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De l'influencedes passionssur le bonheurdes individuset des nations Germaine de Sta�l-Holstein THE ALB LIBRARY

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations

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by the Biblioth�que nationale de France (BnF/Gallica) OEUVRES COMPL�TES DE MADAME LA BARONNE DE STA�L-HOLSTEIN TOME PREMIER PARIS FIRMIN DIDOT FR�RES, FILS ET CIE, LIBRAIRES M DCCC LXXI INTRODUCTION DE L'INFLUENCE DES PASSIONS SUR LE BONHEUR DES INDIVIDUS ET DES NATIONS. _Qu�sivit c�lo lucem, ingemuitque reperta_. AVANT-PROPOS. On pensera peut-�tre qu'il y a de l'empressement d'auteur � faire para�tre la premi�re partie d'un livre quand la seconde n'est pas encore faite: d'abord, malgr� la connexion de ces deux parties entre elles, chacune peut �tre consid�r�e comme un ouvrage s�par�; mais il est possible aussi que, condamn�e � la c�l�brit� sans pouvoir �tre connue, j'�prouve le besoin de me faire juger par mes �crits. Calomni�e sans cesse, et me trouvant trop peu d'importance pour me r�soudre � parler de moi, j'ai d� c�der � l'espoir qu'en publiant ce fruit de mes m�ditations, je donnerais quelque id�e vraie des habitudes de ma vie et de la nature de mon caract�re. Lausanne, ce 1er juillet 1796. INTRODUCTION. Quelle �poque ai-je choisie pour faire un trait� sur le bonheur des individus et des nations! Est-ce au milieu d'une crise d�vorante qui atteint toutes les destin�es, lorsque la foudre se pr�cipite dans le fond des vall�es comme sur les lieux �lev�s? Est-ce dans un temps o� il suffit de vivre pour �tre entra�n� par le mouvement universel, o� jusqu'au sein m�me de la tombe le repos peut �tre troubl�, les morts jug�s de nouveau, et leurs urnes populaires tour � tour admises ou rejet�es dans le temple o� les factions croyaient donner l'immortalit�? Oui, c'est dans ce si�cle, c'est lorsque l'espoir ou le besoin du bonheur a soulev� la race humaine; c'est dans ce si�cle surtout qu'on est conduit � r�fl�chir profond�ment sur la nature du bonheur individuel et politique, sur sa route, sur ses bornes, sur les �cueils qui s�parent d'un tel but. Honte � moi cependant si, durant le cours de deux �pouvantables ann�es, si pendant le r�gne de la terreur en France, j'avais �t� capable d'un tel travail; si j'avais pu concevoir un plan, pr�voir un r�sultat � l'effroyable m�lange de toutes les atrocit�s humaines! La g�n�ration qui nous suivra examinera peut-�tre la cause et l'influence de ces deux ann�es; mais nous, les contemporains, les compatriotes des victimes immol�es dans ces jours de sang, avons-nous pu conserver alors le don de g�n�raliser les id�es, de m�diter des abstractions, de nous s�parer un moment de nos impressions pour les analyser? Non, aujourd'hui m�me encore, le raisonnement ne saurait approcher de ce temps incommensurable. Juger ces �v�nements, de quelques noms qu'on les d�signe, c'est les faire rentrer dans l'ordre des id�es existantes, des id�es pour lesquelles il y avait d�j� des expressions. � cette affreuse image, tous les mouvements de l'�me se renouvellent, on frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir; mais la pens�e ne peut se saisir encore d'aucun de ces souvenirs; les sensations qu'ils font na�tre absorbent toute autre facult�. C'est donc en �cartant cette �poque monstrueuse, c'est � l'aide des autres �v�nements principaux de la r�volution de France et de l'histoire de tous les peuples, que j'essayerai de r�unir des observations impartiales sur les gouvernements; et si ces r�flexions me conduisent � l'admission des premiers principes sur lesquels se fonde la constitution r�publicaine de la France, je demande que, m�me au milieu des fureurs de l'esprit de parti qui d�chirent la France, et par elle le reste du monde, il soit possible de concevoir que l'enthousiasme de quelques id�es n'exclut pas le m�pris profond pour certains hommes[1], et que l'espoir de l'avenir se concilie avec l'ex�cration du pass�. Alors m�me que le coeur est � jamais d�chir� par les blessures qu'il a re�ues, l'esprit peut encore, apr�s un certain temps, s'�lever � des m�ditations g�n�rales. On doit consid�rer � pr�sent ces grandes questions qui vont d�cider de la destin�e politique de l'homme, dans leur nature m�me, et non sous le rapport seul des malheurs qui les ont accompagn�es; il faut examiner du moins si ces malheurs sont de l'essence des institutions qu'on veut �tablir en France, ou si les effets de la r�volution ne sont pas absolument distincts de ceux de la constitution; enfin, on doit se confier assez � l'�l�vation de son �me pour ne pas craindre, en examinant des pens�es, d'�tre soup�onn� d'indiff�rence pour les crimes. C'est avec la m�me ind�pendance d'esprit que j'ai t�ch�, dans la premi�re partie de cet ouvrage, de peindre les effets des passions de l'homme sur son bonheur personnel. Je ne sais pourquoi il serait plus difficile d'�tre impartial dans les questions de politique que dans les questions de morale: certes, les passions influent autant que les gouvernements sur le sort de la vie, et cependant dans le silence de la retraite on discute avec sa raison les sentiments qu'on a soi-m�me �prouv�s; il me para�t qu'il ne doit pas en co�ter plus pour parler philosophiquement des avantages ou des inconv�nients des r�publiques et des monarchies, que pour analyser avec exactitude l'ambition, l'amour, ou telle autre passion qui a d�cid� de votre existence. Dans les deux parties de cet ouvrage, j'ai �galement cherch� � ne me servir que de ma pens�e, � la d�gager de toutes les impressions du moment: on verra si j'ai r�ussi. Les passions, cette force impulsive qui entra�ne l'homme ind�pendamment de sa volont�, voil� le v�ritable obstacle au bonheur individuel et politique. Sans les passions, les gouvernements seraient une machine aussi simple que tous les leviers dont la force est proportionn�e au poids qu'ils doivent soulever, et la destin�e de l'homme ne serait compos�e que d'un juste �quilibre entre les d�sirs et la possibilit� de les satisfaire. Je ne consid�rerai donc la morale et la politique que sous le point de vue des difficult�s que les passions leur pr�sentent: les caract�res qui ne sont point passionn�s se placent d'eux-m�mes dans la situation qui leur convient le mieux; c'est presque toujours celle que le hasard leur a d�sign�e; ou s'ils y apportent quelque changement, c'est seulement dans ce qui s'offre le plus facilement � leur port�e. Laissons-les donc dans leur calme heureux, ils n'ont pas besoin de nous; leur bonheur est aussi vari� en apparence que les diff�rents lots qu'ils ont re�us de la destin�e; mais la base de ce bonheur est toujours la m�me, c'est la certitude de n'�tre jamais ni agit� ni domin� par aucun mouvement plus fort que soi. L'existence de ces �tres impassibles est soumise sans doute, comme celle de tous les hommes, aux accidents mat�riels qui renversent la fortune, d�truisent la sant�, etc.; mais c'est par des calculs positifs et non par des pens�es sensibles ou morales qu'on �loigne ou pr�vient de semblables peines. Le bonheur des caract�res passionn�s, au contraire, �tant tout � fait d�pendant de ce qui se passe au-dedans d'eux, ils sont les seuls qui trouvent quelque soulagement dans les r�flexions qu'on peut faire na�tre dans leur �me. Leur entra�nement naturel les exposant aux plus cruels malheurs, ils ont plus besoin du syst�me qui a pour but unique d'�viter la douleur. Enfin, les caract�res passionn�s sont les seuls qui, par de certains points de ressemblance, puissent �tre tous l'objet des m�mes consid�rations g�n�rales. Les autres vivent un � un, sans analogie comme sans vari�t�; leur existence est monotone, quoique chacun d'eux ait un but diff�rent; et il y a autant de nuances que d'individus, sans qu'on puisse d�couvrir une v�ritable couleur. Si dans un trait� sur le bonheur individuel je ne parle que des caract�res passionn�s, il est encore plus naturel d'analyser les gouvernements sous le rapport de la part qu'ils laissent � l'influence des passions. On peut consid�rer un individu comme exempt de passions; mais une collection d'hommes est compos�e d'un nombre certain de caract�res de tous les genres qui donnent un r�sultat � peu pr�s pareil; il faut observer que les circonstances les plus d�pendantes du hasard sont soumises � un calcul positif quand les chances se multiplient. Dans le canton de Berne, par exemple, on a remarqu� que tous les dix ans il y avait � peu pr�s la m�me quantit� de divorces: il y a des villes d'Italie o� l'on calcule avec exactitude combien d'assassinats se commettent r�guli�rement tous les ans: ainsi les �v�nements qui tiennent � une multitude de combinaisons diverses ont un retour p�riodique, une proportion fixe, quand les observations sont le r�sultat d'un grand nombre de chances. C'est ce qui doit conduire � penser que la science politique peut acqu�rir un jour une �vidence g�om�trique. La morale, chaque fois qu'elle s'applique � tel homme en particulier, peut se tromper enti�rement dans ses suppositions par rapport � lui: l'organisation d'une constitution se fonde toujours sur des donn�es fixes, puisque le grand nombre en tout genre am�ne des r�sultats toujours semblables et toujours pr�vus. Les passions sont la plus grande difficult� des gouvernements: cette v�rit� n'a pas besoin d'�tre d�velopp�e; on voit ais�ment que toutes les combinaisons sociales les plus despotiques conviendraient �galement � des hommes inertes, qui seraient contents de rester � la place que le sort leur aurait fix�e, et que la th�orie d�mocratique la plus abstraite serait praticable au milieu d'hommes sages uniquement conduits par leur raison. Le seul probl�me des constitutions est donc de conna�tre jusqu'� quel degr� on peut exciter ou comprimer les passions, sans compromettre le bonheur public. Avant d'aller plus loin, l'on demanderait peut-�tre une d�finition du bonheur. Le bonheur, tel qu'on le souhaite, est la r�union de tous les contraires: c'est pour les individus l'espoir sans la crainte, l'activit� sans l'inqui�tude, la gloire sans la calomnie, l'amour sans l'inconstance, l'imagination qui embellirait � nos yeux ce qu'on poss�de, et fl�trirait le souvenir de ce qu'on aurait perdu; enfin l'ivresse de la nature morale, le bien de tous les �tats, de tous les talents, de tous les plaisirs, s�par� du mal qui les accompagne. Le bonheur des nations serait aussi de concilier ensemble la libert� des r�publiques et le calme des monarchies, l'�mulation des talents et le silence des factions, l'esprit militaire au dehors et le respect des lois au dedans. Le bonheur, tel que l'homme le con�oit, c'est ce qui est impossible en tout genre; et le bonheur, tel qu'on peut l'obtenir, le bonheur sur lequel la r�flexion et la volont� de l'homme peuvent agir, ne s'acquiert que par l'�tude de tous les moyens les plus s�rs pour �viter les grandes peines. C'est � la recherche de ce but que ce livre est destin�. Deux ouvrages doivent se trouver dans un seul: l'un �tudie l'homme dans ses rapports avec lui-m�me, l'autre dans les relations sociales de tous les individus entre eux: quelque analogie se trouve dans les id�es principales de ces deux trait�s, parce qu'une nation pr�sente le caract�re d'un homme, et que la force du gouvernement doit agir sur elle, comme la puissance de la raison d'un individu sur lui-m�me. Le philosophe veut rendre durable la volont� passag�re de la r�flexion; l'art social tend � perp�tuer l'action de la sagesse; enfin ce qui est grand se retrouve dans ce qui est petit, avec la m�me exactitude de proportions: l'univers tout entier se peint dans chacune de ses parties, et plus il para�t l'oeuvre d'une seule id�e, plus il inspire d'admiration. Une grande diff�rence, cependant, existe entre le syst�me du bonheur de l'individu et celui du bonheur des nations; c'est que dans le premier on peut avoir pour but l'ind�pendance morale la plus parfaite, c'est-�-dire, l'asservissement de toutes les passions, chaque homme pouvant tout tenter sur lui-m�me; mais que, dans le second, la libert� politique doit toujours �tre calcul�e d'apr�s l'existence positive et indestructive d'une certaine quantit� d'�tres passionn�s faisant partie du peuple qui doit �tre gouvern�. La premi�re partie est uniquement consacr�e aux r�flexions sur la destin�e particuli�re. La seconde partie doit traiter du sort constitutionnel des nations. Dans la seconde partie, je compte examiner les gouvernements anciens et modernes sous le rapport de l'influence qu'ils ont laiss�e aux passions naturelles aux hommes r�unis en corps politique, et trouver la cause de la naissance, de la dur�e et de la destruction des gouvernements, dans la part plus ou moins grande qu'ils ont faite au besoin d'action qui existe dans toute soci�t�. Dans la premi�re section de la seconde partie, je traiterai des raisons qui se sont oppos�es � la dur�e et surtout au bonheur des gouvernements o� toutes les passions ont �t� comprim�es. Dans la seconde section, je traiterai des raisons qui se sont oppos�es au bonheur et surtout � la dur�e des gouvernements o� toutes les passions ont �t� excit�es. Dans la troisi�me section, je traiterai des raisons qui d�tournent la plupart des hommes de se borner � l'enceinte des petits �tats o� la libert� d�mocratique peut exister, parce que l� les passions ne sont excit�es par aucun but, par aucun th��tre propre � les enflammer. Enfin, je terminerai cet ouvrage par des r�flexions sur la nature des constitutions repr�sentatives, qui peuvent concilier une partie des avantages regrett�s dans les divers gouvernements. Ces deux ouvrages conduisent n�cessairement l'un � l'autre; car si l'homme parvenait individuellement � dompter ses passions, le syst�me des gouvernements se simplifierait tellement qu'on pourrait alors adopter, comme praticable, l'ind�pendance compl�te, dont l'organisation des petits �tats est susceptible. Mais quand cette th�orie m�taphysique serait impossible, au moins est-il vrai que plus l'on travaille � calmer les sentiments imp�tueux qui agitent l'homme au dedans de lui, moins la libert� publique a besoin d'�tre modifi�e; ce sont toujours les passions qui forcent � sacrifier de l'ind�pendance pour assurer l'ordre, et tous les moyens qui tendent � rendre l'empire � la raison diminuent le nombre n�cessaire des sacrifices de libert�.--J'ai � peine commenc� la seconde partie politique, dont je ne puis donner une id�e par ce peu de mots. En m'en occupant, je vois qu'il faut longtemps pour r�unir toutes les connaissances, pour faire toutes les recherches qui doivent servir de base � ce travail; mais si les accidents de la vie ou les peines du coeur bornaient le cours de ma destin�e, je voudrais qu'un autre accompl�t le plan que je me suis propos�. En voici quelques aper�us incomplets qui ne permettent pas de juger de l'ensemble: Il faudrait d'abord, en analysant les gouvernements anciens et modernes, chercher dans l'histoire des nations ce qui appartient seulement � la nature de la constitution qui les dirigeait. Montesquieu, dans son sublime ouvrage _Sur les Causes de la grandeur et de la d�cadence des Romains_, a trait�, tout ensemble, les causes diverses qui ont influ� sur le sort de cet empire; il faudrait apprendre dans son livre et d�m�ler dans l'histoire de tous les autres peuples, les �v�nements qui sont la suite imm�diate des constitutions, et peut-�tre trouverait-on que tous les �v�nements d�rivent de cette cause: les nations sont �lev�es par leurs gouvernements, comme les enfants par l'autorit� paternelle. Et l'effet du gouvernement n'est pas incertain comme celui de l'�ducation particuli�re, puisque, comme je l'ai d�j� dit, les chances du hasard subsistent par rapport au caract�re d'un homme, tandis que dans la r�union d'un certain nombre les r�sultats sont toujours pareils. L'organisation de la puissance publique, qui excite ou comprime l'ambition, rend telle ou telle religion plus ou moins n�cessaire, tel ou tel code p�nal trop indulgent ou trop s�v�re, telle �tendue du pays dangereuse ou convenable; enfin, c'est de la mani�re dont les peuples con�oivent l'ordre social que d�pend le destin de la race humaine sous tous les rapports. La plus grande perfectibilit� dont elle puisse �tre susceptible, c'est d'acqu�rir des id�es certaines sur la science politique. Si les nations �taient en paix au dehors et au dedans, les arts, les connaissances, les d�couvertes en divers genres feraient chaque jour de nouveaux progr�s, et la philosophie ne perdrait pas en deux ans de guerre civile ce qu'elle avait acquis pendant des si�cles tranquilles. Apr�s avoir bien �tabli l'importance premi�re de la nature des constitutions, il faudrait prouver leur influence par l'examen des faits caract�ristiques de l'histoire des moeurs, de l'administration, de la litt�rature, de l'art militaire de tous les peuples. J'�tudierais d'abord les pays qui, dans tous les temps, ont �t� gouvern�s despotiquement, et motivant leurs diff�rences apparentes, je montrerais que leur histoire, sous le rapport des causes et des effets, a toujours �t� parfaitement semblable; et j'expliquerais quel effet doit constamment produire sur les hommes la compression de leurs mouvements naturels par une force au dehors d'eux, et � laquelle leur raison n'a pu donner aucun genre de consentement. Dans l'examen des anarchies d�magogiques ou militaires, il faut montrer aussi que ces deux causes, qui paraissent oppos�es, donnent des r�sultats pareils, parce que dans les deux �tats les passions politiques sont �galement excit�es parmi les hommes par l'�loignement de toutes les craintes positives et l'activit� de toutes les esp�rances vagues. Dans l'�tude de certains �tats, qui, par leurs circonstances encore plus que par leur petitesse, sont dans l'impossibilit� de jouer un grand r�le au dehors, et n'offrent point au dedans de place qui puisse contenter l'ambition et le g�nie, il faudrait observer comment l'homme tend � l'exercice de ses facult�s, comment il veut agrandir l'espace en proportion de ses forces. Dans les �tats obscurs, les arts ne font aucun progr�s, la litt�rature ne se perfectionne, ni par l'�mulation qui excite l'�loquence, ni par la multitude des objets de comparaison, qui seule donne une id�e fixe du bon go�t. Les hommes priv�s d'occupations fortes se resserrent tous les jours plus dans le cercle des id�es domestiques, et la pens�e, le talent, le g�nie, tout ce qui semble un don de la nature, ne se d�veloppe cependant que par la combinaison des soci�t�s. Le m�me nombre d'hommes divis�, s�par�, sans mobile et sans but, n'offre pas un g�nie sup�rieur, une �me ardente, un caract�re �nergique; tandis que dans d'autres pays, parmi les m�mes �tres, plusieurs se seraient �lev�s au-dessus de la classe commune, si le but avait fait na�tre l'int�r�t, et l'int�r�t l'�tude et la recherche des grands moyens et des grandes pens�es. Sans s'arr�ter longtemps sur les motifs de la pr�f�rence que la sagesse conseillerait peut-�tre de donner aux petits �tats comme aux destin�es obscures, il est ais� de prouver que par la nature m�me des hommes ils tendent � sortir de cette situation, qu'ils se r�unissent pour multiplier les chocs, qu'ils conqui�rent pour �tendre leur puissance; enfin, que voulant exciter leurs facult�s, reculer en tout genre les bornes de l'esprit humain, ils appellent autour d'eux, d'un commun accord, les circonstances qui secondent ce d�sir et cette impulsion. Ces diverses r�flexions ne pourraient avoir de prix qu'en les appuyant sur des faits, sur une connaissance d�taill�e de l'histoire, qui pr�sente toujours des consid�rations nouvelles, quand on l'�tudie avec un but d�termin�, et que, guid� par l'�ternelle ressemblance de l'homme avec l'homme, on recherche une m�me v�rit� � travers la diversit� des lieux et des si�cles. Ces diff�rentes r�flexions conduiraient enfin au principal but des d�bats actuels, � la mani�re de constituer une grande nation avec de l'ordre et de la libert�, et de r�unir ainsi la splendeur des beaux-arts, des sciences et des lettres, tant vant�e dans les monarchies, avec l'ind�pendance des r�publiques. Il faudrait cr�er un gouvernement qui donn�t de l'�mulation au g�nie, et m�t un frein aux passions factieuses; un gouvernement qui p�t offrir � un grand homme un but digne de lui, et d�courager l'ambition de l'usurpateur; un gouvernement qui pr�sent�t, comme je l'ai dit, la seule id�e parfaite de bonheur en tout genre, la r�union des contrastes. Autant le moraliste doit rejeter cet espoir, autant le l�gislateur doit t�cher de s'en rapprocher: l'individu qui pr�tend pour lui-m�me � ce r�sultat est un insens�; car le sort, qui n'est pas dans sa main, d�joue de toutes les mani�res de telles esp�rances: mais les gouvernements tiennent, pour ainsi dire, la place du sort par rapport aux nations; comme ils agissent sur la masse, leurs effets et leurs moyens sont assur�s. Il ne s'ensuit pas qu'il faille croire � la perfection dans l'ordre social, mais il est utile pour les l�gislateurs de se proposer ce but, de quelque mani�re qu'ils con�oivent sa route. Dans cet ouvrage donc, que je ferai, ou que je voudrais qu'on f�t, il faudrait mettre absolument de c�t� tout ce qui tient � l'esprit de parti ou aux circonstances actuelles: la superstition de la royaut�, la juste horreur qu'inspirent les crimes dont nous avons �t� les t�moins, l'enthousiasme m�me de la r�publique, ce sentiment qui, dans sa puret�, est le plus �lev� que l'homme puisse concevoir. Il faudrait examiner les institutions dans leur essence m�me, et convenir qu'il n'existe plus qu'une grande question qui divise encore les penseurs; savoir, si dans la combinaison des gouvernements mixtes, il faut, ou non, admettre l'h�r�dit�. On est d'accord, je pense, sur l'impossibilit� du despotisme, ou de l'�tablissement de tout pouvoir qui n'a pas pour but le bonheur de tous; on l'est aussi, sans doute, sur l'absurdit� d'une constitution d�magogique[2], qui bouleverserait la soci�t� au nom du peuple qui la compose. Mais les uns croient que la garantie de la libert�, le maintien de l'ordre, ne peut subsister qu'� l'aide d'une puissance h�r�ditaire et conservatrice; les autres reconnaissent de m�me la v�rit� du principe, que l'ordre seul, c'est-�-dire, l'ob�issance � la justice, assure la libert�: mais ils pensent que ce r�sultat peut s'obtenir sans un genre d'institutions que la n�cessit� seule peut faire admettre, et qui doivent �tre rejet�es par la raison, si la raison prouve qu'elles ne servent pas mieux que les id�es naturelles au bonheur de la soci�t�. C'est sur ces deux questions, il me semble, que tous les esprits devraient s'exercer: il faut les s�parer absolument de ce que nous avons vu, et m�me de ce que nous voyons, enfin de tout ce qui appartient � la r�volution; car, comme on l'a fort bien dit, il faut que cette r�volution finisse _par le raisonnement_, et il n'y a de vaincus que les hommes persuad�s. Loin donc de ceux qui ont quelque valeur personnelle toutes les d�nominations d'esclaves et de factieux, de conspirateurs et d'anarchistes, prodigu�es aux simples opinions: les actions doivent �tre soumises aux lois, mais l'univers moral appartient � la pens�e; quiconque se sert de cette arme m�prise toutes les autres, et l'homme qui l'emploie est par cela seul incapable de s'abaisser � d'autres moyens. Plusieurs ouvrages de tr�s-bons auteurs renferment des raisons en faveur de l'h�r�dit� modifi�e, soit comme en Angleterre, c'est-�-dire, composant deux branches du gouvernement, dont le troisi�me pouvoir est purement repr�sentatif; soit comme � Rome, lorsque la puissance politique �tait divis�e entre la d�mocratie et l'aristocratie, le peuple et le s�nat. Il faudrait donc d�duire tous les motifs qui ont fait croire que la balance de ces int�r�ts oppos�s pouvait seule donner de la stabilit� aux gouvernements; que l'homme qui se croit des talents, ou se voit de l'autorit�, tendant naturellement, d'abord aux distinctions personnelles, et ensuite aux distinctions h�r�ditaires, il vaut mieux cr�er l�galement ce qu'il conquerra de force. Il faudrait d�velopper et ces raisons et beaucoup d'autres encore, en acceptant de part et d'autre celles qu'on croit tirer du droit pour ou contre; car le droit en politique, c'est ce qui conduit le plus s�rement au bonheur g�n�ral; mais l'on doit exposer sinc�rement tous les moyens de ses adversaires quand on les combat de bonne foi. On pourrait opposer � leurs raisonnements que la principale cause de la destruction de plusieurs gouvernements a �t� d'avoir constitu� dans l'�tat deux int�r�ts oppos�s: on a consid�r� comme le chef-d'oeuvre de la science des gouvernements de mesurer assez les deux actions contraires, pour que la puissance aristocratique et celle de la d�mocratie se balan�assent, comme deux lutteurs qu'une �gale force rend immobiles. En effet, le moment le plus prosp�re dans tous ces gouvernements est celui o� cette balance, subsistant d'une mani�re parfaite, donne le repos qui na�t de deux efforts contenus l'un par l'autre; mais cet �tat ne peut �tre durable. � l'instant o�, pour suivre la comparaison, l'un des deux lutteurs prend un moment l'avantage, il terrasse l'autre qui se venge en le renversant � son tour. Ainsi l'on a vu la r�publique romaine d�chir�e, d�s qu'une guerre, un homme, ou le temps seul a rompu l'�quilibre.--On dira qu'en Angleterre il y a trois int�r�ts, et que cette combinaison plus savante r�pond de la tranquillit� publique. Il n'y a jamais trois int�r�ts dans un tel gouvernement; les privil�gi�s h�r�ditaires et ceux qui ne le sont pas peuvent �tre rev�tus de noms diff�rents; mais la division se fait toujours sur ces deux bases: l'on se s�pare et l'on se rallie d'apr�s ces deux grands motifs d'opposition. Ne serait-il pas possible que le genre humain, t�moin et victime de ce principe de haine, de ce genre de mort qui a d�truit tant d'�tats, parv�nt � trouver la fin du combat de l'aristocratie et de la d�mocratie, et qu'au lieu de s'attacher � la combinaison d'une balance qui, par son avantage m�me, par la part qu'elle accorde � la libert�, finit toujours par �tre renvers�e, on examin�t si l'id�e moderne du syst�me repr�sentatif n'�tablit pas dans le gouvernement un seul int�r�t, un seul principe de vie, en rejetant n�anmoins tout ce qui peut conduire � la d�mocratie pure? Supposez d'abord un tr�s-petit nombre d'hommes extraits d'une nation immense, une �lection combin�e, et par deux degr�s, et par l'obligation d'avoir pass� successivement dans les places qui font conna�tre les hommes, et exigent de l'ind�pendance de fortune et des droits � l'estime publique pour s'y maintenir. Cette �lection, ainsi modifi�e, n'�tablirait-elle pas l'aristocratie des meilleurs, la pr��minence des talents, des vertus et des propri�t�s? ce genre de distinction qui, sans faire deux classes de droit, c'est-�-dire deux ennemis de fait, donne aux plus �clair�s la conduite du reste des hommes, et faisant choisir les �tres distingu�s par la foule de leurs inf�rieurs, assure au talent sa place, et � la m�diocrit� sa consolation; donne une part � l'amour-propre du vulgaire dans les succ�s des gouvernants qu'ils ont choisis; ouvre la carri�re � tous, mais n'y am�ne que le petit nombre? L'avantage de l'aristocratie de naissance, c'est la r�union des circonstances qui rendent plus probables dans une telle classe les sentiments g�n�reux: l'aristocratie de l'�lection doit, alors que sa marche est sagement gradu�e, appeler avec certitude les hommes distingu�s par la nature aux places �minentes de la soci�t�.--Ne serait-il pas possible que la division des pouvoirs donn�t tous les avantages et aucun des inconv�nients de l'opposition des int�r�ts; que deux chambres, un directoire ex�cutif, quoique temporaire, fussent parfaitement distincts dans leurs fonctions; que chacun pr�t un parti diff�rent par sa place, mais non par esprit de corps; ce qui est d'une tout autre nature? Ces hommes, s�par�s pendant le cours de leurs magistratures, par les exercices divers du pouvoir public, se r�uniraient ensuite dans la nation, parce qu'aucun int�r�t contraire ne les s�parerait d'une mani�re invincible. Ne serait-il pas possible qu'un grand pays, loin d'�tre un obstacle � un tel �tat de choses, f�t particuli�rement propre � sa stabilit�? parce qu'une conspiration, un homme, peuvent s'emparer tout � coup de la citadelle d'un petit �tat, et par cela seul changer la forme de son gouvernement, tandis qu'il n'y a qu'une opinion qui remue � la fois trente millions d'hommes; que tout ce qui n'est produit que par des individus, ou par une faction qui n'est point ralli�e au mouvement publie, est �touff� par la masse qui se porte sur chaque point. Il ne peut pas y avoir d'usurpation dans un pays o� il faudrait que le m�me homme ralli�t l'opinion � lui, depuis le Rhin jusqu'aux Pyr�n�es; l'id�e d'une constitution, d'un ordre l�gal consenti par tous, peut seule r�unir et frapper � distance. Le gouvernement, dans un grand pays, a pour appui la masse �norme des hommes paisibles; cette masse est beaucoup plus consid�rable � proportion m�me, dans une grande nation, que dans un petit pays. Les gouvernants, dans un petit pays, sont beaucoup plus multipli�s par rapport aux gouvern�s, et la part de chacun � une action quelconque est plus grande et plus facile. Enfin si l'on r�p�tait d'une mani�re vague qu'on n'a jamais vu une constitution fond�e sur de telles bases, qu'il vaut mieux adopter celles qui ont exist� pendant des si�cles, on pourrait demander de s'arr�ter � une r�flexion qui m�rite, je crois, une attention particuli�re. Dans toutes les sciences humaines, on d�bute par les id�es complexes; en se perfectionnant, l'on arrive aux id�es simples; l'ignorance absolue dans ces combinaisons naturelles est moins �loign�e du dernier terme des connaissances que les demi-lumi�res. Une comparaison fera mieux sentir ma pens�e. � la renaissance des lettres, les premiers �crits qu'on a compos�s ont �t� pleins de recherche et d'affectation. Les grands �crivains, deux si�cles apr�s, ont admis et fait admettre le genre simple; et le discours du sauvage qui s'�criait: _Dirons-notes aux ossements de nos p�res: Levez-vous, et marchez � notre suite?_ ce discours avait plus de rapport avec la langue de Voltaire que les vers ampoul�s de Br�beuf ou de Chapelain. En m�canique, on avait d'abord trouv� la machine de Marly, qui, avec des frais �normes, �levait l'eau sur le sommet d'une montagne; apr�s cette machine, on a d�couvert des pompes qui produisent le m�me effet avec infiniment moins de moyens. Sans vouloir faire d'une comparaison une preuve, peut-�tre que, lorsqu'il y a cent ans en Angleterre, l'id�e de la libert� reparut sur la terre, l'organisation combin�e du gouvernement anglais �tait le plus haut point de perfection o� l'on p�t atteindre alors; mais aujourd'hui des bases plus simples peuvent donner en France, apr�s la r�volution, des r�sultats pareils � quelques �gards, et sup�rieurs � d'autres. Ind�pendamment de tous les crimes particuliers qui ont �t� commis, l'ordre social a �t� menac� de sa destruction pendant cette r�volution par le syst�me politique m�me qu'on avait adopt�: les moeurs barbares sont plus pr�s des institutions simples mal entendues, que des institutions compliqu�es; mais il n'en est pas moins vrai que l'ordre social, comme toutes les sciences, se perfectionne � mesure qu'on diminue les moyens, sans affaiblir le r�sultat. Ces consid�rations, et beaucoup d'autres, conduiraient � un d�veloppement complet de la nature et de l'utilit� des pouvoirs h�r�ditaires faisant partie de la constitution, et de la nature et de l'utilit� des constitutions compos�es uniquement de magistratures temporaires; car, il faut bien se le r�p�ter, l'on est maintenant oppos� sur ce point seul; le reste des opinions despotiques et d�magogiques sont des songes exalt�s ou criminels, dont tout ce qui pense s'est r�veill�. On ferait quelque bien, je crois, en traitant d'une mani�re purement abstraite des questions dont les passions contraires se sont tour � tour empar�es. En examinant la v�rit�, � part des hommes et des temps, on arrive � une d�monstration qui se reporte ensuite avec moins de peine sur les circonstances pr�sentes. � la fin d'un semblable ouvrage, cependant, sous quelque point de vue g�n�ral que ces grandes questions fussent pr�sent�es, il serait impossible de ne pas finir par les particulariser dans leur rapport avec la France et le reste de l'Europe. Tout invite la France � rester r�publique; tout commande � l'Europe de ne pas suivre son exemple: l'un des plus spirituels �crits de notre temps, celui de Benjamin Constant, a parfaitement trait� la question qui concerne la position actuelle de la France. Deux motifs de sentiment me frappent surtout: voudrait-on souffrir une nouvelle r�volution pour renverser celle qui �tablit la r�publique? et le courage de tant d'arm�es, et le sang de tant de h�ros serait-il vers� au nom d'une chim�re dont il ne resterait que le souvenir des crimes qu'elle a co�t�s? La France doit persister dans cette grande exp�rience dont le d�sastre est pass�, dont l'espoir est � venir. Mais peut-on assez inspirer � l'Europe l'horreur des r�volutions? Ceux qui d�testent les principes de la constitution de France, qui se montrent les ennemis de toute id�e lib�rale, et font un crime d'aimer jusqu'� la pens�e d'une r�publique, comme si les sc�l�rats qui ont souill� la France pouvaient d�shonorer le culte des Caton, des Brutus et des Sidney: ces hommes intol�rants et fanatiques ne persuadent point, par leurs v�h�mentes d�clamations, les �trangers philosophes; mais que l'Europe �coute les amis de la libert�, les amis de la r�publique fran�aise, qui se sont h�t�s de l'adopter, d�s qu'on l'a pu sans crime, d�s qu'il n'en co�tait pas du sang pour la d�sirer. Aucun gouvernement monarchique ne renferme assez d'abus, maintenant, pour qu'un jour de r�volution n'arrache plus de larmes que tous les maux qu'on voudrait r�parer par elle. D�sirer une r�volution, c'est d�vouer � la mort l'innocent et le coupable; c'est, peut-�tre, condamner l'objet qui nous est le plus cher! et jamais on n'obtient soi-m�me le but qu'� ce prix affreux on s'�tait propos�. Nul homme, dans ce mouvement terrible, n'ach�ve ce qu'il a commenc�; nul homme ne peut se flatter de diriger une impulsion dont la nature des choses s'empare; et cet Anglais qui voulut descendre dans sa barque la chute du Rhin � Schaffouse, �tait moins insens� que l'ambitieux qui croirait pouvoir se conduire avec succ�s � travers une r�volution tout enti�re. Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers; rena�tre ensuite, peut-�tre, pour l'�tonnement et l'admiration du monde. Mais laissez un si�cle passer sur nos destin�es; vous saurez alors si nous avons acquis la v�ritable science du bonheur des hommes; si le vieillard avait raison, ou si le jeune homme a mieux dispos� de son domaine, l'avenir. H�las! n'�tes-vous pas heureux qu'une nation tout enti�re se soit plac�e � l'avant-garde de l'esp�ce humaine pour affronter tous les pr�jug�s, pour essayer tous les principes? Attendez, vous, g�n�ration contemporaine; �loignez encore de vous les haines, les proscriptions et la mort; nul devoir ne pourrait exiger de tels sacrifices, et tous les devoirs, au contraire, font une loi de les �viter. Qu'on me pardonne de m'�tre laiss� entra�ner au del� de mon sujet; mais qui peut vivre, qui peut �crire dans ce temps, et ne pas sentir et penser sur la r�volution de France? J'ai trac� l'esquisse imparfaite de l'ouvrage que je projette. La premi�re partie que j'imprime � pr�sent est fond�e sur l'�tude de son propre coeur, et les observations faites sur le caract�re des hommes de tous les temps. Dans l'�tude des constitutions, il faut se proposer pour but le bonheur, et pour moyen la libert�: dans la science morale de l'homme, c'est l'ind�pendance de l'�me qui doit �tre l'objet principal; ce qu'on peut avoir de Bonheur en est la suite. L'homme qui se vouerait � la poursuite de la f�licit� parfaite serait le plus infortun� des �tres; la nation qui n'aurait en vue que d'obtenir le dernier terme abstrait de la libert� m�taphysique, serait la nation la plus mis�rable. Les l�gislateurs doivent donc compter et diriger les circonstances, et les individus chercher � s'en rendre ind�pendants; les gouvernements doivent tendre au bonheur r�el de tous, et les moralistes doivent apprendre aux individus � se passer de bonheur. Il y a du bien pour la masse dans l'ordre m�me des choses, et cependant il n'est pas de f�licit� pour les individus; tout concourt � la conservation de l'esp�ce, tout s'oppose, aux d�sirs de chacun, et les gouvernements, � quelques �gards, repr�sentant l'ensemble de la nature, peuvent atteindre � la perfection dont l'ordre g�n�ral offre l'exemple; mais les moralistes, parlant aux hommes individuellement, � tous ces �tres emport�s dans le mouvement de l'univers, ne peuvent leur promettre avec certitude aucune jouissance personnelle, que dans ce qui d�pend toujours d'eux-m�mes. Il y a de l'avantage � se proposer pour but de son travail sur soi, la plus parfaite ind�pendance philosophique; les essais, m�me inutiles, laissent encore apr�s eux des traces salutaires; agissant � la fois sur son �tre tout entier, on ne craint pas, comme dans les exp�riences sur les nations, de disjoindre, de s�parer, d'opposer l'une � l'autre toutes les parties diverses du corps politique. L'on n'a point, au dedans de soi, de transactions � faire avec des obstacles �trangers; l'on mesure sa force, on triomphe ou l'on se soumet; tout est simple, tout est possible m�me; car s'il est absurde de consid�rer une nation comme un peuple de philosophes, il est vrai que chaque homme en particulier peut se flatter de le devenir. Je m'attends aux diverses objections de sentiment et de raisonnement qu'on pourra faire contre le syst�me d�velopp� dans cette premi�re partie. Rien n'est plus contraire, il est vrai, aux premiers mouvements de la jeunesse, que l'id�e de se rendre ind�pendant des affections des autres; on veut d'abord consacrer sa vie � �tre aim� de ses amis, � captiver la faveur publique. Il semble qu'on ne s'est jamais assez mis � la disposition de ceux qu'on aime; qu'on ne leur ait jamais assez prouv� qu'on ne pouvait exister sans eux; que l'occupation, les services de tous les jours ne satisfassent pas assez au gr� de la chaleur de l'�me, le besoin qu'on a de se d�vouer, de se livrer en entier aux autres. On se fait un avenir tout compos� des liens qu'on a form�s; on se confie d'autant plus � leur dur�e que l'on est soi-m�me plus incapable d'ingratitude; on se sait des droits � la reconnaissance; on croit � l'amiti� ainsi fond�e plus qu'� aucun autre lien de la terre: tout est moyen, elle seule est le but. L'on veut aussi de l'estime publique, mais il semble que vos amis vous en sont les garants; on n'a rien fait que pour eux, ils le savent, ils le diront: comment la v�rit�, et la v�rit� du sentiment, ne persuaderait-elle pas? comment ne finirait-elle pas par �tre reconnue? Les preuves sans nombre qui s'�chappent d'elle de toutes parts doivent enfin l'emporter sur la fabrication de la calomnie. Vos paroles, votre voix, vos accents, l'air qui vous environne, tout vous semble empreint de ce que vous �tes r�ellement, et l'on ne croit pas � la possibilit� d'�tre longtemps mal jug�: c'est avec ce sentiment de confiance qu'on vogue � pleines voiles dans la vie. Tout ce qu'on a su, tout ce qu'on vous a dit de la mauvaise nature d'un grand nombre d'hommes, s'est class� dans votre t�te comme l'histoire, comme tout ce qu'on apprend en morale sans l'avoir �prouv�. On ne s'avise d'appliquer aucune de ces id�es g�n�rales � sa situation particuli�re; tout ce qui vous arrivera, tout ce qui vous entoure doit �tre une exception. Ce qu'on a d'esprit n'a point d'influence sur la conduite: l� o� il y a un coeur, il est seul �cout�. Ce qu'on n'a pas senti soi-m�me est connu de la pens�e, sans jamais diriger les actions. Mais � vingt-cinq ans, � cette �poque pr�cise o� la vie cesse de cro�tre, il se fait un cruel changement dans votre existence: on commence � juger votre situation; tout n'est plus avenir dans votre destin�e; � beaucoup d'�gards votre sort est fix�, et les hommes r�fl�chissent alors s'il leur convient d'y lier le leur. S'ils y voient moins d'avantages qu'ils n'avaient cru, si de quelque mani�re leur attente est tromp�e, au moment o� ils sont r�solus � s'�loigner de vous, ils veulent se motiver � eux-m�mes leur tort envers vous; ils vous cherchent mille d�fauts pour s'absoudre du plus grand de tous: les amis qui se rendent coupables d'ingratitude vous accablent pour se justifier; ils nient le d�vouement, ils supposent l'exigence, ils essaient enfin de moyens s�par�s, de moyens contradictoires pour envelopper votre conduite et la leur d'une sorte d'incertitude que chacun explique � son gr�. Quelle multitude de peines assi�ge alors le coeur qui voulait vivre dans les autres, et se voit tromp� dans cette illusion! La perte des affections les plus ch�res n'emp�che pas de sentir jusqu'au plus faible tort de l'ami qu'on aimait le moins. Votre syst�me d�vie est attaqu�, chaque coup �branle l'ensemble: _celui-l� aussi s'�loigne de moi_, est une pens�e douloureuse, qui donne au dernier lien qui se brise un prix qu'il n'avait pas auparavant. Le public aussi, dont on avait �prouv� la faveur, perd toute son indulgence; il aime les succ�s qu'il pr�voit, il devient l'adversaire de ceux dont il est lui-m�me la cause; ce qu'il a dit, il l'attaque; ce qu'il encourageait, il veut le d�truire: cette injustice de l'opinion fait souffrir aussi de raille mani�res en un jour. Tel individu qui vous d�chire n'est pas digne que vous regrettiez son suffrage; mais vous souffrez de tous les d�tails d'une grande peine dont l'histoire se d�roule � vos yeux: et d�j� certain de ne point �viter son p�nible terme, vous �prouvez cependant la douleur de chaque pas. Enfin le coeur se fl�trit, la vie se d�colore; on a des torts � son tour qui d�go�tent de soi comme des autres, qui d�couragent du syst�me de perfection dont on s'�tait d'abord enorgueilli; on ne sait plus � quelle id�e se reprendre, quelle route suivre d�sormais; � force de s'�tre confi� sans r�serve, on serait pr�t � soup�onner injustement. Est-ce la sensibilit�, est-ce la vertu qui n'est qu'un fant�me? et cette plainte sublime �chapp�e � Brutus dans les champs de Philippes, doit-elle �garer la vie, ou commander de se donner la mort? C'est � cette �poque funeste o� la terre semble manquer sous nos pas, o�, plus incertains sur l'avenir que dans les nuages de l'enfance, nous doutons de tout ce que nous croyions savoir, et recommen�ons l'existence avec l'espoir de moins. C'est � cette �poque o� le cercle des jouissances est parcouru, et le tiers de la vie � peine atteint, que ce livre peut �tre utile; il ne faut pas le lire avant, car je ne l'ai moi-m�me ni commenc�, ni con�u qu'� cet �ge. On m'objectera, peut-�tre aussi, qu'en voulant dompter les passions, je cherche � �touffer le principe des plus belles actions des hommes, des d�couvertes sublimes, des sentiments g�n�reux: quoique je ne sois pas enti�rement de cet avis, je conviens qu'il y a quelque chose de grand dans la passion; qu'elle ajoute, pendant qu'elle dure, � l'ascendant de l'homme; qu'il accomplit alors presque tout ce qu'il projette, tant la volont� ferme et suivie est une force active dans l'ordre moral: L'homme alors, emport� par quelque chose de plus puissant que lui, use sa vie, mais s'en sert avec plus d'�nergie. Si l'�me doit �tre consid�r�e seulement comme une impulsion, cette impulsion est plus vive quand la passion l'excite. S'il faut aux hommes sans passions l'int�r�t d'un grand spectacle, s'ils veulent que les gladiateurs s'entre-d�truisent � leurs yeux, tandis qu'ils ne seront que les t�moins de ces affreux combats, sans doute il faut enflammer de toutes les mani�res ces �tres infortun�s dont les sentiments imp�tueux animent ou renversent le th��tre du monde: mais quel bien en r�sultera-t-il pour eux? quel bonheur g�n�ral peut-on obtenir par ces encouragements donn�s aux passions de l'�me? Tout ce qu'il faut de mouvement � la vie sociale, tout l'�lan n�cessaire � la vertu existerait sans ce mobile destructeur. Mais, dira-t-on, c'est � diriger les passions et non � les vaincre qu'il faut consacrer ses efforts. Je n'entends pas comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a que deux �tats pour l'homme: ou il est certain d'�tre le ma�tre au dedans de lui, et alors il n'a point de passions; ou il sent qu'il r�gne en lui-m�me une puissance plus forte que lui, et alors il d�pend enti�rement d'elle. Tous ces trait�s avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme les vrais tyrans, sur le tr�ne ou dans les fers. Je n'ai point imagin� cependant de consacrer cet ouvrage � la destruction de toutes les passions; mais j'ai t�ch� d'offrir un syst�me de vie qui ne f�t pas sans quelques douceurs, � l'�poque o� s'�vanouissent les esp�rances de bonheur positif dans cette vie: ce syst�me ne convient qu'aux caract�res naturellement passionn�s, et qui ont combattu pour reprendre l'empire; plusieurs de ces jouissances n'appartiennent qu'aux �mes jadis ardentes, et la n�cessit� de ces sacrifices ne peut �tre sentie que par ceux qui ont �t� malheureux. En effet, si l'on n'�tait pas n� passionn�, qu'aurait-on � craindre, de quel effort aurait-on besoin, que se passerait-il en soi qui p�t occuper le moraliste, et l'inqui�ter sur la destin�e de l'homme? Pourrait-on aussi me reprocher de n'avoir pas trait� s�par�ment les jouissances attach�es � l'accomplissement de ses devoirs, et les peines que font �prouver le remords qui suit le tort, ou le crime de les avoir brav�es? Ces deux id�es premi�res dans l'existence s'appliquent �galement � toutes les situations, � tous les caract�res; et ce que j'ai voulu montrer seulement, c'est le rapport des passions de l'homme avec les impressions agr�ables ou douloureuses qu'il ressent au fond de son coeur. En suivant ce plan, je crois de m�me avoir prouv� qu'il n'est point de bonheur sans la vertu; revenir � ce r�sultat par toutes les routes est une nouvelle preuve de sa v�rit�. Dans l'analyse des diverses affections morales de l'homme, il se rencontrera quelquefois des allusions � la r�volution de France; nos souvenirs sont tous empreints de ce terrible �v�nement: d'ailleurs j'ai voulu que cette premi�re partie f�t utile � la seconde; que l'examen des hommes un � un p�t pr�parer au calcul des effets de leur r�union en masse. J'ai esp�r�, je le r�p�te, qu'en travaillant � l'ind�pendance morale de l'homme, on rendrait sa libert� politique plus facile, puisque chaque restriction qu'il faut imposer � cette libert� est toujours command�e par l'effervescence de telle ou telle passion. Enfin, de quelque mani�re que l'on juge mon plan, ce qui est certain, c'est que mon unique but a �t� de combattre le malheur sous toutes ses formes, d'�tudier les pens�es, les sentiments, les institutions qui causent de la douleur aux hommes, pour chercher quelle est la r�flexion, le mouvement, la combinaison, qui pourraient diminuer quelque chose de l'intensit� des peines de l'�me: l'image de l'infortune, sous quelque aspect qu'elle se pr�sente, et me poursuit, et m'accable. H�las! j'ai tant �prouv� ce que c'�tait que souffrir, qu'un attendrissement inexprimable, une inqui�tude douloureuse s'emparent de moi, � la pens�e des malheurs de tous et de chacun; des chagrins in�vitables et des tourments de l'imagination; des revers de l'homme juste, et m�me aussi des remords du coupable; des blessures du coeur, les plus touchantes de toutes, et des regrets dont on rougit sans les �prouver moins; enfin, de tout ce qui fait verser des larmes, ces larmes que les anciens recueillaient dans une urne consacr�e, tant la douleur de l'homme �tait auguste � leurs yeux. Ah! ce n'est pas assez d'avoir jur� que, dans les limites de son existence, de quelque injustice, de quelque tort qu'on f�t l'objet, on ne causerait jamais volontairement une peine, on ne renoncerait jamais volontairement � la possibilit� d'en soulager une; il faut essayer encore si quelque ombre de talent, si quelque facult� de m�ditation ne pourrait pas faire trouver la langue dont la m�lancolie �branle doucement le coeur, ne pourrait pas aider � d�couvrir � quelle hauteur philosophique les armes qui blessent n'atteindraient plus. Enfin, si le temps et l'�tude apprenaient comment on peut donner aux principes politiques assez d'�vidence pour qu'ils ne fussent plus l'objet de deux religions, et par cons�quent des plus sanglantes fureurs, il semble que l'on aurait du moins offert un examen complet de tout ce qui livre la destin�e de l'homme � la puissance du malheur. SECTION PREMI�RE. DES PASSIONS. CHAPITRE PREMIER. _De l'amour de la gloire._ De toutes les passions dont le coeur humain est susceptible, il n'en est point qui ait un caract�re aussi imposant que l'amour de la gloire: on peut trouver la trace de ses mouvements dans la nature primitive de l'homme, mais ce n'est qu'au milieu de la soci�t� que ce sentiment acquiert sa v�ritable force. Pour m�riter le nom de passion, il faut qu'il absorbe toutes les autres affections de l'�me, et ses plaisirs comme ses peines n'appartiennent qu'au d�veloppement entier de sa puissance. Apr�s cette sublimit� de vertu, qui fait trouver dans sa propre conscience le motif et le but de sa conduite, le plus beau des principes qui puisse mouvoir notre �me est l'amour de la gloire. Je laisse au sens de ce mot sa propre grandeur en ne le s�parant pas de la valeur r�elle des actions qu'il doit d�signer. En effet, une gloire v�ritable ne peut �tre acquise par une c�l�brit� relative; on en appelle toujours � l'univers et � la post�rit� pour confirmer le don d'une si auguste couronne; elle ne doit donc rester qu'au g�nie ou � la vertu. C'est en m�ditant sur l'ambition que je parlerai de tous les succ�s �ph�m�res qui peuvent imiter ou rappeler la gloire; mais c'est d'elle-m�me, c'est-�-dire, de ce qui est vraiment grand et juste, que je veux d'abord m'occuper; et pour juger son influence sur le bonheur, je ne craindrai point de la faire para�tre dans toute la s�duction de son �clat. Le digne et sinc�re amant de la gloire propose un beau trait� au genre humain; il lui dit: �Je consacrerai mes talents � vous servir; ma passion dominante m'excitera sans cesse � faire jouir un plus grand nombre d'hommes des r�sultats heureux de mes efforts; le pays, le peuple qui m'est inconnu, aura des droits aux fruits de mes veilles; tout ce qui pense est en relation avec moi; et, d�gag� de la puissance environnante des sentiments individuels, c'est � l'�tendue seule de mes bienfaits que je mesurerai mon bonheur: pour prix de ce d�vouement, je ne vous demande que de le c�l�brer; chargez la renomm�e d'acquitter votre reconnaissance. La vertu, j'en conviens, sait jouir d'elle-m�me; moi, j'ai besoin de vous pour obtenir le prix qui m'est n�cessaire pour que la gloire de mon nom soit unie au m�rite de mes actions.� Quelle franchise, quelle simplicit� dans ce contrat! comment se peut-il que les nations n'y soient jamais rest�es fid�les, et que le g�nie seul en ait accompli les conditions? C'est, sans doute, une jouissance enivrante que de remplir l'univers de son nom, d'exister tellement au del� de soi, qu'il soit possible de se faire illusion et sur l'espace et sur la dur�e de la vie, et de se croire quelques-uns des attributs m�taphysiques de l'infini. L'�me se remplit d'un orgueilleux plaisir par le sentiment habituel que toutes les pens�es d'un grand nombre d'hommes sont dirig�es sur vous; que vous existez en pr�sence de leur espoir; que chaque m�ditation de votre esprit peut influer sur beaucoup de destin�es; que de grands �v�nements se d�veloppent au dedans de vous, et commandent, au nom du peuple, qui compte sur vos lumi�res, la plus vive attention � vos propres pens�es. Les acclamations de la foule remuent l'�me, et par les r�flexions qu'elles font na�tre, et par les commotions qu'elles excitent: toutes ces formes anim�es, enfin, sous lesquelles la gloire se pr�sente, doivent transporter la jeunesse d'esp�rance et l'enflammer d'�mulation. Les routes qui conduisent � un si grand but sont remplies de charmes; les occupations que commande l'ardeur d'y parvenir sont elles-m�mes une jouissance; et, dans la carri�re des succ�s, ce qu'il y a souvent de plus heureux, c'est la suite d'int�r�ts qui les pr�c�dent et s'emparent activement de la vie. La gloire des �crits et celle des actions sont soumises � des combinaisons diff�rentes; la premi�re, empruntant quelque chose des plaisirs solitaires, peut participer � leurs bienfaits; mais ce n'est pas elle qui rend sensibles tous les signes de cette grande passion; ce n'est pas ce g�nie dominateur qui dans un instant s�me, recueille et se couronne; dont l'�loquence entra�nante, ou le courage vainqueur d�cident instantan�ment du sort des si�cles et des empires; ce n'est pas cette �motion toute-puissante dans ses effets, qui commande en inspirant une volont� pareille, et saisit dans le pr�sent toutes les jouissances de l'avenir. Le g�nie des actions est dispens� d'attendre la tardive justice que le temps tra�ne � sa suite; il fait marcher sa gloire en avant comme la colonne enflamm�e qui jadis �clairait la marche des Isra�lites. La c�l�brit� qu'on peut acqu�rir par les �crits est rarement contemporaine; mais alors m�me qu'on obtient cet heureux avantage, comme il n'y a rien d'instantan� dans ses effets, d'ardent dans son �clat, une telle carri�re ne peut, comme la gloire active, donner le sentiment complet de sa force physique et morale, assurer l'exercice de toutes ses facult�s, enivrer enfin par la certitude de la puissance de son �tre. C'est donc au plus haut point de bonheur que l'amour de la gloire puisse donner, qu'il faut s'attacher pour en mieux juger les obstacles et les malheurs. La premi�re des difficult�s, dans tous les gouvernements o� les distinctions h�r�ditaires sont �tablies, c'est la r�union des circonstances qui donnent de l'�clat � la vie; les efforts que l'on fait pour sortir d'une situation obscure, pour jouer un r�le sans y �tre appel�, d�plaisent � la plupart des hommes. Ceux que leur destin�e approche des premi�res places, croient voir une preuve de m�pris pour eux dans l'esp�rance que l'on con�oit de franchir l'espace qui en s�pare, et de se mettre, par ses talents, au niveau de leur destin�e. Les individus de la m�me classe que soi, qui se sont r�sign�s � n'en pas sortir, attribuant bien plut�t cette r�solution � leur sagesse qu'� leur m�diocrit�, appellent folie une conduite diff�rente, et sans juger la diversit� des talents, se croient faits pour les m�mes circonstances. Dans les monarchies aristocratiquement constitu�es, la multitude se pla�t quelquefois, par un esprit dominateur, � relever celui que le hasard a d�laiss�; mais ce m�me esprit ne lui permet pas d'abandonner ses droits sur l'existence qu'elle a cr��e; le peuple regarde cette existence comme l'oeuvre de ses mains; et si le sort, la superstition, la magie, une puissance, enfin, ind�pendante des hommes, n'entre pas dans la destin�e de celui qui, dans un �tat monarchique, doit son �l�vation � l'opinion du peuple, il ne conservera pas longtemps une gloire que les suffrages seuls cr�ent et r�compensent, qui puise � la m�me source son existence et son �clat; le peuple ne soutiendra pas son ouvrage, et ne se prosternera pas devant une force dont il se sent le principal appui. Ceux qui, sous un tel ordre de choses, sont n�s dans la classe privil�gi�e, ont � quelques �gards beaucoup de donn�es utiles; mais d'abord la chance des talents se resserre, et � proportion du nombre, et plus encore par l'esp�ce de n�gligence qu'inspirent de certains avantages: mais quand le g�nie �l�ve celui que les rangs de la monarchie avaient d�j� s�par� du reste de ses concitoyens, ind�pendamment des obstacles communs � tous, il en est qui sont personnels � cette situation. Des rivaux en plus petit nombre, des rivaux qui se croient vos �gaux � plusieurs �gards, se pressent davantage autour de vous, et lorsqu'on veut les �carter, rien n'est plus difficile que de savoir jusqu'� quel point il faut se livrer � la popularit�, en jouissant de distinctions impopulaires. Il est presque impossible de conna�tre toujours avec certitude le degr� d'empressement qu'il faut montrer � l'opinion g�n�rale: certaine de sa toute-puissance, elle en a la pudeur, et veut du respect sans flatterie; la reconnaissance lui pla�t, mais elle se d�go�te de la servitude, et rassasi�e de souverainet�, elle aime le caract�re ind�pendant et fier, qui la fait douter un moment de son autorit�, pour lui en renouveler la jouissance. Ces difficult�s g�n�rales redoublent pour le noble, qui dans une monarchie veut obtenir une gloire v�ritable; s'il d�daigne la popularit�, il est ha�: un pl�b�ien dans un �tat d�mocratique peut obtenir l'admiration en bravant la popularit�; mais si un noble adopte une telle conduite dans un �tat monarchique, au lieu de se donner l'�clat du courage, il ne fera croire qu'� son orgueil; et si cependant, pour �viter ce bl�me, il recherche la popularit�, il est sans cesse pr�s du soup�on ou du ridicule. Les hommes ne veulent pas qu'on renonce totalement � ses int�r�ts personnels, et ce qui est, � un certain point, contre leur nature, est d�jou� par eux: il n'y a que la vie qu'on puisse sacrifier avec �clat; l'abandon des autres avantages, quoique bien plus rare et plus estimable, est repr�sent� comme une sorte de duperie; et quoique ce soit le plus haut degr� du d�vouement, d�s qu'il est nomm� _duperie_, il n'excite plus l'enthousiasme de ceux m�me qui sont l'objet du sacrifice. Les nobles donc, plac�s entre la nation et le monarque, entre leur existence politique et l'int�r�t g�n�ral, obtiennent difficilement de la gloire ailleurs que dans les arm�es. La plupart de ces consid�rations ne peuvent s'appliquer aux succ�s militaires; la guerre ne laisse � l'homme, de sa nature, que ses facult�s physiques; pendant que cet �tat dure, il se soumet � la valeur, � l'audace, au talent qui fait vaincre, comme les corps les plus faibles suivent l'impulsion des plus forts. L'�tre moral n'est de rien dans la bataille, et voil� pourquoi les soldats ont plus de constance dans leur attachement pour leurs g�n�raux, que les citoyens dans leur reconnaissance pour leurs administrateurs. Dans les r�publiques, si elles sont constitu�es sur la seule base de l'aristocratie, tous les membres d'une m�me classe sont un obstacle � la gloire de chacun d'eux; cet esprit de mod�ration qu'avec tant de raison Montesquieu a d�sign� comme le principe des r�publiques aristocratiques, cet esprit de mod�ration ne s'accorde pas avec les �lans du g�nie: un grand homme, s'il voulait se montrer tel, pr�cipiterait la marche �gale et soutenue de ces gouvernements; et comme l'utilit� est le principe de l'admiration, dans un �tat o� les grands talents ne peuvent s'exercer d'une mani�re avantageuse � tous, ils ne se d�veloppent pas, ou sont �touff�s, ou sont contenus dans une certaine limite qui ne leur permet pas d'atteindre � la c�l�brit�. On ne sait pas au dehors un nom propre du gouvernement de Venise, du gouvernement sage et paternel de la r�publique de Berne; un m�me esprit dirige, depuis plusieurs si�cles, des individus diff�rents; et si un homme lui donnait son impulsion particuli�re, il na�trait des chocs dans une organisation dont l'unit� fait tout � la fois le repos et la force. Pour les r�publiques populaires, il faut distinguer deux �poques tout � fait diff�rentes, celle qui a pr�c�d� l'imprimerie, et celle qui est contemporaine du plus grand d�veloppement possible de la libert� de la presse. Celle qui a pr�c�d� l'imprimerie devait �tre favorable � l'ascendant d'un homme sur les autres hommes. Les lumi�res n'�tant point diss�min�es, celui qui avait re�u des talents sup�rieurs, une raison forte, avait de grands moyens d'agir sur la multitude; le secret des causes n'�tait pas connu, l'analyse n'avait pas chang� en science positive la magie de tous les effets; enfin, l'on pouvait �tre �tonn�, par cons�quent entra�n�; et des hommes croyaient qu'un d'entre eux �tait n�cessaire � tous. De l� les grands dangers que courait la libert�; de l� les factions toujours renaissantes; car les guerres d'opinions finissent avec les �v�nements qui les d�cident, avec les discussions qui les �clairent; mais la puissance des hommes sup�rieurs se renouvelle avec chaque g�n�ration, et d�chire ou asservit la nation qui se livre sans mesure � cet enthousiasme. Mais lorsque la libert� de la presse, et, ce qui est plus encore, la multiplicit� des journaux, rend publiques chaque jour les pens�es de la veille, il est presque impossible qu'il existe dans un tel pays ce qu'on appelle de la gloire; il y a de l'estime, parce que l'estime ne d�truit pas l'�galit�, et que celui qui l'accorde, juge au lieu de s'abandonner; mais l'enthousiasme pour les hommes en est banni. Il y a dans tous les caract�res des d�fauts qui jadis n'�taient d�couverts que par le flambeau de l'histoire, ou par un tr�s-petit nombre de philosophes contemporains que le mouvement g�n�ral n'avait point enivr�s; aujourd'hui celui qui veut se distinguer est en guerre avec l'amour-propre de tous; on le menace du niveau � chaque pas qui l'�l�ve, et la masse des hommes �clair�s prend une sorte d'orgueil actif, destructeur des succ�s individuels. Si l'on veut examiner la cause du grand ascendant que dans Ath�nes, qu'� Rome, des g�nies sup�rieurs ont obtenu, de l'empire presque aveugle que dans les temps anciens ils ont exerc� sur la multitude, on verra que l'opinion n'a jamais �t� fix�e par l'opinion m�me, que c'est � quelques pouvoirs diff�rents d'elle, � l'appui de quelque superstition que sa constance a �t� due. Tant�t ce sont des rois, qui jusqu'� la fin de leur vie ont conserv� la gloire qu'ils avaient obtenue; mais les peuples croyaient alors que la royaut� avait une origine c�leste: tant�t on voit Numa inventer une fable pour faire accepter des lois que la sagesse lui dictait, se fiant plus � la cr�dulit� qu'� l'�vidence. Les meilleurs g�n�raux romains, quand ils voulaient donner une bataille, d�claraient que l'examen du vol des oiseaux les for�ait � la livrer. C'est ainsi que les hommes habiles de l'antiquit� ont cach� le conseil de leur g�nie sous l'apparence d'une superstition, �vitant ce qui peut avoir des juges, quoique certains d'avoir raison. Enfin, chaque d�couverte des sciences, en enrichissant la masse, diminue l'empire individuel de l'homme. Le genre humain h�rite du g�nie, et les v�ritables grands hommes sont ceux qui ont rendu leurs pareils moins n�cessaires aux g�n�rations suivantes. Plus on laisse aller sa pens�e dans la carri�re future de la perfectibilit� possible, plus on y voit les avantages de l'esprit d�pass�s par les connaissances positives, et le mobile de la vertu plus efficace que la passion de la gloire. On trouvera peut-�tre que ce si�cle ne donne encore l'id�e d'aucun progr�s en ce genre; mais il faut dans l'effet actuel voir la cause future, pour juger un �v�nement tout entier. Celui qui n'aper�oit dans les mines, o� les m�taux se pr�parent, que le feu d�vorant qui semble tout consumer, ne conna�t point la marche de la nature, et ne sait se peindre l'avenir qu'en multipliant le pr�sent. Mais de quelque mani�re qu'on juge ces r�flexions, je reviens aux consid�rations g�n�rales qui s'appliquent � tous les pays et � tous les temps sur les obstacles et les malheurs attach�s � la passion de la gloire. Quand les difficult�s des premiers pas sont vaincues, il se forme � l'instant deux partis sur une m�me r�putation; non parce qu'il y a deux mani�res de la consid�rer, mais parce que l'ambition parie pour ou contre. Celui qui veut �tre l'adversaire des grands succ�s reste passif tant que dure leur �clat; et c'est pendant ce temps, au contraire, que les amis ne cessent d'agir en votre faveur; ils arrivent d�j� fatigu�s � l'�poque du malheur, lorsqu'il suffit au public du mobile seul de la curiosit�, pour se lasser des m�mes �loges; les ennemis paraissent avec des armes toutes nouvelles, tandis que les amis ont �mouss� les leurs, en les faisant inutilement briller autour du char de triomphe. On se demande pourquoi l'amiti� a moins de persistance que la haine; c'est qu'il y a plusieurs mani�res de renoncer � l'une, et que pour l'autre le danger et la honte sont partout ailleurs que dans le succ�s. Les amis peuvent si ais�ment attribuer, � la bont� de leur �me l'exag�ration de leur enthousiasme, � l'oubli qu'on a fait de leurs conseils, les derniers revers qu'on a �prouv�s; il y a tant de mani�res de se louer en abandonnant son ami, que les plus l�g�res difficult�s d�cident � prendre ce parti: mais la haine, d�s ses premiers pas, engag�e sans retour, se livre � toutes les ressources des situations d�sesp�r�es; de ces situations dont les nations, comme les individus, �chappent presque toujours, parce que l'homme faible m�me ne voit alors de secours possible que dans l'exercice du courage. En �tudiant le petit nombre d'exceptions � l'inconstance de la faveur publique, on est �tonn� de voir que c'est � des circonstances, et jamais au talent seul, qu'on doit les rapporter. Un danger pr�sent a pu contraindre le peuple � retarder son injustice; une mort pr�matur�e en a quelquefois pr�c�d� le moment; mais la r�union des observations, qui font le code de l'exp�rience, prouve que la vie si courte des hommes est encore d'une plus longue dur�e que les jugements et les affections de leurs contemporains. Le grand homme qui arrive � la vieillesse doit parcourir plusieurs �poques d'opinions diverses ou contraires. Ces oscillations cessent avec les passions qui les produisent; mais on vit au milieu d'elles, et leur choc, qui ne peut rien sur le jugement de la post�rit�, d�truit le bonheur pr�sent qui est expos� � tous les coups. Les �v�nements du hasard, ceux qu'aucune des puissances de la pens�e ne peut soumettre, sont cependant plac�s, par la voix publique, sur la responsabilit� du g�nie. L'admiration est une sorte de fanatisme qui veut des miracles; elle ne consent � accorder � un homme une place au-dessus de tous les autres, � renoncer � l'usage de ses propres lumi�res pour le croire et lui ob�ir, qu'en lui supposant quelque chose de surnaturel qui ne peut se comparer aux facult�s humaines. Il faudrait, pour se d�fendre d'une telle erreur, �tre modeste et juste, reconna�tre � la fois les bornes du g�nie et sa sup�riorit� sur nous; mais d�s qu'il devient n�cessaire de raisonner sur les d�faites, de les expliquer par des obstacles, de les excuser par des malheurs, c'en est fait de l'enthousiasme: il a, comme l'imagination, besoin d'�tre frapp� par les objets ext�rieurs; et la pompe du g�nie, c'est le succ�s. Le public se pla�t � donner � celui qui poss�de; et, comme ce sultan des Arabes qui s'�loignait d'un ami poursuivi par l'infortune, parce qu'il craignait la contagion de la fatalit�, les revers �loignent les ambitieux, les faibles, les indiff�rents, tous ceux enfin qui trouvent, avec quelque raison, que l'�clat de la gloire doit frapper involontairement; que c'est � elle � commander le tribut qu'elle demande; que la gloire se compose des dons de la nature et du hasard; et que personne n'ayant le besoin d'admirer, celui qui veut ce sentiment ne l'obtient point de la volont�, mais de la surprise, et le doit aux r�sultats du talent, bien plus qu'� la propre valeur de ce talent m�me. Si les revers de la fortune d�senchantent l'enthousiasme, que sera-ce s'il s'y m�le des torts qui, cependant, se trouvent souvent r�unis aux qualit�s les plus �minentes? Quel vaste champ pour les d�couvertes des esprits m�diocres! comme ils sont s�rs d'avoir pr�vu ce qu'ils comprennent encore � peine! comme le parti qu'ils auraient pris e�t �t� meilleur! que de lumi�res ils puisent dans l'�v�nement! que de retours satisfaisants dans la critique d'un autre! Comme personne ne s'occupe d'eux, personne ne songe � les attaquer: eh bien, ils prennent ce silence pour le garant de leur sup�riorit�: parce qu'il y a une bataille perdue, ils pensent qu'ils l'ont gagn�e: et les revers d'un grand homme se changent en palmes pour les sots. Quoi donc! l'opinion se composerait-elle de leurs suffrages?... Oui, la gloire contemporaine leur est soumise, car c'est l'enthousiasme de la multitude qui la caract�rise; le m�rite r�el est ind�pendant de tout, mais la r�putation acquise par ce m�rite n'obtient le nom de gloire qu'au bruit des acclamations de la foule. Si les Romains sont insensibles � l'�loquence de Cic�ron, son g�nie nous reste; mais o�, pendant sa vie, trouvera-t-il sa gloire? Les g�om�tres, ne pouvant �tre jug�s que par leurs pairs, obtiennent d'un petit nombre de savants des titres incontestables � l'admiration de leurs contemporains; mais la gloire des actions doit �tre populaire. Les soldats jugent leur g�n�ral, la nation ses administrateurs: quiconque a besoin du suffrage des autres a mis tout � la fois sa vie sous la puissance du calcul et du hasard, de mani�re que le travail du calcul ne peut lui r�pondre des chances du hasard, et que les chances du hasard ne peuvent le dispenser du travail du calcul. Non, pourrait-on dire, le jugement de la multitude est impartial, puisque aucune passion envieuse et personnelle ne l'inspire; son impulsion toujours vraie doit �tre juste. Mais, par cela m�me que ses mouvements sont naturels et spontan�s, ils appartiennent � l'imagination; un ridicule d�truit � ses yeux l'�clat d'une vertu; un soup�on peut la dominer par la terreur; des promesses exag�r�es l'emportent sur des services prudents; les plaintes d'un seul l'�meuvent plus fortement que la silencieuse reconnaissance du grand nombre; enfin, mobile parce qu'elle est passionn�e; passionn�e, parce que les hommes r�unis ne se communiquent qu'� l'aide de cette �lectricit�, et ne mettent en commun que leurs sentiments: ce ne sont pas les lumi�res de chacun, mais l'impulsion g�n�rale qui produit un r�sultat, et cette impulsion, c'est l'individu le plus exalt� qui la donne. Une id�e peut se composer des r�flexions de plusieurs; un sentiment sort tout entier de l'�me qui l'�prouve; la multitude qui l'adopte a pour opinion l'injustice d'un homme exerc�e par l'audace de tous; par cette audace qui se fonde et sur la force, et plus encore sur l'impossibilit� d'�tre atteint par aucun genre de responsabilit� individuelle. Le spectacle de la France a rendu ces observations plus sensibles, mais, dans tous les temps, l'amant de la gloire a �t� soumis au joug d�mocratique; c'est de la nation seule qu'il recevait ses pouvoirs; c'est par son �lection qu'il obtenait sa couronne; et quels que fussent ses droits � la porter, quand le peuple retirait ses suffrages au g�nie, il pouvait protester, mais il ne r�gnait plus. N'importe, s'�crieront quelques �mes ardentes, n'exist�t-il qu'une chance de succ�s contre mille probabilit�s de revers, il faudrait tenter une carri�re dont le but se perd dans les cieux, et donne � l'homme apr�s lui ce que la m�moire des hommes peut conqu�rir sur le pass�: un jour de gloire est si multipli� par notre pens�e qu'il peut suffire � toute la vie. Les plus nobles devoirs s'accomplissent en parcourant la route qui conduit � la gloire; et le genre humain serait rest� sans bienfaiteurs si cette �mulation sublime n'e�t pas encourag� leurs efforts. D'abord, je crois que l'amour de l'�clat a rendu moins de services aux hommes que la simple impulsion des vertus obscures ou des recherches pers�v�rantes. Les plus grandes d�couvertes ont �t� faites dans la retraite de l'homme savant, et les plus belles actions, inspir�es par les mouvements spontan�s de l'�me, se rencontrent souvent dans l'histoire d'une vie inconnue; c'est donc seulement dans son rapport avec celui qui l'�prouve qu'il faut consid�rer la passion de la gloire. Par une sorte d'abstraction m�taphysique, on dit souvent que la gloire vaut mieux que le bonheur; mais cette assertion ne peut s'entendre que par les id�es accessoires qu'on y attache: on met alors en opposition les jouissances de la vie priv�e avec l'�clat d'une grande existence; mais donner � quelque chose la pr�f�rence sur le bonheur, serait un contre-sens moral absolu. L'homme vertueux ne fait de grands sacrifices que pour fuir la peine du remords, et s'assurer des r�compenses au dedans de lui: enfin, la f�licit� de l'homme lui est plus n�cessaire que sa vie, puisqu'il se tue pour �chapper � la douleur. S'il est donc vrai que choisir le malheur est un mot qui implique contradiction en lui-m�me, la passion de la gloire, comme tous les sentiments, doit �tre jug�e par son influence sur le bonheur. Les amants, les ambitieux m�mes peuvent se croire, dans quelques moments, au comble de la f�licit�; comme le terme de leurs esp�rances leur est connu, ils doivent �tre heureux du moins � l'instant o� ils l'atteignent: mais cette rapide jouissance m�me ne peut jamais appartenir � l'homme qui pr�tend � la gloire; ses limites ne sont fix�es par aucun sentiment, ni par aucune circonstance. Alexandre, apr�s la conqu�te du monde, s'affligeait de ne pouvoir faire parvenir jusqu'aux �toiles l'�clat de son nom. Cette passion ne conna�t que l'avenir, ne poss�de que l'esp�rance; et si on l'a souvent pr�sent�e comme l'une des plus fortes preuves de l'immortalit� de l'�me, c'est parce qu'elle semble vouloir r�gner sur l'infini, de l'espace et l'�ternit� des temps. Si la gloire est un moment stationnaire, elle recule dans l'esprit, des hommes, et aux yeux m�me de celui qui s'en voyait l'objet: sa possession �meut l'�me si fortement, exalte � un tel degr� toutes les facult�s qu'un moment de calme, dans les objets ext�rieurs, ne sert qu'� diriger sur soi toute l'agitation de sa pens�e: le repos est si loin, le vide est si pr�s, que la cessation de l'action est toujours le plus grand malheur � craindre. Comme il n'y a jamais rien de suffisant dans les plaisirs de la gloire, l'�me ne peut �tre remplie que par leur attente, ceux qu'elle obtient ne servent qu'� la rapprocher de ceux qu'elle d�sire; et si l'on �tait parvenu au fa�te de la grandeur, une circonstance inaper�ue, un obscur hommage refus�, deviendraient l'objet de la douleur et de l'envie. Aman, vainqueur des Juifs, �tait malheureux de n'avoir pu courber l'orgueil de Mardoch�e. Cette passion conqu�rante n'estime que ce qui lui r�siste; elle a besoin de l'admiration qu'on lui refuse, comme de la seule qui soit au-dessus de celle qu'on lui accorde; toute la puissance de l'imagination se d�veloppe en elle, parce qu'aucun sentiment du coeur ne la ram�ne par intervalles � la v�rit�; quand elle atteint � un but, ses tourments s'accroissent; son plus grand charme �tant l'activit� qu'elle assure � chaque moment du jour, l'un de ses prestiges est d�truit quand cette activit� n'a plus d'aliment. Toutes les passions, sans doute, ont des caract�res communs, mais aucune ne laisse apr�s elle autant de douleurs que les revers de la gloire. Il n'y a rien d'absolu pour l'homme dans la nature, il ne juge que parce qu'il compare; la douleur physique m�me est soumise � cette loi: ce qu'il y a de plus violent dans le plaisir ou dans la douleur est donc caus� par le contraste; et quelle opposition plus terrible que la possession ou la perte de la gloire! Celui dont la renomm�e parcourait le monde entier ne voit autour de lui qu'un vaste oubli: un amant n'a de larmes � verser que sur les traces de ce qu'il aime; tous les pas d'hommes retracent, � celui qui jadis occupait l'univers, l'ingratitude et l'abandon. La passion de la gloire excite le sentiment et la pens�e au del� de leurs propres forces; mais loin que le retour � l'�tat naturel soit une jouissance, c'est une sensation d'abattement et de mort: les plaisirs de la vie commune ont �t� us�s sans avoir �t� sentis; on ne peut m�me les retrouver dans ses souvenirs; ce n'est point par la raison ou la m�lancolie qu'on est ramen� vers eux, mais par la n�cessit�, funeste puissance qui brise tout ce qu'elle courbe. L'un des caract�res de ce long malheur est de finir par s'accuser soi-m�me: tant qu'on en est encore aux reproches que m�ritent les autres, l'�me peut sortir d'elle-m�me; mais le repentir concentre toutes les pens�es, et, dans ce genre de douleur, le volcan se referme pour consumer en dedans. Tant d'actions composent la vie d'un homme c�l�bre, qu'il est impossible qu'il ait assez de force dans la philosophie ou dans l'orgueil, pour ne reprocher aucune faute � son esprit: le pass� prenant dans sa pens�e la place qu'occupait l'avenir, son imagination vient se briser contre ce temps immuable, et lui fait parcourir, en arri�re, des ab�mes aussi vastes que l'�taient, en avant, les heureux champs de l'esp�rance. L'homme, jadis combl� de gloire, qui veut abdiquer ses souvenirs, et se vouer aux relations particuli�res, ne saurait y accoutumer ni lui, ni les autres; on ne jouit point par effort des id�es simples; il faut, pour �tre heureux par elles, un concours de circonstances qui �loignent naturellement tout autre d�sir. L'homme accoutum� � compter avec l'histoire ne peut plus �tre int�ress� pour les �v�nements d'une existence commune; on ne retrouve en lui aucun des mouvements qui le caract�risaient; il ne sent plus la vie, il s'y r�signe. On confie longtemps les peines du coeur, parce que leur dur�e m�me est honorable, parce qu'elles r�pondent � trop de souvenirs dans l'�me des autres, pour que ce soit parler de soi que d'en entretenir; mais comme la philosophie et la fiert� doivent vaincre ou cacher les regrets caus�s m�me par la plus noble ambition, l'homme qui les �prouve ne s'abandonne point � les avouer enti�rement. L'attention constante sur soi est un d�tail de jouissance pendant la prosp�rit�, c'est une peine habituelle quand on est retomb� dans une situation priv�e. Enfin, aimer! ce bien dont la nature c�leste est seule en disparate avec toute la destin�e humaine; aimer! n'est plus un bonheur accord� � celui que la passion de la gloire a domin� longtemps: ce n'est pas que son �me soit endurcie, mais elle est trop vaste pour �tre remplie par un seul objet; d'ailleurs, les r�flexions que l'on est conduit � faire sur les hommes en g�n�ral, lorsqu'on entretient avec eux des rapports publics, rendent impossible la sorte d'illusion qu'il faut, pour voir un individu � une distance infinie de tous les autres. Loin aussi que de grandes pertes attachent au genre de bien qui reste, elles affranchissent de tout � la fois; on ne se supporte que dans une ind�pendance absolue, sans aucun point de comparaison entre le pr�sent et le pass�. Le g�nie, qui sut adorer et poss�der la gloire, repousse tout ce qui voudrait occuper la place de ses regrets m�mes; il aime mieux mourir que d�roger. Enfin, quoique cette passion soit pure dans son origine et noble dans ses efforts, le crime seul d�range plus qu'elle l'�quilibre de l'�me; elle la fait sorti violemment de l'ordre naturel, et rien ne peut jamais l'y ramener. En m'attachant avec une sorte d'aust�rit� � l'examen de tout ce qui doit d�tourner de l'amour de la gloire, j'ai eu besoin d'un grand effort de r�flexion; j'�tais distraite par l'enthousiasme; tant de noms c�l�bres s'offraient � ma pens�e, tant d'ombres glorieuses, qui semblaient s'offenser de voir braver leur �clat, pour p�n�trer jusqu'� la source de leur bonheur. C'est de mon p�re enfin, c'est de l'homme de ce temps qui a recueilli le plus de gloire, et qui en retrouvera le plus dans la justice impartiale des si�cles, que je craignais surtout d'approcher, en d�crivant toutes les p�riodes du cours �clatant de la gloire. Mais ce n'est pas � l'homme qui a montr�, pour le premier objet de ses affections, une sensibilit� aussi rare que son g�nie; ce n'est pas � lui que peut convenir un seul des traits dont j'ai compos� ce tableau; et si je m'aidais des souvenirs que je lui dois, ce serait pour montrer combien l'amour de la vertu peut apporter de changement dans la nature et les malheurs de la passion de la gloire. Poursuivant le projet que j'ai embrass�, je ne cherche point � d�tourner l'homme de g�nie de r�pandre ses bienfaits sur le genre humain; mais je voudrais retrancher des motifs qui l'animent le besoin des r�compenses de l'opinion; je voudrais retrancher ce qui est l'essence des passions, l'asservissement � la puissance des autres. CHAPITRE II. _De l'ambition._ En parlant de l'amour de la gloire, je ne l'ai consid�r� que dans sa plus parfaite sublimit�, alors qu'il na�t du v�ritable talent, et n'aspire qu'� l'�clat de la renomm�e. Par l'ambition, je d�signe la passion qui n'a pour objet que la puissance, c'est-�-dire la possession des places, des richesses, ou des honneurs qui la donnent; passion que la m�diocrit� doit aussi concevoir, parce qu'elle peut en obtenir les succ�s. Les peines attach�es � cette passion sont d'une autre nature que celles de l'amour de la gloire; son horizon �tant plus resserr�, et son but positif, toutes les douleurs qui naissent d'un agrandissement de l'�me en disproportion avec le sort de l'humanit�, ne sont pas �prouv�es par les ambitieux. L'intime pens�e des hommes n'est point l'objet de leur inqui�tude; le suffrage des �trangers n'enflamme point leurs d�sirs: le pouvoir, c'est-�-dire, le droit d'influer sur les pens�es ext�rieures et d'�tre lou� partout o� l'on commande, voil� ce qu'obtient l'ambition. Elle est, sous beaucoup de rapports, en contraste avec l'amour de la gloire. En les comparant donc, je donnerai naturellement un nouveau d�veloppement au chapitre que je viens de finir. Tout est fix� d'avance dans l'ambition; ses chagrins et ses plaisirs sont soumis � des �v�nements d�termin�s; l'imagination a peu d'empire sur la pens�e des ambitieux, car rien n'est plus r�el que les avantages du pouvoir. Les peines donc qui naissent de l'exaltation de l'�me ne sont point connues par les ambitieux; mais si le vague de l'imagination offre un champ � la douleur, elle pr�sente aussi beaucoup d'espace pour s'�lever au-dessus de tout ce qui nous entoure, �viter la vie, et se perdre dans l'avenir. Dans l'ambition, au contraire, tout est pr�sent, tout est positif; rien n'appara�t au del� du terme, rien ne reste apr�s le malheur, et c'est par l'inflexibilit� du calcul et le n�ant du pass� qu'on doit estimer ses avantages et ses pertes. Obtenir et conserver le pouvoir, voil� tout le plan d'un ambitieux. Il ne peut jamais s'abandonner � aucun de ses mouvements, car il est rare que la nature soit un bon guide dans la route de la politique; et, par un contraste cruel, cette passion, assez violente pour vaincre tous les obstacles, condamne � la r�serve continuelle qu'exige la contrainte de soi-m�me; il faut qu'elle agisse avec une �gale force pour exciter et pour retenir. L'amour de la gloire peut s'abandonner; la col�re, l'enthousiasme d'un h�ros ont quelquefois aid� son g�nie; et quand ses sentiments �taient honorables, ils le servaient assez; mais l'ambition n'a qu'un seul but. Celui qui prise ainsi le pouvoir est insensible � tout autre genre d'�clat; cette disposition suppose une sorte de m�pris pour le genre humain, une personnalit� concentr�e qui ferme l'�me aux autres jouissances. Le feu de cette passion dess�che; il est �pre et sombre, comme tous les sentiments qui, vou�s au secret par notre propre jugement sur leur nature, sont d'autant plus puissants que jamais on ne les exprime. L'homme ambitieux sans doute, alors qu'il a atteint ce qu'il recherche, ne ressent point ce d�sir inquiet qui reste apr�s les triomphes de la gloire, son objet est en proportion avec lui; et comme en le perdant il ne lui restera point de ressources personnelles, en le poss�dant il ne sent point de vide. Le but de l'ambition est certainement aussi plus facile � obtenir que celui de la gloire; et comme le sort de l'ambitieux d�pend d'un moins grand nombre d'individus que celui de l'homme c�l�bre, sous ce rapport il est moins malheureux. Il importe, cependant bien plus de d�tourner de l'ambition que de l'amour de la gloire. Ce dernier sentiment est presque aussi rare que le g�nie, et presque jamais il n'est s�par� des grands talents qui font son excuse; comme si la Providence, dans sa bont�, n'avait pas voulu qu'une telle passion p�t �tre unie � l'impossibilit� de la satisfaire, de peur que l'�me n'en fut d�vor�e: mais l'ambition au contraire est � la port�e de la majorit� des esprits, et ce serait plut�t la sup�riorit� que la m�diocrit� qui en �loignerait; il y a d'ailleurs une sorte de r�flexion philosophique qui pourrait faire illusion aux penseurs m�mes sur les avantages de l'ambition, c'est que le pouvoir est la moins malheureuse de toutes les relations qu'on peut entretenir avec un grand nombre d'hommes. La connaissance parfaite des hommes doit mener, ou � s'affranchir de leur joug, ou � les dominer par la puissance. Ce qu'ils attendent de vous, ce qu'ils en esp�rent, efface leurs d�fauts, et fait ressortir toutes leurs qualit�s. Ceux qui ont besoin de vous sont si ing�nieusement aimables, leur d�vouement est si vari�, leurs louanges prennent si facilement un caract�re d'ind�pendance, leur �motion est si vive, qu'en assurant qu'ils aiment, c'est eux-m�mes qu'ils trompent autant que vous. L'action de l'esp�rance embellit tellement tous les caract�res, qu'il faut avoir bien de la finesse dans l'esprit et de la fiert� dans le coeur, pour d�m�ler et repousser les sentiments que votre propre pouvoir inspire: si vous voulez donc aimer les hommes, jugez-les pendant qu'ils ont besoin de vous; mais cette illusion d'un instant est pay�e de toute la vie. Les peines de la carri�re de l'ambition commencent d�s ses premiers pas, et son terme vaut encore mieux que la route qui doit y conduire. Si c'est avec un esprit born� qu'on veut atteindre � une place �lev�e, est-il un �tat plus p�nible que ces avertissements continuels donn�s par l'int�r�t � l'amour-propre? Dans les situations communes de la vie, on se fait illusion sur son propre m�rite; mais un sentiment actif fait d�couvrir � l'ambitieux la mesure de ses moyens, et sa passion l'�claire sur lui-m�me, non comme la raison qui d�tache, mais comme le d�sir qui s'inqui�te; alors, il n'est plus occup� qu'� tromper les autres, et pour y parvenir il ne se perd pas de vue: l'oubli d'un instant lui serait fatal; il faut qu'il arrange avec art ce qu'il sait et ce qu'il pense, que tout ce qu'il dit ne soit destin� qu'� indiquer ce qu'il est cens� cacher; il faut qu'il cherche des instruments habiles qui le secondent, sans trahir ce qui lui manque, et des sup�rieurs pleins d'ignorance et de vanit�, qu'on puisse d�tourner du jugement par la louange; il doit faire illusion � ceux qui d�pendent de lui par de la r�serve, et tromper ceux dont il esp�re par de l'exag�ration; enfin, il faut qu'il �vite sans cesse tous les genres de d�monstrations du vrai: aussi agit� qu'un coupable qui craint la r�v�lation de son secret, il sait qu'un homme d'un esprit fin peut d�couvrir dans le silence de la gravit�, l'ignorance qui se compose, et dans l'enthousiasme de la flatterie, la froideur qui s'exalte. La pens�e d'un ambitieux est constamment tendue � la recherche des sympt�mes d'un talent sup�rieur; il �prouve tout � la fois et les peines de ce travail et son humiliation; et pour arriver au terme de ses esp�rances, il doit constamment r�fl�chir sur les bornes de ses facult�s. Si vous supposez, au contraire, � l'homme ambitieux un g�nie sup�rieur, une �me �nergique, sa passion lui commande de r�ussir; il faut qu'il courbe, qu'il encha�ne tous les sentiments qui lui feraient obstacle; il n'a pas seulement � craindre la peine des remords qui suivent l'accomplissement des actions qu'on peut se reprocher, mais la contrainte m�me du moment pr�sent est une v�ritable douleur. On ne brave pas impun�ment ses propres qualit�s; et celui que son ambition entra�ne � soutenir � la tribune une opinion que sa fiert� repousse, que son humanit� condamne, que la justesse de son esprit rejette, celui-l� �prouve alors un sentiment p�nible, ind�pendant encore de la r�flexion qui peut l'absoudre ou le bl�mer. Il se soutient, peut-�tre, par l'espoir de se montrer lui-m�me alors qu'il aura atteint son but; mais s'il faisait naufrage avant d'arriver au port, s'il �tait banni, pendant qu'� l'imitation de Brutus il contrefait l'insens�, vainement voudrait-il expliquer quelle fut son intention, son esp�rance: les actions sont toujours plus en relief que les commentaires, et ce qu'on a dit sur le th��tre n'est jamais effac� par ce qu'on �crit dans la retraite. C'est dans la lutte de leurs int�r�ts, et non dans le silence de leurs passions qu'on croit d�couvrir les v�ritables opinions des hommes: et quel plus grand malheur que d'avoir m�rit� une r�putation oppos�e � son propre caract�re! L'homme qui s'est jug� comme la voix publique, qui conserve au dedans de lui tous les sentiments �lev�s qui l'accusent, et peut � peine s'oublier dans l'enivrement du succ�s, que deviendra-t-il � l'�poque du malheur? C'est par la connaissance intime des traces que l'ambition laisse dans le coeur apr�s ses revers, et de l'impossibilit� de fixer sa prosp�rit�, qu'on peut juger surtout de l'effroi qu'elle doit inspirer. Il ne faut qu'ouvrir l'histoire pour conna�tre la difficult� de maintenir les succ�s de l'ambition; ils ont pour ennemis la majorit� des int�r�ts particuliers, qui tous demandent un nouveau tirage, n'ayant point eu de lots dans le r�sultat actuel du sort. Ils ont pour ennemi le hasard, qui a une marche tr�s-r�guli�re quand on le calcule dans un certain espace de temps et avec une vaste application; le hasard qui ram�ne � peu pr�s les m�mes chances de succ�s et de revers, et semble s'�tre charg� de r�partir �galement le bonheur entre les hommes. Ils ont pour ennemi le besoin qu'a le public de juger et de cr�er de nouveau, d'�carter un nom trop r�p�t�, d'�prouver l'�motion d'un nouvel �v�nement. Enfin, la multitude, compos�e d'hommes obscurs, veut que d'�clatantes chutes rel�vent de temps en temps le prix des conditions priv�es, et pr�tent une force agissante aux raisonnements abstraits qui vantent les paisibles avantages des destin�es communes. Les places �minentes se perdent aussi par le changement qu'elles produisent sur ceux qui les poss�dent. L'orgueil ou la paresse, la d�fiance ou l'aveuglement, naissent de la possession continue de la puissance; cette situation o� la mod�ration est aussi n�cessaire que l'esprit de conqu�te, exige une r�union presque impossible; et l'�me qui se fatigue ou s'inqui�te, s'enivre ou s'�pouvante, perd la force n�cessaire pour se maintenir. Je ne parle ici que des succ�s r�els de l'ambition; il y en a beaucoup d'apparents, et c'est par eux qu'on devrait commencer l'histoire de ses revers. Quelques hommes ont conserv�, jusqu'� la fin de la vie, le pouvoir qu'ils avaient acquis; mais pour le retenir, il leur en a co�t� tous les efforts qu'il faut pour arriver, toutes les peines que cause la perte: l'un est condamn� � suivre le m�me syst�me de dissimulation qui l'a conduit au poste qu'il occupe; et plus tremblant que ceux qui le prient, le secret de lui-m�me p�se sur toute sa personne; l'autre se courbe sans cesse devant le ma�tre quelconque, peuple ou roi, dont il tient sa puissance. Dans une monarchie, il est condamn� � l'adoption de toutes les id�es re�ues, � l'importance de toutes les formes �tablies: s'il �tonne, il fait ombrage; s'il reste le m�me, on croit qu'il s'affaiblit. Dans une d�mocratie, il faut qu'il devance le voeu populaire, qu'il lui ob�isse en r�pondant de l'�v�nement; qu'il joue chaque jour toute sa destin�e, et n'esp�re rien de la veille pour le lendemain. Enfin, il n'est point d'homme qui ait �t� possesseur paisible d'une place �minente; le plus grand nombre en a marqu� la perte par une chute �clatante; d'autres ont achet� sa possession par tous les tourments de l'incertitude et de la crainte; et cependant, tel �tait l'effroi que causait le retour � l'existence priv�e, qu'un seul homme ambitieux, Sylla, ayant volontairement abdiqu� le pouvoir, et surv�cu paisiblement � cette grande r�solution, le parti qu'il a pris est encore l'�tonnement des si�cles, et le probl�me dont les moralistes se proposent tous la solution. Charles-Quint se plongea dans la contemplation de la mort, alors que, cessant de r�gner, il crut cesser de vivre. Victor-Am�d�e voulut remonter sur le tr�ne qu'une imagination �gar�e lui avait fait abandonner. Enfin, nul n'est descendu sans douleur d'un rang qui le pla�ait au-dessus des autres hommes; nul ambitieux du moins, car que sont les destin�es sans l'�me qui les caract�rise? Les �v�nements sont l'ext�rieur de la vie; sa v�ritable source est tout enti�re dans nos sentiments. Diocl�tien peut quitter le tr�ne, Charles II peut le conserver en paix: l'un est un philosophe, l'autre est un �picurien: ils poss�dent tous deux cette couronne objet des voeux des ambitieux; mais ils font du tr�ne une condition priv�e; et leurs qualit�s, comme leurs d�fauts, les rendent absolument �trangers � l'ambition dont leur existence serait le but. Enfin, quand il existerait une chance de prolonger la possession des biens offerts par l'ambition, est-il une entreprise dont l'avance soit si �norme? L'�me qui s'y livre se rend � jamais incapable de toute autre mani�re d'exister: il faut br�ler tous les vaisseaux qui pourraient ramener dans un s�jour tranquille, et se placer entre la conqu�te et la mort. L'ambition est la passion qui, dans ses malheurs, �prouve le plus le besoin de la vengeance; preuve assur�e que c'est elle qui laisse apr�s elle le moins de consolation. L'ambition d�nature le coeur: quand on a tout jug� par rapport � soi, comment se transporter dans un autre? quand on n'a examin� ceux qui nous entouraient que comme des instruments ou des obstacles, comment voir en eux des amis? L'�go�sme, dans le cours naturel de l'histoire de l'�me, est le d�faut de la vieillesse, parce que c'est celui dont on ne peut jamais se corriger. Passer de l'occupation de soi � celle de tout autre objet est une sorte de r�g�n�ration morale dont il existe bien peu d'exemples. L'amour de la gloire a tant de grandeur dans ses succ�s, que ses revers en prennent aussi l'empreinte; la m�lancolie peut se plaire dans leur contemplation, et la piti� qu'ils inspirent a des caract�res de respect qui servent � soutenir le grand homme qui s'en voit l'objet. On sait que son espoir �tait de s'immortaliser par des services publics, que les couronnes de la renomm�e furent le seul prix dont il poursuivit l'honneur; il semble que les hommes, en l'abandonnant, courent des risques personnels. Quelques-uns d'eux craignent de se tromper en renon�ant au bien qu'il voulait leur faire; aucun ne peut m�priser ni ses efforts, ni son but; il lui reste sa valeur personnelle et l'appel � la post�rit�; et si l'injustice le renverse, l'injustice aussi sert de recours � ses regrets. Mais l'ambitieux, priv� du pouvoir, ne vit plus qu'� ses propres yeux: il a jou�, il a perdu; telle est l'histoire de sa vie. Le public a gagn� contre lui, car les avantages qu'il poss�dait sont rendus � l'espoir de tous, et le triomphe de ses rivaux est la seule sensation vive que produise sa retraite. Bient�t celle-l� m�me s'efface, et la meilleure chance de bonheur pour cette situation, c'est la facilit� qu'on trouve � se faire oublier; mais, par une r�union cruelle, le monde qu'on voudrait occuper ne se rappelle plus votre existence pass�e, et ceux qui vous approchent ne peuvent en perdre le souvenir. La gloire d'un grand homme jette au loin un noble �clat sur ceux qui lui appartiennent; mais les places, les honneurs dont disposait l'ambitieux atteignent � tous les int�r�ts de tous les instants. Les palmes du g�nie tiennent � une respectueuse distance de leur vainqueur; les dons de la fortune rapprochent, pressent autour de vous, et comme ils ne laissent apr�s eux aucun droit � l'estime, lorsqu'ils vous sont ravis, tous vos liens sont rompus; ou si quelque pudeur retient encore quelques amis, tant de regrets personnels reviennent � leur pens�e, qu'ils reprochent sans cesse � celui qui perd tout, la part qu'ils avaient dans ses jouissances: lui-m�me ne peut �chapper � ses souvenirs; les privations les plus douloureuses sont celles qui touchent � la fois � l'ensemble et aux d�tails de toute la vie. Les jouissances de la gloire, �parses dans le cours de la destin�e, �poques dans un grand nombre d'ann�es, accoutument, dans tous les temps, � de longs intervalles de bonheur; mais la possession des places et des honneurs �tant un avantage habituel, leur perte doit se ressentir � tous les moments de la vie. L'amant de la gloire a une conscience, c'est la fiert�; et quoique ce sentiment rende beaucoup moins ind�pendant que le d�vouement � la vertu, il affranchit des autres, s'il ne donne pas de l'empire sur soi-m�me. L'ambitieux n'a jamais mis la dignit� du caract�re au-dessus des avantages du pouvoir; et comme aucun prix ne lui a paru trop cher pour l'acqu�rir, aucune consolation ne doit lui rester apr�s l'avoir perdu. Pour aimer et poss�der la gloire, il faut des qualit�s tellement �minentes, que si leur plus grande action est au dehors de nous, cependant elles peuvent encore servir d'aliment � la pens�e dans le silence de la retraite; mais la passion de l'ambition, les moyens qu'il faut pour r�ussir dans ses d�sirs, sont nuls pour tout autre usage: c'est de l'impulsion plut�t que de la v�ritable force; c'est une sorte d'ardeur qui ne peut se nourrir de ses propres ressources; c'est le sentiment le plus ennemi du pass�, de la r�flexion, de tout ce qui retombe sur soi-m�me. L'opinion, bl�mant les peines de l'ambition tromp�e, y met le comble en se refusant � les plaindre: et ce refus est injuste, car la piti� doit avoir une autre destination que l'estime; c'est � l'�tendue du malheur qu'il faut la proportionner. Enfin, les malheurs de l'ambition sont d'une telle nature, que les caract�res les plus forts n'ont jamais trouv� en eux-m�mes la puissance de s'y soumettre. Le cardinal Alb�roni voulait encore dominer la r�publique de Lucques qu'il avait choisie pour retraite. On voit des vieillards tra�ner � la cour l'inqui�tude qui les agite, bravant le ridicule et le m�pris pour s'attacher � la derni�re ombre du pass�. La passion de la gloire ne peut �tre tromp�e sur son objet; elle veut, ou le poss�der en entier, ou rejeter tout ce qui serait un diminutif de lui-m�me; mais l'ambition a besoin de la premi�re, de la seconde, de la derni�re place dans l'ordre du cr�dit et du pouvoir, et se rattache � chaque degr�, c�dant � l'horreur que lui inspire la privation absolue de tout ce qui peut combler ou satisfaire, ou m�me faire illusion � ses d�sirs. Ne peut-on pas, dira-t-on, vivre apr�s avoir poss�d� de grandes places, comme avant de les avoir obtenues? Non; jamais un effort impuissant ne laisse revenir au point dont il voulait vous sortir, la r�action fait redescendre plus bas; et le grand et cruel caract�re des passions, c'est d'imprimer leur mouvement � toute la vie, et leur bonheur � peu d'instants. Si ces consid�rations g�n�rales suffisent pour montrer l'influence certaine de l'ambition sur le bonheur, les auteurs, les t�moins, les contemporains de la r�volution de France, doivent trouver au fond de leur coeur de nouveaux motifs d'�loignement pour toutes les passions politiques. Dans les temps de r�volution, c'est l'ambition seule qui peut obtenir des succ�s. Il reste encore des moyens d'acqu�rir du pouvoir, mais l'opinion qui distribue la gloire n'existe plus; le peuple commande au lieu de juger; jouant un r�le actif dans tous les �v�nements, il prend parti pour ou contre tel ou tel homme. Il n'y a plus dans une nation que des combattants; l'impartial pouvoir, qu'on appelle le public, ne se montre nulle part. Ce qui est grand et juste, d'une mani�re absolue, n'est donc plus reconnu; tout est �valu� suivant son rapport avec les passions du moment; les �trangers n'ont aucun moyen de conna�tre l'estime qu'ils doivent � une conduite que tous les t�moins ont bl�m�e; aucune voix m�me, peut-�tre, ne la rapportera fid�lement � la post�rit�. Au milieu d'une r�volution, il faut en croire ou l'ambition ou la conscience; nul autre guide ne peut conduire � son but. Et quelle ambition! quel horrible sacrifice elle impose! quelle triste couronne elle promet! Une r�volution suspend toute autre puissance que celle de la force; l'ordre social �tablit l'ascendant de l'estime, de la vertu; les r�volutions mettent tous les hommes aux prises avec leurs moyens physiques; la sorte d'influence morale qu'elles admettent, c'est le fanatisme de certaines id�es qui n'�tant susceptibles d'aucune modification, ni d'aucune borne, sont des armes de guerre, et non des calculs de l'esprit. Pour �tre donc ambitieux dans une r�volution, il faut marcher toujours en avant de l'impulsion donn�e; c'est une descente rapide o� l'on ne peut s'arr�ter; vainement on voit l'ab�me; si l'on se jette � bas du char, on est bris� par cette chute: �viter le p�ril, est plus dangereux que de l'affronter: il faut conduire soi-m�me dans le sentier qui doit vous perdre, et le moindre pas r�trograde renverse l'homme sans d�tourner l'�v�nement. Il n'est rien de plus insens� que de se m�ler dans des circonstances tout � fait ind�pendantes de la volont� individuelle; c'est attacher bien plus que sa vie, c'est livrer toute la moralit� de sa conduite � l'entra�nement d'un pouvoir mat�riel. On croit influer dans les r�volutions, on croit agir, �tre cause, et l'on n'est jamais qu'une pierre de plus lanc�e par le mouvement de la grande roue; un autre aurait pris votre place, un moyen diff�rent e�t amen� le m�me r�sultat; le nom de chef signifie le premier pr�cipit� par la troupe qui marche derri�re, et pousse en avant. Les revers et les succ�s de tout ce qu'on voit dominer dans une r�volution, ne sont que la rencontre heureuse ou malheureuse de tel homme avec telle p�riode de la nature des choses. Il n'est point de factieux de bonne foi qui puisse pr�dire ce qu'il fera le lendemain; car c'est la puissance qu'il importe � une faction d'obtenir, plut�t que le but d'abord poursuivi: on peut triompher en faisant le contraire de ce qu'on a projet�, si c'est retiennent les factieux dans la m�me route: ces derniers ne cherchent que le pouvoir, et jamais ambition ne co�ta tant au caract�re. Dans ces temps, pour dominer � un certain degr� les autres hommes, il faut qu'ils n'aient pas de donn�es s�res pour calculer � l'avance votre conduite; d�s qu'ils vous savent inviolablement attach� � tels principes de moralit�, ils se postent en attaque sur la route que vous devez suivre. Pour obtenir, pour conserver quelques moments le pouvoir dans une r�volution, il ne faut �couter ni son �me, ni son esprit m�me. Quel que soit le parti qu'on ait embrass�, la faction est d�magogue dans son essence; elle est compos�e d'hommes qui ne veulent pas ob�ir, qui se sentent n�cessaires, et ne se croient point li�s � ceux qui les commandent; elle est compos�e d'hommes pr�ts � choisir de nouveaux chefs chaque jour, parce qu'il n'est question que de leur int�r�t, et non d'une subordination ant�rieure, naturelle ou politique: il importe plus aux chefs de n'�tre pas suspects � leurs soldats, que d'�tre redoutables � leurs ennemis. Des crimes de tout genre, des crimes inutiles aux succ�s de la cause, sont command�s par le f�roce enthousiasme de la populace; elle craint la piti�, quel que soit le degr� de sa force; c'est par de la fureur, et non de la cl�mence, qu'elle sent son pouvoir. Un peuple qui gouverne ne cesse jamais d'avoir peur, il se croit toujours au moment de perdre son autorit�; et dispos�, par sa situation, au mouvement de l'envie, il n'a jamais pour les vaincus l'int�r�t qu'inspire la faiblesse opprim�e, il ne cesse pas de les redouter. L'homme donc qui veut acqu�rir une grande influence dans ces temps de crise, doit rassurer la multitude par son inflexible cruaut�. Il ne partage point les terreurs que l'ignorance fait �prouver, mais il faut qu'il accomplisse les affreux sacrifices qu'elle demande; il faut qu'il immole des victimes qu'aucun int�r�t ne lui fait craindre, que son caract�re souvent lui inspirait le d�sir de sauver; il faut qu'il commette des crimes sans �garement, sans fureur, sans atrocit� m�me, suivant l'ordre d'un souverain dont il ne peut pr�voir les commandements, et dont son �me �clair�e ne saurait adopter aucune des passions. Eh! quel prix pour de tels efforts! quelle sorte de suffrage on obtient! combien est tyrannique la reconnaissance qui couronne! On voit si bien les bornes de son pouvoir; on sent si souvent qu'on ob�it alors m�me qu'on a l'air de commander; les passions des hommes sont tellement mises en dehors dans un temps de r�volution, qu'aucune illusion n'est possible; et la plus magique des �motions, celle que font �prouver les acclamations de tout un peuple, ne peut plus se renouveler pour celui qui a vu ce peuple dans les mouvements d'une r�volution. Comme Cromwell, il dit en traversant la foule dont les suffrages le couronnent: �Ils applaudiraient de m�me si l'on me conduisait � l'�chafaud.� Cet avenir n'est s�par� de vous par aucun intervalle: demain peut en �tre le jour; vos juges, vos assassins sont dans la multitude qui vous entoure, et le transport qui vous exalte est l'impulsion m�me qui peut vous renverser. Quel danger vous menace, quelle rapidit� dans la chute, quelle profondeur dans l'ab�me! Sans que le succ�s soit �lev� plus haut, le revers vous fait tomber plus bas, vous enfonce plus avant dans le n�ant de votre destin�e. La diversit� des opinions emp�che aucune gloire de s'�tablir, mais ces m�mes opinions se r�unissent toutes pour le m�pris; il prend un caract�re d'acclamation, et le peuple, quand il abandonne l'ambitieux, s'�clairant sur les crimes qu'il lui a fait commettre, l'accable pour s'en absoudre: celui qui prend pour guide sa conscience est s�r de son but; mais malheur � l'homme avide de pouvoir, qui s'est �lanc� dans une r�volution! Cromwell est rest� usurpateur, parce que le principe des troubles qu'il avait fait na�tre �tait la religion, qui soul�ve sans d�cha�ner; �tait un sentiment superstitieux, qui portait � changer de ma�tre, mais non � d�tester tous les jougs. Mais quand la cause des r�volutions est l'exaltation de toutes les id�es de libert�, il ne se peut pas que les premiers chefs de l'insurrection conservent de la puissance; il faut qu'ils excitent le mouvement qui les renversera les premiers; il faut qu'ils d�veloppent les principes qui servent � les juger; enfin, ils peuvent servir leur opinion, mais jamais leur int�r�t; et dans une r�volution le fanatisme est plus sens� que l'ambition. CHAPITRE III. _De la vanit�._ On se demande si la vanit� est une passion. En consid�rant l'insuffisance de son objet, on serait tent� d'en douter; mais en observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconna�t tous les caract�res des passions, et l'on retrouve tous les malheurs qu'elles entra�nent dans la d�pendance servile o� ce sentiment vous met du cercle qui vous entoure. L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y a de plus �lev� dans la nature de l'homme; l'ambition tient � ce qu'il y a de plus positif dans les relations des hommes entre eux; la vanit� s'attache � ce qui n'a de valeur r�elle ni dans soi, ni dans les autres, � des avantages apparents, � des effets passagers; elle vit du rebut des deux autres passions: quelquefois cependant elle se r�unit � leur empire; l'homme atteint aux extr�mes par sa force et par sa faiblesse, mais plus habituellement la vanit� l'emporte surtout dans les caract�res qui l'�prouvent. Les peines de cette passion sont assez peu connues, parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le monde �tant convenu de m�priser ce sentiment, jamais on n'avoue les souvenirs ou les craintes dont il est l'objet. L'un des premiers chagrins de la vanit� est de trouver en elle-m�me et les causes de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanit� se nourrit de succ�s trop peu relev�s pour qu'il existe aucune dignit� dans ses revers. La gloire, l'ambition se nomment. La vanit� r�gne quelquefois � l'insu m�me du caract�re qu'elle gouverne; jamais du moins sa puissance n'est publiquement reconnue par celui qui s'y soumet: il voudrait qu'on le cr�t sup�rieur aux succ�s qu'il obtient, comme � ceux qui lui sont refus�s; mais le public, d�daignant son but, et remarquant ses efforts, d�prise la possession en rendant am�re la perte. L'importance de l'objet auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait �prouver la privation; c'est � la violence du d�sir qu'il inspirait, c'est surtout � l'opinion que les autres se sont form�e de l'activit� de nos souhaits, que cette douleur se proportionne. Ce qui caract�rise les peines de la vanit�, c'est qu'on apprend par les autres, bien plus que par son sentiment intime, le degr� de chagrin qu'on doit en ressentir: plus on vous croit afflig�, plus on se trouve de raisons de l'�tre. Il n'est aucune passion qui ram�ne autant � soi, mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement; toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non-seulement � la r�union des hommes en soci�t� que ce sentiment est d� mais c'est � un degr� de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont les effets seraient presque impossibles � concevoir pour un peuple dont les institutions et les moeurs seraient simples; car la nature �loigne des mouvements de la vanit�, et l'on ne peut comprendre comment des malheurs si r�els naissent de mouvements si peu n�cessaires. Avez-vous jamais rencontr� Damon? Il est d'une naissance obscure, il le sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de d�daigner cet avantage par int�r�t et par raison, il n'a qu'un but dans l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il a pass� sa vie; il les prot�ge, de peur d'en �tre prot�g�; il les appelle par leur nom, tandis que leurs �gaux y joignent leurs titres, et se fait reconna�tre subalterne par l'inqui�tude m�me de le para�tre. Sa conversation est compos�e de parenth�ses, principal objet de toutes ses phrases; il voudrait laisser �chapper ce qu'il a le plus grand besoin de dire; il essaye de se montrer fatigu� de tout ce qu'il envie; pour se faire croire � son aise, il tombe dans les mani�res famili�res; il s'y confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser; et tout ce dont il est flatt� dans le monde est un compos� du peu d'importance qu'on met � lui, et du soin qu'on a de m�nager ses ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-�tre m�me il s'en doute, mais la vanit� s'exerce pour elle-m�me; en voulant d�tromper l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'esp�rance rena�t � l'instant m�me du d�go�t, ou plut�t, comme il arrive souvent dans la plupart des passions, sans concevoir pr�cis�ment de l'esp�rance, on ne peut se r�signer au sacrifice. Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre une id�e, sans atteindre � un r�sultat; cependant il se croit l'esprit des places qu'il a occup�es; il vous confie ce qu'ont imprim� les gazettes; il parle avec circonspection m�me des ministres du si�cle dernier; il ach�ve ses phrases par une mine concentr�e, qui ne signifie pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres, d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent une preuve de confiance; il fr�mit � l'aspect de ce qu'il appelle une mauvaise t�te, et donne assez volontiers ce nom � tout homme sup�rieur; il a une diatribe contre l'esprit, � laquelle la majorit� d'un salon applaudit presque toujours: _C'est_, vous dit-il, _un obstacle � bien voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires_. Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas prouv� pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire. On tire tr�s-souvent vanit� des qualit�s qu'on n'a pas; on voit des hommes se glorifier des facult�s spirituelles ou sensibles qui leur manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-m�me indistinctement: _C'est moi, c'est encore moi_, s'�crie-t-il; cet enthousiasme d'�go�sme fait un charme � ses yeux de chacun de ses d�fauts. Cl�on est encore � cet �gard un bien plus brillant spectacle; toutes les pr�tentions � la fois sont entr�es dans son �me: il est laid, il se croit aim�; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on l'oublie, il pense qu'on le pers�cute; il n'attend pas que vous l'ayez lou�, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans que vous l'interrogiez; il ne vous �coute pas si vous lui r�pondez; il aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais �galer ce qu'il va dire de lui-m�me. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on pouvait appeler pr�cis�ment un homme orgueilleux et vain, _En le voyant j'�prouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon m�nage; son amour-propre et lui vivent si bien ensemble!_ En effet, quand l'amour-propre est arriv� � un certain exc�s, il se suffit assez � lui-m�me pour ne pas s'inqui�ter, pour ne pas douter de l'opinion des autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en son propre m�rite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes fond�s sur une ferme croyance. Mais puisque la vanit� est une passion, celui qui l'�prouve ne peut �tre tranquille; s�par� de toutes les jouissances impersonnelles, de toutes les affections sensibles, cet �go�sme d�truit la possibilit� d'aimer: il n'y a point de but plus st�rile que soi-m�me; l'homme n'accro�t ses facult�s qu'en les d�vouant au dehors de lui, � une opinion, � un attachement, � une vertu quelconque. La vanit�, l'orgueil donnent � la pens�e quelque chose de stationnaire qui ne permet pas de sortir du cercle le plus �troit; et cependant, dans ce cercle, il y a une puissance de malheur plus grande que dans toute autre existence dont les int�r�ts seraient plus multipli�s. En concentrant sa vie on concentre aussi sa douleur, et qui n'existe que pour soi diminue ses moyens de jouir, en se rendant d'autant plus accessible � l'impression de la souffrance. On voit cependant � l'ext�rieur de certains hommes, de tels sympt�mes de contentement et de s�curit�, qu'on serait tent� d'ambitionner leur vanit� comme la jouissance v�ritable, puisque c'est la plus parfaite des illusions: mais une r�flexion d�truit toute l'autorit� de ces signes apparents; c'est que de tels hommes, n'ayant pour objet dans la vie que l'effet qu'ils produisent sur les autres, sont capables, pour d�rober � tous les regards les tourments secrets que des revers ou des d�go�ts leur causent, d'un genre d'effort dont aucun autre motif ne donnerait le pouvoir. Dans la plupart des situations, le bonheur m�me fait partie du faste des hommes vains, ou s'ils avouaient une peine, ce ne serait jamais que celle qu'il est honorable de ressentir. La vanit� des hommes sup�rieurs les fait pr�tendre aux succ�s auxquels ils ont le moins de droit; cette petitesse des grands g�nies se retrouve sans cesse dans l'histoire: on voit des �crivains c�l�bres ne mettre de prix qu'� leurs faibles succ�s dans les affaires publiques; des guerriers, des ministres courageux et fermes, �tre avant tout flatt�s de la louange accord�e � leurs m�diocres �crits; des hommes qui ont de grandes qualit�s, ambitionner de petits avantages; enfin, comme il faut que l'imagination allume toutes les passions, la vanit� est bien plus active sur les succ�s dont on doute, sur les facult�s dont on ne se croit pas s�r. L'�mulation excite nos qualit�s; la vanit� se place en avant de tout ce qui nous manque. La vanit� souvent ne d�truit pas la fiert�; et comme rien n'est si esclave que la vanit�, et si ind�pendant, au contraire, que la v�ritable fiert�, il n'est pas de supplice plus cruel que la r�union de ces deux sentiments dans le m�me caract�re. On a besoin de ce qu'on m�prise, on ne peut s'y soumettre, on ne peut s'en affranchir; c'est � ses propres yeux que l'on rougit, c'est � ses propres yeux que l'on produit l'effet que le spectacle de la vanit� fait �prouver � un esprit �clair� et � une �me �lev�e. Cette passion, qui n'est grande que par la peine qu'elle cause, et ne peut qu'� ce seul titre marcher de pair avec les autres, se d�veloppe parfaitement dans les mouvements des femmes: tout en elles est amour ou vanit�. D�s qu'elles veulent avoir avec les autres des rapports plus �tendus ou plus �clatants que ceux qui naissent des sentiments doux qu'elles peuvent inspirer � ce qui les entoure, c'est � des succ�s de vanit� qu'elles pr�tendent. Les efforts qui peuvent valoir aux hommes de la gloire et du pouvoir, n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un applaudissement �ph�m�re, un cr�dit d'intrigue, enfin, un genre de triomphe du ressort de la vanit�, de ce sentiment en proportion avec leurs forces et leur destin�e c'est donc en elles qu'il faut l'examiner. Il est des femmes qui placent leur vanit� dans des avantages qui ne leur sont point personnels, tels que la naissance, le rang et la fortune: il est difficile de moins sentir la dignit� de son sexe. L'origine de toutes les femmes est c�leste, car c'est aux dons de la nature qu'elles doivent leur empire: en s'occupant de l'orgueil et de l'ambition, elles font dispara�tre tout ce qu'il y a de magique dans leurs charmes; le cr�dit qu'elles obtiennent, ne paraissant jamais qu'une existence passag�re et born�e, ne leur vaut point la consid�ration attach�e � un grand pouvoir, et les succ�s qu'elles conqui�rent ont le caract�re distinctif des triomphes de la vanit�: ils ne supposent ni estime, ni respect pour l'objet � qui on les accorde. Les femmes animent ainsi contre elles les passions de ceux qui ne voulaient penser qu'� les aimer. Le seul vrai ridicule, celui qui na�t du contraste avec l'essence des choses, s'attache � leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent aux projets, � l'ambition des hommes, elles excitent le vif ressentiment qu'inspire un obstacle inattendu; si elles se m�lent des intrigues politiques dans leur jeunesse, la modestie doit en souffrir; si elles sont vieilles, le d�go�t qu'elles causent comme femmes nuit � leur pr�tention comme hommes. La figure d'une femme, quelle que soit la force ou l'�tendue de son esprit, quelle que soit l'importance des objets dont elle s'occupe, est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de sa vie: les hommes l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont d�cid�s � juger une femme selon les avantages ou les d�fauts de son sexe, plus ils d�testent de lui voir embrasser une destin�e contraire � sa nature. Ces r�flexions ne sont point destin�es, on le croira facilement, � d�tourner les femmes de toute occupation s�rieuse, mais du malheur de se prendre jamais elles-m�mes pour but de leurs efforts. Quand la part qu'elles ont dans les affaires na�t de leur attachement pour celui qui les dirige, quand le sentiment seul dicte leurs opinions, inspire leurs d�marches, elles ne s'�cartent point de la route que la nature leur a trac�e: elles aiment, elles sont femmes: mais quand elles se livrent � une active personnalit�, quand elles veulent ramener � elles tous les �v�nements, et les consid�rent sous le rapport de leur propre influence, de leur int�r�t individuel, alors � peine sont-elles dignes des applaudissements �ph�m�res dont les triomphes de la vanit� se composent. Les femmes ne sont presque jamais honor�es par aucun genre de pr�tentions; les distinctions de l'esprit m�me, qui sembleraient offrir une carri�re plus �tendue, ne leur valent souvent qu'une existence � la hauteur de la vanit�. La raison de ce jugement inique ou juste, c'est que les hommes ne voient aucun genre d'utilit� g�n�rale � encourager les succ�s des femmes dans cette carri�re, et que tout �loge qui n'est pas fond� sur la base de l'utilit�, n'est ni profond, ni durable, ni universel. Le hasard am�ne quelques exceptions; s'il est quelques �mes entra�n�es, ou par leur talent, ou par leur caract�re, elles s'�carteront peut-�tre de la r�gle commune, et quelques palmes de gloire peuvent un jour les couronner; mais elles n'�chapperont pas � l'in�vitable malheur qui s'attachera toujours � leur destin�e. Le bonheur des femmes perd � toute esp�ce d'ambition personnelle. Quand elles ne veulent plaire que pour �tre aim�es, quand ce doux espoir est le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur d'un autre que pour l'admiration de tous; mais quand elles aspirent � la c�l�brit�, leurs efforts comme leurs succ�s �loignent le sentiment qui, sous des noms diff�rents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une femme ne peut exister par elle seule, la gloire m�me ne lui serait pas un appui suffisant; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa situation dans l'ordre social l'a plac�e dans une d�pendance de tous les jours dont un g�nie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs, rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particuli�rement leur caract�re. Celle qui se vouerait � la solution des probl�mes d'Euclide, voudrait encore le bonheur attach� aux sentiments qu'on inspire et qu'on �prouve; et quand elles suivent une carri�re qui les en �loigne, leurs regrets douloureux, ou leurs pr�tentions ridicules, prouvent que rien ne peut les d�dommager de la destin�e pour laquelle leur �me �tait cr��e. Il semble que des succ�s �clatants offrent des jouissances d'amour-propre � l'ami de la femme c�l�bre qui les obtient; mais l'enthousiasme que ces succ�s font na�tre a peut-�tre moins de dur�e que l'attrait fond� sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui suivent n�cessairement les �loges, d�truisent l'illusion � travers laquelle toutes les femmes ont besoin d'�tre vues. L'imagination peut cr�er, embellir par ses chim�res un objet inconnu; mais celui que tout le monde a jug� ne re�oit plus rien d'elle. La v�ritable valeur reste, mais l'amour est plus �pris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve. L'homme se compla�t dans la sup�riorit� de sa nature, et, comme Pygmalion, il ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'�clat de la c�l�brit� d'une femme attire des hommages sur ses pas, c'est par un sentiment peut-�tre �tranger � l'amour; il en prend les formes, mais c'est comme un moyen d'avoir acc�s aupr�s de la nouvelle puissance qu'on veut flatter. On approche d'une femme distingu�e comme d'un homme en place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est pareil. Quelquefois enivr�s par le concours des hommages qui environnent la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement; mais dans leur sentiment ils d�pendent les uns des autres. Les premiers qui s'�loigneraient pourraient d�tacher ceux qui restent; et celle qui semble l'objet de toutes leurs pens�es, s'aper�oit bient�t qu'elle retient chacun d'eux par l'exemple de tous. De quels sentiments de jalousie et de haine les grands succ�s d'une femme ne sont-ils pas l'objet! que de peines caus�es par les moyens sans nombre que l'envie prend pour la pers�cuter! La plupart des femmes sont contre elle par rivalit�, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels qu'ils soient, les inqui�tent toujours dans leurs sentiments. Celles � qui les distinctions de l'esprit sont � jamais interdites, trouvent mille mani�res de les attaquer quand c'est une femme qui les poss�de; une jolie personne, en d�jouant ces distinctions, se flatte de signaler ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux id�es dans la t�te, veut passer pour avoir rejet� tout ce qu'elle n'a jamais compris, une telle femme sort un peu de sa st�rilit� accoutum�e, pour trouver mille ridicules � celle dont l'esprit anime et varie la conversation: et les m�res de famille pensant, avec quelque raison, que les succ�s m�mes du v�ritable esprit ne sont pas conformes � la destination des femmes, voient attaquer avec plaisir celles qui en ont obtenu. D'ailleurs, la femme qui, en atteignant � une v�ritable sup�riorit�, pourrait se croire au-dessus de la haine, et s'�l�verait par sa pens�e au sort des hommes les plus c�l�bres, cette femme n'aurait jamais le calme et la force de t�te qui les caract�risent; l'imagination serait toujours la premi�re de ses facult�s: son talent pourrait s'en accro�tre, mais son �me serait trop fortement agit�e; ses sentiments seraient troubl�s par ses chim�res, ses actions entra�n�es par ses illusions: son esprit pourrait m�riter quelque gloire en donnant � ses �crits la justesse de la raison; mais les grands talents, unis � une imagination passionn�e, �clairent sur les r�sultats g�n�raux et trompent sur les relations personnelles. Les femmes sensibles et mobiles donneront toujours l'exemple de cette bizarre union de l'erreur et de la v�rit�, de cette sorte d'inspiration de la pens�e qui rend des oracles � l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-m�me. En �tudiant le petit nombre de femmes qui ont de vrais titres � la gloire, on verra que cet effort de leur nature fut toujours aux d�pens de leur bonheur. Apr�s avoir chant� les plus douces le�ons de la morale et de la philosophie, Sapho se pr�cipita du haut du rocher de Leucade; Elisabeth, apr�s avoir dompt� les ennemis de l'Angleterre, p�rit victime de sa passion pour le comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carri�re de gloire, soit que le tr�ne des C�sars, ou les couronnes du g�nie litt�raire en soient le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire m�me, il faut renoncer au bonheur et au repos de la destin�e de leur sexe, et qu'il est dans cette carri�re bien peu de sorts qui puissent valoir la plus obscure vie d'une femme aim�e et d'une m�re heureuse. En quittant un moment l'examen de la vanit�, j'ai jug� jusqu'� l'�clat d'une grande renomm�e; mais que dirai-je de toutes ces pr�tentions � de mis�rables succ�s litt�raires pour lesquels on voit tant de femmes n�gliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorb�es par cet int�r�t, elles abjurent, plus que les guerri�res du temps de la chevalerie, le caract�re distinctif de leur sexe; car il vaut mieux partager dans les combats les dangers de ce qu'on aime que de se tra�ner dans les luttes de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanit�, et puiser ainsi � la source �ternelle pour satisfaire le mouvement le plus �ph�m�re et le d�sir dont le but est le plus restreint. L'agitation que fait �prouver aux femmes une pr�tention plus naturelle, puisqu'elle tient de plus pr�s � l'espoir d'�tre aim�es; l'agitation que fait �prouver aux femmes le besoin de plaire par les agr�ments de leur figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la vanit�. Regardez une femme au milieu d'un bal, d�sirant d'�tre trouv�e la plus jolie, et craignant de n'y pas r�ussir. Le plaisir, au nom duquel on se rassemble, est nul pour elle: elle ne peut en jouir dans aucun moment; car il n'en est point qui ne soit absorb� et par sa pens�e dominante, et par les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle observe les regards, les plus l�gers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un moraliste et l'inqui�tude d'un ambitieux; et voulant d�rober � tous les yeux le tourment de son esprit, c'est � l'affectation de sa gaiet�, pendant le triomphe de sa rivale, � la turbulence de la conversation qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, � l'empressement trop vif qu'elle lui t�moigne, c'est au superflu de ses efforts enfin qu'on aper�oit son travail. La gr�ce, ce charme supr�me de la beaut�, ne se d�veloppe que dans le repos du naturel et de la confiance; les inqui�tudes et la contrainte �tent les avantages m�mes qu'on poss�de; le visage s'alt�re par la contraction de l'amour-propre. On ne tarde pas � s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle d�couverte augmente encore le mal qu'on voudrait r�parer. La peine se multiplie par la peine, et le but s'�loigne par l'action m�me du d�sir; et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire d'un enfant, se trouvent les douleurs l'un homme, les mouvements qui conduisent au d�sespoir et font ha�r la vie; tant les int�r�ts s'accroissent par l'intensit� de l'attention qu'on y attache! tant la sensation qu'on �prouve na�t du caract�re qui la re�oit bien plus que de l'objet qui la donne! Eh bien, � c�t� du tableau de ce bal, o� les pr�tentions les plus frivoles ont mis la vanit� dans tout son jour, c'est dans le plus grand �v�nement qui ait agit� l'esp�ce humaine, c'est dans la r�volution de France qu'il faut en observer le d�veloppement complet: ce sentiment, si born� dans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait h�siter � lui donner une place parmi les passions; ce sentiment a �t� l'une des causes du plus grand choc qui ait �branl� l'univers. Je n'appellerai point vanit� le mouvement qui a port� vingt-quatre millions d'hommes � ne pas vouloir des privil�ges de deux cent mille: c'est la raison qui s'est soulev�e, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas m�me que la r�sistance de la noblesse � la r�volution ait �t� produite par la vanit�: le r�gne de la terreur a fait porter sur cette classe des pers�cutions et des malheurs qui ne permettent plus de rappeler le pass�. Mais c'est dans la marche int�rieure de la r�volution qu'on peut observer l'empire de la vanit�, du d�sir des applaudissements �ph�m�res, _du besoin de faire effet_, de cette passion native de France, et dont les �trangers, comparativement � nous, n'ont qu'une id�e tr�s-imparfaite.--Un grand nombre d'opinions ont �t� dict�es par l'envie de surpasser l'orateur pr�c�dent, et de se faire applaudir apr�s lui; l'introduction des spectateurs dans la salle des d�lib�rations a suffi seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on n'accordait aux applaudissements que des phrases; bient�t, pour obtenir ces applaudissements, on a c�d� des principes, propos� des d�crets, approuv� jusqu'� des crimes; et par une double et funeste r�action, ce qu'on faisait pour plaire � la foule, �garait son jugement, et ce jugement �gar� exigeait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord � satisfaire des sentiments de haine et de fureur que des d�crets barbares ont �t� consacr�s, c'est aux battements de mains des tribunes; ce bruit enivrait les orateurs et les jetait dans l'�tat o� les liqueurs fortes plongent les sauvages; et les spectateurs eux-m�mes qui applaudissaient, voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins, et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs repr�sentants. Sans doute, l'ascendant de la peur a succ�d� � l'�mulation de la vanit�, mais la vanit� avait cr�� cette puissance qui a an�anti, pendant un temps, tous les mouvements spontan�s des hommes. Bient�t apr�s le r�gne de la terreur, on voyait la vanit� rena�tre; les individus les plus obscurs se vantaient d'avoir �t� port�s sur des listes de proscription. La plupart des Fran�ais qu'on rencontre, tant�t pr�tendent avoir jou� le r�le le plus important, tant�t assurent que rien de ce qui s'est pass� en France ne serait arriv� si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donn� dans tel lieu, � telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France, on est entour� d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense tourbillon; on est entour� d'hommes qui tous auraient pr�serv� la France de ses malheurs si on les avait nomm�s aux premi�res places du gouvernement; mais qui tous, par le m�me sentiment, se refusent � se confier � la sup�riorit�, � reconna�tre l'ascendant du g�nie ou de la vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanit� sert ou nuit au maintien de la libert� dans une grande nation: elle met d'abord certainement un v�ritable obstacle � l'�tablissement d'un gouvernement nouveau; il suffit qu'une constitution ait �t� faite par tels hommes, pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter: il faut, comme apr�s la session de l'assembl�e constituante, �loigner les fondateurs pour faire adopter les institutions; et cependant les institutions p�rissent si elles ne sont pas d�fendues par leurs auteurs. L'envie, qui cherche � s'honorer du nom de d�fiance, d�truit l'�mulation, �loigne les lumi�res, ne peut supporter la r�union du pouvoir et de la vertu, cherche � les diviser pour les opposer l'un � l'autre, et cr�e la puissance du crime, comme la seule qui d�grade celui qui la poss�de. Mais quand de longs malheurs ont abattu les passions, quand on a tellement besoin de lois, qu'on ne consid�re plus les hommes que sous le rapport du pouvoir l�gal qui leur est confi�, il est possible que la vanit�, alors qu'elle est l'esprit g�n�ral d'une nation, serve au maintien des institutions libres. Comme elle fait ha�r l'ascendant d'un homme, elle soutient les lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps tr�s-court, ram�nent les hommes les plus puissants � une condition priv�e; elle appuie en g�n�ral ce que veulent les lois, parce que c'est une autorit� abstraite, dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire. La vanit� est l'ennemie de l'ambition; elle aime � renverser ce qu'elle ne peut obtenir. La vanit� fait na�tre une sorte de pr�tentions diss�min�es dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arr�te la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer des c�tes de la Hollande. Enfin, la vanit� de tous s�me de tels obstacles, de telles peines dans la carri�re publique de chacun, qu'au bout d'un certain temps le grand inconv�nient des r�publiques, le besoin qu'elles donnent de jouer un r�le, n'existera peut-�tre plus en France: la haine, l'envie, les soup�ons, tout ce qu'enfante la vanit�, d�go�tera pour jamais l'ambition des places et des affaires; on ne s'en approchera plus que par amour pour la patrie, par d�vouement � l'humanit�; et ces sentiments g�n�reux et philosophiques rendent les hommes impassibles comme les lois qu'ils sont charg�s d'ex�cuter. Cette esp�rance est peut-�tre une chim�re, mais je crois vrai que la vanit� se soumet aux lois, comme un moyen d'�viter l'�clat personnel des noms propres, et pr�serve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est �tablie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur. NOTE QU'IL FAUT LIRE AVANT LE CHAPITRE DE L'AMOUR. De tous les chapitres de cet ouvrage, il n'en est point sur lequel je m'attende � autant de critiques que sur celui-ci. Les autres passions ayant un but d�termin�, affectent � peu pr�s de la m�me mani�re tous les caract�res qui les �prouvent; le mot d'amour r�veille dans l'esprit de ceux qui l'entendent, autant d'id�es diverses que les impressions dont ils sont susceptibles. Un tr�s-grand nombre d'hommes n'ont connu ni l'amour de la gloire, ni l'ambition, ni l'esprit de parti, etc.; tout le monde croit avoir eu de l'amour, et presque tout le monde se trompe en le croyant: les autres passions sont beaucoup plus naturelles, et par cons�quent moins rares que celle-l�; car elle est celle o� il entre le moins d'�go�sme. Ce chapitre, me dira-t-on, est d'une couleur trop sombre; la pens�e de la mort y est presque ins�parable du tableau de l'amour: et l'amour embellit la vie, et l'amour est le charme de la nature. Non, il n'y a point d'amour dans les ouvrages gais, il n'y a point d'amour dans les pastorales gracieuses.--Sans doute, et les femmes doivent en convenir, il est assez doux de plaire et d'exercer ainsi sur tout ce qui vous entoure une puissance due � soi seule, une puissance qui n'obtient que des hommages volontaires, une puissance qui ne se fait ob�ir que parce qu'on l'aime, et disposant des autres contre leur int�r�t m�me, n'obtient rien que de l'abandon, et ne peut se d�lier du calcul. Mais qu'a de commun le jeu piquant de la coquetterie avec le sentiment de l'amour? Il se peut aussi que les hommes soient tr�s-int�ress�s, tr�s-amus�s surtout, par l'attrait que leur inspire la beaut�, par l'espoir ou la certitude de la captiver; mais qu'a de commun ce genre d'impression avec le sentiment de l'amour?--Je n'ai voulu traiter dans cet ouvrage que des passions; les affections communes dont il ne peut na�tre aucun malheur profond n'entraient point dans mon sujet, et l'amour, quand il est une passion, porte toujours � la m�lancolie; il y a quelque chose de vague dans ses impressions, qui ne s'accorde point avec la gaiet�; il y a une conviction intime au dedans de soi, que tout ce qui succ�de � l'amour est du n�ant, que rien ne peut remplacer ce qu'on �prouve; et cette conviction fait penser � la mort dans les plus heureux moments de l'amour. Je n'ai consid�r� que le sentiment dans l'amour, parce que lui seul fait de ce penchant une passion. Ce n'est pas le premier volume de la Nouvelle H�lo�se, c'est le d�part de Saint-Preux, la lettre de la Meillerie, la mort de Julie, qui caract�risent la passion dans ce roman.--Il est si rare de rencontrer le v�ritable amour du coeur, que je hasarderai de dire que les anciens n'ont pas eu l'id�e compl�te de cette affection. Ph�dre est sous le joug de la fatalit�, les sensations inspirent Anacr�on, Tibulle m�le une sorte d'esprit madrigalique � ses peintures voluptueuses; quelques vers de Didon, Ceyx et Alcyone dans Ovide, malgr� la mythologie qui distrait l'int�r�t en l'�loignant des situations naturelles, sont presque les seuls morceaux o� le sentiment ait toute sa force, parce qu'il est s�par� de toute autre influence. Les Italiens mettent tant de po�sie dans l'amour, que tous leurs sentiments s'offrent � vous comme des images; vos yeux s'en souviennent plus que votre coeur. Racine, ce peintre de l'amour, dans ses trag�dies sublimes � tant d'autres �gards, m�le souvent aux mouvements de la passion des expressions recherch�es qu'on ne peut reprocher qu'� son si�cle: ce d�faut ne se trouve point dans la trag�die de Ph�dre; mais les beaut�s emprunt�es des anciens, les beaut�s de verve po�tique, en excitant le plus vif enthousiasme, ne produisent pas cet attendrissement profond qui na�t de la ressemblance la plus parfaite avec les sentiments qu'on peut �prouver. On admire la conception du r�le de Ph�dre, on se croit dans la situation d'Am�na�de. La trag�die de Tancr�de doit donc faire verser plus de larmes.--Voltaire, dans ses trag�dies; Rousseau, dans la Nouvelle H�lo�se; Werther, des sc�nes de trag�dies allemandes; quelques po�tes anglais, des morceaux d'Ossian, etc., ont transport� la profonde sensibilit� dans l'amour. On avait peint la tendresse maternelle, la tendresse filiale, l'amiti� avec sensibilit�, Oreste et Pylade. Niob�, la pi�t� romaine, toutes les autres affections du coeur nous sont transmises avec les v�ritables sentiments qui les caract�risent: l'amour seul nous est repr�sent�, tant�t sous les traits les plus grossiers, tant�t comme tellement ins�parable ou de la volupt�, ou de la fr�n�sie, que c'est un tableau plut�t qu'un sentiment, une maladie plut�t qu'une passion de l'�me. C'est uniquement de cette passion que j'ai voulu parler; j'ai rejet� toute autre mani�re de consid�rer l'amour. J'ai recueilli, pour composer les chapitres pr�c�dents, ce que j'ai remarqu� dans l'histoire ou dans le monde; en �crivant celui-ci, je me suis laiss�e aller � mes seules impressions; j'ai r�v� plut�t qu'observ�: que ceux qui se ressemblent se comprennent. CHAPITRE IV. _De l'amour._ Si l'�tre tout-puissant qui a jet� l'homme sur cette terre a voulu qu'il con��t l'id�e d'une existence c�leste, il a permis que dans quelques instants de sa jeunesse il p�t aimer avec passion, il p�t vivre dans un autre, il p�t compl�ter son �tre en l'unissant � l'objet qui lui �tait cher. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destin�e de l'homme, l'analyse de la pens�e, la m�ditation de la philosophie, se sont perdues dans le vague d'un sentiment d�licieux; la vie qui p�se �tait entra�nante, et le but qui toujours para�t au-dessous des efforts, semblait les surpasser tous. L'on ne cesse point de mesurer ce qui se rapporte � soi; mais les qualit�s, les charmes, les jouissances, les int�r�ts de ce qu'on aime n'ont de terme que dans notre imagination. Ah! qu'il est heureux le jour o� l'on expose sa vie pour l'unique ami dont notre �me a fait choix! le jour o� quelque acte d'un d�vouement absolu lui donne au moins une id�e du sentiment qui oppressait le coeur par l'impossibilit� de l'exprimer! Une femme, dans ces temps affreux dont nous avons v�cu contemporains; une femme condamn�e � mort avec celui qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir �chapp� au tourment de survivre, �tait fi�re de partager le sort de son amant, et pr�sageant peut-�tre le terme o� elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle, �prouvait un sentiment f�roce et tendre qui lui faisait ch�rir la mort comme une r�union �ternelle. Gloire, ambition, fanatisme, votre enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre chaque instant; rien ne lasse de s'aimer, rien ne fatigue dans cette in�puisable source d'id�es d'�motions heureuses; et tant qu'on ne voit, qu'on n'�prouve rien que par un autre, l'univers entier est lui sous des formes diff�rentes; le printemps, la nature, le ciel, ce sont les lieux qu'il a parcourus; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit; ce qui lui a plu, les amusements qu'il a partag�s; ses propres succ�s � soi-m�me, c'est la louange qu'il a entendue, et l'impression que le suffrage de tous a pu produire sur le jugement d'un seul; enfin, une id�e unique est ce qui cause � l'homme le plus grand bonheur ou la folie du d�sespoir. Rien ne fatigue l'existence autant que ces int�r�ts divers dont la r�union a �t� consid�r�e comme un bon syst�me de f�licit�; en fait de malheur on n'affaiblit pas ce qu'on divise: apr�s la raison qui d�gage de toutes les passions, ce qu'il y a de moins malheureux encore, c'est de s'abandonner enti�rement � une seule. Sans doute ainsi l'on s'expose � recevoir la mort de ses propres affections; mais le premier but qu'on doit se proposer en s'occupant du sort des hommes, n'est pas la conservation de leur vie; le sceau de leur nature immortelle est de n'estimer l'existence physique qu'avec la possession du bonheur moral. C'est par le secours de la r�flexion, c'est en �cartant de moi l'enthousiasme de la jeunesse, que je consid�rerai l'amour, ou, pour mieux m'exprimer, le d�vouement absolu de son �tre aux sentiments, au bonheur, � la destin�e d'un autre, comme la plus haute id�e de f�licit� qui puisse exalter l'esp�rance de l'homme. Cette d�pendance d'un seul objet affranchit si bien du reste de la terre, que l'�tre sensible qui a besoin d'�chapper � toutes les pr�tentions de l'amour-propre, � tous les soup�ons de la calomnie, � tout ce qui fl�trit enfin dans les relations qu'on entretient avec les hommes, l'�tre sensible trouve dans cette passion quelque chose de solitaire et de concentr� qui inspire � l'�me l'�l�vation de la philosophie et l'abandon du sentiment. On �chappe au monde par des int�r�ts plus vifs que tous ceux qu'il peut donner; on jouit du calme de la pens�e et du mouvement du coeur, et, dans la plus profonde solitude, la vie de l'�me est plus active que sur le tr�ne des C�sars. Enfin, � quelque �poque de l'�ge qu'on transport�t un sentiment qui vous aurait domin� depuis votre jeunesse, il n'est pas un moment o� d'avoir v�cu pour un autre ne f�t plus doux que d'avoir exist� pour soi, o� cette pens�e ne d�gage�t tout � la fois des remords et des incertitudes. Quand on n'a pour but que son propre avantage, comment peut-on parvenir � se d�cider sur rien? le d�sir �chappe, pour ainsi dire, � l'examen qu'on en fait; l'�v�nement am�ne souvent un r�sultat si contraire � notre attente, que l'on se repent de tout ce qu'on a essay�, que l'on se lasse de son propre int�r�t comme de toute autre entreprise. Mais quand c'est au premier objet de ses affections que la vie est consacr�e, tout est positif, tout est d�termin�, tout est entra�nant: _il le veut, il en a besoin, il en sera plus heureux; un instant de sa journ�e pourra s'embellir au prix de tels efforts_. C'est assez pour diriger le cours entier de la destin�e; plus de vague, plus de d�couragement, c'est la seule jouissance de l'�me qui la remplisse en entier, s'agrandisse avec elle, et, se proportionnant � nos facult�s, nous assure l'exercice et la jouissance de toutes. Quel est l'esprit sup�rieur qui ne trouve pas dans un v�ritable sentiment le d�veloppement d'un plus grand nombre de pens�es que dans aucun �crit, dans aucun ouvrage qu'il puisse ou composer ou lire? Le plus grand triomphe du g�nie c'est de deviner la passion; qu'est-ce donc qu'elle-m�me? Les succ�s de l'amour-propre, le dernier degr� des jouissances de la personnalit�, la gloire, que vaut-elle aupr�s d'�tre aim�? Qu'on se demande ce que l'on pr�f�rerait d'�tre Am�na�de ou Voltaire. Ah! tous ces �crivains, ces grands hommes, ces conqu�rants s'efforcent d'obtenir une seule des �motions que l'amour jette comme par torrent dans la vie; des ann�es de peines et d'efforts leur valent un jour, une heure de cet enivrement qui d�robe l'existence; et le sentiment fait �prouver, pendant toute sa dur�e, une suite d'impressions aussi vives et plus pures que le couronnement de Voltaire, ou le triomphe d'Alexandre. C'est hors de soi que sont les seules jouissances ind�finies. Si l'on veut sentir le prix de la gloire, il faut voir celui qu'on aime honor� par son �clat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir donn� la sienne; enfin, si l'on veut b�nir le don inconnu de la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence, et que vous puissiez consid�rer en vous le soutien de son bonheur. Dans quelque situation qu'une profonde passion nous place, jamais je ne croirai qu'elle �loigne de la v�ritable route de la vertu; tout est sacrifice, tout est oubli de soi dans le d�vouement exalt� de l'amour, et la personnalit� seule avilit; tout est bont�, tout est piti� dans l'�tre qui sait aimer, et l'inhumanit� seule bannit toute moralit� du coeur de l'homme. Mais s'il est dans l'univers deux �tres qu'un sentiment parfait r�unisse, et que le mariage ait li�s l'un � l'autre, que tous les jours, � genoux, ils b�nissent l'�tre supr�me; qu'ils voient � leurs pieds l'univers et ses grandeurs; qu'ils s'�tonnent, qu'ils s'inqui�tent m�me d'un bonheur qu'il a fallu tant de chances diverses pour assurer, d'un bonheur qui les place � une si grande distance du reste des hommes; oui, qu'ils s'effrayent d'un tel sort. Peut-�tre, pour qu'il ne f�t pas trop sup�rieur au n�tre, ont-ils d�j� re�u tout le bonheur que nous esp�rons dans l'autre vie; peut-�tre que pour eux il n'est pas d'immortalit�. J'ai vu, pendant mon s�jour en Angleterre, un homme du plus rare m�rite, uni depuis vingt-cinq ans � une femme digne de lui: un jour, en nous promenant ensemble, nous rencontr�mes ce qu'on appelle en anglais des _Gipsies_, des Boh�miens, errant souvent au milieu des bois, dans la situation la plus d�plorable: je les plaignais de r�unir ainsi, tous les maux physiques de la nature. _Eh bien_, me dit alors M. L., _si, pour passer ma vie avec elle, il avait fallu me r�signer � cet �tat, j'aurais mendi� depuis trente ans, et nous aurions encore �t� bien heureux!--Ah! oui_, s'�cria sa femme, _m�me ainsi nous aurions �t� les plus heureux des �tres!_ Ces mots ne sont jamais sortis de mon coeur. Ah! qu'il est beau ce sentiment qui, dans l'�ge avanc�, fait �prouver une passion peut-�tre plus profonde encore que dans la jeunesse; une passion qui rassemble dans l'�me tout ce que le temps enl�ve aux sensations; une passion qui fait de la vie un seul souvenir, et, d�robant � sa fin tout ce qu'a d'horrible l'isolement et l'abandon, vous assure de recevoir la mort dans les m�mes bras qui soutinrent votre jeunesse et vous entra�n�rent aux liens br�lants de l'amour! Quoi! c'est dans la r�alit� des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en est priv�e; et presque jamais l'on ne peut rassembler les circonstances qui le donnent! Cette r�union est possible, et l'obtenir pour soi ne l'est pas! Il est des coeurs qui s'entendent et le hasard, et les distances, et la nature, et la soci�t�, s�parent sans retour ceux qui se seraient aim�s pendant tout le cours de leur vie; et les m�mes puissances attachent l'existence � qui n'est pas digne de vous, ou ne vous entend pas, ou cesse de vous entendre! Malgr� le tableau que j'ai trac�, il est certain que l'amour est de toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Si l'on savait mourir, on pourrait encore se risquer � l'esp�rance d'une si heureuse destin�e; mais l'on abandonne son �me � des sentiments qui d�colorent le reste de l'existence; on �prouve, pendant quelques instants, un bonheur sans aucun rapport avec l'�tat habituel de la vie, et l'on veut survivre � sa perte: l'instinct de la conservation l'emporte sur le mouvement du d�sespoir, et l'on existe, sans qu'il puisse s'offrir dans l'avenir une chance de retrouver le pass�, une raison m�me de ne pas cesser, de souffrir, dans la carri�re des passions, dans celle surtout d'un sentiment qui, prenant sa source, dans tout ce qui est vrai, ne peut �tre consol� par la r�flexion m�me. Il n'y a que les hommes capables de la r�solution de se tuer[3] qui puissent, avec quelque ombre de sagesse, tenter cette grande route de bonheur: mais qui veut vivre et s'expose � r�trograder; mais qui veut vivre et renonce, d'une mani�re quelconque, � l'empire de soi-m�me; se voue comme un insens� au plus cruel des malheurs. La plupart des hommes, et m�me un grand nombre de femmes, n'ont aucune id�e du sentiment tel que je viens de le peindre, et Newton a plus de juges que la v�ritable passion de l'amour. Une sorte de ridicule s'est attach� � ce qu'on appelle des sentiments romanesques; et ces pauvres esprits, qui mettent tant d'importance � tous les d�tails de leur amour-propre, ou de leurs int�r�ts, se sont �tablis comme d'une raison sup�rieure � ceux dont le caract�re a transport� dans un autre l'�go�sme, que la soci�t� consid�re assez dans l'homme qui s'occupe exclusivement de lui-m�me. Des t�tes fortes regardent les travaux de la pens�e, les services rendus au genre humain, comme seuls dignes de l'estime des hommes. Il est quelques g�nies qui ont le droit de se croire utiles � leurs semblables; mais combien peu d'�tres peuvent se flatter de quelque chose de plus glorieux que d'assurer � soi seul la f�licit� d'un autre! Des moralistes s�v�res craignent les �garements d'une telle passion. H�las! de nos jours, heureuse la nation, heureux les individus qui d�pendraient des hommes susceptibles d'�tre entra�n�s par la sensibilit�! Mais, en effet, tant de mouvements passagers ressemblent � l'amour, tant d'attraits d'un tout autre genre prennent, ou chez les femmes par vanit�, ou chez les hommes dans leur jeunesse, l'apparence de ce sentiment, que ces ressemblances avilies ont presque effac� le souvenir de la v�rit� m�me. Enfin, il est des caract�res aimants, qui, profond�ment convaincus de tout ce qui s'oppose au bonheur de l'amour, des obstacles que rencontre et sa perfection, et surtout sa dur�e; effray�s des chagrins de leur propre coeur, des incons�quences de celui d'un autre; repoussent, par une raison courageuse, et par une sensibilit� craintive, tout ce qui peut entra�ner � cette passion: c'est de toutes ces causes que naissent et les erreurs adopt�es, m�me par les philosophes, sur la v�ritable importance des attachements du coeur, et les douleurs sans bornes qu'on �prouve en s'y livrant. Il n'est pas vrai, malheureusement, qu'on ne soit jamais entra�n� que par les qualit�s qui promettent une ressemblance certaine entre les caract�res et les sentiments: l'attrait d'une figure s�duisante, cette esp�ce d'avantage qui permet � l'imagination de supposer � tous les traits qui la captivent, l'expression qu'elle souhaite, agit fortement sur un attachement qui ne peut se passer d'enthousiasme; la gr�ce des mani�res, de l'esprit, de la parole, la gr�ce, enfin, comme plus ind�finissable que tout autre charme, inspire ce sentiment qui, d'abord, ne se rendant pas compte de lui-m�me, na�t souvent de ce qu'il ne peut s'expliquer. Une telle origine ne garantit ni le bonheur, ni la dur�e d'une liaison; cependant d�s que l'amour existe, l'illusion est compl�te; et rien n'�gale le d�sespoir que fait �prouver la certitude d'avoir aim� un objet indigne de soi. Ce funeste trait de lumi�re frappe la raison avant d'avoir d�tach� le coeur; poursuivi par l'ancienne opinion � laquelle il faut renoncer, on aime encore en m�sestimant; on se conduit comme si l'on esp�rait, en souffrant, comme s'il n'existait plus d'esp�rance; on s'�lance vers l'image qu'on s'�tait cr��e; on s'adresse � ces m�mes traits qu'on avait regard�s jadis comme l'embl�me de la vertu, et l'on est repouss� par ce qui est bien plus cruel que la haine, par le d�faut de toutes les �motions, sensibles et profondes: on se demande si l'on est d'une autre nature, si l'on est insens� dans ses mouvements; on voudrait croire � sa propre folie pour �viter de juger le coeur de ce qu'on aimait. Le pass� m�me ne reste plus pour faire vivre de souvenirs; l'opinion qu'on est forc� de concevoir se rejette sur les temps o� l'on �tait d��u, on se rappelle ce qui devait �clairer: alors le malheur s'�tend sur toutes les �poques de la vie; les regrets tiennent du remords, et la m�lancolie, dernier espoir des malheureux, ne peut plus adoucir ces repentirs qui vous agitent, qui vous d�vorent, et vous font craindre la solitude sans vous rendre capable de distraction. Si, au contraire, il a exist� dans la vie un heureux moment o� l'on �tait aim�; si l'�tre qu'on avait choisi �tait sensible, �tait g�n�reux, �tait semblable � ce qu'on croit �tre, et que le temps, l'inconstance de l'imagination, qui d�tache m�me le coeur, qu'un autre objet, moins digne de sa tendresse, vous ait ravi cet amour dont d�pendait toute votre existence, qu'il est d�vorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait �prouver! Le premier instant o� ces caract�res, qui tant de fois avaient trac� les serments les plus sacr�s de l'amour, gravent en traits d'airain que vous avez cess� d'�tre aim�e; alors que, comparant ensemble les lettres de la m�me main, vos yeux peuvent � peine croire que l'�poque, elle seule, en explique la diff�rence; lorsque cette voix dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient � votre �me �branl�e, et semblaient rendre pr�sents encore les plus doux souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans �motion, sans �tre bris�e, sans trahir un mouvement du coeur, ah! pendant longtemps encore la passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cess� d'int�resser l'objet de sa tendresse. Il semble que l'on �prouve un sentiment qui doit se communiquer; il semble qu'on ne soit s�par� que par une barri�re qui ne vient point de sa volont�; qu'en lui parlant, en le voyant, il ressentira le pass�; il retrouvera ce qu'il a �prouv�; que des coeurs qui se sont tout confi�, ne sauraient cesser de s'entendre;... et rien ne peut faire rena�tre l'entra�nement dont une autre a le secret, et vous savez qu'il est heureux loin de vous, qu'il est heureux souvent par l'objet qui vous rappelle le moins: les traits de sympathie sont rest�s en vous seule, leur rapport est an�anti. Il faut pour jamais renoncer � voir celui dont la pr�sence renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les lieux o� il vous a aim�e, dans ces lieux dont l'immobilit� est l� pour attester le changement de tout le reste. Le d�sespoir est au fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fiert� m�me, commandent de le cacher; on n'attire la piti� par aucun malheur apparent; seule, en secret, tout votre �tre a pass� de la vie � la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer? Mais dans cette situation le secours m�me de cet acte terrible est priv� de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir d'int�resser apr�s soi, cette immortalit� si n�cessaire aux �mes sensibles est ravie pour jamais � celle qui n'esp�re plus de regrets. C'est l� mourir en effet que n'affliger, ni punir, ni rattacher dans son souvenir l'objet qui vous a trahi; et le laisser � celle qu'il pr�f�re, est une image de douleur qui se place au del� du tombeau, comme si cette id�e devait vous y suivre. La jalousie, cette passion terrible dans sa nature, alors m�me qu'elle n'est pas excit�e par l'amour, rend l'�me fr�n�tique, quand toutes les affections du coeur sont r�unies aux ressentiments les plus vifs de l'amour-propre. Tout n'est pas amour dans la jalousie comme dans le regret de n'�tre plus aim�: la jalousie inspire le besoin de la vengeance; le regret ne fait na�tre que le d�sir de mourir. La jalousie est une situation plus p�nible, parce qu'elle se compose de sensations oppos�es, parce qu'elle est m�contente d'elle-m�me; elle se repent, elle se d�vore, et la douleur n'est supportable que lorsqu'elle jette dans l'abattement. Les affections qui forcent � s'agiter dans le malheur accroissent la peine par chaque mouvement qu'on fait pour l'�viter. Les affections qui m�lent ensemble l'orgueil et la tendresse sont les plus cruelles de toutes; ce que vous �prouvez de sensible affaiblit le ressort que vous trouveriez dans l'orgueil, et l'amertume qu'il inspire empoisonne la douceur que portent avec elles les peines du coeur alors m�me qu'elles tuent. � c�t� des malheurs caus�s par le sentiment, c'est peu que les circonstances ext�rieures qui peuvent troubler l'union des coeurs; quand on n'est s�par� que par des obstacles �trangers au sentiment r�ciproque, on souffre, mais l'on peut et r�ver et se plaindre: la douleur n'est point attach�e � ce qu'il y a de plus intime dans la pens�e, elle peut se prendre au dehors de soi. Cependant des �mes d'une vertu sublime ont trouv� en elles-m�mes des combats insurmontables: Cl�mentine peut se rencontrer dans la r�alit�, et mourir au lieu de triompher. C'est ainsi que, dans des degr�s diff�rents, l'amour bouleverse le sort des coeurs sensibles qui l'�prouvent. Il est un dernier malheur dont la pens�e n'ose approcher, c'est la perte sanglante de ce qu'on aime, c'est cette s�paration terrible qui menace chaque jour tout ce qui respire, tout ce qui vit sous l'empire de la mort. Ah! cette douleur sans bornes est la moins redoutable de toutes: comment survivre � l'objet dont on �tait aim�; � l'objet qu'on avait choisi pour l'appui de sa vie, � celui qui faisait �prouver l'amour tel qu'il anime un caract�re tout entier cr�� pour le ressentir? Quoi! l'on croirait possible d'exister dans un monde qu'il n'habitera plus, de supporter des jours qui ne le ram�neront jamais, de vivre de souvenirs d�vor�s par l'�ternit�; de croire entendre cette voix, dont les derniers accents vous furent adress�s, rappeler vers elle, en vain, l'�tre qui fut la moiti� de sa vie, et lui reprocher les battements d'un coeur qu'une main ch�rie n'�chauffera plus! Ce que j'ai dit s'applique presque �galement aux deux sexes; il me reste � consid�rer ce qui nous regarde particuli�rement. O femmes! vous, les victimes du temple o� l'on vous dit ador�es, �coutez-moi. La nature et la soci�t� ont d�sh�rit� la moiti� de l'esp�ce humaine; force, courage, g�nie, ind�pendance, tout appartient aux hommes; et s'ils environnent d'hommages les ann�es de notre jeunesse, c'est pour se donner l'amusement de renverser un tr�ne; c'est comme on permet aux enfants de commander, certains qu'ils ne peuvent forcer d'ob�ir. Il est vrai, l'amour qu'elles inspirent donne aux femmes un moment de pouvoir absolu; mais c'est dans l'ensemble de la vie, dans le cours m�me d'un sentiment, que leur destin�e d�plorable reprend son in�vitable empire. L'amour est la seule passion des femmes; l'ambition, l'amour de la gloire m�me leur vont si mal, qu'avec raison un tr�s-petit nombre s'en occupent. Je l'ai dit, en parlant de la vanit�: pour une qui s'�l�ve, mille s'abaissent au-dessous de leur sexe, en en quittant la carri�re. A peine la moiti� de la vie peut-elle �tre int�ress�e par l'amour, il reste encore trente ans � parcourir quand l'existence est d�j� finie. L'amour est l'histoire de la vie des femmes; c'est un �pisode dans celle des hommes: r�putation, honneur, estime, tout d�pend de la conduite qu'� cet �gard les femmes ont tenue; tandis que les lois de la moralit� m�me, selon l'opinion d'un monde injuste, semblent suspendues dans les rapports des hommes avec les femmes; ils peuvent passer pour bons, et leur avoir caus� la plus affreuse douleur qu'il soit donn� � l'�tre mortel de produire dans l'�me d'un autre; ils peuvent passer pour vrais, et les avoir tromp�es; enfin, ils peuvent avoir re�u d'une femme les services, les marques de d�vouement qui lieraient ensemble deux amis, deux compagnons d'armes, qui d�shonoreraient l'un des deux, s'il se montrait capable de les oublier; ils peuvent les avoir re�us d'une femme, et se d�gager de tout, en attribuant tout � l'amour, comme si un sentiment, un don de plus diminuait le prix des autres. Sans doute, il est des hommes dont le caract�re est une honorable exception; mais telle est l'opinion g�n�rale sous ce rapport, qu'il en est bien peu qui osassent, sans craindre le ridicule, annoncer dans les liaisons du coeur la d�licatesse de principes qu'une femme se croirait oblig�e d'affecter, si elle ne l'�prouvait pas. On dira que peu importe au sentiment l'id�e du devoir, qu'il n'en a pas besoin tant qu'il existe, et qu'il n'existe plus d�s qu'il en a besoin. Il n'est pas vrai du tout que dans la moralit� du coeur humain, un lien ne confirme pas un penchant; il n'est pas vrai qu'il n'existe pas plusieurs �poques dans le cours d'un attachement o� la moralit� resserre les noeuds qu'un �cart de l'imagination pouvait rel�cher. Les liens indissolubles s'opposent au libre attrait du coeur; mais un complet degr� d'ind�pendance rend presque impossible une tendresse durable; il faut des souvenirs pour �branler le coeur, et il n'y a point de souvenirs profonds, si l'on ne croit pas aux droits du pass� sur l'avenir, si quelque id�e de reconnaissance n'est pas la base immuable du go�t qui se renouvelle: il y a des intervalles dans tout ce qui appartient � l'imagination, et si la moralit� ne les remplit pas, dans l'un de ces intervalles passagers on se s�parera pour toujours. Enfin, les femmes sont li�es par les relations du coeur, et les hommes ne le sont pas: cette id�e m�me est encore un obstacle � la dur�e de l'attachement des hommes; car l� o� le coeur ne s'est point fait de devoir, il faut que l'imagination soit excit�e par l'inqui�tude; et les hommes sont s�rs des femmes, par des raisons m�me �trang�res � l'opinion qu'ils ont de leur plus grande sensibilit�; ils en sont s�rs, parce qu'ils les estiment; ils en sont s�rs, parce que le besoin qu'elles ont de l'appui de l'homme qu'elles aiment se compose de motifs ind�pendants de l'attrait m�me. Cette certitude, cette confiance, si douce � la faiblesse, est souvent importune � la force; la faiblesse se repose, la force s'encha�ne; et dans la r�union des contrastes dont l'homme veut former son bonheur, plus la nature l'a fait pour r�gner, plus il aime � trouver d'obstacles: les femmes, au contraire, se d�fiant d'un empire sans fondement r�el, cherchent un ma�tre, et se plaisent � s'abandonner � sa protection; c'est donc presque une cons�quence de cet ordre fatal, que les femmes d�tachent en se livrant, et perdent par l'exc�s m�me de leur d�vouement. Si la beaut� leur assure des succ�s, la beaut� n'ayant jamais une sup�riorit� certaine, le charme de nouveaux traits peut briser les liens les plus doux du coeur; les avantages d'un caract�re �lev�, d'un esprit remarquable, attirent par leur �clat, mais d�tachent � la longue tout ce qui leur serait inf�rieur. Et comme les femmes ont besoin d'admirer ce qu'elles aiment, les hommes se plaisent � exercer sur leur ma�tresse l'ascendant des lumi�res, et souvent ils h�sitent entre l'ennui de la m�diocrit� et l'importunit� de la distinction. L'amour-propre, que la soci�t�, que l'opinion publique a r�uni fortement � l'amour, se fait � peine sentir dans la situation des hommes vis-�-vis des femmes: celle qui leur serait infid�le s'avilit en les offensant, et leur coeur est gu�ri par le m�pris. La fiert� vient encore aggraver dans une femme les malheurs de l'amour; c'est le sentiment qui fait la blessure, mais l'amour-propre y jette des poisons. Le don de soi, ce sacrifice si grand aux yeux d'une femme, doit se changer en remords, en souvenir de honte, quand elle n'est plus aim�e; et lorsque la douleur, qui d'abord n'a qu'une id�e, appelle enfin � son secours tous les genres de r�flexions, les hommes, condamn�s � souffrir l'inconstance, sont consol�s par chaque pens�e qui les attire vers un nouvel avenir; les femmes sont replong�es dans le d�sespoir par toutes les combinaisons qui multiplient l'�tendue d'un tel malheur. Il peut exister des femmes dont le coeur ait perdu sa d�licatesse; elles sont aussi �trang�res � l'amour qu'� la vertu; mais il est encore pour celles qui m�ritent seules d'�tre compt�es parmi leur sexe, il est encore une in�galit� profonde dans leurs rapports avec les hommes: les affections de leur coeur se renouvellent rarement; �gar�es dans la vie, quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer � un sentiment qui ne laisse apr�s lui que l'ab�me du n�ant, ni rena�tre � l'amour dont leur �me est �pouvant�e. Une sorte de trouble sans fin, sans but, sans repos, s'empare de leur existence; les unes se d�gradent, les autres sont plus pr�s d'une d�votion exalt�e que d'une vertu calme; toutes au moins sont marqu�es du sceau fatal de la douleur; et pendant ce temps les hommes commandent les arm�es, dirigent les empires, et se rappellent � peine le nom de celles dont ils ont fait la destin�e: un seul mouvement d'amiti� laisse plus de traces dans leur coeur que la passion la plus ardente; toute leur vie est �trang�re � cette �poque, chaque instant y rattache le souvenir des femmes; l'imagination des hommes a tout conquis en �tant aim�s, le coeur des femmes est in�puisable en regrets; les hommes ont un but dans l'amour, la dur�e de ce sentiment est le seul bonheur des femmes. Les hommes enfin sont aim�s, parce qu'ils aiment; les femmes doivent craindre, � chaque mouvement qu'elles �prouvent, et l'amour qui les entra�ne, et l'amour qui va d�truire le prestige qui encha�nait sur leurs pas. �tres malheureux! �tres sensibles! vous vous exposez, avec des coeurs sans d�fense, � ces combats o� les hommes se pr�sentent entour�s d'un triple airain; restez dans la carri�re de la vertu, restez sous sa noble garde; l� il est des lois pour vous, l� votre destin�e, a des appuis indestructibles: mais si vous vous abandonnez au besoin d'�tre aim�es, les hommes sont ma�tres de l'opinion, les hommes ont de l'empire sur eux-m�mes; les hommes renverseront votre existence pour quelques instants de la leur. Ce n'est pas en renon�ant au sort que la soci�t� leur a fix�, que les femmes peuvent �chapper au malheur; c'est la nature qui a marqu� leur destin�e, plus encore que les lois des hommes; et pour cesser d'�tre leurs ma�tresses, faudrait-il devenir leurs rivaux, et m�riter leur haine, parce qu'il faut sacrifier leur amour? Il reste des devoirs, il reste des enfants, il reste aux m�res ce sentiment sublime dont la jouissance est dans ce qu'il donne, et l'espoir dans ses bienfaits. Sans doute, celle qui a rencontr� un homme dont l'�nergie n'a point effac� la sensibilit�; un homme qui ne peut supporter la pens�e du malheur d'un autre, et met l'honneur aussi dans la bont�; un homme fid�le aux serments que l'opinion publique ne garantit pas, et qui a besoin de la constance pour jouir du vrai bonheur d'aimer; celle qui serait l'unique amie d'un tel homme, pourrait triompher, au sein de la f�licit�, de tous les syst�mes de la raison. Mais s'il est un exemple qui puisse donner � la vertu m�me des instants de m�lancolie, quelle femme toutefois, quand l'�poque des passions est pass�e, ne s'applaudit pas de s'�tre d�tourn�e de leur route? Qui pourrait comparer le calme qui suit le sacrifice, et le regret des esp�rances tromp�es? � quel prix ne voudrait-on pas n'avoir jamais aim�, n'avoir jamais connu ce sentiment d�vastateur, qui, semblable au vent br�lant d'Afrique, s�che dans la fleur, abat dans la force, courbe enfin vers la terre la tige qui devait et cro�tre et dominer! CHAPITRE V. _Du jeu, de l'avarice, de l'ivresse, etc._ Apr�s ce sentiment malheureux et sublime qui fait d�pendre d'un seul objet le destin de notre vie, je vais parler des passions qui soumettent l'homme au joug des sensations �go�stes. Ces passions ne doivent point �tre rang�es dans la classe des ressources qu'on trouve en soi; car rien n'est plus oppos� aux plaisirs qui naissent de l'empire sur soi-m�me que l'asservissement � ses d�sirs personnels. Dans cette situation, toutefois, si l'on d�pend de la fortune, on n'attend rien de l'opinion, de la volont�, des sentiments des hommes; et sous ce rapport, comme on a plus de libert�, on devrait obtenir plus de bonheur: n�anmoins ces penchants avilissants ne valent aucune v�ritable jouissance; ils livrent � un instinct grossier, et cependant exposent aux m�mes chances que des d�sirs plus relev�s. L'on peut trouver dans ces passions honteuses la trace des affections morales d�g�n�r�es en impulsions physiques. Il y a dans les libertins, dans ceux qui s'enivrent, dans les joueurs, dans les avares, les deux esp�ces de mouvement qui font les ambitieux en tout genre, le besoin d'�motion et la personnalit�; mais, dans les passions morales, on ne peut �tre �mu que par les sentiments de l'�me, et ce qu'on a d'�go�sme n'est satisfait que par le rapport des autres avec soi; tandis que le seul avantage de ces passions physiques, c'est l'agitation qui suspend le sentiment et la pens�e; elles donnent une sorte de personnalit� mat�rielle qui part de soi pour revenir � soi, et fait triompher ce qu'il y a d'animal dans l'homme sur le reste de sa nature. Examinons cependant, malgr� le d�go�t qu'un tel sujet inspire, les deux principes de ces passions, le besoin d'�motion et l'�go�sme. Le premier produit l'amour du jeu, et le second l'avarice. Quoiqu'on puisse supposer qu'il faut aimer l'argent pour aimer le jeu, ce n'est point l� la source de ce penchant effr�n�; la cause �l�mentaire, la jouissance unique peut-�tre de toutes les passions, c'est le besoin et le plaisir de l'�motion. On ne trouve de bon dans la vie que ce qui la fait oublier; et si l'�motion pouvait �tre un �tat durable, bien peu de philosophes se refuseraient � convenir qu'elle serait le souverain bien. Il est, et je t�cherai de le prouver dans la troisi�me partie de cet ouvrage, il est des distractions utiles et constantes pour l'homme qui sait se dominer; mais la foule des �tres passionn�s qui veulent �chapper � leur ennemi commun, la sensation douloureuse de la vie, se pr�cipite dans une ivresse qui, confondant les objets, fait dispara�tre la r�alit� de tout. Dans un moment d'�motion, il n'y a plus de jugement, il n'y a que de l'esp�rance et de la crainte: on �prouve quelque chose du plaisir des r�ves, les limites s'effacent, l'extraordinaire para�t possible, et les bornes ou les cha�nes de ce qui est et de ce qui sera s'�loignent ou se soul�vent � vos yeux. Dans le tumulte et la succession rapide des sensations qui s'emparent d'une �me violemment �mue, le danger, m�me sans but, est un plaisir pendant la dur�e de l'action. Sans doute c'est un sentiment tr�s-p�nible que de craindre � l'avance le p�ril qui menace, c'est de la souffrance dans le calme; mais l'instant de la d�cision, mais le jeu, quelque cher qu'il soit dans le moment o� il se hasarde, est une esp�ce de jouissance, c'est-�-dire, d'�tourdissement. Cet �tat devient quelquefois tellement n�cessaire � ceux qui l'ont �prouv�, qu'on voit des marins traverser de nouveau les mers, seulement pour ressentir l'�motion des dangers auxquels ils ont �chapp�. Le grand jeu de la gloire est difficile � pr�parer; un tapis vert, des d�s y suppl�ent. L'agitation de l'�me est un besoin trompeur auquel la plupart des hommes se livrent, sans penser � ce qui succ�de � cette agitation. Ils hasardent la fortune qui les fait vivre; ils se pr�cipitent dans les batailles o� la mort, ou plus encore les souffrances les menacent, pour retrouver ce mouvement qui les s�pare des souvenirs et de la pr�voyance, donne � l'existence quelque chose d'instantan�, fait vivre et cesser de r�fl�chir. Quel triste cachet de la destin�e humaine! quelle irr�cusable preuve de malheur, que ce besoin d'�viter le cours naturel de la vie, d'enivrer les facult�s qui servent � la juger! Le monde est agit� par l'inqui�tude de chaque homme, et ces arm�es innombrables qui couvrent la surface de la terre sont l'invention cruelle des soldats, des officiers, des rois, pour chercher dans la destin�e quelque, chose que la nature n'y a point mis, ou tout au moins pour obtenir cette interruption momentan�e de la dur�e successive des id�es habituelles, cette �motion qui soulage du poids de la vie. Mais, ind�pendamment de tout ce qu'il faut hasarder et perdre pour se mettre dans une situation qui vous procure de telles sortes de jouissances, il n'existe rien de plus p�nible que l'instant qui succ�de � l'�motion; le vide qu'elle laisse apr�s elle est un plus grand malheur que la privation m�me de l'objet dont l'attente vous agitait. Ce qu'il y a de plus difficile � supporter pour un joueur, ce n'est pas d'avoir perdu, mais de cesser de jouer. Les mots qui servent aux autres passions sont tr�s-souvent emprunt�s de celle-l�, parce qu'elle est une image mat�rielle de tous les sentiments qui s'appliquent � de plus grandes circonstances; ainsi l'amour du jeu aide � comprendre l'amour de la gloire, et l'amour de la gloire � son tour explique l'amour du jeu. Tout ce qui �tablit des analogies, des ressemblances, est un garant de plus de la v�rit� du syst�me. Si l'on parvenait � rallier la nature morale � la nature physique, l'univers entier � une seule pens�e, on aurait presque d�rob� le secret de la Divinit�. La plupart des hommes cherchent donc � trouver le bonheur dans l'�motion, c'est-�-dire, dans une sensation rapide qui g�te un long avenir: d'autres se livrent par calcul, et surtout par caract�re, � la personnalit�; m�contents de leurs relations avec les autres, ils croient avoir trouv� un secret s�r pour �tre heureux, en se consacrant � eux-m�mes, et ils ne savent pas que ce n'est pas seulement de la nature du joug, mais de la d�pendance en elle-m�me, que na�t le malheur de l'homme. L'avarice est de tous les penchants celui qui fait le mieux ressortir la personnalit�. Aimer l'argent, pour arriver � tel ou tel but, c'est le regarder comme un moyen, et non comme l'objet; mais il est une esp�ce d'hommes qui, consid�rant en g�n�ral la fortune comme une mani�re d'acqu�rir des jouissances, ne veulent cependant en go�ter aucune: les plaisirs, quels qu'ils soient, vous associent aux autres, tandis que la possibilit� de les obtenir est en soi seul, et l'on dissipe quelque chose de son �go�sme en le satisfaisant au dehors. L'avenir inqui�te tellement les avares, qu'ils aiment � sacrifier le pr�sent comme pourrait le faire la vertu la plus relev�e: la personnalit� de l'avare va si loin, qu'il finit par immoler lui � lui-m�me; il s'aime tant demain, qu'il se prive de tout chaque jour pour embellir le jour suivant; et comme tous les sentiments qui ont le caract�re de la passion, qui d�vorent jusqu'� l'objet m�me qu'ils ch�rissent, l'�go�sme devient destructeur du bien-�tre qu'il veut conserver, et l'avarice interdit tous les avantages que l'argent pourrait valoir. Je ne m'arr�terai point � parler des malheurs caus�s par l'avarice; on ne voit point de gradation ni de nuance dans cette singuli�re passion; tout y para�t �galement douloureux et vil. Comment avoir l'id�e de cette fureur de personnalit�? Quel but que soi pour sa propre vie! Quel homme peut se choisir pour l'objet de sa pens�e, sans admettre d'interm�diaire entre sa passion et lui-m�me? Il y a tant d'incertitude dans ce qu'on d�sire, de d�go�t dans ce qu'on �prouve, qu'on ne peut concevoir comment on aurait le courage d'agir, si ses actions retournant � ses sensations, et ses sensations � ses actions, on savait si positivement le prix de ce qu'on fait, la r�compense de ses efforts. Comment exister sans �tre utile, et se donner la peine de vivre quand personne ne s'affligerait de nous voir mourir! Si l'avare, si l'�go�ste sont incapables de ces retours sensibles, il est un malheur particulier � de tels caract�res auquel ils ne peuvent jamais �chapper; ils craignent la mort, comme s'ils avaient su jouir de la vie: apr�s avoir sacrifi� leurs jours pr�sents � leurs jours � venir, ils �prouvent une sorte de rage en voyant s'approcher le terme de l'existence. Les affections du coeur augmentent le prix de la vie en diminuant l'amertume de la mort; tout ce qui est aride fait mal vivre et mal mourir. Enfin les passions personnelles sont de l'esclavage autant que celles qui mettent dans la d�pendance des autres; elles rendent �galement impossible l'empire sur soi-m�me, et c'est dans le libre et constant exercice de cette puissance qu'est le repos et ce qu'il y a de bonheur. Les passions qui d�gradent l'homme, en resserrant son �go�sme dans ses sensations, ne produisent pas sans doute ces bouleversements de l'�me o� l'homme �prouve toutes les douleurs que ses facult�s lui permettent de ressentir; mais il ne reste aux peines caus�es par des penchants m�prisables aucun genre de consolation; le d�go�t qu'elles inspirent aux autres passe jusqu'� celui qui les �prouve. Il n'y a rien de plus amer dans l'adversit� que de ne pas pouvoir s'int�resser � soi; l'on est malheureux sans trouver m�me de l'attendrissement dans son �me; il y a quelque chose de dess�ch� dans tout votre �tre, un sentiment d'isolement si profond, qu'aucune id�e ne peut se joindre � l'impression de la douleur: il n'y a rien dans le pass�, il n'y a rien dans l'avenir, il n'y a rien autour de soi; on souffre � sa place, mais sans pouvoir s'aider de sa pens�e, sans oser m�diter sur les diff�rentes causes de son infortune, sans se relever par de grands souvenirs o� la douleur puisse s'attacher. CHAPITRE VI. _De l'envie et de la vengeance._ Il est des passions qui n'ont pas pr�cis�ment de but, et cependant remplissent une grande partie de la vie; elles agissent sur l'existence sans la diriger, et l'on sacrifie le bonheur � leur puissance n�gative: car, par leur nature, elles n'offrent pas m�me l'illusion d'un espoir et d'un avenir, mais seulement elles donnent le besoin de satisfaire l'�pre sentiment qu'elles inspirent: il semble que de telles passions ne soient compos�es que du mauvais succ�s de toutes; de ce nombre, mais avec des nuances diff�rentes, sont l'envie et la vengeance. L'envie ne promet aucun genre de jouissances, m�me de celles qui am�nent du malheur � leur suite. L'homme qui a cette disposition voit, dans le monde beaucoup plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe r�ellement; et pour se croire � la fois heureux et sup�rieur, il faudrait juger de son sort par l'envie que l'on inspire: c'est un mobile dont l'objet est une souffrance, et qui n'exerce l'imagination, cette facult� ins�parable de la passion, que sur une id�e p�nible. La passion de l'envie n'a point de terme, parce qu'elle n'a point de but; elle ne se refroidit point, parce que ce n'est d'aucun genre d'enthousiasme, mais de l'amertume seule qu'elle s'alimente, et que chaque jour accro�t ses motifs par ses effets: celui qui commence par ha�r inspire une irritation propre � faire m�riter sa haine qui d'abord �tait injuste. Les po�tes se sont exerc�s sur tous les embl�mes de malheur qu'il fallait attachera l'envie. Quel triste sort, en effet, que celui d'une passion qui se d�vore elle-m�me, et, poursuivie sans cesse par l'image de ce qui la blesse, ne peut se repr�senter une circonstance quelconque o� elle trouverait du repos! Il y a tant de maux sur la terre cependant, qu'il semblerait que tout ce qui arrive dans le monde d�t �tre une jouissance pour l'envie; mais elle est si difficile en malheurs, que s'il reste de la consid�ration � c�t� des revers, un sentiment � travers mille infortunes, une qualit� parmi des torts, si le souvenir de la prosp�rit� rel�ve dans la mis�re, l'envieux souffre et d�teste encore: il d�m�le, pour ha�r, des avantages inconnus � celui qui les poss�de; il faudrait, pour qu'il cess�t de s'agiter, qu'il cr�t tout ce qui existe inf�rieur � sa fortune, � ses talents, � son bonheur m�me; et il a la conscience, au contraire, que nul tourment ne peut �galer l'impression aride et dess�chante que sa passion dominatrice produit sur lui. Enfin l'envie prend sa source dans ce terrible sentiment de l'homme qui lui rend odieux le spectacle du bonheur qu'il ne poss�de pas, et lui ferait pr�f�rer l'�galit� de l'enfer aux gradations dans le paradis. La gloire, la vertu, le g�nie viennent se briser contre cette force destructive; elle met une borne aux efforts, aux �lans de la nature humaine: son influence est souveraine; car qui bl�me, qui d�joue, qui s'oppose, qui renverse, qui se saisit enfin de la force destructive, finit toujours par triompher. Mais le mal que l'envieux sait causer ne lui compose pas m�me un bonheur selon ses voeux; chaque jour la fortune ou la nature lui donnent de nouveaux ennemis; vainement il en fait ses victimes, aucun de ses succ�s ne le rassure, il se sent inf�rieur � ce qu'il d�truit, il est jaloux de ce qu'il immole; enfin, � ses yeux m�mes, il est toujours humili�, et ce supplice s'augmente par tout ce qu'il fait pour l'�viter. Il est une passion dont l'ardeur est terrible, une passion plus redoutable dans ce temps que dans tous les autres: c'est la vengeance. Il ne peut �tre question de bonheur positif obtenu par elle, puisqu'elle ne doit sa naissance qu'� une grande douleur, qu'on croit adoucir en la faisant partager � celui qui l'a caus�e; mais il n'est personne qui, dans diverses circonstances de sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la vengeance. Elle d�rive imm�diatement de la justice, quoique ses effets y soient souvent si contraires. Faire aux autres le mal qu'ils vous ont fait, se pr�sente d'abord comme une maxime �quitable; mais ce qu'il y a de naturel dans cette passion ne rend ses cons�quences ni plus heureuses, ni moins coupables: c'est � combattre les mouvements involontaires qui entra�nent vers un but condamnable que la raison est particuli�rement destin�e; car la r�flexion est autant dans la nature que l'impulsion. Il est certain d'abord qu'on soutient difficilement l'id�e de savoir heureux l'objet qui vous a plong� dans le d�sespoir. Ce tableau vous poursuit, comme, par un mouvement contraire, l'imagination de la piti� offre la peinture des douleurs qu'elle excite � soulager. L'opposition de votre peine et de la f�licit� de votre ennemi produit dans le sang un v�ritable soul�vement. Ce qu'on a le plus de peine aussi � supporter dans l'infortune, c'est l'absorbation, la fixation sur une seule id�e; et tout ce qui porte la pens�e au dehors de soi, tout ce qui excite � l'action trompe le malheur. Il semble qu'en agissant on va changer la situation de son �me; et le ressentiment, ou l'indignation contre le crime, �tant d'abord ce qui est le plus apparent dans sa propre douleur, on croit, en satisfaisant ce mouvement, �chapper � tout ce qui doit le suivre; mais en observant un coeur g�n�reux et sensible, on d�couvre qu'on serait plus malheureux encore apr�s s'�tre veng� qu'auparavant. L'occupation o� l'on est de son ressentiment, l'effort qu'on fait sur soi pour le combattre, remplit la pens�e de diverses mani�res; apr�s s'�tre veng�, l'on reste seul avec sa douleur, sans autre id�e que la souffrance. Vous rendez � votre ennemi, par votre vengeance, une esp�ce d'�galit� avec vous; vous le sortez de dessous le poids de votre m�pris, vous vous sentez rapproch� par l'action m�me de punir; si l'effort que vous tenteriez pour vous venger �tait inutile, votre ennemi aurait sur vous l'avantage qu'on prend toujours sur les volont�s impuissantes, quels qu'en soient la nature et l'objet. Tous les genres d'�garement sont excusables dans les v�ritables douleurs; mais ce qui d�montre cependant combien la vengeance tient � des mouvements condamnables, c'est qu'il est beaucoup plus rare de se venger par sensibilit� que par esprit de parti, ou par amour-propre. Les �mes g�n�reuses qui se sont abandonn�es � des mouvements coupables, ont fait un tort immense � l'ascendant de la moralit�; elles ont r�uni � des torts graves des motifs �lev�s, et le sens m�me des mots s'est trouv� chang� par les pens�es accessoires que leur exemple y a r�unies. Le m�me terme exprime l'assassinat de C�sar et celui de Henri IV; et les grands hommes qui se sont cru le droit de faire plier une loi de la moralit� devant leurs intentions sublimes, ont fait plus de mal par la latitude qu'ils ont donn�e � l'id�e de la vertu, que les sc�l�rats m�pris�s dont les actions ont exalt� l'horreur qu'inspire le crime. Enfin, par quelque motif qu'on se croie excit� � la vengeance, il faut r�p�ter � ceux qui voudraient s'y abandonner, non pas qu'ils n'y trouveraient pas de bonheur, ils ne le savent que trop; mais il faut leur r�p�ter qu'il n'est point de fl�au politique plus redoutable. Cette passion pourrait perp�tuer le malheur depuis la premi�re offense jusqu'� la fin de la race humaine: et dans les temps o� les fureurs des partis ont emport� tous les hommes dans tous les sens au del� des bornes de la vertu, de la raison et d'eux-m�mes, les r�volutions ne cessent que quand chacun n'est plus agit� par le besoin de pr�venir ou d'�viter les effets de la vengeance. On se persuade que la crainte d'�tre puni peut emp�cher les hommes violents de se porter � de certains exc�s; ce n'est pas du tout conna�tre la nature de l'emportement. Quand on est criminel de sang-froid, comme on calcule toujours, tels p�rils, tels obstacles de plus peuvent arr�ter; mais les hommes passionn�s qui se pr�cipitent dans les r�volutions sont irrit�s par la crainte m�me, si l'on parvient � la leur faire �prouver; la peur excite les caract�res imp�tueux, au lieu de les contenir. Il est une r�flexion qui devrait servir de guide � ceux qui se m�lent des grands d�bats des hommes entre eux; c'est qu'ils doivent consid�rer leurs ennemis comme �tant de leur nature: il y a malheureusement de l'homme jusque dans le sc�l�rat, et l'on ne se sert jamais cependant de la connaissance de soi, pour s'aider � devenir un autre. On dit qu'il faut contraindre, humilier, punir, et l'on sait n�anmoins que de pareils moyens ne produiraient dans notre �me qu'une exasp�ration irr�parable; on voit ses ennemis comme une chose physique qu'on peut abattre, et soi-m�me comme un �tre moral que sa propre volont� seule doit diriger. S'il est une passion destructive du bonheur et de l'existence des pays libres, c'est la vengeance; l'enthousiasme qu'inspire la libert�, l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans un plus grand mouvement, fait na�tre plus d'occasions d'�tre oppos�s les uns aux autres. L'amour de la patrie l'emportait tellement chez les Romains sur toute autre passion, que les ennemis servaient ensemble, et d'un commun accord, les int�r�ts de la r�publique. Si la vengeance n'est pas proscrite par l'esprit public dans une nation o� chaque individu existe de toute sa force personnelle, o� le despotisme ne comprimant point la masse, chaque homme a une valeur et une puissance particuli�res, les individus finiront par ha�r tous les individus, et le lien de parti se rompant � mesure qu'un nouveau mouvement cr�e de nouvelles divisions, il n'y aura point d'homme qui n'ait, apr�s un certain temps, des motifs pour d�tester successivement tout ce qu'il a connu dans sa vie. Certes, le plus bel exemple qui p�t exister de renonciation � la vengeance, ce serait en France, si la haine cessait de renouveler les r�volutions; si le nom fran�ais, par orgueil et par patriotisme, ralliait tous ceux qui ne sont pas assez criminels pour que le pardon m�me ne f�t pas cru de leur propre coeur. Sans doute, ce serait un h�ro�que oubli; mais il est tellement n�cessaire que, m�me en jugeant son �tonnante difficult�, on a besoin de l'esp�rer encore. La France ne peut �tre sauv�e que par ce moyen, et les partisans de la libert�, les amateurs des arts, les admirateurs du g�nie, les amis d'un beau ciel, d'une nature f�conde, tout ce qui sait penser, tout ce qui a besoin de sentir, tout ce qui veut vivre, enfin, de la vie des id�es ou des sensations fortes, implore � grands cris le salut de cette France. CHAPITRE VII. _De l'esprit de parti._ Il faut avoir v�cu contemporain d'une r�volution religieuse ou politique, pour savoir quelle est la force de cette passion. Elle est la seule dont la puissance ne se d�montre pas �galement dans tous les temps et dans tous les pays. Il faut qu'une fermentation, caus�e par des �v�nements extraordinaires, d�veloppe ce sentiment, dont le germe existe toujours chez un grand nombre d'hommes, mais peut mourir avec eux sans qu'ils aient jamais eu l'occasion de le reconna�tre. Des querelles frivoles, telles que des disputes sur la musique, sur la litt�rature, peuvent donner quelques id�es l�g�res de la nature de l'esprit de parti; mais il n'existe tout entier, mais il n'est l'action d�vorante qui consume les g�n�rations et les empires, que dans ces grands d�bats o� l'imagination peut puiser sans mesure tous les motifs d'enthousiasme ou de haine. On doit d'abord distinguer l'esprit de parti, de l'amour-propre qui fait tenir � l'opinion qu'on a soutenue; il en diff�re tellement, qu'on peut m�me quelquefois mettre ces deux penchants en opposition. Un homme diversement c�l�bre, M. de Condorcet, avait pr�cis�ment le caract�re de l'esprit de parti. Ses amis assurent qu'il aurait �crit contre son opinion, qu'il l'aurait et d�savou�e et combattue ouvertement, sans confier � personne le secret de ses efforts, s'il avait cru que ce moyen p�t servir � faire triompher la cause de cette opinion m�me. L'orgueil, l'�mulation, la vengeance, la crainte, prennent le masque de l'esprit de parti; mais cette passion � elle seule est plus ardente: elle est du fanatisme et de la foi, � quelque objet qu'elle s'applique. Eh! qu'y a-t-il au monde de plus violent et de plus aveugle que ces deux sentiments? Pendant les si�cles d�chir�s par les querelles religieuses, on a vu des hommes obscurs, sans aucune id�e de gloire, sans aucun espoir d'�tre connus, employer tous les moyens, braver tous les dangers pour servir la cause qu'ils avaient adopt�e. Un beaucoup plus grand nombre d'hommes se m�le aux querelles politiques, parce que, dans les int�r�ts de ce genre, toutes les passions se joignent � l'esprit de parti, et d�cident � suivre l'un ou l'autre �tendard; mais le pur fanatisme, dans tous les temps, et pour quelque but que ce soit, n'existe que dans un certain nombre d'hommes, qui auraient �t� catholiques ou protestants dans le quinzi�me si�cle, et se font aujourd'hui aristocrates ou jacobins. Ce sont des esprits cr�dules, soit qu'ils se passionnent pour ou contre les vieilles erreurs; et leur violence, sans arr�t, leur donne le besoin de se placer � l'extr�me de toutes les id�es, pour y mettre � l'aise leur jugement et leur caract�re. L'exaltation de ce qu'on appelle la philosophie est une superstition comme le culte des pr�jug�s; les m�mes d�fauts conduisent aux deux exc�s contraires, et c'est la diff�rence des situations ou le hasard d'un premier mot, qui, dans la classe commune, fait de deux hommes de parti, deux ennemis ou deux complices. L'homme �clair� qui d'abord adopta la cause des principes, parce que sa pens�e n'avait pu s'astreindre � respecter des pr�jug�s absurdes, alors qu'il embrasse une v�rit� avec l'esprit de parti, perd la facult� de raisonner, ainsi que le partisan de l'erreur, et bient�t emploie des moyens semblables. De m�me qu'on a vu pr�cher l'ath�isme avec l'intol�rance de la superstition, l'esprit de parti commande la libert� avec la fureur du despotisme. On a dit souvent, dans le cours de la r�volution de France, que les aristocrates et les jacobins tenaient le m�me langage, �taient aussi absolus dans leurs opinions, et, selon la diversit� des situations, adoptaient un syst�me de conduite �galement intol�rant. Cette remarque doit �tre consid�r�e comme une simple cons�quence du m�me principe. Les passions rendent les hommes semblables entre eux, comme la fi�vre jette dans le m�me �tat des temp�raments divers; et de toutes les passions, la plus uniforme dans ses effets c'est l'esprit de parti. Elle s'empare de vous comme une esp�ce de dictature, qui fait taire toutes les autorit�s de l'esprit, de la raison et du sentiment: sous cet asservissement, pendant qu'il dure, les hommes sont moins malheureux que par le libre arbitre qui reste encore aux autres passions; dans celle-l�, la route qu'il faut suivre est command�e comme le but qu'on doit atteindre: les hommes domin�s par cette passion sont in�branlables jusque dans le choix de leurs moyens; ils ne voudraient pas les modifier, m�me pour arriver plus s�rement � leur objet: les chefs, comme dans toutes les religions, sont plus adroits, parce qu'ils sont moins enthousiastes; mais les disciples se font un article de foi de la route autant que du but. Il faut que les moyens soient de la nature de la cause, parce que cette cause, paraissant la v�rit� m�me, doit triompher seulement par l'�vidence et la force. Je vais rendre cette id�e sensible par des exemples. Dans l'assembl�e constituante, les membres du c�t� droit auraient pu faire passer quelques-uns des d�crets qui les int�ressaient, s'ils eussent laiss� la parole � des hommes plus mod�r�s qu'eux, et par cons�quent plus agr�ables au parti populaire; mais ils aimaient mieux perdre leur cause en la faisant soutenir par l'abb� Maury, que de la gagner en la laissant d�fendre par un orateur qui ne f�t pas pr�cis�ment de leur opinion sous tous les autres rapports. Un triomphe acquis par une condescendance est une d�faite pour l'esprit de parti. Lorsque les constitutionnels luttaient contre les jacobins, si les aristocrates avaient adopt� le syst�me des premiers, s'ils avaient conseill� au roi de se livrer � eux, ils auraient alors renvers� l'ennemi commun, sans perdre l'espoir de se d�faire un jour de leurs alli�s. Mais dans l'esprit de parti, l'on aime mieux tomber en entra�nant ses ennemis, que triompher avec quelqu'un d'entre eux. Lorsqu'en �tant assidu aux �lections, on pouvait influer sur le choix des hommes dont allait d�pendre le sort de la France, les aristocrates aimaient mieux l'exposer au joug des sc�l�rats que de reconna�tre quelques-uns des principes de la r�volution en votant dans les assembl�es primaires. L'int�grit� du dogme importe davantage encore que le succ�s de la cause. Plus l'esprit de parti est de bonne foi, moins il admet de conciliation ou de trait� d'aucun genre; et comme ce ne serait pas croire v�ritablement � l'existence efficace de sa religion que de recourir � l'art pour l'�tablir, dans un parti l'on se rend suspect en raisonnant, en reconnaissant m�me la force de ses ennemis, en faisant le moindre sacrifice pour assurer la plus grande victoire. Quel exemple de cet esprit impliable, dans chaque d�tail comme dans l'ensemble, le parti populaire aussi n'a-t-il pas donn�? Combien de fois n'a-t-il pas refus� tout ce qui pouvait ressembler � une modification? L'ambition sait se plier � chacune des circonstances pour profiter de toutes; la vengeance m�me peut retarder ou d�tourner sa marche; mais l'esprit de parti est comme les forces aveugles de la nature, qui vont toujours dans la m�me direction: cette impulsion une fois donn�e � la pens�e, elle prend un caract�re de roideur qui lui �te, pour ainsi dire, ses attributs intellectuels: on croit se heurter contre quelque chose de physique lorsqu'on parle � des hommes qui se pr�cipitent dans la ligne de leur opinion; ils n'entendent, ni ne voient, ni ne comprennent: avec deux ou trois raisonnements ils font face � toutes les objections; et lorsque ces traits lanc�s n'ont pas convaincu, ils ne savent plus avoir recours qu'� la pers�cution. L'esprit de parti unit les hommes entre eux par l'int�r�t d'une haine commune, mais non par l'estime ou l'attrait du coeur; il an�antit les affections qui existent dans l'�me, pour y substituer des liens form�s seulement par les rapports d'opinion. L'on sait moins de gr� � un homme de ce qu'il fait pour vous que pour votre cause. Vous avoir sauv� la vie est un m�rite beaucoup moins grand � vos yeux que de penser comme vous; et, par un code singulier, l'on n'�tablit les relations d'attachement et de reconnaissance qu'entre les personnes du m�me avis. La limite de son opinion est aussi celle de ses devoirs; et si l'on re�oit, dans quelque circonstance, des secours d'un homme qui suit un parti contraire au sien, il semble que la confraternit� humaine n'existe plus avec lui, et que le service qu'il vous a rendu soit un hasard qu'on doit totalement s�parer de celui qui l'a fait na�tre. Les grandes qualit�s d'un homme qui n'a pas la m�me religion politique que vous ne peuvent �tre compt�es par ses adversaires: les torts, les crimes m�mes de ceux qui partagent votre opinion, ne vous d�tachent pas d'eux. Le grand caract�re de la v�ritable passion est d'an�antir tout ce qui n'est pas elle, et une id�e dominante absorbe toutes les autres. Il n'est point de passion qui doive plus entra�ner � tous les crimes, par cela m�me que celui qui l'�prouve est enivr� de meilleure foi, et que le but de cette passion n'�tant pas personnel � l'individu qui s'y livre, il croit se d�vouer en faisant le mal, conserve le sentiment de la vertu en commettant les plus grands crimes, et n'�prouve ni les craintes, ni les remords ins�parables des passions �go�stes, des passions qui sont coupables aux yeux de celui m�me qui s'y abandonne. L'esprit de parti n'a point de remords. Son premier caract�re est de voir son objet tellement au-dessus de tout ce qui existe, qu'il ne peut se repentir d'aucun sacrifice quand il s'agit d'un tel but. La d�population de la France �tait con�ue par la f�roce ambition de Robespierre, ex�cut�e par la bassesse de ses agents; mais cette affreuse id�e �tait admise par l'esprit de parti lui seul, et l'on a dit, sans �tre un assassin, _Il y a deux millions d'hommes de trop en France._ L'esprit de parti est exempt de crainte, non pas seulement par l'exaltation de courage qu'il peut inspirer, mais par la s�curit� qu'il fait na�tre: les jacobins et les aristocrates, depuis le commencement de la r�volution, n'ont pas un instant d�sesp�r� du triomphe de leur opinion; et au milieu des revers qui ont frapp� si constamment les aristocrates, il y avait quelque chose de b�at dans la certitude avec laquelle ils d�bitaient des nouvelles que la foi la plus superstitieuse aurait � peine adopt�es. Il y a cependant quelques nuances g�n�rales qui, sans application particuli�re � la r�volution de France, distinguent l'esprit de parti de ceux qui d�fendent les anciens pr�jug�s, d'avec l'esprit de parti de ceux qui veulent �tablir de nouveaux principes. L'esprit de parti des premiers est de meilleure foi, celui des novateurs est plus habile; la haine des premiers est plus profonde, celle des autres est plus agissante; les premiers s'attachent plus aux hommes, les novateurs davantage aux choses; les premiers sont plus implacables, les seconds plus meurtriers; les premiers regardent leurs adversaires comme des impies, les seconds les consid�rent comme des obstacles; en sorte que les premiers d�testent par sentiment, tandis que les autres d�truisent par calcul, et qu'il y a moins de paix � esp�rer des partisans des anciens pr�jug�s, et plus � redouter de la guerre faite par leurs ennemis. Malgr� ces diff�rences cependant, les caract�res g�n�raux sont toujours pareils. L'esprit de parti est une sorte de fr�n�sie de l'�me qui ne tient point � la nature de son objet. C'est ne plus voir qu'une id�e, lui rapporter tout, et n'apercevoir que ce qui peut s'y r�unir: il y a une sorte de fatigue � l'action de comparer, de balancer, de modifier, d'excepter, dont l'esprit de parti d�livre enti�rement. Les violents exercices du corps, l'attaque imp�tueuse qui n'exige aucune retenue, donnent une sensation physique tr�s-vive et tr�s-enivrante: il en est de m�me au moral de cet emportement de la pens�e, qui, d�livr�e de tous ses liens, voulant seulement aller en avant, s'�lance sans r�flexion aux opinions les plus extr�mes. Jamais il ne peut en co�ter � l'esprit de parti d'abandonner des avantages individuels dont on sait la mesure, pour un but tel que cette passion le fait concevoir, pour un but qui n'a jamais rien de r�el, de jug�, ni de connu, et que l'imagination rev�t de toutes les illusions dont la pens�e est susceptible. La d�mocratie ou la royaut� sont le paradis de leurs vrais enthousiastes; ce qu'elles ont �t�, ce qu'elles peuvent devenir n'a aucun rapport avec les sensations que leurs partisans �prouvent � leur nom; � lui seul il remue toutes les affections ardentes et cr�dules dont l'homme est susceptible. Par cette analyse, on voit que la source de l'esprit de parti est tout � fait �trang�re au sentiment du crime; mais si cet examen philosophique inspire un moment d'indulgence, combien les effets affreux de cette passion ne ram�nent-ils pas � l'effroi qu'elle doit inspirer! Il n'en est point qui puisse � cet exc�s borner la pens�e et d�praver la moralit�. L'esprit humain ne peut avoir son d�veloppement, ne peut faire de v�ritables progr�s qu'en arrivant � l'impartialit� la plus absolue, en effa�ant au dedans de soi la trace de toutes les habitudes, de tous les pr�jug�s, en se faisant, comme Descartes, une m�thode ind�pendante de toutes les routes d�j� trac�es. Or, quand la pens�e est une fois saisie de l'esprit de parti, ce n'est pas des objets � soi, mais de soi vers les objets que partent les impressions; on ne les attend pas, on les devance, et l'oeil donne la forme au lieu de recevoir l'image. Les hommes d'esprit qui, dans toute autre circonstance, cherchent � se distinguer, ne se servent jamais alors que du petit nombre d'id�es qui leur sont communes avec les plus born�s d'entre ceux de la m�me opinion. Il y a une sorte de cercle magique trac� autour du sujet de ralliement, que tout le parti parcourt, et que personne ne peut franchir: soit qu'on redoute, en multipliant ses raisonnements, d'offrir un plus grand nombre de points d'attaque � ses ennemis; soit que la passion ait �galement dans tous les hommes plus d'identit� que d'�tendue, plus de force que de vari�t�. Plac�s � l'extr�me d'une id�e, comme des soldats � leur poste, jamais vous ne pourrez les d�cider � venir � la d�couverte d'un autre point de vue de la question; et tenant � quelques principes comme � des chefs, � des opinions comme � des serments, on dirait que vous leur proposez une trahison, quand vous voulez les engager � examiner, � s'occuper d'une id�e nouvelle, � combiner de nouveaux rapports. Cette mani�re de ne consid�rer qu'un seul c�t� dans tous les objets, et de les pr�senter toujours dans le m�me sens, est ce que l'on peut imaginer de plus fatigant d�s qu'on n'est pas susceptible de l'esprit de parti; et l'homme le plus impartial, t�moin d'une r�volution, finit par ne plus savoir comment retrouver le vrai, au milieu des tableaux imaginaires o� chaque parti croit montrer la v�rit� avec �vidence. Les g�om�tres appellent � eux la certitude par des moyens assur�s; mais dans cette sph�re d'id�es o� les sensations, les r�flexions, les paroles m�me, s'aident mutuellement � former le corps des vraisemblances, quand les mots les plus nobles ont �t� d�shonor�s, les raisonnements les plus justes faussement encha�n�s, les sentiments les plus vrais oppos�s les uns aux autres, on se croit dans ce chaos que Milton aurait rendu mille fois plus horrible s'il l'avait pu repr�senter, dans le monde intellectuel, confondant aux yeux de l'homme le juste et l'injuste, le crime et la vertu. Un si�cle, une nation, un homme, sous le seul rapport des lumi�res, sont tr�s-longtemps � se relever du fl�au de l'esprit de parti. Les r�putations n'ayant plus de rapport avec le m�rite r�el, l'�mulation se ralentit en perdant son objet. L'injustice d�courage de la recherche de la v�rit�; la gloire est rarement contemporaine, et la renomm�e elle-m�me est tellement investie par l'esprit de parti, que l'homme vertueux et grand peut ne pas obtenir son recours sur les si�cles. Cette passion �touffe dans les hommes sup�rieurs les facult�s qu'ils tenaient de la nature; et cette carri�re de v�rit�, ind�finie comme l'espace et le temps, dans laquelle l'homme qui pense jouit d'un avenir sans bornes, atteint un but toujours renaissant; cette carri�re se referme � la voix de l'esprit de parti, et tous les d�sirs comme toutes les craintes vouent � la servitude de la foi les t�tes form�es pour concevoir, d�couvrir et juger. Enfin, l'esprit de parti doit �tre de toutes les passions celle qui s'oppose le plus au d�veloppement de la pens�e, puisque, comme nous l'avons d�j� dit, ce fanatisme ne laisse pas m�me le choix des moyens pour assurer sa victoire, et que son propre int�r�t ne l'�claire point, quand il est enti�rement de bonne foi. L'esprit de parti arrive souvent � son but par sa constance et son intr�pidit�, mais jamais par ses lumi�res: l'esprit de parti qui calcule n'est d�j� plus; c'est alors une opinion, un plan, un int�r�t; ce n'est plus la folie, l'aveuglement qui ne pourrait cesser sur un point sans laisser entrevoir tout le reste. Mais si cette passion borne la pens�e, quelle influence n'a-t-elle pas sur le coeur! Je commence par dire qu'il y a une �poque de la r�volution de France (la tyrannie de Robespierre) dont il me para�t impossible d'expliquer tous les effets par des id�es g�n�rales, ni sur l'esprit de parti, ni sur les autres passions humaines; ce temps est hors de la nature, au del� du crime; et, pour le repos du monde, il faut se persuader que nulle combinaison ne pouvant conduire � pr�voir, � expliquer de semblables atrocit�s, ce concours fortuit de toutes les monstruosit�s morales est un hasard inou� dont des milliers de si�cles ne peuvent ramener la chance. Mais en de�� de cet horrible terme, combien en France, combien dans tous les temps l'esprit de parti n'a-t-il pas entra�n� d'actions coupables! C'est une passion sans aucune esp�ce de contre-poids; tout ce qui se rencontre dans sa route doit �tre sacrifi� au but qu'elle se propose. Toutes les autres passions �tant �go�stes, il s'�tablit dans plusieurs occasions une sorte de balance entre les divers int�r�ts personnels. Un ambitieux peut quelquefois pr�f�rer les plaisirs de l'amiti�, les avantages de l'estime, � telle ou telle partie du pouvoir; mais dans l'esprit de parti il n'y a rien que d'absolu, parce qu'il n'y a rien de r�el, et que la comparaison se faisant toujours du connu � l'inconnu, de ce qui a une borne � ce qui est ind�fini, ne permet jamais d'h�siter en cette incommensurable esp�rance et quelque bien temporel que ce puisse �tre. Je me sers de l'expression _temporel_, parce que l'esprit de parti d�ifie la cause qu'il adopte, en esp�rant de son triomphe des effets au-dessus de la nature des choses. L'esprit de parti est la seule passion qui se fasse une vertu de la destruction de toutes les vertus, une gloire de toutes les actions qu'on chercherait � cacher si l'int�r�t personnel les faisait commettre; et jamais l'homme n'a pu �tre jet� dans un �tat aussi redoutable, que lorsqu'un sentiment qu'il croit honn�te lui commande des crimes; s'il est capable d'amiti�, il est plus fier de la sacrifier; s'il est sensible, il s'enorgueillit de dompter sa peine: enfin la piti�, ce sentiment c�leste qui fait de la douleur un lien entre les hommes, la piti�, cette vertu d'instinct, qui conserve l'esp�ce humaine en pr�servant les individus de leurs propres fureurs, l'esprit de parti a trouv� le seul, moyen de l'an�antir dans l'�me, en portant l'int�r�t sur les nations enti�res, sur les races futures, pour le d�tacher des individus. L'esprit de parti efface les traits de sympathie pour y substituer des rapports d'opinion; il pr�sente les malheurs actuels comme le moyen, comme la garantie d'un avenir immortel, d'un bonheur politique au-dessus de tous les sacrifices qu'on peut exiger pour l'obtenir. Si l'on s'�tait convaincu d'un principe simple, c'est que les hommes n'ont pas le droit de faire le mal pour arriver au bien, nous n'aurions pas vu tant de victimes humaines immol�es sur l'autel m�me des vertus. Mais depuis que ces transactions ont exist� entre le pr�sent et l'avenir, entre le sacrifice de la g�n�ration actuelle et les dons � faire � la g�n�ration future, il n'y a point eu de bornes, qu'un nouveau degr� de passion ne se cr�t en droit de franchir; et souvent des hommes enclins au crime, croyant s'enivrer des exemples de Brutus, de Manlius, de Pison, ont proscrit la vertu, parce que de grands hommes avaient immol� le crime; ont assassin� ceux qu'ils ha�ssaient, parce que les Romains savaient sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher; ont massacr� de faibles ennemis parce que des �mes g�n�reuses avaient attaqu� leurs adversaires dans la puissance; et ne prenant du patriotisme que les sentiments f�roces qu'il a pu produire � quelques �poques, n'ont eu de grandeur que dans le mal, et ne se sont fi�s qu'� l'�nergie du crime. Il sera vrai, cependant, que l'homme vertueux peut surpasser, en force active et dominante, le coupable le plus audacieux. Il manque encore un beau spectacle au monde, c'est un Sylla dans la route de la vertu, un homme dont le caract�re d�montre que le crime est une ressource de la faiblesse, et que c'est aux d�fauts des hommes de bien, mais non � leur moralit�, qu'il faut attribuer leurs revers. Apr�s avoir esquiss� le tableau de l'esprit de parti, il entre dans mon sujet de parler du bonheur que cette passion peut promettre. Il y a un moment de jouissance dans toutes les passions tumultueuses: c'est le d�lire qui agite l'existence et donne au moral l'esp�ce de plaisir que les enfants, �prouvent dans les jeux qui les enivrent de mouvement et de fatigue. L'esprit de parti peut tr�s-bien suppl�er � l'usage des liqueurs fortes; et si le petit nombre se d�robe � la vie par l'�l�vation de la pens�e, la foule lui �chappe par tous les genres d'ivresse: mais quand l'�garement a cess�, l'homme qui se r�veille de l'esprit de parti est le plus infortun� des �tres. D'abord l'esprit de parti ne peut jamais obtenir ce qu'il d�sire; les extr�mes sont dans la t�te des hommes, mais point dans la nature des choses. Jamais il n'existe un esprit de parti sans qu'il en fasse na�tre un autre qui lui soit oppos�, et le combat ne finit que par le triomphe de l'opinion interm�diaire. Il faut de l'esprit de parti pour lutter efficacement avec un autre esprit de parti contraire, et tout ce que la raison trouve absurde est pr�cis�ment ce qui doit r�ussir contre un ennemi qui prendra aussi des mesures absurdes: ce qui est au dernier terme de l'exag�ration transporte sur le terrain o� il faut combattre, et donne des armes �gales � celles de ses adversaires; mais ce n'est point par calcul que l'esprit de parti prend ainsi des moyens extr�mes, et leur succ�s n'est point une preuve des lumi�res de ceux qui les emploient; il faut que les chefs, comme les soldats, marchent en aveugles pour arriver; et celui qui raisonnerait l'extravagance n'aurait jamais, � cet �gard, l'avantage d'un v�ritable fou. La puissance guerri�re est une puissance toute d'impulsion, et il n'y a que la guerre dans l'esprit de parti; car tous ces principes constitu�s pour l'attaque, ces lois servant d'arme offensive finissent avec la paix, et la victoire la plus compl�te d'un parti d�truit n�cessairement toute l'influence de son fanatisme; rien n'est, rien ne peut rester comme il le veut. C'est sans doute � l'instinct secret de l'empire que doit avoir le vrai sur les �v�nements d�finitifs, du pouvoir que doit prendre la raison dans les temps calmes; c'est � cet instinct qu'est due l'horreur des combattants pour les partisans des opinions mod�r�es. Les deux factions oppos�es les consid�rent comme leurs plus grands ennemis, comme ceux qui doivent recueillir les avantages de la lutte sans s'�tre m�l�s du combat; comme ceux enfin qui ne peuvent acqu�rir que des succ�s durables, alors qu'ils commencent � en obtenir. Les jacobins, les aristocrates, craignent moins leurs succ�s r�ciproques, parce qu'ils les croient passagers, et se connaissent des d�fauts semblables qui donnent toujours autant d'avantage au vaincu qu'au vainqueur. Mais quand la fluctuation des id�es ram�ne les affaires au point juste et possible, la puissance, la consid�ration de l'esprit de parti est finie, le monde se rasseoit sur ses bases, l'opinion publique honore la raison et la vertu, et cette �poque in�vitable peut se calculer comme les lois de la nature. Il n'y a point de guerre �ternelle, et point de paix cependant sous la dict�e des passions; point de repos sans accord, point de calme sans tol�rance, point de parti donc qui, lorsqu'il a d�truit ses ennemis, puisse satisfaire ses enthousiastes. Il est d'ailleurs une autre observation, c'est que, dans ces sortes de guerres, le parti vaincu se venge toujours sur les hommes du triomphe qu'il c�de aux choses. Les principes ressortent avec �clat des attaques de leurs antagonistes; les individus succombent sous les attaques de leurs adversaires. Tout homme extr�me dans son parti n'est jamais propre � gouverner les affaires de ce parti, lorsqu'il cesse d'�tre en guerre; et la haine que les opposants portaient � la cause prend la forme du m�pris pour ses plus criminels d�fenseurs. Ce qu'ils ont fait pour le triomphe de leur parti a perdu leur r�putation individuelle; ceux m�me qui les applaudissaient, lorsqu'ils croyaient �tre pr�serv�s par eux de quelques dangers, veulent l'honneur de les juger, lorsque le p�ril est pass�. La vertu est tellement l'id�e primitive de tous les hommes, que les complices sont aussi s�v�res que les juges, lorsque la solidarit� n'existe plus; et les vaincus et les vainqueurs sont r�concili�s ensemble, quand les uns renoncent � leur absurde cause, et les autres � leurs coupables chefs. Les triomphes d'un parti ne servent donc jamais � ceux qui s'y sont montr�s les plus violents et les plus injustes. Mais quand l'esprit de parti, dans toute sa bonne foi, rendrait indiff�rent aux succ�s de l'ambition personnelle, jamais cette passion, consid�r�e d'une mani�re g�n�rale, n'est compl�tement satisfaite par aucun r�sultat durable; et si elle pouvait l'�tre, si elle atteignait ce qu'elle appelle son but, il n'est point d'espoir qui f�t plus d�tromp�, qui cess�t plus s�rement au moment de la jouissance; car il n'en est point dont les illusions aient moins de rapport avec la r�alit�: il y a quelque chose de vrai dans les satisfactions que donnent la puissance, la gloire; mais lorsque l'esprit de parti triomphe, par cela m�me il est d�truit. Eh! quel r�veil que cet instant! Le malheur qu'il cause serait encore possible � supporter, s'il venait uniquement de la perte d'une grande esp�rance; mais par quels moyens racheter les sacrifices qu'elle a co�t�s, et que devient un homme honn�te, alors qu'il se reconna�t coupable d'actions qu'il condamne en recouvrant sa raison? Il en co�te de le dire, de peur de modifier l'horreur que doit inspirer le crime; il y a, dans la r�volution, des hommes dont la conduite publique est d�testable, et qui, dans les relations priv�es, s'�taient montr�s pleins de vertus. Je le r�p�te, en examinant tous les effets du fanatisme, on acquiert la d�monstration, que c'est le seul sentiment qui puisse r�unir ensemble des actions coupables et une �me honn�te; de ce contraste doit na�tre le plus effroyable supplice dont l'imagination puisse se faire l'id�e. Les malheurs qui sont caus�s par le caract�re ont leur rem�de en lui-m�me; il y a, jusque dans l'homme profond�ment criminel, une sorte d'accord qui seul peut faire qu'il existe, et reste lui-m�me; les sentiments qui l'ont conduit au crime lui en d�robent horreur: il supporte le m�pris par le m�me mouvement qui l'a port� � le m�riter. Mais quel supplice que la situation qui permet � un homme estimable de se juger, de se voir, ayant commis de grands crimes!... C'est d'une telle supposition que les anciens ont tir� les plus terribles effets de leurs trag�dies: ils attribuent � la fatalit� les actions coupables d'une �me vertueuse. Cette invention po�tique, qui fait du r�le d'Oreste le plus d�chirant de tous les spectacles, l'esprit de parti peut la r�aliser. La main de fer du destin n'est pas plus puissante que cet asservissement � l'empire d'une seule id�e, ce d�lire que toute pens�e unique fait na�tre dans la t�te de celui qui s'y abandonne: c'est la fatalit�, pour ces temps-ci, que l'esprit de parti, et peu d'hommes sont assez forts pour lui �chapper. Aussi se r�veilleront-ils un jour ceux qui seuls sont sinc�res, ceux qui seuls m�ritent les regrets; accabl�s de m�pris, tandis qu'ils auraient besoin de consid�ration; accus�s du sang et des pleurs, tandis qu'ils seront encore capables de piti�; isol�s dans l'univers sensible, tandis qu'ils pensaient s'unir � toute la race humaine. Ils �prouveront ces douleurs alors que les motifs qui les ont entra�n�s auront perdu toute r�alit�, m�me � leurs yeux, et ils ne conserveront de la funeste identit� qui ne leur permet pas de se s�parer de leur vie pass�e, que les remords pour garants: les remords, seuls liens des deux �tres les plus contraires, celui qu'ils se sont montr� sous le joug de l'esprit de parti, celui qu'ils devaient �tre par les dons de la nature. CHAPITRE VIII. _Du crime._ Il faut le dire, quoiqu'on en fr�misse, l'amour du crime en lui-m�me est une passion. Sans doute, ce sont toutes les autres qui conduisent � cet exc�s; mais quand elles ont entra�n� l'homme � un certain terme de sc�l�ratesse, l'effet devient la cause, et le crime, qui n'�tait d'abord que le moyen, devient le but. Cet horrible �tat demande une explication particuli�re, et peut-�tre faut-il avoir �t� t�moin d'une r�volution pour comprendre ce que je vais dire sur ce sujet. Deux liens retiennent les hommes sous l'empire de la moralit�, l'opinion publique et l'estime d'eux-m�mes. Il y a beaucoup d'exemples de braver la premi�re en respectant la seconde; alors le caract�re prend une sorte d'amertume et de misanthropie qui exclut beaucoup des bonnes actions que l'on fait pour �tre regard�, sans an�antir toutefois les sentiments honn�tes qui d�cident de l'accomplissement des principaux devoirs. Mais d�s qu'on a rompu tout ce qui mettait de la cons�quence dans sa conduite, d�s qu'on ne peut plus rattacher sa vie � aucun principe, quelque facile qu'il soit, la r�flexion, le raisonnement �tant alors impossibles � supporter, il passe dans le sang une sorte de fi�vre qui donne le besoin du crime. C'est une sensation physique transport�e dans l'ordre moral, et m�me cette fr�n�sie se manifeste assez ordinairement par des sympt�mes ext�rieurs. Robespierre et la plupart de ses complices avaient habituellement des mouvements convulsifs dans les mains, dans la t�te; on voyait en eux l'agitation d'un constant effort. On commence � se livrer � un exc�s par entra�nement; mais, � son comble, il am�ne toujours une sorte de tension involontaire et terrible; hors des lignes de la nature, dans quelque sens que ce soit, ce n'est plus la passion qui commande, mais la contraction qui soutient. Certainement l'homme criminel croit toujours, d'une mani�re g�n�rale, marcher vers un objet quelconque; mais il y a un tel �garement dans son �me, qu'il est impossible d'expliquer toutes ses actions par l'int�r�t du but qu'il veut atteindre: le crime appelle le crime, le crime ne voit de salut que dans de nouveaux crimes; il fait �prouver une rage int�rieure qui force � agir sans autre motif que le besoin d'action. On ne peut gu�re comparer cet �tat qu'� l'effet du go�t du sang sur les b�tes f�roces, alors m�me qu'elles n'�prouvent ni la faim, ni la soif. Si, dans le syst�me du monde, les diverses natures des �tres, des esp�ces, des choses, des sensations, se tiennent par des interm�diaires, il est certain que la passion du crime est le cha�non entre l'homme et les animaux; elle est � quelques �gards aussi involontaire que leur instinct, mais elle est plus d�prav�e; car c'est la nature qui a cr�� le tigre, et c'est l'homme qui s'est fait criminel; l'animal sanguinaire a sa place marqu�e dans le monde, et il faut que le criminel le bouleverse pour y dominer. La trace de raisonnement qu'on peut apercevoir � travers le chaos des sensations d'un homme coupable, c'est la crainte des dangers auxquels ses crimes l'exposent. Quelle que soit l'horreur qu'inspire un sc�l�rat, il surpasse toujours ses ennemis dans l'id�e qu'il se fait de la haine qu'il m�rite; par del� les actions atroces qu'il commet � nos yeux, il sait encore quelque chose de plus que nous qui l'�pouvante; il hait dans les autres l'opinion que, sans se l'avouer, il a de son propre caract�re; et le dernier terme de sa fureur serait de d�tester en lui-m�me ce qu'il lui reste de conscience, et de se d�chirer s'il vivait seul. On s'�tonne de l'incons�quence des sc�l�rats; et c'est pr�cis�ment ce qui prouve que le crime n'est plus pour eux l'instrument d'un d�sir, mais une fr�n�sie sans motifs, sans direction fixe, une passion qui se meurt sur elle-m�me. L'ambition, la soif du pouvoir, ou tout autre sentiment excessif, peut faire commettre des forfaits; mais lorsqu'ils sont arriv�s � un certain exc�s, il n'est aucun but qu'ils ne d�passent; l'action du lendemain est command�e par l'atrocit� m�me de celle de la veille: une force aveugle pousse les hommes dans cette pente une fois qu'ils s'y sont plac�s; le terme, quel qu'il soit, recule � leurs yeux � mesure qu'ils avancent. L'objet de toutes les autres passions est connu, et le moment de la possession promet du moins le calme de la sati�t�; mais dans cette horrible ivresse, l'homme se sent condamn� � un mouvement perp�tuel; il ne peut s'arr�ter � aucun point limit�, puisque la fin de tout est du repos, et que le repos est impossible pour lui; il faut qu'il aille en avant, non qu'au-devant de lui l'esp�rance apparaisse, mais parce que l'ab�me est derri�re, et que, comme pour s'�lever au sommet de la montagne Noire, d�crite dans les _Contes Persans_, les degr�s sont tomb�s � mesure qu'il les a mont�s. Le sentiment dominant de la plupart de ces hommes est sans doute la crainte d'�tre punis de leurs forfaits; cependant il y a en eux une certaine fureur qui ne leur permettrait pas d'adopter les moyens les plus s�rs, s'ils �taient en m�me temps les plus doux: ce n'est que dans les crimes pr�sents qu'ils cherchent la garantie des crimes pass�s; car toute r�solution qui tendrait � la paix, � la r�conciliation, f�t-elle r�ellement utile � leurs int�r�ts, ne serait jamais adopt�e par eux; il y aurait dans de telles mesures une sorte de rel�chement, de calme incompatible avec l'agitation int�rieure, avec l'�pret� convulsive des hommes de cette nature. Plus ils �taient n�s avec des facult�s sensibles, plus l'irritation qu'ils �prouvent est horrible. Il vaut mieux, en fait de crimes, avoir affaire � ces �tres corrompus, pour qui la moralit� n'a jamais �t� rien, qu'� ceux qui ont eu besoin de se d�praver, de vaincre quelques qualit�s naturelles. Ils sont plus offens�s du m�pris, ils sont plus inquiets d'eux-m�mes, ils s'�lancent plus loin, pour mieux se s�parer des combinaisons ordinaires, qui leur rappelleraient les anciennes traces de ce qu'ils ont senti et pens�. Quand une fois les hommes sont arriv�s � cet horrible p�riode, il faut les rejeter hors des nations, car ils ne peuvent que les d�chirer. L'ordre social qui placerait un tel criminel sur le tr�ne du monde, ne l'apaiserait pas envers les hommes ses esclaves. Rien de restreint dans des bornes fixes, f�t-ce le plus haut point de prosp�rit�, ne peut convenir � ces �tres furieux, qui d�testent les hommes comme des t�moins de leur vie. Le plus �nergique d'entre ces monstres finit par devenir avide de la haine, comme on l'est de l'estime. La nature morale dans les esprits ardents tend toujours � quelque chose de complet; et l'on veut �tonner par le crime, quand il n'y a plus de grandeur possible que dans son exc�s. L'agrandissement de soi, ce d�sir qui, d'une mani�re quelconque, est toujours le principe de toute action au dehors, l'agrandissement de soi se retrouve dans l'effroi qu'on fait na�tre. Les hommes sont l� pour craindre, s'ils ne sont pas l� pour aimer; la terreur qu'on inspire flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble absoudre leur tyran. Mais je m'aper�ois qu'en parlant du crime je n'ai pens� qu'� la cruaut�; la r�volution de France concentre toutes les id�es dans cette horrible d�pravation: et, apr�s tout, quel crime y a-t-il au monde, si ce n'est ce qui est cruel, c'est-�-dire, ce qui fait souffrir les autres? Eh! de quelle nature est celui qui, pour son ambition, a pu donner la mort? de quelle nature est celui qui sait braver tout ce que cette id�e a de solennel et de terrible, cette id�e dont le retour imm�diat sur soi-m�me devrait effrayer tout ce qui veut vivre? Cet acte irr�parable, cet acte qui seul donne � l'homme un pouvoir sur l'�ternit�, et lui fait exercer une facult� qui n'est sans bornes que dans l'empire du malheur; cet acte, quand on a pu, dans la r�flexion, le concevoir et l'ordonner, jette l'homme dans un monde nouveau: le sang est travers�; de ce jour, il sent que le repentir est impossible, comme le mal est ineffa�able; il ne se croit plus de la m�me esp�ce que tout ce qui traite du pass� avec l'avenir. Si l'on pouvait encore avoir quelque prise sur un tel caract�re, ce serait en lui persuadant tout � coup qu'il est absolument pardonn�. Il n'est peut-�tre point de tyran, m�me le plus prosp�re, qui ne voul�t recommencer avec la vertu, s'il pouvait an�antir le souvenir de ses crimes: mais, d'abord, il est presque impossible, quand on le voudrait, de persuader � un coupable qu'on l'absout de ses forfaits. L'opinion qu'un criminel a de lui-m�me est d'une morale plus s�v�re que la piti� qu'il pourrait inspirer � un honn�te homme; et, d'ailleurs, il est contre la nature des choses qu'une nation pardonne, quand m�me son int�r�t le plus �vident devrait l'y engager. Il faudrait accueillir la premi�re lueur du repentir comme un engagement �ternel, et lier par leurs premiers pas ceux qui, peut-�tre, les commen�aient au hasard; mais � peine un individu a-t-il assez de force sur lui-m�me pour suivre une telle conduite sans se d�mentir. Par quels moyens peut-on confier � la foule un plan qui ne peut r�ussir que s'il n'a jamais l'air d'en �tre un? Comment faire adopter au grand nombre une marche combin�e, qui doit avoir l'apparence d'un mouvement involontaire, et mouvoir la multitude � l'aide du secret de chacun? Un homme v�ritablement criminel ne peut donc point �tre ramen�; il poss�de encore moins de moyens en lui-m�me pour recourir aux le�ons de la philosophie et de la vertu. L'ascendant de l'ordre et du beau moral perd tout son effet sur une imagination d�prav�e. Au milieu des �garements qui n'ont pas atteint cet exc�s, il reste toujours une portion de soi qui peut servir � rappeler la raison; on a senti dans tous les moments une arri�re-pens�e qu'on est s�r de retrouver quand on le voudra: mais le criminel s'est �lanc� tout entier; s'il a du remords, ce n'est pas de celui qui retient, mais de celui qui excite de plus en plus � des actions violentes; c'est une sorte de crainte qui pr�cipite les pas: et, d'ailleurs, tous les sentiments, toutes les sources d'�motion, tout ce qui peut enfin produire une r�volution dans le fond du coeur de l'homme, n'existant plus, il doit suivre �ternellement la m�me route. Je n'ai pas besoin de parler de l'influence d'une telle fr�n�sie sur le bonheur; le danger de tomber d'un tel �tat est le malheur m�me qui menace l'homme abandonn� � ses passions; et ce danger seul suffit pour �pouvanter de tout ce qui pourrait y conduire. Il n'y a que des nuances � c�t� de cette couleur; et les po�tes anciens ont si bien senti ce que cette situation avait d'�pouvantable, que, s'aidant, pour la peindre, de tous les contes all�goriques de la mythologie, ce n'est pas la souffrance seule du remords, mais la douleur m�me de la passion qu'ils ont exprim�e dans leurs tableaux des enfers. La plus grande partie des id�es m�taphysiques que je viens d'essayer de d�velopper, sont indiqu�es par les fables re�ues sur le destin des grands criminels: le tonneau des Dana�des, Sisyphe, roulant sans cesse une pierre, et la remontant au haut de la m�me montagne pour la voir rouler en bas de nouveau, sont l'image de ce besoin d'agir, m�me sans objet, qui force un criminel � l'action la plus p�nible, d�s qu'elle le soustrait � ce qu'il ne peut supporter, le repos. Tantale, approchant sans cesse d'un but qui s'�loigne toujours devant lui, peint le supplice habituel des hommes qui se sont livr�s au crime; ils ne peuvent atteindre � aucun bien, ni cesser de le d�sirer. Enfin, les anciens po�tes philosophes ont senti que ce n'�tait pas assez de peindre les peines du repentir; qu'il fallait plus pour l'enfer, qu'il fallait montrer ce qu'on �prouvait au plus fort de l'enivrement, ce que faisait souffrir la passion du crime avant que, par le remords m�me, elle e�t cess� d'exister. On se demande pourquoi, dans un �tat si p�nible, les suicides ne sont pas plus fr�quents; car la mort est le rem�de � l'irr�parable. Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se r�solvent au suicide. Sans parler m�me du vague effroi que doit inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de sensible ou de philosophique dans l'action de se tuer, qui est tout � fait �tranger � l'�tre d�prav�. Si l'on quitte la vie pour �chapper aux peines du coeur, on d�sire laisser quelques regrets apr�s soi; si l'on est conduit au suicide par un profond d�go�t de l'existence, qui sert � juger la destin�e humaine, il faut que des r�flexions profondes, de longs retours sur soi, aient pr�c�d� cette r�solution; et la haine qu'�prouve l'homme criminel contre ses ennemis, le besoin qu'il a de leur nuire, lui feraient craindre de les laisser en repos par sa mort: la fureur dont il est agit�, loin de le d�go�ter de la vie, fait qu'il s'acharne davantage � tout ce qui lui a co�t� si cher. Un certain degr� de peine d�courage et fatigue; l'irritation du crime attache � l'existence par un m�lange de crainte et de fureur; elle devient une sorte de proie qu'on conserve pour la d�chirer. D'ailleurs, un caract�re particulier aux grands coupables, c'est de ne point s'avouer � eux-m�mes le malheur qu'ils �prouvent, l'orgueil le leur d�fend; mais cette illusion, ou plut�t cette g�ne int�rieure, ne diminue rien de leurs souffrances, car la pire des douleurs est celle qui ne peut se reposer sur elle-m�me. Le sc�l�rat est inquiet et d�fiant au fond de sa propre pens�e; il traite avec lui-m�me comme avec une sorte d'ennemi; il garde avec sa r�flexion quelques-uns des m�nagements qu'il observe pour se montrer au public; et, dans un tel �tat, il n'existe jamais l'esp�ce de calme m�ditatif, d'abandon � la r�flexion, qu'il faut pour contempler toute la v�rit� et prendre d'apr�s elle une r�solution irr�vocable. Le courage qui fait braver la mort n'a point de rapport avec la disposition qui d�cide � se la donner: les grands criminels peuvent �tre intr�pides dans le danger; c'est une suite de l'enivrement, c'est une �motion, c'est un moyen, c'est un espoir, c'est une action; mais ces m�mes hommes, quoique les plus malheureux des �tres, ne se tuent presque jamais, soit que la Providence n'ait pas voulu leur laisser cette sublime ressource, soit qu'il y ait dans le crime une ardente personnalit� qui, sans donner aucune jouissance, exclut les sentiments �lev�s avec lesquels on renonce � la vie. H�las! il serait si difficile, de ne pas s'int�resser � l'homme plus grand que la nature, alors qu'il rejette ce qu'il tient d'elle, alors qu'il se sert de la vie pour d�truire la vie, alors qu'il sait dompter par la puissance de l'�me le plus fort mouvement de l'homme, l'instinct de sa conservation; il serait si difficile de ne pas croire � quelques mouvements de g�n�rosit� dans l'homme qui, par repentir, se donnerait la mort, qu'il est bon que les v�ritables sc�l�rats soient incapables d'une telle action: ce serait une souffrance pour une �me honn�te, que de ne pas pouvoir m�priser compl�tement l'�tre qui lui inspire de l'horreur. SECTION II. DES SENTIMENTS QUI SONT L'INTERM�DIAIRE ENTRE LES PASSIONS ET LES RESSOURCES QU'ON TROUVE EN SOI. CHAPITRE PREMIER. _Explication du titre de la seconde section._ L'amiti�, la tendresse paternelle, filiale et conjugale, la religion dans quelques caract�res, ont beaucoup des inconv�nients des passions; et dans d'autres, ces m�mes affections donnent la plupart des avantages des ressources qu'on trouve en soi. L'exigence, c'est-�-dire, le besoin d'un retour quelconque de la part des autres, est le point de ressemblance par lequel l'amiti� et les sentiments de la nature se rapprochent des peines de l'amour; et quand la religion est du fanatisme, tout ce que j'ai dit de l'esprit de parti s'applique enti�rement � elle. Mais quand l'amiti� et les sentiments de la nature seraient sans exigence, quand la religion serait sans fanatisme, on ne pourrait pas encore ranger de telles affections dans la classe des ressources qu'on trouve en soi; car ces sentiments modifi�s rendent n�anmoins encore d�pendant du hasard. Si vous �tes s�par� de l'ami qui vous est cher; si les parents, les enfants, l'�poux que le sort vous a donn�s, ne sont pas dignes de votre amour, le bonheur que ces liens peuvent promettre n'est plus en votre puissance. Et quant � la religion, ce qui fait la base de ses jouissances, l'intensit� de la foi, est un don absolument ind�pendant de nous: sans cette ferme croyance, on doit encore reconna�tre l'utilit� des id�es religieuses; mais il n'est au pouvoir de qui que ce soit de s'en donner le bonheur. C'est donc sous ces diff�rents rapports que j'ai class� le sujet des trois chapitres que l'on va lire, entre les passions asservissantes, et les ressources qui d�pendent de soi seul. CHAPITRE II. _De l'amiti�._ Je ne puis m'emp�cher de m'arr�ter au milieu de cet ouvrage, m'�tonnant moi-m�me de la constance avec laquelle j'analyse les affections du coeur, et repousse loin d'elles toute esp�rance de bonheur durable. Est-ce ma vie que je d�mens? p�re, enfants, amis, amies, est-ce ma tendresse pour vous que je vais d�savouer? Ah! non; depuis que j'existe je n'ai cherch�, je n'ai voulu de bonheur que dans le sentiment, et c'est par mes blessures que j'ai trop appris � compter ses douleurs. Un jour heureux, un �tre distingu� rattachent � ces illusions, et vingt fois on revient � cette esp�rance apr�s l'avoir vingt fois perdue. Peut-�tre � l'instant o� je parle, je crois, je veux encore �tre aim�e; je laisse encore ma destin�e d�pendre tout enti�re des affections de mon coeur; mais celui qui n'a pu vaincre sa sensibilit� n'est pas celui qu'il faut le moins croire sur les raisons d'y r�sister. Une sorte de philosophie dans l'esprit ind�pendante de la nature m�me du caract�re, permet de se juger comme un �tranger, sans que les lumi�res influent sur les r�solutions; de se regarder souffrir, sans que sa douleur soit all�g�e par le don de l'observer en soi-m�me; et la justesse des m�ditations n'est point alt�r�e par la faiblesse de coeur, qui ne permet pas de se d�rober � la peine. D'ailleurs les id�es g�n�rales cesseraient d'avoir une application universelle, si l'on y m�lait l'impression d�taill�e des situations particuli�res. Pour remonter � la source des affections de l'homme, il faut agrandir ses r�flexions en les s�parant de ses circonstances personnelles: elles ont fait na�tre la pens�e, mais la pens�e est plus forte qu'elles; et le vrai moraliste est celui qui, ne parlant, ni par invention, ni par r�miniscence, peint toujours l'homme et jamais lui. L'amiti� n'est point une passion, car elle ne vous �te pas l'empire de vous-m�me; elle n'est pas une ressource qu'on trouve en soi, puisqu'elle vous soumet au hasard de la destin�e et du caract�re des objets de votre choix; enfin elle inspire le besoin du retour, et, sous ce rapport d'exigence, elle fait ressentir plusieurs des peines de l'amour, sans promettre des plaisirs aussi vifs. L'homme est plac�, par toutes ses affections, dans cette triste alternative: s'il a besoin d'�tre aim� pour �tre heureux, tout syst�me de bonheur certain et durable est fini pour lui; et s'il sait y renoncer, c'est une grande partie de ses jouissances sacrifi�e pour assurer celles qui lui resteront, c'est une r�duction courageuse qui n'enrichit que dans l'avenir. Je consid�rerai d'abord dans l'amiti�, non ces liaisons fond�es sur divers genres de convenances qu'il faut attribuer � l'ambition et � la vanit�, mais ces attachements purs et vrais, n�s du simple choix du coeur, dont l'unique cause est le besoin de communiquer ses sentiments et ses pens�es, l'espoir d'int�resser, la douce assurance que ses plaisirs et ses peines r�pondent � un autre coeur. Si deux amis peuvent r�ussir � confondre leurs existences, � transporter l'un dans l'autre ce qu'il y a d'ardent dans la personnalit�; si chacun d'eux n'�prouve le bonheur ou la peine que par la destin�e de son ami; si, se confiant mutuellement dans leurs sentiments r�ciproques, ils go�tent le repos que donne la certitude, et le charme des affections abandonn�es, ils sont heureux: mais que de douleurs peuvent na�tre de la poursuite de tels biens! Deux hommes, distingu�s par leurs talents et appel�s � une carri�re illustre, veulent se communiquer leurs desseins; ils souhaitent de s'�clairer ensemble: s'ils trouvent du charme dans ces conversations o� l'esprit go�te aussi les plaisirs de l'intimit�, o� la pens�e se montre � l'instant m�me de sa naissance, quel abandon d'amour-propre il faut supposer pour croire qu'en se confiant on ne se mesure jamais! qu'on exclue du t�te-�-t�te tout jugement comparable sur le m�rite de son ami et sur le sien, et qu'on se soit connu sans se classer! Je ne parle pas des rivalit�s perfides qui pourraient na�tre d'une concurrence quelconque; je me suis attach�e dans cet ouvrage � consid�rer les hommes selon leur caract�re sous le point de vue le plus favorable. Les passions causent tant de malheur par elles-m�mes, qu'il n'est pas n�cessaire, pour en d�tourner, de peindre leurs effets dans les �mes naturellement vicieuses. Nul homme, � l'avance, ne se croyant capable de commettre une mauvaise action, ce genre de danger n'effraye personne, et lorsqu'on le suppose, on se donne seulement pour adversaire l'orgueil de son lecteur. Imaginons donc qu'une ambition pareille, ou contraire, ne brouillera point deux amis. Comme il est impossible de s�parer l'amiti� des actions qu'elle inspire, les services r�ciproques sont un des liens qui doivent n�cessairement en r�sulter; et qui peut se r�pondre que le succ�s des efforts de son ami n'influera pas sur vos sentiments pour lui! Si l'on n'est pas content de l'activit� de son ami, si l'on croit avoir � s'en plaindre, � la perte de l'objet de ses d�sirs viendra bient�t se joindre le chagrin plus amer de douter du degr� d'int�r�t que votre ami mettait � vous seconder. Enfin, en m�lant ensemble le sentiment et les affaires, les int�r�ts du monde et ceux du coeur, on �prouve une sorte de peine qu'on ne veut pas approfondir, parce qu'il est plus honorable de l'attribuer au sentiment seul, mais qui se compose aussi d'une autre sorte de regrets, rendus plus douloureux par leur m�lange avec les affections de l'�me. Il semble alors qu'il vaudrait mieux s�parer enti�rement l'amiti� de tout ce qui n'est pas elle; mais son plus grand charme serait perdu si elle ne s'unissait pas � votre existence enti�re: ne sachant pas, comme l'amour, vivre d'elle-m�me, il faut qu'elle partage tout ce qui compose vos int�r�ts et vos sentiments; et c'est � la d�couverte, � la conservation de cet autre soi, que tant d'obstacles s'opposent. Les anciens avaient une id�e exalt�e de l'amiti�, qu'ils peignaient sous les traits de Th�s�e et de Piritho�s, d'Oreste et de Pylade, de Castor et Pollux; mais sans s'arr�ter � ce qu'il y a de mythologique dans ces histoires, c'est � des compagnons d'armes que l'on supposait de tels sentiments; et les dangers que l'on affronte ensemble, en apprenant � braver la mort, rendent plus facile le d�vouement de soi-m�me � un autre. L'enthousiasme de la guerre excite toutes les passions de l'�me, remplit les vides de la vie, et par la pr�sence continuelle de la mort fait taire la plupart des rivalit�s, pour leur substituer le besoin de s'appuyer l'un sur l'autre, de lutter, de triompher, ou de p�rir ensemble. Mais tous ces mouvements g�n�reux que produit le plus beau des sentiments des hommes, la valeur, sont plut�t les qualit�s propres au courage qu'� l'amiti�: lorsque la guerre est finie, rien n'est moins probable que la r�alit�, la dur�e des rapports qu'on se croyait avec celui qui partageait nos p�rils. Pour juger de l'amiti� m�me, il faut l'observer dans les hommes qui ne parcourent ni la carri�re militaire, ni celle de l'ambition; et peut-�tre verra-t-on alors que ce sentiment est le plus exigeant de tous dans les �mes ardentes. On veut qu'il suffise � la vie, on s'agite du vide qu'il laisse, on en accuse le peu de sensibilit� de son ami; et quand on �prouverait l'un pour l'autre un sentiment semblable, on serait fatigu� mutuellement de l'exigence r�ciproque. Je sais bien qu'au tableau de toutes ces inqui�tudes on peut opposer les �tres froids qui, aimant comme ils font toutes les autres actions de leur vie, consacrent � l'amiti� tel jour de la semaine, r�glent par avance quel pouvoir sur leur bonheur ils donneront � ce sentiment, et s'acquittent d'un penchant comme d'un devoir; mais j'ai d�j� dit, dans l'introduction de cet ouvrage, que je ne voulais m'occuper que du destin des �mes passionn�es: le bonheur des autres est assur� par toutes les qualit�s qui leur manquent. Les femmes font habituellement de la confidence le premier besoin de l'amiti�, et ce n'est plus alors qu'une cons�quence de l'amour; il faut que r�ciproquement une passion semblable les occupe, et leur conversation n'est souvent alors que le sacrifice alternatif fait, par celle qui �coute, � l'esp�rance de parler � son tour. La confidence m�me que l'on s'adresse l'une � l'autre de sentiments moins exclusifs, porte avec elle le m�me caract�re; et l'occupation qu'on a de soi est un tiers importun successivement � toutes deux. Que devient cependant le plaisir de se confier, si l'on aper�oit de l'indiff�rence, si l'on surprend un effort? Tout est dit pour les �mes sensibles, et la personnalit� seule peut continuer des entretiens dont l'oeil p�n�trant de la d�licatesse a vu l'amiti� fatigu�e. Les femmes, ayant toutes la m�me destin�e, tendent toutes au m�me but; et cette esp�ce de jalousie qui se compose du sentiment et de l'amour-propre est la plus difficile � dompter. Il y a, dans la plupart d'entre elles, un art qui n'est pas de la fausset�, mais un certain arrangement de la v�rit� dont elles ont toutes le secret, et dont cependant elles d�testent la d�couverte. Jamais le commun des femmes ne pourra supporter de chercher � plaire � un homme devant une autre femme; il y a aussi une esp�ce de fortune commune � tout ce sexe en agr�ments, en esprit, en beaut�, et chaque femme se persuade qu'elle h�rite de la ruine de l'autre. Il faudrait donc ou une absence totale de sentiments vifs qui, en d�truisant la rivalit�, amortirait aussi toute esp�ce d'int�r�t, ou une vraie sup�riorit�, pour effacer la trace des obstacles g�n�raux qui s�parent les femmes entre elles. Il faut trouver autant d'agr�ments qu'on peut s'en croire, et plus de qualit�s positives, pour qu'il y ait du repos dans elle, et du d�vouement en soi; alors le premier bien, sans doute, est l'amiti� d'une femme. Quel homme �prouva jamais tout ce que le coeur d'une femme peut souffrir? l'�tre qui fut ou serait aussi malheureux que vous, peut seul porter du secours au plus intime, au plus amer de la douleur. Mais quand cet objet unique serait rencontr�, la destin�e, l'absence ne pourraient-elles pas troubler le bonheur d'un tel lien? Et d'ailleurs celle qui croirait poss�der l'ami le plus parfait et le plus sensible, l'amie la plus distingu�e, sachant mieux que personne tout ce qu'il faut pour obtenir du bonheur dans de telles relations, serait d'autant plus, �loign�e de conseiller comme la destin�e de tous, la plus rare des chances morales. Enfin deux amis d'un sexe diff�rent, qui n'ont aucun int�r�t commun, aucun sentiment absolument pareil, semblent devoir se rapprocher par cette opposition m�me; mais si l'amour les captive, je ne sais quel sentiment, m�l� d'amour-propre et d'�go�sme, fait trouver � un homme ou � une femme, li�s par l'amiti�, peu de plaisir � s'entendre parler de la passion qui les occupe. Ces sortes de liens, ou ne se maintiennent pas, ou cessent alors qu'on n'aime plus l'objet dont on s'entretenait; on s'aper�oit tout � coup que lui seul vous r�unissait. Si ces deux amis, au contraire, n'ont point de premier objet, ils voudront obtenir l'un de l'autre cette pr�f�rence supr�me. D�s qu'un homme et une femme ne sont point attach�s ailleurs par l'amour, ils cherchent dans leur amiti� tout le d�vouement de ce sentiment, et il y a une sorte d'exigence naturelle, entre deux personnes d'un sexe diff�rent, qui fait demander par degr�s, et sans s'en apercevoir, ce que la passion seule peut donner, quelque �loign� que l'un ou l'autre soit de la ressentir. On se soumet d'avance et sans peine � la pr�f�rence que son ami accorde � sa ma�tresse; mais on ne s'accorde pas � voir les bornes que la nature m�me de son sentiment met aux preuves de son amiti�; on croit donner plus qu'on ne re�oit, par cela m�me qu'on est plus frapp� de l'un que de l'autre, et l'�galit� est aussi difficile � �tablir sous ce rapport que sous tous les autres; cependant elle est le but o� tendent ceux qui se livrent � ce lien. L'amour se passerait bien plut�t de r�ciprocit� que l'amiti�; l� o� il existe de l'ivresse, on peut suppl�er � tout par de l'erreur; mais l'amiti� ne peut se tromper, et lorsqu'elle compare, elle n'obtient presque jamais le r�sultat qu'elle d�sire; ce qu'on mesure para�t si rarement �gal; il y a quelquefois plus de parit� dans les extr�mes, et les sentiments sans bornes se croient plus ais�ment semblables. Quelles tristes pens�es ces analyses ne font-elles pas na�tre sur la destin�e de l'homme! Quoi! plus le caract�re est susceptible d'attachements passionn�s, plus il faut craindre de faire d�pendre son bonheur du besoin d'�tre aim�! Est-ce une r�flexion qui doive livrer � la froide personnalit�? Ce serait, au contraire, cette r�flexion m�me qui devrait conduire � penser qu'il faut �loigner de toutes les affections de l'�me jusqu'� l'�go�sme du sentiment. Contentez-vous d'aimer, vous qui �tes n�s sensibles; c'est l� l'espoir qui ne trompe jamais. Sans doute, l'homme qui s'est vu l'objet de la passion la plus profonde, qui recevait � chaque instant une nouvelle preuve de la tendresse qu'il inspirait, �prouvait des �motions plus enivrantes. Ces plaisirs, non cr��s par soi, ressemblent aux dons du ciel, ils exaltent la destin�e: mais ce bonheur d'un jour g�te toute la vie; le seul tr�sor intarissable, c'est son propre coeur. Celui qui consacre sa vie au bonheur de ses amis et de sa famille, celui qui, pr�venant tous les sacrifices, ignore � jamais o� se serait arr�t�e l'amiti� qu'il inspire; celui qui, n'existant que dans les autres, ne peut plus mesurer ce qu'ils feraient pour lui; celui qui trouve dans les jouissances qu'il donne le prix des sentiments qu'il �prouve; celui dont l'�me est si agissante pour la f�licit� des objets de sa tendresse, qu'il ne lui reste aucun de ces moments de vague o� la r�verie enfante l'inqui�tude et le reproche, celui-l� peut sans crainte s'exposer � l'amiti�. Mais un tel d�vouement n'a presque point d'exemple entre des �gaux; il peut exister, caus� par l'enthousiasme ou par un devoir quelconque; mais il n'est presque jamais possible dans l'amiti�, dont la nature est d'inspirer le funeste besoin d'un parfait retour; et c'est parce que le coeur est fait ainsi, que je me suis r�serv� de peindre la bont� comme une ressource plus assur�e que l'amiti�, et meilleure pour le repos des �mes passionn�ment sensibles. CHAPITRE III. _De la tendresse filiale, paternelle et conjugale._ Ce qu'il y a de plus sacr� dans la morale, ce sont les liens des parents et des enfants: la nature et la soci�t� reposent �galement sur ce devoir, et le dernier degr� de la d�pravation est de braver l'instinct involontaire qui, dans ces relations, nous inspire tout ce que la vertu peut commander. Il y a donc toujours un bonheur certain attach� � de tels liens, l'accomplissement de ses devoirs. Mais j'ai dit dans l'Introduction de cet ouvrage, qu'en consid�rant toujours la vertu comme la base de l'existence de l'homme, je n'examinerais les devoirs et les affections que dans leur rapport avec le bonheur: il s'agit donc de savoir maintenant quelles jouissances de sentiment les p�res et les enfants peuvent attendre les uns des autres. Le m�me principe, f�cond en cons�quences, s'applique � ces affections comme � tous les attachements du coeur; si l'on y livre son �me assez vivement pour �prouver le besoin imp�rieux de la r�ciprocit�, le repos cesse et le malheur commence. Il y a dans ces liens une in�galit� naturelle qui ne permet jamais une affection de m�me genre, ni au m�me degr�; l'une des deux est plus forte, et par cela m�me trouve des torts � l'autre, soit que les enfants ch�rissent leurs parents plus qu'ils n'en sont aim�s, soit que les parents �prouvent pour leurs enfants plus de sentiments qu'ils ne leur en inspirent. Commen�ons par la premi�re supposition. Les parents ont, pour se faire aimer de leurs enfants dans leur jeunesse, beaucoup des avantages et des inconv�nients des rois; on attend d'eux beaucoup moins qu'on ne leur donne; on est flatt� du moindre effort; on juge tout ce qu'ils font pour vous d'une mani�re relative, et cette sorte de mesure comparative est bien plus ais�ment satisfaite: ce n'est jamais d'apr�s ce qu'on d�sire, mais d'apr�s ce qu'on a coutume d'attendre, qu'on appr�cie leur conduite avec vous; il est bien plus facile de causer une agr�able surprise � l'habitude qu'� l'imagination. Les parents adoptent donc presque toujours, par calcul autant que par inclination, cette sorte de dignit� qui se voile; ils veulent �tre jug�s par ce qu'ils cachent, ils veulent qu'on se rappelle leurs droits � l'instant m�me o� ils consentent � les oublier: mais ce prestige, comme tous, ne peut faire effet que pendant un temps. Le sentiment usurpateur veut chaque jour de nouvelles conqu�tes: alors m�me qu'il a tout obtenu, il s'afflige souvent de ce qui manque � la nature de l'homme pour aimer; comment supporterait-il d'�tre tenu volontairement � une certaine distance? Le coeur tend � l'�galit�, et quand la reconnaissance se change en v�ritable tendresse, elle perd son caract�re de soumission et de d�f�rence. Celui qui aime ne croit plus rien devoir; il place au-dessus des bienfaits leur in�puisable source, le sentiment; et si l'on veut toujours maintenir les diff�rences, les sup�riorit�s, le coeur se blesse et se retire. Les parents cependant ne savent ou ne veulent presque jamais adopter ce nouveau syst�me; et la diff�rence d'�ge est peut-�tre cause qu'ils ne se rapprochent jamais de vous que par des sacrifices: or il n'y a que l'�go�sme qui sache s'arranger du bonheur avec ce mot-l�. Quel que soit le d�vouement des enfants sensibles et respectueux, les nouveaux penchants, les nouveaux devoirs qui les attirent, donnent � leurs parents une humeur secr�te qu'ils �prouveront toujours, parce qu'ils ne se l'avoueront jamais. Quand les parents aiment assez profond�ment leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique esp�rance, pour regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les int�r�ts de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-m�mes, les enfants sont � leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, des sujets devenus ind�pendants, des amis dont on ne compte que ce qu'ils ne font pas, des oblig�s � qui on n�glige de plaire, en se fiant sur leur reconnaissance, des associ�s d'eux � soi, plut�t que de soi � eux: c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant une latitude infinie � l'id�e de leurs droits, veulent que vous leur teniez compte de ce vague de puissance dont ils n'usent pas apr�s se l'�tre suppos�. Enfin la plupart ont le tort habituel de se fonder toujours sur le seul obstacle qui puisse exister � l'exc�s de tendresse qu'on aurait pour eux, leur autorit�, et de ne pas sentir, au contraire, que dans cette relation, comme dans toutes celles o� il existe d'un c�t� une sup�riorit� quelconque, c'est pour celui � qui l'avantage appartient, que la d�pendance du sentiment est la plus n�cessaire et la plus aimable. Une tr�s-grande simplicit� dans le caract�re de vos parents, ou une sup�riorit� si marqu�e, que leurs enfants soient heureux d'entretenir avec eux plut�t un culte qu'une liaison, peuvent d�truire ces observations; mais c'est aux situations les plus communes qu'elles s'appliquent. Dans la seconde supposition, peut-�tre la plus naturelle, le sentiment maternel, accoutum� par les soins qu'il donne � la premi�re enfance, � se passer de toute esp�ce de retour, fait �prouver des jouissances tr�s-vives et tr�s-pures, qui portent souvent tous les caract�res de la passion, sans exposer � d'autres orages que ceux du sort, et non des mouvements int�rieurs de l'�me; mais il est si tristement prouv� que, d�s que le besoin de la r�ciprocit� commence, le bonheur des sentiments s'alt�re, que l'enfance est l'�poque de la vie qui inspire � la plupart des parents l'attachement le plus vif, soit que l'empire absolu qu'on exerce alors sur les enfants les identifie avec vous-m�mes, soit que leur d�pendance inspire une sorte d'int�r�t qui attache plus que les succ�s m�mes qu'ils ne doivent qu'� eux; soit que tout ce qu'on attend des enfants alors �tant en esp�rance, on poss�de � la fois ce qu'il y a de plus doux dans la v�rit� et dans l'illusion, le sentiment qu'on �prouve, et celui qu'on se flatte d'obtenir. Bient�t les �v�nements dans leur r�alit� nous pr�sentent nos enfants �lev�s par nous, pour d'autres que pour nous-m�mes, s'�lan�ant vers la vie, tandis que le temps nous place en arri�re d'elle, pensant � nous par le souvenir, aux autres par l'esp�rance. Quels parents sont alors assez sages pour consid�rer les passions de la jeunesse comme les jeux de l'enfance, et pour ne pas vouloir occuper plus de place parmi les unes que parmi les autres? L'�ducation, sans doute, influe beaucoup sur l'esprit et le caract�re, mais il est plus ais� d'inspirer � son �l�ve ses opinions que ses volont�s: le _moi_ de votre enfant se compose de vos le�ons, des livres que vous lui avez donn�s, des personnes dont vous l'avez entour�: mais quoique vous puissiez reconna�tre partout vos traces, vos ordres n'ont plus le m�me empire; vous avez form� un homme, ce qu'il a pris de vous est devenu lui, et sert autant que ses propres r�flexions � composer son ind�pendance. Enfin, les g�n�rations successives �tant souvent appel�es par la dur�e de la vie de l'homme � exister simultan�ment, les p�res et les enfants, dans la r�ciprocit� de sentiment qu'ils veulent les uns des autres, oublient presque toujours de quel diff�rent point de vue ils consid�rent le monde; la glace qui renverse les objets qu'elle pr�sente, les d�nature moins que l'�ge qui les place dans l'avenir ou dans le pass�. Il n'est rien qui exige plus de d�licatesse de la part des parents que la m�thode qu'il faut suivre pour diriger la vie de leurs enfants sans ali�ner leur coeur; car il n'est pas m�me possible de sacrifier leur affection � l'espoir de leur �tre utile: toute influence durable sur la conduite finissant avec le pouvoir du sentiment, le point juste n'est presque jamais atteint dans cette relation. La tendresse des enfants pour leurs parents se compose, pour ainsi dire, de tous les �v�nements de leur vie: il n'est point d'attachement dans lequel entrent plus de causes �trang�res � l'attrait du coeur, il n'en est donc point dont la jouissance soit plus incertaine. La base principale d'un tel lien, l'ascendant du devoir et de la nature, ne peut �tre an�anti; mais d�s qu'on aime ses enfants avec passion, on a besoin de toute autre chose que de ce qu'ils vous doivent; et l'on court, dans son sentiment pour eux, les m�mes chances qu'am�nent toutes les affections de l'�me: enfin, ce besoin de r�ciprocit�, cette exigence, germe destructeur du seul don c�leste fait � l'homme, la facult� d'aimer, cette exigence est plus fatale dans la relation des parents avec les enfants, parce qu'une id�e d'autorit� s'y m�le; elle est donc par la m�me raison plus funeste et plus naturelle. Toute l'�galit� qui existe dans le sentiment de l'amour suffit � peine pour �loigner de son exigence l'id�e d'un droit quelconque; il semble que celui qui aime le plus, par ce titre seul, porte atteinte � l'ind�pendance de l'autre: et combien plus cet inconv�nient n'existe-t-il pas dans les rapports des parents avec les enfants! Plus ils ont de droits, plus ils doivent �viter de s'en appuyer pour �tre aim�s; et cependant d�s qu'une affection devient passionn�e, elle ne se repose plus en elle-m�me, il faut n�cessairement qu'elle agisse sur les autres. La tendresse conjugale, lorsqu'elle existe, donne ou les jouissances de l'amour ou celles de l'amiti�, et je crois avoir d�j� analys� les unes et les autres: il y a dans ce lien cependant quelque chose de particulier, en bien et en mal, qu'il faut examiner. Il est heureux, dans la route de la vie, d'avoir invent� des circonstances qui, sans le secours m�me du sentiment, confondent deux �go�smes au lieu de les opposer; il est heureux d'avoir commenc� l'association d'assez bonne heure pour que les souvenirs de la jeunesse aident � supporter, l'un avec l'autre, la mort qui commence � la moiti� de la vie; mais ind�pendamment de ce qu'il est si ais� de concevoir sur la difficult� de se convenir, la multiplicit� des rapports de tout genre qui d�rivent des int�r�ts communs, offre mille occasions de se blesser, qui ne naissent pas du sentiment, mais finissent par l'alt�rer. Personne ne sait � l'avance combien peut �tre longue l'histoire de chaque journ�e; si l'on observe la v�rit� des impressions qu'elle produit, et dans ce qu'on appelle, avec raison, le _m�nage_, il se rencontre � chaque instant de certaines difficult�s qui peuvent d�truire pour jamais ce qu'il y avait d'exalt� dans le sentiment: c'est donc de tous les liens celui o� il est le moins probable d'obtenir le bonheur romanesque du coeur; il faut, pour maintenir la paix dans cette relation, une sorte d'empire sur soi-m�me, de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des plaisirs de la vertu que des jouissances de la passion. Sans cesse la main de fer de la destin�e repousse l'homme dans l'incomplet; il semble que le bonheur est possible par la nature m�me des choses, qu'avec telle r�union de ce qui est �pars dans le monde, on aurait la perfection d�sir�e; mais dans le travail de cet �difice, une pierre renverse l'autre, un avantage exclut celui qui doublait son prix; le sentiment dans sa plus grande force est exigeant par sa nature, et l'exigence d�truit l'affection qu'elle veut obtenir. Souvent l'homme, incons�quent dans ses voeux, s'�loigne seulement parce qu'il est trop aim�, et se voyant l'objet de tous les d�vouements et de toutes les qualit�s, confesse que l'exc�s m�me de l'attachement suffit pour effacer la trace de ses bienfaits. Quel conseil, quel r�sultat tirer de ces r�flexions? La conclusion que j'ai annonc�e; c'est que les �mes ardentes �prouvent par l'amiti�, par les liens de la nature, plusieurs des peines attach�es � la passion, et que par del� la ligne du devoir et des jouissances qu'on peut puiser dans ses propres affections, le sentiment, de quelque nature qu'il puisse �tre, n'est jamais une ressource qu'on trouve en soi; il met toujours le bonheur dans la d�pendance de la destin�e, du caract�re et de l'attachement des autres. CHAPITRE IV. _De la religion._ Je ne peindrai point la religion dans les exc�s du fanatisme; les si�cles et la philosophie ont �puis� ce sujet, et ce que j'ai dit sur l'esprit de parti est applicable � cette fr�n�sie comme � toutes celles caus�es par l'empire d'une opinion. Ce n'est pas non plus de ces id�es religieuses, seul espoir de la fin de l'existence, que je veux parler. Le th�isme des hommes �clair�s, des �mes sensibles, est de la v�ritable philosophie; et c'est en consid�rant toutes les ressources que l'homme peut tirer de sa raison, qu'il faut compter cette id�e, trop grande en elle-m�me pour n'�tre pas d'un poids immense encore, malgr� ses incertitudes. Mais la religion, dans l'acception g�n�rale, suppose une in�branlable foi; et lorsqu'on a re�u du ciel cette profonde conviction, elle suffit � la vie et la remplit tout enti�re: c'est sous ce rapport que l'influence de la religion est v�ritablement puissante, et c'est sous ce m�me rapport qu'on doit la consid�rer comme un don aussi ind�pendant de soi, que la beaut�, le g�nie, ou tout autre avantage qu'on tient de la nature, et qu'aucun effort ne peut obtenir. Comment serait-il au pouvoir de la volont� de diriger nos dispositions � cet �gard? Aucune action sur soi-m�me n'est possible en mati�re de foi; la pens�e est indivisible, l'on ne peut en d�tacher une partie pour travailler sur l'autre: on esp�re ou l'on craint; on doute ou l'on croit, selon la nature de l'esprit et des combinaisons qu'il fait na�tre. Apr�s avoir bien �tabli que la foi est une facult� qu'il ne d�pend point de nous d'acqu�rir, examinons avec impartialit� ce qu'elle peut pour le bonheur, et pr�sentons d'abord ses principaux avantages. L'imagination est la plus indomptable des puissances morales de l'homme; ses d�sirs et ses incertitudes le tourmentent tour � tour. La religion ouvre une longue carri�re � l'esp�rance, et trace une route pr�cise � la volont�: sous ces deux rapports elle soulage la pens�e. Son avenir est le prix du pr�sent; tout se rapportant au m�me but, a le m�me degr� d'int�r�t. La vie se passe au dedans de soi, les circonstances ext�rieures ne sont qu'une mani�re d'exercer un sentiment habituel; l'�v�nement n'est rien, le parti qu'on a pris est tout; et ce parti, toujours command� par une loi divine, n'a jamais pu co�ter un instant d'incertitude. D�s qu'on est � l'abri du remords, on ignore ces repentirs du coeur ou de l'esprit qui s'accusent du hasard m�me, et jugent de la r�solution par ses effets. Les succ�s ou les revers ne donnent � la conscience des d�vots ni contentement ni regret; la morale religieuse ne laissant aucun vague sur aucune des actions de la vie, leur d�cision est toujours simple. Quand le vrai chr�tien s'est acquitt� de ses devoirs, son bonheur ne le regarde plus; il ne s'informe pas quel sort lui est �chu, il ne sait pas ce qu'il faut d�sirer ou craindre, il n'est certain que de ses devoirs. Les meilleures qualit�s de l'�me, la g�n�rosit�, la sensibilit�, loin de faire cesser tous les combats int�rieurs, peuvent, dans la lutte des passions, opposer l'une � l'autre des affections d'une �gale force; mais la religion donne pour guide un code o�, dans toutes les circonstances, ce qu'on doit faire est r�solu par une loi. Tout est fixe dans le pr�sent, tout est ind�fini dans l'avenir; enfin, l'�me �prouve une sorte de bien-�tre jamais plus vif, mais toujours calme; elle est environn�e d'une aur�ole qui l'�claire au moins dans les t�n�bres, si elle n'est pas aussi �clatante que le jour, et cet �tat la d�robant au malheur, sauve apr�s tout plus des deux tiers de la vie. S'il en est ainsi pour les destin�es communes, si la religion compense les jouissances qu'elle �te, elle est d'une utilit� souveraine dans les situations d�sesp�r�es. Lorsqu'un homme, apr�s avoir commis de grands crimes, en �prouve un vrai remords, cette situation de l'�me est si violente qu'on ne peut la supporter qu'� l'aide d'id�es surnaturelles. Sans doute le plus efficace des repentirs serait des actions vertueuses; mais � la fin de la vie, m�me dans la jeunesse, quel coupable peut esp�rer de faire autant de bien qu'il a caus� de mal? quelle somme de bonheur �quivaut � l'intensit� de la peine? qui est assez puissant pour expier du sang ou des pleurs? Une d�votion ardente suffit � l'imagination exalt�e des criminels repentants; et dans ces solitudes profondes o� les chartreux et les trappistes adoptaient une vie si contraire � la raison, les coupables convertis trouvaient la seule existence qui conv�nt � l'agitation de leur �me; peut-�tre m�me des hommes dont la nature v�h�mente les e�t appel�s dans le monde � commettre de grands crimes, livr�s, d�s leur enfance, au fanatisme religieux, ont enseveli dans les clo�tres l'imagination qui bouleverse les empires. Ces r�flexions ne suffisent pas pour encourager de semblables institutions; mais on voit que, sous toutes les formes, l'ennemi de l'homme c'est la passion, et qu'elle seule fait la grande difficult� de la destin�e humaine. Dans la classe de la soci�t� qui est livr�e aux travaux mat�riels, l'imagination est encore la facult� dont il faut le plus craindre les effets. Je ne sais si l'on a d�truit la foi religieuse du peuple en France; mais on aura bien de la peine � remplacer pour lui toutes les jouissances r�elles dont cette id�e lui tenait lieu: la r�volution y a suppl�� pendant quelque temps; un de ses grands attraits pour le peuple a �t� d'abord l'int�r�t, l'agitation m�me qu'elle r�pandait sur sa vie. La rapide succession des �v�nements, les �motions qu'elle faisait na�tre, causaient une sorte d'ivresse qui h�tait le temps, et ne laissait plus sentir le vide, ni l'inqui�tude de l'existence. On s'est trop accoutum� � penser que les hommes du peuple bornaient leur ambition � la possession des biens physiques: on les a vus ardemment attach�s � la r�volution, parce qu'elle leur donnait le plaisir de conna�tre les affaires, d'influer sur elles, de s'occuper de leurs succ�s. Toutes ces passions des hommes oisifs ont �t� d�couvertes par ceux qui n'avaient connu que le besoin du travail et le prix de son salaire; mais lorsque l'�tablissement d'un gouvernement quelconque fait rentrer n�cessairement les trois quarts de la soci�t� dans les occupations qui chaque jour assurent la subsistance du lendemain, lorsque le bouleversement d'une r�volution n'offrira plus � chaque homme la chance d'obtenir tous les biens que l'opinion et l'industrie ont entass�s depuis des si�cles dans un empire de vingt-cinq millions d'hommes, quel tr�sor pourra-t-on ouvrir � l'esp�rance, qui se proportionne, comme la foi religieuse, aux d�sirs de tous ceux qui veulent y puiser? Quelle id�e, magique qui, tout � la fois, contienne, resserre les actions dans le cercle le plus circonscrit, et satisfasse la passion dans son besoin ind�fini d'espoir, d'avenir et de but? Si ce si�cle est l'�poque o� les raisonnements ont le plus �branl� la possibilit� d'une croyance implicite, c'est dans ce temps aussi que les plus grands exemples de la puissance de la religion ont exist�. On a sans cesse pr�sentes � sa pens�e ces victimes innocentes qui, sous un r�gime de sang, p�rissaient, entra�nant apr�s elles ce qu'elles avaient de plus cher: jeunesse, beaut�, vertus, talents; une puissance plus arbitraire que le destin, et non moins irr�vocable, pr�cipitait tout dans le tombeau. Les anciens ont brav� la mort par le d�go�t de l'existence; mais nous avons vu des femmes n�es timides, des jeunes gens � peine sortis de l'enfance, des �poux qui, s'aimant, avaient dans cette vie ce qui peut seul la faire regretter, s'avancer vers l'�ternit�, sans croire �tre s�par�s par elle, ne pas reculer devant cet ab�me o� l'imagination fr�mit de tout ce qu'elle invente, et, moins lass�s que nous des tourments de la vie, supporter mieux l'approche de la mort. Enfin un homme avait vu toutes les prosp�rit�s de la terre se r�unir sur sa t�te, la destin�e humaine semblait s'�tre agrandie pour lui, et avoir emprunt� quelque chose des r�ves de l'imagination; roi de vingt-cinq millions d'hommes, tous leurs moyens de bonheur �taient r�unis dans ses mains pour valoir � lui seul la jouissance de les dispenser de nouveau; n� dans cette �clatante situation, son �me s'�tait form�e pour la f�licit�; et le hasard qui, depuis tant de si�cles, avait pris en faveur de sa race un caract�re d'immutabilit�, n'offrait � sa pens�e aucune chance de revers, n'avait pas m�me exerc� sa r�flexion sur la possibilit� de la douleur; �tranger au sentiment du remords, puisque dans sa conscience il se croyait vertueux, il n'avait �prouv� que des impressions paisibles; sa destin�e et son caract�re ne le pr�parant point � s'exposer aux coups du sort, il semblait que son �me devait succomber au premier trait du malheur. Cet homme cependant, qui manqua de la force n�cessaire pour pr�server son pouvoir, et fit douter de son courage, tant qu'il en eut besoin pour repousser ses ennemis; cet homme, dont l'esprit naturellement incertain et timide, ne sut ni croire � ses propres id�es, ni m�me adopter en entier celles d'un autre; cet homme s'est montr� tout � coup capable de la plus �tonnante des r�solutions, celle de souffrir et de mourir. Louis XVI s'est trouv� roi pendant le premier orage d'une r�volution sans exemple dans l'histoire. Les passions se disputaient son existence; il repr�sentait � lui seul toutes les id�es contre lesquelles on �tait arm�. � travers tant de dangers, il persista � ne prendre pour guide que les maximes d'une pi�t� superstitieuse; mais c'est � l'�poque o� la religion seule triomphe encore, c'est � l'instant o� le malheur est sans espoir, que la puissance de la foi se d�veloppa tout enti�re dans la conduite de Louis. La force in�branlable de cette conviction ne permit plus d'apercevoir dans son �me l'ombre d'une faiblesse; l'h�ro�sme de la philosophie fut contraint � se prosterner devant sa simple r�signation. Il re�ut passivement tous les arr�ts du malheur, et se montra cependant sensible pour ce qu'il aimait, comme si les facult�s de sa vie avaient doubl� � l'instant de sa mort. Il compta, sans fr�mir, tous les pas qui le men�rent du tr�ne � l'�chafaud; et dans l'instant terrible o� il lui fut encore prononc� cette sublime expression: _Fils de saint Louis, montez au ciel_, telle �tait son exaltation religieuse, qu'il est permis de croire que ce dernier moment m�me n'appartint point dans son �me � l'�pouvante de la mort. On ne m'accusera point, je crois, d'avoir affaibli le tableau de l'influence de la religion; cependant je ne pense pas qu'ind�pendamment de l'inutilit� des efforts qu'on pourrait faire � cet �gard sur soi-m�me, on doive compter l'absorbation de la foi au rang des meilleurs moyens de bonheur pour les hommes. Il n'est pas de mon sujet, dans cette premi�re partie, de consid�rer la religion dans ses relations politiques, c'est-�-dire, dans l'utilit� dont elle doit �tre � la stabilit� et au bonheur de l'�tat social; mais je l'examine sous le rapport de ses effets individuels. D'abord la disposition qu'il faut donner � son esprit pour admettre les dogmes de certaines religions, est souvent, en secret, p�nible � celui qui, n� avec une raison �clair�e, s'est fait un devoir de ne s'en servir qu'� de telles conditions; ramen�, par intervalles, � douter de tout ce qui est contraire � la raison, il �prouve des scrupules de ses incertitudes, ou des regrets d'avoir tellement livr� sa vie � ces incertitudes m�mes, qu'il faut ou reconna�tre l'inutilit� de son existence pass�e, ou d�vouer encore ce qu'il en reste. Le coeur est aussi born� que l'esprit par la d�votion proprement dite: ce genre d'exaltation a divers caract�res. Alors qu'il na�t du malheur, alors que l'exc�s des peines a jet� l'�me dans une sorte d'affaiblissement qui ne lui permet plus de se relever par elle-m�me, la sensibilit� fait admettre ce qui conduit � la destruction de la sensibilit�, ou du moins ce qui interdit d'aimer de tout l'abandon de son �me. On se fait d�fendre ce dont on ne pouvait se garantir. La raison combat, avec d�savantage, contre les affections passionn�es. Quelque chose d'enthousiaste comme elle, des pens�es qui, comme elle aussi, dominent l'imagination, servent de recours aux esprits qui n'ont pas eu la force de soutenir ce qu'ils avaient de passionn� dans le caract�re. Cette d�votion se sent toujours de son origine; on voit, comme dit Fontenelle, _que l'amour a pass� par l�_; c'est encore aimer sous des formes diff�rentes, et toutes les inventions de la faiblesse pour moins souffrir, ne peuvent ni m�riter le bl�me, ni servir de r�gle g�n�rale. Mais la d�votion exalt�e qui fait partie du caract�re au lieu d'en �tre seulement la ressource, cette d�votion, consid�r�e comme le but auquel tous doivent tendre, et comme la base de la vie, a un tout autre effet sur les hommes. Elle est presque toujours destructive des qualit�s naturelles; ce qu'elles ont de spontan�, d'involontaire, est incompatible avec des r�gles fixes sur tous les objets. Dans la d�votion, l'on peut �tre vertueux sans le secours de l'inspiration de la bont�, et m�me il est plusieurs circonstances o� la s�v�rit� de certains principes vous d�fend de vous y livrer. Des caract�res priv�s de qualit�s naturelles, � l'abri de ce qu'on appelle la d�votion, se sentent plus � l'aise pour exercer des d�fauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopt� le code. Par del� ce qui est command�, tout ce qu'on refuse est l�gitime; la justice d�gage de la bienfaisance, la bienfaisance de la g�n�rosit�, et contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois dans la vie o� telle vertu clairement ordonn�e exige un v�ritable sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous les instants qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout r�duit en devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent ob�ir qu'� ce qui s'exprime. Les qualit�s naturelles, d�velopp�es par les principes, par les sentiments de la moralit�, sont de beaucoup sup�rieures aux vertus de la d�votion. Celui qui n'a jamais besoin de consulter ses devoirs, parce qu'il peut se fier � tous ses mouvements; celui qu'on pourrait trouver, pour ainsi dire, une cr�ature moins rationnelle, tant il para�t agir involontairement et comme forc� par sa nature; celui qui exerce toutes les vertus v�ritables, sans se les �tre nomm�es d'avance, et se prise d'autant moins, que, ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'id�e du triomphe, celui-l� est l'homme vraiment vertueux. Suivant une expression de Dryden, diff�remment appliqu�e, la d�votion �l�ve un mortel jusqu'aux cieux, la moralit� naturelle fait descendre un ange sur la terre: _He raised a mortal to the skies She drew an angel down._ On peut encore penser, en reconnaissant l'avantage des caract�res inspir�s par leurs propres penchants, que la d�votion, �tant d'un effet g�n�ral et positif, donne des r�sultats plus semblables et plus certains dans l'association universelle des hommes; mais d'abord la d�votion a de grands inconv�nients pour les caract�res passionn�s, et n'en e�t-elle point, ce serait, comme je l'ai dit, au nombre des �v�nements heureux, et non des conseils efficaces, qu'il serait possible de la classer. J'ai besoin de r�p�ter que je ne comprends pas, dans cette discussion, ces id�es religieuses d'un ordre plus relev�, qui, sans influer sur chaque d�tail de la vie, ennoblissent son but, donnent au sentiment et � la pens�e quelques points de repos dans l'ab�me de l'infini. Il s'agit uniquement de ces dogmes dominateurs qui assurent � la religion beaucoup plus d'action sur l'existence, en r�alisant ce qui restait dans le vague, en asservissant l'imagination par l'incompr�hensible. Les esprits ardents n'ont que trop de penchant � croire que le jugement est inutile; et rien ne leur convient mieux que cette esp�ce de suicide de la raison abdiquant son pouvoir par son dernier acte, et se d�clarant inhabile � penser, comme s'il existait en elle quelque chose de sup�rieur � elle, qui p�t d�cider qu'une autre facult� de l'homme le servira mieux. Les esprits ardents sont n�cessairement lass�s de ce qui est; et lorsqu'une fois ils admettent quelque chose de surnaturel, il n'y a plus d'autres bornes � cette cr�ation que les besoins de l'imagination, et, s'exaltant elle-m�me, elle n'a de repos que dans l'extr�me, et ne supporte plus de modifications. Enfin, les affections du coeur, qui sont ins�parables du vrai, sont n�cessairement d�natur�es par les erreurs, de quelque genre qu'elles soient; l'esprit ne fausse pas seul, et, quoiqu'il reste de bons mouvements qu'il ne peut pas d�truire, ce qui, dans le sentiment, appartient � la r�flexion est absolument �gar� par toutes les exag�rations, et plus particuli�rement encore par celle de la d�votion; elle isole en soi-m�me, et soumet jusqu'� la bont� � de certains principes qui en restreignent beaucoup l'application. Que serait-ce, si, quittant les id�es nuanc�es, je parlais des exemples qu'il reste encore d'intol�rance superstitieuse, de qui�tisme, d'illuminisme, etc.; de tous ces malheureux effets du vide de l'existence, de la lutte de l'homme contre le temps, de l'insuffisance de la vie? Les moralistes doivent seulement signaler la route qui conduit au dernier terme de l'erreur: tout le monde est frapp� des inconv�nients de l'exc�s, et personne ne pouvant se persuader qu'on en deviendra capable, l'on se regarde toujours comme �tranger aux tableaux qu'on pourrait lire. J'ai donc d�, de toutes les mani�res, ne pas admettre la religion parmi les ressources qu'on trouve en soi, puisqu'elle est absolument ind�pendante de notre volont�, puisqu'elle nous soumet et � notre propre imagination, et � celle de tous ceux dont la sainte autorit� est reconnue. En �tant cons�quente au syst�me sur lequel cet ouvrage est fond�, au syst�me qui consid�re la libert� absolue de l'�tre moral comme son premier bien, j'ai d� pr�f�rer et indiquer, comme le meilleur et le plus s�r des pr�servatifs contre le malheur, les divers moyens dont on va voir le d�veloppement. SECTION III. DES RESSOURCES QU'ON TROUVE EN SOI. CHAPITRE PREMIER. _Que personne � l'avance ne redoute assez le malheur._ L'�go�sme est ce qui ressemble le moins aux ressources qu'on trouve en soi, telles que je les con�ois: l'�go�sme est un caract�re qu'on ne peut ni conseiller, ni d�truire; c'est une affection dont l'objet n'�tant jamais ni absent, ni infid�le, peut, sous ce rapport, valoir quelques jouissances, mais cause de vives inqui�tudes, absorbe, comme la passion pour un autre, sans faire �prouver l'esp�ce de jouissance toujours attach�e au d�vouement de soi: d'ailleurs, la personnalit�, soit qu'on la consid�re comme un bien ou comme un mal, est une disposition de l'�me absolument ind�pendante de sa volont�; on n'y arrive point par effort; on y est, au contraire, entra�n�. La sagesse s'acquiert, parce qu'elle est toute compos�e de sacrifices; mais se donner un go�t, mais inspirer un penchant, sont des mots contradictoires. Enfin, les caract�res passionn�s ne sont jamais susceptibles de ce qu'on appelle l'�go�sme: c'est bien � leur propre bonheur qu'ils tendent avec imp�tuosit�; mais ils le cherchent au dehors d'eux, mais ils s'exposent pour l'obtenir, mais ils n'ont jamais cette personnalit� prudente et sensuelle qui tranquillise l'�me, au lieu de l'agiter. Et comme cet ouvrage n'est consacr� qu'� l'�tude des caract�res passionn�s, tout ce qui n'entre pas dans ce sujet en doit �tre �cart�. Il s'agit des ressources qu'on peut trouver en soi apr�s les orages des grandes passions; des ressources qu'on doit se h�ter d'adopter, si l'on s'est convaincu de bonne heure de tout ce que j'ai t�ch� de d�velopper dans l'analyse des affections de l'�me. Sans doute, si le d�sespoir d�cidait toujours � se donner la mort, le cours de l'existence, ainsi fix�, pourrait se combiner avec plus de hardiesse; l'homme pourrait se risquer, sans crainte, � la poursuite de ce qu'il croit le bonheur parfait: mais qui peut braver le malheur, ne l'a jamais �prouv�. Ce mot terrible, le malheur, s'entend dans les premiers jours de la jeunesse, sans que la pens�e le comprenne. Les trag�dies, les ouvrages d'imagination, vous repr�sentent l'adversit� comme un tableau o� le courage et la beaut� se d�ploient; la mort, ou un d�no�ment heureux terminent, en peu d'instants, l'anxi�t� qu'on �prouve. Au sortir de l'enfance, l'image de la douleur est ins�parable d'une sorte d'attendrissement qui m�le du charme � toutes les impressions qu'on re�oit; mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt-cinq ann�es pour �tre arriv� � l'�poque d'infortune marqu�e dans la carri�re de toutes les passions. Alors le malheur est long comme la vie; il se compose de vos fautes et du sort; il vous humilie et vous d�chire. Les indiff�rents, les connaissances intimes m�me, vous repr�sentent, par leurs mani�res avec vous, le tableau raccourci de vos infortunes. � chaque instant, les mots, les expressions les plus simples, vous apprennent de nouveau ce que vous savez d�j�, mais ce qui frappe � chaque fois comme inattendu. Si vous faites des projets, ils retombent toujours sur la peine dominante; elle est partout, il semble qu'elle rende impraticables les r�solutions m�me qui doivent y avoir le moins de rapport: c'est contre cette peine alors qu'on dirige ses efforts, on adopte des plans insens�s pour la surmonter, et l'impossibilit� de chacun d'eux, d�montr�e par la r�flexion, est un nouveau revers au dedans de soi. On se sent saisi par une seule id�e, comme sous la griffe d'un monstre tout-puissant; on contraint sa pens�e, sans pouvoir la distraire; il y a un travail dans l'action de vivre qui ne laisse pas un moment de repos; le soir est la seule attente de tout le jour, le r�veil est un coup douloureux qui vous repr�sente chaque matin votre malheur avec l'effet de la surprise. Les consolations de l'amiti� agissent � la surface, mais la personne qui vous aime le plus, n'a pas, sur ce qui vous int�resse, la milli�me partie des pens�es qui vous agitent; de ces pens�es qui n'ont point assez de r�alit� pour �tre exprim�es, et dont l'action est assez vive cependant pour vous d�vorer. Except� dans l'amour, o� en parlant de vous, celui qui vous aime s'occupe de lui, je ne sais comment on peut se r�soudre � entretenir un autre de sa peine autant qu'on y pense; et quel bien, d'ailleurs, en pourrait-on retirer? La douleur est fixe, et rien ne peut la d�placer, qu'un �v�nement ou le courage. Alors que le malheur se prolonge, il a quelque chose d'aride, de d�courageant, qui lasse de soi-m�me, autant qu'il importune les autres. On se sent poursuivi par le sentiment de l'existence, comme par un dard empoisonn�; on voudrait respirer un jour, une heure, pour reprendre des forces, pour recommencer la lutte au dedans de soi, et c'est sous le poids qu'il faut se relever, c'est accabl� qu'il faut combattre; on ne d�couvre pas un point sur lequel on puisse s'appuyer pour vaincre le reste. L'imagination a tout envahi, la douleur est au terme de toutes les r�flexions, et il en arrive subitement de nouvelles qui d�couvrent de nouvelles douleurs. L'horizon recule devant soi � mesure que l'on avance; on essaie de penser pour vaincre les sensations, et les pens�es les multiplient; enfin, l'on se persuade bient�t que ses facult�s sont baiss�es; la d�gradation de soi fl�trit l'�me, sans rien �ter � l'�nergie de la douleur; il n'est point de situation dans laquelle on puisse se reposer, on veut fuir ce qu'on �prouve, et cet effort agite encore plus. Celui qui peut �tre m�lancolique, qui peut se r�signer � la peine, qui peut s'int�resser encore � lui-m�me, n'est pas malheureux. Il faut �tre d�go�t� de soi, et se sentir li� � son �tre, comme si l'on �tait deux, fatigu�s l'un de l'autre; il faut �tre devenu incapable de toutes les jouissances, de toutes les distractions, pour ne sentir qu'une douleur; il faut, enfin, que quelque chose de sombre, dess�chant l'�motion, ne laisse dans l'�me qu'une seule impression inqui�te et br�lante. La souffrance est alors le centre de toutes les pens�es, elle devient le principe unique de la vie, on ne se reconna�t que par sa douleur. Si les paroles pouvaient transmettre ces sensations tellement inh�rentes � l'�me qu'en les exprimant on leur �te toujours quelque chose de leur intensit�; si l'on pouvait concevoir d'avance ce que c'est que le malheur, je ne crois pas que personne p�t rejeter avec d�dain le syst�me qui a pour but seulement d'�viter de souffrir. Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi fausse que recherch�e, c'est celui de cette femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: _C'�tait le bon temps, j'�tais bien heureuse_. Mais jamais cette expression m�me n'e�t �t� prononc�e par un coeur passionn�. Ce sont les caract�res sans v�ritable chaleur qui parlent sans cesse des avantages des passions, du besoin de les �prouver; les �mes ardentes les craignent; les �mes ardentes accueilleront tous les moyens de se pr�server de la douleur: c'est � ceux qui savent la craindre que ces derni�res r�flexions sont d�di�es; c'est surtout � ceux qui souffrent qu'elles peuvent apporter quelque consolation. CHAPITRE II. _De la philosophie._ La philosophie, dont je crois utile et possible aux �mes passionn�es d'adopter les secours, est de la nature la plus relev�e. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lass� de vains efforts pour obtenir le bonheur, on se r�solve � l'abandon de cette derni�re illusion, qui, en s'�vanouissant, entra�ne toutes les autres apr�s elle. Il faut qu'on ait appris � concevoir la vie passivement, � supporter que son cours soit uniforme, � suppl�er � tout par la pens�e, � voir en elle les seuls �v�nements qui ne d�pendent ni du sort, ni des hommes. Lorsqu'on s'est dit qu'il est impossible d'obtenir le bonheur, on est plus pr�s d'atteindre � quelque chose qui lui ressemble, comme les hommes d�rang�s dans leur fortune ne se retrouvent � l'aise que lorsqu'ils se sont avou� qu'ils �taient ruin�s. Quand on a fait le sacrifice de ses esp�rances, tout ce qui revient � compte d'elles est un bien impr�vu, dont aucun genre de crainte n'a pr�c�d� la possession. Il est une multitude de jouissances partielles qui ne d�rivent point d'une m�me source, mais offrent des plaisirs �pars � l'homme dont l'�me paisible est dispos�e � les go�ter; une grande passion, au contraire, les absorbe tous; elle ne permet pas seulement de savoir qu'ils existent. Il n'y a plus de fleurs dans ce parterre qu'_elle_ a parcouru; son amant n'y peut voir que la trace de ses pas. L'ambitieux, en apercevant ces hameaux entour�s de tous les dons de la nature, demande si le gouverneur de ce canton a beaucoup de cr�dit, ou si les paysans qui l'habitent peuvent �lire un d�put�. Aux yeux de l'homme passionn�, les objets ext�rieurs ne repr�sentent qu'une id�e, parce qu'ils ne sont jug�s que par un seul sentiment. Le philosophe, par un grand acte de courage, ayant d�livr� ses pens�es du joug de la passion, ne les dirige plus toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune de ses id�es peut lui valoir tour � tour et s�par�ment. Ce qui conduirait surtout � penser que la vie est un voyage, c'est que rien n'y semble ordonn� comme un s�jour. Voulez-vous attacher votre existence � l'empire absolu d'une id�e ou d'un sentiment: tout est obstacle, tout est malheur � chaque pas. Voulez-vous laisser aller la vie au gr� du vent qui lui fait doucement parcourir des situations diverses; voulez-vous du plaisir pour chaque jour sans le faire concourir � l'ensemble du bonheur de toute la destin�e: vous le pouvez facilement; et lorsque aucun des �v�nements de la vie n'est pr�c�d� par de br�lants d�sirs, ni suivi d'amers regrets, l'on trouve une part suffisante de f�licit� dans ces jouissances isol�es que le hasard dispense sans but. S'il n'�tait dans l'existence de l'homme qu'une seule �poque, la jeunesse, peut-�tre pourrait-on la vouer aux grandes chances des passions; mais � l'instant o� la vieillesse commande une nouvelle mani�re d'exister, le philosophe seul sait supporter cette transition sans douleur. Si nos facult�s, si nos d�sirs, qui naissent de nos facult�s, �taient toujours d'accord avec notre destin�e, � tous les �ges on pourrait go�ter quelque bonheur; mais un coup simultan� ne porte pas �galement atteinte � nos facult�s et � nos d�sirs. Le temps d�grade souvent notre destin�e avant d'avoir affaibli nos facult�s, affaiblit nos facult�s avant d'avoir amorti nos d�sirs. L'activit� de l'�me survit aux moyens de l'exercer; les d�sirs, � la perte des biens dont ils inspirent le besoin. La douleur de la destruction se fait sentir avec toute la force de l'existence; c'est assister soi-m�me � ses fun�railles, et, violemment attach� � ce triste et long spectacle, renouveler le supplice de M�zence, lier ensemble la mort et la vie. Quand la philosophie s'empare de l'�me, elle commence, sans doute, par lui faire mettre beaucoup moins de prix � ce qu'elle poss�de et � ce qu'elle esp�re. Les passions rehaussent beaucoup plus toutes les valeurs; mais quand ce tarif de mod�ration est fix�, il subsiste pour tous les �ges; chaque moment se suffit � lui-m�me, une �poque n'anticipe point sur l'autre, jamais les orages des passions ne les confondent ni ne les pr�cipitent. Les ann�es, et tout ce qu'elles am�nent avec elles, se succ�dent tranquillement suivant l'intention de la nature, et l'homme participe au calme de l'ordre universel. Je l'ai dit, celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses r�solutions peut entrer dans la carri�re des passions; il peut y abandonner sa vie, s'il se sent capable de la terminer, alors que la foudre aura renvers� l'objet de tous ses efforts et de tous ses voeux: mais comme je ne sais quel instinct, qui appartient plus, je crois, � la nature physique qu'au sentiment moral, force souvent � conserver des jours dont tous les instants sont une nouvelle douleur, peut-on courir les hasards, presque certains, d'un malheur qui fera d�tester l'existence, et d'une disposition de l'�me qui inspirera la crainte de l'an�antir? Non que dans cette situation la vie ait encore quelques charmes, mais parce qu'il faut rassembler dans un m�me moment tous les motifs de sa douleur pour lutter contre l'indivisible pens�e de la mort; parce que le malheur se r�pand sur l'�tendue des jours, tandis que la terreur qu'inspire le suicide se concentre en entier dans un instant, et que pour se tuer il faudrait embrasser le tableau de ses infortunes comme le spectacle de sa fin, � l'aide de l'intensit� d'un seul sentiment et d'une seule id�e. Rien cependant n'inspire autant d'horreur que la possibilit� d'exister, uniquement parce qu'on ne sait pas mourir; et comme c'est le sort qui peut attendre toutes les grandes passions, un tel objet d'effroi suffit pour faire aimer cette puissance de philosophie qui soutient toujours l'homme au niveau de la vie, sans l'y trop attacher, mais sans la lui faire ha�r. La philosophie n'est pas de l'insensibilit�; quoiqu'elle diminue l'atteinte des vives douleurs, il faut une grande force d'�me et d'esprit pour arriver � cette philosophie dont je vante ici les secours; et l'insensibilit� est l'habitude du caract�re, non le r�sultat d'un triomphe. La philosophie se sent de son origine. Comme elle na�t toujours de la profondeur de la r�flexion, et qu'elle est souvent inspir�e par le besoin de r�sister � ses passions, elle suppose des qualit�s sup�rieures, et donne une jouissance de ses propres facult�s tout � fait inconnue � l'homme insensible; le monde lui convient mieux qu'au philosophe; il ne craint pas que l'agitation de la soci�t� trouble la paix dont il go�te la douceur. Le philosophe, qui doit cette paix au travail de sa pens�e, aime � jouir de lui-m�me dans la retraite. La satisfaction que donne la possession de soi, acquise par la m�ditation, ne ressemble point aux plaisirs de l'homme personnel; il a besoin des autres, il est exigeant, il souffre impatiemment tout ce qui le blesse, il est domin� par son �go�sme; et si ce sentiment pouvait avoir de l'�nergie, il aurait tous les caract�res d'une grande passion: mais le bonheur que trouve un philosophe dans la possession de soi, est de tous les sentiments, au contraire, celui qui rend le plus ind�pendant. Par une sorte d'abstraction, dont la jouissance est cependant r�elle, on s'�l�ve � quelque distance de soi-m�me pour se regarder penser et vivre; et comme on ne veut dominer aucun �v�nement, on les consid�re tous comme des modifications de notre �tre qui exercent ses facult�s et h�tent de diverses mani�res l'action de sa perfectibilit�. Ce n'est plus vis-�-vis du sort, mais de sa conscience qu'on se place, et, renon�ant � toute influence sur le destin et sur les hommes, on se compla�t d'autant plus dans l'action du pouvoir qu'on s'est r�serv�, dans l'empire de soi-m�me, et l'on fait chaque jour avec bonheur quelque changement ou quelque d�couverte dans la seule propri�t� sur laquelle on se croie des droits et de l'influence. Il faut de la solitude � ce genre d'occupation, et s'il est vrai que la solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe, c'est lui qui est l'homme heureux. Non-seulement vivre seul est le meilleur de tous les �tats, parce que c'est le plus ind�pendant, mais encore la satisfaction qu'on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa source est si intime, qu'alors qu'on le poss�de r�ellement, la r�flexion rapproche toujours plus de la certitude de l'�prouver. La solitude est, pour les �mes agit�es par de grandes passions, une situation tr�s-dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui semble la destination imm�diate de l'homme; ce repos dont la jouissance para�t devoir pr�c�der le besoin m�me de la soci�t�, et devenir plus n�cessaire encore apr�s qu'on a longtemps v�cu au milieu d'elle; ce repos est un tourment pour l'homme domin� par une grande passion. En effet, le calme n'existant qu'autour de lui contraste avec son agitation int�rieure, et en accro�t la douleur. C'est par la distraction qu'il faut d'abord essayer d'affaiblir une grande passion; il ne faut pas commencer la lutte par un combat corps � corps, et avant de se hasarder � vivre seul, il faut avoir d�j� agi sur soi-m�me. Les caract�res passionn�s, loin de redouter la solitude, la d�sirent; mais cela m�me est une preuve qu'elle nourrit leur passion, loin de la d�truire. L'�me, troubl�e par les sentiments qui l'oppressent, se persuade qu'elle soulagera sa peine en s'en occupant davantage; les premiers instants o� le coeur s'abandonne � la r�verie sont pleins de charmes, mais bient�t cette jouissance le consume. L'imagination qui est rest�e la m�me, quoiqu'on ait �loign� d'elle ce qui semblait l'enflammer, pousse � l'extr�me toutes les chances de l'inqui�tude; dans son isolement elle s'entoure de chim�res; l'imagination dans le silence et la retraite, n'�tant frapp�e par rien de r�el, donne une m�me importance � tout ce qu'elle invente. Elle veut se sauver du pr�sent, et elle se livre � l'avenir, bien plus propre � l'agiter, bien plus conforme � sa nature. L'id�e qui la domine, laiss�e stationnaire par les �v�nements, se diversifie de mille mani�res par le travail de la pens�e; la t�te s'enflamme, et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude finit par effrayer l'homme malheureux; il croit � l'�ternit� de la douleur qu'il �prouve. La paix qui l'environne semble insulter au tumulte de son �me; l'uniformit� des jours ne lui pr�sente aucun changement m�me dans la peine. La violence d'un tel malheur au sein de la retraite est une nouvelle preuve de la funeste influence des passions; elles �loignent de tout ce qui est simple et facile, et quoiqu'elles prennent leur source dans la nature de l'homme, elles s'opposent sans cesse � sa v�ritable destination. La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe. C'est au milieu du monde que souvent ses r�flexions, ses r�solutions l'abandonnent, que les id�es g�n�rales les plus arr�t�es c�dent aux impressions particuli�res; c'est l� que le gouvernement de soi exige une main plus assur�e: mais dans la retraite, le philosophe n'a de rapports qu'avec le s�jour champ�tre qui l'environne, et son �me est parfaitement d'accord avec les douces sensations que ce s�jour inspire; elle s'en aide pour penser et vivre. Comme il est rare d'arriver � la philosophie sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables aux chim�res de la jeunesse, l'�me, qui pour jamais y renonce, compose son bonheur d'une sorte de m�lancolie qui a plus de charme qu'on ne pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les incidents de la campagne, sont tellement analogues � cette disposition morale, qu'on serait tent� de croire que la Providence a voulu qu'elle dev�nt celle de tous les hommes, et que tout concour�t � la leur inspirer, lorsqu'ils atteignent l'�poque o� l'�me se lasse de travailler � son propre sort, se fatigue m�me de l'esp�rance, et n'ambitionne plus que l'absence de la peine. Toute la nature semble se pr�ter aux sentiments qu'ils �prouvent alors. Le bruit du vent, l'�clat des orages, le soir de l'�t�, les frimas de l'hiver; ces mouvements, ces tableaux oppos�s, produisent des impressions pareilles, et font na�tre dans l'�me cette douce m�lancolie, vrai sentiment de l'homme, r�sultat de sa destin�e, seule situation du coeur qui laisse � la m�ditation toute son action et toute sa force. CHAPITRE III. _De l'�tude._ Lorsque l'�me est d�gag�e de l'empire des passions, elle permet � l'homme une grande jouissance; c'est l'�tude, c'est l'exercice de la pens�e, de cette facult� inexplicable dont l'examen suffirait � sa propre occupation, si, au lieu de se d�velopper successivement, elle nous �tait accord�e tout � coup dans sa pl�nitude. Lorsque l'espoir de faire une d�couverte qui peut illustrer, ou de publier un ouvrage qui doit m�riter l'approbation g�n�rale, est l'objet de nos efforts, c'est dans le trait� des passions qu'il faut placer l'histoire de l'influence d'un tel penchant sur le bonheur; mais il y a dans le simple plaisir de penser, d'enrichir ses m�ditations par la connaissance des id�es des autres, une sorte de satisfaction intime qui tient � la fois au besoin d'agir et de se perfectionner; sentiments naturels � l'homme, et qui ne l'astreignent � aucune d�pendance. Les travaux physiques apportent � une certaine classe de la soci�t�, par des moyens absolument contraires, des avantages � peu pr�s-pareils dans leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de l'�me, d�robent le temps; ils font vivre sans souffrir: l'existence est un bien dont on ne cesse pas de jouir; mais l'instant qui succ�de au travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui occupe les facult�s de son esprit obtient de m�me, par leur exercice, le moyen d'�chapper aux tourments du coeur. Les occupations m�caniques calment la pens�e en l'�touffant; l'�tude, en dirigeant l'esprit vers des objets intellectuels, distrait de m�me des id�es qui d�vorent. Le travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'�me des passions dont les chim�res se placent au milieu des loisirs de la vie. La philosophie ne fait du bien que par ce qu'elle nous �te; l'�tude rend une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer � l'action; sa nature lui commande l'exercice des facult�s qu'il tient d'elle. On peut proposer au g�nie de se plaire dans ses propres progr�s, au coeur, de se contenter du bien qu'il peut faire aux autres; mais aucun genre de r�flexion ne peut donner du bonheur dans le n�ant d'une �ternelle oisivet�. L'amour de l'�tude, loin de priver la vie de l'int�r�t dont elle a besoin, a tous les caract�res de la passion, except� celui qui cause tous ses malheurs, la d�pendance du sort et des hommes. L'�tude offre un but qui c�de toujours en proportion des efforts, vers lequel les progr�s sont certains, dont la route pr�sente de la vari�t� sans crainte de vicissitude, dont les succ�s ne peuvent �tre suivis de revers. Elle vous fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait �prouver une sorte d'�v�nements qui suffisent � la pens�e, l'occupent et l'animent sans aucun secours �tranger. Ces jours si semblables pour le malheur, si uniformes pour l'ennui, offrent � l'homme dont l'�tude remplit le temps beaucoup d'�poques vari�es. Une fois il a saisi la solution d'un probl�me qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beaut� nouvelle l'a frapp� dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont marqu�s entre eux par les diff�rents plaisirs qu'il a conquis par sa pens�e: et ce qui distingue surtout cette esp�ce de jouissance, c'est que l'avoir �prouv�e la veille, vaut la certitude de la retrouver le lendemain. Ce qui importe, c'est de donner � son esprit cette impulsion, de se commander les premiers pas; ils entra�nent � tous les autres. L'instruction fait na�tre la curiosit�. L'esprit r�pugne de lui-m�me � ce qui est incomplet; il aime l'ensemble, il tend au but, et de m�me qu'il s'�lance vers l'avenir, il aspire � conna�tre un nouvel encha�nement de pens�es qui s'offre en avant de ses efforts et de son esp�rance. Soit qu'on lise, soit qu'on �crive, l'esprit fait un travail qui lui donne � chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son �tendue, et sans qu'aucune r�flexion d'amour-propre se m�le � cette jouissance, elle est r�elle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice du corps proportionn� � ses forces. Quand Rousseau a peint les premi�res impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire go�ter le bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la sensation du _moi_. C'est surtout en combinant, en d�veloppant des id�es abstraites, en portant son esprit chaque jour au del� du terme de la veille, que la conscience de son existence morale devient un sentiment heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succ�derait � cette exertion de soi-m�me, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la pens�e, au repos enfin, mais non aux peines du coeur, que la fatigue du travail nous livrerait. L'�me trouve de vastes consolations dans l'�tude et la m�ditation des sciences et des id�es. Il semble que notre propre destin�e se perde au milieu du monde qui se d�couvre � nos yeux; que des r�flexions qui tendent � tout g�n�raliser nous portent � nous consid�rer nous-m�mes comme l'une des mille combinaisons de l'univers, et qu'estimant plus en nous la facult� de penser que celle de souffrir, nous donnions � l'une le droit de classer l'autre. Sans doute, l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'�prouve, et chacun la ressent d'apr�s soi seul. Cependant il est certain que l'�tude de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont �t� �prouv�s avant nous, livrent l'�me � des contemplations philosophiques dont la m�lancolie est plus facile � supporter que le tourment de ses propres peines. Le joug d'une loi commune � tous ne fait pas na�tre ces mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en r�fl�chissant sur les g�n�rations qui se sont succ�d� au milieu des douleurs, en observant ces mondes innombrables o� des milliers d'�tres partagent simultan�ment avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence, l'intensit� m�me du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction enl�ve l'homme � lui-m�me. Quelles que soient les opinions que l'on professe, personne ne peut nier qu'il ne soit doux de croire � l'immortalit� de l'�me; et lorsqu'on s'abandonne � la pens�e, qu'on parcourt avec elle les conceptions les plus m�taphysiques, elle embrasse l'univers, et transporte la vie bien loin au del� de l'espace mat�riel que nous occupons. Les merveilles de l'infini paraissent plus vraisemblables. Tout, hors la pens�e, parle de destruction: l'existence, le bonheur, les passions sont soumises aux trois grandes �poques de la nature, _na�tre, cro�tre, et mourir;_ mais la pens�e, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne voit pas le terme; et, pour elle, l'�ternit� semble avoir d�j� commenc�. Plusieurs �crivains se sont servis des raisonnements les plus intellectuels pour prouver le mat�rialisme; mais l'instinct moral est contre cet effort, et celui qui attaque avec toutes les ressources de la pens�e la spiritualit� de l'�me rencontre toujours quelques instants o� ses succ�s m�mes le font douter de ce qu'il affirme. L'homme donc qui se livre sans projet � ses impressions re�oit par l'exercice des facult�s intellectuelles un plus vif espoir de l'immortalit� de l'�me. L'attention qu'exige l'�tude en d�tournant de songer aux int�r�ts personnels, dispose � les mieux juger. En effet, une v�rit� abstraite s'�claircit toujours, davantage en y r�fl�chissant; mais une affaire, un �v�nement qui nous affecte, s'exag�re, se d�nature lorsqu'on s'en occupe perp�tuellement. Comme le jugement qu'on doit porter sur de telles circonstances d�pend d'un petit nombre d'id�es simples et promptement aper�ues, le temps qu'on y donne par del� est tout entier rempli par les illusions de l'imagination et du coeur. Ces illusions, devenant bient�t ins�parables de l'objet m�me, absorbent l'�me par l'immense carri�re qu'elles offrent aux craintes et aux regrets. La sage mod�ration des philosophes studieux d�pend, peut-�tre, du peu de temps qu'ils consacrent � r�ver aux �v�nements de leur vie, autant que du courage qu'ils mettent � les supporter. Cet effet naturel de la distraction que donne l'�tude, est le secours le plus efficace qu'elle puisse apporter � la douleur; car aucun homme ne saurait vivre � l'aide d'une continuelle suite d'efforts. Il faut une grande puissance de caract�re pour se d�terminer aux premiers essais, mais les succ�s qu'ils assurent deviennent une sorte d'habitude qui amortit lentement les peines de l'�me. Si les passions renaissaient sans cesse de leurs cendres, il faudrait y succomber; car on ne peut pas livrer beaucoup de ces combats qui co�tent tant au vainqueur: mais bient�t on s'accoutume � trouver de vraies jouissances ailleurs que dans les passions qu'on a surmont�es, et l'on est heureux, et par les occupations de l'esprit, et par l'ind�pendance parfaite qu'on leur doit. Trouver dans soi seul une noble destin�e, �tre heureux, non par la personnalit�, mais par l'exercice de ses facult�s, est un �tat qui flatte l'�me en la calmant. Plusieurs traits de la vie des anciens philosophes, d'Archim�de, de Socrate, de Platon, ont d� m�me faire croire que l'�tude �tait une passion; mais si l'on peut s'y tromper par la vivacit� de ses plaisirs, la nature de ses peines ne permet pas de s'y m�prendre. Le plus grand chagrin qu'on puisse �prouver, c'est l'obstacle de quelques difficult�s qui ajoutent au plaisir du succ�s. Le pur amour de l'�tude ne met jamais en relation avec la volont� des hommes; quel genre de douleur pourrait-il donc faire �prouver? Dans cette sorte de go�t, il n'y a de naturel que ses plaisirs. L'esp�rance et la curiosit�, seuls mobiles n�cessaires � l'homme, sont suffisamment excit�es par l'�tude dans le silence des passions. L'esprit est plus agit� que l'�me; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est lui qu'on peut animer sans danger; le mouvement dont il a besoin se trouve tout entier dans les occupations de l'�tude, et, � quelque degr� qu'on porte l'action de cet int�r�t, ce sont des jouissances qu'on augmente, mais jamais des regrets qu'on se pr�pare. Quelques anciens, exalt�s sur les jouissances de l'�tude, se sont persuad� que le paradis consistait seulement dans le plaisir de conna�tre les merveilles du monde; celui qui s'instruit chaque jour, qui s'empare du moins de ce que la Providence a abandonn� � l'esprit humain, semble anticiper sur ces �ternelles d�lices et d�j� spiritualiser son �tre. Toutes les �poques de la vie sont �galement propres � ce genre de bonheur, d'abord, parce qu'il est assez d�montr� par l'exp�rience que quand on exerce constamment son esprit, on peut esp�rer d'en prolonger la force; et parce que, d�t-on ne pas y parvenir, les facult�s intellectuelles baissent en m�me temps que le go�t qui sert � les mesurer, et ne laissent � l'homme aucun juge int�rieur de son propre affaiblissement. Dans la carri�re de l'�tude tout pr�serve donc de souffrir; mais il faut avoir agi longtemps sur son �me avant qu'elle cesse de troubler le libre exercice de la pens�e. L'homme passionn� qui, sans efforts pr�alables, imaginerait de se livrer � l'�tude, n'y trouverait aucune des ressources que je viens de pr�senter. Combien l'instruction lui para�trait froide et lente aupr�s de ces r�veries du coeur, qui, plongeant dans l'absorption d'une pens�e dominante, font de longues heures un m�me instant! La folie des passions, ce n'est pas l'�garement de toutes les id�es; mais la fixation sur une seule. Il n'est rien qui puisse distraire l'homme soumis � l'empire d'une id�e unique. Ou il ne voit rien, ou ce qu'il voit la lui rappelle. Il parle, il �crit sur des sujets divers; mais pendant ce temps son �me continue d'�tre la proie d'une m�me douleur. Il accomplit les actions ordinaires de la vie comme dans un �tat de somnambulisme; tout ce qui pense, tout ce qui souffre en lui, appartient � un sentiment int�rieur, dont la peine n'est pas un moment suspendue. Bient�t il est saisi d'un insurmontable d�go�t pour les pens�es �trang�res � celle qui l'occupe; elles ne s'encha�nent point dans sa t�te, elles ne laissent point de trace dans sa m�moire. L'homme passionn� et l'homme stupide �prouvent par l'�tude le m�me degr� d'ennui; l'int�r�t leur manque � tous les deux; car, par des causes diff�rentes, les id�es des autres ne trouvent en eux aucune id�e correspondante: l'�me fatigu�e s'abandonne enfin � l'impulsion qui l'entra�ne, et consacre sa solitude � la pens�e qui la poursuit; mais elle ne tarde pas � se repentir de sa faiblesse; la m�ditation de l'homme passionn� enfante des monstres, comme celle du savant cr�e des prodiges. Le malheureux alors revient � l'�tude pour �chapper � la douleur; il arrache un quart d'heure d'attention � travers de longs efforts; il se commande telle occupation pendant un temps limit�, et consacre ce temps � l'impatience de le voir finir; il se captive non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et ne trouve dans l'existence que l'effort qu'il fait pour la supporter. Ce tableau ne prouve point l'inutilit� des ressources de l'�tude, mais il est impossible � l'homme passionn� d'en jouir, s'il ne se pr�pare point, par de longues r�flexions, � retrouver son ind�pendance; il ne peut, alors qu'il est encore esclave, go�ter des plaisirs dont la libert� de l'�me donne seule la puissance d'approcher. Je relis sans cesse quelques pages d'un livre intitul�: _La Chaumi�re indienne_; je ne sais rien de plus profond en moralit� sensible que le tableau de la situation du Paria, de cet homme d'une race maudite, abandonn� de l'univers entier, errant la nuit dans les tombeaux, faisant horreur � ses semblables sans l'avoir m�rit� par aucune faute; enfin, le rebut de ce monde o� l'a jet� le don de la vie. C'est l� que l'on voit l'homme v�ritablement aux prises avec ses propres forces. Nul �tre vivant ne le secourt, nul �tre vivant ne s'int�resse � son existence; il ne lui reste que la contemplation de la nature, et elle lui suffit. C'est ainsi qu'existe l'homme sensible sur cette terre; il est aussi d'une caste proscrite, sa langue n'est point entendue, ses sentiments l'isolent, ses d�sirs ne sont jamais accomplis, et ce qui l'environne ou s'�loigne de lui, ou ne s'en rapproche que pour le blesser. Oh Dieu! faites qu'il s'�l�ve au-dessus de ces douleurs dont les hommes ne cesseront de l'accabler! faites qu'il s'aide du plus beau de vos pr�sents, de la facult� de penser, pour juger la vie au lieu de l'�prouver! et lorsque le hasard a pu combiner ensemble la r�union la plus fatale au bonheur, l'esprit et la sensibilit�, n'abandonnez pas ces malheureux �tres destin�s � tout apercevoir, pour souffrir de tout; soutenez leur raison � la hauteur de leurs affections et de leurs id�es, �clairez-les du m�me feu qui servait � les consumer! CHAPITRE IV. _De la bienfaisance._ La philosophie exige de la force dans le caract�re, l'�tude, de la suite dans l'esprit; mais malheur � ceux qui ne pourraient pas adopter la derni�re consolation, ou plut�t la sublime jouissance qui reste encore � tous les caract�res dans toutes les situations! Il m'en a co�t� de prononcer qu'aimer avec passion n'�tait pas le vrai bonheur; je cherche donc dans les plaisirs ind�pendants, dans les ressources qu'on trouve en soi, la situation la plus analogue aux jouissances du sentiment; et la vertu, telle que je la con�ois, appartient beaucoup au coeur; je l'ai nomm�e bienfaisance, non dans l'acception tr�s-born�e qu'on donne � ce mot, mais en d�signant ainsi toutes les actions de la bont�. La bont� est la vertu primitive, elle existe par un mouvement spontan�; et comme elle seule est v�ritablement n�cessaire au bonheur g�n�ral, elle seule est grav�e dans le coeur; tandis que les devoirs qu'elle n'inspire pas sont consign�s dans des codes que la diversit� des pays et des circonstances peut modifier ou pr�senter trop tard � la connaissance des peuples. L'homme bon est de tous les temps et de toutes les nations; il n'est pas m�me d�pendant du degr� de civilisation du pays qui l'a vu na�tre; c'est la nature morale dans sa puret�, dans son essence; c'est comme la beaut� dans la jeunesse, o� tout est bien sans effort. La bont� existe en nous comme le principe de la vie, sans �tre l'effet de notre propre volont�; elle semble un don du ciel comme toutes les facult�s, elle agit sans se conna�tre, et ce n'est que par la comparaison qu'elle apprend sa propre valeur. Jusqu'� ce qu'il e�t rencontr� le m�chant, l'homme bon n'a pas d� croire � la possibilit� d'une mani�re d'�tre diff�rente de la sienne propre. La triste connaissance du coeur humain fait, dans le monde, de l'exercice de la bont� un plaisir plus vif; on se sent plus n�cessaire, en se voyant si peu de rivaux, et cette pens�e anime � l'accomplissement d'une vertu � laquelle le malheur et le crime offrent tant de maux � r�parer. La bont� recueille aussi toutes les v�ritables jouissances du sentiment; mais elle diff�re de lui par cet �minent caract�re o� se retrouve toujours le secret du bonheur ou du malheur de l'homme: elle ne veut, elle n'attend rien des autres, et place sa f�licit� tout enti�re dans ce qu'elle �prouve. Elle ne se livre pas � un seul mouvement personnel, pas m�me au besoin d'inspirer un sentiment r�ciproque, et ne jouit que de ce qu'elle donne. Lorsqu'on est fid�le � cette r�solution, ces hommes m�mes qui troubleraient le repos de la vie, si l'on se rendait d�pendants de leur reconnaissance, vous donnent cependant des jouissances momentan�es par l'expression de ce sentiment. Les premiers mouvements de la reconnaissance ne laissent rien � d�sirer, et, dans l'�motion qui les accompagne, tous les caract�res s'embellissent; on dirait que le pr�sent est un gage certain de l'avenir; et lorsque le bienfaiteur re�oit la promesse, sans avoir besoin de son accomplissement, l'illusion m�me qu'elle lui cause est sans danger, et l'imagination peut en jouir, comme l'avare des biens que lui procurerait son tr�sor, si jamais il le d�pensait. Il y a des vertus toutes compos�es de craintes et de sacrifices, dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre tr�s-relev� � l'�me forte qui les pratique; mais peut-�tre, avec le temps, d�couvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas n�cessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi charg�e de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts perp�tuels; et la bont� donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est ind�pendante du pouvoir m�me de la r�flexion. Si cependant l'on se livre � des retours sur soi, ils sont tous remplis d'esp�rance; le bien qu'on a fait est une �gide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors m�me que l'infortune nous poursuit, on sait o� se r�fugier, on se transporte par la pens�e dans la situation heureuse que nos bienfaits ont procur�e. S'il �tait vrai que dans la nature des choses il se f�t rencontr� des obstacles � la f�licit� parfaite que l'�tre supr�me aurait voulu donner � ses cr�atures, la bont� continuerait l'intention de la Providence, elle ajouterait pour ainsi dire � son pouvoir. Qu'il est heureux celui qui a sauv� la vie d'un d'homme! il ne peut plus croire � l'inutilit� de son existence, il ne peut plus �tre fatigu� de lui-m�me. Qu'il est plus heureux encore celui qui a assur� la f�licit� d'un �tre sensible! on ne sait pas ce qu'on donne en sauvant la vie; mais en vous arrachant � la douleur, en renouvelant la source de vos jouissances, on est certain d'�tre votre bienfaiteur. Il n'est au pouvoir d'aucun �v�nement de rien retrancher au plaisir que nous a valu la bont�. L'amour pleure souvent ses propres sacrifices, l'ambition voit en eux la cause de ses malheurs; la bont�, n'ayant voulu que le plaisir m�me de son action, ne peut jamais s'�tre tromp�e dans ses calculs. Elle n'a rien � faire avec le pass� ni l'avenir; une suite d'instants pr�sents composent sa vie; et son �me, constamment en �quilibre, ne se porte jamais avec violence sur une �poque, ni sur une id�e; ses voeux et ses efforts se r�pandent �galement sur chacun de ses jours, parce qu'ils appartiennent � un sentiment toujours le m�me et toujours facile � exercer. Toutes les passions, certainement, n'�loignent pas de la bont�; il en est une surtout qui dispose le coeur � la piti� pour l'infortune; mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'�me peut d�velopper et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui na�t des passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent cause un d�sespoir trop sombre pour qu'il reste � l'homme qu'elles agitent aucune facult� libre; les peines des autres peuvent ais�ment �mouvoir un coeur d�j� �branl� par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans son id�e; les jouissances que quelques actes de bienfaisance pourraient procurer sont � peine senties par le coeur passionn� qui les accomplit. Prom�th�e, sur son rocher, s'apercevait-il du retour du printemps, des beaux jours de l'�t�? Quand le vautour est au coeur, quand il d�vore le principe de la vie, c'est l� qu'il faut porter ou le calme ou la mort. Aucune consolation partielle, aucun plaisir d�tach� ne peut donner du secours; cependant, comme l'�me est toujours plus capable de vertus et de jouissances relev�es alors qu'elle a �t� tremp�e dans le feu des passions, alors que son triomphe a �t� pr�c�d� d'un combat, la bont� m�me n'est une source vive de bonheur que pour l'homme qui a port� dans son coeur le principe des passions. Celui qui s'est vu d�chir� par des affections tendres, par des illusions ardentes, par des d�sirs m�me insens�s, conna�t tous les genres d'infortunes, et trouve � les soulager un plaisir inconnu � la classe des hommes qui semblent � moiti� cr��s, et doivent leur repos seulement � ce qui leur manque; celui qui, par sa faute, ou par le hasard, a beaucoup souffert, cherche � diminuer la chance de ces cruels fl�aux, qui ne cessent d'errer sur nos t�tes, et son �me, encore ouverte � la douleur, a besoin de s'appuyer par le genre de pri�re qui lui semble le plus efficace. La bienfaisance remplit le coeur comme l'�tude occupe l'esprit; le plaisir de sa propre perfectibilit� s'y trouve �galement, l'ind�pendance des autres, le constant usage de ses facult�s: mais ce qu'il y a de sensible dans tout ce qui tient � l'�me fait de l'exercice de la bont� une jouissance qui peut seule suppl�er au vide que les passions laissent apr�s elles; elles ne peuvent se rabattre sur des objets d'un ordre inf�rieur, et l'ab�me que ces volcans ont creus� ne saurait �tre combl� que par des sentiments actifs et doux qui transportent hors de vous-m�me l'objet de vos pens�es, et vous apprennent � consid�rer votre vie sous le rapport de ce qu'elle vaut aux autres et non � soi: c'est la ressource, la consolation la plus analogue aux caract�res passionn�s, qui conservent toujours quelques traces des mouvements qu'ils ont dompt�s. La bont� ne demande pas, comme l'ambition, un retour � ce qu'elle donne; mais elle offre cependant aussi une mani�re d'�tendre son existence et d'influer sur le sort de plusieurs; la bont� ne fait pas, comme l'amour, du besoin d'�tre aim� son mobile et son espoir; mais elle permet aussi de se livrer aux douces �motions du coeur, et de vivre ailleurs que dans sa propre destin�e: enfin, tout ce qu'il y a de g�n�reux dans les passions se trouve dans l'exercice de la bont�, et cet exercice, celui de la plus parfaite raison, est encore quelquefois l'ombre des illusions de l'esprit et du coeur. Dans quelque situation obscure ou destitu�e que le hasard nous ait jet�s, la bont� peut �tendre l'existence, et donner � chaque individu un des attributs du pouvoir, l'influence sur le sort des autres. La multitude de peines que savent causer les hommes les plus m�diocres en tous genres conduit � penser qu'un �tre g�n�reux, quelle que f�t sa position, se cr�erait, en se consacrant uniquement � la bont�, un int�r�t, un but, un gouvernement, pour ainsi dire, malgr� les bornes de sa destin�e. Voyez Almont, sa fortune est restreinte, mais jamais un �tre malheureux ne s'est adress� � lui sans que, dans cet instant, il ne se soit trouv� les moyens de venir � son aide, sans que du moins un secours momentan� n'ait �pargn� � celui qui prie le regret d'avoir implor� en vain; il n'a point de cr�dit, mais on l'estime; mais son courage est connu: il ne parle jamais que pour l'int�r�t d'un autre; il a toujours une ressource � pr�senter � l'infortune, et il fait plus pour elle que le ministre le plus puissant, parce qu'il y consacre sa pens�e tout enti�re. Jamais il ne voit un homme dans le malheur qu'il ne lui dise ce qu'il a besoin d'entendre, que son esprit, son �me, ne d�couvrent la consolation directe ou d�tourn�e que cette situation rend n�cessaire, la pens�e qu'il faut faire na�tre en lui, celle qu'il faut �carter, sans avoir l'air d'y t�cher. Toute cette connaissance du coeur humain, dont est n�e la flatterie des courtisans envers leurs souverains, Almont l'emploie pour soulager les peines de l'infortun�; plus on est fier, plus on respecte l'homme malheureux, plus on se plie devant lui. Si l'amour-propre est content, Almont l'abandonne; mais s'il est humili�, s'il cause de la douleur, il le replace, il le rel�ve, il en fait l'appui de l'homme que cet amour-propre m�me avait abattu. Si vous rencontrez Almont quand votre �me est d�courag�e, sa vive attention � vos discours vous persuade que vous �tes dans une situation qui captive l'int�r�t, tandis que, fatigu� de votre peine, vous �tiez convaincu, avant de le voir, de l'ennui qu'elle devait causer aux autres; vous ne l'�couterez jamais sans que son attendrissement pour vos chagrins ne vous rende l'�motion dont votre �me dess�ch�e �tait devenue incapable; enfin, vous ne causerez point avec lui sans qu'il ne vous offre un motif de courage, et qu'�tant � votre douleur ce qu'elle a de fixe, il n'occupe votre imagination par un diff�rent point de vue, par une nouvelle mani�re de consid�rer votre destin�e: on peut agir sur soi par la raison, mais c'est d'un autre que vient l'esp�rance. Almont ne pense point � faire valoir sa prudence en vous conseillant; sans vous �garer, il cherche � vous distraire; il vous observe pour vous soulager; il ne veut conna�tre les hommes que pour �tudier comment on les console. Almont ne s'�carte jamais, en faisant beaucoup de bien, du principe inflexible qui lui d�fend de se permettre ce qui pourrait nuire � un autre. En r�fl�chissant sur la vie, on voit la plupart des �tres se renverser, se d�chirer, s'abattre, ou pour leurs int�r�ts, ou seulement par indiff�rence pour l'image, pour la pens�e de la douleur qu'ils n'�prouvent pas. Que Dieu r�compense Almont, et puisse tout ce qui vit le prendre pour mod�le! C'est l� l'homme, tel que l'homme doit d�sirer qu'il soit. Sans vouloir m�conna�tre le lien sacr� de la religion, on peut affirmer que la base de la morale consid�r�e comme principe, c'est le bien ou le mal que l'on peut faire aux autres hommes par telle ou telle action. C'est sur ce fondement que tous ont int�r�t au sacrifice de chacun, et qu'on retrouve, comme dans le tribut de l'imp�t, le prix de son d�vouement particulier dans la part de protection qu'assure l'ordre g�n�ral. Toutes les v�ritables vertus d�rivent de la bont�; et si l'on voulait faire un jour l'arbre de la morale, comme il en existe un des sciences, c'est � ce devoir, � ce sentiment, dans son acception la plus �tendue, que remonterait tout ce qui inspire de l'admiration et de l'estime. CONCLUSION. Je termine ici cette premi�re partie; mais, avant de commencer celle qui va suivre, je veux r�sumer ce que je viens de d�velopper. Quoi! va-t-on me dire, vous condamnez toutes les affections passionn�es? quel triste sort nous offrez-vous donc sans _mobile_, sans _int�r�t_ et sans _but_? D'abord ce n'est pas du bonheur que j'ai cru offrir le tableau: les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient en conserver l'espoir: j'ai voulu m'occuper des moyens d'�viter les grandes douleurs. Chaque instant de la dur�e des peines morales me fait peur, comme les souffrances physiques �pouvantent la plupart des hommes; et s'ils avaient d'avance, je le r�p�te, une id�e �galement pr�cise des chagrins de l'�me, ils �prouveraient le m�me effroi des passions qui les y exposent. D'ailleurs, on peut trouver dans la vie un _int�r�t_, un _mobile_, un _but_, sans �tre la proie des mouvements passionn�s; chaque circonstance m�rite une pr�f�rence sur telle autre, et toute pr�f�rence motive un souhait, une action: mais l'objet des d�sirs de la passion, ce n'est pas ce qui est, mais ce qu'elle suppose; c'est une sorte de fi�vre qui pr�sente toujours un but imaginaire qu'il faut atteindre avec des moyens r�els, et mettant sans cesse l'homme aux prises avec la nature des choses, lui rend indispensablement n�cessaire ce qui est tout � fait impossible. Quand on vante le charme que les passions r�pandent sur la vie, c'est qu'on prend ses go�ts pour des passions. Les go�ts font mettre un nouveau prix � ce qu'on poss�de ou � ce qu'on peut obtenir; mais les passions ne s'attachent dans toute leur force qu'� l'objet qu'on a perdu, qu'aux avantages qu'on s'efforce en vain d'acqu�rir. Les passions sont l'�lan de l'homme vers une autre destin�e; elles font �prouver l'inqui�tude des facult�s, le vide de la vie; elles pr�sagent peut-�tre une existence future, mais en attendant elles d�chirent celle-ci. En peignant les jouissances de l'�tude et de la philosophie, je n'ai pas pr�tendu prouver que la vie solitaire soit celle qu'on doit toujours pr�f�rer: elle n'est n�cessaire qu'� ceux qui ne peuvent pas se r�pondre d'�chapper � l'ascendant des passions au milieu du monde; car on n'est pas malheureux en remplissant les emplois publics, si l'on n'y veut obtenir que le t�moignage de sa conscience; on n'est pas malheureux dans la carri�re des lettres, si l'on ne pense qu'au plaisir d'exprimer ses pens�es, et qu'� l'espoir de les rendre utiles; on n'est pas malheureux dans les relations particuli�res, si l'on se contente de la jouissance intime du bien qu'on a pu faire, sans d�sirer la reconnaissance qu'il m�rite; et dans le sentiment m�me, si, n'attendant pas des hommes la c�leste facult� d'un attachement sans bornes, on aime � se d�vouer sans avoir aucun but que le plaisir du d�vouement m�me. Enfin si, dans ces diff�rentes situations, on se sent assez fort pour ne vouloir que ce qui d�pend de soi seul, pour ne compter que sur ce qu'on �prouve, on n'a pas besoin de se consacrer � des ressources purement solitaires. La philosophie est en nous, et ce qui caract�rise �minemment les passions, c'est le besoin des autres; tant qu'un retour quelconque est n�cessaire, un malheur est assur�: mais l'on peut trouver dans les carri�res diverses o� les passions se pr�cipitent, quelque chose de l'int�r�t qu'elles inspirent, et rien de leur malheur, si l'on domine la vie au lieu de se laisser emporter par elle, si rien de ce qui est vous enfin ne d�pend jamais ni d'un tyran au dedans de vous-m�me, ni de sujets au dehors de vous. Les enfants et les sages ont de grandes ressemblances, et le chef-d'oeuvre de la raison est de ramener � ce que fait la nature. Les enfants re�oivent la vie goutte � goutte; ils ne lient point ensemble les trois temps de l'existence: le d�sir unit bien pour eux le jour avec le lendemain, mais le pr�sent n'est point d�vor� par l'attente; chaque heure prend sa part de jouissance dans leur petite vie; chaque heure a un sort tout entier, ind�pendamment de celle qui la pr�c�de ou de celle qui la suit: leur int�r�t ne s'affaiblit point cependant par cette subdivision; il rena�t � chaque instant, parce que la passion n'a point d�truit tous les germes des pens�es l�g�res, toutes les nuances des sentiments passionn�s, tout ce qui n'est pas elle enfin, et qu'elle an�antit. La philosophie ne peut rendre sans doute les impressions fra�ches et brillantes de l'enfance, son heureuse ignorance de la carri�re qui se termine par la mort; mais c'est cependant sur ce mod�le qu'on doit former la science du bonheur moral; il faut descendre la vie en regardant le rivage plut�t que le but. Les enfants laiss�s � eux-m�mes sont les �tres les plus libres; le bonheur les affranchit de tout: les philosophes doivent tendre au m�me r�sultat par la crainte du malheur. Les passions ont l'air de l'ind�pendance, et dans le fait, il n'est point de joug plus asservissant; elles luttent contre tout ce qui existe, elles renversent la barri�re de la moralit�, cette barri�re qui assure l'espace, au lieu de le resserrer; mais c'est pour se briser ensuite contre des obstacles toujours renaissants, et priver l'homme enfin de sa puissance sur lui-m�me. Depuis la gloire, qui a besoin du suffrage de l'univers, jusqu'� l'amour, qui rend n�cessaire le d�vouement d'un seul objet, c'est en raison de l'influence des hommes sur nous que le malheur doit se calculer; et le seul syst�me vrai pour �viter la douleur, c'est de ne diriger sa vie que d'apr�s ce qu'on peut faire pour les autres, mais non d'apr�s ce qu'on attend d'eux. Il faut que l'existence parte de soi, au lieu d'y revenir, et que, sans jamais �tre le centre, on soit toujours la force impulsive de sa propre destin�e. La science du bonheur moral, c'est-�-dire, d'un malheur moindre, pourrait �tre aussi positive que toutes les autres; on pourrait trouver ce qui vaut le mieux pour le plus grand nombre des hommes dans le plus grand nombre des situations; mais ce qui restera toujours incertain, c'est l'application de cette science � tel ou tel caract�re: par quelle cha�ne, dans ce genre de code, peut-on lier la minorit�, ni m�me un seul individu � la r�gle g�n�rale? et celui qui ne peut s'y soumettre m�rite �galement l'attention du philosophe. Le l�gislateur prend les hommes en masse, le moraliste un � un; le l�gislateur doit s'occuper de la nature des choses, le moraliste de la diversit� des sensations; enfin, le l�gislateur doit toujours examiner les hommes sous le point de vue de leurs relations entre eux, et le moraliste, consid�rant chaque individu comme un ensemble moral tout entier, un compos� de plaisirs et de peines, de passions et de raison, voit l'homme sous diff�rentes formes, mais toujours dans son rapport avec lui-m�me. Une derni�re r�flexion, la plus importante de toutes, reste donc � faire, c'est de savoir jusqu'� quel point il est possible aux �mes passionn�es d'adopter le syst�me que j'ai d�velopp�. Il faut dans cet examen reconna�tre d'abord combien des �v�nements, semblables en apparence, diff�rent selon le caract�re de ceux qui les �prouvent. Il ne serait pas juste de vanter autant la puissance int�rieure de l'homme, si ce n'�tait pas par la nature et le degr� m�me de cette force qu'on doit juger de l'intensit� des peines de la vie. Tel homme est conduit par ses go�ts naturels dans le port, o� tel autre ne peut �tre port� que par les flots de la temp�te; et tandis que tout est calcul� d'avance dans le monde physique, les sensations de l'�me varient selon la nature de l'objet et de l'organisation morale de celui qui en re�oit l'impression. Il n'y a de justice dans les jugements qui sont relatifs au bonheur, que si on les fonde sur autant de notions particuli�res qu'il y a d'individus qu'on veut conna�tre. On peut trouver dans les situations les plus obscures de la vie des combats et des victoires dont l'effort est au-dessus de tout ce que les annales de l'histoire ont consacr�. Il faut compter dans chaque caract�re les douleurs qui naissent des contrastes de bonheur ou d'infortune, de gloire ou de revers, dont une m�me destin�e offre l'exemple; il faut compter les d�fauts au rang des malheurs, les passions parmi les coups du sort; et plus m�me les caract�res peuvent �tre accus�s de singularit�, plus ils commandent l'attention du philosophe: les moralistes doivent �tre comme ces religieux plac�s sur le sommet du mont Saint-Bernard, il faut qu'ils se consacrent � reconduire les voyageurs �gar�s. Excluant jusqu'au mot de pardon, qui semble d�truire la douce �galit� qui doit exister entre le consolateur et l'infortun�, ce n'est pas des torts, mais de la douleur qu'il importe de s'occuper; c'est donc au nom du bonheur seul que j'ai combattu les passions. Consid�rant, comme je l'ai dit ailleurs, le crime et ses effets comme un fl�au de la nature qui d�pravait tellement l'homme, que ce n'�tait plus par la philosophie, mais par la force r�primante, des lois qu'il devait �tre arr�t�, je n'ai examin� dans les passions, que leur influence sur celui m�me qu'elles dominent. Sous le rapport de la morale, sous le rapport de la politique, il existera beaucoup de distinctions � faire entre les passions viles et g�n�reuses, entre les passions sociales et antisociales; mais, en ne calculant que les peines qu'elles causent, elles sont presque toutes �galement funestes au bonheur. Je dis � l'homme qui ne veut se plaindre que du sort, qui croit voir dans sa destin�e un malheur sans exemple avant lui, et ne s'attache qu'� lutter contre les �v�nements; je lui dis: Parcourez avec moi toutes les chances des passions humaines; voyez si ce n'est pas de leur essence m�me, et non d'un coup du sort inattendu, que naissent vos tourments. S'il existe une situation dans l'ordre des choses possibles qui puisse vous en pr�server, je la chercherai avec vous, je t�cherai de contribuer � vous l'assurer; mais le plus grand argument � pr�senter contre les passions, c'est que leur prosp�rit� est peut-�tre plus fatale au bonheur de celui qui s'y livre que l'adversit� m�me. Si vous �tes travers� dans vos projets pour acqu�rir et conserver la gloire, votre esprit peut s'attacher � l'�v�nement qui, tout � coup, a interrompu votre carri�re, et se repa�tre d'illusions, plus faciles encore dans le pass� que dans l'avenir. Si l'objet qui vous est cher vous est enlev� par la volont� de ceux dont il d�pend, vous pouvez ignorer � jamais ce que votre propre coeur aurait ressenti, si votre amour, en s'�teignant dans votre �me, vous e�t fait �prouver ce qu'il y a de plus amer au monde, l'aridit� de ses propres impressions; il vous reste encore un souvenir sensible, seul bien des trois quarts de la vie; je dirai plus, si c'est par des fautes r�elles dont le regret occupe � jamais votre pens�e, que vous croyez avoir manqu� le but o� tendait votre passion, votre vie est plus remplie, votre imagination a quelque chose o� se prendre, et votre �me est moins fl�trie que si, sans �v�nements malheureux, sans obstacles insurmontables, sans d�marches � se reprocher, la passion, par cela seulement qu'elle est elle, e�t, au bout d'un certain temps, d�color� la vie, apr�s �tre retomb�e sur le coeur qui n'aurait pu la soutenir. Qu'est-ce donc qu'une destin�e qui entra�ne avec elle, ou l'impossibilit� d'arriver � son but, ou l'impuissance d'en jouir? Loin de moi cependant ces axiomes impitoyables des �mes froides et des esprits m�diocres: _on peut toujours se vaincre, on est toujours le ma�tre de soi_; et qui donc a l'id�e non-seulement de la passion, mais m�me d'un degr� de plus de passion qu'il n'aurait pas �prouv�, qui peut dire: L� finit la nature morale? Newton n'e�t pas os� tracer les bornes de la pens�e, et le p�dant que je rencontre veut circonscrire l'empire des mouvements de l'�me! il voit qu'on en meurt, et croit encore qu'on se serait sauv� en l'�coutant! Ce n'est point en assurant aux hommes que tous peuvent triompher de leurs passions, qu'on rend cette victoire plus facile. Fixer leur pens�e sur la cause de leur malheur, analyser les ressources que la raison et la sensibilit� peuvent leur pr�senter, est un moyen plus s�r, parce qu'il est bien plus vrai. Quand le tableau des douleurs est vivement retrac�, quelles le�ons peuvent ajouter � la force du besoin qu'on a de cesser de souffrir? Tout ce que vous pouvez pour l'homme infortun�, c'est d'essayer de le convaincre qu'il respirerait un air plus doux dans l'asile o� vous l'invitez; mais si ses pieds sont attach�s � la terre de feu qu'il habite, vous para�tra-t-il moins digne d'�tre plaint? J'aurai rempli mon but, si j'ai donn� quelque espoir de repos � l'�me agit�e; si, en ne m�connaissant aucune de ses peines, en avouant la terrible puissance des sentiments qui la gouvernent, en lui parlant sa langue, enfin, j'ai pu m'en faire �couter. La passion repousse tous les conseils qui ne supposent pas la douloureuse connaissance d'elle-m�me, et vous d�daigne ais�ment comme appartenant � une autre nature. Je le crois cependant, mon accent n'a pas d� lui para�tre �tranger; c'est mon seul motif pour esp�rer qu'� travers tant de livres sur la morale, celui-ci peut encore �tre utile. Que je me repentirais n�anmoins de cet �crit, si, venant se briser, comme tant d'autres, contre la puissance terrible des passions, il ajoutait seulement � la certitude que croient avoir les �mes froides de la facilit� qu'on doit trouver � vaincre les sentiments qui troublent la vie! Non, ne condamnez pas ces infortun�s qui ne savent pas cesser de l'�tre; vous, de qui leurs destin�es d�pendent, secourez-les comme ils veulent �tre secourus: celui qui peut soulager le malheur ne doit plus penser � le juger, et les id�es g�n�rales sont cruelles � l'homme qui souffre, si c'est un autre, et non pas lui, qui les applique � sa situation personnelle. En composant cet ouvrage, o� je poursuis les passions comme destructives du bonheur, o� j'ai cru pr�senter des ressources pour vivre sans le secours de leur impulsion, c'est moi-m�me aussi que j'ai voulu persuader; j'ai �crit pour me retrouver, � travers tant de peines, pour d�gager mes facult�s de l'esclavage des sentiments, pour m'�lever jusqu'� une sorte d'abstraction qui me permit d'observer la douleur en mon �me, d'examiner dans mes propres impressions les mouvements de la nature morale, et de g�n�raliser ce que la pens�e me donnait d'exp�rience. Une distraction absolue �tant impossible, j'ai essay� si la m�ditation m�me des objets qui nous occupent ne conduisait pas au m�me r�sultat, et si, en approchant du fant�me, il ne s'�vanouissait pas plut�t qu'en s'en �loignant. J'ai essay� si ce qu'il y a de poignant dans la douleur personnelle ne s'�moussait pas un peu, quand nous nous placions nous-m�mes comme une part du vaste tableau des destin�es, o� chaque homme est perdu dans son si�cle, le si�cle dans le temps, et le temps dans l'incompr�hensible. Je l'ai essay�, et je ne suis pas s�re d'avoir r�ussi dans la premi�re �preuve de ma doctrine sur moi-m�me; serait-ce donc � moi qu'il conviendrait d'affirmer son absolu pouvoir? H�las! en s'approchant, par la r�flexion, de tout ce qui compose le caract�re de l'homme, on se perd dans le vague de la m�lancolie. Les institutions politiques, les relations civiles vous pr�sentent des moyens presque certains de bonheur ou de malheur public; mais les profondeurs de l'�me sont si difficiles � sonder! Tant�t la superstition d�fend de penser, de sentir, d�place toutes les id�es, dirige tous les mouvements en sens inverse de leur impulsion naturelle, et sait vous attacher � votre malheur m�me, d�s qu'il est caus� par un sacrifice ou peut en devenir l'objet; tant�t la passion ardente, effr�n�e, ne sait pas supporter un obstacle, consentir � la moindre privation, d�daigne tout ce qui est avenir, et, poursuivant chaque instant comme le seul, ne se r�veille qu'au but ou dans l'ab�me. Inexplicable ph�nom�ne que cette existence spirituelle de l'homme, qui, en la comparant � la mati�re, dont tous les attributs sont complets et d'accord, semble n'�tre encore qu'� la veille de sa cr�ation, au chaos qui la pr�c�de! Un seul sentiment peut servir de guide dans toutes les situations, peut s'appliquer � toutes les circonstances, c'est la piti�: avec quelle disposition plus efficace pourrait-on supporter et les autres et soi-m�me? L'esprit observateur et assez fort pour se juger d�couvre dans lui-m�me la source de toutes les erreurs. L'homme est tout entier dans chaque homme. Dans quels �garements ne s'est pas souvent perdue la pens�e qui pr�c�de les actions, la pens�e, ou quelque chose encore de plus fugitif qu'elle! Il faut que ce secret intime, qu'on ne pourrait rev�tir de paroles sans lui donner, une existence qu'il n'a pas, il faut que ce secret intime serve � rendre in�puisable le sentiment de la piti�[4]. On dit qu'en s'abandonnant � la piti�, les individus et les gouvernements peuvent �tre injustes: d'abord les individus d'une condition priv�e ne sont presque jamais dans une situation qui commande de r�sister � la bont�; les rapports avec les autres sont si peu �tendus, les �v�nements qui offrent quelque bien � faire sont d�pendants d'un si petit nombre de chances, qu'en se rendant difficile sur les occasions qu'on peut saisir, on condamne sa vie � l'inutile insensibilit�. Je ne sais pas une d�lib�ration plus importante que celle qui conduirait � se faire un devoir de causer une peine, ou de refuser un service en sa puissance; il faut avoir si pr�sents � la pens�e la cha�ne des id�es morales, l'ensemble de la nature humaine! il faut �tre si s�r de voir un bien dans un mal, un mal dans un bien! Non: loin de r�primer, � cet �gard, les imprudences des hommes, on devrait plut�t les d�tourner de calculer autant les inconv�nients des sentiments g�n�reux, et de s'arroger ainsi un jugement que Dieu seul a droit de prononcer; car c'est � la Providence que semble appartenir cette sublime balance o� sont pes�s les effets relatifs du bonheur et du malheur. Les hommes, pour lesquels il n'existe que des unit�s, des moments, des occasions, doivent rarement se refuser aux biens partiels qu'ils peuvent r�pandre. Les l�gislateurs eux-m�mes gouvernent souvent � l'aide d'id�es trop g�n�rales; ce grand principe, que l'int�r�t de la minorit� doit toujours c�der � celui de la majorit�, d�pend absolument du genre de sacrifices qu'on impose � la minorit�; car en le poussant � l'extr�me, on arriverait au syst�me de Robespierre. Ce n'est pas le nombre des individus, mais les douleurs qu'il faut compter; et si l'on pouvait supposer la possibilit� de faire souffrir un innocent pendant plusieurs si�cles, il serait atroce de l'exiger pour le salut m�me d'une nation enti�re; mais ces alternatives effrayantes n'existent point dans la r�alit�. Les v�rit�s d'un certain ordre sont � la fois conseill�es par la raison et inspir�es par le coeur; il est presque toujours de la politique d'�couter la piti�; il n'y a pas de milieu entre elle et le dernier terme de la cruaut�, et Machiavel, dans le code m�me de la tyrannie, a dit, _qu'il fallait savoir s'attacher ceux qu'on ne pouvait faire p�rir_. On n'ob�it pas longtemps aux lois trop s�v�res, mais l'�tat qui les maintient, sans pouvoir les faire ex�cuter, a tous les inconv�nients de la rigueur et de la faiblesse. Rien n'use la force d'un gouvernement comme la disproportion entre les d�lits et les peines: il se pr�sente alors comme un ennemi, tandis qu'il doit para�tre comme le chef, comme le principe r�gulateur de l'empire. Au lieu de se confondre, pour ainsi dire, dans votre esprit avec la nature des choses, il semble un obstacle qu'il faut renverser; et l'agitation de quelques-uns, l'espoir qu'ils conservent, tout insens� qu'il est, de d�truire ce qui les opprime, �branle la confiance de ceux m�me qui sont contents du gouvernement. Enfin, de quelque mani�re qu'on r�fl�chisse sur le sentiment de la piti�, on le trouve f�cond en r�sultats prosp�res pour les individus et pour les nations, et l'on se persuade que c'est la seule id�e primitive qui soit attach�e � la nature de l'homme, parce que c'est la seule dont il ait besoin pour toutes les vertus comme pour toutes les jouissances. Une belle cause finale dans l'ordre moral, c'est la prodigieuse influence de la piti� sur les coeurs; il semble que l'organisation physique elle-m�me soit destin�e � en recevoir l'impression. Une voix qui se brise, un visage alt�r�, agissent sur l'�me directement comme les sensations; la pens�e ne se met point entre deux, c'est un choc, c'est une blessure. Cela n'est point intellectuel; et ce qu'il y a de plus sublime encore dans cette disposition de l'homme, c'est qu'elle est consacr�e particuli�rement � la faiblesse; et lorsque tout concourt aux avantages de la force, ce sentiment lui seul r�tablit la balance, en faisant na�tre la g�n�rosit�: ce sentiment ne s'�meut que pour un objet sans d�fense, qu'� l'aspect de l'abandon, qu'au cri de la douleur; lui seul d�fend les vaincus apr�s la victoire, lui seul arr�te les effets de ce vil penchant des hommes � livrer leur attachement, leurs facult�s, leur raison m�me � la d�cision du succ�s; mais cette sympathie pour le malheur est une affection si puissante, r�unit tellement ce qu'il y a de plus fort dans les impressions physiques et morales, qu'y r�sister suppose un degr� de d�pravation dont on ne peut �prouver trop d'horreur. Ces �tres seuls n'ont plus de droits � l'association mutuelle de mis�res et d'indulgence, qui, en se montrant sans piti�, ont effac� en eux le sceau de la nature humaine: le remords d'avoir manqu� � quelque principe de morale que ce soit, est l'ouvrage du raisonnement, ainsi que la morale elle-m�me; mais le remords d'avoir brav� la piti� doit poursuivre comme un sentiment personnel, comme un danger pour soi, comme une terreur dont on est l'objet. On a une telle identit� avec l'�tre qui souffre, que ceux qui parviennent � la d�truire acqui�rent souvent une sorte de duret� pour eux-m�mes, qui sert encore, sous quelques rapports, � les priver de tout ce qu'ils pourraient attendre de la piti� des autres; cependant, s'il en est temps encore, qu'ils sauvent un infortun�, qu'ils �pargnent un ennemi vaincu, et, rentr�s dans les liens de l'humanit�, ils seront de nouveau sous sa sauvegarde. C'est dans la crise d'une r�volution qu'on entend r�p�ter sans cesse que la piti� est un sentiment pu�ril qui s'oppose � toute action n�cessaire � l'int�r�t g�n�ral, et qu'il faut la rel�guer avec les affections eff�min�es, indignes des hommes d'�tat ou des chefs de parti: c'est, au contraire, au milieu d'une r�volution que la piti�, ce mouvement involontaire dans toute autre circonstance, devrait �tre une r�gle de conduite. Tous les liens qui retenaient sont d�li�s, l'int�r�t de parti devient pour tous les hommes le but par excellence: ce but, �tant cens� renfermer et la v�ritable vertu et le seul bonheur g�n�ral, prend momentan�ment la place de toute autre esp�ce de loi. Or, dans un temps o� la passion s'est mise dans le raisonnement, il n'y a qu'une sensation, c'est-�-dire, quelque chose qui est un peu de la nature de la passion m�me, qu'il soit possible de lui opposer avec succ�s. Lorsque la justice est reconnue, on peut se passer de piti�; mais une r�volution, quel que soit son but, suspend l'�tat social, et il faut remonter � la source de toutes les lois, dans un moment o� ce qu'on appelle un pouvoir l�gal est un nom qui n'a plus de sens. Les chefs de parti peuvent se croire assez s�rs d'eux-m�mes pour se guider toujours d'apr�s la plus haute sagesse; mais il n'y a rien de si funeste pour eux que des sectaires priv�s de l'instinct de la piti�; d'abord ils sont, par cela m�me, incapables d'enthousiasme pour les individus: ces sentiments tiennent l'un et l'autre, quoique par des rapports diff�rents, � la facult� de l'imagination. La fureur, la vengeance s'allient sans doute avec l'enthousiasme; mais ces mouvements qui rendent cruels momentan�ment, n'ont pas d'analogie avec ce qu'on a vu de nos jours, un syst�me continuel, et par cons�quent � froid, de m�conna�tre toute piti�. Or, quand cet affreux syst�me existe dans les soldats, ils jugent leurs chefs tout comme leurs ennemis, ils conduisent � l'�chafaud ce qu'ils avaient estim� la veille, ils appartiennent uniquement � la puissance d'un raisonnement, et d�pendent, par cons�quent, de tel encha�nement de mots, qui se placera dans leur t�te comme un principe et des cons�quences. On ne peut gouverner la foule que par des sensations. Malheur donc aux chefs qui, en �touffant dans leurs partisans tout ce qui est humain, tout ce qui est remuable enfin par l'imagination ou le sentiment, en font des assassins raisonneurs, qui marchent au crime par la m�taphysique, et immolent tout au premier arrangement de syllabes qui sera pour eux de la conviction! Cromwell retenait le peuple par la superstition; on liait les Romains par le serment; les Grecs se laissaient mener par l'enthousiasme qu'ils �prouvaient pour les grands hommes. Si l'esp�ce de sentiment national qui faisait en France un point d'honneur de la g�n�rosit�, de cette piti� des vainqueurs, si cette esp�ce de sentiment ne reprend pas quelque puissance, jamais le gouvernement n'obtiendra un empire constant et volontaire sur une nation qui n'aura pas un instinct moral quelconque, par lequel on puisse l'entra�ner et la r�unir; car qu'y a-t-il de plus divisant au monde que le raisonnement? Enfin, la piti� est encore n�cessaire pour trouver un terme � la guerre int�rieure; il n'y a point de fin aux ressources du d�sespoir, et les discussions les plus habiles, et les victoires les plus sanglantes ne font qu'augmenter la haine. Une sorte d'�lan de l'�me, tout compos� d'enthousiasme et de piti�, arr�te seul les guerres intestines, et rappelle �galement le mot de patrie � tous les partis qui la d�chirent. Cette commotion produit plus en un jour que tous les �crits et les combinaisons politiques; l'homme lutte contre sa nature en voulant donner � l'esprit seul la grande influence sur la destin�e humaine. Et vous, Fran�ais, vous, guerriers invincibles, vous, leurs chefs, vous qui les avez dirig�s et soutenus par vos intr�pides ressources, c'est � vous tous que l'on doit les triomphes de la victoire; c'est � vous qu'il appartient de proclamer la g�n�rosit�! Sans l'exercice de cette vertu, quelle palme nouvelle vous resterait-il encore � cueillir? Vos ennemis sont vaincus, ils n'offrent plus aucune r�sistance, ils ne serviront plus � votre gloire, m�me par leurs d�faites. Voulez-vous encore �tonner? pardonnez. Vous �tes vainqueurs, la terreur ou l'enthousiasme prosternent � vos pieds plus de la moiti� de l'univers; mais qu'avez-vous fait encore pour le malheur, et qu'est-ce que l'homme, s'il n'a pas consol� l'homme, s'il n'a pas combattu la puissance du mal sur la terre? La plupart des gouvernements sont vindicatifs parce qu'ils craignent, parce qu'ils n'osent �tre cl�ments. Vous, qui n'avez rien � redouter, vous, qui devez avoir pour vous la philosophie et la victoire, soulagez toutes les infortunes v�ritables, toutes celles qui sont vraiment dignes de piti�: la douleur qui accuse est toujours �cout�e; la douleur a raison contre les vainqueurs du monde. Que veut-on en effet du g�nie, des succ�s, de la libert�, des r�publiques? qu'en veut-on? quelques peines de moins, quelques esp�rances de plus. Vous qui rentrerez dans vos foyers, ou dans une condition priv�e, que serez-vous, si vous ne vous montrez pas g�n�reux? des guerriers pendant la paix, des g�nies dans l'art de la guerre, alors que toutes les pens�es se tourneront vers la prosp�rit� de l'int�rieur, et que les dangers pass�s laisseront � peine des traces. Attachez-vous � l'avenir par la vertu, fixez la reconnaissance par des bienfaits qui durent. Il n'est point de Capitole, il n'est point de triomphes qui puissent ajouter � votre �clat; vous �tes au pinacle de la gloire militaire; la g�n�rosit� seule plane encore au-dessus de vos t�tes. Heureuse situation que celle de la toute-puissance, quand les obstacles n'existent plus au dehors, quand la force est en soi-m�me, quand on peut faire le bien sans qu'un motif �tranger � la vertu vous anime, sans que le soup�on d'un tel motif puisse jamais vous approcher[5]! J'aurais pu traiter la g�n�rosit�, la piti�, la plupart des questions agit�es dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement d'accord avec l'int�r�t g�n�ral, qu'il me semble toujours que l'id�e du devoir a �t� trouv�e pour abr�ger l'expos� des principes de conduite qu'on aurait pu d�velopper � l'homme d'apr�s ses avantages personnels; et comme dans les premi�res ann�es de la vie on d�fend ce qui fait mal, dans l'enfance de la vie humaine on lui commande encore ce qu'il serait toujours possible de lui prouver. Heureuse, si j'ai pu convaincre l'int�r�t personnel! heureuse aussi, si j'avais diminu� son activit�, en pr�sentant aux hommes une analyse exacte de ce que vaut la vie, une analyse qui d�montr�t que les destin�es diff�rent entre elles bien plus par les caract�res que par les situations; que les plaisirs que l'on peut �prouver, dans quelques circonstances que ce soit, sont soumis � des chances certaines, qui � la longue r�duisent tout au m�me terme; et que ce bonheur qu'on croit toujours trouver dans les objets ext�rieurs n'est qu'un fant�me cr�� par l'imagination, qu'elle poursuit apr�s l'avoir fait na�tre, et qu'elle veut atteindre au dehors, tandis qu'il n'a d'existence qu'en elle! NOTES [1: Il me semble que les v�ritables partisans de la libert� r�publicaine sont ceux qui d�testent le plus profond�ment les forfaits qui se sont commis en son nom. Leurs adversaires peuvent sans doute �prouver la juste horreur du crime; mais comme ces crimes m�mes servent d'argument � leur syst�me, ils ne leur font pas ressentir, comme aux amis de la libert�, tous les genres de douleur � la fois.] [2: J'entends par constitution d�magogique, celle qui met le peuple en fermentation, confond tous les pouvoirs, enfin la constitution de 1703. Le mot de d�mocratie �tant pris, de nos jours, dans diverses acceptions, il ne rendrait pas avec exactitude ce que je veux exprimer.] [3: Je crains qu'on ne m'accuse d'avoir parl� trop souvent, dans le cours de cet ouvrage, du suicide comme d'un acte digne de louanges: je ne l'ai point examin� sous le rapport toujours respectable des principes religieux; mais politiquement, je crois que les r�publiques ne peuvent se passer du sentiment qui portait les anciens � se donner la mort; et dans les situations particuli�res, les �mes passionn�es qui s'abandonnent � leur nature, ont besoin d'envisager cette ressource pour ne pas se d�praver dans le malheur, et plus encore, peut-�tre, au milieu des efforts qu'elles tentent pour l'�viter.] [4: Smith, dans son excellent ouvrage de la Th�orie des sentiments moraux, attribue la piti� � cette sympathie qui nous fait nous transporter dans la situation d'un autre, et supposer ce que nous �prouverions � sa place. C'est bien l� certainement l'une des causes de la piti�; mais l'inconv�nient de cette d�finition, comme de toutes, est de resserrer la pens�e que faisait na�tre le mot qu'on a d�fini: il �tait rev�tu des id�es accessoires et des impressions particuli�res � chaque homme qui l'entendait, et vous restreignez sa signification par une analyse toujours incompl�te quand un sentiment en est l'objet; car un sentiment est un compos� de sensations et de pens�es que vous ne faites jamais comprendre qu'� l'aide de l'�motion et du jugement r�unis. La piti� est souvent s�par�e de tout retour sur soi-m�me; si, par abstraction, vous vous figuriez un genre de douleur qui exige�t, pour la souffrir, une organisation tout � fait diff�rente de la v�tre, vous auriez encore piti� de cette douleur: il faut que les caract�res les plus oppos�s puissent �prouver de la piti� pour des impressions qu'ils n'auraient jamais ressenties; il faut enfin que le spectacle du malheur remue les hommes par commotion, par talisman, sans examen ni combinaison.] [5: Dans un �crit publi� il y a deux ans, dans un �crit honor� du suffrage qui pouvait le plus enorgueillir, cit� par M. Fox plaidant pour la paix devant le parlement d'Angleterre, j'ai dit: _Si l'on ne fait pas la paix avec les Fran�ais cette ann�e, qui sait au centre de quel empire ils la refuseront l'ann�e prochaine?_ (R�flexions sur la paix.) Jamais pr�diction, je crois, ne s'est mieux accomplie. On pourrait, avec le m�me degr� de certitude, pr�sager quels seraient les r�sultats des �tonnantes victoires des Fran�ais, s'ils en abusaient; s'ils adoptaient � cet �gard un syst�me r�volutionnaire. Mais il y a un si grand foyer de lumi�res dans ce pays; le gouvernement r�publicain, par sa nature m�me, est � la longue tellement soumis � la v�ritable opinion publique, que les premi�res cons�quences doivent �clairer sur le principe, et qu'on ne persiste pas, dans ce qui ruine, avec l'aveuglement dont plusieurs cabinets monarchiques ont donn� l'exemple pendant cette guerre.]