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Auguste Comteet HerbertSpencer E. de Roberty THE ALB LIBRARY

Auguste Comte et Herbert Spencer

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From images generously made available by Gallica (Biblioth�que Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES ID�ES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SI�CLE Par E. DE ROBERTY PARIS 1894 * * * * * INTRODUCTION [p.V] Dans le remous des id�es g�n�rales, dans la fluctuation des vues d'ensemble, dans le va-et-vient des syst�mes qui, pour un court espace de temps, r�ussissent � grouper les croyances, � retenir et fixer les convictions, un ph�nom�ne s'observe, � peu pr�s invariable � travers les �ges. Il se d�tache nettement du d�cor mobile qui l'encadre, il sollicite � un haut point l'attention du sociologue. [p.VI] Il caract�rise une phase int�ressante de la vie mentale de l'humanit�, une p�riode ne semblant pas, � vrai dire, devoir se clore bient�t. Elle embrasse la pr�histoire enti�re de la philosophie, la suite continue de si�cles qui, apr�s avoir fond� les religions, s'adonn�rent � la culture des abstractions m�taphysiques. Durant la longue enfance de la philosophie, ce ph�nom�ne demeura normal dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux; mais d�j� des traits pathologiques le d�forment. Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes c�r�brales qui se dirigent en sens inverse: le _monisme_ et l'_agnosticisme_. L'esprit de synth�se s'�puisa � vouloir les refouler dans le m�me lit. Mais une s�rie intermittente d'affaiblissements et de triomphes, de d�faites et d'exaltations de la pens�e abstraite marqua cette entreprise imm�diatement vaine. [p.VII] La philosophie du xixe si�cle suivit les voies de la m�taphysique qui l'avait pr�c�d�e et qui, � son tour, s'�tait model�e sur les traditions monoth�istes des religions sup�rieures. Elle allia, d'une fa�on � la fois inconsciente et profond�ment irrationnelle, la recherche de l'unit� au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le plus p�rilleux et le plus d�shonorant des illogismes. Nous e�mes d�j�, en des travaux ant�rieurs[1], l'occasion de relever quelques traits d�terminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par exemple: que les tentatives de synth�se universelle dues aux efforts des plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les Spencer, �tablissaient une objection �crasante contre leur agnosticisme, formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous � ce propos, et le noir ne se per�oit vraiment [p.VIII] noir que s'il s'�tale � c�t� du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que v�rit� d'ordre particulier, psychologique, sert � d�voiler le vice cach� des m�thodes g�n�rales du philosophe. On blesse les lois �l�mentaires de la logique en accouplant la th�se qui affirme l'unit� derni�re des choses et celle qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature. Et par surcro�t, on s'expose aux dures repr�sailles pr�vues par la loi de l'identit� des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste � prendre la n�gation de l'unit�, de la connaissance pure et abstraite, l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de r�ellement s�par� du monde ph�nom�nal. Sous ce rapport, ajoutions-nous[2], les philosophies se groupent en deux grandes classes. Dans l'une on trouve D�mocrite, Giordano Bruno, Spinoza, Leibnitz, Fichte, [p.IX] Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les esprits assez audacieux pour s'imposer la t�che difficile de corriger l'agnosticisme par le monisme, un exc�s de prudence par un exc�s de t�m�rit�. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon, Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme, moins cat�gorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un agnosticisme logiquement moins d�fectueux ou mieux motiv�. Dans cette double s�rie nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes; et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre dernier ouvrage, nous allons examiner les deux th�ories extr�mes o� versa, en son enqu�te sur l'unit� du monde, la philosophie contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire pr�c�der cette �tude par un expos� sommaire de quelques vues g�n�rales. Elles visent les relations qui s'observent [p.X] entre l'_agnosticisme_ et l'_exp�rience_; l'un, principal apport du pass� religieux, apport qui semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours, le r�le inhibitoire et mison�iste jou�, dans un autre ordre d'activit�, par le Capital; l'autre qui, comme nous t�cherons de le prouver, se confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien, dans l'antinomie conceptuelle pr�tendue insoluble, les ambitions r�novatrices du Travail. _Paris, en avril 1894._ NOTES: [1] _Agnosticisme_, pp. 72-73, 107-113, et _La Recherche de l'Unit�_, passim. [2] _Agnosticisme_, pp. 112-113. * * * * * AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER [p.1] * * * * * LIVRE PREMIER LE PROBL�ME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PR�SENT * * * * * I Le caract�re dominant du positivisme, le �trait propre� qui valut � cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui sainement appr�ci� m�me des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent d�j� volontiers que la philosophie positive �r�v�le un sentiment _beaucoup plus vif qu'on ne l'�prouvait auparavant_: 1� de la liaison des choses, et 2� des [p.2]limites infranchissables qui bornent nos connaissances. Le positivisme s'affirmerait donc � la fois comme un monisme plus radical et comme un agnosticisme plus accentu� que les conceptions philosophiques qui le pr�c�d�rent et le pr�par�rent. Je souscris enti�rement � la seconde caract�ristique. Quant � la premi�re, je ne saurais l'accepter sans des r�serves expresses. Par sa belle classification des sciences sp�ciales, par la cons�cration qu'il apporte � une science nouvelle, la sociologie, si admirablement soud�e par lui � la s�rie inorganique et biologique, puis consid�r�e comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte d�veloppe, en effet, un genre de monisme fort injustement d�laiss� par ses pr�d�cesseurs et tr�s capable, en somme, d'impressionner un si�cle comme le n�tre, � la fois glorieux de ses grandes d�couvertes et fatigu�, presque rassasi� de ses succ�s scientifiques. A la foule croissante des esprits �clair�s ce [p.3] ma�tre de la pens�e contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une �unit� c�r�brale�, comme il l'appelle, fond�e sur les donn�es certaines de la science. Par malheur, Comte ne se borne pas � d�clarer la guerre au seul monisme transcendant. L'erreur c�toie chez ce philosophe le plus juste sentiment critique et le pousse � envelopper dans la m�me proscription l'unit� pure, l'unit� rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec la chim�re m�taphysique. Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance � lever ainsi la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on voulait favoriser l'�closion. Les ambages et les t�tonnements de Comte devaient, du reste, flatter les go�ts et satisfaire les pr�jug�s de ces majorit�s vaguement instruites aux yeux desquelles l'ind�cision passe presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation habile. Trois forts courants intellectuels s'introduisent [p.4]manifestement dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes id�es directrices se d�gagent de la philosophie positive comme son r�sum�, son r�sidu, son enseignement supr�me, son legs d�finitif aux �ges futurs. Ce sont, dans l'ordre hi�rarchique de leur puissance respective: 1� le courant _agnostique_, le plus consid�rable, le plus violent de tous, ou l'id�e de _limite_; 2� le courant _historique_, ou l'id�e d'_�volution_, de progr�s lentement gradu�, s'effectuant par nuances insensibles, cela aussi bien dans les soci�t�s humaines que dans la nature vivante et le monde inorganique; enfin, 3� le courant _monistique_, l'id�e d' unit� c�r�brale, le point le plus faible, le moins d�velopp� dans la conception positive de l'univers. Envisag� soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux n�cessit�s imm�diates de la vie mentale, l'agnosticisme r�gente tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et surtout son troisi�me principe, le monisme, auquel, et nous le verrons plus [p.5] tard, l'intol�rance des adeptes du _non possumus_ relativiste ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un r�le � peu pr�s d�risoire. Littr� fait tr�s bien ressortir l'intransigeance de son ma�tre. Il le dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts, l'une connue ou plut�t connaissable selon les conditions humaines, l'autre inconnue ou plut�t inconnaissable, soit dans la dur�e de l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'encha�nement des causes. Cette s�paration entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande le�on, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie humilit�.--Et presque aussit�t il ajoute ces lignes significatives: �Il ne faut pas consid�rer le philosophe positif comme si, traitant uniquement des causes secondes, _il laisse libre de penser ce qu'on veut des causes premi�res_. Non, il ne laisse l�-dessus aucune libert�; sa d�termination [p.6] est pr�cise, cat�gorique et le s�pare radicalement des philosophies th�ologiques et m�taphysiques.� Voil� des d�clarations nettes. Elles �manent du disciple qui se posa pour r�gle de ne jamais d�passer les conceptions du ma�tre, qui souvent m�me se glorifia d'avoir su les restreindre � leur expression premi�re. Il suffit, d'ailleurs, d'ouvrir le _Cours de philosophie positive_ pour se convaincre de la fid�lit� scrupuleuse apport�e par Littr� � l'interpr�tation de la doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut faite derni�rement et qui consiste � soutenir que �nulle trace de pessimisme intellectuel� ne s'observe chez Comte; ou encore que �l'inconnaissable de ce philosophe, r�sultant des limites rencontr�es par l'exp�rience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est l'objet d'aucune religiosit� et diff�re � peine de l'inconnu?�[3] [p.7] Bornons-nous � enregistrer ici cette opinion. Le second principe directeur du positivisme, l'id�e d'�volution, rev�t une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte. La filiation ininterrompue des g�n�rations humaines, les liens �troits de pi�t� et de gratitude qui, v�ritables points de suture, rattachent le pr�sent au pass�, la r�habilitation des �poques les plus d�cri�es, la solidarit� profonde et durable gr�ce � laquelle tout se tient et s'encha�ne dans le r�gne humain, absolument comme dans le r�gne organique et, plus bas, plus au fond, dans le r�gne inorganique,--ce noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des soci�t�s humaines le prolongement, le compl�ment n�cessaire de l'�volution g�n�rale des choses. Sur ce point, Comte fut le pr�curseur g�nial de Darwin et de Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemen�a le vaste champ o� le xixe si�cle leva une si �blouissante moisson. Arm�e de ces deux th�ories, qui furent toujours [p.8] ses grands chevaux de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque imm�diatement apr�s la mort pr�matur�e de son fondateur, une victoire rare et qui un jour para�tra excessive. Sa popularit�, son expansion rapide �clips�rent la popularit� et l'expansion des plus triomphantes �coles du si�cle, telles que le kantisme ou l'h�g�lianisme, et d�pass�rent de beaucoup les succ�s et l'influence qui, � d'autres �poques, �churent en partage � des philosophies tr�s s�rieuses, tr�s dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le m�canisme de Descartes, l'�volutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme �l�mentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier aujourd'hui, surtout si l'on ram�ne, comme il convient de le faire, � ses origines positivistes, l'int�ressante diversion philosophique op�r�e par Herbert Spencer. Mais, d�s lors, le positivisme appara�t comme le r�cipient central, le large r�servoir latin o� se d�versent et d'o� sortent les principaux courants [p.9] philosophiques de notre �poque, depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance, jusqu'� l'�volutionnisme anglo-am�ricain qui maintenant porte et r�pand ses enseignements aux quatre coins du monde civilis�. Mais pourquoi ou plut�t comment la pens�e de cet obscur r�p�titeur de math�matiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle � conqu�rir et � dominer ainsi tout un si�cle? A nos yeux, la brusque entr�e des id�es positivistes sur la sc�ne du monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux conditions essentielles. En premier lieu, ces id�es �taient celles m�mes que pr�conis�rent, en des formules vari�es dans la forme, mais pareilles au fond, une longue suite de philosophies pr�c�dentes, toutes plus ou moins agnostiques, �volutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna � r�unir en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires. Elle [p.10] sembla de la sorte lever ou r�soudre une des plus vieilles, une des plus redoutables antinomies de l'esprit. En second lieu,--et nous attirons l'attention du lecteur sur ce point,--Auguste Comte fut avant tout un _vulgarisateur_ de g�nie; nous employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus �lev�. Comte r�ussit � accro�tre, � agrandir de fa�on notable la base humaine qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites de la philosophie. Et cette diff�rence, ce gain fut pris par lui en totalit� sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions religieuses, toujours plus concr�tes que les philosophiques. Il d�mocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un flot montant d'intelligences humaines. Il r�pandit plus abondamment que n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumi�re qu'un petit nombre d'initi�s tenaient soigneusement cach�e sous le boisseau m�taphysique. [p.11] Il comprit ainsi admirablement son �poque, l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils l�gitime--et, en son for int�rieur, tr�s respectueux--du xixe si�cle. Il se montra tel, du reste, de plusieurs fa�ons. Il pressentit et devina les tendances expansives, les aspirations �galitaires de la phase historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il adapta sa conception g�n�rale du monde � la capacit� intellectuelle des nouvelles couches sociales conquises par la pens�e sous sa triple forme, philosophique, scientifique et esth�tique. Il fut le v�ritable promoteur de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se plaisait � r�p�ter: �Sans une philosophie, le savant n'est qu'un manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur�. Et il vit venir � lui la foule des savants, des publicistes, des esth�tes, d'autant plus dociles � sa voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des multitudes. Il fit plus encore. Il estima � sa juste valeur [p.12] la qualit� et la composition de la nourriture philosophique que r�clamait le si�cle. Il op�ra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et des proc�d�s synth�tiques du pass�. Il s'attacha avec pr�dilection aux fruits d�j� m�rs d'une exp�rience plusieurs fois s�culaire. Et cette nutritive moelle des philosophies pr�paratrices, il la tira moins des livres ou de l'�tude minutieuse des m�taphysiciens, que de l'air ambiant, encore tout troubl� par la grande secousse r�volutionnaire, que de l'observation imm�diate d'une soci�t� chaotique, tumultueuse, en g�sine d'un id�al nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient, obstin�, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus s�r et de plus sain dans notre civilisation instable, du commerce avec la s�rie totale des sciences particuli�res, m�re des supr�mes abstractions de l'esprit. Il fut ainsi conduit � marier l'agnosticisme qui repr�sente le pass� religieux de l'humanit�, au monisme qui, repr�sentant son avenir scientifique, [p.13] contient en germe la n�gation formelle de l'inconnaissable. Et dans le m�me cadre, sans prendre garde qu'il pouvait se briser en pi�ces, il fit entrer, il maintint d'autorit� une troisi�me synth�se, la th�orie �volutionniste, figurative surtout de l'�poque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale marque. Au surplus, l'exceptionnel g�nie vulgarisateur de Comte se manifeste jusque dans la mani�re, qui lui est propre, de traiter les plus difficiles probl�mes. Je parle ici, bien entendu, de la m�thode du positivisme, et non de la forme ou du style des �crits de Comte, obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmont� par le talent litt�raire des premiers �vang�listes de la bonne parole. Je le r�p�te, comme _doctrine_ et comme _m�thode_, l'oeuvre de Comte est toute de _nivellement_; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je n'attache aucune id�e p�jorative et qui dans ma bouche ne prend, en nulle fa�on, le sens d'abaissement. [p.14] Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes th�ses qui forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique. Il �tend, il d�veloppe la surface occup�e par les probl�mes de l'agnosticisme, du monisme et de l'�volutionnisme; il cherche � rendre ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur donne un aspect pratique parfois tr�s s�duisant, il invoque, � chaque tournant de route, les t�moignages de la raison vulgaire, de l'exp�rience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi qu'il convient � un penseur qui s'adresse � la foule. Il est le moins sceptique, le moins d�licat, le moins raffin�, mais aussi le moins calculateur, le plus sinc�re, le plus na�f des philosophes. Il est d'une bonne foi enti�re, admirable. Il se garde comme du plus grand des malheurs, comme d'un p�ch� irr�missible, de creuser les questions pr�alables, de scruter les principes, les points de d�part, d'aller au fond des choses. Il est l'ennemi jur� de la subtilit� [p.15] qu'il envisage comme la vraie tare m�taphysique. Au point de vue utilitaire, il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes, dans les jach�res de la connaissance, telles que la psychologie ou la sociologie, il �chappe de la sorte au verbiage oiseux, � l'aiguisement inutile du tranchant de la pens�e, qui ensuite se prodigue en pure perte. Mais, th�oriquement, sa position cesse d'�tre aussi bonne. Car les sciences sup�rieures ne restent pas stationnaires, et leurs acqu�ts ne sont pas tous dus � l'observation pure et simple. L'�l�ment rationnel y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypoth�se, l'abstraction et la g�n�ralisation y jouent un r�le de plus en plus consid�rable. En d�finitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconna�tre cette v�rit� d'ordre exp�rimental: par le positivisme la philosophie--une philosophie s�rieuse--fut pour la premi�re fois mise � la port�e d'une tr�s forte majorit� d'esprits. Historiquement parlant et [p.16] jugeant, un grand progr�s s'est accompli par l�. La d�mocratie intellectuelle,--cr�ation, en somme, heureuse de notre �poque, puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des iniquit�s sociales,--la d�mocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup ennoblie, �pur�e, moralis�e. Un �crivain qui appartient aux jeunes g�n�rations sur lesquelles nous pouvons s�rement compter, l'affirme en ces termes nets (et je l'en f�licite): �Le positivisme n'effarouche que les consciences troubles dont il d�nonce les basses convoitises; toute la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit�[4]. Mais il y a mieux peut-�tre, au regard des contingences futures. Sorties des nuages m�taphysiques o� se cachait leur �clatante nudit�, les trois grandes th�ories hypoth�tiques (v�rit�s ou erreurs, il n'importe): l'agnosticisme, le monisme et l'�volutionnisme, sont aujourd'hui descendues sur terre. Divinit�s autrefois [p.17] si farouches, elles s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu'� subir la terrible �preuve, elles veulent bien devenir f�condes du fait de la science particuli�re. Faut-il ajouter qu'une orientation r�cente de la philosophie, �tiquet�e par la critique adverse comme _hyperpositivisme_ et � laquelle on me fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste essentiellement � pr�ter, � l'oeuvre naturelle et in�vitable d'un tel ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici d�daign�e des �tudes, des exp�riences sp�ciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier r�sultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du positivisme l'�l�ment mystique, et en m�me temps de conserver, de raffermir, de d�velopper ses deux autres principes constitutifs?[5] * * * * * II [p.19] La philosophie �volutionniste nous d�couvre une autre face de la contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme. Destin�e, au dire de ses adeptes, � r�volutionner la philosophie, la science, l'art et jusqu'� la vie collective, cette grande doctrine pr�tend inaugurer une m�thode neuve, originale. Infiniment soucieuse des racines et des commencements, elle suit � la trace, elle note avec soin, � travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et des �tres. Mais l'histoire de tous les �vangiles se ressemble, [p.20] d'une fa�on �tonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les ap�tres de l'�volution s'accompagne d'une esp�rance robuste, d'une foi na�ve. Ainsi �voque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une infime bourgade de Jud�e, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous est n�, annon�ait-on alors avec un enthousiasme plus sinc�re et plus communicatif sans doute, mais de nature pareille � l'engouement contemporain, et un chemin fonci�rement nouveau s'ouvre au salut de l'�me humaine. On oubliait, on n�gligeait un d�tail qui ne manque pourtant pas d'importance: les incarnations divines pr�c�dentes, le grand souffle bouddhique de charit�, le courant d'amour universel entra�nant et sauvant des millions d'�mes anc�tres! L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanit�; aucune croyance ne l'�vite. Elle se loge au coeur m�me de la th�orie qui aspire � la dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que tout a son germe [p.21] en tout. Mais, brouillant la vue claire du pass�, elle emp�che de saisir le sens direct des modalit�s pr�sentes. Il est peut-�tre temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les �volutionnistes. Non, leur fameuse th�se n'est pas le verbe nouveau qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de la vie, de l'�me et des soci�t�s humaines. C'est l�, au contraire, une v�rit� tr�s ancienne, tr�s �prouv�e et tr�s g�n�rale, qui suscita des luttes innombrables, qui eut ses p�riodes de vigueur et ses �poques de d�faillance, ses �clipses et ses r�apparitions triomphales;--une v�rit�, en somme, qui, loin d'imposer � notre esprit une discipline et des r�gles jusque-l� inconnues, le contraint plut�t � suivre docilement, en ses explorations r�centes, la voie scientifique depuis longtemps ouverte. Les choses et leurs apparences, les ph�nom�nes, coulent, changent, deviennent, �voluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne [p.22] pr�c�da cette g�n�ralisation solidement �tablie par la science du nombre, par la m�canique c�leste et terrestre, par la physique et la chimie rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses recherches, nous apporte � cet �gard un t�moignage irr�cusable; car c'est au m�canisme que les th�ories �volutives modernes, forc�es dans leurs derniers refuges m�taphysiques, ram�nent les changements quelconques et les mutations d'existence si all�grement r�sum�s par elles en leur vocable pr�f�r�. Un second t�moignage, et non moins pr�cieux, nous est fourni par la m�taphysique �difiant sur le concept du �devenir� une foule de d�ductions extr�mement ing�nieuses. Mais d'o� pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'exp�rience contemporaine, et comment, sans l'appui des hypoth�ses particuli�res, des sp�culations scientifiques de l'�poque, e�t-elle r�ussi � maintenir des affirmations aussi hasard�es? On d�savoue et condamne l'esprit m�me de la doctrine [p.23] �volutionniste en supposant possible une br�che, une solution de continuit� de cette sorte. L'id�e d'un d�veloppement successif appara�t comme une des plus vieilles notions qui dirig�rent le savoir particulier. C'est � ce dernier que la m�taphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succ�dant � la th�ologie, elle installa sur les ruines des croyances confus�ment int�grales des premiers �ges de la pens�e, la diff�renciation classique des �trois devenirs�,--celui de la mati�re ou du mouvement, celui de la vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'id�e. Mais la science la plus primitive et la m�taphysique la plus pu�rile se sont toujours inspir�es d'un autre principe encore, que toutes deux pla�aient, clans l'�chelle abstractive, au-dessus de l'id�e d'�volution, et que toutes deux consid�raient, par le fait, comme le but supr�me de la connaissance. Je veux parler du concept d'unit�. L'id�e d'�volution offrait un moyen s�r pour [p.24] ramener la multiplicit� effective des ph�nom�nes � leur identit� essentielle. Le principe inf�rieur symbolisait l'ensemble des m�thodes rationnelles capables de nous conduire � une telle fin. Il se pliait de lui-m�me aux exigences du principe sup�rieur. On entra donc de prime abord et r�solument dans la voie monistique. Le devenir, diff�rentiel et multiple par d�finition, de l'�tre toujours un et semblable � lui-m�me, ou, en d'autres termes, l'unit� de l'univers et son explication scientifique la plus plausible, l'�volution des choses, se pr�sentent ainsi, avec �vidence, comme les deux grandes id�es r�gulatrices de toute sp�culation g�n�rale. Un rapport logiquement n�cessaire, exp�rimentalement v�rifiable, relie l'id�e d'unit� �, l'id�e d'�volution. Si l'une constitue l'�me de la philosophie, l'autre en forme le corps, la condition apparente, le rev�tement sensible. Accumuler les donn�es et les faits diff�rentiels, multiplier les exp�riences, se servir de l'id�e d'�volution sans perdre de vue la fin unitaire [p.25] supr�me, tel est, tel demeure le lot de la science imparfaite. Quant � l'id�al, � la science parachev�e, elle souhaite la fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingu�s et plus tard pos�s, par l'analyse verbale, comme contraires r�els. La m�canique s'appuie sur la base des math�matiques, la physique s'�taye des v�rit�s m�caniques, la chimie se d�veloppe sur les fondements �tablis par la physique; et la s�rie se prolonge pour toutes les cr�ations mentales venues � temps sur la pente qui conduit l'esprit du plus connu au moins connu, des apparences simples et �l�mentaires aux apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne voulut pas se conformer � cette marche n�cessaire ignora, de parti pris, l'id�e d'�volution. Toute science h�tive et pr�matur�e pr�tendit pouvoir se passer de la m�thode exp�rimentale, de l'examen attentif des faits concrets, individuels. Telles s'offrent � nos yeux la biologie avant l'�panouissement des connaissances [p.26] physico-chimiques, et, _a fortiori_, la sociologie et la psychologie; et telle se d�voile surtout la synth�se philosophique qui jamais ne r�alisa les conditions exigibles d'une formule savante de l'univers. Conception b�tarde, rivale d�j� trop faible de la th�ologie plus simpliste, plus vivante, elle se s�para des sciences pleinement constitu�es et se rapprocha des branches naissantes du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si �troite qu'� certaines �poques il e�t �t� vraiment difficile de dire, par exemple, o� finissaient la psychologie et la morale, la r�gle sociologique, et o� commen�ait l'ontologie, la th�orie des principes essentiels du monde. Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile au principe �volutif et � la m�thode exp�rimentale, du moins incapable de faire fructifier le premier, ou d'appliquer s�rieusement la seconde. La progression de l'id�e moniste en �prouva un retard sensible. Cet effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe �volutif [p.27] joue � l'�gard de l'id�e d'unit� le r�le d'un coefficient qui en d�cuple la valeur. Le monisme scientifique s'arr�ta m�me brusquement dans sa marche vers le conqu�te de l'inconnu; il n'osa pas franchir les �cueris myst�rieux qui se dressent entre le monde de la vie et la nature inorganique. Et le monisme philosophique, d�viant de plus en plus de la route qui m�ne � l'unit� rationnelle, finit par se transformer en un monisme transcendant[6]. Tout cela �tait in�vitable. L'id�e d'unit� ou d'identit� sert de principe r�gulateur � notre savoir, et l'id�e d'�volution constitue notre m�thode la plus efficace pour justifier et v�rifier ce crit�rium supr�me. Car l'unit� se pose tout d'abord en postulat, en hypoth�se; mais peu � peu elle se transforme en v�rit� d'ordre exp�rimental et rationnel � la fois. Ces deux grandes id�es devaient donc, forc�ment, traverser la m�me crise et subir la m�me alt�ration. [p.28] Plus haut, nous n'avons pas ni� la r�alit� du mouvement intellectuel qui entra�na dans le sillage m�taphysique le tron�on isol� des sciences dites sup�rieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une agitation factice et inf�conde, et quelquefois m�me un recul, un v�ritable retour � l'ignorance des temps primitifs. En effet, un troisi�me �l�ment formateur de la connaissance--ou d�formateur, selon le point de vue--s'est toujours joint aux id�es d'unit� et d'�volution et a tenu, � leurs c�t�s, une large place. Le savoir qui m�ritait ce nom par son d�veloppement r�gulier, acceptait pour seul guide l'exp�rience. Il �tait conduit par les id�es d'�volution et d'unit�. Mais le savoir inchoatif et la m�taphysique qui l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches constitu�es de la connaissance, admettaient encore un troisi�me principe: l'id�e de l'au-del�, de l'universel myst�re, fond intime des conceptions religieuses et de toute foi _a priori_. Ainsi [p.29] s'expliquent les nombreux essais qui pr�tendirent concilier l'infini, l'absolu, l'inconnaissable avec l'�volution et l'unit�. Ces tentatives devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donn�rent naissance � une interminable suite de contrastes st�riles, d'affirmations surabstraites accompagn�es de leurs n�gations fictives, couples �tranges qui tous d�rivent, �videmment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence (l'unit� d�voil�e par l'�volution des choses et des �tres) et la transcendance (l'en-dehors hyperphysique),--opposition quintessenci�e entre l'exp�rience et sa n�gation pure, la non-exp�rience. Or donc, d'o� vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme, comment s'impose � la m�taphysique en particulier, l'id�e de transcendance, destructive de tout vrai savoir envisag� dans ses conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne d�passe [p.30] pas les degr�s interm�diaires, les g�n�ralisations inf�rieures de la connaissance? A cette question nous r�pond�mes par deux fois: dans notre livre sur l'_Inconnaissable_ et dans celui sur l'_Agnosticisme_. La gen�se, les origines de cette id�e �clairent son action inhibitoire sur la pens�e. Elle est la survivance des �ges lointains de l'humanit�, le reliquat des fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des temps �coul�s, le signe g�n�ral �voquant l'ensemble des m�thodes irrationnelles o� se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours et demeure encore, par cons�quent, une n�gation directe de l'id�e d'�volution. * * * * * III [p.31] R�sumons bri�vement la double analyse pr�c�dente. Trois id�es-forces, pour parler comme M. Fouill�e, ont guid� la philosophie du pass�. Les id�es d'_unit�_ et d'_�volution_ appartiennent � la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles figurent ou symbolisent la recherche exp�rimentale. L'id�e de l'_au-del�_ appartient � la m�taphysique qui la re�ut en h�ritage de la th�ologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle figure ou symbolise l'incertitude initiale, ins�parable de l'esprit de cr�dulit�. [p.32] Mais ces m�mes id�es directrices manifestent en outre deux tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme l'affirmation et la n�gation, et, dans l'ordre �motif, comme l'optimisme et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de m�priser les avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la n�gation contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester l'utilit� relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous emp�cher de reconna�tre la v�rit� de l'observation selon laquelle l'agnosticisme, p�n�trant dans le milieu fa�onn� par les d�couvertes de la science, y d�termina toujours une forte fermentation m�taphysique. Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes id�es sont largement repr�sent�es. Le criticisme, h�ritier direct de l'id�alisme, commence par raffermir sur ses bases l'agnosticisme �branl� par les progr�s de la science. Il cherche � �tablir un _modus vivendi_ provisoire [p.33] entre l'_a priori_ et l'_a posteriori_. Voici, en deux mots, comment il proc�de: il range un �l�ment th�orique important, l'unit�, dans le domaine de l'_a priori_; il le distrait totalement de la science, � qui il ne laisse qu'un seul ingr�dient, le diff�rentiel, le multiple, ou r�volution sous le nom d'exp�rience sensible. Il arrive ainsi � cr�er ou, plut�t, � renouveler le monisme transcendant. Kant se pr�occupe beaucoup de l'unit� philosophique. Il croit m�me avoir fait, � cet �gard, un pas consid�rable en avant. Il assimile ce qu'il appelle sa d�couverte � celle de Copernic renversant les r�les attribu�s, dans leur r�volution r�ciproque, � la terre et au soleil. La comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires de Kant concevaient la mati�re comme le foyer central o� se r�unissent toutes les existences, lui, l'id�aliste nourri par la forte critique sensualiste dirig�e contre les exc�s du mat�rialisme, se tournait du c�t� oppos�. Il subordonnait la nature � l'esprit, [p.34] il proclamait hautement que l'universalit� et la n�cessit�--encore deux synonymes vagues de l'unit� si ardemment poursuivie--entrent dans la connaissance par le sujet, seul �l�ment actif, non par l'objet, produit � peu pr�s passif de notre mentalit�. Mais l'analogie invoqu�e par Kant ne se justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le m�rite est aussi vieille que la philosophie elle-m�me. Kant reprend la th�se du monisme id�aliste affirmant la supr�matie du sujet sur l'objet. L'homme est la mesure des choses, disait Protagoras, les id�es sont la seule r�alit� certaine, r�p�te apr�s lui Platon, les objets de l'exp�rience sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose, qu'il paraphrase ses pr�d�cesseurs. La solution de Kant ne r�sout �videmment rien. Son monisme est aussi hypoth�tique et exclusif que les tentatives qui pr�par�rent la sienne. La question demeure pos�e dans les m�mes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue biologique, [p.35] jusque-l� trop n�glig�, la critique kantienne �largit le terrain de l'�ternelle dispute, elle ajoute � l'enqu�te de nouveaux documents, elle compl�te, pour ainsi dire, l'inventaire m�taphysique. La philosophie positive vient ensuite. H�riti�re du mat�rialisme, elle proc�de comme son anc�tre direct, elle a la passion de tout vulgariser. Mais, cette fois, la th�se qu'elle popularise inconsciemment se distingue � peine de celle d�fendue par le criticisme. A son tour, elle se donne la t�che d'�tablir un _modus vivendi_ entre les termes de l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande � l'�l�ment scientifique, � l'�volution, � l'exp�rience. Elle d�veloppe le principe exp�rimental jusqu'� lui subordonner l'id�e unitaire. Elle prend ainsi, selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre r�volution et l'unit�; et son monisme, irr�parablement atteint par ce vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, ind�cis. [p.36] Au positivisme enfin succ�de l'�volutionnisme qui d�voile avec franchise le sens r�el des croyances th�ologiques. Cette philosophie ram�ne l'id�e divine et le sentiment religieux au concept essentiellement �motif de l'Incognoscible. Mais loin d'en inf�rer la d�ch�ance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance de l'esprit humain, elle c�l�bre ses m�rites, elle s'efforce d'en faire le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit, du reste, fermement � la possibilit� d'une conciliation, d'une entente durable entre l'id�e religieuse ou agnostique et le concept exp�rimental ou �volutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier principe qui s'�tait d�j� affirm� avec une certaine force dans la philosophie du si�cle, � deux reprises diff�rentes, par la critique kantienne de l'exp�rience et surtout par les id�es sociologiques d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spenc�rienne ne pouvait se montrer hostile � l'id�e monistique. Elle accueille donc [p.37] l'unit� du monde comme un postulat universel de la pens�e. Mais, plus t�m�raire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant les cons�quences extr�mes de sa th�orie du savoir. Elle d�double son monisme, elle en fait deux parts in�gales: la partie transcendante, l'unit� de l'inconnaissable, c'est-�-dire, au fond, rien moins que sa connaissance achev�e; et la partie exp�rimentale, l'unit�, forc�ment imparfaite, du connaissable. Si Ton compare entre elles les principales directions de la pens�e contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-�tre, qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgr� leur contrari�t� manifeste, _ces trois grands th�mes_ dont s'inspira, de tout temps, la philosophie: l'_agnosticisme_, l'_�volutionnisme_ et le _monisme_. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant � Spencer, la religiosit� latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne � un niveau �gal? Les chefs de file de la philosophie moderne se pr�occupent de [p.38] jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la th�ologie du devoir, Comte celle de l'humanit� qui reproduit, sous un aspect � la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son pr�curseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre part, on ne saurait m�conna�tre les progr�s accomplis par les id�es exp�rimentales, ni l'expansion de l'id�e d'unit�, si �troitement li�e � celle d'�volution. Mais cet essor simultan� d'id�es contradictoires ne s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre besoin d'�tre cons�quents, d'aller, dans la v�rit� comme dans l'erreur, jusqu'au bout? Au reste, si l'on d�sire porter un jugement �quitable sur les modifications subies, dans le cours des si�cles, par la mentalit� philosophique, c'est aux syst�mes les plus renomm�s du pass� qu'il faut confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur aupr�s de l'opinion. On s'�tonne alors du r�le pr��minent qui, dans la conception g�n�rale du monde, [p.39] �choit de plus en plus � la partie active de la science, � l'�l�ment qui sert d'une fa�on directe l'id�e d'unit�, de connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'� nos jours, un chemin tr�s appr�ciable est parcouru par la m�me notion fondamentale. Sous le nom d'exp�rience, de monde sensible chez Kant, sous celui de d�veloppement n�cessaire et graduel chez Comte, sous celui d'�volution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement croissante. D'o� vient une conqu�te si grande et si s�re que la philosophie tout enti�re semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'�volution? A notre sens, un tel succ�s prouve une fois de plus l'action profonde exerc�e par les id�es, les g�n�ralisations, les progr�s strictement scientifiques sur les id�es, les d�ductions, les transformations de la connaissance purement philosophique. Ce ph�nom�ne confirme la grande loi de corr�lation entre la science et la philosophie, que nous avons cherch� � [p.40] �tablir dans un de nos premiers ouvrages[7]. L'histoire des id�es scientifiques nous r�v�le une longue suite d'ant�c�dences significatives, une accumulation d'exp�riences et de synth�ses se rattachant toutes � l'id�e d'�volution, et qui toutes mettent en relief le �devenir� par �tapes successives, ou la diff�renciation immanente des choses et des �tres. On se tromperait m�me beaucoup en ne citant � l'appui de cette th�se que les noms populaires de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs pr�curseurs. C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite � l'�volutionnisme proprement dit, de se produire, de se r�pandre, de vaincre les obstacles, de triompher des r�sistances. Il faut remonter � la moiti� du xviie si�cle, et plus haut encore, si l'on veut reconna�tre et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui renversa, les barri�res [p.41] caduques et transf�ra peu � peu le concept d'�volution du domaine m�canique en celui des faits et des lois de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et fondation de la biologie). D�s lors la route s'aplanissait devant les tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de moralistes. On nous reproche ce qu'on appelle l'_hyperpositivisme._ On pourrait, avec la m�me justice, bl�mer notre �volutionnisme moins accommodant, peut-�tre, que celui de M. Spencer ou de son �cole aujourd'hui florissante. Un esprit math�matique fort distingu� et dont l'adh�sion ouverte � quelques-unes de nos th�ories les plus capitales nous valut une grande joie, a discern� ce trait avec beaucoup de finesse[8]. Exposant et commentant nos d�ductions sur la gen�se des concepts surabstraits, il consid�re les lois rigoureuses qui forment l'objet propre [p.42] de la logique pure, comme un cas particulier de la grande loi d'�volution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable ��volution� le synonyme d'exp�rience et si, par suite, les deux faces du processus �volutif, la diff�renciation et l'int�gration, s'envisagent comme l'�quivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit tant�t la multiplicit� des choses, et tant�t leur unit�. Nous avons lieu d'�tre satisfaits en voyant nos id�es se r�pandre peu � peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les savants sp�ciaux. Pr�cieux par-dessus tout nous semble l'appui pr�t� � certaines de nos th�ses par la science math�matique, base solide qui soutient l'�difice entier du savoir exact. La loi de l'identit� des contraires se r�v�lant telle que le fond intime de v�rit� contenu dans la c�l�bre doctrine de la relativit� du savoir, quelle fortune pour l'id�e pure d'exp�rience et, par suite, pour l'id�e pure d'�volution![9] [p.43] Le principe d'universelle relativit� s'offre ainsi comme l'aspect psychologique du principe d'universelle unit�. L'�volutionnisme conduit fatalement au monisme. Mais sur cette route h�riss�e d'obstacles que notre lassitude ou notre paresse mentale d�clare insurmontables, combien de pr�jug�s ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance �tant n�cessairement un acte de d�termination, de limitation[10], l'abstraction et la logique humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie double. Nous appr�henderons toujours les choses ou leurs �notions�, �leurs id�es�, par l'aide de deux concepts oppos�s. Mais ce proc�d�, pour naturel qu'il se pr�sente, n'en constitue pas moins un proc�d�, une m�thode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un r�sultat d�finitif, une conclusion derni�re, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu [p.44] comprendre cette v�rit� si simple. Il a d'ailleurs le plus grand tort de tant se r�clamer du principe relativiste. Il joue imprudemment avec la flamme qui, t�t ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-�tre, demain, qui sait? le poids destin� � l'entra�ner dans l'ab�me. D�velopp�e dans tous les sens, creus�e plus profond�ment par la psychologie, la relativit� du savoir--les nouvelles th�ories sur l'identit� des contraires semblent d�j� le pr�sager--pourrait fort bien porter � l'ignorance �rig�e en syst�me religieux ou philosophique le coup de gr�ce qu'elle attend depuis des si�cles. NOTES: [3] _Ann�e philosophique_,3_e_ ann�e, p. 237, par M. Pillon, dans l'article que ce n�o-criticiste distingu� consacr� � mon livre sur l'_Agnosticisme_. [4] J. Caraguel. [5] Au moment o� je corrige les �preuves de ce volume, on m'envoie le num�ro de mars 1894 de la _Revue occidentale_ qui publie un long article sur mon livre: _La recherche de l'unit�_.[p.18] L'organe officiel du positivisme y fait trois d�clarations int�ressantes. Par la premi�re, les positivistes se d�fendent �nergiquement de tomber dans l'erreur agnostique. J'enregistre � mon actif cette victoire inesp�r�e. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le reniement de Pierre ne change rien � la doctrine de son ma�tre, ni, en d�finitive, � celle de Pierre lui-m�me. La philosophie positive, nous assure-t-on, tient pour inconnaissable le probl�me de l'existence ou de la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque M. Spencer, par exemple, postule la r�alit� de l'inconnaissable, il affirme en m�me temps son incognoscibilit�. L'�quivoque demeure donc pareille dans les deux cas. La seconde d�claration des positivistes porte sur ma loi de l'identit� des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une expression nouvelle du principe de l'inconcevabilit� du contraire simultan�, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome logique quelques applications heureuses. La notation alg�brique ad�quate au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de plus l'universalit� logique des formules de l'alg�bre. Enfin la troisi�me d�claration concerne ma critique du concept de limite. �On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de quel droit nous pr�tendons enserrer l'avenir scientifique; nous r�pondons: en vertu du droit qu'a le math�maticien de garantir aux g�n�rations de calculateurs que le num�rateur et le d�nominateur de l'expression _non-moi_/_moi_ = savoir, augmentant toujours d'une quantit� �gale, jamais ils n'atteindront l'unit�.� Cela est fort bien, mais encore e�t-il �t� � propos de nous d�montrer que le rapport en question constitue n�cessairement un nombre fractionnaire. J'ai � peine besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine enseignant l'unit� immanente des choses ne saurait se pr�ter � une semblable p�tition de principe. [6] _La Recherche de l'Unit�_, p. 176. [7] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_. [8] George Mouret, _B�vue philosophique_,1893, nos 7 et 8: _Le probl�me logique de l'Infini_: I. _La relativit�_. [9] _Ibid._, n� 7, p. 58 et suiv. [10] V. _La Recherche de l'Unit�_, chapitre viii: _Le concept de limite et la relativit� du savoir_. * * * * * LIVRE II [p.45] LE MONISME D' AUGUSTE COMTE * * * * * I Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent souvent au point de d�router la critique. On a dit qu'on doit juger un penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqu� � Comte, un tel crit�rium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'oppos� d'un sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au probl�me central et si d�licat de l'unit�, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'h�sitation qui parfois [p.46] captive et attire, mais de la contradiction qui toujours blesse et rebute. Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il est moniste et pluraliste (ou dualiste) � la fois. Mais tandis que chez la plupart de ses pr�d�cesseurs, et chez Spencer, son successeur en ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme qui m�ne au d�doublement de l'univers, et l'�volutionnisme qui conduit � son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux, chez lui elle �clate brusquement et au grand jour. L'auteur du _Cours de philosophie positive_ s'observe peu � cet �gard. Il ne s'impose pas l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront. N�anmoins, on fausserait la tonalit� g�n�rale, on d�naturerait le v�ritable esprit de la [p.47] philosophie positive en attachant � cette attitude de Comte une importance exag�r�e. Le philosophe du bon sens populaire mis au service de la science, ou, _vice vers�_, de la science asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et, s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Press� par sa besogne dogmatique et les exigences imm�diates qu'elle soul�ve, il effleure � peine la question. En r�alit�, cependant, dans le duel engag� entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la volont� expresse ou l'instinct obscur du m�taphysicien qu'il y a en Comte, restent � la forte tendance qui repr�sente le pass�. Quant � celle qui pr�voit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop ch�tive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute s�rieux puisse planer sur l'issue du combat. Mais venons au fait, c'est-�-dire au monisme, si rudimentaire qu'il soit, de l'h�ritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de [p.48] Descartes, de Locke, de Hume et de Kant. L'unit� r�elle des choses, que le fondateur du positivisme distingue d'avec leur unit� purement logique, voil� pour lui; comme pour la presque totalit� des m�taphysiciens, le but supr�me de la pens�e, l'id�al auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe. La pens�e r�alise l'unit� logique lorsque, dirig�e vers l'�tude des diff�rents ordres de ph�nom�nes, elle subit une s�rie d'adaptations sp�ciales qui forment autant de modifications ou, plut�t, d'enrichissements, d'�largissements d'une seule et m�me m�thode. En d'autres termes, pour Comte, l'unit� rationnelle ou subjective est une liaison _m�thodologique_. Au contraire, l'unit� objective qu'il nomme aussi _scientifique_, se r�alise dans les choses elles-m�mes, en tant qu'elles se s�parent de l'esprit qui les appr�hende et les transmue en concepts, en repr�sentations id�ales de la r�alit�. Ce lien se manifeste par l'universalit� des lois naturelles, des nombreux rapports d'identit� que la [p.49] raison d�couvre en appliquant aux diff�rentes cat�gories de cas particuliers les proc�d�s si vari�s de l'analyse et de la synth�se. Des lois semblables gouvernent tous les ordres de ph�nom�nes, et les diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties constituantes, �autant d'�l�ments d'un seul corps de doctrine�. Certains attributs sont communs � tous les _�tres_, � toute _existence._ S'ils deviennent l'objet propre de disciplines sp�ciales, ce n'est l� qu'une invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode de commencer l'�tude de la nature par l'observation des cas les moins complexes. Au bas de l'�chelle apparaissent les ph�nom�nes ou les propri�t�s des choses d'abord math�matiques, et ensuite m�caniques. Une telle division correspond � la diff�rence entre l'aspect statique (existence ou �quilibre) et l'aspect dynamique (activit� ou force, �nergie, mouvement) sous lesquels l'esprit consid�re les qualit�s g�n�rales. Cette distinction factice [p.50] recouvre une unit� r�elle, comme l'a brillamment prouv� d'Alembert en rattachant les questions de mouvement aux questions d'�quilibre. Comte remarque � ce propos que, les attributs m�caniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne peut les distraire, il y a lieu de consid�rer le groupe total comme un ensemble de qualit�s propres � chaque existence. D�velopp�e d'une mani�re superficielle, cette observation lui permettra plus tard d'accorder la m�me universalit� aux faits sociaux qui, eux aussi, se surajoutent aux autres ordres de ph�nom�nes[11]. Ailleurs encore Comte affirme que les lois �primordiales� de la m�canique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences, de la physique jusqu'� la sociologie inclusivement. Partant, on peut dire, selon une formule aujourd'hui consacr�e, que les m�mes r�gles [p.51] gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus �lev�es. Comte reconna�t donc la l�gitimit� de l'effort qui pousse toutes les branches du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment con�oit-il ce monisme? La loi de Kepler, si mal qualifi�e, selon lui, de loi d'inertie, ne r�git pas que les seuls ph�nom�nes m�caniques. Son pouvoir s'�tend sur tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque ceux-ci persistent dans leur �tat, tant que ne survient point une influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler � une formule �quivalente, dans le fond, � la loi de causalit�. Traitant ensuite la r�gle de Galil�e relative � la conciliation spontan�e, au sein d'un m�me syst�me, de tout mouvement g�n�ral avec les diff�rents mouvements particuliers, Comte l'applique � la totalit� des ph�nom�nes du monde inorganique et du monde de la vie. �Quelle que soit la classe ph�nom�nale observ�e, [p.52] dit-il, on peut toujours constater en tout syst�me l'ind�pendance fondamentale des diverses relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune aux diff�rentes parties.� Ces relations ne se modifient en rien par une telle ing�rence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas toutes les fractions d'un syst�me, rompt toujours l'�quilibre de ce dernier. Les ph�nom�nes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux manifestent �galement cette loi universelle. Mais citons les propres paroles de Comte, elles en valent la peine: �Les �tudes biologiques offrent la v�rification continue de cette loi, aussi bien pour les ph�nom�nes de sensibilit� que pour ceux de contractilit�, puisque, nos impressions �tant purement comparatives, notre appr�ciation des diff�rences partielles n'est jamais troubl�e par aucune influence g�n�rale et uniforme. Son extension naturelle � la sociologie n'est pas moins incontestable: car, si le progr�s social tend � alt�rer l'ordre int�rieur d'un syst�me [p.53] politique, c'est uniquement, comme en m�canique, parce que le mouvement ne saurait �tre suffisamment commun aux diverses parties dont l'�conomie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affect�e par une progression beaucoup plus rapide, � laquelle tous les �l�ments participeraient avec une �gale �nergie.�[12] Ce n'est pas d'une autre fa�on, enfin, que Comte comprend la troisi�me loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'�quivalence constante entre la r�action et l'action. �Son universalit� n�cessaire, dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est m�me la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une mani�re tr�s confuse et fort insuffisante, l'extension spontan�e � toute �conomie naturelle�[13]. Les r�actions ou les effets physiques, chimiques, biologiques et politiques sont, comme les r�actions ou les effets m�caniques, toujours �quivalents aux actions ou [p.54] aux causes qui les produisent; �galit� rigoureuse et ind�niable en th�orie, mais qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une partie �chappe � nos calculs, rev�t l'apparence d'une simple proportionnalit�. Remarquons � ce propos que la loi du rapport entre l'action et la r�action, la cause et l'effet, se r�clame du principe d'identit�. L'effet est toujours �gal � sa cause, l'effet n'est que sa cause. L'inaccessibilit� de la cause initiale et de l'effet ultime,--lorsqu'on examine � la lumi�re de la loi universelle ce dogme favori du positivisme,--se trahirait donc comme une illusion de notre esprit. D'autre part, une extension tr�s simple du m�me rapport permet facilement de r�duire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'apr�s le c�l�bre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux questions d'�quilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies conditions statiques nous emp�che de leur rattacher �troitement [p.55] les questions dynamiques, les probl�mes d'�volution, de d�veloppement, d'activit�[14]. En somme, Comte ne r�voque pas en doute l'identit� des lois qui r�gissent les diff�rentes cat�gories de ph�nom�nes. Il trouve naturel que ces relations aient �t� d�voil�es par l'�tude du sujet le plus commun (les faits de quantit� et de mouvement); mais, ajoute-t-il, �elles pourraient aussi �tre con�ues comme �manant des parties les plus �lev�es et les plus sp�ciales de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai caract�re d'universalit�[15]. Les lois que d�couvre la m�canique sont les plus g�n�rales. Dans toutes les sciences, elles dominent �les diff�rentes lois plus sp�ciales relatives aux autres modes abstraits d'existence et d'activit�, organiques ou inorganiques�. Cependant, ces rapports sp�ciaux, �qui resteront sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps tr�s grand�, pourront [p.56] un jour �tre �investis d'un semblable caract�re d'universalit�[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, �le syst�me entier de nos connaissances r�elles est susceptible d'une v�ritable unit� scientifique, ind�pendante de la grande unit� logique, quoiqu'en harmonie avec elle�.[17] L'all�gation est � noter� De certaines pr�misses pos�es par Comte aux conclusions tir�es par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les partisans de l'analogie r�elle, il n'y a qu'un pas. La proche parent� du positivisme avec les autres courants de la pens�e moderne ne se conteste plus. Longtemps, n�anmoins, une telle similitude ne fut point soup�onn�e. Les �volutionnistes surtout eurent le grand tort de m�conna�tre ces connexions intimes, multiples, r�v�latrices; et le tort de ne pas �tudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et le prototype de leurs propres contradictions. [p.57] La question est d'importance. T�chons donc de faire ressortir, le plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste sur l'unit� r�elle du monde. Des d�terminations identiques enveloppent tous les ph�nom�nes, et si nous distinguons entre les lois g�n�rales et les lois particuli�res, ce ne peut �tre que par suite de l'ignorance o� nous sommes quant aux conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la forme, dite sp�ciale, de leur apparition. En r�alit�, les lois particuli�res sont des formules contingentes o� s'exprime le contenu de la loi universelle; d�pouill�es de leur caract�re casuel, elles s'appliquent � tous les ph�nom�nes sans exception. La science le prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules. Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent, par exemple, les actes moraux, participent de l'universalit� de celles qui r�gissent les mouvements [p.58] mat�riels, il s'ensuit n�cessairement que les relations complexes doivent pouvoir se r�duire, en d�finitive, aux relations simples. La philosophie enti�re de M. Spencer, comme on sait, ne d�passe pas cette d�duction. Mais la propre th�se de Comte semble avoir une port�e plus grande et plus inattendue. En effet, d�voil�e par les progr�s tardifs de la science, l'universalit� n�cessaire des rapports n'implique-t-elle pas, tout en la masquant d'une fa�on momentan�e, l'identit� des ph�nom�nes eux-m�mes? Et cela non seulement parce qu'un ph�nom�ne s'offre toujours tel qu'une somme, un ensemble, un syst�me de relations, mais aussi en vertu du principe logique d'identit� qui se manifeste dans la nature et s'impose � l'esprit sous l'aspect tant�t de la loi psychique de causalit�, et tant�t d'une s�rie bien connue de lois m�caniques: la loi de l'�quivalence entre la r�action et l'action, la loi d'inertie ou de persistance du m�me �tat, la loi d'�quilibre ou de conservation des rapports mutuels [p.59] entre les parties d'un syst�me subissant une action commune, etc. Nous voil� accul�s, pour ainsi dire, aux limites extr�mes du dogme qui pr�tend enseigner l'identit� premi�re et finale des choses. Mais nous voil� aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voil� derechef aux prises avec la contradiction st�rile qui toujours entrava la marche de la pens�e vers l'id�al. En effet, apr�s avoir gravi des hauteurs qui, vraisemblablement, devaient lui para�tre vertigineuses, Comte fait volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il redevient le grand proph�te de l'Inconnaissable, il multiplie les objections et les r�serves que lui inspire sa prudente th�orie de la connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que bri�vement rappeler le sophisme par lequel il cherche � pallier l'incoh�rence de sa brusque retraite. Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un degr� entre l'existence math�matique et m�canique d'une part, [p.60] et l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce cha�non pr�sente une importance sans �gale. Il suppl�e en quelque sorte � la faiblesse native de notre cerveau, � l'insuffisance manifeste des moyens dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identit� r�elle des ph�nom�nes. Notre esprit est tellement born�, tellement impuissant, semble vouloir dire Comte, que �si cette transition n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unit� de la science� qui resterait �form�e de deux �l�ments radicalement h�t�rog�nes, entre lesquels aucune relation permanente ne saurait �tre institu�e�. Mais ce �mode interm�diaire� de l'existence universelle, �naturellement adh�rent, par une extr�mit�, aux notions astronomiques, et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontan�ment � notre intelligence l'heureuse facult� de parcourir le syst�me entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque insensible, des plus simples sp�culations math�matiques [p.61] aux plus hautes contemplations sociologiques�[18]. L'encha�nement naturel des choses conduit l'esprit � la cr�ation de la s�rie hi�rarchique des sciences qui, � son tour, permet, par des points de vue de plus en plus sp�ciaux, d'analyser ce ph�nom�ne toujours pareil � lui-m�me, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches poursuivies tant�t parall�lement, et tant�t--m�thode plus rationnelle et combien plus fructueuse--successivement, la s�paration est-elle �tanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place � des contacts f�conds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon certaine, sinon prochaine? Telle est la grande �nigme que Comte, esprit inconsciemment religieux et, par suite, prompt � se d�courager, consid�re comme ind�chiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer � la m�taphysique [p.62] qui depuis des si�cles s'�puise � cette fin en vaines divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudit� de l'Isis scientifique et la d�fend contre les vell�it�s indiscr�tes. Le philosophe, le th�ologien, puis le m�taphysicien, apparaissent comme les �ternels poursuivants de la science, subjugu�s par le charme toujours renaissant de son immarcescible puret�. Car l'histoire des syst�mes et peut-�tre aussi des croyances g�n�rales t�moigne de ce fait qui sans cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent passag�res, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de dur�e. Aux �lans audacieux des premi�res heures se substituaient des lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succ�daient les �t�s laborieux, les automnes calmes, les hivers m�lancoliques et pessimistes. La science non seulement se reprenait, elle pr�tendait encore que l'assaut par elle subi �tait entach� de nullit�, et aux m�mes entreprises elle opposait les m�mes fuites. La philosophie moderne ne fit [p.63] pas exception � cette r�gle. Et si le positivisme se montra plus respectueux ou plus pond�r�, dans sa tentative monistique, que d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproch�, puisqu'on est all� jusqu'� lui jeter son abstention � la face comme un soup�on et une injure. Cependant il eut �galement sa minute d'extase et d'oubli, et il s'y r�v�la aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste compr�hension de la doctrine positive, que nous avons essay� de saisir dans quelques vues du philosophe, profondes, mais rest�es peu �labor�es. NOTES: [11] V. Comte, _Cours de philosophie positive_, t. VI, 1re �dition, 59e le�on, _passim_, et particuli�rement pp. 792, 793, 797. [12] _Ibid_., pp. 795, 796. [13] _Ibid._, p. 796 et suiv. [14] _Ibid_., p. 797 et suiv. [15] _Ibid_., p. 798. [16] _Ibid._, p. 800. [17] _Ibid._, p. 800. [18] _Ibid_., p. 805. * * * * * [p.64] II. Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, �t� suffisamment mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie � celle d'un autre ma�tre fameux de la pens�e contemporaine, Emmanuel Kant. En effet, chez Comte comme chez Kant, la th�orie du monde se compl�te ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique � laquelle tous deux attachent une importance �norme. Mais tandis que Kant trace une ligne [p.65] de s�paration tr�s nette entre son enseignement th�orique et sa doctrine pratique, d�couvrant ainsi � tous les regards l'incompatibilit� g�n�rale qui existe encore entre ces deux ordres de recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspir�. Je sais qu'on a voulu assimiler sa _Politique positive_ � la _Critique_ kantienne _de la raison pratique_; mais un semblable parall�le ne se justifie que d'une fa�on tr�s vague. La _Politique positive_ n'a probablement jamais �t� con�ue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'all�ger la th�orie du poids des consid�rations utilitaires, pour attribuer au point de vue abstrait une ind�pendance parfaite. D�j� le _Cours de philosophie positive_ se pr�sente, dans la plupart de ses d�veloppements, comme une philosophie d'essence pratique. Les difficult�s un peu s�rieuses y sont coutumi�rement r�solues par des appels r�it�r�s au bon sens vulgaire, par l'�num�ration, souvent fatigante, des inconv�nients ou des pr�judices qu'entra�nerait, [p.66] dans la vie r�elle, l'application de telle ou telle th�se qui d�pla�t au penseur parce qu'elle contredit son id�al de f�licit� humaine. Cette disposition de son esprit a influenc� Comte de diverses mani�res. Et tout d'abord elle d�tourna son monisme de sa premi�re direction, qui �tait th�orique, et le poussa dans la voie �troite de l'utilitarisme social. Comte r�tr�cit volontairement son angle conceptuel, si je puis m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il le r�duit aux proportions des synth�ses en usage dans les religions et les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pens�e. Mais � quoi servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arri�re. Fils d'un si�cle agit� et n'aspirant qu'� la qui�tude, il redescend jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant d'esprits y avaient trouv� une halte d�licieuse, tant de g�n�rations y repos�rent leurs membres endoloris! [p.67] Tout pour l'homme et par l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. D�s lors il ne cesse de nous recommander l'unit� humaine ou sociale comme la seule possible, la seule pratique et f�conde en r�sultats. �Suivant une formule justement c�l�bre, dit-il, l'�tude de l'homme et de l'humanit� a �t� constamment regard�e comme constituant, par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique. La destination simplement pr�liminaire des sp�culations ant�rieures est m�me tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu �tre qualifi� qu'� l'aide d'expressions purement n�gatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les d�finissent que par leur contraste spontan� avec cette �tude finale, objet pr�pond�rant de toutes nos contemplations directes�[19]. [p.68] C'est � l'aide de la biologie que la philosophie s'�l�ve au point de vue synth�tique; elle n'y saurait parvenir par l'�tude, toujours analytique, du monde de la mati�re inerte[20]. Le monisme m�canique ou mat�rialiste c�de ainsi chez Comte, presque _ex machina_, la place au monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la m�me voie, un pas plus d�cisif encore. L'unit� biologique lui appara�t bient�t comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les n�cessit�s journali�res que le sens commun invoque. A son tour, donc, elle devra se r�duire, s'affiner, se transformer rapidement,--avec ce d�dain des transitions savantes qui caract�rise la mani�re de Comte,--en une sorte de monisme social ou moral. D�s lors, c'est � la sociologie qu'incombera la t�che �d'�tablir l'ascendant normal de l'esprit d'ensemble qui, d'une telle source, se r�pandra sur toutes les parties ant�rieures de [p.69] la philosophie abstraite, afin d'y r�parer peu � peu les d�sastres du r�gime dispersif propre � l'�laboration pr�paratoire des connaissances r�elles�[21]. Consacr�e gardienne de l'unit� scientifique, la sociologie devra veiller � ce que cette pure flamme ne puisse s'�teindre ... dans le coeur des hommes, o� la rel�gua une logique, certes, rigoureuse, mais dont les d�ductions se tirent de pr�misses qui jamais ne d�pass�rent les points de vue restreints de la pratique des affaires du monde. Comme le dit Comte lui-m�me, �la cr�ation de la sociologie compl�te l'essor fondamental de la m�thode positive, et constitue le seul point de vue susceptible d'une _v�ritable universalit�,_ de mani�re � r�agir convenablement sur toutes les �tudes ant�rieures, afin de garantir leur convergence normale sans alt�rer leur originalit� continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances r�elles pourront [p.70] donc former enfin un vrai syst�me, assujetti, dans son enti�re �tendue et dans son expansion graduelle, � une m�me hi�rarchie et � une commune �volution�[22]. A ce prix seul, � cette condition unique �l'harmonie est enfin �tablie entre la sp�culation et l'action, puisque les diverses n�cessit�s mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent alors, avec une remarquable spontan�it�, � conf�rer la pr�sidence philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours regard�es comme devant universellement pr�valoir.... Enfin, la morale, dont les exigences directes �taient implicitement m�connues pendant l'�laboration pr�liminaire, recouvre aussit�t ses droits �ternels par suite de la supr�matie du point de vue social, r�tablissant, avec une �nergique efficacit�, le r�gne continu de l'esprit d'ensemble, auquel _le vrai sentiment du devoir_ reste toujours profond�ment li�[23]. Et [p.71] un peu plus loin: �Le type fondamental de r�volution humaine, aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement repr�sent� comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanit� sur notre animalit�, d'apr�s la double supr�matie de l'intelligence sur les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort directement, de l'ensemble m�me du vrai d�veloppement sp�culatif, _l'universelle domination de la morale_, autant du moins que le comporte n�tre imparfaite nature�[24]. Dans le probl�me du monisme, la pens�e de Comte �volue selon la loi s�rielle qui lui servit � classifier les sciences fondamentales ou abstraites. De l'unit� m�canique, le philosophe passe � l'unit� biologique pour �chouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalit�, la pr�pond�rance du point de vue social, ou encore l'ascendant l�gitime de l'esprit sociologique sur l'esprit math�matique. [p.72] Certes, rien n'est plus ais� que de d�couvrir chez notre auteur, c�te � c�te, des th�ories proches d'un mat�rialisme grossier, et d'autres paraissant pr�ter un appui aux prudentes tergiversations sensualistes ou aux envol�es hardies de l'id�alisme. Toutefois, ces d�faillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui d�parent l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables � un savoir d�fectueux ou � un manque de p�n�tration logique. Elles s'expliqueraient plut�t par une trop grande h�te, une impatience trop vive d'aboutir � des r�sultats certains, imm�diats, palpables, et par l'abandon volontaire et pr�matur� du point de vue purement th�orique. Car le rapport qui relie la pratique � la th�orie n'est pas si simple, ni le passage de l'une � l'autre si facile, qu'on le suppose commun�ment. On ne saurait, � cet �gard, se contenter de l'insignifiante et banale formule qui d�finit la pratique comme une _application_ de la th�orie. Une telle vue n'est juste que dans [p.73] certains cas et sous certaines conditions. Or, si la recherche de l'unit� occupa sans rel�che les philosophes, jamais elle ne donna naissance � un savoir d�montr�, inattaquable, accept� de tous. L'obscurit� �paisse qui enveloppe les domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'�tend naturellement aussi � nos sp�culations sur l'unit� derni�re du monde. Mais comment alors exiger, f�t-ce du plus cons�quent des penseurs, que, se pla�ant � un point de vue pratique, il ne d�passe pas les limites d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour s'accorder avec une th�orie vraiment scientifique de l'unit� universelle? Les utopies sont n�cessairement d'essence pratique, et r�alisables, quand m�me l'histoire ne les rendrait pas effectives. Toutefois, le perp�tuel recours de Comte au [p.74] bon sens vulgaire pour en tirer une conception de l'unit� scientifique et mentale capable d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue s�rement une erreur m�thodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de l'inconnaissable. Elle aplanit la route � l'agnosticisme, elle facilite le renoncement � l'investigation �des causes essentielles et de la nature intime des ph�nom�nes�. Comte d�clare vouloir �se livrer exclusivement � l'�tude des lois naturelles�; mais jamais il ne se demande si une telle recherche ne double pas l'enqu�te que lui-m�me vient de proscrire[25]. Au lieu de nous rapprocher peu � peu de l'essence, pr�tendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine, qu'� renforcer [p.73] les t�n�bres qui nous traquent de toutes parts, qu'� replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le myst�re des choses? Par contre, la m�me m�thode se justifie dans la direction des affaires du monde, tant que la r�gle d'une telle conduite reste � peu pr�s ind�pendante de la th�orie pure. En effet, les sources de l'activit� humaine eussent �t� vite taries sans l'intervention de la raison commune toujours pr�te � suppl�er le savoir absent. On a mal compris ce caract�re particulier de certaines sp�culations, et on a souvent, par suite, �t� trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la philosophie morale du pass�. L'�l�ment pratique occupa une place tr�s importante dans ces hypoth�ses. Il y joua peut-�tre le premier r�le. Car il ne faut pas s'y tromper, les travaux des th�ologiens et des m�taphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, form�rent un ensemble de doctrines soumises � toutes les fluctuations, abus�es par toutes les chim�res du bon sens,--un savoir, en un mot, [p.76] qui �tait presque l'antipode de la science _appliqu�e,_ cette derni�re ne pouvant surgir qu'� la suite de d�couvertes th�oriques plus ou moins consid�rables. Au d�but de l'�volution intellectuelle, les besoins imm�diats dominaient absolument la pens�e. Plus tard, apr�s la constitution des sciences inf�rieures et � mesure de leurs progr�s effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moiti� �tait d�j� sp�culative ou th�orique et dont l'autre, qui visait � l'explication sommaire des ph�nom�nes les plus complexes, demeurait fonci�rement pratique. Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant appartiennent � ce type mixte. Selon une remarque g�n�rale qui poss�de la valeur d'une loi empirique, les probl�mes sur lesquels ces philosophies s'�tendent avec pr�dilection rentrent pour la plupart dans le domaine des faits encore peu ou mal explor�s par la science exacte. Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les pr�occupations �thiques tiennent [p.77] invariablement la place d'honneur. Elles s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de consid�rations historiques et politiques diss�min�es dans ses �crits, par ses id�es sur l'ascendant n�cessaire de l'esprit sociologique, par son demi-socialisme, par ses projets de r�organisation des grandes collectivit�s humaines. Chez le second, nous voyons pr�dominer la morale dite individuelle, ou les th�ories confuses qui portent ce nom et derri�re lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'�me et de l'immortalit� forment les points culminants de la philosophie de Kant. Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se cr�e, la psychologie, soit abstraite, soit concr�te, se peut qualifier de m�me. Elle revendique des droits pareils � l'attention presque exclusive du m�taphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux sp�culations sur les probl�mes les plus [p.78] obscurs de la th�orie de la connaissance. Auguste Comte empi�te �galement sur ce terrain. En d�pit de l'opinion commune qui lui reproche son profond m�pris pour les recherches de ce genre, il a bel et bien essay� de construire une doctrine compl�te du savoir. Je n'irai pas jusqu'� dire qu'il n'ait fait que cela; mais, quoique souvent mal r�compens�, son effort, dans cet ordre d'id�es, a �t� des plus soutenus et des plus consid�rables. Pr�cis�ment sur ce point, il porte � ses limites extr�mes la prudence du praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les th�or�mes les plus difficiles, il leur applique les m�thodes du bon sens, la ratiocination vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal. Sans cesse Comte nous exhorte � nous d�fier de l'abstraction, de la th�orie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les pr�ceptes sages, les maximes pr�servatrices. Mais citons des exemples. Envisageant l'urgence d'�tablir en biologie une �rigoureuse unit� scientifique�, [p.79] Comte discute les meilleures m�thodes pour �viter sur ce point les tentatives infructueuses. �L'unit� fondamentale du r�gne organique, dit-il, exige n�cessairement, sous le point de vue anatomique, que les divers tissus �l�mentaires soient rationnellement ramen�s � un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme, d'o� ils d�rivent successivement par des transformations sp�ciales de plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre � d�passer ce but g�n�ral (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais pleinement atteint) sans s'�garer dans cet ordre de recherches vagues, arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si imp�rieusement le v�ritable esprit fondamental de la philosophie positive.�--�C'est pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'emp�cher ici de signaler, en la d�plorant, la d�viation manifeste qui existe aujourd'hui, � cet �gard, principalement en Allemagne ... o� certains esprits ambitieux ont tent� de p�n�trer au del� du terme naturel de l'analogie anatomique, [p.80] en s'effor�ant de former le tissu g�n�rateur lui-m�me par le chim�rique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades organiques, qui seraient d�s lors les vrais �l�ments primordiaux de tout corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le cr�dit exag�r� qu'on accorde trop souvent � un moyen d'exploration aussi �quivoque, contribuent surtout � donner une certaine sp�ciosit� � cette fantastique th�orie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer, dans l'ordre anatomique, une conception plus profond�ment irrationnelle, et qui f�t plus propre � entraver directement les vrais progr�s de la science.�[26] Comte taxe �d'absurde et d'illusoire�, en principe, toute recherche qui pr�tendrait �rattacher le monde organique au monde inorganique autrement que par les lois fondamentales propres aux ph�nom�nes g�n�raux qui leur sont n�cessairement communs�.[27] Il admet le [p.81] concept de mol�cules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde inorganique, mais il proscrit s�v�rement de la biologie le concept d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. �Un organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout n�cessairement indivisible, que nous ne d�composons, d'apr�s un simple artifice intellectuel, qu'afin de le mieux conna�tre, et en ayant toujours en vue une recomposition ult�rieure. Or, le dernier terme de cette d�composition abstraite consiste dans l'id�e de tissu, au del� de laquelle il ne peut r�ellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y aurait plus d'organisation.�[28] Les limites que Comte assigne � la connaissance des lois de la vie offrent un caract�re d'opportunit� tr�s remarquable. Mais le philosophe lui-m�me pensait l�-dessus d'une mani�re diff�rente. Il partageait � cet �gard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement [p.82] l�gif�rer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment pr�sent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons � ce propos l'instructive anecdote suivante. �Eviter la douleur dans les op�rations�, �crivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le c�l�bre chirurgien Velpeau, �est une chim�re qu'il n'est plus permis de poursuivre aujourd'hui�. On la poursuivit cependant si bien, que dix-sept ans plus tard Velpeau confessait _coram populo_ son erreur. Les physiologistes furent donc sagement inspir�s en n'�coutant pas, vers l'ann�e 1840, l'avis malheureux �de renoncer � toute enqu�te sur les causes de la g�n�ration et du d�veloppement organique�; ni cet autre conseil �de concevoir l'irritabilit� et la sensibilit� comme une double propri�t� strictement primordiale chez les �tres, ou plut�t dans les tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable, au m�me degr�, et par les m�mes motifs [p.83] philosophiques, que la pesanteur, la chaleur, etc.�[29] La faute de Comte s'�claire par la prolixe discussion qu'il entame sur les m�rites respectifs des th�ories biologiques de Barthez et de Bichat[30]. Apr�s avoir rappel� que l'_arch�e_ de Van-Helmont �tait devenue, chez Stahl, l'_�me,_ et chez Barthez, le _principe vital_. Comte assure que, �pour un ordre d'id�es aussi chim�rique, un tel changement d'�nonc� indique n�cessairement une modification effective de la pens�e�. Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un �tat d'esprit plus �loign� de la th�ologie que ne l'�tait celui repr�sent� par la formule de Stahl, qui conserve une sup�riorit� analogue envers la formule de Van-Helmont. �Pour s'en convaincre, dit-il, il suffirait de consid�rer l'admirable discours pr�liminaire dans lequel Barthez �tablit, d'une mani�re si nette et si ferme, les caract�res essentiels de la [p.84] saine m�thode philosophique, apr�s avoir si victorieusement d�montr� l'inanit� n�cessaire de toute tentative sur les causes primordiales et la nature intime des ph�nom�nes d'un ordre quelconque, et r�duit hautement toute science r�elle � la d�couverte de leurs _lois_ effectives.� Se basant sur l'agnosticisme th�orique de Barthez et sur l'intention qu'il lui pr�te de �d�gager la biologie de la vaine tutelle m�taphysique�, Comte en conclut que le �principe vital� s'offre comme une entit� _moins m�taphysique_ que les entit�s exprim�es par les termes d' ��me� ou d'�arch�e�! �Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir �tudi� la m�thode positive � sa v�ritable source, le syst�me des sciences math�matiques, Barthez ne la connaissait point d'une mani�re assez compl�te ni assez famili�re pour que la grande r�forme qu'il avait si bien projet�e n'avort�t point n�cessairement et radicalement.� Aussi, � ses yeux, Barthez, �entra�n� � son insu par la tendance m�me qu'il combattait�, finit-il par �investir le principe vital [p.85] d'une existence r�elle et tr�s compliqu�e, quoique profond�ment inintelligible�.[31] Mais notre philosophe ne tarde pas � reprendre pour son compte les errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de l'�poque. Ce n'est pas combattre la transcendance--c'est la favoriser plut�t et la fortifier--que d'admettre, par une hypoth�se sciemment inv�rifiable, la r�alit� d'une existence dont la compr�hension nous resterait � jamais interdite. Pli�e sous ce joug, la science s'impr�gne du; pur esprit m�taphysique. Une logique rigoureuse pr�side aux conversions de cette sorte. Annoncer que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer � l'entit� correspondante une existence effective, cela semble si bien la m�me chose, qu'en r�alit� Comte modifie seulement, comme le firent d�j� Stahl et Barthez, la vieille �tiquette de Van-Helmont. Au lieu du [p.86] principe vital, il invoque le myst�re de la vie, les lois irr�ductibles de la science biologique. Voil�, pour parler son langage, un simple changement d'�nonc�, une r�novation plus ou moins opportune de la forme o� s'ext�riorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse substitution, si chaudement pr�conis�e par Comte, du terme _propri�t�_ au terme _force_[32]. Les propri�t�s apparaissent, dans le _credo_ positiviste, comme les limites extr�mes de notre connaissance. Mais, et cela saute aux yeux, les anciennes _forces_ servaient le m�me dessein. �Il faut �carter toute vaine pr�tention � rechercher les _causes_ des ph�nom�nes, et ne se proposer que la d�couverte de leurs _lois_,�[33] ne se lasse de r�p�ter Comte, sans soup�onner la synonymie cach�e de ces expressions: une _loi irr�ductible,_ une _cause premi�re_. [p.87] Les positivistes d�sirent qu'on se borne � constater l'existence de certaines propri�t�s, sans essayer de p�n�trer leur nature intime. Ils obligent, par suite, le philosophe � faire entrer en ligne l'id�e d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeur�es ainsi exclues de l'enqu�te scientifique. Mais le motif de l'ostracisme, quel est-il? Auguste Comte �vite d'approfondir cette question d�licate. Il aime mieux r�pondre, en praticien expert, que si l'on s'�carte de la sage r�serve par lui recommand�e, on s'�puise en efforts ingrats, on aboutit � des r�sultats n�gatifs. Soit. Mais cela emp�che-t-il qu'en introduisant dans la philosophie l'id�e de causes inscrutables, les positivistes ne se heurtent � une flagrante p�tition de principe? Ils postulent l'irr�ductibilit� essentielle de propri�t�s que la science s'�vertue � r�duire. En outre, le th�me si us� de la faiblesse native, de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la banalit� devait n�cessairement plaire � la foule, [p.88] mais dont le pouvoir sur l'�lite intellectuelle semble beaucoup plus probl�matique. Car cette induction est volontairement incompl�te: accordant un cr�dit absolu � l'exp�rience du pass�, elle s'obstine � ne pas vouloir la renouveler pour le temps pr�sent. Mais revenons au _pluralisme_ pratique par lequel Comte remplace son _monisme_ de pure th�orie. A cet �gard, il nous para�t int�ressant de rappeler la d�claration si nette qui termine la premi�re le�on de son _Cours_. �En assignant, dit-il, pour but � la philosophie positive de r�sumer en un seul corps de doctrine homog�ne l'ensemble des connaissances acquises, relativement aux diff�rents ordres de ph�nom�nes naturels, il �tait loin de ma pens�e de vouloir proc�der � l'�tude g�n�rale de ces ph�nom�nes en les consid�rant tous comme des effets divers d'un principe unique.... Je consid�re ces entreprises d'explication universelle de tous les ph�nom�nes par une loi unique comme �minemment chim�riques.... Je crois [p.89] que les moyens de l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqu� pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais � notre port�e, et je pense, d'ailleurs, qu'on se forme g�n�ralement une id�e tr�s exag�r�e des avantages qui en r�sulteraient n�cessairement, si elle �tait possible. Dans tous les cas il me semble �vident que, vu l'�tat pr�sent de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que de telles tentatives puissent �tre raisonnables avant un laps de temps consid�rable. Car, si on pouvait esp�rer d'y parvenir, ce ne pourrait �tre suivant moi, qu'en rattachant tous les ph�nom�nes naturels � la loi positive la plus g�n�rale que nous connaissions, la loi de gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de pr�senter tous les ph�nom�nes naturels comme �tant au fond identiques, sauf la vari�t� des circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite s'il pouvait en �tre ainsi. Mais cette condition n'est nullement indispensable � sa [p.90] formation syst�matique, non plus qu'� la r�alisation de ses grandes et heureuses cons�quences.... Il n'est pas n�cessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit homog�ne.�[34] Si l'on m�dite ces paroles, on ne peut se d�fendre de les trouver significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de th�orie, et l'on y constate la d�faite de ce dernier. En outre, ce m�me passage exemplifie la p�nible m�prise reproch�e par Comte aux m�taphysiciens et o� il verse inconsciemment, � son tour, la confusion du concret et de l'abstrait. L'action pratique ne s'inqui�te que du concret, du particulier, du multiple: le pluralisme est sa loi. La th�orie, par contre, ne se soucie que de l'abstrait, du g�n�ral, du semblable: sa loi est le monisme, l'identit� rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'_au-del�_ une unit� d�passant la synth�se qui, con�ue par la science, d�tient [p.91] en germe l'�quation finale de l'abstrait et du concret, c'est volontairement s'exposer � un malentendu. C'est vouloir atteindre l'unit� sup�rieure d'un genre et de ses nombreuses esp�ces. C'est devenir la proie d'une illusion mentale comparable � la distraction physique qui nous pousserait � chercher tr�s loin un objet proche de nous, mais que nous n'apercevons pas. Le monisme logique identifie les r�alit�s dont la simple addition ne suffirait point � cette t�che. Le terme de pluralisme nous sert de signe abstrait pour exprimer la multitude des vari�t�s concr�tes, et de symbole indirect pour marquer le genre supr�me qui les encl�t toutes. Le terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le genre ultime qui embrasse toutes les diff�rences, il s'offre comme le signe abstrait d�signant d'une fa�on indirecte la m�me somme �parse de r�alit�s distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et m�me fait, [p.92] envisag� par nous, successivement ou alternativement, de deux mani�res qui nous paraissent, de prime abord, diff�rentes. Plus tard, et peu � peu, nous soup�onnons la v�rit�, nous commen�ons � entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figur� par nous � l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous nous rendons compte en m�me temps des routines mentales, des habitudes de l'esprit qui nous conduisent � opposer entre eux ces genres comme des contraires absolus, nous incitant par l� � cr�er des antinomies insolubles. Le monisme ne peut �tre que rationnel, il ne peut se rapporter qu'� l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par d�finition, il ne peut concerner que l'existence concr�te. Mais l'antinomie entre l'�abstrait� et le �concret�, qui ici semble se substituer � l'opposition de l'�un� au �multiple�, subit � son tour, lorsqu'elle se g�n�ralise ou s'universalise, l'action de la loi logique � [p.93] laquelle nous donn�mes le nom de loi d'identit� des contraires. L'id�e g�n�rale du concret ne renferme qu'une n�gation apparente et st�rile de l'id�e g�n�rale de l'abstrait. Des oppositions f�condes en r�sultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses id�es particuli�res qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait sup�rieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au monisme logique. L'identit� du �concret� et de l'�abstrait�, pos�e en termes ultra-g�n�raux ou universels, est donc loin de constituer une �quation fausse, de se pr�senter comme une v�ritable confusion d'id�es, ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de l'unit� r�elle ou scientifique de nos connaissances, il avait spontan�ment d�sert� le point de vue de la th�orie pure, il s'�tait livr� � la s�duction des id�es pratiques. NOTES: [19] _Cours_, vol. VI, p. 816. [20] _Ibid._ p. 817 et suiv. [21] _Ibid._, p. 834. [22] _Ibid_., p. 835. [23] _Ibid_., p. 836. [24] _Ibid._, p. 837. [25] _Cours_, tome VI, le�on lx, p. 842. [26] _Cours_, vol. III, le�on xli, pp. 529-531. [27] _Ibid_., p. 531. [28] _Ibid_., pp. 533-534. [29] _Cours_, vol. III, le�on xliii, p. 683, et le�on xliv, p. 700 [30] _Ibid._ le�on xliii, p. 646 et suiv. [31] _Cours_., tome III, le�on xliii, pp. 648-649. [32] _Ibid_., p. 652. [33] _lbid_., p. 656. [34] _Cours_, tome I, le�on i, pp. 52-55. * * * * * III [p.94] Suivant une vue � laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il d�veloppe en de longues pages, �une v�ritable unit� philosophique exige l'enti�re pr�pond�rance normale de l'un des �l�ments sp�culatifs sur tous les autres�.[35] Mais tel aussi fut l'ing�nieux artifice qu'imagina l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni t� r�elle des choses. Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue gu�re des m�taphysiques banales. [p.95] Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie positive, de d�terminer �l'�l�ment qui doit finalement pr�valoir, non plus pour l'essor premier du g�nie positif, mais pour son actif d�veloppement syst�matique, parmi les six points de vue fondamentaux, math�matique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, � l'ensemble desquels se rapportent in�vitablement toutes les sp�culations r�elles. Or, la constitution m�me de cette hi�rarchie scientifique d�montre qu'une telle pr��minence mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier des six �l�ments philosophiques�.[36] L'alternative pos�e par Comte nous semble condamn�e par l'histoire de la philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier cha�non de la s�rie scientifique jou�rent un r�le d�cisif dans la diff�renciation des syst�mes, dans la constitution du mat�rialisme [p.96]et de l'id�alisme, le cha�non interm�diaire, le groupe des sciences de la vie, m�rite un rang au moins �gal. En effet, ce groupe r�gla l'�volution d'une m�taphysique tr�s importante,--le sensualisme (ou sensationnalisme). Comte aborde une discussion d�taill�e des titres respectifs � la pr�pond�rance qui peuvent appartenir, d'une part, � la philosophie du savoir math�matique et, de l'autre, � celle du savoir sociologique. Bornons-nous � r�sumer ici ses principales conclusions. Il soutient que si l'esprit math�matique a d� n�cessairement dominer sous le r�gne de l'_a priori_, l'esprit sociologique peut seul aujourd'hui diriger les sp�culations g�n�rales, devenues enfin positives. Il nous d�crit la lutte de ces deux principes comme �un d�plorable antagonisme, jusqu'� pr�sent insoluble, incessamment d�velopp�, depuis trois si�cles, entre le g�nie scientifique et le g�nie philosophique�. Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion math�matique, une vaine [p.97] syst�matisation, la philosophie r�clamait inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progr�s r�cents du savoir, l'extension du caract�re positif � tous les ordres de ph�nom�nes, autorisent les conceptions sociologiques � reprendre l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.[37] Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes. L'histoire des syst�mes n'a jamais constat� ni le pr�tendu abandon du point de vue humain, ni la d�ch�ance, durant la p�riode indiqu�e, des conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre �poque, comme le double r�sultat du progr�s des sciences naturelles et de l'essor rapide des id�es mat�rialistes aux xviie et xviiie si�cles, une reprise plus ardente du vieux combat contre l'anthropomorphisme id�aliste ou sensualiste. Comte sacrifie au m�me esprit �troit lorsqu'il affirme que les [p.98] nombreuses tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie nouvelle, se recommand�rent des principes math�matiques, dont la grande construction cart�sienne avait fourni le type g�n�rai[38]. Cette appr�ciation ne convient pleinement qu'aux synth�ses mat�rialistes. En revanche, Comte porte un jugement sage sur le �transport dans l'ordre physique et chimique du point de d�part des conceptions universelles�. Ce r�ve correspond tellement au besoin d'unit� �prouv� par les intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entra�n�s, m�me de nos jours, � quitter le point de vue moral et social pour suivre de pareils projets, � l'exemple des g�om�tres et des physiciens[39]. Le vrai mode selon lequel doit �s'op�rer la liaison des sp�culations exactes� n'est certainement pas le mode sociologique pr�conis� en dernier lieu par le fondateur du positivisme. [p.99] Alors que des cat�gories enti�res et fondamentales de ph�nom�nes se d�robaient aux m�thodes scientifiques, il �tait sans doute permis de concevoir tous les groupes inconnus de faits comme r�ductibles aux groupes connus (induction mat�rialiste): ou, inversement, d'assimiler les faits connus aux faits inconnus (induction id�aliste); ou bien encore de ramener les uns et les autres au groupe interm�diaire, dans la connaissance et dans la r�alit� (induction sensualiste). Par cette s�rie d'hypoth�ses universelles on apaisait, ne f�t-ce que pour l'heure, le �tourment d'unit� qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes, de tels �trous� dans la trame continue du savoir, autorisaient le philosophe � choisir entre ce que Comte nomme �les deux marches contraires de notre esprit, l'une math�matique, et l'autre sociologique�. Mais aujourd'hui que l'ach�vement de la s�rie des sciences se poursuit d'une fa�on de plus en plus active, par la constitution presque [p.100] simultan�e de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se convainc sans peine que les orientations �l�mentaires de la philosophie furent autant de routes fausses, ou plut�t autant de v�ritables impasses acculant la logique dans les contradictions f�cheuses, la retenant prisonni�re des antinomies sans issue possible. L'unit� hypoth�tique, nagu�re suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui � l'acte de foi pr�f�re le doute syst�matique. Pareille chose s'�tait d�j� vue, il est vrai, dans les annales de la pens�e humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans l'antiquit�, et puis � l'aube des temps nouveaux, un �clat si grand � la philosophie sceptique. Mais le doute g�n�ral des �poques pr�c�dentes ne pouvait s'opposer qu'� la double unit� atteinte par les �deux marches en sens contraire� du mat�rialisme et de l'id�alisme. Cela le rejeta lui-m�me dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur l'�chelle [p.101] th�oriquement compl�te du savoir, le scepticisme pr�tend rencontrer de front et combattre � la fois les trois unit�s de l'ancienne m�taphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain sp�cial, puisque d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut d�j� pr�voir que, lorsqu'on aura d�termin� les caract�res communs des vieux modes d'unifier les ph�nom�nes, et qu'on aura �tabli les vraies causes de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un renouvellement radical de sa m�thode. Mais continuons notre revue des id�es �mises par Comte sur le probl�me de l'unit�. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les autres une sorte de domination, de souverainet� intellectuelle qui se justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel Comte insiste particuli�rement, m�rite d'�tre signal�. Il r�side en cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique � la [p.102] supr�matie, il suff�t d'envisager tous nos concepts comme autant de produits du d�veloppement de l'intelligence humaine[40]. L'argument n'est pas neuf. Il avait d�j� servi aux philosophes, et Comte ne le rajeunit gu�re. En outre, dans l'esp�ce, il est peu convaincant. Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de l'attribution d'un caract�re profond�ment humain aux id�es form�es par notre intelligence. Ne courons pas l�g�rement le risque de manquer de respect � la m�moire de Kant croyant r�volutionner le monde de la pens�e par une semblable d�couverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes les �coles id�alistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme nous eussions voulu qu'on ag�t envers nous. Poussons l'indulgence jusqu'� ses limites extr�mes et consid�rons la th�se des deux philosophes ainsi qu'une v�ritable donn�e [p.103]scientifique. Nous devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique n'existe-t-elle pas, en effet, d'apr�s laquelle les attributs communs � toutes les parties d'un syst�me n'influent en rien sur les relations mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas tr�s g�n�rale, sinon universelle? Ne rev�t-elle pas en math�matique la forme de l'axiome qu'une quantit� �gale ajout�e � tous les termes d'un rapport, ou retranch�e de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne la retrouve-t-on pas en m�canique sous le nom de loi de Galil�e, affirmant l'ind�pendance, dans n'importe quel syst�me de mouvements, des diff�rents mouvements partiels � l'�gard du mouvement g�n�ral qui anime toutes les fractions du syst�me? Quelque soit donc le caract�re commun qu'il faille assigner aux conceptions humaines,--celui d'�tre _nos_ conceptions, comme le disait Kant, ou celui de r�sulter d'une longue �volution sp�culative de l'humanit� vivant en groupes sociaux, comme le veut [p.104] Comte,--une fois qu'un tel caract�re s'envisage comme appartenant � tous nos concepts, il ne saurait �videmment servir � les distinguer, � les diff�rencier, il ne modifie en rien les rapports de ces concepts entre eux, il ne nous �claire nullement sur leur nature. Nous admettons volontiers que le syst�me total de nos id�es, qui forme en m�me temps le syst�me achev� de nos connaissances, soit un fait de sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie � la fois, un fait de psychologie concr�te, ce qui semble d'une v�rit� plus large ou plus enti�re. Mais une caract�ristique aussi vague ne saurait influencer les rapports mutuels des divers �l�ments du syst�me des sciences, en commen�ant par les conceptions math�matiques et en finissant par les conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de connaissances, le savoir math�matique n'en demeure pas moins rigoureusement sp�cial; et comme tel, il n'offre aucune prise � l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie [p.105] �gale, mais inverse, appartient manifestement � la sociologie. Une des plus graves erreurs de l'ancienne m�taphysique a toujours �t� de sacrifier la sp�cialit� � la g�n�ralit�, et de m�conna�tre ainsi la grande loi de l'ind�pendance des mouvements relatifs dans son application au syst�me complet de nos connaissances. Du reste, ce que nous avan�ons de la nature sociologique propre � l'ensemble du savoir se v�rifie pour les deux autres attributs communs � toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caract�res qu'on r�sume, d'habitude, par les termes d'existence m�canique ou physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits math�matiques ou m�caniques, et des faits vitaux. On commet donc la m�me erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit math�matique (mat�rialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique (id�alisme), soit enfin la supr�matie [p.106] de l'esprit biologique (sensualisme). Poss�dant � la fois trois caract�res universels, le syst�me int�gral du savoir se plie � trois explications incompl�tes et unilat�rales. Mais l'exemple n�gatif de la m�taphysique prouve qu'aucun des attributs �num�r�s ne saurait pr�valoir dans un syst�me harmonieux de nos acqu�ts c�r�braux. Comte ne fait en somme que donner une expression nouvelle � l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste. Cela ressort avec �vidence de son affirmation �qu'entre le mode math�matique (mat�rialisme) et l'ancien mode th�ologique et m�taphysique (spiritualisme)� il a r�alis�, �par la cr�ation de la sociologie (qui chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique satisfaisant � la fois et compl�tement aux conditions que chacun des deux modes pr�c�dents avait en vue sans les remplir suffisamment�[41]. Quant � la pr�tendue �aptitude de l'esprit sociologique [p.107] � diriger les m�ditations g�n�rales�, elle a �t� maintes fois vue � l'oeuvre dans l'histoire de la pens�e. Elle n'a rien � envier � l'�vidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit math�matique[42]. Sans doute, pour bien philosopher, il est n�cessaire, avant tout, d'acqu�rir un savoir suffisant sur les diverses cat�gories de faits g�n�raux qu'on d�sire confronter entre eux. Comte le dit tr�s sens�ment: �Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir syst�matiquement, comme je l'ai fait moi-m�me, � un lent et p�nible apprentissage, � la fois scientifique et logique, fond� sur l'�tude des diverses branches de la philosophie.�[43] D'apr�s les id�es fort justes de l'auteur du _Cours de philosophie positive_ sur les conditions qui, seules, peuvent assurer le succ�s du sociologue, celui-ci devra avoir pr�alablement �tudi� la s�rie enti�re des [p.108] sciences fondamentales. Il appert donc que, de tons les savants sp�ciaux, le sociologue approchera le plus du philosophe id�al r�v� par Comte. D'autre part, il semble non moins certain que si l'explorateur du monde social se mettait � consid�rer les ph�nom�nes m�caniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de son �troite sp�cialit�, il perdrait imm�diatement les avantages essentiels de sa pr�paration encyclop�dique. NOTES: [35] _Cours_, tome I, le�on lviii, p. 650. [36] _Ibid_., pp. 630-631. [37] _Ibid._ pp. 652-653. [38] _Ibid._, p. 654. [39] _Ibid_., p. 655. [40] _Ibid_., pp. 651 et 688. [41] _Cours_, tome VI, le�on lviii, pp. 617-678. [42] Voir la discussion de ce point dans ma _Sociologie,_ pp. 126-8, et surtout 133-138. [43] _Cours_, tome VI, p. 685. * * * * * IV [p.109] A coup s�r, ce n'est pas encore l'unit� sociologique qui �dissipera l'antagonisme entre les conceptions relatives � l'homme et celles se rapportant au monde ext�rieur�, antagonisme qui, selon Comte, �s'oppose, depuis vingt si�cles, � l'�tat pleinement normal de la raison humaine�.[44] Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par l'absence, chez eux, d'opinions arr�t�es sur la marche r�guli�re du [p.110] d�veloppement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels des divers modes de philosopher. Mais tout autre �tait la situation de Comte, l'un des plus �nergiques pionniers de la nouvelle science sociale. La loi des trois �tats, la classification des disciplines abstraites, la d�termination des principales m�thodes du raisonnement g�n�ral, ces services ne s'oublieront pas de sit�t dans l'histoire de la pens�e. Il semble donc aussi int�ressant qu'utile de relever les erreurs o� tomba ce puissant cerveau, en des probl�mes � la juste position desquels il avait, pour sa part, si fortement contribu�. D�sireux d'�tablir sur une base in�branlable �la supr�matie intellectuelle du point de vue social�, Comte se perd dans des contradictions sans issue. D'un c�t�, il soutient que �la pr�f�rence spontan�e acquise par l'�tude de l'homme, seule applicable � l'explication primitive du monde ext�rieur, a d�termin� le caract�re n�cessairement th�ologique de la philosophie initiale;� [p.111] que �les notions positives qui ont ult�rieurement suscit� l'alt�ration toujours croissante de ce syst�me primordial, devaient exclusivement �maner des plus simples �tudes inorganiques� (premi�re �bauche du mat�rialisme); que plus tard encore �la science inorganique s'est �lev�e contre l'ancienne unit� th�ologique, d�s lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale d�t prolonger longtemps encore son ascendant politique�; que c'est enfin �ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a domin� l'ensemble de l'�volution humaine, et dont l'�lite de l'humanit� subit maintenant la derni�re influence�.[45] Et, d'un autre c�t�, le m�me penseur affirme que �l'extension de l'esprit positif aux sp�culations morales et sociales vient spontan�ment d�nouer une difficult� jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce qu'elles renfermaient de [p.112] l�gitime, les pr�tentions oppos�es soulev�es, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la grande transition moderne�. Que si l'on demande en quoi consiste cet apaisement, Comte a une r�ponse toute pr�te: �La positivit�, dit-il, que l'impulsion math�matique avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, dans toutes les sp�culations r�elles, y est irr�vocablement �tablie.� La science particuli�re peut donc se d�clarer satisfaite. Mais la philosophie ou science g�n�rale n'a pas non plus de motifs pour �tre m�contente. Car �la g�n�ralit� dont la r�sistance th�ologico-m�taphysique stipulait avec raison, mais sans force, les indispensables garanties, y devient n�cessairement plus compl�te qu'elle n'a jamais pu l'�tre auparavant�;--et cela pour la raison bien simple qu' �entre la souverainet� spontan�e de la force et la pr�tendue supr�matie de l'intelligence, la philosophie positive tend � r�aliser directement l'universelle pr�pond�rance de la _morale_, que l'admirable [p.113] tentative du catholicisme avait, au moyen �ge, si noblement proclam�e, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale �tait alors subordonn�e � une philosophie implicitement caduque�.[46] Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement � r�aliser la fin que se proposaient la th�ologie et son meilleur porte-voix au moyen �ge, le catholicisme; marchant dans la m�me route, elle s'efforce encore d'am�liorer la conception religieuse de l'univers. �coutons les paroles de Comte. �Les propri�t�s morales inh�rentes � la grande conception de Dieu, dit-il, ne sauraient �tre, sans doute, convenablement remplac�es par celles que comporte la vague entit� de la Nature; mais elles sont, au contraire, n�cessairement inf�rieures, en intensit� comme en stabilit�, � celles qui caract�risent l'inalt�rable notion de l'Humanit�, pr�sidant enfin, apr�s ce double effort pr�paratoire, � la [p.114] satisfaction combin�e de tous nos besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturit� de notre organisme collectif.�[47] En v�rit�,--et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une n�gation fausse de l'univers et sp�cialement de sa fraction qui nous int�resse le plus: l'humanit�,--on doit reconna�tre que le but poursuivi par Comte co�ncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel tendaient toutes les m�taphysiques et toutes les religions. L'unit� morale qu'il nous recommande n'est qu'un d�veloppement ult�rieur, et souvent un pastiche, de l'ancienne unit� th�ologique. Et la philosophie morale qu'il veut instituer se pr�sente comme l'h�riti�re l�gitime et la continuatrice de l'oeuvre si brillamment commenc�e et conduite, de l'aveu du philosophe lui-m�me, par la th�ologie. Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait d�j� fa�onn� toute la [p.115] philosophie pratique de Kant, atteint son apog�e dans la philosophie positive de Comte. Il s'y �largit, il s'y aci�re, il pr�tend y r�gner en ma�tre absolu. Mais donner � cette m�thode une pr�pond�rance marqu�e dans la conception th�orique du monde, distincte par essence de sa conception pratique o� s'�panouit la sociologie appliqu�e, c'est l�, � notre sens, une des plus f�cheuses erreurs o� puisse verser l'esprit de l'homme. En th�se g�n�rale, Comte n'appr�cie pas assez ou d�pr�cie trop la m�taphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir �t� qu'une �n�gation vaine�. Il ne s'aper�oit gu�re que le m�me reproche atteint toute croyance religieuse. Car la m�taphysique ne fut jamais qu'une th�ologie soumise � l'influence du savoir d�j� diff�renci� en trois grands groupes de disciplines. Dans les syst�mes mixtes, dans les philosophies �clectiques elles-m�mes, il est facile de d�gager l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit math�matique, [p.116] soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit sociologique. A son tour, la th�ologie n'a jamais �t� qu'une m�taphysique avant la lettre, une philosophie non diff�renci�e scientifiquement, une conception de l'univers propre aux �poques o� la science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et offrait l'image parfaite du chaos. La th�ologie a surv�cu, il est vrai, � la diff�renciation du savoir. Elle est venue se ranger � c�t� de la m�taphysique. Mais ce ph�nom�ne n'a rien d'extraordinaire. Il se produit en vertu des lois qui pr�sident � la stratification sociale et r�glent la marche uniforme de ce qu'on nomme le progr�s intellectuel. Comte pla�ait la th�ologie primitive au-dessus de la th�ologie plus avanc�e, ou de la m�taphysique au sens strict du mot. Il consid�rait la premi�re ainsi qu'une phase organique de l'�volution mentale, semblable � la phase scientifique qu'il esp�rait inaugurer par son syst�me. Et dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il aimait le dire, anarchique. [p.117] Les vieux chemins fray�s par le monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses vis�es du philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement orgueilleux de son savoir encyclop�dique. Certes, Comte ne s'aveuglait pas jusqu'� nier l'�vidence. Il comprenait que la diff�renciation m�taphysique avait �t� un progr�s n�cessaire. Mais l'id�e m�me de progr�s s'associait chez lui, d'une fa�on � peu pr�s constante, avec l'id�e de d�sordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la forte influence du milieu social. Ses premi�res et ses plus durables impressions, il les re�ut d'une �poque encore impr�gn�e des souvenirs de la grande tourmente r�volutionnaire. Tout ce qui apparaissait � son esprit comme crise, n�gation, doute, lui inspirait une invincible r�pugnance. Il r�agissait d'instinct contre l'action dissolvante du scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir �touffer son g�nie sym�trique et organisateur. Ses nombreuses contradictions eurent pour [p.118] origine cette lutte, ces tiraillements intimes. Par l� s'explique l'apparente incoh�rence des trois tentatives faites par Comte afin de saisir l'unit� r�elle et logique des choses. Je veux parler de son monisme mat�rialiste, proclamant l'universelle valeur des lois m�caniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme id�aliste proposant l'universalit� inverse du point de vue humain et social; et enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa th�orie de la connaissance. Au reste, Comte est loin d'�tre un �isol� dans la pl�iade des penseurs nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-l�, sentit vivement et vanta la sup�riorit� des �poques de foi, de concentration mentale, sur les p�riodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale pratique, Kant avait d�j� ouvert le r�gne du positivisme s'accommodant de tout, m�me de la croyance sans preuve, m�me de l'illusion consciente, plut�t que de faire la part trop large [p.119] au scepticisme effr�n� de la recherche philosophique, au heurt d�sordonn� des convictions, � l'anarchie morale et sociale. Le n�o-criticisme, avec ses allures �quivoques et sa pointilleuse discussion des th�ses �� c�t�, ne fit rien pour parer aux multiples dangers de cet �tat des consciences. A la m�taphysique affaiblie par l'�ge des id�es, �puis�e par l'exc�s des controverses, quelques esprits tent�rent d'infuser un sang nouveau en la pr�sentant au monde comme une haute et pure esth�tique, une merveilleuse orchestration de concepts, de g�n�ralit�s, d'hypoth�ses. La r�action s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche th�ologie vague, une religion _amorphe_. Ainsi devait se consommer un grand mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au del� de la critique de Kant. Tel passage de la cinquante-huiti�me le�on du _Cours de philosophie positive_ fait nettement [p.120] ressortir l'un des principaux caract�res du monisme sociologique o� aboutit la pens�e de Comte. Voici cette page importante. �Quand la profonde insuffisance de l'esprit math�matique, y lisons-nous, fut devenue pleinement irr�cusable, l'esprit biologique proprement dit, dont la positivit� rationnelle commen�ait � prendre un essor d�cisif, s'effor�a, � son tour, de devenir la base directe et principale de la coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un v�ritable progr�s, en ce qu'il transportait le centre moderne de la g�n�ralisation mentale beaucoup plus pr�s de son si�ge r�el; mais, sauf son utilit� passag�re, � titre d'interm�diaire d'abord indispensable, ce progr�s radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'� une st�rile utopie fond�e sur une vicieuse exag�ration des relations n�cessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque mani�re, soit m�taphysique, soit m�me positive, que se trouve institu�e la science de l'individu, elle doit �tre [p.121] impuissante � construire aucune philosophie g�n�rale, parce qu'elle reste encore �trang�re � l'unique point de vue susceptible d'une v�ritable universalit�. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences pr�liminaires, quoique par une correspondance plus directe et plus �tendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'� pr�sent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un dernier pr�ambule indispensable, comme l'avaient �t� auparavant les phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point �lev� jusqu'au degr� sociologique, seul terme naturel de son �ducation, l'esprit positif n'a pu parvenir � des vues d'ensemble propres � lui conf�rer le droit et le pouvoir de constituer enfin une v�ritable philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace � jamais l'antique r�gime mental.�[48] [p.122] Sans doute, Comte se repr�sente l'esprit scientifique envahissant peu � peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi il consid�re cette expansion graduelle comme une condition in�luctable pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en outre, ce que sera cette derni�re doctrine, comment elle accomplira son r�le de conception g�n�rale du monde, par quel lien universel elle reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle sorte de monisme elle instituera, � la place de l'unit� th�ologique et de l'unit� m�taphysique, reconnues pour insuffisantes et d�finitivement condamn�es. Ce point pr�cis�ment s'�claire par les premi�res phrases du passage cit�. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile � l'id�e d'un centre philosophique g�n�ralisateur, d'une unit� qui embrasserait l'ensemble des ph�nom�nes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il ne le place ni dans la [p.123] mati�re, avec les penseurs qui subordonnent la philosophie � la chimie, � la physique, � l'astronomie (pr�paration n�cessaire et pr�liminaire); ni dans le principe de vie, avec les philosophes qui accordent la pr�s�ance au point de vue biologique (pr�paration derni�re, progr�s indiscutable, et en m�me temps utopie bas�e sur l'exag�ration des liens qui unissent la biologie et la sociologie);--mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il n'a pas nomm� la mati�re et la vie, dans quelque chose qui, � son tour, fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des collectivit�s humaines. En quoi consiste donc ce troisi�me principe, ce nouveau foyer de g�n�ralisation interscientifique, cette derni�re source vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement les principes unificateurs du mat�rialisme et du sensualisme, Comte, dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position tr�s voisine de l'id�alisme. En effet, la souverainet� de la [p.124] sociologie ne saurait ni s'exercer, ni m�me se comprendre sans cet appoint indispensable; la supr�matie du principe id�ologique. J'ai � peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un id�aliste dans le sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-m�me. Notre temps est notoirement une p�riode de transition. Tout s'y choque et s'y m�le, les moeurs, les droits, les devoirs, les v�rit�s, les erreurs, les doctrines de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque �poque enfante une conception du monde � son image. Le fondateur du positivisme avoue noblement sa dette au pass�: �Mon effort philosophique, dit-il, r�sulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux �volutions pr�liminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes�.[49] Mais assailli par les besoins et les doutes du temps pr�sent, il penche, en dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unit� du monde, vers l'illusion qui offrait le plus d'affinit� avec la phase primitive du d�veloppement philosophique, ou la plus proche parent� avec la th�ologie qu'il honorait grandement. * * * * * V [p.126] Les incertitudes de la pens�e se pressent en foule dans les d�veloppements que Comte apporte � sa c�l�bre th�orie sur l'irr�ductibilit� finale des grandes classes de propri�t�s naturelles. Les conclusions auxquelles il arrive heurtent avec violence le monisme m�canique d'abord pr�n� par lui dans quelques pages qui resteront peut-�tre parmi les plus curieuses de son _Cours_. Ailleurs, son pluralisme scientifique se trouve aux prises avec son monisme �humain ou social�, cette forme plus tardive, plus m�rie de ses aspirations unitaires. Mais [p.127] cette double antinomie ne cl�t pas la s�rie des contradictions o� se d�bat la doctrine officielle du positivisme. En effet, loin de s'offrir comme immanent ou naturaliste, le pluralisme d'Auguste Comte se pr�sente comme fond� sur sa th�orie du savoir et sur l'id�e-m�re de celle-ci, la limitation organique de nos facult�s de conna�tre. Les ph�nom�nes formeront toujours des groupes qu'il nous sera impossible de r�duire les uns aux autres. �Que l'esprit humain sache donc�, s'�crie Comte indign� par certaines recherches imprudentes de ses contemporains, �renoncer enfin � l'irrationnelle poursuite d'une vaine unit� scientifique, et reconnaisse que les cat�gories radicalement distinctes de ph�nom�nes h�t�rog�nes sont plus nombreuses que ne le suppose une syst�matisation vicieuse!�[50] Les erreurs de fait o� Comte �choue � la [p.128] suite de son pluralisme dogmatique, sont trop connues pour que je les rel�ve ici par le d�tail. Il suffira, � cet �gard, de rappeler les exhortations, rest�es par bonheur inefficaces, qu'il adresse aux physiciens pour les engager � s'abstenir d�sormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les ph�nom�nes de la lumi�re � ceux du mouvement, vu leur h�t�rog�n�it� radicale�[51]; ou ses id�es relatives � la th�orie de la vision qui devra cesser de faire partie de l'optique pour �tre trait�e par les seuls physiologistes[52]; ou encore sa condamnation formelle de toute tentative ayant pour but d'expliquer la couleur sp�cifique des corps par les lois g�n�rales de la physique et les lois du mouvement, etc.[53] Comte semble ne pas se douter d'un reproche qu'on peut lui faire et qui a son [p.129] importance. Il ne voit pas que, transpos� de la pratique dans la th�orie, �rig� en principe directeur de la philosophie, envisag� comme la pierre d'assise de toute m�thodologie future, son pluralisme scientifique se ram�ne infailliblement � l'�ternel jeu de bascule des id�es pures et des distinctions surabstraites. N'est-il pas manifeste, en effet, que les concepts de pesanteur, de calorique, de lumi�re, d'irritabilit�, de sensibilit�, etc., qu'il nous adjure d'accepter pour des bornes immuables de la raison et du savoir, que toutes ces id�es �pr�sentent le caract�re essentiel des explications m�taphysiques�, ou ce trait commun d'�tre �la simple et na�ve reproduction, en termes abstraits, de l'�nonc� du ph�nom�ne�?[54] N'est-il pas s�r, en d'autres termes, que les �propri�t�s irr�ductibles� de Comte tiennent dans la science contemporaine un r�le qui se laisse malais�ment distinguer de celui que jou�rent, dans le [p.130] savoir m�di�val, les essences et les entit�s scolastiques? Et n'en doit-on pas conclure que son pluralisme th�orique demeure aussi entach� d'_a priori_ que pouvaient l'�tre les plus audacieuses envol�es du monisme transcendant? Car il faut se garder de confondre ce pluralisme principiel qui est une survivance, un reliquat d'une phase d�j� parcourue, avec le pluralisme effectif qui s'impose � toute recherche empirique et, par l�, n�cessairement sp�ciale. Certes, reproduire, en termes abstraits, un fait ou plut�t un groupe plus ou moins consid�rable de faits, cela n'est pas toujours une pure tautologie, ni m�me une mince affaire. Tout savoir se r�duit, en d�finitive, � la traduction du concret par l'abstrait, du particulier par le g�n�ral, du multiple par l'un. Mais il y a abstraction et abstraction, comme il y a science et science. Personne ne nie que la quantit� et la qualit� de nos acqu�ts scientifiques ne d�pendent de la quantit� et de la qualit� de nos id�es abstraites. Or donc, et si [p.131] m�me on n�glige la question de qualit�, ne sait-on pas que le nombre des grandes id�es scientifiques est toujours en rapport inverse de la perfection atteinte par les groupes correspondants de connaissances? Durant ses premi�res phases de d�veloppement, toute science abonde en notions abstraites des degr�s inf�rieurs; elle souffre, en outre, d'une nomenclature complexe. La diminution du nombre des concepts abstraits ind�pendants et la simplification de la terminologie forment, par contre, les signes habituels o� se reconnaissent les progr�s durables dans les diff�rentes branches positives du savoir. Cette observation touche, croyons-nous, au fond m�me du d�bat sur les m�rites scientifiques respectifs du pluralisme et du monisme. A cet �gard, le premier se signale comme une n�cessit� d'ordre pratique, et le second comme la condition th�orique fondamentale de toute connaissance. C'est malgr� nous que nous acceptons la multiplicit� des ph�nom�nes, c'est [p.132] � contre-coeur que nous la subissons, et jamais nous ne perdons compl�tement l'espoir de secouer un joug si lourd. La recherche de l'unit� du monde nous emplit, au contraire, d'une ferveur joyeuse et d�sint�ress�e qui est comme la marque originelle des aspirations id�ales. Dans la pens�e de son fondateur, le positivisme ne devait pas d�choir du rang de philosophie, pour s'abaisser jusqu'� l'empirisme pur et simple. Co�te que co�te, donc, il fallait att�nuer et corriger les c�t�s vraiment excessifs du pluralisme doctrinal. Assidu � cette t�che, Comte esp�ra la remplir en proclamant la souverainet�, la pr�pond�rance du point de vue social ou moral. Mais l'effort, si louable pour tant d'autres raisons, ne manifeste qu'une originalit� de surface. Le �sociologisme� de Comte n'est pas une nouveaut�. Plut�t nous appara�t-il comme l'�cho, r�percut� d'�ge en �ge, de l'aristot�lienne th�orie du �cosmos organique� qui fut, � son tour, la fille l�gitime [p.133] de l'anthropomorphisme t�l�ologique. D�f�rant la primaut� � la sociologie et � son point de vue sp�cial, Comte, qu'il le veuille ou non, se range parmi les d�fenseurs des avantages de la th�orie organique de l'univers sur sa th�orie purement m�canique. Lui aussi, par suite, devait croire que le m�canisme explique une partie de la nature, et que le �sociologisme� ou l'�organicisme� explique toute la nature. Mais une telle doctrine nous semble aussi �troite qu'incompl�te. Sur les deux points de vue, le m�canique et l'organique ne poss�dent qu'une valeur conventionnelle: Ils expriment une simple diff�rence de degr� dans l'enchev�trement des causes qui produisent tant�t les ph�nom�nes physico-chimiques, tant�t les ph�nom�nes vitaux et sociaux. La causalit� organique est infiniment plus complexe et, partant, moins connue, que la causalit� m�canique. Ce n'est pas l�, certes, un motif rationnel pour y voir le type primordial de la causalit�. Le savant, pour qui la notion de [p.134] _degr�_ pr�sente une importance r�elle, doit se garder avec soin de h�tivement ramener l'organisme au m�canisme, et vice versa. Mais le philosophe, lorsqu'il identifie de semblables concepts, ne doit jamais, lui non plus, oublier que ses g�n�ralisations poursuivent une fin logique seulement. La causalit� philosophique, la causalit� g�n�rale ou universelle, ne saurait, en v�rit�, �tre ni m�canique, ni organique. Dans le premier cas, le penseur tr�buche dans les contradictions du mat�rialisme, et dans le second, il devient la proie de l'illusion t�l�ologique. Auguste Comte n'�vita ni l'un, ni l'autre de ces pi�ges. NOTES: [44] _Cours_, tome VI, le�on lviii, p. 686. [45] _Ibid_., pp. 687, 688. [46] _Ibid._, pp. 689, 690, 691. [47] _Ibid._, p. 691. [48] _Cours_, vol. VI, le�on lviii, pp. 693, 694. [49] _Ibid_., p. 695. [50] _Cours_, tome II, le�on xxxiii, p. 649. [51] _Ibid_., pp. 649, 650. [52] _Ibid._, p. 653. [53] _Ibid_., pp. 653, 654. Voyez aussi, dans le m�me tome, la le�on xxxv et, dans le tome suivant, les le�ons xxxv et xl. [54] _Cours_, tome III, le�on xxxv, p. 50. * * * * * LIVRE III [p.135] LE MONISME DE H. SPENCER * * * * * I Le probl�me du _multiple_ et de _l'un_ pr�occupa beaucoup M. Spencer. Le souci de concilier la vari�t� des ph�nom�nes avec leur identit� pr�sum�e l'obs�da constamment: d'o� surgit peut-�tre la forme nouvelle que le criticisme et le positivisme combin�s re�urent dans la philosophie de l'�volution. La construction dogmatique due au chef de cette grande �cole poss�de une part qui revient [p.136] � l'exp�rience sp�ciale ou scientifique, et une autre qui appartient � l'hypoth�se universelle ou philosophique. Dans cette derni�re partie il agite la question m�tempirique de l'Un-Tout. Voici d'ailleurs, d�mont�es une � une, pour ainsi dire, les cinq pi�ces ou th�ses principales qui commandent l'ontologie du syst�me spenc�rien: 1� Un crit�rium exp�rimental de toute v�rit�, fourni par la simple analyse des faits de conscience; 2� Une classification empirique de ces m�mes faits en objet et sujet; 3� L'hypoth�se (sugg�r�e par le principe de causalit� et les habitudes d'esprit correspondantes) d'une r�alit� situ�e au del� de la conscience; 4� Deux hypoth�ses qui d�rivent de l'hypoth�se du �transconscient� et dont l'une nous fait voir dans la classe �conscience�, groupe �objet�, un simple effet de la cause premi�re inconnaissable, tandis que l'autre nous conduit � envisager la classe �conscience�, groupe �sujet�, comme un effet du groupe �objet�; 5� Une [p.137] nouvelle classification empirique des faits de conscience, distingu�s non plus comme objet et sujet, mais comme coexistants et successifs (occupant l'espace ou le temps). Examinons ces points essentiels. 1� _Crit�rium ultime de toute v�rit� exp�rimentale_. Accordons � M. Spencer la synonymie parfaite de la connaissance et de l'exp�rience. Accordons-lui encore que la connaissance ne d�passe jamais la conscience. Des associations d'�tats de conscience,--voil� pour nous tout l'univers, et toute la pens�e. Ces groupements poss�dent les degr�s les plus vari�s de coh�sion, depuis les plus faibles jusqu'� l'indissolubilit� absolue. La coh�sion facilement dissoluble unit des �tats de conscience qui se peuvent s�parer en deux groupes moins vastes, puis en quatre (ou, si l'on omet l'une des associations partielles, en trois), et ainsi de suite. C'est de la sorte que l'esprit proc�de dans sa marche [p.138] du g�n�ral au particulier, de l'unit� abstraite (et en ce sens noum�nale) � la vari�t� concr�te (et en ce sens ph�nom�nale). Au contraire, la coh�sion indissoluble, alors que le sujet ne se distingue plus du pr�dicat, constitue l'abstraction, la g�n�ralit� telle quelle. L'exemple choisi par M. Spencer appuie ces d�finitions. Il est impossible, selon lui, de penser le mouvement sans penser en m�me temps quelque chose qui se meut, on n'arrive pas � opposer entre eux ces deux �tats de conscience. Mais comment accepter l'existence de _deux_ �tats conscientiels _indissolubles_? Une semblable th�se n'�quivaut-elle pas, en logique ordinaire, � la supposition que deux sont deux et ne le sont point en m�me temps? On ne peut expliquer l'indissolubilit� conscientielle, dit encore le m�me philosophe, et son corollaire, l'inconcevabilit� du contraire simultan�. Il y a l� une loi universelle, derni�re, de l'esprit. M. Spencer nous semble trop s'avancer. L'ins�parabilit� dans la conscience [p.139] des abstractions �mouvement� et �mobile� lui appara�trait-elle donc comme d�passant le simple constat d'une synonymie verbale de ces termes? L'illusion consiste � prendre une diff�renciation formelle, due � nos coutumes mentales, sinon grammaticales, pour une diff�renciation effective. Pouvons-nous voir dans l'inconcevabilit� du contraire le crit�rium dernier de la v�rit�? Oui, certes, tant que notre esprit monte ou descend l'�chelle abstractive, tant que nous passons soit de l'abstrait au concret, soit du concret � l'abstrait, tant que nous avons affaire � des genres que nous dispersons en esp�ces, ou � des esp�ces que nous r�unissons, en genres. L'inconcevabilit� du contraire exprime justement ici l'identit� de l'identique. Qu'un cheval ne puisse �tre en m�me temps un non-cheval, soit un homme, veut dire que nous ne consid�rons pas alors le genre unificateur �animal�, mais seulement quelques-unes de ses esp�ces. Mais l'inconcevabilit� du contraire cesse [p.140] d'�tre pour nous ce guide s�r, lorsque nous nous arr�tons � l'abstrait pur et simple, sans intention de retour en arri�re, au concret, ou de marche en avant, � une existence g�n�rique plus haute. L'abstraction en soi ou, par le fait, ses derniers degr�s (variables selon les �poques et les individus) ne se soumettent plus � cette �preuve logique. La simultan�it� de la n�gation et de l'affirmation para�t inconcevable par suite d'une pratique de l'esprit contract�e dans le commerce habituel des g�n�ralit�s d'un degr� inf�rieur. Mais le crit�rium de l'inconcevabilit� ne s'applique pas au cas de l'abstrait tel quel, la n�gation se pr�sentant d�s lors comme fausse, ou comme r�affirmant en r�alit� ce qu'elle nie en apparence. L'univers (l'�tre) ne peut comprendre en m�me temps le non-univers (Dieu). Ce raisonnement qui semble juste selon la logique formelle, oppose, en r�alit�, deux pseudo-esp�ces qui ne se r�sument point par un genre sup�rieur, et qui par suite sont deux signes diff�rents pour exprimer la m�me chose. [p.141] En somme, la preuve de l'inconcevabilit�, que pr�conisent tous les logiciens et les philosophes, r�sulte d'une observation superficielle des ph�nom�nes psychiques. En faire la base d'une conception du monde �quivaut � prendre l'illusion comme signe de la v�rit�, pour la classe m�me de concepts dont la philosophie se pr�occupe avant tout, les abstractions derni�res. L'Inconcevable doit aller rejoindre l'Inconnaissable: excellentes choses toutes deux � leur place et dans leurs vraies limites, o� la premi�re signale l'incon�u g�n�rique (ainsi la possibilit� �non-cheval� ni�e du cheval exprime la non-conception du genre sup�rieur �animal�), et o� la seconde repr�sente l'inconnu, �galement g�n�rique. Mais ces deux termes ne valent que par apparence la o� on les applique d'habitude. La psychologie enfantine de nos jours et la pr�somption qui caract�rise le raisonnement _ad judicium_ exag�rent trop leur port�e. [p.142] 2� _Classification des faits de conscience en sujet, ou classe des �tats internes, et objet, ou classe des �tats externes_. Voil�, selon M. Spencer, une v�rit� non plus de l'ordre logique, mais de l'ordre des existences. Voil� plut�t, dirais-je, une criante p�tition de principe et un singulier malentendu. L'opposition de l'ordre logique � l'ordre r�el forme la chose m�me qu'il faudrait prouver et que M. Spencer r�fute, au contraire, et r�fute sans appel, puisqu'il consid�re les �tats internes (sujet) et les �tats externes (objet) comme deux esp�ces d'un genre unique sup�rieur,--la conscience. 3� _Hypoth�se d'une r�alit� situ�e au del� de la conscience_. Selon M. Spencer, les �tats internes s'engendrent les uns les autres et s'arrangent en s�ries ininterrompues tant qu'elles ne sont pas bris�es par l'intervention d'un �tat externe, et les externes s'engendrent de la m�me fa�on pour [p.143] former des s�ries analogues. Cette double gen�se semble exacte; mais elle ne se rapporte qu'aux �tats conscientiels consid�r�s comme des ph�nom�nes concrets ou des abstractions d'un degr� inf�rieur. Il se pr�sente cependant, continue M. Spencer, des cas o� les deux s�ries s'arr�tent brusquement: nous avons, dans les deux classes, des �tats auxquels on ne peut plus assigner des ant�c�dents de la m�me classe, ni de la classe parall�le. Alors un fait remarquable se produit. Pli� � la coutume d'affirmer un ant�c�dent dans la s�rie, l'esprit, plut�t que de renoncer � cette habitude, suppose un ant�c�dent insaisissable, un mode de l'�tre qui n'appara�t pas dans la conscience. En v�rit�, nous eussions d� postuler deux sortes d'ant�c�dences inconnaissables, l'une pour la s�rie des �tats externes, et l'autre pour celle des �tats internes; mais, guid� par le pr�cepte logique--_entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem_, nous pr�f�rons b�tir une nouvelle hypoth�se. Nous supposons que les deux ant�c�dences [p.144] rentrent dans une seule et m�me classe. On ne peut dire ce qu'est cette classe, on ne peut que la d�clarer r�elle. Elle persiste, non dans la conscience, sous tel ou tel aspect, mais hors de l'esprit, sans forme d�termin�e, comme une pure puissance. Les proc�d�s de la fantasmagorie logique ne furent jamais s�rieusement �tudi�s par les psychologues qui sur ce point, comme sur les autres, demeurent inf�rieurs aux physiciens. Aussi ne se d�couvre-t-elle pas � l'aise la lanterne magique que manie M. Spencer en illusionniste consomm�. Tout nous pousse � croire, cependant, que dans ce jeu d'images fantastiques, o� �l'inconnaissable� croise sans cesse �l'inconcevable�, l'erreur provient de ce que nous m�connaissons certaines lois de notre esprit. Elle pourrait donc se dissiper par suite de leur application rationnelle. Examinons le point de d�part du raisonnement de M. Spencer. Au lieu d'envisager la s�rie des �tats internes [p.145] de la conscience et la s�rie de ses �tats externes comme des esp�ces concr�tes, il les pose d'embl�e comme deux abstractions derni�res, ultimes, irr�ductibles. Aussit�t la g�n�ralit� ou _identit� de genre_ prend chez lui la place de la sp�cialit� ou _diff�rence d'esp�ce_. Mais la g�n�ralit� supprimant toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unit� tant poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent n�cessairement en un concept unique,--qui est l'_�tre_. Or, toute abstraction pure peut se consid�rer: 1� comme telle, c'est-�-dire comme quelque chose d'absolument r�fractaire � une g�n�ralisation ult�rieure; et 2� comme un ph�nom�ne psychique, partant, tr�s particulier et, partant, g�n�ralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue, originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de pure forme que nous prenons pour autant de p�nibles conflits de la raison avec elle-m�me. En effet, l'abstraction trait�e par nous tant�t comme une g�n�ralit� [p.146] derni�re, et tant�t comme un ph�nom�ne des plus particuliers, nous semble tant�t �chapper � la loi de causalit�, et tant�t retomber sous cette loi. La loi de causalit�--on ne s'en rend pas assez compte--ne saurait s'appliquer qu'aux choses dispos�es en s�ries. Celles-ci, � leur tour, supposent une marche de la pens�e du moins abstrait au plus abstrait. Par suite, la recherche de la cause n'est, en d�finitive, pour l'esprit, qu'une fa�on de passer du multiple � l'un, des esp�ces au genre. Le processus causal et le processus g�n�ralisateur se laissent ainsi identifier sur tout leur parcours. Voil� pourquoi il advient un moment o� l'esprit s'arr�te dans sa poursuite des causes. Il se bute � quelque chose qui lui appara�t comme _l'essence imp�n�trable_ du ph�nom�ne, mais qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction derni�re, une _g�n�ralisation ultime_. On peut, au reste, d�terminer le point pr�cis o� se produit cette brusque interruption de la marche ascendante de notre pens�e. Ce point [p.147] ne varie pas, quelle que soit la cat�gorie des _faits_ qui occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'�lever, dans l'ordre s�riel des _causes_, d'une g�n�ralit� quelconque � une g�n�ralit� plus haute. Il co�ncide toujours avec le cas o� le ph�nom�ne nous semble d�nu� de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut ontologique par excellence, l'id�e affirmant sa r�alit� pure. A tous les degr�s inf�rieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caract�re passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos efforts. Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous contract�mes dans le commerce usuel des g�n�ralit�s inf�rieures, ne nous abandonne pas, et une illusion caract�ristique s'empare de l'intelligence. A ce degr� supr�me l'unit�, de potentielle, devient effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle [p.148] finit, de guerre lasse, par soutenir que la cause premi�re du monde demeure � jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En v�rit�, il n'est qu'un simple �quivalent de l'ultime g�n�ralisation et, par elle, de tout ce qu'elle repr�sente, c'est-�-dire de l'univers entier. Comme nous l'avons remarqu�, d'ailleurs, nous nous trahissons involontairement nous-m�mes quand, au lieu de supposer deux sortes d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule esp�ce pour les deux s�ries conscientielles. Les abstractions �sujet� et �objet� masquent ici l'unit� ontologique d�j� atteinte; c'est l'_�tre_ lui-m�me qu'on d�clare au-dessus de notre port�e,--terme tout � fait impropre � signifier l'intention de l'esprit. Car l'id�e qui pose l'existence constitue l'unit� mentale au del� de laquelle il serait vain de chercher un _genre plus vaste_. A cela se r�duit, _in ovo_, la th�orie de l'Incognoscible, le _fid�isme_ qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse l'�toffe solide de nos pr�jug�s. [p.149] 4� _Hypoth�ses d�riv�es du postulat de l'Inconnaissable_. Nous avons tr�s peu � dire sur l'application st�rile de la loi de causalit� consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable, l'objet et le sujet, en une s�rie d�croissante. La confusion de l'abstrait et du concret d�termine ici ses effets ordinaires. Si l'inconnaissable engendre l'objet qui, � son tour, produit le sujet, cela ne peut s'entendre qu'en un sens, � savoir, que le concept le plus abstrait contient en soi la vari�t� des �tres, l'objet en g�n�ral, les choses qui nous semblent ext�rieures � nous-m�mes aussi bien que notre propre mentalit�. Et l'objet ainsi d�fini renferme, � son tour, l'id�e plus particuli�re de l'�tre conscient ou psychique. Personne ne contestera cette v�rit� d'ordre �l�mentaire. 5� _Classification des faits de conscience dans le temps et dans l'espace._ Il exisle, selon M. Spencer, quatre attributs [p.150] universels: le moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais, distingu�s par le philosophe comme deux esp�ces d'�tats de conscience, le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener � un genre commun. Un raisonnement analogue pr�vaut au sujet des concepts de succession et de coexistence. Le _temps_ et l'_espace_ peuvent s'envisager, l'un, comme la n�gation factice du moi, et l'autre, comme la n�gation factice du non-moi. Le premier repr�sente quelque chose d'universellement donn� dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement donn� dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se laissent ramener, d'abord � deux couples, puis � un seul, enfin � un attribut unique, l'abstraction derni�re, essentielle. Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendr�e. Ce qu'on oppose au concept de l'�tre comme des r�alit�s primordiales,--le temps, l'espace, [p.151] le sujet, l'objet, la mati�re, l'id�e, l'univers, Dieu,--tous ces noum�nes pr�tendus irr�ductibles, au lieu d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe dans la classique m�prise d'Ixion qui, pensant s'unir � la m�re des dieux, avait embrass� un nuage. Certes, le verbalisme lui-m�me est parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines distinctions qui lui servent, en d�finitive, de points de rep�re dans l'immense amas de faits d�filant sans rel�che sous ses yeux. Dans les sciences particuli�res aussi bien que dans la vie pratique, un usage r�gulier du symbolisme usuel s'impose. Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agr�gats dont la confusion ne se pourrait tol�rer � aucun point de vue. Mais si un besoin pressant de l'esprit nous oblige � poursuivre l'identit� derni�re de tels agr�gats, mieux vaut, dans cette recherche, ob�ir aux lois de notre mentalit� et proc�der logiquement, d'abstraction en abstraction, pour aboutir � [p.152] l'�quation g�n�rale de la chaise, du soleil, de l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie � des cat�gories imaginaires. Car les pr�tendues formes aprioriques de l'esprit et ses derni�res g�n�ralit�s constituent, elles aussi, de purs concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inf�rieurs au concept ontologique. De plus, pr�sent�es comme terme ultime des choses, ces id�es refl�tent simplement ou r�p�tent l'abstraction unique. ... Pr�c�der ou suivre une chose, coexister avec un ph�nom�ne, subsister dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas (formule exacte du non-moi senti par le moi),--ces d�terminations, ces modalit�s qui nous frappent comme diverses, se r�duisent facilement � l'unit� ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur qualit� de faits g�n�raux. Mais qu'est-ce qu'un fait g�n�ral, sinon encore une id�e abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil � son lever du soleil � son coucher; le soleil, de la lumi�re [p.153] qu'il r�pand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception comme r�alit� ext�rieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons _distinguer_ ces faits, pr�cis�ment parce que nous pouvons les _identifier_. C'est l� un seul et m�me pouvoir, consid�r� sous deux de ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction pr�c�de et pr�pare l'identification, le concret sert de point de d�part � l'abstrait. La confusion, au contraire, emp�che la synth�se scientifique de se produire. Pour g�n�raliser et, par suite, conna�tre les choses, il faut utiliser les distinctions que repr�sentent les concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut aussi se garder de prendre ces �chafaudages temporaires pour l'�difice qu'ils aident � b�tir. M. Spencer termine par un aveu tr�s franc, il aboutit � une confession pr�cieuse � recueillir. �Notre connaissance de l'existence noum�nale, dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos connaissances ph�nom�nales ne [p.154] saurait approcher.� �tonnante conclusion d'une longue suite de p�nibles tentatives, �tonnante ou plut�t vraiment admirable, car nous y saluons la force de la v�rit� se faisant jour � travers tous les obstacles. �En d'autres mots, affirme encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'� celui du sens commun, le _r�alisme_ est la seule th�se rationnelle, toutes les autres sont ruineuses.� Mais de m�me que le jugement du sens commun ne saurait s'�carter pour longtemps des r�gles du jugement logique, de m�me le �r�alisme transfigur� de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une fa�on permanente, � l'unit� de la raison pure. * * * * * II [p.155] Abordons maintenant le monisme spenc�rien par une autre de ses faces,--la c�l�br� formule de l'�volution. La gen�se de cette formule offre, entre autres, un trait int�ressant. Penseur nourri des id�es de Kant, de Comte, des criticistes et des positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement ouvert � la science,--la sociologie. D�j�, dans un de ses premiers ouvrages, _la Statique sociale_, il cherche � remplacer l'interpr�tation _logique_ des ph�nom�nes par leur interpr�tation dite _r�elle_, sinon purement [p.156] physique. L'_individuation_ et la _sp�cialisation_ (avec, pour synth�se, le _progr�s_) repr�sentent dans ce livre les concepts de l'�un� et du �multiple�. Puis M. Spencer apprend � conna�tre la loi (formul�e par Wolff, Goethe et Baer) relative au passage des structures d'un �tat homog�ne � un �tat h�t�rog�ne. L'opposition primitive s'�largit en cons�quence: de sociologique elle devient biologique. L'individuation s'appellera dor�navant _int�gration_ (unit�) et la sp�cialisation se nommera _diff�renciation_ (vari�t�). L'_�volution_ sera leur r�sultante. Mais engag� dans cette voie, M. Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'� l'extr�me limite du monde inorganique. En physique, en m�canique, il retrouve les �l�ments du probl�me qu'il tenait pour r�solu dans le domaine de la vie. D�s lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la formule supr�me de tous les changements. �Apr�s avoir �prouv� que la loi de Baer (passage de l'homog�ne, de l'un, � l'h�t�rog�ne, [p.157] au multiple)--dit dans son Introduction le traducteur fran�ais des _Premiers Principes_--s'appliquait aux organismes consid�r�s comme individus, � l'agr�gat de tous les organismes dans le cours entier de l'histoire g�ologique, aux chefs-d'oeuvre de la litt�rature, aux institutions fondamentales de la soci�t�, comme aussi aux langues, aux arts et � tous ces produits de la vie mentale qu'il comprend sous le nom g�n�rique de superorganiques (jusqu'� la fa�on de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de saluer--v. son essai: _Les Mani�res et la Mode_), M. Spencer se trouvait, plac� sur une pente qui devait le porter naturellement � �tendre cette loi au d�veloppement des existences qui composent le monde inorganique.�--�On ne peut douter que ces existences ont aussi une �volution�, ajoute le m�me-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces existences pr�sident � l'origine des concepts d'unit� et de vari�t�, qu'elles se r�duisent � l'id�e d'�tre, qu'elles sont, en un mot, des existences; [p.158] car le terme ��volution� ne signifie pas ici autre chose. Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les sciences,--quant � la preuve astronomique, aux n�buleuses qui, de masse homog�ne et diffuse, deviennent des syst�mes de corps h�t�rog�nes et distincts; � la preuve g�ologique, � l'incandescence du globe aboutissant � la solidification et au refroidissement de la cro�te terrestre; � la preuve biologique, � l'h�t�rog�n�it� croissante de la faune et de la flore et � la diff�renciation de plus en plus grande des organismes; enfin � la preuve sociologique, � la concentration et � la diff�renciation politique, sociale, �conomique, litt�raire, scientifique, etc.,--cette sorte d'argumentation pr�sente un c�t� faible qu'on n'aper�oit pas toujours et sur lequel on nous permettra d'insister. On a pr�tendu que l'exemple, dans les branches sup�rieures du savoir, est analogue � la figure en g�om�trie, qu'on ne saurait trop en [p.159] donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la force d'une th�se et la sinc�rit� de sa d�fense. Je le veux bien; mais avec cette r�serve souvent omise, que le fait concret jouant le r�le de preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'id�e abstraite qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions, les g�n�ralisations finales offrent � cet �gard des conditions tr�s particuli�res. N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout �v�nement, tout ph�nom�ne exemplifie le temps, l'espace, la mati�re, la force, l'inconnaissable, l'agr�gat, le mouvement, le changement, l'�volution? L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte pr�cise de preuves dont le penseur pourrait le plus ais�ment se passer. Bien entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point � atteindre la v�rit�, d�j� cens�e �tablie, qui t�che seulement de la faire accepter aux esprits malhabiles � en v�rifier par eux-m�mes les [p.160] �l�ments, sinon incapables d'en mesurer la port�e abstraite. L'exemple vient alors en aide � l'intelligence, comme les projections lumineuses ou tout autre artifice p�dagogique. La philosophie qui coordonne les donn�es des sciences en une conception homog�ne du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux proc�d�s qui aujourd'hui remplacent la double m�thode de Socrate (la ma�eutique et l'ironie); elle usera de l'exemple � peu pr�s comme de l'hypoth�se, dont l'exemple est le compl�ment n�cessaire, le corollaire in�vitable. D'ailleurs, de m�me qu'une supposition ne se v�rifie qu'autant qu'elle se sp�cialise, de m�me un fait ne peut commander la conviction que s'il rentre dans le domaine des �v�nements c�ncrets et particuliers �tudi�s par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs � construire des hypoth�ses de science, il pourra occuper son temps � recueillir des faits astronomiques, g�ologiques, etc.; mais sa t�che de philosophe n'en tirera aucun profit directement [p.161] appr�ciable. Il ne sera que trop port� � transformer l'hypoth�se sp�ciale en hypoth�se universelle,--et tout fait particulier lui semblera appuyer ses th�ories g�n�rales. Il nous faut maintenant montrer � l'oeuvre la m�thode employ�e par M. Spencer. Tent� par un vaste ensemble de faits sociaux (le progr�s) et d�sirant traiter le probl�me en philosophe, sous son aspect le plus compr�hensif, il recourt � l'analyse logique des concepts correspondants. Il parvient ainsi sans peine � la conclusion pu�rile que �le progr�s est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste�. Il s'attache d�s lors � cette g�n�ralit� vague. Le caract�re connot� par l'id�e de changement lui appara�t comme absolument universel. Mais l'id�e pure de changement implique-t-elle le passage de l'homog�ne � l'h�t�rog�ne dont M. Spencer fait le contenu �scientifique� de sa loi? L'h�t�rog�n�it� suit-elle n�cessairement l'homog�n�it�? Toute cause produit-elle [p.162] toujours plus d'un effet? A vrai dire, et con�u m�caniquement comme cons�quence de l'instabilit� des existences homog�nes, le fait de l'h�t�rog�n�it� croissante des choses demeure inexpliqu�. Le terme _�volution_ substitu� au terme _progr�s_ t�moigne suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme o� se compla�t M. Spencer. Dans un fait social particulier--le progr�s--il voit seulement le c�t� g�n�ral et abstrait, celui que la logique d�couvre dans tout fait quelconque. Le progr�s devient l'�volution; le changement s'appelle passage de l'homog�ne � l'h�t�rog�ne; l'h�t�rog�n�it� se d�double, elle se complique d'homog�n�it�; c'est tant�t l'h�t�rog�n�it� homog�ne de l'ensemble ou l'int�gration, et tant�t l'h�t�rog�n�it� homog�ne des parties ou la diff�renciation; l'homog�n�it� se d�double aussi, elle se complique d'h�t�rog�n�it�; c'est l'homog�n�it� h�t�rog�ne de l'ensemble ou la concentration, l'agr�gation, et c'est l'homog�n�it� h�t�rog�ne des parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette [p.163] cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchev�trement de d�finitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la logique pure et pour entrer dans la physique ou la m�canique. Tout se r�duit une fois de plus � la d�finition des id�es d'unit� et de vari�t�. On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spenc�riennes qui r�sument le fait supr�me de l'�volution: la loi de l'_instabilit� de l'homog�ne_ (un corps devient plus h�t�rog�ne sous l'influence d'une force incidente), la loi de la _multiplication des effets_ (une force incidente affecte diff�remment les parties d'un corps et, par suite, rend celui-ci plus h�t�rog�ne), et la loi de _s�gr�gation_ (des forces incidentes affectent en sens vari�s un corps et accroissent son h�t�rog�n�it�, soit en int�grant ou concentrant les parties affect�es en un sens, soit en s�parant ou diff�renciant les parties affect�es en sens divers). La th�orie �volutive ou, d'apr�s M. Spencer, la th�orie de l'involution et de la dissolution, [p.164] ne contient qu'une longue et fastidieuse paraphrase d'un concept tr�s usuel: l'_agr�gat_. On peut s'en assurer en essayant d'appliquer les th�ses de notre auteur aux concepts d'atome ou de propri�t�. L'atome en soi, la propri�t� telle quelle n'ont rien � d�m�ler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combin�s, les propri�t�s r�unies, en un mot, les agr�gats naturels, se d�finissent excellemment � l'aide de ces deux caract�res, � la fois oppos�s l'un � l'autre et universels. En effet, toute chose concr�te est simultan�ment _une_ (agr�gat) et _multiple_ (compos�e de parties ou d'�l�ments agr�g�s). _Concret_ implique _discret_, comme involution implique dissolution, comme concentration implique diffusion, et int�gration--d�sint�gration. Voil� une s�rie de couples synonymiques exprimant le m�me rapport qui s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'� la soci�t� humaine. Dire que la loi d'�volution (int�gration des parties d'un agr�gat, d�finissable encore comme accroissement [p.165] de leur d�pendance mutuelle) r�git les ph�nom�nes inorganiques, organiques et hyperorganiques, �quivaut � simplement constater l'existence de pareils ensembles. Une formule qui vise le ph�nom�ne en g�n�ral, vise par l� m�me tous les ph�nom�nes indistinctement. Elle manifeste l'unit� logique de l'univers. Usant d'un tel proc�d�, l'esprit peut ramener les formules les plus diverses � une formule unique. Tout ph�nom�ne est un objet de connaissance; tout ph�nom�ne est une sensation; tout ph�nom�ne est un ensemble de parties; tout ph�nom�ne manifeste l'attribut qui s'appelle �temps� et qui se subdivise en pass�, pr�sent et futur (le passage de l'un de ces termes � l'autre donnant naissance au concept du �devenir�); tout ph�nom�ne constitue, par suite, un agr�gat qui _devient_ plus agr�gat ou moins agr�gat: cette s�rie de formules unificatrices peut se prolonger ind�finiment. Toutes appartiendront � la science �des concepts�, � la psychologie concr�te. Au m�me rang se [p.166] placeront les liens universels que d�couvrent les math�matiques, la physique, la chimie,--g�n�ralit�s o� s'unifient �galement _tous_ les ph�nom�nes. Les lois de la biologie viendront ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux seuls �v�nements de la vie sociale. En r�alit�, cependant, biologie et sociologie se combinent pour produire la psychologie concr�te, et celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie � son gr� la totalit� des ph�nom�nes. Ainsi dispara�t le dualisme gnos�ologique, ce corollaire persistant du dualisme cosmique. Mais l'unit� r�alis�e par la m�canique ou la physique est-elle de m�me nature que l'unit� logique? En ces termes se pose � nouveau l'antique probl�me, auquel une seule r�ponse nous semble aujourd'hui possible: l'unit� du monde inorganique se pr�sente � son tour (en tant que _connaissance_) comme un aspect de l'unit� logique. Aussi sommes-nous tr�s loin de [p.167] d�daigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et l'oeuvre des penseurs qui le pr�c�d�rent. Nos critiques ne visent que les sophismes � l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de les combiner, les points de vue des diff�rentes sciences, parvient � faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unit� purement logique des choses, le fant�me de leur unit� dite r�elle ou transcendante. M. Spencer se voit lui-m�me oblig� d'admettre deux �volutions ou deux redistributions de la mati�re,--l'une primaire et l'autre secondaire.[55] Ce dualisme exprime tr�s bien la s�paration [p.168] de l'organique et de l'inorganique,--l'�ternelle antinomie dont notre intelligence s'accable chaque fois que, d�daigneuse des lois qui la r�gissent, elle cherche la conciliation des diff�rences ph�nom�nales sur tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'int�gration et la diff�renciation s'opposent comme deux concepts qui refl�tent simplement la distinction entre l'inerte et le vivant, la mati�re et l'id�e. Mais si ce contraste semble suffisamment justifi� dans la sph�re des choses concr�tes, il n'en est plus de m�me lorsque notre intelligence d�passe les conditions des existences particuli�res. Et M. Spencer nous transporte dans ces r�gions sup�rieures du raisonnement o� la d�finition d'un concept s'�largit au point d'embrasser tous les cas concrets et les g�n�ralit�s les plus disparates. En effet, l'int�gration m�canique ou physique des corps se peut noter ainsi: x, y, z s'agr�gent pour devenir x + y + z. Le philosophe d�finit ce changement comme le passage de [p.169] l'h�t�rogene � l'homog�ne, et la d�finition tient bon tant que x, y, z, se con�oivent comme formant un ensemble abstrait. Celui-ci para�t alors compos� de parties h�t�rog�nes qui, concentr�es en un groupe figur� par x + y + z, deviennent _moins_ h�t�rog�nes. Mais si x, y, z, cessent d'�tre consid�r�s comme une unit� abstraite, on ne pourrait s'emp�cher de voir dans chacun d'eux un �l�ment homog�ne s'accouplant avec d'autres �l�ments homog�nes et finissant par produire la somme x + y + z, �videmment _plus_ h�t�rog�ne que chacune de ses parties constituantes. Le m�me raisonnement s'applique au processus inverse, � la diff�renciation figur�e par x + y + z devenant x, y, z. La d�finition de ce changement comme un passage de l'homog�ne � l'h�t�rog�ne ne soul�ve aucune difficult� tant que x, y, z, se con�oivent, _in abstracto_ comme un syst�me de caract�res fortement li�s entre eux. Cet ensemble nous parait alors form� de parties moins intimement unies que [p.170] le syst�me m�canique ou physique x + y + z, et le processus diff�rentiel se pr�sente en r�alit� comme un passage du plus coh�rent (homog�ne) au moins coh�rent (h�t�rog�ne). Mais si l'on quitte la sph�re abstraite pure pour consid�rer le seul aspect m�canique ou physique des �v�nements, on arrive � une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent alors des syst�mes plus homog�nes que le produit de leur concentration, x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses �l�ments peut � bon droit s'imaginer comme un passage du moins homog�ne au plus homog�ne. Introduit dans les sciences sp�ciales, le double processus que g�n�ralise M. Spencer de fa�on � pouvoir l'adapter � tous les ordres de ph�nom�nes, rev�t une nouvelle apparence. L'activit� vitale se s�pare nettement de l'activit� chimique, et celle-ci de l'activit� physique. L'activit� sociale exige �galement un processus � part. De l'agr�gation et de la d�sagr�gation physiques nous passons ici � la combinaison [p.171] chimique (composition, d�composition), � l'organisation biologique (vie, mort), enfin � l'�volution sociologique (progr�s, d�cadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte point le terrain de la recherche sp�ciale. Mais deux causes ou conditions existent qui nous poussent sans cesse � les confondre. C'est, en premier lieu, la h�te avec laquelle le philosophe s'�loigne des faits pr�cis et son insouciance qui permet aux id�es � peine n�es de prendre leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second lieu, la complexit� extraordinaire des faits biologiques, psychiques et sociaux, l'enchev�trement, souvent inextricable, des ph�nom�nes d'�volution, d'organisation, de combinaison et d'agr�gation.[56] [p.172] Les formules unitaires de M. Spencer nous m�nent-elles, ainsi qu'il le pense, � des lois universelles, ou valent-elles plut�t comme de simples d�finitions logiques de termes excessivement g�n�raux? Prenons, par exemple, sa c�l�bre loi de l'instabilit� de l'homog�ne. Une loi est un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M. Spencer se range �videmment sous cette derni�re rubrique. L'homog�ne y pr�c�de _n�cessairement_ l'h�t�rog�ne, et, puisque ces deux attributs pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous [p.173] voil�, semble-t-il, en pr�sence d'une loi universelle do succession. Il n'en est rien, cependant. En effet, si l'h�t�rog�ne peut se d�finir un homog�ne dont les parties subissent l'action in�gale de forces quelconques, l'homog�ne devra �galement pouvoir se d�terminer par son contraire limit�, restreint ou conditionn� (forme ordinaire de la d�finition logique). On dira donc que l'homog�ne est de l'h�t�rog�ne dont toutes les parties subissent l'action �gale de la m�me force. L'h�t�rog�ne, en ce sens, pr�c�derait _ex definitione_ l'homog�ne, et c'est de la multiplicit� que jaillirait l'unit�. Nous pourrions du m�me coup poser pour loi supr�me la transition constante de l'h�t�rog�ne � l'homog�ne, ou l'instabilit� de l'h�t�rog�ne. D�s la plus haute antiquit�, les philosophes ont pu soutenir sans grand risque que tout �tait _un_ et _multiple, vivant_ et _inerte, mouvement_ et _repos, id�e_ et _mati�re, existence_ et _n�ant_. A leur suite, M. Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'_homog�ne_ � [p.174] l'_h�t�rog�ne_ et vice versa. Mais, si dans la sph�re des choses concr�tes l'affirmation et la n�gation constituent deux classes distinctes de faits; s'il y a r�ellement des unit�s et des multiplicit�s dans les math�matiques, des mobiles et des inerties mobilis�es, pour ainsi dire, par des chocs, dans la m�canique, des �tres vivants et des cadavres dans la biologie, etc.,--il n'en saurait �tre de m�me lorsque les termes g�n�raux d�nomment des concepts purs, des abstractions du dernier et supr�me degr�, invariablement r�gies par la loi de l'identit� des contraires. �Dans toutes les actions et r�actions de force et de mati�re, conclut M. Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs n�cessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent �tre semblables.� Il ajoute que cette formule est [p.175] la plus abstraite de toutes celles o� se r�sument pour nous les faits exprim�s par la loi d'�volution. Rien de plus vrai. Mais la m�me conclusion se retrouve chez tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalit�, soit sous celle du principe logique d'identit�. La r�gle de M. Spencer traduit fid�lement ce dernier principe, et l'indestructibilit� de la force, dont il fait d�couler sa loi d'�volution, s'y ram�ne aussi. Car si A n'�tait pas identique � A, la force cesserait de s'�galer invariablement elle-m�me; elle pourrait se d�truire. NOTES: [55] L'une se d�finit comme l'int�gration des ph�nom�nes physico-chimiques, et l'autre comme l'int�gration, toujours accompagn�e de diff�renciation, des ph�nom�nes organiques et hyperorganiques. En r�alit�, cependant, dans la redistribution secondaire, l'int�gration se rapporte surtout aux ph�nom�nes physico-chimiques, ins�parables des organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour les ph�nom�nes physico-chimiques une �diff�renciation latente� se d�ployant � de larges intervalles--telle la pr�tendue diff�renciation de la mati�re sid�rale et terrestre qui produit les oc�ans, les for�ts, les montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas l� plut�t des comparaisons po�tiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges? [56] On pourrait toutefois se servir du terme _�volution_ pour indiquer le genre logique auquel se ram�nent, dans notre esprit, ces deux esp�ces voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier s'appellerait en ce cas _progression_ (et, corr�lativement, _r�gression_). Aujourd'hui, les id�es sociologiques ont envahi la biologie et, par contre, les id�es biologiques ont fait irruption dans la sociologie. La confusion arrive � son comble. On peut s'en assurer en particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences. On s'aper�oit alors que le processus qui transforme les corps vivants, porte toujours, _in concreto_, sur une disposition quelconque de mati�re (tissus, cellules, �l�ments), et qu'il se r�duit, en somme, � l'id�e d'organisation. De m�me, ce qu'on appelle, par m�taphore, une organisation sociale, �voque simplement l'id�e d'une activit� commune d'organismes semblables. Cette activit� consciente ou inconsciente s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une progression ou d'une r�gression de certains rapports d�finis entre les organismes qui la manifestent. [57] _Premiers Principes_, p. 516 de la trad. fran�. * * * * * [p.177] POST-SCRIPTUM[58] LE MONISME ET LA MORALE * * * * * Nous avons vu que le _substratum_, la substance des conceptions universelles du pass�, des th�ologies aussi bien que des m�taphysiques, se laisse r�duire, en derni�re analyse, � trois grands dogmes: l'_agnosticisme_, l'_�volutionnisme_ et le _monisme_. Nous avons vu aussi combien [p.178] bien diff�rent, selon les �poques et surtout l'�tat plus ou moins avanc� des sciences positives, fut le r�le jou� par chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique. Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la �socialit�, qu'elle forme elle-m�me un produit complexe de la combinaison intime du �psychisme social� avec le �psychisme bio-individuel�? Il y aurait d�s lors un int�r�t de premier ordre � saisir la corr�lation plus ou moins lointaine pouvant exister entre les doctrines �num�r�es plus haut et telles ou telles normes �thiques. Il serait particuli�rement profitable d'�tudier les rapports de ces th�ories avec les sentiments qui ont dirig� les soci�t�s, inaugur� les langages, cr�� les institutions utiles ou nuisibles � l'avancement des sciences, d�termin� les grands objets de la poursuite scientifique, favoris�, par la dispersion de la richesse, ou restreint, par l'expansion de la mis�re, le loisir des individus et des groupes sociaux, etc. [p.179] En un mot, la question se pose en ces termes: � quels grands principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une fa�on indirecte, l'agnosticisme qui pr�vaut dans les conceptions philosophiques du pass� sous le nom de croyance, de sentiment religieux, et le monisme qui s'y manifeste � l'�tat d'�bauche ind�cise? Car j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-�-dire, par le fait, inaccessible; et, jusqu'� nouvel ordre, l'�volutionnisme lui-m�me qui, sous le nom de m�thode exp�rimentale, lutta, d'une fa�on dissimul�e d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables fins de non-recevoir de l'antique ignorance. La corr�lation suppos�e existe. Elle se d�couvre m�me avec facilit�. En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses humaines, d�s le point d'affleurement o� les id�es prennent contact avec le milieu, on aper�oit le lien intime unissant l'agnosticisme encore irresponsable, la [p.180] religiosit�, � un obscur sentiment social qui explique ou r�sume les quatre cinqui�mes des faits de l'histoire. N� de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de l'�volution des soci�t�s, et affermi, consolid� sous les auspices de la sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua � diriger l'�thique enti�re pendant la phase formative ou proprement historique, avec des allures � peu pr�s franches et loyales dans la p�riode militaire, et des fa�ons hypocritement voil�es dans la p�riode industrielle qui s'�tend jusqu'� nos jours. Depuis de longs si�cles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de se formuler en th�orie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les qualifications qu'elle m�rite le moins. Elle se fait appeler ordre, autorit�, hi�rarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a �t� d�j� donn� par une �cole sociale dont les vagues aspirations et les hypoth�ses troublantes se r�pandent aujourd'hui avec une rapidit� [p.181] plus naturelle, peut-�tre, que d�sirable. En un mot, nous avons affaire � l� _r�ceptivit� passive_, au _servilisme_ g�n�rateur des divers esclavages �conomiques et politiques qui ont marqu� l'histoire depuis la p�riode de l'anthropophagie jusqu'� celle du capitalisme. Fortement ancr� dans les cellules c�r�brales de nos anc�tres, pass� � l'�tat de tendance h�r�ditaire, ce mode social de sentir devait, n�cessairement, exercer une grande influence sur tous les produits ult�rieurs de l'intellect humain, sur ses m�thodes de recherche, sur ses conceptions particuli�res et g�n�rales. Et son action ne pouvait �tre que d�primante ou suspensive. Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-m�me, quand on scrute le sens profond de cette doctrine, sinon un arr�t de la connaissance, tant�t impulsif, et tant�t volontaire, une _inhibition_ que, seuls, ses promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme � la structure intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des [p.182] r�sign�s par choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parall�lisme, et contentons-nous de rappeler deux faits g�n�raux bien connus. Aux �poques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et agissait par l'hypoth�se du surnaturel, du myst�re divin, de l'intervention providentielle. Aux �poques qui suspect�rent la v�rit� th�ologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine), par l'interm�diaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques et sociales, de cette immoralit� na�ve, de ces illogismes sans cesse renouvel�s qu'on d�core des noms pompeux de m�taphysique, de droit naturel, de morale. Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je crois l'avoir d�montr� dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la m�re de la science. C'est par suite d'une illusion mentale [p.183] longtemps in�vitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances � la philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une r�percussion naturelle des progr�s accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais � c�t� des succ�s et des triomphes se d�ployait l'�norme liste des d�ceptions f�cheuses, des m�comptes irritants, des t�tonnements st�riles, des recherches rest�es vaines. La philosophie, miroir de la mentalit� d'une �poque, concentrait en un foyer unique la somme de ces _privations_ intellectuelles. L'addition n'�tait pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en raison de l'incommensurable sup�riorit� divine admise comme un postulat s�r, soit en vertu de pr�misses morales o� l'inertie originelle des groupes humains tenait une place pr�pond�rante. La c�l�bre abstention des positivistes se rattache par raille liens invisibles au renoncement [p.184] religieux, � l'antique abdication de l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la d�faillance primordiale, transmise de g�n�ration en g�n�ration. C'est le pessimisme du savoir, la d�sesp�rance du _vrai_. Toujours elle, s'apparie �troitement � la d�ception, � la d�sesp�rance du _bien_, � la r�signation passive repr�sentant l'aspect social des id�es et des sentiments pessimistes. Le clair g�nie qu'�tait Goethe avait vivement senti ce rapport. Le puissant �crivain ne fut pas dupe de l'�nervante critique kantienne. Il demeura invaincu par le grand mensonge que les temps pass�s avaient l�gu� au si�cle pr�sent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe: [p.185] �_Iris Innere der Natur,_ O du Philister! _Dringt kein erschaffner Geist!_ Mich und Geschwisler M�gt ihr an solches Wort Nur nicht errinnern; Wir denken: Ort f�r Ort Sind wir im Jnnern�, etc.[62] Et combien p�nible et touchant � la fois, cet aveu du po�te, contraint, pendant soixante ans, � maudire en secret l'illusion qu'il d�plore, mais que d�fend trop bien l'intol�rance superstitieuse de l'�poque: Das h�r ich sechzig Jahre wiederholen; Ich fluche drauf, aber _verstohlen_[63]. Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies. Les r�sistances, cependant, sont encore vives. Prot�e aux formes changeantes, l'agnosticisme p�n�tre dans les citadelles les mieux d�fendues. Il [p.186]encombre les champs de bataille contemporains. N�gligeant les foules cr�dules--d'ailleurs, avec raison, puisque, d'avance, elles lui demeurent acquises,--il s'exerce surtout � entraver l'�volution mentale des minorit�s affranchies ou se disant telles. Une s�lection analogues s'observe dans la sph�re des faits sociaux ou moraux. Le centre de gravit� du vieil instinct servile tend ouvertement � se d�placer. Le peuple, la majorit�, le nombre, deviennent de plus en plus le nouveau ma�tre dont on s'applique � gagner, � un prix ridiculement exag�r�, l'inconstante faveur. Les id�es de _bien_ et de _mal_--les plus aveugles y acquiescent--ne s'opposent jamais d'une mani�re absolue. Pour r�ussir � faire contraster entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune � toutes nos id�es dites corr�latives, les concevoir ainsi que des aspects connexes, des _degr�s_ mobiles d'une seule et m�me qualit�. Comme les extr�mes de temp�rature, comme le chaud et le froid, le bien [p.187] devient le mal quand il descend au-dessous d'une certaine norme tr�s variable selon les temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'�l�ve au-dessus de cette norme.[64] Ce ph�nom�ne d'ailleurs, l'_autogen�se_ des choses et des �v�nements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu pr�cis. L'un des plus connus est celui de _r�action,_ qui a fait fortune dans les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de la vie, de l'esprit et des soci�t�s. C'est �galement par ce terme vague que, sans nous pr�occuper des faits d'autogen�se qu'il recouvre, nous pouvons, d�signer l'en semble des �l�ments �thiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble constituer la mati�re m�me du grand drame de l'histoire. Ces diverses formations morales visent � abolir les obstacles [p.188] tenus pour irrationnels ou jug�s capables d'entraver l� marche r�guli�re du progr�s. On peut, en ce sens, les ramener toutes � un chef unique, le sentiment ou l'instinct _libertaire_, le principe _actif, dynamog�ne_. A son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules c�r�brales o� il livre des combats opini�tres au groupe des tendances oppos�es. Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le savoir exact et ses m�thodes. Un tel �redressement� moral devait trouver un �cho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas � se produire. Les id�es libertaires et �galitaires se sont montr�es �minemment propices � l� croissance de l'esprit de recherche illimit�e. Elles favoris�rent, en une large mesure, l'�closion de ce doute scientifique qui aujourd'hui s'attaque � toute connaissance se pr�tendant bloqu�e par des �cueils infranchissables. Ainsi surgit l'�tat mental tr�s moderne [p.189] dont le scepticisme m�taphysique, doutant du doute, n'avait �t� que la vaine caricature. Plac� sous cette heureuse constellation sociale, l'�volutionnisme, le principe d'exp�rience, jeta de profondes racines dans la raison humaine. Mais l'exp�rience et l'�volution ne sont qu'un moyen, une m�thode. Leur fin supr�me est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identit� des choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, r�alis�e et atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la cause de l'exp�rience, sert dans la m�me mesure la cause de l'unit�, renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corr�lation plus ou moins �troite unit au dogme moral de la r�signation passive la religiosit� _amorphe_ qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la m�me esp�ce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de l'�volutionnisme, du monisme, et les principes �thiques de libert�, d'�galit�. Toute �volution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activit� libre, et tout monisme [p.190] n'affirme-t-il pas une �galit� essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le fait, la science--constatation devenue banale--en �levant le faible � la dignit� du fort, �difie la d�finitive synth�se humaine, parach�ve le nivellement social des hommes. Dans sa pratique aussi bien que dans sa; th�orie, l'agnosticisme n'a jamais �t� qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par l�, n�cessairement, du monde lui-m�me; car rapporter tous les ph�nom�nes quelconques, l'esprit et la mati�re, par exemple, � l'inconnaissable comme troisi�me et dernier facteur, c'est �videmment tomber dans la parodie de l'unit�, c'est presque faire du monisme � rebours. D'autre part, l'�volutionnisme a toujours aplani la route � l'unit� du savoir; et la raison con�oit sans peine l'�volution comme un monisme en puissance, une unit� qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la �r�ceptivit� passive, l'instinct de servitude, sinon encore un d�doublement illogique, une division irrationnelle?[66] [p.191] Et qu'est-ce que l'affranchissement �gal pour tous, la suppression progressive d'obstacles nuisibles � l'essor commun, sinon une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient dans le monde des id�es,--le social proprement dit ou le strictement moral, et ce qui en d�rive, le conceptuel, l'�motif, le moral au sens large du mot. Nous c�toy�mes plus haut un probl�me int�ressant. Pourquoi le principe passif a-t-il pr�valu dans les premi�res agglom�rations humaines �mergeant de la sauvagerie pr�historique, et comment a-t-il pu acqu�rir par la suite une influence et une stabilit� durables? On a souvent r�pondu � cette question. Loin de dominer la nature, l'homme primitif n'osait m�me point la regarder en face. Il tendait humblement l'�chin� � tous les jougs, il acceptait docilement tous les esclavages. Comme l'animal humain lui-m�me, la moralit� naissait donc [p.192] incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive, livr�e au hasard des ambiances hostiles ou serviables. Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialit� commen�ante apportait d�j� et garantissait au monde quelque chose qui devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, � la longue, transformer sa faiblesse en force, sa r�signation en r�volte, sa passivit� en activit�. Le savoir humain se produisait � la suite des premi�res �bauches de vie collective, et peu � peu r�agissait sur la socialit�, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits essentiels. En v�rit�, s'il r�fl�chit sur ses propres destin�es, l'esprit humain peut toucher du doigt l'identit� des contraires qu'il refuse d'admettre dans nombre d'autres cas o�, d'habitude, il d�couvre autant de contradictions irr�ductibles, autant d'antinomies insolubles. Les tristes ergoteurs qui d�nent des miettes tomb�es de la table de la scolastique--et [p.193] quels maigres repas on y servait!--croient faire merveille en rab�chant l'antique distinction entre la contrari�t� pure, la contrari�t� par n�gation, et la simple corr�lativit�. Aussi profonds que pourraient l'�tre des grammairiens qui, heureux de tenir une d�finition de l'adjectif, et une autre du verbe, en argu�raient que ce qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils enseignent doctoralement cette fausset� manifeste, que la contrari�t� ne suppose pas la corr�lativit�, et cette autre erreur grossi�re, que la corr�lativit� n'implique pas la contrari�t�. Mais passons; ces v�tilles ne valent pas la peine qu'on s'y arr�te. L'identit� des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant que les contraires eux-m�mes restent de pures id�es, sans attaches r�elles imm�diates et sans que le choc qui r�sulte de leur rencontre s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer ainsi, ou par l'intercalation d'un lien [p.194] interm�diaire (tel le savoir dans l'antinomie sociale que nous �tudions) pouvant susciter l'hypoth�se d'une naissance naturelle. Mais, en dehors de cette r�gle, l'identit� des contraires est non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les r�alit�s relatives, � se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible en fort, le passif en actif, l'in�gal en �gal, et l'esclave en homme libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa, selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle, cependant, ne surpasse en aucune fa�on celui, si familier � nos yeux, qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe, en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clart�s du jour. En d'autres termes, l'identit� conceptuelle, l'�galit� absolue des contraires, d�rive simplement de leur identit� r�elle, de leur �galit� [p.195] relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait et le bien abstrait s'identifient d'une fa�on g�n�rale, cela vient de ce que le mal n'est jamais, dans la r�alit� concr�te, qu'un degr� inf�rieur du bien. Le transformisme incessant des choses assure leur unit� essentielle et garantit, en somme, leur permanence, leur stabilit�, leur p�rennit�. Ce n'est point l� un vain paradoxe. C'est une de ces v�rit�s fondamentales que les sciences de la nature et les sciences de l'humanit� mettent �galement en lumi�re et sur laquelle les sages et les fous du jour feraient bien de m�diter. Ils s'�viteraient par l�, dans le d�veloppement et l'application de leurs plans, plus d'une d�ception cruelle. Les uns se garderaient d'assimiler la morale r�gnante � la moralit�, abstraite ou g�n�rale; et les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous para�tre l'oppos� de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son produit [p.196] l�gitime, sa cons�quence logique. Au surplus, nous touchons ici � une erreur de m�thode que toutes les �poques, y compris notre si�cle, ont scrupuleusement respect�e. Je veux parler du penchant qui nous pousse � compliquer la diff�renciation naturelle des choses par des distinctions de plus en plus artificielles ou m�me verbales. Nous embrouillons ainsi � plaisir la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par exemple, nous ouvrons b�n�volement les portes au contraste des buts et des moyens, � l'argutie t�l�ologique qui enfanta tant de controverses oiseuses ou nocives. Nous discutons avec gravit� la question de savoir, lequel des deux termes de l'antith�se: _soci�t�_--_individu_, peut pr�tendre � la brahmanique dignit� de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger dans la cat�gorie rabaiss�e des moyens. Nous oublions qu'il s'agit toujours de l'individu _social_ ou _moral_, et jamais de l'individu organique, du simple animal humain [p.197] �tudi� par la zoologie et la biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de p�dantesques amusettes, que nous agitons un probl�me aussi comiquement st�rile, pour le moins, que celui qui consisterait � �tablir une comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions biologiques qui, seules, rendent la vie possible. A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'ap�tres des nouvelles doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-l� d�nomment _�gotistes_. Serait-ce pour mieux marquer leur s�paration d'avec les vulgaires _�go�stes_, et la moralisation ou socialisation plus compl�te de leur _moi_, sa grandissante d�votion pour le principe qu'Auguste Comte d�signait par le terme autrement suggestif d'_altruisme_? Quoi qu'il en soit, tant que la soci�t� trouvera un milieu organique et inorganique convenable, et l'individu--un milieu hyperorganique appropri�, une soci�t� o� se d�ployer et s'�panouir, ces deux r�alit�s connexes, la [p.198] soci�t� et l'individu, se pr�teront un mutuel et ferme appui. La sociologie fera comme sa devanci�re et sa pierre d'assise, la biologie. Elle �tudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et ses sources cach�es. Elle poursuivra le secret de la vie collective jusque dans les cellules sociales et m�me plus loin, jusque dans les �l�ments ou le plasma psychique dont se forment les cellules. La science est le tribunal supr�me de l'histoire du monde. Elle est l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous apprend les d�terminations in�luctables qui composent la nature. Mais la vraie conscience sociale nous fait encore d�faut. Nous ignorons � peu pr�s compl�tement les normes exactes qui r�glent la vie collective. Voil� pourquoi la sociologie ne saurait pour le pr�sent suffire au gouvernement et � la conduite des hommes. Et voil� pourquoi sa place reste prise par toutes sortes de t�tonnements [p.199] aveugles, de fantaisies m�taphysiques, d'insanit�s pieuses, autant d'incitations passag�res � l�gif�rer, � nous encombrer de plans de vie qui obstruent la vue claire des r�alit�s sociales. Les lois que, na�vement, nous croyons avoir trouv�es dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se condamnent-elles point par l�, que presque toutes cherchent leur sanction dans l'artifice du ch�timent, dans la convention p�nale, laissant ainsi le champ largement ouvert � l'hypoth�se d'une r�volte victorieuse? M�decins officiels de l'h�pital social ou gu�risseurs libres, ne ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une fa�on frappante, � ces classiques faiseurs d'exp�riences �qui ne les ratent jamais�, qui n'ont qu'� annoncer un r�sultat pour voir aussit�t se produire, sinon le ph�nom�ne contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose que j'appellerais volontiers une v�ritable r�volte de la nature contre les fausses hypoth�ses et les g�n�ralisations absurdes du chercheur empirique? A [p.200] quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences. FIN NOTES: [58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de _l'Ethique_ � laquelle je travaille en ce moment et dont le premier volume para�tra dans le courant de l'ann�e prochaine sous le titre: _La d�ception du bien et l'immoralit� future_. [59] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_ 2_e_ partie, chap. III, � 7; cf. chap. IV, et 1_er_ partie, chap. VIII. [60] V. _La Philosophie du Si�cle_, p. 190 et suiv. [61] _Le probl�me de la conscience du moi_, Alcan, Paris, 1893. [62] Au coeur de la nature, dis-tu, � Philistin� (ce Philistin n'�tait autre que le c�l�bre naturaliste Haller), �aucun esprit cr�� ne p�n�tre. Ne le r�p�le pas � moi et � mes fr�res. Nous pensons que partout et toujours, nous touchons le fond intime des choses�, etc. [63] �J'entends r�p�ter cela pendant soixante ans; je maudis cette erreur, mais en cachette.� [64] V. L'_Inconnaissable_, p. 175 et suiv. [65] Esclavage, servage, f�odalisme, industrialisme, omnipotence de l'�glise, de l'�tat, in�galit�s sociales de toutes sortes, etc. [66] Ma�tre et esclave, souverain et sujet, capitaliste et prol�taire, etc. * * * * * TABLE DES MATI�RES Introduction Livre I.--Le probl�me du monisme dans la philosophie du temps pr�sent Livre II.--Le monisme d'Auguste Comte Livre III.--Le monisme de Herbert Spencer Post-Scriptum--Le monisme et la morale