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LA VITA NUOVA
(La Vie Nouvelle)
PAR
DANTE ALIGHIERI
TRADUCTION ACCOMPAGN�E DE COMMENTAIRES
par
MAX DURAND FARDEL
PARIS
1898
A M. CHARLES DEJOB
MA�TRE DE CONF�RENCES A LA FACULT� DES LETTRES
FONDATEUR DE LA SOCI�T� D'�TUDES ITALIENNES
_Hommage_
_de grande estime et de vive affection._
MAX. DURAND FARDEL.
Octobre 1897.
PR�FACE
La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento
de l'amour bris�. C'est aussi un roman psychologique, qui diff�re de
ceux qu'affectionne notre litt�rature contemporaine par l'�l�vation et
la puret� des sentiments exprim�s et le silence gard� sur les sensations
�prouv�es.
C'est encore un livre de m�moire o� le po�te retrace, presque jour par
jour, les impressions nouvelles et na�ves d'une �me que le contact du
monde n'avait encore qu'� peine effleur�e.
Si la _Divine Com�die_ n'est que bien imparfaitement connue en France,
et si, � la plupart de ceux-l� m�mes qui la lisent dans sa langue, elle
n'est � proprement parler famili�re que dans une partie de sa vaste
conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous.
Nous sommes bien habitu�s � unir le doux nom de B�atrice au grand nom de
Dante, mais c'est tout.
La Biblioth�que nationale ne poss�de que deux traductions de la _Vita
nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeur�es tr�s
ignor�es, dans une traduction de la _Divine Com�die_: l'une de
Delescluze, annex�e � une traduction de la _Com�die_ de Brizeux (1891),
d�pourvue de notes ou commentaires, l'autre de S�b. Rh�al, celle-ci tr�s
incompl�te.[1]
La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Com�die_, une cr�ation
fantastique et sibylline, sortie tout enti�re d'une des imaginations les
plus extraordinaires qui se soient impos�es � l� post�rit�. C'est une
histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter � la
puissance de vie qui l'anime.
C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis path�tique,
de doux amants du treizi�me si�cle. Elle nous permet de plonger nos
regards dans une �poque curieuse, mal connue, �poque de transition entre
le cr�puscule mourant du moyen �ge et l'aurore naissante de la
Renaissance.
Si, dans la traduction que j'ai publi�e de la _Divine Com�die_[2] j'ai
cru, � tort ou � raison, pouvoir changer la forme du r�cit tout en
gardant l'int�grit� du texte conserv�, et en �liminer seulement des
formes scolastiques et des d�tails topographiques et historiques qui ne
pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur fran�ais, et
n'�taient propres � toucher que les compatriotes du po�te, la traduction
que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument litt�rale.
Cette publication m'a �t� conseill�e, comme mes autres �tudes sur la
_Divine Com�die_ et sur la personne de Dante, par le d�sir de vulgariser
dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis
l'immortalit�, tandis que les produits de son g�nie sont � peine connus
chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et
d'admirateurs.
La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus
haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'int�r�t ne se limite pas
aux personnages qu'elle met en sc�ne et � l'�poque o� ils se meuvent.
Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a
cherch� � s'inspirer, mais qu'il ne lui �tait pas possible de
s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-m�me � ce propos:
�Les �crits po�tiques ne sauraient se pr�ter � la transportation dans
une autre langue. N�anmoins, s'il est impossible au traducteur de donner
un �quivalent litt�ral au langage all�gorique et aux expressions
myst�rieuses de ses vers, et d'en reproduire les beaut�s, on peut au
moins en p�n�trer le sens litt�ral et suivre le po�te dans la succession
de ses sentiments et de ses pens�es.�[3]
MAX DURAND-FARDEL.
1897.
INTRODUCTION
I
Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates pr�cises. Il naquit �
Florence en 1265. Il fut �lev� au Priorat, la plus haute magistrature de
son pays, en 1300. Il mourut � Ravenne en 1321, �g� de 56 ans.
Apr�s avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de
la R�publique florentine, il fut soudain pr�cipit� du pouvoir par le jeu
mortel des factions et, victime d'accusations inf�mes, condamn� en 1301
� la confiscation de sa modeste fortune, � l'exil, et au b�cher s'il
reparaissait dans sa patrie.
Son existence pendant ces longues ann�es d'exil est demeur�e fort
obscure. On sait qu'il erra d'hospitalit�s en hospitalit�s, de ch�teaux
en ch�teaux, de couvens en couvens, �montant les escaliers des autres et
mangeant le pain d'autrui�. On suit sa trace � V�rone, � Padoue, �
Sienne, � Bologne, � Cr�mone, pr�s de tels ou tels personnages, de ces
tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les ch�teaux,
d�coupant chacun � leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui
arrachait de si �loquentes objurgations. On le suit encore � Paris, o�
son s�jour a �t� sans aucun doute contest� � tort.
Devenu Gibelin apr�s son exil[4], il s'�tait uni d'abord � quelques
efforts pour rouvrir leur patrie � ses compagnons d'exil. C'est ainsi
qu'il aurait pris part en 1304 � une tentative arm�e des Gibelins exil�s
contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entra�ner
contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y
r�tablir l'autorit� de l'Empire. Mais il ne tarda pas � se s�parer d'un
parti qui ne lui offrait que des sujets de d�go�t ou des t�moignages
d'impuissance.
Son existence se manifestait alors de temps � autre par des lettres,
dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'� nous, par des
protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par
des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette
Italie qui existait encore � peine, mais dont les tron�ons �pars
semblaient se r�unir dans son coeur par une secr�te divination. Pendant
ce temps, les premiers fragmens de son grand po�me commen�aient � se
r�pandre dans la foule.
La vie qu'il menait alors se r�v�le � nous aujourd'hui par les oeuvres
que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses id�es fixes, c'est-�-dire la
constitution monarchique de la Soci�t� civile sous le sceptre de
l'Empire, � c�t� de la Soci�t� th�ocratique sous le pallium de la
Papaut�, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
redressement d'une soci�t� confuse et d�prav�e, enfin la contemplation
de la mort, � laquelle nous devons la Divine Com�die.
De la premi�re partie de sa vie, il ne nous reste � peu pr�s aucune
trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains.
Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laiss�e et que l'on
pense avoir �t� compos�e en 1291 ou 1292, peut-�tre plus tard, mais
certainement avant 1300.
On ne peut y ajouter que quelques po�sies l�g�res, et les �tudes
opini�tres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci
doivent avoir rempli surtout le temps �coul� entre la mort de B�atrice
et son accession au pouvoir.
C'est encore � cette �poque de sa vie qu'appartient son mariage. Il
s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
coeur ou prendre � la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne
se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la prog�niture qu'elle
lui a donn�e.
II
J'ai pens� qu'il �tait � propos de rappeler les traits principaux de
l'existence du Po�te de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de
s'�tendre sur ce sujet. Quant � ses diff�rentes oeuvres comme _de
Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il para�t assez difficile de leur
assigner une date, relativement en particulier � la _Vita nuova_, qui
doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une
oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir �t� commenc�e
avant son priorat (1300), et continu�e plus tard dans les jours
d'exil.[6] D'apr�s ce que son auteur annon�ait, on doit croire qu'il n'a
pas �t� termin�.
Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalit� du
Po�te durant la p�riode qui correspond � sa passion pour B�atrice et
celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne poss�dons sur
ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble
possible de s'en faire quelque id�e qui ne soit pas trop �loign�e de la
r�alit�.
La famille de Dante, dont il se pla�t a faire remonter l'origine � des
temps tr�s lointains, ne para�t avoir eu � Florence qu'une situation
tr�s modeste.
Il perdit son p�re � l'�ge de dix ans. Les Alighieri �taient sans doute
dans l'aisance. Dante poss�dait lui-m�me, lors de son priorat, plusieurs
propri�t�s, tant � Florence que dans les environs, dont nous ne
connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa
condamnation � l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression �tait
de mise ici, qu'il appartenait � une bourgeoisie ais�e.
Quant � la personne de son p�re, on n'en conna�t rien. Et ce silence
absolu dans les souvenirs conserv�s de cette �poque, comme dans l'oeuvre
de son fils, donne � penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le
monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire
de Boccace, � propos de l'invitation qui lui fut adress�e par le Signor
Folco Portinari, et � laquelle il amena son fils Dante, encore
enfant.[7]
Dante avait perdu sa m�re (_Bella_) de bonne heure, et son p�re s'�tait
remari�. Mous ne savons pas la part que sa belle-m�re (_matrigna_) a pu
prendre aux premi�res ann�es de sa vie, et � son �ducation. Quoi qu'il
en soit, celle-ci para�t avoir �t� tr�s soign�e, et l'on ne peut
s'emp�cher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extr�me
politesse, dans la d�licatesse et le raffinement de son langage,
semblerait porter l'empreinte d'une �ducation f�minine.
Boccace affirme qu'il montra une aptitude pr�coce aux �tudes
th�ologiques et philosophiques. C'�tait l� du reste le champ o�
s'exer�ait � peu pr�s exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous
apprend lui-m�me[8] que ce ne fut qu'apr�s la mort de B�atrice, par
cons�quent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit � suivre les
�coles des religieux et des philosophes, s'en �tant sans doute tenu
jusque-l� � des �tudes �l�mentaires, et que, �gr�ce � ce qu'il savait de
grammaire et � sa propre intelligence, il se mit en �tat au bout de
trente mois d'�tude de venir chercher des consolations dans les �crits
de Boece et de Tullius� (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cic�ron). Il
ne para�t gu�re avoir su le grec, qui du reste n'�tait encore que peu
r�pandu � cette �poque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
tout. Il �tait familier avec la cosmographie et avec l'astrologie
(astronomie) de ce temps-l�.
Il avait beaucoup de go�t pour les arts, la musique surtout, et il avait
�tudi� le dessin aupr�s de son ami Giotto et de Cimabue. Quant � la
po�sie,bien �qu'il se f�t de bonne heure exerc� � rimer�, c'est � son
amour pour B�atrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-m�me le
d�veloppement de ses instincts po�tiques.
On para�t assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre � son
�ducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Com�die_ avec des
expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]
Brunetto Latini �tait n� � Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il
�tait en 1263 � Paris, et il a fait un long s�jour en France. Il ne
rentra � Florence qu'en 1266, avec les autres exil�s Guelfes. Ce n'est
donc qu'apr�s l'�ge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec
lui, car il ne s'est agi peut-�tre que d'un commerce plut�t intellectuel
et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.
On ne peut pas prendre � la lettre les t�moignages excessifs que nous
trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour B�atrice. Il
ne faudrait pas nous le repr�senter, comme on pourrait �tre tent� de le
faire, passant son temps � courir les rues � la recherche de cette
beaut� dont son coeur ne pouvait se d�tacher. Ce serait, dit M. Del
Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]
S'il a pu concevoir d�s son enfance une passion qui ne devait jamais
s'�teindre (en d�pit d'�clipses passag�res), on doit croire que, dans
cette �me extraordinaire, la pens�e et l'imagination n'ont pas d�
montrer une moindre pr�cocit�.
Le d�sordre o� vivait la soci�t� d'alors, les r�volutions incessantes
que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'�glise, depuis le tr�ne de
saint Pierre jusqu'aux derni�res ramifications du monde eccl�siastique,
ont d� faire �clore de bonne heure, dans cette t�te puissante et dans ce
coeur d'une merveilleuse sensibilit�, bien des r�ves �tranges et des
conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-�tre
m�me se former d�j� des fantasmagories d�lirantes.
Dante menait pendant cette premi�re jeunesse une vie assez retir�e[11],
et ne para�t pas avoir pr�cis�ment v�cu dans le monde, comme nous
entendons ce mot, o� peut-�tre sa situation personnelle ne l'appelait
pas, et dont son propre caract�re pouvait l'�loigner. Cependant il avait
des amis parmi les jeunes gens de son �ge, et il para�t les avoir
choisis parmi les jeunes litt�rateurs les plus distingu�s, les rimeurs,
comme on les appelait alors, et il �tait lui-m�me un rimeur.
Du reste, il ne nous �claire pas lui-m�me sur son genre de vie et ses
habitudes. On peut remarquer que, soit dans les r�cits en prose de la
_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'�carte pas un
instant de ce qui touche � B�atrice, qu'il s'agisse d'incidens
quelconques ou de sa propre pens�e.
Les moeurs �taient sans doute tr�s rel�ch�es � Florence. Boccace nous
dit que c'est un sujet d'�tonn�ment (_una piccola maraviglia_) qu'alors
qu'on fuyait tout plaisir honn�te, et qu'on ne songeait qu'� se procurer
des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer
autrement.[12] Du reste, le po�te a exprim� lui-m�me l'�tonnement que
pourrait causer l'empire que �tant de jeunesse avait pu exercer sur ses
passions et ses impulsions�.[13]
Cependant, si la puret� de sa passion pour B�atrice n'a subi aucune
tache, il ne para�t pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui
concerne d'autres p�riodes de son existence.
La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de
B�atrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des
�carts dont il t�moigne un repentir si poignant.
A quelle �poque peut-on faire remonter ces allusions � certains incidens
dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Po�te, et
qu'a rassembl�s la l�gende? dirons-nous la malignit�?
Ce n'est sans doute pas dans les ann�es qui ont suivi la mort de
B�atrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les �tudes
auxquelles il se livrait avec un tel entra�nement, et par les
pr�occupations de la vie politique o� il entrait, que nous pouvons lui
attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]
Lorsque la B�atrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
l'all�gorie, de s'�tre abandonn� aux vanit�s du plaisir, alors qu'il
n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexp�rience[16], Dante
nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturit�,
c'est-�-dire de sa vie errante d'exil�, que doivent �tre rapport�s ses
faiblesses et ses remords.
Il est encore un point que je voudrais toucher.
On s'est plu � voir dans la _Divine Com�die_ une _construction
architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait �t� arr�t� par le Po�te
de temps en quelque sorte imm�morial, et dont la conception remonterait
aux �poques m�mes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de
la _Vita nuova_ dont l'interpr�tation est en effet assez probl�matique.
Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
La _Vita nuova_ est une oeuvre qui d�borde de jeunesse et d'illusion;
c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la
sc�ne se d�roule, et les douleurs les plus poignantes y rev�tent une
douceur infinie; et, si le coeur se r�volte, ce n'est que contre la
nature et ses d�crets impitoyables, et l'�me du Po�te ne semble atteinte
que par les blessures que ceux-ci lui ont inflig�es.
La _Divine Com�die_ est l'oeuvre d'un �g� m�ri, et qui a travers� les
exp�riences les plus terribles et les �preuves les plus cruelles de la
vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations
que laissent les d�ceptions, les iniquit�s, et les trahisons. Elle est
le cri d'un coeur tortur� par la m�chancet� des hommes.
Je ne pense donc pas que le po�te de la _Vita nuova_, quand il la
composa, ait eu une intuition pr�vise de la _Divine Com�die_. Quant aux
passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai �
revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront �t�
introduits par de tardives interpolations.
III
Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
l'�conomie litt�raire de la _Vita nuova,_ il est n�cessaire de jeter un
coup d'oeil sur l'�tat de la litt�rature au moyen �ge.
Pendant la longue p�riode � laquelle on a donn� ce nom, tandis que les
moines, pench�s sur les manuscrits h�ro�ques de l'antiquit�, pr�paraient
� la Renaissance un h�ritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
les �coles c�l�bres d'alors, --pour s'y battre � coups des syllogismes
sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue
Italienne et la langue Fran�aise. Apr�s avoir secou� le joug du latin,
elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
� peu capables de vivre de leur vie propre.
Dans les r�gions qui devaient �tre un jour le coeur de la France, les
contes, les fabliaux, les myst�res, s'inspiraient d'une verve libre,
ironique, frondeuse, famili�re, souvent grossi�re, o� Boccace a puis� ce
qui lui a �t� depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
y m�ler leurs accens h�ro�ques, et une po�sie dite _courtoise_, m�l�e de
fables pa�ennes et de l�gendes chr�tiennes, �tait promen�e dans les
nobles r�sidences par les trouv�res et les troubadours. Mais en g�n�ral
la langue d'O�l ne d�passait gu�re l'idylle et la pastorale, et elle
s'�levait rarement jusqu'aux r�gions �th�r�es o� se plaisaient les
langues du midi.[17]
Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'�tait des vers et
des vers d'amour, o� les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
modernes n'entretenaient gu�re leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
de leurs propres extases ou de leurs d�sesp�rances. Ces productions
l�g�res, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
communiquaient dans l'intimit�, �taient adress�es aux gens lettr�s, aux
femmes, et s'�changeaient en mani�re de correspondances, se transmettant
de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les m�nestrels.
C'est ainsi que Dante lui-m�me, et les Guido, et toute la phalange des
rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'� P�trarque
enfin, pr�ludaient aux accens plus virils de la _Divine Com�die_ et de
la _J�rusalem d�livr�e_.
Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'�poque o� il vivait, appartenait
encore � celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
aimait, comme tant de ses contemporains, � reproduire en rimes les
�v�nemens qui avaient frapp� son attention, comme les �motions de son
coeur et les r�ves de son imagination.
La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et �
l'histoire de laquelle est consacr�e la _Vita nuova_, fournit � ses
instincts po�tiques, comme il te d�clare lui-m�me, une mati�re f�conde.
Et, �comme il s'�tait d�j� de bonne heure essay� aux choses rim�es�,
tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
�me, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_
des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.
Quelque temps apr�s que la mort de la femme qu'il avait aim�e fut venue
tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
reproduisit �dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
la signification qu'elles avaient.�
Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
aide � reconstruire cette douce et tendre histoire, m�lancolique aurore
des jours orageux que la destin�e lui pr�parait.
IV
Ce que j'ai appel� plus haut l'�conomie litt�raire de la _Vita nuova_
est tout � fait particulier.
Celle-ci nous rappelle ces monumens composites o� l'on retrouve le style
et l'�poque des constructions qui se sont superpos�es. Les �l�mens dont
elle se compose peuvent �tre ramen�s � trois ordres diff�rens:
1� Une prose qui nous expose le r�cit. Son d�veloppement comprend la
succession d'�v�nemens, d'impressions et de sentimens dont l'�volution
constitue la charpente m�me de l'oeuvre;
2� Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se
rapportant aux momens successifs que suit l'action du po�me;
3� Des explications, divisions et subdivisions � l'infini, lesquelles,
conform�ment aux r�gles de la scolastique, se rapportent � la structure
et � la signification de chacune de ces po�sies.
Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.
Mais cette exposition n'est pas pr�cis�ment conforme � l'ordre
chronologique de la composition.
Il n'est pas douteux que la premi�re �manation de la _Vita nuova_
appartient aux petits po�mes dans lesquels l'auteur nous initie aux
sentimens intimes dont l'expression rim�e est la trame v�ritable de son
oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achev� dans sa concision, d'un �tat
d'�me sollicit� par les circonstances ext�rieures ou par sa propre
inspiration.
Si l'on veut bien se reporter � ce qui a �t� expos� plus haut (page 16)
au sujet des habitudes litt�raires de cette �poque, on pourra suivre la
gen�se de chacune de ces po�sies, o� l'auteur reproduisait � mesure,
sous la forme que lui dictaient et son �poque et son g�nie, ses
impressions et ses pens�es du moment.
Ceci comprend un intervalle de 16 ann�es, si l'on veut compter depuis la
premi�re (1274) o� naquit l'amour de Dante pour B�atrice jusqu'� la mort
de celle-ci (1290); mais en r�alit� le roman ne d�roule ses p�rip�ties
que pendant une dur�e de trois ou quatre ann�es.
C'est apr�s la mort de B�atrice que le Po�te a rassembl� les expressions
de ses expansions po�tiques, et leur a donn� un corps en composant, avec
ses souvenirs, la prose qui sert � les relier. Pour des raisons que nous
ne connaissons pas, il a laiss� en dehors un certain nombre de pi�ces
rim�es qui avaient �t� certainement compos�es aux m�mes �poques, et se
rapportaient aux m�mes sujets et aux m�mes id�es que les pi�ces
conserv�es �dans ce petit livre�.
Dans la plupart des �ditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du
po�me est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla
Vita nuova._ Toutes ces po�sies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne
tiennent pas une place �gale dans le po�me. J'ai reproduit dans les
_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement �
tels ou tels chapitres, c'est-�-dire aux circonstances qui y sont
relat�es.
C'est donc aux premi�res ann�es qui ont suivi la mort de B�atrice qu'il
faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde g�n�ralement �
le placer vers les ann�es 1291 et 1292, ainsi que la composition de la
prose, qui enveloppe la po�sie comme la chair d'un fruit en enveloppe le
noyau.
Il est probable qu'il a retouch� les produits de ses inspirations
journali�res, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit apr�s
coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita
nuova_ dont l'interpr�tation ne para�t possible que moyennant une telle
supposition.
Cette prose nous aide � �tablir la filiation des circonstances qui ont
sollicit� ou inspir� les pi�ces po�tiques. Elle n'est souvent que comme
la pr�paration de celles-ci, et le m�me r�cit peut se reproduire ainsi
sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression
d'�v�nemens ou d'impressions identiques se pr�sente sons des formes un
peu diff�rentes. C'est comme un motif musical que le compositeur r�p�te
dans un ton diff�rent ou avec des d�veloppemens nouveaux.
V
Cette traduction est absolument litt�rale. On reconna�tra ais�ment que
le traducteur a sacrifi� plus d'une fois les exigences du style moderne
au scrupule de s'�carter le moins possible d'un style encore m�di�val,
mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette
oeuvre. Il s'est content� de conserver la coupe des morceaux rimes.
C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers
une oeuvre po�tique ne pouvant que compromettre la fid�lit� de la
traduction, en raison des n�cessit�s et des proc�d�s d'une prosodie tout
autre que celle du mod�le. Et la pens�e du Po�te est toujours si nette
et si concise qu'il n'a �t� que tr�s rarement n�cessaire d'intervertir
l'ordre de leur alignement.
La seule modification que je me sois permise dans la construction
g�n�rale de l'oeuvre a �t� de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses
scolastiques qui accompagnent chacun des po�mes. Il m'a sembl� que cette
dichotomie glaciale n'�tait pas � sa place parmi ces lignes de gr�ce et
d'�motion. Mais on la retrouvera fid�lement reproduite dans les
commentaires se rapportante chacun des chapitres.
Le pr�sent travail n'est pas une oeuvre d'�rudition. Il a �t� fait sur
le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu
suivre ces savans �diteurs de la _Vita nuova_ avaient d� subir avant eux
bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'�rudition
italienne parviendront � les r�tablir dans leur puret� primitive: il y a
longtemps qu'on y travaille. Un r�cent fascicule publi� par la _Societ�
Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des
variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
les fantaisies de nombreuses g�n�rations de copistes. Il m'a paru que
ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou
des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la
ponctuation qui a d� �tre bien souvent d�fectueuse. Mais il ne m'a pas
sembl� que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup � en souffrir.
Et ce qui doit nous int�resser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa
pens�e, son imagination.
Il n'est peut-�tre pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
passages de sa production po�tique qui n'ait �t� l'objet de
disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
� la post�rit� (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
sur les dates ou sur la succession des �v�nemens auxquels ils font
allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre
du Po�te, on n'a pu parvenir � d�terminer, avec quelque pr�cision, m�me
l'�poque approximative o� ces oeuvres ont �t� con�ues, achev�es, ou se
sont succ�d�.
Et encore, l'�normit� et la diversit� de l'oeuvre prise dans son
ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profond�ment
mouvement�e? Il est m�me une �poque qui semblait devoir �tre ferm�e �
son activit� litt�raire.
Apr�s la _tributazione_ qui a suivi la mort de B�atrice (1290), nous
voyons son existence remplie par le travail et l'�tude: il consacre des
ann�es, trente mois (_Il Convito_), � l'�tude du latin, que jusqu'alors
il ne poss�dait qu'imparfaitement et o� il devait trouver ses auteurs de
pr�dilection, � l'assiduit� aux le�ons des philosophes et des
th�ologiens. Puis son entr�e officielle dans la vie publique[19], puis
son Priorat[20], sa dur�e courte mais effective, puis les premi�res
ann�es de son exil et l'agitation politique � laquelle il s'associe....
Voil�, si l'on consid�re la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de
stup�faction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.
N'ayant pas qualit� pour intervenir dans les d�bats dont ces sujets ont
�t�, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai d� m'en tenir
� la tradition, plus ou moins l�gendaire, que j'ai pu demander aux
sources les plus autoris�es, et � la repr�sentation, aussi fid�le qu'il
m'a �t� possible, du texte, sinon officiel, du moins accept� de la _Vita
nuova_.
Les _Commentaires_ dont j'ai accompagn� la traduction du texte
concernent les interpr�tations de la partie symbolique et philosophique
du po�me, et ont en m�me temps pour objet de ramener � l'esprit du
lecteur la propre personnalit� du Po�te et le tableau de son �poque et
de son milieu, et les images qui ont d� frapper ses yeux.
J'ai demand� � quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, �
Carducci, � del Lungo, aux r�centes et compendieuses publications de
Leynardi et de Scherillo[21], � de nombreux articles du _Giornale
Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du po�me;
j'ai interrog� leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en
suis rapport� surtout � ce dont m'avait p�n�tr� une longne communion
avec la personne et avec l'oeuvre du Po�te de la _Divine Com�die_.
Mais, en v�rit�, �tait-il indispensable d'aller plus loin et de remonter
plus haut? La litt�rature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement
appropri� toutes celles qui l'ont pr�c�d�e, et elle les r�sume. Et je ne
crois pas qu'il soit n�cessaire, pour comprendre le Po�te de la _Vita
nuova_, de repasser par toutes les �tapes qu'a parcourues l'esprit
humain � l'enqu�te du grand Symboliste. C'est dans lui-m�me qu'il faut
venir chercher les sources de sa sensibilit�, les origines de ses
raisonnemens, le sens de ses symboles.
Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de
beaut�s subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus s�rement
par un commerce intime avec cette grande personnalit� qu'en interrogeant
les autres.
NOTES:
[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus famili�re aux Anglais. Entre 1862
et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions litt�rales. En
outre, deux �ditions italiennes, avec introductions et notes en anglais,
ont �t� publi�es r�cemment � Londres par M. Whitehead et par M. Perini.
[2] La _Divine Com�die_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.
[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.
[4] Les Guelfes repr�sentaient les franchises communales, et les
Gibelins les privil�ges f�odaux (Ozanam).
[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.
[6] WHITEHEAD. �dition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.
[7] Commentaire du ch. II.
[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.
[9] La _Divine Com�die_, ch. XV de l'_Enfer_.
[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.
[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.
[12] Commentaire de Boccace.
[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.
[14] Le Purgatoire de la _Divine Com�die_, chant XXXI.
[15] Ozanam croit que le s�jour de Dante � Paris doit �tre report� entre
1294 et 1299, c'est-�-dire entre la mort de B�atrice et l'accession du
po�te au Priorat, et que c'est � cette �poque qu'eurent lieu les
d�sordres dont il s'accuse lui-m�me (_Oeuvres compl�tes_, t. VI, p.
416). Ceci me para�t difficilement acceptable (Voir l'_�pilogue_).
[16] �Un petit oiseau, encore sans exp�rience, peut s'exposer deux ou
trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont d�j� fatigu�
leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la fl�che�
(chant XXXI du Purgatoire).
[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'� ce qu'on pourrait
appeler la litt�rature courante. Il y avait d�j�, dans la France
d'alors, une haute litt�rature, celle de l'�pop�e, une de nos gloires
nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques o�, Joinville et
Villehardouin annon�aient les M�moires dont nous sommes encombr�s
aujourd'hui.
[18] _Bollettino della Societ� Dantesca Italiana, Firenze_, d�cembre
1896.
[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixi�me des sept _arti
maggiori_, celui des m�decins et des apothicaires _(medici e speziali_).
C'�tait une condition exig�e pour l'entr�e dans la vie publique.
[20] 1306.
[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina
Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della
biografia di Dante_, Torino, 1896.
LA VITA NUOVA
CHAPITRE PREMIER
Dans cette partie du livre de ma m�moire, avant laquelle on ne
trouverait pas grand'chose � lire, se trouve un chapitre (_rubrica_),
ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie
nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent �crits des passages que j'ai
l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du
moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]
CHAPITRE II
Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumi�re[2] �tait retourn�
au m�me point de son �volution, quand apparut � mes yeux pour la
premi�re fois la glorieuse dame de mes pens�es, que beaucoup nomm�rent
B�atrice, ne sachant comment la nommer.[3]
Elle �tait d�j� � cette p�riode de sa vie o� le ciel �toile s'est avanc�
du c�t� de l'Orient d'un peu plus de douze degr�s.[4] De sorte qu'elle
�tait au commencement de sa neuvi�me ann�e, quand elle m'apparut, et moi
� la fin de la mienne.
Je la vis v�tue de rouge[5], mais d'une fa�on simple et modeste, et
par�e comme il convenait � un �ge aussi tendre. A ce moment, je puis
dire v�ritablement que le principe de la vie que rec�lent les plis les
plus secrets du coeur se mit � trembler si fortement en moi que je le
sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une fa�on terrible,
et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens
dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite l� o� tous les
esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'�tonnement
et, s'adressant sp�cialement � l'esprit de la vision, dit ces mots:
_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui r�side l�
o� s'articule la parole[9] se mit � pleurer, et en pleurant il disait:
_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]
Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et ma�tre de mon
�me, et mon �me lui fut aussit�t unie si �troitement qu'il commen�a �
prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une
domination telle qu'il fallut m'en remettre compl�tement � son bon
plaisir.
Il me commandait souvent de chercher � voir ce jeune ange; et c'est
ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher
apr�s elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que
certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Hom�re. �Elle paraissait
non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.�[11]
Et, bien que son image ne me quitt�t pas, m'encourageant ainsi � me
soumettre � l'Amour, elle avait une fiert� si noble qu'elle ne permit
jamais que l'Amour me domin�t par del� des conseils fid�les de la raison
tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses.
Aussi, comme il peut para�tre fabuleux que tant de jeunesse ait pu
ma�triser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et,
laissant de c�t� beaucoup de choses qui pourraient �tre prises l� d'o�
j'ai tir� celles-ci[12], j'en arriverai � ce qui a imprim� les traces
les plus profondes dans ma m�moire.
NOTES:
[1] Commentaire du chap. I.
[2] Le Soleil.
[3] Commentaire du ch. II.
[4] R�volution qui s'op�re en cent ans _(Tutto quel cielo si muove
seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in
cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent � la conception
de la cosmographie c�leste qui se trouve longuement d�velopp�e dans, _Il
Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).
[5] Beatrice est toujours repr�sent�e, jusque dans les r�gions c�lestes,
v�tue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Po�te.
[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.
[7] Le cerveau.
[8] C'est votre B�atitude qui vous est apparue.
[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis
permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a �galement
interpr�t�e dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.
[10] �Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien emp�ch�.�
Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employ� dans le sens de
embarrass�, troubl�.
[11] C'est d'H�l�ne passant devant la foule qu'Hom�re parlait ainsi.
[12] C'est-�-dire de mon esprit.
CHAPITRE III
Apr�s que furent pass�es neuf ann�es juste[1] depuis la premi�re
apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai
v�tue de blanc, entre deux dames plus �g�es. Comme elle passait dans une
rue, elle jeta les yeux du c�t� o� je me trouvais, craintif, et, avec
une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui r�compens�e dans
l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir
atteint l'extr�mit� de la B�atitude. L'heure o� m'arriva ce doux salut
�tait pr�cis�ment la neuvi�me de ce jour. Et comme c'�tait la premi�re
fois que sa voix parvenait � mes oreilles, je fus pris d'une telle
douceur que je me sentis comme ivre, et je me s�parai aussit�t de la
foule.
Rentr� dans ma chambre solitaire, je me mis � penser � elle et � sa
courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil o� m'apparut
une vision merveilleuse.
Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans
lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inqui�tant pour
qui le regardait[3]; et il montrait lui-m�me une joie vraiment
extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais
qu'une partie, o� je distinguais seulement: �_Ego dominus tuus_.�[4] Il
me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf
qu'elle �tait l�g�rement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en
regardant attentivement, je connus que c'�tait la dame du salut, celle
qui avait daign� me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il
tenait dans une de ses mains une chose qui br�lait, et qu'il me disait:
�_Vide cor tuum_.�[6] Et quand il fut rest� l� un peu de temps, il me
semblait qu'il r�veillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle
mani�re qu'il lui faisait manger cette chose qui br�lait dans sa main,
et qu'elle mangeait en h�sitant. Apr�s cela, sa joie ne tardait pas � se
convertir en des larmes am�res; et, prenant cette femme dans ses bras,
il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.
Je ressentis alors une telle angoisse que mon l�ger sommeil ne put durer
davantage, et je m'�veillai.
Je commen�ai aussit�t � penser, et je trouvai que l'heure o� cette
vision m'�tait apparue �tait la quatri�me de la nuit, d'o� il r�sulte
qu'elle �tait la premi�re des neuf derni�res heures de la nuit.[7] Et
tout en songeant � ce qui venait de m'appara�tre, je me proposai de le
faire entendre � quelques-uns de mes amis qui �taient des trouv�res
fameux dans ce temps-l�. Et, comme je m'�tais d�j� essay� aux choses
rim�es, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les
fid�les de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur
�crivis donc ce que j'avais vu en songe:
A toute �me �prise et � tout noble coeur[8]
A qui parviendra ceci
Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-�-dire l'Amour.
D�j� �taient pass�es les heures
O� les �toiles brillent de tout leur �clat,
Quand m'apparut tout a coup l'Amour
Dont l'essence me remplit encore de terreur.
L'Amour me paraissait joyeux.
Il tenait mon coeur dans sa main
Et dans ses bras une femme endormie et envelopp�e d'un manteau.
Puis il la r�veillait et, ce coeur qui br�lait,
Il le lui donnait � manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]
Il vint plusieurs r�ponses � ce sonnet, et des opinions diverses furent
exprim�es. Parmi elles fut la r�ponse de celui que j'appelle le premier
de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: �Il me semble
que tu as vu la perfection....�[10] Et de l� date le commencement de
notre amiti� mutuelle, quand il sut que c'�tait moi qui lui avais fait
cet envoi. La v�ritable interpr�tation de ce sonnet ne fut alors saisie
par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins
perspicaces.[11]
NOTES:
[1] Dante avait alors 18 ans et B�atrice � peu pr�s 17.
[2] _Nel gran secolo_.
[3] Ce personnage �tait l'Amour.
[4] Je suis ton ma�tre.
[5] On a vu dans cette nudit� un symbole de virginit�. L'opinion
exprim�e par quelques auteurs que B�atrice �tait d�j� mari�e � cette
�poque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.
[6] Vois ton coeur.
[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.
[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....
[9] Commentaire du ch. III.
[10] Cet ami �tait Guido Cavalcanti, l'un des po�tes les plus r�put�s de
cette �poque. Il avait r�pondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....
[11] On trouvera plusieurs de ces r�ponses dans le _Commentaire_ du ch.
III.
CHAPITRE IV
Apr�s cette vision, ma sant�[1] commen�a � �tre troubl�e dans ses
fonctions parce que mon �me ne cessait de penser � cette beaut�; de
sorte que je devins en peu de temps si fr�le et si faible que mon aspect
�tait devenu p�nible pour mes amis. Et beaucoup pouss�s par la malice
cherchaient � savoir ce que je tenais � cacher aux autres. Et moi,
m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur r�pondais que c'�tait
l'Amour qui m'avait mis dans cet �tat. Je disais l'Amour parce que mon
visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y
m�prendre. Et quand ils me demandaient: �Pourquoi l'Amour t'a-t-il
d�fait � ce point?� Je les regardais en souriant, et je ne leur disais
rien.
NOTE:
[1] Dans le texte: mon esprit naturel.
CHAPITRE V
Il arriva un jour que cette beaut� �tait assise dans un endroit o� l'on
c�l�brait la Reine de la gloire[1], et de la place o� j'�tais je voyais
ma B�atitude. Et entre elle et moi en ligne droite �tait assise une dame
d'une figure tr�s agr�able, qui me regardait souvent, �tonn�e de mon
regard qui paraissait s'arr�ter sur elle; et beaucoup s'aper�urent de la
mani�re dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que,
en partant, j'entendais dire derri�re moi: �Voyez donc dans quel �tat
cette femme a mis celui-ci.� Et, comme on la nommait, je compris qu'on
parlait de celle qui se trouvait dans la direction o� mes yeux allaient
s'arr�ter sur l'aimable B�atrice.[1]
Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-l�
d�voil� aux autres mon secret; et je pensai � faire aussit�t de cette
gracieuse femme ma protection contre la v�rit�. Et en peu de temps, j'y
r�ussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir d�couvert ce
que je tenais � cacher.
Gr�ce � elle, je pus dissimuler pendant des mois et des ann�es.[2] Et
pour mieux tromper les autres, je composai � son intention quelques
petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui
s'adresseraient � la divine B�atrice, et je ne donnerai que ceux qui
seront � sa louange.
NOTES:
[1] La f�te de la Vierge.
[2] Il para�t difficile de croire que ce man�ge ait dur� des ann�es.
CHAPITRE VI
Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection � mon
grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint � l'id�e de vouloir
rappeler le nom de celle qui m'�tait ch�re, en l'accompagnant du nom de
beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je
viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes
de la ville, o� ma Dame a �t� mise par le Seigneur, j'en composai une
�p�tre sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si
j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une
circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer pr�cis�ment
que le neuvi�me parmi ceux de toutes les autres.
NOTE:
[1] _Sirvente_, sorte de po�sie usit�e par les trouv�res et les
troubadours. C'est peut-�tre quelque convenance de rime qui aura plac�
le nom de B�atrice au neuvi�me rang, sans que le Po�te s'en soit d'abord
aper�u, mais non sans que son imagination en ait �t� frapp�e plus tard
(Voir le ch. XXX).
CHAPITRE VII
Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi � cacher ma volont�,
il fallut qu'elle quitt�t la ville o� nous �tions, pour une r�sidence
�loign�e. De sorte que moi, fort troubl� d'avoir perdu la protection de
mon secret, je me trouvai plus d�concert� que je n'aurais cru devoir
l'�tre. Et pensant que, si je ne t�moignais pas quelque chagrin de son
d�part, on s'apercevrait plus t�t de ma fraude, je me proposai de
l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains
passages s'y adresseront � ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura
le comprendre.
O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
Faites attention et regardez
S'il est une douleur �gale � la mienne.
Je vous prie seulement de vouloir bien m'�couter;
Et alors vous pourrez vous imaginer
De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
L'Amour, non pour mon peu de m�rite
Mais gr�ce � sa noblesse,
Me fit la vie si douce et si suave
Que j'entendais dire souvent derri�re moi:
Ah! A quels m�rites
Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
Qui me venait de mon tr�sor amoureux,
Et je suis rest� si pauvre
Que je n'ose plus parler.
Si bien que, voulant faire comme ceux
Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
Je montre de la gait� au dehors
Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]
NOTES:
[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.
[2] Commentaire du ch. VII.
CHAPITRE VIII
Apr�s le d�part de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler �
sa gloire une femme jeune et de tr�s gracieuse apparence, laquelle �tait
aim�e dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui
pleuraient.
Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus
retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque
chose sur sa mort, � l'intention de celle pr�s de qui je l'avais vue. Et
c'est � cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis � son
sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les
deux sonnets qui suivent:
Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]
En entendant ce qui le fait pleurer.
L'Amour entend les femmes sangloter de piti�,
Et leurs yeux t�moignent de leur douleur am�re.
C'est parce que la mort m�chante a exerc�
Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable
En d�truisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes
Les louanges du monde.
�coutez comment l'Amour lui a rendu hommage,
Car je l'ai vu sous une forme r�elle[3]
Se lamenter sur cette belle image.
Et il levait � chaque instant ses yeux vers le ciel
O� �tait d�j� log�e cette �me gracieuse
Qui avait �t� une femme si attrayante.
Mort brutale, ennemie de la piti�,[4]
m�re antique de la douleur,
Jugement dur et irr�cusable,
Puisque tu as donn� l'occasion � mon coeur afflig�
De se livrer � ses pens�es,
Ma langue se fatiguera � t'accuser;
Et si je te refuse toute excuse,
Il faut que je dise
Tes m�faits et tes crimes:
Non que le monde les ignore,
Mais pour soulever l'indignation
De quiconque se nourrit d'amour.
Tu as s�par� du monde la beaut�,
Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.
Tu as d�truit la gr�ce amoureuse
D'une jeunesse joyeuse.
Je ne veux pas d�couvrir ici davantage la femme
Dont les m�rites sont bien connus.
Celui qui ne m�rite pas son salut[5]
Qu'il n'esp�re jamais �tre en sa compagnie[6].
NOTES:
[1] _Piangete amanti, perch� piange amore_....
[2] C'est-�-dire que la mort peut d�pouiller une femme de tout ce qui
charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.
[3] L'Amour repr�sente ici B�atrice, qui �tait elle-m�me pr�sente �
cette sc�ne douloureuse.
[4] _Morte villana, di piet� nemica_....
[5] C'est � B�atrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa
compagnie, c'est-�-dire dans le ciel.
[6] Commentaire du ch. VIII.
CHAPITRE IX
Quelques jours apr�s la mort de cette femme, il survint une chose qui
m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit o� �tait
cette aimable femme qui avait servi � prot�ger mon secret, car le but de
mon voyage n'en �tait pas tr�s �loign�. Et quoique je fusse en apparence
en nombreuse compagnie, il m'en co�tait de m'en aller, � ce point que
mes soupirs ne parvenaient pas � d�gager l'angoisse o� mon coeur �tait
plong� d�s que je me s�parais de ma B�atitude.
Or, le doux Seigneur[1], qui s'�tait empar� de moi par la vertu de cette
femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un p�lerin v�tu
simplement d'humbles habits. Il me paraissait h�sitant, et il regardait
� terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
rivi�re, dont le courant �tait tr�s pur, et qui longeait la route o� je
me trouvais.
Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: �Je
viens d'aupr�s de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volont� je
t'avais fait avoir pr�s d'elle, je l'ai repris et je le porte � une
autre belle qui te servira � son tour de protection, comme l'avait fait
la premi�re (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
r�p�ter quelques-unes, fais-le de mani�re � ce qu'on ne puisse discerner
l'amour simul� que tu avais montr� � celle-l� et qu'il te faudra montrer
� l'autre.�
Ceci dit, toute cette imagination disparut tout � coup, � cause du grand
pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage alt�r�, tout
pensif et accompagn� de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
le jour d'apr�s, je fis le sonnet suivant:
Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
Contre mon gr� et tout pensif,
Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
Portant le simple v�tement d'un p�lerin.
Il avait un aspect tr�s humble
Comme s'il avait perdu toute sa dignit�.
Il marchait pensif et soupirant,
La t�te inclin�e, comme pour ne pas voir les gens.
Quand il me vit, il m'appela par mon nom
Et dit: Je viens de loin,
L� o� ton coeur se tenait par ma volont�,
Et je l'apporte pour qu'il serve � une nouvelle beaut�.
Alors je me sentis tellement envahi par lui
Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aper�u comment.[3]
NOTES:
[1] L'Amour.
[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....
[3] Commentaire du ch. IX.
CHAPITRE X
Apr�s mon retour, je me mis � la recherche de cette femme que mon
Seigneur m'avait nomm�e sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon
discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma
protection, si bien que trop de gens en parl�rent, en d�passant les
limites de la discr�tion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort
p�nible. Et il r�sulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser
d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les
vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa
ce si doux salut dans lequel r�sidait toute ma b�atitude. Et ici
j'interromprai mon r�cit pour faire comprendre l'effet que son salut
exer�ait sur moi.
CHAPITRE XI
Lorsqu'elle venait � m'appara�tre, dans l'espoir de cet admirable salut,
je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charit� m'envahissait,
qui me faisait pardonner � tous ceux qui m'avaient offens�; et �
quiconque m'e�t alors demand� quelque chose je n'aurais r�pondu qu'un
mot: Amour, l'humilit� peinte sur mon visage. Et quand elle �tait sur le
point de me saluer, un esprit d'amour d�truisait toutes mes sensations,
et se peignait sur mes organes visuels intimid�s, et il leur disait:
allez honorer votre dame, et ils demeuraient fix�s sur elle. Et qui
aurait voulu conna�tre ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'�
regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me
saluait, l'amour ne parvenait pas � cacher mon intol�rable b�atitude:
mais je me trouvais �cras� par une telle douceur que mon corps, qui en
subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanim� et
pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma B�atitude,
laquelle surpassait et dominait toutes mes facult�s.
CHAPITRE XII
Maintenant, revenant � mon r�cit, je dirai que, apr�s que ma B�atitude
m'eut �t� refus�e, je fus pris d'une douleur si vive que je me s�parai
de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apais�s, je me r�fugiai
dans ma chambre, o� je pouvais me lamenter sans �tre entendu. Et l�,
demandant mis�ricorde � la reine de la courtoisie, je disais: Amour,
viens en aide � ton fid�le. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
qui vient d'�tre battu.
Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
tout pr�s de moi, un jeune homme couvert d'un v�tement d'une grande
blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, �tendu comme
j'�tais, et apr�s m'avoir regard� quelque temps, il me sembla qu'il
m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: �_Fili, tempus est ut
praetermittantur simulata nostra_.�[1]
Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
m'avait appel� plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-m�me
rassur�, je commen�ai � lui parler ainsi: �Noble seigneur, pourquoi
pleures-tu?� Et lui: �_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.�[2]
Alors, en pensant � ses paroles, il me parut qu'il m'avait parl� d'une
fa�on tr�s obscure, et je lui dis: �Qu'est cela, Seigneur, que tu me
parles d'une mani�re si obscure?� Il me r�pondit en langue vulgaire: �Ne
demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.�
Puis, je lui parlai du salut qui m'avait �t� refus�, et je lui demandai
quelle en avait �t� la raison. Voici comment il me r�pondit: �Notre
B�atrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
femme que je t'ai nomm�e sur le chemin des soupirs �prouvait � cause de
toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette tr�s noble femme, qui est
ennemie de toute esp�ce de tort, n'a pas daign� saluer ta personne,
craignant d'avoir � en subir elle-m�me quelque d�sagr�ment. Aussi comme
ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
que tu �crives quelque chose sous la forme de vers, o� tu exprimeras
l'empire que j'exerce sur toi � son sujet, et comment elle te fit sien
d�s ton enfance. Et tu peux en appeler en t�moignage celui qui le sait
bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-l�, je lui
en parlerai volontiers. Elle conna�tra ainsi ce que tu penses, et
comprendra comment on s'y est tromp�. Fais en sorte que tes paroles ne
soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas pr�cis�ment �
elle, ce qui ne conviendrait gu�re. Et ne lui envoie rien sans moi pour
que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera n�cessaire.�[3]
Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
que cette vision m'�tait apparue � la neuvi�me heure du jour. Et avant
d'�tre sorti de ma chambre, j'avais r�solu de faire une ballade o� je
suivrais ce que m'avait recommand� mon Seigneur.
Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
Et que tu te pr�sentes avec lui devant ma Dame,
Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
De mes excuses que tu lui chanteras.
Tu t'en vas, Ballade, d'une fa�on si courtoise
Que, m�me sans sa compagnie,
Tu pourras te pr�senter partout sans crainte.
Mais si tu veux y aller en toute s�curit�,
Va d'abord retrouver l'Amour;
Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
Car celle qui doit t'entendre
Si, comme je le crois, elle est irrit�e contre moi,
S'il ne t'accompagnait pas,
Elle pourrait bien te recevoir mal.
Et, quand vous serez l� ensemble,
Commence � lui dire avec douceur,
Apr�s lui en avoir d'abord demand� la permission:
Madame, celui qui m'envoie vers vous
Veut, s'il vous pla�t,
Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
C'est l'amour qui, � cause de votre beaut�,
A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet � ses regards.
Aussi, pourquoi il a regard� ailleurs,
Jugez-en par vous-m�me, du moment que son coeur n'a pas chang�.
Dis-lui: Madame, son coeur a gard�
Une foi si fid�le
Que sa pens�e est � tout instant pr�te � vous servir.
Il a �t� v�tre tout d'abord, et il ne s'est pas d�menti.
Si elle ne le croit pas,
Dis qu'elle demande � l'Amour si cela est vrai,
Et � la fin prie-la humblement,
S'il ne lui pla�t pas de me pardonner,
Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
Et elle verra son serviteur lui ob�ir.
Et dis � celui qui est la clef de toute piti�,[5]
Avant que tu ne t'en ailles,
De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
Par la gr�ce de mes paroles harmonieuses.
Reste ici aupr�s d'elle
Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
Et si elle lui pardonne � ta pri�re
Viens lui annoncer cette belle paix.
Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
Au moment qui te para�tra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]
NOTES:
[1] �Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.�
[2] �Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont �
�gale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.� (Je suis toujours
le m�me, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.
[3] Commentaire de ch. XII.
[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....
[5] L'Amour.
[6] Ceci veut dire sans doute: c'�tait pour ne pas vous compromettre.
[7] Commentaire du ch. XII.
CHAPITRE XIII
Apr�s la vision que je viens de raconter, et apr�s avoir dit les paroles
que l'Amour m'avait impos�es, me vinrent des pens�es nombreuses et
diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une � une, sans pouvoir
m'en d�fendre. Parmi celles-ci, quatre m'�taient tout repos.
L'une d'elles �tait celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
qu'elle �carte de toute vilenie l'esprit de son fid�le. L'autre �tait
que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
soumis, plus il faut passer par des chemins p�nibles et douloureux.
Une autre �tait celle-ci: le nom de l'Amour est si doux � entendre
qu'il para�t impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqu�s, comme il est
�crit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatri�me �tait celle-ci: la
femme � qui l'Amour t'attache si �troitement n'est pas comme les autres
femmes dont le coeur se meut si l�g�rement.
Et chacune de ces pens�es me faisait la guerre au point que je
ressemblais � celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
bien marcher, mais qui ne sait pas o� il va. Et si je songeais �
chercher un chemin battu, c'est-�-dire celui que prendraient les autres,
ce chemin se trouvait tout � fait contraire � mes pens�es, qui �taient
de faire appel � la piti�, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
cet �tat que je fis le sonnet suivant:
Toutes mes pens�es parlent d'amour,[1]
Et le font de mani�res si diverses
Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
Une autre m'apporte les douceurs de l'esp�rance,
Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
Elles s'accordent seulement � demander piti�,
Tout tremblant que je suis de la peur qui �treint mon coeur.
C'est � ce point que je ne sais de quel c�t� me tourner;
Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
C'est ainsi que je me trouve comme �gar� dans l'amour.
Et si je veux les accorder toutes
Il faut que j'en appelle � mon ennemie,
Madame la Piti�[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]
NOTES:
[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....
[2] Il y a ici deux versions diff�rentes: Fraticelli lit _folle,_ folie,
version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que
cette pens�e est plus forte.
[3] Il explique lui-m�me que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna
Piet�_ la _mia nemica_.
[4]Commentaire du ch. XIII.
CHAPITRE XIV
Apr�s que ces diverses pens�es se furent livr� de telles batailles, il
arriva que cette adorable cr�ature se rendit � une r�union o� se
trouvaient assembl�es un grand nombre de dames, et j'y fus amen� par un
de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant l� o� tant de
femmes venaient faire montre de leur beaut�. Je ne savais donc pas o�
j'�tais amen�, me confiant � l'ami qui allait me conduire ainsi
jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: �Pourquoi sommes-nous
venus pr�s de ces dames?� il me r�pondit: �C'est pour qu'elles soient
servies d'une mani�re digne d'elles.�
La v�rit� est que ces femmes s'�taient r�unies chez une d'elles qui
s'�tait mari�e ce jour-l� et les avait invit�es, suivant la coutume de
cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son
nouvel �poux. De sorte que, pensant faire plaisir � cet ami, je me
d�cidai � venir me tenir � la disposition de ces dames en sa compagnie.
Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement
extraordinaire qui partait du c�t� gauche de ma poitrine et s'�tendit
tout � coup dans le reste de mon corps.
Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le
tour de la salle et, craignant que l'on se f�t aper�u de mon
tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu
d'elles la divine B�atrice. Alors, mes esprits se trouv�rent tellement
an�antis par la violence de mon amour, quand je me vis si pr�s de ma
Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la
vision.
Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-m�mes l'image
de cette merveille, ils ne parvenaient pas � la contempler, et ils en
souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'�tions
pas ainsi projet�s hors de nous-m�mes, nous pourrions rester � regarder
cette merveille, comme font les autres.
Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'�tais transfigur�,
commenc�rent par s'�tonner, puis se mirent a parler entre elles et �
rire et � se moquer de moi avec la gentille B�atrice. Alors mon ami, qui
ne se doutait de rien, s'en aper�ut aussi et, me prenant par la main,
m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais.
Alors, un peu calm� et ayant repris mes esprits an�antis, et ceux-ci
ayant retrouv� la possession d'eux-m�mes, je lui dis: �J'ai mis les
pieds dans cette partie de la vie o� l'on ne peut aller plus loin avec
la pens�e de s'en revenir.�[2]
Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes o� pleurant, et
honteux de moi-m�me, je me disais: �Si cette femme savait dans quel
�tat je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois
plut�t qu'elle en aurait grande piti�.� Et, tout en pleurant ainsi, je
me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient � elle-m�me et lui
expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que
j'�tais bien s�r qu'elle n'en �tait pas consciente, et que si elle
l'avait �t�, sa compassion aurait gagn� les autres. Et je souhaitais
qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'� elle,
Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]
Et vous ne savez pas, Madame, d'o� vient
Que je vous montre un visage si nouveau
Quand je contemple votre beaut�.
Si vous le saviez, votre piti� ne pourrait pas
Garder contre moi votre habituelle rigueur.
Car l'Amour, lorsqu'il me trouve pr�s de vous,
S'enhardit et prend un tel empire
Qu'il frappe mes esprits craintifs,
Et les tue ou les chasse,
De sorte qu'il reste seul � vous regarder.
C'est ce qui me fait changer de figure,
Mais pas assez pour que je ne sente pas alors
Les angoisses o� me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]
NOTES:
[1] Ceci est une allusion � un incident qui allait se produire peu
d'instants apr�s.
[2] J'ai cru que j'allais mourir.
[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....
[4] Commentaire du ch. XIV.
CHAPITRE XV
Apr�s cette nouvelle transfiguration, il me vint une pens�e opini�tre,
qui ne me quittait gu�re, mais me reprenait continuellement et me
disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
cette femme, pourquoi cherches-tu � la voir? Si elle te le demandait,
qu'aurais-tu � lui r�pondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
pour le faire?
Et une autre pens�e r�pondait humblement: si je ne perdais pas toutes
mes facult�s et que j'eusse assez de libert� pour lui r�pondre, je lui
dirais: aussit�t que je m'imagine sa merveilleuse beaut�, il me vient un
d�sir de la voir d'une telle puissance qu'il d�truit, qu'il tue dans ma
m�moire, tout ce qui pourrait s'�lever contre lui, et les souffrances
pass�es ne sauraient retenir mon d�sir de chercher � la voir.
Alors, c�dant � ces pens�es, je songeai � lui adresser certaines paroles
dans lesquelles, en m'excusant pr�s d'elle des reproches que j'avais pu
lui adresser[1], je lui ferais conna�tre ce qu'il advient de moi quand
je l'approche.
Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
Quand je vous vois, � ma belle joie!
Et quand je suis pr�s de vous, j'entends l'Amour
Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
Mon visage montre la couleur de mon coeur,
Et quand il s'�vanouit, il s'appuie o� il peut[3]
Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
S'il ne venait pas rassurer mon �me �perdue,
Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
Et en me t�moignant cette piti� que votre rire tue,
Et que ferait na�tre cet aspect lamentable
Des yeux qui ont envie de mourir.[4]
NOTES:
[1] Il para�t que Dante s'�tait plaint hautement, soit en paroles soit
autrement, du rire moqueur de B�atrice. Mais il ne s'est pas expliqu�
davantage sur ce sujet.
[2] _Ci� che m'incontra nella menta, more_....
[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion � la sc�ne de la
page 54.
[4] Commentaire du ch. XV.
CHAPITRE XVI
Ce sonnet, apr�s que je l'eus �crit, m'amena � dire encore quatre choses
sur mon �tat, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprim�.
La premi�re est que je souffrais souvent quand ma m�moire venait
repr�senter � mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.
La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout � coup avec tant de
violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pens�e, celle qui me
parlait de ma Dame.
La troisi�me est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi,
je partais tout p�le pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait
cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'�tait arriv� en m'approchant
d'elle.
La quatri�me est comment cette vue ne venait pas � mon secours, mais
venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du
sonnet suivant.
Souvent me revient � l'esprit[1]
L'angoisse que me cause l'amour.
Et il m'en vient une telle piti� que souvent
Je dis: h�las, cela arrive-t-il � quelqu'un d'autre
Que l'amour m'assaille si subitement
Que la vie m'abandonne presque,
Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver
Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.
Puis, je m'efforce de venir moi-m�me � mon aide;
Et tout pale et d�pourvu de tout courage
Je viens vous voir, croyant me gu�rir:
Et si je l�ve les yeux pour regarder,
Mon coeur se met � trembler si fort
Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]
NOTES:
[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....
[2] Commentaire du ch. XVI.
CHAPITRE XVII
Apr�s avoir fait ces trois sonnets adress�s � cette femme, comme ils
faisaient le r�cit exact de mon �tat, j'ai cru devoir me taire, parce
qu'il me semblait avoir assez parl� de moi. Mais bien que je cesse de
lui parler, il me faut reprendre une mati�re nouvelle et plus noble que
la pr�c�dente. Et comme ce nouveau sujet sera agr�able � entendre, je
vais le traiter aussi bri�vement que possible.
CHAPITRE XVIII
Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon
coeur, certaines dames, qui se r�unissaient parce qu'elles aimaient � se
trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles
ayant �t� t�moin de mes violentes �motions. Et comme je me trouvais
passer pr�s d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'�tait une femme
d'un parler agr�able. Quand je fus arriv� devant elles, je vis bien que
ma charmante dame n'�tait pas l�, et, rassur�, je les saluai et leur
demandai ce qu'il y avait pour leur service.
Ces dames �taient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre
elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et
d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi
et m'appelant par mon nom, me dit: �Pourquoi et dans quel but aimes-tu
donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa pr�sence?
Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un
genre tr�s particulier.� Et quand elle eut dit ces paroles, elle et
toutes les autres se regard�rent en attendant ma r�ponse.
Alors je leur dis: �Mesdames, tout ce que demandait mon amour �tait le
salut de cette femme, dont vous entendez peut-�tre parler. C'est en cela
que r�sidait la b�atitude qui �tait la fin de tous mes d�sirs. Mais,
depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par
sa gr�ce toute ma b�atitude dans ce qui ne peut me manquer.�
Ces dames se mirent alors � parler entre elles et, de m�me que nous
voyons quelquefois tomber la pluie m�l�e � une neige tr�s blanche, il me
semblait voir leurs paroles entrecoup�es de soupirs. Et quand elles
eurent ainsi parl� quelque temps ensemble, celle qui m'avait adress� la
parole la premi�re me dit: �Nous te prions de nous dire en quoi r�side
ta b�atitude.� Et je r�pondis: �Elle r�side dans les paroles qui sont �
la louange de ma Dame.� Et elle dit � son tour: �Si tu disais vrai, ce
que tu nous as dit en parlant de ton �tat, tu l'aurais dit dans un autre
sens.�[1]
Et je les quittai en r�fl�chissant � ces paroles, presque honteux de
moi-m�me, et je me disais en marchant: si je trouve une telle b�atitude
dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu
parler d'elle diff�remment? Alors je r�solus de prendre toujours
d�sormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais
beaucoup � cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de
trop �lev� relativement � moi-m�me, de sorte que je n'osais plus m'y
mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le d�sir de parler et
la peur de commencer.
NOTE:
[1] Commentaire du ch. XVIII.
CHAPITRE XIX
Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un
ruisseau aux eaux tr�s claires[1], il me vint une volont� si forte de
parler que je commen�ai � songer � la mani�re dont je m'y prendrais, et
j'ai pens� qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de
m'adresser aux femmes � la seconde personne, et non � toutes les femmes,
c'est-�-dire aux femmes distingu�es, et qui ne sont pas seulement des
femmes. Et alors ma langue se mit � parler comme si elle e�t �t� mue par
elle-m�me, et elle dit: �Femmes qui comprenez l'amour....� Je mis alors
ces mots de c�t� dans ma m�moire avec une grande joie, en pensant � les
prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, apr�s
y avoir song� pendant plusieurs jours, je commen�ai cette canzone.[2]
Femmes qui comprenez l'amour,[3]
Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,
Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,
Mais pour satisfaire mon esprit.
Je dis donc que, quand je pense � ses m�rites,
L'amour se fait sentir en moi si doux
Que, si la hardiesse ne venait � me manquer,
Mes accens rendraient tout le monde amoureux.
Et je ne veux pas non plus me hausser � un point
Que je ne saurais soutenir jusqu'� la fin.
Mais je traiterai d�licatement de sa gr�ce infinie
Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,
Car ce n'est pas une chose � en entretenir d'autres que vous
Un ange a fait appel � la divine Intelligence et lui a dit:
Seigneur, on voit dans le monde
Une merveille dont la gr�ce proc�de
D'une �me qui resplendit jusqu'ici.
Le ciel, � qui il ne manque
Que de la poss�der, la demande � son Seigneur,
Et tous les saints la r�clament.
La piti� seule prend notre parti[4]
Car Dieu dit en parlant de ma Dame:
O mes bien aim�s, souffrez en paix
Que votre esp�rance attende tant qu'il me plaira
L� o� il y a quelqu'un qui s'attend � la perdre,
Et qui dira dans l'Enfer aux m�chans:
J'ai vu l'esp�rance des Bienheureux.
Ma Dame est donc d�sir�e l�-haut dans le ciel.
Maintenant je veux vous faire conna�tre la vertu qu'elle poss�de,.
Et je dis: que celle qui veut para�tre une noble femme
S'en aille avec elle, car quand elle s'avance
L'Amour jette au coeur des m�chans un froid
Tel que leurs pens�es se glacent et p�rissent;
Et celui qui s'arr�terait � la contempler
Deviendrait une chose noble ou mourrait.
Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne
De la regarder, il �prouve les effets de sa vertu,
Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut
Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.
Et Dieu lui a encore accord� une plus grande gr�ce:
C'est que celui qui lui a parl� ne peut plus finir mal.
L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle
Peut-elle �tre si belle et si pure!
Puis il la regarde, et jure en lui-m�me
Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.
Elle porte ce teint de perle[5]
Qui convient aux femmes, mais sans exag�ration.[6]
Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,
Et on la prend pour le type de la beaut�.
De ses yeux, quand ils se meuvent,
Sortent des esprits enflamm�s d'amour
Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,
Et puis s'en vont droit au coeur.
Vous voyez l'amour peint sur ses l�vres
Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fix�.
Canzone, je sais que c'est surtout les femmes
Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoy�e.
Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai �lev�e
Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,
Que, l� o� tu iras, ta dises en priant:
Apprenez-moi o� je dois aller, car je suis envoy�e
A celle dont la louange est ma parure.
Et si tu ne veux pas aller inutilement,
Ne t'arr�te pas pr�s des gens indignes.
Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer
Qu'� des femmes ou � des hommes d'�lite
Qui te montreront le chemin le plus court.
Tu trouveras l'Amour pr�s d'elle:
Recommande-moi, comme c'est ton devoir, � l'un et � l'autre.[7]
NOTES:
[1] C'�tait probablement le _Mugnone_.
[2] N'est-ce pas l� un exemple curieux de la m�thode de travail ou de
composition du Po�te? Nous le verrons plus loin s'y reprendre � deux
fois pour �crire un sonnet.
[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot
_intelletto_ l'id�e de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)
[4] Dieu a piti� de nous en nous la conservant.
[5] Il r�p�te souvent que la p�leur est la couleur de l'amour, et la
teinte de la perle en est le type.
[6] _Non fuor misura_.
[7] Commentaire du ch. XIX.
CHAPITRE XX
Apr�s que cette canzone eut �t� un peu r�pandue dans le monde, comme
quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce
que c'est que l'amour[1], s'�tant d'apr�s cela fait de moi peut-�tre une
opinion exag�r�e. De sorte que je pensai qu'apr�s avoir �crit ce qui
pr�c�de, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour
obliger mon ami, je me d�cidai � consacrer quelques mots � ce sujet.
Amour et noblesse de coeur sont une m�me chose,[2]
Comme l'a dit le po�te.
C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre
C'est comme si l'�me raisonnable allait sans la raison.
Quand la nature est amoureuse,
L'Amour devient son ma�tre et le coeur est sa demeure.
C'est l� qu'il se repose quelquefois un instant,
Et quelquefois y s�journe longtemps.
Puis la beaut� appara�t dans une femme sage,[3]
Et elle pla�t tellement aux yeux que dans le coeur
Na�t un d�sir de la chose qui pla�t.
Et ce d�sir persiste en lui assez
Pour �veiller un d�sir d'amour.
C'est la m�me chose qu'un homme de valeur �veille chez une femme.[4]
NOTES:
[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagn�
les deux po�tes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Po�te
est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).
[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....
[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particuli�re et
qui r�pond � _uomo valente_ du dernier vers.
[4] Commentaire du ch. XX.
CHAPITRE XXI
Apr�s avoir trait� de l'amour dans ces vers, il me vint � l'id�e de dire
� la louange de cette beaut� des paroles o� je montrerais comment cet
amour s'�veille pour elle, et comment non seulement il s'�veille l� o�
il dormait, mais comment, gr�ce � son action merveilleuse, il s'�veille
l� o� il n'�tait pas en puissance.
Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]
De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.
O� elle passe chacun se tourne vers elle
Et son salut fait trembler le coeur,
De sorte que baissant son visage on p�lit,
Et on se repent de ses propres fautes.
L'orgueil et la col�re s'enfuient devant elle.
Aides-moi, Mesdames, � lui faire honneur.
Toute douceur, toute pens�e modeste,
Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;
Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.
Ce qu'elle para�t �tre quand elle sourit un peu
Ne peut se dire ni se retenir en esprit,
Tant est merveilleux un tel miracle.[2]
NOTES:
[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._
[2] Commentaire du ch. XXI.
CHAPITRE XXII
Peu de jours s'�taient pass�s quand, suivant le plaisir du glorieux
Seigneur qui ne s'est pas refus� � mourir lui-m�me, celui qui avait
�t� le p�re d'une telle merveille qu'�tait cette tr�s noble B�atrice
quitta la vie pour la gloire �ternelle.
Et comme une telle s�paration est douloureuse pour ceux qui restent et
avaient �t� amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection
aussi intime que celle d'un bon p�re pour un enfant tendre, et d'un
enfant tendre pour un bon p�re, et comme cette femme poss�dait un haut
degr� de bont�, et que son p�re �tait aussi d'une grande bont� (comme on
le croyait et comme c'�tait la v�rit�), elle fut plong�e dans une
douleur tr�s am�re.
Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les
hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or
beaucoup de femmes s'�taient r�unies l� o� cette B�atrice pleurait �
faire piti�. Et moi-m�me j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais
parler de ses lamentations. Et elles disaient: �Elle pleure tellement
que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.�
Puis elles pass�rent, et je restai plong� dans une telle tristesse que
les larmes inondaient mon visage, et que je devais � chaque instant
cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'�tait que je me trouvais dans
un endroit o� passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle,
attentif � ce qu'elles disaient, je serais all� me cacher aussit�t que
mes larmes commenc�rent � couler. Et, comme je me tenais toujours l�,
d'autres pass�rent encore devant moi, qui se disaient les unes aux
autres: �Qui de nous pourra �tre gaie, maintenant que nous l'avons vue
tant pleurer?� D'autres disaient en me voyant: �En voici un qui pleure
ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.� D'autres disaient
encore: �Comme il est chang�! Il ne para�t plus du tout le m�me.�
C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de
moi. Je pensai alors � prononcer quelques paroles que je pouvais bien
exprimer � propos de tout ce que j'avais entendu dire � ces femmes. Et
comme je leur en aurais volontiers demand� la permission, si je ne
m'�tais trouv� retenu par quelque crainte, je me d�cidai � faire comme
si je la leur avais demand�e et qu'elles m'eussent r�pondu. Je fis alors
deux sonnets: dans l'un, je m'adresse � elles comme j'aurais pu le faire
de vive voix; dans l'autre, je prends la r�ponse dans les mots que
j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient �t� r�ellement adress�s �
moi-m�me.
O vous dont la contenance affaiss�e[1]
Et les yeux baiss�s t�moignent de votre douleur,
D'o� venez-vous? Et dites-moi
Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
Est-ce que vous avez vu notre Dame
Le visage baign� des pleurs de son filial amour?
Dites-le-moi, Mesdames,
Car mon coeur me le dit � moi-m�me,
Et je le vois rien qu'� votre d�marche.
Et si vous venez d'un endroit si pitoyable
Veuillez rester ici un moment avec moi,
Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.
Car je vois combien vos yeux ont pleur�,
Et je vois votre visage si alt�r�
Que le coeur m'en tremble rien qu'� le voir.
Es-tu celui qui a parl� si souvent[2]
De notre dame, en ne l'adressant qu'� nous?
Tu lui ressembles par la voix,
Mais ton visage n'est pas reconnaissable.
Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,
Que tu fais na�tre chez les autres la compassion de toi-m�me?
Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux
Celer ta propre douleur?
Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
Il est inutile de chercher � nous consoler,
Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.
Elle a la piti� tellement empreinte sur son visage
Que quiconque l'e�t voulu regarder
Serait tomb� mort devant elle.[3]
NOTES:
[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....
[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le
po�te donne la parole aux femmes � qui il s'�tait adress� dans le
pr�c�dent.
[3] Commentaire du ch. XXII.
CHAPITRE XXIII
Quelques jours apr�s ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
fallut rester semblable � ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
le neuvi�me jour je fus pris de douleurs intol�rables, il me vint une
pens�e qui �tait celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pens�e
pendant quelque temps, je revins � celle de ma vie mis�rable. Et, voyant
combien la vie tient � peu de chose, m�me quand la sant� est parfaite,
je me mis � pleurer en dedans de moi-m�me sur tant de mis�re, et, dans
mes soupirs, je me disais: �il faudra que cette divine B�atrice meure un
jour!� Et je tombai alors dans un �garement tel que je fermai les yeux
et commen�ai � m'agiter comme un fr�n�tique, puis � divaguer.
Alors m'apparurent certains visages de femmes �chevel�es qui me
disaient: �tu mourras aussi�. Et apr�s ces femmes vinrent d'autres
visages �tranges et horribles � voir qui me disaient: �tu es mort�. Et
mon imagination continuant � s'�garer, j'en vins � ce point que je ne
savais plus o� j'�tais. Je croyais toujours voir des femmes �chevel�es,
extr�mement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
s'obscurcissait tellement que les �toiles se montraient d'une couleur
qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi,
je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: �tu ne sais pas? Ton
admirable Dame n'est plus de ce monde�.
Alors, je me mis � pleurer � chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
remontaient en suivant un petit nuage tr�s blanc. Et ils chantaient d'un
air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre
chose.[2]
Il me sembla alors que mon coeur, qui �tait tout amour, me disait: il
est vrai que notre Dame est �tendue sans vie; et je crus aller voir ce
corps qui avait log� cette �me bienheureuse et si pure. Et cette
imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
morte, et des femmes qui lui couvraient la t�te d'un voile blanc. Et son
visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: �Voici
que je vois le commencement de la paix.� Et je sentais tant de douceur �
la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens �
moi, ne me repousse pas. Tu dois �tre bonne, puisque tu as habit� ce
corps. Viens � moi, car je te d�sire beaucoup: tu vois que je porte d�j�
ton empreinte.
Et il me sembla alors qu'apr�s avoir vu remplir ces douloureux offices
que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
le ciel, et je disais � haute voix: �O �me bienheureuse, bienheureux est
celui qui te voit!�
Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait pr�s de mon
lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient � ma propre
maladie, se mit tout effray�e � pleurer comme moi. Et les autres femmes
qui �taient dans la chambre, attir�es par ses pleurs et s'apercevant que
je pleurais aussi, l'�loign�rent de moi: cette jeune femme �tait une de
mes plus proches parentes.
Alors elles s'approch�rent toutes de mon lit et voulurent me r�veiller,
car elles croyaient que je r�vais, et elles me disaient: �Ne dors plus,
ne te laisse pas d�courager ainsi.� Et pendant qu'elles me parlaient,
mon imagination se calma, au point que je voulais dire: �O B�atrice,
sois b�nie!� Et � peine avais-je prononc� B�atrice que j'ouvris les
yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'�tais tromp�. Et, tout en
pronon�ant ce nom, ma voix �tait tellement bris�e que ces femmes ne
pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
se mirent � dire: �On dirait qu'il est mort.� Puis elles ajout�rent
entre elles: �Il faut le ranimer.� Et elles me dirent beaucoup de choses
pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
ayant retrouv� un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
imagination, je leur r�pondis: �Je vais vous dire ce que j'ai eu.� Alors
je commen�ai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aim�e. Et plus tard,
gu�ri de ma maladie, je r�solus de raconter ce qui m'�tait arriv�, parce
qu'il m'a sembl� que ce serait une chose int�ressante.
Une femme jeune et compatissante,[3]
Orn�e de toutes les gr�ces humaines,
Se trouvait l� o� j'appelais � chaque instant la mort.
Voyant mes yeux pleins d'angoisse
Et entendant mes paroles d�pourvues de sens,
Elle s'effraya et se mit � pleurer � chaudes larmes.
Et d'autres femmes, attir�es pr�s de moi
Par celle qui pleurait ainsi,
L'�loign�rent et cherch�rent � me faire revenir � moi.
L'une me disait: il ne faut pas dormir,
Et une autre: pourquoi te d�courager?
Alors je laissai cette �trange fantaisie
fit je pronon�ai le nom de ma Dame.
Ma voix �tait si douloureuse
Et tellement bris�e par l'angoisse et les pleurs
Que mon coeur seul entendit ce nom r�sonner.
Et, la honte peinte sur mon visage,
L'Amour me fit me tourner vers elles.
Ma p�leur �tait telle
Qu'elles se mirent � parler de ma mort:
Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une � l'autre.
Et elles me r�p�taient:
�Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?�
Quand j'eus repris un peu de force
Je dis: �Mesdames, je vais vous le dire.
Tandis que je pensais � la fragilit� de ma vie,
Et que je voyais combien sa dur�e tient � peu de chose,
L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit � pleurer;
De sorte que mon �me fut si �gar�e
Que je disais en soupirant, dans ma pens�e:
�Il faudra bien que ma Dame meure un jour!�
Et mon �garement devint tel alors
Que je fermai mes yeux appesantis;
Et mes esprits �taient tellement affaiblis
Qu'ils ne pouvaient plus s'arr�ter sur rien.
Et alors mon imagination,
Incapable de distinguer l'erreur de la v�rit�,
Me fit voir des femmes d�sol�es
Qui me disaient: �Tu mourras, tu mourras.�
Puis je vis des choses terribles.
Dans la fantaisie o� j'entrais
Je ne savais pas o� je me trouvais,
Et il me semblait voir des femmes �chevel�es
Qui pleuraient, et qui lan�aient leurs lamentations
Comme des fl�ches de feu.
Puis je vis le soleil s'obscurcir peu � peu,
Et les �toiles appara�tre,
Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
Et je sentais la terre trembler.
Alors m'apparut un homme p�le et d�fait
Qui me dit: �Qu'est-ce que tu fais l�? Tu ne sais pas la nouvelle?
Ta Dame est morte, elle qui �tait si belle.�
Je levais mes yeux baign�s de pleurs
Quand je vis (comme une pluie de manne)
Des anges se dirigeant vers le ciel,
Pr�c�d�s d'un petit nuage
Derri�re lequel ils criaient tous: hosanna!
S'ils avaient cri� autre chose, je vous le dirais bien.
Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
Viens voir notre Dame qui est gisante.
Mon imagination, dans mon erreur,
Me mena voir ma Dame morte;
Et quand je l'aper�us
Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
Et elle avait une telle apparence de repos
Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
Et la voyant si calme
Je ressentis une telle douceur
Que je disais; O mort, d�sormais que tu me parais douce,
Et que tu dois �tre une chose aimable,
Puisque tu as habit� dans ma Dame!
Tu dois avoir piti� et non col�re.
Tu vois que je d�sire tant t'appartenir
Que je porte d�j� tes couleurs.
Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
Et, quand je fus seul,
Je disais en regardant le ciel:
Heureux qui te voit, � belle �me....
C'est alors que vous m'avez appel�,
Et gr�ce � vous ma vision disparut.[4]
NOTES:
[1]
. . . . . . . . . . _O heavy hour!_
_Methink it should be now a huge �clipse_
_O sun and moon, and that th'affrighted globe_
_Should yawn in alteration_....
(SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)
[2] Ce petit nuage tr�s blanc �tait l'�me de B�atrice.
[3] _Donna pietosa e di novella etate_....
[4] Commentaire du ch. XXIII.
CHAPITRE XXIV
Apr�s tous ces r�ves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part �
songer, je sentis que mon coeur se mettait � trembler, comme si j'eusse
�t� en pr�sence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir
l'Amour. Il me semblait venir d'aupr�s d'elle, et parler � mon coeur
d'un air joyeux. �B�nis le jour o� je t'ai pris, disait-il, parce que tu
dois le faire.� Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
ce n'�tait pas mon propre coeur, tant il �tait chang�.
Et peu apr�s ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'�tait cette beaut�
c�l�bre dont mon meilleur ami[1] �tait tr�s �pris, et qui exer�ait sur
lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais � cause de sa
beaut� sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derri�re
elle je vis l'admirable B�atrice qui venait!
Ces dames s'approch�rent de moi l'une apr�s l'autre, et il me sembla que
l'Amour parlait dans mon coeur et disait: �C'est parce qu'elle est venue
la premi�re aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui
ai voulu qu'on l'appel�t _Prima verr�_[4], parce qu'elle sera venue la
premi�re le jour o� B�atrice se sera montr�e apr�s le d�lire de son
fid�le. Et si l'on veut consid�rer son premier nom, autant vaut dire
_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean)
celui qui a pr�c�d� la vraie lumi�re en disant: �_Ego vox clamantis in
deserto: parate viam Domini_.�[5]
Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
c'est-�-dire: �Qui voudrait y regarder de tout pr�s appellerait cette
B�atrice l'Amour; � cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.�
Alors moi, en y repensant, je me proposai d'�crire quelques vers � mon
excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
croyant que son coeur �tait occup� encore de la beaut� de la belle
Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
J'ai senti se r�veiller dans mon coeur[7]
Un esprit amoureux qui dormait;
Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
Si joyeux qu'� peine si je le reconnaissais.
Il disait: il faut maintenant que tu penses � me faire honneur.
Et il souriait � chacun des mots qu'il pronon�ait.
Et comme mon Seigneur se tenait pr�s de moi,
Je regardai du c�t� d'o� il venait
Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
Venir de mon c�t�,
L'une de ces merveilles apr�s l'autre.
Et, comme je me le rappelle bien,
L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
Et celle-l� a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]
NOTES:
[1] Guido Cavalcanti.
[2] _Giovanna_, Jeanne.
[3] _Primavera_, printemps.
[4] _Prima verr�_, elle viendra la premi�re.
[5] Je suis celui qui crie dans le d�sert: pr�parez la voie du Seigneur.
[6] Il para�t que Guido, lorsque ce sonnet fut �crit, avait cess� d'�tre
�pris de Giovanna.
[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....
[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.
[9] Commentaire du ch. XXIV.
CHAPITRE XXV
Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'�tonner de ce que je
dis de l'Amour, comme s'il �tait une chose en soi et, non pas seulement
comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle,
ce qui serait faux au point de vue de la r�alit�: car l'amour n'est pas
en soi une substance, mais un accident en substance.
J'ai parl� de lui comme s'il �tait un corps, et m�me un homme, dans
trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin.
Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut �tre que le fait d'un corps,
il semble que je fais appara�tre l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit
qu'il souriait, et m�me qu'il parlait, comme c'est l� le propre de
l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]
Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait
pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parl� de l'amour
quelques po�tes en langue latine. Parmi nous, comme peut-�tre encore
ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'�tait que les po�tes lettr�s et
non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas
beaucoup d'ann�es qu'apparurent pour la premi�re fois ces po�tes
vulgaires, c'est-�-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en
vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de
l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.
Et ce qui fait que des �crivains inf�rieurs ont acquis quelque
r�putation, c'est qu'ils furent les premiers � se servir de la langue
vulgaire. Et le premier po�te vulgaire ne parla ainsi que pour se faire
entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci
est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets
amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut d�s le commencement consacr�
seulement au parier d'amour.[3]
C'est ainsi que, comme on a accord� aux po�tes une plus grande licence
de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres
que des po�tes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder
plus de licence qu'aux autres �crivains vulgaires. Donc, si l'on accorde
aux po�tes des figures ou des expressions de rh�torique, il faut
l'accorder � tous ceux qui parlent en vers.
Nous voyons donc que, si les po�tes ont parl� des choses inanim�es comme
si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler
ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le
sont pas (c'est-�-dire de choses qui ne le sont pas et de choses
accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il
convient que celui qui �crit par rimes en fasse autant, non sans
raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.
Que les po�tes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par
Virgile, lequel dit que Junon, c'est-�-dire une d�esse ennemie des
Troyens, dit � Eole, ma�tre des vents, dans le premier chapitre de
l'En�ide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui r�pondit:
_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce m�me po�te, une chose qui
n'est pas anim�e dit � une chose anim�e dans le troisi�me chapitre de
l'En�ide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose anim�e dit � la
chose inanim�e: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans
Horace, l'homme parle � la science m�me comme � une autre personne. Et
non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interpr�te
du bon Hom�re dans sa Po�tique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide,
l'Amour parle comme s'il �tait une personne humaine, au commencement du
livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et
c'est par tout cela que peuvent para�tre clairs diff�rens passages de
mon livre.
Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui
vient d'�tre dit, j'ajoute que les po�tes ne parlent pas ainsi sans
raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans
avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande
honte � celui qui rimerait une chose sous v�tement de figure ou sous
couleur de rh�torique, et puis, interrog�, ne saurait en expliquer les
paroles de mani�re � leur donner un sens v�ritable. Et mon excellent
ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.
NOTES:
[1] Si, dans les vers passionn�s de la _Vita nuova_ nous reconnaissons
le po�te de la _Divine Com�die_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il
Convito_.
[2] Languedoc.
[3] _Il Convito_.
[4] Guido Cavalcanti.
CHAPITRE XXVI
Cette charmante femme dont il vient d'�tre question paraissait si
aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait
pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de
quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilit� tel
qu'il n'osait pas lever les yeux ni r�pondre � son salut. Et ceux qui
l'ont �prouv� peuvent en porter t�moignage � ceux qui ne le croiraient
pas. Elle s'en allait couronn�e et v�tue de modestie, ne tirant aucune
vanit� de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup r�p�taient,
quand elle �tait pass�e: �Ce n'est pas une femme, c'est un des plus
beaux anges de Dieu.� D'autres disaient: �C'est une merveille; b�ni soit
Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable�.
Je dis qu'elle se montrait si aimable et orn�e de toutes sortes de
beaut�s que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur
candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la
regarder sans soupirer aussit�t. Tout ceci et bien d'autres choses
admirables �manent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi,
pensant � tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je
voulus dire tout ce qu'elle r�pandait d'excellent et d'admirable, afin
que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi,
connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.
Ma Dame se montre si aimable[1]
Et si modeste quand elle vous salue
Que la langue vous devient muette et tremblante,
Et les yeux n'osent la regarder.
Elle s'en va rev�tue de bont� et de modestie
En entendant les louanges qu'on lui adresse.
Elle semble �tre une chose descendue du ciel
Sur la terre pour y faire voir un miracle.
Elle est si plaisante � qui la regarde
Que les yeux en transmettent au coeur une douceur
Que ne peut comprendre qui ne l'a pas �prouv�e.
Il semble que de son visage �mane
Un esprit suave et plein d'amour
Qui va disant � l'�me: soupire![2]
NOTES:
[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_....
[2] Commentaire du ch. XXVI.
CHAPITRE XXVII
Je dis que ma Dame montrait tant de gr�ce que non seulement elle �tait
un objet d'honneur et de louange, mais qu'� cause d'elle bien d'autres
�taient lou�es et honor�es. Ce que voyant, et voulant le faire conna�tre
� ceux qui ne le voyaient pas, je r�solus de l'exprimer d'une mani�re
significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu
exer�ait sur les autres femmes.
Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes
Voit parfaitement toute beaut� et toute vertu.[1]
Celles qui vont avec elle doivent
Remercier Dieu de la grande gr�ce qui leur est faite.
Et sa beaut� est dou�e d'une vertu telle
Qu'elle n'�veille aucune envie
Et qu'elle rev�t les autres
De noblesse, d'amour et de foi.
A sa vue, tout devient modeste,
Et non seulement elle pla�t par elle-m�me,
Mais elle fait honneur aux autres.
Et tout ce qu'elle fait est si aimable
Que personne ne peut se la rappeler
Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2]
NOTES:
[1] _Vede perfettamente ogni salute_....
[2] Commentaire du ch. XXVII.
CHAPITRE XXVIII
Apr�s cela, je me mis un jour � songer � ce que j'avais dit de ma Dame,
c'est-�-dire dans les deux sonnets pr�c�dents, et, voyant dans ma
pens�e que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exer�ait
pr�sentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose � ce que
j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais
soumis � son influence, et ce que celle-ci me faisait �prouver.
L'amour m'a poss�d� si longtemps[1]
Et m'a tellement habitu� � sa domination
Qu'apr�s avoir �t� d'abord douloureux � supporter
Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.
Aussi quand j'ai perdu tout mon courage
Et que mes esprits semblent m'abandonner,
Alors mon �me d�bile sent
Une telle douceur que mon visage p�lit.
Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi
Que mes soupirs se m�lent � mes paroles,
Et en sortant implorent
Ma Dame pour qu'elle me rende � moi-m�me.
Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,
Et � un point tel qu'on aurait de la peine � le croire.
NOTE:
[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_....
CHAPITRE XXIX
_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina
gentium_.[1]
Je pensais encore � la canzone qui pr�c�de, et je venais d'en �crire les
derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beaut� sous
l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine b�nie pour qui cette
bienheureuse B�atrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on
aim�t peut-�tre � savoir comment elle fut s�par�e de nous, je n'ai pas
l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la premi�re est que
cela ne rentre pas dans le plan de cet �crit, si l'on veut bien se
reporter � la pr�face (_praemio_) qui pr�c�de ce petit livre; la seconde
est que, en f�t-il autrement, ma plume serait inhabile � traiter un
pareil sujet; la troisi�me est que, si je le faisais, il faudrait me
louer moi-m�me, ce qui est tout � fait bl�mable.[3]
Je laisse donc � un autre _glossatore_ de faire ce r�cit. Cependant,
comme dans ce qui pr�c�de il a �t� souvent question du nombre 9, ce qui
n'a pas d� �tre sans raison, et que ce nombre para�t jouer un grand r�le
dans son d�part, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera
tout � fait � propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son d�part, et
puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9
lui a toujours tenu fid�le compagnie.
NOTES:
[1] Comment se fait-il que para�t d�serte une ville si peupl�e? La reine
des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de J�r�mie.)
[2] Commentaire du ch. XXIX.
[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I.
[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas
�tre pris dans le sens de favorable. Il comporte plut�t l'id�e de
compagnie habituelle.
CHAPITRE XXX
Je dis que son �me tr�s noble nous quitta � la premi�re heure du
neuvi�me jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le
style de Syrie[2] elle partit le neuvi�me jour de l'ann�e dont le
premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond � notre mois
d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette ann�e
de notre indiction[3], c'est-�-dire des ann�es du Seigneur o� le nombre
9 s'est compl�t� neuf fois dans le si�cle o� elle est venue au monde.
Elle appartient donc au treizi�me si�cle des Chr�tiens.
Pourquoi ce nombre lui �tait si familier peut venir de ce que, suivant
Ptol�m�e et suivant les v�rit�s chr�tiennes, il y a neuf cieux mobiles
(au-dessous de l'Empyr�e, seul immobile), et, suivant la commune opinion
des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences
suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui �tait
familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles
s'�taient parfaitement combin�s. En voil� une raison. Mais en y
regardant de plus pr�s, et suivant une v�rit� incontestable, ce nombre
9 fut elle-m�me, je veux dire par similitude; et voici comment je
l'entends.
Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun
autre nombre, en se multipliant par lui-m�me, il fait 9, car il est
clair que trois fois trois font 9.
Donc 3 est par lui-m�me le facteur de 9, et si le facteur des miracles
est par lui-m�me 3, c'est-�-dire le P�re, le Fils et le Saint-Esprit,
lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagn�e du nombre 9, ce
qui fait entendre qu'elle fut elle-m�me un 9, c'est-�-dire un miracle
dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinit�.
On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voil� ce que
j'y vois et ce qu'il me pla�t le plus d'y voir.[4]
NOTES:
[1] On appelle _style_ la mani�re de compter dans le calendrier.
[2] B�atrice mourut le 9 juin 1290, c'est-�-dire le neuvi�me mois de
l'ann�e syriaque. Comme celle-ci commen�ait � partir du mois _tismin_ on
_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvi�me mois, calcul� suivant
le style de Syrie, correspondait au mois de notre ann�e, juin 1290
(Giuliani).
[3] Indiction, terme de chronologie. R�volution de quinze ann�es, que
l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.
[4] Commentaire du ch. XXX.
CHAPITRE XXXI
Apr�s que cette noble cr�ature eut �t� s�par�e du monde, toute cette
ville demeura comme veuve et d�pouill�e de tout ce qui faisait son
ornement. Et moi, pleurant encore dans la cit� d�sol�e, j'�crivis aux
princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle o� elle allait
se trouver, en partant de cette lamentation de J�r�mie: �_Quomodo sedet
sola civitas_...?� Et je le dis pour qu'on ne s'�tonne pas que j'en aie
fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher
de ne pas y avoir ajout� les mots qui suivent ce passage, c'est que mon
intention avait d'abord �t� de ne les �crire qu'en langue vulgaire, et
que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas �t�
conformes � mon intention. Et je sais bien que l'ami � qui j'adressais
ceci pr�f�rait �galement que je l'�crivisse en vulgaire.
NOTE:
[1] Ces mots �princes de la terre� _Scrivi a' principi della terra_,
doivent �tre pris dans le sens de �principaux de la ville�. Voir au
commentaire du ch. XXXI.
CHAPITRE XXXII
Apr�s avoir pleur� quelque temps encore, mes yeux se trouv�rent fatigu�s
� ce point que je ne pouvais arriver � �pancher ma tristesse. Je pensai
alors � essayer d'y parvenir en �crivant ma peine, et je voulus faire
une canzone o� je parlerais de celle qui m'avait ab�m� dans la douleur.
Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]
Ont vers� tant de larmes am�res
Qu'ils en sont rest�s d�sormais �puis�s.
Aujourd'hui, si je veux �pancher la douleur
Qui me conduit peu � peu � la mort,
Il faut que je me lamente � haute voix.
Et comme je me souviens que c'est avec vous,
Femmes aimables, que j'aimais � parler
De ma Dame, quand elle vivait,
Je ne veux en parler
Qu'� des coeurs exquis comme sont les v�tres.
Je dirai ensuite en pleurant
Qu'elle est mont�e au ciel tout � coup,
Et a laiss� l'Amour g�missant avec moi.
B�atrice s'en est all�e dans le ciel.
Dans le royaume o� les Anges jouissent de la paix,
Et elle y demeure avec eux.
Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlev�e
Comme les autres, Mesdames,
Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]
Car l'�clat de sa bont�
A rayonn� si haut dans le ciel
Que le Seigneur s'en est �merveill�,
Et qu'il lui est venu le d�sir
D'appeler � lui une telle perfection.
Et il l'a fait venir d'ici-bas
Par ce qu'il voyait que cette mis�rable vie
N'�tait pas digne �l'une chose aussi aimable.[3]
Son �me si douce et si pleine de gr�ce
S'est s�par�e de sa belle personne,
Et elle r�side dans un lieu digne d'elle.
Celui qui parle d'elle sans pleurer
A un coeur de pierre.
Et quelque �lev�e que soit l'intelligence,
Elle ne parviendra jamais � la comprendre
Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,
Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
Mais tristesse et douleur,
Soupirs et pleurs � en mourir,
Et renoncement � toute consolation
Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pens�e
Ce qu'elle fut, et comment elle nous a �t� enlev�e.
Je ressens toutes les angoisses des soupirs
Quand mon esprit opprim�
Me ram�ne la pens�e de celle qui a d�chir� mon coeur.
Et souvent, en songeant � la mort,
Il me vient un d�sir plein de douceur
Qui change la couleur de mon visage.
Quand je m'abandonne � mon imagination,
Je me sens envahi de toutes parts
Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.
Et je deviens tel
Que, la honte me s�parant du monde.
Je viens pleurer dans la solitude.
Et j'appelle B�atrice, et je dis:
Tu es donc morte � pr�sent!
Et de l'appeler me r�conforte.
D�s que je me trouve seul,
Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,
Et qui le verrait en aurait compassion.
Ce qu'est devenue ma vie
Depuis que ma Dame est entr�e dans sa vie nouvelle,
Ma langue ne saurait le redire.
Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.
La vie am�re qui me travaille
M'est devenue si mis�rable
Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,
Tant mon aspect est mourant.
Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
Et j'esp�re encore d'elle quelque compassion.
O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant
Trouver les femmes et les jeunes filles
A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie;
Et toi, fille de la tristesse,
Va, pauvre afflig�e, et demeure aupr�s d'elles.[5]
NOTES:
[1] _Gli occhi dolenti per piet� del care_....
[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.
[3] Se reporter � la Canzone du ch. XIX.
[4] Ce sont les autres _Canzoni_.
[5] Commentaire du ch. XXXII.
CHAPITRE XXXVI
Comme je venais de composer ce sonnet, vint � moi quelqu'un qui tenait
le second rang parmi mes amis, et il �tait le parent le plus rapproch�
de cette glorieuse femme[1]. Il se mit � causer avec moi et me pria de
dire quelque chose d'une femme qui �tait morte. Et il feignit de parler
d'une autre qui �tait morte r�cemment. De sorte que, m'apercevant bien
que ce qu'il disait se rapportait � cette femme b�nie, je lui dis que je
ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet
dans lequel je me livrerais � mes lamentations, et de le donner � mon
ami, afin qu'il par�t que c'�tait pour lui que je l'avais fait.
Venez entendre mes soupirs,[2]
O coeurs tendres, car la piti� le demande.
Ils s'�chappent d�soles,
Et s'ils ne le faisaient pas
Je mourrais de douleur.
Car mes yeux me seraient cruels,
Plus souvent que je ne voudrais,
Si je cessais de pleurer ma Dame[3]
Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.
Vous les entendrez souvent appeler
Ma douce Dame qui s'en est all�e
Dans un monde digne de ses vertus,
Et quelquefois invectiver la vie
Dans la personne de mon �me souffrante
Qui a �t� abandonn�e par sa B�atitude.[4]
NOTES:
[1] C'est ici le seul t�moignage que nous rencontrions de quelque
rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de B�atrice. Ce
serait le fr�re de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).
[2] _Venite a intendere li sospiri miei_....
[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, h�las, on _lascio_, je laisse,
je cesse.
[4] Commentaire du ch. XXXIII.
CHAPITRE XXXIV
Apr�s que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui �tait celui � qui je
comptais l'envoyer comme si je l'eusse compos� pour lui, je vis combien
valait peu de chose le service que je rendais � celui qui �tait le plus
proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,
je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-m�me, l'autre pour
moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donn�e � ceux qui
n'y regarderaient pas de pr�s. Mais, pour qui y regardera attentivement,
il para�tra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne
pas � cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait
ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que
c'�tait pour lui que je l'avais fait.
Toutes les fois, h�las, que me revient[1]
La pens�e que je ne dois jamais revoir
La femme pour qui je souffre tant,
Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur
Que je dis: Mon �me,
Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
Car les tourmens que tu auras � subir
Dans ce monde qui t'est d�j� si odieux
Me p�n�trent d'une grande frayeur.
Aussi, j'appelle la mort
Comme un doux et suave repos.
Je dis: Viens � moi, avec tant d'amour
Que je suis jaloux de ceux qui meurent.
Et dans mes soupirs se recueille
Une voix d�sol�e
Qui va toujours demandant la mort.
C'est vers elle que se tourn�rent tous mes d�sirs
Quand ma Dame
En subit l'atteinte cruelle.
Car sa beaut�
En se s�parant de nos yeux
Est devenue une beaut� �clatante et spirituelle;
Et elle r�pand dans le ciel
Une lueur d'amour que les anges saluent,
Et elle remplit d'admiration
Leur sublime et p�n�trante intelligence
Tant elle est charmante.
NOTE:
[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_....
CHAPITRE XXXV
Le jour qui compl�tait l'ann�e o� cette femme �tait devenue citoyenne de
la vie �ternelle, je me trouvais assis dans un endroit o�, en m�moire
d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je
dessinais, comme je tournai les yeux, je vis pr�s de moi plusieurs
personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je
faisais et, d'apr�s ce qui m'a �t� dit plus tard, ils �taient l� depuis
quelque temps avant que je ne les eusse aper�us. Quand je les vis, je me
levai et je leur dis en les saluant[2]: �Il y avait l� quelqu'un avec
moi, et c'est pour cela que j'�tais tout � ma pens�e.� Et, quand ils
furent partis, je me remis � mon oeuvre, c'est-�-dire � dessiner des
figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint � l'id�e d'�crire
quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser � ceux qui
�taient venus l� pr�s de moi.
_Premier commencement_.
A mon esprit �tait venue[3]
La gracieuse femme qui, � cause de son m�rite,
Fut plac�e par le Seigneur
Dans le ciel de la paix o� est Marie.
_Second commencement_.
A mon esprit �tait venue[4]
La gracieuse femme que l'amour pleure,
Au moment m�me o� sa vertu secr�te
Vous engagea � regarder ce que je faisais.
L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit
S'�tait r�veill� dans mon coeur d�truit,
Et disait � mes soupirs: sortez,
Et chacun sortait en g�missant.
Ils sortaient de mon sein en pleurant,
Avec une voix qui ram�ne souvent
Des larmes am�res dans mes yeux attrist�s.
Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement
�taient ceux qui disaient: � �me noble,
Il y a un an que tu es mont�e au ciel.[5]
NOTES:
[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il �tait l'ami de Giotto, et l'on a
dit qu'il avait travaill� dans l'atelier de Cimabue.
[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses mani�res.
[3] _Era venuta nella mente mia_....
[4] Il para�t s'�tre repris � deux fois pour �crire cette canzone, car
le m�me vers est r�p�t� � chacun des commencemens.
[5] Commentaire du ch. XXXV.
CHAPITRE XXXVI
Quelque temps apr�s, comme je me trouvais dans un endroit o� je me
rappelais le temps pass�, je demeurais tout pensif, et mes r�flexions
�taient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond
�garement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux
pour regarder si quelqu'un me voyait.
Et j'aper�us une femme jeune et tr�s belle qui semblait me regarder
d'une fen�tre, avec un air si compatissant qu'on e�t dit que toutes les
compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les
malheureux qui, aussit�t qu'on leur t�moigne quelque compassion, se
mettent � pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-m�mes, je sentis
les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre
faiblesse, je m'�loignai des yeux de cette femme, et je disais � part
moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne
soit pas tr�s noble. Je r�solus alors de faire un sonnet qui
s'adresserait � elle et raconterait ce que je viens de dire.
Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
Se montrait sur votre visage
Quand vous regardiez l'�tat
O� ma douleur me met si souvent.
Alors je m'aper�us que vous pensiez
Combien ma vie est angoiss�e,
De sorte que vint � mon coeur la peur
De trop laisser voir la profondeur de mon d�couragement,
Et je me suis �loign� de vous en sentant
Les larmes qui montaient de mon coeur
Boulevers� par votre aspect.
Et je disais ensuite dans mon �me attrist�e:
Il est bien dans cette femme
Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]
NOTES:
[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....
[2] Commentaire du ch. XXXVI.
CHAPITRE XXXVII
Il arriva ensuite que, partout o� cette femme me voyait, son visage se
recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur
d'amour, ce qui me rappelait ma tr�s noble dame � qui j'avais vu cette
m�me p�leur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus
pleurer ni d�charger mon coeur angoiss�, j'allais voir cette femme
compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je
voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:
Couleur d'amour et signes de compassion[1]
Ne se sont jamais imprim�s aussi merveilleusement
Sur le visage d'une femme,
Avec de doux regards et des pleurs douloureux,
Comme sur le v�tre quand vous voyez devant vous
Ma figure afflig�e.
Si bien que par vous me revient � l'esprit
Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en �clate
Je ne puis emp�cher mes yeux obscurcis
De vous regarder, souvent,
Quand ils ont envie de pleurer.
Et vous accroissez tellement ce d�sir
Qu'ils s'y consument tout entiers.
Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]
NOTES:
[1] _Color d'amore, e di piet� sembianti_....
[2] Commentaire de ch. XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII
A force de regarder cette femme, j'en arrivai � ce point que mes yeux
commenc�rent � trouver trop de plaisir � la voir. Aussi, je m'en
irritais souvent, et je me taxais de l�chet�, et je maudissais encore
mes yeux pour leur s�cheresse, et je leur disais dans ma pens�e: vous
faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous
�tes p�n�tr�s, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour
cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde pr�cis�ment que parce
qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites
comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux
dont la mort seule devait arr�ter les larmes. Et, quand j'avais ainsi
parl� � mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus
angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi �
moi-m�me, ne demeur�t pas connue seulement du malheureux qui la
subissait, je voulus en faire un sonnet qui d�criv�t cette horrible
situation.
Les larmes am�res que vous versiez,[1]
O mes yeux, depuis si longtemps,
Faisaient tressaillir les autres
De piti�, comme vous l'avez vu.
Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez
Si j'�tais de mon c�t� assez l�che
Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler
En vous rappelant celle que vous pleuriez.
Votre s�cheresse me donne � penser.
Elle m'�pouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause
Le visage d'une femme qui vous regarde.
Vous ne devriez jamais, si ce n'est apr�s la mort,
Oublier notre Dame qui est morte.
Voil� ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]
NOTES:
[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....
[2] Commentaire du ch. XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX
La vue de cette femme me mettait dans un �tat si extraordinaire que je
pensais souvent � elle comme � une personne qui me plaisait trop; et
voici comment je pensais � elle: cette femme est noble, belle, jeune et
sage; et c'est peut-�tre par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
pour rendre le repos � ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
raison. Puis, apr�s cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
cette pens�e qui vient si m�chamment me consoler, et ne me laisse plus
penser � autre chose? Puis se redressait encore une autre pens�e qui
disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
veux-tu pas te d�barrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
un souffle qui t'apporte des d�sirs amoureux, et qui vient d'un c�t�
aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a t�moign� tant de
compassion? Et, apr�s avoir bien souvent combattu en moi-m�me, j'ai
voulu en dire quelques mots. Et comme c'�tait les pens�es qui me
parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est � elle que j'ai cru devoir
adresser ce sonnet.
Une pens�e charmante s'en vient souvent,[1]
En me parlant de vous, demeurer en moi.
Elle me parle avec tant de douceur
Qu'elle y entra�ne mon coeur.
Mon �me dit alors � mon coeur: qui donc
Vient consoler ainsi notre esprit,
Et dont le pouvoir est si grand
Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pens�e?
Et mon coeur r�pond: O �me pensive,
C'est un nouveau souffle d'amour
Qui m'apporte ses d�sirs;
Et il a tir� sa vie et son pouvoir
Des yeux de cette compatissante
Que nos souffrances avaient tellement �mue.[2]
NOTES:
[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....
[2] Commentaire du ch. XXXIX.
CHAPITRE XL
Un jour, vers l'heure de none, il s'�leva en moi contre cet adversaire
une puissante imagination qui me fit appara�tre cette glorieuse B�atrice
avec ce v�tement rouge sous lequel elle s'�tait montr�e � moi pour la
premi�re fois. Alors, je me mis � penser � elle, et me reportant �
l'ordre du temps pass� je me souvins, et mon coeur commen�a � se
repentir douloureusement du d�sir dont il s'�tait si l�chement laiss�
poss�der pendant quelques jours, en d�pit de la constance de la raison.
Et rejetant tout d�sir coupable, mes pens�es retourn�rent � la divine
B�atrice. Et depuis lors je commen�ai � penser � elle de tout mon coeur
honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.
Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
mon coeur, c'est-�-dire le nom de cette femme, et comment elle nous
avait quitt�s. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
renouvelaient en m�me temps les pleurs interrompus, de sorte que mes
yeux paraissaient �tre devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuit� de ces pleurs,
ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
pens�es martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compens�s de leur
s�cheresse que d�sormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
ces pens�es leur revinssent.
Aussi voulant que ces d�sirs coupables et ces vaines tentations fussent
d�truits de mani�re qu'il ne rest�t aucune signification de ce qui
pr�c�de, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.
H�las, par la force des soupirs[1]
Qui naissent des pens�es contenues dans mon coeur,
Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
De regarder ceux qui les regardent.
Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux d�sirs:
Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
Les cerne des stigmates du martyre.
Ces pens�es, et les soupirs que je pousse
Me remplissent le coeur de telles angoisses
Que l'Amour s'�vanouit en g�missant.
Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]
NOTES:
[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....
[2] Commentaire du ch. XL.
CHAPITRE XLI
Apr�s que j'eus rendu cet hommage � sa m�moire, il arriva que tout le
monde venait voir cette image b�nie que J�sus-Christ nous a laiss�e de
sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.
Une troupe de p�lerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de
la ville �o� elle est n�e, o� elle a v�cu, o� elle est morte....� Et ils
me semblaient marcher pensifs.
Et moi, songeant � eux, je me disais: ces p�lerins me paraissent venir
de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,
et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils � tout autre chose,
peut-�tre � leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je
pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne
sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui
feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, apr�s qu'ils eurent
disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je
m'�tais dit en dedans de moi, et pour qu'il f�t plus touchant, je fis
comme si j'eusse parl� � eux-m�mes.
O p�lerins, qui marchez en pensant[2]
Peut-�tre � ceux qui sont loin de vous,
Vous venez donc de bien loin,
Comme on en peut juger par votre aspect;
Car vous ne pleurez pas, en traversant
Cette ville afflig�e,
Comme des gens qui ne savent rien
De ce qui la plonge dans la d�solation.
Si vous vouliez rester et l'entendre,
Mon coeur me dit en soupirant
Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.
Cette ville a perdu sa B�atrice.
Et tout ce qu'on peut dire d'elle
Est fait pour faire pleurer les autres.[3]
NOTES:
[1] C'est ce qu'on a appel� le mouchoir de Sainte-V�ronique, sur lequel,
suivant la l�gende, se serait imprim�e la figure de J�sus, alors que
V�ronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la mont�e au
Calvaire. Ce mouchoir aurait �t� conserv� dans une �glise de Rome, o� il
�tait l'objet de p�lerinages.
[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....
[3] Commentaire du ch. XLI.
CHAPITRE XLII
Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de
mes vers. Et moi, voyant qui elles �taient, je me proposai de le faire
et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour
r�pondre d'une mani�re honorable � leur pri�re. Je fis donc un sonnet
qui exprimait l'�tat de mon esprit, accompagn� du pr�c�dent, avec un
autre qui commen�ait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.
Bien au del� de la sph�re qui parcourt la plus large �volution[2]
Monte le soupir qui sort de mon coeur.
Une intelligence nouvelle que l'Amour
En pleurant met en loi le pousse tout en haut.
Quand il est arriv� l� o� il aspire
Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur
Et brille d'une telle lumi�re
Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.
Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,
Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement
Au coeur souffrant qui le fait parler.
Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante cr�ature qu'il parle,
Car il me rappelle souvent le nom de B�atrice,
De sorte, ch�res Dames, que je le comprends alors.[3]
NOTES:
[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch.
XXIII.)
[2] _Oltre la spera che pi� larga gira_.... C'est la sph�re la plus
�lev�e et la plus rapproch�e de l'Empyr�e, c'est-�-dire le sommet de la
fin de l'Univers.
[3] Commentaire du ch. XLII.
CHAPITRE XLIII
Apr�s que ce sonnet fut achev�, m'apparut une vision merveilleuse dans
laquelle je vis des choses qui me d�cid�rent � ne plus parler de cette
cr�ature b�nie, jusqu'� ce que je pusse le faire d'une mani�re digne
d'elle. Et je m'�tudie � y arriver, autant que je le puis, comme elle le
sait bien.
Si bien que, s'il plaira � celui par qui vivent toutes les choses que ma
vie se prolonge encore de quelques ann�es, j'esp�re dire d'elle ce qui
n'a encore �t� dit d'aucune autre femme.
Et puis, qu'il plaise � Dieu, qui est le Seigneur de toute gr�ce que
mon �me puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-�-dire
de cette B�atrice b�nie qui regarde la face de celui qui est _per omnia
saecula benedictus!_....
FIN DE LA VITA NUOVA
�PILOGUE
Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent d�sirer de savoir si Dante a
toujours �t� fid�le � la m�moire de sa bien-aim�e, apr�s avoir repouss�
la s�duction � laquelle il avait c�d� dans un entra�nement bient�t suivi
de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont pr�tendu nous
apprendre la l�gende, la tradition ou l'imagination des intarissables
commentateurs de l'oeuvre dantesque.
Oui, l'�me de Dante a �t� fid�le � la m�moire de B�atrice. Car, c'est
peu de jours avant que sa glorieuse d�pouille f�t re�ue par la modeste
�glise de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
lui-m�me, son voyage termin�, regagnant la terre, et la laissant, elle,
au s�jour des Bienheureux, devant cette lumi�re surhumaine qui �tait
Dieu, et, dans l'�tincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]
Mais son coeur �tait rest� sur la terre; s�par� � jamais de sa B�atrice
que le ciel avait r�clam�e, s�par� de toutes ses affections familiales
que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir d�finitivement
ferm� aux s�ductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et � ce
besoin d'aimer que laissent transpara�tre ses haines les plus vivaces et
ses plus ardentes indignations.
Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
aux racontars que l'on a multipli�s, non plus qu'aux d�ductions
hasard�es ou purement imaginaires que l'on a tir�es de simples mots
rencontr�s dans son oeuvre, ou de r�cits douteux. On a m�me �num�r� les
ma�tresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouv� les _mille e tre_
de don Juan. Mais il y en a plus que le respect d� � la m�moire d'un
grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
infirmes et de venir ensuite offrir � l'histoire.
Y e�t-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
qu'il a voulu lui-m�me nous laisser entrevoir.
La Divine Com�die est une v�ritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
n'a pas �t� dict�e, comme tant d'autres, par quelque vanit� cynique ou
par une perversion ou un d�faut de sens moral. C'est bien la confession
des premiers temps de l'�glise, confession � haute voix et devant les
fid�les assembl�s, et dont les larmes et le repentir consacraient
l'expiation.
Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'appr�tait � franchir
les espaces c�lestes pour atteindre au Paradis le s�jour des
Bienheureux, il se trouva soudain en pr�sence de B�atrice transfigur�e.
Ici se place une sc�ne, peut-�tre un peu th��trale, mais dont il serait
difficile de m�conna�tre la tragique grandeur.[2]
Ce n'�tait plus la jeune fille de Florence, couronn�e et v�tue de
candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'�tait une
sainte d'une grandeur �crasante. Sa t�te �tait recouverte d'un voile
blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un v�tement
couleur de feu. Son aspect �tait fier et royal, et sa voix �tait celle
du commandement. Et sa beaut� surpassait la beaut� qui surpassait d�j�
celle des autres, au temps o� elle �tait encore avec elles.
�Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien B�atrice.�
Puis, s'adressant aux cr�atures c�lestes qui l'entouraient: �la gr�ce
divine avait si bien dou� celui-ci que, d�s le principe de sa vie, il
semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
cultiv�e, devient d'autant plus mauvaise elle-m�me et plus sauvage
qu'elle poss�dait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
droit chemin. D�s que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est s�par�
de moi et il s'est donn� � d'autres. Alors que mon corps s'est �lev� �
l'�tat d'esprit, et que j'eus grandi en beaut� et en vertu, je lui
devins moins ch�re et moins agr�able. Il tourna ses pas vers un chemin
mensonger, courant apr�s des images s�duisantes et fausses qui ne
rendent rien de ce qu'elles promettent.�
Puis, s'adressant � Dante lui-m�me: �Tu vas entendre quel effet
contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
ni l'art ne t'a jamais repr�sent� la beaut� aussi bien que la belle
enveloppe qui m'avait rev�tue, et qui n'�tait plus que de la terre. Et,
quand cette beaut� supr�me est venue � te manquer par ma mort, quelle
chose mortelle devait donc attirer tes d�sirs?... Et alors que tu
n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexp�rience[3], devais-tu
te laisser s�duire par la beaut� de quelque jeune fille et par d'autres
vanit�s dont la jouissance devait �tre �ph�m�re?...�
Dante se tenait d'abord devant elle �comme les enfans honteux et muets,
la t�te baiss�e, qui restent � �couter, reconnaissant leurs fautes et se
repentant, et � peine put-il articuler: �Ce que je rencontrais avait
attir� mes pas par des plaisirs trompeurs, apr�s que votre visage eut
disparu de mes yeux....�
Puis il se sentit p�n�tr� d'un repentir si poignant qu'il s'ab�mait aux
pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses �motions, il
s'�vanouit.
Et les anges qui volaient autour de B�atrice chantaient: �_In te,
Domine, speravi_....� Et les cr�atures c�lestes imploraient son pardon,
et elles chantaient: �Nous sommes nymphes dans ce s�jour, nous sommes
�toiles dans le ciel, tourne, B�atrice, tourne tes yeux saints vers ton
fid�le qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
contempler ta seconde beaut�....�
NOTES:
[1] C'est l'ann�e m�me de sa mort qu'il �crivait dans son cantique du
_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Com�die_. Il a donn� le nom
de _Rose mystique_ � l'extraordinaire figuration qu'il a tent�e de
l'Assembl�e des Bienheureux dans l'Empyr�e.
[2] Ce qui suit est emprunt� au _Purgatoire_ de la _Divine Com�die_.
[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.
COMMENTAIRES
CHAPITRE PREMIER
On a g�n�ralement interpr�t� ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens
Ce p�riode de la vie succ�dant � une autre p�riode.
Fraticelli, l'un des �diteurs et des commentateurs les plus autoris�s de
la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot
_nuova_ peut �tre pris dans le sens o� le Po�te l'emploie souvent,
_nuova et�_, jeune �ge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_
signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]
Une telle interpr�tation m'avait paru d'abord tr�s acceptable: mais il
me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie
nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu
donner au titre de son livre.
Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-m�me tr�s nettement sur la gen�se
de ce livre, comme aussi sur les �poques respectives auxquelles on peut
en rapporter les diverses parties, c'est-�-dire soit la prose soit les
vers.
Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle
autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que
l'on rencontre � chaque page dans la _Vita nuova_.
Si l'on ouvre un dictionnaire italien-fran�ais, on trouve que _gentile_
s'emploie dans le sens de agr�able, noble, gracieux, gentil, qui a bon
air ou bonne mine.
Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de
_gentile_ (auquel r�pond _gentilezza_) est: aimable, avec une id�e de
distinction qui y ajoute un caract�re particulier de courtoisie.
Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le
mot _donna_ (femme), soit parce qu'il r�pondait � l'attrait que la femme
exer�ait sur le Po�te, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans
son po�me appartenaient toutes � une certaine classe de la Soci�t�. Il
accompagne � chaque instant le nom de B�atrice, et celle-ci est souvent
d�sign�e simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la
_donna gentile_ est devenue la d�signation typique de B�atrice.
Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les diff�rentes
�pith�tes que m'offrait le vocabulaire fran�ais, sauf le mot _gentil_
qui n'aurait gu�re rencontr� ici d'application.
Quelques explications sont encore n�cessaires au sujet du mot _donna_.
Le mot _donna_ r�pond exactement au mot fran�ais _femme_, et s'applique
comme celui-ci au sexe f�minin en g�n�ral. Mais nous ne trouvons pas en
italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne
s'applique qu'� certaines conditions sociales.
Le mot _signora_ accompagne en g�n�ral un nom propre, et ailleurs
correspond au mot _�pouse_, que nous n'employons gu�re dans le langage
courant.
_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abr�viation de
_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mari�es, et _madonna
Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins suppos�),
que _Bice_ (B�atrice) et _Vanna_ (Giovanna) �taient mari�es.
Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus
usit�, accompagne habituellement le nom de la personne.
Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la
_Vita nuova_, B�atrice est toujours d�sign�e sous le nom de _donna,
donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.
Il n'emploie que deux fois un nom correspondant � celui de demoiselle:
_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre
XXXII.
NOTE:
[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile et�)_.--_lo son
pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.
CHAPITRE II
Ce n'est pas aupr�s des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est n�cessaire
d'insister sur la r�alit� de l'existence de B�atrice, que l'on s'est plu
quelquefois � traiter de pur symbole et de cr�ation imaginaire. La _Vita
nuova_ est un hymne enthousiaste � L'Amour glorieux et un lamento
touchant sur l'Amour bris�. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait
entendre, et le coeur ne peut se m�prendre � la v�rit� de ses accens.
On a �lev� des doutes sur l'identit� de la B�atrice de la _Vita nuova_
avec une B�atrice Portinari. On a pr�tendu que l'amie de Dante ne
s'appelait pas B�atrice de son propre nom, et que celui de B�atrice
�tait alors un nom banal et tellement r�pandu qu'il ne pouvait que
servir au secret que le Po�te pr�tendait garder, alors qu'il le prononce
m�me avant, mais surtout apr�s la mort de celle qu'il avait tant aim�e.
Et ceci peut s'appuyer sur le sens �nigmatique de ce passage o� il dit:
�l'ont appel�e B�atrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.�
Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui
appliquait involontairement le nom de B�atrice, tant ce nom paraissait
lui convenir.[1]
Voici le r�cit de la premi�re rencontre de Dante avec B�atrice, tel
qu'il para�t pouvoir �tre reconstitu�, d'apr�s Boccace.
Au mois de mai de l'ann�e 1274, avait lieu � Florence la f�te du
Printemps, qu'une coutume gracieuse et po�tique avait sans doute
emprunt�e � des souvenirs pa�ens. Ces f�tes du renouveau se c�l�braient
du reste �galement dans les pays environnans.[2] R�jouissances publiques
et f�tes particuli�res mettaient alors la ville en liesse.
Un signor Folco Portinari donnait � cette occasion une f�te priv�e.
L'Alighieri, p�re de Dante, �tait au nombre des invit�s. Ce Folco
Portinari �tait un personnage riche et consid�rable dans le parti
Guelfe.
A cette �poque, il n'y avait pas � proprement parler d'aristocratie �
Florence. Celle-ci ne s'y est �tablie, au profit des marchands riches,
que plus tard, apr�s que les M�dicis eurent introduit dans la r�publique
Florentine des institutions plut�t monarchiques. Il y avait seulement l�
comme partout des gens riches et des gens qui ne l'�taient pas, et des
familles pr�pond�rantes par leur fortune ou leur popularit�. Il y avait
aussi, aupr�s de la ville, des ch�teaux o� vivaient retir�es de vieilles
familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cit� o� le
travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient
leur inaction de souvenirs, de rancunes et de r�ves. Elles se montraient
rarement dans la ville; mais aux grandes f�tes, religieuses surtout,
elles y descendaient se m�ler � des foules populaires, grossi�res, mal
odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attir�es par
l'attrait �ternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait
y voir alors des regards �tonn�s et hautains venir se croiser avec des
regards d�fians ou hostiles.
L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invit� � la f�te qu'il
donnait, demeurait � Florence dans une maison voisine de la sienne. Il
appartenait �galement au parti Guelfe: les Alighieri �taient Guelfes par
tradition de famille. Il �tait donc du m�me bord, si ce n'est du m�me
monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il
poss�dait une certaine aisance, il ne para�t pas avoir tenu une grande
place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui
venait d'atteindre sa neuvi�me ann�e, � cette sorte de _garden party_.
Suit le r�cit de la premi�re rencontre du jeune Dante avec la fille de
Folco Portinari.[4]
Ce n'est donc qu'apr�s un intervalle de plusieurs ann�es apr�s cette
courte entrevue, qui ne para�t pas s'�tre renouvel�e, que le r�cit
reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.
On s'est �tonn� que, vivant dans la m�me ville et dans un voisinage tr�s
rapproch�, le jeune homme n'e�t pas trouv� d'occasion de se rapprocher
d'elle �bien qu'il cherch�t toujours � la voir�. Il peut cependant
para�tre assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et
important ne fr�quent�t pas beaucoup les rues, ou du moins sans �tre
tr�s accompagn�e, et qu'un jeune gar�on de condition modeste, et sans
relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autoris� par une
simple rencontre � l'aborder. Il nous rend du reste lui-m�me tr�s bien
compte de l'intimidation que son approche exer�ait sur lui.[5]
Une critique plus s�rieuse a trait au mariage de B�atrice avec le
cavaliere Simone dei Bardi[6] et � l'impossibilit� de faire tenir la
mort de son p�re et son mariage et sa propre mort dans le court espace
de temps que comporte le r�cit du Po�te.[7]
C'est � Boccace que nous devons ces d�tails, uniform�ment r�p�t�s
depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et,
fait remarquer l'un des commentateurs les plus autoris�s du Po�te,
faut-il accepter aveugl�ment tout ce qu'il nous raconte, sans faire la
part de sa propre imagination, de la facilit� avec laquelle, � cette
�poque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux t�moignages les moins
respectables, ou encore de la vanit� de ceux qui, voyant la gloire du
Po�te grandir aussit�t apr�s sa disparition, voulurent lui avoir
appartenu par un lien quelconque?[9]
Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il
faut consid�rer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie pr�cise ni
une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Po�te a
rassembl� ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a
retouch�s, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute
pas inqui�t� de leur donner une forme rigoureusement suivie.
Qu'importe apr�s tout que la femme aim�e de Dante se soit appel�e
B�atrice, qu'elle ait �t� ou non la fille d'un Portinari, et, plus t�t
ou plus tard, �pouse d'un Simone dei Bardi? �c'est � Florence qu'elle
est n�e, qu'elle a v�cu et qu'elle est morte.� Voil� ce qu'il nous faut
retenir de cette figure �nigmatique. C'est � l'�me du Po�te que nous
devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette �me, pas une
ligne ou un vers du po�me, qui ne garde tout son prix, ind�pendamment de
toutes les circonstances qui peuvent �tre rattach�es � son r�cit.
NOTES:
[1] B�atrix signifie �celle qui porte bonheur....� (OZANAM, Oeuvres
compl�tes, t. VI, p. 95).
[2] B�DIER, les f�tes de Mai et les commencemens de la po�sie lyrique en
France (_Revue des Deux Mondes_, l�re mai 1896).
[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Com�die,
_Il Paradiso_, chant XVI.)
[4] Voir page 28.
[5] Voir pages 45 et 58.
[6] Le cavaliere Simone dei Bardi �tait un riche commer�ant comme
l'�taient � cette �poque les personnages les plus importans de Florence.
[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne
conna�t pas l'�poque de ce mariage, et que l'on a pu �mettre cette
supposition, que l'h�ro�ne du roman n'�tait pas une jeune fille, mais
une femme mari�e!
[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.
[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_
(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).
CHAPITRE III
A ciascun alma presa e gentil cuore....
_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la premi�re, je salue et
demande la r�ponse. Dans la deuxi�me est indiqu� � quoi l'on doit
r�pondre. Cette deuxi�me partie commence �:_ � peine �taient
arriv�es....
Les r�ponses suivantes ont �t� adress�es � l'auteur du sonnet.
CINO DA PISTOJA.[1]
Tout amoureux d�sire[2]
Que son coeur soit connu de sa Dame.
Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer
Lorsque ta Dame humblement
S'est repue de ton coeur br�lant,
Pendant son long sommeil,
Envelopp�e d'un manteau et insensible.
L'Amour se montrait joyeux en venant
Te donner ce que ton coeur d�sirait,
En unissant ainsi deux coeurs.
Et quand il connut la peine amoureuse
Qu'il avait infus�e en elle,
Il partit en pleurant de compassion pour elle.
GUIDO CAVALCANTI.
Tu as vu � mon avis toute perfection,[3]
Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
S'il est domin� par le puissant Seigneur
Qui gouverne le monde de l'honneur.
Il vit[4] la o� meurt toute peine,
Et il s'�tablit dans tous les esprits tendres,
Et il vient charmer les r�ves de ceux
Dont il a pris les coeurs. Voyant
Que la mort demandait votre Dame,
Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
Quand il te sembla qu'il s'en allait en g�missant,
Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
Car le r�veil te gagnait.
L'interpr�tation de ce premier sonnet de Dante a �t� l'objet d'une
infinit� de controverses et d'interpr�tations. Que signifie ce contraste
entre la joie que t�moignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
il partit?
Il faut entendre d'abord que le r�le assign� � l'Amour par le Po�te,
dans les circonstances o� il simule son intervention, n'est autre chose
que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
La joie vient ici de l'esp�rance ou de la r�v�lation que son amour sera
partag�. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de B�atrice ou
une s�paration fatale? Avait-il, derri�re les illusions dont ne se
d�part gu�re une passion exalt�e, le sentiment que son union avec
B�atrice se heurterait � des obstacles infranchissables? On a encore
suppos� que B�atrice �tait d�j� promise, ou m�me mari�e a Simone dei
Bardi. Mais il serait inutile de s'arr�ter � des circonstances qui ne
peuvent �tre encore que de simples suppositions.
Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-�-dire dans ce que
nous devons consid�rer comme la r�daction primitive, �le retour vers le
ciel� _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans
la prose ajout�e longtemps apr�s, et alors que B�atrice �tait mont�e
_nel gran secolo_.
Un v�ritable pressentiment de la mort de B�atrice, dont on a cru
rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne
pouvait exister d�s cette �poque naissante de sa vie amoureuse et d�s
cette premi�re expression formul�e et publi�e d'une passion encore
secr�te.
Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde m�lancolie
propre au caract�re m�me du po�te et � la nervosit� qui le domina d�s
son enfance, et propre aussi � cette �poque o� les esprits et les
consciences �taient livr�s � un trouble inexprimable, et plong�s dans
une atmosph�re de doute angoissant, que les esprits d'�lite subissaient
aussi bien que les foules?
Les id�es et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
cette mani�re de parler, des proc�d�s perdus aujourd'hui et bien
difficiles � retrouver. Les �crivains les plus distingu�s, � qui nous
devons tant de commentaires pr�cieux de l'oeuvre dantesque, ont
peut-�tre eu le tort de trop chercher la logique et la clart� modernes
dans des esprits faits autrement que les n�tres.
* * * * *
La r�ponse de Guido n'est pas moins difficile � d�chiffrer que le sonnet
de Dante. J'ai d� la traduire aussi litt�ralement qu'il m'�tait
possible, sans me pr�occuper des interpr�tations auxquelles elle pouvait
�tre soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
terminent, et ne sont qu'indiqu�es dans la r�ponse de Cino (beaucoup
plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de B�atrice,
d�j� mari�e � l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'�tre coupable[5].
Mais le sonnet ne comportait aucune r�v�lation et ne pouvait donner lieu
� aucune suspicion. Ne faut-il pas voir l� simplement une allusion
m�lancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
sans aller chercher des explications qui me semblent tout � fait
imaginaires?
Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
amphibologique:
_Veggendo_
_Che la vostra donna la morte chiedea...._
Comme, en italien, le sujet et le r�gime suivent ou pr�c�dent � peu pr�s
indiff�remment le verbe actif (ce qui n'est usit� en fran�ais qu'assez
exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: �Votre Dame
demandait la mort� ou �la mort demandait (r�clamait) votre Dame.� A quel
propos cette femme aurait-elle demand� la mort? Le sonnet de Dante ne
contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
serait-ce pas simplement une allusion � la fragilit� de la vie,
semblable � celle que le po�te de la _Vita nuova_ exprimera plus tard
(chap. XXVIII)?
Le langage des rimeurs du _trecento_, m�me les plus avanc�s dans le
_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a �t� permis d'en juger par
moi-m�me, beaucoup plus difficile � p�n�trer et � reproduire que celui
de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurit� symbolique dont
il aime � s'envelopper, le style en lui-m�me est g�n�ralement d'une
clart� remarquable.[6]
Il me semble que pareille observation peut encore �tre faite � propos de
quelques _rimeurs_ (po�tes) modernes.
C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
difficiles � reproduire litt�ralement en fran�ais que ceux de la _Vita
nuova_.
* * * * *
Quoi qu'il en soit, il para�t que d�s maintenant nous pouvons saisir
bien nettement les deux �poques diff�rentes auxquelles appartiennent
d'une part la po�sie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.
Ici la po�sie, le sonnet, c'est-�-dire l'expression premi�re, n'exprime
que de vagues pressentimens sans aucune signification pr�cise.
Dans la prose, c'est-�-dire dans la r�daction manifestement post�rieure
� la mort de B�atrice, nous voyons celle-ci formellement exprim�e: �avec
une courtoisie qui est aujourd'hui r�compens�e dans l'autre vie�.[7]
Ceci ne laisse donc aucun doute relativement � la date respective des
deux r�dactions.
Quant aux �claircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
r�ponses qui lui furent faites, on ne peut que r�p�ter avec M. Melodia:
�Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.�
* * * * *
�C'�tait la premi�re fois que sa voix frappait mes oreilles.� Il para�t
donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que B�atrice y
joignit quelques paroles, peut-�tre un compliment banal que permettait
seul la compagnie o� elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
pour transporter un amoureux tel que Dante l'�tait alors.
Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret � propos de tout ce
qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache � affirmer
la noblesse de son propre amour, et � �carter tout _vizioso pensiero_,
qui pourrait offenser le moins du monde la m�moire de B�atrice.[8]
Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la p�leur des femmes
alors qu'elles se sentent touch�es par l'amour, avouer qu'il avait vu
plus d'une fois p�lir ainsi le visage de B�atrice.[9] Nous devons donc
croire, sans que cela doive entra�ner aucune atteinte � la puret� de
l'affection qu'elle lui portait, qu'il a re�u d'elle des t�moignages
plus significatifs que ceux qu'il nous laisse � peine entrevoir.
Si, dans les oeuvres uniquement consacr�es � la repr�sentation des
passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
lueurs de sentimens immat�riels, nous ne devons pas l'�tre moins de voir
une oeuvre tout id�ale et mystique s'�clairer de quelques rayons
humains.
NOTES:
[1] Ce sonnet est attribu�, dans l'�dition de M. Whitehead, � Cino da
Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer � Torino de Castel Fiorentino
(_alcuni capitoli_.... p. 330).
[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....
[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....
[4] Ce seigneur c'est-�-dire l'Amour.
[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un
article tr�s int�ressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_,
dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. s�rie, _quaderno_ i-ii.
[6] Je ne connais pas de traduction fran�aise du sonnet de Guido
Cavalcanti, et n'ai rencontr� aucun commentaire italien � son sujet.
[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale � oggi meritata nel gran
secolo_.
[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.
[9] Voir au chapitre XXXVII.
CHAPITRE VII
O voi che per la via d'Amor passate....
_Ce sonnet a deux parties principales: dans la premi�re, j'entends
appeler les fid�les de l'Amour par ces paroles du proph�te J�r�mie_: O
vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut
dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la
deuxi�me partie je raconte o� m'avait mis l'Amour, dans un sens autre
que celui que montrent les derni�res parties du sonnet, et je dis ce que
j'ai perdu. Cette seconde partie commence �_: l'Amour, non par mon peu
de m�rite....
On a recueilli, parmi les pi�ces se rapportant (_spettanti_) � la _Vita
nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer �tre
une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir �crites (il ne signale
pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) � propos du d�part de la
femme qui lui avait servi � dissimuler aux autres son v�ritable amour
(_la quale fece schermo alla veritade_[2]).
BALLADE
_In abito di saggia messaggera_....
Rev�tue comme une messag�re intelligente,
Va, Ballade, sans t'attarder,
Vers cette belle dame � qui je t'envoie.
Et dis-lui combien je sens ma vie r�duite � peu de chose.
Ta commenceras par dire que mes yeux,
En regardant sa figure ang�lique,
Avaient coutume de porter la couronne du d�sir.
Maintenant qu'ils ne peuvent plus l� voir
La mort les fait fondre dans une frayeur telle
Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]
H�las! je ne sais pas vers quel c�t� les tourner
Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
De sa part. Adresse-lui donc une douce pri�re.
Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, � propos d'une
simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait
peut-�tre inspir� un int�r�t plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il
faudra penser �galement au langage habituel, et tr�s conventionnel, des
po�tes, et surtout des rimeurs de ce temps-l�. Si aujourd'hui, dans le
langage de la pol�mique usuelle, traiter quelqu'un de sc�l�rat signifie
souvent simplement qu'il ne partage pas votre mani�re de voir, dire �
une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on
avait du plaisir � la voir.
NOTES:
[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une
douleur semblable � la mienne.
[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.
[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous
retrouverons encore signifie simplement des paupi�res profond�ment
cern�es.
CHAPITRE VIII
Piangete amanti perch� piange Amore....
_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la premi�re,
j'appelle et je sollicite les fid�les de l'Amour � pleurer, et je dis
que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer,
ils m'�coutent avec attention. Dans la deuxi�me partie, je raconte la
raison de ses pleurs. Dans la troisi�me, je parle de l'honneur que
l'Amour rend � cette femme. La seconde partie commence �_: l'Amour
entend ... _la troisi�me �_; �coutez comment l'amour....
* * * * *
Morte villana, di piet� nemica....
_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la premi�re, j'appelle la
Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxi�me,
m'adressant � elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets �
l'accuser. Dans la troisi�me, je la fl�tris. Dans la quatri�me, je me
mets � parler � une personne ind�finie, bien que dans ma pens�e elle
soit bien d�finie_.
_La deuxi�me partie commence �_: puisque tu as donn� ... _la troisi�me
�_: et si je te refuse ... _la quatri�me �_: celui qui ne m�rite pas....
* * * * *
Les accens _douloureux_ qu'inspire � Dante la mort de cette jeune femme,
dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes
�plor�es, sont de nature � laisser croire que son coeur avait pris une
part assez particuli�re � ce douloureux �v�nement. Mais il faut tenir
compte de l'exaltation facile de sa sensibilit�, et de l'exub�rance
habituelle propre � la po�sie tr�centiste. D'ailleurs son �me a toujours
�t� hant�e par la pens�e de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et
l'on pourrait dire que le po�te de la _Divine com�die_ a v�cu dans la
mort.
D�s les premi�res expressions de son amour juv�nile et craintif et dans
les courts �panouissemens de ses b�atitudes, on sent toujours planer
au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image
de son idole ne tardera pas � s'�vanouir, et une ardente aspiration �
s'en aller avec elle.
Mais ce n'est pas seulement un des caract�res les plus originaux de la
po�sie de Dante; c'est �galement un des caract�res de toute la po�sie du
_dolce stil nuovo_, cette m�lancolie qui jette son ombre sur les
manifestations les plus joyeuses et les plus passionn�es[1]. C'est ainsi
que, peu apr�s lui, P�trarque c�l�brait les triomphes de la Mort, entre
les triomphes de l'Amour et ceux de la Renomm�e.
Laissons passer plusieurs si�cles, et nous entendrons le po�te de la
tristesse et de la d�sesp�rance nous redire, comme les rimeurs du _dolce
stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si
sente_. On conna�t le beau po�me de Leopardi: _Amore e morte_.
Le destin a engendr� en m�me temps
Deux fr�res, l'Amour et la Mort.
Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les �toiles
Nulle autre chose aussi belle.
De l'une na�t le bien
Et naissent les plus grands plaisirs
Qui se rencontrent dans la mer de l'�tre.
L'autre d�truit tous les maux
Et toutes les douleurs....
Ne serait-ce pas un sujet int�ressant que de rapprocher et comparer
entre elles les m�lancolies issues des terres ensoleill�es du Midi, et
les tristesses, filles des r�gions embrum�es du Nord?
NOTE:
[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.
CHAPITRE IX
Cavalcando l'atro ier per un cammino....
_Ce Sonnet a trois parties: dans la premi�re, je dis comment je
rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxi�me, je dis ce
qu'il m'a dit, quoique pas compl�tement, de peur de d�couvrir mon
secret. Dans la troisi�me, je dis comment il disparut. La seconde partie
commence �:_ quand il me vit ... _la troisi�me �_: alors je pris ...
* * * * *
On peut remarquer que ceci ne nous est pas donn� pr�cis�ment comme une
vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
hant�e par des pens�es obstin�es. Ce ne serait donc que la traduction de
ces pens�es sous une forme figurative.
Lorsque le Po�te �voque la pr�sence et l'inspiration de l'Amour, ce
n'est sans doute qu'une mani�re d'exprimer ce qui se passait au dedans
de lui-m�me. Lorsque l'Amour lui appara�t brillant et joyeux, c'est que
son �me �tait all�gre et ouverte � de douces perspectives. S'il lui
appara�t ici mal v�tu, h�sitant et inquiet, c'est que son �me � lui
�tait inqui�te et h�sitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'�tait la
pr�occupation de sa propre dissimulation, de la d�fense de son amour
(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait d�j� �
remplacer, avec un empressement o� l'on ne saurait nier qu'il y n'e�t
quelque chose de suspect; c'�tait enfin un certain malaise, peut-�tre
quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du c�t� de la
belle rivi�re, symbole de son amour si pur.
Il y a en effet dans le langage �nigmatique qu'il se fait tenir par
l'Amour la trace d'arri�re-pens�es que, suivant son habitude, il ne peut
s'emp�cher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout � deviner.
Si l'Amour lui a rapport� son coeur d'aupr�s de celle qui avait servi de
d�fense � son secret pour qu'il lui serve pr�s d'une autre, c'est donc
que son coeur �tait en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
encore quelques places disponibles. N'est-ce pas � cela que l'Amour (ou
sa conscience) fait allusion quand il lui dit: �moi je suis toujours le
m�me, mais toi tu changes�? Et il lui recommande de n'en rien laisser
transpirer.
Et ce n'est pas seulement le d�part de la dame de l'�glise qui sollicite
l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
et belle lui inspirer des accens non moins �mus.[1] Et plus tard enfin
les t�moignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux
yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour bris�.[2]
Il semble que, dans ce grand po�me en l'honneur de B�atrice, il ait tenu
� ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
strophes � eux, comme des figures secondaires viennent orner les
soubassemens d'un monument �lev� � une gloire qu'on a voulu
immortaliser.
* * * * *
On s'est beaucoup occup� de cet �loignement de Florence qui devait
s�parer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
ses pens�es. Ce n'�tait certainement pas une partie de plaisir qu'il
faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il
subissait � contre-coeur, et o�, jeune homme de vingt ans, il emportait
les pens�es obs�dantes et m�lancoliques d'un amoureux contraint
s'�loigner d'une ma�tresse ador�e. J'emprunte au Prof. del Lungo des
d�tails int�ressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
habitude, le po�te laisse planer une obscurit� toujours difficile �
�claircir.[3]
Il y avait � Florence une organisation militaire que les occasions ne
manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
voisins alli�s ou de r�gler des contestations avec des voisins hostiles.
Lorsque la Commune avait d�cid� quelque exp�dition de ce genre (_di fare
le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze �
soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester � la
garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou
plusieurs corps de 200 hommes qui montaient � cheval, escort� chacun
d'un compagnon bien arm� et d'un cheval �quip�; on d�ployait les
enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'�tait
g�n�ralement pas tr�s �loign�).
Ce fut donc � une exp�dition de ce genre que Dante dut prendre part.
Quelle fut cette exp�dition, que M. del Lungo rapporte � l'ann�e 1288?
Quels en furent le caract�re, la destination et la dur�e? C'est ce qu'il
ne lui a pas �t� possible de d�terminer, malgr� de patientes recherches
parmi les souvenirs et les actes officiels de cette �poque. Ce n'�tait
l� quelquefois que de simples d�monstrations. �tait-ce le cours de
l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
soit, son �loignement de Florence ne para�t pas avoir �t� de longue
dur�e.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Com�die_,
Dante fait allusion � une campagne qu'il aurait faite sur le territoire
des Ar�tins: �J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Ar�tins....�
NOTES:
[1] Chapitre VIII.
[2] Chapitre XXXVI.
[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
XIII_, _Milano_,1891.
CHAPITRE XI
Il est int�ressant de rapprocher du onzi�me chapitre de la _Vita nuova_
cette pens�e de Vauvenargues, c'est-�-dire d'un contemporain de Voltaire
et de Diderot:
�Quand un jeune homme ing�nu aime pour la premi�re fois, tous ceux qui
le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main � ceux qui
ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il r�concilie: son amour
devient pour lui toutes les vertus.�
N'est-ce pas une m�me inspiration qui a dict� ces lignes au po�te
italien et au philosophe fran�ais? Et l'on peut se demander si l'un
d'eux n'a pas �t� le reflet direct de l'autre.
CHAPITRE XII
Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....
_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la premi�re, je lui dis
o� elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus
hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller
en s�curit� et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis
ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisi�me, je la
laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage � la
fortune. La seconde partie commence �_: Dis-lui d'abord avec douceur....
_La troisi�me �_: ma gentille ballade....
_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas �
qui je me serais adress� � la seconde personne, parce que cette ballade
n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute,
j'entends le r�soudre et l'�claircir dans ce petit livre, ainsi qu'un
doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et
qui voudra me le reprocher de cette mani�re_.
* * * * *
Si jusqu'ici nous n'avons gu�re vu dans la partie lyrique qu'une
r�p�tition ou un d�veloppement de la prose qui la pr�c�de, nous trouvons
ici deux sujets diff�rans dont l'un est la pr�paration de l'autre.
Le Po�te, dont la pens�e, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction
de l'Amour, se laisse d'abord aller � ses r�flexions. Il sent bien qu'il
s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la
nouvelle d�fense de son amour a �t� compromise (_ha ricevuto alcuna
noia_) par les bavardages auxquels ont donn� lieu ses assiduit�s
simul�es. B�atrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se
soucieras de se trouver m�l�e � tous ces comm�rages, et elle en veut �
celui qui y a donn� lieu. Dante en a conscience et cherche � corriger
les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'ex�cution.
Peut-�tre trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine
de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela m�me
t�moigne de la sinc�rit� du Po�te et de la r�alit� de son r�cit.
Quant � la ballade elle-m�me, elle nous repr�sente une sc�ne � quatre
personnages, l'amoureux qui l'a �crite, l'aim�e � qui elle est destin�e,
la ballade qui est charg�e de pr�senter les excuses et les explications,
enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agr�er.
Il faut remarquer les pr�cautions infinies que prend le premier.
D'abord, il n'ose s'adresser directement � celle qui s'est crue
offens�e. Puis, il multiplie les formes les plus d�licates et les plus
pressantes de la courtoisie et de l'humilit�. Il esp�re que la forme
harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore
le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment � sa propre �loquence et �
ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il t�moigne pour
lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement � l'amour qui
habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-�tre et surtout �
l'amour m�me de B�atrice.
CHAPITRE XIII
Tutti li miei pensier parlan d'amore....
_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la premi�re, je dis
et j'�tablis que toutes mes pens�es sont d'amour. Dans la deuxi�me, je
dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversit�s. Dans la
troisi�me, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la
quatri�me, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais o� je
dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que
j'appelle mon ennemie madame la piti�. Je dis madame_ (madonna) _par
mode d�daigneux_.
_La deuxi�me partie commence �_: et le font.... _la troisi�me �_: elles
s'accordent seulement.... _la quatri�me �_: c'est � ce point....
CHAPITRE XIV
Coll' altre donne mia vista gabbate....
_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on
n'�tablit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi
divis�es. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification
en soit comprise_.
_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet,
il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue
tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent
d'instrumens, ceci demeure inexplicable � qui n'est pas au m�me degr�
fid�le de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient
compris de ceux qui le sont_.
_Il n'est donc pas n�cessaire de donner cette explication qui serait
inutile et m�me superflue._
* * * * *
La sc�ne qui vient d'�tre reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que
faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et
surtout l'approche de sanctuaires particuli�rement redout�s? Il
s'agissait l� de ph�nom�nes d'hyst�ricisme soit isol�s, soit communiqu�s
aux foules par une v�ritable contagion. L'�tat g�n�ral des esprits
pendant toute la dur�e du moyen �ge �tait tout � fait favorable � des
manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire �
l'enveloppe romanesque dont sont entour�s la plupart des incidents de la
_Vita nuova_, m�me les plus s�rement r�els, on peut �tre assur� que le
Po�te n'a pas invent� de toutes pi�ces les sensations extraordinaires
que l'aspect ou seulement l'approche de B�atrice d�terminaient en lui.
Il m'a �t� reproch� d'avoir parl� d'hyst�rie � propos des ph�nom�nes
singuliers qu'il s'attribue � lui-m�me dans mainte circonstance[1]. Ce
sont des t�moignages significatifs d'une nervosit� v�ritablement
maladive. Il faut ici que ce trouble du syst�me se soit produit avant
m�me que la pr�sence de celle qui en �tait la cause se f�t r�v�l�e ou
f�t m�me pr�vue. Il s'agit l� d'un ph�nom�ne qui rentre dans ceux
auxquels se rapporte la t�l�pathie ou action � distance. Si je l'osais,
je dirai que Dante e�t pu faire un excellent medium.
NOTE:
[1]_Giornale Dantesco_.
CHAPITRE XV
Ci� che m'incontra nella mente more....
_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la
premi�re, je dis la raison pour laquelle je ne me
d�cide pas � m'approcher de cette femme; dans la
seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche
d'elle; et cette partie commence par_: et quand je
suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_
_cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la premi�re,_
_je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_
_me dit quand je suis pr�s d'elle; dans la seconde,_
_j'explique l'�tat de mon coeur d'apr�s celui de mon_
_visage; dans la troisi�me, je dis comment je perds_
_tout courage; dans la quatri�me, je dis combien a_
_tort celui qui ne me t�moigne aucune compassion,_
_parce que cela me rassurerait; dans la derni�re, je_
_dis pourquoi les autres devraient avoir piti� de_
_moi, c'est-�-dire en raison de l'angoisse qui me_
_monte aux yeux; angoisse qui dispara�t, c'est-�-dire_
_dont les autres ne s'aper�oivent pas, � cause de_
_la moquerie de cette femme, laquelle attire � elle_
_les regards de ceux qui verraient peut-�tre cette_
_angoisse. La seconde partie commence �_: mon
_visage montre.... _la troisi�me �_: et tout frissonnant....
_la quatri�me �_: il a bien tort.... _la cinqui�me
�_: et me montre....
CHAPITRE XVI
Spesse fiate vennemi alla mente....
_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre
choses. Et comme ces choses ont �t� exprim�es plus haut, je n'ai pas
besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis
donc seulement que la deuxi�me partie commence �_: que l'amour
m'assaille.... _La troisi�me �_: puis je, m'efforce.... _La quatri�me
�_: et je l�ve mes yeux....
CHAPITRE XVIII
Il faut admettre, d'apr�s les derni�res paroles qui venaient de lui �tre
adress�es, que le Po�te s'�tait plaint hautement de la, s�v�rit� de sa
Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient re�u d�j� quelque
publicit�. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il
exprime la r�solution �de prendre toujours d�sormais ses louanges pour
sujet de ses paroles�, et il se demande comment il a pu parler
diff�remment.
On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction int�grale
des pi�ces qu'il a compos�es � l'honneur ou � propos de B�atrice. Il en
est un certain nombre qui datent certainement de la m�me �poque et qu'il
aura probablement �limin�es lui-m�me, que l'on trouve g�n�ralement
annex�es au texte de la _Vita nuova_.
Mais il y avait alors des �l�mens de publicit� dont il est difficile de
nous faire une id�e pr�cise, et un c�t� de cette Soci�t� qui nous
�chappe compl�tement.
Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement
symbolique, a �t� adress� � des rimeurs notables. �Sit�t que ce sonnet
fut r�pandu�, dit le po�te. Et nous connaissons quelques-unes des
r�ponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete
intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: �Apr�s que ce sonnet
eut �t� r�pandu dans le monde....� (chap. XX).
Il y avait certainement l� un mode de correspondance analogue � cette
correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons
dans le XVIIIe si�cle, et dont Voltaire faisait un si large
usage.
N'y avait-il pas �galement alors quelque chose d'analogue � ce qu'on
appelait, au dernier si�cle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses
amis (le fr�re de B�atrice) venir demander � Dante de dire quelque chose
� propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de
ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet,
page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap.
LXII), et il en �crit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.
Les Florentins avaient l'habitude de se r�unir le soir, _al fresco dei
marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la
cath�drale (_Santa Maria del fiore_), et o� l'on montre _il sasso di
Dante_, la pierre o� Dante venait s'asseoir.
C'est l� que devaient s'�changer les racontars de la ville et les
comm�rages du jour, et se communiquer les productions journali�res des
rimeurs � la mode. N'est-ce pas la fid�le repr�sentation des caf�s et
des cercles de nos villes de province?
CHAPITRE XIX
Donne, ch' avete intelletto d'amore....
_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
plus de soin que les pr�c�dentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.
_La premi�re partie est la pr�face de ce qui suit; la deuxi�me est le
sujet trait�; la troisi�me est comme la servante_ (una servigiale) _des
pr�c�dentes. La deuxi�me commence �_: un ange a fait appel...; _la
troisi�me �_: Canzone, je sais....
_La premi�re partie se divise en quatre_.
_Dans la premi�re, je dis � qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
veux le faire. Dans la deuxi�me, je dis ce que je pense de ses m�rites,
et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisi�me, je dis
comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas emp�ch� par
timidit�. Dans la quatri�me, revenant � ceux � qui j'ai voulu
m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.
_La deuxi�me partie commence �_: je dis donc que lorsque...; _la
troisi�me �_: et je ne veux pas non plus...; _la quatri�me �_: avec
vous, femmes et jeunes filles....
_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence � traiter de
cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la premi�re,
je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxi�me qu'on
s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est d�sir�e.... _Cette deuxi�me
partie se divise encore en deux: dans la premi�re, je dis quelle est la
noblesse de son �me en parlant des vertus qui proc�dent de celle-ci.
Dans la deuxi�me, je parle de la noblesse de son corps en signalant
quelques-unes de ses beaut�s, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette
deuxi�me partie se divise encore en deux. Dans la premi�re, je parle des
beaut�s de toute sa personne; dans la deuxi�me, je parle de certaines
beaut�s appartenant � certaines parties d�termin�es de sa personne,
ainsi_: de ses yeux....
_Cette m�me deuxi�me partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
aucune pens�e bl�mable, que le lecteur se rappelle ce qui a �t� �crit
plus haut: que le salut de cette femme, qui �tait l'op�ration de sa
bouche, �tait la fin de mes d�sirs, quand il m'�tait permis de le
recevoir_.
_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui
est comme la servante des autres, o� je dis ce que je demande � cette
Canzone. Et comme cette derni�re partie est facile � comprendre, je ne
m'occuperai plus d'autres divisions_.
_Je dis que pour bien p�n�trer le sens de cette Canzone il faudrait
avoir recours � des divisions plus d�taill�es: mais cependant celui qui
n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
d�pla�t pas qu'il s'en tienne � cela. Car certainement je crains d'avoir
expliqu� � trop de gens la signification de cette Canzone_.
* * * * *
Le passage de ce sonnet entre �un ange a fait appel � la divine
Intelligence� et �ma Dame est donc d�sir�e dans le ciel� est fort
difficile � interpr�ter, et a exerc� sans grands r�sultats apparens la
sagacit� des commentateurs.
On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin pr�matur�e de
B�atrice, et comme une allusion � la descente du Po�te aux enfers.
Mais, suivant cette hypoth�se, il faudrait admettre que le plan de la
Com�die se f�t trouv� d�j� arr�t� dans son esprit lorsqu'il �crivait ce
sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et
_mal nati_, les m�chans, pourraient s'appliquer simplement � la
conception qu'il a plus d'une fois exprim�e dans des termes analogues,
de la condition de notre monde, un v�ritable _inferno_, et des hommes,
_malvagi_ ou _malnati_.
Quoi qu'il en soit de cette interpr�tation, s'il n'a pas adress� cette
Canzone directement � B�atrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto
d'amore_), il dit qu'elle sera envoy�e � celle dont il c�l�bre la
louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander � elle et �
l'Amour qui sera pr�s d'elle. Et d'ailleurs, si elle est d�sir�e dans le
ciel, c'est qu'elle est encore vivante.
Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
�nigmatique de la premi�re partie de la canzone. M. Scherillo pense
qu'il a d� y avoir une interpolation introduite dans sa r�daction plus
tard, apr�s la mort de B�atrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours
dans ses r�cite � l'ordre des temps. La _Divine Com�die_ est pleine de
pr�dictions qui n'�taient que la reproduction de faits accomplis. Il est
permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa r�daction d�finitive et
de son encadrement dans ses r�cits en prose, a subi plus de retouches,
de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.
Il ne me para�t pas possible d'admettre que, pendant que se d�roulait le
roman de la _Vita nuova_ et qu'il �crivait ce po�me d'amour, alors qu'il
n'avait pas encore p�n�tr�, bien avant au moins, dans la vie publique,
il e�t d�j� con�u le plan de la _Divine Com�die_ et fait les pr�paratifs
de son voyage sacr�.[2]
Dans un article tout r�cent[3] consacr� � l'important ouvrage de
Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un �minent
critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
source ant�rieure � la _Vita nuova_. Je reproduis � peu pr�s ses
paroles:
Il ne pouvait pr�voir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
lequel il n'avait aucun titre, �n'�tant pas �n�e ni saint Paul�.[4]
Alors que Dante �crivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
pas encore donn� l'exp�rience des besoins du si�cle pour lui faire
concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]
C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Com�die que
nous interpr�tons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
en 1289 que Dieu f�t dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
Po�te: �J'ai vu l'esp�rance des Bienheureux....�
Je ne puis m'emp�cher de faire encore remarquer le caract�re de
politesse raffin�e qui �tait dans les habitudes du Po�te. Dans les
milieux les plus dramatiques de la Com�die, comme dans la vie sociale o�
nous am�ne la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et
d'une courtoisie irr�prochables, soit qu'il se rencontre avec des
femmes, soit qu'il se trouve en pr�sence de personnages dont il veut
reconna�tre la sup�riorit� intellectuelle ou sociale. Il nous appara�t
toujours comme un homme bien �lev�, et la d�licatesse de ses mani�res et
de ses expressions nous laisse l'id�e que nous nous faisons d'un homme
qui a �t� �lev� par des femmes.[6] Il y a l� un contraste manifeste avec
l'apret� de son caract�re et la violence habituelle de son langage.
Nous ne savons rien du reste de sa premi�re �ducation et de son milieu
domestique. J'ai d�j� rappel� le silence absolu qu'il garde sur sa
famille et sur les premi�res impressions de son enfance, en dehors de sa
passion pr�coce. Pour ce qui est de la Com�die, nous pouvons dire que le
Virgile qu'il nous pr�sente pouvait bien lui servir de mod�le en mati�re
de courtoisie; ce qui para�t mieux en harmonie avec les souvenirs de la
cour d'Auguste qu'avec le milieu o� Dante a v�cu, et avec la barbarie
effective que recouvraient encore � peine certains raffinemens bien
superficiels sans doute.
NOTES:
[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.�Quand Dieu
dit: �il dira, aux �mes des _malvagi_�, c'est d�j� une allusion � la
_Com�die_.� (Page 835.)
[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'int�ressant et compendieux
travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina
Commedia_). L'�minent professeur de philosophie au lyc�e Doria de G�nes
a �tudi� avec autant de sagacit� que de finesse (_sottilezza_) tous les
points qui se rapportent � la composition de la _Divine Com�die_. Dans
la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait
observer que l'intention premi�re du Po�te, enti�rement annonc�e dans la
_Vita nuova,_ �tait d'�lever un monument � B�atrice: et ce n'est que peu
� peu, et suivant le cours des �v�nemens et l'�volution de son propre
esprit, et enfin le d�veloppement de son g�nie, que cette oeuvre est
devenue la _Divine Com�die_. Et il proteste contre l'id�e exprim�e par
Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Com�die_, qui
aurait �t� arr�t�e dans l'esprit du Po�te d�s ses ann�es de jeunesse.
[3] _Bullettino della Societ� Dantesca Italiana, Firenze_, octobre,
novembre 1896.
[4] _La Divine Com�die, l'Enfer_, ch. IL.
[5] Se reporter � mon Introduction, p. 14.
[6] Ceci a d�j� �t� signal� dans _l'Introduction_.
CHAPITRE XX
Amor e cor gentil sono una cosa....
_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la premi�re, je parle de
l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en
tant que de la puissance il s'est r�solu en acte. Cette seconde commence
�_: puis la beaut� appara�t....
_La premi�re partie se divise elle-m�me en deux. Dans la premi�re, je
dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment
ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est
� l'autre, ce que la forme est � la mati�re. Cette seconde commence �_:
quand la nature....
_Et quand je dis_: puis la beaut� appara�t ..._je dis comment cette
puissance s'est r�solue en acte, et d'abord comment elle se fait chez
l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la
donna.
* * * * *
L'amour en puissance est celui dont on a les �l�ments sans avoir eu
l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse � un
objet d�termin�.
CHAPITRE XXI
Negli occhi porta la mia donna Amore....
_Ce sonnet a trois parties. Dans la premi�re, je dis comment cette femme
r�sout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la
troisi�me dit la m�me chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces
deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur
aide � celle gui pr�c�de et � celle qui suit: et elle commence �_:
Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisi�me commence �_: toute douceur....
_La premi�re partie se divise en trois. Dans la premi�re, je dis comment
par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'�
amener l'amour en puissance l� o� il n'�tait pas. Dans la seconde
partie, je dis comment elle r�sout l'amour en acte dans les coeurs de
tous ceux qu'elle voit. Dans la troisi�me, je dis ce qu'ensuite par sa
vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.
_La deuxi�me partie commence �_: o� elle passe.... _et la troisi�me
commence �_: et son salut.
_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne � entendre � qui
j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider �
l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je r�p�te ce que j'ai
dit dans la premi�re partie � propos des deux actes de sa bouche dont
l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je
ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres,
parce que la m�moire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a
produite_.
CHAPITRE XXII
Voi che portate la sembianza umile....
_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la premi�re,
j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'aupr�s
d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent
ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me
parler d'elle. Cette seconde partie commence �_: et si vous venez....
Se' tu colui c'hai trattato sovente....
_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom
desquelles je r�ponds auraient eu quatre r�ponses � me faire. Et, comme
je l'ai exprim�, plus haut, je n'ai pas � les reproduire; aussi j'en
fais seulement la distinction. La deuxi�me partie commence �_: pourquoi
pleures-tu?... _La troisi�me commence �_: laisse-nous pleurer ... _la
quatri�me �_: elle a la piti�....
M. Del Lungo nous a conserv� le testament de Folco Portinari, dat� du 14
janvier 1287. Ce testament tr�s long, et r�dig� d'une mani�re fort
minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la
plus grande partie � des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis
� chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice
(B�atrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour
cinquante florins.[1]
NOTE:
[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII,
Milano_, 1891.
CHAPITRE XXIII
Donna pietosa e di novella etate....
_Cette canzone a deux parties: dans la premi�re, je dis en parlant � une
personne ind�termin�e comment je fus tir� d'une imagination d�lirante
par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter.
Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence �_:
tandis que je pensais.... _La premi�re partie se divise en deux: dans la
premi�re, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent
et firent au sujet de mon d�lire avant que j'eusse repris ma
connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent apr�s
que feus cess� de divaguer, et elle commence �_: ma voix �tait....
_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je
leur ai racont� mon imagination. Et relativement � ceci, je fais deux
parties: dans la premi�re, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde,
en disant � quelle heure ces femmes m'ont appel�, je les remercie
int�rieurement; et cette partie commence �_: vous m'avez appel�....
* * * * *
La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui
se trouve � la t�te de la canzone est la m�me que la femme jeune et
gentille qui n'a fait que passer dans le r�cit. C'est celle qui se
tenait pr�s de son lit, et que les autres femmes en avaient �cart�e, �
cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.
Il a suffi au po�te de quelques mots � peine pour donner la vie � une
image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci �tait sa plus proche
parente (_eta meio di propinquissima sanguinit�,_) c'est-�-dire sa
soeur, mari�e depuis � un L�one Poggi (Fraticelli).
CHAPITRE XXIV
Io mi sentii svegliar dentro allo core....
_Ce sonnet a plusieurs parties_.
_La premi�re dit comment je sentis s'�veiller en moi le tremblement bien
connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait �
m'appara�tre de loin tout joyeux. La deuxi�me dit comment il me sembla
que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La
troisi�me dit comment, apr�s qu'il fut rest� ainsi avec moi un peu de
temps, je vis et j'entendis certaines choses_.
_La deuxi�me partie commence �_: et il disait ... _la troisi�me commence
�_: et comme mon Seigneur....
_Cette troisi�me partie se divise en deux: dans la premi�re, je dis ce
que j'ai vu; et dans la deuxi�me, ce que j'ai entendu. Et elle commence
�_: l'amour me dit....
* * * * *
Ceci nous fait assister � la r�conciliation de Dante avec B�atrice. Il a
plu au Po�te de donner � ce r�cit une forme presque sibylline, sans
doute � cause du caract�re solennel qu'il lui attribuait. Il para�tra
peut-�tre difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici
l'interpr�tation qui peut en �tre donn�e.
Guido Cavalcanti �le premier des amis de Dante�, avait aussi une amie,
qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et
derri�re elle marchait B�atrice. Voil� tout ce que contient le r�cit.
Cette Giovanna, qui �tait connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui
avait donn� sans doute � cause de son genre de beaut�, il traduit son
nom de Primavera par celui de _Prima verr�_(celle qui viendra la
premi�re). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient
parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait
annonc� la vraie lumi�re (_Vox clamantis_ ...).
Ici la vraie lumi�re, c'est B�atrice. Et c'est Giovanna qui la pr�c�de
et l'annonce, s'�tant sans doute charg�e de ramener B�atrice � Dante, et
de mettre fin � la brouille qui les s�parait.
Tout ceci est bien alambiqu� et typique de l'�poque, ainsi que cette
intrusion d'allusions sacr�es au simple fait du rapprochement de deux
amans brouill�s par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier
que nous sommes au XIIIe si�cle.
* * * * *
Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita
nuova_, qui se rapporte � ce m�me incident, et dont les termes m�mes ne
permettent aucun doute sur son authenticit�.[1]
J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
C'�tait le jour de la Toussaint pass�e.
Et l'une d'elles venait presque la premi�re,
Menant avec elle l'amour � sa droite.
Ses yeux jetaient une lumi�re
Qui semblait un esprit enflamm�:
Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
J'y vis la figure d'un ange.
Cette douce et sainte cr�ature
Saluait de ses yeux
Ceux qui en �taient dignes.
Et le coeur de chacun s'impr�gnait de sa vertu.
Je crois que c'est dans le ciel qu'est n�e cette merveille.
Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.
Heureuses donc celles qui l'accompagnent.
NOTE:
[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla
Vita nuova_.)
CHAPITRE XXV
Est-ce pour satisfaire aux r�gles qu'il vient d'�tablir qu'il exprimera
plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il
Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transform� la Philosophie en une
femme dou�e de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la
c�l�brer ainsi, et la louer dans un langage appropri�? Et, chose assez
singuli�re, les expressions symboliques qu'il adresse � la Philosophie
ont un caract�re de sensualit� que nous ne rencontrons dans aucune des
invocations dont B�atrice est l'objet.
On est tr�s embarrass� avec le po�te de la _Vita nuova_ et de la _Divine
Com�die_. S'il a bien �tabli la distinction dans le discours du sens
litt�ral et du sens all�gorique[1], il ne nous aide pas souvent � faire
la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un
tel rapprochement un peu irrespectueux, � ces personnes que nous
rencontrons dans le monde, quelquefois tr�s intelligentes ou tr�s
spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles
parlent s�rieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce
qu'elles disent.
NOTE:
[1] _Il Convito_, Trait, ii.
CHAPITRE XXVI
Tanto gentile e tanto onesta pare....
_Ce sonnet est si facile � comprendre, apr�s le r�cit gui pr�c�de, qu'il
n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.
* * * * *
Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration
que le po�te adresse � sa bien-aim�e, nous ne percevions aucun indice
propre � la personne m�me de B�atrice.
Il nous dit bien: �quand on la voyait passer, on r�p�tait: ce n'est pas
une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.� Ou bien: �c'est une
merveille, b�ni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!� Mais nous ne
connaissons rien de plus.
�tait-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,
de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses
douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une �me impalpable
et insaisissable.
Si, dans les oeuvres consacr�es � la repr�sentation des passions
humaines, on aime � apercevoir quelques lueurs immat�rielles, on n'aime
pas moins � voir une oeuvre id�ale et mystique s'�clairer de quelques
rayons humains.
Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai v�cu, sans chercher � m'en
faire une repr�sentation sensible.
Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de P�trarque,
mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de
celle-ci conserv� � la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont
changeants comme la surface de la M�diterran�e, tant�t d'un saphir
�tincelant et tant�t d'une teinte assombrie. Elle a la d�marche d'une
D�esse et le charme d'une Gr�ce. Nous reconnaissons, dans la p�leur de
perle que son po�te lui attribue, la p�le morbidesse de celles qui
doivent mourir jeunes....
Et, si nous voulons compl�ter cette repr�sentation tout id�ale des
traits plus marqu�s que, plus tard, elle laissera entrevoir � celui
qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous
une beaut� fulgurante que les yeux auront souvent de la peine �
supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment � prendre
aupr�s de ceux qu'elles sentent asservis � leurs charmes, un sourire
doux, indulgent, et par instant l�g�rement ironique.
CHAPITRE XXVII
Vede perfettamente ogni salute....
_Ce sonnet a trois parties: dans la premi�re, je dis pr�s de quelles
personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde,
je dis combien sa compagnie �tait agr�able; dans la troisi�me, je dis
l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa pr�sence.
La deuxi�me partie commence �_: celles qui vont ... _la troisi�me �: _et
sa beaut�....
_Cette derni�re partie se divise en trois. Dans la premi�re, je dis
l'action qu'elle exer�ait sur les femmes au sujet d'elle-m�me; dans la
seconde, je dis l'action qu'elle exer�ait sur elles au sujet des autres;
dans la troisi�me, je dis comment cette action se faisait sentir
merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non
seulement par sa pr�sence mais aussi par son souvenir. La seconde partie
commence �_: � sa vue.... _La troisi�me �_: et tout ce qu'elle fait....
* * * * *
Lorsque le Po�te nous dit que la noblesse et la beaut� de B�atrice
r�pandaient leur reflet �sur les femmes qui allaient avec elle,� et que
tous ceux qui l'approchaient se p�n�traient de sa perfection au point
d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se
livrer qu'� quelque amplification po�tique.
Lorsqu'il nous montre les anges du ciel r�clamant cette merveille pour
qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons
d'abord qu'une figure de rh�torique propre � nous faire pressentir la
destin�e d'une cr�ature dont �le monde o� elle vit n'est pas digne�.
Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce
assidu d'une grande beaut� ou d'un pouvoir insigne nous rel�ve aux yeux
des autres et � nos propres yeux, et que l'intimit� avec une
intelligence sup�rieure ou une vertu �clatante r�agit sur notre propre
personnalit�, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos
jugemens et sur nos actes?
Et qui, pr�sent aux lamentations d'une m�re pleurant une fille ador�e ne
l'a entendue s'�crier, presque dans les m�mes termes que le Po�te: elle
�tait trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui
en a fait un ange?
C'est que, sous ces hyperboles famili�res � la po�sie, et surtout � la
po�sie tr�centiste, nous retrouvons toujours une conscience pr�cise de
la r�alit�, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une
expression fid�le des sentimens et des sensations humaines. C'est l� un
des caract�res les plus frappans du g�nie du Po�te que, dans ses
harmonies les plus �clatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais
une note douteuse.
CHAPITRE XXIX
Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Po�te fait allusion par avance
� la place que B�atrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) aupr�s
de Marie, cette reine b�nie, et qu'il faut voir l� un �t�moignage de
l'architecture qui a pr�sid� � toute son oeuvre�.[1]
C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est
invoqu� ici parce que la place de B�atrice pr�s de Marie dans la Rose
mystique se trouvait d�j� d�termin�e dans l'esprit du Po�te, on pourrait
aussi bien supposer que l'�pisode paradisiaque de Marie n'est qu'un
souvenir de la _Vita nuova_.
D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-m�me une d�votion particuli�re
� la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso
della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Po�me.
L'id�e que, peu apr�s la mort de B�atrice (1292), f�t arr�t� le plan du
Paradis de la Com�die, qu'il devait travailler encore et terminer vingt
ans apr�s, c'est-�-dire l'ann�e m�me de sa mort, me para�t tout � fait
inadmissible. Je suis d�j� revenu � plusieurs reprises sur ce sujet.[2]
On peut s'�tonner de voir exprim�es d'une fa�on aussi dogmatique les
raisons pour lesquelles le Po�te ne parlera pas de la mort de B�atrice.
M. Scherillo, dans le livre si int�ressant que j'ai cit� plusieurs fois,
s'est livr� sur ce sujet � une longue dissertation o�, comme d'habitude,
on voit chercher � relier avec l'oeuvre future du Po�te les passages
dont l'interpr�tation para�t douteuse. Cette interpr�tation me para�t
cependant assez simple.
Je ne dis pas cela pour la premi�re raison, peu importante du reste,
parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la pr�face _(proemio)_ du
livre, il r�sulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde
raison renvoie ce r�cit; qu'il ne saurait entreprendre lui-m�me (sans
doute parce qu'il lui serait trop douloureux), � un autre _glossatore_:
ceci peut �tre pris dans un sens g�n�ral sans qu'il soit n�cessaire de
chercher si l'auteur a entendu faire allusion � un glossateur en
particulier. Quanta la troisi�me raison,il ne saurait faire ce r�cit
sans s'y introduire lui-m�me, et dans un sens plut�t _laudatore_. Or il
a �tabli quelque part qu'il est toujours bl�mable de parler de soi, sans
une n�cessit� formelle.[3]
NOTES:
[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.
[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.
[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.
CHAPITRE XXX
On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante
s'arr�te au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.
Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait �t� r�gl�
par les Nombres, et ils attachaient � certains nombres des propri�t�s
myst�rieuses. C'est ce qu'on a appel� la _Doctrine des Nombres_.
Nous ne sommes pas encore tout � fait affranchis, sinon de cette
doctrine, du moins de cette croyance � la propri�t� des nombres, �que
l'on a respect�e, dit Voltaire, pr�cis�ment parce qu'on n'y comprenait
rien�.
On voit que sur ce point Dante n'�tait pas en avance sur son temps.
Comment l'aurait-il �t�, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient,
apr�s Ptol�m�e, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la
Vulgate �c'est-�-dire sur la v�rit� chr�tienne, ce qui �quivaut � v�rit�
infaillible.�[1]
Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en d�pit des progr�s de la
science et de l'exp�rience, de telles id�es ont, pendant des si�cles
encore, exerc� une certaine domination non seulement sur le vulgaire,
mais aussi sur les repr�sentants les plus �clair�s de la Soci�t�
moderne, et ne sont pas encore enti�rement oubli�es.
NOTES:
[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.
CHAPITRE XXXI
�Il �crivit aux princes de la terre....�
On a d�pens� passablement d'�rudition et d'imagination � propos de ce
passage, dont l'interpr�tation pourrait �tre beaucoup plus simple.
Qu'�taient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les
pays environnans?... Les Cardinaux � Rome? On peut s'�tonner que l'on
n'ait pas song� que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire,
c'est-�-dire � un espace nettement d�termin�. C'�tait donc sans doute
aux notabilit�s de la r�publique Florentine qu'il s'adressait. Il faut
se pr�ter ici � l'exaltation du Po�te, � la grandiloquence habituelle
avec laquelle, dans la _Com�die_, il semble attribuer une si grande part
dans l'univers et dans les vues de la providence divine � cette ville de
Florence, qui apr�s tout n'occupait pas une si grande place dans le
monde. S'il veut que les p�lerins qui traversent la ville prennent part
� son deuil et unissent leurs larmes � celles de la cit� devenue
_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pens�e de convier � ce deuil les
gouvernans de son pays. Tout cela nous ram�ne aux moeurs de cette
�poque, au caract�re de la po�sie m�di�vale, et encore une fois �
l'exaltation du Po�te de la Com�die sur tous les sujets qui mettent en
jeu ses passions, ou m�me ses id�es.
NOTE:
[1] Voir au chap. XLI.
CHAPITRE XXXII
Gli occhi dolenti per piet� del core....
_Afin que eette canzone garde mieux son caract�re de veuve,
apr�s-qu'elle sera termin�e, j'en marquerai les divisions avant de
l'�crire, et je ferai ainsi d�sormais_.[1]
_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la premi�re en est la
pr�face; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisi�me, c'est
� la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence �_:
B�atrice s'en est all�e.... _La troisi�me �_: O ma pieuse canzone....
_La premi�re se divise en trois. Dans la premi�re division, je dis
pourquoi je me mets � parler. Dans la seconde, je dis � qui je veux
parler. Dans la troisi�me, je dis de qui je veux parler. La seconde
commence �_: et comme je me souviens ... _la troisi�me �_: je dirai
ensuite.... _Quand je dis plus loin_: B�atrice s'en est all�e ... _je
parle d'elle, et je fais l� deux parties_.
_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlev�e; apr�s je dis
comment les autres ont pleur� son d�part; et je commence cette partie
par_: s'est s�par�e.... _Cette partie se divise en trois: dans la
premi�re, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis
ceux qui la pleurent. Dans la troisi�me, je parle de ma propre
condition. La seconde commence �_: mais tristesse et douleur.... _La
troisi�me �_: Je ressens les angoisses....
_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse � ma
canzone en lui d�signant les femmes qu'elle doit aller trouver et pr�s
de qui elle doit rester_.
NOTE:
[1] Malgr� cette d�claration, je continue de renvoyer ces
divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le r�cit et les
accens po�tiques qui en font partie.
CHAPITRE XXXIII
Venite a intender li sospiri miei....
_Ce sonnet a deux parties: dans la premi�re, je fais appel aux fid�les
de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma
condition mis�rable. Cette seconde partie commence �_: ils s'�chappent
inconsol�s....
CHAPITRE XXXIV
Quantunque volte, lasso! mi ricorda....
_La canzone commence �_: toutes les fois, h�las!... _et elle a deux
parties. Dans l'une, c'est-�-dire dans la premi�re stance, se lamente ce
cher ami, qui lui �tait si proche. Dans la seconde partie, je me lamente
moi-m�me, c'est-�-dire dans l'autre stance qui commence �_: dans mes
souvenirs, je recueille....
* * * * *
Il para�t ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent,
l'une comme fr�re, l'autre comme serviteur.
Dante avait annonc� deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans
l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui r�pondent � son id�e
d'introduire deux personnages dans ses vers.
CHAPITRE XXXV
Era venuta nella mente mia....
_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la premi�re, je dis
que cette femme �tait d�j� dans ma m�moire. Dans la seconde, je dis
l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisi�me, je parle des effets
de l'amour_.
_La deuxi�me commence �_: l'amour qu.... _La troisi�me �_: et chacun
sortait....
_Cette derni�re partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous
mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient
certaines paroles diff�rentes des autres_.
_La deuxi�me commence �_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre
commencement se divise de la m�me mani�re, sauf que dans la premi�re
partie je dis quand cette femme est venue dans ma m�moire, ce que je ne
dis pas dans l'autre_.
CHAPITRE XXXVI
Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagn� de son
excuse. Nous devons reconna�tre que cette excuse est dans ce sentiment,
tr�s humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
rappelait les �motions ressenties nagu�re.
Il retrouve sur le visage de cette femme la m�me p�leur (masque de
l'amour) que lui avait laiss� voir le visage de B�atrice. Il lui semble
que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le m�me)
que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
les douleurs les plus vives qui se laissent p�n�trer le plus facilement
par les marques d'une sinc�re et profonde sympathie.
Ce n'est certainement pas un des c�t�s les moins saisissans de cette �me
de po�te que ce besoin auquel il c�de si souvent de confesser ses
faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
retrouve la cons�cration supr�me, dans la rencontre dramatique o� sa
confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse B�atrice,
aboutit au pardon d� � tout p�cheur repentant.
* * * * *
On lit dans le _Bullettino della societ� Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1)
�que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-�-dire la femme �
la fen�tre) ne devait �tre qu'une repr�sentation symbolique de la
_Philosophie_, � laquelle Dante dut d'efficaces consolations apr�s la
mort de B�atrice�.
Mais que signifieraient alors son repentir et sa r�solution de
s'arracher � cet entra�nement sentimental, au moment m�me o� nous
pouvons dire qu'il est pr�t � se jeter dans les bras de la Philosophie.
Et comme il d�clare en m�me temps qu'il n'�crira plus d�sormais que ce
qui sera � la louange de B�atrice, il semble que ce soit dans B�atrice
elle-m�me que l'on devra s'attendre � trouver la personnification de la
Philosophie, et non dans cette figure passag�re � laquelle nous ne
rencontrerons plus aucune allusion.
Mais voil� que _Il Convito_ nous fait assister � une rivalit� ardente
entre le souvenir d'un amour ancien et r�el et l'entra�nement d'un amour
nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
perdons encore dans ce d�dale o� le po�te se pla�t � nous enfermer.
Dans tous les cas, ce n'est pas encore � cette �poque que le symbole de
la Philosophie para�t avoir pris figure dans l'esprit du Po�te. Dante
nous initie dans _Il Convito_, avec de grands d�tails, aux consolations
qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les �tudes qu'il
poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
th�ologiens, les lectures o� il se plongea. C'est Cic�ron (Tullius) et
Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur
compagnie qu'il s'est �pris (on pourrait dire qu'il s'est �namour�) de
la Philosophie.[1] Et il me para�t certain que celle-ci ne s'est empar�e
de lui qu'� une �poque beaucoup plus avanc�e que celle o� le po�me nous
conduit ici.
Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un �pisode
de jeunesse o� l'entra�nement des sens a d� prendre une part, moindre
sans doute, que l'�nervement qui suit les grandes douleurs.
NOTE:
[1] Il ne para�t pas que les �critures, c'est-�-dire l'ancien
ou le nouveau Testament, ni les P�res de l'�glise, aient tenu grande
place dans les �tudes auxquelles Dante a consacr� ces ann�es de
transition entre la mort de B�atrice (1289) et son entr�e dans la vie
publique (1295). Dans la _Divine Com�die_, il les c�l�bre avec
�loquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas appara�tre ici.
L'�me de Dante �tait profond�ment religieuse; mais il ne semble pas
avoir eu celle d'un d�vot.
CHAPITRE XXXVII
J'ai d�j� signal� cet aveu du Po�te, qu'il avait aper�u plus d'une fois
sur le visage de B�atrice cette m�me p�leur (couleur d'amour) qu'il
retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de
B�atrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et
comme dans un moment d'oubli qu'il laisse �chapper les t�moignages qu'il
a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.
Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir
l'image de sa bien-aim�e envelopp�e d'un nuage o� l'oeil ne d�couvre que
de rares �claircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se d�chirera
que lorsque, dans les r�gions c�lestes, l'enfant habill�e de rouge et la
jeune fille �couronn�e de bont� et de modestie� sera transfigur�e en une
sainte aur�ol�e d'un nimbe �blouissant. Mais alors la tendresse de
B�atrice sera devenue toute maternelle.
CHAPITRE XXXVIII
L'amaro lagrimar che voi faceste....
_Ce sonnet a deux parties: dans la premi�re, je parle � mes yeux comme
je parlais � mon coeur en dedans de moi-m�me; dans la seconde, je n'ai
aucun doute en montrant � qui je m'adresse, et cette partie commence �_:
ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions,
mais ce serait inutile parce que ce qui pr�c�de est tr�s clair_.
CHAPITRE XXXIX
Gentil pensiero che parla di vui....
_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-m�me, suivant que mes
pens�es �taient partag�es en deux. J'appelle l'une le_ coeur,
_c'est-�-dire l'app�tit, j'appelle l'autre l'_�me, _c'est-�-dire la
raison. Et je dis comment l'une parle � l'autre. Et, que le coeur doive
s'appeler l'app�tit et l'�me la raison, ceci para�tra manifeste � ceux
par gui il me pla�t que ce soit compris_.
_Il est vrai que dans le sonnet pr�c�dent j'opposais le r�le du coeur �
celui des yeux; et cela para�t contraire � ce que je dis pr�sentement_.
_C'est pourquoi je dis �galement ici que c'est le coeur que j'entends
par l'app�tit, parce qu'il entrait encore plus de d�sir � me rappeler ma
charmante Dame qu'� voir celle-ci, quoique j'en eusse d�j� quelque
app�tit, mais qui paraissait l�ger. D'o� il est visible que l'un de mes
dires n'est pas contraire � l'autre_.
_Ce sonnet a trois parties: dans la premi�re, je commence par dire de
cette femme comment mon d�sir se tourne tout entier vers elle. Dans la
deuxi�me, je dis comment l'�me, c'est-�-dire la raison, parle au coeur
c'est-�-dire � l'app�tit. Dans la troisi�me, je dis comment celui-ci lui
r�pond. La seconde commence �_: mon �me lui dit ... _la troisi�me �_: et
mon coeur lui r�pond....
* * * * *
Sous sa forme subtile et envelopp�e, cette canzone met ici en pr�sence
et en opposition le coeur et l'�me, c'est-�-dire, suivant son langage,
l'app�tit et la raison. Et l'interpr�tation que le Po�te nous en donne
est cette fois plus int�ressante encore, peut-�tre, que la canzone
elle-m�me.
L'app�tit, c'est ici le d�sir, et la raison c'est l'amour. Ne
vaudrait-il pas mieux dire la volont� que la raison? Car l'amour ne
s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
philosophique la raison n'est pas pr�cis�ment un attribut de l'�me.
Il faut remarquer avec quelle d�licatesse le Po�te fait allusion au
d�sir, au d�sir sensuel, qu'il appelle app�tit, n'ayant employ� qu'une
fois le mot d�sir.
Cette canzone et les explications du Po�te ne peuvent laisser aucun
doute touchant l'existence r�elle de celle qu'on a appel�e la dame
compatissante, ou la dame � la fen�tre, � laquelle on a si souvent
attribu� un caract�re purement id�al et symbolique; aucun doute non plus
au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
�veill�s en lui.
La r�volution qui s'est alors op�r�e dans l'esprit comme dans l'�me de
l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il �crivait celui-ci, se peint d'une
mani�re poignante dans les vers dict�s par �l'angoisse de ses soupirs�,
et dans l'emportement avec lequel il s'acharne � entrer en communion
avec sa nouvelle ma�tresse, la Philosophie. C'est � elle que, par une
fiction ind�finiment poursuivie, il demandera l'oubli des �motions
pass�es et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
sans lutte et sans d�chirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
convi� l'univers tout entier. Et c'est aux p�rip�ties de cette bataille
qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone o�, sous des voiles
d'une transparence �nigmatique, il nous initie aux �volutions de son �me
et aux transports contraires qui l'agitent.[1]
Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable puret� qui fait le charme
inalt�rable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant � un
pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
qu'il adore et qu'il c�l�bre. Et l'on ne peut s'emp�cher ici de penser
aux symboles br�lans du Cantique des Cantiques.
Le combat que se livre son �me tortur�e, c�dant � une s�duction nouvelle
et irr�sistible, les d�chiremens que laisse une passion d�sert�e et les
�lans qui entra�nent dans une passion naissante, sont reproduits avec
des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
d�pass�s. Et tout ceci laisse � la figure de B�atrice, d�laiss�e pour
une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
peut-�tre et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
_Vita nuova_, et demeure un t�moignage non moins �loquent de l'existence
r�elle de cette figure �nigmatique.
Cependant il faut bien constater que tous ces �lans passionn�s n'ont en
r�alit� pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
pr�occupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pens�es la
place qu'y avait occup�e exclusivement d'abord l'image de B�atrice.
NOTE:
[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.:
CHAPITRE XL
_J'ai dit_ lasso (h�las) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce
que mes yeux s'�taient ainsi �gar�s. Il n'y a pas de division � �tablir
dans ce sonnet, le sens en �tant tr�s clair_.
Que faut-il donc penser en d�finitive de cet �pisode de la dame � la
fen�tre? Le repentir que le Po�te t�moigne �du d�sir dont il s'est
l�chement laiss� poss�der� ne permet aucun doute sur le caract�re qu'on
doit lui assigner. Mais ce n'est l�, je le r�p�te, qu'un �pisode, comme
d'autres qui sont apparus dans le courant du po�me. Il a d�finitivement
rejet� tout d�sir coupable, �_volendo che cota desiderio malvagio e vana
tentazione siano distrutti_�. Il ne s'occupera plus d'elles mais
seulement de cette femme b�nie �dont il dira des choses qui n'ont �t�
dites d'aucune autre femme�.
En effet, plus tard appara�tra une nouvelle image qui viendra encore
s'�lever � son tour entre lui et l'image de B�atrice. Mais cette fois
elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous
quittons la vie et ses r�alit�s pour entrer dans le domaine de la
fantaisie pure. Et de m�me que B�atrice avait �t� l'h�ro�ne de la _Vita
nuova_, la Philosophie sera l'h�ro�ne de _Il Convito_, en attendant que
la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde c�leste.
CHAPITRE XLI
Deh peregrini che pensosi andate....[1]
_Je dis p�lerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot.
Car p�lerin peut s'entendre de deux mani�res, l'une large et l'autre
�troite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_
peregrino; _dans le sens �troit p�lerin s'entend seulement de celui qui
s'en va � la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.
Il faut donc savoir qu'on appelle de trois mani�res ceux qui vont au
service du Tr�s haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les
pays d'outremer, d'o� ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_
peregrini _quand ils vont � la maison de Galice parce que la s�pulture
de Saint-Jacques fut plus �loign�e de son pays que cette d'aucun autre
des ap�tres. On les appelle_ romei _quand ils vont � Rome, l� o�
allaient ceux que j'appelle p�lerins. Il n'y a pas de divisions dans ce
sonnet parce que la signification en est manifeste_.
NOTES:
[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se
traduire par p�lerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.
[2] Allusion au p�lerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de
Compostelle, le seul des ap�tres qui ait �t� enseveli loin de son pays.
CHAPITRE XLII
Oltre la sfera che pi� larga gira....
_Ce sonnet comprend en lui-m�me cinq parit�s_.
_Dans la premi�re, je dis dans quel endroit va ma pens�e en nommant cet
endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi
elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisi�me, je dis ce qu'elle y
voit c'est-�-dire une femme honor�e. Et je l'appelle un_ esprit
voyageur, _parce qu'elle va l�-haut en esprit voyageur, qui est hors de
sa patrie. Dans la quatri�me, je dis qu'elle la voit telle, c'est-�-dire
dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-�-dire que
mon esprit monte dans sa condition � un tel degr� (d'�l�vation) que mon
intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est
� ces �mes b�nies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit
Aristote dans le deuxi�me chap. de la_ M�taphysique. _Dans la cinqui�me
partie, je dis que si je ne puis voir l� o� m'emm�ne ma pens�e,
c'est-�-dire � une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle
est la pens�e de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pens�e_.
_Et puis � la fin de cette cinqui�me partie, je dis_: mes ch�res dames,
_pour donner � entendre que c'est bien � des femmes que je m'adresse. La
deuxi�me partie commence �_: une nouvelle intelligence ... _la troisi�me
�_: quand il est arriv� ... _la quatri�me �_: il la voit si grande ...
_la cinqui�me �_: je sais qu'il parle....
_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire
mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne
m'en occupe pas davantage_.
CHAPITRE XLIII
Apr�s la mort de B�atrice, le roman est termin�. Mais le Po�te a voulu
clore par un �pilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie
nouvelle.
Cette histoire suit une �volution compl�te. Elle commence le jour o�
Dante rencontre pour la premi�re fois celle dont il devait faire sa
B�atitude. Elle finit le jour o�, apr�s avoir c�d� � une s�duction
passag�re, gr�ce � l'obsession m�me de souvenirs encore vivans, il se
promet de ne plus parler que de B�atrice et de dire d'elle ce qui n'a
jamais �t� dit d'aucune autre femme.
C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_),
partag�e entre les _angoisses_ de l'�tude et les orages de la vie
publique, pour aboutir aux r�ves h�ro�ques d'un patriotisme indomptable
et aux songes fantastiques d'une imagination effr�n�e.
Il poursuivra donc sa carri�re, marqu�e d'abord d'une note d'infamie[1],
puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalit�. Et il fera
participer � celle-ci B�atrice, qu'il nous avait montr�e d'abord par�e
des gr�ces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimb�e de l'aur�ole
paradisiaque
NOTE:
[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-�-dire trafic des choses
de l'�tat, comme la Simonie est le trafic des choses de l'�glise,
qu'avait �t� bas�e sa condamnation � l'exil, au feu s'il reparaissait
dans sa patrie, et � la confiscation de ses biens.
FIN DES COMMENTAIRES
P�RENNIT� DE L'IMAGE DE B�ATRICE
Le th��tre et le roman ont cr�� des �tres de pure imagination auxquels
nous avons pr�t� tous les attributs de la vie.
Nous les avons dou�s de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
sont attach�s, de pens�es auxquelles nos pens�es se sont associ�es, de
joies et de douleurs que nous avons partag�es.
Avec quelles �motions ne devons-nous pas suivre le po�te de la _Vita
nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
r�cit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensit�! Il ne
nous montre pas les traits qui l'ont s�duit, il ne nous fait pas
entendre la voix dont il s'est enchant�. Mais nous savons quel jour
B�atrice est n�e et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
elle est apparue pour la premi�re fois � celui qui devait
l'immortaliser.
Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'�me de B�atrice
dont nous percevons le reflet dans l'�me du po�te?
L'oeuvre de l'Alighieri viendrait � dispara�tre tout enti�re comme ont
�t� an�antis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
enfouis dans la biblioth�que d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
l'image de la divine B�atrice.
C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'imp�rissables, c'est
sans doute l'image de la Gr�ce et de la Beaut�.
TABLE DE LA VITA NUOVA
Pr�face.
Introduction.
I.--Esquisse de la vie de Dante.
II.--La jeunesse de Dante.
III.--La litt�rature du moyen �ge.
IV.--Construction de la _Vita Nuova_.
V.--Caract�re de la traduction.
LA VITA NUOVA
Chapitre premier.
Chap. II.
Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil
cuore_ ... A toute �me �prise et � tout noble coeur.
Chap. IV.
Chap. V.
Chap. VI.
Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore
passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.
Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perch� piange
Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....
Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ...
Chevauchant avant-hier sur un chemin....
Chap. X.
Chap. XI.
Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori
Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.
Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan
d'Amore_ ... Toutes mes pens�es parlent d'Amour....
Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._
Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....
Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente
muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....
Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._
Souvent me revient � l'esprit....
Chap. XVII.
Chap. XVIII.
Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ...
Femmes qui comprenez l'amour....
Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ...
Amour et noblesse de coeur sont une m�me chose....
Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ...
Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....
Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ...
Vous dont la contenance affaiss�e ... _Se tu colui
c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si
souvent....
Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._
Une femme jeune et compatissante....
Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ...
J'ai senti se r�veiller dans mon coeur....
Chap. XXV.
Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._
Ma Dame se montre si aimable....
Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._
Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.
Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ...
L'amour m'a poss�d� si longtemps....
Chap. XXIX.
Chap. XXX.
Chap. XXXI.
Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per piet� del core_ ...
Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.
Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ...
Venez entendre mes soupirs....
Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ...
Toutes les fois, h�las! que me revient....
Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._
A mon esprit �tait venue....
Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ...
Mes yeux ont vu combien de compassion....
Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di piet� sembianti_ ...
Couleur d'amour et signes de compassion....
Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ...
Les larmes am�res que vous versiez....
Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ...
Une pens�e charmante s'en vient souvent....
Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._
H�las, par la forre des soupirs....
Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._
O p�lerins, qui marchez en pensant....
Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che pi� larga gira ..._
Bien au del� de la sph�re....
Chap. XLIII....
�pilogue.
La vie amoureuse de Dante. L�gende et tradition.
Apparition de B�atrice dans le Purgatoire.
TABLE DES COMMENTAIRES
Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_.
Sur le _mot Gentile_.
Sur le mot _Donna_.
Chap. II.--La r�alit� de l'existence de B�atrice.
Premi�re rencontre de Dante avec B�atrice, d'apr�s Boccace.
Conditions sociales � Florence.
Pourquoi Dante ne s'approchait pas de B�atrice.
Doutes et suppositions.
Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_.
R�ponses au sonnet de Dante.
Sonnet de Cino da Pistoja.
Sonnet de Guido Cavalcanti.
Interpr�tation du sonnet de Dante.
Interpr�tation du sonnet de Guido Cavalcanti.
La voix de B�atrice. H�sitations et scrupules du Po�te.
Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_.
Ballade: _in abito di saggia messagera_.
Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_
Argument du sonnet: _Morte villana_.
Hantise de la mort.
Leopardi (_Amore e morte_).
Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._
Perplexit�s de Dante. Organisation militaire � Florence.
Chap. XI.--Rapprochement d'une pens�e de Vauvenargues.
Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._
Interpr�tation de la ballade.
Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_.
Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._
Ph�nom�nes de n�vrosisme.
Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_.
Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_.
Chap. XVIII.--La publicit� des vers et des correspondances
rim�es an trecento.
Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._
Interpr�tations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse
du Po�te.
Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._
L'amour en puissance, et l'amour en acte.
Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_.
Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._
Le testament de Folco Portinari.
Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._
La soeur de Dante.
Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._
R�conciliation de Dante et de B�atrice. Sonnet compris dans les
_Rime spettanti alla Vita Nuova_.
Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._
Portrait id�al de B�atrice.
Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._
Les amplifications po�tiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ r�pondent
toujours � des sentiments humains et � des sensations r�elles.
Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Com�die_ n'existait pas dans
l'esprit du Po�te quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles
raisons il ne nous entretient pas de la mort de B�atrice.
Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9.
Chap. XXXI.--Qui �taient les _princes de la terre_ � qui il
adresse ses lamentations?
Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_.
Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_.
Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette
canzone est adress�e � deux personnes, lui et le fr�re de B�atrice.
Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._
Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.
Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.
Chap. XXXVII.--Grande d�licatesse du Po�te pour tout ce qui
concerne B�atrice.
Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_.
Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._
Dissertation sur l'app�tit ou le d�sir, et la raison ou l'amour.
Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il
penser de la dame � la fen�tre (la dame compatissante)?
Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_.
Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_.
Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_.
P�RENNIT� DE L'IMAGE DE B�ATRICE.