nationale de France (BnF/Gallica) DE LA LITT�RATURE DES N�GRES ou _Recherches sur leurs facult�s intellectuelles, leurs qualit�s morales et leur litt�rature; suivies de Notices sur la vie et les ouvrages des N�gres qui se sont distingu�s dans les Sciences, les Lettres et les Arts_; Par H. GR�GOIRE Ancien �v�que de Blois, membre du S�nat conservateur, de l'Institut national, de la Soci�t� royale des Sciences de Gottingne, etc., etc., etc. Whatever their tints may be, their souls are still the same. Mrs. ROBINSON. A PARIS CHEZ MARADAN, LIBRAIRE RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N�. 9. MDCCCVIII. D�DICACE. A tous les hommes courageux qui ont plaid� la cause des malheureux Noirs et Sang-m�l�s, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les assembl�es politiques, dans les soci�t�s �tablies pour l'abolition de la traite, le soulagement et la libert� des esclaves. Fran�ais. Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat, Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot j�suite, Clavi�re, Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet, Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyauni�re.--D'Estaing.--La Fayette, Fauchet, Febv�, Ferrand de Baudi�res, Frossard.--Garat, Garran de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupr�, Mad. Olympe de Gouges, Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien �v�que de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat, Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Th�ophile Mandar, L. P. Mercier, Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, P�tion, Nicolas Petit-Pied docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le g�n�ral Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer, Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Soci�t� de Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney. [Note 1: En �gard � la multitude de noms propres cit�s dans cet ouvrage, on a supprim� partout la qualification de Mr, dont la r�p�tition eut �t� fastidieuse.] Anglais. Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn, John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw, Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Cl�ment Caines, Campbell, T. Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis �v�que de Lichtfield, Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson, Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster, Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway, Hargrave, Rob. Hawker, Hayter �v�que de Norwich, Hector Saint-John, Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann, Horne-Tooke, Horsley �v�que de Rochester; Griffitt Hughes, Francis Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil, Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival, Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby Porteus �v�que de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James Ramsay, Rickman, Robertson ministre � Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie Robinson, Reid, Rogers, Rosco�, Ryan.--Sewal, Shenstone, Sh�ridan, Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker, George Wallis, Warburthon �v�que de Glocester, John Warren �v�que de Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield, Willberforce, Mlle H�l�ne-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley, Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc. AM�RICAINS. Jo�l Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax, Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton, William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan Winchester, Vining. N�GRES ET SANG-M�L�S. Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley. ALLEMANDS. Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri. DANOIS. Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th. Thaarup.--West. SU�DOIS. Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And. Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom. HOLLANDAIS. Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos, Peter Wrede. ITALIENS. Le cardinal Cibo, le coll�ge des Cardinaux.--L'abb� Pierre Tambarini.--Zacchiroli. ESPAGNOL. Avenda�o. Qu'on ne s'�tonne pas de ce que (Avenda�o except�) on ne trouve ici aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, � ma connaissance, ne s'est mis en frais de prouver que le N�gre appartient � la grande famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les devoirs, en exercer tous les droits: par del� les Pyrenn�es, ces droits et ces devoirs ne furent jamais probl�matiques; et contre qui se d�fendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des applications forc�es, un Portugais, d�naturant l'�criture sainte, a tent� de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable � celui qui, chez les H�breux, n'�toit gu�re qu'une sorte de domesticit�; mais la brochure d'Az�r�do[2] est pass�e de la boutique du libraire dans le fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-l� en Angleterre, pour l�gitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne, pour river les fers des paysans de cette contr�e, tandis que Joseph Paulikowski[3], et l'abb� Michel Karpowitz, dans ses sermons[4], proclamoient et revendiquoient pour tous l'�galit� des droits. Les amis de l'esclavage sont n�cessairement les ennemis de l'humanit�. [Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des esclaves de la c�te d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Az�r�do Coutinho_, in-8�, Londres.] [Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-�-dire, des paysans polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8�, Roku 1788.] [Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych ocolicznosciach Mian�, c'est-�-dire, Sermons de l'abb� _Karpowicz_, 3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisi�me volumes.] En g�n�ral, dans les �tablissemens espagnols et portugais, on envisage les N�gres comme des fr�res d'une teinte diff�rente. La religion chr�tienne qui �pure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est toujours pr�te � r�pandre des bienfaits, la religion se place entre les esclaves et les ma�tres, pour adoucir la rigueur de l'autorit� et le joug de l'ob�issance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas compos� de plaidoyers inutiles en faveur des N�gres, par la m�me raison qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'�crivoit pas sur l'agriculture de la Belgique, o� la sup�riorit� des m�thodes et des proc�d�s agronomiques suppl�oit aux livres. Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou r�pondroit que, sans vouloir att�nuer les torts des individus, on ne les pr�sente ici que sous le point de vue relatif � leurs efforts pour l'am�lioration du sort des Noirs; et sur cet article m�me, on est loin de leur attribuer un �gal degr� de m�rite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse appliquer � tous une maxime du po�te Churchil, en disant qu'ils ont le coeur aussi pur que leur cause est l�gitime. Chacun reste ma�tre d'exercer sa justice, en repoussant ces �crivains dans la classe malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs livres. La liste qu'on vient de lire est sans doute tr�s-incompl�te; elle r�clame des noms honorables, que j'ai oubli�s, ou que je n'ai pas l'avantage de conno�tre, soit que dans leurs �crits les auteurs ayent gard� l'anonyme, soit que leurs �crits ayent �chapp� � mes recherches. Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent r�parer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compl�ter l'ouvrage. Parmi ces �crivains un grand nombre sont morts; je d�pose sur leurs tombes mes hommages, et j'offre le m�me tribut � ceux qui vivant encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasi� leurs principes, poursuivent sans rel�che leur noble entreprise, chacun dans la sph�re o� l'a plac� la providence. Philanthropes! personne n'est juste et bon impun�ment; entre le vice et la vertu la guerre commenc�e � la naissance des temps, ne finira qu'avec eux. D�vor�s du besoin de nuire, les pervers sont toujours arm�s contre quiconque ose r�v�ler leurs forfaits, et les emp�cher de tourmenter l'esp�ce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain, mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. H�tons-nous; la vie est si longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre se d�robe sous nos pas, et nous allons quitter la sc�ne du monde; la d�pravation contemporaine charie vers la post�rit� tous les �l�mens du crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas, lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien, �chapp�s � la contagion, seront en quelque sorte, les repr�sentans de la providence: l�guons-leur la t�che honorable de d�fendre la libert� et le malheur. Du sein de l'�ternit�, nous applaudirons � leurs efforts, et sans doute il les b�nira ce P�re commun, qui dans les hommes, quelle que soit leur couleur, reconno�t son ouvrage, et les aime comme ses enfans. DE LA LITT�RATURE DES N�GRES. CHAPITRE PREMIER _Ce qu'on entend par le mot_ N�gres. _Sous cette d�nomination doit-on comprendre tous les_ Noirs? _Disparit� d'opinion sur leur origine. Unit� du type primitif de la race humaine._ Sous le nom d'�thiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs. Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante, d'H�rodote, Th�ophraste, Pausanias, Ath�n�e, H�liodore, Eus�be, Flavius Josephe[5]. Ils sont appel�s de m�me par Pline l'ancien et T�rence[6]. On distinguoit les �thiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des �thiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs arm�es, � ce que pr�tend Macpherson, fond� sur un passage de Frontin[7]. Rome ayant plus que la Gr�ce des relations fr�quentes avec les c�tes occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les Noirs furent appel�s _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les d�signer sous le nom d'_�thiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la voie de l'�thiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce tribut, en tiroit peut-�tre de l'int�rieur de l'Afrique[9]. On les employoit � la guerre, car dans celle des croisades, on voit � H�bron, et au si�ge de J�rusalem, en 1099, des Noirs � cheveux cr�pus, que Guillaume de Malmesbury appelle �galement �thiopiens[10]. [Note 5: V. _J�r�mie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquit�s juda�ques, l. VIII, c. VII. _Th�ophraste_, 22e caract�re. _H�rodote_, dans Thalie et Polymnie, etc.] [Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _T�rence_, Eunuchus, act. I, scen. I.] [Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4�. London 1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.] [Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Pan�gyrique de _Majorien_.] [Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J. Whitaker_, in 8�, London 1791, p. l82 et suiv.] [Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.] Chez les modernes, quoique le nom d'�thiopie soit exclusivement r�serv� � une r�gion de l'Afrique, beaucoup d'�crivains, espagnols et portugais surtout, ont appel� _�thiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, � Strasbourg, un trait� _de servis �thiopibus Europeorum in coloniis Americ�_[11]. La d�nomination d'Africains pr�vaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est �galement abusif, puisque d'une part l'�thiopie, dont les habitans ne sont pas du noir le plus fonc�[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que de l'autre il y a des Noirs asiatiques. H�rodote les nomme �thiopiens � cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les cheveux cr�pus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient qu'� l'Afrique, et que les Noirs � cheveux longs ne se trouvoient que dans le continent asiatique. Quelques r�glemens avoient d�fendu d'en importer dans les �les de France et de la R�union; mais les relations des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi qu'� Madagascar, il y a aussi des N�gres � cheveux longs: tels sont, au centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels �toient les N�gres pasteurs de l'�le de Cern�, o� les Carthaginois avoient des comptoirs[14]. D'un autre c�t� les indig�nes des �les des Andamans, dans le golfe du Bengale, sont des Noirs � cheveux cr�pus; dans diverses parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure et la chevelure. Ce fait est consign� dans un savant m�moire de Francis Wilford, associ� de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus anciennes statues des divinit�s indiennes ont la figure des N�gres. Ces consid�rations fortifient le syst�me, qu'autrefois cette race a couvert une grande partie du continent asiatique. [Note 11: In-4�, _Argentorati_ 1778.] [Note 12: _V_. Voyage d'�thiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et l'Histoire du Christianisme d'�thiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.] [Note 13: _V_. Id�es sur les relations politiques et commerciales des anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8�, Paris an 8, t. II, p. 10, 75.] [Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.] [Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.] La couleur noire �tant le caract�re le plus marqu� qui s�pare des Blancs une partie de l'esp�ce humaine, commun�ment on a �t� moins attentif aux diff�rences de conformation qui entre les Noirs eux-m�mes �tablissent des vari�t�s. C'est � quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que Rubens, S�bastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont peint des _Noirs_, et non des _N�gres_. Ainsi, avec d'autres auteurs, Camper restreint cette derni�re d�nomination � ceux qui se font remarquer par des joues pro�minentes, de grosses l�vres, un nez �pat�, et la chevelure moutonn�e. Mais cette distinction entre eux, et ceux qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversit� de races. Le caract�re sp�cifique des peuples est permanent, tant qu'ils vivent isol�s; il s'affoiblit ou disparo�t par le m�lange. Reconno�t-on la peinture que fait C�sar des Gaulois, dans les habitans actuels de la France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi dire, transvas�s les uns dans les autres, les caract�res nationaux sont presque m�connoissables au physique et au moral. On est moins Fran�ais, moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Europ�en, et ces Europ�ens, ont les uns la chevelure fris�e, les autres lisse; mais si, � cause de cette diff�rence et de quelques autres dans la stature et la conformation, on pr�tendoit assigner l'�tendue et les limites de leurs facult�s intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on que la comparaison p�che en ce que les chevelures europ�ennes qui sont cr�pues ne sont pas laineuses? Au lieu de se pr�valoir des exceptions � cette r�gle, on se borne � demander si cette discr�pance suffit pour nier l'identit� d'esp�ce. Il en est de m�me dans la vari�t� noire; entre les individus plac�s aux extr�mit�s de la ligne termin�e d'un c�t� par la vari�t� blanche, et de l'autre par la noire, il existe des diff�rences remarquables qui s'att�nuent et se confondent dans les interm�diaires. Des passages d'auteurs qu'on a cit�s, attestent que les Grecs ont eu des esclaves n�gres; c'�toit m�me un usage assez commun, selon Visconti, qui, dans le _Mus�e Pio-Cl�mentin_, a publi� une tr�s-belle figure d'un de ces N�gres qu'on employoit au service des bains[16]: d�j� Caylus en avoit fait graver plusieurs autres[17]. [Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.] [Note 17: _V._ Recueil d'Antiquit�s, etc., t. V, p. 247. planch. 88; t. VII, p. 285, planch. 81.] La loi mosa�que d�fendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans son _Arch�ologie biblique_, que les rois des H�breux achetoient des autres nations des eunuques, et sp�cialement des Noirs[18]; il ne cite aucune autorit� � l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber � Ophir, d'o� elles apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des _�thiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte commer�oit avec l'�thiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite des N�gres. Athen�e et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20]. [Note 18: _Arch�ologia biblica_, etc., � J. Ch. Jahn. _Vienn�_, p. 389.] [Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans sa traduction latine dit _�thiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte grec ne le dit pas, mais le fait pr�sumer.] [Note 20: p. 85.] Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paro�t mieux fond�, en les faisant descendre des �thiopiens, qui eux-m�mes, selon Diodore de Sicile, regardoient les �gyptiens comme une de leurs colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquit�, plus on trouve de relations entre leurs pays respectifs; m�me �criture, m�mes moeurs, m�mes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous les peuples n�gres, �toit celui des Egyptiens; leurs formes �toient celles des N�gres un peu blanchis par l'effet du climat. H�rodote assure que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux cr�pus[23]. Ce t�moignage infirme les raisonnemens de Browne; les expressions d'H�rodote, dit-il, signifient seulement que les �gyptiens ont un teint basan� et des cheveux cr�pus, comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des N�gres[24]. A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte d'H�rodote est clair et pr�cis. [Note 21: _V._ Modern Geography, in-4� London 1807, t. II, p. 2; et t. III, p. 820 et 833.] [Note 22: L. III, �3.] [Note 23: _H�rodote_, l. II, n� 104.] [Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par _Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives litt�raires, etc.] Tout concourt donc � fortifier le syst�me de Volney, qui voit dans les Coptes les repr�sentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaun�tre et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonfl�, le nez �cras�, la l�vre grosse, en un mot la figure mul�tre[25]. Fond� sur les m�mes observations, Ledyard croit � l'identit� des N�gres et des Coptes[26]. Le m�decin Frank, qui �toit de l'exp�dition d'Egypte, appuie cette opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et l'excision pratiqu�es chez les Coptes et chez les N�gres[27]; usages qui, au rapport de Ludolphe, se sont conserv�s chez les �thiopiens[28]. [Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en �gypte, par _Volney_, nouvelle �dit., t. I, p. 10 et suiv.] [Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.] [Note 27: _V_. M�moire sur le commerce des N�gres au Caire, par _Louis Franck_, in-8�, Paris 1802.] [Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia �thiopica, in-fol_., 1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.] Blumenbach a remarqu� dans des cr�nes de momies ce qui caract�rise la race n�gre. Cuvier n'y trouve pas cette conformit� de structure. Ces deux t�moignages imposans, mais en apparence contradictoires, se concilient en admettant, comme Blumenbach, trois vari�t�s �gyptiennes, dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des N�gres, une troisi�me propre au climat de l'�gypte, d�pend des influences locales: les deux premi�res s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde, qui est celle du N�gre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il pr�tend que la statue du sphinx est tellement d�grad�e, qu'il est impossible d'assigner son v�ritable caract�re[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx repr�sentent des h�ros ou des g�nies mal-faisans. Ce sentiment est combattu par l'inspection des sphinx dessin�s dans Caylus, Norden, Niehbur et Cassas, examin�s sur les lieux par les trois derniers, et depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure �thiopienne; d'o� Volney conclut qu'� la race noire, aujourd'hui esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'� l'art de la parole[32]. [Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8�_, _Gottingue 1794_.] [Note 30: _Browne_, ibid.] [Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse, etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4�, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.] [Note 32: _Volney_, ibid.] Gr�gory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux si�cles antiques pour montrer pareillement dans les N�gres nos ma�tres en sciences; car ces �gyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs, alloient puiser la philosophie, n'�toient, selon plusieurs �crivains, que des N�gres, dont les traits natifs furent d�compos�s et modifi�s par le m�lange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. D�t-on prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en �gypte, en seroit-il moins vrai qu'elles ont travers� ce dernier pays pour arriver en Europe? Meiners se retranche � soutenir que l'on doit peu aux �gyptiens; et un homme de lettres � Caen, a publi� une dissertation pour d�velopper cette th�se [33]. D�j� elle avoit eu pour d�fenseur Edouard Long, auteur anonyme de l'histoire de la _Jama�que_, qui, en accordant aux N�gres un caract�re tr�s analogue � celui des anciens �gyptiens, charge ceux-ci de mauvaises qualit�s, leur refuse le g�nie, le go�t; leur dispute les talens pour la musique, la peinture, l'�loquence, la po�sie; il leur accorde seulement la m�diocrit� en architecture [34]. Il auroit pu ajouter que cette m�diocrit� se manifeste dans leurs pyramides, qu'un simple ma�on e�t pu construire, si la vie d'un individu �toit assez longue. Mais sans vouloir placer l'�gypte au terme le plus �lev� des connoissances humaines, toute l'antiquit� d�pose en faveur de ceux qui l'envisagent comme une �cole c�l�bre, � laquelle s'instruisirent beaucoup de savans v�n�r�s de la Gr�ce. [Note 33: V. Dissertation sur le pr�jug� qui attribue aux �gyptiens la d�couverte des sciences; par Cailly, in 8�, � Caen.] [Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4�, London 1774, V. t. II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.] Quoique Edouard Long, refuse du g�nie aux �gyptiens, il les �l�ve fort au-dessus des N�gres car il ravale ceux-ci au denier �chelon de l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se d�fend par des argumens de m�me nature, au nombre de ceux qu'il all�gue pour �tablir l'inf�riorit� morale des N�gres, il assure que leur vermine est noire. [Note 35: _Ibid._] C'est, dit-il, une remarqu� �chapp�e � tous les naturalistes [36]. En supposant la r�alit� de ce fait, qui oseroit (except� Edouard Long) en conclure que les vari�t�s humaines n'ont pas un type identique, et contester � quelques-unes l'aptitude � la civilisation? [Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4�, London 1774, V. t. II, p. 352.] Ceux qui ont voulu d�sh�riter les N�gres, ont appel� l'anatomie � leur secours, et sur la disparit� de couleur se sont port�es leurs premi�res observations. Un �crivain nomm� Hanneman, veut que la couleur des N�gres leur soit venue de la mal�diction prononc�e par No� contre Cham. Gumilla perd son temps � le r�futer. Cette question a �t� discut�e par Pechlin, Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman, Meckel p�re, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37], et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les cons�quences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui doivent leur servir de base? [Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n�23. Dissert. de sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat. 1707._ M�moires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet. Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore �thiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des N�gres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24. _V._ Histoire de l'Afrique fran�aise, 2 vol. in-8�. Sur la diff�rence physique qui se trouve entre les N�gres et les Europ�ens, �48. _De Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8�, Gotting._ 1785. _V._ An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8�, Philadelphia 1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui m�rite d'�tre m�dit�.] Meckel p�re pense que la couleur des N�gres est due � la couleur fonc�e du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres grands anatomistes, trouvent la m�me couleur dans les cerveaux des N�gres et ceux des Blancs. Barr�re et Winslow croient que la bile des N�gres est d'une couleur plus fonc�e que celle des Europ�ens; mais Somering la trouve d'un verd jaun�tre. Attribuez-vous la couleur des N�gres � celle de leur membrane r�ticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivr�e ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficult� sans la r�soudre; car dans l'hypoth�se que la substance m�dullaire, la bile, la membrane r�ticulaire, seroient constamment noires, il resteroit � expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel son traducteur fran�ais[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des N�gres, et celle des autres vari�t�s, au climat, second� par des causes accessoires, telles que la chaleur, le r�gime de vie. Le savant professeur de Gottingue remarque qu'en Guin�e, non-seulement les hommes, mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinac�es, sont noirs, tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers glaciales. La couleur noire �tant, selon Knight, l'attribut de la race primitive dans tous les animaux, il penche � croire que le N�gre est le type original de l'esp�ce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent que les descendans des Portugais �tablis au Congo, sur la c�te de Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus N�gres[40]; et pour d�mentir des t�moins oculaires tel que le premier, il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier ouvrage de Pallas[41]. [Note 38: _V._ De l'Unit� du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_ traduit par _Chardel._] [Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by _Richard Payne-Knight,_ in-4�, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et les suiv.] [Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8�, London 1793. _V._ lettre 9.] [Note 41: _V._ Voyage dans les d�partemens m�ridionaux de la Russie, p. 600, en note.] On sait que les parties les moins expos�es au soleil, telles que la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi Stanhope-Smith, qui d�rive la couleur noire de quatre causes, le climat, le r�gime de vie, l'�tat de soci�t�, la maladie, apr�s avoir accumul� des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la figure, explique tr�s-bien pourquoi les Africains de la c�te occidentale sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la m�me latitude en Am�rique ne produit pas le m�me effet. Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en Afrique, la fortifient; en g�n�ral la couleur noire se trouve entre les Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les peuples qui tr�s-anciennement �tablis dans une contr�e n'ont �t� ni transplant�s sous d'autres climats, ni crois�s par d'autres races[42]. Si les Sauvages de l'Am�rique du nord, et les Patagons plac�s � l'autre extr�mit� de ce continent, ont la teinte plus fonc�e que les peuples rapproch�s de l'isthme de Panama, pour expliquer ce ph�nom�ne, ne doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'�tat de Vermont, appuie ce syst�me par des observations qui prouvent la connexit� de la couleur et du climat; sur des donn�es approximatives, il conjecture que pour r�duire, par des croisemens, la race Noire � la couleur blanche, il faut cinq g�n�rations qui, �tant suppos�es chacune de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour amener les Noirs � la couleur blanche, sans croisement et par la seule action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43]. [Note 42: Des plaisans ont d�bit� qu'� Liverpool, o� beaucoup d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement de ne pas changer la couleur des N�gres.] [Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S. Williams,_ in-8�, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.] Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attach�s au service domestique, mieux soign�s, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au moral[44]. [Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.] Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering �tablit, par des observations multipli�es, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des N�gres blanchir ou p�lir, surtout � l'issue de maladies[45]: quelquefois m�me, dans la grossesse, la membrane r�ticulaire des femmes blanches devient aussi noire que celle des N�gresses d'Angola. Ce ph�nom�ne v�rifi� par le Cat, est confirm� par Camper, comme t�moin oculaire[46]. Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est une preuve de d�g�n�ration. Mais s'ensuit-il que dans l'esp�ce humaine la vari�t� blanche soit d�g�n�r�e? Ou faut-il, au contraire, avec le docteur Rush, dire que la couleur des N�gres est le r�sultat d'une l�proserie h�r�ditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide muriatique oxig�n�[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie, inutile pour �claircir la question, est inconvenante quand il s'agit d'un homme distingu� comme le docteur Rush. [Note 45: _Ibid._ �48.] [Note 46: _V._ Dissertations sur les vari�t�s naturelles qui caract�risent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_ in-4�, Paris 1791, p. 18.] [Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society, etc., in-4�, p. 287 et suiv.] [Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.] Les philosophes ne s'accordent pas � fixer quelle partie du corps humain doit �tre r�put�e le si�ge de la pens�e et des affections. Descartes, Harthley, Buffon offrent chacun leurs syst�mes. Cependant, comme la plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus grands cerveaux �toient les plus richement dot�s en talens, et que les N�gres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur �tre inf�rieurs. Cette assertion est d�truite par des observations r�centes; car divers oiseaux ont proportionn�ment le cerveau plus volumineux que celui de l'homme. Cuvier ne veut pas que l'on mesure la port�e de l'intelligence sur le volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nomm�e les h�misph�res, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la m�me mesure que les facult�s intellectuelles de tous les �tres dont se compose le r�gne animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose sans doute cette id�e que comme une conjecture; car pour tirer une cons�quence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux les rapports de l'homme, son �tat moral? Combien de si�cles s'�couleront peut-�tre avant qu'on ait p�n�tr� ce myst�re. �Tout ce qui diff�rencie les nations, dit Camper, consiste dans une ligne men�e depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du nez, et se prolonge jusqu'� la partie la plus saillante de l'os de la m�choire, bien entendu qu'il faut regarder les t�tes de profil. C'est non-seulement l'angle form� par ces deux lignes qui constitue la diff�rence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle pour d�terminer les vari�t�s animales, et les amener comme par degr�s jusqu'� la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux d�crit les plus petits angles, et ces angles augmentent � mesure que l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est Camper qui parle) les t�tes de singe, dont les unes d�crivent un angle de quarante-deux degr�s, les autres un de cinquante. La t�te d'un N�gre d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix degr�s, et celle d'un Europ�en en fait un de quatre-vingt. Cette diff�rence de dix degr�s fait la beaut� des t�tes europ�ennes, parce que c'est un angle de cent degr�s qui constitue la plus grande perfection des t�tes antiques. De pareilles t�tes, comme le plus haut point de beaut�, ressemblent le plus � celle d'Apollon Pythien et de M�duse, par Sosocles, deux morceaux unanimement consid�r�s comme les plus beaux [49]�. [Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur la diff�rence r�elle que pr�sentent les traits du visage chez les hommes de divers pays.] Cette ligne faciale de Camper a �t� adopt�e par divers anatomistes. Bonn dit avoir trouv� l'angle de soixante-dix degr� dans les t�tes des N�gresses[50]; et comme d'une part ces diff�rences sont assez constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les protub�rances des cr�nes, sur l'expansion du cerveau, les affections sp�ciales dont chacune de ses parties peut-�tre susceptible, et ses rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_, depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui d'ailleurs lui en conteste la priorit�, et qui en trouve les �l�mens dans la M�toposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicin�_ de Jean de Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand, Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-m�me. [Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.] [Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._, par Fr. B. Osiander, in-8�, Gottingue 1807, p. 45 et 46.] Celui-ci veut fonder sur la structure du cr�ne la pr�tendue inf�riorit� morale des N�gres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de N�gres dont les talens sont incontestables, il r�pond qu'alors leurs formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et r�ciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation qui les rapproche des N�gres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage aux talens et � la loyaut� des docteurs Gall et Osiander; mais les hommes les plus �minens peuvent se fourvoyer dans les hypoth�ses, ou tirer d'observations justes des cons�quences exag�r�es. Par exemple, personne ne contestera au pr�sident de l'acad�mie des arts de Londres, d'�tre un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des ch�vres[52]. Est-il facile de d�terminer les formes nationales, quand dans tous les pays on voit des vari�t�s notables, m�me de village � village? je l'ai remarqu� surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la Perse; Lopez a vu des N�gres � cheveux rouges, au Congo[53]. [Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._] [Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.] Admettons n�anmoins que chaque peuple a un caract�re sp�cifique, qui se reproduit jusqu'� ce que le m�lange �ventuel l'alt�re ou l'efface. Qui pourroit fixer le laps de temps n�cessaire pour d�truire l'influence de ces diversit�s transmises h�r�ditairement, et qui sont le produit du climat, de l'�ducation, du r�gime di�t�tique, des habitudes? La nature est diversifi�e dans ses d�tails � tel point, que quelquefois les yeux les plus exerc�s seroient tent�s de rapporter � des esp�ces diff�rences des plantes cong�n�res. Cependant elle admet peu de types primitifs, et dans les trois r�gnes, la puissance f�conde de l'�ternel en fait jaillir une foule de vari�t�s qui font l'ornement et la richesse du globe. Blumenbach croit que les Europ�ens d�g�n�rent par un long s�jour dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose d�cider si la race primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son berceau, s'est perfectionn�e en Europe, si elle s'est alt�r�e en Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des N�gres relativement � leur climat, est aussi accomplie, et peut-�tre plus que celle des Europ�ens. Ils surpassent les Blancs par la finesse exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun avec tous les peuples � qui le besoin en prescrit un fr�quent exercice; tels sont les indig�nes de l'Am�rique du nord; tels les N�gres marrons de la Jama�que, qui � la vue distinguent dans les bois des objets imperceptibles � tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance fi�re, leur vigueur indiquent leur sup�riorit�; ils communiquent entre eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54]. [Note 54: The History of the Maroons from their origin to the etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2 vol. in-8�, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.] Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de plantes se d�t�riore par la culture. La magnificence et la fra�cheur passag�res qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, d�truisent souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire �clore des fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, �te presque toujours � la plante la facult� de se reproduire. Quelque chose d'analogue se retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultiv� aux d�pens du corps, et r�ciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est propre aux travaux des mains[55]. [Note 55: Somering, � 74.] On ne refuse point aux N�gres la force corporelle; quant � la beaut�, d'o� la faites-vous r�sulter? Sans doute de la couleur et de la r�gularit� des traits; mais sur quoi fond� veut-on que la blancheur soit la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beaut�, tandis que ce principe n'est point appliqu� aux autres productions de la nature? Chacun sur cet objet a ses pr�jug�s, et l'on sait que diverses peuplades noires, transportant la couleur r�put�e chez eux la moins avantageuse au diable, le peignent en blanc. Ce qu'on appelle la r�gularit� des traits, est une de ces id�es complexes dont peut-�tre n'a-t-on pas encore saisi les �l�mens, et sur lesquels, apr�s tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du P. Andr�, il reste � �tablir des principes. Dans les m�moires de Manchester, George Walker pr�tend que les formes et les traits universellement approuv�s chez tous les peuples, sont le type essentiel de la beaut�; que ce qui est contest� est d�s-lors un d�faut, une d�viation du jugement[56]. C'est demander � l'�rudition la solution d'un probl�me physiologique. [Note 56: T. V, IIe part.] Bosman vante la beaut� des N�gresses de Jn�da[57]; Ledyard et Lucas, celle des N�gres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du S�n�gal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur taille est sans d�faut, et parmi eux on ne trouve point d'estropi�s[60]. Cossigny vit � Gor�e des N�gresses d'une grande beaut�, d'une taille imposante, avec des traits � la romaine[61]. Ligon parle d'une N�gresse de l'�le S. Yago, qui r�unissoit la beaut� et la majest� � tel point, que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, �tend cet �loge aux N�gresses et Mul�tresses de toutes les �les du Cap-Vert[63]. Leguat[64], Ulloa[65] et Isert[66], rendent le m�me t�moignage � l'�gard des N�gresses qu'ils ont vues, le premier � Batavia, le second en Am�rique, et le troisi�me en Guin�e. [Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.] [Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.] [Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_ in-4�, Paris 1726, p. 68.] [Note 60: _Adanson,_ Voyage en S�n�gal, p. 22.] [Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage � Canton, etc.] [Note 62: _V._ Histoire de l'�le des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Am�rique, in-4�, Paris 1674, p. 20.] [Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.] [Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.] [Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.] [Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.] D'apr�s ces t�moignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais pour expliquer le caract�re de sup�riorit� qu'il trouve imprim� sur le front du Blanc[67]. [Note 67: _V_. p. 182.] Les syst�mes qui supposent une diff�rence essentielle entre les N�gres et les Blancs, ont �t� accueillis 1�. par ceux qui � toute force veulent mat�rialiser l'homme, et lui arracher des esp�rances ch�res � son coeur; 2�. par ceux qui, dans une diversit� primitive des races humaines, cherchent un moyen de d�mentir le r�cit de Mo�se; 3�. par ceux qui, int�ress�s aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence suppos�e des facult�s morales du N�gre, se faire un titre de plus pour le traiter impun�ment comme les b�tes de somme. Un de ceux qu'on avoit accus�s d'avoir manifest� une telle opinion, s'en d�fend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Id�es sommaires sur quelques r�glemens � faire � rassembl�e coloniale,_ imprim�es au Cap, qu'il y a deux esp�ces d'hommes, la blanche et la rouge; que les N�gres et Mul�tres n'�tant pas de la m�me que le Blanc, ne peuvent pr�tendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang; qu'ainsi Saint-Domingue appartient � l'esp�ce blanche[68]. L'auteur le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'acad�mie des sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit pr�cis�ment � cette �poque pour confr�re correspondant de la m�me acad�mie, un Mul�tre de l'�le de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-apr�s. [Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8�, Paris an 5 (1797).] Les loix coloniales ne pronon�oient pas formellement qu'il y ait parit� entre l'esclave et la brute; mais divers actes r�glementaires et judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1�. une sentence du conseil du Cap, tir� d'une source non suspecte, la collection de Moreau-Saint-M�ry. L'�nonc� de ce jugement rapproche sur la m�me ligne les N�gres et les porcs[69]. 2�. Le r�glement de police qui � Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et de paro�tre sur les trottoirs pr�s des maisons; ils doivent marcher dans le milieu de la rue avec les bestiaux[70]. [Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par _Moreau-Saint-M�ry,_ t. VI, p. 144.] [Note 70: _V._ Voyage � la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8�, Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.] Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette mati�re, h�tons-nous de d�clarer qu'ils n'ont pas blasph�m� la raison en essayant de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanit�. Ceux m�me qui veulent mesurer l'�tendue des facult�s morales sur la grandeur du cerveau, d�savouent les r�veries de Kaims, et toutes les inductions que veulent en tirer, soit le mat�rialisme pour nier la spiritualit� de l'ame, soit la cupidit� pour les asservir. J'ai eu occasion d'en conf�rer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a peut-�tre la plus riche en cr�nes humains; avec Gall, Meiners, Osiander, Cuvier, Lac�p�de; et je saisis cette occasion d'exprimer � ces savans ma reconnoissance. Tous, un seul except� qui n'ose d�cider, tous comme Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unit� de type primitif dans la race humaine. Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles ram�ne sans cesse l'�tude des langues et de l'histoire, avec les faits que nous r�v�lent les livres sacr�s des Juifs et des Chr�tiens. Ces m�mes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme � la race des singes; et Blumenbach, fond� sur des observations r�it�r�es, nie que la femelle du singe soit soumise � des �vacuations p�riodiques qu'on citoit comme un trait de similitude avec l'esp�ce humaine[71]. Entre les t�tes du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue �tre de la m�me race, il y a plus de diff�rence qu'entre la t�te du N�gre et celle du Blanc; mais, ajoute-il, entre la t�te du N�gre et celle de l'Orang-outang, la distance est immense. Les N�gres �tant de m�me nature que les Blancs, ont donc avec eux les m�mes droits � exercer, les m�mes devoirs � remplir. Ces droits et ces devoirs sont ant�rieurs au d�veloppement moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se d�t�riore selon les qualit�s des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des avantages sociaux, d'apr�s une �chelle comparative de vertus et de talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-m�mes ne trouveroient pas de place? [Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon _Desfontaines,_ la femelle du pith�que (_simia pitheous_) a un l�ger �coulement p�riodique.] _CHAPITRE II._ _Opinions relatives � l'inf�riorit� morale des N�gres. Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au d�veloppement de leurs facult�s. Ces obstacles combattus par la religion chr�tienne. �v�ques et pr�tres n�gres._ L'OPINION de l'inf�riorit� des N�gres n'est pas nouvelle. La pr�tendue sup�riorit� des blancs n'a pour d�fenseurs que des Blancs juges et parties, et dont on pourroit d'abord discuter la comp�tence, avant d'attaquer leur d�cision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion qui, � l'aspect d'un tableau repr�sentant un animal de son esp�ce terrass� par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont pas de peintres. Hume, qui dans son _Essai sur le caract�re national,_ admet quatre � cinq races, soutient que la blanche seule est cultiv�e, que jamais on ne vit un Noir distingu� par ses actions et ses lumi�res. Son traducteur, ensuite Estwick[72] et Chatelux ont r�p�t� la m�me assertion. Barr�-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux N�gres quelques combinaisons qui les �l�vent au-dessus des autres animaux, elle leur interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du g�nie et de la raison[73]. [Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._] [Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particuli�rement celle de Saint-Domingue, par _Barr�-Saint-Venant,_ in-8�, Paris 1802, c. iv.] Il est f�cheux de trouver le m�me pr�jug� chez un homme dont le nom ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect m�rit�; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._ Pour �tayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de deux �crivains n�gres; il falloit �tablir par les raisonnemens et des faits multipli�s, que, dans des circonstances donn�es, et les m�mes pour des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec ceux-l�. [Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_ in-8�, London 1787.] Il s'objecte Epictete, T�rence et Ph�dre qui avoient �t� esclaves, et auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; � cette difficult�, il r�pond par une p�tition de principe, en disant qu'ils �toient blancs. Jefferson, combattu par Beattie, l'a �t� depuis par Imlay, son compatriote, avec beaucoup d'�nergie, surtout en ce qui concerne Phillis Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe � son tour, en disant � Jefferson que la citation de T�rence est une gaucherie, attendu qu'il �toit, non-seulement Africain, mais Numide et pourtant N�gre[75]. Il paro�t, que T�rence �toit Carthaginois. La Numidie correspond � ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent la nation la plus �clair�e du moyen �ge. [Note 75: _V_. A topographical description of the western territory of north America, etc. by _George Imlay_, in-8�, London 1793. _V_. Lettre 9.] Au reste, Jefferson lui-m�me fournit des armes pour le combattre dans sa r�ponse � Raynal, qui reprochait � l'Am�rique de n'avoir pas encore produit des hommes c�l�bres. Quand nous aurons exist�, dit le savant Am�ricain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant d'avoir un Hom�re, les Romains un Virgile, les Fran�ais un Racine, on sera en droit de montrer de l'�tonnement: de m�me pouvons-nous dire, quand les N�gres auront exist� dans l'�tat de civilisation aussi long-temps que les habitans des �tats-Unis, avant de produire des hommes tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monro�, Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux arm�es � la fin de la guerre de la r�volution, qu'on a surnomm� le Junius Am�ricain, etc., etc., et trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il y a chez les N�gres absence totale de g�nie. �Eh comment le g�nie pourroit-il na�tre au sein de l'opprobre et de la mis�re, quand on n'entrevoit, dit Genty, aucune r�compense, aucun espoir de soulagement[77]�! Apr�s avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage � son coeur. Par ses discours et ses actions, comme pr�sident et comme citoyen, il a provoqu� sans rel�che la libert�, l'instruction des esclaves, et tous les moyens d'am�liorer leur existence. [Note 76: L'aurore des beaux arts en Am�rique s'annonce d'une mani�re brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont compt�s au rang des peintres distingu�s. Des femmes m�me sont entr�es avec succ�s dans la carri�re litt�raire. Mme de _Waren_, qui vient de donner son Histoire de la r�volution am�ricaine, Mlle _Hannah Adams_, qui entre autres ouvrages a publi� _La V�rit� et L'Excellence du Christianisme prouv�es par les �crits des la�cs_, etc. Cette �num�ration est d�j� une r�ponse victorieuse aux r�veries de _Paw_, sur l'inf�riorit� de talens des citoyens du nouveau Monde.] [Note 77: _V._ Influence de la d�couverte de l'Am�rique, p. 167.] Dans la plupart des r�gions africaines, la civilisation et les arts sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont N�gres, expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivr�s des autres contr�es sont rest�s sauvages, et m�me anthropophages? Pourquoi, avant l'arriv�e des Europ�ens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Am�rique septentrionale, n'avoient pas m�me pass� au rang des peuples pasteurs? Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas de faire, si jamais on vouloit �tablir la traite chez eux: tenez pour certain que la cupidit� trouveroit des pr�textes pour justifier leur esclavage. Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont � peu pr�s inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se v�tir, s'abriter, ces derniers sont presque nuls, � raison de la chaleur du climat; le premier, tr�s-restreint, est d'ailleurs facile � satisfaire, parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations r�centes ont grandement modifi� l'opinion qui, aux contr�es africaines, n'attachoit gu�res que l'id�e de d�serts infertiles. James Field Stantield, dans son beau po�me intitul�: _La Guin�e_, n'a �t�, � cet �gard, que l'�cho des voyageurs[78]. [Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field Stanfield_, in-4�, London 1787. On me saura gr� de citer le d�but du second livre. High where primeval forests, shade the land 'And in majestic solemn order stand A sacred station raises now it seat O' er the loud stream that murmur at its feet Of Niger rushing thro' the fertile plains Swelled by the cataract of Tropic rains Long' ere surcharged his turgid flood divides; To burst an Ocean in three thundering tides.] La religion chr�tienne est un moyen infaillible de propager et de maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle produira partout. C'est par elle que nos anc�tres, Gaulois et Francs, cess�rent d'�tre barbares, et les bois sacr�s ne furent plus souill�s par les sacrifices de sang humain. Par elle se r�pandirent les lumi�res dans cette �glise d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus brillantes de la catholicit�. Quand la religion abandonna ces contr�es, elles furent replong�es dans les t�n�bres. L'historien Long, qui s'efforce de persuader que les N�gres sont incapables de s'�lever aux hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se r�fute lui-m�me dans plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres, � l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux N�gres de manger des chats sauvages, comme si c'�toit un crime, et qu'on n'en mange�t pas en Europe; d'�tre livr�s � des superstitions[79], comme si l'Europe n'en �toit pas infect�e, et surtout la patrie de cet historien. On peut voir dans Grose, la longue et ridicule �num�ration d'observances superstitieuses des protestans anglais[80]. [Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.] [Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8�, London 1790.] Si le superstitieux est � plaindre, du moins il n'est pas inaccessible aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparo�tre � l'�clat de la lumi�re; on peut l'assimiler � une terre dont la f�condit�, selon qu'elle est n�glig�e ou cultiv�e, produit des plantes v�n�neuses ou salutaires; au lieu qu'un sol frapp� de st�rilit� absolue, pourroit �tre l'embl�me de quiconque professe l'abn�gation de tout principe religieux. La croyance d'un Dieu, r�mun�rateur et vengeur, peut seule garantir la probit� d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et n'ayant pas � redouter la vindicte publique, pourroit impun�ment voler ou commettre tout autre crime. Ces r�flexions am�nent la solution du probl�me tant de fois discut�: Quel est le pis de la superstition ou de l'ath�isme? Quoique chez bien des gens la passion �touffe le sentiment du juste et de l'honn�te, en th�se g�n�rale peut-on balancer sur le choix entre celui � qui, pour �tre vertueux, il suffit de se conformer � sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'�tre pas fripon d'�tre incons�quent � son syst�me. Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contr�es d'Afrique, au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Europ�ens y ont fait na�tre, et ils y perp�tuent l'�tat de guerre habituelle; ils ont empoisonn� ces r�gions par l'accumulation de tous les genres de d�bauche, de s�duction, de rapacit�, de cruaut�. Est-il un seul vice dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des N�gres apport�s en Europe, ou transport�s dans nos colonies? Je ne suis pas surpris de lire dans Beaver, certainement ami des N�gres, et qui dans son _African memoranda_ se r�pand en �loges sur leurs vertus natives et leurs talens: �J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent � sonnettes, qu'un N�gre qui auroit v�cu � Londres[81]�. Cette phrase exag�r�e, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs, indique ce que deviennent des individus � qui on inculque tous les genres de d�pravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse les funestes r�sultats. [FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips Beaver_, in-4�, London 1805. I would rather carry thither a rattle snake, etc., p. 897.] Hom�re assure que quand Jupiter condamne un homme � l'esclavage, il lui �te la moiti� de son esprit. La libert� conduit � tout ce qu'ont de sublime le g�nie et la vertu, tandis que l'esclavage les �touffe. Quels sentimens de dignit�, de respect pour eux-m�mes peuvent concevoir des �tres consid�r�s comme le b�tail, et que des ma�tres jouent quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz ou d'autres marchandises? Que peuvent �tre des individus d�grad�s au-dessous des brutes, exc�d�s de travail, couverts de haillons, d�vor�s par la faim, et pour la moindre faute d�chir�s par le fouet sanglant d'un commandeur? L'estimable cur� Sibire qui, apr�s avoir missionn� avec succ�s en Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes pr�tres, repouss� du minist�re par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des colons, �Ils ont fait des descriptions bizarres de la b�atitude de leurs N�gres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'�tre libre, ou qu'il prend envie d'�tre esclave... Je ne leur souhaiterois pas � ces colons un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui persuaderez-vous que l'�ternelle sagesse puisse se contredire, et que le p�re commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible, il existoit sur la terre un homme n�cessit� � servir de proie � ses semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]�. On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort avec celui de ces N�gres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi, jusqu'� ces derni�res ann�es, enlevoit-on annuellement, d'Afrique, quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succomb� aux fatigues, � la mis�re, au d�sespoir, car de l'aveu des planteurs, il en p�rit une grande partie dans les premiers temps de leur s�jour en Am�rique[84]. [Note 82: _V._ L'Aristocratie n�gri�re, etc., par l'abb� Sibire, missionnaire dans le royaume de Congo, in-8�, Paris, 1789, p. 93.] [Note 83: _V. Ibid._, p. 27.] [Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional planter, in-8�, London 1805, p. 470.] Les colons s'obstinent � vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont heureux; les esclaves s'obstinent � soutenir le contraire. A qui faut-il s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en �tre �loign�s, et ce d�go�t de la vie? Pourquoi ces �lans d'all�gresse en assistant aux fun�railles de leurs compagnons de mis�re, que la mort d�livre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi ces suicides multipli�s afin d'acc�l�rer ce retour? Il pla�t � Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit re�ue chez les N�gres. En cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86], et par Othello, �crivain n�gre[87]. [Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3 vol. in-8�, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.] [Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica, by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.] [Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publi� en 1788 � Baltimore.] Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la Martinique, plus v�ridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778, �que la religion seule donnant l'esp�rance d'un meilleur avenir, fait supporter patiemment aux N�gres un joug si contraire � la nature, et console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des ch�timens[88]�. [Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais � M. _Petit_, sur son ouvrage intitul�: Droit public du grouvernement des colonies fran�aises, in-8�, 1778.] A Batavia on s'abonne, � tant par ann�e, pour faire fouetter en masse les esclaves, et sur le champ on pr�vient la gangr�ne, en couvrant les plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son compatriote, Robert Percival, observe, � cette occasion, que les esclaves, cruellement trait�s � Batavia, et dans les autres colonies hollandaises qui sont � l'est, n'ayant aucun abri contre la f�rocit� des ma�tres, ne pouvant esp�rer aucune justice des tribunaux, se vengent sur leur tyrans, sur eux-m�mes et sur l'esp�ce humaine dans ces courses homicides nomm�es _Mocks_, plus fr�quentes dans ces colonies qu'ailleurs[90]. [Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.] [Note 90: Voyage � l'�le de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.] On enfleroit des volumes par le r�cit des forfaits dont ils ont �t� les victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se retranchent � dire que d�j� ils sont anciens, et que rien de pareil dans ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation de cruaut� ne peut atteindre; et comme on laisse � chacun la facult� de se placer dans les exceptions, si quelqu'un se r�crioit comme s'il �toit attaqu� nominativement, avec Erasme, on lui r�pondroit que par l� m�me il d�voile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne l'anecdote du capitaine n�grier, qui, manquant d'eau, et voyant la mortalit� ravager sa cargaison, jetoit par centaines des N�gres � la mer. Il est r�cent le fait d'un autre capitaine qui, ennuy� des cris de l'enfant d'une N�gresse, l'arrache du sein maternel, et le pr�cipite dans les flots: les g�missements continuels de la pauvre m�re remplac�rent ceux de l'enfant, et si elle n'�prouva pas le m�me traitement, c'est parce que ce n�grier esp�roit en tirer bon parti par la vente. Je suis persuad�, dit John Newton, que toutes les m�res dignes de ce nom d�ploreront son sort. Le m�me auteur raconte qu'un autre capitaine, ayant apais� une insurrection, s'exer�a long-temps � rechercher les genres de supplices les plus rafin�s, pour punir ce qu'il appeloit une r�volte[92]. [Note 91: _Qui se l�sum clamabit in conscientiam suam prodel._] [Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John Newton_, rector, etc. 2e �dit. in-8�, London 1788, p. 17 et 18.] C'est en 1789 que de Kingston en Jama�que, on �crivoit: �Outre les coups de fouet par lesquels on d�chire les N�gres, on les mus�le pour les emp�cher de sucer une de ces cannes � sucre arros�es de leurs sueurs, et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, emp�che encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]�. [Note 93: _V._ American Museum, in-8�, Philadelphie 1789, t. VI, p. 407.] La crainte qu'inspir�rent les Marrons de la Jama�que, en 1795, fit trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre � l'assembl�e coloniale d'aller � Cuba chercher des meutes de chiens d�vorateurs; sa proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive � Cuba, et dans le r�cit de cette infernale mission, s'intercale la description d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient � la Jama�que avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit savoir gr� de leur intention � ces planteurs, qui pay�rent largement les chasseurs, et vot�rent des remerciemens, des r�compenses au colonel Quarrel, dont le nom � jamais abhorr� doit figurer � c�t� de Phalaris, Mezeuse, N�ron, etc. Je le demande avec douleur, mais la v�rit� est plus respectable que les individus; malgr� les t�moignages qui d�posent en faveur du caract�re de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des archisophistes qui puissent la censurer. �Les Asiatiques n'ont-ils pas employ� des �l�phans � la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usit�e chez les nations d'Europe? Si un homme �toit mordu par un chien enrag�, se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaqu�e pour �pargner le tout, etc.�? Mais qui sont les _mordans_ et les _enrag�s_, sinon ceux qui, d�vor�s par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes toutes les loix divines et humaines, ont arrach� d'Afrique et opprim� en Am�rique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif de l'or, du pouvoir, rend les hommes f�roces, alt�re leur raison et an�antit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent � �tre justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le n�cessit� leur arrache. Colons, si vous aviez tra�n�s hors de vos foyers pour subir le m�me sort qu'eux, � leur place que penseriez-vous? que feriez-vous? Bryant-Edwards avoit peint les N�gres comme des tigres; il les avoit accus�s d'avoir �gorg� des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans � la mamelle, Dallas, en le r�futant, se combat lui-m�me, et, sans le vouloir, d�truit encore par les faits, les paralogismes all�gu�s pour justifier l'emploi des chiens d�vorateurs[94]. [Note 94: _V._ ces horribles d�tails dans _Dallas_, t. II, lettre 9, p. 4 et suiv.] Pl�t � Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages, styl�es et dirig�es par des hommes contre des hommes. J'ai ou� assurer que, lors de l'arriv�e des chiens de Cuba � Saint-Domingue, on leur livra, par mani�re d'essai, le premier N�gre qui se trouva sous la main. La promptitude avec laquelle ils d�vor�rent cette cur�e, r�jouit des tigres blancs � figure humaine. Wimphen, qui �crivoit pendant la r�volution, d�clare qu'� Saint-Domingue les coups de fouet et les g�missements rempla�oient le chant du coq[95]. Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier n�gre dans un four, pour avoir manqu� un plat de p�tisserie. Avant elle, un planteur, nomm� Chaperon, avoit fait la m�me chose[96]. [Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.] [Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769, Amsterdam, p. 14.] Les inombrables d�positions faites � la barre du parlement britannique, ont d�voil� jusqu'� l'�vidence les crimes des planteurs. De nouveaux d�veloppemens ont encore ajout�, s'il est possible, � cette �vidence par la publication de l'ouvrage anonyme, intitul�: _les Horreurs de l'esclavage_[97], et plus r�cemment encore, par les _Voyages_ de Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de femmes cr�oles ont abjur� la pudeur et la douceur qui sont l'h�ritage patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont dans les march�s, _visiter_, acheter des N�gres nus, et qu'on transporte dans les ateliers sans leur donner de v�temens; pour se couvrir, ils sont r�duits � se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore aux femmes cr�oles de rench�rir sur les hommes en cruaut�. Les N�gres condamn�s au fouet sont attach�s face contre terre, entre quatre piquets. Elles voient sans �motion le sang ruisseler, et les longues lani�res de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les N�gresses enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la pr�caution de creuser la terre dans l'endroit o� doit �tre plac� le ventre. T�moins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur apprentissage d'inhumanit� en s'amusant � tourmenter les N�grillons [99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanit� s'�l�ve de toutes parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le Danemark, l'Angleterre, les �tats-Unis repoussent l'une et l'autre, on ose chez nous en solliciter le r�tablissement[100], malgr� les d�crets rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'�tat, aux N�gres de Saint-Domaingue: �Vous �tres tous �gaux et libres devant Dieu et devant la R�publique�. [Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents recently presented to the house of Commons, in-8�, London 1805.] [Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.] [Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.] [Note 100: Un anonyme a m�me publi� un pamphlet sous ce tire: De la n�cessit� d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prosp�rit� pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8�, Paris 1797.] Ces pamphl�taires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais des malheureux Noirs. Les planteurs r�p�tent que le sol des colonies a �t� arros� de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les N�gres de Saint-Domingue, qui usant de coupables repr�sailles, ont �gorg� des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqu� ces vengeances, en noyant des N�gres, en les faisant d�vorer par des chiens. L'�rudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude; personne mieux qu'eux ne conno�t la tactique du despotisme. Ils ont lu dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est pas contraire � la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les N�gres sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats colons firent p�rir dans un cachot, parce qu'il fut soup�onn� d'affection pour les Mul�tres et N�gres libres, avoir �crit: �L'int�r�t et la s�ret� veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand m�pris que quiconque en descend jusqu'� la sixi�me g�n�ration, soit couvert d'une tache ineffa�able[103]�. Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait d�truit l'opinion de la sup�riorit� du Blanc[104]. F�lix Carteau, auteur des _Soir�es Bermudiennes_, met en axiome cette _inalt�rable supr�matie_ _de l'esp�ce blanche, cette pr��minence qui est le palladium de notre esp�ce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue � _l'orgueil et aux pr�tentions pr�matur�es des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer � l'orgueil et aux pr�tentions immod�r�es des Blancs. �L'auteur d'un Voyage � la Louisiane, vers la fin du dernier si�cle, veut perp�tuer l'heureux pr�jug� qui fait m�priser le N�gre comme destin� � �tre esclave[106]�. Cuirass�s de ces blasph�mes, ils demandent impudemment qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'�crivain qui a publi� �_l'Examen de l'esclavage en g�n�ral, et particuli�rement de l'esclavage des N�gres dans les colonies fran�aises_�, semble croire que les N�gres ne re�oivent la vie qu'� condition d'�tre asservis, et il pr�tend qu'eux-m�mes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps o� l'ombre du Blanc faisoit marcher les N�gres. Pr�dicateur de l'ignorance, il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique Montesquieu, qui a os� ridiculis� l'infaillibilit� des colon. Belu, qui veut ramener ce r�gime abhorr�, d�clare qu'� coups de fouets on lac�roit les N�gres; on pr�venoit, dit-il, les suites de ce d�chirement en versant sur les plaies une esp�ce de saumure, qui �toit un surcro�t de douleur, et qui gu�rissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'�gale ce qu'a �crit dans ses pr�tendus _Egaremens du n�grophilisme_[109], un nomm� de Lozi�res, qu'il faut consid�rer seulement comme insens�, pour se dispenser de croire pis. �Il assure textuellement que l'inventeur de la traite m�riteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes dignes du ciel et de la terre[111]�. Il convient toutefois que des capitaines n�griers ayant des esclaves attaqu�s de maladies cutan�es, ce qui pourroit nuire � la vente de leur cargaison, leur donnent des drogues pour r�percuter ces humeurs, dont le d�veloppement plus tardif produit ensuite des ravages horribles[112]. [Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des colonies de l'Am�rique, par _Philippe Fermin_, in-8�, Mastrich 1776.] [Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc., by _Will Beckford_, 2 vol. in-8�, London 1790, t. II, p. 382.] [Note 103: _V._ Consid�rations sur l'�tat pr�sent de la colonie fran�aise de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8�, Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.] [Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.] [Note 105: _V._ Les Soir�es Bermudiennes, ou Entretien sur les �v�nemens qui ont op�r� la ruine de la partie fran�aise de Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses pr�c�dens colons, in-8�, Bordeaux 1802, p. 60 et 66.] [Note 106: _V._ Voyage � la Louisiane et sur le continent de l'Am�rique, par _B.D._, in-8�, Paris 1802, p. 147 et 191.] [Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de Saint-Domingue, 2 vol. in-8�, Paris 1802.] [Note 108: Des colonies et de la traite des N�gres, par _Belu_, in-8�, Paris, an 9.] [Note 109: In-8�, Paris 1803.] [Note 110: _V._ p. 22.] [Note 111: Egaremens du n�grophilisme, p. 110.] [Note 112: _Ibid.,_ p. 102.] Les esclaves sont presqu'enti�rement livr�s � la discr�tion des ma�tres. Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-l� qui, frapp�s de l'incapacit� l�gale, ne peuvent pas m�me �tre admis en t�moignage contre les Blancs. Si un N�gre tente de fuir, le code noir de la Jama�que laisse au tribunal la facult� de le condamner � mort[113]. [Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.] Depuis quelques ann�es, des r�glemens moins f�roces substitu�s dans le code de cette �le, prouvent par l� m�me combien les anciens �taient horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre la justice, sont-ils ex�cut�s? Dallas, qui les cite, confesse que dans la pratique il reste � faire beaucoup d'am�liorations[114]. Cet aveu laisse � douter si ces d�terminations r�centes sont autre chose qu'une d�rision l�gislative pour fermer la bouche aux r�clamations des philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidit� trouvera mille moyens d'�luder la loi. Il en est de m�me aux �tats-Unis, qui, malgr� la prohibition de la traite; des marchands n�griers vont charger � la c�te d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies espagnoles. Ils viendroient m�me ou rel�cher, ou vendre dans les ports de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces estimables Quakers, toujours pr�ts � d�noncer aux magistrats des infractions attentatoires � la loi et aux principes de la nature. [Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.] Aux Barbades, comme � Surinam, celui qui volontairement et par cruaut�, tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au tr�sor public [115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50 liv.; mais un journal am�ricain nous apprend que ce crime y est absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais pay�e[116]. [Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4�, 1788, p. 125.] [Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8�, Philadelphie 1803, p. 36.] Si l'existence des esclaves est � peu pr�s sans garantie, leur pudeur est livr�e sans r�serve � tous les attentats de la brutale lubricit�. John Newton, qui, apr�s avoir �t� employ� neuf ans � la traite, est devenu ministre anglican, fait frissonner les �mes honn�tes, en d�plorant les outrages faits aux N�gresses, �quoique souvent on admire en elles des traits de modestie et de d�licatesse dont une Anglaise vertueuse pourroit s'honorer[117]�. [Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.] Tandis que dans les colonies fran�aises, anglaises et hollandaises, la loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes � tel point, que les blancs qui en contractoient �toient r�put�s _m�salli�s_, les Portugais et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que Barr�-Saint-Venant se r�crie contre cette disposition[118] religieuse, puisqu'il ose censurer le d�cret � jamais c�l�bre par lequel Constantin facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il r�sult� des lois prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage a �lud� la loi ou franchi le pr�jug�: c'est ce qui arrivera toutes les fois que les hommes voudront contrarier la nature. [Note 118: _Barr�-Saint-Venant,_ p. 92.] [Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.] Je laisse aux physiologistes le soin de d�velopper les avantages du croisement des races, tant pour l'�nergie des facult�s morales, que pour la constitution physique, comme � l'�le Sainte-H�l�ne, o� il a produit une magnifique vari�t� de Mul�tres. Je laisse aux moralistes et aux politiques qui devroient partir des m�mes principes, et qui souvent sont diam�tralement oppos�s, � peser les r�sultats de l'opinion qui croit d�shonorant d'avoir pour �pouse l�gitime une N�gresse, lorsqu'il ne lest pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que ces mariages mixtes fussent favoris�s par des primes d'encouragement: les N�gres ni les Mul�tres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche; tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mul�tres; le r�sult�t in�vitable est que les Mul�tres finissent par �tre les ma�tres. Fond� sur cette observation, Robin croit que la d�marcation de couleur est le fl�au des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa splendeur, si l'on e�t suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas les sang-m�l�s des alliances et des autres avantages sociaux[120]. [Note 120: _V._ T.1, p. 28.] On accuse les N�gres d'�tre vindicatifs. Comment ne le seroient pas des hommes vex�s, tromp�s sans cesse, et par l� m�me provoqu�s � la vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous � un seul fait. A Surinam, le N�gre _Baron,_ adroit, instruit et fid�le, est amen� en Hollande par son ma�tre, qui lui promet la libert� au retour: malgr� cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu; il refuse obstin�ment de travailler, on le fait fustiger aux pieds de la potence; il s'�chappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi implacable des Blancs. On a suivi ce syst�me tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au point de s'opposer � ce qu'ils d�veloppent, en aucune mani�re, leur intelligence. Un r�glement de la Virginie d�fend de leur enseigner � lire; � l'un de ces hommes il en a co�t� la vie pour l'avoir su. Il vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que promettoit la libert� am�ricaine, et il �tayoit sa r�clamation du premier des articles de la _D�claration des droits,_ l'argument �toit sans r�plique. En pareil cas, dans l'impossibilit� de r�futer, l'inquisition incarc�re les gens qu'autrefois elle e�t fait br�ler. Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le N�gre fut pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, d�diant � J. J. Rousseau la troisi�me �dition de son _N�gre mourant,_ il reprochoit aux Am�ricains du sud de pr�coniser la libert�, tandis que sans remords ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne pouvoit le prendre comme le N�gre, on ne pouvoit le r�futer; on se borna � d�clamer, en disant qu'il avoit �crit une _philippique_[121]. [Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4�, de 1804, t. IV, n�25 p. 194.] Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque toujours r�duite � se taire devant la puissance: �N'est-il pas honteux de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux discours sur la libert�, et d'y joindre pour commentaire une oppression actuelle... Un axiome politique est que le syst�me l�gislatif doit �tre en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle lieu dans une constitution r�put�e libre, si l'on autorise la servitude�? Ainsi s'exprimoit, en 1789, � l'assembl�e repr�sentative du Maryland, William Pinkeney, dans un discours o� la profondeur du raisonnement est par�e des richesses de l'�rudition et des gr�ces du style, et qui honore �galement son esprit et son coeur[122]. [Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year 1798, in-8�, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.] L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les marchands n�griers et les planteurs ont ni� ou att�nu� le r�cit des faits dont on les accuse. Ils ont m�me voulu faire parade d'humanit�, en soutenant que tous les esclaves tir�s d'Afrique �toient des prisonniers de guerre ou des criminels qui, destin�s au supplice, devoient se f�liciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles. D�mentis par une foule de t�moins oculaires, ils l'ont �t� de nouveau par ce bon John Newton, qui a r�sid� longtemps en Afrique, il ajoute: �Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a �t� induit en erreur en assurant que les p�res vendent leurs enfans, et les enfans leurs p�res; jamais je n'ai ou� dire en Afrique que cela e�t lieu[123]�. Quand des milliers de t�moignages ont prouv� jusqu'� l'�vidence la r�alit� des tourmens exerc� sur les esclaves, et la barbarie des ma�tres, ceux-ci ont ni� que le N�gre f�t susceptible de moralit� et d'intelligence; dans l'�chelle des �tres, ils l'ont plac� entre l'homme et la brute. [Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31] Dans cette hypoth�se, on demanderoit encore si l'homme n'a que des droits � exercer, et pas de devoirs � remplir envers les animaux qu'il associe � son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en exc�dant de fatigue ces quadrup�des malheureux, dont la vue n'est qu'un supplice prolong�. Des maximes touchantes � cet �gard sont consign�es dans les livres sacr�s que r�v�lent �galement les Juifs et les Chr�tiens[124]. Un oiseau poursuivi par un �pervier, se r�fugie dans le sein d'un homme qui le tue; l'ar�opage le condamne � mort, cette peine �tait sans doute exag�r�e, mais il viendra sans doute le moment o� une police justement s�v�re, punira ces f�roces charretiers, qui tous les jours, � Paris surtout, exc�dant de fatigues et de coups, le plus utile des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle conqu�te de l'homme, accoutument le peuple � �tre insensible et cruel. Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au march� de Smith-Field, � Londres, le r�glement qui d�cerne des amendes contre quiconque maltraiteroit inutilement des animaux. [Note 124: _V._ Deut�ronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non alligabis_ etc.] Cette discussion se rattache � mon sujet; car, si les principes de moralit� s'�tendent m�me aux rapports de l'homme avec les brutes, les N�gres, disent-ils d�pourvus d'intelligence, auroient encore des r�clamations � exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur l'organisation humaine prouvent que, malgr� les diff�rences de couleur, jaune, cuivr�e, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des talens prouvent invinciblement que les N�gres, susceptibles de toutes les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous une peau diff�rent, une esp�ce identique � la n�tre, combien para�tront plus coupables que ces Europ�ens qui, foulant aux pieds les lumi�res, les sentimens r�pandus par le christianisme, et � sa suite, par la civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux N�gres dont ils sucent le sang pour en extraire de l'or! Vingt ans d'exp�rience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de chair humaine: � les entendre, il faut avoir v�cu dans les colonies pour avoir droit d'opiner sur la l�gitimit� de l'esclavage, comme si les principes immuables de la libert� et de la morale varioient suivant les degr�s de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorit� d'hommes qui ont habit� ces climats et m�me fait la traite, ils les d�mentent ou les calomnient. Ils auroient fini par d�nigrer ce _Page_ qui, apr�s avoir �t� l'un des plus forcen�s d�fenseurs de l'esclavage, chante la palinodie, et s'abandonne � des aveux si �tranges, dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, o� il prend pour base la libert� des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent � soutenir que dans les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit �tre fl�tri par la servitude, sous pr�texte que ce travail exc�de les forces de l'Europ�en, quoiqu'on leur all�gue le fait irr�fragable de la colonie d'Allemands, �tablie par d'Estaing, en 1764, � la Bombarde, pr�s du Mole Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations des cultures prosp�res cro�tre sous des mains libres. Ignore-t-on que les premiers d�frichements du sol colonial ont �t� faits par des Blancs, surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engag�s de trente-six mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte une chaleur plus forte que celle des Antilles? F�t-il vrai que ces contr�es ne puissent fleurir sans le secours des N�gres, il faudroit en tirer une conclusion tr�s-diff�rent de celles des colons; mais sans cesse ils appellent le pass� � la justification du pr�sent, comme si des abus inv�t�r�s �toient devenus l�gitimes. Parle-t-on de justice? ils r�pondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on d�clame; redoutant la discussion, ils resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus et si souvent r�fut�s, par lesquels on voudroient �tayer une mauvaise cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ram�nent nos regards sur les pauvres qui assi�gent les �tats d'Europe, pour nous emp�cher de les porter sur les malheureux que l'avarice pers�cute dans les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns emportoit l'interdiction de r�clamer pour les autres. Quelle id�e se dont donc les planteurs de l'�tendue des obligations morales? Ils pr�tendent que nous n�gligeons l'amour des hommes par amour pour le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous entourent, que dans une mesure disproportionn�e � leur nombre et � leurs besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous �levons la voix en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur diff�rente, g�missent dans des contr�es lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage � la Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un �tre souffrant en Europe, ces Messieurs nous d�fendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en Am�rique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des tigres d�vorant leur proie; ils ont m�me tent� d'avilir la qualit� de _philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas abjur� l'affection pour ses semblables; ils ont cr�� les �pith�tes de _n�grophiles_ et _blancophages_, dans l'esp�rance qu'elles imprimeroient une fl�trissure; ils ont suppos� que tous les amis des Noirs �toient les ennemis des Blancs et de la France, que tous ils �toient soudoy�s par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accus� jadis d'avoir re�u 1,500,000 liv. pour �crire en faveur des Juifs, devoit avoir re�u 3,000,000 pour s'�tre constitu� l'avocat des N�gres. Ne demandez pas si nos antagonistes n'ont pas encore employ� d'autres armes que le sarcasme et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois � Nantes, pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au cap Fran�ais et � J�r�mie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi disoit avec raison que si la peste avoit des b�n�fices et des pensions � donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en d�fendant les opprim�s et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la richesse et la perversit�, on ne peut se promettre que des impostures, des injures et des pers�cutions. [Note 125: _V._ Trait� d'�conomie politique des colonies, par _Page_; Ire part., in-8�, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st. 1801).] [Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.] La cause des n�griers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une mani�re qui est la seule avou�e par la religion; saisissons toutes les occasions de faire du bien aux pers�cuteurs comme aux pers�cut�s. On a calomni� les N�gres, d'abord pour avoir droit de les asservir, ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on �toit coupable envers eux. Les accusateurs sont simultan�ment juges et ex�cuteurs, et ils se disent chr�tiens! Maintes fois ils ont tent� de d�naturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du p�re c�leste, tous les mortels se rattachent par leur origine � la m�me famille. La religion n'admet entre eux aucune diff�rence; si dans les temples des colonies, quelquefois, on vit les Noirs et les sang-m�l�s rel�gu�s dans des places distinctes de celles des Blancs, et m�me s�par�ment admis � la participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir tol�r� un usage si oppos� � l'esprit de la religion. C'est � l'�glise surtout, dit Raley, que le pauvre rel�ve son front humili�, et que le riche le regarde avec respect; c'est l� qu'au nom du ciel, le ministre des autels rappelle tous ses auditeurs � l'�galit� primitive, devant un Dieu qui d�clare ne faire acception de personne[127]. L�, retentit l'oracle c�leste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous d�sirons pour nous m�mes[128]. [Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9. Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.] [Note 128: Math. VII, 12.] A la religion chr�tienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible � l'abri du fort. Elle �tablit au quatri�me si�cle le premier h�pital en Occident[129]; elle a travaill� pers�v�ramment � consoler les malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La parabole du Samaritain imprime aux pers�cuteurs le sceau de la r�probation[130]; c'est l'anath�me lanc� � jamais contre quiconque voudroit exclure du cercle de la charit� un seul individu de l'esp�ce humaine. [Note 129: _V._ M�moire sur diff�rens sujets de litt�rature, par _Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio christiana habuit_, par Pactz, in-4�, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.] [Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de r�p�ter sans cesse les m�mes accusations, dont on a d�montr�, sans r�plique, l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage � la Terre Ferme (t. I, p. 308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), r�p�tent que Las-Casas, �v�que de Chiappa, a usurp� l'honneur de la c�l�brit�, et vot� pour l'esclavage des N�gres. Il y a six ans que j'ai d�truit cette calomnie; mon Apologie de Las-Casas est imprim�e dans les M�moires de l'Institut national, class� des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant � y r�pondre? L'amour du Voyage � la Louisiane, B.D., vient de reproduire la m�me imposture. _V._ p. 105 et suiv.] J'appelle l'attention du lecteur sur des v�rit�s de fait, attest�es par l'histoire; c'est que le despotisme a commun�ment l'impi�t� pour compagne; les d�fenseurs de l'esclavage sont presque tous irr�ligieux; les d�fenseurs des esclaves presque tous tr�s-religieux. Le t�moignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte Dallas, reproche � leur clerg� de n�gliger l'instruction des N�gres; et cette inculpation s'adresse particuli�rement aux �v�ques de Londres qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces �crivains s'�puisent en �loges des missionnaires catholiques, et de quelques soci�t�s de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout � Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain n'est pas une st�rile th�orie. Tous ont d�velopp� un z�le infatigable, pour amener les esclaves au christianisme et � la libert�. En faveur des enfants noirs, des �coles gratuites ont �t� �tablies � Philadelphie et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorit� des comit�s diss�min�s dans les �tats-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces comit�s d�putent � une _convention_ ou assembl�e centrale, qui se tient en janvier � Philadelphie pour le m�me objet[132]. Les Quakers ont annuellement des r�unions compos�es de repr�sentans envoy�s par leurs fr�res des diverses contr�es. La session ne manque jamais, en terminant ses travaux, d'adresser � toute la secte une circulaire concernant les abus � combattre, les vertus � pratiquer, et toujours les esclaves noirs y sont recommand�s � la charit�. [Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.] [Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma reconnaissance, 1�. aux pr�sidens et secr�taires de ces conventions, qui, pendant plusieurs ann�es, m'ont envoy� les proc�s-verbaux (Minutes of the proceding of, etc.) de leurs assembl�es; 2�. � _Philips_, libraire � Londres, qui lors de mon s�jour en Angleterre, m'a procur�, concernant la libert� des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3�. � l'excellent et savant Vanprat, biblioth�caire de la Biblioth�que imp�riale, que personne ne peut conno�tre sans lui accorder son estime.] A la suite des �loges donn�es par Dallas aux pr�tres catholiques, il a ins�r� sa correspondance avec l'archev�que actuel de Tours: le pr�lat remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs � l'office liturgique et � la pr�dication; ils y comprennent le soin des malades, l'�ducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion catholique, plus qu'aucune autre, �tablit des rapports intimes et multipli�s entre les pasteurs et leurs administr�s. La pompe des c�r�monies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les portes de l'ame. D'apr�s ces consid�rations, des �crivains protestans avouent, et Makintosch m'a r�p�t�, que les missionnaires catholiques sont bien autrement propres que les catholiques � faire des pros�lytes parmi les N�gres, et � les consoler. [Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.] Lorsque, pour avoir droit d'�gorger les pauvres Indiens, les premiers conqu�rans de l'Am�rique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une bulle du pape fl�trit ce doute, et les conciles du Mexique sont, � cet �gard, un monument honorable, pour le clerg� de ces contr�es. Dans un autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans attendrissement les d�cisions rendues contre l'esclavage des N�gres, par le coll�ge des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son calendrier l'Eglise catholique a ins�r� plusieurs Noirs. S. Elesbaan, que les N�gres des dominations espagnoles et portugaises ont adopt� pour patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet, connu par la s�v�rit� de sa critique; mais nous donnerons quelques d�tails sur un autre Noir, dont il n'a pas parl�; c'est un fr�re lai, de l'ordre des R�collets. [Note 134: Histoire de la libert� des N�gres, lue dans les s�ances de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en 1797.] [Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p. 154; et _Benezet,_ p. 50, etc.] [Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.] Beno�t de Palerme, nomme �galement _Beno�t_ de sainte _Philadelphie_ ou de _santo Fratello;_ Beno�t le _Maure_ et le saint _Noir,_ �tait fils d'une N�gresse esclave, et N�gre lui-m�me. Roccho Pirro, auteur de la _Sicitia sacra,_ le caract�rise en disant: �_Nigro quidem corpore sed candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse voluit_�. Son corps �toit noir, mais Dieu a voulu que des miracles attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens c�l�brent en lui, cet assemblage de vertus �minentes qui, contentes d'avoir Dieu seul pour t�moin, se d�robent dans l'obscurit� aux yeux des hommes, car elles sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et commun�ment un grand forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions. Quelquefois, cependant, soit �dification, soit curiosit�, les hommes t�chent de d�chirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est par l� que Beno�t le Maure ou le saint Noir, est �chapp� � l'oubli; il d�c�da � Palerme, en 1589, o� son corps et sa m�moire sont r�v�r�s. Ce culte, autoris� par le pape, en 1610, et plus particuli�rement en 1743, par un d�cret de la congr�gation des rites, qu'on peut lire dans Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bient�t plus de solennit�, si, comme l'annon�oient les gazettes au commencement de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur [139], Gravina[140], et beaucoup d'autres �crivains, s'�tendent en �loges sur le v�n�rable Beno�t de Palerme. Mais dans nos biblioth�ques, o� malgr� leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa vie �crite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._ [Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro, _edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t. I, p. 207.] [Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati � F. Jo. _Maria di Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.] [Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc., in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.] [Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata, in-_4�, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.] Les esclaves, en g�n�ral, ont plus de moralit� chez les Espagnols et les Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours entre eux, et les propri�taires qui r�sidant presque tous sur leurs habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des r�gisseurs. Au Br�sil, les cur�s, constitu�s de droit les d�fenseurs des N�gres, peuvent forcer l�galement des colons trop durs � les vendre ailleurs, et du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux �tre. Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent �tre refus�s, en payant une somme fix�e par la loi. Au moyen de leurs �conomies, les esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur facilitant l'achat d'un second, d'un troisi�me, enfin de toute la semaine, leur donne la libert� compl�te. En 1765, les papiers anglais cit�rent, comme chose remarquable, l'ordination d'un N�gre, par le docteur Keppel, �v�que d'Exeter[141]. Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez commune. L'histoire du Congo, parle d'un �v�que noir, qui avoit fait ses �tudes � Rome[142]. [Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, ann�e 1765, p. 145.] [Note 142: V. _Prevot,_ Hist. g�n�rale des Voyages, t. V, p. 53.] Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualit� de ce pays, envoy�s en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universit�s avec distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143]. Le gouvernement portugais a toujours insist� pour que le clerg� s�culier et r�gulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre primatial de Goa, compos� surtout de Blancs et de Mul�tres, avoit peu de Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que c'est une infraction au voeu prononc� du gouvernement[144]. [Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4�, Paris 1735, t. I, p. 594, 95.] [Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8�, Paris 1807, t. I, p. 164.] A la fin du dix-septi�me si�cle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux �les du Cap-Vert, un clerg� catholique n�gre, � l'exception de l'�v�que et du cur� de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacr� �v�que de Cayenne, ont trouv� le m�me �tat de choses[146]. [Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I, p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant les ann�es 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin, garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris, p. 30.] [Note 146: _Barrow_, Voyage � la Cochinchine, t. I, p. 87.] Liancourt et cent autres Europ�ens, ont visit�, � Philadelphie, une �glise africaine, dont le ministre est pareillement un N�gre[147]. Parkinson, �crivain post�rieur � Liancourt, dit qu'il y a beaucoup de pr�dicateurs n�gres, et que l'un d'eux est renomm� pour son �loquence[148]. [Note 147: _V._ Voyage dans les �tats-Unis d'Am�rique, par la _Rochefoucaut-Liancourt, in-8�, Paris au 8, t. VI, p.334.] [Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol. in-8�, London 1805, t. II, p. 459.] Si l'on consid�re que l'esclavage suppose tous les crimes de la tyrannie, et qu'il enfante commun�ment tous les vices; que les vertus peuvent difficilement �clore parmi des hommes � qui l'on n'en tient aucun compte, aigri par le malheur, entra�n�s � la, corruption par l'exemple de tous les forfaits, repouss�s de tous les rangs honorables ou supportables de la soci�t�, priv�s d'instruction religieuse et morale, constitu�s dans l'impossibilit� d'acqu�rir des connoissances, sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au d�veloppement de leur intelligence, on aura lieu d'�tre surpris que plusieurs se soient signal�s par des qualit�s estimables. A leur place peut-�tre eussions-nous �t� moins bons quel les bons d'entre eux, et pires que les mauvais. Les m�mes r�flexions s'appliquent aux Parias du continent asiatique, vilipend�s par les autres castes; aux Juifs de toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs � Cochin)[149], dont l'histoire, depuis leur dispersion, n'est gu�re qu'une sanglante trag�die; aux catholiques Irlandais, frapp�s comme les N�gres d'une esp�ce de code noir (the popery Law). D�j� on s'est permis une assimilation �galement outrageante pour les habitans de l'Afrique et de l'Irlande, en soutenant que tous �toient des hordes brutes, que partant incapables de se gouverner par eux-m�mes, ceux-ci comme les autres devoient �tre soumis irr�vocablement au sceptre de fer, que depuis des si�cles �tend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie infernale existera jusqu'� l'�poque, peu �loign�e sans doute, o� les braves enfans d'Erin releveront l'�tendard de la libert�, avec la sublime invocation des Am�ricains, appel � la justice du ciel, _an appel to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et N�gres, vos vertus, vos talens vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent chr�tiennes; et plus on dit de mal de ceux-l�, plus on inculpe celles-ci. [Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en hollandais, dans le tome VI des M�moires de la soci�t� de Flessingue. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der wetenschappen te. Vlissingen, etc.] [Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage int�ressant, publi� par _Mac-Nevem,_ in-8�, New-York 1807, un morceau curieux, par _Emett,_ son ami, intitul�: Part of an Essay towards the history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_ in-8�, New-York 1807.] CHAPITRE III. _Qualit�s morales des N�gres. Amour du travail, courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, g�n�rosit�, etc._ Les pr�liminaires, qu'on vient de lire, ne sont point �trangers � mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves; car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de faits revendiquer l'aptitude des N�gres aux vertus et aux talens: les faits r�pondent � tout. On accuse les N�gres d'�tre paresseux. Bosman, pour le prouver, dit �qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous portez-vous? mais comment avez-vous repos�[151]?� Ils ont pour maxime, qu'il vaut mieux �tre couch� qu'assis, assis que debout, debout que marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le proverbe indien: Qu'�tre mort est encore pr�f�rable � tout cela. Cette accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent exag�r�e: elle est exag�r�e dans la bouche de ces hommes habitu�s � manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves � des travaux forc�s: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propri�t�, pas m�me celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs alimentent le luxe ou l'avarice d'un ma�tre impitoyable, soit lorsque dans des contr�es favoris�es par la nature, ses productions spontan�es, ou un travail facile fournissent abondamment � des besoins qui n'ont rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils sont stimul�s par l'esprit de propri�t�, par l'utilit� ou le plaisir. Tels sont les N�gres du S�n�gal, qui travaillent avec ardeur, dit Pelletan, parce qu'ils sont sans inqui�tude sur leurs possessions et leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il, les Maures ne font plus de courses sur les N�gres, les villages se reconstruisent et se repeuplent[152]. [Note 151: _V_ Voyage en Guin�e, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.] [Note 152: V. M�moire sur la colonie fran�aise du S�n�gal, par _Pelletan_, in-8�, Paris an 9, p. 69 et 81.] Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la c�te-d'or, que tous les voyageurs se plaisent � d�crire[153]. Les N�gres du pays de Boulam, que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra, renomm�s par une activit�, qui enrichit leur contr�e[155]; ceux de Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de Bosman qui, certes, n'est pas trop pr�venu en leur faveur: avares de leur sol, � peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre les diverses propri�t�s; ils r�coltent aujourd'hui, le lendemain ils ensemencent la m�me terre sans la laisser reposer[156]. [Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.] [Note 154: V. _Beaver_, p. 383.] [Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.] [Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.] Les N�gres, trop sensibles � l'attrait du plaisir auquel ils r�sistent rarement, savent, n�anmoins, supporter la douleur avec un courage h�ro�que, et que peut-�tre il faut attribuer en partie � leur athl�tique constitution. L'histoire retentit des traits de leur intr�pidit�, au milieu des plus horribles supplices; la cruaut� des Blancs a multipli� les exp�riences � cet �gard. Le regret de la vie pourroit-il exister, lorsque l'existence elle-m�me n'est qu'une calamit� perp�tuelle? On a vu des esclaves, apr�s plusieurs jours de tortures non interrompues, aux prises avec la mort, converser froidement entre eux, et m�me rire aux �clats[157]. [Note 157: _Labat_, IV, p. 183.] Un N�gre, condamn� au feu � la Martinique, et tr�s-passionn� pour le tabac, demande une cigare allum�e, qu'on lui place dans la bouche: il fumoit encore, dit Labat, lorsque d�j� ses membres �toient attaqu�s par le feu. En 1750, les N�gres de la Jama�que s'insurgent, ayant Tucky � leur t�te; leurs vainqueurs allument les b�chers, et tous les condamn�s vont gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes r�duites en cendres; une de ses mains se d�gage, parce que le brasier avoit consum� les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un tison, et le lance au visage de l'ex�cuteur[158]. [Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et Biblioth�que britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.] Au dix-septi�me si�cle, et lorsque la Jama�que �toit encore soumise aux Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur ind�pendance, sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils devinrent formidables, quand ils eurent �lu pour chef Cudjoe, dont le portrait est ins�r� dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, �galement valeureux, habile et entreprenait, �tablit, en 1730, une conf�d�ration entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les r�duisit � faire un trait�, par lequel reconnoissant la libert� de ces Noirs, ils leur c�dent � perp�tuit� une portion du territoire de la Jama�que[159]. [Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.] L'historien portugais Barros dit, quelque part, que m�me aux soldats suisses, il pr�f�reroit des N�gres. Pour rehausser l'�loge de ceux-ci, il alloit prendre dans l'Helv�tie le point de comparaison qui �toit � ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis le P. Labat, un des plus signal�s arriva lors du si�ge de Carthag�ne: toutes les troupes de ligne avoient �t� repouss�es � l'attaque du fort de la Bocachique; les N�gres, amen�s de Saint-Domingue, l'assaillirent avec une imp�tuosit� qui for�a les assi�g�s � se rendre[160]. [Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.] En 1703, les Noirs prirent les armes pour la d�fense de la Guadeloupe, et firent plus que le reste des troupes fran�aises. Dans le m�me temps ils d�fendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle la conduite honorable des N�gres et des sang-m�l�s, au si�ge de Savannah, � la prise de Pensacola. Pendant notre r�volution, incorpor�s aux troupes fran�aises, ils en ont partag� les dangers et la gloire. [Note 161: _V_. Le M�moire pour le nomm� _Roc_, N�gre, contre le sieur _Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_ in-8�, Paris 1770, p. 14.] Il �toit N�gre ce prince africain Oronoko, vendu � Surinam. Madame Behn avoit �t� t�moin de ses infortunes; elle avoit vu la loyaut� et le courage des N�gres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est � regretter que sur un canevas historique, elle ait brod� un roman. Le simple r�cit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons, e�t suffi pour attendrir les lecteurs. Il �toit N�gre ce Henri Diaz, pr�conis� dans toutes les histoires du Br�sil, auquel Brandano (qui � la v�rit� n'�toit pas colon) accorde tant d'esprit et de sagacit�. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un r�giment de fantassins de sa couleur. Ce r�giment, compos� de Noirs, existe encore dans l'Am�rique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._ Les Hollandais, alors possesseurs du Br�sil, en vexoient les habitans. A cette occasion La Clede se r�pand en r�flexions sur l'impolitique des conqu�rans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent le joug, fomentent des haines, et am�nent t�t ou tard des r�actions funestes � ceux-ci, et utiles � la libert� des peuples. En 1637, Henri Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci, assi�g�s dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent repouss�s avec grande perte, par le g�n�ral n�gre; il prit d'assaut un fort qu'ils avoient �lev� � quelque distance de cette ville. A l'habilet� dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il d�concertait souvent les g�n�raux hollandais, il joignoit le courage le plus audacieux. Dans une bataille o� la sup�riorit� du nombre faillit l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commen�oient � foiblir, il s'�lance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce l� les vaillans compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui d�j� se croyoit vainqueur, est charg� avec une imp�tuosit� qui l'oblige � se replier pr�cipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise � capituler, Fernanbouc � se rendre, et d�truit enti�rement l'arm�e batave. Au milieu de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de s'�pargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est � regretter que l'histoire ne nous dise pas o�, quand et comment mourut ce g�n�ral. Menezes exalte son exp�rience consomm�e, et s'extasie sur ces Africains tout � coup transform�s en guerriers intr�pides[162]. [Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por _Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et l. IX, n� 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro Brandano_, in-4�, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc. Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G. Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, I� parte, p. 133 et 183; II� parte, p. 103 et suiv. _Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes, _comit� Ericeyra_, 2 vol. in-4�,