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D'Alembert Joseph Bertrand THE ALB LIBRARY

D'Alembert

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D'ALEMBERT PAR JOSEPH BERTRAND MEMBRE DE L'ACAD�MIE FRAN�AISE ET SECR�TAIRE PERP�TUEL DE L'ACAD�MIE DES SCIENCES CHAPITRE I L'ENFANCE DE D'ALEMBERT Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui donnait le droit d'�tre �cout� quand il parlait de philosophie et de religion. L'id�e certes est g�n�reuse et digne de son grand esprit, mais si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par �tre des Leibniz, ils deviendraient singuli�rement rares. Quelque haut d'ailleurs qu'ils fussent plac�s, leurs discours �loquents ou vulgaires, orthodoxes ou h�r�tiques, vaudraient seulement par eux-m�mes et nullement par le nom de l'auteur. Les plus illustres sur ce terrain sont les �gaux des plus humbles, et l'autorit� n'y peut �tre accept�e dans aucune mesure. Que les luth�riens ne triomphent donc pas pour avoir compt� dans leurs rangs K�pler et Leibniz, car les catholiques leur opposeraient Descartes et Pascal, et si ces grands hommes se sont hautement d�clar�s chr�tiens, on pourrait, parmi les penseurs les plus libres et les sceptiques les plus hardis, citer des g�nies du m�me ordre, au premier rang desquels se place d'Alembert. Le nom de d'Alembert rappelle aux g�om�tres l'�mule de Clairaut et d'Euler, le pr�d�cesseur de Lagrange et de Laplace, le successeur d'Huygens et de Newton; d'Alembert est, pour les lettr�s, l'orateur spirituel, dont l'�loquence toujours pr�te fut, pendant un quart de si�cle, pour deux Acad�mies, le plus grand attrait des s�ances solennelles. Les curieux d'anecdotes litt�raires savent ses relations avec un grand homme et avec un grand roi, qu'il osait, tout en les respectant et les aimant, et sans m�conna�tre l'honneur de leur amiti�, contredire souvent, bl�mer quelquefois et conseiller avec une ind�pendante sagesse. A la fin comme au commencement de sa vie, la destin�e de d'Alembert le mit en lutte avec le malheur. Vainqueur dans son enfance, il a su, par la force de son caract�re et la gr�ce de son esprit, triompher d'une situation difficile et cruelle. Bris� par le chagrin aux approches de la vieillesse, il a courb� tristement la t�te et, sans accepter les consolations de l'amiti� ni se soucier des distractions de la gloire, attendu la mort comme une d�livrance. D'Alembert fut expos� quelques heures apr�s sa naissance, le 17 novembre 1717, sur les marches de l'�glise Saint-Jean-Lerond. Cette petite �glise, d�molie en 1748, avant d'�tre un sanctuaire particulier, avait �t� une chapelle d�pendant de la cath�drale ou, pour parler plus exactement, le baptist�re m�me de Notre-Dame de Paris, accol� � la gauche de la fa�ade, dont Claude Frollo, pendant sa chute, apercevait le toit, �petit comme une carte ploy�e en deux�. Dans plusieurs �glises, � Sens et � Auxerre notamment, les chapelles r�serv�es aux c�r�monies du bapt�me s'appellent �galement Saint-Jean-Lerond. La m�re de d'Alembert, en le livrant � la charit� publique, s'�tait r�serv� heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptis� par les soins d'un commissaire de police, re�ut le nom de Jean-Baptiste Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Cr�mery, pr�s de Montdidier; il y resta six semaines. La premi�re nourrice, Anne Frayon, femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, re�ut 5 livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze premiers jours du second. Molin, m�decin du roi, probablement accoucheur de la m�re, l'avait r�clam� en prenant l'engagement de pourvoir � ses besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention de ce praticien c�l�bre par son avarice. �Jamais, disait-il, mes h�ritiers n'auront autant de plaisir � d�penser mon bien que j'en ai eu � l'amasser.� Cette fortune �tait grande, on le devine; d'Alembert n'en eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'�tait que le pr�te-nom de son p�re, le chevalier Destouches, g�n�ral d'artillerie. Destouches, au mois de novembre 1717, �tait en mission � l'�tranger. Au retour, il s'informa de l'enfant. La m�re �tait Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur cardinal-archev�que de Lyon. Nous n'avons ici qu'� nous d�tourner d'elle. D�sireuse avant tout d'�viter le scandale, elle ne demandait � l'enfant, s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. C�dant cependant aux instances de Destouches, elle lui donna, quoique � regret, le moyen de retrouver le pauvre abandonn�. Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726, l'enfant, �g� de neuf ans, laissait pr�voir d�j� ce qu'il serait un jour. On l'avait plac� dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine, celui de B�r�e, o� Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour sa m�re et m�ritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des le�ons de B�r�e, qui, d�s l'�ge de dix ans, d�clarait n'avoir plus rien � lui apprendre. Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans appui: il lui l�guait 1 200 livres de rente et le recommandait � l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par l'influence des parents de son p�re que d'Alembert, � l'�ge de douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au coll�ge des Quatre-Nations. C'�tait une grande faveur. Ce coll�ge, fond� par la volont� du cardinal Mazarin, ne recevait que des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles nobles, s'il �tait possible, et originaires de l'une des provinces r�cemment annex�es � la France. Jean Lerond y fut admis comme gentilhomme. D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa m�re dans le monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que devenu c�l�bre il ait refus� de la voir. C'est Mme de Tencin qui le fuyait comme un remords. Le r�cit de Mme Suard, dans ses M�moires, a toutes les apparences de la v�rit�: �M. d'Alembert, dit-elle, m'a parl� avec la plus grande confiance de Mme de Tencin, sa m�re, et de son p�re, M. Destouches, militaire distingu� et le plus honn�te homme du monde. �M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait re�u avec une t�te pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des fuseaux, termin�es par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son p�re l'emporta bien envelopp� dans son carrosse et parcourut tout Paris pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touch�e de piti� pour ce pauvre petit �tre, consentit � s'en charger et promit au p�re qu'elle ferait tout ce qui d�pendrait d'elle pour le lui conserver: elle y parvint � force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont �t� t�moins de la tendresse qu'il a conserv�e pour cette excellente femme, qui s'est montr�e sa v�ritable m�re. Il est rest� aupr�s d'elle jusqu'� l'�ge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa ch�re nourrice, la consoler de ses peines, faire des caresses � ses petits enfants, et la laissait heureuse d'avoir un tel fils.� �Son p�re le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert, de ses gentillesses et bient�t de ses r�ponses, qui annon�aient, d�s l'�ge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et son ma�tre �tait enchant� de son esprit. �Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse � Mme de Tencin, obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait o� il l'avait plac�, et par les caresses et les questions qu'il adressa � son fils en tira beaucoup de r�ponses qui le divertirent et l'int�ress�rent. �Avouez, madame, dit M. Destouches � Mme de Tencin, qu'il e�t �t� bien dommage que cet aimable enfant e�t �t� abandonn�.� D'Alembert, qui avait alors sept ans, se souvenait parfaitement de cette visite et de la r�ponse de Mme de Tencin, qui se leva � l'instant en disant: �Partons, car je vois qu'il ne fait pas bon ici pour moi.� �M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert � sa famille, qui jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme Suard, il allait encore d�ner avec le neveu et la ni�ce de son p�re une fois par semaine, et il �tait toujours re�u avec autant d'�gards que d'estime et d'amiti�. �En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa � lui demander s'il �tait vrai que Mme de Tencin lui e�t fait dire par un ami, quand il eut acquis une grande c�l�brit�, qu'elle serait charm�e de le voir: �Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de semblable.--Cependant, monsieur, on vous pr�te dans cette occasion une r�ponse tr�s fi�re � une m�re qui, jusqu'� votre c�l�brit�, ne vous avait pas donn� un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes applaudir � votre refus comme � un juste ressentiment.--Ah! me dit-il, jamais je ne me serais refus� aux embrassements d'une m�re qui m'aurait r�clam�; il m'e�t �t� trop doux de la recouvrer.� �Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien � Astuc, son m�decin. On pr�tendit que c'�tait un fid�icommis et que le bien devait passer � d'Alembert, mais il n'en a jamais rien re�u; il disait qu'elle aimait beaucoup Astuc et que, quant � lui, il �tait bien s�r qu'elle n'avait pas plus pens� � lui � sa mort que pendant sa vie.� L'�ducation des pupilles du cardinal �tait compl�te et brillante. Cent livres par an leur �taient accord�es pour leur entretien et menues d�penses: une _acad�mie_ annex�e au coll�ge devait leur enseigner l'�quitation, l'escrime et la danse. L'Universit� de Paris, ex�cutrice des volont�s du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer. D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles mani�res et ne les connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes �tudes. La famille de Destouches, heureuse sans doute de ses succ�s, ne cessa jamais de veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Facult� des arts. A la fin de l'ann�e 1735, le jeune �colier, �g� de dix-huit ans, fut re�u bachelier �s arts. Il est inscrit sous le nom de Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la r�clamation du candidat Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille veut lui imposer. Une note du recteur du coll�ge des Quatre-Nations atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une m�me personne et l'un des plus brillants �l�ves du coll�ge: _Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo alio cognomine._ _Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc postulat inscribi se Joannem Lerond._ Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert, qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles. Je proposerai une remarque au moins singuli�re. L'anagramme de BATISTE LEROND est D'ALENBERT, SOIT. Il n'est pas impossible que le jeune g�om�tre, familier avec la th�orie des permutations, ait tourn� lui-m�me cette inversion assez conforme aux habitudes de l'�poque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on le nommait d�s l'enfance le chevalier Daremberg. Les Archives nationales poss�dent l'inventaire apr�s d�c�s de Michel-Camus Destouches, commissaire g�n�ral de l'artillerie, fr�re et h�ritier du p�re de d'Alembert. On y lit: �_Item_, une autre liasse contenant seize pi�ces qui sont m�moires des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir au compte des arr�rages de la pension viag�re de 1 200 livres par an � lui l�gu�es par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.� Le testament de Louis-Camus Destouches, conserv� dans l'�tude de Me Robineau, notaire � Paris, porte d'autre part: �Je donne et l�gue............., plus au sieur Jean d'Arembert � pr�sent en pension chez B�r�e, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viag�re, que je veux et entends qui lui soient r�guli�rement pay�es et par pr�f�rence � tous autres legs, en ayant touch� les fonds de ceux � qui il appartient, et, s'il est encore en bas �ge quand je mourrai, on lui nommera un tuteur _ad hoc_.� Que signifient ces mots, _en ayant touch� les fonds de ceux � qui il appartient_? Le legs serait-il un souvenir de sa m�re, le seul qu'il en ait jamais re�u? Les Archives nationales poss�dent une lettre de d'Alembert du mois de mars 1779, adress�e au ministre de la maison du roi et commen�ant par ces mots: �J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a �t� donn� que dans mon enfance et que j'ai toujours port� depuis, mais je suis connu de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom v�ritable.� L'orthographe des noms au XVIIIe si�cle avait moins de fixit� qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de consid�rer d'Alembert, d'Arenbert et d'Aremberg comme trois mani�res d'�crire le m�me nom. D'Alembert apprit au coll�ge ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le texte Archim�de et Ptol�m�e. On l'exer�a, conform�ment � la tradition, � _circonduire_ et allonger des p�riodes et � faire brillamment des amplifications, nom tr�s convenable, disait-il plus tard, non sans quelque injustice, � noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles, d�velopp� par ses ma�tres au coll�ge Mazarin, n'a pas peu contribu� sans doute, n'en d�plaise � d'Alembert, � ses succ�s comme orateur acad�mique. S'ils n'ajoutent rien � sa gloire, ils ont pu, en procurant � ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de sa vie. Apr�s avoir pass�--c'est ainsi que lui-m�me juge ses �tudes--sept ou huit ans � apprendre des mots ou � parler sans rien dire, il commen�a ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'�tude des choses: c'�tait la d�finition de la philosophie. On d�signait alors sous ce nom la logique ou, � tr�s peu pr�s, ce que le ma�tre de philosophie se proposait d'apprendre � M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des universaux; bien juger, par le moyen des cat�gories, et bien construire un syllogisme, par le moyen des figures: _Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._ On se demandait si la logique est un art ou une science, si la conclusion est de l'essence du syllogisme. Quoique la forme pr�te � la com�die, ne nous persuadons pas qu'une telle �tude ne f�t alors qu'une inutile et ridicule curiosit�. Nul ne songe aujourd'hui � invoquer les r�gles du syllogisme, on ne le comprendrait pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces r�gles rigoureuses et irr�prochables �taient connues de tous les honn�tes gens, il suffisait, aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de r�soudre _in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun f�licitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait avoir raison. Par le respect de ces r�gles excellentes, ing�nieux th�or�mes dans la science du raisonnement, on faisait preuve d'�ducation classique, � peu pr�s comme la connaissance de l'escrime ou de l'�quitation faisait para�tre un �l�ve des acad�mies vraisemblablement de bonne famille. L'�ducation, � toutes les �poques--on aurait grand tort de s'en plaindre,--a joint aux connaissances r�ellement utiles � tous un savoir convenu, sorte de franc-ma�onnerie entre ceux qui le poss�dent. A quoi sert l'orthographe, sinon � d�montrer qu'on a �t� bien �lev�? En Chine, les lettr�s ont une langue � part, cela n'est ni sans intention ni sans avantage. La physique de Descartes enseign�e pendant les ann�es de philosophie convenait moins encore � l'esprit rigoureux de d'Alembert. Les cart�siens de coll�ge d�raisonnaient en termes obscurs sur des questions mal d�finies et mal comprises; d'Alembert ne conserva de ses ma�tres en physique que le souvenir de paralogismes qu'il parodiait avec gaiet�. C'est en songeant � son professeur de physique qu'il avait con�u l'id�e d'une antiphysique dans laquelle on expliquerait et d�montrerait, par des raisonnements non moins plausibles que ceux de l'�cole, le contraire pr�cis�ment de la v�rit�. On dirait, par exemple: _Le barom�tre hausse pour annoncer la pluie_. _Explication_.--Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus charg� de vapeurs, par cons�quent plus pesant, par cons�quent il doit faire hausser le barom�tre. _Ce qu'il fallait d�montrer._ _L'hiver est la saison o� la gr�le doit principalement tomber._ _Explication_.--L'atmosph�re �tant plus froide en hiver, il est �vident que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se congeler jusqu'� se durcir en traversant l'atmosph�re. _Ce qu'il fallait d�montrer._ Par malheur pour ces explications, les faits y sont absolument oppos�s. La baisse du barom�tre annonce la pluie, et la gr�le, en �t�, tombe plus souvent qu'en hiver. Les raisons sont pr�f�rables cependant � celles qu'on invoquait chaque jour dans l'�tude de la physique. La liste peut s'�tendre, et d'Alembert formait le projet d'y introduire tous les ph�nom�nes physiques. D'autres branches d'�tudes, qui r�clament aujourd'hui bien du temps et provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun r�le. Les plans d'�tudes du XVIIIe si�cle ne nous disent pas comment un excellent �l�ve, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le coll�ge que Charlemagne au IXe si�cle avait renouvel� l'empire, et qu'un saint roi nomm� Louis s'�tait crois� au XIIIe. On pouvait m�riter tous les prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne et que Fran�ois Ier y a �t� prisonnier de Charles-Quint. Il ne para�t pas que les g�n�rations instruites par cette m�thode ignorassent plus que celles d'aujourd'hui la g�ographie et l'histoire. L'exc�s du mal �tait le meilleur des rem�des et l'ignorance compl�te le meilleur stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les histoires et consultaient les cartes, � leur jour et � leur heure, quand ils en sentaient le d�sir et le besoin, avec profit par cons�quent. L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait aussi laisser quelques souvenirs, mais il est � croire qu'on n'�coutait gu�re. Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au si�cle pr�c�dent, Corneille, Racine et Bossuet ont �t� instruits par cette m�thode; leur ignorance a �t� passag�re. Le d�sir d'apprendre est le meilleur fruit des premi�res �tudes. On le fait na�tre en exer�ant l'esprit, non en fatiguant la m�moire. Quand l'ignorance devient un ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les �coliers du XVIIIe si�cle en sortant du coll�ge ne pouvaient pas s'�crier comme ceux d'aujourd'hui: �Me voil�, gr�ce � Dieu, d�barrass� de mes �tudes!� Ils ne l'�taient pas, et c'�tait un grand bien. Le but n'�tait pas alors de pr�parer l'�l�ve � une profession lib�rale, moins encore � un examen, on lui livrait la source, c'�tait � lui d'y boire et d'apprendre, apr�s son entr�e dans le monde, suivant ses besoins et son z�le, les v�rit�s utiles ou utilisables. Le coll�ge l'y pr�parait par l'�tude des bonnes lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec les honn�tes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en �crire au besoin, en donnant � son esprit la politesse commune � tous les temps et � toutes les nations. Deux conditions sont n�cessaires, on ne saurait le nier: la premi�re est de conna�tre les choses; la seconde est de savoir parler, raisonner et �crire sur celles que l'on a apprises. La premi�re n'est pas la plus importante; elle s'apprend � tout �ge. Si la seconde � vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer toujours. Jean Lerond, apr�s avoir subi l'examen du baccalaur�at es arts, suivit pendant deux ann�es les le�ons de l'�cole de droit. Il s'inscrivit pour les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferri�re et Rousseau. On lit sur les registres dix mentions relatives � d'Alembert. Il suffira d'en citer une: _Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et Legendre, octob. 1736 die ultimo._ Dans le registre intitul� _Registrum supplicantium pro assequendis gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738_, _supplicaverunt pro examine gallico: Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche, Bernard._ D'Alembert, licenci� en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit lui promettait de grands succ�s, mais la profession ne lui plaisait pas. Il n'aurait accept� que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut se garder d'en �valuer le nombre � la moiti� de celles qui se plaident. Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200 livres de rente, il vivait chez sa m�re adoptive, heureux d'apporter dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la s�curit�. Jamais le Palais ne le vit � la barre. Il voulut �tudier en m�decine. Lui-m�me l'a racont�, mais son passage � la Facult� n'a pas laiss� de traces. Les professeurs du coll�ge Mazarin, presque tous pr�tres, se faisaient aimer de leurs �l�ves. Jans�nistes ardents, ils servaient volontiers de directeurs � leurs consciences et de guides � leurs premiers pas dans le monde. Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs livres de d�votion l'ennuy�rent, ils s'y attendaient: on lui pr�ta les livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes. D'Alembert, effray� de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa r�pugnance, devint l'adversaire, bient�t l'ennemi de ceux qui le lui pr�sentaient. Les invectives, dans les discussions th�ologiques, en 1736, allaient jusqu'� la fureur. Jans�nistes et j�suites, pour l'attaquer ou pour la d�fendre, faisaient de la bulle _Unigenitus_ l'essentiel de la religion et la pierre de touche de la foi. Les pamphlets succ�daient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il s'en est vant�, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui pr�tait, la pol�mique la plus violente occupait une grande part de son temps. Le livre du p�re Quesnel: _R�flexions sur le Nouveau Testament_ avait �t� l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destin�e de ce livre est singuli�re. Publi� en 1671, on le recommandait dans plusieurs dioc�ses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus �difiant de la foi, tir� des pures sources de l'�criture et de la tradition. Son succ�s pendant un quart de si�cle s'accroissait sans cesse. L'archev�que de Paris, �crit Bossuet qui l'approuve, �tant encore �v�que de Ch�lons, crut trouver dans ce livre un tr�sor pour son �glise. Le pieux �v�que, apr�s l'avoir revu et annot�, l'adressa aux cur�s, aux vicaires et aux autres eccl�siastiques de son dioc�se pour servir de mati�re � leurs instructions. Les _R�flexions du p�re Quesnel_ �taient re�ues avec avidit� et �dification, les libraires ne pouvaient suffire � la d�votion des fid�les; chaque mois voyait na�tre une �dition nouvelle. �Il suffisait, si nous en croyons le t�moignage de Bossuet, de lire le livre des _R�flexions morales_ pour y trouver, avec le recueil des plus belles pens�es des saints, tout ce qu'on peut d�sirer pour l'�dification, pour l'instruction et pour la consolation des fid�les.� Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations cachaient le poison jans�niste. Les j�suites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion anima leur z�le. La question fut port�e � Rome. On s'y partagea comme � Paris. La d�cision sans appel de la bulle _Unigenitus_ ordonna enfin, en 1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et les plus tenaces qui furent jamais. Un livre �difiant et orthodoxe pendant quarante ans �tait interdit. Les maximes et les conseils que les j�suites eux-m�mes avaient eus en v�n�ration devenaient, sur leur insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions d'autant plus coupables que le venin y �tait plus cach�. Il l'�tait extr�mement, et beaucoup de fid�les, une grande partie m�me du clerg�, habitu�s � en nourrir leur esprit, refus�rent de changer de r�gime. La guerre fut d�clar�e et troubla la France pendant plus d'un demi-si�cle. Quarante ans apr�s la publication de la bulle, le nombre des lettres de cachet lanc�es � son occasion d�passait quarante mille. Du haut en bas, la soci�t� �tait divis�e. On �tait _appelant_ ou _non appelant_; les plus ardents �taient _r�appelants_; les non communiquants refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le _silence respectueux_ �tait bl�m� de tous, le m�pris prodigu� � ceux qui pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le _tol�rantisme_ fl�tri comme une faiblesse ou d�nonc� comme un crime. Pour d�livrer la v�rit� retenue dans l'injustice, chacun se faisait gloire de devenir une _ville forte_, une _colonne in�branlable_ et un _mur d'airain_. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confi� ses souliers � un d�crotteur ou sa malle � un commissionnaire sans prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en encourageant l'indiff�rence d'un non appelant ou l'erreur criminelle d'un partisan de la bulle. Il fallait �tre jans�niste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort oubli�, disait: �Entre Dumarsais et moi la diff�rence est grande: Dumarsais est ath�e jans�niste, et moi je suis ath�e moliniste�. Quoique la bulle f�t de 1713, au moment o� d'Alembert quitta le coll�ge, en 1735, la pol�mique redoublait de violence. Les gu�risons du cimeti�re de Saint-M�dard sur le tombeau du diacre P�ris accroissaient l'ardeur fanatique des jans�nistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour eux. On discutait sur les limites de l'observance due � la cour de Rome: s'�tend-elle aux questions de fait? Le probl�me, comme au temps de Pascal, avait deux solutions oppos�es, �videntes chacune pour ceux qui l'adoptaient. Pour se faire une id�e de l'acharnement des partis, il faut les laisser parler. �La charit� chr�tienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la v�rit�, descendent tout vivants dans l'Enfer?� �Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois condamner cent une v�rit�s qui sont l'�lixir de la tradition, l'abr�g� du christianisme, le rempart de l'�glise, le fondement de la religion, dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle est visiblement subreptice et porte tous les caract�res de la plus pernicieuse nouveaut�.� C'est sur ce ton que, par des milliers de pamphlets se r�pondant comme les voix d'un choeur d'anath�mes, les partis, pendant un quart de si�cle, se maudissent, se d�chirent et s'insultent. Pour ceux qui prendraient int�r�t au fond, ils sont rares aujourd'hui, il serait malais� de les instruire. Pour voir ce venin si bien cach� et comprendre ces subtiles distinctions, il faut regarder de pr�s et avoir de bons yeux. Quand Dieu veut sauver l'�me, en tout temps, en tout lieu, L'in�vitable effet suit le vouloir de Dieu. L'innocence de ces deux vers semble �galer leur platitude. C'est une dangereuse erreur: ils contiennent deux h�r�sies condamn�es par la bulle. Dans les miracles accomplis sur le tombeau d'un appelant, le bienheureux P�ris, les j�suites n'accordaient aucun sujet de triomphe � leurs adversaires. Il fallait avant tout d�finir le mot miracle. Comment esp�rer sans cela une argumentation solide? Un miracle, disaient-ils, doit �tre instantan� et complet. Tout ce qui vient de Dieu a d'abord sa perfection. Ses oeuvres sont achev�es suivant la force du terme. C'est une v�rit� dont Mo�se nous est garant. Quelque chose que Dieu fasse, il est impossible, dit le Sage, d'y ajouter ou d'en retrancher. Oserait-on pr�tendre qu'il est impossible d'ajouter � une gu�rison imparfaite? Elle n'est donc pas l'oeuvre de Dieu. Satan, le p�re du mensonge, qui remue le ciel et la terre pour susciter des ennemis � Dieu parmi les hommes, ne peut-il pas aussi faire des miracles? On n'en peut pas chr�tiennement douter. Les mal�fices sont constants, les histoires en sont remplies, les confessions des malfaiteurs en font foi, les arr�ts des cours souveraines le confirment. Mais le d�mon n'a pas la toute-puissance, il essaye, il t�tonne, il s'y reprend � plusieurs fois. Entre sa folle malice et la sage bont� de Dieu, la distinction devient facile. Les malades gu�ris � Saint-M�dard, apr�s avoir ajout� neuvaines sur neuvaines, ne peuvent �tre, suivant cette doctrine, que des imposteurs ou des d�moniaques. Un paralytique jette ses b�quilles sur le tombeau du diacre, et rentre � pied chez lui, mais _en boitant_. Ce n'est pas Dieu qui fait ainsi les choses � demi, le miracle est un pi�ge, l'apparente promesse une menace, et les convulsions qui la pr�c�dent, les effets, dans ce lieu maudit, de la rage et de la furie du d�mon. Il n'est rien de mieux fond� sur les �critures. N'a-t-il pas �t� dit dans l'Apocalypse: _Vae terrae et mari, quia descendit diabolus ad vos habens iram magnam!_ A ces preuves en apparence si solides on opposait l'�vidence des faits. La premi�re oeuvre de Dieu a �t� la production du chaos, et la terre fut d'abord sans beaut�, afin que l'on appr�t que toute cr�ature ne devient parfaite qu'� mesure que Dieu l'enrichit. L'enfant ressuscit� par �lie ne l'a �t� qu'apr�s que le proph�te se fut �tendu trois fois sur lui. Le m�me proph�te, le texte est formel, a envoy� sept fois son serviteur avant que la pluie promise � Achab e�t commenc� � tomber. �lis�e s'est couch� sept fois sur l'enfant de la Sunamite, il a frapp� sept fois le Jourdain. Naaman, qu'il envoya au Jourdain, s'y est baign� sept fois cons�cutives, et Ez�chias, personne ne l'ignore, n'a �t� gu�ri que _le troisi�me jour_; si Dieu e�t voulu le gu�rir subitement, on ne lui aurait pas promis comme une grande gr�ce qu'il irait au temple dans trois jours. Comme dans l'antiphysique de d'Alembert, les faits d�mentent la th�orie. Cette th�orie d'ailleurs suppose ce qui est en question. Les maladies du corps sont l'image des maladies de l'�me, c'est-�-dire des p�ch�s; les gu�risons miraculeuses que Dieu op�re des maladies du corps sont l'image de celles qu'il op�re dans nos �mes. La cons�quence est �vidente: Dieu quelquefois convertit un p�cheur en un moment par un coup extraordinaire de sa gr�ce, mais cela arrive aussi rarement dans cette lie des si�cles, qu'il arrivait fr�quemment dans l'�glise naissante. Dans les efforts que fait un p�cheur pour rompre ses liens et ses mauvaises habitudes, l'�me souffre des esp�ces de convulsions dont celles des corps malades dans le cimeti�re de Saint-M�dard ne sont aujourd'hui que l'image. Le p�re Quesnel a dit: �On ne sait ce que c'est que le p�ch� et la vraie p�nitence, quand on veut �tre r�tabli d'abord dans la possession des biens dont le p�ch� nous a d�poss�d�s et qu'on ne veut pas porter la confusion de cette s�paration�; et l�-dessus les deux partis triomphaient, car cette maxime, accept�e par les appelants et favorable aux miracles lentement accomplis, est la quatre-vingt-huiti�me proposition condamn�e par la bulle. Les miracles du d�mon sont des crimes. Ceux qui en profitent m�ritent la mort, et la responsabilit� s'�tend fort loin. Toute la post�rit� d'Aman fut pendue comme lui, et les enfants des accusateurs de Daniel furent jet�s avec eux dans la fosse aux lions. La peine est port�e plus loin parmi les Chinois: les mandarins sont d�pos�s en m�me temps que leurs parents sont punis lorsqu'il se consomme quelque grand crime, comme quand les enfants ont dit des injures � leurs p�res. Sur ce pied, la punition des convulsionnaires irait bien loin, puisque leur �tat criminel est injurieux � Dieu, le p�re de tous les chr�tiens. L'ironie est une arme puissante. On lisait beaucoup en 1735 _Cartouche, ou le Sc�l�rat sans reproche par la gr�ce du p�re Quesnel._ Cartouche est un honn�te homme, un fort honn�te homme, en un mot un homme irr�prochable, et ceux qui en jugent autrement sont oblig�s en conscience d'abjurer le p�re Quesnel ou de faire r�paration � Cartouche. Pourquoi le bl�mer? Pouvait-il, si la gr�ce lui a manqu�, se d�fendre des crimes dont il �tait tent�? car les commandements sont impossibles � qui les transgresse. �Un jour, dit la _Correspondance_ de Grimm, le cardinal de Rochechouart, ambassadeur de France � Rome, entre chez le pape Beno�t XIV avec un visage fort allong�: �Eh bien, qu'y a-t-il, monsieur l'ambassadeur? lui dit-il.--Je viens de recevoir la nouvelle, lui dit l'ambassadeur, que l'archev�que de Paris est de nouveau exil�.--Et toujours pour cette bulle? demande le pape.--H�las! oui, Saint-P�re.--Cela me rappelle, reprend le pontife, une aventure du temps de ma l�gation � Bologne. Deux s�nateurs prirent querelle sur la pr��minence du Tasse sur l'Arioste. Celui qui tenait pour l'Arioste re�ut un bon coup d'�p�e dont il mourut. J'allai le voir dans ses derniers moments: �Est-il possible, me dit-il, qu'il faille p�rir dans la force de l'�ge pour l'Arioste que je n'ai jamais lu!� C'est � Beno�t XIV si peu confiant dans les lumi�res des d�fenseurs de la bulle, que Voltaire a d�di� sa trag�die de _Mahomet_, pour l'examen de laquelle, par une fantaisie singuli�re de M. d'Argenson, d'Alembert avait �t� pour une fois transform� en censeur. Beno�t XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal comprises par les plus ardents s'agitait d�j� la pr�tention de penser librement. Les jans�nistes n'en convenaient pas, mais les j�suites montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en pr�f�rant la persuasion de chacun � toute autorit� visible, on fait de l'�glise une r�publique o� le scepticisme doit triompher. Les p�res fondaient de grandes esp�rances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant �l�ve faire un ennemi des j�suites. Leur pieux d�sir eut un succ�s complet, mais ils d�pass�rent le but, et d'Alembert devint �galement hostile aux deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture, qu'il serait injuste d'appeler th�ologique, une r�pugnance m�l�e de col�re, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles sacr�es, troublaient la tranquillit� des citoyens et la paix des esprits. D'Alembert aimait � rire. Les histoires de convulsionnaires, premier aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me permettra cependant, dans la _Vie du diacre P�ris_ condamn�e au feu par l'Inquisition et solennellement br�l�e � Rome, de signaler une anecdote fort oubli�e et cependant devenue c�l�bre. Labiche en a fait le sujet de sa charmante pi�ce _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Bien peu de nos contemporains, en l'applaudissant au th��tre du Palais-Royal, y ont soup�onn� une r�miniscence des convulsionnaires de Saint-M�dard. Le diacre P�ris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile, vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait. Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune sup�rieure � ses besoins. Sa conscience timor�e se reprochait chaque jour des faiblesses qu'il �tait seul � apercevoir. Un pr�tre du dioc�se d'Orl�ans s'�tait rendu c�l�bre par son humeur frondeuse et son caract�re difficile. Il avait dans plusieurs paroisses apport� la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jans�nisme et condamn� par son �v�que, il �tait tomb� dans la pauvret�. Le bon diacre lui offrit l'hospitalit� avec l'injonction formelle de tout observer dans la maison et d'�tudier, sans craindre l'indiscr�tion, les imperfections et les p�ch�s de son h�te. P�ris couchait sans draps et vivait de l�gumes. En �change de cette maigre ch�re, la t�che impos�e � son surveillant �tait facile. Le saint homme p�chait rarement. La situation �tait celle de Machavoine chez Chiffonet. Le d�nouement fut le m�me; un jour vint o� le diacre, � bout de patience, s'�cria: �V�ritablement, il va un peu loin!� Les livres jans�nistes pr�t�s � d'Alembert contenaient peu d'histoires de ce genre; il s'en d�go�ta bien vite. Pendant ses �tudes de m�decine comme � l'�cole de droit, d'Alembert s'exer�ait aux math�matiques. Les le�ons �l�mentaires re�ues au coll�ge �taient excellentes, et un souvenir reconnaissant est d� � son ma�tre M. Caron. Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les math�matiques comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour le d�cider � se s�parer pour un temps de ses livres de science. Il les porta chez un ami, chez Diderot peut-�tre. La m�decine restait sa seule �tude, mais la g�om�trie, quoi qu'il f�t, le divertissait sans cesse. Les probl�mes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, m�me volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficult� l'arr�tait, allait chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La maladie �tait sans rem�de: il l'accepta comme un bonheur. La m�decine fut abandonn�e; les probl�mes, r�solus sans scrupule, furent discut�s avec pers�v�rance. D'Alembert, � l'�ge de vingt ans, avait, sans rien r�ver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand g�om�tre. CHAPITRE II D'ALEMBERT ET L'ACAD�MIE DES SCIENCES D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant � ses premiers travaux, �crivait avec �motion: �Les math�matiques ont �t� pour moi une ma�tresse!� Cette ma�tresse, quoique souvent n�glig�e, ne l'a jamais trahi. Le temps pendant lequel des succ�s sans �clat couronnaient des travaux sans ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regrett�. Sous le modeste toit de celle qui lui servait de m�re, il trouvait la tranquillit� n�cessaire � ses profondes recherches. En se r�veillant dans sa petite chambre mal a�r�e, et de laquelle on voyait trois aunes de ciel, il songeait avec joie � la recherche commenc�e la veille et qui allait remplir sa matin�e, au plaisir qu'il allait go�ter le soir au spectacle, et, dans les entr'actes des pi�ces, au plaisir plus grand encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde--je veux dire les soci�t�s brillantes dans lesquelles d'Alembert devait �tre bient�t recherch� et admir� �tait pour lui sans attrait; il ne le connaissait ni ne le d�sirait. Quelques amis, dont quelques-uns devinrent c�l�bres ou illustres, formaient sa soci�t� habituelle. Le profond g�om�tre �tait cit� comme le plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous. La premi�re communication de d'Alembert � l'Acad�mie des sciences est du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque relative � un passage d'un livre classique alors, l'analyse d�montr�e du p�re Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'�crire sans travail en marge de son exemplaire. Clairaut, nomm� rapporteur, loua avec bienveillance le jeune g�om�tre de vingt et un ans pour son exactitude et son z�le. Un an apr�s, en 1740, d'Alembert aborde la m�canique des fluides. Il vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgr� les progr�s ou, pour mieux dire, � cause des progr�s de la science, reculeraient devant les difficult�s qu'il accumule. Il �tudie la r�fraction d'un corps solide lanc� obliquement dans un liquide. Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup de savoir et y loue beaucoup d'habilet�. Trois m�moires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jug�s dignes, non plus que les pr�c�dents, de figurer dans ses opuscules imprim�s, confirm�rent l'opinion tr�s favorable qu'il avait su d�s le premier jour donner de ses talents. Sans attendre d'autres titres � la confiance des g�om�tres, le 1er mars 1741, � l'�ge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander � l'Acad�mie des sciences une place d'_associ�_ devenue vacante. On d�butait habituellement par le titre d'_adjoint._ L'Acad�mie pr�f�ra Lemonnier, qui, depuis cinq ans d�j�, avait franchi ce premier pas de la carri�re acad�mique. La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint: d'Alembert la demanda. L'Acad�mie nomma l'abb� de Gua. Vaincu une troisi�me fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin nomm�, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il �tait �g� de vingt-quatre ans. L'extr�me jeunesse des candidats propos�s au choix du roi pourrait surprendre. Lemonnier, pr�f�r� � d'Alembert lors de sa premi�re candidature, �tait entr� � l'Acad�mie � l'�ge de vingt et un ans, Clairaut � dix-huit ans; Lacaille, �g� de vingt-huit ans, �tait un candidat d�j� m�r. Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Acad�mie s'ouvrent avant leur trenti�me ann�e sont fort rares. L'avantage accord� � nos anciens ne r�v�le ni des g�nies plus pr�coces, ni des efforts plus heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis autrefois comme adjoints ou m�me comme associ�s de l'Acad�mie, ne porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit d'assister aux s�ances et d'y demander la parole: rien de plus; ils ne votaient pas dans les �lections. Les pensionnaires, seuls pensionn�s comme l'indique leur nom, se partageaient les jetons de pr�sence. L'�tude des proc�s-verbaux suffirait pour fournir une de ces preuves dont l'histoire souvent doit se contenter. En relevant pour plusieurs ann�es le nombre des signatures, j'ai trouv�, pour toutes, les pensionnaires plus exacts que leurs jeunes confr�res. La cons�quence est �vidente; la probabilit� ne peut se calculer, mais la vraisemblance n'est pas contestable. En r�alit�, les adjoints louchaient les jetons de pr�sence, qui �taient de deux francs, dans un cas seulement, celui de l'enterrement d'un confr�re. D'Alembert fut promu en 1746 au rang d'associ� g�om�tre. On lit sur les registres, � la date du 26 f�vrier 1746: �MM. d'Alembert et B�lidor obtiennent la majorit� des voix pour la place d'associ� g�om�tre vacante par la promotion de Lemonnier � celle de pensionnaire astronome.� Deux pages plus loin: �Le roy a choisi M. d'Alembert pour la place d'associ� g�om�tre.� D'Alembert, par une faveur sp�ciale et fort rare, avait obtenu en 1745, �tant encore adjoint, une pension de 500 livres sur les fonds de l'Acad�mie. Le 7 avril 1756, d'Alembert figure encore parmi les associ�s. Le 10 avril 1756, sans qu'aucune mention soit faite d'une nomination, il est inscrit au nombre des pensionnaires. Le 8 mai 1756, le comte d'Argenson �crit: �Je vous donne avis que le roy d�sire qu'il soit incessamment proc�d� � l'�lection � la place d'associ� qui vaque � l'Acad�mie des sciences par la promotion de M. d'Alembert � celle de pensionnaire surnum�raire.� M. de Parcieux est nomm�. C'est seulement en 1765 que d'Alembert, plus de vingt ans apr�s son entr�e � l'Acad�mie, �changea le titre de pensionnaire surnum�raire pour celui de pensionnaire titulaire, et fut enfin mis en possession de tous les avantages et de tous les droits accord�s aux membres de l'Acad�mie des sciences. Le trait� de dynamique de d'Alembert, publi� en 1743, pla�a imm�diatement son auteur au nombre des premiers g�om�tres de l'Europe. La mati�re, difficile et nouvelle, �tait trait�e de main de ma�tre. Le livre de d'Alembert, aujourd'hui rarement consult�, fait �poque dans l'histoire de la m�canique. Lagrange, un demi-si�cle plus tard, �crivant avec �l�gance et profondeur l'histoire de la science qu'il transformait de nouveau, dit en parlant du livre de d'Alembert: �Le trait� de dynamique de d'Alembert, qui parut en 1743, mit fin � ces esp�ces de d�fis, en offrant une m�thode directe et g�n�rale pour r�soudre ou du moins pour mettre en �quations tous les probl�mes de dynamique qu'on peut imaginer. Cette m�thode r�duit toutes les lois du mouvement des corps � celle de leur �quilibre et ram�ne ainsi la dynamique � la statique.� Ramener la dynamique � la statique! Le progr�s accompli par d'Alembert se r�sume en effet par ces paroles, qui malheureusement, pour qui n'a pas approfondi la question, ne peuvent avoir aucun sens; incompr�hensible pour les uns, la phrase, dans sa concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement--il faut appeler sur ce point l'attention--de la mise du probl�me en �quations. La r�solution de ces �quations par des m�thodes qui varieront d'un cas � l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La statique fait conna�tre les conditions de l'�quilibre. Qu'ont-elles de commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le comprendre, nous consid�rons le cas le plus simple, celui d'un point mat�riel isol�, les deux probl�mes restent enti�rement distincts. On peut approfondir les conditions d'�quilibre sans avoir fait un pas dans l'�tude du mouvement; la d�pendance mutuelle des deux th�ories n'existe que pour les _syst�mes_ dans lesquels les points li�s les uns aux autres sont rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est celui du pendule. Le pendule simple, form� par un _point_ pesant oscillant � l'extr�mit� d'un fil d�pourvu de masse, est une abstraction math�matique; c'est le plus simple des _syst�mes_. Le point n'est pas libre; il ne peut quitter le cercle dont l'extr�mit� fixe du fil est le centre. Le pendule compos�, dans lequel oscille une masse do dimensions appr�ciables suspendue � une tige pesante comme elle, pr�sente un second cas, beaucoup moins simple. Si chaque point �tait libre, il oscillerait d'autant plus vite qu'il serait plus rapproch� du centre; il ne peut en �tre ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine oscillent dans le m�me temps. Les points se font des concessions, ils y sont forc�s. Ceux d'en bas iront plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils �taient seuls. Les liaisons, pour imposer ces changements, font na�tre des forces, et ces forces doivent �tre introduites dans les �quations du probl�me; elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant d'Alembert avaient rencontr� ce probl�me, dont la solution pr�alable semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au d�tail, ce qui serait impossible, nous r�duirons la grande d�couverte de d'Alembert � la remarque qui lui sert de base. Le syst�me, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le d�finissent, est capable de produire certaines forces. _Ces forces sont les m�mes dans l'�tat d'�quilibre et dans l'�tat de mouvement._ Les lois de la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent un r�le, et, par cette �tude ant�rieure, le probl�me auxiliaire, si difficile en apparence, se trouve r�solu d'avance ou, pour mieux dire, �lud�. Dans le discours pr�liminaire qui pr�c�de le trait� de m�canique, apparaissent pour la premi�re fois quelques-unes des qualit�s qui devaient appeler si souvent d'Alembert loin du th��tre de ses premiers succ�s. On rencontre d�j� l'�crivain habile et le philosophe hardi qui ose aborder les questions les plus hautes, discutant le degr� de certitude de toute v�rit� accept�e. �Les questions les plus abstraites, celles que le commun des hommes regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent, dit-il, celles qui portent avec elles une plus grande lumi�re. L'obscurit� semble s'emparer de nos id�es � mesure que nous examinons dans un objet plus de propri�t�s sensibles; l'imp�n�trabilit� ajout�e � l'id�e d'�tendue semble ne nous offrir qu'un myst�re de plus; la nature du mouvement est une �nigme pour les philosophes; le principe m�taphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins cach�; en un mot, plus ils approfondissent l'id�e qu'ils forment de la mati�re et des propri�t�s qui la repr�sentent, plus cette id�e s'obscurcit et para�t vouloir leur �chapper, plus ils se persuadent que l'existence des objets ext�rieurs, appuy�e sur le t�moignage �quivoque de nos sens, est ce que nous connaissons le moins imparfaitement encore.� D'Alembert aborde dans son discours une question fort c�l�bre alors et que les g�om�tres, qui peuvent seuls approfondir la discussion, r�solvent tous aujourd'hui, sans, il est vrai, s'en inqui�ter beaucoup, dans un sens oppos� � celui qu'il adopte. Les lois de la m�canique sont-elles des v�rit�s n�cessaires ou contingentes? Peut-on, en d'autres termes, par le seul raisonnement et en dehors de toute exp�rience, d�montrer les principes de la science et d�couvrir les lois du mouvement? �Pour fixer nos id�es sur cette question, il faut, dit d'Alembert, d'abord la r�duire au seul sens raisonnable qu'elle puisse avoir. Il ne s'agit pas de d�cider si l'auteur de la nature aurait pu lui donner d'autres lois que celles que nous observons; d�s qu'on admet un �tre intelligent et capable d'agir sur la mati�re, il est �vident que cet �tre peut � chaque instant la mouvoir et l'arr�ter � son gr�, ou suivant des lois uniformes, ou suivant des lois qui soient diff�rentes pour chaque instant et pour chaque partie de mati�re; l'exp�rience continuelle de notre corps nous prouve assez que la mati�re, soumise � la volont� d'un principe pensant, peut s'�carter dans ses mouvements de ceux qu'elle aurait v�ritablement si elle �tait abandonn�e � elle-m�me. La question propos�e se r�duit donc � savoir si les lois de l'�quilibre et du mouvement qu'on observe dans la nature sont diff�rentes de celles que la mati�re abandonn�e � elle-m�me aurait suivies.� Cette seule mani�re raisonnable de poser la question semble, il faut l'avouer, bien singuli�re, et l'id�e de consid�rer la mati�re abandonn�e � elle-m�me et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire des caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot dispos� � �carter partout et toujours, d�t-il ne rien rester, les arguments puis�s dans une telle consid�ration. Lorsque Lagrange d�clare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre les g�om�tres aux probl�mes difficiles propos�s par d�fi, si le lecteur suppose que la th�orie du mouvement, trop bien connue, n'�tait plus digne de servir d'�preuve, il a tr�s mal compris l'assertion. Descartes, parlant de sa grande d�couverte, l'analyse appliqu�e � la g�om�trie, d�clare, non sans orgueil et m�me avec plus d'orgueil qu'il n'est permis, qu'il se dispense de r�soudre les probl�mes auxquels sa m�thode est applicable, pour laisser � ses descendants le plaisir facile de s'y exercer. Pour la g�om�trie, comme pour la m�canique, l'assertion est trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a proc�d� ainsi. Plus une m�thode est nouvelle et f�conde, plus elle �tend le champ de l'inconnu. Les difficult�s � vaincre pour avancer encore grandissent aux approches des sommets, qui, pour cette raison peut-�tre, ne seront jamais atteints. D'Alembert n'a vu dans son principe qu'une voie signal�e � tous et ouverte � lui-m�me pour tenter de nouveaux travaux. Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgr� le succ�s obtenu, ne doit �tre aujourd'hui lou� qu'avec r�serves. D'Alembert, en 1746, obtint le prix propos� par l'Acad�mie de Berlin � l'auteur du meilleur ouvrage sur la cause des vents. Ce concours eut sur la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en relation avec Fr�d�ric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot qui convienne. Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas � l'application. D'Alembert n'a pas �tudi� le v�ritable m�canisme, d�j� connu, dans ses traits g�n�raux au moins, qui explique les vents aliz�s soufflant sans cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers l'ouest. Ils sont produits par les diff�rences de temp�rature, qui dans ces r�gions d�terminent l'�l�vation de l'air: l'air plus froid qui le remplace et vient des r�gions bor�ales est anim� d'une moindre vitesse de rotation et semble par cons�quent souffler en sens oppos� au mouvement de la terre. D'Alembert ne parle de cette cause principale et pr�pond�rante que pour refuser de s'en occuper. �J'avoue, dit-il, que la diff�rente chaleur que le soleil r�pand sur les parties de l'atmosph�re doit y exciter des mouvements; je veux m�me accorder qu'il en r�sulte un vent g�n�ral qui souffle toujours dans le m�me sens, quoique la preuve qu'on en donne ne me paraisse pas assez �vidente pour porter dans l'esprit une lumi�re parfaite; mais si on se propose de d�terminer la vitesse de ce vent g�n�ral et sa direction dans chaque endroit de la terre, on verra facilement qu'un pareil probl�me ne peut �tre r�solu que par un calcul exact; or les principes n�cessaires pour ce calcul nous manquent enti�rement, puisque nous ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air: cette derni�re raison est plus que suffisante pour nous d�terminer � faire ici abstraction de la chaleur solaire, car, comme il n'est pas possible de calculer avec quelque exactitude les mouvements qu'elle peut occasionner dans l'atmosph�re, il faut n�cessairement reconna�tre que la th�orie des vents n'est susceptible d'aucun degr� de perfection de ce c�t�-l�.� Ces lignes contiennent une d�claration de principes bien dangereuse pour les progr�s de la physique. Bien �loign� de vouloir approfondir les causes cach�es, d'Alembert n'accepte que des probl�mes bien nets et bien purs, dont l'�nonc� permette une solution exacte et achev�e; non content de n�gliger ce qui est petit et sans influence sensible, il �carte avec d�dain tout ce qui, lui semblant mal connu et mal d�termin�, diminue la pr�cision et la beaut� du probl�me. C'est la m�me tendance qui plus tard et dans un autre ordre d'id�es devait le conduire � restreindre, jusqu'� l'annuler, le champ de la m�taphysique et de la philosophie. Malgr� l'habilet� qu'il y d�ploie, l'insuffisance de la th�orie de d'Alembert est visible d'ailleurs au premier coup d'oeil: la grandeur et la direction actuelle des vents d�pendraient en effet, suivant elle, aujourd'hui encore, de l'�tat initial des couches atmosph�riques, sans que les frottements et les chocs renouvel�s depuis le commencement du monde en aient dissip� l'influence. Le prix accord� � d'Alembert fut-il donc le r�sultat d'une m�prise, et le titre de membre de l'Acad�mie de Berlin �tait-il imm�rit�? Il y aurait grande injustice � le croire. Dans l'ouvrage sur la cause des vents on reconna�t � chaque page le grand g�om�tre profond�ment instruit de la science du mouvement et capable d'ouvrir des voies nouvelles. De tels essais pr�c�dent les chefs-d'oeuvre et les pr�parent, parce qu'ils perfectionnent l'instrument des recherches en enseignant � le manier avec plus d'�l�gance et de s�ret�. D'Alembert, suivant les cons�quences de son principe de dynamique, en a fait l'application � la th�orie de la pr�cession des �quinoxes, et son livre sur ce sujet difficile suffirait pour le rendre immortel. Les p�les de la terre, � moins de chocs que rien ne fait pr�voir dans l'avenir et que rien ne prouve dans le pass�, sont immobiles � la surface; ceux du ciel, au contraire, se d�placent sans cesse par rapport aux �toiles fixes. C'est la grande d�couverte d'Hipparque. Le p�le, autour duquel semble tourner le ciel, parcourt un petit cercle dont le rayon mesure 23� 1/2 et, s'avan�ant de 50" environ par an, en fera le tour en vingt-six mille ans. L'�quateur, perpendiculaire � la ligne des p�les, tourne n�cessairement avec elle; en vertu de cette rotation, il coupe le plan �cliptique, qui est fixe, en des points variables. Ces points sont les �quinoxes, qui comme le p�le, par cons�quent, accompliront leur r�volution en vingt-six mille ann�es. Les observations astronomiques confirment la pr�diction hardie du grand astronome de l'antiquit�. Les si�cles succ�dent aux si�cles et l'�quinoxe continue sa marche uniforme. Quelle force produit et r�gle son mouvement? La question pour K�pler n'aurait pas eu de sens. Heureux et fier de p�n�trer le m�canisme du monde, il n'avait pas l'audace de chercher les causes. Newton a r�v�l� le ressort; c'est � la m�canique � en chercher les effets. La terre chaque ann�e tourne autour du soleil. C'est qu'elle est attir�e par lui; sans cette attraction insuffisante � les r�unir, anim�s par les vitesses acquises, les deux corps s'�loigneraient ind�finiment. Le soleil, en attirant la terre, n'est pas la cause de la rotation qui produit les jours et les nuits; il ne pourrait, si la terre �tait homog�ne et sph�rique, ni l'acc�l�rer ni la ralentir. Mais sur un globe aplati et h�t�rog�ne l'action est d�vi�e et, ne s'exer�ant pas exactement vers le centre, produit une rotation qui d�place chaque jour d'une quantit� inappr�ciable aux observations la position de l'axe du monde. Newton a signal� cette cause incontest�e du ph�nom�ne. D'Alembert l'a soumise au calcul. �coutons Laplace, en pareille mati�re le grand juge. �La d�couverte de ces r�sultats, dit-il apr�s avoir expliqu� le d�tail du ph�nom�ne, �tait au temps de Newton au-dessus des moyens de l'analyse et de la m�canique; il fallait en inventer de nouveaux. L'honneur de cette invention �tait r�serv� � d'Alembert. Un an et demi apr�s la publication de l'�crit dans lequel Bradley pr�senta sa d�couverte, d'Alembert fit para�tre son trait� de la pr�cession des �quinoxes, ouvrage aussi remarquable dans l'histoire de la m�canique c�leste et de la dynamique, que l'�crit de Bradley dans les annales de l'astronomie.� D'Alembert en suivant sa voie devait rencontrer les plus grands probl�mes de la m�canique c�leste. Les questions depuis Newton �taient nettement pos�es, et nul mieux que lui n'�tait pr�par� � la lutte. Le trait� de dynamique de d'Alembert est l'annonce et en quelque sorte le prologue de la m�canique analytique, chef-d'oeuvre de Lagrange. Les �crits de d'Alembert sur le syst�me du monde forment un trait� de m�canique c�leste dans lequel Laplace, qui l'a loyalement reconnu, a largement et fructueusement puis�. D'Alembert a repris la th�orie de la lune esquiss�e seulement par Newton. Le probl�me appartenait � tous; si Clairaut et Euler, en l'abordant en m�me temps que lui, y ont rencontr� les m�mes succ�s, il faut se garder d'en conclure qu'il f�t facile. Newton y avait �chou�, et les forces r�unies des trois nouveaux athl�tes ont laiss� � leurs successeurs un vaste champ � parcourir. Les observations se perfectionnent; apr�s les degr�s sont venues les minutes, apr�s les minutes les secondes, et aujourd'hui les dixi�mes de seconde. Les calculateurs pr�tendent tout expliquer et y r�ussissent; c'est en astronomie surtout que les d�tails sont la pierre de touche des th�ories. L'accord dans la th�orie de la lune n'a pas �t� imm�diat, et l'observation, en d�mentant d'abord le calcul, a �veill� de grandes �motions et provoqu� d'ardentes discussions. Diderot ne faisait qu'en rire et, sans rien entendre � la question, se faisait lire en la discutant. �Ce qu'il y a d'utile en g�om�trie peut, disait-il, s'apprendre en six mois. Le reste est de pure curiosit�.� Cela est vrai sans doute. Mais la po�sie, la peinture, la m�taphysique et bien d'autres produits de l'activit� humaine sont aussi de pure curiosit�; si l'on doit pour cela les envelopper dans un m�me d�dain, la barbarie deviendra l'id�al des sages et le voeu des gens sens�s. �Il n'existe dans la nature, ajoute Diderot, ni surface sans profondeur, ni ligne sans largeur, ni point sans dimensions, ni aucun corps qui ait cette r�gularit� hypoth�tique du g�om�tre D�s que la question qu'on lui propose le fait sortir de ses suppositions, d�s qu'il est forc� de faire entrer dans la solution d'un probl�me l'�valuation de quelques causes ou qualit�s physiques, il ne sait plus ce qu'il fait.� �Si le calcul s'applique si parfaitement � l'astronomie--c'est toujours Diderot qui parle---c'est que la distance immense � laquelle nous sommes plac�s des corps c�lestes r�duit leurs orbes � des lignes presque g�om�triques. Mais prenez le g�om�tre au toupet et approchez-le de la lune d'une cinquantaine de diam�tres terrestres: alors, effray� du balancement �norme et des terribles alternatives du globe lunaire, il trouvera qu'il y a autant de folie � lui proposer de tracer la marche de notre satellite dans le ciel que d'indiquer celle d'un vaisseau dans nos mers quand elles sont agit�es par la temp�te.� L'imagination de Diderot le sert mal. Les g�om�tres ont depuis le trait� de d'Alembert perfectionn� sans cesse les calculs dont il a nettement donn� le principe. Glairaut et Euler ses contemporains, Lagrange et Laplace, et, apr�s eux, Plana, Damoiseau, Hansen, Delaunay et Adams ont inscrit leurs noms dans l'histoire de la science en consacrant de nombreuses ann�es � perfectionner et � refaire cette th�orie rebelle aux formules. La longueur des calculs d�passe toute pr�vision et s'accro�t sans cesse. Pour l'astronome aujourd'hui tout est fait, rien n'est �bauch� pour le g�om�tre. Un probl�me tr�s connu et par comparaison tr�s facile donnera la clef de l'�nigme. La quadrature du cercle est en g�om�trie comme la pierre philosophale en chimie, la chose impossible; les ignorants seuls osent la chercher, et quand ils l'ont p�niblement trouv�e, il leur faut de nouveau de longs efforts pour d�cider un savant v�ritable � leur montrer, en entrant au d�tail, l'illusion de leur d�couverte. Les acad�mies depuis longtemps rejettent avec d�dain, sans en avoir pris connaissance, toute annonce d'une solution nouvelle. Le probl�me est class� comme insoluble. Archim�de l'a r�solu pourtant, pr�cis�ment comme d'Alembert a r�solu celui du mouvement de la lune, et, depuis deux mille ans, quiconque ne se contente pas de l'exactitude acquise peut, sans effort d'esprit, trouver, autant qu'il lui pla�t, de nouveaux chiffres exacts et certains. Le rayon du cercle �tant donn�, la surface est connue avec une pr�cision illimit�e; on peut partager un millim�tre carr� en un million de parties �gales, et chaque partie, de nouveau, en un million de parties nouvelles, recommencer cinquante fois la division; le r�sultat imperceptible de toutes ces op�rations de l'esprit restera, si le calculateur le veut, sup�rieur � l'erreur commise. Que demande-t-on de plus? Pourquoi traiter d'insoluble un probl�me si parfaitement r�solu? La r�ponse est bien simple: le g�om�tre veut une erreur nulle. Entre z�ro pour lui et l'extr�me petitesse, d'apr�s les r�gles du jeu qu'il veut jouer, il y a un ab�me. Une solution n'est pas plus ou moins parfaite, elle est exacte ou inexacte. L'histoire du probl�me des trois corps est semblable. Les travaux math�matiques de d'Alembert sont innombrables. Nous ne pouvons en faire le r�sum�. Il est impossible m�me de citer ceux qui pourraient, en l'absence de tout autre titre, assurer � son nom une place �lev�e dans l'histoire de la science. Ses �tudes sur les cordes vibrantes sont du nombre. Taylor avant d'Alembert avait r�solu le probl�me; Euler, Bernouilli et Lagrange s'y sont exerc�s apr�s lui. Apr�s de longues et subtiles discussions, leur d�saccord a souvent subsist�. Une gloire incontestable reste � d'Alembert: il a cr�� � l'occasion de ce probl�me de physique une m�thode nouvelle d'analyse. D'Alembert est le cr�ateur de la th�orie si f�conde des �quations aux d�riv�es partielles. Il faut dire toute la v�rit�. L'esprit de d'Alembert, ing�nieux et profond sur toutes les parties de la science, se refusait sur l'une d'elles aux d�monstrations les plus claires. Il a toujours repouss� les principes du calcul des probabilit�s, et, dans ses discussions plusieurs fois r�p�t�es avec Daniel Bernouilli, la post�rit� ne peut refuser � son illustre adversaire l'avantage d'avoir eu raison sur tous les points. Malgr� les travaux de Pascal, d'Huygens et de Jacques Bernouilli, d'Alembert refuse de voir dans le calcul des probabilit�s une branche l�gitime des math�matiques. Le probl�me qui fut le point de d�part de ses doutes et l'occasion de ses critiques est rest� c�l�bre dans l'histoire de la science sous le nom de �probl�me de Saint-P�tersbourg�. On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une pi�ce en l'air autant de fois qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arr�te alors et il paye � son adversaire Paul, 1 franc s'il a suffi de jeter la pi�ce une fois, 2 francs s'il a fallu la jeter deux fois, 4 francs s'il y a eu trois coups, puis 8 francs, 16 francs, et ainsi de suite en doublant la somme chaque fois que l'arriv�e de face est retard�e d'un coup. On demande combien Paul doit payer �quitablement en �change d'un tel engagement? Le calcul fait par Daniel Bernouilli, qui avait propos� le probl�me, exige que l'enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu'il paye � Pierre avant de commencer le jeu, l'avantage sera de son c�t�; tel est le sens du mot infini. Ce r�sultat, quoique rigoureusement d�montr�, semble contraire aux indications du bon sens. Aucun homme raisonnable ne voudrait payer cent francs les promesses de Pierre. L'esprit de d'Alembert, pour repousser ce paradoxe, rejetait avec d�dain les principes qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et en contester l'�vidence, les raisonnements les moins fond�s et les plus singuli�res objections. Il refuse, par exemple, aux g�om�tres le droit d'assimiler dans leurs d�ductions cent �preuves faites successivement avec la m�me pi�ce � cent autres faites simultan�ment avec cent pi�ces diff�rentes. �Les chances, dit-il, ne sont pas les m�mes dans les deux cas�, et la raison qu'il en donne est fond�e sur un singulier sophisme: �Il est tr�s possible, dit-il, et m�me facile de produire le m�me �v�nement en un seul coup autant de fois qu'on le voudra, et il est au contraire tr�s difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et peut-�tre impossible, si le nombre des coups est tr�s grand.� �Si j'ai, ajoute d'Alembert, deux cents pi�ces dans la main et que je les jette en l'air � la fois, il est certain que l'un des coups croix ou pile se trouvera au moins cent fois dans les pi�ces jet�es, au lieu que, si l'on jetait une pi�ce successivement en l'air cent fois, on jouerait peut-�tre toute l'�ternit� avant de produire croix ou pile cent fois de suite.� Est-il n�cessaire de faire remarquer que les deux cas assimil�s sont enti�rement distincts, et que jeter deux cents pi�ces en l'air pour choisir apr�s coup les cent qui tournent la m�me face, c'est absolument comme si l'on jetait en l'air une pi�ce deux cents fois de suite, en choisissant apr�s, pour les compter seules, les �preuves qui ont fourni le r�sultat d�sir�? Dans cette discussion, qui d'ailleurs n'occupe qu'une bien faible place parmi ses opuscules, d'Alembert se trompe compl�tement et sur tous les points. Son esprit, d�sireux de lumi�re, toujours pr�t � d�clarer imp�n�trable ce qui lui semble obscur, �tait plus qu'un autre expos� au p�ril de condamner l�g�rement les raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances. Quant au paradoxe du probl�me de Saint-P�tersbourg, il dispara�t enti�rement lorsqu'on interpr�te exactement la r�ponse du calcul: une convention �quitable n'est pas une convention indiff�rente pour les parties; cette distinction �claircit tout. Un jeu peut �tre � la fois tr�s juste et tr�s d�raisonnable. Supposons, pour mettre cette v�rit� dans tout son jour, que l'on propose � mille personnes poss�dant chacune un million de former en commun un capital d'un milliard, qui sera abandonn� � l'une d'elles d�sign�e par le sort, toutes les autres restant ruin�es. Le jeu sera �quitable, et pourtant aucun homme sens� n'y voudra prendre part. En termes plus simples et plus �vidents encore: un tr�s gros jeu est insens� sans �tre inique. Le probl�me de Saint-P�tersbourg offre, sous l'apparence d'un jeu tr�s mod�r�, dans lequel on doit vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions qui peuvent, dans des cas qui n'ont rien d'impossible, rendre la perte colossale. Les plus grands g�om�tres ont �crit sur le calcul des probabilit�s; presque tous ont commis des erreurs: la cause en est, le plus souvent, au d�sir d'appliquer des principes � des probl�mes qui par leur nature �chappent � la science. D'Alembert commet la faute oppos�e: il nie les principes. Imposer aux hasards des lois math�matiques est pour lui un contresens; il rejette le probl�me et d�tourne les yeux. Les g�om�tres, sur ce point, n'avaient qu'un parti � prendre, celui de ne pas le lire. Il n'a jamais connu la question. Daniel Bernouilli l'a invit� � se mettre au fait des mati�res dont il parle. D'Alembert l'a trait� d'impertinent: ils avaient tous les deux raison. Lorsque, trop confiant dans la th�orie, on l'invoque dans des cas o� elle n'a que faire, le scepticisme reprend l'avantage. La c�l�bre question de l'inoculation en offre un exemple. L'inoculation, au XVIIIe si�cle, avant la d�couverte de la vaccine, �tait pour les familles le parti le plus sage; l'�tude des faits le rendait �vident, mais il ne fallait pas m�ler de formules � la discussion: telle est la th�se de d'Alembert. Il l'a, selon sa coutume, soutenue avec chaleur et esprit; il adopte la bonne cause et combat ceux qui la d�fendent mal; nous ne devons pas passer sous silence ce r�le qui lui fait honneur. La question de fait domine tout; elle repose sur des chiffres incertains. Les statistiques n'�taient pas d'accord. D'Alembert, dont la conclusion est r�solument favorable � l'inoculation, all�gue surtout le tr�s petit nombre des d�c�s, fort inf�rieur, suivant les renseignements les plus certains, � celui qu'on avait propos� d'abord en conseillant pourtant de braver le danger. Sur deux cents inocul�s, avait dit Daniel Bernouilli, il en meurt un en moyenne dans le mois qui suit l'op�ration. Si cela �tait vrai, r�pond d'Alembert, il faudrait laisser chacun libre. �Chacun, comme dit Pantagruel, serait arbitre de ses propres pens�es et de soy-m�me prendrait conseil�; mais le chiffre est exag�r�. Les pr�cautions chaque jour mieux connues ont rendu le nombre des victimes dix fois moindre et pourront le r�duire encore. Sans insister sur ces chiffres douteux, la th�se qu'il soutient est celle-ci: L'�valuation de la vie moyenne n'a pour une telle question rien qui soit d�cisif. Il n'est pas vrai que, la vie moyenne �tant suppos�e, par exemple, de vingt-cinq ans pour les hommes de trente ans bien portants, toute innovation qui la portera � vingt-sept ans doive �tre accept�e comme un avantage. Supposons, pour �carter toute h�sitation, que la petite v�role soit la seule maladie mortelle; on sait gu�rir toutes les autres; quiconque ne meurt pas de celle-l� atteindra l'�ge de cent ans. Les ravages de cette maladie unique sont cependant terribles; ils r�duisent de quatre-vingts ans � soixante la vie moyenne d'un homme de vingt ans. L'inoculation--c'est l'hypoth�se--fait mourir, le lendemain du jour o� elle est pratiqu�e, le cinqui�me de ceux qui s'y exposent. La vie moyenne, si tous se font inoculer � vingt ans, s'�l�vera--le calcul est facile--de soixante ans � soixante-quatre. Qui oserait cependant, dans de telles conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer l'op�ration? Quel m�decin consentirait � se pr�senter dans une ville, offrant � mille habitants jeunes et bien portants d'accro�tre de quatre ans leur vie moyenne, en se faisant accompagner de deux cents cercueils destin�s � recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas acquis la certitude de vivre cent ans? L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indiff�rent. Devant la crainte de mourir demain, quels que soient les raisonnements, disparaissent toutes les esp�rances et toutes les craintes relatives aux quatre-vingts ann�es qui suivent. D'Alembert dans ses �crits math�matiques manque d'�l�gance et de clart�. Comment ce savant universel, nourri aux �tudes classiques, habile � disserter spirituellement et avec �loquence sur les sujets les plus divers, cet �crivain c�l�bre pour la vigueur et la pr�cision de son style, perd-il son habilet� et sa gr�ce en r�digeant ses belles d�couvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert � aucune �poque de sa vie n'a voulu �tre professeur. Au sortir du coll�ge et pendant ses �tudes en droit, gr�ce aux 1200 livres l�gu�es par son p�re, il diminuait, en la partageant, la g�ne de ses parents adoptifs. Leur ordinaire de pauvres artisans suffisait � la simplicit� de ses go�ts. R�sign� comme son ami Diderot � rev�tir souvent un costume en d�saccord avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui � �changer son temps contre un salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de toute occasion, il enseignait pour gagner le pain quotidien les sciences aussi volontiers que les lettres. �Que faisiez-vous dans l'all�e des Soupirs? --Une assez triste figure. --Au sortir de l� vous battiez le pav�. --D'accord. --Vous donniez des le�ons de math�matiques. --Sans en savoir un mot. N'est-ce pas l� que vous voulez en venir? --Justement. --J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons �l�ves.� D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, _dissemblait_ de son ami Diderot: Diderot enseignait les math�matiques sans les savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre une heure de son temps. �Demandez, dit ailleurs � Diderot le neveu de Rameau, son cynique interlocuteur, demandez � votre ami d'Alembert, le coryph�e de la science math�matique, s'il serait trop bon pour en faire les �l�ments.� D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a form� d'�l�ve, et jamais, dans le d�sir d'�tre compris des intelligences paresseuses et rebelles, il n'a fait effort pour �tre, comme disait Descartes, transcendentalement clair. On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul diff�rentiel y rencontrait des contradictions qui, s'il est mal enseign�, peuvent r�ellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre d�j� et, comme disait Diderot, coryph�e admir� des sciences math�matiques. La r�ponse est rest�e c�l�bre: �Allez en avant, la foi vous viendra�. Ce mot brillant, mais d�pourvu de toute v�rit�, explique assez bien les d�fauts de d'Alembert. Il se r�serve d'�clairer chaque page par la lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de m�thode. Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions g�om�triques le style net et pr�cis d'Euclide, il r�unissait � un haut degr�, avec une r�putation toujours croissante, les qualit�s d�sir�es dans un secr�taire perp�tuel de l'Acad�mie des sciences. Trop jeune pour remplacer Fontenelle, il aurait �t�, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance il fait allusion pour les d�mentir aux bruits r�pandus � ce sujet. La voix publique une premi�re fois le d�signait pour remplir une place que le titulaire n'avait pas le d�sir de quitter. D'Alembert ne pouvait admettre qu'on lui pr�t�t de telles intentions. Il �crivait � Mme du Deffant, amie d�vou�e de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert, occupait la place: �Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions o� vous m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais pens� � la place de secr�taire de l'Acad�mie des sciences, je serais tr�s f�ch�, quand je le pourrais, d'en d�pouiller celui qui la remplit bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les bris�es de Montigny qui, je crois, pense � cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson, sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la pr�face de l'Encyclop�die, �'a �t� pour contribuer de mon mieux au bien de l'ouvrage; � l'�gard des deux �loges (all�gu�s comme preuve de sa candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du _Mercure_ me les ont demand�s. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'int�r�t et de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut �tre g�om�tre et avoir le sens commun. ��tes-vous contente � pr�sent, madame, et me condamnerez-vous sur la parole de M. Simard, car, selon ce que l'abb� Canaye m'�crit, je vois que vous �tes fort en col�re. Je lui pardonne cette d�marche, parce qu'il n'a point eu envie de me d�sobliger; je vous pardonne m�me de l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.� Il �crivait plus tard � Lagrange: �Depuis que je vous ai �crit, j'ai acquis une dignit�, celle de secr�taire de l'Acad�mie fran�aise, vacante par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse, mais en r�compense elle donne peu de besogne � faire, ce qui me convient fort dans l'�tat o� je suis. Il n'en est pas de m�me de la place de secr�taire de notre Acad�mie des sciences, qui vraisemblablement ne tardera pas � vaquer, et que je travaille � faire retomber � notre ami Condorcet qui la remplira merveilleusement.� D'Alembert, �lu � l'Acad�mie fran�aise en 1755, sans jamais d�laisser la science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie et les pol�miques de parti la plus grande part de son activit�. Le d�vouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait �tait sans limite et toujours pr�t, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les indiff�rents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis sans s'engager � rien, et sa verve satirique, qui souvent d�passait sa pens�e, prenait en s'exer�ant sur eux l'apparence d'une trahison. Il se plaisait peu parmi ses confr�res de l'Acad�mie des sciences et, sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils l'avaient �t�. Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Acad�mie des sciences y semble occuper le centre de ses pens�es et de sa vie. Dans la libert� d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce qu'il pense de chacun. Le secr�taire perp�tuel, Grandjean de Fouchy, dont il destine la succession � son ami Condorcet, est n�gligent et inepte. L'�pith�te de Vi�daze semble faite pour lui comme celle de: aux pieds l�gers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa plume, une �pith�te injurieuse le pr�c�de ou le suit. Les �diteurs de la correspondance ont remplac� l'une d'elles par des points; nous imiterons leur r�serve. Lagrange, en apprenant par un tiers la r�conciliation de d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un �tonnement bien naturel. D'Alembert lui r�pond: �A propos de Lalande, il est vrai que nous sommes raccommod�s parce qu'il en a t�moign� un grand d�sir et qu'au fond je suis bon diable�. Le mot est tr�s juste; d'Alembert a des col�res et des mots piquants, il dit sur tous toute la v�rit�, mais n'en veut � personne. Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'�tait ni estim� ni aim� de d'Alembert. Il en parle souvent avec d�dain, et quand il annonce sa mort � Lagrange, c'est avec plus que de l'indiff�rence. �Monsieur Fontaine est mort dans un �tat fort mis�rable, accabl� de dettes et m�me ruin�; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanit� de vouloir �tre seigneur de paroisse et d'avoir achet� pour cela une terre qu'on lui a vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer. �C'�tait un homme de g�nie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La soci�t� gagne � sa mort encore plus que la g�om�trie n'y perd.� Fontaine n'�tait pas un homme de g�nie, d'Alembert le savait bien, mais il fallait aiguiser la pointe de l'�pigramme. Lagrange r�pond: �J'ai �t� fort touch� de la mort de M. Fontaine et surtout des circonstances qui l'ont accompagn�e, quoiqu'il se f�t d�cha�n� contre moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bont�s pour moi m'emp�chait cependant de lui vouloir du mal.� Les traits lanc�s par d'Alembert contre ses confr�res sont continuels. Lorsque Lagrange est nomm� associ� �tranger de l'Acad�mie des sciences, une voix manque � l'unanimit�. C'est celle d'un m�decin nomm� H�rissent, �tr�s plat sujet et bien m�chant bougre�. Lorsque l'Acad�mie choisit l'abb� Bossut, g�om�tre estimable, auteur d'une tr�s bonne histoire des math�matiques, d'Alembert �crit en annon�ant ce choix: �Nous avions pourtant grand besoin de g�om�tres.� Deparcieux, homme � projets utiles, que Voltaire a appel� grand g�om�tre, est caract�ris� par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir dans les Acad�mies afin que les gens en place soient persuad�s qu'elles sont bonnes � quelque chose. D'Alembert d'ailleurs--c'est � la fois une explication et une excuse--n'�pargne pas � ses propres ouvrages ses jugements d�daigneux ou s�v�res. �Je m'amuse, �crit-il � Lagrange, � faire imprimer deux volumes d'opuscules qui comprennent tous les rogatons g�om�triques que j'imprime, pour m'en d�barrasser, comme les femmes qui �pousent leurs amants pour s'en d�faire.� Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans y relever un trait piquant qui trouverait difficilement place ailleurs. D'Alembert prot�geait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors d'un voyage de Turin � Paris, recommand� le grand g�om�tre � son ami Voltaire, dont le domaine des D�lices se trouvait sur la route. Le jeune prot�g� de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de _la Henriade_, de _Za�re_, de _l'Essai sur les moeurs_ et de _Candide_, il y en avait pour tous les go�ts, ne parut nullement �bloui. Il �crit � d'Alembert: �J'ai pass� par Gen�ve, comme je me l'�tais propos�, et, � la faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de d�ner chez Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un tr�s gracieux accueil. Il �tait ce jour-l� en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme de coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie. C'est, en v�rit�, un original qui m�rite d'�tre vu.� Voltaire n'a pas m�me remarqu� le g�om�tre; le nom de Lagrange dans ses lettres n'est pas prononc�. On l'aurait bien surpris en lui pr�disant que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux � voir, occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon plus grande que la sienne. L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile � conna�tre. L'effort n�cessaire pour la dissimulation d�passait ses forces. Ses amiti�s, ses amours, ses d�dains et ses haines, son incr�dulit� et son scepticisme �taient connus de quiconque l'approchait, et lorsque, d�sireux de tranquillit�, il prenait la r�solution d'�tre correct et prudent, il ne tardait pas � rire de lui-m�me, comme il voulait rire de Tout. CHAPITRE III D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOP�DIE Dans la satire trop vant�e de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et injuste fortune, les vers ing�nieusement m�chants sont presque tous demeur�s c�l�bres, on a souvent cit� le trait lanc� au froid d'Alembert: ...Chancelier du Parnasse, Qui se croit un grand homme et fit une pr�face. On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire �tait certaine, il ne pouvait fermer les yeux � l'�vidence, il �tait grand, jamais il ne fut fier. Simple et sans pr�tentions, il comprenait tout et s'int�ressait � tout. Son rire �tincelant bravait les lois du d�corum; prompt � saisir les ridicules, habile � les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon, d'Alembert se plaisait � l'�tonnement de ceux qui mesurent l'importance d'un personnage � la dignit� de ses mani�res. Diderot, dont l'influence fit partager � d'Alembert la t�che immense de l'Encyclop�die, avait avec lui, malgr� la grande diff�rence de caract�re et de talent, un fonds d'id�es communes qui les rapprochaient et pouvaient maintenir leur amiti�. Libres tous deux de toute ambition, avec la m�me ardeur pour l'�tude et pour les travaux de l'esprit, ils �taient �galement curieux de science, d'art, de litt�rature, de philosophie, en enveloppant dans un m�me scepticisme toutes les questions qui, de pr�s ou de loin, appartiennent � la th�ologie. L'exemple de leur vie et de leur noble caract�re peut servir d'argument sans r�plique � qui voudra convaincre les esprits les plus pr�venus que la bont�, le d�vouement, le d�sint�ressement et la vertu ne sont l'apanage d'aucune secte, le privil�ge d'aucune croyance. L'Encyclop�die fut d'abord une entreprise de librairie. Les pol�miques religieuses n'inspiraient � d'Alembert qu'�loignement et d�dain. Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la tol�rance, mais il la voulait pour lui-m�me et pour tous. C'�tait une d�claration de guerre. L'Encyclop�die anglaise de Chambers, � Londres, enrichissait les �diteurs. Le premier projet �tait de la traduire. Diderot avait fait ses preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En pr�tant � un auteur obscur l'�clat de son propre style et la hardiesse de ses pens�es, il ne trahissait que lui-m�me; sa plume infid�le ne pouvait rien �crire de m�diocre. La t�che, m�me restreinte au programme primitif, �tait immense. En s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite arm�e, dont il devint l'�me, Diderot ne pr�voyait pas la campagne retentissante qu'il devait diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refus� de s'y associer. Le prospectus de l'Encyclop�die lui donnait pour titre: _Encyclop�die ou Dictionnaire raisonn� des sciences, des arts et des m�tiers._ L'ordre alphab�tique �tait adopt�. On comprend mal la convenance d'associer le tableau des id�es et du savoir humain � une s�rie d'articles se succ�dant sans ordre ni m�thode. Les �diteurs pensaient autrement, et le discours pr�liminaire, en assignant dans chaque science la place de chaque question, et � chaque science sa place dans le d�veloppement de l'esprit humain, devait corriger, en instruisant le lecteur, le d�faut de m�thode accept� pour la commodit� des recherches. Un chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement soucieux de l'int�r�t de l'oeuvre, au-dessus, par son caract�re, de la vanit� et m�me de l'orgueil, il lui importait surtout de pr�parer un succ�s � son ami. Le discours pr�liminaire servant de pr�face � l'Encyclop�die contient, dit d'Alembert, la quintessence des connaissances math�matiques, philosophiques et litt�raires acquises par vingt ann�es d'�tudes. Il fait ainsi remonter ses m�ditations au jour de son entr�e au coll�ge des Quatre-Nations. Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition d�taill�e de l'ordre dans lequel sont n�es les diverses branches du savoir humain, et le tableau historique du progr�s depuis la Renaissance jusqu'� nos jours. Le premier probl�me est insoluble. Nous ne savons les origines en aucun genre. Il faut donc deviner. On est certain de proposer des v�rit�s douteuses, certain aussi de n'�tre pas convaincu d'erreur. Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de d�part de d'Alembert. La pr�cision n'est qu'apparente, l'assertion est vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance, d�pourvu des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait vivre, qu'un bien petit nombre d'id�es? On l'accordera sans peine. Les sens sont n�cessaires assur�ment. Tout vient-il d'eux? et qu'entend-on par l�? Les sens des animaux valent les n�tres pour le moins: la source des id�es pour eux n'est donc pas moins riche que pour nous. Pourquoi n'arrivent-ils pas � nous �galer? Helv�tius a fait l'objection et trouv� la r�ponse. Les animaux n'ont pas de mains. L'id�e du moi est la premi�re. La premi�re chose que nos sensations nous apprennent, c'est notre existence. Les sensations sont-elles indispensables? Pourrait-on concevoir un �tre intelligent d�pourvu, faute de sensations, du sentiment de sa propre existence? Apr�s avoir connu notre propre existence, nous devons � nos sensations la connaissance des objets ext�rieurs et, parmi eux, celle de notre corps; un sentiment irr�sistible nous fait croire � la r�alit� de ces objets. D'Alembert, � l'appui de cette id�e, propose un singulier argument. N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui l'occasionne ou du moins auquel nous le rapportons, il ne para�t pas qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un � l'autre. Il n'y a qu'une esp�ce d'instinct plus s�r que la raison m�me qui puisse nous forcer � franchir un si grand intervalle. N'est-on pas tent� de traduire ainsi: la croyance � la r�alit� des objets ext�rieurs n'est pas justifiable par la raison; elle n'en est que plus certaine? Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble pas qu'on puisse avoir d'id�e distincte, moins encore d'id�e compl�te ni de la mati�re ni d'autre chose. �Quand je me perds dans mes r�flexions � ce sujet, �crivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les fois que j'y pense, je suis tent� de croire que tout ce que nous voyons n'est qu'un ph�nom�ne qui n'a rien, hors de nous, de semblable � ce que nous imaginons, et j'en reviens toujours � la question du roi indien: Pourquoi y a-t-il quelque chose?� Le grand Amp�re, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de confiance et plus d'espoir, aimait � s'�garer dans les t�n�bres de la m�taphysique, trouvait aussi la diff�rence entre les _ph�nom�nes_ et les _noum�nes_ difficile et incertaine. La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le probl�me du moi et du non-moi. Quand les savants s'embarrassent pour le r�soudre, on pourrait leur r�pondre, en parodiant le vers d'un grand po�te: Il faut pour _l'ignorer_ avoir fait ses �tudes. L'�tude des objets ext�rieurs est le premier soin de l'homme: elle a pour origine la n�cessit� de garantir notre propre corps de la douleur et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est utile ou nuisible. Cette recherche nous r�v�le nos semblables et nous sommes attir�s vers eux. L'explication du rapprochement des hommes est �trange, il faut l'avouer. Mais ce qui suit l'est plus encore. L'homme cherche l'homme, on en convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice, dont la vue lui enseigne la justice et la vertu. �Le mal que nous �prouvons par les vices de nos semblables, produit en nous la connaissance r�fl�chie des vertus oppos�es, connaissance pr�cieuse dont une union et une �galit� parfaite nous auraient peut-�tre priv�s. De l'id�e de vertu l'homme s'�l�ve � comprendre la spiritualit� de l'�me, l'existence de Dieu et nos devoirs envers lui.� Malgr� l'int�r�t de ces hautes v�rit�s, il ne faut pas, comme on l'a dit plaisamment, que le corps soit la dupe de l'immortalit� de l'�me. Telle est l'origine de l'agriculture, de la m�decine et des arts n�cessaires. Avides de connaissances utiles, les premiers hommes ont d� �carter d'abord toute sp�culation oisive; mais l'�tude de la nature entreprise pour nous donner le n�cessaire fournit avec profusion � nos plaisirs. La satisfaction d'apprendre des v�rit�s m�me inutiles est une esp�ce de superflu qui suppl�e � ce qui nous manque. En recueillant ce superflu pour go�ter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain rencontre la physique et la m�canique, et l'abstraction des propri�t�s sensibles autres que l'�tendue fait na�tre la g�om�trie. Cette science est le terme le plus �loign� o� la contemplation des propri�t�s de la mati�re puisse nous conduire, et nous ne pourrions aller plus loin sans sortir de l'univers mat�riel; mais telle est la marche de l'esprit dans ses recherches, qu'apr�s avoir g�n�ralis� les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de nouveau les perceptions m�mes, et en forme peu � peu et par gradation des �tres r�els qui sont l'objet imm�diat et direct de nos sensations. La physique math�matique, l'astronomie et, quand le raisonnement se trouve impuissant � tout encha�ner, la physique exp�rimentale, sont n�es de ce mouvement r�trograde fait par l'esprit. Entre les limites tr�s �loign�es de nos �connaissances certaines, dont l'une est l'id�e de nous-m�me et l'autre cette partie des math�matiques qui a pour objet les propri�t�s g�n�rales des corps, se trouve un intervalle immense ou l'intelligence supr�me semble avoir voulu se jouer de la curiosit� humaine, tant par les nuages qu'elle y a r�pandus sans nombre que par quelques traits de lumi�re qui semblent �chapper de distance en distance pour nous attirer. �La nature de l'homme, dont l'�tude est si n�cessaire, est un myst�re imp�n�trable � l'homme m�me quand il n'est �clair� que par la raison seule. �Rien ne nous est donc plus n�cessaire qu'une religion r�v�l�e qui nous instruise sur tant de divers objets. Destin�e � servir de suppl�ment � la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui �tait cach�, mais elle se borne � ce qu'il nous est absolument n�cessaire de conna�tre. Le reste est ferm� pour nous et apparemment le sera toujours. Quelques v�rit�s � croire, un petit nombre de pr�ceptes � pratiquer, voil� � quoi la religion r�v�l�e se r�duit: n�anmoins, � la faveur des lumi�res qu'elle a communiqu�es au monde, le peuple m�me est plus ferme et plus d�cid� sur un grand nombre de questions int�ressantes que ne l'ont �t� toutes les sectes de philosophes.� Les lecteurs de l'Encyclop�die �taient pr�venus. Ces lignes marquent aussi franchement qu'on pouvait le faire sans imprudence tout le programme th�ologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se serait ferm�e. Quelquefois cependant, mais avec moins de l�g�ret�, d'Alembert imite le tour habituel de Voltaire. �D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque absurde qu'une religion puisse �tre (reproche que l'impi�t� seule peut faire � la n�tre), ce ne sont jamais les philosophes qui la d�truisent. Lors m�me qu'ils enseignent la v�rit�, ils se contentent de la montrer sans forcer personne � la conna�tre.� L'avantage que les hommes ont trouv� � �tendre la sph�re de leurs id�es soit par leurs propres efforts, soit par le secours de leurs semblables, leur a fait penser qu'il serait utile de r�duire en art la mani�re m�me d'acqu�rir des connaissances et celle de se communiquer r�ciproquement leurs pens�es. Cet art a donc �t� trouv� et nomm� _logique._ La science de la communication des id�es ne se borne pas � mettre de l'ordre dans les id�es m�mes; elle doit apprendre encore � exprimer chaque id�e de la mani�re la plus nette. La science du langage est devenue n�cessaire, et comme les hommes en se communiquant leurs id�es cherchent aussi � se communiquer leurs passions, l'�loquence est une arme n�cessaire. Faite pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent � l'esprit, elle impose silence � la raison m�me, mais les r�gles ici ne peuvent suppl�er au talent, et le g�nie ne peut se r�duire en pr�ceptes. Il ne nous suffit pas de vivre avec nos contemporains et de les dominer pour embrasser le pass� et l'avenir. De l�, l'origine de l'histoire. Les branches principales se divisent en une infinit� d'autres, dont l'�num�ration serait immense et appartient plus � l'Encyclop�die qu'� la pr�face. Les beaux-arts jusqu'ici n'ont pas �t� mentionn�s. Est-il n�cessaire de les d�finir et d'en chercher l'origine? D'Alembert s'est donn� la t�che de tout encha�ner logiquement. �Il est, dit-il, une autre esp�ce de connaissances r�fl�chies dont nous devons maintenant parler. Elles consistent dans les id�es que nous nous formons � nous-m�mes, en imaginant et composant des �tres semblables � ceux qui sont l'objet de nos id�es directes. C'est ce qu'on nomme l'_imitation de la nature_, si connue et si recommand�e par les anciens.� Comme les id�es directes qui nous frappent le plus vivement sont celles dont nous conservons plus vivement le souvenir, ce sont aussi celles que nous cherchons le plus � r�veiller en nous par l'imitation de leurs objets. Si les objets agr�ables nous frappent plus, �tant r�els, que simplement repr�sent�s, ce qu'ils perdent d'agr�ment en ce dernier cas est en quelque mani�re compens� par celui qui r�sulte du plaisir de l'imitation. � l'�gard des objets qui n'exciteraient, �tant r�els, que des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agr�able que les objets m�mes, parce qu'elle nous place � cette juste distance o� nous �prouvons le plaisir de l'�motion sans en ressentir le d�sordre; c'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des sentiments vifs ou agr�ables, de quelque nature qu'ils soient, que consiste, en g�n�ral, l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant d'auteurs ont �crit sans en donner d'id�e nette. Ce que nous savons de l'histoire semble s'accorder mal avec l'encha�nement expos� par d'Alembert. Il pr�voit l'objection. Quand on consid�re depuis l'�poque de la Renaissance les progr�s de l'esprit humain, on trouve, dit-il, que les progr�s se sont faits dans l'ordre qu'ils devaient naturellement suivre. Cet ordre est pr�cis�ment le contraire de celui que propose le discours. En sortant d'un long intervalle d'ignorance que des si�cles de lumi�re avaient pr�c�d�, la r�g�n�ration des id�es a d� n�cessairement �tre diff�rente de leur g�n�ration primitive. Un grand po�te a dit: Le pr�sent au hasard flotte sur le pass�. D'Alembert ne veut pas croire au hasard. La partie la plus brillante du discours pr�liminaire est le tableau trac�, d'apr�s l'histoire, de la marche de l'esprit humain depuis son renouvellement par l'invention de l'imprimerie et l'�migration des savants du Bas-Empire apportant les richesses de l'antiquit�. Le style convient au sujet; il est digne � la fois des grandes questions qu'on aborde, des grands hommes que l'on juge et du grand esprit qui r�v�le sa puissance. �Les chefs-d'oeuvre que les anciens nous avaient laiss�s dans presque tous les genres, avaient �t� oubli�s pendant douze si�cles. Les principes des arts et des sciences �taient perdus, parce que le beau et le vrai, qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les frappent gu�re � moins qu'ils ne soient avertis. Ce n'est pas que ces temps malheureux aient �t� plus st�riles que d'autres en g�nies rares. La nature est toujours la m�me; mais que pouvaient faire ces grands hommes sem�s de loin en loin, comme ils le sont toujours, occup�s d'objets diff�rents et abandonn�s sans culture � leurs lumi�res? Les id�es qu'on acquiert par la lecture et par la soci�t� sont le germe de presque toutes les d�couvertes. �C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie; les hommes dont nous parlons �taient priv�s d'un tel secours.� Celui qui inventa les roues et les pignons e�t invent� les montres dans un autre si�cle, et Gerbert au temps d'Archim�de l'aurait peut-�tre �gal�. D'Alembert semble plus heureux qu'embarrass� de l'immensit� de sa t�che. Il trace avec ardeur et vivacit� le tableau des progr�s de la po�sie. Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises. �Au lieu d'enrichir la langue fran�aise, on chercha d'abord � la d�figurer. Ronsard en fit un jargon barbare, h�riss� de grec et de latin; mais heureusement il la rendit assez m�connaissable pour qu'elle dev�nt ridicule.� D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence, comme il a fait de Cl�ment Marot? Pour lui, comme pour Boileau, la po�sie fran�aise commence � Malherbe. Son admiration est sinc�re et l'inspire heureusement. �Malherbe, nourri de la lecture des excellents po�tes de l'antiquit�, et prenant comme eux la nature pour mod�le, r�pandit le premier dans notre po�sie une harmonie et des beaut�s auparavant inconnues. Balzac, aujourd'hui trop m�pris�, donne � notre prose de la noblesse et du nombre. Les �crivains de Port-Royal continu�rent ce que Balzac avait commenc�; ils y ajout�rent cette pr�cision, cet heureux choix des termes et cette puret� qui ont conserv� jusqu'� pr�sent � la plupart de leurs ouvrages un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de livres surann�s �crits dans le m�me temps. Corneille, apr�s avoir sacrifi� pendant plusieurs ann�es au mauvais go�t dans la carri�re dramatique, s'en affranchit enfin, d�couvrit par la force de son g�nie, bien plus que par la lecture, les lois du th��tre, et les exposa dans ses discours admirables sur la trag�die, dans ses r�flexions sur chacune de ses pi�ces, mais principalement dans ses pi�ces m�mes. Racine, s'ouvrant une autre route, fit para�tre sur le th��tre une passion que les anciens n'y avaient gu�re connue, et, d�veloppant les ressorts du coeur humain, joignait � une �l�gance et une v�rit� continues quelques traits de sublime. Despr�aux dans son Art po�tique se rendit l'�gal d'Horace en l'imitant. Moli�re, par la peinture fine des ridicules et des moeurs de son temps, laisse loin derri�re lui la com�die ancienne. La Fontaine f�t presque oublier �sope et Ph�dre, et Bossuet alla se placer � c�t� de D�mosth�ne.� Tout cela n'est pas et n'�tait pas m�me alors bien nouveau, mais suffit pour justifier d'Alembert d'avoir aspir� � prouver, en l'�crivant, qu'_un g�om�tre peut avoir le sens commun._ Le r�le des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans limite l'immortel chancelier Bacon et le sage philosophe Locke, sont indiqu�s avec une impartiale justice. Descartes est jug� de haut par un de ses pairs comme g�om�tre, par un adversaire indulgent pour les autres faces de son g�nie. �Il a peut-�tre �t� grand, mais il n'a pas �t� heureux.� Il para�t impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa philosophie et sur son syst�me du monde, d'Alembert est bien loin de vouloir l'amoindrir. Sa m�thode aurait suffi pour le rendre immortel. �Cet homme rare, dit-il, dont la fortune a tant vari� en moins d'un si�cle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la philosophie. Une imagination forte, un esprit tr�s cons�quent, des connaissances puis�es dans lui-m�me plus que dans les livres, beaucoup de courage pour combattre les pr�jug�s les plus g�n�ralement re�us et aucune esp�ce de d�pendance qui le for��t � les m�nager. Aussi �prouva-t-il, de son vivant m�me, ce qui arrive, pour l'ordinaire, � tout homme qui prend un ascendant trop marqu� sur les autres, il fit quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il conn�t sa nation, soit qu'il s'en d�fi�t seulement, il s'�tait r�fugi� dans un pays enti�rement libre pour y m�diter plus � son aise. Quoiqu'il pens�t beaucoup moins � faire des disciples qu'� les m�riter, la pers�cution alla le chercher dans sa retraite, et la vie cach�e qu'il menait ne put l'y soustraire. Malgr� toute la sagacit� qu'il avait employ�e pour prouver l'existence de Dieu, il fut accus� de la nier par des ministres qui, peut-�tre, n'y croyaient pas. Tourment� et calomni� par des �trangers et assez mal accueilli par ses compatriotes, il alla mourir en Su�de, bien �loign� sans doute � s'attendre au succ�s brillant que ses opinions eurent un jour. �On peut consid�rer Descartes comme g�om�tre ou comme philosophe. Les math�matiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font n�anmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contest�e de sa gloire. La g�om�trie, qui, par sa nature, doit toujours gagner sans perdre, ne pouvait manquer, �tant mani�e par un si grand g�nie, de faire des progr�s tr�s sensibles et apparents pour tout le monde. La philosophie se trouvait dans un �tat tr�s diff�rent. Tout y �tait � commencer; et que ne co�tent point les premiers pas en tout genre! Le m�rite de les faire dispense de celui d'en faire de grands.� Osons p�n�trer et traduire la pens�e de d'Alembert. Les �loquentes r�veries de Platon et la savante logique d'Aristote avaient laiss� tout � faire en philosophie. On doit � Descartes un premier pas, il est petit et l'on attend encore le second. Chez un esprit habitu� � exiger la rigueur, un tel jugement n'a rien qui doive surprendre. Mais pourquoi tant �crire alors sur la philosophie? Les pages sur Newton, quoique belles, ne sont pas dignes d'un tel sujet. D'Alembert aurait eu bonne gr�ce � s'incliner plus profond�ment devant son v�ritable ma�tre. Lorsque, press� par les limites n�cessaires de son oeuvre, il salue rapidement les grands hommes en les jugeant d'un seul mot, ce mot n'est pas toujours heureux: �Galil�e, � qui la g�ographie doit tant pour ses d�couvertes astronomiques, et la m�canique pour sa th�orie de l'acc�l�ration.� Il y avait plus et mieux � dire sur l'adversaire victorieux du syst�me de Ptol�m�e. �Huygens, qui par ses ouvrages pleins de force et de g�nie a su bien m�riter de la g�om�trie et de la physique.� Le lecteur, s'il ne le sait d�j�, peut-il deviner, dans ce savant _qui m�rite bien de la science_, le g�nie immortel que dans son enfance on nommait Archim�de et dont la longue carri�re a justifi� ce glorieux surnom. �Pascal, auteur d'un trait� sur la cyclo�de....� Quelle que puisse �tre la suite, d'Alembert ici le prend de trop bas. Mais, loin de r�parer une maladresse irr�parable, il ajoute avec une froide ironie: �G�nie immortel et sublime dont les talents ne pourraient �tre trop regrett�s de la philosophie si la religion n'en avait pas profit�.� Ni Galil�e, ni Huygens, ni Pascal ne sont trait�s suivant leur m�rite. La pr�face de d'Alembert fut beaucoup admir�e. Les critiques les plus vives �taient entour�es de louanges. On respectait m�me en le combattant le savant qui, d�j� illustre, montrait dans un champ aussi vaste la profondeur de son esprit et la fermet� de son style. �La pr�face que M. d'Alembert a mise � la t�te de ce grand ouvrage est bien propre � pr�venir en sa faveur; c'est un morceau de g�nie o� brille un savoir exquis rev�tu de toutes les gr�ces du style. On y voit un esprit noble, �lev�, vraiment philosophique, un discours nourri, pour ainsi dire, de r�flexions lumineuses qui forment un texte serr� et tr�s d�licat.� Tel est le d�but de l'une des critiques les plus remarqu�es et les plus libres publi�es sur l'Encyclop�die. D'Alembert s'�l�ve, dans un de ses �crits, contre le g�om�tre (on n'a jamais dit lequel) qui, en pr�sence d'une belle oeuvre de l'esprit, demandait: �Qu'est-ce que cela prouve?� �Je me contenterais, ajoute-t-il, de demander qu'est-ce que cela apprend?� Cette question adress�e � la pr�face de l'Encyclop�die resterait sans r�ponse. L'Encyclop�die, plus encore que la pr�face, souleva de vives critiques. L'oeuvre de tant de mains �tait fort in�gale. On citait beaucoup de questions faiblement trait�es; d'autres n'auraient pas d� l'�tre du tout. Le dictionnaire, en somme int�ressant et utile, attirait surtout l'attention par le scepticisme philosophique qui y r�gne. Voltaire, qui pr�voyait les difficult�s de cet immense programme, est � demi ironique, mais aussi � moiti� s�rieux, quand il termine par ces mots une lettre aux deux collaborateurs: �Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos �paules. Tant que j'aurai un souffle d�vie, je suis au service des illustres auteurs de l'Encyclop�die.� Il envoie des articles de tous genres au bureau qui enrichit le genre humain. Le genre humain ne pouvait s'enrichir en un jour. Le monument sans avenir s'�levait trop vite. D'Alembert le comparait � un habit d'arlequin, o� il y a quelques morceaux de bonne �toffe et beaucoup de haillons. Le magnifique programme planait au-dessus des d�bris, mais les ennemis, acharn�s et nombreux, ne voulaient et ne pouvaient voir que les d�tails: ils en signalaient d'�tranges. Diderot y introduisait jusqu'� de longs articles extraits de la _Cuisini�re bourgeoise._ L'article AGNEAU a trente-cinq lignes: �Tout ce qui se mange de l'agneau est d�licat. On met la t�te et les pieds en potage, on les �chaude, on les assaisonne avec le petit lard, le sel, le poivre, les clous de girofle et les fines herbes; on frit la cervelle apr�s l'avoir bien saupoudr�e de mie de pain....� Bonne ou mauvaise, et je la crois mauvaise, cette cuisine n'est pas � sa place. L'article GEN�VE, �crit par d'Alembert, a plus qu'un autre attir� l'attention. Le consistoire calviniste de la petite r�publique y est lou� d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait. Les sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'�tre chr�tiens, ne croient ni au paradis ni � l'enfer. Pour les orthodoxes, ils m�ritent le b�cher. En les tol�rant--c'�tait l'opinion de Bossuet--, on franchirait toutes les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du fond, qu'il d�clarait ne pas conna�tre, combattit la pr�tention de faire sans leur aveu la confession publique de leurs sentiments secrets. La th�se �tait juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna le plaisir de la d�velopper dans quelques pages irr�futables. Mais la lettre c�l�bre adress�e � d'Alembert traite une question beaucoup moins simple. D'Alembert avait �crit: �On ne souffre pas � Gen�ve de com�die; ce n'est pas qu'on y d�sapprouve les spectacles en eux-m�mes, mais on craint, dit-on, le go�t de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de com�diens r�pandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de rem�dier � cet inconv�nient, par des lois s�v�res et bien ex�cut�es sur la conduite des com�diens? Par ce moyen Gen�ve aurait des spectacles et des moeurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les repr�sentations th��trales formeraient le go�t des citoyens, et leur donneraient une finesse de tact, une d�licatesse de sentiment qu'il est difficile d'acqu�rir sans ces le�ons. �La litt�rature en profiterait sans que le libertinage fit des progr�s. Gen�ve r�unirait � la sagesse de Lac�d�mone la politesse d'Ath�nes.� D'Alembert, � son ordinaire, appuie et d�veloppe trop longuement. Peu importe � Rousseau, c'est le fond qu'il conteste et le th��tre qu'il veut proscrire, non partout, mais � Gen�ve. La lettre de Rousseau � d'Alembert a l'�tendue d'un livre; tous les regards alors se tournaient vers lui, les �mes se penchaient vers les paradoxes dont son style, quelle que f�t sa th�se, assurait le retentissement. Rousseau ne cache pas ses principes: �Au premier coup d'oeil jet� sur ces institutions, dit-il, je vois d'abord qu'un spectacle est un amusement, et s'il est vrai qu'il faille des amusements � l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont permis qu'autant qu'ils sont n�cessaires, et que tout amusement inutile est un mal pour un �tre dont la vie est si courte et le temps si pr�cieux.� Les luttes litt�raires plaisaient � d'Alembert; il r�pondit en s'effor�ant, non sans succ�s, d'imiter le style de son adversaire. Le public, dans cette joute oratoire que rien ne rendait n�cessaire, vit cependant un amusement permis: la lettre et la r�ponse furent beaucoup lues et beaucoup admir�es, l'opinion donna raison � d'Alembert, mais d�cerna le prix d'�loquence � Rousseau. Le caract�re philosophique, c'est-�-dire antireligieux de l'Encyclop�die, devait exciter des protestations. D�s le second volume un arr�t du Conseil avait interdit la vente des articles d�j� parus, en soumettant � la censure pr�alable tous ceux qui int�resseraient � l'avenir la religion. �Sa Majest� a reconnu, disait l'arr�t, que dans les deux volumes on a affect� d'ins�rer des maximes tendant � d�truire l'autorit� royale, � �tablir l'esprit d'ind�pendance et de r�volte, et, sous des termes obscurs et �quivoques, � �lever les fondements de l'erreur, de la corruption des moeurs, de l'irr�ligion et de l'incr�dulit�.� Le gouvernement �tait faible; ses irr�solutions grandissaient avec l'audace de ses adversaires. La d�fense fut lev�e; d'autres r�clamations s'�lev�rent. L'avocat g�n�ral Omer Fleury, l'une des victimes les moins int�ressantes de Voltaire, s'�criait, quelques ann�es apr�s, dans un r�quisitoire demeur� c�l�bre: �La soci�t�, l'�tat et la religion se pr�sentent aujourd'hui au tribunal de la justice pour lui porter leurs plaintes. C'est avec douleur que nous sommes contraints de le dire, on ne peut se dissimuler qu'il n'y ait un projet con�u, une soci�t� form�e pour soutenir le mat�rialisme, pour d�truire la religion, pour inspirer l'ind�pendance et nourrir la corruption des moeurs.� Quelques ann�es apr�s, le 8 mars 1759, un arr�t du Conseil supprimait les lettres de privil�ge accord�es pour l'impression de l'Encyclop�die. On avait publi� sept volumes. D'Alembert, fatigu� de la lutte et effray� non sans excellentes raisons, se retira d�finitivement. Une lettre adress�e � Voltaire fait conna�tre les motifs d'une r�solution qui, malgr� les vives instances de Diderot, demeura in�branlable: �Oui, sans doute, mon cher ma�tre, l'Encyclop�die est devenue un ouvrage n�cessaire et se perfectionne � mesure qu'elle avance; mais il est devenu impossible de l'achever dans le maudit pays o� nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a �t� imprim� par des _ordres sup�rieurs_ dont M. de Malesherbes n'a pu emp�cher l'ex�cution? croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous qui se trouve dans une feuille p�riodique qu'on appelle les _Affiches de province_ a �t� envoy�e de Versailles � l'auteur avec ordre de l'imprimer, et qu'apr�s avoir r�sist� autant qu'il a pu jusqu'� s'exposer � perdre son gagne-pain, il a enfin imprim� cette satire en l'adoucissant de son mieux? Ce qui en reste, apr�s cet adoucissement fait par la _discr�tion du pr�teur_, c'est que nous formons une secte qui a jur� la ruine de toute soci�t�, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est gaillard; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime aujourd'hui de pareilles choses, par _ordre expr�s_ de ceux qui ont l'autorit� en main, ce n'est pas pour en rester l�. Cela s'appelle amasser des fagots au septi�me volume pour nous jeter dans le feu au huiti�me. Nous n'avons plus de censeurs raisonnables � esp�rer, tels que nous en avions eu jusqu'� pr�sent. M. de Malesherbes a re�u l�-dessus les ordres les plus pr�cis et en a donn� de pareils aux censeurs qu'il a nomm�s. D'ailleurs, quand nous obtiendrions qu'ils fussent chang�s, nous n'y gagnerions rien; nous conserverions alors le ton que nous avons pris, et l'orage recommencerait au huiti�me volume. Il faudrait donc quitter de nouveau, et cette com�die-l� n'est pas bonne � jouer tous les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Malesherbes, si vous saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu que nous ne saurions compter sur rien avec lui, m�me apr�s les promesses les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut laisser l� l'Encyclop�die et attendre un temps plus favorable (qui ne reviendra peut-�tre jamais) pour la continuer. S'il �tait possible qu'elle s'imprim�t dans le pays �tranger en continuant, comme de raison, � se faire � Paris, je reprendrais mon travail, mais le gouvernement n'y consentira jamais; et, quand il le voudrait bien, est-il possible que l'ouvrage s'imprime � cent ou deux cents lieues des auteurs? �Pour toutes ces raisons, je persiste en ma th�se.� Il laissa Diderot terminer sans lui le monument plus vaste que grand, plus vite oubli� que les promesses auxquelles on continuait � croire. D'Alembert a �crit en tra�ant son propre portrait: �Impatient et col�re jusqu'� la violence, tout ce qui le contrarie, tout ce qui le blesse, fait sur lui une impression vive, dont il n'est pas le ma�tre.� Ce jugement est confirm� par les d�tails d'une affaire peu connue, celle du j�suite Tolomas, membre de l'Acad�mie de Lyon, poursuivi, sur des motifs qu'on jugera bien l�gers, par la col�re de d'Alembert qui demande avec insistance � la Compagnie dont il �tait correspondant l'expulsion de celui qui l'avait, disait-il, offens�. Le p�re Tolomas, professeur au coll�ge de Lyon, � la rentr�e des classes, le 30 novembre 1754, pronon�a un discours latin en pr�sence du consulat et d'une assembl�e nombreuse. Il avait pris pour sujet l'apologie du coll�ge et des m�thodes adopt�es pour l'�ducation et pour l'enseignement. L'intention �tait �vidente. Tolomas r�pondait � l'article Coll�ge r�cemment paru dans l'Encyclop�die, dont l'auteur �tait d'Alembert. L'attaque avait �t� vive, la r�ponse �tait de droit. Un jeune homme, lisait-on dans l'Encyclop�die, apr�s avoir pass� dans un coll�ge dix ann�es qu'on doit mettre au nombre des plus pr�cieuses de sa vie, en sort, lorsqu'il a le mieux employ� son temps, avec la connaissance tr�s imparfaite d'une langue morte, avec des principes de rh�torique et des principes de philosophie qu'il doit t�cher d'oublier, souvent avec une corruption de moeurs dont l'alt�ration de la sant� est la moindre suite. On �couta Tolomas avec bienveillance; plus d'une allusion, quoique faite en latin, fut comprise et applaudie par l'�lite de la soci�t� lyonnaise. On savait alors les classiques par coeur. Quand le p�re Tolomas parla d'un auteur _Cui nec est pater nec res_, chacun se rappela un vers d'Horace et pensa � la naissance de d'Alembert. D'Alembert �crivit pour s'en plaindre � la Soci�t� royale de Lyon. Sa lettre est du 30 janvier 1755. Il s'�tonne de son silence et attend une justice publique. Le secr�taire perp�tuel de la Soci�t� r�pondit le 22 f�vrier 1755 que la Soci�t� n'avait pas entendu le discours de l'un de ses coll�gues, ni ne l'a examin�; que, prononc� au coll�ge, ce qui s'y passe n'est pas de son ressort et que la seule satisfaction que la Soci�t� puisse lui donner est de lui assurer que sa lettre a �t� lue en assembl�e g�n�rale, que l'acad�micien inculp� y �tait pr�sent et a protest� de son innocence d'intention et de fait, puisque son discours ne contenait aucun trait qui puisse le regarder et qu'il offre, ce que la Soci�t� a accept�, d'�crire lui-m�me � M. d'Alembert. Le p�re B�raud, savant astronome, correspondant de l'Acad�mie des sciences, �crivit de Lyon le 21 f�vrier 1755 � M. d'Alembert pour lui assurer que la harangue du p�re Tolomas, qu'il a entendue, ne contenait aucune attaque personnelle contre lui. Le p�re Tolomas lui-m�me, le 25 f�vrier 1755, �crivit � d'Alembert pour se plaindre des pr�ventions qu'on lui a donn�es. Il ne s'est permis aucune personnalit�, il a dans son discours d�fendu les coll�ges avec mod�ration, il l'a d�pos� entre les mains de M. le Pr�v�t des marchands de Lyon. D'Alembert, dans une lettre du 17 mars 1755, adress�e � M. Bourjelat, �cuyer du roi (fr�re Bourjelat, comme il le nomme en parlant � Voltaire), persiste dans sa r�clamation contre l'injure du p�re Tolomas, parce que, dit-il, la Soci�t� ne lui a pas rendu justice. Il n'a pas r�pondu � la r�ponse de son secr�taire parce qu'il se croit quitte d�sormais de tout envers elle. Il n'aurait pas cru qu'au XVIIIe si�cle, dans une des premi�res villes de France, il p�t y avoir une Soci�t� litt�raire qui autorise chacun de ses membres � outrager de la mani�re la plus indigne un homme de lettres qui n'a jamais insult� qui que ce soit; il lui demande de rendre publique sa lettre � la Soci�t�, la r�ponse qu'il en a re�ue, celle des deux j�suites et la pr�sente. Il doit ce proc�d� aux dignes membres de la Soci�t� de Lyon qui, n'ayant pu lui faire rendre justice et ne voulant pas attester que la harangue qu'ils ont entendue ne contenait rien d'injurieux, ont pris le parti de se retirer. Si ces lettres, comme le demande d'Alembert, ont �t� r�unies et publi�es en 1755, la brochure qui les contient est actuellement introuvable. Le discours manuscrit de Tolomas n'existe non plus ni dans les archives de la municipalit� de Lyon, ni � la biblioth�que de la ville. Le dossier de l'affaire d'Alembert-Tolomas, � la biblioth�que de Lyon, contient 25 pi�ces. Nous en citerons deux seulement: �Monsieur et cher confr�re, �Dans le moment que votre lettre, le m�moire y joint et les jettons qui m'ont surpris comme chose que je ne croyais pas avoir m�rit�e dans les r�gles, M. Bourjelat �tait avec moi; il m'a fait part du silence affect� de M. de Malesherbes sur ce qui nous concerne; lui qui l'avait pr�venu il y a quelques semaines, il lui a r�pondu aux autres articles les moins importants de ses lettres et a laiss� celui-l�. De plus, il m'a montr� une lettre de M. d'Alembert qui lui mande que s'il avait eu _l'honneur d'�tre de la Soci�t� royale de Lyon, il aurait eu celui de lui �crire pour le prier de rayer de la liste le nom de Tholomas ou le sien_. Ce sont ses termes. �Enfin il est constant et nous en avons des nouvelles certaines, le discours du p�re Tholomas a fait une grande sensation � Paris, et nous avons tout lieu de pr�sumer qu'il nous fait perdre la protection de M. de Malesherbes et m�me celle de M. d'Argenson, protecteur de l'Encyclop�die. Au surplus, M. Bourjelat est toujours tr�s dispos� � nous aider de tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Il a d�j� t�ch� de rem�dier au premier effet que produit le programme envoy� � MMrs de l'Encyclop�die en protestant que le corps n'avait rien de commun dans cette affaire; il para�t n�anmoins qu'on y fait entrer pour beaucoup notre Compagnie. J'aurais, sit�t qu'il me sera possible, l'honneur de conf�rer avec vous plus amplement sur cette affaire. �GOIFFON.� Goiffon dans une seconde lettre se montre beaucoup plus vif; il a pris son parti. C'est avec M. de Malesherbes qu'il veut se m�nager, et la bienveillance de M. d'Argenson qu'il ne veut pas perdre. Il a d'ailleurs entendu la harangue et, toute r�flexion faite, la trouve injurieuse; il prie en cons�quence la Soci�t� d'accepter sa d�mission. Cinq autres membres prirent le m�me parti. L'un d'eux est le c�l�bre Montucla, historien des math�matiques; il h�sita longtemps, car sa lettre est du 5 juin 1755. �Je suis extr�mement mortifi� de n'avoir � vous �crire depuis que vous �tes secr�taire de la Soci�t� royale de Lyon que pour le sujet pour lequel je le fais aujourd'hui. Il m'aurait �t� doux de conserver davantage le titre de votre associ�; mais mes liaisons avec M. d'Alembert et l'amiti� dont il m'honore ne me permettent pas de me r�puter davantage d'un corps dont il a de justes motifs de se plaindre. Je vous prie, monsieur, de lire ma lettre � l'Acad�mie pour lui notifier la d�mission que je lui donne de ma qualit� d'acad�micien. �Votre tr�s humble et tr�s ob�issant serviteur, �MONTUCLA.� Je dois au savant doyen de la Facult� catholique des sciences de Lyon, M. Valson, un rapprochement curieux. Voltaire �tait arriv� � Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de s'y �tablir. La tradition rapporte m�me qu'il devait fixer sa r�sidence sur les bords de la Sa�ne, pr�s de l'�le Barbe. Deux Acad�mies, r�unies depuis, existaient alors � Lyon: l'Acad�mie des sciences et belles-lettres et l'Acad�mie des beaux-arts ou Soci�t� royale. Toutes deux �taient fort consid�r�es, mais anim�es d'un esprit diff�rent. La premi�re, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, �tait ami de Voltaire, favorisait les Encyclop�distes. La seconde, ayant pour directeur le c�l�bre architecte Soufflot et patronn�e par l'archev�que de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des sympathies tout oppos�es. Tr�s fi�re du titre de Soci�t� royale, elle s'arrogeait le premier rang. C'est � celle-l� qu'appartenait Tolomas. Voltaire, quelques jours apr�s son arriv�e, assista avec son ami Fleurieu � une s�ance de l'Acad�mie des sciences et belles-lettres. L'archev�que de Lyon, patron de l'Acad�mie royale, ne pouvait aimer les allusions � la naissance de son neveu; il s'en prit � Voltaire. Pour menacer ses �crits de poursuites on n'avait que l'embarras du choix; il s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire jugea prudent de quitter Lyon le 9 d�cembre 1754, en attribuant au discours de Tolomas les tracasseries qui l'inqui�taient. La mauvaise humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accro�tre. On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert pour obtenir la suppression de la feuille de Fr�ron, _l'Ann�e litt�raire._ On attaquait de toutes parts les Encyclop�distes comme ennemis des lois et de la religion. D'Alembert et Diderot �taient trait�s chaque jour d'empoisonneurs publics. Fr�ron, que Voltaire a rendu int�ressant � force d'injustice, �tait un des plus violents d�tracteurs de l'oeuvre. D'Alembert osa porter plainte � M. de Malesherbes, directeur de la librairie. On esp�rait de lui plus que de la bienveillance pour l'Encyclop�die; on en avait acquis le droit. M. de Malesherbes, peu de temps avant, forc� par des ordres sup�rieurs de faire saisir les papiers de Diderot, le fit pr�venir quelques heures � l'avance. �On me laisse trop peu de temps! s'�cria-t-il, o� voulez-vous que je les cache?--Qu'il les envoie chez moi, r�pondit Malesherbes, ils y seront en s�ret�.� S'il �tait pr�t � prot�ger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne voulait pers�cuter leurs adversaires. Il saisit l'occasion de donner � d'Alembert une le�on de patience et d'�quit�. �Mes principes, lui �crivit-il, sont qu'en g�n�ral toute critique litt�raire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que le livre critiqu� et dans laquelle l'auteur n'est jug� que d'apr�s son ouvrage, est une critique litt�raire.� Fr�ron continua sa pol�mique vigilante et s�v�re en relevant, non sans esprit, les m�prises, les faiblesses et les emprunts de l'Encyclop�die. La voix de Voltaire, Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive, redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zo�le Aliboron et, dans ses jours de grande col�re, Cartouche Fr�ron. Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'�tat des esprits. La guerre �tait d�clar�e. Quoique faites avec la plume, les blessures �taient dangereuses et les repr�sailles redoutables. L'irritation �tait universelle. Chaque jour le Parlement supprimait ou condamnait au feu quelque publication nouvelle. L'emprisonnement d'un auteur, son exil sans jugement ou plus souvent encore sa fuite, �taient devenus des �v�nements sans importance. Les imprimeurs et les colporteurs de livres prohib�s �taient condamn�s avec une rigueur intermittente et capricieuse, tant�t au carcan, tant�t aux gal�res, quelquefois � mort. De pieux chr�tiens, pour avoir ob�i � leur conscience, �taient, par une vexation inou�e, priv�s des sacrements � leur derni�re heure et mouraient sans consolation. Un des collaborateurs de l'Encyclop�die, Morellet, venait d'�tre envoy� � la Bastille. L'abb� de Prades, autre r�dacteur des articles th�ologiques, s'�tait tr�s prudemment enfui pr�s de Fr�d�ric. �Nous ne pouvons pas en �lever un�, disait d'Alembert. La confraternit� acad�mique et la courtoisie due entre gens de lettres disparaissaient dans ces temps troubl�s devant les haines de parti. Fr�ron pour les amis de d'Alembert, pour d'Alembert m�me, personne dans le parti n'en voulait douter quoique la post�rit� en doute fort, �tait un personnage venimeux, un vil spadassin litt�raire, l'opprobre de la nation, capable de toutes les infamies et souill� par tous les vices: ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Cet animal se nommait Jean Fr�ron. On ne peut citer les vers qui pr�c�dent. Tolomas �tait un j�suite! L'indignation contre les pieuses fureurs des jans�nistes, qui, pour vaincre et d�truire les ennemis de la foi, croyaient toute arme permise et toute pers�cution l�gitime, avait jet� d'Alembert dans la lutte. Dans l'ardeur du combat il croyait, � son tour, tout permis contre ceux qu'il traitait, sans faire de distinction, de plate et odieuse canaille. La g�om�trie respecte toujours la logique; les g�om�tres l'oublient quelquefois. CHAPITRE IV D'ALEMBERT ET L'ACAD�MIE FRAN�AISE La pr�face de l'Encyclop�die fut un �v�nement. Les salons les plus brillants, fort indiff�rents aux probl�mes de dynamique et � la pr�cession des �quinoxes, s'empress�rent d'accueillir et d'attirer ce jeune savant, si profond, si universel, si habile � bien dire. D'Alembert rencontra chez le pr�sident H�nault la c�l�bre Mme du Deffant. Il allait volontiers o� il se sentait d�sir�. Chaque jour bient�t il la voyait ou lui �crivait. Dans ce monde nouveau il sut plaire � tous, � Voltaire comme � Montesquieu, � Mme de Stahl comme � la duchesse du Maine. Le comte des Alleurs, un des habitu�s de la maison, parle dans une de ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime g�om�tre. D'Alembert, pour plaire � sa spirituelle amie, d�ployait toutes les ressources de son esprit. Sur un point seulement il �tait intraitable: il ne voulait pas �tre prot�g� et d�rangeait par ses maladresses volontaires les plans arrang�s pour le servir. Mme du Deffant lui promettait une place � l'Acad�mie fran�aise; d'Alembert l'acceptait volontiers, mais � la condition de ne faire la cour � personne, de parler librement sur tous les sujets, et peut-�tre, sans l'avouer, de se montrer d'autant plus raide ou plut�t plus taquin--la raideur n'�tait pas son genre--qu'on pouvait davantage lui �tre utile. Mme du Deffant, protectrice d�j� de plus d'une candidature, n'avait rien rencontr� de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste! Tant qu'il voudra quand on l'aura nomm�. L'Encyclop�die est en vue, il suffit d'y br�ler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre peut faire un ami et ne doit rien co�ter � une conscience raisonnable! Le pr�sident H�nault, auteur d'une histoire chronologique de France, �tait acad�micien; Mme du Deffant �tait son amie apr�s avoir �t� un peu plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'�tant plus jeune, elle r�solut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie plus �difiant, d'�loigner les occasions et de renoncer aux habitudes compromettantes, elle ajoutait, en l'annon�ant: �Quant au pr�sident H�nault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer � lui�. Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclop�die une louange pour son livre, ou s'int�ressait assez � d'Alembert pour d�sirer dans sa candidature le protecteur z�l� que cette louange devait assurer. D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du pr�sident ne m�rite pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. �Ni Dieu ni vous, �crit-il � sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez r�ussir � m'y d�cider.� �Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destin� � c�l�brer les grands g�nies, je doive parler de l'abr�g� chronologique? C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voil� tout. �En v�rit�, c'est l� ce qu'on en dira quand le pr�sident ne sera plus, et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas d'avoir donn� des �loges excessifs � personne.� Ne voil�-t-il pas tout � coup que les grandes r�unions fatiguent d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant que pour d�ner avec elle en t�te-�-t�te: il est insupportable! Il fait bien pis encore. Au moment o� sa candidature para�t en bonne voie, il la compromet � plaisir: c'est � n'y rien comprendre! Dans un opuscule qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs. Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de rire: �Voil�, dit-il, comme il faut traiter ces gens-l�; on n'est point de l'Acad�mie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la t�te devant l'Acad�mie et devant ceux qui en font �tre.� Un autre jour, il �crit � sa protectrice obstin�e: �Que diable avez-vous donc dit au pr�sident sur mon compte? Est-ce encore pour l'Acad�mie? Eh! mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voil� tout.� Il devait �chouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu � l'Acad�mie des sciences le modeste titre d'adjoint qu'� sa quatri�me candidature, fut �galement battu trois fois � l'Acad�mie fran�aise. Buffon avait remplac�, en 1753, Languet de Gergy, archev�que de Sens. Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy. L'�lection du comte de Clermont fit scandale. On a gard� le souvenir d'une �pigramme qui valut, dit-on, quelques coups de b�ton au po�te Roi: Trente-neuf qu'on joint � z�ro, Si j'entends bien le num�ro, N'ont jamais pu faire quarante. D'o� je conclus, troupe savante, Qu'ayant dans vos cadres admis Clermont, cette masse pesante, Ce digne cousin de Louis, La place est encore vacante. De Boissy, po�te comique, s'�tait �lev� jusqu'� la trag�die. La sup�riorit� du genre �tait alors accept�e. Son _Alceste_, tel �tait le sujet, se termine par la mort du tra�tre qui, se voyant d�masqu�, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe mort sur la sc�ne, et Hercule s'�crie, admirant ce vigoureux coup de poignard: Dieux, avec tant de force et d'intr�pidit�, Que n'avait-il un coeur � la vertu port�! Ce sont les derniers vers de la pi�ce. _Alceste_ n'avait pas �t� repr�sent�e depuis 1727, on l'avait peut-�tre oubli�e. On avait oubli� aussi les d�buts de Boissy, dont les _Satires_, premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son �loge, offens� les hommes de lettres les plus �minents. Le troisi�me concurrent pr�f�r� � d'Alembert, Bougainville, �tait secr�taire perp�tuel de l'Acad�mie des inscriptions et belles-lettres. Ce choix, s'il est permis de juger � distance, �tait le plus mauvais des trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-�tre exag�re, fut nomm� malgr� l'Acad�mie et malgr� le public. Il accroissait ses chances en se disant mourant: �Nous croyez-vous, lui r�pondit Duclos, charg�s de donner l'extr�me-onction?� La s�ance de r�ception de Bougainville est rest�e c�l�bre. Ayant � faire l'�loge de La Chauss�e, adversaire d�cid� de ses pr�c�dentes candidatures, pour montrer la grandeur de son �me, il le compare � Moli�re et, tout bien pes�, lui accorde la pr�f�rence. L'Acad�mie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua � regretter l'absence du nom de Moli�re dans �cet auguste sanctuaire o� le petit-fils du grand Cond� (le comte de Clermont) venait confondre ses lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)�. La nomination de d'Alembert fut tr�s disput�e. La suppression r�cente de deux volumes de l'Encyclop�die lui donnait un caract�re d'opposition auquel l'Acad�mie n'�tait pas habitu�e. Le candidat �lu, d'apr�s les usages, �tait soumis dans un second scrutin � l'approbation de l'Acad�mie. On votait par boules noires ou blanches. On a pr�tendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires devait entra�ner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent nombreuses. La r�ception de d'Alembert eut beaucoup d'�clat; son pr�d�cesseur �tait Surian, �v�que de Vence. L'Encyclop�die dans ce jour de triomphe se montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon go�t de louer sans r�ticence les vertus de son pr�d�cesseur et sa foi sans ironie. On exag�rerait en disant que l'�loge de d'Alembert a rendu l'�v�que de Vence illustre: il l'a pr�serv� de l'oubli. Les �loges acad�miques de d'Alembert, rarement cit�s et fort peu lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que l'histoire de l'�v�ch� de Vence. D'Alembert a compos� beaucoup d'�loges. Dans ce genre de litt�rature, a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin imitent le talent sans y pr�tendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin d'imiter le talent, travaillait peu ses �loges. Ce n'est pas � la post�rit� qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop souvent, juger par eux de son style et de son go�t. D'Alembert au coll�ge m�ritait le premier rang dans tous les genres d'�tude, il n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles � sa plume exerc�e, une distraction � ses profondes recherches. Le succ�s toujours grand de ces oeuvres �ph�m�res a �t� une des joies de sa vie; il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait na�tre: on le trouvait toujours pr�t. Lecteur tr�s habile, trop habile, disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'�tait tout ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en f�t l'auteur, assurait � une s�ance publique une affluence dont il �tait fier. � l'Acad�mie des sciences comme � l'Acad�mie fran�aise, avant m�me d'en �tre secr�taire perp�tuel, il prenait la parole � presque toutes les r�unions publiques et se chargeait, avec une complaisance empress�e, de lire les discours des laur�ats et les pi�ces de po�sie couronn�es. Souvent m�me, les jours de r�ception, sans avoir de r�le officiel, il ouvrait la s�ance par quelques r�flexions ou quelques conseils sur des sujets de morale, de po�sie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur toujours f�conde pour la science. �Vous �tes, lui �crivait Voltaire � l'occasion de l'une de ses lectures, le seul �crivain qui n'aille jamais ni en de�� ni au del� de ce qu'il veut dire. Je vous regarde comme le premier �crivain du si�cle.� La post�rit� n'a pas ratifi� la louange. Diderot trouve d'Alembert d�licat, ing�nieux, plaisant, ironique et hardi, mais il l'accuse d'�crire sur la po�sie en g�om�tre. Qu'est-ce que cela veut dire? Le domaine des v�rit�s d�montr�es est �troit. Serait-il vrai qu'en y p�n�trant on se condamne � n'en plus sortir et que l'habitude de la ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux d�tours de la fantaisie. Il n'y a pas � cela plus de raison que pour qu'un peintre ignore la musique. Pour �tre diff�rentes, les facult�s de l'esprit ne s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire. D'Alembert a �crit dans l'�loge de Bossuet: �De toutes les �tudes profanes, celle des math�matiques fut la seule que le jeune eccl�siastique se crut en droit de n�gliger. Les connaissances g�om�triques ne lui parurent d'aucune utilit� pour la religion. On nous accuserait d'�tre � la fois juge et partie, si nous osions appeler de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis d'observer, tout int�r�t particulier mis � part, que le th�ologien naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumi�re une science qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au th�ologien m�me. Science en effet si propre non pas � redresser les esprits faux condamn�s � rester ce que la nature les a faits, mais � fortifier dans les beaux esprits cette justesse d'autant plus n�cessaire que l'objet de leurs m�ditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il ignorer que l'habitude de la d�monstration, en nous faisant reconna�tre et saisir l'�vidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend encore � ne point appeler d�monstration ce qui ne l'est pas et � discerner les limites qui, dans ce cercle �troit des connaissances humaines, s�parent la lumi�re du cr�puscule et le cr�puscule des t�n�bres.� L'intention est �vidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes. D'Alembert, pour rire et pour faire rire, d�passait quelquefois les limites du bon go�t. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant l'�loge de M. de Clermont-Tonnerre, �v�que de Noyon, dont Boileau disait: �Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis gentilhomme�, il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de pan�gyrique, par la raison que ce pr�lat, c�l�bre par ses ridicules, ne saurait �tre lou� dans le style habituel; il �tait n�cessaire de combattre les exag�rations, de d�mentir les l�gendes qui ont r�uni dans l'histoire de son h�ros tous les traits ridicules de la vanit�, comme dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force. D'Alembert est souvent ing�nieux, rarement l�ger. Voulant louer Segrais qui n'a pas accept� l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir compos� sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: _la Princesse de Cl�ves_, il dit: �Segrais n'a jamais h�sit� � le rendre � son v�ritable auteur et l'a toujours rendu avec la sinc�rit� la plus franche, _sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la discr�tion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est pas digne, d�sire et se flatte de n'�tre pas crue sur parole._� Fontenelle, qui reste le mod�le de l'�loquence acad�mique, aurait supprim� les derni�res lignes. Sans �tre des Fontenelles ni manquer de clart�, beaucoup d'autres, en abr�geant la phrase, auraient laiss� au lecteur le plaisir de deviner quelque chose. D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'id�e pour redoubler l'assertion sans accro�tre la clart� qui est compl�te, ou fortifier la preuve qui semble �vidente. Il rapporte, dans l'�loge de Saint-Aulaire, que pour d�fendre les vers de ce po�te de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un acad�micien lui repr�senta modestement que le marquis de Saint-Aulaire �tait un homme dont la naissance _et par cons�quent les vers_ m�ritaient des �gards. Le trait est lanc�, l'auditoire a compris, celui qui a pu dire �_et par cons�quent les vers_� est jug�; d'Alembert ajoute pour l'accabler: _Je ne lui conteste pas, r�pondit Despr�aux, les titres de noblesse, mais les titres du Parnasse; et quant � vous, monsieur, qui trouvez ces vers-l� si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire du mal des miens._ L'incident est-il vid�? nullement; d'Alembert ajoute: �L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu � Despr�aux en pr�tendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur �taient moins oblig�s d'�tre bons, parce qu'ils se pr�sentaient sous la sauvegarde des a�eux de l'auteur.� La r�flexion est sage, trop sage m�me. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue: �Cet acad�micien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers, fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'�tre m�diocres que s'ils avaient un simple bourgeois pour p�re, et si en pareil cas, comme dit le Misanthrope, le temps ne fait rien � l'affaire, la g�n�alogie du po�te y fait encore moins.� On a reproch� aussi � d'Alembert d'oublier le caract�re de la tribune qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le triomphe de la raison, tel �tait le nom inscrit sur son drapeau. Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'�loge de Bossuet, d'Alembert �crit: �Bossuet se repr�sentait avec frayeur combien l'humanit� serait � plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont � redouter sur la terre que le moment o� ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur tr�ne un arbitre supr�me, qui promet vengeance aux infortun�s dont ils auront souffert ou caus� les larmes. Ce pr�lat _citoyen_ �tait persuad� que ceux m�mes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de _l�se-humanit�_ en voulant �ter cette croyance aux monarques: il faut que les sujets esp�rent en Dieu et que les souverains le craignent.� C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-m�me, on ne saurait en douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe � quelle place, comme un intol�rable contresens. L'illustre chr�tien aurait cru, m�me par figure oratoire, d�shonorer sa plume en pla�ant les oints du Seigneur, les rois qui r�gnent par lui, dont lui-m�me a ordonn� la puissance, au nombre de ces insens�s qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas et ravir l'existence � celui par lequel subsiste toute la nature. En �crivant l'�loge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui emprunter sa plume, non de lui pr�ter la sienne. D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un d�dain que rien n'adoucit, admire Boileau avec une conviction que rien ne mod�re, et dans une page plus digne d'un rh�toricien que d'un g�om�tre il le met en balance avec Racine et Voltaire, c'est-�-dire avec ceux qu'il place au premier rang: �Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands ma�tres en po�sie: Despr�aux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme � la place que la post�rit� lui destine? Ne pourrait-on pas dire, pour exprimer les diff�rences qui les caract�risent, que Despr�aux frappe et fabrique tr�s heureusement ses vers; que Racine jette les siens dans une esp�ce de moule parfait qui d�c�le la main de l'artiste sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme �chapper des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans �tude sa langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despr�aux on conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans le sentir parce que d'un c�t� si la facilit� continue en �carte l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse l'id�e au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soign�s qui lui �chappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui pr�c�dent et qui suivent n'ont pas co�t� davantage au po�te? Enfin, ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois �crivains, que la mani�re de Despr�aux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien repr�sent�e par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la V�nus de M�dicis, et celle de Voltaire, ais�e, svelte et toujours noble, par l'Apollon du Belv�d�re.� Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indiff�rents. Les amis applaudirent, et les ennemis trouv�rent sans doute qu'on leur rendait la critique facile. D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous insistons sur ses d�fauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux digressions. Son motif, tr�s apparent quelquefois, est d'introduire la louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite. Campistron, secr�taire de M. de Vend�me, le suivait un jour, sans qu'aucun devoir l'y appel�t, dans l'endroit le plus p�rilleux d'un champ de bataille: �Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M. de Vend�me.--_Monseigneur_, r�pondit le po�te, _voulez-vous vous en aller?_� Il aurait cru se d�shonorer en ne partageant pas dans les plus brillantes occasions les p�rils et la gloire de son bienfaiteur. D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute: �Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien pay� de sa personne � la bataille de Philippes; il eut m�me le courage, si c'en est un, de plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes: _Relicta non bene parmula._ Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant simplement le _non_: _Relicta bene parmula._ On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais guerrier a fait un excellent po�te. Mais il e�t encore mieux valu �tre � la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrt�e; et peut-�tre Horace a-t-il contribu� par l'aveu na�f de sa poltronnerie aux soup�ons peu obligeants qu'on s'est plu quelquefois � jeter sur la bravoure des po�tes.� On revient enfin � l'�loge de Campistron, ce talent pr�coce, un instant c�l�bre, et qui n'a jamais pu m�rir; la louange que lui donne d'Alembert l'aurait peu flatt�: �S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste du moins la gloire de s'�tre mieux servi de son �p�e.� N'aurons-nous pas � notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il n'y a aucune gloire � se promener, avec ou sans �p�e, sur un champ de bataille o� l'on n'a que faire? D'Alembert avant tout aimait la sinc�rit�, il ne pouvait se r�signer � faire des avances ou m�me � remercier ceux qui, renseignant le public, croient par un jugement bienveillant m�riter la reconnaissance. Ils n'ont droit qu'� l'estime s'ils sont sinc�res, � l'indiff�rence s'ils font de leur plume l'instrument des amiti�s ou des haines que souvent ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtis�e qu'aujourd'hui, ne devait pas lui �tre favorable. Tandis que des amis obstin�s ou des amis de ses amis saisissaient toutes les occasions de vanter l'�clat de son style et le charme de son d�bit, d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du mauvais go�t de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop savamment ponctu�e. Sur plus d'un point les folliculaires du XVIIIe si�cle sont les seuls t�moins qui nous restent. Aucun d'eux malheureusement n'a jur� de dire la v�rit�. Il fallait avant tout servir sa coterie et d�fendre ses amis. Ne demandons donc ni � Fr�ron, ni � Bachaumont, ni � Grimm, ni au _Journal de Tr�voux_ la v�rit� sur l'�loquence acad�mique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des succ�s; mais d�s que la rupture est compl�te, quand d'Alembert � son nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses �pith�tes, on ne doit plus, par une repr�saille toute naturelle, apprendre par elle que des �checs. D'Alembert, secr�taire perp�tuel de l'Acad�mie fran�aise, aimait l'Acad�mie et d�testait les sots. Il voulait que chaque �lu f�t honneur � la Compagnie. Ces principes �taient ceux de tous les partis; mais pour �carter les cr�atures de la coterie rivale, chacun tol�rait, d�sirait et r�ussissait souvent � imposer de nombreuses exceptions � la r�gle. D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'� leur talent, �tait peu favorable aux grands seigneurs et aux pr�lats. Son influence �tait acquise aux amis de la libre pens�e plus encore qu'aux hommes de lettres. Il �tait au fond fort indiff�rent, mais, pr�sent par devoir sur le th��tre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer un r�le, et les vaincus devaient l'exag�rer. Les recommandations de Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les pr�f�rences de Mlle de Lespinasse et les amiti�s de Mme Geoffrin dirigeaient sa r�solution. Lorsqu'il l'avait prise, il aimait � vaincre, comme � tout jeu chacun d�sire gagner la partie. Appel� � choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Lom�nie de Brienne et Roquelaure, entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abb� Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialit�, revoir, soyons franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons d�couvrir les pi�ces de ces proc�s, obscurs aujourd'hui, jadis si �mouvants. La correspondance tr�s active entre d'Alembert et Voltaire roulait souvent sur les affaires acad�miques. Les deux amis, habituellement d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup bl�m� l'une d'elles. D'Alembert a pr�t� � Voltaire tous les efforts de son z�le pour �carter de l'Acad�mie le pr�sident Debrosses, dont le livre charmant, alors in�dit, il faut le remarquer, occupe dans la biblioth�que des gens de go�t une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui tol�r�. Voltaire avait �t� le locataire du pr�sident. Se croyant tout permis, je veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il faut parler net. Le pr�sident, all�guant la coutume et l'usage et r�clamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois. Voltaire, non moins indiff�rent sans doute que son adversaire aux trois cents francs qui finirent par �tre donn�s aux pauvres, ne voulut pas s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais go�t de l'y contraindre en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable � un magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son c�t�. N'e�t-il pas �t�, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas pardonn�,--mais plus gracieux et plus sage au pr�sident de d�tourner les yeux d'une faiblesse �vidente de Voltaire et de lui laisser voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans �tre sa dupe, il �tait et voulait rester son tr�s humble serviteur? C'est l�, je crois, ce que, sans aucune pr�occupation acad�mique, les aimables amis de Debrosses lui auraient conseill� et le conseil que, dans un cas semblable, lui-m�me leur aurait donn�. Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement inclin� devant le patriarche, suiv�t sans le discuter le mot d'ordre envoy� de Ferney. Quand un ami de Voltaire d�pla�t � d'Alembert, il lui fait r�solument la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son h�ros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire d�fend le vieillard jadis aimable et brillant, d'Alembert aussit�t se permet d'�triller Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors beaucoup de bruit, vient d�shonorer, � la satisfaction peu dissimul�e de d'Alembert, celui qu'on nommait � l'Acad�mie le chef du parti catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans une lettre � Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fr�ron. Une vieille coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert, qui ne l'ignore pas, s'�tonne qu'il �crive des lettres charmantes � cette _vieille et inf�me catin._ On a dit souvent et r�p�t� plus souvent encore que d'Alembert, � l'Acad�mie fran�aise, faisait les �lections: c'est presque une accusation. Celui qui fait les �lections en est responsable. D'Alembert ne l'�tait pas: l'�lection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans apr�s la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en peut �tre cit�e comme preuve. �Vous savez, lui avait �crit Voltaire, que Chabanon a la plus grande envie d'�tre des n�tres, mais les octog�naires de notre tripot ne sont pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la place soit vacante.� La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi, ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois impossible. �Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'esp�re au moins que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Acad�mie tout � la fois comme on demande l'aum�ne et comme on demande la bourse, et qui veut accumuler sur sa t�te des titres au lieu de talents.� Chabanon �choue. �Nous avons pr�f�r�, �crit d'Alembert, ne pouvant avoir Pascal-Condorcet, � Chapelain-Lemierre et � Cotin-Chabanon, Eutrope Millot qui a du moins le m�rite d'avoir �crit l'histoire en philosophe et de ne s'�tre jamais souvenu qu'il �tait j�suite et pr�tre.� Chabanon avait �t�, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami tr�s intime de d'Alembert. Dans ses m�moires, platement �crits, o�, sans esprit, sans tact et sans d�cence, il raconte longuement ses succ�s et ses d�ceptions d'amour, il fait jouer � d'Alembert le r�le de confident, et l'excellent g�om�tre lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'int�r�t sur la cause de son chagrin. Chabanon �tait amoureux et trahi. �Comment peindre, dit-il, la sensibilit� de d'Alembert et la fougueuse pr�cipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous, ouvrir un petit escalier qui r�pondait � la boutique du vitrier, y crier: �Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!� et revenir � moi, me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.� Dans les premiers mots de d'Alembert repara�t cependant l'insensibilit� affect�e du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont m�connu l'homme tendre et bon. �Que voulez-vous! dit-il � Chabanon: vous avez commenc� par �tre heureux!� Et il ajoute de la voix de fausset qui lui �tait particuli�re: �C'est toujours la fiche de consolation�. Mais, �mu par le d�sespoir de son ami, il prend aussit�t un autre ton: �Mon ami, lui dit-il, il faut �viter de rester avec vous-m�me. Jetez l� les livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je vous serai n�cessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous irons nous promener ensemble.� Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils chang�? Les oeuvres de Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se r�signait pas, par amour pour l'Acad�mie, � y voir si�ger l'auteur d'_�ponine_. Chapelain-Lemierre et Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des deux--c'�tait Chapelain--ne passa que le second. Cette double victoire remport�e sur d'Alembert le justifie du reproche adress� par un �crivain qu'on n'a pas encore compl�tement oubli�, S�nac de Meilhan, qui a �crit: �L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui surv�cut � Voltaire, le sceptre de la litt�rature.� Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que d'Alembert a eu le chagrin d'assister � la mort de Voltaire. CHAPITRE V D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES J�SUITES Un personnage alors consid�rable--c'�tait le mar�chal Vaillant--me disait un jour: �Je passe l'�t� dans une petite commune de Bourgogne; l�, quoique voltairien, chaque dimanche ma pr�sence � l'�glise �difie les fid�les: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! mar�chal! r�pondis-je sans h�sitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant pourquoi.� Je fus embarrass�; il s'y attendait et nous r�mes tous deux. D'Alembert, incr�dule convaincu et plus voltairien que Voltaire, affectait quelquefois, dans ses �crits et souvent dans ses discours acad�miques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Acad�mie ni lui-m�me, il faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Apr�s avoir prononc� l'�loge de Bossuet, il re�ut de l'archev�que de Toulouse des louanges tr�s m�rit�es; il se frottait les mains et se r�jouissait d'avoir si gravement jou� � l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir � ce jeu, le p�ch� n'est pas grave. D'Alembert, tr�s s�rieux au fond, affectait de ne pas l'�tre. Voltaire lui a reproch� quelquefois un langage trop �loign� de sa pens�e. �Vous me faites, lui r�pond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse que vous �tes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premi�rement je n'ai pas dit: �Heureux s'il e�t plus respect� la religion et les moeurs!� Ma phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans ce maudit pays o� nous �crivons, ces sortes de phrases sont style de notaire et servent de passeport aux v�rit�s qu'on veut �tablir? Personne n'y est tromp�...� Il faut conna�tre la situation. �On vient, �crivait peu de temps apr�s d'Alembert, de publier une d�claration qui inflige la peine de mort � tous ceux qui seront convaincus d'avoir compos�, fait composer et imprimer des �crits tendans � attaquer la religion.� �La crainte des fagots est tr�s rafra�chissante�, ajoute d'Alembert. C'est � ceux qui les pr�paraient que fait allusion ce mot de ralliement si connu: _�crasons l'inf�me_. Il avait cours entre amis seulement et les portes ferm�es; on ne confiait pas les lettres � la poste. Quand on ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un m�cr�ant n'a pas d'ambitions si hautes. D'Alembert ne craignait pas s�rieusement d'�tre br�l�, mais il ne voulait pas s'exposer comme Diderot � habiter � Vincennes, ni comme Voltaire � s'exiler hors de France. Son coeur le retenait � Paris. Il ne voulait compromettre ni ses int�r�ts ni son repos. Voltaire cependant excitait son z�le; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots par jour. Lui-m�me d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait l'exemple. �Je voudrais, disait-il, que chacun des fr�res lan��t tous les ans des fl�ches de son carquois contre le monstre, sans qu'il s�t de quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je n'ai pas m�me fait _la Pucelle_. Je dirai � ma�tre Joly de Fleury que c'est lui qui l'a faite.� Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la cigu�. Il consentait pour �loigner ce calice � communier dans l'�glise de Ferney. � Abbeville, o� le chevalier de la Barre venait d'�tre supplici�, il aurait mis chapeau bas devant toutes les processions. D'Alembert publia en 1765 un livre intitul�: _Histoire de la destruction des J�suites_, par un auteur d�sint�ress�. En l'imprimant en Suisse, on avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement cach� le nom de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du myst�re. C'est � mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de l'impression. On pr�pare un ouvrage de g�om�trie, et sur ce th�me les deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le public, des plaisanteries qui les r�jouissent. Deux ans apr�s, d'Alembert �crit � Voltaire � propos de la dispersion des j�suites d'Espagne: �Notre jeune math�maticien a fait une petite suite pour l'ouvrage que vous connaissez o� il traite de l'�tat de la g�ographie en Espagne. Vous le recevrez incessamment.� Voltaire le re�oit et r�pond: �J'ai envoy� vos gants d'Espagne sur-le-champ � leur destination; leur odeur m'a r�joui le nez.� Le livre fut introduit � Paris par les soins de Marin (fr�re Marin), secr�taire du lieutenant de police. Ceux qui en re�urent les premiers exemplaires remerci�rent le fr�re d'Alembert. Il ne faut pas regarder le secret, bien ou mal gard�, ni surtout l'impression � l'�tranger comme des pr�cautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas d�lit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas � les juger. Le livre de d'Alembert �tait d�fendu, mais il circulait librement. Un an apr�s sa publication, Diderot �crivait: �Le livre de d'Alembert sur la destruction des j�suites, qui n'est rien, a fait plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules math�matiques�. Lorsque d'Alembert se d�clare impartial, il a l'intention de l'�tre; comme historien, il y r�ussit. La premi�re partie du livre devait, pour ses amis �tonn�s, ressembler � une apologie de la soci�t� de J�sus. L'histoire de Loyola et des ing�nieux statuts qu'il inventa n'inspire � d'Alembert ni railleries ni bons mots. Les j�suites sont irr�prochables dans leurs moeurs, fid�les � leurs voeux, laborieux dans leurs �tudes et d�vou�s � la t�che qui leur est confi�e. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux encore de supprimer leurs ennemis les jans�nistes et avec eux tous les ordres religieux. C'est ainsi que, fid�le � sa promesse, l'auteur d�sint�ress� pourrait, � l'inverse de Sosie, se pr�senter, en disant: �Messieurs, ennemi de tout le monde�, car il l'est aussi des parlementaires, et d�clare, � huis clos bien entendu, �qu'il se pla�t � cingler, sans qu'on sache d'o� le coup vient, la canaille j�suitique, la canaille jans�niste et la canaille parlementaire�. Les moins maltrait�s sont les j�suites. Les jans�nistes ne s'y tromp�rent pas. �Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouv� l'ouvrage impartial et utile, mais les conseillers de la cour jans�niste, en attendant le proph�te �lie, qui aurait bien d� leur pr�dire cette tuile qui leur tombe sur la t�te, ont cri� comme tous les diables. �Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on lui applique sur le dos des coups de b�che qu'elle se fait donner sur la poitrine.� La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet � la main, promet des coups plus rudes encore. �J'enverrai prochainement � fr�re Gabriel, dit-il (Gabriel est le libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils sont en train de braire il n'y a pas de mal � leur tenir la bouche ouverte. J'ai commenc� par les croquignoles, je continuerai par des coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai par les coups de b�ton.� Il r�ve mieux que le b�ton et ajoute: �Mon Dieu! l'odieuse et plate canaille! mais elle n'a pas longtemps � vivre et je ne lui �pargnerai pas les coups de stylet!� La houssine, le b�ton, le stylet, c'est toujours la m�me plume, diversement taill�e, et l'apparente f�rocit� de d'Alembert n'est au fond qu'un petit acc�s de vanit�. D'Alembert rit et s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries. �S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur servirai d'une couleuvre, elle est toute pr�te. Je ferai seulement la sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en app�tit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le gouvernement et m�me les ministres, mais je ne ferai pas de quartier � toutes les _autres_ sottises et assur�ment j'aurai de quoi parler.� Voltaire devait �tre content cette fois: ce n'est pas l� style de notaire. D'Alembert aussi �tait content de lui-m�me, Voltaire lui �crivait: �Cher d�fenseur de la raison, _macte animo_, et passez joyeusement votre vie � �craser de votre main les t�tes de l'hydre.� �Je ne vous le dissimule pas, mon cher ma�tre, r�pondait d'Alembert, vous me comblez de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le recommande � votre protection et je crois qu'en effet il pourra �tre utile � la cause commune et que _l'inf�me_, avec toutes les r�v�rences que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si j'�tais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de b�ton, assur�ment ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de toutes mes forces, comme on pr�tend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne suis post� que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon de la libert� grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal acquitt�.� Dans la premi�re partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne pleuvent pas encore. �On ne peut mieux comparer cette soci�t�, partout entour�e d'ennemis et partout triomphante l'espace de deux si�cles, dit d'Alembert, qu'aux marais de Hollande, cultiv�s par un travail opini�tre, assi�g�s par la mer qui menace � chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant leurs digues � cet �l�ment destructeur. �Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submerg�e apr�s tant de si�cles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est arriv� � la soci�t�. Ses ennemis ont enfin trouv� l'endroit faible et perc� la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et de patience, ceux qui ont ensuite veill� si longtemps � sa conservation, ceux qui ont cultiv� avec tant de succ�s le terrain que prot�geait cette digue, n'en m�ritent pas moins d'�loges.� Dans la distribution des coups de houssine, les j�suites, on le voit, n'ont pas leur juste part. D'Alembert raconte le r�le des j�suites pendant le premier si�cle et les raisons, fort honorables pour eux, de leurs succ�s: �La lib�ralit� qui admet et encourage tous les talents, la longue dur�e du noviciat, les s�rieuses �preuves qui pr�c�dent l'engagement: nul n'est admis sans vocation et sans un d�vouement � toute �preuve. �Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille prie. Ils se l�vent, a-t-on dit par raillerie, � quatre heures du matin pour r�citer ensemble des litanies � quatre heures du soir. C'est qu'ils croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des P�tau et des Bourdaloue que des fain�ants et des chantres.� Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle. �Les j�suites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les autres soci�t�s, les int�r�ts et les haines r�ciproques des particuliers nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les j�suites il en est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous �tes s�r d'avoir la soci�t� pour ennemie. Jamais r�publicain n'aima la patrie comme chaque j�suite aime sa soci�t�. Le dernier de ses membres s'int�resse � sa gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est pas sans raison qu'on les a d�finis une �p�e dont la pointe est � Rome. �Cet attachement des j�suites � leur compagnie ne peut �tre que l'effet de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle procure � chacun de ses membres. Le m�rite modeste ou born� au travail de cabinet y est m�connu, peu consid�r�, quelquefois pers�cut� si l'int�r�t de la soci�t� le demande. �� tous ces moyens d'augmenter leur consid�ration et leur cr�dit, ils en joignent un autre, non moins efficace. C'est la r�gularit� de la conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi s�v�re que sage, et, quoi qu'en ait publi� la calomnie, il faut avouer qu'aucun ordre religieux ne donne moins de prise � cet �gard. Ceux d'entre eux qui ont enseign� la morale la plus monstrueuse, qui ont �crit sur les mati�res les plus obsc�nes, ont men� la vie la plus �difiante et la plus exemplaire. C'�tait au pied du crucifix que le p�re Sanchez �crivit ses abominables et d�go�tants ouvrages, et on a dit en particulier d'Escobar, �galement connu par l'aust�rit� de ses moeurs et le rel�chement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-m�me et le donnait � bon march� aux autres.� D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change sign�es par les j�suites d'Am�rique et non pay�es en Europe, le proc�s commercial fait par les n�gociants de Lyon et de Marseille � ces marchands auxquels leurs statuts prescrivaient la pauvret�. Chaque prof�s en effet avait prononc� ce serment: �Je ne travaillerai jamais, en aucune fa�on, ni ne consentirai jamais au changement des r�glements faits sur la pauvret� par les constitutions de la soci�t�, si ce n'est quand, par de justes causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvret� soit encore restreinte davantage�. On faisait remarquer cependant qu'on peut �tre pauvre au milieu de l'abondance. Si la soci�t� poss�dait des biens consid�rables, les membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la pauvret� �vang�lique. Cette ing�nieuse remarque justifiait tout. La banqueroute �tait un malheur impossible � pr�voir. Cela �tait vrai, mais ce malheur n'arrive pas sans qu'on s'y soit expos�. La mal�diction des richesses tombe plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir. La banqueroute des j�suites, importante par le chiffre des int�r�ts engag�s--les dettes s'�levaient � 3 millions,--l'�tait surtout par les r�v�lations qui en sortaient. Elle fut port�e � la grand'chambre du Parlement de Paris. Les j�suites furent condamn�s, aux applaudissements de la foule qui encombrait le palais, � payer les dettes de leurs fr�res, avec d�fense de faire du commerce. La joie fut universelle. Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il fallut produire, furent d�clar�es contraires aux lois du royaume, � l'ob�issance due au souverain, � la s�ret� de sa personne et � la tranquillit� de l'�tat. Apr�s avoir jusque-l� conserv� en racontant les faits son r�le d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa doctrine est singuli�re. La suppression des j�suites �tait utile � la tranquillit� publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs all�gu�s. Les moyens juridiques, il le d�clare et l'approuve, ne sont et ne devaient �tre que des pr�textes. �Ce n'est pas parce qu'on croit les j�suites plus mauvais Fran�ais que les autres religieux qu'il faut les disperser et les d�truire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables. Ce motif, quoique non _juridique_, est meilleur qu'il ne faut pour s'en d�faire.� Singuli�re et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du premier tribunal de l'�tat. D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pens�e soit bien comprise: �La ligue de la nation contre les j�suites ressemble � la ligue de Cambrai contre la r�publique de Venise, qui avait pour principale cause les richesses et l'insolence de ces r�publicains.� �Les p�res, ajoute-t-il, ont os� pr�tendre, et plusieurs �v�ques ont os� l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs j�suites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal pour leur destruction, n'aurait pas d� op�rer cet effet; qu'il avait �t� compos� � la h�te par des pr�tres jans�nistes et mal v�rifi� par des magistrats peu propres � ce travail; qu'il �tait plein de citations fausses, de passages tronqu�s et mal entendus, d'objections prises pour des r�ponses, enfin de mille autres infid�lit�s semblables. �Telle est la pr�tention des j�suites. Les magistrats, dit d'Alembert, ont pris la peine de r�pondre. � quoi bon? �On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations exactes, il ne soit �chapp� quelques m�prises; elles ont �t� avou�es sans peine; mais ces m�prises, quand elles seraient beaucoup plus fr�quentes, emp�chent-elles que le reste ne soit vrai?� D'Alembert ici se borne � oublier les le�ons re�ues � l'�cole de droit. Mais ce qui suit d�passe toute mesure. �La plainte des j�suites et de leurs d�fenseurs f�t-elle aussi juste qu'elle le para�t peu, qui se donnera la peine de v�rifier tant de passages? En attendant que la v�rit� s'�claircisse, si de pareilles v�rit�s en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la nation d�sirait: l'an�antissement des j�suites.� Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre m�me de l'auteur d�sint�ress� qu'on peut lire cet �trange passage. Le tort fait � la justice et � la morale par un arr�t motiv� sur des calomnies (telle est l'hypoth�se) ne serait-il pas pr�cis�ment conforme aux principes les plus dangereux reproch�s � la soci�t�? On pourrait applaudir � l'expulsion franchement d�cid�e et sans proc�dure, pour raison d'�tat; mais les faux griefs, m�l�s ou non � des accusations fond�es, ne sauraient trouver d'approbateurs. D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausset� des griefs, mais il d�clare, sans n�cessit� par cons�quent, que, les reproches eussent-ils �t� des calomnies, il faudrait se r�jouir et approuver. Telle n'�tait pas au fond, telle ne pouvait �tre sa doctrine. Deux ans apr�s, � propos de la suppression des j�suites d'Espagne, il �crivait � Voltaire: �Croyez-vous tout ce qu'on dit � ce sujet? croyez-vous � la lettre de M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les j�suites avaient form� le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi qu'ils sont assez m�chants, mais non pas assez fous pour cela, et ne d�sirez-vous pas que cette nouvelle soit tir�e au clair? Mais que dites-vous de l'id�e du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement? Persuad� comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les renfermer dans son _coeur royal?_ Ne pensez-vous pas qu'on pourrait permettre aux j�suites de se justifier, surtout quand on croit �tre s�r qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul fr�re coupable ou non s'avise d'�crire bien ou mal en leur faveur?� � propos du j�suite Malagrida, br�l� � Lisbonne pour de bien faibles motifs, d'Alembert ajoute: �C'est une chose plaisante que l'embarras o� les j�suites et les jans�nistes se trouvent � l'occasion de cette victime immol�e par l'Inquisition. Les j�suites, d�vou�s jusque-l� � ce tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait br�l� un des leurs. Les jans�nistes commen�aient � le trouver juste d�s qu'il eut condamn� un j�suite aux flammes. Ils assur�rent et imprim�rent que l'Inquisition n'�tait pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturit�.� On aimerait � voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveugl�s par la passion que les chr�tiens fort imparfaits qu'ils attaquent; ni l'un ni l'autre n'aurait allum� ni regard� le b�cher, mais ils en riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, � l'occasion de la trag�die d'_Olympie_ faite par Voltaire en six jours, lui �crit: �Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas comme Dieu et ne vous reposez pas le septi�me. Ce n'est point un plat compliment que je pr�tends vous faire; mais je ne vous dis que ce que j'ai d�j� dit cent fois � d'autres. Vos pi�ces seules ont du mouvement et de l'int�r�t et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de la philosophie froide et parli�re, mais de la philosophie en action. Je ne vous demande plus d'�chafaud, je sais et je respecte toute la r�pugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les �chafauds aient leur m�rite.� A la lueur d'un b�cher le rire devient sinistre; d'Alembert, en l'oubliant, fait penser � ce mot de Grimm: �Il semble voir des enfants qui jouent avec les instruments du bourreau�. Les j�suites, condamn�s, tra�naient l'affaire en longueur. �Le gouvernement h�sitait. Une circonstance fortuite pr�cipita leur ruine. On re�ut � la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut pr�venir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion, de donner aux Fran�ais un autre objet d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imagin� de faire couper la queue � son chien pour emp�cher les Ath�niens de parler d'affaires plus s�rieuses, on d�clara donc au principal des j�suites qu'ils n'avaient plus qu'� ob�ir au Parlement et � cesser leurs le�ons.� �Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sinc�re, que la plupart des j�suites, ceux qui dans cette soci�t� comme ailleurs ne se m�lent de rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient pas d�, s'il e�t �t� possible, porter la peine des fautes de leurs sup�rieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus � regret avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient par malheur les seuls punis et les seuls � plaindre, car les chefs avaient obtenu par leur cr�dit des pensions dont ils pouvaient jouir � leur aise, tandis que la multitude immol�e restait sans pain comme sans appui. Tout ce qu'on a pu all�guer en faveur de l'arr�t g�n�ral d'expulsion prononc� contre ces p�res, c'est le fameux passage de Tacite au sujet de la loi des Romains qui condamnait � mort tous les esclaves d'une maison pour le crime d'un seul. _Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum._ �Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.� Il faut s'y r�signer, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste encore, contre l'int�r�t public all�gu�, il n'en faut invoquer aucune. Continuons l'analyse du livre. �Quelques parlements n'avaient rien prononc� contre l'institut, et les j�suites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il y avait lieu d'appr�hender qu'au premier signal de ralliement la partie dispers�e, se rejoignant tout � coup � la partie r�unie, ne form�t une soci�t� nouvelle, avant m�me qu'on f�t en �tat de la combattre. La sagesse et l'honneur m�me du gouvernement semblaient exiger que la jurisprudence � l'�gard des j�suites, quelle qu'elle p�t �tre, f�t conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dict� l'�dit par lequel on vient d'abolir la soci�t� dans toute l'�tendue de la France.� Tout s'�tait r�uni pour accabler les j�suites et pr�parer leur ruine. Aux griefs accumul�s contre eux ils avaient ajout� deux fautes capitales. Nous n'en rappelons qu'une. �Ils avaient refus�, par des motifs de respect humain, de recevoir sous leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient pas lieu d'attendre d'eux une s�v�rit� si singuli�re � tant d'�gards. Ce refus indiscret a contribu� � pr�cipiter leur ruine. Ainsi ces hommes qu'on avait tant accus�s de morale rel�ch�e et qui ne s'�taient soutenus � la cour que par cette morale m�me, ont �t� perdus d�s qu'ils ont voulu, m�me � leur grand regret, professer le rigorisme. Mati�re abondante de r�flexion et preuve �vidente que les j�suites depuis leur naissance jusqu'� cette �poque avaient pris le bon chemin pour se soutenir, puisqu'ils ont cess� d'�tre d�s qu'ils s'en sont �cart�s.� �Il est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'an�antissement de la soci�t� peut procurer � la raison de grands avantages, pourvu que l'intol�rance jans�niste ne succ�de pas en cr�dit � l'intol�rance j�suitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes l'une et l'autre m�chantes et pernicieuses, si on �tait forc� de choisir, en leur supposant le m�me degr� de pouvoir, la soci�t� qu'on vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les j�suites, gens accommodants pourvu qu'on ne se d�clare pas leur ennemi, permettent assez qu'on pense comme on voudra. Les jans�nistes, sans �gards comme sans lumi�res, veulent qu'on pense comme eux. S'ils �taient les ma�tres, ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours, sur les moeurs l'inquisition la plus violente. �Les j�suites �taient des troupes r�guli�res, ralli�es et disciplin�es sous l'�tendard de la superstition. C'�tait la phalange mac�donienne qu'il importait � la raison d'avoir rompue et d�truite. Les jans�nistes ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon march�.� Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous �galement implacable. Le livre sur la destruction des j�suites obtint un grand succ�s et souleva de violentes col�res. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire qui cite de m�moire et invente quelquefois, fut trait� d'hy�ne, de Philistin, d'Amorrh�en, de b�te puante, de Satan et de Rabsac�s. Les pamphlets les plus envenim�s ne vivent gu�re; la trace des invectives dispara�t avec eux. La plupart s'adressaient moins � d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier. _L'yenne du G�vaudan_, dit l'auteur anonyme d'une _lettre � un ami_ sur le livre nouveau, a fait moins de mal que les �crits publi�s depuis peu. L'auteur de la _lettre � un ami_, qui s'appelait, je crois, le p�re Guidy, veut parler des �crits condamn�s r�cemment par l'assembl�e g�n�rale du clerg� (ao�t 1765) dans des termes d'une violence presque �gale: �Une multitude d'�crivains t�m�raires, disaient les �v�ques r�unis, ont foul� aux pieds les lois divines et humaines. Les v�rit�s les plus saintes ont �t� obscurcies et les principes de la monarchie �branl�s. Rien n'a �t� respect� ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel. La majest� de l'�tre supr�me et celle des rois sont outrag�es et l'on ne peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs, dans l'ordre m�me de l'�tat, l'esprit du si�cle semble le menacer d'une r�volution qui pr�sage de toutes parts une ruine et une destruction totale.� Le clerg� voyait juste. Mais l'Encyclop�die dans ses craintes n'occupe qu'une petite part, et le livre sur la destruction des j�suites �tait � peine signal�. Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un mot nouveau le sottisier litt�raire, l'ait r�p�t� plusieurs fois, que d'Alembert ait �t� appel� Rabsac�s. J'ai trouv� le passage. D'Alembert avait �crit: �La philosophie, � laquelle les jans�nistes avaient d�clar� une guerre presque aussi vive qu'� la Compagnie de J�sus, avait fait malgr� eux et par bonheur pour eux des progr�s semblables. Les j�suites, intol�rants par syst�me et par �tat, n'en �taient devenus que plus odieux. On les regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux dont il lui importait le plus de se d�faire. Les parlements, quand ils ont commenc� � attaquer la Soci�t�, ont trouv� cette disposition dans tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des magistrats a port� l'arr�t contre les j�suites. Le jans�nisme n'a �t� que le solliciteur.� C'est � l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets tr�s diff�rents portant tous deux pour titre _le Philosophe redress�_ a provoqu� par l'introduction du nom de Rabsac�s l'ironie dangereuse de Voltaire. �Quand j'accorderais, dit-il, � ces pr�tendus destructeurs des j�suites la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononc� l'arr�t de leur ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est servi de blasph�mateurs, Rabsac�s � leur t�te, pour tailler en pi�ces les �thiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur c�t� pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de J�rusalem s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par leur diversion lever le si�ge aux Assyriens?� L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus obscure encore. L'auteur avait oubli� les d�tails du si�ge de J�rusalem; mais il n'a pas appel� d'Alembert Rabsac�s. On lui en a dit bien d'autres: �Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur � cet �crivain que de qualifier en d�tail toutes ses contradictions? Un monstre devant un miroir doit avoir horreur de lui-m�me.� �L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la v�rit� et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du premier ordre. On pourrait d�finir son �crit: �Pot-pourri ou Recueil d'invectives ineptes contre la religion.� La menace se m�le � l'injure: �S'il n'est pas chr�tien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait bien se faire chasser par le peuple � coups de pierre.� D'Alembert n'�tait pas chr�tien, on ne peut le nier; mais, pour le lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice sans cela n'aurait pas �t� r�gulier. D'autres, plus mod�r�s, se contentaient de d�daigner son talent litt�raire. Dans un pamphlet signal� par Bachaumont on d�clare que chez lui la v�rit� se montre sans beaut� et l'erreur se cache sans finesse. Il veut �tre le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont ajoute: �Et cela est vrai�. Le nom de l'auteur d�sint�ress� �tait connu de tous. La mort de Clairaut laissa vacante � l'Acad�mie des sciences une des places de pensionnaire. D'Alembert, membre de l'Acad�mie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans d�j� pensionnaire surnum�raire, ne touchait qu'une partie de la pension. Il avait tous les droits � remplacer Clairaut; l'usage le d�signait, son m�rite l'imposait, et l'Acad�mie, par un vote unanime, le pr�sentait au choix du roi. L'accueil fait au directeur de l'Acad�mie fut tr�s froid. Le ministre, sans refuser, r�pondit: �Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert�. On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Acad�mie, dont le nom est rest� justement populaire, Vaucanson, eut l'ind�licatesse de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine pers�cution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en m�l�t en rien, qu'apr�s un an d'attente la pension lui fut attribu�e. D'Alembert �crit � Lagrange: �Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lass� de me refuser cette mis�rable pension qu'� la v�rit� je n'ai jamais demand�e, mais que l'Acad�mie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un remerciement tr�s succinct et tr�s sec, et je me suis su bon gr� de n'avoir d�menti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma conduite ant�rieure, dont j'esp�re, par la gr�ce de Dieu, ne jamais me d�partir.� CHAPITRE VI D'ALEMBERT ET FREDERIC D'Alembert �crivait un jour � Voltaire: �Je n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-�-dire par eux-m�mes et qu'on peut vraiment se tenir pour honor� de leur amiti� et de leur estime. Pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les estime comme je peux.� Pour accepter l'amiti� offerte par Fr�d�ric, d'Alembert n'avait rien � changer ni � ses principes ni � ses d�fiances. Dans leur correspondance, dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que d'Alembert �tait son h�te, le caract�re royal effac� sans affectation par Fr�d�ric �tait respect� sans flatterie par d'Alembert. L'estime et la sympathie mutuelle faisaient na�tre une amiti� sinc�re; jamais le caract�re ne s'en est d�menti. Les affectueux �gards du roi �taient pay�s par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la libert� ait �t� menac�e ni l'�galit� mise en question. D'Alembert avait concouru en 1745 et obtenu un prix � l'Acad�mie de Berlin. L'�pigraphe du m�moire �tait une louange assez insignifiante adress�e � l'illustre monarque, habilement tourn�e en vers latins, sans platitude et sans emphase. Le m�moire fut admir� par l'Acad�mie, l'�pigraphe remarqu�e par Fr�d�ric. Maupertuis, quelques ann�es plus tard, voulait quitter Berlin, mal portant, malade, mourant peut-�tre de la diatribe du Dr Akakia. La situation pour lui �tait moralement amoindrie. Les fl�ches de Voltaire �taient empoisonn�es et les blessures incurables. Malgr� la protection tr�s ferme et l'indignation tr�s sinc�re du roi contre Voltaire, Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort, la diatribe avait touch� tr�s juste, avait perdu toute autorit� morale. �lev� trop haut nagu�re, il �tait pr�cipit� trop bas. Son importance acad�mique �tait d�truite. Le roi fit offrir � d'Alembert, avec des avantages consid�rables, la pr�sidence de son Acad�mie. C'�tait en 1752. D'Alembert �tait pauvre; les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'�taient pas alors et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait esp�rer dans l'avenir ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant sans h�siter. Les instances redoubl�rent sans l'�branler. Aucune analyse ne peut remplacer les lettres �chang�es, r�ellement belles, parce qu'elles sont sinc�res et qu'aucun mot n'en est d�menti par la vie de d'Alembert. � la lettre �crite par le marquis d'Argens pour lui communiquer les offres de Fr�d�ric, d'Alembert r�pondit: �On ne peut �tre, monsieur, plus sensible que je le suis aux bont�s dont le roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui �tre tendrement et inviolablement attach�: le respect et l'admiration que ses actions m'ont inspir�s, ne suffisent pas � mon coeur; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point � tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du d�sir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances o� je me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer l�-dessus dans quelques d�tails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme � un ami digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine de bont� que vous m'avez fait l'honneur de m'�crire; la g�n�rosit� de vos proc�d�s envers l'abb� de Prades, auquel je m'int�resse tr�s vivement, et qui se loue, dans toutes ses lettres, de vous plus que de personne; enfin la r�putation dont vous jouissez � si juste titre par vos lumi�res, par vos connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probit� d'autant plus pr�cieuse qu'elle est plus rare. �La situation o� je suis serait peut-�tre, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de renoncer � son pays. Ma fortune est au-dessous du m�diocre; 1700 livres de rente font tout mon revenu. Enti�rement ind�pendant et ma�tre de mes volont�s, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oubli� du gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, pers�cut� m�me autant qu'on peut l'�tre quand on �vite de donner trop d'avantage sur soi � la m�chancet� des hommes, je n'ai aucune part aux r�compenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de lumi�res. Une pension tr�s modique, qui vraisemblablement me viendra fort tard, et qui � peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le malheur de parvenir � la vieillesse, est la seule chose que je puisse raisonnablement esp�rer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal dispos�e pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgr� tout cela, monsieur, la tranquillit� dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me r�soudre � lui faire courir le moindre risque. Sup�rieur � la mauvaise fortune, les �preuves de toute esp�ce que j'ai essuy�es dans ce genre, m'ont endurci � l'indigence et au malheur, et ne m'ont laiss� de sensibilit� que pour ceux qui me ressemblent. � force de privations, je me suis accoutum� sans effort � me contenter du plus �troit n�cessaire, et je serais m�me en �tat de partager mon peu de fortune avec d'honn�tes gens plus pauvres que moi. J'ai commenc�, comme les autres hommes, par d�sirer les places et les richesses, j'ai fini par y renoncer absolument: et de jour en jour je m'en trouve mieux. La vie retir�e et obscure que je m�ne est parfaitement conforme � mon caract�re, � mon amour extr�me pour l'ind�pendance, et peut-�tre � un peu d'�loignement que les �v�nements de ma vie m'ont inspir� pour les hommes. La retraite et le r�gime que me prescrivent mon �tat et mon go�t m'ont procur� la sant� la plus parfaite et la plus �gale, c'est-�-dire le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-m�me, monsieur, s'il m'est possible de renoncer � ces avantages, et de changer un bonheur s�r pour une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse �tre. Je ne doute nullement des bont�s du roi, et de tout ce qu'il peut faire pour me rendre agr�able mon nouvel �tat; mais, malheureusement pour moi, toutes les conditions essentielles � mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donn� un corps tr�s faible et qui a besoin de tous les m�nagements possibles. Si ma sant� venait � s'alt�rer, ce qui ne serait que trop � craindre, que deviendrais-je alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forc� � aller finir mes jours loin de lui, et � reprendre dans ma patrie, ou ailleurs, mon ancien �tat qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-�tre m�me n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y aurais laiss�s, et � qui je percerais le coeur par mon d�part. Je vous avoue, monsieur, que cette derni�re raison seule peut tout sur moi; le roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il conna�t l'amiti�; il la ressent et il la m�rite; qu'il soit lui-m�me mon juge. �� ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien esp�rer; mais je dois quelque chose � ma nation, qui m'a toujours bien trait�, qui me r�compense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne pourrais abandonner sans une esp�ce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs, comme vous le savez, charg�, conjointement avec M. Diderot, d'un grand ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les plus solennels, et pour lequel ma pr�sence est indispensable; il est absolument n�cessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux, que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert. Vous connaissez trop, monsieur, les d�tails d'une si grande entreprise, pour que j'insiste davantage l�-dessus. Enfin, et je vous prie d'�tre persuad� que je ne cherche point � me parer ici d'une fausse modestie, je doute que je fusse aussi propre � cette place que Sa Majest� veut bien le croire. Livr� d�s mon enfance � des �tudes continuelles, je n'ai que dans la th�orie la connaissance des hommes, qui est si n�cessaire dans la pratique quand on a affaire � eux. La tranquillit� et, si j'ose le dire, l'oisivet� du cabinet m'ont rendu absolument incapable des d�tails auxquels le chef d'un corps doit se livrer. �D'ailleurs, dans les diff�rents objets dont l'Acad�mie s'occupe, il en est qui me sont enti�rement inconnus, comme la chimie, l'histoire naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par cons�quent, je ne pourrais �tre aussi utile que je le d�sirerais. Enfin, une place aussi brillante que celle dont le roi veut m'honorer, oblige � une sorte de repr�sentation, tout � fait �loign�e du train de vie que j'ai pris jusqu'ici; elle engage � un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre: je ne parle point de ceux qu'on rend au roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on go�te dans sa soci�t� sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met � les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par mon caract�re, qu'� l'�tude, � la retraite et � la soci�t� la plus ferm�e et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands ou petits, n�cessairement attach�s aux places o� l'on a des hommes et surtout des gens de lettres dans sa d�pendance. Sans doute le plaisir de faire des heureux et de r�compenser le m�rite serait tr�s sensible pour moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est infaillible que je ferais des m�contents et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis que je puis avoir en France, o� je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais � trois cents lieues en chercher de nouveaux. J'en trouverais, d�s mon arriv�e, dans ceux qui auraient pu aspirer � cette place, dans leurs partisans et dans leurs cr�atures; et toutes mes pr�cautions n'emp�cheraient pas que bien des gens se plaignissent et ne cherchassent � me rendre la vie d�sagr�able. Selon ma mani�re de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et la consid�ration attach�es � ma place ne pourraient d�raciner. �Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me r�soudre � accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et � venir, pour ainsi dire, � Berlin recueillir sa succession. Il �tait mon ami; je ne puis croire, comme on me l'a mand�, qu'il ait cherch�, malgr� ma recommandation, � nuire � l'abb� de Prades; mais quand j'aurais ce reproche � lui faire, l'�tat d�plorable o� il est suffirait pour m'engager � une plus grande d�licatesse dans les proc�d�s. Cependant cet �tat, quelque f�cheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander qu'on lui donne d�s � pr�sent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un nouveau motif pour moi de ne me pas d�placer. Voil�, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie; je serais au d�sespoir que Sa Majest� les d�sapprouv�t. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie et ma franchise, bien loin de me nuire aupr�s de lui, m'affermiront dans son estime. Plein de confiance en sa bont�, sa sagesse et sa vertu, bien plus ch�res � mes yeux que sa couronne, je me jette � ses pieds, et je le supplie d'�tre persuad� qu'un des plus grands regrets que j'aurai dans ma vie, sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi digne de l'�tre, aussi fait pour commander aux hommes que pour les �clairer. Je m'attendris en vous �crivant. Je vous prie d'assurer le roi que je conserverai toute ma vie, pour sa personne, l'attachement le plus d�sint�ress�, le plus fid�le et le plus respectueux; et que je serai toujours son sujet au moins dans le coeur, puisque c'est la seule fa�on dont je puisse l'�tre. Si la pers�cution et le malheur m'obligent un jour � quitter ma patrie, ce sera dans ses �tats que j'irai chercher un asile: je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir aupr�s de lui libre et pauvre. �Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps avant le dessein que le roi vous a confi�, le bruit s'est r�pandu, sans fondement comme tant d'autres, que Sa Majest� songeait � moi pour la place de pr�sident. J'ai r�pondu � ceux qui m'en ont parl�, que je n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus d'honneur que je ne m�ritais. Je continuerai, si on m'en parle encore, � r�pondre de m�me, parce que, dans ces circonstances, les r�ponses les plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer Sa Majest� que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais. J'ai l'honneur d'�tre, etc.� L'estime de Fr�d�ric redoubla. Ne pouvant r�ussir � attirer d'Alembert et n'y renon�ant pas pour l'avenir, il lui fit offrir, par son ambassadeur, une pension de 1 200 livres. �Louis XV, dit Mme du Hausset, n'aimait pas le roi de Prusse,... les railleries de Fr�d�ric l'avaient ulc�r�... Il entra un jour chez Mme (de Pompadour) avec un papier � la main et lui dit: �Le roi de Prusse est certainement un grand homme; il aime les gens � talents et, comme Louis XIV, il veut faire retentir l'Europe de ses bienfaits envers les savants des pays �trangers. Voici, ajouta-t-il, une lettre de lui adress�e � milord Mar�chal pour lui ordonner de faire part � un homme sup�rieur de mon royaume d'une pension qu'il lui accorde.� Et, jetant les yeux sur la lettre, il lut ces mots: �Vous saurez qu'il y a un homme � Paris du plus grand m�rite qui ne jouit pas des avantages d'une fortune proportionn�e � ses talents et � son caract�re. Je pourrais servir d'yeux � l'aveugle d�esse et r�parer au moins quelques-uns de ses torts; je vous prie d'offrir par cette consid�ration... �Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir oblig� un homme qui joint la beaut� du caract�re aux talents les plus sublimes de l'esprit.� �Le roi s'arr�ta: en ce moment arriv�rent MM. de Marigny et d'Ayen, auxquels il recommen�a la lettre et il ajouta: �Elle m'a �t� remise par le ministre des affaires �trang�res, � qui l'a confi�e milord Mar�chal pour que je permette � ce _g�nie sublime_ d'accepter ce bienfait. Mais, dit le roi, � combien croyez-vous que se monte ce bienfait?� Les uns dirent six, huit, dix mille livres. �Vous n'y �tes pas, dit le roi, � douze cents livres. �--Pour des talents sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup. Le roi de Prusse aura le plaisir de faire du bruit � peu de frais.� �M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay et il ajouta que l'homme de g�nie �tait d'Alembert et que le roi avait permis d'accepter la pension. Sa soeur (Mme de Pompadour) avait, dit-il, insinu� au roi de donner le double � d'Alembert et de lui d�fendre d'accepter la pension, mais il n'avait pas voulu, parce qu'il regardait d'Alembert comme un impie.� Lorsque Maupertuis mourut, en 1759, Fr�d�ric renouvela ses instances. D'Alembert refusa de nouveau. Voltaire le lui conseillait fort. �Que dites-vous, lui �crit-il, de Maupertuis mort entre deux capucins? Il �tait malade depuis longtemps d'une r�pl�tion d'orgueil; mais je ne le croyais ni hypocrite, ni imb�cile. Je ne vous conseille pas d'aller jamais remplir sa place � Berlin, vous vous en repentiriez. Je suis Astolphe qui avertit Roger de ne pas se livrer � l'enchanteresse Alcine, mais Roger ne le crut pas.� En pr�venant d'Alembert des dangers qu'il connaissait bien, Voltaire n'avait aucun tort. La main gant�e de velours que Fr�d�ric tendait gracieusement � d'Alembert pouvait �gratigner les imprudents et broyer les ingrats. L'amiti� de Fr�d�ric n'�tait pas banale, et s'il respectait les g�nies sublimes, c'�taient ceux que lui-m�me jugeait tels. Le bon et grand Euler ne rencontrait � la cour et � l'Acad�mie ni les avantages offerts � d'Alembert avec tant d'empressement, ni les �gards que sa na�ve bonhomie ne savait pas imposer. Fr�d�ric le traitait avec la m�me bienveillance pr�cis�ment qu'il montrait au jardinier de Sans-Souci quand il �tait content de ses services. Euler pour Fr�d�ric n'�tait pas plus un ami que d'Alembert pour Louis XV. Louis XV disait en parlant de l'un: C'est un impie. Fr�d�ric, s'il daignait s'en informer, pouvait dire d'Euler tout le contraire. Il �tait tol�rant et le lui pardonnait, mais rien de plus. Euler, si d'Alembert l'avait consult� et s'il avait os� r�pondre, aurait donn� le m�me conseil que Voltaire. Un de ses neveux avait �t� incorpor� dans un r�giment. Le jeune homme se destinait au commerce; la famille �tait d�sol�e. Euler adressa une supplique. Le roi lui r�pondit: �Comme je sais qu'il est d'une bonne taille, ce qui marque un temp�rament flegmatique qui ne para�t pas propre pour l'activit� et la souplesse si n�cessaires � un habile marchand, je crois que la nature l'a destin� pour embrasser le m�tier des armes. J'esp�re que vous n'envierez pas au susdit r�giment cet homme, dont j'aurai soin de faire la fortune en votre consid�ration.� L'occasion �tait bonne de quitter Berlin; � la place d'Euler, d'Alembert n'y e�t pas manqu�. Le voyage de d'Alembert � Berlin ne put avoir lieu que trois ans apr�s la mort de Maupertuis, en 1762. Son empressement � profiter des offres de Fr�d�ric n'eut, on le voit, rien d'indiscret. Fr�d�ric lui-m�me n'�tait pas toujours de loisir. D'Alembert, pour accepter son invitation, choisit le moment o� le roi lui �crivait: �Je vais donc vivre tranquillement avec les Muses et occup� � r�parer les malheurs de la guerre dont j'ai toujours g�mi.� D'autres, en lisant ces lignes, auraient eu le droit de sourire. D'Alembert ne l'avait pas. La nature de Fr�d�ric �tait double; jamais il ne s'est montr� � d'Alembert, jamais il n'a �t� pour lui qu'un ami spirituel, profond, g�n�reux et d�vou�. Pendant deux mois entiers le philosophe accepta l'hospitalit� simple et intime de cet ami qui ne voulait pas avoir de cour, et dont l'accueil et l'empressement cordial n'avaient rien de commun avec la politesse d'un grand seigneur ou les bont�s d'un monarque. D�nant et soupant � la table du roi, d'Alembert y parlait, quels que fussent les invit�s, avec aisance et libert�, sans se soucier de l'�tiquette, sans la conna�tre m�me; il ne cherchait pas � l'apprendre, ayant compris, d�s le premier jour, qu'il serait � mauvaise �cole. D'Alembert cependant veille sur lui, jamais il ne d�passe les bornes et rassure sur ce point Mlle de Lespinasse, � laquelle il rend compte de tout. �Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, que j'en sois ni moins polisson � mon retour, ni de meilleure contenance � table. Il est vrai que je ne polissonne pas ici, mais, par cette raison m�me, j'aurai grand besoin de me d�dommager, et, � l'�gard du maintien de la table, c'est la chose du monde dont le roi est le moins occup� et je ne saurais m'instruire avec lui sur ce grand sujet.� Fr�d�ric d�sirait vivement garder d'Alembert; il lui proposait avec une affectueuse et discr�te insistance la pr�sidence de son Acad�mie. �Je ne vous r�p�terai pas, pour ne pas vous ennuyer, �crit d'Alembert � son amie, � quel point le roi est aimable et toutes les bont�s dont il me comble. Hier, apr�s son concert, je me promenai avec lui dans son jardin; il cueillit une rose et me la pr�senta en ajoutant qu'il voudrait bien me donner mieux. Vous sentez ce que cela signifie, et ce n'est pas la premi�re fois qu'il m'a parl� sur ce ton-l�. �Il me dit hier qu'il fallait que je visse l'Acad�mie et tout ce qui lui appartient pour en juger par moi-m�me. �Je crus entendre ce que cela voulait dire et je lui dis que c'�tait bien aussi mon projet, mais que, mon premier objet �tant de lui faire la cour, je n'irais � Berlin qu'avec lui. �Apr�s m'avoir parl� de mes �l�ments de philosophie, dont il est tr�s content, le roi me demanda si je n'aurais pas piti� de ses pauvres orphelins, c'est ainsi qu'il appelle son Acad�mie. Il ajouta � cette occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je r�pondis de mon mieux, mais en lui faisant conna�tre cependant la ferme r�solution o� j'�tais de ne point renoncer � ma patrie ni � mes amis. Je dois � ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons, malgr� le d�sir qu'il aurait de les vaincre. Il est impossible de me parler de cela avec plus de bont� et de discr�tion qu'il l'a fait. Il a fini la conversation par d�sirer que je visse son Acad�mie et les savants qui la composent. Le 13 au matin, nous sommes partis pour venir ici, � Charlottenbourg, � une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai profit� du voyage pour aller voir la ville et l'Acad�mie. J'y ai �t� re�u avec toutes les marques possibles d'estime et d'empressement. Le soir je retournai aupr�s du roi, que je trouvai se promenant tout seul (cela lui arrive souvent); il me demanda _si le coeur m'en disait._ Je lui r�pondis que tous ces messieurs m'avaient re�u avec toute la bont� possible et qu'assur�ment le coeur m'en dirait beaucoup s'il ne me disait pas avec une force invincible pour les amis que j'avais laiss�s en France.� D'Alembert, toujours bon et d�vou�, ne voulant rien accepter, moins encore demander pour lui-m�me, �tait heureux d'employer sa faveur � venir en aide aux autres. �Je me porte mieux, �crit-il, parce que le roi m'a donn� hier une grande satisfaction: c'est d'accorder, sur les repr�sentations que je lui ai faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand sujet de son Acad�mie, et qui, se trouvant charg� de famille et assez mal ais�, voulait s'en aller � P�tersbourg.� Euler resta � Berlin, mais on le d�sirait � Saint-P�tersbourg, et avec raison, car jamais acad�micien ne fut plus f�cond ni mieux inspir� dans ses incessantes productions. Vingt ans apr�s la mort d'Euler, l'Acad�mie de Saint-P�tersbourg devait encore chaque ann�e le plus grand attrait de ses recueils � la publication de ses m�moires in�dits. D'Alembert--on le voit par le trait que nous venons de citer et par d'autres passages de sa correspondance--�tait plein de d�f�rence, d'admiration et de d�vouement pour celui qu'il appelait le grand Euler. �Le grand Euler, dit-il en racontant sa visite � l'Acad�mie, m'a r�gal� d'un m�moire de g�om�trie qu'il a lu � l'assembl�e et qu'il a bien voulu me pr�ter, sur le d�sir que je lui ai marqu� de lire ce m�moire plus � mon aise.� Il n'y avait entre eux, cependant, ni sympathie ni amiti�. Lorsque, cinq ans apr�s, Euler, devenu presque aveugle, accepta les offres de la Russie, c'est sur le conseil de d'Alembert et les chaleureux t�moignages donn�s � son rare m�rite que Fr�d�ric, fort indiff�rent � la g�om�trie, insista longtemps pour le garder. Quand le d�part fut r�solu, d'Alembert, toujours empress� � favoriser les talents, proposa au grand Lagrange, alors tr�s jeune, tr�s pauvre et inconnu � Turin, la succession du grand Euler, en r�glant avec Fr�d�ric, sans rencontrer ni objections ni refus, les conditions offertes � ce grand homme qui, disait-il, vaudrait bien Euler. �Je ne demande pas mieux, r�pondit Fr�d�ric, de changer un g�om�tre borgne (Euler �tait presque aveugle) contre un g�om�tre qui a les deux yeux.� Lagrange se rendit � Berlin; mais l'admiration de d'Alembert pour le jeune g�om�tre dont, sur plus d'un point, les d�couvertes devaient balancer et quelquefois effacer les siennes, faillit faire tout �chouer. Dans la lettre �crite � Lagrange au nom de Fr�d�ric, il �tait dit que le plus grand g�om�tre devait, naturellement, venir prendre la place aupr�s du plus grand roi. Lagrange, dont la vanit� n'�tait pourtant pas le d�faut, montra les lignes flatteuses, qui, adress�es � un jeune homme jusque-l� fort peu remarqu� et pourvu d'un tr�s modeste emploi, firent quelque bruit � Turin. � la cour on en fut choqu�, et quand Lagrange demanda un cong�, on laissa sa demande sans r�ponse. Il fallut pour d�cider le roi de Pi�mont, qui au fond ne se souciait nullement d'un jeune professeur � son �cole d'artillerie, l'intervention directe de Fr�d�ric, accord�e sans h�sitation � la demande de d'Alembert. La correspondance de d'Alembert avec son royal ami donne plus d'un exemple de sa constante et efficace sollicitude pour les hommes de m�rite malheureux ou m�connus. Un savant illustre, Lambert, avait �t� appel� � l'Acad�mie de Berlin sur sa r�putation qui �tait grande et que le temps devait accro�tre encore. Fr�d�ric voulut causer avec lui: Lambert ne lui plut pas. �Je puis assurer, �crivit-il � d'Alembert, qu'il n'a pas le sens commun.� Lambert �crivait en allemand sur la physique math�matique plus que sur la g�om�trie. D'Alembert, � vrai dire, ne connaissait ni ses oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ing�nieuse sagacit�. Il se h�ta d'�crire � Fr�d�ric, qui, sans attirer de nouveau pr�s de lui le savant et peu sociable g�om�tre, lui fit � l'Acad�mie une situation digne de son m�rite. Apr�s avoir prot�g� la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui au jeune Laplace, qui, m�content � Paris de sa position et des lenteurs de sa carri�re acad�mique, avait confi� � d'Alembert son d�couragement et son ennui. Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais l'influence de d'Alembert, � la vue de ses premiers travaux, bien inf�rieurs pourtant � ceux de Lagrange, �tait enti�rement � son service. Lorsqu'apr�s la mort de Clairaut, au moment o� l'ouvrage de d'Alembert sur la destruction des j�suites faisait beaucoup de bruit et un peu de scandale, le minist�re h�sita quelque temps avant de lui accorder la pension devenue vacante, � laquelle il avait tous les droits, Fr�d�ric, ne renon�ant pas � ses projets, lui �crivait: �Mon cher d'Alembert, �J'ai �t� f�ch� d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui vous revenait de droit. Je me suis flatt� que vous seriez assez sensible � cet affront pour ne pas vous exposer � en souffrir d'autres.� Et quelque temps apr�s: �Je suis tent� quelquefois de faire des voeux pour que la pers�cution des �lus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque sorte criminel.� L'intention est claire: si la pers�cution chassait d'Alembert, des bras � Berlin lui seraient ouverts. D'Alembert une seule fois eut recours � la bourse de Fr�d�ric, dans des circonstances et sous des formes qui leur font honneur � tous deux. La sant� de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse �crivait � Condorcet: �Venez � mon secours, monsieur, j'implore tout � la fois votre amiti� et votre vertu. Notre ami M. d'Alembert est dans un �tat le plus alarmant; il d�p�rit d'une mani�re effrayante et ne mange que par raison. Mais ce qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tomb� dans la plus profonde m�lancolie. �Son �me ne se nourrit que de tristesse et de douleur. Il n'a plus d'activit� ni de volont� pour rien; en un mot, il p�rit si on ne le tire par un effort de la vie qu'il m�ne. Ce pays-ci ne lui pr�sente plus aucune dissipation; mon amiti�, celle des autres, ne suffisent pas pour faire la diversion qui lui est n�cessaire. Enfin nous nous r�unissons tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie; il ne s'y refuse pas tout � fait, mais jamais il ne se d�cidera � faire ce voyage seul, moi-m�me je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours et des soins de l'amiti� et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel que vous, monsieur.� Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause v�ritable de la tristesse de d'Alembert. �Mon amiti�, dit-elle, ne suffit pas � faire la diversion n�cessaire.� C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle lui avait donn� le droit d'y compter, et depuis deux ans d�j�, tout enti�re au jeune de Mora, �g� de vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par ses humeurs fantasques et la duret� de ses refus. D'Alembert, press� par ses amis et par ses m�decins, se d�cida � partir. Sa fortune ne lui permettait pas de faire � l'improviste une aussi grosse d�pense; il �crivit � Fr�d�ric: �Ma sant� d�p�rit de jour en jour. � l'impossibilit� absolue o� je suis de me livrer au plus l�ger travail se joint une insomnie affreuse et une profonde m�lancolie. Tous mes amis et mes m�decins me conseillent le voyage d'Italie comme le seul rem�de � mon malheureux �tat; mais mon peu de fortune m'interdit cette ressource, l'unique cependant qui me reste pour ne pas p�rir d'une mort lente et cruelle. �Vous avez eu la bont� de m'offrir, il y a sept ans, les secours n�cessaires pour ce voyage. J'ai recours aujourd'hui au bienfaiteur � qui je dois tant et � qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que le voyage, pour �tre fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000 �cus de France. Je prends la libert� de les demander � Votre Majest�.� Fr�d�ric r�pondit: �Mon cher d'Alembert, je trouve votre Facult� de m�decine bien aimable. Ah! si j'avais de pareils m�decins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent � leurs patients que des gouttes et des drogues abominables. �C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipend�s puissent �tre de quelque secours aux philosophes; ils sont au moins bons � quelque chose. Adieu, mon cher.� L'ordonnancement des six mille francs demand�s accompagnait la lettre. Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arr�t�rent � Ferney. D'Alembert, un peu mieux portant et toujours malheureux loin de celle qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris. Il �tait loin d'avoir d�pens� la somme envoy�e par Fr�d�ric; il voulut rendre le reste. Fr�d�ric lui r�pond: �Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis comme Pilate: �Ce qui est �crit est �crit.� C'est dans de telles occasions seulement que Fr�d�ric prenait un ton de ma�tre. Lorsque, six ans apr�s, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son d�sespoir fut connu de tous. Fr�d�ric lui �crivit de longues lettres de condol�ance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux r�ussir, il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries. Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse voir une douleur si profonde et si vraie que Fr�d�ric, craignant de l'avoir bless�, lui envoie des excuses. �Mon cher d'Alembert, je vous avais �crit hier et, je ne sais comment, je m'�tais permis quelques badinages. Je me le suis reproch� aujourd'hui en recevant votre lettre.� Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils �taient l'un pour l'autre. Les relations de d'Alembert avec l'imp�ratrice Catherine ne font pas moins d'honneur � son d�sint�ressement et � la dignit� de sa conduite que son intimit� avec Fr�d�ric. Le 2 septembre 1762, avant son voyage � Berlin, d'Alembert avait re�u d'Odar, conseiller de cour et biblioth�caire de l'imp�ratrice de Russie, la lettre suivante: �Monsieur, la nature de ma commission peut excuser aupr�s de vous la libert� que je prends de vous �crire sans avoir l'honneur d'�tre connu de vous. C'est par z�le pour le service de l'�tat, duquel j'ai l'avantage d'�tre citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder, monsieur, si vous pourriez �couter les propositions de concourir � l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une preuve plus convaincante de l'admiration g�n�rale que vous vous �tes acquise, que la confiance qu'une cour si �loign�e met dans votre esprit et dans votre coeur; c'est un m�rite que Son �minence M. de Pannin, gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire aupr�s de sa souveraine, que de mettre entre des mains si habiles un ouvrage qu'elle a tant � coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'�loge de notre gracieuse Imp�ratrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la grandeur de son �me, son amour pour les sciences et pour ceux qui s'y distinguent, son humanit�, sa g�n�rosit�, si toutes ces vertus, en vous garantissant l'accueil le plus gracieux et les r�compenses proportionn�es au plaisir que vous lui ferez, ne me servaient d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien que les richesses et les honneurs ne sont pas ce qui d�termine un philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne peut que vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagn�e d'approcher une princesse des plus accomplies. �Esp�rant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une r�ponse favorable, j'ai l'honneur d'�tre aussi p�n�tr� d'admiration pour vos talents, que de la consid�ration la plus distingu�e, monsieur, de votre tr�s humble et tr�s ob�issant serviteur.� D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les m�mes raisons que celles de Fr�d�ric. Il ne voulait quitter ni Paris ni surtout Mlle de Lespinasse. �Monsieur, il faudrait �tre plus que philosophe ou plut�t ne l'�tre pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante qu'honorable, qui, �tant remplie comme elle m�rite de l'�tre, peut contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment flatt�, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me faire au nom de S. E. M. de Pannin, � qui je vous prie de faire agr�er ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me dire des qualit�s �minentes de votre auguste Imp�ratrice, doit rendre pr�cieux � tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur de m�riter sa confiance dans une �ducation qui lui est si ch�re. Mais, monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacr�s qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacit� que je me sens d'y r�pondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie; si j'avais l'honneur d'�tre connu de vous, vous sauriez avec quelle franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus � quel point je dis la v�rit� en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques et litt�raires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et encore moins des cours, peu de lumi�res sur les mati�res �pineuses du gouvernement dans lesquelles un prince doit �tre instruit, tout cela, monseigneur, est bien loin des talents n�cessaires pour remplir dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a trente ans que je travaille uniquement et sans rel�che, si je puis parler de la sorte, � ma propre �ducation, et il s'en faut bien que je sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succ�s que je devrais me promettre d'une �ducation infiniment plus importante, plus difficile et plus �tendue. �Je n'ajouterai point � ces raisons, monsieur, les lieux communs ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez � me louer de la mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices, ni en m�me temps assez � m'en plaindre pour ne pas d�sirer lui �tre utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire conna�tre par leur travail, les agr�ments et les d�go�ts attach�s � la r�putation; ma fortune y est tr�s m�diocre, mais suffisante � mes d�sirs; ma sant� naturellement faible, accoutum�e � un climat doux et temp�r�, ne pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on n'est pas tout � fait mal; mais ce qui �loigne de moi toute envie de me transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis � qui je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la soci�t� fait ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si pr�cieux. �Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas, monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les plus avantageuses; il les a r�it�r�es sans succ�s � plusieurs reprises, et mon silence ne l'a pas emp�ch� de mettre le comble � ses bont�s pour moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a point suspendue. Il a �t� mon premier bienfaiteur; il a �t� longtemps le seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui �tre utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les �trangers veulent bien avoir de moi, si j'�tais capable de faire pour quelque prince que ce f�t ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.� Catherine r�pondit elle-m�me: �Monsieur d'Alembert, je viens de lire la r�ponse que vous avez �crite au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour contribuer � l'�ducation de mon fils. Philosophe comme vous �tes, je comprends qu'il ne vous co�te rien de m�priser ce qu'on appelle grandeurs et honneurs dans ce monde; � vos yeux tout cela est peu de chose, et ais�ment je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderais comme tr�s petite la conduite de la reine Christine qu'on a tant lou� _(sic)_ et souvent bl�m� _(sic)_ � plus juste titre; mais �tre n� ou appel� pour contribuer au bonheur et m�me � l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est _(sic)_ refuser de faire le bien que vous avez � coeur. Votre philosophie est fond�e sur l'humanit�; permettez-moi de vous dire que de ne point ce _(sic)_ pr�ter � la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je vous sais trop honn�te homme pour attribuer vos refus � la vanit�; je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les lettres et l'amiti�, mais � quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je vous promets et � eux aussi tous les agr�ments et aisances qui peuvent d�pendre de moi et peut-�tre vous trouverez plus de libert� et de repos que chez vous; vous ne vous pr�tez point aux instances du roi de Prusse et � la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de fils. J'avoue que l'�ducation de ce fils me tient si fort � coeur et vous m'�tes si n�cessaire que peut-�tre je vous presse trop; pardonnez mon indiscr�tion en faveur de la cause et soyez assur� que c'est l'estime qui m'a rendue si int�ress�e. �_P.-S._ Dans toute cette lettre je n'ai employ�e _(sic)_ que les sentiments que j'ai trouv�s dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous contredire.� Il faut citer encore la r�ponse de d'Alembert: �Madame, la lettre dont Votre Majest� Imp�riale vient de m'honorer me p�n�tre de la plus vive reconnaissance et en m�me temps de la plus vive douleur de ne pouvoir r�pondre � ses bont�s. J'ose n�anmoins, madame, esp�rer de ces bont�s m�me et j'ajoute de l'�quit� de Votre Majest� Imp�riale, de l'�l�vation et de la sensibilit� de son �me, qu'elle voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas d'accepter ses offres. �Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'�tre au pr�cieux avantage d'approcher une princesse �clair�e, courageuse et philosophe (ph�nom�ne si rare sur le tr�ne), de m�riter sa confiance dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de concourir � ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple. Mais, madame (et je supplie Votre Majest� Imp�riale d'�tre persuad�e que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise philosophique), je ne suis nullement en �tat par le genre d'�tudes que j'ai faites, de donner � un jeune prince destin� au gouvernement d'un grand empire les connaissances n�cessaires pour r�gner; je ne pourrais tout au plus que le former par les faibles le�ons aux vertus dont Votre Majest� Imp�riale lui donne bien mieux les exemples. Ma sant� d'ailleurs ne pourrait r�sister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait incapable du grand ouvrage auquel Sa Majest� Imp�riale me fait l'honneur de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur d'avoir, aussi obscurs et aussi s�dentaires que moi, ne pourraient consentir � notre s�paration ni se r�soudre � abandonner avec moi une patrie dont ils ne sont pas mieux trait�s. �Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense o� je suis des �tats que Votre Majest� Imp�riale gouverne avec tant de sagesse et de gloire, ne me permette pas d'aller moi-m�me la supplier d'approuver ces raisons, mettre � ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanit� raffin�e qui me d�tourne de ce qu'elle d�sire; la vanit� du philosophe peut refuser tout � la sup�riorit� du rang, mais elle entend trop bien ses int�r�ts pour ne pas se d�vouer � la sup�riorit� des lumi�res, en s'attachant, comme elle le souhaiterait, � Votre Majest� Imp�riale, si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y opposaient. Je conserverai pr�cieusement toute ma vie la glorieuse marque que Votre Majest� Imp�riale vient de me donner de ses bont�s et de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit tellement � mon bonheur que je ne songerai pas m�me � m'en glorifier.� Soltikof, ambassadeur de Russie � Paris, fut charg� d'offrir � d'Alembert une pension de cent mille francs sans �branler la r�solution du philosophe. �Votre Majest� Imp�riale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'�crire, vient encore de mettre le comble � ses bont�s en me faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait pu me d�terminer � quitter la France et mes amis pour me charger d'un travail sup�rieur � mes forces, la lettre de Sa Majest� Imp�riale e�t �t� pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'int�r�t et de la vanit� sont bien faibles en comparaison.� Le d�sint�ressement de d'Alembert fut admir� � Saint-P�tersbourg comme � Paris; Catherine eut comme Fr�d�ric l'ambition de l'avoir pour ami, et sa correspondance, moins famili�re et moins intime que celle de Fr�d�ric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses principes de gouvernement et de ses d�crets. Lorsqu'elle d�cide la r�union des biens du clerg� au domaine de la couronne, bien assur�e de son approbation, elle lui �crit en ces termes: �Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour les m�ler au temporel, et celui-ci se pr�te � soulager l'autre des vanit�s qui lui sont �trang�res. Chacun reste dans l'�tendue de sa domination, sans qu'il s'avise seulement d'empi�ter sur ce qui n'est pas de sa comp�tence.� Catherine ne veut dans son empire ni pers�cutions ni discussions religieuses; les autocrates ne doutent de rien. Elle �crit � d'Alembert: �Si les h�r�tiques n'�taient point soufferts, les fid�les d�sesp�reraient de les ramener dans le giron de l'Eglise. Les articles de foi sont in�branlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est libre de vivre h�r�tique, mais il faut se taire.� Les pr�venances et les bont�s de Catherine pour d'Alembert n'�taient pas, comme celles de Fr�d�ric, exemptes de calcul. Elle voulait bien se laisser louer d'�tre grande et simple, mais sans abandonner le droit de commander et d'imposer les limites. D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre � quelle distance Catherine voulait rester de Fr�d�ric, accepta la mission de lui pr�senter un m�moire en faveur de quelques prisonniers de guerre envoy�s en Sib�rie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient fait tr�s mauvais usage; apr�s �tre venus, en leur propre nom, porter dans ses �tats l'insurrection et la guerre, ils avaient tr�s indiscr�tement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses horribles. D'Alembert, en invoquant sa cl�mence, lui montrait de quel avantage serait pour elle la reconnaissance des philosophes. �La r�publique des lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni � la France ni � l'Europe que cette m�me imp�ratrice qui, du sud au nord, a fait trembler Constantinople, s'est montr�e plus grande encore apr�s la victoire que dans la victoire m�me; qu'elle a su non seulement estimer, mais r�compenser le courage imprudent et malheureux qui s'est tromp� en osant la combattre; que si quelques Fran�ais ont pris les armes contre elle, elle a voulu par son indulgence � leur �gard t�moigner � leur nation qu'elle ne la regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle se souvient avec bont� de l'enthousiasme si juste que ses talents, ses vertus et ses lumi�res ont inspir� � la partie la plus �clair�e de la nation.� Cette maladroite amplification de coll�ge avait peu de chances de succ�s. Catherine r�pondit bri�vement et s�chement: �J'ai re�u la belle lettre que vous avez jug� � propos de m'�crire, au sujet de vos compatriotes prisonniers de guerre dans mes �tats, et que vous r�clamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les a repr�sent�s encha�n�s, g�missant et manquant de tout au fond de la Sib�rie. Eh bien! monsieur, rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre nation, faits dans diff�rents endroits de la Pologne, o� ils fomentaient et entretenaient les dissensions, sont � Kiovie (Kiev), o� ils jouissent de leur propre aveu d'un �tat supportable. Ils sont en pleine correspondance avec M. Durand, envoy� du roi de France � ma cour, et avec leurs parents. J'ai vu une lettre d'un M. Galibert, qui est parmi eux, par laquelle il se loue des bons proc�d�s du gouvernement g�n�ral de Kiovie, etc. Voil� pour le moment tout ce que je peux vous dire d'eux. Accoutum�e � voir r�pandre par le monde les traits de la plus noire calomnie, je n'ai point �t� �tonn�e de celle-ci; une m�me source peut les avoir produites, aussi ce n'est pas de cela que je m'embarrasse, j'en suis bien consol�e par tout ce que vous me dites de flatteur de la part des gens �clair�s de votre patrie, � la t�te desquels vous vous trouvez. �Soyez assur�, monsieur, de la continuation de tous les sentiments que vous me connaissez.� D'Alembert insista, parlant de Phocion, cet Ath�nien vertueux, estim� et ch�ri d'Alexandre. Catherine lui r�pondit de mani�re � terminer la correspondance: �Monsieur d'Alembert, j'ai re�u une seconde lettre �crite de votre main qui contenait mot pour mot la m�me chose que la premi�re.... Mais, monsieur, permettez-moi de vous t�moigner mon �tonnement de vous voir un aussi grand empressement pour d�livrer d'une captivit� qui n'en a que le nom des boutefeux qui soufflaient la discorde partout o� ils se pr�sentaient.� D'Alembert n'�crivit plus � Catherine. En 1782, cependant, le fils de l'imp�ratrice, celui qui fut Paul Ier, venant visiter Paris, voulut se rendre chez d'Alembert, et se montra pour lui plein de respect, faisant allusion en le quittant au d�sir que sa m�re avait eu de lui donner pour pr�cepteur l'illustre Fran�ais. Il lui dit en le quittant: �Vous devez comprendre, monsieur, tout le regret que j'ai de ne pas vous avoir connu plus t�t.� Si d'Alembert avait tent� de s'immiscer avec Fr�d�ric dans les affaires du gouvernement, il n'aurait pas eu sans doute plus de succ�s qu'avec Catherine, mais on l'aurait �conduit moins s�chement. La longue correspondance de Fr�d�ric avec d'Alembert roule sur la philosophie, sur l'amour des lettres et la haine du fanatisme, �tendue, sans qu'ils s'en cachent l'un � l'autre, � la religion qui l'inspire. Mais Fr�d�ric, plein de d�f�rence pour le philosophe qu'il admire et qu'il aime, s'il lui permet d'oublier qu'il est roi, entend bien ne jamais l'oublier lui-m�me. CHAPITRE VII D'ALEMBERT ET MADEMOISELLE DE LESPINASSE D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles mani�res ni l'usage du monde. Sa renomm�e imposait l'indulgence; rien de lui ne pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre, laissant un libre cours � sa verve satirique, d�clarant sans col�re ses inimiti�s et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs invitations il trouvait bon qu'on lui en s�t gr�. Avec les femmes il �tait timide, tr�s tendre au fond du coeur, mais fier, facile � d�courager et, pour des raisons que l'on ignore, l'ayant �t� presque toujours quand il avait voulu devenir plus qu'un ami. Mme du Deffant et Mme Geoffrin, pr�neuses et introductrices de d'Alembert dans la soci�t� �l�gante, avaient l'une et l'autre vingt ans de plus que lui. Ces deux amiti�s dans leurs meilleurs jours ne pouvaient suffire � son coeur. Lorsque d'Alembert mourut, Grimm dans sa correspondance raconta une anecdote invraisemblable qu'il faut croire vraie, puisque d'Alembert, qui en est le h�ros, l'a racont�e lui-m�me, dans une lettre �crite � Condorcet sur Mme Geoffrin. �Un jeune homme, � qui Mme Geoffrin s'int�ressait, jusqu'alors uniquement livr� � l'�tude, fut saisi et frapp� comme subitement d'une passion malheureuse qui lui rendait l'�tude et la vie m�me insupportables; elle vint � bout de le gu�rir. Quelque temps apr�s, elle s'aper�ut que ce jeune homme lui parlait avec int�r�t d'une femme aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Mme Geoffrin, qui connaissait cette femme, l'alla trouver: �Je viens, lui dit-elle, �vous demander une gr�ce; ne t�moignez pas � *** �trop d'amiti� ni d'envie de le voir; il deviendrait �amoureux de vous; il serait malheureux; je le serais �de le voir souffrir et vous souffririez vous-m�me �de lui avoir fait tant de mal.� Cette femme, vraiment honn�te, lui promit ce qu'elle demandait, et lui tint parole.� La bonne Mme Geoffrin savait ce qu'elle faisait; elle connaissait d'Alembert mieux que nous, elle connaissait aussi la dame; elle leur a sans doute rendu service � tous deux. D'Alembert lui en a su gr�! c'est le trait le plus singulier de cette singuli�re anecdote. Quoi qu'il en soit, dans cette soci�t� et dans ce si�cle o� les liaisons avaient peu de myst�re, lorsque autour de d'Alembert ses amis offraient leurs coeurs � de tr�s honn�tes dames qui pour l'accepter ne se cachaient gu�re, on ne lui a connu qu'une seule passion qui a fait le charme puis le tourment de sa vie. Mlle de Lespinasse a �t� mal connue de ses contemporains. Sous la gr�ce de son esprit qu'ils admiraient, sous la distinction de ses mani�res, la r�gularit� de sa vie et la dignit� de sa conduite, elle a cach� les faiblesses de son coeur. Elle est c�l�bre aujourd'hui, gr�ce � ses lettres qui nous sont rest�es, par l'ardeur de ses passions, par l'extase de ses ravissements amoureux, par la promptitude de ses infid�lit�s. Sa jeunesse fut fort triste. N�e � Lyon en 1732, elle avait quinze ans de moins que d'Alembert. Sa m�re, s�par�e de son mari, devait cacher sa naissance. On la baptisa sous le nom de Julie de Lespinasse, fille ill�gitime de Claude Lespinasse, marchand, et de Julie Novaire. Elle fut �lev�e chez Claude Lespinasse; ce tr�s honn�te homme la prit en amiti�. Sa m�re, comtesse d'Albon, devenue veuve, voulut prendre chez elle la jeune Julie, �g�e alors de quinze ans. Ses autres enfants con�urent pour cette soeur qu'ils devinaient une haine violente. Julie ne rappelait jamais ces souvenirs, qu'elle r�sumait par un seul mot: des atrocit�s. La comtesse d'Albon quelques heures avant sa mort r�v�la � Julie le secret de sa naissance, en lui remettant dans une cassette des papiers importants pour elle et la clef d'un secr�taire o� elle devait trouver l'h�ritage qu'elle lui destinait. Julie porta la clef � son fr�re. �Vous faites bien, lui dit-il froidement. Rien ici ne peut vous appartenir�; et d�s le lendemain, apr�s lui avoir d�rob� la cassette, sans songer � son sort ni � son avenir, il lui envoya par un laquais l'ordre de quitter le ch�teau. Sans se plaindre, sans rien r�clamer et certaine d'un accueil empress�, elle reprit sa place au foyer de Claude Lespinasse. Peu de temps apr�s, elle entra comme gouvernante chez une parente de sa m�re, belle-soeur de Mme du Deffant. Mme du Deffant vint passer quelques mois chez son fr�re; elle remarqua cette jeune fille plut�t laide que jolie, intelligente et fi�re, m�rie par le malheur et sachant opposer � des humiliations continuelles une inalt�rable patience et une dignit� impassible. Mme du Deffant, �mue et charm�e, lui proposa pr�s d'elle la situation de demoiselle de compagnie, en y mettant la condition bien inutile de ne jamais inqui�ter par la revendication de ses droits une famille dont elle �tait l'amie. Tout alla bien pendant plusieurs ann�es. Jeune, spirituelle, gracieuse sans �tre belle, Mlle de Lespinasse faisait honneur � sa protectrice, qui, fi�re de ses succ�s, aimait � la produire et � se parer d'elle. Dans cette maison o� l'esprit �tait roi, la charmante causeuse, trait�e en princesse, devait avoir le d�sir de r�gner. Le salon de Mme du Deffant devenait celui de Mlle de Lespinasse. La ma�tresse de la maison se levait tard; avant cinq heures sa porte �tait ferm�e. Mlle de Lespinasse ouvrait la sienne, oubliant que c'�tait la m�me. Ses admirateurs venaient raconter les nouvelles et discuter les questions du jour. Quelquefois m�me, des visiteurs d'importance, satisfaits d'avoir vu Mlle de Lespinasse, sans attendre l'heure fix�e par Mme du Deffant, allaient porter dans d'autres salons les anecdotes et les bons mots recueillis chez elle en son absence. Quoi qu'aient pu dire les amis trop pr�venus et quel qu'ait �t� l'emportement trop vif de Mme du Deffant, il y avait ind�licatesse et trahison. Mlle de Lespinasse, loin de se montrer repentante, le prit de tr�s haut et, rompant sans retour avec sa bienfaitrice qui la chassait, accepta l'aide de ses amis. Chacun s'inscrivit suivant ses moyens. Mme Geoffrin fit don de 3 000 livres de rente viag�re; Mme de Luxembourg se chargea du mobilier, et les admirateurs de Mlle de Lespinasse lui assur�rent avec une modeste aisance le moyen de les recevoir encore. La col�re de Mme du Deffant fut terrible. Il fallut choisir entre les deux salons: d'Alembert n'h�sita pas. Bl�mant avec col�re la vieille amie, qu'il ne revit plus, il prit parti pour Mlle de Lespinasse. Mme du Deffant l'aimait quoi qu'il p�t faire ou dire. Quinze ans apr�s, la mort de Mlle de Lespinasse ne lui arracha qu'une seule exclamation: �Si elle �tait morte quinze ans plus t�t, j'aurais conserv� d'Alembert�. On a beaucoup �crit et beaucoup rapproch� de dates � l'occasion de d'Alembert et de Mlle de Lespinasse. Le r�cit accept� ne para�t pas exact. Moins d'une ann�e apr�s avoir quitt� Mme du Deffant, Mlle de Lespinasse partageait avec d'Alembert son appartement de la rue Bellechasse. D'Alembert avait d� quitter la rue Michel-Lecomte par ordre de son m�decin, le m�me sans doute qui, douze ans plus tard, ordonnait � M. de Mora, au nom de sa sant� menac�e � Madrid par l'air natal, de se rapprocher de la rue Bellechasse. En r�alit�, Mlle de Lespinasse, quand elle quitta Mme du Deffant, �tait depuis plusieurs ann�es la ma�tresse de d'Alembert. Le g�om�tre savait compter. Lorsqu'en 1776 il perdit son amie, son d�sespoir s'exhala dans des pages qu'il n'a pas d�truites. Depuis huit ans au moins--elle lui en a l�gu� la preuve--il n'�tait plus le premier objet de son coeur. �Qui peut me r�pondre, s'�crie-t-il apr�s cette affligeante lecture, que pendant les huit ou dix autres ann�es que je me suis cru tant aim�, vous n'avez pas tromp� ma tendresse!� Il est impossible d'en douter. D'Alembert, au moment o� il repoussait sans h�sitation les offres brillantes de Fr�d�ric, avait acquis d�j� le droit de consid�rer comme une trahison la tendresse de Julie pour un autre. Une lettre � Voltaire dat�e de 1760 nous apprend que d'Alembert et Mme du Deffant s'�taient brouill�s d�j�. Il �crivait � Voltaire seize ans avant la mort de son amie, au d�but par cons�quent de leur intimit�: �A propos, vraiment, j'oubliais de vous dire que je suis raccommod� vaille que vaille avec Mme du Deffant.� Le seul personnage important pour d'Alembert--nous le savons aujourd'hui--�tait alors Mlle de Lespinasse; elle demeurait chez Mme du Deffant; quand d'Alembert qui s'�tait �loign� y retourne, c'est elle �videmment qui le ram�ne. Lors donc que Mme du Deffant s'�cria: �Sans elle, j'aurais conserv� d'Alembert�, il y a lieu de croire qu'elle se faisait illusion. Mme du Deffant n'�tait aveugle que des yeux; elle avait devin� la passion de d'Alembert, sans doute aussi elle la savait partag�e; ces faiblesses, pour elle, �taient choses toutes simples. C'est par elle que Voltaire en fut instruit; une de ses lettres y fait allusion. D'Alembert, sans rien avouer, lui r�pond: �Si vous �tes amoureux, dites-vous, restez � Paris. A propos de quoi me supposez-vous l'amour en t�te? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-l�. J'imagine bien qui peut vous avoir �crit cette impertinence et � propos de quoi; mais il vaut mieux qu'on vous �crive que je suis amoureux que si l'on vous �crivait des fausset�s plus atroces dont on est bien capable. On n'a voulu que me rendre ridicule.� L'influence de Mlle de Lespinasse sur d'Alembert � partir de leur r�union a �t� de tous les instants. Il aimait � l'associer � ses travaux; d�robant � peine quelques heures pour la g�om�trie, son ancienne ma�tresse, il ne se plaisait plus qu'� des oeuvres l�g�res, auxquelles son amie prenait part. La main de Mlle de Lespinasse dans ses manuscrits--on pourrait dire dans leurs manuscrits--est sans cesse m�l�s � la sienne; plus d'une page sign�e par d'Alembert aurait pu l'�tre par Mlle de Lespinasse: toutes sont inspir�es par elle. Beaucoup de lettres de Mlle de Lespinasse sont �crites de la main de d'Alembert. Leur vie tranquille et libre d'ennuis semblait r�unir tous les �l�ments de bonheur. Des amis �minents ou illustres, des savants, des lettr�s, des beaux-esprits et des grands seigneurs admiraient chaque jour Mlle de Lespinasse. Condorcet, Turgot, Marmontel, Suard, le comte d'Anlezy, M. de Saint-Chamans, Morellet, Chasteluz lui adressaient, quand ils ne pouvaient la voir, des lettres pleines d'affection et de respect. Voltaire trouvait ses billets charmants. Elle poussait jusqu'au g�nie, disait-on, le talent de diriger une r�union, en y m�nageant � chacun son r�le. Son esprit, plus remarquable par le go�t que parla vivacit�, s'enivrait avec d�lices de celui qu'elle inspirait aux autres; elle-m�me, sur toute chose, cherchait le mot juste; on lui reprochait de le trouver trop bien; elle �tait un peu p�dante. Parmi tant de t�moignages unanimes sur la gr�ce et l'esprit de sa conversation, rapportons une seule anecdote, emprunt�e aux m�moires de Morellet, dans laquelle cet amour du beau langage est fort bien mis en relief. �Mlle de Lespinasse aimait avec passion les hommes d'esprit, et ne n�gligeait rien pour les conna�tre et les attirer dans sa soci�t�. Elle avait d�sir� vivement voir M. de Buffon. Mme Geoffrin, s'�tant charg�e de lui procurer ce bonheur, avait engag� Buffon � venir passer la soir�e chez elle. Voil� Mlle de Lespinasse aux anges, se promettant bien d'observer cet homme c�l�bre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait de sa bouche. �La conversation ayant commenc� de la part de Mlle de Lespinasse par des compliments flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient � parler de l'art d'�crire, et quelqu'un remarque avec �loge combien M. de Buffon avait su r�unir la clart� � l'�l�vation du style, r�union difficile et rare. �_Oh! diable!_� dit M. de Buffon, la t�te haute, les yeux � demi ferm�s et avec un air moiti� niais, moiti� inspir�, �_oh! diable, quand il est question de clarifier _�_son style, c'est une autre paire de manches._� �A ce propos, � cette comparaison des rues, voil� Mlle de Lespinasse qui se trouble; sa physionomie s'alt�re, elle se renverse sur son fauteuil, r�p�tant entre ses dents: _une autre paire de manches! clarifier son style!_ Elle n'en revint pas de toute la soir�e.� Dans les lettres de Mlle de Lespinasse on a admir� l'�loquence, on pourrait dire, comme Ph�dre, les fureurs de l'amour. En y �tudiant, non sans indiscr�tion, l'histoire de ses violentes passions, on a rapproch� les dates, interpr�t� les mots--on sait qu'elle employait toujours le mot juste--et racont� avec indulgence, mais d�termin� avec pr�cision, le jour, l'heure et l'occasion de ses faiblesses. Le p�re Quesnel l'aurait absoute. Pour r�sister, la force lui manquait non moins que la gr�ce pour le vouloir. Elle aurait pu s'�crier comme une amie de Mme de Lambert: �Je me sens garrott�e, entra�n�e, ce sont les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes�. Apr�s avoir offert son coeur � d'Alembert et s'�tre donn�e � lui jusqu'� �tre effray�e de son bonheur, envahie par une passion irr�sistible, elle a aim� M. de Mora sans mesure et plus que sa vie. Subjugu�e plus tard par M. de Guibert, qui semblait lui faire une gr�ce, elle a d�chir� tous les voiles de son �me dans un long cri de douleur et d'amour. Les remords exaltaient sa tendresse pour M. de Mora, sans lui donner la force d'avouer � d'Alembert que son coeur battait pour un autre. Elle est morte d�sesp�r�e, en associant avec tristesse et confusion dans ses souvenirs et dans ses regrets sa tendresse exalt�e pour M. de Mora qui venait de mourir � Bordeaux, son amour pour M. de Guibert qui s'�tait mari�, et sa vive affection pour d'Alembert dont elle brisait le coeur. Il faut de l'�loquence pour expliquer tout cela. Mlle de Lespinasse en avait beaucoup; elle n'a pas r�ussi � le faire aimer. M. de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, �tait tr�s beau, son coeur �tait sensible, et sa fortune immense lui permettait d'�tre g�n�reux et magnifique; mais ce n'est pas par l� que Mlle de Lespinasse �tait accessible. Ce coeur incapable de lutter et avide d'�motions, dans lequel d'Alembert avait p�n�tr� pas � pas, s'ouvrit tout entier aux premiers regards du jeune Espagnol. Elle ne put ni ne voulut lui cacher son trouble. M. de Mora ne r�sista pas. Pendant une de ses absences, d'Alembert vit arriver en dix jours vingt-deux lettres adress�es � Mlle de Lespinasse. Il ne devina rien. M. de Mora retourna en Espagne. Julie lui �crivait chaque jour, attendait les r�ponses avec une impatience f�brile et, les jours de courrier, envoyait � la poste le bon d'Alembert pour les recevoir quelques heures plus t�t. Le chagrin la rendait dure et blessante. Sa tendresse pour d'Alembert se changeait en �loignement et en aversion. Il faisait tout pour la distraire et combattre son humeur in�gale et chagrine. Il la conduisit un jour � un d�ner litt�raire; elle y rencontra M. de Guibert, dont les succ�s ou, pour parler mieux, les promesses attiraient alors tous les regards. Ses admirateurs sur ses premiers essais en divers genres pr�disaient en lui, tout ensemble, le successeur de Bossuet, de Corneille et de Cond�: il ne rempla�a que M. de Mora dans le coeur de Mlle de Lespinasse. Le lendemain de sa premi�re rencontre, Mlle de Lespinasse d�j� vaincue �crivait � Condorcet: �J'ai fait connaissance avec M. de Guibert, il me pla�t beaucoup; son �me se peint dans tout ce qu'il dit, il a de la force, de l'�l�vation, il ne ressemble � personne�. Quelques jours apr�s, dans une autre lettre � Condorcet: �Je voudrais que vous lussiez le discours pr�liminaire de l'ouvrage de M. de Guibert, je suis s�re qu'il vous ferait grand plaisir.� Mlle de Lespinasse ajoutait: �J'ai vu M. de Guibert chez moi, il continue � me plaire extr�mement�. Elle n'en disait rien � M. de Mora, en parlait � d'Alembert beaucoup moins qu'� Condorcet et beaucoup plus--il est impossible d'en douter--� M. de Guibert lui-m�me, qui ne s'en souciait gu�re. Pour Mlle de Lespinasse, toutes les passions �taient soeurs: en s'offrant � M. de Guibert, elle aimait M. de Mora avec une tendresse plus exalt�e encore. D'Alembert ici devrait nous occuper seul: il �tait impossible cependant de ne pas raconter en parlant de lui ces trahisons qui bris�rent sa vie. D'Alembert sans conna�tre toute la v�rit� ne pouvait l'ignorer compl�tement. La d�dicace de son portrait offert � Mlle de Lespinasse se terminait par ces deux vers, � la fois tristes et doux: Et dites quelquefois en voyant cette image, De tous ceux que j'aimai qui m'aima comme lui? Si elle �tait chang�e pour lui, d'Alembert ne le fut jamais pour elle. Moins savant que son amie dans les choses du coeur, il avait joui de son bonheur sans en �tre effray�. Il croyait son amour endormi et en attendait le r�veil; c'est par les empressements de la tendresse la plus d�vou�e et de la plus affectueuse bont� qu'il combattait, sans jamais se plaindre, l'indiff�rence et les rebuts de cette �me troubl�e et inqui�te, jusqu'au jour o�, �puis�e d'amour et de souffrance, impatiente surtout de tant d'indignit�s, elle h�ta volontairement sa fin, et mourut dans ses bras en murmurant le nom de M. de Guibert. On n'a pas d'�l�gie plus touchante que le cri de douleur adress� par d'Alembert aux m�nes de Mlle de Lespinasse et trouv� plus tard dans ses papiers: �O vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai si tendrement et si constamment aim�e, vous dont j'ai cru �tre aim� quelques moments, vous que j'ai pr�f�r�e � tout, vous qui m'eussiez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu.... �Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni soup�onner, ce sentiment si doux pour moi, que vous �prouviez peut-�tre encore dans le dernier moment o� vous m'en avez assur�, s'est-il chang� tout � coup en �loignement et en aversion?... �Que ne vous plaigniez-vous � moi, si vous aviez � vous plaindre!... Ou plut�t, ma ch�re Julie,--car je ne pouvais avoir de torts envers vous,--aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais et que j'aurais eu tant de douceur � vous pardonner, si je l'avais su?� La profonde blessure de d'Alembert d�chira l'enveloppe de froideur et d'insensibilit� affect�e qui cachait aux yeux du plus grand nombre ses tr�sors de d�vouement et de bont�. Le monde philosophique et lettr� vit que ce grand savant qui savait si bien rire savait pleurer aussi. Chacun l'entoura de sympathie et d'affection. Fr�d�ric et Voltaire surtout, sans lutter avec sa douleur, firent pour l'adoucir de constants et affectueux efforts. Mais la vie de d'Alembert resta d�color�e et sans but: l'hiver �tait venu pour son �me. La g�om�trie, si longtemps n�glig�e, lui rendait seule l'existence tol�rable. Le respect et l'admiration qui l'entour�rent jusqu'� son dernier jour pouvaient le distraire, mais non le consoler de vieillir sans famille, sans esp�rance et sans tenir � rien ici-bas. Une maladie douloureuse vint bient�t briser sa sant� constamment chancelante, et il mourut le 29 octobre 1783, � l'�ge de soixante-six ans, en trouvant que la vie ne vaut pas un regret. Honn�te homme et homme de bien, d'Alembert fut aim� et estim� de tous ceux qui l'ont connu. Ses contemporains ont exalt� � l'envi sa bont� et sa g�n�rosit�, toujours pr�te, sans ostentation de vertu. Admir� et vant� jeune encore par les juges les plus illustres, il n'excita l'envie de personne. Il s'exer�a dans les genres les plus divers, et, sans avoir produit dans tous d'immortels chefs-d'oeuvre, il fut plac� par l'opinion au premier rang des savants, des litt�rateurs et des philosophes. Sans fortune, sans dignit�s, malgr� le malheur de sa naissance et l'humble simplicit� de sa vie, il fut grand entre ses contemporains par l'�tendue de son influence. L'�l�vation de son caract�re �gala celle de son esprit. Dans son commerce familier et intime avec les plus grands personnages de son si�cle, il sut conserver sans froideur toute la dignit� de ses mani�res et obtenir sans l'exiger autant de d�f�rence au moins qu'il en accordait; mais, quoique sensible � la gloire et aux satisfactions de l'amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses succ�s si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur, qu'il n'entrevit qu'un instant, celui d'une affection profonde, d�vou�e, exclusive et, pour tout dire enfin, �gale � celle dont il se sentait capable. CHAPITRE VIII DEUX PORTRAITS PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-M�ME, en 1760. M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit en mal; on pr�tend, car il ne peut en juger lui-m�me, que sa physionomie est pour l'ordinaire ironique et maligne; � la v�rit�, il est tr�s frapp� du ridicule, et peut-�tre a quelque talent pour le saisir: ainsi il ne serait pas �tonnant que l'impression qu'il en re�oit se peign�t souvent sur son visage. Sa conversation est tr�s in�gale, tant�t s�rieuse, tant�t gaie, suivant l'�tat o� son �me se trouve, assez souvent d�cousue, mais jamais fatigante ni p�dantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il a donn� � des �tudes profondes la plus grande partie de sa vie; la dose d'esprit qu'il met dans la conversation n'est ni assez forte ni assez abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne; et ce qui est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il n'en montre, car il le laisserait voir, ne f�t-ce que par l'impuissance absolue o� il est de se contraindre sur quoi que ce puisse �tre. Tout le monde est donc � son aise avec lui sans qu'il y t�che; et on s'aper�oit bien qu'il n'y t�che pas; ce qui fait qu'on lui en sait bon gr�. Il est d'ailleurs d'une gaiet� qui va quelquefois jusqu'� l'enfance; et le contraste de cette gaiet� d'�colier avec la r�putation bien ou mal fond�e qu'il a acquise dans les sciences, fait encore qu'il pla�t assez g�n�ralement, quoiqu'il soit rarement occup� de plaire: il ne cherche qu'� s'amuser et � divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie. Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit, au moins quelquefois, attach� � son avis; mais il est trop peu jaloux de subjuguer les autres pour �tre fort empress� de les amener � penser comme lui. D'ailleurs, � l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de libert� aux opinions; et sa maxime favorite est que _presque sur tout on peut dire tout ce qu'on veut._ Le caract�re principal de son esprit est la nettet� et la justesse. Il a apport� dans l'�tude de la haute g�om�trie quelque talent et beaucoup de facilit�, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de tr�s bonne heure. Cette facilit� lui a laiss� le temps de cultiver encore les belles-lettres avec quelque succ�s: son style serr�, clair et pr�cis, ordinairement facile, sans pr�tention quoique ch�ti�, quelquefois un peu sec, mais jamais de mauvais go�t, a plus d'�nergie que de chaleur, plus de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de gr�ce. Livr� au travail et � la retraite jusqu'� l'�ge de plus de vingt-cinq ans, il n'est entr� dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier � en apprendre les usages et la langue, et peut-�tre m�me met-il une sorte de vanit� assez petite � les m�priser: il n'est cependant jamais _impoli_, parce qu'il n'est ni grossier ni dur; mais il est quelquefois _incivil_ par inattention ou par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il ne trouve jamais sous sa main les formules par lesquelles on y r�pond: ses discours n'ont ni galanterie ni gr�ce; quand il dit des choses obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux � qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caract�re est une franchise et une v�rit� souvent un peu brutes, mais jamais choquantes. Impatient et col�re jusqu'� la violence, tout ce qui le contrarie, tout ce qui le blesse fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le ma�tre, mais qui se dissipe en s'exprimant: au fond il est tr�s doux, tr�s ais� � vivre, plus complaisant m�me qu'il ne le para�t, et assez facile � gouverner, pourvu n�anmoins qu'il ne s'aper�oive pas qu'on en a l'intention, car son amour pour l'ind�pendance va jusqu'au fanatisme, au point qu'il se refuse souvent � des choses qui lui seraient agr�ables, lorsqu'il pr�voit qu'elles pourraient �tre pour lui l'origine de quelque contrainte; ce qui a fait dire avec raison � un de ses amis qu'il �tait _esclave de sa libert�_. Quelques personnes le croient m�chant, parce qu'il se moque sans scrupule des sots � pr�tention qui l'ennuient; mais, si c'est un mal, c'est tout celui qu'il est capable de faire: il n'a ni le fiel ni la patience n�cessaires pour aller au del�; et il serait au d�sespoir de penser que quelqu'un f�t malheureux par lui, m�me parmi ceux qui ont cherch� le plus � lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais proc�d�s ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant constamment son amiti� et sa confiance � ceux dont il a lieu de se plaindre. L'exp�rience et l'exemple des autres lui ont appris en g�n�ral qu'il faut se d�fier des hommes; mais son extr�me franchise ne lui permet pas de se d�fier d'aucun en particulier: il ne peut se persuader qu'on le trompe; et ce d�faut (car c'en est un, quoiqu'il vienne d'un bon principe) en produit chez lui un autre plus grand, c'est d'�tre trop ais�ment susceptible des impressions qu'on veut lui donner. Sans famille et sans liens d'aucune esp�ce, abandonn� de tr�s bonne heure � lui-m�me, accoutum� d�s son enfance � un genre de vie obscur et �troit, mais libre; n�, par bonheur pour lui, avec quelques talents et peu de passions, il a trouv� dans l'�tude et dans sa gaiet� naturelle une ressource contre le d�laissement o� il �tait; il s'est fait une sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit, et m�me sans trop chercher � se la faire. Comme il ne doit rien qu'� lui-m�me et � la nature, il ignore la bassesse, le man�ge, l'art si n�cessaire de faire sa cour pour arriver � la fortune: son m�pris pour les noms et pour les titres est si grand qu'il a eu l'imprudence de l'afficher dans un de ses �crits; ce qui lui a fait, dans cette classe d'hommes orgueilleux et puissants, un assez grand nombre d'ennemis, qui voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes; mais il n'est que fier et ind�pendant, plus port� d'ailleurs � s'appr�cier au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut. Personne n'est moins jaloux des talents et des succ�s des autres, et n'y applaudit plus volontiers, pourvu n�anmoins qu'il n'y voie ni charlatanerie ni pr�somption choquante; car alors il devient s�v�re, caustique et peut-�tre quelquefois injuste. Quoique sa vanit� ne soit pas aussi excessive que bien des gens le croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est m�me tr�s sensible, au premier moment, soit � ce qui la flatte, soit � ce qui la blesse; mais le second moment et la r�flexion remettent bient�t son �me � sa place et lui font voir les �loges avec assez d'indiff�rence et les satires avec assez de m�pris. Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche � fonder son nom sur des monuments durables, doit �tre fort attentif � ce qu'il �crit, assez � ce qu'il fait et m�diocrement � ce qu'il dit. M. d'Alembert conforme sa conduite � ce principe; il dit beaucoup de sottises, n'en �crit gu�re et n'en fait point. Personne ne porte plus loin que lui le d�sint�ressement; mais comme il n'a ni besoins, ni fantaisies, ces vertus lui co�tent si peu qu'on ne doit pas l'en louer; ce sont plut�t en lui des vices de moins que des vertus de plus. Comme il y a tr�s peu de personnes qu'il aime v�ritablement et que, d'ailleurs, il n'est pas fort affectueux avec celles qu'il aime, ceux qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable d'amiti�: personne cependant ne s'int�resse plus vivement au bonheur ou au malheur de ses amis; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a pas de sacrifice qu'il ne soit pr�t � leur faire. Son �me, naturellement sensible, aime � s'ouvrir � tous les sentiments doux; c'est pour cela qu'il est tout � la fois tr�s gai et tr�s port� � la m�lancolie; il se livre m�me � ce dernier sentiment avec une sorte de d�lices; et cette pente que son �me a naturellement � s'affliger, le rend assez propre � �crire des choses tristes et path�tiques. Avec une pareille disposition, il ne faut pas s'�tonner qu'il ait �t� susceptible, dans sa jeunesse, de la plus vive, de la plus tendre et de la plus douce des passions; les distractions et la solitude la lui ont fait ignorer longtemps. Ce sentiment dormait, pour ainsi dire, au fond de son �me; mais le r�veil a �t� terrible; l'amour n'a presque fait que le malheur de M. d'Alembert, et les chagrins qu'il lui a caus�s l'ont d�go�t� longtemps des hommes, de la vie et de l'�tude m�me. Apr�s avoir consum� ses premi�res ann�es dans la m�ditation et le travail, il a vu, comme le sage, le n�ant des connaissances humaines; il a senti qu'elles ne pouvaient occuper son coeur et s'est �cri� avec l'Aminte du Tasse: �J'ai perdu tout le temps que j'ai pass� sans aimer.� Mais comme il ne prenait pas ais�ment de l'amour, il ne se persuadait pas ais�ment qu'on en e�t pour lui; une r�sistance trop longue le rebutait, non par l'offense qu'elle faisait � son amour-propre, mais parce que la simplicit� et la candeur de son �me ne lui permettaient pas de croire qu'une r�sistance soutenue ne f�t qu'apparente. Son �me a besoin d'�tre remplie et non pas tourment�e; il ne lui faut que des �motions douces; les secousses l'usent et l'amortissent. PORTRAIT DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE PAR D'ALEMBERT, ADRESS� � ELLE-M�ME EN 1771 Le temps et l'habitude, qui d�naturent tout, mademoiselle, qui d�truisent nos opinions et nos illusions, qui an�antissent ou affaiblissent l'amour m�me, ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai pour vous et que vous m'avez inspir� depuis dix-sept ans: ce sentiment se fortifie de plus en plus par la connaissance que j'ai des qualit�s aimables et solides qui forment votre caract�re; il me fait sentir en ce moment le plaisir de m'occuper de vous, en vous peignant telle que je vous vois. Vous ne voulez pas, dites-vous, que je me borne � faire la moiti� de votre portrait en ne composant qu'un pan�gyrique; vous y voudriez des ombres, apparemment pour relever la v�rit� du reste; et vous m'ordonnez de vous entretenir de vos d�fauts, m�me, en cas de besoin, de vos vices, si je vous en connais quelques-uns. De vices, j'avoue que je ne vous en sais point, et j'en suis presque f�ch�, tant j'aurais envie de vous ob�ir. De d�fauts, je vous en connais quelques-uns, et m�me d'assez d�plaisants pour les gens qui vous aiment. Trouvez-vous cette d�claration assez grossi�re? Je souhaiterais m�me que vous eussiez d'autres d�fauts que ceux dont j'ai � vous faire le reproche. Je voudrais en vous ces d�fauts qui rendent aimable, de ceux qui sont l'effet des passions; car j'avoue que j'aime les d�fauts de cette esp�ce: mais par malheur ceux que j'ai � vous reprocher n'en sont pas, et prouvent peut-�tre (je ne vous dis cela qu'� l'oreille) qu'il n'y a gu�re de passion chez vous. Je ne parlerai point de votre figure; vous n'y attachez aucune pr�tention, et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste philosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne se conna�t pas, auquel m�me il se pique de ne se pas conna�tre, soit par ineptie, soit par vanit�, comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre ext�rieur, ce qui me para�t frapper tout le monde: que vous avez beaucoup de noblesse et de gr�ces dans tout votre maintien et, ce qui est bien pr�f�rable � une beaut� froide, beaucoup de physionomie et d'�me dans tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis qui auraient eu pour vous plus que de l'amiti�, si vous l'aviez voulu. Le go�t qu'on a pour vous ne tient pas seulement � vos agr�ments ext�rieurs; il tient surtout � ceux de votre esprit et de votre caract�re, votre esprit pla�t et doit plaire par bien des qualit�s, par l'excellence de votre ton, par la justesse de votre go�t, par l'art que vous avez de dire � chacun ce qui lui convient. L'excellence de votre ton ne serait pas un �loge pour une personne n�e � la cour et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise: en vous c'est un m�rite tr�s r�el, et m�me tr�s rare; vous l'avez apport� du fond d'une province, o� vous n'aviez trouv� personne qui vous l'enseign�t. Vous �tiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de votre arriv�e � Paris, que vous l'�tes aujourd'hui. Vous vous y �tes trouv�e d�s le premier jour aussi libre, aussi peu d�plac�e dans les soci�t�s les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez pass� votre vie; vous en avez senti les usages avant de les conna�tre, ce qui suppose une justesse et une finesse de tact tr�s peu communes, une connaissance exquise des convenances. En un mot vous avez devin� le langage de ce qu'on appelle _bonne compagnie_, comme Pascal dans ses _Provinciales_ avait devin� la langue fran�aise, qui n'�tait pas form�e de son temps, et le ton de la bonne plaisanterie, qu'il n'avait pu apprendre de personne dans la retraite o� il vivait. Mais comme vous sentez parfaitement que vous avez ce m�rite, et m�me que ce n'est pas en vous un m�rite ordinaire, vous avez peut-�tre le d�faut d'y attacher trop de prix dans les autres: il faut bien des qualit�s r�elles pour vous faire pardonner � ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu important, vous �tes impitoyable jusqu'� la minutie. Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez d�licate, et d�licate au point d'en �tre quelquefois _odieuse_, ici je suis comme Mme Bertrand dans la com�die du _Moulin de Javelle_, et _je vais d'abord aux invectives_, parce qu'il est question de d�fendre mes propres foyers, c'est votre excessive sensibilit� sur ce qu'on nomme le _bon ton_ dans les mani�res et dans les discours; le d�faut de cette qualit� vous para�t � peine effac� par le sentiment le plus tendre et le plus vrai qu'on puisse vous marquer: mais, en r�compense, il est des hommes en qui cette qualit� suppl�e aupr�s de vous � toutes les autres; vous les trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs, incapables d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de gr�ces, et vous avez la plus grande disposition � les pr�f�rer � vos plus fid�les, � vos plus sinc�res amis; avec un peu plus de soin et d'attention pour vous, ils �clipseraient tout � vos yeux, et peut-�tre vous tiendraient lieu de tout. La m�me justesse de go�t qui vous donne un si grand usage du monde, se montre assez g�n�ralement dans les jugements que vous portez sur les ouvrages. Vous ne vous y trompez gu�re, et vous vous y tromperiez encore moins, si vous vouliez toujours _�tre_ r�ellement _de votre opinion_, et ne point juger d'apr�s certaines personnes aux genoux desquelles votre esprit a la bont� de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas � beaucoup pr�s le don d'�tre infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous auriez eu de vous-m�me. Vous avez encore un autre d�faut, c'est de vous pr�venir et, comme on dit, de vous _engouer_ � l'exc�s en faveur de certains ouvrages. Vous jugez avec assez de _justice_ et de _justesse_ tous les livres o� il n'y a qu'un degr� m�diocre de sentiment et de chaleur: mais quand ces deux qualit�s dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les taches, m�me consid�rables, qu'il peut avoir, disparaissent pour vous; il est _parfait_ � vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous consoler de cette censure, que tout ce qui tient au sentiment est un objet sur lequel vous ne vous trompez jamais, et qu'on peut appeler votre domaine. Mais ce qui vous distingue surtout dans la soci�t�, c'est l'art de dire � chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est pourtant bien simple chez vous; il consiste � ne jamais parler de vous aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire; aussi plaisez-vous g�n�ralement, quoiqu'il s'en faille de beaucoup que tout le monde vous plaise: vous savez m�me ne pas d�plaire aux personnes qui vous sont les moins agr�ables. Ce d�sir de plaire � tout le monde vous a fait dire un mot qui pourrait donner mauvaise opinion de vous � ceux qui ne vous conna�traient pas � fond. _Ah! que je voudrais_, vous �tes-vous �cri�e un jour, _conna�tre le faible de chacun!_ Ce trait semblerait partir d'une profonde politique et d'une politique m�me qui avoisine la fausset�: cependant vous n'avez nulle fausset�; toute votre politique se r�duit � d�sirer qu'on vous trouve aimable, et vous le d�sirez, non pas par un principe de vanit� dont vous n'�tes que trop �loign�e, mais par l'envie et le besoin de r�pandre plus d'agr�ment dans votre vie journali�re. Si vous plaisez g�n�ralement � tout le monde, vous plaisez surtout aux gens aimables; et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous, par l'esp�ce de jouissance qu'�prouve leur amour-propre en voyant � quel point vous sentez leurs agr�ments; vous avez l'air de leur �tre oblig�e de ces agr�ments comme s'ils n'�taient que pour vous, et vous doublez pour ainsi dire le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables. La finesse de go�t qui se joint en vous au d�sir continuel de plaire, fait que, d'un c�t�, il n'y a jamais rien en vous de _recherch�_, et que de l'autre il n'y a rien de _n�glig�_; aussi peut-on dire de vous que vous �tes tr�s _naturelle_ et nullement _simple_. Discr�te, prudente et r�serv�e, vous poss�dez l'art de vous contraindre sans effort, et de cacher vos sentiments sans les dissimuler. Vraie et franche avec ceux que vous estimez, l'exp�rience vous a rendue d�fiante avec tout le reste; mais cette disposition, qui est un vice quand on commence � vivre, est une qualit� pr�cieuse pour peu qu'on ait v�cu. Cependant cette attention, cette circonspection dans la soci�t�, qui vous sont ordinaires, n'emp�chent pas que vous ne soyez quelquefois inconsid�r�e; il vous est arriv�, � la v�rit� bien rarement, de laisser �chapper en pr�sence de certaines personnes des discours qui vous ont beaucoup nui aupr�s d'elles: c'est que vous �tes franche par nature et discr�te seulement par r�flexion; et que la nature s'�chappe quelquefois malgr� nos efforts. Les diff�rents contrastes qu'offre votre caract�re, de naturel sans simplicit�, de r�serve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent dans votre mani�re d'�tre, et toujours par la m�me cause. Vous �tes � la fois gaie et m�lancolique, mais gaie par votre naturel et m�lancolique encore par r�flexion: vos acc�s de m�lancolie sont l'effet des diff�rents malheurs que vous avez �prouv�s; votre disposition physique ou morale du moment les fait na�tre; vous vous y livrez avec une satisfaction douloureuse, et en m�me temps si profonde, que vous souffrez avec peine qu'on vous arrache de la m�lancolie par la gaiet�, et qu'au contraire vous retombez avec une sorte de plaisir, de la gaiet� dans la m�lancolie. Quoique vous ne soyez pas toujours m�lancolique, vous �tes sans cesse p�n�tr�e d'un sentiment plus triste encore; c'est le d�go�t de la vie: ce d�go�t vous quitte si peu, que si m�me dans un moment de gaiet� on vous proposait de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment continu tient � l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont laiss�e; vos affections m�me, et l'esp�ce de passion que vous y mettez, ne la d�truisent pas; on voit que la douleur, si je puis parler de la sorte, vous a _nourrie_, et que les affections ne font que vous consoler. Ce n'est pas seulement par vos agr�ments et par votre esprit que vous plaisez g�n�ralement, c'est encore par votre caract�re. Quoique vous sentiez bien les ridicules, personne n'est plus �loign� que vous d'en donner; vous abhorrez la m�chancet� et la satire: vous ne ha�ssez personne, si ce n'est peut-�tre une seule femme, qui � la v�rit� a bien fait tout ce qu'il fallait pour �tre ha�e de vous; encore votre haine pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne � votre �gard le soit jusqu'au ridicule et jusqu'� un exc�s qui rend cette femme tr�s malheureuse. Vous avez une autre qualit� tr�s rare, et surtout dans une femme; vous n'�tes nullement envieuse: vous rendez justice avec la satisfaction la plus vraie aux agr�ments et aux bonnes qualit�s de toutes les femmes que vous connaissez; vous la rendez m�me � votre ennemie dans ce qu'elle peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agr�able et de piquant. Cependant, car il ne faut pas vous flatter m�me en disant du bien de vous, cette bonne qualit�, toute rare qu'elle est, est peut-�tre moins louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous n'�tes point envieuse, ce n'est pas pr�cis�ment parce que vous trouvez bon que d'autres personnes aient sur vous les m�mes avantages; c'est qu'apr�s avoir bien regard� autour de vous, tous les �tres existants vous paraissent �galement � plaindre et qu'il n'y en a aucun dont vous voulussiez changer la situation contre la v�tre. S'il y avait ou si vous connaissiez un �tre souverainement heureux, vous seriez peut-�tre tr�s capable de lui porter envie; et on vous a souvent ou� dire qu'il �tait juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tent�s d'en �tre jaloux. Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'�tre une vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourrait l'�tre; car combien y a-t-il de gens qui ne croient pas que personne soit heureux, qui ne voudraient �tre � la place de personne et qui ne laissent pas d'�tre jaloux? Votre �loignement pour la m�chancet� et l'envie suppose en vous une �me noble; aussi la v�tre l'est-elle � tous �gards: quoique vous d�siriez la fortune et que vous en ayez besoin, vous �tes incapable de vous donner aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas m�me su profiter des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un sort plus heureux. Non seulement vous avez l'�me tr�s �lev�e, vous l'avez encore tr�s sensible; mais cette sensibilit� est pour vous un tourment plut�t qu'un plaisir; vous �tes persuad�e qu'on ne peut �tre heureux que par les passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez � vos amis, sur cette sensibilit� qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez vous permettre: mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers _� tous les passants_; cette surabondance de sensibilit� vous rend tr�s compatissante pour les malheureux, m�me pour ceux que vous ne connaissez pas; rien ne vous co�te pour les soulager. Avec cette disposition, il est naturel que vous soyez tr�s obligeante: aussi ne peut-on vous faire plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner � la fois de l'aliment � votre bont� et � votre activit� naturelle. J'ai dit que vous donniez � vos amis _tous les sentiments que vous pouviez vous permettre_; vous leur accordez m�me quelquefois au del� de ce qu'ils seraient en droit d'exiger: vous les d�fendez avec courage, en toute circonstance et en tout �tat de cause, soit qu'ils aient tort ou raison. Ce n'est peut-�tre pas la meilleure mani�re de les servir; mais tant de gens abandonnent leurs amis lors m�me qu'ils pourraient et devraient les d�fendre, qu'on doit savoir gr� � votre amiti� de fuir et d'abhorrer cette l�chet�, m�me jusqu'� l'exc�s. L'esp�ce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre �me, fait qu'elle n'est pas aussi �gale qu'elle le para�t, m�me � vos amis. Vous avez souvent de l'humeur et de la s�cheresse, mais, par une suite de votre d�sir g�n�ral de plaire, vous ne la laissez gu�re para�tre qu'� l'auteur de ce portrait: il est vrai que vous rendez justice � son amiti� en ne craignant point de vous laisser voir � lui telle que vous �tes; mais cette amiti� se croit oblig�e de vous dire que la s�cheresse et l'humeur vous d�parent beaucoup � tous �gards. Ainsi, pour l'int�r�t m�me de votre amour-propre, l'amiti� vous conseille d'avoir le moins de s�cheresse et d'humeur que vous pourrez, � moins que vos amis ne le m�ritent, ce qui doit leur arriver bien rarement, gr�ce aux sentiments si profonds et si justes dont ils sont p�n�tr�s pour vous. Vous convenez de cette maudite s�cheresse, et c'est bien fait � vous; ce qu'il y aurait encore de mieux � faire, ce serait de vous en corriger. Pour vous en dispenser, vous cherchez � vous persuader qu'elle est incorrigible et qu'elle tient � votre caract�re: je crois que vous vous trompez l�-dessus et qu'elle tient bien plut�t � la situation o� vous �tes. Vous �tiez n�e avec une �me tendre, douce et sensible; vous ne l'avez que trop �prouv�e, et les effets pour vous n'ont �t� que trop cruels: or, vous en direz tout ce qu'il vous en plaira, mais la sensibilit� extr�me exclut la s�cheresse. Ce vilain d�faut n'est donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est _affreux_, l'ouvrage de l'art: � force d'�tre contrari�e, choqu�e, bless�e dans vos sentiments et dans vos go�ts, vous vous �tes accoutum�e � ne vous affecter de rien; � force de r�primer les sentiments qui auraient pu faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auraient r�pandu la douceur dans votre �me; ils restent comme endormis au fond de votre coeur, sans mouvement, sans activit�, et vous avez pr�par� bien du mal � vos amis en vous mettant � l'abri de celui que vos ennemis cherchaient � vous faire; en travaillant � vous rendre dure � vous-m�me, vous l'�tes devenue pour ceux qui vous aiment. Il est vrai--car le sentiment n'est point an�anti chez vous, il n'est qu'assoupi--que vous ne tardez pas � vous repentir des chagrins que votre s�cheresse a caus�s, quand vous voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez alors � votre sensibilit� ancienne; un moment, un mot r�pare tout. Dans les autres, le premier mouvement est l'effet de la nature, le second est celui de la r�flexion: chez vous c'est tout le contraire; et tel est dans votre �me, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de l'habitude. Ce qui prouve encore que cette _s�cheresse_ n'est point naturelle en vous, c'est un autre d�faut que je vous ai reproch� et qui est presque l'oppos� de celui-l�, _le d�sir banal de plaire � tout le monde_: pour ce d�faut-l�, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature; elle vous a donn� dans l'esprit les qualit�s les plus faites pour plaire, de la noblesse, des agr�ments et de la gr�ce; il est tout simple que vous cherchiez � en tirer parti, et vous n'y r�ussissez que trop bien. Je ne connais personne, je le r�p�te, qui plaise aussi g�n�ralement que vous, et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas m�me de faire les avances quand on ne va pas au-devant de vous; et sur ce point votre fiert� est sacrifi�e � votre amour-propre: assez s�re de conserver ceux que vous avez acquis, vous �tes principalement occup�e � en acqu�rir d'autres; vous n'�tes pas m�me, il faut en convenir, aussi difficile sur le choix qu'il vous conviendrait de l'�tre. La finesse et la justesse de votre tact devraient vous rendre d�licate sur le genre et le choix des connaissances; l'envie d'avoir une cour et ce qu'on appelle dans le monde des amis, vous a rendue d'assez bonne composition et les ennuyeux ne vous d�plaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeux-l� vous soient d�vou�s. Les noms, les titres ne vous en imposent pas; vous voyez les grands comme il faut les voir, sans bassesse et sans d�dain. L'infortune vous a donn� cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours � ceux qui ne la m�ritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connaissance que vous avez acquise des hommes, vous font redouter les bienfaits dont le joug est si souvent � craindre pour les �mes bien n�es; peut-�tre m�me �tes-vous port�e � pousser ce sentiment jusqu'� l'exc�s: mais, en ce genre, l'exc�s m�me est une vertu. Votre courage est au-dessus de votre force; l'indigence, la mauvaise sant�, les malheurs de toute esp�ce exercent votre patience sans l'abattre. Cette patience int�ressante et le spectacle de ce que vous avez souffert devaient vous faire des amis et vous en ont fait; vous avez trouv� quelque consolation dans leur attachement et dans leur estime. Voil�, mademoiselle, ce que vous me paraissez �tre: vous n'�tes pas parfaite, sans doute, et c'est en v�rit� tant mieux pour vous; car le _parfait Grandisson_ m'a toujours paru un odieux personnage. Je ne sais si je vous vois bien; mais, telle que je vous vois, personne ne me para�t plus digne d'�prouver par soi-m�me et de faire �prouver aux autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie, les douceurs du sentiment et de la confiance. En finissant ce portrait, je ne puis pas ajouter comme dans la chanson: Le prieur qui l'a fait En est tr�s satisfait; mais je sens que je vous applique, et de tout mon coeur, le vers de Dufresny sur la jeunesse: ... Que de d�fauts elle a Cette jeunesse! On l'aime avec ces d�fauts-l�. FIN TABLE DES MATI�RES CHAPITRE I L'enfance de d'Alembert. CHAPITRE II D'Alembert et l'Acad�mie des sciences. CHAPITRE III D'Alembert et l'Encyclop�die. CHAPITRE IV D'Alembert et l'Acad�mie fran�aise. CHAPITRE V D'Alembert et la suppression des j�suites. CHAPITRE VI D'Alembert et Fr�d�ric. CHAPITRE VII D'Alembert et mademoiselle de Lespinasse. CHAPITRE VIII Deux portraits.