment, tout le mal que cet homme n�faste a fait � la cause
nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables
accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et
il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire
la justice de Dieu!
Oui! cette horreur �tait entr�e dans la pens�e de Lamirande et elle
�tait tout pr�s de p�n�trer dans la partie sup�rieure de son �me. Il
allait succomber � la tentation, il allait commettre un crime que
seul loeil de Dieu pouvait voir.
Lorsque, dans deux ou trois jours, la temp�te finie, on aurait
retrouv� les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait
pu soup�onner seulement que dans une trou�e de la poudrerie Lamirande
avait vu le commencement de cette trag�die et l'avait laiss�e
s'accomplir? Il fut donc pench� sur le bord de l'ab�me que nous
c�toyons sans cesse et o� tous nous tomberions � chaque instant si la
gr�ce divine ne nous retenait: l'ab�me du p�ch�.
Avec un cri d'effroi et d'horreur � la pens�e de l'�pouvantable chute
qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en r�alit�, n'avait
dur� qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arr�ta son
cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une
maison �tait proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec
pr�caution, pour ne pas s'�garer � leur tour, ils se dirigent vers
l'endroit o� Lamirande a entrevu les victimes de la temp�te. Ils les
trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de tra�neau,
n'ont rien pour se mettre � l'abri du froid. Compl�tement
d�sorient�s, �puis�s par leurs efforts d�sesp�r�s pour d�gager leur
cheval et pour se faire entendre, ils sont d�j� � moiti� plong�s dans
le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.
Avec grand-peine on peut les ramener � la maison. Lamirande leur
donne les premiers soins que r�clame leur �tat, puis continue sa
route, remerciant humblement Dieu de l'avoir pr�serv� de l'ab�me.
Chapitre XVI
Quoniam melior est misericordia
tua super vites.
Car votre mis�ricorde est
pr�f�rable � toutes les vies.
Ps. LXII, 4.
Les �lections sont termin�es. C'est un vrai d�sastre pour la cause
nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne,
particuli�rement dans la province de Qu�bec. Houghton est plus
heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux
qu'avant la dissolution. C'est le Canada fran�ais qui, tromp�,
d�voy�, donne au gouvernement la plus forte majorit�, � ce
gouvernement qui m�dite la ruine de l'�glise et de la nationalit�
fran�aise! Lamirande est �lu avec Leverdier et un petit nombre
d'adh�rents; mais la masse de la d�putation fran�aise se compose de
partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, gr�ce �
l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en
apparence ultra-s�paratiste.
Lamirande voit s'�crouler en m�me temps ses esp�rances de patriote et
son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait
son oeuvre. Douce, r�sign�e, elle s'en va comme elle a v�cu, en
Parfaite chr�tienne; ce qui ne veut pas dire en indiff�rente. Jeune
encore, elle tient naturellement � la vie. Elle lutte contre la mort
qui s'avance. Aim�e et aimante, l'id�e de la s�paration d'avec son
mari et son enfant l'�pouvante. Mais elle r�p�te avec le Sauveur au
jardin des Oliviers: "Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice
s'�loigne de moi, que Votre volont� soit faite et non la mienne!"
Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il
quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pi�ce voisine se
jeter � genoux devant une statue de son saint Patron, et l�, il
r�pand son �me dans une pri�re supr�me, dans une supplication
d�chirante: "Grand saint Joseph, r�p�te-t-il sans cesse vous pouvez
m'obtenir de Celui dont vous avez �t� le p�re nourricier la vie de ma
femme. Obtenez-moi cette gr�ce, je vous en conjure. Dieu a permis la
destruction de mes r�ves politiques, des projets de grandeur que
j'avais form�s pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout
� fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!"
Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fix�s sur la statue.
Tout � coup, il s'estime en proie � une hallucination. La douleur, se
dit-il, me trouble le cerveau. Car voil� que la statue s'anime. Ce
n'est plus un marbre blanc et froid qui est l� devant lui, c'est un
homme bien vivant. Le lis qu'il tient � la main est une vraie fleur.
Et saint Joseph parle:
--Joseph, si vous insistez sur la gr�ce temporelle que vous demandez,
elle vous sera certainement accord�e. Votre femme vivra. Si au
contraire, vous laissez tout � la volont� de Dieu, le sacrifice que
vous ferez de votre bonheur domestique sera r�compens� par le
triomphe de notre patrie. Vous serez exauc� selon votre pri�re. Et
afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens,
voici!"
Et saint Joseph, d�tachant une feuille de sa fleur de lis la met dans
la main tremblante de Lamirande.
Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient
pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.
Tout boulevers�, Lamirande se pr�cipite dans la chambre de sa femme.
--Qui te parlait tout � l'heure? lui demande Marguerite. C'�tait une
voix �trange, une voix c�leste... Qu'as-tu donc, mon mari?
Lamirande, se jetant � genoux � c�t� du lit, et prenant sa femme
doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est pass�.
--Ce n'�tait pas un r�ve, dit-il, voici la feuille de lis que saint
Joseph m'a donn�e.
--Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce
pas?
--Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai �t�
heureuse avec toi; mais si c'est la volont� du ciel que je meure....
--Ce n'est pas la volont� de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un
miracle pour me dire que tu vivras.
--Mais si je vis, la patrie mourra!
--Saint Joseph n'a pas dit cela.
--Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'� la condition que tu
fasses le sacrifice de ton bonheur....
--Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!
--Mais ne pourrais-tu pas demander que la volont� de Dieu se fasse?
Lamirande garde le silence.
Marguerite rassemblant, pour un supr�me effort, les derniers restes
de sa vitalit�, poursuit:
--Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu
as travaill� longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les
efforts de tes amis ont �t� vains. Et voici qu'au moment o� tout
para�t perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux
lui offrir le sacrifice de quelques ann�es de bonheur. C'est un dur
sacrifice, mais faisons-le g�n�reusement. Il ne s'agit pas seulement
de la prosp�rit� et de la grandeur mat�rielle du pays, mais aussi du
salut des �mes pendant des si�cles peut-�tre. Car si les soci�t�s
secr�tes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette
pens�e qui t'a soutenu dans les p�nibles luttes de ces derni�res
semaines. C'est cette pens�e qui me soutient maintenant. Pense donc,
quel bien en retour de quelques ann�es d'une pauvre vie! Ce n'est pas
souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....
Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait
plus redoutable � lui qui devait rester qu'� elle qui s'en allait.
Perdre sa femme! Voir sa bien-aim�e devenir "ce je ne sais quoi qui
n'a de nom dans aucune langue"; la conduire au tombeau; la confier
aux vers et � la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore
longtemps aupr�s de lui, c'�tait affreux. Cette pens�e lui causait
une agonie mortelle.
Enfin, la gr�ce divine et les pri�res de Marguerite l'emport�rent sur
les r�pugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit
sinc�rement cette pri�re: "Seigneur J�sus! qu'il soit fait selon
votre volont� et non selon la n�tre. Ou plut�t faites que notre
volont� soit conforme � la v�tre".
* * * * *
La cruelle maladie suit son cours.
Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait,
fit venir le p�re Grandmont. Leverdier et sa soeur H�l�ne �taient
aupr�s de la mourante depuis le matin. Marguerite re�ut les derniers
sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur ang�lique.
Elle fit ses adieux, simples et touchants, � son mari et � sa fille,
� sa soeur et � son fr�re adoptifs, au p�re Grandmont. Elle baissa
ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande
croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se r�veiller dans
l'�ternit�. Tout � coup elle fit signe � son mari qu'elle voulait lui
parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit:
"H�l�ne t'a toujours aim�. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu!
Au ciel!"
Puis, recommandant son �me � Dieu, elle rendit doucement le dernier
soupir.
* * * * *
Cette nuit-l�, H�l�ne pria et pleura longtemps aupr�s du corps de
Marguerite.
Des pens�es tumultueuses envahirent son �me et l'effray�rent. Des
d�sirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait � jamais �teints,
se r�veill�rent soudain en elle et la troubl�rent. Elle aurait
d�sir� n'�prouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle
n'osait nommer, se m�lait � son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait,
mais ses larmes, qu'elle aurait voulues am�res et br�lantes, �taient
douces. Elle d�sirait ne demander au ciel que le repos de l'�me de
Marguerite et le courage pour Joseph, et c'�tait pour elle-m�me
qu'elle priait. "Seigneur, disait-elle, vous m'avez accord� la
gr�ce de vaincre mon coeur pendant quinze ans, soutenez-moi dans
cette heure supr�me. Je puis penser � lui maintenant sans crime, sans
injustice envers celle que j'aimais comme une soeur et qui est sans
doute aupr�s de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse
apr�s tant d'ann�es de souffrance, faites-moi cette gr�ce, � mon
Dieu! Et s'il ne doit pas en �tre ainsi, aidez-moi � souffrir
encore et � Vous b�nir toujours."
Chapitre XVII
Cogitationes meae dissipatae sunt,
torquentes cor meum.
Toutes mes pens�es ayant �t� renvers�es,
elles ne servent plus qu'� me d�chirer le coeur.
Job. XVII, II.
Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort
avait en quelque sorte divinis�s, Lamirande se sentit calme et fort.
� l�glise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le
chant sublime de la messe de Requiem �leva son �me au-dessus des
amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de
l'�ternit�. Ce fut au retour du cimeti�re, quand il rentra dans sa
maison o� il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, d�sol�e �
tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine
s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, o� son �me semblait
p�n�trer en quelque sorte, � la suite de l'�me de Marguerite, se
ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vall�e de
larmes, et le chemin qu'il lui restait � parcourir paraissait
interminable.
Les soeurs du couvent de Beauvoir �taient venues chercher la petite
Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlev� de la maison le
dernier rayon de lumi�re qui nagu�re encore l'illuminait si
gracieusement.
Malgr� les efforts de Leverdier, une sorte de d�sespoir s'empara de
Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai
�t� pr�somptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'h�ro�sme
sans y �tre appel�, sans avoir la gr�ce n�cessaire. Seuls les saints
ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la
vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer
aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais d� humblement choisir
la voie moins parfaite mais plus s�re qui m'�tait offerte; j'aurais
d� demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daign� exaucer ma
pri�re.
Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'�tre un miracle, cette
apparition de saint Joseph n'�tait peut-�tre qu'un prestige
diabolique. Ce ne pouvait �tre une simple hallucination, puisqu'il
avait toujours la preuve mat�rielle de la r�alit� objective de la
vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis bris� de
la statue. Mais le tentateur avait peut-�tre voulu lui tendre un
pi�ge en lui proposant un sacrifice qu'il avait accept� par orgueil
plut�t que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je
suis fort, je puis renoncer � ce qui m'est le plus cher au monde!
Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'�tait plus le d�mon
qui l'avait tent� et tromp�. Il �tait bien convaincu que l'apparition
�tait c�leste; mais qu'� cause de ses r�sistances, � cause de ses
r�pugnances � accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le
m�rite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays.
Humainement, tout �tait perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle
pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'�tait � la
condition que l'�preuve f�t courageusement accept�e. J'ai mal
accueilli cette �preuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon
sacrifice. Dieu est donc d�gag� de sa promesse. Ma femme est morte et
mon pays va mourir!
Toutes ces pens�es am�res le jettent dans un pro fond abattement. Il
ne peut se r�soudre � ouvrir son coeur � Leverdier, lui parler du
miracle. Il lui semble que son ami le bl�mera comme il se bl�me
lui-m�me, doutera comme il doute. Voulant s'�pargner cette nouvelle
souffrance, il se tait.
Cette douleur sombre, sans larmes, sans �panchement du coeur,
inqui�te Leverdier.
--Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette
tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te
conduire � Manr�se. Tu y passeras une journ�e ou deux avec le p�re
Grandmont.
--Tu as raison, dit Lamirande. Allons!
Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye o� plus de
quinze ann�es auparavant Lamirande avait, pour la premi�re fois,
parl� de son bonheur � son jeune ami. C'�tait alors le printemps; les
oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne �tait belle
et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de
verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, d�pouill�s, sous un
firmament gris et froid.
Leverdier conduit son ami jusqu'� la porte de la maison de retraite.
--Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique
son courage.
--Merci! mon ami, merci!
* * * * *
Lamirande monta � la chambre du p�re Grandmont, chambre dont il
connaissait bien le chemin. Le v�n�rable pr�tre lui ouvrit les bras.
Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de
J�sus-Christ tout ce qui s'�tait pass�; toutes ses tentations, toutes
ses d�faillances.
Ils pass�rent ensemble une partie de la nuit devant le saint
sacrement, dans la petite chapelle int�rieure de la maison, ab�m�s
dans la m�ditation sur le n�ant de la vie.
De bonne heure, le p�re dit sa messe. Lamirande la servit et re�ut le
Pain c�leste qui chassa de son �me les doutes, comme le soleil
dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu
�taient revenus, mais Lamirande se d�fiait toujours de lui-m�me.
--Mon p�re, dit-il, je suis trop faible pour continuer loeuvre que
j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il
a �t�, sera accept� et que Dieu enverra, en retour, quelque secours
inattendu � la patrie. Je le crois. Mais mon r�le est maintenant
rempli. Je puis me retirer quelque part o�, ne cherchant � pratiquer
que des vertus ordinaires, je serai moins expos� � tomber.
--Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le
bon religieux. Votre r�le n'est pas accompli, loin de l�. Restez dans
la politique, c'est-�-dire � votre poste, et attendez patiemment que
Dieu r�ponde � votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le
fera, tr�s certainement. Ces faiblesses humaines que vous d�plorez,
en les exag�rant peut-�tre un peu, sont une grande gr�ce. Elles vous
tiennent dans l'humilit�, sans laquelle il est impossible de plaire �
Dieu. Songez � saint Paul qui avait �t� ravi au troisi�me ciel, et
qui nous dit: "De peur que la grandeur de mes r�v�lations ne me
caus�t de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair
un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets".
Je vous trouverais bien � plaindre et bien expos�, mon enfant, si
vous �tiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber
� chaque instant: vous seriez une proie facile au d�mon de l'orgueil.
--Mais, mon p�re, non seulement je crains de tomber, je tombe
effectivement!
--Et quand m�me cela serait! Relevez-vous, voil� tout. Si, pour vous
rendre chez vous, vous �tiez oblig� de parcourir un chemin tout
rempli de trous et parsem� de cailloux, la crainte, la certitude m�me
de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains,
cette certitude, dis-je, ne vous d�tournerait pas d'entreprendre le
trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'emp�che pas
d'arriver au but, pourvu qu'on se rel�ve.
--Mais pour se relever, il faut la gr�ce....
--Sans doute, et cette gr�ce est toujours accord�e � qui la demande
sinc�rement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux
�tre couch�s que debout. Ils demandent peut-�tre � Dieu la gr�ce de
se relever, mais c'est une demande qu'ils ne d�sirent pas r�ellement
voir exauc�e. Aimant la fange, ou la poussi�re, ou le gazon fleuri o�
ils sont tomb�s, ils veulent secr�tement y rester, plut�t que de
continuer leur p�nible voyage. Tout en demandant � Dieu du bout des
l�vres la gr�ce de se relever, ils seraient d�sol�s si Dieu les
relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les rel�ve
pas.
--Eh bien! mon p�re, je resterai � mon poste aussi longtemps que vous
ne me direz pas que ma t�che dans le monde politique est achev�e.
--Tr�s bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en
aller. Ce ne sera pas de sit�t, je m'imagine, car il reste beaucoup �
faire. Peut-�tre m�me Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau
sacrifice avant que tout soit termin�.
--Avec sa gr�ce je le ferai!
Chapitre XVIII
Ergo cujus vult miseretur.
Il est donc vrai qu'il fait mis�ricorde
� qui il lui pla�t.
Rom. IX, 18.
La rentr�e des chambres est fix�e au 15 f�vrier 1946.
Ce jour-l�, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans
les bureaux de r�daction de la Libre-Pens�e, � Montr�al. Montarval
y �tait avec le r�dacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques
autres radicaux bien connus de la m�tropole. Il est � peine
n�cessaire de dire que le coll�gue de sir Henry, membre du cabinet
conservateur, n'�tait pas entr� dans les bureaux de la feuille impie
par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec
une boutique de perruquier tenue par un affid� de la secte.
--Eh bien! s'�cria Montarval, nous triomphons nous avons une majorit�
minist�rielle �crasante. Nous pr�senterons de nouveau le m�me projet,
avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de
faire croire aux d�put�s de la province de Qu�bec qu'ils ont obtenu
quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il �tait. J'ai
m�me trouv� le moyen de l'am�liorer quelque peu, chose que je ne
croyais pas possible. Il sera vot�, et dans dix ans tout sera entre
nos mains.
--Oui, fait Ducoudray, tout a march� selon tes plans et nos d�sirs.
Dieu sait....
--Encore cette expression!
--Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre!
--Je sais que ta premi�re �ducation a �t� tout impr�gn�e de
superstitions chr�tiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque
mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire?
--J'allais dire que les �lections ont d� co�ter affreusement cher.
J'esp�re que toi et sir Henry avez arrang� les choses pour que cela
ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier
au commencement du nouveau r�gime serait fort ennuyeux.
--Que cela ne t'inqui�te pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur
poign�e de fanatiques au d�fi de trouver la moindre irr�gularit� dans
la caisse publique.
--� propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi,
et il fallait l'abattre, l'�craser; mais si nous avions pu nous
exempter d'avoir recours � cette histoire invent�e sur son compte....
�tait-ce bien n�cessaire?
--Il ne fallait n�gliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les pr�tres
appellent des remords de conscience, par hasard?
--Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a us� toutes ses
dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-l�, quand
ils ne sont pas absolument n�cessaires, m'ennuient, m�coeurent... je
ne sais quoi....
Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.
--Un cas de spleen bien accentu�, fait l'un des assistants, caus� par
une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen apr�s chaque
repas pendant trois jours, voil� ce quil te faut.
Ducoudray ne r�pondit rien. Il continuait toujours � marcher de long
en large, troubl� et agit�.
Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixit�
sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et
gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du
perruquier, il glissa quelques mots tout bas � l'oreille de l'affid�.
Celui-ci f�t un signe dassentiment, tout en p�lissant.
Les autres visiteurs �tant bient�t partis apr�s Montarval, Ducoudray
se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte � cl� et alla
s'affaisser dans un fauteuil.
--Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion,
ou sont-ce r�ellement des remords? Il me semblait que depuis des
ann�es j'avais �touff� ce que les chr�tiens appellent les cris de la
conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient
je ne sais d'o� et qui me dit: Tu es un mis�rable! Est-ce la voix de
ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma m�re?... J'ai
r�v� encore d'elle, la nuit derni�re.... Son �me peut-elle venir me
parler?... L'�me existe-t-elle seulement?... Il me semblait que
j'�tais tout petit enfant, que j'�tais � genoux devant ma m�re et
qu'elle me montrait � prier. Je crois que je pourrais r�p�ter les
paroles qu'elle me faisait dire: "Je vous salue, Marie, pleine de
gr�ce"... Non je ne puis pas continuer....
Longtemps il resta plong� dans une arri�re r�verie. Puis, se levant
brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces
id�es.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis
all� trop loin dans le mal.... Voil� que �a revient! Le mal! Mais
enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? D�cid�ment,
il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le
fameux p�re Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, �
Longueuil. Il para�t que le vieux dit des choses bien dr�les. Si j'y
allais! Cela changerait mes id�es et me donnerait peut-�tre le sujet
d'un joli article pour demain. Rire un peu des j�suites, �a prend
toujours.
Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne
remarqua pas un homme qui en sortit presque au m�me moment; un homme
qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son
paletot relev� jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid,
sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra
dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son
chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derri�re lui; mais
l'e�t-il fait qu'il n'e�t rien vu d'�trange: un homme qui marchait �
quelques pas derri�re lui, le visage � l'abri du vent, les yeux
prot�g�s contre l'�clat de la neige et de la lumi�re �lectrique.
Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un tra�neau de place et donna
ordre au cocher de traverser � Longueuil.
La nuit �tait belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires
que le jour, si fr�quentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune,
qui avait �teint la plupart des �toiles, versait des flots de lumi�re
argent�e sur le "pont" de glace qui couvrait le fleuve g�ant. La
neige refl�tait cette lumi�re en y ajoutant un �clat particulier qui
permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des
yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette
splendide illumination. Dans un tra�neau de place qui suivait le
sien, � un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas
endurer cet �blouissement.
Le plus profond silence r�gnait sur le fleuve, rompu seulement par le
tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni
les grelots du cheval qui tra�nait sa voiture ni ceux du cheval qui
suivait. Il �tait � cent lieues de Montr�al, et � trente ann�es de
l'an de gr�ce 1946. Il �tait dans le paisible village en bas de
Qu�bec, bien loin en bas, o� il avait pass� les ann�es de sa
jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il �tait aux genoux de sa m�re
qui lui faisait faire sa pri�re du soir. De l'humble mansarde o� il
priait, loeil d�couvrait l'immense �tendue du fleuve, large de sept
lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage
grandiose et triste, tant�t �clair� par les p�les rayons de la lune,
tant�t baign� par les feux du soleil couchant. Il respirait de
nouveau les fortes odeurs du salin , il jouait encore sur la gr�ve
couverte de galets et de varechs et que le baissant avait mis �
sec. Puis le montant venait couvrir d'abord les rochers au large,
puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant � flot la vieille
chaloupe.
Tout ce lointain pass� lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait
rapidement vers Longueuil. La pens�e de sa m�re, morte lorsqu'il
n'avait que huit ans, le hantait; sa m�re qu'il avait tant aim�e, qui
avait veill� sur son berceau, lui avait appris � b�gayer les noms de
J�sus, de Marie et de Joseph, noms h�las! que depuis vingt ans il
n'avait plus prononc�s que pour les blasph�mer. Jamais il n'avait �t�
travaill� et tourment� comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il
menait, vie de haine, de passion, vie de volupt� et de luttes f�roces
contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui
avait inspir� ce sentiment profond de d�go�t et de terreur qu'il
�prouve en ce moment. Il croyait avoir effac� en lui tout vestige de
foi, � force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, � force de
s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impi�t�. En effet,
pendant des ann�es, il avait joui de cette �pouvantable tranquillit�
qui remplace dans l'�me la gr�ce du remords. Et voici que depuis
quelques jours cette tranquillit� est disparue. Du moment qu'il n'est
pas activement employ�, sa pens�e retourne � trente ann�es en arri�re
et le transporte au village natal, � l�glise o� il fut baptis� et fit
sa premi�re communion, � la modeste chambre o� il priait, le soir,
sous le regard de sa m�re.
Tout un r�giment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-l� qu'il
n'en aurait fait aucun cas.
Les cloches de la belle �glise de Longueuil, appelant les fid�les aux
exercices de la retraite, le tirent de sa r�verie. Arriv� bient�t au
village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher
de l'attendre et p�n�tre dans le temple. "Pourvu, pense-t-il, que ce
j�suite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen �ge!"
Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est �tranger,
lui offre. Un autre �tranger entre aussit�t apr�s. Le bedeau veut le
mettre � c�t� de Ducoudray, mais il pr�f�re rester � l'ombre d'une
colonne. La lumi�re lui fatigue la vue, dit-il. Malgr� le mauvais
�tat de ses yeux, il les tient fix�s sur Ducoudray.
Le sermon fut simple et �loquent. Chez le p�re Grandmont, c'�tait le
coeur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les �mes; et ces deux
amours donnaient � ses discours une force et une chaleur qui
n'avaient gu�re besoin des ornements de la rh�torique pour vaincre et
fondre les coeurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement
not� quelques expressions d'une forme un peu na�ve et qu'en torturant
convenablement il aurait pu faire servir de th�me � ses railleries.
Mais ce soir il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave,
recueilli et les paroles du pr�tre l'impressionnent douloureusement
au lieu de l'amuser.
Le pr�dicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des
deux �tendards, l'�tendard de J�sus-Christ et l'�tendard de Satan,
sous l'un desquels tout homme doit n�cessairement se ranger.
Impossible de rester neutre entre les deux ann�es, simple spectateur
du combat; il faut �tre d'un c�t� ou de l'autre; ou marcher vers le
ciel sous le drapeau de J�sus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau
de Lucifer. Il n'y a que deux cit�s, la cit� du bien et la cit� du
mal. La premi�re renferme tous ceux qui ont la gr�ce sanctifiante; la
seconde, tous ceux qui n'ont pas cette gr�ce. Il n'y a pas d'�tat
interm�diaire. Il faut �tre ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne
peut �tre indiff�rent � son �gard, comme Lui n'est indiff�rent �
l'�gard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile,
qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, o� l'on ne
rencontre point d'obstacles, point de contradictions, o� l'on marche
sans fatigue, entour� de d�lices et de volupt�s; l'autre, �troit,
rude, montueux, difficile, o� l'on n'avance qu'avec peine et mis�re,
tombant souvent, se blessant souvent aux asp�rit�s du sol. Inutile de
chercher une troisi�me route � travers la vie, il n'y en a pas,
puisque pour l'homme il n'y a que deux �ternit�s, une �ternit� de
bonheur � laquelle conduit la voie �troite, une �ternit� de malheur �
laquelle aboutit la voie large et facile.
Pendant plus d'une demi-heure le p�re Grandmont d�veloppe ces fortes
et salutaires pens�es, et Ducoudray l'�coute de plus en plus grave et
recueilli, la t�te pench�e sur sa poitrine. Du coin obscur o� il se
tient, l'�tranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre
mouvement que fait le journaliste.
Le p�re Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se pr�parait
m�me � descendre de la chaire, tout � coup, se retournant vivement
vers l'auditoire, la figure illumin�e par une subite inspiration, il
s'�cria:
--Mes fr�res, s'il y a parmi vous quelqu'un qui g�mit sous le poids
d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'�me est couverte d'une
v�ritable l�pre de p�ch�s, quelqu'un qui, pendant des ann�es et des
ann�es, a outrag� Dieu et ses lois, l'�glise et ses lois, la nature
humaine et ses lois, quelqu'un qui, � la vue de la fange o� il s'est
vautr�, est saisi d'une terreur voisine du d�sespoir, que celui-l� ne
perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifi�,
qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer
toutes les iniquit�s du monde. Qu'il d�teste ses p�ch�s, mais qu'il
ne d�sesp�re pas. Le repentir, un repentir sinc�re, peut le rendre
aussi agr�able � Dieu qu'il �tait au jour de son bapt�me, au jour de
sa premi�re communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent
quelque grande expiation, qu'il fasse g�n�reusement le sacrifice de
sa vie, s'il faut la sacrifier, pour r�parer le mal qu'il a fait.
Qu'il soit assur� qu'ainsi, par les m�rites infinis de J�sus-Christ,
il peut devenir un grand saint de grand p�cheur qu'il �tait. Mes
fr�res, pendant la b�n�diction du tr�s saint sacrement, priez tous
avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accabl�,
il re�oive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge
des p�cheurs, la gr�ce de secouer le joug de Satan.
Puis le pr�dicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se
mettent � genoux. Pour la premi�re fois depuis vingt ans, Ducoudray,
l'�me boulevers�e, s'agenouille, lui aussi.
Qui pourrait d�crire la lutte formidable qui se livre alors dans ce
coeur longtemps l'esclave du d�mon. Quelques jours auparavant, il
avait re�u une premi�re gr�ce, la gr�ce du d�go�t: la vie qu'il
menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'�tait pas
le repentir, ce n'�tait pas un mouvement surnaturel. Les paroles du
pr�tre, surtout les derni�res qui, il le sentait, avaient �t�
inspir�es au pr�dicateur express�ment pour lui, avaient fait na�tre
dans son �me de nouvelles pens�es, des sentiments inconnus. Le d�go�t
qu'il �prouvait depuis quelque temps changeait de caract�re, se
spiritualisait. Ce n'�tait plus un ennui vague, un malaise
ind�finissable, mais une v�ritable horreur. Et � cette horreur se
m�lait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offens�. �! se
disait-il, si je pouvais r�parer tout le mal que j'ai fait, me
d�barrasser de ce fardeau qui m'�crase, si je pouvais sortir des
griffes de Satan et me jeter dans les bras de J�sus-Christ, que je
serais heureux!
Que de pauvres �mes tiennent ce langage! que de mis�rables p�cheurs
voudraient sortir de l'�tat affreux o� ils se trouvent, mais qui ne
parviennent pas � dire: je veux. Une fausse honte les retient, un
d�mon muet les poss�de. Ils n'auraient qu'un pas � faire, qu'un mot �
dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent
point. Myst�re insondable de la gr�ce de Dieu qui est toujours
suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois,
sans jamais d�truire le libre arbitre, est vers�e dans l'�me avec
tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgr�
lui!
Ducoudray s'arr�tera-t-il au fatal je voudrais, ou prononcera-t-il
le sublime je veux qui fait tomber les cha�nes de l'esclavage
spirituel?
Comme tous les p�cheurs qui voudraient se convertir, il �prouve la
tentation de la fausse honte, sentiment � la fois si pu�ril et si
redoutable. Mais chez lui, � cette tentation qui suffit � �loigner
tant de pauvres malades du c�leste m�decin, se joint une �pouvante
infiniment moins vague. Il sait, � n'en pouvoir douter, qu'il ne peut
faire les choses � moiti�; que pour pouvoir revenir � J�sus-Christ il
faut qu'il quitte l'horrible secte o� il s'est engag� et dont il
poss�de tous les secrets. Non seulement il devra la quitter--cela ne
serait rien--mais il devra la d�noncer, il devra pour r�parer le mal
qu'il a commis, divulguer les t�n�breuses machinations auxquelles il
a �t� m�l�. C'est l�, il ne l'ignore pas, son arr�t de mort. D'un
c�t�, encore quelques ann�es d'une existence mis�rable puis une
�ternit� de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur
sans fin. C'est ainsi que, dans une lumi�re crue, la situation, nette
et tranch�e, se pr�sente � son esprit. En th�orie, le choix est
facile: l'enfer d'un c�t�; le ciel de l'autre, et entre les deux
quelques ann�es de vie en plus ou en moins. Qui pourrait h�siter? Et
cependant qui d'entre nous n'h�siterait pas? Que dis-je! Qui d'entre
nous ne sent pas que, � moins d'une gr�ce sp�ciale, c'est l'enfer et
les quelques ann�es de vie qu'il choisirait? Tant est faible,
incroyablement faible la nature humaine d�chue! Cette faiblesse
d�sesp�rante, Ducoudray l'�prouve. Elle l'�pouvante, elle l'�crase.
Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne
lui inspire pourtant qu'ennui et d�go�t, il va choisir l'enfer. Il se
sent impuissant � aire, par lui-m�me, le moindre effort pour sortir
de l'ab�me. Et du fond de cet ab�me, il s'�crie, dans un �lan de
vraie humilit�: Mon Dieu! ayez piti� de moi! Vierge sainte!
aidez-moi!
Alors de la divine hostie part un jet de cette gr�ce qui donne aux
plus faibles la force de braver la mort.
Chapitre XIX
Mucro, mucro, evagina te ad occidendum.
�p�e, �p�e, sors du fourreau pour verser le sang.
Ezch. XXI, 28.
La b�n�diction du tr�s saint sacrement est termin�e. Lentement la
foule se retire. Les sacristains �teignent les lumi�res, d'abord �
l'autel, puis dans le choeur, enfin dans la nef. Il n'en reste que
deux ou trois qui jettent dans le vaste �difice une lueur incertaine.
Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes
sont encore dans l�glise; l'un � genoux, la t�te cach�e dans ses
mains, la poitrine gonfl�e de sanglots; l'autre debout, pr�s d'une
colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme �
genoux. "On ferme", lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme
qu'on r�veille subitement. Il se l�ve aussit�t.
--Il faut que je voie le p�re Grandmont, dit-il; il faut que je le
voie tout de suite.
En parlant ainsi, son regard tombe, pour la premi�re fois, sur
l'homme � moiti� cach� derri�re la colonne. Un fr�missement le secoue
et une sensation de froid envahit tous ses membres.
--D�j�! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis pr�t mais donnez-moi seulement
trois heures!
--Vous pouvez voir le p�re au presbyt�re, dit le bedeau; ou dans la
sacristie, il y est peut-�tre encore. Passez par le sanctuaire.
Puis le brave homme se dirige vers l'autre �tranger qui para�t
h�siter.
--Voulez-vous voir le p�re, vous aussi?
--Oui... non... c'est-�-dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au
presbyt�re, sans doute?
--Oui, en vous h�tant vous pouvez le rejoindre.
L'�tranger fit quelques pas dans la direction du choeur, puis revint
vers la porte.
--Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbyt�re, dit-il.
--Voil� un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande
porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut.
Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait
eu comme un �blouissement qui lui avait fait perdre un instant la
t�te. �tait-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans
l�glise? �tait-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas,
mais �clata en impr�cations contre lui-m�me pour ce moment
d'ind�cision.
--Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre,
sans doute, avant qu'il f�t entr� au presbyt�re, quand m�me c'e�t �t�
� la porte.... Il aurait �t� seul, probablement.... Il faut
maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner �
Montr�al.
� ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbyt�re, �tonn� de
voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi.
--Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures!
Accordez-moi ce d�lai, non pas pour moi-m�me, mais pour la cause de
Votre sainte �glise!
Un domestique le conduisit � la chambre du p�re Grandmont. Celui-ci
le re�ut avec une grande affabilit� et l'invita � s'asseoir.
--Mon p�re, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas.
--En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux.
--Ce ne serait pas un honneur de me conna�tre, dit le journaliste,
car je suis un grand mis�rable. Mais je veux me convertir, ou plut�t
me confesser; car la gr�ce de Dieu m'a converti tout � l'heure dans
l�glise pendant que vous pr�chiez. � la fin de votre sermon le ciel
vous a inspir� certaines paroles que beaucoup ont d� trouver
�tranges. Je les ai comprises parce qu'elles �taient � mon adresse.
Je suis le p�cheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser _?
Pouvez-vous me_ confesser? Je ne suis pas un p�cheur ordinaire, je
suis un monstre.
--Mon Dieu que vous �tes bon, que votre mis�ricorde est infinie!
s'�cria le pr�tre.
Et prenant les mains du journaliste il l'attira � lui
affectueusement.
--Mon fr�re, dit-il, que je suis heureux! Et quelles r�jouissances
parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre,
quelque grave que soit votre cas.
Puis, il conduisit son p�nitent au petit confessionnal plac� dans un
coin de la chambre, et le malheureux, se jetant � genoux, d�posa aux
pieds du ministre de J�sus-Christ son insupportable fardeau. Il se
releva tout rayonnant. Longtemps le v�n�rable pr�tre le tint serr�
sur sa poitrine, murmurant: "Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!"
--Mon p�re, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste � faire. J'ai
en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses
archives. Il faut que je communique tout cela � l'archev�que de
Montr�al avant demain matin, cette nuit m�me; car, je le sais, je
suis d�j� condamn� � mort. Le chef de la secte, me soup�onnant, m'a
fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu � l�glise, qui a d�
remarquer mon �motion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au
premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je
suis heureux d'offrir ma vie � Dieu en expiation de mes crimes. Mais
je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de
d�voiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par
crainte de la mort, que je vous demande de m'aider � me d�guiser.
Une demi-heure plus tard, deux pr�tres sortaient du presbyt�re; l'un
�tait un vieillard, l'autre dans toute la force de l'�ge. Le jeune
eccl�siastique �tait visiblement embarrass� dans sa soutane. Mais
l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soup�on. Il se contenta de
murmurer: "Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche".
Les deux pr�tres prirent une voiture que le domestique �tait all�
chercher cinq minutes auparavant.
Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commen�ait �
s'inqui�ter s�rieusement et � se demander s'il ne devait pas sonner,
le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher
quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler
au cocher qui avait amen� Ducoudray de la ville et lui donner de
l'argent. Le cocher partit aussit�t.
--Voil� une mystification! se dit-il.
Et s'approchant du jeune domestique.
--Peux-tu me dire si le monsieur qui est entr� au presbyt�re vers
neuf heures est parti?
--Je ne sais pas, monsieur, r�pondit le jeune homme; je ne l'ai pas
vu depuis que je lui ai ouvert la porte.
--Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer?
--�a se peut bien. Monsieur le cur� m'a dit d'aller trouver le cocher
qui avait amen� un homme de Montr�al, un monsieur avec une grande
moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le
monsieur n'aurait plus besoin de lui.
--Le monsieur couche au presbyt�re peut-�tre?
--Je n'en sais rien, monsieur. Vous �tes bien curieux, je trouve.
Et le jeune domestique s'�loigna pour rentrer au presbyt�re.
--Oui, fit l'�tranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je
n'ai plus qu'une question � te faire. Connais-tu les deux pr�tres qui
sont sortis tout a l'heure?
--J'en connais un, c'est le p�re qui pr�che la retraite; l'autre, je
ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer.
--Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant,
continua-t-il, parlant � lui-m�me. Que je suis donc stupide! Voil�
deux fois que je le manque!
Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parl�,
rentre pr�cipitamment au presbyt�re.
L'�tranger s'�loigne rapidement. � une faible distance de l�glise un
magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique o�
se trouve le bureau public de t�l�graphe et de t�l�phone. C'est dans
le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.
L'�tranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employ�
r�pond par un geste fait comme par hasard. Un deuxi�me signe provoque
une deuxi�me r�ponse. Alors l'�tranger s'assied devant le double
instrument. Se servant d'abord du t�l�phone, il se met lui-m�me
directement en communication avec un certain num�ro � Montr�al. Il
sonne. On lui r�pond.
--Est-ce bien le num�ro 11 demande-t-il?
Ce num�ro n'a rien de commun avec les num�ros du t�l�phone.
Comme la r�ponse a �t� satisfaisante, il continue:
--Attention au t�l�graphe, je vais �crire.... Es-tu pr�t?...
Eh bien! voici:
Et d�posant le r�cepteur du t�l�phone, il prend la plume
t�l�graphique et �crit la note suivante qui se reproduit, �
l'instant, � Montr�al, lettre par lettre, et dans l'�criture m�me de
celui qui tient le crayon �lectrique � Longueuil.
"Au nom du Grand Ma�tre, le num�ro 7, � Longueuil, au num�ro 11. Le
num�ro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Ma�tre le
soup�onnant, m'a donn� l'ordre de le suivre et de le supprimer si je
venais � d�couvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est
absolument certaine. Il vient de m'�chapper, d�guis� en pr�tre.
Rends-toi imm�diatement � sa maison. C'est l� qu'il ira tout d'abord,
sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Ma�tre et en
vertu de l'ordre qu'il m'a donn� je te commande de supprimer le
num�ro 2. Fais vite. Il est peut-�tre d�j� trop tard."
Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce
billet, l'homme aux lunettes noires, ayant pay� ce qu'il devait au
bureau, sortit et reprit aussit�t le chemin de Montr�al.
* * * * *
Le lendemain matin, deux femmes se rendant � la messe de cinq
heures � l�glise du Ges�, aper�oivent, rue Sainte-Catherine, un homme
gisant sur le trottoir, pr�s d'une porte-coch�re, dans une mare de
sang. �pouvant�es, elles jettent des cris per�ants qui attirent
d'autres personnes allant � l�glise ou � leur ouvrage. Un groupe se
forme bient�t. Quatre hommes soul�vent le corps inerte et sanglant,
inanim�, mais encore chaud, et le transportent au poste de police
voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassin�, le chef du poste
s'�crie C'est M. Ducoudray, r�dacteur de la Libre-Pens�e!
Chapitre XX
Paratus sum et non sum turbatus.
Je suis tout pr�t, et je ne suis point troubl�.
Ps. CXVIII, 60.
La sinistre nouvelle se r�pandit comme une tra�n�e de poudre. D�s
huit heures, tout Montr�al avait appris l'assassinat du journaliste
tristement c�l�bre. Les journaux publi�rent aussit�t des �ditions
sp�ciales que les gamins vendaient par centaines, le visage
rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins
des rues, dans les bars �lectriques, aux portes des h�tels et des
gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs
poumons . "Terrible meurtre � Montr�al. M. Ducoudray, r�dacteur de
la Libre-Pens�e, assassin� d'un coup de poignard dans la rue
Sainte-Catherine, � deux pas du poste de police," sur le m�me ton
qu'ils auraient proclam� le r�sultat d'une course ou d'une �lection.
De bonne heure, le coroner forma son jury et commen�a son enqu�te, au
poste de police o� le cadavre avait �t� d�pos�. D'abord les
renseignements �taient bien maigres. Aux bureaux de la _Libre-Pens�e
on_ savait que M. Ducoudray �tait sorti la veille au soir, vers six
heures, sans dire o� il allait, et il n'�tait pas revenu. De ce
c�t�-l�, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police
pr�s duquel le meurtre avait �t� commis on n'avait rien entendu. A la
maison o� il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait
pas vu depuis le matin. S'il y �tait rentr� on ne l'avait pas aper�u
et il n'y avait certainement pas couch�. Une des servantes qui avait
pass� vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y
avait entendu marcher quelqu'un et �tait bien surprise de trouver, le
lendemain matin, que le lit n'avait pas �t� d�fait.
Le m�decin charg� d'examiner le cadavre constata que la mort avait
�t� caus�e par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait
tranch� l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait �t� retrouv�
� c�t� du cadavre. Le coup avait d� �tre port� par quelqu'un cach�
dans la porte-coch�re. L'assassin devait avoir le bras puissant et la
main tr�s s�re. Il devait aussi poss�der quelques connaissances
anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de pr�cision, une
partie vitale. Le vol n'avait pas �t� le mobile du crime, puisqu'on
trouva sur le corps une somme d'argent assez consid�rable et une
montre de prix.
C'est tout ce qu'on put d�couvrir, et le coroner allait ajourner
l'enqu�te, lorsqu'au grand �tonnement de tous, l'archev�que de
Montr�al, accompagn� du p�re Grandmont, entra au poste.
Les deux v�n�rables eccl�siastiques sont tr�s �mus. Ils demandent �
voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule o� le
journaliste assassin� �tait couch� sur un lit de camp. Ils se jettent
� genoux et prient un instant avec ferveur.
--Cher martyr! dit l'�v�que en se relevant, vous m'aviez bien dit que
j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la
v�rit� de vos r�v�lations. La voil� la preuve, aussi affreuse que
convaincante!
Le coroner, en entendant ces paroles, croit � une m�prise.
--Monseigneur, dit-il, l'homme assassin� est M. Ducoudray, r�dacteur
du journal anticl�rical, la Libre-Pens�e.
--Je le sais, mon ami, r�plique le pr�lat, et lorsque vous aurez
entendu le t�moignage du p�re Grandmont et le mien vous comprendrez
ce que je viens de dire.
Le p�re Grandmont rendit son t�moignage d'abord. Apr�s avoir racont�
en quelques mots ce que nous connaissons d�j� des derniers moments de
Ducoudray, il continua ainsi:
--Pour permettre � M. Ducoudray de sortir du presbyt�re sans �tre
reconnu par celui qui l'avait suivi de Montr�al � Longueuil, je lui
fis donner par M. le cur� une soutane et un chapeau romain. Il se
rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage
que je lui pr�tai. Je le priai de me permettre de l'accompagner
jusqu'� Montr�al. En sortant du presbyt�re, je vis un homme qui avait
l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un
foulard, ou le collet de son paletot relev� cachait le bas de son
visage. Il me serait impossible de le reconna�tre. �videmment, il ne
se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M.
Ducoudray m'assura qu'il �tait parfaitement fix� sur l'identit� de
l'individu.--"C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont
charg�s d'ex�cuter les sentences de mort que prononce l'horrible
secte � laquelle j'appartenais il y a une heure � peine."--"Mais, lui
r�pliquai-je, la soci�t� n'a pas pu se r�unir, n'a pas pu vous
condamner � mort."--"Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit,
m'expliqua-t-il. Le chef, renseign� par des esprits, sup�rieurs par
la clairvoyance � l'homme le plus intelligent, avait �videmment des
soup�ons � mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en
lui donnant l'ordre de me supprimer--c'est le mot employ�--s'il
d�couvrait chez moi une conduite louche. L'�motion que je n'ai pu
cacher, que je n'ai pas song� � cacher dans l�glise, suivie de ma
visite au presbyt�re, est plus que suffisante pour me valoir un arr�t
de mort. Ce qui m'�tonne, c'est qu'il n'ait pas tent� de m'assassiner
pendant que j'allais de l�glise au presbyt�re. Il faut qu'une
intervention c�leste l'en ait emp�ch�. Vous le savez, je suis le
secr�taire de la soci�t�, et, en cette qualit�, j'ai la garde de
toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la
secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer
avant que j'aie le temps de rien d�voiler."
--Voil�, continua le p�re Grandmont, un r�sum� fid�le de ce que M.
Ducoudray m'a dit, tant au presbyt�re que pendant le trajet aussi
rapide que possible, de Longueuil � Hochelaga. Press� de me donner le
nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le
faire.--"Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand coeur; j'ai
tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent."
--� la porte de sa maison, poursuivit le p�re Grandmont, je le
quittai, apr�s lui avoir donn� rendez-vous, vers une heure du matin,
dans l�glise du Ges�. Il voulait entendre la messe et communier, afin
de se pr�parer � la mort. Il �tait alors dix heures et demie du soir,
environ. Je me rendis au coll�ge, j'exposai la situation en peu de
mots au sup�rieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher
p�nitent dans l�glise. Peu apr�s l'heure convenue, il arriva. Il me
dit qu'il avait r�ussi � remettre les archives de la soci�t� entre
les mains de monseigneur l'archev�que; qu'il avait �t� suivi par deux
ultionistes depuis sa maison jusqu'� l'archev�ch�; que trois fois il
croyait que tout �tait fini, mais qu'une protection visible du ciel
l'avait sauv�; qu'en revenant de l'�v�ch� au Ges� il avait constat�
que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il
avait �prouv� la m�me protection surnaturelle.--"Maintenant, me
dit-il, qu'ils fassent leur oeuvre; je suis pr�t � mourir, je d�sire
mourir pour expier mes crimes." Il entendit la messe et re�ut la
sainte communion avec une ferveur vraiment ang�lique. Apr�s notre
action de gr�ces, je le suppliai de rentrer avec moi au coll�ge pour
la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au fr�re qui avait servi la
messe et � moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur
mais avec une fermet� qui n'admettait pas de r�plique.--"Ce ne
serait, dit-il, qu'un r�pit de quelques heures. Rien au monde, aucune
puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand
m�me je ne sortirais jamais du coll�ge, ils trouveraient le moyen d'y
p�n�trer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore
soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je
aussi bien pr�par� plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien
que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection
c�leste qui n'�tait accord�e en vue de ce que j'avais � accomplir, me
sera d�sormais retir�e. Ainsi soit-il! Adieu mon p�re! Merci! � mille
fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel." Et il partit ainsi,
malgr� nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le fr�re et
moi nous voul�mes le suivre et que nous ne renon��mes � notre projet
qu'en constatant que M. Ducoudray en �tait profond�ment pein�.
Et les larmes coul�rent abondantes sur les joues rid�es du p�re
Grandmont.
Monseigneur donna ensuite son t�moignage.
--Entre dix et onze heures, comme je me pr�parais � me mettre au lit,
on sonna � la porte de l'�v�ch�. Le domestique ouvrit et vint me dire
qu'un pr�tre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de
d�lai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage
et un paquet assez volumineux. Il me d�clara aussit�t qu'il n'�tait
pas pr�tre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le
p�re Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des
documents qu'il d�clara �tre les archives d'une soci�t� secr�te et me
donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas
devoir entrer dans plus de d�tails en ce moment. J'avoue que, tout en
l'�coutant avec attention et le plus vif int�r�t, je me demandais si
tout cela n'�tait pas une terrible mystification. Il parut lire ma
pens�e dans mes yeux, car il me dit:--"Monseigneur, avant
vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie
pas." L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me
demanda la permission d'�ter son habillement de pr�tre.--"Je n'ai
plus besoin de me d�guiser", me dit-il. Il m'avait expliqu�
auparavant qu'il s'�tait ainsi travesti pour n'�tre pas reconnu; mais
il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je
le fis passer dans ma chambre � coucher, et, bient�t apr�s, il en
sortit habill� en la�que. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il
portait et me pria de les faire remettre au cur� de Longueuil. Puis
il partit, apr�s avoir demand� ma b�n�diction. Je le conduisis � la
porte moi-m�me. Je passai le reste de la nuit � examiner les
documents qu'il m'avait laiss�s. En apprenant sa fin tragique, ce
matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non � un mystificateur,
mais � un miracul�, � un grand p�cheur devenu tout � coup un grand
saint, par un effet extraordinaire de la gr�ce divine.
* * * * *
� la suite de ces deux t�moignages qui, aussit�t qu'ils furent
connus, jet�rent la ville et le pays tout entier dans une �motion
impossible � d�crire, l'enqu�te fut ajourn�e pour permettre � la
police de faire des recherches. Elle en f�t, mais inutilement. Elle
d�couvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes
noires � Longueuil et l'avait ramen� deux ou trois heures apr�s
jusqu'� la gare Dalhousie o� il �tait descendu; mais pour lui c'�tait
un �tranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.
On interrogea le propri�taire du magasin de Longueuil, o� lultioniste
avait demand� des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que
vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un �tranger, portant
des lunettes noires et ayant le visage cach� par le collet de son
paletot, avait demand� o� se trouvait le bureau de t�l�phone et de
t�l�graphe.
Le gardien du bureau fut soumis � un interrogatoire s�v�re, car on le
soup�onnait, � cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long
que les autres sur l'identit� de l'homme aux lunettes; mais tout ce
que l'on put lui faire dire, c'est que l'�tranger avait t�l�phon� et
�crit � quelqu'un, � Montr�al, avec qui il s'�tait mis en
communication lui-m�me; qu'il n'avait pas remarqu� avec quel num�ro
il s'�tait mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu
demander si c'�tait le num�ro 11 qui r�pondait. Ce num�ro 11 ne jeta
aucune lumi�re sur le myst�re; car le num�ro 11 du
t�l�phone-t�l�graphe, en f�vrier 1946, �tait le num�ro de
l'H�tel-Dieu.
Apr�s plusieurs jours d'enqu�te, le jury rendit le verdict suivant:
"Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard
inflig� par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin
est membre d'une soci�t� secr�te � laquelle Ducoudray appartenait et
dont il avait r�v�l� les secrets � l'autorit� religieuse; et que
c'est pour le punir de cette r�v�lation qu'on l'a poignard�."
Chapitre XXI
Expidit enim mihi mori mages quam vivere.
Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.
Job III, 6.
Ducoudray �tait mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des
t�moignages extraordinaires que l'archev�que de Montr�al et le p�re
Grandmont avaient rendus � l'enqu�te du coroner. � Ottawa, la Chambre
si�geait � peine une demi-heure par jour, tant les esprits �taient
pr�occup�s et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait
pas m�me subi sa premi�re lecture. Pour des motifs qu'il est facile
de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir
la Chambre le plus t�t possible; mais les autres ministres et
les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que
redoutaient les deux chefs, �taient d'un avis contraire. "Donnez aux
esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray,
qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant cr��
un grand malaise parmi les d�put�s de la province de Qu�bec. Aborder
le d�bat dans de telles conditions, c'est s'exposer � des
complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux
parlementaire, ne pouvait m�conna�tre la force de ces raisons; mais
en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards
l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la d�putation, il ne
pouvait agir qu'en homme politique exp�riment�; de sorte que, �
chaque s�ance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en
consid�ration de l'unique bill important, le vieux chef criait:
Stand!
--Pourtant, dit sir Henry � Montarval, un apr�s-midi qu'ils �taient
en conf�rence secr�te, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise
parmi la d�putation, nous commencerons la discussion demain pour la
mener aussi rondement que possible, jusqu'� ce que le bill ait subi
sa troisi�me lecture. Avez-vous des nouvelles de Montr�al?
--Oui, r�pondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises.
Comme vous le savez, aussit�t que possible apr�s le d�sastre, j'ai
corrompu un des domestiques de l'archev�ch�. Il �tait sur le point de
mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre.
Naturellement, il a �t� mis � la porte. Je pourrais facilement faire
supprimer l'archev�que, mais � quoi bon? Cela ne nous remettrait pas
en possession des archives; et sa suppression, m�me si elle �tait
caus�e par une maladie que je pourrais lui faire contracter,
exciterait davantage les esprits. �a �t� une faute de tactique de
supprimer Ducoudray par le poignard. L'imb�cile que j'avais charg� de
la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le
poignarder avant qu'il p�t trahir. Apr�s la trahison, le poignard
n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres mani�res de
nous d�barrasser de nos tra�tres. J'avais pris des mesures pour faire
incendier l'archev�ch�, dans l'espoir de tout d�truire, mais au
moment de mettre le projet � ex�cution, j'ai appris que le vieil
�v�que avait �t� plus vif que moi: il avait fait photographier toutes
les principales pi�ces! � l'heure qu'il est chaque �v�que du pays en
a une copie. Il y a sans doute des copies plac�es ailleurs.
--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archev�que
de Montr�al?
--Je ne suis pas fix� sur ce point, r�pondit Montarval. Peut-�tre
n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses coll�gues.
Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les �v�ch�s depuis
quelques jours. Peut-�tre aussi ai-je r�ussi � lui faire peur....
--Qu'avez-vous donc fait?
--J'ai eu recours � un plan supr�me. De tous les coins du pays o�
nous avons un affid� ou un instrument je lui ai fait adresser des
lettres anonymes lui disant que s'il r�v�le les secrets � lui confi�s
par Ducoudray, ou s'en sert en aucune fa�on, tous les pr�tres seront
assassin�s dans les vingt-quatre heures. Je fais m�me voyager
plusieurs agents s�rs qui d�posent de ces lettres aux bureaux de
poste les plus recul�s, dans les endroits les plus invraisemblables
o� notre soci�t� n'a pu prendre racine.
--Mais si quelqu'un allait vous d�noncer! Si quelqu'un refusait
d'�crire la lettre anonyme demand�e.
--Ce n'est pas cela! Je ne demande � personne d'�crire. J'ai dit
que je faisais adresser des lettres � l'�v�que de tous les coins du
pays c'est plut�t exp�dier que j'aurais d� dire. En effet, chaque
lettre est �crite, cachet�e, adress�e et affranchie par moi-m�me ou
par un de mes deux secr�taires que vous connaissez, mise dans une
autre enveloppe et envoy�e � un associ� avec un mot lui disant de la
jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans
aucun danger, au moins avanc� de nos amis, m�me � ceux d'entre eux
qui ne soup�onnent seulement pas le v�ritable but de notre
organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.
--Voil� une id�e lumineuse, un vrai trait de g�nie, s'�cria sir
Henry, la figure tout �panouie. Que vous avez du talent!
--C'est le seul espoir qui nous reste. � l'heure qu'il est la table
de l'�v�que doit �tre litt�ralement couverte de ces lettres. La mort
de Ducoudray est de nature � lui faire croire que ce n'est pas une
vaine menace et c'est l� tout ce qu'il y a d'avantageux dans la
suppression violente du tra�tre. Peut-�tre en viendra-t-il � la
conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le
menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent
formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour
contempler les cadavres de ses pr�tres.
--C'est peut-�tre encore un trait de g�nie, fait sir Henry, mais moi,
� votre place, j'aurais certainement fait des menaces � l'�v�que
lui-m�me!
--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi,
je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours
dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait
jamais � quel exc�s d'immolation de soi-m�me peut les porter le
fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des
menaces � l'�v�que, � l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout
serait d�voil�. En mena�ant les pr�tres, j'esp�re au moins le faire
h�siter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au
parlement. Une fois la loi vot�e, quoi qu'il arrive ensuite, nous
aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une
puissance.
--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en
effet, merveilleux. D�cid�ment, vous avez un talent hors ligne!
--Si ce plan ne r�ussit pas, r�pliqua Montarval, j'avoue que je suis
au bout de mes ressources; c'est un d�sastre sans nom qui nous est
r�serv�. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de
toute n�cessit�, que nous h�tions l'adoption du projet de loi, sans
pourtant presser la chambre assez pour exciter les soup�ons.
* * * * *
Presque en m�me temps que se tenait cette conversation entre les
deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble
dans une des grandes all�es qui conduisent de la rue Wellington �
l'h�tel du Parlement. C'�tait vers la fin de f�vrier et le temps
�tait beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait
les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement �� et l�
dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose
d'ind�finissable qui annonce que la saison rigoureuse touche � sa
fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression
populaire. Les deux amis n'�taient pas en harmonie avec le calme
profond de la nature. Tous deux �taient troubl�s, inquiets,
pr�occup�s; et le coeur de Lamirande �tait encore tout saignant, tout
meurtri. La vertu chr�tienne ne consiste pas dans l'insensibilit�,
dans l'indiff�rence, dans le sto�cisme; mais dans la souffrance
vivement sentie et support�e avec patience et r�signation, en union
parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la M�re des douleurs.
Ils se promenaient donc tristement devant cet �difice o� se jouaient
les destin�es de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les
splendeurs du couchant, la ti�deur de l'atmosph�re.
--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons tromp�s � ce
point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce
pauvre Ducoudray a remis � l'archev�que de Montr�al. Il doit y avoir
dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est
loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration
vraiment infernale pour emp�cher la Nouvelle-France, fille a�n�e de
l'�glise en Am�rique, de prendre son rang parmi les nations de la
terre. Et cependant, l'archev�que de Montr�al garde le silence! Je
n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la
promesse de mon saint Patron je serais tent� de d�sesp�rer!
--Voil� deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse.
En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as
dit: "Voil� la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela
signifie?
--Pardon, mon ami, le mot m'a �chapp�. M�me � toi, que j'aime comme
un fr�re, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras
tout.
Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aim�e qu'il avait
vou�e � la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et
il ne put r�primer un sanglot.
--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.
Les deux compagnons continu�rent leur promenade quelque temps en
silence.
--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier,
est, en effet, extraordinaire et d�courageante. Comme toi, je suis
fermement convaincu que les documents remis � l'�v�que doivent
contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous
permettraient peut-�tre de sauver la position, si compromise qu'elle
soit. Pourtant, l'archev�que de Montr�al ne doit pas agir sans motifs
s�rieux.
--J'en suis intimement persuad�, moi aussi. Il finira sans doute par
r�pondre � la lettre que je lui ai �crite le lendemain de son
t�moignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si
dans les papiers re�us de Ducoudray, il n'avait rien trouv� qui p�t
nous �tre de quelque secours.
� ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux
amis et remet un pli cachet� � Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci
reconna�t imm�diatement l'�criture: c'est un t�l�gramme, ou plut�t
une lettre �crite par t�l�graphe de la main m�me de l'archev�que de
Montr�al.
--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en
voit les rayons. Voici pr�cis�ment la r�ponse � ma lettre.
Puis il lut ce qui suit:
"Archev�ch� de Montr�al, le 27 f�vrier 1946, cinq heures du soir.
Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir
aujourd'hui. Plusieurs de mes v�n�r�s coll�gues sont ici, et
tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante
communication qui ne peut se transmettre par �crit. En attendant le
plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout d�vou�
serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole ob�le] J.-C., archev�que
de Montr�al."
--Enfin, s'�cria Lamirande, voil� une nouvelle qui a bonne mine! Si
monseigneur n'avait rien trouv� d'important pour nous dans les
papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre � Montr�al pour me
le dire, c'est �vident. Puisqu'il me mande aupr�s de lui, c'est sans
aucun doute, pour me remettre les pi�ces de la main � la main.
--Esp�rons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.
--Comment, me tromper! En doutes-tu?
--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le
penses. Je ne puis pas croire que les hommes n�fastes auxquels nous
avons affaire soient d�j� � bout de ressources. Je redoute quelque
machination infernale. Je ne puis rien pr�ciser, mais il me semble
que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir
Henry ont-ils l'air atterr� que nous croyions leur trouver au
lendemain de la mort de Ducoudray?
--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il �prouve
quelque crainte, n'en laisse rien para�tre sur sa figure, toujours
hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal � l'aise qu'�
l'ordinaire... Enfin, nous saurons bient�t � quoi nous en tenir. Un
train rapide part � six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant
huit heures je serai � l'archev�ch�, et ce soir m�me, sans doute, je
pourrai te faire conna�tre le r�sultat de mon entrevue.
Puis, les deux amis se s�parent.
Bient�t apr�s le train, mu par le puissant courant �lectrique que les
rails m�mes communiquent aux roues, courant produit par la force de
la mar�e de Qu�bec, emporte Lamirande vers la grande cit� � une
vitesse de plus de quatre-vingts milles � l'heure. Mais cette vitesse
paraissaient une lenteur � l'impatient d�put� qui aurait voulu, en ce
moment, que son corps p�t se transporter avec la rapidit� de la
pens�e. Il ne partageait pas les vagues appr�hensions de son ami.
Plus il pensait aux graves �v�nements des derniers jours, plus il
�tait convaincu que le d�nouement �tait proche, un d�nouement
favorable � ses patriotiques esp�rances. L'archev�que avait trouv� la
preuve d'une conspiration ma�onnique contre la province, il avait
r�uni ses coll�gues, ils avaient pr�par� une lettre collective, avec
pi�ces � l'appui; cette lettre allait lui �tre communiqu�e; et, ainsi
arm�, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait
enfin, les d�put�s repousseraient le n�faste projet du gouvernement
et la Nouvelle France na�trait sur les ruines de la secte
antichr�tienne.
Tel �tait le riant tableau qui r�jouissait son coeur, qui absorbait
toute son attention, qui le rendait insensible aux objets ext�rieurs,
au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des
bois. Aucune pens�e d'ambition, m�me l�gitime, ne ternissait la
beaut� de ce tableau. Si, jadis, dans ses r�ves d'avenir, il n'avait
pas pu toujours �loigner de son esprit la pens�e qu'il serait
peut-�tre un jour le chef de cette nation qui allait enfin se
constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois m�me d�sir� ce
poste afin d'y travailler � la gloire de Dieu et au bonheur de son
pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait
purifi� davantage cette �me d�j� si noble si d�sint�ress�e. Ses
aspirations politiques ne renfermaient plus aucun �l�ment
d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remport�e, il
ne chercherait qu'� s'effacer, qu'� rentrer dans l'obscurit� d'une
vie modestement utile � ses compatriotes. Le souvenir de sa douce
Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un
sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'�tait plus qu'il ne
fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait,
non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le
poste �lev� auquel, dans le pass�, il se croyait appel�. Il lui
suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre
n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immol� son plus grand amour
humain. Car il voyait aussi clairement que si c'�tait �crit en toutes
lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait �t� accord�e
en r�compense de son sacrifice. Convaincu que cette gr�ce �tait la
r�ponse du ciel � son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait
douter de l'efficacit� du moyen que la Providence adoptait pour
op�rer le salut du pays.
C'�tait donc sans l'ombre d'une inqui�tude dans l'�me qu'il se
pr�senta � l'archev�ch�.
Il fut aussit�t conduit au grand salon o� l'archev�que de Montr�al,
entour� de tous ses suffrageants et de plusieurs �v�ques des deux
autres provinces eccl�siastiques de Qu�bec et d'Ottawa, attendait
�videmment sa visite. Le d�put� mit un genou en terre et demanda la
b�n�diction du v�n�rable m�tropolitain.
--Mon cher enfant, dit le vieil �v�que, dans une effusion de
paternelle affection, que le bon Dieu vous b�nisse et qu'il vous
accorde la gr�ce de supporter chr�tiennement la grande �preuve qui
vous est r�serv�e. � ces mots, Lamirande se sentit foudroy�. Il se
releva, p�le et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme
une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour
ne pas tomber.
--Monseigneur, s'�cria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie!
Est-ce possible que vous n'ayez rien trouv� qui puisse nous aider �
d�jouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?
Tous les pr�lats s'�taient lev�s et faisaient cercle autour de
l'archev�que de Montr�al et du d�put�.
--H�las! r�pondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouv�, j'ai
trop trouv�... C'est �pouvantable.
Et un fr�missement de douleur le secoua. Il �tait aussi �mu que
Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement � la joie.
--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez �t� �pouvant�, car
� la lecture de ces pi�ces vous avez d� vous trouver en face de
l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il
sera facile de la faire �chouer.
--Mon pauvre ami, reprit l'�v�que, vous ne pouvez pas deviner la
v�rit�. J'ai demand�, tout � l'heure, au bon Dieu de vous accorder la
gr�ce de supporter, en chr�tien, une grande �preuve. Cette �preuve,
la voici: j'ai trouv� dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis
tout ce que vous soup�onnez et probablement davantage; mais je ne
puis pas vous permettre de vous en servir!
--Pourquoi, monseigneur? s'�cria Lamirande vivement intrigu� mais
nullement d�courag�.
--Venez voir, dit l'�v�que en conduisant le d�put� vers une table
charg�e de lettres.
--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;...
prenez-les au hasard.
Lamirande ob�it. � son tour il murmura: "C'est �pouvantable!"
--Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de
lire, reprit l'�v�que, et elles disent toutes la m�me terrible chose.
Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai
commenc� � en recevoir, le jour m�me de la mort de Ducoudray, de
Montr�al et des environs. Puis, � mesure �videmment, que la nouvelle
se r�pandait, elles me venaient de partout. J'en ai re�u aujourd'hui
du fond de la Gasp�sie et du lac Abitibi. Les unes sont mal �crites,
mal orthographi�es; d'autres ne contiennent pas une faute de fran�ais
et l'�criture indique l'habitude d'�crire; il y en a qui sont �crites
au m�canigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux �crites de
la m�me main ou sur la m�me sorte de papier; pas deux enveloppes
pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait
que mes v�n�rables coll�gues et moi avons cherch� la preuve de cette
mystification que nous soup�onnions fortement tout d'abord. Mais plus
nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du
contraire. Enfin, la conviction s'impose � nous tous que ces lettres
ont r�ellement �t� �crites de partout.
--Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, �crites de partout,
sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montr�al!
--C'est possible, cher monsieur; je dirai m�me que c'est certain.
Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot
d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter � l'horreur de la
situation, loin de la diminuer. Nous avons l� la preuve qu'il existe
une organisation �pouvantable qui a des ramifications dans toutes les
parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule t�te
dirige.
--Mais est-il possible de croire que notre pays soit poss�d� � ce
point par le d�mon!
--H�las! h�las! nous en avons l� la preuve, r�pliqua le pr�lat en
indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un
ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse � peine cru. Il faut bien
se rendre � l'�vidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu
quelle d�solation!
Et de grosses larmes coulaient sur les joues fl�tries du saint
�v�que.
--Mais, monseigneur, croyez-vous, vos v�n�rables coll�gues
croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre �
ex�cution? Croyez-vous r�ellement que si vous vous serviez des
informations que vous avez re�ues vos pr�tres soient assassin�s?
--Ducoudray poignard� en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire
sous les yeux de la police, n'est-ce pas une r�ponse terriblement
p�remptoire � votre question?
Lamirande ne put contester la force de cette r�plique. Tous gard�rent
le silence pendant quelques instants.
--Si, au moins, ils m'avaient menac�, en m�me temps que mes pr�tres,
reprit l'archev�que, ma d�cision aurait �t� bient�t prise, avec la
gr�ce de Dieu. J'aurais pu dire � mes collaborateurs: "Voici un grand
devoir � accomplir; cela nous co�tera peut-�tre la vie � vous et �
moi; accomplissons-le quand m�me et que la volont� de Dieu soit
faite!" Mais voyez l'habilet� infernale de ces malheureux! Pas une
des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au
contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher
afin que, voyant mourir mes pr�tres et ceux des autres dioc�ses, les
uns apr�s les autres, je puisse voir toute l'�tendue du d�sastre que
j'aurai caus�....
--Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'�cria Lamirande avec
l'�nergie d'un homme qui se sent submerg� par des flots et qui se
cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimit�
dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une
seule et m�me t�te?
--Oui, r�pond tristement l'�v�que, d'une seule t�te, sans doute, mais
d'une t�te qui dirige mille bras!
--Il n'est pas possible, s'exclama le d�put�, il n'est pas possible
que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a
frapp� Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou m�me
vingt-cinq!
--Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque
trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frapp�, c'est
vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres
fussent �galement d�cid�s � le faire. Or que de sang ne pourraient
r�pandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul m�me!
Peut-�tre ne pourraient-ils pas assassiner tous les pr�tres, mails
ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un
seul � mourir pendant que moi je suis condamn� � vivre!
--Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le
condamnez pas � mort? Vous �tes convaincu, comme moi, que si la
constitution, fruit de la conspiration t�n�breuse que Ducoudray vous
a r�v�l�e, nous est impos�e, notre province est � tout jamais livr�e,
pieds et poings li�s, � la secte infernale. Elle sera sa victime,
elle sera sa proie. Dans quel mis�rable �tat sera l'�glise au bout de
quelques ann�es si cette constitution ma�onnique est adopt�e? Dans
quel �tat sera la foi, dans quel �tat seront les moeurs de nos
populations? Si la pens�e que vos r�v�lations peuvent �tre la cause
indirecte de la mort de quelques pr�tres vous �pouvante � bon droit,
songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence
sera la cause plus directe de la perte �ternelle de Dieu sait combien
d'�mes!
Le vieil �v�que pleurait.
--Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-m�me!
--Monseigneur, reprit le d�put�, l'ex�cution du devoir exige parfois
des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-m�me qui, pour
nous chr�tiens, n'est, apr�s tout, que le passage douloureux � une
vie meilleure.
--Si j'exposais mes pr�tres � la mort pendant que moi-m�me je suis en
s�ret�, je me rendrais odieux � tout jamais, odieux � moi-m�me....
--C'est pourquoi je disais tout � l'heure que la ,,dort n'est pas
toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se
rendre odieux � soi-m�me et aux autres, c'est mille fois plus
terrible que mourir, pour un homme de coeur.... Mais si le devoir est
l�, monseigneur!
--Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel,
en m�me temps; si j'�tais certain que mon devoir est l� o� vous le
voyez; si j'avais au moins lieu d'esp�rer que mes r�v�lations nous
d�livreraient du joug ma�onnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun
tel espoir. J'ai song� � tout ce que vous dites, mon cher monsieur;
j'ai examin� la situation avec mes coll�gues. Nous avons compt� les
d�put�s. En supposant que mes r�v�lations dussent tourner contre le
minist�re tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une
majorit�, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi.
Avez-vous pens� � cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?
Lamirande n'avait pas pens� � cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il
resta un moment interdit.
--Mais ces r�v�lations, reprit-il bient�t, ne pourraient manquer de
d�tacher de la politique minist�rielle un certain nombre de d�put�s
qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son
groupe.
--Vous le croyez, sans doute; vous l'esp�rez, du moins; mais vous ne
pouvez pas en �tre moralement certain. Tandis que nous sommes
moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et
par une longue exp�rience qui confirme la doctrine, que la vraie foi
est la base n�cessaire de tout v�ritable bien. L� o� la foi existe il
y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-�tre cach�e
par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez
l'atteindre et y asseoir votre �difice. B�tir l� o� il n'y a pas de
foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur
tous les d�put�s catholiques, parce que tous sont cens�s avoir la
foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les d�put�s qui
n'ont pas la foi catholique, pas m�me sur ceux d'entre eux qui ont
l'�me naturellement honn�te. De sorte que, mon cher ami, voyez dans
quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premi�rement,
que si je parle j'expose mes pr�tres � la mort; deuxi�mement, que ce
sera sans utilit� pour le pays.
Lamirande garda le silence, cherchant une issue � cette terrible
impasse. L'�v�que reprit:
--Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez �t�
horriblement calomni� par Ducoudray qui a lanc� contre vous l'atroce
accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux
ne m'a laiss� aucun document � ce sujet, mais il m'a suppli� de dire
au public que c'est l� une pure invention, que c'est le contraire qui
est vrai; que vous avez �t� tent� par sir Henry et que vous avez
noblement repouss� la tentation. L� le devoir pour moi est certain.
Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des
r�v�lations que Ducoudray m'a faites, j'esp�re que les assassins ne
mettront pas leurs menaces � ex�cution pour si peu.
--Certes, r�pondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement bless�; et
elle a fait un grand tort � la cause que je d�fends. Sans elle, le
r�sultat des �lections aurait peut-�tre �t� tout autre. Mais,
aujourd'hui, ma r�habilitation personnelle est une chose bien
secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au
parlement. Et peut-�tre l'auteur des menaces jugerait-il cette
r�v�lation autrement que vous le jugez; peut-�tre frapperait-il. Je
vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer
personne m�me � un danger incertain pour l'amour de ma r�putation,
surtout dans un moment o� cette r�putation n'importe plus
aucunement � l'int�r�t public.
--Vous avez un noble coeur, dit l'�v�que tr�s �mu.
Un long et p�nible silence suivit. Quelque chose disait � Lamirande
que c'�tait lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de
p�remptoire � r�pondre au raisonnement de son v�n�rable
contradicteur.
--Votre r�solution, monseigneur, est donc in�branlable? demanda-t-il
enfin.
--Oui, mon enfant, dit affectueusement l'�v�que. C'est mon devoir,
devoir affreusement p�nible, car je ne me fais aucune illusion sur le
sort qui nous est r�serv�. Dieu m'est t�moin que s'il s'agissait de
ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de
sauver le pays, m�me sans espoir de succ�s. Mais c'est une terrible
chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.
--C'est, en effet, une chose terrible, murmura le d�put� comme
parlant � lui-m�me; cependant, avec la gr�ce de Dieu, m�me cela se
peut.
--Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?
--Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai d�j�
fait!
--Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...
Alors, �touffant d'�motion, la voix entrecoup�e de sanglots, il
raconta aux �v�ques, en toute humilit�, son grand sacrifice. Tous
m�l�rent leurs larmes aux siennes. Les uns apr�s les autres, ils
vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.
--Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le
faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je
vis.
--La position n'est pas la m�me, mon enfant, dit l'archev�que. Votre
noble femme avait consenti � mourir....
Soudain, � ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clart�
c�leste. Il avait trouv� l'issue qu'il cherchait. Il se jeta �
genoux.
--Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays.
Donnez-moi votre b�n�diction, je pars.
Se relevant vivement, il salua l'auguste assembl�e et s'en alla,
laissant les �v�ques dans l'�tonnement.
Chapitre XXII
Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.
Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.
Joan. X, II.
Un train partait pour Ottawa � dix heures et un quart. Lamirande eut
juste le temps d'y monter. � minuit il �tait de retour � la capitale.
Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'�tait couch�.
Lamirande n'h�sita pas � r�veiller son ami. Il lui communiqua tout ce
qui s'�tait pass�, moins l'incident de la fin de l'entrevue. � ce
propos, il se contenta de dire:
--Pour couper court � mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une
chose � faire pour d�cider l'archev�que � r�v�ler les secrets qu'il
poss�de, c'est de faire en sorte que les membres du clerg� lui disent
unanimement: "Monseigneur, parlez, nous acceptons les cons�quences de
cette r�v�lation, quelque terribles qu'elles puissent �tre pour
nous". Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clerg� pour
croire que si la position lui est clairement expos�e il n'aura qu'une
voix pour tenir ce noble langage.
--Je partage ta confiance, r�pondit simplement le journaliste.
--� loeuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent
aussit�t � r�diger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils
avaient fini leur t�che. La pi�ce se lisait comme suit:
"Chambre des communes, Ottawa, le 28 f�vrier 1946.
"Monsieur l'abb�,
"Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa
fin non moins tragique que chr�tienne; vous avez lu les t�moignages
que Mgr l'archev�que de Montr�al et le R.P. Grandmont ont rendus �
l'enqu�te du coroner; vous savez que Ducoudray a �t� assassin� pour
avoir communiqu� � l'autorit� religieuse les secrets de la soci�t�
occulte � laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parl�
de tous ces incidents extraordinaires. Mais l� s'arr�tent les
renseignements que poss�de le public. Jusqu'ici on se perd en
conjectures sur la nature des secrets que l'h�ro�que converti a
r�v�l�s � Mgr de Montr�al.
"Depuis longtemps, ceux qui sont m�l�s aux affaires politiques
soup�onnent l'existence en ce pays d'une organisation t�n�breuse et
vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une
terrible efficacit�, � la ruine de notre ch�re province. Les efforts
surhumains que l'on fait pour r�primer les �lans du patriotisme des
n�tres et pour emp�cher le Canada fran�ais de devenir une nation
autonome au moment m�me o� la divine Providence rend la r�alisation
de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement
r�dig�e que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce
me semble, une conspiration antireligieuse et antifran�aise ourdie
par les loges.
"C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort
de Ducoudray, j'ai �crit � Mgr l'archev�que de Montr�al pour lui
demander s'il n'aurait pas trouv�, dans les papiers de la secte, la
preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gard� le
silence. Enfin, hier soir, il m'a mand� aupr�s de lui. Je m'y suis
rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bient�t des
armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire
d�cisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire
que j'�tais condamn� � une immense d�ception. "N'avez-vous rien
trouv� dans les papiers de Ducoudray?" lui dis-je. "Au contraire, me
r�pondit Mgr, j'ai trop trouv�." Puis il me montra une table couverte
de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent
de mort tous les pr�tres si l'�v�que r�v�le les secrets livr�s par
Ducoudray ou s'en sert en aucune fa�on. Je n'ai pu examiner toutes
les lettres moi-m�me, mais Mgr m'assure qu'il les a �tudi�es, avec
ses coll�gues de l'�piscopat, et qu'il n'a rien trouv� qui puisse
faire croire � une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray
ne permet pas de dire que ce sont l� de vaines menaces. Si la
r�daction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est vari�e
� l'infini, le fond de toutes est le m�me: on menace les pr�tres,
mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas � l'�v�que. Je
n'ai pas besoin d'insister sur l'habilit� infernale de ce proc�d� qui
met l'�v�que dans l'impossibilit� morale d'agir. Ah! si on l'avait
menac� seul, ou m�me si on l'avait menac� en m�me temps que ses
pr�tres, sa d�cision e�t �t� bient�t prise. Mais comment se d�cider �
exposer d'autres � une mort cruelle pendant que lui-m�me est en
s�ret�? Mgr de Montr�al ne le peut pas.
"L'uniformit� dans les menaces indique clairement qu'une seule t�te
les a dict�es, si plusieurs mains les ont �crites; mais cela
n'am�liore pas la position, loin de l�; car une seule t�te qui
commande � tant de bras meurtriers �pouvante Mgr, et avec raison. Une
organisation qui peut frapper impun�ment un homme en pleine ville de
Montr�al peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas
� se le cacher.
"Pour vous exposer la position dans toute son int�grit�, je dois
ajouter qu'une autre raison fait h�siter Mgr � r�v�ler les secrets
qu'il poss�de; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile.
Suppos�, dit-il, que ces r�v�lations sur le caract�re ma�onnique du
projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les
d�put�s catholiques � le repousser, il n'en resterait pas moins une
majorit�, faible si vous voulez, mais enfin une majorit� en faveur de
la politique du gouvernement. � cela je ne puis gu�re rien r�pondre,
car les chiffres donnent certainement raison � Mgr. J'esp�re
seulement que de telles r�v�lations inspireraient assez d'horreur �
un certain nombre de d�put�s minist�riels non catholiques pour nous
donner la majorit�. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le
trouve trop faible pour se croire autoris� � exposer la vie de ses
pr�tres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu
qu'il n'h�siterait pas un seul instant � exposer les machinations de
la secte, quand m�me il aurait la conviction que cela n'entra�nerait
pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois,
arrive que pourra.
"Voil�, monsieur l'abb�, la situation dans toute son horreur. Je
croirais faire injure � votre intelligence, � votre d�vouement et �
votre patriotisme en ajoutant � ce simple expos� des faits le moindre
commentaire ou en formulant la moindre demande.
"Veuillez agr�er, monsieur l'abb�, mes hommages les plus sinc�res,
Joseph Lamirande, d�put�."
Toute la nuit les deux amis travaill�rent � faire des copies de cette
lettre et � les adresser � tous les pr�tres de la province, tant du
clerg� r�gulier que du clerg� s�culier. � neuf heures du matin tout
�tait pr�t. Ils �taient presque morts de fatigue et tombaient de
sommeil.
--Allons, dit Lamirande, d�poser ces lettres au bureau de poste avant
de prendre un peu de repos. Plus t�t elles partiront, mieux ce sera.
--Tu songes � les d�poser � la poste ici, � Ottawa? fit Leverdier.
--Pourquoi pas?
--Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affid�s partout,
surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement.
Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions � la poste
ici, pas une de ces lettres n'arrivera � destination.
--Tu as peut-�tre raison, je n'avais pas song� � cela. Les d�poser �
Hull ou � quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il
surveille le service postal � Ottawa il doit le surveiller �galement
� Montr�al, m�me � Qu�bec. Que faire?
--J'ai une id�e! s'�cria le journaliste. Il n'est pas probable que le
bureau de Toronto soit surveill�. J'irai les d�poser l�. Ce sera
porter la guerre en Afrique!
--Ton id�e a du bon, mais elle n'est bonne qu'� demi; car Montarval
doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend
compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu
connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu
l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu �tait sur le
train, hier soir, lorsque je suis descendu � Montr�al; il �tait
encore sur le train qui M'a ramen� � Ottawa la nuit derni�re. Il me
filait, je n'en ai aucun doute. Si tu allais � Toronto il serait
sur tes trousses. Je crois avoir trouv� la solution de la difficult�.
Il faut que Vaughan porte ces lettres � Toronto, Il peut s'y rendre
sans exciter de soup�ons. Allons le trouver.
Dix minutes plus tard les deux amis �taient rendus chez le jeune
Anglais qui se pr�parait � sortir.
--Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me
questionner?
--Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.
--Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train �
dix heures et demie pour Toronto....
--C'est pr�cis�ment ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu
bien avoir � faire � Toronto?
--Je te demande de d�poser au bureau de poste de Toronto quelques
centaines de lettres, voil� tout.
--Pourquoi ne les d�poses-tu pas ici?
--Tu ne devais pas faire de questions!
--En effet! Mais o� sont tes lettres? C'est encore une question.
Celle-l� est permise, sans doute!
--Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le myst�rieux.
Tu conna�tras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire
seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je d�posais ces
lettres, ici � Ottawa, elles ne se rendraient pas � destination.
--Cela me suffit. Sans doute je br�le d'envie de savoir quel roman se
cache l�-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre
l'explication promise.
--Merci, mon cher ami, dit Lamirande.
--Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.
Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.
--N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne
pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite
machine-l�... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre id�e. Le sac
que tu as l� va faire. Allons.
Ils sortent. Dans la rue, tout pr�s de la maison o� demeure le jeune
Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.
--As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas � Leverdier. Il nous
suit � la piste.
Rendus � leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans
une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui
�tait vide.
--Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.
--Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu.
Apr�s les fatigues et les �motions des dix-huit derni�res heures,
j'ai besoin de d�lassement.
Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis,
chacun une valise � la main, il poussa une exclamation de surprise.
Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de
l'autre c�t� de la rue devant un magasin, absorb� dans la
contemplation d'un bel �talage de cravates.
--En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais �
mi-voix.
Et comme Lamirande, au lieu de r�pondre, se mit � sourire, il reprit:
--En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.
--Celle-l� encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la
malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me
prouver � moi-m�me et � Leverdier que nous ne t'imposons pas une
corv�e inutile.
--La corv�e n'est rien; c'est le myst�re qui l'entoure que je
voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur
logogriphe.
--Tu en auras l'explication dans le prochain num�ro.
--Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les
trois d�put�s arriv�rent au chemin de fer. Le timbre de la gare
venait de sonner cinq coups.
--Juste � temps, dit Vaughan. Au revoir!
--Nous t'accompagnons, dit Lamirande.
Les deux amis mont�rent en voiture avec le jeune Anglais et
s'install�rent � c�t� de lui comme des gens qui se mettent en voyage.
Vaughan �tait vivement intrigu�, mais il avait r�solu de ne plus
faire de questions.
Un instant apr�s Duthier entra et prit un si�ge aupr�s des trois
amis, d�ploya un journal et se mit � lire les nouvelles du jour avec
un int�r�t marqu�.
--Tiens-toi pr�t, dit tout bas Lamirande � Leverdier.
� peine avait-il donn� cet avertissement que le timbre de la gare
sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel:
All aboard! Le convoi s'�branla. Alors Lamirande saisissant la
valise vide qu'il avait plac�e dans le filet avec l'autre et disant
rapidement Au revoir! � Vaughan de plus en plus intrigu�, s'�lan�a
hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de
la gare sans difficult�. Duthier, qui ne s'attendait aucunement � ce
man�ge, et qui �tait r�ellement plus ou moins occup� � lire, ne
s'aper�ut du d�part de ceux qu'il avait mission de suivre que
lorsqu'ils �taient sur la plate-forme de la voiture. � son tour il
quitta pr�cipitamment son si�ge et courut vers la porte. Par malheur,
� ce moment, une femme de proportions �normes, tenant un enfant et
des paquets en nombre ind�fini, s'avisa de quitter son si�ge, o� le
soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.
--Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.
La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en
faisant rouler par terre une bo�te � chapeau et un sac de biscuits.
Le retard n'avait pas �t� consid�rable. Toutefois, le train avait
acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortun�
Duthier h�sita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier
qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait d�j�
d�pass�, le d�cida. Il sauta. Mais �videmment il n'excellait pas �
sauter d'un train en mouvement. Il ex�cuta une pirouette superbe et
alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort
mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et
un pantalon endommag�s. Il aurait voulu passer ailleurs que par la
gare o� plusieurs fl�neurs avaient �t� t�moins de sa m�saventure;
mais se souvenant que s'il avait risqu� ses membres, c'�tait pour ne
pas perdre de vue Lamirande, il fit de n�cessit� vertu, et,
s'�poussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des
sourires mal dissimul�s l'accueillirent, et, Lamirande, allant � sa
rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: "Au moins,
faites-vous payer comme il faut!"
Pendant ce temps, le train emportait Vaughan � toute vitesse vers
Toronto. Le jeune d�put� se perdait en conjectures sur ce qui venait
de se passer. Lamirande lui avait donn� la clef de la valise rest�e
dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les
lettres dont elle �tait remplie �taient toutes adress�es � des
pr�tres. Mais il �tait loin de se douter que des r�ponses que ces
lettres provoqueraient d�pendaient les destin�es de tout un
peuple.
Chapitre XXIII
Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.
Ne vous r�pandez point en de grands
discours dans l'assembl�e des anciens.
Eccl. VIII, 15.
Le m�me jour, � l'ouverture de la s�ance de la Chambre, les tribunes
�taient bond�es de spectateurs; car la nouvelle s'�tait r�pandue
qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la
premi�re lecture du bill intitul�: "Acte pour pourvoir �
l'�tablissement et au gouvernement de la R�publique du Canada".
L'attente g�n�rale ne fut pas tromp�e. � trois heures et quelques
minutes, lorsque la Chambre eut dispos� des "p�titions", des
"rapports" et des "motions", Sir Henry se leva. Les applaudissements
�clat�rent parmi les d�put�s minist�riels. Les d�put�s anglais
�taient enthousiastes. Du c�t� des Canadiens fran�ais on pouvait
remarquer une certaine r�serve, et m�me une ombre d'inqui�tude.
Le discours du premier ministre, tr�s sp�cieux, tr�s litt�raire,
s'�levant parfois jusqu'� l'�loquence, augmenta l'enthousiasme des
uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des
�v�nements politiques des derni�res ann�es. Le Canada, dit-il, est un
pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa
compl�te ind�pendance, sans bouleversements, sans heurt, sans
r�volution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit m�r, il se
d�tache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui
l'a produit. N'allons pas g�ter loeuvre admirable de cette force
qu'on nomme l'Etre supr�me qui a dispos� toutes choses de fa�on �
nous permettre de fonder une grande nation, s'�tendant d'un oc�an �
l'autre, occupant la moiti� d'un immense continent. Des esprits
�troits et chagrins voudraient d�truire cette belle oeuvre,
voudraient morceler ce vaste empire, voudraient d�sunir ce grand
peuple, sous pr�texte qu'il existe parmi nous des diff�rences de
langues et de religions. Ces diff�rences de langues et de religions
constituent un argument en faveur plut�t de l'union que de la
s�paration, car elles donneront � l'ensemble une agr�able vari�t�
dans l'unit�; elles cr�eront une saine �mulation parmi les divers
�l�ments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice
de cette grande vertu civique qui est essentielle � la prosp�rit� des
nations: la tol�rance. Le premier projet que le gouvernement a eu
l'honneur de soumettre � la Chambre a �t� mal compris. On a insinu�,
sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que
ce projet �tait le fruit de je ne sais quelle noire conspiration
contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce
pays. On a parl� vaguement de soci�t�s secr�tes, de loges ma�onniques
ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines id�es, de
certaines institutions. On a pr�tendu trouver les traces de ce
travail occulte dans la r�daction m�me du projet. C'est une vraie
douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore
des d�fenseurs au milieu de ce vingti�me si�cle. Il est incontestable
que ces appels aux pr�jug�s religieux et nationaux d'un tiers de la
population ont produit d'abord un certain �moi. M�me l'un de nos
coll�gues a cru devoir nous abandonner pour ob�ir au mouvement qui
s'�tait cr��. Mais le calme et la r�flexion ont op�r� des prodiges.
Tous, ou � peu pr�s, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait
vu un grand p�ril l� o� se trouve en r�alit� le salut. Le silence de
ceux qui sont particuli�rement charg�s de la sauvegarde des int�r�ts
religieux des catholiques doit �tre une preuve, m�me pour les plus
timides et les plus soup�onneux, que la constitution soumise � la
ratification de la Chambre n'est hostile � aucune croyance
religieuse. C'est une oeuvre purement politique qui ne menace la
religion ou la nationalit� de personne, et l'on doit la juger d'apr�s
les sains principes politiques, non d'apr�s des pr�jug�s de race et
de religion ou des craintes pu�riles et chim�riques.
Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et
perfide.
Lawrence Houghton lui r�pondit. Le chef de l'opposition anglaise
d�clara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas �
la Chambre de voter sur la premi�re lecture du bill qui n'est qu'une
pure formalit�. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que
nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'� la
fin et par tous les moyens que les r�glements de la Chambre mettent �
notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis
comprendre et que je ne veux pas qualifier, les d�put�s de la
province de Qu�bec, � part un petit nombre, semblent vouloir accepter
la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs
intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer �
l'honorable premier ministre. Je ne veux pas para�tre plus
canadien-fran�ais que les repr�sentants attitr�s de la province de
Qu�bec ni plus catholique que ceux de mes coll�gues de la Chambre qui
professent le culte romain; mais je ne puis m'emp�cher de voir et de
dire que cette constitution, qu'elle ait �t� �labor�e au fond d'une
loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but:
l'�tranglement de l'�l�ment fran�ais et de la religion catholique. On
me dira peut-�tre: mais si les Fran�ais et les catholiques veulent se
laisser �trangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela
peut bien vous faire, � vous, Anglais et protestants? Sans doute,
nous n'avons ni la mission ni la pr�tention de prot�ger les Fran�ais
et les catholiques malgr� eux; mais nous savons que, t�t ou tard, le
Canada fran�ais et catholique s'apercevra de son erreur, se
r�veillera de son �trange sommeil, secouera cet hypnotisme dans
lequel on l'a plong�. Il regrettera am�rement alors son entr�e dans
cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il
y aura des luttes longues, �puisantes, d�sastreuses, aboutissant
peut-�tre � la guerre civile. Voil� ce que nous voyons clairement.
Dans notre propre int�r�t, comme dans celui du Canada fran�ais, nous
cherchons � pr�venir le d�sastre que le gouvernement nous pr�pare par
cette union d'�l�ments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont
ind�pendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada
fran�ais pourront, nous l'esp�rons, s'accorder comme voisins, unis
par un simple trait� douanier et postal; jamais ils ne feront bon
m�nage si on tente de les lier l'un � l'autre par ce projet de
constitution qui n'est, apr�s tout, qu'une union l�gislative mal
d�guis�e. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de
diff�rences fondamentales pour pouvoir en faire une nation
v�ritablement unie. Pour arriver � l'unit�, il faudra, ou la fusion
pacifique des deux en une seule, ou l'absorption �galement pacifique
de l'une par l'autre, ou bien l'an�antissement violent de l'une de
ces races. Or les deux premi�res solutions sont manifestement
impossibles. Il suffit d'�tudier un peu l'histoire pour se convaincre
que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence,
sans conqu�te, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais
est lui-m�me le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les
Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui
nous dira jamais les haines, les mal�dictions, les amertumes, les
douleurs de toutes sortes qui ont pr�c�d� et accompagn� cette fusion?
Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant
de former avec leurs vainqueurs un seul et m�me peuple? Nous ne
sommes pas dispos�s � tenter une telle exp�rience. Ce pays est assez
vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La
Providence a group� les Fran�ais d'Am�rique principalement dans la
partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y
sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation
autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas
comprendre leurs destin�es nationales; mais je l'ai dit, ils sont
v�ritablement hypnotis�s. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps.
Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement
contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits,
il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous
ne le voulons pas, je le r�p�te, dans notre propre int�r�t, autant,
plus m�me, que dans le leur.
Ce discours si vrai, si franc, si lumineux cr�a une vive impression
sur la Chambre. Plus d'un d�put� fran�ais se sentit tout honteux
d'�tre oblig� d'avouer, au fond de son coeur, que cet Anglais
protestant venait de faire � la r�putation du Canada fran�ais une
le�on aussi terrible que bien m�rit�e.
Montarval se leva pour r�pondre. Peu d'applaudissements. Malaise
�trange sur la Chambre.
Le ministre s'aper�ut qu'il faudrait peu de chose pour d�terminer une
v�ritable panique parmi les partisans fran�ais du cabinet. Il lisait
sur leur figures les doutes et les h�sitations qui les tourmentaient.
En un instant, il comprit quel rem�de il fallait appliquer � la
situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son
coll�gue, sir Henry, et lui dit quelques mots � l'oreille. Le premier
ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait
dire: "C'est cela!" Alors le chef du cabinet �crivit un billet; puis
sortit dans le couloir derri�re le si�ge du pr�sident. Duthier s'y
trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre.
L'huissier vint � la rencontre du premier ministre, mais sans
para�tre le voir. Au moment o� les deux hommes se croisaient, sir
Henry glissa dans la main de l'employ� le billet qu'il avait �crit.
Deux minutes apr�s, Duthier l'avait fait remettre par un page �
Saint-Simon.
Montarval se borna � quelques observations assez vagues. Le but que
nous poursuivons, dit-il, est le d�veloppement de loeuvre de la
Conf�d�ration inaugur�e il y a pr�s de quatre-vingts ans; c'est de
rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les �l�ments �pars sur
toute la surface de ce qui fut l'Am�rique anglaise et qui sera
l'Am�rique canadienne; c'est de faire de tous ces �l�ments une
nation. On a parl� de fonder une Nouvelle France. Ce serait un
malheur national. Au lieu de r�publiques minuscules, fondons un grand
et beau pays. Sans doute, C�sar a dit qu'il pr�f�rait �tre le premier
dans un village que le second dans Rome. Mais c'�tait l� le cri de
l'�go�sme et de l'ambition, ce n'�tait pas l'expression d'un
sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inqui�te, non du poste
qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit
atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement � �tre
citoyen d'un grand pays.
Lorsque Montarval eut termin� son discours, le pr�sident, apr�s avoir
attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme.
Avant qu'il ait le temps de dire: Carried! Adopt�! Saint-Simon est
debout.
--Monsieur le pr�sident, s'�crie-t-il de sa voix aigre, ce projet de
constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas �tre lu. Je
propose donc qu'il ne soit pas lu une premi�re fois maintenant, mais
dans six mois.
--Il faut que l'honorable d�put� ait un secondeur, dit le pr�sident.
--Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable
d�put�, afin qu'il puisse constater, d�s � pr�sent, que la Chambre
n'est pas de son avis.
La proposition �tant ainsi r�gularis�e, le d�put� du comt� de Qu�bec
pronon�a un discours d'une extr�me violence, flagellant le
gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin,
toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le
projet minist�riel. C'�tait une sortie furibonde contre tout ce qui
n'�tait pas canadien-fran�ais et catholique. Apr�s cette harangue
�chevel�e, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement
n'avait pas re�u une �gratignure, tandis que les plates injures �
l'adresse des ministres leur avaient ramen� les sympathies de leurs
partisans, un instant �branl�s. La Chambre ne dissimulait pas le
d�go�t profond que ce discours lui avait caus�.
--Monsieur le pr�sident, fit Lamirande, aussit�t que Saint-Simon e�t
repris son si�ge, je n'ai seulement que deux mots � dire: un mot de
remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon coeur je
remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si
la Nouvelle France se r�veille de sa l�thargie � temps pour conqu�rir
sa libert� qui lui �chappe, elle lui devra une dette d'�ternelle
reconnaissance; elle lui �rigera des statues sur le pi�destal
desquelles on lira cette inscription: "� Lawrence Houghton, homme
d'�tat anglais et protestant, la patrie fran�aise et catholique
reconnaissante". Et si elle ne se r�veille pas; si elle succombe sous
l'�treinte de ses ennemis, l'histoire r�p�tera, en parlant de lui,
cette parole que le po�te latin met sur les l�vres d'Hector annon�ant
� �n�e la ruine prochaine de Troie:
Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.
[Si le bras d'un mortel e�t pu d�fendre Pergame, assur�ment, ce bras
l'e�t d�fendue.]
Mais j'esp�re que l'histoire n'aura pas � enregistrer ce cri de
douleur; j'esp�re encore que les intrigues de l'heure pr�sente--et en
disant ces mots Lamirande arr�ta sur Montarval un regard qui f�t
p�lir le sectaire--que les abominables intrigues, que les iniquit�s
de l'heure pr�sente ne pr�vaudront pas et que la Nouvelle France
vivra.
Et maintenant, monsieur le pr�sident, le mot de protestation est �
l'adresse du d�put� du comt� de Qu�bec. De toute la force de mon �me
je condamne les sentiments d�testables qu'il vient d'exprimer. Dans
le v�ritable patriotisme, dans le patriotisme que reconna�t et
approuve la religion de J�sus-Christ, il n'entre que l'amour de la
patrie. La haine des autres races ne doit pas y �tre. Le patriote qui
ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des
autres, est un faux patriote qui, t�t ou tard, trahira la cause qu'il
pr�tend d�fendre, si d�j� il ne la trahit.
La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul d�put�
minist�riel ne broncha; tous, comme un seul homme, vot�rent la
premi�re lecture qui fut d�cr�t�e � une forte majorit�.
--Les voil� enr�giment�s, dit tout bas Montarval � sir Henry. Ils ont
vot� une premi�re fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un
coup terrible pour les emp�cher de voter une deuxi�me et une
troisi�me fois dans le m�me sens. Le point important, dans toute
bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier
feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.
--D�cid�ment, vous avez du g�nie! dit sir Henry.
Chapitre XXIV
Per infamiam et bonam famam.
Parmi la mauvaise et la bonne r�putation.
2 Cor. VI, 8.
Au sortir de la s�ance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques
autres d�put�s de l'opposition se r�unirent.
--Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que
pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice,
toutes les belles choses du monde, de notre c�t�; mais nous avons
contre nous les gros bataillons. La deuxi�me et la troisi�me lecture
de ce projet d'iniquit� se voteront infailliblement, � une immense
majorit�, comme la premi�re lecture vient de se voter... � moins que
la province de Qu�bec ne se r�veille, et rien n'indique que son
sommeil soit pr�s de finir.
--Rien ne l'indique ext�rieurement, r�pondit Lamirande, mais je
l'esp�re tout de m�me; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il
repose sur un fondement solide: le d�vouement, le patriotisme,
l'esprit de sacrifice de notre clerg�. Dans quelques jours, il peut
se produire un �v�nement qui r�veillera la province de Qu�bec comme
jamais pays n'a �t� r�veill�.
--Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous
organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxi�me et
la troisi�me lecture autant que possible.
* * * * *
Le lendemain la bataille commen�a. Des deux c�t�s, il fallait user
d'une grande habilet�. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption
du n�faste projet, devait bien se garder de laisser voir une h�te
ind�cente qui aurait pu exciter les soup�ons des uns et froisser les
susceptibilit�s des autres. Beaucoup de d�put�s minist�riels
voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours
�taient pr�par�s depuis longtemps. Leur imposer silence, c'e�t �t�
aussi imprudent que de condamner la soupape de s�ret� d'une machine �
vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se
livrer � une obstruction trop apparente, c'�tait fournir � la
majorit� le pr�texte d'appliquer la redoutable cl�ture du d�bat.
� la proposition du gouvernement, "que le bill soit maintenant lu
pour la deuxi�me fois", Houghton et Lamirande oppos�rent l'amendement
traditionnel: "pas maintenant, mais dans six mois". Puis les discours
commenc�rent.
Les attaques de l'opposition �taient tellement vigoureuses, tellement
logiques que les ministres et les autres chefs du parti minist�riel
�taient bien oblig�s de r�pondre. S'ils avaient gard� le silence,
comme c'�tait un peu leur intention, d'abord, la d�moralisation
aurait pu s'introduire dans le gros de l'arm�e. Donc, pendant cinq ou
six jours, c'�tait un feu roulant. Mais tout s'�puise ici-bas, m�me
un d�bat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition
avaient vid� leur sac, et la r�p�tition des m�mes arguments par des
orateurs de m�rite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et
rares r�pliques du c�t� minist�riel. Tandis que dans les premiers
jours de la discussion chaque discours prononc� � gauche de l'orateur
faisait lever � droite trois ou quatre d�put�s qui br�laient d'y
r�pondre; maintenant les membres de l'opposition �taient oblig�s de
se succ�der les uns aux autres.
L'apr�s-midi du septi�me jour, au commencement de la s�ance,
Lamirande, Houghton et Leverdier �taient r�unis pour discuter la
situation.
--Voil� une semaine que cela dure, dit Houghton � Lamirande, et nous
sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?
--Pas encore, et je n'en attends gu�re avant quatre ou cinq jours
encore.
--Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxi�me lecture et
nous reprendre sur la discussion en "comit� g�n�ral" et enfin sur la
troisi�me lecture?
Leverdier penchait du c�t� de Houghton mais Lamirande �tait d'avis
contraire.
--Je ne puis me d�cider, fit-il, � laisser voter la deuxi�me lecture
maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin
des d�lais que nous pouvons obtenir en "comit� g�n�ral" et sur la
troisi�me lecture. Vous ne voyez l� qu'un simple pressentiment,
peut-�tre, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager
� ne pas le m�priser.
--Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, m�me
vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons
pouvoir prolonger le d�bat sur la deuxi�me lecture pendant quatre ou
cinq jours encore. D�s demain, peut-�tre m�me ce soir, ils vont nous
appliquer la cl�ture.
--Je le sais, r�pondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident
qui suspende forc�ment les d�bats pendant quelques jours.
--Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident � l'horizon, dit le
chef de l'opposition.
--Comment?
--Je vais mettre le secr�taire d'�tat en accusation et demander une
enqu�te.
--Avez-vous des preuves contre lui?
--Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.
--Vous m'�tonnez vraiment... J'ai d� mal comprendre. Ce n'est pas
vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un
adversaire, m�me si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi
la plus juste des causes.
--Certes, vous avez raison! "La fin justifie les moyens" est,
quoiqu'on en dise, une doctrine que l'�glise catholique condamne. Il
ne faut jamais faire le mal, quand m�me on croirait obtenir par l� un
grand bien. La th�ologie nous enseigne que s'il �tait possible de
vider l'enfer en commettant un seul p�ch� v�niel, il ne faudrait pas
le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une
accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi
certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis s�r de
vous voir devant moi en ce moment.
--Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre
votre conscience � l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez
point, il ne suffit pas de savoir qu'une accusation est vraie, il
faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout � l'heure que
vous n'avez pas de preuve!
--Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comit�.
--Alors comment pouvez-vous songer � porter une accusation?
--La preuve peut arriver d'un jour � l'autre.
--Et si elle n'arrive pas?
--Je serai un homme ruin� � tout jamais, au point de vue politique et
social.
--Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement o�
cela peut vous conduire.
--Exactement.
--Est-ce bien prudent ce que tu veux faire l�, mon cher ami? fit
Leverdier qui avait jusque-l� gard� le silence.
--Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je
devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves
dont tu connais comme moi l'existence.
--Mais ta r�putation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne
t'appartient pas exclusivement. Elle appartient � tes amis, � ton
pays.
--Tu admettras que ma r�putation m'appartient autant, au moins, que
ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de
ses semblables. Pour accomplir une grande oeuvre de charit�, nous
avons m�me le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il
s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer
mon honneur!
--Pour un homme de coeur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus
pr�cieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte
vraiment h�ro�que devant lequel je reculerais certainement moi-m�me,
mais que j'admire.
--Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il n�cessaire,
est-il m�me utile? Ne vaudrait-il pas mieux, apr�s tout, laisser
voter la deuxi�me lecture, puisque nous ne pouvons gu�re plus la
retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant
que possible en comit� et sur la troisi�me lecture?
--Quelque chose qui n'est pas naturel, r�pondit Lamirande d'un ton
grave, quelque chose de solennel et d'imp�ratif, me dit que nous
aurons besoin, plus tard, de tous les d�lais que pourront nous donner
ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je
n'ose r�sister... Vous croyez tous deux au surnaturel, � l'existence
des esprits, � leur pouvoir de communiquer directement avec l'�me. Eh
bien! c'est � un message d'en haut que j'ob�is... Mon Dieu! si vous
saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas � me d�tourner de
ce devoir.
Tous trois �taient vivement �mus. Ils gard�rent le silence pendant
quelques instants.
--Du reste, reprit Lamirande, comme parlant � lui-m�me, � quoi me
servira l'honneur si l'iniquit� de cet homme triomphe! La perte de ma
r�putation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'oc�an d'amertume
et de d�solation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu
permet, � cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer r�ussisse.
En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-�tre
gagner les quelques jours qui sont n�cessaires pour que la lumi�re
puisse se faire. Et si la lumi�re ne se fait pas, si la patrie
succombe, le fardeau sera moins lourd � porter pourvu que je puisse
me rendre le t�moignage d'avoir tout sacrifi� pour elle.
--Ma r�solution est irr�vocable, dit-il, en s'adressant � ses deux
compagnons. � la reprise des d�bats, � huit heures ce soir, je br�le
mes vaisseaux!
* * * * *
� la s�ance du soir, au moment o� l'on croyait que tout d�bat �tait
fini et que la deuxi�me lecture du bill �tait sur le point de se
voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussit�t, car tout
le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer
quelque chose de grave.
--Monsieur le pr�sident, dit-il, pour me servir du barbarisme
consacr� par l'usage, je soul�ve une question de privil�ge, et je
fais la d�claration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre,
l'honorable Aristide Montarval, d�put� de la division centre de la
ville de Qu�bec, et secr�taire d'�tat, d'avoir conspir� et complot�
avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays
sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et
j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de
conspirations et de complots contraires � l'int�r�t public, au bon
ordre et � la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval
d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de
menace, pour emp�cher cette Chambre d'acqu�rir une connaissance vraie
de la nature du projet de constitution qu'elle est appel�e � voter.
Je demande, par cons�quent, qu'il soit nomm� un comit� sp�cial pour
examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.
Ces paroles �tranges, prononc�es d'une voix forte et p�n�trante,
caus�rent, il est � peine besoin de le dire, un profond �moi parmi la
d�putation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le
silence de tout � l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il
s'adress�t au pr�sident, comme le veut l'usage parlementaire, avait
tenu son regard fix� sur Montarval qui, malgr� son audace, n'en put
soutenir l'�clat. Visiblement, le ministre �tait terrifi�. Il se
remit, cependant, bient�t. Son intelligence hors ligne lui permit de
saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut
rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet;
l'archev�que a refus� de lui remettre nos archives. Il porte cette
accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archev�que
changera d'id�e.
Aussit�t que le calme fut r�tabli, Montarval se leva:
--L'honorable d�put� de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire,
a oubli� une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de
prouver son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave.
Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plut�t voulue?
Et il reprit son si�ge comme pour attendre une r�ponse:
--Monsieur le pr�sident, dit Lamirande, lorsqu'un d�put� porte une
accusation contre un coll�gue il est tenu de la prouver. S'il ne la
prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que
je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le ch�timent qu'elle
jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle
trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en
irai d�shonor� � tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais
parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme.
Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secr�taire
d'�tat tient au sien, me fait un devoir de ne n�gliger aucun moyen �
ma disposition pour �tablir la v�rit� de mon accusation.
--Eh bien! r�pliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout
simplement, l'accusation, et je la nie de la mani�re la plus formelle
et la plus ample: je la nie in toto; je d�clare qu'elle ne repose
sur rien, qu'elle est enti�rement, absolument fausse et ne renferme
pas une parcelle de v�rit�. Pour prouver que je ne crains pas
l'enqu�te, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comit�
sp�cial, mais je laisse � mon accusateur le soin de former ce comit�
� sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres
amis, que des adversaires du gouvernement.
--Nous laisserons le choix des membres du comit� au pr�sident, dit
simplement Lamirande.
--Tr�s bien! r�pliqua Montarval. Et que le comit� se r�unisse au plus
t�t. Maintenant, aux affaires s�rieuses!
Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxi�me lecture
imm�diatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne
serait pas convenable de voter le projet, m�me en deuxi�me lecture,
aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fix�e sur la valeur de
cette accusation. Les ministres, inspir�s par Montarval, �taient
dispos�s � ne pas tenir compte des observations du chef de
l'opposition et � pr�cipiter le vote. Par amiti� personnelle pour
Lamirande, Vaughan, qui �tait � la t�te d'un groupe assez important
du parti minist�riel, demanda du d�lai. Quelques d�put�s minist�riels
fran�ais, qui avaient remarqu� l'effet produit sur Montarval par
l'accusation, eurent des inqui�tudes. "Si c'�tait vrai, apr�s tout",
se disaient-ils. Ils insist�rent donc, � leur tour, sur la n�cessit�
de surseoir. Ces d�bats occup�rent toute la s�ance, et le
gouvernement dut c�der.
C'�tait un premier succ�s pour Lamirande: il avait gagn� du temps,
mais � quel prix!
C'�tait le jeudi soir. Le lendemain, le comit� se r�unirait. Il
pourrait, sans para�tre trop exigeant, demander qu'on lui accord�t
jusqu'au lundi, pour pr�parer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui
faudrait ou proc�der ou avouer qu'il n'avait pas de preuve � offrir!
Ce n'�tait pas seulement l'expulsion de la Chambre, le d�shonneur
politique qui l'attendait. Il allait devenir la ris�e de tout le
pays. Il passerait pour un v�ritable fou aux yeux de tout le monde.
Pour affronter le mauvais vouloir, la col�re, la haine de ses
semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de
propos d�lib�r�, au ridicule, c'est de l'h�ro�sme. Aussi Lamirande se
sentit-il accabl� d'une angoisse mortelle. Arriv� � son logement,
apr�s la s�ance, il s'en ouvrit � Leverdier.
--Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais pri�, car je
suis tent� comme je ne l'ai jamais �t�. C'est que l'orgueil, l'amour
propre est le sentiment le plus difficile � vaincre que connaisse le
pauvre coeur humain. L'id�e que je vais peut-�tre passer aux yeux de
mes compatriotes pour un insens� qui devrait �tre � la Longue-Pointe,
m'�pouvante horriblement. Notre divin Sauveur a �t� trait� de fou par
H�rode et sa cour. Qu'il m'accorde la gr�ce d'accepter cette
humiliation en union avec Lui!
--C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as
toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais
diminuer tes souffrances!
--Merci, mon ami, merci! Sais-tu � quelle tentation je crains de
succomber?
--Non, pas du tout, � moins que ce ne soit � une sorte de d�sespoir.
--Je crains qu'au dernier moment, me voyant accul� au pied du mur et
oblig� de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie
la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comit�: "Faites
venir l'archev�que de Montr�al!" Il est certain que le saint �v�que
ne m'a communiqu� l'existence des preuves qu'il poss�de que sous le
sceau du secret. Je ne puis donc pas r�v�ler ce qu'il m'a ainsi
confi�; et, cependant, je crains de le faire, par l�chet� et par
orgueil, pour �chapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de
prier pour moi.
Longtemps les deux amis rest�rent ensemble, priant humblement.
* * * * *
Le pr�sident de la Chambre avait choisi, comme membres de la
commission qui devait s'enqu�rir de l'accusation port�e contre le
secr�taire d'�tat, sept d�put�s des plus s�rieux et des mieux pos�s
des diff�rents groupes. Houghton, Leverdier et un troisi�me membre de
l'opposition, un membre du cabinet, et trois d�put�s minist�riels,
parmi lesquels se trouvait Vaughan, form�rent le comit� dont la
pr�sidence fut confi�e au ministre. Le comit� se r�unit � dix heures,
vendredi matin. Montarval �tait pr�sent, l'air insolent et
provocateur. Le pr�sident donna lecture de l'accusation et invita
l'accusateur � produire ses preuves et ses t�moins. Lamirande, tr�s
calme, demanda au comit� de vouloir bien lui accorder un d�lai de
deux jours.
--C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le pr�sident.
R�gle g�n�rale, une enqu�te de cette nature doit commencer aussit�t
l'accusation port�e. Il est d'usage que le d�put� qui croit devoir
d�noncer un de ses coll�gues attende pour le faire qu'il ait ses
preuves devant lui.
--Tout cela est tr�s vrai, monsieur le pr�sident, fit Lamirande;
aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un
droit, que je demande au comit� de vouloir bien remettre l'examen de
cette affaire � lundi. Je prie les membres du comit� de croire que je
n'agis pas � la l�g�re en cette circonstance.
--Monsieur le pr�sident, dit Montarval, je ne m'oppose nullement � la
demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois
indiff�rent; non pas que je n'aie pas h�te de voir la fin de cette
mystification--car c'est plut�t une mystification qu'une
accusation--; mais parce que je veux donner la plus grande latitude �
mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: "Ah,
si le comit� m'e�t accord� un d�lai de deux jours seulement, j'aurais
pu produire mes preuves". L'honorable d�put� est la victime d'une
mystification, je le r�p�te. Certes, qu'on lui donne jusqu'� lundi
pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.
Le secr�taire d'�tat avait le beau r�le. Ses paroles mod�r�es,
plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui
errait sur ses l�vres et qui ne parvenait pas � �teindre la lueur
sinistre de ses yeux. De son c�t�, Lamirande, malgr� la fausse
position dans laquelle il se trouvait d�j�, conserva un visage
tellement serein, tellement compos� que tous les assistants furent
frapp�s du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait
qu'entendre l'accus� et l'accusateur aurait certainement donn� gain
de cause au premier; tandis qu'en les voyant on ne pouvait avoir la
moindre sympathie que pour Lamirande.
--Eh bien! fit le pr�sident, puisque le principal int�ress� consent �
l'ajournement, l'enqu�te commencera lundi soir � huit heures. Lundi
avant-midi plusieurs d�put�s seront absents. La Chambre ne si�gera
sans doute pas apr�s six heures; de sorte que nous pourrons commencer
� huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra �tre pr�t
alors.
--Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur
le pr�sident.
* * * * *
Et Lamirande, comment se pr�para-t-il pour le jour de l'�preuve?
Depuis des semaines il avait demand� � toutes les communaut�s du pays
de se mettre en pri�re. Maintenant, il t�l�graphia � toutes celles
qu'il pouvait atteindre pour les exhorter � redoubler leurs
supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour
solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les p�res
capucins et passa les trois journ�es du samedi, du dimanche et du
lundi dans le je�ne le plus rigoureux et la pri�re la plus ardente.
Il avait donn� rendez-vous � Leverdier, dans la biblioth�que du
parlement, � sept heures et demie du lundi soir.
--Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de
Montr�al?
--Aucune, r�pondit tristement Leverdier.
--Que la volont� de Dieu soit faite!
--Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour
toi!
--Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont tr�s
douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je
n'ai jamais �t� plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.
--Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible �preuve
qui t'attend tout � l'heure.
--Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se r�volte contre
l'humiliation; mais l'�me, avec la gr�ce de Dieu, peut dompter la
chair et �prouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.
Ils se rendirent ensemble � la pi�ce o� le comit� devait se r�unir.
Elle �tait d�j� remplie d'une foule de curieux. � huit heures
pr�cises, le pr�sident ouvrit la s�ance par la formule ordinaire "�
l'ordre, messieurs".
--Monsieur Lamirande, fit le pr�sident, �tes-vous maintenant en �tat
de produire des documents ou de faire entendre des t�moins � l'appui
de l'accusation que vous avez port�e contre l'honorable secr�taire
d'�tat?
--Je regrette d'�tre forc� de dire, monsieur le pr�sident, que je ne
le suis pas, r�pondit Lamirande.
--Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?
--Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fond�e.
--Vous la savez fond�e, mais vous n'avez aucune preuve � produire!
--C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.
--Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle
position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-m�me.
--Je le comprends parfaitement, monsieur le pr�sident.
--Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?
--Oui, monsieur le pr�sident.
Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pi�ce. Le
pr�sident ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les l�vres
un sourire plus mauvais qu'� l'ordinaire.
--Si le comit� est d'avis, dit-il, que sa dignit� et la dignit� de la
Chambre le permettent, je suis pr�t � accorder encore une journ�e de
d�lai � mon accusateur.
Ces paroles provoquent des applaudissements que le pr�sident r�prime
aussit�t.
--Le comit�, dit-il, va d�lib�rer � huit clos, et fera conna�tre sa
d�cision.
Les assistants se retir�rent. Un quart d'heure plus tard la porte fut
de nouveau ouverte au public.
--Le comit� a r�solu, dit le pr�sident de faire rapport imm�diatement
� la Chambre de tout ce qui s'est pass�. La Chambre se prononcera sur
ce qu'il convient de faire.
--Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la s�ance du
comit�, je ne te comprends plus. Tu rends in�vitable ton expulsion de
la Chambre, tu cours au d�shonneur politique, et, faut-il que je te
le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.
--Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose
aussi �vidente.
--Alors pourquoi agis-tu de la sorte?
--Pour des raisons que tu approuveras un jour.
--Si tu n'�tais pas aussi calme je te dirais de consulter un m�decin.
Mais de toute �vidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....
--Il n'a jamais �t� mieux �quilibr�... Mais laissons cela. Je veux,
Vaughan, te faire une question et je te demande de me r�pondre
sinc�rement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accus� Montarval,
serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?
--Oui, mon ami, je le serais!
--Tu voterais cette constitution quand m�me il te serait prouv�,
clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration
t�n�breuse, qu'elle n'a qu'un but: l'�crasement de la race fran�aise
et de la religion catholique!
--Oui, je la voterais m�me dans ces conditions; car, tu le sais, je
suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le
sais �galement, je n'ai aucune haine contre la race fran�aise ni
contre la religion catholique, loin de l�. J'admire les efforts
h�ro�ques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race
fran�aise et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un
Canada s'�tendant d'un oc�an � l'autre, tant pis pour elles!
--Mais crois-tu qu'un pays pourrait �tre vraiment grand, vraiment
prosp�re, vraiment heureux, s'il devait son origine � une
conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une
religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonn�e dans
sa source m�me?
--Je te r�pondrai ce que les protestants r�pondent � ceux qui leur
reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: loeuvre est
bonne, malgr� les fautes de ceux qui l'ont faite.
--Et trouves-tu cette r�ponse satisfaisante?
--Elle ne l'est gu�re quand il s'agit de fonder une religion, car une
bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi
j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la
religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer
et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une oeuvre
purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'apr�s les vertus
ou les vices de ses auteurs, mais d'apr�s ses m�rites intrins�ques.
--Pourtant Celui que tu d�clares digne d'amour et de respect a dit
qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!
--Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais
peut-�tre toutes choses comme tu les vois, m�me les choses
politiques.
Puis les deux amis se s�par�rent.
Lamirande constata que d�j� plusieurs de ses coll�gues s'�loignaient
de lui comme on s'�loigne d'un pestif�r�; que d'autres le regardaient
comme un objet de curiosit�, comme un toqu�. Ces derniers �taient les
plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables,
mais ils �taient bien persuad�s que leur pauvre coll�gue �tait la
victime d'une id�e fixe et qu'il serait bient�t � Saint-Jean-de-Dieu.
--Ma carri�re est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde
comme une montagne, vint s'abattre sur son coeur et l'�crasa
affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du coeur, si
grande qu'elle f�t, ne put troubler son �me qui resta dans une union
�troite avec Dieu.
Chapitre XXV
Talium enim est regnum Dei.
Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.
Marc X, 14.
Retir� dans l'embrasure d'une fen�tre, il relut cette lettre qu'il
avait re�ue le matin m�me.
"Couvent de Beauvoir, pr�s Qu�bec, 6 mars 1946.
"Bien cher Papa,
"J'ai bien de la peine et il faut que je vous dise pourquoi, car vous
pouvez faire cesser cette peine. Vous savez que j'ai eu huit ans il y
a plus de deux mois. Je sais tout mon cat�chisme et le comprends
tout, except� quelques mots qui sont trop grands pour moi. Pour vous
montrer que je le comprends, je vais vous dire, � ma mani�re, ce
qu'il y a dans le cat�chisme. Il y a un seul Dieu qui est un pur
esprit. Un esprit est quelque chose qu'on ne peut pas voir. Nous
avons chacun en nous un esprit qu'on appelle l'�me. Notre �me est
unie � notre corps, mais Dieu n'a pas de corps. C'est pour cela qu'on
dit qu'il est un pur esprit. Dieu �tait d'abord tout seul. Puis Il a
cr��, ou fait avec rien, beaucoup d'autres purs esprits plus petits
que Lui, qu'on appelle les anges. Dieu seul peut faire de rien
quelque chose. Quelques-uns des anges se r�volt�rent contre Dieu. Ils
devaient �tre bien m�chants, car Dieu est si bon quil n'a pas d� leur
faire de la peine. Ces mauvais anges, ayant � leur t�te Lucifer ou
Satan, qu'on appelle aussi le Diable, furent chass�s du ciel par les
bons anges qui avaient pour chef saint Michel. Les mauvais anges
tomb�rent dans un lieu affreux appel� l'enfer. Ensuite Dieu cr�a Adam
et �ve, le premier homme et la premi�re femme pour peupler la terre.
Adam et �ve et les autres hommes devaient prendre les places rest�es
vides au ciel apr�s la chute des mauvais anges. Lucifer fut jaloux.
Il voulut faire tomber Adam et �ve en enfer avec lui, pour faire de
la peine au bon Dieu. Lucifer prit la forme d'un serpent et parla �
�ve et lui dit de manger un fruit que le bon Dieu leur avait dit de
ne pas manger. �ve �couta Lucifer. Elle avait �t� cr��e toute grande,
mais elle devait �tre bien jeune comme moi, car une vraie femme,
comme �tait ch�re maman, ou les religieuses, ne l'aurait pas �cout�.
Puis �ve fit manger ce fruit � son mari. Adam �couta sa femme plut�t
que Dieu. C'�tait tr�s mal de sa part. Je suis certaine que ch�re
maman ne vous a jamais dit de l'�couter plut�t que le bon Dieu et que
vous n'auriez pas fait comme Adam. Vous aimiez pourtant maman autant
qu'Adam pouvait aimer �ve. Le bon Dieu fut tr�s f�ch� de la
d�sob�issance d'Adam et d'�ve et Il les chassa du beau jardin o� Il
les avait plac�s. Ayant �cout� Lucifer plut�t que Dieu ils avaient
m�rit� d'aller en enfer. Ils avaient perdu le droit d'aller au ciel.
Ils ne pouvaient pas donner ce droit � leurs enfants, car quand on a
perdu une chose on ne peut pas la donner � un autre. Tous les hommes
devaient donc appartenir � Lucifer par la faute de nos premiers
parents. C'est ce qu'on appelle le p�ch� originel. Mais le bon Dieu
ne pouvait pas souffrir de voir tous les hommes aller enfer. Lucifer
aurait �t� trop content. En chassant Adam et �ve du jardin, Il leur
promit, pour les consoler, un Sauveur, c'est-�-dire quelqu'un qui
viendrait payer la dette que les hommes devaient au bon Dieu. Ce
Sauveur fut attendu pendant quatre mille ans. Ceux qui croyaient quil
viendrait furent sauv�s. Enfin, ce Sauveur vint sur la terre. Ce fut
J�sus-Christ Fils de Dieu et Fils aussi de la Sainte Vierge, un Dieu
et un homme en m�me temps. C'est ce qu'on appelle le myst�re de
l'Incarnation. Je ne comprends pas cela tr�s bien, mais je le crois
parce que c'est dans le cat�chisme. Vous m'avez dit d'apprendre le
cat�chisme, les soeurs me l'enseignent, le p�re Grandmont me
l'explique. Le cat�chisme est aussi approuv� par les �v�ques et par
le pape qui est le chef de tous les �v�ques et de tous les
catholiques. Je crois tout ce que dit le cat�chisme, car vous et les
soeurs et le p�re Grandmont et les �v�ques et le pape vous ne vous
accorderiez pas pour enseigner des mensonges aux enfants. Comme Dieu,
J�sus-Christ est �gal au bon Dieu son p�re. Car il y a Dieu le p�re,
Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; et cependant ils ne sont pas
trois bons Dieux, mais un seul. Ces trois forment la Tr�s
Sainte-Trinit�. C'est un autre myst�re que je ne comprends pas non
plus. Je suppose qu'ils ne forment pas trois parce qu'ils s'aiment
tellement qu'ils ne font qu'un. C'est peut-�tre un peu comme quand
maman vivait. Vous et elle et moi nous nous aimions tellement que
nous ne faisions qu'un. Notre Sauveur J�sus-Christ fut d'abord petit
enfant comme moi, tr�s pauvre et peu connu. Il vivait cach�, car des
m�chants voulaient le tuer. J�sus-Christ devenu un homme commen�a �
enseigner comment arriver au ciel. Il f�t beaucoup de miracles,
c'est-�-dire des choses qu'un homme seul ne peut pas faire, pour
prouver qu'il �tait r�ellement le Dieu Sauveur. Plusieurs crurent en
Lui, mais beaucoup d'autres voulurent le mettre � mort. Ceux qui
n'aimaient pas J�sus-Christ, qui fut toujours si bon pour tout le
monde, devaient �tre des mauvais anges et non des hommes, car tous
les vrais hommes devaient l'aimer puisqu'il �tait venu pour les
sauver. Si ces m�chants qui n'aimaient pas J�sus-Christ �taient de
vrais hommes, c'est un autre myst�re. Au bout de trois ans, ils
r�ussirent � le faire condamner par un m�chant juge appel� Ponce
Pilate. Notre-Seigneur J�sus-Christ fut affreusement maltrait�
pendant toute une nuit et ensuite clou� � une croix o� il mourut. Il
offrit ses souffrances et sa mort � son P�re pour payer la dette que
les hommes Lui devaient et qu'ils ne pouvaient pas payer.
J�sus-Christ devait aimer les hommes beaucoup pour tant souffrir afin
de payer leur dette et les faire entrer au ciel. Ce doit �tre l� un
autre myst�re, car je ne comprends pas cet amour de J�sus-Christ pour
les hommes. Si tous les hommes et toutes les femmes �taient comme
vous et comme maman et comme les soeurs et le p�re Grandmont, je le
comprendrais un peu; mais on dit qu'il y a des m�chants et que
J�sus-Christ les aime comme les autres et veut les sauver aussi.
Quand J�sus-Christ fut mort on le mit dans un tombeau, mais comme Il
�tait Dieu aussi bien qu'homme Il ne pouvait pas rester mort
longtemps. Le troisi�me jour Il ressuscita, c'est-�-dire qu'il sortit
vivant du tombeau. Il passa quarante jours sur la terre avec sa m�re,
qui devait �tre bien contente de le voir en vie, et avec ses ap�tres
et ses disciples. Puis Il monta au ciel o� Il a la premi�re place
aupr�s de son p�re. Et Il reviendra un jour pour juger tout le monde.
Les bons iront au ciel avec Lui et les m�chants en enfer avec
Lucifer. Quelques heures avant de mourir J�sus-Christ fit le plus
grand de ses miracles. Il changea du pain et du vin. Et il donna ce
pain et ce vin � manger et � boire � ses ap�tres. C'est un autre
myst�re qu'on appelle la sainte Eucharistie. Et il donna � ses
ap�tres le pouvoir de faire le m�me miracle, et leur dit de donner ce
pouvoir � d'autres; et ces autres devaient le donner � d'autres
encore, et ainsi de suite jusqu'� la fin du monde. C'est pour cela
qu'il y a encore des hommes, les �v�ques et les pr�tres, qui ont ce
pouvoir. Et avant de monter au ciel, J�sus-Christ, qui �tait venu
pour sauver tous les hommes qui devaient passer sur la terre, fonda
son �glise pour continuer � sauver les hommes. Il ne pouvait pas
rester toujours sur la terre, car je suppose que son p�re voulait
l'avoir avec Lui au ciel. J�sus-Christ mit � la t�te de son �glise
saint Pierre, le premier pape, et les ap�tres, ou les premiers
�v�ques. Les �v�ques ont des pr�tres pour les aider. Le pape, les
�v�ques et les pr�tres continuent loeuvre de J�sus-Christ en sauvant
les hommes. Ils les sauvent en les baptisant au nom du P�re et du
Fils et du Saint-Esprit, ce qui les enl�ve � Lucifer et les donne �
Dieu, en nourrissant leurs �mes de la sainte Eucharistie et en leur
pardonnant leurs p�ch�s. Quand quelqu'un est baptis� il appartient �
J�sus-Christ, et pour aller au ciel il n'a qu'� faire ce que
J�sus-Christ lui a command�. Ce qu'il a command� ne doit pas �tre
bien difficile, car J�sus-Christ �tait trop bon pour faire un
r�glement bien s�v�re. Ce ne doit pas �tre plus s�v�re que le
r�glement du couvent. J�sus-Christ n'aurait pas pris la peine de tant
souffrir pour sauver les hommes sil n'avait pas voulu leur rendre le
chemin assez facile. Cependant, on dit qu'il y a beaucoup d'hommes
qui ne veulent pas faire les choses faciles que J�sus-Christ demande.
C'est un autre myst�re. Il y a une chose que J�sus-Christ demande
surtout que l'on fasse, c'est de recevoir la sainte Eucharistie ou la
sainte communion. J'ai entendu lire l'�vangile, c'est-�-dire le r�cit
de ce que J�sus-Christ a dit et fait pendant quil �tait sur la terre,
et je suis certaine quil a dit que pour aller au ciel il faut
communier, recevoir la sainte Eucharistie. Et Il l'a dit sur un ton
presque f�ch�, car il y avait des m�chants qui ne voulaient pas
communier. Ce n'est pas dit comme cela dans l'�vangile, mais je suis
certaine que �a veut dire cela. Et c'est l�, cher Papa, ce qui me
fait de la peine, et c'est pour vous en parler que j'ai �crit cette
longue lettre que j'ai mis six jours � vous �crire. Je veux faire
tout ce que J�sus-Christ nous a dit de faire, car je veux aller au
ciel et non pas en enfer. Quand j'ai parl� aux soeurs et leur ai
demand� de me laisser faire ma premi�re communion au mois de mai
prochain, elles m'ont dit que j'�tais trop jeune pour comprendre ce
que c'�tait que de communier, qu'il faudrait attendre au moins un an,
peut-�tre deux. Et si je venais � mourir, je n'irais donc pas au
ciel, car le ciel n'est ouvert qu'aux enfants baptis�s qui meurent
avant de savoir ce que J�sus-Christ a ordonn�, et � ceux qui �tant
assez vieux pour savoir ce qu'Il ordonne, le font de leur mieux. Et
moi, je suis assez vieille pour savoir que J�sus-Christ veut que nous
communiions. C'est l�, cher Papa, ce qui me fait tant de peine.
Souvent je me r�veille dans la nuit, et j'ai peur. Je vous ai �crit
cette longue lettre pour vous montrer que je comprends mon
cat�chisme, et pour vous demander d'�crire � la m�re sup�rieure pour
qu'elle ait la bont� de me laisser faire ma premi�re communion cette
ann�e. Alors, si je venais � mourir, je serais certaine d'aller au
ciel, et je n'aurais plus peur d'aller en enfer. Vous �crirez � la
m�re sup�rieure, n'est-ce pas? cher Papa, car vous devez vouloir que
votre petite fille aille au ciel o� est maman, et o� vous irez
vous-m�me. �a vous ferait de la peine, je pense, si vous ne m'y
trouviez pas. Votre petite fille qui vous aime beaucoup et qui vous
embrasse.
Marie.
"J'ajoute ceci pour vous dire que j'ai montr� le brouillon de ma
lettre � la m�re Th�r�se qui me fait la classe pour faire corriger
les fautes de fran�ais. Elle a pleur� beaucoup en la lisant. Pourquoi
a-t-elle pleur�? Est-ce qu'il y a quelque chose dans cette lettre qui
a pu lui faire de la peine? Moi je pleure seulement quand j'ai de la
peine.
"Encore votre petite fille qui vous aime.
Marie."
--Mon Dieu, murmura Lamirande, en remettant dans son portefeuille
cette lettre sur laquelle �taient tomb�es de douces larmes, je
pourrai tout supporter tant que Vous me laisserez cette enfant!
Chapitre XXVI
Pluet super peccatores laqueos.
Il fera pleuvoir des pi�ges sur les p�cheurs.
Ps. X, 7.
Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment o� celui-ci se pr�parait
� quitter l'h�tel du parlement.
--Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'esp�rance!
--Qu'est-ce donc?
--Une d�p�che dans la derni�re �dition de l'Ottawa Herald annonce
que tous les �v�ques sont de nouveau r�unis � Montr�al. Si
monseigneur �tait revenu sur sa d�cision, tout serait sauv�!
--Quoi qu'il en soit, r�pliqua Lamirande, que la volont� de Dieu soit
faite!
* * * * *
Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval �tait dans son
bureau particulier � l'h�tel du gouvernement. Duthier vint l'y
trouver.
--Ma�tre, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de
recevoir une d�p�che de l'archev�que de Montr�al et il se pr�pare �
partir par le train de neuf heures avec Leverdier.
--Tr�s bien, suis-les jusqu'� l'�v�ch�. Quand ils en sortiront,
observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul
aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux
ou contrari�. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que
Lamirande il laissera lire sur ses traits l'�tat de son �me. Si
Leverdier, en sortant de l'�v�ch�, a l'air joyeux, et si tous deux se
dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure,
t�l�graphie-moi imm�diatement ces quatre mots, sans signature: _Beau
temps, une heure._ Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras
pas besoin de t�l�graphier du tout.
--Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux?
--Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montr�al
avertis tes deux compatriotes de se tenir � mes ordres, d�s onze
heures.
* * * * *
Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de
l'archev�ch� de Montr�al. Tous deux �taient en proie � une vive
�motion et le coeur leur battait comme s'ils venaient de faire une
longue course. "Venez me voir au plus vite", voil� tout ce que disait
la d�p�che de l'archev�que; mais c'�tait assez pour faire rena�tre
l'espoir dans le coeur des deux amis.
--Cela ne peut signifier qu'une chose, s'�tait �cri� Leverdier:
monseigneur, c�dant � la pression que les pr�tres ont d� exercer sur
lui, est revenu sur sa d�cision et va te livrer les archives de
Ducoudray.
--Je le crois fermement, moi aussi, f�t Lamirande; mais une crainte
m'obs�de. J'ai peur que m�me cette preuve ne soit inefficace. J'ai
peur que les pr�visions de monseigneur ne se r�alisent et que la
majorit� ne reste, malgr� tout, du c�t� du gouvernement. Vaughan m'a
d�clar� formellement, hier soir, que quand m�me mon accusation serait
prouv�e, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le
sais, sept ou huit d�put�s ne jurent que par lui. Je comptais
particuli�rement sur Vaughan parmi les d�put�s non catholiques, et
voil� qu'il m'�chappe. Tant il est vrai de dire que l� o� la foi
manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois
maintenant jusqu'� quel point il avait raison.
--Mais au moins si nous avons ces pi�ces � conviction tu seras
r�habilit� aux yeux de la Chambre et du pays!
--H�las! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous
manquons le but principal!
C'�tait en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs
pr�paratifs de d�part pour Montr�al.
Ce fut pour eux un moment de v�ritable angoisse que celui o� ils
franchirent l'entr�e du salon de l'archev�ch�. Tous les archev�ques
et �v�ques y �taient r�unis. L'archev�que de Montr�al vint au devant
de ses visiteurs.
--Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous
avez compt� sur le d�vouement et le patriotisme du clerg�... Vous
l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous
ai refus� l'autre jour.
Lamirande ne put que balbutier quelques paroles � peine
intelligibles. L'archev�que continua:
--Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clerg�. Elle
a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus
d'une semaine ma table est de nouveau encombr�e de lettres, mais
celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premi�res me
d�solaient, autant les derni�res m'ont rempli de joie et de
consolation. Tous ont eu la m�me pens�e. Tous m'ont �crit ou sont
venus me voir. Tous, jeunes et vieux, s�culiers et r�guliers, ont dit
la m�me chose: "Parlez, monseigneur; faites conna�tre les secrets que
vous poss�dez, ne songez pas � nous, � ce qui peut nous arriver, mais
� l'�glise, mais au pays." Par un seul n'a tenu un autre langage. En
face de ce mouvement sublime je ne puis h�siter davantage. Je vais
tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective sign�e
par tous mes v�n�rables coll�gues. Aucun d�put� catholique n'osera
voter le projet minist�riel � la suite des r�v�lations que vous allez
faire....
--Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je b�nis et
je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute
affreux me poursuit. Je crains qu'apr�s tout ces r�v�lations ne
soient inutiles; je crains que la majorit� ne reste quand m�me du
c�t� du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la
foi est la base de tout.
--Enfin, dit l'�v�que, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous
accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste.
Apr�s tant de d�vouement, Il fera, j'en suis persuad�, un v�ritable
miracle, s'il le faut, pour sauver la position, � la derni�re minute.
Puis le pr�lat remit � Lamirande des copies photographi�es de tous
les documents que Ducoudray lui avait laiss�s, ainsi qu'une lettre
sign�e par tous les �v�ques.
--Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les
consulter je les tiens � la disposition du public.
Les deux d�put�s prirent ensuite cong� des pr�lats. En sortant de
l'archev�ch�, la figure de Leverdier rayonnait. � la pens�e qu'au
moins son ami ne serait plus un objet de m�pris ou de piti�, son �me
se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins
attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier
crut-il devoir ajouter un mot � la formule. Il t�l�graphia �
Montarval: Tr�s beau temps, une heure.
--Imb�cile! murmura le ministre en lisant cette d�p�che. Puis il
sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une
demi-heure, attendaient dans une antichambre.
--Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il.
--Oui, ma�tre, r�pondit l'un d'eux.
--Eh bien! faites.
Ils se retir�rent, et Montarval ferma la porte � cl� derri�re eux.
Puis, il se mit � arpenter son cabinet en proie � une horrible
�motion, � un acc�s de rage satanique, les poings crisp�s, l'�cume �
la bouche.
--Il triomphe! Il triomphe! r�p�ta-t-il d'une voix �trangl�e.
S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange d�chu:
--Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton
�ternel Ennemi! Nous touchions au succ�s, et voil� que tout menace de
s'�crouler.
Au moins, fais r�ussir cette derni�re tentative que tu m'a inspir�e.
Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broy� de telle sorte
que sa m�re elle-m�me ne pourrait le reconna�tre!
Tout � coup il s'arr�ta.
--Ah! quel oubli! s'�cria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans
doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui.
Puis il �crivit un t�l�gramme ainsi con�u:
"Au chef de la gare � Mile End, pour �tre remis � l'huissier Duthier
sur le train d'une heure de Montr�al � Ottawa.
"Avis important. Ne pas prendre m�me train que prennent deux amis."
Il remit le t�l�gramme � un commissionnaire avec ordre de l'exp�dier
imm�diatement.
* * * * *
Lamirande et Leverdier avaient pris le train � une heure. Duthier
les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils �taient
absorb�s par l'examen des documents que l'archev�que de Montr�al leur
avait remis. L'horrible complot d�passait tout ce qu'ils avaient pu
imaginer. C'�tait du satanisme pur et ouvertement d�clar�.
Au Mile End, il y eut un arr�t de quelques minutes. Sur le quai de la
gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un
homme d'�quipe �tendu par terre.
--Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fen�tre.
Lamirande remit vivement � Leverdier les papiers qu'il examinait. Il
ne songea plus aux graves probl�mes politiques qui le pr�occupaient
tout � l'heure. Il n'�tait plus que m�decin et n'avait plus qu'une
pens�e: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il �tait sur
le quai. Il �carta la foule et examina le foudroy�.
--Il n'est peut-�tre pas mort, s'�cria-t-il; mais faites de l'espace,
je vous en prie, donnez-lui de l'air.
La foule se recula un peu, et Lamirande se mit � pratiquer sur
l'ouvrier �lectris� la respiration artificielle.
Pendant ce temps, le chef de la gare se mit � crier:
"Un t�l�gramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?"
L'huissier qui �tait dans la foule se pr�senta et prit son
t�l�gramme.
Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents
dans son sac de voyage qu'il tenait � la main.
--Nous allons manquer le train dit-il � Lamirande.
En effet, � ce m�me moment le cri: En voiture All aboard! se fit
entendre.
--Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du
moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour
Ottawa par le Grand Atlantique.
Et il continua de prodiguer ses soins � l'ouvrier qui commen�ait �
donner quelques signes de vie.
Duthier, qui s'�tait approch�, avait entendu les derni�res paroles de
Lamirande.
--Mon t�l�gramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces
messieurs. Le ma�tre ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour
une autre, que j'arrive � Ottawa en m�me temps qu'eux; mais
puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien,
sans d�sob�ir, continuer par ce train-ci.
Et au moment o� le convoi s'�branle, il saute sur le marchepied d'un
des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa � une
vitesse de quatre-vingt-dix milles � l'heure.
Duthier, qui �tait quelque peu philosophe, lia conversation avec un
autre voyageur.
--Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progr�s est une
belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on
croyait que la vapeur �tait le dernier mot du progr�s. Un train qui
faisait r�guli�rement ses soixante milles � l'heure �tait presque une
merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que
l'�lectricit� a remplac� la vapeur, soixante milles � l'heure, c'est
bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai m�me lu
derni�rement qu'aux �tats-Unis et en Angleterre il y a des trains qui
font cent milles � l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en
ce pays-ci.
--Quand on d�raille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles
� l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.
--Oui, mais gr�ce au progr�s, au perfectionnement des voies ferr�es,
les accidents sont bien moins fr�quents qu'autrefois.
--Moins fr�quents, peut-�tre, mais certainement plus d�sastreux.
C'est une vraie marmelade � chaque fois....
--�tes-vous contre le progr�s, monsieur?
--Je le suis, quand le progr�s est contre moi.
Cette r�ponse quelque peu �nigmatique figea le loquace huissier. Il
reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile
End.
Le temps �tait bas et brumeux. On ne voyait pas � deux cents pieds
dans les champs. Le m�canicien ne devait pas voir davantage devant
lui.
On avait pass� la derni�re station avant d'arriver � Ottawa. Le train
filait toujours comme l'�clair. Tout � coup, une s�rie d'horribles et
de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement
sinistre; puis un amas de d�bris en bas du remblai et un hideux
concert de cris agonisants qui d�chiraient le brouillard.
La pauvre humanit� venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu
Progr�s.
Chapitre XXVII
Et dabo vobis pastores juxta cor meum.
Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur.
J�rem. III, 15.
� trois heures la Chambre s'�tait r�unie. Presque au d�but de la
s�ance, le pr�sident du comit� d'enqu�te donna lecture du rapport
constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve � l'appui de
son accusation et qu'il avait cependant refus� de la retirer. Un
d�put� minist�riel anglais se l�ve et propose que le d�put� de
Charlevoix soit invit� par le pr�sident de la Chambre � retirer son
accusation et � faire amende honorable au secr�taire d'�tat. Vaughan
et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de
cette proposition jusqu'au retour de Lamirande.
--J'ai une d�p�che de lui, dit Houghton, m'annon�ant qu'il partait de
Montr�al par le train d'une heure et qu'� son arriv�e ici il aurait
des explications � donner � la Chambre. Il peut arriver d'une minute
� l'autre. � ce moment on remet un t�l�gramme � Montarval. Par un
effort supr�me, il r�ussit � prendre un air grave et constern� en
lisant la d�p�che.
--Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications
de notre coll�gue. Je viens de recevoir une d�p�che qui annonce une
affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur.
Puis, il donna lecture du t�l�gramme.
"Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'apr�s-midi.
"Il vient de se produire, � deux milles d'ici, une terrible
catastrophe. Le train num�ro 9, parti de Montr�al � 1 heure, a
d�raill� pendant qu'il marchait � une vitesse de quatre-vingts milles
� l'heure. Le convoi est tomb� d'une hauteur consid�rable et a �t�
mis en pi�ces. Impossible en ce moment de donner la liste des tu�s et
des bless�s, mais le nombre des victimes est tr�s consid�rable. Sept
personnes seulement n'ont pas �t� bless�es ou n'ont re�u que des
contusions relativement l�g�res. Ce sont Michel Panneton et Georges
Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James
Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de
Montr�al."
--Comme vous voyez, monsieur le pr�sident, continua Montarval, le nom
de notre coll�gue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de
craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les bless�s. C'est vraiment
terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que
j'�prouve. Notre coll�gue, il est vrai, s'�tait mis dans une fausse
position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'�tais convaincu
qu'il avait �t� cruellement mystifi� et qu'il finirait par
reconna�tre loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette
sa mort pr�matur�e, si r�ellement il est mort; personne plus que moi
n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est bless�.
En parlant ainsi ce com�dien accompli avait des larmes dans la voix.
On aurait jur� que son chagrin �tait sinc�re.
La s�ance fut suspendue pour donner � l'�motion le temps de se
calmer. De nouvelles d�p�ches ne firent que confirmer la premi�re.
Houghton, Vaughan et quelques autres d�put�s partirent pour le lieu
du sinistre. Vers quatre heures, le pr�sident reprit son si�ge et la
s�ance continua. Le premier ministre demanda que la deuxi�me lecture
du projet de constitution f�t vot�e. Nous l�verons ensuite la s�ance,
dit-il.
Le pr�sident mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des
exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide.
Lamirande et Leverdier venaient d'entrer.
Rendu � son si�ge, Lamirande prit aussit�t la parole.
--Monsieur le pr�sident, avant que vous mettiez la question aux voix
je demande la permission de faire quelques observations. Ou plut�t,
pour avoir le droit de les faire, je propose que le d�bat sur la
deuxi�me lecture du bill soit ajourn�e. Et d'abord, monsieur le
pr�sident, on a paru surpris de nous voir en vie, le d�put� de
Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens
d'apprendre l'�pouvantable catastrophe arriv�e au train sur lequel on
nous croyait et sur lequel nous �tions effectivement en partant de
Montr�al. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les bless�s
l�-bas, au lieu d'�tre sains et saufs ici, c'est que saint Michel,
quoi qu'en pensent les lucif�riens, est plus fort que Satan. Un
incident providentiel nous a fait quitter, � Mile End, le train qui
devait p�rir. La terrible calamit� qui vient d'arriver me d�sole
d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire.
En effet, cette calamit� n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un
crime. Les derni�res d�p�ches, que j'ai lues au moment d'entrer dans
cette enceinte, disent que l'on a d�couvert que l'accident a �t�
caus� par le d�placement d'un rail et que l'on est sur la piste de
deux individus � mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de
l'endroit o� le d�raillement s'est produit. Les d�p�ches ajoutent que
parmi les morts est un nomm� Duthier, huissier de cette Chambre. Sur
lui on a trouv� une d�p�che, sans signature, mais dat�e d'Ottawa et
ainsi con�ue:
"Au chef de la gare � Mile End pour �tre remis � l'huissier Duthier
sur le train d'une heure de Montr�al � Ottawa." "Avis important. Ne
pas prendre m�me train que prennent deux amis."
--Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un �
Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se
trouvaient les deux amis n'�tait pas tr�s s�r. �videmment, le pauvre
Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter
le train � Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans
inconv�nient. Son manque de perspicacit� lui a co�t� la vie. Ces deux
amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'�taient, sans
aucun doute, le d�put� de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis
la mort de M. Ducoudray, j'�tais constamment suivi par ce malheureux
Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir � mes trousses.
Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de
ces deux amis? Quand vous conna�trez, monsieur le pr�sident, les
documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le
train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre � destination. Vous
comprendrez aussi � quelle inspiration ont d� ob�ir les deux
malfaiteurs qui ont d�plac� le rail.
Les d�put�s et les spectateurs qui remplissaient les tribunes
respiraient � peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir
une souris, tant le silence �tait absolu. Lamirande continua:
--Maintenant, monsieur le pr�sident, toujours a l'appui de ma motion
que ce d�bat soit ajourn�, permettez que je donne lecture � cette
Chambre d'une lettre collective des archev�ques et �v�ques des
provinces eccl�siastiques de Qu�bec, de Montr�al et d'Ottawa, lettre
que S. G. l'archev�que de Montr�al m'a remise aujourd'hui m�me.
"Archev�ch� de Montr�al, ce 11 mars 1946.
"monsieur Joseph Lamirande, d�put� � la Chambre des Communes d'Ottawa
et aux autres d�put�s de cette Chambre.
"Messieurs les d�put�s,
"La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de
constitution destin�, s'il devient loi, � �tablir une nouvelle
conf�d�ration de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de
personnes sont d'avis que cette constitution projet�e est bien trop
centralisatrice; qu'elle cache des pi�ges nombreux; qu'elle serait
d�sastreuse pour la libert� religieuse des catholiques et la
nationalit� canadienne-fran�aise � cause des pouvoirs exorbitants
qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention
de discuter ce projet de constitution en tant quoeuvre politique;
mais nous avons un devoir plus grave � remplir. Nous avons le devoir
de vous d�clarer que cette constitution que vous �tudiez a �t�
�labor�e, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous
et le public le supposez, mais au fond des loges ma�onniques. Cette
affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous para�tre, nous
sommes en �tat de l'�tablir par des preuves irr�cusables.
"Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enqu�te sur
la mort du journaliste Ducoudray, a d�clar� que ce malheureux avait
�t� assassin� par ordre de quelque soci�t� occulte dont il avait
r�v�l� les secrets � l'archev�que de Montr�al. En effet, la veille de
sa mort, frapp� par la gr�ce et sinc�rement converti, M. Ducoudray a
remis entre les mains de l'archev�que de Montr�al toutes les archives
de la soci�t� dont il avait �t�, depuis plusieurs ann�es, le
secr�taire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage
dont ce sectaire converti a fait preuve: le r�cit en a �t� fait �
l'enqu�te. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la
nature des secrets qu'il a confi�s � l'autorit� religieuse. Eh bien!
les documents qu'il a remis � l'archev�que de Montr�al, et dont
l'authenticit� ne saurait �tre r�voqu�e en doute, �tablissent qu'il
existe en cette province une soci�t� horrible, une soci�t� de
satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont jur�
une haine � mort � Notre-Seigneur J�sus-Christ et � Son �glise. C'est
au sein de cette soci�t� qu'a �t� discut�, �labor� et adopt�, ligne
par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui
vous est soumis. Et cette soci�t� infernale a adopt� ce projet parce
qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de d�truire la
religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalit�
canadienne-fran�aise, principal rempart de l'�glise au Canada.
"Tout cela, nous le savons, vous para�tra incroyable. Nous avons
confi� � monsieur Lamirande des copies photographi�es de ces
documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous
affirmons. Les originaux sont d�pos�s � l'archev�ch� de Montr�al o�
vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que
monsieur Ducoudray a pr�par� � l'archev�ch� de Montr�al: c'est une
liste des principaux membres de la soci�t� satanique. En t�te de
cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de
sir Henry Marwood.
"Au nombre des manuscrits remis � l'archev�que de Montr�al il y en a
qui portent cette signature: "Le Grand Ma�tre". L'archev�que a fait
examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont compar�s avec
des lettres de monsieur Montarval et qui d�clarent que l'�criture de
ces papiers de la soci�t� secr�te est identiquement la m�me que
l'�criture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi
les pi�ces justificatives confi�es � monsieur Lamirande.
"Enfin, monsieur Ducoudray a d�clar� � l'archev�que de Montr�al, de
la mani�re la plus solennelle, que le r�cit mis en circulation par
son journal, la Libre-Pens�e, d'une pr�tendue tentative que
monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au
gouvernement, est une noire et abominable calomnie, invent�e par le
chef de la soci�t�, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le
premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.
"Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il
se fait que nous ayons gard� si longtemps le silence. La raison, la
voici. � peine monsieur Ducoudray fut-il assassin� que l'archev�que
de Montr�al a commenc� � recevoir des lettres anonymes mena�ant de
mort tous les pr�tres du pays si les secrets de la soci�t� �taient
r�v�l�s. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer
l'archev�que de Montr�al lui-m�me. Il �tait d�cid�, tout d'abord, �
garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses pr�tres et des
pr�tres des autres dioc�ses; car le meurtre de Ducoudray �tait une
preuve que ces menaces n'�taient pas vaines. Les pr�tres, mis au
courant de la situation, ont pri�, ont suppli�, d'une voix unanime,
l'archev�que de Montr�al de faire conna�tre le complot ourdi contre
l'�glise et la nationalit� fran�aise, quelles que puissent �tre, pour
le clerg�, les cons�quences de cette r�v�lation. En face de cette
abn�gation, l'archev�que de Montr�al n'a pas cru devoir se taire plus
longtemps. Il r�unit ses coll�gues et leur communiqua toutes les
pi�ces � lui confi�es par Ducoudray. Apr�s avoir m�rement examin�
toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une
authenticit� incontestable.
"Voil�, messieurs les d�put�s, la situation expos�e aussi simplement
que possible. Nous avons � peine besoin de vous conjurer de mettre de
c�t� tout esprit de parti, toute consid�ration personnelle ou
politique et de vous unir �troitement, afin de repousser cette
l�gislation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en
sommes convaincus, qu'aucun d�put� catholique ne peut, en conscience,
voter un projet de constitution �labor�e par une soci�t� impie,
express�ment en vue de d�truire la religion catholique en ce pays.
Votre devoir imp�rieux est de rejeter une telle l�gislation. Nous
croirions insulter � votre intelligence, � votre foi et � votre
patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire.
Aucun de vous, nous en sommes persuad�s, ne sera tra�tre � son r�le
de d�put�, de catholique et de Canadien fran�ais. Aucun de vous ne se
laissera duper par des sophismes qui, quelque sp�cieux qu'ils
puissent �tre, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite �
sanctionner une l�gislation pr�par�e par le satanisme en vue de
d�truire parmi nous le r�gne social de J�sus-Christ."
--Ce document, continua Lamirande, porte, je le r�p�te, les
signatures de tous les archev�ques et �v�ques du Canada fran�ais.
Ajouter � cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir.
Je me contente donc de proposer que le d�bat soit maintenant ajourn�.
Au silence absolu qui avait r�gn� pendant la lecture de la lettre
�piscopale succ�de, tout � coup, une v�ritable temp�te
d'exclamations, d'interpellations, de cris de col�re. Tous les
d�put�s catholiques quittent leurs si�ges et se pr�cipitent vers
Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le
f�licitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils �taient dispos�s,
il y a une demi-heure � peine, � chasser de l'enceinte parlementaire,
tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les
quatre ministres catholiques laissent leurs coll�gues, traversent la
Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une
sc�ne indescriptible. Le pr�sident, voyant qu'il lui est impossible
de maintenir l'ordre, d�clare la s�ance suspendue jusqu'� huit heures
et abandonne le fauteuil. � ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et
les autres d�put�s qui s'�taient rendus au lieu de l'accident. En
quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.
--Eh bien! mon cher Vaughan, s'�crie Lamirande, tu me disais l'autre
jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant?
--Oui, je te comprends et je t'admire!
--J'ai prouv� tout ce que j'ai avanc�, n'est-ce pas?
--M�me davantage!
--Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me r�p�ter,
s�rieusement, que tu es pr�t � voter quand m�me cette constitution?
--Oui, parce que, malgr� son origine ex�crable, pour moi, cette
constitution est bonne.
--Alors, cher ami, c'est � mon tour de dire: je ne te comprends pas!
J'ajoute que tu m'aurais caus� infiniment moins de peine en votant
mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui � cette oeuvre
d'iniquit�.
Vaughan fut visiblement �mu et embarrass�.
--C'est toujours la m�me r�ponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai
pas. Tu crois que la religion est le bien supr�me de l'homme, et moi
je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne
finit pas � la mort. Pour toi, l'au-del� est une certitude, pour moi,
c'est un probl�me que je ne puis r�soudre.
Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste.
Les d�put�s fran�ais et catholiques, ainsi que Houghton et ses
partisans, se r�unirent dans le bureau de l'opposition pour examiner
les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter
la situation. Aucun d'eux ne songeait � aller d�ner.
--Personne ne manque � l'appel, dit l'un des ministres, ou plut�t
ex-ministres, car les coll�gues catholiques de sir Henry avaient
d�missionn� s�ance tenante.
On fit l'appel nominal d'apr�s une liste des d�put�s qu'on s'�tait
procur�e. Pas un d�put� de l'opposition, pas un d�put� catholique ne
manquait... except� Saint-Simon.
--Je suis pr�t � mettre ma main dans le feu si ce mis�rable n'est pas
en ce moment avec Montarval, s'�cria Leverdier.
Chapitre XXVIII
Erunt proditores.
Il y aura des tra�tres.
II. Tim. III, 4.
Effectivement, il y �tait.
Profitant de la confusion qui suivit les r�v�lations de Lamirande,
Montarval s'�tait esquiv� de la Chambre; et, en partant, il avait
fait un signe imp�rieux � Saint-Simon de le suivre. Celui-ci h�sita
un instant. Sa conscience lui cria: "N'ob�is pas, malheureux!" Ce
cri, il l'entendit, malgr� le bruit. Il l'aurait entendu au milieu
d'une temp�te, au fort d'une bataille; car cette faible voix
int�rieure domine tous les bruits du dehors, si formidables
soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers
Lamirande. Puis la pens�e lui vint que Montarval pouvait le ruiner.
"Pourquoi l'exasp�rer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal �
aller voir ce qu'il me veut." Et il suivit le tentateur. Il venait de
repousser, de fouler aux pieds la derni�re gr�ce. � partir de ce
moment la voix int�rieure cessa de se faire entendre, et il descendit
� l'ab�me sans plus de r�sistance.
--Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent
rendus dans un cabinet particulier r�serv� aux ministres; comme vous
le voyez, la position est critique. Il faut se montrer � la hauteur
de la situation. Jusqu'ici votre r�le a �t� facile. Vous nous avez
aid�s en combattant notre politique, en nous attaquant, en nous
injuriant. Ce r�le est fini. Maintenant vous devez en prendre un
autre tout oppos�.
--Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre
projet de constitution que j'ai condamn� avec tant de violence?
--Vous ne parlerez pas, si cela vous g�ne. � l'heure qu'il est, du
reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.
--Voter cette constitution que j'ai tant d�nonc�e, et cela au moment
m�me o� tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais
vous voyez bien que c'est une impossibilit�. Je serais � jamais
d�shonor�!
--Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement d�shonor�,
mais ruin� par-dessus le march�.
--Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.
--Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous �tes vendu au
gouvernement et je puis vous jeter sur le pav�. Je ferai l'un et
l'autre si vous ne votez pas comme je veux.
--Mais c'est une cruaut� inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut
pas changer le r�sultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous
suffire.
--Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la
balance d'un c�t� ou de l'autre. Le pr�sident de la Chambre, j'en
suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait
�galit� de voix. Tous les d�put�s catholiques voteront contre nous,
et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs d�put�s minist�riels non
catholiques qui entouraient Lamirande. Le r�sultat peut d�pendre de
votre voix. Il me la faut, entendez-vous!
Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le mis�rable d�put� en
proie, non au remords qui sauve, mais � la rage, au d�sespoir qui
perd.
* * * * *
� la r�union des d�put�s oppos�s au gouvernement, il fut d�cid�
que l'on pr�cipiterait le d�nouement, en insistant sur la mise aux
voix de la deuxi�me lecture, d�s l'ouverture de la s�ance, � huit
heures. Si nous devons avoir la majorit�, disaient Houghton et
Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de
nouer d'autres intrigues.
La Chambre �tait au grand complet. Elle se composait de 243 membres,
sans compter le pr�sident qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a
partage �gal des voix. Si tous les d�put�s votaient, ce partage �gal
ne pourrait pas se produire.
Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fi�vreuse r�gnait
partout. L'assembl�e �tait houleuse. Le pr�sident, en prenant son
si�ge, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre
relatif.
Aussit�t que la s�ance est ouverte, �clatent les cris connus _:
Question! Question! Aux voix! Aux voix!_ Personne ne se l�ve pour
parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si
habile � discerner ces courants dangereux qui se forment subitement
au sein des assembl�es, � les diriger, tout en ayant l'air de les
suivre, semble r�duit � quia. Montarval lui-m�me, si f�cond en
ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, d�sesp�r�, il
attendait la fin. Et les cris: Question! Aux voix! redoublent.
Enfin Vaughan se l�ve. Le silence se fait aussit�t.
--Monsieur le pr�sident, dit-il, je ne puis laisser mettre la
deuxi�me lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire
ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examin�
les documents confi�s par l'archev�que de Montr�al � mon ami le
d�put� de Charlevoix. Leur parfaite authenticit� ne saurait �tre mise
en doute. Il est donc �tabli que le projet de constitution dont la
Chambre est saisie est loeuvre, non du cabinet, mais d'une soci�t�
occulte. Le secr�taire d'�tat et le premier ministre sont les deux
principaux chefs de cette organisation secr�te. Je d�teste les
associations de ce genre, les intrigues t�n�breuses qui ne sont
t�n�breuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez
clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre
et son coll�gue le secr�taire d'�tat. C'est dire aussi que le
minist�re actuel doit dispara�tre. Toutefois, et bien que la conduite
de ces deux ministres ne m'inspire que du d�go�t, je voterai la
deuxi�me lecture de ce projet de constitution parce cette oeuvre
politique, malgr� le vice de son origine, me para�t bonne. Que le but
des auteurs de ce projet ait �t� de nuire � l'�glise catholique et �
l'�l�ment fran�ais, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par
passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le r�sultat de leur
travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours
�t� favorable � l'�tablissement d'un grand Canada avec un
gouvernement fort; � la fusion des races; � un peuple uni, parlant
une seule langue, la langue anglaise. Quant � l'�glise catholique, je
ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe
une religion qui poss�de quelque droit au respect et � la
reconnaissance de l'humanit�, c'est la religion catholique romaine,
la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis
que les int�r�ts du pays, du grand Canada que je veux aider �
�tablir, doivent passer avant les int�r�ts d'une soci�t� religieuse
quelque respectable qu'elle soit. Si l'�glise catholique doit se
trouver mal du r�gime propos�, je le regrette sinc�rement; ce regret
ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de
repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je
parlerais, et je voterais autrement si j'�tais un catholique fervent
comme l'est mon bon et cher ami le d�put� de Charlevoix � qui, je le
sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le
suis pas. Je suis partisan de la grandeur mat�rielle. Je ne puis
m'�lever � une r�gion plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est
aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la
basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le r�gime
politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre,
tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je
l'accepte, tout en m�prisant souverainement la main qui nous la
pr�sente.
Cet �trange discours o� se traduisaient les doutes, les faiblesses,
les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre �me que
Dieu et le d�mon se disputaient, produisit une profonde impression
sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha
vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots � l'oreille. Le
premier ministre sourit: il avait trouv� rejoint. Vaughan, sans le
soup�onner, avait tendu aux ministres naufrag�s une planche de salut.
--Monsieur le pr�sident, dit le premier ministre, je remercie
vivement l'honorable d�put� qui vient de parler. Je le remercie de
l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans
doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le
cabinet, mais je me r�jouis de voir qu'il sait distinguer entre les
ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre
en �laborant ce projet de constitution, et ce projet lui-m�me.
J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les
documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas
l'authenticit�, jettent un certain louche sur ma conduite et sur
celle de mon coll�gue, le secr�taire d'�tat. Sans doute, les auteurs
de la lettre collective, qu'on a lue ici cet apr�s-midi, exag�rent
beaucoup notre culpabilit�; mais je confesse que, dans notre d�sir,
peut-�tre trop ardent, d'assurer le succ�s de la grande oeuvre
politique que nous avions entreprise, nous avons �t� imprudents dans
le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien d�cid�s � subir, sans
murmurer, le ch�timent d� � cet exc�s de z�le, � cette faute, si vous
voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des
affaires, d�s que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais
avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adopt�e;
nous voulons que l'�tablissement d'un Canada uni, d'un grand Canada
soit chose r�gl�e. Nous ne demandons pas un vote de confiance � la
Chambre. Nous nous engageons � ne pas consid�rer l'adoption de la
constitution propos�e comme un vote de confiance dans le cabinet
actuel. Nous demandons seulement aux d�put�s de rester fid�les �
eux-m�mes; de ne pas se d�juger, parce que deux ministres ont manqu�
de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont d�clar� bon,
parce que ce projet a �t� discut� ailleurs que dans le cabinet. Nous
ne leur demandons pas de nous �pargner, mais nous avons assez de
confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas
le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la derni�re main �
l'�tablissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils
n'auront pas besoin de nous signifier notre cong�; nous nous en irons
de nous-m�mes, heureux de n'avoir � nous reprocher qu'un exc�s de
z�le en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'�coutions
que nos sentiments personnels nous pourrions d�missionner
imm�diatement et laisser � d'autres le soin de conduire l'entreprise
� bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part.
Une crise minist�rielle en ce moment pourrait entra�ner des
complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on
assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui
a d�j� �t� ratifi�e une premi�re fois par l'immense majorit� de cette
Chambre, que les d�put�s accomplissent ce devoir de patriotisme; puis
nous ferons le n�tre, en remettant notre d�mission entre les mains de
Son Excellence.
Ce discours habile produisit un effet marqu� sur les d�put�s
minist�riels anglais, moins un petit nombre. Les d�put�s minist�riels
fran�ais, dans une autre circonstance, se seraient peut-�tre laiss�
prendre aux gluaux du rus� premier ministre; mais aujourd'hui le
voile est compl�tement d�chir�, Ils voient clairement l'ab�me vers
lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont
impuissants � leur remettre le bandeau sur les yeux.
Sir Henry et Montarval s'aper�oivent de l'�tat des esprits et
comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur
position.
C'est un coup de d�, dit Montarval � Sir Henry. La majorit� sera bien
faible d'un c�t� ou de l'autre. Nous n'avons rien � gagner en
temporisant.
Et il se met � crier, lui aussi: "Aux voix! Aux voix!"
Le pr�sident met d'abord aux voix l'amendement traditionnel propos�
par Houghton et Lamirande: "Que ce bill ne soit pas lu une deuxi�me
fois maintenant, mais dans six mois." "Tous ceux qui sont en faveur
de l'amendement voudront bien se lever," dit-il. Jamais on n'avait
vot� � Ottawa sous le coup d'une pareille �motion. L'un apr�s
l'autre, les d�put�s favorables au rejet du bill se l�vent. Ils
sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux,
n'a pas boug�. Un fr�missement parcourt les rangs des d�put�s
fran�ais. Un grondement sourd se fait entendre.
--� l'ordre, messieurs, dit le pr�sident. Tous ceux qui sont contre
l'amendement voudront bien se lever.
L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le
greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le
renvoi du bill � six mois, contre son rejet, est celui de
Saint-Simon. Les sifflets �clatent, mena�ants. C'est avec difficult�
que le pr�sident les peut faire cesser suffisamment pour permettre
aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la t�che
est finie. Le greffier en chef, visiblement �mu, annonce le r�sultat
du scrutin.
--Pour l'amendement, 121: contre, 122.
--The amendment is lost, l'amendement est rejet�, dit le pr�sident.
Une temp�te accueille ces paroles. Du c�t� minist�riel, ce sont des
applaudissements fr�n�tiques; du c�t� de l'opposition, des cris de
col�re et de mal�diction, des sifflets et des hu�es. Cette sc�ne
indescriptible dure cinq minutes. Le pr�sident ne peut rien faire
pour r�tablir l'ordre. C'est Lamirande qui r�ussit enfin � obtenir un
peu de silence.
--Les noms! dit-il, je demande les noms.
Alors le greffier lit, par ordre alphab�tique, les noms de ceux qui
ont vot� pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont vot�
contre.
Cette formalit� remplie, Lamirande se l�ve de nouveau.
--Monsieur le pr�sident, dit-il, je vois que le nom du d�put� du
comt� de Qu�bec se trouve parmi les noms de ceux qui ont vot� contre
l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable d�put�
s'est d�j� montr� tr�s hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il
a vot� par erreur contre le renvoi du bill.
C'est tout ce que le r�glement lui permet de dire.
Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'h�site pas un instant.
--Ce n'est pas une erreur, dit-il.
Nouvelle temp�te de hu�es et de sifflets auxquels se m�lent les cris
de: Tra�tre! Vendu!
Le pr�sident a perdu tout contr�le sur l'assembl�e. C'est encore
Lamirande qui parvient � r�tablir un peu d'ordre.
--C'est maintenant, dit le pr�sident, la question principale, la
deuxi�me lecture qui est mise aux voix.
Le r�glement permet de parler: Saint-Simon se l�ve, p�le, hagard. Le
silence se fait aussit�t, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il
peut bien avoir � dire pour expliquer sa volte-face.
--Monsieur le pr�sident, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je
d�sire r�pondre aux injures dont j'ai �t� l'objet, en donnant la
raison qui m'engage � voter cette constitution que j'ai nagu�re
combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir
le moindre de deux maux. Je me suis vivement oppos� au projet de
constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais;
mais quand je songe que si l'opposition r�ussit � le faire respecter,
la province de Qu�bec tombera peut-�tre entre les mains du d�put� de
Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me d�cider � exposer le pays
� un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut �tablir laissera sans
doute � d�sirer; mais la Nouvelle France, fanatis�e, intol�rante,
digne des temps de l'inquisition et du moyen �ge que le d�put� de
Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement
inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas
pour �pargner � notre province un malheur �pouvantable.
Tant d'audace plongea l'assembl�e dans une sorte d'�tonnement m�l� de
stupeur. Les d�put�s fran�ais �prouv�rent un d�go�t tellement profond
que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une mani�re
suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxi�me
lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le r�sultat, du reste
�tait connu d'avance.
--Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.
--The motion is carried. La motion est adopt�e, fit le pr�sident.
Puis la s�ance est lev�e, et les d�put�s se r�unissent par groupes,
discutant avec bruit.
--Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande � ses amis
Leverdier et Houghton. Cette majorit� d'une voix due � la trahison.
Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe � tout jamais les destin�es
d'un peuple.
Chapitre XXIX
Cor hominis disponit viam suam;
sed Domini est dirigere gressus ejus.
Le coeur de l'homme pr�pare sa voie;
mais c'est au Seigneur � conduire ses pas.
Prov. XVI, 9.
Le lendemain de la deuxi�me lecture, le projet de constitution entra
dans la plus redoutable de toutes les �preuves qu'un projet de loi
doive subir: l'�preuve du "comit� g�n�ral" ou "comit� de toute la
chambre". Le pr�sident quitte le fauteuil et appelle au bureau du
greffier, pour pr�sider le comit�, le d�put� que le promoteur du
bill lui d�signe, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste
important � un de ses partisans aveugles.
C'est en "comit� g�n�ral" qu'un bill est discut� article par article,
clause par clause, examin�, tourn� et retourn� en tout sens. C'est
pendant cette phase de la proc�dure qu'on propose les amendements.
Chaque d�put� a le droit de parler autant de fois qu'il juge �propos.
On vote par assis et lev�; le greffier compte les votants, il
n'enregistre pas les noms.
Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti
de Houghton renforc� des d�put�s catholiques, moins Saint-Simon, et
de quelques d�put�s anglais jadis partisans du minist�re, livre au
gouvernement et � son bill une succession d'assauts formidables
mais inefficaces. Car bien que le pr�sident de la Chambre devenu
simple membre du comit� g�n�ral vote toujours avec l'opposition, sir
Henry et Montarval ont r�ussi, Dieu sait au moyen de quelles
influences inavouables et criminelles, � d�tacher de l'ann�e
command�e par Houghton et Lamirande deux d�put�s anglais. De sorte
que l'opposition, en comptant pour elle la voix du pr�sident de la
Chambre, se trouve r�duite � 120, tandis que le parti minist�riel
compte maintenant 123, plus la voix du pr�sident du comit� g�n�ral
acquise au gouvernement en cas d'un partage �gal des voix r�sultant
de l'absence momentan�e de trois d�put�s minist�riels.
Lamirande et Hougthon multipli�rent leurs efforts aupr�s de Vaughan
pour l'engager � repousser la constitution, ou du moins � consentir �
des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que
Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan � leur cause,
ils auraient triomph� du coup, car ce jeune d�put� �tait le chef
reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces d�put�s �taient pr�ts �
se d�tacher du parti minist�riel si Vaughan leur en avait donn� le
signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du
"capitaine". C'�tait donc Vaughan qui tenait la cl� de la situation.
Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux pri�res, aux
supplications de Lamirande.
--Si je croyais � l'�glise catholique comme tu y crois, disait-il un
jour � Lamirande, le bill actuel n'aurait pas un adversaire plus
acharn� que moi.
--Et qu'est-ce qui t'emp�che de croire, comme moi, � l'�glise
catholique? r�pliqua son ami.
--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme
un voile qui me cache la lumi�re... Si je pouvais le d�chirer!
--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni d�chirer ce bandeau, ce
voile, qui est tr�s r�el, nullement imaginaire. Nous, les croyants,
nous le connaissons, l'�glise le conna�t, puisque, au jour solennel
du Vendredi saint, elle demande � Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut
Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu
r�ellement que ce bandeau soit enlev�, non de ton intelligence, car
il n'est pas l�, mais de ton coeur--de corde tuo?
--Sans doute, je le voudrais!
--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le
voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la m�me
signification. Je voudrais n'a jamais soulev� une paille, tandis
que je veux transporte les montagnes. Des milliers de gens qui
descendent en enfer ont r�p�t� toute leur vie: je voudrais me
sauver... Voil�, mon ami, la diff�rence entre je voudrais et _je
veux_.
--La diff�rence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je
voudrais croire, mais je veux croire.
--Eh bien! si tu veux r�ellement croire tu vas prendre les moyens d'y
arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu
disais, l'autre jour, Spiritus ubi vult spirat. Seulement, il ne
faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort.
L'esprit de Dieu souffle o� il veut, mais il souffle sur celui qui
s'en montre digne. Le libre arbitre et la gr�ce, la part de l'homme
et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voil� un profond myst�re.
Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la gr�ce
et la correspondance � la gr�ce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme
ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le je veux de l'homme
sans lequel la gr�ce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme
dit saint Augustin, qui nous a cr��s sans nous, ne nous sauve pas
sans nous. Et bien quil ne donne pas les m�mes gr�ces � tous, � tous
Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En
ce moment, il te donne la gr�ce de dire je veux croire. � toi de
correspondre � cette gr�ce en demandant la foi. Tu connais les
pri�res de l'�glise. Promets-moi de r�citer, chaque jour, d'ici �
quelque temps, trois Ave Maria et le Salve Regina, pour obtenir
la foi en Notre-Seigneur J�sus-Christ, Fils de Marie.
--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?
--Je sais que cette pri�re, faite dans l'intention de correspondre
� la gr�ce que Dieu te donne de d�sirer la foi, t'obtiendra une
nouvelle gr�ce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de
cette nouvelle gr�ce? Sous quelle forme se pr�sentera-t-elle? Quand
se pr�sentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais
bien, c'est que toute gr�ce � laquelle il y a correspondance, de
notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par
exemple, prends bien garde de r�sister � cette nouvelle gr�ce quand
elle s'offrira. Elle peut arriver tout � coup; elle peut ne faire que
passer devant toi pour ne plus jamais revenir.
--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du
surnaturel!
--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!
--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel
existe.
--Tu es tout environn� de preuves de l'existence du surnaturel et tu
n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours.
Souviens-toi de la mal�diction de Notre-Seigneur; "Malheur � toi,
Coroza�n, malheur � toi, Bethsa�de, car si les miracles qui ont �t�
faits au milieu de vous avaient �t� faits autrefois dans Tyr et
Sidon, elles auraient fait p�nitence dans le cilice et dans la
cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins,
cette foi qui sauve, cette foi f�conde parce qu'elle est accompagn�e
d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de
d�vouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu
d'autre miracle que l'�glise, ce "signe dress� au milieu des
nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne
demande pas � voir des miracles; car ils pourraient se lever contre
toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se l�veront au jour du
jugement contre Coroza�n, Bethsa�de et Capharna�m, ces villes qui
voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront trait�es plus
durement que la terre de Sodome. Demande plut�t la force de vivre
selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond
de ton coeur, tu verras que c'est l� o� se trouve le v�ritable
obstacle.
--Il te semble donc que j'ai d�j� la foi!
--En effet, si la foi n'entra�nait pas un changement de vie; si la
foi en Notre-Seigneur J�sus-Christ n'imposait pas plus d'obligations
morales que la croyance aux v�rit�s math�matiques, te dirais-tu
incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce
que, tout en le croyant, tu peux vivre � ta guise; mais si cette
croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de
certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui r�pugne � la nature
humaine, tu te demanderais peut-�tre si, apr�s tout, deux et deux
font toujours quatre....
--C'est peut-�tre vrai, murmura Vaughan.
--Sois certain que c'est vrai. C'est l� o� se trouve le voile, le
bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte
liturgie que je citais tout � l'heure: _Ut auferat velamen de
cordibus eorum._ Vois-tu: de cordibus, non pas de mentibus.
--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.
--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton �me, un combat
formidable entre la gr�ce divine et Satan. Il y a longtemps que je
suis avec anxi�t� les p�rip�ties de cette lutte. Il me semble que
nous touchons au moment d�cisif. Si tu veux que la gr�ce l'emporte
sur Satan, prie: Trois Ave et le Salve Regina chaque jour....
Puis, comme parlant � lui-m�me, il ajouta � mi-voix:
--Je le sens, la crise par laquelle passe cette �me est intimement
li�e � la crise de notre patrie. Si cette �me succombe, tout est
perdu; si elle triomphe, tout est sauv�. � mon Dieu! faites qu'elle
triomphe; et si, pour m�riter cette gr�ce, il faut un nouveau
sacrifice, me voici!
Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touch�rent profond�ment.
--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...
Chapitre XXX
Amen quippe dico vobis, si habueritis
fidem sicut granum sinapis, dicetis
monti huic; transi hinc illuc, et
transibit, et nihil impossibile erit vobis.
Je vous le dis, en v�rit�, si vous
aviez de la foi comme un grain de
s�nev�, vous diriez � cette montagne:
Transporte-toi d'ici � l�, et elle s'y
transporterait, et rien ne vous serait
impossible.
Matt. XVII, 19.
Cette conversation avait eu lieu le soir du dixi�me jour apr�s le
commencement de la bataille "en comit� g�n�ral". Le lendemain, il fut
impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements �tait
�puis�s: tous avaient �t� impitoyablement rejet�s. Le gouvernement
triomphait et beaucoup de membres de l'opposition �taient
profond�ment d�courag�s.
--C'est inutile de continuer la r�sistance, disaient les d�courag�s �
Houghton et � Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il
�tait humainement possible de faire. Persister davantage dans notre
opposition serait pu�ril. Soumettons-nous � l'in�vitable. Nous
t�cherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui
nous sera faite dans la nouvelle conf�d�ration.
Houghton et Lamirande �taient contraints de c�der. Le groupe de la
r�sistance "quand m�me" �tait r�duit aux deux chefs, � Leverdier et �
deux ou trois autres. Le gros de l'arm�e �tait d�moralis�. Vouloir le
tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'�tait s'exposer � une
d�bandade.
Le comit� g�n�ral adopta donc le bill sans amendement, et la
troisi�me et derni�re lecture fut fix�e au lendemain, 25 mars. Le
matin du jour o� devait commencer la lutte supr�me, les deux chefs de
l'opposition se rencontrent � l'h�tel du Parlement.
--Il faut, dit celui-ci � Houghton, il faut de toute n�cessit� livrer
une derni�re bataille sur la troisi�me lecture; il faut retarder
autant que possible la consommation de cette iniquit�.
--Je suis bien de cet avis, r�pondit Houghton; je suis d�cid� � faire
de l'opposition, de l'obstruction m�me, aussi longtemps que nos gens
voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se
battre sans le moindre espoir de succ�s, ce n'est pas tr�s gai, il
faut l'avouer.
--Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir!
--D'o� peut bien venir le secours?
--De Vaughan.
--Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons
�puis� sur lui toute notre logique, sans succ�s.
--Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu
accomplir dans quinze jours.
--Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il?
--Je l'esp�re, j'esp�re qu'il se produira quelque grand....
Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un t�l�gramme. Il
l'ouvrit et lut. Un cri �touff� s'�chappa de ses l�vres et la douleur
se peignit sur ses traits.
--Mon Dieu, s'�cria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc
cette d�p�che?
Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier
fatal � son ami. Houghton y lut ce qui suit:
"Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946.
"� monsieur Joseph Lamirande, d�put�, Ottawa. Marie est tomb�e
subitement malade. Le m�decin sans espoir. Si vous voulez la voir
en vie, venez au plus vite.--Soeur Antonin, sup�rieure".
--C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde!
Houghton lui serra affectueusement la main:
--Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il.
--Mon Dieu! s'�cria Lamirande, est-ce l� le nouveau sacrifice que
vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez
Et le pauvre p�re �clata en sanglots.
Au bout de quelques instants, il ma�trisa son �motion au point de
pouvoir parler.
--Un train part bient�t pour Qu�bec. J'emm�nerai Vaughan avec moi. Il
me faut quelqu'un, et vous aurez peut-�tre besoin de Leverdier...
Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui
peut arriver d'ici � quelques heures. Je sens que la crise touche �
sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le
sait, et que Sa sainte volont� soit faite!
Il partit � la recherche de Vaughan et le trouva bient�t.
--Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui
bouleversait ce visage d'ordinaire si calme.
Pour toute r�ponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune.
Vaughan ne peut que r�p�ter ce que Houghton avait dit un instant
auparavant.
--Pauvre ami!
--Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la
pr�sence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon coeur
�clatera.
--Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te
donner cette marque d'affection.
--Merci, mille fois! Allons!
Il �tait midi. Le train pour Qu�bec partait � une heure, arrivant �
destination � six heures. Pendant le trajet les deux amis parl�rent
peu. L'un �tait absorb� par sa douleur; l'autre, pr�occup� et
tourment� plus que jamais par le combat qui se livrait dans son
coeur. Une pri�re revenait sans cesse sur les l�vres du p�re afflig�:
"Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de
cette �me!"
Au dehors, tout �tait morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par
torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les
taches de neige alternaient avec les flaques d'eau rid�es par le
vent. Les chemins �taient remplis de boue et de glace couverte de
fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se
disputaient bruyamment les immondices accumul�es pendant l'hiver.
Rien de moins pittoresque et de moins po�tique que nos campagnes
canadiennes pendant le d�gel. La nappe blanche qui couvrait la terre
depuis des mois est d�chir�e et souill�e, tandis que le tapis vert du
printemps ne se dessine pas encore.
� mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se pr�cipite vers
le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige
deviennent plus nombreuses, plus �tendues. Enfin, aux environs du
Saint-Maurice, qui est la ligne de d�marcation entre la partie
orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que
les livr�es de la saison rigoureuse.
Aux Trois-Rivi�res, il y a un arr�t de quelques instants. Un jeune
employ� du bureau de t�l�graphe monte sur le train et parcourt les
diff�rents wagons, criant d'une voix nasillarde: "Monsieur Lamirande
est-il ici? Un t�l�gramme pour monsieur Lamirande". Ces paroles
banales tombent sur l'�me de Lamirande comme une montagne. Le
malheureux se sent �cras�, an�anti. Il fait signe � Vaughan de
prendre le t�l�gramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut
causer parfois un petit carr� de papier jaune! Vaughan n'ose pas
pr�senter le t�l�gramme � Lamirande qui le regarde avec une sorte
d'�pouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de
terreur.
--Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la
force de subir cette �preuve en chr�tien!
Vaughan d�cach�te et d�plie le papier d'une main agit�e. Il lit:
"Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'apr�s-midi. � monsieur Joseph
Lamirande � Trois-Rivi�res, sur le train venant d'Ottawa. Marie est
au ciel. Que Dieu vous console! Soeur Antonin."
Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La
pri�re de la bonne soeur ne fut pas exauc�e: pour �prouver davantage
son fid�le serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il
permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce
coeur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'� une chose: il
�tait d�sormais seul dans le monde.
Son unique bien ici-bas lui �tait enlev� pour toujours. Pendant
quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien
de cette enfant tant aim�e; jamais plus une caresse, jamais plus un
sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas
que la s�paration, par rapport � l'�ternit�, n'est que momentan�e, ne
voyant que l'affreuse blessure faite � son coeur de p�re, il fut
rudement tent� de murmurer contre la divine Providence, de dire que
c'�tait injuste, qu'il ne m�ritait pas une telle affliction. Mais
Dieu l'�prouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonn�; et cette �me
toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle �tait, eut, avec la gr�ce de
Dieu, la force de repousser toute pens�e de r�volte.
La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engag�rent dans la
longue all�e bord�e d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au
couvent de Beauvoir perch� sur la falaise qui domine le grand fleuve.
Il pleuvait toujours tristement, et le vent g�missait dans les
branches nues des �rables et des bouleaux, dans les pins et les
sapins sonores. Depuis la r�ception de la fatale d�p�che, les deux
amis n'avaient presque pas �chang� une parole. Vaughan comprenait que
la douleur de Lamirande �tait une de ces immenses afflictions que des
paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un
t�moignage silencieux de sympathie.
On attendait Lamirande au couvent. Le p�re Grandmont le re�ut � la
porte. Il l'�treignit longuement dans ses bras paternels.
--Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donn� la sainte communion.
Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux p�re, malgr� votre
terrible douleur!
--Mon p�re! mon p�re! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put
r�pondre.
Puis, apr�s un supr�me effort pour se contenir, pr�sentant Vaughan au
bon religieux:
--Voici un ami dont l'�me est aussi boulevers�e que mon coeur est
d�chir�. Aidez-nous tous deux de vos pri�res.
Ils se rendent � la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient
aupr�s du modeste lit blanc o� l'enfant semble dormir. Seule la
p�leur cadav�rique indiquait que ce n'�tait pas l� le sommeil, mais
la mort. Lamirande se jette � genoux � c�t� du lit et levant les yeux
et les mains au ciel, il s'�crie d'une voix forte et vibrante:
--Seigneur J�sus, qui avez rendu � la veuve de Na�m son fils unique,
ayez piti� de moi comme vous avez eu piti� de cette m�re afflig�e. Sa
douleur n'a pu �tre plus grande que la mienne. Ce fils �tait le seul
soutien de sa m�re; ma fille �tait ma seule joie en ce monde. Sans
son fils, la veuve de Na�m aurait pu mourir de faim et Vous le lui
avez rendu. Sans ma fille, mon coeur se brisera, rendez-la moi! �
J�sus tout-puissant et infiniment bon!
Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le p�re
Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fix�s
sur le lit. Un cri d'�tonnement s'�chappe simultan�ment de la bouche
de tous. Avec stup�faction, ils voient subitement les roses remplacer
la cire sur les joues de l'enfant et ses l�vres p�les devenir
vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son p�re,
l'appela doucement.
--Cher papa!
� cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et
voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire
sur les l�vres, il fut pr�s de tomber en d�faillance. Sa joie �tait
indicible.
--Mon Dieu! murmura-t-il, que vous �tes bon!
Puis l'enfant se jetant dans les bras de son p�re, ils se serr�rent
dans une longue et d�licieuse �treinte, sans parler.
Ce fut enfin Marie qui rompit le silence.
--Cher papa! dit-elle, j'�tais morte, n'est-ce pas? Ce n'�tait pas un
r�ve. J'ai souvent r�v� du ciel, mais ce n'�tait pas comme cela. Oh!
que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien
imaginer de pareil.
--Tu �tais bien heureuse?
--Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'�tais avec J�sus, et la
Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande
lumi�re, bien plus �clatante que mille soleils, mais qui ne
m'�blouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien
haut, et cependant tout pr�s de moi: je ne puis pas expliquer cela.
Oh! quel bonheur dans le ciel!
--Et pourquoi as-tu quitt� ce bonheur, mon enfant?
--Parce que l'Enfant J�sus m'a dit: "Marie, ton p�re t'appelle;
veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton p�re?" Et j'ai r�pondu:
"Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon
p�re m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place,
doux J�sus, pour que je puisse la reprendre quand mon p�re n'aura
plus besoin de moi?" Et l'Enfant, qui est comme le Ma�tre de ce beau
ciel, me f�t signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que
vous avez besoin de moi, cher papa. Je t�cherai d'�tre bien bonne et
de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis....
--Et tu ne regrettes pas d'avoir quitt� le ciel, ch�rie?
--Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'�tait le d�sir de
l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce
que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous
rendre heureux.
--Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il
plaisir?
--Cela me ferait grand plaisir, assur�ment, si c'�tait la volont� de
l'Enfant et la v�tre.
--Eh bien! ma fille, c'est ma volont� que tu retournes au ciel, et,
j'en suis certain, c'est aussi la volont� de Celui que tu appelles
l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un
�go�ste et un insens�. Va! retourne aupr�s de l'Enfant, de la Sainte
Vierge, de ta m�re, des saints et des anges, dans la lumi�re de
gloire!
Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la d�posa
doucement sur le lit. Puis les roses quitt�rent subitement ses joues
et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses l�vres vermeilles
bl�mirent, mais elles gard�rent un sourire c�leste.
Marie �tait retourn�e aupr�s de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa
m�re, des saints et des anges, dans la lumi�re de gloire plus
brillante que mille soleils.
Chapitre XXXI
Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.
Car o� est votre tr�sor, l� est aussi votre coeur.
Matt. VI, 21.
Pendant longtemps Lamirande, le p�re Grandmont, Vaughan et les quatre
religieuses rest�rent an�antis, agenouill�s autour du lit. Ce fut
Lamirande qui, le premier, revint � lui. Il se leva et alla toucher
Vaughan l�g�rement sur l'�paule. Le jeune Anglais tressauta. Il �tait
comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au
sentiment des choses qui l'entouraient.
--Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as
vu. Crois-tu maintenant?
--Oui, je crois, r�pondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du
miracle qui m'a donn� la foi. Ou plut�t, ce n'est pas le miracle qui
m'a converti, qui a chang� mon coeur, qui a d�chir� le voile. Certes,
en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la r�alit� de la
vie future qui hantaient mon esprit se sont �vanouis � l'instant.
Mais ce n'�tait pas l� la foi qui sauve. � mesure que la lumi�re se
faisait dans mon intelligence, mon coeur semblait s'endurcir
davantage, le voile s'�paississait toujours. Si ta fille �tait rest�e
en vie, je serais sorti d'ici aussi croyant que toi, mais nullement
converti. Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton
enfant, il a fallu quun fleuve de gr�ces se r�pandit sur toi. Je l'ai
senti. C'�tait comme un torrent qui, apr�s avoir rempli ton coeur,
s'est d�bord� sur le mien, Ce torrent m'entra�nait, et, cependant,
j'aurais pu r�sister. Je n'ai le m�rite que de m'�tre laiss�
emporter. Mon coeur s'est subitement amolli, le voile s'est d�chir�.
Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-�-dire voyant le
ciel et voulant y arriver. Ta sublime abn�gation a �t� l'instrument
dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a
exauc� ta pri�re et � Qui tu as librement sacrifi� ton dernier
bonheur ici-bas.
Les deux amis s'embrass�rent longuement.
Le p�re Grandmont s'�tant approch� d'eux, Vaughan lui dit:
--Mon p�re, je vous r�p�te les paroles que l'�thiopien dit � saint
Philippe sur la route de J�rusalem � Gaza: "Qu'est-ce qui emp�che que
je ne sois baptis�?"
--Et moi, f�t le religieux, je r�pondrai avec saint Philippe: "Cela
se peut, si vous croyez de tout votre coeur".
--"Je crois que J�sus-Christ est le Fils de Dieu", r�pondit Vaughan,
comme avait r�pondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine
Candace.
Le p�re Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aper�ut bient�t
qu'il �tait parfaitement instruit de la religion.
Dans la chapelle du couvent, le v�n�rable religieux versa sur le
front du converti l'eau sainte du bapt�me. Lamirande servit de
parrain � son ami, la soeur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle
bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadr� de
cheveux argent�s s'illuminait de joie; ces deux hommes d'�ge m�r
graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles
sous leurs grands voiles blancs; l'autel o� brillaient mille cierges
comme en un jour de f�te; tout cela formait un tableau digne, par sa
suavit�, du pinceau de Rapha�l.
Il �tait pr�s de dix heures du soir lorsque la c�r�monie fut
termin�e.
Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus t�t � Ottawa. J'ai un
grand devoir � remplir l�-bas, de grands torts � r�parer.
--Faut-il que je m'�loigne sit�t de mon enfant dit Lamirande;
j'aurais voulu passer la nuit aupr�s d'elle. Nous pourrions prendre
le premier train demain matin. Je me sens l'�me bris�e par l'�motion.
J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de pri�re.
--Soit, r�pliqua son ami, mais il faut que je t�l�graphie un mot �
Houghton.
Il se rendit � un bureau voisin et t�l�graphia au chef de
l'opposition:
"Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisi�me lecture aux
voix avant notre retour".
Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le p�re
Grandmont, pass�rent la nuit dans la pri�re et de pieux entretiens.
Vaughan �difia ses deux compagnons par les �lans de sa foi, par sa
ferveur, par sa piti� tendre et confiante comme celle d'un enfant.
De grand matin, le p�re Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan
re�urent de sa main la sainte communion. Vaughan �tait tout radieux,
transfigur�.
--Que Dieu est bon, dit-il � son ami, que Sa gr�ce est puissante! Mon
coeur �tait de glace, il y a quelques heures � peine; maintenant, il
est tout de feu. Nagu�re, je ne voyais rien de beau, rien de grand en
dehors des choses mat�rielles et humaines, � pr�sent, tout ce qui est
terrestre me para�t petit et insignifiant. Auparavant, le ciel �tait
bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est
pour moi la vie r�elle par excellence, et la vraie patrie est
l�-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais �prouv� avant ce jour, la
vraie joie m'�tait inconnue. Je suis tout chang�, et tout me para�t
chang�. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie,
la mort, le monde, les hommes, les �v�nements, le pass�, le pr�sent,
l'avenir. Et c'est la gr�ce divine qui a op�r� ce changement
prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette gr�ce est puissante et que
Dieu est bon?
Lamirande �tait ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce
langage enthousiaste.
--Oui, r�pondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa gr�ce, infiniment
puissante; mais Sa bont� ne se manifeste pas toujours de la m�me
mani�re, et Sa gr�ce, pour �tre toujours puissante, n'est pas
toujours sensible. Ton �me est inond�e de d�lices. C'est un v�ritable
avant-go�t du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te
confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni afflig�, ni
d�courag�, si, plus tard, cette ferveur d�licieuse que tu ressens
aujourd'hui est remplac�e par une s�cheresse d�solante, un d�go�t
affreux; si le ciel qui te para�t maintenant tout pr�s et souriant,
s'�loigne et semble d'airain; si ton �me, en ce moment pleine
d'onction et de nobles pens�es, se fait aride comme le d�sert; si la
pri�re, qui est aujourd'hui un �lan naturel et spontan� de ton coeur
vers Dieu, devient une v�ritable corv�e, plus p�nible que le plus dur
labeur. Notre-Seigneur �prouve souvent par la s�cheresse ses plus
fid�les serviteurs. Cette �preuve t'est peut-�tre r�serv�e. Si elle
t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand m�me tu ne
trouverais aucune satisfaction dans la pri�re, quand m�me il te
semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de
toi. C'est que la pri�re faite dans la s�cheresse peut �tre plus
agr�able au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du coeur
plong� dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plut�t
que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux
nuances les plus d�licates, au parfum le plus exquis.
L'entretien fut interrompu par les pr�paratifs du d�part. Lamirande,
accompagn� par Vaughan et le p�re Grandmont, se rendit une derni�re
fois � la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien
aim�e. La nature r�clama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui
n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette derni�re
faiblesse, il s'�cria:
--Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de r�pandre
sur nous. En retour d'un l�ger sacrifice, Vous m'avez accord� la
conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assur�
l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet l�ger aux yeux de la
foi, bien qu'il ait d�chir� affreusement mon coeur. Ma fille est
infiniment heureuse aupr�s de Vous, et la s�paration, si douloureuse
soit-elle, n'est que momentan�e au regard de l'�ternit�. Et pour
r�compenser ma souffrance de quelques ann�es, librement accept�e,
Vous d�livrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les
derniers obstacles accumul�es par l'enfer pour emp�cher ce peuple de
parvenir � ses destin�es providentielles; Vous garantissez la libert�
de Votre �glise en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions
d'�mes encore � na�tre. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les
accordez g�n�reusement parce qu'un coeur humain a eu la gr�ce de
s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous
b�nis!
* * * * *
� peine Lamirande et Vaughan �taient-ils partis d'Ottawa pour
Qu�bec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le
tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas �t� le
seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce d�part subit
et la connaissance de la cause p�nible qui l'avait motiv� jet�rent
Montarval dans un trouble �trange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il
avait le pressentiment que le d�nouement approchait, et qu'il lui
serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il
ne pouvait ni d�couvrir ni m�me soup�onner, avec la ruine prochaine
de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la s�ance, il
se renferma dans une pi�ce secr�te de la maison qu'il occupait, pi�ce
o� personne ne p�n�trait jamais, sous aucun pr�texte. Cette chambre,
toute tendue de rouge, �tait un temple satanique. Les hideux embl�mes
du culte infernal s'y �talaient. Montarval, en proie � une sombre
agitation, se pla�a devant une sorte d'autel o� br�lait de l'encens
et commen�a une horrible �vocation:
--Viens, Eblis! Dieu de la d�solation infinie et du d�sespoir sans
bornes; Inspirateur de toute r�volte contre les lois cruelles de
J�hovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'inf�me saintet�;
Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout p�ch�, de
toute douleur, de toute mort, de tout ce que les pr�tres d'Adona�
appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie �ternelle,
Ennemi Implacable du Christ, de son �glise, de ses pr�tres;
Infatigable Lib�rateur de la race humaine; Toi qui d�tournes les
hommes des jouissances humiliantes du ciel et les pr�pares aux �pres
d�lices de ton royaume de feu et de libert�; viens, � Esprit de
vengeance, �ternel Pers�cut�, R�volt� �ternel! Voici l'heure supr�me!
Moi, ton fid�le serviteur, je n'aper�ois plus bien le chemin �
suivre, les t�n�bres m'environnent, les h�sitations m'assaillent, les
noirs pressentiments me poursuivent.
Viens me r�v�ler ce que va faire celui des mortels qui combat notre
projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir
le succ�s final.
Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pi�ce. Puis, au
milieu de la fum�e blanche de l'encens, une forme vague de
proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir
du lointain se fit entendre.
--Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'emp�che de
communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile,
je la vaincrai un jour, j'en d�livrerai l'univers entier; mais
maintenant, elle me tient cruellement encha�n�. Il ne m'est possible
que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, pr�cipite les
�v�nements....
La voix se tut subitement et la forme s'�vanouit.
* * * * *
La discussion sur la troisi�me lecture du projet de constitution
commen�a � l'ouverture de la s�ance � trois heures. Le premier
ministre exprima l'espoir que les d�bats ayant plus qu'�puis� le
sujet, la Chambre remplirait la formalit� de la troisi�me lecture
sans d�lai: ressasser les arguments que tant de d�put�s avaient fait
valoir pour et contre le projet serait une perte de temps
regrettable. Il f�t clairement entendre que les ministres
s'opposeraient � l'ajournement de la s�ance avant que la question f�t
mise aux voix.
Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se
laiss�rent pas arr�ter par les sophismes de sir Henry. Ils �taient
d�termin�s � prolonger le d�bat jusqu'au retour de Lamirande, co�te
que co�te; non qu'ils eussent, � part Leverdier, le moindre espoir de
rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur
coll�gue pour ne pas lui donner cette derni�re marque de leur
sympathie et de leur estime. � cause de la faible majorit� du
gouvernement, ils n'avaient plus � redouter une application
arbitraire de la cl�ture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au
projet, ne l'aurait pas permis. Le d�bat recommen�a donc plus acerbe
que jamais. Seulement, le mot d'ordre �tait donn� du c�t�
minist�riel: pas un d�put� de la droite ne se levait pour r�pondre
aux arguments de la gauche. [On le sait, dans les parlements o�
pr�valent les coutumes anglaises, les d�put�s de l'opposition
si�gent toujours � la gauche du pr�sident quelles que soient leurs
opinions politiques ou religieuses.] Celle-ci dut supporter seule,
encore une fois, tout le fardeau de la discussion.
Vers dix heures du soir Houghton re�ut la d�p�che de Vaughan. Il la
montra � Leverdier et � trois autres d�put�s fran�ais dont la
parfaite discr�tion lui �tait connue.
--Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot � qui que ce
soit.
--Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature �
encourager nos amis; car cette d�p�che indique clairement que Vaughan
a subitement chang� d'id�e et qu'il sera avec nous.
--Et c'est pr�cis�ment parce que cette d�p�che dit clairement que
Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret
absolu. Je vous l'ai montr�e, � vous quatre, pour que vous ne soyez
pas tent�s de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour
l'amour de Dieu, n'en soufflez mot � personne; car si cette nouvelle
parvenait � certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous
aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer �
d�plorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but
infernal.
--Vous pensez! dit l'un des quatre.
--J'en suis intimement convaincu, r�pondit le chef de l'opposition.
La seule chose qui pourrait emp�cher un nouvel accident de se
produire, si certain personnage �tait mis au fait de ce que nous
savons, c'est que les deux individus soup�onn�s d'�tre les auteurs de
la r�cente catastrophe viennent d'�tre arr�t�s � Montr�al. Mais ils
peuvent n'�tre pas seuls de leur esp�ce. De sorte que, gardez le
secret de cette d�p�che, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si
vous voulez servir votre pays.
--Ne craignez rien, lui r�pondit-on. Mais si ces deux mis�rables sont
pris, ils diront peut-�tre le nom de l'instigateur de leur crime.
--C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte
de la prison avec une cl� d'or, ou quelque autre d'un m�tal moins
pr�cieux.
* * * * *
� minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la
s�ance avait dur� assez longtemps, qu'il n'�tait pas raisonnable de
forcer les d�put�s � se prononcer d�finitivement sur une aussi grave
question sans leur donner le temps de r�fl�chir, qu'une journ�e de
d�lai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef
de l'opposition, � laisser terminer le d�bat � la fin de la prochaine
s�ance, si, de son c�t�, le gouvernement voulait consentir �
l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repouss�rent cette
proposition, d�clarant qu'ils ne consentiraient � l'ajournement de la
Chambre qu'apr�s le vote sur la troisi�me lecture.
Ce refus hautain et brutal eut un excellent r�sultat il exasp�ra au
dernier point les membres de l'opposition. Les esprits �taient
mont�s, et on r�solut, � gauche, de tenir t�te au gouvernement, de
prolonger la s�ance ind�finiment. C'�tait pr�cis�ment ce que Houghton
et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le
temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.
Comme l'opposition � l'ajournement venait du gouvernement, c'�tait
aux minist�riels qu'incombait la t�che de maintenir la pr�sence d'un
nombre suffisant de d�put�s pour permettre � la Chambre de si�ger. La
gauche n'avait qu'� fournir les orateurs pour les douze heures, de
minuit � midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans
pr�ts � parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan
vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une
nouvelle combinaison qui prolongerait la s�ance jusqu'au soir.
Qui n'a �t� t�moin d'une de ces s�ances o� la minorit�, pour
protester contre ce qu'elle consid�re comme une injustice, une
tyrannie de la part de la majorit�, d�cide de si�ger ind�finiment.
L'�l�ment comique et m�me grotesque se m�le presque toujours � ces
sc�nes. Les d�put�s minist�riels, oblig�s de rester en nombre
suffisant pour emp�cher l'ajournement "faute de quorum" prennent des
postures et des allures qui n'ont rien de po�tique ou de distingu�.
Les uns, enfonc�s dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les
yeux, ou � demi-couch�s sur leurs pupitres, dorment et ronflent.
D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une
c�telette, et combattent l'ennui � coups de fourchette. Du c�t� de
l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont all�s se reposer
dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est charg� de continuer
le d�bat, entour� de deux ou trois amis, en cas d'un accident
quelconque. Si celui qui parle est habitu� � ce jeu parlementaire, il
saura se m�nager. D'abord, il parlera tr�s lentement, et s'�loignera
du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer � un rappel � l'ordre.
Il citera, � tout propos, et longuement, l'in�vitable Todd,
l'in�ludable May, l'in�ludable Bourinot qui �taient les auteurs
classiques des parlements canadiens � la fin du dix-neuvi�me si�cle
et qui le sont encore au milieu du vingti�me. Lire quelques pages de
ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de
celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases
ou de courir apr�s les id�es. Si les quelques amis qui restent pour
assister l'orateur s'aper�oivent qu'il patauge trop et que le
pr�sident est � la veille de lui �ter la parole, ils trouveront le
moyen de faite na�tre un incident quelconque pour lui donner le temps
de se ressaisir. Enfin, quand il est tout � fait au bout de ses
ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place,
et recommence les m�mes citations �mouvantes de Todd, de May et de
Bourinot. Peu � peu, les esprits de d�tendent, on se d�f�che �
gauche, on s'amollit � droite, et l'on finit par en arriver � un
compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces s�ances qu'on
prolonge ab irato.
La m�morable s�ance du dernier parlement de la Conf�d�ration
canadienne, commenc�e � trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas
se terminer par un compromis, mais par la d�faite des uns et le
triomphe des autres.
Toute la nuit, la discussion fut anim�e: ce n'�tait pas encore un
d�bat purement factice. Plusieurs d�put�s fran�ais, Leverdier entre
autres, avaient encore r�ellement quelque chose � dire, et ils
parl�rent avec chaleur.
Le matin du 26 mars se l�ve gris et terne. La pluie a cess�, mais un
brouillard �pais enveloppe et p�n�tre tout. � mesure que l'avant-midi
s'�coule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est
jonch� de journaux froiss�s, de chiffons de papiers, de livres bleus.
Les orateurs qui se succ�dent ne parlent visiblement plus que pour
gagner du temps. Vers onze heures, Houghton re�oit une d�p�che de
Vaughan dat�e de Saint-Martin: "Tenez bon, nous serons � Ottawa �
midi et demi". Il n'y a plus rien � redouter: il est impossible
maintenant � l'ennemi de pr�parer un nouvel accident de chemin de
fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la d�p�che � ses
coll�gues. Elle passe de mains en mains.
--Encore un coup de coeur, dit Houghton, il nous arrive du secours.
L'animation qui se manifeste du c�t� de l'opposition apr�s la lecture
de cette d�p�che n'�chappe pas � Montarval qui n'a presque pas quitt�
son si�ge depuis la veille. Une col�re sombre et impuissante l'agite.
Le bruit se r�pand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et
que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation
est � son comble. Les tribunes se remplissent, les d�put�s prennent
leurs si�ges. Il y a une sorte de fi�vre dans l'air. Chacun sent que
le d�nouement est proche.
Enfin, � une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan
entrent dans la salle des d�lib�rations. Une longue salve
d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de d�put�s vont
offrir leur condol�ances � Lamirande: la mort de sa fille �tait d�j�
connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont
accompagn�e n'eussent pas encore �t� r�v�l�es. Tous sont frapp�s du
changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le m�me homme rieur,
insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais
sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est
empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux,
de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqu�.
Le d�put� qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont
entr�s voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met
fin ex abrupto, faisant gr�ce � la Chambre de plusieurs pages de
May qu'il se pr�parait � lire. Les pr�c�dents n'ont plus d'int�r�t
pour personne. C'est l'avenir qu'on veut conna�tre.
--Monsieur le pr�sident, dit Vaughan, aussit�t qu'il put prendre la
parole, je me propose de voter contre la derni�re lecture de ce
projet de constitution que j'ai toujours d�fendu avec opini�tret�.
Mais je veux, auparavant, dire � la Chambre, en quelques mots, la
raison de ce changement radical qui s'est op�r� dans mes opinions
politiques. Mes id�es politiques ont compl�tement chang� parce qu'il
s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la
religion, c'est-�-dire le lien qui nous unit � Dieu, aura toujours
une influence pr�pond�rante sur la politique, c'est-�-dire sur le
lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit r�ellement en
Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit r�ellement
en J�sus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le
genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit r�ellement en
la sainte �glise catholique, fond�e par J�sus-Christ sur Pierre et
les ap�tres pour continuer � travers les �ges son oeuvre de
r�demption et de salut; l'homme qui croit fermement � ces grandes
v�rit�s fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de
la m�me mani�re que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses
de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de
voies ferr�es, de navigation, de commerce; mais de ces grands
probl�mes dont la solution d�cide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici,
en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne
n'envisageais que le c�t� purement humain de la question; je ne
voyais que la grandeur et la prosp�rit� mat�rielles du pays; et il me
semblait que cette grandeur serait mieux assur�e par l'union �troite
des provinces que par leur s�paration. Je m'aper�ois maintenant que
m�me au point de vue terrestre j'�tais dans une �trange erreur, tant
il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde � moins de
s'�lever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur mat�rielle
du pays me para�t d'une importance toute secondaire. La question qui
s'impose � mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette
constitution que nous sommes appel�s � voter n'est-elle pas destin�e
� mettre des entraves � l'action de l'�glise catholique, � d�truire
cette action enti�rement si c'�tait possible? Les pi�ces qui nous ont
�t� communiqu�es, l'autre jour, prouvent que cette constitution a �t�
con�ue dans une pens�e hostile � l'�glise, au salut des �mes, par
cons�quent. Hier, j'�tais pr�t � voter cette constitution quand m�me,
� la voter tout en voyant qu'elle devait servir � opprimer l'�glise,
� ruiner la foi. J'�tais pr�t � commettre ce crime politique, parce
que pour moi, mat�rialiste insens�, courb� vers la terre, j'attachais
une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de
l'�ternit�, aux questions d'�tendue territoriale et de prestige
national qu'au salut ou � la perte des �mes. Aujourd'hui, si cette
constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le
plus puissant empire du monde et ne mettre en p�ril que le salut
d'une seule �me, je sacrifierais volontiers ma vie plut�t que de la
sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est op�r� en
moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier,
c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je
reviens croyant comme mon ami. La lumi�re qui l'�claire, m'�claire.
Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout
ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il esp�re, je l'esp�re. On me
demandera peut-�tre comment, � quelque occasion ce changement s'est
op�r�. C'est l� un sujet trop sacr�, trop intime pour que je puisse
m�me l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si
�tonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire
que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot � ceux de mes amis
que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet
n�faste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage
aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins
comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine
raison. Qu'ils consid�rent que cette constitution est dirig�e contre
la religion, la langue, la nationalit� de tout un peuple; qu'elle a
pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un
tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se
persuadent qu'une oeuvre politique fond�e sur une pareille base ne
saurait �tre ni f�conde ni stable. C'est dans la s�paration que nous
trouverons la v�ritable grandeur, la v�ritable prosp�rit�, parce que
nous y trouverons la paix.
* * * * *
Le jeune Anglais reprit son si�ge, et il se f�t un grand silence,
� la fois solennel et �motionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre
d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation
bruyante aurait �t� d�plac�e en pareil moment. Pas un seul d�put� ne
se leva ensuite pour prendre la parole. Tout �tait dit, tout �tait
fini.
Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: "Que ce
bill ne soit pas lu une troisi�me fois maintenant, mais dans six
mois". Le pr�sident mit cette proposition aux voix. Le r�sultat de
l'�preuve n'�tait pas douteux, car il �tait bien connu que Vaughan
entra�nerait avec lui au moins sept d�put�s. Ce d�placement de huit
voix mettait le gouvernement en minorit� de onze: 127 contre 116,
tels furent les chiffres que donna le greffier.
� peine le pr�sident a-t-il proclam� ce r�sultat, que l'opposition,
rest�e silencieuse apr�s le discours de Vaughan, �clate en
applaudissements insolites et se livre � une d�monstration de joie
d�lirante. Les d�put�s se donnent de chaleureuses poign�es de mains,
se f�licitent, rient, pleurent, tr�pignent, frappent sur leurs
pupitres, poussent des cris insens�s, jettent en l'air les menus
objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes
les plus graves deviennent parfois de v�ritables enfants sous le coup
d'une forte �motion. Lamirande seul est calme au milieu de cette
temp�te.
Chapitre XXXII
Miserabili obitu, vita functus est.
Il finit sa vie par une mis�rable mort.
2 Mac. IX, 28.
Lorsque le pr�sident a pu enfin r�tablir un peu d'ordre, sir Henry
Marwood, p�le, d�fait, se l�ve et tout en proposant l'ajournement de
la Chambre, annonce que le cabinet va donner imm�diatement sa
d�mission.
Quant � Montarval, clou� � son si�ge, il ne semble pas avoir
connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses coll�gues
n'eussent pas �t� si fi�vreusement excit�s ils auraient vu dans ses
yeux une flamme de rage et de d�sespoir pleine d'une indicible
horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.
* * * * *
Les d�put�s se dispersent dans les couloirs, � la biblioth�que, au
dehors, dans les all�es o� la brume est toujours �paisse et
p�n�trante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se prom�nent
ensemble en arri�re de l'h�tel du parlement, � l'�cart des groupes
plus bruyants. Ils �prouv�rent le besoin de se communiquer leurs
pens�es, leurs �motions. Houghton vient de dire: "La religion qui a
pu op�rer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme
les autres; elle doit �tre la seule vraie, et je vais l'�tudier
s�rieusement", lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout
effar�.
--Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arriv� M. Montarval
s'est tir� un coup de revolver dans la t�te.
Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit �
l'endroit le plus �cart� de l'all�e qui longe la falaise au-dessus de
l'Outaouais, et qu'on appelle The Lovers's Walk. L�, gisant dans la
boue, la t�te trou�e d'une balle, baignant dans son sang, mais encore
en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment o� ils arrivent,
il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme
tomb�e � quelques pieds de lui. On le rel�ve et on le couche sur un
banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est
n�cessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon
qui se trouve aupr�s. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court �
l'h�tel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque
stimulant. Sur son chemin il rencontre un p�re oblat qu'une impulsion
myst�rieuse a dirig� de ce c�t�. Le religieux, apprenant la triste
nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre � ses
regards. Le suicid� est �tendu sur une table. Il agonise. Sa
respiration n'est plus qu'un r�le. De sa tempe droite coule un mince
filet de sang qui tombe goutte � goutte sur le plancher. Ses yeux
sont ouverts, fixes et vitreux.
--A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.
--Je ne le crois pas, r�pond Lamirande. Il avait certainement lorsque
nous l'avons trouv�, mais depuis que nous l'avons transport� ici il
n'a donn� aucun signe qui indique qu'il nous reconna�t.
Bient�t le gardien revient. On place le coussin sous la t�te du
bless�, et Lamirande humecte ses l�vres d'un peu d'eau-de-vie. Le
stimulant produit son effet. Le malheureux cherche � se tourner. On
l'aide. Au m�me instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le
vent commence � agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu
du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un l�ger nuage,
ind�cis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne
encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au
m�decin de se baisser, et avec effort:
--Lamirande, je vous hais!
--Et moi, r�pond celui-ci je vous pardonne de grand coeur et je vous
conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez
bient�t para�tre. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment
mis�ricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.
--Je hais votre Dieu! r�le le moribond.
--C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix � ses
l�vres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasph�me, il ne sait ce
qu'il dit!
Montarval, qui s'est soulev� un peu en s'appuyant sur son coude,
regarde toujours le coin du pavillon o� se trouve le petit nuage. Les
yeux de tous se tournent instinctivement de ce c�t�? Est-ce une
illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il r�ellement
une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une
illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous
�prouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.
--Eblis! Eblis! s'�crie tout � coup le mourant, tu m'as tromp� tu
m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une d�faite humiliante, je
suis menac� de r�v�lations qui me conduiront en prison, peut-�tre sur
l'�chafaud....
Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le
coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le pr�tre
s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:
--Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre.
Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous
a tromp� dans la vie pr�sente, il vous trompe sur la vie future. Son
royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. J�sus-Christ, notre
Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au d�mon avant que
l'�ternit� vous engloutisse.
Le sectaire se soul�ve de nouveau, soutenu par une force visiblement
surhumaine.
--Votre Dieu, dit-il entre ses dents serr�es, je le hais, je le hais!
Son ciel, lieu d'humiliation d�gradante, je n'en veux pas. J'aime
mieux l'enfer, quel qu'il soit.
En prof�rant ces paroles de damn�, il repousse le crucifix avec un
geste de col�re. C'est son dernier acte. Aussit�t, un frisson
convulsif le secoue de la t�te aux pieds; ses yeux s'ouvrent
d�mesur�ment et prennent une expression d'indicible �pouvante; ses
membres se roidissent, et son �me s'�chappe de son corps dans un cri
de d�sespoir que n'oublieront jamais les six t�moins de cette sc�ne
affreuse.
--Allons-nous en! s'�crie le religieux. Ce lieu est rempli de d�mons,
c'est l'enfer.
Et tous se pr�cipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la
chair fr�missante et horripil�e.
--Dieu mis�ricordieux! s'�crie Lamirande, si c'est possible, ayez
piti� de lui!
Chapitre XXXIII
Cursum consummavi.
J'ai achev� ma course.
II Tim. IV, 7.
Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan,
arriv�s d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent
de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cess�, les
brouillards ont disparu, le vent ne g�mit plus dans les grands pins.
Il a gel� pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas,
ressemblent � de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu
fonc� du ciel, forment un tableau d'une beaut� tellement bizarre que
le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.
Bien qu'en ce moment leur pr�sence � Ottawa soit n�cessaire,
Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul
rendre � son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement
d�sir� les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'�tait
impossible.
La chute du gouvernement, la mort mis�rable de Montarval ont produit
une r�volution dans tous les esprits. Le mauvais g�nie du pays �tant
disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur
cours naturel. La politique de la s�paration qui nagu�re paraissait �
tant de personnes un r�ve, une chim�re, s'empare maintenant de tout
le inonde. M�me ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme
une chose in�vitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique
� ex�cution, le plus promptement possible. Houghton est charg� de
cette t�che, et il travaille � former un cabinet pour liquider la
situation. Il s'�tait adress� tout d'abord � Lamirande. Celui-ci,
sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que
le temps n�cessaire pour effectuer la s�paration, avait demand� trois
jours de gr�ce.
--Quand mon enfant sera dans sa derni�re demeure, dit-il, je vous
donnerai ma r�ponse d�finitive. En attendant, travaillez, avec
Leverdier et Vaughan, � la formation de votre cabinet, comme si je
n'existais pas.
--C'est difficile, r�pliqua Houghton, de ne pas tenir compte de
l'existence d'un homme qui a �t� l'instrument dont la Providence
s'est servie pour cr�er le mouvement actuel qui entra�ne le pays vers
de nouvelles destin�es.
--Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer � cette pens�e.
Les uns sont appel�s � commencer une oeuvre, tandis que d'autres
doivent la terminer. Celui qui s�me ne r�colte pas toujours. Mo�se
fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'�gypte, mais c'est Josu�
qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.
--Mo�se avait eu un moment d'h�sitation; c'est pour cela qu'il ne lui
a pas �t� donn� de traverser le Jourdain � la t�te de son peuple.
--Et qui vous dit que je n'ai pas dout�, comme Mo�se dans le d�sert
de Sina�?
* * * * *
Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demand� �
Lamirande, comme une insigne faveur, que la �pouille mortelle de
Marie leur f�t confi�e. On la d�posa donc dans le caveau de leur
chapelle.
Longtemps Lamirande resta agenouill� sur les froides dalles. Ses deux
amis auraient voulu demeurer aupr�s de lui, mais il leur fit signe de
se retirer. Il voulait �tre seul avec Dieu et son enfant... Quand
enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarqu�rent sur
ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un
reflet c�leste, une lumi�re ind�finissable qu'ils n'y avaient jamais
vue.
Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais
lorsqu'ils furent rendus pr�s du chemin de fer, Lamirande s'arr�ta
soudain comme quelqu'un qui se souvient tout � coup d'une affaire
importante.
--Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin
de vous au plus t�t. Quant � moi, j'ai quelques courses � faire,
quelques personnes � voir ici. Je prendrai un autre train.
Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'�loigna
rapidement. Eux, tout surpris, ne song�rent ni � le questionner ni �
l'arr�ter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur �tonnement, il
�tait d�j� loin.
--Devons-nous le suivre? dit Vaughan.
--Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit
Leverdier.
--Ne trouvez-vous pas quelque chose d'�trange dans sa conduite?
--Oui, quelque chose d'�trange, ou plut�t quelque chose de nouveau;
mais ce quelque chose n'a rien d'inqui�tant. Allons!
Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que
Lamirande les y rejoindrait bient�t. Mais ils ne le virent plus
jamais, ni � Ottawa ni ailleurs.
Le cinqui�me jour apr�s les fun�railles, l'inqui�tude caus�e par la
disparition de Lamirande �tait devenue tr�s vive. On songeait
s�rieusement � descendre � Qu�bec pour y commencer des recherches,
lorsque Leverdier re�ut la lettre suivante:
"New York, le 2 avril 1946.
"Bien cher ami,--Vous devez �tre tous dans l'inqui�tude � mon sujet.
Soyez rassur�s, il ne m'est advenu rien de f�cheux. Je suis en
parfaite sant� et sain d'esprit.
"Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait
inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me
trouvera jamais.
"Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble �
la misanthropie qui me fait prendre cette d�termination. Mon coeur
n'a pas cess� d'aimer les choses terrestres. Le bonheur l�gitime
d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un
avenir qui me sourit: une position �lev�e dans la patrie; la
confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de
nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus �troitement encore �
toi; une femme admirable; de blondes t�tes d'enfants... Ah! ne
t'imagine pas que ce doux r�ve me laisse indiff�rent, et qu'il ne
m'en co�te pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du p�re
Grandmont certains �v�nements que je t'ai cach�s, tu admettras que
celui qui a �t� l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas
rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce
que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus
qu'une chose � faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle
� Lui.
"Si je ne vous ai pas fait conna�tre d'avance ma d�termination, �
toi, � Vaughan et � Houghton, c'est que je voulais nous �viter des
discussions qui auraient �t� probablement p�nibles et certainement
inutiles. J'ai consult� le p�re Grandmont qui m'approuve enti�rement.
Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.
"Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de
politique, et un mot d'affaires. Le p�re Grandmont te remettra ce que
j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux
amis, particuli�rement � Houghton et � Vaughan. Vous y trouverez tout
ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la t�che qui reste �
accomplir: la s�paration des provinces et l'organisation de la
Nouvelle France. Je suis entr�, ce me semble, dans tous les d�tails
de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en
ce qui vous para�tra utile. Quand m�me je serais rest� au milieu de
vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce
document tout mon petit bagage de savoir, d'exp�rience et de vues sur
l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout n�cessaire, c'est, avec
l'int�grit� de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes.
Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon
souvenir qu'autour de ma personne.
"Avec mon testament politique le p�re Grandmont te remettra une
procuration qui t'autorise � disposer de tout ce qui m'appartient.
Je n'ai qu'un objet vraiment pr�cieux: la statue miraculeuse de
saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le p�re Grandmont
me l'a demand�e avec tant d'instance pour la chapelle de
Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. � toi je donne
la feuille de lis qui en a �t� d�tach�e par saint Joseph lui-m�me.
"Apr�s avoir donn� quelques souvenirs, � leur choix, � mes chers amis
Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts �gales: une
pour les pauvres, une pour ta soeur H�l�ne afin qu'elle puisse faire
l'aum�ne en priant pour moi, une pour le d�veloppement de loeuvre que
tu diriges.
"Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.
"Ami! Fr�re! adieu � tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le
beau ciel que Notre-Seigneur J�sus-Christ nous a conquis au prix de
son tr�s pr�cieux sang. Ainsi soit-il."
Joseph Lamirande.
�pilogue
Expectans expectavi Dominum.
J'ai attendu, et je ne me suis point
lass� d'attendre le Seigneur.
Ps. XXXIX, 2.
Dans son num�ro du 15 f�vrier, la Croix, de Grenoble, France,
publia la communication suivante:
Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 f�vrier 1977.
Monsieur le r�dacteur,
Il vient de s'�teindre, non loin d'ici, � la Grande Chartreuse, une
vie bien humble, bien cach�e, bien myst�rieuse, mais qui a d� �tre
grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette �me
du temps � l'�ternit� a �t� accompagn� de ph�nom�nes c�lestes
vraiment extraordinaires.
Le fr�re Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-�tre jamais
entendu parler du fr�re Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu,
encore moins l'ont remarqu�.
Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, � la Grande Chartreuse,
un homme �g� d'une quarantaine d'ann�es, bien mis, � l'air distingu�,
parlant le fran�ais, mais �videmment �tranger � notre pays. Il
demanda � voir le p�re abb� qui �tait alors dom Augustin, de sainte
m�moire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui
se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les fr�res
qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le
p�re et l'�tranger �taient singuli�rement �mus. Tous deux avaient
beaucoup pleur�, mais d'�motion plut�t que de peine; car leurs
visages, tout en gardant la trace des larmes, �taient rayonnants
d'une grande joie. Le m�me jour, l'�tranger prit l'habit de fr�re et
le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si
ce n'est, dans ces derni�res ann�es, pour faire des commissions au
laboratoire, � Fourvoirie, � Curri�re, � Saint-Pierre. Il descendait
m�me parfois � Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur
le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait �tre sa seule
passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses
sup�rieurs, il les ex�cutait ponctuellement, avec empressement, avec
une ob�issance parfaite; mais quand le p�re procureur lui disait
d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son
humble visage et �clater dans ses yeux si doux une lueur de joie
enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant �
escalader ce pic. Il r�pondit: "C'est si beau l�-haut et l'on s'y
trouve si pr�s du ciel!"
Nul n'a jamais su au monast�re � part dom Augustin, qui il �tait ni
d'o� il venait. Poss�dant une �ducation �videmment sup�rieure, il n'a
jamais voulu �tre autre chose que simple fr�re. Pendant longtemps,
avec la permission de l'autorit�, il n'a pas mis les pieds hors du
couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun �tranger.
Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin �tait sur son lit de mort,
il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire
� celui qui le remplacerait bient�t de respecter le secret du fr�re
Jean, comme lui-m�me l'avait si longtemps respect�. � l'heure qu'il
est, le successeur actuel de saint Bruno, dom Fran�ois, ne sait pas
plus que vous et moi qui �tait ce modeste fr�re qui a certainement
jou� un grand r�le quelque part dans le monde. Et ce r�le a d� �tre
aussi bienfaisant que remarquable; car le fr�re Jean n'�tait
certainement pas quelque grand p�cheur r�fugi� dans cette solitude
pour faire p�nitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si
limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'�me dont ils �taient
le miroir n'avait �t� souill�e par le crime, boulevers�e par le
remords. On aurait dit quelqu'un dont le r�le dans le monde, pour une
raison ou pour une autre, �tait accompli, et qui �tait venu ici, sur
ces hauteurs sereines, attendre son entr�e dans la c�leste Patrie.
J'ai dit que personne, � part dom Augustin, n'a jamais su qui il
�tait. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soup�onn�, et
voici comment j'ai cru saisir le secret du fr�re Jean.
L'�t� dernier, au mois d'ao�t, j'accompagnai � la Grande Chartreuse
deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyag�,
particuli�rement en Am�rique. Il a pass� plusieurs mois dans la
Nouvelle France. Comme le temps �tait beau, nous voulions monter sur
le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le fr�re Jean
qui, malgr� ses soixante-dix ans, nous devan�ait facilement. � chaque
instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.
Nous �tions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant
en silence du spectacle grandiose qui se d�roulait sous nos regards
ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint
frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq � trente ans
s'approchaient du rocher o� nous �tions tous les quatre assis, sans
nous apercevoir. L'un d'eux cria � l'autre qui s'�tait un peu �loign�
de lui: "Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!" Je vis
le fr�re Jean tressaillir et p�lir au nom de Leverdier; tandis que
mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva,
et adressa la parole aux deux jeunes gens qui �taient maintenant tout
pr�s de nous:
--J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai
bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a �t� pr�sident de la
Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il
son parent, par hasard?
--Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut
plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon p�re.
Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre � notre groupe,
et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune
Leverdier sur son p�re et sur sa patrie.
--Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai pass�es avec votre p�re! Il
m'a racont�, par le menu, les �v�nements vraiment extraordinaires,
p�nibles et touchants, qui ont marqu� l'�tablissement de la
r�publique de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne
connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette
glorieuse �pop�e?
--En effet, r�pondit le jeune �tranger, j'ai souvent entendu mon p�re
faire ce r�cit merveilleux.
--Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre
p�re, avait sauv� le pays par son sublime sacrifice, est-elle
toujours rest�e envelopp�e de myst�re.
--Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renferm�
dans quelque monast�re de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de
ses nouvelles. Mon p�re a d� vous parler de M. Vaughan, cet ami de M.
Lamirande qui �tait pr�sent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous
le savez, peut-�tre, M. Vaughan, aussit�t que les affaires politiques
de cette �poque furent un peu r�gl�es, a voyag� pendant deux ans en
Europe, visitant tous les monast�res, couvents et lieux de retraite
imaginables. Il est all� m�me jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent
entendu parler de ce voyage � mon p�re. Toutes ses recherches furent
vaines; le myst�re est rest� insondable.
--Et ce mis�rable journaliste--son nom m'�chappe--qui avait jou� le
r�le si odieux, qui s'�tait vendu corps et �me au grand chef du
satanisme, qu'est-il devenu?
--Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien
triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, apr�s avoir pass� je ne
sais combien d'ann�es dans une maison de sant�. Il �tait poss�d� de
la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des
monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'�tait un spectacle navrant.
--Revenons plut�t � ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il
reconnaissant? A-t-il au moins conserv� son souvenir?
--Oui, son nom est b�ni par tout notre peuple. Il est r�v�r� comme un
saint et comme le p�re de la patrie. Nombre de jeunes gens
s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-m�me je me nomme Joseph
Lamirande Leverdier. Mon p�re a d� vous parler de la statue
miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de
Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visit�e. Cette chapelle
est devenue un lieu de p�lerinage national, et aux pieds de cette
statue des milliers d'�mes trouvent des gr�ces de choix, surtout
l'esprit de sacrifice et de d�vouement, la force de s'immoler,
d'accomplir les devoirs p�nibles.
--Et parlez-moi de votre bonne tante H�l�ne. Vit-elle encore?
attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?
--H�las! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul
point sur lequel cette ch�re tante... comment dirai-je?... n'entend
pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres;
toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel �pisode, les peines
du coeur qu'elle a �prouv�es sont les seules ombres au tableau. Il me
semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent,
aurait d�....
Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le fr�re Jean, portant
la main au coeur, tomba �vanoui. Nous nous empress�mes autour de lui.
Bient�t il reprit connaissance.
--Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le coeur ne vaut pas
les jambes; il se trouble dans cette atmosph�re.
Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il
se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur
les deux jeunes voyageurs, cet incident ne cr�a aucune impression
extraordinaire. Ils croyaient simplement � un �vanouissement caus�
par la fatigue. Moi qui connaissais le myst�re qui entourait le fr�re
Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et p�lir en entendant prononcer
le nom de Leverdier, j'�tais fermement convaincu que l'�motion seule
avait d�termin� cette d�faillance du coeur. J'�tais enti�rement
persuad� que nous descendions la montagne en compagnie du h�ros de la
Nouvelle France; et j'�tais fortement tent�, je l'avoue, de faire
part de ma conviction � mes compagnons de route. Mais je r�sistai �
la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher � ce bon fr�re le
secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas
une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.
Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le fr�re
Jean tomba gravement malade. Il se pr�para admirablement � la mort et
fit preuve d'une r�signation h�ro�que. Bien que ses souffrances
fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui
�chappa, jamais il n'eut le plus l�ger mouvement d'impatience. Une
certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait
seule les douleurs qu'il �prouvait. Les moines �taient dans
l'admiration. Ils voyaient que c'�tait un v�ritable saint qui les
quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond
respect. Au moment supr�me, le chef de la maison et plusieurs des
p�res �taient aupr�s du fr�re mourant, r�citant les pri�res des
agonisants et r�p�tant, pour lui, les noms de J�sus, de Marie et de
Joseph. Ses yeux �taient ferm�s, il respirait � peine, mais ses
traits crisp�s par la souffrance disaient que la vie n'�tait pas
�teinte. Tout � coup, une harmonie ang�lique et un parfum non moins
c�leste, qu'aucun langage humain ne saurait d�crire, remplirent la
modeste cellule.
Nous savions tout de suite, m'ont racont� les moines, que cette
harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'�tait notre �me
qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite � nos sens, au
contraire de ce qui se produit ordinairement. C'�tait quelque chose
de vraiment ind�finissable et indescriptible. Puis--je laisse la
parole aux p�res--puis, cette harmonie et ce parfum augmentant
toujours, non d'intensit� mais de suavit�, nous v�mes, d'abord
int�rieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se
former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur �clatante,
et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit � dix ans,
figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la
lumi�re de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant � nos
oreilles, d'une mani�re myst�rieuse, par notre �me: "P�re, dit-elle,
l'Enfant-J�sus m'a envoy�e vous chercher. Venez!" Et le fr�re Jean,
ouvrant les yeux, se soulevant � demi, �tendant ses bras vers la
c�leste apparition, s'�cria: "Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!" Et
comme un souffle lumineux son �me quitta son corps qui retomba sur la
couche. Longtemps nous rest�mes ab�m�s dans la pri�re. Lorsque nous
nous relev�mes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le
sourire qui illuminait les traits du fr�re Jean.