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Jean de La Bruy�re
LES CARACT�RES
1688
Texte de la derni�re �dition revue et corrig�e par l'auteur, publi�e par
E. Michallet, 1696.
Table des mati�res
LES CARACT�RES DE TH�OPHRASTE
Discours sur Th�ophraste
Les caract�res de Th�ophraste
De la dissimulation
De la flatterie
De l'impertinent ou du diseur de rien
De la rusticit�
Du complaisant
De l'image d'un coquin
Du grand parleur
Du d�bit des nouvelles
De l'effronterie caus�e par l'avarice
De l'�pargne sordide
De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien
Du contre-temps
De l'air empress�
De la stupidit�
De la brutalit�
De la superstition
De l'esprit chagrin
De la d�fiance
D'un vilain homme
D'un homme incommode
De la sotte vanit�
De l'avarice
De l'ostentation
De l'orgueil
De la peur, ou du d�faut de courage
Des grands d'une r�publique
Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne.
D'une tardive instruction
De la m�disance
LES CARACT�RES OU LES MOEURS DE CE SI�CLE
Pr�face
Des ouvrages de l'esprit
Du m�rite personnel
Des femmes
Du coeur
De la soci�t� et de la conversation
Des biens de fortune
De la ville
De la cour
Des grands
Du souverain ou de la R�publique
De l'homme
Des jugements
De la mode
De quelques usages
De la chaire
Des esprits forts
DISCOURS DE R�CEPTION � L'ACAD�MIE FRAN�AISE
Pr�face
Discours prononc� dans l'acad�mie fran�aise le lundi quinzi�me juin 1693
LES CARACT�RES DE TH�OPHRASTE
Discours sur Th�ophraste
Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un
projet plus vain et plus chim�rique, que de pr�tendre, en �crivant de
quelque art ou de quelque science que ce soit, �chapper � toute sorte de
critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.
Car, sans m'�tendre sur la diff�rence des esprits des hommes, aussi
prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait go�ter aux uns
les choses de sp�culation et aux autres celles de pratique, qui fait que
quelques-uns cherchent dans les livres � exercer leur imagination,
quelques autres � former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent,
ceux-ci aiment � �tre forc�s par la d�monstration, et ceux-l� veulent
entendre d�licatement, ou former des raisonnements et des conjectures,
je me renferme seulement dans cette science qui d�crit les moeurs, qui
examine les hommes, et qui d�veloppe leurs caract�res, et j'ose dire que
sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si pr�s, et
o� il ne s'agit que d'eux-m�mes, ils sont encore extr�mement difficiles
� contenter.
Quelques savants ne go�tent que les apophtegmes des anciens et les
exemples tir�s des Romains, des Grecs, des Perses, des �gyptiens;
l'histoire du monde pr�sent leur est insipide; ils ne sont point touch�s
des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle
attention � leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour,
et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans �rudition,
indiff�rents pour toutes les choses qui les ont pr�c�d�s, sont avides de
celles qui se passent � leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils
les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les
personnes qui les entourent, si charm�s des descriptions et des
peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de
ceux enfin qui leur ressemblent et � qui ils ne croient pas ressembler,
que jusque dans la chaire l'on se croit oblig� souvent de suspendre
l'�vangile pour les prendre par leur faible, et les ramener � leurs
devoirs par des choses qui soient de leur go�t et de leur port�e.
La cour ou ne conna�t pas la ville, ou, par le m�pris qu'elle a pour
elle, n�glige d'en relever le ridicule, et n'est point frapp�e des
images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme
c'est toujours avec les m�nagements qui lui sont dus, la ville ne tire
pas de cette �bauche de quoi remplir sa curiosit�, et se faire une juste
id�e d'un pays o� il faut m�me avoir v�cu pour le conna�tre.
D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la
beaut� ou de la d�licatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les
d�signe, et o� ils se reconnaissent eux-m�mes: ils se tirent d'embarras
en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque,
commen�ant � l�cher prise et � s'�loigner de leurs personnes, elle va
mordre quelque autre.
Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les go�ts si diff�rents
des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des
d�finitions, des divisions, des tables, et de la m�thode: ils veulent
qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en g�n�ral, et cette vertu
en particulier; quelle diff�rence se trouve entre la valeur, la force et
la magnanimit�; les vices extr�mes par le d�faut ou par l'exc�s entre
lesquels chaque vertu se trouve plac�e, et duquel de ces deux extr�mes
elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur pla�t pas. Les
autres, contents que l'on r�duise les moeurs aux passions et que l'on
explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des
art�res, quittent un auteur de tout le reste.
Il s'en trouve d'un troisi�me ordre qui, persuad�s que toute doctrine
des moeurs doit tendre � les r�former, � discerner les bonnes d'avec les
mauvaises, et � d�m�ler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible
et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de
louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui,
supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et
les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du
temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de
choses qui leur sont si famili�res, et dont n�anmoins ils ne s'avisaient
pas de tirer leur instruction.
Tel est le trait� des Caract�res des moeurs que nous a laiss�
Th�ophraste. Il l'a puis� dans les �thiques et dans les grandes Morales
d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes d�finitions que
l'on lit au commencement de chaque chapitre sont �tablies sur les id�es
et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caract�res
qui y sont d�crits est pris de la m�me source. Il est vrai qu'il se les
rend propres par l'�tendue qu'il leur donne, et par la satire ing�nieuse
qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Ath�niens.
Ce livre ne peut gu�re passer que pour le commencement d'un plus long
ouvrage que Th�ophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe,
comme vous le remarquerez dans sa pr�face, �tait de traiter de toutes
les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-m�me dans cet
endroit qu'il commence un si grand dessein � l'�ge de
quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort
l'emp�cha de le conduire � sa perfection. J'avoue que l'opinion commune
a toujours �t� qu'il avait pouss� sa vie au del� de cent ans, et saint
J�r�me, dans une lettre qu'il �crit � N�potien, assure qu'il est mort �
cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu
une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de r�gle �
Diog�ne La�rce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze ann�es, ou
dans les premiers manuscrits qui ont �t� faits de cet historien, s'il
est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se
donne dans cette pr�face se lisent �galement dans quatre manuscrits de
la biblioth�que Palatine, o� l'on a aussi trouv� les cinq derniers
chapitres des Caract�res de Th�ophraste qui manquaient aux anciennes
impressions, et o� l'on a vu deux titres, l'un: du Go�t qu'on a pour les
vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et d�nu�s de leurs
chapitres.
Ainsi cet ouvrage n'est peut-�tre m�me qu'un simple fragment, mais
cependant un reste pr�cieux de l'antiquit�, et un monument de la
vivacit� de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe
dans un �ge si avanc�. En effet, il a toujours �t� lu comme un
chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien o� le go�t attique se
fasse mieux remarquer et o� l'�l�gance grecque �clate davantage; on l'a
appel� un livre d'or. Les savants, faisant attention � la diversit� des
moeurs qui y sont trait�es et � la mani�re na�ve dont tous les caract�res
y sont exprim�s, et la comparant d'ailleurs avec celle du po�te
M�nandre, disciple de Th�ophraste, et qui servit ensuite de mod�le �
T�rence, qu'on a dans nos jours si heureusement imit�, ne peuvent
s'emp�cher de reconna�tre dans ce petit ouvrage la premi�re source de
tout le comique: je dis de celui qui est �pur� des pointes, des
obsc�nit�s, des �quivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire
les sages et les vertueux.
Mais peut-�tre que pour relever le m�rite de ce trait� des Caract�res et
en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de
celui de leur auteur. Il �tait d'�rasme, ville de Lesbos, fils d'un
foulon; il eut pour premier ma�tre dans son pays un certain Leucippe,
qui �tait de la m�me ville que lui; de l� il passa � l'�cole de Platon,
et s'arr�ta ensuite � celle d'Aristote, o� il se distingua entre tous
ses disciples. Ce nouveau ma�tre, charm� de la facilit� de son esprit et
de la douceur de son �locution, lui changea son nom, qui �tait Tyrtame,
en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne
r�pondant point assez � la haute estime qu'il avait de la beaut� de son
g�nie et de ses expressions, il l'appela Th�ophraste, c'est-�-dire un
homme dont le langage est divin. Et il semble que Cic�ron ait entr� dans
les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule
Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: �Qui est plus f�cond
et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus
agr�able et plus doux que Th�ophraste?� Et dans quelques-unes de ses
�p�tres � Atticus, on voit que, parlant du m�me Th�ophraste, il
l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui �tait famili�re, et
qu'il en faisait ses d�lices.
Aristote disait de lui et de Callisth�ne, un autre de ses disciples, ce
que Platon avait dit la premi�re fois d'Aristote m�me et de X�nocrate:
que Callisth�ne �tait lent � concevoir et avait l'esprit tardif, et que
Th�ophraste au contraire l'avait si vif, si per�ant, si p�n�trant, qu'il
comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait �tre connu; que
l'un avait besoin d'�peron pour �tre excit�, et qu'il fallait � l'autre
un frein pour le retenir.
Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caract�re de douceur qui
r�gnait �galement dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les
disciples d'Aristote, voyant leur ma�tre avanc� en �ge et d'une sant�
fort affaiblie, le pri�rent de leur nommer son successeur; que comme il
avait deux hommes dans son �cole sur qui seuls ce choix pouvait tomber,
M�n�d�me le Rhodien, et Th�ophraste d'�r�se, par un esprit de m�nagement
pour celui qu'il voulait exclure, il se d�clara de cette mani�re: il
feignit, peu de temps apr�s que ses disciples lui eurent fait cette
pri�re et en leur pr�sence, que le vin dont il faisait un usage
ordinaire lui �tait nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et
de Lesbos; il go�ta de tous les deux, dit qu'ils ne d�mentaient point
leur terroir, et que chacun dans son genre �tait excellent; que le
premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de
douceur et qu'il lui donnait la pr�f�rence. Quoi qu'il en soit de ce
fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote,
accus� par Eurym�don, pr�tre de C�r�s, d'avoir mal parl� des Dieux,
craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Ath�nes et se retirer �
Chalcis, ville d'Eub�e, il abandonna son �cole au Lesbien, lui confia
ses �crits � condition de les tenir secrets; et c'est par Th�ophraste
que sont venus jusques � nous les ouvrages de ce grand homme.
Son nom devint si c�l�bre par toute la Gr�ce que, successeur d'Aristote,
il put compter bient�t dans l'�cole qu'il lui avait laiss�e jusques �
deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide,
et qui pour lors �tait pr�teur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous
pr�texte d'une exacte police et d'emp�cher les assembl�es, fit une loi
qui d�fendait, sur peine de la vie, � aucun philosophe d'enseigner dans
les �coles. Ils ob�irent; mais l'ann�e suivante, Philon ayant succ�d� �
Sophocle, qui �tait sorti de charge, le peuple d'Ath�nes abrogea cette
loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna � une amende de cinq
talents, r�tablit Th�ophraste et le reste des philosophes.
Plus heureux qu'Aristote, qui avait �t� contraint de c�der � Eurym�don,
il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les
Ath�niens, seulement � cause qu'il avait os� l'accuser d'impi�t�: tant
�tait grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il m�ritait
par sa vertu.
En effet, on lui rend ce t�moignage qu'il avait une singuli�re prudence,
qu'il �tait z�l� pour le bien public, laborieux, officieux, affable,
bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque �r�se fut accabl�e
de tyrans qui avaient usurp� la domination de leur pays, il se joignit �
Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les
bannis, qui rentr�rent dans leur ville, en chass�rent les tra�tres, et
rendirent � toute l'�le de Lesbos sa libert�.
Tant de rares qualit�s ne lui acquirent pas seulement la bienveillance
du peuple, mais encore l'estime et la familiarit� des rois. Il fut ami
de Cassandre, qui avait succ�d� � Arid�e, fr�re d'Alexandre le Grand, au
royaume de Mac�doine; et Ptolom�e, fils de Lagus et premier roi
d'�gypte, entretint toujours un commerce �troit avec ce philosophe. Il
mourut enfin accabl� d'ann�es et de fatigues, et il cessa tout � la fois
de travailler et de vivre. Toute la Gr�ce le pleura, et tout le peuple
ath�nien assista � ses fun�railles.
L'on raconte de lui que dans son extr�me vieillesse, ne pouvant plus
marcher � pied, il se faisait porter en liti�re par la ville, o� il
�tait vu du peuple, � qui il �tait si cher. L'on dit aussi que ses
disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demand�
s'il n'avait rien � leur recommander, il leur tint ce discours: �La vie
nous s�duit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de
la gloire; mais � peine commence-t-on � vivre qu'il faut mourir. Il n'y
a souvent rien de plus st�rile que l'amour de la r�putation. Cependant,
mes disciples, contentez-vous: si vous n�gligez l'estime des hommes,
vous vous �pargnez � vous-m�mes de grands travaux; s'ils ne rebutent
point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre
r�compense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de
choses inutiles, et qu'il y en a peu qui m�nent � une fin solide. Ce
n'est point � moi � d�lib�rer sur le parti que je dois prendre, il n'est
plus temps: pour vous, qui avez � me survivre, vous ne sauriez peser
trop s�rement ce que vous devez faire.� Et ce furent l� ses derni�res
paroles.
Cic�ron, dans le troisi�me livre des Tusculanes, dit que Th�ophraste
mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accord� aux cerfs
et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile,
lorsqu'elle n'avait donn� aux hommes qu'une vie tr�s courte, bien qu'il
leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'�ge des hommes e�t pu
s'�tendre � un plus grand nombre d'ann�es, il serait arriv� que leur vie
aurait �t� cultiv�e par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu
dans le monde ni art ni science qui n'e�t atteint sa perfection. Et
saint J�r�me, dans l'endroit d�j� cit�, assure que Th�ophraste, � l'�ge
de cent sept ans, frapp� de la maladie dont il mourut, regretta de
sortir de la vie dans un temps o� il ne faisait que commencer � �tre
sage.
Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les
�prouver, mais les �prouver pour les aimer; que les amis doivent �tre
communs entre les fr�res, comme tout est commun entre les amis; que l'on
devait plut�t se fier � un cheval sans frein qu'� celui qui parle sans
jugement; que la plus forte d�pense que l'on puisse faire est celle du
temps. Il dit un jour � un homme qui se taisait � table dans un festin:
�Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est
pas ainsi, tu en sais beaucoup.� Voil� quelques-unes de ses maximes.
Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous
n'apprenons pas que nul ancien ait plus �crit que Th�ophraste. Diog�ne
La�rce fait l'�num�ration de plus de deux cents trait�s diff�rents et
sur toutes sortes de sujets qu'il a compos�s. La plus grande partie
s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se r�duit � vingt
trait�s, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit
neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a
�crit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps,
des signes de la pluie, des signes de la temp�te, des odeurs, de la
sueur, du vertige, de la lassitude, du rel�chement des nerfs, de la
d�faillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui
changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux
sujets � l'envie, des caract�res des moeurs. Voil� ce qui nous reste de
ses �crits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction,
peut r�pondre non seulement de la beaut� de ceux que l'on vient de
d�duire, mais encore du m�rite d'un nombre infini d'autres qui ne sont
point venus jusqu'� nous.
Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les
choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a �t� �crit, et qui
ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et
de plus agr�able pour eux que de se d�faire de cette pr�vention pour
leurs coutumes et leurs mani�res, qui, sans autre discussion, non
seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait
presque d�cider que tout ce qui n'y est pas conforme est m�prisable, et
qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de
l'instruction qu'ils en doivent attendre?
Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques si�cles.
Alors l'histoire du n�tre fera go�ter � la post�rit� la v�nalit� des
charges, c'est-�-dire le pouvoir de prot�ger l'innocence, de punir le
crime, et de faire justice � tout le monde, achet� � deniers comptants
comme une m�tairie; la splendeur des partisans, gens si m�pris�s chez
les H�breux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un
grand royaume o� il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni
fontaines, ni amphith��tres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs,
qui �tait pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours
de la vie s'y passait presque � sortir de sa maison pour aller se
renfermer dans celle d'un autre; que d'honn�tes femmes, qui n'�taient ni
marchandes ni h�teli�res, avaient leurs maisons ouvertes � ceux qui
payaient pour y entrer; que l'on avait � choisir des d�s, des cartes et
de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles
�taient commodes � tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait
dans la ville que pour y passer avec pr�cipitation: nul entretien, nulle
familiarit�; que tout y �tait farouche et comme alarm� par le bruit des
chars qu'il fallait �viter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues,
comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on
apprendra sans �tonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillit�
publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des
femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y
avait presque personne qui n'e�t � son c�t� de quoi pouvoir d'un seul
coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront apr�s nous, rebut�s par
des moeurs si �tranges et si diff�rentes des leurs, se d�go�tent par l�
de nos m�moires, de nos po�sies, de notre comique et de nos satires,
pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-m�mes, par
cette fausse d�licatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si
travaill�s, si r�guliers, et de la connaissance du plus beau r�gne dont
jamais l'histoire ait �t� embellie?
Ayons donc pour les livres des anciens cette m�me indulgence que nous
esp�rons nous-m�mes de la post�rit�, persuad�s que les hommes n'ont
point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les si�cles, qu'elles
changent avec les temps, que nous sommes trop �loign�s de celles qui ont
pass�, et trop proches de celles qui r�gnent encore, pour �tre dans la
distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste
discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs,
ni la biens�ance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence
ne nous pr�viendront pas davantage contre la vie simple des Ath�niens
que contre celle des premiers hommes, grands par eux-m�mes, et
ind�pendamment de mille choses ext�rieures qui ont �t� depuis invent�es
pour suppl�er peut-�tre � cette v�ritable grandeur qui n'est plus.
La nature se montrait en eux dans toute sa puret� et sa dignit�, et
n'�tait point encore souill�e par la vanit�, par le luxe, et par la
sotte ambition. Un homme n'�tait honor� sur la terre qu'� cause de sa
force ou de sa vertu; il n'�tait point riche par des charges ou des
pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses
serviteurs; sa nourriture �tait saine et naturelle, les fruits de la
terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses v�tements simples et
uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une
grande r�colte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la
paix dans sa famille. Rien n'est plus oppos� � nos moeurs que toutes ces
choses; mais l'�loignement des temps nous les fait go�ter, ainsi que la
distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations
ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des
nations �trang�res.
Ils racontent une religion, une police, une mani�re de se nourrir, de
s'habiller, de b�tir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des
moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des n�tres nous touchent,
celles qui s'en �loignent nous �tonnent; mais toutes nous amusent. Moins
rebut�s par la barbarie des mani�res et des coutumes de peuples si
�loign�s, qu'instruits et m�me r�jouis par leur nouveaut�, il nous
suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, N�gres ou
Abyssins.
Or ceux dont Th�ophraste nous peint les moeurs dans ses Caract�res
�taient Ath�niens, et nous sommes Fran�ais; et si nous joignons � la
diversit� des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que
nous consid�rions que ce livre a pu �tre �crit la derni�re ann�e de la
CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l'�re chr�tienne, et
qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Ath�nes
dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconna�tre
nous-m�mes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que
cette ressemblance avec des hommes s�par�s par tant de si�cles soit si
enti�re. En effet, les hommes n'ont point chang� selon le coeur et selon
les passions; ils sont encore tels qu'ils �taient alors et qu'ils sont
marqu�s dans Th�ophraste: vains, dissimul�s, flatteurs, int�ress�s,
effront�s, importuns, d�fiants, m�disants, querelleux, superstitieux.
Il est vrai, Ath�nes �tait libre; c'�tait le centre d'une r�publique;
ses citoyens �taient �gaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre;
ils marchaient presque seuls et � pied dans une ville propre, paisible
et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les march�s,
achetaient eux-m�mes les choses n�cessaires; l'�mulation d'une cour ne
les faisait point sortir d'une vie commune; ils r�servaient leurs
esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service int�rieur des
maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les
places, dans les temples, aux amphith��tres, sur un port, sous des
portiques, et au milieu d'une ville dont ils �taient �galement les
ma�tres. L� le peuple s'assemblait pour d�lib�rer des affaires
publiques; ici il s'entretenait avec les �trangers; ailleurs les
philosophes tant�t enseignaient leur doctrine, tant�t conf�raient avec
leurs disciples. Ces lieux �taient tout � la fois la sc�ne des plaisirs
et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de
populaire, et qui ressemble peu aux n�tres, je l'avoue; mais cependant
quels hommes en g�n�ral que les Ath�niens, et quelle ville qu'Ath�nes!
quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle
perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle
politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Th�ophraste, le
m�me Th�ophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce
parleur agr�able, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu
�tranger et appel� de ce nom par une simple femme de qui il achetait des
herbes au march�, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui
manquait et que les Romains ont depuis appel� urbanit�, qu'il n'�tait
pas Ath�nien; et Cic�ron rapporte que ce grand personnage demeura �tonn�
de voir qu'ayant vieilli dans Ath�nes, poss�dant si parfaitement le
langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant
d'ann�es, il ne s'�tait pu donner ce que le simple peuple avait
naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire
quelquefois, dans ce trait� des Caract�res, de certaines moeurs qu'on ne
peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir
qu'elles ont paru telles � Th�ophraste, qu'il les a regard�es comme des
vices dont il a fait une peinture na�ve, qui fit honte aux Ath�niens et
qui servit � les corriger.
Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui re�oivent froidement tout ce
qui appartient aux �trangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs
moeurs, on les ajoute � cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de
suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours
pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un
ancien ou d'un auteur d'une grande r�putation; soit encore parce que
cette unique figure qu'on appelle description ou �num�ration, employ�e
avec tant de succ�s dans ces vingt-huit chapitres des Caract�res,
pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle �tait trait�e par un
g�nie fort inf�rieur � celui de Th�ophraste.
Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des trait�s de
ce philosophe rapport�s par Diog�ne La�rce, il s'en trouve un sous le
titre de Proverbes, c'est-�-dire de pi�ces d�tach�es, comme des
r�flexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de
morale qui ait �t� fait porte ce m�me nom dans les divines �critures, on
s'est trouv� excit� par de si grands mod�les � suivre selon ses forces
une semblable mani�re d'�crire des moeurs; et l'on n'a point �t� d�tourn�
de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de
tout le monde, et d'o�, faute d'attention ou par un esprit de critique,
quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imit�es.
L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la m�taphysique � la
religion, fait conna�tre l'�me, ses passions, ses vices, traite les
grands et les s�rieux motifs pour conduire � la vertu, et veut rendre
l'homme chr�tien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit
par le commerce du monde et dont la d�licatesse �tait �gale � la
p�n�tration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de
tous ses faibles, l'attaque sans rel�che, quelque part o� il le trouve;
et cette unique pens�e, comme multipli�e en mille mani�res diff�rentes,
a toujours, par le choix des mots et par la vari�t� de l'expression, la
gr�ce de la nouveaut�.
L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint � la
traduction des Caract�res; il est tout diff�rent des deux autres que je
viens de toucher: moins sublime que le premier et moins d�licat que le
second, il ne tend qu'� rendre l'homme raisonnable, mais par des voies
simples et communes, et en l'examinant indiff�remment, sans beaucoup de
m�thode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les �ges,
les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le
ridicule qui y sont attach�s.
L'on s'est plus appliqu� aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et �
tout l'int�rieur de l'homme que n'a fait Th�ophraste; et l'on peut dire
que, comme ses Caract�res, par mille choses ext�rieures qu'ils font
remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses d�marches,
apprennent quel est son fond, et font remonter jusques � la source de
son d�r�glement, tout au contraire, les nouveaux Caract�res, d�ployant
d'abord les pens�es, les sentiments et les mouvements des hommes,
d�couvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que
l'on pr�voit ais�ment tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire,
et qu'on ne s'�tonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont
leur vie est toute remplie.
Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est
trouv� presque �gal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne
plaisent point assez, l'on permet d'en suppl�er d'autres; mais � l'�gard
des titres des Caract�res de Th�ophraste, la m�me libert� n'est pas
accord�e, parce qu'on n'est point ma�tre du bien d'autrui. Il a fallu
suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus
proche de la diction grecque, et en m�me temps selon la plus exacte
conformit� avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile,
parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en fran�ais
mot pour mot, n'est plus la m�me dans notre langue: par exemple, ironie
est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de
rh�torique, et chez Th�ophraste c'est quelque chose entre la fourberie
et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais
pr�cis�ment ce qui est d�crit dans le premier chapitre.
Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez
diff�rents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne
saurions gu�re rendre que par un seul mot: cette pauvret� embarrasse. En
effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois esp�ces d'avarice, deux
sortes d'importuns, des flatteurs de deux mani�res, et autant de grands
parleurs: de sorte que les caract�res de ces personnes semblent rentrer
les uns dans les autres, au d�savantage du titre; ils ne sont pas aussi
toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Th�ophraste,
emport� quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se
trouve d�termin� � ces changements par le caract�re et les moeurs du
personnage qu'il peint ou dont il fait la satire.
Les d�finitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs
difficult�s. Elles sont courtes et concises dans Th�ophraste, selon la
forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premi�res
id�es: on les a �tendues dans la traduction pour les rendre
intelligibles. Il se lit aussi dans ce trait� des phrases qui ne sont
pas achev�es et qui forment un sens imparfait, auquel il a �t� facile de
suppl�er le v�ritable; il s'y trouve de diff�rentes le�ons, quelques
endroits tout � fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses
explications; et pour ne point s'�garer dans ces doutes, on a suivi les
meilleurs interpr�tes.
Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs
des hommes, et qu'il vise moins � les rendre savants qu'� les rendre
sages, l'on s'est trouv� exempt de le charger de longues et curieuses
observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact
de l'antiquit�. L'on s'est content� de mettre de petites notes � c�t� de
certains endroits que l'on a cru le m�riter, afin que nuls de ceux qui
ont de la justesse, de la vivacit�, et � qui il ne manque que d'avoir lu
beaucoup, ne se reprochent pas m�me ce petit d�faut, ne puissent �tre
arr�t�s dans la lecture des Caract�res et douter un moment du sens de
Th�ophraste.
Les caract�res de Th�ophraste[1]
[Note: 1 Traduits du grec]
J'ai admir� souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre,
quelque s�rieuse r�flexion que je fasse, pourquoi toute la Gr�ce, �tant
plac�e sous un m�me ciel, et les Grecs nourris et �lev�s de la m�me
mani�re, il se trouve n�anmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs.
Puis donc, mon cher Polycl�s, qu'� l'�ge de quatre-vingt-dix neuf ans o�
je me trouve, j'ai assez v�cu pour conna�tre les hommes; que j'ai vu
d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de
divers temp�raments, et que je me suis toujours attach� � �tudier les
hommes vertueux, comme ceux qui n'�taient connus que par leurs vices, il
semble que j'ai d� marquer les caract�res des uns et des autres, et ne
me pas contenter de peindre les Grecs en g�n�ral, mais m�me de toucher
ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir
de plus familier. J'esp�re, mon cher Polycl�s, que cet ouvrage sera
utile � ceux qui viendront apr�s nous: il leur tracera des mod�les
qu'ils pourront suivre; il leur apprendra � faire le discernement de
ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'�mulation les
portera � imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en
mati�re: c'est � vous de p�n�trer dans mon sens, et d'examiner avec
attention si la v�rit� se trouve dans mes paroles; et sans faire une
plus longue pr�face, je parlerai d'abord de la dissimulation, je
d�finirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimul�, je
d�crirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant
le projet que j'en ai fait.
De la dissimulation
La dissimulation n'est pas ais�e � bien d�finir: si l'on se contente
d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain
art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un
homme dissimul� se comporte de cette mani�re: il aborde ses ennemis,
leur parle, et leur fait croire par cette d�marche qu'il ne les hait
point; il loue ouvertement et en leur pr�sence ceux � qui il dresse de
secr�tes emb�ches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arriv� quelque
disgr�ce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui
tient; il r�cite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura
dites contre sa r�putation, et il emploie les paroles les plus
flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris
par les injures qu'ils en ont re�ues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde
avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une
autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et � l'entendre
parler, on croirait toujours qu'il d�lib�re. Il ne parle point
indiff�remment; il a ses raisons pour dire tant�t qu'il ne fait que
revenir de la campagne, tant�t qu'il est arriv� � la ville fort tard, et
quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise sant�. Il dit
� celui qui lui emprunte de l'argent � int�r�t, ou qui le prie de
contribuer de sa part � une somme que ses amis consentent de lui pr�ter,
qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si d�nu� d'argent; pendant
qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en
effet il ne vende rien. Souvent, apr�s avoir �cout� ce que l'on lui a
dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il
feint de n'avoir pas aper�u les choses o� il vient de jeter les yeux, ou
s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux
qui lui parlent d'affaire que cette seule r�ponse: �J'y penserai.� Il
sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi
d'admiration, d'autres fois il aura pens� comme vous sur cet �v�nement,
et cela selon ses diff�rents int�r�ts. Son langage le plus ordinaire est
celui-ci: �Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse �tre,
je ne sais o� j'en suis�; ou bien: �Il me semble que je ne suis pas
moi-m�me�; et ensuite: �Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre;
voil� une chose merveilleuse et qui passe toute cr�ance; contez cela �
d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la
v�rit�?�, paroles doubles et artificieuses, dont il faut se d�fier comme
de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces mani�res d'agir ne
partent point d'une �me simple et droite, mais d'une mauvaise volont�,
ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins � craindre.
De la flatterie
La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si
un flatteur se prom�ne avec quelqu'un dans la place: �Remarquez-vous,
lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'�
vous seul. Hier il fut bien parl� de vous, et l'on ne tarissait point
sur vos louanges: nous nous trouv�mes plus de trente personnes dans un
endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint �
tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la
ville, tous d'une commune voix vous nomm�rent, et il n'y en eut pas un
seul qui vous refus�t ses suffrages.� Il lui dit mille choses de cette
nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attach� �
votre habit, de le prendre et de le souffler � terre. Si par hasard le
vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos
cheveux, il prend soin de vous les �ter; et vous souriant: �Il est
merveilleux, dit-il, combien vous �tes blanchi depuis deux jours que je
ne vous ai pas vu�; et il ajoute: �Voil� encore, pour un homme de votre
�ge, assez de cheveux noirs.� Si celui qu'il veut flatter prend la
parole, il impose silence � tous ceux qui se trouvent pr�sents, et il
les force d'approuver aveugl�ment tout ce qu'il avance, et d�s qu'il a
cess� de parler, il se r�crie: �Cela est dit le mieux du monde, rien
n'est plus heureusement rencontr�.� D'autres fois, s'il lui arrive de
faire � quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui
applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait
nulle envie de rire, il porte � sa bouche l'un des bouts de son manteau,
comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voul�t s'emp�cher d'�clater;
et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit � ceux qu'il
rencontre dans son chemin de s'arr�ter jusqu'� ce qu'il soit pass�. Il
ach�te des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne � ses
enfants en sa pr�sence; il les baise, il les caresse: �Voil�, dit-il, de
jolis enfants et dignes d'un tel p�re.� S'il sort de sa maison, il le
suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui
dit: �Votre pied est mieux fait que cela.� Il l'accompagne ensuite chez
ses amis, ou plut�t il entre le premier dans leur maison, et leur dit:
�Un tel me suit et vient vous rendre visite�; et retournant sur ses pas:
�Je vous ai annonc�, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous
recevoir.� Le flatteur se met � tout sans h�siter, se m�le des choses
les plus viles et qui ne conviennent qu'� des femmes. S'il est invit� �
souper, il est le premier des convi�s � louer le vin; assis � table le
plus proche de celui qui fait le repas, il lui r�p�te souvent: �En
v�rit�, vous faites une ch�re d�licate�; et montrant aux autres l'un des
mets qu'il soul�ve du plat: �Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.�
Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre
robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse �
l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui r�pond
n�gligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il
ne faut pas croire qu'au th��tre il oublie d'arracher des carreaux des
mains du valet qui les distribue, pour les porter � sa place, et l'y
faire asseoir plus mollement. J'ai d� dire aussi qu'avant qu'il sorte de
sa maison, il en loue l'architecture, se r�crie sur toutes choses, dit
que les jardins sont bien plant�s; et s'il aper�oit quelque part le
portrait du ma�tre, o� il soit extr�mement flatt�, il est touch� de voir
combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un
mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte
toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire �
quelqu'un et d'acqu�rir ses bonnes gr�ces.
De l'impertinent ou du diseur de rien
La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contract�e de
parler beaucoup et sans r�flexion. Un homme qui veut parler, se trouvant
assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne conna�t
point, entre d'abord en mati�re, l'entretient de sa femme et lui fait
son �loge, lui conte son songe; lui fait un long d�tail d'un repas o� il
s'est trouv�, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il
s'�chauffe ensuite dans la conversation, d�clame contre le temps
pr�sent, et soutient que les hommes qui vivent pr�sentement ne valent
point leurs p�res. De l� il se jette sur ce qui se d�bite au march�, sur
la chert� du bl�, sur le grand nombre d'�trangers qui sont dans la
ville; il dit qu'au printemps, o� commencent les Bacchanales, la mer
devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la
terre, et ferait esp�rer une bonne r�colte; qu'il cultivera son champ
l'ann�e prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le si�cle est dur,
et qu'on a bien de la peine � vivre. Il apprend � cet inconnu que c'est
Damippe qui a fait br�ler la plus belle torche devant l'autel de C�r�s �
la f�te des Myst�res, il lui demande combien de colonnes soutiennent le
th��tre de la musique, quel est le quanti�me du mois; il lui dit qu'il a
eu la veille une indigestion; et si cet homme � qui il parle a la
patience de l'�couter, il ne partira pas d'aupr�s de lui: il lui
annoncera comme une chose nouvelle que les Myst�res se c�l�brent dans le
mois d'ao�t, les Apaturies au mois d'octobre; et � la campagne, dans le
mois de d�cembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs
qu'un parti � prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins �viter la
fi�vre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent
pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires?
De la rusticit�
Il semble que la rusticit� n'est autre chose qu'une ignorance grossi�re
des biens�ances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans r�flexion
sortir un jour de m�decine, et se trouver en cet �tat dans un lieu
public parmi le monde; ne pas faire la diff�rence de l'odeur forte du
thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus d�licieux; �tre
chauss�s large et grossi�rement; parler haut et ne pouvoir se r�duire �
un ton de voix mod�r�; ne se pas fier � leurs amis sur les moindres
affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques,
jusques � rendre compte � leurs moindres valets de ce qui aura �t� dit
dans une assembl�e publique. On les voit assis, leur robe relev�e
jusqu'aux genoux et d'une mani�re ind�cente. Il ne leur arrive pas en
toute leur vie de rien admirer, ni de para�tre surpris des choses les
plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est
un boeuf, un �ne, ou un vieux bouc, alors ils s'arr�tent et ne se lassent
point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine,
ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une
haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur
servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les
plus petits d�tails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se
l�vent pour donner une poign�e d'herbes aux b�tes de charrue qu'ils ont
dans leurs �tables. Heurte-t-on � leur porte pendant qu'ils d�nent, ils
sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table
un gros chien de cour, qu'ils appellent � eux, qu'ils empoignent par la
gueule, en disant: �Voil� celui qui garde la place, qui prend soin de la
maison et de ceux qui sont dedans.� Ces gens, �pineux dans les payements
qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pi�ces qu'ils croient
l�g�res, ou qui ne brillent pas assez � leurs yeux, et qu'on est oblig�
de leur changer. Ils sont occup�s pendant la nuit d'une charrue, d'un
sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils r�vent � qui ils ont pr�t� ces
ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: �Combien vaut,
demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson sal�? Les
fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux
nous ram�nent une nouvelle lune?� D'autres fois, ne sachant que dire,
ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que
pour cela. Ce sont ces m�mes personnes que l'on entend chanter dans le
bain, qui mettent des clous � leurs souliers, et qui, se trouvant tout
port�s devant la boutique d'Archias, ach�tent eux-m�mes des viandes
sal�es, et les apportent � la main en pleine rue.
Du complaisant
Pour faire une d�finition un peu exacte de cette affectation que
quelques-uns ont de plaire � tout le monde, il faut dire que c'est une
mani�re de vivre o� l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et
honn�te que ce qui est agr�able. Celui qui a cette passion, d'aussi loin
qu'il aper�oit un homme dans la place, le salue en s'�criant: �Voil� ce
qu'on appelle un homme de bien!�, l'aborde, l'admire sur les moindres
choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui �chappe; et
apr�s avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement
quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en s�pare qu'en lui donnant
mille �loges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un proc�s, il ne
doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'� son
adversaire: comme il veut plaire � tous deux, il les m�nagera �galement.
C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les �trangers qui sont
dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison
et d'�quit� que dans ses concitoyens. S'il est pri� d'un repas, il
demande en entrant � celui qui l'a convi� o� sont ses enfants; et d�s
qu'ils paraissent, il se r�crie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur
p�re, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait
approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir � ses deux
c�t�s, il badine avec eux: �� qui est, dit-il, la petite bouteille? �
qui est la jolie cogn�e?� Il les prend ensuite sur lui, et les laisse
dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommod�. Celui enfin qui
veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents,
change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne
sort point en public qu'il ne soit parfum�; on ne le voit gu�re dans les
salles publiques qu'aupr�s des comptoirs des banquiers; et dans les
�coles, qu'aux endroits seulement o� s'exercent les jeunes gens; et au
th��tre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout
proche des pr�teurs. Ces gens encore n'ach�tent jamais rien pour eux;
mais ils envoient � Byzance toute sorte de bijoux pr�cieux, des chiens
de Sparte � Gyzique, et � Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et
ils prennent soin que toute la ville soit inform�e qu'ils font ces
emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses
qui font plaisir � voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et
des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des d�s
qu'ils font faire d'os de ch�vre, des fioles pour des parfums, des
cannes torses que l'on fait � Sparte, et des tapis de Perse �
personnages. Ils ont chez eux jusques � un jeu de paume, et une ar�ne
propre � s'exercer � la lutte; et s'ils se prom�nent par la ville et
qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des
escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y
exercer chacun dans son art indiff�remment: ils se trouvent pr�sents �
ces exercices; et se m�lant avec ceux qui viennent l� pour regarder: ��
qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette ar�ne si
commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme
puissant de la ville, celui qui en est le ma�tre et qui en peut
disposer.�
De l'image d'un coquin
Un coquin est celui � qui les choses les plus honteuses ne co�tent rien
� dire ou � faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice
autant que l'on lui en demande, qui est perdu de r�putation, que l'on
outrage impun�ment, qui est un chicaneur de profession, un effront�, et
qui se m�le de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caract�re entre
sans masque dans une danse comique; et m�me sans �tre ivre; et de
sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obsc�ne par les
postures les plus ind�centes. C'est lui qui, dans ces lieux o� l'on voit
des prestiges, s'ing�re de recueillir l'argent de chacun des
spectateurs, et qui fait querelle � ceux qui, �tant entr�s par billets,
croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous m�tiers; tant�t
il tient une taverne, tant�t il est supp�t de quelque lieu inf�me, une
autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce o� il ne soit
capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain
cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une m�re, il la
laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et � se voir tra�ner par
la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et o� il passe une
partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire
entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre � eux avec
une voix forte et enrou�e, insulter ceux qui les contredisent: les uns
fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les
avoir vus, se d�gagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les
�couter; mais ces effront�s continuent de parler: ils disent � celui-ci
le commencement d'un fait, quelque mot � cet autre; � peine peut-on
tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez
qu'ils choisissent pour cela des jours d'assembl�e publique, o� il y a
un grand concours de monde, qui se trouve le t�moin de leur insolence.
Toujours accabl�s de proc�s, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont
intent�s � d'autres, de ceux dont ils se d�livrent par de faux serments
comme de ceux qui les obligent de compara�tre, ils n'oublient jamais de
porter leur bo�te dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs
mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens, � qui ils
pr�tent � usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque
drachme; fr�quenter les tavernes, parcourir les lieux o� l'on d�bite le
poisson frais ou sal�, et consumer ainsi en bonne ch�re tout le profit
qu'ils tirent de cette esp�ce de trafic. En un mot, ils sont querelleux
et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte � la calomnie, ont une
voix �tourdissante, et qu'ils font retentir dans les march�s et dans les
boutiques.
Du grand parleur
Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intemp�rance de
langue qui ne permet pas � un homme de se taire. �Vous ne contez pas la
chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs � quiconque
veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si
vous vous donnez la patience de m'�couter, je vous apprendrai tout�; et
si cet autre continue de parler: �Vous avez d�j� dit cela; songez,
poursuit-il, � ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous
m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de
s'entendre les uns les autres�; et ensuite: �Mais que veux-je dire? Ah!
j'oubliais une chose! oui, c'est cela m�me, et je voulais voir si vous
tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris.� C'est par de telles ou
semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir � celui qui lui
parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassin� de son babil chacun de
ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans
un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses s�rieuses,
et les met en fuite. De l� il entre dans les �coles publiques et dans
les lieux des exercices, o� il amuse les ma�tres par de vains discours,
et emp�che la jeunesse de profiter de leurs le�ons. S'il �chappe �
quelqu'un de dire: �Je m'en vais�, celui-ci se met � le suivre, et il ne
l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par
hasard il a appris ce qui aura �t� dit dans une assembl�e de ville, il
court dans le m�me temps le divulguer. Il s'�tend merveilleusement sur
la fameuse bataille qui s'est donn�e sous le gouvernement de l'orateur
Aristophon, comme sur le combat c�l�bre que ceux de Lac�d�mone ont livr�
aux Ath�niens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois
quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en
r�p�te une grande partie, m�le dans ce r�cit ennuyeux des invectives
contre le peuple, pendant que de ceux qui l'�coutent les uns
s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un
seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les
tribunaux, ne laisse pas la libert� de juger; il ne permet pas que l'on
mange � table; et s'il se trouve au th��tre, il emp�che non seulement
d'entendre, mais m�me de voir les acteurs. On lui fait avouer ing�nument
qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se
remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on
l'accuserait d'�tre plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il
parle: aussi �coute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait
de lui sur ce sujet; et jusques � ses propres enfants, s'ils commencent
� s'abandonner au sommeil: �Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui
ach�ve de nous endormir.�
Du d�bit des nouvelles
Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon
son caprice, des discours et des faits remplis de fausset�; qui,
lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui
souriant: �D'o� venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de
bon? n'y a-t-il rien de nouveau?� Et continuant de l'interroger: �Quoi
donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses �tonnantes
� raconter.� Et sans lui donner le loisir de lui r�pondre: �Que
dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je
vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous r�galer de grandes
nouveaut�s.� Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Ast�e le joueur de
fl�te, ou Lycon l'ing�nieur, tous gens qui arrivent fra�chement de
l'arm�e, de qui il sait toutes choses; car il all�gue pour t�moins de ce
qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les
convaincre de fausset�. Il assure donc que ces personnes lui on dit que
le Roi et Polysperchon ont gagn� la bataille, et que Cassandre, leur
ennemi, est tomb� vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit:
�Mais en v�rit�, cela est-il croyable?�, il lui r�plique que cette
nouvelle se crie et se r�pand par toute la ville, que tous s'accordent �
dire la m�me chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il
y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet �v�nement sur le
visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme cach� chez l'un de ces
magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Mac�doine, qui a
tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa
narration: �Que pensez-vous de ce succ�s?� demande-t-il � ceux qui
l'�coutent. �Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'�crie-t-il d'une
mani�re touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin
Cassandre �tait puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que
je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous
seul�, pendant qu'il court par toute la ville le d�biter � qui le veut
entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de
l'admiration, et que je ne con�ois pas quelle est la fin qu'ils se
proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a � toujours
mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de
cette pratique. Au contraire, il est arriv� � quelques-uns de se laisser
voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient
qu'� rassembler autour d'eux une foule de peuple, et � lui conter des
nouvelles. Quelques autres, apr�s avoir vaincu sur mer et sur terre dans
le Portique, ont pay� l'amende pour n'avoir pas comparu � une cause
appel�e. Enfin il s'en est trouv� qui, le jour m�me qu'ils ont pris une
ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqu� de d�ner. Je ne
crois pas qu'il y ait rien de si mis�rable que la condition de ces
personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est
l'endroit d'un march� public o� ils ne passent tout le jour � rendre
sourds ceux qui les �coutent, ou � les fatiguer par leurs mensonges?
De l'effronterie caus�e par l'avarice
Pour faire conna�tre ce vice, il faut dire que c'est un m�pris de
l'honneur dans la vue d'un vil int�r�t. Un homme que l'avarice rend
effront� ose emprunter une somme d'argent � celui � qui il en doit d�j�,
et qu'il lui retient avec injustice. Le jour m�me qu'il aura sacrifi�
aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des
viandes consacr�es, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs
repas, et va souper chez l'un de ses amis; et l�, � table, � la vue de
tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux
d�pens de son h�te, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un
quartier de pain: �Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne ch�re.� Il
va lui-m�me au march� acheter des viandes cuites; et avant que de
convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il
lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait
ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en
est emp�ch� par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os
dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il
ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se d�dommager,
sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura re�u de
quelques �trangers pour leur louer des places au th��tre, il trouve le
secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le
lendemain ses enfants et leur pr�cepteur. Tout lui fait envie: il veut
profiter des bons march�s, et demande hardiment au premier venu une
chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison
�trang�re, il emprunte jusqu'� l'orge et � la paille; encore faut-il que
celui qui les lui pr�te fasse les frais de les faire porter chez lui.
Cet effront�, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et l�, en
pr�sence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le
premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui
est remplie d'eau, se la r�pand sur tout le corps: �Me voil� lav�,
ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation �
personne�, remet sa robe et dispara�t.
De l'�pargne sordide
Cette esp�ce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir
m�nager les plus petites choses sans aucune fin honn�te. C'est dans cet
esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison,
ne n�gligent pas d'aller eux-m�mes demander la moiti� d'une obole qui
manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant
l'effort de donner � manger chez eux, ne sont occup�s pendant le repas
qu'� compter le nombre de fois que chacun des convi�s demande � boire.
Ce sont eux encore dont la portion des pr�mices des viandes que l'on
envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils appr�cient
les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon march�
qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se pr�valoir, ils lui
soutiennent toujours qu'il a achet� trop cher. Implacables � l'�gard
d'un valet qui aura laiss� tomber un pot de terre, ou cass� par malheur
quelque vase d'argile, ils lui d�duisent cette perte sur sa nourriture;
mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors
renverser toute une maison, d�ranger les lits; transporter des coffres,
et chercher dans les recoins les plus cach�s. Lorsqu'ils vendent, ils
n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'� perdre pour
celui qui ach�te. Il n'est permis � personne de cueillir une figue dans
leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite
branche de palmier, ou quelques olives qui seront tomb�es de l'arbre.
Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les
bornes, voient si l'on n'y a rien chang� et si elles sont toujours les
m�mes. Ils tirent int�r�t de l'int�r�t, et ce n'est qu'� cette condition
qu'ils donnent du temps � leurs cr�anciers. S'ils ont invit� � d�ner
quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple,
ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a
vus souvent aller eux-m�mes au march� pour ces repas, y trouver tout
trop cher, et en revenir sans rien acheter. �Ne prenez pas l'habitude,
disent-ils � leurs femmes, de pr�ter votre sel, votre orge, votre
farine, ni m�me du cumin, de la marjolaine, des g�teaux pour l'autel, du
coton, de la laine; car ces petits d�tails ne laissent pas de monter, �
la fin d'une ann�e, � une grosse somme.� Ces avares, en un mot, ont des
trousseaux de clefs rouill�es, dont ils ne se servent point, des
cassettes o� leur argent est en d�p�t, qu'ils n'ouvrent jamais, et
qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des
habits qui leur sont trop courts et trop �troits; les plus petites
fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont
la t�te ras�e jusqu'au cuir, se d�chaussent vers le milieu du jour pour
�pargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de
ne pas �pargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donn�e �
pr�parer, afin, disent-ils, que leur �toffe se tache moins.
De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien
L'impudence est facile � d�finir: il suffit de dire que c'est une
profession ouverte d'une plaisanterie outr�e, comme de ce qu'il y a de
plus honteux et de plus contraire � la biens�ance. Celui-l�, par
exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition,
feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer �
elle d'une mani�re d�shonn�te; qui se pla�t � battre des mains au
th��tre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les
autres voient et �coutent avec plaisir; qui, couch� sur le dos, pendant
que toute l'assembl�e garde un profond silence, fait entendre de sales
hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la t�te et d'interrompre
leur attention. Un homme de ce caract�re ach�te en plein march� des
noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la
fruiti�re, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les
conna�tre, en arr�te d'autres qui courent par la place et qui ont leurs
affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et
le f�licite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va
lui-m�me choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui
jouent de la fl�te; et montrant � ceux qu'il rencontre ce qu'il vient
d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit
s'arr�ter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et l�
annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il
vend du vin, il le fait m�ler, pour ses amis comme pour les autres sans
distinction. Il ne permet pas � ses enfants d'aller � l'amphith��tre
avant que les jeux soient commenc�s et lorsque l'on paye pour �tre
plac�, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte
n�glige les places et les donne pour rien. �tant envoy� avec quelques
autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public
lui a donn�e pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent
de ses coll�gues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux
au del� de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de
son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes
des pr�sents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. �Vous
m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain,
une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter�: il se sert ensuite de
l'huile d'un autre et �pargne la sienne. Il envie � ses propres valets
qui le suivent la plus petite pi�ce de monnaie qu'ils auront ramass�e
dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot:
Mercure est commun. Il fait pis: il distribue � ses domestique leurs
provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous,
s'enfonce en dedans et s'�l�ve comme en pyramide; et quand elle est
pleine, il la rase lui-m�me avec le rouleau le plus pr�s qu'il peut... De
m�me, s'il paye � quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien
qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands
repas o� il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de
ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont
�t� servies, pour lui en rendre compte: il serait f�ch� de leur laisser
une rave � demi mang�e.
Du contre-temps
Cette ignorance du temps et de l'occasion est une mani�re d'aborder les
gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun
est celui qui choisit le moment que son ami est accabl� de ses propres
affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa ma�tresse,
le soir m�me qu'elle a la fi�vre; qui voyant que quelqu'un vient d'�tre
condamn� en justice de payer pour un autre pour qui il s'est oblig�, le
prie n�anmoins de r�pondre pour lui; qui compara�t pour servir de t�moin
dans un proc�s que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces o�
il est invit� pour se d�cha�ner contre les femmes; qui entra�ne � la
promenade des gens � peine arriv�s d'un long voyage et qui n'aspirent
qu'� se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une
chose plus qu'elle ne vaut, apr�s qu'elle est vendue; de se lever au
milieu d'une assembl�e pour reprendre un fait d�s ses commencements, et
en instruire � fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le
savent mieux que lui; souvent empress� pour engager dans une affaire des
personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y
entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin
apr�s avoir sacrifi�, il va lui demander une portion des viandes qu'il a
pr�par�es. Une autre fois, s'il voit qu'un ma�tre ch�tie devant lui son
esclave: �J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion:
je le fis fouetter, il se d�sesp�ra et s'alla pendre.� Enfin, il n'est
propre qu'� commettre de nouveau deux personnes qui veulent
s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur diff�rend. C'est encore
une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas,
pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que
mod�r�ment.
De l'air empress�
Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou
une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses
paroles et par toute sa conduite. Les mani�res d'un homme empress� sont
de prendre sur soi l'�v�nement d'une affaire qui est au-dessus de ses
forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que
toute une assembl�e juge raisonnable, et o� il ne se trouve pas la
moindre difficult�, d'insister longtemps sur une l�g�re circonstance,
pour �tre ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter
de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle
o� il se trouve pr�sent, d'une mani�re � l'�chauffer davantage. Rien
n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir � servir de guide
dans un chemin d�tourn� qu'il ne conna�t pas, et dont il ne peut ensuite
trouver l'issue; venir vers son g�n�ral, et lui demander quand il doit
ranger son arm�e en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a
point d'ordres � lui donner pour le lendemain; une autre fois
s'approcher de son p�re: �Ma m�re, lui dit-il myst�rieusement, vient de
se coucher et ne commence qu'� s'endormir�; s'il entre enfin dans la
chambre d'un malade � qui son m�decin a d�fendu le vin, dire qu'on peut
essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui
en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il
s'ing�re de faire son �pitaphe; il y fait graver son nom, celui de son
mari, de son p�re, de sa m�re, son pays, son origine, avec cet �loge:
ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois oblig� de jurer
devant des juges qui exigent son serment: �Ce n'est pas, dit-il en
per�ant la foule pour para�tre � l'audience, la premi�re fois que cela
m'est arriv�.�
De la stupidit�
La stupidit� est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos
actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-m�me calcul� avec
des jetons une certaine somme, demande � ceux qui le regardent faire �
quoi elle se monte. S'il est oblig� de para�tre dans un jour prescrit
devant ses juges pour se d�fendre dans un proc�s que l'on lui fait, il
l'oublie enti�rement et part pour la campagne. Il s'endort � un
spectacle, et il ne se r�veille que longtemps apr�s qu'il est fini et
que le peuple s'est retir�. Apr�s s'�tre rempli de viandes le soir, il
se l�ve la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, o� il
est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui
donner, et qu'il a mis lui-m�me dans quelque endroit, o� souvent il ne
peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis
afin qu'il assiste � ses fun�railles, il s'attriste, il pleure, il se
d�sesp�re, et prenant une fa�on de parler pour une autre: �� la bonne
heure�, ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette pr�caution qu'ont
les personnes sages de ne pas donner sans t�moin de l'argent � leurs
cr�anciers, il l'a pour en recevoir de ses d�biteurs. On le voit
quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui
avoir pas achet� des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer
ses enfants � la lutte ou � la course, il ne leur permet pas de se
retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir
lui-m�me des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du
sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut
go�ter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se
plaint, il lui �chappera de dire que l'eau du ciel est une chose
d�licieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de
morts par la porte Sacr�e: �Autant, r�pond-il, pensant peut-�tre � de
l'argent ou � des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions
avoir.�
De la brutalit�
La brutalit� est une certaine duret�, et j'ose dire une f�rocit� qui se
rencontre dans nos mani�res d'agir, et qui passe m�me jusqu'� nos
paroles. Si vous demandez � un homme brutal: �Qu'est devenu un tel?� il
vous r�pond durement: �Ne me rompez point la t�te.� Si vous le saluez,
il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il
met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en
demander le prix, il ne vous �coute pas; mais il dit fi�rement � celui
qui la marchande: �Qu'y trouvez-vous � dire?� Il se moque de la pi�t� de
ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une
grande c�l�brit�: �Si leurs pri�res, dit-il, vont jusques aux Dieux, et
s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils
les ont bien pay�s, et que ce n'est pas un pr�sent du ciel.� Il est
inexorable � celui qui sans dessein l'aura pouss� l�g�rement, ou lui
aura march� sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La
premi�re chose qu'il dit � un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est
qu'il ne lui en pr�tera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne
de mauvaise gr�ce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive
jamais de se heurter � une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans
lui donner de grandes mal�dictions. Il ne daigne pas attendre personne;
et si l'on diff�re un moment � se rendre au lieu dont l'on est convenu
avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande
singularit�: il ne veut ni chanter � son tour, ni r�citer dans un repas,
ni m�me danser avec les autres. En un mot, on ne le voit gu�re dans les
temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices.
De la superstition
La superstition semble n'�tre autre chose qu'une crainte mal r�gl�e de
la Divinit�. Un homme superstitieux, apr�s avoir lav� ses mains et
s'�tre purifi� avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se prom�ne une
grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il
voit une belette, il s'arr�te tout court, et il ne continue pas de
marcher que quelqu'un n'ait pass� avant lui par le m�me endroit que cet
animal a travers�, ou qu'il n'ait jet� lui-m�me trois petites pierres
dans le chemin, comme pour �loigner de lui ce mauvais pr�sage. En
quelque endroit de sa maison qu'il ait aper�u un serpent, il ne diff�re
pas d'y �lever un autel; et d�s qu'il remarque dans les carrefours de
ces pierres que la d�votion du peuple y a consacr�es, il s'en approche,
verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et
les adore. Si un rat lui a rong� un sac de farine, il court au devin,
qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pi�ce; mais bien
loin d'�tre satisfait de sa r�ponse, effray� d'une aventure si
extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en d�fait. Son
faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'�viter
de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister � des fun�railles, ou
d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui
arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les
interpr�tes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux �
quel dieu ou � quelle d�esse il doit sacrifier. Il est fort exact �
visiter, sur la fin de chaque mois, les pr�tres d'Orph�e, pour se faire
initier dans ses myst�res; il y m�ne sa femme; ou si elle s'en excuse
par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice.
Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque gu�re de se laver toute la
t�te avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a
recours � des pr�tresses, qui le purifient d'une autre mani�re, en liant
et �tendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin,
s'il voit un homme frapp� d'�pilepsie, saisi d'horreur, il crache dans
son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.
De l'esprit chagrin
L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que
l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un
festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat � un homme de cette
humeur, il ne re�oit de lui pour tout remerciement que le reproche
d'avoir �t� oubli�: �Je n'�tais pas digne, dit cet esprit querelleux, de
boire de son vin, ni de manger � sa table.� Tout lui est suspect,
jusques aux caresses que lui fait sa ma�tresse: �Je doute fort, lui
dit-il, que vous soyez sinc�re, et que toutes ces d�monstrations
d'amiti� partent du coeur.� Apr�s une grande s�cheresse venant �
pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au
ciel de ce qu'elle n'a pas commenc� plus t�t. Si le hasard lui fait voir
une bourse dans son chemin, il s'incline: �Il y a des gens, ajoute-t-il,
qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un
tr�sor.� Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment
celui � qui il appartient d'y mettre le prix; et d�s que celui-ci,
vaincu par ses importunit�s, le lui a vendu, il se repent de l'avoir
achet�: �Ne suis-je pas tromp�? demande-t-il, et exigerait-on si peu
d'une chose qui serait sans d�fauts?� � ceux qui lui font les
compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation
de sa famille: �Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que
mon bien est diminu� de la moiti�.� Un homme chagrin, apr�s avoir eu de
ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emport� tout d'une voix sur son
adversaire, se plaint encore de celui qui a �crit ou parl� pour lui, de
ce qu'il n'a pas touch� les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses
amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un
besoin pressant, si quelqu'un l'en f�licite et le convie � mieux esp�rer
de la fortune: �Comment, lui r�pond-il; puis-je �tre sensible � la
moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent � chacun de
ceux qui me l'ont pr�t�, et n'�tre pas encore quitte envers eux de la
reconnaissance de leur bienfait?�
De la d�fiance
L'esprit de d�fiance nous fait croire que tout le monde est capable de
nous tromper. Un homme d�fiant, par exemple, s'il envoie au march� l'un
de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par
un autre qui doit lui rapporter fid�lement combien elles ont co�t�. Si
quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule �
chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois,
�tant couch� avec sa femme, il lui demande si elle a remarqu� que son
coffre-fort f�t bien ferm�, si sa cassette est toujours scell�e, et si
on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle
assure que tout est en bon �tat, l'inqui�tude le prend, il se l�ve du
lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui br�le dans sa
chambre, visiter lui-m�me tous les endroits de sa maison, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort apr�s cette recherche. Il m�ne
avec lui des t�moins quand il va demander ses arr�rages, afin qu'il ne
prenne pas un jour envie � ses d�biteurs de lui d�nier sa dette. Ce
n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il
envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la
recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter
quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne
les laisse pas enlever qu'ils ne soient pes�s, il fait suivre celui qui
les emporte, et envoie d�s le lendemain prier qu'on les lui renvoie.
A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville,
il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne
lui �chapp�t et ne pr�t la fuite. � un homme qui, emportant de chez lui
quelque chose que ce soit, lui dirait: �Estimez cela, et mettez-le sur
mon compte�, il r�pondrait qu'il faut le laisser o� on l'a pris, et
qu'il a d'autres affaires que celle de courir apr�s son argent.
D'un vilain homme
Ce caract�re suppose toujours dans un homme une extr�me malpropret�, et
une n�gligence pour sa personne qui passe dans l'exc�s et qui blesse
ceux qui s'en aper�oivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de
l�pre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se m�ler
parmi le monde, et croire en �tre quitte pour dire que c'est une maladie
de famille, et que son p�re et son a�eul y �taient sujets. Il a aux
jambes des ulc�res. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres
salet�s, qu'il n�glige de faire gu�rir; ou s'il pense � y rem�dier,
c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est
h�riss� de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une b�te
fauve; il a les dents noires, rong�es, et telles que son abord ne se
peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant;
il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la
biens�ance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent
mauvais, et ne para�t gu�re dans une assembl�e publique qu'avec une
vieille robe et toute tach�e. S'il est oblig� d'accompagner sa m�re chez
les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais
augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il
lui �chappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira
ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de
merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point �couter un concert
ou d'excellents joueurs de fl�te; il bat des mains avec violence comme
pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix d�sagr�able le m�me air
qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit
pas bient�t finir. Enfin, si �tant assis � table il veut cracher, c'est
justement sur celui qui est derri�re lui pour lui donner � boire.
D'un homme incommode
Ce qu'on appelle un f�cheux est celui qui, sans faire � quelqu'un un
fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant
dans la chambre de son ami qui commence � s'endormir, le r�veille pour
l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer,
sur le point qu'un homme est pr�t de partir et de monter dans son
vaisseau, l'arr�te sans nul besoin, l'engage insensiblement � se
promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein
de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il
a m�ch�, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix
contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la
table, pour dire qu'ayant pris m�decine depuis deux jours, il est all�
par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite �tait m�l�e dans
ses d�jections; qui, devant toute une assembl�e, s'avise de demander �
sa m�re quel jour elle a accouch� de lui; qui ne sachant que dire,
apprend que l'eau de sa citerne est fra�che, qu'il cro�t dans son jardin
de bonnes l�gumes, ou que sa maison est ouverte � tout le monde, comme
une h�tellerie; qui s'empresse de faire conna�tre � ses h�tes un
parasite qu'il a chez lui; qui l'invite � table � se mettre en bonne
humeur, et � r�jouir la compagnie.
De la sotte vanit�
La sotte vanit� semble �tre une passion inqui�te de se faire valoir par
les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus
frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se
trouve � un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a
convi�. Il consacre � Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de
na�tre; et d�s qu'il est parvenu � l'�ge de pubert�, il le conduit
lui-m�me � Delphes, lui coupe les cheveux, et les d�pose dans le temple
comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime � se faire
suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans
une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'�tre frapp�e. Apr�s
qu'il a immol� un boeuf devant quelque autel, il se fait r�server la peau
du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache �
l'endroit de sa maison le plus expos� � la vue de ceux qui passent, afin
que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifi� un boeuf. Une autre
fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens,
il renvoie chez soi par un valet tout son �quipage, et ne garde qu'une
riche robe dont il est habill�, et qu'il tra�ne le reste du jour dans la
place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse
une �pitaphe avec ces mots: Il �tait de race de Malte. Il consacre un
anneau � Esculape, qu'il use � force d'y pendre des couronnes de fleurs.
Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le
temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple
avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la
qualit� des victimes qu'il a immol�es. Alors, rev�tu d'une robe blanche,
et couronn� de fleurs, il para�t dans l'assembl�e du peuple: �Nous
pouvons, dit-il, vous assurer, � Ath�niens, que pendant le temps de
notre gouvernement nous avons sacrifi� � Cyb�le, et que nous lui avons
rendu des honneurs tels que les m�rite de nous la m�re des Dieux:
esp�rez donc toutes choses heureuses de cette d�esse.� Apr�s avoir parl�
ainsi, il se retire dans sa maison, o� il fait un long r�cit � sa femme
de la mani�re dont tout lui a r�ussi au del� m�me de ses souhaits.
De l'avarice
Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il
s'agit d'�viter la moindre d�pense. Si un avare a remport� le prix de la
trag�die, il consacre � Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites
d'�corce de bois, et il fait graver son nom sur un pr�sent si
magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est oblig�
de s'assembler pour r�gler une contribution capable de subvenir aux
besoins de la R�publique; alors il se l�ve et garde le silence, ou le
plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille,
et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les
parties seules qui doivent �tre br�l�es sur l'autel: il r�serve les
autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir �
table et �tre charg�s du soin des noces, il loue des gens pour tout le
temps de la f�te, qui se nourrissent � leurs d�pens, et � qui il donne
une certaine somme. S'il est capitaine de gal�re, voulant m�nager son
lit, il se contente de coucher indiff�remment avec les autres sur de la
natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme
sordide acheter en plein march� des viandes cuites, toutes sortes
d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il
l'a un jour envoy�e chez le teinturier pour la d�tacher, comme il n'en a
pas une seconde pour sortir, il est oblig� de garder la chambre. Il sait
�viter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui
demander, comme aux autres, quelque secours; il se d�tourne de lui, et
reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes � sa
femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner � la
ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un
autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le
nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau us�, sale et tout
couvert de taches; qu'en ayant honte lui-m�me, il le retourne quand il
est oblig� d'aller tenir sa place dans quelque assembl�e.
De l'ostentation
Je n'estime pas que l'on puisse donner une id�e plus juste de
l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire
montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle
domine s'arr�te dans l'endroit du Pir�e o� les marchands �talent, et o�
se trouve un plus grand nombre d'�trangers; il entre en mati�re avec
eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec
eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a � esp�rer
pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a
faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin,
lui fait compagnie, et lui dit bient�t qu'il a servi sous Alexandre,
quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapport�s de
l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de
l'Europe leur sont inf�rieurs. Il se vante, dans une autre occasion,
d'une lettre qu'il a re�ue d'Antipater, qui apprend que lui troisi�me
est entr� dans la Mac�doine. Il dit une autre fois que bien que les
magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait
sans payer de tribut, pour �viter n�anmoins l'envie du peuple, il n'a
point voulu user de ce privil�ge. Il ajoute que pendant une grande
chert� de vivres, il a distribu� aux pauvres citoyens d'Ath�nes jusqu'�
la somme de cinq talents; et s'il parle � des gens qu'il ne conna�t
point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des
jetons, compter le nombre de ceux � qui il a fait ces largesses; et
quoiqu'il monte � plus de six cents personnes, il leur donne � tous des
noms convenables; et apr�s avoir supput� les sommes particuli�res qu'il
a donn�es � chacun d'eux, il se trouve qu'il en r�sulte le double de ce
qu'il pensait, et que dix talents y sont employ�s, �sans compter,
poursuit-il, les gal�res que j'ai arm�es � mes d�pens, et les charges
publiques que j'ai exerc�es � mes frais et sans r�compense�. Cet homme
fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'�curie
les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les
acheter. De m�me il visite les foires les plus c�l�bres, entre sous les
tentes des marchands, se fait d�ployer une riche robe, et qui vaut
jusqu'� deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le
suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins o� l'on se trouve.
Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment �
quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a
h�rit�e de son p�re; mais qu'il veut s'en d�faire, seulement parce
qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'�trangers qu'il retire
chez lui.
De l'orgueil
Il faut d�finir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au
monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'�coute pas celui
qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans
s'arr�ter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on
peut le voir apr�s son souper. Si l'on a re�u de lui le moindre
bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le
reprochera en pleine rue, � la vue de tout le monde. N'attendez pas de
lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et
qu'il vous parle le premier; de m�me, au lieu d'exp�dier sur-le-champ
des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au
lendemain matin et � l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans
les rues de la ville la t�te baiss�e, sans daigner parler � personne de
ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques �
inviter ses amis � un repas, il pr�texte des raisons pour ne pas se
mettre � table et manger avec eux, et il charge ses principaux
domestiques du soin de les r�galer. Il ne lui arrive point de rendre
visite � personne sans prendre la pr�caution d'envoyer quelqu'un des
siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui
lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de
r�gler lui-m�me des parties; mais il dit n�gligemment � un valet de les
calculer, de les arr�ter et les passer � compte. Il ne sait point �crire
dans une lettre: �Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce
service�, mais: �J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers
vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se
passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans
diff�rer.� Voil� son style.
De la peur, ou du d�faut de courage
Cette crainte est un mouvement de l'�me qui s'�branle, ou qui c�de en
vue d'un p�ril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je
vais faire la peinture. S'il lui arrive d'�tre sur la mer et s'il
aper�oit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire
que c'est le d�bris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur
cette c�te; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'�l�ve, et il
s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initi�s.
S'il vient � remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou
semble se d�tourner comme pour �viter un �cueil, il l'interroge; il lui
demande avec inqui�tude s'il ne croit pas s'�tre �cart� de sa route,
s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Apr�s
cela il se met � raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont
il est encore tout �pouvant�, et qu'il prend pour un mauvais pr�sage.
Ensuite, ses frayeurs venant � cro�tre, il se d�shabille et �te jusques
� sa chemise pour pouvoir mieux se sauver � la nage, et apr�s cette
pr�caution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre �
terre. Que si cet homme faible, dans une exp�dition militaire o� il
s'est engag�, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses
compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court,
leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu
discerner si ce qu'ils ont d�couvert � la campagne sont amis ou ennemis;
mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et
s'il a vu lui-m�me de loin le commencement du combat, et que quelques
hommes aient paru tomber � ses yeux, alors feignant que la pr�cipitation
et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les qu�rir dans
sa tente, o� il cache son �p�e sous le chevet de son lit, et emploie
beaucoup de temps � la chercher, pendant que d'un autre c�t� son valet
va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle
route ils ont prise et o� en sont les affaires; et d�s qu'il voit
apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a re�ue,
il accourt vers lui, le console et l'encourage, �tanche le sang qui
coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse
aucun secours, et se m�le de tout, except� de combattre. Si pendant le
temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il
entend la trompette qui sonne la charge: �Ah! dit-il avec impr�cation,
puisses-tu �tre pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais
un bruit enrag� qui emp�che ce pauvre homme de dormir!� Il arrive m�me
que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur
lui de la plaie du bless�, il fait accroire � ceux qui reviennent du
combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son
ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent int�r�t, ou comme ses
parents, ou parce qu'ils sont d'un m�me pays, et l� il ne rougit pas de
leur raconter quand et de quelle mani�re il a tir� cet homme des ennemis
et l'a apport� dans sa tente.
Des grands d'une r�publique
La plus grande passion de ceux qui ont les premi�res places dans un �tat
populaire n'est pas le d�sir du gain ou de l'accroissement de leurs
revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se
pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est
assembl� pour d�lib�rer � qui des citoyens il donnera la commission
d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une f�te ou
d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le d�finir,
se l�ve, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien
s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de
tous les vers d'Hom�re il n'a retenu que celui-ci:
Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne
Son langage le plus ordinaire est tel: �Retirons-nous de cette multitude
qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier o� le peuple
ne soit point admis; essayons m�me de lui fermer le chemin � la
magistrature.� Et s'il se laisse pr�venir contre une personne d'une
condition priv�e, de qui il croie avoir re�u quelque injure: �Cela,
dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la
ville.� Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour,
avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser
fi�rement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux
premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu o� il n'y a plus moyen
de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des
plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et
les mensonges des avocats; qu'il commence � avoir honte de se trouver
assis, dans une assembl�e publique ou sur les tribunaux, aupr�s d'un
homme mal habill�, sale, et qui d�go�te, et qu'il n'y a pas un seul de
ces orateurs d�vou�s au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute
que c'est Th�s�e qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux;
et il fait de pareils discours aux �trangers qui arrivent dans la ville,
comme � ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments.
D'une tardive instruction
Il s'agit de d�crire quelques inconv�nients o� tombent ceux qui, ayant
m�pris� dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent
r�parer cette n�gligence dans un �ge avanc� par un travail souvent
inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers
par coeur, et de les r�citer � table dans un festin, o�, la m�moire
venant � lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre
fois il apprend de son propre fils les �volutions qu'il faut faire dans
les rangs � droite ou � gauche, le maniement des armes, et quel est
l'usage � la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que
l'on lui a pr�t�, il le presse de l'�peron, veut le manier, et lui
faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se
casse la t�te. On le voit tant�t, pour s'exercer au javelot, le lancer
tout un jour contre l'homme de bois, tant�t tirer de l'arc et disputer
avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des
fl�ches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite �
l'instruire et � le corriger comme s'il �tait le plus habile. Enfin se
voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur,
et par le d�faut d'habitude, il les fait de mauvaise gr�ce, et il
s'agite d'une mani�re ridicule.
De la m�disance
Je d�finis ainsi la m�disance: une pente secr�te de l'�me � penser mal
de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce
qui concerne le m�disant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque
autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa
g�n�alogie: �Son p�re, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans
le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a �t�
affranchi depuis ce temps, et re�u dans l'une des tribus de la ville;
pour sa m�re, c'�tait une noble Thracienne, car les femmes de Thrace,
ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, n�
de si honn�tes gens, est un sc�l�rat et qui ne m�rite que le gibet.� Et
retournant � la m�re de cet homme qu'il peint avec de si belles
couleurs: �Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui �pient sur les
grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les
enl�vent et les ravissent.� Dans une compagnie o� il se trouve quelqu'un
qui parle mal d'une personne absente, il rel�ve la conversation: �Je
suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne
le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il
un plus grand fripon et des mani�res plus extravagantes? Savez-vous
combien il donne � sa femme pour la d�pense de chaque repas? Trois
oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de
l'hiver et au mois de d�cembre il l'oblige de se laver avec de l'eau
froide?� Si alors quelqu'un de ceux qui l'�coutent se l�ve et se retire,
il parle de lui presque dans les m�mes termes. Nul de ses plus familiers
amis n'est �pargn�; les morts m�mes dans le tombeau ne trouvent pas un
asile contre sa mauvaise langue.
LES CARACT�RES OU LES MOEURS DE CE SI�CLE
Pr�face
_Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere; consulere
moribus hominum, non officere._
�rasme
Je rends au public ce qu'il m'a pr�t�; j'ai emprunt� de lui la mati�re
de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achev� avec toute l'attention
pour la v�rit� dont je suis capable, et qu'il m�rite de moi, je lui en
fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai
fait de lui d'apr�s nature, et s'il se conna�t quelques-uns des d�fauts
que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se
proposer en �crivant, et le succ�s aussi que l'on doit moins se
promettre; mais comme les hommes ne se d�go�tent point du vice, il ne
faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-�tre
pires, s'ils venaient � manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce
qui fait que l'on pr�che et que l'on �crit. L'orateur et l'�crivain ne
sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'�tre applaudis; mais ils
devraient rougir d'eux-m�mes s'ils n'avaient cherch� par leurs discours
ou par leurs �crits que des �loges; outre que l'approbation la plus s�re
et la moins �quivoque est le changement de moeurs et la r�formation de
ceux qui les lisent ou qui les �coutent. On ne doit parler, on ne doit
�crire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne
faut pas n�anmoins s'en repentir, si cela sert � insinuer et � faire
recevoir les v�rit�s qui doivent instruire. Quand donc il s'est gliss�
dans un livre quelques pens�es ou quelques r�flexions qui n'ont ni le
feu, ni le tour, ni la vivacit� des autres, bien qu'elles semblent y
�tre admises pour la vari�t�, pour d�lasser l'esprit, pour le rendre
plus pr�sent et plus attentif � ce qui va suivre, � moins que d'ailleurs
elles ne soient sensibles, famili�res, instructives, accommod�es au
simple peuple, qu'il n'est pas permis de n�gliger, le lecteur peut les
condamner, et l'auteur les doit proscrire: voil� la r�gle. Il y en a une
autre, et que j'ai int�r�t que l'on veuille suivre, qui est de ne pas
perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture
de cet ouvrage, que ce sont les caract�res ou les moeurs de ce si�cle que
je d�cris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France
et des hommes de ma nation, on ne peut pas n�anmoins les restreindre �
une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne
perde beaucoup de son �tendue et de son utilit�, ne s'�carte du plan que
je me suis fait d'y peindre les hommes en g�n�ral, comme des raisons qui
entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible
des r�flexions qui les composent. (IV) Apr�s cette pr�caution si
n�cessaire, et dont on p�n�tre assez les cons�quences, je crois pouvoir
protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne
interpr�tation, toute fausse application et toute censure, contre les
froids plaisants et les lecteurs mal intentionn�s: (V) il faut savoir
lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni
plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est
pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un
auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits
pour l'unique r�compense de son travail, je doute qu'il doive continuer
d'�crire, s'il pr�f�re du moins sa propre satisfaction � l'utilit� de
plusieurs et au z�le de la v�rit�. J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc�
d�s l'ann�e M.DC.LXXXX, et avant la cinqui�me �dition, entre
l'impatience de donner � mon livre plus de rondeur et une meilleure
forme par de nouveaux caract�res, et la crainte de faire dire �
quelques-uns: �Ne finiront-ils point, ces Caract�res, et ne verrons-nous
jamais autre chose de cet �crivain?� Des gens sages me disaient d'une
part: �La mati�re est solide, utile, agr�able, in�puisable; vivez
longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que
pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'ann�e que les folies des
hommes ne puissent vous fournir un volume.� D'autres, avec beaucoup de
raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la
l�g�ret� du public, de qui j'ai n�anmoins de si grands sujets d'�tre
content, et ne manquaient pas de me sugg�rer que personne presque depuis
trente ann�es ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour
les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette
indolence avait rempli les boutiques et peupl� le monde, depuis tout ce
temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle
ressource, sans r�gles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs
et aux biens�ances, �crits avec pr�cipitation, et lus de m�me, seulement
par leur nouveaut�; et que si je ne savais qu'augmenter un livre
raisonnable, le mieux que je pouvais faire �tait de me reposer. Je pris
alors quelque chose de ces deux avis si oppos�s, et je gardai un
temp�rament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques
nouvelles remarques � celles qui avaient d�j� grossi du double la
premi�re �dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne f�t point
oblig� de parcourir ce qui �tait ancien pour passer � ce qu'il y avait
de nouveau, et qu'il trouv�t sous ses yeux ce qu'il avait seulement
envie de lire, je pris soin de lui d�signer cette seconde augmentation
par une marque particuli�re; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile
de lui distinguer la premi�re augmentation par une autre plus simple,
qui serv�t � lui montrer le progr�s de mes Caract�res, et � aider son
choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait
craindre que ce progr�s n'all�t � l'infini, j'ajoutais � toutes ces
exactitudes une promesse sinc�re de ne plus rien hasarder en ce genre.
(VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu� � ma parole, en ins�rant
dans les trois �ditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles
remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par
la suppression enti�re de ces diff�rences qui se voient par apostille,
j'ai moins pens� � lui faire lire rien de nouveau qu'� laisser peut-�tre
un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus r�gulier, � la
post�rit�. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu
�crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai
ni assez d'autorit� ni assez de g�nie pour faire le l�gislateur; je sais
m�me que j'aurais p�ch� contre l'usage des maximes, qui veut qu'� la
mani�re des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de
ces remarques le sont, quelques autres sont plus �tendues: on pense les
choses d'une mani�re diff�rente, et on les explique par un tour aussi
tout diff�rent, par une sentence, par un raisonnement, par une m�taphore
ou quelque autre figure, par un parall�le, par une simple comparaison,
par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une
peinture: de l� proc�de la longueur ou la bri�vet� de mes r�flexions.
Ceux enfin qui font des maximes veulent �tre crus: je consens, au
contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien
remarqu�, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a
pr�t�; j'ai emprunt� de lui la mati�re de cet ouvrage: il est juste que,
l'ayant achev� avec toute l'attention pour la v�rit� dont je suis
capable, et qu'il m�rite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut
regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'apr�s nature, et
s'il se conna�t quelques-uns des d�fauts que je touche, s'en corriger.
(IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en �crivant, et le
succ�s aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne
se d�go�tent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur
reprocher: ils seraient peut-�tre pires, s'ils venaient � manquer de
censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on pr�che et que l'on
�crit. L'orateur et l'�crivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont
d'�tre applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-m�mes s'ils n'avaient
cherch� par leurs discours ou par leurs �crits que des �loges; outre que
l'approbation la plus s�re et la moins �quivoque est le changement de
moeurs et la r�formation de ceux qui les lisent ou qui les �coutent. On
ne doit parler, on ne doit �crire que pour l'instruction; et s'il arrive
que l'on plaise, il ne faut pas n�anmoins s'en repentir, si cela sert �
insinuer et � faire recevoir les v�rit�s qui doivent instruire. Quand
donc il s'est gliss� dans un livre quelques pens�es ou quelques
r�flexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacit� des autres,
bien qu'elles semblent y �tre admises pour la vari�t�, pour d�lasser
l'esprit, pour le rendre plus pr�sent et plus attentif � ce qui va
suivre, � moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, famili�res,
instructives, accommod�es au simple peuple, qu'il n'est pas permis de
n�gliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire:
voil� la r�gle. Il y en a une autre, et que j'ai int�r�t que l'on
veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser
toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les
caract�res ou les moeurs de ce si�cle que je d�cris; (VIII) car bien que
je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on
ne peut pas n�anmoins les restreindre � une seule cour, ni les renfermer
en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son �tendue et
de son utilit�, ne s'�carte du plan que je me suis fait d'y peindre les
hommes en g�n�ral, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des
chapitres et dans une certaine suite insensible des r�flexions qui les
composent. (IV) Apr�s cette pr�caution si n�cessaire, et dont on p�n�tre
assez les cons�quences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin,
toute plainte, toute maligne interpr�tation, toute fausse application et
toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal
intentionn�s: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir
rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on
le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir
faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en
droit d'exiger de certains esprits pour l'unique r�compense de son
travail, je doute qu'il doive continuer d'�crire, s'il pr�f�re du moins
sa propre satisfaction � l'utilit� de plusieurs et au z�le de la v�rit�.
J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc� d�s l'ann�e M.DC.LXXXX, et avant la
cinqui�me �dition, entre l'impatience de donner � mon livre plus de
rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caract�res, et la crainte
de faire dire � quelques-uns: �Ne finiront-ils point, ces Caract�res, et
ne verrons-nous jamais autre chose de cet �crivain?� Des gens sages me
disaient d'une part: �La mati�re est solide, utile, agr�able,
in�puisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant
que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point
d'ann�e que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.�
D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de
la multitude et la l�g�ret� du public, de qui j'ai n�anmoins de si
grands sujets d'�tre content, et ne manquaient pas de me sugg�rer que
personne presque depuis trente ann�es ne lisant plus que pour lire, il
fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau
titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peupl� le
monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais
style et de nulle ressource, sans r�gles et sans la moindre justesse,
contraires aux moeurs et aux biens�ances, �crits avec pr�cipitation, et
lus de m�me, seulement par leur nouveaut�; et que si je ne savais
qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire �tait
de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si oppos�s,
et je gardai un temp�rament qui les rapprochait: je ne feignis point
d'ajouter quelques nouvelles remarques � celles qui avaient d�j� grossi
du double la premi�re �dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne
f�t point oblig� de parcourir ce qui �tait ancien pour passer � ce qu'il
y avait de nouveau, et qu'il trouv�t sous ses yeux ce qu'il avait
seulement envie de lire, je pris soin de lui d�signer cette seconde
augmentation par une marque particuli�re; je crus aussi qu'il ne serait
pas inutile de lui distinguer la premi�re augmentation par une autre
plus simple, qui serv�t � lui montrer le progr�s de mes Caract�res, et �
aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il
pouvait craindre que ce progr�s n'all�t � l'infini, j'ajoutais � toutes
ces exactitudes une promesse sinc�re de ne plus rien hasarder en ce
genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu� � ma parole, en
ins�rant dans les trois �ditions qui ont suivi un assez grand nombre de
nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les
anciennes par la suppression enti�re de ces diff�rences qui se voient
par apostille, j'ai moins pens� � lui faire lire rien de nouveau qu'�
laisser peut-�tre un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus
r�gulier, � la post�rit�. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que
j'ai voulu �crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue
que je n'ai ni assez d'autorit� ni assez de g�nie pour faire le
l�gislateur; je sais m�me que j'aurais p�ch� contre l'usage des maximes,
qui veut qu'� la mani�re des oracles elles soient courtes et concises.
Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus
�tendues: on pense les choses d'une mani�re diff�rente, et on les
explique par un tour aussi tout diff�rent, par une sentence, par un
raisonnement, par une m�taphore ou quelque autre figure, par un
parall�le, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un
seul trait, par une description, par une peinture: de l� proc�de la
longueur ou la bri�vet� de mes r�flexions. Ceux enfin qui font des
maximes veulent �tre crus: je consens, au contraire, que l'on dise de
moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqu�, pourvu que l'on remarque
mieux.
Des ouvrages de l'esprit
1 (I)
Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans
qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le
plus beau et le meilleur est enlev�; l'on ne fait que glaner apr�s les
anciens et les habiles d'entre les modernes.
2 (I)
Il faut chercher seulement � penser et � parler juste, sans vouloir
amener les autres � notre go�t et � nos sentiments; c'est une trop
grande entreprise.
3 (I)
C'est un m�tier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il
faut plus que de l'esprit pour �tre auteur. Un magistrat allait par son
m�rite � la premi�re dignit�, il �tait homme d�li� et pratique dans les
affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le
ridicule.
4 (I)
Il n'est pas si ais� de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en
faire valoir un m�diocre par le nom qu'on s'est d�j� acquis.
5 (I)
Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donn� en
feuilles sous le manteau aux conditions d'�tre rendu de m�me, s'il est
m�diocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'�cueil.
6 (I)
Si l'on �te de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur,
l'�p�tre d�dicatoire, la pr�face, la table, les approbations, il reste �
peine assez de pages pour m�riter le nom de livre.
7 (I)
Il y a de certaines choses dont la m�diocrit� est insupportable: la
po�sie, la musique, la peinture, le discours public.
Quel supplice que celui d'entendre d�clamer pompeusement un froid
discours, ou prononcer de m�diocres vers avec toute l'emphase d'un
mauvais po�te!
8 (V)
Certains po�tes sont sujets, dans le dramatique, � de longues suites de
vers pompeux, qui semblent forts, �lev�s, et remplis de grands
sentiments. Le peuple �coute avidement, les yeux �lev�s et la bouche
ouverte, croit que cela lui pla�t, et � mesure qu'il y comprend moins
l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a � peine celui
de se r�crier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma premi�re
jeunesse, que ces endroits �taient clairs et intelligibles pour les
acteurs, pour le parterre et l'amphith��tre, que leurs auteurs
s'entendaient eux-m�mes, et qu'avec toute l'attention que je donnais �
leur r�cit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis d�tromp�.
9 (I)
L'on n'a gu�re vu jusques � pr�sent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit
l'ouvrage de plusieurs: Hom�re a fait l'Iliade, Virgile l'�n�ide,
Tite-Live ses D�cades, et l'Orateur romain ses Oraisons.
10 (I)
Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bont� ou de maturit�
dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le go�t parfait; celui
qui ne le sent pas, et qui aime en de�� ou au del�, a le go�t
d�fectueux. Il y a donc un bon et un mauvais go�t, et l'on dispute des
go�ts avec fondement.
11 (I)
Il y a beaucoup plus de vivacit� que de go�t parmi les hommes; ou pour
mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagn� d'un go�t
s�r et d'une critique judicieuse.
12 (I)
La vie des h�ros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les
actions des h�ros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux
qui ont �crit l'histoire � ceux qui leur en ont fourni une si noble
mati�re, ou ces grands hommes � leurs historiens.
13 (I)
Amas d'�pith�tes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et
la mani�re de les raconter.
14 (I)
Tout l'esprit d'un auteur consiste � bien d�finir et � bien peindre.
Mo�se, Hom�re, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres
�crivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut
exprimer le vrai pour �crire naturellement, fortement, d�licatement.
15
(V) On a d� faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a
enti�rement abandonn� l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit
pour les palais et pour les temples; on a rappel� le dorique, l'ionique
et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de
l'ancienne Rome et de la vieille Gr�ce, devenu moderne, �clate dans nos
portiques et dans nos p�ristyle. De m�me, on ne saurait en �crivant
rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par
leur imitation.
(I) Combien de si�cles se sont �coul�s avant que les hommes, dans les
sciences et dans les arts, aient pu revenir au go�t des anciens et
reprendre enfin le simple et le naturel!
(IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse,
on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand
enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'�l�ve
contre eux, on les maltraite, semblable � ces enfants drus et forts d'un
bon lait qu'ils ont suc�, qui battent leur nourrice.
(IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont
inf�rieurs en deux mani�res, par raison et par exemple: il tire la
raison de son go�t particulier, et l'exemple de ses ouvrages.
(IV) Il avoue que les anciens, quelque in�gaux et peu corrects qu'ils
soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils
font lire sa critique.
(IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les
modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause,
tant leurs ouvrages sont faits sur le go�t de l'antiquit�: on les
r�cuse.
16
(I) L'on devrait aimer � lire ses ouvrages � ceux qui en savent assez
pour les corriger et les estimer.
(IV) Ne vouloir �tre ni conseill� ni corrig� sur son ouvrage est un
p�dantisme.
(IV) Il faut qu'un auteur re�oive avec une �gale modestie les �loges et
la critique que l'ont fait de ses ouvrages.
17 (I)
Entre toutes les diff�rentes expressions qui peuvent rendre une seule de
nos pens�es, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre
pas toujours en parlant ou en �crivant; il est vrai n�anmoins qu'elle
existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point
un homme d'esprit qui veut se faire entendre.
Un bon auteur, et qui �crit avec soin, �prouve souvent que l'expression
qu'il cherchait depuis longtemps sans la conna�tre, et qu'il a enfin
trouv�e, est celle qui �tait la plus simple, la plus naturelle, qui
semblait devoir se pr�senter d'abord et sans effort.
Ceux qui �crivent par humeur sont sujets � retoucher � leurs ouvrages:
comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les
occasions, ils se refroidissent bient�t pour les expressions et les
termes qu'ils ont le plus aim�s.
18 (I)
La m�me justesse d'esprit qui nous fait �crire de bonnes choses nous
fait appr�hender qu'elles ne le soient pas assez pour m�riter d'�tre
lues.
Un esprit m�diocre croit �crire divinement; un bon esprit croit �crire
raisonnablement.
19 (I)
�L'on m'a engag�, dit Ariste, � lire mes ouvrages � Zo�le: je l'ai fait.
Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver
mauvais; il les a lou�s modestement en ma pr�sence, et il ne les a pas
lou�s depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas
davantage � un auteur; je le plains m�me d'avoir �cout� de belles choses
qu'il n'a point faites.�
Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur,
ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent
froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la
disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en �tat
de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.
20 (I)
Le plaisir de la critique nous �te celui d'�tre vivement touch�s de tr�s
belles choses.
21
(I) Bien des gens vont jusques � sentir le m�rite d'un manuscrit qu'on
leur lit, qui ne peuvent se d�clarer en sa faveur, jusques � ce qu'ils
aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel
sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages,
et ils veulent �tre port�s par la foule et entra�n�s par la multitude.
Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuv� cet ouvrage, et que le
public est de leur avis.
(VI) Ces gens laissent �chapper les plus belles occasions de nous
convaincre qu'ils ont de la capacit� et des lumi�res, qu'ils savent
juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un
bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur
ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui pr�vienne en sa
faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en
applaudissant � ses �crits; on ne vous demande pas, Z�lotes, de vous
r�crier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanit� ne va pas plus
loin; c'est jusqu'o� la parole humaine peut s'�lever; on ne jugera �
l'avenir du go�t de quelqu'un qu'� proportion qu'il en aura pour cette
pi�ce; phrase outr�es, d�go�tantes, qui sentent la pension ou l'abbaye,
nuisibles � cela m�me qui est louable et qu'on veut louer. Que ne
disiez-vous seulement: �Voil� un bon livre�? Vous le dites, il est vrai,
avec toute la France, avec les �trangers comme avec vos compatriotes,
quand il est imprim� par toute l'Europe et qu'il est traduit en
plusieurs langues: il n'est plus temps.
22 (IV)
Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits
dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils alt�rent encore par tout
ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et d�figur�s,
qui ne sont autre chose que leurs propres pens�es et leurs expressions,
ils les exposent � la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout
le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que
ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en
est pas pire.
23 (IV)
�Que dites-vous du livre d'Hermodore?--Qu'il est mauvais, r�pond
Anthime.--Qu'il est mauvais?--Qu'il est tel, continue-t-il, que ce
n'est pas un livre, ou qui m�rite du moins que le monde en parle.--Mais
l'avez-vous lu?--Non�, dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et
M�lanie l'ont condamn� sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de
M�lanie?
24 (IV)
Ars�ne, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans
l'�loignement d'o� il les voit, il est comme effray� de leur petitesse;
lou�, exalt�, et port� jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont
promis de s'admirer r�ciproquement, il croit, avec quelque m�rite qu'il
a, poss�der tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occup�
et rempli de ses sublimes id�es, il se donne � peine le loisir de
prononcer quelques oracles; �lev� par son caract�re au-dessus des
jugements humains, il abandonne aux �mes communes le m�rite d'une vie
suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'� ce
cercle d'amis qui les idol�trent: eux seuls savent juger, savent penser,
savent �crire, doivent �crire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit
si bien re�u dans le monde, et si universellement go�t� des honn�tes
gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire:
incapable d'�tre corrig� par cette peinture qu'il ne lira point.
25 (VI)
Th�ocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours
singuliers; il est moins profond que m�thodique; il n'exerce que sa
m�moire; il est abstrait, d�daigneux, et il semble toujours rire en
lui-m�me de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui
lis mon ouvrage, il l'�coute. Est-il lu, il me parle du sien. �Et du
v�tre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?�--Je vous l'ai d�j� dit, il me
parle du sien.
26 (IV)
Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fond�t tout entier au milieu
de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui
�tent chacun l'endroit qui leur pla�t le moins.
27 (IV)
C'est une exp�rience faite que, s'il se trouve dix personnes qui
effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit
ais�ment un pareil nombre qui les r�clame. Ceux-ci s'�crient: �Pourquoi
supprimer cette pens�e? elle est neuve, elle est belle, et le tour en
est admirable�; et ceux-l� affirment, au contraire, ou qu'ils auraient
n�glig� cette pens�e, ou qu'ils lui auraient donn� un autre tour. �Il y
a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontr� et qui
peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est
hasard�, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez
peut-�tre faire entendre�; et c'est du m�me trait et du m�me mot que
tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent
pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors �tre de
l'avis de ceux qui l'approuvent?
28 (IV)
Un auteur s�rieux n'est pas oblig� de remplir son esprit de toutes les
extravagances, de toutes les salet�s, de tous les mauvais mots que l'on
peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au
sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les
supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on
ait dans sa mani�re d'�crire, la raillerie froide des mauvais plaisants
est un mal in�vitable, et que les meilleures choses ne leur servent
souvent qu'� leur faire rencontrer une sottise.
29 (VIII)
Si certains esprits vifs et d�cisifs �taient crus, ce serait encore trop
que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par
signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte �
�tre serr� et concis, et quelque r�putation qu'on ait d'�tre tel, ils
vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout � suppl�er, et n'�crire
que pour eux seuls. Ils con�oivent une p�riode par le mot qui la
commence, et par une p�riode tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul
endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent
l'ouvrage. Un tissu d'�nigmes leur serait une lecture divertissante; et
c'est une perte pour eux que ce style estropi� qui les enl�ve soit rare,
et que peu d'�crivains s'en accommodent. Les comparaisons tir�es d'un
fleuve dont le cours, quoique rapide, est �gal et uniforme, ou d'un
embrasement qui, pouss� par les vents, s'�pand au loin dans une for�t o�
il consume les ch�nes et les pins, ne leur fournissent aucune id�e de
l'�loquence. Montrez-leur un feu gr�geois qui les surprenne, ou un
�clair qui les �blouisse, ils vous quittent du bon et du beau.
Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait
ou r�gulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouv� de ce dernier genre.
Il est peut-�tre moins difficile aux rares g�nies de rencontrer le grand
et le sublime, que d'�viter toute sorte de fautes. Le _Cid_ n'a eu qu'une
voix pour lui � sa naissance, qui a �t� celle de l'admiration; il s'est
vu plus fort que l'autorit� et la politique, qui ont tent� vainement de
le d�truire; il a r�uni en sa faveur des esprits toujours partag�s
d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent
tous � le savoir de m�moire, et � pr�venir au th��tre les acteurs qui le
r�citent. Le _Cid_ enfin est l'un des plus beaux po�mes que l'on puisse
faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient �t� faites sur aucun
sujet est celle du _Cid_.
31 (VIII)
Quand une lecture vous �l�ve l'esprit, et qu'elle vous inspire des
sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre r�gle pour
juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier.
32 (IV)
Capys, qui s'�rige en juge du beau style et qui croit �crire comme
Bouhours et Rabutin, r�siste � la voix (77) du peuple, et dit tout seul
que Damis n'est pas un bon auteur. Damis c�de � la multitude, et dit
ing�nument avec le public que Capys est froid �crivain.
33 (IV)
Le devoir du nouvelliste est de dire: �Il y a un tel livre qui court, et
qui est imprim� chez Cramoisy en tel caract�re, il est bien reli� et en
beau papier, il se vend tant�; il doit savoir jusques � l'enseigne du
libraire qui le d�bite: sa folie est d'en vouloir faire la critique.
Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.
Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se
corrompt la nuit, et qu'il est oblig� d'abandonner le matin � son
r�veil.
34 (IV)
Le philosophe consume sa vie � observer les hommes, et il use ses
esprits � en d�m�ler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour �
ses pens�es, c'est moins par une vanit� d'auteur, que pour mettre une
v�rit� qu'il a trouv�e dans tout le jour n�cessaire pour faire
l'impression qui doit servir � son dessein. Quelques lecteurs croient
n�anmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu
son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs
�loges, qu'il n'a pas cherch�s par son travail et par ses veilles. Il
porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relev�e: il
demande des hommes un plus grand et un plus rare succ�s que les
louanges, et m�me que les r�compenses, qui est de les rendre meilleurs.
35 (IV)
Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits m�diocres
croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent
quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur,
comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent
trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort
intelligible.
36 (IV)
Un auteur cherche vainement � se faire admirer par son ouvrage. Les sots
admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont
en eux les semences de toutes les v�rit�s et de tous les sentiments,
rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.
37 (IV)
Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit,
plus de tour, plus d'agr�ment et plus de style que l'on en voit dans
celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui
n'ont r�gn� que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur
naissance. Ce sexe va plus loin que le n�tre dans ce genre d'�crire.
Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent
en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une p�nible
recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles
placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la
nouveaut�, semblent �tre faits seulement pour l'usage o� elles les
mettent; il n'appartient qu'� elles de faire lire dans un seul mot tout
un sentiment, et de rendre d�licatement une pens�e qui est d�licate;
elles ont un encha�nement de discours inimitable, qui se suit
naturellement, et qui n'est li� que par le sens. Si les femmes �taient
toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes
d'entre elles seraient peut-�tre ce que nous avons dans notre langue de
mieux �crit.
[Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?--1654) Les entretiens, Le Prince,
Socrate chr�tien.]
38 (IV)
Il n'a manqu� � T�rence que d'�tre moins froid: quelle puret�, quelle
exactitude, quelle politesse, quelle �l�gance, quels caract�res! Il n'a
manqu� � Moli�re que d'�viter le jargon et le barbarisme, et d'�crire
purement: quel feu, quelle na�vet�, quelle source de la bonne
plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel fl�au
du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques!
39 (V)
J'ai lu Malherbe et Th�ophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec
cette diff�rence que le premier d'un style plein et uniforme, montre
tout � la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus na�f
et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans
choix, sans exactitude, d'une plume libre et in�gale, tant�t charge ses
descriptions, s'appesantit sur les d�tails: il fait une anatomie; tant�t
il feint, il exag�re, il passe le vrai dans la nature: il en fait le
roman.
40 (V)
Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de
mauvais pour former apr�s eux de tr�s grands hommes en vers et en prose.
41 (V)
Marot, par son tour et par son style, semble avoir �crit depuis Ronsard:
il n'y a gu�re, entre ce premier et nous, que la diff�rence de quelques
mots.
42 (V)
Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne
lui ont servi: ils l'ont retard� dans le chemin de la perfection; ils
l'ont expos� � la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est
�tonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient
su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un
plus grand po�te que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que
Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient �t� sit�t suivis d'un Racan et
d'un Malherbe, et que notre langue, � peine corrompue, se soit vue
r�par�e.
43 (V)
Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir sem� l'ordure dans leurs
�crits: tous deux avaient assez de g�nie et de naturel pour pouvoir s'en
passer, m�me � l'�gard de ceux qui cherchent moins � admirer qu'� rire
dans un auteur. Rabelais surtout est incompr�hensible: son livre est une
�nigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chim�re, c'est
le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou
de quelque autre b�te plus difforme; c'est un monstrueux assemblage
d'une morale fine et ing�nieuse, et d'une sale corruption. O� il est
mauvais, il passe bien loin au del� du pire, c'est le charme de la
canaille; o� il est bon, il va jusques � l'exquis et � l'excellent, il
peut �tre le mets des plus d�licats.
44 (V)
Deux �crivains dans leurs ouvrages ont bl�m� Montaigne, que je ne crois
pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de bl�me: il para�t que
tous deux ne l'ont estim� en nulle mani�re. L'un ne pensait pas assez
pour go�ter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement
pour s'accommoder de pens�es qui sont naturelles.
45 (V)
Un style grave, s�rieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et
Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les
termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce
dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas
moderne, et ne ressemble en rien � nos �crivains, c'est qu'il leur a �t�
plus facile de le n�gliger que de l'imiter; et que le petit nombre de
ceux qui courent apr�s lui ne peut l'atteindre.
46 (I)
Le H** G** est imm�diatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres
ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention � s'enrichir par
un sot livre qu'il y a de sottise � l'acheter: c'est ignorer le go�t du
peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.
47
(I) L'on voit bien que l'Op�ra est l'�bauche d'un grand spectacle; il en
donne l'id�e.
(I) Je ne sais pas comment l'Op�ra, avec une musique si parfaite et une
d�pense toute royale, a pu r�ussir � m'ennuyer.
(I) Il y a des endroits dans l'Op�ra qui laissent en d�sirer d'autres;
il �chappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est
faute de th��tre, d'action, et de choses qui int�ressent.
(IV) L'Op�ra jusques � ce jour n'est pas un po�me, ce sont des vers; ni
un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon m�nage
d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues
par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais
go�t, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement
d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et
embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion
qui est tout le plaisir du th��tre; o� elle jette encore le merveilleux.
Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux B�r�nices
et � P�n�lope: il en faut aux Op�ras, et le propre de ce spectacle est
de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un �gal
enchantement.
48 (IV)
Ils ont fait le th��tre, ces empress�s, les machines, les ballets, les
vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'� la salle o� s'est donn� le
spectacle, j'entends le toit et les quatre murs d�s leurs fondements.
Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la
merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge
par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils
s'applaudissent sur tout le succ�s. Si je me trompe, et qu'ils n'aient
contribu� en rien � cette f�te si superbe, si galante, si longtemps
soutenue, et o� un seul a suffi pour le projet et pour la d�pense,
j'admire deux choses: la tranquillit� et le flegme de celui qui a tout
remu�, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.
49 (IV)
Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix
d�lib�rative et d�cisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se
divisent en des partis contraires, dont chacun, pouss� par un tout autre
int�r�t que par celui du public ou de l'�quit�, admire un certain po�me
ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent �galement,
par cette chaleur � d�fendre leurs pr�ventions, et � la faction oppos�e
et � leur propre cabale; ils d�couragent par mille contradictions les
po�tes et les musiciens, retardent les progr�s des sciences et des arts,
en leur �tant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'�mulation et de la
libert� qu'auraient plusieurs excellents ma�tres de faire, chacun dans
leur genre et selon leur g�nie, de tr�s bons ouvrages.
50 (IV)
D'o� vient que l'on rit si librement au th��tre, et que l'on a honte d'y
pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que
d'�clater sur le ridicule? Est-ce l'alt�ration des traits qui nous
retient? Elle est plus grande dans un ris immod�r� que dans la plus
am�re douleur, et l'on d�tourne son visage pour rire comme pour pleurer
en la pr�sence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une
peine que l'on sent � laisser voir que l'on est tendre, et � marquer
quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on
soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts
qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et
qui se les d�fendent �galement, qu'attend-on d'une sc�ne tragique?
qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la v�rit� n'y r�gne-t-elle pas aussi
vivement par ses images que dans le comique? l'�me ne va-t-elle pas
jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'�mouvoir?
est-elle m�me si ais�e � contenter? ne lui faut-il pas encore le
vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre
s'�lever de tout un amphith��tre un ris universel sur quelque endroit
d'une com�die, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et
tr�s na�vement ex�cut�, aussi l'extr�me violence que chacun se fait �
contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir
prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de
pleurer tous franchement et de concert � la vue l'un de l'autre, et sans
autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'apr�s �tre convenu de
s'y abandonner, on �prouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de
craindre de pleurer au th��tre que de s'y morfondre.
51 (VI)
Le po�me tragique vous serre le coeur d�s son commencement, vous laisse �
peine dans tout son progr�s la libert� de respirer et le temps de vous
remettre, ou s'il vous donne quelque rel�che, c'est pour vous replonger
dans de nouveaux ab�mes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit �
la terreur par la piti�, ou r�ciproquement � la piti� par le terrible,
vous m�ne par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par
l'esp�rance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'�
la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de
d�clarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agr�ables, de
mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi �
la v�rit� d'une derni�re sc�ne o� les mutins n'entendent aucune raison,
et o�, pour la biens�ance, il y a enfin du sang r�pandu, et quelque
malheureux � qui il en co�te la vie.
52 (V)
Ce n'est point assez que les moeurs du th��tre ne soient point mauvaises,
il faut encore qu'elles soient d�centes et instructives. Il peut y avoir
un ridicule si bas et si grossier, ou m�me si fade et si indiff�rent,
qu'il n'est ni permis au po�te d'y faire attention, ni possible aux
spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques
sc�nes � un farceur; il n'entre qu'� peine dans le vrai comique: comment
pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la com�die? �Ces
caract�res, dit-on, sont naturels.� Ainsi, par cette r�gle, on occupera
bient�t tout l'amphith��tre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa
garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus
naturel? C'est le propre d'un eff�min� de se lever tard, de passer une
partie du jour � sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de
se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire r�ponse.
Mettez ce r�le sur la sc�ne. Plus longtemps vous le ferez durer, un
acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme � son original; mais
plus aussi il sera froid et insipide.
53 (I)
Il semble que le roman et la com�die pourraient �tre aussi utiles qu'ils
sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de
vertu, de tendresse et de d�sint�ressement, de si beaux et de si
parfaits caract�res, que quand une jeune personne jette de l� sa vue sur
tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort
au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'�tonne qu'elle soit
capable pour eux de la moindre faiblesse.
54 (I)
Corneille ne peut �tre �gal� dans les endroits o� il excelle: il a pour
lors un caract�re original et inimitable; mais il est in�gal. Ses
premi�res com�dies sont s�ches; languissantes, et ne laissaient pas
esp�rer qu'il d�t ensuite aller si loin; comme ses derni�res font qu'on
s'�tonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses
meilleures pi�ces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un
style de d�clamateur qui arr�te l'action et la fait languir, des
n�gligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre
en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus �minent, c'est
l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a �t� redevable de certains
vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de
son th��tre, qu'il a quelquefois hasard�e contre les r�gles des anciens,
et enfin de ses d�nouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au
go�t des Grecs et � leur grande simplicit�: il a aim� au contraire �
charger la sc�ne d'�v�nements dont il est presque toujours sorti avec
succ�s; admirable surtout par l'extr�me vari�t� et le peu de rapport qui
se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de po�mes qu'il a
compos�s. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de
Racine, et qui tendent un peu plus � une m�me chose; mais il est �gal,
soutenu, toujours le m�me partout, soit pour le dessein et la conduite
de ses pi�ces, qui sont justes, r�guli�res, prises dans le bon sens et
dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans
ses rimes, �l�gante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des
anciens, dont il a suivi scrupuleusement la nettet� et la simplicit� de
l'action; � qui le grand et le merveilleux n'ont pas m�me manqu�, ainsi
qu'� Corneille, ni le touchant ni le path�tique. Quelle plus grande
tendresse que celle qui est r�pandue dans tout le _Cid_, dans Polyeucte et
dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en
Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les
tragiques aimaient � exciter sur les th��tres, et qu'on nomme la terreur
et la piti�, ont �t� connues de ces deux po�tes. Oreste, dans
l'Andromaque de Racine, et Ph�dre du m�me auteur, comme l'Oedipe et les
Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de
faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par
ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui �clate le plus
ordinairement dans leurs ouvrages, peut-�tre qu'on pourrait parler
ainsi: �Corneille nous assujettit � ses caract�res et � ses id�es,
Racine se conforme aux n�tres; celui-l� peint les hommes comme ils
devraient �tre, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le
premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit m�me imiter; il y
a plus dans le second de ce que l'on reconna�t dans les autres, ou de ce
que l'on �prouve dans soi-m�me. L'un �l�ve, �tonne, ma�trise, instruit;
l'autre pla�t, remue, touche, p�n�tre. Ce qu'il y a de plus beau, de
plus noble et de plus imp�rieux dans la raison, est mani� par le
premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus
d�licat dans la passion. Ce sont dans celui-l� des maximes, des r�gles,
des pr�ceptes; et dans celui-ci, du go�t et des sentiments. L'on est
plus occup� aux pi�ces de Corneille; l'on est plus �branl� et plus
attendri � celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus
naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus �
Euripide�.
55
(I) Le peuple appelle �loquence la facilit� que quelques-uns ont de
parler seuls et longtemps, jointe � l'emportement du geste, � l'�clat de
la voix, et � la force des poumons. Les p�dants ne l'admettent aussi que
dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des
figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des p�riodes.
(I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque v�rit�;
et l'�loquence un don de l'�me, lequel nous rend ma�tres du coeur et de
l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur
persuadons tout ce qui nous pla�t.
(I) L'�loquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre
d'�crire. Elle est rarement o� on la cherche, et elle est quelquefois o�
on ne la cherche point.
(IV) L'�loquence est au sublime ce que le tout est � sa partie.
(IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne para�t pas qu'on l'ait d�fini.
Est-ce une figure? Na�t-il des figures, ou du moins de quelques figures?
Tout genre d'�crire re�oit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands
sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans
l'�glogue qu'un beau naturel, et dans les lettres famili�res comme dans
les conversations qu'une grande d�licatesse? ou plut�t le naturel et le
d�licat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la
perfection? Qu'est-ce que le sublime? O� entre le sublime?
(IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases
diff�rentes qui signifient une m�me chose. L'antith�se est une
opposition de deux v�rit�s qui se donnent du jour l'une � l'autre. La
m�taphore ou la comparaison emprunte, d'une chose �trang�re une image
sensible et naturelle d'une v�rit�. L'hyperbole exprime au del� de la
v�rit� pour ramener l'esprit � la mieux conna�tre. Le sublime ne peint
que la v�rit�, mais en un sujet noble; il la peint tout enti�re, dans sa
cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de
cette v�rit�. Les esprits m�diocres ne trouvent point l'unique
expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont �blouis de
l'�clat de l'antith�se, et s'en servent. Les esprits justes, et qui
aiment � faire des images qui soient pr�cises, donnent naturellement
dans la comparaison et la m�taphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et
qu'une vaste imagination emporte hors des r�gles et de la justesse, ne
peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, m�me entre
les grands g�nies, que les plus �lev�s qui en soient capables.
56 (VII)
Tout �crivain, pour �crire nettement, doit se mettre � la place de ses
lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est
nouveau, qu'il lit pour la premi�re fois, o� il n'a nulle part, et que
l'auteur aurait soumis � sa critique; et se persuader ensuite qu'on
n'est pas entendu seulement � cause que l'on s'entend soi-m�me, mais
parce qu'on est en effet intelligible.
57 (IV)
L'on n'�crit que pour �tre entendu; mais il faut du moins en �crivant
faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et
user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces
termes si propres expriment des pens�es nobles, vives, solides, et qui
renferment un tr�s beau sens. C'est faire de la puret� et de la clart�
du discours un mauvais usage que de les faire servir � une mati�re
aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilit�, sans nouveaut�. Que
sert aux lecteurs de comprendre ais�ment et sans peine des choses
frivoles et pu�riles, quelquefois fades et communes, et d'�tre moins
incertains de la pens�e d'un auteur qu'ennuy�s de son ouvrage?
Si l'on jette quelque profondeur dans certains �crits, si l'on affecte
une finesse de tour, et quelquefois une trop grande d�licatesse, ce
n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.
58 (IV)
L'on a cette incommodit� � essuyer dans la lecture des livres faits par
des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la
v�rit�. Les faits y sont d�guis�s, les raisons r�ciproques n'y sont
point rapport�es dans toute leur force, ni avec une enti�re exactitude;
et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de
termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point
de doctrine ou d'un fait contest� se font une querelle personnelle. Ces
ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne m�ritent ni le cours
prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli o�
ils tombent lorsque, le feu et la division venant � s'�teindre, ils
deviennent des almanachs de l'autre ann�e.
59 (VII)
La gloire ou le m�rite de certains hommes est de bien �crire; et de
quelques autres, c'est de n'�crire point.
60 (IV)
L'on �crit r�guli�rement depuis vingt ann�es; l'on est esclave de la
construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secou� le joug
du latinisme, et r�duit le style � la phrase purement fran�aise; l'on a
presque retrouv� le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers
rencontr�, et que tant d'auteurs depuis eux ont laiss� perdre; l'on a
mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettet� dont il est
capable: cela conduit insensiblement � y mettre de l'esprit.
61 (IV)
Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que
l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage,
par le g�nie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses
principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'�cartent des r�gles
si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent
seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et p�n�trent fort loin,
toujours s�rs et confirm�s par le succ�s des avantages que l'on tire
quelquefois de l'irr�gularit�. Les esprits justes, doux, mod�r�s, non
seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les
comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent
tranquilles dans l'�tendue de leur sph�re, vont jusques � un certain
point qui fait les bornes de leur capacit� et de leurs lumi�res; ils ne
vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au del�; ils ne peuvent
au plus qu'�tre les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le
m�diocre.
62 (V)
Il y a des esprits, si je l'ose dire, inf�rieurs et subalternes, qui ne
semblent faits que pour �tre le recueil, le registre, ou le magasin de
toutes les productions des autres g�nies: ils sont plagiaires,
traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les
auteurs ont pens�; et comme le choix des pens�es est invention, ils
l'ont mauvais, peu juste, et qui les d�termine plut�t � rapporter
beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original
et qui soit � eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils
n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science
aride, d�nu�e d'agr�ment et d'utilit�, qui ne tombe point dans la
conversation, qui est hors de commerce, semblable � une monnaie qui n'a
point de cours: on est tout � la fois �tonn� de leur lecture et ennuy�
de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et
le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au
p�dantisme.
63 (VII)
La critique souvent n'est pas une science; c'est un m�tier, o� il faut
plus de sant� que d'esprit, plus de travail que de capacit�, plus
d'habitude que de g�nie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de
discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains
chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'�crivain.
64 (VI)
Je conseille � un auteur n� copiste, et qui a l'extr�me modestie de
travailler d'apr�s quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces
sortes d'ouvrages o� il entre de l'esprit, de l'imagination, ou m�me de
l'�rudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche,
et il se fait lire. Il doit au contraire �viter comme un �cueil de
vouloir imiter ceux qui �crivent par humeur, que le coeur fait parler, �
qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier:
dangereux mod�les et tout propres � faire tomber dans le froid, dans le
bas et dans le ridicule ceux qui s'ing�rent de les suivre. En effet, je
rirais d'un homme qui voudrait s�rieusement parler mon ton de voix, ou
me ressembler de visage.
65 (I)
Un homme n� chr�tien et Fran�ais se trouve contraint dans la satire; les
grands sujets lui sont d�fendus: il les entame quelquefois, et se
d�tourne ensuite sur de petites choses, qu'il rel�ve par la beaut� de
son g�nie et de son style.
66 (I)
Il faut �viter le style vain et pu�ril, de peur de ressembler � Dorilas
et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'�crits hasarder de
certaines expressions, user de termes transpos�s et qui peignent
vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a �
s'en servir ou � les entendre.
67 (I)
Celui qui n'a �gard en �crivant qu'au go�t de son si�cle songe plus � sa
personne qu'� ses �crits: il faut toujours tendre � la perfection, et
alors cette justice qui nous est quelquefois refus�e par nos
contemporains, la post�rit� sait nous la rendre.
68 (I)
Il ne faut point mettre un ridicule o� il n'y en a point: c'est se g�ter
le go�t, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le
ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec gr�ce,
et d'une mani�re qui plaise et qui instruise.
69 (I)
Horace ou Despr�aux l'a dit avant vous.--Je le crois sur votre parole;
mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser apr�s eux une chose
vraie, et que d'autres encore penseront apr�s moi?
Du m�rite personnel
1 (I)
Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent m�rite,
n'�tre pas convaincu de son inutilit�, quand il consid�re qu'il laisse
en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et o� tant de gens
se trouvent pour le remplacer?
2 (I)
De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand
vous les voyez de fort pr�s, c'est moins que rien; de loin, ils
imposent.
3
(VI) Tout persuad� que je suis que ceux que l'on choisit pour de
diff�rents emplois, chacun selon son g�nie et sa profession, font bien,
je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs
personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient
tr�s bien; et je suis induit � ce sentiment par le merveilleux succ�s de
certaines gens que le hasard seul a plac�s, et de qui jusques alors on
n'avait pas attendu de fort grandes choses.
(I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de tr�s beaux g�nies,
sont morts sans qu'on en ait parl�! Combien vivent encore dont on ne
parle point, et dont on ne parlera jamais!
4 (I)
Quelle horrible peine a un homme qui est sans pr�neurs et sans cabale,
qui n'est engag� dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que
beaucoup de m�rite pour toute recommandation, de se faire jour � travers
l'obscurit� o� il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en
cr�dit!
5 (I)
Personne presque ne s'avise de lui-m�me du m�rite d'un autre.
Les hommes sont trop occup�s d'eux-m�mes pour avoir le loisir de
p�n�trer ou de discerner les autres; de l� vient qu'avec un grand m�rite
et une plus grande modestie l'on peut �tre longtemps ignor�.
6 (I)
Le g�nie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les
seules occasions: tels peuvent �tre lou�s de ce qu'ils ont fait, et tels
de ce qu'ils auraient fait.
7 (IV)
Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du
leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent � quelque
usage.
8 (VI)
Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais
que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot,
et qui prend sa scie pour raboter?
9 (I)
Il n'y a point au monde un si p�nible m�tier que celui de se faire un
grand nom: la vie s'ach�ve que l'on a � peine �bauch� son ouvrage.
10 (V)
Que faire d'�g�sippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les
finances, ou dans les troupes? Cela est indiff�rent, et il faut que ce
soit l'int�r�t seul qui en d�cide; car il est aussi capable de manier de
l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. �Il est
propre � tout�, disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas
plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes,
qu'il n'est propre � rien. Ainsi la plupart des hommes occup�s d'eux
seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir,
croient faussement dans un �ge plus avanc� qu'il leur suffit d'�tre
inutiles ou dans l'indigence, afin que la r�publique soit engag�e � les
placer ou � les secourir; et ils profitent rarement de cette le�on si
importante, que les hommes devraient employer les premi�res ann�es de
leur vie � devenir tels par leurs �tudes et par leur travail que la
r�publique elle-m�me e�t besoin de leur industrie et de leurs lumi�res,
qu'ils fussent comme une pi�ce n�cessaire � tout son �difice, et qu'elle
se trouv�t port�e par ses propres avantages � faire leur fortune ou �
l'embellir.
Nous devons travailler � nous rendre tr�s dignes de quelque emploi: le
reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.
11 (VII)
Se faire valoir par des choses qui ne d�pendent point des autres, mais
de soi seul, ou renoncer � se faire valoir: maxime inestimable et d'une
ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, �
ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend ma�tres de leur fortune ou de
leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou
plut�t le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec
une partie de leur autorit�, et les r�duirait presque � leurs entremets
et � leurs �quipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent � se
faire prier, presser, solliciter, � faire attendre ou � refuser, �
promettre et � ne pas donner; qui les traverserait dans le go�t qu'ils
ont quelquefois � mettre les sots en vue et � an�antir le m�rite quand
il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les
cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie;
qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues,
comme une pi�ce comique ou m�me tragique, dont les sages ne seraient que
les spectateurs; qui remettrait de la dignit� dans les diff�rentes
conditions des hommes, de la s�r�nit�, sur leurs visages; qui �tendrait
leur libert�; qui r�veillerait en eux, avec les talents naturels,
l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait �
l'�mulation, au d�sir de la gloire, � l'amour de la vertu; qui, au lieu
de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent on�reux � la r�publique,
en ferait ou de sages �conomes, ou d'excellents p�res de famille, ou des
juges int�gres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des
orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait � tous nul autre
inconv�nient, que celui peut-�tre de laisser � leurs h�ritiers moins de
tr�sors que de bons exemples.
12 (I)
Il faut en France beaucoup de fermet� et une grande �tendue d'esprit
pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi � demeurer
chez soi, et � ne rien faire. Personne presque n'a assez de m�rite pour
jouer ce r�le avec dignit�, ni assez de fonds pour remplir le vide du
temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque
cependant � l'oisivet� du sage qu'un meilleur nom, et que m�diter,
parler, lire, et �tre tranquille s'appel�t travailler.
13 (I)
Un homme de m�rite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa
vanit�; il s'�tourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humili�
par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus
capable d'inqui�tude que de fiert� ou de m�pris pour les autres, il ne
p�se qu'� soi-m�me.
14 (IV)
Il co�te � un homme de m�rite de faire assid�ment sa cour, mais par une
raison bien oppos�e � celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel
sans une grande modestie, qui l'�loigne de penser qu'il fasse le moindre
plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant
leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se
persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons
tir�es de l'usage et de son devoir pour se r�soudre � se montrer. Celui
au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un
glorieux, a du go�t � se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant
plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont
il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-m�me.
15 (I)
Un honn�te homme se paye par ses mains de l'application qu'il a � son
devoir par le plaisir qu'il sent � le faire, et se d�sint�resse sur les
�loges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.
16 (I)
Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout � fait
in�gales, je dirais qu'un homme de coeur pense � remplir ses devoirs �
peu pr�s comme le couvreur songe � couvrir: ni l'un ni l'autre ne
cherchent � exposer leur vie, ni ne sont d�tourn�s par le p�ril; la mort
pour eux est un inconv�nient dans le m�tier, et jamais un obstacle. Le
premier aussi n'est gu�re plus vain d'avoir paru � la tranch�e, emport�
un ouvrage ou forc� un retranchement, que celui-ci d'avoir mont� sur de
hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux
appliqu�s qu'� bien faire, pendant que le fanfaron travaille � ce que
l'on dise de lui qu'il a bien fait.
17 (VIII)
La modestie est au m�rite ce que les ombres sont aux figures dans un
tableau: elle lui donne de la force et du relief.
Un ext�rieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taill� pour
eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli
leur vie de grandes actions: je les compare � une beaut� n�glig�e, mais
plus piquante.
Certains hommes, contents d'eux-m�mes, de quelque action ou de quelque
ouvrage qui ne leur a pas mal r�ussi, et ayant ou� dire que la modestie
sied bien aux grands hommes, osent �tre modestes, contrefont les simples
et les naturels: semblables � ces gens d'une taille m�diocre qui se
baissent aux portes, de peur de se heurter.
18 (VI)
Votre fils est b�gue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre
fille est n�e pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales.
Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne diff�rez pas,
retirez-le des l�gions et de la milice. �Je veux l'avancer�, dites-vous.
Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de
possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un si�cle o� elles
lui feront plus d'honneur que la vertu. �Il m'en co�terait trop�,
ajoutez-vous. Parlez-vous s�rieusement, Crassus? Songez-vous que c'est
une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous
aimez, et pour pr�venir les honteuses suites d'un engagement o� il n'est
pas propre?
19 (IV)
Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache �
eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et
quand on se sent capable de les suivre dans leur disgr�ce, il faut les
cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande
prosp�rit�.
20 (IV)
S'il est ordinaire d'�tre vivement touch� des choses rares, pourquoi le
sommes-nous si peu de la vertu?
21 (IV)
S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'�tre
tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.
22 (V)
Il appara�t de temps en temps sur la surface de la terre des hommes
rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualit�s
�minentes jettent un �clat prodigieux. Semblables � ces �toiles
extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins
ce qu'elles deviennent apr�s avoir disparu, ils n'ont ni a�euls, ni
descendants: ils composent seuls toute leur race.
23 (IV)
Le bon esprit nous d�couvre notre devoir, notre engagement � le faire,
et s'il y a du p�ril, avec p�ril: il inspire le courage, ou il y
suppl�e.
24 (I)
Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection
dont il est capable, l'on en sort en quelque mani�re, et l'on s'�gale �
ce qu'il y a de plus noble et de plus relev�. V** est un peintre, C** un
musicien, et l'auteur de Pyrame est un po�te; mais Mignard est Mignard,
Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille.
25 (I)
Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut
s'�lever au-dessus de sa fortune, se m�ler dans le monde, et aller de
pair avec les plus honn�tes gens. Cela est moins facile � celui qui est
engag�: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.
26 (IV)
Apr�s le m�rite personnel, il faut l'avouer, ce sont les �minentes
dignit�s et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction
et plus d'�clat; et qui ne sait �tre un �rasme doit penser � �tre
�v�que. Quelques-uns, pour �tendre leur renomm�e, entassent sur leurs
personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre,
et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'�tre
cardinal?
27
(V) L'or �clate, dites-vous, sur les habits de Phil�mon.--Il �clate de
m�me chez les marchands.--Il est habill� des plus belles �toffes.--Le
sont-elles moins toutes d�ploy�es dans les boutiques et � la pi�ce?--
Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.--
Je loue donc le travail de l'ouvrier.--Si on lui demande quelle heure
il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son �p�e
est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux,
et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles
que l'on porte sur soi autant pour la vanit� que pour l'usage, et il ne
se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a �pous�
une riche vieille.--Vous m'inspirez enfin de la curiosit�; il faut voir
du moins des choses si pr�cieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux
de Phil�mon; je vous quitte de la personne.
(I) Tu te trompes, Phil�mon, si avec ce carrosse brillant, ce grand
nombre de coquins qui te suivent, et ces six b�tes qui te tra�nent, tu
penses que l'on t'en estime davantage: l'on �carte tout cet attirail qui
t'est �tranger, pour p�n�trer jusques � toi, qui n'es qu'un fat.
(I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner � celui qui, avec un
grand cort�ge, un habit riche et un magnifique �quipage, s'en croit plus
de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans
les yeux de ceux qui lui parlent.
28 (I)
Un homme � la cour, et souvent � la ville, qui a un long manteau de soie
ou de drap de Hollande, une ceinture large et plac�e haut sur l'estomac,
le soulier de maroquin, la calotte de m�me, d'un beau grain, un collet
bien fait et bien empes�, les cheveux arrang�s et le teint vermeil, qui
avec cela se souvient de quelques distinctions m�taphysiques, explique
ce que c'est que la lumi�re de gloire, et sait pr�cis�ment comment l'on
voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est
ensevelie dans le cabinet, qui a m�dit�, cherch�, consult�, confront�,
lu ou �crit pendant toute sa vie, est un homme docte.
29 (I)
Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous
n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe �tait brave, et
le soldat �tait savant: un Romain �tait tout ensemble et le soldat et
l'homme de robe.
30 (I)
Il semble que le h�ros est d'un seul m�tier, qui est celui de la guerre,
et que le grand homme est de tous les m�tiers, ou de la robe, ou de
l'�p�e, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne
p�sent pas un homme de bien.
31 (I)
Dans la guerre, la distinction entre le h�ros et le grand homme est
d�licate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble
n�anmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur,
ferme dans les p�rils, intr�pide; que l'autre excelle par un grand sens,
par une vaste pr�voyance, par une haute capacit�, et par une longue
exp�rience. Peut-�tre qu'Alexandre n'�tait qu'un h�ros, et que C�sar
�tait un grand homme.
32 (VII)
Aemile �tait n� ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'� force
de r�gles, de m�ditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premi�res
ann�es qu'� remplir des talents qui �taient naturels, et qu'� se livrer
� son g�nie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plut�t il a su
ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont
�t� plusieurs victoires? Une vie accompagn�e d'un extr�me bonheur joint
� une longue exp�rience serait illustre par les seules actions qu'il
avait achev�es d�s sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se
sont depuis offertes, il les a embrass�es; et celles qui n'�taient pas,
sa vertu et son �toile les ont fait na�tre: admirable m�me et par les
choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a
regard� comme un homme incapable de c�der � l'ennemi, de plier sous le
nombre ou sous les obstacles; comme une �me du premier ordre, pleine de
ressources et de lumi�res, et qui voyait encore o� personne ne voyait
plus; comme celui qui, � la t�te des l�gions, �tait pour elles un
pr�sage de la victoire, et qui valait seul plusieurs l�gions; qui �tait
grand dans la prosp�rit�, plus grand quand la fortune lui a �t�
contraire (la lev�e d'un si�ge, une retraite, l'ont plus ennobli que ses
triomphes; l'on ne met qu'apr�s les batailles gagn�es et les villes
prises); qui �tait rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu
dire: Je fuyais, avec la m�me gr�ce qu'il disait: Nous les batt�mes; un
homme d�vou� � l'�tat, � sa famille, au chef de sa famille; sinc�re pour
Dieu et pour les hommes, autant admirateur du m�rite que s'il lui e�t
�t� moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, �
qui il n'a manqu� que les moindres vertus.
33 (I)
Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des r�gles de la
nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du
temps et des ann�es. Le m�rite chez eux devance l'�ge. Ils naissent
instruits, et ils sont plus t�t des hommes parfaits que le commun des
hommes ne sort de l'enfance.
34 (V)
Les vues courtes, je veux dire les esprits born�s et resserr�s dans leur
petite sph�re, ne peuvent comprendre cette universalit� de talents que
l'on remarque quelquefois dans un m�me sujet: o� ils voient l'agr�able,
ils en excluent le solide; o� ils croient d�couvrir les gr�ces du corps,
l'agilit�, la souplesse, la dext�rit�, ils ne veulent plus y admettre
les dons de l'�me, la profondeur, la r�flexion, la sagesse: ils �tent de
l'histoire de Socrate qu'il ait dans�.
35 (V)
Il n'y a gu�re d'homme si accompli et si n�cessaire aux siens, qu'il
n'ait de quoi se faire moins regretter.
36 (I)
Un homme d'esprit et d'un caract�re simple et droit peut tomber dans
quelque pi�ce; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et
le choisir pour �tre sa dupe: cette confiance le rend moins
pr�cautionn�, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il
n'y a qu'� perdre pour ceux qui en viendraient � une seconde charge: il
n'est tromp� qu'une fois.
J'�viterai avec soin d'offenser personne, si je suis �quitable; mais sur
toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes
int�r�ts.
37 (I)
Il n'y a rien de si d�li�, de si simple et de si imperceptible, o� il
n'entre des mani�res qui nous d�c�lent. Un sot ni n'entre, ni ne sort,
ni ne s'assied, ni ne se l�ve, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes,
comme un homme d'esprit.
38 (V)
Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me conna�tre; il
prie des gens qu'il ne conna�t point de le mener chez d'autres dont il
n'est pas connu; il �crit � des femmes qu'il conna�t de vue. Il
s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent
quel il est, et l�, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir
qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une
autre fois dans une assembl�e, se place o� il se trouve, sans nulle
attention aux autres, ni � soi-m�me; on l'�te d'une place destin�e � un
ministre, il s'assied � celle du duc et pair; il est l� pr�cis�ment
celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point.
Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe � la chaire du
pr�dicateur; il regarde le monde indiff�remment, sans embarras, sans
pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.
39 (VII)
Celse est d'un rang m�diocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas
savant, il a relation avec des savants; il a peu de m�rite, mais il
conna�t des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une
langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter
d'un lieu � un autre. C'est un homme n� pour les all�es et venues, pour
�couter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour
aller plus loin que sa commission et en �tre d�savou�, pour r�concilier
des gens qui se querellent � leur premi�re entrevue; pour r�ussir dans
une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la
r�ussite, et pour d�tourner sur les autres la haine d'un mauvais succ�s.
Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait
rien, il dit ou il �coute ce que les autres font, il est nouvelliste; il
sait m�me le secret des familles: il entre dans de plus hauts myst�res:
il vous dit pourquoi celui-ci est exil�, et pourquoi on rappelle cet
autre; il conna�t le fond et les causes de la brouillerie des deux
fr�res, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas pr�dit aux
premiers les tristes suites de leur m�sintelligence? N'a-t-il pas dit de
ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'�tait-il pas pr�sent � de
certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une esp�ce de
n�gociation? Le voulut-on croire? fut-il �cout�? � qui parlez-vous de
ces choses? Qui a eu plus de part que Celse � toutes ces intrigues de
cour? Et si cela n'�tait ainsi, s'il ne l'avait du moins ou r�v� ou
imagin�, songerait-il � vous le faire croire? aurait-il l'air important
et myst�rieux d'un homme revenu d'une ambassade?
40 (VII)
M�nippe est l'oiseau par� de divers plumages qui ne sont pas � lui. Il
ne parle pas, il ne sent pas; il r�p�te des sentiments et des discours,
se sert m�me si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le
premier tromp�, et qu'il croit souvent dire son go�t ou expliquer sa
pens�e, lorsqu'il n'est que l'�cho de quelqu'un qu'il vient de quitter.
C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment
d'apr�s baisse, d�g�n�re, perd le peu de lustre qu'un peu de m�moire lui
donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous
du sublime et de l'h�ro�que; et, incapable de savoir jusqu'o� l'on peut
avoir de l'esprit, il croit na�vement que ce qu'il en a est tout ce que
les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de
celui qui n'a rien � d�sirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie �
personne. Il se parle souvent � soi-m�me, et il ne s'en cache pas, ceux
qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou
d�cider qu'une telle chose est sans r�plique. Si vous le saluez
quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre
le salut ou non; et pendant qu'il d�lib�re, vous �tes d�j� hors de
port�e. Sa vanit� l'a fait honn�te homme, l'a mis au-dessus de lui-m�me,
l'a fait devenir ce qu'il n'�tait pas. L'on juge, en le voyant, qu'il
n'est occup� que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et
que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts
sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.
41 (IV)
Celui qui, log� chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les
deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas
ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine,
s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni
temp�rant; et d'un troisi�me qui, importun� d'un ami pauvre, lui donne
enfin quelque secours, l'on dit qu'il ach�te son repos, et nullement
qu'il est lib�ral. Le motif seul fait le m�rite des actions des hommes,
et le d�sint�ressement y met la perfection.
42 (IV)
La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son
faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se
fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne para�tre point ce
qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La v�ritable grandeur est
libre, douce, famili�re, populaire; elle se laisse toucher et manier,
elle ne perd rien � �tre vue de pr�s; plus on la conna�t, plus on
l'admire. Elle se courbe par bont� vers ses inf�rieurs, et revient sans
effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se n�glige, se
rel�che de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les
faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignit�; on l'approche
tout ensemble avec libert� et avec retenue. Son caract�re est noble et
facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous
paraissent grands et tr�s grands, sans nous faire sentir que nous sommes
petits.
43 (IV)
Le sage gu�rit de l'ambition par l'ambition m�me; il tend � de si
grandes choses, qu'il ne peut se borner � ce qu'on appelle des tr�sors,
des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles
avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et
pour m�riter ses soins et ses d�sirs; il a m�me besoin d'efforts pour ne
les pas trop d�daigner. Le seul bien capable de le tenter est cette
sorte de gloire qui devrait na�tre de la vertu toute pure et toute
simple; mais les hommes ne l'accordent gu�re, et il s'en passe.
44 (IV)
Celui-l� est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien
qu'il fait, il est tr�s bon; s'il souffre de ceux � qui il a fait ce
bien, il a une si grande bont� qu'elle ne peut �tre augment�e que dans
le cas o� ses souffrances viendraient � cro�tre; et s'il en meurt, sa
vertu ne saurait aller plus loin: elle est h�ro�que, elle est parfaite.
Des femmes
1 (I)
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le m�rite d'une femme:
leurs int�r�ts sont trop diff�rents. Les femmes ne se plaisent point les
unes aux autres par les m�mes agr�ments qu'elles plaisent aux hommes:
mille mani�res qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment
entre elles l'aversion et l'antipathie.
2 (I)
Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attach�e au
mouvement des yeux, � un air de t�te, aux fa�ons de marcher, et qui ne
va pas plus loin; un esprit �blouissant qui impose, et que l'on n'estime
que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une
grandeur simple, naturelle, ind�pendante du geste et de la d�marche, qui
a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute
naissance; un m�rite paisible, mais solide, accompagn� de mille vertus
qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui �chappent, et
qui se montrent � ceux qui ont des yeux.
3 (I)
J'ai vu souhaiter d'�tre fille, et une belle fille, depuis treize ans
jusques � vingt-deux, et apr�s cet �ge, de devenir un homme.
4 (IV)
Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une
heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner;
elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des
mani�res affect�es et par une mauvaise imitation: leur son de voix et
leur d�marche sont emprunt�s; elles se composent, elles se recherchent,
regardent dans un miroir si elles s'�loignent assez de leur naturel. Ce
n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.
5 (VII)
Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler
contre sa pens�e; c'est plus aussi que le travestissement et la
mascarade, o� l'on ne se donne point pour ce que l'on para�t �tre, mais
o� l'on pense seulement � se cacher et � se faire ignorer: c'est
chercher � imposer aux yeux, et vouloir para�tre selon l'ext�rieur
contre la v�rit�; c'est une esp�ce de menterie.
Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'� la coiffure
exclusivement, � peu pr�s comme on mesure le poisson entre queue et
t�te.
6
(V) Si les femmes veulent seulement �tre belles � leurs propres yeux et
se plaire � elles-m�mes, elles peuvent sans doute, dans la mani�re de
s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur
go�t et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles d�sirent de
plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent,
j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les
hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend
affreuses et d�go�tantes; que le rouge seul les vieillit et les d�guise;
qu'ils ha�ssent autant � les voir avec de la c�ruse sur le visage,
qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les
m�choires; qu'ils protestent s�rieusement contre tout l'artifice dont
elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en r�pondre
devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait r�serv� ce dernier et
infaillible moyen de gu�rir des femmes.
(IV) Si les femmes �taient telles naturellement qu'elles le deviennent
par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fra�cheur de
leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allum� et aussi plomb�
qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se
fardent, elles seraient inconsolables.
7 (VII)
Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur
l'opinion qu'elle a de sa beaut�: elle regarde le temps et les ann�es
comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres
femmes; elle oublie du moins que l'�ge est �crit sur le visage. La m�me
parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, d�figure enfin sa personne,
�claire les d�fauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation
l'accompagnent dans la douleur et dans la fi�vre: elle meurt par�e et en
rubans de couleur.
8 (VII)
Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de
jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus � une
femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les ann�es pour elle
ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit
ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur
son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas
permis � un certain �ge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec
ses mouches et son rouge, est ridicule.
9 (IV)
Les femmes se pr�parent pour leurs amants, si elles les attendent; mais
si elles en sont surprises, elles oublient � leur arriv�e l'�tat o�
elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir
avec les indiff�rents; elles sentent le d�sordre o� elles sont,
s'ajustent en leur pr�sence, ou disparaissent un moment, et reviennent
par�es.
10 (I)
Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la
plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.
11 (IV)
L'agr�ment est arbitraire la beaut� est quelque chose de plus r�el et de
plus ind�pendant du go�t et de l'opinion.
12 (I)
L'on peut �tre touch� de certaines beaut�s si parfaites et d'un m�rite
si �clatant, que l'on se borne � les voir et � leur parler.
13 (I)
Une belle femme qui a les qualit�s d'un honn�te homme est ce qu'il y a
au monde d'un commerce plus d�licieux: l'on trouve en elle tout le
m�rite des deux sexes.
14 (I)
Il �chappe � une jeune personne de petites choses qui persuadent
beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites.
Il n'�chappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires;
ils parlent, ils agissent, ils sont empress�s, et persuadent moins.
15 (IV)
Le caprice est dans les femmes tout proche de la beaut�, pour �tre son
contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en
gu�riraient pas sans rem�de.
16 (I)
Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur
accordent: les hommes gu�rissent par ces m�mes faveurs.
17 (I)
Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs
qu'il a re�ues d'elle.
18 (I)
Une femme qui n'a qu'un galant croit n'�tre point coquette; celle qui a
plusieurs galants croit n'�tre que coquette.
Telle femme �vite d'�tre coquette par un ferme attachement � un seul,
qui passe pour folle par son mauvais choix.
19 (IV)
Un ancien galant tient � si peu de chose, qu'il c�de � un nouveau mari;
et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le
change.
Un ancien galant craint ou m�prise un nouveau rival, selon le caract�re
de la personne qu'il sert.
Il ne manque souvent � un ancien galant, aupr�s d'une femme qui
l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois
perdu sans cette circonstance.
20 (IV)
Il semble que la galanterie dans une femme ajoute � la coquetterie. Un
homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant.
L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair.
21 (I)
Il y a peu de galanteries secr�tes. Bien des femmes ne sont pas mieux
d�sign�es par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.
22 (V)
Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit � une coquette d'�tre
trouv�e aimable et de passer pour belle. Celle-l� cherche � engager;
celle-ci se contente de plaire. La premi�re passe successivement d'un
engagement � un autre; la seconde a plusieurs amusements tout � la fois.
Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans
l'autre, c'est la vanit� et la l�g�ret�. La galanterie est un faible du
coeur, ou peut-�tre un vice de la complexion; la coquetterie est un
d�r�glement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la
coquette se fait ha�r. L'on peut tirer de ces deux caract�res de quoi en
faire un troisi�me, le pire de tous.
23 (V)
Une femme faible est celle � qui l'on reproche une faute qui se la
reproche � elle-m�me; dont le coeur combat la raison; qui veut gu�rir,
qui ne gu�rira point, ou bien tard.
24 (V)
Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une l�g�re, celle qui
d�j� en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce
qu'elle aime; une indiff�rente, celle qui n'aime rien.
25 (V)
La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne:
c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le
change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses
qui ne lui co�tent pas plus � faire qu'� violer.
Une femme infid�le, si elle est connue pour telle de la personne
int�ress�e, n'est qu'infid�le: s'il la croit fid�le, elle est perfide.
On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle gu�rit de la
jalousie.
26 (I)
Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement �
soutenir, �galement difficile � rompre et � dissimuler; il ne manque �
l'un que le contrat, et � l'autre que le coeur.
27 (I)
� juger de cette femme par sa beaut�, sa jeunesse, sa fiert� et ses
d�dains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un h�ros qui doive
un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui
manque d'esprit.
28 (I)
Il y a des femmes d�j� fl�tries, qui par leur complexion ou par leur
mauvais caract�re sont naturellement la ressource des jeunes gens qui
n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus � plaindre, ou d'une
femme avanc�e en �ge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a
besoin d'une vieille.
29 (IV)
Le rebut de la cour est re�u � la ville dans une ruelle, o� il d�fait le
magistrat m�me en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en
baudrier, les �carte et devient ma�tre de la place: il est �cout�, il
est aim�; on ne tient gu�re plus d'un moment contre une �charpe d'or et
une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les
ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait
envie: � quatre lieues de l�, il fait piti�.
30 (I)
Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une
femme de ville un homme de la cour.
31 (I)
� un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant,
qui parle de soi avec confiance et des autres avec m�pris, imp�tueux,
altier, entreprenant, sans moeurs ni probit�, de nul jugement et d'une
imagination tr�s libre, il ne lui manque plus, pour �tre ador� de bien
des femmes, que de beaux traits et la taille belle.
32 (I)
Est-ce en vue du secret, ou par un go�t hypocondre, que cette femme aime
un valet, cette autre un moine, et Dorinne son m�decin?
33 (VII)
Roscius entre sur la sc�ne de bonne gr�ce: oui, L�lie; et j'ajoute
encore qu'il a les jambes bien tourn�es, qu'il joue bien, et de longs
r�les, et que pour d�clamer parfaitement il ne lui manque, comme on le
dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de
l'agr�ment dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus
noble et la plus honn�te que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne
peut �tre � vous, il est � une autre; et quand cela ne serait pas ainsi,
il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit d�go�t� de
Messaline. Prenez Bathylle, L�lie: o� trouverez-vous, je ne dis pas dans
l'ordre des chevaliers, que vous d�daignez, mais m�me parmi les farceurs
un jeune homme qui s'�l�ve si haut en dansant, et qui passe mieux la
capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en
avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber � terre?
Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la
presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agr�e;
mais vous avez Dracon, le joueur de fl�te: nul autre de son m�tier
n'enfle plus d�cemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le
flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments
qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants
et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul
repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous
soupirez, L�lie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que
malheureusement on vous aurait pr�venue? Se serait-il enfin engag� �
C�sonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifi� une si grande foule
d'amants, je dirai m�me toute la fleur des Romains? � C�sonie, qui est
d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si s�rieuse?
Je vous plains, L�lie, si vous avez pris par contagion ce nouveau go�t
qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics,
et expos�s par leur condition � la vue des autres. Que ferez-vous,
lorsque le meilleur en ce genre vous est enlev�? Il reste encore Bronte,
le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse;
c'est un jeune homme qui a les �paules larges et la taille ramass�e, un
n�gre d'ailleurs, un homme noir.
34 (I)
Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un ma�on est
un ma�on; pour quelques autres plus retir�es, un ma�on est un homme, un
jardinier est un homme. Tout est tentation � qui la craint.
35 (I)
Quelques femmes donnent aux couvents et � leurs amants: galantes et
bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes
et des oratoires o� elles lisent des billets tendres, et o� personne ne
voit qu'elles ne prient point Dieu.
36 (VII)
Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus
complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus
appliqu�e � sa famille et � ses affaires, plus ardente et plus sinc�re
pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attach�e �
ses int�r�ts; qui aime moins les commodit�s de la vie; je ne dis pas qui
fasse des largesses � ses enfants qui sont d�j� riches, mais qui,
opulente elle-m�me et accabl�e du superflu, leur fournisse le
n�cessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui
soit plus exempte d'amour de soi-m�me et d'�loignement pour les autres;
qui soit plus libre de tous attachements humains? �Non, dites-vous, ce
n'est rien de toutes ces choses.� J'insiste, et je vous demande:
�Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige?� Je vous entends, c'est
une femme qui a un directeur.
37 (I)
Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une r�gle de
conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre?
38 (I)
Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre
si uniment qu'elle s'en puisse passer.
39 (I)
Si une femme pouvait dire � son confesseur, avec ses autres faiblesses,
celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son
entretien, peut-�tre lui serait-il donn� pour p�nitence d'y renoncer.
40 (V)
Je voudrais qu'il me f�t permis de crier de toute ma force � ces hommes
saints qui ont �t� autrefois bless�s des femmes: �Fuyez les femmes, ne
les dirigez point, laissez � d'autres le soin de leur salut.�
41 (I)
C'est trop contre un mari d'�tre coquette et d�vote; une femme devrait
opter.
42 (VI)
J'ai diff�r� � le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'�chappe, et
j'esp�re m�me que ma franchise sera utile � celles qui n'ayant pas assez
d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le
choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'�tonnement �
la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort
grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je pr�te l'oreille;
je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends
pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diam�tralement
oppos�es au bon esprit, au sens droit, � l'exp�rience des affaires du
monde, � la connaissance de l'homme, � la science de la religion et des
moeurs, pr�sument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de
l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant
capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du minist�re des
�mes, celui de tous le plus d�licat et le plus sublime; et si au
contraire ils se croient n�s pour un emploi si relev�, si difficile, et
accord� � si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en
cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire,
je le comprends encore moins.
Je vois bien que le go�t qu'il y a � devenir le d�positaire du secret
des familles, � se rendre n�cessaire pour les r�conciliations, �
procurer des commissions ou � placer des domestiques, � trouver toutes
les portes ouvertes dans les maisons des grands, � manger souvent � de
bonnes tables, � se promener en carrosse dans une grande ville, et �
faire de d�licieuses retraites � la campagne, � voir plusieurs personnes
de nom et de distinction s'int�resser � sa vie et � sa sant�, et �
m�nager pour les autres et pour soi-m�me tous les int�r�ts humains, je
vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le sp�cieux et
irr�pr�hensible pr�texte du soin des �mes, et sem� dans le monde cette
p�pini�re intarissable de directeurs.
43 (VI)
La d�votion vient � quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une
passion, ou comme le faible d'un certain �ge, ou comme un mode qu'il
faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de
jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles
allaient le lundi perdre leur argent chez Ism�ne, le mardi leur temps
chez Clim�ne, et le mercredi leur r�putation chez C�lim�ne; elles
savaient d�s la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour
d'apr�s et le lendemain; elles jouissaient tout � la fois du plaisir
pr�sent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhait�
de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'�tait alors leur
unique inqui�tude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se
trouvaient quelquefois � l'Op�ra, elles y regrettaient la com�die.
Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'aust�rit� et la retraite;
elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donn�s pour voir; elles ne
mettent plus leurs sens � aucun usage; et chose incroyable! elles
parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-m�mes, comme
assez mal des autres; il y a chez elles une �mulation de vertu et de
r�forme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne ha�ssent pas de
primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui
qu'elles viennent de quitter par politique ou par d�go�t. Elles se
perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne ch�re et par
l'oisivet�; et elles se perdent tristement par la pr�somption et par
l'envie.
44 (VII)
Si j'�pouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une
joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire;
si une prude, elle ne sera point emport�e; si une emport�e, elle
exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une
galante, elle le sera peut-�tre jusqu'� m'aimer; si une d�vote,
r�pondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu,
et qui se trompe elle-m�me?
45 (IV)
Une femme est ais�e � gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en
donne la peine. Un seul m�me en gouverne plusieurs; il cultive leur
esprit et leur m�moire, fixe et d�termine leur religion; il entreprend
m�me de r�gler leur coeur. Elles n'approuvent et ne d�sapprouvent, ne
louent et ne condamnent, qu'apr�s avoir consult� ses yeux et son visage.
Il est le d�positaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs
d�sirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les
fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les r�concilie avec
leurs maris, et il profite des interr�gnes. Il prend soin de leurs
affaires, sollicite leurs proc�s, et voit leurs juges; il leur donne son
m�decin, son marchand, ses ouvriers; il s'ing�re de les loger, de les
meubler, et il ordonne de leur �quipage. On le voit avec elles dans
leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que
dans leur banc � un sermon, et dans leur loge � la com�die; il fait avec
elles les m�mes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les
voyages; il a le plus commode appartement chez elles � la campagne. Il
vieillit sans d�choir de son autorit�: un peu d'esprit et beaucoup de
temps � perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les h�ritiers,
la bru, la ni�ce, les domestiques, tout en d�pend. Il a commenc� par se
faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si
n�cessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il �tait le
tyran h�ritent par sa mort de la libert�.
46 (V)
Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la
modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle
affectation, et qui ne s'est jamais d�mentie, a �t� de faire dire de
soi: On l'aurait prise pour une vestale.
47 (IV)
C'est dans les femmes une violente preuve d'une r�putation bien nette et
bien �tablie, qu'elle ne soit pas m�me effleur�e par la familiarit� de
quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente
qu'on a aux malignes explications, on ait recours � une tout autre
raison de ce commerce qu'� celle de la convenance des moeurs.
48 (VII)
Un comique outre sur la sc�ne ses personnages; un po�te charge ses
descriptions; un peintre qui fait d'apr�s nature force et exag�re une
passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure
au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne �
toutes les pi�ces qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de
volume que n'en ont celles de l'original: de m�me la pruderie est une
imitation de la sagesse.
Il y a une fausse modestie qui est vanit�, une fausse gloire qui est
l�g�ret�, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui
est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie.
Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de
conduite. Celle-l� suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison
et son coeur. L'une est s�rieuse et aust�re; l'autre est dans les
diverses rencontres pr�cis�ment ce qu'il faut qu'elle soit. La premi�re
cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche
fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne
cache ni l'�ge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au
contraire pallie les d�fauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la
jeunesse que plus piquante et la beaut� que plus p�rilleuse.
49 (VII)
Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas
savantes? Par quelles lois, par quels �dits, par quels rescrits leur
a-t-on d�fendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont
lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs
ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire �tablies elles-m�mes dans
cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beaut�, ou par une
certaine l�g�ret� qui les emp�che de suivre une longue �tude, ou par le
talent et le g�nie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
ou par les distractions que donnent les d�tails d'un domestique, ou par
un �loignement naturel des choses p�nibles et s�rieuses, ou par une
curiosit� toute diff�rente de celle qui contente l'esprit, ou par un
tout autre go�t que celui d'exercer leur m�moire? Mais � quelque cause
que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
aient sur eux cet avantage de moins.
On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
cisel�e artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort
recherch�; c'est une pi�ce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui
n'est pas d'usage, qui ne sert ni � la guerre ni � la chasse, non plus
qu'un cheval de man�ge, quoique le mieux instruit du monde.
Si la science et la sagesse se trouvent unies en un m�me sujet, je ne
m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage
ne songe gu�re � �tre savante, ou qu'une femme savante n'est gu�re sage,
vous avez d�j� oubli� ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont
d�tourn�es des sciences que par de certains d�fauts: concluez donc
vous-m�me que moins elles auraient de ces d�fauts, plus elles seraient
sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre � devenir
savante, ou qu'une femme savante, n'�tant telle que parce qu'elle aurait
pu vaincre beaucoup de d�fauts, n'en est que plus sage.
50 (I)
La neutralit� entre des femmes qui nous sont �galement amies,
quoiqu'elles aient rompu pour des int�r�ts o� nous n'avons nulle part,
est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les
perdre toutes deux.
51 (I)
Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants
que son argent.
52 (I)
Il est �tonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose
de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire
l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles
n'ont de leur sexe que les habits.
53 (I)
Les femmes sont extr�mes: elles sont meilleures ou pires que les hommes.
54 (I)
La plupart des femmes n'ont gu�re de principes; elles se conduisent par
le coeur, et d�pendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.
55 (IV)
Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les
hommes l'emportent sur elles en amiti�.
Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.
56 (V)
Il y a du p�ril � contrefaire. Lise, d�j� vieille, veut rendre une jeune
femme ridicule, et elle-m�me devient difforme; elle me fait peur. Elle
use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voil� aussi laide
qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque.
57 (VII)
On veut � la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit;
on veut � la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont
beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne
se sauve qu'� peine avec d'autres femmes.
58 (I)
Un homme est plus fid�le au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme
au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.
59 (I)
Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour
auquel l'int�r�t ou l'ambition n'ajoute quelque chose.
60 (I)
Il y a un temps o� les filles les plus riches doivent prendre parti;
elles n'en laissent gu�re �chapper les premi�res occasions sans se
pr�parer un long repentir: il semble que la r�putation des biens diminue
en elles avec celle de leur beaut�. Tout favorise au contraire une jeune
personne, jusques � l'opinion des hommes, qui aiment � lui accorder tous
les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.
61 (I)
Combien de filles � qui une grande beaut� n'a jamais servi qu'� leur
faire esp�rer une grande fortune!
62 (VII)
Les belles filles sont sujettes � venger ceux de leurs amants qu'elles
ont maltrait�s, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes
maris.
63 (IV)
La plupart des femmes jugent du m�rite et de la bonne mine d'un homme
par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un
ni l'autre � celui pour qui elles ne sentent rien.
64 (IV)
Un homme qui serait en peine de conna�tre s'il change, s'il commence �
vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le
ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude
�cole.
65 (IV)
Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une m�me personne, ou qui les
en d�tourne toujours, fait penser d'elle la m�me chose.
66 (IV)
Il co�te peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il co�te
encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent.
67 (I)
Il arrive quelquefois qu'une femme cache � un homme toute la passion
qu'elle sent pour lui, pendant que de son c�t� il feint pour elle toute
celle qu'il ne sent pas.
68 (I)
L'on suppose un homme indiff�rent, mais qui voudrait persuader � une
femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait
pas plus ais� d'imposer � celle dont il est aim� qu'� celle qui ne
l'aime point.
69 (I)
Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il
n'en ait pas ailleurs un v�ritable.
70 (I)
Un homme �clate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une
femme fait moins de bruit quand elle est quitt�e, et demeure longtemps
inconsolable.
71
(I) Les femmes gu�rissent de leur paresse par la vanit� ou par l'amour.
(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le pr�sage de
l'amour.
72 (IV)
Il est fort s�r qu'une femme qui �crit avec emportement est emport�e; il
est moins clair qu'elle soit touch�e. Il semble qu'une passion vive et
tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant int�r�t d'une
femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de
persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aim�e.
73 (VII)
Glyc�re n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites,
se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est
petit, � qui elle est s�v�re, qu'elle resserre dans leur ordre, sans
leur permettre rien de ce qui passe l'amiti�; elle est distraite avec
eux, leur r�pond par des monosyllabes, et semble chercher � s'en
d�faire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est
mieux gard�e et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et
d'H�niery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est re�ue, et � toutes
les heures; on l'embrasse � plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui
parle � l'oreille dans un cabinet o� elles sont seules; on a soi-m�me
plus de deux oreilles pour l'�couter; on se plaint � elle de tout autre
que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a
la confiance de tous les deux. L'on voit Glyc�re en partie carr�e au
bal, au th��tre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, o�
l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en liti�re sur la
route du grand faubourg, o� elle a un verger d�licieux, ou � la porte de
Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de
secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle para�t
ordinairement avec une coiffure plate et n�glig�e, en simple d�shabill�,
sans corps et avec des mules: elle est belle en cet �quipage, et il ne
lui manque que de la fra�cheur. On remarque n�anmoins sur elle une riche
attache, qu'elle d�robe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte,
elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms;
elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher �poux, et elle ne veut pas
d�coucher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques
billets qu'il faut �crire. Un affranchi vient lui parler en secret;
c'est Parm�non, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du
ma�tre et la jalousie des domestiques. Qui � la v�rit� fait mieux
conna�tre des intentions, et rapporte mieux une r�ponse que Parm�non?
qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte
secr�te avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit
escalier? qui fait mieux sortir par o� l'on est entr�?
74 (I)
Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne � son humeur et � sa
complexion, qui ne cache aucun de ses d�fauts, et se montre au contraire
par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop n�glig� dans son
ajustement, brusque dans ses r�ponses, incivil, froid et taciturne, peut
esp�rer de d�fendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de
son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance,
les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.
75 (VII)
Un mari n'a gu�re un rival qui ne soit de sa main, et comme un pr�sent
qu'il a autrefois fait � sa femme. Il le loue devant elle de ses belles
dents et de sa belle t�te; il agr�e ses soins; il re�oit ses visites; et
apr�s ce qui lui vient de son cru, rien ne lui para�t de meilleur go�t
que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne � souper,
et il dit aux convi�s: �Go�tez bien cela; il est de L�andre, et il ne me
co�te qu'un grand merci.�
76 (VI)
Il y a telle femme qui an�antit ou qui enterre son mari au point qu'il
n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il
plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'� montrer l'exemple
d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est d� ni
douaire ni conventions; mais � cela pr�s, et qu'il n'accouche pas, il
est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une
m�me maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai
seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le r�tisseur et le
cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soup�. Ils n'ont
souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas m�me le nom: ils
vivent � la romaine ou � la grecque; chacun a le sien; et ce n'est
qu'avec le temps, et apr�s qu'on est initi� au jargon d'une ville, qu'on
sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt ann�es le mari de Mme
L...
77 (VII)
Telle autre femme, � qui le d�sordre manque pour mortifier son mari, y
revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a
apport�e, par les charmes de sa beaut�, par son m�rite, par ce que
quelques-uns appellent vertu.
78 (VII)
Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles emp�chent un mari de se
repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver
heureux celui qui n'en a point.
79 (IV)
Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on
r�cite, on r�p�te, on est si touch�e de la mort de son mari, qu'on n'en
oublie pas la moindre circonstance.
80 (I)
Ne pourrait-on point d�couvrir l'art de se faire aimer de sa femme?
81 (IV)
Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit
aimer.
Il y avait � Smyrne une tr�s belle fille qu'on appelait �mire, et qui
�tait moins connue dans toute la ville par sa beaut� que par la s�v�rit�
de ses moeurs, et surtout par l'indiff�rence qu'elle conservait pour tous
les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun p�ril, et sans
d'autres dispositions que celles o� elle se trouvait pour ses amies ou
pour ses fr�res. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les
folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et
celles qu'elle avait vues elle-m�me, elle ne les pouvait comprendre:
elle ne connaissait que l'amiti�. Une jeune et charmante personne, � qui
elle devait cette exp�rience la lui avait rendue si douce qu'elle ne
pensait qu'� la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment
elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la
confiance, dont elle �tait si contente. Elle ne parlait que
d'Euphrosyne: c'�tait le nom de cette fid�le amie, et tout Smyrne ne
parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amiti� passait en proverbe.
�mire avait deux fr�res qui �taient jeunes, d'une excellente beaut�, et
dont toutes les femmes de la ville �taient �prises; et il est vrai
qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses fr�res. Il y eut un
pr�tre de Jupiter, qui avait acc�s dans la maison de son p�re, � qui
elle plut, qui osa le lui d�clarer, et ne s'attira que du m�pris. Un
vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens,
avait eu la m�me audace, eut aussi la m�me aventure. Elle triomphait
cependant; et c'�tait jusqu'alors au milieu de ses fr�res, d'un pr�tre
et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel
voulut l'exposer � de plus fortes �preuves, qui ne servirent n�anmoins
qu'� la rendre plus vaine, et qu'� l'affermir dans la r�putation d'une
fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes
lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute
la passion, le premier, dans un transport amoureux, se per�a le sein �
ses pieds; le second, plein de d�sespoir de n'�tre pas �cout�, alla se
faire tuer � la guerre de Cr�te et le troisi�me mourut de langueur et
d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce
vieillard qui avait �t� si malheureux dans ses amours s'en �tait gu�ri
par des r�flexions sur son �ge et sur le caract�re de la personne � qui
il voulait plaire: il d�sira de continuer de la voir, et elle le
souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui �tait jeune, d'une
physionomie agr�able, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit
avec int�r�t; et comme il se tut beaucoup en la pr�sence de son p�re,
elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et d�sira qu'il en e�t eu
davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la
regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beaut�, elle
fut surprise et comme indign�e qu'un homme si bien fait et si spirituel
ne f�t pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le
voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle �tait
belle; et �mire si indiff�rente, devenue jalouse, comprit que Ct�siphon
�tait persuad� de ce qu'il disait, et que non seulement �tait galant,
mais m�me qu'il �tait tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre
avec son amie. Elle d�sira de les voir ensemble une seconde fois pour
�tre plus �claircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus
qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soup�ons en certitude. Elle
s'�loigne d'Euphrosyne, ne lui conna�t plus le m�rite qui l'avait
charm�e, perd le go�t de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce
changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de
l'amiti�. Ct�siphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment,
songent � s'�pouser, s'�pousent. La nouvelle s'en r�pand par toute la
ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare
de se marier � ce qu'ils aimaient. �mire l'apprend, et s'en d�sesp�re.
Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul
plaisir de revoir Ct�siphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa
femme, et trouve une ma�tresse dans une nouvelle �pouse; il ne voit dans
�mire que l'amie d'une personne qui lui est ch�re. Cette fille
infortun�e perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit;
son esprit s'�gare; elle prend son fr�re pour Ct�siphon, et elle lui
parle comme � un amant; elle se d�trompe, rougit de son �garement; elle
retombe bient�t dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les
conna�t plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa
folie. Elle a des intervalles o� sa raison lui revient, et o� elle g�mit
de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fi�re et si
insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie.
Du coeur
1 (I)
Il y a un go�t dans la pure amiti� o� ne peuvent atteindre ceux qui sont
n�s m�diocres.
2 (I)
L'amiti� peut subsister entre des gens de diff�rents sexes, exempte m�me
de toute grossi�ret�. Une femme cependant regarde toujours un homme
comme un homme; et r�ciproquement un homme regarde une femme comme une
femme. Cette liaison n'est ni passion ni amiti� pure: elle fait une
classe � part.
3(I)
L'amour na�t brusquement, sans autre r�flexion, par temp�rament ou par
faiblesse: un trait de beaut� nous fixe, nous d�termine. L'amiti� au
contraire se forme peu � peu, avec le temps, par la pratique, par un
long commerce. Combien d'esprit, de bont� de coeur, d'attachement, de
services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs
ann�es bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou
une belle main!
4 (IV)
Le temps, qui fortifie les amiti�s, affaiblit l'amour.
5 (IV)
Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-m�me, et quelquefois par les
choses qui semblent le devoir �teindre, par les caprices, par les
rigueurs, par l'�loignement, par la jalousie. L'amiti� au contraire a
besoin de secours: elle p�rit faute de soins, de confiance et de
complaisance.
6 (IV)
Il est plus ordinaire de voir un amour extr�me qu'une parfaite amiti�.
7 (IV)
L'amour et l'amiti� s'excluent l'un l'autre.
8 (IV)
Celui qui a eu l'exp�rience d'un grand amour n�glige l'amiti�; et celui
qui est �puis� sur l'amiti� n'a encore rien fait pour l'amour.
9 (IV)
L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte
amiti� qu'� un amour faible.
10 (IV)
Rien ne ressemble mieux � une vive amiti�, que ces liaisons que
l'int�r�t de notre amour nous fait cultiver.
11 (IV)
L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la premi�re; les amours qui
suivent sont moins involontaires.
12 (IV)
L'amour qui na�t subitement est le plus long � gu�rir.
13 (IV)
L'amour qui cro�t peu � peu et par degr�s ressemble trop � l'amiti� pour
�tre une passion violente.
14 (IV)
Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne
fait, ne c�de en amour qu'� celui qui aime plus qu'il ne voudrait.
15 (IV)
Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer
quelqu'un plus que soi-m�me, � qui ferai-je plus de plaisir, ou � ceux
qui aiment, ou � ceux qui sont aim�s?
16 (I)
Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y r�ussir: ils
cherchent leur d�faite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi
parler, ils sont contraints de demeurer libres.
17 (IV)
Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent
bient�t chacun de leur part � s'aimer moins, et ensuite � ne s'aimer
plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette
rupture, il n'est pas ais� de le d�cider. Les femmes accusent les hommes
d'�tre volages, et les hommes disent qu'elles sont l�g�res.
18 (IV)
Quelque d�licat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que
dans l'amiti�.
19 (IV)
C'est une vengeance douce � celui qui aime beaucoup de faire, par tout
son proc�d�, d'une personne ingrate une tr�s ingrate.
20 (IV)
Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les
moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait
plus de souhaits � faire.
21 (IV)
S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui
ait �t� indiff�rente, quelques importants services qu'elle nous rende
dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'�tre ingrat.
22 (IV)
Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de go�t et d'amiti�
pour la personne qui nous oblige.
23 (IV)
�tre avec des gens qu'on aime, cela suffit; r�ver, leur parler, ne leur
parler point, penser � eux, penser � des choses plus indiff�rentes, mais
aupr�s d'eux, tout est �gal.
24 (IV)
Il n'y a pas si loin de la haine � l'amiti� que de l'antipathie.
25 (IV)
Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie � l'amour qu'�
l'amiti�.
26 (IV)
L'on confie son secret dans l'amiti�; mais il �chappe dans l'amour.
L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui
qui a le coeur n'a pas besoin de r�v�lation ou de confiance; tout lui est
ouvert.
27 (IV)
L'on ne voit dans l'amiti� que les d�fauts qui peuvent nuire � nos amis.
L'on ne voit en amour de d�fauts dans ce qu'on aime que ceux dont on
souffre soi-m�me.
28 (I)
Il n'y a qu'un premier d�pit en amour, comme la premi�re faute dans
l'amiti�, dont on puisse faire un bon usage.
29 (IV)
Il semble que, s'il y a un soup�on injuste, bizarre et sans fondement,
qu'on ait une fois appel� jalousie, cette autre jalousie qui est un
sentiment juste, naturel, fond� en raison et sur l'exp�rience,
m�riterait un autre nom.
Le temp�rament a beaucoup de part � la jalousie, et elle ne suppose pas
toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent
amour sans d�licatesse.
Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la d�licatesse. L'on
souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres.
Celles qui ne nous m�nagent sur rien, et ne nous �pargnent nulles
occasions de jalousie, ne m�riteraient de nous aucune jalousie, si l'on
se r�glait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur.
30 (IV)
Les froideurs et les rel�chements dans l'amiti� ont leurs causes. En
amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'�tre
trop aim�s.
31 (IV)
L'on n'est pas plus ma�tre de toujours aimer qu'on l'a �t� de ne pas
aimer.
32 (IV)
Les amours meurent par le d�go�t, et l'oubli les enterre.
33 (IV)
Le commencement et le d�clin de l'amour se font sentir par l'embarras o�
l'on est de se trouver seuls.
34 (IV)
Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est born�, et que le coeur a
ses limites.
C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de
gu�rir.
On gu�rit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours
pleurer et toujours aimer.
35 (IV)
Il devrait y avoir dans le coeur des sources in�puisables de douleur pour
de certaines pertes. Ce n'est gu�re par vertu ou par force d'esprit que
l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure am�rement, et l'on est
sensiblement touch�; mais l'on est ensuite si faible ou si l�ger que
l'on se console.
36 (IV)
Si une laide se fait aimer, ce ne peut �tre qu'�perdument; car il faut
que ce soit ou par une �trange faiblesse de son amant, ou par de plus
secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beaut�.
37 (IV)
L'on est encore longtemps � se voir par habitude, et � se dire de bouche
que l'on s'aime, apr�s que les mani�res disent qu'on ne s'aime plus.
38 (IV)
Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec
les scrupules, qu'il s'aigrit par les r�flexions et les retours que l'on
fait pour s'en d�livrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa
passion pour l'affaiblir.
39 (IV)
L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le
malheur de ce qu'on aime.
40 (I)
Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce
que l'on hait.
41 (IV)
Quelque d�sint�ressement qu'on ait � l'�gard de ceux qu'on aime, il faut
quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la g�n�rosit� de recevoir.
Celui-l� peut prendre, qui go�te un plaisir aussi d�licat � recevoir que
son ami en sent � lui donner.
42 (V)
Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni c�der �
l'importunit� ou � la n�cessit� de ceux qui nous demandent.
43 (IV)
Si l'on a donn� � ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il
n'y a plus d'occasions o� l'on doive songer � ses bienfaits.
44 (V)
On a dit en latin qu'il co�te moins cher de ha�r que d'aimer, ou si l'on
veut, que l'amiti� est plus � charge que la haine. Il est vrai qu'on est
dispens� de donner � ses ennemis; mais ne co�te-t-il rien de s'en
venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal � ce que l'on hait,
l'est-il moins de faire du bien � ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et
p�nible de ne lui en point faire?
45 (I)
Il y a du plaisir � rencontrer les yeux de celui � qui l'on vient de
donner.
46 (V)
Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un
indigne, ne change pas de nom, et s'il m�ritait plus de reconnaissance.
47 (VII)
La lib�ralit� consiste moins � donner beaucoup qu'� donner � propos.
48 (V)
S'il est vrai que la piti� ou la compassion soit un retour vers
nous-m�mes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils
de nous si peu de soulagement dans leurs mis�res?
Il vaut mieux s'exposer � l'ingratitude que de manquer aux mis�rables.
49 (V)
L'exp�rience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la
duret� pour les autres n'est qu'un seul et m�me vice.
50 (V)
Un homme dur au travail et � la peine, inexorable � soi-m�me, n'est
indulgent aux autres que par un exc�s de raison.
51 (V)
Quelque d�sagr�ment qu'on ait � se trouver charg� d'un indigent, l'on
go�te � peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre
suj�tion: de m�me, la joie que l'on re�oit de l'�l�vation de son ami est
un peu balanc�e par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous
ou s'�galer � nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-m�me; car l'on
veut des d�pendants, et qu'il n'en co�te rien; l'on veut aussi le bien
de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en r�jouir que
l'on commence.
52 (VII)
On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses
services: rien ne co�te qu'� tenir parole.
53 (IV)
C'est assez pour soi d'un fid�le ami; c'est m�me beaucoup de l'avoir
rencontr�: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.
54 (IV)
Quand on a assez fait aupr�s de certaines personnes pour avoir d� se les
acqu�rir, si cela ne r�ussit point, il y a encore une ressource, qui est
de ne plus rien faire.
55 (V)
Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour �tre nos amis, et
vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni
selon la nature de la haine, ni selon les r�gles de l'amiti�; ce n'est
point une maxime morale, mais politique.
56 (V)
On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus,
pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si s�rs
et d'une si exacte probit�, que venant � cesser de l'�tre, ils se
veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme
ennemis.
57 (IV)
Il est doux de voir ses amis par go�t et par estime; il est p�nible de
les cultiver par int�r�t; c'est solliciter.
58 (VII)
Il faut briguer la faveur de ceux � qui l'on veut du bien, plut�t que de
ceux de qui l'on esp�re du bien.
59 (IV)
On ne vole point des m�mes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des
choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de libert� � suivre
ses caprices, et tout au contraire de servitude � courir pour son
�tablissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler
peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherch�.
60 (V)
Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin
de se d�sesp�rer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui
d�sire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en
�tre assez r�compens� par le succ�s.
61 (VII)
Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si d�termin�ment
une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce
qu'il faut faire pour la manquer.
62 (IV)
Les choses les plus souhait�es n'arrivent point; ou si elles arrivent,
ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances o� elles auraient
fait un extr�me plaisir.
63 (IV)
Il faut rire avant que d'�tre heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
64 (I)
La vie est courte, si elle ne m�rite ce nom que lorsqu'elle est
agr�able, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on
passe avec ce qui pla�t, l'on ferait � peine d'un grand nombre d'ann�es
une vie de quelques mois.
65 (I)
Qu'il est difficile d'�tre content de quelqu'un!
66 (V)
On ne pourrait se d�fendre de quelque joie � voir p�rir un m�chant
homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui
tout ce qu'on en peut esp�rer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort
enfin arrive, mais dans une conjoncture o� nos int�r�ts ne nous
permettent pas de nous en r�jouir: il meurt trop t�t ou trop tard.
67 (IV)
Il est p�nible � un homme fier de pardonner � celui qui le surprend en
faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fiert� ne s'adoucit que
lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort.
68 (I)
Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes � qui nous
faisons du bien, de m�me nous ha�ssons violemment ceux que nous avons
beaucoup offens�s.
69 (I)
Il est �galement difficile d'�touffer dans les commencements le
sentiment des injures et de le conserver apr�s un certain nombre
d'ann�es.
70 (VII)
C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe � s'en
venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge
point.
71
(V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse � se laisser
gouverner.
(VII) Il ne faut pas penser � gouverner un homme tout d'un coup, et sans
autre pr�paration, dans une affaire importante et qui serait capitale �
lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par
caprice: il faut tenter aupr�s de lui les petites choses, et de l� le
progr�s jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus
dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la
campagne ou retourner � la ville, qui finit par lui dicter un testament
o� il r�duit son fils � la l�gitime.
(VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la
main l�g�re, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa
d�pendance.
(VII) Tels se laissent gouverner jusqu'� un certain point, qui au del�
sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout � coup la route
de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni
industrie ne les peuvent dompter: avec cette diff�rence que quelques-uns
sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par
temp�rament et par humeur.
(VII) Il se trouve des hommes qui n'�coutent ni la raison ni les bons
conseils, et qui s'�garent volontairement par la crainte qu'ils ont
d'�tre gouvern�s.
(VII) D'autres consentent d'�tre gouvern�s par leurs amis en des choses
presque indiff�rentes, et s'en font un droit de les gouverner � leur
tour en des choses graves et de cons�quence.
(VII) Drance veut passer pour gouverner son ma�tre, qui n'en croit rien,
non plus que le public; parler sans cesse � un grand que l'on sert, en
des lieux et en des temps o� il convient le moins, lui parler �
l'oreille ou en des termes myst�rieux, rire jusqu'� �clater en sa
pr�sence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui
parlent, d�daigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre
impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture
trop libre, figurer avec lui le dos appuy� � une chemin�e, le tirer par
son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des
libert�s, marquent mieux un fat qu'un favori.
(VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche � gouverner
les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours.
(VII) Je ne ha�rais pas d'�tre livr� par la confiance � une personne
raisonnable, et d'en �tre gouvern� en toutes choses, et absolument, et
toujours: je serais s�r de bien faire, sans avoir le soin de d�lib�rer;
je jouirais de la tranquillit� de celui qui est gouvern� par la raison.
72 (V)
Toutes les passions sont menteuses: elles se d�guisent autant qu'elles
le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent � elles-m�mes. Il n'y a
point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et
qui ne s'en aide.
73 (IV)
On ouvre un livre de d�votion, et il touche; on en ouvre un autre qui
est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul
concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?
74 (V)
Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et
de leur vanit�. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide,
calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de
la cacher.
75 (V)
Le cas n'arrive gu�re o� l'on puisse dire: �J'�tais ambitieux�; ou on ne
l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient o� l'on avoue que
l'on a aim�.
76 (V)
Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se
trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils
meurent.
77 (IV)
Rien ne co�te moins � la passion que de se mettre au-dessus de la
raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'int�r�t.
78 (I)
L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par
l'esprit.
79 (I)
Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et
�lev�es, que nous devons moins � la force de notre esprit qu'� la bont�
de notre naturel.
80 (I)
Il n'y a gu�re au monde un plus bel exc�s que celui de la
reconnaissance.
81 (IV)
Il faut �tre bien d�nu� d'esprit, si l'amour, la malignit�, la n�cessit�
n'en font pas trouver.
82 (I)
Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et o�
l'on aimerait � vivre.
Il me semble que l'on d�pend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la
passion, le go�t et les sentiments.
83 (IV)
Ceux qui font bien m�riteraient seuls d'�tre envi�s, s'il n'y avait
encore un meilleur parti � prendre, qui est de faire mieux: c'est une
douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.
84 (I)
Quelques-uns se d�fendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux
faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit.
85 (I)
Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si
tendres engagements que l'on nous d�fend, qu'il est naturel de d�sirer
du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent �tre
surpass�s que par celui de savoir y renoncer par vertu.
De la soci�t� et de la conversation
1 (I)
Un caract�re bien fade est celui de n'en avoir aucun.
2 (I)
C'est le r�le d'un sot d'�tre importun: un homme habile sent s'il
convient ou s'il ennuie; il sait dispara�tre le moment qui pr�c�de celui
o� il serait de trop quelque part.
3 (I)
L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de
cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pi�ce rare; � un homme
qui est n� tel, il est encore fort d�licat d'en soutenir longtemps le
personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse
estimer.
4 (I)
Il a beaucoup d'esprits obsc�nes, encore plus de m�disants ou de
satiriques, peu de d�licats. Pour badiner avec gr�ce, et rencontrer
heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de mani�res, trop
de politesse, et m�me trop de f�condit�: c'est cr�er que de railler
ainsi, et faire quelque chose de rien.
5 (IV)
Si l'on faisait une s�rieuse attention � tout ce qui se dit de froid, de
vain de pu�ril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de
parler ou d'�couter, et l'on se condamnerait peut-�tre � un silence
perp�tuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours
inutiles. Il faut donc s'accommoder � tous les esprits, permettre comme
un mal n�cessaire le r�cit des fausses nouvelles, les vagues r�flexions
sur le gouvernement pr�sent, ou sur l'int�r�t des princes, le d�bit des
beaux sentiments, et qui reviennent toujours les m�mes; il faut laisser
Aronce parler proverbe, et M�linde parler de soi, de ses vapeurs, de ses
migraines et de ses insomnies.
6 (IV)
L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de
commerce que l'on a avec eux, vous d�go�tent par leurs ridicules
expressions, par la nouveaut�, et j'ose dire par l'impropri�t� des
termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne
se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et � qui ils font
signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu
intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni
l'usage, mais leur bizarre g�nie, que l'envie de toujours plaisanter, et
peut-�tre de briller, tourne insensiblement � un jargon qui leur est
propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un
langage si extravagant d'un geste affect� et d'une prononciation qui est
contrefaite. Tous sont contents d'eux-m�mes et de l'agr�ment de leur
esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient enti�rement d�nu�s;
mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en
souffre.
7 (V)
Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de
recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis,
me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: �Il fait froid�? Vous
voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: �Il pleut, il
neige.� Vous me trouvez bon visage, et vous d�sirez de m'en f�liciter;
dites: �Je vous trouve bon visage.�
--Mais, r�pondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs
qui ne pourrait pas en dire autant?--Qu'importe, Acis? Est-ce un si
grand mal d'�tre entendu quand on parle, et de parler comme tout le
monde? Une chose vous manque, Acis, � vous et � vos semblables les
diseurs de phoebus; vous ne vous en d�fiez point, et je vais vous jeter
dans l'�tonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas
tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir
plus que les autres; voil� la source de votre pompeux galimatias, de vos
phrases embrouill�es, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous
abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par
votre habit, et vous dis � l'oreille: �Ne songez point � avoir de
l'esprit, n'en ayez point, c'est votre r�le; ayez, si vous pouvez, un
langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun
esprit peut-�tre alors croira-t-on que vous en avez.�
8 (IV)
Qui peut se promettre d'�viter dans la soci�t� des hommes la rencontre
de certains esprits vains, l�gers, familiers, d�lib�r�s, qui sont
toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les
autres �coutent? On les entend de l'antichambre; on entre impun�ment et
sans craindre de les interrompre: ils continuent leur r�cit sans la
moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le
rang le m�rite des personnes qui composent le cercle; ils font taire
celui qui commence � conter une nouvelle, pour la dire de leur fa�on,
qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de
Conchini, qu'ils ne connaissent point, � qui ils n'ont jamais parl�, et
qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils
s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifi� de l'assembl�e,
pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils
ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques
noms pour d�guiser l'histoire qu'ils racontent, et pour d�tourner les
applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses
qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur
parole y est engag�e, c'est le dernier secret, c'est un myst�re, outre
que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez
apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes.
9 (VIII)
Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme
universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire
ou de para�tre ignorer quelque chose. On parle � la table d'un grand
d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'�te � ceux qui allaient
dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette r�gion lointaine comme
s'il en �tait originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des
femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il r�cite des
historiettes qui y sont arriv�es; il les trouve plaisantes, et il en rit
le premier jusqu'� �clater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et
lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias
ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: �Je
n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je
l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu �
Paris depuis quelques jours, que je connais famili�rement, que j'ai fort
interrog�, et qui ne m'a cach� aucune circonstance.� Il reprenait le fil
de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commenc�e,
lorsque l'un des convi�s lui dit: �C'est Sethon � qui vous parlez,
lui-m�me, et qui arrive de son ambassade.�
10 (IV)
Il y a un parti � prendre, dans les entretiens, entre une certaine
paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous
jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises
demandes ou de sottes r�ponses, et une attention importune qu'on a au
moindre mot qui �chappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un
myst�re que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la
subtilit�, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.
11 (IV)
�tre infatu� de soi, et s'�tre fortement persuad� qu'on a beaucoup
d'esprit, est un accident qui n'arrive gu�re qu'� celui qui n'en a
point, ou qui en a peu. Malheur pour lors � qui est expos� � l'entretien
d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer!
combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un
temps, et que bient�t on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est
moins pour l'apprendre � ceux qui l'�coutent, que pour avoir le m�rite
de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains;
il fait penser les gens � sa mani�re, leur met en la bouche ses petites
fa�ons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe
ensuite en des parenth�ses, qui peuvent passer pour �pisodes, mais qui
font oublier le gros de l'histoire, et � lui qui vous parle, et � vous
qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne
survenait heureusement pour d�ranger le cercle, et faire oublier la
narration?
12 (V)
J'entends Th�odecte de l'antichambre; il grossit sa voix � mesure qu'il
s'approche; le voil� entr�: il rit, il crie, il �clate; on bouche ses
oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les
choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne
revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanit�s et des
sottises. Il a si peu d'�gard au temps, aux personnes, aux biens�ances,
que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il
n'est pas encore assis qu'il a, � son insu, d�soblig� toute l'assembl�e.
A-t-on servi, il se met le premier � table et dans la premi�re place;
les femmes sont � sa droite et � gauche. Il mange, il boit, il conte, il
plaisante, il interrompt tout � la fois. Il n'a nul discernement des
personnes, ni du ma�tre, ni des convi�s; il abuse de la folle d�f�rence
qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthyd�me qui donne le repas? Il
rappelle � soi toute l'autorit� de la table; et il y a un moindre
inconv�nient � la lui laisser enti�re qu'� la lui disputer. Le vin et
les viandes n'ajoutent rien � son caract�re. Si l'on joue, il gagne au
jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont
pour lui: il n'y a sorte de fatuit�s qu'on ne lui passe. Je c�de enfin
et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Th�odecte, et ceux
qui le souffrent.
13 (VII)
Tro�le est utile � ceux qui ont trop de bien: il leur �te l'embarras du
superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des
contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de
craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il
devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bient�t il
les r�gle et les ma�trise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une
maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on pr�vient, dont on
devine les d�cisions. Il dit de cet esclave: �Il faut le punir�, et on
le fouette; et de cet autre: �Il faut l'affranchir�, et on l'affranchit.
L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui d�plaire: il
est cong�di�. Le ma�tre est heureux, si Tro�le lui laisse sa femme et
ses enfants. Si celui-ci est � table, et qu'il prononce d'un mets qu'il
est friand, le ma�tre et les convi�s, qui en mangeaient sans r�flexion,
le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire
d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commen�aient � le go�ter,
n'osant avaler le morceau qu'ils ont � la bouche, ils le jettent �
terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage
avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le
cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne:
c'est l� qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle
son valet, qu'il re�oit ses ouvriers, et qu'il remet ses cr�anciers. Il
r�gente, il domine dans une salle; il y re�oit la cour et les hommages
de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au ma�tre que
par Tro�le. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui
agr�e, il ride son front et il d�tourne sa vue; si on l'aborde, il ne se
l�ve pas; si l'on s'assied aupr�s de lui, il s'�loigne; si on lui parle,
il ne r�pond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre
chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les
�tages, ou il se lancerait par une fen�tre, plut�t que de se laisser
joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il
d�sapprouve. L'un et l'autre sont agr�ables en Tro�le, et il s'en est
servi heureusement pour s'insinuer ou pour conqu�rir. Tout devient, avec
le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se
soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont
commenc� � le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de
ses m�ditations et de sa taciturnit� pour contredire, et que m�me pour
critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin
d'attendre de lui qu'il d�f�re � vos sentiments, qu'il soit complaisant,
qu'il vous loue, vous n'�tes pas s�r qu'il aime toujours votre
approbation, ou qu'il souffre votre complaisance.
14 (IV)
Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a plac� aupr�s de vous
dans une voiture publique, � une f�te ou � un spectacle; et il ne vous
co�tera bient�t pour le conna�tre que de l'avoir �cout�: vous saurez son
nom, sa demeure, son pays, l'�tat de son bien, son emploi, celui de son
p�re, la famille dont est sa m�re, sa parent�, ses alliances, les armes
de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un ch�teau, de
beaux meubles, des valets, et un carrosse.
15 (I)
Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pens�. Il y en a
d'autres qui ont une fade attention � ce qu'ils disent, et avec qui l'on
souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont
comme p�tris de phrases et de petits tours d'expression, concert�s dans
leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne
hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet
du monde; rien d'heureux ne leur �chappe, rien ne coule de source et
avec libert�: ils parlent proprement et ennuyeusement.
16 (I)
L'esprit de la conversation consiste bien moins � en montrer beaucoup
qu'� en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien
content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes
n'aiment point � vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins �
�tre instruits, et m�me r�jouis, qu'� �tre go�t�s et applaudis; et le
plaisir le plus d�licat est de faire celui d'autrui.
17 (I)
Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni
dans nos �crits; elle ne produit souvent que des id�es vaines et
pu�riles, qui ne servent point � perfectionner le go�t et � nous rendre
meilleurs: nos pens�es doivent �tre prises dans le bon sens et la droite
raison, et doivent �tre un effet de notre jugement.
18 (I)
C'est une grande mis�re que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien
parler, ni assez de jugement pour se taire. Voil� le principe de toute
impertinence.
19 (IV)
Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est
mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et
de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un
ton d�cisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est
ex�crable, ou qu'elle est miraculeuse.
20 (I)
Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que
l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus
indiff�rentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honn�te homme
qui dit oui et non m�rite d'�tre cru: son caract�re jure pour lui, donne
cr�ance � ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.
21 (I)
Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probit�, qu'il
ne nuit � personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui
arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas m�me contrefaire
l'homme de bien.
Un homme de bien ne saurait emp�cher par toute sa modestie qu'on ne dise
de lui ce qu'un malhonn�te homme sait dire de soi.
22 (V)
Cl�on parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais
il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.
23 (V)
Il y a parler bien, parler ais�ment, parler juste, parler � propos.
C'est p�cher contre ce dernier genre que de s'�tendre sur un repas
magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont r�duits �
�pargner leur pain; de dire merveilles de sa sant� devant des infirmes;
d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un
homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur
devant des mis�rables: cette conversation est trop forte pour eux, et la
comparaison qu'ils font alors de leur �tat au v�tre est odieuse.
24 (VII)
�Pour vous, dit Euthyphron, vous �tes riche, ou vous devez l'�tre: dix
mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est
doux, et l'on est heureux � moins�, pendant que lui qui parle ainsi a
cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moiti�
de ce qu'il m�rite. Il vous taxe, il vous appr�cie, il fixe votre
d�pense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle
m�me o� il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est
pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si
d�sobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons.
25 (V)
Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par
l'habitude qu'il a � la flatterie et � l'exag�ration, congratule
Th�od�me sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a
pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son
g�nie, de son geste, et surtout de la fid�lit� de sa m�moire; et il est
vrai que Th�od�me est demeur� court.
26 (IV)
L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et
sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous exp�dient, pour ainsi
dire, en peu de paroles, et ne songent qu'� se d�gager de vous; on leur
parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins
impertinents que ceux qui vous arr�tent seulement pour vous ennuyer: ils
sont peut-�tre moins incommodes.
27 (V)
Parler et offenser, pour de certaines gens, est pr�cis�ment la m�me
chose. Ils sont piquants et amers; leur style est m�l� de fiel et
d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur d�coulent des l�vres
comme leur salive. Il leur serait utile d'�tre n�s muets ou stupides: ce
qu'ils ont de vivacit� et d'esprit leur nuit davantage que ne fait �
quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de
r�pliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils
frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les pr�sents,
sur les absents; ils heurtent de front et de c�t�, comme des b�liers:
demande-t-on � des b�liers qu'ils n'aient pas de cornes? De m�me
n'esp�re-t-on pas de r�former par cette peinture des naturels si durs,
si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi
loin qu'on les d�couvre, est de les fuir de toute sa force et sans
regarder derri�re soi.
28 (V)
Il y a des gens d'une certaine �toffe ou d'un certain caract�re avec qui
il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le
moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas m�me permis d'avoir
raison.
29 (V)
Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont
l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont
assist� ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou
par un temp�rament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de
condamner tous les deux: le�on importante, motif pressant et
indispensable de fuir � l'orient quand le fat est � l'occident, pour
�viter de partager avec lui le m�me tort.
30 (V)
Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer
avant qu'il me salue, sans m'avilir � ses yeux, et sans tremper dans la
bonne opinion qu'il a de lui-m�me. Montaigne dirait: �Je veux avoir mes
coud�es franches, et estre courtois et affable � mon point, sans remords
ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et
aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve
� ma rencontre. Quand il m'est �gal, et qu'il ne m'est point ennemy,
j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et
sant�, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus
ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive.
Celuy-l� me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes
et fa�ons d'agir, me tire de cette libert� et franchise. Comment me
ressouvenir tout � propos, et d'aussi loin que je vois cet homme,
d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que
je crois le valoir bien et au del�? pour cela de me ramentevoir de mes
bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire
la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout
capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit
succed� une premi�re fois, je ne laisserois de flechir et me dementir �
une seconde t�che: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque �
estre fier.�
31 (IV)
Avec de la vertu, de la capacit�, et une bonne conduite, l'on peut �tre
insupportable. Les mani�res, que l'on n�glige comme de petites choses,
sont souvent ce qui fait que les hommes d�cident de vous en bien ou en
mal: une l�g�re attention � les avoir douces et polies pr�vient leurs
mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour �tre cru fier, incivil,
m�prisant, d�sobligeant: il faut encore moins pour �tre estim� tout le
contraire.
32
(IV) La politesse n'inspire pas toujours la bont�, l'�quit�, la
complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et
fait para�tre l'homme au dehors comme il devrait �tre int�rieurement.
(I) L'on peut d�finir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la
pratique: elle suit l'usage et les coutumes re�ues; elle est attach�e
aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la m�me dans les
deux sexes, ni dans les diff�rentes conditions; l'esprit tout seul ne la
fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y
perfectionne. Il y a des temp�raments qui ne sont susceptibles que de la
politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents,
ou � une vertu solide. Il est vrai que les mani�res polies donnent cours
au m�rite, et le rendent agr�able; et qu'il faut avoir de bien �minentes
qualit�s pour se soutenir sans la politesse.
(I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention �
faire que par nos paroles et par nos mani�res les autres soient contents
de nous et d'eux-m�mes.
33 (I)
C'est une faute contre la politesse que de louer immod�r�ment, en
pr�sence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument,
quelque autre personne qui a ces m�mes talents; comme devant ceux qui
vous lisent leurs vers, un autre po�te.
34 (IV)
Dans les repas ou les f�tes que l'on donne aux autres, dans les pr�sents
qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a
faire bien, et faire selon leur go�t: le dernier est pr�f�rable.
35 (I)
Il y aurait une esp�ce de f�rocit� � rejeter indiff�remment toute sorte
de louanges: l'on doit �tre sensible � celles qui nous viennent des gens
de bien, qui louent en nous sinc�rement des choses louables.
36 (IV)
Un homme d'esprit, et qui est n� fier, ne perd rien de sa fiert� et de
sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit
amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu
de prosp�rit�.
37 (IV)
Ne pouvoir supporter tous les mauvais caract�res dont le monde est plein
n'est pas un fort bon caract�re: il faut dans le commerce des pi�ces
d'or et de la monnaie.
38 (IV)
Vivre avec des gens qui sont brouill�s, et dont il faut �couter de part
et d'autre les plaintes r�ciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas
sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler
proc�s.
39 (V)
L'on sait des gens qui avaient coul� leurs jours dans une union �troite:
leurs biens �taient en commun, ils n'avaient qu'une m�me demeure, ils ne
se perdaient pas de vue. Ils se sont aper�us � plus de quatre-vingts ans
qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur soci�t�; ils
n'avaient plus qu'un jour � vivre, et ils n'ont os� entreprendre de le
passer ensemble; ils se sont d�p�ch�s de rompre avant que de mourir; ils
n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-l�. Ils ont trop v�cu
pour le bon exemple: un moment plus t�t ils mouraient sociables, et
laissaient apr�s eux un rare mod�le de la pers�v�rance dans l'amiti�.
40 (I)
L'int�rieur des familles est souvent troubl� par les d�fiances, par les
jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents,
paisibles et enjou�s nous trompent, et nous y font supposer une paix qui
n'y est point: il y en a peu qui gagnent � �tre approfondies. Cette
visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui
n'attend que votre retraite pour recommencer.
41 (I)
Dans la soci�t�, c'est la raison qui plie la premi�re. Les plus sages
sont souvent men�s par le plus fou et le plus bizarre: l'on �tudie son
faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on �vite de le
heurter, tout le monde lui c�de; la moindre s�r�nit� qui para�t sur son
visage lui attire des �loges: on lui tient compte de n'�tre pas toujours
insupportable. Il est craint, m�nag�, ob�i, quelquefois aim�.
42 (IV)
Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collat�raux, ou qui en ont encore,
et dont il s'agit d'h�riter, qui puissent dire ce qu'il en co�te.
43 (I)
Cl�ante est un tr�s honn�te homme; il s'est choisi une femme qui est la
meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part,
fait tout le plaisir et tout l'agr�ment des soci�t�s o� il se trouve;
l'on ne peut voir ailleurs plus de probit�, plus de politesse. Ils se
quittent demain, et l'acte de leur s�paration est tout dress� chez le
notaire. Il y a, sans mentir, de certains m�rites qui ne sont point
faits pour �tre ensemble, de certaines vertus incompatibles.
44 (I)
L'on peut compter s�rement sur la dot, le douaire et les conventions,
mais faiblement sur les nourritures; elles d�pendent d'une union fragile
de la belle-m�re et de la bru, et qui p�rit souvent dans l'ann�e du
mariage.
45 (V)
Un beau-p�re aime son gendre, aime sa bru. Une belle-m�re aime son
gendre, n'aime point sa bru. Tout est r�ciproque.
46 (V)
Ce qu'une mar�tre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les
enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est
mar�tre.
Les mar�tres font d�serter les villes et les bourgades, et ne peuplent
pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et
d'esclaves, que la pauvret�.
47 (I)
G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contigu�s; ils
habitent une contr�e d�serte et solitaire. �loign�s des villes et de
tout commerce, il semblait que la fuite d'une enti�re solitude ou
l'amour de la soci�t� e�t d� les assujettir � une liaison r�ciproque; il
est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre,
qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perp�tuera leurs
haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et m�me des fr�res,
ne se sont brouill�s pour une moindre chose.
Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la poss�dent
seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuad� qu'il
leur na�tra bient�t quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que
pour les limites.
48 (VII)
Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de
faire que les autres s'ajustent � nous.
49 (V)
J'approche d'une petite ville, et je suis d�j� sur une hauteur d'o� je
la d�couvre. Elle est situ�e � mi-c�te; une rivi�re baigne ses murs, et
coule ensuite dans une belle prairie; elle a une for�t �paisse qui la
couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si
favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me para�t
peinte sur le penchant de la colline. Je me r�crie, et je dis: �Quel
plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce s�jour si d�licieux!�
Je descends dans la ville, o� je n'ai pas couch� deux nuits, que je
ressemble � ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.
50 (IV)
Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes
les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est
divis�e en aucuns partis; o� les familles sont unies, et o� les cousins
se voient avec confiance; o� un mariage n'engendre point une guerre
civile; o� la querelle des rangs ne se r�veille pas � tous moments par
l'offrande, l'encens et le pain b�nit, par les processions et par les
obs�ques; d'o� l'on a banni les caquets, le mensonge et la m�disance; o�
l'on voit parler ensemble le bailli et le pr�sident, les �lus et les
assesseurs; o� le doyen vit bien avec ses chanoines; o� les chanoines ne
d�daignent pas les chapelains, et o� ceux-ci souffrent les chantres.
51 (IV)
Les provinciaux et les sots sont toujours pr�ts � se f�cher, et � croire
qu'on se moque d'eux ou qu'on les m�prise: il ne faut jamais hasarder la
plaisanterie, m�me la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens
polis, ou qui ont de l'esprit.
52 (V)
On ne prime point avec les grands, ils se d�fendent par leur grandeur;
ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive.
53 (V)
Tout ce qui est m�rite se sent, se discerne, se devine r�ciproquement:
si l'on voulait �tre estim�, il faudrait vivre avec des personnes
estimables.
54 (I)
Celui qui est d'une �minence au-dessus des autres qui le met � couvert
de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.
55 (I)
Il y a de petits d�fauts que l'on abandonne volontiers � la censure, et
dont nous ne ha�ssons pas � �tre raill�s: ce sont de pareils d�fauts que
nous devons choisir pour railler les autres.
56 (IV)
Rire des gens d'esprit, c'est le privil�ge des sots: ils sont dans le
monde ce que les fous sont � la cour, je veux dire sans cons�quence.
57 (I)
La moquerie est souvent indigence d'esprit.
58 (I)
Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'�tre, qui est plus dupe de
lui ou de vous?
59 (IV)
Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui
bl�ment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconna�trez
que ce sont ceux m�mes dont personne n'est content.
60 (I)
Le d�dain et le rengorgement dans la soci�t� attire pr�cis�ment le
contraire de ce que l'on cherche, si c'est � se faire estimer.
61 (I)
Le plaisir de la soci�t� entre les amis se cultive par une ressemblance
de go�t sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques diff�rences
d'opinions sur les sciences: par l� ou l'on s'affermit dans ses
sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.
62 (I)
L'on ne peut aller loin dans l'amiti�, si l'on n'est pas dispos� � se
pardonner les uns aux autres les petits d�fauts.
63 (I)
Combien de belles et inutiles raisons � �taler � celui qui est dans une
grande adversit�, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de
dehors, qu'on appelle les �v�nements, sont quelquefois plus fortes que
la raison et que la nature. �Mangez, dormez, ne vous laissez point
mourir de chagrin, songez � vivre�: harangues froides, et qui r�duisent
� l'impossible. ��tes-vous raisonnable de vous tant inqui�ter?� n'est-ce
pas dire: ��tes-vous fou d'�tre malheureux?�
64 (I)
Le conseil, si n�cessaire pour les affaires, est quelquefois dans la
soci�t� nuisible � qui le donne, et inutile � celui � qui il est donn�.
Sur les moeurs, vous faites remarquer des d�fauts ou que l'on n'avoue
pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les
endroits qui paraissent admirables � leur auteur, o� il se compla�t
davantage, o� il croit s'�tre surpass� lui-m�me. Vous perdez ainsi la
confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus
habiles.
65 (I)
L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux
sexes, li�es ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit.
Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une mani�re intelligible;
une chose dite entre eux peu clairement en entra�nait une autre encore
plus obscure, sur laquelle on ench�rissait par de vraies �nigmes,
toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils
appelaient d�licatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils
�taient enfin parvenus � n'�tre plus entendus et � ne s'entendre pas
eux-m�mes. Il ne fallait, pour fournir � ces entretiens, ni bon sens, ni
jugement, ni m�moire, ni la moindre capacit�: il fallait de l'esprit,
non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et o� l'imagination a
trop de part.
66 (VI)
Je le sais, Th�obalde, vous �tes vieilli; mais voudriez-vous que je
crusse que vous �tes baiss�, que vous n'�tes plus po�te ni bel esprit,
que vous �tes pr�sentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage
que m�chant auteur, que vous n'avez plus rien de na�f et de d�licat dans
la conversation? Votre air libre et pr�somptueux me rassure, et me
persuade tout le contraire. Vous �tes donc aujourd'hui tout ce que vous
f�tes jamais, et peut-�tre meilleur; car si � votre �ge vous �tes si vif
et si imp�tueux, quel nom, Th�obalde, fallait-il vous donner dans votre
jeunesse, et lorsque vous �tiez la coqueluche ou l'ent�tement de
certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui
disaient: Cela est d�licieux; qu'a-t-il dit?
67 (I)
L'on parle imp�tueusement dans les entretiens, souvent par vanit� ou par
humeur, rarement avec assez d'attention: tout occup� du d�sir de
r�pondre � ce qu'on n'�coute point, l'on suit ses id�es, et on les
explique sans le moindre �gard pour les raisonnements d'autrui; l'on est
bien �loign� de trouver ensemble la v�rit�, l'on n'est pas encore
convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait �couter ces sortes de
conversations et les �crire, ferait voir quelquefois de bonnes choses
qui n'ont nulle suite.
68 (I)
Il a r�gn� pendant quelque temps une sorte de conversation fade et
pu�rile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient
relation au coeur et � ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture
de quelques romans les avait introduites parmi les plus honn�tes gens de
la ville et de la cour; ils s'en sont d�faits, et la bourgeoisie les a
re�ues avec les pointes et les �quivoques.
69 (IV)
Quelques femmes de la ville ont la d�licatesse de ne pas savoir ou de
n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits
publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour �tre connus. Elles
disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de
phrases plut�t que de prononcer de certains noms; et s'ils leur
�chappent, c'est du moins avec quelque alt�ration du mot, et apr�s
quelques fa�ons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les
femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du
Ch�telet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Ch�telet.
70 (IV)
Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que
l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les
pronon�ant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien.
71 (I)
L'on dit par belle humeur, et dans la libert� de la conversation, de ces
choses froides, qu'� la v�rit� l'on donne pour telles, et que l'on ne
trouve bonnes que parce qu'elles sont extr�mement mauvaises. Cette
mani�re basse de plaisanter a pass� du peuple, � qui elle appartient,
jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a d�j�
infect�e. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossi�ret�
pour devoir craindre qu'elle s'�tende plus loin, et qu'elle fasse de
plus grands progr�s dans un pays qui est le centre du bon go�t et de la
politesse. L'on doit cependant en inspirer le d�go�t � ceux qui la
pratiquent; car bien que ce ne soit jamais s�rieusement, elle ne laisse
pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire,
de quelque chose de meilleur.
72 (V)
Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde
sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas � choisir.
73 (I)
�Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a
cet endroit de S�n�que�: et l�-dessus une longue suite de latin, que
l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui
feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien
de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou apr�s les avoir
lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer �
propos.
74 (V)
Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'�tonne de n'entendre
faire aucune mention du roi de Boh�me; ne lui parlez pas des guerres de
Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous r�pondre: il
confond les temps, il ignore quand elles ont commenc�, quand elles ont
fini; combats, si�ges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la
guerre des g�ants, il en raconte le progr�s et les moindres d�tails,
rien ne lui est �chapp�; il d�brouille de m�me l'horrible chaos des deux
empires, le Babylonien et l'Assyrien; il conna�t � fond les �gyptiens et
leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a
presque vu la tour de Babel, il en compte les degr�s, il sait combien
d'architectes ont pr�sid� � cet ouvrage, il sait le nom des architectes.
Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il n�glige du moins de
rien conna�tre aux maisons de France, d'Autriche et de Bavi�re: �Quelles
minuties!� dit-il, pendant qu'il r�cite de m�moire toute une liste des
rois des M�des ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'H�rigebal,
de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'� nous
ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais �t�
mari�; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui
dit que le Roi jouit d'une sant� parfaite; et il se souvient que
Thetmosis, un roi d'�gypte, �tait val�tudinaire, et qu'il tenait cette
complexion de son a�eul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle
chose lui est cach�e de la v�n�rable antiquit�? Il vous dira que
S�miramis, ou, selon quelques-uns, S�rimaris, parlait comme son fils
Ninyas, qu'on ne les distinguait pas � la parole: si c'�tait parce que
la m�re avait une voix m�le comme son fils, ou le fils une voix
eff�min�e comme sa m�re, qu'il n'ose pas le d�cider. Il vous r�v�lera
que Nembrot �tait gaucher, et S�sostris ambidextre; que c'est une erreur
de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait �t� appel� Longuemain parce que les
bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non � cause qu'il avait une main
plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui
affirment que c'�tait la droite, qu'il croit n�anmoins �tre bien fond� �
soutenir que c'est la gauche.
75 (VIII)
Ascagne est statuaire, H�gion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel
esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages
de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous
saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il
ne manque de parole � Dosith�e, qui l'a engag� � faire une �l�gie; une
idylle est sur le m�tier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui
laisse esp�rer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il
r�ussit �galement en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de
consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes
faites et entrez dans son magasin, il y a � choisir. Il a un ami qui n'a
point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps � un
certain monde, et de le pr�senter enfin dans les maisons comme homme
rare et d'une exquise conversation; et l�, ainsi que le musicien chante
et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes � qui il a
�t� promis, Cydias, apr�s avoir touss�, relev� sa manchette, �tendu la
main et ouvert les doigts, d�bite gravement ses pens�es quintessenci�es
et ses raisonnements sophistiqu�s. Diff�rent de ceux qui convenant de
principes, et connaissant la raison ou la v�rit� qui est une,
s'arrachent la parole l'un � l'autre pour s'accorder sur leurs
sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: �Il me semble,
dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites�;
ou: �Je ne saurais �tre de votre opinion�; ou bien: ��'a �t� autrefois
mon ent�tement, comme il est le v�tre, mais... Il y a trois choses,
ajoute-t-il, � consid�rer...�, et il en ajoute une quatri�me: fade
discoureur, qui n'a pas mis plus t�t le pied dans une assembl�e, qu'il
cherche quelques femmes aupr�s de qui il puisse s'insinuer, se parer de
son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares
conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il �crive, il ne doit pas �tre
soup�onn� d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le
ridicule: il �vite uniquement de donner dans le sens des autres, et
d'�tre de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun
se soit expliqu� sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amen�
lui-m�me, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais �
son gr� d�cisives et sans r�plique. Cydias s'�gale � Lucien et �
S�n�que, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Th�ocrite; et son
flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni
de go�t et d'int�r�t avec les contempteurs d'Hom�re, il attend
paisiblement que les hommes d�tromp�s lui pr�f�rent les po�tes modernes:
il se met en ce cas � la t�te de ces derniers, et il sait � qui il
adjuge la seconde place. C'est en un mot un compos� du p�dant et du
pr�cieux, fait pour �tre admir� de la bourgeoisie et de la province, en
qui n�anmoins on n'aper�oit rien de grand que l'opinion qu'il a de
lui-m�me.
76 (I)
C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne
sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre
lui-m�me; celui qui sait beaucoup pense � peine que ce qu'il dit puisse
�tre ignor�, et parle plus indiff�remment.
77 (I)
Les plus grandes choses n'ont besoin que d'�tre dites simplement: elles
se g�tent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles
ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la mani�re.
78 (I)
Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut
les �crire.
79 (I)
Il n'y a gu�re qu'une naissance honn�te, ou qu'une bonne �ducation, qui
rendent les hommes capables de secret.
80 (IV)
Toute confiance est dangereuse si elle n'est enti�re: il y a peu de
conjonctures o� il ne faille tout dire ou tout cacher. On a d�j� trop
dit de son secret � celui � qui l'on croit devoir en d�rober une
circonstance.
81
(V) Des gens vous promettent le secret, et ils le r�v�lent eux-m�mes, et
� leur insu; ils ne remuent pas les l�vres, et on les entend; on lit sur
leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils
sont transparents. D'autres ne disent pas pr�cis�ment une chose qui leur
a �t� confi�e; mais ils parlent et agissent de mani�re qu'on la d�couvre
de soi-m�me. Enfin quelques-uns m�prisent votre secret, de quelque
cons�quence qu'il puisse �tre: C'est un myst�re, un tel m'en a fait
part, et m'a d�fendu de le dire; et ils le disent.
(VIII) Toute r�v�lation d'un secret est la faute de celui qui l'a
confi�.
82 (V)
Nicandre s'entretient avec Elise de la mani�re douce et complaisante
dont il a v�cu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix
jusques � sa mort; il a d�j� dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas
laiss� des enfants, et il le r�p�te; il parle des maisons qu'il a � la
ville, et bient�t d'une terre qu'il a � la campagne: il calcule le
revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des b�timents, en d�crit la
situation, exag�re la commodit� des appartements, ainsi que la richesse
et la propret� des meubles; il assure qu'il aime la bonne ch�re, les
�quipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la
soci�t�. �Vous �tes si riche, lui disait l'un de ses amis, que
n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui
�tendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je
n'en poss�de.� Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur
le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chanceli�re, qui est ma
parente; voil� son style. Il raconte un fait qui prouve le
m�contentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux m�me qui
sont ses h�ritiers: �Ai-je tort? dit-il � Elise; ai-je grand sujet de
leur vouloir du bien?� et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a
une sant� faible et languissante, et il parle de la cave o� il doit �tre
enterr�. Il est insinuant, flatteur, officieux � l'�gard de tous ceux
qu'il trouve aupr�s de la personne � qui il aspire. Mais Elise n'a pas
le courage d'�tre riche en l'�pousant. On annonce, au moment qu'il
parle, un cavalier, qui de sa seule pr�sence d�monte la batterie de
l'homme de ville: il se l�ve d�concert� et chagrin, et va dire ailleurs
qu'il veut se remarier.
83 (I)
Le sage quelquefois �vite le monde, de peur d'�tre ennuy�.
Des biens de fortune
1 (I)
Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris
et ses alc�ves, jouir d'un palais � la campagne et d'un autre � la
ville, avoir un grand �quipage, mettre un duc dans sa famille, et faire
de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il
appartient peut-�tre � d'autres de vivre contents.
2 (I)
Une grande naissance ou une grande fortune annonce le m�rite, et le fait
plus t�t remarquer.
3 (IV)
Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on
prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un m�rite qu'il
n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir.
4 (I)
� mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils
laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y �tait sans
que personne s'en aper��t.
5 (I)
Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer
l'�trange disproportion que le plus ou le moins de pi�ces de monnaie met
entre les hommes?
Ce plus ou ce moins d�termine � l'�p�e, � la robe ou � l'�glise: il n'y
a presque point d'autre vocation.
6 (VI)
Deux marchands �taient voisins et faisaient le m�me commerce, qui ont eu
dans la suite une fortune toute diff�rente. Ils avaient chacun une fille
unique; elles ont �t� nourries ensemble, et ont v�cu dans cette
familiarit� que donnent un m�me �ge et une m�me condition: l'une des
deux, pour se tirer d'une extr�me mis�re, cherche � se placer; elle
entre au service d'une fort grande dame et l'une des premi�res de la
cour, chez sa compagne.
7 (VII)
Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: �C'est un
bourgeois, un homme de rien, un malotru�; s'il r�ussit, ils lui
demandent sa fille.
8 (VI)
Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain
m�tier, pour en exercer un autre, et fort diff�rent, le reste de leur
vie.
9 (I)
Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit �
l'oreille: �Il a cinquante mille livres de rente.� Cela le concerne tout
seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence � le
regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas ma�tre de faire
autrement, quelle sottise!
10 (IV)
Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort
riche en ridicule; les rieurs sont de son c�t�.
11 (IV)
N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un
vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un
et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une
d�marche mesur�e, qu'il �coute un peu et ne reconduise point: quelque
subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-m�me quelque
chose qui approche de la consid�ration.
12 (VIII)
Je vais, Clitiphon, � votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse
de mon lit et de ma chambre: pl�t aux Dieux que je ne fusse ni votre
client ni votre f�cheux! Vos esclaves me disent que vous �tes enferm�,
et que vous ne pouvez m'�couter que d'une heure enti�re. Je reviens
avant le temps qu'ils m'ont marqu�, et ils me disent que vous �tes
sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus recul� de
votre appartement, de si laborieux, qui vous emp�che de m'entendre? Vous
enfilez quelques m�moires, vous collationnez un registre, vous signez,
vous parafez. Je n'avais qu'une chose � vous demander, et vous n'aviez
qu'un mot � me r�pondre, oui, ou non. Voulez-vous �tre rare? Rendez
service � ceux qui d�pendent de vous: vous le serez davantage par cette
conduite que par ne vous pas laisser voir. � homme important et charg�
d'affaires, qui � votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la
solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous
remettrai point � un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de
Platon qui traitent de la spiritualit� de l'�me et de sa distinction
d'avec le corps, ou la plume � la main pour calculer les distances de
Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche,
par la connaissance de la v�rit�, � r�gler mon esprit et devenir
meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre
n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'� moi sans
me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus pr�cieux que
l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que
voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes
�tudes, mon ouvrage, cette ligne qui est commenc�e? Quelle interruption
heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent,
l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le
voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car
d'abord on ne le voit pas encore, et bient�t on le voit plus. L'homme de
lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il
est vu de tous, et � toute heure, et en tous �tats, � table, au lit, nu,
habill�, sain ou malade: il ne peut �tre important, et il ne le veut
point �tre.
13 (I)
N'envions point � une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont
� titre on�reux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur
repos, leur sant�, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela
est trop cher, et il n'y a rien � gagner � un tel march�.
14 (I)
Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une apr�s l'autre:
l'on commence par le m�pris, � cause de leur obscurit�; on les envie
ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on
les respecte; l'on vit assez pour finir � leur �gard par la compassion.
15 (I)
Sosie de livr�e a pass� par une petite recette � une sous-ferme; et par
les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il
s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, �lev� � quelque
grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'�tre homme
de bien: une place de marguillier a fait ce prodige.
16 (I)
Arfure cheminait seule et � pied vers le grand portique de Saint,
entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait
qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu �tait
obscure, et sa d�votion connue comme sa personne. Son mari est entr�
dans le huiti�me denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six
ann�es! Elle n'arrive � l'�glise que dans un char; on lui porte une
lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le
voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y
a une brigue entre les pr�tres pour la confesser; tous veulent
l'absoudre, et le cur� l'emporte.
17 (I)
L'on porte Cr�sus au cimeti�re: de toutes ses immenses richesses, que le
vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a �puis�es par le
luxe et par la bonne ch�re, il ne lui est pas demeur� de quoi se faire
enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi priv� de tous les
secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni m�decins, ni le
moindre docteur qui l'ait assur� de son salut.
18 (I)
Champagne, au sortir d'un long d�ner qui lui enfle l'estomac, et dans
les douces fum�es d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on
lui pr�sente, qui �terait le pain � toute une province si l'on n'y
rem�diait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la premi�re
heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?
19 (IV)
Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est
seigneur de la paroisse o� ses a�euls payaient la taille; il n'aurait pu
autrefois entrer page chez Cl�obule, et il est son gendre.
20 (IV)
Dorus passe en liti�re par la voie Appienne, pr�c�d� de ses affranchis
et de ses esclaves, qui d�tournent le peuple et font faire place; il ne
lui manque que des licteurs; il entre � Rome avec ce cort�ge, o� il
semble triompher de la bassesse et de la pauvret� de son p�re Sanga.
21 (V)
On ne peut mieux user de sa fortune que fait P�riandre: elle lui donne
du rang, du cr�dit, de l'autorit�; d�j� on ne le prie plus d'accorder
son amiti�, on implore sa protection. Il a commenc� par dire de
soi-m�me: un homme de ma sorte; il passe � dire: un homme de ma qualit�;
il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux � qui il pr�te de
l'argent, ou qu'il re�oit � sa table, qui est d�licate, qui veuille s'y
opposer. Sa demeure est superbe; un dorique r�gne dans tous ses dehors;
ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un
particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur
dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on
voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de
perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout
se soutient dans cet homme; rien encore ne se d�ment dans cette grandeur
qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a pay�e. Que son p�re, si
vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se f�t
dans le monde aucune mention de P�riandre! Comment pourra-t-il soutenir
ces odieuses pancartes qui d�chiffrent les conditions et qui souvent
font rougir la veuve et les h�ritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de
toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux d�pens de mille
gens qui veulent absolument aller tenir leur rang � des obs�ques?
Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son p�re un Noble homme, et peut-�tre
un Honorable homme, lui qui est Messire?
22 (I)
Combien d'hommes ressemblent � ces arbres d�j� forts et avanc�s que l'on
transplante dans les jardins, o� ils surprennent les yeux de ceux qui
les voient plac�s dans de beaux endroits o� ils ne les ont point vus
cro�tre, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progr�s!
23 (I)
Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands
noms port�s, et leurs terres les mieux titr�es avec leurs ch�teaux et
leurs maisons antiques, poss�d�es par des gens dont les p�res �taient
peut-�tre leurs m�tayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre
si�cle?
24 (I)
Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux
hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands
�tablissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait,
et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus.
25 (V)
Si vous entrez dans les cuisines, o� l'on voit r�duit en art et en
m�thode le secret de flatter votre go�t et de vous faire manger au del�
du n�cessaire; si vous examinez en d�tail tous les appr�ts des viandes
qui doivent composer le festin que l'on vous pr�pare; si vous regardez
par quelles mains elles passent, et toutes les formes diff�rentes
qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver � cette
propret� et � cette �l�gance qui charment vos yeux, vous font h�siter
sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout
le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles salet�s! quel
d�go�t! Si vous allez derri�re un th��tre, et si vous nombrez les poids,
les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous
consid�rez combien de gens entrent dans l'ex�cution de ces mouvements,
quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous
direz: �Sont-ce l� les principes et les ressorts de ce spectacle si
beau, si naturel, qui para�t anim� et agir de soi-m�me?� Vous vous
r�crierez: �Quels efforts! quelle violence!� De m�me n'approfondissez
pas la fortune des partisans.
26 (I)
Ce gar�on si frais, si fleuri et d'une si belle sant� est seigneur d'une
abbaye et de dix autres b�n�fices: tous ensemble lui rapportent six
vingt mille livres de revenu, dont il n'est pay� qu'en m�dailles d'or.
Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point
pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui
souvent manquent de pain; leur pauvret� est extr�me et honteuse. Quel
partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?
27(V)
Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y
a trente ann�es, � se voir un jour deux mille livres de rente pour tout
bien: c'�tait l� le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il
l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels
chemins, jusques � donner en revenu � l'une de ses filles, pour sa dot,
ce qu'il d�sirait lui-m�me d'avoir en fonds pour toute fortune pendant
sa vie. Une pareille somme est compt�e dans ses coffres pour chacun de
ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre
d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens �
esp�rer apr�s sa mort. Il vit encore, quoique assez avanc� en �ge, et il
use le reste de ses jours � travailler pour s'enrichir.
28 (IV)
Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent
de l'eau de la rivi�re, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait
convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et � l'ortie. Il �coute
tous les avis, et propose tous ceux qu'il a �cout�s. Le prince ne donne
aux autres qu'aux d�pens d'Ergaste, et ne leur fait de gr�ces que celles
qui lui �taient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de poss�der.
Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques �
l'harmonie: il faudrait, s'il en �tait cru, que le peuple, pour avoir le
plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une �curie, p�t
perdre le souvenir de la musique d'Orph�e, et se contenter de la sienne.
29 (V)
Ne traitez pas avec Criton, il n'est touch� que de ses seuls avantages.
Le pi�ge est tout dress� � ceux � qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il
poss�de feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il
n'y a nul m�nagement et nulle composition � attendre d'un homme si plein
de ses int�r�ts et si ennemi des v�tres: il lui faut une dupe.
30 (IV)
Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec
des saints: ils ont leurs m�ditations, et il a les siennes.
31 (I)
Le peuple souvent a le plaisir de la trag�die: il voit p�rir sur le
th��tre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus
de mal dans diverses sc�nes, et qu'il a le plus ha�s.
32 (IV)
Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions �gales, la
premi�re, vive et agissante, est toute occup�e � vouloir affliger le
peuple, et la seconde, voisine de la mort, � se d�celer et � se ruiner
les uns les autres.
33 (IV)
Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la v�tre, n'a
pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de
ses enfants: ils vivent cach�s et malheureux. Quelque bien instruit que
vous soyez de la mis�re de leur condition, vous ne pensez pas �
l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous
b�tissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre
bienfacteur, qui a pass� � la v�rit� du cabinet � l'antichambre: quels
�gards! il pouvait aller au garde-meuble.
34 (IV)
Il y a une duret� de complexion; il y en a une autre de condition et
d'�tat. L'on tire de celle-ci, comme de la premi�re, de quoi s'endurcir
sur la mis�re des autres, dirai-je m�me de quoi ne pas plaindre les
malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa
femme, ni ses enfants.
35 (V)
Fuyez, retirez-vous: vous n'�tes pas assez loin.--Je suis, dites-vous,
sous l'autre tropique.--Passez sous le p�le et dans l'autre h�misph�re,
montez aux �toiles, si vous le pouvez.--M'y voil�.--Fort bien, vous
�tes en s�ret�. Je d�couvre sur la terre un homme avide, insatiable,
inexorable, qui veut, aux d�pens de tout ce qui se trouvera sur son
chemin et � sa rencontre, et quoi qu'il en puisse co�ter aux autres,
pourvoir � lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien.
36 (IV)
Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose,
qu'elle est d'un usage universel: on la reconna�t dans toutes les
langues, elle pla�t aux �trangers et aux barbares, elle r�gne � la cour
et � la ville, elle a perc� les clo�tres et franchi les murs des abbayes
de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacr�s o� elle n'ait
p�n�tr�, point de d�sert ni de solitude o� elle soit inconnue.
37 (VII)
� force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir
dans ses coffres, on se croit enfin une bonne t�te, et presque capable
de gouverner.
38
(I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande
fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime,
ni le fort ni le d�licat; je ne sais pr�cis�ment lequel c'est, et
j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire.
(V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'exp�rience pour faire sa
fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on
commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de r�parer:
de l� vient peut-�tre que les fortunes sont si rares.
(V) Un homme d'un petit g�nie peut vouloir s'avancer: il n�glige tout,
il ne pense du matin au soir, il ne r�ve la nuit qu'� une seule chose,
qui est de s'avancer. Il a commenc� de bonne heure, et d�s son
adolescence, � se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une
barri�re de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va
� droit ou � gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de
nouveaux obstacles l'arr�tent, il rentre dans le sentier qu'il avait
quitt�; il est d�termin�, par la nature des difficult�s, tant�t � les
surmonter, tant�t � les �viter, ou � prendre d'autres mesures: son
int�r�t, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands
talents et une si bonne t�te � un voyageur pour suivre d'abord le grand
chemin, et s'il est plein et embarrass�, prendre la terre, et aller �
travers champs, puis regagner sa premi�re route, la continuer, arriver �
son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller � ses fins? Est-ce donc un
prodige qu'un sot riche et accr�dit�?
(V) Il y a m�me des stupides, et j'ose dire des imb�ciles, qui se
placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans
qu'on les doive soup�onner en nulle mani�re d'y avoir contribu� de leur
travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits � la source
d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a
dit: �Voulez-vous de l'eau? puisez�; et ils ont puis�.
39 (V)
Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait
d'acquisitions, ou les successions ne sont pas �chues. L'on devient
riche et vieux en m�me temps: tant il est rare que les hommes puissent
r�unir tous leurs avantages! et si cela arrive � quelques-uns, il n'y a
pas de quoi leur porter envie: ils ont assez � perdre par la mort pour
m�riter d'�tre plaints.
40 (I)
Il faut avoir trente ans pour songer � sa fortune; elle n'est pas faite
� cinquante; l'on b�tit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en
est aux peintres et aux vitriers.
41 (V)
Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la
vanit�, de l'industrie, du travail et de la d�pense de ceux qui sont
venus avant nous, et de travailler nous-m�mes, de planter, de b�tir,
d'acqu�rir pour la post�rit�?
42 (I)
L'on ouvre et l'on �tale tous les matins pour tromper son monde; et l'on
ferme le soir apr�s avoir tromp� tout le jour.
43 (VIII)
Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a
de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les d�fauts, et
qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle
ne vaut; il a des marques fausses et myst�rieuses, afin qu'on croie n'en
donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se
peut; et il a un tr�buchet, afin que celui � qui il l'a livr�e la lui
paye en or qui soit de poids.
44 (I)
Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de
bien, et l'opulent n'est gu�re �loign� de la friponnerie. Le
savoir-faire et l'habilet� ne m�nent pas jusques aux �normes richesses.
L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce
soit, par l'ostentation d'une certaine probit�.
45 (V)
De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est
de mettre les gens � voir clairement leurs int�r�ts � vous faire du
bien.
46 (I)
Les hommes, press�s par les besoins de la vie, et quelquefois par le
d�sir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou
s'engagent dans des professions �quivoques, et dont ils se cachent
longtemps � eux-m�mes le p�ril et les cons�quences: ils les quittent
ensuite par une d�votion discr�te, qui ne leur vient jamais qu'apr�s
qu'ils ont fait leur r�colte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien
�tablie.
47 (V)
Il y a des mis�res sur la terre qui saisissent le coeur; il manque �
quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appr�hendent
de vivre. L'on mange ailleurs des fruits pr�coces; l'on force la terre
et les saisons pour fournir � sa d�licatesse; de simples bourgeois,
seulement � cause qu'ils �taient riches, ont eu l'audace d'avaler en un
seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de
si grandes extr�mit�s: je ne veux �tre, si je le puis, ni malheureux ni
heureux; je me jette et me r�fugie dans la m�diocrit�.
48 (V)
On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que
personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient
col�res, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que
quelqu'un veuille leur r�sister.
49 (VII)
Celui-l� est riche, qui re�oit plus qu'il ne consume; celui-l� est
pauvre, dont la d�pense exc�de la recette.
Tel, avec deux millions de rente, peut �tre pauvre chaque ann�e de cinq
cent mille livres.
Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une m�diocre fortune;
il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.
L'occasion prochaine de la pauvret�, c'est de grandes richesses.
S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un
homme fort riche, c'est un homme qui est sage.
S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on
d�sire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extr�me pauvret�.
50 (IV)
Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les
autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les
vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste,
lib�ral, humble et m�me d�vot: je le croirais encore, s'il n'e�t enfin
fait sa fortune.
51 (IV)
L'on ne se rend point sur le d�sir de poss�der et de s'agrandir: la bile
gagne, et la mort approche, qu'avec un visage fl�tri, et des jambes d�j�
faibles, l'on dit: ma fortune, mon �tablissement.
52 (IV)
Il n'y a au monde que deux mani�res de s'�lever, ou par sa propre
industrie, ou par l'imb�cillit� des autres.
53 (I)
Les traits d�couvrent la complexion et les moeurs; mais la mine d�signe
les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se
trouve �crit sur les visages.
54 (IV)
Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas �tre vu avec
Eug�ne, qui est homme de m�rite, mais pauvre: il croirait en �tre
d�shonor�. Eug�ne est pour Chrysante dans les m�mes dispositions: ils ne
courent pas risque de se heurter.
55 (VIII)
Quand je vois de certaines gens, qui me pr�venaient autrefois par leurs
civilit�s, attendre au contraire que je les salue, et en �tre avec moi
sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-m�me: �Fort bien, j'en suis
ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux log�,
mieux meubl� et mieux nourri qu'� l'ordinaire; qu'il sera entr� depuis
quelques mois dans quelque affaire, o� il aura d�j� fait un gain
raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'� me
m�priser!�
56 (V)
Si les pens�es, les livres et leurs auteurs d�pendaient des riches et de
ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait
plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les
savants! Quelle majest� n'observent-ils pas � l'�gard de ces hommes
ch�tifs, que leur m�rite n'a ni plac�s ni enrichis, et qui en sont
encore � penser et � �crire judicieusement! Il faut l'avouer, le pr�sent
est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles.
Hom�re est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les
publicains ne sont plus; ont-ils �t�? leur patrie, leurs noms sont-ils
connus? y a-t-il eu dans la Gr�ce des partisans? Que sont devenus ces
importants personnages qui m�prisaient Hom�re, qui ne songeaient dans la
place qu'� l'�viter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le
saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer � leur table,
qui le regardaient comme un homme qui n'�tait pas riche et qui faisait
un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la
post�rit� que Descartes, n� Fran�ais et mort en Su�de?
57 (I)
Du m�me fonds d'orgueil dont l'on s'�l�ve fi�rement au-dessus de ses
inf�rieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi.
C'est le propre de ce vice, qui n'est fond� ni sur le m�rite personnel
ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le cr�dit, et sur
de vaines sciences, de nous porter �galement � m�priser ceux qui ont
moins que nous de cette esp�ce de biens, et � estimer trop ceux qui en
ont une mesure qui exc�de la n�tre.
58 (I)
Il y a des �mes sales, p�tries de boue et d'ordure, �prises du gain et
de l'int�r�t, comme les belles �mes le sont de la gloire et de la vertu;
capables d'une seule volupt�, qui est celle d'acqu�rir ou de ne point
perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occup�es de leurs
d�biteurs; toujours inqui�tes sur le rabais ou sur le d�cri des
monnaies; enfonc�es et comme ab�m�es dans les contrats, les titres et
les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens,
ni chr�tiens, ni peut-�tre des hommes: ils ont de l'argent.
59 (VI)
Commen�ons par excepter ces �mes nobles et courageuses, s'il en reste
encore sur la terre, secourables, ing�nieuses � faire du bien, que nuls
besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent s�parer de ceux
qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et apr�s cette pr�caution,
disons hardiment une chose triste et douloureuse � imaginer: il n'y a
personne au monde si bien li�e avec nous de soci�t� et de bienveillance,
qui nous aime, qui nous go�te, qui nous fait mille offres de services et
qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement � son
int�r�t, des dispositions tr�s proches � rompre avec nous, et � devenir
notre ennemi.
60 (I)
Pendant qu'Oronte augmente, avec ses ann�es, son fonds et ses revenus,
une fille na�t dans quelque famille, s'�l�ve, cro�t, s'embellit, et
entre dans sa seizi�me ann�e. Il se fait prier � cinquante ans pour
l'�pouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans
esprit et sans le moindre m�rite, est pr�f�r� � tous ses rivaux.
61
(I) Le mariage, qui devrait �tre � l'homme une source de tous les biens,
lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous
lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une
violente tentation � la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il
se trouve entre la friponnerie et l'indigence: �trange situation!
(IV) �pouser une veuve, en bon fran�ais, signifie faire sa fortune; il
n'op�re pas toujours ce qu'il signifie.
62 (IV)
Celui qui n'a de partage avec ses fr�res que pour vivre � l'aise bon
praticien, veut �tre officier; le simple officier se fait magistrat, et
le magistrat veut pr�sider; et ainsi de toutes les conditions, o� les
hommes languissent serr�s et indigents, apr�s avoir tent� au del� de
leur fortune, et forc�, pour ainsi dire, leur destin�e: incapables tout
� la fois de ne pas vouloir �tre riches et de demeurer riches.
63 (V)
D�ne bien, Cl�arque, soupe le soir, mets du bois au feu, ach�te un
manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton h�ritier, tu ne le
connais point, tu n'en as point.
64 (V)
Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on �pargne pour la mort.
L'h�ritier prodigue paye de superbes fun�railles, et d�vore le reste.
65 (V)
L'avare d�pense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en
dix ann�es; et son h�ritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire
lui-m�me en toute sa vie.
66 (V)
Ce que l'on prodigue, on l'�te � son h�ritier; ce que l'on �pargne
sordidement, on se l'�te � soi-m�me. Le milieu est justice pour soi et
pour les autres.
67 (V)
Les enfants peut-�tre seraient plus chers � leurs p�res, et
r�ciproquement les p�res � leurs enfants, sans le titre d'h�ritiers.
68 (V)
Triste condition de l'homme, et qui d�go�te de la vie! il faut suer,
veiller, fl�chir, d�pendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir �
l'agonie de nos proches. Celui qui s'emp�che de souhaiter que son p�re y
passe bient�t est homme de bien.
69 (V)
Le caract�re de celui qui veut h�riter de quelqu'un rentre dans celui du
complaisant: nous ne sommes point mieux flatt�s, mieux ob�is, plus
suivis, plus entour�s, plus cultiv�s, plus m�nag�s, plus caress�s de
personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner � notre mort,
et qui d�sire qu'elle arrive.
70 (VII)
Tous les hommes, par les postes diff�rents, par les titres et par les
successions, se regardent comme h�ritiers les uns des autres, et
cultivent par cet int�r�t, pendant tout le cours de leur vie, un d�sir
secret et envelopp� de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque
condition est celui qui a plus de choses � perdre par sa mort, et �
laisser � son successeur.
71 (VI)
L'on dit du jeu qu'il �gale les conditions; mais elles se trouvent
quelquefois si �trangement disproportionn�es, et il y a entre telle et
telle condition un ab�me d'intervalle si immense et si profond, que les
yeux souffrent de voir de telles extr�mit�s se rapprocher: c'est comme
une musique qui d�tonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme
des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits
ou de ces sons qui font fr�mir; c'est en un mot un renversement de
toutes les biens�ances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout
l'Occident, je r�ponds que c'est peut-�tre aussi l'une de ces choses qui
nous rendent barbares � l'autre partie du monde, et que les Orientaux
qui viennent jusqu'� nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute
pas m�me que cet exc�s de familiarit� ne les rebute davantage que nous
ne sommes bless�s de leur zombaye et de leurs autres prosternations.
72 (VI)
Une tenue d'�tats, ou les chambres assembl�es pour une affaire tr�s
capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si s�rieux
qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste s�v�rit� r�gne
sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irr�conciliables
ennemis pendant que la s�ance dure, ils ne reconnaissent plus ni
liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul,
aveugle et farouche divinit�, pr�side au cercle, et y d�cide
souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une
attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les
passions, comme suspendues, c�dent � une seule; le courtisan alors n'est
ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni m�me d�vot.
73 (I)
L'on ne reconna�t plus en ceux que le jeu et le gain ont illustr� la
moindre trace de leur premi�re condition: ils perdent de vue leurs
�gaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la
fortune du d� ou du lansquenet les remet souvent o� elle les a pris.
74 (V)
Je ne m'�tonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de
pi�ges tendus � l'avarice des hommes, comme des gouffres o� l'argent des
particuliers tombe et se pr�cipite sans retour, comme d'affreux �cueils
o� les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux
des �missaires pour savoir � heure marqu�e qui a descendu � terre avec
un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagn� un proc�s d'o� on lui
a compt� une grosse somme, qui a re�u un don, qui a fait au jeu un gain
consid�rable, quel fils de famille vient de recueillir une riche
succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les
derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne m�tier, il est vrai, que
de tromper; mais c'est un m�tier qui est ancien, connu, pratiqu� de tout
temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne
est � leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car
se voudraient-ils donner pour irr�prochables? Qui ne sait pas qu'entrer
et perdre dans ces maisons est une m�me chose? Qu'ils trouvent donc sous
leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce
qui me passe.
75 (V)
Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne
sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion,
quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne p�t tenir ce m�me
langage? Serait-on re�u � dire qu'on ne peut se passer de voler,
d'assassiner, de se pr�cipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans
retenue, sans bornes, o� l'on n'a en vue que la ruine totale de son
adversaire, o� l'on est transport� du d�sir du gain, d�sesp�r� sur la
perte, consum� par l'avarice, o� l'on expose sur une carte ou � la
fortune du d� la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants,
est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne
faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque,
pouss� par le jeu jusques � une d�route universelle, il faut m�me que
l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir � sa famille?
Je ne permets � personne d'�tre fripon; mais je permets � un fripon de
jouer un grand jeu: je le d�fends � un honn�te homme. C'est une trop
grande pu�rilit� que de s'exposer � une grande perte.
76 (I)
Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte
de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous
sentons � tous moments, pendant le cours de notre vie, o� le bien que
nous avons perdu nous manque.
77 (IV)
Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien � marier ses
filles, � payer ses dettes, ou � faire des contrats, pourvu que l'on ne
soit ni ses enfants ni sa femme.
78 (VIII)
Ni les troubles, Z�nobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que
vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du
roi votre �poux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez
pr�f�r� � toute autre contr�e les rives de l'Euphrate pour y �lever un
superbe �difice: l'air y est sain et temp�r�, la situation en est
riante; un bois sacr� l'ombrage du c�t� du couchant; les dieux de Syrie,
qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus
belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et
qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le
bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines
g�missent dans l'air, et font esp�rer � ceux qui voyagent vers l'Arabie
de revoir � leur retour en leurs foyers ce palais achev�, et dans cette
splendeur o� vous d�sirez de le porter avant de l'habiter, vous et les
princes vos enfants. N'y �pargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et
tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis
de votre si�cle d�ploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos
lambris; tracez-y de vastes et de d�licieux jardins, dont l'enchantement
soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; �puisez
vos tr�sors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et apr�s
que vous y aurez mis, Z�nobie, la derni�re main, quelqu'un de ces p�tres
qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les p�ages
de vos rivi�res, ach�tera un jour � deniers comptants cette royale
maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa
fortune.
79 (IV)
Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et
vous font r�crier d'une premi�re vue sur une maison si d�licieuse, et
sur l'extr�me bonheur du ma�tre qui la poss�de. Il n'est plus; il n'en a
pas joui si agr�ablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais
eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noy� de dettes pour
la porter � ce degr� de beaut� o� elle vous ravit. Ses cr�anciers l'en
ont chass�: il a tourn� la t�te, et il l'a regard�e de loin une derni�re
fois; et il est mort de saisissement.
80 (V)
L'on ne saurait s'emp�cher de voir dans certaines familles ce qu'on
appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent
ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'�taient point: le
ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les
dignit�s fondent sur elles � plusieurs reprises; elles nagent dans la
prosp�rit�. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-p�res,
a eu un p�re du moins qui s'�tait �lev� si haut, que tout ce qu'il a pu
souhaiter pendant le cours d'une longue vie, �'a �t� de l'atteindre; et
il l'a atteint. �tait-ce dans ces deux personnages �minence d'esprit,
profonde capacit�? �tait-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur
rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur post�rit� comme leurs
anc�tres.
81 (IV)
La cause la plus imm�diate de la ruine et de la d�route des personnes
des deux conditions, de la robe et de l'�p�e, est que l'�tat seul, et
non le bien, r�gle la d�pense.
82 (IV)
Si vous n'avez rien oubli� pour votre fortune, quel travail! Si vous
avez n�glig� la moindre chose, quel repentir!
83 (VI)
Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil
fixe et assur�, les �paules larges, l'estomac haut, la d�marche ferme et
d�lib�r�e. Il parle avec confiance; il fait r�p�ter celui qui
l'entretient, et il ne go�te que m�diocrement tout ce qu'il lui dit. Il
d�ploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort
loin, et il �ternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et
profond�ment; il ronfle en compagnie. Il occupe � table et � la
promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant
avec ses �gaux; il s'arr�te, et l'on s'arr�te; il continue de marcher,
et l'on marche: tous se r�glent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux
qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'�coute aussi longtemps
qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il
d�bite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,
croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et
d�couvrir son front par fiert� et par audace. Il est enjou�, grand
rieur, impatient, pr�somptueux, col�re, libertin, politique, myst�rieux
sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il
est riche.
Ph�don a les yeux creux, le teint �chauff�, le corps sec et le visage
maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort l�ger; il est abstrait,
r�veur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire
ce qu'il sait, ou de parler d'�v�nements qui lui sont connus; et s'il le
fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser � ceux � qui il
parle, il conte bri�vement, mais froidement; il ne se fait pas �couter,
il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit � ce que les autres lui
disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de
petits services. Il est complaisant, flatteur, empress�; il est
myst�rieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux,
scrupuleux, timide. Il marche doucement et l�g�rement, il semble
craindre de fouler la terre; il marche les yeux baiss�s, et il n'ose les
lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui
forment un cercle pour discourir; il se met derri�re celui qui parle,
recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde.
Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les �paules
serr�es, le chapeau abaiss� sur ses yeux pour n'�tre point vu; il se
replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de
galeries si embarrass�es et si remplies de monde, o� il ne trouve moyen
de passer sans effort, et de se couler sans �tre aper�u. Si on le prie
de s'asseoir, il se met � peine sur le bord d'un si�ge; il parle bas
dans la conversation, et il articule mal; libre n�anmoins sur les
affaires publiques, chagrin contre le si�cle, m�diocrement pr�venu des
ministres et du minist�re. Il n'ouvre la bouche que pour r�pondre; il
tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il
attend qu'il soit seul pour �ternuer, ou, si cela lui arrive, c'est �
l'insu de la compagnie: il n'en co�te � personne ni salut ni compliment.
Il est pauvre.
De la ville
I
(I) L'on se donne � Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public,
mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se
regarder au visage et se d�sapprouver les uns les autres.
(I) L'on ne peut se passer de ce m�me monde que l'on n'aime point, et
dont l'on se moque.
(VII) L'on s'attend au passage r�ciproquement dans une promenade
publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux,
livr�es, armoiries, rien n'�chappe aux yeux, tout est curieusement ou
malignement observ�; et selon le plus ou le moins de l'�quipage, ou l'on
respecte les personnes, ou on les d�daigne.
2 (V)
Tout le monde conna�t cette longue lev�e qui borne et qui resserre le
lit de la Seine, du c�t� o� elle entre � Paris avec la Marne, qu'elle
vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs
de la canicule; on les voit de fort pr�s se jeter dans l'eau; on les en
voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les
femmes de la ville ne s'y prom�nent pas encore; et quand elle est
pass�e, elles ne s'y prom�nent plus.
3 (V)
Dans ces lieux d'un concours g�n�ral, o� les femmes se rassemblent pour
montrer une belle �toffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette,
on ne se prom�ne pas avec une compagne par la n�cessit� de la
conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le th��tre,
s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est
l� pr�cis�ment qu'on se parle sans se rien dire, ou plut�t qu'on parle
pour les passants, pour ceux m�me en faveur de qui l'on hausse sa voix,
l'on gesticule et l'on badine, l'on penche n�gligemment la t�te, l'on
passe et l'on repasse.
4 (I)
La ville est partag�e en diverses soci�t�s, qui sont comme autant de
petites r�publiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et
leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que
l'ent�tement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait
que ce qui part des siens, et l'on est incapable de go�ter ce qui vient
d'ailleurs: cela va jusques au m�pris pour les gens qui ne sont pas
initi�s dans leurs myst�res. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que
le hasard a port� au milieu d'eux, leur est �tranger: il se trouve l�
comme dans un pays lointain, dont il ne conna�t ni les routes, ni la
langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause,
bourdonne, parle � l'oreille, �clate de rire, et qui retombe ensuite
dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas o� placer
un seul mot, et n'a pas m�me de quoi �couter. Il ne manque jamais l� un
mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le h�ros de la soci�t�:
celui-ci s'est charg� de la joie des autres, et fait toujours rire avant
que d'avoir parl�. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de
leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache
point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible �
des fadaises qu'ils n'entendent eux-m�mes que parce qu'ils les ont
faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa
taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entr�e, ni la mani�re
dont elle est sortie. Deux ann�es cependant ne passent point sur une
m�me coterie: il y a toujours, d�s la premi�re ann�e, des semences de
division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'int�r�t de la beaut�,
les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au
commencement, d�g�n�rent bient�t en pyramides de viandes et en banquets
somptueux, d�rangent la r�publique, et lui portent enfin le coup mortel:
il n'est en fort peu de temps non plus parl� de cette nation que des
mouches de l'ann�e pass�e.
5 (IV)
Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la premi�re se
venge sur l'autre des d�dains de la cour, et des petites humiliations
qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, o� la grande
finit, et o� la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se
trouve m�me un corps consid�rable qui refuse d'�tre du second ordre, et
� qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas n�anmoins, il cherche
au contraire, par la gravit� et par la d�pense, � s'�galer � la
magistrature, ou ne lui c�de qu'avec peine: on l'entend dire que la
noblesse de son emploi, l'ind�pendance de sa profession, le talent de la
parole et le m�rite personnel balancent au moins les sacs de mille
francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son
office.
6 (V)
Vous moquez-vous de r�ver en carrosse, ou peut-�tre de vous y reposer?
Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'� peine ces
gens qui passent dans leur �quipage; ils vous en croiront plus occup�;
ils diront: �Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille
jusque dans les rues ou sur la route.� Apprenez du moindre avocat qu'il
faut para�tre accabl� d'affaires, froncer le sourcil, et r�ver � rien
tr�s profond�ment; savoir � propos perdre le boire et le manger; ne
faire qu'apparoir dans sa maison, s'�vanouir et se perdre comme un
fant�me dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, �viter le
th��tre, le laisser � ceux qui ne courent aucun risque � s'y montrer,
qui en ont � peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels.
7 (IV)
Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et
les plaisirs ont associ�s � quelques-uns de ceux qu'on nomme � la cour
de petits-ma�tres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la
gravit� de la robe, et se croient dispens�s par leur �ge et par leur
fortune d'�tre sages et mod�r�s. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de
pire: ils s'approprient la vanit�, la mollesse, l'intemp�rance, le
libertinage, comme si tous ces vices leur �taient dus, et, affectant
ainsi un caract�re �loign� de celui qu'ils ont � soutenir, ils
deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fid�les de tr�s
m�chants originaux.
8 (IV)
Un homme de robe � la ville, et le m�me � la cour, ce sont deux hommes.
Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y
avait laiss�s: il n'est plus ni si embarrass�, ni si honn�te.
9 (IV)
Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques � six
chevaux pour allonger un �quipage, qui, avec un essaim de gens de
livr�es, o� ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours
ou � Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mari�es, avec Jason,
qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consign�.
10
(V) J'entends dire des Sannions: �M�me nom, m�mes armes; la branche
a�n�e, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-l�,
portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres
d'une bordure dentel�e.� Ils ont avec les Bourbons, sur une m�me
couleur, un m�me m�tal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont
pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-�tre dans leur coeur
trouvent-ils leurs pi�ces aussi honorables, et ils les ont communes avec
de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et
sur les vitrages, sur la porte de leur ch�teau, sur le pilier de leur
haute-justice, o� ils viennent de faire pendre un homme qui m�ritait le
bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur
les meubles et sur les serrures, elles sont sem�es sur les carrosses;
leurs livr�es ne d�shonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers
aux Sannions: �Votre folie est pr�matur�e; attendez du moins que le
si�cle s'ach�ve sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-p�re, qui
lui ont parl�, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui
pourra dire comme eux: �L� il �talait, et vendait tr�s cher�?
(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on
dise d'eux qu'ils font une grande d�pense, qu'ils n'aiment � la faire.
Ils font un r�cit long et ennuyeux d'une f�te ou d'un repas qu'ils ont
donn�; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent
fort haut celui qu'ils n'ont pas song� � perdre. Ils parlent jargon et
myst�re sur de certaines femmes; ils ont r�ciproquement cent choses
plaisantes � se conter; ils ont fait depuis peu des d�couvertes; ils se
passent les uns aux autres qu'ils sont gens � belles aventures. L'un
d'eux, qui s'est couch� tard � la campagne, et qui voudrait dormir, se
l�ve matin, chausse des gu�tres, endosse un habit de toile, passe un
cordon o� pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le
voil� chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouill� et recru,
sans avoir tu�. Il retourne � la chasse le lendemain, et il passe tout
le jour � manquer des grives ou des perdrix.
(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma
meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au
laisser-courre; il entre dans le fort, se m�le avec les piqueurs; il a
un cor. Il ne dit pas, comme M�nalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en
avoir. Il oublie lois et proc�dure: c'est un Hippolyte. M�nandre, qui le
vit hier sur un proc�s qui est en ses mains, ne reconna�trait pas
aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain � sa chambre, o�
l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses
confr�res, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute,
comme il s'est �touff� de crier apr�s les chiens qui �taient en d�faut,
ou apr�s ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner
les six chiens. L'heure presse; il ach�ve de leur parler des abois et de
la cur�e, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.
11 (V)
Quel est l'�garement de certains particuliers, qui riches, du n�goce de
leurs p�res, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent
sur les princes pour leur garde-robe et pour leur �quipage, excitent,
par une d�pense excessive et par un faste ridicule; les traits et la
raillerie de toute une ville, qu'ils croient �blouir, et se ruinent
ainsi � se faire moquer de soi!
Quelques-uns n'ont pas m�me le triste avantage de r�pandre leurs folies
plus loin que le quartier o� ils habitent: c'est le seul th��tre de leur
vanit�. L'on ne sait point dans l'�le qu'Andr� brille au Marais, et
qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il �tait connu dans toute la
ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand
nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes
choses, il ne s'en trouv�t quelqu'un qui dirait de lui: Il est
magnifique, et qui lui tiendrait compte des r�gals qu'il fait � Xanthe
et � Ariston, et des f�tes qu'il donne � �lamire; mais il se ruine
obscur�ment: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne
l'estiment point, qu'il court � l'indigence, et qu'aujourd'hui en
carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller � pied.
12 (I)
Narcisse se l�ve le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de
toilette comme une femme; il va tous les jours fort r�guli�rement � la
belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon
commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou
pour un cinqui�me � l'hombre ou au reversi. L� il tient le fauteuil
quatre heures de suite chez Aricie, o� il risque chaque soir cinq
pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure
galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de
Barbin, et quelques recueils de po�sies. Il se prom�ne avec des femmes �
la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualit� religieuse sur les
visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier;
et il meurt ainsi apr�s avoir v�cu.
13 (V)
Voil� un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir o�, il
est difficile; mais son visage m'est familier.--Il l'est � bien
d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre m�moire. Est-ce au
boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande all�e, ou
dans le balcon � la com�die? Est-ce au sermon, au bal, � Rambouillet? O�
pourriez-vous ne l'avoir point vu? o� n'est-il point? S'il y a dans la
place une fameuse ex�cution, ou un feu de joie, il para�t � une fen�tre
de l'H�tel de ville; si l'on attend une magnifique entr�e, il a sa place
sur un �chafaud; s'il se fait un carrousel, le voil� entr�, et plac� sur
l'amphith��tre; si le Roi re�oit des ambassadeurs, il voit leur marche,
il assiste � leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur
audience. Sa pr�sence est aussi essentielle aux serments des ligues
suisses que celle du chancelier et des ligues m�mes. C'est son visage
que l'on voit aux almanachs repr�senter le peuple ou l'assistance. Il y
a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voil� � cheval; on parle
d'un camp et d'une revue, il est � Ouilles, il est � Ach�res. Il aime
les troupes, la milice, la guerre; il la voit de pr�s, et jusques au
fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz
l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il
est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit
faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il,
tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle
perte alors pour toute la ville! Qui dira apr�s lui: �Le Cours est
ferm�, on ne s'y prom�ne point; le bourbier de Vincennes est dess�ch� et
relev�, on n'y versera plus�? Qui annoncera un concert, un beau salut,
un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier;
que Rochois est enrhum�e, et ne chantera de huit jours? Qui conna�tra
comme lui un bourgeois � ses armes et � ses livr�es? Qui dira: �Scapin
porte des fleurs de lis�, et qui en sera plus �difi�? Qui prononcera
avec plus de vanit� et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui
sera mieux fourni de vaudevilles? Qui pr�tera aux femmes les Annales
galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter � table
tout un dialogue de l'Op�ra, et les fureurs de Roland dans une ruelle?
Enfin, puisqu'il y a � la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des
gens fades, oisifs, d�soccup�s, qui pourra aussi parfaitement leur
convenir?
14 (V)
Th�ram�ne �tait riche et avait du m�rite; il a h�rit�, il est donc tr�s
riche et d'un tr�s grand m�rite. Voil� toutes les femmes en campagne
pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour �pouseur. Il va de
maisons en maisons faire esp�rer aux m�res qu'il �pousera. Est-il assis,
elles se retirent, pour laisser � leurs filles toute la libert� d'�tre
aimables, et � Th�ram�ne de faire ses d�clarations. Il tient ici contre
le mortier; l� il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme
fleuri, vif, enjou�, spirituel n'est pas souhait� plus ardemment ni
mieux re�u; on se l'arrache des mains, on a � peine le loisir de sourire
� qui se trouve avec lui dans une m�me visite. Combien de galants
va-t-il mettre en d�route! quels bons partis ne fera-t-il point manquer?
Pourra-t-il suffire � tant d'h�riti�res qui le recherchent? Ce n'est pas
seulement la terreur des maris, c'est l'�pouvantail de tous ceux qui ont
envie de l'�tre, et qui attendent d'un mariage � remplir le vide de leur
consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si
p�cunieux, d'une ville bien polic�e, ou condamner le sexe, sous peine de
folie ou d'indignit�, � ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que
du m�rite.
15 (VIII)
Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la
contrefaire; il ne l'imite en aucune mani�re dans ces dehors agr�ables
et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont
naturellement pour un homme de m�rite, et qui n'a m�me que du m�rite:
elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses anc�tres; elles le
trouvent � la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles
l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou � pied,
s'il a une charge, une terre ou un �quipage: comme elles regorgent de
train, de splendeur et de dignit�s, elles se d�lassent volontiers avec
la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le
bruissement d'un carrosse qui s'arr�te � sa porte, elle p�tille de go�t
et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le conna�tre; mais si
elle a vu de sa fen�tre un bel attelage, beaucoup de livr�es, et que
plusieurs rangs de clous parfaitement dor�s l'aient �blouie, quelle
impatience n'a-t-elle pas de voir d�j� dans sa chambre le cavalier ou le
magistrat! quelle charmante r�ception ne lui fera-t-elle point!
�tera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien aupr�s d'elle: on
lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font
rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux.
16 (IV)
Cette fatuit� de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une
mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que
la grossi�ret� des femmes du peuple, et que la rusticit� des
villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus.
17 (IV)
La subtile invention, de faire de magnifiques pr�sents de noces qui ne
co�tent rien, et qui doivent �tre rendus en esp�ce!
18 (IV)
L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de
la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par
l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre d�j� sur son
fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette!
19 (IV)
Le bel et le judicieux usage que celui qui, pr�f�rant une sorte
d'effronterie aux biens�ances et � la pudeur, expose une femme d'une
seule nuit sur un lit comme sur un th��tre, pour y faire pendant
quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet �tat � la
curiosit� des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus,
accourent de toute une ville � ce spectacle pendant qu'il dure! Que
manque-t-il � une telle coutume, pour �tre enti�rement bizarre et
incompr�hensible, que d'�tre lue dans quelque relation de la Mingr�lie?
20 (I)
P�nible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les
unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se
rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre
r�ciproquement des choses dont on est �galement instruite, et dont il
importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre
pr�cis�ment que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'apr�s-d�n�e que
pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites
heures trois suisses, une femme que l'on conna�t � peine, et une autre
que l'on n'aime gu�re! Qui consid�rerait bien le prix du temps, et
combien sa perte est irr�parable, pleurerait am�rement sur de si grandes
mis�res.
21 (VII)
On s'�l�ve � la ville dans une indiff�rence grossi�re des choses rurales
et champ�tres; on distingue � peine la plante qui porte le chanvre
d'avec celle qui produit le lin, et le bl� froment d'avec les seigles,
et l'un ou l'autre d'avec le m�teil: on se contente de se nourrir et de
s'habiller. Ne parlez � un grand nombre de bourgeois ni de gu�rets, ni
de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez �tre entendu:
ces termes pour eux ne sont pas fran�ais. Parlez aux uns d'aunage, de
tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requ�te
civile, d'appointement, d'�vocation. Ils connaissent le monde, et encore
parce qu'il a de moins beau et de moins sp�cieux; ils ignorent la
nature, ses commencements, ses progr�s, ses dons et ses largesses. Leur
ignorance souvent est volontaire, et fond�e sur l'estime qu'ils ont pour
leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui,
au fond de son �tude sombre et enfum�e, et l'esprit occup� d'une plus
noire chicane, ne se pr�f�re au laboureur, qui jouit du ciel, qui
cultive la terre, qui s�me � propos, et qui fait de riches moissons; et
s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches,
de leur vie champ�tre et de leur �conomie, il s'�tonne qu'on ait pu
vivre en de tels temps, o� il n'y avait encore ni offices, ni
commissions, ni pr�sidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait
jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette.
22 (V)
Les empereurs n'ont jamais triomph� � Rome si mollement, si commod�ment,
ni si s�rement m�me, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil,
que le bourgeois sait � Paris se faire mener par toute la ville: quelle
distance de cet usage � la mule de leurs anc�tres! Ils ne savaient point
encore se priver du n�cessaire pour avoir le superflu, ni pr�f�rer le
faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'�clairer avec des
bougies, et se chauffer � un petit feu: la cire �tait pour l'autel et
pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais d�ner pour monter
dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes
pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il
faisait sec; et dans un temps humide ils g�taient leur chaussure, aussi
peu embarrass�s de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur
de traverser un gu�ret, ou le soldat de se mouiller dans une tranch�e.
On n'avait pas encore imagin� d'atteler deux hommes � une liti�re; il y
avait m�me plusieurs magistrats qui allaient � pied � la chambre ou aux
enqu�tes, d'aussi bonne gr�ce qu'Auguste autrefois allait de son pied au
Capitole. L'�tain dans ce temps brillait sur les tables et sur les
buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or
�taient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes;
on mettait celles-ci jusqu'� la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs
et de gouvernantes n'�taient pas inconnus � nos p�res: ils savaient �
qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais
ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants,
contents de veiller eux-m�mes imm�diatement � leur �ducation. Ils
comptaient en toutes choses avec eux-m�mes: leur d�pense �tait
proportionn�e � leur recette; leurs livr�es, leurs �quipages, leurs
meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout
�tait mesur� sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre
eux des distinctions ext�rieures qui emp�chaient qu'on ne pr�t la femme
du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet
pour le gentilhomme. Moins appliqu�s � dissiper ou � grossir leur
patrimoine qu'� le maintenir, ils le laissaient entier � leurs
h�ritiers, et passaient ainsi d'une vie mod�r�e � une mort tranquille.
Ils ne disaient point: Le si�cle est dur, la mis�re est grande, l'argent
est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus
riches par leur �conomie et par leur modestie que de leurs revenus et de
leurs domaines. Enfin l'on �tait alors p�n�tr� de cette maxime, que ce
qui est dans les grands splendeur, somptuosit�, magnificence, est
dissipation, folie, ineptie dans le particulier.
De la cour
1 (I)
Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire � un
homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de
vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.
2 (I)
Un homme qui sait la cour est ma�tre de son geste, de ses yeux et de son
visage; il est profond, imp�n�trable; il dissimule les mauvais offices,
sourit � ses ennemis, contraint son humeur, d�guise ses passions, d�ment
son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement
n'est qu'un vice, que l'on appelle fausset�, quelquefois aussi inutile
au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sinc�rit� et la
vertu.
3 (IV)
Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses
selon les divers jours dont on les regarde? de m�me, qui peut d�finir la
cour?
4 (IV)
Se d�rober � la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui
l'a vue le matin la voit le soir pour la reconna�tre le lendemain, ou
afin que lui-m�me y soit connu.
5 (IV)
L'on est petit � la cour, et quelque vanit� que l'on ait, on s'y trouve
tel; mais le mal est commun, et les grands m�mes y sont petits.
6 (I)
La province est l'endroit d'o� la cour, comme dans son point de vue,
para�t une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agr�ments
diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop pr�s.
7 (I)
L'on s'accoutume difficilement � une vie qui se passe dans une
antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.
8 (VII)
La cour ne rend pas content; elle emp�che qu'on ne le soit ailleurs.
9 (I)
Il faut qu'un honn�te homme ait t�t� de la cour: il d�couvre en y
entrant comme un nouveau monde qui lui �tait inconnu, o� il voit r�gner
�galement le vice et la politesse, et o� tout lui est utile, le bon et
le mauvais.
10 (VI)
La cour est comme un �difice b�ti de marbre: je veux dire qu'elle est
compos�e d'hommes fort durs, mais fort polis.
11 (I)
L'on va quelquefois � la cour pour en revenir, et se faire par l�
respecter du noble de sa province, ou de son dioc�sain.
12 (I)
Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une
montre inutile, si l'on �tait modeste et sobre: les cours seraient
d�sertes, et les rois presque seuls, si l'on �tait gu�ri de la vanit� et
de l'int�r�t. Les hommes veulent �tre esclaves quelque part, et puiser
l� de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers
de la cour l'air de hauteur, de fiert� et de commandement, afin qu'ils
le distribuent en d�tail dans les provinces: ils font pr�cis�ment comme
on leur fait, vrais singes de la royaut�.
13 (I)
Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la pr�sence du
prince: � peine les puis-je reconna�tre � leurs visages; leurs traits
sont alt�r�s, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes
sont les plus d�faits, car ils perdent plus du leur; celui qui est
honn�te et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien � r�former.
14 (I)
L'air de cour est contagieux: il se prend � V**, comme l'accent normand
� Rouen ou � Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits
contr�leurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une port�e
d'esprit fort m�diocre y faire de grands progr�s. Un homme d'un g�nie
�lev� et d'un m�rite solide ne fait pas assez de cas de cette esp�ce de
talent pour faire son capital de l'�tudier et se le rendre propre; il
l'acquiert sans r�flexion, et il ne pense point � s'en d�faire.
15 (IV)
N** arrive avec grand bruit; il �carte le monde, se fait faire place; il
gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre
qu'avec la foule.
16 (I)
Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis,
d'un caract�re libre et familier, qui se produisent eux-m�mes,
protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habilet� qui manque aux
autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de
l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveaut�:
ils percent la foule, et parviennent jusqu'� l'oreille du prince, � qui
le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en �tre
vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts
sans cons�quence, et cong�di�s de m�me: alors ils disparaissent tout �
la fois riches et d�cr�dit�s, et le monde qu'ils viennent de tromper est
encore pr�t d'�tre tromp� par d'autres.
17 (IV)
Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que l�g�rement, qui marchent
des �paules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent
sans vous regarder; ils parlent d'un ton �lev�, et qui marque qu'ils se
sentent au-dessus de ceux qui se trouvent pr�sents; ils s'arr�tent, et
on les entoure; ils ont la parole, pr�sident au cercle, et persistent
dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'� ce qu'il survienne
un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa pr�sence, les
r�duise � leur naturel, qui est moins mauvais.
18 (IV)
Les cours ne sauraient se passer d'une certaine esp�ce de courtisans,
hommes flatteurs, complaisants, insinuants, d�vou�s aux femmes, dont ils
m�nagent les plaisirs, �tudient les faibles et flattent toutes les
passions: ils leur soufflent � l'oreille des grossi�ret�s, leur parlent
de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent
leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les
modes, raffinent sur le luxe et sur la d�pense, et apprennent � ce sexe
de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et
en �quipages; ils ont eux-m�mes des habits o� brillent l'invention et la
richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'apr�s les avoir
renouvel�s et embellis; ils mangent d�licatement et avec r�flexion; il
n'y a sorte de volupt� qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre
compte. Ils doivent � eux-m�mes leur fortune, et ils la soutiennent avec
la m�me adresse qu'ils l'ont �lev�e. D�daigneux et fiers, ils n'abordent
plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent o� tous les
autres se taisent, entrent, p�n�trent en des endroits et � des heures o�
les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien
des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignit�s, ne
montrent pas un visage si assur�, ni une contenance si libre. Ces gens
ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de
toutes leurs f�tes, ne sortent pas du Louvre ou du Ch�teau, o� ils
marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se
multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui
frappent les nouveaux venus � une cour; ils embrassent, ils sont
embrass�s; ils rient, ils �clatent, ils sont plaisants, ils font des
contes: personnes commodes, agr�ables, riches, qui pr�tent, et qui sont
sans cons�quence.
19 (V)
Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls charg�s
des d�tails de tout l'�tat, et que seuls aussi ils en doivent r�pondre?
L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui
pourrait les repr�senter exprimerait l'empressement, l'inqui�tude, la
curiosit�, l'activit�, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais
vus assis, jamais fixes et arr�t�s: qui m�me les a vus marcher? on les
voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de
r�ponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils
passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course
pr�cipit�e, vous d�monteriez leur machine; ne leur faites pas de
questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se
ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec
vous et longtemps, vous suivre m�me o� il vous plaira de les emmener.
Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui
pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le
pr�c�dent; ils se lancent imp�tueusement dans la foule des courtisans;
tout ce qui se trouve sur leur passage est en p�ril. Leur profession est
d'�tre vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'�tre acquitt�s
d'un emploi si s�rieux, et si utile � la r�publique. Ils sont au reste
instruits � fond de toutes les nouvelles indiff�rentes, et ils savent �
la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des
talents n�cessaires pour s'avancer m�diocrement. Gens n�anmoins �veill�s
et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu
entreprenants, l�gers et pr�cipit�s. Le dirai-je? ils portent au vent,
attel�s tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort �loign�s de
s'y voir assis.
20 (IV)
Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous
un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors
insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de
toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains,
aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux
Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres;
faire entrer dans toutes les conversations ses a�euls paternels et
maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades;
avoir des salles par�es d'arbres g�n�alogiques, d'�cussons charg�s de
seize quartiers, et de tableaux de ses anc�tres et des alli�s de ses
anc�tres; se piquer d'avoir un ancien ch�teau � tourelles, � cr�neaux et
� m�chicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et
mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualit�; de
celle-l�, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a
eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de
ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des
contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche
apr�s la maison r�gnante; et � force de le dire, il sera cru.
21 (IV)
C'est une grande simplicit� que d'apporter � la cour la moindre roture,
et de n'y �tre pas gentilhomme.
22 (VI)
L'on se couche � la cour et l'on se l�ve sur l'int�r�t; c'est ce que
l'on dig�re le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait
que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est
dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on n�glige les autres, que
l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette r�gle que l'on mesure
ses soins, ses complaisances, son estime, son indiff�rence, son m�pris.
Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la mod�ration et la
sagesse, un premier mobile d'ambition les emm�ne avec les plus avares,
les plus violents dans leurs d�sirs et les plus ambitieux: quel moyen de
demeurer immobile o� tout marche, o� tout se remue, et de ne pas courir
o� les autres courent? On croit m�me �tre responsable � soi-m�me de son
�l�vation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite � la cour est
cens� ne l'avoir pas d� faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en
�loignera-t-on avant d'en avoir tir� le moindre fruit, ou
persistera-t-on � y demeurer sans gr�ces et sans r�compenses? question
si �pineuse, si embarrass�e, et d'une si p�nible d�cision, qu'un nombre
infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent
dans le doute.
23 (VI)
Il n'y a rien � la cour de si m�prisable et de si indigne qu'un homme
qui ne peut contribuer en rien � notre fortune: je m'�tonne qu'il ose se
montrer.
24 (IV)
Celui qui voit loin derri�re soi un homme de son temps et de sa
condition, avec qui il est venu � la cour la premi�re fois, s'il croit
avoir une raison solide d'�tre pr�venu de son propre m�rite et s'estimer
davantage que cet autre qui est demeur� en chemin, ne se souvient plus
de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-m�me et de ceux qui l'avaient
devanc�.
25 (I)
C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant mont� � une grande faveur,
il est encore un homme de notre connaissance.
26 (IV)
Si celui qui est en faveur ose s'en pr�valoir avant qu'elle lui �chappe,
s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les
yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et
les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de
survivances, vous lui reprochez son avidit� et son ambition; vous dites
que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, � ses cr�atures,
et que par le nombre et la diversit� des gr�ces dont il se trouve
combl�, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il d�
faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous
auriez pris vous-m�me en pareille situation, c'est qu'il a fait.
L'on bl�me les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont
les occasions, parce que l'on d�sesp�re, par la m�diocrit� de la sienne,
d'�tre jamais en �tat de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche.
Si l'on �tait � port�e de leur succ�der, l'on commencerait � sentir
qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de
prononcer d'avance sa condamnation.
27 (IV)
Il ne faut rien exag�rer, ni dire des cours le mal qui n'y est point:
l'on n'y attente rien de pis contre le vrai m�rite que de le laisser
quelquefois sans r�compense; on ne l'y m�prise pas toujours, quand on a
pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est l� o� l'on sait
parfaitement ne faire rien, ou faire tr�s peu de chose, pour ceux que
l'on estime beaucoup.
28 (V)
Il est difficile � la cour que de toutes les pi�ces que l'on emploie �
l'�difice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte � faux: l'un
de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle
mollement; il �chappe � un troisi�me de parler contre mes int�r�ts et
contre ses intentions; � celui-l� manque la bonne volont�, � celui-ci
l'habilet� et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir � me voir
heureux pour contribuer de tout leur pouvoir � me rendre tel. Chacun se
souvient assez de tout ce que son �tablissement lui a co�t� � faire,
ainsi que des secours qui lui en ont fray� le chemin; on serait m�me
assez port� � justifier les services qu'on a re�us des uns par ceux
qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et
l'unique soin qu'on a apr�s sa fortune faite n'�tait pas de songer �
soi.
29
(VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse
et de finesse pour trouver les exp�dients d'obliger ceux de leurs amis
qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons
apparentes, de sp�cieux pr�textes, ou ce qu'ils appellent une
impossibilit� de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'�tre quittes
par l� en leur endroit de tous les devoirs de l'amiti� ou de la
reconnaissance.
(VI) Personne � la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce
que, jugeant des autres par soi-m�me, on esp�re que nul n'entamera, et
qu'on sera ainsi dispens� d'appuyer: c'est une mani�re douce et polie de
refuser son cr�dit, ses offices et sa m�diation � qui en a besoin.
30 (I)
Combien de gens vous �touffent de caresses dans le particulier, vous
aiment et vous estiment, qui sont embarrass�s de vous dans le public, et
qui, au lever ou � la messe, �vitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y
a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une
confiance qu'ils ont d'eux-m�mes, osent honorer devant le monde le
m�rite qui est seul et d�nu� de grands �tablissements.
31 (IV)
Je vois un homme entour� et suivi; mais il est en place. J'en vois un
autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est
embrass� et caress�, m�me des grands; mais il est riche. Celui-l� est
regard� de tous avec curiosit�, on le montre du doigt; mais il est
savant et �loquent. J'en d�couvre un que personne n'oublie de saluer;
mais il est m�chant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien
davantage, et qui soit recherch�.
32 (V)
Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un d�bordement
de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne
l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a
au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix diff�rentes
sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous
se laissent entra�ner au torrent qui les emporte, qui les force de dire
d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de
louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de
m�rite ou de valeur devient en un instant un g�nie du premier ordre, un
h�ros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatt� dans toutes les
peintures que l'on fait de lui, qu'il para�t difforme pr�s de ses
portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'o� la bassesse
et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre
r�putation. Commence-t-il � chanceler dans ce poste o� on l'avait mis,
tout le monde passe facilement � un autre avis; en est-il enti�rement
d�chu, les machines qui l'avaient guind� si haut par l'applaudissement
et les �loges sont encore toutes dress�es pour le faire tomber dans le
dernier m�pris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le d�daignent
mieux, qui le bl�ment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que
ceux qui s'�taient comme d�vou�s � la fureur d'en dire du bien.
33 (VII)
Je crois pouvoir dire d'un poste �minent et d�licat qu'on y monte plus
ais�ment qu'on ne s'y conserve.
34 (VII)
L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les m�mes d�fauts
qui les y avaient fait monter.
35 (VIII)
Il y a dans les cours deux mani�res de ce que l'on appelle cong�dier son
monde ou se d�faire des gens: se f�cher contre eux, ou faire si bien
qu'ils se f�chent contre vous et s'en d�go�tent.
36 (IV)
L'on dit � la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la premi�re,
afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin
qu'il en dise de nous.
37 (I)
Il est aussi dangereux � la cour de faire les avances, qu'il est
embarrassant de ne les point faire.
38 (I)
Il y a des gens � qui ne conna�tre point le nom et le visage d'un homme
est un titre pour en rire et le m�priser. Ils demandent qui est cet
homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne
pourraient le m�conna�tre.
39 (I)
L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je
commence � soup�onner qu'il n'ait un m�rite importun qui �teigne celui
des autres.
40 (I)
Vous �tes homme de bien, vous ne songez ni � plaire ni � d�plaire aux
favoris, uniquement attach� � votre ma�tre et � votre devoir: vous �tes
perdu.
41 (IV)
On n'est point effront� par choix, mais par complexion; c'est un vice de
l'�tre, mais naturel: celui qui n'est pas n� tel est modeste, et ne
passe pas ais�ment de cette extr�mit� � l'autre; c'est une le�on assez
inutile que de lui dire: �Soyez effront�, et vous r�ussirez�; une
mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait �chouer. Il ne
faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et na�ve impudence pour
r�ussir.
42 (IV)
On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on
est refus�, on demande et on obtient; �mais, dit-on, sans l'avoir
demand�, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait
m�me � toute autre chose�: vieux style, menterie innocente, et qui ne
trompe personne.
43 (V)
On fait sa brigue pour parvenir � un grand poste, on pr�pare toutes ses
machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit �tre servi
selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer;
l'amorce est d�j� conduite, et la mine pr�te � jouer: alors on s'�loigne
de la cour. Qui oserait soup�onner d'Art�mon qu'il ait pens� � se mettre
dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son
gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses us�es,
et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner
le change � tout le public et lui d�rober mon ambition, je me trouverais
sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la gr�ce que
j'aurais recherch�e avec le plus d'emportement.
44 (V)
Les hommes ne veulent pas que l'on d�couvre les vues qu'ils ont sur leur
fortune, ni que l'on p�n�tre qu'ils pensent � une telle dignit�, parce
que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils,
� �tre refus�s; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux
d'en �tre crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger
dignes eux-m�mes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent
par�s tout � la fois de leur dignit� et de leur modestie.
Quelle plus grande honte y a-t-il d'�tre refus� d'un poste que l'on
m�rite, ou d'y �tre plac� sans le m�riter?
Quelques grandes difficult�s qu'il y ait � se placer � la cour, il est
encore plus �pre et plus difficile de se rendre digne d'�tre plac�.
Il co�te moins � faire dire de soi: �Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?�
qu'� faire demander: �Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?�
L'on se pr�sente encore pour les charges de ville, l'on postule une
place dans l'Acad�mie fran�aise, l'on demandait le consulat: quelle
moindre raison y aurait-il de travailler les premi�res ann�es de sa vie
� se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul
myst�re et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y
servir sa patrie, son prince, la r�publique?
45 (IV)
Je ne vois aucun courtisan � qui le prince vienne d'accorder un bon
gouvernement, une place �minente ou une forte pension, qui n'assure par
vanit�, ou pour marquer son d�sint�ressement, qu'il est bien moins
content du don que de la mani�re dont il lui a �t� fait. Ce qu'il y a en
cela de s�r et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi.
C'est rusticit� que de donner de mauvaise gr�ce: le plus fort et le plus
p�nible est de donner; que co�te-t-il d'y ajouter un sourire?
Il faut avouer n�anmoins qu'il s'est trouv� des hommes qui refusaient
plus honn�tement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de
quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si
s�chement, et chargeaient une gr�ce qu'on leur arrachait de conditions
si d�sagr�ables, qu'une plus grande gr�ce �tait d'obtenir d'eux d'�tre
dispens�s de rien recevoir.
46 (IV)
L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se rev�tent de toutes
les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge,
b�n�fice, tout leur convient; ils se sont si bien ajust�s, que par leur
�tat ils deviennent capables de toutes les gr�ces; ils sont amphibies,
ils vivent de l'�glise et de l'�p�e, et auront le secret d'y joindre la
robe. Si vous demandez: �Que font ces gens � la cour?� ils re�oivent, et
envient tous ceux � qui l'on donne.
47 (VIII)
Mille gens � la cour y tra�nent leur vie � embrasser, serrer et
congratuler ceux qui re�oivent, jusqu'� ce qu'ils y meurent sans rien
avoir.
48 (VI)
M�nophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit;
il masque toute l'ann�e, quoique � visage d�couvert; il para�t � la
cour, � la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le m�me
d�guisement. On le reconna�t et on sait quel il est � son visage.
49 (VI)
Il y a pour arriver aux dignit�s ce qu'on appelle ou la grande voie ou
le chemin battu; il y a le chemin d�tourn� ou de traverse, qui est le
plus court.
50 (V)
L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou
l'on se place aux fen�tres, pour observer les traits et la contenance
d'un homme qui est condamn�, et qui sait qu'il va mourir: vaine,
maligne, inhumaine curiosit�; si les hommes �taient sages, la place
publique serait abandonn�e, et il serait �tabli qu'il y aurait de
l'ignominie seulement � voir de tels spectacles. Si vous �tes si touch�s
de curiosit�, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux,
contemplez-le dans le jour m�me o� il a �t� nomm� � un nouveau poste, et
qu'il en re�oit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un
calme �tudi� et d'une feinte modestie, combien il est content et p�n�tr�
de soi-m�me; voyez quelle s�r�nit� cet accomplissement de ses d�sirs
r�pand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'�
vivre et � avoir de la sant�, comme ensuite sa joie lui �chappe et ne
peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur,
quel air froid et s�rieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses
�gaux: il ne leur r�pond pas, il ne les voit pas; les embrassements et
les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, ach�vent de lui
nuire; il se d�concerte, il s'�tourdit: c'est une courte ali�nation.
Vous voulez �tre heureux, vous d�sirez des gr�ces; que de choses pour
vous � �viter!
51 (VI)
Un homme qui vient d'�tre plac� ne se sert plus de sa raison et de son
esprit pour r�gler sa conduite et ses dehors � l'�gard des autres; il
emprunte sa r�gle de son poste et de son �tat: de l� l'oubli, la fiert�,
l'arrogance, la duret�, l'ingratitude.
52 (VIII)
Th�onas, abb� depuis trente ans, se lassait de l'�tre. On a moins
d'ardeur et d'impatience de se voir habill� de pourpre, qu'il en avait
de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes f�tes
se passaient toujours sans rien changer � sa fortune, il murmurait
contre le temps pr�sent, trouvait l'�tat mal gouvern�, et n'en pr�disait
rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le m�rite est dangereux
dans les cours � qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et
renonc� � la pr�lature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est
nomm� � un �v�ch�. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si
peu attendue: �Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas l�, et
qu'ils me feront archev�que.�
53 (I)
Il faut des fripons � la cour aupr�s des grands et des ministres, m�me
les mieux intentionn�s; mais l'usage en est d�licat, et il faut savoir
les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions o� ils ne peuvent
�tre suppl��s par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualit�s
toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que
l'on fasse d'un homme de bien?
54 (IV)
Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur
d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'�loigner des petits,
voire de ses pareils, et iceulx vilainer et d�priser; s'accointer de
grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise
et privaut� estre de tous �bats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes;
estre eshont�, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et
gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant,
et � tout son entregent, engendre heur et fortune.
55 (IV)
Jeunesse du prince, source des belles fortunes.
56 (IV)
Timante, toujours le m�me, et sans rien perdre de ce m�rite qui lui a
attir� la premi�re fois de la r�putation et des r�compenses, ne laissait
pas de d�g�n�rer dans l'esprit des courtisans: ils �taient las de
l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils
commen�aient � ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le
tiraient plus � l'�cart pour lui parler myst�rieusement d'une chose
indiff�rente, ils n'avaient plus rien � lui dire. Il lui fallait cette
pension ou ce nouveau poste dont il vient d'�tre honor� pour faire
revivre ses vertus � demi effac�es de leur m�moire, et en rafra�chir
l'id�e: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.
57 (V)
Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les
uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur soci�t� d'�tudes, les
droits du voisinage; les autres feuillettent leur g�n�alogie, remontent
jusqu'� un trisa�eul, rappellent le c�t� paternel et le maternel; l'on
veut tenir � cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois
le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et
je suis fort aise de son �l�vation; j'y dois prendre part, il m'est
assez proche. Hommes vains et d�vou�s � la fortune, fades courtisans,
parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps,
plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire?
Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux conna�tre?
58 (V)
Ce qui me soutient et me rassure contre les petits d�dains que j'essuie
quelquefois des grands et de mes �gaux, c'est que je me dis � moi-m�me:
�Ces gens n'en veulent peut-�tre qu'� ma fortune, et ils ont raison:
elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'�tais ministre.�
Dois-je bient�t �tre en place? le sait-il? est-ce en lui un
pressentiment? il me pr�vient, il me salue.
59 (VII)
Celui qui dit: Je d�nai hier � Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le
r�p�te, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres
conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais � Plancus...,
celui-l� m�me apprend dans ce moment que son h�ros vient d'�tre enlev�
par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple
dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, d�crie sa
conduite, d�nigre son consulat, lui �te jusqu'� la science des d�tails
que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une m�moire
heureuse, lui refuse l'�loge d'un homme s�v�re et laborieux, ne lui fait
pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi.
60 (VI)
Un homme de m�rite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la
m�me place � une assembl�e, ou � un spectacle, dont il est refus�, il la
voit accorder � un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles
pour entendre, ni d'esprit pour conna�tre et pour juger, qui n'est
recommandable que par de certaines livr�es, que m�me il ne porte plus.
61 (VII)
Th�odote avec un habit aust�re a un visage comique, et d'un homme qui
entre sur la sc�ne; sa voix, sa d�marche, son geste, son attitude
accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, myst�rieux;
il s'approche de vous, et il vous dit � l'oreille: Voil� un beau temps;
voil� un grand d�gel. S'il n'a pas les grandes mani�res, il a du moins
toutes les petites, et celles m�me qui ne conviennent gu�re qu'� une
jeune pr�cieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant � �lever un
ch�teau de cartes ou � se saisir d'un papillon: c'est celle de Th�odote
pour une affaire de rien, et qui ne m�rite pas qu'on s'en remue; il la
traite s�rieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il
s'empresse, il la fait r�ussir: le voil� qui respire et qui se repose,
et il a raison; elle lui a co�t� beaucoup de peine. L'on voit des gens
enivr�s, ensorcel�s de la faveur; ils y pensent le jour, ils y r�vent la
nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils
sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien � lui
dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voil�
contents, ils lui ont parl�. Pressez-les, tordez-les, ils d�gouttent
l'orgueil, l'arrogance, la pr�somption; vous leur adressez la parole,
ils ne vous r�pondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les
yeux �gar�s et l'esprit ali�n�: c'est � leurs parents � en prendre soin
et � les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le
monde n'en souffre. Th�odote a une plus douce manie: il aime la faveur
�perdument, mais sa passion a moins d'�clat; il lui fait des voeux en
secret, il la cultive, il la sert myst�rieusement; il est au guet et �
la d�couverte sur tout ce qui para�t de nouveau avec les livr�es de la
faveur: ont-ils une pr�tention, il s'offre � eux, il s'intrigue pour
eux, il leur sacrifie sourdement m�rite, alliance, amiti�, engagement,
reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le
suisse ou le postillon du favori s'avis�t de la demander, il appuierait
sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait
capable d'observer et de calculer, de parler de par�lies et de
parallaxes. Si vous demandiez de Th�odote s'il est auteur ou plagiaire,
original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais:
�Lisez et jugez.� Mais s'il est d�vot ou courtisan, qui pourrait le
d�cider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus
hardiment sur son �toile. Oui, Th�odote, j'ai observ� le point de votre
naissance; vous serez plac�, et bient�t; ne veillez plus, n'imprimez
plus: le public vous demande quartier.
62 (VIII)
N'esp�rez plus de candeur, de franchise, d'�quit�, de bons offices, de
services, de bienveillance, de g�n�rosit�, de fermet� dans un homme qui
s'est depuis quelque temps livr� � la cour, et qui secr�tement veut sa
fortune. Le reconnaissez-vous � son visage, � ses entretiens? Il ne
nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons,
de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui �chapperait de
dire ce qu'il en pense, est celui-l� m�me qui, venant � le savoir,
l'emp�cherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de
personne; ne voulant du bien qu'� lui seul, il veut persuader qu'il en
veut � tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit
contraire. Non content de n'�tre pas sinc�re, il ne souffre pas que
personne le soit; la v�rit� blesse son oreille: il est froid et
indiff�rent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le
courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et
responsable. Tyran de la soci�t� et martyr de son ambition, il a une
triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une
raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forc�, des
caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions
fr�quentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges
pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme plac� et qui est en faveur, et
pour tout autre une s�cheresse de pulmonique; il a des formules de
compliments diff�rents pour l'entr�e et pour la sortie � l'�gard de ceux
qu'il visite ou dont il est visit�; et il n'y a personne de ceux qui se
payent de mines et de fa�ons de parler qui ne sorte d'avec lui fort
satisfait. Il vise �galement � se faire des patrons et des cr�atures; il
est m�diateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une
ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait o�
il faut se placer pour �tre vu; il sait vous embrasser, prendre part �
votre joie, vous faire coup sur coup des questions empress�es sur votre
sant�, sur vos affaires; et pendant que vous lui r�pondez, il perd le
fil de sa curiosit�, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il
survient quelqu'un � qui il doive un discours tout diff�rent, il sait,
en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condol�ance:
il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les
ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du
vent, de la gel�e; il se tait au contraire, et fait le myst�rieux sur ce
qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne
sait point.
63 (I)
Il y a un pays o� les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins
cach�s, mais r�els. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles,
que les �clats et les applaudissements aux th��tres de Moli�re et
d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels
couvrissent tant d'inqui�tudes, de soins et de divers int�r�ts, tant de
craintes et d'esp�rances, des passions si vives et des affaires si
s�rieuses?
64 (IV)
La vie de la cour est un jeu s�rieux, m�lancolique, qui applique: il
faut arranger ses pi�ces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre,
parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de
caprice; et apr�s toutes ses r�veries et toutes ses mesures, on est
�chec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on m�nage bien, on va
� dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus
heureux.
65 (V)
Les roues, les ressorts, les mouvements sont cach�s; rien ne para�t
d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et ach�ve son
tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'apr�s avoir fait
assez de chemin, il revient souvent au m�me point d'o� il est parti.
66 (I)
�Les deux tiers de ma vie sont �coul�s; pourquoi tant m'inqui�ter sur ce
qui m'en reste? La plus brillante fortune ne m�rite point ni le tourment
que je me donne, ni les petitesses o� je me surprends, ni les
humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente ann�es d�truiront ces
colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'� force de lever la t�te;
nous dispara�trons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je
contemplais si avidement, et de qui j'esp�rais toute ma grandeur; le
meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la
retraite et un endroit qui soit son domaine.� N** a pens� cela dans sa
disgr�ce, et l'a oubli� dans la prosp�rit�.
67 (I)
Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans
appui; s'il vit � la cour, il est prot�g�, mais il est esclave: cela se
compense.
68 (IV)
Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais
lit, a r�v� pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait,
et qu'il en ressentait une extr�me joie; il a �t� triste � son r�veil;
il a cont� son songe, et il a dit: �Quelles chim�res ne tombent point
dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment!� Xantippe a continu� de
vivre; il est venu � la cour, il a vu le prince, il lui a parl�; et il a
�t� plus loin que son songe, il est favori.
69 (I)
Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan
plus assidu?
70 (I)
L'esclave n'a qu'un ma�tre; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens
utiles � sa fortune.
71 (I)
Mille gens � peine connus font la foule au lever pour �tre vus du
prince, qui n'en saurait voir mille � la fois; et s'il ne voit
aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de
malheureux!
72 (I)
De tous ceux qui s'empressent aupr�s des grands et qui leur font la
cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les
recherche par des vues d'ambition et d'int�r�t, un plus grand nombre par
une ridicule vanit�, ou par une sotte impatience de se faire voir.
73 (VII)
Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on
appelle de la biens�ance, doivent �tre irr�conciliables. Les voil�
r�unies; et o� la religion a �chou� quand elle a voulu l'entreprendre,
l'int�r�t s'en joue, et le fait sans peine.
74 (I)
L'on parle d'une r�gion o� les vieillards sont galants, polis et civils;
les jeunes gens au contraire, durs, f�roces, sans moeurs ni politesse:
ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un �ge o� l'on
commence ailleurs � la sentir; ils leur pr�f�rent des repas, des
viandes, et des amours ridicules. Celui-l� chez eux est sobre et mod�r�,
qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop fr�quent qu'ils en ont fait le
leur a rendu insipide; ils cherchent � r�veiller leur go�t d�j� �teint
par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il
ne manque � leur d�bauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du
pays pr�cipitent le d�clin de leur beaut� par des artifices qu'elles
croient servir � les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs
l�vres, leurs joues, leurs sourcils et leurs �paules, qu'elles �talent
avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
craignaient de cacher l'endroit par o� elles pourraient plaire, ou de ne
pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contr�e ont une
physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrass�e dans une
�paisseur de cheveux �trangers, qu'ils pr�f�rent aux naturels et dont
ils font un long tissu pour couvrir leur t�te: il descend � la moiti� du
corps, change les traits, et emp�che qu'on ne connaisse les hommes �
leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les
grands de la nation s'assemblent tous les jours, � une certaine heure,
dans un temple qu'ils nomment �glise; il y a au fond de ce temple un
autel consacr� � leur Dieu, o� un pr�tre c�l�bre des myst�res qu'ils
appellent saints, sacr�s et redoutables; les grands forment un vaste
cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourn�
directement au pr�tre et aux saints myst�res, et les faces �lev�es vers
leur roi, que l'on voit � genoux sur une tribune, et � qui ils semblent
avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqu�s. On ne laisse pas de voir
dans cet usage une esp�ce de subordination; car ce peuple para�t adorer
le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est
� quelque quarante-huit degr�s d'�l�vation du p�le, et � plus d'onze
cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.
75 (I)
Qui consid�rera que le visage du prince fait toute la f�licit� du
courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir
et d'en �tre vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la
gloire et tout le bonheur des saints.
76 (IV)
Les grands seigneurs sont pleins d'�gards pour les princes: c'est leur
affaire, ils ont des inf�rieurs. Les petits courtisans se rel�chent sur
ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont
d'exemples � donner � personne.
77 (IV)
Que manque-t-il de nos jours � la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou
du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus
d�cisive.
78 (IV)
Faibles hommes! Un grand dit de Timag�ne, votre ami, qu'il est un sot,
et il se trompe. Je ne demande pas que vous r�pliquiez qu'il est homme
d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.
De m�me il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu
faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter,
pourvu qu'apr�s ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore
de la lui avoir vu faire.
79 (V)
Qui sait parler aux rois, c'est peut-�tre o� se termine toute la
prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole �chappe, et elle
tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa m�moire, et quelquefois
jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que
l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour
l'affaiblir servent � la graver plus profond�ment et � l'enfoncer
davantage. Si ce n'est que contre nous-m�mes que nous ayons parl�, outre
que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt rem�de, qui
est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre
l�g�ret�; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel
repentir! Y a-t-il une r�gle plus utile contre un si dangereux
inconv�nient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes,
de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite,
du moins avec l'attention, les pr�cautions et les mesures dont on parle
de soi?
80 (IV)
�Diseurs de bons mots, mauvais caract�re�: je le dirais, s'il n'avait
�t� dit. Ceux qui nuisent � la r�putation ou � la fortune des autres
plut�t que de perdre un bon mot, m�ritent une peine infamante: cela n'a
pas �t� dit, et je l'ose dire.
81 (I)
Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme
dans un magasin et dont l'on se sert pour se f�liciter les uns les
autres sur les �v�nements. Bien qu'elles se disent souvent sans
affection, et qu'elles soient re�ues sans reconnaissance, il n'est pas
permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image
de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amiti�, et que les
hommes, ne pouvant gu�re compter les uns sur les autres pour la r�alit�,
semblent �tre convenus entre eux de se contenter des apparences.
82 (I)
Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour
connaisseur en musique, en tableaux, en b�timents, et en bonne ch�re:
l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre � entendre, � voir et �
manger; l'on impose � ses semblables, et l'on se trompe soi-m�me.
83 (VI)
La cour n'est jamais d�nu�e d'un certain nombre de gens en qui l'usage
du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et
suppl�ent au m�rite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la
conversation en ne s'y m�lant point; ils plaisent � force de se taire,
et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au
plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de
voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux
pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.
84 (VI)
Il y a des gens � qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont
les premiers surpris et constern�s. Ils se reconnaissent enfin, et se
trouvent dignes de leur �toile; et comme si la stupidit� et la fortune
�taient deux choses incompatibles, ou qu'il f�t impossible d'�tre
heureux et sot tout � la fois, ils se croient de l'esprit; ils
hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute
rencontre, et sur quelque mati�re qui puisse s'offrir, et sans nul
discernement des personnes qui les �coutent. Ajouterai-je qu'ils
�pouvantent ou qu'ils donnent le dernier d�go�t par leur fatuit� et par
leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils d�shonorent sans ressources
ceux qui ont quelque part au hasard de leur �l�vation.
85
(IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour
les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux
qu'ils savent tromper.
(I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser
de soi que l'on n'est que m�diocrement fin.
(IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualit�:
elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre o�
elle ne puisse, et peut-�tre o� elle ne doive �tre suppl��e par la
prudence.
(IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un �
l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la diff�rence: si
on l'ajoute � la finesse, c'est fourberie.
(IV) Avec les gens qui par finesse �coutent tout et parlent peu, parlez
encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.
86 (V)
Vous d�pendez, dans une affaire qui est juste et importante, du
consentement de deux personnes. L'un vous dit: �J'y donne les mains
pourvu qu'un tel y condescende�; et ce tel y condescend, et ne d�sire
plus que d'�tre assur� des intentions de l'autre. Cependant rien
n'avance; les mois, les ann�es s'�coulent inutilement: �Je m'y perds,
dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils
s'abouchent, et qu'ils se parlent.� Je vous dis; moi, que j'y vois
clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parl�.
87 (VII)
Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme
qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-m�me, on a
l'embarras et la pudeur de celui qui demande gr�ce.
88 (I)
Si l'on ne se pr�cautionne � la cour contre les pi�ges que l'on y tend
sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est �tonn�, avec
tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.
89 (I)
Il y a quelques rencontres dans la vie o� la v�rit� et la simplicit�
sont le meilleur man�ge du monde.
90 (VI)
�tes-vous en faveur, tout man�ge est bon, vous ne faites point de
fautes, tous les chemins vous m�nent au terme: autrement, tout est
faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous �gare.
91 (I)
Un homme qui a v�cu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en
passer: toute autre vie pour lui est languissante.
92 (I)
Il faut avoir de l'esprit pour �tre homme de cabale: l'on peut cependant
en avoir � un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de
la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors � une
grande fortune ou � une haute r�putation par d'autres chemins.
93 (IV)
Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probit� � toutes
�preuves et un m�rite tr�s accompli, n'appr�hendez pas, � Aristide, de
tomber � la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le
temps qu'ils auront besoin de vous.
94 (I)
Qu'un favori s'observe de fort pr�s; car s'il me fait moins attendre
dans son antichambre qu'� l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert,
s'il fronce moins le sourcil, s'il m'�coute plus volontiers, et s'il me
reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence � tomber, et je
penserai vrai.
L'homme a bien peu de ressources dans soi-m�me, puisqu'il lui faut une
disgr�ce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus
traitable, moins f�roce, plus honn�te homme.
95 (V)
L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien �
leurs discours et � toute leur conduite qu'ils ne songent ni � leurs
grands-p�res ni � leurs petits-fils: le pr�sent est pour eux; ils n'en
jouissent pas, ils en abusent.
96 (VI)
Straton est n� sous deux �toiles: malheureux, heureux dans le m�me
degr�. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a
point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais:
que dis-je? on ne r�ve point comme il a v�cu. Personne n'a tir� d'une
destin�e plus qu'il a fait; l'extr�me et le m�diocre lui sont connus; il
a brill�, il a souffert, il a men� une vie commune: rien ne lui est
�chapp�. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort
s�rieusement qui �taient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai
du courage; et tous ont dit apr�s lui: Il a de l'esprit, il a du
courage. Il a exerc� dans l'une et l'autre fortune le g�nie du
courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-�tre et plus de mal qu'il
n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'h�ro�que
ont �t� employ�s � son �loge; et tout le contraire a servi depuis pour
le ravaler: caract�re �quivoque, m�l�, envelopp�; une �nigme, une
question presque ind�cise.
97 (V)
La faveur met l'homme au-dessus de ses �gaux; et sa chute, au-dessous.
98 (I)
Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou � un grand nom, ou �
une grande autorit�, ou � une grande fortune, se d�livre en un moment de
bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.
99 (V)
Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le m�me
th��tre et les m�mes d�corations, ce ne seront plus les m�mes acteurs.
Tout ce qui se r�jouit sur une gr�ce re�ue, ou ce qui s'attriste et se
d�sesp�re sur un refus, tous auront disparu de dessus la sc�ne. Il
s'avance d�j� sur le th��tre d'autres hommes qui vont jouer dans une
m�me pi�ce les m�mes r�les; ils s'�vanouiront � leur tour; et ceux qui
ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris
leur place. Quel fond � faire sur un personnage de com�die!
100 (VII)
Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus sp�cieux
et le plus orn�; qui m�prise la cour, apr�s l'avoir vue, m�prise le
monde.
101
(VI) La ville d�go�te de la province; la cour d�trompe de la ville, et
gu�rit de la cour.
(I) Un esprit sain puise � la cour le go�t de la solitude et de la
retraite.
Des grands
1 (I)
La pr�vention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et
l'ent�tement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs
mani�res si g�n�ral, que, s'ils s'avisaient d'�tre bons, cela irait �
l'idol�trie.
2 (VI)
Si vous �tes n� vicieux, � Th�ag�ne, je vous plains; si vous le devenez
par faiblesse pour ceux qui ont int�r�t que vous le soyez, qui ont jur�
entre eux de vous corrompre, et qui se vantent d�j� de pouvoir y
r�ussir, souffrez que je vous m�prise. Mais si vous �tes sage,
temp�rant, modeste, civil, g�n�reux, reconnaissant, laborieux, d'un rang
d'ailleurs et d'une naissance � donner des exemples plut�t qu'� les
prendre d'autrui, et � faire les r�gles plut�t qu'� les recevoir,
convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs
d�r�glements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la
d�f�rence qu'ils vous doivent, exerc� toutes les vertus que vous
ch�rissez: ironie forte, mais utile, tr�s propre � mettre vos moeurs en
s�ret�, � renverser tous leurs projets, et � les jeter dans le parti de
continuer d'�tre ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous �tes.
3 (I)
L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit:
je leur c�de leur bonne ch�re, leurs riches ameublements, leurs chiens,
leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs;
mais je leur envie le bonheur d'avoir � leur service des gens qui les
�galent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.
4 (I)
Les grands se piquent d'ouvrir une all�e dans une for�t, de soutenir des
terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir
dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur
content, de combler une �me de joie, de pr�venir d'extr�mes besoins ou
d'y rem�dier, leur curiosit� ne s'�tend point jusque-l�.
5 (IV)
On demande si en comparant ensemble les diff�rentes conditions des
hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un
m�lange ou une esp�ce de compensation de bien et de mal, qui �tablirait
entre elles l'�galit�, ou qui ferait du moins que l'un ne serait gu�re
plus d�sirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et � qui il
ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un
homme pauvre qui la d�cide.
Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attach� � chacune des
diff�rentes conditions, et qui y demeure jusques � ce que la mis�re l'en
ait �t�. Ainsi les grands se plaisent dans l'exc�s, et les petits aiment
la mod�ration; ceux-l� ont le go�t de dominer et de commander, et
ceux-ci sentent du plaisir et m�me de la vanit� � les servir et � leur
ob�ir; les grands sont entour�s, salu�s, respect�s; les petits
entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents.
6 (IV)
Il co�te si peu aux grands � ne donner que des paroles, et leur
condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous
ont faites, que c'est modestie � eux de ne promettre pas encore plus
largement.
7 (IV)
�Il est vieux et us�, dit un grand; il s'est crev� � me suivre: qu'en
faire?� Un autre, plus jeune, enl�ve ses esp�rances, et obtient le poste
qu'on ne refuse � ce malheureux que parce qu'il l'a trop m�rit�.
8 (IV)
�Je ne sais, dites-vous avec un air froid et d�daigneux, Philante a du
m�rite, de l'esprit, de l'agr�ment, de l'exactitude sur son devoir, de
la fid�lit� et de l'attachement pour son ma�tre, et il en est
m�diocrement consid�r�; il ne pla�t pas, il n'est pas go�t�.�--
Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous
condamnez?
9 (VI)
Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre.
10 (I)
Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres
la faveur des grands?
11 (IV)
Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas m�me, dans toute leur
vie, l'inconv�nient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs,
ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tir� le plus
de plaisir et le plus d'utilit�. La premi�re chose que la flatterie sait
faire, apr�s la mort de ces hommes uniques, et qui ne se r�parent point,
est de leur supposer des endroits faibles, dont elle pr�tend que ceux
qui leur succ�dent sont tr�s exempts: elle assure que l'un, avec toute
la capacit� et toutes les lumi�res de l'autre, dont il prend la place,
n'en a point les d�fauts; et ce style sert aux princes � se consoler du
grand et de l'excellent par le m�diocre.
12 (I)
Les grands d�daignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les
gens d'esprit m�prisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les
gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur
ou de l'esprit, sans nulle vertu.
13 (IV)
Quand je vois d'une part aupr�s des grands, � leur table, et quelquefois
dans leur familiarit�, de ces hommes alertes, empress�s, intrigants,
aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je consid�re d'autre
part quelle peine ont les personnes de m�rite � en approcher, je ne suis
pas toujours dispos� � croire que les m�chants soient soufferts par
int�r�t, ou que les gens de bien soient regard�s comme inutiles; je
trouve plus mon compte � me confirmer dans cette pens�e, que grandeur et
discernement sont deux choses diff�rentes, et l'amour pour la vertu et
pour les vertueux une troisi�me chose.
14 (I)
Lucile aime mieux user sa vie � se faire supporter de quelques grands,
que d'�tre r�duit � vivre famili�rement avec ses �gaux.
La r�gle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il
faut quelquefois d'�tranges talents pour la r�duire en pratique.
15 (VI)
Quelle est l'incurable maladie de Th�ophile? Elle lui dure depuis plus
de trente ann�es, il ne gu�rit point: il a voulu, il veut, et il voudra
gouverner les grands; la mort seule lui �tera avec la vie cette soif
d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui z�le du prochain?
est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-m�me? Il n'y a
point de palais o� il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre
qu'il s'arr�te: il passe � une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il
ait parl�, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour �tre
vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans
tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il pr�vient, il
s'offre, il se fait de f�te, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour
remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille �mes dont il
r�pond � Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang
et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont
il se charge plus volontiers. Il �coute, il veille sur tout ce qui peut
servir de p�ture � son esprit d'intrigue, de m�diation et de man�ge. �
peine un grand est-il d�barqu�, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on
entend plus t�t dire � Th�ophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu
soup�onner qu'il pensait � le gouverner.
16 (I)
Une froideur ou une incivilit� qui vient de ceux qui sont au-dessus de
nous nous les fait ha�r, mais un salut ou un sourire nous les
r�concilie.
17 (VI)
Il y a des hommes superbes, que l'�l�vation de leurs rivaux humilie et
apprivoise; ils en viennent, par cette disgr�ce, jusqu'� rendre le
salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans
leur naturel.
18 (IV)
Le m�pris que les grands ont pour le peuple les rend indiff�rents sur
les flatteries ou sur les louanges qu'ils en re�oivent, et temp�re leur
vanit�. De m�me les princes, lou�s sans fin et sans rel�che des grands
ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage
ceux qui les louent.
19 (I)
Les grands croient �tre seuls parfaits, n'admettent qu'� peine dans les
autres hommes la droiture d'esprit, l'habilet�, la d�licatesse, et
s'emparent de ces riches talents comme de choses dues � leur naissance.
C'est cependant en eux une erreur grossi�re de se nourrir de si fausses
pr�ventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pens�, de mieux dit, de
mieux �crit, et peut-�tre d'une conduite plus d�licate, ne nous est pas
toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue
suite d'anc�tres: cela ne leur peut �tre contest�.
20 (VI)
Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habilet�, du go�t, du
discernement? en croirai-je la pr�vention et la flatterie, qui publient
hardiment votre m�rite? Elles me sont suspectes, et je les r�cuse. Me
laisserai-je �blouir par un air de capacit� ou de hauteur qui vous met
au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'�crit;
qui vous rend sec sur les louanges, et emp�che qu'on ne puisse arracher
de vous la moindre approbation? Je conclus de l� plus naturellement que
vous avez de la faveur, du cr�dit et de grandes richesses. Quel moyen de
vous d�finir, T�l�phon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans
une certaine distance, et il faudrait vous d�velopper, vous manier, vous
confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et
raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarit�,
dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide,
avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est
tr�s connu: serait-ce assez pour vous bien conna�tre?
21 (V)
Il y en a de tels, que s'ils pouvaient conna�tre leurs subalternes et se
conna�tre eux-m�mes, ils auraient honte de primer.
22 (V)
S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent
les entendre? S'il n'y a pas assez de bons �crivains, o� sont ceux qui
savent lire? De m�me on s'est toujours plaint du petit nombre de
personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans
l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes
habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs
lumi�res sont-ils aim�s, sont-ils estim�s autant qu'ils le m�ritent?
Sont-ils lou�s de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie?
Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils �chouent, et on les envie
s'ils r�ussissent. Bl�mons le peuple o� il serait ridicule de vouloir
l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regard�s des grands ou des
puissants comme in�vitables, les ont conduits insensiblement � le
compter pour rien, et � n�gliger ses suffrages dans toutes leurs
entreprises, � s'en faire m�me une r�gle de politique.
Les petits se ha�ssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent
r�ciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur
font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont
responsables de leur obscurit�, de leur pauvret� et de leur infortune,
ou du moins ils leur paraissent tels.
23 (V)
C'est d�j� trop d'avoir avec le peuple une m�me religion et un m�me
Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le
marchand ou le laboureur? �vitons d'avoir rien de commun avec la
multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en
s�parent. Qu'elle s'approprie les douze ap�tres, leurs disciples, les
premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir
revenir, toutes les ann�es, ce jour particulier que chacun c�l�bre comme
sa f�te. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes;
faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de C�sar et de Pomp�e:
c'�taient de grands hommes; sous celui de Lucr�ce: c'�tait une illustre
Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancr�de:
c'�taient des paladins, et le roman n'a point de h�ros plus merveilleux;
sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux
m�me de Ph�bus et de Diane; et qui nous emp�chera de nous faire nommer
Jupiter ou Mercure, ou V�nus, ou Adonis?
24 (VII)
Pendant que les grands n�gligent de rien conna�tre, je ne dis pas
seulement aux int�r�ts des princes et aux affaires publiques, mais �
leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'�conomie et la science d'un
p�re de famille, et qu'ils se louent eux-m�mes de cette ignorance;
qu'ils se laissent appauvrir et ma�triser par des intendants; qu'ils se
contentent d'�tre gourmets ou coteaux, d'aller chez Tha�s ou chez
Phryn�, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il
y a de postes de Paris � Besan�on, ou � Philisbourg, des citoyens
s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, �tudient le
gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible
de tout un �tat, songent � se mieux placer, se placent, s'�l�vent,
deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins
publics. Les grands, qui les d�daignaient, les r�v�rent: heureux s'ils
deviennent leurs gendres.
25 (V)
Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus oppos�es,
je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me para�t content du
n�cessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un
homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun
bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que
dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. L� se
montrent ing�nument la grossi�ret� et la franchise; ici se cache une
s�ve maligne et corrompue sous l'�corce de la politesse. Le peuple n'a
gu�re d'esprit, et les grands n'ont point d'�me: celui-l� a un bon fond,
et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple
superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux �tre peuple.
26 (I)
Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils
aient pour para�tre ce qu'ils ne sont pas et pour ne point para�tre ce
qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignit�, leur extr�me pente �
rire aux d�pens d'autrui, et � jeter un ridicule souvent o� il n'y en
peut avoir. Ces beaux talents, se d�couvrent en eux du premier coup
d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot
celui qui l'est d�j�, mais encore plus propres � leur �ter tout le
plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se
tourner et se plier en mille mani�res agr�ables et r�jouissantes, si le
dangereux caract�re du courtisan ne l'engageait pas � une fort grande
retenue. Il lui oppose un caract�re s�rieux, dans lequel il se
retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si
mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.
27 (I)
Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prosp�rit� font
que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe,
d'un imb�cile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient
qu'� propos.
28 (VIII)
Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin
que l'homme du peuple: seule diff�rence que la crapule laisse entre les
conditions les plus disproportionn�es, entre le seigneur et l'estafier.
29 (I)
Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de
celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux
hommes; ils songent � eux-m�mes, suivent leur go�t, leurs passions, leur
commodit�: cela est naturel.
30 (I)
Il semble que la premi�re r�gle des compagnies, des gens en place ou des
puissants, est de donner � ceux qui d�pendent d'eux pour le besoin de
leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre.
31 (IV)
Si un grand a quelque degr� de bonheur sur les autres hommes, je ne
devine pas lequel, si ce n'est peut-�tre de se trouver souvent dans le
pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle na�t, cette
conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un
homme de bien, il doit appr�hender qu'elle ne lui �chappe; mais comme
c'est en une chose juste, il doit pr�venir la sollicitation, et n'�tre
vu que pour �tre remerci�; et si elle est facile, il ne doit pas m�me la
lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux.
32 (VI)
Il y a des hommes n�s inaccessibles, et ce sont pr�cis�ment ceux de qui
les autres ont besoin, de qui ils d�pendent. Ils ne sont jamais que sur
un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils
crient, ils s'agitent; semblables � ces figures de carton qui servent de
montre � une f�te publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et
foudroient: on n'en approche pas, jusqu'� ce que, venant � s'�teindre,
ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.
33 (IV)
Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livr�e, s'ils n'ont plus
d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-m�mes par
leur premi�re bassesse, mais par l'�l�vation et la fortune des gens
qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et
montent leur escalier, indiff�remment au-dessous d'eux et de leurs
ma�tres: tant il est vrai qu'on est destin� � souffrir des grands et de
ce qui leur appartient.
34 (IV)
Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et apr�s
eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en
jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions
et de bienfaits, mais de trop de familiarit� et de caresses, les secours
et les services qu'il en tire, m�me sans le savoir. Quels petits bruits
ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne r�duisent-ils pas � la fable
et � la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succ�s par les
bonnes intentions, prouver la bont� d'un dessein et la justesse des
mesures par le bonheur des �v�nements, s'�lever contre la malignit� et
l'envie pour accorder � de bonnes entreprises de meilleurs motifs,
donner des explications favorables � des apparences qui �taient
mauvaises, d�tourner les petits d�fauts, ne montrer que les vertus, et
les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des
d�tails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre
ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais
que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir;
mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser
dire les emp�che de faire.
35 (IV)
Sentir le m�rite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux
grandes d�marches � faire tout de suite, et dont la plupart des grands
sont fort incapables.
36 (IV)
Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime,
afin que je sois triste d'�tre d�chu de tes bonnes gr�ces, ou de n'avoir
pu les acqu�rir.
37
(IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est pr�venant,
officieux, qu'il aime � faire plaisir; et vous le confirmez par un long
d�tail de ce qu'il a fait en une affaire o� il a su que vous preniez
int�r�t. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation,
vous avez du cr�dit, vous �tes connu du ministre, vous �tes bien avec
les puissances; d�siriez-vous que je susse autre chose?
(VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son
�l�vation, il me d�daigne, il ne me conna�t plus.--Je n'ai pas, pour
moi, lui r�pondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en
loue fort, et il me semble m�me qu'il est assez civil. Je crois encore
vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de
l'attention pour vous, et qu'il vous d�m�le dans l'antichambre entre
mille honn�tes gens de qui il d�tourne ses yeux, de peur de tomber dans
l'inconv�nient de leur rendre le salut ou de leur sourire.
(IV) �Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand�, phrase d�licate dans
son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-m�me, en disant
d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas song� � nous
faire.
(IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de pr�s, rarement
par estime ou par gratitude. On ne conna�t pas souvent ceux que l'on
loue; la vanit� ou la l�g�ret� l'emportent quelquefois sur le
ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue.
38 (IV)
S'il est p�rilleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore
davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous
laisse payer doublement, pour lui et pour vous.
39 (V)
Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse
complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut
r�compenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance
pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a re�u.
40 (IV)
La noblesse expose sa vie pour le salut de l'�tat et pour la gloire du
souverain; le magistrat d�charge le prince d'une partie du soin de juger
les peuples: voil� de part et d'autre des fonctions bien sublimes et
d'une merveilleuse utilit�; les hommes ne sont gu�re capables de plus
grandes choses, et je ne sais d'o� la robe et l'�p�e ont puis� de quoi
se m�priser r�ciproquement.
41
(IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus � la fortune lorsqu'il hasarde
une vie destin�e � couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un
particulier qui ne risque que des jours qui sont mis�rables, il faut
avouer aussi qu'il a un tout autre d�dommagement, qui est la gloire et
la haute r�putation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt
obscur et dans la foule: il vivait de m�me, � la v�rit�, mais il vivait;
et c'est l'une des sources du d�faut de courage dans les conditions
basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance d�m�le d'avec le
peuple et expose aux yeux des hommes, � leur censure et � leurs �loges,
sont m�me capables de sortir par effort de leur temp�rament, s'il ne les
portait pas � la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui
passe des a�euls par les p�res dans leurs descendants, est cette
bravoure si famili�re aux personnes nobles, et peut-�tre la noblesse
m�me.
(V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite;
mettez-moi � la t�te d'une arm�e dont j'aie � r�pondre � toute l'Europe,
je suis Achille.
42 (I)
Les princes, sans autre science ni autre r�gle, ont un go�t de
comparaison: ils sont n�s et �lev�s au milieu et comme dans le centre
des meilleures choses, � quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils
voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'�loigne trop de Lulli, de
Racine et de Le Brun est condamn�.
43 (I)
Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un exc�s de
pr�caution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa
politesse � les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets � ignorer
aucun des �gards dus � leur naissance, qu'� confondre les personnes, et
les traiter indiff�remment et sans distinction des conditions et des
titres. Ils ont une fiert� naturelle, qu'ils retrouvent dans les
occasions; il ne leur faut des le�ons que pour la r�gler, que pour leur
inspirer la bont�, l'honn�tet� et l'esprit de discernement.
44 (I)
C'est une pure hypocrisie � un homme d'une certaine �l�vation de ne pas
prendre d'abord le rang qui lui est d�, et que tout le monde lui c�de:
il ne lui co�te rien d'�tre modeste, de se m�ler dans la multitude qui
va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assembl�e une derni�re place,
afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en �ter. La modestie est
d'une pratique plus am�re aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se
jettent dans la foule, on les �crase; s'ils choisissent un poste
incommode, il leur demeure.
45 (V)
Aristarque se transporte dans la place avec un h�raut et un trompette;
celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. ��coutez,
peuple, dit le h�raut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque,
que vous voyez pr�sent, doit faire demain une bonne action.� Je dirai
plus simplement et sans figure: �Quelqu'un fait bien; veut-il faire
mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soup�onne
pas du moins de me l'avoir appris.�
46 (VI)
Les meilleures actions s'alt�rent et s'affaiblissent par la mani�re dont
on les fait, et laissent m�me douter des intentions. Celui qui prot�ge
ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui bl�me le vice �
cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans
nulle singularit�, sans faste, sans affectation; il n'use point de
r�ponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et
satiriques: ce n'est jamais une sc�ne qu'il joue pour le public, c'est
un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne
fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes;
il ne donne point � un homme agr�able la mati�re d'un joli conte. Le
bien qu'il vient de faire est un peu moins su, � la v�rit�; mais il a
fait ce bien: que voudrait-il davantage?
47 (I)
Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont
point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous
du fr�re et de la soeur. Les hommes composent ensemble une m�me famille:
il n'y a que le plus ou le moins dans le degr� de parent�.
48 (VI)
Th�ognis est recherch� dans son ajustement, et il sort par� comme une
femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a d�j� ajust� ses yeux et
son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le
public, qu'il y paraisse tout concert�, que ceux qui passent le trouvent
d�j� gracieux et leur souriant, et que nul ne lui �chappe. Marche-t-il
dans les salles, il se tourne � droit, o� il y a un grand monde, et �
gauche, o� il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y
sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse
la t�te contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a
embrass�. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il
va le trouver, lui fait sa pri�re: Th�ognis l'�coute favorablement, il
est ravi de lui �tre bon � quelque chose, il le conjure de faire na�tre
des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son
affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en
sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caress�, confus,
presque content d'�tre refus�.
49 (I)
C'est avoir une tr�s mauvaise opinion des hommes, et n�anmoins les bien
conna�tre, que de croire dans un grand poste leur imposer par des
caresses �tudi�es, par de longs et st�riles embrassements.
50
(IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les
salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravit� et l'�l�vation de
sa voix, il les re�oit, leur donne audience, les cong�die; il a des
termes tout � la fois civils et hautains, une honn�tet� imp�rieuse et
qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse,
et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le
m�priser.
(VI) Un Pamphile est plein de lui-m�me, ne se perd pas de vue, ne sort
point de l'id�e de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa
dignit�; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pi�ces, s'en enveloppe
pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'�tale ou
il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut �tre grand, il
croit l'�tre; il ne l'est pas, il est d'apr�s un grand. Si quelquefois
il sourit � un homme du dernier ordre, � un homme d'esprit, il choisit
son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la
rougeur lui monterait-elle au visage s'il �tait malheureusement surpris
dans la moindre familiarit� avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni
puissant, ni ami d'un ministre, ni son alli�, ni son domestique. Il est
s�v�re et inexorable � qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous
aper�oit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain,
s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la
compagnie d'un grand, il prend courage, il vient � vous, et il vous dit:
Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tant�t il vous quitte
brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tant�t
s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les
enl�ve. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arr�te pas; il se fait
suivre, vous parle si haut que c'est une sc�ne pour ceux qui passent.
Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un th��tre: gens nourris
dans le faux, et qui ne ha�ssent rien tant que d'�tre naturels; vrais
personnages de com�die, des Floridors, des Mondoris.
(VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides
devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance
avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrass�s avec les
savants; vifs, hardis et d�cisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils
parlent de guerre � un homme de robe, et de politique � un financier;
ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont po�tes avec un docteur,
et g�om�tres avec un po�te. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de
principes, encore moins: ils vivent � l'aventure, pouss�s et entra�n�s
par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point
d'opinion qui soit � eux, qui leur soit propre; ils en empruntent �
mesure qu'ils en ont besoin; et celui � qui ils ont recours n'est gu�re
un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme � la mode.
51 (VI)
Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie
st�rile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur
splendeur et de leur �l�vation, et qui ne fait qu'ajouter � notre propre
mis�re le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une
maladie de l'�me si inv�t�r�e et si contagieuse? Contentons-nous de peu,
et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la
recette est infaillible, et je consens � l'�prouver. J'�vite par l�
d'apprivoiser un suisse ou de fl�chir un commis; d'�tre repouss� � une
porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la
maison d'un ministre se d�gorge plusieurs fois le jour; de languir dans
sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une
chose juste; d'essuyer sa gravit�, son ris amer et son laconisme. Alors
je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune
pri�re, je ne lui en fais pas; nous sommes �gaux, si ce n'est peut-�tre
qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.
52 (I)
Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont
rarement la volont�; et s'ils d�sirent de nous faire du mal, ils n'en
trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut �tre tromp� dans
l'esp�ce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fond� que sur l'esp�rance
ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il
arrive de d�pendre d'eux pour le moindre int�r�t, ou qu'on leur doive sa
bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont
grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits
que nous qui nous honorent.
53
(VI) � la cour, � la ville, m�mes passions, m�mes faiblesses, m�mes
petitesses, m�mes travers d'esprit, m�mes brouilleries dans les familles
et entre les proches, m�mes envies, m�mes antipathies. Partout des brus
et des belles-m�res, des maris et des femmes, des divorces, des
ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des
col�res, des partialit�s, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais
discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue
Saint-Denis, comme transport�es � V** ou � F**. Ici l'on croit se ha�r
avec plus de fiert� et de hauteur, et peut-�tre avec plus de dignit�: on
se nuit r�ciproquement avec plus d'habilet� et de finesse; les col�res
sont plus �loquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en
meilleurs termes; l'on n'y blesse point la puret� de la langue; l'on n'y
offense que les hommes ou que leur r�putation: tous les dehors du vice y
sont sp�cieux; mais le fond, encore une fois, y est le m�me que dans les
conditions les plus raval�es; tout le bas, tout le faible et tout
l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou
par leur faveur, ou par leurs dignit�s, ces t�tes si fortes et si
habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous m�prisent le
peuple, et ils sont peuple.
(IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression,
et l'on s'�tonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques o� elle
s'�tend. Il y a le peuple qui est oppos� aux grands: c'est la populace
et la multitude; il y a le peuple qui est oppos� aux sages, aux habiles
et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits.
54 (VI)
Les grands se gouvernent par sentiment, �mes oisives sur lesquelles tout
fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop;
bient�t ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en
parleront plus. Action, conduite, ouvrage, �v�nement, tout est oubli�;
ne leur demandez ni correction, ni pr�voyance, ni r�flexion, ni
reconnaissance, ni r�compense.
55 (I)
L'on se porte aux extr�mit�s oppos�es � l'�gard de certains personnages.
La satire apr�s leur mort court parmi le peuple, pendant que les vo�tes
des temples retentissent de leurs �loges. Ils ne m�ritent quelquefois ni
libelles ni discours fun�bres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous
les deux.
56 (I)
L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la
flatterie � en dire du bien; il y a du p�ril � en dire du mal pendant
qu'ils vivent, et de la l�chet� quand ils sont morts.
Du souverain ou de la R�publique
1 (I)
Quand l'on parcourt, sans la pr�vention de son pays, toutes les formes
de gouvernement, l'on ne sait � laquelle se tenir: il y a dans toutes le
moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de
plus s�r, c'est d'estimer celle o� l'on est n� la meilleure de toutes,
et de s'y soumettre.
2 (I)
Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique
qui ne consiste qu'� r�pandre le sang est fort born�e et de nul
raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle �
notre ambition: un homme n� cruel fait cela sans peine. C'est la mani�re
la plus horrible et la plus grossi�re de se maintenir ou de s'agrandir.
3 (IV)
C'est une politique s�re et ancienne dans les r�publiques que d'y
laisser le peuple s'endormir dans les f�tes, dans les spectacles, dans
le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanit� et la
mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle:
quelles grandes d�marches ne fait-on pas au despotique par cette
indulgence!
4 (VII)
Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y
suppl�ent: l'int�r�t, la gloire, le service du prince.
5 (IV)
Quand on veut changer et innover dans une r�publique, c'est moins les
choses que le temps que l'on consid�re. Il y a des conjonctures o� l'on
sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a
d'autres o� il est clair qu'on ne peut trop le m�nager. Vous pouvez
aujourd'hui �ter � cette ville ses franchises, ses droits, ses
privil�ges; mais demain ne songez pas m�me � r�former ses enseignes.
6 (IV)
Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par o� le calme
peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par o� le calme
peut en sortir.
7 (IV)
Il y a de certains maux dans la r�publique qui y sont soufferts, parce
qu'ils pr�viennent ou emp�chent de plus grands maux. Il y a d'autres
maux qui sont tels seulement par leur �tablissement, et qui, �tant dans
leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans
leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume
plus raisonnable. L'on voit une esp�ce de maux que l'on peut corriger
par le changement ou la nouveaut�, qui est un mal, et fort dangereux. Il
y en a d'autres cach�s et enfonc�s comme des ordures dans un cloaque, je
veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurit�:
on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et
l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de
conna�tre ces maux que de les ignorer. L'on tol�re quelquefois dans un
�tat un assez grand mal, mais qui d�tourne un million de petits maux ou
d'inconv�nients, qui tous seraient in�vitables et irr�m�diables. Il se
trouve des maux dont chaque particulier g�mit, et qui deviennent
n�anmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous
les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et �
l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou
d�shonorent les familles, mais qui tendent au bien et � la conservation
de la machine de l'�tat et du gouvernement. D'autres maux renversent des
�tats, et sur leurs ruines en �l�vent de nouveaux. On en a vu enfin qui
ont sap� par les fondements de grands empires, et qui les ont fait
�vanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de
l'univers.
8 (VIII)
Qu'importe � l'�tat qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui
arr�tent bien, qu'il cr�e les modes sur les �quipages et sur les habits,
qu'il abonde en superfluit�s? O� il s'agit de l'int�r�t et des
commodit�s de tout le public, le particulier est-il compt�? La
consolation des peuples dans les choses qui lui p�sent un peu est de
savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils
ne se croient point redevables � Ergaste de l'embellissement de sa
fortune.
9 (IV)
La guerre a pour elle l'antiquit�; elle a �t� dans tous les si�cles: on
l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, �puiser les
familles d'h�ritiers, et faire p�rir les fr�res � une m�me bataille.
Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit d�j� m�r,
p�n�trant, �lev�, sociable; je plains cette mort pr�matur�e qui te joint
� ton intr�pide fr�re, et t'enl�ve � une cour o� tu n'as fait que te
montrer: malheur d�plorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes,
pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre
eux de se d�pouiller, se br�ler, se tuer, s'�gorger les uns les autres;
et pour le faire plus ing�nieusement et avec plus de s�ret�, ils ont
invent� de belles r�gles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attach�
� la pratique de ces r�gles la gloire ou la plus solide r�putation; et
ils ont depuis rench�ri de si�cle en si�cle sur la mani�re de se
d�truire r�ciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de
son unique source, est venue la guerre, ainsi que la n�cessit� o� ils se
sont trouv�s de se donner des ma�tres qui fixassent leurs droits et
leurs pr�tentions. Si, content du sien, on e�t pu s'abstenir du bien de
ses voisins, on avait pour toujours la paix et la libert�.
10 (IV)
Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein
d'une grande ville o� il n'a rien � craindre ni pour ses biens ni pour
sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines,
d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des arm�es qui
tiennent la campagne ne viennent point � se rencontrer, ou si elles sont
une fois en pr�sence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se
m�lent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix
mille hommes sur la place. Il va m�me souvent jusques � oublier ses
int�r�ts les plus chers, le repos et la s�ret�, par l'amour qu'il a pour
le changement, et par le go�t de la nouveaut� ou des choses
extraordinaires. Quelques-uns consentiraient � voir une autre fois les
ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, � voir tendre des cha�nes et
faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre
la nouvelle.
11 (VI)
D�mophile, � ma droite, se lamente, et s'�crie: �Tout est perdu, c'est
fait de l'�tat; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment
r�sister � une si forte et si g�n�rale conjuration? Quel moyen, je ne
dis pas d'�tre sup�rieur, mais de suffire seul � tant et de si puissants
ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un h�ros, un Achille y
succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce
que je dis, je suis du m�tier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a
beaucoup appris.� Il parle l�-dessus avec admiration d'Olivier le Daim
et de Jacques Coeur: �C'�taient l� des hommes, dit-il, c'�taient des
ministres.� Il d�bite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et
les plus d�savantageuses que l'on pourrait feindre: tant�t un parti des
n�tres a �t� attir� dans une embuscade et taill� en pi�ces; tant�t
quelques troupes renferm�es dans un ch�teau se sont rendues aux ennemis
� discr�tion, et ont pass� par le fil de l'�p�e; et si vous lui dites
que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous �coute
pas, il ajoute qu'un tel g�n�ral a �t� tu�; et bien qu'il soit vrai
qu'il n'a re�u qu'une l�g�re blessure, et que vous l'en assuriez, il
d�plore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'�tat; il se plaint
lui-m�me: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la
cavalerie allemande est invincible; il p�lit au seul nom des cuirassiers
de l'Empereur. �Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on l�vera le
si�ge. Ou l'on demeurera sur la d�fensive sans livrer de combat; ou si
on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voil� l'ennemi sur la
fronti�re.� Et comme D�mophile le fait voler, le voil� dans le coeur du
royaume: il entend d�j� sonner le beffroi des villes, et crier �
l'alarme; il songe � son bien et � ses terres: o� conduira-t-il son
argent, ses meubles, sa famille? o� se r�fugiera-t-il? en Suisse ou �
Venise?
Mais, � ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une arm�e de
trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a
la liste des escadrons et des bataillons, des g�n�raux et des officiers;
il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de
toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre;
il r�serve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les
Pyr�n�es, et il fait passer la mer � ce qui lui reste. Il conna�t les
marches de ces arm�es, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne
feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du
ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille o� il soit
demeur� sur la place quelque neuf � dix mille hommes des leurs, il en
compte jusqu'� trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont
toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien inform�. S'il
apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il
envoie s'excuser � ses amis qu'il a la veille convi�s � d�ner, mais m�me
ce jour-l� il ne d�ne point, et s'il soupe, c'est sans app�tit. Si les
n�tres assi�gent une place tr�s forte, tr�s r�guli�re, pourvue de vivres
et de munitions, qui a une bonne garnison, command�e par un homme d'un
grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal
fortifi�s, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque
d'exp�rience, et qu'elle capitulera apr�s huit jours de tranch�e
ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et apr�s avoir
respir� un peu: �Voil�, s'�crie-t-il, une grande nouvelle; ils sont
d�faits, et � plate couture; le g�n�ral, les chefs, du moins une bonne
partie, tout est tu�, tout a p�ri. Voil�, continue-t-il, un grand
massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur.� Il
s'assit, il souffle, apr�s avoir d�bit� sa nouvelle, � laquelle il ne
manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point
eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce � la ligue
et quitte ses conf�d�r�s, qu'un autre se dispose � prendre le m�me
parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisi�me est mort: il
nomme le lieu o� il est enterr�; et quand on est d�tromp� aux halles et
aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie
indubitable, que T.K.L. fait de grands progr�s contre l'Empereur; que
le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son
vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des
mains, et il tressaille sur cet �v�nement, dont il ne doute plus. La
triple alliance chez lui est un Cerb�re, et les ennemis autant de
monstres � assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de
triomphes et que de troph�es. Il dit dans le discours familier: Notre
auguste H�ros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque.
R�duisez-le, si vous pouvez, � dire simplement: Le Roi a beaucoup
d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a
vaincus, j'esp�re toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop
ferme et trop d�cisif pour D�mophile, n'est pour Basilide ni assez
pompeux ni assez exag�r�; il a bien d'autres expressions en t�te: il
travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner
la ville capitale un jour d'entr�e; et d�s qu'il entend dire que les
arm�es sont en pr�sence, ou qu'une place est investie, il fait d�plier
sa robe et la mettre � l'air, afin qu'elle soit toute pr�te pour la
c�r�monie de la cath�drale.
12 (IV)
Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les
pl�nipotentiaires ou les agents des couronnes et des r�publiques, soit
d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur co�te plus de
temps, je ne dis pas que les seuls pr�liminaires, mais que le simple
r�glement des rangs, des pr�s�ances et des autres c�r�monies.
Le ministre ou le pl�nipotentiaire est un cam�l�on, est un Prot�e.
Semblable quelquefois � un joueur habile, il ne montre ni humeur ni
complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser
p�n�trer, soit pour ne rien laisse �chapper de son secret par passion ou
par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caract�re le plus
conforme aux vues qu'il a et aux besoins o� il se trouve, et para�tre
tel qu'il a int�r�t que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi
dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut
dissimuler, il est ferme et inflexible, pour �ter l'envie de beaucoup
obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui
demander, et se donner la m�me licence. Une autre fois, ou il est
profond et dissimul�, pour cacher une v�rit� en l'annon�ant, parce qu'il
lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est
franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas �tre
su, l'on croie n�anmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir,
et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De m�me, ou il est vif et
grand parleur, pour faire parler les autres, pour emp�cher qu'on ne lui
parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour
dire plusieurs choses indiff�rentes qui se modifient ou qui se
d�truisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la
crainte et la confiance, pour se d�fendre d'une ouverture qui lui est
�chapp�e par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne,
pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour �couter
longtemps, pour �tre �cout� quand il parle, pour parler avec ascendant
et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un
grand coup et qui �branlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en
d�couvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les
cabales des ministres �trangers sur les propositions qu'il aura
avanc�es, prendre ses mesures et avoir la r�plique; et dans une autre
rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour �tre
pr�cis, pour conna�tre parfaitement les choses sur quoi il est permis de
faire fond pour lui ou pour ses alli�s, pour savoir ce qu'il doit
demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et
formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une mani�re
envelopp�e, user de tours ou de mots �quivoques, qu'il peut faire valoir
ou diminuer dans les occasions, et selon ses int�r�ts. Il demande peu
quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir
peu, et l'avoir plus s�rement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il
pr�tend ensuite lui devoir �tre compt�es pour rien, et qui ne l'excluent
pas d'en demander une plus grande; et il �vite au contraire de commencer
par obtenir un point important, s'il l'emp�che d'en gagner plusieurs
autres de moindre cons�quence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le
premier. Il demande trop, pour �tre refus�, mais dans le dessein de se
faire un droit ou une biens�ance de refuser lui-m�me ce qu'il sait bien
qu'il lui sera demand�, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux
alors d'exag�rer l'�normit� de la demande, et de faire convenir, s'il se
peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles
qu'on pr�tend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec
instance; �galement appliqu� � faire sonner haut et � grossir dans
l'id�e des autres le peu qu'il offre, et � m�priser ouvertement le peu
que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais
extraordinaires, qui donnent de la d�fiance, et obligent de rejeter ce
que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de
faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les
lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore
plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser,
importuner sur une chose m�diocre, pour �teindre les esp�rances et �ter
la pens�e d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fl�chir
jusques � l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font
partager le gain et les avantages avec ceux qui re�oivent. Il prend
directement ou indirectement l'int�r�t d'un alli�, s'il y trouve son
utilit� et l'avancement de ses pr�tentions. Il ne parle que de paix, que
d'alliances, que de tranquillit� publique, que d'int�r�t public; et en
effet il ne songe qu'aux siens, c'est-�-dire � ceux de son ma�tre ou de
sa r�publique. Tant�t il r�unit quelques-uns qui �taient contraires les
uns aux autres, et tant�t il divise quelques autres qui �taient unis. Il
intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit
d'abord d'int�r�t plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre
la balance �gale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire
pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait
int�resser ceux avec qui il traite; et par un adroit man�ge, par de fins
et de subtils d�tours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers,
les biens et les honneurs qu'ils peuvent esp�rer par une certaine
facilit�, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs
ma�tres. Il ne veut pas aussi �tre cru imprenable par cet endroit; il
laisse voir en lui quelque peu de sensibilit� pour sa fortune: il
s'attire par l� des propositions qui lui d�couvrent les vues des autres
les plus secr�tes, leurs desseins les plus profonds et leur derni�re
ressource; et il en profite. Si quelquefois il est l�s� dans quelques
chefs qui ont enfin �t� r�gl�s, il crie haut; si c'est le contraire; il
crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la
d�fensive. Il a son fait dig�r� par la cour, toutes ses d�marches sont
mesur�es, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il
agit n�anmoins, dans les points difficiles et dans les articles
contest�s, comme s'il se rel�chait de lui-m�me sur-le-champ, et comme
par un esprit d'accommodement; il ose m�me promettre � l'assembl�e qu'il
fera go�ter la proposition, et qu'il n'en sera pas d�savou�. Il fait
courir un bruit faux des choses seulement dont il est charg�, muni
d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne d�couvre jamais qu'�
l'extr�mit�, et dans les moments o� il lui serait pernicieux de ne les
pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et �
l'essentiel, toujours pr�t de leur sacrifier les minuties et les points
d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de
patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse
jusqu'au d�couragement. Il se pr�cautionne et s'endurcit contre les
lenteurs et les remises, contre les reproches, les soup�ons, les
d�fiances, contre les difficult�s et les obstacles, persuad� que le
temps seul et les conjonctures am�nent les choses et conduisent les
esprits au point o� on les souhaite. Il va jusques � feindre un int�r�t
secret � la rupture de la n�gociation, lorsqu'il d�sire le plus
ardemment qu'elle soit continu�e; et si au contraire il a des ordres
pr�cis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir,
pour y r�ussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un
grand �v�nement, il se raidit ou il se rel�che selon qu'il lui est utile
ou pr�judiciable; et si par une grande prudence il sait le pr�voir, il
presse et il temporise selon que l'�tat pour qui il travaille en doit
craindre ou esp�rer; et il r�gle sur ses besoins ses conditions. Il
prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa
faiblesse, du g�nie des nations avec qui il traite, du temp�rament et du
caract�re des personnes avec qui il n�gocie. Toutes ses vues, toutes ses
maximes, tous les raffinements de sa politique tendent � une seule fin,
qui est de n'�tre point tromp�, et de tromper les autres.
13 (I)
Le caract�re des Fran�ais demande du s�rieux dans le souverain.
14 (I)
L'un des malheurs du prince est d'�tre souvent trop plein de son secret,
par le p�ril qu'il y a � le r�pandre: son bonheur est de rencontrer une
personne s�re qui l'en d�charge.
15 (I)
Il ne manque rien � un roi que les douceurs d'une vie priv�e; il ne peut
�tre consol� d'une si grande perte que par le charme de l'amiti�, et par
la fid�lit� de ses amis.
16 (I)
Le plaisir d'un roi qui m�rite de l'�tre est de l'�tre moins
quelquefois, de sortir du th��tre, de quitter le bas de saye et les
brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un r�le plus
familier.
17 (I)
Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.
18 (I)
Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons;
il peut �tre entour� de parents et de cr�atures, mais il n'y tient pas;
il est d�tach� de tout, et comme isol�.
20 (VI)
Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque
�l�vation, ne se trouve souvent confus et d�concert� des bassesses, des
petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions
frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent �
lui comme ses viles cr�atures; et qu'il ne se d�dommage dans le
particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie.
21 (VI)
Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne
vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre m�moire et
pour la dur�e de votre nom: les titres passent, la faveur s'�vanouit,
les dignit�s se perdent, les richesses se dissipent, et le m�rite
d�g�n�re. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute
m�me capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en
promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette
unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous
d�daignez: ils ont des a�euls, � qui, tout grands que vous �tes, vous ne
faites que succ�der. Ayez de la vertu et de l'humanit�; et si vous me
dites: �Qu'aurons-nous de plus?� je vous r�pondrai: �De l'humanit� et de
la vertu.� Ma�tres alors de l'avenir, et ind�pendants d'une post�rit�,
vous �tes s�rs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que
l'on montrera les ruines de vos ch�teaux, et peut-�tre la seule place o�
ils �taient construits, l'id�e de vos louables actions sera encore
fra�che dans l'esprit des peuples; ils consid�reront avidement vos
portraits et vos m�dailles; ils diront: �Cet homme dont vous regardez la
peinture a parl� � son ma�tre avec force et avec libert�, et a plus
craint de lui nuire que de lui d�plaire; il lui a permis d'�tre bon et
bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple:
Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque
une physionomie forte, jointe � un air grave, aust�re et majestueux,
augmente d'ann�e � autre de r�putation: les plus grands politiques
souffrent de lui �tre compar�s. Son grand dessein a �t� d'affermir
l'autorit� du prince et la s�ret� des peuples par l'abaissement des
grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le
p�ril de la mort, ni ses infirmit�s n'ont pu l'en d�tourner. Il a eu du
temps de reste pour entamer un ouvrage, continu� ensuite et achev� par
l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de
l'h�r�sie.�
22 (VIII)
Le panneau le plus d�li� et le plus sp�cieux qui dans tous les temps ait
�t� tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs
ministres, est la le�on qu'ils leur font de s'acquitter et de
s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or,
un P�rou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'� pr�sent l'inspirer �
leurs ma�tres.
23 (IV)
C'est un extr�me bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa
confiance et choisit pour le minist�re ceux m�mes qu'ils auraient voulu
lui donner, s'ils en avaient �t� les ma�tres.
24 (IV)
La science des d�tails, ou une diligente attention aux moindres besoins
de la r�publique, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop
n�glig�e � la v�rit� dans les derniers temps par les rois ou par les
ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui
l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la poss�de. Que sert en effet
au bien des peuples et � la douceur de leurs jours, que le prince place
les bornes de son empire au del� des terres de ses ennemis, qu'il fasse
de leurs souverainet�s des provinces de son royaume; qu'il leur soit
�galement sup�rieur par les si�ges et par les batailles, et qu'ils ne
soient devant lui en s�ret� ni dans les plaines ni dans les plus forts
bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent
ensemble pour se d�fendre et pour l'arr�ter; qu'elles se liguent en
vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs
derni�res esp�rances soient tomb�es par le raffermissement d'une sant�
qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils
soutenir ou accro�tre ses destin�es, se mettre en campagne, s'emparer de
redoutables forteresses, et conqu�rir de nouveaux �tats; commander de
vieux et exp�riment�s capitaines, moins par leur rang et leur naissance
que par leur g�nie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur
victorieux p�re; imiter sa bont� sa docilit�, son �quit�, sa vigilance,
son intr�pidit�? Que me servirait en un mot, comme � tout le peuple, que
le prince f�t heureux et combl� de gloire par lui-m�me et par les siens,
que ma patrie f�t puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y
vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, � couvert des courses
de l'ennemi, je me trouvais expos� dans les places ou dans les rues
d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans
l'horreur de la nuit d'�tre pill� ou massacr� dans d'�paisses for�ts que
dans ses carrefours; si la s�ret�, l'ordre et la propret� ne rendaient
pas le s�jour des villes si d�licieux, et n'y avaient pas amen�, avec
l'abondance, la douceur de la soci�t�; si, faible et seul de mon parti,
j'avais � souffrir dans ma m�tairie du voisinage d'un grand, et si l'on
avait moins pourvu � me faire justice de ses entreprises; si je n'avais
pas sous ma main autant de ma�tres, et d'excellents ma�tres, pour �lever
mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur
�tablissement; si, par la facilit� du commerce, il m'�tait moins
ordinaire de m'habiller de bonnes �toffes, et de me nourrir de viandes
saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je
n'�tais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-m�me par ses
vertus l'�tre de la sienne?
25 (VII)
Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie
dont il ach�te une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en co�te
moins, s'il �pargne les hommes, il ressemble � celui qui marchande et
qui conna�t mieux qu'un autre le prix de l'argent.
26 (VII)
Tout prosp�re dans une monarchie o� l'on confond les int�r�ts de l'�tat
avec ceux du prince.
27 (VII)
Nommer un roi P�re du peuple est moins faire son �loge que l'appeler par
son nom, ou faire sa d�finition.
28 (VII)
Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain � ses sujets, et
de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus
p�nibles, je ne le d�ciderai pas. Il s'agit de juger, d'un c�t�, entre
les �troits engagements du respect, des secours, des services, de
l'ob�issance, de la d�pendance; et d'un autre, les obligations
indispensables de bont�, de justice, de soins, de d�fense, de
protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est
dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement
soumis aux lois et � la justice, dont le prince est le d�positaire:
ajouter qu'il est ma�tre absolu de tous les biens de ses sujets, sans
�gards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie,
c'est l'opinion d'un favori qui se d�dira � l'agonie.
29 (VII)
Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui r�pandu sur une
colline vers le d�clin d'un beau jour, pa�t tranquillement le thym et le
serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a
�chapp� � la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est
debout aupr�s de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il
les conduit, il les change de p�turage; si elles se dispersent, il les
rassemble; si un loup avide para�t, il l�che son chien, qui le met en
fuite; il les nourrit, il les d�fend; l'aurore le trouve d�j� en pleine
campagne, d'o� il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle
vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous para�t la plus
d�licieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau
est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image na�ve
des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.
Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habill� d'or et
de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier
d'or, il est attach� avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or
� son troupeau ou contre les loups?
30 (VII)
Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants
l'occasion � un homme de faire du bien � tant de milliers d'hommes! Quel
dangereux poste que celui qui expose � tous moments un homme � nuire �
un million d'hommes!
31 (VII)
Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus
naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de conna�tre qu'ils sont
aim�s, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le
coeur de leurs peuples?
32 (I)
Il y a peu de r�gles g�n�rales et de mesures certaines pour bien
gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la
prudence et sur les vues de ceux qui r�gnent: aussi le chef-d'oeuvre de
l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-�tre pas
une chose possible, si les peuples, par l'habitude o� ils sont de la
d�pendance et de la soumission, ne faisaient la moiti� de l'ouvrage.
33 (I)
Sous un tr�s grand roi, ceux qui tiennent les premi�res places n'ont que
des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de
source; l'autorit� et le g�nie du prince leur aplanissent les chemins,
leur �pargnent les difficult�s, et font tout prosp�rer au del� de leur
attente: ils ont le m�rite de subalternes.
34 (V)
Si c'est trop de se trouver charg� d'une seule famille, si c'est assez
d'avoir � r�pondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui
de tout un royaume! Un souverain est-il pay� de ses peines par le
plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les
prosternations des courtisans? Je songe aux p�nibles, douteux et
dangereux chemins qu'il est quelquefois oblig� de suivre pour arriver �
la tranquillit� publique; je repasse les moyens extr�mes, mais
n�cessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit
r�pondre � Dieu m�me de la f�licit� de ses peuples, que le bien et le
mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me
dis � moi-m�me: �Voudrais-je r�gner?� Un homme un peu heureux dans une
condition priv�e devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas
beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit h�r�ditaire, de
supporter d'�tre n� roi?
35 (I)
Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien r�gner! Une naissance
auguste, un air d'empire et d'autorit�, un visage qui remplisse la
curiosit� des peuples empress�s de voir le prince, et qui conserve le
respect dans le courtisan; une parfaite �galit� d'humeur; un grand
�loignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la
permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point c�der
� la col�re, et �tre toujours ob�i; l'esprit facile, insinuant; le coeur
ouvert, sinc�re, et dont on croit voir le fond, et ainsi tr�s propre �
se faire des amis, des cr�atures et des alli�s; �tre secret toutefois,
profond et imp�n�trable dans ses motifs et dans ses projets; du s�rieux
et de la gravit� dans le public; de la bri�vet�, jointe � beaucoup de
justesse et de dignit�, soit dans les r�ponses aux ambassadeurs des
princes, soit dans les conseils; une mani�re de faire des gr�ces qui est
comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le
discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la
distribution des postes et des emplois; le choix des g�n�raux et des
ministres; un jugement ferme, solide, d�cisif dans les affaires, qui
fait que l'on conna�t le meilleur parti et le plus juste; un esprit de
droiture et d'�quit� qui fait qu'on le suit jusques � prononcer
quelquefois contre soi-m�me en faveur du peuple, des alli�s, des
ennemis; une m�moire heureuse et tr�s pr�sente, qui rappelle les besoins
des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requ�tes; une vaste
capacit�, qui s'�tende non seulement aux affaires de dehors, au
commerce, aux maximes d'�tat, aux vues de la politique, au reculement
des fronti�res par la conqu�te de nouvelles provinces, et � leur s�ret�
par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi
se renfermer au dedans, et comme dans les d�tails de tout un royaume;
qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souverainet�,
s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y
r�gnent; qui r�forme les lois et les coutumes, si elles �taient remplies
d'abus; qui donne aux villes plus de s�ret� et plus de commodit�s par le
renouvellement d'une exacte police, plus d'�clat et plus de majest� par
des �difices somptueux; punir s�v�rement les vices scandaleux; donner
par son autorit� et par son exemple du cr�dit � la pi�t� et � la vertu;
prot�ger l'�glise, ses ministres, ses droits, ses libert�s, m�nager ses
peuples comme ses enfants; �tre toujours occup� de la pens�e de les
soulager, de rendre les subsides l�gers, et tels qu'ils se l�vent sur
les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; �tre
vigilant, appliqu�, laborieux; avoir des arm�es nombreuses, les
commander en personne; �tre froid dans le p�ril, ne m�nager sa vie que
pour le bien de son �tat; aimer le bien de son �tat et sa gloire plus
que sa vie; une puissance tr�s absolue, qui ne laisse point d'occasion
aux brigues, � l'intrigue et � la cabale; qui �te cette distance infinie
qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche,
et sous laquelle tous plient �galement; une �tendue de connaissance qui
fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit imm�diatement et
par lui-m�me, que ses g�n�raux ne sont, quoique �loign�s de lui, que ses
lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse,
qui sait d�clarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire;
qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et
selon les divers int�r�ts, contraindre les ennemis � la recevoir; qui
donne des r�gles � une vaste ambition, et sait jusques o� l'on doit
conqu�rir; au milieu d'ennemis couverts ou d�clar�s, se procurer le
loisir des jeux, des f�tes, des spectacles; cultiver les arts et les
sciences; former et ex�cuter des projets d'�difices surprenants; un
g�nie enfin sup�rieur et puissant, qui se fait aimer et r�v�rer des
siens, craindre des �trangers; qui fait d'une cour, et m�me de tout un
royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un m�me chef,
dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde:
ces admirables vertus me semblent referm�es dans l'id�e du souverain; il
est vrai qu'il est rare de les voir r�unies dans un m�me sujet: il faut
que trop de choses concourent � la fois, l'esprit, le coeur, les dehors,
le temp�rament; et il me para�t qu'un monarque qui les rassemble toutes
en sa personne est bien digne du nom de Grand.
De l'homme
1 (I)
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur duret�, leur
ingratitude, leur injustice, leur fiert�, l'amour d'eux-m�mes, et
l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne
pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'�l�ve.
2 (I)
Les hommes en un sens ne sont point l�gers, ou ne le sont que dans les
petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les
biens�ances; ils changent de go�t quelquefois: ils gardent leurs moeurs
toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans
l'indiff�rence pour la vertu.
3 (IV)
Le sto�cisme est un jeu d'esprit et une id�e semblable � la R�publique
de Platon. Les sto�ques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvret�;
�tre insensible aux injures, � l'ingratitude, aux pertes de biens, comme
� celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme
une chose indiff�rente qui ne devait ni r�jouir ni rendre triste; n'�tre
vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans
quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une
seule larme; et ce fant�me de vertu et de constance ainsi imagin�, il
leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laiss� � l'homme tous les
d�fauts qu'ils lui ont trouv�s, et n'ont presque relev� aucun de ses
faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou
ridicules qui servissent � l'en corriger, ils lui ont trac� l'id�e d'une
perfection et d'un h�ro�sme dont il n'est point capable, et l'ont
exhort� � l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est
qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-m�me au-dessus de tous
les �v�nements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni
la colique la plus aigu� ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel
et la terre peuvent �tre renvers�s sans l'entra�ner dans leur chute, et
il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme
qui est en effet sort de son sens, crie, se d�sesp�re, �tincelle des
yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine
qui est en pi�ces.
4 (IV)
Inqui�tude d'esprit, in�galit� d'humeur, inconstance de coeur,
incertitude de conduite: tous vices de l'�me, mais diff�rents, et qui
avec tout le rapport qui para�t entre eux, ne se supposent pas toujours
l'un l'autre dans un m�me sujet.
5 (VI)
Il est difficile de d�cider si l'irr�solution rend l'homme plus
malheureux que m�prisable; de m�me s'il y a toujours plus d'inconv�nient
� prendre un mauvais parti, qu'� n'en prendre aucun.
6 (VI)
Un homme in�gal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se
multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux go�ts et de mani�res
diff�rentes; il est � chaque moment ce qu'il n'�tait point, et il va
�tre bient�t ce qu'il n'a jamais �t�: il se succ�de � lui-m�me. Ne
demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses
complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs.
Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez?
aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous
caressait, vous donniez de la jalousie � ses amis: vous reconna�t-il
bien? dites-lui votre nom.
7 (VI)
M�nalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la
referme: il s'aper�oit qu'il est en bonnet de nuit; et venant � mieux
s'examiner, il se trouve ras� � moiti�, il voit que son �p�e est mise du
c�t� droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise
est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent
tout d'un coup rudement frapper � l'estomac ou au visage; il ne
soup�onne point ce que ce peut �tre, jusqu'� ce qu'ouvrant les yeux et
se r�veillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derri�re
un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses �paules. On l'a
vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser
dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son c�t� � la renverse. Il
lui est arriv� plusieurs fois de se trouver t�te pour t�te � la
rencontre d'un prince et sur son passage, se reconna�tre � peine, et
n'avoir que le loisir de se coller � un mur pour lui faire place. Il
cherche, il brouille, il crie, il s'�chauffe, il appelle ses valets l'un
apr�s l'autre: on lui perd tout, on lui �gare tout; il demande ses
gants, qu'il a dans ses mains, semblable � cette femme qui prenait le
temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il
entre � l'appartement, et passe sous un lustre o� sa perruque s'accroche
et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; M�nalque
regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans
toute l'assembl�e o� est celui qui montre ses oreilles, et � qui il
manque une perruque. S'il va par la ville, apr�s avoir fait quelque
chemin, il se croit �gar�, il s'�meut, et il demande o� il est � des
passants, qui lui disent pr�cis�ment le nom de sa rue; il entre ensuite
dans sa maison, d'o� il sort pr�cipitamment, croyant qu'il s'est tromp�.
Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degr� un carrosse
qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit
ramener son ma�tre dans sa maison; M�nalque se jette hors de la
porti�re, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la
chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il
s'assit, il se repose, il est chez soi. Le ma�tre arrive: celui-ci se
l�ve pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de
s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il r�ve,
il reprend la parole: le ma�tre de la maison s'ennuie, et demeure
�tonn�; M�nalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il
a affaire � un f�cheux, � un homme oisif, qui se retirera � la fin, il
l'esp�re, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est � peine
d�tromp�. Une autre fois il rend visite � une femme, et, se persuadant
bient�t que c'est lui qui la re�oit, il s'�tablit dans son fauteuil, et
ne songe nullement � l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait
ses visites longues, il attend � tous moments qu'elle se l�ve et le
laisse en libert�; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et
que la nuit est d�j� avanc�e, il la prie � souper: elle rit, et si haut,
qu'elle le r�veille. Lui-m�me se marie le matin, l'oublie le soir, et
d�couche la nuit de ses noces; et quelques ann�es apr�s il perd sa
femme, elle meurt entre ses bras, il assiste � ses obs�ques, et le
lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme
est pr�te et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une
�glise, et prenant l'aveugle qui est coll� � la porte pour un pilier, et
sa tasse pour le b�nitier, y plonge la main, la porte � son front,
lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre
des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se
jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts
pour crier; M�nalque est surpris de se voir � genoux sur les jambes d'un
fort petit homme, appuy� sur son dos, les deux bras pass�s sur ses
�paules, et ses deux mains jointes et �tendues qui lui prennent le nez
et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller
ailleurs. Il tire un livre pour faire sa pri�re, et c'est sa pantoufle
qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que
de sortir. Il n'est pas hors de l'�glise qu'un homme de livr�e court
apr�s lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de
Monseigneur; M�nalque lui montre la sienne, et lu dit: �Voil� toutes les
pantoufles que j'ai sur moi�; il se fouille n�anmoins, et tire celle de
l'�v�que de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouv� malade aupr�s de
son feu, et dont, avant de prendre cong� de lui, il a ramass� la
pantoufle, comme l'un de ses gants qui �tait � terre: ainsi M�nalque
s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu
au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de
jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa
cassette, en tire ce qu'il lui pla�t, croit la remettre o� il l'a prise:
il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; �tonn� de ce
prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il �clate de rire d'y voir son
chien, qu'il a serr� pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande �
boire, on lui en apporte; c'est � lui � jouer, il tient le cornet d'une
main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les
d�s et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et
inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre o� il est familier,
il crache sur le lit et jette son chapeau � terre, en croyant faire tout
le contraire. Il se prom�ne sur l'eau, et il demande quelle heure il
est: on lui pr�sente une montre; � peine l'a-t-il re�ue, que ne songeant
plus ni � l'heure ni � la montre, il la jette dans la rivi�re, comme une
chose qui l'embarrasse. Lui-m�me �crit une longue lettre, met de la
poudre dessus � plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans
l'encrier. Ce n'est pas tout: il �crit une seconde lettre, et apr�s les
avoir cachet�es toutes deux, il se trompe � l'adresse; un duc et pair
re�oit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: Ma�tre
Olivier, ne manquez; sit�t la pr�sente re�ue, de m'envoyer ma provision
de foin... Son fermier re�oit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on
y trouve: Monseigneur, j'ai re�u avec une soumission aveugle les ordres
qu'il a plu � Votre Grandeur... Lui-m�me encore �crit une lettre pendant
la nuit, et apr�s l'avoir cachet�e, il �teint sa bougie: il ne laisse
pas d'�tre surpris de ne voir goutte, et il sait � peine comment cela
est arriv�. M�nalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, �
qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait
descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en
sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il tra�ne
apr�s soi depuis un quart d'heure: il est �tonn� que ce soit lui, il n'a
rien � lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre c�t�.
Souvent il vous interroge, et il est d�j� bien loin de vous quand vous
songez � lui r�pondre; ou bien il vous demande en courant comment se
porte votre p�re, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous
crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son
chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous
entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: �Vous avez l�,
dit-il, un beau rubis; est-il balais?�, il vous quitte et continue sa
route: voil� l'affaire importante dont il avait � vous parler. Se
trouve-t-il en campagne, il dit � quelqu'un qu'il le trouve heureux
d'avoir pu se d�rober � la cour pendant l'automne, et d'avoir pass� dans
ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient � d'autres discours;
puis revenant � celui-ci: �Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours �
Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chass�.� Il commence
ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-m�me, il �clate
d'une chose qui lui passe par l'esprit, il r�pond � sa pens�e, il chante
entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un
cri plaintif, il b�ille, il se croit seul. S'il se trouve � un repas, on
voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai
que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de
fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a invent� aux
tables une grande cuill�re pour la commodit� du service: il la prend, la
plonge dans le plat, l'emplit, la porte � sa bouche, et il ne sort pas
d'�tonnement de voir r�pandu sur son linge et sur ses habits le potage
qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le d�ner; ou s'il
s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en
flanque plus de la moiti� au visage de celui qui est � sa droite; il
boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde
�clate de rire de ce qu'il a jet� � terre ce qu'on lui a vers� de trop.
Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodit�: on lui rend
visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui
l'entretiennent, et en leur pr�sence il soul�ve sa couverture et crache
dans ses draps. On le m�ne aux Chartreux; on lui fait voir un clo�tre
orn� d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux
qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son
aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses
tableaux: M�nalque, qui pendant la narration est hors du clo�tre, et
bien loin au del�, y revient enfin, et demande au p�re si c'est le
chanoine ou saint Bruno qui est damn�. Il se trouve par hasard avec une
jeune veuve; il lui parle de son d�funt mari, lui demande comment il est
mort; cette femme, � qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure,
sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les d�tails de la maladie
de son �poux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fi�vre, qu'il se
portait bien, jusqu'� l'agonie: Madame, lui demande M�nalque, qui
l'avait apparemment �cout�e avec attention, n'aviez-vous que celui-l�?
Il s'avise un matin de faire tout h�ter dans sa cuisine, il se l�ve
avant le fruit, et prend cong� de la compagnie: on le voit ce jour-l� en
tous les endroits de la ville, hormis en celui o� il a donn� un
rendez-vous pr�cis pour cette affaire qui l'a emp�ch� de d�ner, et l'a
fait sortir � pied, de peur que son carrosse ne le f�t attendre.
L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses
domestiques? il est �tonn� de ne le point voir: �O� peut-il �tre?
dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se pr�sente plus devant
moi, je le chasse d�s � cette heure.� Le valet arrive, � qui il demande
fi�rement d'o� il vient; il lui r�pond qu'il vient de l'endroit o� il
l'a envoy�, et il lui rend un fid�le compte de sa commission. Vous le
prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il
n'�coute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il
parle tout seul, il est sujet � de certaines grimaces et � des
mouvements de t�te involontaires; pour un homme fier et incivil, car
vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans
vous rendre le salut; pour un inconsid�r�, car il parle de banqueroute
au milieu d'une famille o� il y a cette tache, d'ex�cution et d'�chafaud
devant un homme dont le p�re y a mont�, de roture devant des roturiers
qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De m�me il a dessein
d'�lever aupr�s de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un
valet; et quoiqu'il veuille le d�rober � la connaissance de sa femme et
de ses enfants, il lui �chappe de l'appeler son fils dix fois le jour.
Il a pris aussi la r�solution de marier son fils � la fille d'un homme
d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de
sa maison et de ses anc�tres, que les M�nalques ne se sont jamais
m�salli�s. Enfin il n'est ni pr�sent ni attentif dans une compagnie � ce
qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout � la
fois, mais la chose dont il parle est rarement celle � laquelle il
pense; aussi ne parle-t-il gu�re cons�quemment et avec suite: o� il dit
non, souvent il faut dire oui, et o� il dit oui, croyez qu'il veut dire
non; il a, en vous r�pondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne
s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au
monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps
qu'il est le plus appliqu� et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots:
Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui;
Assur�ment; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas
m�me plac�s � propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il para�t
�tre: il appelle s�rieusement son laquais Monsieur; et son ami, il
l'appelle la Verdure; il dit Votre R�v�rence � un prince du sang, et
Votre Altesse � un j�suite. Il entend la messe: le pr�tre vient �
�ternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat:
cet homme, grave par son caract�re, v�n�rable par son �ge et par sa
dignit�, l'interroge sur un �v�nement et lui demande si cela est ainsi;
M�nalque lui r�pond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la
campagne: ses laquais en livr�es entreprennent de le voler et y
r�ussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de
flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arriv�
chez soi, il raconte son aventure � ses amis, qui ne manquent pas de
l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez � mes gens,
ils y �taient.
8 (IV)
L'incivilit� n'est pas un vice de l'�me, elle est l'effet de plusieurs
vices: de la sotte vanit�, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse,
de la stupidit�, de la distraction, du m�pris des autres, de la
jalousie. Pour ne se r�pandre que sur les dehors, elle n'en est que plus
ha�ssable, parce que c'est toujours un d�faut visible et manifeste. Il
est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le
produit.
9 (IV)
Dire d'un homme col�re, in�gal, querelleux, chagrin, pointilleux,
capricieux: �c'est son humeur� n'est pas l'excuser, comme on le croit,
mais avouer sans y penser que de si grands d�fauts sont irr�m�diables.
Ce qu'on appelle humeur est une chose trop n�glig�e parmi les hommes:
ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'�tre bons, mais
qu'ils doivent encore para�tre tels, du moins s'ils tendent � �tre
sociables, capables d'union et de commerce, c'est-�-dire � �tre des
hommes. L'on n'exige pas des �mes malignes qu'elles aient de la douceur
et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de
pi�ge pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices:
l'on d�sirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours
pliants, faciles, complaisants; et qu'il f�t moins vrai quelquefois que
ce sont les m�chants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.
10 (IV)
Le commun des hommes va de la col�re � l'injure. Quelques-uns en usent
autrement: ils offensent, et puis ils se f�chent; la surprise o� l'on
est toujours de ce proc�d� ne laisse pas de place au ressentiment.
11 (I)
Les hommes ne s'attachent pas assez � ne point manquer les occasions de
faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour
pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se
pr�sente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par r�flexion.
12 (VIII)
Sachez pr�cis�ment ce que vous pouvez attendre des hommes en g�n�ral, et
de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce
du monde.
13 (IV)
Si la pauvret� est la m�re des crimes, le d�faut d'esprit en est le
p�re.
14 (I)
Il est difficile qu'un fort malhonn�te homme ait assez d'esprit: un
g�nie qui est droit et per�ant conduit enfin � la r�gle, � la probit�, �
la vertu. Il manque du sens et de la p�n�tration � celui qui s'opini�tre
dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain � le corriger
par des traits de satire qui le d�signent aux autres, et o� il ne se
reconna�t pas lui-m�me; ce sont des injures dites � un sourd. Il serait
d�sirable pour le plaisir des honn�tes gens et pour la vengeance
publique, qu'un coquin ne le f�t pas au point d'�tre priv� de tout
sentiment.
15 (I)
Il y a des vices que nous ne devons � personne, que nous apportons en
naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que
l'on contracte, et qui nous sont �trangers. L'on est n� quelquefois avec
des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le d�sir de plaire; mais
par les traitements que l'on re�oit de ceux avec qui l'on vit ou de qui
l'on d�pend, l'on est bient�t jet� hors de ses mesures, et m�me de son
naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait
point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin �tonn� de se
trouver dur et �pineux.
16 (II)
L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme
une seule nation, et n'ont point voulu parler une m�me langue, vivre
sous les m�mes lois, convenir entre eux des m�mes usages et d'un m�me
culte; et moi, pensant � la contrari�t� des esprits, des go�ts et des
sentiments, je suis �tonn� de voir jusques � sept ou huit personnes se
rassembler sous un m�me toit, dans une m�me enceinte, et composer une
seule famille.
17 (I)
Il y a d'�tranges p�res, et dont tout la vie ne semble occup�e qu'�
pr�parer � leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.
18 (I)
Tout est �tranger dans l'humeur, les moeurs et les mani�res de la plupart
des hommes. Tel a v�cu pendant toute sa vie chagrin, emport�, avare,
rampant, soumis, laborieux, int�ress�, qui �tait n� gai, paisible,
paresseux, magnifique, d'un courage fier et �loign� de toute bassesse:
les besoins de la vie, la situation o� l'on se trouve, la loi de la
n�cessit� forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi
tel homme au fond et en lui-m�me ne se peut d�finir: trop de choses qui
sont hors de lui l'alt�rent, le changent, le bouleversent; il n'est
point pr�cis�ment ce qu'il est ou ce qu'il para�t �tre.
19 (I)
La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute � d�sirer. L'on
remet � l'avenir son repos et ses joies, � cet �ge souvent o� les
meilleurs biens ont d�j� disparu, la sant� et la jeunesse. Ce temps
arrive, qui nous surprend encore dans les d�sirs; on en est l�, quand la
fi�vre nous saisit et nous �teint: si l'on e�t gu�ri, ce n'�tait que
pour d�sirer plus longtemps.
20 (VIII)
Lorsqu'on d�sire, on se rend � discr�tion � celui de qui l'on esp�re:
est-on s�r d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.
21 (I)
Il est si ordinaire � l'homme de n'�tre pas heureux, et si essentiel �
tout ce qui est un bien d'�tre achet� par mille peines, qu'une affaire
qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend � peine, ou que ce
qui co�te si peu puisse nous �tre fort avantageux, ou qu'avec des
mesures justes l'on doive si ais�ment parvenir � la fin que l'on se
propose. L'on croit m�riter les bons succ�s, mais n'y devoir compter que
fort rarement.
22 (IV)
L'homme qui dit qu'il n'est pas n� heureux pourrait du moins le devenir
par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui �te cette
derni�re ressource.
23 (VI)
Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-�tre que les afflig�s ont tort.
Les hommes semblent �tre n�s pour l'infortune, la douleur et la
pauvret�; peu en �chappent; et comme toute disgr�ce peut leur arriver,
ils devraient �tre pr�par�s � toute disgr�ce.
24 (I)
Les hommes ont tant de peine � s'approcher sur les affaires, sont si
�pineux sur les moindres int�r�ts, si h�riss�s de difficult�s, veulent
si fort tromper et si peu �tre tromp�s, mettent si haut ce qui leur
appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je
ne sais par o� et comment se peuvent conclure les mariages, les
contrats, les acquisitions, la paix, la tr�ve, les trait�s, les
alliances.
25
(V) � quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanit� de
fermet�, et la fourberie d'esprit.
(I) Les fourbes croient ais�ment que les autres le sont; ils ne peuvent
gu�re �tre tromp�s, et ils ne trompent pas longtemps.
(V) Je me rach�terai toujours fort volontiers d'�tre fourbe par �tre
stupide et passer pour tel.
(V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au
mensonge.
26 (VIII)
S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des
hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanit� que de
distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les
autres. Comment voulez-vous qu'�rophile, � qui le manque de parole, les
mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont m�rit� des gr�ces
et des bienfaits de ceux m�mes qu'il a ou manqu� de servir ou
d�soblig�s, ne pr�sume pas infiniment de soi et de son industrie?
27
(IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes,
et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie,
d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce
qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite �quit�? Serait-il au
contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas
d�, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?
(VIII) Parchemins invent�s pour faire souvenir ou pour convaincre les
hommes de leur parole: honte de l'humanit�!
(IV) �tez les passions, l'int�r�t, l'injustice, quel calme dans les plus
grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de
l'embarras.
28 (I)
Rien n'engage tant un esprit raisonnable � supporter tranquillement des
parents et des amis les tors qu'ils ont � son �gard, que la r�flexion
qu'il fait sur les vices de l'humanit�, et combien il est p�nible aux
hommes d'�tre constants, g�n�reux, fid�les, d'�tre touch�s d'une amiti�
plus forte que leur int�r�t. Comme il conna�t leur port�e, il n'exige
point d'eux qu'ils p�n�trent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils
aient de l'�quit�. Il peut ha�r les hommes en g�n�ral, o� il y a si peu
de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime m�me par des
motifs plus relev�s, et il s'�tudie � m�riter le moins qu'il se peut une
pareille indulgence.
29 (I)
Il y a de certains biens que l'on d�sire avec emportement, et dont
l'id�e seule nous enl�ve et nous transporte: s'il nous arrive de les
obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'e�t pens�, on en
jouit moins que l'on n'aspire encore � de plus grands.
30 (I)
Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs o� l'on n'ose
penser, et dont la seule vue fait fr�mir: s'il arrive que l'on y tombe,
l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se
raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'esp�rait.
31 (IV)
Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on h�rite, qu'un beau
cheval ou un joli chien dont on se trouve le ma�tre, qu'une tapisserie,
qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins
sentir une grande perte.
32 (V)
Je suppose que les hommes soient �ternels sur la terre, et je m�dite
ensuite sur ce qui pourrait me faire conna�tre qu'ils se feraient alors
une plus grande affaire de leur �tablissement qu'ils ne s'en font dans
l'�tat o� sont les choses.
33 (I)
Si la vie est mis�rable, elle est p�nible � supporter; si elle est
heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient � l'autre.
34 (I)
Il n'y a rien que les hommes aiment mieux � conserver et qu'ils m�nagent
moins que leur propre vie.
35 (VIII)
Ir�ne se transporte � grands frais en �pidaure, voit Esculape dans son
temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle
est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive
par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est
le soir sans app�tit; l'oracle lui ordonne de d�ner peu. Elle ajoute
qu'elle est sujette � des insomnies; et il lui prescrit de n'�tre au lit
que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et
quel rem�de; l'oracle r�pond qu'elle doit se lever avant midi, et
quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui d�clare que
le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a
des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse di�te. �Ma vue s'affaiblit,
dit Ir�ne.--Prenez des lunettes, dit Esculape.--Je m'affaiblis
moi-m�me, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que
j'ai �t�.--C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.--Mais que moyen
de gu�rir de cette langueur?--Le plus court, Ir�ne, c'est de mourir,
comme ont fait votre m�re et votre a�eule.--Fils d'Apollon, s'�crie
Ir�ne, quel conseil me donnez-vous? Est-ce l� toute cette science que
les hommes publient, et qui vous fait r�v�rer de toute la terre? Que
m'apprenez-vous de rare et de myst�rieux? et ne savais-je pas tous ces
rem�des que vous m'enseignez?--Que n'en usiez-vous donc, r�pond le
dieu, sans venir me chercher de si loin, et abr�ger vos jours par un
long voyage?�
36 (I)
La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir � tous les moments de la
vie: il est plus dur de l'appr�hender que de la souffrir.
37 (V)
L'inqui�tude, la crainte, l'abattement n'�loignent pas la mort, au
contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes,
qui sont mortels.
38 (V)
Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est
incertain: c'est un ind�fini dans le temps qui tient quelque chose de
l'infini et de ce qu'on appelle �ternit�.
39 (I)
Pensons que, comme nous soupirons pr�sentement pour la florissante
jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducit� suivra, qui
nous fera regretter l'�ge viril o� nous sommes encore, et que nous
n'estimons pas assez.
40 (I)
L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas s�r de pouvoir atteindre.
41 (V)
L'on esp�re de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-�-dire l'on
aime la vie, et l'on fuit la mort.
42 (VI)
C'est plus t�t fait de c�der � la nature et de craindre la mort, que de
faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de r�flexions, et
�tre continuellement aux prises avec soi-m�me pour ne la pas craindre.
43 (V)
Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une
d�solante affliction que de mourir.
44 (V)
Une longue maladie semble �tre plac�e entre la vie et la mort, afin que
la mort m�me devienne un soulagement et � ceux qui meurent et � ceux qui
restent.
45 (V)
� parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin �
la vieillesse.
La mort qui pr�vient la caducit� arrive plus � propos que celle qui la
termine.
46 (I)
Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont d�j�
v�cu, ne les conduit pas toujours � faire de celui qui leur reste �
vivre un meilleur usage.
47 (V)
La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a �t�
plus long; ils ne commencent � se r�veiller que quand il faut mourir.
S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs ann�es, ils ne trouvent
souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des
autres; ils confondent leurs diff�rents �ges, ils n'y voient rien qui
marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont v�cu. Ils ont eu un songe
confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent n�anmoins, comme ceux
qui s'�veillent, qu'ils ont dormi longtemps.
48 (IV)
Il n'y a pour l'homme que trois �v�nements: na�tre, vivre et mourir. Il
ne se sent pas na�tre, il souffre � mourir, et il oublie de vivre.
49 (IV)
Il y a un temps o� la raison n'est pas encore, o� l'on ne vit que par
instinct, � la mani�re des animaux, et dont il ne reste dans la m�moire
aucun vestige. Il y a un second temps o� la raison se d�veloppe, o� elle
est form�e, et o� elle pourrait agir, si elle n'�tait pas obscurcie et
comme �teinte par les vices de la complexion, et par un encha�nement de
passions qui se succ�dent les unes aux autres, et conduisent jusques au
troisi�me et dernier �ge. La raison, alors dans sa force, devrait
produire; mais elle est refroidie et ralentie par les ann�es, par la
maladie et la douleur, d�concert�e ensuite par le d�sordre de la
machine, qui est dans son d�clin: et ces temps n�anmoins sont la vie de
l'homme.
50 (IV)
Les enfants sont hautains, d�daigneux, col�res, envieux, curieux,
int�ress�s, paresseux, volages, timides, intemp�rants, menteurs,
dissimul�s; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies
immod�r�es et des afflictions am�res sur de tr�s petits sujets; ils ne
veulent point souffrir de mal, et aiment � en faire: ils sont d�j� des
hommes.
51 (IV)
Les enfants n'ont ni pass� ni avenir, et, ce qui ne nous arrive gu�re,
ils jouissent du pr�sent.
52 (IV)
Le caract�re de l'enfance para�t unique; les moeurs, dans cet �ge, sont
assez les m�mes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en
p�n�tre la diff�rence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec
celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les
hommes si dissemblables entre eux, et si contraires � eux-m�mes.
53 (IV)
Les enfants ont d�j� de leur �me l'imagination et la m�moire,
c'est-�-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un
merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements:
c'est par elles qu'ils r�p�tent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils
contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous m�tiers, soit
qu'ils s'occupent en effet � mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent
les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent
� un grand festin, et y font bonne ch�re; qu'ils se transportent dans
des palais et dans des lieux enchant�s; que bien que seuls, ils se
voient un riche �quipage et un grand cort�ge; qu'ils conduisent des
arm�es, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils
parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-m�mes,
ont des sujets, poss�dent des tr�sors, qu'ils peuvent faire de feuilles
d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de
leur vie, savent � cet �ge �tre les arbitres de leur fortune, et les
ma�tres de leur propre f�licit�.
54 (IV)
Il n'y a nuls vices ext�rieurs et nuls d�fauts du corps qui ne soient
aper�us par les enfants; ils les saisissent d'une premi�re vue, et ils
savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus
heureusement. Devenus hommes, ils sont charg�s � leur tour de toutes les
imperfections dont ils se sont moqu�s.
L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs
ma�tres, comme de tous ceux � qui ils sont soumis: d�s qu'ils ont pu les
entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils
ne perdent plus. Ce qui nous fait d�choir une premi�re fois de cette
sup�riorit� � leur �gard est toujours ce qui nous emp�che de la
recouvrer.
55 (IV)
La paresse, l'indolence et l'oisivet�, vices si naturels aux enfants,
disparaissent dans leurs jeux, o� ils sont vifs, appliqu�s, exacts,
amoureux des r�gles et de la sym�trie, o� ils ne se pardonnent nulle
faute les uns aux autres, et recommencent eux-m�mes plusieurs fois une
seule chose qu'ils ont manqu�e: pr�sages certains qu'ils pourront un
jour n�gliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs
plaisirs.
56 (IV)
Aux enfants tout para�t grand, les cours, les jardins, les �difices, les
meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde
paraissent ainsi, et j'ose dire par la m�me raison, parce qu'ils sont
petits.
57 (IV)
Les enfants commencent entre eux par l'�tat populaire, chacun y est le
ma�tre; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas
longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une
plus grande vivacit�, ou par une meilleure disposition du corps, ou par
une connaissance plus exacte des jeux diff�rents et des petites lois qui
les composent; les autres lui d�f�rent, et il se forme alors un
gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.
58 (IV)
Qui doute que les enfants ne con�oivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne
raisonnent cons�quemment? Si c'est seulement sur de petites choses,
c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue exp�rience; et si c'est en
mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de
leurs ma�tres.
59 (IV)
C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir
inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou m�me
s�v�rement de celles qui sont l�g�res. Ils savent pr�cis�ment et mieux
que personne ce qu'ils m�ritent, et ils ne m�ritent gu�re que ce qu'ils
craignent. Ils connaissent si c'est � tort ou avec raison qu'on les
ch�tie, et ne se g�tent pas moins par des peines mal ordonn�es que par
l'impunit�.
60 (I)
On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant
tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire � force de
faillir, c'est de mourir corrig�.
Il n'y a rien qui rafra�chisse le sang comme d'avoir su �viter de faire
une sottise.
61 (I)
Le r�cit de ses fautes est p�nible; on veut les couvrir et en charger
quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.
62 (VI)
Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles �
pr�voir, qu'elles mettent les sages en d�faut, et ne sont utiles qu'�
ceux qui les font.
63 (I)
L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses
du peuple.
64 (I)
Nous faisons par vanit� ou par biens�ance les m�mes choses, et avec les
m�mes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel
vient de mourir � Paris de la fi�vre qu'il a gagn�e � veiller sa femme,
qu'il n'aimait point.
65 (IV)
Les hommes, dans le coeur, veulent �tre estim�s, et ils cachent avec soin
l'envie qu'ils ont d'�tre estim�s; parce que les hommes veulent passer
pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que
la m�me vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus
�tre vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou �tre vain: les
hommes sont tr�s vains, et ils ne ha�ssent rien tant que de passer pour
tels.
66 (IV)
Un homme vain trouve son compte � dire du bien ou du mal de soi: un
homme modeste ne parle point de soi.
On ne voit point mieux le ridicule de la vanit�, et combien elle est un
vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache
souvent sous les apparences de son contraire.
La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanit�; elle fait
que l'homme vain ne para�t point tel, et se fait valoir au contraire par
la vertu oppos�e au vice qui fait son caract�re: c'est un mensonge. La
fausse gloire est l'�cueil de la vanit�; elle nous conduit � vouloir
�tre estim�s par des choses qui � la v�rit� se trouvent en nous, mais
qui sont frivoles et indignes qu'on les rel�ve: c'est une erreur.
67 (IV)
Les hommes parlent de mani�re, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent
d'eux-m�mes que de petits d�fauts, et encore ceux qui supposent en leurs
personnes de beaux talents ou de grandes qualit�s. Ainsi l'on se plaint
de son peu de m�moire, content d'ailleurs de son grand sens et de son
bon jugement; l'on re�oit le reproche de la distraction et de la
r�verie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on
est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consol� de
la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de
l'�me que tout le monde nous conna�t; l'on fait l'aveu de sa paresse en
des termes qui signifient toujours son d�sint�ressement, et que l'on est
gu�ri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropret�, qui n'est
qu'une n�gligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on
n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de
guerre aime � dire que c'�tait par trop d'empressement ou par curiosit�
qu'il se trouva un certain jour � la tranch�e, ou en quelque autre poste
tr�s p�rilleux, sans �tre de garde ni command�; et il ajoute qu'il en
fut repris de son g�n�ral. De m�me une bonne t�te ou un ferme g�nie qui
se trouve n� avec cette prudence que les autres hommes cherchent
vainement � acqu�rir; qui a fortifi� la trempe de son esprit par une
grande exp�rience; que le nombre, le poids, la diversit�, la difficult�
et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point;
qui par l'�tendue de ses vues et de sa p�n�tration se rend ma�tre de
tous les �v�nements; qui bien loin de consulter toutes les r�flexions
qui sont �crites sur le gouvernement et la politique, est peut-�tre de
ces �mes sublimes n�es pour r�gir les autres, et sur qui ces premi�res
r�gles ont �t� faites; qui est d�tourn�, par les grandes choses qu'il
fait, des belles ou des agr�ables qu'il pourrait lire, et qui au
contraire ne perd rien � retracer et � feuilleter, pour ainsi dire, sa
vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire ais�ment, et sans se
commettre, qu'il ne conna�t aucun livre, et qu'il ne lit jamais.
68 (V)
On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par
l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: �Je suis ignorant�, qui ne sait
rien; un homme dit: �Je suis vieux�, il passe soixante ans; un autre
encore: �Je ne suis pas riche�, et il est pauvre.
69 (IV)
La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute
diff�rente de soi, si on la prend pour un sentiment int�rieur qui avilit
l'homme � ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on
appelle humilit�. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement
de lui-m�me, et ne pense ainsi que de lui-m�me: la modestie ne tend qu'�
faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui r�gle
ses yeux, sa d�marche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir
ext�rieurement avec les autres comme s'il n'�tait pas vrai qu'il les
compte pour rien.
70 (I)
Le monde est plein de gens qui faisant int�rieurement et par habitude la
comparaison d'eux-m�mes avec les autres, d�cident toujours en faveur de
leur propre m�rite, et agissent cons�quemment.
71 (IV)
Vous dites qu'il faut �tre modeste, les gens bien n�s ne demandent pas
mieux: faites seulement que les hommes n'empi�tent pas sur ceux qui
c�dent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.
De m�me l'on dit: �Il faut avoir des habits modestes.� Les personnes de
m�rite ne d�sirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on
lui en donne; il est avide de la superfluit�, on lui en montre.
Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une
riche �toffe; l'on ne refuse pas toujours d'�tre estim� � ce prix. Il y
a des endroits o� il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou
plus �troit vous fait entrer ou refuser.
72 (I)
Notre vanit� et la trop grande estime que nous avons de nous-m�mes nous
fait soup�onner dans les autres une fiert� � notre �gard qui y est
quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point
cette d�licatesse.
73 (IV)
Comme il faut se d�fendre de cette vanit� qui nous fait penser que les
autres nous regardent avec curiosit� et avec estime, et ne parlent
ensemble que pour s'entretenir de notre m�rite et faire notre �loge,
aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous emp�che de
croire qu'on ne se parle � l'oreille que pour dire du mal de nous, ou
que l'on ne rit que pour s'en moquer.
74 (IV)
D'o� vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors
d'une poti�re de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis �
pied: il doit, dans les r�gles, ne me pas voir. N'est-ce point pour �tre
vu lui-m�me dans un m�me fond avec un grand?
75 (IV)
L'on est si rempli de soi-m�me, que tout s'y rapporte; l'on aime � �tre
vu, � �tre montr�, � �tre salu�, m�me des inconnus: ils sont fiers s'ils
l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.
76 (I)
Nous cherchons notre bonheur hors de nous-m�mes, et dans l'opinion des
hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sinc�res, sans �quit�,
pleins d'envie, de caprices et de pr�ventions. Quelle bizarrerie!
77 (I)
Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit
n�anmoins de certaines gens qui rient �galement des choses ridicules et
de celles qui ne le sont pas. Si vous �tes sot et inconsid�r�, et qu'il
vous �chappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous
�tes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton
qu'il les faut dire, ils rient de m�me.
78 (I)
Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et
qui nous �tent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine
pour nous; mais ils ne nous prouvent pas �galement qu'ils aient perdu �
notre �gard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de
quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amiti�. La
moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le
moins; elle est le langage du m�pris, et l'une des mani�res dont il se
fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier
retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-m�me; elle veut le
rendre ridicule � ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus
mauvaise disposition o� l'on puisse �tre pour lui, et le rend
irr�conciliable.
C'est une chose monstrueuse que le go�t et la facilit� qui est en nous
de railler, d'improuver et de m�priser les autres; et tout ensemble la
col�re que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous
improuvent et nous m�prisent.
79 (VIII)
La sant� et les richesses, �tant aux hommes l'exp�rience du mal, leur
inspirent la duret� pour leurs semblables; et les gens d�j� charg�s de
leur propre mis�re sont ceux qui entrent davantage par la compassion
dans celle d'autrui.
80 (VII)
Il semble qu'aux �mes bien n�es les f�tes, les spectacles, la symphonie
rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos
amis.
81 (I)
Une grande �me est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur,
de la moquerie; et elle serait invuln�rable si elle ne souffrait par la
compassion.
82 (IV)
Il y a une esp�ce de honte d'�tre heureux � la vue de certaines mis�res.
83 (IV)
On est prompt � conna�tre ses plus petits avantages, et lent � p�n�trer
ses d�fauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles
bien faits; on sait � peine que l'on est borgne; on ne sait point du
tout que l'on manque d'esprit.
Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne n�glige pas
de d�couvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle
rit des choses plaisantes ou s�rieuses pour faire voir de belles dents;
si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne
danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a
�paisse. Elle entend tous ses int�r�ts, � l'exception d'un seul: elle
parle toujours, et n'a point d'esprit.
84 (IV)
Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et
idol�trent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement
de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est
constant, fid�le, sinc�re, �quitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il
est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort.
Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure
et la lib�ralit�, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup,
et que ces vertus font n�gliger, la vie et l'argent: aussi personne
n'avance de soi qu'il est brave ou lib�ral.
Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il
est g�n�reux, qu'il est sublime: on a mis ces qualit�s � un trop haut
prix; on se contente de le penser.
85 (V)
Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie � l'�mulation, il y a
entre elles le m�me �loignement que celui qui se trouve entre le vice et
la vertu.
La jalousie et l'�mulation s'exercent sur le m�me objet, qui est le bien
ou le m�rite des autres: avec cette diff�rence, que celle-ci est un
sentiment volontaire, courageux, sinc�re, qui rend l'�me f�conde, qui la
fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce
qu'elle admire; et que celle-l� au contraire est un mouvement violent et
comme un aveu contraint du m�rite qui est hors d'elle; qu'elle va m�me
jusques � nier la vertu dans les sujets o� elle existe, ou qui, forc�e
de la reconna�tre, lui refuse les �loges ou lui envie les r�compenses;
une passion st�rile qui laisse l'homme dans l'�tat o� elle le trouve,
qui le remplit de lui-m�me, de l'id�e de sa r�putation, qui le rend
froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait
qu'il s'�tonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou
d'autres hommes avec les m�mes talents dont il se pique: vice honteux,
et qui par son exc�s rentre toujours dans la vanit� et dans la
pr�somption, et ne persuade pas tant � celui qui en est bless� qu'il a
plus d'esprit et de m�rite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a
lui seul de l'esprit et du m�rite.
L'�mulation et la jalousie ne se rencontrent gu�re que dans les
personnes de m�me art, de m�mes talents et de m�me condition. Les plus
vils artisans sont les plus sujets � la jalousie; ceux qui font
profession des arts lib�raux ou des belles-lettres, les peintres, les
musiciens, les orateurs, les po�tes, tous ceux qui se m�lent d'�crire,
ne devraient �tre capables que d'�mulation.
Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent
m�me ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est
quelquefois s�par�e de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans
notre �me les conditions fort �lev�es au-dessus de la n�tre; les grandes
fortunes, la faveur, le minist�re.
L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre
dans un m�me sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en
ce que l'une s'attache � la personne, l'autre � l'�tat et � la
condition.
Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaill� une
bonne �p�e, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il
sait qu'il y a dans ces arts des r�gles et une m�thode qu'on ne devine
point, qu'il y a des outils � manier dont il ne conna�t ni l'usage, ni
le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait
l'apprentissage d'un certain m�tier, pour se consoler de n'y �tre point
ma�tre. Il peut au contraire �tre susceptible d'envie et m�me de
jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la
raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, �taient les seuls
instruments qui servent � r�gir un �tat et � pr�sider aux affaires
publiques, et qu'ils dussent suppl�er aux r�gles, aux pr�ceptes, �
l'exp�rience.
86 (I)
L'on voit peu d'esprits enti�rement lourds et stupides; l'on en voit
encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes
nage entre ces deux extr�mit�s. L'intervalle est rempli par un grand
nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent �
la r�publique, et renferment en soi l'utile et l'agr�able: comme le
commerce, les finances, le d�tail des arm�es, la navigation, les arts,
les m�tiers, l'heureuse m�moire, l'esprit du jeu, celui de la soci�t� et
de la conversation.
87 (IV)
Tout l'esprit qui est au monde est inutile � celui qui n'en a point: il
n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui.
88 (V)
Le premier degr� dans l'homme apr�s la raison, ce serait de sentir qu'il
l'a perdue; la folie m�me est incompatible avec cette connaissance. De
m�me, ce qu'il y aurait en nous de meilleur apr�s l'esprit, ce serait de
conna�tre qu'il nous manque. Par l� on ferait l'impossible: on saurait
sans esprit n'�tre pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.
89 (IV)
Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine m�diocrit� est
s�rieux et tout d'une pi�ce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne
tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'�lever aux
grandes choses que de s'accommoder, m�me par rel�chement, des plus
petites, il sait � peine jouer avec ses enfants.
90 (I)
Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire
� lui-m�me: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit veng�.
91 (IV)
Quelle m�sintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal
avec tous ses pr�ceptes, et le politique rempli de vues et de r�flexions
ne sait pas se gouverner.
92 (I)
L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments,
elles le nourrissent et le consument.
93 (I)
Les petits sont quelquefois charg�s de mille vertus inutiles; ils n'ont
pas de quoi les mettre en oeuvre.
94 (I)
Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur
et de l'autorit�, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et �
qui la t�te ne tourne point dans les postes les plus �lev�s. Ceux au
contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a
comme accabl�s de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans
mod�ration: leurs yeux, leur d�marche, leur ton de voix et leur acc�s
marquent longtemps en eux l'admiration o� ils sont d'eux-m�mes, et de se
voir si �minents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule
peut les apprivoiser.
95 (IV)
Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges �paules,
porte l�g�rement et de bonne gr�ce un lourd fardeau; il lui reste encore
un bras de libre: un nain serait �cras� de la moiti� de sa charge. Ainsi
les postes �minents rendent les grands hommes encore plus grands, et les
petits beaucoup plus petits.
96 (VII)
Il y a des gens qui gagnent � �tre extraordinaires; ils voguent, ils
cinglent dans une mer o� les autres �chouent et se brisent; ils
parviennent, en blessant toutes les r�gles de parvenir; ils tirent de
leur irr�gularit� et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus
consomm�e; hommes d�vou�s � d'autres hommes, aux grands � qui ils ont
sacrifi�, en qui ils ont plac� leurs derni�res esp�rances, ils ne les
servent point, mais ils les amusent. Les personnes de m�rite et de
service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont n�cessaires; ils
blanchissent aupr�s d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur
tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la r�compense; ils
s'attirent, � force d'�tre plaisants, des emplois graves, et s'�l�vent
par un continuel enjouement jusqu'au s�rieux des dignit�s; ils finissent
enfin, et rencontrent inopin�ment un avenir qu'ils n'ont ni craint ni
esp�r�. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur
fortune, fatal � ceux qui voudraient le suivre.
97 (I)
L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois �t� capables
d'une action noble, h�ro�que, et qui a �t� sue de toute la terre, que
sans para�tre comme �puis�s par un si grand effort, ils eussent du moins
dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se
remarque m�me dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point
dans des petitesses indignes de la haute r�putation qu'ils avaient
acquise; que se m�lant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le
loisir de les voir de pr�s, ils ne le fissent point passer de la
curiosit� et de l'admiration � l'indiff�rence, et peut-�tre au m�pris.
98 (I)
Il co�te moins � certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de
se corriger d'un seul d�faut. Ils sont m�me si malheureux, que ce vice
est souvent celui qui convenait le moins � leur �tat, et qui pouvait
leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'�clat de
leurs grandes qualit�s, emp�che qu'ils ne soient des hommes parfaits et
que leur r�putation ne soit enti�re. On ne leur demande point qu'ils
soient plus �clair�s et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de
l'ordre et de la discipline, plus fid�les � leurs devoirs, plus z�l�s
pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient
point amoureux.
99 (I)
Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si diff�rents
d'eux-m�mes par le coeur et par l'esprit qu'on est s�r de se m�prendre,
si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur premi�re
jeunesse. Tels �taient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse
ins�parable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait
d'autres qui ont commenc� leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce
qu'ils avaient d'esprit � les conna�tre, que les disgr�ces ensuite ont
rendus religieux, sages, temp�rants: ces derniers sont pour l'ordinaire
de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont
une probit� �prouv�e par la patience et par l'adversit�; ils entent sur
cette extr�me politesse que le commerce des femmes leur a donn�e, et
dont ils ne se d�font jamais, un esprit de r�gle, de r�flexion, et
quelquefois une haute capacit�, qu'ils doivent � la chambre et au loisir
d'une mauvaise fortune.
Tout notre mal vient de ne pouvoir �tre seuls: de l� le jeu, le luxe, la
dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la m�disance, l'envie,
l'oubli de soi-m�me et de Dieu.
100 (I)
L'homme semble quelquefois ne se suffire pas � soi-m�me; les t�n�bres,
la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans
de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de
s'ennuyer.
101 (V)
L'ennui est entr� dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part
dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la
soci�t�. Celui qui aime le travail a assez de soi-m�me.
102 (I)
La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie � rendre
l'autre mis�rable.
103 (V)
Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le
mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oubli�:
quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle
des jeux d'esprit. De m�me il y a un jeu dans la conduite: on a
commenc�, il faut finir; on veut fournir toute la carri�re. Il serait
mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus
difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions;
la vanit� soutient, suppl�e � la raison, qui c�de et qui se d�siste. On
porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans
celles m�mes o� il entre de la religion.
104 (IV)
Il n'y a que nos devoirs qui nous co�tent, parce que, leur pratique ne
regardant que les choses que nous sommes �troitement oblig�s de faire,
elle n'est pas suivie de grands �loges, qui est tout ce qui nous excite
aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N**
aime une pi�t� fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des
pauvres, le rend d�positaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un
d�p�t public o� se font les distributions; les gens � petits collets et
les soeurs grises y ont une libre entr�e; toute une ville voit ses
aum�nes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si
ce n'est peut-�tre ses cr�anciers?
105 (IV)
G�ronte meurt de caducit�, et sans avoir fait ce testament qu'il
projetait depuis trente ann�es: dix t�tes viennent ab intestat partager
sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins
d'Ast�rie, sa femme, qui jeune encore s'�tait d�vou�e � sa personne, ne
le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin ferm� les
yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour
vivre d'un autre vieillard.
106 (IV)
Laisser perdre charges et b�n�fices plut�t que de vendre ou de r�signer
m�me dans son extr�me, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du
nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est
s'aimer soi-m�me, et n'aimer que soi.
107 (IV)
Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emport�,
qu'Aur�le, son oncle, n'a pu ha�r ni d�sh�riter.
Frontin, neveu d'Aur�le, apr�s vingt ann�es d'une probit� connue, et
d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fl�chir en sa
faveur, et ne tire de sa d�pouille qu'une l�g�re pension, que Fauste,
unique l�gataire, lui doit payer.
108 (I)
Les haines sont si longues et si opini�tr�es, que le plus grand signe de
mort dans un homme malade, c'est la r�conciliation.
109 (I)
L'on s'insinue aupr�s de tous les hommes, ou en les flattant dans les
passions qui occupent leur �me, ou en compatissant aux infirmit�s qui
affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut
leur rendre: de l� vient que celui qui se porte bien, et qui d�sire peu
de choses, est moins facile � gouverner.
110 (IV)
La mollesse et la volupt� naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec
lui; ni les heureux ni les tristes �v�nements ne l'en peuvent s�parer;
c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un d�dommagement de
la mauvaise.
111 (I)
C'est une grande difformit� dans la nature qu'un vieillard amoureux.
112 (I)
Peu de gens se souviennent d'avoir �t� jeunes, et combien il leur �tait
difficile d'�tre chastes et temp�rants. La premi�re chose qui arrive aux
hommes apr�s avoir renonc� aux plaisirs, ou par biens�ance, ou par
lassitude, ou par r�gime, c'est de les condamner dans les autres. Il
entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses m�mes
que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour
nous ne f�t plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de
jalousie.
113 (I)
Ce n'est pas le besoin d'argent o� les vieillards peuvent appr�hender de
tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si
grands fonds qu'ils ne peuvent gu�re avoir cette inqui�tude; et
d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducit�
des commodit�s de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-m�mes
volontairement pour satisfaire � leur avarice? Ce n'est point aussi
l'envie de laisser de plus grandes richesses � leurs enfants, car il
n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-m�me, outre
qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'h�ritiers. Ce vice est
plut�t l'effet de l'�ge et de la complexion des vieillards, qui s'y
abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans
leur jeunesse, ou leur ambition dans l'�ge viril; il ne faut ni vigueur,
ni jeunesse, ni sant�, pour �tre avare; l'on n'a aussi nul besoin de
s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour �pargner ses
revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se
priver de tout; cela est commode aux vieillards, � qui il faut une
passion, parce qu'ils sont hommes.
114 (I)
Il y a des gens qui sont mal log�s, mal couch�s, mal habill�s et plus
mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent
eux-m�mes de la soci�t� des hommes, et passent leurs jours dans la
solitude; qui souffrent du pr�sent, du pass� et de l'avenir; dont la vie
est comme une p�nitence continuelle, et qui ont ainsi trouv� le secret
d'aller � leur perte par le chemin le plus p�nible: ce sont les avares.
115 (I)
Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment
les lieux o� ils l'ont pass�e; les personnes qu'ils ont commenc� de
conna�tre dans ce temps leur sont ch�res; ils affectent quelques mots du
premier langage qu'ils ont parl�; ils tiennent pour l'ancienne mani�re
de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui
r�gnaient alors dans les habits, les meubles et les �quipages. Ils ne
peuvent encore d�sapprouver des choses qui servaient � leurs passions,
qui �taient si utiles � leurs plaisirs, et qui en rappellent la m�moire.
Comment pourraient-ils leur pr�f�rer de nouveaux usages, et des modes
toutes r�centes o� ils n'ont nulle part, dont ils n'esp�rent rien, que
les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent � leur tour de si grands
avantages contre la vieillesse?
116 (I)
Une trop grande n�gligence comme une excessive parure dans les
vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducit�.
117 (I)
Un vieillard est fier, d�daigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a
beaucoup d'esprit.
118 (I)
Un vieillard qui a v�cu � la cour, qui a un grand sens, et une m�moire
fid�le, est un tr�sor inestimable; il est plein de faits et de maximes;
l'on y trouve l'histoire du si�cle rev�tue de circonstances tr�s
curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des r�gles
pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours s�res, parce
qu'elles sont fond�es sur l'exp�rience.
119 (I)
Les jeunes gens, � cause des passions qui les amusent, s'accommodent
mieux de la solitude que les vieillards.
120 (IV)
Phidippe, d�j� vieux, raffine sur la propret� et sur la mollesse; il
passe aux petites d�licatesses; il s'est fait un art du boire, du
manger, du repos et de l'exercice; les petites r�gles qu'il s'est
prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les
observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une ma�tresse, si le
r�gime lui avait permis d'en retenir; il s'est accabl� de superfluit�s,
que l'habitude enfin lui rend n�cessaires. Il double ainsi et renforce
les liens qui l'attachent � la vie, et il veut employer ce qui lui en
reste � en rendre la perte plus douloureuse. N'appr�hendait-il pas assez
de mourir?
121 (IV)
Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont � son
�gard comme s'ils n'�taient point. Non content de remplir � une table la
premi�re place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que
le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend ma�tre du
plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache � aucun des
mets, qu'il n'ait achev� d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les
savourer tous tout � la fois. Il ne se sert � table que de ses mains; il
manie les viandes, les remanie, d�membre, d�chire, et en use de mani�re
qu'il faut que les convi�s, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il
ne leur �pargne aucune de ces malpropret�s d�go�tantes, capables d'�ter
l'app�tit aux plus affam�s; le jus et les sauces lui d�gouttent du
menton et de la barbe; s'il enl�ve un rago�t de dessus un plat, il le
r�pand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit � la
trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant;
la table est pour lui un r�telier; il �cure ses dents, et il continue �
manger. Il se fait, quelque part o� il se trouve, une mani�re
d'�tablissement, et ne souffre pas d'�tre plus press� au sermon ou au
th��tre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du
fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il
p�lit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les
pr�vient dans les h�telleries, et il sait toujours se conserver dans la
meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout � son usage; ses
valets, ceux d'autrui, courent dans le m�me temps pour son service. Tout
ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, �quipages. Il
embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint
personne, ne conna�t de maux que les siens, que sa r�pl�tion et sa bile,
ne pleure point la mort des autres, n'appr�hende que la sienne, qu'il
rach�terait volontiers de l'extinction du genre humain.
122 (V)
Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de d�ner
le matin et de souper le soir; il ne semble n� que pour la digestion. Il
n'a de m�me qu'un entretien: il dit les entr�es qui ont �t� servies au
dernier repas o� il s'est trouv�; il dit combien il y a eu de potages,
et quels potages; il place ensuite le r�t et les entremets; il se
souvient exactement de quels plats on a relev� le premier service; il
n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous
les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il poss�de le langage des
cuisines autant qu'il peut s'�tendre, et il me fait envie de manger �
une bonne table o� il ne soit point. Il a surtout un palais s�r, qui ne
prend point le change, et il ne s'est jamais vu expos� � l'horrible
inconv�nient de manger un mauvais rago�t ou de boire d'un vin m�diocre.
C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a port� le talent de
se bien nourrir jusques o� il pouvait aller: on ne reverra plus un homme
qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons
morceaux, et il n'est gu�re permis d'avoir du go�t pour ce qu'il
d�sapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter � table
jusqu'au dernier soupir; il donnait � manger le jour qu'il est mort.
Quelque part o� il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour
manger.
123 (IV)
Ruffin commence � grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et
un oeil vif qui lui promettent encore vingt ann�es de vie; il est gai,
jovial, familier, indiff�rent; il rit de tout son coeur, et il rit tout
seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite
fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme
de grande esp�rance, et qui pouvait un jour �tre l'honneur de sa
famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: �Mon fils
est mort, cela fera mourir sa m�re�; et il est consol�. Il n'a point de
passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le
monde lui convient, tout lui est propre; il parle � celui qu'il voit une
premi�re fois avec la m�me libert� et la m�me confiance qu'� ceux qu'il
appelle de vieux amis, et il lui fait part bient�t de ses quolibets et
de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse
attention, et le m�me conte qu'il a commenc� de faire � quelqu'un, il
l'ach�ve � celui qui prend sa place.
124 (I)
N** est moins affaibli par l'�ge que par la maladie, car il ne passe
point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet � une
colique n�phr�tique; il a le visage d�charn�, le teint verd�tre, et qui
menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans
entiers il ne sera oblig� de la fumer; il plante un jeune bois, et il
esp�re qu'en moins de vingt ann�es il lui donnera un beau couvert, il
fait b�tir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans
les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et
avec une voix fr�le et d�bile, qu'on ne verra jamais la fin; il se
prom�ne tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le
soulage; il montre � ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a
dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il b�tit car il n'en
a point, ni pour ses h�ritiers, personnes viles et qui se sont
brouill�es avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain.
125 (VIII)
Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le
saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de
toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les
greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une
ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie
que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce
temps de causes c�l�bres ou de proc�dures longues et embrouill�es o� il
n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la
bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le d�fendeur
comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et ha� de tous, il n'y
a gu�re de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de
lui. Appliqu� successivement � saisir une terre, � s'opposer au sceau, �
se servir d'un committimus, ou � mettre un arr�t � ex�cution; outre
qu'il assiste chaque jour � quelques assembl�es de cr�anciers; partout
syndic de directions, et perdant � toutes les banqueroutes, il a des
heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, o� il parle
proc�s et dit des nouvelles. Vous l'avez laiss� dans une maison au
Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, o� il vous a pr�venu, et o�
d�j� il redit ses nouvelles et son proc�s. Si vous plaidez vous-m�me, et
que vous alliez le lendemain � la pointe du jour chez l'un de vos juges
pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience
qu'Antagoras soit exp�di�.
126 (I)
Tels hommes passent une longue vie � se d�fendre des uns et � nuire aux
autres, et ils meurent consum�s de vieillesse, apr�s avoir caus� autant
de maux qu'ils en ont souffert.
127 (I)
Il faut des saisies de terre et des enl�vements de meubles, des prisons
et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins � part, ce
m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle f�rocit� les
hommes traitent d'autres hommes.
128 (IV)
L'on voit certains animaux farouches, des m�les et des femelles,
r�pandus par la campagne, noirs, livides et tout br�l�s du soleil,
attach�s � la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une
opini�tret� invincible; ils ont comme une voix articul�e, et quand ils
se l�vent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet
ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tani�res, o� ils
vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils �pargnent aux autres
hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et
m�ritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont sem�.
129 (IV)
Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, m�disant,
querelleux, fourbe, intemp�rant, impertinent; mais il tire l'�p�e contre
ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tu� des hommes, il
sera tu�.
130 (IV)
Le noble de province, inutile � sa patrie, � sa famille et � lui-m�me,
souvent sans toit, sans habits et sans aucun m�rite, r�p�te dix fois le
jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de
bourgeoisie, occup� toute sa vie de ses parchemins et de ses titres,
qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier.
131 (IV)
Il se fait g�n�ralement dans tous les hommes des combinaisons infinies
de la puissance, de la faveur, du g�nie, des richesses, des dignit�s, de
la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacit�, de la vertu,
du vice, de la faiblesse, de la stupidit�, de la pauvret�, de
l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, m�l�es
ensemble en mille mani�res diff�rentes, et compens�es l'une par l'autre
en divers sujets, forment aussi les divers �tats et les diff�rentes
conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible
les uns des autres, agissent aussi r�ciproquement comme ils croient le
devoir faire, connaissent ceux qui leur sont �gaux, sentent la
sup�riorit� que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur
quelques autres; et de l� naissent entre eux ou la familiarit�, ou le
respect et la d�f�rence, ou la fiert� et le m�pris. De cette source
vient que dans les endroits publics et o� le monde se rassemble, on se
trouve � tous moments entre celui que l'on cherche � aborder ou �
saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas conna�tre, et dont l'on
veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un,
et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive m�me que celui dont vous vous
faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est
embarrass� de vous, et qui vous quitte; et que le m�me est souvent celui
qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui d�daigne ici, et qui l� est
d�daign�. Il est encore assez ordinaire de m�priser qui nous m�prise.
Quelle mis�re! et puisqu'il est vrai que dans un si �trange commerce, ce
que l'on pense gagner d'un c�t� on le perd de l'autre, ne reviendrait-il
pas au m�me de renoncer � toute hauteur et � toute fiert�, qui convient
si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous
avec une mutuelle bont�, qui, avec l'avantage de n'�tre jamais
mortifi�s, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne
mortifier personne?
132 (I)
Bien loin de s'effrayer ou de rougir m�me du nom de philosophe, il n'y a
personne au monde qui ne d�t avoir une forte teinture de philosophie.
Elle convient � tout le monde; la pratique en est utile � tous les �ges,
� tous les sexes et � toutes les conditions; elle nous console du
bonheur d'autrui, des indignes pr�f�rences, des mauvais succ�s, du
d�clin de nos forces ou de notre beaut�; elle nous arme contre la
pauvret�, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les
mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait
supporter celle avec qui nous vivons.
133 (I)
Les hommes en un m�me jour ouvrent leur �me � de petites joies, et se
laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus in�gal et moins
suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur
esprit. Le rem�de � ce mal est de n'estimer les choses du monde
pr�cis�ment que ce qu'elles valent.
134 (I)
Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez
heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.
135 (I)
Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'emp�che de
m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me
manque.
136 (I)
Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en
faute, et d'avoir quelque chose � se reprocher.
137 (I)
La plupart des hommes, pour arriver � leurs fins, sont plus capables
d'un grand effort que d'une longue pers�v�rance: leur paresse ou leur
inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils
se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis apr�s eux, et
qui marchent lentement, mais constamment.
138 (VII)
J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des
mesures que les suivre, r�soudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
dire que de faire o� de dire ce qu'il faut. On se propose fermement,
dans une affaire qu'on n�gocie, de taire une certaine chose, et ensuite
ou par passion, ou par une intemp�rance de langue, ou dans la chaleur de
l'entretien, c'est la premi�re qui �chappe.
139 (I)
Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir,
pendant qu'ils se font un m�rite, ou plut�t une vanit�, de s'empresser
pour celles qui leur sont �trang�res, et qui ne conviennent ni � leur
�tat ni � leur caract�re.
140 (IV)
La diff�rence d'un homme qui se rev�t d'un caract�re �tranger �
lui-m�me, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque � un
visage.
141 (V)
T�l�phe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne
pr�sume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait,
dans ce qu'il m�dite et ce qu'il projette, dix fois au del� de ce qu'il
a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'�tendue:
ce raisonnement est juste. Il a comme une barri�re qui le ferme, et qui
devrait l'avertir de s'arr�ter en de��; mais il passe outre, il se jette
hors de sa sph�re; il trouve lui-m�me son endroit faible, et se montre
par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait
mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il d�sire au del� de sa
port�e; il s'�gale � ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon
et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du
merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner
ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se
conna�t point; son caract�re est de ne savoir pas se renfermer dans
celui qui lui est propre et qui est le sien.
142 (V)
L'homme du meilleur esprit est in�gal; il souffre des accroissements et
des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est
sage, il parle peu, il n'�crit point, il ne cherche point � imaginer ni
� plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix
revienne?
Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte,
le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le m�me sens, et
avec la m�me �galit�; il est uniforme, il ne se d�ment point: qui l'a vu
une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les p�riodes de
sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle:
il est fix� et d�termin� par sa nature, et j'ose dire par son esp�ce. Ce
qui para�t le moins en lui, c'est son �me; elle n'agit point, elle ne
s'exerce point, elle se repose.
143 (VI)
Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre mani�re de
parler, il est vrai de dire qu'il gagne � mourir, et que dans ce moment
o� les autres meurent, il commence � vivre. Son �me alors pense,
raisonne, inf�re, conclut, juge, pr�voit, fait pr�cis�ment tout ce
qu'elle ne faisait point; elle se trouve d�gag�e d'une masse de chair o�
elle �tait comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du
moins qui f�t digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son
propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue
attach�e si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un
stupide; elle va d'�gal avec les grandes �mes, avec celles qui font les
bonnes t�tes ou les hommes d'esprit. L'�me d'Alain ne se d�m�le plus
d'avec celles du grand Cond�, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes.
144 (IV)
La fausse d�licatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la
conduite, n'est pas ainsi nomm�e parce qu'elle est feinte, mais parce
qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en
m�ritent point. La fausse d�licatesse de go�t et de complexion n'est
telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affect�e: c'est
�milie qui crie de toute sa force sur un petit p�ril qui ne lui fait pas
de peur; c'est une autre qui par mignardise p�lit � la vue d'une souris,
ou qui veut aimer les violettes et s'�vanouir aux tub�reuses.
145 (IV)
Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon
et quelque puissant qu'il f�t, voudrait-il l'entreprendre? qu'il
l'essaye. Qu'il se fasse lui-m�me une affaire de leurs plaisirs; qu'il
ouvre son palais � ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son
domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il
leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux,
des concerts et de tous les rafra�chissements; qu'il y ajoute une ch�re
splendide et une enti�re libert�; qu'il entre avec eux en soci�t� des
m�mes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le h�ros
soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient
enfin des m�mes choses qui les ont charm�s dans leurs commencements ils
d�serteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur
devient insipide. Ils n'h�sitent pas de critiquer des choses qui sont
parfaites; il y entre de la vanit� et une mauvaise d�licatesse: leur
go�t, si on les en croit, est encore au del� de toute l'affectation
qu'on aurait � les satisfaire, et d'une d�pense toute royale que l'on
ferait pour y r�ussir; il s'y m�le de la malignit�, qui va jusques �
vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre
contents. Ces m�mes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si
complaisants, peuvent se d�mentir: quelquefois on ne les reconna�t plus,
et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan.
146 (I)
L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les mani�res est
souvent une suite de l'oisivet� ou de l'indiff�rence; et il semble qu'un
grand attachement ou de s�rieuses affaires jettent l'homme dans son
naturel.
147 (IV)
Les hommes n'ont point de caract�res, ou s'ils en ont, c'est celui de
n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se d�mente point, et o� ils
soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup � �tre toujours les
m�mes, � pers�v�rer dans la r�gle ou dans le d�sordre; et s'ils se
d�lassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se d�go�tent
plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions
contraires et des faibles qui se contredisent; il leur co�te moins de
joindre les extr�mit�s que d'avoir une conduite dont une partie naisse
de l'autre. Ennemis de la mod�ration, ils outrent toutes choses, les
bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'exc�s, ils
adoucissent par le changement. Adraste �tait si corrompu et si libertin,
qu'il lui a �t� moins difficile de suivre la mode et se faire d�vot: il
lui e�t co�t� davantage d'�tre homme de bien.
148 (IV)
D'o� vient que les m�mes hommes qui ont un flegme tout pr�t pour
recevoir indiff�remment les plus grands d�sastres, s'�chappent, et ont
une bile intarissable sur les plus petits inconv�nients? Ce n'est pas
sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est �gale et ne se
d�ment point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanit�, qui ne se
r�veille et ne se recherche que dans les �v�nements o� il y a de quoi
faire parler le monde, et beaucoup � gagner pour elle, mais qui se
n�glige sur tout le reste?
149 (IV)
L'on se repent rarement de parler peu, tr�s souvent de trop parler:
maxime us�e et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne
pratique pas.
150 (I)
C'est se venger contre soi-m�me, et donner un trop grand avantage � ses
ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de
mentir pour les d�crier.
151 (IV)
Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cach�s,
mais publics et connus, ne s'�pargnerait-il pas!
152 (I)
Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques o� ils pourraient
aller, c'est par le vice de leur premi�re instruction.
153 (I)
Il y a dans quelques hommes une certaine m�diocrit� d'esprit qui
contribue � les rendre sages.
154 (I)
Il faut aux enfants les verges et la f�rule; il faut aux hommes faits
une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des
timbales, des hoquetons. La raison et la justice d�nu�es de tous leurs
ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se
m�ne par les yeux et les oreilles.
155 (V)
Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'�me aust�re et farouche; mais
ext�rieurement il est civil et c�r�monieux: il ne s'�chappe pas, il ne
s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite
honn�tement et s�rieusement; il emploie � leur �gard tout ce qui peut
�loigner leur familiarit�, il ne veut pas les mieux conna�tre ni s'en
faire des amis, semblable en ce sens � une femme qui est en visite chez
une autre femme.
156 (VII)
La raison tient de la v�rit�, elle est une; l'on n'y arrive que par un
chemin, et l'on s'en �carte par mille. L'�tude de la sagesse a moins
d'�tendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui
qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne conna�t pas
l'homme, ou ne le conna�t qu'� demi: quelque diversit� qui se trouve
dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la
politesse donnent les m�mes apparences, font qu'on se ressemble les uns
aux autres par des dehors qui plaisent r�ciproquement, qui semblent
communs � tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y
rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la
province y fait bient�t, s'il a des yeux, d'�tranges d�couvertes, y voit
des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne
pouvait avoir le moindre soup�on: il avance par des exp�riences
continuelles dans la connaissance de l'humanit�; il calcule presque en
combien de mani�res diff�rentes l'homme peut �tre insupportable.
157 (IV)
Apr�s avoir m�rement approfondi les hommes et connu le faux de leurs
pens�es, de leurs sentiments, de leurs go�ts et de leurs affections,
l'on est r�duit � dire qu'il y a moins � perdre pour eux par
l'inconstance que par l'opini�tret�.
158 (IV)
Combien d'�mes faibles, molles et indiff�rentes, sans de grands d�fauts,
et qui puissent fournir � la satire! Combien de sortes de ridicules
r�pandus parmi les hommes, mais qui par leur singularit� ne tirent point
� cons�quence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour
la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui
sont moins de l'humanit� que de la personne.
Des jugements
1 (I)
Rien ne ressemble plus � la vive persuasion que le mauvais ent�tement:
de l� les partis, les cabales, les h�r�sies.
2 (I)
L'on ne pense pas toujours constamment d'un m�me sujet: l'ent�tement et
le d�go�t se suivent de pr�s.
3 (I)
Les grandes choses �tonnent, et les petites rebutent; nous nous
apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude.
4 (IV)
Deux choses toutes contraires nous pr�viennent �galement, l'habitude et
la nouveaut�.
5 (I)
Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de
parler en des termes magnifiques de ceux m�mes dont l'on pensait tr�s
modestement avant leur �l�vation.
6 (I)
La faveur des princes n'exclut pas le m�rite, et ne le suppose pas
aussi.
7 (I)
Il est �tonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonfl�s, et la
haute opinion que nous avons de nous-m�mes et de la bont� de notre
jugement, nous n�gligions de nous en servir pour prononcer sur le m�rite
des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous
entra�nent comme un torrent: nous louons ce qui est lou�, bien plus que
ce qui est louable.
8 (V)
Je ne sais s'il y a rien au monde qui co�te davantage � approuver et �
louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la
vertu, le m�rite, la beaut�, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont
un effet plus naturel et plus s�r que envie, la jalousie, et
l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un d�vot sait dire du bien,
mais d'un autre d�vot. Si une belle femme approuve la beaut� d'une autre
femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un
po�te loue les vers d'un autre po�te, il y a � parier qu'ils sont
mauvais et sans cons�quence.
9 (VII)
Les hommes ne se go�tent qu'� peine les uns les autres, n'ont qu'une
faible pente � s'approuver r�ciproquement: action, conduite, pens�e,
expression, rien ne pla�t, rien ne contente; ils substituent � la place
de ce qu'on leur r�cite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit,
ce qu'ils auraient fait eux-m�mes en pareille conjoncture, ce qu'ils
penseraient ou ce qu'ils �criraient sur un tel sujet, et ils sont si
pleins de leurs id�es, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui.
10 (I)
Le commun des hommes est si enclin au d�r�glement et � la bagatelle, et
le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je
croirais assez que l'esprit de singularit�, s'il pouvait avoir ses
bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison
et d'une conduite r�guli�re.
�Il faut faire comme les autres�: maxime suspecte, qui signifie presque
toujours: �il faut mal faire� d�s qu'on l'�tend au del� de ces choses
purement ext�rieures, qui n'ont point de suite, qui d�pendent de
l'usage, de la mode ou des biens�ances.
11 (V)
Si les hommes sont hommes plut�t qu'ours et panth�res, s'ils sont
�quitables, s'ils se font justice � eux-m�mes, et qu'ils la rendent aux
autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement
de leurs commentaires? que devient le p�titoire et le possessoire, et
tout ce qu'on appelle jurisprudence? O� se r�duisent m�me ceux qui
doivent tout leur relief et toute leur enflure � l'autorit� o� ils sont
�tablis de faire valoir ces m�mes lois? Si ces m�mes hommes ont de la
droiture et de la sinc�rit�, s'ils sont gu�ris de la pr�vention, o� sont
�vanouies les disputes de l'�cole, la scolastique et les controverses?
S'ils sont temp�rants, chastes et mod�r�s, que leur sert le myst�rieux
jargon de la m�decine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent
de le parler? L�gistes, docteurs, m�decins, quelle chute pour vous, si
nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages!
De combien de grands hommes dans les diff�rents exercices de la paix et
de la guerre aurait-on d� se passer! � quel point de perfection et de
raffinement n'a-t-on pas port� de certains arts et de certaines sciences
qui ne devaient point �tre n�cessaires, et qui sont dans le monde comme
des rem�des � tous les maux dont notre malice est l'unique source!
Que de choses depuis Varron, que Varron a ignor�es! Ne nous suffirait-il
pas m�me de n'�tre savant que comme Platon ou comme Socrate?
12 (I)
Tel � un sermon, � une musique, ou dans une galerie de peintures, a
entendu � sa droite et � sa gauche, sur une chose pr�cis�ment la m�me,
des sentiments pr�cis�ment oppos�s. Cela me ferait dire volontiers que
l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le
mauvais: le bon pla�t aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque
gu�re davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans.
13 (IV)
Le ph�nix de la po�sie chantante rena�t de ses cendres; il a vu mourir
et revivre sa r�putation en un m�me jour. Ce juge m�me si infaillible et
si ferme dans ses jugements, le public, a vari� sur son sujet: ou il se
trompe, ou il s'est tromp�. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q**
en un certain genre est mauvais po�te, parlerait presque aussi mal que
s'il e�t dit il y a quelque temps: Il est bon po�te.
14 (IV)
C.P. �tait fort riche, et C.N. ne l'�tait pas: la Pucelle et Rodogune
m�ritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demand�
pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa
fortune, et cet autre l'avait manqu�e; et en cela les hommes cherchent
la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures
pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur sant� et de
leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires.
15 (IV)
La condition des com�diens �tait inf�me chez les Romains et honorable
chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains,
on vit avec eux comme les Grecs.
16 (IV)
Il suffisait � Bathylle d'�tre pantomime pour �tre couru des dames
romaines; � Rho� de danser au th��tre; � Roscie et � N�rine de
repr�senter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La
vanit� et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient �t� aux
Romains le go�t du secret et du myst�re; ils se plaisaient � faire du
th��tre public celui de leurs amours; ils n'�taient point jaloux de
l'amphith��tre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs
ma�tresses. Leur go�t n'allait qu'� laisser voir qu'ils aimaient, non
pas une belle personne ou une excellente com�dienne, mais une
com�dienne.
17 (I)
Rien ne d�couvre mieux dans quelle disposition sont les hommes � l'�gard
des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilit� ils les croient
dans la r�publique, que le prix qu'ils y ont mis, et l'id�e qu'ils se
forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point
d'art si m�canique ni de si vile condition o� les avantages ne soient
plus s�rs, plus prompts et plus solides. Le com�dien, couch� dans son
carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est � pied. Chez
plusieurs, savant et p�dant sont synonymes.
Souvent o� le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes � se
taire, � �couter, � applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour
doctes.
18 (I)
Il y a une sorte de hardiesse � soutenir devant certains esprits la
honte de l'�rudition: l'on trouve chez eux une pr�vention tout �tablie
contre les savants, � qui ils �tent les mani�res du monde, le
savoir-vivre, l'esprit de soci�t�, et qu'ils renvoient ainsi d�pouill�s
� leur cabinet et � leurs livres. Comme l'ignorance est un �tat paisible
et qui ne co�te aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme �
la cour et � la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des
savants. S'ils all�guent en leur faveur les noms d'Estr�es, de Harlay,
Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon,
Scud�ry, P�lisson, et de tant d'autres personnages �galement doctes et
polis; s'ils osent m�me citer les grands noms de Chartres, de Cond�, de
Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su
joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme
des Grecs et l'urbanit� des Romains, l'on ne feint point de leur dire
que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours � de solides
raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble
n�anmoins que l'on devrait d�cider sur cela avec plus de pr�caution, et
se donner seulement la peine de douter si ce m�me esprit qui fait faire
de si grands progr�s dans les sciences, qui fait bien penser, bien
juger, bien parler et bien �crire, ne pourrait point encore servir �
�tre poli.
Il faut tr�s peu de fonds pour la politesse dans les mani�res; il en
faut beaucoup pour celle de l'esprit.
19 (V)
�Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je
ne lui confierais l'�tat de ma garde-robe�; et il a raison. Ossat,
Xim�n�s, Richelieu �taient savants: �taient-ils habiles? ont-ils pass�
pour de bons ministres? �Il sait le grec, continue l'homme d'�tat, c'est
un grimaud, c'est un philosophe.� Et en effet, une fruiti�re � Ath�nes,
selon les apparences, parlait grec, et par cette raison �tait
philosophe. Les Bignons, les Lamoignons �taient de purs grimauds: qui en
peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel d�lire au grand,
au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient
heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud
venait � l'empire!
Les langues sont la clef ou l'entr�e des sciences, et rien davantage; le
m�pris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues
sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont
grossi�res ou polies, si les livres qu'elles ont form�s sont d'un bon ou
d'un mauvais go�t. Supposons que notre langue p�t un jour avoir le sort
de la grecque et de la latine, serait-on p�dant, quelques si�cles apr�s
qu'on ne la parlerait plus, pour lire Moli�re ou La Fontaine?
20 (VI)
Je nomme Eurypyle, et vous dites: �C'est un bel esprit.� Vous dites
aussi de celui qui travaille une poutre: �Il est charpentier�; et de
celui qui refait un mur: �Il est ma�on.� Je vous demande quel est
l'atelier o� travaille cet homme de m�tier, ce bel esprit? quelle est
son enseigne? � quel habit le reconna�t-on? quels sont ses outils?
est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? o� fend-il, o�
cogne-t-il son ouvrage? o� l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique
d'�tre ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'�tre bel esprit? S'il est tel,
vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une �me vile et
m�canique, � qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient
s'appliquer s�rieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je
vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous
pas encore du savantasse: �Il est bel esprit�, et ainsi du mauvais
po�te? Mais vous-m�me, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en
avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voil�
donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom
pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner � Eurypyle, et
d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou
comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur
manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.
21 (V)
Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style,
d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: �Vous
�crivez si bien, Antisth�ne! continuez d'�crire; ne verrons-nous point
de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices
dans un ouvrage suivi, m�thodique, qui n'ait point de fin�; ils
devraient ajouter: �et nul cours.� Je renonce � tout ce qui a �t�, qui
est et qui sera livre. B�rylle tombe en syncope � la vue d'un chat, et
moi � la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement v�tu,
suis-je dans ma chambre � l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, apr�s
vingt ans entiers qu'on me d�bite dans la place? J'ai un grand nom,
dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui
ne sert � rien. Ai-je un grain de ce m�tal qui procure toutes choses? Le
vil praticien grossit son m�moire, se fait rembourser des frais qu'il
n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme
rouge ou feuille-morte devient commis, et bient�t plus riche que son
ma�tre; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient
noble. B** s'enrichit � montrer dans un cercle des marionnettes; BB** �
vendre en bouteille l'eau de la rivi�re. Un autre charlatan arrive ici
de del� les monts avec une malle; il n'est pas d�charg� que les pensions
courent, et il est pr�t de retourner d'o� il arrive avec des mulets et
des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut
payer ses m�diations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les
distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier
sa tuile, et � l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on � un auteur
ce qu'il pense et ce qu'il �crit? et s'il pense tr�s bien, le paye-t-on
tr�s largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il � force de penser et
d'�crire juste? Il faut que les hommes soient habill�s, qu'ils soient
ras�s; il faut que retir�s dans leurs maisons, ils aient une porte qui
ferme bien: est-il n�cessaire qu'ils soient instruits? Folie,
simplicit�, imb�cillit�, continue Antisth�ne, de mettre l'enseigne
d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui
rende la vie aimable, qui fasse pr�ter � ses amis, et donner � ceux qui
ne peuvent rendre; �crire alors par jeu, par oisivet�, et comme Tityre
siffle ou joue de la fl�te; cela ou rien; j'�cris � ces conditions, et
je c�de ainsi � la violence de ceux qui me prennent � la gorge, et me
disent: �Vous �crirez.� Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du
Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Id�es, Du Premier Principe, par Antisth�ne,
vendeur de mar�e.
22 (I)
Si les ambassadeurs des princes �trangers �taient des singes instruits �
marcher sur leurs pieds de derri�re, et � se faire entendre par
interpr�te, nous ne pourrions pas marquer un plus grand �tonnement que
celui que nous donne la justesse de leurs r�ponses, et le bon sens qui
para�t quelquefois dans leurs discours. La pr�vention du pays, jointe �
l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les
climats, et que l'on pense juste partout o� il y a des hommes. Nous
n'aimerions pas � �tre trait�s ainsi de ceux que nous appelons barbares;
et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste � �tre �pouvant�s de
voir d'autres peuples raisonner comme nous.
Tous les �trangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne
sont pas civilis�s: de m�me toute campagne n'est pas agreste et toute
ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province
maritime d'un grand royaume o� le villageois est doux et insinuant, le
bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticit�
est h�r�ditaire.
23 (I)
Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des
moeurs si cultiv�es, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes
barbares pour quelques peuples.
24 (I)
Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une
liqueur qui leur monte � la t�te, leur fait perdre la raison et les fait
vomir, nous dirions: �Cela est bien barbare.�
25 (I)
Ce pr�lat se montre peu � la cour, il n'est de nul commerce, on ne le
voit point avec des femmes; il ne joue ni � grande ni � petite prime, il
n'assiste ni aux f�tes ni aux spectacles, il n'est point homme de
cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son �v�ch�,
o� il fait une r�sidence continuelle, il ne songe qu'� instruire son
peuple par la parole et � l'�difier par son exemple; il consume son bien
en des aum�nes, et son corps par la p�nitence; il n'a que l'esprit de
r�gularit�, et il est imitateur du z�le et de la pi�t� des Ap�tres. Les
temps sont chang�s, et il est menac� sous ce r�gne d'un titre plus
�minent.
26 (IV)
Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain
caract�re et d'une profession s�rieuse, pour ne rien dire de plus,
qu'ils ne sont point oblig�s � faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils
chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'� les voir
si plaisants et si agr�ables, on ne croirait point qu'ils fussent
d'ailleurs si r�guliers et si s�v�res? Oserait-on m�me leur insinuer
qu'ils s'�loignent par de telles mani�res de la politesse dont ils se
piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux
conditions, qu'elle �vite le contraste, et de montrer le m�me homme sous
des figures diff�rentes et qui font de lui un compos� bizarre ou un
grotesque?
27 (IV)
Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur
une seule et premi�re vue: il y a un int�rieur et un coeur qu'il faut
approfondir. Le voile de la modestie couvre le m�rite, et le masque de
l'hypocrisie cache la malignit�. Il n'y a qu'un tr�s petit nombre de
connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est
que peu � peu, et forc�s m�me par le temps et les occasions, que la
vertu parfaite et le vice consomm� viennent enfin � se d�clarer.
28 (VIII)
Fragment
...Il disait que l'esprit dans cette belle personne �tait un diamant bien
mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: �C'est, ajoutait-il, comme
une nuance de raison et d'agr�ment qui occupe les yeux et le coeur de
ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a
en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener
plus loin que l'amiti�. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire,
mais trop modeste pour songer � plaire, elle ne tient compte aux hommes
que de leur m�rite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacit�s
et capable de sentiments, elle surprend et elle int�resse; et sans rien
ignorer de ce qui peut entrer de plus d�licat et de plus fin dans les
conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres
plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la r�plique. Elle vous
parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche �
s'�claircir; et elle vous �coute comme celle qui sait beaucoup, qui
conna�t le prix de ce que vous lui dites, et aupr�s de qui vous ne
perdez rien de ce qui vous �chappe. Loin de s'appliquer � vous
contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour
une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle
s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les �tend, elle
les embellit: vous �tes content de vous d'avoir pens� si bien, et
d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours
au-dessus de la vanit�, soit qu'elle parle, soit qu'elle �crive: elle
oublie les traits o� il faut des raisons; elle a d�j� compris que la
simplicit� est �loquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous
jeter dans les m�mes int�r�ts, laissant � Elvire les jolis discours et
les belles-lettres, qu'elle met � tous usages, Arth�nice n'emploie
aupr�s de vous que la sinc�rit�, l'ardeur, l'empressement et la
persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec
le go�t des personnes de nom et de r�putation, moins pour en �tre connue
que pour les conna�tre. On peut la louer d'avance de toute la sagesse
qu'elle aura un jour, et de tout le m�rite qu'elle se pr�pare par les
ann�es, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions,
des principes s�rs, utiles � celles qui sont comme elle expos�es aux
soins et � la flatterie; et qu'�tant assez particuli�re sans pourtant
�tre farouche, ayant m�me un peu de penchant pour la retraite, il ne lui
saurait peut-�tre manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un
grand th��tre, pour y faire briller toutes ses vertus.�
29.
(V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien �
�tre n�glig�e, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beaut�
et de sa jeunesse. Une gr�ce na�ve �clate sur son visage, anime ses
moindres actions: il y aurait moins de p�ril � la voir avec tout
l'attirail de l'ajustement et de la mode. De m�me un homme de bien est
respectable par lui-m�me, et ind�pendamment de tous les dehors dont il
voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus
sp�cieuse. Un air r�form�, une modestie outr�e, la singularit� de
l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien � la probit�, ne rel�vent pas
le m�rite; ils le fardent, et font peut-�tre qu'il est moins pur et
moins ing�nu.
(VI) Une gravit� trop �tudi�e devient comique; ce sont comme des
extr�mit�s qui se touchent et dont le milieu est dignit�; cela ne
s'appelle pas �tre grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe �
le devenir ne le sera jamais: ou la gravit� n'est point, ou elle est
naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.
30 (VI)
Un homme de talent et de r�putation, s'il est chagrin et aust�re, il
effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur
rend suspecte d'une trop grande r�forme et d'une pratique trop
ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une
le�on utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et
laborieusement, avoir des vues s�rieuses sans renoncer aux plaisirs
honn�tes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre.
31 (IV)
La physionomie n'est pas une r�gle qui nous soit donn�e pour juger des
hommes: elle nous peut servir de conjecture.
32 (IV)
L'air spirituel est dans les hommes ce que la r�gularit� des traits est
dans les femmes: c'est le genre de beaut� o� les plus vains puissent
aspirer.
33 (IV)
Un homme qui a beaucoup de m�rite et d'esprit; et qui est connu pour
tel, n'est pas laid, m�me avec des traits qui sont difformes; ou s'il a
de la laideur, elle ne fait pas son impression.
34 (VII)
Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de r�gles,
d'attention et de travail pour danser avec la m�me libert� et la m�me
gr�ce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et
s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacit�, de
passion et de persuasion dans un discours �tudi� et que l'on prononce
dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans pr�paration
dans les entretiens les plus familiers!
35 (I)
Ceux qui, sans nous conna�tre assez, pensent mal de nous, ne nous font
pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fant�me de
leur imagination.
36 (I)
Il y a de petites r�gles, des devoirs, des biens�ances attach�s aux
lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point � force
d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par
les fautes qui leur �chappent en ce genre avant qu'ils soient assez
instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs
cheveux; c'est vouloir un jour �tre d�tromp�.
37 (VI)
Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est
unique, et si un besoin extr�me; ou une violente passion, ou un premier
mouvement tirent � cons�quence.
38 (IV)
Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est
souvent la v�rit�.
39 (IV)
Sans une grande raideur et une continuelle attention � toutes ses
paroles, on est expos� � dire en moins d'une heure le oui ou le non sur
une m�me chose ou sur une m�me personne, d�termin� seulement par un
esprit de soci�t� et de commerce qui entra�ne naturellement � ne pas
contredire celui-ci et celui-l� qui en parlent diff�remment.
40 (VIII)
Un homme partial est expos� � de petites mortifications; car comme il
est �galement impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux
ou sages, et que ceux contre qui il se d�clare soient toujours en faute
ou malheureux, il na�t de l� qu'il lui arrive souvent de perdre
contenance dans le public, ou par le mauvais succ�s de ses amis, ou par
une nouvelle gloire qu'acqui�rent ceux qu'il n'aime point.
41 (IV)
Un homme sujet � se laisser pr�venir, s'il ose remplir une dignit� ou
s�culi�re ou eccl�siastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet
qui s'est charg� d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie:
faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la mis�re de la
pr�vention. Il faut ajouter qu'elle est un mal d�sesp�r�, incurable, qui
infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait d�serter les
�gaux, les inf�rieurs, les parents, les amis, jusqu'aux m�decins: ils
sont bien �loign�s de le gu�rir, s'ils ne peuvent le faire convenir de
sa maladie, ni des rem�des, qui seraient d'�couter, de douter, de
s'informer et de s'�claircir. Les flatteurs, les fourbes, les
calomniateurs, ceux qui ne d�lient leur langue que pour le mensonge et
l'int�r�t, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font
avaler tout ce qui leur pla�t: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et
qui le tuent.
42 (I)
La r�gle de Descartes, qui ne veut pas qu'on d�cide sur les moindres
v�rit�s avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est
assez belle et assez juste pour devoir s'�tendre au jugement que l'on
fait des personnes.
43 (I)
Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de
notre esprit, de nos moeurs et de nos mani�res, que l'indignit� et le
mauvais caract�re de ceux qu'ils approuvent.
Du m�me fonds dont on n�glige un homme de m�rite, l'on sait encore
admirer un sot.
44 (I)
Un sot est celui qui n'a pas m�me ce qu'il faut d'esprit pour �tre fat.
45 (I)
Un fat est celui que les sots croient un homme de m�rite.
46 (IV)
L'impertinent est un fat outr�. Le fat lasse, ennuie, d�go�te, rebute;
l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence o� l'autre
finit.
Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est compos� de l'un et de
l'autre.
47
(VII) Les vices partent d'une d�pravation du coeur; les d�fauts, d'un
vice de temp�rament; le ridicule, d'un d�faut d'esprit.
(IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les
apparences du sot.
(IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caract�re; l'on y
entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.
(VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.
(IV) La sottise est dans le sot, la fatuit� dans le fat, et
l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule r�side
tant�t dans celui qui en effet est ridicule; et tant�t dans
l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule o� il n'est point et
ne peut �tre.
48 (IV)
La grossi�ret�, la rusticit�, la brutalit� peuvent �tre les vices d'un
homme d'esprit.
49 (IV)
Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que
le sot qui parle.
50 (VIII)
La m�me chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une
na�vet� ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise.
51 (IV)
Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caract�re.
52 (IV)
L'une des marques de la m�diocrit� de l'esprit est de toujours conter.
53 (IV)
Le sot est embarrass� de sa personne; le fat a l'air libre et assur�;
l'impertinent passe � l'effronterie: le m�rite a de la pudeur.
54 (VIII)
Le suffisant est celui en qui la pratique de certains d�tails que l'on
honore du nom d'affaires se trouve jointe � une tr�s grande m�diocrit�
d'esprit.
Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la
composition du suffisant, font l'important.
Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom;
d�s qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.
55 (VII)
L'honn�te homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien,
quoique dans une distance in�gale de ces deux extr�mes.
La distance qu'il y a de l'honn�te, homme � l'habile homme s'affaiblit
de jour � autre, et est sur le point de dispara�tre.
L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses
int�r�ts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acqu�rir du bien
ou en conserver.
L'honn�te homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui
ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.
On conna�t assez qu'un homme de bien est honn�te homme; mais il est
plaisant d'imaginer que tout honn�te homme n'est pas homme de bien.
L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un d�vot, et qui
s'est born� � n'avoir que de la vertu.
56
(IV) Talent, go�t, esprit, bon sens, choses diff�rentes, non
incompatibles.
(IV) Entre le bon sens et le bon go�t il y a la diff�rence de la cause �
son effet.
(VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout � sa partie.
(VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, born� et renferm� dans
quelque art, ou m�me dans une certaine science qu'il exerce dans une
grande perfection, ne montre hors de l� ni jugement, ni m�moire, ni
vivacit�, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense
point, qui s'�nonce mal; un musicien par exemple, qui apr�s m'avoir
comme enchant� par ses accords, semble s'�tre remis avec son luth dans
un m�me �tui, ou n'�tre plus sans cet instrument qu'une machine
d�mont�e, � qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de
rien attendre?
(VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le d�finir?
Ne faut-il ni pr�voyance, ni finesse, ni habilet� pour jouer l'hombre ou
les �checs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imb�ciles qui y
excellent, et de tr�s beaux g�nies qui n'ont pu m�me atteindre la
m�diocrit�, � qui une pi�ce ou une carte dans les mains trouble la vue,
et fait perdre contenance?
(VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus
incompr�hensible. Un homme para�t grossier, lourd, stupide; il ne sait
pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met � �crire,
c'est le mod�le des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres,
les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que l�g�ret�,
qu'�l�gance, que beau naturel, et que d�licatesse dans ses ouvrages.
(VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend
un mot pour un autre, et il ne juge de la bont� de sa pi�ce que par
l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la r�citer, ni lire son
�criture. Laissez-le s'�lever par la composition: il n'est pas
au-dessous d'Auguste, de Pomp�e, de Nicom�de, d'Heraclius; il est roi,
et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de
faire parler des h�ros, de les faire agir; il peint les Romains; ils
sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.
(VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux,
complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, col�re, fougueux,
capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ing�nu, cr�dule, badin,
volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir,
ou plut�t de se livrer � un g�nie qui agit en lui, j'ose dire, sans
qu'il y prenne part et comme � son insu: quelle verve! quelle �l�vation!
quelles images! quelle latinit�!
--Parlez-vous d'une m�me personne? me direz-vous.
--Oui, du m�me, de Th�odas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se
roule � terre, il se rel�ve, il tonne, il �clate; et du milieu de cette
temp�te il sort une lumi�re qui brille et qui r�jouit. Disons-le sans
figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit
ridiculement des choses vraies, et follement des choses sens�es et
raisonnables; on est surpris de voir na�tre et �clore le bon sens du
sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions.
Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce
sont en lui comme deux �mes qui ne se connaissent point, qui ne
d�pendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs
fonctions toutes s�par�es. Il manquerait un trait � cette peinture si
surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout � la fois avide et
insatiable de louanges, pr�t de se jeter aux yeux de ses critiques, et
dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence �
me persuader moi-m�me que j'ai fait le portrait de deux personnages tout
diff�rents. Il ne serait pas m�me impossible d'en trouver un troisi�me
dans Th�odas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est
excellent homme.
57 (I)
Apr�s l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce
sont les diamants et les perles.
58 (I)
Tel, connu dans le monde par de grands talents honor� et ch�ri partout
o� il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses
proches, qu'il n'a pu r�duire � l'estimer; tel autre, au contraire,
proph�te dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui
est resserr�e dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un m�rite rare
et singulier, qui lui est accord� par sa famille dont il est l'idole,
mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte
nulle part.
59 (I)
Tout le monde s'�l�ve contre un homme qui entre en r�putation: � peine
ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un m�rite naissant et une
premi�re vogue qui semble l'associer � la gloire dont ils sont d�j� en
possession; l'on ne se rend qu'� l'extr�mit�, et apr�s que le Prince
s'est d�clar� par les r�compenses: tous alors se rapprochent de lui, et
de ce jour-l� seulement il prend son rang d'homme de m�rite.
60 (VIII)
Nous affectons souvent de louer avec exag�ration des hommes assez
m�diocres, et de les �lever, s'il se pouvait, jusqu'� la hauteur de ceux
qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les m�mes
personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partag�e, offense moins notre
vue, et nous devient plus douce et plus supportable.
61 (VII)
L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord � pleines
voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route:
tout leur rit, tout leur succ�de; action, ouvrage, tout est combl�
d'�loges et de r�compenses; ils ne se montrent que pour �tre embrass�s
et f�licit�s. Il y a un rocher immobile qui s'�l�ve sur une c�te; les
flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la
flatterie, l'autorit�, la faveur, tous les vents ne l'�branlent pas:
c'est le public, o� ces gens �chouent.
62 (I)
Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement
par rapport � celui qui nous occupe. Ainsi le po�te, rempli de grandes
et sublimes id�es, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce
souvent que sur de simples faits; et celui qui �crit l'histoire de son
pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie �
imaginer des fictions et � trouver une rime; de m�me le bachelier plong�
dans les quatre premiers si�cles, traite toute autre doctrine de science
triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-�tre m�pris� du
g�om�tre.
63 (IV)
Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine mati�re et en faire
des le�ons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque
autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des
limites de son g�nie, mais il s'�gare, et fait que l'homme illustre
parle comme un sot.
64 (V)
H�rille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il �crive, veut citer:
il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et � l'Orateur
romain que l'eau le temp�re. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas
lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice
odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les
plus communes, les plus triviales, et qu'il est m�me capable de penser,
il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour
donner plus d'autorit� � ce qu'il dit, ni peut-�tre pour se faire
honneur de ce qu'il sait: il veut citer.
65 (V)
C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner
pour sien: il n'est pas relev�, il tombe avec des gens d'esprit ou qui
se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au
contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est
qu'un fait, et qu'on ne se croit pas oblig� de savoir; il est dit avec
plus d'insinuation et re�u avec moins de jalousie; personne n'en
souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire.
66 (IV)
On a dit de Socrate qu'il �tait en d�lire, et que c'�tait un fou tout
plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si
sage passaient pour fous. Ils disaient: �Quels bizarres portraits nous
fait ce philosophe! quels moeurs �tranges et particuli�res ne d�crit-il
point! o� a-t-il r�v�, creus�, rassembl� des id�es si extraordinaires?
quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chim�res.� Ils se
trompaient: c'�taient des monstres, c'�taient des vices, mais peints au
naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'�loignait du
cynique; il �pargnait les personnes, et bl�mait les moeurs qui �taient
mauvaises.
67
(IV) Celui qui est riche par son savoir-faire conna�t un philosophe, ses
pr�ceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les
hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est
propos�e lui-m�me toute sa vie, dit en son coeur: �Je le plains, je le
tiens �chou�, ce rigide censeur; il s'�gare, et il est hors de route; ce
n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au d�licieux port
de la fortune�; et selon ses principes il raisonne juste.
(IV) �Je pardonne, dit Antisthius, � ceux que j'ai lou�s dans mon
ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils �taient louables.
Je le pardonnerais moins � tous ceux dont j'ai attaqu� les vices sans
toucher � leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que
celui d'�tre corrig�s; mais comme c'est un �v�nement qu'on ne voit
point, il suit de l� que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me
faire du bien.
(V) �L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser � me �crits leur
r�compense: on ne saurait en diminuer la r�putation; et si on le fait,
qui m'emp�chera de le m�priser?�.
68 (V)
Il est bon d'�tre philosophe, il n'est gu�re utile de passer pour tel.
Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours
lui dire une injure, jusqu'� ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner
autrement, et, en restituant � un si beau nom son id�e propre et
convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.
69 (VI)
Il y a une philosophie qui nous �l�ve au-dessus de l'ambition et de la
fortune, qui nous �gale, que dis-je? qui nous place plus haut que les
riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait n�gliger les
postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de d�sirer, de
demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve m�me
l'�motion et l'excessive joie d'�tre exauc�s. Il y a une autre
philosophie qui nous soumet et nous assujettit � toutes ces choses en
faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure.
70 (IV)
C'est abr�ger et s'�pargner mille discours, que de penser de certaines
gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils
disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.
71 (I)
Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons
qu'ils ont avec nous-m�mes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est
l'�galer � soi.
72 (IV)
Les m�mes d�fauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables
sont chez nous comme dans leur centre; ils ne p�sent plus, on ne les
sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne
voit pas qu'il se peint lui-m�me.
Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos d�fauts que si nous
�tions capables de les avouer et de les reconna�tre dans les autres:
c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont,
ils se feraient ha�r autant qu'ils le m�ritent.
73 (IV)
La sage conduite roule sur deux pivots, le pass� et l'avenir. Celui qui
a la m�moire fid�le et une grande pr�voyance est hors du p�ril de
censurer dans les autres ce qu'il a peut-�tre fait lui-m�me, ou de
condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les
circonstances o� elle lui sera un jour in�vitable.
74 (VI)
Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas
le hasard, mais ils le pr�parent, ils l'attirent, et semblent presque le
d�terminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron
ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent
m�me profiter, par leurs pr�cautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un
tel hasard, ou de plusieurs tout � la fois. Si ce point arrive, ils
gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un m�me point souvent
les fait gagner de plusieurs mani�res. Ces hommes sages peuvent �tre
lou�s de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard
doit �tre r�compens� en eux comme la vertu.
75 (VIII)
Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui n�glige de le
devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne m�rite point
qu'on s'en occupe.
76 (V)
Il y a dans les meilleurs conseils de quoi d�plaire. Ils viennent
d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour �tre rejet�s d'abord
par pr�somption et par humeur, et suivis seulement par n�cessit� ou par
r�flexion.
77 (I)
Quel bonheur surprenant a accompagn� ce favori pendant tout le cours de
sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la
moindre disgr�ce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses
tr�sors, une sant� parfaite, et une mort douce. Mais quel �trange compte
� rendre d'une vie pass�e dans la faveur, des conseils que l'on a
donn�s, de ceux qu'on a n�glig� de donner ou de suivre, des biens que
l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par
soi-m�me ou par les autres; en un mot, de toute sa prosp�rit�!
78 (IV)
L'on gagne � mourir d'�tre lou� de ceux qui nous survivent, souvent sans
autre m�rite que celui de n'�tre plus: le m�me �loge sert alors pour
Caton et pour Pison.
�Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'�tait un
homme de bien, et qui m�ritait une plus longue vie; il avait de l'esprit
et de l'agr�ment, de la fermet� et du courage; il �tait s�r, g�n�reux,
fid�le.� Ajoutez: �pourvu qu'il soit mort.�
79 (IV)
La mani�re dont on se r�crie sur quelques-uns qui se distinguent par la
bonne foi, le d�sint�ressement et la probit�, n'est pas tant leur �loge
que le d�cr�ditement du genre humain.
80 (VII)
Tel soulage les mis�rables, qui n�glige sa famille et laisse son fils
dans l'indigence; un autre �l�ve un nouvel �difice, qui n'a pas encore
pay� les plombs d'une maison qui est achev�e depuis dix ann�es; un
troisi�me fait des pr�sents et des largesses, et ruine ses cr�anciers.
Je demande: la piti�, la lib�ralit�, la magnificence, sont-ce les vertus
d'un homme injuste? ou plut�t si la bizarrerie et la vanit� ne sont pas
les causes de l'injustice.
81 (VIII)
Une circonstance essentielle � la justice que l'on doit aux autres,
c'est de la faire promptement et sans diff�rer: la faire attendre, c'est
injustice.
Ceux-l� font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils
doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi
qu'il fera bien, fait tr�s mal.
82 (VII)
L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa
vie � faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est
pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on
le dirait plus � la lettre de ses cr�anciers.
83 (IV)
L'honn�tet�, les �gards et la politesse des personnes avanc�es en �ge de
l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le
vieux temps.
84 (I)
C'est un exc�s de confiance dans les parents d'esp�rer tout de la bonne
�ducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien
et de la n�gliger.
85 (IV)
Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'�ducation ne donne
point � l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change
rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas
de dire qu'elle ne lui est pas inutile.
86 (IV)
Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la pr�somption est
qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la
pr�somption est qu'il l'a excellent.
87 (V)
Ne songer qu'� soi et au pr�sent, source d'erreur dans la politique.
88 (IV)
Le plus grand malheur, apr�s celui d'�tre convaincu d'un crime, est
souvent d'avoir eu � s'en justifier. Tels arr�ts nous d�chargent et nous
renvoient absous, qui sont infirm�s par la voix du peuple.
89 (I)
Un homme est fid�le � de certaines pratiques de religion, on le voit
s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le
d�sapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient apr�s les avoir
n�glig�es dix ann�es enti�res: on se r�crie, on l'exalte; cela est
libre: moi, je le bl�me d'un si long oubli de ses devoirs, et je le
trouve heureux d'y �tre rentr�.
90 (IV)
Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.
91 (IV)
Tels sont oubli�s dans la distribution des gr�ces, et font dire d'eux:
Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en �tait souvenu, auraient fait
dire: Pourquoi s'en souvenir? D'o� vient cette contrari�t�? Est-ce du
caract�re de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou
m�me de tous les deux?
92 (VI)
L'on dit commun�ment: �Apr�s un tel, qui sera chancelier? qui sera
primat des Gaules? qui sera pape?� On va plus loin: chacun, selon ses
souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus
vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas
de raison qu'une dignit� tue celui qui s'en trouve rev�tu, qu'elle sert
au contraire � le rajeunir, et � donner au corps et � l'esprit de
nouvelles ressources, ce n'est pas un �v�nement fort rare � un titulaire
d'enterrer son successeur.
93 (V)
La disgr�ce �teint les haines et les jalousies. Celui-l� peut bien
faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun
m�rite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un
h�ros impun�ment.
Rien n'est bien d'un homme disgraci�: vertus, m�rite, tout est d�daign�,
ou mal expliqu�, ou imput� � vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne
craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne gr�ce � l'ennemi
que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus
de quoi �tre un h�ros.
Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que
rapporter les jugements; je ne dis pas de diff�rents hommes, je dis les
m�mes, qui jugent si diff�remment.
94 (VI)
Il ne faut pas vingt ann�es accomplies pour voir changer les hommes
d'opinion sur les choses les plus s�rieuses, comme sur celles qui leur
ont paru les plus s�res et les plus vraies. Je ne hasarderai pas
d'avancer que le feu en soi, et ind�pendamment de nos sensations, n'a
aucune chaleur, c'est-�-dire rien de semblable � ce que nous �prouvons
en nous-m�mes � son approche, de peur que quelque jour il ne devienne
aussi chaud qu'il a jamais �t�. J'assurerai aussi peu qu'une ligne
droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou
�gaux � deux droits, de peur que les hommes venant � y d�couvrir quelque
chose de plus ou de moins, je ne sois raill� de ma proposition. Aussi
dans un autre genre, je dirai � peine avec toute la France: �Vauban est
infaillible, on n'en appelle point�: qui me garantirait que dans peu de
temps on n'insinuera pas que m�me sur le si�ge, qui est son fort et o�
il d�cide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme
Antiphile?
95 (IV)
Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la
passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un
bourgeois ou un praticien, le financier un malt�tier, et le gentilhomme
un gentill�tre; mais il est �trange que de si mauvais noms, que la
col�re et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le
d�dain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.
96 (IV)
Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque
les ennemis commencent � fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou
devant une ville apr�s qu'elle a capitul�; vous aimez, dans un combat ou
pendant un si�ge, � para�tre en cent endroits pour n'�tre nulle part, �
pr�venir les ordres du g�n�ral de peur de les suivre, et � chercher les
occasions plut�t que de les attendre et les recevoir: votre valeur
serait-elle fausse?
97 (IV)
Faites garder aux hommes quelque poste o� ils puissent �tre tu�s, et o�
n�anmoins ils ne soient pas tu�s: ils aiment l'honneur et la vie.
98 (VII)
� voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on soup�onner qu'ils
aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils
pr�f�rent � la vie, ne f�t souvent qu'une certaine opinion d'eux-m�mes
�tablie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou
qu'ils n'estiment point?
99 (VII)
Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont � la guerre et suivent la
cour, qui ne font pas un si�ge, mais qui y assistent, ont bient�t �puis�
leur curiosit� sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle
soit, sur la tranch�e, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups
de main, comme sur l'ordre et le succ�s d'une attaque qu'ils
entrevoient. La r�sistance continue, les pluies surviennent, les
fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a � combattre les
saisons et l'ennemi, on peut �tre forc� dans ses lignes et enferm� entre
une ville et une arm�e: quelles extr�mit�s! On perd courage, on murmure.
�Est-ce un si grand inconv�nient que de lever un si�ge? Le salut de
l'�tat d�pend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas,
ajoutent-ils, fl�chir sous les ordres du Ciel, qui semble se d�clarer
contre nous, et remettre la partie � un autre temps?� Alors ils ne
comprennent plus la fermet�, et s'ils osaient dire, l'opini�tret� du
g�n�ral, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la
difficult� de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour
la conduire � sa fin. A-t-on capitul�, ces hommes si d�courag�s rel�vent
l'importance de cette conqu�te, en pr�disent les suites, exag�rent la
n�cessit� qu'il y avait de la faire, le p�ril et la honte qui suivaient
de s'en d�sister, prouvent que l'arm�e qui nous couvrait des ennemis
�tait invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et
les bourgades; fiers d'�tre regard�s de la bourgeoisie qui est aux
fen�tres, comme ceux m�mes qui ont pris la place, ils en triomphent par
les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous
�tourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de
courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits o�
l'envie de voir les a port�s, et o� il ne laissait pas d'y avoir du
p�ril, des hasards qu'ils ont courus � leur retour d'�tre pris ou tu�s
par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.
100 (IV)
C'est le plus petit inconv�nient du monde que de demeurer court dans un
sermon ou dans une harangue: il laisse � l'orateur ce qu'il a d'esprit,
de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui �te rien;
mais on ne laisse pas de s'�tonner que les hommes, ayant voulu une fois
y attacher une esp�ce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs
et souvent d'inutiles discours, � en courir tout le risque.
101 (IV)
Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers � se plaindre de sa
bri�vet�: comme ils le consument � s'habiller, � manger, � dormir, � de
sots discours, � se r�soudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent �
ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs
plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de
reste.
Il n'y a point de ministre si occup� qui ne sache perdre chaque jour
deux heures de temps: cela va loin � la fin d'une longue vie; et si le
mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle
perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si pr�cieuse, et
dont l'on se plaint qu'on n'a point assez!
102 (IV)
Il y a des cr�atures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une �me
qui est esprit, dont toute la vie est occup�e et toute l'attention est
r�unie � scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose.
Il y en a d'autres qui s'en �tonnent, mais qui sont enti�rement
inutiles, et qui passent les jours � ne rien faire: c'est encore moins
que de scier du marbre.
103 (V)
La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une �me, et se
r�pandent en tant d'actions et d'exercices o� il semble qu'elle est
inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant
qu'il pense; cet �loge m�me est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet
homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.
104
(IV) �� quoi vous divertissez-vous? � quoi passez-vous le temps?� vous
demandent les sots et les gens d'esprit. Si je r�plique que c'est �
ouvrir les yeux et � voir, � pr�ter l'oreille et � entendre, � voir la
sant�, le repos, la libert�, ce n'est rien dire. Les solides biens, les
grands biens, les seuls biens ne sont pas compt�s, ne se font pas
sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut r�pondre.
(VII) Est-ce un bien pour l'homme que la libert�, si elle peut �tre trop
grande et trop �tendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'� lui faire
d�sirer quelque chose, qui est d'avoir moins de libert�?
(VII) La libert� n'est pas oisivet�; c'est un usage libre du temps;
c'est le choix du travail et de l'exercice. �tre libre en un mot n'est
pas ne rien faire, c'est �tre seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce
qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la libert�!
105 (I)
C�sar n'�tait point trop vieux pour penser � la conqu�te de l'univers;
il n'avait point d'autre b�atitude � se faire que le cours d'une belle
vie, et un grand nom apr�s sa mort; n� fier, ambitieux, et se portant
bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'�
conqu�rir le monde. Alexandre �tait bien jeune pour un dessein si
s�rieux: il est �tonnant que dans ce premier �ge les femmes ou le vin
n'aient plus t�t rompu son entreprise.
106 (I)
Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'esp�rance des peuples.
Donn� du ciel pour prolonger la f�licit� de la terre. Plus grand que ses
A�eux. Fils d'un H�ros qui est son mod�le, a d�j� montr� � l'Univers par
ses divines qualit�s, et par une vertu anticip�e, que les enfants des
H�ros sont plus proches de l'�tre que les autres hommes.
107 (IV)
Si le monde dure seulement cent millions d'ann�es, il est encore dans
toute sa fra�cheur, et ne fait presque que commencer; nous-m�mes nous
touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous
pas confondre avec eux dans des si�cles si recul�s? Mais si l'on juge
par le pass� de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues
dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans
l'histoire! quelles d�couvertes ne fera-t-on point! quelles diff�rentes
r�volutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans
les �tats et dans les empires! quelle ignorance est la n�tre! et quelle
l�g�re exp�rience que celle de six ou sept mille ans!
108 (IV)
Il n'y a point de chemin trop long � qui marche lentement et sans se
presser: il n'y a point d'avantages trop �loign�s � qui s'y pr�pare par
la patience.
109 (IV)
Ne faire sa cour � personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse
la sienne, douce situation, �ge d'or, �tat de l'homme le plus naturel!
110 (VII)
Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes;
la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls
vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent.
111 (IV)
Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est �chapp� sur
quelques jeunes gens qui peuplent les cours? �tes-vous vicieux, �
Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais
est que vous n'�tes plus jeune.
Et vous qui voulez �tre offens� personnellement de ce que j'ai dit de
quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre?
�tes-vous d�daigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite?
Je l'ignorais, et ne pensais pas � vous: j'ai parl� des grands.
112 (IV)
L'esprit de mod�ration et une certaine sagesse dans la conduite laissent
les hommes dans l'obscurit�: il leur faut de grandes vertus pour �tre
connus et admir�s, ou peut-�tre de grands vices.
113 (IV)
Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indiff�remment,
sont pr�venus, charm�s, enlev�s par la r�ussite: il s'en faut peu que le
crime heureux ne soit lou� comme la vertu m�me, et que le bonheur ne
tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale
et odieuse entreprise, que celle que le succ�s ne saurait justifier.
114 (IV)
Les hommes, s�duits par de belles apparences et de sp�cieux pr�textes,
go�tent ais�ment un projet d'ambition que quelques grands ont m�dit�;
ils en parlent avec int�r�t; il leur pla�t m�me par la hardiesse ou par
la nouveaut� que l'on lui impute; ils y sont d�j� accoutum�s, et n'en
attendent que le succ�s, lorsque, venant au contraire � avorter, ils
d�cident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il
�tait t�m�raire et ne pouvait r�ussir.
115 (IV)
Il y a de tels projets, d'un si grand �clat et d'une cons�quence si
vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant esp�rer ou
tant craindre, selon les divers int�r�ts des peuples, que toute la
gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas
avoir paru sur la sc�ne avec un si bel appareil pour se retirer sans
rien dire; quelques affreux p�rils qu'il commence � pr�voir dans la
suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui
est de la manquer.
116 (VIII)
Dans un m�chant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez
ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exag�rez son habilet� � se
servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir �
ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et
o� manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez.
117 (VI)
Un ennemi est mort qui �tait � la t�te d'une arm�e formidable, destin�e
� passer le Rhin; il savait la guerre, et son exp�rience pouvait �tre
second�e de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle f�te
publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont
l'aversion devient populaire: ce n'est point pr�cis�ment par les progr�s
qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix
du peuple �clate � leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants,
d�s que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est d�livr�e.
118 (V)
�O temps! � moeurs! s'�crie H�raclite, � malheureux si�cle! si�cle rempli
de mauvais exemples, o� la vertu souffre, o� le crime domine, o� il
triomphe! Je veux �tre un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut �tre
meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je d�sire du moins de
fleurir et de prosp�rer. Un homme dit: �Je passerai la mer, je
d�pouillerai mon p�re de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme,
son h�ritier, de ses terres et de ses �tats�, et comme il l'a dit il l'a
fait. Ce qu'il devait appr�hender, c'�tait le ressentiment de plusieurs
rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour
lui; ils lui ont presque dit: �Passez la mer, d�pouillez votre p�re,
montrez � tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi
qu'un petit seigneur de son ch�teau, ou un fermier de sa m�tairie; qu'il
n'y ait plus de diff�rence entre de simples particuliers et nous; nous
sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que
Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous
livrer, se livrer eux-m�mes � un �tranger, et qu'ils ont moins �
craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance.� Qui pourrait voir
des choses si tristes avec des yeux secs et une �me tranquille? Il n'y a
point de charges qui n'aient leurs privil�ges; il n'y a aucun titulaire
qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les d�fendre: la
dignit� royale seule n'a plus de privil�ges; les rois eux-m�mes y ont
renonc�. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras � une
famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de
lui, et de l'appui qu'il donne � une cause qui leur est commune.
L'esprit de pique et de jalousie pr�vaut chez eux � l'int�r�t de
l'honneur, de la religion et de leur �tat; est-ce assez? � leur int�r�t
personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur �lection, mais
de leur succession, de leurs droits comme h�r�ditaires; enfin dans tous
l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince d�livrait l'Europe, se
d�livrait lui-m�me d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir
d�truit un grand empire: il la n�glige pour une guerre douteuse. Ceux
qui sont n�s arbitres et m�diateurs temporisent; et lorsqu'ils
pourraient avoir d�j� employ� utilement leur m�diation, ils la
promettent. O p�tres! continue H�raclite, � rustres qui habitez sous le
chaume et dans les cabanes! si les �v�nements ne vont point jusqu'�
vous, si vous n'avez point le coeur perc� par la malice des hommes, si on
ne parle plus d'hommes dans vos contr�es, mais seulement de renards et
de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous � manger votre pain noir et �
boire l'eau de vos citernes.�
119 (VI)
�Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous
enfermez aux foires comme g�ants et comme des pi�ces rares dont il faut
acheter la vue, d�s que vous allez jusques � huit pieds; qui vous donnez
sans pudeur de la hautesse et de l'�minence, qui est tout ce que l'on
pourrait accorder � ces montagnes voisines du ciel et qui voient les
nuages se former au-dessous d'elles; esp�ce d'animaux glorieux et
superbes, qui m�prisez toute autre esp�ce, qui ne faites pas m�me
comparaison avec l'�l�phant et la baleine; approchez, hommes, r�pondez
un peu � D�mocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups
ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres,
qui �tes-vous? J'entends corner sans cesse � mes oreilles: L'homme est
un animal raisonnable. Qui vous a pass� cette d�finition? sont-ce les
loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'�tes accord�e �
vous-m�mes? C'est d�j� une chose plaisante que vous donniez aux animaux,
vos confr�res, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a
de meilleur. Laissez-les un peu se d�finir eux-m�mes, et vous verrez
comme ils s'oublieront et comme vous serez trait�s. Je ne parle point, �
hommes, de vos l�g�ret�s, de vos folies et de vos caprices, qui vous
mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur
petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais
�coutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort
l�ger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: �Voil� un bon
oiseau�; et d'un l�vrier qui prend un li�vre corps � corps: �C'est un
bon l�vrier.� Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le
sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: �Voil� un
brave homme.�Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui
s'affrontent, qui se mordent et se d�chirent, vous dites: �Voil� de sots
animaux�; et vous prenez un b�ton pour les s�parer. Que si l'on vous
disait que tous les chats d'un grand pays se sont assembl�s par milliers
dans une plaine, et qu'apr�s avoir miaul� tout leur so�l, ils se sont
jet�s avec fureur les uns sur les autres, et ont jou� ensemble de la
dent et de la griffe; que de cette m�l�e il est demeur� de part et
d'autre neuf � dix mille chats sur la place, qui ont infect� l'air � dix
lieues de l� par leur puanteur, ne diriez-vous pas: �Voil� le plus
abominable sabbat dont on ait jamais ou� parler?� Et si les loups en
faisaient de m�me: �Quels hurlements! quelle boucherie!� Et si les uns
ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de
ce discours qu'ils la mettent � se trouver � ce beau rendez-vous, �
d�truire ainsi et � an�antir leur propre esp�ce? ou apr�s l'avoir
conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ing�nuit� de ces
pauvres b�tes? Vous avez d�j�, en animaux raisonnables, et pour vous,
distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs
ongles, imagin� les lances, les piques, les dards, les sabres et les
cimeterres, et � mon gr� fort judicieusement; car avec vos seules mains
que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher
les cheveux, vous �gratigner au visage, ou tout au plus vous arracher
les yeux de la t�te? au lieu que vous voil� munis d'instruments
commodes, qui vous servent � vous faire r�ciproquement de larges plaies
d'o� peut couler votre sang jusqu'� la derni�re goutte, sans que vous
puissiez craindre d'en �chapper. Mais comme vous devenez d'ann�e � autre
plus raisonnables, vous avez bien ench�ri sur cette vieille mani�re de
vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un
coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre � la t�te ou � la poitrine;
vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en
deux parts ou qui vous �ventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos
toits, enfoncent les planchers, vont du grenier � la cave, en enl�vent
les vo�tes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui
sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est l� encore o� g�t la
gloire; elle aime le remue-m�nage, et elle est personne d'un grand
fracas. Vous avez d'ailleurs des armes d�fensives, et dans les bonnes
r�gles vous devez en guerre �tre habill�s de fer, ce qui est sans mentir
une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces c�l�bres
que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole o�
il avait trouv� le secret de les faire vivre: il leur avait mis �
chacune une salade en t�te, leur avait pass� un corps de cuirasse, mis
des brassards, des genouill�res, la lance sur la cuisse; rien ne leur
manquait, et en cet �quipage elles allaient par sauts et par bonds dans
leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi
non? une �me serait-elle embarrass�e d'animer un tel corps? elle en
serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous
d�couvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et
d�fensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi
�quip�s, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un
m�morable si�ge, une fameuse journ�e? N'entendrai-je donc plus
bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus
qu'en r�giments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou
escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une
troisi�me; il a gagn� une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi,
il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous
autres, est-ce d'un g�ant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez
surtout un homme p�le et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair,
et que l'on croirait jeter � terre du moindre souffle. Il fait n�anmoins
plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de
p�cher en eau trouble une �le tout enti�re; ailleurs � la v�rit�, il est
battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut �couter
ni paix ni tr�ve. Il a montr� de bonne heure ce qu'il savait faire: il a
mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je
m'entends, il suffit. En un mot il �tait n� sujet, et il ne l'est plus;
au contraire il est le ma�tre, et ceux qu'il a dompt�s et mis sous le
joug vont � la charrue et labourent de bon courage: ils semblent m�me
appr�hender, les bonnes gens, de pouvoir se d�lier un jour et de devenir
libres, car ils ont �tendu la courroie et allong� le fouet de celui qui
les fait marcher; ils n'oublient rien pour accro�tre leur servitude; ils
lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acqu�rir de
nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son p�re et sa
m�re par les �paules et de les jeter hors de leur maison; et ils
l'aident dans une si honn�te entreprise. Les gens de del� l'eau et ceux
d'en de�� se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre � eux
tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent
silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se
peuvent vanter d'�tre ses humbles esclaves, et autant qu'ils le
souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des
couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille,
mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme d�s
qu'il a siffl�, ils se d�couvrent d�s son antichambre, et ils ne parlent
que quand on les interroge. Sont-ce l� ces m�mes princes si pointilleux,
si formalistes sur leurs rangs et sur leurs pr�s�ances, et qui consument
pour les r�gler les mois entiers dans une di�te? Que fera ce nouvel
archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour r�pondre � une si
haute id�e qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la
gagner, et en personne; si l'ennemi fait un si�ge, il doit le lui faire
lever, et avec honte, � moins que tout l'oc�an ne soit entre lui et
l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. C�sar
lui-m�me ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du
moins d'importants services; car ou l'archonte �chouera avec ses alli�s,
ce qui est plus difficile qu'impossible � concevoir, ou s'il r�ussit et
que rien ne lui r�siste, le voil� tout port�, avec ses alli�s jaloux de
la religion et de la puissance de C�sar, pour fondre sur lui, pour lui
enlever l'aigle, et le r�duire, lui et son h�ritier, � la fasce d'argent
et aux pays h�r�ditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livr�s �
lui volontairement, � celui peut-�tre de qui ils devaient se d�fier
davantage. �sope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine
contr�e prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul
rugissement lui fait peur: elle se r�fugie aupr�s de la b�te qui lui
fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se
termine enfin � les croquer tous l'un apr�s l'autre.
De la mode
1 (I)
Une chose folle et qui d�couvre bien notre petitesse, c'est
l'assujettissement aux modes quand on l'�tend � ce qui concerne le go�t,
le vivre, la sant� et la conscience. La viande noire est hors de mode,
et par cette raison insipide; ce serait p�cher contre la mode que de
gu�rir de la fi�vre par la saign�e. De m�me l'on ne mourait plus depuis
longtemps par Th�otime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que
le peuple, et Th�otime a vu son successeur.
2 (VI)
La curiosit� n'est pas un go�t pour ce qui est bon ou ce qui est beau,
mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres
n'ont point. Ce n'est pas un attachement � ce qui est parfait, mais � ce
qui est couru, � ce qui est � la mode. Ce n'est pas un amusement, mais
une passion, et souvent si violente, qu'elle ne c�de � l'amour et �
l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion
qu'on a g�n�ralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on
a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant � la
mode.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du
soleil, et il en revient � son coucher. Vous le voyez plant�, et qui a
pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de
grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus pr�s,
il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur �panoui de joie; il la
quitte pour l'Orientale, de l� il va � la Veuve, il passe au Drap d'or,
de celle-ci � l'Agathe, d'o� il revient enfin � la Solitaire, o� il se
fixe, o� il se lasse, o� il s'assit, o� il oublie de d�ner: aussi
est-elle nuanc�e, bord�e, huil�e, � pi�ces emport�es; elle a un beau
vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature
sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que
l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille �cus, et qu'il
donnera pour rien quand les tulipes seront n�glig�es et que les oeillets
auront pr�valu. Cet homme raisonnable, qui a une �me, qui a un culte et
une religion, revient chez soi fatigu�, affam�, mais fort content de sa
journ�e: il a vu des tulipes.
Parlez � cet autre de la richesse des moissons, d'une ample r�colte,
d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas,
vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons,
dites que les poiriers rompent de fruit cette ann�e, que les p�chers ont
donn� avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux
seuls pruniers, il ne vous r�pond pas. Ne l'entretenez pas m�me de vos
pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine esp�ce, toute autre
que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous m�ne �
l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en
donne une moiti�, et prend l'autre: �Quelle chair! dit-il; go�tez-vous
cela? cela est-il divin? voil� ce que vous ne trouverez pas ailleurs.�
Et l�-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa
vanit� par quelques dehors de modestie. � l'homme divin en effet! homme
qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parl�
dans plusieurs si�cles! que je voie sa taille et son visage pendant
qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul
entre les mortels poss�de une telle prune!
Un troisi�me que vous allez voir vous parle des curieux ses confr�res,
et surtout de Diogn�te. �Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins
que jamais. Pensez-vous qu'il cherche � s'instruire par des m�dailles,
et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et
des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins.
Vous croyez peut-�tre que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer
une t�te vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite
d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diogn�te sait d'une
m�daille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont
toutes les places sont garnies � l'exception d'une seule: ce vide lui
blesse la vue, et c'est pr�cis�ment et � la lettre pour le remplir qu'il
emploie son bien et sa vie.
�Vous voulez, ajoute D�moc�de, voir mes estampes?� et bient�t il les
�tale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni
nette, ni dessin�e, et d'ailleurs moins propre � �tre gard�e dans un
cabinet qu'� tapisser, un jour de f�te, le Petit-Pont ou la rue Neuve:
il convient qu'elle est mal grav�e, plus mal dessin�e; mais il assure
qu'elle est d'un Italien qui a travaill� peu, qu'elle n'a presque pas
�t� tir�e, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a
achet�e tr�s cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de
meilleur.� J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui
m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai
tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, � la v�rit�, de ses bons
ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'ach�verait
Callot: je travaille depuis vingt ans � recouvrer cette estampe, et je
d�sesp�re enfin d'y r�ussir; cela est bien rude!�
Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inqui�tude ou
par curiosit� dans de longs voyages, qui ne font ni m�moires ni
relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui
ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui d�sirent seulement
de conna�tre de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer
des rivi�res qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de
leur patrie pour y retourner, qui aiment � �tre absents, qui veulent un
jour �tre revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait
�couter.
Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages,
et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une biblioth�que,
je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me re�oit dans
une maison o� d�s l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de
maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux
oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dor�s sur tranche, orn�s de
filets d'or, et de la bonne �dition, me nommer les meilleurs l'un apr�s
l'autre, dire que sa galerie est remplie � quelques endroits pr�s, qui
sont peints de mani�re qu'on les prend pour de vrais livres arrang�s sur
des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais,
qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me
faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus
que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle biblioth�que.
Quelques-uns par une intemp�rance de savoir, et par ne pouvoir se
r�soudre � renoncer � aucune sorte de connaissance, les embrassent
toutes et n'en poss�dent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de
savoir bien, et �tre faibles et superficiels dans diverses sciences que
d'�tre s�rs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes
rencontres celui qui est leur ma�tre et qui les redresse; ils sont les
dupes de leur curiosit�, et ne peuvent au plus, par de longs et p�nibles
efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.
D'autres ont la clef des sciences, o� ils n'entrent jamais: ils passent
leur vie � d�chiffrer les langues orientales et les langues du nord,
celles des deux Indes, celles des deux p�les, et celle qui se parle dans
la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caract�res les plus
bizarres et les plus magiques, sont pr�cis�ment ce qui r�veille leur
passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent
ing�nument � savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la
latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils
parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une
st�rilit� de faits et de principes qui ne peut �tre grande, mais � la
v�rit� la meilleur r�colte et la richesse la plus abondante de mots et
de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur m�moire
en est accabl�e, pendant que leur esprit demeure vide.
Un bourgeois aime les b�timents; il se fait b�tir un h�tel si beau, si
riche et si orn�, qu'il est inhabitable. Le ma�tre, honteux de s'y
loger, ne pouvant peut-�tre se r�soudre � le louer � un prince ou � un
homme d'affaires, se retire au galetas, o� il ach�ve sa vie, pendant que
l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux
Allemands qui voyagent, et qui viennent l� du Palais-Royal, du palais L...
G... et du Luxembourg. On heurte sans fin � cette porte; tous demandent �
voir la maison, et personne � voir Monsieur.
On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, � qui ils ne
peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas v�tues, �
peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui
sont pauvres; et la source de leur mis�re n'est pas fort loin: c'est un
garde-meuble charg� et embarrass� de bustes rares, d�j� poudreux et
couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne
peuvent se r�soudre � mettre en vente.
Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est
pas �gay�e, mais empest�e. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule,
les chambres, le cabinet, tout est voli�re; ce n'est plus un ramage,
c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus
grandes crues ne font pas un bruit si per�ant et si aigu; on ne s'entend
non plus parler les uns les autres que dans ces chambres o� il faut
attendre, pour faire le compliment d'entr�e, que les petits chiens aient
aboy�. Ce n'est plus pour Diphile un agr�able amusement, c'est une
affaire laborieuse, et � laquelle � peine il peut suffire. Il passe les
jours, ces jours qui �chappent et qui ne reviennent plus, � verser du
grain et � nettoyer des ordures. Il donne pension � un homme qui n'a
point d'autre minist�re que de siffler des serins au flageolet et de
faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il d�pense d'un c�t�, il
l'�pargne de l'autre, car ses enfants sont sans ma�tres et sans
�ducation. Il se renferme le soir, fatigu� de son propre plaisir, sans
pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce
petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter.
Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-m�me il est oiseau, il est
hupp�, il gazouille, il perche; il r�ve la nuit qu'il mue ou qu'il
couve.
Qui pourrait �puiser tous les diff�rents genres de curieux?
Devineriez-vous, � entendre parler celui-ci de son l�opard, de sa plume,
de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus
singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles?
Pourquoi non, s'il les ach�te au poids de l'or?
Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles
emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les
papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel
temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plong� dans une am�re
douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille
souffre: aussi a-t-il fait une perte irr�parable. Approchez, regardez ce
qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient
d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille!
3 (I)
Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit o� elle a exerc� sa
tyrannie avec plus d'�clat. Cet usage n'a pas laiss� au poltron la
libert� de vivre; il l'a men� se faire tuer par un plus brave que soi,
et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attach� de l'honneur et de
la gloire � une action folle et extravagante; il a �t� approuv� par la
pr�sence des rois; il y a eu quelquefois une esp�ce de religion � le
pratiquer; il a d�cid� de l'innocence des hommes, des accusations
fausses ou v�ritables sur des crimes capitaux; il s'�tait enfin si
profond�ment enracin� dans l'opinion de peuples; et s'�tait si fort
saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de
la vie d'un tr�s grand roi a �t� de les gu�rir de cette folie.
4 (I)
Tel a �t� � la mode, ou pour le commandement des arm�es et la
n�gociation ou pour l'�loquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y
est plus. Y a-t-il des hommes qui d�g�n�rent de ce qu'ils furent
autrefois? Est-ce leur m�rite qui est us�, ou le go�t que l'on avait
pour eux?
5
(IV) Un homme � la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par
hasard homme de m�rite, il n'est pas an�anti, et il subsiste encore par
quelque endroit: �galement estimable, il est seulement moins estim�.
(VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit � elle-m�me, et
qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le
manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il
la conserve, l'�pure et la rend parfaite; qu'elle soit � la mode,
qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.
6 (VI)
Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la
vertu, ils vous disent: �Qu'il la garde�; qu'il a bien de l'esprit, de
celui surtout qui pla�t et qui amuse, ils vous r�pondent: �Tant mieux
pour lui�; qu'il a l'esprit fort cultiv�, qu'il sait beaucoup, ils vous
demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur
apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un
verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient � plusieurs
fois en un repas, alors ils disent: �O� est-il? amenez-le-moi demain, ce
soir; me l'am�nerez-vous?� On le leur am�ne; et cet homme, propre �
parer les avenues d'une foire et � �tre montr� en chambre pour de
l'argent, ils l'admettent dans leur familiarit�.
7(VI)
Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme � la mode et qui le
soul�ve davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je
voudrais bien voir un homme poli, enjou�, spirituel, f�t-il un Catulle
ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de
perdre huit cents pistoles en une s�ance.
8 (VI)
Une personne � la mode ressemble � une fleur bleue qui cro�t de soi-m�me
dans les sillons, o� elle �touffe les �pis, diminue la moisson, et tient
la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beaut� que
ce qu'elle emprunte d'un caprice l�ger qui na�t et qui tombe presque
dans le m�me instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en
parent; demain elle est n�glig�e, et rendue au peuple.
Une personne de m�rite, au contraire, est une fleur qu'on ne d�signe pas
par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour
sa beaut� ou pour son odeur; l'une des gr�ces de la nature, l'une de ces
choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une
vogue ancienne et populaire; que nos p�res ont estim�e, et que nous
estimons apr�s nos p�res; � qui le d�go�t ou l'antipathie de
quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose.
9 (VI)
L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, o� il jouit d'un air pur et
d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences
de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre,
l'orage se d�clare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est
submerg�e: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts;
on esp�re qu'il pourra du moins se sauver et venir � bord; mais une
vague l'enfonce, on le tient perdu; il para�t une seconde fois, et les
esp�rances se r�veillent, lorsqu'un flot survient et l'ab�me: on ne le
revoit plus, il est noy�.
10 (IV)
Voiture et Sarrazin �taient n�s pour leur si�cle, et ils ont paru dans
un temps o� il semble qu'ils �taient attendus. S'ils s'�taient moins
press�s de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils
fussent tels aujourd'hui qu'ils ont �t� alors. Les conversations
l�g�res, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjou�es et
famili�res, les petites parties o� l'on �tait admis seulement avec de
l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient
revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir
que peut-�tre ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes
sont de nos jours ou d�votes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses,
quelques-unes m�me tout cela � la fois; le go�t de la faveur, le jeu,
les galants, les directeurs ont pris la place, et la d�fendent contre
les gens d'esprit.
11 (I)
Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint � ailerons,
des chausses � aiguillettes et des bottines; il r�ve la veille par o� et
comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se
laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse � fuir la
mode qu'� l'affecter.
12 (IV)
L'on bl�me une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties
�gales, en prend une tout enti�re pour le buste, et laisse l'autre pour
le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la t�te des femmes la
base d'un �difice � plusieurs �tages dont l'ordre et la structure change
selon leurs caprices, qui �loigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne
croissent que pour l'accompagner, qui les rel�ve et les h�risse � la
mani�re des bacchantes, et semble avoir pourvu � ce que les femmes
changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fi�re
et audacieuse; on se r�crie enfin contre une telle ou une telle mode,
qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant
qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut esp�rer,
qui est de plaire. Il me para�t qu'on devrait seulement admirer
l'inconstance et la l�g�ret� des hommes, qui attachent successivement
les agr�ments et la biens�ance � des choses tout oppos�es, qui emploient
pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave
et d'ornements les plus s�rieux; et que si peu de temps en fasse la
diff�rence.
13 (VI)
N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures
changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse,
la sienne est hors de mode.
14 (VI)
Iphis voit � l'�glise un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien
et en rougit; il ne se croit plus habill�. Il �tait venu � la messe pour
s'y montrer, et il se cache; le voil� retenu par le pied dans sa chambre
tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une
p�te de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la
petite bouche, et il n'y a gu�re de moments o� il ne veuille sourire; il
regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut �tre plus content
de personne qu'il l'est de lui-m�me; il s'est acquis une voix claire et
d�licate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de t�te, et
je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de
s'embellir; il a une d�marche molle et le plus joli maintien qu'il est
capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas
habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et
qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je
pas mis dans le chapitre des femmes.
15 (VI)
Ces m�mes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs
personnes, ils affectent de les n�gliger dans leurs portraits, comme
s'ils sentaient ou qu'ils pr�vissent l'ind�cence et le ridicule o� elles
peuvent tomber d�s qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou
l'agr�ment de la nouveaut�; ils leur pr�f�rent une parure arbitraire,
une draperie indiff�rente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni
sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la
personne. Ils aiment des attitudes forc�es ou immodestes, une mani�re
dure, sauvage, �trang�re, qui font un capitan d'un jeune abb�, et un
matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une
femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une La�s d'une honn�te
fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.
Une mode a � peine d�truit une autre mode, qu'elle est abolie par une
plus nouvelle, qui c�de elle-m�me � celle qui la suit, et qui ne sera
pas la derni�re: telle est notre l�g�ret�. Pendant ces r�volutions, un
si�cle s'est �coul�, qui a mis toutes ces parures au rang des choses
pass�es et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait
plus de plaisir � voir, c'est la plus ancienne: aid�e du temps et des
ann�es, elle a le m�me agr�ment dans les portraits qu'a la saye ou
l'habit romain sur les th��tres, qu'ont la mante, le voile et la tiare
dans nos tapisseries et dans nos peintures.
Nos p�res nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes,
celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres
ornements qu'ils ont aim�s pendant leur vie. Nous ne saurions bien
reconna�tre cette sorte de bienfait qu'en traitant de m�me nos
descendants.
16 (I)
Le courtisan autrefois avait ses cheveux, �tait en chausses et en
pourpoint, portait de larges canons, et il �tait libertin. Cela ne sied
plus: il porte une perruque, l'habit serr�, le bas uni, et il est d�vot:
tout se r�gle par la mode.
17 (I)
Celui qui depuis quelque temps � la cour �tait d�vot, et par l�, contre
toute raison, peu �loign� du ridicule, pouvait-il esp�rer de devenir �
la mode?
18 (I)
De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si
pour ne la pas manquer il devient d�vot?
19 (IV)
Les couleurs sont pr�par�es, et la toile est toute pr�te; mais comment
le fixer, cet homme inquiet, l�ger, inconstant, qui change de mille et
mille figures? Je le peins d�vot, et je crois l'avoir attrap�; mais il
m'�chappe, et d�j� il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette
mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de d�r�glement
de coeur et d'esprit o� il sera reconnaissable; mais la mode presse, il
est d�vot.
20 (VI)
Celui qui a p�n�tr� la cour conna�t ce que c'est que vertu et ce que
c'est que d�votion: il ne peut plus s'y tromper.
21
(VIII) N�gliger v�pres comme une chose antique et hors de mode, garder
sa place soi-m�me pour le salut, savoir les �tres de la chapelle,
conna�tre le flanc, savoir o� l'on est vu et o� l'on n'est pas vu; r�ver
dans l'�glise � Dieu et � ses affaires, y recevoir des visites, y donner
des ordres et des commissions, y attendre les r�ponses; avoir un
directeur mieux �cout� que l'�vangile; tirer toute sa saintet� et tout
son relief de la r�putation de son directeur, d�daigner ceux dont le
directeur a moins de vogue, et convenir � peine de leur salut; n'aimer
de la parole de Dieu que ce qui s'en pr�che chez soi ou par son
directeur, pr�f�rer sa messe aux autres messes, et les sacrements donn�s
de sa main � ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repa�tre
que de livres de spiritualit�, comme s'il n'y avait ni �vangile, ni
�p�tres des Ap�tres, ni morale des P�res; lire ou parler un jargon
inconnu aux premiers si�cles; circonstancier � confesse les d�fauts
d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa
patience; dire comme un p�ch� son peu de progr�s dans l'h�ro�sme; �tre
en liaison secr�te avec de certaines gens contre certains autres;
n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu m�me;
go�ter, savourer la prosp�rit� et la faveur, n'en vouloir que pour soi,
ne point aider au m�rite, faire servir la pi�t� � son ambition, aller �
son salut par le chemin de la fortune et des dignit�s: c'est du moins
jusqu'� ce jour le plus bel effort de la d�votion du temps.
(VII) Un d�vot est celui qui sous un roi ath�e serait ath�e.
22 (VII)
Les d�vots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus
pr�cis�ment, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Ph�r�cide
passe pour �tre gu�ri des femmes, ou Ph�r�nice pour �tre fid�le � son
mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre
leurs cr�anciers, se r�jouir du malheur d'autrui et en profiter,
idol�trer les grands, m�priser les petits, s'enivrer de leur propre
m�rite, s�cher d'envie, mentir, m�dire, cabaler, nuire, c'est leur �tat.
Voulez-vous qu'ils empi�tent sur celui des gens de bien, qui avec les
vices cach�s fuient encore l'orgueil et l'injustice?
23 (I)
Quand un courtisan sera humble, gu�ri du faste et de l'ambition; qu'il
n'�tablira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera
�quitable, soulagera ses vassaux, payera ses cr�anciers; qu'il ne sera
ni fourbe ni m�disant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours
ill�gitimes; qu'il priera autrement que des l�vres, et m�me hors de la
pr�sence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord
farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage aust�re et la mine
triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura
rendre par une scrupuleuse attention divers emplois tr�s compatibles;
qu'il pourra et qu'il voudra m�me tourner son esprit et ses soins aux
grandes et laborieuses affaires, � celles surtout d'une suite la plus
�tendue pour les peuples et pour tout l'�tat; quand son caract�re me
fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie
l'emp�chera, si je ne le nomme pas, de s'y reconna�tre: alors je dirai
de ce personnage: �Il est d�vot�; ou plut�t: �C'est un homme donn� � son
si�cle pour le mod�le d'une vertu sinc�re et pour le discernement de
l'hypocrite.�
24 (VI)
Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche
sur le coton et sur le duvet; de m�me il est habill� simplement, mais
commod�ment, je veux dire d'une �toffe fort l�g�re en �t�, et d'une
autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises tr�s
d�li�es, qu'il a un tr�s grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma
haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est,
pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un
homme d�vot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il
le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a
quelques livres r�pandus dans sa chambre indiff�remment, ouvrez-les:
c'est le Combat spirituel, le Chr�tien int�rieur, et l'Ann�e sainte;
d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il
d�couvre de loin un homme devant qui il est n�cessaire qu'il soit d�vot,
les yeux baiss�s, la d�marche lente et modeste, l'air recueilli lui sont
familiers: il joue son r�le. S'il entre dans une �glise, il observe
d'abord de qui il peut �tre vu; et selon la d�couverte qu'il vient de
faire, il se met � genoux et prie, ou il ne songe ni � se mettre �
genoux ni � prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorit�
qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il
m�dite, il pousse des �lans et des soupirs; si l'homme de bien se
retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il
entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un
endroit pour se recueillir, et o� tout le monde voit qu'il s'humilie:
s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont � la
chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de
bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa m�ditation, qui est
toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-m�me, et o�
il trouve son compte. Il �vite une �glise d�serte et solitaire, o� il
pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, v�pres et complies,
tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en s�t gr�: il
aime la paroisse, il fr�quente les temples o� se fait un grand concours;
on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois
jours dans toute l'ann�e, o� � propos de rien il je�ne ou fait
abstinence; mais � la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise
poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fi�vre: il se fait prier,
presser, quereller pour rompre le car�me d�s son commencement, et il en
vient l� par complaisance. Si Onuphre est nomm� arbitre dans une
querelle de parents ou dans un proc�s de famille, il est pour les plus
forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que
celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve
bien d'un homme opulent, � qui il a su imposer, dont il est le parasite,
et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il
ne lui fait du moins ni avance ni d�claration; il s'enfuira, il lui
laissera son manteau, s'il n'est aussi s�r d'elle que de lui-m�me. Il
est encore plus �loign� d'employer pour la flatter et pour la s�duire le
jargon de la d�votion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais
avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne
servirait qu'� le rendre tr�s ridicule. Il sait o� se trouvent des
femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les
abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de
soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en
douter, quand on le revoit para�tre avec un visage ext�nu� et d'un homme
qui ne se m�nage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui
prosp�rent � l'ombre de la d�votion lui conviennent, seulement avec
cette petite diff�rence qu'il n�glige celles qui ont vieilli, et qu'il
cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux
faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il
revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et � toutes
les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en �tre
pas �difi�? elles sont d�votes et il est d�vot. Il n'oublie pas de tirer
avantage de l'aveuglement de son ami, et de la pr�vention o� il l'a jet�
en sa faveur; tant�t il lui emprunte de l'argent, tant�t il fait si bien
que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours �
ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole
sans donner un billet, qu'il est bien s�r de ne jamais retirer; il dit
une autre fois, et d'une certaine mani�re, que rien ne lui manque, et
c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre
fois publiquement la g�n�rosit� de cet homme, pour le piquer d'honneur
et le conduire � lui faire une grande largesse. Il ne pense point �
profiter de toute sa succession, ni � s'attirer une donation g�n�rale de
tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever � un fils, le
l�gitime h�ritier: un homme d�vot n'est ni avare, ni violent, ni
injuste, ni m�me int�ress�; Onuphre n'est pas d�vot, mais il veut �tre
cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la pi�t�,
m�nager sourdement ses int�r�ts: aussi ne se joue-t-il pas � la ligne
directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille o� se trouvent tout
� la fois une fille � pourvoir et un fils � �tablir; il y a l� des
droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans
faire de l'�clat (et il l'appr�hende), sans qu'une pareille entreprise
vienne aux oreilles du Prince, � qui il d�robe sa marche, par la crainte
qu'il a d'�tre d�couvert et de para�tre ce qu'il est. Il en veut � la
ligne collat�rale: on l'attaque plus impun�ment; il est la terreur des
cousins et des cousines, du neveu et de la ni�ce, le flatteur et l'ami
d�clar� de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour
l'h�ritier l�gitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants,
et il faut que celui-ci le d�sh�rite, s'il veut que ses parents
recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour � les en
frustrer � fond, il leur en �te du moins une bonne partie: une petite
calomnie, moins que cela, une l�g�re m�disance lui suffit pour ce pieux
dessein, et c'est le talent qu'il poss�de � un plus haut degr� de
perfection; il se fait m�me souvent un point de conduite de ne le pas
laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est oblig� en
conscience de d�crier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, � qui
il veut nuire, et dont il d�sire la d�pouille. Il vient � ses fins sans
se donner m�me la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il
sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne r�pond rien; et
il a raison: il en a assez dit.
25 (VII)
Riez, Z�lie, soyez badine et fol�tre � votre ordinaire; qu'est devenue
votre joie? �Je suis riche, dites-vous, me voil� au large, et je
commence � respirer.� Riez plus haut, Z�lie, �clatez: que sert une
meilleure fortune, si elle am�ne avec soi le s�rieux et la tristesse?
Imitez les grands qui sont n�s dans le sein de l'opulence: ils rient
quelquefois, ils c�dent � leur temp�rament, suivez le v�tre; ne faites
pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de
rente de plus ou de moins vous font passer d'une extr�mit� � l'autre.
�Je tiens, dites-vous, � la faveur par un endroit.� Je m'en doutais,
Z�lie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et m�me de me sourire en
passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre
ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous
et de votre poste; je croirai �galement que vous �tes riche et en
faveur. �Je suis d�vote�, ajoutez-vous. C'est assez, Z�lie, et je dois
me souvenir que ce n'est plus la s�r�nit� et la joie que le sentiment
d'une bonne conscience �tale sur le visage; les passions tristes et
aust�res ont pris le dessus et se r�pandent sur les dehors: elles m�nent
plus loin et l'on ne s'�tonne plus de voir, que la d�votion sache encore
mieux que la beaut� et la jeunesse rendre une femme fi�re et
d�daigneuse.
26 (IV)
L'on a �t� loin depuis un si�cle dans les arts, et dans les sciences,
qui toutes ont �t� pouss�es � un grand point de raffinement, jusques �
celle du salut, que l'on a r�duite en r�gle et en m�thode, et augment�e
de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de
plus sublime. La d�votion et la g�om�trie ont leurs fa�ons de parler, ou
ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni
d�vot ni g�om�tre. Les premiers d�vots, ceux m�me qui ont �t� dirig�s
par les Ap�tres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que
la foi et les oeuvres, et qui se r�duisaient � croire et � bien vivre.
27 (I)
C'est une chose d�licate � un prince religieux de r�former la cour et de
la rendre pieuse: instruit jusques o� le courtisan veut lui plaire, et
aux d�pens de quoi il ferait sa fortune, il le m�nage avec prudence, il
tol�re, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le
sacril�ge; il attend plus de Dieu et du temps que de son z�le et de son
industrie.
28 (VIII)
C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de
distribuer des gr�ces � un musicien, � un ma�tre de danse, � un farceur,
� un joueur de fl�te, � un flatteur, � un complaisant: ils ont un m�rite
fixe et des talents s�rs et connus qui amusent les grands et qui les
d�lassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que
Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme d�vot a
de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni � l'�pargne, et
avec raison: c'est un m�tier ais� � contrefaire, qui, s'il �tait
r�compens�, exposerait le Prince � mettre en honneur la dissimulation et
la fourberie, et � payer pension � l'hypocrite.
29 (I)
L'on esp�re que la d�votion de la cour ne laissera pas d'inspirer la
r�sidence.
30 (IV)
Je ne doute point que la vraie d�votion ne soit la source du repos; elle
fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de
l'hypocrisie.
31 (V)
Chaque heure en soi comme � notre �gard est unique: est-elle �coul�e une
fois, elle a p�ri enti�rement, les millions de si�cles ne la ram�neront
pas. Les jours, les mois, les ann�es s'enfoncent et se perdent sans
retour dans l'ab�me des temps; le temps m�me sera d�truit: ce n'est
qu'un point dans les espaces immenses de l'�ternit�, et il sera effac�.
Il y a de l�g�res et frivoles circonstances du temps qui ne sont point
stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la
faveur, les richesses, la puissance, l'autorit�, l'ind�pendance, le
plaisir, les joies, la superfluit�. Que deviendront ces modes quand le
temps m�me aura disparu? La vertu seule, si peu � la mode, va au del�
des temps.
De quelques usages
1 (I)
Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'�tre nobles. Il y en a de tels
que, s'ils eussent obtenu six mois de d�lai de leurs cr�anciers, ils
�taient nobles.
Quelques autres se couchent roturiers, et se l�vent nobles.
Combien de nobles dont le p�re et les a�n�s sont roturiers!
2 (IV)
Tel abandonne son p�re, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la
boutique, pour se retrancher sur son a�eul, qui, mort depuis longtemps,
est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une
grande charge, de belles alliances, et pour �tre noble, il ne lui manque
que des titres.
3 (VI)
R�habilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et
rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si fran�ais et si
usit�; se faire r�habiliter suppose qu'un homme devenu riche
originairement est noble, qu'il est d'une n�cessit� plus que morale
qu'il le soit; qu'� la v�rit� son p�re a pu d�roger ou par la charrue ou
par la houe, ou par la malle, ou par les livr�es; mais qu'il ne s'agit
pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses anc�tres, et de
continuer les armes de sa maison, les m�mes pourtant qu'il a fabriqu�es,
et tout autres que celles de sa vaisselle d'�tain; qu'en un mot les
lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le
roturier, c'est-�-dire celui qui cherche encore le secret de devenir
riche.
4 (IV)
Un homme du peuple, � force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade
faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son �ge
pense enfin lui-m�me �tre aussi jeune qu'il veut le faire croire aux
autres. De m�me le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine
de quelque ancien baron ou de quelque ch�telain, dont il est vrai qu'il
ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.
5 (IV)
Quelle est la roture un peu heureuse et �tablie � qui il manque des
armes, et dans ces armes une pi�ce honorable, des supp�ts, un cimier,
une devise, et peut-�tre le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction
des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne
s'agit plus de les porter de front ou de c�t�, ouverts ou ferm�s, et
ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on
passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on
se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine
pudeur qui les emp�che de se parer d'une couronne de marquis, trop
satisfaits de la comtale; quelques-uns m�me ne vont pas la chercher fort
loin, et la font passer de leur enseigne � leur carrosse.
6 (I)
Il suffit de n'�tre point n� dans une ville, mais sous une chaumi�re
r�pandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un mar�cage
et qu'on appelle ch�teau, pour �tre cru noble sur sa parole.
7 (IV)
Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient.
Un grand seigneur affecte la principaut�, et il use de tant de
pr�cautions, qu'� force de beaux noms, de disputes sur le rang et les
pr�s�ances, de nouvelles armes, et d'une g�n�alogie que D'Hozier ne lui
a pas faite, il devient enfin un petit prince.
8 (VIII)
Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands,
qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inf�rieurs,
renoncent volontiers � toutes les rubriques d'honneurs et de
distinctions dont leur condition se trouve charg�e, et pr�f�rent � cette
servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur
piste observent d�j� par �mulation cette simplicit� et cette modestie:
tous ainsi se r�duiront par hauteur � vivre naturellement et comme le
peuple. Horrible inconv�nient!
9 (IV)
Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour
la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur
emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des
particules d�s que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la
suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre;
celui-l� par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de
Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient
conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, o� ils n'ont qu'�
perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent,
avec les grands hommes qui les ont port�s. Il s'en trouve enfin qui, n�s
� l'ombre des clochers de Paris, veulent �tre Flamands ou Italiens,
comme si la roture n'�tait pas de tout pays, allongent leurs noms
fran�ais d'une terminaison �trang�re, et croient que venir de bon lieu
c'est venir de loin.
10 (I)
Le besoin d'argent a r�concili� la noblesse avec la roture, et a fait
�vanouir la preuve des quatre quartiers.
11 (IV)
� combien d'enfants serait utile la loi qui d�ciderait que c'est le
ventre qui anoblit! mais � combien d'autres serait-elle contraire!
12 (IV)
Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
princes par une extr�mit� et par l'autre au simple peuple.
13 (V)
Il n'y a rien � perdre � �tre noble: franchises, immunit�s, exemptions,
privil�ges, que manque-t-il � ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce
soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne
sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en re�oivent. Cela ne
leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas �
chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis m�me � la
communaut�.
14 (V)
Je le d�clare nettement, afin que l'on s'y pr�pare et que personne un
jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve
digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un
Geoffroy de la Bruy�re, que toutes les chroniques rangent au nombre des
plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon � la
conqu�te de la Terre-Sainte: voil� alors de qui je descends en ligne
directe.
15 (I)
Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas
vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.
16 (IV)
Il y a des choses qui, ramen�es � leurs principes et � leur premi�re
institution, sont �tonnantes et incompr�hensibles. Qui peut concevoir en
effet que certains abb�s, � qui il ne manque rien de l'ajustement, de la
mollesse et de la vanit� des sexes et des conditions, qui entrent aupr�s
des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui
l'emportent sur tous les deux, qu'eux-m�mes soient originairement et
dans l'�tymologie de leur nom les p�res, et les chefs de saints moines
et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient �tre l'exemple? Quelle
force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus
grands d�sordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abb�
en velours gris et � ramages comme une �minence, ou avec des mouches et
du rouge comme une femme?
17 (I)
Que les salet�s des Dieux, la V�nus, le Ganym�de et les autres nudit�s
du Carrache aient �t� faites pour des princes de l'�glise, et qui se
disent successeurs des Ap�tres, le palais Farn�se en est la preuve.
18 (I)
Les belles choses le sont moins hors de leur place; les biens�ances
mettent la perfection, et la raison met les biens�ances. Ainsi l'on
n'entend point une gigue � la chapelle, ni dans un sermon des tons de
th��tre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un
CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le m�me sanctuaire, ni �
des personnes consacr�es � l'�glise le train et l'�quipage d'un
cavalier.
19 (VIII)
D�clarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un
beau salut, la d�coration souvent profane, les places retenues et
pay�es, des livres distribu�s comme au th��tre, les entrevues et les
rendez-vous fr�quents, le murmure et les causeries �tourdissantes,
quelqu'un mont� sur une tribune qui y parle famili�rement, s�chement, et
sans autre z�le que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'� ce qu'un
orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se
fassent entendre? Est-ce � moi � m'�crier que le z�le de la maison du
Seigneur me consume, et � tirer le voile l�ger qui couvre les myst�res,
t�moins d'une telle ind�cence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux
TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'�glise?
20 (I)
L'on ne voit point faire de voeux ni de p�lerinages pour obtenir d'un
saint d'avoir l'esprit plus doux, l'�me plus reconnaissante, d'�tre plus
�quitable et moins malfaisant, d'�tre gu�ri de la vanit�, de
l'inqui�tude et de la mauvaise raillerie.
21 (I)
Quelle id�e plus bizarre que de se repr�senter une foule de chr�tiens de
l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent � certains jours dans une
salle pour y applaudir � une troupe d'excommuni�s, qui ne le sont que
par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est d�j� pay� d'avance? Il me
semble qu'il faudrait ou fermer les th��tres, ou prononcer moins
s�v�rement sur l'�tat des com�diens.
22 (I)
Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le
cur� tonne en chaire contre le moine et ses adh�rents; telle femme
pieuse sort de l'autel, qui entend au pr�ne qu'elle vient de faire un
sacril�ge. N'y a-t-il point dans l'�glise une puissance � qui il
appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps
le pouvoir du barnabite?
23 (I)
Il y a plus de r�tribution dans les paroisses pour un mariage que pour
un bapt�me, et plus pour un bapt�me que pour la confession: l'on dirait
que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par l� �tre
appr�ci�s. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui re�oivent
pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui
donnent ne pensent point � les acheter: ce sont peut-�tre des apparences
qu'on pourrait �pargner aux simples et aux ind�vots.
24 (VI)
Un pasteur frais et en parfaite sant�, en ligne fin et en point de
Venise, a sa place dans l'oeuvre aupr�s les pourpres et les fourrures; il
y ach�ve sa digestion, pendant que le Feuillant ou le R�collet quitte sa
cellule et son d�sert, o� il est li� par ses voeux et par la biens�ance,
pour venir le pr�cher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire,
comme d'une pi�ce d'�toffe. Vous m'interrompez, et vous dites: �Quelle
censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous
point interdire � ce pasteur et � son troupeau la parole divine et le
pain de l'�vangile?�--Au contraire, je voudrais qu'il le distribu�t
lui-m�me le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les
places, sur les toits, et que nul ne pr�tend�t � un emploi si grand, si
laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables
de lui m�riter les belles offrandes et les riches r�tributions qui y
sont attach�es. Je suis forc�, il est vrai, d'excuser un cur� sur cette
conduite par un usage re�u, qu'il trouve �tabli, et qu'il laissera � son
successeur; mais c'est cet usage bizarre et d�nu� de fondement et
d'apparence que je ne puis approuver, et que je go�te encore moins que
celui de se faire payer quatre fois des m�mes obs�ques, pour soi, pour
ses droits, pour sa pr�sence, pour son assistance.
25 (IV)
Tite, par vingt ann�es de service dans une seconde place, n'est pas
encore digne de la premi�re, qui est vacante: ni ses talents, ni sa
doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne
sauraient l'y faire asseoir. Il na�t de dessous terre un autre clerc
pour la remplir. Tite est recul� ou cong�di�: il ne se plaint pas; c'est
l'usage.
26 (V)
�Moi, dit le cheffecier, je suis ma�tre du choeur; qui me forcera d'aller
� matines? mon pr�d�cesseur n'y allait point: suis-je de pire condition?
dois-je laisser avilir ma dignit� entre mes mains, ou la laisser telle
que je l'ai re�ue?�--�Ce n'est point, dit l'�col�tre, mon int�r�t qui
me m�ne, mais celui de la pr�bende: il serait bien dur qu'un grand
chanoine f�t sujet au choeur, pendant que le tr�sorier, l'archidiacre, le
p�nitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.�--�Je suis bien
fond�, dit le pr�v�t, � demander la r�tribution sans me trouver �
l'office: il y a vingt ann�es enti�res que je suis en possession de
dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commenc�, et l'on ne me verra
point d�roger � mon titre: que me servirait d'�tre � la t�te d'un
chapitre? mon exemple ne tire point � cons�quence.� Enfin c'est entre
eux tous � qui ne louera point Dieu, � qui fera voir par un long usage
qu'il n'est point oblig� de le faire: l'�mulation de ne se point rendre
aux offices divins ne saurait �tre plus vive ni plus ardente. Les
cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur m�lodie, qui r�veille
les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge
dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux
songes: ils se l�vent tard, et vont � l'�glise se faire payer d'avoir
dormi.
27 (IV)
Qui pourrait s'imaginer, si l'exp�rience ne nous le mettait devant les
yeux, quelle peine ont les hommes � se r�soudre d'eux-m�mes � leur
propre f�licit�, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par
un discours pr�par�, tendre et path�tique, par de certaines inflexions
de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et
qui les jettent dans l'�puisement, fassent enfin consentir un homme
chr�tien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, � ne se
point perdre et � faire son salut?
28 (IV)
La fille d'Aristippe est malade et en p�ril; elle envoie vers son p�re,
veut se r�concilier avec lui et mourir dans ses bonnes gr�ces. Cet homme
si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-m�me cette
d�marche si raisonnable? y entra�nera-t-il sa femme? ne faudra-t-il
point pour les remuer tous deux la machine du directeur?
29 (V)
Une m�re, je ne dis pas qui c�de et qui se rend � la vocation de sa
fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une �me avec la sienne,
en r�pond � Dieu m�me, en est la caution. Afin qu'une telle m�re ne se
perde pas, il faut que sa fille se sauve.
30 (VI)
Un homme joue et se ruine: il marie n�anmoins l'a�n�e de ses deux filles
de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le
point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de
son p�re.
31 (IV)
Il s'est trouv� des filles qui avaient de la vertu, de la sant�, de la
ferveur et une bonne vocation, mais qui n'�taient pas assez riches pour
faire dans une riche abbaye voeu de pauvret�.
32 (IV)
Celle qui d�lib�re sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monast�re
pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'�tat populaire et du
despotique.
33 (IV)
Faire une folie et se marier par amourette, c'est �pouser M�lite, qui
est jeune, belle, sage, �conome, qui pla�t, qui vous aime, qui a moins
de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte
de riches dispositions � la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.
34 (I)
Il �tait d�licat autrefois de se marier; c'�tait un long �tablissement,
une affaire s�rieuse, et qui m�ritait qu'on y pens�t; l'on �tait pendant
toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: m�me table, m�me
demeure, m�me lit; l'on n'en �tait point quitte pour une pension; avec
des enfants et un m�nage complet, l'on n'avait pas les apparences et les
d�lices du c�libat.
35 (V)
Qu'on �vite d'�tre vu seul avec une femme qui n'est point la sienne,
voil� une pudeur qui est bien plac�e: qu'on sente quelque peine � se
trouver dans le monde avec des personnes dont la r�putation est
attaqu�e, cela n'est pas incompr�hensible. Mais quelle mauvaise honte
fait rougir un homme de sa propre femme, et l'emp�che de para�tre dans
le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne ins�parable,
qui doit faire sa joie, ses d�lices et toute sa soci�t�; avec celle
qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le
m�rite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par
rougir de son mariage?
Je connais la force de la coutume, et jusqu'o� elle ma�trise les esprits
et contraint les moeurs, dans les choses m�me les plus d�nu�es de raison
et de fondement; je sens n�anmoins que j'aurais l'impudence de me
promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait
ma femme.
36 (V)
Ce n'est pas une honte ni une faute � un jeune homme que d'�pouser une
femme avanc�e en �ge; c'est quelquefois prudence, c'est pr�caution.
L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements
indignes, et qui lui d�couvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et
d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est o� il faut feindre de
l'amiti�; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion o� il y
aurait de la duret� � �tre sinc�re.--Mais elle vit longtemps.--
Aviez-vous stipul� qu'elle mour�t apr�s avoir sign� votre fortune et
l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus apr�s ce grand ouvrage
qu'� retenir son haleine, qu'� prendre de l'opium ou de la cigu�?
A-t-elle tort de vivre? Si m�me vous mourez avant celle dont vous aviez
d�j� r�gl� les fun�railles, � qui vous destiniez la grosse sonnerie et
les beaux ornements, en est-elle responsable?
37 (I)
Il y a depuis longtemps dans le monde une mani�re de faire valoir son
bien, qui continue toujours d'�tre pratiqu�e par d'honn�tes gens, et
d'�tre condamn�e par d'habiles docteurs.
38 (IV)
On a toujours vu dans la r�publique de certaines charges qui semblent
n'avoir �t� imagin�es la premi�re fois que pour enrichir un seul aux
d�pens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans
fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en
revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui re�oit les eaux
des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des
conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en
soit moins grosse et moins enfl�e; ce n'est qu'apr�s en avoir joui
longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.
39 (VI)
Le fonds perdu, autrefois si s�r, si religieux et si inviolable, est
devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en �taient charg�s,
un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de
th�sauriser? Entrerai-je dans le huiti�me denier, ou dans les aides?
serai-je avare, partisan, ou administrateur?
40 (VII)
Vous avez une pi�ce d'argent, ou m�me une pi�ce d'or; ce n'est pas
assez, c'est le nombre qui op�re: faites-en, si vous pouvez, un amas
consid�rable et qui s'�l�ve en pyramide, et je me charge du reste. Vous
n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni exp�rience, qu'importe?
ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous
vous couvrirez devant votre ma�tre, si vous en avez; il sera m�me fort
�minent, si avec votre m�tal, qui de jour � autre se multiplie, je ne
fais en sorte qu'il se d�couvre devant vous.
41 (IV)
Orante plaide depuis dix ans entiers en r�glement de juges pour une
affaire juste, capitale, et o� il y va de toute sa fortune: elle saura
peut-�tre dans cinq ann�es quels seront ses juges, et dans quel tribunal
elle doit plaider le reste de sa vie.
42 (IV)
L'on applaudit � la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux
d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les emp�cher
d'�tre �loquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux
preuves toutes s�ches qui �tablissent leurs causes et le droit de leurs
parties; et cette pratique si s�v�re, qui laisse aux orateurs le regret
de n'avoir pas prononc� les plus beaux traits de leurs discours, qui
bannit l'�loquence du seul endroit o� elle est en sa place, et va faire
du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide
et sans r�plique, qui est celle de l'exp�dition: il est seulement �
d�sirer qu'elle f�t moins oubli�e en toute autre rencontre, qu'elle
r�gl�t au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherch�t
une fin aux �critures, comme on a fait aux plaidoyers.
43 (I)
Le devoir des juges est de rendre la justice; leur m�tier, de la
diff�rer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur m�tier.
44 (I)
Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se d�fie
de ses lumi�res et m�me de sa probit�, ou il cherche � le pr�venir, ou
il lui demande une injustice.
45 (IV)
Il se trouve des juges aupr�s de qui la faveur, l'autorit�, les droits
de l'amiti� et de l'alliance nuisent � une bonne cause, et qu'une trop
grande affectation de passer pour incorruptibles expose � �tre injustes.
46 (IV)
Le magistrat coquet ou galant est pire dans les cons�quences que le
dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait
souvent par o� aller jusqu'� lui; celui-l� est ouvert par mille faibles
qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes � qui il veut
plaire.
47 (IV)
Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la
r�publique, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la
pr�trise. L'homme de robe ne saurait gu�re danser au bal, para�tre aux
th��tres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir � son
propre avilissement; et il est �trange qu'il ait fallu une loi pour
r�gler son ext�rieur, et le contraindre ainsi � �tre grave et plus
respect�.
48 (IV)
Il n'y a aucun m�tier qui n'ait son apprentissage, et en montant des
moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un
temps de pratique et d'exercice qui pr�pare aux emplois, o� les fautes
sont sans cons�quence, et m�nent au contraire � la perfection. La guerre
m�me, qui ne semble na�tre et durer que par la confusion et le d�sordre,
a ses pr�ceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en
rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue m�thodiquement. Il y
a l'�cole de la guerre: o� est l'�cole du magistrat? Il y a un usage,
des lois, des coutumes: o� est le temps, et le temps assez long que l'on
emploie � les dig�rer et � s'en instruire? L'essai et l'apprentissage
d'un jeune adolescent qui passe de la f�rule � la pourpre, et dont la
consignation a fait un juge, est de d�cider souverainement des vies et
des fortunes des hommes.
49 (IV)
La principale partie de l'orateur, c'est la probit�: sans elle il
d�g�n�re en d�clamateur, il d�guise ou il exag�re les faits, il cite
faux, il calomnie, il �pouse la passion et les haines de ceux pour qui
il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit
qu'ils sont pay�s pour dire des injures.
50
(V) �Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est
acquis. Mais je l'attends � cette petite formalit�; s'il l'oublie, il
n'y revient plus, et cons�quemment il perd sa somme, ou il est
incontestablement d�chu de son droit; or il oubliera cette formalit�.�
Voil� ce que j'appelle une conscience de praticien.
(I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison,
de sagesse et d'�quit�, ce serait pr�cis�ment la contradictoire de celle
qui dit que la forme emporte le fond.
51 (IV)
La question est une invention merveilleuse et tout � fait s�re pour
perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui
est n� robuste.
52 (VI)
Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamn�
est l'affaire de tous les honn�tes gens.
Je dirai presque de moi: �Je ne serai pas voleur ou meurtrier.�--�Je ne
serai pas un jour puni comme tel�, c'est parler bien hardiment.
Une condition lamentable est celle d'un homme innocent � qui la
pr�cipitation et la proc�dure ont trouv� un crime; celle m�me de son
juge peut-elle l'�tre davantage?
53 (VI)
Si l'on me racontait qu'il s'est trouv� autrefois un pr�v�t; ou l'un de
ces magistrats cr��s pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui
les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs
vols, j'entends l'esp�ce, le nombre et la quantit�, p�n�trait si avant
dans toutes ces profondeurs, et �tait si initi� dans tous ces affreux
myst�res qu'il sut rendre � un homme de cr�dit un bijou qu'on lui avait
pris dans la foule au sortir d'une assembl�e, et dont il �tait sur le
point de faire de l'�clat, que le Parlement intervint dans cette
affaire, et fit le proc�s � cet officier: je regarderais cet �v�nement
comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et � qui le temps
�te la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive pr�sumer
par des faits r�cents, connus et circonstanci�s, qu'une connivence si
pernicieuse dure encore, qu'elle ait m�me tourn� en jeu et pass� en
coutume?
54 (IV)
Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et
inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls �gards pour
les petits, rigides et s�v�res dans les minutes, qui refusent les petits
pr�sents, qui n'�coutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les
femmes seules peuvent corrompre!
55 (I)
Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans
une grande faveur perde un proc�s.
56 (V)
Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre � �tre
�cout�s comme des oracles; chacun les tire de son c�t� et les interpr�te
� sa mani�re, je veux dire selon ses d�sirs ou ses int�r�ts.
57 (V)
Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe
moins la derni�re volont� qu'elle ne leur �te avec la vie l'irr�solution
et l'inqui�tude. Un d�pit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils
s'apaisent et d�chirent leur minute, la voil� en cendre. Ils n'ont pas
moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table;
ils les comptent par les ann�es. Un second se trouve d�truit par un
troisi�me, qui est an�anti lui-m�me par un autre mieux dig�r�, et
celui-ci encore par un cinqui�me olographe. Mais si le moment, ou la
malice, ou l'autorit� manque � celui qui a int�r�t de le supprimer, il
faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux
des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier
acte, sign� de leur main, et apr�s lequel ils n'ont pas du moins eu le
loisir de vouloir tout le contraire?
58 (V)
S'il n'y avait point de testaments pour r�gler le droit des h�ritiers,
je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour r�gler les diff�rends
des hommes: les juges seraient presque r�duits � la triste fonction
d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les
lanternes des chambres, au parquet, � la porte ou dans la salle du
magistrat? des h�ritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu � leurs
partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une
clause ou d'un article, les personnes exh�r�d�es, ceux qui se plaignent
d'un testament fait avec loisir, avec maturit�, par un homme grave,
habile, consciencieux, et qui a �t� aid� d'un bon conseil: d'un acte o�
le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires;
il est sign� du testateur et des t�moins publics, il est paraf�: et
c'est en cet �tat qu'il est cass� et d�clar� nul.
59 (V)
Titius assiste � la lecture d'un testament avec des yeux rouges et
humides, et le coeur serr� de la perte de celui dont il esp�re recueillir
la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la
ville, un troisi�me le rend ma�tre d'une terre � la campagne; il y a une
clause qui, bien entendue, lui accorde une maison situ�e au milieu de
Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction
augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il
se voit officier, log� aux champs et � la ville, meubl� de m�me; il se
voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honn�te
homme que le d�funt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le
lire: il fait Maevius l�gataire universel, et il renvoie Titius dans son
faubourg, sans rentes, sans titres, et le met � pied. Il essuie ses
larmes: c'est � Maevius � s'affliger.
60 (V)
La loi qui d�fend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette
d�fense le fer, le poison, le feu, l'eau, les emb�ches, la force
ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir � l'homicide? La loi
qui �te aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner r�ciproquement,
n'a-t-elle connu que les voies directes et imm�diates de donner?
a-t-elle manqu� de pr�voir les indirectes? a-t-elle introduit les
fid�icommis, ou si m�me elle les tol�re? Avec une femme qui nous est
ch�re et qui nous survit, l�gue-t-on son bien � un ami fid�le par un
sentiment de reconnaissance pour lui, ou plut�t par une extr�me
confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de
ce qu'on lui l�gue? Donne-t-on � celui que l'on peut soup�onner de ne
devoir pas rendre � la personne � qui en effet l'on veut donner? Faut-il
se parler, faut-il s'�crire, est-il besoin de pacte ou de serments pour
former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre
ce qu'ils peuvent esp�rer les uns des autres? Et si au contraire la
propri�t� d'un tel bien est d�volue au fid�icommissaire, pourquoi
perd-il sa r�putation � le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les
vaudevilles? Voudrait-on le comparer au d�positaire qui trahit le d�p�t,
� un domestique qui vole l'argent que son ma�tre lui envoie porter? On
aurait tort: y a-t-il de l'infamie � ne pas faire une lib�ralit�, et �
conserver pour soi ce qui est � soi? �trange embarras, horrible poids
que le fid�icommis! Si par la r�v�rence des lois on se l'approprie, il
ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort
l'on suit ses intentions en le rendant � sa veuve, on est
confidentiaire, on blesse la loi.--Elle cadre donc bien mal avec
l'opinion des hommes?--Cela peut �tre; et il ne me convient pas de dire
ici: �La loi p�che�, ni: �Les hommes se trompent.�
61 (VIII)
J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: �Tel
et tel corps se contestent l'un � l'autre la pr�s�ance; le mortier et la
pairie se disputent le pas.� Il me para�t que celui des deux qui �vite
de se rencontrer aux assembl�es est celui qui c�de, et qui sentant son
faible, juge lui-m�me en faveur de son concurrent.
62 (IV)
Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il
point? Sa protection le rend audacieux; il est impun�ment dans sa
province tout ce qui lui pla�t d'�tre, assassin, parjure; il br�le ses
voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se
m�le lui-m�me de sa punition.
63 (VI)
Rago�ts, liqueurs, entr�es, entremets, tous mots qui devraient �tre
barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne
devraient pas �tre d'usage en pleine paix, o� ils ne servent qu'�
entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils �tre entendus
dans le temps de la guerre et d'une mis�re publique, � la vue de
l'ennemi, � la veille d'un combat, pendant un si�ge? O� est-il parl� de
la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que
Miltiade, qu'�paminondas, qu'Ag�silas aient fait une ch�re d�licate? Je
voudrais qu'on ne f�t mention de la d�licatesse, de la propret� et de la
somptuosit� des g�n�raux, qu'apr�s n'avoir plus rien � dire sur leur
sujet, et s'�tre �puis� sur les circonstances d'une bataille gagn�e et
d'une ville prise; j'aimerais m�me qu'ils voulussent se priver de cet
�loge.
64 (VI)
Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodit�s; il
leur sacrifie l'usage re�u, la coutume, les modes, la biens�ance. Il les
cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il
ne n�glige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une
�tude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une
d�couverte. Il laisse aux autres hommes le d�ner et le souper, � peine
en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement
o� son app�tit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez
adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir?
Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, o� il n'est ni oisif
ni laborieux, o� il n'agit point, o� il tracasse, et dans l'�quipage
d'un homme qui a pris m�decine. On d�pend servilement d'un serrurier et
d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une
lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher.
Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et
meilleurs et plus commodes � son gr� que ceux m�mes dont les ouvriers se
servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom,
productions de son esprit, et dont il a presque oubli� l'usage. Nul ne
se peut comparer � lui pour faire en peu de temps et sans peine un
travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa
garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la mani�re dont il a su
tourner sa chambre: combien de pas �pargn�s dans le cours d'une vie!
Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire � soi, et
une porte s'ouvre: quelle fatigue! voil� un mouvement de trop, qu'il
sait s'�pargner, et comment? c'est un myst�re qu'il ne r�v�le point. Il
est, � la v�rit�, un grand ma�tre pour le ressort et pour la m�canique,
pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour
de son appartement d'ailleurs que de la fen�tre; il a trouv� le secret
de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche
celui d'entrer et de sortir plus commod�ment que par la porte.
65 (I)
Il y a d�j� longtemps que l'on improuve les m�decins, et que l'on s'en
sert; le th��tre et la satire ne touchent point � leurs pensions; ils
dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la
pr�lature, et les railleurs eux-m�mes fournissent l'argent. Ceux qui se
portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le m�tier
soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes
pourront mourir, et qu'ils aimeront � vivre, le m�decin sera raill�, et
bien pay�.
66 (IV)
Un bon m�decin est celui qui a des rem�des sp�cifiques, ou s'il en
manque, qui permet � ceux qui les ont de gu�rir son malade.
67 (IV)
La t�m�rit� des charlatans, et leurs tristes succ�s, qui en sont les
suites, font valoir la m�decine et les m�decins: si ceux-ci laissent
mourir, les autres tuent.
68 (VIII)
Carro Carri d�barque avec une recette qu'il appelle un prompt rem�de, et
qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais
am�lior� en ses mains: de sp�cifique qu'il �tait contre la colique, il
gu�rit de la fi�vre quarte, de la pleur�sie, de l'hydropisie, de
l'apoplexie, de l'�pilepsie. Forcez un peu votre m�moire, nommez une
maladie, la premi�re qui vous viendra en l'esprit: l'h�morragie,
dites-vous? il la gu�rit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne
rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit n�cessairement jusqu'�
la d�cr�pitude, et ce n'est que par hasard que son p�re et son a�eul,
qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les m�decins re�oivent
pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un
remerciement: Carro Carri est si s�r de son rem�de, et de l'effet qui en
doit suivre, qu'il n'h�site pas de s'en faire payer d'avance, et de
recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il
n'en est que plus digne de son application et de son rem�de. Commencez
par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de
constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez
pas ensuite plus inquiet que lui de votre gu�rison. L'�mulation de cet
homme a peupl� le monde de noms en O et en I, noms v�n�rables, qui
imposent aux malades et aux maladies. Vos m�decins, Fagon, et de toutes
les facult�s, avouez-le, ne gu�rissent pas toujours, ni s�rement; ceux
au contraire qui ont h�rit� de leurs p�res la m�decine pratique, et �
qui l'exp�rience est �chue par succession, promettent toujours, et avec
serments, qu'on gu�rira. Qu'il est doux aux hommes de tout esp�rer d'une
maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien � l'agonie!
La mort surprend agr�ablement et sans s'�tre fait craindre; on la sent
plus t�t qu'on n'a song� � s'y pr�parer et � s'y r�soudre. � Fagon
Esculape! faites r�gner sur toute la terre le quinquina et l'�m�tique;
conduisez � sa perfection la science des simples, qui sont donn�s aux
hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de
pr�cision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les
temps, les sympt�mes et les complexions; gu�rissez de la mani�re seule
qu'il convient � chacun d'�tre gu�ri; chassez des corps, o� rien ne vous
est cach� de leur �conomie, les maladies les plus obscures et les plus
inv�t�r�es; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont
incurables; laissez � Corinne, � Lesbie, � Canidie, � Trimalcion et �
Carpus la passion ou la fureur des charlatans.
69 (IV)
L'on souffre dans la r�publique les chiromanciens et les devins, ceux
qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le
pass� par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans
un vase d'eau la claire v�rit�; et ces gens sont en effet de quelque
usage: ils pr�disent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles
qu'elles �pouseront leurs amants, consolent les enfants dont les p�res
ne meurent point, et charment l'inqui�tude des jeunes femmes qui ont de
vieux maris; ils trompent enfin � tr�s vil prix ceux qui cherchent �
�tre tromp�s.
70 (IV)
Que penser de la magie et du sortil�ge? La th�orie en est obscure, les
principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il
y a des faits embarrassants, affirm�s par des hommes graves qui les ont
vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les
admettre tous ou les nier tous para�t un �gal inconv�nient; et j'ose
dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui
sortent des communes r�gles, il y a un parti � trouver entre les �mes
cr�dules et les esprits forts.
71 (I)
L'on ne peut gu�re charger l'enfance de la connaissance de trop de
langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application �
l'en instruire; elles sont utiles � toutes les conditions des hommes, et
elles leur ouvrent �galement l'entr�e ou � une profonde ou � une facile
et agr�able �rudition. Si l'on remet cette �tude si p�nible � un �ge un
peu plus avanc�, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force
de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y pers�v�rer; et si
l'on y pers�v�re, c'est consumer � la recherche des langues le m�me
temps qui est consacr� � l'usage que l'on en doit faire; c'est borner �
la science des mots un �ge qui veut d�j� aller plus loin; et qui demande
des choses; c'est au moins avoir perdu les premi�res et les plus belles
ann�es de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque
tout s'imprime dans l'�me naturellement et profond�ment; que la m�moire
est neuve, prompte et fid�le; que l'esprit et le coeur sont encore vides
de passions, de soins et de d�sirs, et que l'on est d�termin� � de longs
travaux par ceux de qui l'on d�pend. Je suis persuad� que le petit
nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de
l'oubli de cette pratique.
72 (VI)
L'�tude des textes ne peut jamais �tre assez recommand�e; c'est le
chemin le plus court, le plus s�r et le plus agr�able pour tout genre
d'�rudition. Ayez les choses de la premi�re main; puisez � la source;
maniez, remaniez le texte; apprenez-le de m�moire; citez-le dans les
occasions; songez surtout � en p�n�trer le sens dans toute son �tendue
et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses
principes, tirez vous-m�me les conclusions. Les premiers commentateurs
se sont trouv�s dans le cas o� je d�sire que vous soyez: n'empruntez
leurs lumi�res et ne suivez leurs vues qu'o� les v�tres seraient trop
courtes; leurs explications ne sont pas � vous, et peuvent ais�ment vous
�chapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y
demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation,
dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que
vous n'�tes arr�t� dans la lecture que par les difficult�s qui sont
invincibles, o� les commentateurs et les scoliastes eux-m�mes demeurent
court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si charg�s d'une vaine et
fastueuse �rudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni
� eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette m�thode
d'�tudier, que c'est la paresse des hommes qui a encourag� le p�dantisme
� grossir plut�t qu'� enrichir les biblioth�ques, � faire p�rir le texte
sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-m�me
et contre ses plus chers int�r�ts, en multipliant les lectures, les
recherches et le travail, qu'elle cherchait � �viter.
73 (VII)
Qui r�gle les hommes dans leur mani�re de vivre et d'user des aliments?
La sant� et le r�gime? Cela est douteux. Une nation enti�re mange les
viandes apr�s les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns
commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par
d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur sant�
que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des
collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine d�couverte? Est-ce par
biens�ance, surtout dans un temps o� ils avaient trouv� le secret de
para�tre nus tout habill�s? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur
gorge et leurs �paules, sont-elles d'une complexion moins d�licate que
les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux biens�ances? Quelle est la
pudeur qui engage celles-ci � couvrir leurs jambes et presque leurs
pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui
avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on �tait � la guerre ou
pour se d�fendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinu� l'usage des
armes offensives et des d�fensives? Qui les oblige aujourd'hui de
renoncer � celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de
soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs expos�s � tout le
feu d'une contrescarpe? Nos p�res, qui ne jugeaient pas une telle
conduite utile au Prince et � la patrie, �taient-ils sages ou insens�s?
Et nous-m�mes, quels h�ros c�l�brons-nous dans notre histoire? Un
Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont port� l'armet
et endoss� une cuirasse.
Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la
proscription de quelques autres? Ainsi a p�ri: la voyelle qui le
commence, et si propre pour l'�lision, n'a pu le sauver; il a c�d� � un
autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est
beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son d�clin: la
po�sie le r�clame, et notre langue doit beaucoup aux �crivains qui le
disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages.
Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilit�
qu'il y avait � le couler dans le style, et par son origine, qui est
fran�aise. Moult, quoique latin, �tait dans son temps d'un m�me m�rite,
et je ne vois pas par o� beaucoup l'emporte sur lui. Quelle pers�cution
le car n'a-t-il pas essuy�e! et s'il n'e�t trouv� de la protection parmi
les gens polis, n'�tait-il pas banni honteusement d'une langue � qui il
a rendu de si longs services, sans qu'on s�t quel mot lui substituer?
Cil a �t� dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue fran�aise;
il est douloureux pour les po�tes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient
pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou
chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce f�t une richesse pour la
langue, et qu'il se dise fort juste o� chaud ne s'emploie
qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine,
haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; piti�, piteux; joie, jovial;
foi, f�al; cour, courtois; g�te, gisant; baleine, balen�; vanterie,
vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient
partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein,
effr�n�; front, effront�; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial;
bien, b�nin; mal, malicieux. Heur se pla�ait o� bonheur ne saurait
entrer; il a fait heureux, qui est si fran�ais, et il a cess� de l'�tre:
si quelques po�tes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la
contrainte de la mesure. Issue prosp�re, et vient d'issir, qui est
aboli. Fin subsiste sans cons�quence pour finer, qui vient de lui,
pendant que cesse et cesser r�gnent �galement. Verd ne fait plus
verdoyer, ni f�te, f�toyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se
condouloir, ni joie, s'�jouir, bien qu'il fasse toujours se r�jouir, se
conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps
gent: ce mot si facile non seulement est tomb�, l'on voit m�me qu'il a
entra�n� gentil dans sa chute. On dit diffam�, qui d�rive de fame, qui
ne s'entend plus: On dit curieux, d�riv� de cure, qui est hors d'usage.
Il y avait � gagner de dire si que pour de sorte que ou de mani�re que,
de moi au lieu de pour moi ou de quant � moi, de dire je sais que c'est
qu'un mal, plut�t que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par
l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent � avoir un mot
de moins � placer dans l'oraison. L'usage a pr�f�r� par cons�quent � par
cons�quence, et en cons�quence � en cons�quent, fa�ons de faire �
mani�res de faire, et mani�res d'agir � fa�ons d'agir...; dans les verbes,
travailler � ouvrer, �tre accoutum� � souloir, convenir � duire, faire
du bruit � bruire, injurier � vilainer, piquer � poindre, faire
ressouvenir � ramentevoir...; et dans les noms, pens�es � pensers, un si
beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions �
prouesses, louanges � loz, m�chancet� � mauvaisti�, porte � huis, navire
� nef, arm�e � ost, monast�re � monstier, prairies � pr�es..., tous mots
qui pouvaient durer ensemble d'une �gale beaut�, et rendre une langue
plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement
ou le d�rangement de quelques lettres, fait frelater de fralater,
prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de
pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de
pourmenade. Le m�me usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de
facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des
genres diff�rents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon
leur terminaison masculins ou f�minins. Il a alt�r� les terminaisons
anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel,
chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau;
de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie gu�re ce que la
langue fran�aise gagne � ces diff�rences et � ces changements. Est-ce
donc faire pour le progr�s d'une langue, que de d�f�rer � l'usage?
Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique?
Faudrait-il, dans une langue vivante, �couter la seule raison qui
pr�vient les �quivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils
ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison
d'ailleurs veut qu'on suive l'usage?
Si nos anc�tres ont mieux �crit que nous, ou si nous l'emportons sur eux
par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clart� et la
bri�vet� du discours, c'est une question souvent agit�e, toujours
ind�cise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait
quelquefois, un froid �crivain de l'autre si�cle aux plus c�l�bres de
celui-ci, ou les vers de Laurent, pay� pour ne plus �crire, � ceux de
Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette
mati�re, opposer si�cle � si�cle, et excellent ouvrage � excellent
ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture �
ces deux-ci, qu'une tradition nous a conserv�s, sans nous en marquer le
temps ni l'auteur:
Bien � propos s'en vint Ogier en France
Pour le pa�s de mescreans monder:
Ja n'est besoin de conter sa vaillance,
Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.
Or quand il eut tout mis en assurance,
De voyager il voulut s'enharder,
En Paradis trouva l'eau de jouvance,
Dont il se sceut de vieillesse engarder
Bien � propos.
Puis par cette eau son corps tout decrepite
Transmu� fut par mani�re subite
En jeune gars, frais, gracieux et droit.
Grand dommage est que cecy soit sornettes:
Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,
� qui cette eau de jouvance viendroit
Bien � propos.
De cettuy preux maints grands clercs ont �crit
Qu'oncques dangier n'�tonna son courage:
Abus� fut par le malin esprit,
Qu'il �pousa sous feminin visage.
Si piteux cas � la fin d�couvrit
Sans un seul brin de peur ny de dommage,
Dont grand renom par tout le monde acquit,
Si qu'on tenoit tres honneste langage
De cettuy preux.
Bien-tost apr�s fille de Roy s'�prit
De son amour, qui voulentiers s'offrit
Au bon Richard en second mariage.
Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir,
Et qui des deux bru�t plus en m�nage,
Ceulx qui voudront, si le pourront s�avoir
De cettuy preux.
De la chaire
1 (I)
Le discours chr�tien est devenu un spectacle. Cette tristesse
�vang�lique qui en est l'�me ne s'y remarque plus: elle est suppl��e par
les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la
r�gularit� du geste, par le choix des mots, et par les longues
�num�rations. On n'�coute plus s�rieusement la parole sainte: c'est une
sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu o� il y a de
l'�mulation et des parieurs.
2
(IV) L'�loquence profane est transpos�e pour ainsi dire du barreau, o�
Le Ma�tre, Pucelle et Fourcroy l'ont fait r�gner, et o� elle n'est plus
d'usage, � la chaire, o� elle ne doit pas �tre.
(I) L'on fait assaut d'�loquence jusqu'au pied de l'autel et en la
pr�sence des myst�res. Celui qui �coute s'�tablit juge de celui qui
pr�che, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par
le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire.
L'orateur pla�t aux uns, d�pla�t aux autres, et convient avec tous en
une chose, que, comme il ne cherche point � les rendre meilleurs, ils ne
pensent pas aussi � le devenir.
(IV) Un apprenti est docile, il �coute son ma�tre, il profite de ses
le�ons, et il devient ma�tre. L'homme indocile critique le discours du
pr�dicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chr�tien
ni raisonnable.
3 (I)
Jusqu'� ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes
�critures, explique au peuple la parole divine uniment et famili�rement,
les orateurs et les d�clamateurs seront suivis.
4 (I)
Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais path�tique,
les antith�ses, les figures outr�es ont fini: les portraits finiront, et
feront place � une simple explication de l'�vangile, jointe aux
mouvements qui inspirent la conversion.
5 (VIII)
Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas
esp�rer de notre si�cle, est enfin venu. Les courtisans, � force de go�t
et de conna�tre les biens�ances, lui ont applaudi; ils ont, chose
incroyable! abandonn� la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le
peuple la parole de Dieu annonc�e par cet homme apostolique. La ville
n'a pas �t� de l'avis de la cour: o� il a pr�ch�, les paroissiens ont
d�sert�, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu
ferme, mais les ouailles se sont dispers�es, et les orateurs voisins en
ont grossi leur auditoire. Je devais le pr�voir, et ne pas dire qu'un
tel homme n'avait qu'� se montrer pour �tre suivi, et qu'� parler pour
�tre �cout�: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes
choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente ann�es on
pr�te l'oreille aux rh�teurs, aux d�clamateurs, aux �num�rateurs; on
court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps
qu'ils avaient des chutes ou des transitions ing�nieuses, quelquefois
m�me si vives et si aigu�s qu'elles pouvaient passer pour �pigrammes:
ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux.
Ils ont toujours, d'une n�cessit� indispensable et g�om�trique, trois
sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans
la premi�re partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie,
et cette autre encore dans la troisi�me. Ainsi vous serez convaincu
d'abord d'une certaine v�rit�, et c'est leur premier point; d'une autre
v�rit�, et c'est leur second point; et puis d'une troisi�me v�rit�, et
c'est leur troisi�me point: de sorte que la premi�re r�flexion vous
instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la
seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la derni�re
r�flexion, d'un troisi�me et dernier principe, le plus important de
tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, � une autre fois. Enfin,
pour reprendre et abr�ger cette division et former un plan...--Encore,
dites-vous, et quelles pr�parations pour un discours de trois quarts
d'heure qui leur reste � faire! Plus ils cherchent � le dig�rer et �
l'�claircir, plus ils m'embrouillent.--Je vous crois sans peine, et
c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'id�es qui reviennent �
la m�me, dont ils chargent sans piti� la m�moire de leurs auditeurs. Il
semble, � les voir s'opini�trer � cet usage, que la gr�ce de la
conversion soit attach�e � ces �normes partitions. Comment n�anmoins
serait-on converti par de tels ap�tres, si l'on ne peut qu'� peine les
entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur
demanderais volontiers qu'au milieu de leur course imp�tueuse, ils
voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser
souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des
hom�lies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ram�neraient
pas; on passerait en d'autres dioc�ses pour �tre hors de la port�e de
leur voix et de leurs famili�res instructions. Le commun des hommes aime
les phrases et les p�riodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose
instruit, content de d�cider entre un premier et un second point, ou
entre le dernier sermon et le p�nulti�me.
6 (V)
Il y a moins d'un si�cle qu'un livre fran�ais �tait un certain nombre de
pages latines, o� l'on d�couvrait quelques lignes ou quelques mots en
notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en �taient pas
demeur�s l�: Ovide et Catulle achevaient de d�cider des mariages et des
testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des
pupilles. Le sacr� et le profane ne se quittaient point; ils s'�taient
gliss�s ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint
Cyprien, Lucr�ce, parlaient alternativement; les po�tes �taient de
l'avis de saint Augustin et de tous les P�res; on parlait latin, et
longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parl� grec. Il
fallait savoir prodigieusement pour pr�cher si mal. Autre temps, autre
usage: le texte est encore latin, tout le discours est fran�ais, et d'un
beau fran�ais; l'�vangile m�me n'est pas cit�. Il faut savoir
aujourd'hui tr�s peu de chose pour bien pr�cher.
7 (IV)
L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes
villes, et on l'a rel�gu�e dans les bourgs et dans les villages pour
l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.
8 (I)
C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un
style fleuri, une morale enjou�e, des figures r�it�r�es, des traits
brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez.
Un meilleur esprit n�glige ces ornements �trangers, indignes de servir �
l'�vangile: il pr�che simplement, fortement, chr�tiennement.
9 (I)
L'orateur fait de si belles images de certains d�sordres, y fait entrer
des circonstances si d�licates, met tant d'esprit, de tour et de
raffinement dans celui qui p�che, que si je n'ai pas de pente � vouloir
ressembler � ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque ap�tre,
avec un style plus chr�tien, me d�go�te des vices dont l'on m'avait fait
une peinture si agr�able.
10 (IV)
Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses r�gles,
purg� de tous ses d�fauts, conforme aux pr�ceptes de l'�loquence
humaine, et par� de tous les ornements de la rh�torique. Ceux qui
entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule
pens�e; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les �num�rations o�
il se prom�ne, comme dans toutes les �l�vations o� il se jette: ce n'est
une �nigme que pour le peuple.
11 (IV)
Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les
points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs
de conversion, y ont �t� trait�s: quel grand effet n'a-t-il pas d� faire
sur l'esprit et dans l'�me de tous les auditeurs! Les voil� rendus: ils
en sont �mus et touch�s au point de r�soudre dans leur coeur, sur ce
sermon de Th�odore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a
pr�ch�.
12 (I)
La morale douce et rel�ch�e tombe avec celui qui la pr�che; elle n'a
rien qui r�veille et qui pique la curiosit� d'un homme du monde, qui
craint moins qu'on ne pense une doctrine s�v�re, et qui l'aime m�me dans
celui qui fait son devoir en l'annon�ant. Il semble donc qu'il y ait
dans l'�glise comme deux �tats qui doivent la partager: celui de dire la
v�rit� dans toute son �tendue, sans �gards, sans d�guisement; celui de
l'�couter avidement, avec go�t, avec admiration, avec �loges, et de n'en
faire cependant ni pis ni mieux.
13 (IV)
L'on peut faire ce reproche � l'h�ro�que vertu des grands hommes,
qu'elle a corrompu l'�loquence, ou du moins amolli le style de la
plupart des pr�dicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples
pour b�nir le Ciel de si rares pr�sents qui en sont venus, ils ont entr�
en soci�t� avec les auteurs et les po�tes; et devenus comme eux
pan�gyristes, ils ont ench�ri sur les �p�tres d�dicatoires, sur les
stances et sur les prologues; ils ont chang� la parole sainte en un
tissu de louanges, justes � la v�rit�, mais mal plac�es, int�ress�es,
que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point � leur
caract�re. On est heureux si � l'occasion du h�ros qu'ils c�l�brent
jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du myst�re
qu'ils devaient pr�cher. Il s'en est trouv� quelques-uns qui ayant
assujetti le saint �vangile, qui doit �tre commun � tous, � la pr�sence
d'un seul auditeur, se sont vus d�concert�s par des hasards qui le
retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chr�tiens un discours
chr�tien qui n'�tait pas fait pour eux, et ont �t� suppl��s par d'autres
orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon
pr�cipit�.
14 (I)
Th�odule a moins r�ussi que quelques-uns de ses auditeurs ne
l'appr�hendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a
mieux fait � leur gr� que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est
de flatter leur jalousie.
15 (I)
Le m�tier de la parole ressemble en une chose � celui de la guerre: il y
a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.
16 (I)
Si vous �tes d'une certaine qualit�, et que vous ne vous sentiez point
d'autre talent que celui de faire de froids discours, pr�chez, faites de
froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'�tre
enti�rement ignor�. Th�odat a �t� pay� de ses mauvaises phrases et de
son ennuyeuse monotonie.
17 (I)
L'on a eu de grands �v�ch�s par un m�rite de chaire qui pr�sentement ne
vaudrait pas � son homme une simple pr�bende.
18 (I)
Le nom de ce pan�gyriste semble g�mir sous le poids des titres dont il
est accabl�; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont
distribu�es dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caract�res
monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique.
Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essay� du personnage, et
qu'on l'a un peu �cout�, l'on reconna�t qu'il manque au d�nombrement de
ses qualit�s celle de mauvais pr�dicateur.
19 (VII)
L'oisivet� des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir
partout o� elles s'assemblent, donnent du nom � de froids orateurs, et
soutiennent quelque temps ceux qui ont d�clin�.
20 (VI)
Devrait-il suffire d'avoir �t� grand et puissant dans le monde pour �tre
louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la
v�rit�, lou� et c�l�br� � ses fun�railles? N'y a-t-il point d'autre
grandeur que celle qui vient de l'autorit� et de la naissance? Pourquoi
n'est-il pas �tabli de faire publiquement le pan�gyrique d'un homme qui
a excell� pendant sa vie dans la bont�, dans l'�quit�, dans la douceur,
dans la fid�lit�, dans la pi�t�? Ce qu'on appelle une oraison fun�bre
n'est aujourd'hui bien re�ue du plus grand nombre des auditeurs, qu'�
mesure qu'elle s'�loigne davantage du discours chr�tien, ou si vous
l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus pr�s d'un �loge profane.
21 (I)
L'orateur cherche par ses discours un �v�ch�; l'ap�tre fait des
conversions: il m�rite de trouver ce que l'autre cherche.
22 (I)
L'on voit des clercs revenir de quelques provinces o� ils n'ont pas fait
un long s�jour, vains des conversions qu'ils ont trouv�es toutes faites,
comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer d�j� aux Vincents et
aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux
et de si heureuses missions ne seraient pas � leur gr� pay�s d'une
abbaye.
23 (VII)
Tel tout d'un coup, et sans y avoir pens� la veille, prend du papier,
une plume, dit en soi-m�me: �Je vais faire un livre�, sans autre talent
pour �crire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie
inutilement: �Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou
faites une jante de roue; vous aurez votre salaire.� Il n'a point fait
l'apprentissage de tous ces m�tiers. �Copiez donc, transcrivez, soyez au
plus correcteur d'imprimerie, n'�crivez point.� Il veut �crire et faire
imprimer; et parce qu'on n'envoie pas � l'imprimeur un cahier blanc, il
le barbouille de ce qui lui pla�t: il �crirait volontiers que la Seine
coule � Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est
� la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre
l'�tat, et qu'il ne fera point d'autre d�sordre dans le public que de
lui g�ter le go�t et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il
passe � l'examen, il est imprim�, et � la honte du si�cle, comme pour
l'humiliation des bons auteurs, r�imprim�. De m�me un homme dit en son
coeur: �Je pr�cherai�, et il pr�che; le voil� en chaire, sans autre
talent ni vocation que le besoin d'un b�n�fice.
24 (I)
Un clerc mondain ou irr�ligieux, s'il monte en chaire, est d�clamateur.
Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caract�re est
efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit
les �couter est d�j� �mu et comme persuad� par leur pr�sence; le
discours qu'ils vont prononcer fera le reste.
25 (IV)
L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent D�mosth�ne et Cic�ron.
Tous deux, ma�tres dans l'�loquence de la chaire, ont eu le destin des
grands mod�les: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais
copistes.
26 (V)
L'�loquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de
l'orateur, est cach�e, connue de peu de personnes et d'une difficile
ex�cution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut
marcher par des chemins battus, dire ce qui a �t� dit, et ce que l'on
pr�voit que vous allez dire. Les mati�res sont grandes, mais us�es et
triviales; les principes s�rs, mais dont les auditeurs p�n�trent les
conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes;
mais qui peut traiter le sublime? Il y a des myst�res que l'on doit
expliquer, et qui s'expliquent mieux par une le�on de l'�cole que par un
discours oratoire. La morale m�me de la chaire, qui comprend une mati�re
aussi vaste et aussi diversifi�e que le sont les moeurs des hommes, roule
sur les m�mes pivots, retrace les m�mes images, et se prescrit des
bornes bien plus �troites que la satire: apr�s l'invective commune
contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus �
l'orateur qu'� courir � la fin de son discours et � cong�dier
l'assembl�e. Si quelquefois on pleure, si on est �mu, apr�s avoir fait
attention au g�nie et au caract�re de ceux qui font pleurer, peut-�tre
conviendra-t-on que c'est la mati�re qui se pr�che elle-m�me, et notre
int�r�t le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une
v�ritable �loquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous
�branle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le pr�dicateur n'est
point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de
diff�rents �v�nements, par des aventures inou�es; il ne s'exerce point
sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes
conjectures et les pr�somptions, toutes choses n�anmoins qui �l�vent le
g�nie, lui donnent de la force et de l'�tendue, et qui contraignent bien
moins l'�loquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au
contraire tirer son discours d'une source commune, et o� tout le monde
puise; et s'il s'�carte de ces lieux communs, il n'est plus populaire,
il est abstrait ou d�clamateur, il ne pr�che plus l'�vangile. Il n'a
besoin que d'une noble simplicit�, mais il faut l'atteindre, talent
rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de
g�nie, d'imagination, d'�rudition et de m�moire, ne leur sert souvent
qu'� s'en �loigner.
La fonction de l'avocat est p�nible, laborieuse, et suppose, dans celui
qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas
seulement charg�, comme le pr�dicateur, d'un certain nombre d'oraisons
compos�es avec loisir, r�cit�es de m�moire, avec autorit�, sans
contradicteurs, et qui, avec de m�diocres changements, lui font honneur
plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui
peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui
l'interrompent; il doit �tre pr�t sur la r�plique; il parle en un m�me
jour, dans divers tribunaux, de diff�rentes affaires. Sa maison n'est
pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les
plaideurs; elle est ouverte � tous ceux qui viennent l'accabler de leurs
questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie
point, on ne lui pr�pare point des rafra�chissements; il ne se fait
point dans sa chambre un concours de monde de tous les �tats et de tous
les sexes, pour le f�liciter sur l'agr�ment et sur la politesse de son
langage, lui remettre l'esprit sur un endroit o� il a couru risque de
demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaid�
moins vivement qu'� l'ordinaire. Il se d�lasse d'un long discours par de
plus longs �crits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues:
j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'�taient dans le leur les
premiers hommes apostoliques.
Quand on a ainsi distingu� l'�loquence du barreau de la fonction de
l'avocat, et l'�loquence de la chaire du minist�re du pr�dicateur, on
croit voir qu'il est plus ais� de pr�cher que de plaider, et plus
difficile de bien pr�cher que de bien plaider.
27 (VII)
Quel avantage n'a pas un discours prononc� sur un ouvrage qui est �crit!
Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout
l'appareil de l'auditoire. Pour peu de pr�vention qu'ils aient en faveur
de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite � le
comprendre: avant qu'il ait commenc�, ils s'�crient qu'il va bien faire;
ils s'endorment bient�t, et le discours fini, ils se r�veillent pour
dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son
ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du
cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir,
encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour
l'�lever � la pr�lature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit,
dans l'esprit de le trouver m�diocre; on le feuillette, on le discute,
on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui
s'oublient; ce qui est imprim� demeure imprim�. On l'attend quelquefois
plusieurs jours avant l'impression pour le d�crier, et le plaisir le
plus d�licat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est
piqu� d'y trouver � chaque page des traits qui doivent plaire, on va
m�me souvent jusqu'� appr�hender d'en �tre diverti, et on ne quitte ce
livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour
orateur: les phrases, les figures, le don de la m�moire, la robe ou
l'engagement de celui qui pr�che, ne sont pas des choses qu'on ose ou
qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser
bien, et �crire encore mieux ce qu'il a pens�; il en est moins favorable
� celui qui pense et qui �crit aussi bien que lui. En un mot le
sermonneur est plus t�t �v�que que le plus solide �crivain n'est rev�tu
d'un prieur� simple; et dans la distribution des gr�ces, de nouvelles
sont accord�es � celui-l�, pendant que l'auteur grave se tient heureux
d'avoir ses restes.
28 (VIII)
S'il arrive que les m�chants vous ha�ssent et vous pers�cutent, les gens
de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre
en garde contre la vanit� qui pourrait vous venir de d�plaire � des gens
de ce caract�re; de m�me si certains hommes, sujets � se r�crier sur le
m�diocre, d�sapprouvent un ouvrage que vous aurez �crit, ou un discours
que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la
chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut gu�re �tre expos� � une
tentation d'orgueil plus d�licate et plus prochaine.
29 (IV)
Il me semble qu'un pr�dicateur devrait faire choix dans chaque discours
d'une v�rit� unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier �
fond et l'�puiser; abandonner toutes ces divisions si recherch�es, si
retourn�es, si remani�es et si diff�renci�es; ne point supposer ce qui
est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et
ses devoirs; et ne pas appr�hender de faire, ou � ces bonnes t�tes ou �
ces esprits si raffin�s, des cat�chismes; ce temps si long que l'on use
� composer un long ouvrage, l'employer � se rendre si ma�tre de sa
mati�re, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et
coulent de source; se livrer, apr�s une certaine pr�paration, � son
g�nie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait
enfin s'�pargner ces prodigieux efforts de m�moire qui ressemblent mieux
� une gageure qu'� une affaire s�rieuse, qui corrompent le geste et
d�figurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la
persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses
auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer
court.
30 (IV)
Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-m�me
dans le minist�re de la parole sainte ne se d�courage point par les
r�gles aust�res qu'on lui prescrit, comme si elles lui �taient les
moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignit�s o� il
aspire: quel plus beau talent que celui de pr�cher apostoliquement? et
quel autre m�rite mieux un �v�ch�? F�nelon en �tait-il indigne?
aurait-il pu �chapper au choix du Prince que par un autre choix?
Des esprits forts
1 (I)
Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle
plus grande faiblesse que d'�tre incertains quel est le principe de son
�tre, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit
�tre la fin? Quel d�couragement plus grand que de douter si son �me
n'est point mati�re comme la pierre et le reptile, et si elle n'est
point corruptible comme ces viles cr�atures? N'y a-t-il pas plus de
force et de grandeur � recevoir dans notre esprit l'id�e d'un �tre
sup�rieur � tous les �tres, qui les a tous faits, et � qui tous se
doivent rapporter; d'un �tre souverainement parfait, qui est pur, qui
n'a point commenc� et qui ne peut finir, dont notre �me est l'image, et
si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle?
2 (VI)
Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en re�oit
de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-�-dire que le premier est
persuad� et fid�le, et que le second est ent�t� et corrompu. Ainsi
l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en
admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de
religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit
faible.
3 (V)
J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le
coeur sont attach�s � une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui
est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au del�: gens aussi
limit�s que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que
l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes.
Je ne m'�tonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome
chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la v�rit�,
si avec des vues si courtes ils ne percent point � travers le ciel et
les astres, jusques � Dieu m�me; si, ne s'apercevant point ou de
l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignit� de l'�me, ils
ressentent encore moins combien elle est difficile � assouvir, combien
la terre enti�re est au-dessous d'elle, de quelle n�cessit� lui devient
un �tre souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin
indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en
est une caution s�re. Je comprends au contraire fort ais�ment qu'il est
naturel � de tels esprits de tomber dans l'incr�dulit� ou
l'indiff�rence, et de faire servir Dieu et la religion � la politique,
c'est-�-dire � l'ordre et � la d�coration de ce monde, la seule chose
selon eux qui m�rite qu'on y pense.
4 (V)
Quelques-uns ach�vent de se corrompre par de longs voyages, et perdent
le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour � autre un
nouveau culte, diverses moeurs, diverses c�r�monies; ils ressemblent �
ceux qui entrent dans les magasins, ind�termin�s sur le choix des
�toffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur
montre les rend plus indiff�rents; elles ont chacune leur agr�ment et
leur biens�ance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette.
5 (V)
Il y a des hommes qui attendent � �tre d�vots et religieux que tout le
monde se d�clare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire,
ils sauront s'en d�gager. La singularit� leur pla�t dans une mati�re si
s�rieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que
dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait m�me s'ils n'ont pas
d�j� mis une sorte de bravoure et d'intr�pidit� � courir tout le risque
de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition,
avec une certaine �tendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe �
croire comme les savants et le peuple.
6 (I)
L'on doute de Dieu dans une pleine sant�, comme l'on doute que ce soit
p�cher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on
devient malade, et que l'hydropisie est form�e, l'on quitte sa
concubine, et l'on croit en Dieu.
7 (I)
Il faudrait s'�prouver et s'examiner tr�s s�rieusement, avant que de se
d�clarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes,
de finir comme l'on a v�cu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller
si loin, se r�soudre de vivre comme l'on veut mourir.
8
(I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si
elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une
extr�me mis�re que de donner � ses d�pens � ceux que l'on laisse le
plaisir d'un bon mot.
(VI) Dans quelque pr�vention o� l'on puisse �tre sur ce qui doit suivre
la mort, c'est une chose bien s�rieuse que de mourir: ce n'est point
alors le badinage qui sied bien, mais la constance.
9 (I)
Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agr�able
litt�rature, esclaves des grands, dont ils ont �pous� le libertinage et
port� le joug toute leur vie, contre leurs propres lumi�res et contre
leur conscience. Ces hommes n'ont jamais v�cu que pour d'autres hommes,
et ils semblent les avoir regard�s comme leur derni�re fin. Ils ont eu
honte de se sauver � leurs yeux, de para�tre tels qu'ils �taient
peut-�tre dans le coeur, et ils se sont perdus par d�f�rence ou par
faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des
puissants assez puissants, pour m�riter de nous que nous croyions et que
nous vivions � leur gr�, selon leur go�t et leurs caprices, et que nous
poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la mani�re qui
est la plus s�re pour nous, mais de celle qui leur pla�t davantage?
10 (I)
J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes
r�gles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons
claires, et de ces arguments qui emportent conviction.
11 (I)
Je voudrais voir un homme sobre, mod�r�, chaste, �quitable, prononcer
qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans int�r�t; mais cet
homme ne se trouve point.
12 (I)
J'aurais une extr�me curiosit� de voir celui qui serait persuad� que
Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le
convaincre.
13 (I)
L'impossibilit� o� je suis de prouver que Dieu n'est pas me d�couvre son
existence.
14 (IV)
Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre
cause: ce qui r�pugne, s'il n'est lui-m�me la justice et la v�rit�,
c'est-�-dire s'il n'est Dieu.
15 (I)
Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point;
cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus
que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai re�u les
principes trop ais�ment dans mon enfance, et je les ai conserv�s depuis
trop naturellement dans un �ge plus avanc�, pour les soup�onner de
fausset�.--Mais il y a des esprits qui se d�font de ces principes.--
C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait
ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.
16 (I)
L'ath�isme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soup�onn�s, sont
trop paresseux pour d�cider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur
indolence va jusqu'� les rendre froids et indiff�rents sur cet article
si capital, comme sur la nature de leur �me, et sur les cons�quences
d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils
n'y pensent point.
17 (VIII)
Nous n'avons pas trop de toute notre sant�, de toutes nos forces et de
tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit int�r�t: il
semble au contraire que la biens�ance et la coutume exigent de nous que
nous ne pensions � Dieu que dans un �tat o� il ne reste en nous
qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus.
18 (VII)
Un grand croit s'�vanouir, et il meurt; un autre grand p�rit
insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-m�me avant
qu'il soit �teint: formidables le�ons, mais inutiles! Des circonstances
si marqu�es et si sensiblement oppos�es ne se rel�vent point et ne
touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'� une
fleur qui se fane ou � une feuille qui tombe; ils envient les places qui
demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par
qui.
19 (I)
Les hommes sont-ils assez bons, assez fid�les, assez �quitables, pour
m�riter toute notre confiance, et ne nous pas faire d�sirer du moins que
Dieu exist�t, � qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir
recours quand nous en sommes pers�cut�s ou trahis?
20 (IV)
Si c'est le grand et le sublime de la religion qui �blouit ou qui
confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de
faibles g�nies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y
a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont � la v�rit� des esprits
forts, et plus forts que tant de grands hommes si �clair�s, si �lev�s,
et n�anmoins si fid�les, que les L�ons, les Basiles, les J�romes, les
Augustins.
21 (IV)
�Un P�re de l'�glise, un docteur de l'�glise, quels noms! quelle
tristesse dans leurs �crits! quelle s�cheresse, quelle froide d�votion,
et peut-�tre quelle scolastique!� disent ceux qui ne les ont jamais lus.
Mais plut�t quel �tonnement pour tous ceux qui se sont fait une id�e des
P�res si �loign�e de la v�rit�, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus
de tour et de d�licatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de
richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus
vifs et des gr�ces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la
plupart des livres de ce temps qui sont lus avec go�t, qui donnent du
nom et de la vanit� � leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion,
et de la voir crue, soutenue, expliqu�e par de si beaux g�nies, et par
de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient � conna�tre que pour
l'�tendue de connaissance, pour la profondeur et la p�n�tration, pour
les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur
d�veloppement, pour la justesse des conclusions, pour la dignit� du
discours, pour la beaut� de la morale et des sentiments, il n'y a rien
par exemple que l'on puisse comparer � S. Augustin, que Platon et que
Cic�ron.
22 (VII)
L'homme est n� menteur: la v�rit� est simple et ing�nue, et il veut du
sp�cieux et de l'ornement. Elle n'est pas � lui, elle vient du ciel
toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme
n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple:
il controuve, il augmente, il charge par grossi�ret� et par sottise;
demandez m�me au plus honn�te homme s'il est toujours vrai dans ses
discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des d�guisements o�
engagent n�cessairement la vanit� et la l�g�ret�, si pour faire un
meilleur conte, il ne lui �chappe pas souvent d'ajouter � un fait qu'il
r�cite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et
presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent
fa�ons diff�rentes; celui-ci, s'il est �cout�, la dira encore d'une
mani�re qui n'a pas �t� dite. Quelle cr�ance donc pourrais-je donner �
des faits qui sont anciens et �loign�s de nous par plusieurs si�cles?
quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient
l'histoire? C�sar a-t-il �t� massacr� au milieu du s�nat? y a-t-il eu un
C�sar? �Quelle cons�quence! me dites-vous; quels doutes! quelle
demande!� Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune r�ponse; et je
crois m�me que vous avez raison. Je suppose n�anmoins que le livre qui
fait mention de C�sar ne soit pas un livre profane, �crit de la main des
hommes, qui sont menteurs, trouv� par hasard dans les biblioth�ques
parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou
apocryphes; qu'au contraire il soit inspir�, saint, divin; qu'il porte
en soi ces caract�res; qu'il se trouve depuis pr�s de deux mille ans
dans une soci�t� nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant
tout ce temps la moindre alt�ration, et qui s'est fait une religion de
le conserver dans toute son int�grit�; qu'il y ait m�me un engagement
religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits
contenus dans ce volume o� il est parl� de C�sar et de sa dictature:
avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un C�sar.
23 (IV)
Toute musique n'est pas propre � louer Dieu et � �tre entendue dans le
sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa
puissance, des principes de ses op�rations et de ses myst�res: plus
cette philosophie est subtile et id�ale, plus elle est vaine et inutile
pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit
pour �tre connues jusques � un certain point, et qui au del� sont
inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si
j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les
anciens philosophes, que les Ap�tres, que les premiers docteurs, mais ce
n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profond�ment,
sans trouver les sources de la v�rit�. D�s qu'on a abandonn� les termes
de bont�, de mis�ricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent
de Dieu de si hautes et de si aimables id�es, quelque grand effort
d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions
s�ches, st�riles, vides de sens; admettre les pens�es creuses, �cart�es
des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ing�nieuses;
et � mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle
m�taphysique, perdre un peu de sa religion.
24 (IV)
Jusques o� les hommes ne se portent-ils point par l'int�r�t de la
religion, dont ils sont si peu persuad�s, et qu'ils pratiquent si mal!
25 (IV)
Cette m�me religion que les hommes d�fendent avec chaleur et avec z�le
contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'alt�rent eux-m�mes
dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils
en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur
convient, et ils demeurent fermes et in�branlables dans cette forme
qu'ils lui ont donn�e. Ainsi, � parler populairement, on peut dire d'une
seule nation qu'elle vit sous un m�me culte, et qu'elle n'a qu'une seule
religion; mais, � parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs,
et que chacun presque y a la sienne.
26 (VIII)
Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans
divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-l� gaiement,
ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des
artifices, par la cabale. Cent fois plus �pris de la fortune que les
premiers, ils en sont jaloux jusqu'� l'exc�s; ils veulent la gouverner,
la poss�der seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre;
dignit�s, charges, postes, b�n�fices, pensions, honneurs, tout leur
convient et ne convient qu'� eux; le reste des hommes en est indigne;
ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les
esp�rer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils
dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils
dansent toujours; ils ne rendent la main � personne de l'assembl�e,
quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on s�che de
les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus
sages prennent leur parti et s'en vont.
27 (VIII)
Il y a deux esp�ces de libertins: les libertins, ceux du moins qui
croient l'�tre, et les hypocrites ou faux d�vots, c'est-�-dire ceux qui
ne veulent pas �tre crus libertins: les derniers dans ce genre-l� sont
les meilleurs.
Le faux d�vot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de
lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu.
28 (IV)
Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinit�, que
penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le
Prince?
29 (I)
Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a
�t� d'exciter le Roi Tr�s-Chr�tien � renoncer au christianisme, �
permettre l'entr�e de son royaume aux Talapoins, qui eussent p�n�tr�
dans nos maisons pour persuader leur religion � nos femmes, � nos
enfants et � nous-m�mes par leurs livres et par leurs entretiens, qui
eussent �lev� des pagodes au milieu des villes, o� ils eussent plac� des
figures de m�tal pour �tre ador�es, avec quelles ris�es et quel �trange
m�pris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons
cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des
royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-�-dire pour faire tr�s
s�rieusement � tous ces peuples des propositions qui doivent leur
para�tre tr�s folles et tr�s ridicules. Ils supportent n�anmoins nos
religieux et nos pr�tres; ils les �coutent quelquefois, leur laissent
b�tir leurs �glises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en
nous? ne serait-ce point la force de la v�rit�?
30 (V)
Il ne convient pas � toute sorte de personnes de lever l'�tendard
d'aum�nier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assembl�s � sa
porte, qui y re�oivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des
mis�res plus secr�tes qu'il peut entreprendre de soulager, ou
imm�diatement et par ses secours, ou du moins par sa m�diation! De m�me
il n'est pas donn� � tous de monter en chaire et d'y distribuer, en
missionnaire ou en cat�chiste, la parole sainte; mais qui n'a pas
quelquefois sous sa main un libertin � r�duire, et � ramener par de
douces et insinuantes conversations � la docilit�? Quand on ne serait
pendant sa vie que l'ap�tre d'un seul homme, ce ne serait pas �tre en
vain sur la terre, ni lui �tre un fardeau inutile.
31 (I)
Il y a deux mondes: l'un o� l'on s�journe peu, et dont l'on doit sortir
pour n'y plus rentrer; l'autre o� l'on doit bient�t entrer pour n'en
jamais sortir. La faveur, l'autorit�, les amis, la haute r�putation, les
grands biens servent pour le premier monde; le m�pris de toutes ces
choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.
32 (I)
Qui a v�cu un seul jour a v�cu un si�cle: m�me soleil, m�me terre, m�me
monde, m�mes sensations; rien ne ressemble mieux � aujourd'hui que
demain. Il y aurait quelque curiosit� � mourir, c'est-�-dire � n'�tre
plus un corps, mais � �tre seulement esprit: l'homme cependant,
impatient de la nouveaut�, n'est point curieux sur ce seul article; n�
inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il
consentirait peut-�tre � vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le
frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le
cadavre le d�go�tent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout
le s�rieux de la religion pour le r�duire.
33 (I)
Si Dieu avait donn� le choix ou de mourir ou de toujours vivre, apr�s
avoir m�dit� profond�ment ce que c'est que de ne voir nulle fin � la
pauvret�, � la d�pendance, � l'ennui, � la maladie, ou de n'essayer des
richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la sant�, que pour les
voir changer inviolablement et par la r�volution des temps en leurs
contraires et �tre ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait
gu�re � quoi se r�soudre. La nature nous fixe et nous �te l'embarras de
choisir; et la mort qu'elle nous rend n�cessaire est encore adoucie par
la religion.
34 (V)
Si ma religion �tait fausse, je l'avoue, voil� le pi�ge le mieux dress�
qu'il soit possible d'imaginer: il �tait in�vitable de ne pas donner
tout au travers, et de n'y �tre pas pris. Quelle majest�, quel �clat des
myst�res! quelle suite et quel encha�nement de toute la doctrine! quelle
raison �minente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle
force invincible et accablante des t�moignages rendus successivement et
pendant trois si�cles entiers par des millions de personnes les plus
sages, les plus mod�r�es qui fussent alors sur la terre, et que le
sentiment d'une m�me v�rit� soutient dans l'exil, dans les fers, contre
la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez,
remontez jusques au commencement du monde, jusques � la veille de sa
naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu m�me
pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me s�duire? Par o� �chapper? o�
aller, o� me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais
quelque chose qui en approche? S'il faut p�rir, c'est par l� que je veux
p�rir: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une
tromperie si sp�cieuse et si enti�re. Mais je l'ai approfondi, je ne
puis �tre ath�e; je suis donc ramen� et entra�n� dans ma religion; c'en
est fait.
35 (I)
La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine
fiction, voil�, si l'on veut, soixante ann�es perdues pour l'homme de
bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre
risque. Mais si elle est fond�e sur la v�rit� m�me, c'est alors un
�pouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'id�e seule des maux qu'il
se pr�pare me trouble l'imagination; la pens�e est trop faible pour les
concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en
supposant m�me dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en
effet sur la v�rit� de la religion, il n'y a point pour l'homme un
meilleur parti que la vertu.
36 (I)
Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu m�ritent qu'on s'efforce de le
leur prouver, et qu'on les traite plus s�rieusement que l'on n'a fait
dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caract�re, les rend
incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux
suivis. Je consens n�anmoins qu'ils lisent celui que je vais faire,
pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait
dire sur une v�rit� si �clatante.
Il y a quarante ans que je n'�tais point, et qu'il n'�tait pas en moi de
pouvoir jamais �tre, comme il ne d�pend pas de moi, qui suis une fois,
de n'�tre plus; j'ai donc commenc�, et je continue d'�tre par quelque
chose qui est hors de moi, qui durera apr�s moi, qui est meilleur et
plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise
ce que c'est.
Peut-�tre que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une
nature universelle, qui a toujours �t� telle que nous la voyons, en
remontant jusques � l'infinit� des temps. Mais cette nature, ou elle est
seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est mati�re, et ne peut par
cons�quent avoir cr�� mon esprit; ou elle est un compos� de mati�re et
d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.
Peut-�tre aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de
mati�re qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi
mati�re, qui a toujours �t�, et qui sera toujours telle que nous la
voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce
que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse �tre, est une
chose qui pense, et que s'il est mati�re, il est n�cessairement une
mati�re qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en
moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce
quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son �tre et sa
conservation � une nature universelle qui a toujours �t� et qui sera
toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut
indispensablement que ce soit � une nature universelle ou qui pense, ou
qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette
nature ainsi faite est mati�re, l'on doit encore conclure que c'est une
mati�re universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite
que ce qui pense.
Je continue et je dis: Cette mati�re telle qu'elle vient d'�tre
suppos�e, si elle n'est pas un �tre chim�rique, mais r�el, n'est pas
aussi imperceptible � tous les sens; et si elle ne se d�couvre pas par
elle-m�me, on la conna�t du moins dans le divers arrangement de ses
parties qui constitue les corps, et qui en fait la diff�rence: elle est
donc elle-m�me tous ces diff�rents corps; et comme elle est une mati�re
qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il
s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et
par suite n�cessaire, selon tous ces corps, c'est-�-dire qu'elle pense
dans les pierres, dans les m�taux, dans les mers, dans la terre, dans
moi-m�me, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties
qui la composent. C'est donc � l'assemblage de ces parties si
terrestres, si grossi�res, si corporelles, qui toutes ensemble sont la
mati�re universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose
qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est
absurde.
Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse
�tre, ne peut pas �tre tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de
l� qu'elle n'est point mati�re, ni perceptible par aucun des sens; si
cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je
conclus encore qu'elle est esprit, ou un �tre meilleur et plus accompli
que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus � ce qui pense en
moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle �
laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa premi�re cause et son
unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et
qu'il le trouve encore moins dans la mati�re, ainsi qu'il a �t�
d�montr�, alors je ne dispute point des noms; mais cette source
originaire de tout esprit, qui est esprit elle-m�me, et qui est plus
excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.
En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le
dois point � moi-m�me, parce qu'il n'a pas plus d�pendu de moi de me le
donner une premi�re fois, qu'il d�pend encore de moi de me le conserver
un seul instant. Je ne le dois point � un �tre qui soit au-dessus de
moi, et qui soit mati�re, puisqu'il est impossible que la mati�re soit
au-dessus de ce qui pense: je le dois donc � un �tre qui est au-dessus
de moi et qui n'est point mati�re; et c'est Dieu.
37 (I)
De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi g�n�ralement
tout ce qui est mati�re, il suit n�cessairement qu'un �tre particulier
qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre mati�re; car bien
qu'un �tre universel qui pense renferme dans son id�e infiniment plus de
grandeur, de puissance, d'ind�pendance et de capacit�, qu'un �tre
particulier qui pense, il ne renferme pas n�anmoins une plus grande
exclusion de mati�re, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de
ces deux �tres est aussi grande qu'elle peut �tre et comme infinie, et
qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit mati�re, qu'il
est inconcevable que Dieu soit mati�re: ainsi, comme Dieu est esprit,
mon �me aussi est esprit.
38 (I)
Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il
affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me
dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais
l'effet naturel et n�cessaire de la disposition de sa machine pr�par�e
par le divers arrangement des parties de la mati�re, je puis au moins
acquiescer � cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je
pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des
parties de la mati�re, c'est-�-dire d'une �tendue selon toutes ses
dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans
tous ces sens, avec ce qui pense?
39 (I)
Si tout est mati�re, et si la pens�e en moi, comme dans tous les autres
hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la mati�re,
qui a mis dans le monde toute autre id�e que celle des choses
mat�rielles? La mati�re a-t-elle dans son fond une id�e aussi pure,
aussi simple, aussi immat�rielle qu'est celle de l'esprit? Comment
peut-elle �tre le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre
�tre? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-�-dire ce qui
est � l'homme m�me une conviction qu'il n'est point mati�re?
40 (I)
Il y a des �tres qui durent peu, parce qu'ils sont compos�s de choses
tr�s diff�rentes et qui se nuisent r�ciproquement. Il y en a d'autres
qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils p�rissent
parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils
peuvent �tre divis�s. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que
c'est un �tre pur, exempt de tout m�lange et de toute composition; et il
n'y a pas de raison qu'il doive p�rir, car qui peut corrompre ou s�parer
un �tre simple et qui n'a point de parties?
41 (I)
L'�me voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par
l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre,
quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse
d'�tre, parce que l'�me n'est point pr�cis�ment ce qui voit la couleur,
ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment
peut-elle cesser d'�tre telle? Ce n'est point par le d�faut d'organe,
puisqu'il est prouv� qu'elle n'est point mati�re; ni par le d�faut
d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'�ternelles v�rit�s: elle est
donc incorruptible.
42 (I)
Je ne con�ois point qu'une �me que Dieu a voulu remplir de l'id�e de son
�tre infini, et souverainement parfait, doive �tre an�antie.
43 (VII)
Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orn� que les
autres terres qui lui sont contigu�s: ici ce sont des compartiments
m�l�s d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; l� des all�es en palissade
qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un c�t�
c'est un bois �pais qui d�fend de tous les soleils, et d'un autre un
beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait
obscur�ment entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui
est rev�tu; ailleurs de longues et fra�ches avenues se perdent dans la
campagne, et annoncent la maison, qui est entour�e d'eau. Vous
r�crierez-vous: �Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont
rencontr�es ensemble inopin�ment!� Non sans doute; vous direz au
contraire: �Cela est bien imagin� et bien ordonn�; il r�gne ici un bon
go�t et beaucoup d'intelligence.� Je parlerai comme vous, et j'ajouterai
que ce doit �tre la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre
va tracer et prendre des alignements d�s le jour m�me qu'ils sont en
place. Qu'est-ce pourtant que cette pi�ce de terre ainsi dispos�e, et o�
tout l'art d'un ouvrier habile a �t� employ� pour l'embellir, si m�me
toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous �coutez
ce que je vais dire?
Vous �tes plac�, � Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que
vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place;
cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne
laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois?
La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique
sa lumi�re ne soit que la r�flexion de celle du soleil; elle para�t
grande comme le soleil, plus grande que les autres plan�tes, et
qu'aucune des �toiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors.
Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize
fois plus petite que celle de la terre, sa solidit� quarante-huit fois,
et son diam�tre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de
celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui
lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est gu�re plus �loign�e
de nous que de trente fois le diam�tre de la terre, ou que sa distance
n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas m�me de chemin �
faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces
du ciel; car il est certain qu'elle n'ach�ve par jour que cinq cent
quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq
cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute.
Il faut n�anmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille
six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues
par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus l�g�rement que le son,
que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une
heure deux cent soixante et dix-sept lieues.
Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour
l'�loignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune.
Souvenez-vous seulement du diam�tre de la terre, il est de trois mille
lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois
cent mille lieues. Si c'est l� sa largeur en tout sens, quelle peut �tre
toute sa superficie! quelle sa solidit�! Comprenez-vous bien cette
�tendue, et qu'un million de terres comme la n�tre ne seraient toutes
ensemble pas plus grosses que le soleil? �Quel est donc, direz-vous, son
�loignement, si l'on en juge par son apparence?� Vous avez raison, il
est prodigieux; il est d�montr� qu'il ne peut pas y avoir de la terre au
soleil moins de dix mille diam�tres de la terre, autrement moins de
trente millions de lieues: peut-�tre y a-t-il quatre fois, six fois, dix
fois plus loin; on n'a aucune m�thode pour d�terminer cette distance.
Pour aider seulement votre imagination � se la repr�senter, supposons
une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la
plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle m�me que n'ont
pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve
toujours cette m�me vitesse, sans en acqu�rir et sans en perdre; qu'elle
parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-�-dire la
moiti� de l'�l�vation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises
en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus
grande facilit�; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux
minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et
en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions �
traverser avant que d'arriver � terre; il lui faudra donc quarante-un
mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze
ann�es, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, �coutez-moi:
la distance de la terre � Saturne est au moins d�cuple de celle de la
terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut �tre moindre que de
trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus
d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.
Par cette �l�vation de Saturne, �levez vous-m�me, si vous le pouvez,
votre imagination � concevoir quelle doit �tre l'immensit� du chemin
qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos t�tes: le cercle que Saturne
d�crit a plus de six cents millions de lieues de diam�tre, et par
cons�quent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonf�rence;
un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait � courir que
vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.
Je n'ai pas tout dit, � Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou,
comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous
admettez seul pour la cause premi�re de toutes choses. Il est encore un
ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard,
laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous
que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au
soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre �
Saturne, sont si peu de chose, compar�es � l'�loignement qu'il y a de la
terre aux �toiles, que ce n'est pas m�me s'�noncer assez juste que de se
servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle
proportion, � la v�rit�, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse
�tre, avec ce qui ne se mesure pas? On ne conna�t point la hauteur d'une
�toile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni
angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme
observait � Paris une �toile fixe, et qu'un autre la regard�t du Japon,
les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'� cet
astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et m�me
ligne, tant la terre enti�re n'est pas espace par rapport � cet
�loignement. Mais les �toiles ont cela de commun avec Saturne et avec le
soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un
sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en m�me temps une
�toile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient
point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme
�tait situ� dans une �toile, notre soleil, notre terre, et les trente
millions de lieues qui les s�parent, lui para�traient un m�me point:
cela est d�montr�.
On ne sait pas aussi la distance d'une �toile d'avec une autre �toile,
quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pl�iades se touchent
presque, � en juger par nos yeux: une �toile para�t assise sur l'une de
celles qui forment la queue de la grande Ourse; � peine la vue peut-elle
atteindre � discerner la partie du ciel qui les s�pare, c'est comme une
�toile qui para�t double. Si cependant tout l'art des astronomes est
inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'�loignement
de deux �toiles qui en effet paraissent �loign�es l'une de l'autre, et �
plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensit� de la
ligne qui passe d'une polaire � l'autre? et que sera-ce que le cercle
dont cette ligne est le diam�tre? Mais n'est-ce pas quelque chose de
plus que de sonder les ab�mes, que de vouloir imaginer la solidit� du
globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris
que ces m�mes �toiles, si d�mesur�es dans leur grandeur, ne nous
paraissent n�anmoins que comme des �tincelles? N'admirerons-nous pas
plut�t que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une
certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est
pas aussi imaginable combien il nous en �chappe. On fixe le nombre des
�toiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles
qu'on n'aper�oit point, celle par exemple qui composent la voie de lait,
cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du
nord au midi, et qui par leur extraordinaire �l�vation, ne pouvant
percer jusqu'� nos yeux pour �tre vues chacune en particulier, ne font
au plus que blanchir cette route des cieux o� elles sont plac�es?
Me voil� donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient �
rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini
de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond
l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent,
roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis
plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux.
Voulez-vous un autre syst�me, et qui ne diminue rien du merveilleux? La
terre elle-m�me est emport�e avec une rapidit� inconcevable autour du
soleil, le centre de l'univers. Je me les repr�sente tous ces globes,
ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point
l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se d�rangent point: si le
plus petit d'eux tous venait � se d�mentir et � rencontrer la terre, que
deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent
dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est
marqu�e, et si paisiblement � notre �gard que personne n'a l'oreille
assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas
s'ils sont au monde. � �conomie merveilleuse du hasard! l'intelligence
m�me pourrait-elle mieux r�ussir? Une seule chose, Lucile, me fait de la
peine: ces grands corps sont si pr�cis et si constants dans leur marche,
dans leurs r�volutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal
rel�gu� en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, apr�s
les avoir observ�s, s'est fait une m�thode infaillible de pr�dire � quel
point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en
deux, en quatre, en vingt mille ans. Voil� mon scrupule, Lucile; si
c'est par hasard qu'ils observent des r�gles si invariables, qu'est-ce
que l'ordre? qu'est-ce que la r�gle?
Je vous demanderai m�me ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il
esprit? est-ce un �tre distingu� des autres �tres, qui ait son existence
particuli�re, qui soit quelque part? ou plut�t n'est-ce pas un mode, ou
une fa�on d'�tre? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: �c'est
un hasard�; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent
fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus
droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais
r�fl�chi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et
qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce m�me hasard qu'en
g�n�ral la boule est en mouvement? ne soup�onnerai-je pas plus
volontiers qu'elle se meut ou de soi-m�me, ou par l'impulsion du bras
qui l'a jet�e? Et parce que les roues d'une pendule sont d�termin�es
l'une par l'autre � un mouvement circulaire d'une telle ou telle
vitesse, examin�-je moins curieusement quelle peut �tre la cause de tous
ces mouvements, s'ils se font d'eux-m�mes ou par la force mouvante d'un
poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se
donner le mouvement d'eux-m�mes, ou ne l'ont point par leur nature,
s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence
qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est �trang�re.
Et les corps c�lestes, s'ils venaient � perdre leur mouvement,
changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me
l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point
d'eux-m�mes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, � Lucile,
s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que
vous trouviez, je l'appelle Dieu.
Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne
demanderait plus, � la v�rit�, qui les met en mouvement, mais on serait
toujours re�u � demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer
qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps
serait suppos� un amas fortuit d'atomes qui se sont li�s et encha�n�s
ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais
un de ces atomes et je dirais: Qui a cr�� cet atome? Est-il mati�re?
est-il intelligence? A-t-il eu quelque id�e de soi-m�me, avant que de se
faire soi-m�me? Il �tait donc un moment avant que d'�tre; il �tait et il
n'�tait pas tout � la fois; et s'il est auteur de son �tre et de sa
mani�re d'�tre, pourquoi s'est-il fait corps plut�t qu'esprit? Bien
plus, cet atome n'a-t-il point commenc�? est-il �ternel? est-il infini?
Ferez-vous un Dieu de cet atome?
44 (VII)
Le ciron a des yeux, il se d�tourne � la rencontre des objets qui lui
pourraient nuire; quand on le met sur de l'�b�ne pour le mieux
remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un c�t�, on lui pr�sente
le moindre f�tu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son
cristallin, sa r�tine et son nerf optique?
L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a
alt�r�e, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le
microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une
rapidit� incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun
de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et n�anmoins c'est
un corps qui vit, qui se nourrit, qui cro�t, qui doit avoir des muscles,
des vaisseaux �quivalents aux veines, aux nerfs, aux art�res, et un
cerveau pour distribuer les esprits animaux.
Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable para�t dans
le microscope comme un amas de plusieurs plantes tr�s distinctes, dont
les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que
des boutons � demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fan�es: de
quelle �trange petitesse doivent �tre les racines et les filtres qui
s�parent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient �
consid�rer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les ch�nes et
les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se
multiplient par voie de g�n�ration, comme les �l�phants et les baleines,
o� cela ne m�ne-t-il point? Qui a su travailler � des ouvrages si
d�licats, si fins, qui �chappent � la vue des hommes, et qui tiennent de
l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extr�mit�? Ne serait-ce
point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses �normes,
�pouvantables par leur grandeur, par leur �l�vation, par la rapidit� et
l'�tendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir?
45 (VII)
Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de
leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre
sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter � la
certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout
enti�re, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas
entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignit�, avec le moindre
des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve
entre eux et lui est celle de la mati�re incapable de sentiment, qui est
seulement une �tendue selon trois dimensions, � ce qui est esprit,
raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer �
moins pour sa conservation, je r�ponds que Dieu ne pouvait moins faire
pour �taler son pouvoir, sa bont� et sa magnificence, puisque, quelque
chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment
davantage.
Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est litt�ralement la
moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du
fond de la religion. Ce n'est donc ni vanit� ni pr�somption � l'homme de
se rendre sur ses avantages � la force de la v�rit�; ce serait en lui
stupidit� et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par
l'encha�nement des preuves dont la religion se sert pour lui faire
conna�tre ses privil�ges, ses ressources, ses esp�rances, pour lui
apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.--Mais la lune est
habit�e; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.--Que
parlez-vous, Lucile, de la lune, et � quel propos? En supposant Dieu,
quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-�tre si nous
sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien trait�s; s'il n'y a
point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres cr�atures que Dieu
ait aussi favoris�es? Vaine curiosit�! frivole demande! La terre,
Lucile, est habit�e; nous l'habitons, et nous savons que nous
l'habitons; nous avons nos preuves, notre �vidence, nos convictions sur
tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-m�mes: que ceux qui
peuplent les globes c�lestes, quels qu'ils puissent �tre, s'inqui�tent
pour eux-m�mes; ils ont leur soins, et nous les n�tres. Vous avez,
Lucile, observ� la lune; vous avez reconnu ses taches, ses ab�mes, ses
in�galit�s, sa hauteur, son �tendue, son cours, ses �clipses: tous les
astronomes n'ont pas �t� plus loin. Imaginez de nouveaux instruments,
observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peupl�e, et
de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes?
Laissez-moi voir apr�s vous; et si nous sommes convaincus l'un et
l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont
chr�tiens, et si Dieu a partag� ses faveurs entre eux et nous.
46 (VIII)
Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne
soit marqu� au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois
d'irr�gulier et d'imparfait suppose r�gle et perfection. Homme vain et
pr�somptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous
m�prisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est
possible. Quel excellent ma�tre que celui qui fait des ouvrages, je ne
dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous
demande pas de vous mettre � votre atelier pour faire un homme d'esprit,
un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus
de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je
suis content.
Rois, Monarques, Potentats, sacr�es Majest�s! vous ai-je nomm�s par tous
vos superbes noms? Grands de la terre, tr�s hauts, tr�s puissants, et
peut-�tre bient�t tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous
avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de
moins, d'un peu de ros�e: faites de la ros�e, envoyez sur la terre une
goutte d'eau.
L'ordre, la d�coration, les effets de la nature sont populaires; les
causes, les principes ne le sont point. Demandez � une femme comment un
bel oeil n'a qu'� s'ouvrir pour voir, demandez-le � un homme docte.
47 (VII)
Plusieurs millions d'ann�es, plusieurs centaines de millions d'ann�es,
en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, compar�s � la dur�e de
Dieu, qui est �ternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un
point, qu'un l�ger atome, compar�s � son immensit�. S'il est ainsi,
comme je l'avance, car quelle proportion du fini � l'infini? je demande:
Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de
poussi�re qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de
cette terre que l'homme poss�de et qu'il habite?--Les m�chants
prosp�rent pendant qu'ils vivent.--Quelques m�chants, je l'avoue.--La
vertu est opprim�e, et le crime impuni sur la terre.--Quelquefois, j'en
conviens.--C'est une injustice.--Point du tout: il faudrait, pour
tirer cette conclusion, avoir prouv� qu'absolument les m�chants sont
heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il
faudrait du moins que ce peu de temps o� les bons souffrent et o� les
m�chants prosp�rent e�t une dur�e, et que ce que nous appelons
prosp�rit� et fortune ne f�t pas une apparence fausse et une ombre vaine
qui s'�vanouit; que cette terre, cet atome, o� il para�t que la vertu et
le crime rencontrent si rarement ce qui leur est d�, f�t le seul endroit
de la sc�ne o� se doivent passer la punition et les r�compenses.
De ce que je pense, je n'inf�re pas plus clairement que je suis esprit,
que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me pla�t,
que je suis libre: or libert�, c'est choix, autrement une d�termination
volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et
ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il
est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un myst�re.
Supposons pourtant avec l'ath�e que c'est injustice: toute injustice est
une n�gation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose
justice. Toute justice est une conformit� � une souveraine raison: je
demande en effet, quand il n'a pas �t� raisonnable que le crime soit
puni, � moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de
trois angles; or toute conformit� � la raison est une v�rit�; cette
conformit�, comme il vient d'�tre dit, a toujours �t�; elle est donc de
celles que l'on appelle des �ternelles v�rit�s. Cette v�rit�,
d'ailleurs, ou n'est point et ne peut �tre, ou elle est l'objet d'une
connaissance; elle est donc �ternelle, cette connaissance, et c'est
Dieu.
Les d�nouements qui d�couvrent les crimes les plus cach�s, et o� la
pr�caution des coupables pour les d�rober aux yeux des hommes a �t� plus
grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait
que Dieu seul qui puisse en �tre l'auteur; et les faits d'ailleurs que
l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il pla�t � quelques-uns
de les attribuer � de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que
le hasard, de tout temps, a pass� en coutume.
48 (VII)
Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la
terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur
manque, j'inf�re de l� que nul homme qui est sur la terre n'est dans
l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de
richesses, et auxquelles les autres se r�duisent, l'argent et les
terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera
les mines? Ceux qui sont �loign�s des mines ne les fouilleront pas, ni
ceux qui habitent des terres incultes et min�rales ne pourront pas en
tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si
les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre
par son travail, qui transportera d'une r�gion � une autre les lingots
ou les choses �chang�es? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se
chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera
alors du n�cessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il
n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de
m�canique. D'ailleurs cette �galit� de possessions et de richesses en
�tablit une autre dans les conditions, bannit toute subordination,
r�duit les hommes � se servir eux-m�mes, et � ne pouvoir �tre secourus
les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entra�ne une
anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres,
l'impunit�.
Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain
le soleil se l�ve pour eux sur l'horizon, en vain il �chauffe la terre
et la rend f�conde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les
fleuves en vain l'arrosent et r�pandent dans les diverses contr�es la
fertilit� et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses
ab�mes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser
fouiller dans leur sein et en tirer tous les tr�sors qu'ils y
renferment. Mais si vous �tablissez que de tous les hommes r�pandus dans
le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous
faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie,
les r�concilie: ceux-ci servent, ob�issent, inventent, travaillent,
cultivent, perfectionnent; ceux-l� jouissent, nourrissent, secourent,
prot�gent, gouvernent: tout ordre est r�tabli, et Dieu se d�couvre.
49 (VII)
Mettez l'autorit�, les plaisirs et l'oisivet� d'un c�t�, la d�pendance,
les soins et la mis�re de l'autre: ou ces choses sont d�plac�es par la
malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu.
Une certaine in�galit� dans les conditions, qui entretient l'ordre et la
subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une
trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les
hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.
Les extr�mit�s sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation
est juste, et vient de Dieu.
50 (I)
Si on ne go�te point ces Caract�res, je m'en �tonne; et si on les go�te,
je m'en �tonne de m�me.
FIN DES CARACT�RES
DISCOURS DE R�CEPTION � L'ACAD�MIE FRAN�AISE
Pr�face
Ceux qui, interrog�s sur le discours que je fis � l'Acad�mie fran�aise,
le jour que j'eus l'honneur d'y �tre re�u, ont dit s�chement que j'avais
fait des caract�res, croyant le bl�mer, en ont donn� l'id�e la plus
avantageuse que je pouvais moi-m�me d�sirer; car le public ayant
approuv� ce genre d'�crire o� je me suis appliqu� depuis quelques
ann�es, c'�tait le pr�venir en ma faveur que de faire une telle r�ponse.
Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas d� renoncer aux
caract�res dans le discours dont il s'agissait; et cette question
s'�vanouit d�s qu'on sait que l'usage a pr�valu qu'un nouvel acad�micien
compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa r�ception, de l'�loge
du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la
personne � qui il succ�de, et de l'Acad�mie fran�aise. De ces cinq
�loges, il y en a quatre de personnels; or je demande � mes censeurs
qu'ils me posent si bien la diff�rence qu'il y a des �loges personnels
aux caract�res qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute.
Si, charg� de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des
peintures, c'est alors qu'on pourra �couter leur critique, et peut-�tre
me condamner; je dis peut-�tre, puisque les caract�res, ou du moins les
images des choses et des personnes, sont in�vitables dans l'oraison, que
tout �crivain est peintre, et tout excellent �crivain excellent peintre.
J'avoue que j'ai ajout� � ces tableaux, qui �taient de commande, les
louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Acad�mie
fran�aise; et ils ont d� me le pardonner, s'ils ont fait attention
qu'autant pour m�nager leur pudeur que pour �viter les caract�res, je me
suis abstenu de toucher � leurs personnes, pour ne parler que de leurs
ouvrages, dont j'ai fait des �loges publics plus ou moins �tendus, selon
que les sujets qu'ils y ont trait�s pouvaient l'exiger.--J'ai lou� des
acad�miciens encore vivants, disent quelques-uns.--Il est vrai; mais je
les ai lou�s tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?--
C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point
encore eu d'exemple.--Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de
m'�carter des lieux communs et des phrases proverbiales us�es depuis si
longtemps, pour avoir servi � un nombre infini de pareils discours
depuis la naissance de l'Acad�mie fran�aise. M'�tait-il donc si
difficile de faire entrer Rome et Ath�nes, le Lyc�e et le Portique, dans
l'�loge de cette savante compagnie? �tre au comble de ses voeux de se
voir acad�micien; protester que ce jour o� l'on jouit pour la premi�re
fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si
cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait
song�e; esp�rer de puiser d�sormais � la source les plus pures eaux de
l'�loquence fran�aise; n'avoir accept�, n'avoir d�sir� une telle place
que pour profiter des lumi�res de tant de personnes si �clair�es;
promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconna�t, on
s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils
compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les
trouver, les placer, et en m�riter des applaudissements?
Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de
l'Acad�mie fran�aise, quoi qu'elles veuillent dire de son �ge d'or et de
sa d�cadence, elle n'a jamais, depuis son �tablissement, rassembl� un si
grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et
en tout genre d'�rudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en
remarquer; et que dans cette pr�vention o� je suis, je n'ai pas esp�r�
que cette Compagnie p�t �tre une autre fois plus belle � peindre, ni
prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de
l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches?
Cic�ron a pu louer impun�ment Brutus, C�sar, Pomp�e, Marcellus, qui
�taient vivants, qui �taient pr�sents: il les a lou�s plusieurs fois; il
les a lou�s seuls dans le s�nat, souvent en pr�sence de leurs ennemis,
toujours devant une compagnie jalouse de leur m�rite, et qui avait bien
d'autres d�licatesses de politique sur la vertu des grands hommes que
n'en saurait avoir l'Acad�mie fran�aise. J'ai lou� les acad�miciens, je
les ai lou�s tous, et ce n'a pas �t� impun�ment: que me serait-il arriv�
si je les avais bl�m�s tous?
Je viens d'entendre, a dit Th�obalde, une grande vilaine harangue qui
m'a fait b�iller vingt fois, et qui m'a ennuy� � la mort. Voil� ce qu'il
a dit, et voil� ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru
devoir entrer dans les m�mes int�r�ts. Ils partirent pour la cour le
lendemain de la prononciation de ma harangue; ils all�rent de maisons en
maisons; ils dirent aux personnes aupr�s de qui ils ont acc�s que je
leur avais balbuti� la veille un discours o� il n'y avait ni style ni
sens commun, qui �tait rempli d'extravagances, et une vraie satire.
Revenus � Paris, ils se cantonn�rent en divers quartiers, o� ils
r�pandirent tant de venin contre moi, s'acharn�rent si fort � diffamer
cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres
qu'ils �crivirent � leurs amis dans les provinces, en dirent tant de
mal, et le persuad�rent si fortement � qui ne l'avait pas entendue,
qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caract�res faits
de la m�me main �taient mauvais, ou que s'ils �taient bons, je n'en
�tais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce
qu'il y avait de plus supportable. Ils prononc�rent aussi que je n'�tais
pas capable de faire rien de suivi, pas m�me la moindre pr�face: tant
ils estimaient impraticable � un homme m�me qui est dans l'habitude de
penser, et d'�crire ce qu'il pense, l'art de lier ses pens�es et de
faire des transitions.
Ils firent plus: violant les lois de l'Acad�mie fran�aise, qui d�fend
aux acad�miciens d'�crire ou de faire �crire contre leurs confr�res, ils
l�ch�rent sur moi deux auteurs associ�s � une m�me gazette; ils les
anim�rent, non pas � publier contre moi une satire fine et ing�nieuse,
ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile � manier, et dont
les moindres esprits se trouvent capables, mais � me dire de ces injures
grossi�res et personnelles, si difficiles � rencontrer, si p�nibles �
prononcer ou � �crire, surtout � des gens � qui je veux croire qu'il
reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur r�putation.
Et en v�rit� je ne doute point que le public ne soit enfin �tourdi et
fatigu� d'entendre, depuis quelques ann�es, de vieux corbeaux croasser
autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume l�g�re, se sont �lev�s
� quelque gloire par leurs �crits. Ces oiseaux lugubres semblent, par
leurs cris continuels, leur vouloir imputer le d�cri universel o� tombe
n�cessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression:
comme si on �tait cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on
d�t �tre responsable de cette m�diocrit� r�pandue sur leurs ouvrages.
S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal dig�r� pour tomber de
soi-m�me et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et
plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le
monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet
� leur censure, tout est en proie � une haine implacable, qu'ils ont
con�ue contre ce qui ose para�tre dans quelque perfection, et avec les
signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur
fournir qui leur agr�e: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de
des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au P�dagogue chr�tien et � la
Cour sainte. Il para�t une nouvelle satire �crite contre les vices en
g�n�ral, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits
contre l'avarice, l'exc�s du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et
l'hypocrisie, o� personne n'est nomm� ni d�sign�, o� nulle femme
vertueuse ne peut ni ne doit se reconna�tre; un Bourdaloue en chaire ne
fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il
n'importe, c'est m�disance, c'est calomnie. Voil� depuis quelque temps
leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui
r�ussissent: ils y prennent tout litt�ralement, ils les lisent comme une
histoire, ils n'y entendent ni la po�sie ni la figure; ainsi ils les
condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Hom�re,
dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; o� n'y en a-t-il point? si ce
n'est peut-�tre dans leurs �crits. Bernin n'a pas mani� le marbre ni
trait� toutes ses figures d'une �gale force; mais on ne laisse pas de
voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontr�, de certains traits
si achev�s, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils
d�couvrent ais�ment l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les
crins sont tourn�s d'une main hardie, ils voltigent et semblent �tre le
jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie;
un ciseau de ma�tre s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donn� �
ses copistes ni � ses envieux d'arriver � de telles fautes par leurs
chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqu� par un
habile homme, et une faute de Praxit�le.
Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent m�me
supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se d�clare
contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les
j�suites, hommes pieux et �clair�s? sont-ce ces hommes religieux qui
habitent en France les clo�tres et les abbayes? Tous au contraire lisent
ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, � leurs
r�cr�ations; ils en inspirent la lecture � leurs pensionnaires, � leurs
�l�ves; ils en d�peuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs
biblioth�ques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'�conomie
du livre des Caract�res? N'ont-ils pas observ� que de seize chapitres
qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant � d�couvrir le faux
et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des
attachements humains, ne tendent qu'� ruiner tous les obstacles qui
affaiblissent d'abord, et qui �teignent ensuite dans tous les hommes la
connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des pr�parations au
seizi�me et dernier chapitre, o� l'ath�isme est attaqu�, et peut-�tre
confondu; o� les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les
faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont
apport�es; o� la providence de Dieu est d�fendue contre l'insulte et les
plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent r�p�ter contre un
ouvrage si s�rieux et si utile ce continuel refrain: C'est m�disance,
c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des po�tes; mais quels
po�tes? Des auteurs d'hymnes sacr�s ou des traducteurs de psaumes, des
Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et
d'�l�gies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur
une absence ou sur un retour, qui font une �pigramme sur une belle
gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voil� ceux qui, par
d�licatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en m�nageant
les particuliers avec toutes les pr�cautions que la prudence peut
sugg�rer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de d�crier, s'il est
possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme
raisonnable et plus proche de devenir chr�tien. Tels ont �t� les
Th�obaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur
atelier.
Ils sont encore all�s plus loin; car palliant d'une politique z�l�e le
chagrin de ne se sentir pas � leur gr� si bien lou�s et si longtemps que
chacun des autres acad�miciens, ils ont os� faire des applications
d�licates et dangereuses de l'endroit de ma harangue o�, m'exposant seul
� prendre le parti de toute la litt�rature contre leurs plus
irr�conciliables ennemis, gens p�cunieux, que l'exc�s d'argent ou qu'une
fortune faite par de certaines voies, jointe � la faveur des grands,
qu'elle leur attire n�cessairement, m�ne jusqu'� une froide insolence,
je leur fais � la v�rit� � tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est
pas permis de d�tourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et
sur tout autre.
Ainsi en usent � mon �gard, excit�s peut-�tre par les Th�obaldes, ceux
qui, se persuadant qu'un auteur �crit seulement pour les amuser par la
satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au
lieu de prendre pour eux et de faire servir � la correction de leurs
moeurs les divers traits qui sont sem�s dans un ouvrage, s'appliquent �
d�couvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces
traits peuvent regarder, n�gligent dans un livre tout ce qui n'est que
remarques solides ou s�rieuses r�flexions, quoique en si grand nombre
qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arr�ter qu'aux
peintures ou aux caract�res; et apr�s les avoir expliqu�s � leur mani�re
et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues
listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui
leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont
les noms s'y voient d�chiffr�s, et � l'�crivain qui en est la cause,
quoique innocente.
J'avais pris la pr�caution de protester dans une pr�face contre tous ces
interpr�tations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait
fait pr�voir, jusqu'� h�siter quelque temps si je devais rendre mon
livre public, et � balancer entre le d�sir d'�tre utile � ma patrie par
mes �crits, et la crainte de fournir � quelques-uns de quoi exercer leur
malignit�. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caract�res,
quelle digue �l�verai-je contre ce d�luge d'explications qui inonde la
ville, et qui bient�t va gagner la cour? Dirai-je s�rieusement, et
protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni
complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donn� aucune; que mes
plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refus�es; que les
personnes les plus accr�dit�es de la cour ont d�sesp�r� d'avoir mon
secret? N'est-ce pas la m�me chose que si je me tourmentais beaucoup �
soutenir que je ne suis pas un malhonn�te homme, un homme sans pudeur,
sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens
de parler ont voulu me repr�senter dans leur libelle diffamatoire?
Mais d'ailleurs comment aurais-je donn� ces sortes de clefs, si je n'ai
pu moi-m�me les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? �tant
presque toutes diff�rentes entre elles, quel moyen de les faire servir �
une m�me entr�e, je veux dire � l'intelligence de mes Remarques? Nommant
des personnes de la cour et de la ville � qui je n'ai jamais parl�, que
je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et �tre distribu�es de
ma main? Aurais-je donn� celles qui se fabriquent � Romorentin, �
Mortaigne et � Belesme, dont les diff�rentes applications sont � la
baillive, � la femme de l'assesseur, au pr�sident de l'�lection, au
pr�v�t de la mar�chauss�e et au pr�v�t de la coll�giale? Les noms y sont
fort bien marqu�s; mais ils ne m'aident pas davantage � conna�tre les
personnes. Qu'on me permette ici une vanit� sur mon ouvrage: je suis
presque dispos� � croire qu'il faut que mes peintures expriment bien
l'homme en g�n�ral, puisqu'elles ressemblent � tant de particuliers, et
que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint �
la v�rit� d'apr�s nature, mais je n'ai pas toujours song� � peindre
celui-ci ou celle-l� dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point lou�
au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et
ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et
ne parussent feints ou imagin�s. Me rendant plus difficile, je suis all�
plus loin: j'ai pris un trait d'un c�t� et un trait d'un autre; et de
ces divers traits qui pouvaient convenir � une m�me personne, j'en ai
fait des peintures vraisemblables, cherchant moins � r�jouir les
lecteurs par le caract�re, ou comme le disent les m�contents, par la
satire de quelqu'un, qu'� leur proposer des d�fauts � �viter et des
mod�les � suivre.
Il me semble donc que je dois �tre moins bl�m� que plaint de ceux qui
par hasard verraient leurs noms �crits dans ces insolentes listes, que
je d�savoue et que je condamne autant qu'elles le m�ritent. J'ose m�me
attendre d'eux cette justice, que sans s'arr�ter � un auteur moral qui
n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront
jusqu'aux interpr�tes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet
ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je
r�ponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point.
Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la
vue de louer vertu ou leur m�rite; j'�cris leurs noms en lettres
capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas
risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms v�ritables aux
peintures moins obligeantes, je me serais �pargn� le travail d'emprunter
les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui
n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille
tours et mille faux-fuyants pour d�payser ceux qui me lisent, et les
d�go�ter des applications. Voil� la conduite que j'ai tenue dans la
composition des Caract�res.
Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef
des m�contents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tent� de faire de ce
remerciement � l'Acad�mie fran�aise un discours oratoire qui e�t quelque
force et quelque �tendue. De z�l�s acad�miciens m'avaient d�j� fray� ce
chemin; mais ils se sont trouv�s en petit nombre; et leur z�le pour
l'honneur et pour la r�putation de l'Acad�mie n'a eu que peu
d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une
place dans cette compagnie sans avoir jamais rien �crit, quoiqu'ils
sachent �crire, annoncent d�daigneusement, la veille de leur r�ception,
qu'ils n'ont que deux mots � dire et qu'un moment � parler, quoique
capables de parler longtemps et de parler bien.
J'ai pens� au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agr�g� � aucune
soci�t�, ni n'a ses lettres de ma�trise sans faire son chef-d'oeuvre, de
m�me et avec encore plus de biens�ance, un homme associ� � un corps qui
ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'�loquence, se
trouvait engag� � faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le f�t
aux yeux de tous para�tre digne du choix dont il venait de l'honorer. Il
me semblait encore que puisque l'�loquence profane ne paraissait plus
r�gner au barreau, d'o� elle a �t� bannie par la n�cessit� de
l'exp�dition, et qu'elle ne devait plus �tre admise dans la chaire, o�
elle n'a �t� que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester
�tait l'Acad�mie fran�aise; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni
qui p�t rendre cette Compagnie plus c�l�bre, que si, au sujet des
r�ceptions de nouveaux acad�miciens, elle savait quelquefois attirer la
cour et la ville � ses assembl�es, par la curiosit� d'y entendre des
pi�ces d'�loquence d'une juste �tendue, faites de main de ma�tres, et
dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.
Si je n'ai pas atteint mon but, qui �tait de prononcer un discours
�loquent, il me para�t du moins que je me suis disculp� de l'avoir fait
trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, � qui on l'avait
promis mauvais, satirique et insens�, s'est plaint qu'on lui avait
manqu� de parole; si Marly, o� la curiosit� de l'entendre s'�tait
r�pandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donn�s �
la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, �cueil
des mauvais ouvrages; si l'Acad�mie fran�aise, � qui j'avais appel�
comme au juge souverain de ces sortes de pi�ces, �tant assembl�e
extraordinairement, a adopt� celle-ci, l'a fait imprimer par son
libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'�tait pas en effet
compos�e d'un style affect�, dur et interrompu, ni charg�e de louanges
fades et outr�es, telles qu'on les lit dans les prologues d'op�ras, et
dans tant d'�p�tres d�dicatoires, il ne faut plus s'�tonner qu'elle ait
ennuy� Th�obalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire,
o� ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donn�e � un ouvrage
pour en faire la r�putation, et que pour y mettre le dernier sceau, il
sera n�cessaire que de certaines gens le d�sapprouvent, qu'ils y aient
b�ill�.
Car voudraient-ils, pr�sentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a
moins mal r�ussi dans le public qu'ils ne l'avaient esp�r�, qu'ils
savent que deux libraires ont plaid� � qui l'imprimerait, voudraient-ils
d�savouer leur go�t et le jugement qu'ils en ont port� dans les premiers
jours qu'elle fut prononc�e? Me permettraient-ils de publier, ou
seulement de soup�onner, une tout autre raison de l'�pre censure qu'ils
en firent, que la persuasion o� ils �taient qu'elle la m�ritait? On sait
que cet homme, d'un nom et d'un m�rite si distingu�, avec qui j'eus
l'honneur d'�tre re�u � l'Acad�mie fran�aise, pri�, sollicit�, pers�cut�
de consentir � l'impression de sa harangue, par ceux m�mes qui voulaient
supprimer la mienne et en �teindre la m�moire, leur r�sista toujours
avec fermet�. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une
distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la
pr�f�rence qu'ils donnaient � son discours avec cette affectation et cet
empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils
pouvaient le croire, lui faisait au contraire une v�ritable peine; que
deux discours �galement innocents, prononc�s dans le m�me jour, devaient
�tre imprim�s dans le m�me temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en
public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce
que les deux auteurs de la gazette que j'ai cit�s avaient fait servir
les louanges qu'il leur avait plu de lui donner � un dessein form� de
m�dire de moi, de mon discours et de mes Caract�res; et il me fit, sur
cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me
devait point. Si donc on voulait inf�rer de cette conduite des
Th�obaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et
d'une harangue folle et d�cri�e pour relever celle de mon coll�gue, ils
doivent r�pondre, pour se laver de ce soup�on qui les d�shonore, qu'ils
ne sont ni courtisans, ni d�vou�s � la faveur, ni int�ress�s, ni
adulateurs; qu'au contraire ils sont sinc�res, et qu'ils ont dit
na�vement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de
mon remerciement � l'Acad�mie fran�aise. Mais on ne manquera pas
d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville,
des grands et du peuple, lui a �t� favorable. Qu'importe? Ils
r�pliqueront avec confiance que le public a son go�t, et qu'ils ont le
leur: r�ponse qui ferme la bouche et qui termine tout diff�rend. Il est
vrai qu'elle m'�loigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun
de mes �crits; car si j'ai un peu de sant� avec quelques ann�es de vie,
je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins
assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent
toujours partager les Th�obaldes et le public.
Discours prononc� dans l'acad�mie fran�aise le lundi quinzi�me juin 1693
Messieurs,
Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous,
d'avoir devant ses yeux l'Acad�mie fran�aise, d'avoir lu l'histoire de
son �tablissement, sans penser d'abord � celui � qui elle en est
redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui
doive moins vous d�plaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent
le devoir et la coutume, par quelques traits o� ce grand cardinal soit
reconnaissable, et qui en renouvellent la m�moire.
Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer
par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins
faits pour relever le m�rite de celui que l'on veut peindre, que pour
montrer tout le feu et toute la vivacit� de l'orateur. Suivez le r�gne
de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son
�loge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter �
des faits encore r�cents et si m�morables? Ouvrez son Testament
politique, dig�rez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son �me
tout enti�re s'y d�veloppe; l'on y d�couvre le secret de sa conduite et
de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et
de si grands �v�nements qui ont paru sous son administration: l'on y
voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu
agir s�rement et avec succ�s, et que celui qui a achev� de si grandes
choses, ou n'a jamais �crit, ou a d� �crire comme il a fait.
G�nie fort et sup�rieur, il a su tout le fond et tout le myst�re du
gouvernement; il a connu le beau et le sublime du minist�re; il a
respect� l'�tranger, m�nag� les couronnes, connu le poids de leur
alliance; il a oppos� des alli�s � des ennemis; il a veill� aux int�r�ts
du dehors, � ceux du dedans. Il n'a oubli� que les siens: une vie
laborieuse et languissante, souvent expos�e, a �t� le prix d'une si
haute vertu; d�positaire des tr�sors de son ma�tre, combl� de ses
bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire
qu'il est mort riche.
Le croirait-on, Messieurs? cette �me s�rieuse et aust�re, formidable aux
ennemis de l'�tat, inexorable aux factieux, plong�e dans la n�gociation,
occup�e tant�t � affaiblir le parti de l'h�r�sie, tant�t � d�concerter
une ligue, et tant�t � m�diter une conqu�te, a trouv� le loisir d'�tre
savante, a go�t� les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession.
Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes d�vou�s � la
fortune, qui, par le succ�s de vos affaires particuli�res, vous jugez
dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour
des g�nies heureux et pour de bonnes t�tes; qui dites que vous ne savez
rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour
marquer l'inutilit� des sciences, ou pour para�tre ne devoir rien aux
autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de
Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu
d'�loignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aim�s,
caress�s, favoris�s, qu'il leur a m�nag� des privil�ges, qu'il leur
destinait des pensions, qu'il les a r�unis en une Compagnie c�l�bre,
qu'il en a fait l'Acad�mie fran�aise. Oui, hommes riches et ambitieux,
contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur
les �tablissements et sur l'int�r�t, celle-ci est une des pens�es de ce
grand ministre, n� homme d'�tat, d�vou� � l'�tat, esprit solide,
�minent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relev�s et
qui tendaient au bien public comme � la gloire de la monarchie;
incapable de concevoir jamais rien qui ne f�t digne de lui, du prince
qu'il servait, de la France, � qui il avait consacr� ses m�ditations et
ses veilles.
Il savait quelle est la force et l'utilit� de l'�loquence, la puissance
de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux
hommes la justice et la probit�, qui porte dans le coeur du soldat
l'intr�pidit� et l'audace, qui calme les �motions populaires, qui excite
� leurs devoirs les compagnies enti�res ou la multitude. Il n'ignorait
pas quels sont les fruits de l'histoire et de la po�sie, quelle est la
n�cessit� de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences;
et que pour conduire ces choses � un degr� de perfection qui les rend�t
avantageuses � la R�publique, il fallait dresser le plan d'une compagnie
o� la vertu seule f�t admise, le m�rite plac�, l'esprit et le savoir
rassembl�s par des suffrages. N'allons pas plus loin: voil�, Messieurs,
vos principes et votre r�gle, dont je ne suis qu'une exception.
Rappelez en votre m�moire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse,
rappelez ce grand et premier concile o� les P�res qui le composaient
�taient remarquables chacun par quelques membres mutil�s, ou par les
cicatrices qui leur �taient rest�es des fureurs de la pers�cution; ils
semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette
assembl�e g�n�rale de toute l'�glise: il n'y avait aucun de vos
illustres pr�d�cesseurs qu'on ne s'empress�t de voir, qu'on ne montr�t
dans les places, qu'on ne d�sign�t par quelque ouvrage fameux qui lui
avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Acad�mie
naissante qu'ils avaient comme fond�e. Tels �taient ces grands artisans
de la parole, ces premiers ma�tres de l'�loquence fran�aise; tels vous
�tes, Messieurs, qui ne c�dez ni en savoir ni en m�rite � nul de ceux
qui vous ont pr�c�d�s.
L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par r�gles
et par principes, aussi �l�gant dans les langues �trang�res que si elles
lui �taient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours
parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une p�nible
traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux
personnage devrait d�sirer d'avoir faite.
L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les
gr�ces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin,
en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable
et le naturel.
Un autre, plus �gal que Marot et plus po�te que Voiture, a le jeu, le
tour, et la na�vet� de tous les deux; il instruit en badinant, persuade
aux hommes la vertu par l'organe des b�tes, �l�ve les petits sujets
jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'�crire; toujours
original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a �t� au del� de
ses mod�les, mod�le lui-m�me difficile � imiter.
Celui-ci passe Juv�nal, atteint Horace, semble cr�er les pens�es
d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il
emprunte des autres toutes les gr�ces de la nouveaut� et tout le m�rite
de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de g�nie, quoique
travaill�s avec art, pleins de traits et de po�sie, seront lus encore
quand la langue aura vieilli, en seront les derniers d�bris: on y
remarque une critique s�re, judicieuse et innocente, s'il est permis du
moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.
Cet autre vient apr�s un homme lou�, applaudi, admir�, dont les vers
volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui r�gne sur la
sc�ne, qui s'est empar� de tout le th��tre. Il ne l'en d�poss�de pas, il
est vrai; mais il s'y �tablit avec lui: le monde s'accoutume � en voir
faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le
grand Corneille, lui soit pr�f�r�; quelques autres, qu'il lui soit
�gal�: ils en appellent � l'autre si�cle; ils attendent la fin de
quelques vieillards qui, touch�s indiff�remment de tout ce qui rappelle
leurs premi�res ann�es, n'aiment peut-�tre dans OEdipe que le souvenir de
leur jeunesse.
Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une
envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgr� soi, qui
accable par le grand nombre et par l'�minence de ses talents? Orateur,
historien, th�ologien, philosophe, d'une rare �rudition, d'une plus rare
�loquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses �crits, soit dans la
chaire; un d�fenseur de la religion, une lumi�re de l'�glise, parlons
d'avance le langage de la post�rit�, un P�re de l'�glise. Que n'est-il
point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.
Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses
vous furent dites dans la place o� je me trouve! Je m'en souviens; et
apr�s ce que vous avez entendu, comment os�-je parler? comment
daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de
ce rare esprit, soit qu'il pr�che de g�nie et sans pr�paration, soit
qu'il prononce un discours �tudi� et oratoire, soit qu'il explique ses
pens�es dans la conversation: toujours ma�tre de l'oreille et du coeur de
ceux qui l'�coutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'�l�vation,
ni tant de facilit�, de d�licatesse, de politesse. On est assez heureux
de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit �tre
content de soi, si l'on emporte ses r�flexions et si l'on en profite.
Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! � qui
m'associez-vous!
Je voudrais, Messieurs, moins press� par le temps et par les biens�ances
qui mettent des bornes � ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui
composent cette Acad�mie par des endroits encore plus marqu�s et par de
plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit
r�pandus parmi les hommes se trouvent partag�s entre vous. Veut-on de
diserts orateurs, qui aient sem� dans la chaire toutes les fleurs de
l'�loquence, qui, avec une saine morale, aient employ� tous les tours et
toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de
paroles, qui fassent aimer les solennit�s, les temples, qui y fassent
courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous.
Admire-t-on une vaste et profonde litt�rature qui aille fouiller dans
les archives de l'antiquit� pour en retirer des choses ensevelies dans
l'oubli, �chapp�es aux esprits les plus curieux, ignor�es des autres
hommes; une m�moire, une m�thode, une pr�cision � ne pouvoir dans ces
recherches s'�garer d'une seule ann�e, quelquefois d'un seul jour sur
tant de si�cles? cette doctrine admirable, vous la poss�dez; elle est du
moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assembl�e. Si
l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir
avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont
nouvelles avec autant de simplicit� que de v�rit�, des qualit�s si rares
ne vous manquent pas et sont r�unies en un m�me sujet. Si l'on cherche
des hommes habiles, pleins d'esprit et d'exp�rience, qui, par le
privil�ge de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignit� et
avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succ�s, dans
les n�gociations les plus d�licates, les talents qu'ils ont de bien
parler et de bien �crire; d'autres encore qui pr�tent leurs soins et
leur vigilance aux affaires publiques, apr�s les avoir employ�s aux
judiciaires, toujours avec une �gale r�putation: tous se trouvent au
milieu de vous, et je souffre � ne les pas nommer.
Si vous aimez le savoir joint � l'�loquence, vous n'attendrez pas
longtemps: r�servez seulement toute votre attention pour celui qui
parlera apr�s moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des �crivains
habiles en l'une et en l'autre oraison; des po�tes en tout genre de
po�sies, soit morales, soit chr�tiennes, soit h�ro�ques, soit galantes
et enjou�es; des imitateurs des anciens; des critiques aust�res; des
esprits fins, d�licats, subtils, ing�nieux, propres � briller dans les
conversations et dans les cercles. Encore une fois, � quels hommes, �
quels grands sujets m'associez-vous!
Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Apr�s qui vous
fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas n�anmoins, cet homme si
louable et si modeste, appr�hender que je le loue: si proche de moi, il
aurait autant de facilit� que de disposition � m'interrompre. Je vous
demanderai plus volontiers: � qui me faites-vous succ�der? � un homme
QUI AVAIT DE LA VERTU.
Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges
des illustres morts dont ils remplissent la place, h�sitent, partag�s
entre plusieurs choses qui m�ritent �galement qu'on les rel�ve. Vous
aviez choisi en M. l'abb� de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si
charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si
chr�tiennes, qui �tait si touch� de religion, si attach� � ses devoirs,
qu'une de ses moindres qualit�s �tait de bien �crire. De solides vertus,
qu'on voudrait c�l�brer, font passer l�g�rement sur son �rudition ou sur
son �loquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses
ouvrages. Je pr�f�rerais en effet de prononcer le discours fun�bre de
celui � qui je succ�de, plut�t que de me borner � un simple �loge de son
esprit. Le m�rite en lui n'�tait pas une chose acquise, mais un
patrimoine, un bien h�r�ditaire, si du moins il en faut juger par le
choix de celui qui avait livr� son coeur, sa confiance, toute sa
personne, � cette famille, qui l'avait rendue comme votre alli�e,
puisqu'on peut dire qu'il l'avait adopt�e, et qu'il l'avait mise avec
l'Acad�mie fran�aise sous sa protection.
Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus
grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il
a laiss� � douter en quoi il excellait davantage, ou dans les
belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en
convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps.
Homme grave et familier, profond dans les d�lib�rations, quoique doux et
facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres
veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'�tude et
par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus
rare que la science, et peut-�tre que la probit�, je veux dire de la
dignit�. Il ne la devait point � l'�minence de son poste; au contraire,
il l'a anobli: il a �t� grand et accr�dit� sans minist�re, et on ne voit
pas que ceux qui ont su tout r�unir en leurs personnes l'aient effac�.
Vous le perd�tes il y a quelques ann�es, ce grand protecteur. Vous
jet�tes la vue autour de vous, vous promen�tes vos yeux sur tous ceux
qui s'offraient et qui se trouvaient honor�s de vous recevoir; mais le
sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous f�tes
pour la r�parer, vous os�tes penser � celui qui seul pouvait vous la
faire oublier et la tourner � votre gloire. Avec quelle bont�, avec
quelle humanit� ce magnanime prince vous a-t-il re�us! N'en soyons pas
surpris, c'est son caract�re: le m�me, Messieurs, que l'on voit �clater
dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes
r�volutions arriv�es dans un royaume voisin et alli� de la France ont
mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir.
Quelle facilit� est la n�tre pour perdre tout d'un coup le sentiment et
la m�moire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement
imprim�s! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons pass�s dans
l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune
auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils,
famille auguste, mais malheureuse, que la pi�t� et la religion avaient
pouss�e jusqu'aux derni�res �preuves de l'adversit�. H�las! avaient-ils
p�ri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions
pas: on s'interrogeait, on se promettait r�ciproquement les premi�res
nouvelles qui viendraient sur un �v�nement si lamentable. Ce n'�tait
plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on
s'�veillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris.
Et quand ces personnes royales, � qui l'on prenait tant d'int�r�t,
eussent pu �chapper � la mer ou � leur patrie, �tait-ce assez? ne
fallait-il pas une terre �trang�re o� ils pussent aborder, un roi
�galement bon et puissant qui p�t et qui voul�t les recevoir? Je l'ai
vue, cette r�ception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait
des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de gr�ce,
lorsqu'� la t�te de ses camps et de ses arm�es, il foudroie une ville
qui lui r�siste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de
son approche.
S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous
donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir � des conditions qui soient
justes et qui fassent honneur � la nation; qui �tent pour toujours �
l'ennemi l'esp�rance de nous troubler par de nouvelles hostilit�s. Que
d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a ex�cut�, ou par
lui-m�me, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont
toute l'Europe est �branl�e: ils ont un sujet vaste et qui les exercera
longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut
achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la
puret� et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles
lui �chappent. On le f�licite sur des titres d'honneur dont il vient de
gratifier quelques grands de son �tat: que dit-il? qu'il ne peut �tre
content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous
le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un
roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses
fronti�res, d'�tre craint de ses ennemis; mais que la gloire du
souverain consiste � �tre aim� de ses peuples, en avoir le coeur, et par
le coeur tout ce qu'ils poss�dent. Provinces �loign�es, provinces
voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les
statuaires nous d�figurent, vous tend les bras, vous regarde avec des
yeux tendres et pleins de douceur; c'est l� son attitude: il veut voir
vos habitants, vos bergers danser au son d'une fl�te champ�tre sous les
saules et les peupliers, y m�ler leurs voix rustiques, et chanter les
louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura
rendu la joie et la s�r�nit�.
C'est pour arriver � ce comble de ses souhaits, la f�licit� commune,
qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre p�nible, qu'il
essuie l'incl�mence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne,
qu'il risque une vie heureuse: voil� son secret et les vues qui le font
agir; on les p�n�tre, on les discerne par les seules qualit�s de ceux
qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je m�nage leur
modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine
point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on
nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la
voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se
d�charge pas enti�rement sur eux du poids de ses affaires; lui-m�me, si
je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqu� � nos
besoins, il n'y a pour lui ni temps de rel�che ni heures privil�gi�es:
d�j� la nuit s'avance, les gardes sont relev�es aux avenues de son
palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature
repose, priv�e du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi,
tandis que ce roi, retir� dans son balustre, veille seul sur nous et sur
tout l'�tat. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous �tes
procur�, celui de ses peuples.
Vous m'avez admis dans une Compagnie illustr�e par une si haute
protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estim� cette distinction
pour d�sirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son int�grit�,
je veux dire de la devoir � votre seul choix; et j'ai mis votre choix �
tel prix, que je n'ai pas os� en blesser, pas m�me en effleurer la
libert�, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste
d�fiance de moi-m�me, je sentais de la r�pugnance � demander d'�tre
pr�f�r� � d'autres qui pouvaient �tre choisis. J'avais cru entrevoir,
Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine � croire, que
vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un
homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui �tait tel
avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il
ne l'occupait plus. Je me sens touch�, non de sa d�f�rence, je sais
celle que je lui dois, mais de l'amiti� qu'il m'a t�moign�e, jusques �
s'oublier en ma faveur. Un p�re m�ne son fils � un spectacle: la foule y
est grande, la porte est assi�g�e; il est haut et robuste, il fend la
presse; et comme il est pr�s d'entrer, il pousse son fils devant lui,
qui sans cette pr�caution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard.
Cette d�marche d'avoir suppli� quelques-uns de vous, comme il a fait, de
d�tourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller �
lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et
elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix
seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans
l'Acad�mie fran�aise.
Vous me l'avez accord�e, Messieurs, et de si bonne gr�ce, avec un
consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule
magnificence. Il n'y a ni poste, ni cr�dit, ni richesses, ni titres, ni
autorit�, ni faveur qui aient pu vous plier � faire ce choix: je n'ai
rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque
succ�s par sa singularit�, et dont les fausses, je dis les fausses et
malignes applications pouvaient me nuire aupr�s des personnes moins
�quitables et moins �clair�es que vous, a �t� toute la m�diation que
j'ai employ�e, et que vous avez re�ue. Quel moyen de me repentir jamais
d'avoir �crit?