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AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER
CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES ID�ES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SI�CLE
Par
E. DE ROBERTY
PARIS
1894
* * * * *
INTRODUCTION [p.V]
Dans le remous des id�es g�n�rales, dans la fluctuation des vues
d'ensemble, dans le va-et-vient des syst�mes qui, pour un court espace
de temps, r�ussissent � grouper les croyances, � retenir et fixer les
convictions, un ph�nom�ne s'observe, � peu pr�s invariable � travers les
�ges.
Il se d�tache nettement du d�cor mobile qui l'encadre, il sollicite � un
haut point l'attention du sociologue.
[p.VI] Il caract�rise une phase int�ressante de la vie mentale de
l'humanit�, une p�riode ne semblant pas, � vrai dire, devoir se clore
bient�t. Elle embrasse la pr�histoire enti�re de la philosophie, la
suite continue de si�cles qui, apr�s avoir fond� les religions,
s'adonn�rent � la culture des abstractions m�taphysiques.
Durant la longue enfance de la philosophie, ce ph�nom�ne demeura normal
dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux;
mais d�j� des traits pathologiques le d�forment.
Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes
c�r�brales qui se dirigent en sens inverse: le _monisme_ et
l'_agnosticisme_. L'esprit de synth�se s'�puisa � vouloir les refouler
dans le m�me lit. Mais une s�rie intermittente d'affaiblissements et de
triomphes, de d�faites et d'exaltations de la pens�e abstraite marqua
cette entreprise imm�diatement vaine.
[p.VII] La philosophie du xixe si�cle suivit les voies de la
m�taphysique qui l'avait pr�c�d�e et qui, � son tour, s'�tait model�e
sur les traditions monoth�istes des religions sup�rieures. Elle allia,
d'une fa�on � la fois inconsciente et profond�ment irrationnelle, la
recherche de l'unit� au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le
plus p�rilleux et le plus d�shonorant des illogismes.
Nous e�mes d�j�, en des travaux ant�rieurs[1], l'occasion de relever
quelques traits d�terminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par
exemple: que les tentatives de synth�se universelle dues aux efforts des
plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les
Spencer, �tablissaient une objection �crasante contre leur agnosticisme,
formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous � ce
propos, et le noir ne se per�oit vraiment [p.VIII] noir que s'il s'�tale
� c�t� du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que v�rit� d'ordre
particulier, psychologique, sert � d�voiler le vice cach� des m�thodes
g�n�rales du philosophe. On blesse les lois �l�mentaires de la logique
en accouplant la th�se qui affirme l'unit� derni�re des choses et celle
qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature.
Et par surcro�t, on s'expose aux dures repr�sailles pr�vues par la loi
de l'identit� des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste �
prendre la n�gation de l'unit�, de la connaissance pure et abstraite,
l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de r�ellement s�par� du
monde ph�nom�nal.
Sous ce rapport, ajoutions-nous[2], les philosophies se groupent en deux
grandes classes. Dans l'une on trouve D�mocrite, Giordano Bruno,
Spinoza, Leibnitz, Fichte, [p.IX] Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les
esprits assez audacieux pour s'imposer la t�che difficile de corriger
l'agnosticisme par le monisme, un exc�s de prudence par un exc�s de
t�m�rit�. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon,
Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme,
moins cat�gorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un
agnosticisme logiquement moins d�fectueux ou mieux motiv�.
Dans cette double s�rie nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes;
et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre
dernier ouvrage, nous allons examiner les deux th�ories extr�mes o�
versa, en son enqu�te sur l'unit� du monde, la philosophie
contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire
pr�c�der cette �tude par un expos� sommaire de quelques vues g�n�rales.
Elles visent les relations qui s'observent [p.X] entre l'_agnosticisme_
et l'_exp�rience_; l'un, principal apport du pass� religieux, apport qui
semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours,
le r�le inhibitoire et mison�iste jou�, dans un autre ordre d'activit�,
par le Capital; l'autre qui, comme nous t�cherons de le prouver, se
confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien,
dans l'antinomie conceptuelle pr�tendue insoluble, les ambitions
r�novatrices du Travail.
_Paris, en avril 1894._
NOTES:
[1] _Agnosticisme_, pp. 72-73, 107-113, et _La Recherche de l'Unit�_,
passim.
[2] _Agnosticisme_, pp. 112-113.
* * * * *
AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER [p.1]
* * * * *
LIVRE PREMIER
LE PROBL�ME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PR�SENT
* * * * *
I
Le caract�re dominant du positivisme, le �trait propre� qui valut �
cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui
sainement appr�ci� m�me des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent
d�j� volontiers que la philosophie positive �r�v�le un sentiment
_beaucoup plus vif qu'on ne l'�prouvait auparavant_: 1� de la liaison
des choses, et 2� des [p.2]limites infranchissables qui bornent nos
connaissances.
Le positivisme s'affirmerait donc � la fois comme un monisme plus
radical et comme un agnosticisme plus accentu� que les conceptions
philosophiques qui le pr�c�d�rent et le pr�par�rent. Je souscris
enti�rement � la seconde caract�ristique. Quant � la premi�re, je ne
saurais l'accepter sans des r�serves expresses.
Par sa belle classification des sciences sp�ciales, par la cons�cration
qu'il apporte � une science nouvelle, la sociologie, si admirablement
soud�e par lui � la s�rie inorganique et biologique, puis consid�r�e
comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte
d�veloppe, en effet, un genre de monisme fort injustement d�laiss� par
ses pr�d�cesseurs et tr�s capable, en somme, d'impressionner un si�cle
comme le n�tre, � la fois glorieux de ses grandes d�couvertes et
fatigu�, presque rassasi� de ses succ�s scientifiques.
A la foule croissante des esprits �clair�s ce [p.3] ma�tre de la pens�e
contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une �unit�
c�r�brale�, comme il l'appelle, fond�e sur les donn�es certaines de la
science. Par malheur, Comte ne se borne pas � d�clarer la guerre au seul
monisme transcendant. L'erreur c�toie chez ce philosophe le plus juste
sentiment critique et le pousse � envelopper dans la m�me proscription
l'unit� pure, l'unit� rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec
la chim�re m�taphysique.
Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance � lever ainsi
la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on
voulait favoriser l'�closion. Les ambages et les t�tonnements de Comte
devaient, du reste, flatter les go�ts et satisfaire les pr�jug�s de ces
majorit�s vaguement instruites aux yeux desquelles l'ind�cision passe
presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation
habile.
Trois forts courants intellectuels s'introduisent [p.4]manifestement
dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes id�es
directrices se d�gagent de la philosophie positive comme son r�sum�, son
r�sidu, son enseignement supr�me, son legs d�finitif aux �ges futurs. Ce
sont, dans l'ordre hi�rarchique de leur puissance respective: 1� le
courant _agnostique_, le plus consid�rable, le plus violent de tous, ou
l'id�e de _limite_; 2� le courant _historique_, ou l'id�e d'_�volution_,
de progr�s lentement gradu�, s'effectuant par nuances insensibles, cela
aussi bien dans les soci�t�s humaines que dans la nature vivante et le
monde inorganique; enfin, 3� le courant _monistique_, l'id�e d' unit�
c�r�brale, le point le plus faible, le moins d�velopp� dans la
conception positive de l'univers.
Envisag� soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux
n�cessit�s imm�diates de la vie mentale, l'agnosticisme r�gente
tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et
surtout son troisi�me principe, le monisme, auquel, et nous le verrons
plus [p.5] tard, l'intol�rance des adeptes du _non possumus_ relativiste
ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un r�le � peu pr�s
d�risoire.
Littr� fait tr�s bien ressortir l'intransigeance de son ma�tre. Il le
dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse
de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts,
l'une connue ou plut�t connaissable selon les conditions humaines,
l'autre inconnue ou plut�t inconnaissable, soit dans la dur�e de
l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'encha�nement des causes.
Cette s�paration entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande
le�on, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie
humilit�.--Et presque aussit�t il ajoute ces lignes significatives: �Il
ne faut pas consid�rer le philosophe positif comme si, traitant
uniquement des causes secondes, _il laisse libre de penser ce qu'on veut
des causes premi�res_. Non, il ne laisse l�-dessus aucune libert�; sa
d�termination [p.6] est pr�cise, cat�gorique et le s�pare radicalement
des philosophies th�ologiques et m�taphysiques.� Voil� des d�clarations
nettes. Elles �manent du disciple qui se posa pour r�gle de ne jamais
d�passer les conceptions du ma�tre, qui souvent m�me se glorifia d'avoir
su les restreindre � leur expression premi�re. Il suffit, d'ailleurs,
d'ouvrir le _Cours de philosophie positive_ pour se convaincre de la
fid�lit� scrupuleuse apport�e par Littr� � l'interpr�tation de la
doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut
faite derni�rement et qui consiste � soutenir que �nulle trace de
pessimisme intellectuel� ne s'observe chez Comte; ou encore que
�l'inconnaissable de ce philosophe, r�sultant des limites rencontr�es
par l'exp�rience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est
l'objet d'aucune religiosit� et diff�re � peine de l'inconnu?�[3]
[p.7] Bornons-nous � enregistrer ici cette opinion.
Le second principe directeur du positivisme, l'id�e d'�volution, rev�t
une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte.
La filiation ininterrompue des g�n�rations humaines, les liens �troits
de pi�t� et de gratitude qui, v�ritables points de suture, rattachent le
pr�sent au pass�, la r�habilitation des �poques les plus d�cri�es, la
solidarit� profonde et durable gr�ce � laquelle tout se tient et
s'encha�ne dans le r�gne humain, absolument comme dans le r�gne
organique et, plus bas, plus au fond, dans le r�gne inorganique,--ce
noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des soci�t�s humaines
le prolongement, le compl�ment n�cessaire de l'�volution g�n�rale des
choses. Sur ce point, Comte fut le pr�curseur g�nial de Darwin et de
Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemen�a le vaste
champ o� le xixe si�cle leva une si �blouissante moisson.
Arm�e de ces deux th�ories, qui furent toujours [p.8] ses grands chevaux
de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque
imm�diatement apr�s la mort pr�matur�e de son fondateur, une victoire
rare et qui un jour para�tra excessive. Sa popularit�, son expansion
rapide �clips�rent la popularit� et l'expansion des plus triomphantes
�coles du si�cle, telles que le kantisme ou l'h�g�lianisme, et
d�pass�rent de beaucoup les succ�s et l'influence qui, � d'autres
�poques, �churent en partage � des philosophies tr�s s�rieuses, tr�s
dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le m�canisme
de Descartes, l'�volutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme
�l�mentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier
aujourd'hui, surtout si l'on ram�ne, comme il convient de le faire, �
ses origines positivistes, l'int�ressante diversion philosophique op�r�e
par Herbert Spencer. Mais, d�s lors, le positivisme appara�t comme le
r�cipient central, le large r�servoir latin o� se d�versent et d'o�
sortent les principaux courants [p.9] philosophiques de notre �poque,
depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance,
jusqu'� l'�volutionnisme anglo-am�ricain qui maintenant porte et r�pand
ses enseignements aux quatre coins du monde civilis�.
Mais pourquoi ou plut�t comment la pens�e de cet obscur r�p�titeur de
math�matiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle �
conqu�rir et � dominer ainsi tout un si�cle?
A nos yeux, la brusque entr�e des id�es positivistes sur la sc�ne du
monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux
conditions essentielles.
En premier lieu, ces id�es �taient celles m�mes que pr�conis�rent, en
des formules vari�es dans la forme, mais pareilles au fond, une longue
suite de philosophies pr�c�dentes, toutes plus ou moins agnostiques,
�volutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna � r�unir
en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires.
Elle [p.10] sembla de la sorte lever ou r�soudre une des plus vieilles,
une des plus redoutables antinomies de l'esprit.
En second lieu,--et nous attirons l'attention du lecteur sur ce
point,--Auguste Comte fut avant tout un _vulgarisateur_ de g�nie; nous
employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus �lev�.
Comte r�ussit � accro�tre, � agrandir de fa�on notable la base humaine
qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites
de la philosophie. Et cette diff�rence, ce gain fut pris par lui en
totalit� sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions
religieuses, toujours plus concr�tes que les philosophiques. Il
d�mocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un
flot montant d'intelligences humaines. Il r�pandit plus abondamment que
n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumi�re
qu'un petit nombre d'initi�s tenaient soigneusement cach�e sous le
boisseau m�taphysique. [p.11] Il comprit ainsi admirablement son �poque,
l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils l�gitime--et, en
son for int�rieur, tr�s respectueux--du xixe si�cle.
Il se montra tel, du reste, de plusieurs fa�ons. Il pressentit et devina
les tendances expansives, les aspirations �galitaires de la phase
historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il
adapta sa conception g�n�rale du monde � la capacit� intellectuelle des
nouvelles couches sociales conquises par la pens�e sous sa triple forme,
philosophique, scientifique et esth�tique. Il fut le v�ritable promoteur
de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se
plaisait � r�p�ter: �Sans une philosophie, le savant n'est qu'un
manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur�. Et il vit venir � lui la foule
des savants, des publicistes, des esth�tes, d'autant plus dociles � sa
voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des
multitudes.
Il fit plus encore. Il estima � sa juste valeur [p.12] la qualit� et la
composition de la nourriture philosophique que r�clamait le si�cle. Il
op�ra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et
des proc�d�s synth�tiques du pass�. Il s'attacha avec pr�dilection aux
fruits d�j� m�rs d'une exp�rience plusieurs fois s�culaire. Et cette
nutritive moelle des philosophies pr�paratrices, il la tira moins des
livres ou de l'�tude minutieuse des m�taphysiciens, que de l'air
ambiant, encore tout troubl� par la grande secousse r�volutionnaire, que
de l'observation imm�diate d'une soci�t� chaotique, tumultueuse, en
g�sine d'un id�al nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient,
obstin�, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus s�r et de plus sain
dans notre civilisation instable, du commerce avec la s�rie totale des
sciences particuli�res, m�re des supr�mes abstractions de l'esprit.
Il fut ainsi conduit � marier l'agnosticisme qui repr�sente le pass�
religieux de l'humanit�, au monisme qui, repr�sentant son avenir
scientifique, [p.13] contient en germe la n�gation formelle de
l'inconnaissable. Et dans le m�me cadre, sans prendre garde qu'il
pouvait se briser en pi�ces, il fit entrer, il maintint d'autorit� une
troisi�me synth�se, la th�orie �volutionniste, figurative surtout de
l'�poque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale
marque.
Au surplus, l'exceptionnel g�nie vulgarisateur de Comte se manifeste
jusque dans la mani�re, qui lui est propre, de traiter les plus
difficiles probl�mes. Je parle ici, bien entendu, de la m�thode du
positivisme, et non de la forme ou du style des �crits de Comte,
obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmont� par le
talent litt�raire des premiers �vang�listes de la bonne parole. Je le
r�p�te, comme _doctrine_ et comme _m�thode_, l'oeuvre de Comte est toute
de _nivellement_; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je
n'attache aucune id�e p�jorative et qui dans ma bouche ne prend, en
nulle fa�on, le sens d'abaissement.
[p.14] Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes th�ses qui
forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique.
Il �tend, il d�veloppe la surface occup�e par les probl�mes de
l'agnosticisme, du monisme et de l'�volutionnisme; il cherche � rendre
ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur
donne un aspect pratique parfois tr�s s�duisant, il invoque, � chaque
tournant de route, les t�moignages de la raison vulgaire, de
l'exp�rience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi
qu'il convient � un penseur qui s'adresse � la foule. Il est le moins
sceptique, le moins d�licat, le moins raffin�, mais aussi le moins
calculateur, le plus sinc�re, le plus na�f des philosophes. Il est d'une
bonne foi enti�re, admirable. Il se garde comme du plus grand des
malheurs, comme d'un p�ch� irr�missible, de creuser les questions
pr�alables, de scruter les principes, les points de d�part, d'aller au
fond des choses. Il est l'ennemi jur� de la subtilit� [p.15] qu'il
envisage comme la vraie tare m�taphysique. Au point de vue utilitaire,
il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes,
dans les jach�res de la connaissance, telles que la psychologie ou la
sociologie, il �chappe de la sorte au verbiage oiseux, � l'aiguisement
inutile du tranchant de la pens�e, qui ensuite se prodigue en pure
perte. Mais, th�oriquement, sa position cesse d'�tre aussi bonne. Car
les sciences sup�rieures ne restent pas stationnaires, et leurs acqu�ts
ne sont pas tous dus � l'observation pure et simple. L'�l�ment rationnel
y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypoth�se, l'abstraction
et la g�n�ralisation y jouent un r�le de plus en plus consid�rable.
En d�finitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconna�tre cette
v�rit� d'ordre exp�rimental: par le positivisme la philosophie--une
philosophie s�rieuse--fut pour la premi�re fois mise � la port�e d'une
tr�s forte majorit� d'esprits. Historiquement parlant et
[p.16] jugeant, un grand progr�s s'est accompli par l�. La d�mocratie
intellectuelle,--cr�ation, en somme, heureuse de notre �poque,
puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des
iniquit�s sociales,--la d�mocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup
ennoblie, �pur�e, moralis�e. Un �crivain qui appartient aux jeunes
g�n�rations sur lesquelles nous pouvons s�rement compter, l'affirme en
ces termes nets (et je l'en f�licite): �Le positivisme n'effarouche que
les consciences troubles dont il d�nonce les basses convoitises; toute
la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit�[4].
Mais il y a mieux peut-�tre, au regard des contingences futures. Sorties
des nuages m�taphysiques o� se cachait leur �clatante nudit�, les trois
grandes th�ories hypoth�tiques (v�rit�s ou erreurs, il n'importe):
l'agnosticisme, le monisme et l'�volutionnisme, sont aujourd'hui
descendues sur terre. Divinit�s autrefois [p.17] si farouches, elles
s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu'� subir la terrible
�preuve, elles veulent bien devenir f�condes du fait de la science
particuli�re.
Faut-il ajouter qu'une orientation r�cente de la philosophie, �tiquet�e
par la critique adverse comme _hyperpositivisme_ et � laquelle on me
fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste
essentiellement � pr�ter, � l'oeuvre naturelle et in�vitable d'un tel
ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici d�daign�e des �tudes, des
exp�riences sp�ciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de
la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier
r�sultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du
positivisme l'�l�ment mystique, et en m�me temps de conserver, de
raffermir, de d�velopper ses deux autres principes constitutifs?[5]
* * * * *
II [p.19]
La philosophie �volutionniste nous d�couvre une autre face de la
contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme.
Destin�e, au dire de ses adeptes, � r�volutionner la philosophie, la
science, l'art et jusqu'� la vie collective, cette grande doctrine
pr�tend inaugurer une m�thode neuve, originale. Infiniment soucieuse des
racines et des commencements, elle suit � la trace, elle note avec soin,
� travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et
des �tres. Mais l'histoire de tous les �vangiles se ressemble, [p.20]
d'une fa�on �tonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les ap�tres de
l'�volution s'accompagne d'une esp�rance robuste, d'une foi na�ve. Ainsi
�voque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une
infime bourgade de Jud�e, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous
est n�, annon�ait-on alors avec un enthousiasme plus sinc�re et plus
communicatif sans doute, mais de nature pareille � l'engouement
contemporain, et un chemin fonci�rement nouveau s'ouvre au salut de
l'�me humaine. On oubliait, on n�gligeait un d�tail qui ne manque
pourtant pas d'importance: les incarnations divines pr�c�dentes, le
grand souffle bouddhique de charit�, le courant d'amour universel
entra�nant et sauvant des millions d'�mes anc�tres!
L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanit�; aucune croyance ne
l'�vite. Elle se loge au coeur m�me de la th�orie qui aspire � la
dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que
tout a son germe [p.21] en tout. Mais, brouillant la vue claire du
pass�, elle emp�che de saisir le sens direct des modalit�s pr�sentes.
Il est peut-�tre temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les
�volutionnistes. Non, leur fameuse th�se n'est pas le verbe nouveau
qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de
la vie, de l'�me et des soci�t�s humaines. C'est l�, au contraire, une
v�rit� tr�s ancienne, tr�s �prouv�e et tr�s g�n�rale, qui suscita des
luttes innombrables, qui eut ses p�riodes de vigueur et ses �poques de
d�faillance, ses �clipses et ses r�apparitions triomphales;--une v�rit�,
en somme, qui, loin d'imposer � notre esprit une discipline et des
r�gles jusque-l� inconnues, le contraint plut�t � suivre docilement, en
ses explorations r�centes, la voie scientifique depuis longtemps
ouverte.
Les choses et leurs apparences, les ph�nom�nes, coulent, changent,
deviennent, �voluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne [p.22] pr�c�da
cette g�n�ralisation solidement �tablie par la science du nombre, par la
m�canique c�leste et terrestre, par la physique et la chimie
rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses
recherches, nous apporte � cet �gard un t�moignage irr�cusable; car
c'est au m�canisme que les th�ories �volutives modernes, forc�es dans
leurs derniers refuges m�taphysiques, ram�nent les changements
quelconques et les mutations d'existence si all�grement r�sum�s par
elles en leur vocable pr�f�r�. Un second t�moignage, et non moins
pr�cieux, nous est fourni par la m�taphysique �difiant sur le concept du
�devenir� une foule de d�ductions extr�mement ing�nieuses. Mais d'o�
pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'exp�rience
contemporaine, et comment, sans l'appui des hypoth�ses particuli�res,
des sp�culations scientifiques de l'�poque, e�t-elle r�ussi � maintenir
des affirmations aussi hasard�es? On d�savoue et condamne l'esprit m�me
de la doctrine [p.23] �volutionniste en supposant possible une br�che,
une solution de continuit� de cette sorte.
L'id�e d'un d�veloppement successif appara�t comme une des plus vieilles
notions qui dirig�rent le savoir particulier. C'est � ce dernier que la
m�taphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succ�dant � la
th�ologie, elle installa sur les ruines des croyances confus�ment
int�grales des premiers �ges de la pens�e, la diff�renciation classique
des �trois devenirs�,--celui de la mati�re ou du mouvement, celui de la
vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'id�e.
Mais la science la plus primitive et la m�taphysique la plus pu�rile se
sont toujours inspir�es d'un autre principe encore, que toutes deux
pla�aient, clans l'�chelle abstractive, au-dessus de l'id�e d'�volution,
et que toutes deux consid�raient, par le fait, comme le but supr�me de
la connaissance. Je veux parler du concept d'unit�.
L'id�e d'�volution offrait un moyen s�r pour [p.24] ramener la
multiplicit� effective des ph�nom�nes � leur identit� essentielle. Le
principe inf�rieur symbolisait l'ensemble des m�thodes rationnelles
capables de nous conduire � une telle fin. Il se pliait de lui-m�me aux
exigences du principe sup�rieur. On entra donc de prime abord et
r�solument dans la voie monistique.
Le devenir, diff�rentiel et multiple par d�finition, de l'�tre toujours
un et semblable � lui-m�me, ou, en d'autres termes, l'unit� de l'univers
et son explication scientifique la plus plausible, l'�volution des
choses, se pr�sentent ainsi, avec �vidence, comme les deux grandes id�es
r�gulatrices de toute sp�culation g�n�rale. Un rapport logiquement
n�cessaire, exp�rimentalement v�rifiable, relie l'id�e d'unit� �, l'id�e
d'�volution. Si l'une constitue l'�me de la philosophie, l'autre en
forme le corps, la condition apparente, le rev�tement sensible.
Accumuler les donn�es et les faits diff�rentiels, multiplier les
exp�riences, se servir de l'id�e d'�volution sans perdre de vue la fin
unitaire [p.25] supr�me, tel est, tel demeure le lot de la science
imparfaite. Quant � l'id�al, � la science parachev�e, elle souhaite la
fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingu�s et plus
tard pos�s, par l'analyse verbale, comme contraires r�els.
La m�canique s'appuie sur la base des math�matiques, la physique s'�taye
des v�rit�s m�caniques, la chimie se d�veloppe sur les fondements
�tablis par la physique; et la s�rie se prolonge pour toutes les
cr�ations mentales venues � temps sur la pente qui conduit l'esprit du
plus connu au moins connu, des apparences simples et �l�mentaires aux
apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne
voulut pas se conformer � cette marche n�cessaire ignora, de parti pris,
l'id�e d'�volution. Toute science h�tive et pr�matur�e pr�tendit pouvoir
se passer de la m�thode exp�rimentale, de l'examen attentif des faits
concrets, individuels. Telles s'offrent � nos yeux la biologie avant
l'�panouissement des connaissances [p.26] physico-chimiques, et, _a
fortiori_, la sociologie et la psychologie; et telle se d�voile surtout
la synth�se philosophique qui jamais ne r�alisa les conditions exigibles
d'une formule savante de l'univers. Conception b�tarde, rivale d�j� trop
faible de la th�ologie plus simpliste, plus vivante, elle se s�para des
sciences pleinement constitu�es et se rapprocha des branches naissantes
du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si �troite qu'�
certaines �poques il e�t �t� vraiment difficile de dire, par exemple, o�
finissaient la psychologie et la morale, la r�gle sociologique, et o�
commen�ait l'ontologie, la th�orie des principes essentiels du monde.
Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile
au principe �volutif et � la m�thode exp�rimentale, du moins incapable
de faire fructifier le premier, ou d'appliquer s�rieusement la seconde.
La progression de l'id�e moniste en �prouva un retard sensible. Cet
effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe �volutif
[p.27] joue � l'�gard de l'id�e d'unit� le r�le d'un coefficient qui en
d�cuple la valeur. Le monisme scientifique s'arr�ta m�me brusquement
dans sa marche vers le conqu�te de l'inconnu; il n'osa pas franchir les
�cueris myst�rieux qui se dressent entre le monde de la vie et la
nature inorganique. Et le monisme philosophique, d�viant de plus en plus
de la route qui m�ne � l'unit� rationnelle, finit par se transformer en
un monisme transcendant[6].
Tout cela �tait in�vitable. L'id�e d'unit� ou d'identit� sert de
principe r�gulateur � notre savoir, et l'id�e d'�volution constitue
notre m�thode la plus efficace pour justifier et v�rifier ce crit�rium
supr�me. Car l'unit� se pose tout d'abord en postulat, en hypoth�se;
mais peu � peu elle se transforme en v�rit� d'ordre exp�rimental et
rationnel � la fois. Ces deux grandes id�es devaient donc, forc�ment,
traverser la m�me crise et subir la m�me alt�ration.
[p.28] Plus haut, nous n'avons pas ni� la r�alit� du mouvement
intellectuel qui entra�na dans le sillage m�taphysique le tron�on isol�
des sciences dites sup�rieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une
agitation factice et inf�conde, et quelquefois m�me un recul, un
v�ritable retour � l'ignorance des temps primitifs. En effet, un
troisi�me �l�ment formateur de la connaissance--ou d�formateur, selon le
point de vue--s'est toujours joint aux id�es d'unit� et d'�volution et a
tenu, � leurs c�t�s, une large place.
Le savoir qui m�ritait ce nom par son d�veloppement r�gulier, acceptait
pour seul guide l'exp�rience. Il �tait conduit par les id�es d'�volution
et d'unit�. Mais le savoir inchoatif et la m�taphysique qui
l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches
constitu�es de la connaissance, admettaient encore un troisi�me
principe: l'id�e de l'au-del�, de l'universel myst�re, fond intime des
conceptions religieuses et de toute foi _a priori_. Ainsi [p.29]
s'expliquent les nombreux essais qui pr�tendirent concilier l'infini,
l'absolu, l'inconnaissable avec l'�volution et l'unit�. Ces tentatives
devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de
leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donn�rent naissance � une
interminable suite de contrastes st�riles, d'affirmations surabstraites
accompagn�es de leurs n�gations fictives, couples �tranges qui tous
d�rivent, �videmment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence
(l'unit� d�voil�e par l'�volution des choses et des �tres) et la
transcendance (l'en-dehors hyperphysique),--opposition quintessenci�e
entre l'exp�rience et sa n�gation pure, la non-exp�rience.
Or donc, d'o� vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme,
comment s'impose � la m�taphysique en particulier, l'id�e de
transcendance, destructive de tout vrai savoir envisag� dans ses
conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne d�passe
[p.30] pas les degr�s interm�diaires, les g�n�ralisations inf�rieures de
la connaissance?
A cette question nous r�pond�mes par deux fois: dans notre livre sur
l'_Inconnaissable_ et dans celui sur l'_Agnosticisme_. La gen�se, les
origines de cette id�e �clairent son action inhibitoire sur la pens�e.
Elle est la survivance des �ges lointains de l'humanit�, le reliquat des
fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des
temps �coul�s, le signe g�n�ral �voquant l'ensemble des m�thodes
irrationnelles o� se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours
et demeure encore, par cons�quent, une n�gation directe de l'id�e
d'�volution.
* * * * *
III [p.31]
R�sumons bri�vement la double analyse pr�c�dente.
Trois id�es-forces, pour parler comme M. Fouill�e, ont guid� la
philosophie du pass�. Les id�es d'_unit�_ et d'_�volution_ appartiennent
� la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles
figurent ou symbolisent la recherche exp�rimentale. L'id�e de
l'_au-del�_ appartient � la m�taphysique qui la re�ut en h�ritage de la
th�ologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle
figure ou symbolise l'incertitude initiale, ins�parable de l'esprit de
cr�dulit�.
[p.32] Mais ces m�mes id�es directrices manifestent en outre deux
tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme
l'affirmation et la n�gation, et, dans l'ordre �motif, comme l'optimisme
et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de m�priser les
avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la n�gation
contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester
l'utilit� relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous
emp�cher de reconna�tre la v�rit� de l'observation selon laquelle
l'agnosticisme, p�n�trant dans le milieu fa�onn� par les d�couvertes de
la science, y d�termina toujours une forte fermentation m�taphysique.
Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes id�es sont
largement repr�sent�es.
Le criticisme, h�ritier direct de l'id�alisme, commence par raffermir
sur ses bases l'agnosticisme �branl� par les progr�s de la science. Il
cherche � �tablir un _modus vivendi_ provisoire
[p.33] entre l'_a priori_ et l'_a posteriori_. Voici, en deux mots,
comment il proc�de: il range un �l�ment th�orique important, l'unit�,
dans le domaine de l'_a priori_; il le distrait totalement de la
science, � qui il ne laisse qu'un seul ingr�dient, le diff�rentiel, le
multiple, ou r�volution sous le nom d'exp�rience sensible. Il arrive
ainsi � cr�er ou, plut�t, � renouveler le monisme transcendant.
Kant se pr�occupe beaucoup de l'unit� philosophique. Il croit m�me avoir
fait, � cet �gard, un pas consid�rable en avant. Il assimile ce qu'il
appelle sa d�couverte � celle de Copernic renversant les r�les
attribu�s, dans leur r�volution r�ciproque, � la terre et au soleil. La
comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires
de Kant concevaient la mati�re comme le foyer central o� se r�unissent
toutes les existences, lui, l'id�aliste nourri par la forte critique
sensualiste dirig�e contre les exc�s du mat�rialisme, se tournait du
c�t� oppos�. Il subordonnait la nature � l'esprit, [p.34] il proclamait
hautement que l'universalit� et la n�cessit�--encore deux synonymes
vagues de l'unit� si ardemment poursuivie--entrent dans la connaissance
par le sujet, seul �l�ment actif, non par l'objet, produit � peu pr�s
passif de notre mentalit�. Mais l'analogie invoqu�e par Kant ne se
justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le m�rite
est aussi vieille que la philosophie elle-m�me. Kant reprend la th�se du
monisme id�aliste affirmant la supr�matie du sujet sur l'objet. L'homme
est la mesure des choses, disait Protagoras, les id�es sont la seule
r�alit� certaine, r�p�te apr�s lui Platon, les objets de l'exp�rience
sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose,
qu'il paraphrase ses pr�d�cesseurs. La solution de Kant ne r�sout
�videmment rien. Son monisme est aussi hypoth�tique et exclusif que les
tentatives qui pr�par�rent la sienne. La question demeure pos�e dans les
m�mes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue
biologique, [p.35] jusque-l� trop n�glig�, la critique kantienne �largit
le terrain de l'�ternelle dispute, elle ajoute � l'enqu�te de nouveaux
documents, elle compl�te, pour ainsi dire, l'inventaire m�taphysique.
La philosophie positive vient ensuite. H�riti�re du mat�rialisme, elle
proc�de comme son anc�tre direct, elle a la passion de tout vulgariser.
Mais, cette fois, la th�se qu'elle popularise inconsciemment se
distingue � peine de celle d�fendue par le criticisme. A son tour, elle
se donne la t�che d'�tablir un _modus vivendi_ entre les termes de
l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande � l'�l�ment
scientifique, � l'�volution, � l'exp�rience. Elle d�veloppe le principe
exp�rimental jusqu'� lui subordonner l'id�e unitaire. Elle prend ainsi,
selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre
r�volution et l'unit�; et son monisme, irr�parablement atteint par ce
vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, ind�cis.
[p.36] Au positivisme enfin succ�de l'�volutionnisme qui d�voile avec
franchise le sens r�el des croyances th�ologiques. Cette philosophie
ram�ne l'id�e divine et le sentiment religieux au concept
essentiellement �motif de l'Incognoscible. Mais loin d'en inf�rer la
d�ch�ance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance
de l'esprit humain, elle c�l�bre ses m�rites, elle s'efforce d'en faire
le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit,
du reste, fermement � la possibilit� d'une conciliation, d'une entente
durable entre l'id�e religieuse ou agnostique et le concept exp�rimental
ou �volutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier
principe qui s'�tait d�j� affirm� avec une certaine force dans la
philosophie du si�cle, � deux reprises diff�rentes, par la critique
kantienne de l'exp�rience et surtout par les id�es sociologiques
d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spenc�rienne ne
pouvait se montrer hostile � l'id�e monistique. Elle accueille donc
[p.37] l'unit� du monde comme un postulat universel de la pens�e. Mais,
plus t�m�raire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant
les cons�quences extr�mes de sa th�orie du savoir. Elle d�double son
monisme, elle en fait deux parts in�gales: la partie transcendante,
l'unit� de l'inconnaissable, c'est-�-dire, au fond, rien moins que sa
connaissance achev�e; et la partie exp�rimentale, l'unit�, forc�ment
imparfaite, du connaissable.
Si Ton compare entre elles les principales directions de la pens�e
contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-�tre,
qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgr�
leur contrari�t� manifeste, _ces trois grands th�mes_ dont s'inspira, de
tout temps, la philosophie: l'_agnosticisme_, l'_�volutionnisme_ et le
_monisme_. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant � Spencer, la
religiosit� latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne � un niveau
�gal? Les chefs de file de la philosophie moderne se pr�occupent de
[p.38] jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la
th�ologie du devoir, Comte celle de l'humanit� qui reproduit, sous un
aspect � la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son
pr�curseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre
part, on ne saurait m�conna�tre les progr�s accomplis par les id�es
exp�rimentales, ni l'expansion de l'id�e d'unit�, si �troitement li�e �
celle d'�volution. Mais cet essor simultan� d'id�es contradictoires ne
s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre
besoin d'�tre cons�quents, d'aller, dans la v�rit� comme dans l'erreur,
jusqu'au bout?
Au reste, si l'on d�sire porter un jugement �quitable sur les
modifications subies, dans le cours des si�cles, par la mentalit�
philosophique, c'est aux syst�mes les plus renomm�s du pass� qu'il faut
confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur aupr�s de
l'opinion. On s'�tonne alors du r�le pr��minent qui, dans la conception
g�n�rale du monde, [p.39] �choit de plus en plus � la partie active de
la science, � l'�l�ment qui sert d'une fa�on directe l'id�e d'unit�, de
connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'�
nos jours, un chemin tr�s appr�ciable est parcouru par la m�me notion
fondamentale. Sous le nom d'exp�rience, de monde sensible chez Kant,
sous celui de d�veloppement n�cessaire et graduel chez Comte, sous celui
d'�volution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement
croissante.
D'o� vient une conqu�te si grande et si s�re que la philosophie tout
enti�re semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'�volution? A notre
sens, un tel succ�s prouve une fois de plus l'action profonde exerc�e
par les id�es, les g�n�ralisations, les progr�s strictement
scientifiques sur les id�es, les d�ductions, les transformations de la
connaissance purement philosophique. Ce ph�nom�ne confirme la grande loi
de corr�lation entre la science et la philosophie, que nous avons
cherch� � [p.40] �tablir dans un de nos premiers ouvrages[7].
L'histoire des id�es scientifiques nous r�v�le une longue suite
d'ant�c�dences significatives, une accumulation d'exp�riences et de
synth�ses se rattachant toutes � l'id�e d'�volution, et qui toutes
mettent en relief le �devenir� par �tapes successives, ou la
diff�renciation immanente des choses et des �tres. On se tromperait m�me
beaucoup en ne citant � l'appui de cette th�se que les noms populaires
de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs pr�curseurs.
C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les
savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite �
l'�volutionnisme proprement dit, de se produire, de se r�pandre, de
vaincre les obstacles, de triompher des r�sistances. Il faut remonter �
la moiti� du xviie si�cle, et plus haut encore, si l'on veut
reconna�tre et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui
renversa, les barri�res [p.41] caduques et transf�ra peu � peu le
concept d'�volution du domaine m�canique en celui des faits et des lois
de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et
fondation de la biologie). D�s lors la route s'aplanissait devant les
tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de
moralistes.
On nous reproche ce qu'on appelle l'_hyperpositivisme._ On pourrait, avec
la m�me justice, bl�mer notre �volutionnisme moins accommodant,
peut-�tre, que celui de M. Spencer ou de son �cole aujourd'hui
florissante. Un esprit math�matique fort distingu� et dont l'adh�sion
ouverte � quelques-unes de nos th�ories les plus capitales nous valut
une grande joie, a discern� ce trait avec beaucoup de finesse[8].
Exposant et commentant nos d�ductions sur la gen�se des concepts
surabstraits, il consid�re les lois rigoureuses qui forment l'objet
propre [p.42] de la logique pure, comme un cas particulier de la grande
loi d'�volution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable
��volution� le synonyme d'exp�rience et si, par suite, les deux faces du
processus �volutif, la diff�renciation et l'int�gration, s'envisagent
comme l'�quivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit
tant�t la multiplicit� des choses, et tant�t leur unit�.
Nous avons lieu d'�tre satisfaits en voyant nos id�es se r�pandre peu �
peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les
savants sp�ciaux. Pr�cieux par-dessus tout nous semble l'appui pr�t� �
certaines de nos th�ses par la science math�matique, base solide qui
soutient l'�difice entier du savoir exact. La loi de l'identit� des
contraires se r�v�lant telle que le fond intime de v�rit� contenu dans
la c�l�bre doctrine de la relativit� du savoir, quelle fortune pour
l'id�e pure d'exp�rience et, par suite, pour l'id�e pure d'�volution![9]
[p.43] Le principe d'universelle relativit� s'offre ainsi comme l'aspect
psychologique du principe d'universelle unit�. L'�volutionnisme conduit
fatalement au monisme. Mais sur cette route h�riss�e d'obstacles que
notre lassitude ou notre paresse mentale d�clare insurmontables, combien
de pr�jug�s ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne
devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance �tant n�cessairement
un acte de d�termination, de limitation[10], l'abstraction et la logique
humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie
double. Nous appr�henderons toujours les choses ou leurs �notions�,
�leurs id�es�, par l'aide de deux concepts oppos�s. Mais ce proc�d�,
pour naturel qu'il se pr�sente, n'en constitue pas moins un proc�d�, une
m�thode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un r�sultat d�finitif,
une conclusion derni�re, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu
[p.44] comprendre cette v�rit� si simple. Il a d'ailleurs le plus grand
tort de tant se r�clamer du principe relativiste. Il joue imprudemment
avec la flamme qui, t�t ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde
aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-�tre, demain,
qui sait? le poids destin� � l'entra�ner dans l'ab�me. D�velopp�e dans
tous les sens, creus�e plus profond�ment par la psychologie, la
relativit� du savoir--les nouvelles th�ories sur l'identit� des
contraires semblent d�j� le pr�sager--pourrait fort bien porter �
l'ignorance �rig�e en syst�me religieux ou philosophique le coup de
gr�ce qu'elle attend depuis des si�cles.
NOTES:
[3] _Ann�e philosophique_,3_e_ ann�e, p. 237, par M. Pillon, dans
l'article que ce n�o-criticiste distingu� consacr� � mon livre sur
l'_Agnosticisme_.
[4] J. Caraguel.
[5] Au moment o� je corrige les �preuves de ce volume, on m'envoie le
num�ro de mars 1894 de la _Revue occidentale_ qui publie un long article
sur mon livre: _La recherche de l'unit�_.[p.18] L'organe officiel du
positivisme y fait trois d�clarations int�ressantes.
Par la premi�re, les positivistes se d�fendent �nergiquement de tomber
dans l'erreur agnostique. J'enregistre � mon actif cette victoire
inesp�r�e. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le
reniement de Pierre ne change rien � la doctrine de son ma�tre, ni, en
d�finitive, � celle de Pierre lui-m�me. La philosophie positive, nous
assure-t-on, tient pour inconnaissable le probl�me de l'existence ou de
la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque
M. Spencer, par exemple, postule la r�alit� de l'inconnaissable, il
affirme en m�me temps son incognoscibilit�. L'�quivoque demeure donc
pareille dans les deux cas.
La seconde d�claration des positivistes porte sur ma loi de l'identit�
des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une
expression nouvelle du principe de l'inconcevabilit� du contraire
simultan�, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome
logique quelques applications heureuses. La notation alg�brique ad�quate
au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de
plus l'universalit� logique des formules de l'alg�bre.
Enfin la troisi�me d�claration concerne ma critique du concept de
limite. �On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de
quel droit nous pr�tendons enserrer l'avenir scientifique; nous
r�pondons: en vertu du droit qu'a le math�maticien de garantir aux
g�n�rations de calculateurs que le num�rateur et le d�nominateur de
l'expression _non-moi_/_moi_ = savoir, augmentant toujours d'une
quantit� �gale, jamais ils n'atteindront l'unit�.� Cela est fort bien,
mais encore e�t-il �t� � propos de nous d�montrer que le rapport en
question constitue n�cessairement un nombre fractionnaire. J'ai � peine
besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine
enseignant l'unit� immanente des choses ne saurait se pr�ter � une
semblable p�tition de principe.
[6] _La Recherche de l'Unit�_, p. 176.
[7] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_.
[8] George Mouret, _B�vue philosophique_,1893, nos 7 et 8: _Le probl�me
logique de l'Infini_: I. _La relativit�_.
[9] _Ibid._, n� 7, p. 58 et suiv.
[10] V. _La Recherche de l'Unit�_, chapitre viii: _Le concept de limite
et la relativit� du savoir_.
* * * * *
LIVRE II [p.45]
LE MONISME D' AUGUSTE COMTE
* * * * *
I
Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent
souvent au point de d�router la critique. On a dit qu'on doit juger un
penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqu� � Comte, un tel
crit�rium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'oppos� d'un
sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au probl�me central et si d�licat de
l'unit�, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'h�sitation qui
parfois [p.46] captive et attire, mais de la contradiction qui toujours
blesse et rebute.
Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il
est moniste et pluraliste (ou dualiste) � la fois. Mais tandis que chez
la plupart de ses pr�d�cesseurs, et chez Spencer, son successeur en
ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme
qui m�ne au d�doublement de l'univers, et l'�volutionnisme qui conduit �
son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux,
chez lui elle �clate brusquement et au grand jour. L'auteur du _Cours de
philosophie positive_ s'observe peu � cet �gard. Il ne s'impose pas
l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son
monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il
les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.
N�anmoins, on fausserait la tonalit� g�n�rale, on d�naturerait le
v�ritable esprit de la [p.47] philosophie positive en attachant � cette
attitude de Comte une importance exag�r�e. Le philosophe du bon sens
populaire mis au service de la science, ou, _vice vers�_, de la science
asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et,
s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Press�
par sa besogne dogmatique et les exigences imm�diates qu'elle soul�ve,
il effleure � peine la question. En r�alit�, cependant, dans le duel
engag� entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la
volont� expresse ou l'instinct obscur du m�taphysicien qu'il y a en
Comte, restent � la forte tendance qui repr�sente le pass�. Quant �
celle qui pr�voit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop
ch�tive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute
s�rieux puisse planer sur l'issue du combat.
Mais venons au fait, c'est-�-dire au monisme, si rudimentaire qu'il
soit, de l'h�ritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de [p.48]
Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.
L'unit� r�elle des choses, que le fondateur du positivisme distingue
d'avec leur unit� purement logique, voil� pour lui; comme pour la
presque totalit� des m�taphysiciens, le but supr�me de la pens�e,
l'id�al auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.
La pens�e r�alise l'unit� logique lorsque, dirig�e vers l'�tude des
diff�rents ordres de ph�nom�nes, elle subit une s�rie d'adaptations
sp�ciales qui forment autant de modifications ou, plut�t,
d'enrichissements, d'�largissements d'une seule et m�me m�thode. En
d'autres termes, pour Comte, l'unit� rationnelle ou subjective est une
liaison _m�thodologique_.
Au contraire, l'unit� objective qu'il nomme aussi _scientifique_, se
r�alise dans les choses elles-m�mes, en tant qu'elles se s�parent de
l'esprit qui les appr�hende et les transmue en concepts, en
repr�sentations id�ales de la r�alit�. Ce lien se manifeste par
l'universalit� des lois naturelles, des nombreux rapports d'identit� que
la [p.49] raison d�couvre en appliquant aux diff�rentes cat�gories de
cas particuliers les proc�d�s si vari�s de l'analyse et de la synth�se.
Des lois semblables gouvernent tous les ordres de ph�nom�nes, et les
diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties
constituantes, �autant d'�l�ments d'un seul corps de doctrine�. Certains
attributs sont communs � tous les _�tres_, � toute _existence._ S'ils
deviennent l'objet propre de disciplines sp�ciales, ce n'est l� qu'une
invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode
de commencer l'�tude de la nature par l'observation des cas les moins
complexes. Au bas de l'�chelle apparaissent les ph�nom�nes ou les
propri�t�s des choses d'abord math�matiques, et ensuite m�caniques. Une
telle division correspond � la diff�rence entre l'aspect statique
(existence ou �quilibre) et l'aspect dynamique (activit� ou force,
�nergie, mouvement) sous lesquels l'esprit consid�re les qualit�s
g�n�rales. Cette distinction factice [p.50] recouvre une unit� r�elle,
comme l'a brillamment prouv� d'Alembert en rattachant les questions de
mouvement aux questions d'�quilibre. Comte remarque � ce propos que, les
attributs m�caniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne
peut les distraire, il y a lieu de consid�rer le groupe total comme un
ensemble de qualit�s propres � chaque existence. D�velopp�e d'une
mani�re superficielle, cette observation lui permettra plus tard
d'accorder la m�me universalit� aux faits sociaux qui, eux aussi, se
surajoutent aux autres ordres de ph�nom�nes[11].
Ailleurs encore Comte affirme que les lois �primordiales� de la
m�canique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences,
de la physique jusqu'� la sociologie inclusivement. Partant, on peut
dire, selon une formule aujourd'hui consacr�e, que les m�mes r�gles
[p.51] gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable
jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus �lev�es. Comte
reconna�t donc la l�gitimit� de l'effort qui pousse toutes les branches
du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment con�oit-il ce
monisme?
La loi de Kepler, si mal qualifi�e, selon lui, de loi d'inertie, ne
r�git pas que les seuls ph�nom�nes m�caniques. Son pouvoir s'�tend sur
tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque
ceux-ci persistent dans leur �tat, tant que ne survient point une
influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler � une
formule �quivalente, dans le fond, � la loi de causalit�.
Traitant ensuite la r�gle de Galil�e relative � la conciliation
spontan�e, au sein d'un m�me syst�me, de tout mouvement g�n�ral avec les
diff�rents mouvements particuliers, Comte l'applique � la totalit� des
ph�nom�nes du monde inorganique et du monde de la vie. �Quelle que soit
la classe ph�nom�nale observ�e, [p.52] dit-il, on peut toujours
constater en tout syst�me l'ind�pendance fondamentale des diverses
relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement
commune aux diff�rentes parties.� Ces relations ne se modifient en rien
par une telle ing�rence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas
toutes les fractions d'un syst�me, rompt toujours l'�quilibre de ce
dernier. Les ph�nom�nes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux
manifestent �galement cette loi universelle. Mais citons les propres
paroles de Comte, elles en valent la peine: �Les �tudes biologiques
offrent la v�rification continue de cette loi, aussi bien pour les
ph�nom�nes de sensibilit� que pour ceux de contractilit�, puisque, nos
impressions �tant purement comparatives, notre appr�ciation des
diff�rences partielles n'est jamais troubl�e par aucune influence
g�n�rale et uniforme. Son extension naturelle � la sociologie n'est pas
moins incontestable: car, si le progr�s social tend � alt�rer l'ordre
int�rieur d'un syst�me [p.53] politique, c'est uniquement, comme en
m�canique, parce que le mouvement ne saurait �tre suffisamment commun
aux diverses parties dont l'�conomie mutuelle ne serait, au contraire,
nullement affect�e par une progression beaucoup plus rapide, � laquelle
tous les �l�ments participeraient avec une �gale �nergie.�[12]
Ce n'est pas d'une autre fa�on, enfin, que Comte comprend la troisi�me
loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'�quivalence
constante entre la r�action et l'action. �Son universalit� n�cessaire,
dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est
m�me la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une mani�re
tr�s confuse et fort insuffisante, l'extension spontan�e � toute
�conomie naturelle�[13]. Les r�actions ou les effets physiques,
chimiques, biologiques et politiques sont, comme les r�actions ou les
effets m�caniques, toujours �quivalents aux actions ou [p.54] aux causes
qui les produisent; �galit� rigoureuse et ind�niable en th�orie, mais
qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une
partie �chappe � nos calculs, rev�t l'apparence d'une simple
proportionnalit�.
Remarquons � ce propos que la loi du rapport entre l'action et la
r�action, la cause et l'effet, se r�clame du principe d'identit�.
L'effet est toujours �gal � sa cause, l'effet n'est que sa cause.
L'inaccessibilit� de la cause initiale et de l'effet ultime,--lorsqu'on
examine � la lumi�re de la loi universelle ce dogme favori du
positivisme,--se trahirait donc comme une illusion de notre esprit.
D'autre part, une extension tr�s simple du m�me rapport permet
facilement de r�duire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'apr�s
le c�l�bre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux
questions d'�quilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies
conditions statiques nous emp�che de leur rattacher �troitement [p.55]
les questions dynamiques, les probl�mes d'�volution, de d�veloppement,
d'activit�[14].
En somme, Comte ne r�voque pas en doute l'identit� des lois qui
r�gissent les diff�rentes cat�gories de ph�nom�nes. Il trouve naturel
que ces relations aient �t� d�voil�es par l'�tude du sujet le plus
commun (les faits de quantit� et de mouvement); mais, ajoute-t-il,
�elles pourraient aussi �tre con�ues comme �manant des parties les plus
�lev�es et les plus sp�ciales de la philosophie abstraite, qui seules en
font apercevoir le vrai caract�re d'universalit�[15]. Les lois que
d�couvre la m�canique sont les plus g�n�rales. Dans toutes les sciences,
elles dominent �les diff�rentes lois plus sp�ciales relatives aux autres
modes abstraits d'existence et d'activit�, organiques ou inorganiques�.
Cependant, ces rapports sp�ciaux, �qui resteront sans cesse
indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps tr�s
grand�, pourront [p.56] un jour �tre �investis d'un semblable caract�re
d'universalit�[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, �le syst�me entier
de nos connaissances r�elles est susceptible d'une v�ritable unit�
scientifique, ind�pendante de la grande unit� logique, quoiqu'en
harmonie avec elle�.[17]
L'all�gation est � noter� De certaines pr�misses pos�es par Comte aux
conclusions tir�es par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les
partisans de l'analogie r�elle, il n'y a qu'un pas. La proche parent� du
positivisme avec les autres courants de la pens�e moderne ne se conteste
plus. Longtemps, n�anmoins, une telle similitude ne fut point
soup�onn�e. Les �volutionnistes surtout eurent le grand tort de
m�conna�tre ces connexions intimes, multiples, r�v�latrices; et le tort
de ne pas �tudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et
le prototype de leurs propres contradictions.
[p.57] La question est d'importance. T�chons donc de faire ressortir, le
plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste
sur l'unit� r�elle du monde.
Des d�terminations identiques enveloppent tous les ph�nom�nes, et si
nous distinguons entre les lois g�n�rales et les lois particuli�res, ce
ne peut �tre que par suite de l'ignorance o� nous sommes quant aux
conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la
forme, dite sp�ciale, de leur apparition. En r�alit�, les lois
particuli�res sont des formules contingentes o� s'exprime le contenu de
la loi universelle; d�pouill�es de leur caract�re casuel, elles
s'appliquent � tous les ph�nom�nes sans exception. La science le
prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules.
Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation
constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent,
par exemple, les actes moraux, participent de l'universalit� de celles
qui r�gissent les mouvements [p.58] mat�riels, il s'ensuit
n�cessairement que les relations complexes doivent pouvoir se r�duire,
en d�finitive, aux relations simples. La philosophie enti�re de M.
Spencer, comme on sait, ne d�passe pas cette d�duction.
Mais la propre th�se de Comte semble avoir une port�e plus grande et
plus inattendue. En effet, d�voil�e par les progr�s tardifs de la
science, l'universalit� n�cessaire des rapports n'implique-t-elle pas,
tout en la masquant d'une fa�on momentan�e, l'identit� des ph�nom�nes
eux-m�mes? Et cela non seulement parce qu'un ph�nom�ne s'offre toujours
tel qu'une somme, un ensemble, un syst�me de relations, mais aussi en
vertu du principe logique d'identit� qui se manifeste dans la nature et
s'impose � l'esprit sous l'aspect tant�t de la loi psychique de
causalit�, et tant�t d'une s�rie bien connue de lois m�caniques: la loi
de l'�quivalence entre la r�action et l'action, la loi d'inertie ou de
persistance du m�me �tat, la loi d'�quilibre ou de conservation des
rapports mutuels [p.59] entre les parties d'un syst�me subissant une
action commune, etc.
Nous voil� accul�s, pour ainsi dire, aux limites extr�mes du dogme qui
pr�tend enseigner l'identit� premi�re et finale des choses. Mais nous
voil� aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voil� derechef aux
prises avec la contradiction st�rile qui toujours entrava la marche de
la pens�e vers l'id�al. En effet, apr�s avoir gravi des hauteurs qui,
vraisemblablement, devaient lui para�tre vertigineuses, Comte fait
volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il
redevient le grand proph�te de l'Inconnaissable, il multiplie les
objections et les r�serves que lui inspire sa prudente th�orie de la
connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que bri�vement rappeler le
sophisme par lequel il cherche � pallier l'incoh�rence de sa brusque
retraite.
Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un
degr� entre l'existence math�matique et m�canique d'une part, [p.60] et
l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce cha�non
pr�sente une importance sans �gale. Il suppl�e en quelque sorte � la
faiblesse native de notre cerveau, � l'insuffisance manifeste des moyens
dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identit�
r�elle des ph�nom�nes. Notre esprit est tellement born�, tellement
impuissant, semble vouloir dire Comte, que �si cette transition
n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unit� de la science�
qui resterait �form�e de deux �l�ments radicalement h�t�rog�nes, entre
lesquels aucune relation permanente ne saurait �tre institu�e�. Mais ce
�mode interm�diaire� de l'existence universelle, �naturellement
adh�rent, par une extr�mit�, aux notions astronomiques, et, par l'autre,
aux notions biologiques, vient procurer spontan�ment � notre
intelligence l'heureuse facult� de parcourir le syst�me entier de la
philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque
insensible, des plus simples sp�culations math�matiques [p.61] aux plus
hautes contemplations sociologiques�[18].
L'encha�nement naturel des choses conduit l'esprit � la cr�ation de la
s�rie hi�rarchique des sciences qui, � son tour, permet, par des points
de vue de plus en plus sp�ciaux, d'analyser ce ph�nom�ne toujours pareil
� lui-m�me, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches
poursuivies tant�t parall�lement, et tant�t--m�thode plus rationnelle
et combien plus fructueuse--successivement, la s�paration est-elle
�tanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place � des contacts
f�conds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon
certaine, sinon prochaine? Telle est la grande �nigme que Comte, esprit
inconsciemment religieux et, par suite, prompt � se d�courager,
consid�re comme ind�chiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle
garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer � la m�taphysique
[p.62] qui depuis des si�cles s'�puise � cette fin en vaines
divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudit� de l'Isis
scientifique et la d�fend contre les vell�it�s indiscr�tes. Le
philosophe, le th�ologien, puis le m�taphysicien, apparaissent comme les
�ternels poursuivants de la science, subjugu�s par le charme toujours
renaissant de son immarcescible puret�. Car l'histoire des syst�mes et
peut-�tre aussi des croyances g�n�rales t�moigne de ce fait qui sans
cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent
passag�res, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de
dur�e. Aux �lans audacieux des premi�res heures se substituaient des
lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succ�daient les �t�s
laborieux, les automnes calmes, les hivers m�lancoliques et pessimistes.
La science non seulement se reprenait, elle pr�tendait encore que
l'assaut par elle subi �tait entach� de nullit�, et aux m�mes
entreprises elle opposait les m�mes fuites. La philosophie moderne ne
fit [p.63] pas exception � cette r�gle. Et si le positivisme se montra
plus respectueux ou plus pond�r�, dans sa tentative monistique, que
d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproch�, puisqu'on
est all� jusqu'� lui jeter son abstention � la face comme un soup�on et
une injure. Cependant il eut �galement sa minute d'extase et d'oubli, et
il s'y r�v�la aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres
rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste
compr�hension de la doctrine positive, que nous avons essay� de saisir
dans quelques vues du philosophe, profondes, mais rest�es peu �labor�es.
NOTES:
[11] V. Comte, _Cours de philosophie positive_, t. VI, 1re �dition, 59e
le�on, _passim_, et particuli�rement pp. 792, 793, 797.
[12] _Ibid_., pp. 795, 796.
[13] _Ibid._, p. 796 et suiv.
[14] _Ibid_., p. 797 et suiv.
[15] _Ibid_., p. 798.
[16] _Ibid._, p. 800.
[17] _Ibid._, p. 800.
[18] _Ibid_., p. 805.
* * * * *
[p.64] II.
Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de
l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, �t� suffisamment
mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie � celle
d'un autre ma�tre fameux de la pens�e contemporaine, Emmanuel Kant.
En effet, chez Comte comme chez Kant, la th�orie du monde se compl�te
ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique � laquelle
tous deux attachent une importance �norme. Mais tandis que Kant trace
une ligne [p.65] de s�paration tr�s nette entre son enseignement
th�orique et sa doctrine pratique, d�couvrant ainsi � tous les regards
l'incompatibilit� g�n�rale qui existe encore entre ces deux ordres de
recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspir�. Je sais qu'on
a voulu assimiler sa _Politique positive_ � la _Critique_ kantienne _de
la raison pratique_; mais un semblable parall�le ne se justifie que
d'une fa�on tr�s vague. La _Politique positive_ n'a probablement jamais
�t� con�ue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'all�ger la
th�orie du poids des consid�rations utilitaires, pour attribuer au point
de vue abstrait une ind�pendance parfaite. D�j� le _Cours de philosophie
positive_ se pr�sente, dans la plupart de ses d�veloppements, comme une
philosophie d'essence pratique. Les difficult�s un peu s�rieuses y sont
coutumi�rement r�solues par des appels r�it�r�s au bon sens vulgaire,
par l'�num�ration, souvent fatigante, des inconv�nients ou des
pr�judices qu'entra�nerait, [p.66] dans la vie r�elle, l'application de
telle ou telle th�se qui d�pla�t au penseur parce qu'elle contredit son
id�al de f�licit� humaine.
Cette disposition de son esprit a influenc� Comte de diverses mani�res.
Et tout d'abord elle d�tourna son monisme de sa premi�re direction, qui
�tait th�orique, et le poussa dans la voie �troite de l'utilitarisme
social. Comte r�tr�cit volontairement son angle conceptuel, si je puis
m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il
le r�duit aux proportions des synth�ses en usage dans les religions et
les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du
moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pens�e. Mais � quoi
servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arri�re.
Fils d'un si�cle agit� et n'aspirant qu'� la qui�tude, il redescend
jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant
d'esprits y avaient trouv� une halte d�licieuse, tant de g�n�rations y
repos�rent leurs membres endoloris! [p.67] Tout pour l'homme et par
l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. D�s lors
il ne cesse de nous recommander l'unit� humaine ou sociale comme la
seule possible, la seule pratique et f�conde en r�sultats. �Suivant une
formule justement c�l�bre, dit-il, l'�tude de l'homme et de l'humanit� a
�t� constamment regard�e comme constituant, par sa nature, la principale
science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des
hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique.
La destination simplement pr�liminaire des sp�culations ant�rieures est
m�me tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu �tre qualifi�
qu'� l'aide d'expressions purement n�gatives, inorganique, inerte, etc.,
qui ne les d�finissent que par leur contraste spontan� avec cette �tude
finale, objet pr�pond�rant de toutes nos contemplations directes�[19].
[p.68] C'est � l'aide de la biologie que la philosophie s'�l�ve au point
de vue synth�tique; elle n'y saurait parvenir par l'�tude, toujours
analytique, du monde de la mati�re inerte[20]. Le monisme m�canique ou
mat�rialiste c�de ainsi chez Comte, presque _ex machina_, la place au
monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la m�me
voie, un pas plus d�cisif encore. L'unit� biologique lui appara�t
bient�t comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les
n�cessit�s journali�res que le sens commun invoque. A son tour, donc,
elle devra se r�duire, s'affiner, se transformer rapidement,--avec ce
d�dain des transitions savantes qui caract�rise la mani�re de Comte,--en
une sorte de monisme social ou moral. D�s lors, c'est � la sociologie
qu'incombera la t�che �d'�tablir l'ascendant normal de l'esprit
d'ensemble qui, d'une telle source, se r�pandra sur toutes les parties
ant�rieures de [p.69] la philosophie abstraite, afin d'y r�parer peu �
peu les d�sastres du r�gime dispersif propre � l'�laboration
pr�paratoire des connaissances r�elles�[21]. Consacr�e gardienne de
l'unit� scientifique, la sociologie devra veiller � ce que cette pure
flamme ne puisse s'�teindre ... dans le coeur des hommes, o� la rel�gua
une logique, certes, rigoureuse, mais dont les d�ductions se tirent de
pr�misses qui jamais ne d�pass�rent les points de vue restreints de la
pratique des affaires du monde.
Comme le dit Comte lui-m�me, �la cr�ation de la sociologie compl�te
l'essor fondamental de la m�thode positive, et constitue le seul point
de vue susceptible d'une _v�ritable universalit�,_ de mani�re � r�agir
convenablement sur toutes les �tudes ant�rieures, afin de garantir leur
convergence normale sans alt�rer leur originalit� continue. Sous un tel
ascendant, nos diverses connaissances r�elles pourront [p.70] donc
former enfin un vrai syst�me, assujetti, dans son enti�re �tendue et
dans son expansion graduelle, � une m�me hi�rarchie et � une commune
�volution�[22]. A ce prix seul, � cette condition unique �l'harmonie est
enfin �tablie entre la sp�culation et l'action, puisque les diverses
n�cessit�s mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent
alors, avec une remarquable spontan�it�, � conf�rer la pr�sidence
philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours
regard�es comme devant universellement pr�valoir.... Enfin, la morale,
dont les exigences directes �taient implicitement m�connues pendant
l'�laboration pr�liminaire, recouvre aussit�t ses droits �ternels par
suite de la supr�matie du point de vue social, r�tablissant, avec une
�nergique efficacit�, le r�gne continu de l'esprit d'ensemble, auquel
_le vrai sentiment du devoir_ reste toujours profond�ment li�[23]. Et
[p.71] un peu plus loin: �Le type fondamental de r�volution humaine,
aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement repr�sent�
comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanit�
sur notre animalit�, d'apr�s la double supr�matie de l'intelligence sur
les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel.
Ainsi ressort directement, de l'ensemble m�me du vrai d�veloppement
sp�culatif, _l'universelle domination de la morale_, autant du moins que
le comporte n�tre imparfaite nature�[24].
Dans le probl�me du monisme, la pens�e de Comte �volue selon la loi
s�rielle qui lui servit � classifier les sciences fondamentales ou
abstraites. De l'unit� m�canique, le philosophe passe � l'unit�
biologique pour �chouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalit�, la
pr�pond�rance du point de vue social, ou encore l'ascendant l�gitime de
l'esprit sociologique sur l'esprit math�matique.
[p.72] Certes, rien n'est plus ais� que de d�couvrir chez notre auteur,
c�te � c�te, des th�ories proches d'un mat�rialisme grossier, et
d'autres paraissant pr�ter un appui aux prudentes tergiversations
sensualistes ou aux envol�es hardies de l'id�alisme. Toutefois, ces
d�faillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui d�parent
l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables � un savoir
d�fectueux ou � un manque de p�n�tration logique. Elles s'expliqueraient
plut�t par une trop grande h�te, une impatience trop vive d'aboutir �
des r�sultats certains, imm�diats, palpables, et par l'abandon
volontaire et pr�matur� du point de vue purement th�orique.
Car le rapport qui relie la pratique � la th�orie n'est pas si simple,
ni le passage de l'une � l'autre si facile, qu'on le suppose
commun�ment. On ne saurait, � cet �gard, se contenter de l'insignifiante
et banale formule qui d�finit la pratique comme une _application_ de la
th�orie. Une telle vue n'est juste que dans [p.73] certains cas et sous
certaines conditions. Or, si la recherche de l'unit� occupa sans rel�che
les philosophes, jamais elle ne donna naissance � un savoir d�montr�,
inattaquable, accept� de tous. L'obscurit� �paisse qui enveloppe les
domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'�tend
naturellement aussi � nos sp�culations sur l'unit� derni�re du monde.
Mais comment alors exiger, f�t-ce du plus cons�quent des penseurs, que,
se pla�ant � un point de vue pratique, il ne d�passe pas les limites
d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne
lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte
contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour
s'accorder avec une th�orie vraiment scientifique de l'unit�
universelle? Les utopies sont n�cessairement d'essence pratique, et
r�alisables, quand m�me l'histoire ne les rendrait pas effectives.
Toutefois, le perp�tuel recours de Comte au [p.74] bon sens vulgaire
pour en tirer une conception de l'unit� scientifique et mentale capable
d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue s�rement
une erreur m�thodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe
aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de
l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de
l'inconnaissable. Elle aplanit la route � l'agnosticisme, elle facilite
le renoncement � l'investigation �des causes essentielles et de la
nature intime des ph�nom�nes�. Comte d�clare vouloir �se livrer
exclusivement � l'�tude des lois naturelles�; mais jamais il ne se
demande si une telle recherche ne double pas l'enqu�te que lui-m�me
vient de proscrire[25]. Au lieu de nous rapprocher peu � peu de
l'essence, pr�tendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature
ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine,
qu'� renforcer [p.73] les t�n�bres qui nous traquent de toutes parts,
qu'� replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le myst�re
des choses?
Par contre, la m�me m�thode se justifie dans la direction des affaires
du monde, tant que la r�gle d'une telle conduite reste � peu pr�s
ind�pendante de la th�orie pure. En effet, les sources de l'activit�
humaine eussent �t� vite taries sans l'intervention de la raison commune
toujours pr�te � suppl�er le savoir absent. On a mal compris ce
caract�re particulier de certaines sp�culations, et on a souvent, par
suite, �t� trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la
philosophie morale du pass�. L'�l�ment pratique occupa une place tr�s
importante dans ces hypoth�ses. Il y joua peut-�tre le premier r�le. Car
il ne faut pas s'y tromper, les travaux des th�ologiens et des
m�taphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, form�rent un
ensemble de doctrines soumises � toutes les fluctuations, abus�es par
toutes les chim�res du bon sens,--un savoir, en un mot, [p.76] qui �tait
presque l'antipode de la science _appliqu�e,_ cette derni�re ne pouvant
surgir qu'� la suite de d�couvertes th�oriques plus ou moins
consid�rables. Au d�but de l'�volution intellectuelle, les besoins
imm�diats dominaient absolument la pens�e. Plus tard, apr�s la
constitution des sciences inf�rieures et � mesure de leurs progr�s
effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moiti� �tait d�j�
sp�culative ou th�orique et dont l'autre, qui visait � l'explication
sommaire des ph�nom�nes les plus complexes, demeurait fonci�rement
pratique.
Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant
appartiennent � ce type mixte. Selon une remarque g�n�rale qui poss�de
la valeur d'une loi empirique, les probl�mes sur lesquels ces
philosophies s'�tendent avec pr�dilection rentrent pour la plupart dans
le domaine des faits encore peu ou mal explor�s par la science exacte.
Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les pr�occupations
�thiques tiennent [p.77] invariablement la place d'honneur. Elles
s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de
consid�rations historiques et politiques diss�min�es dans ses �crits,
par ses id�es sur l'ascendant n�cessaire de l'esprit sociologique, par
son demi-socialisme, par ses projets de r�organisation des grandes
collectivit�s humaines. Chez le second, nous voyons pr�dominer la morale
dite individuelle, ou les th�ories confuses qui portent ce nom et
derri�re lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui
gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'�me et
de l'immortalit� forment les points culminants de la philosophie de
Kant.
Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se cr�e,
la psychologie, soit abstraite, soit concr�te, se peut qualifier de
m�me. Elle revendique des droits pareils � l'attention presque exclusive
du m�taphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux
sp�culations sur les probl�mes les plus [p.78] obscurs de la th�orie de
la connaissance. Auguste Comte empi�te �galement sur ce terrain. En
d�pit de l'opinion commune qui lui reproche son profond m�pris pour les
recherches de ce genre, il a bel et bien essay� de construire une
doctrine compl�te du savoir. Je n'irai pas jusqu'� dire qu'il n'ait fait
que cela; mais, quoique souvent mal r�compens�, son effort, dans cet
ordre d'id�es, a �t� des plus soutenus et des plus consid�rables.
Pr�cis�ment sur ce point, il porte � ses limites extr�mes la prudence du
praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les th�or�mes les plus
difficiles, il leur applique les m�thodes du bon sens, la ratiocination
vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.
Sans cesse Comte nous exhorte � nous d�fier de l'abstraction, de la
th�orie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les
pr�ceptes sages, les maximes pr�servatrices. Mais citons des exemples.
Envisageant l'urgence d'�tablir en biologie une �rigoureuse unit�
scientifique�, [p.79] Comte discute les meilleures m�thodes pour �viter
sur ce point les tentatives infructueuses. �L'unit� fondamentale du
r�gne organique, dit-il, exige n�cessairement, sous le point de vue
anatomique, que les divers tissus �l�mentaires soient rationnellement
ramen�s � un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme,
d'o� ils d�rivent successivement par des transformations sp�ciales de
plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre � d�passer ce but
g�n�ral (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais
pleinement atteint) sans s'�garer dans cet ordre de recherches vagues,
arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si imp�rieusement le
v�ritable esprit fondamental de la philosophie positive.�--�C'est
pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'emp�cher ici de signaler, en
la d�plorant, la d�viation manifeste qui existe aujourd'hui, � cet
�gard, principalement en Allemagne ... o� certains esprits ambitieux ont
tent� de p�n�trer au del� du terme naturel de l'analogie anatomique,
[p.80] en s'effor�ant de former le tissu g�n�rateur lui-m�me par le
chim�rique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades
organiques, qui seraient d�s lors les vrais �l�ments primordiaux de tout
corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le cr�dit exag�r�
qu'on accorde trop souvent � un moyen d'exploration aussi �quivoque,
contribuent surtout � donner une certaine sp�ciosit� � cette fantastique
th�orie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer,
dans l'ordre anatomique, une conception plus profond�ment irrationnelle,
et qui f�t plus propre � entraver directement les vrais progr�s de la
science.�[26]
Comte taxe �d'absurde et d'illusoire�, en principe, toute recherche qui
pr�tendrait �rattacher le monde organique au monde inorganique autrement
que par les lois fondamentales propres aux ph�nom�nes g�n�raux qui leur
sont n�cessairement communs�.[27] Il admet le [p.81] concept de
mol�cules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde
inorganique, mais il proscrit s�v�rement de la biologie le concept
d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. �Un
organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout n�cessairement
indivisible, que nous ne d�composons, d'apr�s un simple artifice
intellectuel, qu'afin de le mieux conna�tre, et en ayant toujours en vue
une recomposition ult�rieure. Or, le dernier terme de cette
d�composition abstraite consiste dans l'id�e de tissu, au del� de
laquelle il ne peut r�ellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y
aurait plus d'organisation.�[28]
Les limites que Comte assigne � la connaissance des lois de la vie
offrent un caract�re d'opportunit� tr�s remarquable. Mais le philosophe
lui-m�me pensait l�-dessus d'une mani�re diff�rente. Il partageait � cet
�gard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement
[p.82] l�gif�rer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient
de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment
pr�sent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons � ce
propos l'instructive anecdote suivante. �Eviter la douleur dans les
op�rations�, �crivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le
c�l�bre chirurgien Velpeau, �est une chim�re qu'il n'est plus permis de
poursuivre aujourd'hui�. On la poursuivit cependant si bien, que
dix-sept ans plus tard Velpeau confessait _coram populo_ son erreur. Les
physiologistes furent donc sagement inspir�s en n'�coutant pas, vers
l'ann�e 1840, l'avis malheureux �de renoncer � toute enqu�te sur les
causes de la g�n�ration et du d�veloppement organique�; ni cet autre
conseil �de concevoir l'irritabilit� et la sensibilit� comme une double
propri�t� strictement primordiale chez les �tres, ou plut�t dans les
tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable,
au m�me degr�, et par les m�mes motifs [p.83] philosophiques, que la
pesanteur, la chaleur, etc.�[29]
La faute de Comte s'�claire par la prolixe discussion qu'il entame sur
les m�rites respectifs des th�ories biologiques de Barthez et de
Bichat[30]. Apr�s avoir rappel� que l'_arch�e_ de Van-Helmont �tait
devenue, chez Stahl, l'_�me,_ et chez Barthez, le _principe vital_.
Comte assure que, �pour un ordre d'id�es aussi chim�rique, un tel
changement d'�nonc� indique n�cessairement une modification effective de
la pens�e�. Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un
�tat d'esprit plus �loign� de la th�ologie que ne l'�tait celui
repr�sent� par la formule de Stahl, qui conserve une sup�riorit�
analogue envers la formule de Van-Helmont. �Pour s'en convaincre,
dit-il, il suffirait de consid�rer l'admirable discours pr�liminaire
dans lequel Barthez �tablit, d'une mani�re si nette et si ferme, les
caract�res essentiels de la [p.84] saine m�thode philosophique, apr�s
avoir si victorieusement d�montr� l'inanit� n�cessaire de toute
tentative sur les causes primordiales et la nature intime des ph�nom�nes
d'un ordre quelconque, et r�duit hautement toute science r�elle � la
d�couverte de leurs _lois_ effectives.� Se basant sur l'agnosticisme
th�orique de Barthez et sur l'intention qu'il lui pr�te de �d�gager la
biologie de la vaine tutelle m�taphysique�, Comte en conclut que le
�principe vital� s'offre comme une entit� _moins m�taphysique_ que les
entit�s exprim�es par les termes d' ��me� ou d'�arch�e�!
�Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir �tudi� la m�thode positive
� sa v�ritable source, le syst�me des sciences math�matiques, Barthez ne
la connaissait point d'une mani�re assez compl�te ni assez famili�re
pour que la grande r�forme qu'il avait si bien projet�e n'avort�t point
n�cessairement et radicalement.� Aussi, � ses yeux, Barthez, �entra�n� �
son insu par la tendance m�me qu'il combattait�, finit-il par �investir
le principe vital [p.85] d'une existence r�elle et tr�s compliqu�e,
quoique profond�ment inintelligible�.[31]
Mais notre philosophe ne tarde pas � reprendre pour son compte les
errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de
l'�poque. Ce n'est pas combattre la transcendance--c'est la favoriser
plut�t et la fortifier--que d'admettre, par une hypoth�se sciemment
inv�rifiable, la r�alit� d'une existence dont la compr�hension nous
resterait � jamais interdite.
Pli�e sous ce joug, la science s'impr�gne du; pur esprit m�taphysique.
Une logique rigoureuse pr�side aux conversions de cette sorte. Annoncer
que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer � l'entit�
correspondante une existence effective, cela semble si bien la m�me
chose, qu'en r�alit� Comte modifie seulement, comme le firent d�j� Stahl
et Barthez, la vieille �tiquette de Van-Helmont. Au lieu du [p.86]
principe vital, il invoque le myst�re de la vie, les lois irr�ductibles
de la science biologique. Voil�, pour parler son langage, un simple
changement d'�nonc�, une r�novation plus ou moins opportune de la forme
o� s'ext�riorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine
d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse
substitution, si chaudement pr�conis�e par Comte, du terme _propri�t�_
au terme _force_[32]. Les propri�t�s apparaissent, dans le _credo_
positiviste, comme les limites extr�mes de notre connaissance. Mais, et
cela saute aux yeux, les anciennes _forces_ servaient le m�me dessein.
�Il faut �carter toute vaine pr�tention � rechercher les _causes_ des
ph�nom�nes, et ne se proposer que la d�couverte de leurs _lois_,�[33] ne
se lasse de r�p�ter Comte, sans soup�onner la synonymie cach�e de ces
expressions: une _loi irr�ductible,_ une _cause premi�re_.
[p.87] Les positivistes d�sirent qu'on se borne � constater l'existence
de certaines propri�t�s, sans essayer de p�n�trer leur nature intime.
Ils obligent, par suite, le philosophe � faire entrer en ligne l'id�e
d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeur�es
ainsi exclues de l'enqu�te scientifique. Mais le motif de l'ostracisme,
quel est-il? Auguste Comte �vite d'approfondir cette question d�licate.
Il aime mieux r�pondre, en praticien expert, que si l'on s'�carte de la
sage r�serve par lui recommand�e, on s'�puise en efforts ingrats, on
aboutit � des r�sultats n�gatifs. Soit. Mais cela emp�che-t-il qu'en
introduisant dans la philosophie l'id�e de causes inscrutables, les
positivistes ne se heurtent � une flagrante p�tition de principe? Ils
postulent l'irr�ductibilit� essentielle de propri�t�s que la science
s'�vertue � r�duire. En outre, le th�me si us� de la faiblesse native,
de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la
banalit� devait n�cessairement plaire � la foule, [p.88] mais dont le
pouvoir sur l'�lite intellectuelle semble beaucoup plus probl�matique.
Car cette induction est volontairement incompl�te: accordant un cr�dit
absolu � l'exp�rience du pass�, elle s'obstine � ne pas vouloir la
renouveler pour le temps pr�sent.
Mais revenons au _pluralisme_ pratique par lequel Comte remplace son
_monisme_ de pure th�orie. A cet �gard, il nous para�t int�ressant de
rappeler la d�claration si nette qui termine la premi�re le�on de son
_Cours_. �En assignant, dit-il, pour but � la philosophie positive de
r�sumer en un seul corps de doctrine homog�ne l'ensemble des
connaissances acquises, relativement aux diff�rents ordres de ph�nom�nes
naturels, il �tait loin de ma pens�e de vouloir proc�der � l'�tude
g�n�rale de ces ph�nom�nes en les consid�rant tous comme des effets
divers d'un principe unique.... Je consid�re ces entreprises
d'explication universelle de tous les ph�nom�nes par une loi unique
comme �minemment chim�riques.... Je crois [p.89] que les moyens de
l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqu� pour
qu'une telle perfection scientifique soit jamais � notre port�e, et je
pense, d'ailleurs, qu'on se forme g�n�ralement une id�e tr�s exag�r�e
des avantages qui en r�sulteraient n�cessairement, si elle �tait
possible. Dans tous les cas il me semble �vident que, vu l'�tat pr�sent
de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que
de telles tentatives puissent �tre raisonnables avant un laps de temps
consid�rable. Car, si on pouvait esp�rer d'y parvenir, ce ne pourrait
�tre suivant moi, qu'en rattachant tous les ph�nom�nes naturels � la loi
positive la plus g�n�rale que nous connaissions, la loi de
gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de pr�senter tous les
ph�nom�nes naturels comme �tant au fond identiques, sauf la vari�t� des
circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite
s'il pouvait en �tre ainsi. Mais cette condition n'est nullement
indispensable � sa [p.90] formation syst�matique, non plus qu'� la
r�alisation de ses grandes et heureuses cons�quences.... Il n'est pas
n�cessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit
homog�ne.�[34]
Si l'on m�dite ces paroles, on ne peut se d�fendre de les trouver
significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de
th�orie, et l'on y constate la d�faite de ce dernier. En outre, ce m�me
passage exemplifie la p�nible m�prise reproch�e par Comte aux
m�taphysiciens et o� il verse inconsciemment, � son tour, la confusion
du concret et de l'abstrait.
L'action pratique ne s'inqui�te que du concret, du particulier, du
multiple: le pluralisme est sa loi. La th�orie, par contre, ne se soucie
que de l'abstrait, du g�n�ral, du semblable: sa loi est le monisme,
l'identit� rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'_au-del�_ une unit�
d�passant la synth�se qui, con�ue par la science, d�tient [p.91] en
germe l'�quation finale de l'abstrait et du concret, c'est
volontairement s'exposer � un malentendu. C'est vouloir atteindre
l'unit� sup�rieure d'un genre et de ses nombreuses esp�ces. C'est
devenir la proie d'une illusion mentale comparable � la distraction
physique qui nous pousserait � chercher tr�s loin un objet proche de
nous, mais que nous n'apercevons pas.
Le monisme logique identifie les r�alit�s dont la simple addition ne
suffirait point � cette t�che. Le terme de pluralisme nous sert de signe
abstrait pour exprimer la multitude des vari�t�s concr�tes, et de
symbole indirect pour marquer le genre supr�me qui les encl�t toutes. Le
terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le
genre ultime qui embrasse toutes les diff�rences, il s'offre comme le
signe abstrait d�signant d'une fa�on indirecte la m�me somme �parse de
r�alit�s distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il
semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et m�me
fait, [p.92] envisag� par nous, successivement ou alternativement, de
deux mani�res qui nous paraissent, de prime abord, diff�rentes. Plus
tard, et peu � peu, nous soup�onnons la v�rit�, nous commen�ons �
entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figur�
par nous � l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous
nous rendons compte en m�me temps des routines mentales, des habitudes
de l'esprit qui nous conduisent � opposer entre eux ces genres comme des
contraires absolus, nous incitant par l� � cr�er des antinomies
insolubles.
Le monisme ne peut �tre que rationnel, il ne peut se rapporter qu'�
l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par
d�finition, il ne peut concerner que l'existence concr�te. Mais
l'antinomie entre l'�abstrait� et le �concret�, qui ici semble se
substituer � l'opposition de l'�un� au �multiple�, subit � son tour,
lorsqu'elle se g�n�ralise ou s'universalise, l'action de la loi logique
� [p.93] laquelle nous donn�mes le nom de loi d'identit� des contraires.
L'id�e g�n�rale du concret ne renferme qu'une n�gation apparente et
st�rile de l'id�e g�n�rale de l'abstrait. Des oppositions f�condes en
r�sultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses id�es
particuli�res qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux
rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait
sup�rieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au
monisme logique. L'identit� du �concret� et de l'�abstrait�, pos�e en
termes ultra-g�n�raux ou universels, est donc loin de constituer une
�quation fausse, de se pr�senter comme une v�ritable confusion d'id�es,
ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de
l'unit� r�elle ou scientifique de nos connaissances, il avait
spontan�ment d�sert� le point de vue de la th�orie pure, il s'�tait
livr� � la s�duction des id�es pratiques.
NOTES:
[19] _Cours_, vol. VI, p. 816.
[20] _Ibid._ p. 817 et suiv.
[21] _Ibid._, p. 834.
[22] _Ibid_., p. 835.
[23] _Ibid_., p. 836.
[24] _Ibid._, p. 837.
[25] _Cours_, tome VI, le�on lx, p. 842.
[26] _Cours_, vol. III, le�on xli, pp. 529-531.
[27] _Ibid_., p. 531.
[28] _Ibid_., pp. 533-534.
[29] _Cours_, vol. III, le�on xliii, p. 683, et le�on xliv, p. 700
[30] _Ibid._ le�on xliii, p. 646 et suiv.
[31] _Cours_., tome III, le�on xliii, pp. 648-649.
[32] _Ibid_., p. 652.
[33] _lbid_., p. 656.
[34] _Cours_, tome I, le�on i, pp. 52-55.
* * * * *
III [p.94]
Suivant une vue � laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il
d�veloppe en de longues pages, �une v�ritable unit� philosophique exige
l'enti�re pr�pond�rance normale de l'un des �l�ments sp�culatifs sur
tous les autres�.[35] Mais tel aussi fut l'ing�nieux artifice qu'imagina
l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni t� r�elle des choses.
Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue gu�re des m�taphysiques
banales.
[p.95] Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie
positive, de d�terminer �l'�l�ment qui doit finalement pr�valoir, non
plus pour l'essor premier du g�nie positif, mais pour son actif
d�veloppement syst�matique, parmi les six points de vue fondamentaux,
math�matique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
sociologique, � l'ensemble desquels se rapportent in�vitablement toutes
les sp�culations r�elles. Or, la constitution m�me de cette hi�rarchie
scientifique d�montre qu'une telle pr��minence mentale n'a jamais pu
appartenir qu'au premier ou au dernier des six �l�ments
philosophiques�.[36]
L'alternative pos�e par Comte nous semble condamn�e par l'histoire de la
philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier
cha�non de la s�rie scientifique jou�rent un r�le d�cisif dans la
diff�renciation des syst�mes, dans la constitution du mat�rialisme
[p.96]et de l'id�alisme, le cha�non interm�diaire, le groupe des
sciences de la vie, m�rite un rang au moins �gal. En effet, ce groupe
r�gla l'�volution d'une m�taphysique tr�s importante,--le sensualisme
(ou sensationnalisme).
Comte aborde une discussion d�taill�e des titres respectifs � la
pr�pond�rance qui peuvent appartenir, d'une part, � la philosophie du
savoir math�matique et, de l'autre, � celle du savoir sociologique.
Bornons-nous � r�sumer ici ses principales conclusions.
Il soutient que si l'esprit math�matique a d� n�cessairement dominer
sous le r�gne de l'_a priori_, l'esprit sociologique peut seul
aujourd'hui diriger les sp�culations g�n�rales, devenues enfin
positives. Il nous d�crit la lutte de ces deux principes comme �un
d�plorable antagonisme, jusqu'� pr�sent insoluble, incessamment
d�velopp�, depuis trois si�cles, entre le g�nie scientifique et le g�nie
philosophique�. Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion
math�matique, une vaine [p.97] syst�matisation, la philosophie r�clamait
inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progr�s
r�cents du savoir, l'extension du caract�re positif � tous les ordres de
ph�nom�nes, autorisent les conceptions sociologiques � reprendre
l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.[37]
Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes.
L'histoire des syst�mes n'a jamais constat� ni le pr�tendu abandon du
point de vue humain, ni la d�ch�ance, durant la p�riode indiqu�e, des
conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre
�poque, comme le double r�sultat du progr�s des sciences naturelles et
de l'essor rapide des id�es mat�rialistes aux xviie et
xviiie si�cles, une reprise plus ardente du vieux combat
contre l'anthropomorphisme id�aliste ou sensualiste. Comte sacrifie au
m�me esprit �troit lorsqu'il affirme que les [p.98] nombreuses
tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie
nouvelle, se recommand�rent des principes math�matiques, dont la grande
construction cart�sienne avait fourni le type g�n�rai[38]. Cette
appr�ciation ne convient pleinement qu'aux synth�ses mat�rialistes. En
revanche, Comte porte un jugement sage sur le �transport dans l'ordre
physique et chimique du point de d�part des conceptions universelles�.
Ce r�ve correspond tellement au besoin d'unit� �prouv� par les
intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entra�n�s,
m�me de nos jours, � quitter le point de vue moral et social pour suivre
de pareils projets, � l'exemple des g�om�tres et des physiciens[39].
Le vrai mode selon lequel doit �s'op�rer la liaison des sp�culations
exactes� n'est certainement pas le mode sociologique pr�conis� en
dernier lieu par le fondateur du positivisme.
[p.99] Alors que des cat�gories enti�res et fondamentales de ph�nom�nes
se d�robaient aux m�thodes scientifiques, il �tait sans doute permis de
concevoir tous les groupes inconnus de faits comme r�ductibles aux
groupes connus (induction mat�rialiste): ou, inversement, d'assimiler
les faits connus aux faits inconnus (induction id�aliste); ou bien
encore de ramener les uns et les autres au groupe interm�diaire, dans la
connaissance et dans la r�alit� (induction sensualiste). Par cette s�rie
d'hypoth�ses universelles on apaisait, ne f�t-ce que pour l'heure, le
�tourment d'unit� qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes,
de tels �trous� dans la trame continue du savoir, autorisaient le
philosophe � choisir entre ce que Comte nomme �les deux marches
contraires de notre esprit, l'une math�matique, et l'autre
sociologique�.
Mais aujourd'hui que l'ach�vement de la s�rie des sciences se poursuit
d'une fa�on de plus en plus active, par la constitution presque [p.100]
simultan�e de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se
convainc sans peine que les orientations �l�mentaires de la philosophie
furent autant de routes fausses, ou plut�t autant de v�ritables impasses
acculant la logique dans les contradictions f�cheuses, la retenant
prisonni�re des antinomies sans issue possible. L'unit� hypoth�tique,
nagu�re suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui � l'acte
de foi pr�f�re le doute syst�matique.
Pareille chose s'�tait d�j� vue, il est vrai, dans les annales de la
pens�e humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans
l'antiquit�, et puis � l'aube des temps nouveaux, un �clat si grand � la
philosophie sceptique. Mais le doute g�n�ral des �poques pr�c�dentes ne
pouvait s'opposer qu'� la double unit� atteinte par les �deux marches en
sens contraire� du mat�rialisme et de l'id�alisme. Cela le rejeta
lui-m�me dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur
l'�chelle [p.101] th�oriquement compl�te du savoir, le scepticisme
pr�tend rencontrer de front et combattre � la fois les trois unit�s de
l'ancienne m�taphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul
ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain sp�cial, puisque
d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut d�j�
pr�voir que, lorsqu'on aura d�termin� les caract�res communs des vieux
modes d'unifier les ph�nom�nes, et qu'on aura �tabli les vraies causes
de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un
renouvellement radical de sa m�thode.
Mais continuons notre revue des id�es �mises par Comte sur le probl�me
de l'unit�. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les
autres une sorte de domination, de souverainet� intellectuelle qui se
justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel
Comte insiste particuli�rement, m�rite d'�tre signal�. Il r�side en
cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique �
la [p.102] supr�matie, il suff�t d'envisager tous nos concepts comme
autant de produits du d�veloppement de l'intelligence humaine[40].
L'argument n'est pas neuf. Il avait d�j� servi aux philosophes, et Comte
ne le rajeunit gu�re. En outre, dans l'esp�ce, il est peu convaincant.
Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de
l'attribution d'un caract�re profond�ment humain aux id�es form�es par
notre intelligence. Ne courons pas l�g�rement le risque de manquer de
respect � la m�moire de Kant croyant r�volutionner le monde de la pens�e
par une semblable d�couverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes
les �coles id�alistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme
nous eussions voulu qu'on ag�t envers nous. Poussons l'indulgence
jusqu'� ses limites extr�mes et consid�rons la th�se des deux
philosophes ainsi qu'une v�ritable donn�e [p.103]scientifique. Nous
devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique
n'existe-t-elle pas, en effet, d'apr�s laquelle les attributs communs �
toutes les parties d'un syst�me n'influent en rien sur les relations
mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas tr�s g�n�rale,
sinon universelle? Ne rev�t-elle pas en math�matique la forme de
l'axiome qu'une quantit� �gale ajout�e � tous les termes d'un rapport,
ou retranch�e de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne
la retrouve-t-on pas en m�canique sous le nom de loi de Galil�e,
affirmant l'ind�pendance, dans n'importe quel syst�me de mouvements, des
diff�rents mouvements partiels � l'�gard du mouvement g�n�ral qui anime
toutes les fractions du syst�me? Quelque soit donc le caract�re commun
qu'il faille assigner aux conceptions humaines,--celui d'�tre _nos_
conceptions, comme le disait Kant, ou celui de r�sulter d'une longue
�volution sp�culative de l'humanit� vivant en groupes sociaux, comme le
veut [p.104] Comte,--une fois qu'un tel caract�re s'envisage comme
appartenant � tous nos concepts, il ne saurait �videmment servir � les
distinguer, � les diff�rencier, il ne modifie en rien les rapports de
ces concepts entre eux, il ne nous �claire nullement sur leur nature.
Nous admettons volontiers que le syst�me total de nos id�es, qui forme
en m�me temps le syst�me achev� de nos connaissances, soit un fait de
sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie � la fois, un fait
de psychologie concr�te, ce qui semble d'une v�rit� plus large ou plus
enti�re. Mais une caract�ristique aussi vague ne saurait influencer les
rapports mutuels des divers �l�ments du syst�me des sciences, en
commen�ant par les conceptions math�matiques et en finissant par les
conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de
connaissances, le savoir math�matique n'en demeure pas moins
rigoureusement sp�cial; et comme tel, il n'offre aucune prise �
l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie [p.105] �gale, mais
inverse, appartient manifestement � la sociologie. Une des plus graves
erreurs de l'ancienne m�taphysique a toujours �t� de sacrifier la
sp�cialit� � la g�n�ralit�, et de m�conna�tre ainsi la grande loi de
l'ind�pendance des mouvements relatifs dans son application au syst�me
complet de nos connaissances.
Du reste, ce que nous avan�ons de la nature sociologique propre �
l'ensemble du savoir se v�rifie pour les deux autres attributs communs �
toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caract�res
qu'on r�sume, d'habitude, par les termes d'existence m�canique ou
physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos
conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits
math�matiques ou m�caniques, et des faits vitaux. On commet donc la m�me
erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit math�matique
(mat�rialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique
(id�alisme), soit enfin la supr�matie [p.106] de l'esprit biologique
(sensualisme). Poss�dant � la fois trois caract�res universels, le
syst�me int�gral du savoir se plie � trois explications incompl�tes et
unilat�rales. Mais l'exemple n�gatif de la m�taphysique prouve qu'aucun
des attributs �num�r�s ne saurait pr�valoir dans un syst�me harmonieux
de nos acqu�ts c�r�braux. Comte ne fait en somme que donner une
expression nouvelle � l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste.
Cela ressort avec �vidence de son affirmation �qu'entre le mode
math�matique (mat�rialisme) et l'ancien mode th�ologique et m�taphysique
(spiritualisme)� il a r�alis�, �par la cr�ation de la sociologie (qui
chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique
satisfaisant � la fois et compl�tement aux conditions que chacun des
deux modes pr�c�dents avait en vue sans les remplir suffisamment�[41].
Quant � la pr�tendue �aptitude de l'esprit sociologique [p.107] �
diriger les m�ditations g�n�rales�, elle a �t� maintes fois vue �
l'oeuvre dans l'histoire de la pens�e. Elle n'a rien � envier �
l'�vidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit math�matique[42].
Sans doute, pour bien philosopher, il est n�cessaire, avant tout,
d'acqu�rir un savoir suffisant sur les diverses cat�gories de faits
g�n�raux qu'on d�sire confronter entre eux. Comte le dit tr�s sens�ment:
�Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir syst�matiquement,
comme je l'ai fait moi-m�me, � un lent et p�nible apprentissage, � la
fois scientifique et logique, fond� sur l'�tude des diverses branches de
la philosophie.�[43] D'apr�s les id�es fort justes de l'auteur du _Cours
de philosophie positive_ sur les conditions qui, seules, peuvent assurer
le succ�s du sociologue, celui-ci devra avoir pr�alablement �tudi� la
s�rie enti�re des [p.108] sciences fondamentales. Il appert donc que, de
tons les savants sp�ciaux, le sociologue approchera le plus du
philosophe id�al r�v� par Comte. D'autre part, il semble non moins
certain que si l'explorateur du monde social se mettait � consid�rer les
ph�nom�nes m�caniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de
son �troite sp�cialit�, il perdrait imm�diatement les avantages
essentiels de sa pr�paration encyclop�dique.
NOTES:
[35] _Cours_, tome I, le�on lviii, p. 650.
[36] _Ibid_., pp. 630-631.
[37] _Ibid._ pp. 652-653.
[38] _Ibid._, p. 654.
[39] _Ibid_., p. 655.
[40] _Ibid_., pp. 651 et 688.
[41] _Cours_, tome VI, le�on lviii, pp. 617-678.
[42] Voir la discussion de ce point dans ma _Sociologie,_ pp. 126-8, et
surtout 133-138.
[43] _Cours_, tome VI, p. 685.
* * * * *
IV [p.109]
A coup s�r, ce n'est pas encore l'unit� sociologique qui �dissipera
l'antagonisme entre les conceptions relatives � l'homme et celles se
rapportant au monde ext�rieur�, antagonisme qui, selon Comte, �s'oppose,
depuis vingt si�cles, � l'�tat pleinement normal de la raison
humaine�.[44]
Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par
l'absence, chez eux, d'opinions arr�t�es sur la marche r�guli�re du
[p.110] d�veloppement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels
des divers modes de philosopher. Mais tout autre �tait la situation de
Comte, l'un des plus �nergiques pionniers de la nouvelle science
sociale. La loi des trois �tats, la classification des disciplines
abstraites, la d�termination des principales m�thodes du raisonnement
g�n�ral, ces services ne s'oublieront pas de sit�t dans l'histoire de la
pens�e. Il semble donc aussi int�ressant qu'utile de relever les erreurs
o� tomba ce puissant cerveau, en des probl�mes � la juste position
desquels il avait, pour sa part, si fortement contribu�.
D�sireux d'�tablir sur une base in�branlable �la supr�matie
intellectuelle du point de vue social�, Comte se perd dans des
contradictions sans issue.
D'un c�t�, il soutient que �la pr�f�rence spontan�e acquise par l'�tude
de l'homme, seule applicable � l'explication primitive du monde
ext�rieur, a d�termin� le caract�re n�cessairement th�ologique de la
philosophie initiale;� [p.111] que �les notions positives qui ont
ult�rieurement suscit� l'alt�ration toujours croissante de ce syst�me
primordial, devaient exclusivement �maner des plus simples �tudes
inorganiques� (premi�re �bauche du mat�rialisme); que plus tard encore
�la science inorganique s'est �lev�e contre l'ancienne unit�
th�ologique, d�s lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude
sociale d�t prolonger longtemps encore son ascendant politique�; que
c'est enfin �ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la
philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a domin�
l'ensemble de l'�volution humaine, et dont l'�lite de l'humanit� subit
maintenant la derni�re influence�.[45]
Et, d'un autre c�t�, le m�me penseur affirme que �l'extension de
l'esprit positif aux sp�culations morales et sociales vient spontan�ment
d�nouer une difficult� jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce
qu'elles renfermaient de [p.112] l�gitime, les pr�tentions oppos�es
soulev�es, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la
grande transition moderne�. Que si l'on demande en quoi consiste cet
apaisement, Comte a une r�ponse toute pr�te: �La positivit�, dit-il, que
l'impulsion math�matique avait justement en vue d'introduire, quoique
par une marche vicieuse, dans toutes les sp�culations r�elles, y est
irr�vocablement �tablie.� La science particuli�re peut donc se d�clarer
satisfaite. Mais la philosophie ou science g�n�rale n'a pas non plus de
motifs pour �tre m�contente. Car �la g�n�ralit� dont la r�sistance
th�ologico-m�taphysique stipulait avec raison, mais sans force, les
indispensables garanties, y devient n�cessairement plus compl�te qu'elle
n'a jamais pu l'�tre auparavant�;--et cela pour la raison bien simple
qu' �entre la souverainet� spontan�e de la force et la pr�tendue
supr�matie de l'intelligence, la philosophie positive tend � r�aliser
directement l'universelle pr�pond�rance de la _morale_, que l'admirable
[p.113] tentative du catholicisme avait, au moyen �ge, si noblement
proclam�e, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale �tait
alors subordonn�e � une philosophie implicitement caduque�.[46]
Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement � r�aliser la fin
que se proposaient la th�ologie et son meilleur porte-voix au moyen �ge,
le catholicisme; marchant dans la m�me route, elle s'efforce encore
d'am�liorer la conception religieuse de l'univers. �coutons les paroles
de Comte. �Les propri�t�s morales inh�rentes � la grande conception de
Dieu, dit-il, ne sauraient �tre, sans doute, convenablement remplac�es
par celles que comporte la vague entit� de la Nature; mais elles sont,
au contraire, n�cessairement inf�rieures, en intensit� comme en
stabilit�, � celles qui caract�risent l'inalt�rable notion de
l'Humanit�, pr�sidant enfin, apr�s ce double effort pr�paratoire, � la
[p.114] satisfaction combin�e de tous nos besoins essentiels, soit
intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturit� de notre organisme
collectif.�[47]
En v�rit�,--et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une
n�gation fausse de l'univers et sp�cialement de sa fraction qui nous
int�resse le plus: l'humanit�,--on doit reconna�tre que le but poursuivi
par Comte co�ncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel
tendaient toutes les m�taphysiques et toutes les religions. L'unit�
morale qu'il nous recommande n'est qu'un d�veloppement ult�rieur, et
souvent un pastiche, de l'ancienne unit� th�ologique. Et la philosophie
morale qu'il veut instituer se pr�sente comme l'h�riti�re l�gitime et la
continuatrice de l'oeuvre si brillamment commenc�e et conduite, de
l'aveu du philosophe lui-m�me, par la th�ologie.
Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait d�j�
fa�onn� toute la [p.115] philosophie pratique de Kant, atteint son
apog�e dans la philosophie positive de Comte. Il s'y �largit, il s'y
aci�re, il pr�tend y r�gner en ma�tre absolu. Mais donner � cette
m�thode une pr�pond�rance marqu�e dans la conception th�orique du monde,
distincte par essence de sa conception pratique o� s'�panouit la
sociologie appliqu�e, c'est l�, � notre sens, une des plus f�cheuses
erreurs o� puisse verser l'esprit de l'homme.
En th�se g�n�rale, Comte n'appr�cie pas assez ou d�pr�cie trop la
m�taphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir �t� qu'une
�n�gation vaine�. Il ne s'aper�oit gu�re que le m�me reproche atteint
toute croyance religieuse. Car la m�taphysique ne fut jamais qu'une
th�ologie soumise � l'influence du savoir d�j� diff�renci� en trois
grands groupes de disciplines. Dans les syst�mes mixtes, dans les
philosophies �clectiques elles-m�mes, il est facile de d�gager
l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit
math�matique, [p.116] soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit
sociologique. A son tour, la th�ologie n'a jamais �t� qu'une
m�taphysique avant la lettre, une philosophie non diff�renci�e
scientifiquement, une conception de l'univers propre aux �poques o� la
science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et
offrait l'image parfaite du chaos. La th�ologie a surv�cu, il est vrai,
� la diff�renciation du savoir. Elle est venue se ranger � c�t� de la
m�taphysique. Mais ce ph�nom�ne n'a rien d'extraordinaire. Il se produit
en vertu des lois qui pr�sident � la stratification sociale et r�glent
la marche uniforme de ce qu'on nomme le progr�s intellectuel.
Comte pla�ait la th�ologie primitive au-dessus de la th�ologie plus
avanc�e, ou de la m�taphysique au sens strict du mot. Il consid�rait la
premi�re ainsi qu'une phase organique de l'�volution mentale, semblable
� la phase scientifique qu'il esp�rait inaugurer par son syst�me. Et
dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il
aimait le dire, anarchique. [p.117] Les vieux chemins fray�s par le
monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses vis�es du
philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement
orgueilleux de son savoir encyclop�dique. Certes, Comte ne s'aveuglait
pas jusqu'� nier l'�vidence. Il comprenait que la diff�renciation
m�taphysique avait �t� un progr�s n�cessaire. Mais l'id�e m�me de
progr�s s'associait chez lui, d'une fa�on � peu pr�s constante, avec
l'id�e de d�sordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la
forte influence du milieu social. Ses premi�res et ses plus durables
impressions, il les re�ut d'une �poque encore impr�gn�e des souvenirs de
la grande tourmente r�volutionnaire. Tout ce qui apparaissait � son
esprit comme crise, n�gation, doute, lui inspirait une invincible
r�pugnance. Il r�agissait d'instinct contre l'action dissolvante du
scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir �touffer
son g�nie sym�trique et organisateur. Ses nombreuses contradictions
eurent pour [p.118] origine cette lutte, ces tiraillements intimes.
Par l� s'explique l'apparente incoh�rence des trois tentatives faites
par Comte afin de saisir l'unit� r�elle et logique des choses. Je veux
parler de son monisme mat�rialiste, proclamant l'universelle valeur des
lois m�caniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme id�aliste
proposant l'universalit� inverse du point de vue humain et social; et
enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa
th�orie de la connaissance.
Au reste, Comte est loin d'�tre un �isol� dans la pl�iade des penseurs
nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-l�, sentit vivement et vanta la
sup�riorit� des �poques de foi, de concentration mentale, sur les
p�riodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale
pratique, Kant avait d�j� ouvert le r�gne du positivisme s'accommodant
de tout, m�me de la croyance sans preuve, m�me de l'illusion consciente,
plut�t que de faire la part trop large [p.119] au scepticisme effr�n� de
la recherche philosophique, au heurt d�sordonn� des convictions, �
l'anarchie morale et sociale. Le n�o-criticisme, avec ses allures
�quivoques et sa pointilleuse discussion des th�ses �� c�t�, ne fit
rien pour parer aux multiples dangers de cet �tat des consciences. A la
m�taphysique affaiblie par l'�ge des id�es, �puis�e par l'exc�s des
controverses, quelques esprits tent�rent d'infuser un sang nouveau en la
pr�sentant au monde comme une haute et pure esth�tique, une merveilleuse
orchestration de concepts, de g�n�ralit�s, d'hypoth�ses. La r�action
s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre
les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche th�ologie
vague, une religion _amorphe_. Ainsi devait se consommer un grand
mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au del� de la
critique de Kant.
Tel passage de la cinquante-huiti�me le�on du _Cours de philosophie
positive_ fait nettement [p.120] ressortir l'un des principaux
caract�res du monisme sociologique o� aboutit la pens�e de Comte. Voici
cette page importante.
�Quand la profonde insuffisance de l'esprit math�matique, y lisons-nous,
fut devenue pleinement irr�cusable, l'esprit biologique proprement dit,
dont la positivit� rationnelle commen�ait � prendre un essor d�cisif,
s'effor�a, � son tour, de devenir la base directe et principale de la
coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un
v�ritable progr�s, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
g�n�ralisation mentale beaucoup plus pr�s de son si�ge r�el; mais, sauf
son utilit� passag�re, � titre d'interm�diaire d'abord indispensable, ce
progr�s radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'�
une st�rile utopie fond�e sur une vicieuse exag�ration des relations
n�cessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque mani�re,
soit m�taphysique, soit m�me positive, que se trouve institu�e la
science de l'individu, elle doit �tre [p.121] impuissante � construire
aucune philosophie g�n�rale, parce qu'elle reste encore �trang�re �
l'unique point de vue susceptible d'une v�ritable universalit�. C'est,
au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes
les autres sciences pr�liminaires, quoique par une correspondance plus
directe et plus �tendue, doit exclusivement attendre la consolidation
effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'�
pr�sent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un
dernier pr�ambule indispensable, comme l'avaient �t� auparavant les
phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point
�lev� jusqu'au degr� sociologique, seul terme naturel de son �ducation,
l'esprit positif n'a pu parvenir � des vues d'ensemble propres � lui
conf�rer le droit et le pouvoir de constituer enfin une v�ritable
philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace � jamais l'antique
r�gime mental.�[48]
[p.122] Sans doute, Comte se repr�sente l'esprit scientifique
envahissant peu � peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi
il consid�re cette expansion graduelle comme une condition in�luctable
pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en
outre, ce que sera cette derni�re doctrine, comment elle accomplira son
r�le de conception g�n�rale du monde, par quel lien universel elle
reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle
sorte de monisme elle instituera, � la place de l'unit� th�ologique et
de l'unit� m�taphysique, reconnues pour insuffisantes et d�finitivement
condamn�es.
Ce point pr�cis�ment s'�claire par les premi�res phrases du passage
cit�. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile � l'id�e
d'un centre philosophique g�n�ralisateur, d'une unit� qui embrasserait
l'ensemble des ph�nom�nes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il
ne le place ni dans la [p.123] mati�re, avec les penseurs qui
subordonnent la philosophie � la chimie, � la physique, � l'astronomie
(pr�paration n�cessaire et pr�liminaire); ni dans le principe de vie,
avec les philosophes qui accordent la pr�s�ance au point de vue
biologique (pr�paration derni�re, progr�s indiscutable, et en m�me temps
utopie bas�e sur l'exag�ration des liens qui unissent la biologie et la
sociologie);--mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il
n'a pas nomm� la mati�re et la vie, dans quelque chose qui, � son tour,
fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des
collectivit�s humaines. En quoi consiste donc ce troisi�me principe, ce
nouveau foyer de g�n�ralisation interscientifique, cette derni�re source
vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement
les principes unificateurs du mat�rialisme et du sensualisme, Comte,
dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position tr�s
voisine de l'id�alisme. En effet, la souverainet� de la [p.124]
sociologie ne saurait ni s'exercer, ni m�me se comprendre sans cet
appoint indispensable; la supr�matie du principe id�ologique.
J'ai � peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un id�aliste dans le
sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des
penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-m�me. Notre temps est
notoirement une p�riode de transition. Tout s'y choque et s'y m�le, les
moeurs, les droits, les devoirs, les v�rit�s, les erreurs, les doctrines
de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque �poque
enfante une conception du monde � son image. Le fondateur du positivisme
avoue noblement sa dette au pass�: �Mon effort philosophique, dit-il,
r�sulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux �volutions
pr�liminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes�.[49] Mais
assailli par les besoins et les doutes du temps pr�sent, il penche, en
dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unit� du monde,
vers l'illusion qui offrait le plus d'affinit� avec la phase primitive
du d�veloppement philosophique, ou la plus proche parent� avec la
th�ologie qu'il honorait grandement.
* * * * *
V [p.126]
Les incertitudes de la pens�e se pressent en foule dans les
d�veloppements que Comte apporte � sa c�l�bre th�orie sur
l'irr�ductibilit� finale des grandes classes de propri�t�s naturelles.
Les conclusions auxquelles il arrive heurtent avec violence le monisme
m�canique d'abord pr�n� par lui dans quelques pages qui resteront
peut-�tre parmi les plus curieuses de son _Cours_. Ailleurs, son
pluralisme scientifique se trouve aux prises avec son monisme �humain ou
social�, cette forme plus tardive, plus m�rie de ses aspirations
unitaires. Mais [p.127] cette double antinomie ne cl�t pas la s�rie des
contradictions o� se d�bat la doctrine officielle du positivisme.
En effet, loin de s'offrir comme immanent ou naturaliste, le pluralisme
d'Auguste Comte se pr�sente comme fond� sur sa th�orie du savoir et sur
l'id�e-m�re de celle-ci, la limitation organique de nos facult�s de
conna�tre. Les ph�nom�nes formeront toujours des groupes qu'il nous sera
impossible de r�duire les uns aux autres. �Que l'esprit humain sache
donc�, s'�crie Comte indign� par certaines recherches imprudentes de ses
contemporains, �renoncer enfin � l'irrationnelle poursuite d'une vaine
unit� scientifique, et reconnaisse que les cat�gories radicalement
distinctes de ph�nom�nes h�t�rog�nes sont plus nombreuses que ne le
suppose une syst�matisation vicieuse!�[50]
Les erreurs de fait o� Comte �choue � la [p.128] suite de son pluralisme
dogmatique, sont trop connues pour que je les rel�ve ici par le d�tail.
Il suffira, � cet �gard, de rappeler les exhortations, rest�es par
bonheur inefficaces, qu'il adresse aux physiciens pour les engager �
s'abstenir d�sormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les
ph�nom�nes de la lumi�re � ceux du mouvement, vu leur h�t�rog�n�it�
radicale�[51]; ou ses id�es relatives � la th�orie de la vision qui
devra cesser de faire partie de l'optique pour �tre trait�e par les
seuls physiologistes[52]; ou encore sa condamnation formelle de toute
tentative ayant pour but d'expliquer la couleur sp�cifique des corps par
les lois g�n�rales de la physique et les lois du mouvement, etc.[53]
Comte semble ne pas se douter d'un reproche qu'on peut lui faire et qui
a son [p.129] importance. Il ne voit pas que, transpos� de la pratique
dans la th�orie, �rig� en principe directeur de la philosophie, envisag�
comme la pierre d'assise de toute m�thodologie future, son pluralisme
scientifique se ram�ne infailliblement � l'�ternel jeu de bascule des
id�es pures et des distinctions surabstraites. N'est-il pas manifeste,
en effet, que les concepts de pesanteur, de calorique, de lumi�re,
d'irritabilit�, de sensibilit�, etc., qu'il nous adjure d'accepter pour
des bornes immuables de la raison et du savoir, que toutes ces id�es
�pr�sentent le caract�re essentiel des explications m�taphysiques�, ou
ce trait commun d'�tre �la simple et na�ve reproduction, en termes
abstraits, de l'�nonc� du ph�nom�ne�?[54] N'est-il pas s�r, en d'autres
termes, que les �propri�t�s irr�ductibles� de Comte tiennent dans la
science contemporaine un r�le qui se laisse malais�ment distinguer de
celui que jou�rent, dans le [p.130] savoir m�di�val, les essences et les
entit�s scolastiques? Et n'en doit-on pas conclure que son pluralisme
th�orique demeure aussi entach� d'_a priori_ que pouvaient l'�tre les
plus audacieuses envol�es du monisme transcendant? Car il faut se garder
de confondre ce pluralisme principiel qui est une survivance, un
reliquat d'une phase d�j� parcourue, avec le pluralisme effectif qui
s'impose � toute recherche empirique et, par l�, n�cessairement
sp�ciale.
Certes, reproduire, en termes abstraits, un fait ou plut�t un groupe
plus ou moins consid�rable de faits, cela n'est pas toujours une pure
tautologie, ni m�me une mince affaire. Tout savoir se r�duit, en
d�finitive, � la traduction du concret par l'abstrait, du particulier
par le g�n�ral, du multiple par l'un. Mais il y a abstraction et
abstraction, comme il y a science et science. Personne ne nie que la
quantit� et la qualit� de nos acqu�ts scientifiques ne d�pendent de la
quantit� et de la qualit� de nos id�es abstraites. Or donc, et si
[p.131] m�me on n�glige la question de qualit�, ne sait-on pas que le
nombre des grandes id�es scientifiques est toujours en rapport inverse
de la perfection atteinte par les groupes correspondants de
connaissances?
Durant ses premi�res phases de d�veloppement, toute science abonde en
notions abstraites des degr�s inf�rieurs; elle souffre, en outre, d'une
nomenclature complexe. La diminution du nombre des concepts abstraits
ind�pendants et la simplification de la terminologie forment, par
contre, les signes habituels o� se reconnaissent les progr�s durables
dans les diff�rentes branches positives du savoir. Cette observation
touche, croyons-nous, au fond m�me du d�bat sur les m�rites
scientifiques respectifs du pluralisme et du monisme. A cet �gard, le
premier se signale comme une n�cessit� d'ordre pratique, et le second
comme la condition th�orique fondamentale de toute connaissance. C'est
malgr� nous que nous acceptons la multiplicit� des ph�nom�nes, c'est
[p.132] � contre-coeur que nous la subissons, et jamais nous ne perdons
compl�tement l'espoir de secouer un joug si lourd. La recherche de
l'unit� du monde nous emplit, au contraire, d'une ferveur joyeuse et
d�sint�ress�e qui est comme la marque originelle des aspirations
id�ales.
Dans la pens�e de son fondateur, le positivisme ne devait pas d�choir du
rang de philosophie, pour s'abaisser jusqu'� l'empirisme pur et simple.
Co�te que co�te, donc, il fallait att�nuer et corriger les c�t�s
vraiment excessifs du pluralisme doctrinal. Assidu � cette t�che, Comte
esp�ra la remplir en proclamant la souverainet�, la pr�pond�rance du
point de vue social ou moral. Mais l'effort, si louable pour tant
d'autres raisons, ne manifeste qu'une originalit� de surface. Le
�sociologisme� de Comte n'est pas une nouveaut�. Plut�t nous appara�t-il
comme l'�cho, r�percut� d'�ge en �ge, de l'aristot�lienne th�orie du
�cosmos organique� qui fut, � son tour, la fille l�gitime [p.133] de
l'anthropomorphisme t�l�ologique.
D�f�rant la primaut� � la sociologie et � son point de vue sp�cial,
Comte, qu'il le veuille ou non, se range parmi les d�fenseurs des
avantages de la th�orie organique de l'univers sur sa th�orie purement
m�canique. Lui aussi, par suite, devait croire que le m�canisme explique
une partie de la nature, et que le �sociologisme� ou l'�organicisme�
explique toute la nature. Mais une telle doctrine nous semble aussi
�troite qu'incompl�te. Sur les deux points de vue, le m�canique et
l'organique ne poss�dent qu'une valeur conventionnelle: Ils expriment
une simple diff�rence de degr� dans l'enchev�trement des causes qui
produisent tant�t les ph�nom�nes physico-chimiques, tant�t les
ph�nom�nes vitaux et sociaux. La causalit� organique est infiniment plus
complexe et, partant, moins connue, que la causalit� m�canique. Ce n'est
pas l�, certes, un motif rationnel pour y voir le type primordial de la
causalit�. Le savant, pour qui la notion de [p.134] _degr�_ pr�sente une
importance r�elle, doit se garder avec soin de h�tivement ramener
l'organisme au m�canisme, et vice versa. Mais le philosophe, lorsqu'il
identifie de semblables concepts, ne doit jamais, lui non plus, oublier
que ses g�n�ralisations poursuivent une fin logique seulement. La
causalit� philosophique, la causalit� g�n�rale ou universelle, ne
saurait, en v�rit�, �tre ni m�canique, ni organique. Dans le premier
cas, le penseur tr�buche dans les contradictions du mat�rialisme, et
dans le second, il devient la proie de l'illusion t�l�ologique. Auguste
Comte n'�vita ni l'un, ni l'autre de ces pi�ges.
NOTES:
[44] _Cours_, tome VI, le�on lviii, p. 686.
[45] _Ibid_., pp. 687, 688.
[46] _Ibid._, pp. 689, 690, 691.
[47] _Ibid._, p. 691.
[48] _Cours_, vol. VI, le�on lviii, pp. 693, 694.
[49] _Ibid_., p. 695.
[50] _Cours_, tome II, le�on xxxiii, p. 649.
[51] _Ibid_., pp. 649, 650.
[52] _Ibid._, p. 653.
[53] _Ibid_., pp. 653, 654. Voyez aussi, dans le m�me tome, la le�on
xxxv et, dans le tome suivant, les le�ons xxxv et xl.
[54] _Cours_, tome III, le�on xxxv, p. 50.
* * * * *
LIVRE III [p.135]
LE MONISME DE H. SPENCER
* * * * *
I
Le probl�me du _multiple_ et de _l'un_ pr�occupa beaucoup M. Spencer. Le
souci de concilier la vari�t� des ph�nom�nes avec leur identit� pr�sum�e
l'obs�da constamment: d'o� surgit peut-�tre la forme nouvelle que le
criticisme et le positivisme combin�s re�urent dans la philosophie de
l'�volution.
La construction dogmatique due au chef de cette grande �cole poss�de une
part qui revient [p.136] � l'exp�rience sp�ciale ou scientifique, et une
autre qui appartient � l'hypoth�se universelle ou philosophique. Dans
cette derni�re partie il agite la question m�tempirique de l'Un-Tout.
Voici d'ailleurs, d�mont�es une � une, pour ainsi dire, les cinq pi�ces
ou th�ses principales qui commandent l'ontologie du syst�me spenc�rien:
1� Un crit�rium exp�rimental de toute v�rit�, fourni par la simple
analyse des faits de conscience; 2� Une classification empirique de ces
m�mes faits en objet et sujet; 3� L'hypoth�se (sugg�r�e par le principe
de causalit� et les habitudes d'esprit correspondantes) d'une r�alit�
situ�e au del� de la conscience; 4� Deux hypoth�ses qui d�rivent de
l'hypoth�se du �transconscient� et dont l'une nous fait voir dans la
classe �conscience�, groupe �objet�, un simple effet de la cause
premi�re inconnaissable, tandis que l'autre nous conduit � envisager la
classe �conscience�, groupe �sujet�, comme un effet du groupe �objet�;
5� Une [p.137] nouvelle classification empirique des faits de
conscience, distingu�s non plus comme objet et sujet, mais comme
coexistants et successifs (occupant l'espace ou le temps).
Examinons ces points essentiels.
1� _Crit�rium ultime de toute v�rit� exp�rimentale_.
Accordons � M. Spencer la synonymie parfaite de la connaissance et de
l'exp�rience. Accordons-lui encore que la connaissance ne d�passe jamais
la conscience. Des associations d'�tats de conscience,--voil� pour nous
tout l'univers, et toute la pens�e. Ces groupements poss�dent les degr�s
les plus vari�s de coh�sion, depuis les plus faibles jusqu'�
l'indissolubilit� absolue. La coh�sion facilement dissoluble unit des
�tats de conscience qui se peuvent s�parer en deux groupes moins vastes,
puis en quatre (ou, si l'on omet l'une des associations partielles, en
trois), et ainsi de suite. C'est de la sorte que l'esprit proc�de dans
sa marche [p.138] du g�n�ral au particulier, de l'unit� abstraite (et en
ce sens noum�nale) � la vari�t� concr�te (et en ce sens ph�nom�nale). Au
contraire, la coh�sion indissoluble, alors que le sujet ne se distingue
plus du pr�dicat, constitue l'abstraction, la g�n�ralit� telle quelle.
L'exemple choisi par M. Spencer appuie ces d�finitions. Il est
impossible, selon lui, de penser le mouvement sans penser en m�me temps
quelque chose qui se meut, on n'arrive pas � opposer entre eux ces deux
�tats de conscience.
Mais comment accepter l'existence de _deux_ �tats conscientiels
_indissolubles_? Une semblable th�se n'�quivaut-elle pas, en logique
ordinaire, � la supposition que deux sont deux et ne le sont point en
m�me temps?
On ne peut expliquer l'indissolubilit� conscientielle, dit encore le
m�me philosophe, et son corollaire, l'inconcevabilit� du contraire
simultan�. Il y a l� une loi universelle, derni�re, de l'esprit. M.
Spencer nous semble trop s'avancer. L'ins�parabilit� dans la conscience
[p.139] des abstractions �mouvement� et �mobile� lui appara�trait-elle
donc comme d�passant le simple constat d'une synonymie verbale de ces
termes? L'illusion consiste � prendre une diff�renciation formelle, due
� nos coutumes mentales, sinon grammaticales, pour une diff�renciation
effective.
Pouvons-nous voir dans l'inconcevabilit� du contraire le crit�rium
dernier de la v�rit�? Oui, certes, tant que notre esprit monte ou
descend l'�chelle abstractive, tant que nous passons soit de l'abstrait
au concret, soit du concret � l'abstrait, tant que nous avons affaire �
des genres que nous dispersons en esp�ces, ou � des esp�ces que nous
r�unissons, en genres. L'inconcevabilit� du contraire exprime justement
ici l'identit� de l'identique. Qu'un cheval ne puisse �tre en m�me temps
un non-cheval, soit un homme, veut dire que nous ne consid�rons pas
alors le genre unificateur �animal�, mais seulement quelques-unes de ses
esp�ces.
Mais l'inconcevabilit� du contraire cesse [p.140] d'�tre pour nous ce
guide s�r, lorsque nous nous arr�tons � l'abstrait pur et simple, sans
intention de retour en arri�re, au concret, ou de marche en avant, � une
existence g�n�rique plus haute. L'abstraction en soi ou, par le fait,
ses derniers degr�s (variables selon les �poques et les individus) ne se
soumettent plus � cette �preuve logique. La simultan�it� de la n�gation
et de l'affirmation para�t inconcevable par suite d'une pratique de
l'esprit contract�e dans le commerce habituel des g�n�ralit�s d'un degr�
inf�rieur. Mais le crit�rium de l'inconcevabilit� ne s'applique pas au
cas de l'abstrait tel quel, la n�gation se pr�sentant d�s lors comme
fausse, ou comme r�affirmant en r�alit� ce qu'elle nie en apparence.
L'univers (l'�tre) ne peut comprendre en m�me temps le non-univers
(Dieu). Ce raisonnement qui semble juste selon la logique formelle,
oppose, en r�alit�, deux pseudo-esp�ces qui ne se r�sument point par un
genre sup�rieur, et qui par suite sont deux signes diff�rents pour
exprimer la m�me chose.
[p.141] En somme, la preuve de l'inconcevabilit�, que pr�conisent tous
les logiciens et les philosophes, r�sulte d'une observation
superficielle des ph�nom�nes psychiques. En faire la base d'une
conception du monde �quivaut � prendre l'illusion comme signe de la
v�rit�, pour la classe m�me de concepts dont la philosophie se pr�occupe
avant tout, les abstractions derni�res. L'Inconcevable doit aller
rejoindre l'Inconnaissable: excellentes choses toutes deux � leur place
et dans leurs vraies limites, o� la premi�re signale l'incon�u g�n�rique
(ainsi la possibilit� �non-cheval� ni�e du cheval exprime la
non-conception du genre sup�rieur �animal�), et o� la seconde repr�sente
l'inconnu, �galement g�n�rique. Mais ces deux termes ne valent que par
apparence la o� on les applique d'habitude. La psychologie enfantine de
nos jours et la pr�somption qui caract�rise le raisonnement _ad
judicium_ exag�rent trop leur port�e.
[p.142] 2� _Classification des faits de conscience en sujet, ou classe
des �tats internes, et objet, ou classe des �tats externes_.
Voil�, selon M. Spencer, une v�rit� non plus de l'ordre logique, mais de
l'ordre des existences. Voil� plut�t, dirais-je, une criante p�tition de
principe et un singulier malentendu. L'opposition de l'ordre logique �
l'ordre r�el forme la chose m�me qu'il faudrait prouver et que M.
Spencer r�fute, au contraire, et r�fute sans appel, puisqu'il consid�re
les �tats internes (sujet) et les �tats externes (objet) comme deux
esp�ces d'un genre unique sup�rieur,--la conscience.
3� _Hypoth�se d'une r�alit� situ�e au del� de la conscience_.
Selon M. Spencer, les �tats internes s'engendrent les uns les autres et
s'arrangent en s�ries ininterrompues tant qu'elles ne sont pas bris�es
par l'intervention d'un �tat externe, et les externes s'engendrent de la
m�me fa�on pour [p.143] former des s�ries analogues. Cette double gen�se
semble exacte; mais elle ne se rapporte qu'aux �tats conscientiels
consid�r�s comme des ph�nom�nes concrets ou des abstractions d'un degr�
inf�rieur. Il se pr�sente cependant, continue M. Spencer, des cas o� les
deux s�ries s'arr�tent brusquement: nous avons, dans les deux classes,
des �tats auxquels on ne peut plus assigner des ant�c�dents de la m�me
classe, ni de la classe parall�le. Alors un fait remarquable se produit.
Pli� � la coutume d'affirmer un ant�c�dent dans la s�rie, l'esprit,
plut�t que de renoncer � cette habitude, suppose un ant�c�dent
insaisissable, un mode de l'�tre qui n'appara�t pas dans la conscience.
En v�rit�, nous eussions d� postuler deux sortes d'ant�c�dences
inconnaissables, l'une pour la s�rie des �tats externes, et l'autre pour
celle des �tats internes; mais, guid� par le pr�cepte logique--_entia
non sunt multiplicanda praeter necessitatem_, nous pr�f�rons b�tir une
nouvelle hypoth�se. Nous supposons que les deux ant�c�dences [p.144]
rentrent dans une seule et m�me classe. On ne peut dire ce qu'est cette
classe, on ne peut que la d�clarer r�elle. Elle persiste, non dans la
conscience, sous tel ou tel aspect, mais hors de l'esprit, sans forme
d�termin�e, comme une pure puissance.
Les proc�d�s de la fantasmagorie logique ne furent jamais s�rieusement
�tudi�s par les psychologues qui sur ce point, comme sur les autres,
demeurent inf�rieurs aux physiciens. Aussi ne se d�couvre-t-elle pas �
l'aise la lanterne magique que manie M. Spencer en illusionniste
consomm�. Tout nous pousse � croire, cependant, que dans ce jeu d'images
fantastiques, o� �l'inconnaissable� croise sans cesse �l'inconcevable�,
l'erreur provient de ce que nous m�connaissons certaines lois de notre
esprit. Elle pourrait donc se dissiper par suite de leur application
rationnelle.
Examinons le point de d�part du raisonnement de M. Spencer.
Au lieu d'envisager la s�rie des �tats internes [p.145] de la conscience
et la s�rie de ses �tats externes comme des esp�ces concr�tes, il les
pose d'embl�e comme deux abstractions derni�res, ultimes, irr�ductibles.
Aussit�t la g�n�ralit� ou _identit� de genre_ prend chez lui la place de
la sp�cialit� ou _diff�rence d'esp�ce_. Mais la g�n�ralit� supprimant
toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unit� tant
poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent n�cessairement
en un concept unique,--qui est l'_�tre_. Or, toute abstraction pure
peut se consid�rer: 1� comme telle, c'est-�-dire comme quelque chose
d'absolument r�fractaire � une g�n�ralisation ult�rieure; et 2� comme un
ph�nom�ne psychique, partant, tr�s particulier et, partant,
g�n�ralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue,
originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de
pure forme que nous prenons pour autant de p�nibles conflits de la
raison avec elle-m�me. En effet, l'abstraction trait�e par nous tant�t
comme une g�n�ralit� [p.146] derni�re, et tant�t comme un ph�nom�ne des
plus particuliers, nous semble tant�t �chapper � la loi de causalit�, et
tant�t retomber sous cette loi.
La loi de causalit�--on ne s'en rend pas assez compte--ne saurait
s'appliquer qu'aux choses dispos�es en s�ries. Celles-ci, � leur tour,
supposent une marche de la pens�e du moins abstrait au plus abstrait.
Par suite, la recherche de la cause n'est, en d�finitive, pour l'esprit,
qu'une fa�on de passer du multiple � l'un, des esp�ces au genre. Le
processus causal et le processus g�n�ralisateur se laissent ainsi
identifier sur tout leur parcours. Voil� pourquoi il advient un moment
o� l'esprit s'arr�te dans sa poursuite des causes. Il se bute � quelque
chose qui lui appara�t comme _l'essence imp�n�trable_ du ph�nom�ne, mais
qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction derni�re, une
_g�n�ralisation ultime_.
On peut, au reste, d�terminer le point pr�cis o� se produit cette
brusque interruption de la marche ascendante de notre pens�e. Ce point
[p.147] ne varie pas, quelle que soit la cat�gorie des _faits_ qui
occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'�lever, dans
l'ordre s�riel des _causes_, d'une g�n�ralit� quelconque � une
g�n�ralit� plus haute. Il co�ncide toujours avec le cas o� le ph�nom�ne
nous semble d�nu� de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut
ontologique par excellence, l'id�e affirmant sa r�alit� pure. A tous les
degr�s inf�rieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caract�re
passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos
efforts.
Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute
et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous
contract�mes dans le commerce usuel des g�n�ralit�s inf�rieures, ne nous
abandonne pas, et une illusion caract�ristique s'empare de
l'intelligence. A ce degr� supr�me l'unit�, de potentielle, devient
effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses
aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle [p.148] finit,
de guerre lasse, par soutenir que la cause premi�re du monde demeure �
jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En
v�rit�, il n'est qu'un simple �quivalent de l'ultime g�n�ralisation et,
par elle, de tout ce qu'elle repr�sente, c'est-�-dire de l'univers
entier. Comme nous l'avons remarqu�, d'ailleurs, nous nous trahissons
involontairement nous-m�mes quand, au lieu de supposer deux sortes
d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule esp�ce pour les deux
s�ries conscientielles. Les abstractions �sujet� et �objet� masquent ici
l'unit� ontologique d�j� atteinte; c'est l'_�tre_ lui-m�me qu'on d�clare
au-dessus de notre port�e,--terme tout � fait impropre � signifier
l'intention de l'esprit. Car l'id�e qui pose l'existence constitue
l'unit� mentale au del� de laquelle il serait vain de chercher un _genre
plus vaste_. A cela se r�duit, _in ovo_, la th�orie de l'Incognoscible,
le _fid�isme_ qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse
l'�toffe solide de nos pr�jug�s.
[p.149] 4� _Hypoth�ses d�riv�es du postulat de l'Inconnaissable_.
Nous avons tr�s peu � dire sur l'application st�rile de la loi de
causalit� consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable,
l'objet et le sujet, en une s�rie d�croissante. La confusion de
l'abstrait et du concret d�termine ici ses effets ordinaires. Si
l'inconnaissable engendre l'objet qui, � son tour, produit le sujet,
cela ne peut s'entendre qu'en un sens, � savoir, que le concept le plus
abstrait contient en soi la vari�t� des �tres, l'objet en g�n�ral, les
choses qui nous semblent ext�rieures � nous-m�mes aussi bien que notre
propre mentalit�. Et l'objet ainsi d�fini renferme, � son tour, l'id�e
plus particuli�re de l'�tre conscient ou psychique. Personne ne
contestera cette v�rit� d'ordre �l�mentaire.
5� _Classification des faits de conscience dans le temps et dans
l'espace._
Il exisle, selon M. Spencer, quatre attributs [p.150] universels: le
moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais,
distingu�s par le philosophe comme deux esp�ces d'�tats de conscience,
le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener � un genre commun.
Un raisonnement analogue pr�vaut au sujet des concepts de succession et
de coexistence. Le _temps_ et l'_espace_ peuvent s'envisager, l'un,
comme la n�gation factice du moi, et l'autre, comme la n�gation factice
du non-moi. Le premier repr�sente quelque chose d'universellement donn�
dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement
donn� dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se
laissent ramener, d'abord � deux couples, puis � un seul, enfin � un
attribut unique, l'abstraction derni�re, essentielle.
Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour
fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendr�e. Ce
qu'on oppose au concept de l'�tre comme des r�alit�s primordiales,--le
temps, l'espace, [p.151] le sujet, l'objet, la mati�re, l'id�e,
l'univers, Dieu,--tous ces noum�nes pr�tendus irr�ductibles, au lieu
d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe
dans la classique m�prise d'Ixion qui, pensant s'unir � la m�re des
dieux, avait embrass� un nuage. Certes, le verbalisme lui-m�me est
parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines
distinctions qui lui servent, en d�finitive, de points de rep�re dans
l'immense amas de faits d�filant sans rel�che sous ses yeux. Dans les
sciences particuli�res aussi bien que dans la vie pratique, un usage
r�gulier du symbolisme usuel s'impose.
Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agr�gats dont la
confusion ne se pourrait tol�rer � aucun point de vue. Mais si un besoin
pressant de l'esprit nous oblige � poursuivre l'identit� derni�re de
tels agr�gats, mieux vaut, dans cette recherche, ob�ir aux lois de notre
mentalit� et proc�der logiquement, d'abstraction en abstraction, pour
aboutir � [p.152] l'�quation g�n�rale de la chaise, du soleil, de
l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie
� des cat�gories imaginaires. Car les pr�tendues formes aprioriques de
l'esprit et ses derni�res g�n�ralit�s constituent, elles aussi, de purs
concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inf�rieurs au concept
ontologique. De plus, pr�sent�es comme terme ultime des choses, ces
id�es refl�tent simplement ou r�p�tent l'abstraction unique. ...
Pr�c�der ou suivre une chose, coexister avec un ph�nom�ne, subsister
dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas
(formule exacte du non-moi senti par le moi),--ces d�terminations, ces
modalit�s qui nous frappent comme diverses, se r�duisent facilement �
l'unit� ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur
qualit� de faits g�n�raux. Mais qu'est-ce qu'un fait g�n�ral, sinon
encore une id�e abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil � son
lever du soleil � son coucher; le soleil, de la lumi�re [p.153] qu'il
r�pand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception
comme r�alit� ext�rieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons
_distinguer_ ces faits, pr�cis�ment parce que nous pouvons les
_identifier_. C'est l� un seul et m�me pouvoir, consid�r� sous deux de
ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction
pr�c�de et pr�pare l'identification, le concret sert de point de d�part
� l'abstrait. La confusion, au contraire, emp�che la synth�se
scientifique de se produire. Pour g�n�raliser et, par suite, conna�tre
les choses, il faut utiliser les distinctions que repr�sentent les
concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut
aussi se garder de prendre ces �chafaudages temporaires pour l'�difice
qu'ils aident � b�tir.
M. Spencer termine par un aveu tr�s franc, il aboutit � une confession
pr�cieuse � recueillir. �Notre connaissance de l'existence noum�nale,
dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos
connaissances ph�nom�nales ne [p.154] saurait approcher.� �tonnante
conclusion d'une longue suite de p�nibles tentatives, �tonnante ou
plut�t vraiment admirable, car nous y saluons la force de la v�rit� se
faisant jour � travers tous les obstacles. �En d'autres mots, affirme
encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'� celui
du sens commun, le _r�alisme_ est la seule th�se rationnelle, toutes les
autres sont ruineuses.� Mais de m�me que le jugement du sens commun ne
saurait s'�carter pour longtemps des r�gles du jugement logique, de m�me
le �r�alisme transfigur� de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une
fa�on permanente, � l'unit� de la raison pure.
* * * * *
II [p.155]
Abordons maintenant le monisme spenc�rien par une autre de ses
faces,--la c�l�br� formule de l'�volution.
La gen�se de cette formule offre, entre autres, un trait int�ressant.
Penseur nourri des id�es de Kant, de Comte, des criticistes et des
positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement
ouvert � la science,--la sociologie. D�j�, dans un de ses premiers
ouvrages, _la Statique sociale_, il cherche � remplacer l'interpr�tation
_logique_ des ph�nom�nes par leur interpr�tation dite _r�elle_, sinon
purement [p.156] physique. L'_individuation_ et la _sp�cialisation_
(avec, pour synth�se, le _progr�s_) repr�sentent dans ce livre les
concepts de l'�un� et du �multiple�. Puis M. Spencer apprend �
conna�tre la loi (formul�e par Wolff, Goethe et Baer) relative au
passage des structures d'un �tat homog�ne � un �tat h�t�rog�ne.
L'opposition primitive s'�largit en cons�quence: de sociologique elle
devient biologique. L'individuation s'appellera dor�navant _int�gration_
(unit�) et la sp�cialisation se nommera _diff�renciation_ (vari�t�).
L'_�volution_ sera leur r�sultante. Mais engag� dans cette voie, M.
Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'�
l'extr�me limite du monde inorganique. En physique, en m�canique, il
retrouve les �l�ments du probl�me qu'il tenait pour r�solu dans le
domaine de la vie. D�s lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la
formule supr�me de tous les changements.
�Apr�s avoir �prouv� que la loi de Baer (passage de l'homog�ne, de l'un,
� l'h�t�rog�ne, [p.157] au multiple)--dit dans son Introduction le
traducteur fran�ais des _Premiers Principes_--s'appliquait aux
organismes consid�r�s comme individus, � l'agr�gat de tous les
organismes dans le cours entier de l'histoire g�ologique, aux
chefs-d'oeuvre de la litt�rature, aux institutions fondamentales de la
soci�t�, comme aussi aux langues, aux arts et � tous ces produits de la
vie mentale qu'il comprend sous le nom g�n�rique de superorganiques
(jusqu'� la fa�on de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de
saluer--v. son essai: _Les Mani�res et la Mode_), M. Spencer se
trouvait, plac� sur une pente qui devait le porter naturellement �
�tendre cette loi au d�veloppement des existences qui composent le monde
inorganique.�--�On ne peut douter que ces existences ont aussi une
�volution�, ajoute le m�me-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces
existences pr�sident � l'origine des concepts d'unit� et de vari�t�,
qu'elles se r�duisent � l'id�e d'�tre, qu'elles sont, en un mot, des
existences; [p.158] car le terme ��volution� ne signifie pas ici autre
chose.
Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les
sciences,--quant � la preuve astronomique, aux n�buleuses qui, de masse
homog�ne et diffuse, deviennent des syst�mes de corps h�t�rog�nes et
distincts; � la preuve g�ologique, � l'incandescence du globe
aboutissant � la solidification et au refroidissement de la cro�te
terrestre; � la preuve biologique, � l'h�t�rog�n�it� croissante de la
faune et de la flore et � la diff�renciation de plus en plus grande des
organismes; enfin � la preuve sociologique, � la concentration et � la
diff�renciation politique, sociale, �conomique, litt�raire,
scientifique, etc.,--cette sorte d'argumentation pr�sente un c�t� faible
qu'on n'aper�oit pas toujours et sur lequel on nous permettra
d'insister.
On a pr�tendu que l'exemple, dans les branches sup�rieures du savoir,
est analogue � la figure en g�om�trie, qu'on ne saurait trop en [p.159]
donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la
force d'une th�se et la sinc�rit� de sa d�fense. Je le veux bien; mais
avec cette r�serve souvent omise, que le fait concret jouant le r�le de
preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'id�e abstraite
qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions,
les g�n�ralisations finales offrent � cet �gard des conditions tr�s
particuli�res.
N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout �v�nement, tout
ph�nom�ne exemplifie le temps, l'espace, la mati�re, la force,
l'inconnaissable, l'agr�gat, le mouvement, le changement, l'�volution?
L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte pr�cise de
preuves dont le penseur pourrait le plus ais�ment se passer. Bien
entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point �
atteindre la v�rit�, d�j� cens�e �tablie, qui t�che seulement de la
faire accepter aux esprits malhabiles � en v�rifier par eux-m�mes les
[p.160] �l�ments, sinon incapables d'en mesurer la port�e abstraite.
L'exemple vient alors en aide � l'intelligence, comme les projections
lumineuses ou tout autre artifice p�dagogique.
La philosophie qui coordonne les donn�es des sciences en une conception
homog�ne du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux proc�d�s qui
aujourd'hui remplacent la double m�thode de Socrate (la ma�eutique et
l'ironie); elle usera de l'exemple � peu pr�s comme de l'hypoth�se, dont
l'exemple est le compl�ment n�cessaire, le corollaire in�vitable.
D'ailleurs, de m�me qu'une supposition ne se v�rifie qu'autant qu'elle
se sp�cialise, de m�me un fait ne peut commander la conviction que s'il
rentre dans le domaine des �v�nements c�ncrets et particuliers �tudi�s
par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs � construire
des hypoth�ses de science, il pourra occuper son temps � recueillir des
faits astronomiques, g�ologiques, etc.; mais sa t�che de philosophe n'en
tirera aucun profit directement [p.161] appr�ciable. Il ne sera que trop
port� � transformer l'hypoth�se sp�ciale en hypoth�se universelle,--et
tout fait particulier lui semblera appuyer ses th�ories g�n�rales.
Il nous faut maintenant montrer � l'oeuvre la m�thode employ�e par M.
Spencer. Tent� par un vaste ensemble de faits sociaux (le progr�s) et
d�sirant traiter le probl�me en philosophe, sous son aspect le plus
compr�hensif, il recourt � l'analyse logique des concepts
correspondants. Il parvient ainsi sans peine � la conclusion pu�rile que
�le progr�s est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste�.
Il s'attache d�s lors � cette g�n�ralit� vague. Le caract�re connot� par
l'id�e de changement lui appara�t comme absolument universel.
Mais l'id�e pure de changement implique-t-elle le passage de l'homog�ne
� l'h�t�rog�ne dont M. Spencer fait le contenu �scientifique� de sa loi?
L'h�t�rog�n�it� suit-elle n�cessairement l'homog�n�it�? Toute cause
produit-elle [p.162] toujours plus d'un effet? A vrai dire, et con�u
m�caniquement comme cons�quence de l'instabilit� des existences
homog�nes, le fait de l'h�t�rog�n�it� croissante des choses demeure
inexpliqu�. Le terme _�volution_ substitu� au terme _progr�s_ t�moigne
suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme o� se compla�t M. Spencer. Dans
un fait social particulier--le progr�s--il voit seulement le c�t�
g�n�ral et abstrait, celui que la logique d�couvre dans tout fait
quelconque. Le progr�s devient l'�volution; le changement s'appelle
passage de l'homog�ne � l'h�t�rog�ne; l'h�t�rog�n�it� se d�double, elle
se complique d'homog�n�it�; c'est tant�t l'h�t�rog�n�it� homog�ne de
l'ensemble ou l'int�gration, et tant�t l'h�t�rog�n�it� homog�ne des
parties ou la diff�renciation; l'homog�n�it� se d�double aussi, elle se
complique d'h�t�rog�n�it�; c'est l'homog�n�it� h�t�rog�ne de l'ensemble
ou la concentration, l'agr�gation, et c'est l'homog�n�it� h�t�rog�ne des
parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette [p.163]
cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchev�trement de
d�finitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la
logique pure et pour entrer dans la physique ou la m�canique. Tout se
r�duit une fois de plus � la d�finition des id�es d'unit� et de vari�t�.
On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spenc�riennes
qui r�sument le fait supr�me de l'�volution: la loi de l'_instabilit� de
l'homog�ne_ (un corps devient plus h�t�rog�ne sous l'influence d'une
force incidente), la loi de la _multiplication des effets_ (une force
incidente affecte diff�remment les parties d'un corps et, par suite,
rend celui-ci plus h�t�rog�ne), et la loi de _s�gr�gation_ (des forces
incidentes affectent en sens vari�s un corps et accroissent son
h�t�rog�n�it�, soit en int�grant ou concentrant les parties affect�es en
un sens, soit en s�parant ou diff�renciant les parties affect�es en sens
divers).
La th�orie �volutive ou, d'apr�s M. Spencer, la th�orie de l'involution
et de la dissolution, [p.164] ne contient qu'une longue et fastidieuse
paraphrase d'un concept tr�s usuel: l'_agr�gat_. On peut s'en assurer en
essayant d'appliquer les th�ses de notre auteur aux concepts d'atome ou
de propri�t�. L'atome en soi, la propri�t� telle quelle n'ont rien �
d�m�ler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combin�s,
les propri�t�s r�unies, en un mot, les agr�gats naturels, se d�finissent
excellemment � l'aide de ces deux caract�res, � la fois oppos�s l'un �
l'autre et universels.
En effet, toute chose concr�te est simultan�ment _une_ (agr�gat) et
_multiple_ (compos�e de parties ou d'�l�ments agr�g�s). _Concret_
implique _discret_, comme involution implique dissolution, comme
concentration implique diffusion, et int�gration--d�sint�gration. Voil�
une s�rie de couples synonymiques exprimant le m�me rapport qui
s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'� la soci�t�
humaine. Dire que la loi d'�volution (int�gration des parties d'un
agr�gat, d�finissable encore comme accroissement [p.165] de leur
d�pendance mutuelle) r�git les ph�nom�nes inorganiques, organiques et
hyperorganiques, �quivaut � simplement constater l'existence de pareils
ensembles. Une formule qui vise le ph�nom�ne en g�n�ral, vise par l�
m�me tous les ph�nom�nes indistinctement. Elle manifeste l'unit� logique
de l'univers. Usant d'un tel proc�d�, l'esprit peut ramener les formules
les plus diverses � une formule unique.
Tout ph�nom�ne est un objet de connaissance; tout ph�nom�ne est une
sensation; tout ph�nom�ne est un ensemble de parties; tout ph�nom�ne
manifeste l'attribut qui s'appelle �temps� et qui se subdivise en pass�,
pr�sent et futur (le passage de l'un de ces termes � l'autre donnant
naissance au concept du �devenir�); tout ph�nom�ne constitue, par suite,
un agr�gat qui _devient_ plus agr�gat ou moins agr�gat: cette s�rie de
formules unificatrices peut se prolonger ind�finiment. Toutes
appartiendront � la science �des concepts�, � la psychologie concr�te.
Au m�me rang se [p.166] placeront les liens universels que d�couvrent
les math�matiques, la physique, la chimie,--g�n�ralit�s o� s'unifient
�galement _tous_ les ph�nom�nes. Les lois de la biologie viendront
ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de
la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux
seuls �v�nements de la vie sociale. En r�alit�, cependant, biologie et
sociologie se combinent pour produire la psychologie concr�te, et
celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie � son gr� la totalit� des
ph�nom�nes. Ainsi dispara�t le dualisme gnos�ologique, ce corollaire
persistant du dualisme cosmique.
Mais l'unit� r�alis�e par la m�canique ou la physique est-elle de m�me
nature que l'unit� logique? En ces termes se pose � nouveau l'antique
probl�me, auquel une seule r�ponse nous semble aujourd'hui possible:
l'unit� du monde inorganique se pr�sente � son tour (en tant que
_connaissance_) comme un aspect de l'unit� logique. Aussi sommes-nous
tr�s loin de [p.167] d�daigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et
l'oeuvre des penseurs qui le pr�c�d�rent. Nos critiques ne visent que
les sophismes � l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de
les combiner, les points de vue des diff�rentes sciences, parvient �
faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unit� purement logique des
choses, le fant�me de leur unit� dite r�elle ou transcendante.
M. Spencer se voit lui-m�me oblig� d'admettre deux �volutions ou deux
redistributions de la mati�re,--l'une primaire et l'autre
secondaire.[55] Ce dualisme exprime tr�s bien la s�paration [p.168] de
l'organique et de l'inorganique,--l'�ternelle antinomie dont notre
intelligence s'accable chaque fois que, d�daigneuse des lois qui la
r�gissent, elle cherche la conciliation des diff�rences ph�nom�nales sur
tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'int�gration et la
diff�renciation s'opposent comme deux concepts qui refl�tent simplement
la distinction entre l'inerte et le vivant, la mati�re et l'id�e. Mais
si ce contraste semble suffisamment justifi� dans la sph�re des choses
concr�tes, il n'en est plus de m�me lorsque notre intelligence d�passe
les conditions des existences particuli�res. Et M. Spencer nous
transporte dans ces r�gions sup�rieures du raisonnement o� la d�finition
d'un concept s'�largit au point d'embrasser tous les cas concrets et les
g�n�ralit�s les plus disparates.
En effet, l'int�gration m�canique ou physique des corps se peut noter
ainsi: x, y, z s'agr�gent pour devenir x + y + z. Le philosophe d�finit
ce changement comme le passage de [p.169] l'h�t�rogene � l'homog�ne, et
la d�finition tient bon tant que x, y, z, se con�oivent comme formant un
ensemble abstrait. Celui-ci para�t alors compos� de parties h�t�rog�nes
qui, concentr�es en un groupe figur� par x + y + z, deviennent _moins_
h�t�rog�nes. Mais si x, y, z, cessent d'�tre consid�r�s comme une unit�
abstraite, on ne pourrait s'emp�cher de voir dans chacun d'eux un
�l�ment homog�ne s'accouplant avec d'autres �l�ments homog�nes et
finissant par produire la somme x + y + z, �videmment _plus_ h�t�rog�ne
que chacune de ses parties constituantes.
Le m�me raisonnement s'applique au processus inverse, � la
diff�renciation figur�e par x + y + z devenant x, y, z. La d�finition de
ce changement comme un passage de l'homog�ne � l'h�t�rog�ne ne soul�ve
aucune difficult� tant que x, y, z, se con�oivent, _in abstracto_ comme
un syst�me de caract�res fortement li�s entre eux. Cet ensemble nous
parait alors form� de parties moins intimement unies que [p.170] le
syst�me m�canique ou physique x + y + z, et le processus diff�rentiel se
pr�sente en r�alit� comme un passage du plus coh�rent (homog�ne) au
moins coh�rent (h�t�rog�ne). Mais si l'on quitte la sph�re abstraite
pure pour consid�rer le seul aspect m�canique ou physique des
�v�nements, on arrive � une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent
alors des syst�mes plus homog�nes que le produit de leur concentration,
x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses �l�ments peut �
bon droit s'imaginer comme un passage du moins homog�ne au plus
homog�ne.
Introduit dans les sciences sp�ciales, le double processus que
g�n�ralise M. Spencer de fa�on � pouvoir l'adapter � tous les ordres de
ph�nom�nes, rev�t une nouvelle apparence. L'activit� vitale se s�pare
nettement de l'activit� chimique, et celle-ci de l'activit� physique.
L'activit� sociale exige �galement un processus � part. De l'agr�gation
et de la d�sagr�gation physiques nous passons ici � la combinaison
[p.171] chimique (composition, d�composition), � l'organisation
biologique (vie, mort), enfin � l'�volution sociologique (progr�s,
d�cadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte
point le terrain de la recherche sp�ciale. Mais deux causes ou
conditions existent qui nous poussent sans cesse � les confondre. C'est,
en premier lieu, la h�te avec laquelle le philosophe s'�loigne des faits
pr�cis et son insouciance qui permet aux id�es � peine n�es de prendre
leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second
lieu, la complexit� extraordinaire des faits biologiques, psychiques et
sociaux, l'enchev�trement, souvent inextricable, des ph�nom�nes
d'�volution, d'organisation, de combinaison et d'agr�gation.[56]
[p.172] Les formules unitaires de M. Spencer nous m�nent-elles, ainsi
qu'il le pense, � des lois universelles, ou valent-elles plut�t comme de
simples d�finitions logiques de termes excessivement g�n�raux? Prenons,
par exemple, sa c�l�bre loi de l'instabilit� de l'homog�ne. Une loi est
un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M.
Spencer se range �videmment sous cette derni�re rubrique. L'homog�ne y
pr�c�de _n�cessairement_ l'h�t�rog�ne, et, puisque ces deux attributs
pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous [p.173] voil�,
semble-t-il, en pr�sence d'une loi universelle do succession. Il n'en
est rien, cependant.
En effet, si l'h�t�rog�ne peut se d�finir un homog�ne dont les parties
subissent l'action in�gale de forces quelconques, l'homog�ne devra
�galement pouvoir se d�terminer par son contraire limit�, restreint ou
conditionn� (forme ordinaire de la d�finition logique). On dira donc que
l'homog�ne est de l'h�t�rog�ne dont toutes les parties subissent
l'action �gale de la m�me force. L'h�t�rog�ne, en ce sens, pr�c�derait
_ex definitione_ l'homog�ne, et c'est de la multiplicit� que jaillirait
l'unit�. Nous pourrions du m�me coup poser pour loi supr�me la
transition constante de l'h�t�rog�ne � l'homog�ne, ou l'instabilit� de
l'h�t�rog�ne.
D�s la plus haute antiquit�, les philosophes ont pu soutenir sans grand
risque que tout �tait _un_ et _multiple, vivant_ et _inerte, mouvement_
et _repos, id�e_ et _mati�re, existence_ et _n�ant_. A leur suite, M.
Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'_homog�ne_
� [p.174] l'_h�t�rog�ne_ et vice versa. Mais, si dans la sph�re des
choses concr�tes l'affirmation et la n�gation constituent deux classes
distinctes de faits; s'il y a r�ellement des unit�s et des multiplicit�s
dans les math�matiques, des mobiles et des inerties mobilis�es, pour
ainsi dire, par des chocs, dans la m�canique, des �tres vivants et des
cadavres dans la biologie, etc.,--il n'en saurait �tre de m�me lorsque
les termes g�n�raux d�nomment des concepts purs, des abstractions du
dernier et supr�me degr�, invariablement r�gies par la loi de l'identit�
des contraires.
�Dans toutes les actions et r�actions de force et de mati�re, conclut M.
Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs
n�cessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute
dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent �tre
semblables.� Il ajoute que cette formule est [p.175] la plus abstraite
de toutes celles o� se r�sument pour nous les faits exprim�s par la loi
d'�volution. Rien de plus vrai. Mais la m�me conclusion se retrouve chez
tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalit�, soit sous
celle du principe logique d'identit�. La r�gle de M. Spencer traduit
fid�lement ce dernier principe, et l'indestructibilit� de la force, dont
il fait d�couler sa loi d'�volution, s'y ram�ne aussi. Car si A n'�tait
pas identique � A, la force cesserait de s'�galer invariablement
elle-m�me; elle pourrait se d�truire.
NOTES:
[55] L'une se d�finit comme l'int�gration des ph�nom�nes
physico-chimiques, et l'autre comme l'int�gration, toujours accompagn�e
de diff�renciation, des ph�nom�nes organiques et hyperorganiques. En
r�alit�, cependant, dans la redistribution secondaire, l'int�gration se
rapporte surtout aux ph�nom�nes physico-chimiques, ins�parables des
organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour
les ph�nom�nes physico-chimiques une �diff�renciation latente� se
d�ployant � de larges intervalles--telle la pr�tendue diff�renciation de
la mati�re sid�rale et terrestre qui produit les oc�ans, les for�ts, les
montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas l� plut�t des comparaisons
po�tiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme
pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?
[56] On pourrait toutefois se servir du terme _�volution_ pour indiquer
le genre logique auquel se ram�nent, dans notre esprit, ces deux esp�ces
voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier
s'appellerait en ce cas _progression_ (et, corr�lativement,
_r�gression_). Aujourd'hui, les id�es sociologiques ont envahi la
biologie et, par contre, les id�es biologiques ont fait irruption dans
la sociologie. La confusion arrive � son comble. On peut s'en assurer en
particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences.
On s'aper�oit alors que le processus qui transforme les corps vivants,
porte toujours, _in concreto_, sur une disposition quelconque de mati�re
(tissus, cellules, �l�ments), et qu'il se r�duit, en somme, � l'id�e
d'organisation. De m�me, ce qu'on appelle, par m�taphore, une
organisation sociale, �voque simplement l'id�e d'une activit� commune
d'organismes semblables. Cette activit� consciente ou inconsciente
s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une
progression ou d'une r�gression de certains rapports d�finis entre les
organismes qui la manifestent.
[57] _Premiers Principes_, p. 516 de la trad. fran�.
* * * * *
[p.177]
POST-SCRIPTUM[58]
LE MONISME ET LA MORALE
* * * * *
Nous avons vu que le _substratum_, la substance des conceptions
universelles du pass�, des th�ologies aussi bien que des m�taphysiques,
se laisse r�duire, en derni�re analyse, � trois grands dogmes:
l'_agnosticisme_, l'_�volutionnisme_ et le _monisme_. Nous avons vu
aussi combien [p.178] bien diff�rent, selon les �poques et surtout
l'�tat plus ou moins avanc� des sciences positives, fut le r�le jou� par
chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.
Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la �socialit�,
qu'elle forme elle-m�me un produit complexe de la combinaison intime du
�psychisme social� avec le �psychisme bio-individuel�? Il y aurait d�s
lors un int�r�t de premier ordre � saisir la corr�lation plus ou moins
lointaine pouvant exister entre les doctrines �num�r�es plus haut et
telles ou telles normes �thiques. Il serait particuli�rement profitable
d'�tudier les rapports de ces th�ories avec les sentiments qui ont
dirig� les soci�t�s, inaugur� les langages, cr�� les institutions utiles
ou nuisibles � l'avancement des sciences, d�termin� les grands objets de
la poursuite scientifique, favoris�, par la dispersion de la richesse,
ou restreint, par l'expansion de la mis�re, le loisir des individus et
des groupes sociaux, etc.
[p.179] En un mot, la question se pose en ces termes: � quels grands
principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une
fa�on indirecte, l'agnosticisme qui pr�vaut dans les conceptions
philosophiques du pass� sous le nom de croyance, de sentiment religieux,
et le monisme qui s'y manifeste � l'�tat d'�bauche ind�cise? Car
j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-�-dire, par le
fait, inaccessible; et, jusqu'� nouvel ordre, l'�volutionnisme lui-m�me
qui, sous le nom de m�thode exp�rimentale, lutta, d'une fa�on dissimul�e
d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables
fins de non-recevoir de l'antique ignorance.
La corr�lation suppos�e existe. Elle se d�couvre m�me avec facilit�.
En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses
humaines, d�s le point d'affleurement o� les id�es prennent contact avec
le milieu, on aper�oit le lien intime unissant l'agnosticisme encore
irresponsable, la [p.180] religiosit�, � un obscur sentiment social qui
explique ou r�sume les quatre cinqui�mes des faits de l'histoire.
N� de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de
l'�volution des soci�t�s, et affermi, consolid� sous les auspices de la
sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua �
diriger l'�thique enti�re pendant la phase formative ou proprement
historique, avec des allures � peu pr�s franches et loyales dans la
p�riode militaire, et des fa�ons hypocritement voil�es dans la p�riode
industrielle qui s'�tend jusqu'� nos jours.
Depuis de longs si�cles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de
se formuler en th�orie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les
qualifications qu'elle m�rite le moins. Elle se fait appeler ordre,
autorit�, hi�rarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a �t� d�j�
donn� par une �cole sociale dont les vagues aspirations et les
hypoth�ses troublantes se r�pandent aujourd'hui avec une rapidit�
[p.181] plus naturelle, peut-�tre, que d�sirable. En un mot, nous avons
affaire � l� _r�ceptivit� passive_, au _servilisme_ g�n�rateur des
divers esclavages �conomiques et politiques qui ont marqu� l'histoire
depuis la p�riode de l'anthropophagie jusqu'� celle du capitalisme.
Fortement ancr� dans les cellules c�r�brales de nos anc�tres, pass� �
l'�tat de tendance h�r�ditaire, ce mode social de sentir devait,
n�cessairement, exercer une grande influence sur tous les produits
ult�rieurs de l'intellect humain, sur ses m�thodes de recherche, sur ses
conceptions particuli�res et g�n�rales. Et son action ne pouvait �tre
que d�primante ou suspensive.
Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-m�me, quand on scrute le sens
profond de cette doctrine, sinon un arr�t de la connaissance, tant�t
impulsif, et tant�t volontaire, une _inhibition_ que, seuls, ses
promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme � la structure
intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des [p.182] r�sign�s par
choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parall�lisme, et
contentons-nous de rappeler deux faits g�n�raux bien connus.
Aux �poques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et
agissait par l'hypoth�se du surnaturel, du myst�re divin, de
l'intervention providentielle. Aux �poques qui suspect�rent la v�rit�
th�ologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une
notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine),
par l'interm�diaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques
et sociales, de cette immoralit� na�ve, de ces illogismes sans cesse
renouvel�s qu'on d�core des noms pompeux de m�taphysique, de droit
naturel, de morale.
Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je
crois l'avoir d�montr� dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la m�re de
la science. C'est par suite d'une illusion mentale [p.183] longtemps
in�vitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances � la
philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une r�percussion naturelle des
progr�s accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais � c�t�
des succ�s et des triomphes se d�ployait l'�norme liste des d�ceptions
f�cheuses, des m�comptes irritants, des t�tonnements st�riles, des
recherches rest�es vaines.
La philosophie, miroir de la mentalit� d'une �poque, concentrait en un
foyer unique la somme de ces _privations_ intellectuelles. L'addition
n'�tait pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en
raison de l'incommensurable sup�riorit� divine admise comme un postulat
s�r, soit en vertu de pr�misses morales o� l'inertie originelle des
groupes humains tenait une place pr�pond�rante.
La c�l�bre abstention des positivistes se rattache par raille liens
invisibles au renoncement [p.184] religieux, � l'antique abdication de
l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la d�faillance primordiale,
transmise de g�n�ration en g�n�ration. C'est le pessimisme du savoir, la
d�sesp�rance du _vrai_. Toujours elle, s'apparie �troitement � la
d�ception, � la d�sesp�rance du _bien_, � la r�signation passive
repr�sentant l'aspect social des id�es et des sentiments pessimistes.
Le clair g�nie qu'�tait Goethe avait vivement senti ce rapport. Le
puissant �crivain ne fut pas dupe de l'�nervante critique kantienne. Il
demeura invaincu par le grand mensonge que les temps pass�s avaient
l�gu� au si�cle pr�sent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je
pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du
Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe:
[p.185] �_Iris Innere der Natur,_ O du Philister! _Dringt kein
erschaffner Geist!_ Mich und Geschwisler M�gt ihr an solches Wort Nur
nicht errinnern; Wir denken: Ort f�r Ort Sind wir im Jnnern�, etc.[62]
Et combien p�nible et touchant � la fois, cet aveu du po�te, contraint,
pendant soixante ans, � maudire en secret l'illusion qu'il d�plore, mais
que d�fend trop bien l'intol�rance superstitieuse de l'�poque:
Das h�r ich sechzig Jahre wiederholen;
Ich fluche drauf, aber _verstohlen_[63].
Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies.
Les r�sistances, cependant, sont encore vives. Prot�e aux formes
changeantes, l'agnosticisme p�n�tre dans les citadelles les mieux
d�fendues. Il [p.186]encombre les champs de bataille contemporains.
N�gligeant les foules cr�dules--d'ailleurs, avec raison, puisque,
d'avance, elles lui demeurent acquises,--il s'exerce surtout � entraver
l'�volution mentale des minorit�s affranchies ou se disant telles. Une
s�lection analogues s'observe dans la sph�re des faits sociaux ou
moraux. Le centre de gravit� du vieil instinct servile tend ouvertement
� se d�placer. Le peuple, la majorit�, le nombre, deviennent de plus en
plus le nouveau ma�tre dont on s'applique � gagner, � un prix
ridiculement exag�r�, l'inconstante faveur.
Les id�es de _bien_ et de _mal_--les plus aveugles y acquiescent--ne
s'opposent jamais d'une mani�re absolue. Pour r�ussir � faire contraster
entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune � toutes nos
id�es dites corr�latives, les concevoir ainsi que des aspects connexes,
des _degr�s_ mobiles d'une seule et m�me qualit�. Comme les extr�mes de
temp�rature, comme le chaud et le froid, le bien [p.187] devient le mal
quand il descend au-dessous d'une certaine norme tr�s variable selon les
temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'�l�ve au-dessus
de cette norme.[64] Ce ph�nom�ne d'ailleurs, l'_autogen�se_ des choses
et des �v�nements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se
reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu pr�cis.
L'un des plus connus est celui de _r�action,_ qui a fait fortune dans
les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de
la vie, de l'esprit et des soci�t�s.
C'est �galement par ce terme vague que, sans nous pr�occuper des faits
d'autogen�se qu'il recouvre, nous pouvons, d�signer l'en semble des
�l�ments �thiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble
constituer la mati�re m�me du grand drame de l'histoire. Ces diverses
formations morales visent � abolir les obstacles [p.188] tenus pour
irrationnels ou jug�s capables d'entraver l� marche r�guli�re du
progr�s. On peut, en ce sens, les ramener toutes � un chef unique, le
sentiment ou l'instinct _libertaire_, le principe _actif, dynamog�ne_. A
son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules c�r�brales o�
il livre des combats opini�tres au groupe des tendances oppos�es.
Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le
savoir exact et ses m�thodes. Un tel �redressement� moral devait trouver
un �cho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier
lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas � se
produire. Les id�es libertaires et �galitaires se sont montr�es
�minemment propices � l� croissance de l'esprit de recherche illimit�e.
Elles favoris�rent, en une large mesure, l'�closion de ce doute
scientifique qui aujourd'hui s'attaque � toute connaissance se
pr�tendant bloqu�e par des �cueils infranchissables. Ainsi surgit l'�tat
mental tr�s moderne [p.189] dont le scepticisme m�taphysique, doutant du
doute, n'avait �t� que la vaine caricature. Plac� sous cette heureuse
constellation sociale, l'�volutionnisme, le principe d'exp�rience, jeta
de profondes racines dans la raison humaine.
Mais l'exp�rience et l'�volution ne sont qu'un moyen, une m�thode. Leur
fin supr�me est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identit� des
choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, r�alis�e et
atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la
cause de l'exp�rience, sert dans la m�me mesure la cause de l'unit�,
renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corr�lation
plus ou moins �troite unit au dogme moral de la r�signation passive la
religiosit� _amorphe_ qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la
m�me esp�ce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de
l'�volutionnisme, du monisme, et les principes �thiques de libert�,
d'�galit�. Toute �volution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activit�
libre, et tout monisme [p.190] n'affirme-t-il pas une �galit�
essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le
fait, la science--constatation devenue banale--en �levant le faible � la
dignit� du fort, �difie la d�finitive synth�se humaine, parach�ve le
nivellement social des hommes.
Dans sa pratique aussi bien que dans sa; th�orie, l'agnosticisme n'a
jamais �t� qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par l�,
n�cessairement, du monde lui-m�me; car rapporter tous les ph�nom�nes
quelconques, l'esprit et la mati�re, par exemple, � l'inconnaissable
comme troisi�me et dernier facteur, c'est �videmment tomber dans la
parodie de l'unit�, c'est presque faire du monisme � rebours. D'autre
part, l'�volutionnisme a toujours aplani la route � l'unit� du savoir;
et la raison con�oit sans peine l'�volution comme un monisme en
puissance, une unit� qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la
�r�ceptivit� passive, l'instinct de servitude, sinon encore un
d�doublement illogique, une division irrationnelle?[66]
[p.191] Et qu'est-ce que l'affranchissement �gal pour tous, la
suppression progressive d'obstacles nuisibles � l'essor commun, sinon
une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient
dans le monde des id�es,--le social proprement dit ou le strictement
moral, et ce qui en d�rive, le conceptuel, l'�motif, le moral au sens
large du mot.
Nous c�toy�mes plus haut un probl�me int�ressant. Pourquoi le principe
passif a-t-il pr�valu dans les premi�res agglom�rations humaines
�mergeant de la sauvagerie pr�historique, et comment a-t-il pu acqu�rir
par la suite une influence et une stabilit� durables?
On a souvent r�pondu � cette question. Loin de dominer la nature,
l'homme primitif n'osait m�me point la regarder en face. Il tendait
humblement l'�chin� � tous les jougs, il acceptait docilement tous les
esclavages. Comme l'animal humain lui-m�me, la moralit� naissait donc
[p.192] incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive,
livr�e au hasard des ambiances hostiles ou serviables.
Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialit�
commen�ante apportait d�j� et garantissait au monde quelque chose qui
devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, � la longue,
transformer sa faiblesse en force, sa r�signation en r�volte, sa
passivit� en activit�. Le savoir humain se produisait � la suite des
premi�res �bauches de vie collective, et peu � peu r�agissait sur la
socialit�, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits
essentiels.
En v�rit�, s'il r�fl�chit sur ses propres destin�es, l'esprit humain
peut toucher du doigt l'identit� des contraires qu'il refuse d'admettre
dans nombre d'autres cas o�, d'habitude, il d�couvre autant de
contradictions irr�ductibles, autant d'antinomies insolubles.
Les tristes ergoteurs qui d�nent des miettes tomb�es de la table de la
scolastique--et [p.193] quels maigres repas on y servait!--croient faire
merveille en rab�chant l'antique distinction entre la contrari�t� pure,
la contrari�t� par n�gation, et la simple corr�lativit�. Aussi profonds
que pourraient l'�tre des grammairiens qui, heureux de tenir une
d�finition de l'adjectif, et une autre du verbe, en argu�raient que ce
qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils
enseignent doctoralement cette fausset� manifeste, que la contrari�t� ne
suppose pas la corr�lativit�, et cette autre erreur grossi�re, que la
corr�lativit� n'implique pas la contrari�t�. Mais passons; ces v�tilles
ne valent pas la peine qu'on s'y arr�te.
L'identit� des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant
que les contraires eux-m�mes restent de pures id�es, sans attaches
r�elles imm�diates et sans que le choc qui r�sulte de leur rencontre
s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer
ainsi, ou par l'intercalation d'un lien [p.194] interm�diaire (tel le
savoir dans l'antinomie sociale que nous �tudions) pouvant susciter
l'hypoth�se d'une naissance naturelle.
Mais, en dehors de cette r�gle, l'identit� des contraires est
non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les r�alit�s
relatives, � se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi
que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible
en fort, le passif en actif, l'in�gal en �gal, et l'esclave en homme
libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa,
selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle,
cependant, ne surpasse en aucune fa�on celui, si familier � nos yeux,
qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe,
en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clart�s du jour.
En d'autres termes, l'identit� conceptuelle, l'�galit� absolue des
contraires, d�rive simplement de leur identit� r�elle, de leur �galit�
[p.195] relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait
et le bien abstrait s'identifient d'une fa�on g�n�rale, cela vient de ce
que le mal n'est jamais, dans la r�alit� concr�te, qu'un degr� inf�rieur
du bien.
Le transformisme incessant des choses assure leur unit� essentielle et
garantit, en somme, leur permanence, leur stabilit�, leur p�rennit�. Ce
n'est point l� un vain paradoxe. C'est une de ces v�rit�s fondamentales
que les sciences de la nature et les sciences de l'humanit� mettent
�galement en lumi�re et sur laquelle les sages et les fous du jour
feraient bien de m�diter.
Ils s'�viteraient par l�, dans le d�veloppement et l'application de
leurs plans, plus d'une d�ception cruelle. Les uns se garderaient
d'assimiler la morale r�gnante � la moralit�, abstraite ou g�n�rale; et
les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous para�tre
l'oppos� de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son
produit [p.196] l�gitime, sa cons�quence logique. Au surplus, nous
touchons ici � une erreur de m�thode que toutes les �poques, y compris
notre si�cle, ont scrupuleusement respect�e.
Je veux parler du penchant qui nous pousse � compliquer la
diff�renciation naturelle des choses par des distinctions de plus en
plus artificielles ou m�me verbales. Nous embrouillons ainsi � plaisir
la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par
exemple, nous ouvrons b�n�volement les portes au contraste des buts et
des moyens, � l'argutie t�l�ologique qui enfanta tant de controverses
oiseuses ou nocives.
Nous discutons avec gravit� la question de savoir, lequel des deux
termes de l'antith�se: _soci�t�_--_individu_, peut pr�tendre � la
brahmanique dignit� de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger
dans la cat�gorie rabaiss�e des moyens. Nous oublions qu'il s'agit
toujours de l'individu _social_ ou _moral_, et jamais de l'individu
organique, du simple animal humain [p.197] �tudi� par la zoologie et la
biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de
p�dantesques amusettes, que nous agitons un probl�me aussi comiquement
st�rile, pour le moins, que celui qui consisterait � �tablir une
comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions
biologiques qui, seules, rendent la vie possible.
A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'ap�tres des nouvelles
doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-l� d�nomment
_�gotistes_. Serait-ce pour mieux marquer leur s�paration d'avec les
vulgaires _�go�stes_, et la moralisation ou socialisation plus compl�te
de leur _moi_, sa grandissante d�votion pour le principe qu'Auguste
Comte d�signait par le terme autrement suggestif d'_altruisme_? Quoi
qu'il en soit, tant que la soci�t� trouvera un milieu organique et
inorganique convenable, et l'individu--un milieu hyperorganique
appropri�, une soci�t� o� se d�ployer et s'�panouir, ces deux r�alit�s
connexes, la [p.198] soci�t� et l'individu, se pr�teront un mutuel et
ferme appui.
La sociologie fera comme sa devanci�re et sa pierre d'assise, la
biologie. Elle �tudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et
ses sources cach�es. Elle poursuivra le secret de la vie collective
jusque dans les cellules sociales et m�me plus loin, jusque dans les
�l�ments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.
La science est le tribunal supr�me de l'histoire du monde. Elle est
l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous
apprend les d�terminations in�luctables qui composent la nature. Mais la
vraie conscience sociale nous fait encore d�faut. Nous ignorons � peu
pr�s compl�tement les normes exactes qui r�glent la vie collective.
Voil� pourquoi la sociologie ne saurait pour le pr�sent suffire au
gouvernement et � la conduite des hommes. Et voil� pourquoi sa place
reste prise par toutes sortes de t�tonnements [p.199] aveugles, de
fantaisies m�taphysiques, d'insanit�s pieuses, autant d'incitations
passag�res � l�gif�rer, � nous encombrer de plans de vie qui obstruent
la vue claire des r�alit�s sociales. Les lois que, na�vement, nous
croyons avoir trouv�es dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se
condamnent-elles point par l�, que presque toutes cherchent leur
sanction dans l'artifice du ch�timent, dans la convention p�nale,
laissant ainsi le champ largement ouvert � l'hypoth�se d'une r�volte
victorieuse?
M�decins officiels de l'h�pital social ou gu�risseurs libres, ne
ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une fa�on frappante, � ces
classiques faiseurs d'exp�riences �qui ne les ratent jamais�, qui n'ont
qu'� annoncer un r�sultat pour voir aussit�t se produire, sinon le
ph�nom�ne contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose
que j'appellerais volontiers une v�ritable r�volte de la nature contre
les fausses hypoth�ses et les g�n�ralisations absurdes du chercheur
empirique? A [p.200] quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus
sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en
sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.
FIN
NOTES:
[58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de
_l'Ethique_ � laquelle je travaille en ce moment et dont le premier
volume para�tra dans le courant de l'ann�e prochaine sous le titre: _La
d�ception du bien et l'immoralit� future_.
[59] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_ 2_e_ partie, chap. III, �
7; cf. chap. IV, et 1_er_ partie, chap. VIII.
[60] V. _La Philosophie du Si�cle_, p. 190 et suiv.
[61] _Le probl�me de la conscience du moi_, Alcan, Paris, 1893.
[62] Au coeur de la nature, dis-tu, � Philistin� (ce Philistin n'�tait
autre que le c�l�bre naturaliste Haller), �aucun esprit cr�� ne p�n�tre.
Ne le r�p�le pas � moi et � mes fr�res. Nous pensons que partout et
toujours, nous touchons le fond intime des choses�, etc.
[63] �J'entends r�p�ter cela pendant soixante ans; je maudis cette
erreur, mais en cachette.�
[64] V. L'_Inconnaissable_, p. 175 et suiv.
[65] Esclavage, servage, f�odalisme, industrialisme, omnipotence de
l'�glise, de l'�tat, in�galit�s sociales de toutes sortes, etc.
[66] Ma�tre et esclave, souverain et sujet, capitaliste et prol�taire,
etc.
* * * * *
TABLE DES MATI�RES
Introduction
Livre I.--Le probl�me du monisme dans la philosophie du temps pr�sent
Livre II.--Le monisme d'Auguste Comte
Livre III.--Le monisme de Herbert Spencer
Post-Scriptum--Le monisme et la morale