Library / Ethics / De la litt�rature des n�gres, ou Recherches sur leurs facult�s intellectuelles, leurs qualit�s morales et leur litt�rature
nationale de France (BnF/Gallica)
DE LA LITT�RATURE
DES N�GRES
ou
_Recherches sur leurs facult�s intellectuelles,
leurs qualit�s morales et leur litt�rature;
suivies de Notices sur la vie et les ouvrages
des N�gres qui se sont distingu�s dans les
Sciences, les Lettres et les Arts_;
Par H. GR�GOIRE
Ancien �v�que de Blois,
membre du S�nat conservateur,
de l'Institut national,
de la Soci�t� royale des Sciences
de Gottingne, etc., etc., etc.
Whatever their tints may be,
their souls are still the same.
Mrs. ROBINSON.
A PARIS
CHEZ MARADAN, LIBRAIRE
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N�. 9.
MDCCCVIII.
D�DICACE.
A tous les hommes courageux qui ont plaid� la cause des malheureux Noirs
et Sang-m�l�s, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les
assembl�es politiques, dans les soci�t�s �tablies pour l'abolition de la
traite, le soulagement et la libert� des esclaves.
Fran�ais.
Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat,
Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot j�suite, Clavi�re,
Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet,
Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyauni�re.--D'Estaing.--La
Fayette, Fauchet, Febv�, Ferrand de Baudi�res, Frossard.--Garat, Garran
de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupr�, Mad. Olympe de Gouges,
Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien �v�que
de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat,
Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Th�ophile Mandar, L. P. Mercier,
Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, P�tion, Nicolas Petit-Pied
docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le
g�n�ral Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer,
Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Soci�t� de
Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney.
[Note 1: En �gard � la multitude de noms propres cit�s dans
cet ouvrage, on a supprim� partout la qualification de Mr, dont la
r�p�tition eut �t� fastidieuse.]
Anglais.
Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard
Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn,
John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw,
Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Cl�ment Caines, Campbell, T.
Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis �v�que de Lichtfield,
Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson,
Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre
Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster,
Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James
Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway,
Hargrave, Rob. Hawker, Hayter �v�que de Norwich, Hector Saint-John,
Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann,
Horne-Tooke, Horsley �v�que de Rochester; Griffitt Hughes, Francis
Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel
Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil,
Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah
More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de
Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival,
Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby
Porteus �v�que de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James
Ramsay, Rickman, Robertson ministre � Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie
Robinson, Reid, Rogers, Rosco�, Ryan.--Sewal, Shenstone, Sh�ridan,
Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field
Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone
recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker,
George Wallis, Warburthon �v�que de Glocester, John Warren �v�que de
Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield,
Willberforce, Mlle H�l�ne-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley,
Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis
of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc.
AM�RICAINS.
Jo�l Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax,
Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander
MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton,
William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan
Winchester, Vining.
N�GRES ET SANG-M�L�S.
Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien
Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley.
ALLEMANDS.
Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de
Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri.
DANOIS.
Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th.
Thaarup.--West.
SU�DOIS.
Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And.
Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom.
HOLLANDAIS.
Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos,
Peter Wrede.
ITALIENS.
Le cardinal Cibo, le coll�ge des Cardinaux.--L'abb� Pierre
Tambarini.--Zacchiroli.
ESPAGNOL.
Avenda�o.
Qu'on ne s'�tonne pas de ce que (Avenda�o except�) on ne trouve ici
aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, � ma connaissance, ne
s'est mis en frais de prouver que le N�gre appartient � la grande
famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les
devoirs, en exercer tous les droits: par del� les Pyrenn�es, ces droits
et ces devoirs ne furent jamais probl�matiques; et contre qui se
d�fendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des
applications forc�es, un Portugais, d�naturant l'�criture sainte, a
tent� de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable � celui qui,
chez les H�breux, n'�toit gu�re qu'une sorte de domesticit�; mais la
brochure d'Az�r�do[2] est pass�e de la boutique du libraire dans le
fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de
Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-l�
en Angleterre, pour l�gitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne,
pour river les fers des paysans de cette contr�e, tandis que Joseph
Paulikowski[3], et l'abb� Michel Karpowitz, dans ses sermons[4],
proclamoient et revendiquoient pour tous l'�galit� des droits. Les amis
de l'esclavage sont n�cessairement les ennemis de l'humanit�.
[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des
esclaves de la c�te d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Az�r�do Coutinho_,
in-8�, Londres.]
[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-�-dire, des paysans
polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8�, Roku 1788.]
[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych
ocolicznosciach Mian�, c'est-�-dire, Sermons de l'abb� _Karpowicz_,
3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisi�me
volumes.]
En g�n�ral, dans les �tablissemens espagnols et portugais, on envisage
les N�gres comme des fr�res d'une teinte diff�rente. La religion
chr�tienne qui �pure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est
toujours pr�te � r�pandre des bienfaits, la religion se place entre les
esclaves et les ma�tres, pour adoucir la rigueur de l'autorit� et le
joug de l'ob�issance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas
compos� de plaidoyers inutiles en faveur des N�gres, par la m�me raison
qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'�crivoit pas sur l'agriculture de la
Belgique, o� la sup�riorit� des m�thodes et des proc�d�s agronomiques
suppl�oit aux livres.
Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la
vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou r�pondroit que, sans vouloir
att�nuer les torts des individus, on ne les pr�sente ici que sous le
point de vue relatif � leurs efforts pour l'am�lioration du sort des
Noirs; et sur cet article m�me, on est loin de leur attribuer un
�gal degr� de m�rite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse
appliquer � tous une maxime du po�te Churchil, en disant qu'ils ont
le coeur aussi pur que leur cause est l�gitime. Chacun reste ma�tre
d'exercer sa justice, en repoussant ces �crivains dans la classe
malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs
livres.
La liste qu'on vient de lire est sans doute tr�s-incompl�te; elle
r�clame des noms honorables, que j'ai oubli�s, ou que je n'ai pas
l'avantage de conno�tre, soit que dans leurs �crits les auteurs ayent
gard� l'anonyme, soit que leurs �crits ayent �chapp� � mes recherches.
Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent
r�parer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compl�ter
l'ouvrage. Parmi ces �crivains un grand nombre sont morts; je d�pose sur
leurs tombes mes hommages, et j'offre le m�me tribut � ceux qui vivant
encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasi� leurs principes,
poursuivent sans rel�che leur noble entreprise, chacun dans la sph�re o�
l'a plac� la providence.
Philanthropes! personne n'est juste et bon impun�ment; entre le vice et
la vertu la guerre commenc�e � la naissance des temps, ne finira qu'avec
eux. D�vor�s du besoin de nuire, les pervers sont toujours arm�s contre
quiconque ose r�v�ler leurs forfaits, et les emp�cher de tourmenter
l'esp�ce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain,
mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. H�tons-nous; la vie est si
longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre
se d�robe sous nos pas, et nous allons quitter la sc�ne du monde; la
d�pravation contemporaine charie vers la post�rit� tous les �l�mens du
crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas,
lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien,
�chapp�s � la contagion, seront en quelque sorte, les repr�sentans de la
providence: l�guons-leur la t�che honorable de d�fendre la libert� et le
malheur. Du sein de l'�ternit�, nous applaudirons � leurs efforts, et
sans doute il les b�nira ce P�re commun, qui dans les hommes, quelle que
soit leur couleur, reconno�t son ouvrage, et les aime comme ses enfans.
DE LA LITT�RATURE
DES N�GRES.
CHAPITRE PREMIER
_Ce qu'on entend par le mot_ N�gres. _Sous cette d�nomination doit-on
comprendre tous les_ Noirs? _Disparit� d'opinion sur leur origine. Unit�
du type primitif de la race humaine._
Sous le nom d'�thiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs.
Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante,
d'H�rodote, Th�ophraste, Pausanias, Ath�n�e, H�liodore, Eus�be, Flavius
Josephe[5]. Ils sont appel�s de m�me par Pline l'ancien et T�rence[6].
On distinguoit les �thiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des
�thiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute
dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs
arm�es, � ce que pr�tend Macpherson, fond� sur un passage de Frontin[7].
Rome ayant plus que la Gr�ce des relations fr�quentes avec les c�tes
occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les
Noirs furent appel�s _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les
d�signer sous le nom d'_�thiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la
voie de l'�thiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps
aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce
tribut, en tiroit peut-�tre de l'int�rieur de l'Afrique[9]. On les
employoit � la guerre, car dans celle des croisades, on voit � H�bron,
et au si�ge de J�rusalem, en 1099, des Noirs � cheveux cr�pus, que
Guillaume de Malmesbury appelle �galement �thiopiens[10].
[Note 5: V. _J�r�mie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquit�s
juda�ques, l. VIII, c. VII. _Th�ophraste_, 22e caract�re. _H�rodote_,
dans Thalie et Polymnie, etc.]
[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _T�rence_, Eunuchus, act. I, scen.
I.]
[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4�. London
1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.]
[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata
genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Pan�gyrique de
_Majorien_.]
[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J.
Whitaker_, in 8�, London 1791, p. l82 et suiv.]
[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.]
Chez les modernes, quoique le nom d'�thiopie soit exclusivement r�serv�
� une r�gion de l'Afrique, beaucoup d'�crivains, espagnols et portugais
surtout, ont appel� _�thiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore
trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, � Strasbourg, un trait� _de
servis �thiopibus Europeorum in coloniis Americ�_[11]. La d�nomination
d'Africains pr�vaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est
�galement abusif, puisque d'une part l'�thiopie, dont les habitans ne
sont pas du noir le plus fonc�[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que
de l'autre il y a des Noirs asiatiques. H�rodote les nomme �thiopiens
� cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les
cheveux cr�pus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient
qu'� l'Afrique, et que les Noirs � cheveux longs ne se trouvoient que
dans le continent asiatique. Quelques r�glemens avoient d�fendu d'en
importer dans les �les de France et de la R�union; mais les relations
des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi
qu'� Madagascar, il y a aussi des N�gres � cheveux longs: tels sont, au
centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels �toient les
N�gres pasteurs de l'�le de Cern�, o� les Carthaginois avoient des
comptoirs[14]. D'un autre c�t� les indig�nes des �les des Andamans, dans
le golfe du Bengale, sont des Noirs � cheveux cr�pus; dans diverses
parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure
et la chevelure. Ce fait est consign� dans un savant m�moire de Francis
Wilford, associ� de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus
anciennes statues des divinit�s indiennes ont la figure des N�gres. Ces
consid�rations fortifient le syst�me, qu'autrefois cette race a couvert
une grande partie du continent asiatique.
[Note 11: In-4�, _Argentorati_ 1778.]
[Note 12: _V_. Voyage d'�thiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et
l'Histoire du Christianisme d'�thiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.]
[Note 13: _V_. Id�es sur les relations politiques et commerciales des
anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8�, Paris an 8, t.
II, p. 10, 75.]
[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.]
[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.]
La couleur noire �tant le caract�re le plus marqu� qui s�pare des Blancs
une partie de l'esp�ce humaine, commun�ment on a �t� moins attentif aux
diff�rences de conformation qui entre les Noirs eux-m�mes �tablissent
des vari�t�s. C'est � quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que
Rubens, S�bastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont
peint des _Noirs_, et non des _N�gres_. Ainsi, avec d'autres auteurs,
Camper restreint cette derni�re d�nomination � ceux qui se font
remarquer par des joues pro�minentes, de grosses l�vres, un nez �pat�,
et la chevelure moutonn�e. Mais cette distinction entre eux, et ceux
qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversit� de
races. Le caract�re sp�cifique des peuples est permanent, tant qu'ils
vivent isol�s; il s'affoiblit ou disparo�t par le m�lange. Reconno�t-on
la peinture que fait C�sar des Gaulois, dans les habitans actuels de la
France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi
dire, transvas�s les uns dans les autres, les caract�res nationaux sont
presque m�connoissables au physique et au moral. On est moins Fran�ais,
moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Europ�en, et ces Europ�ens,
ont les uns la chevelure fris�e, les autres lisse; mais si, � cause
de cette diff�rence et de quelques autres dans la stature et la
conformation, on pr�tendoit assigner l'�tendue et les limites de leurs
facult�s intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on
que la comparaison p�che en ce que les chevelures europ�ennes qui sont
cr�pues ne sont pas laineuses? Au lieu de se pr�valoir des exceptions
� cette r�gle, on se borne � demander si cette discr�pance suffit pour
nier l'identit� d'esp�ce. Il en est de m�me dans la vari�t� noire; entre
les individus plac�s aux extr�mit�s de la ligne termin�e d'un c�t�
par la vari�t� blanche, et de l'autre par la noire, il existe des
diff�rences remarquables qui s'att�nuent et se confondent dans les
interm�diaires.
Des passages d'auteurs qu'on a cit�s, attestent que les Grecs ont eu des
esclaves n�gres; c'�toit m�me un usage assez commun, selon Visconti,
qui, dans le _Mus�e Pio-Cl�mentin_, a publi� une tr�s-belle figure d'un
de ces N�gres qu'on employoit au service des bains[16]: d�j� Caylus en
avoit fait graver plusieurs autres[17].
[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.]
[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquit�s, etc., t. V, p. 247. planch. 88;
t. VII, p. 285, planch. 81.]
La loi mosa�que d�fendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans
son _Arch�ologie biblique_, que les rois des H�breux achetoient des
autres nations des eunuques, et sp�cialement des Noirs[18]; il ne cite
aucune autorit� � l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils
en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque
les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber � Ophir, d'o� elles
apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des
_�thiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte
commer�oit avec l'�thiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite
des N�gres. Athen�e et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et
Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20].
[Note 18: _Arch�ologia biblica_, etc., � J. Ch. Jahn. _Vienn�_, p. 389.]
[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans
sa traduction latine dit _�thiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte
grec ne le dit pas, mais le fait pr�sumer.]
[Note 20: p. 85.]
Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paro�t
mieux fond�, en les faisant descendre des �thiopiens, qui eux-m�mes,
selon Diodore de Sicile, regardoient les �gyptiens comme une de leurs
colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquit�, plus on trouve de
relations entre leurs pays respectifs; m�me �criture, m�mes moeurs,
m�mes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous
les peuples n�gres, �toit celui des Egyptiens; leurs formes �toient
celles des N�gres un peu blanchis par l'effet du climat. H�rodote assure
que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils
ont la peau noire et les cheveux cr�pus[23]. Ce t�moignage infirme les
raisonnemens de Browne; les expressions d'H�rodote, dit-il, signifient
seulement que les �gyptiens ont un teint basan� et des cheveux cr�pus,
comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des N�gres[24].
A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte
d'H�rodote est clair et pr�cis.
[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4� London 1807, t. II, p. 2; et
t. III, p. 820 et 833.]
[Note 22: L. III, �3.]
[Note 23: _H�rodote_, l. II, n� 104.]
[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par
_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives litt�raires,
etc.]
Tout concourt donc � fortifier le syst�me de Volney, qui voit dans les
Coptes les repr�sentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaun�tre
et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonfl�, le nez �cras�, la
l�vre grosse, en un mot la figure mul�tre[25]. Fond� sur les m�mes
observations, Ledyard croit � l'identit� des N�gres et des Coptes[26].
Le m�decin Frank, qui �toit de l'exp�dition d'Egypte, appuie cette
opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et
l'excision pratiqu�es chez les Coptes et chez les N�gres[27]; usages
qui, au rapport de Ludolphe, se sont conserv�s chez les �thiopiens[28].
[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en �gypte, par _Volney_, nouvelle
�dit., t. I, p. 10 et suiv.]
[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.]
[Note 27: _V_. M�moire sur le commerce des N�gres au Caire, par
_Louis Franck_, in-8�, Paris 1802.]
[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia �thiopica, in-fol_.,
1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.]
Blumenbach a remarqu� dans des cr�nes de momies ce qui caract�rise la
race n�gre. Cuvier n'y trouve pas cette conformit� de structure. Ces
deux t�moignages imposans, mais en apparence contradictoires, se
concilient en admettant, comme Blumenbach, trois vari�t�s �gyptiennes,
dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des N�gres, une
troisi�me propre au climat de l'�gypte, d�pend des influences locales:
les deux premi�res s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde,
qui est celle du N�gre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du
sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il pr�tend que la
statue du sphinx est tellement d�grad�e, qu'il est impossible d'assigner
son v�ritable caract�re[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx
repr�sentent des h�ros ou des g�nies mal-faisans. Ce sentiment est
combattu par l'inspection des sphinx dessin�s dans Caylus, Norden,
Niehbur et Cassas, examin�s sur les lieux par les trois derniers, et
depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure
�thiopienne; d'o� Volney conclut qu'� la race noire, aujourd'hui
esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'� l'art de la
parole[32].
[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8�_,
_Gottingue 1794_.]
[Note 30: _Browne_, ibid.]
[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse,
etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4�, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.]
[Note 32: _Volney_, ibid.]
Gr�gory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux si�cles
antiques pour montrer pareillement dans les N�gres nos ma�tres en
sciences; car ces �gyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs,
alloient puiser la philosophie, n'�toient, selon plusieurs �crivains,
que des N�gres, dont les traits natifs furent d�compos�s et modifi�s par
le m�lange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. D�t-on
prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en �gypte, en seroit-il
moins vrai qu'elles ont travers� ce dernier pays pour arriver en Europe?
Meiners se retranche � soutenir que l'on doit peu aux �gyptiens; et un
homme de lettres � Caen, a publi� une dissertation pour d�velopper
cette th�se [33]. D�j� elle avoit eu pour d�fenseur Edouard Long, auteur
anonyme de l'histoire de la _Jama�que_, qui, en accordant aux N�gres un
caract�re tr�s analogue � celui des anciens �gyptiens, charge ceux-ci
de mauvaises qualit�s, leur refuse le g�nie, le go�t; leur dispute les
talens pour la musique, la peinture, l'�loquence, la po�sie; il leur
accorde seulement la m�diocrit� en architecture [34]. Il auroit pu
ajouter que cette m�diocrit� se manifeste dans leurs pyramides, qu'un
simple ma�on e�t pu construire, si la vie d'un individu �toit assez
longue. Mais sans vouloir placer l'�gypte au terme le plus �lev� des
connoissances humaines, toute l'antiquit� d�pose en faveur de ceux
qui l'envisagent comme une �cole c�l�bre, � laquelle s'instruisirent
beaucoup de savans v�n�r�s de la Gr�ce.
[Note 33: V. Dissertation sur le pr�jug� qui attribue aux �gyptiens
la d�couverte des sciences; par Cailly, in 8�, � Caen.]
[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4�, London 1774, V. t.
II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.]
Quoique Edouard Long, refuse du g�nie aux �gyptiens, il les �l�ve
fort au-dessus des N�gres car il ravale ceux-ci au denier �chelon de
l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se d�fend par des
argumens de m�me nature, au nombre de ceux qu'il all�gue pour �tablir
l'inf�riorit� morale des N�gres, il assure que leur vermine est noire.
[Note 35: _Ibid._]
C'est, dit-il, une remarqu� �chapp�e � tous les naturalistes [36]. En
supposant la r�alit� de ce fait, qui oseroit (except� Edouard Long)
en conclure que les vari�t�s humaines n'ont pas un type identique, et
contester � quelques-unes l'aptitude � la civilisation?
[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4�, London 1774, V. t.
II, p. 352.]
Ceux qui ont voulu d�sh�riter les N�gres, ont appel� l'anatomie � leur
secours, et sur la disparit� de couleur se sont port�es leurs premi�res
observations. Un �crivain nomm� Hanneman, veut que la couleur des N�gres
leur soit venue de la mal�diction prononc�e par No� contre Cham. Gumilla
perd son temps � le r�futer. Cette question a �t� discut�e par Pechlin,
Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman,
Meckel p�re, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37],
et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les
cons�quences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui
doivent leur servir de base?
[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n�23. Dissert. de
sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat.
1707._ M�moires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet.
Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore
�thiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des
N�gres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24.
_V._ Histoire de l'Afrique fran�aise, 2 vol. in-8�. Sur la diff�rence
physique qui se trouve entre les N�gres et les Europ�ens, �48. _De
Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8�, Gotting._ 1785. _V._
An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human
species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8�, Philadelphia
1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui m�rite d'�tre m�dit�.]
Meckel p�re pense que la couleur des N�gres est due � la couleur fonc�e
du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres
grands anatomistes, trouvent la m�me couleur dans les cerveaux des
N�gres et ceux des Blancs.
Barr�re et Winslow croient que la bile des N�gres est d'une couleur
plus fonc�e que celle des Europ�ens; mais Somering la trouve d'un verd
jaun�tre.
Attribuez-vous la couleur des N�gres � celle de leur membrane
r�ticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivr�e
ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficult� sans la
r�soudre; car dans l'hypoth�se que la substance m�dullaire, la bile,
la membrane r�ticulaire, seroient constamment noires, il resteroit �
expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel
son traducteur fran�ais[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des
N�gres, et celle des autres vari�t�s, au climat, second� par des
causes accessoires, telles que la chaleur, le r�gime de vie. Le savant
professeur de Gottingue remarque qu'en Guin�e, non-seulement les hommes,
mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinac�es, sont noirs,
tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers
glaciales. La couleur noire �tant, selon Knight, l'attribut de la race
primitive dans tous les animaux, il penche � croire que le N�gre est le
type original de l'esp�ce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent
que les descendans des Portugais �tablis au Congo, sur la c�te de
Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus
N�gres[40]; et pour d�mentir des t�moins oculaires tel que le premier,
il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier
ouvrage de Pallas[41].
[Note 38: _V._ De l'Unit� du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_
traduit par _Chardel._]
[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by
_Richard Payne-Knight,_ in-4�, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et
les suiv.]
[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory
of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8�, London 1793. _V._
lettre 9.]
[Note 41: _V._ Voyage dans les d�partemens m�ridionaux de la Russie,
p. 600, en note.]
On sait que les parties les moins expos�es au soleil, telles que
la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi
Stanhope-Smith, qui d�rive la couleur noire de quatre causes, le climat,
le r�gime de vie, l'�tat de soci�t�, la maladie, apr�s avoir accumul�
des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la
figure, explique tr�s-bien pourquoi les Africains de la c�te occidentale
sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la
m�me latitude en Am�rique ne produit pas le m�me effet.
Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en
Afrique, la fortifient; en g�n�ral la couleur noire se trouve entre les
Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les
peuples qui tr�s-anciennement �tablis dans une contr�e n'ont �t� ni
transplant�s sous d'autres climats, ni crois�s par d'autres races[42].
Si les Sauvages de l'Am�rique du nord, et les Patagons plac�s � l'autre
extr�mit� de ce continent, ont la teinte plus fonc�e que les peuples
rapproch�s de l'isthme de Panama, pour expliquer ce ph�nom�ne, ne
doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les
impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'�tat
de Vermont, appuie ce syst�me par des observations qui prouvent la
connexit� de la couleur et du climat; sur des donn�es approximatives,
il conjecture que pour r�duire, par des croisemens, la race Noire � la
couleur blanche, il faut cinq g�n�rations qui, �tant suppos�es chacune
de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour
amener les Noirs � la couleur blanche, sans croisement et par la seule
action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans
pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43].
[Note 42: Des plaisans ont d�bit� qu'� Liverpool, o� beaucoup
d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement
de ne pas changer la couleur des N�gres.]
[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S.
Williams,_ in-8�, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.]
Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attach�s au service
domestique, mieux soign�s, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et
leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au
moral[44].
[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.]
Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering �tablit, par des
observations multipli�es, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des
N�gres blanchir ou p�lir, surtout � l'issue de maladies[45]: quelquefois
m�me, dans la grossesse, la membrane r�ticulaire des femmes blanches
devient aussi noire que celle des N�gresses d'Angola. Ce ph�nom�ne
v�rifi� par le Cat, est confirm� par Camper, comme t�moin oculaire[46].
Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est
une preuve de d�g�n�ration. Mais s'ensuit-il que dans l'esp�ce humaine
la vari�t� blanche soit d�g�n�r�e? Ou faut-il, au contraire, avec le
docteur Rush, dire que la couleur des N�gres est le r�sultat d'une
l�proserie h�r�ditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit
presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide
muriatique oxig�n�[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer
en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie,
inutile pour �claircir la question, est inconvenante quand il s'agit
d'un homme distingu� comme le docteur Rush.
[Note 45: _Ibid._ �48.]
[Note 46: _V._ Dissertations sur les vari�t�s naturelles qui
caract�risent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_
in-4�, Paris 1791, p. 18.]
[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society,
etc., in-4�, p. 287 et suiv.]
[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.]
Les philosophes ne s'accordent pas � fixer quelle partie du corps humain
doit �tre r�put�e le si�ge de la pens�e et des affections. Descartes,
Harthley, Buffon offrent chacun leurs syst�mes. Cependant, comme la
plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus
grands cerveaux �toient les plus richement dot�s en talens, et que les
N�gres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur �tre inf�rieurs.
Cette assertion est d�truite par des observations r�centes; car divers
oiseaux ont proportionn�ment le cerveau plus volumineux que celui de
l'homme.
Cuvier ne veut pas que l'on mesure la port�e de l'intelligence sur le
volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nomm�e les
h�misph�res, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la m�me mesure que
les facult�s intellectuelles de tous les �tres dont se compose le r�gne
animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose
sans doute cette id�e que comme une conjecture; car pour tirer une
cons�quence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux
les rapports de l'homme, son �tat moral? Combien de si�cles s'�couleront
peut-�tre avant qu'on ait p�n�tr� ce myst�re.
�Tout ce qui diff�rencie les nations, dit Camper, consiste dans une
ligne men�e depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et
une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du
nez, et se prolonge jusqu'� la partie la plus saillante de l'os de la
m�choire, bien entendu qu'il faut regarder les t�tes de profil. C'est
non-seulement l'angle form� par ces deux lignes qui constitue la
diff�rence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on
pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle
pour d�terminer les vari�t�s animales, et les amener comme par degr�s
jusqu'� la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux
d�crit les plus petits angles, et ces angles augmentent � mesure que
l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est
Camper qui parle) les t�tes de singe, dont les unes d�crivent un angle
de quarante-deux degr�s, les autres un de cinquante. La t�te d'un N�gre
d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix
degr�s, et celle d'un Europ�en en fait un de quatre-vingt. Cette
diff�rence de dix degr�s fait la beaut� des t�tes europ�ennes, parce que
c'est un angle de cent degr�s qui constitue la plus grande perfection
des t�tes antiques. De pareilles t�tes, comme le plus haut point de
beaut�, ressemblent le plus � celle d'Apollon Pythien et de M�duse, par
Sosocles, deux morceaux unanimement consid�r�s comme les plus beaux
[49]�.
[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur
la diff�rence r�elle que pr�sentent les traits du visage chez les hommes
de divers pays.]
Cette ligne faciale de Camper a �t� adopt�e par divers anatomistes.
Bonn dit avoir trouv� l'angle de soixante-dix degr� dans les t�tes des
N�gresses[50]; et comme d'une part ces diff�rences sont assez
constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des
modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les
protub�rances des cr�nes, sur l'expansion du cerveau, les affections
sp�ciales dont chacune de ses parties peut-�tre susceptible, et ses
rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_,
depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine
physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui
d'ailleurs lui en conteste la priorit�, et qui en trouve les �l�mens
dans la M�toposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicin�_ de Jean de
Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand,
Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-m�me.
[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.]
[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._,
par Fr. B. Osiander, in-8�, Gottingue 1807, p. 45 et 46.]
Celui-ci veut fonder sur la structure du cr�ne la pr�tendue inf�riorit�
morale des N�gres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de N�gres
dont les talens sont incontestables, il r�pond qu'alors leurs
formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et
r�ciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation
qui les rapproche des N�gres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage
aux talens et � la loyaut� des docteurs Gall et Osiander; mais les
hommes les plus �minens peuvent se fourvoyer dans les hypoth�ses, ou
tirer d'observations justes des cons�quences exag�r�es. Par exemple,
personne ne contestera au pr�sident de l'acad�mie des arts de Londres,
d'�tre un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver
son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des
ch�vres[52]. Est-il facile de d�terminer les formes nationales, quand
dans tous les pays on voit des vari�t�s notables, m�me de village �
village? je l'ai remarqu� surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la
Perse; Lopez a vu des N�gres � cheveux rouges, au Congo[53].
[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._]
[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.]
Admettons n�anmoins que chaque peuple a un caract�re sp�cifique, qui se
reproduit jusqu'� ce que le m�lange �ventuel l'alt�re ou l'efface. Qui
pourroit fixer le laps de temps n�cessaire pour d�truire l'influence de
ces diversit�s transmises h�r�ditairement, et qui sont le produit du
climat, de l'�ducation, du r�gime di�t�tique, des habitudes? La nature
est diversifi�e dans ses d�tails � tel point, que quelquefois les yeux
les plus exerc�s seroient tent�s de rapporter � des esp�ces diff�rences
des plantes cong�n�res. Cependant elle admet peu de types primitifs, et
dans les trois r�gnes, la puissance f�conde de l'�ternel en fait jaillir
une foule de vari�t�s qui font l'ornement et la richesse du globe.
Blumenbach croit que les Europ�ens d�g�n�rent par un long s�jour
dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose d�cider si la race
primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son
berceau, s'est perfectionn�e en Europe, si elle s'est alt�r�e en
Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des
N�gres relativement � leur climat, est aussi accomplie, et peut-�tre
plus que celle des Europ�ens. Ils surpassent les Blancs par la finesse
exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun
avec tous les peuples � qui le besoin en prescrit un fr�quent exercice;
tels sont les indig�nes de l'Am�rique du nord; tels les N�gres marrons
de la Jama�que, qui � la vue distinguent dans les bois des objets
imperceptibles � tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance
fi�re, leur vigueur indiquent leur sup�riorit�; ils communiquent entre
eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils
s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54].
[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the
etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2
vol. in-8�, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.]
Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de
plantes se d�t�riore par la culture. La magnificence et la fra�cheur
passag�res qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, d�truisent
souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire �clore des
fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, �te presque toujours
� la plante la facult� de se reproduire. Quelque chose d'analogue se
retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultiv� aux d�pens du
corps, et r�ciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est
propre aux travaux des mains[55].
[Note 55: Somering, � 74.]
On ne refuse point aux N�gres la force corporelle; quant � la beaut�,
d'o� la faites-vous r�sulter? Sans doute de la couleur et de la
r�gularit� des traits; mais sur quoi fond� veut-on que la blancheur soit
la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beaut�, tandis
que ce principe n'est point appliqu� aux autres productions de la
nature? Chacun sur cet objet a ses pr�jug�s, et l'on sait que diverses
peuplades noires, transportant la couleur r�put�e chez eux la moins
avantageuse au diable, le peignent en blanc.
Ce qu'on appelle la r�gularit� des traits, est une de ces id�es
complexes dont peut-�tre n'a-t-on pas encore saisi les �l�mens, et sur
lesquels, apr�s tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du
P. Andr�, il reste � �tablir des principes. Dans les m�moires de
Manchester, George Walker pr�tend que les formes et les traits
universellement approuv�s chez tous les peuples, sont le type essentiel
de la beaut�; que ce qui est contest� est d�s-lors un d�faut, une
d�viation du jugement[56]. C'est demander � l'�rudition la solution d'un
probl�me physiologique.
[Note 56: T. V, IIe part.]
Bosman vante la beaut� des N�gresses de Jn�da[57]; Ledyard et Lucas,
celle des N�gres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du
S�n�gal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur
taille est sans d�faut, et parmi eux on ne trouve point d'estropi�s[60].
Cossigny vit � Gor�e des N�gresses d'une grande beaut�, d'une taille
imposante, avec des traits � la romaine[61]. Ligon parle d'une N�gresse
de l'�le S. Yago, qui r�unissoit la beaut� et la majest� � tel point,
que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur
du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, �tend cet �loge aux
N�gresses et Mul�tresses de toutes les �les du Cap-Vert[63]. Leguat[64],
Ulloa[65] et Isert[66], rendent le m�me t�moignage � l'�gard des
N�gresses qu'ils ont vues, le premier � Batavia, le second en Am�rique,
et le troisi�me en Guin�e.
[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.]
[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.]
[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_
in-4�, Paris 1726, p. 68.]
[Note 60: _Adanson,_ Voyage en S�n�gal, p. 22.]
[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage � Canton, etc.]
[Note 62: _V._ Histoire de l'�le des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le
Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Am�rique, in-4�, Paris
1674, p. 20.]
[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.]
[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.]
[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.]
[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.]
D'apr�s ces t�moignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais
pour expliquer le caract�re de sup�riorit� qu'il trouve imprim� sur le
front du Blanc[67].
[Note 67: _V_. p. 182.]
Les syst�mes qui supposent une diff�rence essentielle entre les N�gres
et les Blancs, ont �t� accueillis 1�. par ceux qui � toute force veulent
mat�rialiser l'homme, et lui arracher des esp�rances ch�res � son coeur;
2�. par ceux qui, dans une diversit� primitive des races humaines,
cherchent un moyen de d�mentir le r�cit de Mo�se; 3�. par ceux qui,
int�ress�s aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence suppos�e
des facult�s morales du N�gre, se faire un titre de plus pour le traiter
impun�ment comme les b�tes de somme.
Un de ceux qu'on avoit accus�s d'avoir manifest� une telle opinion,
s'en d�fend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Id�es
sommaires sur quelques r�glemens � faire � rassembl�e coloniale,_
imprim�es au Cap, qu'il y a deux esp�ces d'hommes, la blanche et la
rouge; que les N�gres et Mul�tres n'�tant pas de la m�me que le Blanc,
ne peuvent pr�tendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang;
qu'ainsi Saint-Domingue appartient � l'esp�ce blanche[68]. L'auteur
le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'acad�mie des
sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit pr�cis�ment � cette
�poque pour confr�re correspondant de la m�me acad�mie, un Mul�tre de
l'�le de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-apr�s.
[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur
les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8�, Paris an 5
(1797).]
Les loix coloniales ne pronon�oient pas formellement qu'il y ait parit�
entre l'esclave et la brute; mais divers actes r�glementaires et
judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1�.
une sentence du conseil du Cap, tir� d'une source non suspecte, la
collection de Moreau-Saint-M�ry. L'�nonc� de ce jugement rapproche sur
la m�me ligne les N�gres et les porcs[69]. 2�. Le r�glement de police
qui � Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et
de paro�tre sur les trottoirs pr�s des maisons; ils doivent marcher dans
le milieu de la rue avec les bestiaux[70].
[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par
_Moreau-Saint-M�ry,_ t. VI, p. 144.]
[Note 70: _V._ Voyage � la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8�,
Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.]
Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette mati�re,
h�tons-nous de d�clarer qu'ils n'ont pas blasph�m� la raison en essayant
de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanit�. Ceux m�me qui veulent
mesurer l'�tendue des facult�s morales sur la grandeur du cerveau,
d�savouent les r�veries de Kaims, et toutes les inductions que veulent
en tirer, soit le mat�rialisme pour nier la spiritualit� de l'ame, soit
la cupidit� pour les asservir.
J'ai eu occasion d'en conf�rer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus
belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a
peut-�tre la plus riche en cr�nes humains; avec Gall, Meiners, Osiander,
Cuvier, Lac�p�de; et je saisis cette occasion d'exprimer � ces savans
ma reconnoissance. Tous, un seul except� qui n'ose d�cider, tous comme
Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unit�
de type primitif dans la race humaine.
Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles
ram�ne sans cesse l'�tude des langues et de l'histoire, avec les faits
que nous r�v�lent les livres sacr�s des Juifs et des Chr�tiens. Ces
m�mes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme � la race des
singes; et Blumenbach, fond� sur des observations r�it�r�es, nie que la
femelle du singe soit soumise � des �vacuations p�riodiques qu'on citoit
comme un trait de similitude avec l'esp�ce humaine[71]. Entre les t�tes
du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue �tre de la m�me race,
il y a plus de diff�rence qu'entre la t�te du N�gre et celle du Blanc;
mais, ajoute-il, entre la t�te du N�gre et celle de l'Orang-outang, la
distance est immense. Les N�gres �tant de m�me nature que les Blancs,
ont donc avec eux les m�mes droits � exercer, les m�mes devoirs �
remplir. Ces droits et ces devoirs sont ant�rieurs au d�veloppement
moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se d�t�riore selon
les qualit�s des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des
avantages sociaux, d'apr�s une �chelle comparative de vertus et de
talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-m�mes ne trouveroient pas de
place?
[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon
_Desfontaines,_ la femelle du pith�que (_simia pitheous_) a un l�ger
�coulement p�riodique.]
_CHAPITRE II._
_Opinions relatives � l'inf�riorit� morale des N�gres. Discussion sur
cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au d�veloppement de leurs
facult�s. Ces obstacles combattus par la religion chr�tienne. �v�ques et
pr�tres n�gres._
L'OPINION de l'inf�riorit� des N�gres n'est pas nouvelle. La pr�tendue
sup�riorit� des blancs n'a pour d�fenseurs que des Blancs juges et
parties, et dont on pourroit d'abord discuter la comp�tence, avant
d'attaquer leur d�cision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion
qui, � l'aspect d'un tableau repr�sentant un animal de son esp�ce
terrass� par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont
pas de peintres.
Hume, qui dans son _Essai sur le caract�re national,_ admet quatre �
cinq races, soutient que la blanche seule est cultiv�e, que jamais on ne
vit un Noir distingu� par ses actions et ses lumi�res. Son traducteur,
ensuite Estwick[72] et Chatelux ont r�p�t� la m�me assertion.
Barr�-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux N�gres quelques
combinaisons qui les �l�vent au-dessus des autres animaux, elle leur
interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du
g�nie et de la raison[73].
[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._]
[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particuli�rement
celle de Saint-Domingue, par _Barr�-Saint-Venant,_ in-8�, Paris 1802, c.
iv.]
Il est f�cheux de trouver le m�me pr�jug� chez un homme dont le nom
ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect
m�rit�; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._
Pour �tayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de
deux �crivains n�gres; il falloit �tablir par les raisonnemens et des
faits multipli�s, que, dans des circonstances donn�es, et les m�mes pour
des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec
ceux-l�.
[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_
in-8�, London 1787.]
Il s'objecte Epictete, T�rence et Ph�dre qui avoient �t� esclaves, et
auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; � cette
difficult�, il r�pond par une p�tition de principe, en disant qu'ils
�toient blancs.
Jefferson, combattu par Beattie, l'a �t� depuis par Imlay, son
compatriote, avec beaucoup d'�nergie, surtout en ce qui concerne Phillis
Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe
� son tour, en disant � Jefferson que la citation de T�rence est une
gaucherie, attendu qu'il �toit, non-seulement Africain, mais Numide et
pourtant N�gre[75]. Il paro�t, que T�rence �toit Carthaginois. La
Numidie correspond � ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les
habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent
la nation la plus �clair�e du moyen �ge.
[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory
of north America, etc. by _George Imlay_, in-8�, London 1793. _V_.
Lettre 9.]
Au reste, Jefferson lui-m�me fournit des armes pour le combattre dans
sa r�ponse � Raynal, qui reprochait � l'Am�rique de n'avoir pas encore
produit des hommes c�l�bres. Quand nous aurons exist�, dit le savant
Am�ricain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant
d'avoir un Hom�re, les Romains un Virgile, les Fran�ais un Racine, on
sera en droit de montrer de l'�tonnement: de m�me pouvons-nous dire,
quand les N�gres auront exist� dans l'�tat de civilisation aussi
long-temps que les habitans des �tats-Unis, avant de produire des hommes
tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monro�,
Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait
l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux arm�es � la fin de la guerre
de la r�volution, qu'on a surnomm� le Junius Am�ricain, etc., etc., et
trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il
y a chez les N�gres absence totale de g�nie. �Eh comment le g�nie
pourroit-il na�tre au sein de l'opprobre et de la mis�re, quand
on n'entrevoit, dit Genty, aucune r�compense, aucun espoir de
soulagement[77]�! Apr�s avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de
l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage � son coeur.
Par ses discours et ses actions, comme pr�sident et comme citoyen, il a
provoqu� sans rel�che la libert�, l'instruction des esclaves, et tous
les moyens d'am�liorer leur existence.
[Note 76: L'aurore des beaux arts en Am�rique s'annonce d'une mani�re
brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont
compt�s au rang des peintres distingu�s. Des femmes m�me sont entr�es
avec succ�s dans la carri�re litt�raire. Mme de _Waren_, qui vient de
donner son Histoire de la r�volution am�ricaine, Mlle _Hannah Adams_,
qui entre autres ouvrages a publi� _La V�rit� et L'Excellence du
Christianisme prouv�es par les �crits des la�cs_, etc. Cette
�num�ration est d�j� une r�ponse victorieuse aux r�veries de _Paw_, sur
l'inf�riorit� de talens des citoyens du nouveau Monde.]
[Note 77: _V._ Influence de la d�couverte de l'Am�rique, p. 167.]
Dans la plupart des r�gions africaines, la civilisation et les arts
sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont N�gres,
expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivr�s des autres contr�es
sont rest�s sauvages, et m�me anthropophages? Pourquoi, avant l'arriv�e
des Europ�ens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Am�rique
septentrionale, n'avoient pas m�me pass� au rang des peuples pasteurs?
Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas
de faire, si jamais on vouloit �tablir la traite chez eux: tenez pour
certain que la cupidit� trouveroit des pr�textes pour justifier leur
esclavage.
Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont � peu
pr�s inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se v�tir,
s'abriter, ces derniers sont presque nuls, � raison de la chaleur du
climat; le premier, tr�s-restreint, est d'ailleurs facile � satisfaire,
parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations r�centes
ont grandement modifi� l'opinion qui, aux contr�es africaines,
n'attachoit gu�res que l'id�e de d�serts infertiles. James Field
Stantield, dans son beau po�me intitul�: _La Guin�e_, n'a �t�, � cet
�gard, que l'�cho des voyageurs[78].
[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field
Stanfield_, in-4�, London 1787. On me saura gr� de citer le d�but du
second livre.
High where primeval forests, shade the land
'And in majestic solemn order stand
A sacred station raises now it seat
O' er the loud stream that murmur at its feet
Of Niger rushing thro' the fertile plains
Swelled by the cataract of Tropic rains
Long' ere surcharged his turgid flood divides;
To burst an Ocean in three thundering tides.]
La religion chr�tienne est un moyen infaillible de propager et de
maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle
produira partout. C'est par elle que nos anc�tres, Gaulois et Francs,
cess�rent d'�tre barbares, et les bois sacr�s ne furent plus souill�s
par les sacrifices de sang humain. Par elle se r�pandirent les lumi�res
dans cette �glise d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus
brillantes de la catholicit�. Quand la religion abandonna ces contr�es,
elles furent replong�es dans les t�n�bres. L'historien Long, qui
s'efforce de persuader que les N�gres sont incapables de s'�lever aux
hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se r�fute lui-m�me dans
plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres,
� l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux N�gres de
manger des chats sauvages, comme si c'�toit un crime, et qu'on n'en
mange�t pas en Europe; d'�tre livr�s � des superstitions[79], comme si
l'Europe n'en �toit pas infect�e, et surtout la patrie de cet historien.
On peut voir dans Grose, la longue et ridicule �num�ration d'observances
superstitieuses des protestans anglais[80].
[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.]
[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs
and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8�, London 1790.]
Si le superstitieux est � plaindre, du moins il n'est pas inaccessible
aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparo�tre � l'�clat de
la lumi�re; on peut l'assimiler � une terre dont la f�condit�, selon
qu'elle est n�glig�e ou cultiv�e, produit des plantes v�n�neuses ou
salutaires; au lieu qu'un sol frapp� de st�rilit� absolue, pourroit �tre
l'embl�me de quiconque professe l'abn�gation de tout principe religieux.
La croyance d'un Dieu, r�mun�rateur et vengeur, peut seule garantir la
probit� d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et
n'ayant pas � redouter la vindicte publique, pourroit impun�ment voler
ou commettre tout autre crime. Ces r�flexions am�nent la solution du
probl�me tant de fois discut�: Quel est le pis de la superstition ou de
l'ath�isme? Quoique chez bien des gens la passion �touffe le sentiment
du juste et de l'honn�te, en th�se g�n�rale peut-on balancer sur le
choix entre celui � qui, pour �tre vertueux, il suffit de se conformer
� sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'�tre pas fripon d'�tre
incons�quent � son syst�me.
Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contr�es d'Afrique,
au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Europ�ens y ont
fait na�tre, et ils y perp�tuent l'�tat de guerre habituelle; ils
ont empoisonn� ces r�gions par l'accumulation de tous les genres de
d�bauche, de s�duction, de rapacit�, de cruaut�. Est-il un seul vice
dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des N�gres
apport�s en Europe, ou transport�s dans nos colonies? Je ne suis pas
surpris de lire dans Beaver, certainement ami des N�gres, et qui dans
son _African memoranda_ se r�pand en �loges sur leurs vertus natives
et leurs talens: �J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent �
sonnettes, qu'un N�gre qui auroit v�cu � Londres[81]�. Cette phrase
exag�r�e, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs,
indique ce que deviennent des individus � qui on inculque tous les
genres de d�pravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse
les funestes r�sultats.
[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish
a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips
Beaver_, in-4�, London 1805. I would rather carry thither a rattle
snake, etc., p. 897.]
Hom�re assure que quand Jupiter condamne un homme � l'esclavage, il lui
�te la moiti� de son esprit. La libert� conduit � tout ce qu'ont de
sublime le g�nie et la vertu, tandis que l'esclavage les �touffe. Quels
sentimens de dignit�, de respect pour eux-m�mes peuvent concevoir
des �tres consid�r�s comme le b�tail, et que des ma�tres jouent
quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz
ou d'autres marchandises? Que peuvent �tre des individus d�grad�s
au-dessous des brutes, exc�d�s de travail, couverts de haillons, d�vor�s
par la faim, et pour la moindre faute d�chir�s par le fouet sanglant
d'un commandeur?
L'estimable cur� Sibire qui, apr�s avoir missionn� avec succ�s en
Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes pr�tres,
repouss� du minist�re par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des
colons, �Ils ont fait des descriptions bizarres de la b�atitude de leurs
N�gres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant
leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'�tre libre, ou qu'il
prend envie d'�tre esclave... Je ne leur souhaiterois pas � ces colons
un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui
persuaderez-vous que l'�ternelle sagesse puisse se contredire, et que le
p�re commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible,
il existoit sur la terre un homme n�cessit� � servir de proie � ses
semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]�.
On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort
avec celui de ces N�gres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi,
jusqu'� ces derni�res ann�es, enlevoit-on annuellement, d'Afrique,
quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succomb� aux
fatigues, � la mis�re, au d�sespoir, car de l'aveu des planteurs, il
en p�rit une grande partie dans les premiers temps de leur s�jour en
Am�rique[84].
[Note 82: _V._ L'Aristocratie n�gri�re, etc., par l'abb� Sibire,
missionnaire dans le royaume de Congo, in-8�, Paris, 1789, p. 93.]
[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.]
[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical
treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional
planter, in-8�, London 1805, p. 470.]
Les colons s'obstinent � vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont
heureux; les esclaves s'obstinent � soutenir le contraire. A qui faut-il
s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils
sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en �tre
�loign�s, et ce d�go�t de la vie? Pourquoi ces �lans d'all�gresse en
assistant aux fun�railles de leurs compagnons de mis�re, que la
mort d�livre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre
obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur
bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi
ces suicides multipli�s afin d'acc�l�rer ce retour? Il pla�t �
Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit re�ue chez les N�gres. En
cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son
compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86],
et par Othello, �crivain n�gre[87].
[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3
vol. in-8�, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.]
[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica,
by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.]
[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publi� en 1788 �
Baltimore.]
Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la
Martinique, plus v�ridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778,
�que la religion seule donnant l'esp�rance d'un meilleur avenir, fait
supporter patiemment aux N�gres un joug si contraire � la nature, et
console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des
ch�timens[88]�.
[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais � M. _Petit_, sur son ouvrage
intitul�: Droit public du grouvernement des colonies fran�aises, in-8�,
1778.]
A Batavia on s'abonne, � tant par ann�e, pour faire fouetter en masse
les esclaves, et sur le champ on pr�vient la gangr�ne, en couvrant les
plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son
compatriote, Robert Percival, observe, � cette occasion, que les
esclaves, cruellement trait�s � Batavia, et dans les autres colonies
hollandaises qui sont � l'est, n'ayant aucun abri contre la f�rocit� des
ma�tres, ne pouvant esp�rer aucune justice des tribunaux, se vengent
sur leur tyrans, sur eux-m�mes et sur l'esp�ce humaine dans ces
courses homicides nomm�es _Mocks_, plus fr�quentes dans ces colonies
qu'ailleurs[90].
[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.]
[Note 90: Voyage � l'�le de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit
par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.]
On enfleroit des volumes par le r�cit des forfaits dont ils ont �t� les
victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se
retranchent � dire que d�j� ils sont anciens, et que rien de pareil dans
ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il
est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation
de cruaut� ne peut atteindre; et comme on laisse � chacun la facult� de
se placer dans les exceptions, si quelqu'un se r�crioit comme s'il �toit
attaqu� nominativement, avec Erasme, on lui r�pondroit que par l� m�me
il d�voile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne
l'anecdote du capitaine n�grier, qui, manquant d'eau, et voyant la
mortalit� ravager sa cargaison, jetoit par centaines des N�gres � la
mer. Il est r�cent le fait d'un autre capitaine qui, ennuy� des cris de
l'enfant d'une N�gresse, l'arrache du sein maternel, et le pr�cipite
dans les flots: les g�missements continuels de la pauvre m�re
remplac�rent ceux de l'enfant, et si elle n'�prouva pas le m�me
traitement, c'est parce que ce n�grier esp�roit en tirer bon parti par
la vente. Je suis persuad�, dit John Newton, que toutes les m�res dignes
de ce nom d�ploreront son sort. Le m�me auteur raconte qu'un autre
capitaine, ayant apais� une insurrection, s'exer�a long-temps �
rechercher les genres de supplices les plus rafin�s, pour punir ce qu'il
appeloit une r�volte[92].
[Note 91: _Qui se l�sum clamabit in conscientiam suam prodel._]
[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John
Newton_, rector, etc. 2e �dit. in-8�, London 1788, p. 17 et 18.]
C'est en 1789 que de Kingston en Jama�que, on �crivoit: �Outre les coups
de fouet par lesquels on d�chire les N�gres, on les mus�le pour les
emp�cher de sucer une de ces cannes � sucre arros�es de leurs sueurs,
et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, emp�che
encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]�.
[Note 93: _V._ American Museum, in-8�, Philadelphie 1789, t. VI, p.
407.]
La crainte qu'inspir�rent les Marrons de la Jama�que, en 1795, fit
trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre � l'assembl�e
coloniale d'aller � Cuba chercher des meutes de chiens d�vorateurs; sa
proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive � Cuba, et
dans le r�cit de cette infernale mission, s'intercale la description
d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient �
la Jama�que avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne
servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit
savoir gr� de leur intention � ces planteurs, qui pay�rent largement
les chasseurs, et vot�rent des remerciemens, des r�compenses au colonel
Quarrel, dont le nom � jamais abhorr� doit figurer � c�t� de Phalaris,
Mezeuse, N�ron, etc. Je le demande avec douleur, mais la v�rit� est plus
respectable que les individus; malgr� les t�moignages qui d�posent en
faveur du caract�re de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il
se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des
archisophistes qui puissent la censurer. �Les Asiatiques n'ont-ils pas
employ� des �l�phans � la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usit�e
chez les nations d'Europe? Si un homme �toit mordu par un chien enrag�,
se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaqu�e pour �pargner le
tout, etc.�? Mais qui sont les _mordans_ et les _enrag�s_, sinon ceux
qui, d�vor�s par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes
toutes les loix divines et humaines, ont arrach� d'Afrique et opprim� en
Am�rique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif
de l'or, du pouvoir, rend les hommes f�roces, alt�re leur raison et
an�antit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent � �tre
justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le n�cessit� leur
arrache. Colons, si vous aviez tra�n�s hors de vos foyers pour subir
le m�me sort qu'eux, � leur place que penseriez-vous? que feriez-vous?
Bryant-Edwards avoit peint les N�gres comme des tigres; il les avoit
accus�s d'avoir �gorg� des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans
� la mamelle, Dallas, en le r�futant, se combat lui-m�me, et, sans le
vouloir, d�truit encore par les faits, les paralogismes all�gu�s pour
justifier l'emploi des chiens d�vorateurs[94].
[Note 94: _V._ ces horribles d�tails dans _Dallas_, t. II, lettre 9,
p. 4 et suiv.]
Pl�t � Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages,
styl�es et dirig�es par des hommes contre des hommes. J'ai ou� assurer
que, lors de l'arriv�e des chiens de Cuba � Saint-Domingue, on leur
livra, par mani�re d'essai, le premier N�gre qui se trouva sous la main.
La promptitude avec laquelle ils d�vor�rent cette cur�e, r�jouit des
tigres blancs � figure humaine.
Wimphen, qui �crivoit pendant la r�volution, d�clare qu'� Saint-Domingue
les coups de fouet et les g�missements rempla�oient le chant du coq[95].
Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier n�gre dans un four,
pour avoir manqu� un plat de p�tisserie. Avant elle, un planteur, nomm�
Chaperon, avoit fait la m�me chose[96].
[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.]
[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769,
Amsterdam, p. 14.]
Les inombrables d�positions faites � la barre du parlement britannique,
ont d�voil� jusqu'� l'�vidence les crimes des planteurs. De nouveaux
d�veloppemens ont encore ajout�, s'il est possible, � cette �vidence
par la publication de l'ouvrage anonyme, intitul�: _les Horreurs
de l'esclavage_[97], et plus r�cemment encore, par les _Voyages_ de
Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de
femmes cr�oles ont abjur� la pudeur et la douceur qui sont l'h�ritage
patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont
dans les march�s, _visiter_, acheter des N�gres nus, et qu'on transporte
dans les ateliers sans leur donner de v�temens; pour se couvrir, ils
sont r�duits � se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore
aux femmes cr�oles de rench�rir sur les hommes en cruaut�. Les N�gres
condamn�s au fouet sont attach�s face contre terre, entre quatre
piquets. Elles voient sans �motion le sang ruisseler, et les longues
lani�res de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les N�gresses
enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la
pr�caution de creuser la terre dans l'endroit o� doit �tre plac� le
ventre. T�moins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur
apprentissage d'inhumanit� en s'amusant � tourmenter les N�grillons
[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanit� s'�l�ve de toutes
parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le
Danemark, l'Angleterre, les �tats-Unis repoussent l'une et l'autre, on
ose chez nous en solliciter le r�tablissement[100], malgr� les d�crets
rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'�tat, aux N�gres de
Saint-Domaingue: �Vous �tres tous �gaux et libres devant Dieu et devant
la R�publique�.
[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our
West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents
recently presented to the house of Commons, in-8�, London 1805.]
[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.]
[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.]
[Note 100: Un anonyme a m�me publi� un pamphlet sous ce tire: De la
n�cessit� d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prosp�rit�
pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8�, Paris
1797.]
Ces pamphl�taires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais
des malheureux Noirs. Les planteurs r�p�tent que le sol des colonies
a �t� arros� de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des
esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les N�gres
de Saint-Domingue, qui usant de coupables repr�sailles, ont �gorg�
des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqu� ces
vengeances, en noyant des N�gres, en les faisant d�vorer par des chiens.
L'�rudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude;
personne mieux qu'eux ne conno�t la tactique du despotisme. Ils ont lu
dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est
pas contraire � la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les N�gres
sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats
colons firent p�rir dans un cachot, parce qu'il fut soup�onn�
d'affection pour les Mul�tres et N�gres libres, avoir �crit: �L'int�r�t
et la s�ret� veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand m�pris
que quiconque en descend jusqu'� la sixi�me g�n�ration, soit couvert
d'une tache ineffa�able[103]�. Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait
d�truit l'opinion de la sup�riorit� du Blanc[104]. F�lix Carteau, auteur
des _Soir�es Bermudiennes_, met en axiome cette _inalt�rable supr�matie_
_de l'esp�ce blanche, cette pr��minence qui est le palladium de notre
esp�ce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue � _l'orgueil et aux
pr�tentions pr�matur�es des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer �
l'orgueil et aux pr�tentions immod�r�es des Blancs. �L'auteur d'un
Voyage � la Louisiane, vers la fin du dernier si�cle, veut perp�tuer
l'heureux pr�jug� qui fait m�priser le N�gre comme destin� � �tre
esclave[106]�. Cuirass�s de ces blasph�mes, ils demandent impudemment
qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'�crivain qui a publi�
�_l'Examen de l'esclavage en g�n�ral, et particuli�rement de l'esclavage
des N�gres dans les colonies fran�aises_�, semble croire que les N�gres
ne re�oivent la vie qu'� condition d'�tre asservis, et il pr�tend
qu'eux-m�mes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps o�
l'ombre du Blanc faisoit marcher les N�gres. Pr�dicateur de l'ignorance,
il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique
Montesquieu, qui a os� ridiculis� l'infaillibilit� des colon. Belu, qui
veut ramener ce r�gime abhorr�, d�clare qu'� coups de fouets on lac�roit
les N�gres; on pr�venoit, dit-il, les suites de ce d�chirement en
versant sur les plaies une esp�ce de saumure, qui �toit un surcro�t de
douleur, et qui gu�rissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec
ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'�gale ce qu'a �crit dans
ses pr�tendus _Egaremens du n�grophilisme_[109], un nomm� de Lozi�res,
qu'il faut consid�rer seulement comme insens�, pour se dispenser de
croire pis. �Il assure textuellement que l'inventeur de la traite
m�riteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes
dignes du ciel et de la terre[111]�. Il convient toutefois que des
capitaines n�griers ayant des esclaves attaqu�s de maladies cutan�es, ce
qui pourroit nuire � la vente de leur cargaison, leur donnent des
drogues pour r�percuter ces humeurs, dont le d�veloppement plus tardif
produit ensuite des ravages horribles[112].
[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir
en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des
colonies de l'Am�rique, par _Philippe Fermin_, in-8�, Mastrich 1776.]
[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc.,
by _Will Beckford_, 2 vol. in-8�, London 1790, t. II, p. 382.]
[Note 103: _V._ Consid�rations sur l'�tat pr�sent de la colonie
fran�aise de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8�,
Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.]
[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.]
[Note 105: _V._ Les Soir�es Bermudiennes, ou Entretien sur
les �v�nemens qui ont op�r� la ruine de la partie fran�aise de
Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses pr�c�dens colons, in-8�, Bordeaux
1802, p. 60 et 66.]
[Note 106: _V._ Voyage � la Louisiane et sur le continent de
l'Am�rique, par _B.D._, in-8�, Paris 1802, p. 147 et 191.]
[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de
Saint-Domingue, 2 vol. in-8�, Paris 1802.]
[Note 108: Des colonies et de la traite des N�gres, par _Belu_,
in-8�, Paris, an 9.]
[Note 109: In-8�, Paris 1803.]
[Note 110: _V._ p. 22.]
[Note 111: Egaremens du n�grophilisme, p. 110.]
[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.]
Les esclaves sont presqu'enti�rement livr�s � la discr�tion des ma�tres.
Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-l� qui, frapp�s de
l'incapacit� l�gale, ne peuvent pas m�me �tre admis en t�moignage contre
les Blancs. Si un N�gre tente de fuir, le code noir de la Jama�que
laisse au tribunal la facult� de le condamner � mort[113].
[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.]
Depuis quelques ann�es, des r�glemens moins f�roces substitu�s dans le
code de cette �le, prouvent par l� m�me combien les anciens �taient
horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre
la justice, sont-ils ex�cut�s? Dallas, qui les cite, confesse que dans
la pratique il reste � faire beaucoup d'am�liorations[114]. Cet aveu
laisse � douter si ces d�terminations r�centes sont autre chose qu'une
d�rision l�gislative pour fermer la bouche aux r�clamations des
philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout
ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidit� trouvera mille
moyens d'�luder la loi. Il en est de m�me aux �tats-Unis, qui, malgr� la
prohibition de la traite; des marchands n�griers vont charger � la c�te
d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies
espagnoles. Ils viendroient m�me ou rel�cher, ou vendre dans les ports
de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces
estimables Quakers, toujours pr�ts � d�noncer aux magistrats des
infractions attentatoires � la loi et aux principes de la nature.
[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.]
Aux Barbades, comme � Surinam, celui qui volontairement et par cruaut�,
tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au tr�sor public
[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50
liv.; mais un journal am�ricain nous apprend que ce crime y est
absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais pay�e[116].
[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4�, 1788, p. 125.]
[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8�,
Philadelphie 1803, p. 36.]
Si l'existence des esclaves est � peu pr�s sans garantie, leur pudeur
est livr�e sans r�serve � tous les attentats de la brutale lubricit�.
John Newton, qui, apr�s avoir �t� employ� neuf ans � la traite, est
devenu ministre anglican, fait frissonner les �mes honn�tes, en
d�plorant les outrages faits aux N�gresses, �quoique souvent on admire
en elles des traits de modestie et de d�licatesse dont une Anglaise
vertueuse pourroit s'honorer[117]�.
[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.]
Tandis que dans les colonies fran�aises, anglaises et hollandaises, la
loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes � tel point, que les
blancs qui en contractoient �toient r�put�s _m�salli�s_, les Portugais
et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs
colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que
Barr�-Saint-Venant se r�crie contre cette disposition[118] religieuse,
puisqu'il ose censurer le d�cret � jamais c�l�bre par lequel Constantin
facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il r�sult� des lois
prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage
a �lud� la loi ou franchi le pr�jug�: c'est ce qui arrivera toutes les
fois que les hommes voudront contrarier la nature.
[Note 118: _Barr�-Saint-Venant,_ p. 92.]
[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.]
Je laisse aux physiologistes le soin de d�velopper les avantages du
croisement des races, tant pour l'�nergie des facult�s morales, que pour
la constitution physique, comme � l'�le Sainte-H�l�ne, o� il a produit
une magnifique vari�t� de Mul�tres. Je laisse aux moralistes et aux
politiques qui devroient partir des m�mes principes, et qui souvent sont
diam�tralement oppos�s, � peser les r�sultats de l'opinion qui croit
d�shonorant d'avoir pour �pouse l�gitime une N�gresse, lorsqu'il ne lest
pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que
ces mariages mixtes fussent favoris�s par des primes d'encouragement:
les N�gres ni les Mul�tres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche;
tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mul�tres; le
r�sult�t in�vitable est que les Mul�tres finissent par �tre les ma�tres.
Fond� sur cette observation, Robin croit que la d�marcation de couleur
est le fl�au des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa
splendeur, si l'on e�t suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas
les sang-m�l�s des alliances et des autres avantages sociaux[120].
[Note 120: _V._ T.1, p. 28.]
On accuse les N�gres d'�tre vindicatifs. Comment ne le seroient pas
des hommes vex�s, tromp�s sans cesse, et par l� m�me provoqu�s � la
vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous �
un seul fait. A Surinam, le N�gre _Baron,_ adroit, instruit et fid�le,
est amen� en Hollande par son ma�tre, qui lui promet la libert� au
retour: malgr� cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu;
il refuse obstin�ment de travailler, on le fait fustiger aux pieds de
la potence; il s'�chappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi
implacable des Blancs.
On a suivi ce syst�me tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au
point de s'opposer � ce qu'ils d�veloppent, en aucune mani�re, leur
intelligence. Un r�glement de la Virginie d�fend de leur enseigner �
lire; � l'un de ces hommes il en a co�t� la vie pour l'avoir su. Il
vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que
promettoit la libert� am�ricaine, et il �tayoit sa r�clamation du
premier des articles de la _D�claration des droits,_ l'argument
�toit sans r�plique. En pareil cas, dans l'impossibilit� de r�futer,
l'inquisition incarc�re les gens qu'autrefois elle e�t fait br�ler.
Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le N�gre fut
pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, d�diant � J. J.
Rousseau la troisi�me �dition de son _N�gre mourant,_ il reprochoit aux
Am�ricains du sud de pr�coniser la libert�, tandis que sans remords
ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne
pouvoit le prendre comme le N�gre, on ne pouvoit le r�futer; on se borna
� d�clamer, en disant qu'il avoit �crit une _philippique_[121].
[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4�, de 1804,
t. IV, n�25 p. 194.]
Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir
que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque
toujours r�duite � se taire devant la puissance: �N'est-il pas honteux
de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux
discours sur la libert�, et d'y joindre pour commentaire une oppression
actuelle... Un axiome politique est que le syst�me l�gislatif doit �tre
en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle
lieu dans une constitution r�put�e libre, si l'on autorise la
servitude�? Ainsi s'exprimoit, en 1789, � l'assembl�e repr�sentative
du Maryland, William Pinkeney, dans un discours o� la profondeur du
raisonnement est par�e des richesses de l'�rudition et des gr�ces du
style, et qui honore �galement son esprit et son coeur[122].
[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year
1798, in-8�, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.]
L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les
marchands n�griers et les planteurs ont ni� ou att�nu� le r�cit des
faits dont on les accuse. Ils ont m�me voulu faire parade d'humanit�, en
soutenant que tous les esclaves tir�s d'Afrique �toient des prisonniers
de guerre ou des criminels qui, destin�s au supplice, devoient se
f�liciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles.
D�mentis par une foule de t�moins oculaires, ils l'ont �t� de nouveau
par ce bon John Newton, qui a r�sid� longtemps en Afrique, il ajoute:
�Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a �t�
induit en erreur en assurant que les p�res vendent leurs enfans, et les
enfans leurs p�res; jamais je n'ai ou� dire en Afrique que cela
e�t lieu[123]�. Quand des milliers de t�moignages ont prouv� jusqu'�
l'�vidence la r�alit� des tourmens exerc� sur les esclaves, et la
barbarie des ma�tres, ceux-ci ont ni� que le N�gre f�t susceptible de
moralit� et d'intelligence; dans l'�chelle des �tres, ils l'ont plac�
entre l'homme et la brute.
[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31]
Dans cette hypoth�se, on demanderoit encore si l'homme n'a que des
droits � exercer, et pas de devoirs � remplir envers les animaux qu'il
associe � son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en
exc�dant de fatigue ces quadrup�des malheureux, dont la vue n'est qu'un
supplice prolong�. Des maximes touchantes � cet �gard sont consign�es
dans les livres sacr�s que r�v�lent �galement les Juifs et les
Chr�tiens[124]. Un oiseau poursuivi par un �pervier, se r�fugie dans le
sein d'un homme qui le tue; l'ar�opage le condamne � mort, cette peine
�tait sans doute exag�r�e, mais il viendra sans doute le moment o� une
police justement s�v�re, punira ces f�roces charretiers, qui tous les
jours, � Paris surtout, exc�dant de fatigues et de coups, le plus utile
des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle
conqu�te de l'homme, accoutument le peuple � �tre insensible et cruel.
Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au march� de Smith-Field,
� Londres, le r�glement qui d�cerne des amendes contre quiconque
maltraiteroit inutilement des animaux.
[Note 124: _V._ Deut�ronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non
alligabis_ etc.]
Cette discussion se rattache � mon sujet; car, si les principes de
moralit� s'�tendent m�me aux rapports de l'homme avec les brutes,
les N�gres, disent-ils d�pourvus d'intelligence, auroient encore des
r�clamations � exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur
l'organisation humaine prouvent que, malgr� les diff�rences de couleur,
jaune, cuivr�e, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des
talens prouvent invinciblement que les N�gres, susceptibles de toutes
les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous
une peau diff�rent, une esp�ce identique � la n�tre, combien para�tront
plus coupables que ces Europ�ens qui, foulant aux pieds les lumi�res,
les sentimens r�pandus par le christianisme, et � sa suite, par la
civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux N�gres dont
ils sucent le sang pour en extraire de l'or!
Vingt ans d'exp�rience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de
chair humaine: � les entendre, il faut avoir v�cu dans les colonies pour
avoir droit d'opiner sur la l�gitimit� de l'esclavage, comme si les
principes immuables de la libert� et de la morale varioient suivant
les degr�s de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorit�
d'hommes qui ont habit� ces climats et m�me fait la traite, ils les
d�mentent ou les calomnient. Ils auroient fini par d�nigrer ce _Page_
qui, apr�s avoir �t� l'un des plus forcen�s d�fenseurs de l'esclavage,
chante la palinodie, et s'abandonne � des aveux si �tranges, dans un
ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, o� il prend pour base la
libert� des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent � soutenir que dans
les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit �tre
fl�tri par la servitude, sous pr�texte que ce travail exc�de les forces
de l'Europ�en, quoiqu'on leur all�gue le fait irr�fragable de la colonie
d'Allemands, �tablie par d'Estaing, en 1764, � la Bombarde, pr�s du Mole
Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations
des cultures prosp�res cro�tre sous des mains libres. Ignore-t-on que
les premiers d�frichements du sol colonial ont �t� faits par des Blancs,
surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engag�s de trente-six
mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte
une chaleur plus forte que celle des Antilles? F�t-il vrai que ces
contr�es ne puissent fleurir sans le secours des N�gres, il faudroit
en tirer une conclusion tr�s-diff�rent de celles des colons; mais sans
cesse ils appellent le pass� � la justification du pr�sent, comme si des
abus inv�t�r�s �toient devenus l�gitimes. Parle-t-on de justice? ils
r�pondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce.
Raisonne-t-on? ils disent qu'on d�clame; redoutant la discussion, ils
resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus
et si souvent r�fut�s, par lesquels on voudroient �tayer une mauvaise
cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ram�nent
nos regards sur les pauvres qui assi�gent les �tats d'Europe, pour nous
emp�cher de les porter sur les malheureux que l'avarice pers�cute dans
les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns
emportoit l'interdiction de r�clamer pour les autres. Quelle id�e se
dont donc les planteurs de l'�tendue des obligations morales? Ils
pr�tendent que nous n�gligeons l'amour des hommes par amour pour
le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous
entourent, que dans une mesure disproportionn�e � leur nombre et � leurs
besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous �levons la voix
en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur diff�rente, g�missent
dans des contr�es lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage � la
Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un �tre souffrant en Europe, ces
Messieurs nous d�fendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en
Am�rique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des
tigres d�vorant leur proie; ils ont m�me tent� d'avilir la qualit� de
_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas
abjur� l'affection pour ses semblables; ils ont cr�� les �pith�tes de
_n�grophiles_ et _blancophages_, dans l'esp�rance qu'elles imprimeroient
une fl�trissure; ils ont suppos� que tous les amis des Noirs �toient les
ennemis des Blancs et de la France, que tous ils �toient soudoy�s
par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accus� jadis d'avoir re�u
1,500,000 liv. pour �crire en faveur des Juifs, devoit avoir re�u
3,000,000 pour s'�tre constitu� l'avocat des N�gres. Ne demandez pas si
nos antagonistes n'ont pas encore employ� d'autres armes que le sarcasme
et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois � Nantes,
pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au
cap Fran�ais et � J�r�mie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner
quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi
disoit avec raison que si la peste avoit des b�n�fices et des pensions
� donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en d�fendant les
opprim�s et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la
richesse et la perversit�, on ne peut se promettre que des impostures,
des injures et des pers�cutions.
[Note 125: _V._ Trait� d'�conomie politique des colonies, par _Page_;
Ire part., in-8�, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st.
1801).]
[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.]
La cause des n�griers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens
ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une mani�re qui est la
seule avou�e par la religion; saisissons toutes les occasions de faire
du bien aux pers�cuteurs comme aux pers�cut�s.
On a calomni� les N�gres, d'abord pour avoir droit de les asservir,
ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on �toit
coupable envers eux. Les accusateurs sont simultan�ment juges et
ex�cuteurs, et ils se disent chr�tiens! Maintes fois ils ont tent� de
d�naturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage
colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du p�re c�leste, tous les
mortels se rattachent par leur origine � la m�me famille. La religion
n'admet entre eux aucune diff�rence; si dans les temples des colonies,
quelquefois, on vit les Noirs et les sang-m�l�s rel�gu�s dans des
places distinctes de celles des Blancs, et m�me s�par�ment admis � la
participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir tol�r�
un usage si oppos� � l'esprit de la religion. C'est � l'�glise surtout,
dit Raley, que le pauvre rel�ve son front humili�, et que le riche le
regarde avec respect; c'est l� qu'au nom du ciel, le ministre des autels
rappelle tous ses auditeurs � l'�galit� primitive, devant un Dieu qui
d�clare ne faire acception de personne[127]. L�, retentit l'oracle
c�leste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous d�sirons pour
nous m�mes[128].
[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9.
Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.]
[Note 128: Math. VII, 12.]
A la religion chr�tienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible �
l'abri du fort. Elle �tablit au quatri�me si�cle le premier h�pital en
Occident[129]; elle a travaill� pers�v�ramment � consoler les
malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La
parabole du Samaritain imprime aux pers�cuteurs le sceau de la
r�probation[130]; c'est l'anath�me lanc� � jamais contre quiconque
voudroit exclure du cercle de la charit� un seul individu de l'esp�ce
humaine.
[Note 129: _V._ M�moire sur diff�rens sujets de litt�rature, par
_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio
christiana habuit_, par Pactz, in-4�, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.]
[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de r�p�ter
sans cesse les m�mes accusations, dont on a d�montr�, sans r�plique,
l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage � la Terre Ferme (t. I, p.
308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British
colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), r�p�tent que Las-Casas,
�v�que de Chiappa, a usurp� l'honneur de la c�l�brit�, et vot� pour
l'esclavage des N�gres. Il y a six ans que j'ai d�truit cette calomnie;
mon Apologie de Las-Casas est imprim�e dans les M�moires de l'Institut
national, class� des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et
suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant � y r�pondre? L'amour du
Voyage � la Louisiane, B.D., vient de reproduire la m�me imposture. _V._
p. 105 et suiv.]
J'appelle l'attention du lecteur sur des v�rit�s de fait, attest�es
par l'histoire; c'est que le despotisme a commun�ment l'impi�t� pour
compagne; les d�fenseurs de l'esclavage sont presque tous irr�ligieux;
les d�fenseurs des esclaves presque tous tr�s-religieux.
Le t�moignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte
Dallas, reproche � leur clerg� de n�gliger l'instruction des N�gres; et
cette inculpation s'adresse particuli�rement aux �v�ques de Londres
qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces
�crivains s'�puisent en �loges des missionnaires catholiques, et de
quelques soci�t�s de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout �
Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain
n'est pas une st�rile th�orie. Tous ont d�velopp� un z�le infatigable,
pour amener les esclaves au christianisme et � la libert�. En faveur des
enfants noirs, des �coles gratuites ont �t� �tablies � Philadelphie
et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorit� des comit�s
diss�min�s dans les �tats-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces
comit�s d�putent � une _convention_ ou assembl�e centrale, qui se
tient en janvier � Philadelphie pour le m�me objet[132]. Les Quakers ont
annuellement des r�unions compos�es de repr�sentans envoy�s par leurs
fr�res des diverses contr�es. La session ne manque jamais, en terminant
ses travaux, d'adresser � toute la secte une circulaire concernant les
abus � combattre, les vertus � pratiquer, et toujours les esclaves noirs
y sont recommand�s � la charit�.
[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.]
[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma
reconnaissance, 1�. aux pr�sidens et secr�taires de ces conventions,
qui, pendant plusieurs ann�es, m'ont envoy� les proc�s-verbaux (Minutes
of the proceding of, etc.) de leurs assembl�es; 2�. � _Philips_,
libraire � Londres, qui lors de mon s�jour en Angleterre, m'a procur�,
concernant la libert� des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3�.
� l'excellent et savant Vanprat, biblioth�caire de la Biblioth�que
imp�riale, que personne ne peut conno�tre sans lui accorder son estime.]
A la suite des �loges donn�es par Dallas aux pr�tres catholiques, il a
ins�r� sa correspondance avec l'archev�que actuel de Tours: le pr�lat
remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs � l'office
liturgique et � la pr�dication; ils y comprennent le soin des malades,
l'�ducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion
catholique, plus qu'aucune autre, �tablit des rapports intimes et
multipli�s entre les pasteurs et leurs administr�s. La pompe des
c�r�monies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les
portes de l'ame. D'apr�s ces consid�rations, des �crivains protestans
avouent, et Makintosch m'a r�p�t�, que les missionnaires catholiques
sont bien autrement propres que les catholiques � faire des pros�lytes
parmi les N�gres, et � les consoler.
[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.]
Lorsque, pour avoir droit d'�gorger les pauvres Indiens, les premiers
conqu�rans de l'Am�rique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une
bulle du pape fl�trit ce doute, et les conciles du Mexique sont, � cet
�gard, un monument honorable, pour le clerg� de ces contr�es. Dans un
autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans
attendrissement les d�cisions rendues contre l'esclavage des N�gres, par
le coll�ge des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son
calendrier l'Eglise catholique a ins�r� plusieurs Noirs. S. Elesbaan,
que les N�gres des dominations espagnoles et portugaises ont adopt� pour
patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet,
connu par la s�v�rit� de sa critique; mais nous donnerons quelques
d�tails sur un autre Noir, dont il n'a pas parl�; c'est un fr�re lai, de
l'ordre des R�collets.
[Note 134: Histoire de la libert� des N�gres, lue dans les s�ances de
la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en
1797.]
[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p.
154; et _Benezet,_ p. 50, etc.]
[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.]
Beno�t de Palerme, nomme �galement _Beno�t_ de sainte _Philadelphie_ ou
de _santo Fratello;_ Beno�t le _Maure_ et le saint _Noir,_ �tait fils
d'une N�gresse esclave, et N�gre lui-m�me. Roccho Pirro, auteur de la
_Sicitia sacra,_ le caract�rise en disant: �_Nigro quidem corpore sed
candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse
voluit_�. Son corps �toit noir, mais Dieu a voulu que des miracles
attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens c�l�brent en
lui, cet assemblage de vertus �minentes qui, contentes d'avoir Dieu seul
pour t�moin, se d�robent dans l'obscurit� aux yeux des hommes, car elles
sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et commun�ment un grand
forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions.
Quelquefois, cependant, soit �dification, soit curiosit�, les hommes
t�chent de d�chirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est
par l� que Beno�t le Maure ou le saint Noir, est �chapp� � l'oubli; il
d�c�da � Palerme, en 1589, o� son corps et sa m�moire sont r�v�r�s. Ce
culte, autoris� par le pape, en 1610, et plus particuli�rement en
1743, par un d�cret de la congr�gation des rites, qu'on peut lire dans
Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bient�t
plus de solennit�, si, comme l'annon�oient les gazettes au commencement
de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur
[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres �crivains, s'�tendent en
�loges sur le v�n�rable Beno�t de Palerme. Mais dans nos biblioth�ques,
o� malgr� leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa
vie �crite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._
[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro,
_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t.
I, p. 207.]
[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati � F. Jo. _Maria di
Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.]
[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc.,
in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.]
[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora
sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata,
in-_4�, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.]
Les esclaves, en g�n�ral, ont plus de moralit� chez les Espagnols et les
Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et
qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours
entre eux, et les propri�taires qui r�sidant presque tous sur leurs
habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des
r�gisseurs.
Au Br�sil, les cur�s, constitu�s de droit les d�fenseurs des N�gres,
peuvent forcer l�galement des colons trop durs � les vendre ailleurs, et
du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux �tre.
Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent �tre refus�s, en
payant une somme fix�e par la loi. Au moyen de leurs �conomies, les
esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur
facilitant l'achat d'un second, d'un troisi�me, enfin de toute la
semaine, leur donne la libert� compl�te.
En 1765, les papiers anglais cit�rent, comme chose remarquable,
l'ordination d'un N�gre, par le docteur Keppel, �v�que d'Exeter[141].
Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez
commune. L'histoire du Congo, parle d'un �v�que noir, qui avoit fait ses
�tudes � Rome[142].
[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, ann�e 1765, p. 145.]
[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. g�n�rale des Voyages, t. V, p. 53.]
Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualit� de ce pays, envoy�s
en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universit�s avec
distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143].
Le gouvernement portugais a toujours insist� pour que le clerg� s�culier
et r�gulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre
primatial de Goa, compos� surtout de Blancs et de Mul�tres, avoit peu de
Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage
dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que
c'est une infraction au voeu prononc� du gouvernement[144].
[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4�,
Paris 1735, t. I, p. 594, 95.]
[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8�, Paris
1807, t. I, p. 164.]
A la fin du dix-septi�me si�cle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux
�les du Cap-Vert, un clerg� catholique n�gre, � l'exception de l'�v�que
et du cur� de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacr�
�v�que de Cayenne, ont trouv� le m�me �tat de choses[146].
[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I,
p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant
les ann�es 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin,
garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris,
p. 30.]
[Note 146: _Barrow_, Voyage � la Cochinchine, t. I, p. 87.]
Liancourt et cent autres Europ�ens, ont visit�, � Philadelphie, une
�glise africaine, dont le ministre est pareillement un N�gre[147].
Parkinson, �crivain post�rieur � Liancourt, dit qu'il y a beaucoup
de pr�dicateurs n�gres, et que l'un d'eux est renomm� pour son
�loquence[148].
[Note 147: _V._ Voyage dans les �tats-Unis d'Am�rique, par la
_Rochefoucaut-Liancourt, in-8�, Paris au 8, t. VI, p.334.]
[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol.
in-8�, London 1805, t. II, p. 459.]
Si l'on consid�re que l'esclavage suppose tous les crimes de la
tyrannie, et qu'il enfante commun�ment tous les vices; que les vertus
peuvent difficilement �clore parmi des hommes � qui l'on n'en tient
aucun compte, aigri par le malheur, entra�n�s � la, corruption par
l'exemple de tous les forfaits, repouss�s de tous les rangs honorables
ou supportables de la soci�t�, priv�s d'instruction religieuse et
morale, constitu�s dans l'impossibilit� d'acqu�rir des connoissances,
sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au
d�veloppement de leur intelligence, on aura lieu d'�tre surpris que
plusieurs se soient signal�s par des qualit�s estimables. A leur place
peut-�tre eussions-nous �t� moins bons quel les bons d'entre eux, et
pires que les mauvais. Les m�mes r�flexions s'appliquent aux Parias du
continent asiatique, vilipend�s par les autres castes; aux Juifs de
toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs � Cochin)[149], dont
l'histoire, depuis leur dispersion, n'est gu�re qu'une sanglante
trag�die; aux catholiques Irlandais, frapp�s comme les N�gres d'une
esp�ce de code noir (the popery Law). D�j� on s'est permis une
assimilation �galement outrageante pour les habitans de l'Afrique et de
l'Irlande, en soutenant que tous �toient des hordes brutes, que partant
incapables de se gouverner par eux-m�mes, ceux-ci comme les autres
devoient �tre soumis irr�vocablement au sceptre de fer, que depuis des
si�cles �tend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie
infernale existera jusqu'� l'�poque, peu �loign�e sans doute, o� les
braves enfans d'Erin releveront l'�tendard de la libert�, avec la
sublime invocation des Am�ricains, appel � la justice du ciel, _an appel
to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et N�gres, vos vertus, vos talens
vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent
chr�tiennes; et plus on dit de mal de ceux-l�, plus on inculpe
celles-ci.
[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en
hollandais, dans le tome VI des M�moires de la soci�t� de Flessingue.
Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der
wetenschappen te. Vlissingen, etc.]
[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage
int�ressant, publi� par _Mac-Nevem,_ in-8�, New-York 1807, un morceau
curieux, par _Emett,_ son ami, intitul�: Part of an Essay towards the
history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_
in-8�, New-York 1807.]
CHAPITRE III.
_Qualit�s morales des N�gres. Amour du travail, courage, bravoure,
tendresse paternelle et filiale, g�n�rosit�, etc._
Les pr�liminaires, qu'on vient de lire, ne sont point
�trangers � mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves;
car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de
faits revendiquer l'aptitude des N�gres aux vertus et aux talens: les
faits r�pondent � tout.
On accuse les N�gres d'�tre paresseux. Bosman, pour le prouver,
dit �qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous
portez-vous? mais comment avez-vous repos�[151]?� Ils ont pour maxime,
qu'il vaut mieux �tre couch� qu'assis, assis que debout, debout que
marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le
proverbe indien: Qu'�tre mort est encore pr�f�rable � tout cela. Cette
accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent
exag�r�e: elle est exag�r�e dans la bouche de ces hommes habitu�s �
manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves � des travaux
forc�s: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir
une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propri�t�,
pas m�me celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs
alimentent le luxe ou l'avarice d'un ma�tre impitoyable, soit lorsque
dans des contr�es favoris�es par la nature, ses productions spontan�es,
ou un travail facile fournissent abondamment � des besoins qui n'ont
rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils
sont stimul�s par l'esprit de propri�t�, par l'utilit� ou le plaisir.
Tels sont les N�gres du S�n�gal, qui travaillent avec ardeur, dit
Pelletan, parce qu'ils sont sans inqui�tude sur leurs possessions et
leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il,
les Maures ne font plus de courses sur les N�gres, les villages se
reconstruisent et se repeuplent[152].
[Note 151: _V_ Voyage en Guin�e, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]
[Note 152: V. M�moire sur la colonie fran�aise du S�n�gal, par
_Pelletan_, in-8�, Paris an 9, p. 69 et 81.]
Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la c�te-d'or, que tous les
voyageurs se plaisent � d�crire[153]. Les N�gres du pays de Boulam,
que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra,
renomm�s par une activit�, qui enrichit leur contr�e[155]; ceux de
Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de
Bosman qui, certes, n'est pas trop pr�venu en leur faveur: avares de
leur sol, � peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre
les diverses propri�t�s; ils r�coltent aujourd'hui, le lendemain ils
ensemencent la m�me terre sans la laisser reposer[156].
[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]
[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]
[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]
[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]
Les N�gres, trop sensibles � l'attrait du plaisir auquel ils r�sistent
rarement, savent, n�anmoins, supporter la douleur avec un courage
h�ro�que, et que peut-�tre il faut attribuer en partie � leur athl�tique
constitution. L'histoire retentit des traits de leur intr�pidit�, au
milieu des plus horribles supplices; la cruaut� des Blancs a multipli�
les exp�riences � cet �gard. Le regret de la vie pourroit-il exister,
lorsque l'existence elle-m�me n'est qu'une calamit� perp�tuelle? On a vu
des esclaves, apr�s plusieurs jours de tortures non interrompues, aux
prises avec la mort, converser froidement entre eux, et m�me rire aux
�clats[157].
[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]
Un N�gre, condamn� au feu � la Martinique, et tr�s-passionn� pour le
tabac, demande une cigare allum�e, qu'on lui place dans la bouche: il
fumoit encore, dit Labat, lorsque d�j� ses membres �toient attaqu�s par
le feu.
En 1750, les N�gres de la Jama�que s'insurgent, ayant Tucky � leur
t�te; leurs vainqueurs allument les b�chers, et tous les condamn�s vont
gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes
r�duites en cendres; une de ses mains se d�gage, parce que le brasier
avoit consum� les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un
tison, et le lance au visage de l'ex�cuteur[158].
[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et
Biblioth�que britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]
Au dix-septi�me si�cle, et lorsque la Jama�que �toit encore soumise aux
Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur ind�pendance,
sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils
devinrent formidables, quand ils eurent �lu pour chef Cudjoe, dont
le portrait est ins�r� dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, �galement
valeureux, habile et entreprenait, �tablit, en 1730, une conf�d�ration
entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les
r�duisit � faire un trait�, par lequel reconnoissant la libert� de ces
Noirs, ils leur c�dent � perp�tuit� une portion du territoire de la
Jama�que[159].
[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]
L'historien portugais Barros dit, quelque part, que m�me aux soldats
suisses, il pr�f�reroit des N�gres. Pour rehausser l'�loge de ceux-ci,
il alloit prendre dans l'Helv�tie le point de comparaison qui �toit �
ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis
le P. Labat, un des plus signal�s arriva lors du si�ge de Carthag�ne:
toutes les troupes de ligne avoient �t� repouss�es � l'attaque du fort
de la Bocachique; les N�gres, amen�s de Saint-Domingue, l'assaillirent
avec une imp�tuosit� qui for�a les assi�g�s � se rendre[160].
[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]
En 1703, les Noirs prirent les armes pour la d�fense de la Guadeloupe,
et firent plus que le reste des troupes fran�aises. Dans le m�me temps
ils d�fendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle
la conduite honorable des N�gres et des sang-m�l�s, au si�ge de
Savannah, � la prise de Pensacola. Pendant notre r�volution, incorpor�s
aux troupes fran�aises, ils en ont partag� les dangers et la gloire.
[Note 161: _V_. Le M�moire pour le nomm� _Roc_, N�gre, contre le sieur
_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_
in-8�, Paris 1770, p. 14.]
Il �toit N�gre ce prince africain Oronoko, vendu � Surinam. Madame Behn
avoit �t� t�moin de ses infortunes; elle avoit vu la loyaut� et le
courage des N�gres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs
oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est
� regretter que sur un canevas historique, elle ait brod� un roman. Le
simple r�cit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons,
e�t suffi pour attendrir les lecteurs.
Il �toit N�gre ce Henri Diaz, pr�conis� dans toutes les histoires du
Br�sil, auquel Brandano (qui � la v�rit� n'�toit pas colon) accorde
tant d'esprit et de sagacit�. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un
r�giment de fantassins de sa couleur. Ce r�giment, compos� de Noirs,
existe encore dans l'Am�rique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._
Les Hollandais, alors possesseurs du Br�sil, en vexoient les habitans.
A cette occasion La Clede se r�pand en r�flexions sur l'impolitique des
conqu�rans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent
le joug, fomentent des haines, et am�nent t�t ou tard des r�actions
funestes � ceux-ci, et utiles � la libert� des peuples. En 1637, Henri
Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci,
assi�g�s dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent
repouss�s avec grande perte, par le g�n�ral n�gre; il prit d'assaut
un fort qu'ils avoient �lev� � quelque distance de cette ville. A
l'habilet� dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il
d�concertait souvent les g�n�raux hollandais, il joignoit le courage le
plus audacieux. Dans une bataille o� la sup�riorit� du nombre faillit
l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commen�oient �
foiblir, il s'�lance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce l� les vaillans
compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit
un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui d�j� se croyoit
vainqueur, est charg� avec une imp�tuosit� qui l'oblige � se replier
pr�cipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise � capituler,
Fernanbouc � se rendre, et d�truit enti�rement l'arm�e batave. Au milieu
de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de
s'�pargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant
que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est
� regretter que l'histoire ne nous dise pas o�, quand et comment mourut
ce g�n�ral. Menezes exalte son exp�rience consomm�e, et s'extasie sur
ces Africains tout � coup transform�s en guerriers intr�pides[162].
[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por
_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et
l. IX, n� 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro
Brandano_, in-4�, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.
Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G.
Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, I� parte,
p. 133 et 183; II� parte, p. 103 et suiv.
_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes,
_comit� Ericeyra_, 2 vol. in-4�, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675,
etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]
Il �toit homme de couleur cet infortun� Og�, digne d'un meilleur sort,
qui se sacrifia pour assurer � ses fr�res mul�tres et n�gres libres,
tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du d�cret du 15 mai,
rendu par l'assembl�e constituante, d�cret qui, sans rien brusquer, e�t
graduellement amen� dans les colonies un ordre de choses conforme �
la justice. Indign� de la perversit� des colons, qui non-seulement
emp�choient la publication de cette loi, mais qui avoient m�me surpris
au gouvernement la d�fense d'embarquer des N�gres ou sang-m�l�s, il
prend la r�solution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage,
si souvent accus� de l'avoir engag� � partir, lui repr�sente en
vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une d�marche
pr�cipit�e, le succ�s d'une cause si l�gitime; malgr� ses avis, Og�
trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent
am�ricain, � Saint-Domingue: il demande l'ex�cution des d�crets; on
repousse ses r�clamations dict�es par la raison, et sanctionn�es par
l'autorit� nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains;
Og� est livr� perfidement par le gouvernement espagnol. Son proc�s
s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il
demande un d�fenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont
condamn�s aux gal�res, plus de vingt au gibet; Og� avec Chavanne � la
roue. On poussa l'acharnement jusqu'� mettre de la distinction entre le
lieu du supplice des Mul�tres et celui des Blancs. Dans un rapport o�
ces faits sont discut�s avec impartialit�, apr�s avoir justifi� Og�,
Garran conclut par ces mots: �On ne pourra refuser des larmes � sa
cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]�.
[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par
_Garran_, 4 vol, in-8�, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv.
p. 73.]
Il �toit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_
de l'�quitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu
pour le premier entre les amateurs, on le pla�oit dans le second ou le
troisi�me rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa fa�on
sont encore estim�s. Quoiqu'il f�t le h�ros de la gymnastique, etc. etc.
il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit � balle
franche sur une balle lanc�e en l'air, et l'atteignoit.
Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade �toit le plus beau, le plus
fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs g�n�reux,
bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton,
c'est-�-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli;
c'�toit l'idole des soci�t�s d'agr�mens. Lorsqu'il _tira_ avec la
chevali�re d'Eon, ce fut presque une affaire d'�tat, parce qu'alors
l'�tat �toit nul pour le public. Quand Saint-George, cit� comme la plus
forte �p�e connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette
l'annon�oit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient
accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit � S�ville quand la
confr�rie des N�gres, qui n'a pas �t� d�truite, mais qui n'existe plus
faute de sujets, formoit, � certains jours de f�tes, de brillantes
cavalcades o� ils faisoient des �volutions et des tours d'adresse[165].
[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon
friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8�,
Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.]
[Note 165: Note communiqu�e par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en
Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et
qui justifieront les esp�rances du public.]
Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille
autant qu'un bon po�te; mais tous les talens aimables valent-ils
un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirig� les heureuses
dispositions de Saint-George vers un but qui lui e� m�rit� l'estime et
la reconnoissance de ses concitoyens! H�tons-nous cependant de rappeler,
qu'enr�l� sous les drapeaux de la r�publique, il servit dans les arm�es
fran�aises.
Il �toit Mul�tre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua,
pr�s de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit
seize prisonniers. Longtemps il commanda une l�gion � cheval, compos�e
de Noirs et de sang-m�l�s, qui �toient la terreur des ennemis... A
l'arm�e des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, h�riss�
de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre
l'ennemi. D'autres d�j� ont racont� les exploits qui l'ont signal� en
Europe et en Afrique, car il fut de l'exp�dition d'�gypte. A son retour,
il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain,
qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre
Dumas, g�n�ral de division, nomm� par l'Empereur, l'Horatius-Cocl�s du
Tyrol, est mort en 1807.
Il est N�gre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise
cause, lorsqu'il a combattu contre la libert� des hommes de sa couleur;
mais qui, renomm� peur sa bravoure, re�ut � Londres un accueil
si distingu�. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le
commandement d'une compagnie de sang-m�l�s, destin�s � prot�ger les
quartiers �loign�s de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux
Antilles: un d�dain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son
coeur s'indigne; il excite une insurrection pour prot�ger ses fr�res
contre les colons qui faisaient avorter les N�gresses � force de
travail, et vouloient vendre les N�gres libres; bient�t il est pris,
renvoy� � Londres, et renferm� � Newgate[166].
[Note 166: _V_. L'ouvrage intitul�: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.]
Il �toit N�gre ce Mentor, n� � la Martinique en 1771. Fait prisonnier
en se battant contre les Anglais, � la vue des c�tes d'Ouessant, il
s'empare du b�timent qui le conduisoit en Angleterre, et l'am�ne �
Brest.
A la plus heureuse physionomie r�unissant l'am�nit� du caract�re et un
esprit fin que la culture avoit perfectionn�, on l'a vu occuper le si�ge
l�gislatif � c�t� de l'estimable Tomany. Tel �toit Mentor, dont la
conduite post�rieure a peut-�tre profan� ces brillantes qualit�s; il a
�t� tu� � Saint-Domingue.
Il avoit port� les cha�nes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, �tant
hattier sur l'habitation Breda, au g�reur de laquelle il envoya des
secours p�cuniaires. Tant de preuves ont mis en �vidence sa bravoure et
celle de Rigaud, g�n�ral mul�tre, son comp�titeur, que personne ne la
conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri,
dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un
manuscrit intitul�: _R�flexions sur l'�tat actuel de la colonie de
Saint-Domingue, par Vincent, ing�nieur_. Voici le portrait qu'il trace
du g�n�ral n�gre;
�Toussaint, � la t�te de son arm�e, se trouve l'homme le plus actif
et le plus infatigable dont on puisse se faire une id�e. L'on peut
rigoureusement dire qu'il est partout o� un jugement sain et le danger
lui font croire que sa pr�sence est n�cessaire. Le soin particulier de
toujours tromper sur sa marche les hommes m�mes dont il a besoin, et
auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant �
personne, fait qu'il est �galement attendu tous les jours dans les
chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobri�t�, la facult� donn�e � lui
seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail
du cabinet apr�s de p�nibles voyages, de r�pondre � cent lettres par
jour, et de lasser habituellement cinq secr�taires en font un homme
tellement sup�rieur � tout ce qui l'entoure, que le respect, la
soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le tr�s-grand nombre de
t�tes. L'on peut m�me assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a
pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le g�n�ral
Toussaint sur ses fr�res�.
L'ing�nieur Vincent ajoute que Toussaint est dou� d'une m�moire
prodigieuse; qu'il est bon p�re, bon �poux; que ses qualit�s civiques
sont aussi s�res que sa vie politique est astucieuse et coupable.
Toussaint r�tablit le culte � Saint-Domingue, et son z�le lui avoit
m�rit� l'�pith�te de _capucin_, de la part de gens � qui on pouvoit en
donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but
�toit d'obtenir, douze eccl�siastiques vertueux. Plusieurs partirent
sous la direction de l'estimable �v�que Mauviel, sacr� pour
Saint-Domingue, qui se d�vouoit g�n�reusement � cette mission p�nible.
Toussaint, �gar� par les suggestions de quelques moines dissidens,
lui suscita des tracasseries, quoiqu'il e�t pr�c�demment f�licit� la
colonie, de son arriv�e, par une proclamation solennelle. Que Toussaint
ait �t� cruel, hypocrite et tra�tre, ainsi que les N�gres et Mul�tres
associ�s � ses op�rations, je ne pr�tends pas le nier; mais les
Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule
partie. Un jour peut-�tre les N�gres �criront, imprimeront � leur tour,
ou l'impartialit� guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, r�cens
sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des
gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par
un autre exc�s Whitchurch, dans son po�me d'_Hispaniola_, en fait un
h�ros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la post�rit� qui rectifie,
casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-�tre pas
encore arriv�e pour lui.
[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12,
London 1805.]
Terminons ce chapitre par un trait extr�mement curieux que fournit le
courage d'un N�gre.
Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui
une arm�e sous les ordres du g�n�ral Napol�on, de la famille des Ursins,
qui d�j� s'�toit distingu� par ses exploits en commandant les troupes
v�nitiennes. Napol�on s'empare de la ville de Sora, mais il �prouve une
r�sistance opini�tre de la citadelle, d�fendue par sa position sur un
rocher tr�s-�lev�, dans une �le du Garillan. Apr�s plusieurs jours de
si�ge, une tour s'�croule sous le ravage des bombes. Alors un _N�gre_,
qui, apr�s avoir �t� domestique du g�n�ral, �toit devenu soldat, dit �
ses camarades: La citadelle est � nous, suivez-moi. Il jette avec force
sa lance sur les ruines de la tour, se d�shabille, franchit les eaux �
la nage, reprend son arme et monte � l'assaut. Son exemple est imit�
d'une foule de soldats dont deux p�rissent entra�n�s par le courant;
tous gravissent � sa suite. Les assi�g�s accabl�s de douleur, le sont
plus encore de honte d'�tre vaincus par une troupe de soldats, tous nus
et dirig�s par un N�gre. Ce fait tr�s-vrai paro�tra invraisemblable �
la post�rit�, dit l'historien Gobellin[168] qui m�rite, ainsi que le P.
Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain,
auquel on dut la conqu�te de la citadelle.
[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a
_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4�, Roma_ 1584, lib. V, p. 259;
et lib. XII, p. 575 et seq. On pr�tend que ces commentaires ont �t�
compos�s par Pie II lui-m�me, et que _Gobellin_ n'a �t� que pr�te-nom.]
[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di
Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4�, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116
et seq.]
CHAPITRE IV.
_Continuation du m�me sujet_.
La loyaut� est la compagne ins�parable de la v�ritable bravoure; les
faits qui suivent mettront en parall�le � cet �gard les Blancs et les
Noirs. Le lecteur �quitable tiendra la balance.
Les N�gres marrons de Jaomel ont, durant pr�s d'un si�cle, �pouvant�
Saint-Domingue. Le plus imp�rieux des gouverneurs, Bellecombe, fut
oblig�, en 1785, de capituler avec eux; ils n'�toient cependant que
cent vingt-cinq hommes de la partie fran�aise, et cinq de la partie
espagnole; c'est le planteur Page qui nous le r�p�te[170]. A-t-on jamais
ou� dire qu'ils ayent viol� la capitulation, ces hommes contre lesquels
on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups?
[Note 170: _V._ Trait� d'�conomie politique et de commerce des
colonies, etc., par _Page_, in-8�, IIe partie, Paris 1802, p. 27.]
En 1718, lorsqu'on �toit en pleine paix avec les Cara�bes noirs de
Saint-Vincent, qui sont connus pour �tre braves jusqu'� la t�m�rit�, et
plus actifs, plus industrieux que les Cara�bes rouges, on dirigea contre
ceux de la Martinique une exp�dition injuste, et qui �choua: au lieu de
s'irriter, l'ann�e suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer � la
paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des
nations civilis�es[171].
[Note 171: _V._ Voyage � la Martinique, par _Chanvalon_, in-4�, p. 39
et suiv.]
En 1726, les Marrons de Surinam, que la f�rocit� des colons avoit port�s
au d�sespoir, conquirent leur libert�, et forc�rent leurs oppresseurs �
traiter avec eux de peuple � peuple; ils observ�rent religieusement les
conventions. Les colons m�ritent-ils le m�me �loge? Apr�s de nouvelles
querelles, ceux-ci voulant n�gocier la paix, demandent une conf�rence
aux N�gres, qui l'accordent, et stipulent pour pr�liminaire, qu'on leur
enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes � feu et des
munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et
se rendent au camp des N�gres: le capitaine Boston, qui les commandoit,
s'aper�oit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des
ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes � feu, ni de
poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Europ�ens pensent-ils
que les N�gres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces
meubles nous suffit � tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert
par les Hollandais, e�t prouv� la confiance qu'on avoit en nous.
Les N�gres cependant, loin de c�der au sentiment d'une l�gitime
indignation contre un gouvernement qui manquoit � ses engagemens, lui
accordent une ann�e pour d�lib�rer et choisir la paix ou la guerre. Ils
f�tent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance
hospitali�re, et les renvoient en leur rappelant, que les colons
de Surinam �toient eux-m�mes les artisans de leurs d�sastres par
l'inhumanit� avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman,
� qui nous devons ces d�tails, ajoute que les champs de cette r�publique
de Noirs sont couverts d'ignames, de ma�s, de plantaniers et de manioc.
[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.]
Tous les auteurs qui, sans pr�jug�, parlent des N�gres, rendent justice
� leur naturel heureux et � leurs vertus. Il est m�me des partisans
de l'esclavage � qui la force de la v�rit� arrache des aveux en leur
faveur. Tels sont, 1�. l'historien de la Jama�que, Long, qui admire chez
plusieurs un excellent caract�re, un coeur aimant et reconnoissant; chez
tous la tendresse paternelle et filiale port�e au supr�me degr�[173].
[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.]
2�. Duvallon, qui par le r�cit des malheurs de la pauvre et d�cr�pite
Irrouba, est s�r d'attendrir son lecteur et de faire ex�crer le colon
f�roce dont elle avoit �t� la m�re nourrici�re[174].
[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par
_Duvallon_, in-8�, Paris 1803, p. 268 et suiv. �Allons voir la
centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avan�a jusqu'� la
porte d'une petite hutte o� je vis paroitre, l'instant d'apr�s, une
vieille N�gresse du S�n�gal, d�cr�pite au point qu'elle �toit pli�e en
double, et oblig�e de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour
recevoir la compagnie assembl�e � sa porte, et en outre presque sourde,
mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle �toit dans le plus extr�me
d�nuement, ainsi que le t�moignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant
� peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la
rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la
vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouv�mes occup�e �
faire cuire un peu de riz � l'eau pour son souper, car elle ne recevoit
de ses ma�tres aucune subsistance r�gl�e, ainsi que son grand �ge et ses
anciens services le requ�roient. Elle �toit, au surplus, abandonn�e �
elle-m�me, et dans cet �tat de libert� que la nature, �puis�e en elle,
avoit oblig� ses ma�tres � lui laisser, et dont en cons�quence elle
lui �toit plus redevable qu'� eux. Or il faut apprendre au lecteur,
qu'ind�pendamment de ses longs services, cette femme, presque
centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs,
parvenus � une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres
fr�res d'un de ses ma�tres qui se trouvoit avec nous. La vieille
l'aper�ut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage
des N�gres de Guin�e), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment
attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, r�parer la
couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le ma�tre leva les
yeux et les dirigea sur le toit, qui �toit � la port�e de la main. J'y
songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne
se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux N�gres de l'atelier, ses
petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu
pas leur ma�tre, et n'es-tu pas mon fils toi-m�me? Tiens, ajouta-t-elle,
en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et
vois-en par toi-m�me les ouvertures; _aye donc piti�_, mon fils, de la
vieille Irrouba, et fais au moins r�parer le dessus de son lit; c'est
tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel �toit
ce lit? H�las! trois ais grossi�rement joints sur deux traverses, et sur
lesquels �toit �tendue une couche de cette esp�ce de plante parasite du
pays, nomm�e _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la
bise et la pluie fouettent sur ta mis�rable couche, et ton ma�tre voit
tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!
Robert.]
Les m�mes vertus �clatent dans ce que racontent des N�gres,
Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay,
Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que
Wilberforce, s'est immortalis� par ses ouvrages et son z�le dans la
d�fense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pill� par
un corsaire son compatriote, se r�fugie � l'�le Saint-Jean, l'une de
l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les N�gres. Un pamphl�taire
anonyme qui n'ose nier le fait, t�che d'en att�nuer le m�rite, en disant
que l'�tat de George Robert auroit touch� un tigre[175]. Durand
pr�conise la modestie, la chastet� des �pouses n�gresses, et la bonne
�ducation des Mul�tres � Gor�e[176]. Wadstrom, qui se loue beaucoup de
leur accueil, leur croit une sensibilit� affectueuse et douce,
sup�rieure � celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a v�cu chez eux,
vante leur constance en amiti�; ils pleuroient � son d�part.
[Note 175: _V._ De l'esclavage en g�n�ral, et particuli�rement, etc.,
p. 180.]
[Note 176: _V._ Voyage au S�n�gal, par _Durand_, in-4�, Paris 1802, p.
568 et suiv.]
Des N�gres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi � la
Louisiane, leurs ma�tres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant,
que j'emprunte de Robin, sont des mat�riaux pour comparer, au moral, les
Noirs et les Blancs.
Un esclave avoit fui; le ma�tre promet douze piastres � qui le ramenera.
Il est ramen� par un autre N�gre qui refuse la r�compense, et demande
seulement la gr�ce du d�serteur. Le ma�tre l'accorde, et garde les
douze piastres. L'auteur du voyage pense que le ma�tre avoit l'ame d'un
esclave, et le N�gre l'ame d'un ma�tre[177].
[Note 177: V. _Robin_, t. II, p. 203 et suiv.]
Pour la bont� naturelle des N�gres, apr�s tant d'autres t�moins
incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans
le Mus�e allemand[178], s'exprime ainsi:
�Le caract�re des N�gres, surtout quand on les traite raisonnablement,
est fid�lit� envers leurs ma�tres et bienfaiteurs. Les n�gocians
mahom�tans � Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, ach�tent volontiers
des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'�criture et
l'arithm�tique: leur commerce est presque exclusivement dirig� par ces
esclaves, qu'ils envoient pour �tablir leurs comptoirs dans les pays
�trangers.
[Note 178: _V._ Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.]
Je demandois � l'un de ces n�gocians, comment il pouvoit livrer des
cargaisons enti�res � un esclave? Il me r�pondit: Mon N�gre m'est
fid�le; mais je n'oserois confier mon n�goce � des commis blancs, ils
s'�clipseroient bient�t avec ma fortune�. Blumenbach, qui m'envoie ce
passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer � nos prot�g�s les pauvres
N�gres, ces mots de Saint Bernard: _Felix nigredo, qu� mentis candore
imbuta est_[179].
[Note 179: Lettre de M. _Blumenbach_, du 6 f�vrier 1808, � M. l'�v�que
Gr�goire, s�nateur, etc.]
Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un N�gre de fourberie
et d'injustice; celui-ci lui r�pond avec fiert�: Me prenez-vous pour un
Blanc[180]? Il ajoute que sur les bords de la rivi�re Gabaon, les N�gres
sont la meilleure esp�ce d'hommes qu'il ait connus[181]. Ledyard rend
le m�me t�moignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument
paternel[182].
[Note 180: _V_. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.]
[Note 181: _V_. An Abstract of the �vidence, etc., p. 91 et suiv.]
[Note 182: V. _Ledyard_, t. II, p. 340.]
Dans une histoire de Loango, on lit que si les N�gres, habitans des
c�tes, et fr�quentant les Europ�ens, sont enclins � la fourberie,
au libertinage, ceux de l'int�rieur sont humains, obligeans,
hospitaliers[183]. Cet �loge est r�p�t� par Golberry. Il se r�crie
contre la pr�somption avec laquelle les Europ�ens m�prisent et
calomnient ces nations, que nous appelons si l�g�rement _sauvages,_ chez
lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais mod�les de tendresse
filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a
d'�nergique et de d�licat; chez qui les impressions sentimentales sont
tr�s-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et
qui savent sacrifier l'int�r�t personnel � l'amiti�. Golberry en fournit
diverses preuves[184].
[Note 183: _V._ Histoire de Loango, par _Proyart,_ 1776, in-8�, Paris,
p. 59 et suiv.; p. 73.]
[Note 184: _V._ Fragment d'un Voyage en Afrique, par _Golberry,_ 2
vol. in-8�, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.]
L'auteur anonyme des _West indian eclogues_[185] dut la vie � un N�gre
qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le po�te qui, dans
une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consign� le nom de
son lib�rateur?
[Note 185: In-4�, London 1787.]
Adanson, qui visita le S�n�gal en 1754, et qui en parle comme d'un
�lys�e, en trouva les N�gres tr�s-sociables, et d'un excellent
caract�re. Leur aimable simplicit�, dans ce pays enchanteur, me
rappeloit, dit-il, l'id�e des premiers hommes; il me sembloit voir
le monde � sa naissance[186]. En g�n�ral, ils ont conserv� l'estimable
bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de
tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse,
vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous[187]. Ceux qui sont
mahom�tans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont �t�
circoncis � la m�me �poque, et se regardent comme fr�res. Ceux qui sont
chr�tiens conservent toute leur vie une v�n�ration particuli�re pour
leurs parrains et marraines.
[Note 186: _Adanson,_ p. 31 et 118. _V._ aussi Lamiral l'_Afrique, et
le peuple africain,_ p. 64.]
[Note 187: _Demanet,_ p. 11.]
Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit
derni�rement au christianisme; cette esp�ce d'adoption religieuse r�pand
sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le
cas �ventuel et malheureusement trop fr�quent, o�, en bas �ge, ils
perdroient les auteurs de leurs jours, pr�pare aux orphelins des
conseils et un asile.
Robin parle d'un esclave � la Martinique, qui ayant gagn� de quoi se
racheter, pr�f�ra de racheter sa m�re[188]. L'outrage le plus sanglant
qu'on puisse faire � un N�gre, c'est de maudire son p�re ou sa m�re[189],
ou d'en parler avec m�pris. Frappez-moi, disoit un esclave � son
ma�tre, mais ne maudissez pas ma m�re[190]. C'est de Mungo-Park que
j'emprunte ce fait et le suivant. Une N�gresse ayant perdu son fils, son
unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un
mensonge[191]. Casaux raconte qu'un N�gre voyant un Blanc maltraiter
son p�re, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il
n'apprenne � imiter sa conduite.
[Note 188: V. _Robin,_ t. I, p. 204.]
[Note 189: V. _Long,_ t. II, p. 416.]
[Note 190: _V._ Voyage dans l'int�rieur de l'Afrique, par
_Mungo-Park,_ t. II, p. 8 et 10.]
[Note 191: _Ibid.,_ p. 11.]
La v�n�ration des Noirs pour leurs a�eux les suit par del� les bornes de
la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un
voyageur nous a conserv� l'anecdote d'un Africain qui recommandoit � un
Fran�ais de respecter les s�pultures. Qu'e�t pens� le premier s'il avoit
pu croire qu'un jour elles seroient profan�es dans toute la France, chez
une nation qui se dit civilis�e?
Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers
les autres, qu'il est inutile de leur dire: _Aimez votre prochain comme
vous-m�mes[192]._ Les esclaves du m�me pays surtout, ont un penchant
marqu� � s'entr'aider. H�las! presque toujours les malheureux n'ont rien
� esp�rer que de ceux auxquels ils sont associ�s par l'infortune.
[Note 192: _Stedman,_ t. III, p. 66.]
Plusieurs Marrons avoient �t� condamn�s � �tre pendus; on offre la gr�ce
� l'un d'eux, � condition qu'il sera l'ex�cuteur. Il refuse; il aime
mieux mourir. Le ma�tre nomme un de ses esclaves pour le remplacer...
Attendez que je me pr�pare... Il va dans la case, prend une hache, se
coupe le poing; revient au ma�tre, et lui dit: Exige maintenant que je
sois le bourreau de mes camarades[193].
[Note 193: _V._ Le Bonnet de Nuit, par _Mercier,_ t. II, article
_Morale._]
Dickson nous a conserv� le fait suivant. Un N�gre avoit tu� un Blanc; un
autre homme accus� du crime alloit �tre mis � mort. �Le meurtrier va se
d�clarer � la justice, parce qu'il ne pourroit supporter le remords
d'avoir caus� � deux individus la perte de la vie�. L'innocent est
rel�ch�, et le N�gre est envoy� au gibet, o� il resta vivant six � sept
jours.
Le m�me Dickson a v�rifi� que sur cent vingt mille, tant N�gres que
sang-m�l�s, � la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ou� parler
que de trois meurtres de la part des N�gres, quoiqu'ils fussent souvent
provoqu�s par la cruaut� des planteurs[194].
[Note 194: Dickson, _Letters on slavery,_ 1789, p. 20 et suiv.]
Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de r�sultats pareils, en
compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe.
La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte � s'exposer �
la mort pour sauver leurs bienfaiteurs[195]. Cowry raconte qu'un esclave
portugais ayant fui dans les bois, apprend que son ma�tre est traduit en
jugement pour cause d'assassinat; le N�gre se constitue prisonnier en
place du ma�tre, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son
pr�tendu crime, et subit la mort � la place du coupable[196].
[Note 195: _Stedman,_ t. III, p. 70 et 76.]
[Note 196: _Cowry,_ p. 27.]
Le Journal de litt�rature, par Grosier, a recueilli des d�tails
attendrissans sur un N�gre de du Colombier, propri�taire dans les
colonies, r�sidant pr�s de Nantes. L'esclave �toit devenu libre; mais le
ma�tre �toit devenu pauvre. Le N�gre vendit tout ce qu'il avoit pour le
nourrir. Quand cette ressource fut �puis�e, il cultiva un jardin dont il
vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le ma�tre tombe
malade; le N�gre, malade lui-m�me, d�clare qu'il ne s'occupera de sa
sant� que quand le ma�tre sera gu�ri; mais ce bon Africain succombe de
fatigues, et apr�s vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en
l�guant � du Colombier le peu qui lui restoit[197].
[Note 197: _V._ Journal de litt�rature, des sciences et des arts, t.
III, p. 188 et suiv.]
On conno�t trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, N�gre, p�tissier
� Nantes, puis au Cap, o� il avoit �t� esclave d'un nomm� Pinsum, de
Bayonne, capitaine n�grier. Ce capitaine, revenu en France avec de
grandes richesses, s'y ruine; il repasse � Saint-Domingue: ceux qui
se disoient ses amis lorsqu'il �toit opulent, daignent � peine le
reconno�tre. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les
suppl�e tous; il apprend le malheur de son ancien ma�tre, s'empresse
de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller
vivre en France, o� son amour propre ne sera pas mortifi� par l'aspect
des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,...
15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le
N�gre lui passe le contrat, et la pension a �t� pay�e jusqu'� la mort de
Louis Desrouleaux, arriv�e en 1774.
S'il �toit permis d'intercaler ici un fait �tranger � mon sujet, je
citerois la conduite des Indiens envers l'�v�que Jacquemin, qui a �t�
vingt-deux ans missionnaire � la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient
tendrement, le voyant d�nu� de tout lorsqu'on cessa de payer les
pasteurs, vont le trouver et lui disent: P�re, tu es �g�, reste avec
nous, nous chasserons pour toi, nous p�cherons pour toi.
Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs
bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans m�me envers leurs oppresseurs?
Dans la travers�e on a vu des Noirs encha�n�s, partager leur triste et
ch�tive nourriture avec les matelots[198].
[Note 198: _Stedman,_ t. I, p. 270.]
Une maladie contagieuse avoit fait p�rir le capitaine, le contre-ma�tre
et la plupart des matelots d'un vaisseau n�grier; ce qui restoit �tant
insuffisant pour la manoeuvre, les N�gres s'y emploient; par leur
secours le vaisseau arrive � sa destination, ensuite ils se laissent
vendre[199].
[Note 199: _Stedman,_ t. I, p. 270.]
Les philantropes d'Angleterre aiment � citer ce bon et religieux Joseph
Rachel, N�gre libre aux Barbades, qui s'�tant enrichi par le n�goce,
consacra toute sa fortune � faire du bien. Les malheureux, quelle que
f�t leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux
indigens, pr�toit � ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers,
leur donnoit des conseils, t�choit de ramener les coupables � la vertu.
Il est mort en 1758, � Bridgetown, pleur� des Noirs et des Blancs[200].
[Note 200: _Dickson,_ p. 180.]
Les Fran�ais doivent b�nir la m�moire de Jasmin Thoumazeau; n� en
Afrique en 1714, il fut vendu � Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la
libert�, il �pousa une N�gresse de la C�te-d'Or, et fonda au Cap, en
1756, un hospice pour les pauvres N�gres et sang-m�l�s. Pendant plus de
quarante ans, avec son �pouse, il s'est vou� � leur soulagement, et
leur a consacr� tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils
�prouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charit� prodiguoit
des secoure, �toit l'inqui�tude qu'apr�s eux l'hospice ne f�t abandonn�.
En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la soci�t� d'agriculture
de Paris, d�cern�rent des m�dailles � Jasmin[201], qui est mort vers la
fin du si�cle.
[Note 201: Description de la partie fran�aise de Saint-Domingue, par
_Moreau-Saint-M�ry,_ t. I, p. 416 et suiv.]
Moreau-Saint-M�ry, et une foule d'autres �crivains, nous disent que les
N�gresses et les Mul�tresses sont recommandables par leur tendresse
maternelle, par leur charit� compatissante envers les pauvres[202]. On
en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis
toute la publicit� dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit
p�rir de besoin au milieu de l'Afrique; une N�gresse le recueille, l
conduit chez elle, lui donne l'hospitalit�, et assemble les femmes de sa
famille qui pass�rent une partie de la nuit � filer du colon, en
improvisant des chansons pour distraire l'_homme blanc,_ dont
l'apparition dans ces contr�es �toit une nouveaut�: il fut l'objet d'une
de ces chansons qui rappelle cette pens�e d'Hervey, dans ses
_M�ditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux_
[203]. Voici cette pi�ce: �Les vents mugissoient, et la
pluie tomboit; le pauvre homme blanc, accabl� de fatigue, vient
s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de m�re pour lui apporter de
lait, ni de femme pour moudre son grain�; et les autres femmes
chantoient en coeur: �Plaignons, plaignons le pauvre homme blanc; il
n'a pas de m�re pour lui apporter son lait, ni de femme pour moudre son
grain[204]�.
[Note 202: _Saint-M�ry,_ p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles
un extr�me amour de la propret�.]
[Note 203: _Hervey,_ M�ditat., p. 151.]
[Note 204: Voyages et d�couvertes dans l'int�rieur de l'Afrique, par
_Houghton_ et _Mungo-Park,_ p. 180.]
Tels sont les hommes calomni�s par Descroizilles, qui, en 1803,
imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses,
n'ont aucune prise sur leur caract�re[205].
[Note 205: _V_. Essai sur l'agriculture et le commerce des �les de
France et de la R�union, in-8�, Rouen 1803, p. 37.]
Aux traits de vertu pratiqu�s par des N�gres, aux t�moignages honorables
que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude
d'autres qu'on trouvera dans les d�positions officielles � la barre du
Parlement d'Angleterre[206]. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger
l'humanit� et la v�rit� Outrag�es.
[Note 206: Entre autres ouvrages on peut consulter _An Abstract of the
evidence delivered before a select committee of the house of Commons,
in the year_ 1790 _and_ 1791, in-8�, London 1701. _V_. surtout p. 91 et
suiv.]
Gardons-nous cependant d'une exag�ration insens�e qui chez les Noirs
voudroit ne trouver que des qualit�s estimables; mais nous autres
Blancs, avons-nous doit d'�tre leurs d�nonciateurs? Persuad� qu'il faut
tr�s-rarement compter sur la vertu et la loyaut� des hommes, quelle
que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas
originairement pires que les autres.
Une erreur presque g�n�rale, c'est d'appeler vertueux des individus qui
n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralit� n�gative. La forme
de leur caract�re est ind�termin�e; incapables de penser et d'agir par
eux-m�mes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime,
�galement susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont
que des id�es et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bont�,
douceur ce qui n'est r�ellement qu'apathie, foiblesse et l�chet�. Ce
sont eux qui ont donn� lieu � ce proverbe: _Il est des gens si bons
qu'ils ne valent rien._
Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de pr�senter, on
retrouve, au contraire, cette �nergie (_vis, virtus_), qui fait
des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir
conform�ment aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est
le fruit d'une intelligence cultiv�e, se manifeste encore sous d'autres
rapports, quoique chez la plupart des N�gres la civilisation et les arts
soient dans l'enfance.
Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en
intercalant ici la, notice biographique d'un N�gre, mort il y a douze
ans, en Allemagne, o� ses vertus d�licates et ses brillantes qualit�s
lui ont acquis de la r�putation.
CHAPITRE V.
_Notice biographique du N�gre Angelo Solimann._
Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publi�[207], il m�rite une des
premi�res places entre les N�gres qui se sont distingu�s par un haut
degr� de culture, par des connoissances �tendues, et plus encore par la
moralit� et l'excellence du caract�re.
[Note 207: J'acquitte un devoir en r�v�lant au public les noms des
personnes � qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont
le docteur _Gall_ m'avoit parl� le premier. Sur la demande de mes
concitoyens d'_Hautefort,_ attach� ici aux relations ext�rieures, et
_Dodun,_ premier secr�taire de la l�gation fran�aise en Autriche, on
s'empressa de satisfaire ma curiosit�. Deux dames respectables de Vienne
y mirent le plus grand z�le, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On
rassembla soigneusement les d�tails fournis par les amis de d�funt
Angelo. D'apr�s ces mat�riaux, a �t� faite cette notice int�ressante
qu'on va lire. Dans la traduction fran�aise, elle perd pour l'�l�gance
du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a r�dig�e en allemand, poss�de le
talent rare d'�crire �galement bien en prose et en vers. J'�prouve
du plaisir en exprimant � ces personnes obligeantes ma juste
reconnoissance.]
Il �toit le fils d'un prince africain. Le pays soumis � la domination de
celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le
petit _Mmadi-Mak�_ (c'�toit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens
avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel
respect on traitoit son p�re, entour� d'un grand nombre de serviteurs;
il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-l�, des
caract�res empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est berc�
de l'esp�rance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconno�troit par ces
caract�res. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au
tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des
moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retra�oient souvent �
son esprit avec un plaisir m�l� de douleur, m�me dans sa vieillesse; il
ne pouvoit chanter, sans �tre profond�ment attendri, les chansons de sa
patrie, que son heureuse m�moire avoit tr�s-bien conserv�es.
Il paro�t, d'apr�s les r�miniscences d'Angelo, que sa peuplade avoit
d�j� quelque civilisation. Son p�re poss�doit beaucoup d'�l�phans, et
m�me quelques chevaux, qui sont rares dans ces contr�es: la monnoie
�toit inconnue, mais le commerce d'�change se faisoit r�guli�rement, et
� l'ench�re. On adoroit les astres; la circoncision �toit usit�e; deux
familles des Blancs demeuroient dans le pays.
Des auteurs qui ont publi� leurs voyages, parlent de guerres
perp�tuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tant�t
la vengeance, le brigandage, tant�t la plus honteuse esp�ce d'avarice,
parce que le vainqueur m�ne les prisonniers au march� d'esclaves le plus
voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la
peuplade de _Mmadi-Mak�_, �clata inopin�ment, � tel point, que son p�re
ne soup�onnoit pas le danger. L'enfant, �g� de sept ans, �tant un jour
debout, � c�t� de sa m�re qui allaitoit sa soeur, tout � coup on entend
un �pouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de bless�s; le
grand-p�re de _Mmadi-Mak�_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en
criant: Voil� les ennemis. Fatuma se l�ve effarouch�e, le p�re cherche
� la h�te ses armes, et le petit gar�on, �pouvant�, s'enfuit avec
la v�tesse d'une fl�che. La m�re l'appelle � grand cris: O� vas-tu
_Mmadi-Mak�_? L'enfant r�pond: _L� o� Dieu veut._ Dans un �ge avanc�, il
r�fl�chissoit souvent sur le sens important de ces paroles. �tant hors
de la cabane, il tourne ses regards en arri�re, et voit sa m�re, et
plusieurs des gens de son p�re, tomber sous les coups des ennemis. Il se
tapit avec un autre gar�on sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses
yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient
d�j� victorieux, se saisissent de lui, et l'�l�vent en l'air en signe
de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Mak�_ raniment leurs
forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat
recommence, et pendant sa dur�e, l'enfant est toujours lev� en l'air.
Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et d�cid�ment il est leur proie.
Son ma�tre l'�change contre un beau cheval, qu'un autre N�gre lui donne,
et l'on m�ne l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup
de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamn�s �
l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien
pour lui; on leur d�fend m�me de lui parler.
Les prisonniers, conduits sur de petits b�timens, ayant atteint le
rivage de la mer, _Mmadi-Mak�_ voyoit avec �tonnement de grandes maisons
flottantes, dont l'une le re�ut avec son troisi�me ma�tre; il pr�sume
que c'�toit un navire espagnol. Apr�s avoir essuy� une temp�te, ils
d�barquent sur une c�te, et le ma�tre promet � l'enfant de le conduire
� sa m�re. Celui-ci enchant� vit promptement �vanouir son esp�rance,
en trouvant, au lieu de sa m�re, l'�pouse de son ma�tre, qui le re�ut
d'ailleurs tr�s-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup
de bont�: le mari lui donna le nom d'Andr�, lui ordonna de conduire les
chameaux aux p�turages, et de les garder.
On ne peut dire de quelle nation �toit cet homme-l�, ni combien de temps
resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a �t�
r�dig�e derni�rement d'apr�s le r�cit de ses amis. Seulement on sait
qu'apr�s un assez long s�jour, le ma�tre lui annon�a son dessein de le
transporter dans une contr�e, o� il seroit mieux. _Mmadi-Mak�_ en fut
tr�s-content; la ma�tresse se s�para de lui avec regret; on s'embarque,
on arrive � Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente
qui, � ce qu'il paro�t, s'attendoit � le recevoir; elle le traite avec
beaucoup de bont�, lui donne un instituteur pour lui enseigner la
langue du pays, qu'il apprend avec facilit�: sa bonhomie lui concilie
l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une
N�gresse, nomm�e _Angelina_, � cause de sa douceur, et de ses bons
proc�d�s envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa
ma�tresse, a pour lui tous les soins d'une m�re, au point quelle veille
pr�s de lui une partie des nuits. Les m�decins les plus habiles sont
appel�s; son lit est entour� d'une foule de personnes qui attendent ses
ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il f�t baptis�: apr�s
des refus r�it�r�s, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-m�me
le bapt�me; la ma�tresse, extr�mement contente, ordonne les pr�paratifs
les plus magnifiques. Dans un salon, on �l�ve un dais richement brod�
au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la
maison sont pr�sens; on interpelle _Mmadi-Mak�_, couch� dans ce lit, sur
le nom qu'il d�sire avoir: par reconnoissance et par amiti� envers
la N�gresse _Angelina_, il veut �tre nomm� _Angelo_: on accueille sa
pri�re, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui
de Solimann. Il c�l�broit annuellement le jour de son entr�e dans
le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme
l'anniversaire de sa naissance.
Sa bont�, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher � tout
le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualit� de g�n�rai
imp�rial, fr�quentoit la maison o� demeuroit cet enfant; il con�ut pour
lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour
qu'on le lui donn�t. Cette demande fut combattue par la tendresse de la
marquise envers Angelo; elle c�da enfin, � des consid�rations d'int�r�t
et de prudence qui lui conseilloient de faire ce pr�sent au g�n�ral. Que
de larmes elle versa, en se s�parant du petit N�gre qui entroit avec
r�pugnance au service d'un nouveau ma�tre!
Les fonctions du prince �toient incompatibles avec une longue r�sidence
dans cette contr�e; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et
peut-�tre l'esprit de ce temps-l�, furent cause qu'il prit tr�s-peu de
soin de son �ducation. Angelo devenoit sauvage et col�re; il passoit ses
jours dans le d�soeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux ma�tre
d'h�tel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes
dispositions, malgr� son �tourderie, lui donna un instituteur, sous
lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours, � �crire
l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progr�s rapides dans
toutes les branches d'instruction, r�compens�rent le bon vieillard de
ses soins.
Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il �toit de tous ses
voyages, partageant avec lui les p�rils de la guerre; il combattoit �
c�t� de son ma�tre, qu'un jour il emporta bless�, sur ses �paules,
hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions,
non-seulement comme serviteur et ami fid�le, mais aussi comme guerrier
intr�pide, comme officier exp�riment�, surtout dans la tactique,
quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le mar�chal Lascy, qui
l'estimoit beaucoup, fit, en pr�sence d'une foule d'officiers, l'�loge
le plus honorable de sa bravoure, lui fit pr�sent d'un superbe sabre
turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa.
Son ma�tre mourut. Par son testament il avoit l�gu� Angelo au prince
Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps d�siroit l'avoir. Celui
ci demande � Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut
venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des pr�paratifs pour
le changement n�cessaire � sa mani�re de vivre. Dans l'intervalle,
l'empereur Fran�ois Ier le fait appeler, et lui fait la m�me offre, sous
des conditions tr�s-flatteuses. Mais la parole d'Angelo �toit sacr�e;
il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le g�n�ral
Lobkowitz, il �toit le g�nie tut�laire des malheureux, il transmettoit
au prince les pri�res de ceux qui cherchoient � obtenir quelque chose;
ses poches �toient toujours pleines de m�moires, de placets; ne pouvant
et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de
z�le que de succ�s ce devoir en faveur des autres.
Angelo suivit son ma�tre dans ses voyages, et � Francfort, lors du
couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, �
l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de
pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche � son
adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant
de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le
perdant regagna cette derni�re somme. Cet acte de d�licatesse de la part
d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des f�licitations
sans nombre. Les faveurs passag�res de la fortune ne l'�blouirent pas;
au contraire, se d�fiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de
somme consid�rable. Il s'amusoit aux �checs, et avoit la r�putation
d'�tre, en ce genre, un des plus forts joueurs.
A l'�ge de... il �pousa une veuve, madame de Cristiani, n�e Kellermann,
Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut �tre Angelo
avoit-il des raisons pour le cacher: un �v�nement post�rieur a justifi�
son silence. L'empereur Joseph II, qui s'int�ressoit vivement � tout ce
qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, m�me en prenant
son bras dans les promenades, d�couvrit un jour, sans en pr�voir les
suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait
appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce
qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui
avoit destin� des diamans d'une valeur assez consid�rable, dont Angelo
�toit par� quand il suivoit son ma�tre les jours de gala.
Angelo, qui avoit demand� si souvent pour d'autres, ne dit pas un
mot pour lui-m�me; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg
�loign�, une petite maison achet�e depuis long-temps, et appropri�e
pour son �pouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du
bonheur domestique. L'�ducation la plus soign�e de sa fille unique,
madame la baronne d'He�chtersleben qui n'existe plus, la culture de son
jardin, la soci�t� de quelques hommes �clair�s et vertueux, tels �toient
ses occupations et ses d�lassemens.
Environ deux ans apr�s la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son
neveu et h�ritier, le prince Fran�ois, aper�oit Angelo dans la rue; il
fait arr�ter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que tr�s-convaincu
de son innocence, il est r�solu de r�parer l'iniquit� de son oncle. Il
assigne en cons�quence � Angelo un traitement r�versible apr�s sa mort,
comme pension annuelle, � madame Solimann. La seule chose que le prince
demandoit d'Angelo, c'�toit d'inspecter l'�ducation de son fils, Louis
de Lichtenstein.
Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle
vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur
l'�l�ve recommand� � ses soins. Le prince voyant que la longueur du
chemin devoit �tre p�nible pour Angelo, surtout quand le temps �toit
mauvais, lui offrit une habitation. Voil� donc Angelo �tabli, pour la
seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il
y vivoit en retraite comme auparavant dans la soci�t� de quelques amis,
dans celle des savans, et livr� aux belles-lettres qu'il cultivoit
avec z�le. Son �tude favorite �toit l'histoire; son excellente m�moire
l'aidoit beaucoup; il �toit en �tat de citer les noms, les dates,
l'ann�e de naissance de toutes les personnes illustres, et des
principaux �v�nemens.
Son �pouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques
ann�es, par les tendres soins d'un �poux qui lui prodigua tous les
secours de l'art; mais enfin elle succomba. D�s-lors Angelo fit des
r�formes dans son m�nage; il n'invitoit plus d'amis � sa table; il
ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple � sa fille, dont
l'�ducation alors achev�e �toit enti�rement son ouvrage. Peut-�tre aussi
vouloit-il, par une �conomie s�v�re, assurer la fortune de cette fille
unique.
Angelo fit encore plusieurs voyages dans un �ge avanc�, tant�t pour ses
propres affaires, tant�t pour celles des autres, estim� et aim� partout:
on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit
r�pandus, � des �poques d�j� tr�s-�loign�es. Les circonstances l'ayant
conduit � Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en �toit gouverneur, le
combla d'amiti�s.
Il a joui, jusque vers la fin de sa carri�re, d'une sant� robuste; son
ext�rieur pr�sentoit � peine quelques sympt�mes de vieillesse, ce qui
occasionnoit des b�vues et des disputes amicales; car souvent des
personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le
prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'apr�s cette erreur.
Attaqu� d'un coup d'apoplexie dans la rue, � l'�ge de soixante et quinze
ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il
mourut le 21 novembre 1796, regrett� de tous ses amis, qui ne peuvent
penser � lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime
de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau.
Angelo �toit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionn�e; la
r�gularit� de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par
leur beaut� un contraste avec les id�es d�favorables qu'on a commun�ment
de la physionomie des N�gres; une souplesse extraordinaire dans tous les
exercices du corps, donnoit � son maintien, � ses mouvemens de la gr�ce
et de la l�g�ret�: � toute la d�licatesse de la vertu unissant un
jugement sain, relev� par des connoissances �tendues et solides, il
poss�doit six langues, l'italien, le fran�ais, l'allemand, le latin, le
boh�mien, l'anglais, et parloit surtout avec puret� les trois premi�res.
Comme tous ses compatriotes, il �toit n� avec un caract�re imp�tueux; sa
s�r�nit� inalt�rable et sa douceur, �toient cons�quemment d'autant plus
respectables, qu'elles �toient le fruit de combats difficiles, et de
beaucoup de victoires remport�es sur lui-m�me. Il ne lui �chappoit
jamais, m�me quand on l'avoit irrit�, aucune expression inconvenante.
Angelo �toit pieux sans �tre superstitieux; il observoit exactement tous
les pr�ceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il f�t au-dessous de
lui, de donner en cela l'exemple � sa famille. Sa parole, et ce qu'il
avoit r�solu apr�s de m�res r�flexions, �toient immuables, et rien ne
pouvoit le d�tourner de son dessein. Il conserva toujours le costume
de son pays; c'�toit une esp�ce d'habit fort simple, � la turque,
et presque toujours d'une blancheur �blouissante, qui relevoit avec
avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, grav� �
Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein.
CHAPITRE VI.
_Talens des N�gres pour les arts et m�tiers. Soci�t�s politiques
organis�es par les N�gres._
Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne,
Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park,
Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs,
qui, presque tous, ont v�cu en Afrique, rendent t�moignage � leurs
talens industriels; et Moreau Saint-M�ry les croit capables de r�ussir
dans les arts m�caniques et lib�raux[209]. Compulsez les auteurs qu'on
vient de citer, ouvrez l'Histoire g�n�rale des Voyages par Pr�v�t,
l'Histoire universelle par des Anglais, les d�positions faites � la
barre du parlement; tous parlent del� dext�rit� avec laquelle les N�gres
tannent et teignent les cuirs, pr�parent l'indigo et le savon, font des
cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent
pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires
d'une bonne qualit�, de tr�s-beaux ouvrages en or, en argent, en acier;
ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus
frappans, est l'adresse avec laquelle des N�gres parviennent �
construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul
morceau d'ivoire de tr�s-belles cannes qui ont pr�s de deux m�tres de
longueur[212].
[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p.
125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire
de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40,
etc.]
[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p.
90.]
[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., �d. in 4�. Hist.
univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.]
[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.]
[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de
Pomme Gouje)_, in-8�, Paris 1789.]
Dickson, qui a connu parmi eux des orf�vres et des horloger habiles,
parle avec admiration d'une serrure en bois, ex�cut�e par un N�gre [213].
[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.]
Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens,
par Fabbroni, je trouve ce passage: �Comment concevoir la mani�re dont
les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire
des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que
quelques N�gres de la c�te d'Afrique pratiquent encore[214].�
[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n� II, 1er brumaire an 7, p.
335.]
Golberry, qui s'�tend plus que les autres voyageurs sur l'industrie
africaine, reconno�t que les �toffes fabriqu�es par eux, sont d'une
finesse et d'une beaut� rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et
les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un go�t exquis; avec
les m�mes outils ils ex�cutent les ouvrages en fer les plus grossiers,
et les ouvrages en or les plus �l�gans; ils amincissent les cuirs au
point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils
emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux
d�licats[215].
[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et
t. II, p. 380, etc.]
Les m�mes observations s'appliquent aux N�gres de Malacca et d'autres
parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs � Manille.
Sandoval, qui les a fr�quent�s, assure que tous sont dou�s d'une grande
aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les
ouvrages � l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent
asiatique, a trouv� que les N�gres � cheveux longs sont tr�s-instruits,
parce qu'ils ont des �coles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent
les mousselines recherch�es que ce pays envoie en Europe. La France,
disoit un autre voyageur, est pleine des �toffes faites par les esclaves
noirs[217].
[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.]
[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du
Quesne_, t. II, p. 214.]
En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman,
on voit, que les habitans de l'Afrique int�rieure, plus moraux, plus
avanc�s dans la civilisation que ceux des c�tes, les surpassent encore �
travailler la laine, le cuir, le bois et les m�taux, � tisser, teindre
et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils
ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de
Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de
l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que
les Europ�ens; leurs limes sont sup�rieures � celles de France et
d'Angleterre[218].
[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of
_Frederic Horneman Travels_, in-4�, London 1802, p. 33 et suiv.]
Ces d�tails font d�j� pressentir ce qu'on doit penser quand, pour
ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une
nation civilis�e. Un probl�me non r�solu, jusqu'� pr�sent, mais non pas
insoluble, c'est la mani�re de concilier le d�veloppement de toutes les
facult�s intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer
cette corruption que les arts d'agr�mens tra�nent, je ne dis pas
in�vitablement, mais constamment � leur suite.
Quoi qu'il en soit, en nous bornant � l'acception que pr�sente l'id�e de
sociabilit�, c'est-�-dire, d'aptitude � vivre avec les hommes en rapport
de services mutuels; l'id�e d'un �tat polic� qui a une forme constitu�e
de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes,
des propri�t�s, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages
ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et
commerciaux; qui pourroit disputer � plusieurs peuples noirs la qualit�
de civilis�s? Seroit-ce � ceux dont parle L�on l'Africain qui, dans les
montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont
b�ti des villes o� ils cultivent les sciences et les arts? Une relation
ins�r�e dans la collection de Prev�t, les d�peint comme plus avanc�s que
beaucoup de nations europ�ennes[219].
[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.]
Bosman, qui trouva le pays d'Agonna tr�s-bien gouvern� par une femme
[220], s'enthousiasme � l'aspect de celui de Juida, du nombre des
villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un si�cle apr�s, son
r�cit a �t� confirm� par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte
l'intr�pidit� et l'habilit� des Juda�ques[221]. Les d�tails de la vie
pr�sentent chez eux une complication d'�tiquettes et de civilit�s plus
�tendues qu'� la Chine; la sup�riorit� de rang y a bien, comme partout,
ses pr�tentions orgueilleuses, mais les personnes d'�gale condition qui
se rencontrent, s'agenouillent et se b�nissent[222]. Sans approuver ce
c�r�monial minutieux, il faut cependant y reconno�tre les traits d'une
nation qui a franchi la barbarie.
[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.]
[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8�, Paris
1789.]
[Note 222: _Bosman_, lettre 18.]
Deniau, consul fran�ais, qui a r�sid� treize ans � Juida, m'assuroit
que le gouvernement de cette contr�e peut rivaliser, en astuces
diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionn� cet art funeste.
Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha,
reine d'Angola, morte en 1663, � quatre-vingt-deux ans, � qui un esprit
�minent, et une intr�pidit� f�roce assurent une place dans l'histoire.
Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa
vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la
vie aux malheureux qu'elle avoit fait p�rir.
En partant des id�es re�ues parmi nous, commun�ment on croit qu'un
peuple n'est pas civilis�, s'il n'a des historiens et des annales. Nous
ne pr�tendons pas mettre les N�gres au niveau de ceux qui, h�ritiers des
d�couvertes de tous les �ges, y ajoutent les leurs; mais peut-on inf�rer
de l� que les N�gres sont incapables d'entrer en partage du d�p�t des
connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne poss�de pas, on �toit
inhabile � poss�der, les descendans des anciens Germains, Helv�tiens,
Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps o� ils
n'avoient pas m�me l'�quipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons
runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues
et d�figur�es par le cours des si�cles, comme en ont toutes les
peuplades n�gres; et, n�anmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont
ils faisoient partie, une existence et des conf�d�rations politiques,
un gouvernement r�gulier, des assembl�es nationales, et surtout leur
libert�.
Nous conviendrons, avec l'historien de la Jama�que, que l'�tat de la
l�gislation dans chaque pays, peut indiquer (seulement � quelques
�gards) le degr� de civilisation; car, en appliquant cette mesure �
l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abrog�e,
qui autorise un mari � vendre sa femme, est un sympt�me de civilisation
perfectionn�e? La m�me question peut �tre faite sur les lois
n�roniennes, qui r�duisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes.
Malgr� les t�ches qui d�parent la constitution britannique, on ne peut
lui �ter l'avantage d'�tre une de celles qui savent le mieux allier la
s�curit� de l'�tat avec la libert� individuelle; sous des formes moins
compliqu�es, la m�me chose existe chez plusieurs de ces nations noires,
� qui Long refuse la facult� de combiner des id�es[223]. Sur la plupart
des c�tes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler
microscopiques, o� le chef n'a que l'autorit� d'un p�re de famille[224].
Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits �tats, le gouvernement est
monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est temp�r� par les chefs des
tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225].
[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.]
[Note 224: _Beaver_, p. 328.]
[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.]
Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont
organis�s en r�publique; quoique s�par�s par des sables arides du roi
de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se
brouilla avec le gouvernement du S�n�gal, dont il ne recevoit plus de
_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, r�cemment �tablis � Gor�e,
il leur proposa de l'aider � r�duire ce peuple. Pour les stimuler, il
all�guoit que les Daccas n'�toient pas comme les autres N�gres soumis
� un chef, mais libres comme l'�toient les Fran�ais. Ce trait de
diplomatie africaine m'a �t� communiqu� par Broussonnet.
Voil� donc des peuples qui ont saisi les id�es compliqu�es de
constitution, de gouvernement, de trait�s et d'alliances; s'ils n'ont
pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit
na�tre.
Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est
�lective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est
mort, on confie � trois anciens ou notables, le droit de choisir son
successeur parmi les enfans du d�c�d�, sans �gard � la primog�niture.
L'�lu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du d�funt,
dont on prononce l'�loge ou la condamnation, suivant qu'il l'a m�rit�,
et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le
bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez
les peuples voisins[226].
[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.]
Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un
fort portugais, qui attendoit l'envoy� d'un roi africain, ordonne les
pr�paratifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige
de l'opulence. L'envoy� arrive; il est introduit dans un salon
magnifiquement d�cor�; le commandant est assis sous un dais, on n'offre
pas m�me un si�ge � l'ambassadeur n�gre; il fait un signe, � l'instant
deux esclaves de sa suite se placent � genoux, et les mains � terre sur
le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant,
est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, r�pond le N�gre, a
cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme
moi.... et il part[227].
[Note 227: Anecdote racont�e par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur
des _Anecdotes africaines_ rapporte la m�me chose Zingha; il ajoute que
quand elle se leva, l'esclave �tant rest�e dans la m�me posture, on le
lui fit observer; elle r�pondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais
deux fois sur le m�me si�ge; il reste � la maison dans laquelle elle l'a
occup�.]
Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces �tats
n�gres, o� l'on ne parle du roitelet qu'� travers une sarbacane; o�
quand il a d�n�, un h�raut annonce qu'alors les autres potentats du
monde peuvent d�ner � leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de
Kakongo qui, r�unissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale
une coupe de vin de palmier � chaque sentence qu'il prononce, sans quoi
elle seroit ill�gale, et termine quelquefois cinquante proc�s dans
une s�ance[228]. Mais ils furent aussi barbares les anc�tres des Blancs
civilis�s; comparez la Russie du quinzi�me si�cle, et celle du
dix-neuvi�me.
[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.]
On vient d'�tablie que dans les r�gions africaines, il est des �tats o�
l'art social a fait des progr�s. De nouvelles preuves vont �lever cette
v�rit� jusqu'� l'�vidence.
Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriam�tres de
longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses.
Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y r�pandant
ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion
et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des
Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des �coles[229]. les N�gres, au
rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats
pour d�fendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la
domesticit� est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est tr�s-doux. Ce
voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique, � S�go, ville
de trente mille ames, quoiqu'inf�rieure en tout � Jenne, � Tombuctoo et
� Houssa.
[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance
of the report, p. 136.]
[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.]
Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent �tre joints
les Boushouanas, visit� par Barrow, qui vante l'excellence de leur
caract�re, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent.
Ils ont aussi franchi les bornes qui s�parent le sauvage de l'homme
civilis�, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires
chr�tiens pourroient exercer utilement leur z�le dans ce pays. Likakou,
leur capitale, ville de dix � quinze mille ames, est situ�e � cent
vingt-cinq myriam�tres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef
a droit de d�signer son successeur; mais en tout il agit d'apr�s les
voeux du peuple, que lui transmet son conseil compos� de vieillards; car
chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorit� sont encore comme chez
les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant
que des contre-temps, dont Barrow donne le d�tail, l'ayent emp�ch�
d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avanc�s dans
la civilisation, qui n'ont aucune id�e de l'esclavage, et chez lesquels
on trouve de grandes villes, o� divers arts sont florissans [232].
J'oubliois de dire, d'apr�s Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un
seul mendiant, except� les aveugles, qui vont r�citer des passages du
Coran, ou chanter des couplets[233].
[Note 231: _V_. Voyage � la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.]
[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.]
[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.]
Des colons reprochent aux N�gres marrons, si improprement appel�s
rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue � la Jama�que,
de n'avoir pas organis� un �tat qui, en restreignant la libert�
individuelle, assureroit la libert� sociale. Tout ce qu'on vient de lire
est une r�ponse anticip�e � cette objection. Se pourroit il que les arts
de la paix fussent cultiv�s par une troupe fugitive, toujours cach�e
dans les for�ts et les marais, toujours occup�e � se nourrir et � se
d�fendre contre ses oppresseurs, qui sont les v�ritables r�volt�s?...
oui, r�volt�s contre tous les sentimens de la justice et de la nature.
On objectera peut-�tre encore que les N�gres de Ha�ti n'ont pu, jusqu'�
pr�sent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils
se d�chirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre
r�volution, sacr�e dans ses principes, calomni�e par ceux dont les
efforts sont parvenus � la d�naturer dans sa marche et ses r�sultats,
n'a t-on pas vu tous les genres de cruaut�? N'avoit-on pas, suivant
l'expression d'un d�put�, mis la nation en coupe r�gl�e, et allum� un
volcan qui a d�vor� plusieurs g�n�rations? La main de l'�tranger a
souvent agit� parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui
n'est pas probl�matique. En 1807, un �crivain anglais maudissoit encore
la perversit� rafin�e, par laquelle les gouvernemens europ�ens ont,
dit-il, vici� et _infernalis�_ l'esprit de cette r�volution fran�aise,
dont le but �toit louable, mais qu'ils ont envisag�e comme Satan
envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains �trang�res
n'en ayent fait autant � Saint-Domingue? Six mille N�gres et Mul�tres
se joignirent autrefois aux Cara�bes, concentr�s dans les �les de
Saint-Vincent et la Dominique. Ces Cara�bes noirs, sont robustes et
fiers de leur ind�pendance[235]; toutes les donn�es acquises sur leur
compte par des hommes qui les ont fr�quent�s, portent � croire que leur
�tat social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec
raison la rapacit� de l'Europe, et s'ils pouvoient go�ter en paix les
fruits de leurs champs qu'ils auroient cultiv�s sans trouble. Depuis un
si�cle, ils luttent sans rel�che contre les �l�mens et les tyrans.
[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.]
[Note 235: _V._ De l'influence de la d�couverte de l'Am�rique sur le
bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8�, Paris 1788, p. 74 et
suiv.]
La province de Fernanbouc, dans l'Am�rique m�ridionale, a vu un corps
politique form� par des N�gres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles,
r�volt�s_, dans un M�moire curieux sur le Br�sil, d'apr�s Barloeus et
Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est ins�r� dans
sa Traduction de Barrow[236].
[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum
historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America
portugueza, l. VIII. Voyage � la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.]
Entre les ann�es 1620 et 1630, des N�gres fugitifs, unis � quelques
Brasiliens, avoient form� deux �tats libres, le grand et le petit
Palmar�s, ainsi nomm�s de la quantit� de palmiers qu'ils avoient
plant�s. Le grand Palmar�s fut presqu'enti�rement d�truit par les
Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui paro�t avoir ignor�, dit
Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration
en 1650, pour leur commencement r�el.
A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de
Fernanbouc, accoutum�s aux souffrances et aux combats, r�solurent de
former un �tablissement qui assur�t leur libert�. Quarante, d'entr'eux,
en devinrent les fondateurs, et bient�t leur troupe se grossit par une
multitude d'autres N�gres et Mul�tres. Mais n'ayant pas de femmes, ils
ex�cut�rent, sur une vaste �tendue de pays, un enl�vement pareil � celui
des Sabines. Devenus formidables � tout le voisinage, les Palmaresiens
adopt�rent une forme de culte qui �toit, si on peut le dire, une
parodie du christianisme; ils cr��rent une constitution, des loix, des
tribunaux, choisirent un chef nomm� _Zombi_, c'est-�-dire, _puissant_,
dont la dignit� �toit � vie, mais �lective; ils fortifi�rent leurs
villages plac�s sur des �minences, et sp�cialement leur capitale, dont
la population �toit de vingt mille ames; ils �levoient des animaux
domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus d�crit leurs jardins,
leur culture de cannes � sucre, de patates, de manioc, de millet, dont
la r�colte �toit signal�e par des f�tes et des chants joyeux. Pr�s de
cinquante ans s'�toient �coul�s sans qu'ils fussent attaqu�s; mais en
1696, les Portugais combin�rent une exp�dition pour surprendre les
Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef � leur t�te, firent des
prodiges de valeur; enfin, subjugu�s par des forces sup�rieures, les uns
se donn�rent la mort pour ne pas survivre � la perte de leur libert�;
les autres, livr�s � la rage des vainqueurs, furent vendus et dispers�s:
ainsi s'�teignit une r�publique qui pouvoit r�volutionner le nouveau
Monde, et qui �toit digne d'un meilleur sort.
A la fin du dix-septi�me si�cle, l'iniquit� d�truisit la colonie de
Palmar�s. A la fin du dix-huiti�me, la justice et la bienveillance ont
cr�� celle de Sierra-Leone, dont on va parler.
D�s l'an 1751, Franklin avoit �tabli en principe, que le travail d'un
homme libre co�te moins cher, et produit plus que celui d'un esclave.
Smith et Dupont de Nemours, d�velopp�rent cette id�e par des calculs
d�taill�s, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_
l'autre, dans le sixi�me volume des _Eph�m�rides du citoyen_, publi� en
1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de
porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les c�tes
des �tablissemens de N�gres libres, pour y cultiver les denr�es
coloniales.
Cette id�e saisie par Fothergil, a �t� reproduite par Demanet, Golberry,
Postleth-Wright qui, dans les deux �ditions de son Dictionnaire de
commerce, s'est montr� successivement l'antagoniste et l'apologiste des
N�gres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la
traite, en demande pardon � Dieu et au genre humain; Pelletan, qui
regarde cette colonisation comme le moyen assur� de changer la face de
ces contr�es d�sol�es; Wadstrom qui a publi� le r�sultat de son voyage
en Afrique avec Sparrman.
Mais d�j� le docteur Isert avoit tent� de l'ex�cuter � Aquapin, sur les
rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des
moeurs de ses colons n�gres. Il a eu des successeurs dans la direction
de cet �tablissement, dont j'ignore la situation actuelle.
En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre � Bulam. Cette
tentative �choua comme celle de Cayenne avoit �chou� en 1763, et par les
m�mes causes, plan vicieux, mauvaise ex�cution, impr�voyance. Beaver,
qui a publi� en tr�s-grand d�tail la relation de l'�tablissement
commenc� � Bulam, prouve la possibilit� de la r�ussite, il en
indique les moyens[237]. Par l� m�me, son livre seroit une r�ponse �
Barr�-Saint-Venant, qui r�voque en doute cette possibilit�, si d�j�
celui-ci n'�toit r�fut� par l'existence de la colonie form�e �
Sierra-Leone.
[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.]
Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas d�sign� le lieu qu'ils
croyoient propre � r�aliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit,
entre les huiti�me et neuvi�me degr�s de latitude nord, Sierra-Leone,
dont le sol est fertile et le climat temp�r�. L'on obtint de deux petits
rois voisins un territoire assez consid�rable. Grandville-Sharp se
concerta avec le comit� de Londres pour le soulagement des _pauvres
Noirs_, alors pr�sid� par le c�l�bre Jonas Hanway; ainsi les principaux
coop�rateurs sont, 1�. Smeathman, qui apr�s un s�jour de quatre ans en
Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives � son plan
de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point �crit, mais sa conduite
fut un mod�le de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut
bien un gros livre: �Si chacun �toit persuad� qu'on trouve son bonheur
en travaillant � celui des autres, bient�t le genre humain seroit
heureux�.
2�. Thorneton, qui avoit projet� de transporter d'Am�rique en Afrique
des N�gres �mancip�s.
3�. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, min�ralogiste, l'un et l'autre
Su�dois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en
Europe.
4�. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya � ses frais un b�timent de
cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; pr�c�demment
il avoit publi� son plan de constitution et de l�gislation pour les
colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce,
Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru � cette entreprise, par
leur argent, leurs �crits, leurs conseils; ce sont les m�mes dont le
z�le �clair� et l'imperturbable pers�v�rance ont enfin obtenu le bill
qui abolit la traite.
[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended
settlement on the green coast of Africa, etc.]
La l�gislature y ajoutera sans doute des mesures d'ex�cution dont
la n�cessit� est d�montr�e par Willeberforce, dans sa lettre � ses
commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera � jamais le
trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de
tourner actuellement ses regards vers cette �le martyris�e depuis des
si�cles; vers cette Irlande o� quatre millions d'individus sont frapp�s
de l'exh�r�dation politique, calomni�s et pers�cut�s comme catholiques,
par le gouvernement d'une nation qui a tant vant� la libert� et la
tol�rance. Si, malgr� les orages politiques qui dans les deux Mondes
�l�vent des barri�res entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les
yeux des honorables d�fenseurs de l'esp�ce humaine dans d'autres
contr�es, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec int�r�t que j'eus
avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson
et Jo�l Barlow y liront, que par de l� les mers ils ont un ami aussi
invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons �
Sierra-Leone.
[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade,
addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W.
Wilberforce,_ in-8�, London 1807.]
Un des articles constitutifs de cet �tablissement en exclut les
Europ�ens, dont en g�n�ral on redoute l'influence corruptrice, et n'y
admet que les agens de la compagnie. La premi�re embarcation, en
1786, �toit compos�e de quelques Blancs n�cessaires � la direction de
l'�tablissement, et de quatre cents N�gres. Cette tentative eut tr�s-peu
de succ�s, jusqu'� ce qu'elle fit place � une autre fond�e sur de
meilleurs principes, et qui fut incorpor�e par un acte du Parlement, en
1791. L'ann�e suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la
nouvelle �cosse, qui, dans la guerre d'Am�rique, avoient combattu
pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux �toient de Sierra-Leone; ils
revirent avec attendrissement la terre natale d'o� ils avoient �t�
arrach�s dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient
quelquefois visiter la colonie naissante, une m�re tr�s-�g�e reconnut
son fils, et se pr�cipita dans ses bras en fondant en larmes; bient�t
des indig�nes de cette c�te se r�unirent � ceux qu'on avoit ramen�s de
la nouvelle �cosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais
ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activit�, de l'intelligence pour
les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_
ou _Ville-Libre_, avoit d�j�, il y a dix ans, neuf rues et quatre
cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de l� s'�l�ve
_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp.
D�s l'an 1794, on comptoit dans leurs �coles environ trois cents �l�ves,
dont quarante natifs, dou�s presque tous d'une conception facile; on
leur enseigne l'art de lire, d'�crire, de compter; de plus aux filles
les ouvrages de leur sexe, aux gar�ons la g�ographie et un peu de
g�om�trie.
La plupart des N�gres venus d'Am�rique �tant m�thodistes ou baptistes,
ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assembl�es, pour leur culte,
et cinq ou six pr�dicateurs noirs, dont la surveillance a contribu�
puissamment au maintien du bon ordre. Les N�gres remplissent avec
fermet�, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles
du _jury_, car on l'a �tabli dans cette colonie: ils se montrent m�me
tr�s-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant inflig� de sa
propre autorit� quelques punitions, les condamn�s d�clar�rent qu'ils
vouloient �tre jug�s par leurs pairs, apr�s le _verdict_. En g�n�ral,
ils sont pieux, sobres, chastes, bons �poux, bons p�res, donnent des
preuves multipli�es de sentimens honn�tes; et malgr� les �v�nemens
d�sastreux de la guerre[240], et des �l�mens qui ont ravag� cette
colonie, on y go�te presque tous les avantages de l'�tat social. Ces
faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de
Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a �t� remise par le c�l�bre
Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi
de Marrons de la Jama�que, qu'on y d�porta contre la foi du trait�
qu'ils avoient conclu avec le g�n�ral Walpole, et malgr� ses
r�clamations[242].
[Note 240: En 1794, une escadrille fran�aise, occup�e � d�truire les
�tablissemens anglais sur la c�te occidentale d'Afrique, d�truisit,
en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a �t� un titre
d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu � l'Institut un m�moire o�,
apr�s avoir compuls� les registres du commandant de l'escadrille, j'ai
prouv� que son attaque dirig�e contre Sierra-Leone, �toit le fruit d'une
erreur. Il croyoit que c'�toit une entreprise purement mercantile, et
non un �tablissement philanthropique. Ce m�moire a �t� publi� dans la
D�cade philosophique, n� 67, et ensuite imprim� s�par�ment. La colonie
de Sierra-Leone, ruin�e une seconde fois pendant la guerre, a lutt�
contre ses malheurs, et s'est r�tablie.]
[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of
direction of Sierra-Leone company, etc.; et particuli�rement celui de
l'an 1794, p. 55 et suiv.]
[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.]
Il paro�t que toutes choses �gales d'ailleurs, les pays o� l'on doit
trouver le moins d'�nergie et d'industrie, sont ceux o� la chaleur
excessive porte � l'indolence, o� les besoins physiques, tr�s-restreints
par cette temp�rature, trouvent facilement � se satisfaire par
l'abondance des denr�es consommables. Il semble encore que, d'apr�s ces
causes, la servitude doit s'attacher aux climats br�lans, et que la
libert�, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles
entre les tropiques que dans les latitudes plus �lev�es. Mais qui
pourroit ne pas rire de la gravit� avec laquelle Barr�-Saint-Venant (que
d'ailleurs j'estime) assure que les N�gres, incapables de faire un seul
pas vers la civilisation, seront �dans vingt mille si�cles ce qu'ils
�toient il y a vingt mille si�cles; la honte, dit-il, et le malheur de
l'esp�ce humaine[243]�. Tant de faits accumul�s r�futent surabondamment
ce planteur si instruit de ce qu'�toient les N�gres avant leur
existence, et qui nous r�v�le proph�tiquement ce qu'ils seront dans
vingt mille si�cles. Il y a long-temps que les indig�nes d'Afrique et
d'Am�rique se seroient �lev�s � la civilisation la plus d�velopp�e, si
l'on e�t employ� � cette bonne oeuvre la centi�me partie d'efforts,
d'argent et de temps qu'on a consum�s � tourmenter, � �gorger plusieurs
millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe.
[Note 243: V. _Barr�-Saint-Venant_, p. 119.]
CHAPITRE VII.
_Litt�rature des N�gres._
Willeberforce, de concert avec les membres de la soci�t� qui s'occupe
de l'�ducation des Africains, a fond� pour eux une esp�ce de coll�ge �
Clapham, distant de Londres d'environ deux myriam�tres. Les premiers
qu'on y a plac�s sont vingt-un enfans envoy�s par le gouverneur de
Sierra-Leone. J'ai visit� cet �tablissement en 1802, pour m'assurer,
par moi-m�me, du progr�s des �l�ves, et j'ai vu qu'entre eux et les
Europ�ens il n'existoit de diff�rence que celle de la couleur. La m�me
observation a �t� faite, 1�. � Paris, au coll�ge de la Marche, o�
Coesnon, ancien professeur de l'Universit�, avoit r�uni un nombre
d'enfans n�gres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme
moi, examin� et suivi les �l�ves dans les d�tails habituels de la vie,
dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront
mon t�moignage. 2�. Elle a �t� faite � l'�cole des N�gres de
Philadelphie, par un homme calomni� avec acharnement, puis assassin�
judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probit� rigide, qui est mort
pauvre comme il avoit v�cu. 3�. Elle a �t� faite � Boston, par le consul
fran�ais Giraud, sur une �cole de quatre cents Noirs qui sont �lev�s
s�par�ment. La loi autorise leur m�lange avec les petits Blancs; mais
ceux-ci les tourmentoient par suite d'une pr�vention h�r�ditaire qui
n'est point encore totalement effac�e, et qui, � partir des principes de
la droite raison, n'est fl�trissante que pour les Blancs, fl�trissante
surtout pour les loges de francs-ma�ons de cette ville; elles
fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visit� la loge
africaine. Une seule fois, elle a �t� plac�e sur la m�me ligne,
lorsqu'au service fun�bre pour Washington, elle fit partie du cort�ge.
[Note 244: _V._ ses Voyages, t. II, p. 2.]
Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les N�gres les facult�s
intellectuelles, aussi susceptibles de d�veloppement que chez les
Blancs, j'avois oubli� de citer Ramsay[245], Hawker[246], Beckford[247];
il pr�tendoit ce bon Wadstrom qu'� cet �gard les Noirs ont la
sup�riorit�[248]; et l'ancien consul am�ricain Skipwith est du m�me avis.
[Note 245: _V._ Objections to the abolition of the slave trade with
answers, etc, by _Ramsay_, in-8�, London 1778.]
[Note 246: Sermon, in-4�, 1789.]
[Note 247: _V._ Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica,
in-8�, London 1788, p. 84 et suiv.]
[Note 248: _V._ Observations on the slave trade, in-8�, London 1789.]
Clenard comptoit � Lisbonne plus de Maures et de N�gres que de Blancs,
et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes[249]. Les choses ont
bien chang�; le savant secr�taire de l'acad�mie de Portugal, Correa
de Serra, cite plusieurs N�gres instruits, avocats, pr�dicateurs
et professeurs qui, � Lisbonne, � Riojaneiro, et dans les autres
possessions portugaises, se sont signal�s par leurs talens. En 1717, le
N�gre don Juan Latino enseignoit � S�ville la langue latine; il v�cut
cent dix-sept ans[250]. La brutalit� de ces Africains dont parle
Clenard, n'�toit que le r�sultat de l'oppression et de la mis�re:
lui-m�me reconno�t ailleurs leur aptitude. �J'enseigne, dit-il, la
litt�rature � mes esclaves n�gres; j'en ferai un jour des affranchis, et
j'aurai mon _Diphilus_ comme Crassus, mon _Tyron_ comme Ciceron; ils
�crivent d�j� fort bien, et commencent � entendre le latin; le plus
habile me fait la lecture � table[251]�.
[Note 249: _V._ Vari�t�s litt�raires, in-8�, Paris 1786, t. I, p. 39.]
[Note 250: Fait communiqu� par _de Lasteyrie_.]
[Note 251: _Ibid._, p. 88.]
Lobo, Durand, Demanet, qui ont r�sid� long-temps, le premier en
Abyssinie, les autres en Guin�e, trouvent aux N�gres un esprit vif et
p�n�trant, un jugement sain, du go�t, de la d�licatesse[252]. Divers
�crivains ont recueilli des reparties brillantes, des r�ponses
vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapport�e
par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son ma�tre r�veilloit, en
disant: _N'entends-tu pas ma�tre qui appelle?_ le pauvre N�gre ouvre les
yeux et les referme aussit�t, en disant: _Sommeil n'a pas de ma�tre_.
[Note 252: V. _Durand_, p. 58. _Demanet_, Histoire de l'Afrique
fran�aise, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo_,
in-4�, Paris 1728, p. 680.]
Quant � leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans
le Levant. Tel �toit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit
gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques
ont �t� c�l�br�s par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le p�re m'a dit
avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des N�gres � la t�te de
grandes maisons de commerce, recevant des envois, exp�diant des b�timens
sur toutes les c�tes de l'Inde. Il avoit achet� � Philadelphie, et amen�
en France un jeune N�gre de l'int�rieur de l'Afrique, enlev� � un �ge o�
d�j� sa m�moire avoit recueilli quelques notions g�ographiques sur le
pays qui l'avoit vu na�tre. Le naturaliste l'�levoit soigneusement, et
se proposoit, apr�s son �ducation finie, de le renvoyer dans son pays
natal, comme voyageur, pour explorer des contr�es peu connues; mais
Michaud �tant all� mourir sur les c�tes de Madagascar, son N�gre, qui
l'avoit suivi, a �t� vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait
droit aux r�clamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanit�.
Quelquefois, chez les Turcs, les N�gres arrivent aux postes les plus
�minens; les �crivains s'accordent � citer le Kislar-Aga, ou chef des
eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse
profonde et d'une exp�rience consomm�e[253].
[Note 253: _V_. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des
Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.]
Adanson, �tonn� de voir les N�gres du S�n�gal lui nommer un grand nombre
d'�toiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de
bons instrumens ils deviendroient bons astronomes[254].
[Note 254: _V_. Voyage au S�n�gal, p. 149.]
Sur divers points de la c�te il y a des N�gres sachant deux ou trois
langues, et faisant les fonctions d'interpr�tes[255]. En g�n�ral ils ont
la conception rapide, et jouissent d'une m�moire surprenante. Villaut,
Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque[256]. Stedman a connu
un N�gre qui savoit le Coran par cour; on raconte la m�me chose de
Job-ben-Saiomon, fils du roi mahom�tan de Bunda, sur la Gambie. Salomon,
pris en 1730, fut conduit en Am�rique, et vendu dans le Maryland. Une
suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le _More-lak_,
le conduisirent en Angleterre, o� son air de dignit�, la douceur de son
caract�re, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier
Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Apr�s
avoir �t� accueilli avec distinction � la cour de Saint-James, la
compagnie d'Afrique, qui s'y int�ressoit, le fit reconduire � Bunda en
1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans
tu es le premier que j'aye vu revenir des �les am�ricaines. Salomon
�crivit � ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent
traduites et lues avec int�r�t. Son p�re �tant mort, il lui succ�da, et
se fit aimer dans ses �tats[257].
[Note 255: V. Clarckson, p. 125.]
[Note 256: V. _Prevot_, t, IV, p. 198.]
[Note 257: _V_. le More-lack (par _le Cointe-Marsillac_), in-8�, Paris
1789, c. XV.]
Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses �tudes,
avoit embrass� avec un succ�s �clatant divers genres de sciences, et
appris l'h�breu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui
donnoit de grandes esp�rances, mourut peu de temps apr�s son retour en
Afrique.
Ramsay, qui a pass� vingt ans au milieu des N�gres, leur attribue l'art
mimique � tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos
Roscius modernes.
Labat assure qu'ils sont naturellement �loquens. Poivre fut souvent
�tonn� par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir
ins�rer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs,
qu'on peut lire avec plaisir, m�me apr�s celui de Logan[258].
[Note 258: _V_. Voyage � Madagascar et aux Indes occidentales, par
_Rochon_, in-8�, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.]
Stedman, qui les croit capables de grands progr�s, et qui leur accorde
sp�cialement le g�nie po�tique et musical, �num�re leurs instrumens �
corde et � bouche au nombre de dix-huit[259]; et cependant on ne voit
pas dans sa liste leur fameux balafou[260], form� d'une vingtaine de
tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui r�sonne comme un petit
orgue.
[Note 259: V. _Stedman_, c. XXVI.]
[Note 260: D'autres disent _balafat_ ou _balafo_, et le comparent �
une �pinette.]
Grainger d�crit une sorte de guitare invent�e par les N�gres, sur
laquelle ils jouent des airs qui respirent une m�lancolie douce et
sentimentale[261]; c'est la musique des coeurs afflig�s. La passion
des N�gres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est
l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies r�sultantes de
leur �tat de d�tresse et de malheur[262].
[Note 261: The sugar cane, a poem, in four books, by _James Grainger_,
in-4�, 1764.]
[Note 262: _V_. American Museum, t. IV, p. 82.]
Le docteur Gall m'assurait qu'aux N�gres manquent les deux organes de
la musique et des math�matiques. Quand sur le premier article, je lui
objectois qu'un des caract�res les plus saillans des N�gres est leur
go�t invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit
leur incapacit� de perfectionner ce bel art. Mais l'�nergie de ce
penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est
d'exp�rience que les hommes r�ussissent dans les �tudes vers lesquelles
une propension d�cid�e, une volont� forte les entra�nent. Qui peut
pr�sager � quel point les N�gres excelleront dans cette partie, quand
les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-�tre
auront-ils des Gluck et des Piccini. D�j� Gossec n'a pas d�daign� de
transporter, dans une pi�ce de circonstance, le _Camp de Grand-Pr�,_ un
air des N�gres de Saint-Domingue.
La France eut jadis ses Trouv�res et ses Troubadours, comme l'Allemagne
ses _Min-Singer,_ et l'�cosse ses _Minstrells._ Les N�gres ont les
leurs, nomm�s _Griots,_ qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait
dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes,
les _Griotes,_ font � peu pr�s le m�tier des _Alm�es_ en �gypte, des
_Bayad�res_ dans l'Inde[263]. C'est un trait de conformit� de plus avec
les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces _Trouv�res,_ ces
_Min-Singer,_ ces _Minstrells_ furent les devanciers de Malherbe,
Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout
pays le g�nie est l'�tincelle rec�l�e dans le sein du caillou; d�s
qu'elle est frapp�e par l'acier, elle s'empresse de jaillir.
[Note 263: V. _Golberry,_ ibid.]
Au seizi�me si�cle, Louise Labb�, de Lyon, surnomm�e _la belle
Cordi�re,_ par allusion � l'�tat de son mari.
Au dix-septi�me si�cle, Billaut, surnomm� ma�tre Adam, menuisier �
Nevers.
Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de
chemin�es dans le m�me pays, avoient pr�sent� le ph�nom�ne du talent
po�tique uni � des professions qui repoussent commun�ment l'id�e d'un
esprit cultiv�; le go�t le plus s�v�re les maintient au Parnasse,
quoiqu'il ne leur assigne pas les premi�res places. Le voyageur Pratt
proclame Hubert Pott le p�re de la po�sie �l�giaque en Hollande[264]; et
dans l'�dition donn�e � Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe
plac�e au frontispice repr�sente Apollon couronnant de lauriers le po�te
ramoneur[265].
[Note 264: V. _Pratt,_ t. II, p. 208.]
[Note 265: _Beronicius_ a fait des po�sies latines; son po�me en deux
livres, intitul�: _Georgarchontomachia,_ ou Combat des paysans et des
grands, a �t� traduit en vers hollandais, et le tout a �t� r�imprim�
in-8�, � Middelbourg, en 1766.]
De nos jours, un domestique de Glats, en Sil�sie, s'est fait remarquer
par ses romans[266]. Bloomfield, valet de charrue, a publi� des po�sies
imprim�es plusieurs fois, et dont une partie a �t� traduite dans notre
langue[267]. Greensted, servante � Maidstone, et une simple laiti�re de
Bristol, Anne Yearsley, se sont plac�es au rang des po�tes. Les malheurs
des N�gres ont �t� l'objet des chants de cette derni�re, dont les
oeuvres ont eu quatre �ditions. De m�me on a vu quelques-uns de ces
Africains, que l'iniquit� voue au m�pris, franchir tous les obstacles
que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs
sont entr�s comme �crivains dans la carri�re litt�raire.
[Note 266: _V._ La Prusse litt�raire, par _Denina,_ article Peyneman.]
[Note 267: _V._ Contes et Chansons champ�tres, par _Robert
Bloomfield,_ traduit par _de La Vaisse,_ in-8�, Paris 1802.]
Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la litt�rature des
Turcs[268], beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient
une, furent �tonn�es d'apprendre que Constantinople poss�de treize
biblioth�ques publiques. La surprise sera-t-elle moindre � l'annonce
d'ouvrages compos�s par des N�gres et des Mul�tres? Parmi ceux-ci, je
pourrois nommer Castaing, qui a montr� du talent po�tique, ses pi�ces
ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du _Pr�cis des
G�missemens des Sang-m�l�s_[269], Milscent, qui dans un de ses �crits
a pris le nom de Michel Mina, tous Mul�tres des Antilles; et Julien
Raymond, �galement Mul�tre, associ� de la classe des sciences morales et
politiques de l'Institut, pour la section de l�gislation. Sans avoir la
pr�tention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer
l'�nergie avec laquelle il a d�fendu les hommes de couleur et N�gres
libres. Il a publi� une foule d'opuscules, dont la collection importante
pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures
d�bit�es par des colons[270].
[Note 268: Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3
vol. in-8�, Venezia 1787.]
[Note 269: Par _P.M.C._ Sang-m�l�, in-8�, chez _Baudoin_.]
[Note 270: _V_. surtout, la v�ritable origine des troubles de
Saint-Domingue, par _Raymond_.]
J'aurois pu nommer la N�gresse Belinda, n�e dans une contr�e charmante
de l'Afrique; elle y fut vol�e � douze ans, et vendue en Am�rique.
Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes
travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; �g�e de soixante-dix ans, je
n'ai pas encore joui des bienfaits de la cr�ation. Avec ma fille, je
tra�ne le reste de mes jours dans l'esclavage et la mis�re; pour elle et
pour moi, je demande enfin la libert�. Telle est la substance du m�moire
qu'elle adressa, en 1782, � la l�gislature de Massachusetts. Les auteurs
de l'_American Museum_[271] ont recueilli cette pi�ce �crite sans art,
mais dict�e par l'�loquence de la douleur, et par l� m�me plus propre �
�mouvoir les coeurs.
[Note 271: _V_. t. I, p. 538.]
J'aurois pu nommer encore C�sar, N�gre de la Caroline du nord, auteur de
diverses pi�ces de po�sies imprim�es, et qui sont devenues des chants
populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield.
Les �crivains n�gres sont en plus grand nombre que les Mul�tres, et
ils ont en g�n�ral montr� plus de z�le pour venger leur compatriotes
africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello,
Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis �
port�e de faire conno�tre d'autres N�gres, dont quelques-uns n'ont pas
�crit, mais � qui la sup�riorit� de leurs talens et l'�tendue de leurs
connoissances ont acquis de la renomm�e; dans le nombre on trouvera
seulement un ou deux Mul�tres. Marcel, directeur de l'Imprimerie
imp�riale, qui a donn� au Caire une �dition de Loqman[272], croit que ce
fabuliste esclave �toit Abyssin ou �thiopien; cons�quemment, dit-il, un
de ces Noirs � grosses l�vres et � cheveux cr�pus, tir�s de l'int�rieur
de l'Afrique; que, vendu � des h�breux, il gardoit des troupeaux en
Palestine. L'�diteur pr�sume que �sope, _Aisopos_, qui n'est gu�re
qu'une alt�ration du mot _Aithiops_, �thiopien, pourroit �tre le m�me
que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on
lui attribue, la dix-septi�me et la vingt-troisi�me concernent des
N�gres; mais l'auteur l'�toit-il? C'est un Probl�me.
[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8�, au Caire 1799.]
[Note 273: _V._ La Notice de l'�diteur, p. 10 et 11.]
En partant de la m�me hypoth�se, on pourroit joindre � Loqman tous les
�thiopiens distingu�s dont l'histoire a conserv� les noms, et surtout
cet abb� Gr�goire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septi�me
si�cle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut tr�s-accueilli � la cour de
Gotha, et p�rit dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie.
Il a �t� trop vant� peut-�tre par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274];
ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui
lui avoit �t� tr�s-utile pour apprendre la langue et l'histoire
d'�thiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a ins�r�
le portrait de l'abb� Gr�goire, grav� par Heiss en 1691, c'est vraiment
la figure d'un N�gre[275]. Tel �toit aussi le peintre Higiemond, sur
lequel on va lire une notice.
[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176
et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8�,
la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol.,
Francofurti ad Moenum 1681.]
[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol.,
Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.]
Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective
ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait � leurs ouvrages.
Cependant Higiemond ou Higiemondo, nomm� communement le N�gre, �toit
reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins
d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart,
dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle
tr�s-c�l�bre (_clarissimus_), et se f�licite d'avoir de lui quelques
bons tableaux, mais il n'indique pas l'�poque � laquelle il a
v�cu. L'�pith�te _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit
insuffisante pour prouver que Higiemond �toit N�gre, une foule de Blancs
en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'�vanouissent en voyant la
figure de Higiemond, grav�e, en 1693, par Kilian, et ins�r�e dans les
deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277];
le second, son trait� allemand, sous le titre italien, d'_Academia
Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278].
[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.]
[Note 277: _Ibid._ p. 180.]
[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui,
dans l'exemplaire de la Biblioth�que imp�riale de Paris, est reli�e
comme premi�re; et la nouvelle �dition faite �galement � Nuremberg, en
1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.]
Le savant de Murr r�voque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom,
dit-il, est �tranger aux langues d'Afrique, comme � celles de la Chine,
et ce dernier pays n'a pas de N�gres. Parmi les peintres chinois les
plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans
parler de Higiemond. Ce nom paro�t emprunt� d'un passage de Pline le
naturaliste: _Apparet multo vetustiora, pictur� principia esse, eosque
qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante
fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits
portent Hygienontem, et Sandrart lui-m�me compte un Hygiaenon parmi les
premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en
Hollande, a �t� tromp� par quelque brocanteur qui, en lui vendant des
peintures chinoises, aura jug� � propos d'attribuer les meilleures � un
nomm� Higiemond[280].
[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, �34.]
[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.]
Je rends gr�ces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce
qu'il all�gue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que
l'on conno�t des idiomes n�gres, je ne vois rien, absolument rien qui
repousse la d�nomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura
donn� sans raison la qualit� de chinois � un homme qui ne l'�toit pas,
et dont le nom presque identique � celui d'un peintre ancien, forme une
co�ncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible
que la supposition d'un brocanteur assez familiaris� avec les auteurs
anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il
pouvoit tout aussi facilement en forger un autre.
Le talent n'est exclusivement attach� � aucun pays, � aucune vari�t�
d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade,
qui est un Calmouk, nomm� Fedor, et j'ai sous les yeux une pi�ce de vers
anglais, dont l'objet est de c�l�brer le talent d'un peintre n�gre des
�tats-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-�tre de rappeler qu'� Rome la
peinture �toit un art interdit aux esclaves. Voil� pourquoi, dit Pline
l'ancien, on n'en conno�t point qui se soient distingu�s dans ce genre,
ni dans la toreutique[282].
[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis
Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.]
[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les M�moires de l'Acad�mie
des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.]
CHAPITRE VIII.
_Notices de N�gres et de Mul�tres distingu�s par leurs_ talens _et
leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham,
Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho,
Phillis-Wheatley._
ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion
de conno�tre le N�gre Annibal ou Hannibal, dont l'�ducation fut
cultiv�e, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-g�n�ral
et directeur du g�nie; il fut d�cor� du cordon rouge de l'ordre de
Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la
Harpe, et l'historien de Russie, L�v�que, ont connu son fils
mul�tre, qui passoit pour un homme habile, et qui �toit, en 1784,
lieutenant-g�n�ral dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui,
sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commen�a
l'�tablissement du port et de la forteresse de Cherson, pr�s
l'embouchure du Dnieper.
AMO (Antoine-Guillaume), n� en Guin�e, fut amen� tr�s-jeune � Amsterdam,
en 1707, et donn� au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283]
qui le c�da � son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses
�tudes aux Universit�s de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la
premi�re, en 1729, sous la pr�sidence du chancelier de Ludwig, il
soutint une th�se, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284].
[Note 283: C'est le m�me prince qui publia les raisons d'apr�s
lesquelles il s'�toit d�termin� � se faire catholique, dans un court
mais excellent ouvrage, intitul� en anglais: _Fifty reasons or motives
why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all
the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.]
[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de
la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication,
et la plupart de celles qui concornent Amo, � Blumenbach.]
Amo �tait vers� dans l'astronomie et parloit le latin, le grec,
l'h�breu, le fran�ais, le hollandais et l'allemand.
Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le
recteur et le conseil de l'Universit� de Wittemberg, crurent devoir, en
1733, lui rendre un hommage public par une �p�tre de f�licitation; ils
rappellent que T�rence aussi �toit d'Afrique; que beaucoup de martyrs,
de docteurs, de p�res de l'�glise, sont n�s dans ce m�me pays o� les
lettres �toient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est
retomb� dans la barbarie.
Amo donnoit avec succ�s des cours particuliers, dont la m�me �p�tre
fait �loge: dans un programme publi� par le doyen de la facult� de
philosophie, il est dit de ce savant N�gre, qu'ayant discut� les
syst�mes des anciens et des modernes, il a choisi et enseign� ce qu'ils
ont de meilleur[285].
[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima qu�que
selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._]
Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, � Wittemberg, une th�se, et
publia une dissertation sur les sensations consid�r�es comme absentes de
l'ame, et pr�sentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui �crit
le pr�sident, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi
l'Universit� de Wittemberg n'avoit pas, sur la diff�rence de couleur,
les pr�jug�s absurdes de tant d'hommes qui se pr�tendent �clair�s. Le
pr�sident d�clare n'avoir fait aucun changement � la Dissertation d'Amo,
parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit
exerc� � la m�ditation; il s'attache a �tablir les diff�rences de
ph�nom�nes entre les �tres existans sans vie, et ceux qui ont la vie;
une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.
[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de human� mentis
APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana
absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo pr�sentia, quam
pr�side, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer
philosophi�, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4�, Wittenberg�._ A
la fin sont imprim�es plusieurs pi�ces, entre autres les lettres de
f�licitation du recteur, etc.]
Il paro�t que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un
attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, d�s la
m�me ann�e, une th�se analogue � la pr�c�dente, sur le discernement �
�tablir entre les op�rations de l'esprit et celles des sens[287]. La
cour de Berlin lui avoit conf�r� le titre de conseiller d'�tat[288];
mais apr�s la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tomb�
dans une m�lancolie profonde, r�solut de quitter l'Europe qu'il avoit
habit�e pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale � Axim,
sur la C�te-d'Or. Il y re�ut, en 1753, la visite du savant voyageur et
m�decin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les M�moires de
l'Acad�mie de Flessingue, dont il �toit Membre.
[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun
quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam
consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil.
Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V.
Cultor, _in_-4�, 1734, _Wittenbergoe_.]
[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8�, New-York 1800, t. I, p.
453 et suiv.]
Amo, alors �g� d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire;
son p�re et sa soeur existaient encore, et son fr�re �toit esclave �
Surinam. Quelque temps apr�s, il quitta Axim, et s'�tablit � Chamat,
dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-S�bastien[289].
[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch
genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8�, te Middelburg 1782,
t. IX, p. 19 et suiv.]
J'ai fait d'inutiles recherches pour d�couvrir si Amo a publi� d'autres
ouvrages, et � quelle �poque il est mort.
Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines �toient noirs, si
l'on en croit les auteurs qui ont parl� de ces �les, et surtout Gemelli
Carreri. F�t-il vrai qu'il n'ait voyag� que dans sa chambre, comme le
pensent quelques personnes, du moins il a r�dig� son ouvrage sur de boas
mat�riaux, et il est reconnu pour v�ridique. Beaucoup de Noirs � cheveux
cr�pus, et tr�s-passionn�s pour la libert�, y vivent encore dans
les montagnes et les for�ts. Ils ont m�me donn� leur nom � l'�le de
_Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette
population se soit m�lang�e de Chinois, d'Europ�ens, d'Indiens, de
Malais, la couleur g�n�rale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez
fonc�e, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de
la nature, et vont au m�me but par des moyens divers, fortifient leur
couleur pat l'emploi de diff�rentes drogues[290].
[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de
_Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et
suiv. _V._ aussi l'Encyclop�die m�thodique, article _Philippines_.]
Entre les vari�t�s qu'a produites le croisement des races, on distingue
sp�cialement les Tagales qui ont des conformit�s de stature, de couleur
et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique � Bagay,
dont je vais parler, on pourroit douter s'il �toit absolument N�gre, ou
seulement Sang-m�l�, je dois d�noncer moi-m�me mon incertitude. Carreri
nomme la langue tagale en t�te de six qui sont le plus usit�es dans ces
�les; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre
vocabulaire tagale, est imprim� dans le p�re Navarette; un troisi�me a
�t� publi� � Vienne, en 1803[292].
[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143]
[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_,
in-8�, Vienne 1803.]
En g�n�ral on a peu de notions sur les Philippines; il sembl� que le
gouvernement espagnol ait voulu d�rober � l'Europe la connoissance de
cette portion du globe, o� il entretenoit une administration r�guli�re,
un clerg� nombreux, des coll�ges et des imprimeries; mais du moins nous
en avons une carte trac�e sur une grande dimension; cette carte estim�e
et tr�s-curieuse, compos�e par le p�re Murello Velarde, j�suite, a �t�
grav�e � Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est
ce Bagay que je voulois amener sur la sc�ne. Une notice jointe � cette
carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la
peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le
travail de Bagay peut �tre all�gu� en preuve de cette assertion. Cette
carte a �t� r�duite, en 1750, � Nuremberg, par Lowitz, professeur de
math�matiques. Je manquerois � la reconnoissance, si je terminois
cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqu�
tr�s-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.
[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas
Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano
de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.]
LISLET-GEOFFROY, Mul�tre au premier degr�, est un officier attach� au
g�nie, et charg� du d�p�t des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23
ao�t 1786, il fut nomm� correspondant de l'acad�mie des sciences, il est
d�sign� comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'ann�e 1791,
publi�e en 1789 par cette soci�t� savante, � laquelle Lislet envoyoit
r�guli�rement des observations m�t�orologiques, et quelquefois
des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et
math�matiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans
et associ�s, ceux de l'acad�mie des sciences. Par quelle fatalit� Lislet
est-il le seul except�? Seroit-ce � raison de sa couleur? Je repousse un
soup�on qui seroit pour mes confr�res un outrage. Certes, depuis vingt
ans, loin de d�m�riter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres �
l'estime des savans.
Sa carte des �les de France et de la R�union, dress�e d'apr�s les
observations astronomiques, les op�rations g�om�triques de la Caille, et
les plans particuliers qui avoient �t� lev�s, a �t� publi�e en 1797 (an
5), par ordre du ministre de la marine, et m'a �t� donn�e par Buache.
Une nouvelle �dition, rectifi�e d'apr�s les dessins envoy�s par
l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on
connoisse de ces �les.
Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver � Paris,
Lislet a ins�r� des M�moires, entr'autres, la description du Pitrebot,
l'une des plus hautes montagnes de l'�le[294].
[Note 294: Ce fait m'est communiqu� par un botaniste distingu�,
_Aubert du Petit-Thouars_, qui a r�sid� dix ans dans cette colonie.]
L'institut, devenu l�gataire des diverses acad�mies de Paris, publiera
sans doute une pr�cieuse collection de M�moires qui sont en manuscrit
dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet � la
baie de Sainte-Luce, �le de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun
dans ses annales des voyages; elle est accompagn�e d'une carte de cette
baie et de la c�te. Lislet indique les objets d'�change � porter, les
ressources qu'elle pr�sente, et qui s'accro�teroient, dit-il, si,
au lieu de fomenter des guerres entre les indig�nes pour avoir des
esclaves, on encourageoit leur industrie par l'esp�rance d'un commerce
avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses,
sont tr�s-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme vers� dans la
botanique, la physique, la g�ologie, l'astronomie; cependant jamais il
n'est venu sur le continent pour cultiver ses go�ts et acqu�rir des
connoissances; il a lutt� contre les obstacles que lui opposoient les
pr�jug�s du pays. On peut raisonnablement pr�sumer qu'il e�t fait plus,
si d�s sa jeunesse amen� en Europe, vivant dans l'atmosph�re des savana,
il e�t trouv� autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment
stimuler la curiosit� et f�conder le g�nie.
Je tiens de quelqu'un qui �toit de l'exp�dition du capitaine Baudin, que
Lislet ayant form� � l'Ile-de-France une soci�t� des sciences, quelques
Blancs ont refus� d'en �tre membres, uniquement parce qu'un Noir en
est le fondateur; par l� m�me n'ont ils pas prouv� qu'ils en �toient
indignes?
Derham (Jacques), esclave � Philadelphie, fut c�d� par son ma�tre �
un m�decin qui l'employa � pr�parer des drogues. Pendant la guerre
d'Am�rique, il fut vendu par le m�decin � un chirurgien, et par ce
dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orl�ans. Derham, qui
n'avoit pas �t� baptis�, a voulu l'�tre, et s'est agr�g� � l'�glise
anglicane. Il parle avec gr�ce l'anglais, le fran�ais, l'espagnol.
En 1788, � l'�ge de vingt-six ans, il est devenu le m�decin le plus
distingu� de la Nouvelle Orl�ans. �J'ai convers� avec lui sur la
m�decine, dit le docteur Rush, je l'ai trouv� tr�s-instruit. Je croyois
pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies,
mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi�. La
soci�t� pensylvanienne, �tablie en faveur des N�gres, crut devoir, en
1789, publier ces faits, rapport�s �galement par Dickson[295]. On
trouve dans la _M�decine domestique_ de Buchan[296], et la _M�decine du
voyageur_, par Duplanil, le sp�cifique qui gu�rit la morsure du serpent
� sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain,
c'est qu'on le doit � un N�gre auquel l'assembl�e g�n�rale de la
Caroline donna la libert�, et d�cerna pour r�compense une pension,
viag�re de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse,
vit � Yverdun une N�gresse qui �toit cit�e comme la personne la plus
habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle � cette
occasion, que Bo�rhave et de Haen, ont vant� le talent de plusieurs
N�gres pour la m�decine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement �
cette liste.
[Note 295: P. 184.]
[Note 296: _Buchan_. _V_. sa M�decine domestique, Paris 1783, t. III,
p. 518.]
[Note 297: _V_. M�decine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8�,
Paris 1801, t. III, p. 272.]
Fuller (Thomas), n� en Afrique, et r�sidant � quatre mille d'Alexandrie,
en Virginie, ne sachant ni lire, ni �crire, s'est fait admirer par sa
prodigieuse facilit� pour les calculs les plus difficiles. Entre les
traits par lesquels on a mis son talent � l'�preuve, nous choisissons le
suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit v�cu un homme
�g� de 70 ans, tant de mois et de jours, il r�pond dans une minute
et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, apr�s avoir
longuement chiffr�, pr�tend que Fuller s'est tromp� en plus. Non, lui
dit le N�gre, l'erreur est de votre c�t�, car vous avez oubli� les
bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces d�tails au docteur
Rush, dont la lettre est cit�e dans le Voyage de Stedman[298], et ils
sont consign�s dans le cinqui�me tome de l'_American Museum_[299],
imprim� il y a quelques ann�es, Thomas Fuller avoit alors 70 ans.
Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le m�me t�moignage � son
habilet�[300]. On a d'autres exemples de N�gres, qui de t�te faisoient
des calculs tr�s-compliqu�s, et pour lesquels des Europ�ens �toient
oblig�s de recourir aux r�gles de l'arithm�tique[301].
[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the
revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol.
in-4�, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction fran�aise de cet
ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adress�e � _Fuller_ a
oubli� le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.]
[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.]
[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.]
[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.]
BANNAKER (Benjamin), N�gre du Maryland, �tabli � Philadelphie, sans
autre encouragement que sa passion pour acqu�rir des connoissances, sans
autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer,
s'est appliqu� � l'astronomie. Il a publi�, pour les ann�es 1794 et
1795, in-8�., � Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels
sont calcul�s et pr�sent�s les divers aspects des plan�tes, la table des
mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers,
et d'autres calculs[302]. Bannaker a �t� affranchi.
[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the
motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes,
the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc.,
in-8�, Philadelphia.
_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack
for 1795, in-8�.]
Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le pr�sident des
�tats-Unis[303], Jefferson r�tractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit
dit dans ses notes sur la Virginie, se r�jouit de voir que la nature a
gratifi� ses fr�res noirs, de talens �gaux � ceux des autres couleurs;
il en conclut que leur d�faut apparent de g�nie n'est du qu'� leur
condition d�grad�e en Afrique et en Am�rique.
[Note 303: Ce fait nous est r�v�l� par _Fessenden_, dans son libelle
en 2 vol., intitul�: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the
garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8�, 3� edit.,
New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime � _Jefferson_
d'un acte digne de tout �loge.]
Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un N�gre savant en
astronomie, et qui avoit compos� des Eph�m�rides[304]. Il ne le nomme
pas. Si c'est Bannaker, c'est un t�moignage de plus en sa faveur; si
c'est un autre, c'est un t�moignage de plus en faveur des N�gres.
[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.]
OTHELLO publia, en 1788, � Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des
N�gres_.
�Les puissances europ�ennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir
ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont port� la d�solation en
Afrique; elles d�clament contre les Alg�riens, elles maudissent les
barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, o� de
f�roces Europ�ens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer;
et ce sont des nations soi-disant chr�tiennes, qui s'avilissent au r�le
de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, compar�e � vos principes,
n'est-elle pas une ironie sacril�ge? Osez parler de civilisation et
d'Evangile, c'est prononcer votre anath�me. La sup�riorit� du pouvoir
ne produit en vous qu'une sup�riorit� de brutalit�, de barbarie;
la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre
inhumanit�; vos beaux syst�mes politiques sont souill�s par des outrages
� la nature humaine et � la majest� divine.�
�Quand l'Am�rique s'est insurg�e contre l'Angleterre, elle a d�clar� que
tous les hommes ont les m�mes droits. Apr�s avoir manifest� sa haine
contre les tyrans, auroit-elle apostasi� ses principes? Il faut b�nir
les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des N�gres; mais il faut
ex�crer celles de la Caroline du Sud qui nagu�res d�fendit d'enseigner �
lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les
n�glige ou les frappe�.
Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans,
de parens et d'amis, entra�n�s loin du pays qui les vit na�tre, pays
toujours cher � leur coeur, par le souvenir d'une famille et des
impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur
superstitieuse cr�dulit�, est d'imaginer qu'ils y retourneront apr�s
leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale,
Othello oppose leur �tat horrible en Am�rique, o� nus, affam�s, sans
instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs t�tes; il
esp�re qu'enfin leurs cris s'�l�veront au ciel[305], et que le ciel les
Exaucera.
[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.]
Tr�s-peu d'ouvrages sont comparables � celui d'Othello, pour la force
des raisons et la chaleur de l'�loquence; mais que peuvent l'�loquence
et la raison, contre l'avarice et le crime?
CUGOANO (Oltobah), n� sur la c�te de Fantin, dans la ville d'Agimaque,
raconte lui-m�me qu'il fut enlev� de son pays avec une vingtaine
d'autres enfans des deux sexes, par des brigands europ�ens qui, en
agitant leurs pistolets et leurs sabres, mena�oient de les tuer, s'ils
tentoient de s'�chapper.
�On les entassa avec d'autres, et bient�t, dit-il, je n'entendis plus
que le cliquetis des cha�nes, le sifflement des coups de fouets, et les
hurlements de mes compatriotes�. Esclave � la Grenade, il dut sa libert�
� la g�n�rosit� du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y �toit,
en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles.
Piatoli, auteur d'un trait� italien, sur les _lieux et les dangers des
s�pultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en fran�ais � la demande de
d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long s�jour � Londres, connut
particuli�rement Cugoano, alors �g� d'environ quarante ans, et mari� �
une Anglaise, fait un grand �loge de cet Africain; il vante sa pi�t�,
son caract�re doux et modeste, ses moeurs int�gres et ses talens.
Long-temps esclave, Cugoano avoit partag� le sort de ces malheureux, que
l'iniquit� des Blancs d�prave et calomnie.
Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forc�s de
dire un �ternel adieu � leur terre natale; les p�res, les m�res,
les �poux, les fr�res, les enfans invoquant le ciel et la terre, se
pr�cipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes,
s'embrassant pour la derni�re fois, et sur le champ arrach� � tout
ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des
monstres, mais non des colons[306].
[Note 306: _V._ ses R�flexions sur la traite et l'esclavage des
N�gres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.]
A la Grenade, il avoit vu d�chirer des N�gres � coups de fouet, pour
avoir �t� le dimanche � l'�glise au lieu d'aller au travail. Il avoit vu
casser les dents � d'autres, pour avoir suc� quelques cannes � sucre
[307]. Dans une foule de traits, consign�s sur les registres des cours
de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines N�griers manquent
de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de
jeter � la mer ceux de leurs N�gres qui sont malades, ou dont la vente
promet moins de profit.
[Note 307: _Ibid._, p. 184.]
En 1780, un capitaine n�grier retenu par les vents contraires, sur les
c�tes am�ricaines, et dans un �tat de d�tresse, choisit cent trente-deux
de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter � la mer, li�s deux
� deux afin qu'ils ne pussent �chapper � la nage. Il esp�roit que la
compagnie d'assurance le d�dommageroit; dans le proc�s qu'a occasionn�
ce crime, il disoit: �Les N�gres ne peuvent �tre consid�r�s que comme
des b�tes de somme, et pour all�ger le vaisseau, il est permis de livrer
aux flots les effets les moins pr�cieux et les moins lucratifs.�
Quelques-uns de ces malheureux s'�toient �chapp�s des mains de ceux qui
les lioient, et s'�toient eux-m�mes pr�cipit�s, l'un fut sauv� par les
cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare
assassin de ces innocens, eut l'audace de le r�clamer comme sa
propri�t�; les juges rejet�rent sa demande[308].
[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.]
La plupart des auteurs, qui avoient censur� le commerce de l'esp�ce
humaine, avoient employ� les seules armes de la raison; une voix s'�leva
pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la
Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur d�tention dans
l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix �tait celle
de Cugoano, qui publia en anglais ses _R�flexions sur la traite et
l'esclavage des N�gres_, dont nous avons une traduction fran�aise.
Son ouvrage est peu m�thodique; il y a des longueurs, parce que la
douleur est verbeuse; l'homme profond�ment affect�, craint toujours
de n'avoir pas assez dit, de n'�tre pas assez compris; on y trouve un
talent sans culture, auquel une �ducation soign�e e�t fait faire de
grands progr�s.
Apr�s quelques observations sur les causes qui diff�rencient les
complexions et la couleur, telles que le climat, le caract�re physique
du pays, le r�gime di�t�tique, il demande: �s'il est plus criminel
d'�tre Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la
couleur et la forme du corps sont un titre pour encha�ner des hommes
dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le r�gime de la
libert�, une �ducation chr�tienne conduiroient � tout ce qui est bon,
utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'� travers les
voiles de l'avarice et de la cupidit�, tout esclave a le droit
imprescriptible de se soustraire � leur tyrannie.
�Les N�gres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils
l'eussent fait, les nations europ�ennes crieroient au brigandage, �
l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font
pis � l'�gard des N�gres; ainsi � qui doivent rester ces qualifications
odieuses? Les factoreries europ�ennes en Afrique, ne sont que des
cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir
la libert�, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui
se pr�tend civilis�e, on encha�ne, ou l'on pend les voleurs, on envoie
au supplice les assassins, et si les n�griers et les colons ne subissent
pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont
leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tol�rent
l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des
punitions nationales: d'ailleurs, t�t ou tard l'injustice est fatale
� ses auteurs�. Cette id�e qui se rattache aux grandes vues de la
religion, est tr�s-bien d�velopp�e dans cet ouvrage; il pr�dit que le
courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de
quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux
tiers de ce commerce.
En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y
eut aussi des sc�l�rats; les mauvais exemples n'ont jamais l�gitim� les
mauvaises actions. Cugoano �tablit la comparaison entre l'esclavage
ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chr�tiens,
est pire que chez les pa�ens, pire surtout que chez les H�breux qui
n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans
leur consentement, et ne mettoient pas � prix la t�te des fugitifs. Le
Deuteronome dit m�me formellement: �Tu ne livreras pas � son ma�tre
l'esclave fugitif qui a cherch� un asile dans ta maison[309]�. A
l'expiration de la septi�me ann�e qui �toit jubilaire, l'homme �toit
rendu de droit � la libert�; en un mot, la servitude chez les H�breux
n'�toit qu'un vasselage temporaire.
[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.]
De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les
faits, les principes, et l'on sent quelle sup�riorit� donne � ses
argumens cette morale c�leste, qui ordonne d'aimer le prochain comme
nous m�mes, de faire � autrui ce que nous d�sirons pour nous. �Je
voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de
voler les hommes e�t �t� connu des pa�ens[310]�; il devoit dire: pour
l'honneur des chr�tiens. La traite et l'esclavage des N�gres, est la
plus grande iniquit� qui d�shonore le nom chr�tien; ma�s cette iniquit�
dont la religion g�mit, ne l'inculpe pas plus que des pr�varications des
juges n'inculpent la justice.
[Note 310: La langue anglaise est peut-�tre la seule qui, pour
l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et
ses d�riv�s.]
�Le clerg�, par son institution, est messager d'�quit�; il doit veiller
sur la soci�t�, lui d�voiler ses erreurs, la ramener � la v�rit�, � la
vertu, sinon les p�ch�s publics frappent sur sa t�te. Or, il est �vident
que les eccl�siastiques ne connoissent pas la v�rit�, ou qu'ils n'osent
la dire; d�s-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux�.
Il auroit pu ajouter que l'adulation et la l�chet� sont des vices sur
lesquels le clerg� de ces derniers si�cles n'instruit presque jamais,
et dont il a souvent donn� l'exemple. On conno�t la conduite et les
r�ponses de S. Ambro�se � Th�odose, de S. Basile au pr�fet Modeste;
d'autres ont occup� leurs si�ges, mais ont-ils eu beaucoup de
successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un pr�lat de
cour, mais un pr�lat � la cour, peut-�tre eussent-ils pens� que sa
r�ponse � la question de Louis XIV, sur la com�die, sentoit encore un
peu le courtisan, et pas assez l'�v�que.
Le bon Cugoano avoit vu partout des temples �lev�s au Dieu des
chr�tiens, et des pasteurs charg�s de r�p�ter ses pr�ceptes; pouvoit-il
croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale
consacr�e dans le livre d�positaire des oracles divins? il a eu trop
bonne opinion des Europ�ens, et cette erreur, qui honore son coeur, est
pour eux une fl�trissure de plus.
CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), n� en Afrique, fut achet�, � Page de sept
ou huit ans, sur les bords de la rivi�re Saint-Andr�, par un marchand
n�grier, qui en fit pr�sent � l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune
N�gre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en
Hollande, o� il apprit la langue du pays, et se livra d'abord � la
peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses
premi�res �tudes � La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui,
semblable � Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna
au jeune Africain le latin, et les �l�mens du grec, de l'h�breu, du
chald�en. De La Haye il passa � l'Universit� de Leyde, trouva partout
des protecteurs z�l�s, et se livra � la th�ologie, sous d'habiles
professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter
la foi � ses compatriotes. Apr�s avoir fait, ses cours pendant quatre
ans, il prit ses grades, et fut envoy�, en 1742, comme missionnaire
calviniste, � Elmina, en Guin�e. Une gazette anglaise s'appuyant de
l'autorit� de Metz�re, ministre de l'Evangile � Harlem, d�bitoit, comme
bruit vague, que Capitein, retourn� en Guin�e, y avoit repris les moeurs
idol�tres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre
que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons
ouvrages contre l'esclavage des N�gres et le duel. Il pr�tend que
Capitein, cit� avec �loge avant son d�part, et dont le portrait, grav�
par Tanje d'apr�s Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint
pas sa r�putation; qu'� son retour en Europe, des bruits f�cheux se
r�pandirent sur l'immoralit� de sa conduite: on assure m�me, dit-il,
qu'il n'�toit pas �loign� d'abjurer le christianisme. Si le premier
article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se
seroit fait incr�dule pour s'�tourdir sur les infractions � la morale
�vang�lique. Cependant ces reproches sont-ils fond�s? De Vos lui-m�me
en att�nue une partie par la mani�re douteuse dont il les �nonce, et
Blumenbach m'a �crit et r�p�t� que ses recherches ce lui avaient procur�
aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait
dans ses recueils sur les vari�t�s de figures humaines.
[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n� 31, 14 ao�t 1802.]
Le premier ouvrage de noire Africain est une �l�gie en vers latins, sur
la mort de Manger, ministre � La Haye, son ma�tre et son ami. Je vais en
citer le commencement, en y joignant une traduction libre.
�L�GIE [312].
La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'�chappe �
leur atteinte. Elle p�n�tre dans les palais des rois, et leur commande
de d�poser le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs troph�es, et
leur d�robe le spectacle de leur pompe triomphale; les tr�sors du riche
qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa
faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les
�pis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle
franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cypr�s
�lev� devant sa porte, cette illustre cit�, La Haye, �l�ve une voix
g�missante. Son �pouse ch�rie se d�chire le sein, en couvrant de
larmes le cercueil de son bien-aim�; sa d�solation est celle de No�mi,
condamn�e au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoubl�s
invoquent les manes de son �poux, et de ses l�vres fr�missantes la
douleur s'exhale en ces termes:
Tel que le soleil, sous d'�pais nuages, d�robe � la terre ses rayons
propices, tel � mes yeux tu disparois, � toi qui faisois mon bonheur,
et qui feras � jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me
pr�c�der dans le s�jour de l'�ternelle f�licit�; mais toujours pr�sent �
mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle
fuye au retour de la lumi�re, ils accusent le tr�pas et t'appellent dans
ma couche solitaire. Quand na�tra le jour qui doit renouer pour nous les
liens de l'hymen? Contrist�e par ce cr�pe fun�bre qui entoure l'asile
consacr� par toi � la pi�t� et � l'�tude, mon ame s'�vanouit en voyant
des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de
notre tendresse. Quand, d�chir� par la dent sanguinaire du loup, le
berger a p�ri, ses brebis �gar�es r�clament en vain leur conducteur, et
font retentir les airs de b�lemens plaintifs: ainsi retentissent nos
foyers des cris de la d�solation en contemplant ton cadavre inanim�. A
ces cris de la veuve et des orphelins se m�lent les accens de la po�sie
qui d�plore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.
Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clerg� et de son �pouse; ce mortel
�galement ch�ri d'une nation pieuse, et des r�gulateurs de la puissance.
Elles sont ferm�es ces l�vres sur lesquelles la religion avoit imprim�
sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle
rapidit� s'est �teinte cette voix, que le ciel avoit dou�e de la plus
suave �loquence! Que l'antiquit� vante celle du vieux Nestor; Nestor
dans Manger e�t trouv� un vainqueur, etc.
[Note 312: ELEGIA.
Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:
Et gestit quemvis succubuisse sibi.
Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:
Imperiique manu ponere sceptra iubet.
Non sinit illa diu partos spectare triumphos:
Linquere sed cogit, clara tropaea duces.
Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,
Mendicique casam vindicat illa sibi.
Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,
Instar aristarum, demetit illa simul.
Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,
Limina Mangeri sollicitare domus.
Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,
Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.
Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,
Dum sua tundebat pectora s�pe manu.
Non aliter Naomi, cum te viduata marito,
Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.
S�pe sui manes civit gemebunda mariti,
Edidit et tales ore tremente sonos:
Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,
Tractibus ut terr� lumina grata neget;
O decus immortale meum, mea sola voluptas!
Sic fugis ex oculis in mea damna meis.
Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura
Transtulit ad l�tas �thereasque domos,
Sed quoties maudo placid� mea membra quieti,
Sive dies veniat, sum memor usque tui.
Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.
Quis renovet nobis foedera rupta dies?
En tua sacra deo sedes studiisque dicata,
Te propter, m�sti signa doloris habet.
Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,
Dant lacrymas nostri pignora cara toti.
Dentibus ut misere fido pastore lupinis
Conscisso tenerae disjiciuntur oves,
Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,
Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:
Sic querulis nostras implent ululatibus �des,
Dum jacet in lecto corpus inane tuum.
Succinit huic vatum vidu� pia turba querenti,
Funera qu� celebrat conveniente modo
Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,
Delicium domini, gentis amorque pi�!
Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;
Fonte meam possum quo relevare sitim!
Hei mihi! quam subito fugit facundia lingu�,
C�lesti dederat quo mihi melle frui.
Nestoris eloquium veteres jactate poet�,
Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.]
Pour son entr�e � l'Universit� de Leyde, Capitein publia, sur la
vocation des Gentils[313], une dissertation latine divis�e en trois
parties; il y �tablit, d'apr�s l'Ecriture sainte, la certitude de
cette promesse, qui embrasse l'universalit� des peuples, quoique la
manifestation de l'Evangile ne doive s'op�rer chez eux que d'une mani�re
successive. Il veut que, pour coop�rer � cet �gard aux desseins de
Dieu, on favorise l'�tude de leurs langues, et qu'on leur envoie des
missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant
aimer, les disposeront � recevoir la lumi�re �vang�lique.
[Note 313: De vocatione Ethnicorum.]
Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les
nations qui traitent le mieux les N�gres. Chez eux, le christianisme
inspire un caract�re de paternit� qui place les esclaves � tr�s-peu
de distance des ma�tres. Ceux-ci n'ont pas �tabli la noblesse de la
couleur, ne d�daignent pas de s'unir par le mariage avec des N�gresses,
et facilitent aux esclaves les moyens de reconqu�rir la libert�.
Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer � ce
que leurs N�gres fussent instruits d'une religion qui proclame l'�galit�
des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits
du P�re des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule
d'�crivains ont d�velopp� ces v�rit�s consolantes: parmi ceux de nos
jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan
traduit en fran�ais par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que
m'a communiqu� Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La
tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile.
La basse adulation d'un grand nombre d'�v�ques et de pr�tres n'a pu
faire introduire d'autres maximes, qu'en d�naturant la religion.
[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity,
a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8�,
Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers
baptis� des enfans pour les sauver de l'esclavage.]
Des planteurs hollandais, �touffant la voix de la conscience, furent
sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une
mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de
la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une
dissertation politico-th�ologique pour soutenir que l'esclavage n'est
pas oppos� � la libert� �vang�lique[315]. Cette assertion scandaleuse se
reproduisit, il y a quelques ann�es, dans les �tats-Unis. Un ministre,
nomm� John Beck, osa pr�cher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la
justifier[316]. Sachons gr� � Humphrey d'avoir attach� le nom de John
Beck au poteau de l'ignominie[317].
[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati
christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert,
_publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4�, Lugduni
Betavorum_, 1742.]
[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the
infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and
christian scripture, by _John Beck,_ etc]
[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_
of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the
society, by _D. Humphrey_, in-8�, Boston 1804.]
Capitein ne se dissimule pas la difficult� de son entreprise, et
particuli�rement de r�pondre � ce texte de S. Paul: _Vous avez �t�
rachet�s, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne
dis pas il prouve) que cette d�cision exclut seulement les engagemens
avec des ma�tres idol�tres, pour faire le m�tier de gladiateurs, ou
descendre dans l'ar�ne contre les b�tes f�roces[319], ainsi qu'il se
pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le c�l�bre
�dit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des
chr�tiens mentionn� dans les �crits des P�res, de donner la libert� �
des esclaves, surtout � la f�te de P�ques. De toutes parts s'�l�vent les
cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les
formules dans Marculfe; et parce que la loi �toit seulement facultative,
Capitein en inf�re la l�gitimit� de l'esclavage; assur�ment c'est forcer
la cons�quence.
[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi
hominum_.]
[Note 319: p. 27.]
Il s'appuie du t�moignage de Busbec, pour �tablie que l'abrogation de la
servitude n'a pas �t� sans de grands inconv�niens, et que si elle avoit
�t� conserv�e, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'�chafauds
�lev�s pour contenir des gens qui n'ont rien � perdre[320]: mais
l'esclavage inflig� comme punition l�gitime, ne l�gitime pas l'esclavage
des N�gres; et d'ailleurs l'autorit� de Busbec n'est rien moins qu'une
preuve.
[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et
161.]
Cette dissertation latine de Capitein, riche en �rudition, mais
tr�s-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a
�t� imprim�e quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sens� des
paralogismes de ce N�gre, � qui ses compatriotes ne voteront s�rement
pas des remerc�mens, c'est que les peuples et les individus injustement
asservis doivent se r�signer � leur malheureux sort, quand ils ne
peuvent rompre leurs fers.
[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de
slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het
latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4�, Leiden 1742.]
Gallandat, qui, dans les m�moires de l'acad�mie de Flessingue a publi�
une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement
en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet.
[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t.
I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te
Middelburg 1769, p. 425.]
On a encore de cet africain un petit volume in-4�, de Sermons en langue
hollandaise, pr�ch�s dans diff�rentes villes, et imprim�s � Amsterdam en
1742[323].
[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige
wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon
Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai
1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit
sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27
mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door
_J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina,
aan het kasteel S. George, in-4�, te Amsterdam.]
WILLIAMS. La notice concernant le po�te n�gre, dont on va parler, est
tir�e en partie de l'_Histoire de la Jama�que_, par Edouard Long, qu'on
ne soup�onnera pas d'�tre trop favorable aux N�gres, car sa pr�vention
contre eux perce, m�me � travers les �loges que la force de la v�rit�
lui arrache.
Francis Williams naquit � la Jama�que, vers la fin du dix-septi�me
si�cle, ou au commencement du dix-huiti�me, car il mourut �g� de
soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui
parut en 1774. Frapp� des talens pr�coces de ce jeune N�gre, le duc
de Montagu, gouverneur de l'�le, voulut essayer si par une �ducation
cultiv�e, il pourroit �gal� un Blanc plac� dans les m�mes circonstances.
Francis Williams, envoy� en Angleterre, commen�a ses �tudes dans des
�coles particuli�res, d'o� il passa � l'Universit� de Cambridge; il y
fit, sous d'habiles ma�tres, des progr�s dans les math�matiques.
Pendant son s�jour en Europe il publia la ballade qui commence par ce
vers:
Welcome, welcome brother debtor.
Cette pi�ce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes,
irrit�s de trouver du m�rite dans un Noir, tent�rent, mais sans succ�s,
de lui en disputer la propri�t�.
Williams �tant repass� � la Jama�que, le duc de Montagu, son protecteur,
vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y
refusa: Williams ouvrit alors une �cole o� il enseignoit le latin et les
math�matiques, il s'�toit pr�par� un successeur dans un jeune N�gre qui
malheureusement tomba en d�mence. Edouard Long se h�te de citer ce fait,
comme preuve d�monstrative que les t�tes africaines sont incapables de
recherches abstruses, tels que les probl�mes de la haute g�om�trie,
quoique cependant il accorde aux N�gres cr�oles plus d'aptitude qu'aux
natifs d'Afrique. Assur�ment si un fait particulier comportoit une
induction g�n�rale, comme l'exercice des facult�s intellectuelles a
proportionn�ment d�rang� plus de t�tes parmi les savans et les gens
de lettres que dans les autres classes de la soci�t�, il faudroit en
conclure qu'aucune n'est propre aux m�ditation profondes.
Au reste, Long se r�fute lui-m�me, car, forc� de reconno�tre dans
Williams du talent pour les math�matiques, il auroit pu, avec autant de
justesse, tirer une conclusion absolument contraire.
Il pr�tend que William d�daignoit ses parens, qu'il �toit dur, presque
cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume
particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute id�e
de son savoir; lui-m�me se d�finissoit un Blanc sous une peau noire, car
il m�prisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le
N�gre et le Blanc, chacun parfait dans son esp�ce, �toient sup�rieurs
aux Mul�tres, formes d'un m�lange h�t�rog�ne. Ce portrait peut �tre
vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas trac� par une main amie.
Il paro�t que Williams avoit fait beaucoup de pi�ces en vers latins;
il aimoit ce genre de composition, et il �toit dans l'habitude d'en
adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est
ins�r�e dans Edouard Long, qui l'a critiqu�e plus que s�v�rement,
quoique lui-m�me ait cru devoir la traduire, ou plut�t la paraphraser en
vers anglais. Williams ayant donn� � sa muse l'�pith�te de _Nigerrima_,
l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue
dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce
qu'il y a trois ou quatre demi-vers de r�miniscence ou d'imitation dans
la pi�ce, il reproche � l'auteur comme plagiat, non des id�es, mais
l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les
bons po�tes; et comme on les trouve �galement dans les dictionnaires,
c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est
ainsi que Lauder, si bien r�fut� par le savant �v�que de Salisbury,
Douglas, accusoit Milton d'avoit pill� les modernes.
Edouard Long reproche encore � Williams de flatter bassement le nouveau
gouverneur, en le comparant aux h�ros de l'antiquit�. Cette accusation
est mieux fond�e; malheureusement elle frappe sur la presque totalit�
des po�tes. N'ont-ils pas toujours encens� la puissance? N'ont-ils pas
adul� un des hommes les plus criminels de Rome, � tel point que le nom
de _M�c�ne_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside,
Pope, Jo�l Barlow et quelques autres, les po�tes sur cet article sont
tous des Waller.
A l'occasion de cette pi�ce latine, Nickols, indign� contre les colons
qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'�crioit: �Je n'ai
jamais ou� dire qu'un Orang-outang ait _compos� des odes_[324]. Parmi
les d�fenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moiti�
du m�rite litt�raire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams�. Pour
mettre le lecteur a port�e d'appr�cier les talens de ce dernier, nous
joignons ici ce po�me, avec un essai de traduction en prose fran�aise:
[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for
the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the
rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8�, London
1788, p. 46.]
_Au tr�s-int�gre et puissant George Haldane, �cuyer, gouverneur de la
Jama�que, qui r�unit au supr�me degr� la vertu et la valeur_ [325].
[Note 325:
Integerrimo et fortissimo viro
Georgio Haldano, armigero,
Insulae Jamaicensis gubernatori;
Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,
In cumulum accesserunt.
CARMEN.
Denique venturum fatis volventibus annum,
Cuncta per extensum l�ta videnda diem,
Excussis adsunt curis, sub imagine clara
Felices populi, terraque lege virens.
Te duce, qu� fuerant male suada mente peracta
Irrita conspectu non reditura tuo.
Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet
H�surum collo te _relegasse_ jugum,
Et mala, qu� diris quondam cruciatibus, insons
Insula passa fuit; condoluisset onus,
Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris
Sponte ruinosis rebus adesse velit.
Optimus es servus regi servire Britanno,
Dum gaudet genio scotica terra tuo:
Optimus heroum populi fulcire ruinam;
Insula dura superest ipse superstes eris.
Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum
Despiciet merito diruta castra ducum.
Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_,
Cumque suis populis, oppida victa gemet.
Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_
Denegat _�thiopi_ bella sonare ducum.
Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis,
Carmine _Peleid�_, scriberet ille parem.
Ille poeta, decus patri�, tua facta referre
Dignior, altisono vixque _Marone_ minor.
Flammiferos agitante suos sub sole jugales
Vivimus; eloquium deficit omne focis.
Hoc domum accipias multa fuligine fusum
Ore sonaturo; non cute, corde valet.
Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem
Omnigenis animam, nil prohibente dedit.
Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto
Nullus inest animo, nullus in arte color.
Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam
C�saris occidui, scandere musa domum?
Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,
_Candida quod nigra corpora pelle geris_!
Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor
Ingenii, et docto dulcis in ore decor;
Hunc, mage cot sapiens, patri� virtutis amorque,
Eximit � sociis, conspicuumque facit.
Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_
Insula, te salvo non dolitura patre.
Hoc precor � nullo videant te fine regentem
Florentes populos, terra, deique locus!]
Enfin nos douleurs s'�vanouissent, et l'esp�rance radieuse entr'ouvre un
avenir qui promet � ce peuple ranim�, de couler sous l'empire de la loi
des jours et des ann�es prosp�res. Dans le n�ant sont rentr�s, pour
ne plus en sortir, des r�glemens d�savou�s par la raison. Toutes les
classes de la soci�t� te f�liciteront d'avoir bris� le joug suspendu sur
leurs t�tes, et consol� notre �le des tourmens _imm�rit�s_ dont elle
�toit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit
notre existence politique sur le penchant de sa ruine.
L'�cosse s'applaudit d'avoir enfant� celui dont le g�nie rend des
services si �minens au tr�ne britannique. H�ros destin� � fixer le sort
chancelant d'une nation, ta m�moire parmi nous durera autant que notre
�le. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol o� campoient ses
l�gions dispers�es, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant
ses �tendards s'�chapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cit�s
envahies.
Mais Minerve permet-elle � un �thiopien de chanter les exploits des
grands capitaines? Il en �toit digne cet illustre Buchanan, le coryph�e
des po�tes de sa patrie, et l'�mule de Virgile. Il diroit que Haldane,
ce favori de Mars, �gale le fils de P�l�e dans les conseils et dans les
combats.
L'astre du jour pr�cipitant ses coursiers, verse sur notre climat des
torrens de feu qui �touffent ma voix; en agr�ant les vers que t'adresse
un po�te, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu'� son coeur.
Dans des corps diversement configur�s, la puissance du Cr�ateur a plac�
des ames homog�nes; et qu'importe la couleur � la probit�, � toutes les
vertus?
Sous ta robe rembrunie, Muse, ose p�n�trer dans la demeure du C�sar des
Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut
�tre pour toi un sujet de honte; l'int�grit� des moeurs, l'�clat des
talens et la douce �loquence peuvent orner une figure africaine. Qu'�
l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualit�s, en
le discernant du vulgaire de sa caste, acqui�rent par le contraste un
reflet plus brillant.
Cette �le m'a vu na�tre et cro�tre sous les auspices de la c�l�bre
Angleterre; cette �le, tant que tu vivras, n'aura pas � pleurer la perte
d'un p�re. Puisse, sous ton gouvernement, la divinit� tut�laire de notre
contr�e la conserver � jamais florissante!
Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit,
en 1754, � Essaka, charmante et fertile vall�e � grande distance de la
c�te et de la capitale du B�nin, dont elle est cens�e faire partie,
quoiqu'elle se gouverne d'une mani�re � peu pr�s ind�pendante, sous
l'autorit� de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels �toit son
p�re.
A l'�ge de onze ans, Vassa fut enlev� avec sa soeur par des voleurs
d'enfans, pour �tre tra�n� en esclavage; bient�t les barbares lui
ravirent encore la consolation de m�ler ses larmes � celles de sa soeur;
s�par� d'elle � jamais il fut jet� dans un b�timent n�grier, et apr�s
une travers�e dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades,
et revendu � un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il
l'accompagna � Guernesey, au si�ge de Louisbourg en Canada, par l'amiral
Boscaven, en 1758, et au si�ge de Belle-Ile, en 1761.
Les �v�nemens l'ayant report� dans le nouveau Monde, une perfidie le
remit dans les fers. Vendu � Montserrat, Vassa, jouet de la fortune,
tant�t libre, tant�t esclave ou domestique, fit une multitude de
voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent
am�ricain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal,
l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la libert�, dont il
avoit go�t� les pr�mices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles
qui l'emp�choient de la recouvrer. Vainement il avoit esp�r� qu'un z�le
soutenu pour le service de ses ma�tres lui procureroit cet avantage: la
justice e�t trouv� l� un titre de plus pour briser ses fers; � l'avarice
ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes d�vor�s de
la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; d�s-lors,
s'imposant la plus s�v�re �conomie, il commen�a avec trois _pences_
(environ 6 sols), un tr�s-petit commerce qui lui r�ussit assez pour
amasser un p�cule modique, malgr� les avaries multipli�es que lui causa
la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, �chapp� aux dangers de la mer
o� plusieurs fois il avoit fait naufrage; �chapp� aux cruaut�s de ses
ma�tres, dont un � Savannah faillit l'assassiner; apr�s trente ans d'une
vie errante et orageuse, Vassa, rendu � la libert�, vint se fixer �
Londres, s'y maria, et publia ses m�moires[326], r�imprim�s dans les
deux Mondes, et dont la neuvi�me �dition est de 1794. Les t�moignages
les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-m�me les a
r�dig�s. Cette pr�caution est utile contre une classe d'individus
toujours dispos�s � calomnier les N�gres, pour att�nuer le crime de
leurs oppresseurs.
[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano,
or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e �dition, in-8�,
London 1794, avec le portrait de l'auteur.]
L'ouvrage est �crit avec la na�vet�, j'ai presque dit la crudit� de
caract�re d'un homme de la nature; c'est la mani�re de Daniel de Fo�,
dans son Robinson Cruso�; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien
de vaches chez des hermites, devint biblioth�caire de l'empereur
Fran�ois 1er, et dont les m�moires in�dite, mais tr�s-dignes de voir le
jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327].
[Note 327: Les deux volumes publi�s de ses oeuvres n'en forment que la
moindre partie, et la moins int�ressante.]
On s'associe aux mouvemens de surprise que causent � Vassa un
tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un
quart de cercle, et � la mani�re dont il interroge sa raison sur
l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme
inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'�chapper un jour �
l'esclavage; en cons�quence il fit prix avec un capitaine de b�timent
pour lui donner des le�ons souvent interrompues et contrari�es, mais
l'activit� et l'intelligence du disciple suppl�oient � tout. Le docteur
Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseign� la mani�re de dessaler
l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps apr�s Vassa �tant
d'une exp�dition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord,
dans un moment de d�tresse, il fit usage des proc�d�s du docteur, et
fournit � l'�quipage de l'eau potable.
Quoiqu'enlev� tr�s-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa
m�moire lui avoient conserv� une riche provision de souvenirs. On lit
avec int�r�t la description qu'il fait de cette contr�e, o� la nature
f�conde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale
occupation des habitans, qui sont tr�s-laborieux, quoiqu'ils ayent une
passion d�mesur�e pour la po�sie, la musique et la danse. Vassa se
rappelle parfaitement que les m�decins du B�nin suppl�ent � la saign�e
par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de gu�rir les plaies,
et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des
superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des
contr�es o� il a voyag�. Ainsi � Smyrne il retrouve parmi les Grecs les
danses usit�es dans le Benin; ailleurs il met en parall�le les coutumes
des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision
est g�n�ralement admise. On y est cens� contracter une impuret� l�gale
par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux m�mes
purifications que chez les H�breux.
Un effet de l'adversit� est souvent de donner plus d'�nergie aux
sentimens religieux. L'homme abandonn� des hommes et malheureux sur la
terre, �l�ve ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un
p�re: tel �toit Vassa. Il ne succomba point � la continuit� des maux qui
pesoient sur lui; p�n�tr� de la pr�sence du souverain �tre, il portoit
ses regards au del� des bornes de la vie, vers une r�gion nouvelle.
Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec �nergie
ses anxi�t�s, dans un po�me de cent douze vers anglais, qui fait partie
de ses M�moires. Il �toit choqu� de voir dans toutes les soci�t�s
chr�tiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les
principes, qui blasph�ment le nom de Dieu, dont ils se pr�tendent les
adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa
cour alloient le dimanche � l'Op�ra. Il voyoit des hommes observer, les
uns quatre, les autres six ou sept pr�ceptes du d�calogue, et il ne
concevoit pas qu'on p�t �tre vertueux � moiti�. Il ignoroit que, suivant
l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine �
la conduite, ni de la conduite � la doctrine. Baptis� dans l'�glise
anglicane, apr�s avoir flott� dans l'incertitude, il se fit m�thodiste;
on fut m�me sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique.
A l'�cole de l'adversit�, Vassa �toit devenu tr�s-sensible aux
infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer
la maxime de T�rence. Il d�plore le sort des Grecs, trait�s par les
Turcs � peu pr�s comme le sont les N�gres par les colons; il s'attendrit
m�me sur les gal�riens de G�nes, envers lesquels on outrepassoit les
bornes d'une juste punition.
Il avoit vu ses compatriotes africains en proie � tous les supplices
que peuvent inventer la cupidit� et la rage; il met en contraste cette
cruaut� et la morale de l'Evangile, ce sont les extr�mes; il propose
des vues sur la direction d'un commerce europ�en avec l'Afrique, qui du
moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il pr�senta au Parlement
d'Angleterre une p�tition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit
encore, le bill rendu derni�rement sur cet objet aura consol� son coeur
et sa vieillesse. Certes il seroit bien � plaindre celui qui, apr�s
avoir lu ses m�moires, n'�prouveroit pas pour l'auteur des sentimens
d'affection.
Son fils, vers� dans la bibliographie, est devenu sous-biblioth�caire du
chevalier Banks, et secr�taire du comit� de vaccine.
SANCHO. La m�re d'Ignace Sancho, jet�e sur un b�timent n�grier, parti de
Guin�e pour les possessions espagnoles en Am�rique, le mit au monde
dans la travers�e, en 1729; arriv� � Carthag�ne, il y fut baptis� par
l'�v�que, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit
promptement sa m�re au tombeau; son p�re, livr� aux horreurs de
l'esclavage, se tua dans un moment de d�sespoir.
Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amen� en Angleterre par son
ma�tre, qui en fit pr�sent � trois demoiselles soeurs, r�sidantes �
Greenwich. Son caract�re, qu'on assimiloit � celui de l'�cuyer de don
Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint �
se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui r�sidoit �
Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'�toit pas
avilie par la servitude, ni alt�r�e par une fausse �ducation; il
l'appeloit souvent, lui pr�toit des livres, et recommandoit aux trois
soeurs de cultiver son esprit; mais pr�s d'elles, Sancho eut lieu
d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit
les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les
N�gres, c'est les �manciper; souvent elles le mena�oient de le replonger
dans l'esclavage. L'amour de la libert� qui fermentoit dans son ame,
s'exaltoit encore par l'�tude et la m�ditation; il con�ut une passion
violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un
autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de
quitter leur maison. Mais le duc, son patron, �toit mort; Sancho, r�duit
� la mis�re, employa 5 shellings qui lui restoient, � l'achat d'un vieux
pistolet, pour terminer sa vie de la m�me mani�re que son p�re: alors
la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant
l'estimoit, l'accepta pour �tre sommelier; il exer�a cet emploi jusqu'�
la mort de sa patrone. Par son �conomie et un legs de cette dame, il se
trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuit�.
A la passion de l'�tude, il m�la quelque temps celles du th��tre, des
femmes et du jeu; il renon�a aux cartes � la suite d'une partie o� un
Juif lui avoit gagn� ses habits. Il d�pensa son dernier shelling pour
aller � Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis
il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation
d�fectueuse l'emp�chant de r�ussir dans un �tat qu'il avoit envisag�
comme une ressource contre l'adversit�, il entra au service du chapelain
de la maison Montagu, et sa conduite, devenue tr�s-r�guli�re, lui m�rita
la main d'une personne int�ressante, n�e dans les Indes occidentales.
Vers 1773, des attaques de goutte et la modicit� de sa fortune,
l'auroient replong� dans l'indigence, si la g�n�rosit� de ses
protecteurs et son �conomie ne lui avoient facilit� les moyens de faire
un commerce honn�te. Par son industrie et celle de sa femme, il �leva
sa nombreuse famille; l'estime g�n�rale fut le prix de ses vertus
domestiques. Il mourut le 15 d�cembre 1780. Apr�s sa mort, on donna
au profit de sa famille, en 2 volumes in-8�, une belle �dition de ses
lettres, qui furent bien re�ues. En 1783, elles furent r�imprim�es, avec
la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et grav� par
Bartolozzi[328]. On y a intercal� quelques articles qu'il avoit publi�s
dans les Journaux.
[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to
which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8�, London 1782.]
Jefferson lui reproche de se livrer � son imagination, dont la marche
excentrique est, dit-il, semblable � ces m�t�ores fugitifs qui
sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et
des tournures heureuses, en avouant que ses �crits respirent les plus
douces effusions du sentiment. Imlay d�clare qu'il n'a pas eu occasion
de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens
concernant les N�gres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329].
[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.]
Les lettres sont un genre de litt�rature qui n'est gu�re susceptible
d'analyse, soit � raison de la vari�t� des sujets qu'elles embrassent,
soit par la libert� que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans
la m�me lettre, d'approfondir les uns lorsqu'� peine il effleure les
autres, et souvent de s'�lancer hors de son sujet, pour finir par des
digressions. On lit Mad. de S�vign�; mais personne ne proposa jamais de
l'analyser. Assur�ment on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais
dans le genre o� s'est illustr�e Mad. de S�vign�, apr�s elle il est
encore des places tr�s-honorables. Le style �pistolaire de Sancho
approche de celui de Sterne, dont il a les beaut�s et les d�fauts, et
avec lequel il �toit en relation. Le troisi�me volume des lettres de
Sterne en contient une tr�s-belle � Sancho, o� il lui dit que les
vari�t�s de la nature dans l'esp�ce humaine ne rompent pas les liens de
consanguinit�; il exprime son indignation, de ce que certains hommes
veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin
de pouvoir impun�ment les traiter comme tels[330].
[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate
friend, etc., 3 vol. in-8�, London 1775.]
Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'�levant avec
son sujet, il est po�tique; mais en g�n�ral il a la gr�ce et la l�g�ret�
du style �pistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire
tyrannique de la mode � gauche, la sant� et le bonheur � droite, il
place un homme du monde irr�solu dans son choix.
Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donn� au g�nie
la pauvret� pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle
lui montre partout les ouvrages et la main du Cr�ateur.
�D'apr�s le plan de la divinit�, le commerce, dit-il, doit rendre
communes � tout le globe les productions de chaque contr�e, unir les
nations par le sentiment des besoins r�ciproques, les liens de l'amiti�
fraternelle, et faciliter la diffusion g�n�rale des bienfaits de
l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifi�s, d'un
sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de
l'humanit�, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chr�tiens
qui le font�.
[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre
langue n'a pas d'�quivalent.]
On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamn� � mort pour
crime de faux, et dont toute la vie ant�rieure avoit �t� un mod�le de
sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la
lettre dans laquelle Sancho d�veloppe les raisons qui militoient pour
lui obtenir sa gr�ce.
On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses
�crits n'offroient d'ailleurs des hommages multipli�s � la vertu. Il la
fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrel�e
par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_.
�Agissez donc de mani�re � m�riter toujours l'approbation de votre
coeur..... Pour �tre vraiment brave, il faut �tre vraiment bon..... Nous
avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'esp�rance
pour �toile polaire, la conscience pour moniteur fid�le....., et la
perspective du bonheur pour r�compense�. Dans la m�me lettre, repoussant
des souvenirs qui �toient pour sa vertu de nouveaux �cueils, il s'�crie:
�Pourquoi me rappeler ces mati�res combustibles, lorsque glissant
rapidement sur la route des ann�es j'approche du terme de ma carri�re?
N'ai-je pas la goutte, six enfans et une �pouse? O raison, o� es-tu?
Vous voyez qu'il est bien plus facile de pr�cher que d'agir; mais nous
savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un
camp, le g�n�ral qui compare sa force et la position de son ennemi,
place ses gardes avanc�es de mani�re � �viter les surprises. Faisons
de m�me dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une
victoire gagn�e sur la passion, l'immoralit�, l'orgueil, m�rite plut�t
des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition
et du carnage[332]�.
[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.]
J'invite le lecteur � ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire,
ils ne peuvent faire conno�tre l'auteur que d'une mani�re imparfaite;
plus est imposante et respectable l'autorit� de Jefferson, plus il
importe de combattre son jugement, beaucoup trop s�v�re, et de ne pas
d�rober � Sancho l'estime qui lui est due.
PHILLIS-WHEATLEY. Cette N�gresse, vol�e en Afrique � l'�ge de sept
ou huit ans, fut transport�e en Am�rique, et vendue, en 1761, �
John Wheatley, riche n�gociant de Boston; des moeurs aimables, une
sensibilit� exquise et des talens pr�coces la firent ch�rir dans cette
famille � tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux
p�nibles r�serv�s aux esclaves, mais encore des soins du m�nage.
Passionn�e pour la lecture, et sp�cialement pour celle de la Bible, elle
apprit rapidement le latin. En 1772, � dix-neuf ans, Phillis Wheatley
publia un petit volume de po�sies qui renferme trente-neuf pi�ces; elles
ont eu plusieurs �ditions en Angleterre et aux �tats-Unis; et pour
�ter tout pr�texte � la malveillance de dire quelle n'en �toit que le
pr�te-nom, l'authenticit� en fut constat�e � la t�te de ses oeuvres, par
une d�claration de son ma�tre, du gouverneur, du lieutenant gouverneur,
et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la
connoissoient.
Son ma�tre l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle �pousa un
homme de sa couleur, qui �toit aussi un ph�nom�ne par la sup�riorit� de
son entendement sur celui de beaucoup de N�gres; aussi ne fut-on pas
�tonn� de voir son mari, marchand �picier, devenir avocat sous le nom du
docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La
r�putation dont il jouissoit le conduisit � la fortune.
La sensible Phillis, qui avoit �t� �lev�e, suivant l'expression
triviale, en enfant g�t�, n'entendoit rien � gouverner un m�nage, et
son mari vouloit qu'elle s'en occup�t; il commen�a par des reproches,
auxquels succ�d�rent de mauvais traitemens, dont la continuit� affligea
tellement son �pouse, qu'elle p�rit de chagrin en 1787. Peter, dont elle
avoit eu un enfant, mort tr�s-jeune, ne lui surv�cut que trois ans[333].
[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France � Boston, du 8
octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.]
Jefferson, qui semble n'accorder qu'� regret des talens aux N�gres, m�me
� Phillis Wheatley, pr�tend que les h�ros de la _Dunciade_ sont des
divinit�s comparativement � cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit
chicaner, on diroit qu'� une assertion, il suffit d'opposer une
assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui
s'est manifest� en accueillant d'une mani�re distingu�e les po�sies de
Phillis Wheatley. Mais une r�futation plus directe, c'est d'en extraire
quelques morceaux qui donneront une id�e de ses talens.
[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.]
C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a sugg�r� de d�buter, comme
lui, par une pi�ce � M�c�ne[335] dont les po�tes pay�rent la protection
par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste,
par l'emploi des m�mes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat.
[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by
_Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8�, London 1773; et in-12,
Walpole 1802.]
Cette pi�ce n'est pas sans m�rite, mais h�tons-nous d'arriver � des
sujets plus dignes de la po�sie.
Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous
respirent une m�lancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de
personnes qui lui �toient ch�res. On distinguera ses hymnes sur les
oeuvres de la providence, la vertu, l'humanit�; l'ode � Neptune; les
vers � un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On
se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses
compatriotes.
J'ins�re ici trois de ses pi�ces. Le lecteur voudra bien se rappeler
qu'en jugeant les productions d'une N�gresse esclave, �g�e de dix-neuf
ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction
n'est peut-�tre qu'une mauvaise copie d'un bon original.
_Sur la mort d'un enfant_[336].
[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_.
No more the flo'wry scenes of pleasure rise,
Nor charming prospects greet the mental eyes,
No more with joy we view that lovely face
Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.
The tear of forrow flows from ev'ry eye,
Groans answer groans, and sighs to sighs reply;
What sudden pangs shot thro' each aching heart,
When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart?
Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_,
Hurried the infant to his mortal hour.
Could'st thou unpitying close those radiant eyes?
Or fail'd his artless beauties to surprize?
Could not his innocence thy stroke controul,
Thy purpose shake, and soften all thy soul?
The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread,
No more shall smile, no more shall raise its head;
But like a branch that from the tree is torn,
Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn.
�Where flies my James� 'tis thus I seem to hear
The parent ask, �Some angel tell me where
He whings his passage thro' the yielding air�?
Methinks a cherub bending from the skies
Observes the question and serene replies,
�In heav'n's high palaces your babe appears:
Prepare to meet him, and dismiss your tears�.
Shall not th' intelligence your grief restrain,
And turn the mournful to the chearful strain?
Cease your complaints, suspend each rising sigh,
Cease to accuse the Ruler of the sky.
Parents, no more indulge the falling tear:
Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair,
There see your infant like a seraph glow:
What charms celestial in his numbers flow
Melodious, while the soul-enchanting strain
Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain?
Enough--forever cease your murm'ring breath;
Not as a foe, but friend, converse with _Death_,
Since to the port of happiness unknown
He brought that treasure which you call your own.
The gift of heav'n intrusted to your hand
Chearful resign at the divine command;
Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.]
Le plaisir couronn� de fleurs ne vient plus embellir nos momens;
l'esp�rance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions
enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les
Gr�ces avoient profus�ment r�pandu leurs faveurs: de tous les yeux
s'�chappent des larmes; les g�missemens sont l'�cho des g�missemens, les
sanglots r�pondent aux sanglots.
Inexorable mort, la maladie, ta messag�re, en lui d�cochant le trait
fatal, a perc� tous les coeurs, et les a inond�s d'amertumes; ton
pouvoir irr�sistible a pr�cipit� son heure derni�re. Quoi! sans �tre
�mue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beaut� na�ve, sa tendre innocence
n'ont pu suspendre tes coups, ni fl�chir ta rigueur. Un cr�pe fun�bre
couvre celui qui nagu�re nous charmoit par son sourire gracieux, par la
gentillesse de ses mouvemens.
�O� s'est enfui mon bien-aim� James, (s'�crie le p�re)? Quand son ame
voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son
passage�.
Il me semble qu'alors du haut de l'empyr�e, s'incline un ch�rubin � la
face sereine, qui lui r�pond: �Ton fils habite la r�gion c�leste, essuie
tes pleurs, et pr�pare-toi � le suivre�. Que cet espoir amortisse tes
douleurs, et change tes complaintes en cris d'all�gresse. Sur l'aile de
la foi �l�ve ton ame � la vo�te du firmament, o� m�lant sa voix � la
voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts
inspir�s par le bonheur. Cesse d'accuser le r�gulateur des Mondes;
interdis � ton ame des murmures d�sormais coupables; converse avec
la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la
f�licit�; r�signe-toi avec joie � l'ordre de Dieu, il reprend un tr�sor
que tu croyois ta propri�t�, et dont tu n'�tois que le d�positaire. A
ton tribunal oserois-tu citer la sagesse �ternelle?
_Hymne du matin_[337].
[Note 337:_An hymn to the morning_.
Attend my lays, ye ever honour'd nine,
Assist my labours, and my strains refine;
In smoothest numbers pour the notes along,
For bright _Aurora_ now demands my song.
_Aurora_, hail, and all the thousand dies,
Which deck thy progress through the vaulted skies:
The morn awakes, and wide extends her rays,
On ev'ry leaf the gentle zephyr plays;
Harmonious lays the feather'd race resume,
Dart the bright eye, and shake the painted plume.
Ye shady groves, your verdant gloom display
To shield your poet from the burning day;
_Calliope,_ awake the sacred lyre,
While thy fair sisters fan the pleasing fire;
The bow'rs, the gales, the variegated skies
In all their pleasures in my bosom rise.
See in the east th' illustrious king of day!
His rising radiance drives the shades away;
But Oh! I feel his fervid beams too strong,
And scarce begun, concludes th' abortive song.]
Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes
r�v�r�es du Permesse. R�pandez sur mes vers une douceur ravissante, je
c�l�bre l'Aurore.
Salut brillante avant-courri�re du jour; une d�coration majestueuse et
nuanc�e de mille couleurs annonce ta marche sous la vo�te �th�r�e; la
lumi�re s'�veille, ses rayons s'emparent de l'espace; le z�phir fol�tre
sur les feuillages; la race volatile lance ses regards per�ans, agite
ses ailes �maill�es, et recommence ses harmonieux concerts.
Verdoyans bocages, d�ployez vos rameaux, pr�tez au _po�te_ vos ombrages
solitaires pour le prot�ger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais
r�sonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du
g�nie. Les d�mes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarr� des
cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance
avec pompe le dominateur du jour, � son �clat les ombres s'enfuient;
mais d�j� ses feux embrasent l'horizon, �touffent ma voix, et mes chants
avort�s se terminent forc�ment au d�but.
_Au comte de Dartmouth[338].
[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his
majesty's principal secretary or state for north America, etc._
Hail, happy day, when, smiling like the morn,
Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn:
Long lost to realms beneath the northern skies
She shines supreme, while hated faction dies.
Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd
Sick at the view, she languish'd and expir'd.
Thus from the splendors of the morning light
The owl in sadness seeks the caves of night.
No more, _America,_ in mournful strain
Of wrongs, and grievance unredress'd complain,
No longer shalt thou dread the iron chain,
Which wanton _Tyranny_ with lawless hand
Had made and with it meant t' enslave the land.
Should you, my lord, while you peruse my song,
Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung,
Whence flow the wishes for the common good,
By feeling hearts alone best understood,
I, young in life, by seeming cruel fate
Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat:
What pangs excruciating must molest,
What sorrows labor in my patents' breast?
Steel'd was that soul, and by no misery mov'd,
That from a father seiz'd his babe belov'd:
Such, such my case. And can I then but pray
Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.]
SALUT heureux jour, o�, brillante comme l'aurore, la libert� sourit �
la nouvelle Angleterre... Long-temps exil�e des r�gions bor�ales, elle
revient embellir nos climats. A l'aspect de la d�esse si long-temps
d�sir�e, l'esprit de factions est terrass�, il expire. Tel, effray� par
la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour
y retrouver la nuit.
Am�rique, ils seront enfin r�par�s ces torts, ils seront expi�s ces
outrages, l'objet de tes lugubres dol�ances. Ne redoute plus les
cha�nes forg�es par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit
d'asservir cette contr�e.
En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'o� me vient
cet amour de la libert�? � quelle source j'ai puis� cette passion du
bien g�n�ral, apanage exclusif des ames sensibles?
H�las! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux
fortun�s qui m'avoient vu na�tre. Quelles douleurs, quelles angoisses
auront tortur� les auteurs de mes jours! Il �toit inaccessible � la
piti�, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit � un p�re son enfant
ch�ri. Victime d'une telle f�rocit�, pourrois-je ne pas supplier le ciel
de soustraire tous les �tres aux caprices des tyrans, etc., etc.
CHAPITRE IX.
_Conclusion._
De tous les pays lettr�s, je doute qu'il y en ait un o� l'on soit aussi
�tranger qu'en France � tout ce qui s'appelle litt�rature �trang�re.
Seroit-on surpris d�s lors que pas un des auteurs n�gres ne f�t
mentionn� dans nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs ne sont
gu�re que des sp�culations financi�res? Ils contiennent les fastidieuses
nomenclatures de pi�ces de th��tre oubli�es, et de romans �ph�m�res.
Cartouche y a trouv� une place, et ils gardent le silence sur Raikes,
fondateur des _Sunday-schools_, ou _�coles du dimanche_; sur William
Hawes, fondateur de la _Soci�t� humaine_, pour soigner les individus
frapp�s de mort apparente; sur des hommes tels que Hartlib, Maitland,
Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher de Saltoun, Ericus Walter,
Wagenaar, Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, Eguyara, Fran�ois Solis,
Mineo, Chiarizi, Tubero, J�rusalem, Finnus Johannaeus, etc., etc., etc.
On n'y trouve pas Suhm, le Puffendorf du dernier si�cle; pas m�me un
grand nombre d'�crivains nationaux qui d�voient y figurer, Persini,
Blaru, Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et ce bon quaker
Benezet, n� � Saint-Quentin, l'ami de tous les hommes, le d�fenseur de
tous ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit l'esclavage par la
raison, la religion et l'exemple. Il �tablit � Philadelphie une �cole
pour les enfans noirs, qu'il enseignoit lui-m�me. Dans les intervalles
que lui laissoit cette fonction, il alloit chercher des malheureux �
soulager. A ses fun�railles, honor�es d'un concours tr�s-solennel, un
colonel am�ricain, qui avoit servi comme ing�nieur dans la guerre de la
libert�, s'�cria: J'aimerois mieux �tre Benezet dans de cercueil, que
George Washington avec toute sa c�l�brit�: c'est une exag�ration sans
doute, mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, Yvan-Raiz,
voyageur russe, disoit: Les acad�mies d'Europe retentissent d'�loges
d�cern�s � des noms illustres, et Benezet n'est pas sur leurs listes.
A qui donc r�servent-elles des couronnes[339]? Ce Fran�ais qui excita si
puissamment l'admiration des �trangers n'est pas m�me connu en
France; il n'a pas trouve l� moindre place chez nos entrepreneurs
de dictionnaires; mais Benjamin Rush, et une foule d'Anglais et
d'Am�ricains ont r�par� cette omission.
[Note 339: _V._ The American Museum, in-8�, t. IV, Philadelphie 1788,
p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.]
Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n'ont pas suivi
les discussions relatives aux colonies, douteront peut-�tre qu'on ait
pu ravaler les N�gres au rang des brutes, et mettre en probl�me leur
capacit� intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, aussi
absurde qu'abominable, est insinu�e ou profess�e dans une foule
d'�crits. Sans contredit les N�gres, en g�n�ral, joignent � l'ignorance
des pr�jug�s ridicules, des vices grossiers, surtout les vices inh�rens
aux esclaves de toute esp�ce, de toute couleur. Fran�ais, Anglais,
Hollandais, que seriez-vous, si vous aviez �t� plac�s dans les m�mes
circonstances? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides, et
les crimes les plus hideux, il n'en est pas un que vous ayez droit de
leur reprocher.
Long-temps en Europe, sous des formes vari�es, les Blancs ont fait
la traite des Blancs; peut-on caract�riser autrement la _presse_ en
Angleterre, la conduite des _vendeurs d'ames_ en Hollande, celle des
princes allemands qui vendoient leurs r�gimens pour les colonies? Mais
si jamais les N�gres, brisant leurs fers, venoient (ce qu'� Dieu ne
plaise), sur les c�tes europ�ennes, arracher des Blancs des deux sexes �
leurs familles, les encha�ner, les conduire en Afrique, les marquer d'un
fer rouge; si ces Blancs vol�s, vendus, achet�s par le crime, plac�s
sous la surveillance de g�reurs impitoyables, �toient sans rel�che
forc�s, � coups de fouet, au travail, sous un climat funeste � leur
sant�, o� ils n'auroient d'autre consolation � la fin de chaque jour que
d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau, d'autre perspective que de
souffrir et de mourir dans les angoisses du d�sespoir; si, vou�s � la
mis�re, � l'ignominie, ils �toient exclus de tous les avantages de la
soci�t�; s'ils �toient d�clar�s l�galement incapables de toute action
juridique, et si leur t�moignage n'�toit pas m�me admis contre la classe
noire; si, comme les esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves �
leur tour, n'avoient pas la permission de porter des chaussures; si,
repouss�s m�me des trottoirs, ils �toient r�duits � se confondre avec
les animaux au milieu des rues; si l'on s'abonnoit pour les fouetter en
masse, et pour enduire de poivre et de sel leurs dos ensanglant�s, afin
de pr�venir la gangr�ne; si en les tuant on en �toit quitte pour une
somme modique, comme aux Barbades et � Surinam; si l'on mettoit � prix
la t�te de ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits � l'esclavage;
si contre les fuyards on dirigeoit des meutes de chiens form�s tout
expr�s au carnage; si blasph�mant la divinit�, les Noirs pr�tendoient,
par l'organe de leurs Marabouts, faire intervenir le ciel pour pr�cher
aux Blancs l'ob�issance passive et la r�signation; si des pamphl�taires
cupides et gag�s discr�ditaient la libert�, en disant qu'elle n'est
qu'une _abstraction_ (actuellement telle est la mode chez une nation qui
n'a que des modes); s'ils imprimoient que l'on exerce contre les Blancs
_r�volt�s, rebelles_, de justes repr�sailles, et que d'ailleurs les
esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein
de l'Afrique; en un mot, si tous les prestiges de la ruse et de la
calomnie, toute l'�nergie de la force, toutes les fureurs de l'avarice,
toutes les inventions de la f�rocit� �toient dirig�es contre vous par
une coalition d'�tres � figure humaine, aux yeux desquels la justice
n'est rien, parce que l'argent est tout; quels cris d'horreur
retentiroient dans nos contr�es! Pour l'exprimer, on demanderoit � notre
langue de nouvelles �pith�tes; une foule d'�crivains s'�puiseraient en
dol�ances �loquentes, pourvu toutefois que n'ayant rien � craindre, il y
e�t pour eux quelque chose � gagner.
Europ�ens, prenez l'inverse de cette hypoth�se, et voyez ce que vous
�tes.
Depuis trois si�cles, les tigres et les panth�res sont moins redoutables
que vous pour l'Afrique. Depuis trois si�cles, l'Europe, qui se dit
chr�tienne et civilis�e, torture sans piti�, sans rel�che, en Am�rique
et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares. Elle
a port� chez eux la crapule, la d�solation et l'oubli de tous les
sentimens de la nature, pour se procurer de l'indigo, du sucre, du caf�.
L'Afrique ne respire pas m�me quand les potentats sont aux prises pour
se d�chirer; non, je le r�p�te, il n'est pas un vice, pas un genre de
sc�l�ratesse dont l'Europe ne soit coupable envers les N�gres, et dont
elle ne leur ait donn� l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta foudre,
�puise ta mis�ricorde en lui donnant le temps et le courage de r�parer,
s'il est possible, ses scandales et ses atrocit�s.
Je m'�tois impos� le devoir de prouver que les N�gres sont capables de
vertus et de talens; je l'ai �tabli par le raisonnement, plus encore
par les faits; ces faits n'annoncent pas des d�couvertes sublimes; ces
ouvrages ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais ils sont des argumens
sans r�plique contre les d�tracteurs des N�gres. Je ne dirai pas avec
Helv�tius que chacun en naissant apporte d'�gales dispositions, et que
l'homme n'est que le produit de son �ducation; mais cette assertion,
fausse dans sa g�n�ralit�, est vraie � bien des �gards. Un concours
d'heureuses circonstances d�veloppa le g�nie de Copernic, de Galil�e, de
Leibnitz et de Newton; des circonstances f�cheuses ont peut-�tre emp�ch�
d'�clore des g�nies qui les auroient surpass�s; chaque pays a sa B�otie,
mais en g�n�ral on peut dire que le vice et la vertu, l'esprit et la
sottise, le g�nie et l'ineptie appartiennent � toute sorte de contr�es,
de nations, de cr�nes et de couleurs.
Pour comparer des peuples, il faut les placer dans les m�mes
conjonctures; et quelle parit� peut s'�tablir entre les Blancs, �clair�s
des lumi�res du christianisme qui m�ne presque toutes les autres � sa
suite, enrichis des d�couvertes, entour�s de l'instruction de tous les
si�cles, stimul�s par tous les moyens d'encouragement; et d'autre part,
les Noirs priv�s de tous ces avantages, vou�s � l'oppression, � la
mis�re? Si aucun d'eux n'avoit fait preuve de talens, on n'auroit pas
lieu d'en �tre surpris; ce qu'il y a vraiment d'�tonnant, c'est qu'un
si grand nombre en ayent manifest�. Que seroient-ils donc si, rendus �
toute la dignit� d'hommes libres, ils occupoient le rang que la nature
leur assigne, et que la tyrannie leur refuse?
Souvent en politique les r�volutions brusques, � raison des d�sastres
qu'elles entra�nent, peuvent s'assimiler aux grandes convulsions de la
nature. De la part des planteurs, c'est encore une nouvelle imposture
d'avoir confondu la question de l'�mancipation avec celle de la traite,
d'avoir d�bit� que les amis des Noirs vouloient un affranchissement
subit et g�n�ral. Ils opinoient pour une marche progressive qui
op�reroit le bien sans secousse; tel �toit l'avis de l'auteur de cet
ouvrage, lorsque dans un �crit adress� aux N�gres et Mul�tres libres, et
qui lui a valu tant d'injures, il annon�oit (et il l'annonce encore),
qu'un jour sur les rivages des Antilles, le soleil n'�clairera plus que
des hommes libres, et que les rayons de l'astre qui r�pand la lumi�re
ne tomberont plus sur des fers et des esclaves[340]; mais les planteurs
fran�ais ont repouss� avec acharnement tous les d�crets par lesquels
l'assembl�e constituante vouloit _graduellement_ amener des r�formes
salutaires; leur orgueil a perdu pour eux les colonies du _nouveau
Monde_, qui ne fleuriront jamais, dit Le Genty, que sous les auspices de
la libert� personnelle; le trafic r�voltant que l'homme ose y faire de
son semblable, ne les conduira jamais � une prosp�rit� constante...
[Note 340: _V._ Lettre aux citoyens de couleur et N�gres libres,
in-8�, Paris 1791, p. 12.]
Ce continent am�ricain, asile de la libert�, s'achemine vers un ordre
de choses qui sera commun aux Antilles, et dont toutes les puissances
combin�es ne pourront arr�ter le cours. Les N�gres r�int�gr�s dans leurs
droits, par la marche irr�sistible des �v�nemens, seront dispens�s de
toute reconnoissance envers ces colons, auxquels il eut �t� �galement
facile et utile de s'en faire aimer.
Le travail � la t�che, dont on reconnoit d�j� l'utilit� au Br�sil et �
Bahamas, l'introduction de la charrue pour les cultures � la Jama�que,
justifi�e par des succ�s[341], suffiroient pour renverser ou modifier le
syst�me colonial. Cette r�volution aura un mouvement acc�l�r�, lorsque
l'industrie et la politique, connoissant mieux leurs rapports mutuels,
appelleront autour d'elles, dans les colonies, les pompes � feu, et
tous les moyens m�caniques � l'aide desquels on abr�ge le travail, on
facilite les manipulations; lorsqu'une nation �nergique et puissante,
� laquelle tout pr�sage de hautes destin�es, �tendant ses bras sur les
deux Oc�ans Atlantique et Pacifique, �lancera ses vaisseaux de l'un �
l'autre, par une route abr�g�e, soit en coupant l'isthme de Panama,
soit en formant un canal de communication, comme on l'a propos�, par
la rivi�re Saint-Jean et le lac de Nicaragua; elle changera la face du
monde commercial, et la face des empires. Qui sait si l'Am�rique ne se
vengera pas alors des outrages qu'elle a re�us, et si notre vieille
Europe, plac�e dans un rang de puissance subalterne, ne deviendra pas
une colonie du nouveau Monde?
[Note 341: V. _Dallas_, t. I, p. 4. _Barr�-Saint-Venant_ propose
�galement l'introduction de la charrue dans nos colonies.]
Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est juste; aucune loi �man�e
de la nature ne place un homme dans la d�pendance d'un autre, et toutes
les loix que la raison d�savoue, sont par l� m�me frapp�s de nullit�.
Chacun apporte, en naissant, son titre � la libert�[342]; les
conventions sociales en ont circonscrit l'usage, mais la limite doit
�tre la m�me pour tous les membres de la cit�, quelles que soient leur
origine, leur couleur, leur religion. Si vous avez droit de rendre un
autre homme esclave, disoit _Price_, il a droit de vous rendre esclave;
et si l'on n'a pas droit de le vendre, personne n'a le droit de
l'acheter.
[Note 342: _Le Genty_.]
Puissent les nations europ�ennes expier enfin leurs crimes envers les
Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humili�s,
donner l'essor � toutes leurs facult�s, ne rivaliser avec les Blancs
qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs pers�cuteurs,
ne s'en venger que par des bienfaits, et dans les effusions de la
tendresse fraternelle, go�ter enfin la libert� et le bonheur! D�t-on
ici bas n'avoir que r�v� ces avantages pour soi-m�me, il est du moins
consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaill� de
toutes ses forces � les procurer aux autres.
_P. S._ Deux hommes de lettres tr�s-distingu�s par leurs talens et
leurs ouvrages, l'un Helv�tien, et l'autre Am�ricain, ont fait sur le
manuscrit original de cet ouvrage des traductions allemande et anglaise,
qui para�tront incessamment, en Allemagne et dans les �tats-Unis
d'Am�rique.
FIN.
TABLE
DES CHAPITRES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
_D�dicace aux amis des Noirs.
CHAPITRE I. _Ce qu'on entend par le mot _N�gres_. Sous cette
d�nomination doit-on comprendre tous les _Noirs_? Disparit�
d'opinion sur leur origine. Unit� du type primitif de la race
humaine._
CHAPITRE II. _Opinions relatives � l'inf�riorit� morale des N�gres.
Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au
d�veloppement de leurs facult�s. Ces obstacles combattus par la
religion chr�tienne. �v�ques et pr�tres n�gres._
CHAPITRE III. _Qualit�s morales des N�gres. Amour du travail,
courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, g�n�rosit�,
etc._
CHAPITRE IV. _Continuation du m�me sujet._
CHAPITRE V. _Notice biographique du N�gre Angelo Solimann._
CHAPITRE VI. _Talens des N�gres pour les arts et m�tiers. Soci�t�s
politiques organis�es par les N�gres._
CHAPITRE VII. _Litt�rature des N�gres._
CHAPITRE VIII. _Notices de N�gres et Mul�tres distingu�s par
leurs _talens_ et leurs _ouvrages_. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay,
Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano,
Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._
CHAPITRE IX. _Conclusion._
FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.