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Les caract�res Jean de la Bruy�re THE ALB LIBRARY

Les caract�res

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Jean de La Bruy�re LES CARACT�RES 1688 Texte de la derni�re �dition revue et corrig�e par l'auteur, publi�e par E. Michallet, 1696. Table des mati�res LES CARACT�RES DE TH�OPHRASTE Discours sur Th�ophraste Les caract�res de Th�ophraste De la dissimulation De la flatterie De l'impertinent ou du diseur de rien De la rusticit� Du complaisant De l'image d'un coquin Du grand parleur Du d�bit des nouvelles De l'effronterie caus�e par l'avarice De l'�pargne sordide De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien Du contre-temps De l'air empress� De la stupidit� De la brutalit� De la superstition De l'esprit chagrin De la d�fiance D'un vilain homme D'un homme incommode De la sotte vanit� De l'avarice De l'ostentation De l'orgueil De la peur, ou du d�faut de courage Des grands d'une r�publique Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne. D'une tardive instruction De la m�disance LES CARACT�RES OU LES MOEURS DE CE SI�CLE Pr�face Des ouvrages de l'esprit Du m�rite personnel Des femmes Du coeur De la soci�t� et de la conversation Des biens de fortune De la ville De la cour Des grands Du souverain ou de la R�publique De l'homme Des jugements De la mode De quelques usages De la chaire Des esprits forts DISCOURS DE R�CEPTION � L'ACAD�MIE FRAN�AISE Pr�face Discours prononc� dans l'acad�mie fran�aise le lundi quinzi�me juin 1693 LES CARACT�RES DE TH�OPHRASTE Discours sur Th�ophraste Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chim�rique, que de pr�tendre, en �crivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, �chapper � toute sorte de critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs. Car, sans m'�tendre sur la diff�rence des esprits des hommes, aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait go�ter aux uns les choses de sp�culation et aux autres celles de pratique, qui fait que quelques-uns cherchent dans les livres � exercer leur imagination, quelques autres � former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent, ceux-ci aiment � �tre forc�s par la d�monstration, et ceux-l� veulent entendre d�licatement, ou former des raisonnements et des conjectures, je me renferme seulement dans cette science qui d�crit les moeurs, qui examine les hommes, et qui d�veloppe leurs caract�res, et j'ose dire que sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si pr�s, et o� il ne s'agit que d'eux-m�mes, ils sont encore extr�mement difficiles � contenter. Quelques savants ne go�tent que les apophtegmes des anciens et les exemples tir�s des Romains, des Grecs, des Perses, des �gyptiens; l'histoire du monde pr�sent leur est insipide; ils ne sont point touch�s des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle attention � leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour, et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans �rudition, indiff�rents pour toutes les choses qui les ont pr�c�d�s, sont avides de celles qui se passent � leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charm�s des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent et � qui ils ne croient pas ressembler, que jusque dans la chaire l'on se croit oblig� souvent de suspendre l'�vangile pour les prendre par leur faible, et les ramener � leurs devoirs par des choses qui soient de leur go�t et de leur port�e. La cour ou ne conna�t pas la ville, ou, par le m�pris qu'elle a pour elle, n�glige d'en relever le ridicule, et n'est point frapp�e des images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme c'est toujours avec les m�nagements qui lui sont dus, la ville ne tire pas de cette �bauche de quoi remplir sa curiosit�, et se faire une juste id�e d'un pays o� il faut m�me avoir v�cu pour le conna�tre. D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la beaut� ou de la d�licatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les d�signe, et o� ils se reconnaissent eux-m�mes: ils se tirent d'embarras en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque, commen�ant � l�cher prise et � s'�loigner de leurs personnes, elle va mordre quelque autre. Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les go�ts si diff�rents des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des d�finitions, des divisions, des tables, et de la m�thode: ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en g�n�ral, et cette vertu en particulier; quelle diff�rence se trouve entre la valeur, la force et la magnanimit�; les vices extr�mes par le d�faut ou par l'exc�s entre lesquels chaque vertu se trouve plac�e, et duquel de ces deux extr�mes elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur pla�t pas. Les autres, contents que l'on r�duise les moeurs aux passions et que l'on explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des art�res, quittent un auteur de tout le reste. Il s'en trouve d'un troisi�me ordre qui, persuad�s que toute doctrine des moeurs doit tendre � les r�former, � discerner les bonnes d'avec les mauvaises, et � d�m�ler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui, supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de choses qui leur sont si famili�res, et dont n�anmoins ils ne s'avisaient pas de tirer leur instruction. Tel est le trait� des Caract�res des moeurs que nous a laiss� Th�ophraste. Il l'a puis� dans les �thiques et dans les grandes Morales d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes d�finitions que l'on lit au commencement de chaque chapitre sont �tablies sur les id�es et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caract�res qui y sont d�crits est pris de la m�me source. Il est vrai qu'il se les rend propres par l'�tendue qu'il leur donne, et par la satire ing�nieuse qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Ath�niens. Ce livre ne peut gu�re passer que pour le commencement d'un plus long ouvrage que Th�ophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe, comme vous le remarquerez dans sa pr�face, �tait de traiter de toutes les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-m�me dans cet endroit qu'il commence un si grand dessein � l'�ge de quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort l'emp�cha de le conduire � sa perfection. J'avoue que l'opinion commune a toujours �t� qu'il avait pouss� sa vie au del� de cent ans, et saint J�r�me, dans une lettre qu'il �crit � N�potien, assure qu'il est mort � cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de r�gle � Diog�ne La�rce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze ann�es, ou dans les premiers manuscrits qui ont �t� faits de cet historien, s'il est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se donne dans cette pr�face se lisent �galement dans quatre manuscrits de la biblioth�que Palatine, o� l'on a aussi trouv� les cinq derniers chapitres des Caract�res de Th�ophraste qui manquaient aux anciennes impressions, et o� l'on a vu deux titres, l'un: du Go�t qu'on a pour les vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et d�nu�s de leurs chapitres. Ainsi cet ouvrage n'est peut-�tre m�me qu'un simple fragment, mais cependant un reste pr�cieux de l'antiquit�, et un monument de la vivacit� de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un �ge si avanc�. En effet, il a toujours �t� lu comme un chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien o� le go�t attique se fasse mieux remarquer et o� l'�l�gance grecque �clate davantage; on l'a appel� un livre d'or. Les savants, faisant attention � la diversit� des moeurs qui y sont trait�es et � la mani�re na�ve dont tous les caract�res y sont exprim�s, et la comparant d'ailleurs avec celle du po�te M�nandre, disciple de Th�ophraste, et qui servit ensuite de mod�le � T�rence, qu'on a dans nos jours si heureusement imit�, ne peuvent s'emp�cher de reconna�tre dans ce petit ouvrage la premi�re source de tout le comique: je dis de celui qui est �pur� des pointes, des obsc�nit�s, des �quivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux. Mais peut-�tre que pour relever le m�rite de ce trait� des Caract�res et en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de celui de leur auteur. Il �tait d'�rasme, ville de Lesbos, fils d'un foulon; il eut pour premier ma�tre dans son pays un certain Leucippe, qui �tait de la m�me ville que lui; de l� il passa � l'�cole de Platon, et s'arr�ta ensuite � celle d'Aristote, o� il se distingua entre tous ses disciples. Ce nouveau ma�tre, charm� de la facilit� de son esprit et de la douceur de son �locution, lui changea son nom, qui �tait Tyrtame, en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne r�pondant point assez � la haute estime qu'il avait de la beaut� de son g�nie et de ses expressions, il l'appela Th�ophraste, c'est-�-dire un homme dont le langage est divin. Et il semble que Cic�ron ait entr� dans les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: �Qui est plus f�cond et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus agr�able et plus doux que Th�ophraste?� Et dans quelques-unes de ses �p�tres � Atticus, on voit que, parlant du m�me Th�ophraste, il l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui �tait famili�re, et qu'il en faisait ses d�lices. Aristote disait de lui et de Callisth�ne, un autre de ses disciples, ce que Platon avait dit la premi�re fois d'Aristote m�me et de X�nocrate: que Callisth�ne �tait lent � concevoir et avait l'esprit tardif, et que Th�ophraste au contraire l'avait si vif, si per�ant, si p�n�trant, qu'il comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait �tre connu; que l'un avait besoin d'�peron pour �tre excit�, et qu'il fallait � l'autre un frein pour le retenir. Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caract�re de douceur qui r�gnait �galement dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les disciples d'Aristote, voyant leur ma�tre avanc� en �ge et d'une sant� fort affaiblie, le pri�rent de leur nommer son successeur; que comme il avait deux hommes dans son �cole sur qui seuls ce choix pouvait tomber, M�n�d�me le Rhodien, et Th�ophraste d'�r�se, par un esprit de m�nagement pour celui qu'il voulait exclure, il se d�clara de cette mani�re: il feignit, peu de temps apr�s que ses disciples lui eurent fait cette pri�re et en leur pr�sence, que le vin dont il faisait un usage ordinaire lui �tait nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et de Lesbos; il go�ta de tous les deux, dit qu'ils ne d�mentaient point leur terroir, et que chacun dans son genre �tait excellent; que le premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de douceur et qu'il lui donnait la pr�f�rence. Quoi qu'il en soit de ce fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote, accus� par Eurym�don, pr�tre de C�r�s, d'avoir mal parl� des Dieux, craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Ath�nes et se retirer � Chalcis, ville d'Eub�e, il abandonna son �cole au Lesbien, lui confia ses �crits � condition de les tenir secrets; et c'est par Th�ophraste que sont venus jusques � nous les ouvrages de ce grand homme. Son nom devint si c�l�bre par toute la Gr�ce que, successeur d'Aristote, il put compter bient�t dans l'�cole qu'il lui avait laiss�e jusques � deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide, et qui pour lors �tait pr�teur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous pr�texte d'une exacte police et d'emp�cher les assembl�es, fit une loi qui d�fendait, sur peine de la vie, � aucun philosophe d'enseigner dans les �coles. Ils ob�irent; mais l'ann�e suivante, Philon ayant succ�d� � Sophocle, qui �tait sorti de charge, le peuple d'Ath�nes abrogea cette loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna � une amende de cinq talents, r�tablit Th�ophraste et le reste des philosophes. Plus heureux qu'Aristote, qui avait �t� contraint de c�der � Eurym�don, il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les Ath�niens, seulement � cause qu'il avait os� l'accuser d'impi�t�: tant �tait grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il m�ritait par sa vertu. En effet, on lui rend ce t�moignage qu'il avait une singuli�re prudence, qu'il �tait z�l� pour le bien public, laborieux, officieux, affable, bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque �r�se fut accabl�e de tyrans qui avaient usurp� la domination de leur pays, il se joignit � Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les bannis, qui rentr�rent dans leur ville, en chass�rent les tra�tres, et rendirent � toute l'�le de Lesbos sa libert�. Tant de rares qualit�s ne lui acquirent pas seulement la bienveillance du peuple, mais encore l'estime et la familiarit� des rois. Il fut ami de Cassandre, qui avait succ�d� � Arid�e, fr�re d'Alexandre le Grand, au royaume de Mac�doine; et Ptolom�e, fils de Lagus et premier roi d'�gypte, entretint toujours un commerce �troit avec ce philosophe. Il mourut enfin accabl� d'ann�es et de fatigues, et il cessa tout � la fois de travailler et de vivre. Toute la Gr�ce le pleura, et tout le peuple ath�nien assista � ses fun�railles. L'on raconte de lui que dans son extr�me vieillesse, ne pouvant plus marcher � pied, il se faisait porter en liti�re par la ville, o� il �tait vu du peuple, � qui il �tait si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demand� s'il n'avait rien � leur recommander, il leur tint ce discours: �La vie nous s�duit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de la gloire; mais � peine commence-t-on � vivre qu'il faut mourir. Il n'y a souvent rien de plus st�rile que l'amour de la r�putation. Cependant, mes disciples, contentez-vous: si vous n�gligez l'estime des hommes, vous vous �pargnez � vous-m�mes de grands travaux; s'ils ne rebutent point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre r�compense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de choses inutiles, et qu'il y en a peu qui m�nent � une fin solide. Ce n'est point � moi � d�lib�rer sur le parti que je dois prendre, il n'est plus temps: pour vous, qui avez � me survivre, vous ne sauriez peser trop s�rement ce que vous devez faire.� Et ce furent l� ses derni�res paroles. Cic�ron, dans le troisi�me livre des Tusculanes, dit que Th�ophraste mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accord� aux cerfs et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile, lorsqu'elle n'avait donn� aux hommes qu'une vie tr�s courte, bien qu'il leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'�ge des hommes e�t pu s'�tendre � un plus grand nombre d'ann�es, il serait arriv� que leur vie aurait �t� cultiv�e par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu dans le monde ni art ni science qui n'e�t atteint sa perfection. Et saint J�r�me, dans l'endroit d�j� cit�, assure que Th�ophraste, � l'�ge de cent sept ans, frapp� de la maladie dont il mourut, regretta de sortir de la vie dans un temps o� il ne faisait que commencer � �tre sage. Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les �prouver, mais les �prouver pour les aimer; que les amis doivent �tre communs entre les fr�res, comme tout est commun entre les amis; que l'on devait plut�t se fier � un cheval sans frein qu'� celui qui parle sans jugement; que la plus forte d�pense que l'on puisse faire est celle du temps. Il dit un jour � un homme qui se taisait � table dans un festin: �Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est pas ainsi, tu en sais beaucoup.� Voil� quelques-unes de ses maximes. Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous n'apprenons pas que nul ancien ait plus �crit que Th�ophraste. Diog�ne La�rce fait l'�num�ration de plus de deux cents trait�s diff�rents et sur toutes sortes de sujets qu'il a compos�s. La plus grande partie s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se r�duit � vingt trait�s, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a �crit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps, des signes de la pluie, des signes de la temp�te, des odeurs, de la sueur, du vertige, de la lassitude, du rel�chement des nerfs, de la d�faillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux sujets � l'envie, des caract�res des moeurs. Voil� ce qui nous reste de ses �crits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction, peut r�pondre non seulement de la beaut� de ceux que l'on vient de d�duire, mais encore du m�rite d'un nombre infini d'autres qui ne sont point venus jusqu'� nous. Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a �t� �crit, et qui ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et de plus agr�able pour eux que de se d�faire de cette pr�vention pour leurs coutumes et leurs mani�res, qui, sans autre discussion, non seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait presque d�cider que tout ce qui n'y est pas conforme est m�prisable, et qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de l'instruction qu'ils en doivent attendre? Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques si�cles. Alors l'histoire du n�tre fera go�ter � la post�rit� la v�nalit� des charges, c'est-�-dire le pouvoir de prot�ger l'innocence, de punir le crime, et de faire justice � tout le monde, achet� � deniers comptants comme une m�tairie; la splendeur des partisans, gens si m�pris�s chez les H�breux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume o� il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphith��tres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, qui �tait pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque � sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un autre; que d'honn�tes femmes, qui n'�taient ni marchandes ni h�teli�res, avaient leurs maisons ouvertes � ceux qui payaient pour y entrer; que l'on avait � choisir des d�s, des cartes et de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles �taient commodes � tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait dans la ville que pour y passer avec pr�cipitation: nul entretien, nulle familiarit�; que tout y �tait farouche et comme alarm� par le bruit des chars qu'il fallait �viter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans �tonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillit� publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avait presque personne qui n'e�t � son c�t� de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront apr�s nous, rebut�s par des moeurs si �tranges et si diff�rentes des leurs, se d�go�tent par l� de nos m�moires, de nos po�sies, de notre comique et de nos satires, pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-m�mes, par cette fausse d�licatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaill�s, si r�guliers, et de la connaissance du plus beau r�gne dont jamais l'histoire ait �t� embellie? Ayons donc pour les livres des anciens cette m�me indulgence que nous esp�rons nous-m�mes de la post�rit�, persuad�s que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les si�cles, qu'elles changent avec les temps, que nous sommes trop �loign�s de celles qui ont pass�, et trop proches de celles qui r�gnent encore, pour �tre dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs, ni la biens�ance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence ne nous pr�viendront pas davantage contre la vie simple des Ath�niens que contre celle des premiers hommes, grands par eux-m�mes, et ind�pendamment de mille choses ext�rieures qui ont �t� depuis invent�es pour suppl�er peut-�tre � cette v�ritable grandeur qui n'est plus. La nature se montrait en eux dans toute sa puret� et sa dignit�, et n'�tait point encore souill�e par la vanit�, par le luxe, et par la sotte ambition. Un homme n'�tait honor� sur la terre qu'� cause de sa force ou de sa vertu; il n'�tait point riche par des charges ou des pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses serviteurs; sa nourriture �tait saine et naturelle, les fruits de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses v�tements simples et uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une grande r�colte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans sa famille. Rien n'est plus oppos� � nos moeurs que toutes ces choses; mais l'�loignement des temps nous les fait go�ter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations �trang�res. Ils racontent une religion, une police, une mani�re de se nourrir, de s'habiller, de b�tir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des n�tres nous touchent, celles qui s'en �loignent nous �tonnent; mais toutes nous amusent. Moins rebut�s par la barbarie des mani�res et des coutumes de peuples si �loign�s, qu'instruits et m�me r�jouis par leur nouveaut�, il nous suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, N�gres ou Abyssins. Or ceux dont Th�ophraste nous peint les moeurs dans ses Caract�res �taient Ath�niens, et nous sommes Fran�ais; et si nous joignons � la diversit� des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous consid�rions que ce livre a pu �tre �crit la derni�re ann�e de la CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l'�re chr�tienne, et qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Ath�nes dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconna�tre nous-m�mes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes s�par�s par tant de si�cles soit si enti�re. En effet, les hommes n'ont point chang� selon le coeur et selon les passions; ils sont encore tels qu'ils �taient alors et qu'ils sont marqu�s dans Th�ophraste: vains, dissimul�s, flatteurs, int�ress�s, effront�s, importuns, d�fiants, m�disants, querelleux, superstitieux. Il est vrai, Ath�nes �tait libre; c'�tait le centre d'une r�publique; ses citoyens �taient �gaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre; ils marchaient presque seuls et � pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les march�s, achetaient eux-m�mes les choses n�cessaires; l'�mulation d'une cour ne les faisait point sortir d'une vie commune; ils r�servaient leurs esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service int�rieur des maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux amphith��tres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils �taient �galement les ma�tres. L� le peuple s'assemblait pour d�lib�rer des affaires publiques; ici il s'entretenait avec les �trangers; ailleurs les philosophes tant�t enseignaient leur doctrine, tant�t conf�raient avec leurs disciples. Ces lieux �taient tout � la fois la sc�ne des plaisirs et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de populaire, et qui ressemble peu aux n�tres, je l'avoue; mais cependant quels hommes en g�n�ral que les Ath�niens, et quelle ville qu'Ath�nes! quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Th�ophraste, le m�me Th�ophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce parleur agr�able, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu �tranger et appel� de ce nom par une simple femme de qui il achetait des herbes au march�, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui manquait et que les Romains ont depuis appel� urbanit�, qu'il n'�tait pas Ath�nien; et Cic�ron rapporte que ce grand personnage demeura �tonn� de voir qu'ayant vieilli dans Ath�nes, poss�dant si parfaitement le langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant d'ann�es, il ne s'�tait pu donner ce que le simple peuple avait naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire quelquefois, dans ce trait� des Caract�res, de certaines moeurs qu'on ne peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir qu'elles ont paru telles � Th�ophraste, qu'il les a regard�es comme des vices dont il a fait une peinture na�ve, qui fit honte aux Ath�niens et qui servit � les corriger. Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui re�oivent froidement tout ce qui appartient aux �trangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs moeurs, on les ajoute � cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un ancien ou d'un auteur d'une grande r�putation; soit encore parce que cette unique figure qu'on appelle description ou �num�ration, employ�e avec tant de succ�s dans ces vingt-huit chapitres des Caract�res, pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle �tait trait�e par un g�nie fort inf�rieur � celui de Th�ophraste. Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des trait�s de ce philosophe rapport�s par Diog�ne La�rce, il s'en trouve un sous le titre de Proverbes, c'est-�-dire de pi�ces d�tach�es, comme des r�flexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de morale qui ait �t� fait porte ce m�me nom dans les divines �critures, on s'est trouv� excit� par de si grands mod�les � suivre selon ses forces une semblable mani�re d'�crire des moeurs; et l'on n'a point �t� d�tourn� de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de tout le monde, et d'o�, faute d'attention ou par un esprit de critique, quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imit�es. L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la m�taphysique � la religion, fait conna�tre l'�me, ses passions, ses vices, traite les grands et les s�rieux motifs pour conduire � la vertu, et veut rendre l'homme chr�tien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit par le commerce du monde et dont la d�licatesse �tait �gale � la p�n�tration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles, l'attaque sans rel�che, quelque part o� il le trouve; et cette unique pens�e, comme multipli�e en mille mani�res diff�rentes, a toujours, par le choix des mots et par la vari�t� de l'expression, la gr�ce de la nouveaut�. L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint � la traduction des Caract�res; il est tout diff�rent des deux autres que je viens de toucher: moins sublime que le premier et moins d�licat que le second, il ne tend qu'� rendre l'homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, et en l'examinant indiff�remment, sans beaucoup de m�thode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les �ges, les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y sont attach�s. L'on s'est plus appliqu� aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et � tout l'int�rieur de l'homme que n'a fait Th�ophraste; et l'on peut dire que, comme ses Caract�res, par mille choses ext�rieures qu'ils font remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses d�marches, apprennent quel est son fond, et font remonter jusques � la source de son d�r�glement, tout au contraire, les nouveaux Caract�res, d�ployant d'abord les pens�es, les sentiments et les mouvements des hommes, d�couvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que l'on pr�voit ais�ment tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, et qu'on ne s'�tonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie. Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est trouv� presque �gal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne plaisent point assez, l'on permet d'en suppl�er d'autres; mais � l'�gard des titres des Caract�res de Th�ophraste, la m�me libert� n'est pas accord�e, parce qu'on n'est point ma�tre du bien d'autrui. Il a fallu suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus proche de la diction grecque, et en m�me temps selon la plus exacte conformit� avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile, parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en fran�ais mot pour mot, n'est plus la m�me dans notre langue: par exemple, ironie est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de rh�torique, et chez Th�ophraste c'est quelque chose entre la fourberie et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais pr�cis�ment ce qui est d�crit dans le premier chapitre. Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez diff�rents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne saurions gu�re rendre que par un seul mot: cette pauvret� embarrasse. En effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois esp�ces d'avarice, deux sortes d'importuns, des flatteurs de deux mani�res, et autant de grands parleurs: de sorte que les caract�res de ces personnes semblent rentrer les uns dans les autres, au d�savantage du titre; ils ne sont pas aussi toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Th�ophraste, emport� quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se trouve d�termin� � ces changements par le caract�re et les moeurs du personnage qu'il peint ou dont il fait la satire. Les d�finitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs difficult�s. Elles sont courtes et concises dans Th�ophraste, selon la forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premi�res id�es: on les a �tendues dans la traduction pour les rendre intelligibles. Il se lit aussi dans ce trait� des phrases qui ne sont pas achev�es et qui forment un sens imparfait, auquel il a �t� facile de suppl�er le v�ritable; il s'y trouve de diff�rentes le�ons, quelques endroits tout � fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses explications; et pour ne point s'�garer dans ces doutes, on a suivi les meilleurs interpr�tes. Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs des hommes, et qu'il vise moins � les rendre savants qu'� les rendre sages, l'on s'est trouv� exempt de le charger de longues et curieuses observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact de l'antiquit�. L'on s'est content� de mettre de petites notes � c�t� de certains endroits que l'on a cru le m�riter, afin que nuls de ceux qui ont de la justesse, de la vivacit�, et � qui il ne manque que d'avoir lu beaucoup, ne se reprochent pas m�me ce petit d�faut, ne puissent �tre arr�t�s dans la lecture des Caract�res et douter un moment du sens de Th�ophraste. Les caract�res de Th�ophraste[1] [Note: 1 Traduits du grec] J'ai admir� souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre, quelque s�rieuse r�flexion que je fasse, pourquoi toute la Gr�ce, �tant plac�e sous un m�me ciel, et les Grecs nourris et �lev�s de la m�me mani�re, il se trouve n�anmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs. Puis donc, mon cher Polycl�s, qu'� l'�ge de quatre-vingt-dix neuf ans o� je me trouve, j'ai assez v�cu pour conna�tre les hommes; que j'ai vu d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de divers temp�raments, et que je me suis toujours attach� � �tudier les hommes vertueux, comme ceux qui n'�taient connus que par leurs vices, il semble que j'ai d� marquer les caract�res des uns et des autres, et ne me pas contenter de peindre les Grecs en g�n�ral, mais m�me de toucher ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir de plus familier. J'esp�re, mon cher Polycl�s, que cet ouvrage sera utile � ceux qui viendront apr�s nous: il leur tracera des mod�les qu'ils pourront suivre; il leur apprendra � faire le discernement de ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'�mulation les portera � imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en mati�re: c'est � vous de p�n�trer dans mon sens, et d'examiner avec attention si la v�rit� se trouve dans mes paroles; et sans faire une plus longue pr�face, je parlerai d'abord de la dissimulation, je d�finirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimul�, je d�crirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant le projet que j'en ai fait. De la dissimulation La dissimulation n'est pas ais�e � bien d�finir: si l'on se contente d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimul� se comporte de cette mani�re: il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette d�marche qu'il ne les hait point; il loue ouvertement et en leur pr�sence ceux � qui il dresse de secr�tes emb�ches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arriv� quelque disgr�ce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui tient; il r�cite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura dites contre sa r�putation, et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris par les injures qu'ils en ont re�ues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et � l'entendre parler, on croirait toujours qu'il d�lib�re. Il ne parle point indiff�remment; il a ses raisons pour dire tant�t qu'il ne fait que revenir de la campagne, tant�t qu'il est arriv� � la ville fort tard, et quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise sant�. Il dit � celui qui lui emprunte de l'argent � int�r�t, ou qui le prie de contribuer de sa part � une somme que ses amis consentent de lui pr�ter, qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si d�nu� d'argent; pendant qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en effet il ne vende rien. Souvent, apr�s avoir �cout� ce que l'on lui a dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il feint de n'avoir pas aper�u les choses o� il vient de jeter les yeux, ou s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux qui lui parlent d'affaire que cette seule r�ponse: �J'y penserai.� Il sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi d'admiration, d'autres fois il aura pens� comme vous sur cet �v�nement, et cela selon ses diff�rents int�r�ts. Son langage le plus ordinaire est celui-ci: �Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse �tre, je ne sais o� j'en suis�; ou bien: �Il me semble que je ne suis pas moi-m�me�; et ensuite: �Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre; voil� une chose merveilleuse et qui passe toute cr�ance; contez cela � d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la v�rit�?�, paroles doubles et artificieuses, dont il faut se d�fier comme de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces mani�res d'agir ne partent point d'une �me simple et droite, mais d'une mauvaise volont�, ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins � craindre. De la flatterie La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si un flatteur se prom�ne avec quelqu'un dans la place: �Remarquez-vous, lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'� vous seul. Hier il fut bien parl� de vous, et l'on ne tarissait point sur vos louanges: nous nous trouv�mes plus de trente personnes dans un endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint � tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la ville, tous d'une commune voix vous nomm�rent, et il n'y en eut pas un seul qui vous refus�t ses suffrages.� Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attach� � votre habit, de le prendre et de le souffler � terre. Si par hasard le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux, il prend soin de vous les �ter; et vous souriant: �Il est merveilleux, dit-il, combien vous �tes blanchi depuis deux jours que je ne vous ai pas vu�; et il ajoute: �Voil� encore, pour un homme de votre �ge, assez de cheveux noirs.� Si celui qu'il veut flatter prend la parole, il impose silence � tous ceux qui se trouvent pr�sents, et il les force d'approuver aveugl�ment tout ce qu'il avance, et d�s qu'il a cess� de parler, il se r�crie: �Cela est dit le mieux du monde, rien n'est plus heureusement rencontr�.� D'autres fois, s'il lui arrive de faire � quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait nulle envie de rire, il porte � sa bouche l'un des bouts de son manteau, comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voul�t s'emp�cher d'�clater; et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit � ceux qu'il rencontre dans son chemin de s'arr�ter jusqu'� ce qu'il soit pass�. Il ach�te des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne � ses enfants en sa pr�sence; il les baise, il les caresse: �Voil�, dit-il, de jolis enfants et dignes d'un tel p�re.� S'il sort de sa maison, il le suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui dit: �Votre pied est mieux fait que cela.� Il l'accompagne ensuite chez ses amis, ou plut�t il entre le premier dans leur maison, et leur dit: �Un tel me suit et vient vous rendre visite�; et retournant sur ses pas: �Je vous ai annonc�, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous recevoir.� Le flatteur se met � tout sans h�siter, se m�le des choses les plus viles et qui ne conviennent qu'� des femmes. S'il est invit� � souper, il est le premier des convi�s � louer le vin; assis � table le plus proche de celui qui fait le repas, il lui r�p�te souvent: �En v�rit�, vous faites une ch�re d�licate�; et montrant aux autres l'un des mets qu'il soul�ve du plat: �Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.� Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse � l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui r�pond n�gligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu'au th��tre il oublie d'arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue, pour les porter � sa place, et l'y faire asseoir plus mollement. J'ai d� dire aussi qu'avant qu'il sorte de sa maison, il en loue l'architecture, se r�crie sur toutes choses, dit que les jardins sont bien plant�s; et s'il aper�oit quelque part le portrait du ma�tre, o� il soit extr�mement flatt�, il est touch� de voir combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire � quelqu'un et d'acqu�rir ses bonnes gr�ces. De l'impertinent ou du diseur de rien La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contract�e de parler beaucoup et sans r�flexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne conna�t point, entre d'abord en mati�re, l'entretient de sa femme et lui fait son �loge, lui conte son songe; lui fait un long d�tail d'un repas o� il s'est trouv�, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s'�chauffe ensuite dans la conversation, d�clame contre le temps pr�sent, et soutient que les hommes qui vivent pr�sentement ne valent point leurs p�res. De l� il se jette sur ce qui se d�bite au march�, sur la chert� du bl�, sur le grand nombre d'�trangers qui sont dans la ville; il dit qu'au printemps, o� commencent les Bacchanales, la mer devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait esp�rer une bonne r�colte; qu'il cultivera son champ l'ann�e prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le si�cle est dur, et qu'on a bien de la peine � vivre. Il apprend � cet inconnu que c'est Damippe qui a fait br�ler la plus belle torche devant l'autel de C�r�s � la f�te des Myst�res, il lui demande combien de colonnes soutiennent le th��tre de la musique, quel est le quanti�me du mois; il lui dit qu'il a eu la veille une indigestion; et si cet homme � qui il parle a la patience de l'�couter, il ne partira pas d'aupr�s de lui: il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Myst�res se c�l�brent dans le mois d'ao�t, les Apaturies au mois d'octobre; et � la campagne, dans le mois de d�cembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs qu'un parti � prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins �viter la fi�vre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires? De la rusticit� Il semble que la rusticit� n'est autre chose qu'une ignorance grossi�re des biens�ances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans r�flexion sortir un jour de m�decine, et se trouver en cet �tat dans un lieu public parmi le monde; ne pas faire la diff�rence de l'odeur forte du thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus d�licieux; �tre chauss�s large et grossi�rement; parler haut et ne pouvoir se r�duire � un ton de voix mod�r�; ne se pas fier � leurs amis sur les moindres affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques, jusques � rendre compte � leurs moindres valets de ce qui aura �t� dit dans une assembl�e publique. On les voit assis, leur robe relev�e jusqu'aux genoux et d'une mani�re ind�cente. Il ne leur arrive pas en toute leur vie de rien admirer, ni de para�tre surpris des choses les plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est un boeuf, un �ne, ou un vieux bouc, alors ils s'arr�tent et ne se lassent point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine, ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les plus petits d�tails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se l�vent pour donner une poign�e d'herbes aux b�tes de charrue qu'ils ont dans leurs �tables. Heurte-t-on � leur porte pendant qu'ils d�nent, ils sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table un gros chien de cour, qu'ils appellent � eux, qu'ils empoignent par la gueule, en disant: �Voil� celui qui garde la place, qui prend soin de la maison et de ceux qui sont dedans.� Ces gens, �pineux dans les payements qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pi�ces qu'ils croient l�g�res, ou qui ne brillent pas assez � leurs yeux, et qu'on est oblig� de leur changer. Ils sont occup�s pendant la nuit d'une charrue, d'un sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils r�vent � qui ils ont pr�t� ces ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: �Combien vaut, demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson sal�? Les fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux nous ram�nent une nouvelle lune?� D'autres fois, ne sachant que dire, ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que pour cela. Ce sont ces m�mes personnes que l'on entend chanter dans le bain, qui mettent des clous � leurs souliers, et qui, se trouvant tout port�s devant la boutique d'Archias, ach�tent eux-m�mes des viandes sal�es, et les apportent � la main en pleine rue. Du complaisant Pour faire une d�finition un peu exacte de cette affectation que quelques-uns ont de plaire � tout le monde, il faut dire que c'est une mani�re de vivre o� l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et honn�te que ce qui est agr�able. Celui qui a cette passion, d'aussi loin qu'il aper�oit un homme dans la place, le salue en s'�criant: �Voil� ce qu'on appelle un homme de bien!�, l'aborde, l'admire sur les moindres choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui �chappe; et apr�s avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en s�pare qu'en lui donnant mille �loges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un proc�s, il ne doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'� son adversaire: comme il veut plaire � tous deux, il les m�nagera �galement. C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les �trangers qui sont dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison et d'�quit� que dans ses concitoyens. S'il est pri� d'un repas, il demande en entrant � celui qui l'a convi� o� sont ses enfants; et d�s qu'ils paraissent, il se r�crie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur p�re, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir � ses deux c�t�s, il badine avec eux: �� qui est, dit-il, la petite bouteille? � qui est la jolie cogn�e?� Il les prend ensuite sur lui, et les laisse dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommod�. Celui enfin qui veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents, change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne sort point en public qu'il ne soit parfum�; on ne le voit gu�re dans les salles publiques qu'aupr�s des comptoirs des banquiers; et dans les �coles, qu'aux endroits seulement o� s'exercent les jeunes gens; et au th��tre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout proche des pr�teurs. Ces gens encore n'ach�tent jamais rien pour eux; mais ils envoient � Byzance toute sorte de bijoux pr�cieux, des chiens de Sparte � Gyzique, et � Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et ils prennent soin que toute la ville soit inform�e qu'ils font ces emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses qui font plaisir � voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des d�s qu'ils font faire d'os de ch�vre, des fioles pour des parfums, des cannes torses que l'on fait � Sparte, et des tapis de Perse � personnages. Ils ont chez eux jusques � un jeu de paume, et une ar�ne propre � s'exercer � la lutte; et s'ils se prom�nent par la ville et qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y exercer chacun dans son art indiff�remment: ils se trouvent pr�sents � ces exercices; et se m�lant avec ceux qui viennent l� pour regarder: �� qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette ar�ne si commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme puissant de la ville, celui qui en est le ma�tre et qui en peut disposer.� De l'image d'un coquin Un coquin est celui � qui les choses les plus honteuses ne co�tent rien � dire ou � faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice autant que l'on lui en demande, qui est perdu de r�putation, que l'on outrage impun�ment, qui est un chicaneur de profession, un effront�, et qui se m�le de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caract�re entre sans masque dans une danse comique; et m�me sans �tre ivre; et de sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obsc�ne par les postures les plus ind�centes. C'est lui qui, dans ces lieux o� l'on voit des prestiges, s'ing�re de recueillir l'argent de chacun des spectateurs, et qui fait querelle � ceux qui, �tant entr�s par billets, croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous m�tiers; tant�t il tient une taverne, tant�t il est supp�t de quelque lieu inf�me, une autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce o� il ne soit capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une m�re, il la laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et � se voir tra�ner par la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et o� il passe une partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre � eux avec une voix forte et enrou�e, insulter ceux qui les contredisent: les uns fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les avoir vus, se d�gagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les �couter; mais ces effront�s continuent de parler: ils disent � celui-ci le commencement d'un fait, quelque mot � cet autre; � peine peut-on tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez qu'ils choisissent pour cela des jours d'assembl�e publique, o� il y a un grand concours de monde, qui se trouve le t�moin de leur insolence. Toujours accabl�s de proc�s, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont intent�s � d'autres, de ceux dont ils se d�livrent par de faux serments comme de ceux qui les obligent de compara�tre, ils n'oublient jamais de porter leur bo�te dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens, � qui ils pr�tent � usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque drachme; fr�quenter les tavernes, parcourir les lieux o� l'on d�bite le poisson frais ou sal�, et consumer ainsi en bonne ch�re tout le profit qu'ils tirent de cette esp�ce de trafic. En un mot, ils sont querelleux et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte � la calomnie, ont une voix �tourdissante, et qu'ils font retentir dans les march�s et dans les boutiques. Du grand parleur Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intemp�rance de langue qui ne permet pas � un homme de se taire. �Vous ne contez pas la chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs � quiconque veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si vous vous donnez la patience de m'�couter, je vous apprendrai tout�; et si cet autre continue de parler: �Vous avez d�j� dit cela; songez, poursuit-il, � ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de s'entendre les uns les autres�; et ensuite: �Mais que veux-je dire? Ah! j'oubliais une chose! oui, c'est cela m�me, et je voulais voir si vous tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris.� C'est par de telles ou semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir � celui qui lui parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassin� de son babil chacun de ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses s�rieuses, et les met en fuite. De l� il entre dans les �coles publiques et dans les lieux des exercices, o� il amuse les ma�tres par de vains discours, et emp�che la jeunesse de profiter de leurs le�ons. S'il �chappe � quelqu'un de dire: �Je m'en vais�, celui-ci se met � le suivre, et il ne l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par hasard il a appris ce qui aura �t� dit dans une assembl�e de ville, il court dans le m�me temps le divulguer. Il s'�tend merveilleusement sur la fameuse bataille qui s'est donn�e sous le gouvernement de l'orateur Aristophon, comme sur le combat c�l�bre que ceux de Lac�d�mone ont livr� aux Ath�niens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en r�p�te une grande partie, m�le dans ce r�cit ennuyeux des invectives contre le peuple, pendant que de ceux qui l'�coutent les uns s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les tribunaux, ne laisse pas la libert� de juger; il ne permet pas que l'on mange � table; et s'il se trouve au th��tre, il emp�che non seulement d'entendre, mais m�me de voir les acteurs. On lui fait avouer ing�nument qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on l'accuserait d'�tre plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il parle: aussi �coute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait de lui sur ce sujet; et jusques � ses propres enfants, s'ils commencent � s'abandonner au sommeil: �Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui ach�ve de nous endormir.� Du d�bit des nouvelles Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon son caprice, des discours et des faits remplis de fausset�; qui, lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui souriant: �D'o� venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de bon? n'y a-t-il rien de nouveau?� Et continuant de l'interroger: �Quoi donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses �tonnantes � raconter.� Et sans lui donner le loisir de lui r�pondre: �Que dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous r�galer de grandes nouveaut�s.� Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Ast�e le joueur de fl�te, ou Lycon l'ing�nieur, tous gens qui arrivent fra�chement de l'arm�e, de qui il sait toutes choses; car il all�gue pour t�moins de ce qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les convaincre de fausset�. Il assure donc que ces personnes lui on dit que le Roi et Polysperchon ont gagn� la bataille, et que Cassandre, leur ennemi, est tomb� vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit: �Mais en v�rit�, cela est-il croyable?�, il lui r�plique que cette nouvelle se crie et se r�pand par toute la ville, que tous s'accordent � dire la m�me chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet �v�nement sur le visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme cach� chez l'un de ces magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Mac�doine, qui a tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa narration: �Que pensez-vous de ce succ�s?� demande-t-il � ceux qui l'�coutent. �Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'�crie-t-il d'une mani�re touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin Cassandre �tait puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous seul�, pendant qu'il court par toute la ville le d�biter � qui le veut entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de l'admiration, et que je ne con�ois pas quelle est la fin qu'ils se proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a � toujours mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de cette pratique. Au contraire, il est arriv� � quelques-uns de se laisser voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient qu'� rassembler autour d'eux une foule de peuple, et � lui conter des nouvelles. Quelques autres, apr�s avoir vaincu sur mer et sur terre dans le Portique, ont pay� l'amende pour n'avoir pas comparu � une cause appel�e. Enfin il s'en est trouv� qui, le jour m�me qu'ils ont pris une ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqu� de d�ner. Je ne crois pas qu'il y ait rien de si mis�rable que la condition de ces personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est l'endroit d'un march� public o� ils ne passent tout le jour � rendre sourds ceux qui les �coutent, ou � les fatiguer par leurs mensonges? De l'effronterie caus�e par l'avarice Pour faire conna�tre ce vice, il faut dire que c'est un m�pris de l'honneur dans la vue d'un vil int�r�t. Un homme que l'avarice rend effront� ose emprunter une somme d'argent � celui � qui il en doit d�j�, et qu'il lui retient avec injustice. Le jour m�me qu'il aura sacrifi� aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des viandes consacr�es, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs repas, et va souper chez l'un de ses amis; et l�, � table, � la vue de tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux d�pens de son h�te, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un quartier de pain: �Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne ch�re.� Il va lui-m�me au march� acheter des viandes cuites; et avant que de convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en est emp�ch� par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se d�dommager, sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura re�u de quelques �trangers pour leur louer des places au th��tre, il trouve le secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le lendemain ses enfants et leur pr�cepteur. Tout lui fait envie: il veut profiter des bons march�s, et demande hardiment au premier venu une chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison �trang�re, il emprunte jusqu'� l'orge et � la paille; encore faut-il que celui qui les lui pr�te fasse les frais de les faire porter chez lui. Cet effront�, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et l�, en pr�sence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui est remplie d'eau, se la r�pand sur tout le corps: �Me voil� lav�, ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation � personne�, remet sa robe et dispara�t. De l'�pargne sordide Cette esp�ce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir m�nager les plus petites choses sans aucune fin honn�te. C'est dans cet esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison, ne n�gligent pas d'aller eux-m�mes demander la moiti� d'une obole qui manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant l'effort de donner � manger chez eux, ne sont occup�s pendant le repas qu'� compter le nombre de fois que chacun des convi�s demande � boire. Ce sont eux encore dont la portion des pr�mices des viandes que l'on envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils appr�cient les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon march� qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se pr�valoir, ils lui soutiennent toujours qu'il a achet� trop cher. Implacables � l'�gard d'un valet qui aura laiss� tomber un pot de terre, ou cass� par malheur quelque vase d'argile, ils lui d�duisent cette perte sur sa nourriture; mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors renverser toute une maison, d�ranger les lits; transporter des coffres, et chercher dans les recoins les plus cach�s. Lorsqu'ils vendent, ils n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'� perdre pour celui qui ach�te. Il n'est permis � personne de cueillir une figue dans leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite branche de palmier, ou quelques olives qui seront tomb�es de l'arbre. Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les bornes, voient si l'on n'y a rien chang� et si elles sont toujours les m�mes. Ils tirent int�r�t de l'int�r�t, et ce n'est qu'� cette condition qu'ils donnent du temps � leurs cr�anciers. S'ils ont invit� � d�ner quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple, ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a vus souvent aller eux-m�mes au march� pour ces repas, y trouver tout trop cher, et en revenir sans rien acheter. �Ne prenez pas l'habitude, disent-ils � leurs femmes, de pr�ter votre sel, votre orge, votre farine, ni m�me du cumin, de la marjolaine, des g�teaux pour l'autel, du coton, de la laine; car ces petits d�tails ne laissent pas de monter, � la fin d'une ann�e, � une grosse somme.� Ces avares, en un mot, ont des trousseaux de clefs rouill�es, dont ils ne se servent point, des cassettes o� leur argent est en d�p�t, qu'ils n'ouvrent jamais, et qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des habits qui leur sont trop courts et trop �troits; les plus petites fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont la t�te ras�e jusqu'au cuir, se d�chaussent vers le milieu du jour pour �pargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de ne pas �pargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donn�e � pr�parer, afin, disent-ils, que leur �toffe se tache moins. De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien L'impudence est facile � d�finir: il suffit de dire que c'est une profession ouverte d'une plaisanterie outr�e, comme de ce qu'il y a de plus honteux et de plus contraire � la biens�ance. Celui-l�, par exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition, feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer � elle d'une mani�re d�shonn�te; qui se pla�t � battre des mains au th��tre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les autres voient et �coutent avec plaisir; qui, couch� sur le dos, pendant que toute l'assembl�e garde un profond silence, fait entendre de sales hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la t�te et d'interrompre leur attention. Un homme de ce caract�re ach�te en plein march� des noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la fruiti�re, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les conna�tre, en arr�te d'autres qui courent par la place et qui ont leurs affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et le f�licite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va lui-m�me choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui jouent de la fl�te; et montrant � ceux qu'il rencontre ce qu'il vient d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit s'arr�ter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et l� annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il vend du vin, il le fait m�ler, pour ses amis comme pour les autres sans distinction. Il ne permet pas � ses enfants d'aller � l'amphith��tre avant que les jeux soient commenc�s et lorsque l'on paye pour �tre plac�, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte n�glige les places et les donne pour rien. �tant envoy� avec quelques autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public lui a donn�e pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent de ses coll�gues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux au del� de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes des pr�sents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. �Vous m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain, une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter�: il se sert ensuite de l'huile d'un autre et �pargne la sienne. Il envie � ses propres valets qui le suivent la plus petite pi�ce de monnaie qu'ils auront ramass�e dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot: Mercure est commun. Il fait pis: il distribue � ses domestique leurs provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous, s'enfonce en dedans et s'�l�ve comme en pyramide; et quand elle est pleine, il la rase lui-m�me avec le rouleau le plus pr�s qu'il peut... De m�me, s'il paye � quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands repas o� il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont �t� servies, pour lui en rendre compte: il serait f�ch� de leur laisser une rave � demi mang�e. Du contre-temps Cette ignorance du temps et de l'occasion est une mani�re d'aborder les gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun est celui qui choisit le moment que son ami est accabl� de ses propres affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa ma�tresse, le soir m�me qu'elle a la fi�vre; qui voyant que quelqu'un vient d'�tre condamn� en justice de payer pour un autre pour qui il s'est oblig�, le prie n�anmoins de r�pondre pour lui; qui compara�t pour servir de t�moin dans un proc�s que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces o� il est invit� pour se d�cha�ner contre les femmes; qui entra�ne � la promenade des gens � peine arriv�s d'un long voyage et qui n'aspirent qu'� se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une chose plus qu'elle ne vaut, apr�s qu'elle est vendue; de se lever au milieu d'une assembl�e pour reprendre un fait d�s ses commencements, et en instruire � fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le savent mieux que lui; souvent empress� pour engager dans une affaire des personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin apr�s avoir sacrifi�, il va lui demander une portion des viandes qu'il a pr�par�es. Une autre fois, s'il voit qu'un ma�tre ch�tie devant lui son esclave: �J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion: je le fis fouetter, il se d�sesp�ra et s'alla pendre.� Enfin, il n'est propre qu'� commettre de nouveau deux personnes qui veulent s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur diff�rend. C'est encore une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas, pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que mod�r�ment. De l'air empress� Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses paroles et par toute sa conduite. Les mani�res d'un homme empress� sont de prendre sur soi l'�v�nement d'une affaire qui est au-dessus de ses forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que toute une assembl�e juge raisonnable, et o� il ne se trouve pas la moindre difficult�, d'insister longtemps sur une l�g�re circonstance, pour �tre ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle o� il se trouve pr�sent, d'une mani�re � l'�chauffer davantage. Rien n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir � servir de guide dans un chemin d�tourn� qu'il ne conna�t pas, et dont il ne peut ensuite trouver l'issue; venir vers son g�n�ral, et lui demander quand il doit ranger son arm�e en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a point d'ordres � lui donner pour le lendemain; une autre fois s'approcher de son p�re: �Ma m�re, lui dit-il myst�rieusement, vient de se coucher et ne commence qu'� s'endormir�; s'il entre enfin dans la chambre d'un malade � qui son m�decin a d�fendu le vin, dire qu'on peut essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il s'ing�re de faire son �pitaphe; il y fait graver son nom, celui de son mari, de son p�re, de sa m�re, son pays, son origine, avec cet �loge: ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois oblig� de jurer devant des juges qui exigent son serment: �Ce n'est pas, dit-il en per�ant la foule pour para�tre � l'audience, la premi�re fois que cela m'est arriv�.� De la stupidit� La stupidit� est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-m�me calcul� avec des jetons une certaine somme, demande � ceux qui le regardent faire � quoi elle se monte. S'il est oblig� de para�tre dans un jour prescrit devant ses juges pour se d�fendre dans un proc�s que l'on lui fait, il l'oublie enti�rement et part pour la campagne. Il s'endort � un spectacle, et il ne se r�veille que longtemps apr�s qu'il est fini et que le peuple s'est retir�. Apr�s s'�tre rempli de viandes le soir, il se l�ve la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, o� il est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui donner, et qu'il a mis lui-m�me dans quelque endroit, o� souvent il ne peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis afin qu'il assiste � ses fun�railles, il s'attriste, il pleure, il se d�sesp�re, et prenant une fa�on de parler pour une autre: �� la bonne heure�, ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette pr�caution qu'ont les personnes sages de ne pas donner sans t�moin de l'argent � leurs cr�anciers, il l'a pour en recevoir de ses d�biteurs. On le voit quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui avoir pas achet� des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer ses enfants � la lutte ou � la course, il ne leur permet pas de se retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir lui-m�me des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut go�ter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se plaint, il lui �chappera de dire que l'eau du ciel est une chose d�licieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de morts par la porte Sacr�e: �Autant, r�pond-il, pensant peut-�tre � de l'argent ou � des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions avoir.� De la brutalit� La brutalit� est une certaine duret�, et j'ose dire une f�rocit� qui se rencontre dans nos mani�res d'agir, et qui passe m�me jusqu'� nos paroles. Si vous demandez � un homme brutal: �Qu'est devenu un tel?� il vous r�pond durement: �Ne me rompez point la t�te.� Si vous le saluez, il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en demander le prix, il ne vous �coute pas; mais il dit fi�rement � celui qui la marchande: �Qu'y trouvez-vous � dire?� Il se moque de la pi�t� de ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une grande c�l�brit�: �Si leurs pri�res, dit-il, vont jusques aux Dieux, et s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils les ont bien pay�s, et que ce n'est pas un pr�sent du ciel.� Il est inexorable � celui qui sans dessein l'aura pouss� l�g�rement, ou lui aura march� sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La premi�re chose qu'il dit � un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est qu'il ne lui en pr�tera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne de mauvaise gr�ce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive jamais de se heurter � une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans lui donner de grandes mal�dictions. Il ne daigne pas attendre personne; et si l'on diff�re un moment � se rendre au lieu dont l'on est convenu avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande singularit�: il ne veut ni chanter � son tour, ni r�citer dans un repas, ni m�me danser avec les autres. En un mot, on ne le voit gu�re dans les temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices. De la superstition La superstition semble n'�tre autre chose qu'une crainte mal r�gl�e de la Divinit�. Un homme superstitieux, apr�s avoir lav� ses mains et s'�tre purifi� avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se prom�ne une grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il voit une belette, il s'arr�te tout court, et il ne continue pas de marcher que quelqu'un n'ait pass� avant lui par le m�me endroit que cet animal a travers�, ou qu'il n'ait jet� lui-m�me trois petites pierres dans le chemin, comme pour �loigner de lui ce mauvais pr�sage. En quelque endroit de sa maison qu'il ait aper�u un serpent, il ne diff�re pas d'y �lever un autel; et d�s qu'il remarque dans les carrefours de ces pierres que la d�votion du peuple y a consacr�es, il s'en approche, verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et les adore. Si un rat lui a rong� un sac de farine, il court au devin, qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pi�ce; mais bien loin d'�tre satisfait de sa r�ponse, effray� d'une aventure si extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en d�fait. Son faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'�viter de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister � des fun�railles, ou d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les interpr�tes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux � quel dieu ou � quelle d�esse il doit sacrifier. Il est fort exact � visiter, sur la fin de chaque mois, les pr�tres d'Orph�e, pour se faire initier dans ses myst�res; il y m�ne sa femme; ou si elle s'en excuse par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice. Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque gu�re de se laver toute la t�te avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a recours � des pr�tresses, qui le purifient d'une autre mani�re, en liant et �tendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin, s'il voit un homme frapp� d'�pilepsie, saisi d'horreur, il crache dans son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre. De l'esprit chagrin L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat � un homme de cette humeur, il ne re�oit de lui pour tout remerciement que le reproche d'avoir �t� oubli�: �Je n'�tais pas digne, dit cet esprit querelleux, de boire de son vin, ni de manger � sa table.� Tout lui est suspect, jusques aux caresses que lui fait sa ma�tresse: �Je doute fort, lui dit-il, que vous soyez sinc�re, et que toutes ces d�monstrations d'amiti� partent du coeur.� Apr�s une grande s�cheresse venant � pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au ciel de ce qu'elle n'a pas commenc� plus t�t. Si le hasard lui fait voir une bourse dans son chemin, il s'incline: �Il y a des gens, ajoute-t-il, qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un tr�sor.� Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment celui � qui il appartient d'y mettre le prix; et d�s que celui-ci, vaincu par ses importunit�s, le lui a vendu, il se repent de l'avoir achet�: �Ne suis-je pas tromp�? demande-t-il, et exigerait-on si peu d'une chose qui serait sans d�fauts?� � ceux qui lui font les compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation de sa famille: �Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que mon bien est diminu� de la moiti�.� Un homme chagrin, apr�s avoir eu de ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emport� tout d'une voix sur son adversaire, se plaint encore de celui qui a �crit ou parl� pour lui, de ce qu'il n'a pas touch� les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un besoin pressant, si quelqu'un l'en f�licite et le convie � mieux esp�rer de la fortune: �Comment, lui r�pond-il; puis-je �tre sensible � la moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent � chacun de ceux qui me l'ont pr�t�, et n'�tre pas encore quitte envers eux de la reconnaissance de leur bienfait?� De la d�fiance L'esprit de d�fiance nous fait croire que tout le monde est capable de nous tromper. Un homme d�fiant, par exemple, s'il envoie au march� l'un de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par un autre qui doit lui rapporter fid�lement combien elles ont co�t�. Si quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule � chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois, �tant couch� avec sa femme, il lui demande si elle a remarqu� que son coffre-fort f�t bien ferm�, si sa cassette est toujours scell�e, et si on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle assure que tout est en bon �tat, l'inqui�tude le prend, il se l�ve du lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui br�le dans sa chambre, visiter lui-m�me tous les endroits de sa maison, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort apr�s cette recherche. Il m�ne avec lui des t�moins quand il va demander ses arr�rages, afin qu'il ne prenne pas un jour envie � ses d�biteurs de lui d�nier sa dette. Ce n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne les laisse pas enlever qu'ils ne soient pes�s, il fait suivre celui qui les emporte, et envoie d�s le lendemain prier qu'on les lui renvoie. A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville, il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne lui �chapp�t et ne pr�t la fuite. � un homme qui, emportant de chez lui quelque chose que ce soit, lui dirait: �Estimez cela, et mettez-le sur mon compte�, il r�pondrait qu'il faut le laisser o� on l'a pris, et qu'il a d'autres affaires que celle de courir apr�s son argent. D'un vilain homme Ce caract�re suppose toujours dans un homme une extr�me malpropret�, et une n�gligence pour sa personne qui passe dans l'exc�s et qui blesse ceux qui s'en aper�oivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de l�pre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se m�ler parmi le monde, et croire en �tre quitte pour dire que c'est une maladie de famille, et que son p�re et son a�eul y �taient sujets. Il a aux jambes des ulc�res. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres salet�s, qu'il n�glige de faire gu�rir; ou s'il pense � y rem�dier, c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est h�riss� de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une b�te fauve; il a les dents noires, rong�es, et telles que son abord ne se peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant; il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la biens�ance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent mauvais, et ne para�t gu�re dans une assembl�e publique qu'avec une vieille robe et toute tach�e. S'il est oblig� d'accompagner sa m�re chez les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il lui �chappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point �couter un concert ou d'excellents joueurs de fl�te; il bat des mains avec violence comme pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix d�sagr�able le m�me air qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit pas bient�t finir. Enfin, si �tant assis � table il veut cracher, c'est justement sur celui qui est derri�re lui pour lui donner � boire. D'un homme incommode Ce qu'on appelle un f�cheux est celui qui, sans faire � quelqu'un un fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant dans la chambre de son ami qui commence � s'endormir, le r�veille pour l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer, sur le point qu'un homme est pr�t de partir et de monter dans son vaisseau, l'arr�te sans nul besoin, l'engage insensiblement � se promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il a m�ch�, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la table, pour dire qu'ayant pris m�decine depuis deux jours, il est all� par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite �tait m�l�e dans ses d�jections; qui, devant toute une assembl�e, s'avise de demander � sa m�re quel jour elle a accouch� de lui; qui ne sachant que dire, apprend que l'eau de sa citerne est fra�che, qu'il cro�t dans son jardin de bonnes l�gumes, ou que sa maison est ouverte � tout le monde, comme une h�tellerie; qui s'empresse de faire conna�tre � ses h�tes un parasite qu'il a chez lui; qui l'invite � table � se mettre en bonne humeur, et � r�jouir la compagnie. De la sotte vanit� La sotte vanit� semble �tre une passion inqui�te de se faire valoir par les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se trouve � un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a convi�. Il consacre � Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de na�tre; et d�s qu'il est parvenu � l'�ge de pubert�, il le conduit lui-m�me � Delphes, lui coupe les cheveux, et les d�pose dans le temple comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime � se faire suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'�tre frapp�e. Apr�s qu'il a immol� un boeuf devant quelque autel, il se fait r�server la peau du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache � l'endroit de sa maison le plus expos� � la vue de ceux qui passent, afin que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifi� un boeuf. Une autre fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens, il renvoie chez soi par un valet tout son �quipage, et ne garde qu'une riche robe dont il est habill�, et qu'il tra�ne le reste du jour dans la place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse une �pitaphe avec ces mots: Il �tait de race de Malte. Il consacre un anneau � Esculape, qu'il use � force d'y pendre des couronnes de fleurs. Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la qualit� des victimes qu'il a immol�es. Alors, rev�tu d'une robe blanche, et couronn� de fleurs, il para�t dans l'assembl�e du peuple: �Nous pouvons, dit-il, vous assurer, � Ath�niens, que pendant le temps de notre gouvernement nous avons sacrifi� � Cyb�le, et que nous lui avons rendu des honneurs tels que les m�rite de nous la m�re des Dieux: esp�rez donc toutes choses heureuses de cette d�esse.� Apr�s avoir parl� ainsi, il se retire dans sa maison, o� il fait un long r�cit � sa femme de la mani�re dont tout lui a r�ussi au del� m�me de ses souhaits. De l'avarice Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il s'agit d'�viter la moindre d�pense. Si un avare a remport� le prix de la trag�die, il consacre � Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites d'�corce de bois, et il fait graver son nom sur un pr�sent si magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est oblig� de s'assembler pour r�gler une contribution capable de subvenir aux besoins de la R�publique; alors il se l�ve et garde le silence, ou le plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille, et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les parties seules qui doivent �tre br�l�es sur l'autel: il r�serve les autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir � table et �tre charg�s du soin des noces, il loue des gens pour tout le temps de la f�te, qui se nourrissent � leurs d�pens, et � qui il donne une certaine somme. S'il est capitaine de gal�re, voulant m�nager son lit, il se contente de coucher indiff�remment avec les autres sur de la natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme sordide acheter en plein march� des viandes cuites, toutes sortes d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il l'a un jour envoy�e chez le teinturier pour la d�tacher, comme il n'en a pas une seconde pour sortir, il est oblig� de garder la chambre. Il sait �viter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui demander, comme aux autres, quelque secours; il se d�tourne de lui, et reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes � sa femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner � la ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau us�, sale et tout couvert de taches; qu'en ayant honte lui-m�me, il le retourne quand il est oblig� d'aller tenir sa place dans quelque assembl�e. De l'ostentation Je n'estime pas que l'on puisse donner une id�e plus juste de l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle domine s'arr�te dans l'endroit du Pir�e o� les marchands �talent, et o� se trouve un plus grand nombre d'�trangers; il entre en mati�re avec eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a � esp�rer pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin, lui fait compagnie, et lui dit bient�t qu'il a servi sous Alexandre, quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapport�s de l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de l'Europe leur sont inf�rieurs. Il se vante, dans une autre occasion, d'une lettre qu'il a re�ue d'Antipater, qui apprend que lui troisi�me est entr� dans la Mac�doine. Il dit une autre fois que bien que les magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait sans payer de tribut, pour �viter n�anmoins l'envie du peuple, il n'a point voulu user de ce privil�ge. Il ajoute que pendant une grande chert� de vivres, il a distribu� aux pauvres citoyens d'Ath�nes jusqu'� la somme de cinq talents; et s'il parle � des gens qu'il ne conna�t point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des jetons, compter le nombre de ceux � qui il a fait ces largesses; et quoiqu'il monte � plus de six cents personnes, il leur donne � tous des noms convenables; et apr�s avoir supput� les sommes particuli�res qu'il a donn�es � chacun d'eux, il se trouve qu'il en r�sulte le double de ce qu'il pensait, et que dix talents y sont employ�s, �sans compter, poursuit-il, les gal�res que j'ai arm�es � mes d�pens, et les charges publiques que j'ai exerc�es � mes frais et sans r�compense�. Cet homme fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'�curie les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les acheter. De m�me il visite les foires les plus c�l�bres, entre sous les tentes des marchands, se fait d�ployer une riche robe, et qui vaut jusqu'� deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins o� l'on se trouve. Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment � quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a h�rit�e de son p�re; mais qu'il veut s'en d�faire, seulement parce qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'�trangers qu'il retire chez lui. De l'orgueil Il faut d�finir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'�coute pas celui qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans s'arr�ter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on peut le voir apr�s son souper. Si l'on a re�u de lui le moindre bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le reprochera en pleine rue, � la vue de tout le monde. N'attendez pas de lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et qu'il vous parle le premier; de m�me, au lieu d'exp�dier sur-le-champ des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au lendemain matin et � l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans les rues de la ville la t�te baiss�e, sans daigner parler � personne de ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques � inviter ses amis � un repas, il pr�texte des raisons pour ne pas se mettre � table et manger avec eux, et il charge ses principaux domestiques du soin de les r�galer. Il ne lui arrive point de rendre visite � personne sans prendre la pr�caution d'envoyer quelqu'un des siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de r�gler lui-m�me des parties; mais il dit n�gligemment � un valet de les calculer, de les arr�ter et les passer � compte. Il ne sait point �crire dans une lettre: �Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce service�, mais: �J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans diff�rer.� Voil� son style. De la peur, ou du d�faut de courage Cette crainte est un mouvement de l'�me qui s'�branle, ou qui c�de en vue d'un p�ril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je vais faire la peinture. S'il lui arrive d'�tre sur la mer et s'il aper�oit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire que c'est le d�bris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur cette c�te; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'�l�ve, et il s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initi�s. S'il vient � remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou semble se d�tourner comme pour �viter un �cueil, il l'interroge; il lui demande avec inqui�tude s'il ne croit pas s'�tre �cart� de sa route, s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Apr�s cela il se met � raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont il est encore tout �pouvant�, et qu'il prend pour un mauvais pr�sage. Ensuite, ses frayeurs venant � cro�tre, il se d�shabille et �te jusques � sa chemise pour pouvoir mieux se sauver � la nage, et apr�s cette pr�caution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre � terre. Que si cet homme faible, dans une exp�dition militaire o� il s'est engag�, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court, leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu discerner si ce qu'ils ont d�couvert � la campagne sont amis ou ennemis; mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et s'il a vu lui-m�me de loin le commencement du combat, et que quelques hommes aient paru tomber � ses yeux, alors feignant que la pr�cipitation et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les qu�rir dans sa tente, o� il cache son �p�e sous le chevet de son lit, et emploie beaucoup de temps � la chercher, pendant que d'un autre c�t� son valet va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle route ils ont prise et o� en sont les affaires; et d�s qu'il voit apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a re�ue, il accourt vers lui, le console et l'encourage, �tanche le sang qui coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse aucun secours, et se m�le de tout, except� de combattre. Si pendant le temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il entend la trompette qui sonne la charge: �Ah! dit-il avec impr�cation, puisses-tu �tre pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais un bruit enrag� qui emp�che ce pauvre homme de dormir!� Il arrive m�me que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur lui de la plaie du bless�, il fait accroire � ceux qui reviennent du combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent int�r�t, ou comme ses parents, ou parce qu'ils sont d'un m�me pays, et l� il ne rougit pas de leur raconter quand et de quelle mani�re il a tir� cet homme des ennemis et l'a apport� dans sa tente. Des grands d'une r�publique La plus grande passion de ceux qui ont les premi�res places dans un �tat populaire n'est pas le d�sir du gain ou de l'accroissement de leurs revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est assembl� pour d�lib�rer � qui des citoyens il donnera la commission d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une f�te ou d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le d�finir, se l�ve, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de tous les vers d'Hom�re il n'a retenu que celui-ci: Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne Son langage le plus ordinaire est tel: �Retirons-nous de cette multitude qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier o� le peuple ne soit point admis; essayons m�me de lui fermer le chemin � la magistrature.� Et s'il se laisse pr�venir contre une personne d'une condition priv�e, de qui il croie avoir re�u quelque injure: �Cela, dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la ville.� Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour, avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser fi�rement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu o� il n'y a plus moyen de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et les mensonges des avocats; qu'il commence � avoir honte de se trouver assis, dans une assembl�e publique ou sur les tribunaux, aupr�s d'un homme mal habill�, sale, et qui d�go�te, et qu'il n'y a pas un seul de ces orateurs d�vou�s au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute que c'est Th�s�e qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux; et il fait de pareils discours aux �trangers qui arrivent dans la ville, comme � ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments. D'une tardive instruction Il s'agit de d�crire quelques inconv�nients o� tombent ceux qui, ayant m�pris� dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent r�parer cette n�gligence dans un �ge avanc� par un travail souvent inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers par coeur, et de les r�citer � table dans un festin, o�, la m�moire venant � lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre fois il apprend de son propre fils les �volutions qu'il faut faire dans les rangs � droite ou � gauche, le maniement des armes, et quel est l'usage � la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que l'on lui a pr�t�, il le presse de l'�peron, veut le manier, et lui faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se casse la t�te. On le voit tant�t, pour s'exercer au javelot, le lancer tout un jour contre l'homme de bois, tant�t tirer de l'arc et disputer avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des fl�ches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite � l'instruire et � le corriger comme s'il �tait le plus habile. Enfin se voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur, et par le d�faut d'habitude, il les fait de mauvaise gr�ce, et il s'agite d'une mani�re ridicule. De la m�disance Je d�finis ainsi la m�disance: une pente secr�te de l'�me � penser mal de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce qui concerne le m�disant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa g�n�alogie: �Son p�re, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a �t� affranchi depuis ce temps, et re�u dans l'une des tribus de la ville; pour sa m�re, c'�tait une noble Thracienne, car les femmes de Thrace, ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, n� de si honn�tes gens, est un sc�l�rat et qui ne m�rite que le gibet.� Et retournant � la m�re de cet homme qu'il peint avec de si belles couleurs: �Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui �pient sur les grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les enl�vent et les ravissent.� Dans une compagnie o� il se trouve quelqu'un qui parle mal d'une personne absente, il rel�ve la conversation: �Je suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il un plus grand fripon et des mani�res plus extravagantes? Savez-vous combien il donne � sa femme pour la d�pense de chaque repas? Trois oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de l'hiver et au mois de d�cembre il l'oblige de se laver avec de l'eau froide?� Si alors quelqu'un de ceux qui l'�coutent se l�ve et se retire, il parle de lui presque dans les m�mes termes. Nul de ses plus familiers amis n'est �pargn�; les morts m�mes dans le tombeau ne trouvent pas un asile contre sa mauvaise langue. LES CARACT�RES OU LES MOEURS DE CE SI�CLE Pr�face _Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere; consulere moribus hominum, non officere._ �rasme Je rends au public ce qu'il m'a pr�t�; j'ai emprunt� de lui la mati�re de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achev� avec toute l'attention pour la v�rit� dont je suis capable, et qu'il m�rite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'apr�s nature, et s'il se conna�t quelques-uns des d�fauts que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en �crivant, et le succ�s aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne se d�go�tent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-�tre pires, s'ils venaient � manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on pr�che et que l'on �crit. L'orateur et l'�crivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'�tre applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-m�mes s'ils n'avaient cherch� par leurs discours ou par leurs �crits que des �loges; outre que l'approbation la plus s�re et la moins �quivoque est le changement de moeurs et la r�formation de ceux qui les lisent ou qui les �coutent. On ne doit parler, on ne doit �crire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas n�anmoins s'en repentir, si cela sert � insinuer et � faire recevoir les v�rit�s qui doivent instruire. Quand donc il s'est gliss� dans un livre quelques pens�es ou quelques r�flexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacit� des autres, bien qu'elles semblent y �tre admises pour la vari�t�, pour d�lasser l'esprit, pour le rendre plus pr�sent et plus attentif � ce qui va suivre, � moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, famili�res, instructives, accommod�es au simple peuple, qu'il n'est pas permis de n�gliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire: voil� la r�gle. Il y en a une autre, et que j'ai int�r�t que l'on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caract�res ou les moeurs de ce si�cle que je d�cris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas n�anmoins les restreindre � une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son �tendue et de son utilit�, ne s'�carte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en g�n�ral, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des r�flexions qui les composent. (IV) Apr�s cette pr�caution si n�cessaire, et dont on p�n�tre assez les cons�quences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interpr�tation, toute fausse application et toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal intentionn�s: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits pour l'unique r�compense de son travail, je doute qu'il doive continuer d'�crire, s'il pr�f�re du moins sa propre satisfaction � l'utilit� de plusieurs et au z�le de la v�rit�. J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc� d�s l'ann�e M.DC.LXXXX, et avant la cinqui�me �dition, entre l'impatience de donner � mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caract�res, et la crainte de faire dire � quelques-uns: �Ne finiront-ils point, ces Caract�res, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet �crivain?� Des gens sages me disaient d'une part: �La mati�re est solide, utile, agr�able, in�puisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'ann�e que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.� D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la l�g�ret� du public, de qui j'ai n�anmoins de si grands sujets d'�tre content, et ne manquaient pas de me sugg�rer que personne presque depuis trente ann�es ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peupl� le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle ressource, sans r�gles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs et aux biens�ances, �crits avec pr�cipitation, et lus de m�me, seulement par leur nouveaut�; et que si je ne savais qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire �tait de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si oppos�s, et je gardai un temp�rament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques nouvelles remarques � celles qui avaient d�j� grossi du double la premi�re �dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne f�t point oblig� de parcourir ce qui �tait ancien pour passer � ce qu'il y avait de nouveau, et qu'il trouv�t sous ses yeux ce qu'il avait seulement envie de lire, je pris soin de lui d�signer cette seconde augmentation par une marque particuli�re; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile de lui distinguer la premi�re augmentation par une autre plus simple, qui serv�t � lui montrer le progr�s de mes Caract�res, et � aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait craindre que ce progr�s n'all�t � l'infini, j'ajoutais � toutes ces exactitudes une promesse sinc�re de ne plus rien hasarder en ce genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu� � ma parole, en ins�rant dans les trois �ditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par la suppression enti�re de ces diff�rences qui se voient par apostille, j'ai moins pens� � lui faire lire rien de nouveau qu'� laisser peut-�tre un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus r�gulier, � la post�rit�. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu �crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorit� ni assez de g�nie pour faire le l�gislateur; je sais m�me que j'aurais p�ch� contre l'usage des maximes, qui veut qu'� la mani�re des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus �tendues: on pense les choses d'une mani�re diff�rente, et on les explique par un tour aussi tout diff�rent, par une sentence, par un raisonnement, par une m�taphore ou quelque autre figure, par un parall�le, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture: de l� proc�de la longueur ou la bri�vet� de mes r�flexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent �tre crus: je consens, au contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqu�, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a pr�t�; j'ai emprunt� de lui la mati�re de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achev� avec toute l'attention pour la v�rit� dont je suis capable, et qu'il m�rite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'apr�s nature, et s'il se conna�t quelques-uns des d�fauts que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en �crivant, et le succ�s aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne se d�go�tent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-�tre pires, s'ils venaient � manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on pr�che et que l'on �crit. L'orateur et l'�crivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'�tre applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-m�mes s'ils n'avaient cherch� par leurs discours ou par leurs �crits que des �loges; outre que l'approbation la plus s�re et la moins �quivoque est le changement de moeurs et la r�formation de ceux qui les lisent ou qui les �coutent. On ne doit parler, on ne doit �crire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas n�anmoins s'en repentir, si cela sert � insinuer et � faire recevoir les v�rit�s qui doivent instruire. Quand donc il s'est gliss� dans un livre quelques pens�es ou quelques r�flexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacit� des autres, bien qu'elles semblent y �tre admises pour la vari�t�, pour d�lasser l'esprit, pour le rendre plus pr�sent et plus attentif � ce qui va suivre, � moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, famili�res, instructives, accommod�es au simple peuple, qu'il n'est pas permis de n�gliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire: voil� la r�gle. Il y en a une autre, et que j'ai int�r�t que l'on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caract�res ou les moeurs de ce si�cle que je d�cris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas n�anmoins les restreindre � une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son �tendue et de son utilit�, ne s'�carte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en g�n�ral, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des r�flexions qui les composent. (IV) Apr�s cette pr�caution si n�cessaire, et dont on p�n�tre assez les cons�quences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interpr�tation, toute fausse application et toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal intentionn�s: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits pour l'unique r�compense de son travail, je doute qu'il doive continuer d'�crire, s'il pr�f�re du moins sa propre satisfaction � l'utilit� de plusieurs et au z�le de la v�rit�. J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc� d�s l'ann�e M.DC.LXXXX, et avant la cinqui�me �dition, entre l'impatience de donner � mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caract�res, et la crainte de faire dire � quelques-uns: �Ne finiront-ils point, ces Caract�res, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet �crivain?� Des gens sages me disaient d'une part: �La mati�re est solide, utile, agr�able, in�puisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'ann�e que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.� D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la l�g�ret� du public, de qui j'ai n�anmoins de si grands sujets d'�tre content, et ne manquaient pas de me sugg�rer que personne presque depuis trente ann�es ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peupl� le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle ressource, sans r�gles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs et aux biens�ances, �crits avec pr�cipitation, et lus de m�me, seulement par leur nouveaut�; et que si je ne savais qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire �tait de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si oppos�s, et je gardai un temp�rament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques nouvelles remarques � celles qui avaient d�j� grossi du double la premi�re �dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne f�t point oblig� de parcourir ce qui �tait ancien pour passer � ce qu'il y avait de nouveau, et qu'il trouv�t sous ses yeux ce qu'il avait seulement envie de lire, je pris soin de lui d�signer cette seconde augmentation par une marque particuli�re; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile de lui distinguer la premi�re augmentation par une autre plus simple, qui serv�t � lui montrer le progr�s de mes Caract�res, et � aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait craindre que ce progr�s n'all�t � l'infini, j'ajoutais � toutes ces exactitudes une promesse sinc�re de ne plus rien hasarder en ce genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu� � ma parole, en ins�rant dans les trois �ditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par la suppression enti�re de ces diff�rences qui se voient par apostille, j'ai moins pens� � lui faire lire rien de nouveau qu'� laisser peut-�tre un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus r�gulier, � la post�rit�. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu �crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorit� ni assez de g�nie pour faire le l�gislateur; je sais m�me que j'aurais p�ch� contre l'usage des maximes, qui veut qu'� la mani�re des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus �tendues: on pense les choses d'une mani�re diff�rente, et on les explique par un tour aussi tout diff�rent, par une sentence, par un raisonnement, par une m�taphore ou quelque autre figure, par un parall�le, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture: de l� proc�de la longueur ou la bri�vet� de mes r�flexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent �tre crus: je consens, au contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqu�, pourvu que l'on remarque mieux. Des ouvrages de l'esprit 1 (I) Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le plus beau et le meilleur est enlev�; l'on ne fait que glaner apr�s les anciens et les habiles d'entre les modernes. 2 (I) Il faut chercher seulement � penser et � parler juste, sans vouloir amener les autres � notre go�t et � nos sentiments; c'est une trop grande entreprise. 3 (I) C'est un m�tier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il faut plus que de l'esprit pour �tre auteur. Un magistrat allait par son m�rite � la premi�re dignit�, il �tait homme d�li� et pratique dans les affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le ridicule. 4 (I) Il n'est pas si ais� de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un m�diocre par le nom qu'on s'est d�j� acquis. 5 (I) Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donn� en feuilles sous le manteau aux conditions d'�tre rendu de m�me, s'il est m�diocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'�cueil. 6 (I) Si l'on �te de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur, l'�p�tre d�dicatoire, la pr�face, la table, les approbations, il reste � peine assez de pages pour m�riter le nom de livre. 7 (I) Il y a de certaines choses dont la m�diocrit� est insupportable: la po�sie, la musique, la peinture, le discours public. Quel supplice que celui d'entendre d�clamer pompeusement un froid discours, ou prononcer de m�diocres vers avec toute l'emphase d'un mauvais po�te! 8 (V) Certains po�tes sont sujets, dans le dramatique, � de longues suites de vers pompeux, qui semblent forts, �lev�s, et remplis de grands sentiments. Le peuple �coute avidement, les yeux �lev�s et la bouche ouverte, croit que cela lui pla�t, et � mesure qu'il y comprend moins l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a � peine celui de se r�crier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma premi�re jeunesse, que ces endroits �taient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l'amphith��tre, que leurs auteurs s'entendaient eux-m�mes, et qu'avec toute l'attention que je donnais � leur r�cit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis d�tromp�. 9 (I) L'on n'a gu�re vu jusques � pr�sent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs: Hom�re a fait l'Iliade, Virgile l'�n�ide, Tite-Live ses D�cades, et l'Orateur romain ses Oraisons. 10 (I) Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bont� ou de maturit� dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le go�t parfait; celui qui ne le sent pas, et qui aime en de�� ou au del�, a le go�t d�fectueux. Il y a donc un bon et un mauvais go�t, et l'on dispute des go�ts avec fondement. 11 (I) Il y a beaucoup plus de vivacit� que de go�t parmi les hommes; ou pour mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagn� d'un go�t s�r et d'une critique judicieuse. 12 (I) La vie des h�ros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les actions des h�ros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont �crit l'histoire � ceux qui leur en ont fourni une si noble mati�re, ou ces grands hommes � leurs historiens. 13 (I) Amas d'�pith�tes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et la mani�re de les raconter. 14 (I) Tout l'esprit d'un auteur consiste � bien d�finir et � bien peindre. Mo�se, Hom�re, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres �crivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut exprimer le vrai pour �crire naturellement, fortement, d�licatement. 15 (V) On a d� faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a enti�rement abandonn� l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples; on a rappel� le dorique, l'ionique et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Gr�ce, devenu moderne, �clate dans nos portiques et dans nos p�ristyle. De m�me, on ne saurait en �crivant rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation. (I) Combien de si�cles se sont �coul�s avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au go�t des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel! (IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'�l�ve contre eux, on les maltraite, semblable � ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont suc�, qui battent leur nourrice. (IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inf�rieurs en deux mani�res, par raison et par exemple: il tire la raison de son go�t particulier, et l'exemple de ses ouvrages. (IV) Il avoue que les anciens, quelque in�gaux et peu corrects qu'ils soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique. (IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le go�t de l'antiquit�: on les r�cuse. 16 (I) L'on devrait aimer � lire ses ouvrages � ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer. (IV) Ne vouloir �tre ni conseill� ni corrig� sur son ouvrage est un p�dantisme. (IV) Il faut qu'un auteur re�oive avec une �gale modestie les �loges et la critique que l'ont fait de ses ouvrages. 17 (I) Entre toutes les diff�rentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pens�es, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en �crivant; il est vrai n�anmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre. Un bon auteur, et qui �crit avec soin, �prouve souvent que l'expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la conna�tre, et qu'il a enfin trouv�e, est celle qui �tait la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se pr�senter d'abord et sans effort. Ceux qui �crivent par humeur sont sujets � retoucher � leurs ouvrages: comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bient�t pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aim�s. 18 (I) La m�me justesse d'esprit qui nous fait �crire de bonnes choses nous fait appr�hender qu'elles ne le soient pas assez pour m�riter d'�tre lues. Un esprit m�diocre croit �crire divinement; un bon esprit croit �crire raisonnablement. 19 (I) �L'on m'a engag�, dit Ariste, � lire mes ouvrages � Zo�le: je l'ai fait. Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver mauvais; il les a lou�s modestement en ma pr�sence, et il ne les a pas lou�s depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas davantage � un auteur; je le plains m�me d'avoir �cout� de belles choses qu'il n'a point faites.� Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en �tat de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage. 20 (I) Le plaisir de la critique nous �te celui d'�tre vivement touch�s de tr�s belles choses. 21 (I) Bien des gens vont jusques � sentir le m�rite d'un manuscrit qu'on leur lit, qui ne peuvent se d�clarer en sa faveur, jusques � ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent �tre port�s par la foule et entra�n�s par la multitude. Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuv� cet ouvrage, et que le public est de leur avis. (VI) Ces gens laissent �chapper les plus belles occasions de nous convaincre qu'ils ont de la capacit� et des lumi�res, qu'ils savent juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui pr�vienne en sa faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant � ses �crits; on ne vous demande pas, Z�lotes, de vous r�crier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanit� ne va pas plus loin; c'est jusqu'o� la parole humaine peut s'�lever; on ne jugera � l'avenir du go�t de quelqu'un qu'� proportion qu'il en aura pour cette pi�ce; phrase outr�es, d�go�tantes, qui sentent la pension ou l'abbaye, nuisibles � cela m�me qui est louable et qu'on veut louer. Que ne disiez-vous seulement: �Voil� un bon livre�? Vous le dites, il est vrai, avec toute la France, avec les �trangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprim� par toute l'Europe et qu'il est traduit en plusieurs langues: il n'est plus temps. 22 (IV) Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils alt�rent encore par tout ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et d�figur�s, qui ne sont autre chose que leurs propres pens�es et leurs expressions, ils les exposent � la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en est pas pire. 23 (IV) �Que dites-vous du livre d'Hermodore?--Qu'il est mauvais, r�pond Anthime.--Qu'il est mauvais?--Qu'il est tel, continue-t-il, que ce n'est pas un livre, ou qui m�rite du moins que le monde en parle.--Mais l'avez-vous lu?--Non�, dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et M�lanie l'ont condamn� sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de M�lanie? 24 (IV) Ars�ne, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans l'�loignement d'o� il les voit, il est comme effray� de leur petitesse; lou�, exalt�, et port� jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s'admirer r�ciproquement, il croit, avec quelque m�rite qu'il a, poss�der tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occup� et rempli de ses sublimes id�es, il se donne � peine le loisir de prononcer quelques oracles; �lev� par son caract�re au-dessus des jugements humains, il abandonne aux �mes communes le m�rite d'une vie suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'� ce cercle d'amis qui les idol�trent: eux seuls savent juger, savent penser, savent �crire, doivent �crire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit si bien re�u dans le monde, et si universellement go�t� des honn�tes gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire: incapable d'�tre corrig� par cette peinture qu'il ne lira point. 25 (VI) Th�ocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours singuliers; il est moins profond que m�thodique; il n'exerce que sa m�moire; il est abstrait, d�daigneux, et il semble toujours rire en lui-m�me de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage, il l'�coute. Est-il lu, il me parle du sien. �Et du v�tre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?�--Je vous l'ai d�j� dit, il me parle du sien. 26 (IV) Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fond�t tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui �tent chacun l'endroit qui leur pla�t le moins. 27 (IV) C'est une exp�rience faite que, s'il se trouve dix personnes qui effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit ais�ment un pareil nombre qui les r�clame. Ceux-ci s'�crient: �Pourquoi supprimer cette pens�e? elle est neuve, elle est belle, et le tour en est admirable�; et ceux-l� affirment, au contraire, ou qu'ils auraient n�glig� cette pens�e, ou qu'ils lui auraient donn� un autre tour. �Il y a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontr� et qui peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est hasard�, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez peut-�tre faire entendre�; et c'est du m�me trait et du m�me mot que tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors �tre de l'avis de ceux qui l'approuvent? 28 (IV) Un auteur s�rieux n'est pas oblig� de remplir son esprit de toutes les extravagances, de toutes les salet�s, de tous les mauvais mots que l'on peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on ait dans sa mani�re d'�crire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal in�vitable, et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu'� leur faire rencontrer une sottise. 29 (VIII) Si certains esprits vifs et d�cisifs �taient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte � �tre serr� et concis, et quelque r�putation qu'on ait d'�tre tel, ils vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout � suppl�er, et n'�crire que pour eux seuls. Ils con�oivent une p�riode par le mot qui la commence, et par une p�riode tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent l'ouvrage. Un tissu d'�nigmes leur serait une lecture divertissante; et c'est une perte pour eux que ce style estropi� qui les enl�ve soit rare, et que peu d'�crivains s'en accommodent. Les comparaisons tir�es d'un fleuve dont le cours, quoique rapide, est �gal et uniforme, ou d'un embrasement qui, pouss� par les vents, s'�pand au loin dans une for�t o� il consume les ch�nes et les pins, ne leur fournissent aucune id�e de l'�loquence. Montrez-leur un feu gr�geois qui les surprenne, ou un �clair qui les �blouisse, ils vous quittent du bon et du beau. Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait ou r�gulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouv� de ce dernier genre. Il est peut-�tre moins difficile aux rares g�nies de rencontrer le grand et le sublime, que d'�viter toute sorte de fautes. Le _Cid_ n'a eu qu'une voix pour lui � sa naissance, qui a �t� celle de l'admiration; il s'est vu plus fort que l'autorit� et la politique, qui ont tent� vainement de le d�truire; il a r�uni en sa faveur des esprits toujours partag�s d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent tous � le savoir de m�moire, et � pr�venir au th��tre les acteurs qui le r�citent. Le _Cid_ enfin est l'un des plus beaux po�mes que l'on puisse faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient �t� faites sur aucun sujet est celle du _Cid_. 31 (VIII) Quand une lecture vous �l�ve l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre r�gle pour juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier. 32 (IV) Capys, qui s'�rige en juge du beau style et qui croit �crire comme Bouhours et Rabutin, r�siste � la voix (77) du peuple, et dit tout seul que Damis n'est pas un bon auteur. Damis c�de � la multitude, et dit ing�nument avec le public que Capys est froid �crivain. 33 (IV) Le devoir du nouvelliste est de dire: �Il y a un tel livre qui court, et qui est imprim� chez Cramoisy en tel caract�re, il est bien reli� et en beau papier, il se vend tant�; il doit savoir jusques � l'enseigne du libraire qui le d�bite: sa folie est d'en vouloir faire la critique. Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique. Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit, et qu'il est oblig� d'abandonner le matin � son r�veil. 34 (IV) Le philosophe consume sa vie � observer les hommes, et il use ses esprits � en d�m�ler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour � ses pens�es, c'est moins par une vanit� d'auteur, que pour mettre une v�rit� qu'il a trouv�e dans tout le jour n�cessaire pour faire l'impression qui doit servir � son dessein. Quelques lecteurs croient n�anmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs �loges, qu'il n'a pas cherch�s par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relev�e: il demande des hommes un plus grand et un plus rare succ�s que les louanges, et m�me que les r�compenses, qui est de les rendre meilleurs. 35 (IV) Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits m�diocres croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible. 36 (IV) Un auteur cherche vainement � se faire admirer par son ouvrage. Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont en eux les semences de toutes les v�rit�s et de tous les sentiments, rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent. 37 (IV) Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit, plus de tour, plus d'agr�ment et plus de style que l'on en voit dans celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui n'ont r�gn� que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le n�tre dans ce genre d'�crire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une p�nible recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveaut�, semblent �tre faits seulement pour l'usage o� elles les mettent; il n'appartient qu'� elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre d�licatement une pens�e qui est d�licate; elles ont un encha�nement de discours inimitable, qui se suit naturellement, et qui n'est li� que par le sens. Si les femmes �taient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-�tre ce que nous avons dans notre langue de mieux �crit. [Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?--1654) Les entretiens, Le Prince, Socrate chr�tien.] 38 (IV) Il n'a manqu� � T�rence que d'�tre moins froid: quelle puret�, quelle exactitude, quelle politesse, quelle �l�gance, quels caract�res! Il n'a manqu� � Moli�re que d'�viter le jargon et le barbarisme, et d'�crire purement: quel feu, quelle na�vet�, quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel fl�au du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques! 39 (V) J'ai lu Malherbe et Th�ophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette diff�rence que le premier d'un style plein et uniforme, montre tout � la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus na�f et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume libre et in�gale, tant�t charge ses descriptions, s'appesantit sur les d�tails: il fait une anatomie; tant�t il feint, il exag�re, il passe le vrai dans la nature: il en fait le roman. 40 (V) Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former apr�s eux de tr�s grands hommes en vers et en prose. 41 (V) Marot, par son tour et par son style, semble avoir �crit depuis Ronsard: il n'y a gu�re, entre ce premier et nous, que la diff�rence de quelques mots. 42 (V) Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi: ils l'ont retard� dans le chemin de la perfection; ils l'ont expos� � la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est �tonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand po�te que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient �t� sit�t suivis d'un Racan et d'un Malherbe, et que notre langue, � peine corrompue, se soit vue r�par�e. 43 (V) Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir sem� l'ordure dans leurs �crits: tous deux avaient assez de g�nie et de naturel pour pouvoir s'en passer, m�me � l'�gard de ceux qui cherchent moins � admirer qu'� rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompr�hensible: son livre est une �nigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chim�re, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre b�te plus difforme; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ing�nieuse, et d'une sale corruption. O� il est mauvais, il passe bien loin au del� du pire, c'est le charme de la canaille; o� il est bon, il va jusques � l'exquis et � l'excellent, il peut �tre le mets des plus d�licats. 44 (V) Deux �crivains dans leurs ouvrages ont bl�m� Montaigne, que je ne crois pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de bl�me: il para�t que tous deux ne l'ont estim� en nulle mani�re. L'un ne pensait pas assez pour go�ter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement pour s'accommoder de pens�es qui sont naturelles. 45 (V) Un style grave, s�rieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas moderne, et ne ressemble en rien � nos �crivains, c'est qu'il leur a �t� plus facile de le n�gliger que de l'imiter; et que le petit nombre de ceux qui courent apr�s lui ne peut l'atteindre. 46 (I) Le H** G** est imm�diatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention � s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise � l'acheter: c'est ignorer le go�t du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. 47 (I) L'on voit bien que l'Op�ra est l'�bauche d'un grand spectacle; il en donne l'id�e. (I) Je ne sais pas comment l'Op�ra, avec une musique si parfaite et une d�pense toute royale, a pu r�ussir � m'ennuyer. (I) Il y a des endroits dans l'Op�ra qui laissent en d�sirer d'autres; il �chappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est faute de th��tre, d'action, et de choses qui int�ressent. (IV) L'Op�ra jusques � ce jour n'est pas un po�me, ce sont des vers; ni un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon m�nage d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais go�t, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du th��tre; o� elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux B�r�nices et � P�n�lope: il en faut aux Op�ras, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un �gal enchantement. 48 (IV) Ils ont fait le th��tre, ces empress�s, les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'� la salle o� s'est donn� le spectacle, j'entends le toit et les quatre murs d�s leurs fondements. Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils s'applaudissent sur tout le succ�s. Si je me trompe, et qu'ils n'aient contribu� en rien � cette f�te si superbe, si galante, si longtemps soutenue, et o� un seul a suffi pour le projet et pour la d�pense, j'admire deux choses: la tranquillit� et le flegme de celui qui a tout remu�, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait. 49 (IV) Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix d�lib�rative et d�cisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se divisent en des partis contraires, dont chacun, pouss� par un tout autre int�r�t que par celui du public ou de l'�quit�, admire un certain po�me ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent �galement, par cette chaleur � d�fendre leurs pr�ventions, et � la faction oppos�e et � leur propre cabale; ils d�couragent par mille contradictions les po�tes et les musiciens, retardent les progr�s des sciences et des arts, en leur �tant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'�mulation et de la libert� qu'auraient plusieurs excellents ma�tres de faire, chacun dans leur genre et selon leur g�nie, de tr�s bons ouvrages. 50 (IV) D'o� vient que l'on rit si librement au th��tre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que d'�clater sur le ridicule? Est-ce l'alt�ration des traits qui nous retient? Elle est plus grande dans un ris immod�r� que dans la plus am�re douleur, et l'on d�tourne son visage pour rire comme pour pleurer en la pr�sence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent � laisser voir que l'on est tendre, et � marquer quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et qui se les d�fendent �galement, qu'attend-on d'une sc�ne tragique? qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la v�rit� n'y r�gne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique? l'�me ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'�mouvoir? est-elle m�me si ais�e � contenter? ne lui faut-il pas encore le vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s'�lever de tout un amphith��tre un ris universel sur quelque endroit d'une com�die, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et tr�s na�vement ex�cut�, aussi l'extr�me violence que chacun se fait � contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de pleurer tous franchement et de concert � la vue l'un de l'autre, et sans autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'apr�s �tre convenu de s'y abandonner, on �prouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au th��tre que de s'y morfondre. 51 (VI) Le po�me tragique vous serre le coeur d�s son commencement, vous laisse � peine dans tout son progr�s la libert� de respirer et le temps de vous remettre, ou s'il vous donne quelque rel�che, c'est pour vous replonger dans de nouveaux ab�mes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit � la terreur par la piti�, ou r�ciproquement � la piti� par le terrible, vous m�ne par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par l'esp�rance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'� la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de d�clarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agr�ables, de mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi � la v�rit� d'une derni�re sc�ne o� les mutins n'entendent aucune raison, et o�, pour la biens�ance, il y a enfin du sang r�pandu, et quelque malheureux � qui il en co�te la vie. 52 (V) Ce n'est point assez que les moeurs du th��tre ne soient point mauvaises, il faut encore qu'elles soient d�centes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou m�me si fade et si indiff�rent, qu'il n'est ni permis au po�te d'y faire attention, ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques sc�nes � un farceur; il n'entre qu'� peine dans le vrai comique: comment pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la com�die? �Ces caract�res, dit-on, sont naturels.� Ainsi, par cette r�gle, on occupera bient�t tout l'amphith��tre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus naturel? C'est le propre d'un eff�min� de se lever tard, de passer une partie du jour � sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire r�ponse. Mettez ce r�le sur la sc�ne. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme � son original; mais plus aussi il sera froid et insipide. 53 (I) Il semble que le roman et la com�die pourraient �tre aussi utiles qu'ils sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de d�sint�ressement, de si beaux et de si parfaits caract�res, que quand une jeune personne jette de l� sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'�tonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse. 54 (I) Corneille ne peut �tre �gal� dans les endroits o� il excelle: il a pour lors un caract�re original et inimitable; mais il est in�gal. Ses premi�res com�dies sont s�ches; languissantes, et ne laissaient pas esp�rer qu'il d�t ensuite aller si loin; comme ses derni�res font qu'on s'�tonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pi�ces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un style de d�clamateur qui arr�te l'action et la fait languir, des n�gligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus �minent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a �t� redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son th��tre, qu'il a quelquefois hasard�e contre les r�gles des anciens, et enfin de ses d�nouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au go�t des Grecs et � leur grande simplicit�: il a aim� au contraire � charger la sc�ne d'�v�nements dont il est presque toujours sorti avec succ�s; admirable surtout par l'extr�me vari�t� et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de po�mes qu'il a compos�s. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent un peu plus � une m�me chose; mais il est �gal, soutenu, toujours le m�me partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pi�ces, qui sont justes, r�guli�res, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, �l�gante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la nettet� et la simplicit� de l'action; � qui le grand et le merveilleux n'ont pas m�me manqu�, ainsi qu'� Corneille, ni le touchant ni le path�tique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est r�pandue dans tout le _Cid_, dans Polyeucte et dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient � exciter sur les th��tres, et qu'on nomme la terreur et la piti�, ont �t� connues de ces deux po�tes. Oreste, dans l'Andromaque de Racine, et Ph�dre du m�me auteur, comme l'Oedipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui �clate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-�tre qu'on pourrait parler ainsi: �Corneille nous assujettit � ses caract�res et � ses id�es, Racine se conforme aux n�tres; celui-l� peint les hommes comme ils devraient �tre, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit m�me imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconna�t dans les autres, ou de ce que l'on �prouve dans soi-m�me. L'un �l�ve, �tonne, ma�trise, instruit; l'autre pla�t, remue, touche, p�n�tre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus imp�rieux dans la raison, est mani� par le premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus d�licat dans la passion. Ce sont dans celui-l� des maximes, des r�gles, des pr�ceptes; et dans celui-ci, du go�t et des sentiments. L'on est plus occup� aux pi�ces de Corneille; l'on est plus �branl� et plus attendri � celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus � Euripide�. 55 (I) Le peuple appelle �loquence la facilit� que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe � l'emportement du geste, � l'�clat de la voix, et � la force des poumons. Les p�dants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des p�riodes. (I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque v�rit�; et l'�loquence un don de l'�me, lequel nous rend ma�tres du coeur et de l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous pla�t. (I) L'�loquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'�crire. Elle est rarement o� on la cherche, et elle est quelquefois o� on ne la cherche point. (IV) L'�loquence est au sublime ce que le tout est � sa partie. (IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne para�t pas qu'on l'ait d�fini. Est-ce une figure? Na�t-il des figures, ou du moins de quelques figures? Tout genre d'�crire re�oit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans l'�glogue qu'un beau naturel, et dans les lettres famili�res comme dans les conversations qu'une grande d�licatesse? ou plut�t le naturel et le d�licat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection? Qu'est-ce que le sublime? O� entre le sublime? (IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases diff�rentes qui signifient une m�me chose. L'antith�se est une opposition de deux v�rit�s qui se donnent du jour l'une � l'autre. La m�taphore ou la comparaison emprunte, d'une chose �trang�re une image sensible et naturelle d'une v�rit�. L'hyperbole exprime au del� de la v�rit� pour ramener l'esprit � la mieux conna�tre. Le sublime ne peint que la v�rit�, mais en un sujet noble; il la peint tout enti�re, dans sa cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de cette v�rit�. Les esprits m�diocres ne trouvent point l'unique expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont �blouis de l'�clat de l'antith�se, et s'en servent. Les esprits justes, et qui aiment � faire des images qui soient pr�cises, donnent naturellement dans la comparaison et la m�taphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu'une vaste imagination emporte hors des r�gles et de la justesse, ne peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, m�me entre les grands g�nies, que les plus �lev�s qui en soient capables. 56 (VII) Tout �crivain, pour �crire nettement, doit se mettre � la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la premi�re fois, o� il n'a nulle part, et que l'auteur aurait soumis � sa critique; et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu seulement � cause que l'on s'entend soi-m�me, mais parce qu'on est en effet intelligible. 57 (IV) L'on n'�crit que pour �tre entendu; mais il faut du moins en �crivant faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces termes si propres expriment des pens�es nobles, vives, solides, et qui renferment un tr�s beau sens. C'est faire de la puret� et de la clart� du discours un mauvais usage que de les faire servir � une mati�re aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilit�, sans nouveaut�. Que sert aux lecteurs de comprendre ais�ment et sans peine des choses frivoles et pu�riles, quelquefois fades et communes, et d'�tre moins incertains de la pens�e d'un auteur qu'ennuy�s de son ouvrage? Si l'on jette quelque profondeur dans certains �crits, si l'on affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop grande d�licatesse, ce n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs. 58 (IV) L'on a cette incommodit� � essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la v�rit�. Les faits y sont d�guis�s, les raisons r�ciproques n'y sont point rapport�es dans toute leur force, ni avec une enti�re exactitude; et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point de doctrine ou d'un fait contest� se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne m�ritent ni le cours prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli o� ils tombent lorsque, le feu et la division venant � s'�teindre, ils deviennent des almanachs de l'autre ann�e. 59 (VII) La gloire ou le m�rite de certains hommes est de bien �crire; et de quelques autres, c'est de n'�crire point. 60 (IV) L'on �crit r�guli�rement depuis vingt ann�es; l'on est esclave de la construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secou� le joug du latinisme, et r�duit le style � la phrase purement fran�aise; l'on a presque retrouv� le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontr�, et que tant d'auteurs depuis eux ont laiss� perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettet� dont il est capable: cela conduit insensiblement � y mettre de l'esprit. 61 (IV) Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, par le g�nie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'�cartent des r�gles si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et p�n�trent fort loin, toujours s�rs et confirm�s par le succ�s des avantages que l'on tire quelquefois de l'irr�gularit�. Les esprits justes, doux, mod�r�s, non seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent tranquilles dans l'�tendue de leur sph�re, vont jusques � un certain point qui fait les bornes de leur capacit� et de leurs lumi�res; ils ne vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au del�; ils ne peuvent au plus qu'�tre les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le m�diocre. 62 (V) Il y a des esprits, si je l'ose dire, inf�rieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour �tre le recueil, le registre, ou le magasin de toutes les productions des autres g�nies: ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les auteurs ont pens�; et comme le choix des pens�es est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, et qui les d�termine plut�t � rapporter beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original et qui soit � eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science aride, d�nu�e d'agr�ment et d'utilit�, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable � une monnaie qui n'a point de cours: on est tout � la fois �tonn� de leur lecture et ennuy� de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au p�dantisme. 63 (VII) La critique souvent n'est pas une science; c'est un m�tier, o� il faut plus de sant� que d'esprit, plus de travail que de capacit�, plus d'habitude que de g�nie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'�crivain. 64 (VI) Je conseille � un auteur n� copiste, et qui a l'extr�me modestie de travailler d'apr�s quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces sortes d'ouvrages o� il entre de l'esprit, de l'imagination, ou m�me de l'�rudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche, et il se fait lire. Il doit au contraire �viter comme un �cueil de vouloir imiter ceux qui �crivent par humeur, que le coeur fait parler, � qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier: dangereux mod�les et tout propres � faire tomber dans le froid, dans le bas et dans le ridicule ceux qui s'ing�rent de les suivre. En effet, je rirais d'un homme qui voudrait s�rieusement parler mon ton de voix, ou me ressembler de visage. 65 (I) Un homme n� chr�tien et Fran�ais se trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui sont d�fendus: il les entame quelquefois, et se d�tourne ensuite sur de petites choses, qu'il rel�ve par la beaut� de son g�nie et de son style. 66 (I) Il faut �viter le style vain et pu�ril, de peur de ressembler � Dorilas et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'�crits hasarder de certaines expressions, user de termes transpos�s et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a � s'en servir ou � les entendre. 67 (I) Celui qui n'a �gard en �crivant qu'au go�t de son si�cle songe plus � sa personne qu'� ses �crits: il faut toujours tendre � la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refus�e par nos contemporains, la post�rit� sait nous la rendre. 68 (I) Il ne faut point mettre un ridicule o� il n'y en a point: c'est se g�ter le go�t, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec gr�ce, et d'une mani�re qui plaise et qui instruise. 69 (I) Horace ou Despr�aux l'a dit avant vous.--Je le crois sur votre parole; mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser apr�s eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront apr�s moi? Du m�rite personnel 1 (I) Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent m�rite, n'�tre pas convaincu de son inutilit�, quand il consid�re qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et o� tant de gens se trouvent pour le remplacer? 2 (I) De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand vous les voyez de fort pr�s, c'est moins que rien; de loin, ils imposent. 3 (VI) Tout persuad� que je suis que ceux que l'on choisit pour de diff�rents emplois, chacun selon son g�nie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient tr�s bien; et je suis induit � ce sentiment par le merveilleux succ�s de certaines gens que le hasard seul a plac�s, et de qui jusques alors on n'avait pas attendu de fort grandes choses. (I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de tr�s beaux g�nies, sont morts sans qu'on en ait parl�! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais! 4 (I) Quelle horrible peine a un homme qui est sans pr�neurs et sans cabale, qui n'est engag� dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que beaucoup de m�rite pour toute recommandation, de se faire jour � travers l'obscurit� o� il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en cr�dit! 5 (I) Personne presque ne s'avise de lui-m�me du m�rite d'un autre. Les hommes sont trop occup�s d'eux-m�mes pour avoir le loisir de p�n�trer ou de discerner les autres; de l� vient qu'avec un grand m�rite et une plus grande modestie l'on peut �tre longtemps ignor�. 6 (I) Le g�nie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions: tels peuvent �tre lou�s de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fait. 7 (IV) Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent � quelque usage. 8 (VI) Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, et qui prend sa scie pour raboter? 9 (I) Il n'y a point au monde un si p�nible m�tier que celui de se faire un grand nom: la vie s'ach�ve que l'on a � peine �bauch� son ouvrage. 10 (V) Que faire d'�g�sippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les finances, ou dans les troupes? Cela est indiff�rent, et il faut que ce soit l'int�r�t seul qui en d�cide; car il est aussi capable de manier de l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. �Il est propre � tout�, disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes, qu'il n'est propre � rien. Ainsi la plupart des hommes occup�s d'eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement dans un �ge plus avanc� qu'il leur suffit d'�tre inutiles ou dans l'indigence, afin que la r�publique soit engag�e � les placer ou � les secourir; et ils profitent rarement de cette le�on si importante, que les hommes devraient employer les premi�res ann�es de leur vie � devenir tels par leurs �tudes et par leur travail que la r�publique elle-m�me e�t besoin de leur industrie et de leurs lumi�res, qu'ils fussent comme une pi�ce n�cessaire � tout son �difice, et qu'elle se trouv�t port�e par ses propres avantages � faire leur fortune ou � l'embellir. Nous devons travailler � nous rendre tr�s dignes de quelque emploi: le reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres. 11 (VII) Se faire valoir par des choses qui ne d�pendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer � se faire valoir: maxime inestimable et d'une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, � ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend ma�tres de leur fortune ou de leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou plut�t le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec une partie de leur autorit�, et les r�duirait presque � leurs entremets et � leurs �quipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent � se faire prier, presser, solliciter, � faire attendre ou � refuser, � promettre et � ne pas donner; qui les traverserait dans le go�t qu'ils ont quelquefois � mettre les sots en vue et � an�antir le m�rite quand il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie; qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues, comme une pi�ce comique ou m�me tragique, dont les sages ne seraient que les spectateurs; qui remettrait de la dignit� dans les diff�rentes conditions des hommes, de la s�r�nit�, sur leurs visages; qui �tendrait leur libert�; qui r�veillerait en eux, avec les talents naturels, l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait � l'�mulation, au d�sir de la gloire, � l'amour de la vertu; qui, au lieu de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent on�reux � la r�publique, en ferait ou de sages �conomes, ou d'excellents p�res de famille, ou des juges int�gres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait � tous nul autre inconv�nient, que celui peut-�tre de laisser � leurs h�ritiers moins de tr�sors que de bons exemples. 12 (I) Il faut en France beaucoup de fermet� et une grande �tendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi � demeurer chez soi, et � ne rien faire. Personne presque n'a assez de m�rite pour jouer ce r�le avec dignit�, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant � l'oisivet� du sage qu'un meilleur nom, et que m�diter, parler, lire, et �tre tranquille s'appel�t travailler. 13 (I) Un homme de m�rite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa vanit�; il s'�tourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humili� par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus capable d'inqui�tude que de fiert� ou de m�pris pour les autres, il ne p�se qu'� soi-m�me. 14 (IV) Il co�te � un homme de m�rite de faire assid�ment sa cour, mais par une raison bien oppos�e � celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel sans une grande modestie, qui l'�loigne de penser qu'il fasse le moindre plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons tir�es de l'usage et de son devoir pour se r�soudre � se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un glorieux, a du go�t � se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-m�me. 15 (I) Un honn�te homme se paye par ses mains de l'application qu'il a � son devoir par le plaisir qu'il sent � le faire, et se d�sint�resse sur les �loges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois. 16 (I) Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout � fait in�gales, je dirais qu'un homme de coeur pense � remplir ses devoirs � peu pr�s comme le couvreur songe � couvrir: ni l'un ni l'autre ne cherchent � exposer leur vie, ni ne sont d�tourn�s par le p�ril; la mort pour eux est un inconv�nient dans le m�tier, et jamais un obstacle. Le premier aussi n'est gu�re plus vain d'avoir paru � la tranch�e, emport� un ouvrage ou forc� un retranchement, que celui-ci d'avoir mont� sur de hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux appliqu�s qu'� bien faire, pendant que le fanfaron travaille � ce que l'on dise de lui qu'il a bien fait. 17 (VIII) La modestie est au m�rite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau: elle lui donne de la force et du relief. Un ext�rieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taill� pour eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli leur vie de grandes actions: je les compare � une beaut� n�glig�e, mais plus piquante. Certains hommes, contents d'eux-m�mes, de quelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal r�ussi, et ayant ou� dire que la modestie sied bien aux grands hommes, osent �tre modestes, contrefont les simples et les naturels: semblables � ces gens d'une taille m�diocre qui se baissent aux portes, de peur de se heurter. 18 (VI) Votre fils est b�gue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre fille est n�e pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales. Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne diff�rez pas, retirez-le des l�gions et de la milice. �Je veux l'avancer�, dites-vous. Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un si�cle o� elles lui feront plus d'honneur que la vertu. �Il m'en co�terait trop�, ajoutez-vous. Parlez-vous s�rieusement, Crassus? Songez-vous que c'est une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous aimez, et pour pr�venir les honteuses suites d'un engagement o� il n'est pas propre? 19 (IV) Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache � eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et quand on se sent capable de les suivre dans leur disgr�ce, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande prosp�rit�. 20 (IV) S'il est ordinaire d'�tre vivement touch� des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu? 21 (IV) S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'�tre tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez. 22 (V) Il appara�t de temps en temps sur la surface de la terre des hommes rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualit�s �minentes jettent un �clat prodigieux. Semblables � ces �toiles extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins ce qu'elles deviennent apr�s avoir disparu, ils n'ont ni a�euls, ni descendants: ils composent seuls toute leur race. 23 (IV) Le bon esprit nous d�couvre notre devoir, notre engagement � le faire, et s'il y a du p�ril, avec p�ril: il inspire le courage, ou il y suppl�e. 24 (I) Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection dont il est capable, l'on en sort en quelque mani�re, et l'on s'�gale � ce qu'il y a de plus noble et de plus relev�. V** est un peintre, C** un musicien, et l'auteur de Pyrame est un po�te; mais Mignard est Mignard, Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille. 25 (I) Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut s'�lever au-dessus de sa fortune, se m�ler dans le monde, et aller de pair avec les plus honn�tes gens. Cela est moins facile � celui qui est engag�: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. 26 (IV) Apr�s le m�rite personnel, il faut l'avouer, ce sont les �minentes dignit�s et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'�clat; et qui ne sait �tre un �rasme doit penser � �tre �v�que. Quelques-uns, pour �tendre leur renomm�e, entassent sur leurs personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'�tre cardinal? 27 (V) L'or �clate, dites-vous, sur les habits de Phil�mon.--Il �clate de m�me chez les marchands.--Il est habill� des plus belles �toffes.--Le sont-elles moins toutes d�ploy�es dans les boutiques et � la pi�ce?-- Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.-- Je loue donc le travail de l'ouvrier.--Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son �p�e est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanit� que pour l'usage, et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a �pous� une riche vieille.--Vous m'inspirez enfin de la curiosit�; il faut voir du moins des choses si pr�cieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Phil�mon; je vous quitte de la personne. (I) Tu te trompes, Phil�mon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six b�tes qui te tra�nent, tu penses que l'on t'en estime davantage: l'on �carte tout cet attirail qui t'est �tranger, pour p�n�trer jusques � toi, qui n'es qu'un fat. (I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner � celui qui, avec un grand cort�ge, un habit riche et un magnifique �quipage, s'en croit plus de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent. 28 (I) Un homme � la cour, et souvent � la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une ceinture large et plac�e haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de m�me, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empes�, les cheveux arrang�s et le teint vermeil, qui avec cela se souvient de quelques distinctions m�taphysiques, explique ce que c'est que la lumi�re de gloire, et sait pr�cis�ment comment l'on voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a m�dit�, cherch�, consult�, confront�, lu ou �crit pendant toute sa vie, est un homme docte. 29 (I) Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe �tait brave, et le soldat �tait savant: un Romain �tait tout ensemble et le soldat et l'homme de robe. 30 (I) Il semble que le h�ros est d'un seul m�tier, qui est celui de la guerre, et que le grand homme est de tous les m�tiers, ou de la robe, ou de l'�p�e, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne p�sent pas un homme de bien. 31 (I) Dans la guerre, la distinction entre le h�ros et le grand homme est d�licate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble n�anmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur, ferme dans les p�rils, intr�pide; que l'autre excelle par un grand sens, par une vaste pr�voyance, par une haute capacit�, et par une longue exp�rience. Peut-�tre qu'Alexandre n'�tait qu'un h�ros, et que C�sar �tait un grand homme. 32 (VII) Aemile �tait n� ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'� force de r�gles, de m�ditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premi�res ann�es qu'� remplir des talents qui �taient naturels, et qu'� se livrer � son g�nie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plut�t il a su ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont �t� plusieurs victoires? Une vie accompagn�e d'un extr�me bonheur joint � une longue exp�rience serait illustre par les seules actions qu'il avait achev�es d�s sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes, il les a embrass�es; et celles qui n'�taient pas, sa vertu et son �toile les ont fait na�tre: admirable m�me et par les choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a regard� comme un homme incapable de c�der � l'ennemi, de plier sous le nombre ou sous les obstacles; comme une �me du premier ordre, pleine de ressources et de lumi�res, et qui voyait encore o� personne ne voyait plus; comme celui qui, � la t�te des l�gions, �tait pour elles un pr�sage de la victoire, et qui valait seul plusieurs l�gions; qui �tait grand dans la prosp�rit�, plus grand quand la fortune lui a �t� contraire (la lev�e d'un si�ge, une retraite, l'ont plus ennobli que ses triomphes; l'on ne met qu'apr�s les batailles gagn�es et les villes prises); qui �tait rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu dire: Je fuyais, avec la m�me gr�ce qu'il disait: Nous les batt�mes; un homme d�vou� � l'�tat, � sa famille, au chef de sa famille; sinc�re pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du m�rite que s'il lui e�t �t� moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, � qui il n'a manqu� que les moindres vertus. 33 (I) Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des r�gles de la nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des ann�es. Le m�rite chez eux devance l'�ge. Ils naissent instruits, et ils sont plus t�t des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance. 34 (V) Les vues courtes, je veux dire les esprits born�s et resserr�s dans leur petite sph�re, ne peuvent comprendre cette universalit� de talents que l'on remarque quelquefois dans un m�me sujet: o� ils voient l'agr�able, ils en excluent le solide; o� ils croient d�couvrir les gr�ces du corps, l'agilit�, la souplesse, la dext�rit�, ils ne veulent plus y admettre les dons de l'�me, la profondeur, la r�flexion, la sagesse: ils �tent de l'histoire de Socrate qu'il ait dans�. 35 (V) Il n'y a gu�re d'homme si accompli et si n�cessaire aux siens, qu'il n'ait de quoi se faire moins regretter. 36 (I) Un homme d'esprit et d'un caract�re simple et droit peut tomber dans quelque pi�ce; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et le choisir pour �tre sa dupe: cette confiance le rend moins pr�cautionn�, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il n'y a qu'� perdre pour ceux qui en viendraient � une seconde charge: il n'est tromp� qu'une fois. J'�viterai avec soin d'offenser personne, si je suis �quitable; mais sur toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes int�r�ts. 37 (I) Il n'y a rien de si d�li�, de si simple et de si imperceptible, o� il n'entre des mani�res qui nous d�c�lent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, ni ne se l�ve, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes, comme un homme d'esprit. 38 (V) Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me conna�tre; il prie des gens qu'il ne conna�t point de le mener chez d'autres dont il n'est pas connu; il �crit � des femmes qu'il conna�t de vue. Il s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est, et l�, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une autre fois dans une assembl�e, se place o� il se trouve, sans nulle attention aux autres, ni � soi-m�me; on l'�te d'une place destin�e � un ministre, il s'assied � celle du duc et pair; il est l� pr�cis�ment celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe � la chaire du pr�dicateur; il regarde le monde indiff�remment, sans embarras, sans pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir. 39 (VII) Celse est d'un rang m�diocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas savant, il a relation avec des savants; il a peu de m�rite, mais il conna�t des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d'un lieu � un autre. C'est un homme n� pour les all�es et venues, pour �couter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour aller plus loin que sa commission et en �tre d�savou�, pour r�concilier des gens qui se querellent � leur premi�re entrevue; pour r�ussir dans une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la r�ussite, et pour d�tourner sur les autres la haine d'un mauvais succ�s. Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait rien, il dit ou il �coute ce que les autres font, il est nouvelliste; il sait m�me le secret des familles: il entre dans de plus hauts myst�res: il vous dit pourquoi celui-ci est exil�, et pourquoi on rappelle cet autre; il conna�t le fond et les causes de la brouillerie des deux fr�res, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas pr�dit aux premiers les tristes suites de leur m�sintelligence? N'a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'�tait-il pas pr�sent � de certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une esp�ce de n�gociation? Le voulut-on croire? fut-il �cout�? � qui parlez-vous de ces choses? Qui a eu plus de part que Celse � toutes ces intrigues de cour? Et si cela n'�tait ainsi, s'il ne l'avait du moins ou r�v� ou imagin�, songerait-il � vous le faire croire? aurait-il l'air important et myst�rieux d'un homme revenu d'une ambassade? 40 (VII) M�nippe est l'oiseau par� de divers plumages qui ne sont pas � lui. Il ne parle pas, il ne sent pas; il r�p�te des sentiments et des discours, se sert m�me si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le premier tromp�, et qu'il croit souvent dire son go�t ou expliquer sa pens�e, lorsqu'il n'est que l'�cho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'apr�s baisse, d�g�n�re, perd le peu de lustre qu'un peu de m�moire lui donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'h�ro�que; et, incapable de savoir jusqu'o� l'on peut avoir de l'esprit, il croit na�vement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien � d�sirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie � personne. Il se parle souvent � soi-m�me, et il ne s'en cache pas, ceux qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou d�cider qu'une telle chose est sans r�plique. Si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut ou non; et pendant qu'il d�lib�re, vous �tes d�j� hors de port�e. Sa vanit� l'a fait honn�te homme, l'a mis au-dessus de lui-m�me, l'a fait devenir ce qu'il n'�tait pas. L'on juge, en le voyant, qu'il n'est occup� que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler. 41 (IV) Celui qui, log� chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine, s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni temp�rant; et d'un troisi�me qui, importun� d'un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, l'on dit qu'il ach�te son repos, et nullement qu'il est lib�ral. Le motif seul fait le m�rite des actions des hommes, et le d�sint�ressement y met la perfection. 42 (IV) La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne para�tre point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La v�ritable grandeur est libre, douce, famili�re, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien � �tre vue de pr�s; plus on la conna�t, plus on l'admire. Elle se courbe par bont� vers ses inf�rieurs, et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se n�glige, se rel�che de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignit�; on l'approche tout ensemble avec libert� et avec retenue. Son caract�re est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paraissent grands et tr�s grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits. 43 (IV) Le sage gu�rit de l'ambition par l'ambition m�me; il tend � de si grandes choses, qu'il ne peut se borner � ce qu'on appelle des tr�sors, des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et pour m�riter ses soins et ses d�sirs; il a m�me besoin d'efforts pour ne les pas trop d�daigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait na�tre de la vertu toute pure et toute simple; mais les hommes ne l'accordent gu�re, et il s'en passe. 44 (IV) Celui-l� est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est tr�s bon; s'il souffre de ceux � qui il a fait ce bien, il a une si grande bont� qu'elle ne peut �tre augment�e que dans le cas o� ses souffrances viendraient � cro�tre; et s'il en meurt, sa vertu ne saurait aller plus loin: elle est h�ro�que, elle est parfaite. Des femmes 1 (I) Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le m�rite d'une femme: leurs int�r�ts sont trop diff�rents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les m�mes agr�ments qu'elles plaisent aux hommes: mille mani�res qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l'aversion et l'antipathie. 2 (I) Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attach�e au mouvement des yeux, � un air de t�te, aux fa�ons de marcher, et qui ne va pas plus loin; un esprit �blouissant qui impose, et que l'on n'estime que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, ind�pendante du geste et de la d�marche, qui a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute naissance; un m�rite paisible, mais solide, accompagn� de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui �chappent, et qui se montrent � ceux qui ont des yeux. 3 (I) J'ai vu souhaiter d'�tre fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques � vingt-deux, et apr�s cet �ge, de devenir un homme. 4 (IV) Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des mani�res affect�es et par une mauvaise imitation: leur son de voix et leur d�marche sont emprunt�s; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s'�loignent assez de leur naturel. Ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins. 5 (VII) Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler contre sa pens�e; c'est plus aussi que le travestissement et la mascarade, o� l'on ne se donne point pour ce que l'on para�t �tre, mais o� l'on pense seulement � se cacher et � se faire ignorer: c'est chercher � imposer aux yeux, et vouloir para�tre selon l'ext�rieur contre la v�rit�; c'est une esp�ce de menterie. Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'� la coiffure exclusivement, � peu pr�s comme on mesure le poisson entre queue et t�te. 6 (V) Si les femmes veulent seulement �tre belles � leurs propres yeux et se plaire � elles-m�mes, elles peuvent sans doute, dans la mani�re de s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur go�t et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles d�sirent de plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent, j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et d�go�tantes; que le rouge seul les vieillit et les d�guise; qu'ils ha�ssent autant � les voir avec de la c�ruse sur le visage, qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les m�choires; qu'ils protestent s�rieusement contre tout l'artifice dont elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en r�pondre devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait r�serv� ce dernier et infaillible moyen de gu�rir des femmes. (IV) Si les femmes �taient telles naturellement qu'elles le deviennent par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fra�cheur de leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allum� et aussi plomb� qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables. 7 (VII) Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l'opinion qu'elle a de sa beaut�: elle regarde le temps et les ann�es comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes; elle oublie du moins que l'�ge est �crit sur le visage. La m�me parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, d�figure enfin sa personne, �claire les d�fauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation l'accompagnent dans la douleur et dans la fi�vre: elle meurt par�e et en rubans de couleur. 8 (VII) Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus � une femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les ann�es pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas permis � un certain �ge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule. 9 (IV) Les femmes se pr�parent pour leurs amants, si elles les attendent; mais si elles en sont surprises, elles oublient � leur arriv�e l'�tat o� elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indiff�rents; elles sentent le d�sordre o� elles sont, s'ajustent en leur pr�sence, ou disparaissent un moment, et reviennent par�es. 10 (I) Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime. 11 (IV) L'agr�ment est arbitraire la beaut� est quelque chose de plus r�el et de plus ind�pendant du go�t et de l'opinion. 12 (I) L'on peut �tre touch� de certaines beaut�s si parfaites et d'un m�rite si �clatant, que l'on se borne � les voir et � leur parler. 13 (I) Une belle femme qui a les qualit�s d'un honn�te homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus d�licieux: l'on trouve en elle tout le m�rite des deux sexes. 14 (I) Il �chappe � une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. Il n'�chappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires; ils parlent, ils agissent, ils sont empress�s, et persuadent moins. 15 (IV) Le caprice est dans les femmes tout proche de la beaut�, pour �tre son contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en gu�riraient pas sans rem�de. 16 (I) Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent: les hommes gu�rissent par ces m�mes faveurs. 17 (I) Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs qu'il a re�ues d'elle. 18 (I) Une femme qui n'a qu'un galant croit n'�tre point coquette; celle qui a plusieurs galants croit n'�tre que coquette. Telle femme �vite d'�tre coquette par un ferme attachement � un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix. 19 (IV) Un ancien galant tient � si peu de chose, qu'il c�de � un nouveau mari; et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le change. Un ancien galant craint ou m�prise un nouveau rival, selon le caract�re de la personne qu'il sert. Il ne manque souvent � un ancien galant, aupr�s d'une femme qui l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois perdu sans cette circonstance. 20 (IV) Il semble que la galanterie dans une femme ajoute � la coquetterie. Un homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant. L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair. 21 (I) Il y a peu de galanteries secr�tes. Bien des femmes ne sont pas mieux d�sign�es par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants. 22 (V) Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit � une coquette d'�tre trouv�e aimable et de passer pour belle. Celle-l� cherche � engager; celle-ci se contente de plaire. La premi�re passe successivement d'un engagement � un autre; la seconde a plusieurs amusements tout � la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans l'autre, c'est la vanit� et la l�g�ret�. La galanterie est un faible du coeur, ou peut-�tre un vice de la complexion; la coquetterie est un d�r�glement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la coquette se fait ha�r. L'on peut tirer de ces deux caract�res de quoi en faire un troisi�me, le pire de tous. 23 (V) Une femme faible est celle � qui l'on reproche une faute qui se la reproche � elle-m�me; dont le coeur combat la raison; qui veut gu�rir, qui ne gu�rira point, ou bien tard. 24 (V) Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une l�g�re, celle qui d�j� en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce qu'elle aime; une indiff�rente, celle qui n'aime rien. 25 (V) La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne: c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses qui ne lui co�tent pas plus � faire qu'� violer. Une femme infid�le, si elle est connue pour telle de la personne int�ress�e, n'est qu'infid�le: s'il la croit fid�le, elle est perfide. On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle gu�rit de la jalousie. 26 (I) Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement � soutenir, �galement difficile � rompre et � dissimuler; il ne manque � l'un que le contrat, et � l'autre que le coeur. 27 (I) � juger de cette femme par sa beaut�, sa jeunesse, sa fiert� et ses d�dains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un h�ros qui doive un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui manque d'esprit. 28 (I) Il y a des femmes d�j� fl�tries, qui par leur complexion ou par leur mauvais caract�re sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus � plaindre, ou d'une femme avanc�e en �ge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a besoin d'une vieille. 29 (IV) Le rebut de la cour est re�u � la ville dans une ruelle, o� il d�fait le magistrat m�me en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier, les �carte et devient ma�tre de la place: il est �cout�, il est aim�; on ne tient gu�re plus d'un moment contre une �charpe d'or et une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait envie: � quatre lieues de l�, il fait piti�. 30 (I) Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une femme de ville un homme de la cour. 31 (I) � un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec m�pris, imp�tueux, altier, entreprenant, sans moeurs ni probit�, de nul jugement et d'une imagination tr�s libre, il ne lui manque plus, pour �tre ador� de bien des femmes, que de beaux traits et la taille belle. 32 (I) Est-ce en vue du secret, ou par un go�t hypocondre, que cette femme aime un valet, cette autre un moine, et Dorinne son m�decin? 33 (VII) Roscius entre sur la sc�ne de bonne gr�ce: oui, L�lie; et j'ajoute encore qu'il a les jambes bien tourn�es, qu'il joue bien, et de longs r�les, et que pour d�clamer parfaitement il ne lui manque, comme on le dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de l'agr�ment dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus noble et la plus honn�te que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne peut �tre � vous, il est � une autre; et quand cela ne serait pas ainsi, il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit d�go�t� de Messaline. Prenez Bathylle, L�lie: o� trouverez-vous, je ne dis pas dans l'ordre des chevaliers, que vous d�daignez, mais m�me parmi les farceurs un jeune homme qui s'�l�ve si haut en dansant, et qui passe mieux la capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber � terre? Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agr�e; mais vous avez Dracon, le joueur de fl�te: nul autre de son m�tier n'enfle plus d�cemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous soupirez, L�lie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que malheureusement on vous aurait pr�venue? Se serait-il enfin engag� � C�sonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifi� une si grande foule d'amants, je dirai m�me toute la fleur des Romains? � C�sonie, qui est d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si s�rieuse? Je vous plains, L�lie, si vous avez pris par contagion ce nouveau go�t qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics, et expos�s par leur condition � la vue des autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur en ce genre vous est enlev�? Il reste encore Bronte, le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse; c'est un jeune homme qui a les �paules larges et la taille ramass�e, un n�gre d'ailleurs, un homme noir. 34 (I) Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un ma�on est un ma�on; pour quelques autres plus retir�es, un ma�on est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation � qui la craint. 35 (I) Quelques femmes donnent aux couvents et � leurs amants: galantes et bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes et des oratoires o� elles lisent des billets tendres, et o� personne ne voit qu'elles ne prient point Dieu. 36 (VII) Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus appliqu�e � sa famille et � ses affaires, plus ardente et plus sinc�re pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attach�e � ses int�r�ts; qui aime moins les commodit�s de la vie; je ne dis pas qui fasse des largesses � ses enfants qui sont d�j� riches, mais qui, opulente elle-m�me et accabl�e du superflu, leur fournisse le n�cessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui soit plus exempte d'amour de soi-m�me et d'�loignement pour les autres; qui soit plus libre de tous attachements humains? �Non, dites-vous, ce n'est rien de toutes ces choses.� J'insiste, et je vous demande: �Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige?� Je vous entends, c'est une femme qui a un directeur. 37 (I) Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une r�gle de conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre? 38 (I) Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu'elle s'en puisse passer. 39 (I) Si une femme pouvait dire � son confesseur, avec ses autres faiblesses, celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son entretien, peut-�tre lui serait-il donn� pour p�nitence d'y renoncer. 40 (V) Je voudrais qu'il me f�t permis de crier de toute ma force � ces hommes saints qui ont �t� autrefois bless�s des femmes: �Fuyez les femmes, ne les dirigez point, laissez � d'autres le soin de leur salut.� 41 (I) C'est trop contre un mari d'�tre coquette et d�vote; une femme devrait opter. 42 (VI) J'ai diff�r� � le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'�chappe, et j'esp�re m�me que ma franchise sera utile � celles qui n'ayant pas assez d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'�tonnement � la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je pr�te l'oreille; je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diam�tralement oppos�es au bon esprit, au sens droit, � l'exp�rience des affaires du monde, � la connaissance de l'homme, � la science de la religion et des moeurs, pr�sument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du minist�re des �mes, celui de tous le plus d�licat et le plus sublime; et si au contraire ils se croient n�s pour un emploi si relev�, si difficile, et accord� � si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire, je le comprends encore moins. Je vois bien que le go�t qu'il y a � devenir le d�positaire du secret des familles, � se rendre n�cessaire pour les r�conciliations, � procurer des commissions ou � placer des domestiques, � trouver toutes les portes ouvertes dans les maisons des grands, � manger souvent � de bonnes tables, � se promener en carrosse dans une grande ville, et � faire de d�licieuses retraites � la campagne, � voir plusieurs personnes de nom et de distinction s'int�resser � sa vie et � sa sant�, et � m�nager pour les autres et pour soi-m�me tous les int�r�ts humains, je vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le sp�cieux et irr�pr�hensible pr�texte du soin des �mes, et sem� dans le monde cette p�pini�re intarissable de directeurs. 43 (VI) La d�votion vient � quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une passion, ou comme le faible d'un certain �ge, ou comme un mode qu'il faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles allaient le lundi perdre leur argent chez Ism�ne, le mardi leur temps chez Clim�ne, et le mercredi leur r�putation chez C�lim�ne; elles savaient d�s la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour d'apr�s et le lendemain; elles jouissaient tout � la fois du plaisir pr�sent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhait� de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'�tait alors leur unique inqui�tude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se trouvaient quelquefois � l'Op�ra, elles y regrettaient la com�die. Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'aust�rit� et la retraite; elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donn�s pour voir; elles ne mettent plus leurs sens � aucun usage; et chose incroyable! elles parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-m�mes, comme assez mal des autres; il y a chez elles une �mulation de vertu et de r�forme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne ha�ssent pas de primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui qu'elles viennent de quitter par politique ou par d�go�t. Elles se perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne ch�re et par l'oisivet�; et elles se perdent tristement par la pr�somption et par l'envie. 44 (VII) Si j'�pouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire; si une prude, elle ne sera point emport�e; si une emport�e, elle exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une galante, elle le sera peut-�tre jusqu'� m'aimer; si une d�vote, r�pondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-m�me? 45 (IV) Une femme est ais�e � gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en donne la peine. Un seul m�me en gouverne plusieurs; il cultive leur esprit et leur m�moire, fixe et d�termine leur religion; il entreprend m�me de r�gler leur coeur. Elles n'approuvent et ne d�sapprouvent, ne louent et ne condamnent, qu'apr�s avoir consult� ses yeux et son visage. Il est le d�positaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs d�sirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les r�concilie avec leurs maris, et il profite des interr�gnes. Il prend soin de leurs affaires, sollicite leurs proc�s, et voit leurs juges; il leur donne son m�decin, son marchand, ses ouvriers; il s'ing�re de les loger, de les meubler, et il ordonne de leur �quipage. On le voit avec elles dans leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que dans leur banc � un sermon, et dans leur loge � la com�die; il fait avec elles les m�mes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les voyages; il a le plus commode appartement chez elles � la campagne. Il vieillit sans d�choir de son autorit�: un peu d'esprit et beaucoup de temps � perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les h�ritiers, la bru, la ni�ce, les domestiques, tout en d�pend. Il a commenc� par se faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si n�cessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il �tait le tyran h�ritent par sa mort de la libert�. 46 (V) Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle affectation, et qui ne s'est jamais d�mentie, a �t� de faire dire de soi: On l'aurait prise pour une vestale. 47 (IV) C'est dans les femmes une violente preuve d'une r�putation bien nette et bien �tablie, qu'elle ne soit pas m�me effleur�e par la familiarit� de quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente qu'on a aux malignes explications, on ait recours � une tout autre raison de ce commerce qu'� celle de la convenance des moeurs. 48 (VII) Un comique outre sur la sc�ne ses personnages; un po�te charge ses descriptions; un peintre qui fait d'apr�s nature force et exag�re une passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne � toutes les pi�ces qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de volume que n'en ont celles de l'original: de m�me la pruderie est une imitation de la sagesse. Il y a une fausse modestie qui est vanit�, une fausse gloire qui est l�g�ret�, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie. Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de conduite. Celle-l� suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison et son coeur. L'une est s�rieuse et aust�re; l'autre est dans les diverses rencontres pr�cis�ment ce qu'il faut qu'elle soit. La premi�re cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne cache ni l'�ge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au contraire pallie les d�fauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la jeunesse que plus piquante et la beaut� que plus p�rilleuse. 49 (VII) Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois, par quels �dits, par quels rescrits leur a-t-on d�fendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire �tablies elles-m�mes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beaut�, ou par une certaine l�g�ret� qui les emp�che de suivre une longue �tude, ou par le talent et le g�nie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les d�tails d'un domestique, ou par un �loignement naturel des choses p�nibles et s�rieuses, ou par une curiosit� toute diff�rente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre go�t que celui d'exercer leur m�moire? Mais � quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins. On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est cisel�e artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherch�; c'est une pi�ce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni � la guerre ni � la chasse, non plus qu'un cheval de man�ge, quoique le mieux instruit du monde. Si la science et la sagesse se trouvent unies en un m�me sujet, je ne m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe gu�re � �tre savante, ou qu'une femme savante n'est gu�re sage, vous avez d�j� oubli� ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont d�tourn�es des sciences que par de certains d�fauts: concluez donc vous-m�me que moins elles auraient de ces d�fauts, plus elles seraient sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre � devenir savante, ou qu'une femme savante, n'�tant telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de d�fauts, n'en est que plus sage. 50 (I) La neutralit� entre des femmes qui nous sont �galement amies, quoiqu'elles aient rompu pour des int�r�ts o� nous n'avons nulle part, est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux. 51 (I) Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants que son argent. 52 (I) Il est �tonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles n'ont de leur sexe que les habits. 53 (I) Les femmes sont extr�mes: elles sont meilleures ou pires que les hommes. 54 (I) La plupart des femmes n'ont gu�re de principes; elles se conduisent par le coeur, et d�pendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment. 55 (IV) Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les hommes l'emportent sur elles en amiti�. Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point. 56 (V) Il y a du p�ril � contrefaire. Lise, d�j� vieille, veut rendre une jeune femme ridicule, et elle-m�me devient difforme; elle me fait peur. Elle use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voil� aussi laide qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque. 57 (VII) On veut � la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit; on veut � la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne se sauve qu'� peine avec d'autres femmes. 58 (I) Un homme est plus fid�le au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui. 59 (I) Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour auquel l'int�r�t ou l'ambition n'ajoute quelque chose. 60 (I) Il y a un temps o� les filles les plus riches doivent prendre parti; elles n'en laissent gu�re �chapper les premi�res occasions sans se pr�parer un long repentir: il semble que la r�putation des biens diminue en elles avec celle de leur beaut�. Tout favorise au contraire une jeune personne, jusques � l'opinion des hommes, qui aiment � lui accorder tous les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable. 61 (I) Combien de filles � qui une grande beaut� n'a jamais servi qu'� leur faire esp�rer une grande fortune! 62 (VII) Les belles filles sont sujettes � venger ceux de leurs amants qu'elles ont maltrait�s, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes maris. 63 (IV) La plupart des femmes jugent du m�rite et de la bonne mine d'un homme par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un ni l'autre � celui pour qui elles ne sentent rien. 64 (IV) Un homme qui serait en peine de conna�tre s'il change, s'il commence � vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude �cole. 65 (IV) Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une m�me personne, ou qui les en d�tourne toujours, fait penser d'elle la m�me chose. 66 (IV) Il co�te peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il co�te encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent. 67 (I) Il arrive quelquefois qu'une femme cache � un homme toute la passion qu'elle sent pour lui, pendant que de son c�t� il feint pour elle toute celle qu'il ne sent pas. 68 (I) L'on suppose un homme indiff�rent, mais qui voudrait persuader � une femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait pas plus ais� d'imposer � celle dont il est aim� qu'� celle qui ne l'aime point. 69 (I) Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il n'en ait pas ailleurs un v�ritable. 70 (I) Un homme �clate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une femme fait moins de bruit quand elle est quitt�e, et demeure longtemps inconsolable. 71 (I) Les femmes gu�rissent de leur paresse par la vanit� ou par l'amour. (IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le pr�sage de l'amour. 72 (IV) Il est fort s�r qu'une femme qui �crit avec emportement est emport�e; il est moins clair qu'elle soit touch�e. Il semble qu'une passion vive et tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant int�r�t d'une femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aim�e. 73 (VII) Glyc�re n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites, se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est petit, � qui elle est s�v�re, qu'elle resserre dans leur ordre, sans leur permettre rien de ce qui passe l'amiti�; elle est distraite avec eux, leur r�pond par des monosyllabes, et semble chercher � s'en d�faire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est mieux gard�e et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et d'H�niery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est re�ue, et � toutes les heures; on l'embrasse � plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui parle � l'oreille dans un cabinet o� elles sont seules; on a soi-m�me plus de deux oreilles pour l'�couter; on se plaint � elle de tout autre que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a la confiance de tous les deux. L'on voit Glyc�re en partie carr�e au bal, au th��tre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, o� l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en liti�re sur la route du grand faubourg, o� elle a un verger d�licieux, ou � la porte de Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle para�t ordinairement avec une coiffure plate et n�glig�e, en simple d�shabill�, sans corps et avec des mules: elle est belle en cet �quipage, et il ne lui manque que de la fra�cheur. On remarque n�anmoins sur elle une riche attache, qu'elle d�robe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte, elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms; elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher �poux, et elle ne veut pas d�coucher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques billets qu'il faut �crire. Un affranchi vient lui parler en secret; c'est Parm�non, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du ma�tre et la jalousie des domestiques. Qui � la v�rit� fait mieux conna�tre des intentions, et rapporte mieux une r�ponse que Parm�non? qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte secr�te avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit escalier? qui fait mieux sortir par o� l'on est entr�? 74 (I) Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne � son humeur et � sa complexion, qui ne cache aucun de ses d�fauts, et se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop n�glig� dans son ajustement, brusque dans ses r�ponses, incivil, froid et taciturne, peut esp�rer de d�fendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les dons, la flatterie. 75 (VII) Un mari n'a gu�re un rival qui ne soit de sa main, et comme un pr�sent qu'il a autrefois fait � sa femme. Il le loue devant elle de ses belles dents et de sa belle t�te; il agr�e ses soins; il re�oit ses visites; et apr�s ce qui lui vient de son cru, rien ne lui para�t de meilleur go�t que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne � souper, et il dit aux convi�s: �Go�tez bien cela; il est de L�andre, et il ne me co�te qu'un grand merci.� 76 (VI) Il y a telle femme qui an�antit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'� montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est d� ni douaire ni conventions; mais � cela pr�s, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une m�me maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le r�tisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soup�. Ils n'ont souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas m�me le nom: ils vivent � la romaine ou � la grecque; chacun a le sien; et ce n'est qu'avec le temps, et apr�s qu'on est initi� au jargon d'une ville, qu'on sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt ann�es le mari de Mme L... 77 (VII) Telle autre femme, � qui le d�sordre manque pour mortifier son mari, y revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a apport�e, par les charmes de sa beaut�, par son m�rite, par ce que quelques-uns appellent vertu. 78 (VII) Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles emp�chent un mari de se repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point. 79 (IV) Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on r�cite, on r�p�te, on est si touch�e de la mort de son mari, qu'on n'en oublie pas la moindre circonstance. 80 (I) Ne pourrait-on point d�couvrir l'art de se faire aimer de sa femme? 81 (IV) Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer. Il y avait � Smyrne une tr�s belle fille qu'on appelait �mire, et qui �tait moins connue dans toute la ville par sa beaut� que par la s�v�rit� de ses moeurs, et surtout par l'indiff�rence qu'elle conservait pour tous les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun p�ril, et sans d'autres dispositions que celles o� elle se trouvait pour ses amies ou pour ses fr�res. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et celles qu'elle avait vues elle-m�me, elle ne les pouvait comprendre: elle ne connaissait que l'amiti�. Une jeune et charmante personne, � qui elle devait cette exp�rience la lui avait rendue si douce qu'elle ne pensait qu'� la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la confiance, dont elle �tait si contente. Elle ne parlait que d'Euphrosyne: c'�tait le nom de cette fid�le amie, et tout Smyrne ne parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amiti� passait en proverbe. �mire avait deux fr�res qui �taient jeunes, d'une excellente beaut�, et dont toutes les femmes de la ville �taient �prises; et il est vrai qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses fr�res. Il y eut un pr�tre de Jupiter, qui avait acc�s dans la maison de son p�re, � qui elle plut, qui osa le lui d�clarer, et ne s'attira que du m�pris. Un vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, avait eu la m�me audace, eut aussi la m�me aventure. Elle triomphait cependant; et c'�tait jusqu'alors au milieu de ses fr�res, d'un pr�tre et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel voulut l'exposer � de plus fortes �preuves, qui ne servirent n�anmoins qu'� la rendre plus vaine, et qu'� l'affermir dans la r�putation d'une fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier, dans un transport amoureux, se per�a le sein � ses pieds; le second, plein de d�sespoir de n'�tre pas �cout�, alla se faire tuer � la guerre de Cr�te et le troisi�me mourut de langueur et d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce vieillard qui avait �t� si malheureux dans ses amours s'en �tait gu�ri par des r�flexions sur son �ge et sur le caract�re de la personne � qui il voulait plaire: il d�sira de continuer de la voir, et elle le souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui �tait jeune, d'une physionomie agr�able, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit avec int�r�t; et comme il se tut beaucoup en la pr�sence de son p�re, elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et d�sira qu'il en e�t eu davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beaut�, elle fut surprise et comme indign�e qu'un homme si bien fait et si spirituel ne f�t pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle �tait belle; et �mire si indiff�rente, devenue jalouse, comprit que Ct�siphon �tait persuad� de ce qu'il disait, et que non seulement �tait galant, mais m�me qu'il �tait tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre avec son amie. Elle d�sira de les voir ensemble une seconde fois pour �tre plus �claircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soup�ons en certitude. Elle s'�loigne d'Euphrosyne, ne lui conna�t plus le m�rite qui l'avait charm�e, perd le go�t de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de l'amiti�. Ct�siphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment, songent � s'�pouser, s'�pousent. La nouvelle s'en r�pand par toute la ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier � ce qu'ils aimaient. �mire l'apprend, et s'en d�sesp�re. Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul plaisir de revoir Ct�siphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa femme, et trouve une ma�tresse dans une nouvelle �pouse; il ne voit dans �mire que l'amie d'une personne qui lui est ch�re. Cette fille infortun�e perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit; son esprit s'�gare; elle prend son fr�re pour Ct�siphon, et elle lui parle comme � un amant; elle se d�trompe, rougit de son �garement; elle retombe bient�t dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les conna�t plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa folie. Elle a des intervalles o� sa raison lui revient, et o� elle g�mit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fi�re et si insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie. Du coeur 1 (I) Il y a un go�t dans la pure amiti� o� ne peuvent atteindre ceux qui sont n�s m�diocres. 2 (I) L'amiti� peut subsister entre des gens de diff�rents sexes, exempte m�me de toute grossi�ret�. Une femme cependant regarde toujours un homme comme un homme; et r�ciproquement un homme regarde une femme comme une femme. Cette liaison n'est ni passion ni amiti� pure: elle fait une classe � part. 3(I) L'amour na�t brusquement, sans autre r�flexion, par temp�rament ou par faiblesse: un trait de beaut� nous fixe, nous d�termine. L'amiti� au contraire se forme peu � peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bont� de coeur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs ann�es bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main! 4 (IV) Le temps, qui fortifie les amiti�s, affaiblit l'amour. 5 (IV) Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-m�me, et quelquefois par les choses qui semblent le devoir �teindre, par les caprices, par les rigueurs, par l'�loignement, par la jalousie. L'amiti� au contraire a besoin de secours: elle p�rit faute de soins, de confiance et de complaisance. 6 (IV) Il est plus ordinaire de voir un amour extr�me qu'une parfaite amiti�. 7 (IV) L'amour et l'amiti� s'excluent l'un l'autre. 8 (IV) Celui qui a eu l'exp�rience d'un grand amour n�glige l'amiti�; et celui qui est �puis� sur l'amiti� n'a encore rien fait pour l'amour. 9 (IV) L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte amiti� qu'� un amour faible. 10 (IV) Rien ne ressemble mieux � une vive amiti�, que ces liaisons que l'int�r�t de notre amour nous fait cultiver. 11 (IV) L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la premi�re; les amours qui suivent sont moins involontaires. 12 (IV) L'amour qui na�t subitement est le plus long � gu�rir. 13 (IV) L'amour qui cro�t peu � peu et par degr�s ressemble trop � l'amiti� pour �tre une passion violente. 14 (IV) Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne fait, ne c�de en amour qu'� celui qui aime plus qu'il ne voudrait. 15 (IV) Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer quelqu'un plus que soi-m�me, � qui ferai-je plus de plaisir, ou � ceux qui aiment, ou � ceux qui sont aim�s? 16 (I) Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y r�ussir: ils cherchent leur d�faite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres. 17 (IV) Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent bient�t chacun de leur part � s'aimer moins, et ensuite � ne s'aimer plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette rupture, il n'est pas ais� de le d�cider. Les femmes accusent les hommes d'�tre volages, et les hommes disent qu'elles sont l�g�res. 18 (IV) Quelque d�licat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que dans l'amiti�. 19 (IV) C'est une vengeance douce � celui qui aime beaucoup de faire, par tout son proc�d�, d'une personne ingrate une tr�s ingrate. 20 (IV) Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait plus de souhaits � faire. 21 (IV) S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui ait �t� indiff�rente, quelques importants services qu'elle nous rende dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'�tre ingrat. 22 (IV) Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de go�t et d'amiti� pour la personne qui nous oblige. 23 (IV) �tre avec des gens qu'on aime, cela suffit; r�ver, leur parler, ne leur parler point, penser � eux, penser � des choses plus indiff�rentes, mais aupr�s d'eux, tout est �gal. 24 (IV) Il n'y a pas si loin de la haine � l'amiti� que de l'antipathie. 25 (IV) Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie � l'amour qu'� l'amiti�. 26 (IV) L'on confie son secret dans l'amiti�; mais il �chappe dans l'amour. L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui qui a le coeur n'a pas besoin de r�v�lation ou de confiance; tout lui est ouvert. 27 (IV) L'on ne voit dans l'amiti� que les d�fauts qui peuvent nuire � nos amis. L'on ne voit en amour de d�fauts dans ce qu'on aime que ceux dont on souffre soi-m�me. 28 (I) Il n'y a qu'un premier d�pit en amour, comme la premi�re faute dans l'amiti�, dont on puisse faire un bon usage. 29 (IV) Il semble que, s'il y a un soup�on injuste, bizarre et sans fondement, qu'on ait une fois appel� jalousie, cette autre jalousie qui est un sentiment juste, naturel, fond� en raison et sur l'exp�rience, m�riterait un autre nom. Le temp�rament a beaucoup de part � la jalousie, et elle ne suppose pas toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent amour sans d�licatesse. Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la d�licatesse. L'on souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres. Celles qui ne nous m�nagent sur rien, et ne nous �pargnent nulles occasions de jalousie, ne m�riteraient de nous aucune jalousie, si l'on se r�glait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur. 30 (IV) Les froideurs et les rel�chements dans l'amiti� ont leurs causes. En amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'�tre trop aim�s. 31 (IV) L'on n'est pas plus ma�tre de toujours aimer qu'on l'a �t� de ne pas aimer. 32 (IV) Les amours meurent par le d�go�t, et l'oubli les enterre. 33 (IV) Le commencement et le d�clin de l'amour se font sentir par l'embarras o� l'on est de se trouver seuls. 34 (IV) Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est born�, et que le coeur a ses limites. C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de gu�rir. On gu�rit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours pleurer et toujours aimer. 35 (IV) Il devrait y avoir dans le coeur des sources in�puisables de douleur pour de certaines pertes. Ce n'est gu�re par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure am�rement, et l'on est sensiblement touch�; mais l'on est ensuite si faible ou si l�ger que l'on se console. 36 (IV) Si une laide se fait aimer, ce ne peut �tre qu'�perdument; car il faut que ce soit ou par une �trange faiblesse de son amant, ou par de plus secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beaut�. 37 (IV) L'on est encore longtemps � se voir par habitude, et � se dire de bouche que l'on s'aime, apr�s que les mani�res disent qu'on ne s'aime plus. 38 (IV) Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec les scrupules, qu'il s'aigrit par les r�flexions et les retours que l'on fait pour s'en d�livrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa passion pour l'affaiblir. 39 (IV) L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime. 40 (I) Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que l'on hait. 41 (IV) Quelque d�sint�ressement qu'on ait � l'�gard de ceux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la g�n�rosit� de recevoir. Celui-l� peut prendre, qui go�te un plaisir aussi d�licat � recevoir que son ami en sent � lui donner. 42 (V) Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni c�der � l'importunit� ou � la n�cessit� de ceux qui nous demandent. 43 (IV) Si l'on a donn� � ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il n'y a plus d'occasions o� l'on doive songer � ses bienfaits. 44 (V) On a dit en latin qu'il co�te moins cher de ha�r que d'aimer, ou si l'on veut, que l'amiti� est plus � charge que la haine. Il est vrai qu'on est dispens� de donner � ses ennemis; mais ne co�te-t-il rien de s'en venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal � ce que l'on hait, l'est-il moins de faire du bien � ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et p�nible de ne lui en point faire? 45 (I) Il y a du plaisir � rencontrer les yeux de celui � qui l'on vient de donner. 46 (V) Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un indigne, ne change pas de nom, et s'il m�ritait plus de reconnaissance. 47 (VII) La lib�ralit� consiste moins � donner beaucoup qu'� donner � propos. 48 (V) S'il est vrai que la piti� ou la compassion soit un retour vers nous-m�mes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils de nous si peu de soulagement dans leurs mis�res? Il vaut mieux s'exposer � l'ingratitude que de manquer aux mis�rables. 49 (V) L'exp�rience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la duret� pour les autres n'est qu'un seul et m�me vice. 50 (V) Un homme dur au travail et � la peine, inexorable � soi-m�me, n'est indulgent aux autres que par un exc�s de raison. 51 (V) Quelque d�sagr�ment qu'on ait � se trouver charg� d'un indigent, l'on go�te � peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre suj�tion: de m�me, la joie que l'on re�oit de l'�l�vation de son ami est un peu balanc�e par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous ou s'�galer � nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-m�me; car l'on veut des d�pendants, et qu'il n'en co�te rien; l'on veut aussi le bien de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en r�jouir que l'on commence. 52 (VII) On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses services: rien ne co�te qu'� tenir parole. 53 (IV) C'est assez pour soi d'un fid�le ami; c'est m�me beaucoup de l'avoir rencontr�: on ne peut en avoir trop pour le service des autres. 54 (IV) Quand on a assez fait aupr�s de certaines personnes pour avoir d� se les acqu�rir, si cela ne r�ussit point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire. 55 (V) Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour �tre nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine, ni selon les r�gles de l'amiti�; ce n'est point une maxime morale, mais politique. 56 (V) On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus, pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si s�rs et d'une si exacte probit�, que venant � cesser de l'�tre, ils se veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme ennemis. 57 (IV) Il est doux de voir ses amis par go�t et par estime; il est p�nible de les cultiver par int�r�t; c'est solliciter. 58 (VII) Il faut briguer la faveur de ceux � qui l'on veut du bien, plut�t que de ceux de qui l'on esp�re du bien. 59 (IV) On ne vole point des m�mes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de libert� � suivre ses caprices, et tout au contraire de servitude � courir pour son �tablissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherch�. 60 (V) Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin de se d�sesp�rer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui d�sire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en �tre assez r�compens� par le succ�s. 61 (VII) Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si d�termin�ment une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce qu'il faut faire pour la manquer. 62 (IV) Les choses les plus souhait�es n'arrivent point; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances o� elles auraient fait un extr�me plaisir. 63 (IV) Il faut rire avant que d'�tre heureux, de peur de mourir sans avoir ri. 64 (I) La vie est courte, si elle ne m�rite ce nom que lorsqu'elle est agr�able, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on passe avec ce qui pla�t, l'on ferait � peine d'un grand nombre d'ann�es une vie de quelques mois. 65 (I) Qu'il est difficile d'�tre content de quelqu'un! 66 (V) On ne pourrait se d�fendre de quelque joie � voir p�rir un m�chant homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui tout ce qu'on en peut esp�rer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort enfin arrive, mais dans une conjoncture o� nos int�r�ts ne nous permettent pas de nous en r�jouir: il meurt trop t�t ou trop tard. 67 (IV) Il est p�nible � un homme fier de pardonner � celui qui le surprend en faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fiert� ne s'adoucit que lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort. 68 (I) Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes � qui nous faisons du bien, de m�me nous ha�ssons violemment ceux que nous avons beaucoup offens�s. 69 (I) Il est �galement difficile d'�touffer dans les commencements le sentiment des injures et de le conserver apr�s un certain nombre d'ann�es. 70 (VII) C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe � s'en venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge point. 71 (V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse � se laisser gouverner. (VII) Il ne faut pas penser � gouverner un homme tout d'un coup, et sans autre pr�paration, dans une affaire importante et qui serait capitale � lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par caprice: il faut tenter aupr�s de lui les petites choses, et de l� le progr�s jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la campagne ou retourner � la ville, qui finit par lui dicter un testament o� il r�duit son fils � la l�gitime. (VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main l�g�re, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa d�pendance. (VII) Tels se laissent gouverner jusqu'� un certain point, qui au del� sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout � coup la route de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni industrie ne les peuvent dompter: avec cette diff�rence que quelques-uns sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par temp�rament et par humeur. (VII) Il se trouve des hommes qui n'�coutent ni la raison ni les bons conseils, et qui s'�garent volontairement par la crainte qu'ils ont d'�tre gouvern�s. (VII) D'autres consentent d'�tre gouvern�s par leurs amis en des choses presque indiff�rentes, et s'en font un droit de les gouverner � leur tour en des choses graves et de cons�quence. (VII) Drance veut passer pour gouverner son ma�tre, qui n'en croit rien, non plus que le public; parler sans cesse � un grand que l'on sert, en des lieux et en des temps o� il convient le moins, lui parler � l'oreille ou en des termes myst�rieux, rire jusqu'� �clater en sa pr�sence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui parlent, d�daigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture trop libre, figurer avec lui le dos appuy� � une chemin�e, le tirer par son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des libert�s, marquent mieux un fat qu'un favori. (VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche � gouverner les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours. (VII) Je ne ha�rais pas d'�tre livr� par la confiance � une personne raisonnable, et d'en �tre gouvern� en toutes choses, et absolument, et toujours: je serais s�r de bien faire, sans avoir le soin de d�lib�rer; je jouirais de la tranquillit� de celui qui est gouvern� par la raison. 72 (V) Toutes les passions sont menteuses: elles se d�guisent autant qu'elles le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent � elles-m�mes. Il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et qui ne s'en aide. 73 (IV) On ouvre un livre de d�votion, et il touche; on en ouvre un autre qui est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul concilie les choses contraires, et admet les incompatibles? 74 (V) Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanit�. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de la cacher. 75 (V) Le cas n'arrive gu�re o� l'on puisse dire: �J'�tais ambitieux�; ou on ne l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient o� l'on avoue que l'on a aim�. 76 (V) Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent. 77 (IV) Rien ne co�te moins � la passion que de se mettre au-dessus de la raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'int�r�t. 78 (I) L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par l'esprit. 79 (I) Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et �lev�es, que nous devons moins � la force de notre esprit qu'� la bont� de notre naturel. 80 (I) Il n'y a gu�re au monde un plus bel exc�s que celui de la reconnaissance. 81 (IV) Il faut �tre bien d�nu� d'esprit, si l'amour, la malignit�, la n�cessit� n'en font pas trouver. 82 (I) Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et o� l'on aimerait � vivre. Il me semble que l'on d�pend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le go�t et les sentiments. 83 (IV) Ceux qui font bien m�riteraient seuls d'�tre envi�s, s'il n'y avait encore un meilleur parti � prendre, qui est de faire mieux: c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie. 84 (I) Quelques-uns se d�fendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit. 85 (I) Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous d�fend, qu'il est naturel de d�sirer du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent �tre surpass�s que par celui de savoir y renoncer par vertu. De la soci�t� et de la conversation 1 (I) Un caract�re bien fade est celui de n'en avoir aucun. 2 (I) C'est le r�le d'un sot d'�tre importun: un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait dispara�tre le moment qui pr�c�de celui o� il serait de trop quelque part. 3 (I) L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pi�ce rare; � un homme qui est n� tel, il est encore fort d�licat d'en soutenir longtemps le personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer. 4 (I) Il a beaucoup d'esprits obsc�nes, encore plus de m�disants ou de satiriques, peu de d�licats. Pour badiner avec gr�ce, et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de mani�res, trop de politesse, et m�me trop de f�condit�: c'est cr�er que de railler ainsi, et faire quelque chose de rien. 5 (IV) Si l'on faisait une s�rieuse attention � tout ce qui se dit de froid, de vain de pu�ril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler ou d'�couter, et l'on se condamnerait peut-�tre � un silence perp�tuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours inutiles. Il faut donc s'accommoder � tous les esprits, permettre comme un mal n�cessaire le r�cit des fausses nouvelles, les vagues r�flexions sur le gouvernement pr�sent, ou sur l'int�r�t des princes, le d�bit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les m�mes; il faut laisser Aronce parler proverbe, et M�linde parler de soi, de ses vapeurs, de ses migraines et de ses insomnies. 6 (IV) L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous d�go�tent par leurs ridicules expressions, par la nouveaut�, et j'ose dire par l'impropri�t� des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et � qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre g�nie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-�tre de briller, tourne insensiblement � un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affect� et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-m�mes et de l'agr�ment de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient enti�rement d�nu�s; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en souffre. 7 (V) Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: �Il fait froid�? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: �Il pleut, il neige.� Vous me trouvez bon visage, et vous d�sirez de m'en f�liciter; dites: �Je vous trouve bon visage.� --Mais, r�pondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant?--Qu'importe, Acis? Est-ce un si grand mal d'�tre entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque, Acis, � vous et � vos semblables les diseurs de phoebus; vous ne vous en d�fiez point, et je vais vous jeter dans l'�tonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voil� la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouill�es, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit, et vous dis � l'oreille: �Ne songez point � avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre r�le; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit peut-�tre alors croira-t-on que vous en avez.� 8 (IV) Qui peut se promettre d'�viter dans la soci�t� des hommes la rencontre de certains esprits vains, l�gers, familiers, d�lib�r�s, qui sont toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les autres �coutent? On les entend de l'antichambre; on entre impun�ment et sans craindre de les interrompre: ils continuent leur r�cit sans la moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le rang le m�rite des personnes qui composent le cercle; ils font taire celui qui commence � conter une nouvelle, pour la dire de leur fa�on, qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de Conchini, qu'ils ne connaissent point, � qui ils n'ont jamais parl�, et qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifi� de l'assembl�e, pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques noms pour d�guiser l'histoire qu'ils racontent, et pour d�tourner les applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur parole y est engag�e, c'est le dernier secret, c'est un myst�re, outre que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes. 9 (VIII) Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire ou de para�tre ignorer quelque chose. On parle � la table d'un grand d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'�te � ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette r�gion lointaine comme s'il en �tait originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il r�cite des historiettes qui y sont arriv�es; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'� �clater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: �Je n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu � Paris depuis quelques jours, que je connais famili�rement, que j'ai fort interrog�, et qui ne m'a cach� aucune circonstance.� Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commenc�e, lorsque l'un des convi�s lui dit: �C'est Sethon � qui vous parlez, lui-m�me, et qui arrive de son ambassade.� 10 (IV) Il y a un parti � prendre, dans les entretiens, entre une certaine paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes r�ponses, et une attention importune qu'on a au moindre mot qui �chappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un myst�re que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilit�, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne. 11 (IV) �tre infatu� de soi, et s'�tre fortement persuad� qu'on a beaucoup d'esprit, est un accident qui n'arrive gu�re qu'� celui qui n'en a point, ou qui en a peu. Malheur pour lors � qui est expos� � l'entretien d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer! combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un temps, et que bient�t on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est moins pour l'apprendre � ceux qui l'�coutent, que pour avoir le m�rite de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains; il fait penser les gens � sa mani�re, leur met en la bouche ses petites fa�ons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe ensuite en des parenth�ses, qui peuvent passer pour �pisodes, mais qui font oublier le gros de l'histoire, et � lui qui vous parle, et � vous qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne survenait heureusement pour d�ranger le cercle, et faire oublier la narration? 12 (V) J'entends Th�odecte de l'antichambre; il grossit sa voix � mesure qu'il s'approche; le voil� entr�: il rit, il crie, il �clate; on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanit�s et des sottises. Il a si peu d'�gard au temps, aux personnes, aux biens�ances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il a, � son insu, d�soblig� toute l'assembl�e. A-t-on servi, il se met le premier � table et dans la premi�re place; les femmes sont � sa droite et � gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout � la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ni du ma�tre, ni des convi�s; il abuse de la folle d�f�rence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthyd�me qui donne le repas? Il rappelle � soi toute l'autorit� de la table; et il y a un moindre inconv�nient � la lui laisser enti�re qu'� la lui disputer. Le vin et les viandes n'ajoutent rien � son caract�re. Si l'on joue, il gagne au jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont pour lui: il n'y a sorte de fatuit�s qu'on ne lui passe. Je c�de enfin et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Th�odecte, et ceux qui le souffrent. 13 (VII) Tro�le est utile � ceux qui ont trop de bien: il leur �te l'embarras du superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bient�t il les r�gle et les ma�trise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on pr�vient, dont on devine les d�cisions. Il dit de cet esclave: �Il faut le punir�, et on le fouette; et de cet autre: �Il faut l'affranchir�, et on l'affranchit. L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui d�plaire: il est cong�di�. Le ma�tre est heureux, si Tro�le lui laisse sa femme et ses enfants. Si celui-ci est � table, et qu'il prononce d'un mets qu'il est friand, le ma�tre et les convi�s, qui en mangeaient sans r�flexion, le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commen�aient � le go�ter, n'osant avaler le morceau qu'ils ont � la bouche, ils le jettent � terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne: c'est l� qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle son valet, qu'il re�oit ses ouvriers, et qu'il remet ses cr�anciers. Il r�gente, il domine dans une salle; il y re�oit la cour et les hommages de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au ma�tre que par Tro�le. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui agr�e, il ride son front et il d�tourne sa vue; si on l'aborde, il ne se l�ve pas; si l'on s'assied aupr�s de lui, il s'�loigne; si on lui parle, il ne r�pond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les �tages, ou il se lancerait par une fen�tre, plut�t que de se laisser joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il d�sapprouve. L'un et l'autre sont agr�ables en Tro�le, et il s'en est servi heureusement pour s'insinuer ou pour conqu�rir. Tout devient, avec le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont commenc� � le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de ses m�ditations et de sa taciturnit� pour contredire, et que m�me pour critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin d'attendre de lui qu'il d�f�re � vos sentiments, qu'il soit complaisant, qu'il vous loue, vous n'�tes pas s�r qu'il aime toujours votre approbation, ou qu'il souffre votre complaisance. 14 (IV) Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a plac� aupr�s de vous dans une voiture publique, � une f�te ou � un spectacle; et il ne vous co�tera bient�t pour le conna�tre que de l'avoir �cout�: vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l'�tat de son bien, son emploi, celui de son p�re, la famille dont est sa m�re, sa parent�, ses alliances, les armes de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un ch�teau, de beaux meubles, des valets, et un carrosse. 15 (I) Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pens�. Il y en a d'autres qui ont une fade attention � ce qu'ils disent, et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont comme p�tris de phrases et de petits tours d'expression, concert�s dans leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde; rien d'heureux ne leur �chappe, rien ne coule de source et avec libert�: ils parlent proprement et ennuyeusement. 16 (I) L'esprit de la conversation consiste bien moins � en montrer beaucoup qu'� en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point � vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins � �tre instruits, et m�me r�jouis, qu'� �tre go�t�s et applaudis; et le plaisir le plus d�licat est de faire celui d'autrui. 17 (I) Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos �crits; elle ne produit souvent que des id�es vaines et pu�riles, qui ne servent point � perfectionner le go�t et � nous rendre meilleurs: nos pens�es doivent �tre prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent �tre un effet de notre jugement. 18 (I) C'est une grande mis�re que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voil� le principe de toute impertinence. 19 (IV) Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton d�cisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est ex�crable, ou qu'elle est miraculeuse. 20 (I) Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indiff�rentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honn�te homme qui dit oui et non m�rite d'�tre cru: son caract�re jure pour lui, donne cr�ance � ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance. 21 (I) Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probit�, qu'il ne nuit � personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas m�me contrefaire l'homme de bien. Un homme de bien ne saurait emp�cher par toute sa modestie qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonn�te homme sait dire de soi. 22 (V) Cl�on parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense. 23 (V) Il y a parler bien, parler ais�ment, parler juste, parler � propos. C'est p�cher contre ce dernier genre que de s'�tendre sur un repas magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont r�duits � �pargner leur pain; de dire merveilles de sa sant� devant des infirmes; d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur devant des mis�rables: cette conversation est trop forte pour eux, et la comparaison qu'ils font alors de leur �tat au v�tre est odieuse. 24 (VII) �Pour vous, dit Euthyphron, vous �tes riche, ou vous devez l'�tre: dix mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est doux, et l'on est heureux � moins�, pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moiti� de ce qu'il m�rite. Il vous taxe, il vous appr�cie, il fixe votre d�pense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle m�me o� il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si d�sobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons. 25 (V) Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par l'habitude qu'il a � la flatterie et � l'exag�ration, congratule Th�od�me sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son g�nie, de son geste, et surtout de la fid�lit� de sa m�moire; et il est vrai que Th�od�me est demeur� court. 26 (IV) L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous exp�dient, pour ainsi dire, en peu de paroles, et ne songent qu'� se d�gager de vous; on leur parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arr�tent seulement pour vous ennuyer: ils sont peut-�tre moins incommodes. 27 (V) Parler et offenser, pour de certaines gens, est pr�cis�ment la m�me chose. Ils sont piquants et amers; leur style est m�l� de fiel et d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur d�coulent des l�vres comme leur salive. Il leur serait utile d'�tre n�s muets ou stupides: ce qu'ils ont de vivacit� et d'esprit leur nuit davantage que ne fait � quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de r�pliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les pr�sents, sur les absents; ils heurtent de front et de c�t�, comme des b�liers: demande-t-on � des b�liers qu'ils n'aient pas de cornes? De m�me n'esp�re-t-on pas de r�former par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi loin qu'on les d�couvre, est de les fuir de toute sa force et sans regarder derri�re soi. 28 (V) Il y a des gens d'une certaine �toffe ou d'un certain caract�re avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas m�me permis d'avoir raison. 29 (V) Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assist� ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou par un temp�rament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de condamner tous les deux: le�on importante, motif pressant et indispensable de fuir � l'orient quand le fat est � l'occident, pour �viter de partager avec lui le m�me tort. 30 (V) Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer avant qu'il me salue, sans m'avilir � ses yeux, et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-m�me. Montaigne dirait: �Je veux avoir mes coud�es franches, et estre courtois et affable � mon point, sans remords ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve � ma rencontre. Quand il m'est �gal, et qu'il ne m'est point ennemy, j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et sant�, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive. Celuy-l� me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes et fa�ons d'agir, me tire de cette libert� et franchise. Comment me ressouvenir tout � propos, et d'aussi loin que je vois cet homme, d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que je crois le valoir bien et au del�? pour cela de me ramentevoir de mes bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit succed� une premi�re fois, je ne laisserois de flechir et me dementir � une seconde t�che: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque � estre fier.� 31 (IV) Avec de la vertu, de la capacit�, et une bonne conduite, l'on peut �tre insupportable. Les mani�res, que l'on n�glige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes d�cident de vous en bien ou en mal: une l�g�re attention � les avoir douces et polies pr�vient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour �tre cru fier, incivil, m�prisant, d�sobligeant: il faut encore moins pour �tre estim� tout le contraire. 32 (IV) La politesse n'inspire pas toujours la bont�, l'�quit�, la complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et fait para�tre l'homme au dehors comme il devrait �tre int�rieurement. (I) L'on peut d�finir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la pratique: elle suit l'usage et les coutumes re�ues; elle est attach�e aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la m�me dans les deux sexes, ni dans les diff�rentes conditions; l'esprit tout seul ne la fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y perfectionne. Il y a des temp�raments qui ne sont susceptibles que de la politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents, ou � une vertu solide. Il est vrai que les mani�res polies donnent cours au m�rite, et le rendent agr�able; et qu'il faut avoir de bien �minentes qualit�s pour se soutenir sans la politesse. (I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention � faire que par nos paroles et par nos mani�res les autres soient contents de nous et d'eux-m�mes. 33 (I) C'est une faute contre la politesse que de louer immod�r�ment, en pr�sence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces m�mes talents; comme devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre po�te. 34 (IV) Dans les repas ou les f�tes que l'on donne aux autres, dans les pr�sents qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a faire bien, et faire selon leur go�t: le dernier est pr�f�rable. 35 (I) Il y aurait une esp�ce de f�rocit� � rejeter indiff�remment toute sorte de louanges: l'on doit �tre sensible � celles qui nous viennent des gens de bien, qui louent en nous sinc�rement des choses louables. 36 (IV) Un homme d'esprit, et qui est n� fier, ne perd rien de sa fiert� et de sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu de prosp�rit�. 37 (IV) Ne pouvoir supporter tous les mauvais caract�res dont le monde est plein n'est pas un fort bon caract�re: il faut dans le commerce des pi�ces d'or et de la monnaie. 38 (IV) Vivre avec des gens qui sont brouill�s, et dont il faut �couter de part et d'autre les plaintes r�ciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler proc�s. 39 (V) L'on sait des gens qui avaient coul� leurs jours dans une union �troite: leurs biens �taient en commun, ils n'avaient qu'une m�me demeure, ils ne se perdaient pas de vue. Ils se sont aper�us � plus de quatre-vingts ans qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur soci�t�; ils n'avaient plus qu'un jour � vivre, et ils n'ont os� entreprendre de le passer ensemble; ils se sont d�p�ch�s de rompre avant que de mourir; ils n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-l�. Ils ont trop v�cu pour le bon exemple: un moment plus t�t ils mouraient sociables, et laissaient apr�s eux un rare mod�le de la pers�v�rance dans l'amiti�. 40 (I) L'int�rieur des familles est souvent troubl� par les d�fiances, par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjou�s nous trompent, et nous y font supposer une paix qui n'y est point: il y en a peu qui gagnent � �tre approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n'attend que votre retraite pour recommencer. 41 (I) Dans la soci�t�, c'est la raison qui plie la premi�re. Les plus sages sont souvent men�s par le plus fou et le plus bizarre: l'on �tudie son faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on �vite de le heurter, tout le monde lui c�de; la moindre s�r�nit� qui para�t sur son visage lui attire des �loges: on lui tient compte de n'�tre pas toujours insupportable. Il est craint, m�nag�, ob�i, quelquefois aim�. 42 (IV) Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collat�raux, ou qui en ont encore, et dont il s'agit d'h�riter, qui puissent dire ce qu'il en co�te. 43 (I) Cl�ante est un tr�s honn�te homme; il s'est choisi une femme qui est la meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part, fait tout le plaisir et tout l'agr�ment des soci�t�s o� il se trouve; l'on ne peut voir ailleurs plus de probit�, plus de politesse. Ils se quittent demain, et l'acte de leur s�paration est tout dress� chez le notaire. Il y a, sans mentir, de certains m�rites qui ne sont point faits pour �tre ensemble, de certaines vertus incompatibles. 44 (I) L'on peut compter s�rement sur la dot, le douaire et les conventions, mais faiblement sur les nourritures; elles d�pendent d'une union fragile de la belle-m�re et de la bru, et qui p�rit souvent dans l'ann�e du mariage. 45 (V) Un beau-p�re aime son gendre, aime sa bru. Une belle-m�re aime son gendre, n'aime point sa bru. Tout est r�ciproque. 46 (V) Ce qu'une mar�tre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est mar�tre. Les mar�tres font d�serter les villes et les bourgades, et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d'esclaves, que la pauvret�. 47 (I) G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contigu�s; ils habitent une contr�e d�serte et solitaire. �loign�s des villes et de tout commerce, il semblait que la fuite d'une enti�re solitude ou l'amour de la soci�t� e�t d� les assujettir � une liaison r�ciproque; il est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perp�tuera leurs haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et m�me des fr�res, ne se sont brouill�s pour une moindre chose. Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la poss�dent seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuad� qu'il leur na�tra bient�t quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que pour les limites. 48 (VII) Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent � nous. 49 (V) J'approche d'une petite ville, et je suis d�j� sur une hauteur d'o� je la d�couvre. Elle est situ�e � mi-c�te; une rivi�re baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une for�t �paisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me para�t peinte sur le penchant de la colline. Je me r�crie, et je dis: �Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce s�jour si d�licieux!� Je descends dans la ville, o� je n'ai pas couch� deux nuits, que je ressemble � ceux qui l'habitent: j'en veux sortir. 50 (IV) Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est divis�e en aucuns partis; o� les familles sont unies, et o� les cousins se voient avec confiance; o� un mariage n'engendre point une guerre civile; o� la querelle des rangs ne se r�veille pas � tous moments par l'offrande, l'encens et le pain b�nit, par les processions et par les obs�ques; d'o� l'on a banni les caquets, le mensonge et la m�disance; o� l'on voit parler ensemble le bailli et le pr�sident, les �lus et les assesseurs; o� le doyen vit bien avec ses chanoines; o� les chanoines ne d�daignent pas les chapelains, et o� ceux-ci souffrent les chantres. 51 (IV) Les provinciaux et les sots sont toujours pr�ts � se f�cher, et � croire qu'on se moque d'eux ou qu'on les m�prise: il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, m�me la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis, ou qui ont de l'esprit. 52 (V) On ne prime point avec les grands, ils se d�fendent par leur grandeur; ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive. 53 (V) Tout ce qui est m�rite se sent, se discerne, se devine r�ciproquement: si l'on voulait �tre estim�, il faudrait vivre avec des personnes estimables. 54 (I) Celui qui est d'une �minence au-dessus des autres qui le met � couvert de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante. 55 (I) Il y a de petits d�fauts que l'on abandonne volontiers � la censure, et dont nous ne ha�ssons pas � �tre raill�s: ce sont de pareils d�fauts que nous devons choisir pour railler les autres. 56 (IV) Rire des gens d'esprit, c'est le privil�ge des sots: ils sont dans le monde ce que les fous sont � la cour, je veux dire sans cons�quence. 57 (I) La moquerie est souvent indigence d'esprit. 58 (I) Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'�tre, qui est plus dupe de lui ou de vous? 59 (IV) Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui bl�ment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconna�trez que ce sont ceux m�mes dont personne n'est content. 60 (I) Le d�dain et le rengorgement dans la soci�t� attire pr�cis�ment le contraire de ce que l'on cherche, si c'est � se faire estimer. 61 (I) Le plaisir de la soci�t� entre les amis se cultive par une ressemblance de go�t sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques diff�rences d'opinions sur les sciences: par l� ou l'on s'affermit dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute. 62 (I) L'on ne peut aller loin dans l'amiti�, si l'on n'est pas dispos� � se pardonner les uns aux autres les petits d�fauts. 63 (I) Combien de belles et inutiles raisons � �taler � celui qui est dans une grande adversit�, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de dehors, qu'on appelle les �v�nements, sont quelquefois plus fortes que la raison et que la nature. �Mangez, dormez, ne vous laissez point mourir de chagrin, songez � vivre�: harangues froides, et qui r�duisent � l'impossible. ��tes-vous raisonnable de vous tant inqui�ter?� n'est-ce pas dire: ��tes-vous fou d'�tre malheureux?� 64 (I) Le conseil, si n�cessaire pour les affaires, est quelquefois dans la soci�t� nuisible � qui le donne, et inutile � celui � qui il est donn�. Sur les moeurs, vous faites remarquer des d�fauts ou que l'on n'avoue pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les endroits qui paraissent admirables � leur auteur, o� il se compla�t davantage, o� il croit s'�tre surpass� lui-m�me. Vous perdez ainsi la confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus habiles. 65 (I) L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes, li�es ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit. Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une mani�re intelligible; une chose dite entre eux peu clairement en entra�nait une autre encore plus obscure, sur laquelle on ench�rissait par de vraies �nigmes, toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils appelaient d�licatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils �taient enfin parvenus � n'�tre plus entendus et � ne s'entendre pas eux-m�mes. Il ne fallait, pour fournir � ces entretiens, ni bon sens, ni jugement, ni m�moire, ni la moindre capacit�: il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et o� l'imagination a trop de part. 66 (VI) Je le sais, Th�obalde, vous �tes vieilli; mais voudriez-vous que je crusse que vous �tes baiss�, que vous n'�tes plus po�te ni bel esprit, que vous �tes pr�sentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage que m�chant auteur, que vous n'avez plus rien de na�f et de d�licat dans la conversation? Votre air libre et pr�somptueux me rassure, et me persuade tout le contraire. Vous �tes donc aujourd'hui tout ce que vous f�tes jamais, et peut-�tre meilleur; car si � votre �ge vous �tes si vif et si imp�tueux, quel nom, Th�obalde, fallait-il vous donner dans votre jeunesse, et lorsque vous �tiez la coqueluche ou l'ent�tement de certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui disaient: Cela est d�licieux; qu'a-t-il dit? 67 (I) L'on parle imp�tueusement dans les entretiens, souvent par vanit� ou par humeur, rarement avec assez d'attention: tout occup� du d�sir de r�pondre � ce qu'on n'�coute point, l'on suit ses id�es, et on les explique sans le moindre �gard pour les raisonnements d'autrui; l'on est bien �loign� de trouver ensemble la v�rit�, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait �couter ces sortes de conversations et les �crire, ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite. 68 (I) Il a r�gn� pendant quelque temps une sorte de conversation fade et pu�rile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient relation au coeur et � ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture de quelques romans les avait introduites parmi les plus honn�tes gens de la ville et de la cour; ils s'en sont d�faits, et la bourgeoisie les a re�ues avec les pointes et les �quivoques. 69 (IV) Quelques femmes de la ville ont la d�licatesse de ne pas savoir ou de n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour �tre connus. Elles disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de phrases plut�t que de prononcer de certains noms; et s'ils leur �chappent, c'est du moins avec quelque alt�ration du mot, et apr�s quelques fa�ons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du Ch�telet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Ch�telet. 70 (IV) Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les pronon�ant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien. 71 (I) L'on dit par belle humeur, et dans la libert� de la conversation, de ces choses froides, qu'� la v�rit� l'on donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extr�mement mauvaises. Cette mani�re basse de plaisanter a pass� du peuple, � qui elle appartient, jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a d�j� infect�e. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossi�ret� pour devoir craindre qu'elle s'�tende plus loin, et qu'elle fasse de plus grands progr�s dans un pays qui est le centre du bon go�t et de la politesse. L'on doit cependant en inspirer le d�go�t � ceux qui la pratiquent; car bien que ce ne soit jamais s�rieusement, elle ne laisse pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, de quelque chose de meilleur. 72 (V) Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas � choisir. 73 (I) �Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a cet endroit de S�n�que�: et l�-dessus une longue suite de latin, que l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou apr�s les avoir lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer � propos. 74 (V) Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'�tonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Boh�me; ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous r�pondre: il confond les temps, il ignore quand elles ont commenc�, quand elles ont fini; combats, si�ges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la guerre des g�ants, il en raconte le progr�s et les moindres d�tails, rien ne lui est �chapp�; il d�brouille de m�me l'horrible chaos des deux empires, le Babylonien et l'Assyrien; il conna�t � fond les �gyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a presque vu la tour de Babel, il en compte les degr�s, il sait combien d'architectes ont pr�sid� � cet ouvrage, il sait le nom des architectes. Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il n�glige du moins de rien conna�tre aux maisons de France, d'Autriche et de Bavi�re: �Quelles minuties!� dit-il, pendant qu'il r�cite de m�moire toute une liste des rois des M�des ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'H�rigebal, de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'� nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais �t� mari�; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le Roi jouit d'une sant� parfaite; et il se souvient que Thetmosis, un roi d'�gypte, �tait val�tudinaire, et qu'il tenait cette complexion de son a�eul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle chose lui est cach�e de la v�n�rable antiquit�? Il vous dira que S�miramis, ou, selon quelques-uns, S�rimaris, parlait comme son fils Ninyas, qu'on ne les distinguait pas � la parole: si c'�tait parce que la m�re avait une voix m�le comme son fils, ou le fils une voix eff�min�e comme sa m�re, qu'il n'ose pas le d�cider. Il vous r�v�lera que Nembrot �tait gaucher, et S�sostris ambidextre; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait �t� appel� Longuemain parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non � cause qu'il avait une main plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui affirment que c'�tait la droite, qu'il croit n�anmoins �tre bien fond� � soutenir que c'est la gauche. 75 (VIII) Ascagne est statuaire, H�gion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il ne manque de parole � Dosith�e, qui l'a engag� � faire une �l�gie; une idylle est sur le m�tier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui laisse esp�rer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il r�ussit �galement en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a � choisir. Il a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps � un certain monde, et de le pr�senter enfin dans les maisons comme homme rare et d'une exquise conversation; et l�, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes � qui il a �t� promis, Cydias, apr�s avoir touss�, relev� sa manchette, �tendu la main et ouvert les doigts, d�bite gravement ses pens�es quintessenci�es et ses raisonnements sophistiqu�s. Diff�rent de ceux qui convenant de principes, et connaissant la raison ou la v�rit� qui est une, s'arrachent la parole l'un � l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: �Il me semble, dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites�; ou: �Je ne saurais �tre de votre opinion�; ou bien: ��'a �t� autrefois mon ent�tement, comme il est le v�tre, mais... Il y a trois choses, ajoute-t-il, � consid�rer...�, et il en ajoute une quatri�me: fade discoureur, qui n'a pas mis plus t�t le pied dans une assembl�e, qu'il cherche quelques femmes aupr�s de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il �crive, il ne doit pas �tre soup�onn� d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le ridicule: il �vite uniquement de donner dans le sens des autres, et d'�tre de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqu� sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amen� lui-m�me, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais � son gr� d�cisives et sans r�plique. Cydias s'�gale � Lucien et � S�n�que, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Th�ocrite; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de go�t et d'int�r�t avec les contempteurs d'Hom�re, il attend paisiblement que les hommes d�tromp�s lui pr�f�rent les po�tes modernes: il se met en ce cas � la t�te de ces derniers, et il sait � qui il adjuge la seconde place. C'est en un mot un compos� du p�dant et du pr�cieux, fait pour �tre admir� de la bourgeoisie et de la province, en qui n�anmoins on n'aper�oit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-m�me. 76 (I) C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-m�me; celui qui sait beaucoup pense � peine que ce qu'il dit puisse �tre ignor�, et parle plus indiff�remment. 77 (I) Les plus grandes choses n'ont besoin que d'�tre dites simplement: elles se g�tent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la mani�re. 78 (I) Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les �crire. 79 (I) Il n'y a gu�re qu'une naissance honn�te, ou qu'une bonne �ducation, qui rendent les hommes capables de secret. 80 (IV) Toute confiance est dangereuse si elle n'est enti�re: il y a peu de conjonctures o� il ne faille tout dire ou tout cacher. On a d�j� trop dit de son secret � celui � qui l'on croit devoir en d�rober une circonstance. 81 (V) Des gens vous promettent le secret, et ils le r�v�lent eux-m�mes, et � leur insu; ils ne remuent pas les l�vres, et on les entend; on lit sur leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils sont transparents. D'autres ne disent pas pr�cis�ment une chose qui leur a �t� confi�e; mais ils parlent et agissent de mani�re qu'on la d�couvre de soi-m�me. Enfin quelques-uns m�prisent votre secret, de quelque cons�quence qu'il puisse �tre: C'est un myst�re, un tel m'en a fait part, et m'a d�fendu de le dire; et ils le disent. (VIII) Toute r�v�lation d'un secret est la faute de celui qui l'a confi�. 82 (V) Nicandre s'entretient avec Elise de la mani�re douce et complaisante dont il a v�cu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix jusques � sa mort; il a d�j� dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laiss� des enfants, et il le r�p�te; il parle des maisons qu'il a � la ville, et bient�t d'une terre qu'il a � la campagne: il calcule le revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des b�timents, en d�crit la situation, exag�re la commodit� des appartements, ainsi que la richesse et la propret� des meubles; il assure qu'il aime la bonne ch�re, les �quipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la soci�t�. �Vous �tes si riche, lui disait l'un de ses amis, que n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui �tendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je n'en poss�de.� Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chanceli�re, qui est ma parente; voil� son style. Il raconte un fait qui prouve le m�contentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux m�me qui sont ses h�ritiers: �Ai-je tort? dit-il � Elise; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien?� et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a une sant� faible et languissante, et il parle de la cave o� il doit �tre enterr�. Il est insinuant, flatteur, officieux � l'�gard de tous ceux qu'il trouve aupr�s de la personne � qui il aspire. Mais Elise n'a pas le courage d'�tre riche en l'�pousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule pr�sence d�monte la batterie de l'homme de ville: il se l�ve d�concert� et chagrin, et va dire ailleurs qu'il veut se remarier. 83 (I) Le sage quelquefois �vite le monde, de peur d'�tre ennuy�. Des biens de fortune 1 (I) Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alc�ves, jouir d'un palais � la campagne et d'un autre � la ville, avoir un grand �quipage, mettre un duc dans sa famille, et faire de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il appartient peut-�tre � d'autres de vivre contents. 2 (I) Une grande naissance ou une grande fortune annonce le m�rite, et le fait plus t�t remarquer. 3 (IV) Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un m�rite qu'il n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir. 4 (I) � mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y �tait sans que personne s'en aper��t. 5 (I) Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer l'�trange disproportion que le plus ou le moins de pi�ces de monnaie met entre les hommes? Ce plus ou ce moins d�termine � l'�p�e, � la robe ou � l'�glise: il n'y a presque point d'autre vocation. 6 (VI) Deux marchands �taient voisins et faisaient le m�me commerce, qui ont eu dans la suite une fortune toute diff�rente. Ils avaient chacun une fille unique; elles ont �t� nourries ensemble, et ont v�cu dans cette familiarit� que donnent un m�me �ge et une m�me condition: l'une des deux, pour se tirer d'une extr�me mis�re, cherche � se placer; elle entre au service d'une fort grande dame et l'une des premi�res de la cour, chez sa compagne. 7 (VII) Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: �C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru�; s'il r�ussit, ils lui demandent sa fille. 8 (VI) Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain m�tier, pour en exercer un autre, et fort diff�rent, le reste de leur vie. 9 (I) Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit � l'oreille: �Il a cinquante mille livres de rente.� Cela le concerne tout seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence � le regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas ma�tre de faire autrement, quelle sottise! 10 (IV) Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort riche en ridicule; les rieurs sont de son c�t�. 11 (IV) N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une d�marche mesur�e, qu'il �coute un peu et ne reconduise point: quelque subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-m�me quelque chose qui approche de la consid�ration. 12 (VIII) Je vais, Clitiphon, � votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse de mon lit et de ma chambre: pl�t aux Dieux que je ne fusse ni votre client ni votre f�cheux! Vos esclaves me disent que vous �tes enferm�, et que vous ne pouvez m'�couter que d'une heure enti�re. Je reviens avant le temps qu'ils m'ont marqu�, et ils me disent que vous �tes sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus recul� de votre appartement, de si laborieux, qui vous emp�che de m'entendre? Vous enfilez quelques m�moires, vous collationnez un registre, vous signez, vous parafez. Je n'avais qu'une chose � vous demander, et vous n'aviez qu'un mot � me r�pondre, oui, ou non. Voulez-vous �tre rare? Rendez service � ceux qui d�pendent de vous: vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir. � homme important et charg� d'affaires, qui � votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous remettrai point � un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualit� de l'�me et de sa distinction d'avec le corps, ou la plume � la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche, par la connaissance de la v�rit�, � r�gler mon esprit et devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'� moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus pr�cieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes �tudes, mon ouvrage, cette ligne qui est commenc�e? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent, l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car d'abord on ne le voit pas encore, et bient�t on le voit plus. L'homme de lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il est vu de tous, et � toute heure, et en tous �tats, � table, au lit, nu, habill�, sain ou malade: il ne peut �tre important, et il ne le veut point �tre. 13 (I) N'envions point � une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont � titre on�reux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur repos, leur sant�, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela est trop cher, et il n'y a rien � gagner � un tel march�. 14 (I) Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une apr�s l'autre: l'on commence par le m�pris, � cause de leur obscurit�; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on les respecte; l'on vit assez pour finir � leur �gard par la compassion. 15 (I) Sosie de livr�e a pass� par une petite recette � une sous-ferme; et par les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, �lev� � quelque grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'�tre homme de bien: une place de marguillier a fait ce prodige. 16 (I) Arfure cheminait seule et � pied vers le grand portique de Saint, entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu �tait obscure, et sa d�votion connue comme sa personne. Son mari est entr� dans le huiti�me denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six ann�es! Elle n'arrive � l'�glise que dans un char; on lui porte une lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y a une brigue entre les pr�tres pour la confesser; tous veulent l'absoudre, et le cur� l'emporte. 17 (I) L'on porte Cr�sus au cimeti�re: de toutes ses immenses richesses, que le vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a �puis�es par le luxe et par la bonne ch�re, il ne lui est pas demeur� de quoi se faire enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi priv� de tous les secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni m�decins, ni le moindre docteur qui l'ait assur� de son salut. 18 (I) Champagne, au sortir d'un long d�ner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fum�es d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on lui pr�sente, qui �terait le pain � toute une province si l'on n'y rem�diait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la premi�re heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim? 19 (IV) Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est seigneur de la paroisse o� ses a�euls payaient la taille; il n'aurait pu autrefois entrer page chez Cl�obule, et il est son gendre. 20 (IV) Dorus passe en liti�re par la voie Appienne, pr�c�d� de ses affranchis et de ses esclaves, qui d�tournent le peuple et font faire place; il ne lui manque que des licteurs; il entre � Rome avec ce cort�ge, o� il semble triompher de la bassesse et de la pauvret� de son p�re Sanga. 21 (V) On ne peut mieux user de sa fortune que fait P�riandre: elle lui donne du rang, du cr�dit, de l'autorit�; d�j� on ne le prie plus d'accorder son amiti�, on implore sa protection. Il a commenc� par dire de soi-m�me: un homme de ma sorte; il passe � dire: un homme de ma qualit�; il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux � qui il pr�te de l'argent, ou qu'il re�oit � sa table, qui est d�licate, qui veuille s'y opposer. Sa demeure est superbe; un dorique r�gne dans tous ses dehors; ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout se soutient dans cet homme; rien encore ne se d�ment dans cette grandeur qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a pay�e. Que son p�re, si vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se f�t dans le monde aucune mention de P�riandre! Comment pourra-t-il soutenir ces odieuses pancartes qui d�chiffrent les conditions et qui souvent font rougir la veuve et les h�ritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux d�pens de mille gens qui veulent absolument aller tenir leur rang � des obs�ques? Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son p�re un Noble homme, et peut-�tre un Honorable homme, lui qui est Messire? 22 (I) Combien d'hommes ressemblent � ces arbres d�j� forts et avanc�s que l'on transplante dans les jardins, o� ils surprennent les yeux de ceux qui les voient plac�s dans de beaux endroits o� ils ne les ont point vus cro�tre, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progr�s! 23 (I) Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands noms port�s, et leurs terres les mieux titr�es avec leurs ch�teaux et leurs maisons antiques, poss�d�es par des gens dont les p�res �taient peut-�tre leurs m�tayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre si�cle? 24 (I) Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands �tablissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus. 25 (V) Si vous entrez dans les cuisines, o� l'on voit r�duit en art et en m�thode le secret de flatter votre go�t et de vous faire manger au del� du n�cessaire; si vous examinez en d�tail tous les appr�ts des viandes qui doivent composer le festin que l'on vous pr�pare; si vous regardez par quelles mains elles passent, et toutes les formes diff�rentes qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver � cette propret� et � cette �l�gance qui charment vos yeux, vous font h�siter sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles salet�s! quel d�go�t! Si vous allez derri�re un th��tre, et si vous nombrez les poids, les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous consid�rez combien de gens entrent dans l'ex�cution de ces mouvements, quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous direz: �Sont-ce l� les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel, qui para�t anim� et agir de soi-m�me?� Vous vous r�crierez: �Quels efforts! quelle violence!� De m�me n'approfondissez pas la fortune des partisans. 26 (I) Ce gar�on si frais, si fleuri et d'une si belle sant� est seigneur d'une abbaye et de dix autres b�n�fices: tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de revenu, dont il n'est pay� qu'en m�dailles d'or. Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain; leur pauvret� est extr�me et honteuse. Quel partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir? 27(V) Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y a trente ann�es, � se voir un jour deux mille livres de rente pour tout bien: c'�tait l� le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels chemins, jusques � donner en revenu � l'une de ses filles, pour sa dot, ce qu'il d�sirait lui-m�me d'avoir en fonds pour toute fortune pendant sa vie. Une pareille somme est compt�e dans ses coffres pour chacun de ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens � esp�rer apr�s sa mort. Il vit encore, quoique assez avanc� en �ge, et il use le reste de ses jours � travailler pour s'enrichir. 28 (IV) Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivi�re, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et � l'ortie. Il �coute tous les avis, et propose tous ceux qu'il a �cout�s. Le prince ne donne aux autres qu'aux d�pens d'Ergaste, et ne leur fait de gr�ces que celles qui lui �taient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de poss�der. Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques � l'harmonie: il faudrait, s'il en �tait cru, que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une �curie, p�t perdre le souvenir de la musique d'Orph�e, et se contenter de la sienne. 29 (V) Ne traitez pas avec Criton, il n'est touch� que de ses seuls avantages. Le pi�ge est tout dress� � ceux � qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il poss�de feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il n'y a nul m�nagement et nulle composition � attendre d'un homme si plein de ses int�r�ts et si ennemi des v�tres: il lui faut une dupe. 30 (IV) Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec des saints: ils ont leurs m�ditations, et il a les siennes. 31 (I) Le peuple souvent a le plaisir de la trag�die: il voit p�rir sur le th��tre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses sc�nes, et qu'il a le plus ha�s. 32 (IV) Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions �gales, la premi�re, vive et agissante, est toute occup�e � vouloir affliger le peuple, et la seconde, voisine de la mort, � se d�celer et � se ruiner les uns les autres. 33 (IV) Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la v�tre, n'a pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de ses enfants: ils vivent cach�s et malheureux. Quelque bien instruit que vous soyez de la mis�re de leur condition, vous ne pensez pas � l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous b�tissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre bienfacteur, qui a pass� � la v�rit� du cabinet � l'antichambre: quels �gards! il pouvait aller au garde-meuble. 34 (IV) Il y a une duret� de complexion; il y en a une autre de condition et d'�tat. L'on tire de celle-ci, comme de la premi�re, de quoi s'endurcir sur la mis�re des autres, dirai-je m�me de quoi ne pas plaindre les malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants. 35 (V) Fuyez, retirez-vous: vous n'�tes pas assez loin.--Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique.--Passez sous le p�le et dans l'autre h�misph�re, montez aux �toiles, si vous le pouvez.--M'y voil�.--Fort bien, vous �tes en s�ret�. Je d�couvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux d�pens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et � sa rencontre, et quoi qu'il en puisse co�ter aux autres, pourvoir � lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien. 36 (IV) Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, qu'elle est d'un usage universel: on la reconna�t dans toutes les langues, elle pla�t aux �trangers et aux barbares, elle r�gne � la cour et � la ville, elle a perc� les clo�tres et franchi les murs des abbayes de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacr�s o� elle n'ait p�n�tr�, point de d�sert ni de solitude o� elle soit inconnue. 37 (VII) � force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir dans ses coffres, on se croit enfin une bonne t�te, et presque capable de gouverner. 38 (I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le d�licat; je ne sais pr�cis�ment lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire. (V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'exp�rience pour faire sa fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de r�parer: de l� vient peut-�tre que les fortunes sont si rares. (V) Un homme d'un petit g�nie peut vouloir s'avancer: il n�glige tout, il ne pense du matin au soir, il ne r�ve la nuit qu'� une seule chose, qui est de s'avancer. Il a commenc� de bonne heure, et d�s son adolescence, � se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une barri�re de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va � droit ou � gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de nouveaux obstacles l'arr�tent, il rentre dans le sentier qu'il avait quitt�; il est d�termin�, par la nature des difficult�s, tant�t � les surmonter, tant�t � les �viter, ou � prendre d'autres mesures: son int�r�t, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne t�te � un voyageur pour suivre d'abord le grand chemin, et s'il est plein et embarrass�, prendre la terre, et aller � travers champs, puis regagner sa premi�re route, la continuer, arriver � son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller � ses fins? Est-ce donc un prodige qu'un sot riche et accr�dit�? (V) Il y a m�me des stupides, et j'ose dire des imb�ciles, qui se placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans qu'on les doive soup�onner en nulle mani�re d'y avoir contribu� de leur travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits � la source d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a dit: �Voulez-vous de l'eau? puisez�; et ils ont puis�. 39 (V) Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait d'acquisitions, ou les successions ne sont pas �chues. L'on devient riche et vieux en m�me temps: tant il est rare que les hommes puissent r�unir tous leurs avantages! et si cela arrive � quelques-uns, il n'y a pas de quoi leur porter envie: ils ont assez � perdre par la mort pour m�riter d'�tre plaints. 40 (I) Il faut avoir trente ans pour songer � sa fortune; elle n'est pas faite � cinquante; l'on b�tit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en est aux peintres et aux vitriers. 41 (V) Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la vanit�, de l'industrie, du travail et de la d�pense de ceux qui sont venus avant nous, et de travailler nous-m�mes, de planter, de b�tir, d'acqu�rir pour la post�rit�? 42 (I) L'on ouvre et l'on �tale tous les matins pour tromper son monde; et l'on ferme le soir apr�s avoir tromp� tout le jour. 43 (VIII) Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les d�fauts, et qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle ne vaut; il a des marques fausses et myst�rieuses, afin qu'on croie n'en donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se peut; et il a un tr�buchet, afin que celui � qui il l'a livr�e la lui paye en or qui soit de poids. 44 (I) Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de bien, et l'opulent n'est gu�re �loign� de la friponnerie. Le savoir-faire et l'habilet� ne m�nent pas jusques aux �normes richesses. L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce soit, par l'ostentation d'une certaine probit�. 45 (V) De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est de mettre les gens � voir clairement leurs int�r�ts � vous faire du bien. 46 (I) Les hommes, press�s par les besoins de la vie, et quelquefois par le d�sir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou s'engagent dans des professions �quivoques, et dont ils se cachent longtemps � eux-m�mes le p�ril et les cons�quences: ils les quittent ensuite par une d�votion discr�te, qui ne leur vient jamais qu'apr�s qu'ils ont fait leur r�colte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien �tablie. 47 (V) Il y a des mis�res sur la terre qui saisissent le coeur; il manque � quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appr�hendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits pr�coces; l'on force la terre et les saisons pour fournir � sa d�licatesse; de simples bourgeois, seulement � cause qu'ils �taient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extr�mit�s: je ne veux �tre, si je le puis, ni malheureux ni heureux; je me jette et me r�fugie dans la m�diocrit�. 48 (V) On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient col�res, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que quelqu'un veuille leur r�sister. 49 (VII) Celui-l� est riche, qui re�oit plus qu'il ne consume; celui-l� est pauvre, dont la d�pense exc�de la recette. Tel, avec deux millions de rente, peut �tre pauvre chaque ann�e de cinq cent mille livres. Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une m�diocre fortune; il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune. L'occasion prochaine de la pauvret�, c'est de grandes richesses. S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche, c'est un homme qui est sage. S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on d�sire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extr�me pauvret�. 50 (IV) Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste, lib�ral, humble et m�me d�vot: je le croirais encore, s'il n'e�t enfin fait sa fortune. 51 (IV) L'on ne se rend point sur le d�sir de poss�der et de s'agrandir: la bile gagne, et la mort approche, qu'avec un visage fl�tri, et des jambes d�j� faibles, l'on dit: ma fortune, mon �tablissement. 52 (IV) Il n'y a au monde que deux mani�res de s'�lever, ou par sa propre industrie, ou par l'imb�cillit� des autres. 53 (I) Les traits d�couvrent la complexion et les moeurs; mais la mine d�signe les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se trouve �crit sur les visages. 54 (IV) Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas �tre vu avec Eug�ne, qui est homme de m�rite, mais pauvre: il croirait en �tre d�shonor�. Eug�ne est pour Chrysante dans les m�mes dispositions: ils ne courent pas risque de se heurter. 55 (VIII) Quand je vois de certaines gens, qui me pr�venaient autrefois par leurs civilit�s, attendre au contraire que je les salue, et en �tre avec moi sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-m�me: �Fort bien, j'en suis ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux log�, mieux meubl� et mieux nourri qu'� l'ordinaire; qu'il sera entr� depuis quelques mois dans quelque affaire, o� il aura d�j� fait un gain raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'� me m�priser!� 56 (V) Si les pens�es, les livres et leurs auteurs d�pendaient des riches et de ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les savants! Quelle majest� n'observent-ils pas � l'�gard de ces hommes ch�tifs, que leur m�rite n'a ni plac�s ni enrichis, et qui en sont encore � penser et � �crire judicieusement! Il faut l'avouer, le pr�sent est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles. Hom�re est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les publicains ne sont plus; ont-ils �t�? leur patrie, leurs noms sont-ils connus? y a-t-il eu dans la Gr�ce des partisans? Que sont devenus ces importants personnages qui m�prisaient Hom�re, qui ne songeaient dans la place qu'� l'�viter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer � leur table, qui le regardaient comme un homme qui n'�tait pas riche et qui faisait un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la post�rit� que Descartes, n� Fran�ais et mort en Su�de? 57 (I) Du m�me fonds d'orgueil dont l'on s'�l�ve fi�rement au-dessus de ses inf�rieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. C'est le propre de ce vice, qui n'est fond� ni sur le m�rite personnel ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le cr�dit, et sur de vaines sciences, de nous porter �galement � m�priser ceux qui ont moins que nous de cette esp�ce de biens, et � estimer trop ceux qui en ont une mesure qui exc�de la n�tre. 58 (I) Il y a des �mes sales, p�tries de boue et d'ordure, �prises du gain et de l'int�r�t, comme les belles �mes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupt�, qui est celle d'acqu�rir ou de ne point perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occup�es de leurs d�biteurs; toujours inqui�tes sur le rabais ou sur le d�cri des monnaies; enfonc�es et comme ab�m�es dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chr�tiens, ni peut-�tre des hommes: ils ont de l'argent. 59 (VI) Commen�ons par excepter ces �mes nobles et courageuses, s'il en reste encore sur la terre, secourables, ing�nieuses � faire du bien, que nuls besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent s�parer de ceux qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et apr�s cette pr�caution, disons hardiment une chose triste et douloureuse � imaginer: il n'y a personne au monde si bien li�e avec nous de soci�t� et de bienveillance, qui nous aime, qui nous go�te, qui nous fait mille offres de services et qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement � son int�r�t, des dispositions tr�s proches � rompre avec nous, et � devenir notre ennemi. 60 (I) Pendant qu'Oronte augmente, avec ses ann�es, son fonds et ses revenus, une fille na�t dans quelque famille, s'�l�ve, cro�t, s'embellit, et entre dans sa seizi�me ann�e. Il se fait prier � cinquante ans pour l'�pouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans esprit et sans le moindre m�rite, est pr�f�r� � tous ses rivaux. 61 (I) Le mariage, qui devrait �tre � l'homme une source de tous les biens, lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une violente tentation � la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il se trouve entre la friponnerie et l'indigence: �trange situation! (IV) �pouser une veuve, en bon fran�ais, signifie faire sa fortune; il n'op�re pas toujours ce qu'il signifie. 62 (IV) Celui qui n'a de partage avec ses fr�res que pour vivre � l'aise bon praticien, veut �tre officier; le simple officier se fait magistrat, et le magistrat veut pr�sider; et ainsi de toutes les conditions, o� les hommes languissent serr�s et indigents, apr�s avoir tent� au del� de leur fortune, et forc�, pour ainsi dire, leur destin�e: incapables tout � la fois de ne pas vouloir �tre riches et de demeurer riches. 63 (V) D�ne bien, Cl�arque, soupe le soir, mets du bois au feu, ach�te un manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton h�ritier, tu ne le connais point, tu n'en as point. 64 (V) Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on �pargne pour la mort. L'h�ritier prodigue paye de superbes fun�railles, et d�vore le reste. 65 (V) L'avare d�pense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en dix ann�es; et son h�ritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire lui-m�me en toute sa vie. 66 (V) Ce que l'on prodigue, on l'�te � son h�ritier; ce que l'on �pargne sordidement, on se l'�te � soi-m�me. Le milieu est justice pour soi et pour les autres. 67 (V) Les enfants peut-�tre seraient plus chers � leurs p�res, et r�ciproquement les p�res � leurs enfants, sans le titre d'h�ritiers. 68 (V) Triste condition de l'homme, et qui d�go�te de la vie! il faut suer, veiller, fl�chir, d�pendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir � l'agonie de nos proches. Celui qui s'emp�che de souhaiter que son p�re y passe bient�t est homme de bien. 69 (V) Le caract�re de celui qui veut h�riter de quelqu'un rentre dans celui du complaisant: nous ne sommes point mieux flatt�s, mieux ob�is, plus suivis, plus entour�s, plus cultiv�s, plus m�nag�s, plus caress�s de personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner � notre mort, et qui d�sire qu'elle arrive. 70 (VII) Tous les hommes, par les postes diff�rents, par les titres et par les successions, se regardent comme h�ritiers les uns des autres, et cultivent par cet int�r�t, pendant tout le cours de leur vie, un d�sir secret et envelopp� de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque condition est celui qui a plus de choses � perdre par sa mort, et � laisser � son successeur. 71 (VI) L'on dit du jeu qu'il �gale les conditions; mais elles se trouvent quelquefois si �trangement disproportionn�es, et il y a entre telle et telle condition un ab�me d'intervalle si immense et si profond, que les yeux souffrent de voir de telles extr�mit�s se rapprocher: c'est comme une musique qui d�tonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits ou de ces sons qui font fr�mir; c'est en un mot un renversement de toutes les biens�ances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout l'Occident, je r�ponds que c'est peut-�tre aussi l'une de ces choses qui nous rendent barbares � l'autre partie du monde, et que les Orientaux qui viennent jusqu'� nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute pas m�me que cet exc�s de familiarit� ne les rebute davantage que nous ne sommes bless�s de leur zombaye et de leurs autres prosternations. 72 (VI) Une tenue d'�tats, ou les chambres assembl�es pour une affaire tr�s capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si s�rieux qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste s�v�rit� r�gne sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irr�conciliables ennemis pendant que la s�ance dure, ils ne reconnaissent plus ni liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul, aveugle et farouche divinit�, pr�side au cercle, et y d�cide souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les passions, comme suspendues, c�dent � une seule; le courtisan alors n'est ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni m�me d�vot. 73 (I) L'on ne reconna�t plus en ceux que le jeu et le gain ont illustr� la moindre trace de leur premi�re condition: ils perdent de vue leurs �gaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la fortune du d� ou du lansquenet les remet souvent o� elle les a pris. 74 (V) Je ne m'�tonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de pi�ges tendus � l'avarice des hommes, comme des gouffres o� l'argent des particuliers tombe et se pr�cipite sans retour, comme d'affreux �cueils o� les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux des �missaires pour savoir � heure marqu�e qui a descendu � terre avec un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagn� un proc�s d'o� on lui a compt� une grosse somme, qui a re�u un don, qui a fait au jeu un gain consid�rable, quel fils de famille vient de recueillir une riche succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne m�tier, il est vrai, que de tromper; mais c'est un m�tier qui est ancien, connu, pratiqu� de tout temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne est � leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car se voudraient-ils donner pour irr�prochables? Qui ne sait pas qu'entrer et perdre dans ces maisons est une m�me chose? Qu'ils trouvent donc sous leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce qui me passe. 75 (V) Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion, quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne p�t tenir ce m�me langage? Serait-on re�u � dire qu'on ne peut se passer de voler, d'assassiner, de se pr�cipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans retenue, sans bornes, o� l'on n'a en vue que la ruine totale de son adversaire, o� l'on est transport� du d�sir du gain, d�sesp�r� sur la perte, consum� par l'avarice, o� l'on expose sur une carte ou � la fortune du d� la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants, est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque, pouss� par le jeu jusques � une d�route universelle, il faut m�me que l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir � sa famille? Je ne permets � personne d'�tre fripon; mais je permets � un fripon de jouer un grand jeu: je le d�fends � un honn�te homme. C'est une trop grande pu�rilit� que de s'exposer � une grande perte. 76 (I) Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous sentons � tous moments, pendant le cours de notre vie, o� le bien que nous avons perdu nous manque. 77 (IV) Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien � marier ses filles, � payer ses dettes, ou � faire des contrats, pourvu que l'on ne soit ni ses enfants ni sa femme. 78 (VIII) Ni les troubles, Z�nobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre �poux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez pr�f�r� � toute autre contr�e les rives de l'Euphrate pour y �lever un superbe �difice: l'air y est sain et temp�r�, la situation en est riante; un bois sacr� l'ombrage du c�t� du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines g�missent dans l'air, et font esp�rer � ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir � leur retour en leurs foyers ce palais achev�, et dans cette splendeur o� vous d�sirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y �pargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis de votre si�cle d�ploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et de d�licieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; �puisez vos tr�sors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et apr�s que vous y aurez mis, Z�nobie, la derni�re main, quelqu'un de ces p�tres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les p�ages de vos rivi�res, ach�tera un jour � deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. 79 (IV) Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et vous font r�crier d'une premi�re vue sur une maison si d�licieuse, et sur l'extr�me bonheur du ma�tre qui la poss�de. Il n'est plus; il n'en a pas joui si agr�ablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noy� de dettes pour la porter � ce degr� de beaut� o� elle vous ravit. Ses cr�anciers l'en ont chass�: il a tourn� la t�te, et il l'a regard�e de loin une derni�re fois; et il est mort de saisissement. 80 (V) L'on ne saurait s'emp�cher de voir dans certaines familles ce qu'on appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'�taient point: le ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les dignit�s fondent sur elles � plusieurs reprises; elles nagent dans la prosp�rit�. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-p�res, a eu un p�re du moins qui s'�tait �lev� si haut, que tout ce qu'il a pu souhaiter pendant le cours d'une longue vie, �'a �t� de l'atteindre; et il l'a atteint. �tait-ce dans ces deux personnages �minence d'esprit, profonde capacit�? �tait-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur post�rit� comme leurs anc�tres. 81 (IV) La cause la plus imm�diate de la ruine et de la d�route des personnes des deux conditions, de la robe et de l'�p�e, est que l'�tat seul, et non le bien, r�gle la d�pense. 82 (IV) Si vous n'avez rien oubli� pour votre fortune, quel travail! Si vous avez n�glig� la moindre chose, quel repentir! 83 (VI) Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil fixe et assur�, les �paules larges, l'estomac haut, la d�marche ferme et d�lib�r�e. Il parle avec confiance; il fait r�p�ter celui qui l'entretient, et il ne go�te que m�diocrement tout ce qu'il lui dit. Il d�ploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il �ternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profond�ment; il ronfle en compagnie. Il occupe � table et � la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses �gaux; il s'arr�te, et l'on s'arr�te; il continue de marcher, et l'on marche: tous se r�glent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'�coute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il d�bite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et d�couvrir son front par fiert� et par audace. Il est enjou�, grand rieur, impatient, pr�somptueux, col�re, libertin, politique, myst�rieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche. Ph�don a les yeux creux, le teint �chauff�, le corps sec et le visage maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort l�ger; il est abstrait, r�veur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'�v�nements qui lui sont connus; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser � ceux � qui il parle, il conte bri�vement, mais froidement; il ne se fait pas �couter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit � ce que les autres lui disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empress�; il est myst�rieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et l�g�rement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baiss�s, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derri�re celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les �paules serr�es, le chapeau abaiss� sur ses yeux pour n'�tre point vu; il se replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de galeries si embarrass�es et si remplies de monde, o� il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans �tre aper�u. Si on le prie de s'asseoir, il se met � peine sur le bord d'un si�ge; il parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre n�anmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le si�cle, m�diocrement pr�venu des ministres et du minist�re. Il n'ouvre la bouche que pour r�pondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour �ternuer, ou, si cela lui arrive, c'est � l'insu de la compagnie: il n'en co�te � personne ni salut ni compliment. Il est pauvre. De la ville I (I) L'on se donne � Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se regarder au visage et se d�sapprouver les uns les autres. (I) L'on ne peut se passer de ce m�me monde que l'on n'aime point, et dont l'on se moque. (VII) L'on s'attend au passage r�ciproquement dans une promenade publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux, livr�es, armoiries, rien n'�chappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observ�; et selon le plus ou le moins de l'�quipage, ou l'on respecte les personnes, ou on les d�daigne. 2 (V) Tout le monde conna�t cette longue lev�e qui borne et qui resserre le lit de la Seine, du c�t� o� elle entre � Paris avec la Marne, qu'elle vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule; on les voit de fort pr�s se jeter dans l'eau; on les en voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les femmes de la ville ne s'y prom�nent pas encore; et quand elle est pass�e, elles ne s'y prom�nent plus. 3 (V) Dans ces lieux d'un concours g�n�ral, o� les femmes se rassemblent pour montrer une belle �toffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette, on ne se prom�ne pas avec une compagne par la n�cessit� de la conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le th��tre, s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est l� pr�cis�ment qu'on se parle sans se rien dire, ou plut�t qu'on parle pour les passants, pour ceux m�me en faveur de qui l'on hausse sa voix, l'on gesticule et l'on badine, l'on penche n�gligemment la t�te, l'on passe et l'on repasse. 4 (I) La ville est partag�e en diverses soci�t�s, qui sont comme autant de petites r�publiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que l'ent�tement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l'on est incapable de go�ter ce qui vient d'ailleurs: cela va jusques au m�pris pour les gens qui ne sont pas initi�s dans leurs myst�res. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que le hasard a port� au milieu d'eux, leur est �tranger: il se trouve l� comme dans un pays lointain, dont il ne conna�t ni les routes, ni la langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle � l'oreille, �clate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas o� placer un seul mot, et n'a pas m�me de quoi �couter. Il ne manque jamais l� un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le h�ros de la soci�t�: celui-ci s'est charg� de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d'avoir parl�. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible � des fadaises qu'ils n'entendent eux-m�mes que parce qu'ils les ont faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entr�e, ni la mani�re dont elle est sortie. Deux ann�es cependant ne passent point sur une m�me coterie: il y a toujours, d�s la premi�re ann�e, des semences de division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'int�r�t de la beaut�, les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au commencement, d�g�n�rent bient�t en pyramides de viandes et en banquets somptueux, d�rangent la r�publique, et lui portent enfin le coup mortel: il n'est en fort peu de temps non plus parl� de cette nation que des mouches de l'ann�e pass�e. 5 (IV) Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la premi�re se venge sur l'autre des d�dains de la cour, et des petites humiliations qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, o� la grande finit, et o� la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se trouve m�me un corps consid�rable qui refuse d'�tre du second ordre, et � qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas n�anmoins, il cherche au contraire, par la gravit� et par la d�pense, � s'�galer � la magistrature, ou ne lui c�de qu'avec peine: on l'entend dire que la noblesse de son emploi, l'ind�pendance de sa profession, le talent de la parole et le m�rite personnel balancent au moins les sacs de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office. 6 (V) Vous moquez-vous de r�ver en carrosse, ou peut-�tre de vous y reposer? Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'� peine ces gens qui passent dans leur �quipage; ils vous en croiront plus occup�; ils diront: �Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille jusque dans les rues ou sur la route.� Apprenez du moindre avocat qu'il faut para�tre accabl� d'affaires, froncer le sourcil, et r�ver � rien tr�s profond�ment; savoir � propos perdre le boire et le manger; ne faire qu'apparoir dans sa maison, s'�vanouir et se perdre comme un fant�me dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, �viter le th��tre, le laisser � ceux qui ne courent aucun risque � s'y montrer, qui en ont � peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels. 7 (IV) Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et les plaisirs ont associ�s � quelques-uns de ceux qu'on nomme � la cour de petits-ma�tres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravit� de la robe, et se croient dispens�s par leur �ge et par leur fortune d'�tre sages et mod�r�s. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de pire: ils s'approprient la vanit�, la mollesse, l'intemp�rance, le libertinage, comme si tous ces vices leur �taient dus, et, affectant ainsi un caract�re �loign� de celui qu'ils ont � soutenir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fid�les de tr�s m�chants originaux. 8 (IV) Un homme de robe � la ville, et le m�me � la cour, ce sont deux hommes. Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y avait laiss�s: il n'est plus ni si embarrass�, ni si honn�te. 9 (IV) Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques � six chevaux pour allonger un �quipage, qui, avec un essaim de gens de livr�es, o� ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou � Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mari�es, avec Jason, qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consign�. 10 (V) J'entends dire des Sannions: �M�me nom, m�mes armes; la branche a�n�e, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-l�, portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres d'une bordure dentel�e.� Ils ont avec les Bourbons, sur une m�me couleur, un m�me m�tal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-�tre dans leur coeur trouvent-ils leurs pi�ces aussi honorables, et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur ch�teau, sur le pilier de leur haute-justice, o� ils viennent de faire pendre un homme qui m�ritait le bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur les meubles et sur les serrures, elles sont sem�es sur les carrosses; leurs livr�es ne d�shonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers aux Sannions: �Votre folie est pr�matur�e; attendez du moins que le si�cle s'ach�ve sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-p�re, qui lui ont parl�, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui pourra dire comme eux: �L� il �talait, et vendait tr�s cher�? (VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on dise d'eux qu'ils font une grande d�pense, qu'ils n'aiment � la faire. Ils font un r�cit long et ennuyeux d'une f�te ou d'un repas qu'ils ont donn�; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n'ont pas song� � perdre. Ils parlent jargon et myst�re sur de certaines femmes; ils ont r�ciproquement cent choses plaisantes � se conter; ils ont fait depuis peu des d�couvertes; ils se passent les uns aux autres qu'ils sont gens � belles aventures. L'un d'eux, qui s'est couch� tard � la campagne, et qui voudrait dormir, se l�ve matin, chausse des gu�tres, endosse un habit de toile, passe un cordon o� pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le voil� chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouill� et recru, sans avoir tu�. Il retourne � la chasse le lendemain, et il passe tout le jour � manquer des grives ou des perdrix. (VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au laisser-courre; il entre dans le fort, se m�le avec les piqueurs; il a un cor. Il ne dit pas, comme M�nalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en avoir. Il oublie lois et proc�dure: c'est un Hippolyte. M�nandre, qui le vit hier sur un proc�s qui est en ses mains, ne reconna�trait pas aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain � sa chambre, o� l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses confr�res, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute, comme il s'est �touff� de crier apr�s les chiens qui �taient en d�faut, ou apr�s ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner les six chiens. L'heure presse; il ach�ve de leur parler des abois et de la cur�e, et il court s'asseoir avec les autres pour juger. 11 (V) Quel est l'�garement de certains particuliers, qui riches, du n�goce de leurs p�res, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et pour leur �quipage, excitent, par une d�pense excessive et par un faste ridicule; les traits et la raillerie de toute une ville, qu'ils croient �blouir, et se ruinent ainsi � se faire moquer de soi! Quelques-uns n'ont pas m�me le triste avantage de r�pandre leurs folies plus loin que le quartier o� ils habitent: c'est le seul th��tre de leur vanit�. L'on ne sait point dans l'�le qu'Andr� brille au Marais, et qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il �tait connu dans toute la ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses, il ne s'en trouv�t quelqu'un qui dirait de lui: Il est magnifique, et qui lui tiendrait compte des r�gals qu'il fait � Xanthe et � Ariston, et des f�tes qu'il donne � �lamire; mais il se ruine obscur�ment: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne l'estiment point, qu'il court � l'indigence, et qu'aujourd'hui en carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller � pied. 12 (I) Narcisse se l�ve le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de toilette comme une femme; il va tous les jours fort r�guli�rement � la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou pour un cinqui�me � l'hombre ou au reversi. L� il tient le fauteuil quatre heures de suite chez Aricie, o� il risque chaque soir cinq pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de Barbin, et quelques recueils de po�sies. Il se prom�ne avec des femmes � la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualit� religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier; et il meurt ainsi apr�s avoir v�cu. 13 (V) Voil� un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir o�, il est difficile; mais son visage m'est familier.--Il l'est � bien d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre m�moire. Est-ce au boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande all�e, ou dans le balcon � la com�die? Est-ce au sermon, au bal, � Rambouillet? O� pourriez-vous ne l'avoir point vu? o� n'est-il point? S'il y a dans la place une fameuse ex�cution, ou un feu de joie, il para�t � une fen�tre de l'H�tel de ville; si l'on attend une magnifique entr�e, il a sa place sur un �chafaud; s'il se fait un carrousel, le voil� entr�, et plac� sur l'amphith��tre; si le Roi re�oit des ambassadeurs, il voit leur marche, il assiste � leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur audience. Sa pr�sence est aussi essentielle aux serments des ligues suisses que celle du chancelier et des ligues m�mes. C'est son visage que l'on voit aux almanachs repr�senter le peuple ou l'assistance. Il y a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voil� � cheval; on parle d'un camp et d'une revue, il est � Ouilles, il est � Ach�res. Il aime les troupes, la milice, la guerre; il la voit de pr�s, et jusques au fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle perte alors pour toute la ville! Qui dira apr�s lui: �Le Cours est ferm�, on ne s'y prom�ne point; le bourbier de Vincennes est dess�ch� et relev�, on n'y versera plus�? Qui annoncera un concert, un beau salut, un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier; que Rochois est enrhum�e, et ne chantera de huit jours? Qui conna�tra comme lui un bourgeois � ses armes et � ses livr�es? Qui dira: �Scapin porte des fleurs de lis�, et qui en sera plus �difi�? Qui prononcera avec plus de vanit� et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui sera mieux fourni de vaudevilles? Qui pr�tera aux femmes les Annales galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter � table tout un dialogue de l'Op�ra, et les fureurs de Roland dans une ruelle? Enfin, puisqu'il y a � la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des gens fades, oisifs, d�soccup�s, qui pourra aussi parfaitement leur convenir? 14 (V) Th�ram�ne �tait riche et avait du m�rite; il a h�rit�, il est donc tr�s riche et d'un tr�s grand m�rite. Voil� toutes les femmes en campagne pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour �pouseur. Il va de maisons en maisons faire esp�rer aux m�res qu'il �pousera. Est-il assis, elles se retirent, pour laisser � leurs filles toute la libert� d'�tre aimables, et � Th�ram�ne de faire ses d�clarations. Il tient ici contre le mortier; l� il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme fleuri, vif, enjou�, spirituel n'est pas souhait� plus ardemment ni mieux re�u; on se l'arrache des mains, on a � peine le loisir de sourire � qui se trouve avec lui dans une m�me visite. Combien de galants va-t-il mettre en d�route! quels bons partis ne fera-t-il point manquer? Pourra-t-il suffire � tant d'h�riti�res qui le recherchent? Ce n'est pas seulement la terreur des maris, c'est l'�pouvantail de tous ceux qui ont envie de l'�tre, et qui attendent d'un mariage � remplir le vide de leur consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si p�cunieux, d'une ville bien polic�e, ou condamner le sexe, sous peine de folie ou d'indignit�, � ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que du m�rite. 15 (VIII) Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la contrefaire; il ne l'imite en aucune mani�re dans ces dehors agr�ables et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont naturellement pour un homme de m�rite, et qui n'a m�me que du m�rite: elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses anc�tres; elles le trouvent � la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou � pied, s'il a une charge, une terre ou un �quipage: comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignit�s, elles se d�lassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d'un carrosse qui s'arr�te � sa porte, elle p�tille de go�t et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le conna�tre; mais si elle a vu de sa fen�tre un bel attelage, beaucoup de livr�es, et que plusieurs rangs de clous parfaitement dor�s l'aient �blouie, quelle impatience n'a-t-elle pas de voir d�j� dans sa chambre le cavalier ou le magistrat! quelle charmante r�ception ne lui fera-t-elle point! �tera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien aupr�s d'elle: on lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux. 16 (IV) Cette fatuit� de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que la grossi�ret� des femmes du peuple, et que la rusticit� des villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus. 17 (IV) La subtile invention, de faire de magnifiques pr�sents de noces qui ne co�tent rien, et qui doivent �tre rendus en esp�ce! 18 (IV) L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre d�j� sur son fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette! 19 (IV) Le bel et le judicieux usage que celui qui, pr�f�rant une sorte d'effronterie aux biens�ances et � la pudeur, expose une femme d'une seule nuit sur un lit comme sur un th��tre, pour y faire pendant quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet �tat � la curiosit� des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus, accourent de toute une ville � ce spectacle pendant qu'il dure! Que manque-t-il � une telle coutume, pour �tre enti�rement bizarre et incompr�hensible, que d'�tre lue dans quelque relation de la Mingr�lie? 20 (I) P�nible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre r�ciproquement des choses dont on est �galement instruite, et dont il importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre pr�cis�ment que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'apr�s-d�n�e que pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites heures trois suisses, une femme que l'on conna�t � peine, et une autre que l'on n'aime gu�re! Qui consid�rerait bien le prix du temps, et combien sa perte est irr�parable, pleurerait am�rement sur de si grandes mis�res. 21 (VII) On s'�l�ve � la ville dans une indiff�rence grossi�re des choses rurales et champ�tres; on distingue � peine la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit le lin, et le bl� froment d'avec les seigles, et l'un ou l'autre d'avec le m�teil: on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez � un grand nombre de bourgeois ni de gu�rets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez �tre entendu: ces termes pour eux ne sont pas fran�ais. Parlez aux uns d'aunage, de tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requ�te civile, d'appointement, d'�vocation. Ils connaissent le monde, et encore parce qu'il a de moins beau et de moins sp�cieux; ils ignorent la nature, ses commencements, ses progr�s, ses dons et ses largesses. Leur ignorance souvent est volontaire, et fond�e sur l'estime qu'ils ont pour leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui, au fond de son �tude sombre et enfum�e, et l'esprit occup� d'une plus noire chicane, ne se pr�f�re au laboureur, qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui s�me � propos, et qui fait de riches moissons; et s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches, de leur vie champ�tre et de leur �conomie, il s'�tonne qu'on ait pu vivre en de tels temps, o� il n'y avait encore ni offices, ni commissions, ni pr�sidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette. 22 (V) Les empereurs n'ont jamais triomph� � Rome si mollement, si commod�ment, ni si s�rement m�me, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait � Paris se faire mener par toute la ville: quelle distance de cet usage � la mule de leurs anc�tres! Ils ne savaient point encore se priver du n�cessaire pour avoir le superflu, ni pr�f�rer le faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'�clairer avec des bougies, et se chauffer � un petit feu: la cire �tait pour l'autel et pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais d�ner pour monter dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il faisait sec; et dans un temps humide ils g�taient leur chaussure, aussi peu embarrass�s de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur de traverser un gu�ret, ou le soldat de se mouiller dans une tranch�e. On n'avait pas encore imagin� d'atteler deux hommes � une liti�re; il y avait m�me plusieurs magistrats qui allaient � pied � la chambre ou aux enqu�tes, d'aussi bonne gr�ce qu'Auguste autrefois allait de son pied au Capitole. L'�tain dans ce temps brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or �taient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes; on mettait celles-ci jusqu'� la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n'�taient pas inconnus � nos p�res: ils savaient � qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contents de veiller eux-m�mes imm�diatement � leur �ducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-m�mes: leur d�pense �tait proportionn�e � leur recette; leurs livr�es, leurs �quipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout �tait mesur� sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions ext�rieures qui emp�chaient qu'on ne pr�t la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqu�s � dissiper ou � grossir leur patrimoine qu'� le maintenir, ils le laissaient entier � leurs h�ritiers, et passaient ainsi d'une vie mod�r�e � une mort tranquille. Ils ne disaient point: Le si�cle est dur, la mis�re est grande, l'argent est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus riches par leur �conomie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l'on �tait alors p�n�tr� de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosit�, magnificence, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier. De la cour 1 (I) Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire � un homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot. 2 (I) Un homme qui sait la cour est ma�tre de son geste, de ses yeux et de son visage; il est profond, imp�n�trable; il dissimule les mauvais offices, sourit � ses ennemis, contraint son humeur, d�guise ses passions, d�ment son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice, que l'on appelle fausset�, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sinc�rit� et la vertu. 3 (IV) Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde? de m�me, qui peut d�finir la cour? 4 (IV) Se d�rober � la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui l'a vue le matin la voit le soir pour la reconna�tre le lendemain, ou afin que lui-m�me y soit connu. 5 (IV) L'on est petit � la cour, et quelque vanit� que l'on ait, on s'y trouve tel; mais le mal est commun, et les grands m�mes y sont petits. 6 (I) La province est l'endroit d'o� la cour, comme dans son point de vue, para�t une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agr�ments diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop pr�s. 7 (I) L'on s'accoutume difficilement � une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier. 8 (VII) La cour ne rend pas content; elle emp�che qu'on ne le soit ailleurs. 9 (I) Il faut qu'un honn�te homme ait t�t� de la cour: il d�couvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui �tait inconnu, o� il voit r�gner �galement le vice et la politesse, et o� tout lui est utile, le bon et le mauvais. 10 (VI) La cour est comme un �difice b�ti de marbre: je veux dire qu'elle est compos�e d'hommes fort durs, mais fort polis. 11 (I) L'on va quelquefois � la cour pour en revenir, et se faire par l� respecter du noble de sa province, ou de son dioc�sain. 12 (I) Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une montre inutile, si l'on �tait modeste et sobre: les cours seraient d�sertes, et les rois presque seuls, si l'on �tait gu�ri de la vanit� et de l'int�r�t. Les hommes veulent �tre esclaves quelque part, et puiser l� de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers de la cour l'air de hauteur, de fiert� et de commandement, afin qu'ils le distribuent en d�tail dans les provinces: ils font pr�cis�ment comme on leur fait, vrais singes de la royaut�. 13 (I) Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la pr�sence du prince: � peine les puis-je reconna�tre � leurs visages; leurs traits sont alt�r�s, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes sont les plus d�faits, car ils perdent plus du leur; celui qui est honn�te et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien � r�former. 14 (I) L'air de cour est contagieux: il se prend � V**, comme l'accent normand � Rouen ou � Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contr�leurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une port�e d'esprit fort m�diocre y faire de grands progr�s. Un homme d'un g�nie �lev� et d'un m�rite solide ne fait pas assez de cas de cette esp�ce de talent pour faire son capital de l'�tudier et se le rendre propre; il l'acquiert sans r�flexion, et il ne pense point � s'en d�faire. 15 (IV) N** arrive avec grand bruit; il �carte le monde, se fait faire place; il gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre qu'avec la foule. 16 (I) Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis, d'un caract�re libre et familier, qui se produisent eux-m�mes, protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habilet� qui manque aux autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveaut�: ils percent la foule, et parviennent jusqu'� l'oreille du prince, � qui le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en �tre vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts sans cons�quence, et cong�di�s de m�me: alors ils disparaissent tout � la fois riches et d�cr�dit�s, et le monde qu'ils viennent de tromper est encore pr�t d'�tre tromp� par d'autres. 17 (IV) Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que l�g�rement, qui marchent des �paules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent sans vous regarder; ils parlent d'un ton �lev�, et qui marque qu'ils se sentent au-dessus de ceux qui se trouvent pr�sents; ils s'arr�tent, et on les entoure; ils ont la parole, pr�sident au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'� ce qu'il survienne un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa pr�sence, les r�duise � leur naturel, qui est moins mauvais. 18 (IV) Les cours ne sauraient se passer d'une certaine esp�ce de courtisans, hommes flatteurs, complaisants, insinuants, d�vou�s aux femmes, dont ils m�nagent les plaisirs, �tudient les faibles et flattent toutes les passions: ils leur soufflent � l'oreille des grossi�ret�s, leur parlent de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les modes, raffinent sur le luxe et sur la d�pense, et apprennent � ce sexe de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et en �quipages; ils ont eux-m�mes des habits o� brillent l'invention et la richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'apr�s les avoir renouvel�s et embellis; ils mangent d�licatement et avec r�flexion; il n'y a sorte de volupt� qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre compte. Ils doivent � eux-m�mes leur fortune, et ils la soutiennent avec la m�me adresse qu'ils l'ont �lev�e. D�daigneux et fiers, ils n'abordent plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent o� tous les autres se taisent, entrent, p�n�trent en des endroits et � des heures o� les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignit�s, ne montrent pas un visage si assur�, ni une contenance si libre. Ces gens ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de toutes leurs f�tes, ne sortent pas du Louvre ou du Ch�teau, o� ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui frappent les nouveaux venus � une cour; ils embrassent, ils sont embrass�s; ils rient, ils �clatent, ils sont plaisants, ils font des contes: personnes commodes, agr�ables, riches, qui pr�tent, et qui sont sans cons�quence. 19 (V) Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls charg�s des d�tails de tout l'�tat, et que seuls aussi ils en doivent r�pondre? L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui pourrait les repr�senter exprimerait l'empressement, l'inqui�tude, la curiosit�, l'activit�, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais vus assis, jamais fixes et arr�t�s: qui m�me les a vus marcher? on les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de r�ponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course pr�cipit�e, vous d�monteriez leur machine; ne leur faites pas de questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec vous et longtemps, vous suivre m�me o� il vous plaira de les emmener. Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le pr�c�dent; ils se lancent imp�tueusement dans la foule des courtisans; tout ce qui se trouve sur leur passage est en p�ril. Leur profession est d'�tre vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'�tre acquitt�s d'un emploi si s�rieux, et si utile � la r�publique. Ils sont au reste instruits � fond de toutes les nouvelles indiff�rentes, et ils savent � la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des talents n�cessaires pour s'avancer m�diocrement. Gens n�anmoins �veill�s et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu entreprenants, l�gers et pr�cipit�s. Le dirai-je? ils portent au vent, attel�s tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort �loign�s de s'y voir assis. 20 (IV) Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains, aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres; faire entrer dans toutes les conversations ses a�euls paternels et maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades; avoir des salles par�es d'arbres g�n�alogiques, d'�cussons charg�s de seize quartiers, et de tableaux de ses anc�tres et des alli�s de ses anc�tres; se piquer d'avoir un ancien ch�teau � tourelles, � cr�neaux et � m�chicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualit�; de celle-l�, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche apr�s la maison r�gnante; et � force de le dire, il sera cru. 21 (IV) C'est une grande simplicit� que d'apporter � la cour la moindre roture, et de n'y �tre pas gentilhomme. 22 (VI) L'on se couche � la cour et l'on se l�ve sur l'int�r�t; c'est ce que l'on dig�re le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on n�glige les autres, que l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette r�gle que l'on mesure ses soins, ses complaisances, son estime, son indiff�rence, son m�pris. Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la mod�ration et la sagesse, un premier mobile d'ambition les emm�ne avec les plus avares, les plus violents dans leurs d�sirs et les plus ambitieux: quel moyen de demeurer immobile o� tout marche, o� tout se remue, et de ne pas courir o� les autres courent? On croit m�me �tre responsable � soi-m�me de son �l�vation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite � la cour est cens� ne l'avoir pas d� faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en �loignera-t-on avant d'en avoir tir� le moindre fruit, ou persistera-t-on � y demeurer sans gr�ces et sans r�compenses? question si �pineuse, si embarrass�e, et d'une si p�nible d�cision, qu'un nombre infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent dans le doute. 23 (VI) Il n'y a rien � la cour de si m�prisable et de si indigne qu'un homme qui ne peut contribuer en rien � notre fortune: je m'�tonne qu'il ose se montrer. 24 (IV) Celui qui voit loin derri�re soi un homme de son temps et de sa condition, avec qui il est venu � la cour la premi�re fois, s'il croit avoir une raison solide d'�tre pr�venu de son propre m�rite et s'estimer davantage que cet autre qui est demeur� en chemin, ne se souvient plus de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-m�me et de ceux qui l'avaient devanc�. 25 (I) C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant mont� � une grande faveur, il est encore un homme de notre connaissance. 26 (IV) Si celui qui est en faveur ose s'en pr�valoir avant qu'elle lui �chappe, s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de survivances, vous lui reprochez son avidit� et son ambition; vous dites que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, � ses cr�atures, et que par le nombre et la diversit� des gr�ces dont il se trouve combl�, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il d� faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous auriez pris vous-m�me en pareille situation, c'est qu'il a fait. L'on bl�me les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont les occasions, parce que l'on d�sesp�re, par la m�diocrit� de la sienne, d'�tre jamais en �tat de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche. Si l'on �tait � port�e de leur succ�der, l'on commencerait � sentir qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de prononcer d'avance sa condamnation. 27 (IV) Il ne faut rien exag�rer, ni dire des cours le mal qui n'y est point: l'on n'y attente rien de pis contre le vrai m�rite que de le laisser quelquefois sans r�compense; on ne l'y m�prise pas toujours, quand on a pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est l� o� l'on sait parfaitement ne faire rien, ou faire tr�s peu de chose, pour ceux que l'on estime beaucoup. 28 (V) Il est difficile � la cour que de toutes les pi�ces que l'on emploie � l'�difice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte � faux: l'un de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle mollement; il �chappe � un troisi�me de parler contre mes int�r�ts et contre ses intentions; � celui-l� manque la bonne volont�, � celui-ci l'habilet� et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir � me voir heureux pour contribuer de tout leur pouvoir � me rendre tel. Chacun se souvient assez de tout ce que son �tablissement lui a co�t� � faire, ainsi que des secours qui lui en ont fray� le chemin; on serait m�me assez port� � justifier les services qu'on a re�us des uns par ceux qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et l'unique soin qu'on a apr�s sa fortune faite n'�tait pas de songer � soi. 29 (VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse et de finesse pour trouver les exp�dients d'obliger ceux de leurs amis qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons apparentes, de sp�cieux pr�textes, ou ce qu'ils appellent une impossibilit� de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'�tre quittes par l� en leur endroit de tous les devoirs de l'amiti� ou de la reconnaissance. (VI) Personne � la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce que, jugeant des autres par soi-m�me, on esp�re que nul n'entamera, et qu'on sera ainsi dispens� d'appuyer: c'est une mani�re douce et polie de refuser son cr�dit, ses offices et sa m�diation � qui en a besoin. 30 (I) Combien de gens vous �touffent de caresses dans le particulier, vous aiment et vous estiment, qui sont embarrass�s de vous dans le public, et qui, au lever ou � la messe, �vitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une confiance qu'ils ont d'eux-m�mes, osent honorer devant le monde le m�rite qui est seul et d�nu� de grands �tablissements. 31 (IV) Je vois un homme entour� et suivi; mais il est en place. J'en vois un autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est embrass� et caress�, m�me des grands; mais il est riche. Celui-l� est regard� de tous avec curiosit�, on le montre du doigt; mais il est savant et �loquent. J'en d�couvre un que personne n'oublie de saluer; mais il est m�chant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage, et qui soit recherch�. 32 (V) Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un d�bordement de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix diff�rentes sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous se laissent entra�ner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de m�rite ou de valeur devient en un instant un g�nie du premier ordre, un h�ros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatt� dans toutes les peintures que l'on fait de lui, qu'il para�t difforme pr�s de ses portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'o� la bassesse et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre r�putation. Commence-t-il � chanceler dans ce poste o� on l'avait mis, tout le monde passe facilement � un autre avis; en est-il enti�rement d�chu, les machines qui l'avaient guind� si haut par l'applaudissement et les �loges sont encore toutes dress�es pour le faire tomber dans le dernier m�pris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le d�daignent mieux, qui le bl�ment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s'�taient comme d�vou�s � la fureur d'en dire du bien. 33 (VII) Je crois pouvoir dire d'un poste �minent et d�licat qu'on y monte plus ais�ment qu'on ne s'y conserve. 34 (VII) L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les m�mes d�fauts qui les y avaient fait monter. 35 (VIII) Il y a dans les cours deux mani�res de ce que l'on appelle cong�dier son monde ou se d�faire des gens: se f�cher contre eux, ou faire si bien qu'ils se f�chent contre vous et s'en d�go�tent. 36 (IV) L'on dit � la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la premi�re, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin qu'il en dise de nous. 37 (I) Il est aussi dangereux � la cour de faire les avances, qu'il est embarrassant de ne les point faire. 38 (I) Il y a des gens � qui ne conna�tre point le nom et le visage d'un homme est un titre pour en rire et le m�priser. Ils demandent qui est cet homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne pourraient le m�conna�tre. 39 (I) L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je commence � soup�onner qu'il n'ait un m�rite importun qui �teigne celui des autres. 40 (I) Vous �tes homme de bien, vous ne songez ni � plaire ni � d�plaire aux favoris, uniquement attach� � votre ma�tre et � votre devoir: vous �tes perdu. 41 (IV) On n'est point effront� par choix, mais par complexion; c'est un vice de l'�tre, mais naturel: celui qui n'est pas n� tel est modeste, et ne passe pas ais�ment de cette extr�mit� � l'autre; c'est une le�on assez inutile que de lui dire: �Soyez effront�, et vous r�ussirez�; une mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait �chouer. Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et na�ve impudence pour r�ussir. 42 (IV) On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on est refus�, on demande et on obtient; �mais, dit-on, sans l'avoir demand�, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait m�me � toute autre chose�: vieux style, menterie innocente, et qui ne trompe personne. 43 (V) On fait sa brigue pour parvenir � un grand poste, on pr�pare toutes ses machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit �tre servi selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer; l'amorce est d�j� conduite, et la mine pr�te � jouer: alors on s'�loigne de la cour. Qui oserait soup�onner d'Art�mon qu'il ait pens� � se mettre dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses us�es, et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner le change � tout le public et lui d�rober mon ambition, je me trouverais sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la gr�ce que j'aurais recherch�e avec le plus d'emportement. 44 (V) Les hommes ne veulent pas que l'on d�couvre les vues qu'ils ont sur leur fortune, ni que l'on p�n�tre qu'ils pensent � une telle dignit�, parce que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils, � �tre refus�s; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d'en �tre crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger dignes eux-m�mes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent par�s tout � la fois de leur dignit� et de leur modestie. Quelle plus grande honte y a-t-il d'�tre refus� d'un poste que l'on m�rite, ou d'y �tre plac� sans le m�riter? Quelques grandes difficult�s qu'il y ait � se placer � la cour, il est encore plus �pre et plus difficile de se rendre digne d'�tre plac�. Il co�te moins � faire dire de soi: �Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?� qu'� faire demander: �Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?� L'on se pr�sente encore pour les charges de ville, l'on postule une place dans l'Acad�mie fran�aise, l'on demandait le consulat: quelle moindre raison y aurait-il de travailler les premi�res ann�es de sa vie � se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul myst�re et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y servir sa patrie, son prince, la r�publique? 45 (IV) Je ne vois aucun courtisan � qui le prince vienne d'accorder un bon gouvernement, une place �minente ou une forte pension, qui n'assure par vanit�, ou pour marquer son d�sint�ressement, qu'il est bien moins content du don que de la mani�re dont il lui a �t� fait. Ce qu'il y a en cela de s�r et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi. C'est rusticit� que de donner de mauvaise gr�ce: le plus fort et le plus p�nible est de donner; que co�te-t-il d'y ajouter un sourire? Il faut avouer n�anmoins qu'il s'est trouv� des hommes qui refusaient plus honn�tement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si s�chement, et chargeaient une gr�ce qu'on leur arrachait de conditions si d�sagr�ables, qu'une plus grande gr�ce �tait d'obtenir d'eux d'�tre dispens�s de rien recevoir. 46 (IV) L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se rev�tent de toutes les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge, b�n�fice, tout leur convient; ils se sont si bien ajust�s, que par leur �tat ils deviennent capables de toutes les gr�ces; ils sont amphibies, ils vivent de l'�glise et de l'�p�e, et auront le secret d'y joindre la robe. Si vous demandez: �Que font ces gens � la cour?� ils re�oivent, et envient tous ceux � qui l'on donne. 47 (VIII) Mille gens � la cour y tra�nent leur vie � embrasser, serrer et congratuler ceux qui re�oivent, jusqu'� ce qu'ils y meurent sans rien avoir. 48 (VI) M�nophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit; il masque toute l'ann�e, quoique � visage d�couvert; il para�t � la cour, � la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le m�me d�guisement. On le reconna�t et on sait quel il est � son visage. 49 (VI) Il y a pour arriver aux dignit�s ce qu'on appelle ou la grande voie ou le chemin battu; il y a le chemin d�tourn� ou de traverse, qui est le plus court. 50 (V) L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou l'on se place aux fen�tres, pour observer les traits et la contenance d'un homme qui est condamn�, et qui sait qu'il va mourir: vaine, maligne, inhumaine curiosit�; si les hommes �taient sages, la place publique serait abandonn�e, et il serait �tabli qu'il y aurait de l'ignominie seulement � voir de tels spectacles. Si vous �tes si touch�s de curiosit�, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux, contemplez-le dans le jour m�me o� il a �t� nomm� � un nouveau poste, et qu'il en re�oit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un calme �tudi� et d'une feinte modestie, combien il est content et p�n�tr� de soi-m�me; voyez quelle s�r�nit� cet accomplissement de ses d�sirs r�pand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'� vivre et � avoir de la sant�, comme ensuite sa joie lui �chappe et ne peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur, quel air froid et s�rieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses �gaux: il ne leur r�pond pas, il ne les voit pas; les embrassements et les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, ach�vent de lui nuire; il se d�concerte, il s'�tourdit: c'est une courte ali�nation. Vous voulez �tre heureux, vous d�sirez des gr�ces; que de choses pour vous � �viter! 51 (VI) Un homme qui vient d'�tre plac� ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour r�gler sa conduite et ses dehors � l'�gard des autres; il emprunte sa r�gle de son poste et de son �tat: de l� l'oubli, la fiert�, l'arrogance, la duret�, l'ingratitude. 52 (VIII) Th�onas, abb� depuis trente ans, se lassait de l'�tre. On a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habill� de pourpre, qu'il en avait de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes f�tes se passaient toujours sans rien changer � sa fortune, il murmurait contre le temps pr�sent, trouvait l'�tat mal gouvern�, et n'en pr�disait rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le m�rite est dangereux dans les cours � qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et renonc� � la pr�lature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est nomm� � un �v�ch�. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si peu attendue: �Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas l�, et qu'ils me feront archev�que.� 53 (I) Il faut des fripons � la cour aupr�s des grands et des ministres, m�me les mieux intentionn�s; mais l'usage en est d�licat, et il faut savoir les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions o� ils ne peuvent �tre suppl��s par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualit�s toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que l'on fasse d'un homme de bien? 54 (IV) Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'�loigner des petits, voire de ses pareils, et iceulx vilainer et d�priser; s'accointer de grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise et privaut� estre de tous �bats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes; estre eshont�, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant, et � tout son entregent, engendre heur et fortune. 55 (IV) Jeunesse du prince, source des belles fortunes. 56 (IV) Timante, toujours le m�me, et sans rien perdre de ce m�rite qui lui a attir� la premi�re fois de la r�putation et des r�compenses, ne laissait pas de d�g�n�rer dans l'esprit des courtisans: ils �taient las de l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils commen�aient � ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le tiraient plus � l'�cart pour lui parler myst�rieusement d'une chose indiff�rente, ils n'avaient plus rien � lui dire. Il lui fallait cette pension ou ce nouveau poste dont il vient d'�tre honor� pour faire revivre ses vertus � demi effac�es de leur m�moire, et en rafra�chir l'id�e: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux. 57 (V) Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur soci�t� d'�tudes, les droits du voisinage; les autres feuillettent leur g�n�alogie, remontent jusqu'� un trisa�eul, rappellent le c�t� paternel et le maternel; l'on veut tenir � cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et je suis fort aise de son �l�vation; j'y dois prendre part, il m'est assez proche. Hommes vains et d�vou�s � la fortune, fades courtisans, parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps, plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux conna�tre? 58 (V) Ce qui me soutient et me rassure contre les petits d�dains que j'essuie quelquefois des grands et de mes �gaux, c'est que je me dis � moi-m�me: �Ces gens n'en veulent peut-�tre qu'� ma fortune, et ils ont raison: elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'�tais ministre.� Dois-je bient�t �tre en place? le sait-il? est-ce en lui un pressentiment? il me pr�vient, il me salue. 59 (VII) Celui qui dit: Je d�nai hier � Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le r�p�te, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais � Plancus..., celui-l� m�me apprend dans ce moment que son h�ros vient d'�tre enlev� par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, d�crie sa conduite, d�nigre son consulat, lui �te jusqu'� la science des d�tails que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une m�moire heureuse, lui refuse l'�loge d'un homme s�v�re et laborieux, ne lui fait pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi. 60 (VI) Un homme de m�rite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la m�me place � une assembl�e, ou � un spectacle, dont il est refus�, il la voit accorder � un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni d'esprit pour conna�tre et pour juger, qui n'est recommandable que par de certaines livr�es, que m�me il ne porte plus. 61 (VII) Th�odote avec un habit aust�re a un visage comique, et d'un homme qui entre sur la sc�ne; sa voix, sa d�marche, son geste, son attitude accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, myst�rieux; il s'approche de vous, et il vous dit � l'oreille: Voil� un beau temps; voil� un grand d�gel. S'il n'a pas les grandes mani�res, il a du moins toutes les petites, et celles m�me qui ne conviennent gu�re qu'� une jeune pr�cieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant � �lever un ch�teau de cartes ou � se saisir d'un papillon: c'est celle de Th�odote pour une affaire de rien, et qui ne m�rite pas qu'on s'en remue; il la traite s�rieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il s'empresse, il la fait r�ussir: le voil� qui respire et qui se repose, et il a raison; elle lui a co�t� beaucoup de peine. L'on voit des gens enivr�s, ensorcel�s de la faveur; ils y pensent le jour, ils y r�vent la nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien � lui dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voil� contents, ils lui ont parl�. Pressez-les, tordez-les, ils d�gouttent l'orgueil, l'arrogance, la pr�somption; vous leur adressez la parole, ils ne vous r�pondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les yeux �gar�s et l'esprit ali�n�: c'est � leurs parents � en prendre soin et � les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le monde n'en souffre. Th�odote a une plus douce manie: il aime la faveur �perdument, mais sa passion a moins d'�clat; il lui fait des voeux en secret, il la cultive, il la sert myst�rieusement; il est au guet et � la d�couverte sur tout ce qui para�t de nouveau avec les livr�es de la faveur: ont-ils une pr�tention, il s'offre � eux, il s'intrigue pour eux, il leur sacrifie sourdement m�rite, alliance, amiti�, engagement, reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le suisse ou le postillon du favori s'avis�t de la demander, il appuierait sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait capable d'observer et de calculer, de parler de par�lies et de parallaxes. Si vous demandiez de Th�odote s'il est auteur ou plagiaire, original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais: �Lisez et jugez.� Mais s'il est d�vot ou courtisan, qui pourrait le d�cider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus hardiment sur son �toile. Oui, Th�odote, j'ai observ� le point de votre naissance; vous serez plac�, et bient�t; ne veillez plus, n'imprimez plus: le public vous demande quartier. 62 (VIII) N'esp�rez plus de candeur, de franchise, d'�quit�, de bons offices, de services, de bienveillance, de g�n�rosit�, de fermet� dans un homme qui s'est depuis quelque temps livr� � la cour, et qui secr�tement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous � son visage, � ses entretiens? Il ne nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui �chapperait de dire ce qu'il en pense, est celui-l� m�me qui, venant � le savoir, l'emp�cherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de personne; ne voulant du bien qu'� lui seul, il veut persuader qu'il en veut � tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit contraire. Non content de n'�tre pas sinc�re, il ne souffre pas que personne le soit; la v�rit� blesse son oreille: il est froid et indiff�rent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et responsable. Tyran de la soci�t� et martyr de son ambition, il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forc�, des caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions fr�quentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme plac� et qui est en faveur, et pour tout autre une s�cheresse de pulmonique; il a des formules de compliments diff�rents pour l'entr�e et pour la sortie � l'�gard de ceux qu'il visite ou dont il est visit�; et il n'y a personne de ceux qui se payent de mines et de fa�ons de parler qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise �galement � se faire des patrons et des cr�atures; il est m�diateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait o� il faut se placer pour �tre vu; il sait vous embrasser, prendre part � votre joie, vous faire coup sur coup des questions empress�es sur votre sant�, sur vos affaires; et pendant que vous lui r�pondez, il perd le fil de sa curiosit�, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il survient quelqu'un � qui il doive un discours tout diff�rent, il sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condol�ance: il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du vent, de la gel�e; il se tait au contraire, et fait le myst�rieux sur ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point. 63 (I) Il y a un pays o� les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cach�s, mais r�els. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, que les �clats et les applaudissements aux th��tres de Moli�re et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels couvrissent tant d'inqui�tudes, de soins et de divers int�r�ts, tant de craintes et d'esp�rances, des passions si vives et des affaires si s�rieuses? 64 (IV) La vie de la cour est un jeu s�rieux, m�lancolique, qui applique: il faut arranger ses pi�ces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de caprice; et apr�s toutes ses r�veries et toutes ses mesures, on est �chec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on m�nage bien, on va � dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus heureux. 65 (V) Les roues, les ressorts, les mouvements sont cach�s; rien ne para�t d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et ach�ve son tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'apr�s avoir fait assez de chemin, il revient souvent au m�me point d'o� il est parti. 66 (I) �Les deux tiers de ma vie sont �coul�s; pourquoi tant m'inqui�ter sur ce qui m'en reste? La plus brillante fortune ne m�rite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses o� je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente ann�es d�truiront ces colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'� force de lever la t�te; nous dispara�trons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'esp�rais toute ma grandeur; le meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la retraite et un endroit qui soit son domaine.� N** a pens� cela dans sa disgr�ce, et l'a oubli� dans la prosp�rit�. 67 (I) Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans appui; s'il vit � la cour, il est prot�g�, mais il est esclave: cela se compense. 68 (IV) Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais lit, a r�v� pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait, et qu'il en ressentait une extr�me joie; il a �t� triste � son r�veil; il a cont� son songe, et il a dit: �Quelles chim�res ne tombent point dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment!� Xantippe a continu� de vivre; il est venu � la cour, il a vu le prince, il lui a parl�; et il a �t� plus loin que son songe, il est favori. 69 (I) Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan plus assidu? 70 (I) L'esclave n'a qu'un ma�tre; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles � sa fortune. 71 (I) Mille gens � peine connus font la foule au lever pour �tre vus du prince, qui n'en saurait voir mille � la fois; et s'il ne voit aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de malheureux! 72 (I) De tous ceux qui s'empressent aupr�s des grands et qui leur font la cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les recherche par des vues d'ambition et d'int�r�t, un plus grand nombre par une ridicule vanit�, ou par une sotte impatience de se faire voir. 73 (VII) Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on appelle de la biens�ance, doivent �tre irr�conciliables. Les voil� r�unies; et o� la religion a �chou� quand elle a voulu l'entreprendre, l'int�r�t s'en joue, et le fait sans peine. 74 (I) L'on parle d'une r�gion o� les vieillards sont galants, polis et civils; les jeunes gens au contraire, durs, f�roces, sans moeurs ni politesse: ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un �ge o� l'on commence ailleurs � la sentir; ils leur pr�f�rent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-l� chez eux est sobre et mod�r�, qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop fr�quent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide; ils cherchent � r�veiller leur go�t d�j� �teint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque � leur d�bauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays pr�cipitent le d�clin de leur beaut� par des artifices qu'elles croient servir � les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs l�vres, leurs joues, leurs sourcils et leurs �paules, qu'elles �talent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par o� elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contr�e ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrass�e dans une �paisseur de cheveux �trangers, qu'ils pr�f�rent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur t�te: il descend � la moiti� du corps, change les traits, et emp�che qu'on ne connaisse les hommes � leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les grands de la nation s'assemblent tous les jours, � une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment �glise; il y a au fond de ce temple un autel consacr� � leur Dieu, o� un pr�tre c�l�bre des myst�res qu'ils appellent saints, sacr�s et redoutables; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourn� directement au pr�tre et aux saints myst�res, et les faces �lev�es vers leur roi, que l'on voit � genoux sur une tribune, et � qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqu�s. On ne laisse pas de voir dans cet usage une esp�ce de subordination; car ce peuple para�t adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est � quelque quarante-huit degr�s d'�l�vation du p�le, et � plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. 75 (I) Qui consid�rera que le visage du prince fait toute la f�licit� du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en �tre vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints. 76 (IV) Les grands seigneurs sont pleins d'�gards pour les princes: c'est leur affaire, ils ont des inf�rieurs. Les petits courtisans se rel�chent sur ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont d'exemples � donner � personne. 77 (IV) Que manque-t-il de nos jours � la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus d�cisive. 78 (IV) Faibles hommes! Un grand dit de Timag�ne, votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe. Je ne demande pas que vous r�pliquiez qu'il est homme d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. De m�me il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter, pourvu qu'apr�s ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore de la lui avoir vu faire. 79 (V) Qui sait parler aux rois, c'est peut-�tre o� se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole �chappe, et elle tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa m�moire, et quelquefois jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour l'affaiblir servent � la graver plus profond�ment et � l'enfoncer davantage. Si ce n'est que contre nous-m�mes que nous ayons parl�, outre que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt rem�de, qui est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre l�g�ret�; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel repentir! Y a-t-il une r�gle plus utile contre un si dangereux inconv�nient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes, de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite, du moins avec l'attention, les pr�cautions et les mesures dont on parle de soi? 80 (IV) �Diseurs de bons mots, mauvais caract�re�: je le dirais, s'il n'avait �t� dit. Ceux qui nuisent � la r�putation ou � la fortune des autres plut�t que de perdre un bon mot, m�ritent une peine infamante: cela n'a pas �t� dit, et je l'ose dire. 81 (I) Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme dans un magasin et dont l'on se sert pour se f�liciter les uns les autres sur les �v�nements. Bien qu'elles se disent souvent sans affection, et qu'elles soient re�ues sans reconnaissance, il n'est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amiti�, et que les hommes, ne pouvant gu�re compter les uns sur les autres pour la r�alit�, semblent �tre convenus entre eux de se contenter des apparences. 82 (I) Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour connaisseur en musique, en tableaux, en b�timents, et en bonne ch�re: l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre � entendre, � voir et � manger; l'on impose � ses semblables, et l'on se trompe soi-m�me. 83 (VI) La cour n'est jamais d�nu�e d'un certain nombre de gens en qui l'usage du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et suppl�ent au m�rite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la conversation en ne s'y m�lant point; ils plaisent � force de se taire, et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf. 84 (VI) Il y a des gens � qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont les premiers surpris et constern�s. Ils se reconnaissent enfin, et se trouvent dignes de leur �toile; et comme si la stupidit� et la fortune �taient deux choses incompatibles, ou qu'il f�t impossible d'�tre heureux et sot tout � la fois, ils se croient de l'esprit; ils hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute rencontre, et sur quelque mati�re qui puisse s'offrir, et sans nul discernement des personnes qui les �coutent. Ajouterai-je qu'ils �pouvantent ou qu'ils donnent le dernier d�go�t par leur fatuit� et par leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils d�shonorent sans ressources ceux qui ont quelque part au hasard de leur �l�vation. 85 (IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper. (I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser de soi que l'on n'est que m�diocrement fin. (IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualit�: elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre o� elle ne puisse, et peut-�tre o� elle ne doive �tre suppl��e par la prudence. (IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un � l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la diff�rence: si on l'ajoute � la finesse, c'est fourberie. (IV) Avec les gens qui par finesse �coutent tout et parlent peu, parlez encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose. 86 (V) Vous d�pendez, dans une affaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes. L'un vous dit: �J'y donne les mains pourvu qu'un tel y condescende�; et ce tel y condescend, et ne d�sire plus que d'�tre assur� des intentions de l'autre. Cependant rien n'avance; les mois, les ann�es s'�coulent inutilement: �Je m'y perds, dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils s'abouchent, et qu'ils se parlent.� Je vous dis; moi, que j'y vois clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parl�. 87 (VII) Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-m�me, on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande gr�ce. 88 (I) Si l'on ne se pr�cautionne � la cour contre les pi�ges que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est �tonn�, avec tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi. 89 (I) Il y a quelques rencontres dans la vie o� la v�rit� et la simplicit� sont le meilleur man�ge du monde. 90 (VI) �tes-vous en faveur, tout man�ge est bon, vous ne faites point de fautes, tous les chemins vous m�nent au terme: autrement, tout est faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous �gare. 91 (I) Un homme qui a v�cu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer: toute autre vie pour lui est languissante. 92 (I) Il faut avoir de l'esprit pour �tre homme de cabale: l'on peut cependant en avoir � un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors � une grande fortune ou � une haute r�putation par d'autres chemins. 93 (IV) Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probit� � toutes �preuves et un m�rite tr�s accompli, n'appr�hendez pas, � Aristide, de tomber � la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous. 94 (I) Qu'un favori s'observe de fort pr�s; car s'il me fait moins attendre dans son antichambre qu'� l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert, s'il fronce moins le sourcil, s'il m'�coute plus volontiers, et s'il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence � tomber, et je penserai vrai. L'homme a bien peu de ressources dans soi-m�me, puisqu'il lui faut une disgr�ce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus traitable, moins f�roce, plus honn�te homme. 95 (V) L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien � leurs discours et � toute leur conduite qu'ils ne songent ni � leurs grands-p�res ni � leurs petits-fils: le pr�sent est pour eux; ils n'en jouissent pas, ils en abusent. 96 (VI) Straton est n� sous deux �toiles: malheureux, heureux dans le m�me degr�. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais: que dis-je? on ne r�ve point comme il a v�cu. Personne n'a tir� d'une destin�e plus qu'il a fait; l'extr�me et le m�diocre lui sont connus; il a brill�, il a souffert, il a men� une vie commune: rien ne lui est �chapp�. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort s�rieusement qui �taient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai du courage; et tous ont dit apr�s lui: Il a de l'esprit, il a du courage. Il a exerc� dans l'une et l'autre fortune le g�nie du courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-�tre et plus de mal qu'il n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'h�ro�que ont �t� employ�s � son �loge; et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler: caract�re �quivoque, m�l�, envelopp�; une �nigme, une question presque ind�cise. 97 (V) La faveur met l'homme au-dessus de ses �gaux; et sa chute, au-dessous. 98 (I) Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou � un grand nom, ou � une grande autorit�, ou � une grande fortune, se d�livre en un moment de bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes. 99 (V) Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le m�me th��tre et les m�mes d�corations, ce ne seront plus les m�mes acteurs. Tout ce qui se r�jouit sur une gr�ce re�ue, ou ce qui s'attriste et se d�sesp�re sur un refus, tous auront disparu de dessus la sc�ne. Il s'avance d�j� sur le th��tre d'autres hommes qui vont jouer dans une m�me pi�ce les m�mes r�les; ils s'�vanouiront � leur tour; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris leur place. Quel fond � faire sur un personnage de com�die! 100 (VII) Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus sp�cieux et le plus orn�; qui m�prise la cour, apr�s l'avoir vue, m�prise le monde. 101 (VI) La ville d�go�te de la province; la cour d�trompe de la ville, et gu�rit de la cour. (I) Un esprit sain puise � la cour le go�t de la solitude et de la retraite. Des grands 1 (I) La pr�vention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et l'ent�tement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs mani�res si g�n�ral, que, s'ils s'avisaient d'�tre bons, cela irait � l'idol�trie. 2 (VI) Si vous �tes n� vicieux, � Th�ag�ne, je vous plains; si vous le devenez par faiblesse pour ceux qui ont int�r�t que vous le soyez, qui ont jur� entre eux de vous corrompre, et qui se vantent d�j� de pouvoir y r�ussir, souffrez que je vous m�prise. Mais si vous �tes sage, temp�rant, modeste, civil, g�n�reux, reconnaissant, laborieux, d'un rang d'ailleurs et d'une naissance � donner des exemples plut�t qu'� les prendre d'autrui, et � faire les r�gles plut�t qu'� les recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs d�r�glements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la d�f�rence qu'ils vous doivent, exerc� toutes les vertus que vous ch�rissez: ironie forte, mais utile, tr�s propre � mettre vos moeurs en s�ret�, � renverser tous leurs projets, et � les jeter dans le parti de continuer d'�tre ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous �tes. 3 (I) L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit: je leur c�de leur bonne ch�re, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir � leur service des gens qui les �galent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois. 4 (I) Les grands se piquent d'ouvrir une all�e dans une for�t, de soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur content, de combler une �me de joie, de pr�venir d'extr�mes besoins ou d'y rem�dier, leur curiosit� ne s'�tend point jusque-l�. 5 (IV) On demande si en comparant ensemble les diff�rentes conditions des hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un m�lange ou une esp�ce de compensation de bien et de mal, qui �tablirait entre elles l'�galit�, ou qui ferait du moins que l'un ne serait gu�re plus d�sirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et � qui il ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la d�cide. Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attach� � chacune des diff�rentes conditions, et qui y demeure jusques � ce que la mis�re l'en ait �t�. Ainsi les grands se plaisent dans l'exc�s, et les petits aiment la mod�ration; ceux-l� ont le go�t de dominer et de commander, et ceux-ci sentent du plaisir et m�me de la vanit� � les servir et � leur ob�ir; les grands sont entour�s, salu�s, respect�s; les petits entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents. 6 (IV) Il co�te si peu aux grands � ne donner que des paroles, et leur condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous ont faites, que c'est modestie � eux de ne promettre pas encore plus largement. 7 (IV) �Il est vieux et us�, dit un grand; il s'est crev� � me suivre: qu'en faire?� Un autre, plus jeune, enl�ve ses esp�rances, et obtient le poste qu'on ne refuse � ce malheureux que parce qu'il l'a trop m�rit�. 8 (IV) �Je ne sais, dites-vous avec un air froid et d�daigneux, Philante a du m�rite, de l'esprit, de l'agr�ment, de l'exactitude sur son devoir, de la fid�lit� et de l'attachement pour son ma�tre, et il en est m�diocrement consid�r�; il ne pla�t pas, il n'est pas go�t�.�-- Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous condamnez? 9 (VI) Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre. 10 (I) Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres la faveur des grands? 11 (IV) Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas m�me, dans toute leur vie, l'inconv�nient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tir� le plus de plaisir et le plus d'utilit�. La premi�re chose que la flatterie sait faire, apr�s la mort de ces hommes uniques, et qui ne se r�parent point, est de leur supposer des endroits faibles, dont elle pr�tend que ceux qui leur succ�dent sont tr�s exempts: elle assure que l'un, avec toute la capacit� et toutes les lumi�res de l'autre, dont il prend la place, n'en a point les d�fauts; et ce style sert aux princes � se consoler du grand et de l'excellent par le m�diocre. 12 (I) Les grands d�daignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les gens d'esprit m�prisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit, sans nulle vertu. 13 (IV) Quand je vois d'une part aupr�s des grands, � leur table, et quelquefois dans leur familiarit�, de ces hommes alertes, empress�s, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je consid�re d'autre part quelle peine ont les personnes de m�rite � en approcher, je ne suis pas toujours dispos� � croire que les m�chants soient soufferts par int�r�t, ou que les gens de bien soient regard�s comme inutiles; je trouve plus mon compte � me confirmer dans cette pens�e, que grandeur et discernement sont deux choses diff�rentes, et l'amour pour la vertu et pour les vertueux une troisi�me chose. 14 (I) Lucile aime mieux user sa vie � se faire supporter de quelques grands, que d'�tre r�duit � vivre famili�rement avec ses �gaux. La r�gle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il faut quelquefois d'�tranges talents pour la r�duire en pratique. 15 (VI) Quelle est l'incurable maladie de Th�ophile? Elle lui dure depuis plus de trente ann�es, il ne gu�rit point: il a voulu, il veut, et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui �tera avec la vie cette soif d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui z�le du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-m�me? Il n'y a point de palais o� il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre qu'il s'arr�te: il passe � une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il ait parl�, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour �tre vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il pr�vient, il s'offre, il se fait de f�te, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille �mes dont il r�pond � Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il �coute, il veille sur tout ce qui peut servir de p�ture � son esprit d'intrigue, de m�diation et de man�ge. � peine un grand est-il d�barqu�, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on entend plus t�t dire � Th�ophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu soup�onner qu'il pensait � le gouverner. 16 (I) Une froideur ou une incivilit� qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait ha�r, mais un salut ou un sourire nous les r�concilie. 17 (VI) Il y a des hommes superbes, que l'�l�vation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgr�ce, jusqu'� rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. 18 (IV) Le m�pris que les grands ont pour le peuple les rend indiff�rents sur les flatteries ou sur les louanges qu'ils en re�oivent, et temp�re leur vanit�. De m�me les princes, lou�s sans fin et sans rel�che des grands ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage ceux qui les louent. 19 (I) Les grands croient �tre seuls parfaits, n'admettent qu'� peine dans les autres hommes la droiture d'esprit, l'habilet�, la d�licatesse, et s'emparent de ces riches talents comme de choses dues � leur naissance. C'est cependant en eux une erreur grossi�re de se nourrir de si fausses pr�ventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pens�, de mieux dit, de mieux �crit, et peut-�tre d'une conduite plus d�licate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue suite d'anc�tres: cela ne leur peut �tre contest�. 20 (VI) Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habilet�, du go�t, du discernement? en croirai-je la pr�vention et la flatterie, qui publient hardiment votre m�rite? Elles me sont suspectes, et je les r�cuse. Me laisserai-je �blouir par un air de capacit� ou de hauteur qui vous met au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'�crit; qui vous rend sec sur les louanges, et emp�che qu'on ne puisse arracher de vous la moindre approbation? Je conclus de l� plus naturellement que vous avez de la faveur, du cr�dit et de grandes richesses. Quel moyen de vous d�finir, T�l�phon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans une certaine distance, et il faudrait vous d�velopper, vous manier, vous confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarit�, dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide, avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est tr�s connu: serait-ce assez pour vous bien conna�tre? 21 (V) Il y en a de tels, que s'ils pouvaient conna�tre leurs subalternes et se conna�tre eux-m�mes, ils auraient honte de primer. 22 (V) S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent les entendre? S'il n'y a pas assez de bons �crivains, o� sont ceux qui savent lire? De m�me on s'est toujours plaint du petit nombre de personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs lumi�res sont-ils aim�s, sont-ils estim�s autant qu'ils le m�ritent? Sont-ils lou�s de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie? Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils �chouent, et on les envie s'ils r�ussissent. Bl�mons le peuple o� il serait ridicule de vouloir l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regard�s des grands ou des puissants comme in�vitables, les ont conduits insensiblement � le compter pour rien, et � n�gliger ses suffrages dans toutes leurs entreprises, � s'en faire m�me une r�gle de politique. Les petits se ha�ssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent r�ciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont responsables de leur obscurit�, de leur pauvret� et de leur infortune, ou du moins ils leur paraissent tels. 23 (V) C'est d�j� trop d'avoir avec le peuple une m�me religion et un m�me Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le marchand ou le laboureur? �vitons d'avoir rien de commun avec la multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en s�parent. Qu'elle s'approprie les douze ap�tres, leurs disciples, les premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir revenir, toutes les ann�es, ce jour particulier que chacun c�l�bre comme sa f�te. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes; faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de C�sar et de Pomp�e: c'�taient de grands hommes; sous celui de Lucr�ce: c'�tait une illustre Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancr�de: c'�taient des paladins, et le roman n'a point de h�ros plus merveilleux; sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux m�me de Ph�bus et de Diane; et qui nous emp�chera de nous faire nommer Jupiter ou Mercure, ou V�nus, ou Adonis? 24 (VII) Pendant que les grands n�gligent de rien conna�tre, je ne dis pas seulement aux int�r�ts des princes et aux affaires publiques, mais � leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'�conomie et la science d'un p�re de famille, et qu'ils se louent eux-m�mes de cette ignorance; qu'ils se laissent appauvrir et ma�triser par des intendants; qu'ils se contentent d'�tre gourmets ou coteaux, d'aller chez Tha�s ou chez Phryn�, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris � Besan�on, ou � Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, �tudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un �tat, songent � se mieux placer, se placent, s'�l�vent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui les d�daignaient, les r�v�rent: heureux s'ils deviennent leurs gendres. 25 (V) Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus oppos�es, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me para�t content du n�cessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. L� se montrent ing�nument la grossi�ret� et la franchise; ici se cache une s�ve maligne et corrompue sous l'�corce de la politesse. Le peuple n'a gu�re d'esprit, et les grands n'ont point d'�me: celui-l� a un bon fond, et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux �tre peuple. 26 (I) Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils aient pour para�tre ce qu'ils ne sont pas et pour ne point para�tre ce qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignit�, leur extr�me pente � rire aux d�pens d'autrui, et � jeter un ridicule souvent o� il n'y en peut avoir. Ces beaux talents, se d�couvrent en eux du premier coup d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot celui qui l'est d�j�, mais encore plus propres � leur �ter tout le plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se tourner et se plier en mille mani�res agr�ables et r�jouissantes, si le dangereux caract�re du courtisan ne l'engageait pas � une fort grande retenue. Il lui oppose un caract�re s�rieux, dans lequel il se retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui. 27 (I) Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prosp�rit� font que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imb�cile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient qu'� propos. 28 (VIII) Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin que l'homme du peuple: seule diff�rence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionn�es, entre le seigneur et l'estafier. 29 (I) Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes; ils songent � eux-m�mes, suivent leur go�t, leurs passions, leur commodit�: cela est naturel. 30 (I) Il semble que la premi�re r�gle des compagnies, des gens en place ou des puissants, est de donner � ceux qui d�pendent d'eux pour le besoin de leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre. 31 (IV) Si un grand a quelque degr� de bonheur sur les autres hommes, je ne devine pas lequel, si ce n'est peut-�tre de se trouver souvent dans le pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle na�t, cette conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un homme de bien, il doit appr�hender qu'elle ne lui �chappe; mais comme c'est en une chose juste, il doit pr�venir la sollicitation, et n'�tre vu que pour �tre remerci�; et si elle est facile, il ne doit pas m�me la lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux. 32 (VI) Il y a des hommes n�s inaccessibles, et ce sont pr�cis�ment ceux de qui les autres ont besoin, de qui ils d�pendent. Ils ne sont jamais que sur un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s'agitent; semblables � ces figures de carton qui servent de montre � une f�te publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient: on n'en approche pas, jusqu'� ce que, venant � s'�teindre, ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles. 33 (IV) Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livr�e, s'ils n'ont plus d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-m�mes par leur premi�re bassesse, mais par l'�l�vation et la fortune des gens qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et montent leur escalier, indiff�remment au-dessous d'eux et de leurs ma�tres: tant il est vrai qu'on est destin� � souffrir des grands et de ce qui leur appartient. 34 (IV) Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et apr�s eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions et de bienfaits, mais de trop de familiarit� et de caresses, les secours et les services qu'il en tire, m�me sans le savoir. Quels petits bruits ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne r�duisent-ils pas � la fable et � la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succ�s par les bonnes intentions, prouver la bont� d'un dessein et la justesse des mesures par le bonheur des �v�nements, s'�lever contre la malignit� et l'envie pour accorder � de bonnes entreprises de meilleurs motifs, donner des explications favorables � des apparences qui �taient mauvaises, d�tourner les petits d�fauts, ne montrer que les vertus, et les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des d�tails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir; mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les emp�che de faire. 35 (IV) Sentir le m�rite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux grandes d�marches � faire tout de suite, et dont la plupart des grands sont fort incapables. 36 (IV) Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime, afin que je sois triste d'�tre d�chu de tes bonnes gr�ces, ou de n'avoir pu les acqu�rir. 37 (IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est pr�venant, officieux, qu'il aime � faire plaisir; et vous le confirmez par un long d�tail de ce qu'il a fait en une affaire o� il a su que vous preniez int�r�t. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation, vous avez du cr�dit, vous �tes connu du ministre, vous �tes bien avec les puissances; d�siriez-vous que je susse autre chose? (VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son �l�vation, il me d�daigne, il ne me conna�t plus.--Je n'ai pas, pour moi, lui r�pondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en loue fort, et il me semble m�me qu'il est assez civil. Je crois encore vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de l'attention pour vous, et qu'il vous d�m�le dans l'antichambre entre mille honn�tes gens de qui il d�tourne ses yeux, de peur de tomber dans l'inconv�nient de leur rendre le salut ou de leur sourire. (IV) �Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand�, phrase d�licate dans son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-m�me, en disant d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas song� � nous faire. (IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de pr�s, rarement par estime ou par gratitude. On ne conna�t pas souvent ceux que l'on loue; la vanit� ou la l�g�ret� l'emportent quelquefois sur le ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue. 38 (IV) S'il est p�rilleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous laisse payer doublement, pour lui et pour vous. 39 (V) Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut r�compenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a re�u. 40 (IV) La noblesse expose sa vie pour le salut de l'�tat et pour la gloire du souverain; le magistrat d�charge le prince d'une partie du soin de juger les peuples: voil� de part et d'autre des fonctions bien sublimes et d'une merveilleuse utilit�; les hommes ne sont gu�re capables de plus grandes choses, et je ne sais d'o� la robe et l'�p�e ont puis� de quoi se m�priser r�ciproquement. 41 (IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus � la fortune lorsqu'il hasarde une vie destin�e � couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un particulier qui ne risque que des jours qui sont mis�rables, il faut avouer aussi qu'il a un tout autre d�dommagement, qui est la gloire et la haute r�putation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt obscur et dans la foule: il vivait de m�me, � la v�rit�, mais il vivait; et c'est l'une des sources du d�faut de courage dans les conditions basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance d�m�le d'avec le peuple et expose aux yeux des hommes, � leur censure et � leurs �loges, sont m�me capables de sortir par effort de leur temp�rament, s'il ne les portait pas � la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui passe des a�euls par les p�res dans leurs descendants, est cette bravoure si famili�re aux personnes nobles, et peut-�tre la noblesse m�me. (V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite; mettez-moi � la t�te d'une arm�e dont j'aie � r�pondre � toute l'Europe, je suis Achille. 42 (I) Les princes, sans autre science ni autre r�gle, ont un go�t de comparaison: ils sont n�s et �lev�s au milieu et comme dans le centre des meilleures choses, � quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'�loigne trop de Lulli, de Racine et de Le Brun est condamn�. 43 (I) Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un exc�s de pr�caution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse � les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets � ignorer aucun des �gards dus � leur naissance, qu'� confondre les personnes, et les traiter indiff�remment et sans distinction des conditions et des titres. Ils ont une fiert� naturelle, qu'ils retrouvent dans les occasions; il ne leur faut des le�ons que pour la r�gler, que pour leur inspirer la bont�, l'honn�tet� et l'esprit de discernement. 44 (I) C'est une pure hypocrisie � un homme d'une certaine �l�vation de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est d�, et que tout le monde lui c�de: il ne lui co�te rien d'�tre modeste, de se m�ler dans la multitude qui va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assembl�e une derni�re place, afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en �ter. La modestie est d'une pratique plus am�re aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se jettent dans la foule, on les �crase; s'ils choisissent un poste incommode, il leur demeure. 45 (V) Aristarque se transporte dans la place avec un h�raut et un trompette; celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. ��coutez, peuple, dit le h�raut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque, que vous voyez pr�sent, doit faire demain une bonne action.� Je dirai plus simplement et sans figure: �Quelqu'un fait bien; veut-il faire mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soup�onne pas du moins de me l'avoir appris.� 46 (VI) Les meilleures actions s'alt�rent et s'affaiblissent par la mani�re dont on les fait, et laissent m�me douter des intentions. Celui qui prot�ge ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui bl�me le vice � cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans nulle singularit�, sans faste, sans affectation; il n'use point de r�ponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et satiriques: ce n'est jamais une sc�ne qu'il joue pour le public, c'est un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes; il ne donne point � un homme agr�able la mati�re d'un joli conte. Le bien qu'il vient de faire est un peu moins su, � la v�rit�; mais il a fait ce bien: que voudrait-il davantage? 47 (I) Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous du fr�re et de la soeur. Les hommes composent ensemble une m�me famille: il n'y a que le plus ou le moins dans le degr� de parent�. 48 (VI) Th�ognis est recherch� dans son ajustement, et il sort par� comme une femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a d�j� ajust� ses yeux et son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le public, qu'il y paraisse tout concert�, que ceux qui passent le trouvent d�j� gracieux et leur souriant, et que nul ne lui �chappe. Marche-t-il dans les salles, il se tourne � droit, o� il y a un grand monde, et � gauche, o� il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse la t�te contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a embrass�. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il va le trouver, lui fait sa pri�re: Th�ognis l'�coute favorablement, il est ravi de lui �tre bon � quelque chose, il le conjure de faire na�tre des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caress�, confus, presque content d'�tre refus�. 49 (I) C'est avoir une tr�s mauvaise opinion des hommes, et n�anmoins les bien conna�tre, que de croire dans un grand poste leur imposer par des caresses �tudi�es, par de longs et st�riles embrassements. 50 (IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravit� et l'�l�vation de sa voix, il les re�oit, leur donne audience, les cong�die; il a des termes tout � la fois civils et hautains, une honn�tet� imp�rieuse et qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le m�priser. (VI) Un Pamphile est plein de lui-m�me, ne se perd pas de vue, ne sort point de l'id�e de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignit�; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pi�ces, s'en enveloppe pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'�tale ou il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut �tre grand, il croit l'�tre; il ne l'est pas, il est d'apr�s un grand. Si quelquefois il sourit � un homme du dernier ordre, � un homme d'esprit, il choisit son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la rougeur lui monterait-elle au visage s'il �tait malheureusement surpris dans la moindre familiarit� avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni puissant, ni ami d'un ministre, ni son alli�, ni son domestique. Il est s�v�re et inexorable � qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous aper�oit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain, s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la compagnie d'un grand, il prend courage, il vient � vous, et il vous dit: Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tant�t il vous quitte brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tant�t s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les enl�ve. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arr�te pas; il se fait suivre, vous parle si haut que c'est une sc�ne pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un th��tre: gens nourris dans le faux, et qui ne ha�ssent rien tant que d'�tre naturels; vrais personnages de com�die, des Floridors, des Mondoris. (VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrass�s avec les savants; vifs, hardis et d�cisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre � un homme de robe, et de politique � un financier; ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont po�tes avec un docteur, et g�om�tres avec un po�te. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de principes, encore moins: ils vivent � l'aventure, pouss�s et entra�n�s par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit � eux, qui leur soit propre; ils en empruntent � mesure qu'ils en ont besoin; et celui � qui ils ont recours n'est gu�re un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme � la mode. 51 (VI) Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie st�rile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur splendeur et de leur �l�vation, et qui ne fait qu'ajouter � notre propre mis�re le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une maladie de l'�me si inv�t�r�e et si contagieuse? Contentons-nous de peu, et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la recette est infaillible, et je consens � l'�prouver. J'�vite par l� d'apprivoiser un suisse ou de fl�chir un commis; d'�tre repouss� � une porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la maison d'un ministre se d�gorge plusieurs fois le jour; de languir dans sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une chose juste; d'essuyer sa gravit�, son ris amer et son laconisme. Alors je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune pri�re, je ne lui en fais pas; nous sommes �gaux, si ce n'est peut-�tre qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis. 52 (I) Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont rarement la volont�; et s'ils d�sirent de nous faire du mal, ils n'en trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut �tre tromp� dans l'esp�ce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fond� que sur l'esp�rance ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il arrive de d�pendre d'eux pour le moindre int�r�t, ou qu'on leur doive sa bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits que nous qui nous honorent. 53 (VI) � la cour, � la ville, m�mes passions, m�mes faiblesses, m�mes petitesses, m�mes travers d'esprit, m�mes brouilleries dans les familles et entre les proches, m�mes envies, m�mes antipathies. Partout des brus et des belles-m�res, des maris et des femmes, des divorces, des ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des col�res, des partialit�s, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue Saint-Denis, comme transport�es � V** ou � F**. Ici l'on croit se ha�r avec plus de fiert� et de hauteur, et peut-�tre avec plus de dignit�: on se nuit r�ciproquement avec plus d'habilet� et de finesse; les col�res sont plus �loquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en meilleurs termes; l'on n'y blesse point la puret� de la langue; l'on n'y offense que les hommes ou que leur r�putation: tous les dehors du vice y sont sp�cieux; mais le fond, encore une fois, y est le m�me que dans les conditions les plus raval�es; tout le bas, tout le faible et tout l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou par leur faveur, ou par leurs dignit�s, ces t�tes si fortes et si habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous m�prisent le peuple, et ils sont peuple. (IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression, et l'on s'�tonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques o� elle s'�tend. Il y a le peuple qui est oppos� aux grands: c'est la populace et la multitude; il y a le peuple qui est oppos� aux sages, aux habiles et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits. 54 (VI) Les grands se gouvernent par sentiment, �mes oisives sur lesquelles tout fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop; bient�t ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en parleront plus. Action, conduite, ouvrage, �v�nement, tout est oubli�; ne leur demandez ni correction, ni pr�voyance, ni r�flexion, ni reconnaissance, ni r�compense. 55 (I) L'on se porte aux extr�mit�s oppos�es � l'�gard de certains personnages. La satire apr�s leur mort court parmi le peuple, pendant que les vo�tes des temples retentissent de leurs �loges. Ils ne m�ritent quelquefois ni libelles ni discours fun�bres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous les deux. 56 (I) L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la flatterie � en dire du bien; il y a du p�ril � en dire du mal pendant qu'ils vivent, et de la l�chet� quand ils sont morts. Du souverain ou de la R�publique 1 (I) Quand l'on parcourt, sans la pr�vention de son pays, toutes les formes de gouvernement, l'on ne sait � laquelle se tenir: il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus s�r, c'est d'estimer celle o� l'on est n� la meilleure de toutes, et de s'y soumettre. 2 (I) Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique qui ne consiste qu'� r�pandre le sang est fort born�e et de nul raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle � notre ambition: un homme n� cruel fait cela sans peine. C'est la mani�re la plus horrible et la plus grossi�re de se maintenir ou de s'agrandir. 3 (IV) C'est une politique s�re et ancienne dans les r�publiques que d'y laisser le peuple s'endormir dans les f�tes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanit� et la mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle: quelles grandes d�marches ne fait-on pas au despotique par cette indulgence! 4 (VII) Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y suppl�ent: l'int�r�t, la gloire, le service du prince. 5 (IV) Quand on veut changer et innover dans une r�publique, c'est moins les choses que le temps que l'on consid�re. Il y a des conjonctures o� l'on sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a d'autres o� il est clair qu'on ne peut trop le m�nager. Vous pouvez aujourd'hui �ter � cette ville ses franchises, ses droits, ses privil�ges; mais demain ne songez pas m�me � r�former ses enseignes. 6 (IV) Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par o� le calme peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par o� le calme peut en sortir. 7 (IV) Il y a de certains maux dans la r�publique qui y sont soufferts, parce qu'ils pr�viennent ou emp�chent de plus grands maux. Il y a d'autres maux qui sont tels seulement par leur �tablissement, et qui, �tant dans leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume plus raisonnable. L'on voit une esp�ce de maux que l'on peut corriger par le changement ou la nouveaut�, qui est un mal, et fort dangereux. Il y en a d'autres cach�s et enfonc�s comme des ordures dans un cloaque, je veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurit�: on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de conna�tre ces maux que de les ignorer. L'on tol�re quelquefois dans un �tat un assez grand mal, mais qui d�tourne un million de petits maux ou d'inconv�nients, qui tous seraient in�vitables et irr�m�diables. Il se trouve des maux dont chaque particulier g�mit, et qui deviennent n�anmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et � l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou d�shonorent les familles, mais qui tendent au bien et � la conservation de la machine de l'�tat et du gouvernement. D'autres maux renversent des �tats, et sur leurs ruines en �l�vent de nouveaux. On en a vu enfin qui ont sap� par les fondements de grands empires, et qui les ont fait �vanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de l'univers. 8 (VIII) Qu'importe � l'�tat qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui arr�tent bien, qu'il cr�e les modes sur les �quipages et sur les habits, qu'il abonde en superfluit�s? O� il s'agit de l'int�r�t et des commodit�s de tout le public, le particulier est-il compt�? La consolation des peuples dans les choses qui lui p�sent un peu est de savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils ne se croient point redevables � Ergaste de l'embellissement de sa fortune. 9 (IV) La guerre a pour elle l'antiquit�; elle a �t� dans tous les si�cles: on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, �puiser les familles d'h�ritiers, et faire p�rir les fr�res � une m�me bataille. Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit d�j� m�r, p�n�trant, �lev�, sociable; je plains cette mort pr�matur�e qui te joint � ton intr�pide fr�re, et t'enl�ve � une cour o� tu n'as fait que te montrer: malheur d�plorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se d�pouiller, se br�ler, se tuer, s'�gorger les uns les autres; et pour le faire plus ing�nieusement et avec plus de s�ret�, ils ont invent� de belles r�gles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attach� � la pratique de ces r�gles la gloire ou la plus solide r�putation; et ils ont depuis rench�ri de si�cle en si�cle sur la mani�re de se d�truire r�ciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est venue la guerre, ainsi que la n�cessit� o� ils se sont trouv�s de se donner des ma�tres qui fixassent leurs droits et leurs pr�tentions. Si, content du sien, on e�t pu s'abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la libert�. 10 (IV) Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein d'une grande ville o� il n'a rien � craindre ni pour ses biens ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des arm�es qui tiennent la campagne ne viennent point � se rencontrer, ou si elles sont une fois en pr�sence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se m�lent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. Il va m�me souvent jusques � oublier ses int�r�ts les plus chers, le repos et la s�ret�, par l'amour qu'il a pour le changement, et par le go�t de la nouveaut� ou des choses extraordinaires. Quelques-uns consentiraient � voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, � voir tendre des cha�nes et faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle. 11 (VI) D�mophile, � ma droite, se lamente, et s'�crie: �Tout est perdu, c'est fait de l'�tat; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment r�sister � une si forte et si g�n�rale conjuration? Quel moyen, je ne dis pas d'�tre sup�rieur, mais de suffire seul � tant et de si puissants ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un h�ros, un Achille y succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce que je dis, je suis du m�tier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris.� Il parle l�-dessus avec admiration d'Olivier le Daim et de Jacques Coeur: �C'�taient l� des hommes, dit-il, c'�taient des ministres.� Il d�bite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et les plus d�savantageuses que l'on pourrait feindre: tant�t un parti des n�tres a �t� attir� dans une embuscade et taill� en pi�ces; tant�t quelques troupes renferm�es dans un ch�teau se sont rendues aux ennemis � discr�tion, et ont pass� par le fil de l'�p�e; et si vous lui dites que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous �coute pas, il ajoute qu'un tel g�n�ral a �t� tu�; et bien qu'il soit vrai qu'il n'a re�u qu'une l�g�re blessure, et que vous l'en assuriez, il d�plore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'�tat; il se plaint lui-m�me: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la cavalerie allemande est invincible; il p�lit au seul nom des cuirassiers de l'Empereur. �Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on l�vera le si�ge. Ou l'on demeurera sur la d�fensive sans livrer de combat; ou si on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voil� l'ennemi sur la fronti�re.� Et comme D�mophile le fait voler, le voil� dans le coeur du royaume: il entend d�j� sonner le beffroi des villes, et crier � l'alarme; il songe � son bien et � ses terres: o� conduira-t-il son argent, ses meubles, sa famille? o� se r�fugiera-t-il? en Suisse ou � Venise? Mais, � ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une arm�e de trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a la liste des escadrons et des bataillons, des g�n�raux et des officiers; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre; il r�serve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyr�n�es, et il fait passer la mer � ce qui lui reste. Il conna�t les marches de ces arm�es, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille o� il soit demeur� sur la place quelque neuf � dix mille hommes des leurs, il en compte jusqu'� trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien inform�. S'il apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il envoie s'excuser � ses amis qu'il a la veille convi�s � d�ner, mais m�me ce jour-l� il ne d�ne point, et s'il soupe, c'est sans app�tit. Si les n�tres assi�gent une place tr�s forte, tr�s r�guli�re, pourvue de vivres et de munitions, qui a une bonne garnison, command�e par un homme d'un grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal fortifi�s, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'exp�rience, et qu'elle capitulera apr�s huit jours de tranch�e ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et apr�s avoir respir� un peu: �Voil�, s'�crie-t-il, une grande nouvelle; ils sont d�faits, et � plate couture; le g�n�ral, les chefs, du moins une bonne partie, tout est tu�, tout a p�ri. Voil�, continue-t-il, un grand massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur.� Il s'assit, il souffle, apr�s avoir d�bit� sa nouvelle, � laquelle il ne manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce � la ligue et quitte ses conf�d�r�s, qu'un autre se dispose � prendre le m�me parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisi�me est mort: il nomme le lieu o� il est enterr�; et quand on est d�tromp� aux halles et aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie indubitable, que T.K.L. fait de grands progr�s contre l'Empereur; que le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des mains, et il tressaille sur cet �v�nement, dont il ne doute plus. La triple alliance chez lui est un Cerb�re, et les ennemis autant de monstres � assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de triomphes et que de troph�es. Il dit dans le discours familier: Notre auguste H�ros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque. R�duisez-le, si vous pouvez, � dire simplement: Le Roi a beaucoup d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a vaincus, j'esp�re toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop ferme et trop d�cisif pour D�mophile, n'est pour Basilide ni assez pompeux ni assez exag�r�; il a bien d'autres expressions en t�te: il travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner la ville capitale un jour d'entr�e; et d�s qu'il entend dire que les arm�es sont en pr�sence, ou qu'une place est investie, il fait d�plier sa robe et la mettre � l'air, afin qu'elle soit toute pr�te pour la c�r�monie de la cath�drale. 12 (IV) Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les pl�nipotentiaires ou les agents des couronnes et des r�publiques, soit d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur co�te plus de temps, je ne dis pas que les seuls pr�liminaires, mais que le simple r�glement des rangs, des pr�s�ances et des autres c�r�monies. Le ministre ou le pl�nipotentiaire est un cam�l�on, est un Prot�e. Semblable quelquefois � un joueur habile, il ne montre ni humeur ni complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser p�n�trer, soit pour ne rien laisse �chapper de son secret par passion ou par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caract�re le plus conforme aux vues qu'il a et aux besoins o� il se trouve, et para�tre tel qu'il a int�r�t que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut dissimuler, il est ferme et inflexible, pour �ter l'envie de beaucoup obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la m�me licence. Une autre fois, ou il est profond et dissimul�, pour cacher une v�rit� en l'annon�ant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas �tre su, l'on croie n�anmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De m�me, ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres, pour emp�cher qu'on ne lui parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour dire plusieurs choses indiff�rentes qui se modifient ou qui se d�truisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance, pour se d�fendre d'une ouverture qui lui est �chapp�e par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne, pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour �couter longtemps, pour �tre �cout� quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un grand coup et qui �branlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en d�couvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les cabales des ministres �trangers sur les propositions qu'il aura avanc�es, prendre ses mesures et avoir la r�plique; et dans une autre rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour �tre pr�cis, pour conna�tre parfaitement les choses sur quoi il est permis de faire fond pour lui ou pour ses alli�s, pour savoir ce qu'il doit demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une mani�re envelopp�e, user de tours ou de mots �quivoques, qu'il peut faire valoir ou diminuer dans les occasions, et selon ses int�r�ts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir peu, et l'avoir plus s�rement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il pr�tend ensuite lui devoir �tre compt�es pour rien, et qui ne l'excluent pas d'en demander une plus grande; et il �vite au contraire de commencer par obtenir un point important, s'il l'emp�che d'en gagner plusieurs autres de moindre cons�quence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le premier. Il demande trop, pour �tre refus�, mais dans le dessein de se faire un droit ou une biens�ance de refuser lui-m�me ce qu'il sait bien qu'il lui sera demand�, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux alors d'exag�rer l'�normit� de la demande, et de faire convenir, s'il se peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles qu'on pr�tend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance; �galement appliqu� � faire sonner haut et � grossir dans l'id�e des autres le peu qu'il offre, et � m�priser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais extraordinaires, qui donnent de la d�fiance, et obligent de rejeter ce que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser, importuner sur une chose m�diocre, pour �teindre les esp�rances et �ter la pens�e d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fl�chir jusques � l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui re�oivent. Il prend directement ou indirectement l'int�r�t d'un alli�, s'il y trouve son utilit� et l'avancement de ses pr�tentions. Il ne parle que de paix, que d'alliances, que de tranquillit� publique, que d'int�r�t public; et en effet il ne songe qu'aux siens, c'est-�-dire � ceux de son ma�tre ou de sa r�publique. Tant�t il r�unit quelques-uns qui �taient contraires les uns aux autres, et tant�t il divise quelques autres qui �taient unis. Il intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit d'abord d'int�r�t plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre la balance �gale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait int�resser ceux avec qui il traite; et par un adroit man�ge, par de fins et de subtils d�tours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent esp�rer par une certaine facilit�, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs ma�tres. Il ne veut pas aussi �tre cru imprenable par cet endroit; il laisse voir en lui quelque peu de sensibilit� pour sa fortune: il s'attire par l� des propositions qui lui d�couvrent les vues des autres les plus secr�tes, leurs desseins les plus profonds et leur derni�re ressource; et il en profite. Si quelquefois il est l�s� dans quelques chefs qui ont enfin �t� r�gl�s, il crie haut; si c'est le contraire; il crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la d�fensive. Il a son fait dig�r� par la cour, toutes ses d�marches sont mesur�es, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il agit n�anmoins, dans les points difficiles et dans les articles contest�s, comme s'il se rel�chait de lui-m�me sur-le-champ, et comme par un esprit d'accommodement; il ose m�me promettre � l'assembl�e qu'il fera go�ter la proposition, et qu'il n'en sera pas d�savou�. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est charg�, muni d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne d�couvre jamais qu'� l'extr�mit�, et dans les moments o� il lui serait pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et � l'essentiel, toujours pr�t de leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse jusqu'au d�couragement. Il se pr�cautionne et s'endurcit contre les lenteurs et les remises, contre les reproches, les soup�ons, les d�fiances, contre les difficult�s et les obstacles, persuad� que le temps seul et les conjonctures am�nent les choses et conduisent les esprits au point o� on les souhaite. Il va jusques � feindre un int�r�t secret � la rupture de la n�gociation, lorsqu'il d�sire le plus ardemment qu'elle soit continu�e; et si au contraire il a des ordres pr�cis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, pour y r�ussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un grand �v�nement, il se raidit ou il se rel�che selon qu'il lui est utile ou pr�judiciable; et si par une grande prudence il sait le pr�voir, il presse et il temporise selon que l'�tat pour qui il travaille en doit craindre ou esp�rer; et il r�gle sur ses besoins ses conditions. Il prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa faiblesse, du g�nie des nations avec qui il traite, du temp�rament et du caract�re des personnes avec qui il n�gocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa politique tendent � une seule fin, qui est de n'�tre point tromp�, et de tromper les autres. 13 (I) Le caract�re des Fran�ais demande du s�rieux dans le souverain. 14 (I) L'un des malheurs du prince est d'�tre souvent trop plein de son secret, par le p�ril qu'il y a � le r�pandre: son bonheur est de rencontrer une personne s�re qui l'en d�charge. 15 (I) Il ne manque rien � un roi que les douceurs d'une vie priv�e; il ne peut �tre consol� d'une si grande perte que par le charme de l'amiti�, et par la fid�lit� de ses amis. 16 (I) Le plaisir d'un roi qui m�rite de l'�tre est de l'�tre moins quelquefois, de sortir du th��tre, de quitter le bas de saye et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un r�le plus familier. 17 (I) Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori. 18 (I) Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons; il peut �tre entour� de parents et de cr�atures, mais il n'y tient pas; il est d�tach� de tout, et comme isol�. 20 (VI) Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque �l�vation, ne se trouve souvent confus et d�concert� des bassesses, des petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent � lui comme ses viles cr�atures; et qu'il ne se d�dommage dans le particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie. 21 (VI) Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre m�moire et pour la dur�e de votre nom: les titres passent, la faveur s'�vanouit, les dignit�s se perdent, les richesses se dissipent, et le m�rite d�g�n�re. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute m�me capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous d�daignez: ils ont des a�euls, � qui, tout grands que vous �tes, vous ne faites que succ�der. Ayez de la vertu et de l'humanit�; et si vous me dites: �Qu'aurons-nous de plus?� je vous r�pondrai: �De l'humanit� et de la vertu.� Ma�tres alors de l'avenir, et ind�pendants d'une post�rit�, vous �tes s�rs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que l'on montrera les ruines de vos ch�teaux, et peut-�tre la seule place o� ils �taient construits, l'id�e de vos louables actions sera encore fra�che dans l'esprit des peuples; ils consid�reront avidement vos portraits et vos m�dailles; ils diront: �Cet homme dont vous regardez la peinture a parl� � son ma�tre avec force et avec libert�, et a plus craint de lui nuire que de lui d�plaire; il lui a permis d'�tre bon et bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple: Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque une physionomie forte, jointe � un air grave, aust�re et majestueux, augmente d'ann�e � autre de r�putation: les plus grands politiques souffrent de lui �tre compar�s. Son grand dessein a �t� d'affermir l'autorit� du prince et la s�ret� des peuples par l'abaissement des grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le p�ril de la mort, ni ses infirmit�s n'ont pu l'en d�tourner. Il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage, continu� ensuite et achev� par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de l'h�r�sie.� 22 (VIII) Le panneau le plus d�li� et le plus sp�cieux qui dans tous les temps ait �t� tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs ministres, est la le�on qu'ils leur font de s'acquitter et de s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or, un P�rou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'� pr�sent l'inspirer � leurs ma�tres. 23 (IV) C'est un extr�me bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa confiance et choisit pour le minist�re ceux m�mes qu'ils auraient voulu lui donner, s'ils en avaient �t� les ma�tres. 24 (IV) La science des d�tails, ou une diligente attention aux moindres besoins de la r�publique, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop n�glig�e � la v�rit� dans les derniers temps par les rois ou par les ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la poss�de. Que sert en effet au bien des peuples et � la douceur de leurs jours, que le prince place les bornes de son empire au del� des terres de ses ennemis, qu'il fasse de leurs souverainet�s des provinces de son royaume; qu'il leur soit �galement sup�rieur par les si�ges et par les batailles, et qu'ils ne soient devant lui en s�ret� ni dans les plaines ni dans les plus forts bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent ensemble pour se d�fendre et pour l'arr�ter; qu'elles se liguent en vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs derni�res esp�rances soient tomb�es par le raffermissement d'une sant� qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils soutenir ou accro�tre ses destin�es, se mettre en campagne, s'emparer de redoutables forteresses, et conqu�rir de nouveaux �tats; commander de vieux et exp�riment�s capitaines, moins par leur rang et leur naissance que par leur g�nie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur victorieux p�re; imiter sa bont� sa docilit�, son �quit�, sa vigilance, son intr�pidit�? Que me servirait en un mot, comme � tout le peuple, que le prince f�t heureux et combl� de gloire par lui-m�me et par les siens, que ma patrie f�t puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, � couvert des courses de l'ennemi, je me trouvais expos� dans les places ou dans les rues d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans l'horreur de la nuit d'�tre pill� ou massacr� dans d'�paisses for�ts que dans ses carrefours; si la s�ret�, l'ordre et la propret� ne rendaient pas le s�jour des villes si d�licieux, et n'y avaient pas amen�, avec l'abondance, la douceur de la soci�t�; si, faible et seul de mon parti, j'avais � souffrir dans ma m�tairie du voisinage d'un grand, et si l'on avait moins pourvu � me faire justice de ses entreprises; si je n'avais pas sous ma main autant de ma�tres, et d'excellents ma�tres, pour �lever mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur �tablissement; si, par la facilit� du commerce, il m'�tait moins ordinaire de m'habiller de bonnes �toffes, et de me nourrir de viandes saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je n'�tais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-m�me par ses vertus l'�tre de la sienne? 25 (VII) Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie dont il ach�te une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en co�te moins, s'il �pargne les hommes, il ressemble � celui qui marchande et qui conna�t mieux qu'un autre le prix de l'argent. 26 (VII) Tout prosp�re dans une monarchie o� l'on confond les int�r�ts de l'�tat avec ceux du prince. 27 (VII) Nommer un roi P�re du peuple est moins faire son �loge que l'appeler par son nom, ou faire sa d�finition. 28 (VII) Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain � ses sujets, et de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus p�nibles, je ne le d�ciderai pas. Il s'agit de juger, d'un c�t�, entre les �troits engagements du respect, des secours, des services, de l'ob�issance, de la d�pendance; et d'un autre, les obligations indispensables de bont�, de justice, de soins, de d�fense, de protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement soumis aux lois et � la justice, dont le prince est le d�positaire: ajouter qu'il est ma�tre absolu de tous les biens de ses sujets, sans �gards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se d�dira � l'agonie. 29 (VII) Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui r�pandu sur une colline vers le d�clin d'un beau jour, pa�t tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a �chapp� � la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout aupr�s de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de p�turage; si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide para�t, il l�che son chien, qui le met en fuite; il les nourrit, il les d�fend; l'aurore le trouve d�j� en pleine campagne, d'o� il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous para�t la plus d�licieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image na�ve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince. Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habill� d'or et de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier d'or, il est attach� avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or � son troupeau ou contre les loups? 30 (VII) Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants l'occasion � un homme de faire du bien � tant de milliers d'hommes! Quel dangereux poste que celui qui expose � tous moments un homme � nuire � un million d'hommes! 31 (VII) Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de conna�tre qu'ils sont aim�s, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le coeur de leurs peuples? 32 (I) Il y a peu de r�gles g�n�rales et de mesures certaines pour bien gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la prudence et sur les vues de ceux qui r�gnent: aussi le chef-d'oeuvre de l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-�tre pas une chose possible, si les peuples, par l'habitude o� ils sont de la d�pendance et de la soumission, ne faisaient la moiti� de l'ouvrage. 33 (I) Sous un tr�s grand roi, ceux qui tiennent les premi�res places n'ont que des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de source; l'autorit� et le g�nie du prince leur aplanissent les chemins, leur �pargnent les difficult�s, et font tout prosp�rer au del� de leur attente: ils ont le m�rite de subalternes. 34 (V) Si c'est trop de se trouver charg� d'une seule famille, si c'est assez d'avoir � r�pondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui de tout un royaume! Un souverain est-il pay� de ses peines par le plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les prosternations des courtisans? Je songe aux p�nibles, douteux et dangereux chemins qu'il est quelquefois oblig� de suivre pour arriver � la tranquillit� publique; je repasse les moyens extr�mes, mais n�cessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit r�pondre � Dieu m�me de la f�licit� de ses peuples, que le bien et le mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me dis � moi-m�me: �Voudrais-je r�gner?� Un homme un peu heureux dans une condition priv�e devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit h�r�ditaire, de supporter d'�tre n� roi? 35 (I) Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien r�gner! Une naissance auguste, un air d'empire et d'autorit�, un visage qui remplisse la curiosit� des peuples empress�s de voir le prince, et qui conserve le respect dans le courtisan; une parfaite �galit� d'humeur; un grand �loignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point c�der � la col�re, et �tre toujours ob�i; l'esprit facile, insinuant; le coeur ouvert, sinc�re, et dont on croit voir le fond, et ainsi tr�s propre � se faire des amis, des cr�atures et des alli�s; �tre secret toutefois, profond et imp�n�trable dans ses motifs et dans ses projets; du s�rieux et de la gravit� dans le public; de la bri�vet�, jointe � beaucoup de justesse et de dignit�, soit dans les r�ponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils; une mani�re de faire des gr�ces qui est comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la distribution des postes et des emplois; le choix des g�n�raux et des ministres; un jugement ferme, solide, d�cisif dans les affaires, qui fait que l'on conna�t le meilleur parti et le plus juste; un esprit de droiture et d'�quit� qui fait qu'on le suit jusques � prononcer quelquefois contre soi-m�me en faveur du peuple, des alli�s, des ennemis; une m�moire heureuse et tr�s pr�sente, qui rappelle les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requ�tes; une vaste capacit�, qui s'�tende non seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes d'�tat, aux vues de la politique, au reculement des fronti�res par la conqu�te de nouvelles provinces, et � leur s�ret� par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi se renfermer au dedans, et comme dans les d�tails de tout un royaume; qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souverainet�, s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y r�gnent; qui r�forme les lois et les coutumes, si elles �taient remplies d'abus; qui donne aux villes plus de s�ret� et plus de commodit�s par le renouvellement d'une exacte police, plus d'�clat et plus de majest� par des �difices somptueux; punir s�v�rement les vices scandaleux; donner par son autorit� et par son exemple du cr�dit � la pi�t� et � la vertu; prot�ger l'�glise, ses ministres, ses droits, ses libert�s, m�nager ses peuples comme ses enfants; �tre toujours occup� de la pens�e de les soulager, de rendre les subsides l�gers, et tels qu'ils se l�vent sur les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; �tre vigilant, appliqu�, laborieux; avoir des arm�es nombreuses, les commander en personne; �tre froid dans le p�ril, ne m�nager sa vie que pour le bien de son �tat; aimer le bien de son �tat et sa gloire plus que sa vie; une puissance tr�s absolue, qui ne laisse point d'occasion aux brigues, � l'intrigue et � la cabale; qui �te cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, et sous laquelle tous plient �galement; une �tendue de connaissance qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit imm�diatement et par lui-m�me, que ses g�n�raux ne sont, quoique �loign�s de lui, que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse, qui sait d�clarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire; qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et selon les divers int�r�ts, contraindre les ennemis � la recevoir; qui donne des r�gles � une vaste ambition, et sait jusques o� l'on doit conqu�rir; au milieu d'ennemis couverts ou d�clar�s, se procurer le loisir des jeux, des f�tes, des spectacles; cultiver les arts et les sciences; former et ex�cuter des projets d'�difices surprenants; un g�nie enfin sup�rieur et puissant, qui se fait aimer et r�v�rer des siens, craindre des �trangers; qui fait d'une cour, et m�me de tout un royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un m�me chef, dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde: ces admirables vertus me semblent referm�es dans l'id�e du souverain; il est vrai qu'il est rare de les voir r�unies dans un m�me sujet: il faut que trop de choses concourent � la fois, l'esprit, le coeur, les dehors, le temp�rament; et il me para�t qu'un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est bien digne du nom de Grand. De l'homme 1 (I) Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur duret�, leur ingratitude, leur injustice, leur fiert�, l'amour d'eux-m�mes, et l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'�l�ve. 2 (I) Les hommes en un sens ne sont point l�gers, ou ne le sont que dans les petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les biens�ances; ils changent de go�t quelquefois: ils gardent leurs moeurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans l'indiff�rence pour la vertu. 3 (IV) Le sto�cisme est un jeu d'esprit et une id�e semblable � la R�publique de Platon. Les sto�ques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvret�; �tre insensible aux injures, � l'ingratitude, aux pertes de biens, comme � celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme une chose indiff�rente qui ne devait ni r�jouir ni rendre triste; n'�tre vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une seule larme; et ce fant�me de vertu et de constance ainsi imagin�, il leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laiss� � l'homme tous les d�fauts qu'ils lui ont trouv�s, et n'ont presque relev� aucun de ses faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou ridicules qui servissent � l'en corriger, ils lui ont trac� l'id�e d'une perfection et d'un h�ro�sme dont il n'est point capable, et l'ont exhort� � l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-m�me au-dessus de tous les �v�nements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni la colique la plus aigu� ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel et la terre peuvent �tre renvers�s sans l'entra�ner dans leur chute, et il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme qui est en effet sort de son sens, crie, se d�sesp�re, �tincelle des yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine qui est en pi�ces. 4 (IV) Inqui�tude d'esprit, in�galit� d'humeur, inconstance de coeur, incertitude de conduite: tous vices de l'�me, mais diff�rents, et qui avec tout le rapport qui para�t entre eux, ne se supposent pas toujours l'un l'autre dans un m�me sujet. 5 (VI) Il est difficile de d�cider si l'irr�solution rend l'homme plus malheureux que m�prisable; de m�me s'il y a toujours plus d'inconv�nient � prendre un mauvais parti, qu'� n'en prendre aucun. 6 (VI) Un homme in�gal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux go�ts et de mani�res diff�rentes; il est � chaque moment ce qu'il n'�tait point, et il va �tre bient�t ce qu'il n'a jamais �t�: il se succ�de � lui-m�me. Ne demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs. Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez? aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous caressait, vous donniez de la jalousie � ses amis: vous reconna�t-il bien? dites-lui votre nom. 7 (VI) M�nalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme: il s'aper�oit qu'il est en bonnet de nuit; et venant � mieux s'examiner, il se trouve ras� � moiti�, il voit que son �p�e est mise du c�t� droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent tout d'un coup rudement frapper � l'estomac ou au visage; il ne soup�onne point ce que ce peut �tre, jusqu'� ce qu'ouvrant les yeux et se r�veillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derri�re un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses �paules. On l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son c�t� � la renverse. Il lui est arriv� plusieurs fois de se trouver t�te pour t�te � la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconna�tre � peine, et n'avoir que le loisir de se coller � un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s'�chauffe, il appelle ses valets l'un apr�s l'autre: on lui perd tout, on lui �gare tout; il demande ses gants, qu'il a dans ses mains, semblable � cette femme qui prenait le temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il entre � l'appartement, et passe sous un lustre o� sa perruque s'accroche et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; M�nalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans toute l'assembl�e o� est celui qui montre ses oreilles, et � qui il manque une perruque. S'il va par la ville, apr�s avoir fait quelque chemin, il se croit �gar�, il s'�meut, et il demande o� il est � des passants, qui lui disent pr�cis�ment le nom de sa rue; il entre ensuite dans sa maison, d'o� il sort pr�cipitamment, croyant qu'il s'est tromp�. Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degr� un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit ramener son ma�tre dans sa maison; M�nalque se jette hors de la porti�re, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s'assit, il se repose, il est chez soi. Le ma�tre arrive: celui-ci se l�ve pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il r�ve, il reprend la parole: le ma�tre de la maison s'ennuie, et demeure �tonn�; M�nalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il a affaire � un f�cheux, � un homme oisif, qui se retirera � la fin, il l'esp�re, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est � peine d�tromp�. Une autre fois il rend visite � une femme, et, se persuadant bient�t que c'est lui qui la re�oit, il s'�tablit dans son fauteuil, et ne songe nullement � l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait ses visites longues, il attend � tous moments qu'elle se l�ve et le laisse en libert�; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et que la nuit est d�j� avanc�e, il la prie � souper: elle rit, et si haut, qu'elle le r�veille. Lui-m�me se marie le matin, l'oublie le soir, et d�couche la nuit de ses noces; et quelques ann�es apr�s il perd sa femme, elle meurt entre ses bras, il assiste � ses obs�ques, et le lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme est pr�te et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une �glise, et prenant l'aveugle qui est coll� � la porte pour un pilier, et sa tasse pour le b�nitier, y plonge la main, la porte � son front, lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts pour crier; M�nalque est surpris de se voir � genoux sur les jambes d'un fort petit homme, appuy� sur son dos, les deux bras pass�s sur ses �paules, et ses deux mains jointes et �tendues qui lui prennent le nez et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller ailleurs. Il tire un livre pour faire sa pri�re, et c'est sa pantoufle qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que de sortir. Il n'est pas hors de l'�glise qu'un homme de livr�e court apr�s lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de Monseigneur; M�nalque lui montre la sienne, et lu dit: �Voil� toutes les pantoufles que j'ai sur moi�; il se fouille n�anmoins, et tire celle de l'�v�que de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouv� malade aupr�s de son feu, et dont, avant de prendre cong� de lui, il a ramass� la pantoufle, comme l'un de ses gants qui �tait � terre: ainsi M�nalque s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu'il lui pla�t, croit la remettre o� il l'a prise: il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; �tonn� de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il �clate de rire d'y voir son chien, qu'il a serr� pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande � boire, on lui en apporte; c'est � lui � jouer, il tient le cornet d'une main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les d�s et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre o� il est familier, il crache sur le lit et jette son chapeau � terre, en croyant faire tout le contraire. Il se prom�ne sur l'eau, et il demande quelle heure il est: on lui pr�sente une montre; � peine l'a-t-il re�ue, que ne songeant plus ni � l'heure ni � la montre, il la jette dans la rivi�re, comme une chose qui l'embarrasse. Lui-m�me �crit une longue lettre, met de la poudre dessus � plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans l'encrier. Ce n'est pas tout: il �crit une seconde lettre, et apr�s les avoir cachet�es toutes deux, il se trompe � l'adresse; un duc et pair re�oit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: Ma�tre Olivier, ne manquez; sit�t la pr�sente re�ue, de m'envoyer ma provision de foin... Son fermier re�oit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on y trouve: Monseigneur, j'ai re�u avec une soumission aveugle les ordres qu'il a plu � Votre Grandeur... Lui-m�me encore �crit une lettre pendant la nuit, et apr�s l'avoir cachet�e, il �teint sa bougie: il ne laisse pas d'�tre surpris de ne voir goutte, et il sait � peine comment cela est arriv�. M�nalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, � qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il tra�ne apr�s soi depuis un quart d'heure: il est �tonn� que ce soit lui, il n'a rien � lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre c�t�. Souvent il vous interroge, et il est d�j� bien loin de vous quand vous songez � lui r�pondre; ou bien il vous demande en courant comment se porte votre p�re, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: �Vous avez l�, dit-il, un beau rubis; est-il balais?�, il vous quitte et continue sa route: voil� l'affaire importante dont il avait � vous parler. Se trouve-t-il en campagne, il dit � quelqu'un qu'il le trouve heureux d'avoir pu se d�rober � la cour pendant l'automne, et d'avoir pass� dans ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient � d'autres discours; puis revenant � celui-ci: �Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours � Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chass�.� Il commence ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-m�me, il �clate d'une chose qui lui passe par l'esprit, il r�pond � sa pens�e, il chante entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il b�ille, il se croit seul. S'il se trouve � un repas, on voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a invent� aux tables une grande cuill�re pour la commodit� du service: il la prend, la plonge dans le plat, l'emplit, la porte � sa bouche, et il ne sort pas d'�tonnement de voir r�pandu sur son linge et sur ses habits le potage qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le d�ner; ou s'il s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en flanque plus de la moiti� au visage de celui qui est � sa droite; il boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde �clate de rire de ce qu'il a jet� � terre ce qu'on lui a vers� de trop. Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodit�: on lui rend visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui l'entretiennent, et en leur pr�sence il soul�ve sa couverture et crache dans ses draps. On le m�ne aux Chartreux; on lui fait voir un clo�tre orn� d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses tableaux: M�nalque, qui pendant la narration est hors du clo�tre, et bien loin au del�, y revient enfin, et demande au p�re si c'est le chanoine ou saint Bruno qui est damn�. Il se trouve par hasard avec une jeune veuve; il lui parle de son d�funt mari, lui demande comment il est mort; cette femme, � qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les d�tails de la maladie de son �poux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fi�vre, qu'il se portait bien, jusqu'� l'agonie: Madame, lui demande M�nalque, qui l'avait apparemment �cout�e avec attention, n'aviez-vous que celui-l�? Il s'avise un matin de faire tout h�ter dans sa cuisine, il se l�ve avant le fruit, et prend cong� de la compagnie: on le voit ce jour-l� en tous les endroits de la ville, hormis en celui o� il a donn� un rendez-vous pr�cis pour cette affaire qui l'a emp�ch� de d�ner, et l'a fait sortir � pied, de peur que son carrosse ne le f�t attendre. L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses domestiques? il est �tonn� de ne le point voir: �O� peut-il �tre? dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se pr�sente plus devant moi, je le chasse d�s � cette heure.� Le valet arrive, � qui il demande fi�rement d'o� il vient; il lui r�pond qu'il vient de l'endroit o� il l'a envoy�, et il lui rend un fid�le compte de sa commission. Vous le prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il n'�coute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il parle tout seul, il est sujet � de certaines grimaces et � des mouvements de t�te involontaires; pour un homme fier et incivil, car vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans vous rendre le salut; pour un inconsid�r�, car il parle de banqueroute au milieu d'une famille o� il y a cette tache, d'ex�cution et d'�chafaud devant un homme dont le p�re y a mont�, de roture devant des roturiers qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De m�me il a dessein d'�lever aupr�s de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un valet; et quoiqu'il veuille le d�rober � la connaissance de sa femme et de ses enfants, il lui �chappe de l'appeler son fils dix fois le jour. Il a pris aussi la r�solution de marier son fils � la fille d'un homme d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de sa maison et de ses anc�tres, que les M�nalques ne se sont jamais m�salli�s. Enfin il n'est ni pr�sent ni attentif dans une compagnie � ce qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout � la fois, mais la chose dont il parle est rarement celle � laquelle il pense; aussi ne parle-t-il gu�re cons�quemment et avec suite: o� il dit non, souvent il faut dire oui, et o� il dit oui, croyez qu'il veut dire non; il a, en vous r�pondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps qu'il est le plus appliqu� et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots: Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui; Assur�ment; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas m�me plac�s � propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il para�t �tre: il appelle s�rieusement son laquais Monsieur; et son ami, il l'appelle la Verdure; il dit Votre R�v�rence � un prince du sang, et Votre Altesse � un j�suite. Il entend la messe: le pr�tre vient � �ternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat: cet homme, grave par son caract�re, v�n�rable par son �ge et par sa dignit�, l'interroge sur un �v�nement et lui demande si cela est ainsi; M�nalque lui r�pond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la campagne: ses laquais en livr�es entreprennent de le voler et y r�ussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arriv� chez soi, il raconte son aventure � ses amis, qui ne manquent pas de l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez � mes gens, ils y �taient. 8 (IV) L'incivilit� n'est pas un vice de l'�me, elle est l'effet de plusieurs vices: de la sotte vanit�, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidit�, de la distraction, du m�pris des autres, de la jalousie. Pour ne se r�pandre que sur les dehors, elle n'en est que plus ha�ssable, parce que c'est toujours un d�faut visible et manifeste. Il est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le produit. 9 (IV) Dire d'un homme col�re, in�gal, querelleux, chagrin, pointilleux, capricieux: �c'est son humeur� n'est pas l'excuser, comme on le croit, mais avouer sans y penser que de si grands d�fauts sont irr�m�diables. Ce qu'on appelle humeur est une chose trop n�glig�e parmi les hommes: ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'�tre bons, mais qu'ils doivent encore para�tre tels, du moins s'ils tendent � �tre sociables, capables d'union et de commerce, c'est-�-dire � �tre des hommes. L'on n'exige pas des �mes malignes qu'elles aient de la douceur et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de pi�ge pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices: l'on d�sirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours pliants, faciles, complaisants; et qu'il f�t moins vrai quelquefois que ce sont les m�chants qui nuisent, et les bons qui font souffrir. 10 (IV) Le commun des hommes va de la col�re � l'injure. Quelques-uns en usent autrement: ils offensent, et puis ils se f�chent; la surprise o� l'on est toujours de ce proc�d� ne laisse pas de place au ressentiment. 11 (I) Les hommes ne s'attachent pas assez � ne point manquer les occasions de faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se pr�sente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par r�flexion. 12 (VIII) Sachez pr�cis�ment ce que vous pouvez attendre des hommes en g�n�ral, et de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde. 13 (IV) Si la pauvret� est la m�re des crimes, le d�faut d'esprit en est le p�re. 14 (I) Il est difficile qu'un fort malhonn�te homme ait assez d'esprit: un g�nie qui est droit et per�ant conduit enfin � la r�gle, � la probit�, � la vertu. Il manque du sens et de la p�n�tration � celui qui s'opini�tre dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain � le corriger par des traits de satire qui le d�signent aux autres, et o� il ne se reconna�t pas lui-m�me; ce sont des injures dites � un sourd. Il serait d�sirable pour le plaisir des honn�tes gens et pour la vengeance publique, qu'un coquin ne le f�t pas au point d'�tre priv� de tout sentiment. 15 (I) Il y a des vices que nous ne devons � personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que l'on contracte, et qui nous sont �trangers. L'on est n� quelquefois avec des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le d�sir de plaire; mais par les traitements que l'on re�oit de ceux avec qui l'on vit ou de qui l'on d�pend, l'on est bient�t jet� hors de ses mesures, et m�me de son naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin �tonn� de se trouver dur et �pineux. 16 (II) L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation, et n'ont point voulu parler une m�me langue, vivre sous les m�mes lois, convenir entre eux des m�mes usages et d'un m�me culte; et moi, pensant � la contrari�t� des esprits, des go�ts et des sentiments, je suis �tonn� de voir jusques � sept ou huit personnes se rassembler sous un m�me toit, dans une m�me enceinte, et composer une seule famille. 17 (I) Il y a d'�tranges p�res, et dont tout la vie ne semble occup�e qu'� pr�parer � leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort. 18 (I) Tout est �tranger dans l'humeur, les moeurs et les mani�res de la plupart des hommes. Tel a v�cu pendant toute sa vie chagrin, emport�, avare, rampant, soumis, laborieux, int�ress�, qui �tait n� gai, paisible, paresseux, magnifique, d'un courage fier et �loign� de toute bassesse: les besoins de la vie, la situation o� l'on se trouve, la loi de la n�cessit� forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-m�me ne se peut d�finir: trop de choses qui sont hors de lui l'alt�rent, le changent, le bouleversent; il n'est point pr�cis�ment ce qu'il est ou ce qu'il para�t �tre. 19 (I) La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute � d�sirer. L'on remet � l'avenir son repos et ses joies, � cet �ge souvent o� les meilleurs biens ont d�j� disparu, la sant� et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les d�sirs; on en est l�, quand la fi�vre nous saisit et nous �teint: si l'on e�t gu�ri, ce n'�tait que pour d�sirer plus longtemps. 20 (VIII) Lorsqu'on d�sire, on se rend � discr�tion � celui de qui l'on esp�re: est-on s�r d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule. 21 (I) Il est si ordinaire � l'homme de n'�tre pas heureux, et si essentiel � tout ce qui est un bien d'�tre achet� par mille peines, qu'une affaire qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend � peine, ou que ce qui co�te si peu puisse nous �tre fort avantageux, ou qu'avec des mesures justes l'on doive si ais�ment parvenir � la fin que l'on se propose. L'on croit m�riter les bons succ�s, mais n'y devoir compter que fort rarement. 22 (IV) L'homme qui dit qu'il n'est pas n� heureux pourrait du moins le devenir par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui �te cette derni�re ressource. 23 (VI) Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-�tre que les afflig�s ont tort. Les hommes semblent �tre n�s pour l'infortune, la douleur et la pauvret�; peu en �chappent; et comme toute disgr�ce peut leur arriver, ils devraient �tre pr�par�s � toute disgr�ce. 24 (I) Les hommes ont tant de peine � s'approcher sur les affaires, sont si �pineux sur les moindres int�r�ts, si h�riss�s de difficult�s, veulent si fort tromper et si peu �tre tromp�s, mettent si haut ce qui leur appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je ne sais par o� et comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la tr�ve, les trait�s, les alliances. 25 (V) � quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanit� de fermet�, et la fourberie d'esprit. (I) Les fourbes croient ais�ment que les autres le sont; ils ne peuvent gu�re �tre tromp�s, et ils ne trompent pas longtemps. (V) Je me rach�terai toujours fort volontiers d'�tre fourbe par �tre stupide et passer pour tel. (V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au mensonge. 26 (VIII) S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanit� que de distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les autres. Comment voulez-vous qu'�rophile, � qui le manque de parole, les mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont m�rit� des gr�ces et des bienfaits de ceux m�mes qu'il a ou manqu� de servir ou d�soblig�s, ne pr�sume pas infiniment de soi et de son industrie? 27 (IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie, d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite �quit�? Serait-il au contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas d�, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent? (VIII) Parchemins invent�s pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole: honte de l'humanit�! (IV) �tez les passions, l'int�r�t, l'injustice, quel calme dans les plus grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de l'embarras. 28 (I) Rien n'engage tant un esprit raisonnable � supporter tranquillement des parents et des amis les tors qu'ils ont � son �gard, que la r�flexion qu'il fait sur les vices de l'humanit�, et combien il est p�nible aux hommes d'�tre constants, g�n�reux, fid�les, d'�tre touch�s d'une amiti� plus forte que leur int�r�t. Comme il conna�t leur port�e, il n'exige point d'eux qu'ils p�n�trent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'�quit�. Il peut ha�r les hommes en g�n�ral, o� il y a si peu de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime m�me par des motifs plus relev�s, et il s'�tudie � m�riter le moins qu'il se peut une pareille indulgence. 29 (I) Il y a de certains biens que l'on d�sire avec emportement, et dont l'id�e seule nous enl�ve et nous transporte: s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'e�t pens�, on en jouit moins que l'on n'aspire encore � de plus grands. 30 (I) Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs o� l'on n'ose penser, et dont la seule vue fait fr�mir: s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'esp�rait. 31 (IV) Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on h�rite, qu'un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le ma�tre, qu'une tapisserie, qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins sentir une grande perte. 32 (V) Je suppose que les hommes soient �ternels sur la terre, et je m�dite ensuite sur ce qui pourrait me faire conna�tre qu'ils se feraient alors une plus grande affaire de leur �tablissement qu'ils ne s'en font dans l'�tat o� sont les choses. 33 (I) Si la vie est mis�rable, elle est p�nible � supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient � l'autre. 34 (I) Il n'y a rien que les hommes aiment mieux � conserver et qu'ils m�nagent moins que leur propre vie. 35 (VIII) Ir�ne se transporte � grands frais en �pidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans app�tit; l'oracle lui ordonne de d�ner peu. Elle ajoute qu'elle est sujette � des insomnies; et il lui prescrit de n'�tre au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel rem�de; l'oracle r�pond qu'elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui d�clare que le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse di�te. �Ma vue s'affaiblit, dit Ir�ne.--Prenez des lunettes, dit Esculape.--Je m'affaiblis moi-m�me, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai �t�.--C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.--Mais que moyen de gu�rir de cette langueur?--Le plus court, Ir�ne, c'est de mourir, comme ont fait votre m�re et votre a�eule.--Fils d'Apollon, s'�crie Ir�ne, quel conseil me donnez-vous? Est-ce l� toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait r�v�rer de toute la terre? Que m'apprenez-vous de rare et de myst�rieux? et ne savais-je pas tous ces rem�des que vous m'enseignez?--Que n'en usiez-vous donc, r�pond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abr�ger vos jours par un long voyage?� 36 (I) La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir � tous les moments de la vie: il est plus dur de l'appr�hender que de la souffrir. 37 (V) L'inqui�tude, la crainte, l'abattement n'�loignent pas la mort, au contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, qui sont mortels. 38 (V) Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est incertain: c'est un ind�fini dans le temps qui tient quelque chose de l'infini et de ce qu'on appelle �ternit�. 39 (I) Pensons que, comme nous soupirons pr�sentement pour la florissante jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducit� suivra, qui nous fera regretter l'�ge viril o� nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez. 40 (I) L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas s�r de pouvoir atteindre. 41 (V) L'on esp�re de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-�-dire l'on aime la vie, et l'on fuit la mort. 42 (VI) C'est plus t�t fait de c�der � la nature et de craindre la mort, que de faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de r�flexions, et �tre continuellement aux prises avec soi-m�me pour ne la pas craindre. 43 (V) Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une d�solante affliction que de mourir. 44 (V) Une longue maladie semble �tre plac�e entre la vie et la mort, afin que la mort m�me devienne un soulagement et � ceux qui meurent et � ceux qui restent. 45 (V) � parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin � la vieillesse. La mort qui pr�vient la caducit� arrive plus � propos que celle qui la termine. 46 (I) Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont d�j� v�cu, ne les conduit pas toujours � faire de celui qui leur reste � vivre un meilleur usage. 47 (V) La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a �t� plus long; ils ne commencent � se r�veiller que quand il faut mourir. S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs ann�es, ils ne trouvent souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des autres; ils confondent leurs diff�rents �ges, ils n'y voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont v�cu. Ils ont eu un songe confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent n�anmoins, comme ceux qui s'�veillent, qu'ils ont dormi longtemps. 48 (IV) Il n'y a pour l'homme que trois �v�nements: na�tre, vivre et mourir. Il ne se sent pas na�tre, il souffre � mourir, et il oublie de vivre. 49 (IV) Il y a un temps o� la raison n'est pas encore, o� l'on ne vit que par instinct, � la mani�re des animaux, et dont il ne reste dans la m�moire aucun vestige. Il y a un second temps o� la raison se d�veloppe, o� elle est form�e, et o� elle pourrait agir, si elle n'�tait pas obscurcie et comme �teinte par les vices de la complexion, et par un encha�nement de passions qui se succ�dent les unes aux autres, et conduisent jusques au troisi�me et dernier �ge. La raison, alors dans sa force, devrait produire; mais elle est refroidie et ralentie par les ann�es, par la maladie et la douleur, d�concert�e ensuite par le d�sordre de la machine, qui est dans son d�clin: et ces temps n�anmoins sont la vie de l'homme. 50 (IV) Les enfants sont hautains, d�daigneux, col�res, envieux, curieux, int�ress�s, paresseux, volages, timides, intemp�rants, menteurs, dissimul�s; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immod�r�es et des afflictions am�res sur de tr�s petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment � en faire: ils sont d�j� des hommes. 51 (IV) Les enfants n'ont ni pass� ni avenir, et, ce qui ne nous arrive gu�re, ils jouissent du pr�sent. 52 (IV) Le caract�re de l'enfance para�t unique; les moeurs, dans cet �ge, sont assez les m�mes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en p�n�tre la diff�rence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux, et si contraires � eux-m�mes. 53 (IV) Les enfants ont d�j� de leur �me l'imagination et la m�moire, c'est-�-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements: c'est par elles qu'ils r�p�tent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous m�tiers, soit qu'ils s'occupent en effet � mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent � un grand festin, et y font bonne ch�re; qu'ils se transportent dans des palais et dans des lieux enchant�s; que bien que seuls, ils se voient un riche �quipage et un grand cort�ge; qu'ils conduisent des arm�es, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-m�mes, ont des sujets, poss�dent des tr�sors, qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent � cet �ge �tre les arbitres de leur fortune, et les ma�tres de leur propre f�licit�. 54 (IV) Il n'y a nuls vices ext�rieurs et nuls d�fauts du corps qui ne soient aper�us par les enfants; ils les saisissent d'une premi�re vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes, ils sont charg�s � leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqu�s. L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs ma�tres, comme de tous ceux � qui ils sont soumis: d�s qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait d�choir une premi�re fois de cette sup�riorit� � leur �gard est toujours ce qui nous emp�che de la recouvrer. 55 (IV) La paresse, l'indolence et l'oisivet�, vices si naturels aux enfants, disparaissent dans leurs jeux, o� ils sont vifs, appliqu�s, exacts, amoureux des r�gles et de la sym�trie, o� ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-m�mes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manqu�e: pr�sages certains qu'ils pourront un jour n�gliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs. 56 (IV) Aux enfants tout para�t grand, les cours, les jardins, les �difices, les meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde paraissent ainsi, et j'ose dire par la m�me raison, parce qu'ils sont petits. 57 (IV) Les enfants commencent entre eux par l'�tat populaire, chacun y est le ma�tre; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacit�, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux diff�rents et des petites lois qui les composent; les autres lui d�f�rent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir. 58 (IV) Qui doute que les enfants ne con�oivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne raisonnent cons�quemment? Si c'est seulement sur de petites choses, c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue exp�rience; et si c'est en mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs ma�tres. 59 (IV) C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou m�me s�v�rement de celles qui sont l�g�res. Ils savent pr�cis�ment et mieux que personne ce qu'ils m�ritent, et ils ne m�ritent gu�re que ce qu'ils craignent. Ils connaissent si c'est � tort ou avec raison qu'on les ch�tie, et ne se g�tent pas moins par des peines mal ordonn�es que par l'impunit�. 60 (I) On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire � force de faillir, c'est de mourir corrig�. Il n'y a rien qui rafra�chisse le sang comme d'avoir su �viter de faire une sottise. 61 (I) Le r�cit de ses fautes est p�nible; on veut les couvrir et en charger quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur. 62 (VI) Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles � pr�voir, qu'elles mettent les sages en d�faut, et ne sont utiles qu'� ceux qui les font. 63 (I) L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple. 64 (I) Nous faisons par vanit� ou par biens�ance les m�mes choses, et avec les m�mes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir � Paris de la fi�vre qu'il a gagn�e � veiller sa femme, qu'il n'aimait point. 65 (IV) Les hommes, dans le coeur, veulent �tre estim�s, et ils cachent avec soin l'envie qu'ils ont d'�tre estim�s; parce que les hommes veulent passer pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la m�me vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus �tre vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou �tre vain: les hommes sont tr�s vains, et ils ne ha�ssent rien tant que de passer pour tels. 66 (IV) Un homme vain trouve son compte � dire du bien ou du mal de soi: un homme modeste ne parle point de soi. On ne voit point mieux le ridicule de la vanit�, et combien elle est un vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache souvent sous les apparences de son contraire. La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanit�; elle fait que l'homme vain ne para�t point tel, et se fait valoir au contraire par la vertu oppos�e au vice qui fait son caract�re: c'est un mensonge. La fausse gloire est l'�cueil de la vanit�; elle nous conduit � vouloir �tre estim�s par des choses qui � la v�rit� se trouvent en nous, mais qui sont frivoles et indignes qu'on les rel�ve: c'est une erreur. 67 (IV) Les hommes parlent de mani�re, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-m�mes que de petits d�fauts, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualit�s. Ainsi l'on se plaint de son peu de m�moire, content d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement; l'on re�oit le reproche de la distraction et de la r�verie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consol� de la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de l'�me que tout le monde nous conna�t; l'on fait l'aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours son d�sint�ressement, et que l'on est gu�ri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropret�, qui n'est qu'une n�gligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de guerre aime � dire que c'�tait par trop d'empressement ou par curiosit� qu'il se trouva un certain jour � la tranch�e, ou en quelque autre poste tr�s p�rilleux, sans �tre de garde ni command�; et il ajoute qu'il en fut repris de son g�n�ral. De m�me une bonne t�te ou un ferme g�nie qui se trouve n� avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement � acqu�rir; qui a fortifi� la trempe de son esprit par une grande exp�rience; que le nombre, le poids, la diversit�, la difficult� et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point; qui par l'�tendue de ses vues et de sa p�n�tration se rend ma�tre de tous les �v�nements; qui bien loin de consulter toutes les r�flexions qui sont �crites sur le gouvernement et la politique, est peut-�tre de ces �mes sublimes n�es pour r�gir les autres, et sur qui ces premi�res r�gles ont �t� faites; qui est d�tourn�, par les grandes choses qu'il fait, des belles ou des agr�ables qu'il pourrait lire, et qui au contraire ne perd rien � retracer et � feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire ais�ment, et sans se commettre, qu'il ne conna�t aucun livre, et qu'il ne lit jamais. 68 (V) On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: �Je suis ignorant�, qui ne sait rien; un homme dit: �Je suis vieux�, il passe soixante ans; un autre encore: �Je ne suis pas riche�, et il est pauvre. 69 (IV) La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute diff�rente de soi, si on la prend pour un sentiment int�rieur qui avilit l'homme � ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on appelle humilit�. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement de lui-m�me, et ne pense ainsi que de lui-m�me: la modestie ne tend qu'� faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui r�gle ses yeux, sa d�marche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir ext�rieurement avec les autres comme s'il n'�tait pas vrai qu'il les compte pour rien. 70 (I) Le monde est plein de gens qui faisant int�rieurement et par habitude la comparaison d'eux-m�mes avec les autres, d�cident toujours en faveur de leur propre m�rite, et agissent cons�quemment. 71 (IV) Vous dites qu'il faut �tre modeste, les gens bien n�s ne demandent pas mieux: faites seulement que les hommes n'empi�tent pas sur ceux qui c�dent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient. De m�me l'on dit: �Il faut avoir des habits modestes.� Les personnes de m�rite ne d�sirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on lui en donne; il est avide de la superfluit�, on lui en montre. Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une riche �toffe; l'on ne refuse pas toujours d'�tre estim� � ce prix. Il y a des endroits o� il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou plus �troit vous fait entrer ou refuser. 72 (I) Notre vanit� et la trop grande estime que nous avons de nous-m�mes nous fait soup�onner dans les autres une fiert� � notre �gard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point cette d�licatesse. 73 (IV) Comme il faut se d�fendre de cette vanit� qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosit� et avec estime, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre m�rite et faire notre �loge, aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous emp�che de croire qu'on ne se parle � l'oreille que pour dire du mal de nous, ou que l'on ne rit que pour s'en moquer. 74 (IV) D'o� vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors d'une poti�re de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis � pied: il doit, dans les r�gles, ne me pas voir. N'est-ce point pour �tre vu lui-m�me dans un m�me fond avec un grand? 75 (IV) L'on est si rempli de soi-m�me, que tout s'y rapporte; l'on aime � �tre vu, � �tre montr�, � �tre salu�, m�me des inconnus: ils sont fiers s'ils l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent. 76 (I) Nous cherchons notre bonheur hors de nous-m�mes, et dans l'opinion des hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sinc�res, sans �quit�, pleins d'envie, de caprices et de pr�ventions. Quelle bizarrerie! 77 (I) Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit n�anmoins de certaines gens qui rient �galement des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous �tes sot et inconsid�r�, et qu'il vous �chappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous �tes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton qu'il les faut dire, ils rient de m�me. 78 (I) Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et qui nous �tent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine pour nous; mais ils ne nous prouvent pas �galement qu'ils aient perdu � notre �gard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amiti�. La moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins; elle est le langage du m�pris, et l'une des mani�res dont il se fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-m�me; elle veut le rendre ridicule � ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus mauvaise disposition o� l'on puisse �tre pour lui, et le rend irr�conciliable. C'est une chose monstrueuse que le go�t et la facilit� qui est en nous de railler, d'improuver et de m�priser les autres; et tout ensemble la col�re que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous m�prisent. 79 (VIII) La sant� et les richesses, �tant aux hommes l'exp�rience du mal, leur inspirent la duret� pour leurs semblables; et les gens d�j� charg�s de leur propre mis�re sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui. 80 (VII) Il semble qu'aux �mes bien n�es les f�tes, les spectacles, la symphonie rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos amis. 81 (I) Une grande �me est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie; et elle serait invuln�rable si elle ne souffrait par la compassion. 82 (IV) Il y a une esp�ce de honte d'�tre heureux � la vue de certaines mis�res. 83 (IV) On est prompt � conna�tre ses plus petits avantages, et lent � p�n�trer ses d�fauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles bien faits; on sait � peine que l'on est borgne; on ne sait point du tout que l'on manque d'esprit. Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne n�glige pas de d�couvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle rit des choses plaisantes ou s�rieuses pour faire voir de belles dents; si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a �paisse. Elle entend tous ses int�r�ts, � l'exception d'un seul: elle parle toujours, et n'a point d'esprit. 84 (IV) Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et idol�trent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est constant, fid�le, sinc�re, �quitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort. Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure et la lib�ralit�, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup, et que ces vertus font n�gliger, la vie et l'argent: aussi personne n'avance de soi qu'il est brave ou lib�ral. Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il est g�n�reux, qu'il est sublime: on a mis ces qualit�s � un trop haut prix; on se contente de le penser. 85 (V) Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie � l'�mulation, il y a entre elles le m�me �loignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu. La jalousie et l'�mulation s'exercent sur le m�me objet, qui est le bien ou le m�rite des autres: avec cette diff�rence, que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sinc�re, qui rend l'�me f�conde, qui la fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire; et que celle-l� au contraire est un mouvement violent et comme un aveu contraint du m�rite qui est hors d'elle; qu'elle va m�me jusques � nier la vertu dans les sujets o� elle existe, ou qui, forc�e de la reconna�tre, lui refuse les �loges ou lui envie les r�compenses; une passion st�rile qui laisse l'homme dans l'�tat o� elle le trouve, qui le remplit de lui-m�me, de l'id�e de sa r�putation, qui le rend froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait qu'il s'�tonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou d'autres hommes avec les m�mes talents dont il se pique: vice honteux, et qui par son exc�s rentre toujours dans la vanit� et dans la pr�somption, et ne persuade pas tant � celui qui en est bless� qu'il a plus d'esprit et de m�rite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a lui seul de l'esprit et du m�rite. L'�mulation et la jalousie ne se rencontrent gu�re que dans les personnes de m�me art, de m�mes talents et de m�me condition. Les plus vils artisans sont les plus sujets � la jalousie; ceux qui font profession des arts lib�raux ou des belles-lettres, les peintres, les musiciens, les orateurs, les po�tes, tous ceux qui se m�lent d'�crire, ne devraient �tre capables que d'�mulation. Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent m�me ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est quelquefois s�par�e de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans notre �me les conditions fort �lev�es au-dessus de la n�tre; les grandes fortunes, la faveur, le minist�re. L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre dans un m�me sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en ce que l'une s'attache � la personne, l'autre � l'�tat et � la condition. Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaill� une bonne �p�e, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il sait qu'il y a dans ces arts des r�gles et une m�thode qu'on ne devine point, qu'il y a des outils � manier dont il ne conna�t ni l'usage, ni le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait l'apprentissage d'un certain m�tier, pour se consoler de n'y �tre point ma�tre. Il peut au contraire �tre susceptible d'envie et m�me de jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, �taient les seuls instruments qui servent � r�gir un �tat et � pr�sider aux affaires publiques, et qu'ils dussent suppl�er aux r�gles, aux pr�ceptes, � l'exp�rience. 86 (I) L'on voit peu d'esprits enti�rement lourds et stupides; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre ces deux extr�mit�s. L'intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent � la r�publique, et renferment en soi l'utile et l'agr�able: comme le commerce, les finances, le d�tail des arm�es, la navigation, les arts, les m�tiers, l'heureuse m�moire, l'esprit du jeu, celui de la soci�t� et de la conversation. 87 (IV) Tout l'esprit qui est au monde est inutile � celui qui n'en a point: il n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui. 88 (V) Le premier degr� dans l'homme apr�s la raison, ce serait de sentir qu'il l'a perdue; la folie m�me est incompatible avec cette connaissance. De m�me, ce qu'il y aurait en nous de meilleur apr�s l'esprit, ce serait de conna�tre qu'il nous manque. Par l� on ferait l'impossible: on saurait sans esprit n'�tre pas un sot, ni un fat, ni un impertinent. 89 (IV) Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine m�diocrit� est s�rieux et tout d'une pi�ce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'�lever aux grandes choses que de s'accommoder, m�me par rel�chement, des plus petites, il sait � peine jouer avec ses enfants. 90 (I) Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire � lui-m�me: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit veng�. 91 (IV) Quelle m�sintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal avec tous ses pr�ceptes, et le politique rempli de vues et de r�flexions ne sait pas se gouverner. 92 (I) L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument. 93 (I) Les petits sont quelquefois charg�s de mille vertus inutiles; ils n'ont pas de quoi les mettre en oeuvre. 94 (I) Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur et de l'autorit�, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et � qui la t�te ne tourne point dans les postes les plus �lev�s. Ceux au contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a comme accabl�s de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans mod�ration: leurs yeux, leur d�marche, leur ton de voix et leur acc�s marquent longtemps en eux l'admiration o� ils sont d'eux-m�mes, et de se voir si �minents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule peut les apprivoiser. 95 (IV) Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges �paules, porte l�g�rement et de bonne gr�ce un lourd fardeau; il lui reste encore un bras de libre: un nain serait �cras� de la moiti� de sa charge. Ainsi les postes �minents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits. 96 (VII) Il y a des gens qui gagnent � �tre extraordinaires; ils voguent, ils cinglent dans une mer o� les autres �chouent et se brisent; ils parviennent, en blessant toutes les r�gles de parvenir; ils tirent de leur irr�gularit� et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus consomm�e; hommes d�vou�s � d'autres hommes, aux grands � qui ils ont sacrifi�, en qui ils ont plac� leurs derni�res esp�rances, ils ne les servent point, mais ils les amusent. Les personnes de m�rite et de service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont n�cessaires; ils blanchissent aupr�s d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la r�compense; ils s'attirent, � force d'�tre plaisants, des emplois graves, et s'�l�vent par un continuel enjouement jusqu'au s�rieux des dignit�s; ils finissent enfin, et rencontrent inopin�ment un avenir qu'ils n'ont ni craint ni esp�r�. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur fortune, fatal � ceux qui voudraient le suivre. 97 (I) L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois �t� capables d'une action noble, h�ro�que, et qui a �t� sue de toute la terre, que sans para�tre comme �puis�s par un si grand effort, ils eussent du moins dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque m�me dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute r�putation qu'ils avaient acquise; que se m�lant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le loisir de les voir de pr�s, ils ne le fissent point passer de la curiosit� et de l'admiration � l'indiff�rence, et peut-�tre au m�pris. 98 (I) Il co�te moins � certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de se corriger d'un seul d�faut. Ils sont m�me si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenait le moins � leur �tat, et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'�clat de leurs grandes qualit�s, emp�che qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur r�putation ne soit enti�re. On ne leur demande point qu'ils soient plus �clair�s et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fid�les � leurs devoirs, plus z�l�s pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient point amoureux. 99 (I) Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si diff�rents d'eux-m�mes par le coeur et par l'esprit qu'on est s�r de se m�prendre, si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur premi�re jeunesse. Tels �taient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse ins�parable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres qui ont commenc� leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce qu'ils avaient d'esprit � les conna�tre, que les disgr�ces ensuite ont rendus religieux, sages, temp�rants: ces derniers sont pour l'ordinaire de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont une probit� �prouv�e par la patience et par l'adversit�; ils entent sur cette extr�me politesse que le commerce des femmes leur a donn�e, et dont ils ne se d�font jamais, un esprit de r�gle, de r�flexion, et quelquefois une haute capacit�, qu'ils doivent � la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune. Tout notre mal vient de ne pouvoir �tre seuls: de l� le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la m�disance, l'envie, l'oubli de soi-m�me et de Dieu. 100 (I) L'homme semble quelquefois ne se suffire pas � soi-m�me; les t�n�bres, la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer. 101 (V) L'ennui est entr� dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la soci�t�. Celui qui aime le travail a assez de soi-m�me. 102 (I) La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie � rendre l'autre mis�rable. 103 (V) Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oubli�: quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle des jeux d'esprit. De m�me il y a un jeu dans la conduite: on a commenc�, il faut finir; on veut fournir toute la carri�re. Il serait mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions; la vanit� soutient, suppl�e � la raison, qui c�de et qui se d�siste. On porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans celles m�mes o� il entre de la religion. 104 (IV) Il n'y a que nos devoirs qui nous co�tent, parce que, leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes �troitement oblig�s de faire, elle n'est pas suivie de grands �loges, qui est tout ce qui nous excite aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N** aime une pi�t� fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des pauvres, le rend d�positaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un d�p�t public o� se font les distributions; les gens � petits collets et les soeurs grises y ont une libre entr�e; toute une ville voit ses aum�nes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si ce n'est peut-�tre ses cr�anciers? 105 (IV) G�ronte meurt de caducit�, et sans avoir fait ce testament qu'il projetait depuis trente ann�es: dix t�tes viennent ab intestat partager sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins d'Ast�rie, sa femme, qui jeune encore s'�tait d�vou�e � sa personne, ne le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin ferm� les yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour vivre d'un autre vieillard. 106 (IV) Laisser perdre charges et b�n�fices plut�t que de vendre ou de r�signer m�me dans son extr�me, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est s'aimer soi-m�me, et n'aimer que soi. 107 (IV) Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emport�, qu'Aur�le, son oncle, n'a pu ha�r ni d�sh�riter. Frontin, neveu d'Aur�le, apr�s vingt ann�es d'une probit� connue, et d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fl�chir en sa faveur, et ne tire de sa d�pouille qu'une l�g�re pension, que Fauste, unique l�gataire, lui doit payer. 108 (I) Les haines sont si longues et si opini�tr�es, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la r�conciliation. 109 (I) L'on s'insinue aupr�s de tous les hommes, ou en les flattant dans les passions qui occupent leur �me, ou en compatissant aux infirmit�s qui affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut leur rendre: de l� vient que celui qui se porte bien, et qui d�sire peu de choses, est moins facile � gouverner. 110 (IV) La mollesse et la volupt� naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec lui; ni les heureux ni les tristes �v�nements ne l'en peuvent s�parer; c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un d�dommagement de la mauvaise. 111 (I) C'est une grande difformit� dans la nature qu'un vieillard amoureux. 112 (I) Peu de gens se souviennent d'avoir �t� jeunes, et combien il leur �tait difficile d'�tre chastes et temp�rants. La premi�re chose qui arrive aux hommes apr�s avoir renonc� aux plaisirs, ou par biens�ance, ou par lassitude, ou par r�gime, c'est de les condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses m�mes que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour nous ne f�t plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de jalousie. 113 (I) Ce n'est pas le besoin d'argent o� les vieillards peuvent appr�hender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent gu�re avoir cette inqui�tude; et d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducit� des commodit�s de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-m�mes volontairement pour satisfaire � leur avarice? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses � leurs enfants, car il n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-m�me, outre qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'h�ritiers. Ce vice est plut�t l'effet de l'�ge et de la complexion des vieillards, qui s'y abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l'�ge viril; il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni sant�, pour �tre avare; l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour �pargner ses revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout; cela est commode aux vieillards, � qui il faut une passion, parce qu'ils sont hommes. 114 (I) Il y a des gens qui sont mal log�s, mal couch�s, mal habill�s et plus mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent eux-m�mes de la soci�t� des hommes, et passent leurs jours dans la solitude; qui souffrent du pr�sent, du pass� et de l'avenir; dont la vie est comme une p�nitence continuelle, et qui ont ainsi trouv� le secret d'aller � leur perte par le chemin le plus p�nible: ce sont les avares. 115 (I) Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment les lieux o� ils l'ont pass�e; les personnes qu'ils ont commenc� de conna�tre dans ce temps leur sont ch�res; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parl�; ils tiennent pour l'ancienne mani�re de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui r�gnaient alors dans les habits, les meubles et les �quipages. Ils ne peuvent encore d�sapprouver des choses qui servaient � leurs passions, qui �taient si utiles � leurs plaisirs, et qui en rappellent la m�moire. Comment pourraient-ils leur pr�f�rer de nouveaux usages, et des modes toutes r�centes o� ils n'ont nulle part, dont ils n'esp�rent rien, que les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent � leur tour de si grands avantages contre la vieillesse? 116 (I) Une trop grande n�gligence comme une excessive parure dans les vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducit�. 117 (I) Un vieillard est fier, d�daigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a beaucoup d'esprit. 118 (I) Un vieillard qui a v�cu � la cour, qui a un grand sens, et une m�moire fid�le, est un tr�sor inestimable; il est plein de faits et de maximes; l'on y trouve l'histoire du si�cle rev�tue de circonstances tr�s curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des r�gles pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours s�res, parce qu'elles sont fond�es sur l'exp�rience. 119 (I) Les jeunes gens, � cause des passions qui les amusent, s'accommodent mieux de la solitude que les vieillards. 120 (IV) Phidippe, d�j� vieux, raffine sur la propret� et sur la mollesse; il passe aux petites d�licatesses; il s'est fait un art du boire, du manger, du repos et de l'exercice; les petites r�gles qu'il s'est prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une ma�tresse, si le r�gime lui avait permis d'en retenir; il s'est accabl� de superfluit�s, que l'habitude enfin lui rend n�cessaires. Il double ainsi et renforce les liens qui l'attachent � la vie, et il veut employer ce qui lui en reste � en rendre la perte plus douloureuse. N'appr�hendait-il pas assez de mourir? 121 (IV) Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont � son �gard comme s'ils n'�taient point. Non content de remplir � une table la premi�re place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend ma�tre du plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache � aucun des mets, qu'il n'ait achev� d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les savourer tous tout � la fois. Il ne se sert � table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, d�membre, d�chire, et en use de mani�re qu'il faut que les convi�s, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur �pargne aucune de ces malpropret�s d�go�tantes, capables d'�ter l'app�tit aux plus affam�s; le jus et les sauces lui d�gouttent du menton et de la barbe; s'il enl�ve un rago�t de dessus un plat, il le r�pand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit � la trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un r�telier; il �cure ses dents, et il continue � manger. Il se fait, quelque part o� il se trouve, une mani�re d'�tablissement, et ne souffre pas d'�tre plus press� au sermon ou au th��tre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il p�lit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les pr�vient dans les h�telleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout � son usage; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le m�me temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, �quipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne conna�t de maux que les siens, que sa r�pl�tion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appr�hende que la sienne, qu'il rach�terait volontiers de l'extinction du genre humain. 122 (V) Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de d�ner le matin et de souper le soir; il ne semble n� que pour la digestion. Il n'a de m�me qu'un entretien: il dit les entr�es qui ont �t� servies au dernier repas o� il s'est trouv�; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le r�t et les entremets; il se souvient exactement de quels plats on a relev� le premier service; il n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il poss�de le langage des cuisines autant qu'il peut s'�tendre, et il me fait envie de manger � une bonne table o� il ne soit point. Il a surtout un palais s�r, qui ne prend point le change, et il ne s'est jamais vu expos� � l'horrible inconv�nient de manger un mauvais rago�t ou de boire d'un vin m�diocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a port� le talent de se bien nourrir jusques o� il pouvait aller: on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux, et il n'est gu�re permis d'avoir du go�t pour ce qu'il d�sapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter � table jusqu'au dernier soupir; il donnait � manger le jour qu'il est mort. Quelque part o� il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour manger. 123 (IV) Ruffin commence � grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et un oeil vif qui lui promettent encore vingt ann�es de vie; il est gai, jovial, familier, indiff�rent; il rit de tout son coeur, et il rit tout seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme de grande esp�rance, et qui pouvait un jour �tre l'honneur de sa famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: �Mon fils est mort, cela fera mourir sa m�re�; et il est consol�. Il n'a point de passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le monde lui convient, tout lui est propre; il parle � celui qu'il voit une premi�re fois avec la m�me libert� et la m�me confiance qu'� ceux qu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part bient�t de ses quolibets et de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse attention, et le m�me conte qu'il a commenc� de faire � quelqu'un, il l'ach�ve � celui qui prend sa place. 124 (I) N** est moins affaibli par l'�ge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet � une colique n�phr�tique; il a le visage d�charn�, le teint verd�tre, et qui menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans entiers il ne sera oblig� de la fumer; il plante un jeune bois, et il esp�re qu'en moins de vingt ann�es il lui donnera un beau couvert, il fait b�tir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et avec une voix fr�le et d�bile, qu'on ne verra jamais la fin; il se prom�ne tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le soulage; il montre � ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il b�tit car il n'en a point, ni pour ses h�ritiers, personnes viles et qui se sont brouill�es avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain. 125 (VIII) Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce temps de causes c�l�bres ou de proc�dures longues et embrouill�es o� il n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le d�fendeur comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et ha� de tous, il n'y a gu�re de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de lui. Appliqu� successivement � saisir une terre, � s'opposer au sceau, � se servir d'un committimus, ou � mettre un arr�t � ex�cution; outre qu'il assiste chaque jour � quelques assembl�es de cr�anciers; partout syndic de directions, et perdant � toutes les banqueroutes, il a des heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, o� il parle proc�s et dit des nouvelles. Vous l'avez laiss� dans une maison au Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, o� il vous a pr�venu, et o� d�j� il redit ses nouvelles et son proc�s. Si vous plaidez vous-m�me, et que vous alliez le lendemain � la pointe du jour chez l'un de vos juges pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience qu'Antagoras soit exp�di�. 126 (I) Tels hommes passent une longue vie � se d�fendre des uns et � nuire aux autres, et ils meurent consum�s de vieillesse, apr�s avoir caus� autant de maux qu'ils en ont souffert. 127 (I) Il faut des saisies de terre et des enl�vements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins � part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle f�rocit� les hommes traitent d'autres hommes. 128 (IV) L'on voit certains animaux farouches, des m�les et des femelles, r�pandus par la campagne, noirs, livides et tout br�l�s du soleil, attach�s � la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opini�tret� invincible; ils ont comme une voix articul�e, et quand ils se l�vent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tani�res, o� ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils �pargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et m�ritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont sem�. 129 (IV) Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, m�disant, querelleux, fourbe, intemp�rant, impertinent; mais il tire l'�p�e contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tu� des hommes, il sera tu�. 130 (IV) Le noble de province, inutile � sa patrie, � sa famille et � lui-m�me, souvent sans toit, sans habits et sans aucun m�rite, r�p�te dix fois le jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occup� toute sa vie de ses parchemins et de ses titres, qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier. 131 (IV) Il se fait g�n�ralement dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du g�nie, des richesses, des dignit�s, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacit�, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidit�, de la pauvret�, de l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, m�l�es ensemble en mille mani�res diff�rentes, et compens�es l'une par l'autre en divers sujets, forment aussi les divers �tats et les diff�rentes conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible les uns des autres, agissent aussi r�ciproquement comme ils croient le devoir faire, connaissent ceux qui leur sont �gaux, sentent la sup�riorit� que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur quelques autres; et de l� naissent entre eux ou la familiarit�, ou le respect et la d�f�rence, ou la fiert� et le m�pris. De cette source vient que dans les endroits publics et o� le monde se rassemble, on se trouve � tous moments entre celui que l'on cherche � aborder ou � saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas conna�tre, et dont l'on veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un, et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive m�me que celui dont vous vous faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est embarrass� de vous, et qui vous quitte; et que le m�me est souvent celui qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui d�daigne ici, et qui l� est d�daign�. Il est encore assez ordinaire de m�priser qui nous m�prise. Quelle mis�re! et puisqu'il est vrai que dans un si �trange commerce, ce que l'on pense gagner d'un c�t� on le perd de l'autre, ne reviendrait-il pas au m�me de renoncer � toute hauteur et � toute fiert�, qui convient si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous avec une mutuelle bont�, qui, avec l'avantage de n'�tre jamais mortifi�s, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne mortifier personne? 132 (I) Bien loin de s'effrayer ou de rougir m�me du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne d�t avoir une forte teinture de philosophie. Elle convient � tout le monde; la pratique en est utile � tous les �ges, � tous les sexes et � toutes les conditions; elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes pr�f�rences, des mauvais succ�s, du d�clin de nos forces ou de notre beaut�; elle nous arme contre la pauvret�, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons. 133 (I) Les hommes en un m�me jour ouvrent leur �me � de petites joies, et se laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus in�gal et moins suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur esprit. Le rem�de � ce mal est de n'estimer les choses du monde pr�cis�ment que ce qu'elles valent. 134 (I) Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux. 135 (I) Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'emp�che de m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me manque. 136 (I) Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute, et d'avoir quelque chose � se reprocher. 137 (I) La plupart des hommes, pour arriver � leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue pers�v�rance: leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis apr�s eux, et qui marchent lentement, mais constamment. 138 (VII) J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des mesures que les suivre, r�soudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut dire que de faire o� de dire ce qu'il faut. On se propose fermement, dans une affaire qu'on n�gocie, de taire une certaine chose, et ensuite ou par passion, ou par une intemp�rance de langue, ou dans la chaleur de l'entretien, c'est la premi�re qui �chappe. 139 (I) Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un m�rite, ou plut�t une vanit�, de s'empresser pour celles qui leur sont �trang�res, et qui ne conviennent ni � leur �tat ni � leur caract�re. 140 (IV) La diff�rence d'un homme qui se rev�t d'un caract�re �tranger � lui-m�me, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque � un visage. 141 (V) T�l�phe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne pr�sume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, dans ce qu'il m�dite et ce qu'il projette, dix fois au del� de ce qu'il a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'�tendue: ce raisonnement est juste. Il a comme une barri�re qui le ferme, et qui devrait l'avertir de s'arr�ter en de��; mais il passe outre, il se jette hors de sa sph�re; il trouve lui-m�me son endroit faible, et se montre par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il d�sire au del� de sa port�e; il s'�gale � ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se conna�t point; son caract�re est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre et qui est le sien. 142 (V) L'homme du meilleur esprit est in�gal; il souffre des accroissements et des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'�crit point, il ne cherche point � imaginer ni � plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix revienne? Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le m�me sens, et avec la m�me �galit�; il est uniforme, il ne se d�ment point: qui l'a vu une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les p�riodes de sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle: il est fix� et d�termin� par sa nature, et j'ose dire par son esp�ce. Ce qui para�t le moins en lui, c'est son �me; elle n'agit point, elle ne s'exerce point, elle se repose. 143 (VI) Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre mani�re de parler, il est vrai de dire qu'il gagne � mourir, et que dans ce moment o� les autres meurent, il commence � vivre. Son �me alors pense, raisonne, inf�re, conclut, juge, pr�voit, fait pr�cis�ment tout ce qu'elle ne faisait point; elle se trouve d�gag�e d'une masse de chair o� elle �tait comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du moins qui f�t digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue attach�e si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un stupide; elle va d'�gal avec les grandes �mes, avec celles qui font les bonnes t�tes ou les hommes d'esprit. L'�me d'Alain ne se d�m�le plus d'avec celles du grand Cond�, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes. 144 (IV) La fausse d�licatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la conduite, n'est pas ainsi nomm�e parce qu'elle est feinte, mais parce qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en m�ritent point. La fausse d�licatesse de go�t et de complexion n'est telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affect�e: c'est �milie qui crie de toute sa force sur un petit p�ril qui ne lui fait pas de peur; c'est une autre qui par mignardise p�lit � la vue d'une souris, ou qui veut aimer les violettes et s'�vanouir aux tub�reuses. 145 (IV) Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon et quelque puissant qu'il f�t, voudrait-il l'entreprendre? qu'il l'essaye. Qu'il se fasse lui-m�me une affaire de leurs plaisirs; qu'il ouvre son palais � ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux, des concerts et de tous les rafra�chissements; qu'il y ajoute une ch�re splendide et une enti�re libert�; qu'il entre avec eux en soci�t� des m�mes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le h�ros soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient enfin des m�mes choses qui les ont charm�s dans leurs commencements ils d�serteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur devient insipide. Ils n'h�sitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites; il y entre de la vanit� et une mauvaise d�licatesse: leur go�t, si on les en croit, est encore au del� de toute l'affectation qu'on aurait � les satisfaire, et d'une d�pense toute royale que l'on ferait pour y r�ussir; il s'y m�le de la malignit�, qui va jusques � vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre contents. Ces m�mes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si complaisants, peuvent se d�mentir: quelquefois on ne les reconna�t plus, et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan. 146 (I) L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les mani�res est souvent une suite de l'oisivet� ou de l'indiff�rence; et il semble qu'un grand attachement ou de s�rieuses affaires jettent l'homme dans son naturel. 147 (IV) Les hommes n'ont point de caract�res, ou s'ils en ont, c'est celui de n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se d�mente point, et o� ils soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup � �tre toujours les m�mes, � pers�v�rer dans la r�gle ou dans le d�sordre; et s'ils se d�lassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se d�go�tent plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions contraires et des faibles qui se contredisent; il leur co�te moins de joindre les extr�mit�s que d'avoir une conduite dont une partie naisse de l'autre. Ennemis de la mod�ration, ils outrent toutes choses, les bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'exc�s, ils adoucissent par le changement. Adraste �tait si corrompu et si libertin, qu'il lui a �t� moins difficile de suivre la mode et se faire d�vot: il lui e�t co�t� davantage d'�tre homme de bien. 148 (IV) D'o� vient que les m�mes hommes qui ont un flegme tout pr�t pour recevoir indiff�remment les plus grands d�sastres, s'�chappent, et ont une bile intarissable sur les plus petits inconv�nients? Ce n'est pas sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est �gale et ne se d�ment point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanit�, qui ne se r�veille et ne se recherche que dans les �v�nements o� il y a de quoi faire parler le monde, et beaucoup � gagner pour elle, mais qui se n�glige sur tout le reste? 149 (IV) L'on se repent rarement de parler peu, tr�s souvent de trop parler: maxime us�e et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne pratique pas. 150 (I) C'est se venger contre soi-m�me, et donner un trop grand avantage � ses ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de mentir pour les d�crier. 151 (IV) Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cach�s, mais publics et connus, ne s'�pargnerait-il pas! 152 (I) Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques o� ils pourraient aller, c'est par le vice de leur premi�re instruction. 153 (I) Il y a dans quelques hommes une certaine m�diocrit� d'esprit qui contribue � les rendre sages. 154 (I) Il faut aux enfants les verges et la f�rule; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des timbales, des hoquetons. La raison et la justice d�nu�es de tous leurs ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se m�ne par les yeux et les oreilles. 155 (V) Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'�me aust�re et farouche; mais ext�rieurement il est civil et c�r�monieux: il ne s'�chappe pas, il ne s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite honn�tement et s�rieusement; il emploie � leur �gard tout ce qui peut �loigner leur familiarit�, il ne veut pas les mieux conna�tre ni s'en faire des amis, semblable en ce sens � une femme qui est en visite chez une autre femme. 156 (VII) La raison tient de la v�rit�, elle est une; l'on n'y arrive que par un chemin, et l'on s'en �carte par mille. L'�tude de la sagesse a moins d'�tendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne conna�t pas l'homme, ou ne le conna�t qu'� demi: quelque diversit� qui se trouve dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la politesse donnent les m�mes apparences, font qu'on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent r�ciproquement, qui semblent communs � tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bient�t, s'il a des yeux, d'�tranges d�couvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le moindre soup�on: il avance par des exp�riences continuelles dans la connaissance de l'humanit�; il calcule presque en combien de mani�res diff�rentes l'homme peut �tre insupportable. 157 (IV) Apr�s avoir m�rement approfondi les hommes et connu le faux de leurs pens�es, de leurs sentiments, de leurs go�ts et de leurs affections, l'on est r�duit � dire qu'il y a moins � perdre pour eux par l'inconstance que par l'opini�tret�. 158 (IV) Combien d'�mes faibles, molles et indiff�rentes, sans de grands d�fauts, et qui puissent fournir � la satire! Combien de sortes de ridicules r�pandus parmi les hommes, mais qui par leur singularit� ne tirent point � cons�quence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui sont moins de l'humanit� que de la personne. Des jugements 1 (I) Rien ne ressemble plus � la vive persuasion que le mauvais ent�tement: de l� les partis, les cabales, les h�r�sies. 2 (I) L'on ne pense pas toujours constamment d'un m�me sujet: l'ent�tement et le d�go�t se suivent de pr�s. 3 (I) Les grandes choses �tonnent, et les petites rebutent; nous nous apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude. 4 (IV) Deux choses toutes contraires nous pr�viennent �galement, l'habitude et la nouveaut�. 5 (I) Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de parler en des termes magnifiques de ceux m�mes dont l'on pensait tr�s modestement avant leur �l�vation. 6 (I) La faveur des princes n'exclut pas le m�rite, et ne le suppose pas aussi. 7 (I) Il est �tonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonfl�s, et la haute opinion que nous avons de nous-m�mes et de la bont� de notre jugement, nous n�gligions de nous en servir pour prononcer sur le m�rite des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous entra�nent comme un torrent: nous louons ce qui est lou�, bien plus que ce qui est louable. 8 (V) Je ne sais s'il y a rien au monde qui co�te davantage � approuver et � louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la vertu, le m�rite, la beaut�, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont un effet plus naturel et plus s�r que envie, la jalousie, et l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un d�vot sait dire du bien, mais d'un autre d�vot. Si une belle femme approuve la beaut� d'une autre femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un po�te loue les vers d'un autre po�te, il y a � parier qu'ils sont mauvais et sans cons�quence. 9 (VII) Les hommes ne se go�tent qu'� peine les uns les autres, n'ont qu'une faible pente � s'approuver r�ciproquement: action, conduite, pens�e, expression, rien ne pla�t, rien ne contente; ils substituent � la place de ce qu'on leur r�cite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit, ce qu'ils auraient fait eux-m�mes en pareille conjoncture, ce qu'ils penseraient ou ce qu'ils �criraient sur un tel sujet, et ils sont si pleins de leurs id�es, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui. 10 (I) Le commun des hommes est si enclin au d�r�glement et � la bagatelle, et le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je croirais assez que l'esprit de singularit�, s'il pouvait avoir ses bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison et d'une conduite r�guli�re. �Il faut faire comme les autres�: maxime suspecte, qui signifie presque toujours: �il faut mal faire� d�s qu'on l'�tend au del� de ces choses purement ext�rieures, qui n'ont point de suite, qui d�pendent de l'usage, de la mode ou des biens�ances. 11 (V) Si les hommes sont hommes plut�t qu'ours et panth�res, s'ils sont �quitables, s'ils se font justice � eux-m�mes, et qu'ils la rendent aux autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement de leurs commentaires? que devient le p�titoire et le possessoire, et tout ce qu'on appelle jurisprudence? O� se r�duisent m�me ceux qui doivent tout leur relief et toute leur enflure � l'autorit� o� ils sont �tablis de faire valoir ces m�mes lois? Si ces m�mes hommes ont de la droiture et de la sinc�rit�, s'ils sont gu�ris de la pr�vention, o� sont �vanouies les disputes de l'�cole, la scolastique et les controverses? S'ils sont temp�rants, chastes et mod�r�s, que leur sert le myst�rieux jargon de la m�decine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent de le parler? L�gistes, docteurs, m�decins, quelle chute pour vous, si nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages! De combien de grands hommes dans les diff�rents exercices de la paix et de la guerre aurait-on d� se passer! � quel point de perfection et de raffinement n'a-t-on pas port� de certains arts et de certaines sciences qui ne devaient point �tre n�cessaires, et qui sont dans le monde comme des rem�des � tous les maux dont notre malice est l'unique source! Que de choses depuis Varron, que Varron a ignor�es! Ne nous suffirait-il pas m�me de n'�tre savant que comme Platon ou comme Socrate? 12 (I) Tel � un sermon, � une musique, ou dans une galerie de peintures, a entendu � sa droite et � sa gauche, sur une chose pr�cis�ment la m�me, des sentiments pr�cis�ment oppos�s. Cela me ferait dire volontiers que l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le mauvais: le bon pla�t aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque gu�re davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans. 13 (IV) Le ph�nix de la po�sie chantante rena�t de ses cendres; il a vu mourir et revivre sa r�putation en un m�me jour. Ce juge m�me si infaillible et si ferme dans ses jugements, le public, a vari� sur son sujet: ou il se trompe, ou il s'est tromp�. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q** en un certain genre est mauvais po�te, parlerait presque aussi mal que s'il e�t dit il y a quelque temps: Il est bon po�te. 14 (IV) C.P. �tait fort riche, et C.N. ne l'�tait pas: la Pucelle et Rodogune m�ritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demand� pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa fortune, et cet autre l'avait manqu�e; et en cela les hommes cherchent la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur sant� et de leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires. 15 (IV) La condition des com�diens �tait inf�me chez les Romains et honorable chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs. 16 (IV) Il suffisait � Bathylle d'�tre pantomime pour �tre couru des dames romaines; � Rho� de danser au th��tre; � Roscie et � N�rine de repr�senter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La vanit� et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient �t� aux Romains le go�t du secret et du myst�re; ils se plaisaient � faire du th��tre public celui de leurs amours; ils n'�taient point jaloux de l'amphith��tre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs ma�tresses. Leur go�t n'allait qu'� laisser voir qu'ils aimaient, non pas une belle personne ou une excellente com�dienne, mais une com�dienne. 17 (I) Rien ne d�couvre mieux dans quelle disposition sont les hommes � l'�gard des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilit� ils les croient dans la r�publique, que le prix qu'ils y ont mis, et l'id�e qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si m�canique ni de si vile condition o� les avantages ne soient plus s�rs, plus prompts et plus solides. Le com�dien, couch� dans son carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est � pied. Chez plusieurs, savant et p�dant sont synonymes. Souvent o� le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes � se taire, � �couter, � applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes. 18 (I) Il y a une sorte de hardiesse � soutenir devant certains esprits la honte de l'�rudition: l'on trouve chez eux une pr�vention tout �tablie contre les savants, � qui ils �tent les mani�res du monde, le savoir-vivre, l'esprit de soci�t�, et qu'ils renvoient ainsi d�pouill�s � leur cabinet et � leurs livres. Comme l'ignorance est un �tat paisible et qui ne co�te aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme � la cour et � la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des savants. S'ils all�guent en leur faveur les noms d'Estr�es, de Harlay, Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon, Scud�ry, P�lisson, et de tant d'autres personnages �galement doctes et polis; s'ils osent m�me citer les grands noms de Chartres, de Cond�, de Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme des Grecs et l'urbanit� des Romains, l'on ne feint point de leur dire que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours � de solides raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble n�anmoins que l'on devrait d�cider sur cela avec plus de pr�caution, et se donner seulement la peine de douter si ce m�me esprit qui fait faire de si grands progr�s dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien �crire, ne pourrait point encore servir � �tre poli. Il faut tr�s peu de fonds pour la politesse dans les mani�res; il en faut beaucoup pour celle de l'esprit. 19 (V) �Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je ne lui confierais l'�tat de ma garde-robe�; et il a raison. Ossat, Xim�n�s, Richelieu �taient savants: �taient-ils habiles? ont-ils pass� pour de bons ministres? �Il sait le grec, continue l'homme d'�tat, c'est un grimaud, c'est un philosophe.� Et en effet, une fruiti�re � Ath�nes, selon les apparences, parlait grec, et par cette raison �tait philosophe. Les Bignons, les Lamoignons �taient de purs grimauds: qui en peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel d�lire au grand, au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud venait � l'empire! Les langues sont la clef ou l'entr�e des sciences, et rien davantage; le m�pris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont grossi�res ou polies, si les livres qu'elles ont form�s sont d'un bon ou d'un mauvais go�t. Supposons que notre langue p�t un jour avoir le sort de la grecque et de la latine, serait-on p�dant, quelques si�cles apr�s qu'on ne la parlerait plus, pour lire Moli�re ou La Fontaine? 20 (VI) Je nomme Eurypyle, et vous dites: �C'est un bel esprit.� Vous dites aussi de celui qui travaille une poutre: �Il est charpentier�; et de celui qui refait un mur: �Il est ma�on.� Je vous demande quel est l'atelier o� travaille cet homme de m�tier, ce bel esprit? quelle est son enseigne? � quel habit le reconna�t-on? quels sont ses outils? est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? o� fend-il, o� cogne-t-il son ouvrage? o� l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique d'�tre ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'�tre bel esprit? S'il est tel, vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une �me vile et m�canique, � qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient s'appliquer s�rieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous pas encore du savantasse: �Il est bel esprit�, et ainsi du mauvais po�te? Mais vous-m�me, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voil� donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner � Eurypyle, et d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres. 21 (V) Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: �Vous �crivez si bien, Antisth�ne! continuez d'�crire; ne verrons-nous point de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi, m�thodique, qui n'ait point de fin�; ils devraient ajouter: �et nul cours.� Je renonce � tout ce qui a �t�, qui est et qui sera livre. B�rylle tombe en syncope � la vue d'un chat, et moi � la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement v�tu, suis-je dans ma chambre � l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, apr�s vingt ans entiers qu'on me d�bite dans la place? J'ai un grand nom, dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert � rien. Ai-je un grain de ce m�tal qui procure toutes choses? Le vil praticien grossit son m�moire, se fait rembourser des frais qu'il n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme rouge ou feuille-morte devient commis, et bient�t plus riche que son ma�tre; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient noble. B** s'enrichit � montrer dans un cercle des marionnettes; BB** � vendre en bouteille l'eau de la rivi�re. Un autre charlatan arrive ici de del� les monts avec une malle; il n'est pas d�charg� que les pensions courent, et il est pr�t de retourner d'o� il arrive avec des mulets et des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut payer ses m�diations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier sa tuile, et � l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on � un auteur ce qu'il pense et ce qu'il �crit? et s'il pense tr�s bien, le paye-t-on tr�s largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il � force de penser et d'�crire juste? Il faut que les hommes soient habill�s, qu'ils soient ras�s; il faut que retir�s dans leurs maisons, ils aient une porte qui ferme bien: est-il n�cessaire qu'ils soient instruits? Folie, simplicit�, imb�cillit�, continue Antisth�ne, de mettre l'enseigne d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui rende la vie aimable, qui fasse pr�ter � ses amis, et donner � ceux qui ne peuvent rendre; �crire alors par jeu, par oisivet�, et comme Tityre siffle ou joue de la fl�te; cela ou rien; j'�cris � ces conditions, et je c�de ainsi � la violence de ceux qui me prennent � la gorge, et me disent: �Vous �crirez.� Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Id�es, Du Premier Principe, par Antisth�ne, vendeur de mar�e. 22 (I) Si les ambassadeurs des princes �trangers �taient des singes instruits � marcher sur leurs pieds de derri�re, et � se faire entendre par interpr�te, nous ne pourrions pas marquer un plus grand �tonnement que celui que nous donne la justesse de leurs r�ponses, et le bon sens qui para�t quelquefois dans leurs discours. La pr�vention du pays, jointe � l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense juste partout o� il y a des hommes. Nous n'aimerions pas � �tre trait�s ainsi de ceux que nous appelons barbares; et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste � �tre �pouvant�s de voir d'autres peuples raisonner comme nous. Tous les �trangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilis�s: de m�me toute campagne n'est pas agreste et toute ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province maritime d'un grand royaume o� le villageois est doux et insinuant, le bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticit� est h�r�ditaire. 23 (I) Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des moeurs si cultiv�es, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples. 24 (I) Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte � la t�te, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions: �Cela est bien barbare.� 25 (I) Ce pr�lat se montre peu � la cour, il n'est de nul commerce, on ne le voit point avec des femmes; il ne joue ni � grande ni � petite prime, il n'assiste ni aux f�tes ni aux spectacles, il n'est point homme de cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son �v�ch�, o� il fait une r�sidence continuelle, il ne songe qu'� instruire son peuple par la parole et � l'�difier par son exemple; il consume son bien en des aum�nes, et son corps par la p�nitence; il n'a que l'esprit de r�gularit�, et il est imitateur du z�le et de la pi�t� des Ap�tres. Les temps sont chang�s, et il est menac� sous ce r�gne d'un titre plus �minent. 26 (IV) Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain caract�re et d'une profession s�rieuse, pour ne rien dire de plus, qu'ils ne sont point oblig�s � faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'� les voir si plaisants et si agr�ables, on ne croirait point qu'ils fussent d'ailleurs si r�guliers et si s�v�res? Oserait-on m�me leur insinuer qu'ils s'�loignent par de telles mani�res de la politesse dont ils se piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux conditions, qu'elle �vite le contraste, et de montrer le m�me homme sous des figures diff�rentes et qui font de lui un compos� bizarre ou un grotesque? 27 (IV) Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur une seule et premi�re vue: il y a un int�rieur et un coeur qu'il faut approfondir. Le voile de la modestie couvre le m�rite, et le masque de l'hypocrisie cache la malignit�. Il n'y a qu'un tr�s petit nombre de connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est que peu � peu, et forc�s m�me par le temps et les occasions, que la vertu parfaite et le vice consomm� viennent enfin � se d�clarer. 28 (VIII) Fragment ...Il disait que l'esprit dans cette belle personne �tait un diamant bien mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: �C'est, ajoutait-il, comme une nuance de raison et d'agr�ment qui occupe les yeux et le coeur de ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'amiti�. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer � plaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur m�rite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacit�s et capable de sentiments, elle surprend et elle int�resse; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus d�licat et de plus fin dans les conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la r�plique. Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche � s'�claircir; et elle vous �coute comme celle qui sait beaucoup, qui conna�t le prix de ce que vous lui dites, et aupr�s de qui vous ne perdez rien de ce qui vous �chappe. Loin de s'appliquer � vous contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les �tend, elle les embellit: vous �tes content de vous d'avoir pens� si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus de la vanit�, soit qu'elle parle, soit qu'elle �crive: elle oublie les traits o� il faut des raisons; elle a d�j� compris que la simplicit� est �loquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter dans les m�mes int�r�ts, laissant � Elvire les jolis discours et les belles-lettres, qu'elle met � tous usages, Arth�nice n'emploie aupr�s de vous que la sinc�rit�, l'ardeur, l'empressement et la persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le go�t des personnes de nom et de r�putation, moins pour en �tre connue que pour les conna�tre. On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour, et de tout le m�rite qu'elle se pr�pare par les ann�es, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, des principes s�rs, utiles � celles qui sont comme elle expos�es aux soins et � la flatterie; et qu'�tant assez particuli�re sans pourtant �tre farouche, ayant m�me un peu de penchant pour la retraite, il ne lui saurait peut-�tre manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand th��tre, pour y faire briller toutes ses vertus.� 29. (V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien � �tre n�glig�e, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beaut� et de sa jeunesse. Une gr�ce na�ve �clate sur son visage, anime ses moindres actions: il y aurait moins de p�ril � la voir avec tout l'attirail de l'ajustement et de la mode. De m�me un homme de bien est respectable par lui-m�me, et ind�pendamment de tous les dehors dont il voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus sp�cieuse. Un air r�form�, une modestie outr�e, la singularit� de l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien � la probit�, ne rel�vent pas le m�rite; ils le fardent, et font peut-�tre qu'il est moins pur et moins ing�nu. (VI) Une gravit� trop �tudi�e devient comique; ce sont comme des extr�mit�s qui se touchent et dont le milieu est dignit�; cela ne s'appelle pas �tre grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe � le devenir ne le sera jamais: ou la gravit� n'est point, ou elle est naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter. 30 (VI) Un homme de talent et de r�putation, s'il est chagrin et aust�re, il effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur rend suspecte d'une trop grande r�forme et d'une pratique trop ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une le�on utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et laborieusement, avoir des vues s�rieuses sans renoncer aux plaisirs honn�tes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre. 31 (IV) La physionomie n'est pas une r�gle qui nous soit donn�e pour juger des hommes: elle nous peut servir de conjecture. 32 (IV) L'air spirituel est dans les hommes ce que la r�gularit� des traits est dans les femmes: c'est le genre de beaut� o� les plus vains puissent aspirer. 33 (IV) Un homme qui a beaucoup de m�rite et d'esprit; et qui est connu pour tel, n'est pas laid, m�me avec des traits qui sont difformes; ou s'il a de la laideur, elle ne fait pas son impression. 34 (VII) Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de r�gles, d'attention et de travail pour danser avec la m�me libert� et la m�me gr�ce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacit�, de passion et de persuasion dans un discours �tudi� et que l'on prononce dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans pr�paration dans les entretiens les plus familiers! 35 (I) Ceux qui, sans nous conna�tre assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fant�me de leur imagination. 36 (I) Il y a de petites r�gles, des devoirs, des biens�ances attach�s aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point � force d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par les fautes qui leur �chappent en ce genre avant qu'ils soient assez instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux; c'est vouloir un jour �tre d�tromp�. 37 (VI) Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est unique, et si un besoin extr�me; ou une violente passion, ou un premier mouvement tirent � cons�quence. 38 (IV) Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est souvent la v�rit�. 39 (IV) Sans une grande raideur et une continuelle attention � toutes ses paroles, on est expos� � dire en moins d'une heure le oui ou le non sur une m�me chose ou sur une m�me personne, d�termin� seulement par un esprit de soci�t� et de commerce qui entra�ne naturellement � ne pas contredire celui-ci et celui-l� qui en parlent diff�remment. 40 (VIII) Un homme partial est expos� � de petites mortifications; car comme il est �galement impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux ou sages, et que ceux contre qui il se d�clare soient toujours en faute ou malheureux, il na�t de l� qu'il lui arrive souvent de perdre contenance dans le public, ou par le mauvais succ�s de ses amis, ou par une nouvelle gloire qu'acqui�rent ceux qu'il n'aime point. 41 (IV) Un homme sujet � se laisser pr�venir, s'il ose remplir une dignit� ou s�culi�re ou eccl�siastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet qui s'est charg� d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie: faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la mis�re de la pr�vention. Il faut ajouter qu'elle est un mal d�sesp�r�, incurable, qui infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait d�serter les �gaux, les inf�rieurs, les parents, les amis, jusqu'aux m�decins: ils sont bien �loign�s de le gu�rir, s'ils ne peuvent le faire convenir de sa maladie, ni des rem�des, qui seraient d'�couter, de douter, de s'informer et de s'�claircir. Les flatteurs, les fourbes, les calomniateurs, ceux qui ne d�lient leur langue que pour le mensonge et l'int�r�t, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font avaler tout ce qui leur pla�t: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et qui le tuent. 42 (I) La r�gle de Descartes, qui ne veut pas qu'on d�cide sur les moindres v�rit�s avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'�tendre au jugement que l'on fait des personnes. 43 (I) Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos moeurs et de nos mani�res, que l'indignit� et le mauvais caract�re de ceux qu'ils approuvent. Du m�me fonds dont on n�glige un homme de m�rite, l'on sait encore admirer un sot. 44 (I) Un sot est celui qui n'a pas m�me ce qu'il faut d'esprit pour �tre fat. 45 (I) Un fat est celui que les sots croient un homme de m�rite. 46 (IV) L'impertinent est un fat outr�. Le fat lasse, ennuie, d�go�te, rebute; l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence o� l'autre finit. Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est compos� de l'un et de l'autre. 47 (VII) Les vices partent d'une d�pravation du coeur; les d�fauts, d'un vice de temp�rament; le ridicule, d'un d�faut d'esprit. (IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les apparences du sot. (IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caract�re; l'on y entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort. (VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule. (IV) La sottise est dans le sot, la fatuit� dans le fat, et l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule r�side tant�t dans celui qui en effet est ridicule; et tant�t dans l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule o� il n'est point et ne peut �tre. 48 (IV) La grossi�ret�, la rusticit�, la brutalit� peuvent �tre les vices d'un homme d'esprit. 49 (IV) Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que le sot qui parle. 50 (VIII) La m�me chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une na�vet� ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise. 51 (IV) Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caract�re. 52 (IV) L'une des marques de la m�diocrit� de l'esprit est de toujours conter. 53 (IV) Le sot est embarrass� de sa personne; le fat a l'air libre et assur�; l'impertinent passe � l'effronterie: le m�rite a de la pudeur. 54 (VIII) Le suffisant est celui en qui la pratique de certains d�tails que l'on honore du nom d'affaires se trouve jointe � une tr�s grande m�diocrit� d'esprit. Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la composition du suffisant, font l'important. Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom; d�s qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant. 55 (VII) L'honn�te homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, quoique dans une distance in�gale de ces deux extr�mes. La distance qu'il y a de l'honn�te, homme � l'habile homme s'affaiblit de jour � autre, et est sur le point de dispara�tre. L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses int�r�ts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acqu�rir du bien ou en conserver. L'honn�te homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux. On conna�t assez qu'un homme de bien est honn�te homme; mais il est plaisant d'imaginer que tout honn�te homme n'est pas homme de bien. L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un d�vot, et qui s'est born� � n'avoir que de la vertu. 56 (IV) Talent, go�t, esprit, bon sens, choses diff�rentes, non incompatibles. (IV) Entre le bon sens et le bon go�t il y a la diff�rence de la cause � son effet. (VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout � sa partie. (VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, born� et renferm� dans quelque art, ou m�me dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de l� ni jugement, ni m�moire, ni vivacit�, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense point, qui s'�nonce mal; un musicien par exemple, qui apr�s m'avoir comme enchant� par ses accords, semble s'�tre remis avec son luth dans un m�me �tui, ou n'�tre plus sans cet instrument qu'une machine d�mont�e, � qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de rien attendre? (VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le d�finir? Ne faut-il ni pr�voyance, ni finesse, ni habilet� pour jouer l'hombre ou les �checs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imb�ciles qui y excellent, et de tr�s beaux g�nies qui n'ont pu m�me atteindre la m�diocrit�, � qui une pi�ce ou une carte dans les mains trouble la vue, et fait perdre contenance? (VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus incompr�hensible. Un homme para�t grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met � �crire, c'est le mod�le des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que l�g�ret�, qu'�l�gance, que beau naturel, et que d�licatesse dans ses ouvrages. (VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bont� de sa pi�ce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la r�citer, ni lire son �criture. Laissez-le s'�lever par la composition: il n'est pas au-dessous d'Auguste, de Pomp�e, de Nicom�de, d'Heraclius; il est roi, et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de faire parler des h�ros, de les faire agir; il peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire. (VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, col�re, fougueux, capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ing�nu, cr�dule, badin, volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, ou plut�t de se livrer � un g�nie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part et comme � son insu: quelle verve! quelle �l�vation! quelles images! quelle latinit�! --Parlez-vous d'une m�me personne? me direz-vous. --Oui, du m�me, de Th�odas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule � terre, il se rel�ve, il tonne, il �clate; et du milieu de cette temp�te il sort une lumi�re qui brille et qui r�jouit. Disons-le sans figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sens�es et raisonnables; on est surpris de voir na�tre et �clore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce sont en lui comme deux �mes qui ne se connaissent point, qui ne d�pendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes s�par�es. Il manquerait un trait � cette peinture si surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout � la fois avide et insatiable de louanges, pr�t de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence � me persuader moi-m�me que j'ai fait le portrait de deux personnages tout diff�rents. Il ne serait pas m�me impossible d'en trouver un troisi�me dans Th�odas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme. 57 (I) Apr�s l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. 58 (I) Tel, connu dans le monde par de grands talents honor� et ch�ri partout o� il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu r�duire � l'estimer; tel autre, au contraire, proph�te dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserr�e dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un m�rite rare et singulier, qui lui est accord� par sa famille dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part. 59 (I) Tout le monde s'�l�ve contre un homme qui entre en r�putation: � peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un m�rite naissant et une premi�re vogue qui semble l'associer � la gloire dont ils sont d�j� en possession; l'on ne se rend qu'� l'extr�mit�, et apr�s que le Prince s'est d�clar� par les r�compenses: tous alors se rapprochent de lui, et de ce jour-l� seulement il prend son rang d'homme de m�rite. 60 (VIII) Nous affectons souvent de louer avec exag�ration des hommes assez m�diocres, et de les �lever, s'il se pouvait, jusqu'� la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les m�mes personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partag�e, offense moins notre vue, et nous devient plus douce et plus supportable. 61 (VII) L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord � pleines voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route: tout leur rit, tout leur succ�de; action, ouvrage, tout est combl� d'�loges et de r�compenses; ils ne se montrent que pour �tre embrass�s et f�licit�s. Il y a un rocher immobile qui s'�l�ve sur une c�te; les flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la flatterie, l'autorit�, la faveur, tous les vents ne l'�branlent pas: c'est le public, o� ces gens �chouent. 62 (I) Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport � celui qui nous occupe. Ainsi le po�te, rempli de grandes et sublimes id�es, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits; et celui qui �crit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie � imaginer des fictions et � trouver une rime; de m�me le bachelier plong� dans les quatre premiers si�cles, traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-�tre m�pris� du g�om�tre. 63 (IV) Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine mati�re et en faire des le�ons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des limites de son g�nie, mais il s'�gare, et fait que l'homme illustre parle comme un sot. 64 (V) H�rille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il �crive, veut citer: il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et � l'Orateur romain que l'eau le temp�re. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est m�me capable de penser, il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour donner plus d'autorit� � ce qu'il dit, ni peut-�tre pour se faire honneur de ce qu'il sait: il veut citer. 65 (V) C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner pour sien: il n'est pas relev�, il tombe avec des gens d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas oblig� de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et re�u avec moins de jalousie; personne n'en souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire. 66 (IV) On a dit de Socrate qu'il �tait en d�lire, et que c'�tait un fou tout plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si sage passaient pour fous. Ils disaient: �Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe! quels moeurs �tranges et particuli�res ne d�crit-il point! o� a-t-il r�v�, creus�, rassembl� des id�es si extraordinaires? quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chim�res.� Ils se trompaient: c'�taient des monstres, c'�taient des vices, mais peints au naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'�loignait du cynique; il �pargnait les personnes, et bl�mait les moeurs qui �taient mauvaises. 67 (IV) Celui qui est riche par son savoir-faire conna�t un philosophe, ses pr�ceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est propos�e lui-m�me toute sa vie, dit en son coeur: �Je le plains, je le tiens �chou�, ce rigide censeur; il s'�gare, et il est hors de route; ce n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au d�licieux port de la fortune�; et selon ses principes il raisonne juste. (IV) �Je pardonne, dit Antisthius, � ceux que j'ai lou�s dans mon ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils �taient louables. Je le pardonnerais moins � tous ceux dont j'ai attaqu� les vices sans toucher � leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que celui d'�tre corrig�s; mais comme c'est un �v�nement qu'on ne voit point, il suit de l� que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien. (V) �L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser � me �crits leur r�compense: on ne saurait en diminuer la r�putation; et si on le fait, qui m'emp�chera de le m�priser?�. 68 (V) Il est bon d'�tre philosophe, il n'est gu�re utile de passer pour tel. Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'� ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement, et, en restituant � un si beau nom son id�e propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due. 69 (VI) Il y a une philosophie qui nous �l�ve au-dessus de l'ambition et de la fortune, qui nous �gale, que dis-je? qui nous place plus haut que les riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait n�gliger les postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de d�sirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve m�me l'�motion et l'excessive joie d'�tre exauc�s. Il y a une autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit � toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure. 70 (IV) C'est abr�ger et s'�pargner mille discours, que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront. 71 (I) Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous-m�mes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'�galer � soi. 72 (IV) Les m�mes d�fauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables sont chez nous comme dans leur centre; ils ne p�sent plus, on ne les sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne voit pas qu'il se peint lui-m�me. Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos d�fauts que si nous �tions capables de les avouer et de les reconna�tre dans les autres: c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont, ils se feraient ha�r autant qu'ils le m�ritent. 73 (IV) La sage conduite roule sur deux pivots, le pass� et l'avenir. Celui qui a la m�moire fid�le et une grande pr�voyance est hors du p�ril de censurer dans les autres ce qu'il a peut-�tre fait lui-m�me, ou de condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les circonstances o� elle lui sera un jour in�vitable. 74 (VI) Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le pr�parent, ils l'attirent, et semblent presque le d�terminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent m�me profiter, par leurs pr�cautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un tel hasard, ou de plusieurs tout � la fois. Si ce point arrive, ils gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un m�me point souvent les fait gagner de plusieurs mani�res. Ces hommes sages peuvent �tre lou�s de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit �tre r�compens� en eux comme la vertu. 75 (VIII) Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui n�glige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne m�rite point qu'on s'en occupe. 76 (V) Il y a dans les meilleurs conseils de quoi d�plaire. Ils viennent d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour �tre rejet�s d'abord par pr�somption et par humeur, et suivis seulement par n�cessit� ou par r�flexion. 77 (I) Quel bonheur surprenant a accompagn� ce favori pendant tout le cours de sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgr�ce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses tr�sors, une sant� parfaite, et une mort douce. Mais quel �trange compte � rendre d'une vie pass�e dans la faveur, des conseils que l'on a donn�s, de ceux qu'on a n�glig� de donner ou de suivre, des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par soi-m�me ou par les autres; en un mot, de toute sa prosp�rit�! 78 (IV) L'on gagne � mourir d'�tre lou� de ceux qui nous survivent, souvent sans autre m�rite que celui de n'�tre plus: le m�me �loge sert alors pour Caton et pour Pison. �Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'�tait un homme de bien, et qui m�ritait une plus longue vie; il avait de l'esprit et de l'agr�ment, de la fermet� et du courage; il �tait s�r, g�n�reux, fid�le.� Ajoutez: �pourvu qu'il soit mort.� 79 (IV) La mani�re dont on se r�crie sur quelques-uns qui se distinguent par la bonne foi, le d�sint�ressement et la probit�, n'est pas tant leur �loge que le d�cr�ditement du genre humain. 80 (VII) Tel soulage les mis�rables, qui n�glige sa famille et laisse son fils dans l'indigence; un autre �l�ve un nouvel �difice, qui n'a pas encore pay� les plombs d'une maison qui est achev�e depuis dix ann�es; un troisi�me fait des pr�sents et des largesses, et ruine ses cr�anciers. Je demande: la piti�, la lib�ralit�, la magnificence, sont-ce les vertus d'un homme injuste? ou plut�t si la bizarrerie et la vanit� ne sont pas les causes de l'injustice. 81 (VIII) Une circonstance essentielle � la justice que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans diff�rer: la faire attendre, c'est injustice. Ceux-l� font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi qu'il fera bien, fait tr�s mal. 82 (VII) L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa vie � faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on le dirait plus � la lettre de ses cr�anciers. 83 (IV) L'honn�tet�, les �gards et la politesse des personnes avanc�es en �ge de l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le vieux temps. 84 (I) C'est un exc�s de confiance dans les parents d'esp�rer tout de la bonne �ducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la n�gliger. 85 (IV) Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'�ducation ne donne point � l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile. 86 (IV) Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la pr�somption est qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la pr�somption est qu'il l'a excellent. 87 (V) Ne songer qu'� soi et au pr�sent, source d'erreur dans la politique. 88 (IV) Le plus grand malheur, apr�s celui d'�tre convaincu d'un crime, est souvent d'avoir eu � s'en justifier. Tels arr�ts nous d�chargent et nous renvoient absous, qui sont infirm�s par la voix du peuple. 89 (I) Un homme est fid�le � de certaines pratiques de religion, on le voit s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le d�sapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient apr�s les avoir n�glig�es dix ann�es enti�res: on se r�crie, on l'exalte; cela est libre: moi, je le bl�me d'un si long oubli de ses devoirs, et je le trouve heureux d'y �tre rentr�. 90 (IV) Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres. 91 (IV) Tels sont oubli�s dans la distribution des gr�ces, et font dire d'eux: Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en �tait souvenu, auraient fait dire: Pourquoi s'en souvenir? D'o� vient cette contrari�t�? Est-ce du caract�re de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou m�me de tous les deux? 92 (VI) L'on dit commun�ment: �Apr�s un tel, qui sera chancelier? qui sera primat des Gaules? qui sera pape?� On va plus loin: chacun, selon ses souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas de raison qu'une dignit� tue celui qui s'en trouve rev�tu, qu'elle sert au contraire � le rajeunir, et � donner au corps et � l'esprit de nouvelles ressources, ce n'est pas un �v�nement fort rare � un titulaire d'enterrer son successeur. 93 (V) La disgr�ce �teint les haines et les jalousies. Celui-l� peut bien faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun m�rite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un h�ros impun�ment. Rien n'est bien d'un homme disgraci�: vertus, m�rite, tout est d�daign�, ou mal expliqu�, ou imput� � vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne gr�ce � l'ennemi que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus de quoi �tre un h�ros. Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que rapporter les jugements; je ne dis pas de diff�rents hommes, je dis les m�mes, qui jugent si diff�remment. 94 (VI) Il ne faut pas vingt ann�es accomplies pour voir changer les hommes d'opinion sur les choses les plus s�rieuses, comme sur celles qui leur ont paru les plus s�res et les plus vraies. Je ne hasarderai pas d'avancer que le feu en soi, et ind�pendamment de nos sensations, n'a aucune chaleur, c'est-�-dire rien de semblable � ce que nous �prouvons en nous-m�mes � son approche, de peur que quelque jour il ne devienne aussi chaud qu'il a jamais �t�. J'assurerai aussi peu qu'une ligne droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou �gaux � deux droits, de peur que les hommes venant � y d�couvrir quelque chose de plus ou de moins, je ne sois raill� de ma proposition. Aussi dans un autre genre, je dirai � peine avec toute la France: �Vauban est infaillible, on n'en appelle point�: qui me garantirait que dans peu de temps on n'insinuera pas que m�me sur le si�ge, qui est son fort et o� il d�cide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme Antiphile? 95 (IV) Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un bourgeois ou un praticien, le financier un malt�tier, et le gentilhomme un gentill�tre; mais il est �trange que de si mauvais noms, que la col�re et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le d�dain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir. 96 (IV) Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque les ennemis commencent � fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou devant une ville apr�s qu'elle a capitul�; vous aimez, dans un combat ou pendant un si�ge, � para�tre en cent endroits pour n'�tre nulle part, � pr�venir les ordres du g�n�ral de peur de les suivre, et � chercher les occasions plut�t que de les attendre et les recevoir: votre valeur serait-elle fausse? 97 (IV) Faites garder aux hommes quelque poste o� ils puissent �tre tu�s, et o� n�anmoins ils ne soient pas tu�s: ils aiment l'honneur et la vie. 98 (VII) � voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on soup�onner qu'ils aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils pr�f�rent � la vie, ne f�t souvent qu'une certaine opinion d'eux-m�mes �tablie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou qu'ils n'estiment point? 99 (VII) Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont � la guerre et suivent la cour, qui ne font pas un si�ge, mais qui y assistent, ont bient�t �puis� leur curiosit� sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle soit, sur la tranch�e, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups de main, comme sur l'ordre et le succ�s d'une attaque qu'ils entrevoient. La r�sistance continue, les pluies surviennent, les fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a � combattre les saisons et l'ennemi, on peut �tre forc� dans ses lignes et enferm� entre une ville et une arm�e: quelles extr�mit�s! On perd courage, on murmure. �Est-ce un si grand inconv�nient que de lever un si�ge? Le salut de l'�tat d�pend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas, ajoutent-ils, fl�chir sous les ordres du Ciel, qui semble se d�clarer contre nous, et remettre la partie � un autre temps?� Alors ils ne comprennent plus la fermet�, et s'ils osaient dire, l'opini�tret� du g�n�ral, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la difficult� de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour la conduire � sa fin. A-t-on capitul�, ces hommes si d�courag�s rel�vent l'importance de cette conqu�te, en pr�disent les suites, exag�rent la n�cessit� qu'il y avait de la faire, le p�ril et la honte qui suivaient de s'en d�sister, prouvent que l'arm�e qui nous couvrait des ennemis �tait invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et les bourgades; fiers d'�tre regard�s de la bourgeoisie qui est aux fen�tres, comme ceux m�mes qui ont pris la place, ils en triomphent par les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous �tourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits o� l'envie de voir les a port�s, et o� il ne laissait pas d'y avoir du p�ril, des hasards qu'ils ont courus � leur retour d'�tre pris ou tu�s par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur. 100 (IV) C'est le plus petit inconv�nient du monde que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue: il laisse � l'orateur ce qu'il a d'esprit, de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui �te rien; mais on ne laisse pas de s'�tonner que les hommes, ayant voulu une fois y attacher une esp�ce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs et souvent d'inutiles discours, � en courir tout le risque. 101 (IV) Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers � se plaindre de sa bri�vet�: comme ils le consument � s'habiller, � manger, � dormir, � de sots discours, � se r�soudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent � ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de reste. Il n'y a point de ministre si occup� qui ne sache perdre chaque jour deux heures de temps: cela va loin � la fin d'une longue vie; et si le mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si pr�cieuse, et dont l'on se plaint qu'on n'a point assez! 102 (IV) Il y a des cr�atures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une �me qui est esprit, dont toute la vie est occup�e et toute l'attention est r�unie � scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose. Il y en a d'autres qui s'en �tonnent, mais qui sont enti�rement inutiles, et qui passent les jours � ne rien faire: c'est encore moins que de scier du marbre. 103 (V) La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une �me, et se r�pandent en tant d'actions et d'exercices o� il semble qu'elle est inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant qu'il pense; cet �loge m�me est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet homme qu'au-dessus du chien ou du cheval. 104 (IV) �� quoi vous divertissez-vous? � quoi passez-vous le temps?� vous demandent les sots et les gens d'esprit. Si je r�plique que c'est � ouvrir les yeux et � voir, � pr�ter l'oreille et � entendre, � voir la sant�, le repos, la libert�, ce n'est rien dire. Les solides biens, les grands biens, les seuls biens ne sont pas compt�s, ne se font pas sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut r�pondre. (VII) Est-ce un bien pour l'homme que la libert�, si elle peut �tre trop grande et trop �tendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'� lui faire d�sirer quelque chose, qui est d'avoir moins de libert�? (VII) La libert� n'est pas oisivet�; c'est un usage libre du temps; c'est le choix du travail et de l'exercice. �tre libre en un mot n'est pas ne rien faire, c'est �tre seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la libert�! 105 (I) C�sar n'�tait point trop vieux pour penser � la conqu�te de l'univers; il n'avait point d'autre b�atitude � se faire que le cours d'une belle vie, et un grand nom apr�s sa mort; n� fier, ambitieux, et se portant bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'� conqu�rir le monde. Alexandre �tait bien jeune pour un dessein si s�rieux: il est �tonnant que dans ce premier �ge les femmes ou le vin n'aient plus t�t rompu son entreprise. 106 (I) Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'esp�rance des peuples. Donn� du ciel pour prolonger la f�licit� de la terre. Plus grand que ses A�eux. Fils d'un H�ros qui est son mod�le, a d�j� montr� � l'Univers par ses divines qualit�s, et par une vertu anticip�e, que les enfants des H�ros sont plus proches de l'�tre que les autres hommes. 107 (IV) Si le monde dure seulement cent millions d'ann�es, il est encore dans toute sa fra�cheur, et ne fait presque que commencer; nous-m�mes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous pas confondre avec eux dans des si�cles si recul�s? Mais si l'on juge par le pass� de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire! quelles d�couvertes ne fera-t-on point! quelles diff�rentes r�volutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans les �tats et dans les empires! quelle ignorance est la n�tre! et quelle l�g�re exp�rience que celle de six ou sept mille ans! 108 (IV) Il n'y a point de chemin trop long � qui marche lentement et sans se presser: il n'y a point d'avantages trop �loign�s � qui s'y pr�pare par la patience. 109 (IV) Ne faire sa cour � personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse la sienne, douce situation, �ge d'or, �tat de l'homme le plus naturel! 110 (VII) Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes; la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent. 111 (IV) Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est �chapp� sur quelques jeunes gens qui peuplent les cours? �tes-vous vicieux, � Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais est que vous n'�tes plus jeune. Et vous qui voulez �tre offens� personnellement de ce que j'ai dit de quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre? �tes-vous d�daigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite? Je l'ignorais, et ne pensais pas � vous: j'ai parl� des grands. 112 (IV) L'esprit de mod�ration et une certaine sagesse dans la conduite laissent les hommes dans l'obscurit�: il leur faut de grandes vertus pour �tre connus et admir�s, ou peut-�tre de grands vices. 113 (IV) Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indiff�remment, sont pr�venus, charm�s, enlev�s par la r�ussite: il s'en faut peu que le crime heureux ne soit lou� comme la vertu m�me, et que le bonheur ne tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise, que celle que le succ�s ne saurait justifier. 114 (IV) Les hommes, s�duits par de belles apparences et de sp�cieux pr�textes, go�tent ais�ment un projet d'ambition que quelques grands ont m�dit�; ils en parlent avec int�r�t; il leur pla�t m�me par la hardiesse ou par la nouveaut� que l'on lui impute; ils y sont d�j� accoutum�s, et n'en attendent que le succ�s, lorsque, venant au contraire � avorter, ils d�cident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il �tait t�m�raire et ne pouvait r�ussir. 115 (IV) Il y a de tels projets, d'un si grand �clat et d'une cons�quence si vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant esp�rer ou tant craindre, selon les divers int�r�ts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas avoir paru sur la sc�ne avec un si bel appareil pour se retirer sans rien dire; quelques affreux p�rils qu'il commence � pr�voir dans la suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui est de la manquer. 116 (VIII) Dans un m�chant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exag�rez son habilet� � se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir � ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et o� manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez. 117 (VI) Un ennemi est mort qui �tait � la t�te d'une arm�e formidable, destin�e � passer le Rhin; il savait la guerre, et son exp�rience pouvait �tre second�e de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle f�te publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont l'aversion devient populaire: ce n'est point pr�cis�ment par les progr�s qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix du peuple �clate � leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, d�s que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est d�livr�e. 118 (V) �O temps! � moeurs! s'�crie H�raclite, � malheureux si�cle! si�cle rempli de mauvais exemples, o� la vertu souffre, o� le crime domine, o� il triomphe! Je veux �tre un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut �tre meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je d�sire du moins de fleurir et de prosp�rer. Un homme dit: �Je passerai la mer, je d�pouillerai mon p�re de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son h�ritier, de ses terres et de ses �tats�, et comme il l'a dit il l'a fait. Ce qu'il devait appr�hender, c'�tait le ressentiment de plusieurs rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour lui; ils lui ont presque dit: �Passez la mer, d�pouillez votre p�re, montrez � tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi qu'un petit seigneur de son ch�teau, ou un fermier de sa m�tairie; qu'il n'y ait plus de diff�rence entre de simples particuliers et nous; nous sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux-m�mes � un �tranger, et qu'ils ont moins � craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance.� Qui pourrait voir des choses si tristes avec des yeux secs et une �me tranquille? Il n'y a point de charges qui n'aient leurs privil�ges; il n'y a aucun titulaire qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les d�fendre: la dignit� royale seule n'a plus de privil�ges; les rois eux-m�mes y ont renonc�. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras � une famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de lui, et de l'appui qu'il donne � une cause qui leur est commune. L'esprit de pique et de jalousie pr�vaut chez eux � l'int�r�t de l'honneur, de la religion et de leur �tat; est-ce assez? � leur int�r�t personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur �lection, mais de leur succession, de leurs droits comme h�r�ditaires; enfin dans tous l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince d�livrait l'Europe, se d�livrait lui-m�me d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir d�truit un grand empire: il la n�glige pour une guerre douteuse. Ceux qui sont n�s arbitres et m�diateurs temporisent; et lorsqu'ils pourraient avoir d�j� employ� utilement leur m�diation, ils la promettent. O p�tres! continue H�raclite, � rustres qui habitez sous le chaume et dans les cabanes! si les �v�nements ne vont point jusqu'� vous, si vous n'avez point le coeur perc� par la malice des hommes, si on ne parle plus d'hommes dans vos contr�es, mais seulement de renards et de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous � manger votre pain noir et � boire l'eau de vos citernes.� 119 (VI) �Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme g�ants et comme des pi�ces rares dont il faut acheter la vue, d�s que vous allez jusques � huit pieds; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de l'�minence, qui est tout ce que l'on pourrait accorder � ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles; esp�ce d'animaux glorieux et superbes, qui m�prisez toute autre esp�ce, qui ne faites pas m�me comparaison avec l'�l�phant et la baleine; approchez, hommes, r�pondez un peu � D�mocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres, qui �tes-vous? J'entends corner sans cesse � mes oreilles: L'homme est un animal raisonnable. Qui vous a pass� cette d�finition? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'�tes accord�e � vous-m�mes? C'est d�j� une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confr�res, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur. Laissez-les un peu se d�finir eux-m�mes, et vous verrez comme ils s'oublieront et comme vous serez trait�s. Je ne parle point, � hommes, de vos l�g�ret�s, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais �coutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort l�ger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: �Voil� un bon oiseau�; et d'un l�vrier qui prend un li�vre corps � corps: �C'est un bon l�vrier.� Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: �Voil� un brave homme.�Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se d�chirent, vous dites: �Voil� de sots animaux�; et vous prenez un b�ton pour les s�parer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assembl�s par milliers dans une plaine, et qu'apr�s avoir miaul� tout leur so�l, ils se sont jet�s avec fureur les uns sur les autres, et ont jou� ensemble de la dent et de la griffe; que de cette m�l�e il est demeur� de part et d'autre neuf � dix mille chats sur la place, qui ont infect� l'air � dix lieues de l� par leur puanteur, ne diriez-vous pas: �Voil� le plus abominable sabbat dont on ait jamais ou� parler?� Et si les loups en faisaient de m�me: �Quels hurlements! quelle boucherie!� Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent � se trouver � ce beau rendez-vous, � d�truire ainsi et � an�antir leur propre esp�ce? ou apr�s l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ing�nuit� de ces pauvres b�tes? Vous avez d�j�, en animaux raisonnables, et pour vous, distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imagin� les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et � mon gr� fort judicieusement; car avec vos seules mains que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous �gratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la t�te? au lieu que vous voil� munis d'instruments commodes, qui vous servent � vous faire r�ciproquement de larges plaies d'o� peut couler votre sang jusqu'� la derni�re goutte, sans que vous puissiez craindre d'en �chapper. Mais comme vous devenez d'ann�e � autre plus raisonnables, vous avez bien ench�ri sur cette vieille mani�re de vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre � la t�te ou � la poitrine; vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous �ventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier � la cave, en enl�vent les vo�tes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est l� encore o� g�t la gloire; elle aime le remue-m�nage, et elle est personne d'un grand fracas. Vous avez d'ailleurs des armes d�fensives, et dans les bonnes r�gles vous devez en guerre �tre habill�s de fer, ce qui est sans mentir une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces c�l�bres que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole o� il avait trouv� le secret de les faire vivre: il leur avait mis � chacune une salade en t�te, leur avait pass� un corps de cuirasse, mis des brassards, des genouill�res, la lance sur la cuisse; rien ne leur manquait, et en cet �quipage elles allaient par sauts et par bonds dans leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi non? une �me serait-elle embarrass�e d'animer un tel corps? elle en serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous d�couvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et d�fensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi �quip�s, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un m�morable si�ge, une fameuse journ�e? N'entendrai-je donc plus bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus qu'en r�giments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une troisi�me; il a gagn� une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi, il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous autres, est-ce d'un g�ant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez surtout un homme p�le et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair, et que l'on croirait jeter � terre du moindre souffle. Il fait n�anmoins plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de p�cher en eau trouble une �le tout enti�re; ailleurs � la v�rit�, il est battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut �couter ni paix ni tr�ve. Il a montr� de bonne heure ce qu'il savait faire: il a mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je m'entends, il suffit. En un mot il �tait n� sujet, et il ne l'est plus; au contraire il est le ma�tre, et ceux qu'il a dompt�s et mis sous le joug vont � la charrue et labourent de bon courage: ils semblent m�me appr�hender, les bonnes gens, de pouvoir se d�lier un jour et de devenir libres, car ils ont �tendu la courroie et allong� le fouet de celui qui les fait marcher; ils n'oublient rien pour accro�tre leur servitude; ils lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acqu�rir de nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son p�re et sa m�re par les �paules et de les jeter hors de leur maison; et ils l'aident dans une si honn�te entreprise. Les gens de del� l'eau et ceux d'en de�� se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre � eux tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se peuvent vanter d'�tre ses humbles esclaves, et autant qu'ils le souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille, mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme d�s qu'il a siffl�, ils se d�couvrent d�s son antichambre, et ils ne parlent que quand on les interroge. Sont-ce l� ces m�mes princes si pointilleux, si formalistes sur leurs rangs et sur leurs pr�s�ances, et qui consument pour les r�gler les mois entiers dans une di�te? Que fera ce nouvel archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour r�pondre � une si haute id�e qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la gagner, et en personne; si l'ennemi fait un si�ge, il doit le lui faire lever, et avec honte, � moins que tout l'oc�an ne soit entre lui et l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. C�sar lui-m�me ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du moins d'importants services; car ou l'archonte �chouera avec ses alli�s, ce qui est plus difficile qu'impossible � concevoir, ou s'il r�ussit et que rien ne lui r�siste, le voil� tout port�, avec ses alli�s jaloux de la religion et de la puissance de C�sar, pour fondre sur lui, pour lui enlever l'aigle, et le r�duire, lui et son h�ritier, � la fasce d'argent et aux pays h�r�ditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livr�s � lui volontairement, � celui peut-�tre de qui ils devaient se d�fier davantage. �sope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine contr�e prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul rugissement lui fait peur: elle se r�fugie aupr�s de la b�te qui lui fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se termine enfin � les croquer tous l'un apr�s l'autre. De la mode 1 (I) Une chose folle et qui d�couvre bien notre petitesse, c'est l'assujettissement aux modes quand on l'�tend � ce qui concerne le go�t, le vivre, la sant� et la conscience. La viande noire est hors de mode, et par cette raison insipide; ce serait p�cher contre la mode que de gu�rir de la fi�vre par la saign�e. De m�me l'on ne mourait plus depuis longtemps par Th�otime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Th�otime a vu son successeur. 2 (VI) La curiosit� n'est pas un go�t pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement � ce qui est parfait, mais � ce qui est couru, � ce qui est � la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu'elle ne c�de � l'amour et � l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a g�n�ralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant � la mode. Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du soleil, et il en revient � son coucher. Vous le voyez plant�, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus pr�s, il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur �panoui de joie; il la quitte pour l'Orientale, de l� il va � la Veuve, il passe au Drap d'or, de celle-ci � l'Agathe, d'o� il revient enfin � la Solitaire, o� il se fixe, o� il se lasse, o� il s'assit, o� il oublie de d�ner: aussi est-elle nuanc�e, bord�e, huil�e, � pi�ces emport�es; elle a un beau vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille �cus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront n�glig�es et que les oeillets auront pr�valu. Cet homme raisonnable, qui a une �me, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigu�, affam�, mais fort content de sa journ�e: il a vu des tulipes. Parlez � cet autre de la richesse des moissons, d'une ample r�colte, d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette ann�e, que les p�chers ont donn� avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous r�pond pas. Ne l'entretenez pas m�me de vos pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine esp�ce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous m�ne � l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en donne une moiti�, et prend l'autre: �Quelle chair! dit-il; go�tez-vous cela? cela est-il divin? voil� ce que vous ne trouverez pas ailleurs.� Et l�-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa vanit� par quelques dehors de modestie. � l'homme divin en effet! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parl� dans plusieurs si�cles! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels poss�de une telle prune! Un troisi�me que vous allez voir vous parle des curieux ses confr�res, et surtout de Diogn�te. �Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu'il cherche � s'instruire par des m�dailles, et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins. Vous croyez peut-�tre que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une t�te vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diogn�te sait d'une m�daille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont toutes les places sont garnies � l'exception d'une seule: ce vide lui blesse la vue, et c'est pr�cis�ment et � la lettre pour le remplir qu'il emploie son bien et sa vie. �Vous voulez, ajoute D�moc�de, voir mes estampes?� et bient�t il les �tale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessin�e, et d'ailleurs moins propre � �tre gard�e dans un cabinet qu'� tapisser, un jour de f�te, le Petit-Pont ou la rue Neuve: il convient qu'elle est mal grav�e, plus mal dessin�e; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaill� peu, qu'elle n'a presque pas �t� tir�e, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achet�e tr�s cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur.� J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, � la v�rit�, de ses bons ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'ach�verait Callot: je travaille depuis vingt ans � recouvrer cette estampe, et je d�sesp�re enfin d'y r�ussir; cela est bien rude!� Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inqui�tude ou par curiosit� dans de longs voyages, qui ne font ni m�moires ni relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui d�sirent seulement de conna�tre de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer des rivi�res qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment � �tre absents, qui veulent un jour �tre revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait �couter. Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une biblioth�que, je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me re�oit dans une maison o� d�s l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dor�s sur tranche, orn�s de filets d'or, et de la bonne �dition, me nommer les meilleurs l'un apr�s l'autre, dire que sa galerie est remplie � quelques endroits pr�s, qui sont peints de mani�re qu'on les prend pour de vrais livres arrang�s sur des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle biblioth�que. Quelques-uns par une intemp�rance de savoir, et par ne pouvoir se r�soudre � renoncer � aucune sorte de connaissance, les embrassent toutes et n'en poss�dent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et �tre faibles et superficiels dans diverses sciences que d'�tre s�rs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur ma�tre et qui les redresse; ils sont les dupes de leur curiosit�, et ne peuvent au plus, par de longs et p�nibles efforts, que se tirer d'une ignorance crasse. D'autres ont la clef des sciences, o� ils n'entrent jamais: ils passent leur vie � d�chiffrer les langues orientales et les langues du nord, celles des deux Indes, celles des deux p�les, et celle qui se parle dans la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caract�res les plus bizarres et les plus magiques, sont pr�cis�ment ce qui r�veille leur passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent ing�nument � savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une st�rilit� de faits et de principes qui ne peut �tre grande, mais � la v�rit� la meilleur r�colte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur m�moire en est accabl�e, pendant que leur esprit demeure vide. Un bourgeois aime les b�timents; il se fait b�tir un h�tel si beau, si riche et si orn�, qu'il est inhabitable. Le ma�tre, honteux de s'y loger, ne pouvant peut-�tre se r�soudre � le louer � un prince ou � un homme d'affaires, se retire au galetas, o� il ach�ve sa vie, pendant que l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent l� du Palais-Royal, du palais L... G... et du Luxembourg. On heurte sans fin � cette porte; tous demandent � voir la maison, et personne � voir Monsieur. On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, � qui ils ne peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas v�tues, � peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui sont pauvres; et la source de leur mis�re n'est pas fort loin: c'est un garde-meuble charg� et embarrass� de bustes rares, d�j� poudreux et couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne peuvent se r�soudre � mettre en vente. Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est pas �gay�e, mais empest�e. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est voli�re; ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si per�ant et si aigu; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres o� il faut attendre, pour faire le compliment d'entr�e, que les petits chiens aient aboy�. Ce n'est plus pour Diphile un agr�able amusement, c'est une affaire laborieuse, et � laquelle � peine il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui �chappent et qui ne reviennent plus, � verser du grain et � nettoyer des ordures. Il donne pension � un homme qui n'a point d'autre minist�re que de siffler des serins au flageolet et de faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il d�pense d'un c�t�, il l'�pargne de l'autre, car ses enfants sont sans ma�tres et sans �ducation. Il se renferme le soir, fatigu� de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-m�me il est oiseau, il est hupp�, il gazouille, il perche; il r�ve la nuit qu'il mue ou qu'il couve. Qui pourrait �puiser tous les diff�rents genres de curieux? Devineriez-vous, � entendre parler celui-ci de son l�opard, de sa plume, de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles? Pourquoi non, s'il les ach�te au poids de l'or? Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plong� dans une am�re douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille souffre: aussi a-t-il fait une perte irr�parable. Approchez, regardez ce qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille! 3 (I) Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit o� elle a exerc� sa tyrannie avec plus d'�clat. Cet usage n'a pas laiss� au poltron la libert� de vivre; il l'a men� se faire tuer par un plus brave que soi, et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attach� de l'honneur et de la gloire � une action folle et extravagante; il a �t� approuv� par la pr�sence des rois; il y a eu quelquefois une esp�ce de religion � le pratiquer; il a d�cid� de l'innocence des hommes, des accusations fausses ou v�ritables sur des crimes capitaux; il s'�tait enfin si profond�ment enracin� dans l'opinion de peuples; et s'�tait si fort saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de la vie d'un tr�s grand roi a �t� de les gu�rir de cette folie. 4 (I) Tel a �t� � la mode, ou pour le commandement des arm�es et la n�gociation ou pour l'�loquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y est plus. Y a-t-il des hommes qui d�g�n�rent de ce qu'ils furent autrefois? Est-ce leur m�rite qui est us�, ou le go�t que l'on avait pour eux? 5 (IV) Un homme � la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par hasard homme de m�rite, il n'est pas an�anti, et il subsiste encore par quelque endroit: �galement estimable, il est seulement moins estim�. (VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit � elle-m�me, et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l'�pure et la rend parfaite; qu'elle soit � la mode, qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu. 6 (VI) Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la vertu, ils vous disent: �Qu'il la garde�; qu'il a bien de l'esprit, de celui surtout qui pla�t et qui amuse, ils vous r�pondent: �Tant mieux pour lui�; qu'il a l'esprit fort cultiv�, qu'il sait beaucoup, ils vous demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient � plusieurs fois en un repas, alors ils disent: �O� est-il? amenez-le-moi demain, ce soir; me l'am�nerez-vous?� On le leur am�ne; et cet homme, propre � parer les avenues d'une foire et � �tre montr� en chambre pour de l'argent, ils l'admettent dans leur familiarit�. 7(VI) Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme � la mode et qui le soul�ve davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je voudrais bien voir un homme poli, enjou�, spirituel, f�t-il un Catulle ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une s�ance. 8 (VI) Une personne � la mode ressemble � une fleur bleue qui cro�t de soi-m�me dans les sillons, o� elle �touffe les �pis, diminue la moisson, et tient la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beaut� que ce qu'elle emprunte d'un caprice l�ger qui na�t et qui tombe presque dans le m�me instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en parent; demain elle est n�glig�e, et rendue au peuple. Une personne de m�rite, au contraire, est une fleur qu'on ne d�signe pas par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour sa beaut� ou pour son odeur; l'une des gr�ces de la nature, l'une de ces choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une vogue ancienne et populaire; que nos p�res ont estim�e, et que nous estimons apr�s nos p�res; � qui le d�go�t ou l'antipathie de quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose. 9 (VI) L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, o� il jouit d'un air pur et d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre, l'orage se d�clare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est submerg�e: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts; on esp�re qu'il pourra du moins se sauver et venir � bord; mais une vague l'enfonce, on le tient perdu; il para�t une seconde fois, et les esp�rances se r�veillent, lorsqu'un flot survient et l'ab�me: on ne le revoit plus, il est noy�. 10 (IV) Voiture et Sarrazin �taient n�s pour leur si�cle, et ils ont paru dans un temps o� il semble qu'ils �taient attendus. S'ils s'�taient moins press�s de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont �t� alors. Les conversations l�g�res, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjou�es et famili�res, les petites parties o� l'on �tait admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-�tre ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes sont de nos jours ou d�votes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, quelques-unes m�me tout cela � la fois; le go�t de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs ont pris la place, et la d�fendent contre les gens d'esprit. 11 (I) Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint � ailerons, des chausses � aiguillettes et des bottines; il r�ve la veille par o� et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse � fuir la mode qu'� l'affecter. 12 (IV) L'on bl�me une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties �gales, en prend une tout enti�re pour le buste, et laisse l'autre pour le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la t�te des femmes la base d'un �difice � plusieurs �tages dont l'ordre et la structure change selon leurs caprices, qui �loigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne croissent que pour l'accompagner, qui les rel�ve et les h�risse � la mani�re des bacchantes, et semble avoir pourvu � ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fi�re et audacieuse; on se r�crie enfin contre une telle ou une telle mode, qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut esp�rer, qui est de plaire. Il me para�t qu'on devrait seulement admirer l'inconstance et la l�g�ret� des hommes, qui attachent successivement les agr�ments et la biens�ance � des choses tout oppos�es, qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d'ornements les plus s�rieux; et que si peu de temps en fasse la diff�rence. 13 (VI) N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse, la sienne est hors de mode. 14 (VI) Iphis voit � l'�glise un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien et en rougit; il ne se croit plus habill�. Il �tait venu � la messe pour s'y montrer, et il se cache; le voil� retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une p�te de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la petite bouche, et il n'y a gu�re de moments o� il ne veuille sourire; il regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut �tre plus content de personne qu'il l'est de lui-m�me; il s'est acquis une voix claire et d�licate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de t�te, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de s'embellir; il a une d�marche molle et le plus joli maintien qu'il est capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je pas mis dans le chapitre des femmes. 15 (VI) Ces m�mes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs personnes, ils affectent de les n�gliger dans leurs portraits, comme s'ils sentaient ou qu'ils pr�vissent l'ind�cence et le ridicule o� elles peuvent tomber d�s qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou l'agr�ment de la nouveaut�; ils leur pr�f�rent une parure arbitraire, une draperie indiff�rente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la personne. Ils aiment des attitudes forc�es ou immodestes, une mani�re dure, sauvage, �trang�re, qui font un capitan d'un jeune abb�, et un matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une La�s d'une honn�te fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime. Une mode a � peine d�truit une autre mode, qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui c�de elle-m�me � celle qui la suit, et qui ne sera pas la derni�re: telle est notre l�g�ret�. Pendant ces r�volutions, un si�cle s'est �coul�, qui a mis toutes ces parures au rang des choses pass�es et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir � voir, c'est la plus ancienne: aid�e du temps et des ann�es, elle a le m�me agr�ment dans les portraits qu'a la saye ou l'habit romain sur les th��tres, qu'ont la mante, le voile et la tiare dans nos tapisseries et dans nos peintures. Nos p�res nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres ornements qu'ils ont aim�s pendant leur vie. Nous ne saurions bien reconna�tre cette sorte de bienfait qu'en traitant de m�me nos descendants. 16 (I) Le courtisan autrefois avait ses cheveux, �tait en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il �tait libertin. Cela ne sied plus: il porte une perruque, l'habit serr�, le bas uni, et il est d�vot: tout se r�gle par la mode. 17 (I) Celui qui depuis quelque temps � la cour �tait d�vot, et par l�, contre toute raison, peu �loign� du ridicule, pouvait-il esp�rer de devenir � la mode? 18 (I) De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si pour ne la pas manquer il devient d�vot? 19 (IV) Les couleurs sont pr�par�es, et la toile est toute pr�te; mais comment le fixer, cet homme inquiet, l�ger, inconstant, qui change de mille et mille figures? Je le peins d�vot, et je crois l'avoir attrap�; mais il m'�chappe, et d�j� il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de d�r�glement de coeur et d'esprit o� il sera reconnaissable; mais la mode presse, il est d�vot. 20 (VI) Celui qui a p�n�tr� la cour conna�t ce que c'est que vertu et ce que c'est que d�votion: il ne peut plus s'y tromper. 21 (VIII) N�gliger v�pres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-m�me pour le salut, savoir les �tres de la chapelle, conna�tre le flanc, savoir o� l'on est vu et o� l'on n'est pas vu; r�ver dans l'�glise � Dieu et � ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les r�ponses; avoir un directeur mieux �cout� que l'�vangile; tirer toute sa saintet� et tout son relief de la r�putation de son directeur, d�daigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir � peine de leur salut; n'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en pr�che chez soi ou par son directeur, pr�f�rer sa messe aux autres messes, et les sacrements donn�s de sa main � ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repa�tre que de livres de spiritualit�, comme s'il n'y avait ni �vangile, ni �p�tres des Ap�tres, ni morale des P�res; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers si�cles; circonstancier � confesse les d�fauts d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa patience; dire comme un p�ch� son peu de progr�s dans l'h�ro�sme; �tre en liaison secr�te avec de certaines gens contre certains autres; n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu m�me; go�ter, savourer la prosp�rit� et la faveur, n'en vouloir que pour soi, ne point aider au m�rite, faire servir la pi�t� � son ambition, aller � son salut par le chemin de la fortune et des dignit�s: c'est du moins jusqu'� ce jour le plus bel effort de la d�votion du temps. (VII) Un d�vot est celui qui sous un roi ath�e serait ath�e. 22 (VII) Les d�vots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus pr�cis�ment, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Ph�r�cide passe pour �tre gu�ri des femmes, ou Ph�r�nice pour �tre fid�le � son mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs cr�anciers, se r�jouir du malheur d'autrui et en profiter, idol�trer les grands, m�priser les petits, s'enivrer de leur propre m�rite, s�cher d'envie, mentir, m�dire, cabaler, nuire, c'est leur �tat. Voulez-vous qu'ils empi�tent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cach�s fuient encore l'orgueil et l'injustice? 23 (I) Quand un courtisan sera humble, gu�ri du faste et de l'ambition; qu'il n'�tablira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera �quitable, soulagera ses vassaux, payera ses cr�anciers; qu'il ne sera ni fourbe ni m�disant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours ill�gitimes; qu'il priera autrement que des l�vres, et m�me hors de la pr�sence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage aust�re et la mine triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura rendre par une scrupuleuse attention divers emplois tr�s compatibles; qu'il pourra et qu'il voudra m�me tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, � celles surtout d'une suite la plus �tendue pour les peuples et pour tout l'�tat; quand son caract�re me fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie l'emp�chera, si je ne le nomme pas, de s'y reconna�tre: alors je dirai de ce personnage: �Il est d�vot�; ou plut�t: �C'est un homme donn� � son si�cle pour le mod�le d'une vertu sinc�re et pour le discernement de l'hypocrite.� 24 (VI) Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de m�me il est habill� simplement, mais commod�ment, je veux dire d'une �toffe fort l�g�re en �t�, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises tr�s d�li�es, qu'il a un tr�s grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme d�vot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a quelques livres r�pandus dans sa chambre indiff�remment, ouvrez-les: c'est le Combat spirituel, le Chr�tien int�rieur, et l'Ann�e sainte; d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il d�couvre de loin un homme devant qui il est n�cessaire qu'il soit d�vot, les yeux baiss�s, la d�marche lente et modeste, l'air recueilli lui sont familiers: il joue son r�le. S'il entre dans une �glise, il observe d'abord de qui il peut �tre vu; et selon la d�couverte qu'il vient de faire, il se met � genoux et prie, ou il ne songe ni � se mettre � genoux ni � prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorit� qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il m�dite, il pousse des �lans et des soupirs; si l'homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir, et o� tout le monde voit qu'il s'humilie: s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont � la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa m�ditation, qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-m�me, et o� il trouve son compte. Il �vite une �glise d�serte et solitaire, o� il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, v�pres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en s�t gr�: il aime la paroisse, il fr�quente les temples o� se fait un grand concours; on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l'ann�e, o� � propos de rien il je�ne ou fait abstinence; mais � la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fi�vre: il se fait prier, presser, quereller pour rompre le car�me d�s son commencement, et il en vient l� par complaisance. Si Onuphre est nomm� arbitre dans une querelle de parents ou dans un proc�s de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve bien d'un homme opulent, � qui il a su imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni d�claration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi s�r d'elle que de lui-m�me. Il est encore plus �loign� d'employer pour la flatter et pour la s�duire le jargon de la d�votion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'� le rendre tr�s ridicule. Il sait o� se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en douter, quand on le revoit para�tre avec un visage ext�nu� et d'un homme qui ne se m�nage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui prosp�rent � l'ombre de la d�votion lui conviennent, seulement avec cette petite diff�rence qu'il n�glige celles qui ont vieilli, et qu'il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et � toutes les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en �tre pas �difi�? elles sont d�votes et il est d�vot. Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami, et de la pr�vention o� il l'a jet� en sa faveur; tant�t il lui emprunte de l'argent, tant�t il fait si bien que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours � ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu'il est bien s�r de ne jamais retirer; il dit une autre fois, et d'une certaine mani�re, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre fois publiquement la g�n�rosit� de cet homme, pour le piquer d'honneur et le conduire � lui faire une grande largesse. Il ne pense point � profiter de toute sa succession, ni � s'attirer une donation g�n�rale de tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever � un fils, le l�gitime h�ritier: un homme d�vot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni m�me int�ress�; Onuphre n'est pas d�vot, mais il veut �tre cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la pi�t�, m�nager sourdement ses int�r�ts: aussi ne se joue-t-il pas � la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille o� se trouvent tout � la fois une fille � pourvoir et un fils � �tablir; il y a l� des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans faire de l'�clat (et il l'appr�hende), sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du Prince, � qui il d�robe sa marche, par la crainte qu'il a d'�tre d�couvert et de para�tre ce qu'il est. Il en veut � la ligne collat�rale: on l'attaque plus impun�ment; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la ni�ce, le flatteur et l'ami d�clar� de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour l'h�ritier l�gitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants, et il faut que celui-ci le d�sh�rite, s'il veut que ses parents recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour � les en frustrer � fond, il leur en �te du moins une bonne partie: une petite calomnie, moins que cela, une l�g�re m�disance lui suffit pour ce pieux dessein, et c'est le talent qu'il poss�de � un plus haut degr� de perfection; il se fait m�me souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est oblig� en conscience de d�crier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, � qui il veut nuire, et dont il d�sire la d�pouille. Il vient � ses fins sans se donner m�me la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne r�pond rien; et il a raison: il en a assez dit. 25 (VII) Riez, Z�lie, soyez badine et fol�tre � votre ordinaire; qu'est devenue votre joie? �Je suis riche, dites-vous, me voil� au large, et je commence � respirer.� Riez plus haut, Z�lie, �clatez: que sert une meilleure fortune, si elle am�ne avec soi le s�rieux et la tristesse? Imitez les grands qui sont n�s dans le sein de l'opulence: ils rient quelquefois, ils c�dent � leur temp�rament, suivez le v�tre; ne faites pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d'une extr�mit� � l'autre. �Je tiens, dites-vous, � la faveur par un endroit.� Je m'en doutais, Z�lie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et m�me de me sourire en passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste; je croirai �galement que vous �tes riche et en faveur. �Je suis d�vote�, ajoutez-vous. C'est assez, Z�lie, et je dois me souvenir que ce n'est plus la s�r�nit� et la joie que le sentiment d'une bonne conscience �tale sur le visage; les passions tristes et aust�res ont pris le dessus et se r�pandent sur les dehors: elles m�nent plus loin et l'on ne s'�tonne plus de voir, que la d�votion sache encore mieux que la beaut� et la jeunesse rendre une femme fi�re et d�daigneuse. 26 (IV) L'on a �t� loin depuis un si�cle dans les arts, et dans les sciences, qui toutes ont �t� pouss�es � un grand point de raffinement, jusques � celle du salut, que l'on a r�duite en r�gle et en m�thode, et augment�e de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de plus sublime. La d�votion et la g�om�trie ont leurs fa�ons de parler, ou ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni d�vot ni g�om�tre. Les premiers d�vots, ceux m�me qui ont �t� dirig�s par les Ap�tres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que la foi et les oeuvres, et qui se r�duisaient � croire et � bien vivre. 27 (I) C'est une chose d�licate � un prince religieux de r�former la cour et de la rendre pieuse: instruit jusques o� le courtisan veut lui plaire, et aux d�pens de quoi il ferait sa fortune, il le m�nage avec prudence, il tol�re, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacril�ge; il attend plus de Dieu et du temps que de son z�le et de son industrie. 28 (VIII) C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des gr�ces � un musicien, � un ma�tre de danse, � un farceur, � un joueur de fl�te, � un flatteur, � un complaisant: ils ont un m�rite fixe et des talents s�rs et connus qui amusent les grands et qui les d�lassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme d�vot a de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni � l'�pargne, et avec raison: c'est un m�tier ais� � contrefaire, qui, s'il �tait r�compens�, exposerait le Prince � mettre en honneur la dissimulation et la fourberie, et � payer pension � l'hypocrite. 29 (I) L'on esp�re que la d�votion de la cour ne laissera pas d'inspirer la r�sidence. 30 (IV) Je ne doute point que la vraie d�votion ne soit la source du repos; elle fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de l'hypocrisie. 31 (V) Chaque heure en soi comme � notre �gard est unique: est-elle �coul�e une fois, elle a p�ri enti�rement, les millions de si�cles ne la ram�neront pas. Les jours, les mois, les ann�es s'enfoncent et se perdent sans retour dans l'ab�me des temps; le temps m�me sera d�truit: ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'�ternit�, et il sera effac�. Il y a de l�g�res et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorit�, l'ind�pendance, le plaisir, les joies, la superfluit�. Que deviendront ces modes quand le temps m�me aura disparu? La vertu seule, si peu � la mode, va au del� des temps. De quelques usages 1 (I) Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'�tre nobles. Il y en a de tels que, s'ils eussent obtenu six mois de d�lai de leurs cr�anciers, ils �taient nobles. Quelques autres se couchent roturiers, et se l�vent nobles. Combien de nobles dont le p�re et les a�n�s sont roturiers! 2 (IV) Tel abandonne son p�re, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son a�eul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour �tre noble, il ne lui manque que des titres. 3 (VI) R�habilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si fran�ais et si usit�; se faire r�habiliter suppose qu'un homme devenu riche originairement est noble, qu'il est d'une n�cessit� plus que morale qu'il le soit; qu'� la v�rit� son p�re a pu d�roger ou par la charrue ou par la houe, ou par la malle, ou par les livr�es; mais qu'il ne s'agit pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses anc�tres, et de continuer les armes de sa maison, les m�mes pourtant qu'il a fabriqu�es, et tout autres que celles de sa vaisselle d'�tain; qu'en un mot les lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le roturier, c'est-�-dire celui qui cherche encore le secret de devenir riche. 4 (IV) Un homme du peuple, � force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son �ge pense enfin lui-m�me �tre aussi jeune qu'il veut le faire croire aux autres. De m�me le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine de quelque ancien baron ou de quelque ch�telain, dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend. 5 (IV) Quelle est la roture un peu heureuse et �tablie � qui il manque des armes, et dans ces armes une pi�ce honorable, des supp�ts, un cimier, une devise, et peut-�tre le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne s'agit plus de les porter de front ou de c�t�, ouverts ou ferm�s, et ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les emp�che de se parer d'une couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale; quelques-uns m�me ne vont pas la chercher fort loin, et la font passer de leur enseigne � leur carrosse. 6 (I) Il suffit de n'�tre point n� dans une ville, mais sous une chaumi�re r�pandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un mar�cage et qu'on appelle ch�teau, pour �tre cru noble sur sa parole. 7 (IV) Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. Un grand seigneur affecte la principaut�, et il use de tant de pr�cautions, qu'� force de beaux noms, de disputes sur le rang et les pr�s�ances, de nouvelles armes, et d'une g�n�alogie que D'Hozier ne lui a pas faite, il devient enfin un petit prince. 8 (VIII) Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands, qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inf�rieurs, renoncent volontiers � toutes les rubriques d'honneurs et de distinctions dont leur condition se trouve charg�e, et pr�f�rent � cette servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur piste observent d�j� par �mulation cette simplicit� et cette modestie: tous ainsi se r�duiront par hauteur � vivre naturellement et comme le peuple. Horrible inconv�nient! 9 (IV) Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des particules d�s que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre; celui-l� par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, o� ils n'ont qu'� perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent, avec les grands hommes qui les ont port�s. Il s'en trouve enfin qui, n�s � l'ombre des clochers de Paris, veulent �tre Flamands ou Italiens, comme si la roture n'�tait pas de tout pays, allongent leurs noms fran�ais d'une terminaison �trang�re, et croient que venir de bon lieu c'est venir de loin. 10 (I) Le besoin d'argent a r�concili� la noblesse avec la roture, et a fait �vanouir la preuve des quatre quartiers. 11 (IV) � combien d'enfants serait utile la loi qui d�ciderait que c'est le ventre qui anoblit! mais � combien d'autres serait-elle contraire! 12 (IV) Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extr�mit� et par l'autre au simple peuple. 13 (V) Il n'y a rien � perdre � �tre noble: franchises, immunit�s, exemptions, privil�ges, que manque-t-il � ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en re�oivent. Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas � chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis m�me � la communaut�. 14 (V) Je le d�clare nettement, afin que l'on s'y pr�pare et que personne un jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruy�re, que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon � la conqu�te de la Terre-Sainte: voil� alors de qui je descends en ligne directe. 15 (I) Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose. 16 (IV) Il y a des choses qui, ramen�es � leurs principes et � leur premi�re institution, sont �tonnantes et incompr�hensibles. Qui peut concevoir en effet que certains abb�s, � qui il ne manque rien de l'ajustement, de la mollesse et de la vanit� des sexes et des conditions, qui entrent aupr�s des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui l'emportent sur tous les deux, qu'eux-m�mes soient originairement et dans l'�tymologie de leur nom les p�res, et les chefs de saints moines et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient �tre l'exemple? Quelle force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus grands d�sordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abb� en velours gris et � ramages comme une �minence, ou avec des mouches et du rouge comme une femme? 17 (I) Que les salet�s des Dieux, la V�nus, le Ganym�de et les autres nudit�s du Carrache aient �t� faites pour des princes de l'�glise, et qui se disent successeurs des Ap�tres, le palais Farn�se en est la preuve. 18 (I) Les belles choses le sont moins hors de leur place; les biens�ances mettent la perfection, et la raison met les biens�ances. Ainsi l'on n'entend point une gigue � la chapelle, ni dans un sermon des tons de th��tre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le m�me sanctuaire, ni � des personnes consacr�es � l'�glise le train et l'�quipage d'un cavalier. 19 (VIII) D�clarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un beau salut, la d�coration souvent profane, les places retenues et pay�es, des livres distribu�s comme au th��tre, les entrevues et les rendez-vous fr�quents, le murmure et les causeries �tourdissantes, quelqu'un mont� sur une tribune qui y parle famili�rement, s�chement, et sans autre z�le que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'� ce qu'un orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se fassent entendre? Est-ce � moi � m'�crier que le z�le de la maison du Seigneur me consume, et � tirer le voile l�ger qui couvre les myst�res, t�moins d'une telle ind�cence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'�glise? 20 (I) L'on ne voit point faire de voeux ni de p�lerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus doux, l'�me plus reconnaissante, d'�tre plus �quitable et moins malfaisant, d'�tre gu�ri de la vanit�, de l'inqui�tude et de la mauvaise raillerie. 21 (I) Quelle id�e plus bizarre que de se repr�senter une foule de chr�tiens de l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent � certains jours dans une salle pour y applaudir � une troupe d'excommuni�s, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est d�j� pay� d'avance? Il me semble qu'il faudrait ou fermer les th��tres, ou prononcer moins s�v�rement sur l'�tat des com�diens. 22 (I) Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le cur� tonne en chaire contre le moine et ses adh�rents; telle femme pieuse sort de l'autel, qui entend au pr�ne qu'elle vient de faire un sacril�ge. N'y a-t-il point dans l'�glise une puissance � qui il appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps le pouvoir du barnabite? 23 (I) Il y a plus de r�tribution dans les paroisses pour un mariage que pour un bapt�me, et plus pour un bapt�me que pour la confession: l'on dirait que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par l� �tre appr�ci�s. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui re�oivent pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui donnent ne pensent point � les acheter: ce sont peut-�tre des apparences qu'on pourrait �pargner aux simples et aux ind�vots. 24 (VI) Un pasteur frais et en parfaite sant�, en ligne fin et en point de Venise, a sa place dans l'oeuvre aupr�s les pourpres et les fourrures; il y ach�ve sa digestion, pendant que le Feuillant ou le R�collet quitte sa cellule et son d�sert, o� il est li� par ses voeux et par la biens�ance, pour venir le pr�cher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire, comme d'une pi�ce d'�toffe. Vous m'interrompez, et vous dites: �Quelle censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous point interdire � ce pasteur et � son troupeau la parole divine et le pain de l'�vangile?�--Au contraire, je voudrais qu'il le distribu�t lui-m�me le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les places, sur les toits, et que nul ne pr�tend�t � un emploi si grand, si laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables de lui m�riter les belles offrandes et les riches r�tributions qui y sont attach�es. Je suis forc�, il est vrai, d'excuser un cur� sur cette conduite par un usage re�u, qu'il trouve �tabli, et qu'il laissera � son successeur; mais c'est cet usage bizarre et d�nu� de fondement et d'apparence que je ne puis approuver, et que je go�te encore moins que celui de se faire payer quatre fois des m�mes obs�ques, pour soi, pour ses droits, pour sa pr�sence, pour son assistance. 25 (IV) Tite, par vingt ann�es de service dans une seconde place, n'est pas encore digne de la premi�re, qui est vacante: ni ses talents, ni sa doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne sauraient l'y faire asseoir. Il na�t de dessous terre un autre clerc pour la remplir. Tite est recul� ou cong�di�: il ne se plaint pas; c'est l'usage. 26 (V) �Moi, dit le cheffecier, je suis ma�tre du choeur; qui me forcera d'aller � matines? mon pr�d�cesseur n'y allait point: suis-je de pire condition? dois-je laisser avilir ma dignit� entre mes mains, ou la laisser telle que je l'ai re�ue?�--�Ce n'est point, dit l'�col�tre, mon int�r�t qui me m�ne, mais celui de la pr�bende: il serait bien dur qu'un grand chanoine f�t sujet au choeur, pendant que le tr�sorier, l'archidiacre, le p�nitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.�--�Je suis bien fond�, dit le pr�v�t, � demander la r�tribution sans me trouver � l'office: il y a vingt ann�es enti�res que je suis en possession de dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commenc�, et l'on ne me verra point d�roger � mon titre: que me servirait d'�tre � la t�te d'un chapitre? mon exemple ne tire point � cons�quence.� Enfin c'est entre eux tous � qui ne louera point Dieu, � qui fera voir par un long usage qu'il n'est point oblig� de le faire: l'�mulation de ne se point rendre aux offices divins ne saurait �tre plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur m�lodie, qui r�veille les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux songes: ils se l�vent tard, et vont � l'�glise se faire payer d'avoir dormi. 27 (IV) Qui pourrait s'imaginer, si l'exp�rience ne nous le mettait devant les yeux, quelle peine ont les hommes � se r�soudre d'eux-m�mes � leur propre f�licit�, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par un discours pr�par�, tendre et path�tique, par de certaines inflexions de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et qui les jettent dans l'�puisement, fassent enfin consentir un homme chr�tien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, � ne se point perdre et � faire son salut? 28 (IV) La fille d'Aristippe est malade et en p�ril; elle envoie vers son p�re, veut se r�concilier avec lui et mourir dans ses bonnes gr�ces. Cet homme si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-m�me cette d�marche si raisonnable? y entra�nera-t-il sa femme? ne faudra-t-il point pour les remuer tous deux la machine du directeur? 29 (V) Une m�re, je ne dis pas qui c�de et qui se rend � la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une �me avec la sienne, en r�pond � Dieu m�me, en est la caution. Afin qu'une telle m�re ne se perde pas, il faut que sa fille se sauve. 30 (VI) Un homme joue et se ruine: il marie n�anmoins l'a�n�e de ses deux filles de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de son p�re. 31 (IV) Il s'est trouv� des filles qui avaient de la vertu, de la sant�, de la ferveur et une bonne vocation, mais qui n'�taient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye voeu de pauvret�. 32 (IV) Celle qui d�lib�re sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monast�re pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'�tat populaire et du despotique. 33 (IV) Faire une folie et se marier par amourette, c'est �pouser M�lite, qui est jeune, belle, sage, �conome, qui pla�t, qui vous aime, qui a moins de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte de riches dispositions � la consumer, et tout votre fonds avec sa dot. 34 (I) Il �tait d�licat autrefois de se marier; c'�tait un long �tablissement, une affaire s�rieuse, et qui m�ritait qu'on y pens�t; l'on �tait pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: m�me table, m�me demeure, m�me lit; l'on n'en �tait point quitte pour une pension; avec des enfants et un m�nage complet, l'on n'avait pas les apparences et les d�lices du c�libat. 35 (V) Qu'on �vite d'�tre vu seul avec une femme qui n'est point la sienne, voil� une pudeur qui est bien plac�e: qu'on sente quelque peine � se trouver dans le monde avec des personnes dont la r�putation est attaqu�e, cela n'est pas incompr�hensible. Mais quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l'emp�che de para�tre dans le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne ins�parable, qui doit faire sa joie, ses d�lices et toute sa soci�t�; avec celle qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le m�rite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par rougir de son mariage? Je connais la force de la coutume, et jusqu'o� elle ma�trise les esprits et contraint les moeurs, dans les choses m�me les plus d�nu�es de raison et de fondement; je sens n�anmoins que j'aurais l'impudence de me promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait ma femme. 36 (V) Ce n'est pas une honte ni une faute � un jeune homme que d'�pouser une femme avanc�e en �ge; c'est quelquefois prudence, c'est pr�caution. L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements indignes, et qui lui d�couvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est o� il faut feindre de l'amiti�; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion o� il y aurait de la duret� � �tre sinc�re.--Mais elle vit longtemps.-- Aviez-vous stipul� qu'elle mour�t apr�s avoir sign� votre fortune et l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus apr�s ce grand ouvrage qu'� retenir son haleine, qu'� prendre de l'opium ou de la cigu�? A-t-elle tort de vivre? Si m�me vous mourez avant celle dont vous aviez d�j� r�gl� les fun�railles, � qui vous destiniez la grosse sonnerie et les beaux ornements, en est-elle responsable? 37 (I) Il y a depuis longtemps dans le monde une mani�re de faire valoir son bien, qui continue toujours d'�tre pratiqu�e par d'honn�tes gens, et d'�tre condamn�e par d'habiles docteurs. 38 (IV) On a toujours vu dans la r�publique de certaines charges qui semblent n'avoir �t� imagin�es la premi�re fois que pour enrichir un seul aux d�pens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui re�oit les eaux des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en soit moins grosse et moins enfl�e; ce n'est qu'apr�s en avoir joui longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir. 39 (VI) Le fonds perdu, autrefois si s�r, si religieux et si inviolable, est devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en �taient charg�s, un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de th�sauriser? Entrerai-je dans le huiti�me denier, ou dans les aides? serai-je avare, partisan, ou administrateur? 40 (VII) Vous avez une pi�ce d'argent, ou m�me une pi�ce d'or; ce n'est pas assez, c'est le nombre qui op�re: faites-en, si vous pouvez, un amas consid�rable et qui s'�l�ve en pyramide, et je me charge du reste. Vous n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni exp�rience, qu'importe? ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous vous couvrirez devant votre ma�tre, si vous en avez; il sera m�me fort �minent, si avec votre m�tal, qui de jour � autre se multiplie, je ne fais en sorte qu'il se d�couvre devant vous. 41 (IV) Orante plaide depuis dix ans entiers en r�glement de juges pour une affaire juste, capitale, et o� il y va de toute sa fortune: elle saura peut-�tre dans cinq ann�es quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie. 42 (IV) L'on applaudit � la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les emp�cher d'�tre �loquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes s�ches qui �tablissent leurs causes et le droit de leurs parties; et cette pratique si s�v�re, qui laisse aux orateurs le regret de n'avoir pas prononc� les plus beaux traits de leurs discours, qui bannit l'�loquence du seul endroit o� elle est en sa place, et va faire du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide et sans r�plique, qui est celle de l'exp�dition: il est seulement � d�sirer qu'elle f�t moins oubli�e en toute autre rencontre, qu'elle r�gl�t au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherch�t une fin aux �critures, comme on a fait aux plaidoyers. 43 (I) Le devoir des juges est de rendre la justice; leur m�tier, de la diff�rer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur m�tier. 44 (I) Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se d�fie de ses lumi�res et m�me de sa probit�, ou il cherche � le pr�venir, ou il lui demande une injustice. 45 (IV) Il se trouve des juges aupr�s de qui la faveur, l'autorit�, les droits de l'amiti� et de l'alliance nuisent � une bonne cause, et qu'une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose � �tre injustes. 46 (IV) Le magistrat coquet ou galant est pire dans les cons�quences que le dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait souvent par o� aller jusqu'� lui; celui-l� est ouvert par mille faibles qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes � qui il veut plaire. 47 (IV) Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la r�publique, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la pr�trise. L'homme de robe ne saurait gu�re danser au bal, para�tre aux th��tres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir � son propre avilissement; et il est �trange qu'il ait fallu une loi pour r�gler son ext�rieur, et le contraindre ainsi � �tre grave et plus respect�. 48 (IV) Il n'y a aucun m�tier qui n'ait son apprentissage, et en montant des moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un temps de pratique et d'exercice qui pr�pare aux emplois, o� les fautes sont sans cons�quence, et m�nent au contraire � la perfection. La guerre m�me, qui ne semble na�tre et durer que par la confusion et le d�sordre, a ses pr�ceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue m�thodiquement. Il y a l'�cole de la guerre: o� est l'�cole du magistrat? Il y a un usage, des lois, des coutumes: o� est le temps, et le temps assez long que l'on emploie � les dig�rer et � s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la f�rule � la pourpre, et dont la consignation a fait un juge, est de d�cider souverainement des vies et des fortunes des hommes. 49 (IV) La principale partie de l'orateur, c'est la probit�: sans elle il d�g�n�re en d�clamateur, il d�guise ou il exag�re les faits, il cite faux, il calomnie, il �pouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont pay�s pour dire des injures. 50 (V) �Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est acquis. Mais je l'attends � cette petite formalit�; s'il l'oublie, il n'y revient plus, et cons�quemment il perd sa somme, ou il est incontestablement d�chu de son droit; or il oubliera cette formalit�.� Voil� ce que j'appelle une conscience de praticien. (I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison, de sagesse et d'�quit�, ce serait pr�cis�ment la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond. 51 (IV) La question est une invention merveilleuse et tout � fait s�re pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui est n� robuste. 52 (VI) Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamn� est l'affaire de tous les honn�tes gens. Je dirai presque de moi: �Je ne serai pas voleur ou meurtrier.�--�Je ne serai pas un jour puni comme tel�, c'est parler bien hardiment. Une condition lamentable est celle d'un homme innocent � qui la pr�cipitation et la proc�dure ont trouv� un crime; celle m�me de son juge peut-elle l'�tre davantage? 53 (VI) Si l'on me racontait qu'il s'est trouv� autrefois un pr�v�t; ou l'un de ces magistrats cr��s pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs vols, j'entends l'esp�ce, le nombre et la quantit�, p�n�trait si avant dans toutes ces profondeurs, et �tait si initi� dans tous ces affreux myst�res qu'il sut rendre � un homme de cr�dit un bijou qu'on lui avait pris dans la foule au sortir d'une assembl�e, et dont il �tait sur le point de faire de l'�clat, que le Parlement intervint dans cette affaire, et fit le proc�s � cet officier: je regarderais cet �v�nement comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et � qui le temps �te la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive pr�sumer par des faits r�cents, connus et circonstanci�s, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle ait m�me tourn� en jeu et pass� en coutume? 54 (IV) Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls �gards pour les petits, rigides et s�v�res dans les minutes, qui refusent les petits pr�sents, qui n'�coutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre! 55 (I) Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un proc�s. 56 (V) Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre � �tre �cout�s comme des oracles; chacun les tire de son c�t� et les interpr�te � sa mani�re, je veux dire selon ses d�sirs ou ses int�r�ts. 57 (V) Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe moins la derni�re volont� qu'elle ne leur �te avec la vie l'irr�solution et l'inqui�tude. Un d�pit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils s'apaisent et d�chirent leur minute, la voil� en cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table; ils les comptent par les ann�es. Un second se trouve d�truit par un troisi�me, qui est an�anti lui-m�me par un autre mieux dig�r�, et celui-ci encore par un cinqui�me olographe. Mais si le moment, ou la malice, ou l'autorit� manque � celui qui a int�r�t de le supprimer, il faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, sign� de leur main, et apr�s lequel ils n'ont pas du moins eu le loisir de vouloir tout le contraire? 58 (V) S'il n'y avait point de testaments pour r�gler le droit des h�ritiers, je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour r�gler les diff�rends des hommes: les juges seraient presque r�duits � la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes des chambres, au parquet, � la porte ou dans la salle du magistrat? des h�ritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu � leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une clause ou d'un article, les personnes exh�r�d�es, ceux qui se plaignent d'un testament fait avec loisir, avec maturit�, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a �t� aid� d'un bon conseil: d'un acte o� le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires; il est sign� du testateur et des t�moins publics, il est paraf�: et c'est en cet �tat qu'il est cass� et d�clar� nul. 59 (V) Titius assiste � la lecture d'un testament avec des yeux rouges et humides, et le coeur serr� de la perte de celui dont il esp�re recueillir la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la ville, un troisi�me le rend ma�tre d'une terre � la campagne; il y a une clause qui, bien entendue, lui accorde une maison situ�e au milieu de Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il se voit officier, log� aux champs et � la ville, meubl� de m�me; il se voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honn�te homme que le d�funt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le lire: il fait Maevius l�gataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titres, et le met � pied. Il essuie ses larmes: c'est � Maevius � s'affliger. 60 (V) La loi qui d�fend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette d�fense le fer, le poison, le feu, l'eau, les emb�ches, la force ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir � l'homicide? La loi qui �te aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner r�ciproquement, n'a-t-elle connu que les voies directes et imm�diates de donner? a-t-elle manqu� de pr�voir les indirectes? a-t-elle introduit les fid�icommis, ou si m�me elle les tol�re? Avec une femme qui nous est ch�re et qui nous survit, l�gue-t-on son bien � un ami fid�le par un sentiment de reconnaissance pour lui, ou plut�t par une extr�me confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de ce qu'on lui l�gue? Donne-t-on � celui que l'on peut soup�onner de ne devoir pas rendre � la personne � qui en effet l'on veut donner? Faut-il se parler, faut-il s'�crire, est-il besoin de pacte ou de serments pour former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre ce qu'ils peuvent esp�rer les uns des autres? Et si au contraire la propri�t� d'un tel bien est d�volue au fid�icommissaire, pourquoi perd-il sa r�putation � le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les vaudevilles? Voudrait-on le comparer au d�positaire qui trahit le d�p�t, � un domestique qui vole l'argent que son ma�tre lui envoie porter? On aurait tort: y a-t-il de l'infamie � ne pas faire une lib�ralit�, et � conserver pour soi ce qui est � soi? �trange embarras, horrible poids que le fid�icommis! Si par la r�v�rence des lois on se l'approprie, il ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort l'on suit ses intentions en le rendant � sa veuve, on est confidentiaire, on blesse la loi.--Elle cadre donc bien mal avec l'opinion des hommes?--Cela peut �tre; et il ne me convient pas de dire ici: �La loi p�che�, ni: �Les hommes se trompent.� 61 (VIII) J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: �Tel et tel corps se contestent l'un � l'autre la pr�s�ance; le mortier et la pairie se disputent le pas.� Il me para�t que celui des deux qui �vite de se rencontrer aux assembl�es est celui qui c�de, et qui sentant son faible, juge lui-m�me en faveur de son concurrent. 62 (IV) Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il point? Sa protection le rend audacieux; il est impun�ment dans sa province tout ce qui lui pla�t d'�tre, assassin, parjure; il br�le ses voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se m�le lui-m�me de sa punition. 63 (VI) Rago�ts, liqueurs, entr�es, entremets, tous mots qui devraient �tre barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne devraient pas �tre d'usage en pleine paix, o� ils ne servent qu'� entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils �tre entendus dans le temps de la guerre et d'une mis�re publique, � la vue de l'ennemi, � la veille d'un combat, pendant un si�ge? O� est-il parl� de la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que Miltiade, qu'�paminondas, qu'Ag�silas aient fait une ch�re d�licate? Je voudrais qu'on ne f�t mention de la d�licatesse, de la propret� et de la somptuosit� des g�n�raux, qu'apr�s n'avoir plus rien � dire sur leur sujet, et s'�tre �puis� sur les circonstances d'une bataille gagn�e et d'une ville prise; j'aimerais m�me qu'ils voulussent se priver de cet �loge. 64 (VI) Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodit�s; il leur sacrifie l'usage re�u, la coutume, les modes, la biens�ance. Il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il ne n�glige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une �tude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une d�couverte. Il laisse aux autres hommes le d�ner et le souper, � peine en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement o� son app�tit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir? Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, o� il n'est ni oisif ni laborieux, o� il n'agit point, o� il tracasse, et dans l'�quipage d'un homme qui a pris m�decine. On d�pend servilement d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et meilleurs et plus commodes � son gr� que ceux m�mes dont les ouvriers se servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, productions de son esprit, et dont il a presque oubli� l'usage. Nul ne se peut comparer � lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la mani�re dont il a su tourner sa chambre: combien de pas �pargn�s dans le cours d'une vie! Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire � soi, et une porte s'ouvre: quelle fatigue! voil� un mouvement de trop, qu'il sait s'�pargner, et comment? c'est un myst�re qu'il ne r�v�le point. Il est, � la v�rit�, un grand ma�tre pour le ressort et pour la m�canique, pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour de son appartement d'ailleurs que de la fen�tre; il a trouv� le secret de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche celui d'entrer et de sortir plus commod�ment que par la porte. 65 (I) Il y a d�j� longtemps que l'on improuve les m�decins, et que l'on s'en sert; le th��tre et la satire ne touchent point � leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la pr�lature, et les railleurs eux-m�mes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le m�tier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront � vivre, le m�decin sera raill�, et bien pay�. 66 (IV) Un bon m�decin est celui qui a des rem�des sp�cifiques, ou s'il en manque, qui permet � ceux qui les ont de gu�rir son malade. 67 (IV) La t�m�rit� des charlatans, et leurs tristes succ�s, qui en sont les suites, font valoir la m�decine et les m�decins: si ceux-ci laissent mourir, les autres tuent. 68 (VIII) Carro Carri d�barque avec une recette qu'il appelle un prompt rem�de, et qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais am�lior� en ses mains: de sp�cifique qu'il �tait contre la colique, il gu�rit de la fi�vre quarte, de la pleur�sie, de l'hydropisie, de l'apoplexie, de l'�pilepsie. Forcez un peu votre m�moire, nommez une maladie, la premi�re qui vous viendra en l'esprit: l'h�morragie, dites-vous? il la gu�rit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit n�cessairement jusqu'� la d�cr�pitude, et ce n'est que par hasard que son p�re et son a�eul, qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les m�decins re�oivent pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un remerciement: Carro Carri est si s�r de son rem�de, et de l'effet qui en doit suivre, qu'il n'h�site pas de s'en faire payer d'avance, et de recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il n'en est que plus digne de son application et de son rem�de. Commencez par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez pas ensuite plus inquiet que lui de votre gu�rison. L'�mulation de cet homme a peupl� le monde de noms en O et en I, noms v�n�rables, qui imposent aux malades et aux maladies. Vos m�decins, Fagon, et de toutes les facult�s, avouez-le, ne gu�rissent pas toujours, ni s�rement; ceux au contraire qui ont h�rit� de leurs p�res la m�decine pratique, et � qui l'exp�rience est �chue par succession, promettent toujours, et avec serments, qu'on gu�rira. Qu'il est doux aux hommes de tout esp�rer d'une maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien � l'agonie! La mort surprend agr�ablement et sans s'�tre fait craindre; on la sent plus t�t qu'on n'a song� � s'y pr�parer et � s'y r�soudre. � Fagon Esculape! faites r�gner sur toute la terre le quinquina et l'�m�tique; conduisez � sa perfection la science des simples, qui sont donn�s aux hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de pr�cision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les temps, les sympt�mes et les complexions; gu�rissez de la mani�re seule qu'il convient � chacun d'�tre gu�ri; chassez des corps, o� rien ne vous est cach� de leur �conomie, les maladies les plus obscures et les plus inv�t�r�es; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont incurables; laissez � Corinne, � Lesbie, � Canidie, � Trimalcion et � Carpus la passion ou la fureur des charlatans. 69 (IV) L'on souffre dans la r�publique les chiromanciens et les devins, ceux qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le pass� par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans un vase d'eau la claire v�rit�; et ces gens sont en effet de quelque usage: ils pr�disent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles qu'elles �pouseront leurs amants, consolent les enfants dont les p�res ne meurent point, et charment l'inqui�tude des jeunes femmes qui ont de vieux maris; ils trompent enfin � tr�s vil prix ceux qui cherchent � �tre tromp�s. 70 (IV) Que penser de la magie et du sortil�ge? La th�orie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il y a des faits embarrassants, affirm�s par des hommes graves qui les ont vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les admettre tous ou les nier tous para�t un �gal inconv�nient; et j'ose dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes r�gles, il y a un parti � trouver entre les �mes cr�dules et les esprits forts. 71 (I) L'on ne peut gu�re charger l'enfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application � l'en instruire; elles sont utiles � toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent �galement l'entr�e ou � une profonde ou � une facile et agr�able �rudition. Si l'on remet cette �tude si p�nible � un �ge un peu plus avanc�, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y pers�v�rer; et si l'on y pers�v�re, c'est consumer � la recherche des langues le m�me temps qui est consacr� � l'usage que l'on en doit faire; c'est borner � la science des mots un �ge qui veut d�j� aller plus loin; et qui demande des choses; c'est au moins avoir perdu les premi�res et les plus belles ann�es de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'�me naturellement et profond�ment; que la m�moire est neuve, prompte et fid�le; que l'esprit et le coeur sont encore vides de passions, de soins et de d�sirs, et que l'on est d�termin� � de longs travaux par ceux de qui l'on d�pend. Je suis persuad� que le petit nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique. 72 (VI) L'�tude des textes ne peut jamais �tre assez recommand�e; c'est le chemin le plus court, le plus s�r et le plus agr�able pour tout genre d'�rudition. Ayez les choses de la premi�re main; puisez � la source; maniez, remaniez le texte; apprenez-le de m�moire; citez-le dans les occasions; songez surtout � en p�n�trer le sens dans toute son �tendue et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-m�me les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouv�s dans le cas o� je d�sire que vous soyez: n'empruntez leurs lumi�res et ne suivez leurs vues qu'o� les v�tres seraient trop courtes; leurs explications ne sont pas � vous, et peuvent ais�ment vous �chapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n'�tes arr�t� dans la lecture que par les difficult�s qui sont invincibles, o� les commentateurs et les scoliastes eux-m�mes demeurent court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si charg�s d'une vaine et fastueuse �rudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni � eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette m�thode d'�tudier, que c'est la paresse des hommes qui a encourag� le p�dantisme � grossir plut�t qu'� enrichir les biblioth�ques, � faire p�rir le texte sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-m�me et contre ses plus chers int�r�ts, en multipliant les lectures, les recherches et le travail, qu'elle cherchait � �viter. 73 (VII) Qui r�gle les hommes dans leur mani�re de vivre et d'user des aliments? La sant� et le r�gime? Cela est douteux. Une nation enti�re mange les viandes apr�s les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur sant� que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine d�couverte? Est-ce par biens�ance, surtout dans un temps o� ils avaient trouv� le secret de para�tre nus tout habill�s? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur gorge et leurs �paules, sont-elles d'une complexion moins d�licate que les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux biens�ances? Quelle est la pudeur qui engage celles-ci � couvrir leurs jambes et presque leurs pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on �tait � la guerre ou pour se d�fendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinu� l'usage des armes offensives et des d�fensives? Qui les oblige aujourd'hui de renoncer � celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs expos�s � tout le feu d'une contrescarpe? Nos p�res, qui ne jugeaient pas une telle conduite utile au Prince et � la patrie, �taient-ils sages ou insens�s? Et nous-m�mes, quels h�ros c�l�brons-nous dans notre histoire? Un Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont port� l'armet et endoss� une cuirasse. Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres? Ainsi a p�ri: la voyelle qui le commence, et si propre pour l'�lision, n'a pu le sauver; il a c�d� � un autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son d�clin: la po�sie le r�clame, et notre langue doit beaucoup aux �crivains qui le disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilit� qu'il y avait � le couler dans le style, et par son origine, qui est fran�aise. Moult, quoique latin, �tait dans son temps d'un m�me m�rite, et je ne vois pas par o� beaucoup l'emporte sur lui. Quelle pers�cution le car n'a-t-il pas essuy�e! et s'il n'e�t trouv� de la protection parmi les gens polis, n'�tait-il pas banni honteusement d'une langue � qui il a rendu de si longs services, sans qu'on s�t quel mot lui substituer? Cil a �t� dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue fran�aise; il est douloureux pour les po�tes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce f�t une richesse pour la langue, et qu'il se dise fort juste o� chaud ne s'emploie qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine, haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; piti�, piteux; joie, jovial; foi, f�al; cour, courtois; g�te, gisant; baleine, balen�; vanterie, vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein, effr�n�; front, effront�; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial; bien, b�nin; mal, malicieux. Heur se pla�ait o� bonheur ne saurait entrer; il a fait heureux, qui est si fran�ais, et il a cess� de l'�tre: si quelques po�tes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure. Issue prosp�re, et vient d'issir, qui est aboli. Fin subsiste sans cons�quence pour finer, qui vient de lui, pendant que cesse et cesser r�gnent �galement. Verd ne fait plus verdoyer, ni f�te, f�toyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se condouloir, ni joie, s'�jouir, bien qu'il fasse toujours se r�jouir, se conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps gent: ce mot si facile non seulement est tomb�, l'on voit m�me qu'il a entra�n� gentil dans sa chute. On dit diffam�, qui d�rive de fame, qui ne s'entend plus: On dit curieux, d�riv� de cure, qui est hors d'usage. Il y avait � gagner de dire si que pour de sorte que ou de mani�re que, de moi au lieu de pour moi ou de quant � moi, de dire je sais que c'est qu'un mal, plut�t que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent � avoir un mot de moins � placer dans l'oraison. L'usage a pr�f�r� par cons�quent � par cons�quence, et en cons�quence � en cons�quent, fa�ons de faire � mani�res de faire, et mani�res d'agir � fa�ons d'agir...; dans les verbes, travailler � ouvrer, �tre accoutum� � souloir, convenir � duire, faire du bruit � bruire, injurier � vilainer, piquer � poindre, faire ressouvenir � ramentevoir...; et dans les noms, pens�es � pensers, un si beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions � prouesses, louanges � loz, m�chancet� � mauvaisti�, porte � huis, navire � nef, arm�e � ost, monast�re � monstier, prairies � pr�es..., tous mots qui pouvaient durer ensemble d'une �gale beaut�, et rendre une langue plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement ou le d�rangement de quelques lettres, fait frelater de fralater, prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de pourmenade. Le m�me usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des genres diff�rents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon leur terminaison masculins ou f�minins. Il a alt�r� les terminaisons anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel, chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau; de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie gu�re ce que la langue fran�aise gagne � ces diff�rences et � ces changements. Est-ce donc faire pour le progr�s d'une langue, que de d�f�rer � l'usage? Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique? Faudrait-il, dans une langue vivante, �couter la seule raison qui pr�vient les �quivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison d'ailleurs veut qu'on suive l'usage? Si nos anc�tres ont mieux �crit que nous, ou si nous l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clart� et la bri�vet� du discours, c'est une question souvent agit�e, toujours ind�cise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait quelquefois, un froid �crivain de l'autre si�cle aux plus c�l�bres de celui-ci, ou les vers de Laurent, pay� pour ne plus �crire, � ceux de Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette mati�re, opposer si�cle � si�cle, et excellent ouvrage � excellent ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture � ces deux-ci, qu'une tradition nous a conserv�s, sans nous en marquer le temps ni l'auteur: Bien � propos s'en vint Ogier en France Pour le pa�s de mescreans monder: Ja n'est besoin de conter sa vaillance, Puisqu'ennemis n'osoient le regarder. Or quand il eut tout mis en assurance, De voyager il voulut s'enharder, En Paradis trouva l'eau de jouvance, Dont il se sceut de vieillesse engarder Bien � propos. Puis par cette eau son corps tout decrepite Transmu� fut par mani�re subite En jeune gars, frais, gracieux et droit. Grand dommage est que cecy soit sornettes: Filles connoy qui ne sont pas jeunettes, � qui cette eau de jouvance viendroit Bien � propos. De cettuy preux maints grands clercs ont �crit Qu'oncques dangier n'�tonna son courage: Abus� fut par le malin esprit, Qu'il �pousa sous feminin visage. Si piteux cas � la fin d�couvrit Sans un seul brin de peur ny de dommage, Dont grand renom par tout le monde acquit, Si qu'on tenoit tres honneste langage De cettuy preux. Bien-tost apr�s fille de Roy s'�prit De son amour, qui voulentiers s'offrit Au bon Richard en second mariage. Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir, Et qui des deux bru�t plus en m�nage, Ceulx qui voudront, si le pourront s�avoir De cettuy preux. De la chaire 1 (I) Le discours chr�tien est devenu un spectacle. Cette tristesse �vang�lique qui en est l'�me ne s'y remarque plus: elle est suppl��e par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la r�gularit� du geste, par le choix des mots, et par les longues �num�rations. On n'�coute plus s�rieusement la parole sainte: c'est une sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu o� il y a de l'�mulation et des parieurs. 2 (IV) L'�loquence profane est transpos�e pour ainsi dire du barreau, o� Le Ma�tre, Pucelle et Fourcroy l'ont fait r�gner, et o� elle n'est plus d'usage, � la chaire, o� elle ne doit pas �tre. (I) L'on fait assaut d'�loquence jusqu'au pied de l'autel et en la pr�sence des myst�res. Celui qui �coute s'�tablit juge de celui qui pr�che, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire. L'orateur pla�t aux uns, d�pla�t aux autres, et convient avec tous en une chose, que, comme il ne cherche point � les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi � le devenir. (IV) Un apprenti est docile, il �coute son ma�tre, il profite de ses le�ons, et il devient ma�tre. L'homme indocile critique le discours du pr�dicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chr�tien ni raisonnable. 3 (I) Jusqu'� ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes �critures, explique au peuple la parole divine uniment et famili�rement, les orateurs et les d�clamateurs seront suivis. 4 (I) Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais path�tique, les antith�ses, les figures outr�es ont fini: les portraits finiront, et feront place � une simple explication de l'�vangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion. 5 (VIII) Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas esp�rer de notre si�cle, est enfin venu. Les courtisans, � force de go�t et de conna�tre les biens�ances, lui ont applaudi; ils ont, chose incroyable! abandonn� la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le peuple la parole de Dieu annonc�e par cet homme apostolique. La ville n'a pas �t� de l'avis de la cour: o� il a pr�ch�, les paroissiens ont d�sert�, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispers�es, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devais le pr�voir, et ne pas dire qu'un tel homme n'avait qu'� se montrer pour �tre suivi, et qu'� parler pour �tre �cout�: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente ann�es on pr�te l'oreille aux rh�teurs, aux d�clamateurs, aux �num�rateurs; on court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps qu'ils avaient des chutes ou des transitions ing�nieuses, quelquefois m�me si vives et si aigu�s qu'elles pouvaient passer pour �pigrammes: ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux. Ils ont toujours, d'une n�cessit� indispensable et g�om�trique, trois sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans la premi�re partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisi�me. Ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine v�rit�, et c'est leur premier point; d'une autre v�rit�, et c'est leur second point; et puis d'une troisi�me v�rit�, et c'est leur troisi�me point: de sorte que la premi�re r�flexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la derni�re r�flexion, d'un troisi�me et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, � une autre fois. Enfin, pour reprendre et abr�ger cette division et former un plan...--Encore, dites-vous, et quelles pr�parations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste � faire! Plus ils cherchent � le dig�rer et � l'�claircir, plus ils m'embrouillent.--Je vous crois sans peine, et c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'id�es qui reviennent � la m�me, dont ils chargent sans piti� la m�moire de leurs auditeurs. Il semble, � les voir s'opini�trer � cet usage, que la gr�ce de la conversion soit attach�e � ces �normes partitions. Comment n�anmoins serait-on converti par de tels ap�tres, si l'on ne peut qu'� peine les entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur demanderais volontiers qu'au milieu de leur course imp�tueuse, ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des hom�lies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ram�neraient pas; on passerait en d'autres dioc�ses pour �tre hors de la port�e de leur voix et de leurs famili�res instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les p�riodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content de d�cider entre un premier et un second point, ou entre le dernier sermon et le p�nulti�me. 6 (V) Il y a moins d'un si�cle qu'un livre fran�ais �tait un certain nombre de pages latines, o� l'on d�couvrait quelques lignes ou quelques mots en notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en �taient pas demeur�s l�: Ovide et Catulle achevaient de d�cider des mariages et des testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des pupilles. Le sacr� et le profane ne se quittaient point; ils s'�taient gliss�s ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucr�ce, parlaient alternativement; les po�tes �taient de l'avis de saint Augustin et de tous les P�res; on parlait latin, et longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parl� grec. Il fallait savoir prodigieusement pour pr�cher si mal. Autre temps, autre usage: le texte est encore latin, tout le discours est fran�ais, et d'un beau fran�ais; l'�vangile m�me n'est pas cit�. Il faut savoir aujourd'hui tr�s peu de chose pour bien pr�cher. 7 (IV) L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes villes, et on l'a rel�gu�e dans les bourgs et dans les villages pour l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron. 8 (I) C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri, une morale enjou�e, des figures r�it�r�es, des traits brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez. Un meilleur esprit n�glige ces ornements �trangers, indignes de servir � l'�vangile: il pr�che simplement, fortement, chr�tiennement. 9 (I) L'orateur fait de si belles images de certains d�sordres, y fait entrer des circonstances si d�licates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui p�che, que si je n'ai pas de pente � vouloir ressembler � ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque ap�tre, avec un style plus chr�tien, me d�go�te des vices dont l'on m'avait fait une peinture si agr�able. 10 (IV) Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses r�gles, purg� de tous ses d�fauts, conforme aux pr�ceptes de l'�loquence humaine, et par� de tous les ornements de la rh�torique. Ceux qui entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule pens�e; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les �num�rations o� il se prom�ne, comme dans toutes les �l�vations o� il se jette: ce n'est une �nigme que pour le peuple. 11 (IV) Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs de conversion, y ont �t� trait�s: quel grand effet n'a-t-il pas d� faire sur l'esprit et dans l'�me de tous les auditeurs! Les voil� rendus: ils en sont �mus et touch�s au point de r�soudre dans leur coeur, sur ce sermon de Th�odore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a pr�ch�. 12 (I) La morale douce et rel�ch�e tombe avec celui qui la pr�che; elle n'a rien qui r�veille et qui pique la curiosit� d'un homme du monde, qui craint moins qu'on ne pense une doctrine s�v�re, et qui l'aime m�me dans celui qui fait son devoir en l'annon�ant. Il semble donc qu'il y ait dans l'�glise comme deux �tats qui doivent la partager: celui de dire la v�rit� dans toute son �tendue, sans �gards, sans d�guisement; celui de l'�couter avidement, avec go�t, avec admiration, avec �loges, et de n'en faire cependant ni pis ni mieux. 13 (IV) L'on peut faire ce reproche � l'h�ro�que vertu des grands hommes, qu'elle a corrompu l'�loquence, ou du moins amolli le style de la plupart des pr�dicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples pour b�nir le Ciel de si rares pr�sents qui en sont venus, ils ont entr� en soci�t� avec les auteurs et les po�tes; et devenus comme eux pan�gyristes, ils ont ench�ri sur les �p�tres d�dicatoires, sur les stances et sur les prologues; ils ont chang� la parole sainte en un tissu de louanges, justes � la v�rit�, mais mal plac�es, int�ress�es, que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point � leur caract�re. On est heureux si � l'occasion du h�ros qu'ils c�l�brent jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du myst�re qu'ils devaient pr�cher. Il s'en est trouv� quelques-uns qui ayant assujetti le saint �vangile, qui doit �tre commun � tous, � la pr�sence d'un seul auditeur, se sont vus d�concert�s par des hasards qui le retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chr�tiens un discours chr�tien qui n'�tait pas fait pour eux, et ont �t� suppl��s par d'autres orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon pr�cipit�. 14 (I) Th�odule a moins r�ussi que quelques-uns de ses auditeurs ne l'appr�hendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a mieux fait � leur gr� que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est de flatter leur jalousie. 15 (I) Le m�tier de la parole ressemble en une chose � celui de la guerre: il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide. 16 (I) Si vous �tes d'une certaine qualit�, et que vous ne vous sentiez point d'autre talent que celui de faire de froids discours, pr�chez, faites de froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'�tre enti�rement ignor�. Th�odat a �t� pay� de ses mauvaises phrases et de son ennuyeuse monotonie. 17 (I) L'on a eu de grands �v�ch�s par un m�rite de chaire qui pr�sentement ne vaudrait pas � son homme une simple pr�bende. 18 (I) Le nom de ce pan�gyriste semble g�mir sous le poids des titres dont il est accabl�; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont distribu�es dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caract�res monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essay� du personnage, et qu'on l'a un peu �cout�, l'on reconna�t qu'il manque au d�nombrement de ses qualit�s celle de mauvais pr�dicateur. 19 (VII) L'oisivet� des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir partout o� elles s'assemblent, donnent du nom � de froids orateurs, et soutiennent quelque temps ceux qui ont d�clin�. 20 (VI) Devrait-il suffire d'avoir �t� grand et puissant dans le monde pour �tre louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la v�rit�, lou� et c�l�br� � ses fun�railles? N'y a-t-il point d'autre grandeur que celle qui vient de l'autorit� et de la naissance? Pourquoi n'est-il pas �tabli de faire publiquement le pan�gyrique d'un homme qui a excell� pendant sa vie dans la bont�, dans l'�quit�, dans la douceur, dans la fid�lit�, dans la pi�t�? Ce qu'on appelle une oraison fun�bre n'est aujourd'hui bien re�ue du plus grand nombre des auditeurs, qu'� mesure qu'elle s'�loigne davantage du discours chr�tien, ou si vous l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus pr�s d'un �loge profane. 21 (I) L'orateur cherche par ses discours un �v�ch�; l'ap�tre fait des conversions: il m�rite de trouver ce que l'autre cherche. 22 (I) L'on voit des clercs revenir de quelques provinces o� ils n'ont pas fait un long s�jour, vains des conversions qu'ils ont trouv�es toutes faites, comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer d�j� aux Vincents et aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux et de si heureuses missions ne seraient pas � leur gr� pay�s d'une abbaye. 23 (VII) Tel tout d'un coup, et sans y avoir pens� la veille, prend du papier, une plume, dit en soi-m�me: �Je vais faire un livre�, sans autre talent pour �crire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie inutilement: �Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou faites une jante de roue; vous aurez votre salaire.� Il n'a point fait l'apprentissage de tous ces m�tiers. �Copiez donc, transcrivez, soyez au plus correcteur d'imprimerie, n'�crivez point.� Il veut �crire et faire imprimer; et parce qu'on n'envoie pas � l'imprimeur un cahier blanc, il le barbouille de ce qui lui pla�t: il �crirait volontiers que la Seine coule � Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est � la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre l'�tat, et qu'il ne fera point d'autre d�sordre dans le public que de lui g�ter le go�t et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il passe � l'examen, il est imprim�, et � la honte du si�cle, comme pour l'humiliation des bons auteurs, r�imprim�. De m�me un homme dit en son coeur: �Je pr�cherai�, et il pr�che; le voil� en chaire, sans autre talent ni vocation que le besoin d'un b�n�fice. 24 (I) Un clerc mondain ou irr�ligieux, s'il monte en chaire, est d�clamateur. Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caract�re est efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit les �couter est d�j� �mu et comme persuad� par leur pr�sence; le discours qu'ils vont prononcer fera le reste. 25 (IV) L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent D�mosth�ne et Cic�ron. Tous deux, ma�tres dans l'�loquence de la chaire, ont eu le destin des grands mod�les: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais copistes. 26 (V) L'�loquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur, est cach�e, connue de peu de personnes et d'une difficile ex�cution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut marcher par des chemins battus, dire ce qui a �t� dit, et ce que l'on pr�voit que vous allez dire. Les mati�res sont grandes, mais us�es et triviales; les principes s�rs, mais dont les auditeurs p�n�trent les conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes; mais qui peut traiter le sublime? Il y a des myst�res que l'on doit expliquer, et qui s'expliquent mieux par une le�on de l'�cole que par un discours oratoire. La morale m�me de la chaire, qui comprend une mati�re aussi vaste et aussi diversifi�e que le sont les moeurs des hommes, roule sur les m�mes pivots, retrace les m�mes images, et se prescrit des bornes bien plus �troites que la satire: apr�s l'invective commune contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus � l'orateur qu'� courir � la fin de son discours et � cong�dier l'assembl�e. Si quelquefois on pleure, si on est �mu, apr�s avoir fait attention au g�nie et au caract�re de ceux qui font pleurer, peut-�tre conviendra-t-on que c'est la mati�re qui se pr�che elle-m�me, et notre int�r�t le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une v�ritable �loquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous �branle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le pr�dicateur n'est point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de diff�rents �v�nements, par des aventures inou�es; il ne s'exerce point sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes conjectures et les pr�somptions, toutes choses n�anmoins qui �l�vent le g�nie, lui donnent de la force et de l'�tendue, et qui contraignent bien moins l'�loquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au contraire tirer son discours d'une source commune, et o� tout le monde puise; et s'il s'�carte de ces lieux communs, il n'est plus populaire, il est abstrait ou d�clamateur, il ne pr�che plus l'�vangile. Il n'a besoin que d'une noble simplicit�, mais il faut l'atteindre, talent rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de g�nie, d'imagination, d'�rudition et de m�moire, ne leur sert souvent qu'� s'en �loigner. La fonction de l'avocat est p�nible, laborieuse, et suppose, dans celui qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement charg�, comme le pr�dicateur, d'un certain nombre d'oraisons compos�es avec loisir, r�cit�es de m�moire, avec autorit�, sans contradicteurs, et qui, avec de m�diocres changements, lui font honneur plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui l'interrompent; il doit �tre pr�t sur la r�plique; il parle en un m�me jour, dans divers tribunaux, de diff�rentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs; elle est ouverte � tous ceux qui viennent l'accabler de leurs questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie point, on ne lui pr�pare point des rafra�chissements; il ne se fait point dans sa chambre un concours de monde de tous les �tats et de tous les sexes, pour le f�liciter sur l'agr�ment et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit o� il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaid� moins vivement qu'� l'ordinaire. Il se d�lasse d'un long discours par de plus longs �crits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues: j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'�taient dans le leur les premiers hommes apostoliques. Quand on a ainsi distingu� l'�loquence du barreau de la fonction de l'avocat, et l'�loquence de la chaire du minist�re du pr�dicateur, on croit voir qu'il est plus ais� de pr�cher que de plaider, et plus difficile de bien pr�cher que de bien plaider. 27 (VII) Quel avantage n'a pas un discours prononc� sur un ouvrage qui est �crit! Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout l'appareil de l'auditoire. Pour peu de pr�vention qu'ils aient en faveur de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite � le comprendre: avant qu'il ait commenc�, ils s'�crient qu'il va bien faire; ils s'endorment bient�t, et le discours fini, ils se r�veillent pour dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir, encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour l'�lever � la pr�lature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit, dans l'esprit de le trouver m�diocre; on le feuillette, on le discute, on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui s'oublient; ce qui est imprim� demeure imprim�. On l'attend quelquefois plusieurs jours avant l'impression pour le d�crier, et le plaisir le plus d�licat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est piqu� d'y trouver � chaque page des traits qui doivent plaire, on va m�me souvent jusqu'� appr�hender d'en �tre diverti, et on ne quitte ce livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour orateur: les phrases, les figures, le don de la m�moire, la robe ou l'engagement de celui qui pr�che, ne sont pas des choses qu'on ose ou qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser bien, et �crire encore mieux ce qu'il a pens�; il en est moins favorable � celui qui pense et qui �crit aussi bien que lui. En un mot le sermonneur est plus t�t �v�que que le plus solide �crivain n'est rev�tu d'un prieur� simple; et dans la distribution des gr�ces, de nouvelles sont accord�es � celui-l�, pendant que l'auteur grave se tient heureux d'avoir ses restes. 28 (VIII) S'il arrive que les m�chants vous ha�ssent et vous pers�cutent, les gens de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre en garde contre la vanit� qui pourrait vous venir de d�plaire � des gens de ce caract�re; de m�me si certains hommes, sujets � se r�crier sur le m�diocre, d�sapprouvent un ouvrage que vous aurez �crit, ou un discours que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut gu�re �tre expos� � une tentation d'orgueil plus d�licate et plus prochaine. 29 (IV) Il me semble qu'un pr�dicateur devrait faire choix dans chaque discours d'une v�rit� unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier � fond et l'�puiser; abandonner toutes ces divisions si recherch�es, si retourn�es, si remani�es et si diff�renci�es; ne point supposer ce qui est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et ses devoirs; et ne pas appr�hender de faire, ou � ces bonnes t�tes ou � ces esprits si raffin�s, des cat�chismes; ce temps si long que l'on use � composer un long ouvrage, l'employer � se rendre si ma�tre de sa mati�re, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et coulent de source; se livrer, apr�s une certaine pr�paration, � son g�nie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait enfin s'�pargner ces prodigieux efforts de m�moire qui ressemblent mieux � une gageure qu'� une affaire s�rieuse, qui corrompent le geste et d�figurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer court. 30 (IV) Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-m�me dans le minist�re de la parole sainte ne se d�courage point par les r�gles aust�res qu'on lui prescrit, comme si elles lui �taient les moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignit�s o� il aspire: quel plus beau talent que celui de pr�cher apostoliquement? et quel autre m�rite mieux un �v�ch�? F�nelon en �tait-il indigne? aurait-il pu �chapper au choix du Prince que par un autre choix? Des esprits forts 1 (I) Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'�tre incertains quel est le principe de son �tre, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit �tre la fin? Quel d�couragement plus grand que de douter si son �me n'est point mati�re comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles cr�atures? N'y a-t-il pas plus de force et de grandeur � recevoir dans notre esprit l'id�e d'un �tre sup�rieur � tous les �tres, qui les a tous faits, et � qui tous se doivent rapporter; d'un �tre souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commenc� et qui ne peut finir, dont notre �me est l'image, et si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle? 2 (VI) Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en re�oit de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-�-dire que le premier est persuad� et fid�le, et que le second est ent�t� et corrompu. Ainsi l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit faible. 3 (V) J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le coeur sont attach�s � une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au del�: gens aussi limit�s que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes. Je ne m'�tonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la v�rit�, si avec des vues si courtes ils ne percent point � travers le ciel et les astres, jusques � Dieu m�me; si, ne s'apercevant point ou de l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignit� de l'�me, ils ressentent encore moins combien elle est difficile � assouvir, combien la terre enti�re est au-dessous d'elle, de quelle n�cessit� lui devient un �tre souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en est une caution s�re. Je comprends au contraire fort ais�ment qu'il est naturel � de tels esprits de tomber dans l'incr�dulit� ou l'indiff�rence, et de faire servir Dieu et la religion � la politique, c'est-�-dire � l'ordre et � la d�coration de ce monde, la seule chose selon eux qui m�rite qu'on y pense. 4 (V) Quelques-uns ach�vent de se corrompre par de longs voyages, et perdent le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour � autre un nouveau culte, diverses moeurs, diverses c�r�monies; ils ressemblent � ceux qui entrent dans les magasins, ind�termin�s sur le choix des �toffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur montre les rend plus indiff�rents; elles ont chacune leur agr�ment et leur biens�ance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette. 5 (V) Il y a des hommes qui attendent � �tre d�vots et religieux que tout le monde se d�clare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire, ils sauront s'en d�gager. La singularit� leur pla�t dans une mati�re si s�rieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait m�me s'ils n'ont pas d�j� mis une sorte de bravoure et d'intr�pidit� � courir tout le risque de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition, avec une certaine �tendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe � croire comme les savants et le peuple. 6 (I) L'on doute de Dieu dans une pleine sant�, comme l'on doute que ce soit p�cher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on devient malade, et que l'hydropisie est form�e, l'on quitte sa concubine, et l'on croit en Dieu. 7 (I) Il faudrait s'�prouver et s'examiner tr�s s�rieusement, avant que de se d�clarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, de finir comme l'on a v�cu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller si loin, se r�soudre de vivre comme l'on veut mourir. 8 (I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une extr�me mis�re que de donner � ses d�pens � ceux que l'on laisse le plaisir d'un bon mot. (VI) Dans quelque pr�vention o� l'on puisse �tre sur ce qui doit suivre la mort, c'est une chose bien s�rieuse que de mourir: ce n'est point alors le badinage qui sied bien, mais la constance. 9 (I) Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agr�able litt�rature, esclaves des grands, dont ils ont �pous� le libertinage et port� le joug toute leur vie, contre leurs propres lumi�res et contre leur conscience. Ces hommes n'ont jamais v�cu que pour d'autres hommes, et ils semblent les avoir regard�s comme leur derni�re fin. Ils ont eu honte de se sauver � leurs yeux, de para�tre tels qu'ils �taient peut-�tre dans le coeur, et ils se sont perdus par d�f�rence ou par faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des puissants assez puissants, pour m�riter de nous que nous croyions et que nous vivions � leur gr�, selon leur go�t et leurs caprices, et que nous poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la mani�re qui est la plus s�re pour nous, mais de celle qui leur pla�t davantage? 10 (I) J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes r�gles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons claires, et de ces arguments qui emportent conviction. 11 (I) Je voudrais voir un homme sobre, mod�r�, chaste, �quitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans int�r�t; mais cet homme ne se trouve point. 12 (I) J'aurais une extr�me curiosit� de voir celui qui serait persuad� que Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le convaincre. 13 (I) L'impossibilit� o� je suis de prouver que Dieu n'est pas me d�couvre son existence. 14 (IV) Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre cause: ce qui r�pugne, s'il n'est lui-m�me la justice et la v�rit�, c'est-�-dire s'il n'est Dieu. 15 (I) Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai re�u les principes trop ais�ment dans mon enfance, et je les ai conserv�s depuis trop naturellement dans un �ge plus avanc�, pour les soup�onner de fausset�.--Mais il y a des esprits qui se d�font de ces principes.-- C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres. 16 (I) L'ath�isme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soup�onn�s, sont trop paresseux pour d�cider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur indolence va jusqu'� les rendre froids et indiff�rents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur �me, et sur les cons�quences d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils n'y pensent point. 17 (VIII) Nous n'avons pas trop de toute notre sant�, de toutes nos forces et de tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit int�r�t: il semble au contraire que la biens�ance et la coutume exigent de nous que nous ne pensions � Dieu que dans un �tat o� il ne reste en nous qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus. 18 (VII) Un grand croit s'�vanouir, et il meurt; un autre grand p�rit insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-m�me avant qu'il soit �teint: formidables le�ons, mais inutiles! Des circonstances si marqu�es et si sensiblement oppos�es ne se rel�vent point et ne touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'� une fleur qui se fane ou � une feuille qui tombe; ils envient les places qui demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par qui. 19 (I) Les hommes sont-ils assez bons, assez fid�les, assez �quitables, pour m�riter toute notre confiance, et ne nous pas faire d�sirer du moins que Dieu exist�t, � qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir recours quand nous en sommes pers�cut�s ou trahis? 20 (IV) Si c'est le grand et le sublime de la religion qui �blouit ou qui confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de faibles g�nies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont � la v�rit� des esprits forts, et plus forts que tant de grands hommes si �clair�s, si �lev�s, et n�anmoins si fid�les, que les L�ons, les Basiles, les J�romes, les Augustins. 21 (IV) �Un P�re de l'�glise, un docteur de l'�glise, quels noms! quelle tristesse dans leurs �crits! quelle s�cheresse, quelle froide d�votion, et peut-�tre quelle scolastique!� disent ceux qui ne les ont jamais lus. Mais plut�t quel �tonnement pour tous ceux qui se sont fait une id�e des P�res si �loign�e de la v�rit�, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus de tour et de d�licatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus vifs et des gr�ces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la plupart des livres de ce temps qui sont lus avec go�t, qui donnent du nom et de la vanit� � leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion, et de la voir crue, soutenue, expliqu�e par de si beaux g�nies, et par de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient � conna�tre que pour l'�tendue de connaissance, pour la profondeur et la p�n�tration, pour les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur d�veloppement, pour la justesse des conclusions, pour la dignit� du discours, pour la beaut� de la morale et des sentiments, il n'y a rien par exemple que l'on puisse comparer � S. Augustin, que Platon et que Cic�ron. 22 (VII) L'homme est n� menteur: la v�rit� est simple et ing�nue, et il veut du sp�cieux et de l'ornement. Elle n'est pas � lui, elle vient du ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple: il controuve, il augmente, il charge par grossi�ret� et par sottise; demandez m�me au plus honn�te homme s'il est toujours vrai dans ses discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des d�guisements o� engagent n�cessairement la vanit� et la l�g�ret�, si pour faire un meilleur conte, il ne lui �chappe pas souvent d'ajouter � un fait qu'il r�cite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent fa�ons diff�rentes; celui-ci, s'il est �cout�, la dira encore d'une mani�re qui n'a pas �t� dite. Quelle cr�ance donc pourrais-je donner � des faits qui sont anciens et �loign�s de nous par plusieurs si�cles? quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient l'histoire? C�sar a-t-il �t� massacr� au milieu du s�nat? y a-t-il eu un C�sar? �Quelle cons�quence! me dites-vous; quels doutes! quelle demande!� Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune r�ponse; et je crois m�me que vous avez raison. Je suppose n�anmoins que le livre qui fait mention de C�sar ne soit pas un livre profane, �crit de la main des hommes, qui sont menteurs, trouv� par hasard dans les biblioth�ques parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou apocryphes; qu'au contraire il soit inspir�, saint, divin; qu'il porte en soi ces caract�res; qu'il se trouve depuis pr�s de deux mille ans dans une soci�t� nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant tout ce temps la moindre alt�ration, et qui s'est fait une religion de le conserver dans toute son int�grit�; qu'il y ait m�me un engagement religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits contenus dans ce volume o� il est parl� de C�sar et de sa dictature: avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un C�sar. 23 (IV) Toute musique n'est pas propre � louer Dieu et � �tre entendue dans le sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa puissance, des principes de ses op�rations et de ses myst�res: plus cette philosophie est subtile et id�ale, plus elle est vaine et inutile pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit pour �tre connues jusques � un certain point, et qui au del� sont inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les anciens philosophes, que les Ap�tres, que les premiers docteurs, mais ce n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profond�ment, sans trouver les sources de la v�rit�. D�s qu'on a abandonn� les termes de bont�, de mis�ricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent de Dieu de si hautes et de si aimables id�es, quelque grand effort d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions s�ches, st�riles, vides de sens; admettre les pens�es creuses, �cart�es des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ing�nieuses; et � mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle m�taphysique, perdre un peu de sa religion. 24 (IV) Jusques o� les hommes ne se portent-ils point par l'int�r�t de la religion, dont ils sont si peu persuad�s, et qu'ils pratiquent si mal! 25 (IV) Cette m�me religion que les hommes d�fendent avec chaleur et avec z�le contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'alt�rent eux-m�mes dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient, et ils demeurent fermes et in�branlables dans cette forme qu'ils lui ont donn�e. Ainsi, � parler populairement, on peut dire d'une seule nation qu'elle vit sous un m�me culte, et qu'elle n'a qu'une seule religion; mais, � parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs, et que chacun presque y a la sienne. 26 (VIII) Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-l� gaiement, ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des artifices, par la cabale. Cent fois plus �pris de la fortune que les premiers, ils en sont jaloux jusqu'� l'exc�s; ils veulent la gouverner, la poss�der seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre; dignit�s, charges, postes, b�n�fices, pensions, honneurs, tout leur convient et ne convient qu'� eux; le reste des hommes en est indigne; ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les esp�rer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils dansent toujours; ils ne rendent la main � personne de l'assembl�e, quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on s�che de les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus sages prennent leur parti et s'en vont. 27 (VIII) Il y a deux esp�ces de libertins: les libertins, ceux du moins qui croient l'�tre, et les hypocrites ou faux d�vots, c'est-�-dire ceux qui ne veulent pas �tre crus libertins: les derniers dans ce genre-l� sont les meilleurs. Le faux d�vot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu. 28 (IV) Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinit�, que penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le Prince? 29 (I) Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a �t� d'exciter le Roi Tr�s-Chr�tien � renoncer au christianisme, � permettre l'entr�e de son royaume aux Talapoins, qui eussent p�n�tr� dans nos maisons pour persuader leur religion � nos femmes, � nos enfants et � nous-m�mes par leurs livres et par leurs entretiens, qui eussent �lev� des pagodes au milieu des villes, o� ils eussent plac� des figures de m�tal pour �tre ador�es, avec quelles ris�es et quel �trange m�pris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-�-dire pour faire tr�s s�rieusement � tous ces peuples des propositions qui doivent leur para�tre tr�s folles et tr�s ridicules. Ils supportent n�anmoins nos religieux et nos pr�tres; ils les �coutent quelquefois, leur laissent b�tir leurs �glises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous? ne serait-ce point la force de la v�rit�? 30 (V) Il ne convient pas � toute sorte de personnes de lever l'�tendard d'aum�nier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assembl�s � sa porte, qui y re�oivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des mis�res plus secr�tes qu'il peut entreprendre de soulager, ou imm�diatement et par ses secours, ou du moins par sa m�diation! De m�me il n'est pas donn� � tous de monter en chaire et d'y distribuer, en missionnaire ou en cat�chiste, la parole sainte; mais qui n'a pas quelquefois sous sa main un libertin � r�duire, et � ramener par de douces et insinuantes conversations � la docilit�? Quand on ne serait pendant sa vie que l'ap�tre d'un seul homme, ce ne serait pas �tre en vain sur la terre, ni lui �tre un fardeau inutile. 31 (I) Il y a deux mondes: l'un o� l'on s�journe peu, et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre o� l'on doit bient�t entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorit�, les amis, la haute r�putation, les grands biens servent pour le premier monde; le m�pris de toutes ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir. 32 (I) Qui a v�cu un seul jour a v�cu un si�cle: m�me soleil, m�me terre, m�me monde, m�mes sensations; rien ne ressemble mieux � aujourd'hui que demain. Il y aurait quelque curiosit� � mourir, c'est-�-dire � n'�tre plus un corps, mais � �tre seulement esprit: l'homme cependant, impatient de la nouveaut�, n'est point curieux sur ce seul article; n� inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il consentirait peut-�tre � vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le cadavre le d�go�tent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout le s�rieux de la religion pour le r�duire. 33 (I) Si Dieu avait donn� le choix ou de mourir ou de toujours vivre, apr�s avoir m�dit� profond�ment ce que c'est que de ne voir nulle fin � la pauvret�, � la d�pendance, � l'ennui, � la maladie, ou de n'essayer des richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la sant�, que pour les voir changer inviolablement et par la r�volution des temps en leurs contraires et �tre ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait gu�re � quoi se r�soudre. La nature nous fixe et nous �te l'embarras de choisir; et la mort qu'elle nous rend n�cessaire est encore adoucie par la religion. 34 (V) Si ma religion �tait fausse, je l'avoue, voil� le pi�ge le mieux dress� qu'il soit possible d'imaginer: il �tait in�vitable de ne pas donner tout au travers, et de n'y �tre pas pris. Quelle majest�, quel �clat des myst�res! quelle suite et quel encha�nement de toute la doctrine! quelle raison �minente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle force invincible et accablante des t�moignages rendus successivement et pendant trois si�cles entiers par des millions de personnes les plus sages, les plus mod�r�es qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une m�me v�rit� soutient dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez, remontez jusques au commencement du monde, jusques � la veille de sa naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu m�me pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me s�duire? Par o� �chapper? o� aller, o� me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche? S'il faut p�rir, c'est par l� que je veux p�rir: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une tromperie si sp�cieuse et si enti�re. Mais je l'ai approfondi, je ne puis �tre ath�e; je suis donc ramen� et entra�n� dans ma religion; c'en est fait. 35 (I) La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine fiction, voil�, si l'on veut, soixante ann�es perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre risque. Mais si elle est fond�e sur la v�rit� m�me, c'est alors un �pouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'id�e seule des maux qu'il se pr�pare me trouble l'imagination; la pens�e est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant m�me dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la v�rit� de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu. 36 (I) Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu m�ritent qu'on s'efforce de le leur prouver, et qu'on les traite plus s�rieusement que l'on n'a fait dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caract�re, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis. Je consens n�anmoins qu'ils lisent celui que je vais faire, pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait dire sur une v�rit� si �clatante. Il y a quarante ans que je n'�tais point, et qu'il n'�tait pas en moi de pouvoir jamais �tre, comme il ne d�pend pas de moi, qui suis une fois, de n'�tre plus; j'ai donc commenc�, et je continue d'�tre par quelque chose qui est hors de moi, qui durera apr�s moi, qui est meilleur et plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce que c'est. Peut-�tre que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une nature universelle, qui a toujours �t� telle que nous la voyons, en remontant jusques � l'infinit� des temps. Mais cette nature, ou elle est seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est mati�re, et ne peut par cons�quent avoir cr�� mon esprit; ou elle est un compos� de mati�re et d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu. Peut-�tre aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de mati�re qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi mati�re, qui a toujours �t�, et qui sera toujours telle que nous la voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse �tre, est une chose qui pense, et que s'il est mati�re, il est n�cessairement une mati�re qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son �tre et sa conservation � une nature universelle qui a toujours �t� et qui sera toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit � une nature universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette nature ainsi faite est mati�re, l'on doit encore conclure que c'est une mati�re universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite que ce qui pense. Je continue et je dis: Cette mati�re telle qu'elle vient d'�tre suppos�e, si elle n'est pas un �tre chim�rique, mais r�el, n'est pas aussi imperceptible � tous les sens; et si elle ne se d�couvre pas par elle-m�me, on la conna�t du moins dans le divers arrangement de ses parties qui constitue les corps, et qui en fait la diff�rence: elle est donc elle-m�me tous ces diff�rents corps; et comme elle est une mati�re qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et par suite n�cessaire, selon tous ces corps, c'est-�-dire qu'elle pense dans les pierres, dans les m�taux, dans les mers, dans la terre, dans moi-m�me, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties qui la composent. C'est donc � l'assemblage de ces parties si terrestres, si grossi�res, si corporelles, qui toutes ensemble sont la mati�re universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est absurde. Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse �tre, ne peut pas �tre tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de l� qu'elle n'est point mati�re, ni perceptible par aucun des sens; si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu'elle est esprit, ou un �tre meilleur et plus accompli que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus � ce qui pense en moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle � laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa premi�re cause et son unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et qu'il le trouve encore moins dans la mati�re, ainsi qu'il a �t� d�montr�, alors je ne dispute point des noms; mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit elle-m�me, et qui est plus excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu. En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le dois point � moi-m�me, parce qu'il n'a pas plus d�pendu de moi de me le donner une premi�re fois, qu'il d�pend encore de moi de me le conserver un seul instant. Je ne le dois point � un �tre qui soit au-dessus de moi, et qui soit mati�re, puisqu'il est impossible que la mati�re soit au-dessus de ce qui pense: je le dois donc � un �tre qui est au-dessus de moi et qui n'est point mati�re; et c'est Dieu. 37 (I) De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi g�n�ralement tout ce qui est mati�re, il suit n�cessairement qu'un �tre particulier qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre mati�re; car bien qu'un �tre universel qui pense renferme dans son id�e infiniment plus de grandeur, de puissance, d'ind�pendance et de capacit�, qu'un �tre particulier qui pense, il ne renferme pas n�anmoins une plus grande exclusion de mati�re, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de ces deux �tres est aussi grande qu'elle peut �tre et comme infinie, et qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit mati�re, qu'il est inconcevable que Dieu soit mati�re: ainsi, comme Dieu est esprit, mon �me aussi est esprit. 38 (I) Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais l'effet naturel et n�cessaire de la disposition de sa machine pr�par�e par le divers arrangement des parties de la mati�re, je puis au moins acquiescer � cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des parties de la mati�re, c'est-�-dire d'une �tendue selon toutes ses dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense? 39 (I) Si tout est mati�re, et si la pens�e en moi, comme dans tous les autres hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la mati�re, qui a mis dans le monde toute autre id�e que celle des choses mat�rielles? La mati�re a-t-elle dans son fond une id�e aussi pure, aussi simple, aussi immat�rielle qu'est celle de l'esprit? Comment peut-elle �tre le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre �tre? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-�-dire ce qui est � l'homme m�me une conviction qu'il n'est point mati�re? 40 (I) Il y a des �tres qui durent peu, parce qu'ils sont compos�s de choses tr�s diff�rentes et qui se nuisent r�ciproquement. Il y en a d'autres qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils p�rissent parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent �tre divis�s. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que c'est un �tre pur, exempt de tout m�lange et de toute composition; et il n'y a pas de raison qu'il doive p�rir, car qui peut corrompre ou s�parer un �tre simple et qui n'a point de parties? 41 (I) L'�me voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre, quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse d'�tre, parce que l'�me n'est point pr�cis�ment ce qui voit la couleur, ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment peut-elle cesser d'�tre telle? Ce n'est point par le d�faut d'organe, puisqu'il est prouv� qu'elle n'est point mati�re; ni par le d�faut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'�ternelles v�rit�s: elle est donc incorruptible. 42 (I) Je ne con�ois point qu'une �me que Dieu a voulu remplir de l'id�e de son �tre infini, et souverainement parfait, doive �tre an�antie. 43 (VII) Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orn� que les autres terres qui lui sont contigu�s: ici ce sont des compartiments m�l�s d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; l� des all�es en palissade qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un c�t� c'est un bois �pais qui d�fend de tous les soleils, et d'un autre un beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait obscur�ment entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui est rev�tu; ailleurs de longues et fra�ches avenues se perdent dans la campagne, et annoncent la maison, qui est entour�e d'eau. Vous r�crierez-vous: �Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont rencontr�es ensemble inopin�ment!� Non sans doute; vous direz au contraire: �Cela est bien imagin� et bien ordonn�; il r�gne ici un bon go�t et beaucoup d'intelligence.� Je parlerai comme vous, et j'ajouterai que ce doit �tre la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre va tracer et prendre des alignements d�s le jour m�me qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette pi�ce de terre ainsi dispos�e, et o� tout l'art d'un ouvrier habile a �t� employ� pour l'embellir, si m�me toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous �coutez ce que je vais dire? Vous �tes plac�, � Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place; cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois? La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique sa lumi�re ne soit que la r�flexion de celle du soleil; elle para�t grande comme le soleil, plus grande que les autres plan�tes, et qu'aucune des �toiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors. Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize fois plus petite que celle de la terre, sa solidit� quarante-huit fois, et son diam�tre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est gu�re plus �loign�e de nous que de trente fois le diam�tre de la terre, ou que sa distance n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas m�me de chemin � faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces du ciel; car il est certain qu'elle n'ach�ve par jour que cinq cent quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute. Il faut n�anmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus l�g�rement que le son, que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une heure deux cent soixante et dix-sept lieues. Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour l'�loignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune. Souvenez-vous seulement du diam�tre de la terre, il est de trois mille lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois cent mille lieues. Si c'est l� sa largeur en tout sens, quelle peut �tre toute sa superficie! quelle sa solidit�! Comprenez-vous bien cette �tendue, et qu'un million de terres comme la n�tre ne seraient toutes ensemble pas plus grosses que le soleil? �Quel est donc, direz-vous, son �loignement, si l'on en juge par son apparence?� Vous avez raison, il est prodigieux; il est d�montr� qu'il ne peut pas y avoir de la terre au soleil moins de dix mille diam�tres de la terre, autrement moins de trente millions de lieues: peut-�tre y a-t-il quatre fois, six fois, dix fois plus loin; on n'a aucune m�thode pour d�terminer cette distance. Pour aider seulement votre imagination � se la repr�senter, supposons une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle m�me que n'ont pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve toujours cette m�me vitesse, sans en acqu�rir et sans en perdre; qu'elle parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-�-dire la moiti� de l'�l�vation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus grande facilit�; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions � traverser avant que d'arriver � terre; il lui faudra donc quarante-un mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze ann�es, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, �coutez-moi: la distance de la terre � Saturne est au moins d�cuple de celle de la terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut �tre moindre que de trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre. Par cette �l�vation de Saturne, �levez vous-m�me, si vous le pouvez, votre imagination � concevoir quelle doit �tre l'immensit� du chemin qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos t�tes: le cercle que Saturne d�crit a plus de six cents millions de lieues de diam�tre, et par cons�quent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonf�rence; un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait � courir que vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour. Je n'ai pas tout dit, � Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou, comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous admettez seul pour la cause premi�re de toutes choses. Il est encore un ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard, laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre � Saturne, sont si peu de chose, compar�es � l'�loignement qu'il y a de la terre aux �toiles, que ce n'est pas m�me s'�noncer assez juste que de se servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle proportion, � la v�rit�, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse �tre, avec ce qui ne se mesure pas? On ne conna�t point la hauteur d'une �toile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme observait � Paris une �toile fixe, et qu'un autre la regard�t du Japon, les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'� cet astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et m�me ligne, tant la terre enti�re n'est pas espace par rapport � cet �loignement. Mais les �toiles ont cela de commun avec Saturne et avec le soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en m�me temps une �toile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme �tait situ� dans une �toile, notre soleil, notre terre, et les trente millions de lieues qui les s�parent, lui para�traient un m�me point: cela est d�montr�. On ne sait pas aussi la distance d'une �toile d'avec une autre �toile, quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pl�iades se touchent presque, � en juger par nos yeux: une �toile para�t assise sur l'une de celles qui forment la queue de la grande Ourse; � peine la vue peut-elle atteindre � discerner la partie du ciel qui les s�pare, c'est comme une �toile qui para�t double. Si cependant tout l'art des astronomes est inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'�loignement de deux �toiles qui en effet paraissent �loign�es l'une de l'autre, et � plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensit� de la ligne qui passe d'une polaire � l'autre? et que sera-ce que le cercle dont cette ligne est le diam�tre? Mais n'est-ce pas quelque chose de plus que de sonder les ab�mes, que de vouloir imaginer la solidit� du globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris que ces m�mes �toiles, si d�mesur�es dans leur grandeur, ne nous paraissent n�anmoins que comme des �tincelles? N'admirerons-nous pas plut�t que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est pas aussi imaginable combien il nous en �chappe. On fixe le nombre des �toiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles qu'on n'aper�oit point, celle par exemple qui composent la voie de lait, cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du nord au midi, et qui par leur extraordinaire �l�vation, ne pouvant percer jusqu'� nos yeux pour �tre vues chacune en particulier, ne font au plus que blanchir cette route des cieux o� elles sont plac�es? Me voil� donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient � rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux. Voulez-vous un autre syst�me, et qui ne diminue rien du merveilleux? La terre elle-m�me est emport�e avec une rapidit� inconcevable autour du soleil, le centre de l'univers. Je me les repr�sente tous ces globes, ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se d�rangent point: si le plus petit d'eux tous venait � se d�mentir et � rencontrer la terre, que deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est marqu�e, et si paisiblement � notre �gard que personne n'a l'oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s'ils sont au monde. � �conomie merveilleuse du hasard! l'intelligence m�me pourrait-elle mieux r�ussir? Une seule chose, Lucile, me fait de la peine: ces grands corps sont si pr�cis et si constants dans leur marche, dans leurs r�volutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal rel�gu� en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, apr�s les avoir observ�s, s'est fait une m�thode infaillible de pr�dire � quel point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en deux, en quatre, en vingt mille ans. Voil� mon scrupule, Lucile; si c'est par hasard qu'ils observent des r�gles si invariables, qu'est-ce que l'ordre? qu'est-ce que la r�gle? Je vous demanderai m�me ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il esprit? est-ce un �tre distingu� des autres �tres, qui ait son existence particuli�re, qui soit quelque part? ou plut�t n'est-ce pas un mode, ou une fa�on d'�tre? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: �c'est un hasard�; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais r�fl�chi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce m�me hasard qu'en g�n�ral la boule est en mouvement? ne soup�onnerai-je pas plus volontiers qu'elle se meut ou de soi-m�me, ou par l'impulsion du bras qui l'a jet�e? Et parce que les roues d'une pendule sont d�termin�es l'une par l'autre � un mouvement circulaire d'une telle ou telle vitesse, examin�-je moins curieusement quelle peut �tre la cause de tous ces mouvements, s'ils se font d'eux-m�mes ou par la force mouvante d'un poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se donner le mouvement d'eux-m�mes, ou ne l'ont point par leur nature, s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est �trang�re. Et les corps c�lestes, s'ils venaient � perdre leur mouvement, changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point d'eux-m�mes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, � Lucile, s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que vous trouviez, je l'appelle Dieu. Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne demanderait plus, � la v�rit�, qui les met en mouvement, mais on serait toujours re�u � demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps serait suppos� un amas fortuit d'atomes qui se sont li�s et encha�n�s ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais un de ces atomes et je dirais: Qui a cr�� cet atome? Est-il mati�re? est-il intelligence? A-t-il eu quelque id�e de soi-m�me, avant que de se faire soi-m�me? Il �tait donc un moment avant que d'�tre; il �tait et il n'�tait pas tout � la fois; et s'il est auteur de son �tre et de sa mani�re d'�tre, pourquoi s'est-il fait corps plut�t qu'esprit? Bien plus, cet atome n'a-t-il point commenc�? est-il �ternel? est-il infini? Ferez-vous un Dieu de cet atome? 44 (VII) Le ciron a des yeux, il se d�tourne � la rencontre des objets qui lui pourraient nuire; quand on le met sur de l'�b�ne pour le mieux remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un c�t�, on lui pr�sente le moindre f�tu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son cristallin, sa r�tine et son nerf optique? L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a alt�r�e, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une rapidit� incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et n�anmoins c'est un corps qui vit, qui se nourrit, qui cro�t, qui doit avoir des muscles, des vaisseaux �quivalents aux veines, aux nerfs, aux art�res, et un cerveau pour distribuer les esprits animaux. Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable para�t dans le microscope comme un amas de plusieurs plantes tr�s distinctes, dont les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que des boutons � demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fan�es: de quelle �trange petitesse doivent �tre les racines et les filtres qui s�parent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient � consid�rer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les ch�nes et les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se multiplient par voie de g�n�ration, comme les �l�phants et les baleines, o� cela ne m�ne-t-il point? Qui a su travailler � des ouvrages si d�licats, si fins, qui �chappent � la vue des hommes, et qui tiennent de l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extr�mit�? Ne serait-ce point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses �normes, �pouvantables par leur grandeur, par leur �l�vation, par la rapidit� et l'�tendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir? 45 (VII) Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter � la certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout enti�re, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignit�, avec le moindre des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve entre eux et lui est celle de la mati�re incapable de sentiment, qui est seulement une �tendue selon trois dimensions, � ce qui est esprit, raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer � moins pour sa conservation, je r�ponds que Dieu ne pouvait moins faire pour �taler son pouvoir, sa bont� et sa magnificence, puisque, quelque chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment davantage. Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est litt�ralement la moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du fond de la religion. Ce n'est donc ni vanit� ni pr�somption � l'homme de se rendre sur ses avantages � la force de la v�rit�; ce serait en lui stupidit� et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par l'encha�nement des preuves dont la religion se sert pour lui faire conna�tre ses privil�ges, ses ressources, ses esp�rances, pour lui apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.--Mais la lune est habit�e; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.--Que parlez-vous, Lucile, de la lune, et � quel propos? En supposant Dieu, quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-�tre si nous sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien trait�s; s'il n'y a point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres cr�atures que Dieu ait aussi favoris�es? Vaine curiosit�! frivole demande! La terre, Lucile, est habit�e; nous l'habitons, et nous savons que nous l'habitons; nous avons nos preuves, notre �vidence, nos convictions sur tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-m�mes: que ceux qui peuplent les globes c�lestes, quels qu'ils puissent �tre, s'inqui�tent pour eux-m�mes; ils ont leur soins, et nous les n�tres. Vous avez, Lucile, observ� la lune; vous avez reconnu ses taches, ses ab�mes, ses in�galit�s, sa hauteur, son �tendue, son cours, ses �clipses: tous les astronomes n'ont pas �t� plus loin. Imaginez de nouveaux instruments, observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peupl�e, et de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes? Laissez-moi voir apr�s vous; et si nous sommes convaincus l'un et l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont chr�tiens, et si Dieu a partag� ses faveurs entre eux et nous. 46 (VIII) Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne soit marqu� au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois d'irr�gulier et d'imparfait suppose r�gle et perfection. Homme vain et pr�somptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous m�prisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est possible. Quel excellent ma�tre que celui qui fait des ouvrages, je ne dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous demande pas de vous mettre � votre atelier pour faire un homme d'esprit, un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je suis content. Rois, Monarques, Potentats, sacr�es Majest�s! vous ai-je nomm�s par tous vos superbes noms? Grands de la terre, tr�s hauts, tr�s puissants, et peut-�tre bient�t tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de moins, d'un peu de ros�e: faites de la ros�e, envoyez sur la terre une goutte d'eau. L'ordre, la d�coration, les effets de la nature sont populaires; les causes, les principes ne le sont point. Demandez � une femme comment un bel oeil n'a qu'� s'ouvrir pour voir, demandez-le � un homme docte. 47 (VII) Plusieurs millions d'ann�es, plusieurs centaines de millions d'ann�es, en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, compar�s � la dur�e de Dieu, qui est �ternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un point, qu'un l�ger atome, compar�s � son immensit�. S'il est ainsi, comme je l'avance, car quelle proportion du fini � l'infini? je demande: Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de poussi�re qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de cette terre que l'homme poss�de et qu'il habite?--Les m�chants prosp�rent pendant qu'ils vivent.--Quelques m�chants, je l'avoue.--La vertu est opprim�e, et le crime impuni sur la terre.--Quelquefois, j'en conviens.--C'est une injustice.--Point du tout: il faudrait, pour tirer cette conclusion, avoir prouv� qu'absolument les m�chants sont heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il faudrait du moins que ce peu de temps o� les bons souffrent et o� les m�chants prosp�rent e�t une dur�e, et que ce que nous appelons prosp�rit� et fortune ne f�t pas une apparence fausse et une ombre vaine qui s'�vanouit; que cette terre, cet atome, o� il para�t que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est d�, f�t le seul endroit de la sc�ne o� se doivent passer la punition et les r�compenses. De ce que je pense, je n'inf�re pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me pla�t, que je suis libre: or libert�, c'est choix, autrement une d�termination volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un myst�re. Supposons pourtant avec l'ath�e que c'est injustice: toute injustice est une n�gation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose justice. Toute justice est une conformit� � une souveraine raison: je demande en effet, quand il n'a pas �t� raisonnable que le crime soit puni, � moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de trois angles; or toute conformit� � la raison est une v�rit�; cette conformit�, comme il vient d'�tre dit, a toujours �t�; elle est donc de celles que l'on appelle des �ternelles v�rit�s. Cette v�rit�, d'ailleurs, ou n'est point et ne peut �tre, ou elle est l'objet d'une connaissance; elle est donc �ternelle, cette connaissance, et c'est Dieu. Les d�nouements qui d�couvrent les crimes les plus cach�s, et o� la pr�caution des coupables pour les d�rober aux yeux des hommes a �t� plus grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait que Dieu seul qui puisse en �tre l'auteur; et les faits d'ailleurs que l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il pla�t � quelques-uns de les attribuer � de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que le hasard, de tout temps, a pass� en coutume. 48 (VII) Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur manque, j'inf�re de l� que nul homme qui est sur la terre n'est dans l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de richesses, et auxquelles les autres se r�duisent, l'argent et les terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera les mines? Ceux qui sont �loign�s des mines ne les fouilleront pas, ni ceux qui habitent des terres incultes et min�rales ne pourront pas en tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre par son travail, qui transportera d'une r�gion � une autre les lingots ou les choses �chang�es? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera alors du n�cessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de m�canique. D'ailleurs cette �galit� de possessions et de richesses en �tablit une autre dans les conditions, bannit toute subordination, r�duit les hommes � se servir eux-m�mes, et � ne pouvoir �tre secourus les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entra�ne une anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres, l'impunit�. Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain le soleil se l�ve pour eux sur l'horizon, en vain il �chauffe la terre et la rend f�conde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves en vain l'arrosent et r�pandent dans les diverses contr�es la fertilit� et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses ab�mes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser fouiller dans leur sein et en tirer tous les tr�sors qu'ils y renferment. Mais si vous �tablissez que de tous les hommes r�pandus dans le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie, les r�concilie: ceux-ci servent, ob�issent, inventent, travaillent, cultivent, perfectionnent; ceux-l� jouissent, nourrissent, secourent, prot�gent, gouvernent: tout ordre est r�tabli, et Dieu se d�couvre. 49 (VII) Mettez l'autorit�, les plaisirs et l'oisivet� d'un c�t�, la d�pendance, les soins et la mis�re de l'autre: ou ces choses sont d�plac�es par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. Une certaine in�galit� dans les conditions, qui entretient l'ordre et la subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts. Les extr�mit�s sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation est juste, et vient de Dieu. 50 (I) Si on ne go�te point ces Caract�res, je m'en �tonne; et si on les go�te, je m'en �tonne de m�me. FIN DES CARACT�RES DISCOURS DE R�CEPTION � L'ACAD�MIE FRAN�AISE Pr�face Ceux qui, interrog�s sur le discours que je fis � l'Acad�mie fran�aise, le jour que j'eus l'honneur d'y �tre re�u, ont dit s�chement que j'avais fait des caract�res, croyant le bl�mer, en ont donn� l'id�e la plus avantageuse que je pouvais moi-m�me d�sirer; car le public ayant approuv� ce genre d'�crire o� je me suis appliqu� depuis quelques ann�es, c'�tait le pr�venir en ma faveur que de faire une telle r�ponse. Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas d� renoncer aux caract�res dans le discours dont il s'agissait; et cette question s'�vanouit d�s qu'on sait que l'usage a pr�valu qu'un nouvel acad�micien compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa r�ception, de l'�loge du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la personne � qui il succ�de, et de l'Acad�mie fran�aise. De ces cinq �loges, il y en a quatre de personnels; or je demande � mes censeurs qu'ils me posent si bien la diff�rence qu'il y a des �loges personnels aux caract�res qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute. Si, charg� de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des peintures, c'est alors qu'on pourra �couter leur critique, et peut-�tre me condamner; je dis peut-�tre, puisque les caract�res, ou du moins les images des choses et des personnes, sont in�vitables dans l'oraison, que tout �crivain est peintre, et tout excellent �crivain excellent peintre. J'avoue que j'ai ajout� � ces tableaux, qui �taient de commande, les louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Acad�mie fran�aise; et ils ont d� me le pardonner, s'ils ont fait attention qu'autant pour m�nager leur pudeur que pour �viter les caract�res, je me suis abstenu de toucher � leurs personnes, pour ne parler que de leurs ouvrages, dont j'ai fait des �loges publics plus ou moins �tendus, selon que les sujets qu'ils y ont trait�s pouvaient l'exiger.--J'ai lou� des acad�miciens encore vivants, disent quelques-uns.--Il est vrai; mais je les ai lou�s tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?-- C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point encore eu d'exemple.--Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de m'�carter des lieux communs et des phrases proverbiales us�es depuis si longtemps, pour avoir servi � un nombre infini de pareils discours depuis la naissance de l'Acad�mie fran�aise. M'�tait-il donc si difficile de faire entrer Rome et Ath�nes, le Lyc�e et le Portique, dans l'�loge de cette savante compagnie? �tre au comble de ses voeux de se voir acad�micien; protester que ce jour o� l'on jouit pour la premi�re fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait song�e; esp�rer de puiser d�sormais � la source les plus pures eaux de l'�loquence fran�aise; n'avoir accept�, n'avoir d�sir� une telle place que pour profiter des lumi�res de tant de personnes si �clair�es; promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconna�t, on s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les trouver, les placer, et en m�riter des applaudissements? Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de l'Acad�mie fran�aise, quoi qu'elles veuillent dire de son �ge d'or et de sa d�cadence, elle n'a jamais, depuis son �tablissement, rassembl� un si grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et en tout genre d'�rudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en remarquer; et que dans cette pr�vention o� je suis, je n'ai pas esp�r� que cette Compagnie p�t �tre une autre fois plus belle � peindre, ni prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches? Cic�ron a pu louer impun�ment Brutus, C�sar, Pomp�e, Marcellus, qui �taient vivants, qui �taient pr�sents: il les a lou�s plusieurs fois; il les a lou�s seuls dans le s�nat, souvent en pr�sence de leurs ennemis, toujours devant une compagnie jalouse de leur m�rite, et qui avait bien d'autres d�licatesses de politique sur la vertu des grands hommes que n'en saurait avoir l'Acad�mie fran�aise. J'ai lou� les acad�miciens, je les ai lou�s tous, et ce n'a pas �t� impun�ment: que me serait-il arriv� si je les avais bl�m�s tous? Je viens d'entendre, a dit Th�obalde, une grande vilaine harangue qui m'a fait b�iller vingt fois, et qui m'a ennuy� � la mort. Voil� ce qu'il a dit, et voil� ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru devoir entrer dans les m�mes int�r�ts. Ils partirent pour la cour le lendemain de la prononciation de ma harangue; ils all�rent de maisons en maisons; ils dirent aux personnes aupr�s de qui ils ont acc�s que je leur avais balbuti� la veille un discours o� il n'y avait ni style ni sens commun, qui �tait rempli d'extravagances, et une vraie satire. Revenus � Paris, ils se cantonn�rent en divers quartiers, o� ils r�pandirent tant de venin contre moi, s'acharn�rent si fort � diffamer cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres qu'ils �crivirent � leurs amis dans les provinces, en dirent tant de mal, et le persuad�rent si fortement � qui ne l'avait pas entendue, qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caract�res faits de la m�me main �taient mauvais, ou que s'ils �taient bons, je n'en �tais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce qu'il y avait de plus supportable. Ils prononc�rent aussi que je n'�tais pas capable de faire rien de suivi, pas m�me la moindre pr�face: tant ils estimaient impraticable � un homme m�me qui est dans l'habitude de penser, et d'�crire ce qu'il pense, l'art de lier ses pens�es et de faire des transitions. Ils firent plus: violant les lois de l'Acad�mie fran�aise, qui d�fend aux acad�miciens d'�crire ou de faire �crire contre leurs confr�res, ils l�ch�rent sur moi deux auteurs associ�s � une m�me gazette; ils les anim�rent, non pas � publier contre moi une satire fine et ing�nieuse, ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile � manier, et dont les moindres esprits se trouvent capables, mais � me dire de ces injures grossi�res et personnelles, si difficiles � rencontrer, si p�nibles � prononcer ou � �crire, surtout � des gens � qui je veux croire qu'il reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur r�putation. Et en v�rit� je ne doute point que le public ne soit enfin �tourdi et fatigu� d'entendre, depuis quelques ann�es, de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume l�g�re, se sont �lev�s � quelque gloire par leurs �crits. Ces oiseaux lugubres semblent, par leurs cris continuels, leur vouloir imputer le d�cri universel o� tombe n�cessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression: comme si on �tait cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on d�t �tre responsable de cette m�diocrit� r�pandue sur leurs ouvrages. S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal dig�r� pour tomber de soi-m�me et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet � leur censure, tout est en proie � une haine implacable, qu'ils ont con�ue contre ce qui ose para�tre dans quelque perfection, et avec les signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur fournir qui leur agr�e: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au P�dagogue chr�tien et � la Cour sainte. Il para�t une nouvelle satire �crite contre les vices en g�n�ral, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits contre l'avarice, l'exc�s du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et l'hypocrisie, o� personne n'est nomm� ni d�sign�, o� nulle femme vertueuse ne peut ni ne doit se reconna�tre; un Bourdaloue en chaire ne fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il n'importe, c'est m�disance, c'est calomnie. Voil� depuis quelque temps leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui r�ussissent: ils y prennent tout litt�ralement, ils les lisent comme une histoire, ils n'y entendent ni la po�sie ni la figure; ainsi ils les condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Hom�re, dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; o� n'y en a-t-il point? si ce n'est peut-�tre dans leurs �crits. Bernin n'a pas mani� le marbre ni trait� toutes ses figures d'une �gale force; mais on ne laisse pas de voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontr�, de certains traits si achev�s, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils d�couvrent ais�ment l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les crins sont tourn�s d'une main hardie, ils voltigent et semblent �tre le jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie; un ciseau de ma�tre s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donn� � ses copistes ni � ses envieux d'arriver � de telles fautes par leurs chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqu� par un habile homme, et une faute de Praxit�le. Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent m�me supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se d�clare contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les j�suites, hommes pieux et �clair�s? sont-ce ces hommes religieux qui habitent en France les clo�tres et les abbayes? Tous au contraire lisent ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, � leurs r�cr�ations; ils en inspirent la lecture � leurs pensionnaires, � leurs �l�ves; ils en d�peuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs biblioth�ques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'�conomie du livre des Caract�res? N'ont-ils pas observ� que de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant � d�couvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'� ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui �teignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des pr�parations au seizi�me et dernier chapitre, o� l'ath�isme est attaqu�, et peut-�tre confondu; o� les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apport�es; o� la providence de Dieu est d�fendue contre l'insulte et les plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent r�p�ter contre un ouvrage si s�rieux et si utile ce continuel refrain: C'est m�disance, c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des po�tes; mais quels po�tes? Des auteurs d'hymnes sacr�s ou des traducteurs de psaumes, des Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et d'�l�gies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui font une �pigramme sur une belle gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voil� ceux qui, par d�licatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en m�nageant les particuliers avec toutes les pr�cautions que la prudence peut sugg�rer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de d�crier, s'il est possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme raisonnable et plus proche de devenir chr�tien. Tels ont �t� les Th�obaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur atelier. Ils sont encore all�s plus loin; car palliant d'une politique z�l�e le chagrin de ne se sentir pas � leur gr� si bien lou�s et si longtemps que chacun des autres acad�miciens, ils ont os� faire des applications d�licates et dangereuses de l'endroit de ma harangue o�, m'exposant seul � prendre le parti de toute la litt�rature contre leurs plus irr�conciliables ennemis, gens p�cunieux, que l'exc�s d'argent ou qu'une fortune faite par de certaines voies, jointe � la faveur des grands, qu'elle leur attire n�cessairement, m�ne jusqu'� une froide insolence, je leur fais � la v�rit� � tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est pas permis de d�tourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et sur tout autre. Ainsi en usent � mon �gard, excit�s peut-�tre par les Th�obaldes, ceux qui, se persuadant qu'un auteur �crit seulement pour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au lieu de prendre pour eux et de faire servir � la correction de leurs moeurs les divers traits qui sont sem�s dans un ouvrage, s'appliquent � d�couvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, n�gligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou s�rieuses r�flexions, quoique en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arr�ter qu'aux peintures ou aux caract�res; et apr�s les avoir expliqu�s � leur mani�re et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont les noms s'y voient d�chiffr�s, et � l'�crivain qui en est la cause, quoique innocente. J'avais pris la pr�caution de protester dans une pr�face contre tous ces interpr�tations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait fait pr�voir, jusqu'� h�siter quelque temps si je devais rendre mon livre public, et � balancer entre le d�sir d'�tre utile � ma patrie par mes �crits, et la crainte de fournir � quelques-uns de quoi exercer leur malignit�. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caract�res, quelle digue �l�verai-je contre ce d�luge d'explications qui inonde la ville, et qui bient�t va gagner la cour? Dirai-je s�rieusement, et protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donn� aucune; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refus�es; que les personnes les plus accr�dit�es de la cour ont d�sesp�r� d'avoir mon secret? N'est-ce pas la m�me chose que si je me tourmentais beaucoup � soutenir que je ne suis pas un malhonn�te homme, un homme sans pudeur, sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me repr�senter dans leur libelle diffamatoire? Mais d'ailleurs comment aurais-je donn� ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-m�me les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? �tant presque toutes diff�rentes entre elles, quel moyen de les faire servir � une m�me entr�e, je veux dire � l'intelligence de mes Remarques? Nommant des personnes de la cour et de la ville � qui je n'ai jamais parl�, que je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et �tre distribu�es de ma main? Aurais-je donn� celles qui se fabriquent � Romorentin, � Mortaigne et � Belesme, dont les diff�rentes applications sont � la baillive, � la femme de l'assesseur, au pr�sident de l'�lection, au pr�v�t de la mar�chauss�e et au pr�v�t de la coll�giale? Les noms y sont fort bien marqu�s; mais ils ne m'aident pas davantage � conna�tre les personnes. Qu'on me permette ici une vanit� sur mon ouvrage: je suis presque dispos� � croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en g�n�ral, puisqu'elles ressemblent � tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint � la v�rit� d'apr�s nature, mais je n'ai pas toujours song� � peindre celui-ci ou celle-l� dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point lou� au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et ne parussent feints ou imagin�s. Me rendant plus difficile, je suis all� plus loin: j'ai pris un trait d'un c�t� et un trait d'un autre; et de ces divers traits qui pouvaient convenir � une m�me personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins � r�jouir les lecteurs par le caract�re, ou comme le disent les m�contents, par la satire de quelqu'un, qu'� leur proposer des d�fauts � �viter et des mod�les � suivre. Il me semble donc que je dois �tre moins bl�m� que plaint de ceux qui par hasard verraient leurs noms �crits dans ces insolentes listes, que je d�savoue et que je condamne autant qu'elles le m�ritent. J'ose m�me attendre d'eux cette justice, que sans s'arr�ter � un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront jusqu'aux interpr�tes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je r�ponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer vertu ou leur m�rite; j'�cris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms v�ritables aux peintures moins obligeantes, je me serais �pargn� le travail d'emprunter les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour d�payser ceux qui me lisent, et les d�go�ter des applications. Voil� la conduite que j'ai tenue dans la composition des Caract�res. Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef des m�contents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tent� de faire de ce remerciement � l'Acad�mie fran�aise un discours oratoire qui e�t quelque force et quelque �tendue. De z�l�s acad�miciens m'avaient d�j� fray� ce chemin; mais ils se sont trouv�s en petit nombre; et leur z�le pour l'honneur et pour la r�putation de l'Acad�mie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une place dans cette compagnie sans avoir jamais rien �crit, quoiqu'ils sachent �crire, annoncent d�daigneusement, la veille de leur r�ception, qu'ils n'ont que deux mots � dire et qu'un moment � parler, quoique capables de parler longtemps et de parler bien. J'ai pens� au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agr�g� � aucune soci�t�, ni n'a ses lettres de ma�trise sans faire son chef-d'oeuvre, de m�me et avec encore plus de biens�ance, un homme associ� � un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'�loquence, se trouvait engag� � faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le f�t aux yeux de tous para�tre digne du choix dont il venait de l'honorer. Il me semblait encore que puisque l'�loquence profane ne paraissait plus r�gner au barreau, d'o� elle a �t� bannie par la n�cessit� de l'exp�dition, et qu'elle ne devait plus �tre admise dans la chaire, o� elle n'a �t� que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester �tait l'Acad�mie fran�aise; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni qui p�t rendre cette Compagnie plus c�l�bre, que si, au sujet des r�ceptions de nouveaux acad�miciens, elle savait quelquefois attirer la cour et la ville � ses assembl�es, par la curiosit� d'y entendre des pi�ces d'�loquence d'une juste �tendue, faites de main de ma�tres, et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole. Si je n'ai pas atteint mon but, qui �tait de prononcer un discours �loquent, il me para�t du moins que je me suis disculp� de l'avoir fait trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, � qui on l'avait promis mauvais, satirique et insens�, s'est plaint qu'on lui avait manqu� de parole; si Marly, o� la curiosit� de l'entendre s'�tait r�pandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donn�s � la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, �cueil des mauvais ouvrages; si l'Acad�mie fran�aise, � qui j'avais appel� comme au juge souverain de ces sortes de pi�ces, �tant assembl�e extraordinairement, a adopt� celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'�tait pas en effet compos�e d'un style affect�, dur et interrompu, ni charg�e de louanges fades et outr�es, telles qu'on les lit dans les prologues d'op�ras, et dans tant d'�p�tres d�dicatoires, il ne faut plus s'�tonner qu'elle ait ennuy� Th�obalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, o� ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donn�e � un ouvrage pour en faire la r�putation, et que pour y mettre le dernier sceau, il sera n�cessaire que de certaines gens le d�sapprouvent, qu'ils y aient b�ill�. Car voudraient-ils, pr�sentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a moins mal r�ussi dans le public qu'ils ne l'avaient esp�r�, qu'ils savent que deux libraires ont plaid� � qui l'imprimerait, voudraient-ils d�savouer leur go�t et le jugement qu'ils en ont port� dans les premiers jours qu'elle fut prononc�e? Me permettraient-ils de publier, ou seulement de soup�onner, une tout autre raison de l'�pre censure qu'ils en firent, que la persuasion o� ils �taient qu'elle la m�ritait? On sait que cet homme, d'un nom et d'un m�rite si distingu�, avec qui j'eus l'honneur d'�tre re�u � l'Acad�mie fran�aise, pri�, sollicit�, pers�cut� de consentir � l'impression de sa harangue, par ceux m�mes qui voulaient supprimer la mienne et en �teindre la m�moire, leur r�sista toujours avec fermet�. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la pr�f�rence qu'ils donnaient � son discours avec cette affectation et cet empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils pouvaient le croire, lui faisait au contraire une v�ritable peine; que deux discours �galement innocents, prononc�s dans le m�me jour, devaient �tre imprim�s dans le m�me temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce que les deux auteurs de la gazette que j'ai cit�s avaient fait servir les louanges qu'il leur avait plu de lui donner � un dessein form� de m�dire de moi, de mon discours et de mes Caract�res; et il me fit, sur cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me devait point. Si donc on voulait inf�rer de cette conduite des Th�obaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et d'une harangue folle et d�cri�e pour relever celle de mon coll�gue, ils doivent r�pondre, pour se laver de ce soup�on qui les d�shonore, qu'ils ne sont ni courtisans, ni d�vou�s � la faveur, ni int�ress�s, ni adulateurs; qu'au contraire ils sont sinc�res, et qu'ils ont dit na�vement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de mon remerciement � l'Acad�mie fran�aise. Mais on ne manquera pas d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple, lui a �t� favorable. Qu'importe? Ils r�pliqueront avec confiance que le public a son go�t, et qu'ils ont le leur: r�ponse qui ferme la bouche et qui termine tout diff�rend. Il est vrai qu'elle m'�loigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun de mes �crits; car si j'ai un peu de sant� avec quelques ann�es de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours partager les Th�obaldes et le public. Discours prononc� dans l'acad�mie fran�aise le lundi quinzi�me juin 1693 Messieurs, Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous, d'avoir devant ses yeux l'Acad�mie fran�aise, d'avoir lu l'histoire de son �tablissement, sans penser d'abord � celui � qui elle en est redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui doive moins vous d�plaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent le devoir et la coutume, par quelques traits o� ce grand cardinal soit reconnaissable, et qui en renouvellent la m�moire. Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins faits pour relever le m�rite de celui que l'on veut peindre, que pour montrer tout le feu et toute la vivacit� de l'orateur. Suivez le r�gne de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son �loge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter � des faits encore r�cents et si m�morables? Ouvrez son Testament politique, dig�rez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son �me tout enti�re s'y d�veloppe; l'on y d�couvre le secret de sa conduite et de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et de si grands �v�nements qui ont paru sous son administration: l'on y voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu agir s�rement et avec succ�s, et que celui qui a achev� de si grandes choses, ou n'a jamais �crit, ou a d� �crire comme il a fait. G�nie fort et sup�rieur, il a su tout le fond et tout le myst�re du gouvernement; il a connu le beau et le sublime du minist�re; il a respect� l'�tranger, m�nag� les couronnes, connu le poids de leur alliance; il a oppos� des alli�s � des ennemis; il a veill� aux int�r�ts du dehors, � ceux du dedans. Il n'a oubli� que les siens: une vie laborieuse et languissante, souvent expos�e, a �t� le prix d'une si haute vertu; d�positaire des tr�sors de son ma�tre, combl� de ses bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire qu'il est mort riche. Le croirait-on, Messieurs? cette �me s�rieuse et aust�re, formidable aux ennemis de l'�tat, inexorable aux factieux, plong�e dans la n�gociation, occup�e tant�t � affaiblir le parti de l'h�r�sie, tant�t � d�concerter une ligue, et tant�t � m�diter une conqu�te, a trouv� le loisir d'�tre savante, a go�t� les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession. Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes d�vou�s � la fortune, qui, par le succ�s de vos affaires particuli�res, vous jugez dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour des g�nies heureux et pour de bonnes t�tes; qui dites que vous ne savez rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer l'inutilit� des sciences, ou pour para�tre ne devoir rien aux autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu d'�loignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aim�s, caress�s, favoris�s, qu'il leur a m�nag� des privil�ges, qu'il leur destinait des pensions, qu'il les a r�unis en une Compagnie c�l�bre, qu'il en a fait l'Acad�mie fran�aise. Oui, hommes riches et ambitieux, contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur les �tablissements et sur l'int�r�t, celle-ci est une des pens�es de ce grand ministre, n� homme d'�tat, d�vou� � l'�tat, esprit solide, �minent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relev�s et qui tendaient au bien public comme � la gloire de la monarchie; incapable de concevoir jamais rien qui ne f�t digne de lui, du prince qu'il servait, de la France, � qui il avait consacr� ses m�ditations et ses veilles. Il savait quelle est la force et l'utilit� de l'�loquence, la puissance de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux hommes la justice et la probit�, qui porte dans le coeur du soldat l'intr�pidit� et l'audace, qui calme les �motions populaires, qui excite � leurs devoirs les compagnies enti�res ou la multitude. Il n'ignorait pas quels sont les fruits de l'histoire et de la po�sie, quelle est la n�cessit� de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences; et que pour conduire ces choses � un degr� de perfection qui les rend�t avantageuses � la R�publique, il fallait dresser le plan d'une compagnie o� la vertu seule f�t admise, le m�rite plac�, l'esprit et le savoir rassembl�s par des suffrages. N'allons pas plus loin: voil�, Messieurs, vos principes et votre r�gle, dont je ne suis qu'une exception. Rappelez en votre m�moire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse, rappelez ce grand et premier concile o� les P�res qui le composaient �taient remarquables chacun par quelques membres mutil�s, ou par les cicatrices qui leur �taient rest�es des fureurs de la pers�cution; ils semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette assembl�e g�n�rale de toute l'�glise: il n'y avait aucun de vos illustres pr�d�cesseurs qu'on ne s'empress�t de voir, qu'on ne montr�t dans les places, qu'on ne d�sign�t par quelque ouvrage fameux qui lui avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Acad�mie naissante qu'ils avaient comme fond�e. Tels �taient ces grands artisans de la parole, ces premiers ma�tres de l'�loquence fran�aise; tels vous �tes, Messieurs, qui ne c�dez ni en savoir ni en m�rite � nul de ceux qui vous ont pr�c�d�s. L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par r�gles et par principes, aussi �l�gant dans les langues �trang�res que si elles lui �taient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une p�nible traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux personnage devrait d�sirer d'avoir faite. L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les gr�ces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin, en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel. Un autre, plus �gal que Marot et plus po�te que Voiture, a le jeu, le tour, et la na�vet� de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des b�tes, �l�ve les petits sujets jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'�crire; toujours original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a �t� au del� de ses mod�les, mod�le lui-m�me difficile � imiter. Celui-ci passe Juv�nal, atteint Horace, semble cr�er les pens�es d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il emprunte des autres toutes les gr�ces de la nouveaut� et tout le m�rite de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de g�nie, quoique travaill�s avec art, pleins de traits et de po�sie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers d�bris: on y remarque une critique s�re, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais. Cet autre vient apr�s un homme lou�, applaudi, admir�, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui r�gne sur la sc�ne, qui s'est empar� de tout le th��tre. Il ne l'en d�poss�de pas, il est vrai; mais il s'y �tablit avec lui: le monde s'accoutume � en voir faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit pr�f�r�; quelques autres, qu'il lui soit �gal�: ils en appellent � l'autre si�cle; ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touch�s indiff�remment de tout ce qui rappelle leurs premi�res ann�es, n'aiment peut-�tre dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse. Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgr� soi, qui accable par le grand nombre et par l'�minence de ses talents? Orateur, historien, th�ologien, philosophe, d'une rare �rudition, d'une plus rare �loquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses �crits, soit dans la chaire; un d�fenseur de la religion, une lumi�re de l'�glise, parlons d'avance le langage de la post�rit�, un P�re de l'�glise. Que n'est-il point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne. Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses vous furent dites dans la place o� je me trouve! Je m'en souviens; et apr�s ce que vous avez entendu, comment os�-je parler? comment daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il pr�che de g�nie et sans pr�paration, soit qu'il prononce un discours �tudi� et oratoire, soit qu'il explique ses pens�es dans la conversation: toujours ma�tre de l'oreille et du coeur de ceux qui l'�coutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'�l�vation, ni tant de facilit�, de d�licatesse, de politesse. On est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit �tre content de soi, si l'on emporte ses r�flexions et si l'on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! � qui m'associez-vous! Je voudrais, Messieurs, moins press� par le temps et par les biens�ances qui mettent des bornes � ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui composent cette Acad�mie par des endroits encore plus marqu�s et par de plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit r�pandus parmi les hommes se trouvent partag�s entre vous. Veut-on de diserts orateurs, qui aient sem� dans la chaire toutes les fleurs de l'�loquence, qui, avec une saine morale, aient employ� tous les tours et toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de paroles, qui fassent aimer les solennit�s, les temples, qui y fassent courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous. Admire-t-on une vaste et profonde litt�rature qui aille fouiller dans les archives de l'antiquit� pour en retirer des choses ensevelies dans l'oubli, �chapp�es aux esprits les plus curieux, ignor�es des autres hommes; une m�moire, une m�thode, une pr�cision � ne pouvoir dans ces recherches s'�garer d'une seule ann�e, quelquefois d'un seul jour sur tant de si�cles? cette doctrine admirable, vous la poss�dez; elle est du moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assembl�e. Si l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicit� que de v�rit�, des qualit�s si rares ne vous manquent pas et sont r�unies en un m�me sujet. Si l'on cherche des hommes habiles, pleins d'esprit et d'exp�rience, qui, par le privil�ge de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignit� et avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succ�s, dans les n�gociations les plus d�licates, les talents qu'ils ont de bien parler et de bien �crire; d'autres encore qui pr�tent leurs soins et leur vigilance aux affaires publiques, apr�s les avoir employ�s aux judiciaires, toujours avec une �gale r�putation: tous se trouvent au milieu de vous, et je souffre � ne les pas nommer. Si vous aimez le savoir joint � l'�loquence, vous n'attendrez pas longtemps: r�servez seulement toute votre attention pour celui qui parlera apr�s moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des �crivains habiles en l'une et en l'autre oraison; des po�tes en tout genre de po�sies, soit morales, soit chr�tiennes, soit h�ro�ques, soit galantes et enjou�es; des imitateurs des anciens; des critiques aust�res; des esprits fins, d�licats, subtils, ing�nieux, propres � briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois, � quels hommes, � quels grands sujets m'associez-vous! Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Apr�s qui vous fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas n�anmoins, cet homme si louable et si modeste, appr�hender que je le loue: si proche de moi, il aurait autant de facilit� que de disposition � m'interrompre. Je vous demanderai plus volontiers: � qui me faites-vous succ�der? � un homme QUI AVAIT DE LA VERTU. Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges des illustres morts dont ils remplissent la place, h�sitent, partag�s entre plusieurs choses qui m�ritent �galement qu'on les rel�ve. Vous aviez choisi en M. l'abb� de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si chr�tiennes, qui �tait si touch� de religion, si attach� � ses devoirs, qu'une de ses moindres qualit�s �tait de bien �crire. De solides vertus, qu'on voudrait c�l�brer, font passer l�g�rement sur son �rudition ou sur son �loquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses ouvrages. Je pr�f�rerais en effet de prononcer le discours fun�bre de celui � qui je succ�de, plut�t que de me borner � un simple �loge de son esprit. Le m�rite en lui n'�tait pas une chose acquise, mais un patrimoine, un bien h�r�ditaire, si du moins il en faut juger par le choix de celui qui avait livr� son coeur, sa confiance, toute sa personne, � cette famille, qui l'avait rendue comme votre alli�e, puisqu'on peut dire qu'il l'avait adopt�e, et qu'il l'avait mise avec l'Acad�mie fran�aise sous sa protection. Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il a laiss� � douter en quoi il excellait davantage, ou dans les belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps. Homme grave et familier, profond dans les d�lib�rations, quoique doux et facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'�tude et par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus rare que la science, et peut-�tre que la probit�, je veux dire de la dignit�. Il ne la devait point � l'�minence de son poste; au contraire, il l'a anobli: il a �t� grand et accr�dit� sans minist�re, et on ne voit pas que ceux qui ont su tout r�unir en leurs personnes l'aient effac�. Vous le perd�tes il y a quelques ann�es, ce grand protecteur. Vous jet�tes la vue autour de vous, vous promen�tes vos yeux sur tous ceux qui s'offraient et qui se trouvaient honor�s de vous recevoir; mais le sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous f�tes pour la r�parer, vous os�tes penser � celui qui seul pouvait vous la faire oublier et la tourner � votre gloire. Avec quelle bont�, avec quelle humanit� ce magnanime prince vous a-t-il re�us! N'en soyons pas surpris, c'est son caract�re: le m�me, Messieurs, que l'on voit �clater dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes r�volutions arriv�es dans un royaume voisin et alli� de la France ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir. Quelle facilit� est la n�tre pour perdre tout d'un coup le sentiment et la m�moire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprim�s! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons pass�s dans l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, famille auguste, mais malheureuse, que la pi�t� et la religion avaient pouss�e jusqu'aux derni�res �preuves de l'adversit�. H�las! avaient-ils p�ri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions pas: on s'interrogeait, on se promettait r�ciproquement les premi�res nouvelles qui viendraient sur un �v�nement si lamentable. Ce n'�tait plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on s'�veillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris. Et quand ces personnes royales, � qui l'on prenait tant d'int�r�t, eussent pu �chapper � la mer ou � leur patrie, �tait-ce assez? ne fallait-il pas une terre �trang�re o� ils pussent aborder, un roi �galement bon et puissant qui p�t et qui voul�t les recevoir? Je l'ai vue, cette r�ception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de gr�ce, lorsqu'� la t�te de ses camps et de ses arm�es, il foudroie une ville qui lui r�siste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de son approche. S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir � des conditions qui soient justes et qui fassent honneur � la nation; qui �tent pour toujours � l'ennemi l'esp�rance de nous troubler par de nouvelles hostilit�s. Que d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a ex�cut�, ou par lui-m�me, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont toute l'Europe est �branl�e: ils ont un sujet vaste et qui les exercera longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la puret� et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles lui �chappent. On le f�licite sur des titres d'honneur dont il vient de gratifier quelques grands de son �tat: que dit-il? qu'il ne peut �tre content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses fronti�res, d'�tre craint de ses ennemis; mais que la gloire du souverain consiste � �tre aim� de ses peuples, en avoir le coeur, et par le coeur tout ce qu'ils poss�dent. Provinces �loign�es, provinces voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les statuaires nous d�figurent, vous tend les bras, vous regarde avec des yeux tendres et pleins de douceur; c'est l� son attitude: il veut voir vos habitants, vos bergers danser au son d'une fl�te champ�tre sous les saules et les peupliers, y m�ler leurs voix rustiques, et chanter les louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura rendu la joie et la s�r�nit�. C'est pour arriver � ce comble de ses souhaits, la f�licit� commune, qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre p�nible, qu'il essuie l'incl�mence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, qu'il risque une vie heureuse: voil� son secret et les vues qui le font agir; on les p�n�tre, on les discerne par les seules qualit�s de ceux qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je m�nage leur modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se d�charge pas enti�rement sur eux du poids de ses affaires; lui-m�me, si je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqu� � nos besoins, il n'y a pour lui ni temps de rel�che ni heures privil�gi�es: d�j� la nuit s'avance, les gardes sont relev�es aux avenues de son palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature repose, priv�e du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi, tandis que ce roi, retir� dans son balustre, veille seul sur nous et sur tout l'�tat. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous �tes procur�, celui de ses peuples. Vous m'avez admis dans une Compagnie illustr�e par une si haute protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estim� cette distinction pour d�sirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son int�grit�, je veux dire de la devoir � votre seul choix; et j'ai mis votre choix � tel prix, que je n'ai pas os� en blesser, pas m�me en effleurer la libert�, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste d�fiance de moi-m�me, je sentais de la r�pugnance � demander d'�tre pr�f�r� � d'autres qui pouvaient �tre choisis. J'avais cru entrevoir, Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine � croire, que vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui �tait tel avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il ne l'occupait plus. Je me sens touch�, non de sa d�f�rence, je sais celle que je lui dois, mais de l'amiti� qu'il m'a t�moign�e, jusques � s'oublier en ma faveur. Un p�re m�ne son fils � un spectacle: la foule y est grande, la porte est assi�g�e; il est haut et robuste, il fend la presse; et comme il est pr�s d'entrer, il pousse son fils devant lui, qui sans cette pr�caution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard. Cette d�marche d'avoir suppli� quelques-uns de vous, comme il a fait, de d�tourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller � lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans l'Acad�mie fran�aise. Vous me l'avez accord�e, Messieurs, et de si bonne gr�ce, avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule magnificence. Il n'y a ni poste, ni cr�dit, ni richesses, ni titres, ni autorit�, ni faveur qui aient pu vous plier � faire ce choix: je n'ai rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque succ�s par sa singularit�, et dont les fausses, je dis les fausses et malignes applications pouvaient me nuire aupr�s des personnes moins �quitables et moins �clair�es que vous, a �t� toute la m�diation que j'ai employ�e, et que vous avez re�ue. Quel moyen de me repentir jamais d'avoir �crit?