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Fran�ois de La Rochefoucauld
R�FLEXIONS OU SENTENCES ET MAXIMES MORALES
(1664)
Table des mati�res
R�flexions morales
Maximes supprim�es
1 Maximes retranch�es apr�s la premi�re �dition
2 Maxime retranch�e apr�s la deuxi�me �dition
3 Maximes retranch�es apr�s la quatri�me �dition
Maximes posthumes
1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt
2 Maximes fournies par des lettres
3 Maximes fournies par l'�dition hollandaise de 1664
4 Maximes fournies par le suppl�ment de l'�dition de 1693
5 Maximes fournies par des t�moignages de contemporains
R�flexions diverses
I. Du vrai
II. De la soci�t�
III. De l'air et des mani�res
IV. De la conversation
V. De la confiance
VI. De l'amour et de la mer
VII. Des exemples
VIII. De l'incertitude de la jalousie
IX. De l'amour et de la vie
X. Des go�ts
XI. Du rapport des hommes avec les animaux
XII. De l'origine des maladies
XIII. Du faux
XIV. Des mod�les de la nature et de la fortune
XV. Des coquettes et des vieillards
XVI. De la diff�rence des esprits
XVII. De l'inconstance
XVIII. De la retraite
XIX. Des �v�nements de ce si�cle
Appendice aux �v�nements de ce si�cle
1. Portrait de Mme de Montespan
2. Portrait du cardinal de Retz
3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu
4. Le comte d'Harcourt
Portrait de La Rochefoucauld par lui-m�me
Documents relatifs � la gen�se des maximes
Avis au lecteur
Discours sur les r�flexions ou sentences et maximes morales
R�flexions morales
Manuscrit de Liancourt
Sentences et maximes de morale (�dition hollandaise de 1664)
Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663 (B.N., Collection
Smith-Lesouef, ms. 90)
Manuscrit �dit� par �douard de Barth�lemy
Variantes tir�es du manuscrit Gilbert attest�es par l'�dition des grands
�crivains
1 Variantes se rapportant a des maximes de l'�dition de 1678.
2 Variantes se rapportant � des maximes supprim�es
Lettres relatives aux maximes
I. Lettres concernant la r�daction des maximes
1. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 1659.
2. Lettre de La Rochefoucauld � Jacques Esprit. 24 octobre 1659 (?).
3. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 5 d�cembre 1659 ou 1660.
4. Lettre de La Rochefoucauld � Jacques Esprit. 1662.
5. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 17 ao�t 1662.
6. Lettre de La Rouchefoucauld � Jacques Esprit. 9 septembre 1662.
7. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Fin 1662, ou 1663.
8. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. M�me �poque.
9. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. M�me �poque.
10. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Avant avril 1663.
11. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. 1663.
12. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Sabl� 1663.
13. Lettre de La Rochefoucauld � Mlle de Scud�ry, 3 d�cembre 1663 (?).
14. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 10 d�cembre 1663.
15. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Fin 1663, ou d�but 1664.
16. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
17. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
18. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
19. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
20. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
21. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
22. Lettre de La Rochefoucauld � Mme Sabl�. Date inconnue.
23. Lettre de La Rochefoucauld � Mme Sabl�. Date inconnue.
24. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
25. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. Date inconnue
26. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. Date inconnue.
II. Jugements recueillis par Mme de Sabl�
27. Lettre de Mme de Maure � Mme de Sabl�. 3 mars 1661.
28. Lettre de Mme de Maure � Mme de Sabl�. M�me �poque.
29. Lettre de Mlle de Vertus � Mme de Sabl�. Printemps 1663.
30. Lettre de Mme de Schonberg � Mme de Sabl�. 1663.
31. Lettre, d'auteur inconnu, � Mme de Schonberg, transmise par elle �
Mme de Sabl�. 1663.
32. Lettre de Mme de Guymen� � Mme de Sabl�. 1663.
33. Lettre de Mme de Liancourt � Mme de Sabl�. 1663.
34. Lettre, d'auteur inconnu, � Mme de Sabl�. 1663.
35. Lettre d'auteur inconnu, � Mme de Sabl�. 1663.
36. Lettre, d'auteur inconnu, � Mme de Sabl�, 1663.
37. Lettre de Mme de La Fayette � Mme de Sabl�. 1663.
38. Lettre de Mme de La Fayette � Mme de Sabl�. 1663.
III. Lettres concernant la publication de la I�re �dition des maximes
39. Lettre de La Rochefoucauld au P�re Thomas Esprit. 6 f�vrier 1664.
40. Lettre de La Rochefoucauld au P�re Ren� Rapin. 12 juillet 1664.
41. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 1664.
42. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. 18 f�vrier 1665.
IV. Lettres concernant la r�daction des maximes (3e, 4e et 5e �ditions)
43. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Sabl�, 1667.
44. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Rohan, abbesse de
Malnoue. P�riode 1671-1674.
45. R�ponse de Mme de Rohan � l'envoi pr�c�dent.
46. R�ponse de La Rochefoucauld � la lettre pr�c�dente
47. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl� 2 ao�t 1675.
48. R�ponse de Mme de Sabl� � la lettre pr�c�dente
V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le chevalier de
M�r�
49. Lettre du chevalier de M�r� � Madame la duchesse de***. Date inconnue.
R�flexions morales
Nos vertus ne sont, le plus souvent, que de vices d�guis�s.
1
Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage
de diverses actions et de divers int�r�ts, que la fortune ou notre
industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et
par chastet� que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont
chastes.
2
L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
3
Quelque d�couverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,
il y reste encore bien des terres inconnues.
4
L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.
5
La dur�e de nos passions ne d�pend pas plus de nous que la dur�e
de notre vie.
6
La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend
souvent les plus sots habiles.
7
Ces grandes et �clatantes actions qui �blouissent les yeux sont
repr�sent�es par les politiques comme les effets des grands
desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte � l'ambition qu'ils avaient de se rendre ma�tres du
monde, n'�tait peut-�tre qu'un effet de jalousie.
8
Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.
Elles sont comme un art de la nature dont les r�gles sont
infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion
persuade mieux que le plus �loquent qui n'en a point.
9
Les passions ont une injustice et un propre int�r�t qui fait qu'il
est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit d�fier lors m�me
qu'elles paraissent les plus raisonnables.
10
Il y a dans le coeur humain une g�n�ration perp�tuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours
l'�tablissement d'une autre.
11
Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.
L'avarice produit quelquefois la prodigalit�, et la prodigalit�
l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par
timidit�.
12
Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des
apparences de pi�t� et d'honneur, elles paraissent toujours au
travers de ces voiles.
13
Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de
nos go�ts que de nos opinions.
14
Les hommes ne sont pas seulement sujets � perdre le souvenir des
bienfaits et des injures; ils ha�ssent m�me ceux qui les ont
oblig�s, et cessent de ha�r ceux qui leur ont fait des outrages.
L'application � r�compenser le bien, et � se venger du mal, leur
para�t une servitude � laquelle ils ont peine de se soumettre.
15
La cl�mence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner
l'affection des peuples.
16
Cette cl�mence dont on fait une vertu se pratique tant�t par
vanit�, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque
toujours par tous les trois ensemble.
17
La mod�ration des personnes heureuses vient du calme que la bonne
fortune donne � leur humeur.
18
La mod�ration est une crainte de tomber dans l'envie et dans le
m�pris que m�ritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une
vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin la
mod�ration des hommes dans leur plus haute �l�vation est un d�sir
de para�tre plus grands que leur fortune.
19
Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
20
La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation
dans le coeur.
21
Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une
constance et un m�pris de la mort qui n'est en effet que la
crainte de l'envisager. De sorte qu'on peut dire que cette
constance et ce m�pris sont � leur esprit ce que le bandeau est �
leurs yeux.
22
La philosophie triomphe ais�ment des maux pass�s et des maux �
venir. Mais les maux pr�sents triomphent d'elle.
23
Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas
ordinairement par r�solution, mais par stupidit� et par coutume;
et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'emp�cher de
mourir.
24
Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de
leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par
la force de leur ambition, et non par celle de leur �me, et qu'�
une grande vanit� pr�s les h�ros sont faits comme les autres
hommes.
25
Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que
la mauvaise.
26
Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
27
On fait souvent vanit� des passions m�me les plus criminelles;
mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose
jamais avouer.
28
La jalousie est en quelque mani�re juste et raisonnable,
puisqu'elle ne tend qu'� conserver un bien qui nous appartient, ou
que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une
fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.
29
Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de pers�cution et
de haine que nos bonnes qualit�s.
30
Nous avons plus de force que de volont�; et c'est souvent pour
nous excuser � nous-m�mes que nous nous imaginons que les choses
sont impossibles.
31
Si nous n'avions point de d�fauts, nous ne prendrions pas tant de
plaisir � en remarquer dans les autres.
32
La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou
elle finit, sit�t qu'on passe du doute � la certitude.
33
L'orgueil se d�dommage toujours et ne perd rien lors m�me qu'il
renonce � la vanit�.
34
Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de
celui des autres.
35
L'orgueil est �gal dans tous les hommes, et il n'y a de diff�rence
qu'aux moyens et � la mani�re de le mettre au jour.
36
Il semble que la nature, qui a si sagement dispos� les organes de
notre corps pour nous rendre heureux; nous ait aussi donn�
l'orgueil pour nous �pargner la douleur de conna�tre nos
imperfections.
37
L'orgueil a plus de part que la bont� aux remontrances que nous
faisons � ceux qui commettent des fautes; et nous ne les reprenons
pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en
sommes exempts.
38
Nous promettons selon nos esp�rances, et nous tenons selon nos
craintes.
39
L'int�r�t parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de
personnages, m�me celui de d�sint�ress�.
40
L'int�r�t, qui aveugle les uns, fait la lumi�re des autres.
41
Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent
ordinairement incapables des grandes.
42
Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
43
L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et
pendant que par son esprit il tend � un but, son coeur l'entra�ne
insensiblement � un autre.
44
La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nomm�es; elles ne
sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes
du corps.
45
Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la
fortune.
46
L'attachement ou l'indiff�rence que les philosophes avaient pour
la vie n'�tait qu'un go�t de leur amour-propre, dont on ne doit
non plus disputer que du go�t de la langue ou du choix des
couleurs.
47
Notre humeur met le prix � tout ce qui nous vient de la fortune.
48
La f�licit� est dans le go�t et non pas dans les choses; et c'est
par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que
les autres trouvent aimable.
49
On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.
50
Ceux qui croient avoir du m�rite se font un honneur d'�tre
malheureux, pour persuader aux autres et � eux-m�mes qu'ils sont
dignes d'�tre en butte � la fortune.
51
Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-m�mes, que de voir que nous d�sapprouvons dans un temps ce que
nous approuvions dans un autre.
52
Quelque diff�rence qui paraisse entre les fortunes, il y a
n�anmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les
rend �gales.
53
Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle
seule, mais la fortune avec elle qui fait les h�ros.
54
Le m�pris des richesses �tait dans les philosophes un d�sir cach�
de venger leur m�rite de l'injustice de la fortune par le m�pris
des m�mes biens dont elle les privait; c'�tait un secret pour se
garantir de l'avilissement de la pauvret�; c'�tait un chemin
d�tourn� pour aller � la consid�ration qu'ils ne pouvaient avoir
par les richesses.
55
La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la
faveur. Le d�pit de ne la pas poss�der se console et s'adoucit par
le m�pris que l'on t�moigne de ceux qui la poss�dent; et nous leur
refusons nos hommages, ne pouvant pas leur �ter ce qui leur attire
ceux de tout le monde.
56
Pour s'�tablir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y
para�tre �tabli.
57
Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne
sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du
hasard.
58
Il semble que nos actions aient des �toiles heureuses ou
malheureuses � qui elles doivent une grande partie de la louange
et du bl�me qu'on leur donne.
59
Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne
tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne
puissent tourner � leur pr�judice.
60
La fortune tourne tout � l'avantage de ceux qu'elle favorise.
61
Le bonheur et le malheur des hommes ne d�pend pas moins de leur
humeur que de la fortune.
62
La sinc�rit� est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu
de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine
dissimulation pour attirer la confiance des autres.
63
L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de
rendre nos t�moignages consid�rables, et d'attirer � nos paroles
un respect de religion.
64
La v�rit� ne fait pas tant de bien dans le monde que ses
apparences y font de mal.
65
Il n'y a point d'�loges qu'on ne donne � la prudence. Cependant
elle ne saurait nous assurer du moindre �v�nement.
66
Un habile homme doit r�gler le rang de ses int�r�ts et les
conduire chacun dans son ordre. Notre avidit� le trouble souvent
en nous faisant courir � tant de choses � la fois que, pour
d�sirer trop les moins importantes, on manque les plus
consid�rables.
67
La bonne gr�ce est au corps ce que le bon sens est � l'esprit.
68
Il est difficile de d�finir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que
dans l'�me c'est une passion de r�gner, dans les esprits c'est une
sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cach�e et
d�licate de poss�der ce que l'on aime apr�s beaucoup de myst�res.
69
S'il y a un amour pur et exempt du m�lange de nos autres passions,
c'est celui qui est cach� au fond du coeur, et que nous ignorons
nous-m�mes.
70
Il n'y a point de d�guisement qui puisse longtemps cacher l'amour
o� il est, ni le feindre o� il n'est pas.
71
Il n'y a gu�re de gens qui ne soient honteux de s'�tre aim�s quand
ils ne s'aiment plus.
72
Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
plus � la haine qu'� l'amiti�.
73
On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais
il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.
74
Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille diff�rentes
copies.
75
L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement
continuel; et il cesse de vivre d�s qu'il cesse d'esp�rer ou de
craindre.
76
Il est du v�ritable amour comme de l'apparition des esprits: tout
le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.
77
L'amour pr�te son nom � un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, et o� il n'a non plus de part que le Doge � ce qui se
fait � Venise.
78
L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la
crainte de souffrir l'injustice.
79
Le silence est le parti le plus s�r de celui qui se d�fie de soi-m�me.
80
Ce qui nous rend si changeants dans nos amiti�s, c'est qu'il est
difficile de conna�tre les qualit�s de l'�me, et facile de
conna�tre celles de l'esprit.
81
Nous ne pouvons rien aimer que par rapport � nous, et nous ne
faisons que suivre notre go�t et notre plaisir quand nous
pr�f�rons nos amis � nous-m�mes; c'est n�anmoins par cette
pr�f�rence seule que l'amiti� peut �tre vraie et parfaite.
82
La r�conciliation avec nos ennemis n'est qu'un d�sir de rendre
notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais �v�nement.
83
Ce que les hommes ont nomm� amiti� n'est qu'une soci�t�, qu'un
m�nagement r�ciproque d'int�r�ts, et qu'un �change de bons
offices; ce n'est enfin qu'un commerce o� l'amour-propre se
propose toujours quelque chose � gagner.
84
Il est plus honteux de se d�fier de ses amis que d'en �tre tromp�.
85
Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que
nous; et n�anmoins c'est l'int�r�t seul qui produit notre amiti�.
Nous ne nous donnons pas � eux pour le bien que nous leur voulons
faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.
86
Notre d�fiance justifie la tromperie d'autrui.
87
Les hommes ne vivraient pas longtemps en soci�t� s'ils n'�taient
les dupes les uns des autres.
88
L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualit�s
de nos amis � proportion de la satisfaction que nous avons d'eux;
et nous jugeons de leur m�rite par la mani�re dont ils vivent avec
nous.
89
Tout le monde se plaint de sa m�moire, et personne ne se plaint de
son jugement.
90
Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos
d�fauts que par nos bonnes qualit�s.
91
La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence
lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilit� absolue d'arriver
o� elle aspire.
92
D�tromper un homme pr�occup� de son m�rite est lui rendre un aussi
mauvais office que celui que l'on rendit � ce fou d'Ath�nes, qui
croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port �taient
� lui.
93
Les vieillards aiment � donner de bons pr�ceptes, pour se consoler
de n'�tre plus en �tat de donner de mauvais exemples.
94
Les grands noms abaissent, au lieu d'�lever, ceux qui ne les
savent pas soutenir.
95
La marque d'un m�rite extraordinaire est de voir que ceux qui
l'envient le plus sont contraints de le louer.
96
Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude
que celui qui lui a fait du bien.
97
On s'est tromp� lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement
�taient deux choses diff�rentes. Le jugement n'est que la grandeur
de la lumi�re de l'esprit; cette lumi�re p�n�tre le fond des
choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aper�oit
celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer
d'accord que c'est l'�tendue de la lumi�re de l'esprit qui produit
tous les effets qu'on attribue au jugement.
98
Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son
esprit.
99
La politesse de l'esprit consiste � penser des choses honn�tes et
d�licates.
100
La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une
mani�re agr�able.
101
Il arrive souvent que des choses se pr�sentent plus achev�es �
notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art.
102
L'esprit est toujours la dupe du coeur.
103
Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur
coeur.
104
Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en
a qu'il faut voir de pr�s pour en bien juger, et d'autres dont on
ne juge jamais si bien que quand on en est �loign�.
105
Celui-l� n'est pas raisonnable � qui le hasard fait trouver la
raison, mais celui qui la conna�t, qui la discerne, et qui la
go�te.
106
Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le d�tail; et comme
il est presque infini, nos connaissances sont toujours
superficielles et imparfaites.
107
C'est une esp�ce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait
jamais.
108
L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du coeur.
109
La jeunesse change ses go�ts par l'ardeur du sang, et la
vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.
110
On ne donne rien si lib�ralement que ses conseils.
111
Plus on aime une ma�tresse, et plus on est pr�s de la ha�r.
112
Les d�fauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du
visage.
113
Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de d�licieux.
114
On ne se peut consoler d'�tre tromp� par ses ennemis, et trahi par
ses amis; et l'on est souvent satisfait de l'�tre par soi-m�me.
115
Il est aussi facile de se tromper soi-m�me sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aper�oivent.
116
Rien n'est moins sinc�re que la mani�re de demander et de donner
des conseils. Celui qui en demande para�t avoir une d�f�rence
respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense
qu'� lui faire approuver les siens, et � le rendre garant de sa
conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui
t�moigne d'un z�le ardent et d�sint�ress�, quoiqu'il ne cherche le
plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre int�r�t
ou sa gloire.
117
La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre
de tomber dans les pi�ges que l'on nous tend, et on n'est jamais
si ais�ment tromp� que quand on songe � tromper les autres.
118
L'intention de ne jamais tromper nous expose � �tre souvent
tromp�s.
119
Nous sommes si accoutum�s � nous d�guiser aux autres qu'enfin nous
nous d�guisons � nous-m�mes.
120
L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un
dessein form� de trahir.
121
On fait souvent du bien pour pouvoir impun�ment faire du mal.
122
Si nous r�sistons � nos passions, c'est plus par leur faiblesse
que par notre force.
123
On n'aurait gu�re de plaisir si on ne se flattait jamais.
124
Les plus habiles affectent toute leur vie de bl�mer les finesses
pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand
int�r�t.
125
L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit,
et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se
couvrir en un endroit, se d�couvre en un autre.
126
Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque
d'habilet�.
127
Le vrai moyen d'�tre tromp�, c'est de se croire plus fin que les
autres.
128
La trop grande subtilit� est une fausse d�licatesse, et la
v�ritable d�licatesse est une solide subtilit�.
129
Il suffit quelquefois d'�tre grossier pour n'�tre pas tromp� par
un habile homme.
130
La faiblesse est le seul d�faut que l'on ne saurait corriger.
131
Le moindre d�faut des femmes qui se sont abandonn�es � faire
l'amour, c'est de faire l'amour.
132
Il est plus ais� d'�tre sage pour les autres que de l'�tre pour
soi-m�me.
133
Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le
ridicule des m�chants originaux.
134
On n'est jamais si ridicule par les qualit�s que l'on a que par
celles que l'on affecte d'avoir.
135
On est quelquefois aussi diff�rent de soi-m�me que des autres.
136
Il y a des gens qui n'auraient jamais �t� amoureux s'ils n'avaient
jamais entendu parler de l'amour.
137
On parle peu quand la vanit� ne fait pas parler.
138
On aime mieux dire du mal de soi-m�me que de n'en point parler.
139
Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
paraissent raisonnables et agr�ables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a presque personne qui ne pense plut�t � ce qu'il veut
dire qu'� r�pondre pr�cis�ment � ce qu'on lui dit. Les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au m�me temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leur esprit un �garement pour ce qu'on leur
dit, et une pr�cipitation pour retourner � ce qu'ils veulent dire;
au lieu de consid�rer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
autres ou de les persuader, que de chercher si fort � se plaire �
soi-m�me, et que bien �couter et bien r�pondre est une des plus
grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
140
Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass� sans la compagnie
des sots.
141
Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes
si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise
compagnie.
142
Comme c'est le caract�re des grands esprits de faire entendre en
peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire
ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.
143
C'est plut�t par l'estime de nos propres sentiments que nous
exag�rons les bonnes qualit�s des autres, que par l'estime de leur
m�rite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il
semble que nous leur en donnons.
144
On n'aime point � louer, et on ne loue jamais personne sans
int�r�t. La louange est une flatterie habile, cach�e, et d�licate,
qui satisfait diff�remment celui qui la donne, et celui qui la
re�oit. L'un la prend comme une r�compense de son m�rite; l'autre
la donne pour faire remarquer son �quit� et son discernement.
145
Nous choisissons souvent des louanges empoisonn�es qui font voir
par contrecoup en ceux que nous louons des d�fauts que nous
n'osons d�couvrir d'une autre sorte.
146
On ne loue d'ordinaire que pour �tre lou�.
147
Peu de gens sont assez sages pour pr�f�rer le bl�me qui leur est
utile � la louange qui les trahit.
148
Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui m�disent.
149
Le refus des louanges est un d�sir d'�tre lou� deux fois.
150
Le d�sir de m�riter les louanges qu'on nous donne fortifie notre
vertu; et celles que l'on donne � l'esprit, � la valeur, et � la
beaut� contribuent � les augmenter.
151
Il est plus difficile de s'emp�cher d'�tre gouvern� que de
gouverner les autres.
152
Si nous ne nous flattions point nous-m�mes, la flatterie des
autres ne nous pourrait nuire.
153
La nature fait le m�rite, et la fortune le met en oeuvre.
154
La fortune nous corrige de plusieurs d�fauts que la raison ne
saurait corriger.
155
Il y a des gens d�go�tants avec du m�rite, et d'autres qui
plaisent avec des d�fauts.
156
Il y a des gens dont tout le m�rite consiste � dire et � faire des
sottises utilement, et qui g�teraient tout s'ils changeaient de
conduite.
157
La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens
dont ils se sont servis pour l'acqu�rir.
158
La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre
vanit�.
159
Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualit�s; il en faut avoir
l'�conomie.
160
Quelque �clatante que soit une action, elle ne doit pas passer
pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.
161
Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les
desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent
produire.
162
L'art de savoir bien mettre en oeuvre de m�diocres qualit�s d�robe
l'estime et donne souvent plus de r�putation que le v�ritable
m�rite.
163
Il y a une infinit� de conduites qui paraissent ridicules, et dont
les raisons cach�es sont tr�s sages et tr�s solides.
164
Il est plus facile de para�tre digne des emplois qu'on n'a pas que
de ceux que l'on exerce.
165
Notre m�rite nous attire l'estime des honn�tes gens, et notre
�toile celle du public.
166
Le monde r�compense plus souvent les apparences du m�rite que le
m�rite m�me.
167
L'avarice est plus oppos�e � l'�conomie que la lib�ralit�.
168
L'esp�rance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins � nous
mener � la fin de la vie par un chemin agr�able.
169
Pendant que la paresse et la timidit� nous retiennent dans notre
devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
170
Il est difficile de juger si un proc�d� net, sinc�re et honn�te
est un effet de probit� ou d'habilet�.
171
Les vertus se perdent dans l'int�r�t, comme les fleuves se perdent
dans la mer.
172
Si on examine bien les divers effets de l'ennui, on trouvera qu'il
fait manquer � plus de devoirs que l'int�r�t.
173
Il y a diverses sortes de curiosit�: l'une d'int�r�t, qui nous
porte � d�sirer d'apprendre ce qui nous peut �tre utile, et
l'autre d'orgueil, qui vient du d�sir de savoir ce que les autres
ignorent.
174
Il vaut mieux employer notre esprit � supporter les infortunes qui
nous arrivent qu'� pr�voir celles qui nous peuvent arriver.
175
La constance en amour est une inconstance perp�tuelle, qui fait
que notre coeur s'attache successivement � toutes les qualit�s de
la personne que nous aimons, donnant tant�t la pr�f�rence � l'une,
tant�t � l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
inconstance arr�t�e et renferm�e dans un m�me sujet.
176
Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux
sujets d'aimer, et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur
d'�tre constant.
177
La pers�v�rance n'est digne ni de bl�me ni de louange, parce
qu'elle n'est que la dur�e des go�ts et des sentiments, qu'on ne
s'�te et qu'on ne se donne point.
178
Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas tant
la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
que le d�go�t de n'�tre pas assez admir�s de ceux qui nous
connaissent trop, et l'esp�rance de l'�tre davantage de ceux qui
ne nous connaissent pas tant.
179
Nous nous plaignons quelquefois l�g�rement de nos amis pour
justifier par avance notre l�g�ret�.
180
Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons
fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver.
181
Il y a une inconstance qui vient de la l�g�ret� de l'esprit ou de
sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui,
et il y en a une autre, qui est plus excusable, qui vient du
d�go�t des choses.
182
Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
entrent dans la composition des rem�des. La prudence les assemble
et les temp�re, et elle s'en sert utilement contre les maux de la
vie.
183
Il faut demeurer d'accord � l'honneur de la vertu que les plus
grands malheurs des hommes sont ceux o� ils tombent par les
crimes.
184
Nous avouons nos d�fauts pour r�parer par notre sinc�rit� le tort
qu'ils nous font dans l'esprit des autres.
185
Il y a des h�ros en mal comme en bien.
186
On ne m�prise pas tous ceux qui ont des vices; mais on m�prise
tous ceux qui n'ont aucune vertu.
187
Le nom de la vertu sert � l'int�r�t aussi utilement que les vices.
188
La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e que celle du corps; et
quoique l'on paraisse �loign� des passions, on n'est pas moins en
danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se
porte bien.
189
Il semble que la nature ait prescrit � chaque homme d�s sa
naissance des bornes pour les vertus et pour les vices.
190
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands d�fauts.
191
On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie
comme des h�tes chez qui il faut successivement loger; et je doute
que l'exp�rience nous les f�t �viter s'il nous �tait permis de
faire deux fois le m�me chemin.
192
Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la cr�ance
que c'est nous qui les quittons.
193
Il y a des rechutes dans les maladies de l'�me, comme dans celles
du corps. Ce que nous prenons pour notre gu�rison n'est le plus
souvent qu'un rel�che ou un changement de mal.
194
Les d�fauts de l'�me sont comme les blessures du corps: quelque
soin qu'on prenne de les gu�rir, la cicatrice para�t toujours, et
elles sont � tout moment en danger de se rouvrir.
195
Ce qui nous emp�che souvent de nous abandonner � un seul vice est
que nous en avons plusieurs.
196
Nous oublions ais�ment nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de
nous.
197
Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans
l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
en le voyant.
198
Nous �levons la gloire des uns pour abaisser celle des autres. Et
quelquefois on louerait moins Monsieur le Prince et M. de Turenne
si on ne les voulait point bl�mer tous deux.
199
Le d�sir de para�tre habile emp�che souvent de le devenir.
200
La vertu n'irait pas si loin si la vanit� ne lui tenait compagnie.
201
Celui qui croit pouvoir trouver en soi-m�me de quoi se passer de
tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
se passer de lui se trompe encore davantage.
202
Les faux honn�tes gens sont ceux qui d�guisent leurs d�fauts aux
autres et � eux-m�mes. Les vrais honn�tes gens sont ceux qui les
connaissent parfaitement et les confessent.
203
Le vrai honn�te homme est celui qui ne se pique de rien.
204
La s�v�rit� des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
ajoutent � leur beaut�.
205
L'honn�tet� des femmes est souvent l'amour de leur r�putation et
de leur repos.
206
C'est �tre v�ritablement honn�te homme que de vouloir �tre
toujours expos� � la vue des honn�tes gens.
207
La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un
para�t sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionn�es � son �ge et � sa fortune.
208
Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
habilement leur niaiserie.
209
Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
210
En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
211
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante
qu'un certain temps.
212
La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils
ont, ou par leur fortune.
213
L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire
fortune, le d�sir de rendre notre vie commode et agr�able, et
l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette
valeur si c�l�bre parmi les hommes.
214
La valeur est dans les simples soldats un m�tier p�rilleux qu'ils
ont pris pour gagner leur vie.
215
La parfaite valeur et la poltronnerie compl�te sont deux
extr�mit�s o� l'on arrive rarement. L'espace qui est entre-deux
est vaste, et contient toutes les autres esp�ces de courage: il
n'y a pas moins de diff�rence entre elles qu'entre les visages et
les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se rel�chent et se rebutent
ais�ment par sa dur�e. Il y en a qui sont contents quand ils ont
satisfait � l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose
au-del�. On en voit qui ne sont pas toujours �galement ma�tres de
leur peur. D'autres se laissent quelquefois entra�ner � des
terreurs g�n�rales. D'autres vont � la charge parce qu'ils n'osent
demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve � qui l'habitude des
moindres p�rils affermit le courage et les pr�pare � s'exposer �
de plus grands. Il y en a qui sont braves � coups d'�p�e, et qui
craignent les coups de mousquet; d'autres sont assur�s aux coups
de mousquet, et appr�hendent de se battre � coups d'�p�e. Tous ces
courages de diff�rentes esp�ces conviennent en ce que la nuit
augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises
actions, elle donne la libert� de se m�nager. Il y a encore un
autre m�nagement plus g�n�ral; car on ne voit point d'homme qui
fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion s'il
�tait assur� d'en revenir. De sorte qu'il est visible que la
crainte de la mort �te quelque chose de la valeur.
216
La parfaite valeur est de faire sans t�moins ce qu'on serait
capable de faire devant tout le monde.
217
L'intr�pidit� est une force extraordinaire de l'�me qui l'�l�ve
au-dessus des troubles, des d�sordres et des �motions que la vue
des grands p�rils pourrait exciter en elle; et c'est par cette
force que les h�ros se maintiennent en un �tat paisible, et
conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les
plus surprenants et les plus terribles.
218
L'hypocrisie est un hommage que le vice rend � la vertu.
219
La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est n�cessaire pour faire r�ussir le dessein pour lequel ils
s'exposent.
220
La vanit�, la honte, et surtout le temp�rament, font souvent la
valeur des hommes, et la vertu des femmes.
221
On ne veut point perdre la vie, et on veut acqu�rir de la gloire;
ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
�viter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver
leur bien.
222
Il n'y a gu�re de personnes qui dans le premier penchant de l'�ge
ne fassent conna�tre par o� leur corps et leur esprit doivent
d�faillir.
223
Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands:
elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est
juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
gens qui nous pr�tent.
224
Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
peuvent pas pour cela se flatter d'�tre reconnaissants.
225
Ce qui fait le m�compte dans la reconnaissance qu'on attend des
gr�ces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui re�oit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait.
226
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
est une esp�ce d'ingratitude.
227
Les gens heureux ne se corrigent gu�re; ils croient toujours avoir
raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.
228
L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
229
Le bien que nous avons re�u de quelqu'un veut que nous respections
le mal qu'il nous fait.
230
Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de
semblables. Nous imitons les bonnes actions par �mulation, et les
mauvaises par la malignit� de notre nature que la honte retenait
prisonni�re, et que l'exemple met en libert�.
231
C'est une grande folie de vouloir �tre sage tout seul.
232
Quelque pr�texte que nous donnions � nos afflictions, ce n'est
souvent que l'int�r�t et la vanit� qui les causent.
233
Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans
l'une, sous pr�texte de pleurer la perte d'une personne qui nous
est ch�re, nous nous pleurons nous-m�mes; nous regrettons la bonne
opinion qu'il avait de nous; nous pleurons la diminution de notre
bien, de notre plaisir, de notre consid�ration. Ainsi les morts
ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je
dis que c'est une esp�ce d'hypocrisie, � cause que dans ces sortes
d'afflictions on se trompe soi-m�me. Il y a une autre hypocrisie
qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose � tout le monde:
c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent � la gloire
d'une belle et immortelle douleur. Apr�s que le temps qui consume
tout a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne
laissent pas d'opini�trer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs
soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent �
persuader par toutes leurs actions que leur d�plaisir ne finira
qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanit� se trouve
d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur
ferme tous les chemins qui m�nent � la gloire, elles s'efforcent
de se rendre c�l�bres par la montre d'une inconsolable affliction.
Il y a encore une autre esp�ce de larmes qui n'ont que de petites
sources qui coulent et se tarissent facilement: on pleure pour
avoir la r�putation d'�tre tendre, on pleure pour �tre plaint, on
pleure pour �tre pleur�; enfin on pleure pour �viter la honte de
ne pleurer pas.
234
C'est plus souvent par orgueil que par d�faut de lumi�res qu'on
s'oppose avec tant d'opini�tret� aux opinions les plus suivies: on
trouve les premi�res places prises dans le bon parti, et on ne
veut point des derni�res.
235
Nous nous consolons ais�ment des disgr�ces de nos amis
lorsqu'elles servent � signaler notre tendresse pour eux.
236
Il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bont�, et qu'il
s'oublie lui-m�me lorsque nous travaillons pour l'avantage des
autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assur� pour
arriver � ses fins; c'est pr�ter � usure sous pr�texte de donner;
c'est enfin s'acqu�rir tout le monde par un moyen subtil et
d�licat.
237
Nul ne m�rite d'�tre lou� de bont�, s'il n'a pas la force d'�tre
m�chant: toute autre bont� n'est le plus souvent qu'une paresse ou
une impuissance de la volont�.
238
Il n'est pas si dangereux de faire du mal � la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.
239
Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands,
parce que nous la regardons comme un effet de notre m�rite, sans
consid�rer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanit�, ou
d'impuissance de garder le secret.
240
On peut dire de l'agr�ment s�par� de la beaut� que c'est une
sym�trie dont on ne sait point les r�gles, et un rapport secret
des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
de la personne.
241
La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes. Mais toutes ne
la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes
est retenue par la crainte ou par la raison.
242
On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir
jamais incommoder.
243
Il y a peu de choses impossibles d'elles-m�mes; et l'application
pour les faire r�ussir nous manque plus que les moyens.
244
La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix des
choses.
245
C'est une grande habilet� que de savoir cacher son habilet�.
246
Ce qui para�t g�n�rosit� n'est souvent qu'une ambition d�guis�e
qui m�prise de petits int�r�ts, pour aller � de plus grands.
247
La fid�lit� qui para�t en la plupart des hommes n'est qu'une
invention de l'amour-propre pour attirer la confiance. C'est un
moyen de nous �lever au-dessus des autres, et de nous rendre
d�positaires des choses les plus importantes.
248
La magnanimit� m�prise tout pour avoir tout.
249
Il n'y a pas moins d'�loquence dans le ton de la voix, dans les
yeux et dans l'air de la personne, que dans le choix des paroles.
250
La v�ritable �loquence consiste � dire tout ce qu'il faut, et � ne
dire que ce qu'il faut.
251
Il y a des personnes � qui les d�fauts si�ent bien, et d'autres
qui sont disgraci�es avec leurs bonnes qualit�s.
252
Il est aussi ordinaire de voir changer les go�ts qu'il est
extraordinaire de voir changer les inclinations.
253
L'int�r�t met en oeuvre toutes sortes de vertus et de vices.
254
L'humilit� n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert
pour soumettre les autres; c'est un artifice de l'orgueil qui
s'abaisse pour s'�lever; et bien qu'il se transforme en mille
mani�res, il n'est jamais mieux d�guis� et plus capable de tromper
que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilit�.
255
Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des
mines qui leur sont propres. Et ce rapport bon ou mauvais,
agr�able ou d�sagr�able, est ce qui fait que les personnes
plaisent ou d�plaisent.
256
Dans toutes les professions chacun affecte une mine et un
ext�rieur pour para�tre ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on
peut dire que le monde n'est compos� que de mines.
257
La gravit� est un myst�re du corps invent� pour cacher les d�fauts
de l'esprit.
258
Le bon go�t vient plus du jugement que de l'esprit.
259
Le plaisir de l'amour est d'aimer; et l'on est plus heureux par la
passion que l'on a que par celle que l'on donne.
260
La civilit� est un d�sir d'en recevoir, et d'�tre estim� poli.
261
L'�ducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un
second amour-propre qu'on leur inspire.
262
Il n'y a point de passion o� l'amour de soi-m�me r�gne si
puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus dispos� �
sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'� perdre le sien.
263
Ce qu'on nomme lib�ralit� n'est le plus souvent que la vanit� de
donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
264
La piti� est souvent un sentiment de nos propres maux dans les
maux d'autrui. C'est une habile pr�voyance des malheurs o� nous
pouvons tomber; nous donnons du secours aux autres pour les
engager � nous en donner en de semblables occasions; et ces
services que nous leur rendons sont � proprement parler des biens
que nous nous faisons � nous-m�mes par avance.
265
La petitesse de l'esprit fait l'opini�tret�; et nous ne croyons
pas ais�ment ce qui est au-del� de ce que nous voyons.
266
C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes
passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des
autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas
d'en �tre souvent la ma�tresse; elle usurpe sur tous les desseins
et sur toutes les actions de la vie; elle y d�truit et y consume
insensiblement les passions et les vertus.
267
La promptitude � croire le mal sans l'avoir assez examin� est un
effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des
coupables; et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les
crimes.
268
Nous r�cusons des juges pour les plus petits int�r�ts et nous
voulons bien que notre r�putation et notre gloire d�pendent du
jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur
jalousie, ou par leur pr�occupation, ou par leur peu de lumi�re;
et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous
exposons en tant de mani�res notre repos et notre vie.
269
Il n'y a gu�re d'homme assez habile pour conna�tre tout le mal
qu'il fait.
270
L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqu�rir.
271
La jeunesse est une ivresse continuelle: c'est la fi�vre de la
raison.
272
Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont m�rit� de grandes
louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir
par de petites choses.
273
Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout
m�rite que les vices qui servent au commerce de la vie.
274
La gr�ce de la nouveaut� est � l'amour ce que la fleur est sur les
fruits; elle y donne un lustre qui s'efface ais�ment, et qui ne
revient jamais.
275
Le bon naturel, qui se vante d'�tre si sensible, est souvent
�touff� par le moindre int�r�t.
276
L'absence diminue les m�diocres passions, et augmente les grandes,
comme le vent �teint les bougies et allume le feu.
277
Les femmes croient souvent aimer encore qu'elles n'aiment pas.
L'occupation d'une intrigue, l'�motion d'esprit que donne la
galanterie, la pente naturelle au plaisir d'�tre aim�es, et la
peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion
lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.
278
Ce qui fait que l'on est souvent m�content de ceux qui n�gocient,
est qu'ils abandonnent presque toujours l'int�r�t de leurs amis
pour l'int�r�t du succ�s de la n�gociation, qui devient le leur
par l'honneur d'avoir r�ussi � ce qu'ils avaient entrepris.
279
Quand nous exag�rons la tendresse que nos amis ont pour nous,
c'est souvent moins par reconnaissance que par le d�sir de faire
juger de notre m�rite.
280
L'approbation que l'on donne � ceux qui entrent dans le monde
vient souvent de l'envie secr�te que l'on porte � ceux qui y sont
�tablis.
281
L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi �
la mod�rer.
282
Il y a des fausset�s d�guis�es qui repr�sentent si bien la v�rit�
que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.
283
Il n'y a pas quelquefois moins d'habilet� � savoir profiter d'un
bon conseil qu'� se bien conseiller soi-m�me.
284
Il y a des m�chants qui seraient moins dangereux s'ils n'avaient
aucune bont�.
285
La magnanimit� est assez d�finie par son nom; n�anmoins on
pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la
plus noble pour recevoir des louanges.
286
Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a
v�ritablement cess� d'aimer.
287
Ce n'est pas tant la fertilit� de l'esprit qui nous fait trouver
plusieurs exp�dients sur une m�me affaire, que c'est le d�faut de
lumi�re qui nous fait arr�ter � tout ce qui se pr�sente � notre
imagination, et qui nous emp�che de discerner d'abord ce qui est
le meilleur.
288
Il y a des affaires et des maladies que les rem�des aigrissent en
certains temps; et la grande habilet� consiste � conna�tre quand
_il est dangereux d'en user.
289
La simplicit� affect�e est une imposture d�licate.
290
Il y a plus de d�fauts dans l'humeur que dans l'esprit.
291
Le m�rite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits.
292
On peut dire de l'humeur des hommes, comme de la plupart des
b�timents, qu'elle a diverses faces, les unes agr�ables, et les
autres d�sagr�ables.
293
La mod�ration ne peut avoir le m�rite de combattre l'ambition et
de la soumettre: elles ne se trouvent jamais ensemble. La
mod�ration est la langueur et la paresse de l'�me, comme
l'ambition en est l'activit� et l'ardeur.
294
Nous aimons toujours ceux qui nous admirent; et nous n'aimons pas
toujours ceux que nous admirons.
295
Il s'en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volont�s.
296
Il est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il
ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus
que nous.
297
Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et r�gl�, qui meut et
qui tourne imperceptiblement notre volont�; elles roulent ensemble
et exercent successivement un empire secret en nous: de sorte
qu'elles ont une part consid�rable � toutes nos actions, sans que
nous le puissions conna�tre.
298
La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secr�te
envie de recevoir de plus grands bienfaits.
299
Presque tout le monde prend plaisir � s'acquitter des petites
obligations; beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les
m�diocres; mais il n'y a quasi personne qui n'ait de l'ingratitude
pour les grandes.
300
Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses.
301
Assez de gens m�prisent le bien, mais peu savent le donner.
302
Ce n'est d'ordinaire que dans de petits int�r�ts o� nous prenons
le hasard de ne pas croire aux apparences.
303
Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de
nouveau.
304
Nous pardonnons souvent � ceux qui nous ennuient, mais nous ne
pouvons pardonner � ceux que nous ennuyons.
305
L'int�r�t que l'on accuse de tous nos crimes m�rite souvent d'�tre
lou� de nos bonnes actions.
306
On ne trouve gu�re d'ingrats tant qu'on est en �tat de faire du
bien.
307
Il est aussi honn�te d'�tre glorieux avec soi-m�me qu'il est
ridicule de l'�tre avec les autres.
308
On a fait une vertu de la mod�ration pour borner l'ambition des
grands hommes, et pour consoler les gens m�diocres de leur peu de
fortune, et de leur peu de m�rite.
309
Il y a des gens destin�s � �tre sots, qui ne font pas seulement
des sottises par leur choix, mais que la fortune m�me contraint
d'en faire.
310
Il arrive quelquefois des accidents dans la vie, d'o� il faut �tre
un peu fou pour se bien tirer.
311
S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est
qu'on ne l'a pas bien cherch�.
312
Ce qui fait que les amants et les ma�tresses ne s'ennuient point
d'�tre ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-m�mes.
313
Pourquoi faut-il que nous ayons assez de m�moire pour retenir
jusqu'aux moindres particularit�s de ce qui nous est arriv�, et
que nous n'en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois
nous les avons cont�es � une m�me personne?
314
L'extr�me plaisir que nous prenons � parler de nous-m�mes nous
doit faire craindre de n'en donner gu�re � ceux qui nous �coutent.
315
Ce qui nous emp�che d'ordinaire de faire voir le fond de notre
coeur � nos amis, n'est pas tant la d�fiance que nous avons d'eux,
que celle que nous avons de nous-m�mes.
316
Les personnes faibles ne peuvent �tre sinc�res.
317
Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats, mais c'en est
un insupportable d'�tre oblig� � un malhonn�te homme.
318
On trouve des moyens pour gu�rir de la folie, mais on n'en trouve
point pour redresser un esprit de travers.
319
On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir
pour ses amis et pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la libert�
de parler souvent de leurs d�fauts.
320
Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur dire
impun�ment des injures.
321
Nous sommes plus pr�s d'aimer ceux qui nous ha�ssent que ceux qui
nous aiment plus que nous ne voulons.
322
Il n'y a que ceux qui sont m�prisables qui craignent d'�tre
m�pris�s.
323
Notre sagesse n'est pas moins � la merci de la fortune que nos
biens.
324
Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour.
325
Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison
n'a pas la force de nous consoler.
326
Le ridicule d�shonore plus que le d�shonneur.
327
Nous n'avouons de petits d�fauts que pour persuader que nous n'en
avons pas de grands.
328
L'envie est plus irr�conciliable que la haine.
329
On croit quelquefois ha�r la flatterie, mais on ne hait que la
mani�re de flatter.
330
On pardonne tant que l'on aime.
331
Il est plus difficile d'�tre fid�le � sa ma�tresse quand on est
heureux que quand on en est maltrait�.
332
Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie.
333
Les femmes n'ont point de s�v�rit� compl�te sans aversion.
334
Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
passion.
335
Dans l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la
m�fiance.
336
Il y a une certaine sorte d'amour dont l'exc�s emp�che la
jalousie.
337
Il est de certaines bonnes qualit�s comme des sens: ceux qui en
sont enti�rement priv�s ne les peuvent apercevoir ni les
comprendre.
338
Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de
ceux que nous ha�ssons.
339
Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'� proportion de notre
amour-propre.
340
L'esprit de la plupart des femmes sert plus � fortifier leur folie
que leur raison.
341
Les passions de la jeunesse ne sont gu�re plus oppos�es au salut
que la ti�deur des vieilles gens.
342
L'accent du pays o� l'on est n� demeure dans l'esprit et dans le
coeur, comme dans le langage.
343
Pour �tre un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa
fortune.
344
La plupart des hommes ont comme les plantes des propri�t�s
cach�es, que le hasard fait d�couvrir.
345
Les occasions nous font conna�tre aux autres, et encore plus �
nous-m�mes.
346
Il ne peut y avoir de r�gle dans l'esprit ni dans le coeur des
femmes, si le temp�rament n'en est d'accord.
347
Nous ne trouvons gu�re de gens de bon sens, que ceux qui sont de
notre avis.
348
Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus.
349
Le plus grand miracle de l'amour, c'est de gu�rir de la
coquetterie.
350
Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des
finesses, c'est qu'ils croient �tre plus habiles que nous.
351
On a bien de la peine � rompre, quand on ne s'aime plus.
352
On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas
permis de s'ennuyer.
353
Un honn�te homme peut �tre amoureux comme un fou, mais non pas
comme un sot.
354
Il y a de certains d�fauts qui, bien mis en oeuvre, brillent plus
que la vertu m�me.
355
On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en
est afflig�; et d'autres dont on est afflig�, et qu'on ne regrette
gu�re.
356
Nous ne louons d'ordinaire de bon coeur que ceux qui nous
admirent.
357
Les petits esprits sont trop bless�s des petites choses; les
grands esprits les voient toutes, et n'en sont point bless�s.
358
L'humilit� est la v�ritable preuve des vertus chr�tiennes: sans
elle nous conservons tous nos d�fauts, et ils sont seulement
couverts par l'orgueil qui les cache aux autres, et souvent �
nous-m�mes.
359
Les infid�lit�s devraient �teindre l'amour, et il ne faudrait
point �tre jaloux quand on a sujet de l'�tre. Il n'y a que les
personnes qui �vitent de donner de la jalousie qui soient dignes
qu'on en ait pour elles.
360
On se d�crie beaucoup plus aupr�s de nous par les moindres
infid�lit�s qu'on nous fait, que par les plus grandes qu'on fait
aux autres.
361
La jalousie na�t toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas
toujours avec lui.
362
La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs amants
pour les avoir aim�s, que pour para�tre plus dignes d'�tre aim�es.
363
Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine que
celles que nous nous faisons � nous-m�mes.
364
On sait assez qu'il ne faut gu�re parler de sa femme; mais on ne
sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi.
365
Il y a de bonnes qualit�s qui d�g�n�rent en d�fauts quand elles
sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand
elles sont acquises. Il faut, par exemple, que la raison nous
fasse m�nagers de notre bien et de notre confiance; et il faut, au
contraire, que la nature nous donne la bont� et la valeur.
366
Quelque d�fiance que nous ayons de la sinc�rit� de ceux qui nous
parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux
autres.
367
Il y a peu d'honn�tes femmes qui ne soient lasses de leur m�tier.
368
La plupart des honn�tes femmes sont des tr�sors cach�s, qui ne
sont en s�ret� que parce qu'on ne les cherche pas.
369
Les violences qu'on se fait pour s'emp�cher d'aimer sont souvent
plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime.
370
Il n'y a gu�re de poltrons qui connaissent toujours toute leur
peur.
371
C'est presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas
conna�tre quand on cesse de l'aimer.
372
La plupart des jeunes gens croient �tre naturels, lorsqu'ils ne
sont que mal polis et grossiers.
373
Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-m�mes
apr�s avoir tromp� les autres.
374
Si on croit aimer sa ma�tresse pour l'amour d'elle, on est bien
tromp�.
375
Les esprits m�diocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe
leur port�e.
376
L'envie est d�truite par la v�ritable amiti�, et la coquetterie
par le v�ritable amour.
377
Le plus grand d�faut de la p�n�tration n'est pas de n'aller point
jusqu'au but, c'est de le passer.
378
On donne des conseils mais on n'inspire point de conduite.
379
Quand notre m�rite baisse, notre go�t baisse aussi.
380
La fortune fait para�tre nos vertus et nos vices, comme la lumi�re
fait para�tre les objets.
381
La violence qu'on se fait pour demeurer fid�le � ce qu'on aime ne
vaut gu�re mieux qu'une infid�lit�.
382
Nos actions sont comme les bouts-rim�s, que chacun fait rapporter
� ce qu'il lui pla�t.
383
L'envie de parler de nous, et de faire voir nos d�fauts du c�t�
que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre
sinc�rit�.
384
On ne devrait s'�tonner que de pouvoir encore s'�tonner.
385
On est presque �galement difficile � contenter quand on a beaucoup
d'amour et quand on n'en a plus gu�re.
386
Il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne
peuvent souffrir d'en avoir.
387
Un sot n'a pas assez d'�toffe pour �tre bon.
388
Si la vanit� ne renverse pas enti�rement les vertus, du moins elle
les �branle toutes.
389
Ce qui nous rend la vanit� des autres insupportable, c'est qu'elle
blesse la n�tre.
390
On renonce plus ais�ment � son int�r�t qu'� son go�t.
391
La fortune ne para�t jamais si aveugle qu'� ceux � qui elle ne
fait pas de bien.
392
Il faut gouverner la fortune comme la sant�: en jouir quand elle
est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire
jamais de grands rem�des sans un extr�me besoin.
393
L'air bourgeois se perd quelquefois � l'arm�e; mais il ne se perd
jamais � la cour.
394
On peut �tre plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous
les autres.
395
On est quelquefois moins malheureux d'�tre tromp� de ce qu'on
aime, que d'en �tre d�tromp�.
396
On garde longtemps son premier amant, quand on n'en prend point de
second.
397
Nous n'avons pas le courage de dire en g�n�ral que nous n'avons
point de d�fauts, et que nos ennemis n'ont point de bonnes
qualit�s; mais en d�tail nous ne sommes pas trop �loign�s de le
croire.
398
De tous nos d�fauts, celui dont nous demeurons le plus ais�ment
d'accord, c'est de la paresse; nous nous persuadons qu'elle tient
� toutes les vertus paisibles et que, sans d�truire enti�rement
les autres, elle en suspend seulement les fonctions.
399
Il y a une �l�vation qui ne d�pend point de la fortune: c'est un
certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux
grandes choses; c'est un prix que nous nous donnons
imperceptiblement � nous-m�mes; c'est par cette qualit� que nous
usurpons les d�f�rences des autres hommes, et c'est elle
d'ordinaire qui nous met plus au-dessus d'eux que la naissance,
les dignit�s, et le m�rite m�me.
400
Il y a du m�rite sans �l�vation, mais il n'y a point d'�l�vation
sans quelque m�rite.
401
L'�l�vation est au m�rite ce que la parure est aux belles
personnes.
402
Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour.
403
La fortune se sert quelquefois de nos d�fauts pour nous �lever, et
il y a des gens incommodes dont le m�rite serait mal r�compens� si
on ne voulait acheter leur absence.
404
Il semble que la nature ait cach� dans le fond de notre esprit des
talents et une habilet� que nous ne connaissons pas; les passions
seules ont le droit de les mettre au jour, et de nous donner
quelquefois des vues plus certaines et plus achev�es que l'art ne
saurait faire.
405
Nous arrivons tout nouveaux aux divers �ges de la vie, et nous y
manquons souvent d'exp�rience malgr� le nombre des ann�es.
406
Les coquettes se font honneur d'�tre jalouses de leurs amants,
pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
407
Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent � nos finesses ne nous
paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons � nous-m�mes
quand les finesses des autres nous ont attrap�s.
408
Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont �t�
aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus.
409
Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde
voyait tous les motifs qui les produisent.
410
Le plus grand effort de l'amiti� n'est pas de montrer nos d�fauts
� un ami; c'est de lui faire voir les siens.
411
On n'a gu�re de d�fauts qui ne soient plus pardonnables que les
moyens dont on se sert pour les cacher.
412
Quelque honte que nous ayons m�rit�e, il est presque toujours en
notre pouvoir de r�tablir notre r�putation.
413
On ne pla�t pas longtemps quand on n'a que d'une sorte d'esprit.
414
Les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur.
415
L'esprit nous sert quelquefois � faire hardiment des sottises.
416
La vivacit� qui augmente en vieillissant ne va pas loin de la
folie.
417
En amour celui qui est gu�ri le premier est toujours le mieux
gu�ri.
418
Les jeunes femmes qui ne veulent point para�tre coquettes, et les
hommes d'un �ge avanc� qui ne veulent pas �tre ridicules, ne
doivent jamais parler de l'amour comme d'une chose o� ils puissent
avoir part.
419
Nous pouvons para�tre grands dans un emploi au-dessous de notre
m�rite, mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus
grand que nous.
420
Nous croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs,
lorsque nous n'avons que de l'abattement, et nous les souffrons
sans oser les regarder comme les poltrons se laissent tuer de peur
de se d�fendre.
421
La confiance fournit plus � la conversation que l'esprit.
422
Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l'amour nous
en fait faire de plus ridicules.
423
Peu de gens savent �tre vieux.
424
Nous nous faisons honneur des d�fauts oppos�s � ceux que nous
avons: quand nous sommes faibles, nous nous vantons d'�tre
opini�tres.
425
La p�n�tration a un air de deviner qui flatte plus notre vanit�
que toutes les autres qualit�s de l'esprit.
426
La gr�ce de la nouveaut� et la longue habitude, quelque oppos�es
qu'elles soient, nous emp�chent �galement de sentir les d�fauts de
nos amis.
427
La plupart des amis d�go�tent de l'amiti�, et la plupart des
d�vots d�go�tent de la d�votion.
428
Nous pardonnons ais�ment � nos amis les d�fauts qui ne nous
regardent pas.
429
Les femmes qui aiment pardonnent plus ais�ment les grandes
indiscr�tions que les petites infid�lit�s.
430
Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'�ge on vit
encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
431
Rien n'emp�che tant d'�tre naturel que l'envie de le para�tre.
432
C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de
les louer de bon coeur.
433
La plus v�ritable marque d'�tre n� avec de grandes qualit�s, c'est
d'�tre n� sans envie.
434
Quand nos amis nous ont tromp�s, on ne doit que de l'indiff�rence
aux marques de leur amiti�, mais on doit toujours de la
sensibilit� � leurs malheurs.
435
La fortune et l'humeur gouvernent le monde.
436
Il est plus ais� de conna�tre l'homme en g�n�ral que de conna�tre
un homme en particulier.
437
On ne doit pas juger du m�rite d'un homme par ses grandes
qualit�s, mais par l'usage qu'il en sait faire.
438
Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas
seulement des bienfaits que nous avons re�us, mais qui fait m�me
que nos amis nous doivent en leur payant ce que nous leur devons.
439
Nous ne d�sirerions gu�re de choses avec ardeur, si nous
connaissions parfaitement ce que nous d�sirons.
440
Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touch�es de
l'amiti�, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour.
441
Dans l'amiti� comme dans l'amour on est souvent plus heureux par
les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait.
442
Nous essayons de nous faire honneur des d�fauts que nous ne
voulons pas corriger.
443
Les passions les plus violentes nous laissent quelquefois du
rel�che, mais la vanit� nous agite toujours.
444
Les vieux fous sont plus fous que les jeunes.
445
La faiblesse est plus oppos�e � la vertu que le vice.
446
Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aigu�s,
c'est que la vanit� ne peut servir � les supporter.
447
La biens�ance est la moindre de toutes les lois, et la plus
suivie.
448
Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de
travers que de les conduire.
449
Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place
sans nous y avoir conduits par degr�s, ou sans que nous nous y
soyons �lev�s par nos esp�rances, il est presque impossible de s'y
bien soutenir, et de para�tre digne de l'occuper.
450
Notre orgueil s'augmente souvent de ce que nous retranchons de nos
autres d�fauts.
451
Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit.
452
Il n'y a point d'homme qui se croie en chacune de ses qualit�s
au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.
453
Dans les grandes affaires on doit moins s'appliquer � faire na�tre
des occasions qu'� profiter de celles qui se pr�sentent.
454
Il n'y a gu�re d'occasion o� l'on f�t un m�chant march� de
renoncer au bien qu'on dit de nous, � condition de n'en dire point
de mal.
455
Quelque disposition qu'ait le monde � mal juger, il fait encore
plus souvent gr�ce au faux m�rite qu'il ne fait injustice au
v�ritable.
456
On est quelquefois un sot avec de l'esprit, mais on ne l'est
jamais avec du jugement.
457
Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes,
que d'essayer de para�tre ce que nous ne sommes pas.
458
Nos ennemis approchent plus de la v�rit� dans les jugements qu'ils
font de nous que nous n'en approchons nous-m�mes.
459
Il y a plusieurs rem�des qui gu�rissent de l'amour, mais il n'y en
a point d'infaillibles.
460
Il s'en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions
nous font faire.
461
La vieillesse est un tyran qui d�fend sur peine de la vie tous les
plaisirs de la jeunesse.
462
Le m�me orgueil qui nous fait bl�mer les d�fauts dont nous nous
croyons exempts, nous porte � m�priser les bonnes qualit�s que
nous n'avons pas.
463
Il y a souvent plus d'orgueil que de bont� � plaindre les malheurs
de nos ennemis; c'est pour leur faire sentir que nous sommes
au-dessus d'eux que nous leur donnons des marques de compassion.
464
Il y a un exc�s de biens et de maux qui passe notre sensibilit�.
465
Il s'en faut bien que l'innocence ne trouve autant de protection
que le crime.
466
De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux
femmes, c'est l'amour.
467
La vanit� nous fait faire plus de choses contre notre go�t que la
raison.
468
Il y a de m�chantes qualit�s qui font de grands talents.
469
On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par
raison.
470
Toutes nos qualit�s sont incertaines et douteuses en bien comme en
mal, et elles sont presque toutes � la merci des occasions.
471
Dans les premi�res passions les femmes aiment l'amant, et dans les
autres elles aiment l'amour.
472
L'orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions; on a honte
d'avouer que l'on ait de la jalousie, et on se fait honneur d'en
avoir eu, et d'�tre capable d'en avoir.
473
Quelque rare que soit le v�ritable amour, il l'est encore moins
que la v�ritable amiti�.
474
Il y a peu de femmes dont le m�rite dure plus que la beaut�.
475
L'envie d'�tre plaint, ou d'�tre admir�, fait souvent la plus
grande partie de notre confiance.
476
Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux
que nous envions.
477
La m�me fermet� qui sert � r�sister � l'amour sert aussi � le
rendre violent et durable, et les personnes faibles qui sont
toujours agit�es des passions n'en sont presque jamais
v�ritablement remplies.
478
L'imagination ne saurait inventer tant de diverses contrari�t�s
qu'il y en a naturellement dans le coeur de chaque personne.
479
Il n'y a que les personnes qui ont de la fermet� qui puissent
avoir une v�ritable douceur; celles qui paraissent douces n'ont
d'ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit ais�ment en
aigreur.
480
La timidit� est un d�faut dont il est dangereux de reprendre les
personnes qu'on en veut corriger.
481
Rien n'est plus rare que la v�ritable bont�; ceux m�mes qui
croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la
faiblesse.
482
L'esprit s'attache par paresse et par constance � ce qui lui est
facile ou agr�able; cette habitude met toujours des bornes � nos
connaissances, et jamais personne ne s'est donn� la peine
d'�tendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il pourrait
aller.
483
On est d'ordinaire plus m�disant par vanit� que par malice.
484
Quand on a le coeur encore agit� par les restes d'une passion, on
est plus pr�s d'en prendre une nouvelle que quand on est
enti�rement gu�ri.
485
Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie
heureux, et malheureux, d'en �tre gu�ris.
486
Il y a encore plus de gens sans int�r�t que sans envie.
487
Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps.
488
Le calme ou l'agitation de notre humeur ne d�pend pas tant de ce
qui nous arrive de plus consid�rable dans la vie, que d'un
arrangement commode ou d�sagr�able de petites choses qui arrivent
tous les jours.
489
Quelque m�chants que soient les hommes, ils n'oseraient para�tre
ennemis de la vertu, et lorsqu'ils la veulent pers�cuter, ils
feignent de croire qu'elle est fausse ou ils lui supposent des
crimes.
490
On passe souvent de l'amour � l'ambition, mais on ne revient gu�re
de l'ambition � l'amour.
491
L'extr�me avarice se m�prend presque toujours; il n'y a point de
passion qui s'�loigne plus souvent de son but, ni sur qui le
pr�sent ait tant de pouvoir au pr�judice de l'avenir.
492
L'avarice produit souvent des effets contraires; il y a un nombre
infini de gens qui sacrifient tout leur bien � des esp�rances
douteuses et �loign�es, d'autres m�prisent de grands avantages �
venir pour de petits int�r�ts pr�sents.
493
Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de d�fauts; ils
en augmentent encore le nombre par de certaines qualit�s
singuli�res dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent
avec tant de soin qu'elles deviennent � la fin des d�fauts
naturels, qu'il ne d�pend plus d'eux de corriger.
494
Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes
qu'on ne pense, c'est qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend
parler de leur conduite: le m�me amour-propre qui les aveugle
d'ordinaire les �claire alors, et leur donne des vues si justes
qu'il leur fait supprimer ou d�guiser les moindres choses qui
peuvent �tre condamn�es.
495
Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient
honteux ou �tourdis: un air capable et compos� se tourne
d'ordinaire en impertinence.
496
Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n'�tait que
d'un c�t�.
497
Il ne sert de rien d'�tre jeune sans �tre belle, ni d'�tre belle
sans �tre jeune.
498
Il y a des personnes si l�g�res et si frivoles qu'elles sont aussi
�loign�es d'avoir de v�ritables d�fauts que des qualit�s solides.
499
On ne compte d'ordinaire la premi�re galanterie des femmes que
lorsqu'elles en ont une seconde.
500
Il y a des gens si remplis d'eux-m�mes que, lorsqu'ils sont
amoureux, ils trouvent moyen d'�tre occup�s de leur passion sans
l'�tre de la personne qu'ils aiment.
501
L'amour, tout agr�able qu'il est, pla�t encore plus par les
mani�res dont il se montre que par lui-m�me.
502
Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, � la longue, que
beaucoup d'esprit avec du travers.
503
La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait
le moins de piti� aux personnes qui le causent.
504
Apr�s avoir parl� de la fausset� de tant de vertus apparentes, il
est raisonnable de dire quelque chose de la fausset� du m�pris de
la mort. J'entends parler de ce m�pris de la mort que les pa�ens
se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'esp�rance
d'une meilleure vie. Il y a diff�rence entre souffrir la mort
constamment, et la m�priser. Le premier est assez ordinaire; mais
je crois que l'autre n'est jamais sinc�re. On a �crit n�anmoins
tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal;
et les hommes les plus faibles aussi bien que les h�ros ont donn�
mille exemples c�l�bres pour �tablir cette opinion. Cependant je
doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la peine que
l'on prend pour le persuader aux autres et � soi-m�me fait assez
voir que cette entreprise n'est pas ais�e. On peut avoir divers
sujets de d�go�ts dans la vie, mais on n'a jamais raison de
m�priser la mort; ceux m�mes qui se la donnent volontairement ne
la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en �tonnent et la
rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient � eux par une autre
voie que celle qu'ils ont choisie. L'in�galit� que l'on remarque
dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce
que la mort se d�couvre diff�remment � leur imagination, et y
para�t plus pr�sente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive
qu'apr�s avoir m�pris� ce qu'ils ne connaissent pas, ils craignent
enfin ce qu'ils connaissent. Il faut �viter de l'envisager avec
toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le
plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves
sont ceux qui prennent de plus honn�tes pr�textes pour s'emp�cher
de la consid�rer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle
est, trouve que c'est une chose �pouvantable. La n�cessit� de
mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient
qu'il fallait aller de bonne gr�ce o� l'on ne saurait s'emp�cher
d'aller; et, ne pouvant �terniser leur vie, il n'y avait rien
qu'ils ne fissent pour �terniser leur r�putation, et sauver du
naufrage ce qui n'en peut �tre garanti. Contentons-nous pour faire
bonne mine de ne nous pas dire � nous-m�mes tout ce que nous en
pensons, et esp�rons plus de notre temp�rament que de ces faibles
raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de
la mort avec indiff�rence. La gloire de mourir avec fermet�,
l'esp�rance d'�tre regrett�, le d�sir de laisser une belle
r�putation, l'assurance d'�tre affranchi des mis�res de la vie, et
de ne d�pendre plus des caprices de la fortune, sont des rem�des
qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils
soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple
haie fait souvent � la guerre pour assurer ceux qui doivent
approcher d'un lieu d'o� l'on tire. Quand on en est �loign�, on
s'imagine qu'elle peut mettre � couvert; mais quand on en est
proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter,
de croire que la mort nous paraisse de pr�s ce que nous en avons
jug� de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse,
soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte
par la plus rude de toutes les �preuves. C'est aussi mal conna�tre
les effets de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous
aider � compter pour rien ce qui le doit n�cessairement d�truire,
et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources,
est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous
voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent,
et qui, au lieu de nous inspirer le m�pris de la mort, sert � nous
d�couvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle
peut faire pour nous est de nous conseiller d'en d�tourner les
yeux pour les arr�ter sur d'autres objets. Caton et Brutus en
choisirent d'illustres. Un laquais se contenta il y a quelque
temps de danser sur l'�chafaud o� il allait �tre rou�. Ainsi, bien
que les motifs soient diff�rents, ils produisent les m�mes effets.
De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait
entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois
les uns et les autres recevoir la mort d'un m�me visage; mais �'a
toujours �t� avec cette diff�rence que, dans le m�pris que les
grands hommes font para�tre pour la mort, c'est l'amour de la
gloire qui leur en �te la vue, et dans les gens du commun ce n'est
qu'un effet de leur peu de lumi�re qui les emp�che de conna�tre la
grandeur de leur mal et leur laisse la libert� de penser � autre
chose.
Maximes supprim�es
1 Maximes retranch�es apr�s la premi�re �dition
1
L'amour-propre est l'amour de soi-m�me, et de toutes choses pour
soi; il rend les hommes idol�tres d'eux-m�mes, et les rendrait les
tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
se repose jamais hors de soi, et ne s'arr�te dans les sujets
�trangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre. Rien n'est si imp�tueux que ses d�sirs, rien
de si cach� que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
ses souplesses ne se peuvent repr�senter, ses transformations
passent celles des m�tamorphoses, et ses raffinements ceux de la
chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les t�n�bres de
ses ab�mes. L� il est � couvert des yeux les plus p�n�trants; il y
fait mille insensibles tours et retours. L� il est souvent
invisible � lui-m�me, il y con�oit, il y nourrit, et il y �l�ve,
sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
les m�conna�t, ou il ne peut se r�soudre � les avouer. De cette
nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
lui-m�me; de l� viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossi�ret�s et ses niaiseries sur son sujet; de l� vient qu'il
croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir d�s
qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les go�ts qu'il a
rassasi�s. Mais cette obscurit� �paisse, qui le cache � lui-m�me,
n'emp�che pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
en quoi il est semblable � nos yeux, qui d�couvrent tout, et sont
aveugles seulement pour eux-m�mes. En effet dans ses plus grands
int�r�ts, et dans ses plus importantes affaires, o� la violence de
ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
entend, il imagine, il soup�onne, il p�n�tre, il devine tout; de
sorte qu'on est tent� de croire que chacune de ses passions a une
esp�ce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement � la
vue des malheurs extr�mes qui le menacent. Cependant il fait
quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
plusieurs ann�e; d'o� l'on pourrait conclure assez
vraisemblablement que c'est par lui-m�me que ses d�sirs sont
allum�s, plut�t que par la beaut� et par le m�rite de ses objets;
que son go�t est le prix qui les rel�ve, et le fard qui les
embellit; que c'est apr�s lui-m�me qu'il court, et qu'il suit son
gr�, lorsqu'il suit les choses qui sont � son gr�. Il est tous les
contraires: il est imp�rieux et ob�issant, sinc�re et dissimul�,
mis�ricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de diff�rentes
inclinations selon la diversit� des temp�raments qui le tournent,
et le d�vouent tant�t � la gloire, tant�t aux richesses, et tant�t
aux plaisirs; il en change selon le changement de nos �ges, de nos
fortunes et de nos exp�riences, mais il lui est indiff�rent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
pla�t. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
des causes �trang�res, il y en a une infinit� qui naissent de lui,
et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
l�g�ret�, d'amour, de nouveaut�, de lassitude et de d�go�t; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables, � obtenir des
choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui m�me lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fiert� dans les plus m�prisables. Il est dans
tous les �tats de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
choses, et de leur privation; il passe m�me dans le parti des gens
qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
est admirable, il se hait lui-m�me avec eux, il conjure sa perte,
il travaille m�me � sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'�tre, et
pourvu qu'il soit, il veut bien �tre son ennemi. Il ne faut donc
pas s'�tonner s'il se joint quelquefois � la plus rude aust�rit�,
et s'il entre si hardiment en soci�t� avec elle pour se d�truire,
parce que, dans le m�me temps qu'il se ruine en un endroit, il se
r�tablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors m�me qu'il est
vaincu et qu'on croit en �tre d�fait, on le retrouve qui triomphe
dans sa propre d�faite. Voil� la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
le reflux de ses vagues continuelles une fid�le expression de la
succession turbulente de ses pens�es, et de ses �ternels
mouvements.
2
Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degr�s de
la chaleur, et de la froideur, du sang.
3
La mod�ration dans la bonne fortune n'est que l'appr�hension de la
honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
4
La mod�ration est comme la sobri�t�: on voudrait bien manger
davantage, mais on craint de se faire mal.
5
Tout le monde trouve � redire en autrui ce qu'on trouve � redire
en lui.
6
L'orgueil, comme lass� de ses artifices et de ses diff�rentes
m�tamorphoses, apr�s avoir jou� tout seul tous les personnages de
la com�die humaine, se montre avec un visage naturel, et se
d�couvre par la fiert�; de sorte qu'� proprement parler la fiert�
est l'�clat et la d�claration de l'orgueil.
7
La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
contraire � celle qu'il faut pour le talent des grandes.
8
C'est une esp�ce de bonheur, de conna�tre jusques � quel point on
doit �tre malheureux.
9
On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
avait esp�r�.
10
On se console souvent d'�tre malheureux par un certain plaisir
qu'on trouve � le para�tre.
11
Il faudrait pouvoir r�pondre de sa fortune, pour pouvoir r�pondre
de ce que l'on fera.
12
Comment peut-on r�pondre de ce qu'on voudra � l'avenir, puisque
l'on ne sait pas pr�cis�ment ce que l'on veut dans le temps
pr�sent?
13
L'amour est � l'�me de celui qui aime ce que l'�me est au corps
qu'elle anime.
14
La justice n'est qu'une vive appr�hension qu'on ne nous �te ce qui
nous appartient; de l� vient cette consid�ration et ce respect
pour tous les int�r�ts du prochain, et cette scrupuleuse
application � ne lui faire aucun pr�judice; cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
lui ont donn�s, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres.
15
La justice, dans les juges qui sont mod�r�s, n'est que l'amour de
leur �l�vation.
16
On bl�me l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
mais pour le pr�judice que l'on en re�oit.
17
Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
ne vient ni de la bont� de notre naturel, ni de l'amiti� que nous
avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
de l'esp�rance d'�tre heureux � notre tour, ou de retirer quelque
utilit� de leur bonne fortune.
18
Dans l'adversit� de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
quelque chose qui ne nous d�pla�t pas.
19
L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil: il sert � le nourrir et � l'augmenter, et nous �te la
connaissance des rem�des qui pourraient soulager nos mis�res et
nous gu�rir de nos d�fauts.
20
On n'a plus de raison, quand on n'esp�re plus d'en trouver aux
autres.
21
Les philosophes, et S�n�que surtout, n'ont point �t� les crimes
par leurs pr�ceptes: ils n'ont fait que les employer au b�timent
de l'orgueil.
22
Les plus sages le sont dans les choses indiff�rentes, mais ils ne
le sont presque jamais dans leurs plus s�rieuses affaires.
23
La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
24
La sobri�t� est l'amour de la sant�, ou l'impuissance de manger
beaucoup.
25
Chaque talent dans les hommes, de m�me que chaque arbre, a ses
propri�t�s et ses effets qui lui sont tous particuliers.
26
On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lass� d'en
parler.
27
La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
d�sir d'en avoir de plus d�licates.
28
On ne bl�me le vice et on ne loue la vertu que par int�r�t.
29
L'amour-propre emp�che bien que celui qui nous flatte ne soit
jamais celui qui nous flatte le plus.
30
On ne fait point de distinction dans les esp�ces de col�res, bien
qu'il y en ait une l�g�re et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre tr�s criminelle, qui est �
proprement parler la fureur de l'orgueil.
31
Les grandes �mes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
plus de vertu que les �mes communes, mais celles seulement qui ont
de plus grands desseins.
32
La f�rocit� naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
33
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un po�te italien a dit de
l'honn�tet� des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
de para�tre honn�te.
34
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fant�me form�
par nos passions, � qui on donne un nom honn�te, pour faire
impun�ment ce qu'on veut.
35
Nous n'avouons jamais nos d�fauts que par vanit�.
36
On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'exc�s.
37
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
soup�onnent pas facilement les autres.
38
La pompe des enterrements regarde plus la vanit� des vivants que
l'honneur des morts.
39
Quelque incertitude et quelque vari�t� qui paraisse dans le monde,
on y remarque n�anmoins un certain encha�nement secret, et un
ordre r�gl� de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
chose marche en son rang, et suit le cours de sa destin�e.
40
L'intr�pidit� doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermet� qui lui est
n�cessaire dans les p�rils de la guerre.
41
Ceux qui voudraient d�finir la victoire par sa naissance seraient
tent�s comme les po�tes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est
produite par infinit� d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but,
regardent seulement les int�r�ts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une arm�e, allant � leur
propre gloire et � leur �l�vation, procurent un bien si grand et
si g�n�ral.
42
On ne peut r�pondre de son courage quand on n'a jamais �t� dans le
p�ril.
43
L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait d�pla�t avec les m�mes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.
44
Il est bien malais� de distinguer la bont� g�n�rale, et r�pandue
sur tout le monde, de la grande habilet�.
45
Pour pouvoir �tre toujours bon, il faut que les autres croient
qu'ils ne peuvent jamais nous �tre impun�ment m�chants.
46
La confiance de plaire est souvent un moyen de d�plaire
infailliblement.
47
La confiance que l'on a en soi fait na�tre la plus grande partie
de celle que l'on a aux autres.
48
Il y a une r�volution g�n�rale qui change le go�t des esprits,
aussi bien que les fortunes du monde.
49
La v�rit� est le fondement et la raison de la perfection, et de la
beaut�; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait �tre
belle, et parfaite, si elle n'est v�ritablement tout ce qu'elle
doit �tre, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
50
Il y a de belles choses qui ont plus d'�clat quand elles demeurent
imparfaites que quand elles sont trop achev�es.
51
La magnanimit� est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
l'homme ma�tre de lui-m�me pour le rendre ma�tre de toutes choses.
52
Le luxe et la trop grande politesse dans les �tats sont le pr�sage
assur� de leur d�cadence parce que, tous les particuliers
s'attachant � leurs int�r�ts propres, ils se d�tournent du bien
public.
53
Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuad�s
qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils
se donnent pour �tablir l'immortalit� de leur nom par la perte de
la vie.
54
De toutes les passions celle qui est plus inconnue � nous-m�mes,
c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages
qu'elle cause soient tr�s cach�s; si nous consid�rons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres ma�tresse de nos sentiments, de nos int�r�ts et de nos
plaisirs; c'est la r�more qui a la force d'arr�ter les plus grands
vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
affaires que les �cueils, et que les plus grandes temp�tes; le
repos de la paresse est un charme secret de l'�me qui suspend
soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opini�tres
r�solutions; pour donner enfin la v�ritable id�e de cette passion,
il faut dire que la paresse est comme une b�atitude de l'�me, qui
la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
biens.
55
Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que
de s'en d�faire quand on en a.
56
La plupart des femmes se rendent plut�t par faiblesse que par
passion; de l� vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants
r�ussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus
aimables.
57
N'aimer gu�re en amour est un moyen assur� pour �tre aim�.
58
La sinc�rit� que se demandent les amants et les ma�tresses, pour
savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien
moins pour vouloir �tre avertis quand on ne les aimera plus que
pour �tre mieux assur�s qu'on les aime lorsque l'on ne dit point
le contraire.
59
La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
celle de la fi�vre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa dur�e.
60
La plus grande habilet� des moins habiles est de se savoir
soumettre � la bonne conduite d'autrui.
2 Maxime retranch�e apr�s la deuxi�me �dition
61
Quand on ne trouve pas son repos en soi-m�me, il est inutile de le
chercher ailleurs.
3 Maximes retranch�es apr�s la quatri�me �dition
62
Comme on n'est jamais en libert� d'aimer, ou de cesser d'aimer,
l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
ma�tresse, ni elle de la l�g�ret� de son amant.
63
Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous
devienne infid�le, pour nous d�gager de notre fid�lit�.
64
Comment pr�tendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne
pouvons le garder nous-m�mes?
65
Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux
lorsqu'ils ont satisfait � leur paresse, afin de para�tre
diligents.
66
C'est une preuve de peu d'amiti� de ne s'apercevoir pas du
refroidissement de celle de nos amis.
67
Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie; ils les font
valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forc� de les recevoir selon
leur cours, et non pas selon leur v�ritable prix.
68
Il y a des crimes qui deviennent innocents et m�me glorieux par
leur �clat, leur nombre et leur exc�s. De l� vient que les
voleries publiques sont des habilet�s, et que prendre des
provinces injustement s'appelle faire des conqu�tes.
69
On donne plus ais�ment des bornes � sa reconnaissance qu'� ses
esp�rances et qu'� ses d�sirs.
70
Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la
consid�ration de leur m�rite, mais par celle de nos besoins et de
la bonne opinion qu'ils avaient de nous.
71
On aime � deviner les autres; mais l'on n'aime pas � �tre devin�.
72
C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa sant� par un trop
grand r�gime.
73
On craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire
des coquetteries ailleurs.
74
On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
avouer.
Maximes posthumes
1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt
1
Comme la plus heureuse personne du monde est celle � qui peu de
choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
plus mis�rables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinit� de
biens pour les rendre heureux.
2
La finesse n'est qu'une pauvre habilet�.
3
Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais
usage que nous en faisons; il d�pend de nous de les acqu�rir et de
nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
feu, nous pouvons les consacrer � toutes les vertus et les rendre
m�me par l� plus agr�ables et plus �clatantes.
4
La ruine du prochain pla�t aux amis et aux ennemis.
5
Chacun pense �tre plus fin que les autres.
6
On ne saurait compter toutes les esp�ces de vanit�.
7
Ce qui nous emp�che souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausset� des vertus, c'est que nous croyons trop
ais�ment qu'elles sont v�ritables en nous.
8
Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous d�sirons
toutes choses comme si nous �tions immortels.
9
Dieu a mis des talents diff�rents dans l'homme comme il a plant�
de diff�rents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de
m�me que chaque arbre a ses propri�t�s et ses effets qui lui sont
tous particuliers; de l� vient que le poirier le meilleur du monde
ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
le plus excellent ne saurait produire les m�mes effets des talents
les plus communs; de l� vient encore qu'il est aussi ridicule de
vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de
vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
point sem� les oignons.
10
Une preuve convaincante que l'homme n'a pas �t� cr�� comme il est,
c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-m�me
de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
sentiments et de ses inclinations.
11
Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la v�rit�
puisque nous nous la cachons si souvent nous-m�mes.
12
Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la
peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit
m�priser.
13
Il semble que c'est le diable qui a tout expr�s plac� la paresse
sur la fronti�re de plusieurs vertus.
14
La fin du bien est un mal; la fin du mal est un bien.
15
On bl�me ais�ment les d�fauts des autres, mais on s'en sert
rarement � corriger les siens.
16
Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon
leur grandeur, mais selon notre sensibilit�.
17
Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas
assez ce qui en est l'origine.
18
Le rem�de de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint,
parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est
un cruel rem�de, mais il est plus doux que les doutes et les
soup�ons.
19
Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance
et la diff�rence qu'il y a entre tous les hommes.
20
Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui d�couvrent le
coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y �tre d�couvert.
21
L'homme est si mis�rable que, tournant toutes ses conduites �
satisfaire ses passions, il g�mit incessamment sous leur tyrannie;
il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il faut qu'il se
fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du d�go�t non
seulement dans ses vices, mais encore dans leurs rem�des, et ne
peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de
sa gu�rison.
22
Dieu a permis, pour punir l'homme du p�ch� originel, qu'il se f�t
un dieu de son amour-propre pour en �tre tourment� dans toutes les
actions de sa vie.
23
L'esp�rance et la crainte sont ins�parables, et il n'y a point de
crainte sans esp�rance ni d'esp�rance sans crainte.
24
Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-m�mes.
25
Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
d�fauts, c'est la facilit� que l'on a de croire ce qu'on souhaite.
26
L'int�r�t est l'�me de l'amour-propre, de sorte que, comme le
corps, priv� de son �me, est sans vue, sans ou�e, sans
connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de m�me
l'amour-propre s�par�, s'il le faut dire ainsi, de son int�r�t, ne
voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de l� vient qu'un m�me
homme qui court la terre et les mers pour son int�r�t devient
soudainement paralytique pour l'int�r�t des autres; de l� vient le
soudain assoupissement et cette mort que nous causons � tous ceux
� qui nous contons nos affaires; de l� vient leur prompte
r�surrection lorsque dans notre narration nous y m�lons quelque
chose qui les regarde; de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos trait�s que dans un m�me moment un homme
perd connaissance et revient � soi, selon que son propre int�r�t
s'approche de lui ou qu'il s'en retire.
2 Maximes fournies par des lettres
27
On ne donne des louanges que pour en profiter.
28
Les passions ne sont que les divers go�ts de l'amour propre.
29
L'extr�me ennui sert � nous d�sennuyer.
30
On loue et on bl�me la plupart des choses parce que c'est la mode
de les louer ou de les bl�mer.
31
Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne
parle que de peur de se taire.
3 Maximes fournies par l'�dition hollandaise de 1664
32
Si on avait �t� � ce qu'on appelle force le d�sir de conserver, et
la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose.
33
La familiarit� est un rel�chement presque de toutes les r�gles de
la vie civile, que le libertinage a introduit dans la soci�t� pour
nous faire parvenir � celle qu'on appelle commode. C'est un effet
de l'amour-propre qui, voulant tout accommoder � notre faiblesse,
nous soustrait � l'honn�te suj�tion que nous imposent les bonnes
moeurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre
commodes, le fait d�g�n�rer en vices. Les femmes, ayant
naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plut�t dans
ce rel�chement, et y perdent davantage: l'autorit� du sexe ne se
maintient pas, le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut
dire que l'honn�te y perd la plus grande partie de ses droits.
34
La raillerie est une gaiet� agr�able de l'esprit, qui enjoue la
conversation, et qui lie la soci�t� si elle est obligeante, ou qui
la trouble si elle ne l'est pas. Elle est plus pour celui qui la
fait que pour celui qui la souffre. C'est toujours un combat de
bel esprit, que produit la vanit�; d'o� vient que ceux qui en
manquent pour la soutenir, et ceux qu'un d�faut reproch� fait
rougir, s'en offensent �galement, comme d'une d�faite injurieuse
qu'ils ne sauraient pardonner. C'est un poison qui tout pur �teint
l'amiti� et excite la haine, mais qui corrig� par l'agr�ment de
l'esprit, et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la
conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les
faibles.
4 Maximes fournies par le suppl�ment de l'�dition de 1693
35
Force gens veulent �tre d�vots, mais personne ne veut �tre humble.
36
Le travail du corps d�livre des peines de l'esprit, et c'est ce
qui rend les pauvres heureux.
37
Les v�ritables mortifications sont celles qui ne sont point
connues; la vanit� rend les autres faciles.
38
L'humilit� est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des
sacrifices.
39
Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux; rien ne peut
rendre un fol content; c'est pourquoi presque tous les hommes sont
mis�rables.
40
Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire
croire que nous le sommes.
41
Il est bien plus ais� d'�teindre un premier d�sir que de
satisfaire tous ceux qui le suivent.
42
La sagesse est � l'�me ce que la sant� est pour le corps.
43
Les grands de la terre ne pouvant donner la sant� du corps ni le
repos d'esprit, on ach�te toujours trop cher tous les biens qu'ils
peuvent faire.
44
Avant que de d�sirer fortement une chose, il faut examiner quel
est le bonheur de celui qui la poss�de.
45
Un v�ritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de
tous qu'on songe le moins � acqu�rir.
46
Les amants ne voient les d�fauts de leurs ma�tresses que lorsque
leur enchantement est fini.
47
La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre: �
mesure que l'amour cro�t, la prudence diminue.
48
Il est quelquefois agr�able � un mari d'avoir une femme jalouse:
il entend toujours parler de ce qu'il aime.
49
Qu'une femme est � plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour
et de la vertu!
50
Le sage trouve mieux son compte � ne point s'engager qu'� vaincre.
51
Il est plus n�cessaire d'�tudier les hommes que les livres.
52
Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire � ceux qui ont le plus
de l'un ou de l'autre.
53
On ne se bl�me que pour �tre lou�.
54
Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire
qu'on est aim�.
55
Nous aimons mieux voir ceux � qui nous faisons du bien que ceux
qui nous en font.
56
Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que
de feindre ceux que l'on n'a pas.
57
Les amiti�s renou�es demandent plus de soins que celles qui n'ont
jamais �t� rompues.
58
Un homme � qui personne ne pla�t est bien plus malheureux que
celui qui ne pla�t � personne.
5 Maximes fournies par des t�moignages de contemporains
59
L'enfer des femmes, c'est la vieillesse.
60
Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font
aupr�s des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des
l�chet�s de gens de coeur.
61
L'honn�tet� [n'est] d'aucun �tat en particulier, mais de tous les
�tats en g�n�ral.
R�flexions diverses
I. Du vrai
Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut �tre effac�
par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque diff�rence qui
puisse �tre entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface
point ce qui est vrai dans l'autre: ils peuvent avoir plus ou
moins d'�tendue et �tre plus ou moins �clatants, mais ils sont
toujours �gaux par leur v�rit�, qui n'est pas plus v�rit� dans le
plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus
�tendu, plus noble et plus brillant que celui de la po�sie; mais
le po�te et le conqu�rant sont comparables l'un � l'autre; comme
aussi, en tant qu'ils sont v�ritablement ce qu'ils sont, le
l�gislateur et le peintre, etc.
Deux sujets de m�me nature peuvent �tre diff�rents, et m�me
oppos�s, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et
Marcellus; cependant, parce que leurs qualit�s sont vraies, elles
subsistent en pr�sence l'une de l'autre, et ne s'effacent point
par la comparaison. Alexandre et C�sar donnent des royaumes; la
veuve donne une pite: quelque diff�rents que soient ces pr�sents,
la lib�ralit� est vraie et �gale en chacun d'eux, et chacun donne
� proportion de ce qu'il est.
Un sujet peut avoir plusieurs v�rit�s, et un autre sujet peut n'en
avoir qu'une: le sujet qui a plusieurs v�rit�s est d'un plus grand
prix, et peut briller par des endroits o� l'autre ne brille pas;
mais dans l'endroit o� l'un et l'autre est vrai, ils brillent
�galement. �paminondas �tait grand capitaine, bon citoyen, grand
philosophe; il �tait plus estimable que Virgile, parce qu'il avait
plus de v�rit�s que lui; mais comme grand capitaine, �paminondas
n'�tait pas plus excellent que Virgile comme grand po�te, parce
que, par cet endroit, il n'�tait pas plus vrai que lui. La cruaut�
de cet enfant qu'un consul fit mourir pour avoir crev� les yeux
d'une corneille �tait moins importante que celle de Philippe
second, qui fit mourir son fils, et elle �tait peut-�tre m�l�e
avec moins d'autres vices; mais le degr� de cruaut� exerc�e sur un
simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruaut� des
princes les plus cruels, parce que leurs diff�rents degr�s de
cruaut� ont une v�rit� �gale.
Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les
beaut�s qui leur conviennent, elles ne s'effacent point l'une
l'autre: ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt, bien
qu'il ait infiniment plus de diverses beaut�s, et que Liancourt
n'efface pas aussi Chantilly, c'est que Chantilly a les beaut�s
qui conviennent � la grandeur de Monsieur le Prince, et que
Liancourt a les beaut�s qui conviennent � un particulier, et
qu'ils ont chacun de vraies beaut�s. On voit n�anmoins des femmes
d'une beaut� �clatante, mais irr�guli�re, qui en effacent souvent
de plus v�ritablement belles; mais comme le go�t, qui se pr�vient
ais�ment, est le juge de la beaut�, et que la beaut� des plus
belles personnes n'est pas toujours �gale, s'il arrive que les
moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant
quelques moments; ce sera que la diff�rence de la lumi�re et du
jour fera plus ou moins discerner la v�rit� qui est dans les
traits ou dans les couleurs, qu'elle fera para�tre ce que la moins
belle aura de beau, et emp�chera de para�tre ce qui est de vrai et
de beau dans l'autre.
II. De la soci�t�
Mon dessein n'est pas de parler de l'amiti� en parlant de la
soci�t�; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont n�anmoins
tr�s diff�rentes: la premi�re a plus d'�l�vation et de dignit�, et
le plus grand m�rite de l'autre, c'est de lui ressembler. Je ne
parlerai donc pr�sentement que du commerce particulier que les
honn�tes gens doivent avoir ensemble.
Il serait inutile de dire combien la soci�t� est n�cessaire aux
hommes: tous la d�sirent et tous la cherchent, mais peu se servent
des moyens de la rendre agr�able et de la faire durer. Chacun veut
trouver son plaisir et ses avantages aux d�pens des autres; on se
pr�f�re toujours � ceux avec qui on se propose de vivre, et on
leur fait presque toujours sentir cette pr�f�rence; c'est ce qui
trouble et qui d�truit la soci�t�. Il faudrait du moins savoir
cacher ce d�sir de pr�f�rence, puisqu'il est trop naturel en nous
pour nous en pouvoir d�faire; il faudrait faire son plaisir et
celui des autres, m�nager leur amour-propre, et ne le blesser
jamais.
L'esprit a beaucoup de part � un si grand ouvrage, mais il ne
suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il
faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne
maintiendrait pas longtemps la soci�t�, si elle n'�tait r�gl�e et
soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des �gards qui
doivent �tre entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il
arrive quelquefois que des gens oppos�s d'humeur et d'esprit
paraissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons
�trang�res, qui ne durent pas longtemps. On peut �tre aussi en
soci�t� avec des personnes sur qui nous avons de la sup�riorit�
par la naissance ou par des qualit�s personnelles; mais ceux qui
ont cet avantage n'en doivent pas abuser; ils doivent rarement le
faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres; ils
doivent les faire apercevoir qu'ils ont besoin d'�tre conduits, et
le mener par raison, en s'accommodant autant qu'il est possible �
leurs sentiments et � leurs int�r�ts.
Pour rendre la soci�t� commode, il faut que chacun conserve sa
libert�: il faut se voir, ou ne se voir point, sans suj�tion, se
divertir ensemble, et m�me s'ennuyer ensemble; il faut se pouvoir
s�parer, sans que cette s�paration apporte de changement; il faut
se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer
� embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode
souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut
contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes
avec qui on veut vivre; mais il ne faut pas �tre toujours charg�
du soin d'y contribuer. La complaisance est n�cessaire dans la
soci�t�, mais elle doit avoir des bornes: elle devient une
servitude quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle
paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils
soient persuad�s que c'est le n�tre aussi que nous suivons.
Il faut �tre facile � excuser nos amis, quand leurs d�fauts sont
n�s avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualit�s;
il faut souvent �viter de leur faire voir qu'on les ait remarqu�s
et qu'on en soit choqu�, et on doit essayer de faire en sorte
qu'ils puissent s'en apercevoir eux-m�mes, pour leur laisser le
m�rite de s'en corriger.
Il y a une sorte de politesse qui est n�cessaire dans le commerce
des honn�tes gens; elle leur fait entendre raillerie, et elle les
emp�che d'�tre choqu�s et de choquer les autres par de certaines
fa�ons de parler trop s�ches et trop dures, qui �chappent souvent
sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.
Le commerce des honn�tes gens ne peut subsister sans une certaine
sorte de confiance; elle doit �tre commune entre eux; il faut que
chacun ait un air de s�ret� et de discr�tion qui ne donne jamais
lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.
Il faut de la vari�t� dans l'esprit: ceux qui n'ont que d'une
sorte d'esprit ne peuvent plaire longtemps. On peut prendre des
routes diverses, n'avoir pas les m�mes vues ni les m�mes talents,
pourvu qu'on aide au plaisir de la soci�t�, et qu'on y observe la
m�me justesse que les diff�rentes voix et les divers instruments
doivent observer dans la musique.
Comme il est malais� que plusieurs personnes puissent avoir les
m�mes int�r�ts, il est n�cessaire au moins, pour la douceur de la
soci�t�, qu'ils n'en aient pas de contraires.
On doit aller au-devant de ce qui peut plaire � ses amis, chercher
les moyens de leur �tre utile, leur �pargner des chagrins, leur
faire voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les
d�tourner, les effacer insensiblement sans pr�tendre de les
arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets
agr�ables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler des
choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le
permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure; il y a de la
politesse, et quelquefois m�me de l'humanit�, � ne pas entrer trop
avant dans les replis de leur coeur; ils ont souvent de la peine �
laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore
davantage quand on p�n�tre ce qu'ils ne connaissent pas. Bien que
le commerce que les honn�tes gens ont ensemble leur donne de la
familiarit�, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se
parler sinc�rement, personne presque n'a assez de docilit� et de
bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont n�cessaires
pour maintenir la soci�t�: on veut �tre averti jusqu'� un certain
point, mais on ne veut pas l'�tre en toutes choses, et on craint
de savoir toutes sortes de v�rit�s.
Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en
faut garder aussi pour la soci�t�: chacun a son point de vue, d'o�
il veut �tre regard�; on a raison, le plus souvent, de ne vouloir
pas �tre �clair� de trop pr�s, et il n'y a presque point d'homme
qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu'il est.
III. De l'air et des mani�res
Il y a un air qui convient � la figure et aux talents de chaque
personne; on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un
autre. Il faut essayer de conna�tre celui qui nous est naturel,
n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est
possible.
Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est
qu'ils sont encore renferm�s dans cet air et dans ces mani�res que
la nature leur a donn�s, et qu'ils n'en connaissent point
d'autres. Ils les changent et les corrompent quand ils sortent de
l'enfance: ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient faire
aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a
toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette
imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs mani�res ni dans
leurs sentiments; au lieu d'�tre en effet ce qu'ils veulent
para�tre, ils cherchent � para�tre ce qu'ils ne sont pas. Chacun
veut �tre un autre, et n'�tre plus ce qu'il est: ils cherchent une
contenance hors d'eux-m�mes, et un autre esprit que le leur; ils
prennent des tons et des mani�res au hasard; ils en font
l'exp�rience sur eux, sans consid�rer que ce qui convient �
quelques-uns ne convient pas � tout le monde, qu'il n'y a point de
r�gle g�n�rale pour les tons et pour les mani�res, et qu'il n'y a
point de bonnes copies. Deux hommes n�anmoins peuvent avoir du
rapport en plusieurs choses sans �tre copie l'un de l'autre, si
chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit
enti�rement. On aime � imiter; on imite souvent, m�me sans s'en
apercevoir, et on n�glige ses propres biens pour des biens
�trangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.
Je ne pr�tends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en
nous-m�mes que nous n'ayons pas la libert� de suivre des exemples,
et de joindre � nous des qualit�s utiles ou n�cessaires que la
nature ne nous a pas donn�es: les arts et les sciences conviennent
� la plupart de ceux qui s'en rendent capables, la bonne gr�ce et
la politesse conviennent � tout le monde; mais ces qualit�s
acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union
avec nos propres qualit�s, qui les �tendent et les augmentent
imperceptiblement.
Nous sommes quelquefois �lev�s � un rang et � des dignit�s
au-dessus de nous, nous sommes souvent engag�s dans une profession
nouvelle o� la nature ne nous avait pas destin�s; tous ces �tats
ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas
toujours avec notre air naturel; ce changement de notre fortune
change souvent notre air et nos mani�res, et y ajoute l'air de la
dignit�, qui est toujours faux quand il est trop marqu� et qu'il
n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donn�:
il faut les unir et les m�ler ensemble et qu'ils ne paraissent
jamais s�par�s.
On ne parle pas de toutes choses sur un m�me ton et avec les m�mes
mani�res; on ne marche pas � la t�te d'un r�giment comme on marche
en se promenant. Mais il faut qu'un m�me air nous fasse dire
naturellement des choses diff�rentes, et qu'il nous fasse marcher
diff�remment, mais toujours naturellement, et comme il convient de
marcher � la t�te d'un r�giment et � une promenade.
Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer � leur air propre
et naturel, pour suivre celui du rang et des dignit�s o� ils sont
parvenus; il y en a m�me qui prennent par avance l'air des
dignit�s et du rang o� ils aspirent. Combien de lieutenants
g�n�raux apprennent � para�tre mar�chaux de France! Combien de
gens de robe r�p�tent inutilement l'air de chancelier, et combien
de bourgeoises se donnent l'air de duchesses!
Ce qui fait qu'on d�pla�t souvent, c'est que personne ne sait
accorder son air et ses mani�res avec sa figure, ni ses tons et
ses paroles avec ses pens�es et ses sentiments; on trouble leur
harmonie par quelque chose de faux et d'�tranger; on s'oublie
soi-m�me, et on s'en �loigne insensiblement. Tout le monde presque
tombe, par quelque endroit, dans ce d�faut; personne n'a l'oreille
assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence.
Mille gens d�plaisent avec des qualit�s aimables, mille gens
plaisent avec de moindres talents: c'est que les uns veulent
para�tre ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils
paraissent; et enfin, quelques avantages ou quelques d�savantages
que nous ayons re�us de la nature, on pla�t � proportion de ce
qu'on suit l'air, les tons, les mani�res et les sentiments qui
conviennent � notre �tat et � notre figure, et on d�pla�t �
proportion de ce qu'on s'en �loigne.
IV. De la conversation
Ce qui fait que si peu de personnes sont agr�ables dans la
conversation, c'est que chacun songe plus � ce qu'il veut dire
qu'� ce que les autres disent. Il faut �couter ceux qui parlent,
si on en veut �tre �cout�; il faut leur laisser la libert� de se
faire entendre, et m�me de dire des choses inutiles. Au lieu de
les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on
doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur go�t,
montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer
ce qu'ils disent autant qu'il m�rite d'�tre lou�, et faire voir
que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il
faut �viter de contester sur des choses indiff�rentes, faire
rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on
pr�tend avoir plus de raison que les autres, et c�der ais�ment
l'avantage de d�cider.
On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins
s�rieuses, selon l'humeur et l'inclinaison des personnes que l'on
entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni m�me
d'y r�pondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de
la politesse, on peut dire ses sentiments, sans pr�vention et sans
opini�tret�, en faisant para�tre qu'on cherche � les appuyer de
l'avis de ceux qui �coutent.
Il faut �viter de parler longtemps de soi-m�me, et de se donner
souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application �
conna�tre la pente et la port�e de ceux � qui on parle, pour se
joindre � l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses
pens�es aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est
possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habilet� �
n'�puiser pas les sujets qu'on traite, et � laisser toujours aux
autres quelque chose � penser et � dire.
On ne doit jamais parler avec des airs d'autorit�, ni se servir de
paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver
ses opinions, si elles sont raisonnables; mais en les conservant,
il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni para�tre
choqu� de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir �tre
toujours le ma�tre de la conversation, et de parler trop souvent
d'une m�me chose; on doit entrer indiff�remment sur tous les
sujets agr�ables qui se pr�sentent, et ne faire jamais voir qu'on
veut entra�ner la conversation sur ce qu'on a envie de dire.
Il est n�cessaire d'observer que toute sorte de conversation,
quelque honn�te et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas
�galement propre � toute sorte d'honn�tes gens: il faut choisir ce
qui convient � chacun, et choisir m�me le temps de le dire; mais
s'il y a beaucoup d'art � parler, il n'y en a pas moins � se
taire. Il y a un silence �loquent: il sert quelquefois � approuver
et � condamner; il y a un silence moqueur; il y a un silence
respectueux; il y a des airs, des tours et des mani�res qui font
souvent ce qu'il y a d'agr�able ou de d�sagr�able, de d�licat ou
de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir
est donn� � peu de personnes; ceux m�mes qui en font des r�gles
s'y m�prennent quelquefois; la plus s�re, � mon avis, c'est de
n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plut�t voir
des n�gligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'�couter,
de ne parler gu�re, et de ne se forcer jamais � parler.
V. De la confiance
Bien que la sinc�rit� et la confiance aient du rapport, elles sont
n�anmoins diff�rentes en plusieurs choses: la sinc�rit� est une
ouverture de coeur, qui nous montre tels que nous sommes; c'est un
amour de la v�rit�, une r�pugnance � se d�guiser, un d�sir de se
d�dommager de ses d�fauts, et de les diminuer m�me par le m�rite
de les avouer. La confiance ne nous laisse pas tant de libert�,
ses r�gles sont plus �troites, elle demande plus de prudence et de
retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer: il
ne s'agit pas de nous uniquement, et nos int�r�ts sont m�l�s
d'ordinaire avec les int�r�ts des autres. Elle a besoin d'une
grande justesse pour ne livrer pas nos amis en nous livrant
nous-m�mes, et pour ne faire pas des pr�sents de leur bien dans
la vue d'augmenter le prix de ce que nous donnons.
La confiance pla�t toujours � celui qui la re�oit: c'est un tribut
que nous payons � son m�rite; c'est un d�p�t que l'on commet � sa
foi; ce sont des gages qui lui donnent un droit sur nous, et une
sorte de d�pendance o� nous nous assujettissons volontairement. Je
ne pr�tends pas d�truire par ce que je dis la confiance, si
n�cessaire entre les hommes puisqu'elle est le lien de la soci�t�
et de l'amiti�; je pr�tends seulement y mettre des bornes, et la
rendre honn�te et fid�le. Je veux qu'elle soit toujours vraie et
toujours prudente, et qu'elle n'ait ni faiblesse ni int�r�t; je
sais bien qu'il est malais� de donner de justes limites � la
mani�re de recevoir toute sorte de confiance de nos amis, et de
leur faire part de la n�tre.
On se confie le plus souvent par vanit�, par envie de parler, par
le d�sir de s'attirer la confiance des autres, et pour faire un
�change de secrets. Il y a des personnes qui peuvent avoir raison
de se fier en nous, vers qui nous n'aurions pas raison d'avoir la
m�me conduite, et on s'acquitte envers ceux-ci en leur gardant le
secret, et en les payant de l�g�res confidences. Il y en a
d'autres dont la fid�lit� nous est connue, qui ne m�nagent rien
avec nous, et � qui on peut se confier par choix et par estime. On
doit ne leur rien cacher de ce qui ne regarde que nous, se montrer
� eux toujours vrais dans nos bonnes qualit�s et dans nos d�fauts
m�me, sans exag�rer les unes et sans diminuer les autres, se faire
une loi de ne leur faire jamais de demi-confidences; elles
embarrassent toujours ceux qui les font, et ne contentent presque
jamais ceux qui les re�oivent: on leur donne des lumi�res confuses
de ce qu'on veut cacher, on augmente leur curiosit�, on les met en
droit d'en vouloir savoir davantage, et ils se croient en libert�
de disposer de ce qu'ils ont p�n�tr�. Il est plus s�r et plus
honn�te de ne leur rien dire que de se taire quand on a commenc�
de parler.
Il y a d'autres r�gles � suivre pour les choses qui nous ont �t�
confi�es. Plus elles sont importantes, et plus la prudence et la
fid�lit� y sont n�cessaires. Tout le monde convient que le secret
doit �tre inviolable, mais on ne convient pas toujours de la
nature et de l'importance du secret; nous ne consultons le plus
souvent que nous-m�mes sur ce que nous devons dire et sur ce que
nous devons taire; il y a peu de secrets de tous les temps, et le
scrupule de les r�v�ler ne dure pas toujours.
On a des liaisons �troites avec des amis dont on conna�t la
fid�lit�; ils nous ont toujours parl� sans r�serve, et nous avons
toujours gard� les m�mes mesures avec eux; ils savent nos
habitudes et nos commerces, et il nous voient de trop pr�s pour ne
s'apercevoir pas du moindre changement; ils peuvent savoir par
ailleurs ce que nous sommes engag�s de ne dire jamais � personne;
il n'a pas �t� en notre pouvoir de les faire entrer dans ce qu'on
nous a confi�; ils ont peut-�tre m�me quelque int�r�t de le
savoir; on est assur� d'eux comme de soi, et on se voit r�duit �
la cruelle n�cessit� de prendre leur amiti�, qui nous est
pr�cieuse, ou de manquer � la foi du secret. Cet �tat est sans
doute la plus rude �preuve de la fid�lit�; mais il ne doit pas
�branler un honn�te homme: c'est alors qu'il lui est permis de se
pr�f�rer aux autres; son premier devoir est de conserver
indispensablement ce d�p�t en son entier, sans en peser les
suites; il doit non seulement m�nager ses paroles et ses tons, il
doit encore m�nager ses conjectures, et ne laisser jamais rien
voir, dans ses discours ni dans son air, qui puisse tourner
l'esprit des autres vers ce qu'il ne veut pas dire.
On a souvent besoin de force et de prudence pour opposer � la
tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre
confiance, et qui veulent tout savoir de nous. On ne doit jamais
leur laisser �tablir ce droit sans exception: il y a des
rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur
juridiction; s'ils s'en plaignent, on doit souffrir leur plaintes,
et s'en justifier avec douceur; mais s'ils demeurent injustes, on
doit sacrifier leur amiti� � son devoir, et choisir entre deux
maux in�vitables, dont l'un se peut r�parer, et l'autre est sans
rem�de.
VI. De l'amour et de la mer
Ceux qui ont voulu nous repr�senter l'amour et ses caprices l'ont
compar� en tant de sortes � la mer qu'il est malais� de rien
ajouter � ce qu'ils en ont dit. Ils nous ont fait voir que l'un et
l'autre ont une inconstance et une infid�lit� �gales, que leurs
biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus
heureuses sont expos�es � mille dangers, que les temp�tes et les
�cueils sont toujours � craindre, et que souvent m�me on fait
naufrage dans le port. Mais en nous exprimant tant d'esp�rances et
tant de craintes, ils ne nous pas assez montr�, ce me semble, le
rapport qu'il y a d'un amour us�, languissant et sur sa fin, � ces
longues bonaces, � ces calmes ennuyeux, que l'on rencontre sous la
ligne: on est fatigu� d'un grand voyage, on souhaite de l'achever;
on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver; on se
voit expos� aux injures des saisons; les maladies et les langueurs
emp�chent d'agir; l'eau et les vivres manquent ou changent de
go�t; on a recours inutilement aux secours �trangers; on essaye de
p�cher, et on prend quelques poissons, sans en tirer de
soulagement ni de nourriture; on est las de tout ce qu'on voit, on
est toujours avec ses m�mes pens�es, et on est toujours ennuy�; on
vit encore, et on a regret � vivre; on attend des d�sirs pour
sortir d'un �tat p�nible et languissant, mais on n'en forme que de
faibles et d'inutiles.
VII. Des exemples
Quelque diff�rence qu'il y ait entre les bons et les mauvais
exemples, on trouvera que les uns et les autres ont presque
�galement produit de m�chants effets. Je ne sais m�me si les
crimes de Tib�re et de N�ron ne nous �loignent pas plus du vice
que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous
approchent de la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle
fait de fanfarons! Combien la gloire de C�sar a-t-elle autoris�
d'entreprises contre la patrie! Combien Rome et Sparte ont-elles
lou� de vertus farouches! Combien Diog�ne a-t-il fait de
philosophes importuns, Cic�ron de babillards, Pomponius Atticus de
gens neutres et paresseux, Marius et Sylla de vindicatifs,
Lucullus de voluptueux, Alcibiade et Antoine de d�bauch�s, Capon
d'opini�tres! Tous ces grands originaux ont produit un nombre
infini de mauvaises copies. Les vertus sont fronti�res des vices;
les exemples sont des guides qui nous �garent souvent, et nous
sommes si remplis de fausset� que nous ne nous en servons pas
moins pour nous �loigner du chemin de la vertu que pour le suivre.
VIII. De l'incertitude de la jalousie
Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont d�plu
paraissent de diff�rents c�t�s; les moindres circonstances les
changent, et font toujours d�couvrir quelque chose de nouveau. Ces
nouveaut�s font revoir sous d'autres apparences ce qu'on croyait
avoir assez vu et assez pes�; on cherche � s'attacher � une
opinion, et on ne s'attache � rien; tout ce qui est de plus oppos�
et de plus effac� se pr�sente en m�me temps; on veut ha�r et on
veut aimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore
quand on aime; on croit tout, et on doute de tout; on a de la
honte et du d�pit d'avoir cru et d'avoir dout�; on se travaille
incessamment pour arr�ter son opinion, et on ne la conduit jamais
� un lieu fixe.
Les po�tes devraient comparer cette opinion � la peine de Sisyphe,
puisqu'on roule aussi inutilement que lui un rocher, par un chemin
p�nible et p�rilleux: on voit le sommet de la montagne et on
s'efforce d'y arriver, on l'esp�re quelquefois, mais on n'y arrive
jamais. On n'est pas assez heureux pour oser croire ce qu'on
souhaite, ni m�me assez heureux aussi pour �tre assur� de ce qu'on
craint le plus. On est assujetti � une incertitude �ternelle, qui
nous pr�sente successivement des biens et des maux qui nous
�chappent toujours.
IX. De l'amour et de la vie
L'amour est une image de notre vie: l'un et l'autre sont sujets
aux m�mes r�volutions et aux m�mes changements. Leur jeunesse est
pleine de joie et d'esp�rance: on se trouve heureux d'�tre jeune,
comme on se trouve heureux d'aimer. Cet �tat si agr�able nous
conduit � d�sirer d'autres biens, et on en veut de plus solides;
on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progr�s, on
est occup� des moyens de s'avancer et d'assurer sa fortune; on
cherche la protection des ministres, on se rend utile � leurs
int�r�ts; on ne peut souffrir que quelqu'un pr�tende ce que nous
pr�tendons. Cette �mulation est travers�e de mille soins et de
mille peines, qui s'effacent par le plaisir de se voir �tabli:
toutes les passions sont alors satisfaites, et on ne pr�voit pas
qu'on puisse cesser d'�tre heureux.
Cette f�licit� n�anmoins est rarement de longue dur�e, et elle ne
peut conserver longtemps la gr�ce de la nouveaut�. Pour avoir ce
que nous avons souhait�, nous ne laissons pas de souhaiter encore.
Nous nous accoutumons � tout ce qui est � nous; les m�mes biens ne
conservent pas leur m�me prix, et ils ne touchent pas toujours
�galement notre go�t; nous changeons imperceptiblement, sans
remarquer notre changement; ce que nous avons obtenu devient une
partie de nous-m�me: nous serions cruellement touch�s de le
perdre, mais nous ne sommes plus sensibles au plaisir de le
conserver; la joie n'est plus vive, on en cherche ailleurs que
dans ce qu'on a tant d�sir�. Cette inconstance involontaire est un
effet du temps, qui prend malgr� nous sur l'amour comme sur notre
vie; il en efface insensiblement chaque jour un certain air de
jeunesse et de gaiet�, et en d�truit les plus v�ritables charmes;
on prend des mani�res plus s�rieuses, on joint des affaires � la
passion; l'amour ne subsiste plus par lui-m�me, et il emprunte des
secours �trangers. Cet �tat de l'amour repr�sente le penchant de
l'�ge, o� on commence � voir par o� on doit finir; mais on n'a pas
la force de finir volontairement, et dans le d�clin de l'amour
comme dans le d�clin de la vie personne ne se peut r�soudre de
pr�venir les d�go�ts qui restent � �prouver; on vit encore pour
les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. La jalousie, la
m�fiance, la crainte de lasser, la crainte d'�tre quitt�, sont des
peines attach�es � la vieillesse de l'amour, comme les maladies
sont attach�es � la trop longue dur�e de la vie: on ne sent plus
qu'on est vivant que parce qu'on sent qu'on est malade, et on ne
sent aussi qu'on est amoureux que par sentir toutes les peines de
l'amour. On ne sort de l'assoupissement des trop longs
attachements que par le d�pit et le chagrin de se voir toujours
attach�; enfin, de toutes les d�cr�pitudes, celle de l'amour est
la plus insupportable.
X. Des go�ts
Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de go�t, et
d'autres qui ont plus de go�t que d'esprit; il y a plus de vari�t�
et de caprice dans le go�t que dans l'esprit.
Ce terme de go�t a diverses significations, et il est ais� de s'y
m�prendre. Il y a diff�rence entre le go�t qui nous porte vers les
choses, et le go�t qui nous en fait conna�tre et discerner les
qualit�s, en s'attachant aux r�gles: on peut aimer la com�die sans
avoir le go�t assez fin et assez d�licat pour en bien juger, et on
peut avoir le go�t assez bon pour bien juger de la com�die sans
l'aimer. Il y a des go�ts qui nous approchent imperceptiblement de
ce qui se montre � nous; d'autres nous entra�nent par leur force
ou par leur dur�e.
Il y a des gens qui ont le go�t faux en tout; d'autres ne l'ont
faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans
ce qui est de leur port�e. D'autres ont des go�ts particuliers,
qu'ils connaissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y
en a qui ont le go�t incertain; le hasard en d�cide; ils changent
par l�g�ret�, et sont touch�s de plaisir ou d'ennui sur la parole
de leurs amis. D'autres sont toujours pr�venus; ils sont esclaves
de tous leurs go�ts, et les respectent en toutes choses. Il y en a
qui sont sensibles � ce qui est bon, et choqu�s de ce qui ne l'est
pas; leurs vues sont nettes et justes, et il trouvent la raison de
leur go�t dans leur esprit et dans leur discernement.
Il y en a qui, par une sorte d'instinct dont ils ignorent la
cause, d�cident de ce qui se pr�sente � eux, et prennent toujours
le bon parti. Ceux-ci font para�tre plus de go�t que d'esprit,
parce que leur amour-propre et leur humeur ne pr�valent point sur
leurs lumi�res naturelles; tout agit de concert en eux, tout y est
sur un m�me ton. Cet accord les fait juger sainement des objets,
et leur en forme une id�e v�ritable; mais, � parler g�n�ralement,
il y a peu de gens qui aient le go�t fixe et ind�pendant de celui
des autres; ils suivent l'exemple et la coutume, et ils en
empruntent presque tout ce qu'ils ont de go�t.
Dans toutes ces diff�rences de go�ts que l'on vient de marquer, il
est tr�s rare, et presque impossible, de rencontrer cette sorte de
bon go�t qui sait donner le prix � chaque chose, qui en conna�t
toute la valeur, et qui se porte g�n�ralement sur tout: nos
connaissances sont trop born�es, et cette juste disposition des
qualit�s qui font bien juger ne se maintient d'ordinaire que sur
ce qui ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de nous,
notre go�t n'a plus cette justesse si n�cessaire, la pr�occupation
la trouble, tout ce qui a du rapport � nous nous para�t sous une
autre figure. Personne ne voit des m�mes yeux ce qui le touche et
ce qui ne le touche pas; notre go�t est conduit alors par la pente
de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des vues
nouvelles, et nous assujettissent � un nombre infini de
changements et d'incertitudes; notre go�t n'est plus � nous, nous
n'en disposons plus, il change sans notre consentement, et les
m�mes objets nous paraissent par tant de c�t�s diff�rents que nous
m�connaissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons
senti.
XI. Du rapport des hommes avec les animaux
Il y a autant de diverses esp�ces d'hommes qu'il y a de diverses
esp�ces d'animaux, et les hommes sont, � l'�gard des autres
hommes, ce que les diff�rentes esp�ces d'animaux sont entre elles
et � l'�gard les unes des autres.
Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des
innocents, les uns comme des tigres, toujours farouches et
toujours cruels, d'autres comme des lions, en gardant quelque
apparence de g�n�rosit�, d'autres comme des ours, grossiers et
avides, d'autres comme des loups, ravissants et impitoyables,
d'autres comme des renards, qui vivent d'industrie, et dont le
m�tier est de tromper!
Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens! Ils
d�truisent leur esp�ce; ils chassent pour le plaisir de celui qui
les nourrit; les uns suivent toujours leur ma�tre, les autres
gardent sa maison. Il y a des l�vriers d'attache, qui vivent de
leur valeur, qui se destinent � la guerre, et qui ont de la
noblesse dans leur courage; il y a des dogues acharn�s, qui n'ont
de qualit�s que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins
inutiles, qui aboient souvent, et qui mordent quelquefois, et il y
a m�me des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons
qui plaisent par leurs mani�res, qui ont de l'esprit, et qui font
toujours du mal. Il y a des paons qui n'ont que de la beaut�, qui
d�plaisent par leur chant, et qui d�truisent les lieux qu'ils
habitent.
Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage
ou par leurs couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans
cesse, et qui n'entendent jamais ce qu'ils disent; combien de pies
et de corneilles, qui ne s'apprivoisent que pour d�rober; combien
d'oiseaux de proie, qui ne vivent que de rapine; combien d'esp�ces
d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu'� nourrir
d'autres animaux!
Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infid�les, et qui
font patte de velours; il y a des vip�res dont la langue est
venimeuse, et dont le reste est utile; il y a des araign�es, des
mouches, des punaises et des puces, qui sont toujours incommodes
et insupportables; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui
n'ont que du venin; il y a des hiboux, qui craignent la lumi�re.
Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver! Combien
de chevaux, qu'on emploie � tant d'usages, et qu'on abandonne
quand ils ne servent plus; combien de boeufs, qui travaillent
toute leur vie pour enrichir celui qui leur impose le joug; de
cigales, qui passent leur vie � chanter; de li�vres, qui ont peur
de tout; de lapins, qui s'�pouvantent et rassurent en un moment;
de pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure; de
canards priv�s, qui trahissent leurs semblables, et les attirent
dans les filets, de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de
pourriture et de corps morts! Combien d'oiseaux passagers, qui
vont si souvent d'un bout du monde � l'autre, et qui s'exposent �
tant de p�rils, pour chercher � vivre! Combien d'hirondelles, qui
suivent toujours le beau temps; de hannetons, inconsid�r�s et sans
dessein; de papillons, qui cherchent le feu qui les br�le! Combien
d'abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec
tant de r�gle et d'industrie! Combien de frelons, vagabonds et
fain�ants, qui cherchent � s'�tablir aux d�pens des abeilles!
Combien de fourmis, dont la pr�voyance et l'�conomie soulagent
tous leurs besoins! Combien de crocodiles, qui feignent de se
plaindre pour d�vorer ceux qui sont touch�s de leur plainte! Et
combien d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur
force!
Toutes ces qualit�s se trouvent dans l'homme, et il exerce, �
l'�gard des autres hommes, tout ce que les animaux dont on vient
de parler exercent entre eux.
XII. De l'origine des maladies
Si on examine la nature des maladies, on trouvera qu'elles tirent
leur origine des passions et des peines de l'esprit. L'�ge d'or,
qui en �tait exempt, �tait exempt de maladies. L'�ge d'argent, qui
le suivit, conserva encore sa puret�. L'�ge d'airain donna la
naissance aux passions et aux peines de l'esprit; elles
commenc�rent � se former, et elles avaient encore la faiblesse de
l'enfance et sa l�g�ret�. Mais elles parurent avec toute leur
force et toute leur malignit� dans l'�ge de fer, et r�pandirent
dans le monde, par la suite de leur corruption, les diverses
maladies qui ont afflig� les hommes depuis tant de si�cles.
L'ambition a produit les fi�vres aigu�s et fr�n�tiques: l'envie a
produit la jaunisse et l'insomnie; c'est de la paresse que
viennent les l�thargies, les paralysies et les langueurs: la
col�re a fait les �touffements, les �bullitions de sang, et les
inflammations de poitrine: la peur a fait les battements de coeur
et les syncopes; la vanit� a fait les folies; l'avarice, la teigne
et la gale; la tristesse a fait le scorbut; la cruaut�, la pierre;
la calomnie et les faux rapports ont r�pandu la rougeole, la
petite v�role, et le pourpre, et on doit � la jalousie la
gangr�ne, la peste et la rage. Les disgr�ces impr�vues ont fait
l'apoplexie; les proc�s ont fait la migraine et le transport au
cerveau; les dettes ont fait les fi�vres �tiques; l'ennui du
mariage a produit la fi�vre quarte, et la lassitude des amants qui
n'osent se quitter a caus� les vapeurs. L'amour, lui seul, a fait
plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit
entreprendre de les exprimer; mais comme il fait aussi les plus
grands biens de la vie, au lieu de m�dire de lui, on doit se
taire; on doit le craindre et le respecter toujours.
XIII. Du faux
On est faux en diff�rentes mani�res. Il y a des hommes faux qui
veulent toujours para�tre ce qu'ils ne sont pas. Il y en a
d'autres, de meilleure foi, qui sont n�s faux, qui se trompent
eux-m�mes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il
y en a dont l'esprit est droit, et le go�t faux. D'autres ont
l'esprit faux, et ont quelque droiture dans le go�t. Et il y en a
qui n'ont rien de faux dans le go�t, ni dans l'esprit. Ceux-ci
sont tr�s rares, puisque, � parler g�n�ralement, il n'y a presque
personne qui n'ait de la fausset� dans quelque endroit de l'esprit
ou du go�t.
Ce qui fait cette fausset� si universelle, c'est que nos qualit�s
sont incertaines et confuses, et que nos vues le sont aussi; on ne
voit point les choses pr�cis�ment comme elles sont, on les estime
plus ou moins qu'elles ne valent, et on ne les fait point
rapporter � nous en la mani�re qui leur convient, et qui convient
� notre �tat et � nos qualit�s. Ce m�compte met un nombre infini
de fausset�s dans le go�t et dans l'esprit: notre amour-propre est
flatt� de tout ce qui se pr�sente � nous sous les apparences du
bien; mais comme il y a plusieurs sortes de biens qui touchent
notre vanit� ou notre temp�rament, on les suit souvent par
coutume, ou par commodit�; on les suit parce que les autres les
suivent, sans consid�rer qu'un m�me sentiment ne doit pas �tre
�galement embrass� par toute sorte de personnes, et qu'on s'y doit
attacher plus ou moins fortement selon qu'il convient plus ou
moins � ceux qui le suivent.
On craint encore plus de se montrer faux par le go�t que par
l'esprit. Les honn�tes gens doivent approuver sans pr�vention ce
qui m�rite d'�tre approuv�, suivre ce qui m�rite d'�tre suivi, et
ne se piquer de rien. Mais il y faut une grande proportion et une
grande justesse; il faut savoir discerner ce qui est bon en
g�n�ral, et ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la
pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent.
Si les hommes ne voulaient exceller que par leurs propres talents
et en suivant leurs devoirs, il n'y aurait rien de faux dans leur
go�t et dans leur conduite; ils se montreraient tels qu'ils sont;
ils jugeraient des choses par leurs lumi�res, et s'y attacheraient
par raison; il y aurait de la proportion dans leurs vues et dans
leurs sentiments; leur go�t serait vrai, il viendrait d'eux et non
pas des autres, et ils le suivraient par choix, et non pas par
coutume ou par hasard.
Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas �tre approuv�, on
ne l'est pas moins, le plus souvent, par l'envie de se faire
valoir par des qualit�s qui sont bonnes de soi, mais qui ne nous
conviennent pas: un magistrat est faux quand il se pique d'�tre
brave, bien qu'il puisse �tre hardi dans de certaines rencontres;
il doit para�tre ferme et assur� dans une s�dition qu'il a droit
d'apaiser, sans craindre d'�tre faux, et il serait faux et
ridicule de se battre en duel. Une femme peut aimer les sciences,
mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours, et
l'ent�tement de certaines sciences ne lui convient jamais, et est
toujours faux.
Il faut que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses,
et qu'elles d�terminent notre go�t � leur donner le rang qu'elles
m�ritent et qu'il nous convient de leur donner; mais presque tous
les hommes se trompent dans ce prix et dans ce rang, et il y a
toujours de la fausset� dans ce m�compte.
Les plus grands rois sont ceux qui s'y m�prennent le plus souvent:
ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en
galanterie, et dans mille autres qualit�s o� tout le monde a droit
de pr�tendre; mais ce go�t d'y surpasser les autres peut �tre faux
en eux, quand il va trop loin. Leur �mulation doit avoir un autre
objet: ils doivent imiter Alexandre, qui ne voulut disputer du
prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce n'est
que des qualit�s particuli�res � la royaut� qu'ils doivent
disputer. Quelque vaillant que puisse �tre un roi, quelque savant
et agr�able qu'il puisse �tre, il trouvera un nombre infini de
gens qui auront ces m�mes qualit�s aussi avantageusement que lui,
et le d�sir de les surpasser para�tra toujours faux, et souvent
m�me il lui sera impossible d'y r�ussir; mais s'il s'attache � ses
devoirs v�ritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine
et grand politique, s'il est juste, cl�ment et lib�ral, s'il
soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son �tat,
il ne trouvera que des rois � vaincre dans une si noble carri�re;
il n'y aura rien que de vrai et de grand dans un si juste dessein,
le d�sir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette
�mulation est digne d'un roi, et c'est la v�ritable gloire o� il
doit pr�tendre.
XIV. Des mod�les de la nature et de la fortune
Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle
est, renonce � ses changements et � ses caprices pour agir de
concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de
temps en temps � faire des hommes extraordinaires et singuliers,
pour servir de mod�les � la post�rit�. Le soin de la nature est de
fournir les qualit�s; celui de la fortune est de les mettre en
oeuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions
qui conviennent � leur dessein; on dirait alors qu'elles imitent
les r�gles des grands peintres, pour nous donner des tableaux
parfaits de ce qu'elles veulent repr�senter. Elles choisissent un
sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont propos�; elles
disposent de la naissance, de l'�ducation, des qualit�s naturelles
et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis;
elles font remarquer des vertus et des vices, des actions
heureuses et malheureuses; elles joignent m�me de petites
circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant
d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paraissent
toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il pla�t � la
nature et � la fortune d'y donner.
Quel concours de qualit�s �clatantes n'ont-elles pas assembl� dans
la personne d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un mod�le
d'�l�vation d'�me et de grandeur de courage! Si on examine sa
naissance illustre, son �ducation, sa jeunesse, sa beaut�, sa
complexion heureuse, l'�tendue et la capacit� de son esprit pour
la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses d�fauts m�me, le
petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses
ennemis, la courte dur�e d'une si belle vie, sa mort et ses
successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la
fortune et de la nature � renfermer dans un m�me sujet ce nombre
infini de diverses circonstances? Ne verra-t-on pas le soin
particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'�v�nements
extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour
composer un mod�le d'un jeune conqu�rant, plus grand encore par
ses qualit�s personnelles que par l'�tendue de ses conqu�tes?
Si on consid�re de quelle sorte la nature et la fortune nous
montrent C�sar, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre
plan, qu'elles n'ont renferm� dans sa personne tant de valeur, de
cl�mence, de lib�ralit�, tant de qualit�s militaires, tant de
p�n�tration, tant de facilit� d'esprit et de moeurs, tant
d'�loquence, tant de gr�ces du corps, tant de sup�riorit� de g�nie
pour la paix et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je,
qu'elles ne se sont assujetties si longtemps � arranger et �
mettre en oeuvre tant de talents extraordinaires, et qu'elles
n'ont contraint C�sar de s'en servir contre sa patrie, que pour
nous laisser un mod�le du plus grand homme du monde, et du plus
c�l�bre usurpateur? Elle le fait na�tre particulier dans une
r�publique ma�tresse de l'univers, affermie et soutenue par les
plus grands hommes qu'elle e�t jamais produits; la fortune choisit
parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de plus puissant et
de plus redoutable pour les rendre ses ennemis; elle le r�concilie
pour un temps avec les plus consid�rables pour les faire servir �
son �l�vation; elle les �blouit et les aveugle ensuite, pour lui
faire une guerre qui le conduit � la souveraine puissance. Combien
d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter! De combien de
p�rils sur terre et sur mer ne l'a-t-elle pas garanti, sans jamais
avoir �t� bless�! Avec quelle pers�v�rance la fortune n'a-t-elle
pas soutenu les desseins de C�sar et d�truit ceux de Pomp�e! Par
quelle industrie n'a-t-elle pas dispos� ce peuple romain, si
puissant, si fier et si jaloux de sa libert� � la soumettre � la
puissance d'un seul homme! Ne s'est-elle pas m�me servie des
circonstances de la mort de C�sar pour la rendre convenable � sa
vie? Tant d'avertissements des devins, tant de prodiges, tant
d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le garantir, et la
fortune choisit le propre jour qu'il doit �tre couronn� dans le
S�nat pour le faire assassiner par ceux m�mes qu'il a sauv�s, et
par un homme qui lui doit la naissance.
Cet accord de la nature et de la fortune n'a jamais �t� plus
marqu� que dans la personne de Caton, et il semble qu'elles se
soient efforc�es l'une et l'autre de renfermer dans un seul homme
non seulement les vertus de l'ancienne Rome, mais encore de
l'opposer directement aux vertus de C�sar, pour montrer qu'avec
une pareille �tendue d'esprit et de courage, le d�sir de gloire
conduit l'un � �tre usurpateur et l'autre � servir de mod�le d'un
parfait citoyen? Mon dessein n'est pas de faire ici le parall�le
de ces deux grands hommes, apr�s tout ce qui en est �crit; je
dirai seulement que, quelque grands et illustres qu'ils nous
paraissent, la nature et la fortune n'auraient pu mettre toutes
leurs qualit�s dans le jour qui convenait pour les faire �clater,
si elles n'eussent oppos� Caton � C�sar. Il fallait les faire
na�tre en m�me temps dans une m�me r�publique, diff�rents par
leurs moeurs et par leurs talents, ennemis par les int�r�ts de la
patrie et par des int�r�ts domestiques, l'un vaste dans ses
desseins et sans bornes dans son ambition, l'autre aust�re,
renferm� dans les lois de Rome et idol�tre de la libert�, tous
deux c�l�bres par des vertus qui les montraient par de si
diff�rents c�t�s, et plus c�l�bres encore, si on l'ose dire, par
l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre
entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle �conomie de
circonstances dans la vie de Caton, et dans sa mort! La destin�e
m�me de la r�publique a servi au tableau que la fortune nous a
voulu donner de ce grand homme, et elle finit sa vie avec la
libert� de son pays.
Si nous laissons les exemples des si�cles pass�s pour venir aux
exemples du si�cle pr�sent, on trouvera que la nature et la
fortune ont conserv� cette m�me union dont j'ai parl�, pour nous
montrer de diff�rents mod�les en deux hommes consomm�s en l'art de
commander. Nous verrons Monsieur le Prince et M. de Turenne
disputer de la gloire des armes, et m�riter par un nombre infini
d'actions �clatantes la r�putation qu'ils ont acquise. Ils
para�tront avec une valeur et une exp�rience �gales; infatigables
de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir s�par�ment,
et quelquefois oppos�s l'un � l'autre; nous les verrons, heureux
et malheureux dans diverses occasions de la guerre, devoir les
bons succ�s � leur conduite et � leur courage, et se montrer m�me
toujours plus grands par leurs disgr�ces; tous deux sauver l'�tat;
tous deux contribuer � le d�truire, et se servir des m�mes talents
par des voies diff�rentes, M. de Turenne suivant ses desseins avec
plus de r�gle et moins de vivacit�, d'une valeur plus retenue et
toujours proportionn�e au besoin de la faire para�tre, Monsieur le
Prince inimitable en la mani�re de voir et d'ex�cuter les plus
grandes choses, entra�n� par la sup�riorit� de son g�nie qui
semble lui soumettre les �v�nements et les faire servir � sa
gloire. La faiblesse des arm�es qu'ils ont command�es dans les
derni�res campagnes, et la puissance des ennemis qui leur �taient
oppos�s, ont donn� de nouveaux sujets � l'un et � l'autre de
montrer toute leur vertu et de r�parer par leur m�rite tout ce qui
leur manquait pour soutenir la guerre. La mort m�me de
M. de Turenne, si convenable � une si belle vie, accompagn�e de
tant de circonstances singuli�res et arriv�e dans un moment si
important, ne nous para�t-elle pas comme un effet de la crainte et
de l'incertitude de la fortune, qui n'a os� d�cider de la destin�e
de la France et de l'Empire? Cette m�me fortune, qui retire
Monsieur le Prince du commandement des arm�es sous le pr�texte de
sa sant� et dans un temps o� il devait achever de si grandes
choses, ne se joint-elle pas � la nature pour nous montrer
pr�sentement ce grand homme dans une vie priv�e, exer�ant des
vertus paisibles soutenu de sa propre gloire? Et brille-t-il moins
dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires?
XV. Des coquettes et des vieillards
S'il est malais� de rendre raison des go�ts en g�n�ral, il le doit
�tre encore davantage de rendre raison du go�t des femmes
coquettes. On peut dire n�anmoins que l'envie de plaire se r�pand
g�n�ralement sur tout ce qui peut flatter leur vanit�, et qu'elles
ne trouvent rien d'indigne de leurs conqu�tes. Mais le plus
incompr�hensible de tous leurs go�ts est, � mon sens, celui
qu'elles ont pour les vieillards qui ont �t� galants. Ce go�t
para�t trop bizarre, et il y en a trop d'exemples, pour ne
chercher pas la cause d'un sentiment tout � la fois si commun et
si contraire � l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux
philosophes � d�cider si c'est un soin charitable de la nature,
qui veut consoler les vieillards dans leur mis�re, et qui leur
fournit le secours des coquettes par la m�me pr�voyance qui lui
fait donner des ailes aux chenilles, dans le d�clin de leur vie,
pour les rendre papillons; mais, sans p�n�trer dans les secrets de
la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes plus
sensibles de ce go�t d�prav� des coquettes pour les vieilles gens.
Ce qui est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et
qu'il n'y en a point qui doive plus toucher leur vanit� que de
ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher � leur
char, et d'en parer leur triomphe, sans que leur r�putation en
soit bless�e; au contraire, un vieillard est un ornement � la
suite d'une coquette, et il est aussi n�cessaire dans son train
que les nains l'�taient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point
d'esclaves si commodes et si utiles. Elles paraissent bonnes et
solides en conservant un ami sans cons�quence. Il publie leurs
louanges, il gagne croyance vers les maris et leur r�pond de la
conduite de leurs femmes. S'il a du cr�dit, elles en retirent
mille secours; il entre dans tous les int�r�ts et dans tous les
besoins de la maison. S'il sait les bruits qui courent des
v�ritables galanteries, il n'a garde de les croire; il les
�touffe, et assure que le monde est m�disant; il juge par sa
propre exp�rience des difficult�s qu'il y a de toucher le coeur
d'une si bonne femme; plus on lui fait acheter des gr�ces et des
faveurs et plus il est discret et fid�le; son propre int�r�t
l'engage assez au silence; il craint toujours d'�tre quitt�, et il
se trouve trop heureux d'�tre souffert. Il se persuade ais�ment
qu'il est aim�, puisqu'on le choisit contre tant d'apparences; il
croit que c'est un privil�ge de son vieux m�rite, et remercie
l'amour de se souvenir de lui dans tous les temps.
Elle, de son c�t�, ne voudrait pas manquer � ce qu'elle lui a
promis; elle lui fait remarquer qu'il a toujours touch� son
inclination, et qu'elle n'aurait jamais aim� si elle ne l'avait
jamais connu; elle le prie surtout de n'�tre pas jaloux et de se
fier en elle; elle lui avoue qu'elle aime un peu le monde et le
commerce des honn�tes gens, qu'elle a m�me int�r�t d'en m�nager
plusieurs � la fois, pour ne laisser pas voir qu'elle le traite
diff�remment des autres; que si elle fait quelques railleries de
lui avec ceux dont on s'est avis� de parler, c'est seulement pour
avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux cacher ses
sentiments; qu'apr�s tout il est le ma�tre de sa conduite, et que,
pourvu qu'il en soit content et qu'il l'aime toujours, elle se met
ais�ment en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par
des raisons si convaincantes, qui l'ont souvent tromp� quand il
�tait jeune et aimable? Mais, pour son malheur, il oublie trop
ais�ment qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre, et cette faiblesse
est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont �t�
aim�s. Je ne sais m�me si cette tromperie ne leur vaut pas mieux
encore que de conna�tre la v�rit�: on les souffre du moins, on les
amuse, ils sont d�tourn�s de la vue de leurs propres mis�res, et
le ridicule o� ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que
les ennuis et l'an�antissement d'une vie p�nible et languissante.
XVI. De la diff�rence des esprits
Bien que toutes les qualit�s de l'esprit se puissent rencontrer
dans un grand esprit, il y en a n�anmoins qui lui sont propres et
particuli�res: ses lumi�res n'ont point de bornes, il agit
toujours �galement et avec la m�me activit�, il discerne les
objets �loign�s comme s'ils �taient pr�sents, il comprend, il
imagine les plus grandes choses, il voit et conna�t les plus
petites; ses pens�es sont relev�es, �tendues, justes et
intelligibles; rien n'�chappe � sa p�n�tration, et elle lui fait
toujours d�couvrir la v�rit� au travers des obscurit�s qui la
cachent aux autres. Mais toutes ces grandes qualit�s ne peuvent
souvent emp�cher que l'esprit ne paraisse petit et faible, quand
l'humeur s'en est rendue la ma�tresse.
Un bel esprit pense toujours noblement; il produit avec facilit�
des choses claires, agr�ables et naturelles; il les fait voir dans
leur plus beau jour, et il les pare de tous les ornements qui leur
conviennent; il entre dans le go�t des autres, et retranche de ses
pens�es ce qui est inutile ou ce qui peut d�plaire. Un esprit
adroit, facile, insinuant, sait �viter et surmonter les
difficult�s; il se plie ais�ment � ce qu'il veut; il sait
conna�tre et suivre l'esprit et l'humeur de ceux avec qui il
traite; et en m�nageant leurs int�r�ts il avance et �tablit les
siens. Un bon esprit voit toutes choses comme elles doivent �tre
vues; il leur donne le prix qu'elles m�ritent, il les sait tourner
du c�t� qui lui est le plus avantageux, et il s'attache avec
fermet� � ses pens�es parce qu'il en conna�t toute la force et
toute la raison.
Il y a de la diff�rence entre un esprit utile et un esprit
d'affaires: on peut entendre les affaires sans s'appliquer � son
int�r�t particulier; il y a des gens habiles dans tout ce qui ne
les regarde pas et tr�s malhabiles dans ce qui les regarde, et il
y en a d'autres, au contraire, qui ont une habilet� born�e � ce
qui les touche et qui savent trouver leur avantage en toutes
choses.
On peut avoir tout ensemble un air s�rieux dans l'esprit et dire
souvent des choses agr�ables et enjou�es; cette sorte d'esprit
convient � toutes personnes, et � tous les �ges de la vie. Les
jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjou� et moqueur, sans
l'avoir s�rieux, et c'est ce qui les rend souvent incommodes. Rien
n'est plus malais� � soutenir que le dessein d'�tre toujours
plaisant, et les applaudissements qu'on re�oit quelquefois en
divertissant les autres ne valent pas que l'on s'expose � la honte
de les ennuyer souvent, quand ils sont de m�chante humeur. La
moquerie est une des plus agr�ables et des plus dangereuses
qualit�s de l'esprit: elle pla�t toujours, quand elle est
d�licate; mais on craint toujours aussi ceux qui s'en servent trop
souvent. La moquerie peut n�anmoins �tre permise, quand elle n'est
m�l�e d'aucune malignit� et quand on y fait entrer les personnes
m�mes dont on parle.
Il est malais� d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'�tre
plaisant, ou sans aimer � se moquer; il faut une grande justesse
pour railler longtemps sans tomber dans l'une ou l'autre de ces
extr�mit�s. La raillerie est un air de gaiet� qui remplit
l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets qui se
pr�sentent; l'humeur y m�le plus ou moins de douceur ou d'�pret�;
il y a une mani�re de railler d�licate et flatteuse qui touche
seulement les d�fauts que les personnes dont on parle veulent bien
avouer, qui sait d�guiser les louanges qu'on leur donne sous des
apparences de bl�me, et qui d�couvre ce qu'elles ont d'aimable en
feignant de le vouloir cacher.
Un esprit fin et un esprit de finesse sont tr�s diff�rents. Le
premier pla�t toujours; il est d�li�, il pense des choses
d�licates et voit les plus imperceptibles. Un esprit de finesse ne
va jamais droit, il cherche des biais et des d�tours pour faire
r�ussir ses desseins; cette conduite est bient�t d�couverte, elle
se fait toujours craindre et ne m�ne presque jamais aux grandes
choses.
Il y a quelque diff�rence entre un esprit de feu et un esprit
brillant. Un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidit�;
un esprit brillant a de la vivacit�, de l'agr�ment et de la
justesse.
La douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui
pla�t toujours quand il n'est point fade.
Un esprit de d�tail s'applique avec de l'ordre et de la r�gle �
toutes les particularit�s des sujets qu'on lui pr�sente. Cette
application le renferme d'ordinaire � de petites choses; elle
n'est pas n�anmoins toujours incompatible avec de grandes vues, et
quand ces deux qualit�s se trouvent ensemble dans un m�me esprit,
elles l'�l�vent infiniment au-dessus des autres.
On a abus� du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient
de dire des diff�rentes qualit�s de l'esprit puisse convenir � un
bel esprit, n�anmoins, comme ce titre a �t� donn� � un nombre
infini de mauvais po�tes et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus
souvent pour tourner les gens en ridicule que pour les louer.
Bien qu'il y ait plusieurs �pith�tes pour l'esprit qui paraissent
une m�me chose, le ton et la mani�re de les prononcer y mettent de
la diff�rence; mais comme les tons et les mani�res ne se peuvent
�crire, je n'entrerai point dans un d�tail qu'il serait impossible
de bien expliquer. L'usage ordinaire le fait assez entendre, et en
disant qu'un homme a de l'esprit, qu'il a bien de l'esprit, qu'il
a beaucoup d'esprit, et qu'il a bon esprit, il n'y a que les tons
et les mani�res qui puissent mettre de la diff�rence entre ces
expressions qui paraissent semblables sur le papier, et qui
expriment n�anmoins de tr�s diff�rentes sortes d'esprit.
On dit encore qu'un homme n'a que d'une sorte d'esprit, qu'il a de
plusieurs sortes d'esprit, et qu'il a de toutes sortes d'esprit.
On peut �tre sot avec beaucoup d'esprit, et on peut n'�tre pas sot
avec peu d'esprit.
Avoir beaucoup d'esprit et un terme �quivoque: il peut comprendre
toutes les sortes d'esprit dont on vient de parler, mais il peut
aussi n'en marquer aucune distinctement. On peut quelquefois faire
para�tre de l'esprit dans ce qu'on dit sans en avoir dans sa
conduite, on peut avoir de l'esprit et l'avoir born�; un esprit
peut �tre propre � de certaines choses et ne l'�tre pas �
d'autres; on peut avoir beaucoup d'esprit et n'�tre propre � rien,
et avec beaucoup d'esprit on est souvent fort incommode. Il semble
n�anmoins que le plus grand m�rite de cette sorte d'esprit est de
plaire quelquefois dans la conversation.
Bien que les productions d'esprit soient infinies, on peut, ce me
semble, les distinguer de cette sorte: il y a des choses si belles
que tout le monde est capable d'en voir et d'en sentir la beaut�,
il y en a qui ont de la beaut� et qui ennuient, il y en a qui sont
belles, que tout le monde sent et admire bien que tous n'en
sachent pas la raison, il y en a qui sont si fines et si d�licates
que peu de gens sont capables d'en remarquer toutes les beaut�s,
il y en a d'autres qui ne sont pas parfaites, mais qui sont dites
avec tant d'art et qui sont soutenues et conduites avec tant de
raison et tant de gr�ce qu'elles m�ritent d'�tre admir�es.
XVII. De l'inconstance
Je ne pr�tends pas justifier ici l'inconstance en g�n�ral, et
moins encore celle qui vient de la seule l�g�ret�; mais il n'est
pas juste aussi de lui imputer tous les autres changements de
l'amour. Il y a une premi�re fleur d'agr�ment et de vivacit� dans
l'amour qui passe insensiblement, comme celle des fruits; ce n'est
la faute de personne, c'est seulement la faute du temps. Dans les
commencements, la figure est aimable, les sentiments ont du
rapport, on cherche de la douceur et du plaisir, on veut plaire
parce qu'on nous pla�t, et on cherche � faire voir qu'on sait
donner un prix infini � ce qu'on aime; mais dans la suite on ne
sent plus ce qu'on croyait sentir toujours, le feu n'y est plus,
le m�rite de la nouveaut� s'efface, la beaut�, qui a tant de part
� l'amour, ou diminue ou ne fait plus la m�me impression; le nom
d'amour se conserve, mais on ne se retrouve plus les m�mes
personnes, ni les m�mes sentiments; on suit encore ses engagements
par honneur, par accoutumance et pour n'�tre pas assez assur� de
son propre changement.
Quelles personnes auraient commenc� de s'aimer, si elles s'�taient
vues d'abord comme on se voit dans la suite des ann�es? Mais
quelles personnes aussi se pourraient s�parer, si elles se
revoyaient comme on s'est vu la premi�re fois? L'orgueil, qui est
presque toujours le ma�tre de nos go�ts, et qui ne se rassasie
jamais, serait flatt� sans cesse par quelque nouveau plaisir; la
constance perdrait son m�rite: elle n'aurait plus de part � une si
agr�able liaison, les faveurs pr�sentes auraient la m�me gr�ce que
les premi�res faveurs et le souvenir n'y mettrait point de
diff�rence; l'inconstance serait m�me inconnue, et on s'aimerait
toujours avec le m�me plaisir parce qu'on aurait toujours les
m�mes sujets de s'aimer. Les changements qui arrivent dans
l'amiti� ont � peu pr�s des causes pareilles � ceux qui arrivent
dans l'amour: leurs r�gles ont beaucoup de rapport. Si l'un a plus
d'enjouement et de plaisir, l'autre doit �tre plus �gale et plus
s�v�re, elle ne pardonne rien; mais le temps, qui change l'humeur
et les int�r�ts, les d�truit presque �galement tous deux. Les
hommes sont trop faibles et trop changeants pour soutenir
longtemps le poids de l'amiti�. L'antiquit� en a fourni des
exemples; mais dans le temps o� nous vivons, on peut dire qu'il
est encore moins impossible de trouver un v�ritable amour qu'une
v�ritable amiti�.
XVIII. De la retraite
Je m'engagerais � un trop long discours si je rapportais ici en
particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles
gens � se retirer du commerce du monde: le changement de leur
humeur, de leur figure et l'affaiblissement des organes les
conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, �
s'�loigner de la fr�quentation de leurs semblables. L'orgueil, qui
est ins�parable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de
raison: il ne peut plus �tre flatt� de plusieurs choses qui
flattent les autres, l'exp�rience leur a fait conna�tre le prix de
ce que tous les hommes d�sirent dans la jeunesse et
l'impossibilit� d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui
paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs,
aux plaisirs, � la r�putation et � tout ce qui �l�ve les hommes
leur sont ferm�es, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par
l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est
trop long et trop p�nible quand on s'est une fois �gar�; les
difficult�s leur en paraissent insurmontables, et l'�ge ne leur
permet plus d'y pr�tendre. Ils deviennent insensibles � l'amiti�,
non seulement parce qu'ils n'en ont peut-�tre jamais trouv� de
v�ritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de
leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions
de manquer � l'amiti� et ils se persuadent ais�ment qu'ils
auraient �t� plus fid�les que ceux qui leur restent. Ils n'ont
plus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur
imagination; ils n'ont m�me presque plus de part � la gloire:
celle qu'ils ont acquise est d�j� fl�trie par le temps, et souvent
les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acqui�rent.
Chaque jour leur �te une portion d'eux-m�mes; ils n'ont plus assez
de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour
arriver � ce qu'ils d�sirent; il ne voient plus devant eux que des
chagrins, des maladies et de l'abaissement; tous est vu, et rien
ne peut avoir pour eux la gr�ce de la nouveaut�; le temps les
�loigne imperceptiblement du point de vue d'o� il leur convient de
voir les objets, et d'o� ils doivent �tre vus. Les plus heureux
sont encore soufferts, les autres sont m�pris�s; le seul bon parti
qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont
peut-�tre que trop montr�. Leur go�t, d�tromp� des d�sirs
inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles;
les b�timents, l'agriculture, l'�conomie, l'�tude, toutes ces
choses sont soumises � leurs volont�s; ils s'en approchent ou s'en
�loignent comme il leur pla�t; ils sont ma�tres de leurs desseins
et de leurs occupations; tout ce qu'ils d�sirent est en leur
pouvoir, et, s'�tant affranchis de la d�pendance du monde, ils
font tout d�pendre d'eux. Les plus sages savent employer � leur
salut le temps qu'il leur reste et, n'ayant qu'une si petite part
� cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres
n'ont au moins qu'eux-m�mes pour t�moins de leur mis�re; leurs
propres infirmit�s les amusent; le moindre rel�che leur tient lieu
de bonheur; la nature, d�faillante et plus sage qu'eux, leur �te
souvent la peine de d�sirer; enfin ils oublient le monde, qui est
si dispos� � les oublier; leur vanit� m�me est consol�e par leur
retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de
faiblesses, tant�t par pi�t�, tant�t par raison, et le plus
souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie
insipide et languissante.
XIX. Des �v�nements de ce si�cle
L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous
montre �galement les grands �v�nements et les m�diocres; cette
confusion d'objets nous emp�che souvent de discerner avec assez
d'attention les choses extraordinaires qui sont renferm�es dans
les cours de chaque si�cle. Celui o� nous vivons en a produit, �
mon sens, de plus singuliers que les pr�c�dents. J'ai voulu en
�crire quelques-uns, pour les rendre plus remarquables aux
personnes qui voudront y faire r�flexion.
Marie de M�dicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut
m�re du roi Louis XIII, de Gaston, fils de France, de la reine
d'Espagne, de la duchesse de Savoie, et de la reine d'Angleterre;
elle fut r�gente en France, et gouverna le roi son fils, et son
royaume, plusieurs ann�es. Elle �leva Armand de Richelieu � la
dignit� de cardinal; elle le fit premier ministre, ma�tre de
l'�tat et de l'esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de
d�fauts qui la dussent faire craindre, et n�anmoins, apr�s tant
d'�clat et de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IVe et
m�re de tant de rois, a �t� arr�t�e prisonni�re par le Roi son
fils, et par la haine du cardinal de Richelieu qui lui devait sa
fortune. Elle a �t� d�laiss�e des autres rois ses enfants, qui
n'ont os� m�me la recevoir dans leurs �tats, et elle est morte de
mis�re, et presque de faim, � Cologne, apr�s une pers�cution de
dix ann�es.
Ange de Joyeuse, duc et pair, mar�chal de France et amiral, jeune,
riche, galant et heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire
capucin. Apr�s quelques ann�es les besoins de l'�tat le
rappel�rent au monde; le Pape le dispensa de ses voeux, et lui
ordonna d'accepter le commandement des arm�es du Roi contre les
huguenots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa
entra�ner pendant ce temps aux m�mes passions qui l'avaient agit�
pendant sa jeunesse. La guerre �tant finie, il renon�a une seconde
fois au monde, et reprit l'habit de capucin. Il v�cut longtemps
dans une vie sainte et religieuse; mais la vanit�, dont il avait
triomph� dans le milieu des grandeurs, triompha de lui dans le
clo�tre; il fut �lu gardien du couvent de Paris, et son �lection
�tant contest�e par quelques religieux, il s'exposa non seulement
� aller � Rome dans un �ge avanc�, � pied et malgr� les autres
incommodit�s d'un si p�nible voyage, mais la m�me opposition des
religieux s'�tant renouvel�e � son retour, il partit une seconde
fois pour retourner � Rome soutenir un int�r�t si peu digne de
lui, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin, et de
vieillesse.
Trois hommes de qualit�, Portugais, suivis de dix-sept de leurs
amis, entreprirent la r�volte de Portugal et des Indes qui en
d�pendent, sans concert avec les peuples ni avec les �trangers, et
sans intelligence dans les places. Ce petit nombre de conjur�s se
rendit ma�tre du palais de Lisbonne, en chassa la douairi�re de
Mantoue, r�gente pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le
royaume; il ne p�rit dans ce d�sordre que Vasconcellos, ministre
d'Espagne, et deux de ses domestiques. Un si grand changement se
fit en faveur du duc de Bragance, et sans participation: il fut
d�clar� roi contre sa propre volont�, et se trouva le seul homme
de Portugal qui r�sist�t � son �lection; il a poss�d� ensuite
cette couronne pendant quatorze ann�es, n'ayant ni �l�vation, ni
m�rite; il est mort dans son lit, et a laiss� son royaume paisible
� ses enfants.
Le cardinal de Richelieu a �t� ma�tre absolu du royaume de France
pendant le r�gne d'un roi qui lui laissait le gouvernement de son
�tat, lorsqu'il n'osait lui confier sa propre personne; le
Cardinal avait aussi les m�mes d�fiances du Roi, et il �vitait
d'aller chez lui, craignant d'exposer sa vie ou sa libert�; le Roi
n�anmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori, � la vengeance du
Cardinal, et consent qu'il p�risse sur un �chafaud. Ensuite le
Cardinal meurt dans son lit; il dispose par son testament des
charges et des dignit�s de l'�tat, et oblige le Roi, dans le plus
fort de ses soup�ons et de sa haine, � suivre aussi aveuglement
ses volont�s apr�s sa mort qu'il avait fait pendant sa vie.
On doit sans doute trouver extraordinaire que Anne-Marie-Louise
d'Orl�ans, petite-fille de France, la plus riche sujette de
l'Europe, destin�e pour les plus grands rois, avare, rude et
orgueilleuse, ait pu former le dessein, � quarante-cinq ans,
d'�pouser Puyguilhem, cadet de la maison de Lauzun, assez mal fait
de sa personne, d'un esprit m�diocre, et qui n'a, pour toute bonne
qualit�, que d'�tre hardi et insinuant. Mais on doit �tre encore
plus surpris que Mademoiselle ait pris cette chim�rique r�solution
par un esprit de servitude et parce que Puyguilhem �tait bien
aupr�s du Roi; l'envie d'�tre femme d'un favori lui tint lieu de
passion, elle oublia son �ge et sa naissance, et, sans avoir
d'amour, elle fit des avances � Puyguilhem qu'un amour v�ritable
ferait � peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre
condition. Elle lui dit un jour qu'il n'y avait qu'un seul homme
qu'elle p�t choisir pour �pouser. Il la pressa de lui apprendre
son choix; mais n'ayant pas la force de prononcer son nom, elle
voulut l'�crire avec un diamant sur les vitres d'une fen�tre.
Puyguilhem jugea sans doute ce qu'elle allait faire, et esp�rant
peut-�tre qu'elle lui donnerait cette d�claration par �crit, dont
il pourrait faire quelque usage, il feignit une d�licatesse de
passion qui p�t plaire � Mademoiselle, et il lui fit un scrupule
d'�crire sur du verre un sentiment qui devait durer �ternellement.
Son dessein r�ussit comme il d�sirait, et Mademoiselle �crivit le
soir dans du papier:
�C'est vous.� Elle le cachera elle-m�me; mais, comme cette
aventure se passait un jeudi et que minuit sonna avant que
Mademoiselle p�t donner son billet � Puyguilhem, elle ne voulut
pas para�tre moins scrupuleuse que lui, et craignant que le
vendredi ne f�t un jour malheureux, elle lui fit promettre
d'attendre au samedi � ouvrir le billet qui lui devait apprendre
cette _grande nouvelle. L'excessive fortune que cette d�claration
faisait envisager � Puyguilhem ne lui parut point au-dessus de son
ambition. Il songea � profiter du caprice de Mademoiselle, et il
eut la hardiesse d'en rendre compte au Roi. Personne n'ignore
qu'avec si grandes et �clatantes qualit�s nul prince au monde n'a
jamais eu plus de hauteur, ni plus de fiert�. Cependant, au lieu
de perdre Puyguilhem d'avoir os� lui d�couvrir ses esp�rances, il
lui permit non seulement de les conserver, mais il consentit que
quatre officiers de la couronne lui vinssent demander son
approbation pour un mariage si surprenant, et sans que Monsieur ni
Monsieur le Prince en eussent entendu parler. Cette nouvelle se
r�pandit dans le monde, et le remplit d'�tonnement et
d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venait de faire
contre sa gloire et contre sa dignit�. Il trouva seulement qu'il
�tait de sa grandeur d'�lever en un jour Puyguilhem au-dessus des
plus grands du royaume et, malgr� tant de disproportion, il le
jugea digne d'�tre son cousin germain, le premier pair de France
et ma�tre de cinq cent mille livres de rente; mais ce qui le
flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut
le plaisir secret de surprendre le monde, et de faire pour un
homme qu'il aimait ce que personne n'avait encore imagin�. Il fut
au pouvoir de Puyguilhem de profiter durant trois jours de tant de
prodiges que la fortune avait faits en sa faveur, et d'�pouser
Mademoiselle; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanit� ne
put �tre satisfaite s'il ne l'�pousait avec les m�mes c�r�monies
que s'il e�t �t� de sa qualit�: il voulut que le Roi et la Reine
fussent t�moins de ses noces, et qu'elles eussent tout l'�clat que
leur pr�sence y pouvait donner. Cette pr�somption sans exemple lui
fit employer � de vains pr�paratifs, et � passer son contrat, tout
le temps qui pouvait assurer son bonheur. Mme de Montespan, qui le
ha�ssait, avait suivi n�anmoins le penchant du Roi et ne s'�tait
point oppos�e � ce mariage. Mais le bruit du monde la r�veilla;
elle fit voir au Roi ce que lui seul ne voyait pas encore; elle
lui fit �couter la voix publique; il connut l'�tonnement des
ambassadeurs, il re�ut les plaintes et les remontrances
respectueuses de Madame douairi�re et de toute la maison royale.
Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec
un[e] extr�me peine qu'il d�clara � Puyguilhem qu'il ne pouvait
consentir ouvertement � son mariage. Il l'assura n�anmoins que ce
changement en apparence ne changerait rien en effet; qu'il �tait
forc�, malgr� lui, de c�der � l'opinion g�n�rale, et de lui
d�fendre d'�pouser Mademoiselle, mais qu'il ne pr�tendait pas que
cette d�fense emp�ch�t son bonheur. Il le pressa de se marier en
secret, et il lui promit que la disgr�ce qui devait suivre une
telle faute ne durerait que huit jours. Quelque sentiment que ce
discours p�t donner � Puyguilhem, il dit au Roi qu'il renon�ait
avec joie � tout ce qui lui avait permis d'esp�rer, puisque sa
gloire en pouvait �tre bless�e, et qu'il n'y avait point de
fortune qui le p�t consoler d'�tre huit jours s�par� de lui. Le
Roi fut v�ritablement touch� de cette soumission; il n'oublia rien
pour obliger Puyguilhem � profiter de la faiblesse de
Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de son c�t�, pour
faire voir au Roi qu'il lui sacrifiait toutes choses. Le
d�sint�ressement seul ne fit pas prendre n�anmoins cette conduite
� Puyguilhem: il crut qu'elle l'assurait pour toujours de l'esprit
du Roi, et que rien ne pourrait � l'avenir diminuer sa faveur. Son
caprice et sa vanit� le port�rent m�me si loin que ce mariage si
grand et si disproportionn� lui parut insupportable parce qu'il ne
lui �tait plus permis de le faire avec tout le faste et tout
l'�clat qu'il s'�tait propos�. Mais ce qui le d�termina le plus
puissamment � le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il
avait pour la personne de Mademoiselle, et le d�go�t d'�tre son
mari. Il esp�ra m�me de tirer des avantages solides de
l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'�pouser, elle lui
donnerait la souverainet� de Dombes et le duch� de Montpensier. Ce
fut dans cette vue qu'il refusa d'abord toutes les gr�ces dont le
Roi voulut le combler; mais l'humeur avare et in�gale de
Mademoiselle, et les difficult�s qui se rencontr�rent � assurer de
si grands biens � Puyguilhem, rendirent ce dessein inutile, et
l'oblig�rent � recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna le
gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si
consid�rables ne r�pondirent pas toutefois aux esp�rances que
Puyguilhem avait form�es. Son chagrin fournit bient�t � ses
ennemis, et particuli�rement � Mme de Montespan, tous les
pr�textes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut son �tat
et sa d�cadence et, au lieu de se m�nager aupr�s du Roi avec de la
douceur, de la patience et de l'habilet�, rien ne fut plus capable
de retenir son esprit �pre et fier. Il fit enfin des reproches au
Roi; il lui dit m�me des choses rudes et piquantes, jusqu'� casser
son �p�e en sa pr�sence en disant qu'il ne la tirerait plus pour
son service; il lui parla avec m�pris de Mme de Montespan, et
s'emporta contre elle avec tant de violence qu'elle douta de sa
s�ret� et n'en trouva plus qu'� le perdre. Il fut arr�t� bient�t
apr�s, et on le mena � Pignerol, o� il �prouva par une longue et
dure prison la douleur d'avoir perdu les bonnes gr�ces du Roi, et
d'avoir laiss� �chapper par une fausse vanit� tant de grandeurs et
tant d'avantages que la condescendance de son ma�tre et la
bassesse de Mademoiselle lui avaient pr�sent�s.
Alphonse, roi de Portugal, fils du duc de Bragance dont je viens
de parler, s'est mari� en France � la fille du duc de Nemours,
jeune, sans biens et sans protection. Peu de temps apr�s, cette
princesse a form� le dessein de quitter le Roi son mari; elle l'a
fait arr�ter dans Lisbonne, et les m�mes troupes, qui un jour
auparavant le gardaient comme leur roi, l'ont gard� le lendemain
comme prisonnier; il a �t� confin� dans une �le de ses propres
�tats, et on lui a laiss� la vie et le titre de roi. Le prince de
Portugal, son fr�re, a �pous� la Reine; elle conserve sa dignit�,
et elle a rev�tu le prince son mari de toute l'autorit� du
gouvernement, sans lui donner le nom de roi; elle jouit
tranquillement du succ�s d'une entreprise si extraordinaire, en
paix avec les Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume.
Un vendeur d'herbes, nomm� Masaniel, fit soulever le menu peuple
de Naples, et malgr� la puissance des Espagnols il usurpa
l'autorit� royale; il disposa souverainement de la vie, de la
libert� et des biens de tout ce qui lui fut suspect; il se rendit
ma�tre des douanes; il d�pouilla les partisans de tout leur argent
et de leurs meubles, et fit br�ler publiquement toutes ces
richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de
cette foule confuse de r�volt�s voul�t profiter d'un bien qu'on
croyait mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze jours, et finit
par un autre prodige: ce m�me Masaniel, qui achevait de si grandes
choses avec tant de bonheur, de gloire, et de conduite, perdit
subitement l'esprit, et mourut fr�n�tique en vingt-quatre heures.
La reine de Su�de, en paix dans ses �tats et avec ses voisins,
aim�e de ses sujets, respect�e des �trangers, jeune et sans
d�votion, a quitt� volontairement son royaume, et s'est r�duite �
une vie priv�e. Le roi de Pologne, de la m�me maison que la reine
de Su�de, s'est d�mis aussi de la royaut�, par la seule lassitude
d'�tre roi.
Un lieutenant d'infanterie sans nom et sans cr�dit, a commenc�, �
l'�ge de quarante-cinq ans, de se faire conna�tre dans les
d�sordres d'Angleterre. Il a d�poss�d� son roi l�gitime, bon,
juste, doux, vaillant et lib�ral; il lui a fait trancher la t�te,
par un arr�t de son parlement; il a chang� la royaut� en
r�publique; il a �t� dix ans ma�tre de l'Angleterre, plus craint
de ses voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui
y ont r�gn�. Il est mort paisible, et en pleine possession de
toute la puissance du royaume.
Les Hollandais ont secou� le joug de la domination d'Espagne; ils
ont form� une puissante r�publique, et ils ont soutenu cent ans la
guerre contre leurs rois l�gitimes pour conserver leur libert�.
Ils doivent tant de grandes choses � la conduite et � la valeur
des princes d'Orange, dont ils ont n�anmoins toujours redout�
l'ambition et limit� le pouvoir. Pr�sentement cette r�publique, si
jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'hui,
malgr� son peu d'exp�rience et ses malheureux succ�s dans la
guerre, ce qu'elle a refus� � ses p�res: elle ne se contente pas
de relever sa fortune abattue, elle le met en �tat de se faire
souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait d�chirer
par le peuple un homme qui maintenait seul la libert� publique.
Cette puissance d'Espagne, si �tendue et si formidable � tous les
rois du monde, trouve aujourd'hui son principal appui dans ses
sujets rebelles, et se soutient par la protection des Hollandais.
Un empereur, jeune, faible, simple, gouvern� par des ministres
incapables, et pendant le plus grand abaissement de la maison
d'Autriche, se trouve en un moment chef de tous les princes
d'Allemagne, qui craignent son autorit� et m�prisent sa personne,
et il est plus absolu que n'a jamais �t� Charles-Quint.
Le roi d'Angleterre, faible, paresseux, et plong� dans les
plaisirs, oubliant les int�r�ts de son royaume et ses exemples
domestiques, s'est expos� avec fermet� depuis six ans � la fureur
de ses peuples et � la haine de son parlement pour conserver une
liaison �troite avec le roi de France; au lieu d'arr�ter les
conqu�tes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a m�me contribu� en
lui fournissant des troupes. Cet attachement l'a emp�ch� d'�tre
ma�tre absolu d'Angleterre et d'en �tendre les fronti�res en
Flandre et en Hollande par des places et par des ports, qu'il a
toujours refus�s; mais dans le temps qu'il re�oit des sommes
consid�rables du Roi, et qu'il a le plus de besoin d'en �tre
soutenu contre ses propres sujets il renonce, sans pr�texte, �
tant d'engagements, et il se d�clare contre la France, pr�cis�ment
quand il lui est utile et honn�te d'y �tre attach�; par une
mauvaise politique pr�cipit�e, il perd, en un moment, le seul
avantage qu'il pouvait retirer d'une mauvaise politique de six
ann�es, et ayant pu donner la paix comme m�diateur, il est r�duit
� la demander comme suppliant, quand le Roi l'accorde � l'Espagne,
� l'Allemagne et � la Hollande.
Les propositions qui avaient �t� faites au roi d'Angleterre de
marier sa ni�ce, la princesse d'York, au prince d'Orange, ne lui
�taient pas agr�ables; le duc d'York en paraissait aussi �loign�
que le Roi son fr�re, et le prince d'Orange m�me, rebut� par les
difficult�s de ce dessein, ne pensait plus � le faire r�ussir. Le
roi d'Angleterre, �troitement li� au roi de France, consentait �
ses conqu�tes, lorsque les int�r�ts du grand tr�sorier
d'Angleterre et la crainte d'�tre attaqu� par le Parlement lui ont
fait chercher sa s�ret� particuli�re, en disposant le Roi son
ma�tre � s'unir avec le prince d'Orange par le mariage de la
princesse d'York, et � faire d�clarer l'Angleterre contre la
France pour la protection des Pays-Bas. Ce changement du roi
d'Angleterre a �t� si prompt et si secret que le duc d'York
l'ignorait encore deux jours devant le mariage de sa fille, et
personne ne se pouvait persuader que le roi d'Angleterre, qui
avait hasard� dix ans sa vie et sa couronne pour demeurer attach�
� la France, p�t renoncer en un moment � tout ce qu'il en esp�rait
pour suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de
son c�t�, qui avait tant d'int�r�t de se faire un chemin pour �tre
un jour roi d'Angleterre, n�gligeait ce mariage qui le rendait
h�ritier pr�somptif du royaume; il bornait ses desseins � affermir
son autorit� en Hollande, malgr� les mauvais succ�s de ses
derni�res campagnes, et il s'appliquait � se rendre aussi absolu
dans les autres provinces de cet �tat qu'il le croyait �tre dans
la Z�lande; mais il s'aper�ut bient�t qu'il devait prendre
d'autres mesures, et une aventure ridicule lui fit mieux conna�tre
l'�tat o� il �tait dans son pays qu'il ne le voyait par ses
propres lumi�res. Un crieur public vendait des meubles � un encan
o� beaucoup de monde s'assembla; il mit en vente un atlas, et
voyant que personne ne l'ench�rissait, il dit au peuple que ce
livre �tait n�anmoins plus rare qu'on ne pensait, et que les
cartes en �taient si exactes que la rivi�re dont M. le prince
d'Orange n'avait eu aucune connaissance lorsqu'il perdit la
bataille de Cassel y �tait fid�lement marqu�e. Cette raillerie,
qui fut re�ue avec un applaudissement universel, a �t� un des plus
puissants motifs qui ont oblig� le prince d'Orange � rechercher de
nouveau l'alliance d'Angleterre, pour contenir la Hollande, et
pour joindre tant de puissances contre nous. Il semble n�anmoins
que ceux qui ont d�sir� ce mariage, et ceux qui y ont �t�
contraires, n'ont pas connu leurs int�r�ts: le grand tr�sorier
d'Angleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en �tre
attaqu�, en portant le Roi son ma�tre � donner sa ni�ce au prince
d'Orange, et � se d�clarer contre la France; le roi d'Angleterre a
cru affermir son autorit� dans son royaume par l'appui du prince
d'Orange, et il a pr�tendu engager ses peuples � lui fournir de
l'argent pour ses plaisirs, sous pr�texte de faire la guerre au
roi de France et de le contraindre � recevoir la paix; le prince
d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection
d'Angleterre; � la France a appr�hend� qu'un mariage si oppos� �
ses int�r�ts n'emport�t la balance en joignant l'Angleterre � tous
nos ennemis. L'�v�nement a fait voir, en six semaines, la fausset�
de tant de raisonnements: ce mariage met une d�fiance �ternelle
entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le regardent
comme un dessein d'opprimer leur libert�; le parlement
d'Angleterre attaque les ministres du Roi, pour attaquer ensuite
sa propre personne; les �tats de Hollande, lass�s de la guerre et
jaloux de leur libert�, se repentent d'avoir mis leur autorit�
entre les mains d'un jeune homme ambitieux, et h�ritier pr�somptif
de la couronne d'Angleterre; le roi de France, qui a d'abord
regard� ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formait contre
lui, a su s'en servir pour diviser ses ennemis, et pour se mettre
en �tat de prendre la Flandre, s'il n'avait pr�f�r� la gloire de
faire la paix � la gloire de faire de nouvelles conqu�tes.
Si le si�cle pr�sent n'a pas moins produit d'�v�nements
extraordinaires que les si�cles pass�s, on conviendra sans doute
qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'exc�s des
crimes. La France m�me, qui les a toujours d�test�s, qui y est
oppos�e par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est
soutenue par les exemples du prince qui r�gne, se trouve n�anmoins
aujourd'hui le th��tre o� l'on voit para�tre tout ce que
l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquit� Les
vices sont de tous les temps, les hommes sont n�s avec de
l'int�r�t, de la cruaut� et de la d�bauche; mais si des personnes
que tout le monde conna�t avaient paru dans les premiers si�cles,
parlerait-on pr�sentement des prostitutions d'H�liogabale, de la
foi des Grecs et des poisons et des parricides de M�d�e?
Appendice aux �v�nements de ce si�cle
1. Portrait de Mme de Montespan
Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du
marquis de Montespan. Sa beaut� est surprenante; son esprit et sa
conversation ont encore plus de charme que sa beaut�. Elle fit
dessein de plaire au Roi et de l'�ter � La Valli�re dont il �tait
amoureux. Il n�gligea longtemps cette conqu�te, et il en fit m�me
des railleries. Deux ou trois ann�es se pass�rent sans qu'elle f�t
d'autres progr�s que d'�tre dame du palais attach�e
particuli�rement � la Reine, et dans une �troite familiarit� avec
le Roi et La Valli�re. Elle ne se rebuta pas n�anmoins, et se
confiant � sa beaut�, � son esprit, et aux offices de
Mme de Montausier, dame d'honneur de la Reine, elle suivit son
projet sans douter de l'�v�nement. Elle ne s'y est pas tromp�e:
ses charmes et le temps d�tach�rent le Roi de La Valli�re, et elle
se vit ma�tresse d�clar�e. Le marquis de Montespan sentit son
malheur avec toute la violence d'un homme jaloux. Il s'emporta
contre sa femme; il reprocha publiquement � Mme de Montausier
qu'elle l'avait entra�n�e dans la honte o� elle �tait plong�e. Sa
douleur et son d�sespoir firent tant d'�clat qu'il fut contraint
de sortir du royaume pour conserver sa libert�. Mme de Montespan
eut alors toute la facilit� qu'elle d�sirait, et son cr�dit n'eut
plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les
maisons du Roi; les conseils secrets se tenaient chez elle. La
Reine c�da � sa faveur comme tout le reste de la cour, et non
seulement il ne lui fut plus permis d'ignorer un amour si public,
mais elle fut oblig�e d'en voir toutes les suites sans oser se
plaindre, et elle dut � Mme de Montespan les marques d'amiti� et
de douceur qu'elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore
que La Valli�re f�t t�moin de son triomphe, qu'elle f�t pr�sente
et aupr�s d'elle � tous les divertissements publics et
particuliers; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de
ses enfants dans les temps o� elle cachait son �tat � ses propres
domestiques. Elle se lassa enfin de la pr�sence de La Valli�re
malgr� ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple
et cr�dule fut r�duite � prendre l'habit de carm�lite, moins par
d�votion que par faiblesse, et on peut dire qu'elle ne quitta le
monde que pour faire sa cour.
2. Portrait du cardinal de Retz
Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'�l�vation, d'�tendue
d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage.
Il a une m�moire extraordinaire, plus de force que de politesse
dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilit� et de la
faiblesse � souffrir les plaintes et les reproches de ses amis,
peu de pi�t�, quelques apparences de religion. Il para�t ambitieux
sans l'�tre; la vanit�, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait
entreprendre de grandes choses presque toutes oppos�es � sa
profession; il a suscit� les plus grands d�sordres de l'�tat sans
avoir un dessein form� de s'en pr�valoir, et bien loin de se
d�clarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a
pens� qu'� lui para�tre redoutable, et � se flatter de la fausse
vanit� de lui �tre oppos�. Il a su profiter n�anmoins avec
habilet� des malheurs publics pour se faire cardinal; il a
souffert la prison avec fermet�, et n'a d� sa libert� qu'� sa
hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs
ann�es, dans l'obscurit� d'une vie errante et cach�e. Il a
conserv� l'archev�ch� de Paris contre la puissance du cardinal
Mazarin; mais apr�s la mort de ce ministre il s'en est d�mis sans
conna�tre ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour
m�nager les int�r�ts de ses amis et les siens propres. Il est
entr� dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augment� sa
r�putation. Sa pente naturelle est l'oisivet�; il travaille
n�anmoins avec activit� dans les affaires qui le pressent, et il
se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une
pr�sence d'esprit, et il sait tellement tourner � son avantage les
occasions que la fortune lui offre qu'il semble qu'il les ait
pr�vues et d�sir�es. Il aime � raconter; il veut �blouir
indiff�remment tous ceux qui l'�coutent par des aventures
extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que
sa m�moire. Il est faux dans la plupart de ses qualit�s, et ce qui
a le plus contribu� � sa r�putation c'est de savoir donner un beau
jour � ses d�fauts. Il est insensible � la haine et � l'amiti�,
quelque soin qu'il ait pris de para�tre occup� de l'une ou de
l'autre; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu ou
par inapplication. Il a plus emprunt� de ses amis qu'un
particulier ne devait esp�rer de leur pouvoir rendre; il a senti
de la vanit� � trouver tant de cr�dit, et � entreprendre de
s'acquitter. Il n'a point de go�t ni de d�licatesse; il s'amuse �
tout et ne se pla�t � rien; il �vite avec adresse de laisser
p�n�trer qu'il n'a qu'une l�g�re connaissance de toutes choses. La
retraite qu'il vient de faire est la plus �clatante et la plus
fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait � son
orgueil, sous pr�texte de d�votion: il quitte la cour, o� il ne
peut s'attacher, et il s'�loigne du monde, qui s'�loigne de lui.
3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de
Richelieu
Monsieur de Lu�on, qui depuis a �t� cardinal de Richelieu, s'�tant
attach� enti�rement aux int�r�ts du mar�chal d'Ancre, lui
conseilla de faire la guerre; mais apr�s lui avoir donn� cette
pens�e et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de
Lu�on t�moigna de la d�sapprouver et s'y opposa pour ce que
M. de Nevers, qui croyait que la paix f�t avantageuse pour ses
desseins, lui avait fait offrir le prieur� de La Charit� par le P.
Joseph, pourvu qu'il la f�t r�soudre au Conseil. Ce changement
d'opinion de Monsieur de Lu�on surprit le mar�chal d'Ancre, et
l'obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il s'�tonnait de le
voir passer si promptement d'un sentiment � un autre tout
contraire; � quoi Monsieur de Lu�on r�pondit ces propres paroles,
que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais
jugeant bien par l� qu'il avait d�plu au mar�chal, il r�solut de
chercher les moyens de le perdre; et un jour que D�ageant l'�tait
all� trouver pour lui faire signer quelques exp�ditions, il lui
dit qu'il avait une affaire importante � communiquer �
M. de Luynes, et qu'il souhaitait de l'entretenir. Le lendemain,
M. de Luynes et lui se virent, o� Monsieur de Lu�on lui dit que le
mar�chal d'Ancre �tait r�solu de le perdre, et que le seul moyen
de se garantir d'�tre opprim� par un si puissant ennemi �tait de
le pr�venir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait
d�j� pris cette r�solution, ne sachant si ce conseil, qui lui
�tait donn� par une cr�ature du mar�chal, n'�tait point un pi�ge
pour le surprendre et pour lui faire d�couvrir ses sentiments.
N�anmoins Monsieur de Lu�on lui fit para�tre tant de z�le pour le
service du Roi et un si grand attachement � la ruine du mar�chal,
qu'il disait �tre le plus grand ennemi de l'�tat, que
M. de Luynes, persuad� de sa sinc�rit�, fut sur le point de lui
d�couvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait
fait de tuer le mar�chal; mais s'�tant retenu alors de lui en
parler, il dit � D�ageant la conversation qu'ils avaient eue
ensemble et l'envie qu'il avait de lui faire part de son secret;
ce que D�ageant d�sapprouva enti�rement, et lui fit voir que ce
serait donner un moyen infaillible � Monsieur de Lu�on de se
r�concilier � ses d�pens avec le mar�chal, et de se joindre plus
�troitement que jamais avec lui, en lui d�couvrant une affaire de
cette cons�quence: de sorte que la chose s'ex�cuta, et le mar�chal
d'Ancre fut tu� sans que Monsieur de Lu�on en e�t connaissance.
Mais les conseils qu'il avait donn�s � M. de Luynes, et
l'animosit� qu'il lui avait t�moign� d'avoir contre le mar�chal le
conserv�rent, et firent que le Roi lui commanda de continuer
d'assister au Conseil, et d'exercer sa charge de secr�taire d'�tat
comme il avait accoutum�: si bien qu'il demeura encore quelque
temps � la cour, sans que la chute du mar�chal qui l'avait avanc�
nuis�t � sa fortune. Mais, comme il n'avait pas pris les m�mes
pr�cautions envers les vieux ministres qu'il avait fait aupr�s de
M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le pr�sident Jeannin, qui
virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent
conna�tre � M. de Luynes qu'il ne devait pas attendre plus de
fid�lit� de lui qu'il en avait t�moign� pour le mar�chal d'Ancre,
et qu'il �tait n�cessaire de l'�loigner comme une personne
dangereuse et qui voulait s'�tablir par quelques voies que ce p�t
�tre: ce qui fit r�soudre M. de Luynes � lui commander de se
retirer � Avignon.
Cependant la Reine m�re du Roi alla � Blois, et Monsieur de Lu�on,
qui ne pouvait souffrir de se voir priv� de toutes ses esp�rances,
essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s'il
lui permettait de retourner aupr�s de la Reine, qu'il se servirait
du pouvoir qu'il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous
ceux qui lui �taient d�sagr�ables et pour lui faire faire toutes
les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut
re�ue, et Monsieur de Lu�on, retournant, produisit l'affaire du
Pont-de-C�, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commen�a
d'�tablir les fondements de la grandeur o� il est parvenu.
4. Le comte d'Harcourt
Le soin que la fortune a pris d'�lever et d'abattre le m�rite des
hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du
droit qu'elle s'est donn� de mettre le prix � leurs qualit�s,
comme les souverains mettent le prix � la monnaie, pour faire voir
que sa marque leur donne le cours qu'il lui pla�t. Si elle s'est
servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de
M. de Turenne pour les faire admirer, il para�t qu'elle a respect�
leur vertu et que, tout injuste qu'elle est, elle n'a pu se
dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu'elle veut
montrer toute l'�tendue de son pouvoir lorsqu'elle choisit des
sujets m�diocres pour les �galer aux plus grands hommes. Ceux qui
ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et
ils le regarderont comme un chef-d'oeuvre de la fortune, qui a
voulu que la post�rit� le juge�t digne d'�tre compar� dans la
gloire des armes aux plus c�l�bres capitaines. Ils lui verront
ex�cuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses
entreprises. Les succ�s des �les Sainte-Marguerite, de Casal, le
combat de la Route, le si�ge de Turin, les batailles gagn�es en
Catalogne, une si longue suite de victoires �tonneront les si�cles
� venir. La gloire du comte d'Harcourt sera en balance avec celle
de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgr� les distances
que la nature a mises entre eux; elle aura un m�me rang dans
l'histoire, et on n'osera refuser � son m�rite ce que l'on sait
pr�sentement qui n'est d� qu'� sa seule fortune.
Portrait de La Rochefoucauld par lui-m�me
Portrait de M.R.D. fait par lui-m�me
Je suis d'une taille m�diocre, libre et bien proportionn�e. J'ai
le teint brun mais assez uni, le front �lev� et d'une raisonnable
grandeur, les yeux noirs, petits et enfonc�s, et les sourcils
noirs et �pais, mais bien tourn�s. Je serais fort emp�ch� � dire
de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus ni
aquilin, ni gros ni pointu, au moins � ce que je crois. Tout ce
que je sais, c'est qu'il est plut�t grand que petit, et qu'il
descend un peu trop en bas. J'ai la bouche grande, et les l�vres
assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal taill�es. J'ai les
dents blanches, et passablement bien rang�es. On m'a dit autrefois
que j'avais un peu trop de menton: je viens de me t�ter et de me
regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais
pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou
carr� ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort difficile de
le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement fris�s, et avec
cela assez �pais et assez longs pour pouvoir pr�tendre en belle
t�te. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; cela
fait croire � la plupart des gens que je suis m�prisant, quoique
je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort ais�e, et m�me un
peu trop, et jusques � faire beaucoup de gestes en parlant. Voil�
na�vement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on
trouvera, je crois, que ce que je pense de moi l�-dessus n'est pas
fort �loign� de ce qui en est. J'en userai avec la m�me fid�lit�
dans ce qui me reste � faire de mon portrait; car je me suis assez
�tudi� pour me bien conna�tre, et je ne manque ni d'assurance pour
dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualit�s, ni de
sinc�rit� pour avouer franchement ce que j'ai de d�fauts.
Premi�rement, pour parler de mon humeur, je suis m�lancolique, et
je le suis � un point que depuis trois ou quatre ans � peine
m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me
semble, une m�lancolie assez supportable et assez douce, si je
n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon
temp�rament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en
vient me remplir de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort
l'esprit, que la plupart du temps ou je r�ve sans dire mot ou je
n'ai presque point d'attache � ce que je dis. Je suis fort
resserr� avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas m�me
extr�mement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est
un d�faut, je le sais bien, et je ne n�gligerai rien pour m'en
corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage
contribue � me faire para�tre encore plus r�serv� que je ne le
suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous d�faire d'un
m�chant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits,
je pense qu'apr�s m'�tre corrig� au dedans, il ne laissera pas de
me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ai de
l'esprit et je ne fais point difficult� de le dire; car � quoi bon
fa�onner l�-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement
pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un
peu de vanit� sous une modestie apparente et se servir d'une
mani�re bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de
bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me
croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je
me d�peins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que
je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit
que la m�lancolie g�te; car, encore que je poss�de assez bien ma
langue, que j'aie la m�moire heureuse, et que je ne pense pas les
choses fort confus�ment, j'ai pourtant une si forte application �
mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire.
La conversation des honn�tes gens est un des plaisirs qui me
touchent le plus. J'aime qu'elle soit s�rieuse et que la morale en
fasse la plus grande partie; cependant je sais la go�ter aussi
quand elle est enjou�e, et si je n'y dis pas beaucoup de petites
choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien
ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort
divertissante cette mani�re de badiner o� il y a certains esprits
prompts et ais�s qui r�ussissent si bien. J'�cris bien en prose,
je fais bien en vers, et si j'�tais sensible � la gloire qui vient
de ce c�t�-l�, je pense qu'avec peu de travail je pourrais
m'acqu�rir assez de r�putation. J'aime la lecture en g�n�ral;
celle o� il se trouve quelque chose qui peut fa�onner l'esprit et
fortifier l'�me est celle que j'aime le plus. Surtout, j'ai une
extr�me satisfaction � lire avec une personne d'esprit; car de
cette sorte on r�fl�chit � tous moments sur ce qu'on lit, et des
r�flexions que l'on fait il se forme une conversation la plus
agr�able du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des
ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis
peut-�tre mon sentiment avec un peu trop de libert�. Ce qu'il y a
encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une d�licatesse
trop scrupuleuse, et une critique trop s�v�re. Je ne hais pas �
entendre disputer, et souvent aussi je me m�le assez volontiers
dans la dispute: mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec
trop de chaleur et lorsqu'on d�fend un parti injuste contre moi,
quelquefois, � force de me passionner pour celui de la raison, je
deviens moi-m�me fort peu raisonnable. J'ai les sentiments
vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'�tre
tout � fait honn�te homme que mes amis ne me sauraient faire un
plus grand plaisir que de m'avertir sinc�rement de mes d�fauts.
Ceux qui me connaissent un peu particuli�rement et qui ont eu la
bont� de me donner quelquefois des avis l�-dessus savent que je
les ai toujours re�us avec toute la joie imaginable, et toute la
soumission d'esprit que l'on saurait d�sirer. J'ai toutes les
passions assez douces et assez r�gl�es: on ne m'a presque jamais
vu en col�re et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne
suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offens�,
et qu'il y all�t de mon honneur � me ressentir de l'injure qu'on
m'aurait faite. Au contraire je suis assur� que le devoir ferait
si bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais ma
vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne
me travaille point. Je ne crains gu�re de choses, et ne crains
aucunement la mort. Je suis peu sensible � la piti�, et je
voudrais ne l'y �tre point du tout. Cependant il n'est rien que je
ne fisse pour le soulagement d'une personne afflig�e, et je crois
effectivement que l'on doit tout faire, jusques � lui t�moigner
m�me beaucoup de compassion de son mal, car les mis�rables sont si
sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens
aussi qu'il faut se contenter d'en t�moigner, et se garder
soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne � rien
au-dedans d'une �me bien faite, qui ne sert qu'� affaiblir le
coeur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'ex�cutant jamais rien
par raison, a besoin de passions pour le porter � faire les
choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une fa�on que je ne
balancerais pas un moment � sacrifier mes int�r�ts aux leurs; j'ai
de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs
mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses;
seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas
non plus de grandes inqui�tudes en leur absence. J'ai
naturellement fort peu de curiosit� pour la plus grande partie de
tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai
moins de difficult� que personne � taire ce qu'on m'a dit en
confidence. Je suis extr�mement r�gulier � ma parole; je n'y
manque jamais, de quelque cons�quence que puisse �tre ce que j'ai
promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable.
J'ai une civilit� fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas
avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la
peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur
conversation que celle des hommes: on y trouve une certaine
douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble
outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de nettet� et qu'elles
donnent un tour plus agr�able aux choses qu'elles disent. Pour
galant, je l'ai �t� un peu autrefois; pr�sentement je ne le suis
plus, quelque jeune que je sois. J'ai renonc� aux fleurettes et je
m'�tonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honn�tes gens qui
s'occupent � en d�biter. J'approuve extr�mement les belles
passions: elles marquent la grandeur de l'�me, et quoique dans les
inqui�tudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire �
la s�v�re sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la
plus aust�re vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner
avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de d�licat et de
fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens �
aimer, ce sera assur�ment de cette sorte; mais, de la fa�on dont
je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe
jamais de l'esprit au coeur.
Documents relatifs � la gen�se des maximes
Avis au lecteur
Voici un portrait du coeur de l'homme que je donne au public, sous
le nom de R�flexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne
plaire pas � tout le monde, parce qu'on trouvera peut-�tre qu'il
ressemble trop, et qu'il ne flatte pas assez. Il y a apparence que
l'intention du peintre n'a jamais �t� de faire para�tre cet
ouvrage, et qu'il serait encore renferm� dans son cabinet si une
m�chante copie qui en a couru, et qui a pass� m�me depuis quelque
temps en Hollande, n'avait oblig� un de ses amis de m'en donner
une autre, qu'il dit �tre tout � fait conforme � l'original; mais
toute correcte qu'elle est, possible n'�vitera-t-elle pas la
censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se
m�le de p�n�trer dans le fond de leur coeur, et qui croient �tre
en droit d'emp�cher que les autres les connaissent, parce qu'elles
ne veulent pas se conna�tre elles-m�mes. Il est vrai que, comme
ces Maximes sont remplies de ces sortes de v�rit�s dont l'orgueil
humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne
se soul�ve contre elles, et qu'elles ne s'attirent des censeurs.
Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l'on m'a
donn�, qui a �t� faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le
temps que chacun se m�lait d'en dire son avis. Elle m'a sembl�
assez propre pour r�pondre aux principales difficult�s que l'on
peut opposer aux R�flexions, et pour expliquer les sentiments de
leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu'elles
contiennent n'est autre chose que l'abr�g� d'une morale conforme
aux pens�es de plusieurs P�res de l'�glise, et que celui qui les a
�crites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait
s'�garer en suivant de si bons guides, et qu'il lui �tait permis
de parler de l'homme comme les P�res en ont parl�. Mais si le
respect qui leur est d� n'est pas capable de retenir le chagrin
des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner
l'opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le
lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entra�ner son
esprit au premier mouvement de son coeur, et de donner ordre, s'il
est possible, que l'amour-propre ne se m�le point dans le jugement
qu'il en fera; car il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il
puisse �tre favorable � ces Maximes: comme elles traitent
l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de
pr�venir l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette
pr�vention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de
plus propre � �tablir la v�rit� de ces R�flexions que la chaleur
et la subtilit� que l'on t�moignera pour les combattre. En effet
il sera difficile de faire croire � tout homme de bon sens que
l'on les condamne par d'autre motif que par celui de l'int�r�t
cach�, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur
parti que le lecteur ait � prendre est de se mettre d'abord dans
l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en
particulier, et qu'il en est seul except�, bien qu'elles
paraissent g�n�rales; apr�s cela, je lui r�ponds qu'il sera le
premier � y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore gr�ce
au coeur humain. Voil� ce que j'avais � dire sur cet �crit en
g�n�ral. Pour ce qui est de la m�thode que l'on y e�t pu observer,
je crois qu'il e�t �t� � d�sirer que chaque maxime e�t eu un titre
du sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent �t� mises dans un
plus grand ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser
enti�rement celui de la copie qu'on m'a donn�e; et comme il y a
plusieurs maximes sur une m�me mati�re, ceux � qui j'en ai demand�
avis ont jug� qu'il �tait plus exp�dient de faire une table �
laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une
m�me chose.
Discours sur les r�flexions ou sentences et maximes morales
Monsieur,
Je ne saurais vous dire au vrai si les R�flexions morales sont de
M.***, quoiqu'elles soient �crites d'une mani�re qui semble
approcher de la sienne; mais en ces occasions-l� je me d�fie
presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle lui
en ait fait un pr�sent pour me donner une juste raison de n'en
rien croire. Voil� de bonne foi tout ce que je vous puis r�pondre
sur la premi�re chose que vous me demandez. Et pour l'autre, si
vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, vous n'en auriez gu�re plus
de contentement; car un homme pr�venu, au point que je le suis,
d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la libert� qu'il faut pour
en bien juger. N�anmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en
dirai mon avis, sans vouloir m'�riger autrement en faiseur de
dissertations, et sans y m�ler en aucune fa�on l'int�r�t de celui
que l'on croit avoir fait cet �crit. Il est ais� de voir d'abord
qu'il n'�tait pas destin� pour para�tre au jour, mais seulement
pour la satisfaction d'une personne qui, � mon avis, n'aspire pas
� la gloire d'�tre auteur; et si par hasard c'�tait M.***, je puis
vous dire que sa r�putation est �tablie dans le monde par tant de
meilleurs titres qu'il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que
ces R�flexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les
M�moires qu'on lui attribue furent imprim�s. Mais vous savez,
Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le si�cle pour publier
toutes les nouveaut�s, et s'il y a moyen de l'emp�cher quand on le
voudrait, surtout celles qui courent sous des noms qui les rendent
recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur: les noms
font valoir les choses aupr�s de ceux qui n'en sauraient conna�tre
le v�ritable prix; celui des R�flexions est connu de peu de gens,
quoique plusieurs se soient m�l�s d'en dire leur avis. Pour moi,
je ne me pique pas d'�tre assez d�licat et assez habile pour en
bien juger; je dis habile et d�licat, parce que je tiens qu'il
faut �tre pour cela l'un et l'autre; et quand je me pourrais
flatter de l'�tre, je m'imagine que j'y trouverais peu de choses �
changer. J'y rencontre partout de la force et de la p�n�tration,
des pens�es �lev�es et hardies, le tour de l'expression noble, et
accompagn� d'un certain air de qualit� qui n'appartient pas � tous
ceux qui se m�lent d'�crire. Je demeure d'accord qu'on n'y
trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait
souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y
aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'�crit que
pour soi, et pour d�lasser son esprit, qui �crit les choses �
mesure qu'elles lui viennent dans la pens�e, n'affecte pas tant de
suivre les r�gles que celui qui �crit de profession, qui s'en fait
une affaire, et qui songe � s'en faire honneur. Ce d�sordre
n�anmoins a ses gr�ces, et des gr�ces que l'art ne peut imiter. Je
ne sais pas si vous �tes de mon go�t, mais quand les savants m'en
devraient vouloir du mal, je ne puis m'emp�cher de dire que je
pr�f�rerai toute ma vie la mani�re d'�crire n�glig�e d'un
courtisan qui a de l'esprit � la r�gularit� g�n�e d'un docteur qui
n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il
�crit para�t ais�, et dans un certain air d'un homme qui se
n�glige, plus cette n�gligence, qui cache l'art sous une
expression simple et naturelle, lui donne d'agr�ment. C'est de
Tacite que je tiens ceci, je vous mets � la marge le passage
latin, que vous lirez si vous en avez envie; et j'en userai de
m�me de tous ceux dont je me souviendrai, n'�tant pas assur� si
vous aimez cette langue qui n'entre gu�re dans le commerce du
grand monde, quoique je sache que vous l'entendez parfaitement.
N'est-il pas vrai, Monsieur, que cette justesse recherch�e avec
trop d'�tude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne
du d�go�t, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens
esclaves des r�gles ces beaut�s o� l'art se d�guise sous les
apparences du naturel, ce don d'�crire facilement et noblement,
enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide:
_Stimi (si misto il culto � col negletto),_
_Sol naturali gli ornamenti e i siti._
_Di natura arte par, che per diletto_
_L'imitatrice sua scherzando imiti._
Voil� comme un po�te fran�ais l'a pens� apr�s lui.
L'artifice n'a point de part
Dans cette admirable structure;
La nature, en formant tous les traits au hasard,
Sait si bien imiter la justesse de l'art
Que l'oeil, tromp� d'une douce imposture,
Croit que c'est l'art qui suit l'ordre de la nature.
Voil� ce que je pense de l'ouvrage en g�n�ral; mais je vois bien
que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez
que je r�ponde plus pr�cis�ment aux difficult�s que vous me dites
que l'on vous a faites. Il me semble que la premi�re est celle-ci:
que les R�flexions d�truisent toutes les vertus. On peut dire �
cela que l'intention de celui qui les a �crites para�t fort
�loign�e de les vouloir d�truire; il pr�tend seulement faire voir
qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans
la plupart de nos actions il y a un m�lange d'erreur et de v�rit�,
de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde
le coeur de l'homme corrompu, attaqu� de l'orgueil et de l'amour-propre,
et environn� de mauvais exemples comme le commandant d'une ville
assi�g�e � qui l'argent a manqu�: il fait de la monnaie de
cuir, et de carton; cette monnaie a la figure de la bonne, on la
d�bite pour le m�me prix, mais ce n'est que la mis�re et le besoin
qui lui donnent cours parmi les assi�g�s. De m�me la plupart des
actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont
bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas
n�anmoins d'avoir leur m�rite et d'�tre dignes en quelque sorte de
notre estime, �tant tr�s difficile d'en avoir humainement de
meilleures. Mais quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n'y en
aurait aucune de v�ritable dans l'homme, en le consid�rant dans un
�tat purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu
cette opinion. Si je ne craignais pas de m'�riger trop en docteur,
je vous citerais bien des auteurs, et m�me des P�res de l'�glise,
et de grands saints, qui ont pens� que l'amour-propre et l'orgueil
�taient l'�me des plus belles actions des pa�ens. Je vous ferais
voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas m�me pardonn� � la
chastet� de Lucr�ce, que tout le monde avait crue vertueuse
jusqu'� ce qu'ils eussent d�couvert la fausset� de cette vertu,
qui avait produit la libert� de Rome, et qui s'�tait attir�
l'admiration de tant de si�cles. Pensez-vous, Monsieur, que
S�n�que, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux, f�t
v�ritablement sage lui-m�me, et qu'il f�t bien persuad� de ce
qu'il voulait persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'emp�cher
de dire quelquefois qu'on n'avait point vu dans le monde d'exemple
de l'id�e qu'il proposait, qu'il �tait impossible de trouver une
vertu si achev�e parmi les hommes, et que le plus parfait d'entre
eux �tait celui qui avait le moins de d�fauts. Il demeure d'accord
que l'on peut reprocher � Socrate d'avoir eu quelques amiti�s
suspectes; � Platon et Aristote, d'avoir �t� avares; � �picure,
prodigue et voluptueux; mais il s'�crie en m�me temps que nous
serions trop heureux d'�tre parvenus � savoir imiter leurs vices.
Ce philosophe aurait eu raison d'en dire autant des siens, car on
ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de
toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de
les m�priser; de se voir le ma�tre de l'empire, et de l'empereur,
et l'amant de l'imp�ratrice en m�me temps; d'avoir de superbes
palais, des jardins d�licieux, et de pr�cher, aussi � son aise
qu'il faisait, la mod�ration, et la pauvret�, au milieu de
l'abondance, et des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce
sto�cien qui contrefaisait si bien le ma�tre de ses passions eut
d'autres vertus que celle de bien cacher ses vices, et qu'en se
faisant couper les veines il ne se repentit pas plus d'une fois
d'avoir laiss� � son disciple le pouvoir de le faire mourir?
Regardez un peu de pr�s ce faux brave: vous verrez qu'en faisant
de beaux raisonnements sur l'immortalit� de l'�me, il cherche �
s'�tourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces
pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la
douleur est un mal; il pr�tend que la raison peut rendre l'homme
impassible, et au lieu d'abaisser son orgueil il le rel�ve
au-dessus de la divinit�. Il nous aurait bien plus oblig�s de nous
avouer franchement les faiblesses et la corruption du coeur
humain, que de prendre tant de peine � nous tromper. L'auteur des
R�flexions n'en fait pas de m�me: il expose au jour toutes les
mis�res de l'homme. Mais c'est de l'homme abandonn� � sa conduite
qu'il parle, et non pas du chr�tien. Il fait voir que, malgr� tous
les efforts de sa raison, l'orgueil et l'amour-propre ne laissent
pas de se cacher dans les replis de son coeur, d'y vivre et d'y
conserver assez de forces pour r�pandre leur venin sans qu'il s'en
aper�oive dans la plupart de ses mouvements.
La seconde difficult� que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de
rapport � la premi�re, est que les R�flexions passent dans le
monde pour des subtilit�s d'un censeur qui prend en mauvaise part
les actions les plus indiff�rentes, plut�t que pour des v�rit�s
solides. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vont ont
assur� de bonne foi qu'ils savaient, par leur propre exp�rience,
que l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre vue que celle
du bien, et souvent m�me sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni
pour le mal, mais par une droiture naturelle du coeur, qui le
porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu'il me f�t
permis de croire ces gens-l� sur leur parole, et qu'il f�t vrai
que la nature humaine n'e�t que des mouvements raisonnables, et
que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses; mais,
Monsieur, comment accorderons-nous le t�moignage de vos amis avec
les sentiments des m�mes P�res de l'�glise, qui ont assur� que
toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'�taient que des
imperfections; que notre volont� �tait n�e aveugle; que ses d�sirs
�taient aveugles, sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne
fallait pas s'�tonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme �tait
dans un �garement continuel? Il en ont parl� encore plus
fortement, car ils ont dit qu'en cet �tat la prudence de l'homme
ne p�n�trait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par rapport �
l'orgueil; que sa temp�rance ne mod�rait aucun exc�s que celui que
l'orgueil avait condamn�; que sa constance ne se soutenait dans
les malheurs qu'autant qu'elle �tait soutenue par l'orgueil; et
enfin que toutes ses vertus, avec cet �clat ext�rieur de m�rite
qui les faisait admirer, n'avaient pour but que cette admiration,
l'amour d'une vaine gloire, et l'int�r�t de l'orgueil. On
trouverait un nombre presque infini d'autorit�s sur cette opinion;
mais si je m'engageais � vous les citer r�guli�rement, j'en aurais
un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je
pense donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en
faire voir l'abr�g� dans six vers d'un excellent po�te de notre
temps:
Si le jour de la foi n'�claire la raison,
Notre go�t d�prav� tourne tout en poison;
Toujours de notre orgueil la subtile imposture
Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature;
Et dans le propre amour dont l'homme est rev�tu,
Il se rend criminel m�me par sa vertu.
S'il faut n�anmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de
cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de
l'amour-propre, si Dieu leur fait des gr�ces extraordinaires, s'il
les sanctifie d�s ce monde, je souscris de bon coeur � leur
canonisation, et je leur d�clare que les R�flexions morales ne les
regardent point. Il n'y a pas d'apparence que celui qui les a
�crites en veuille � la vertu des saints; il ne s'adresse, comme
je vous ai dit, qu'� l'homme corrompu, il soutient qu'il fait
presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il
fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de
lui-m�me, parce que la nature ne se d�clare pas en lui sinc�rement
des motifs qui le font agir. Dans cet �tat malheureux o� l'orgueil
est l'�me de tous ses mouvements, les saints m�mes sont les
premiers � lui d�clarer la guerre, et le traitent plus mal sans
comparaison que ne fait l'auteur des R�flexions. S'il vous prend
quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouv�s dans
leurs �crits sur ce sujet, vous serez aussi persuad� que je le
suis de cette v�rit�; mais je vous supplie de vous contenter �
pr�sent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils
ont pens�:
Le d�sir des honneurs, des biens, et des d�lices,
Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices,
Et l'aveugle int�r�t qui r�gne dans son coeur,
Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur;
Le nombre de ses maux s'accro�t par leur rem�de;
Au mal qui se gu�rit un autre mal succ�de;
Au gr� de ce tyran dont l'empire est cach�,
Un p�ch� se d�truit par un autre p�ch�.
Montaigne, que j'ai quelque scrupule de vous citer apr�s des P�res
de l'�glise, dit assez heureusement sur ce m�me sujet que son �me
a deux visages diff�rents, qu'elle a beau se replier sur elle-m�me,
elle n'aper�oit jamais que celui que l'amour-propre a d�guis�,
pendant que l'autre se d�couvre par ceux qui n'ont point
de part � ce d�guisement. Si j'osais ench�rir sur une m�taphore si
hardie, je dirais que l'homme corrompu est fait comme ces
m�dailles qui repr�sentent la figure d'un saint et celle d'un
d�mon dans une seule face et par les m�mes traits. Il n'y a que la
diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet;
l'un voit le saint, et l'autre voit le d�mon. Ces comparaisons
nous font assez comprendre que, quand l'amour-propre a s�duit le
coeur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et r�pand tant
d'obscurit� dans toutes ses connaissances, qu'elle ne peut juger
du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-m�me aucun discours
assur� pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la
terre comme une troupe de voyageurs, que la nuit a surpris en
passant dans une for�t: ils marchent sur la foi d'un guide qui les
�gare aussit�t, ou par malice, ou par ignorance, chacun d'eux se
met en peine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses
routes, et chacun croit suivre la bonne; plus il le croit, et plus
il s'en �carte. Mais quoique leurs �garements soient diff�rents,
ils n'ont pourtant qu'une m�me cause: c'est le guide qui les a
tromp�s, et l'obscurit� de la nuit qui les emp�che de se
redresser. Peut-on mieux d�peindre l'aveuglement et les
inqui�tudes de l'homme abandonn� � sa propre conduite, qui
n'�coute que les conseils de son orgueil, qui croit aller
naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le
dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que,
dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses,
c'est alors que l'�garement de son coeur est plus dangereux? Il y
a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cette
horloge, et le principe en est si cach�, qu'encore que nous
voyions ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le
ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran.
La troisi�me difficult� que j'ai � r�soudre est que beaucoup de
personnes trouvent de l'obscurit� dans le sens et dans
l'expression de ces r�flexions. L'obscurit�, comme vous savez,
Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui �crit.
Les R�flexions, ou si vous voulez les Maximes et les Sentences,
comme le monde a nomm� celles-ci, doivent �tre �crites dans un
style serr�, qui ne permet pas de donner aux choses toute la
clart� qui serait � d�sirer. Ce sont les premiers traits du
tableau: les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de
l'art et la beaut� de la pens�e du peintre; mais cette beaut�
n'est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne
soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des
coups de ma�tre. Il faut donc se donner le loisir de p�n�trer le
sens et la force des paroles, il faut que l'esprit parcoure toute
l'�tendue de leur signification avant que de se reposer pour en
former le jugement.
La quatri�me difficult� est, ce me semble, que les Maximes sont
presque partout trop g�n�rales. On vous a dit qu'il est injuste
d'�tendre sur tout le genre humain des d�fauts qui ne se trouvent
qu'en quelques hommes. Je sais, outre ce que vous me mandez des
diff�rents sentiments que vous en avez entendus, ce que l'on
oppose d'ordinaire � ceux qui d�couvrent et qui condamnent les
vices: on appelle leur censure le portrait du peintre; on dit
qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout
jaune parce qu'ils le sont eux-m�mes. Mais s'il �tait vrai que,
pour censurer la corruption du coeur en g�n�ral, il fall�t la
ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudrait aussi
demeurer d'accord que ces philosophes, dont Diog�ne de La�rce nous
rapporte les sentences, �taient les hommes les plus corrompus de
leur si�cle, il faudrait faire le proc�s � la m�moire de Caton, et
croire que c'�tait le plus m�chant homme de la r�publique, parce
qu'il censurait les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne
pense pas que l'auteur des R�flexions, quel qu'il puisse �tre,
trouve rien � redire au chagrin de ceux qui le condamneront,
quand, � la religion pr�s, on ne le croira pas plus homme de bien,
ni plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les
termes que l'on trouve trop g�n�raux, qu'il est difficile de les
restreindre dans les sentences sans leur �ter tout le sel et toute
la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que
sous des expressions g�n�rales l'esprit ne laisse pas de
sous-entendre de lui-m�me des restrictions. Par exemple, quand on
dit: Tout Paris fut au-devant du Roi, toute la cour est dans la joie,
ces fa�ons de parler ne signifient n�anmoins que la plus grande
partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour
fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que quand on se
scandalise si ais�ment des termes d'une censure g�n�rale, c'est �
cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit le plus
sensible du coeur.
N�anmoins il est certain que nous connaissons, vous et moi, bien
des gens qui ne se scandalisent pas de celle des R�flexions,
j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent
de bonne foi ce qu'ils sentent en eux-m�mes et ce qu'ils
remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y
penser, ou s'en veulent donner la peine, et si par hasard ils y
pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous
pla�t, de la mani�re dont notre ami Guarini traite ces gens-l�:
_Huomo sono, e mi preggio d'esser humano:_
_E teco, che sei huomo._
_E ch'altro esser non puoi,_
_Come huomo parlo di cosa humana._
_E se di cotal nome forse ti sdegni,_
_Guarda, garzon superbo,_
_Che, nel dishumanarti,_
_Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio._
Voil�, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature
humaine; et au lieu de se f�cher contre le miroir qui nous fait
voir nos d�fauts, au lieu de savoir mauvais gr� � ceux qui nous
les d�couvrent, ne vaudrait-il pas mieux nous servir des lumi�res
qu'ils nous donnent pour conna�tre l'amour-propre et l'orgueil, et
pour nous garantir des surprises continuelles qu'ils font � notre
raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux
vices, qui furent les causes funestes de la r�volte de notre
premier p�re, ni trop d�crier ces sources malheureuses de toutes
nos mis�res?
Que les autres prennent donc comme ils voudront les R�flexions
morales. Pour moi je les consid�re comme peinture ing�nieuse de
toutes les singeries du faux sage; il me semble que, dans chaque
trait, l'amour de la v�rit� lui �te le masque, et le montre tel
qu'il est. Je les regarde comme des le�ons d'un ma�tre qui entend
parfaitement l'art de conna�tre les hommes, qui d�m�le
admirablement bien tous les r�les qu'ils jouent dans le monde, et
qui non seulement nous fait prendre garde aux diff�rents
caract�res des personnages du th��tre, mais encore qui nous fait
voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roi de la
com�die sont les m�mes acteurs qui font le docteur et le bouffon
dans la farce. Je vous avoue que je n'ai rien lu de notre temps
qui m'ait donn� plus de m�pris pour l'homme, et plus de honte � ma
propre vanit�. Je pense toujours trouver � l'ouverture du livre
quelque ressemblance aux mouvements secrets de mon coeur; je me
t�te moi-m�me pour examiner s'il dit vrai, et je trouve qu'il le
dit presque toujours, et de moi et des autres, plus qu'on ne
voudrait. D'abord j'en ai quelque d�pit, je rougis quelquefois de
voir qu'il ait devin�, mais je sens bien, � force de le lire, que
si je n'apprends � devenir plus sage, j'apprends au moins �
conna�tre que je ne le suis pas; j'apprends enfin, par l'opinion
qu'il me donne de moi-m�me, � ne me r�pandre pas sottement dans
l'admiration de toutes ces vertus dont l'�clat nous saute aux
yeux. Les hypocrites passent mal leur temps � la lecture d'un
livre comme celui-l�. D�fiez-vous donc, Monsieur, de ceux qui vous
en diront du mal, et soyez assur� qu'ils n'en disent que parce
qu'ils sont au d�sespoir de voir r�v�ler des myst�res qu'ils
voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et � eux-m�mes.
En ne voulant vous faire qu'une lettre, je me suis engag�
insensiblement � vous �crire un grand discours; appelez-le comme
vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que
vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me
croire,
MONSIEUR,
Votre, etc.
R�flexions morales
I
L'amour-propre est l'amour de soi-m�me, et de toutes choses pour
soi; il rend les hommes idol�tres d'eux-m�mes, et les rendrait les
tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
se repose jamais hors de soi et ne s'arr�te dans les sujets
�trangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre. Rien n'est si imp�tueux que ses d�sirs, rien
de si cach� que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
ses souplesses ne se peuvent repr�senter, ses transformations
passent celles des m�tamorphoses, et ses raffinements ceux de la
chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les t�n�bres de
ses ab�mes. L� il est � couvert des yeux les plus p�n�trants, il y
fait mille insensibles tours et retours. L� il est souvent
invisible � lui-m�me, il y con�oit, il y nourrit, et il y �l�ve,
sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
les m�conna�t ou il ne peut se r�soudre � les avouer. De cette
nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
lui-m�me, de l� viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossi�ret�s et ses niaiseries sur son sujet; de l� vient qu'il
croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir d�s
qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les go�ts qu'il a
rassasi�s. Mais cette obscurit� �paisse, qui le cache � lui-m�me,
n'emp�che pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
en quoi il est semblable � nos yeux, qui d�couvrent tout, et sont
aveugles seulement pour eux-m�mes. En effet dans ses plus grands
int�r�ts, et dans ses plus importantes affaires, o� la violence de
ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
entend, il imagine, il soup�onne, il p�n�tre, il devine tout; de
sorte qu'on est tent� de croire que chacune de ses passions a une
esp�ce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
fort que ses attachements, qu'il essaye de rompe inutilement � la
vue des malheurs extr�mes qui le menacent. Cependant il fait
quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
plusieurs ann�es; d'o� l'on pourrait conclure assez
vraisemblablement que c'est par lui-m�me que ses d�sirs sont
allum�s, plut�t que par la beaut� et par le m�rite de ses objets;
que son go�t est le prix qui les rel�ve et le fard qui les
embellit; que c'est apr�s lui-m�me qu'il court, et qu'il suit son
gr�, lorsqu'il suit les choses qui sont � son gr�. Il est tous les
contraires, il est imp�rieux et ob�issant, sinc�re et dissimul�,
mis�ricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de diff�rentes
inclinations selon la diversit� des temp�raments qui le tournent
et le d�vouent tant�t � la gloire, tant�t aux richesses, et tant�t
aux plaisirs; il en change selon le changement de nos �ges, de nos
fortunes et de nos exp�riences; mais il lui est indiff�rent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
pla�t. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
des causes �trang�res, il y en a une infinit� qui naissent de lui
et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
l�g�ret�, d'amour, de nouveaut�, de lassitude et de d�go�t; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables, � obtenir des
choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui m�me lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fiert� dans les plus m�prisables. Il est dans
tous les �tats de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
choses, et de leur privation; il passe m�me dans le parti des gens
qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
est admirable, il se hait lui-m�me avec eux, il conjure sa perte,
il travaille m�me � sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'�tre, et
pourvu qu'il soit, il veut bien �tre son ennemi. Il ne faut donc
pas s'�tonner s'il se joint quelquefois � la plus rude aust�rit�,
et s'il entre si hardiment en soci�t� avec elle pour se d�truire,
parce que, dans le m�me temps qu'il se ruine en un endroit, il se
r�tablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors m�me qu'il est
vaincu et qu'on croit en �tre d�fait, on le retrouve qui triomphe
dans sa propre d�faite. Voil� la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
le reflux de ses vagues continuelles une fid�le expression de la
succession turbulente de ses pens�es, et de ses �ternels
mouvements.
II
L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
III
Quelque d�couverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,
il reste bien encore des terres inconnues.
IV
L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.
V
La dur�e de nos passions ne d�pend pas plus de nous que la dur�e
de notre vie.
VI
La passion fait souvent du plus habile homme un fol, et rend quasi
toujours les plus sots habiles.
VII
Les grandes et �clatantes actions qui �blouissent les yeux sont
repr�sent�es par les politiques comme les effets des grands
int�r�ts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte � l'ambition qu'ils avaient de se rendre ma�tres du
monde, �tait un effet de jalousie.
VIII
Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.
Elles sont comme un art de la nature dont les r�gles sont
infaillibles; et l'homme le plus simple que la passion fait parler
persuade mieux que celui qui n'a que la seule �loquence.
IX
Les passions ont une injustice et un propre int�r�t qui fait qu'il
est dangereux de les suivre, lors m�me qu'elles paraissent les
plus raisonnables.
X
Il y a dans le coeur humain une g�n�ration perp�tuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
l'�tablissement d'une autre.
XI
Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.
L'avarice produit quelquefois la lib�ralit�, et la lib�ralit�
l'avarice; on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace na�t de
la timidit�.
XII
Quelque industrie que l'on ait � cacher ses passions sous le voile
de la pi�t�, et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit
qui se montre.
XIII
Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degr�s de
la chaleur, et de la froideur, du sang.
XIV
Les hommes ne sont pas seulement sujets � perdre �galement le
souvenir des bienfaits, et des injures, mais ils ha�ssent ceux qui
les ont oblig�s, et cessent de ha�r ceux qui leur ont fait des
outrages. L'application � r�compenser le bien, et � se venger du
mal, leur para�t une servitude � laquelle ils ont peine � se
soumettre.
XV
La cl�mence des princes est souvent une politique dont ils se
servent pour gagner l'affection des peuples.
XVI
La cl�mence, dont nous faisons une vertu, se pratique tant�t pour
la gloire, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et
presque toujours par tous les trois ensemble.
XVII
La mod�ration, dans la plupart des hommes, n'a garde de combattre
et de soumettre l'ambition, puisqu'elles ne se peuvent trouver
ensemble, la mod�ration n'�tant d'ordinaire qu'une paresse, une
langueur, et un manque de courage: de mani�re qu'on peut justement
dire � leur �gard que la mod�ration est une bassesse de l'�me,
comme l'ambition en est l'�l�vation.
XVIII
La mod�ration dans la bonne fortune n'est que l'appr�hension de la
honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
XIX
La mod�ration des personnes heureuses est le calme de leur humeur,
adoucie par la possession du bien.
XX
La mod�ration est une crainte de l'envie, et du m�pris, qui
suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine
ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la bien
d�finir, la mod�ration des hommes dans leurs plus hautes
�l�vations est une ambition de para�tre plus grands que les choses
qui les �l�vent.
XXI
La mod�ration est comme la sobri�t�, on voudrait bien manger
davantage, mais on craint de se faire mal.
XXII
Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
XXIII
La constance des sages n'est qu'un art, avec lequel ils savent
enfermer leur agitation dans leur coeur.
XXIV
Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des constances, de
froideurs, et des m�pris de la mort, pour ne pas penser � elle, de
sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces m�pris font � leur
esprit ce que le bandeau fait � leurs yeux.
XXV
La philosophie triomphe ais�ment de maux pass�s, et de ceux qui ne
sont pas pr�ts d'arriver. Mais les maux pr�sents triomphent
d'elle.
XXVI
Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas
ordinairement par r�solution, mais par stupidit� et par coutume,
et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt.
XXVII
Les grands hommes s'abattent et se d�montent � la fin par la
longueur de leurs infortunes; cela fait bien voir qu'ils n'�taient
pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la g�ne pour le para�tre, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de
leur �me, enfin, � une grande vanit� pr�s, les h�ros sont faits
comme les autres hommes.
XXVIII
Il faut de plus grandes vertus, et en plus grand nombre, pour
soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
XXIX
Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
XXX
Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent
pas n�anmoins le jour; la seule envie est une passion timide et
honteuse d'elle-m�me, qui n'ose se laisser voir.
XXXI
La jalousie est raisonnable, et juste en quelque mani�re,
puisqu'elle ne cherche qu'� conserver un bien qui nous appartient,
ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une
fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des
autres.
XXXII
Le mal que nous faisons ne nous attire point tant de pers�cution
et de haine que les bonnes qualit�s que nous avons.
XXXIII
Tout le monde trouve � redire en autrui ce qu'on trouve � redire
en lui.
XXXIV
Si nous n'avions point de d�fauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres.
XXXV
La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa
mati�re; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux
sujets d'inqui�tude, et de nouveaux tourments; on cesse d'�tre
jaloux d�s qu'on est �clairci de ce qui causait la jalousie.
XXXVI
L'orgueil se d�dommage toujours, et il ne perd rien lors m�me
qu'il renonce � la vanit�.
XXXVII
L'orgueil, comme lass� de ses artifices et de ses diff�rentes
m�tamorphoses, apr�s avoir jou� tout seul tous les personnages de
la com�die humaine, se montre avec un visage naturel, et se
d�couvre par la fiert�; de sorte qu'� proprement parler la fiert�
est l'�clat et la d�claration de l'orgueil.
XXXVIII
Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de
celui des autres.
XXXIX
L'orgueil est �gal dans tous les hommes, et il n'y a de diff�rence
qu'aux moyens et � la mani�re de le mettre au jour.
XL
La nature, qui a si sagement pourvu � la vie de l'homme par la
disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donn�
l'orgueil pour lui �pargner la douleur de conna�tre ses
imperfections et ses mis�res.
XLI
L'orgueil a bien plus de part que la bont� aux remontrances que
nous faisons � ceux qui commettent des fautes; et nous les
reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader
que nous en sommes exempts.
XLII
Nous promettons selon nos esp�rances, et nous tenons selon nos
craintes.
XLIII
L'int�r�t parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de
personnages, et m�me celui de d�sint�ress�.
XLIV
L'int�r�t, � qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui
fait la lumi�re des autres.
XLV
Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent
ordinairement incapables des grandes.
XLVI
Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
XLVII
L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que
par son esprit il vise � un endroit, son coeur l'achemine
insensiblement � un autre.
XLVIII
Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements
extraordinaires de nos humeurs, et de notre temp�rament, comme de
la violence de la col�re, mais personne quasi ne s'aper�oit que
ces humeurs ont un cours ordinaire et r�gl�, qui meut et tourne
imperceptiblement notre volont� � des actions diff�rentes, elles
roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement
un empire secret en nous-m�mes; de sorte qu'elles ont une part
consid�rable en toutes nos actions, sans que nous le puissions
reconna�tre.
XLIX
La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nomm�es: elles ne
sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes
du corps.
L
Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la
fortune.
LI
La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
contraire � celle qu'il faut pour le talent des grandes.
LII
L'attachement ou l'indiff�rence pour la vie sont des go�ts de
l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de
la langue ou du choix des couleurs.
LIII
C'est une esp�ce de bonheur de conna�tre jusques � quel point on
doit �tre malheureux.
LIV
La f�licit� est dans le go�t et non pas dans les choses; et c'est
par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce
que les autres trouvent aimable.
LV
Quand on ne trouve pas son repos en soi-m�me, il est inutile de le
chercher ailleurs.
LVI
On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense.
LVII
Ceux qui se sentent du m�rite se piquent toujours d'�tre
malheureux, pour persuader aux autres, et � eux-m�mes, qu'ils sont
au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'�tre en butte
� la fortune.
LVIII
Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-m�mes, que de voir que nous avons �t� contents dans l'�tat, et
dans les sentiments, que nous d�sapprouvons � cette heure.
LIX
On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
avait esp�r�.
LX
On se console souvent d'�tre malheureux par un certain plaisir
qu'on trouve � le para�tre.
LXI
Quelque diff�rence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant
une certaine proportion de biens et de maux qui les rend �gales.
LXII
Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle,
mais la fortune qui fait les h�ros.
LXIII
Le m�pris des richesses dans les philosophes �tait un d�sir cach�
de venger leur m�rite de l'injustice de la fortune par le m�pris
des m�mes biens dont elle les privait; c'�tait un secret qu'ils
avaient trouv� pour se d�dommager de l'avilissement de la
pauvret�; c'�tait enfin un chemin d�tourn� pour aller � la
consid�ration qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.
LXIV
La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de
la faveur. Le d�pit de ne la pas poss�der se console et s'adoucit
un peu par le m�pris de ceux qui la poss�dent; c'est enfin une
secr�te envie de la d�truire, qui fait que nous leur �tons nos
propres hommages, ne pouvant pas leur �ter ce qui leur attire ceux
de tout le monde.
LXV
Pour s'�tablir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y
para�tre �tabli.
LXVI
Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs
actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de
quelque petit dessein.
LXVII
Il semble que nos actions aient des �toiles heureuses ou
malheureuses, aussi bien que nous, d'o� d�pend une grande partie
de la louange et du bl�me qu'on leur donne.
LXVIII
Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne
tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne
puissent tourner � leur pr�judice.
LXIX
La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.
LXX
Il faudrait pouvoir r�pondre de sa fortune, pour pouvoir r�pondre
de ce que l'on fera.
LXXI
La sinc�rit� est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en
fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est
qu'une fine dissimulation pour arriver � la confiance des autres.
LXXII
L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre
nos t�moignages consid�rables, et d'attirer � nos paroles un
respect de religion.
LXXIII
La v�rit� ne fait pas tant de bien dans le monde que les
apparences de la v�rit� font de mal.
LXXIV
Comment peut-on r�pondre de ce qu'on voudra � l'avenir, puisque
l'on ne sait pas pr�cis�ment ce que l'on veut dans le temps
pr�sent?
LXXV
On �l�ve la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'�loge
qu'on ne lui donne elle est la r�gle de nos actions et de notre
conduite, elle est la ma�tresse de la fortune, elle fait le destin
des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les
biens, et comme disait autrefois un po�te, quand nous avons la
prudence, il ne nous manque aucune divinit�, pour dire que nous
trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux
dieux. Cependant la prudence la plus consomm�e ne saurait nous
assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
une mati�re aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme,
elle ne peut ex�cuter s�rement aucun de ses projets: d'o� il faut
conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence
ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en
toutes choses, et en toutes rencontres.
LXXVI
Un habile homme doit savoir r�gler le rang de ses int�r�ts et les
conduire chacun dans son ordre. Notre avidit� le trouble souvent
en nous faisant courir � tant de choses � la fois que, pour
d�sirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez
servir � obtenir les plus consid�rables.
LXXVII
L'amour est � l'�me de celui qui aime ce que l'�me est au corps
qu'elle anime.
LXXVIII
Il est malais� de d�finir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que
dans l'�me c'est une passion de r�gner, dans les esprits c'est une
sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cach�e et
d�licate de jouir de ce que l'on aime apr�s beaucoup de myst�res.
LXXIX
Il n'y a point d'amour pur et exempt de m�lange de nos autres
passions que celui qui est cach� au fond du coeur, et que nous
ignorons nous-m�mes.
LXXX
Il n'y a point de d�guisement qui puisse longtemps cacher l'amour
o� il est, ni le feindre o� il n'est pas.
LXXXI
Comme on n'est jamais en libert� d'aimer, ou de cesser d'aimer,
l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
ma�tresse, ni elle de la l�g�ret� de son amant.
LXXXII
Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
plus � la haine qu'� l'amiti�.
LXXXIII
On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie;
mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une.
LXXXIV
Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille diff�rentes
copies.
LXXXV
L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement
continuel, et il cesse de vivre d�s qu'il cesse d'esp�rer ou de
craindre.
LXXXVI
Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde
en parle, mais peu de gens en ont vu.
LXXXVII
L'amour pr�te son nom � un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, o� il n'a non plus de part que le Doge en a � ce qui se
fait � Venise.
LXXXVIII
La justice n'est qu'une vive appr�hension qu'on ne nous �te ce qui
nous appartient; de l� vient cette consid�ration et ce respect
pour tous les int�r�ts du prochain, et cette scrupuleuse
application � ne lui faire aucun pr�judice; cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
lui ont donn�s, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres.
LXXXIX
La justice, dans les juges qui sont mod�r�s, n'est que l'amour de
leur �l�vation.
XC
On bl�me l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
mais pour le pr�judice que l'on en re�oit.
XCI
L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice.
XCII
Le silence est le parti le plus s�r de celui qui se d�fie de soi-m�me.
XCIII
Ce qui rend nos inclinations si l�g�res, et si changeantes, c'est
qu'il est ais� de conna�tre les qualit�s de l'esprit, et difficile
de conna�tre celles de l'�me.
XCIV
L'amiti� la plus d�sint�ress�e n'est qu'un trafic o� notre
amour-propre se propose toujours quelque chose � gagner.
XCV
La r�conciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sinc�rit�, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un d�sir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais �v�nement.
XCVI
Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on
devienne infid�le, pour nous d�gager de notre fid�lit�.
XCVII
Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
ne vient ni de la bont� de notre naturel, ni de l'amiti� que nous
avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
de l'esp�rance d'�tre heureux � notre tour ou de retirer quelque
utilit� de leur bonne fortune.
XCVIII
Nous nous persuadons souvent mal � propos d'aimer les gens plus
puissants que nous; l'int�r�t seul produit notre amiti�, et nous
ne nous donnons pas � eux pour le bien que nous leur voulons
faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.
XCIX
Dans l'adversit� de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
quelque chose qui ne nous d�pla�t pas.
C
Comment pr�tendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous
n'avons pas pu le garder nous-m�mes?
CI
Comme si ce n'�tait pas assez � l'amour-propre d'avoir la vertu de
se transformer lui-m�me, il a encore celle de transformer les
objets, ce qu'il fait d'une mani�re fort �tonnante; car non
seulement il les d�guise si bien qu'il y est lui-m�me tromp�, mais
il change aussi l'�tat et la nature des choses. En effet,
lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine
et sa pers�cution contre nous, c'est avec toute la s�v�rit� de la
justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne � ses
d�fauts une �tendue qui les rend �normes, et il met ses bonnes
qualit�s dans un jour si d�savantageux qu'elles deviennent plus
d�go�tantes que ses d�fauts. Cependant, d�s que cette m�me
personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos int�r�ts
la r�concilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussit�t �
son m�rite le lustre que notre aversion venait de lui �ter; les
mauvaises qualit�s s'effacent et les bonnes parassent avec plus
d'avantage qu'auparavant; nous rappelons m�me toute notre
indulgence pour la forcer � justifier la guerre qu'elle nous a
faite. Quoique toutes les passions montrent cette v�rit�, l'amour
la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
amoureux, agit� de la rage o� l'a mis l'oubli ou l'infid�lit� de
ce qu'il aime, m�diter pour sa vengeance tout ce que cette passion
inspire de plus violent; n�anmoins, aussit�t que sa vue a calm� la
fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beaut�
innocente, il n'accuse plus que lui-m�me, il condamne ses
condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
�te la noirceur aux mauvaises actions de sa ma�tresse et en s�pare
le crime pour s'en charger lui-m�me.
CII
L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil: il sert � le nourrir et � l'augmenter, et nous �te la
connaissance des rem�des qui pourraient soulager nos mis�res et
nous gu�rir de nos d�fauts.
CIII
On n'a plus de raison, quand on n'esp�re plus d'en trouver aux
autres.
CIV
On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent �
nous conna�tre nous-m�mes, qu'en eut ce fou d'Ath�nes de se
plaindre du m�decin qui l'avait gu�ri de l'opinion d'�tre riche.
CV
Les philosophes, et S�n�que surtout, n'ont point �t� les crimes
par leurs pr�ceptes: ils n'ont fait que les employer au b�timent
de l'orgueil.
CVI
Les vieillards aiment � donner de bons pr�ceptes, pour se consoler
de n'�tre plus en �tat de donner de mauvais exemples.
CVII
Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumi�re de
l'esprit; son �tendue est la mesure de sa lumi�re; sa profondeur
est celle qui p�n�tre le fond des choses; son discernement les
compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut
voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa
d�licatesse aper�oit celles qui paraissent imperceptibles, et le
jugement d�cide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on
trouvera que toutes ces qualit�s ne sont autre chose que la
grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la
pl�nitude de ses lumi�res tous les avantages dont nous venons de
parler.
CVIII
Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son
esprit.
CIX
La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours
des choses honn�tes et d�licates.
CX
La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il
entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-�-dire celles qui
sont le plus capables de plaire aux autres.
CXI
Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il
trouve toutes achev�es en lui-m�me; il semble qu'elles y soient
cach�s, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre.
CXII
L'esprit est toujours la dupe du coeur.
CXIII
Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur
coeur.
CXIV
Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les
statues; il y en a qu'il faut voir de pr�s pour en bien juger, et
il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en
est �loign�.
CXV
Celui-l� n'est pas raisonnable � qui le hasard fait trouver la
raison, mais celui qui la conna�t, qui la discerne, et qui la
go�te.
CXVI
Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le d�tail; et comme
il est presque infini, nos connaissances sont toujours
superficielles et imparfaites.
CXVII
Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers � un ami que
celui de lui donner conseil.
CXVIII
Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assembl�s,
l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un para�t
avec une d�f�rence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des
instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent,
est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il
vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui
conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un
z�le ardent et d�sint�ress�, et il cherche en m�me temps, dans ses
propres int�r�ts, des r�gles de conseiller; de sorte que son
conseil lui est bien plus propre qu'� celui qui le re�oit.
CXIX
On est au d�sespoir d'�tre tromp� par ses ennemis, et trahi par
ses amis; et on est souvent satisfait de l'�tre par soi-m�me.
CXX
Il est aussi ais� de se tromper soi-m�me sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aper�oivent.
CXXI
La plus d�li�e de toutes les finesses est de savoir bien faire
semblant de tomber dans les pi�ges que l'on nous tend; on n'est
jamais si ais�ment tromp� que quand on songe � tromper les autres.
CXXII
L'intention de ne jamais tromper nous expose � �tre souvent
tromp�s.
CXXIII
La coutume que nous avons de nous d�guiser aux autres, pour
acqu�rir leur estime, fait qu'enfin nous nous d�guisons � nous-m�mes.
CXXIV
L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un
dessein form� de trahir.
CXXV
On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impun�ment.
CXXVI
Les plus habiles affectent toute leur vie d'�viter les finesses
pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand
int�r�t.
CXXVII
L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et
il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir
en un endroit se d�couvre en un autre.
CXXVIII
Si on �tait toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses
ni de trahisons.
CXXIX
On est fort sujet � �tre tromp� quand on croit �tre plus fin que
les autres.
CXXX
La subtilit� est une fausse d�licatesse, et la d�licatesse est une
solide subtilit�.
CXXXI
C'est quelquefois assez d'�tre grossier pour n'�tre pas tromp� par
un habile homme.
CXXXII
Les plus sages le sont dans les choses indiff�rentes, mais ils ne
le sont presque jamais dans leurs plus s�rieuses affaires.
CXXXIII
Il est plus ais� d'�tre sage pour les autres que de l'�tre assez
pour soi-m�me.
CXXXIV
La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
CXXXV
La sobri�t� est l'amour de la sant�, ou l'impuissance de manger
beaucoup.
CXXXVI
On n'est jamais si ridicule par les qualit�s que l'on a que par
celles que l'on affecte d'avoir.
CXXXVII
Chaque homme se trouve quelquefois aussi diff�rent de lui-m�me
qu'il l'est des autres.
CXXXVIII
Chaque talent dans les hommes, de m�me que chaque arbre, a ses
propri�t�s et ses effets qui lui sont tous particuliers.
CXXXIX
Quand la vanit� ne fait point parler, on n'a pas envie de dire
grand'chose.
CXL
On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
CXLI
Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
paraissent raisonnables et agr�ables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plut�t � ce qu'il veut
dire qu'� r�pondre pr�cis�ment � ce qu'on lui dit, et que les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au m�me temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leur esprit un �garement pour ce qu'on leur
dit, et une pr�cipitation pour retourner � ce qu'ils veulent dire;
au lieu de consid�rer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
autres ou de les persuader, que de chercher si fort � se plaire �
soi-m�me, et que bien �couter et bien r�pondre est une des plus
grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
CXLII
Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass� sans la compagnie
des sots.
CXLIII
On se vante souvent mal � propos de ne se point ennuyer, et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie.
CXLIV
On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lass� d'en
parler.
CXLV
Comme c'est le caract�re des grands esprits de faire entendre avec
peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche
ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien.
CXLVI
C'est plut�t par l'estime de nos propres sentiments que nous
exag�rons les bonnes qualit�s des autres, que par leur m�rite; et
nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges.
CXLVII
La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
d�sir d'en avoir de plus d�licates.
CXLVIII
On n'aime point � louer, et on ne loue jamais personne sans
int�r�t. La louange est une flatterie habile, cach�e, et d�licate,
qui satisfait diff�remment celui qui la donne, et celui qui la
re�oit. L'un la prend comme une r�compense de son m�rite; l'autre
la donne pour faire remarquer son �quit� et son discernement.
CXLIX
Ier �tat--Nous choisissons souvent des louanges empoisonn�es qui
font voir par contrecoup en ceux que nous louons des d�fauts que
nous n'osons d�couvrir autrement.
2e �tat--M�me texte, augment� de la phrase suivante: Nous
�levons la gloire des uns pour abaisser par l� celle des autres,
et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si
on ne les voulait point bl�mer tous deux.
CL
On ne loue que pour �tre lou�.
CLI
On ne bl�me le vice et on ne loue la vertu que par int�r�t.
CLII
Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le bl�me qui leur
sert que la louange qui les trahit.
CLIII
Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui m�disent.
CLIV
Le refus des louanges est un d�sir d'�tre lou� deux fois.
CLV
La louange qu'on nous donne sert au moins � nous fixer dans la
pratique des vertus.
CLVI
L'approbation que l'on donne � l'esprit, � la beaut� et � la
valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'auraient �t� capables de faire d'eux-m�mes.
CLVII
L'amour-propre emp�che bien que celui qui nous flatte ne soit
jamais celui qui nous flatte le plus.
CLVIII
Si nous ne nous flattions point nous-m�mes, la flatterie des
autres ne nous ferait jamais de mal.
CLIX
On ne fait point de distinction dans les esp�ces de col�res, bien
qu'il y en ait une l�g�re et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre tr�s criminelle, qui est �
proprement parler la fureur de l'orgueil.
CLX
La nature fait le m�rite, et la fortune le met en oeuvre.
CLXI
Les grandes �mes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
plus de vertu que les �mes communes, mais celles seulement qui ont
de plus grands desseins.
CLXII
Ier �tat--Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le
coeur, il y a un m�rite fade, et des personnes qui d�go�tent avec
des qualit�s bonnes et inestimables.
2e �tat--Idem, sauf le dernier mot: estimables.
CLXIII
Il y a des gens dont le m�rite consiste � dire et � faire des
sottises utilement, et qui g�teraient tout s'ils changeaient de
conduite.
CLXIV
L'art de savoir bien mettre en oeuvre de m�diocres qualit�s donne
souvent plus de r�putation que le v�ritable m�rite.
CLXV
Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie; ils les font
valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forc� de les recevoir selon
leur cours, et non pas selon leur v�ritable prix.
CLXVI
Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualit�s, il en faut avoir
l'�conomie.
CLXVII
On se m�compte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins.
CLXVIII
Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins
si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.
CLXIX
La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont
eus pour l'acqu�rir.
CLXX
Il y a une infinit� de conduites qui ont un ridicule apparent, et
qui sont, dans leurs raisons cach�es, tr�s sages et tr�s solides.
CLXXI
Il est plus ais� de para�tre digne des emplois qu'on n'a pas que
de ceux qu'on exerce.
CLXXII
Notre m�rite nous attire l'estime des honn�tes gens, et notre
�toile celle du public.
CLXXIII
Le monde r�compense plus souvent les apparences du m�rite que le
m�rite m�me.
CLXXIV
La f�rocit� naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
CLXXV
L'esp�rance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins � nous
mener � la fin de la vie par un chemin agr�able.
CLXXVI
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un po�te italien a dit de
l'honn�tet� des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
de para�tre honn�te.
CLXXVII
Pendant que la paresse et la timidit� ont seules le m�rite de nous
tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
CLXXVIII
Il n'y a personne qui sache si un proc�d� net, sinc�re et honn�te,
est plut�t un effet de probit� que d'habilet�.
CLXXIX
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fant�me form�
par nos passions, � qui on donne un nom honn�te, pour faire
impun�ment ce qu'on veut.
CLXXX
Toutes les vertus se perdent dans l'int�r�t, comme les fleuves se
perdent dans la mer.
CLXXXI
Nous sommes pr�occup�s de telle sorte en notre faveur que ce que
nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre
de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre
nous ont d�guis�s.
CLXXXII
La curiosit� n'est pas comme l'on croit un simple amour de la
nouveaut�; il y en a une d'int�r�t, qui fait que nous voulons
savoir les choses pour nous en pr�valoir; il y en a une autre
d'orgueil, qui nous donne envie d'�tre au-dessus de ceux qui
ignorent les choses, et de n'�tre pas au-dessous de ceux qui les
savent.
CLXXXIII
Il vaut mieux employer son esprit � supporter les infortunes qui
arrivent qu'� p�n�trer celles qui peuvent arriver.
CLXXXIV
La constance en amour est une inconstance perp�tuelle, qui fait
que notre coeur s'attache successivement � toutes les qualit�s de
la personne que nous aimons, donnant tant�t la pr�f�rence � l'une,
tant�t � l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
inconstance arr�t�e et renferm�e dans un m�me sujet.
CLXXXV
Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans
une source in�puisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre
vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole.
CLXXXVI
La pers�v�rance n'est digne ni de bl�me ni de louange, parce
qu'elle n'est que la dur�e des go�ts et des sentiments qu'on ne
s'�te et qu'on ne se donne point.
CLXXXVII
Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant
la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
que le d�go�t que nous avons de n'�tre pas assez admir�s de ceux
qui nous connaissent trop, et l'esp�rance que nous avons de l'�tre
davantage de ceux qui ne nous connaissent gu�re.
CLXXXVIII
Nous nous plaignons quelquefois l�g�rement de nos amis pour
justifier par avance notre l�g�ret�.
CLXXXIX
Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait;
c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver.
CXC
Il y a une inconstance qui vient de la l�g�ret� de l'esprit, qui
change � tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait
recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est
plus excusable, qui vient de la fin du go�t des choses.
CXCI
Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
entrent dans la composition des rem�des de la m�decine. La
prudence les assemble et les temp�re, et elle s'en sert utilement
contre les maux de la vie.
CXCII
Il y a des crimes qui deviennent innocents et m�me glorieux par
leur �clat, leur nombre et leur exc�s. De l� vient que les
voleries publiques sont des habilet�s, et que prendre des
provinces injustement s'appelle faire des conqu�tes.
CXCIII
Nous avouons nos d�fauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la
justice de notre esprit, nous r�parions le tort qu'ils nous ont
fait dans l'esprit des autres.
CXCIV
Il y a des h�ros en mal comme en bien.
CXCV
On peut ha�r et m�priser les vices, sans ha�r ni m�priser les
vicieux; mais on a toujours du m�pris pour ceux qui manquent de
vertu.
CXCVI
Le nom de la vertu sert � l'int�r�t aussi utilement que les vices.
CXCVII
La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e que celle du corps; et
quoique l'on paraisse �loign� des passions, on n'y est pas moins
expos� qu'� tomber malade quand on se porte bien.
CXCVIII
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands d�fauts.
CXCIX
La nature a prescrit � chaque homme d�s sa naissance des bornes
pour les vertus et pour les vices.
CC
Nous n'avouons jamais nos d�fauts que par vanit�.
CCI
On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'exc�s.
CCII
On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la
vie comme des h�tes chez lesquels il faut successivement loger; et
je doute que l'exp�rience nous les f�t �viter s'il nous �tait
permis de faire deux fois le m�me chemin.
CCIII
Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est
nous qui les quittons.
CCIV
Il y a des rechutes dans les maladies de l'�me comme dans celles
du corps. Ce que nous prenons pour notre gu�rison n'est le plus
souvent qu'un rel�che ou un changement de mal.
CCV
Les d�fauts de l'�me sont comme les blessures du corps: quelque
soin qu'on prenne de les gu�rir, la cicatrice para�t toujours, et
elles sont � tout moment en danger de se rouvrir.
CCVI
Ce qui nous emp�che souvent de nous abandonner � un seul vice est
que nous en avons plusieurs.
CCVII
Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bient�t
oubli�s.
CCVIII
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
soup�onnent pas facilement les autres.
CCIX
Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans
l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
en le voyant.
CCX
Le d�sir de para�tre habile emp�che souvent de le devenir.
CCXI
La vertu n'irait pas loin si la vanit� ne lui tenait pas
compagnie.
CCXII
Celui qui croit pouvoir trouver en soi-m�me de quoi se passer de
tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
se passer de lui se trompe encore davantage.
CCXIII
La pompe des enterrements regarde plus la vanit� des vivants que
l'honneur des morts.
CCXIV
Les faux honn�tes gens sont ceux qui d�guisent la corruption de
leur coeur aux autres et � eux-m�mes. Les vrais honn�tes gens sont
ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres.
CCXV
Le vrai honn�te homme est celui qui ne se pique de rien.
CCXVI
La s�v�rit� des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
ajoutent � leur beaut�. C'est un attrait fin et d�licat, et une
douceur d�guis�e.
CCXVII
L'honn�tet� des femmes est l'amour de leur r�putation et de leur
repos.
CCXVIII
C'est �tre v�ritablement honn�te homme que de vouloir �tre
toujours expos� � la vue des honn�tes gens.
CCXIX
La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un
para�t sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionn�es � son �ge et � sa fortune.
CCXX
Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
habilement leur niaiserie.
CCXXI
Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
CCXXII
En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
CCXXIII
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde
chante un certain temps, quelque fades et d�go�tants qu'ils
soient.
CCXXIV
La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils
ont, ou bien le m�rite de leur fortune.
CCXXV
Quelque incertitude et quelque vari�t� qui paraisse dans le monde,
on y remarque n�anmoins un certain encha�nement secret, et un
ordre r�gl� de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
chose marche en son rang, et suit le cours de sa destin�e.
CCXXVI
L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le
dessein de faire fortune, le d�sir de rendre notre vie commode et
agr�able, et l'envie d'abaisser les autres, font na�tre cette
valeur qui est si c�l�bre parmi les hommes.
CCXXVII
La valeur dans les simples soldats est un m�tier p�rilleux qu'ils
ont pris pour gagner leur vie.
CCXXVIII
Ier �tat (et le deuxi�me, pour chaque variante, entre
parenth�ses). La parfaite valeur et la poltronnerie compl�te sont
des (deux) extr�mit�s o� on en arrive rarement. L'espace qui est
entre le deux (entre-deux) est vaste, et contient toutes les
autres esp�ces de courage: il n'y a pas moins de diff�rence entre
eux (elles) qu'il y en a entre les visages et les humeurs;
cependant ils (elles) conviennent en beaucoup de choses. Il y a
des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action,
et qui se rel�chent et se rebutent ais�ment par sa dur�e. Il y en
a qui sont assez contents quand ils ont satisfait � l'honneur du
monde, et qui font fort peu de choses au-del�. On en voit qui ne
sont pas (pas toujours) �galement ma�tres de leur peur. D'autres
se laissent quelquefois entra�ner � des �pouvantes g�n�rales.
D'autres vont � la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes;
enfin il s'en trouve � qui l'habitude des moindres p�rils affermit
le courage et les pr�pare � s'exposer � de plus grands. (Ici, une
phrase ajout�e dans le 2e �tat: Il y en a encore qui sont braves �
coups d'�p�e, qui ne peuvent souffrir les coups de mousquets; et
d'autres y sont assur�s, qui craignent de se battre � coups
d'�p�e.) Outre cela il y a un rapport g�n�ral que l'on remarque
entre tous les courages de diff�rentes esp�ces dont nous venons de
parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les
bonnes et les mauvaises actions, leur donne la libert� de se
m�nager. Il y a encore un autre m�nagement plus g�n�ral qui, �
parler absolument, s'�tend sur toutes sortes d'hommes: c'est qu'il
n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
faire dans une occasion (action) s'ils avaient une certitude d'en
revenir. De sorte (De sorte qu'il est visible) que la crainte de
la mort �te quelque chose � leur valeur et diminue son effet.
CCXXIX
La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans t�moins ce
qu'on est capable de faire devant le monde.
CCXXX
L'intr�pidit� est une force extraordinaire de l'�me par laquelle
elle emp�che les troubles, les d�sordres et les �motions que la
vue des grands p�rils a accoutum� d'�lever en elle; par cette
force les h�ros se maintiennent en un �tat paisible, et conservent
l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les
plus terribles et les plus surprenants.
CCXXXI
L'intr�pidit� doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermet� qui lui est
n�cessaire dans les p�rils de la guerre.
CCXXXII
Ceux qui voudraient d�finir la victoire par sa naissance seraient
tent�s comme les po�tes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est
produite par une infinit� d'actions qui, au lieu de l'avoir pour
but, regardent seulement les int�r�ts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une arm�e, allant � leur
propre gloire et � leur �l�vation, procurent un bien si grand et
si g�n�ral.
CCXXXIII
La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est n�cessaire pour faire r�ussir le dessein pour lequel ils
s'exposent.
CCXXXIV
La vanit�, la honte, et surtout le temp�rament, font la valeur des
hommes.
CCXXXV
On ne veut point perdre la vie, et on veut acqu�rir de la gloire;
de l� vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
�viter la mort que les gens de chicane pour conserver leur bien.
CCXXXVI
On ne peut r�pondre de son courage quand on n'a jamais �t� dans le
p�ril.
CCXXXVII
Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi de marchands:
elle soutient le commerce; et nous ne payons pas pour la justice
qu'il y a de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
gens qui nous pr�tent.
CCXXXVIII
Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
peuvent pas pour cela se flatter d'�tre reconnaissants.
CCXXXIX
Ce qui fait tout le m�compte dans la reconnaissance qu'on attend
des gr�ces qu'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui re�oit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait.
CCXL
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
est une esp�ce d'ingratitude.
CCXLI
On donne plus souvent des bornes � sa reconnaissance qu'� ses
d�sirs et � ses esp�rances.
CCXLII
L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
CCXLIII
Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections le mal que
l'on nous a fait apr�s.
CCXLIV
Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. Nous imitons les bonnes actions par
l'�mulation, et les mauvaises par la malignit� de notre nature qui
�tant retenue en prison par la honte est mise en libert� par
l'exemple.
CCXLV
L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait d�pla�t avec les m�mes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.
CCXLVI
Quelque pr�texte que nous donnions � nos afflictions, ce n'est que
l'int�r�t et la vanit� qui les causent.
CCXLVII
Il y a une esp�ce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous
pr�texte de pleurer la perte d'une personne qui nous est ch�re
nous nous pleurons nous-m�mes; nous pleurons la diminution de
notre bien, de notre plaisir, de notre consid�ration, en la
personne que nous pleurons. De cette mani�re les morts ont
l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les versent.
J'ai dit que c'�tait une esp�ce d'hypocrisie, parce que, par elle,
l'homme se trompe seulement soi-m�me. Il y en a une autre qui
n'est pas si innocente, et qui impose � tout le monde: c'est
l'affliction de certaines personnes qui aspirent � la gloire d'une
belle et immortelle douleur, car le temps, qui consume tout,
l'ayant consum�e, elles ne laissent pas d'opini�trer leurs pleurs,
leurs plaintes, et leurs soupirs; elles prennent un personnage
lugubre, et travaillent � persuader par toutes leurs actions
qu'elles �galeront la dur�e de tous leurs d�plaisirs � leur propre
vie. Cette triste et fatigante vanit� se trouve d'ordinaire dans
les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins qui m�nent � la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent � se rendre c�l�bres par la montre d'une inconsolable
douleur. Il y a encore une autre esp�ce de larmes qui n'ont que de
petites sources, qui coulent facilement et qui s'�coulent
aussit�t: on pleure pour avoir la r�putation d'�tre tendre, on
pleure pour �tre plaint, ou pour �tre pleur�, et on pleure
quelquefois de honte de ne pleurer pas.
CCXLVIII
Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur m�rite,
mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur
avoir donn�e de ce que nous valons.
CCXLIX
Nous ne sommes pas difficiles � consoler des disgr�ces de nos amis
lorsqu'elles servent � signaler la tendresse que nous avons pour
eux.
CCL
Qui consid�rera superficiellement tous les effets de la bont� qui
nous fait sortir hors de nous-m�mes, et qui nous immole
continuellement � l'avantage de tout le monde, sera tent� de
croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-m�me, ou se laisse d�pouiller et appauvrir sans
s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la
dupe de la bont�. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens
dont l'amour-propre se sert pour arriver � ses fins; c'est un
chemin d�rob�, par o� il revient � lui-m�me, plus riche et plus
abondant; c'est un d�sint�ressement qu'il met � un furieuse usure;
c'est enfin un ressort d�licat avec lequel il r�unit, il dispose
et tourne tous les hommes en sa faveur.
CCLI
Nul ne m�rite d'�tre lou� de bont� s'il n'a la force, et la
hardiesse, d'�tre m�chant toute autre bont� n'est le plus souvent
qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volont�.
CCLII
Il est bien malais� de distinguer la bont� g�n�rale, et r�pandue
sur tout le monde, de la grande habilet�.
CCLIII
Il n'est pas si dangereux de faire du mal � la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.
CCLIV
Pour pouvoir �tre toujours bon, il faut que les autres croient
qu'ils ne peuvent jamais nous �tre impun�ment m�chants.
CCLV
Rien ne nous pla�t tant que la confiance des grands, et des
personnes consid�rables par leurs emplois, par leurs esprits, ou
par leur m�rite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et �l�ve
merveilleusement notre orgueil parce que nous le regardons comme
un effet de notre fid�lit�; cependant, nous serions remplis de
confusion si nous consid�rions l'imperfection et la bassesse de sa
naissance, car elle vient de la vanit�, de l'envie de parler, et
de l'impuissance de retenir le secret: de sorte qu'on peut dire
que la confiance est comme un rel�chement de l'�me caus� par le
nombre et par le poids des choses dont elle est pleine.
CCLVI
La confiance de plaire est souvent un moyen de d�plaire
infailliblement.
CCLVII
Nous ne croyons pas ais�ment ce qui est au-del� de ce que nous
voyons.
CCLVIII
La confiance que l'on a en soi fait na�tre la plus grande partie
de celle que l'on a aux autres.
CCLIX
Ier �tat--La sobri�t� est l'amour de la sant�, ou l'impuissance
de manger beaucoup.
2e �tat--Il y a une r�volution g�n�rale qui change le go�t des
esprits, aussi bien que les fortunes du monde.
CCLX
La v�rit� est le fondement et la raison de la perfection, et de la
beaut�; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait �tre
belle, et parfaite, si elle n'est v�ritablement tout ce qu'elle
doit �tre, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
CCLXI
On peut dire de l'agr�ment s�par� de la beaut� que c'est une
sym�trie dont on ne sait point les r�gles, et un rapport secret
des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
de la personne.
CCLXII
Il y a de belles choses qui ont plus d'�clat quand elles demeurent
imparfaites que quand elles sont trop achev�es.
CCLXIII
Ier �tat--La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de
quelques-unes est retenue par leur temp�rament et par leur raison.
2e �tat--La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les
femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la
coquetterie de quelques-unes est retenue par leur temp�rament et
par leur raison.
CCLXIV
On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir
jamais incommoder.
CCLXV
Il y a peu de choses impossibles d'elles-m�mes; et l'application
pour les faire r�ussir nous manque bien plus que les moyens.
CCLXVI
La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix de chaque
chose.
CCLXVII
Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son
habilet�.
CCLXVIII
La g�n�rosit� est un industrieux emploi du d�sint�ressement pour
aller plus t�t � un plus grand int�r�t.
CCLXIX
La fid�lit� est une invention rare de l'amour-propre, par laquelle
l'homme, s'�rigeant en d�positaire des choses pr�cieuses, se rend
lui-m�me infiniment pr�cieux; de tous les trafics de l'amour-propre,
c'est celui o� il fait le moins d'avances et de plus grands
profits; c'est un raffinement de sa politique, avec lequel
il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
libert�, et par leur vie, qu'ils sont forc�s de confier en
quelques occasions, � �lever l'homme fid�le au-dessus de tout le
monde.
CCLXX
La magnanimit� m�prise tout pour avoir tout.
CCLXXI
La magnanimit� est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
l'homme ma�tre de lui-m�me pour le rendre ma�tre de toutes choses.
CCLXXII
Ier �tat--Il y a peu de choses impossibles d'elles-m�mes, et
l'on trouve plus de voies que l'on ne pense pour y arriver. Et si
nous avions assez d'application et de volont�, nous aurions
toujours assez de moyens.
2e �tat--Il n'y a pas moins d'�loquence dans le ton de la voix
que dans le choix des paroles.
CCLXXIII
La v�ritable �loquence consiste � dire tout ce qu'il faut et � ne
dire que ce qu'il faut.
CCLXXIV
Il y a une �loquence dans les yeux et dans l'air de la personne
qui ne persuade pas moins que celle de la parole.
CCLXXV
Il est aussi ordinaire de voir changer les go�ts qu'il est rare de
voir changer les inclinations.
CCLXXVI
L'int�r�t donne toutes sortes de vertus et de vices.
CCLXXVII
L'humilit� n'est souvent qu'une feinte soumission que nous
employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un
mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes
pour s'�lever sur eux; c'est un d�guisement, et son premier
stratag�me; mais quoique ces changements soient presque infinis,
et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut
avouer n�anmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire
que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de
l'humilit�; car alors on le voir les yeux baiss�s, dans une
contenance modeste et repos�e; toutes ses paroles sont douces et
respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de d�dain pour
lui-m�me; si on l'en veut croire, il est indigne de tous les
honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne re�oit les
charges o� on l'�l�ve que comme un effet de la bont� des hommes,
et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue
tous ces personnages que l'on prend pour l'humilit�.
CCLXXVIII
Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, un geste et des
mines qui leur sont propres; ce rapport bon, ou mauvais, fait les
bons, ou les mauvais, com�diens, et c'est ce qui fait aussi que
les personnes plaisent ou d�plaisent.
CCLXXIX
Dans toutes les professions, et dans tous les arts, chacun se fait
une mine et un ext�rieur qu'il met en la place de la chose dont il
veut avoir le m�rite, de sorte que tout le monde n'est compos� que
de mines, et c'est inutilement que nous travaillons � y trouver
rien de r�el.
CCLXXX
La gravit� est un myst�re du corps invent� pour cacher les d�fauts
de l'esprit.
CCLXXXI
Il y a des personnes � qui les d�fauts si�ent bien, et d'autres
qui sont disgraci�es avec leurs bonnes qualit�s.
CCLXXXII
Le luxe et la trop grande politesse dans les �tats sont le pr�sage
assur� de leur d�cadence parce que, tous les particuliers
s'attachant � leurs int�r�ts propres, ils se d�tournent du bien
public.
CCLXXXIII
La civilit� est une envie d'en recevoir; c'est aussi un d�sir
d'�tre estim� poli.
CCLXXXIV
Ier �tat--L'�ducation que l'on donne aux princes est un second
amour-propre qu'on leur inspire.
2e �tat--L'�ducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens
est un second orgueil qu'on leur inspire.
CCLXXXV
Ier �tat--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si
persuad�s qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le
tourment qu'ils se donnent pour �tablir l'immortalit� de leur nom
par la perte de la vie.
2e �tat--Il n'y a point de passion o� l'amour de soi-m�me r�gne
si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus dispos�
de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime que de perdre la
moindre partie du sien.
CCLXXXVI
Il n'y a point de lib�ralit�; ce n'est que la vanit� de donner,
que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
CCLXXXVII
La piti� est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
�tranger, c'est une pr�voyance habile des malheurs o� nous pouvons
tomber, qui nous fait donner du secours aux autres pour les
engager � nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte
que les services que nous rendons � ceux qui en ont besoin sont �
proprement parler des biens anticip�s que nous nous faisons �
nous-m�mes.
CCLXXXVIII
La petitesse de l'esprit fait souvent l'opini�tret�; et nous ne
croyons pas ais�ment ce qui est au del� de ce que nous voyons.
CCLXXXIX
On s'est tromp� quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes
passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher des
autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas
d'en �tre souvent la ma�tresse; elle usurpe sur tous les desseins
et sur toutes les actions de la vie; elle y d�truit et y consomme
insensiblement toutes les passions et toutes les vertus.
CCXC
De toutes les passions celle qui est la plus inconnue �
nous-m�mes, c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus
maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les
dommages qu'elle cause soient tr�s cach�s; si nous consid�rons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres ma�tresse de nos sentiments, de nos int�r�ts et de nos
plaisirs; c'est la r�more qui a la force d'arr�ter les plus grands
vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
affaires que les �cueils, et que les plus grandes temp�tes, le
repos de la paresse est un charme secret de l'�me qui suspend
soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opini�tres
r�solutions; pour donner enfin la v�ritable id�e de cette passion,
il faut dire que la paresse est comme une b�atitude de l'�me, qui
la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
biens.
CCXCI
La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
assez examin� est un effet de la paresse et de l'orgueil. On veut
trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine
d'examiner les crimes.
CCXCII
Nous r�cusons tous les jours des juges pour les plus petits
int�r�ts; et nous faisons d�pendre notre gloire et notre
r�putation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement
des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie,
ou par leur malignit�, ou par leur pr�occupation, ou par leur
sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arr�t en notre faveur que
nous exposons notre repos et notre vie en cent mani�res, et que
nous la condamnons � une infinit� de soucis, de peines et de
travaux.
CCXCIII
De plusieurs actions diff�rentes que la Fortune arrange comme il
lui pla�t, il s'en fait plusieurs vertus.
CCXIV
L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqu�rir.
CCXCV
La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fi�vre de la
sant�, c'est la folie de la raison.
CCXCVI
On aime bien � deviner les autres; mais l'on n'aime pas �tre
devin�.
CCXCVII
Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout
m�rite que les vices qui servent au commerce de la vie.
CCXCVIII
C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa sant� par un trop
grand r�gime.
CCXCIX
Le bon naturel, qui se vante d'�tre toujours sensible, est dans la
moindre occasion �touff� par l'int�r�t.
CCC
Ier �tat--Il est moins impossible de prendre de l'amour quand on
n'en a pas, que de s'en d�faire quand on en a.
2e �tat--Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en
a pas, que de s'en d�faire quand on en a.
CCCI
Ier �tat--La plupart des femmes se rendent plut�t par faiblesse
que par passion; de l� vient que pour l'ordinaire les femmes
entreprenantes r�ussissent mieux que les autres, quoiqu'elles ne
soient pas plus aimables.
2e �tat--La plupart des femmes se rendent plut�t par faiblesse
que par passion; de l� vient que pour l'ordinaire les hommes
entreprenants r�ussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne
soient pas plus aimables.
CCCII
N'aimer gu�re en amour est un moyen assur� pour �tre aim�.
CCCII [bis]
L'absence diminue les m�diocres passions, et augmente les grandes,
comme le vent �teint les bougies et allume le feu.
CCCIII
La sinc�rit� que se demandent les amants et les ma�tresses, pour
savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est biens
moins pour vouloir �tre avertis quand on ne les aimera plus que
pour �tre mieux assur�s qu'on les aime, lorsqu'on ne dit point le
contraire.
CCCIV
Les femmes croient souvent aimer quoiqu'elles n'aiment pas.
L'occupation d'une intrigue, l'�motion d'esprit que donne la
galanterie, la pente naturelle au plaisir d'�tre aim�es, et la
peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion
lorsqu'elles n'ont tout au plus que de la coquetterie.
CCCV
La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
celle de la fi�vre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa dur�e.
CCCVI
Ce qui fait que l'on est souvent m�content de ceux qui n�gocient,
est qu'ils abandonnent quasi toujours l'int�r�t de leurs amis pour
l'int�r�t du fond de la n�gociation, qui devient le leur par la
gloire d'avoir r�ussi � ce qu'ils avaient entrepris.
CCCVII
Le plus souvent, quand nous exag�rons la tendresse que nos amis
ont pour nous, c'est moins par reconnaissance que par un d�sir
habile de faire juger de notre m�rite.
CCCVIII
L'approbation que l'on donne � ceux qui entrent dans le monde est
bien souvent une envie secr�te que l'on a contre ceux qui y sont
�tablis.
CCCIX
La plus grande habilet� des moins habiles est de se savoir
soumettre � la bonne conduite d'autrui.
CCCX
Il y a des fausset�s d�guis�es qui repr�sentent si bien la v�rit�
que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.
CCCXI
Il n'y a quelquefois pas moins d'habilet� � savoir profiter d'un
bon conseil qu'on nous donne, qu'� se bien conseiller soi-m�me.
CCCXII
Il y a de m�chants hommes qui seraient moins dangereux s'ils
n'avaient aucune bont�.
CCCXIII
La magnanimit� est assez d�finie par son nom; on pourrait dire
toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus
noble pour recevoir des louanges.
CCCXIV
Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a
v�ritablement cess� d'aimer.
CCCXV
Ce n'est pas la fertilit� de l'esprit qui fait trouver plusieurs
exp�dients sur une m�me affaire; c'est plut�t le d�faut de lumi�re
qui nous fait arr�ter � tout ce qui se pr�sente � l'imagination,
et qui nous emp�che de discerner d'abord ce qui nous est propre.
CCCXVI
Il est des affaires et des maladies que les rem�des aigrissent, et
on peut dire que la grande habilet� consiste � savoir conna�tre
les temps o� il est dangereux d'en faire.
Apr�s avoir parl� de la fausset� des vertus, il est raisonnable de
dire quelque chose de la fausset� du m�pris de la mort. J'entends
parler de ce m�pris de la mort que les pa�ens se vantent de tirer
de leurs propres forces, sans l'esp�rance d'une meilleure vie. Il
y a diff�rence entre souffrir la mort constamment, et la m�priser.
Le premier sentiment est assez ordinaire; mais je crois que
l'autre n'est jamais sinc�re. On a �crit n�anmoins tout ce qui
peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; et les plus
faibles hommes aussi bien que les h�ros ont donn� mille c�l�bres
exemples pour �tablir cette opinion. Cependant je doute que
personne de bon sens en ait jamais �t� v�ritablement persuad�, et
toute la peine qu'on se donne pour en venir � bout fait assez
para�tre que cette entreprise n'est pas ais�e. On a mille sujets
de m�priser la vie, mais on n'en peut avoir de m�priser la mort;
ceux m�mes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas
pour si peu de chose, et ils la rejettent et s'en �tonnent comme
les autres, lorsqu'elle vient � eux par une autre voie que celle
qu'ils ont choisie. L'in�galit� que l'on remarque dans le courage
d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se
d�couvre � leur imagination et y para�t plus pr�sente en un temps
qu'en un autre. Et ainsi il arrive qu'apr�s avoir m�pris� ce
qu'ils ne connaissaient pas, ils craignent enfin ce qu'ils
connaissent. Il faut �viter de la voir avec toutes ses
circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand
de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux
qui prennent de plus honn�tes pr�textes pour s'emp�cher de la
consid�rer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est,
trouve que la cessation d'�tre comprend tout ce qu'il y a
d'�pouvantable. La n�cessit� in�vitable de mourir fait toute la
constance des philosophes: ils croient qu'il faut aller de bonne
gr�ce o� l'on ne se peut emp�cher d'aller; et, ne pouvant
�terniser leur vie, il n'y a rien qu'ils ne fassent pour �terniser
leur gloire, et pour sauver ainsi du naufrage ce qui en peut �tre
garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire
� nous-m�mes tout ce que nous en pensons, et esp�rons plus de
notre temp�rament que des faibles raisonnements � l'abri desquels
nous croyons pouvoir approcher de la mort avec indiff�rence. La
gloire de mourir avec fermet�, la satisfaction d'�tre regrett� de
ses amis et de laisser une belle r�putation, l'esp�rance de ne
plus souffrir de douleurs, et d'�tre � couvert des autres mis�res
de la vie et des caprices de la fortune, sont des rem�des qu'on ne
doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient
infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple haie
fait souvent � la guerre, pour couvrir ceux qui doivent approcher
d'un lieu d'o� l'on tire. Quand on en est �loign�, on croit
qu'elle peut �tre d'un grand secours; mais quand on en est proche,
on voit que tout la peut percer. Nous nous flattons de croire que
la mort nous paraisse de pr�s ce que nous en avons jug� de loin,
et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, que vari�t� et
que confusion, soient d'une trempe assez forte pour ne point
souffrir d'alt�ration par la plus rude de toutes les �preuves.
C'est mal conna�tre les effets de l'amour-propre, que de croire
qu'il puisse nous aider � compter pour rien ce qui le doit
n�cessairement d�truire, et la raison, dans laquelle on croit
trouver tant de ressources, n'est que trop faible en cette
rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle qui
nous trahit le plus souvent et, au lieu de nous inspirer le m�pris
de la mort, elle sert � nous d�couvrir ce qu'elle a d'affreux et
de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous
conseiller d'en d�tourner les yeux de les arr�ter sur d'autres
objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres et d'�clatants;
un laquais se contenta derni�rement de danser les tricotets sur
l'�chafaud o� il devait �tre rou�. Ainsi, bien que les motifs
soient diff�rents, ils produisent souvent les m�mes effets. De
sorte qu'il est vrai de dire que, quelque disproportion qu'il y
ait entre les grands hommes et les gens du commun, les uns et les
autres ont mille fois re�u la mort d'un m�me visage; mais �'a
toujours �t� avec cette diff�rence que c'est l'amour de la gloire
qui �te aux grands hommes la vue de la mort dans le m�pris qu'ils
font para�tre quelquefois pour elle, et dans les gens du commun ce
n'est qu'un effet de leur peu de lumi�re qui, les emp�chant de
conna�tre toute la grandeur de leur mal, leur laisse la libert� de
songer � autre chose.
Manuscrit de Liancourt
[1] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie; si
quelqu'un para�t sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionn�es � son �ge et � sa fortune (max. 207, I 219).
[2] L'orgueil a bien plus de part que la charit� aux remontrances
que nous faisons � ceux qui commettent des fautes, et nous les en
reprenons bien moins pour les en corriger que pour persuader que
nous en sommes exempts (max. 37, I 41).
[3] Nous sommes pr�occup�s de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prenons le plus souvent pour des vertus ne sont en effet
que des vices qui leur ressemblent et que l'orgueil et l'amour-propre
nous ont d�guis�s (�pigraphe de 1678, I 181).
[4] Nous promettons selon nos esp�rances, et nous tenons selon nos
craintes (max. 38. I 42).
[5] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux
d'autrui (max. 19, I 22).
[6] Ce qui rend nos amiti�s si l�g�res et si changeantes, c'est
qu'il est ais� de conna�tre les qualit�s de l'esprit, et difficile
de conna�tre celles de l'�me (max. 80, I 93).
[7] Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants
que nous; l'int�r�t seul produit notre amiti�, et nous ne leur
promettons pas selon ce que nous leur voulons donner, mais selon
ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max 85, I 98).
[8] Les Fran�ais ne sont pas seulement sujets, comme la plupart
des hommes, � perdre �galement le souvenir des bienfaits et des
injures, mais ils ha�ssent ceux qui les ont oblig�s; l'orgueil et
l'int�r�t produit partout l'ingratitude; l'application �
r�compenser le bien et � se venger du mal leur para�t une
servitude � laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I
14).
[9] Les faux honn�tes gens sont ceux qui d�guisent la corruption
de leur coeur aux autres et � eux-m�mes; les vrais honn�tes gens
sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux
autres (max. 202, I 214).
[10] On est au d�sespoir d'�tre tromp� par ses ennemis et trahi
par ses amis, et on est toujours satisfait de l'�tre par soi-m�me
(max. 114, I 119).
[11] Les plus sages le sont dans les choses indiff�rentes, mais
ils ne le sont presque jamais dans leurs plus s�rieuses affaires
(MS 22, I 132).
[12] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du
monde (max. 4, I 4).
[13] Il est aussi ais� de se tromper soi-m�me sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aper�oivent (max. 115, I 120).
[14] Rien n'est impossible de soi; il y a des voies qui conduisent
� toutes choses, et si nous avions assez de volont�, nous aurions
toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272 1er �tat).
[15] L'int�r�t fait jouer toute sorte de personnages, et m�me
celui de d�sint�ress� (max. 39, I 43).
[16] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
enfermer dans leur coeur leur agitation (max. 20, I 23).
[17] Quelque pr�texte que nous donnions � nos afflictions, ce
n'est que l'int�r�t et la vanit� qui les causent (max. 232, I
246).
[18] C'est plut�t par l'estime de nos sentiments que nous
exag�rons les bonnes qualit�s des autres que par leur m�rite, et
nous nous louons en effet lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges (max. 143, I 146).
[19] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant
que par son esprit il vise � un endroit, son coeur l'achemine
insensiblement � un autre (max. 43, I 47).
[20] La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet
qu'un d�sir d'en avoir de plus d�licates (MS 27, I 147).
[21] L'orgueil se d�dommage toujours, et il ne perd rien lors m�me
qu'il renonce � la vanit� (max. 33, I 36).
[22] L'amiti� la plus sainte et la plus sacr�e n'est qu'un trafic
o� nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).
[23] La f�licit� est dans le go�t, et non pas dans les choses, et
c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par
avoir ce que les autres trouvent aimable (max. 48, I 54).
[24] Quand on ne trouve point son repos en soi-m�me, il est
inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).
[25] On ne fait point de distinction dans la col�re, bien qu'il y
en ait une l�g�re et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la
complexion, et une autre tr�s criminelle, qui est � proprement
parler la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS 30, I 159).
[26] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
craignent pas n�anmoins le jour; la seule envie est une passion
timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).
[27] La jalousie est raisonnable en quelque mani�re puisqu'elle ne
cherche qu'� conserver un bien qui nous appartient, ou que nous
croyons nous devoir appartenir, au lieu que l'envie est une fureur
qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres (max.
28, I 31).
[28] Quelque diff�rence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
�gales (max. 52, I 61).
[29] On n'aime point � louer, et on ne loue jamais personne sans
int�r�t; la louange est une flatterie habile, cach�e et d�licate
qui satisfait diff�remment celui qui la donne et celui qui la
re�oit. L'un la prend comme la r�compense de son m�rite, l'autre
la donne pour faire remarquer son �quit� et son discernement Nous
choisissons souvent des louanges empoisonn�es qui d�couvrent par
contre-coup des d�fauts en nos amis, que nous n'osons divulguer.
Nous �levons m�me la gloire des uns pour abaisser par l� celle des
autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de
Turenne si on ne voulait pas les bl�mer tous les deux (max. 144,
145 et 198, I 148 et 149, 2e �tat).
[30] Il est malais� de d�finir l'amour, et tout ce qu'on en peut
dire c'est que dans l'�me c'est une passion de r�gner, dans les
esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une
envie cach�e et d�licate de jouir de ce que l'on aime apr�s
beaucoup de myst�res (max. 68, I 78).
[31] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les h�ros (max. 53, I 62).
[32] Il n'y a point de lib�ralit� et ce n'est que la vanit� de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
286).
[33] L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte,
le dessein de faire fortune, le d�sir de rendre notre vie commode
et agr�able et l'envie d'abaisser les autres font cette valeur qui
est si c�l�bre parmi les hommes (max. 213. I 226).
[34] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de malheureux
accidents parce que les habiles gens savent profiter des mauvais,
et que les imprudents tournent bien souvent les plus avantageux �
leur pr�judice (max. 59. I 68).
[35] On ne veut point perdre la vie, et on veut acqu�rir de la
gloire; de l� vient que, quelque chicane qu'on remarque dans la
justice, elle n'est point �gale � la chicane des braves (max. 221,
I 235).
[36] La valeur dans les simples soldats est un m�tier p�rilleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227).
[37] Les crimes deviennent innocents et m�me glorieux par leur
nombre et par leur exc�s; de l� vient que les voleries publiques
sont des habilet�s, et que les massacres des provinces enti�res
sont des conqu�tes (MS 68, I 192).
[38] Comme la plus heureuse personne du monde est celle � qui peu
de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
plus mis�rables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinit� de
biens pour les rendre heureux (MP I).
[39] Le vrai honn�te homme c'est celui qui ne se pique de rien
(max. 203, I 215).
[40] La g�n�rosit� c'est un d�sir de briller par des actions
extraordinaires, c'est un habile et industrieux emploi du
d�sint�ressement, de la fermet� en amiti�, et de la magnanimit�,
pour aller promptement � une grande r�putation (max. 246, I 268).
[41] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumi�re
de l'esprit, on peut dire la m�me chose de son �tendue, de sa
profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
et de sa d�licatesse.
L'�tendue de l'esprit est la mesure de sa lumi�re.
La profondeur est celle qui d�couvre le fond des choses
Le discernement les compare et les distingue.
La justesse ne voit que ce qu'il faut voir.
La droiture prend toujours le bon biais des choses.
La d�licatesse aper�oit les imperceptibles.
Et le jugement prononce ce qu'elles sont.
Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualit�s ne sont
autres chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout,
rencontre dans la pl�nitude de ses lumi�res tous les avantages
dont nous venons de parler (max. 97, I 107).
[42] Quand la vanit� ne fait point parler, on n'a pas envie de
dire grand'chose (max. 137, I 139).
[43] La sinc�rit� c'est une naturelle ouverture de coeur; on la
trouve en fort peu de gens et celle qui se pratique d'ordinaire
n'est qu'une fine dissimulation pour arriver � la confiance des
autres (max. 62, I 71).
[44] La finesse n'est qu'une pauvre habilet� (MP 2).
[45] Dieu seul fait les gens de bien et on peut dire de toutes nos
vertus ce qu'un po�te a dit de l'honn�tet� des femmes. _L'essere
honesta non � se non un arte de parer honesta_ (MS 33, I 176).
[46] Nous r�cusons tous les jours des juges pour les plus petits
int�r�ts, et nous commettons notre gloire et notre r�putation, qui
est la plus importante affaire de notre vie, aux hommes qui nous
sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignit�,
ou par leur pr�occupation, ou par leur sottise, ou par leur
injustice, et c'est pour obtenir d'eux un arr�t en notre faveur
que nous exposons notre vie et que nous la condamnons � une
infinit� de soucis, de peines et de travaux (max. 268, I 292).
[47] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de
gens d'esprit emploient commun�ment; les plus habiles affectent de
les �viter toute leur vie pour s'en servir en quelque grande
occasion et pour quelque grand int�r�t (max. 124, I 126).
[48] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit, il arrive
quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un
endroit se d�couvre en un autre (max. 125, I 127).
[49] Rien ne nous pla�t tant que la confiance des grands et des
personnes consid�rables par leurs emplois, par leur esprit ou par
leur m�rite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et �l�ve
merveilleusement notre orgueil parce que nous la regardons comme
un effet de notre fid�lit�; cependant nous serons remplis de
confusion si nous consid�rons l'imperfection et la bassesse de sa
naissance, car elle vient de la vanit�, de l'envie de parler et de
l'impuissance de retenir les secrets, de sorte qu'on peut dire que
la confiance est comme un rel�chement de l'�me caus� par le nombre
et par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239, I 255).
[50] Nous ne nous apercevons que des emportements et des
mouvements extraordinaires de nos humeurs, comme de la violence,
de la col�re, etc., mais personne quasi ne s'aper�oit que ces
humeurs ont un cours ordinaire et r�gl� qui meut et tourne
doucement et imperceptiblement notre volont� � des actions
diff�rentes; elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et
exercent successivement leur empire, de sorte qu'elles ont une
part consid�rable � toutes nos actions, dont nous croyons �tre les
seuls auteurs (max. 297, I 48).
[51] La piti� est un sentiment de nos propre maux dans un sujet
�tranger; c'est une pr�voyance habile des malheurs o� nous pouvons
tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
engager � nous les rendre dans de semblables occasions, de sorte
que les services que nous rendons � ceux qui sont accueillis de
quelque infortune sont � proprement parler des biens anticip�s que
nous nous faisons (max. 264, I 287).
[52] Qui consid�rera superficiellement tous les effets de la bont�
qui nous fait sortir de nous-m�mes, et qui nous immole
continuellement � l'avantage de tout le monde, sera tent� de
croire que, lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-m�me, et m�me qu'il se laisse d�pouiller et
appauvrir sans s'en apercevoir, en sorte qu'il semble que la bont�
soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre. Cependant la
bont� est en effet le plus prompt de tous les moyens don't
l'amour-propre se sert pour arriver � ses fins; c'est un chemin
d�rob� par o� il revient � lui-m�me plus riche et plus abondant;
c'est un d�sint�ressement qu'il met � une furieuse usure, c'est
enfin un ressort d�licat avec lequel il remue, il dispose et tourne
tous les hommes en sa faveur (max. 236, I 250).
[53] L'humilit� est une feinte soumission que nous employons pour
soumettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de
l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'�lever
sur eux; c'est son plus grand d�guisement, et son premier
stratag�me; certes, comme il est sans doute que le Prot�e des
fables n'a jamais �t�, il est un v�ritable dans la nature, car il
prend toutes les formes comme il lui pla�t; mais, quoiqu'il soit
merveilleux et agr�able � voir sur toutes ses figures et dans
toutes ses industries, il faut pourtant avouer qu'il n'est jamais
si rare ni si plaisant que lorsqu'on le voit sous la forme et sous
l'habit de l'humilit�; car alors on le voit les yeux baiss�s, sa
contenance est modeste et repos�e, ses paroles douces et
respectueuses, pleines de l'estime des autres et de d�dain pour
lui-m�me; il est indigne de tous les honneurs, il est incapable
d'aucun emploi, et ne re�oit les charges o� on l'�l�ve que comme
un effet de la bont� des hommes et de la faveur aveugle de la
fortune (max. 254, I 277).
[54] La parfaite valeur et la poltronnerie compl�te sont des
extr�mit�s o� on arrive rarement; l'espace qui est entre deux est
vaste, et contient toutes les autres esp�ces de courages, il n'y a
pas moins de diff�rence entre eux qu'il y en a entre les visages
et les humeurs; cependant ils conviennent en beaucoup de choses.
Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une
action, et qui se rel�chent et se rebutent ais�ment par sa dur�e;
il y en a qui sont assez contents quand ils ont satisfait �
l'honneur du monde et qui font fort peu de choses au del�. On en
voit qui ne sont pas toujours �galement ma�tres d'eux-m�mes.
D'autres se laissent quelquefois entra�ner � des �pouvantes
g�n�rales. D'autres vont � la charge pour n'oser demeurer dans
leurs postes Enfin il s'en trouve � qui l'habitude des moindres
p�rils affermit le courage, et les pr�pare � s'exposer � de plus
grands. Outre cela, il y a un rapport g�n�ral que l'on remarque
entre tous les courages des diff�rentes esp�ces dont nous venons
de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant
les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la libert� de se
m�nager. Il y a encore un autre m�nage plus g�n�ral qui, � parler
absolument, s'�tend sur toute sorte d'hommes: c'est qu'il n'y en a
point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de faire dans
une occasion s'ils avaient une certitude d'en revenir; de sorte
qu'il est visible que la crainte de la mort �te quelque chose �
leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).
[55] On �l�ve la prudence jusqu'au ciel et il n'est sorte d'�loge
qu'on ne lui donne; elle est la r�gle de nos actions et de nos
conduites, elle est la ma�tresse de la fortune, elle fait le
destin des empires; sans elle on a tous les maux, avec elle on a
tous les biens; et, comme disait autrefois un po�te, quand nous
avons la prudence, il ne nous manque aucune divinit�, pour dire
que nous trouvons dans la prudence tous les secours que nous
demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consomm�e ne
saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que,
travaillant sur une mati�re aussi changeante et inconnue qu'est
l'homme, elle ne peut ex�cuter s�rement aucun de ses projets; Dieu
seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et
qui, quand il lui pla�t, en accorde les mouvement, fait aussi
r�ussir les choses qui en d�pendent; d'o� il faut conclure que
toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanit� flatte
notre prudence sont autant d'injures que nous faisons � sa
providence (max. 65, I 75).
[56] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
assembl�s, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner;
l'un para�t avec une d�f�rence respectueuse et dit qu'il vient
recevoir les conduites et soumettre ses sentiments, et son dessein
le plus souvent est de faire passer les siens et de rendre celui
qu'il fait ma�tre de son avis garant de l'affaire qu'il lui
propose. Quant � celui qui conseille, il paye d'abord la sinc�rit�
de son ami d'un z�le ardent et d�sint�ress� qu'il lui montre, et
cherche en m�me temps dans ses propres int�r�ts des r�gles de
conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'�
celui qui le re�oit (max. 116, I 118).
[57] Il y a une esp�ce d'hypocrisie dans les afflictions, car,
sous pr�texte de pleurer une personne qui nous est ch�re, nous
pleurons les n�tres, c'est-�-dire la diminution de notre bien, de
notre plaisir ou de notre consid�ration. De cette mani�re les
morts ont l'honneur des larmes qui coulent pour les vivants. J'ai
dit que c'est une esp�ce d'hypocrisie parce que par elle l'homme
se trompe seulement lui-m�me. Il y en a une autre qui n'est pas si
innocente et qui impose � tout le monde: c'est l'affliction de
certaines personnes qui aspirent � la gloire d'une belle et
immortelle douleur; car le temps, qui consomme tout, l'ayant
consomm�e, elles ne laissent pas d'opini�trer leurs pleurs, leurs
plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre et
travaillent � persuader par toutes leurs actions qu'elles
�galeront la dur�e de leur d�plaisir � leur propre vie. Cette
triste et fatigante vanit� se trouve pour l'ordinaire dans les
femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins � la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent � se rendre c�l�bres par la montre d'une inconsolable
douleur (cf. la maxime suivante).
[58] Outre ce que nous avons dit, il y encore quelques autres
esp�ces de larmes qui coulent de certaines petites sources et qui
par cons�quent s'�coulent incontinent; on pleure pour avoir la
r�putation d'�tre tendre, on pleure pour �tre pleur�, et on pleure
enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la
pr�c�dente. max. 233, I 247).
[59] Les philosophes, et S�n�que surtout, n'ont point �t� les
crimes par leurs pr�ceptes, ils n'ont fait que les employer au
b�timent de l'orgueil (MS 21, I 105).
[60] Les affaires et les actions des grands hommes ont comme les
statues leur point de perspective il y en a qu'il faut voir de
pr�s pour en discerner toutes les circonstances, et il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
�loign� (max 104, I 114)
[61] Comment pr�tendons-nous qu'un autre garde notre secret si
nous n'avons pu le garder nous-m�me? (MS 64, I 100.)
[62] Les philosophes ne condamnent les richesse que par le mauvais
usage que nous en faisons; il d�pend de nous de les acqu�rir et de
nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
accroissent les vices comme le bois entretient et augmente le feu,
nous pouvons les consacrer � toutes les vertus, et les rendre m�me
par l� plus agr�ables et plus �clatantes (MP 3)
[63] Celui-l� n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
celui qui la conna�t, qui la go�te et qui la discerne (max. 105, I
115).
[64] La plus d�li�e de toutes les finesses est de savoir bien
faire semblant de tomber dans les pi�ges que l'on nous tend; on
n'est jamais si ais�ment tromp� que quand on songe � tromper les
autres (max. 117, I 121).
[65] La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans t�moins
ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I 229).
[66] L'intr�pidit� est une force extraordinaire de l'�me par
laquelle elle emp�che les troubles, les d�sordres et les �motions
que la vue des grands p�rils a accoutum� d'�lever en elle, par
cette force les h�ros se maintiennent dans un �tat paisible et
conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
intr�pidit� doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
que la seule valeur lui fournit toute la fermet� qui lui est
n�cessaire dans les p�rils de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
et 231).
[67] Enfin l'orgueil, comme lass� de ses artifices et de ses
m�tamorphoses, apr�s avoir jou� tout seul les personnages de la
com�die humaine, se montre avec son visage naturel et se d�couvre
par la fiert�, de sorte qu'� proprement parler la fiert� est
l'�clat et la d�claration de l'orgueil (MS 6, I 37).
[68] La politesse de l'esprit est un tout de l'esprit par lequel
il pense toujours des choses agr�ables, honn�tes et d�licates (max
99. I 109).
[69] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel
il p�n�tre et con�oit les choses les plus flatteuses, c'est-�-dire
celles qui sont le plus capables de plaire aux autres (max 100. I
110).
[70] Qui ne rirait de la mod�ration, et de l'opinion qu'on a
con�ue d'elle? Elle n'a garde (ainsi qu'on croit) de combattre et
de soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent
trouver ensemble, la mod�ration n'�tant v�ritablement qu'une
paresse, une langueur et un manque de courage, de mani�re qu'on
peut justement dire que la mod�ration est la bassesse de l'�me
comme l'ambition en est l'�l�vation (max. 293. I 17)
[71] La mod�ration dans la bonne fortune n'est que la crainte de
la honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on
a (MS 3. I 18).
[72] La politesse des �tats est le commencement de leur d�cadence,
parce qu'elle applique tous les particuliers � leurs int�r�ts
propres et les d�tourne du bien public (MS 52. I 282).
[73] La faiblesse de l'esprit est mal nomm�e; c'est en effet la
faiblesse du coeur, qui n'est autre chose qu'une impuissance
d'agir et un manque de principe de vie (max. 44. I 49).
[74] La gravit� est un myst�re du corps invent� pour cacher les
d�fauts de l'esprit (max. 257. I 280).
[75] La s�v�rit� des femmes c'est un ajustement et un fard
qu'elles ajoutent � leur beaut�, c'est comme un prix dont elles
augmentent le leur, c'est enfin un attrait fin et d�licat et une
douceur d�guis�e (max. 204, I 216).
[76] Ceux qui voudraient d�finir la victoire par sa naissance
seraient tent�s, comme les po�tes, de l'appeler la fille du Ciel
puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre; en effet elle
est produite par une infinit� d'actions qui, au lieu de l'avoir
pour but, regardent seulement les int�r�ts particuliers de ceux
qui les font, puisque tous ceux qui composent une arm�e, allant �
leur propre gloire et � leur �l�vation, procurent un bien si grand
et si g�n�ral (MS. 41. I 232).
[77] La mod�ration dans la bonne fortune est le calme de notre
humeur adoucie par la satisfaction de l'esprit; c'est aussi la
crainte du bl�me et du m�pris qui suivent ceux qui s'enivrent de
leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la force de notre
esprit, et enfin, pour la d�finir intimement, la mod�ration des
hommes dans leurs plus hautes �l�vations est une ambition de
para�tre plus grands que les choses qui les �l�vent (max. 17 et
18, I 19 et 20).
[78] La pers�v�rance n'est digne de bl�me ni de louange parce
qu'elle n'est que la dur�e des go�ts et des sentiments qu'on ne
s'�te ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186)
[79] La nature fait le m�rite, et la fortune le met en oeuvre
(max. 153, I 160).
[80] La civilit� est une envie d'en recevoir; c'est aussi un d�sir
d'�tre estim� poli (max. 260, I 283).
[81] La v�rit� qui fait les gens v�ritables est une imperceptible
ambition qu'ils ont de rendre leur t�moignage consid�rable et
d'attirer � leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).
[82] Nous avouons nos d�fauts pour r�parer le pr�judice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
donnons de la justice du n�tre (max. 184, I 193).
[83] La cl�mence des princes est une politique dont ils se servent
pour gagner l'affection des peuples (max. 15, I 15).
[84] On s'est tromp� quand on a cru, apr�s tant de grands
exemples, que l'ambition et l'amour triomphaient toujours des
autres passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est,
qui en est le plus souvent la ma�tresse: elle usurpe
insensiblement sur tous les desseins et sur toutes les actions de
la vie, et enfin elle �mousse et �teint toutes les passions et
toutes les vertus (max. 266, I 289).
[85] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent
difficilement s'appliquer assez aux grandes, parce qu'ils
consomment toute leur application pour les petites, et m�me, en la
plupart des hommes, c'est une marque qu'ils n'ont aucun talent
pour les grandes (max. 41 et MS 7, I 45 et 51).
[86] Il y a deux sortes d'inconstances: l'une qui vient de la
l�g�ret� de l'esprit qui � tout moment change d'opinion, ou plut�t
de la pauvret� de l'esprit qui re�oit toutes les opinions des
autres; l'autre qui est plus excusable, vient de la [fin] du go�t
des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).
[87] La sobri�t� est l'amour de la sant� ou l'impuissance de
manger beaucoup (MS 24, I 135).
[88] La chastet� des femmes est l'amour de leur r�putation et de
leur repos (max. 205, I 217).
[89] Le m�pris des richesses, dans les philosophes, �tait un d�sir
cach� de venger leur m�rite de l'injustice de la fortune par le
m�pris des m�mes biens dont elle les privait; c'�tait un secret
qu'ils avaient trouv� pour se d�dommager de l'avilissement de la
pauvret�; c'�tait enfin un chemin d�tourn� pour aller � la
consid�ration que les richesses donnent (max. 54, I 63).
[90] La fid�lit� est une invention rare de l'amour-propre par
laquelle l'homme, s'�rigeant en d�positaire des choses pr�cieuses,
se rend � lui-m�me infiniment pr�cieux; de tous les trafics de
l'amour-propre c'est celui o� il fait moins d'avances et de plus
grands profits; c'est un raffinement de sa politique, car il
engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
libert� et par leur vie qu'ils sont forc�s de confier en quelques
occasions, � �lever l'homme fid�le au-dessus de tout le monde
(max. 247, I 269).
[91] L'�ducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier �tat).
[92] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
qu'elles nous causent (max. 180, I 189).
[93] Il y a des h�ros en mal comme en bien (max. 185, I 194).
[94] L'amour-propre est l'amour de soi-m�me et de toutes choses
pour soi; il rend les hommes idol�tres d'eux-m�mes, et les
rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en ouvrait les
moyens; il ne repose jamais hors de soi, et ne s'arr�te dans les
sujets �trangers que comme les abeilles sur les fleurs pour en
tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si imp�tueux que ses
d�sirs, rien de si cach� que ses desseins, rien de si habile que
ses conduites; ses souplesses ne se peuvent repr�senter, ses
transformations passent celles de la m�tamorphose, et ses
raffinements ceux de la chimie.
On ne peut sonder la profondeur ni percer les t�n�bres de ses
ab�mes; l� il est � couvert des yeux les plus p�n�trants, il y
fait mille insensibles tours et retours; l� il est souvent
invisible � lui-m�me, et il y con�oit, il y nourrit, et il y
�l�ve, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines;
il en forme m�me quelquefois de si monstrueuses que, lorsqu'il les
a mises au jour, il les m�conna�t ou il ne peut se r�soudre � les
avouer.
De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions
qu'il a de lui-m�me; de l� viennent ses erreurs, ses ignorances,
ses grossi�ret�s et ses niaiseries sur son sujet; de l� vient
qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus d'envie de courir quand
il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les go�ts qu'il a
rassasi�s.
Mais cette obscurit� �paisse qui le cache � lui-m�me n'emp�che pas
qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
semblable � nos yeux qui d�couvrent tout et sont aveugles
seulement pour eux-m�mes. En effet dans ses plus grands int�r�ts
et dans ses plus importantes affaires, o� la violence de ses
souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend,
il imagine, il soup�onne, il p�n�tre, il devine tout; de sorte
qu'on est tent� de croire que chacune de ses passions a une magie
qui lui est propre.
Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaie
de rompre inutilement � la vue des malheurs extr�mes qui le
menacent; cependant il fait quelquefois en peu de temps et sans
aucun effort ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est
capable dans le cours de plusieurs ann�es: d'o� l'on pourrait
conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-m�me que ses
d�sirs sont allum�s, plut�t que par la beaut� et par le m�rite de
ses objets, que son go�t est le prix qui les rel�ve et le fard qui
les embellit, que c'est apr�s lui-m�me qu'il court, et qu'il suit
son gr� lorsqu'il suit les choses qui sont � son gr�.
Il est tous les contraires; il est imp�rieux et ob�issant, sinc�re
et dissimul�, mis�ricordieux et cruel, timide et audacieux, etc.
Il a de diff�rentes inclinations selon la diversit� des
temp�raments, qui les tournent et le d�vouent pour l'ordinaire �
la gloire ou aux richesses ou aux plaisirs; il en change selon le
changement de nos �ges, de nos fortunes et de nos exp�riences;
mais il lui est indiff�rent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir
qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une
quand il le faut et comme il lui pla�t. Il est inconstant et,
outre les changements qui lui viennent des causes �trang�res, il
en a une infinit� qui naissent de lui et de son propre fonds, car
il est naturellement inconstant de toutes mani�res; il est
inconstant d'inconstance, de l�g�ret�, d'amour, de nouveaut�, de
lassitude et de d�go�t.
Il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la
derni�re application, et avec des travaux incroyables, � obtenir
des choses qui ne lui sont point avantageuses et qui m�me lui sont
nuisibles, et qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut.
Il est bizarre et met souvent toute son application dans les
emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les
plus fades et conserve toute sa fiert� dans les plus m�prisables.
Il est dans tous les �tats de la vie et dans toutes les
conditions; il vit partout, il vit de tout, et il vit de rien; il
s'accommode des choses et de leur privation; il passe m�me dans le
parti des gens de pi�t� qui lui font la guerre; il entre dans
leurs desseins et, ce qui est admirable il se hait lui-m�me, avec
eux il conjure sa perte, il travaille m�me � sa ruine; enfin il ne
se soucie que d'�tre, et, pourvu qu'il soit, il veut bien �tre son
ennemi.
Il ne faut donc pas s'�tonner s'il se joint � la plus s�v�re
pi�t�, et s'il entre si hardiment en soci�t� avec elle pour se
d�truire, parce que, dans le m�me temps qu'il se ruine en un
endroit, il se r�tablit en un autre; quand on pense qu'il quitte
son plaisir, il le change seulement en satisfaction; et lors m�me
qu'il est vaincu et qu'on croit en �tre d�fait, on le retrouve
dans le triomphe de sa d�faite.
Voil� la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est
qu'une grande et longue agitation; la mer en est une image
sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence de ses vagues
continuelles une fid�le expression de la succession turbulente de
ses pens�es et de ses �ternels mouvements (MS I, I I).
[95] L'intention de ne jamais tromper nous expose � �tre souvent
tromp�s. (max. 118, I 122)
[96] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler
(max. 138, I 140).
[97] La ruine du prochain pla�t aux amis et aux ennemis (MP 4).
[98] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la
faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le m�pris des
favoris; c'est enfin une secr�te envie de les d�truire qui fait
que nous leur �tons nos propres hommages, ne pouvant pas leur �ter
[ce] qui leur attire ceux de tout le monde (max. 55, I 64).
[99] Chaque homme n'est pas plus diff�rent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-m�me (max. 135, I 137).
[100] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
marchands: elle soutient le commerce, et nous ne payons pas pour
la justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens
qui nous pr�tent (max. 223, I 237).
[101] La coutume que nous avons de nous d�guiser aux autres pour
acqu�rir leur estime fait qu'enfin nous nous d�guisons �
nous-m�mes (max. 119, I 123).
[102] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination qu'ils ne le sont en effet, et on n'est jamais si
heureux ni si malheureux que l'on pense (max. 49, I 56).
[103] Il y a des personnes � qui leurs d�fauts si�ent bien et
d'autres qui sont disgraci�es de leurs bonnes qualit�s (max. 251,
I 281).
[104] La r�conciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sinc�rit�, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un d�sir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre et une
crainte de quelque mauvais �v�nement (max. 82. I 95).
[105] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
la pers�cution et leur haine que les bonnes qualit�s que nous
avons (max. 29, I 32).
[106] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
paraissent raisonnables et agr�ables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plut�t � ce qu'il veut
dire qu'� r�pondre pr�cis�ment � ce qu'on lui dit, et que les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive au m�me temps que l'on voit, dans
leurs yeux et dans leur esprit, un �garement et une pr�cipitation
de retourner � ce qu'ils veulent dire, au lieu de consid�rer que
c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres de
chercher si fort � se plaire � soi-m�me, et que bien �couter et
bien r�pondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse
avoir (max. 139, I 141).
[107] Comme si ce n'�tait pas assez � l'amour-propre d'avoir la
vertu de se transformer lui-m�me, il a encore celle de transformer
ses objets; ce qu'il fait d'une mani�re fort �tonnante, car non
seulement il les d�guise si bien qu'il y est lui-m�me abus�, mais
aussi, comme si ses actions �taient des miracles, il change l'�tat
et la nature des choses soudainement. En effet, lorsqu'une
personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa
pers�cution contre nous, c'est avec toute la s�v�rit� de la
justice que notre amour-propre juge ses actions, il donne m�me une
�tendue � ses d�fauts qui les rend �normes, et met ses bonnes
qualit�s dans un jour si d�savantageux qu'elles deviennent plus
d�go�tantes que ses d�fauts. Cependant, d�s que cette m�me
personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos int�r�ts
l'a r�concili�e avec nous, notre seule satisfaction rend aussit�t
� son m�rite le lustre que notre aversion venait d'effacer. Tous
ses avantages en re�oivent un fort grand des biais dont nous les
regardons; toutes ses mauvaises qualit�s disparaissent, et nous
appelons m�me toute notre indulgence pour la forcer � justifier la
guerre qu'elles nous ont faite (cf. la maxime suivante).
[108] Quoique toutes les passions montrent cette v�rit�, l'amour
la fait voir plus clairement que les autres, car nous voyons un
amoureux, agit� de la rage o� l'a mis un visible oubli ou
infid�lit� d�couverte, conjure[r] le ciel et les enfers contre sa
ma�tresse et n�anmoins, aussit�t qu'elle s'est pr�sent�e et que sa
vue a calm� la fureur de ses mouvements, son ravissement rend
cette beaut� innocente, il n'accuse plus que lui-m�me, il condamne
ses condamnations et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre
il �te la noirceur aux actions mauvaises de sa ma�tresse et en
s�pare le crime pour en charger ses soup�ons (pour cette maxime et
la pr�c�dente: max. 88, I 101).
[109] La justice n'est qu'une vive appr�hension qu'on nous �te ce
qui nous appartient; de l� vient cette consid�ration et ce respect
pour tous les int�r�ts du prochain et cette scrupuleuse
application � ne lui faire aucun pr�judice. Sans cette crainte qui
retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la
fortune lui a donn�s, press� par la violente passion de se
conserver, comme par une faim enrag�e, il ferait des courses
continuellement sur les autres (MS 14, I. 88).
[110] La justice, dans les bons juges qui sont mod�r�s n'est que
l'amour de l'approbation; dans les ambitieux c'est l'amour de leur
�l�vation (MS 15, I 89).
[111] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. L'imitation des biens vient de
l'�mulation et celle des maux de l'exc�s de la malignit� naturelle
qui, �tant comme tenue en prison par la honte, est mise en libert�
par l'exemple (max. 230, I 244).
[112] Nul ne m�rite d'�tre lou� de bont� s'il n'a la force et la
hardiesse de pouvoir �tre m�chant: toute autre bont� n'est en
effet qu'une privation de vice ou plut�t la timidit� des vices et
leur endormissement (max. 237, I 251).
[113] Chacun pense �tre plus fin que les autres (MP 5).
[114] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil; il sert encore � le nourrir et � l'augmenter, et c'est
pour manquer de lumi�res que nous ignorons toutes nos mis�res et
tous nos d�fauts (MS 19, I 102).
[115] La constance en amour est une inconstance perp�tuelle qui
fait que notre coeur s'attache successivement � toutes les
qualit�s de la personne que nous aimons, donnant tant�t la
pr�f�rence � l'une, tant�t � l'autre, de sorte que cette constance
n'est que notre inconstance arr�t�e et renferm�e dans un sujet
(max. 175. I 184).
[116] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
m�rite, mais selon nos besoins et l'opinion que nous croyons leur
avoir donn�e de ce que nous valons (MS 70, I 248).
[117] Il n'y a point d'amour pure et exempte du m�lange de nos
autres passions, que celle qui est cach�e au fond du coeur et que
nous ignorons nous-m�mes (max. 69, I 79).
[118] On hait souvent les vices, mais on m�prise toujours le
manque de vertu (max. 186, I 195).
[119] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).
[120] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
emploient habilement leur niaiserie (max. 208, I 220).
[121] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent des
fourgons (MS 5. I 33).
[122] On ne saurait compter toutes les esp�ces de vanit� (MP 6).
[123] Pour savoir, il faut savoir le d�tail des choses, et comme
il est presque infini, de l� vient que si peu de gens sont savants
et que nos connaissances sont superficielles et imparfaites, et
qu'on d�crit les choses au lieu de les d�finir. En effet on ne les
conna�t et on ne les fait conna�tre qu'en gros et par des marques
communes, de m�me que si quelqu'un disait que le corps humain est
droit et compos� de diff�rentes parties, sans dire le nombre, la
situation, les fonctions, les rapports et les diff�rences de ces
parties (max. 106, I 116).
[124] Il est bien malais� de distinguer la bont� r�pandue et
g�n�rale pour tout le monde de la grande habilet� (MS 44, I 252).
[125] On incommode toujours les autres quand on est persuad� de ne
les pouvoir jamais incommoder (max. 242, I 264).
[126] Les grandes et �clatantes actions qui �blouissent les yeux
des hommes sont repr�sent�es par les politiques comme les effets
des grands int�r�ts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de
l'humeur et des passions; ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine,
qu'on rapporte � l'ambition qu'ils avaient de se rendre ma�tres du
monde, �tait un effet de la jalousie (max. 7, I 7).
[127] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent
toujours; elles sont comme un art de la nature dont les r�gles
sont infaillibles et l'homme le plus simple, qui sent, persuade
mieux que celui qui n'a que la seule �loquence (max. 8, I 8).
[128] La vraie �loquence consiste � dire tout ce qu'il faut et �
ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).
[129] Ceux qui se sentent du m�rite se piquent toujours d'�tre
malheureux pour persuader aux autres et � eux-m�mes qu'ils sont de
v�ritables h�ros, puisque la mauvaise fortune ne s'opini�tre
jamais � pers�cuter que les personnes qui ont des qualit�s
extraordinaires (max. 50, I 57).
[130] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les femmes,
mais toutes n'en ont pas l'exercice parce que la coquetterie de
quelques-unes est arr�t�e et enferm�e par leur temp�rament et par
leur raison (max. 241, I 263).
[131] Un homme d'esprit serait souvent embarrass� sans la
compagnie des sots (max. 140, I 142).
[132] Les pens�es et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
action et un air de visage qui leur sont propres; c'est ce qui
fait les bons et les mauvais com�diens, et c'est ce qui fait aussi
que les personnes plaisent ou d�plaisent (max. 255, I 278).
[133] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et
qu'il trouve toutes achev�es en lui-m�me, de sorte qu'il semble
qu'elles y soient cach�es comme l'or et les diamants dans le sein
de la terre (max. 101, I 111).
[134] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
infailliblement (MS 46, I 256).
[135] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
v�ritable dessein de trahir (max. 120, I 124).
[136] L'approbation que l'on donne � l'esprit, � la beaut� et � la
valeur les augmente et les perfectionne et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'auraient �t� capables de faire d'eux-m�mes
(max. 150, I 156).
[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-m�mes, que de voir que nous avons �t� dans des �tats et dans
des sentiments que nous d�sapprouvons � cette heure (max. 51, I
58).
[138] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
raison (max. 42, I 46).
[139] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
changer, que le d�go�t que nous avons de n'�tre pas assez admir�s
de ceux qui nous connaissent trop et l'esp�rance de l'�tre
davantage de ceux qui ne nous connaissent gu�re (max. 178, I 187).
[140] Les grandes �mes ne sont pas celles qui ont moins de
passions et plus de vertu que les �mes communes, mais celles qui
ont seulement de plus grandes vues (MS 31, I 161).
[141] On n'est jamais si malheureux qu'on craint ni si heureux
qu'on esp�re (MS 9, I 59).
[142] On se vante souvent mal � propos de ne se point ennuyer et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie (max. 141, I 143).
[143] Ce qui nous emp�che souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausset� des vertus, c'est que nous croyons trop
ais�ment qu'elles sont v�ritables en nous (MP 7).
[144] La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e que celle du corps,
et quelque �loign�s que nous paraissions �tre des passions que
nous n'avons point encore ressenties, il faut croire toutefois que
l'on n'y est pas moins expos� qu'on l'est � tomber malade quand on
se porte bien (max. 188, I 197).
[145] On bl�me l'injustice, non pas par la haine qu'on a pour
elle, mais par le pr�judice qu'on en re�oit (MS 16, I 90).
[146] Un habile homme doit savoir r�gler le rang de ses int�r�ts
et les conduire chacun dans son ordre; notre avidit� le trouble
souvent en nous faisant courir � tant de choses � la fois; de l�
vient que pour d�sirer trop les moins importantes, nous ne les
faisons pas assez servir � obtenir les plus consid�rables (max.
66, I 76).
[147] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
la fortune (max. 45, I 50).
[148] La honte, la paresse, la timidit� ont souvent toutes seules
le m�rite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).
[149] On n'a plus de raison quand on n'esp�re plus d'en trouver
aux autres (MS 20, I 103).
[150] Ceux qu'on ex�cute affectent quelquefois des constances, des
froideurs, et des m�pris de la mort pour ne pas penser � elle et
pour s'�tourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces
m�pris font � leur esprit ce que le mouchoir fait � leurs yeux
(max. 21, I 24).
[151] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice (max. 78, I 91).
[152] Il n'y a pas moins d'�loquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e �tat).
[153] La plupart des hommes s'exposent assez � la guerre pour
sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant
qu'il est n�cessaire pour faire r�ussir le dessein pour lequel ils
s'exposent (max. 219, I 233).
[154] On ne loue que pour �tre lou� (max. 146, I 150).
[155] Il n'y a que Dieu qui sache si un proc�d� net, sinc�re et
honn�te est plut�t un effet de probit� que d'habilet� (max. 170, I
178).
[156] La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix de
chaque chose (max. 244, I 266).
[157] On ne bl�me le vice et on ne loue la vertu que par int�r�t
(MS 28, I 151).
[158] La v�rit� est le fondement et la justification de la beaut�
(MS 49, I 260).
[159] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
pas de celui des autres (max. 34, I 38).
[160] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous d�sirons
toutes choses comme si nous �tions immortels (MP 8).
[161] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le bl�me qui
leur sert que la louange qui les trahit (max. 147, I 152).
[162] La subtilit� est une fausse d�licatesse et la d�licatesse
une solide subtilit� (max. 128, I 130).
[163] La v�rit� est le fondement et la raison de la perfection et
de la beaut�, car il est certain qu'une chose, de quelque nature
qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle
doit �tre et si elle a tout ce qu'elle doit avoir. (MS 49, I 260).
[164] Les passions ont une injustice et un propre int�r�t qui fait
qu'elles offensent et blessent toujours, m�me lorsqu'elles parlent
raisonnablement et �quitablement; la charit� a seule le privil�ge
de dire quasi tout ce qui lui pla�t et de ne blesser jamais
personne (max. 9, I 9).
[165] Le monde, ne connaissant point le v�ritable m�rite, n'a
garde de pouvoir le r�compenser; aussi n'�l�ve-t-il � ses
grandeurs et � ses dignit�s que des personnes qui ont de belles
qualit�s apparentes et il couronne g�n�ralement tout ce qui luit
quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).
[166] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il
y a un m�rite fade et des personnes qui d�go�tent avec des
qualit�s bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e �tat).
[167] Nous ne sommes pas difficiles � consoler des disgr�ces de
nos amis lorsqu'elles servent � nous faire faire quelque belle
action (max. 235, I 249).
[168] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
bient�t oubli�s (max. 196, I 207).
[169] L'int�r�t donne toute sorte de vertus et de vices (max. 253,
I 276).
[170] Plusieurs personnes s'acquittent des devoirs de la
reconnaissance, quoiqu'il soit vrai de dire que personne n'en a
effectivement (max. 224, I 238).
[171] Pour s'�tablir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y para�tre �tabli (max. 56, I 65).
[172] Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se
fait une mine et un ext�rieur qu'il met en la place de la chose
dont il veut avoir le m�rite, de sorte que tout le monde n'est
compos� que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons �
y trouver les choses (max. 256, I 279).
[173] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps quelque fades et d�go�tants qu'ils
soient (max. 211, I 223).
[174] Comme dans la nature il y a une �ternelle g�n�ration et que
la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
m�me il y a dans le coeur humain une g�n�ration perp�tuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
l'�tablissement d'une autre (max. 10, I 10).
[175] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable, est v�ritable dans la physique, mais je sais bien
qu'elle est fausse dans la morale et que les passions en
engendrent souvent qui leur sont contraires; ainsi l'avarice
produit quelquefois la lib�ralit�, et la lib�ralit� l'avarice, on
est souvent ferme de faiblesse, et l'audace na�t de la timidit�
(max. 11, I 11).
[176] Peu de gens sont cruels de cruaut�, mais tous les hommes
sont cruels et inhumains d'amour-propre (MS 32, I 174).
[177] L'int�r�t parle toute sorte de langues et joue toute sorte
de personnages, m�me celui de d�sint�ress� (max. 39, I 43).
[178] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).
[179] Quelque industrie que l'on ait � cacher ses passions sous le
voile de la pi�t� et de l'honneur, il y en a toujours quelque coin
qui se montre (max. 12, I 12).
[180] La philosophie triomphe ais�ment des maux pass�s et de ceux
qui ne sont pas pr�ts d'arriver, mais les maux pr�sents triomphent
d'elle (max. 22, I 25).
[181] Ce qui fait tout le m�compte que nous voyons dans la
reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui re�oit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait (max. 225, I 239).
[182] La vanit� et la honte, et surtout le temp�rament, fait la
valeur des hommes, et la chastet� des femmes, dont chacun m�ne
tant de bruit (max. 220, I 234).
[183] Il y a des gens dont le m�rite consiste � dire et � faire
des sottises utilement, et qui g�teraient tout s'ils changeaient
de conduite (max. 156, I 163).
[184] On se console souvent d'�tre malheureux en effet par un
certain plaisir qu'on trouve � le para�tre (MS 10, I 60).
[185] On admire tout ce qui �blouit, et l'art de savoir bien
mettre en oeuvre de m�diocres qualit�s d�robe l'estime et donne
souvent plus de r�putation que le v�ritable m�rite (max. 162, I
164).
[186] Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie, ils
les font valoir ce qu'ils veulent et on est forc� de les recevoir
selon leur cours et non pas selon leur v�ritable prix (MS 67, I
165).
[187] La vertu est un fant�me form� par nos passions � qui on
donne un nom honn�te pour faire impun�ment ce qu'on veut (MS 34, I
179).
[188] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre, non par la
r�solution, mais par la stupidit� et par la coutume, et la plupart
des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).
[189] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
contrefait d�pla�t avec les m�mes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles (MS 43, I 245).
[190] Dieu a mis des talents diff�rents dans l'homme comme il a
plant� de diff�rents arbres dans la nature, en sorte que chaque
talent de m�me que chaque arbre a ses propri�t�s et ses effets qui
lui sont tous particuliers; de l� vient que le poirier le meilleur
du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le
talent le plus excellent ne saurait produire les m�mes effets des
talents les plus communs; de l� vient encore qu'il est aussi
ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en
soi que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on
n'y ait point sem� les oignons (MP 9).
[191] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqu�rir
(max. 270, I 294).
[192] L'int�r�t, � qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui
fait toute la lumi�re des autres (max. 40, I 44).
[193] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui m�disent
(max. 148, I 153).
[194] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualit�s, il en faut
avoir l'�conomie (max. 159, I 166).
[195] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas �t� cr�� comme
il est, c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en
soi-m�me de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de
ses sentiments et de ses inclinations (MP 10).
[196] On se m�compte toujours dans le jugement que l'on fait de
nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max.
160, I 167).
[197] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
desseins qui les produisent, sans laquelle les actions ne font
jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).
[198] Quoique la vanit� des ministres se flatte de la grandeur de
leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de
quelque petit dessein (max. 57, I 66).
[199] La nature, qui se vante d'�tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion �touff�e par l'int�r�t (max. 275, I 299).
[200] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (max. 209,
I 221).
[201] Les grands hommes s'abattent et se d�montent � la fin par la
longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la g�ne pour le para�tre, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
leur �me; cela fait voir manifestement qu'� une grande vanit� pr�s
les h�ros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).
[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
qu'ils ont et le m�rite de leur fortune (max. 212, I 224).
[203] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
d�fauts (max. 190, I 198).
[204] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'int�r�t,
comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).
[205] Il y a des hommes que l'on estime, qui n'ont pour toutes
vertus que des vices qui sont propres � la soci�t� et au commerce
de la vie (max. 273, I 297).
[206] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
v�rit� puisque nous nous la cachons si souvent nous-m�mes (MP II).
[207] Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que
la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la
doit m�priser (MP 12).
[208] Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si bien
persuad�s qu'ils disent que la mort n'est pas un mal que le
tourment qu'ils se donnent pour �terniser leur r�putation (MS 53,
I 285, Ier �tat).
[209] Il semble que c'est le diable qui a tout expr�s plac� la
paresse sur la fronti�re de plusieurs vertus (MP 13).
[210] La fin du bien est un mal, la fin du mal est un bien (MP
14).
[211] L'orgueil est �gal dans tous les hommes et il n'y a de
diff�rence qu'en la mani�re de le mettre au jour (max. 35, I 39).
[212] On bl�me ais�ment les d�fauts des autres, mais on s'en sert
rarement � corriger les siens (MP 15).
[213] On n'oublie jamais si bien les choses que quand on s'est
lass� d'en parler (MS 26, I 144).
[214] Comment peut-on se r�pondre si hardiment de soi-m�me
puisqu'il faut auparavant se pouvoir r�pondre de sa fortune? (MS
II, I 70.)
[215] L'esp�rance, toute vaine et toute trompeuse qu'elle est
d'ordinaire, sert au moins � nous mener � la fin de la vie par un
beau chemin (max. 168, I 175).
[216] La magnanimit� est assez d�finie par son nom; on pourrait
dire toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
plus noble qu'elle ait pour recevoir des louanges (max. 285, I
313).
[217] La cl�mence c'est un m�lange de gloire, de paresse et de
crainte dont nous faisons une vertu (max. 16, I 16).
[218] On n'est pas moins expos� aux rechutes des maladies de l'�me
que de celles du corps; nous croyons �tre gu�ris bien que le plus
souvent ce ne soit qu'un rel�che ou un changement de mal; quand
les vices nous quittent, nous voulons croire que c'est nous qui
les quittons; on pourrait presque dire qu'ils nous attendent sur
le cours ordinaire de la vie comme des h�telleries o� il faut
successivement loger, et je doute que l'exp�rience m�me nous en
peut [sic] garantir s'il nous �tait permis de faire deux fois le
m�me chemin (max. 193, 192 et 191, I 204, 203 et 202).
[219] Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus � la haine qu'� l'amiti� (max. 72, I 82).
[220] On n'est jamais si ridicule par les qualit�s que l'on a que
par celles qu'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).
[221] La dur�e de nos passions ne d�pend pas plus de nous que la
dur�e de notre vie (max. 5, I 5).
[222] Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais eu de
galanteries, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais eu
qu'une (max. 73, I 83).
[223] L'amour est � l'�me de celui qui aime ce que l'�me est au
corps qu'elle anime (MS 13, I 77).
[224] Il n'y a point de d�guisement qui puisse longtemps cacher
l'amour o� il est, ni le feindre o� il n'est pas (max. 70, I 80).
[225] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
ne peut se plaindre avec justice de la cruaut� de sa ma�tresse, ni
elle de la l�g�ret� de son amant (MS 62, I 81).
[226] La dur�e de l'amour et ce qu'on appelle ordinairement
constance sont deux choses bien diff�rentes: la premi�re vient de
ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime,
comme dans une source in�puisable, de nouveaux sujets d'aimer, et
l'autre vient de qu'on se fait un honneur de tenir sa parole (max.
176, I 185).
[227] Les vices entrent dans la composition des vertus comme les
poisons entrent dans la composition des plus grands rem�des de la
m�decine, la prudence les assemble, elle les temp�re et elle s'en
sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191).
[228] Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas
selon leur grandeur, mais selon notre sensibilit� (MP 16).
[229] La curiosit� n'est pas, comme l'on croit, un simple amour de
la nouveaut�: il y en a d'int�r�t, qui fait que nous voulons
savoir les choses pour nous en pr�valoir; et il y en a une autre
d'orgueil, qui nous donne envie d'�tre au-dessus de tous ceux qui
ignorent les choses, et de n'�tre pas au-dessous de ceux qui les
savent (max. 173, I 182).
[230] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude
(max. 226, I 240).
[231] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impun�ment
(max. 121, I 125).
[232] Le refus des louanges est un d�sir d'�tre lou� deux fois
(max. 149, I 154).
[233] On peut conna�tre son esprit, mais qui peut conna�tre son
coeur? (max. 103, I 113).
[234] Le vrai ne fait pas tant de bien dans le monde que le
vraisemblable y fait de mal (max. 64, I 73).
[235] La petitesse de l'esprit fait l'opini�tret� (cf. la maxime
suivante).
[236] On ne croit pas ais�ment ce qui est au-del� de ce que nous
voyons (pour cette maxime et la pr�c�dente: max. 265, I 288).
[237] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire
pas assez ce qui en est l'origine (MP 17).
[238] Le d�sir de para�tre habile emp�che souvent de le devenir,
parce qu'on songe plus � para�tre aux autres qu'� �tre
effectivement ce qu'il faut �tre (max. 199, I 210).
[239] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
dans de nouvelles inqui�tudes; l'incertitude est sa mati�re (max.
32, I 35).
[240] Le rem�de de la jalousie est la certitude de ce qu'on
craint, parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour;
c'est un cruel rem�de, mais il est plus doux que les doutes et les
soup�ons (MP 18).
[241] Il est difficile de comprendre combien est grande la
ressemblance et la diff�rence qu'il y a entre tous les hommes (MP
19).
[242] C'est �tre v�ritablement honn�te homme que de vouloir bien
�tre examin� des honn�tes gens en tous temps et sur tous les
sujets qui se pr�sentent (max. 206, I 218).
[243] Le d�sir de vivre ou de mourir sont des go�ts de l'amour-propre
dont il ne faut non plus disputer que des go�ts de la langue ou du
choix des couleurs (max. 46, I 52).
[244] Il n'est pas si dangereux de faire du mal � la plupart des
hommes que de leur faire trop de bien (max. 238, I 253).
[245] Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui d�couvrent
le coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y �tre d�couvert (MP
20).
[246] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme
il lui pla�t il s'en fait plusieurs vertus (max. I, I 293).
[247] On est sage pour les autres, personne ne l'est assez pour
soi-m�me (max. 132, I 133).
[248] La confiance que l'on a en soi fait na�tre la plus grande
partie de celle que l'on a aux autres (MS 47, I 258).
[249] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille bien
(max. 243, I 265 et 272, Ier �tat).
[250] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fi�vre de
la sant�, c'est la folie de la raison (max. 271, I 295).
[251] Toutes les passions ne sont autre chose que les divers
degr�s de la chaleur et de la froideur du sang (MS 2, I 13).
[252] Comme c'est le caract�re des grands esprits de faire
entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits
esprits en revanche ont l'art de parler beaucoup et de ne dire
rien (max. 142, I 145).
[253] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
la paresse, elle est la plus violente et la plus maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages
qu'elle cause soient tr�s cach�s; si nous consid�rons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres ma�tresse de nos sentiments, de nos int�r�ts et de nos
plaisirs; c'est le petit poisson qui a la force d'arr�ter les plus
grands navires, c'est une bonace plus dangereuse aux plus
importantes affaires que les �cueils et les plus grandes temp�tes;
le repos de la paresse est un charme secret de l'�me qui suspend
soudainement ses plus ardentes poursuites et ses plus opini�tres
r�solutions, et enfin, pour donner la v�ritable id�e de cette
passion, il faut dire que la paresse est une b�atitude de l'�me
qui la console de toutes ses pertes et la fait renoncer � toutes
ses pr�tentions (MS 54, I 290).
[254] La magnanimit� m�prise tout pour avoir tout (max. 248, I
270).
[255] L'homme est si mis�rable que, tournant toutes ses conduites
� satisfaire ses passions, il g�mit incessamment sous leur
tyrannie; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il
faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du
d�go�t non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs
rem�des, et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies
ni du travail de sa gu�rison (MP 21).
[256] Dieu a permis, pour punir l'homme du p�ch� originel, qu'il
se f�t un dieu de son amour-propre pour en �tre tourment� dans
toutes les actions de sa vie (MP 22).
[257] Si nous n'avions point de d�fauts, nous ne serions pas si
aises d'en remarquer aux autres (max. 31, I 34).
[258] Je ne sais si on peut dire de l'agr�ment s�par� de la beaut�
que c'est une sym�trie dont on ne sait pas les r�gles et un
rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs
et l'air de la personne (max. 240, I 261).
[259] Il y a une infinit� de conduites qui ont un ridicule
apparent et qui sont dans leurs raisons cach�es tr�s sages et tr�s
solides (max. 163, I 170).
[260] En vieillissant on devient plus fou et plus sage (max. 210,
I 222).
[261] L'esp�rance et la crainte sont ins�parables et il n'y a
point de crainte sans esp�rance ni d'esp�rance sans crainte (MP
23).
[262] Il semble que plusieurs de nos actions aient des �toiles
heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'o� d�pend une
grande partie de la louange ou du bl�me qu'on leur donne (max. 58,
I 67).
[263] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille
diff�rentes copies (max. 74, I 84).
[264] L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un
mouvement continuel, et il cesse de vivre d�s qu'il cesse
d'esp�rer ou de craindre (max. 75, I 85).
[265] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
monde en parle, mais peu de gens en ont vu (max. 76, I 86).
[266] L'amour pr�te son nom � un nombre infini de commerces qu'on
lui attribue, o� il n'a souvent gu�re plus de part que le doge en
a � ce qui se fait � Venise (max. 77, I 87).
[267] Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous
est presque toujours plus grand que celui que nous y avons
nous-m�mes (MP 24).
[268] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans
l'avoir assez examin� est aussi bien un effet de paresse que
d'orgueil: on veut trouver des coupables, mais on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes (max. 267, I 291).
[269] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
d�fauts, c'est la facilit� que l'on a de croire ce qu'on souhaite
(MP 25).
[270] L'int�r�t est l'�me de l'amour-propre, de sorte que comme le
corps, priv� de son �me, est sans vue, sans ou�e, sans
connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de m�me
l'amour-propre s�par�, s'il le faut dire ainsi, de son int�r�t, ne
voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de l� vient qu'un m�me
homme qui court la terre et les mers pour son int�r�t devient
soudainement paralytique pour l'int�r�t des autres; de l� vient le
soudain assoupissement, et cette mort que nous causons � tous ceux
� qui nous contons nos affaires; de l� vient leur prompte
r�surrection lorsque dans notre narration nous y m�lons quelque
chose qui les regarde de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos trait�s que dans un m�me moment un homme
perd connaissance et revient � soi selon que son propre int�r�t
s'approche de lui ou qu'il s'en retire (MP 26).
[271] Les d�fauts de l'�me sont comme les blessures du corps;
quelque soin qu'on prenne de les gu�rir, la cicatrice para�t
toujours et elles se peuvent toujours rouvrir (max. 194, I 205).
[272] Il est aussi ordinaire de voir changer les go�ts qu'il est
rare de voir changer les inclinations (max. 252, I 275).
Sentences et maximes de morale
(�dition hollandaise de 1664)
[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les
poisons entrent dans la composition des rem�des de la m�decine: la
prudence les assemble et les temp�re, et elle s'en sert utilement
contre les maux de la vie (max. 182, I 191).
[2] La vertu des gens du monde est un fant�me form� par nos
passions, � qui on donne un nom honn�te pour faire impun�ment ce
qu'on veut (MS 34, I 179).
[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'int�r�t, comme
les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).
[4] Les crimes deviennent innocents, m�me glorieux, par leur
nombre et par leurs qualit�s; de l� vient que les voleries
publiques sont des habilet�s, et que prendre des provinces
injustement s'appelle faire des conqu�tes. Le crime a ses h�ros,
ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194).
[5] La honte, la paresse, et la timidit� ont souvent toutes seules
le m�rite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).
[6] Si on avait �t� � ce qu'on appelle force le d�sir de
conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas
grand'chose (MP 32).
[7] La cl�mence est un m�lange de gloire, de paresse et de
crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est
une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des
peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15).
[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
renfermer dans leur �me leur agitation (max. 20, I 23).
[9] La gravit� est un myst�re du corps, invent� pour cacher les
d�fauts de l'esprit (max. 257. I 280).
[10] La s�v�rit� des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles
ajoutent � leur beaut�. C'est enfin un attrait fin et d�licat, et
une douceur d�guis�e (max. 204, I 216).
[11] La r�conciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sinc�rit�, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un d�sir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais �v�nement (max. 82, I 95).
[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la
justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui
nous pr�tent (max. 223, I 237).
[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets � perdre �galement le
souvenir des bienfaits et des injures, mais ils ha�ssent ceux qui
les ont oblig�s. L'orgueil et l'int�r�t produit partout
l'ingratitude. L'application � r�compenser le bien, et � se venger
du mal, leur para�t une servitude, � laquelle ils ont peine de
s'assujettir (max. 14, I 14).
[14] On �l�ve la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte
d'�loges qu'on ne lui donne. Elle est la r�gle de nos actions, et
de nos conduites; elle est la ma�tresse de la fortune; elle fait
le d�clin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on
a tous les biens; et comme disait autrefois un po�te, quand nous
avons la prudence il ne nous manque aucune divinit�, pour dire que
nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons
aux dieux. Cependant la prudence la plus consomm�e ne saurait nous
assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
une mati�re aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme,
elle ne peut ex�cuter s�rement aucun de ses projets. Dieu seul,
qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut
quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi r�ussir
les choses qui en d�pendent. D'o� il faut conclure que toutes les
louanges dont notre ignorance, et notre vanit�, flatte notre
prudence, sont autant d'injures que nous faisons � sa providence
(max. 65, I 75).
[15] On n'est jamais si ridicule par les qualit�s que l'on a que
par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).
[16] Nous promettons selon nos esp�rances, et nous tenons selon
nos craintes (max. 38, I 42).
[17] On est au d�sespoir d'�tre tromp� par ses ennemis, et trahi
par ses amis; et on est souvent satisfait de l'�tre par soi-m�me
(max. 114, I 119).
[18] Il est aussi ais� de se tromper soi-m�me sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aper�oivent (max. 115, I 120).
[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le
donner. L'un para�t avec une indiff�rence respectueuse, et dit
qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments;
et son d�sir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de
rendre celui qu'il fait ma�tre de son avis garant de l'affaire
qu'il lui propose. Quant � celui qui est conseiller, il paye
d'abord la sinc�rit� de son ami d'un z�le ardent et d�sint�ress�
qu'il lui montre, et cherche en m�me temps dans ses propres
int�r�ts des r�gles de conseiller: de sorte que son conseil lui
devient plus propre qu'� celui qui le re�oit (max. 116, I 118).
[20] La faiblesse de l'esprit est mal nomm�e: c'est en effet la
faiblesse du temp�rament, qui n'est autre chose qu'une impuissance
d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49).
[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent �
toutes choses; et si nous avions assez de volont�, nous aurions
toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier �tat).
[22] La piti� est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
�tranger; c'est une pr�voyance habile des malheurs o� nous pouvons
tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
engager � nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte
que les services que nous rendons � ceux qui sont accueillis de
quelque infortune, sont � proprement parler des biens anticip�s
que nous nous faisons (max. 264, I 287).
[23] Celui-l� n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
celui qui la conna�t, qui la go�te, et qui la discerne (max. 105,
I 115).
[24] Nous avouons nos d�fauts pour r�parer le pr�judice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
donnons de la justice du n�tre (max. 184, I 193).
[25] L'humilit� est une feinte soumission, que nous employons pour
soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de
l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'�lever
sur eux. C'est son plus grand d�guisement, et son premier
stratag�me; et comme il est sans doute que le Prot�e des fables
n'a jamais �t�, il est certain aussi que l'orgueil en est un
v�ritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il
lui pla�t. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agr�able � voir dans
toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant
avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que
lorsqu'on le voit les yeux baiss�s, sa contenance modeste et
repos�e, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime
des autres et de d�dain pour lui-m�me: il est indigne de tous les
honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne re�oit les
charges o� l'on l'�l�ve que comme un effet de la bont� des hommes,
et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277).
[26] La mod�ration dans la bonne fortune n'est que la crainte de
la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on
a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de
l'esprit; c'est aussi la crainte du bl�me et du m�pris qui suivent
ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation
de la force de notre esprit; et enfin, pour la d�finir intimement,
la mod�ration des hommes dans leurs plus hautes �l�vations, c'est
une ambition de para�tre plus grands que les choses qui les
�l�vent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20).
[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a con�ue
d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de
soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver
ensemble, la mod�ration n'�tant v�ritablement qu'une paresse, une
langueur, et un manque de courage: de mani�re qu'on peut justement
dire que la mod�ration est la bassesse de l'�me, comme l'ambition
en est l'�l�vation (max. 293, I 17).
[28] La chastet� des femmes est l'amour de leur r�putation et de
leur repos (max. 205, I 217).
[29] Il n'y a point de lib�ralit�, et ce n'est que la vanit� de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
286).
[30] La sobri�t� est l'amour de la sant�, ou l'impuissance de
manger beaucoup (MS 24, I 135).
[31] La fid�lit� est une invention rare de l'amour-propre par
laquelle l'homme, s'�rigeant en d�positaire des choses pr�cieuses,
se rend lui-m�me infiniment pr�cieux. De tous les trafics de
l'amour-propre, c'est celui o� il fait moins d'avance et de plus
grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il
engage les hommes par leur libert� et par leur vie (qu'ils sont
forc�s de confier en quelques occasions) � �lever l'homme fid�le
au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269).
[32] L'�ducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier �tat).
[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
qu'elles nous causent (max. 180, I 189).
[34] Il est bien malais� de distinguer la bont� r�pandue et
g�n�rale pour tout le monde de la grande habilet� (MS 44, I 252).
[35] Qui consid�rera superficiellement tous les effets de la bont�
qui nous fait sortir de nous-m�mes, et qui nous immole
continuellement � l'avantage de tout le monde, sera tent� de
croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-m�me, et m�me qu'il se laisse d�pouiller et
appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre
soit la dupe de la bont�. Cependant la bont� est en effet le plus
propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour
arriver � ses fins. C'est un chemin d�rob� par o� il revient �
lui-m�me plus riche et plus abondant. C'est un d�sint�ressement
qu'il met � une furieuse usure. C'est enfin un ressort d�licat
avec lequel il r�unit et dispose et tourne tous les hommes en sa
faveur (max. 236, I 250).
[36] Nul ne m�rite d'�tre lou� de bont�, s'il n'a la force et la
hardiesse de pouvoir �tre m�chant; toute autre bont� n'est en
effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237,
I 251).
[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont mod�r�s
n'est que l'amour de leur �l�vation; dans la plupart des hommes ce
n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive
appr�hension qu'on ne nous �te ce qui nous appartient. De l� vient
cette consid�ration et ce respect pour tous les int�r�ts du
prochain, et cette scrupuleuse application � ne lui faire aucun
pr�judice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes
des biens que sa naissance ou la fortune lui a donn�s, press� par
la violente passion de se conserver, il ferait des courses
continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14,
I 88).
[38] La v�ritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la
droiture prend tout le bon droit des choses, la d�licatesse
aper�oit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que
les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses
qualit�s ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel
voit en toutes rencontres, dans la pl�nitude de ses lumi�res, tous
les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante).
[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumi�re
de l'esprit. On peut dire la m�me chose de son �tendue, et de sa
profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et
de sa d�licatesse: l'�tendue de l'esprit est la mesure de la
lumi�re, la profondeur est celle qui d�couvre le fond des choses,
le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime
et la pr�c�dente: max. 97, I 107).
[40] La pers�v�rance n'est digne de bl�me ni de louange, parce
qu'elle n'est que la dur�e des go�ts et des sentiments, qu'on ne
s'�te ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186).
[41] La v�rit� qui fait les gens v�ritables est une imperceptible
ambition qu'ils ont de rendre leur t�moignage consid�rable et
d'attirer � leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).
[42] La v�rit� est le fondement et la justification de la raison,
de la perfection et de la beaut�, car il est certain qu'une chose,
de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est
tout ce qu'elle doit �tre et si elle a tout ce qu'elle doit avoir
(MS 49, I 260).
[43] La vraie �loquence consiste � dire tout ce qu'il faut, et ne
dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).
[44] Il n'y a pas moins d'�loquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e �tat).
[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours;
elles sont comme un art dans la nature, dont les r�gles sont
infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que
ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'�loquence (max.
8, I 8).
[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honn�tement
vient de l'�mulation, et l'imitation des maux vient de l'exc�s de
la malignit� naturelle qui, �tant comme tenue en prison par la
bont�, est mise en libert� par l'exemple (max. 230, I 244).
[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait d�pla�t avec les m�me choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles (MS 43, I 245).
[48] Ceux qu'on ex�cute affectent quelquefois des constances, des
froideurs, et des m�pris de la mort, pour ne pas penser � elle et
pour s'�tourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et
ces m�pris, font � leur esprit ce que le mouchoir fait � leurs
yeux (max. 21, I 24).
[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par
r�solution, mais par stupidit� et par coutume, et la plupart des
hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).
[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les
d�sirons toutes comme si nous �tions immortels (MP 8).
[51] La subtilit� est une fausse d�licatesse, et la d�licatesse
est une subtilit� solide (max. 128, I 130).
[52] Le monde, ne connaissant point le v�ritable m�rite, n'a garde
de pouvoir le r�compenser; aussi n'�l�ve-t-il � ses grandeurs et �
ses dignit�s que des personnes qui ont de _belles qualit�s
apparentes, et il couronne g�n�ralement tout ce qui luit, quoique
tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).
[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y
a un m�rite fade, et des personnes qui d�go�tent avec des qualit�s
bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e �tat).
[54] On admire tout ce qui �blouit, et l'art de savoir bien mettre
en oeuvre de m�diocres qualit�s d�robe l'estime, et donne souvent
plus de r�putation que de [sic] v�ritable m�rite (max. 162, I
164).
[55] Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie: ils les
font valoir ce qu'ils veulent, et on est forc� de les recevoir
selon leurs cours, et non pas selon leurs v�ritables prix (MS 67,
I 165).
[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualit�s, il en faut
avoir l'�conomie (max. 159, I 166).
[57] Il y a des gens dont le m�rite consiste � dire et � faire des
sottises utilement, et qui g�teraient tout s'ils changeaient de
conduite (max. 156, I 163).
[58] Il y en a m�me � qui leurs d�fauts si�ent bien, et d'autres
qui sont disgraci�s de leurs bonnes qualit�s (max. 251, I 281).
[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui
emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220).
[60] Dieu a mis des talents diff�rents dans l'homme, comme il a
plant� de diff�rents arbres dans la nature, en sorte que chaque
talent, de m�me que chaque arbre, a ses propri�t�s et ses effets
qui lui sont tous particuliers. De l� vient que le poirier le
meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes,
et que le talent le plus excellent ne saurait produire les m�mes
effets des talents les plus communs. De l� vient encore qu'il est
aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine
en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand
on n'y a pas plant� les oignons (MP 9).
[61] Pour s'�tablir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour
y para�tre �tabli; dans toutes les professions et dans tous les
arts chacun se fait une mine et un ext�rieur, qu'il met en la
place de la chose dont il veut avoir le m�rite. De sorte que tout
le monde n'est compos� que de mines, et c'est inutilement que nous
travaillons � y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279).
[62] Il y a des gens qui ressemblent � ces vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps, quelque fades et d�go�tants qu'il
soient (max. 211, I 223).
[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqu�rir
(max. 270, I 294).
[64] Comme dans la nature il y a une �ternelle g�n�ration, et que
la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
m�me il y a toujours dans le coeur humain une g�n�ration
perp�tuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est
toujours le r�tablissement de l'autre (max. 10, I 10).
[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable,
est v�ritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est
fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent
qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la
lib�ralit�, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace na�t de
la timidit� (max. II, I II).
[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas �t� cr�� comme il
est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en
soi-m�me de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
sentiments et de ses inclinations (MP 10).
[67] On se m�compte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160,
I 167).
[68] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les
effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).
[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend
quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).
[70] Chaque homme n'est pas plus diff�rent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-m�me (max. 135, I 137).
[71] Tout le monde trouve � redire en autrui ce qu'on trouve �
redire en lui (MS 5, I 33).
[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrass� sans la
compagnie des sots (max. 140, I 142).
[73] Les pens�es et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante).
[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais com�diens, et c'est
ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou d�plaisent (pour
cette maxime et la pr�c�dente: max. 255, I 278).
[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
infailliblement (MS 46, I 256).
[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-m�mes, que de voir que nous avons �t� dans les �tats et dans
les sentiments que nous d�sapprouvons � cette heure (max. 51, I
58).
[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute
notre raison (max. 42, I 46).
[78] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
changer, que le d�go�t que nous avons de n'�tre pas assez admir�s
de ceux qui nous connaissent trop, et l'esp�rance que nous avons
de l'�tre davantage de ceux qui ne nous connaissent gu�re (max.
178, I 187).
[79] Les grandes �mes ne sont pas celles qui ont moins de passions
et plus de vertus que les �mes communes, mais celles seulement qui
ont de plus grandes vues (MS 31, I 161).
[80] On se vante souvent mal � propos de ne se point ennuyer, et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie (max. 141, I 143).
[81] La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e que celle du corps,
quelque �loign�s que nous paraissions �tre des passions que nous
n'avons pas encore ressenties. Il faut croire toutefois que l'on
n'y est pas moins expos� qu'on l'est � tomber malade quand on se
porte bien (max. 188, I 197).
[82] Les passions ont une injustice, et un propre int�r�t, qui
fait qu'elles offensent et blessent toujours, m�me lorsqu'elles
parlent raisonnablement et �quitablement. La charit� a seule le
privil�ge de dire quasi tout ce qu'il lui pla�t et de ne blesser
jamais personne (max. 9, I 9).
[83] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).
[84] Quelque industrie que l'on ait � cacher ses passions sous le
voile de la pi�t� et de l'honneur, il y a toujours quelque endroit
qui se montre (max. 12, I 12).
[85] La philosophie triomphe ais�ment des maux pass�s et de ceux
qui ne sont pas pr�ts d'arriver, mais les maux pr�sents triomphent
d'elle (max. 22, I 25).
[86] La dur�e de nos passions ne d�pend pas plus de nous que la
dur�e de notre vie (max. 5, I 5).
[87] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
craignent pas n�anmoins le jour; la seule envie est une passion
timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).
[88] L'amiti� la plus sainte et la plus sinc�re n'est qu'un trafic
o� nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).
[89] Ce qui rend nos amiti�s si l�g�res et si changeantes, c'est
qu'il est ais� de conna�tre les qualit�s de l'esprit, et difficile
de conna�tre celles de l'�me (max. 80, I 93).
[90] Nous nous persuadons souvent mal � propos d'aimer les gens
plus puissants que nous: l'int�r�t seul produit notre amiti�, et
nous ne leur promettons pas selon ce que nous voulons leur donner,
mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max. 85, I
98).
[91] L'amour est en l'�me de celui qui aime ce que l'�me est au
corps qui l'anime (MS 13, I 77).
[92] Il n'y a point d'amour pur et exempt du m�lange de nos autres
passions (max. 69, I 79).
[93] Il est malais� de d�finir l'amour; tout ce qu'on peut dire
est que dans l'�me c'est une passion de r�gner, dans les esprits
c'est une sympathie, et dans les corps ce n'est qu'une envie
cach�e et d�licate de jouir de ce que l'on aime apr�s beaucoup de
myst�re (max. 68, I 78).
[94] On s'est tromp� quand on a cru que l'amour et l'ambition
triomphaient toujours des autres passions; c'est la paresse, toute
languissante qu'elle est, qui en est le plus souvent la ma�tresse:
elle usurpe insensiblement l'empire sur tous les desseins, et sur
toutes les actions de la vie; elle y d�truit et y consomme toutes
les passions et toutes les vertus (max. 266, I 289).
[95] Il n'y a point de d�guisement qui puisse longtemps cacher
l'amour o� il est, ni le feindre o� n'est pas (max. 70, I 80).
[96] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de n'aimer pas, on ne
peut se plaindre avec justice de la cruaut� d'une ma�tresse, ni
elle de la l�g�ret� de son amant (MS 62, I 81).
[97] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus � la haine qu'� l'amiti� (max. 72, I 82).
[98] On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de
galanteries, mais il est rare d'en trouver qui n'en ait jamais
fait qu'une (max. 73, I 83).
[99] Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce
que l'on trouve sans cesse de nouveaux sujets d'aimer en la
personne que l'on aime, comme en une source in�puisable, et
l'autre vient de ce qu'on se fait honneur de tenir sa parole (max.
176, I 185).
[100] Toute constance en amour est une inconstance perp�tuelle qui
fait que notre coeur s'attache successivement � toutes les
qualit�s de la personne que nous aimons, donnant tant�t la
pr�f�rence � l'une, tant�t � l'autre, de sorte que cette constance
n'est qu'une inconstance arr�t�e et renferm�e dans un sujet (max.
175, I 184).
[101] Il y a deux sortes d'inconstances, la premi�re vient de la
l�g�ret� de l'esprit, qui � tous moments change d'opinion, ou
plut�t de la pauvret� de l'esprit, qui re�oit toutes les opinions
des autres; la seconde, qui est plus excusable, vient de la fin du
go�t des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).
[102] Les grandes et �clatantes actions qui �blouissent les yeux
sont repr�sent�es par les politiques comme les effets des grands
int�r�ts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte � l'ambition qu'ils avaient de se rendre ma�tres du
monde, �tait un effet de jalousie (max. 7, I 7).
[103] Les affaires et les actions des grands hommes ont (comme les
statues) leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de
pr�s, pour en discerner toutes les circonstances; et il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
�loign� (max. 104, I 114).
[104] La jalousie est raisonnable et juste en quelque mani�re,
puisqu'elle ne cherche qu'� conserver un bien qui nous appartient,
ou que nous croyons nous devoir appartenir; au lieu que l'envie
est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien
des autres (max. 28, I 31).
[105] L'amour-propre est l'amour de soi-m�me, et de toutes choses
pour soi; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il
rend les hommes idol�tres d'eux-m�mes, et les rendrait les tyrans
des autres si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne repose
jamais hors de soi, et ne s'arr�te dans les sujets �trangers que
comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est
propre. Rien n'est si imp�tueux que ses d�sirs, rien de si cach�
que ses desseins, rien de si habile que ses conduites: ses
souplesses ne se peuvent repr�senter, ses transformations passent
celles des m�tamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie.
On ne peut sonder la profondeur de ses projets, ni en percer les
t�n�bres; l� il est � couvert des yeux les plus p�n�trants. Il y
fait mille insensibles tours et retours; l� il est souvent
invisible � lui-m�me. Il y con�oit, il y nourrit, et il y �l�ve
(sans le savoir) un grand nombre d'affections, et de haines. Il en
forme quelquefois de si monstrueuses que lorsqu'il les a mises au
jour, il les m�conna�t, ou il ne peut se r�soudre � les avouer. De
cette nuit qui les couvre, naissent les ridicules persuasions
qu'il a de lui-m�me; de l� viennent ses erreurs, ses ignorances,
ses grossi�ret�s, et ses niaiseries sur son sujet; de l� vient
qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir quand il
se repose, et pense avoir perdu tous les go�ts qu'il a rassasi�s.
Mais cette obscurit� �paisse qui le cache � lui-m�me n'emp�che pas
qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
raisonnable � nos yeux qui d�couvrent tout et sont aveugles
seulement pour eux-m�mes. En effet, dans ses plus grands int�r�ts
et ses plus importantes affaires o� la violence de ses souhaits
appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il
imagine, il soup�onne, il p�n�tre, il devine tout: de sorte qu'on
est tent� de croire que chacune de ses passions a une magie qui
lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses
attachements, qu'il essaie de rompre inutilement � la vue des
malheurs extr�mes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois
en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec
tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs ann�es.
D'o� l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par
lui-m�me que ses d�sirs sont allum�s, plut�t que par la beaut� et
par le m�rite de ses objets; que son go�t est le prix qui les
rel�ve et le fard qui les embellit; que c'est apr�s lui-m�me qu'il
court, et qu'il suit son gr�. Il est tous les contraires, il est
imp�rieux et ob�issant, sinc�re et dissimul�, mis�ricordieux et
cruel, timide et audacieux, et il a de diff�rentes inclinations
selon la diversit� des temp�raments qui le tournent, et le
d�vouent pour l'ordinaire � la gloire ou aux richesses ou aux
plaisirs. Il en change selon le changement de nos �ges, de nos
fortunes, et de nos exp�riences; mais il lui est indiff�rent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui
pla�t; il est inconstant, et outre les changements qui lui
viennent des causes �trang�res il y en a une infinit� qui naissent
de lui et de son propre fonds. Il est inconstant d'inconstance, de
l�g�ret�, d'amour, de nouveaut�, de lassitude et de d�go�t; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la derni�re
application et avec des travaux incroyables � obtenir des choses
qui ne lui sont point avantageuses, et qui m�me lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles. Il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fiert� dans les plus m�prisables. Il est dans
tous les �tats de la vie et dans toutes les conditions. Il vit
partout, il vit de tout et il vit de rien, et il s'accommode des
choses et de leur privation. Il passe m�me par piti� dans le parti
des gens qui lui font la guerre. Il entre dans leurs desseins et,
ce qui est admirable, il se hait lui-m�me avec eux, il conjure sa
perte, il travaille m�me � sa ruine; enfin il ne se soucie que
d'�tre: pourvu qu'il soit, il veut bien �tre son ennemi. Il ne
faut pas s'�tonner s'il se joint � la plus s�v�re piti� et s'il
entre si hardiment en soci�t� avec elle pour se d�truire, parce
que dans le m�me temps qu'il se ruine en un endroit, il se
r�tablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
le change seulement en satisfaction, et lors m�me qu'il est
vaincu, et qu'on croit en �tre d�fait, on le retrouve dans les
triomphes de sa d�faite. Voil� la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence
de ses vagues continuelles une fid�le expression de la succession
turbulente de ses pens�es et de ses �ternels mouvements (MS I, I
I, et max. 4, I 4).
[106] Comme si ce n'�tait pas assez � l'amour-propre d'avoir la
vertu de se transformer lui-m�me, il a encore celle de transformer
les objets, ce qu'il fait d'une mani�re fort �tonnante. Car non
seulement il les d�guise si bien qu'il y est lui-m�me abus�, mais
aussi, comme si ses actions �taient des miracles, il change l'�tat
et la nature des choses soudainement en effet. Lorsqu'une personne
nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa pers�cution
contre nous; c'est notre amour-propre qui juge ses actions. Il
donne m�me une �tendue � ses d�fauts, qui les rend �normes, et met
ses bonnes qualit�s dans un jour si d�savantageux qu'elles
deviennent plus d�go�tantes que ses d�fauts. Cependant, d�s que
cette m�me personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos
int�r�ts la r�concilie avec nous, notre seule satisfaction rend
aussit�t � son m�rite le lustre que notre aversion venait de lui
�ter. Tous ses avantages en re�oivent un fort grand du biais dont
nous les regardons; toutes ses mauvaises qualit�s disparaissent,
et nous appelons m�me toute notre intelligence pour la forcer de
justifier la guerre qu'elles nous ont fait (cf. la maxime
suivante).
[107] Quoique toutes les passions montrent cette v�rit�, l'amour
le fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
amoureux, agit� de la rage o� l'a mis un visible oubli, ou pour
une infid�lit� d�couverte, conjurer le ciel et les enfers, et
n�anmoins, aussit�t que sa ma�tresse s'est pr�sent�e et que sa vue
a calm� la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette
beaut� innocente. Il n'accuse plus que lui-m�me, il condamne ses
condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
�te la noirceur aux actions mauvaises de sa ma�tresse, et en
s�pare le crime pour en changer [sic] ses soup�ons (pour cette
maxime et la pr�c�dente: max. 88, I 101).
[108] La familiarit� est un rel�chement presque de toutes les
r�gles de la vie civile que le libertinage a introduit dans la
soci�t� pour nous faire parvenir � celle qu'on appelle commode
(d�but de MP 33).
[109] C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout
accommoder � notre faiblesse, nous soustrait � l'honn�te suj�tion
que nous imposent les bonnes moeurs et, pour chercher trop les
moyens de nous les rendre commodes, le fait d�g�n�rer en vices
[sic] (MP 33, suite).
[110] Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les
hommes, tombent plut�t dans ce rel�chement, et y perdent
davantage: l'autorit� du sexe ne se maintient pas, le respect
qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honn�te y perd la
plus grande partie de ses droits. Peu de gens sont cruels de
cruaut�, mais l'on peut dire que la plupart de hommes sont cruels
et inhumains d'amour-propre (MP 33, fin, et MS 32, I 174).
[111] L'amour de la gloire, et plus encore la crainte de la honte,
le dessein de faire fortune, le d�sir de rendre notre vie commode
et agr�able, et l'envie d'abaisser les autres, font na�tre cette
valeur qui est c�l�bre parmi les hommes (max. 213, I 226)
[112] La vanit� et la honte, et surtout le temp�rament, fait la
valeur des hommes, et la chastet� des femmes, dont on fait tant de
bruit (max. 220, I 234).
[113] La parfaite valeur et la poltronnerie compl�te sont des
extr�mit�s o� l'on arrive rarement; l'espace qui est entre deux
est vaste, et contient toutes les autres esp�ces de courages: il
n'y a pas moins de diff�rence entre eux qu'il y en a entre les
visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de
choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se rel�chent et se rebutent
ais�ment par sa dur�e. Il y en a qui sont assez constants quand
ils ont satisfait � l'honneur du monde et qui font fort peu de
chose au-del�. On en voit qui ne sont pas toujours �galement
ma�tres de leur peur; d'autres se laissent quelquefois emporter �
des �pouvantes g�n�rales; d'autres vont � la charge pour n'oser
demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve � qui l'habitude
des moindres p�rils affermit le courage et les pr�pare � s'exposer
� de plus grands. Outre cela il y a un rapport g�n�ral que l'on
remarque entre tous les courages des diff�rentes esp�ces dont nous
venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et
cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la libert�
de se m�nager. Il y a encore un autre m�nagement plus g�n�ral, qui
� parler absolument s'�tend sur toutes sortes d'hommes c'est qu'il
n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
faire dans une action s'ils avaient une certitude d'en revenir, de
sorte qu'il est v�ritable que la crainte de la mort �te quelque
chose � leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).
[114] La pure valeur, s'il y en avait, serait de faire sans
t�moins ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I
229).
[115] L'intr�pidit� est une force extraordinaire de l'�me par
laquelle elle emp�che les troubles, les d�sordres et les �motions
que la vue des grands p�rils a accoutum� d'�lever en elle. Par
cette force les h�ros se maintiennent dans un �tat paisible et
conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
intr�pidit� doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
que la seule valeur lui fournit toute la fermet� qui lui est
n�cessaire dans les p�rils de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
et 231).
[116] On ne veut point perdre la vie, et on veut acqu�rir de la
gloire de l� vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit
pour �viter la mort que les gens de chicane pour conserver leurs
biens (max. 221, I 235).
[117] La valeur dans les simples soldats est un m�tier p�rilleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227)
[118] La plupart des hommes s'exposent assez � la guerre pour
sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant
qu'il est n�cessaire pour faire r�ussir le dessein pour lequel ils
s'exposent (max. 219, I 233).
[119] Les grands et les ambitieux sont plus mis�rables que les
m�diocres: il faut moins pour contenter ceux-ci que ceux-l� (MP
I).
[120] La g�n�rosit� est un d�sir de briller par des actions
extraordinaires; c'est un habile et industrieux emploi du
d�sint�ressement, de la fermet�, de l'amiti� et de la magnanimit�
pour aller promptement � une grande r�putation (max. 246, I 268).
[121] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les h�ros (max. 53, I 62).
[122] La f�licit� est dans le go�t, et non pas dans les choses, et
c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour
avoir ce que les autre trouvent aimable (max. 48, I 54).
[123] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents, parce que les habiles gens savent profiter
des mauvais et que les imprudents tournent bien souvent les plus
avantageux � leur pr�judice (max. 59, I 68).
[124] La nature fait le m�rite, et la fortune le met en oeuvre
(max. 153, I 160).
[125] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination qu'ils ne le sont en effet; et on n'est jamais si
heureux, ni si malheureux, que l'on pense (max. 49, I 56).
[126] Quelque diff�rence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
�gales (max. 52, I 61).
[127] Ceux qui se sentent du m�rite se piquent toujours d'�tre
malheureux, pour persuader aux autres et � eux-m�mes qu'il sont de
v�ritables h�ros, puisque la mauvaise fortune ne s'opini�tre
jamais � pers�cuter que les personnes qui ont des qualit�s
extraordinaires: de l� vient qu'on se console souvent d'�tre
malheureux par un certain plaisir qu'on trouve � le para�tre (MS
10, I 60).
[128] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
qu'on esp�re (MS 9, I 59).
[129] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
qu'ils ont, et le m�rite de leur fortune (max. 212, I 224).
[130] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
d�fauts (max. 190, I 198).
[131] Quoique la prudence des ministres se flatte de la grandeur
de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
quelque petit dessein (max. 57, I 66).
[132] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la fortune et de la faveur; c'est aussi la rage de
n'avoir point de faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le
m�pris des favoris. C'est enfin une secr�te envie de les d�truire,
qui fait que nous leur �tons nos propres hommages, ne pouvant pas
leur �ter les qualit�s qui leur attirent ceux de tout le monde
(max. 55, I 64).
[133] Les grands hommes s'abattent et se d�montent enfin par la
longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la g�henne pour le para�tre, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
leur �me. Cela fait voir manifestement qu'� une grande vanit� pr�s
les h�ros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).
[134] Ceux qui voudraient d�finir la victoire par sa naissance
seraient tent�s, comme les po�tes, de l'appeler la fille du ciel,
puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle
est produite par une infinit� d'actions qui, au lieu de l'avoir
pour but, regarde seulement les int�r�ts particuliers de ceux qui
les font, puisque tous ceux qui composent une arm�e, allant � leur
propre gloire, et � leur �l�vation, procurent un bien si grand et
si g�n�ral (MS 41, I 232).
[135] On ne fait point de distinction dans les esp�ces de col�res,
bien qu'il y en ait une l�g�re et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre tr�s criminelle, qui est,
proprement parler, la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS
30, I 159).
[136] Nous nous apercevons des emportements et des mouvements
extraordinaires de nos humeurs et de notre temp�rament, comme de
la violence de la col�re; mais personne quasi ne s'aper�oit que
ces humeurs ont un cours ordinaire et r�gl�, qui meut et tourne
doucement notre volont� � des actions diff�rentes. Elles roulent
ensemble (s'il faut ainsi dire) et exercent successivement leur
empire, de sorte qu'elles ont une part consid�rable � toutes nos
actions, dont nous croyons �tre les seuls auteurs, et le caprice
de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (max.
297 et 45, I 48 et 50).
[137] L'orgueil a bien plus de part que la charit� aux
remontrances que nous faisons � ceux qui commettent des fautes, et
nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les
persuader que nous en sommes exempts; et si nous n'avions point
d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres (max.
37 et 34, I 41 et 38).
[138] Nous sommes pr�occup�s de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prisons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un
nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et
l'amour-propre nous ont d�guis�s (�pigraphe de 1678. I 181).
[139] L'orgueil se d�dommage toujours, et il ne perd rien lors
m�me qu'il renonce � la vanit� (max. 33. I 36).
[140] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil. Il sert � le nourrir et � l'augmenter, et c'est bien pour
manquer de lumi�re que nous ignorons toutes nos mis�res et tous
nos d�fauts (MS 19. I 102).
[141] Rien ne nous pla�t tant que la confiance des grands et des
personnes consid�rables par leurs emplois, par leur esprit ou par
leur m�rite. Elle nous fait sentir un plaisir exquis et �l�ve
merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme
un effet de notre fid�lit�. Cependant nous serions remplis de
confusion si nous consid�rions l'imperfection et la bassesse de sa
naissance; car elle vient de la vanit�, de l'envie de parler et de
l'impuissance de retenir les secrets. De sorte qu'on peut dire que
la confiance est un rel�chement de l'�me, caus� par le nombre et
par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239. I 255).
[142] Les philosophes, et S�n�que surtout, n'ont point �t� les
crimes par leurs pr�ceptes, ils n'ont fait que les employer aux
b�timents de l'orgueil (MS 21, I 105).
[143] L'orgueil, comme lass� des ses artifices et des diff�rentes
m�tamorphoses, apr�s avoir jou� tout seul tous les personnages de
la com�die humaine, se montre avec un visage naturel, et se
d�couvre par la fiert�, de sorte qu'� proprement parler la fiert�
est l'�clat et la d�claration de l'orgueil (MS 6. I 37).
[144] Quand la vanit� ne fait point parler, on n'a pas envie de
dire grand'chose (max. 137. I 139).
[145] On ne saurait compter toutes les esp�ces de vanit�. Pour
cela il faut savoir le d�tail des choses, et comme il est presque
infini. De l� vient que si peu de gens sont savants, et que nos
connaissances sont superflues et imparfaites. On d�crit les choses
au lieu de les d�finir. En effet on ne les conna�t et on ne les
peut conna�tre qu'en gros, et par des marques communes. C'est
comme si quelqu'un disait que le corps humain est droit, et
compos� de diff�rentes parties, sans dire la mati�re, la
situation, les fonctions, les rapports et les diff�rences de ses
parties (MP 6 et max. 106, I 116).
[146] C'est plut�t par l'estime de nos sentiments que nous
exag�rons les bonnes qualit�s des autres, que par leur m�rite; et
nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges. La modestie, qui semble les refuser, n'est en effet
qu'un d�sir d'en avoir de plus d�licates (max. 143 et MS 27, I 146
et 147).
[147] On n'aime point � louer, et on ne loue jamais personne sans
int�r�t. La louange est une flatterie habile, cach�e et d�licate,
qui satisfait diff�remment celui qui la donne et celui qui la
re�oit: l'un la prend comme une r�compense de son m�rite, l'autre
la donne pour faire remarquer son �quit� et son discernement (max.
144. I 148).
[148] Nous choisissons souvent des louanges empoisonn�es qui
d�couvrent par contre-coup des d�fauts en nos amis, que nous
n'osons divulguer (max. 145, I 149).
[149] Nous �levons la gloire des uns pour abaisser par l� celle
des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de
Turenne, si on ne voulait pas les bl�mer tous deux (max. 198, I
149. 2e �tat).
[150] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le bl�me qui
leur sert que la louange qui les trahit (max. 147. I 152).
[151] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui
m�disent (max. 148, I 153).
[152] La raillerie est une gaiet� agr�able de l'esprit, qui enjoue
la conversation, et qui lie la soci�t� si elle est obligeante, ou
qui la trouble si elle ne l'est pas (d�but de MP 34).
[153] Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la
souffre (suite de MP 34).
[154] C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la
vanit�; d'o� vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et
ceux qu'un d�faut reproch� fait rougir, s'en offensent �galement,
comme d'une d�faite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner
(suite de MP 34).
[155] C'est un poison qui tout pur �teint l'amiti� et excite la
haine, mais qui corrig� par l'agr�ment de l'esprit, et la
flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve; et il en faut
user sobrement avec ses amis et avec les faibles (fin de MP 34).
[156] L'int�r�t fait jouer toute sorte de personnages, et m�me
celui de d�sint�ress� (max. 39, I 43).
[157] Il n'y a que Dieu qui sache si un proc�d� est net, sinc�re,
et honn�te (max. 170, I 178).
[158] La sinc�rit� est une naturelle ouverture du coeur; on la
trouve en fort peu de gens, et celle qui se pratique d'ordinaire
n'est qu'une fine dissimulation pour arriver � la confiance des
autres (max. 62, I 71).
[159] Un habile homme doit savoir r�gler le rang de ses int�r�ts,
et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidit� les trouble
souvent, en nous faisant courir � cent choses � la fois. De l�
vient que pour d�sirer trop les moins importantes nous ne faisons
pas assez pour obtenir les plus consid�rables (max. 66, I 76).
[160] L'int�r�t, � qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce
qui fait la lumi�re des autres (max. 40, I 44).
[161] On ne bl�me le vice, et on ne loue la vertu, que par int�r�t
(MS 28, I 151).
[162] La nature, qui se vante d'�tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion �touff�e par l'int�r�t (max. 275, I 299).
[163] Les philosophes ne condamnent les richesses que par le
mauvais usage que nous en faisons: il d�pend de nous de les
acqu�rir et de nous en servir sans crime, au lieu qu'elles
nourrissent et accroissent les vices comme le bois entretient et
augmente le feu. Nous pouvons les consacrer � toutes les vertus,
et les rendre m�me par l� plus agr�ables et plus �clatantes (MP 3)
[164] Le m�pris des richesses, dans les philosophes, �tait un
d�sir cach� de venger leur m�rite de l'injustice de la fortune,
par le m�pris des m�mes biens dont elle les privait... C'�tait un
secret qu'ils avaient trouv� pour se d�dommager de l'avilissement
de la pauvret�. C'�tait enfin un chemin d�tourn� pour aller � la
consid�ration qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses (max.
54, I 63).
[165] La finesse n'est qu'une pauvre habilet� (MP 2).
[166] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant
de gens d'esprit emploient commun�ment. Les plus habiles affectent
de les �viter toute leur vie, pour s'en servir dans quelque grande
occasion et pour quelque grand int�r�t (max. 124, I 126).
[167] Comme elles sont l'effet d'un petit esprit, il arrive quasi
toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se
d�couvre en un autre (max. 125, I 127).
[168] La plus d�li�e de toutes les finesses est de faire semblant
de tomber dans les pi�ges que l'on nous rend. On n'est jamais si
ais�ment tromp� que quand on songe � tromper les autres (max. 117,
I 121).
[169] Chacun pense �tre plus fin que les autres; et si l'on �tait
habile, on ne ferait jamais de finesse ni de trahison (MP 5 et
max. 126, I 128).
[170] La folie nous suit dans tous les temps de la vie; et si
quelqu'un para�t sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionn�es � son �ge et � sa fortune (max. 207, I 219).
[171] Les plus sages le sont dans les choses indiff�rentes, mais
ils ne le sont presque jamais dans leurs plus s�rieuses affaires;
et qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (MS 22, I 132,
et max. 209, I 221).
[172] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
v�ritable dessein de trahir (max. 120, I 124).
[173] Quelque pr�texte que nous donnions � nos afflictions, ce
n'est que l'int�r�t et la vanit� qui les causent (max. 232. I
246).
[174] Il y a une esp�ce d'hypocrisie dans les afflictions; car,
sous pr�texte de pleurer une personne qui nous est ch�re, nous
pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, ou de
notre consid�ration, en la personne que nous avons perdue. De
cette mani�re les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent
que pour ceux qui les pleurent. J'ai dit que c'�tait une esp�ce
d'hypocrisie, parce que par elle l'homme se trompe seulement
lui-m�me. Il y en a une autre, qui n'est pas si innocente, et qui
impose � tout le monde. C'est l'affliction de certaines personnes
qui aspirent � la gloire d'une belle et immortelle douleur. Car le
temps, qui consomme tout, ayant consomm� ce qu'elles pleurent,
elles ne laissent pas d'opini�trer leurs pleurs, leurs plaintes et
leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et
travaillent � persuader par toutes leurs actions qu'elles
�galeront la dur�e de leurs pleurs � leur propre vie. Cette triste
et fatigante vanit� se trouve pour l'ordinaire dans les femmes
ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins �
la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et s'efforcent � se
rendre c�l�bres par la montre d'une inconsolable douleur (cf. la
maxime suivante).
[175] Outre ce que nous avons dit, il y a encore quelques autres
esp�ces de larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui
par cons�quent s'�coulent incontinent. On pleure pour avoir la
r�putation d'�tre tendre, on pleure pour �tre pleur�, et on pleure
enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la
pr�c�dente: max. 233, I 247).
[176] Les faux honn�tes gens sont ceux qui d�guisent la corruption
de leur coeur aux autres et � eux-m�mes; les vrais honn�tes gens
sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux
autres (max. 202, I 214).
[177] Le vrai honn�te homme est celui qui ne se pique de rien
(max. 203, I 215).
[178] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
nous paraissent raisonnables et agr�ables dans la conversation,
c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plut�t � ce qu'il
veut dire qu'� r�pondre pr�cis�ment � ce qu'on lui dit, et que les
plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au m�me temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leurs esprits un �garement et une pr�cipitation
de retourner � ce qu'ils veulent dire, au lieu de consid�rer que
c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres, de
chercher si fort � se plaire � soi-m�me, et que bien �couter et
bien r�pondre c'est une des grandes perfections qu'on puisse avoir
(max. 139. I 141).
[179] La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
femmes, mais toutes n'en ont pas l'exercice, parce que la
coquetterie de quelques-unes est arr�t�e et enferm�e par leur
temp�rament et par leur raison (max. 241. I 263).
[180] La galanterie est un tour de l'esprit par lequel il p�n�tre
les choses les plus flatteuses, c'est-�-dire celles qui sont les
plus capables de plaire (max. 100, I 110).
[181] La politesse est un tour de l'esprit par lequel il pense
toujours des choses agr�ables, honn�tes et d�licates (max. 99. I
109).
[182] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et
qu'il trouve toutes achev�es en lui-m�me de sorte qu'il semble
qu'elles y soient cach�es, comme l'or et les diamants dans le sein
de la terre (max. 101. I III).
[183] La politesse des �tats est le commencement de leur
d�cadence, parce qu'elle applique tous les particuliers � leurs
int�r�ts propres et les d�tourne du bien public (MS 52, I 282).
[184] La civilit� est une envie d'en recevoir; c'est aussi un
d�sir d'�tre estim� poli (max. 260. I 283).
[185] La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix de
chaque chose (max. 244, I 266).
[186] On hait souvent les vices, mais on m�prise toujours le
manque de vertu (max. 186, I 195).
[187] Quand on ne trouve point son repos en soi-m�me, il est
inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).
[188] Ce qui nous emp�che souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausset� des vertus, c'est que nous croyons trop
ais�ment qu'elles sont v�ritables en nous (MP 7).
Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663
(B.N., Collection Smith-Lesouef, ms. 90)
[1] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme H
I. (Cf. L 227.)
[2] Si on avait �t� de ce que l'on appelle force..., et la suite
comme H 6.
[3] La cl�mence est un m�lange de gloire..., et la suite comme L
217 et le d�but de H 7.
[4] On n'est jamais si ridicule..., comme H 15. (Cf. L 220.)
[5] La dur�e de nos passions..., comme H 86 et L 221.
[6] L'amour est � l'�me..., comme L 223. (Cf. H 91.)
[7] La folie suit..., et la suite comme L I. (Cf. H 170.)
[8] L'orgueil a bien plus de part que la charit� aux remontrances
que nous faisons � ceux qui commettent des fautes, et nous les
reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader
que nous en sommes exempts. (Cf. L 2 et d�but de H 137.)
[9] Nous sommes pr�occup�s de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prenons..., et la suite comme H 138. (Cf. L 3.)
[10] Nous promettons..., comme L4 et H 16. suivie de L 5
[11] Ce qui rend nos amiti�s..., comme L 6 et H 89.
[12] Nous nous persuadons souvent mal � propos d'aimer..., et la
suite comme L 7 (Cf. H 90.)
[13] Les Fran�ais ne sont pas seulement sujets..., comme L 8. (Cf.
H 13.)
[14] Les faux honn�tes gens..., comme L9 et H 176.
[15] On est au d�sespoir d'�tre tromp�..., comme H 17. (Cf. L 10.)
[16] Les plus sages le sont..., comme L II et d�but de H 171.
[17] L'amour-propre est plus habile..., comme L 12. (Cf. une
phrase au d�but de H 105.)
[18] Il est aussi ais� de se tromper soi-m�me..., comme L 13 et H
18.
[19] Rien n'est impossible de soi, il y a des voies qui conduisent
� toutes choses; si nous avions assez de volont�, nous aurions
toujours assez de moyens. (Cf. L 14 et H 21.)
[20] L'int�r�t fait jouer..., comme L 15 et H 156, suivi de L 16
(cf. H 8) et de L 17 (H. 173).
[21] C'est plut�t par l'estime de nos sentiments..., comme L 18 et
le d�but de H 146.
[22] L'homme est conduit..., comme L 19.
[23] La modestie qui semble refuser..., comme L 20. (Cf. fin de H
146.)
[24] L'orgueil se d�dommage toujours..., comme L 21 et H 139.
[25] L'amiti� la plus sainte..., comme L 22. (Cf. H 88.)
[26] La f�licit� est dans le go�t..., comme L 23. (Cf. H 122.)
[27] Quand on ne trouve point son repos..., comme L 24 et H 187.
[28] On ne fait point de distinction dans les esp�ces de col�res,
bien qu'il y en ait..., et la suite comme L 25. (Cf. H 135.)
[29] Quoique toutes les passions..., comme L 26 et H 87.
[30] La jalousie est raisonnable et juste en quelque mani�re parce
qu'elle ne cherche..., et la suite comme L 27 et H 104.
[31] Quelque diff�rence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion des biens et des maux qui les
rend �gales (Cf. L 28 et H 126.)
[32] On n'aime point � louer..., comme H 147 (cf. d�but de L 29),
sauf deux variantes: celui qui la re�oit et celui qui la donne (au
lieu de: celui qui la donne et celui qui la re�oit); un la prend
(au lieu de: l'un la prend.)
[33] Nous choisissons toujours des louanges empoisonn�es qui
d�couvrent par contre-coup des d�fauts en nos amis, que nous
n'osons divulguer. (Cf. suite de L 29 et d�but de H 148.)
[34] Nous �levons la gloire des uns..., comme H 149. (Cf. fin de L
29.)
[35] Il est malais� de d�finir l'amour; tout ce qu'on peut dire
est que dans l'�me c'est une passion de r�gner, dans les esprits
c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cach�e
et d�licate de jouir de ce que l'on aime apr�s beaucoup de
mis�res. (Cf. L 30 et H 93.)
[36] Quelques grands avantages que la nature donne..., comme L 31
et H 121.
[37] Il n'y a point de lib�ralit�..., comme L 32 et H 29.
[38] L'amour de la gloire..., comme H III (Cf. L 33.)
[39] On pourrait dire qu'il n'est point..., et la suite comme L 34
et H 123.
[40] On ne veut point perdre la vie..., comme H 116. (Cf. L 35.)
[41] La valeur, dans les simples soldats..., comme L 36 et H 117.
[42] Les crimes deviennent innocents, et m�me glorieux, par leur
nombre et par leur exc�s; de l� vient que les voleries publiques
sont des habilet�s, et que prendre des provinces injustement
s'appelle faire des conqu�tes. Le crime a ses h�ros ainsi que la
vertu. (Cf. L 37 et H 4.)
[43] Les grands et les ambitieux..., comme H 119. (Cf. L 38.)
[44] Le vrai honn�te homme est celui qui ne se pique de rien.
(Comme H 177, cf. L 39.)
[45] La g�n�rosit� c'est un d�sir de briller..., comme L 40. (Cf.
H 120.)
[46] Le jugement n'est autre chose... de son �tendue, de sa
profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
et de sa d�licatesse. L'�tendue de l'esprit est la mesure de sa
lumi�re; la profondeur est celle qui d�couvre le fond des choses;
le discernement compare et distingue les choses. La justesse ne
voit que ce qu'il faut voir; la droiture prend toujours le bon
droit des choses; la d�licatesse aper�oit les choses
imperceptibles, et le jugement prononce ce que les choses sont. Si
on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualit�s ne sont
autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voyant tout
remontre dans la pl�nitude de ces lumi�res tous les avantages dont
nous venons de parler. (Cf. L 41 et H 38-39.)
[47] Quand la vanit� ne fait point parler..., comme L 42 et H 144.
[48] La sinc�rit� est une naturelle ouverture..., et la suite
comme L 43. (Cf. H 158.)
[49] La finesse n'est qu'une pauvre habilet�. (Comme L 44 et H
165.)
[50] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45, mais sans la
citation italienne.
[51] Nous r�cusons tous les jours des juges pour le plus petit
int�r�t, et nous commettons..., et la suite comme L 46.
[52] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant de
gens d'esprit emploient commun�ment, les plus habiles affectant de
les rejeter toute leur vie pour s'en servir en quelque grand
int�r�t. (Cf. L 47 et H 166.)
[53] Comme la finesse est l'effet..., comme L 48. (Cf. H 167.)
[54] On s'est tromp� quand on a cru, apr�s tant de grands
exemples, que l'amour et l'ambition triomphent toujours des autres
passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est, qui en
est le plus souvent la ma�tresse; elle usurpe insensiblement sur
tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y
d�truit et y consomme toutes les passions et toutes les vertus.
(Cf. L 84 et H 94.)
[55] Rien ne nous pla�t tant..., comme H 141, sauf une variante:
leur emploi au lieu de leurs emplois, et la fin: que la confiance
est comme un rel�chement de l'�me, caus� par le nombre et par le
poids des choses dont elle est pleine. (Cf. L 49.)
[56] Nous ne nous apercevons que des emportements et des
mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre temp�rament,
comme de la violence, de la col�re, etc., mais personne quasi ne
s'aper�oit que ces humeurs ont un cours ordinaire et r�gl� qui
meut et tourne doucement et imperceptiblement notre volont� � des
actions diff�rentes; elles veulent ensemble..., et la suite comme
L 50. (Cf. H 136.)
[57] La piti� est un sentiment..., comme L 51 et H 22, sauf un
mot: actions au lieu de occasions.
[58] Qui consid�rera superficiellement tous les effets de la
bont�..., comme H 35, sauf la fin: il r�unit, il dispose et tourne
tous les hommes en sa faveur. (Cf. L 52.)
[59] L'humilit� est une feinte soumission..., comme H 25, sauf
deux diff�rences: I sous toutes ses figures au lieu de dans toutes
ses figures; 2 o� on l'�l�ve au lieu de o� l'on l'�l�ve. (Cf. L
53.)
[60] La parfaite valeur et la poltronnerie compl�te sont des
extr�mit�s o� l'on arrive rarement. L'espace qui est entre les
deux est vaste, et contient toutes les autres esp�ces de courage:
il y a plus de diff�rence entre elles qu'il y en a entre les
visages et les humeurs; cependant elles conviennent en beaucoup de
choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se rel�chent et se rebutent
ais�ment par sa dur�e; il y en a qui sont assez contents quand ils
ont satisfait � l'honneur du monde, et qui font fort peu de choses
au del�. On en voit qui ne sont pas toujours �galement ma�tres de
leur peur. D'autres se laissent quelquefois emporter � des
�pouvantes g�n�rales. D'autres vont � la charge pour n'oser
demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve � qui l'habitude
des moindres p�rils affermit le courage, et les pr�pare �
s'exposer � des plus grands. Outre cela, il y a un rapport g�n�ral
que l'on remarque entre tous les courages des diff�rentes esp�ces
dont nous venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la
crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne
la libert� de se m�nager. Il y a encore un autre m�nagement plus
g�n�ral qui, � parler plus absolument, s'�tend sur toutes sortes
d'hommes c'est qu'il n'y en a point qui fassent ce qu'ils seraient
capables de faire dans une occasion s'ils avaient une certitude
d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort
�te quelque chose � leur valeur et diminue son effet. (Cf. L 54 et
H 113.)
[61] On �l�ve la prudence jusques au ciel., comme L 55. sauf une
diff�rence aussi peu connue au lieu de inconnue. (Cf. H 14.)
[62] Rien n'est plus divertissant que de voir..., comme L 56 sauf
deux diff�rences: I recevoir des conseils au lieu de recevoir des
conduites; 2 il pare d'abord la sinc�rit� de son avis au lieu de
il paie d'abord la sinc�rit� de son ami. (Cf. H 19.)
[63] Il y a une esp�ce d'hypocrisie dans les afflictions, car,
sous pr�texte de pleurer une personne qui nous est ch�re, nous
pleurons les n�tres, c'est-�-dire la diminution de notre bien, de
notre plaisir ou de notre consid�ration, en la personne que nous
pleurons. De cette mani�re les morts ont l'honneur des larmes qui
ne coulent que pour ceux qui les pleuraient. J'ai dit que c'�tait
une esp�ce d'hypocrisie parce que par elle l'homme se trompe
seulement lui-m�me. Il y en a une autre qui n'est pas si innocente
et qui impose � tout le monde, c'est l'affliction de certaines
personnes qui aspirent � la gloire d'une belle et immortelle
douleur; car, le temps, qui consomme tout, l'ayant consomm�e,
elles ne laissent pas d'opini�trer leurs plaintes et leurs
soupirs; elles prennent un personnage lugubre et travaillent �
persuader par toutes leurs actions qu'elles �galeront la dur�e de
leurs pleurs � leur propre vie. Cette triste et fatigante vanit�
se trouve pour l'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que,
leur sexe leur fermant tous chemins � la gloire, elles se jettent
dans celui-ci, et s'efforcent � se rendre c�l�bres par la montre
d'une inconsolable douleur. (Cf. L 57 et H 174.) Suivi de Outre ce
que nous avons dit..., comme L 58 et H 175.
[64] Les philosophes, et S�n�que surtout..., comme L 59. (Cf. H
142.)
[65] Les affaires et les actions des grands hommes..., comme L 60
et H 103, sauf les derniers mots: on est �loign� au lieu de on en
est �loign�.
[66] Comment pr�tendons-nous qu'un autre..., comme L 61.
[67] Les philosophes ne condamnent les richesses que par les
mauvais usages ..., et la suite comme L 62. (Cf. H 163.)
[68] Celui-l� n'est pas raisonnable..., comme L 63 et H 23.
[69] La plus d�li�e de toutes les finesses..., comme H 168. (Cf. L
64.)
[70] La pure valeur (s'il y en avait)..., comme L 65 et H 114.
[71] L'intr�pidit� est une force extraordinaire..., comme L 66 et
H 115.
[72] L'orgueil, comme lass� de ses artifices..., comme H 143. (Cf.
L 67.)
[73] La politesse est un tour de l'esprit..., comme H 181. (Cf. L
68.)
[74] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel
il p�n�tre les choses les plus flatteuses, c'est-�-dire celles qui
sont les plus capables de plaire aux autres. (Cf. L 69 et H 180.)
[75] Qui ne rirait de la mod�ration..., comme L 70. (Cf. H 27.)
[76] La mod�ration dans la bonne fortune..., comme L 71 et le
d�but de H 26.
[77] La politesse des �tats..., comme L 72 et H 183.
[78] La faiblesse de l'esprit..., comme H 20. (Cf. L 73.)
[79] La gravit� est un myst�re du corps..., comme L 74 et H 9;
suivi de: La s�v�rit� des femmes c'est un ajustement et un fard
qu'elles ajustent [sic] � leur beaut�..., et la suite comme H. 10.
(Cf. L 75.)
[80] Ceux qui voudraient d�finir la victoire..., comme L 76, mais
avec omission des mots comme les po�tes (Cf. H 134)
[81] La mod�ration dans la bonne fortune..., comme L 77, (Cf. fin
de H 26.)
[82] La pers�v�rance n'est digne de bl�me ni de louange..., comme
L 78 et H 40.
[83] La nature fait le m�rite, et la fortune le met en oeuvre. La
civilit� est une envie d'en recevoir, c'est aussi un d�sir d'�tre
estim� poli. (Comme L 79-80, et H 124 suivi de H 184.)
[84] La v�rit� qui fait les gens v�ritables est une perceptible
ambition..., et la suite comme L 81 et H 41.
[85] Nous avouons nos d�fauts..., comme L 82 et H 24.
[86] La cl�mence des princes est une politique..., comme L 83.
(Cf. fin de H 7)
[87] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses..., comme L 85.
[88] Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de la
l�g�ret� de l'esprit qui � tous moments change d'opinion, ou
plut�t de la pauvret� de l'esprit qui re�oit toutes les opinions
des autres; l'autre, qui est plus excusable, vient de la fin du
go�t des choses que l'on aimait. (Cf. L 86 et H 101.)
[89] La sobri�t� est l'amour de la sant�..., comme L 87 et H 30.
[90] La chastet� des femmes est l'amour de leur r�putation et de
leur repos. (Cf. L 88 et H 28.)
[91] Le m�pris des richesses, dans les philosophes..., comme H
164, sauf une variante: un chemin d�tourn� de la pauvret� au lieu
de un chemin d�tourn�. (Cf. L 89.)
[92] La fid�lit� est une invention rare..., comme H 31, � une
l�g�re diff�rence pr�s: quelque occasion au singulier. (Cf. L 90.)
[93] L'�ducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire. (Comme L 91 et H 32.)
[94] Notre repentir ne vient point de nos actions..., comme L 92
et H 33.
[95] Il y a des h�ros en mal comme en bien. (Comme L 93.)
[96] L'amour-propre est l'amour de soi-m�me..., comme L 94, sauf
les variantes suivantes:
Ier alin�a: leur en donnait les moyens (au lieu de leur en ouvrait
les moyens)--des m�tamorphoses (au lieu de de la m�tamorphose)
2e alin�a: On ne peut en sonder la profondeur (au lieu de On ne
peut sonder la profondeur)--il y con�oit (sans et)--il en
forme quelquefois de si monstrueuses (sans m�me).
3e alin�a: lorsqu'il les a rassasi�s (au lieu de qu'il a
rassasi�s).
5e alin�a: plut�t que par les beaut�s (au lieu de plut�t que par
la beaut�)--qu'il court lorsqu'il suit les choses (sans les mots
et qu'il suit son gr�).
6e alin�a: Il est tout le contraire (au lieu de II est tous les
contraires)--il est imp�rieux, il est ob�issant (au lieu de il
est imp�rieux et ob�issant).
7e alin�a: qui le tournent (au lieu de qui les tournent)--� la
gloire et aux richesses (au lieu de � la gloire ou aux richesses)
--il y en a une infinit� (au lieu de il en a une infinit�)--
omission des mots car il est naturellement inconstant de toutes
mani�res.
8e alin�a: mais qu'il poursuit parce qu'il les veut (au lieu de et
qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut).
9e alin�a: conserve sa fiert� (sans toute)
10e alin�a: et il s'accommode (au lieu de il s'accommode).
IIe alin�a: il ruine (au lieu de il se ruine)--il se change
seulement (au lieu de il le change seulement)--dans les
triomphes de sa d�faite (au lieu de dans le triomphe de sa
d�faite). (Cf. H 105)
[97] L'intention de ne jamais tromper nous expose � �tre souvent
tromp�s. (Comme L 95.)
[98] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
(Comme L 96.)
[99] La ruine du prochain pla�t aux amis et aux ennemis. (Comme L
97.)
[100] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la
faveur, qui se console et s'adoucit par le m�pris des favoris;
c'est enfin une secr�te envie de la d�truire qui fait que nous
leur �tons nos propres hommages, ne pouvant pas leur �ter ceux de
tout le monde. (Cf. L 98 et H 132.)
[101] Chaque homme n'est pas plus diff�rent..., comme L 99 et H
70.
[102] Il est de la reconnaissance..., comme L 100, sauf une
variante: trouver facilement au lieu de trouver plus facilement.
(Cf. H 12)
[103] La coutume que nous avons de nous d�guiser aux autres pour
acqu�rir leur estime fait qu'enfin nous nous d�guisons nous-m�mes.
(Cf. L 101)
[104] Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102 et H
125.
[105] Il y a des personnes � qui leurs d�fauts si�ent bien...,
comme L 103. (Cf. H 58.)
[106] La r�conciliation avec nos ennemis..., comme L 104 et H II
[107] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
leur pers�cution et leur haine que les bonnes qualit�s que nous
avons. (Cf. L 105.)
[108] Une des choses qui fait que nous trouvons si peu de gens qui
paraissent raisonnables et aimables dans la conversation est qu'il
n'y a..., et la suite comme L 106. (Cf. H 178.)
[109] Comme si ce n'�tait pas assez � l'amour-propre..., comme L
107, sauf les diff�rences suivantes: celle de transformer les
objets (au lieu de celle de transformer ses objets)--lorsque
personne ne nous est contraire (au lieu de lorsqu'une personne
nous est contraire)--notre amour-propre juge les actions (au
lieu de notre amour-propre juge ses actions)--du biais dont nous
le regardons (au lieu de des biais dont nous les regardons). (Cf.
H 106.)
[110] Quoique toutes les passions montrent cette v�rit�..., comme
L 108, sauf trois variantes: ou l'infid�lit� au lieu de ou
infid�lit�--omission des mots contre sa ma�tresse--que la vue
a calm� au lieu de que sa vue a calm�. (Cf. H 107.)
[111] La justice n'est qu'une vive appr�hension..., comme L 109,
sauf les diff�rences suivantes: qu'on ne nous �te au lieu de qu'on
nous �te--cette consid�ration et le respect au lieu de cette
consid�ration et ce respect--que la naissance ou la fortune lui
ont donn�s au lieu de que la naissance ou la fortune lui a donn�s.
(Cf. fin de H 37.)
[112] La justice, dans les bons juges qui sont mod�r�s, n'est que
l'amour dans leur �l�vation [sic]. (Cf. L 110 et d�but de H 37.)
[113] Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme L III, sauf
une variante: l'imitation d'agir honn�tement au lieu de
l'imitation des biens. (Cf. H 46.)
[114] Nul ne m�rite d'�tre lou�..., et la suite comme H 36. (Cf. L
112.)
[115] Chacun pense �tre plus sage que les autres. (Cf. L 113 et
d�but de H 169.)
[116] L'aveuglement des hommes..., comme L 114 (Cf. H 140.)
[117] La constance en amour..., comme L 115. (Cf. H 100.)
[118] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis suivant leurs
m�rites, mais selon nos besoins..., et la suite comme L 116.
[119] Il n'y a point d'amour pur et exempt du m�lange..., et la
suite comme L 117. (Cf. H 92.)
[120] On hait souvent les vices, mais on m�prise toujours le
manque de vertu. (Comme L 118 et H 186.)
[121] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
quasi les plus sots habiles. (Cf. L 119 et H 69.)
[122] Il y a des gens niais qui se connaissent sots et qui
emploient habilement leur sottise (Cf. L 120 et H 59.)
[123] Tout le monde trouve � redire en autrui ce qu'on trouve �
redire en lui (Comme H 71; cf. L 121.)
[124] On ne saurait compter toutes les esp�ces de vanit�. Pour les
savoir, il faut savoir le d�tail des choses, et comme il est
presque infini, de l� vient que si peu de gens sont savants et que
nos connaissances sont superficielles et imparfaites; on d�crit
les choses au lieu de les d�finir; en effet on ne les conna�t et
on ne les fait conna�tre qu'en gros et par des marques communes.
C'est comme si quelqu'un disait que ce corps humain est droit et
compos� de diff�rentes parties, sans dire le nombre, la situation,
les fonctions, les rapports et les diff�rences de ces parties (Cf.
L 122-123, et H 145.)
[125] Il est bien malais� de distinguer la bont�..., comme L 124
et H 34.
[126] On incommode toujours les gens quand on est persuad� de ne
les pouvoir jamais incommoder. (Cf. L 125.)
[127] Les grandes et �clatantes actions..., comme H 102, sauf deux
diff�rences comme des effets des grands int�r�ts, au lieu que ce
sont d'ordinaire des effets de l'humeur (au lieu de: comme les
effets des grands int�r�ts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les
effets de l'humeur)--l'ambition d'�tre ma�tres du monde (au lieu
de: l'ambition qu'ils avaient de se rendre ma�tres du monde). (Cf.
L 126.)
[128] Les passions sont les seuls orateurs..., comme L 127, sauf
une diff�rence: et l'homme le plus simple les persuade mieux, au
lieu de et l'homme le plus simple, qui sent, persuade mieux. (Cf.
H 45.)
[129] La vraie �loquence consiste � dire tout ce qu'il faut et ne
dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128 et H 43.)
[130] Ceux qui se sentent du m�rite..., comme L 129 et d�but de H
127, sauf une variante des v�ritables h�ros au lieu de de
v�ritables h�ros.
[131] La coquetterie est le fond de l'humeur..., comme L 130 et H
179.
[132] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass� sans la
compagnie des sots. (Cf. L 131 et H 72.)
[133] Les pens�es et les sentiments ont chacun un ton de voix...,
comme L 132. sauf les derniers mots: et d�plaisent au lieu de ou
d�plaisent. (Cf. H 73-74.)
[134] Il y a des jolies choses que l'esprit..., et la suite comme
L 133 et H 182.
[135] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
infailliblement. (Comme H 75, cf. L 134.)
[136] L'approbation qu'on donne � l'esprit et � la beaut� et � la
valeur les augmente, les perfectionne et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'avaient �t� capables de faire d'eux-m�mes
(Cf. L 136.)
[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme H 76.
(Cf. L 137.)
[138] La faiblesse fait conna�tre [sic] plus de trahisons que les
v�ritables desseins de trahir. (Cf. L 135 et H 172)
[139] Nous n'avons pas assez de force pour suivre notre raison.
(Cf. L 138 et H 77.)
[140] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles..., comme
H 78. (Cf. L 139.)
[141] Les grandes �mes ne sont pas celles qui ont moins de
passions et plus de vertus que les �mes communes, mais seulement
celles qui ont de plus grandes vues. (Cf. L 140 et H 79.)
[142] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
qu'on esp�re. (Comme H 128; cf. L 141.)
[143] On se vante souvent mal � propos..., comme L 142 et H 80,
sauf une omission: l'homme au lieu de et l'homme.
[144] Ce qui nous emp�che souvent de bien juger..., comme L 143 et
H 188, sauf une variante: est que au lieu de c'est que.
[145] La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e..., comme H 81,
sauf trois variantes: que nous puissions au lieu de que nous
paraissions--point encore au lieu de pas encore--que l'on est
au lieu de qu'on l'est. (Cf. L 144.)
[146] On bl�me l'injustice, non pas pour la haine qu'on a pour
elle, mais pour le pr�judice qu'on en re�oit. (Cf. L 145.)
[147] Un habile homme doit savoir r�gler le rang de ses
int�r�ts..., comme L 146.
[148] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
la fortune. (Comme L 147 et fin de H 136.)
[149] La honte, la paresse et la timidit�..., et la suite comme L
148 et H 5.
[150] On a plus de raison quand on esp�re plus d'en trouver aux
autres. (Cf. L 149.)
[151] Ceux qu'on ex�cute affectent..., comme L 150 et H 48, sauf
une variante: ce qu'un mouchoir au lieu de ce que le mouchoir.
[152] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice. (Comme L 151; cf. d�but de H 37.)
[153] Il n'y a pas moins d'�loquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles. (Comme L 152 et H 44.)
[154] La plupart des hommes s'exposent assez..., comme L 153 et H
118.
[155] On ne loue que pour �tre lou�. (Comme L 154.)
[156] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155. (Cf. H 157.)
[157] La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix de
chaque chose. (Comme L 156 et H 185.)
[158] Si on �tait assez habile, on ne ferait point de finesses ni
de trahisons (Cf. fin de H 169.)
[159] On ne bl�me le vice et on ne loue la vertu que par
l'int�r�t. (Cf. L 157 et H 161.)
[160] La v�rit� est le fondement et la justification de la beaut�.
(Comme L 158 et d�but de H 42.)
[161] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
pas de celui des autres. (Comme L 159 et fin de H 137.)
[162] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous d�sirons
toutes choses comme si nous �tions immortels. (Comme L 160; cf. H
50.)
[163] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le bl�me qui
leur sert que la louange qui les trahit. (Comme L 161 et H 150.)
[164] La subtilit� est une fausse d�licatesse, et la d�licatesse
est une subtilit� solide. (Comme H 51; cf. L 162.)
[165] La v�rit� est le fondement et la raison de la perfection et
de la beaut�..., comme L 163 et H 42.
[166] Les passions ont une injustice..., comme L 164, sauf une
variante; dire tout ce qui lui pla�t au lieu de dire quasi tout ce
qui lui pla�t. (Cf. H 82.)
[167] Le monde, ne connaissant point le v�ritable motif, n'a garde
de le pouvoir r�compenser..., et la suite comme L 165 et H 52,
sauf deux variantes des belles qualit�s au lieu de de belles
qualit�s--ne soit point de l'or au lieu de ne soit pas de l'or.
[168] Comme il y a des bonnes viandes..., et la suite comme L 166
et H 53.
[169] Nous ne sommes pas difficiles � consoler des disgr�ces de
nos amis lorsqu'elles aident � nous faire faire quelques belles
actions. (Cf. L 167.)
[170] Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont
bient�t oubli�s. (Cf. L 168.)
[171] L'int�r�t donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L
169.)
[172] Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la
reconnaissance..., et la suite comme L 170.
[173] Pour s'�tablir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y para�tre �tabli. (Comme L 171 et d�but de H 61)
[174] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme
L 172 et la fin de H 61.
[175] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps, quelque sots et d�go�tants qu'ils
soient. (Cf. L 173 et H 62.)
[176] Comme dans la nature il y a une �ternelle g�n�ration...,
comme L 174, sauf une variante: des passions au lieu de de
passions. (Cf. H 64.)
[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable..., comme H 65. (Cf. L 175.)
[178] Peu de gens sont cruels de cruaut�, mais les hommes sont
cruels et inhumains d'amour-propre. (Cf. L 176 et fin de H 110.)
[179] L'int�r�t parle toute sorte de langues..., comme L 177.
[180] L'int�r�t est toujours la dupe du coeur. (Cf. L 178 et H
83.)
[181] Quelque industrie que l'on ait � cacher ses passions...,
comme H 84. (Cf. L 179.)
[182] La philosophie triomphe ais�ment des maux pass�s..., comme L
180 et H 85.
[183] Ce qui fait tout le m�compte dans la reconnaissance qu'on
attend des gr�ces qu'on a fait, c'est que..., et la suite comme L
181.
[184] La vanit�, et la honte, et surtout le temp�rament, fait la
valeur des hommes, dont on fait tant de bruit (Cf. L 182 et H
112.)
[185] Il y a des gens dont le m�rite..., comme L 183 et H 57.
[186] On se console souvent d'�tre malheureux en effet pour
certain plaisir qu'on trouve � le para�tre. (Cf. L 184 et fin de H
127.)
[187] On admire tout ce qui �blouit..., comme L 185, sauf une
variante: qui donne souvent au lieu de et donne souvent. (Cf. H
54.)
[188] Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie...,
comme L 186. (Cf. H 55.)
[189] La vertu est un fant�me..., comme L 187 (Cf. H 2.)
[190] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188, sauf
l'omission d'un et (par la coutume au lieu de et par la coutume).
(Cf. H 49)
[191] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
contrefait d�pla�t, et les seules choses charment qui sont
naturelles. (Cf. L 189 et H 47.)
[192] Dieu a mis des talents diff�rents dans l'homme comme il a
plant� des diff�rents arbres dans la nature..., et la suite comme
H 60, sauf la fin: ne saurait produire les effets des talents les
plus communs; de l� vient qu'il est aussi ridicule de vouloir
faire des sem�es sans en avoir la graine en soi que de vouloir
qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait pas sem� de
ses oignons. (Cf. L 190.)
[193] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqu�rir.
(Comme L 191 et H 63.)
[194] L'int�r�t, � qui on reproche..., comme H 160. (Cf. L 192.)
[195] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui
m�disent. (Comme L 193 et H 151.)
[196] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualit�s, il en faut
avoir l'�conomie. (Cf. L 194 et H 56.)
[197] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas �t� cr�� comme
il est, est que plus il devient raisonnable..., et la suite comme
L 195 et H 66.
[198] On se m�compte toujours dans le jugement..., comme L 196 et
H 67: suivie de Il faut une certaine proportion entre les actions
et les desseins qui les produisent, ou les actions ne font tous
les effets qu'elles doivent faire (cf. L 197 et H 68.)
[199] Quoique la grandeur des ministres se forme par la grandeur
de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
quelque petit dessein. (Cf. L 198 et H 131.)
[200] La nature, qui se vante d'�tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion �touff�e par un int�r�t. (Cf. L 199 et H 162.)
[201] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L
200 et fin de H 171.)
[202] Les grands hommes s'abattent et se d�montent enfin..., et la
suite comme L 201 et H 133.
[203] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L
202 et H 129.
[204] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
d�fauts. (Comme L 203 et H 130.)
[205] Toutes les vertus des hommes se portent dans l'int�r�t,
comme les fleuves se perdent dans la mer. (Cf. L 204 et H 3.)
[206] Il n'y a point de d�guisement qui puisse longtemps cacher
l'amour o� il est ou le feindre o� il n'est pas. (Cf. L 224 et H
95.)
[207] Comme on n'est jamais libre..., comme L 225, sauf les
derniers mots: de ses amants au lieu de son amant (Cf. H 96.)
[208] Si on jugeait de l'amour..., et la suite comme L 219 et H
97.
[209] On peut trouver des femmes qui n'ont point fait de
galanteries..., et la suite comme H 98. (Cf. L 222.)
[210] Il y a deux sortes de constances en amour..., et la suite
comme H 99, sauf une variante: que l'on se fait un honneur au lieu
de qu'on se fait honneur. (Cf. L 226.)
Manuscrit �dit� par �douard de Barth�lemy
[1] Nous sommes pr�occup�s de telle sorte en notre faveur...,
comme L 3.
[2] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il
lui pla�t, il se fait plusieurs vertus. (Cf. L 246.)
[3] La mod�ration dans la bonne fortune..., comme L 71.
[4] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du
monde. (Comme L 12.)
[5] La dur�e de nos passions ne d�pend pas de nous plus que la
dur�e de notre vie. (Cf. L 221.)
[6] La passion fait souvent un sot du plus habile homme, et rend
souvent le plus sot habile. (Cf. L 119.)
[7] Dieu a mis des talents diff�rents dans l'homme comme il a
plant� des arbres diff�rents dans la nature, en sorte que chaque
talent ainsi que chaque arbre a sa propri�t� et son effet qui leur
sont particuliers; de l� vient que le poirier le meilleur du monde
ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
le plus excellent ne saurait produire les m�mes effets du talent
le plus commun. De l� aussi vient qu'il est aussi ridicule de
vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi, que de
vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
point sem� d'oignons. (Cf. L 190.)
[8] La v�rit� est le fondement et la justification de la beaut�.
(Comme L 158.)
[9] La ruine du prochain pla�t aux amis et aux ennemis. (Comme L
97.)
[10] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de
gens d'esprit emploient si commun�ment; les plus habiles affectent
de les �viter toute leur vie pour s'en servir � quelque grande
occasion et par quelque grand int�r�t. (Cf. L 47.)
[11] Il y a des hommes que l'on estime..., comme L 205, avec toute
vertu au singulier.
[12] La vertu est un fant�me form� par nos passions � qui on donne
un nom honn�te afin de faire impun�ment ce qu'on veut. (Cf. L
187.)
[13] On ne saurait compter toues les esp�ces de vanit�s. (Cf. L
122.)
[14] La v�rit� qui fait les hommes v�ritables..., et la suite
comme L 81.
[15] Chaque homme n'est pas plus diff�rent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-m�me. (Comme L 99.)
[16] L'amour-propre est l'amour de soi-m�me... Long d�veloppement
semblable � la maxime I de la premi�re �dition (MS I), � trois
petites variantes pr�s: il travaille lui-m�me � sa ruine (au lieu
de il travaille m�me � sa ruine)--on le trouve qui triomphe (au
lieu de on le retrouve qui triomphe)--trouve dans la violence
continuelle de ses vagues (au lieu de trouve dans le flux et le
reflux de ses vagues continuelles). (Cf. L 94.)
[17] Enfin l'orgueil, comme lass� de ses artifices..., comme L 67,
sauf une variante: un visage naturel (au lieu de son visage
naturel).
[18] Ces grandes et �clatantes actions..., et la suite comme L
126, � l'exception des derniers mots: un effet de jalousie (au
lieu de un effet de la jalousie).
[19] Les passions sont les seuls orateurs..., comme au d�but de L
127, jusqu'� infaillibles.
[20] Les passions ont une injustice..., comme L 164 (� ceci pr�s
que la fin comporte des lapsus qui la rendent inintelligible).
[21] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent du fourgon.
(Cf. L 121.)
[22] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez
d'ordinaire ce qui en est l'origine. (Cf. L 237.)
[23] On bl�me l'injustice, non par la haine qu'on en a, mais pour
le pr�judice qu'on en re�oit. (Cf. L 145.)
[24] On ne bl�me le vice et on ne loue la vertu que par int�r�t.
(Comme L 157.)
[25] On ne fait point de distinction dans la col�re..., comme L
25.
[26] Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie...,
comme L 186.
[27] Peu de gens sont cruels de cruaut�, mais tous les hommes sont
cruels d'amour-propre. (Cf. L 176.)
[28] Dieu a permis, pour punir l'homme du p�ch� originel..., comme
L 256.
[29] Comme dans la nature il y a une �ternelle g�n�ration....,
comme L 174.
[30] Quelque industrie qu'on ait � cacher ses passions..., et la
suite comme L 179.
[31] L'int�r�t est l'ami de l'amour-propre, de sorte que comme le
corps priv� de son �me est sans vie, sans ou�e, sans connaissance,
sans sentiment et sans mouvement, de m�me l'amour-propre s�par�,
s'il faut dire ainsi, de son int�r�t, ne vit, n'entend..., et la
suite comme L 270.
[32] Les Fran�ais ne sont pas seulement sujets � perdre, comme la
plupart des hommes, le souvenir des bienfaits et des injures, mais
ils ha�ssent ceux qui les ont oblig�s; l'orgueil et l'int�r�t
produisent partout l'ingratitude..., et la suite comme L 8.
[33] La cl�mence des princes est une politique..., comme L 83
[34] La cl�mence est un m�lange de gloire, de paresse et de
crainte dont nous faisons une vertu. (Cf. L 217.)
[35] La mod�ration des personnes heureuses est le calme de leur
humeur adoucie par la possession du bien. (Cf. d�but de L 77.)
[36] Nous craignons toutes choses comme mortels..., comme L 160,
avec le deuxi�me toute chose au singulier.
[37] Il semble que c'est le diable qui a tout expr�s plac� la
paresse sur la fronti�re de plusieurs vertus. (Comme L 209.)
[38] On n'a plus de raison quand on n'esp�re plus d'en trouver aux
autres. (Comme L 149.)
[39] Les philosophes, et S�n�que surtout..., comme L 59.
[40] Les plus sages le sont dans toutes les choses
indiff�rentes..., et la suite comme L II.
[41] Toutes les passions ne sont que les divers degr�s de la
chaleur et de la froideur du sang. (Cf. L 251.)
[42] La sobri�t� est l'amour de la sant� ou l'impuissance de
manger beaucoup. (Comme L 87.)
[43] Les grandes �mes ne sont pas celles..., comme L 140, sauf la
fin: les plus grandes vues au lieu de de plus grandes vues.
[44] La crainte du bl�me et du m�pris qui suivent ceux qui
s'enivrent de leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la
force de notre esprit, enfin..., et la suite comme la fin L 77.
[45] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux
d'autrui. (Comme L 5.)
[46] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
renfermer leur agitation dans leur coeur. (Cf. L 16.)
[47] Ceux qu'on ex�cute affectent quelquefois..., comme L 150.
[48] La philosophie triomphe ais�ment des maux pass�s..., comme L
180.
[49] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188.
[50] On se console souvent d'�tre malheureux en effet..., comme L
184.
[51] Quand on ne trouve pas son repos en soi-m�me, il est inutile
de le chercher ailleurs. (Cf. L 24.)
[52] Comment peut-on r�pondre si hardiment de soi-m�me, puisqu'il
faut auparavant pouvoir r�pondre de sa fortune? (Cf. L 214.)
[53] L'amour est � l'�me de celui qui aime ce que l'�me est au
corps qu'elle anime. (Comme L 223.)
[54] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
ne peut se plaindre avec justice de la cruaut� de ses ma�tresses,
ni de la l�g�ret� de son amant. (Cf. L 225.)
[55] La justice dans les bons juges n'est que l'amour de
l'approbation; dans les ambitieux, c'est l'amour de leur
�l�vation. (Cf. L 110.)
[56] Comment pr�tendons-nous qu'un autre garde notre secret si
nous n'avons pas pu le garder nous-m�mes? (Cf. L 61.)
[57] Les grands hommes s'abattent et se d�montent..., comme L 201,
sauf une variante: et non pas par celle de leur coeur au lieu de
et non pas par celle de leur �me.
[58] On n'oublie jamais si bien la chose [sic] que quand on s'est
lass� d'en parler. (Cf. L 213.)
[59] Quoique toutes les passions se dussent cacher..., comme L 26
[60] La jalousie est raisonnable en quelque mani�re..., comme L
27.
[61] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
les pers�cutions et leur haine que les bonnes qualit�s que nous
avons. (Cf. L 105.)
[62] Rien n'est impossible de soi..., comme L 14.
[63] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
d�fauts, c'est la facilit� que l'on a � croire ce qu'on d�sire.
(Cf. L 269.)
[64] Si nous n'avions pas de d�fauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres. (Cf. L 257.)
[65] Le rem�de de la jalousie est la certitude de ce qu'on a
craint..., et la suite comme L 240, sauf la fin: le doute et les
soup�ons au lieu de les doutes et les soup�ons.
[66] L'orgueil se d�dommage toujours..., comme L 21.
[67] Si nous n'avions pas d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas
de celui des autres. (Cf. L 159.)
[68] L'orgueil est �gal dans tous les hommes..., comme L 211.
[69] L'orgueil a bien plus de part que la bont� aux remontrances
que nous faisons � ceux qui commettent des fautes; et nous ne les
reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader
que nous en sommes exempts. (Cf. L 2.)
[70] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45.
[71] Les crimes deviennent innocents et m�me glorieux..., comme L
37, sauf une variante: s massacres de provinces au lieu de les
massacres des provinces.
[72] Ceux qui voudraient d�finir la victoire..., comme L 76.
[73] L'imitation est toujours malheureuse..., comme L 189. sauf
une variante: plaisent au lieu de charment.
[74] Nous promettons selon nos esp�rances, et nous tenons selon
nos craintes. (Comme L 4.)
[75] L'int�r�t fait jouer toute sorte de personnages et m�me celui
de d�sint�ress�. (Comme L 15.)
[76] On n'est jamais si ridicule par les qualit�s que l'on a que
par celles que l'on affecte d'avoir. (Cf. L 220.)
[77] L'esp�rance et la crainte sont ins�parables..., comme L 261.
[78] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
v�rit�..., comme L 206.
[79] L'int�r�t, � qui on reproche d'aveugler les uns..., comme L
192.
[80] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent
difficilement s'appliquer aux grandes..., et la suite comme L 85.
[81] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
raison. (Comme L 138.)
[82] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant
que par son espoir [sic] il vise � un endroit, son coeur
s'achemine insensiblement � un autre. (Cf. L 19.)
[83] Le caprice de l'homme est encore plus bizarre que celui de la
fortune. (Cf. L 147.)
[84] Le d�sir de vivre ou de mourir sont des go�ts de l'amour-propre
dont il ne faut pas plus disputer que des go�ts de la langue ou
du choix des couleurs. (Cf. L 243.)
[85] La f�licit� est dans le go�t et non pas dans les choses, et
c'est pour avoir ce qu'on aime est heureux, et non pas pour avoir
ce que les autres trouvent amiable [sic]. (Cf. L 23.)
[86] On n'est jamais si malheureux qu'on craint, ni si heureux
qu'on esp�re. (Comme L 141.)
[87] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
m�rite, mais selon nos besoins, et selon l'opinion que nous
croyons leur avoir donn�e de ce que nous valons. (Cf. L 116.)
[88] Il est bien malais� de distinguer la bont� g�n�rale et
r�pandue pour tout le monde de la grande habilet�. (Cf. L 124.)
[89] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
infailliblement. (Comme L 134.)
[90] La confiance que l'on a en soi fait na�tre la plus grande
partie de celle que l'on a aux autres. (Comme L 248.)
[91] Ce qui nous emp�che souvent de bien juger..., comme L 143.
[92] La d�votion qu'on donne aux princes est un second
amour-propre. (Cf. L 91.)
[93] La fin du bien est un mal, et la fin du mal est un bien. (Cf.
L 210.)
[94] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination..., comme L 102.
[95] Ceux qui se sentent du m�rite..., comme L 129, � un mot pr�s:
poursuivre au lieu de pers�cuter.
[96] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme L 137.
[97] Quelque disproportion qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant toujours une certaine proportion de biens et de maux qui
les rend �gales. (Cf. L 28.)
[98] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les h�ros. (Comme L 31.)
[99] Le m�pris des richesses �tait dans les philosophes..., et la
suite comme L 89, � un mot pr�s: garantir au lieu de d�dommager.
[99 bis] Les philosophes ne condamnent les richesses..., comme L
62, sauf une variante: elles nourrissent et accroissent les crimes
comme le bois entretient le feu, au lieu de: elles nourrissent et
accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
feu.
[100] Comme la plus heureuse personne du monde..., comme L 38,
sauf une variante: puisqu'il leur faut au lieu de qu'il leur faut.
[101] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de ces faveurs [sic]. C'est aussi la rage de n'avoir pas
la faveur qui console et adoucit [sic] par le m�pris des favoris;
c'est aussi une secr�te envie de la d�truire qui fait que nous
leur �tons nos propres hommages, ne pouvant que leur �ter ce qui
leur attire celles de tout le monde [sic]. (Cf. L 98.)
[102] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas �t� cr��...,
comme L 195, sauf une variante: lui-m�me au lieu de soi-m�me.
[103] Ce qui fait tant disputer contre les maximes..., comme L
245.
[104] Pour s'�tablir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y para�tre �tabli. (Comme L 171.)
[105] Quoique la vanit� des ministres..., comme L 198, sauf une
variante, elle suit au lieu de elles sont.
[106] Il semble que plusieurs de nos actions aient des �toiles
heureuses et malheureuses..., et la suite comme L 262.
[107] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents..., comme L 34, sauf la fin: � leur pr�judice
les plus avantageux, au lieu de les plus avantageux � leur
pr�judice.
[108] La sinc�rit� c'est une naturelle ouverture du coeur..., et
la suite comme L 43.
[109] Le vrai ne fait pas tant de mal dans le monde que le
vraisemblable y fait de mal (Cf. L 234).
[110] On �l�ve la prudence jusqu'au ciel..., comme L 55, sauf les
variantes suivantes: de nos actions et de notre conduite (au lieu
de de nos actions et de nos conduites)--tout le secours que nous
demandons (au lieu de tous les secours que nous demandons)--
quand il veut (au lieu de quand il lui pla�t)--� la Providence
(au lieu de � sa providence).
[111] Un habile homme doit savoir r�gler..., comme L 146. sauf la
fin: nous ne la faisons pas servir pour obtenir les plus
consid�rables, au lieu de nous ne les faisons pas assez servir �
obtenir les plus consid�rables.
[112] Il est malais� de d�finir l'amour..., comme L 30, sauf une
variante: et dans le corps que ce n'est, au lieu de et dans le
corps ce n'est.
[113] Il n'y a point d'amour pur et exempt de m�lange des autres
passions..., et la suite comme L 117.
[114] Il n'y a point de d�guisement... comme L 224.
[115] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus � la haine qu'� l'amiti�. (Cf. L 219.)
[116] Il y a beaucoup de femmes qui ont jamais fait [sic] de
galanterie, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait
qu'une. (Cf. L 222.)
[117] Le pouvoir que les personnes que nous aimons..., comme L
267.
[118] On bl�me ais�ment les d�fauts des autres..., comme L 212.
[119] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a de mille
diff�rentes copies. (Cf. L 263.)
[120] L'amour aussi bien que le feu..., comme L 264.
[121] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
monde en parle et peu de gens en ont vu. (Cf. L 265.)
[122] L'amour pr�te son nom � un nombre infini de commerces...,
comme L 266.
[123] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice. (Comme L 151.)
[124] La justice n'est qu'une vive appr�hension qu'on ne nous �te
ce qui nous appartient; de l� vient cette consid�ration et ce
respect pour tous les int�r�ts du prochain et cette scrupuleuse
application � ne lui faire aucun pr�judice. Cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune
lui ont donn�s, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres. (Cf. L 109.)
[125] Ce qui rend nos amiti�s si l�g�res et si changeantes...,
comme L 6.
[126] La r�conciliation avec nos ennemis..., comme L 104.
[127] Rien ne prouve tant que les philosophes..., comme L 208.
[128] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
dans les nouvelles inqui�tudes. (Cf. L 239.)
[129] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui
m�disent. (Comme L 193.)
[130] L'amiti� la plus sainte et la plus sacr�e..., comme L 22.
[131] Nous nous persuadons souvent d'aimer des gens plus
puissants..., et la suite comme L 7.
[132] Le jugement n'est autre chose que la lumi�re de l'esprit...,
comme L 41, sauf ces diff�rences, c'est la mesure de sa lumi�re
(au lieu de est la mesure de sa lumi�re)--La d�licatesse
aper�oit l'imperceptible, et le jugement prononce ce qu'elle sent
(au lieu de. La d�licatesse aper�oit les imperceptibles. Et le
jugement prononce ce qu'elles sont.)--Si on les examine bien (au
lieu de. Si on l'examine bien).--Suivie de L 44. La finesse
n'est qu'une pauvre habilet�.
[133] La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense
toujours des choses honn�tes et d�licates. (Cf. L 68.)
[134] La galanterie de l'esprit est un tout de l'esprit..., comme
L 69.
[135] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point...,
comme L 133. sauf une variante: le diamant au lieu de les
diamants.
[136] L'esprit est toujours la dupe du coeur. (Comme L 178.)
[137] On peut conna�tre son esprit, mais qui peut conna�tre son
coeur? (Comme L 233.)
[138] Les affaires et les actions des grands hommes, comme les
statues, ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir
de pr�s pour en discerner toutes les circonstances; il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on est �loign�.
(Cf. L 60.)
[139] Pour savoir, il faut savoir le d�tail des choses, et comme
il est infini, de l� vient qu'il y a si peu de gens qui sont
savants, et que nos connaissances sont superficielles et
imparfaites, et qu'on d�crit des choses au lieu de les d�finir...,
et la suite comme L 123.
[140] On est au d�sespoir d'�tre tromp� par ses ennemis..., comme
L 10.
[141] Il est aussi facile de se tromper soi-m�me..., et la suite
comme L 13.
[142] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
assembl�s, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner;
l'un para�t avec une d�f�rence respectueuse, et dit qu'il vient
recevoir des instructions pour sa conduite et soumettre ses
sentiments; et son dessein, le plus souvent, est de faire passer
les siens, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de
l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paie d'abord la
confiance de son ami des marques d'un z�le ardent et d�sint�ress�,
et il cherche..., et la suite comme L 56.
[143] La plus d�li�e de toutes les finesses...; comme L 64, sauf
une variante: qu'on nous tend, au lieu de que l'on nous tend.
[144] L'intention de ne jamais tromper nous expose � �tre souvent
tromp�s: (Comme L 95.)
[145] La coutume que nous avons de nous d�guiser aux autres...,
comme L 101.
[146] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
v�ritable dessein de trahir. (Comme L 135.)
[147] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal
impun�ment. (Comme L 231.)
[148] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit..., comme L
48.
[149] La finesse n'est qu'une pauvre habilet�. (Comme L 44.)
[150] On est sage pour les autres personnes, personne ne l'est
assez pour soi-m�me. (Cf. L 247.)
[151] Quand la vanit� ne fait point parler, on n'a pas envie de
dire grand'chose. (Comme L 42.)
[152] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
(Comme L 96.)
[153] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens...,
comme L 106, sauf deux variantes: ce qu'on lui dit. Les plus
habiles (au lieu de ce qu'on lui dit, et que les plus habiles)--
une pr�cipitation pour retourner (au lieu de une pr�cipitation de
retourner).
[154] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass� sans la
compagnie des sots. (Cf. L 131.)
[155] On se vante souvent de ne se point ennuyer..., et la suite
comme L 142.
[156] On ne loue que pour �tre lou�. (Comme L 154.)
[157] Comme c'est le caract�re des grands esprits de faire
entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits
en revanche ont l'air [sic] de parler beaucoup et de ne dire rien.
(Cf. L 252.)
[158] C'est plut�t par l'estime de nos sentiments..., comme L 18.
[159] On n'aime point � louer, on ne loue personne jamais sans
int�r�t..., et la suite comme L 29, sauf la fin: on louerait moins
le duc de Turenne et Monsieur le Prince si on ne voulait pas les
bl�mer tous deux, au lieu de: on louerait moins Monsieur le Prince
et Monsieur de Turenne si on ne voulait pas les bl�mer tous les
deux.
[160] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le bl�me qui
leur est utile � la louange qui les trahit [sic]. (Cf. L 161.)
[161] La modestie qui semble refuser les louanges n'est en effet
qu'un d�sir d'en avoir de plus d�licates. (Comme L 20.)
[162] La nature fait le m�rite et la fortune le met en oeuvre.
(Comme L 79.)
[163] Il y a des gens dont le m�rite consiste � dire..., comme L
183.
[164] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualit�s, il en faut
avoir l'�conomie. (Comme L 194.)
[165] On se m�compte toujours dans le jugement..., comme L 196.
[166] Il faut une certaine proportion..., comme L 197, sauf une
variante: sans lesquels au lieu de sans laquelle.
[167] On admire tout ce qui �blouit..., comme L 185, sauf une
variante: d�robe souvent l'estime, au lieu de d�robe l'estime.
[168] Il y a une infinit� de conduites qui ont un ridicule
apparent et qui dans leurs raisons cach�es sont tr�s sages et tr�s
solides. (Cf. L 259.)
[169] Le monde, ne connaissant pas le v�ritable m�rite..., et la
suite comme L 165, � une variante pr�s: de belles qualit�s (sans
le mot apparentes).
[170] L'esp�rance, toute vaine et fourbe qu'elle est d'ordinaire,
sert au moins � nous mener � la fin de la vie par un beau chemin
agr�able. (Cf. L 215.)
[171] La honte, la paresse et la timidit� conservent toutes seules
le m�rite..., et la suite comme L 148.
[172] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155.
[173] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur...,
comme L 166, sauf une variante: d�go�tent des qualit�s, au lieu de
d�go�tent avec des qualit�s.
[174] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'int�r�t comme
les fleuves se perdent dans la mer. (Comme L 204.)
[175] La constance en amour est une inconstance perp�tuelle...,
comme L 115. Suivie de: La dur�e de l'amour et ce qu'on appelle
ordinairement la constance sont deux sortes de choses bien
diff�rentes la premi�re vient de ce que l'on trouve sans cesse
dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'amour, comme
dans une source in�puisable; la seconde vient de ce que l'on se
fait un honneur de tenir sa parole (cf. L 226).
[176] La pers�v�rance n'est digne de bl�me ni de louange..., comme
L 78, avec un mot de plus � la fin: qu'on ne se donne point (au
lieu de qu'on ne se donne).
[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable..., comme L 175.
[178] Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas
tant..., et la suite comme L 139.
[179] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du
dommage qu'elles nous causent. (Comme L 92.)
[180] Il y a deux sortes d'inconstances..., comme L 86, sauf la
fin: qui vient du d�go�t des choses, au lieu de: vient de la [fin]
du go�t des choses que l'on aimait.
[181] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme L
227.
[182] Nous avouons nos d�fauts pour r�parer le pr�judice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous
donnons de la justice des n�tres [sic]. (Cf. L 82.)
[183] Il y a des h�ros en mal comme en bien. (Comme L 93.)
[184] On hait souvent les vices, mais on m�prise toujours le
manque de vertu. (Comme L 118.)
[185] La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e que celle du corps,
et quelque �loign�s que nous paraissions des passions que nous
n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on
n'est pas moins expos� que l'on est � tomber malade quand on se
porte bien. (Cf. L 144.)
[186] On n'est pas moins expos� aux rechutes des maladies de
l'�me..., comme L 218, sauf les diff�rences suivantes: une rel�che
au lieu de un rel�che--n�cessairement au lieu de successivement
--s'il �tait permis au lieu de s'ils nous �tait permis.
[187] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
d�fauts. (Comme L 203)
[188] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
bient�t oubli�s. (Comme L 168.)
[189] Le d�sir de para�tre habile emp�che souvent de le
devenir..., comme L 238, sauf une variante: plus � le para�tre au
lieu de plus � para�tre.
[190] Les faux honn�tes gens sont ceux qui d�guisent la
corruption..., comme L 9.
[191] Le vrai honn�te homme c'est celui qui ne se pique de rien.
(Comme L 39.)
[192] La s�v�rit� des femmes est un ajustement..., et la suite
comme L 75, sauf deux variantes: la leur au lieu de le leur--
c'est un attrait au lieu de c'est enfin un attrait.
[193] La chastet� des femmes est l'amour de leur r�putation et de
leur repos. (Comme L 88.)
[194] C'est �tre v�ritablement honn�te homme que de bien vouloir
�tre examin� des honn�tes gens en tous temps et sur tous les
sujets qui se pr�sentent (Cf. L 242.)
[195] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie..., comme
L I.
[196] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
emploient habilement leur niaiserie. (Comme L 120.)
[197] Comme si ce n'�tait pas assez � l'amour-propre..., comme L
107-108, sauf les variantes suivantes:
Dans la partie correspondant � L 107: transformer les objets (au
lieu de transformer ses objets)--mais soudainement il change
l'�tat et la nature des choses (au lieu de mais aussi, comme si
ses actions �taient des miracles, il change l'�tat et la nature
des choses soudainement)--juge de ses actions (au lieu de juge
ses actions)--il donne � ses d�fauts une �tendue qui les rend
�normes, et il met (au lieu de il donne m�me une �tendu � ses
d�fauts qui les rend �normes, et met)--la r�concilie (au lieu de
l'a r�concili�e)--un fort grand du biais (au lieu de un fort
grand des biais) Dans la partie correspondant � L 108: l'oubli ou
l'infid�lit� de ce qu'il aime (au lieu de un visible oubli ou
infid�lit� d�couverte)--m�diter pour sa vengeance tout ce que
cette passion inspire de plus violent (au lieu de conjure[r] le
ciel et les enfers contre sa ma�tresse)--N�anmoins, aussit�t que
sa vue (au lieu de et n�anmoins, aussit�t qu'elle s'est pr�sent�e
et que sa vue)--aux mauvaises actions (au lieu de aux actions
mauvaises).
[198] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet...,
comme L 114, sauf la fin, et nos d�fauts au lieu de et tous nos
d�fauts
[199] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L
200.)
[200] En vieillissant on devient plus fou et plus sage. (Comme L
260.)
[201] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles..., comme L
173, � un mot pr�s: raconte au lieu de chante.
[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L
202.
[203] La parfaite valeur et la poltronnerie compl�te sont des
extr�mit�s o� l'on arrive rarement..., et la suite comme L 54,
sauf les variantes suivantes: qu'entre les visages (au lieu de
qu'il y en a entre les visages)--elle donne la libert� au lieu
de leur donne la libert�--un autre m�nagement plus g�n�ral (au
lieu de un autre m�nage plus g�n�ral)--une certitude de r�ussir
(au lieu de une certitude d'en revenir).
[204] La pure valeur (s'il en avait)..., comme L 65, sauf la fin:
tout le monde au lieu de le monde.
[205] L'intr�pidit� est une force extraordinaire de l'�me...,
comme L 66, sauf deux variantes, dans les accidents les plus
surprenants et les plus terribles (au lieu de dans les accidents
les plus terribles et les plus surprenants)--dans la conjuration
(au lieu de dans les conjurations)--qui leur est n�cessaire (au
lieu de qui lui est n�cessaire).
[206] L'approbation que l'on donne � l'esprit, � la beaut�, � la
valeur..., et la suite comme L 136.
[207] La v�rit� est le fondement et la raison de la perfection...,
comme L 163, sauf l'omission des mots car il est certain qu'.
[208] La politesse des �tats est le commencement de la
d�cadence..., et la suite comme L 72.
[209] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
la paresse..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les plus
grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et que
les plus grandes temp�tes (au lieu de et les plus grandes
temp�tes)--et ses opini�tres r�solutions (au lieu de et ses plus
opini�tres r�solutions)--et pour donner enfin (au lieu de et
enfin, pour donner)--et qui la fait renoncer (au lieu de et la
fait renoncer).
[210] L'amour de la gloire, plus encore la crainte de la honte...,
et la suite comme L 33, sauf une variante: font cette valeur au
lieu de fait cette valeur.
[211] La valeur dans le simple soldat est un m�tier p�rilleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie [sic]. (Cf. L 36.)
[212] La plupart des hommes s'exposent assez � la guerre..., comme
L 153.
[213] La vanit� et la honte, et surtout le temp�rament, font...,
et la suite comme L 182.
[214] On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf une
variante: dans les parties, au lieu de dans la justice.
[215] Plusieurs personnes s'inqui�tent du devoir de la
reconnaissance..., et la suite comme L 170.
[216] Ce qui fait tout le m�compte que nous voyons dans la
reconnaissance..., comme L 181.
[217] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude.
(Comme L 230.)
[218] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leur pareil: l'imitation du bien vient de
l'�mulation, et des maux [sic] de l'exc�s de la malignit�
naturelle, qui, �tant comme retenue prisonni�re par la honte, est
mise en libert� par l'exemple. (Cf. L III.)
[219] Quelque pr�texte que nous donnions � nos afflictions..,
comme L 17.
[220] Il y a dans les afflictions une esp�ce d'hypocrisie, car
sous pr�texte de pleurer la perte d'une personne qui nous est
ch�re, nous pleurons la n�tre, c'est-�-dire la diminution de notre
bien, de notre plaisir, de notre consid�ration..., et la suite
comme L 57-58, sauf les variantes suivantes:
Dans la partie correspondant � L 57: parce qu'elle impose (au lieu
de et qui impose)--qu'elle �galerait la dur�e de leur d�plaisir,
leur propre vie (texte manifestement fautif, au lieu de qu'elles
�galeront la dur�e de leur d�plaisir � leur propre vie)--
d'ordinaire (au lieu de pour l'ordinaire)--Comme leur sexe leur
ferme tous les chemins qui m�nent � la gloire, elles s'efforcent
de se rendre (au lieu de parce que, leur sexe leur fermant tous
les chemins � la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent � se rendre)
Dans la partie correspondant � L 58: Il y a, outre ce que nous
avons dit, encore quelques esp�ces de larmes (au lieu de Outre ce
que nous avons dit, il y a encore quelques autres esp�ces de
larmes)--on pleure pour �tre plaint, on pleure pour �tre pleur�,
enfin on pleure de la honte de ne pleurer pas (au lieu de on
pleure pour �tre pleur�, et on pleure enfin de honte de ne pas
pleurer).
[221] Nous ne sommes pas difficiles � consoler..., comme L 167.
[222] Nul ne m�rite d'�tre lou� de bont� s'il n'a pas la force et
la hardiesse de pouvoir �tre m�chant. Toute autre bont� n'est en
effet qu'une privation du vice, ou plut�t la timidit� du vice et
son endormissement. (Cf. L 112.)
[223] Qui consid�rera superficiellement tous les effets de la
bont� qui nous fait sortir hors de nous-m�mes..., et la suite
comme L 52, sauf une variante: la bont� est le plus prompt de tous
les moyens dont se sert l'amour-propre (au lieu de: la bont� est
en effet le plus prompt de tous les moyens dont l'amour-propre se
sert). En outre la maxime est incompl�te: elle s'interrompt
brusquement apr�s les mots plus riche et plus.
[224] Il n'est pas si dangereux de faire du mal � la plupart des
hommes que de leur faire trop de bien. (Comme L 244.)
[225] Rien ne nous pla�t tant que la confiance des grands.., comme
L 49.
[226] On ne sait si on peut dire de l'agr�ment..., et la suite
comme L 258, sauf une variante: de traits ensemble au lieu de des
traits ensemble.
[227] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les
femmes..., et la suite comme L 130, sauf une variante: renferm�e
au lieu de enferm�e.
[228] On incommode toujours les autres quand on est persuad� de ne
les pouvoir jamais incommoder. (Comme L 125.)
[229] La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix des
choses. (Cf. L 156.)
[230] La v�ritable �loquence consiste � dire tout ce qu'il faut et
� ne dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128)
[231] Il y a des personnes � qui les d�fauts si�ent bien, et
d'autres qui sont disgraci�es de leurs bonnes qualit�s. (Cf. L
103.)
[232] Il est aussi ordinaire de voir changer les go�ts qu'il est
extraordinaire de voir changer les inclinations (Cf. L 272.)
[233] On ne bl�me le vice et on ne loue la vertu que par int�r�t.
(Comme L 157.)
[234] La g�n�rosit� est un d�sir de briller..., et la suite comme
L 40, sauf la fin: pour aller plus t�t � un plus grand int�r�t (au
lieu de: pour aller promptement � une grande r�putation).
[235] La fid�lit� est une invention rare de la r�putation par
laquelle un homme..., et la suite comme L 90.
[236] La magnanimit� m�prise tout pour avoir tout. (Comme L 254.)
[237] Il est aussi ordinaire de voir changer les go�ts que de voir
changer les inclinations. (Cf. L 272.)
[238] L'int�r�t donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L
169.)
[239] L'humilit� n'est souvent qu'une feinte soumission que nous
employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un
mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes
pour s'�lever sur eux. C'est ce qui fait les bons ou les mauvais
com�diens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent
ou d�plaisent. C'est son plus grand d�guisement et son premier
stratag�me. C'est comme il est sans doute que le Prot�e des fables
n'a jamais �t�; il en est un v�ritable dans la nature..., et la
suite comme L 53, sauf les variantes suivantes: sous toutes ses
figures (au lieu de sur toutes ses figures)--sa parole douce et
respectueuse, pleine de l'estime (au lieu de ses paroles douces et
respectueuses, pleines de l'estime)--Il ne re�oit les charges
auxquelles on l'�l�ve (au lieu de et ne re�oit les charges o� on
l'�l�ve).
[240] Les peines [sic] et les sentiments ont chacun un ton de
voix..., et la suite comme L 132, sauf une variante les bons ou
les mauvais com�diens, au lieu de les bons et les mauvais
com�diens.
[241] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme
L 172.
[242] La civilit� est une envie d'en recevoir; c'est aussi un
d�sir d'�tre estim� poli. (Comme L 80.)
[243] La piti� est souvent un sentiment de nos propres maux dans
les sujets �trangers. C'est une habile pr�voyance..., et la suite
comme L 51, sauf les variantes suivantes: en de semblables
occasions (au lieu de dans de semblables occasions)--de quelques
infortunes (au lieu de de quelque infortune)--des biens que nous
nous faisons anticip�s (au lieu de des biens anticip�s que nous
nous faisons).
[244] On ne croit pas ais�ment ce qui est au-del� de ce que nous
voyons. (Comme L 236)
[245] Il n'y a point de lib�ralit� et ce n'est que la vanit� de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons. (Comme L
32.)
[246] La petitesse d'esprit fait l'opini�tret�. (Cf. L 235.)
[247] On s'est tromp� quand on a cru..., comme L 84, sauf deux
variantes: triomphent (au lieu de triomphaient)--enfin elle
�mousse (au lieu de et enfin elle �mousse).
[248] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal..., comme L
268.
[249] Nous r�cusons tous les jours des juges pour les plus petits
int�r�ts, et nous faisons d�pendre notre gloire et notre
r�putation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement
des hommes qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou
par leur malignit�, ou par leur pr�occupation, ou par leur
sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arr�t en notre faveur que
nous exposons notre repos et notre vie en cent mani�res, et que
nous les condamnons � une infinit� de soucis, de peines et de
travaux. (Cf. L 46)
[250] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqu�rir.
(Comme L 191.)
[251] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fi�vre de
la sant�, c'est la folie de la raison. (Comme L 250.)
[252] La nature, qui se vante d'�tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion �touff�e par l'int�r�t (Comme L 199.)
[253] La magnanimit� est assez d�finie par son nom; n�anmoins on
pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
plus noble pour recevoir des louanges. (Cf. L 216.)
[254] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille
bien. (Comme L 249.)
[255] Nous ne nous apercevons que des emportements.., comme L 50.
[256] Chacun pense �tre plus fin que les autres. On peut �tre plus
fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres. (Cf. L
113.)
[257] L'homme est si mis�rable que, tournant toute sa conduite �
satisfaire ses passions, il g�mit incessamment sur leur
tyrannie..., et la suite comme L 255, sauf une variante: du
chagrin de sa maladie, au lieu de des chagrins de ses maladies.
[258] Les biens et les maux qui nous arrivent..., comme L 228.
[259] Rien ne nous prouve davantage combien la mort est
redoutable..., et la suite comme L 207.
Variantes tir�es du manuscrit Gilbert attest�es par l'�dition des
grands �crivains.
1 Variantes se rapportant a des maximes de l'�dition de 1678.
�pigraphe.--Nous sommes pr�occup�s de telle sorte..., comme L 3
et B 1.
Max. 1.--De plusieurs actions diverses..., comme B 2.
Max. 6.--La passion fait souvent un sot du plus habile homme et
rend souvent les plus sots habiles.
Max. 8.--Les passions sont les seuls orateurs..., comme B 19.
Max. 9.--Les passions ont une injustice et un propre int�r�t qui
fait qu'elles offensent et blessent toujours, m�me lorsqu'elles
parlent raisonnablement et �quitablement. La charit� a seule le
privil�ge de dire tout ce qui lui pla�t et de ne blesser jamais
personne.
Max. 10.--D�but plus d�velopp�: Comme dans la nature il y a une
�ternelle g�n�ration, et que la mort d'une chose est toujours la
production d'une autre, de m�me il y a dans le coeur humain...
Max. 11.--D�but plus d�velopp�: Je ne sais si cette maxime, que
chacun produit son semblable, est v�ritable dans la physique; mais
je sais bien qu'elle est fausse dans la morale, et que les
passions...
Max. 12.--Comme la Ire �dition (Quelque industrie que l'on
ait..., I 12).
Max. 14.--Les Fran�ais ne sont pas seulement sujets � perdre...,
comme B 32.
Max. 15.--Manque le mot souvent.
Max. 16.--La cl�mence est un m�lange de gloire, de presse et de
crainte, dont nous faisons une vertu. (Comme B 34.)
Max. 18.--Des mots ajout�s: pour la d�finir intimement (et
enfin, pour la d�finir intimement, la mod�ration des hommes...).
Max. 21.--Ceux qu'on fait mourir affectent..., et la suite comme
L 150 et B 47.
Max. 22.--La philosophie ne fait des merveilles que contre les
maux pass�s ou contre ceux qui ne sont pas pr�ts d'arriver, mais
elle n'a pas grande vertu contre les maux pr�sents.
Max. 23.--Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188 et B
49.
Max. 24.--Fin de la maxime, apr�s leurs infortunes: cela fait
voir manifestement qu'� une grande vanit� pr�s les h�ros sont
faits comme les autres hommes.
Max. 29.--Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire
point tant leur pers�cution et leur haine que les bonnes qualit�s
que nous avons. (Comme SL 107.)
Max. 31.--Comme la Ire �dition (Si nous n'avions point de
d�fauts..., I 34, et aussi L 257).
Max. 32.--La jalousie ne subsiste que dans les doutes, et ne vit
que dans les nouvelles inqui�tudes. (Comme B 128.)
Max. 33.--Comme la Ire �dition (L'orgueil se d�dommage..., I 36,
et aussi L 21 et B 66).
Max. 40.--L'int�r�t, � qui on reproche..., comme L 192 et B 79.
Max. 41.--Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses...,
comme B 80.
Max. 45.--Le caprice de l'humeur..., comme L 147.
Max. 46.--Le d�sir de vivre ou de mourir..., comme L 243.
Max. 49.--Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102
et B 94.
Max. 50.--Fin de la maxime: et � eux-m�mes qu'ils sont de
v�ritables h�ros, puisque la mauvaise fortune ne s'opini�tre
jamais � poursuivre que les personnes qui ont des qualit�s
extraordinaires.
Max. 52.--Quelque disproportion qu'il y ait entre les
fortunes..., comme B 97.
Max. 54.--Fin de la maxime: � la consid�ration que les richesses
donnent.
Max. 55.--Fin de la maxime, apr�s les mots l'amour de la faveur:
c'est aussi la rage de n'avoir pas la faveur, qui se console et
s'adoucit par le m�pris des favoris, c'est aussi une secr�te envie
de la d�truire, qui fait que nous leur �tons nos propres hommages,
ne pouvant pas leur �ter ce qui leur attire ceux de tout le monde.
Max. 58.--Comme la Ire �dition (Il semble que nos actions..., I
67).
Max. 59.--On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents..., comme B 107.
Max. 63.--La v�rit�, qui fait les hommes v�ritables, est souvent
une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leurs t�moignages
consid�rables, et d'attirer � leurs paroles un respect de
religion.
Max. 64.--Le vrai ne fait pas tant de bien..., comme L 234.
Max. 65.--Comme la Ire �dition (On �l�ve la prudence..., I 75),
� l'exception de la fin, apr�s les mots aucun de ses projets:
Dieu seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains,
et qui, quand il veut, en accorde tous les mouvements, fait aussi
r�ussir les choses qui en d�pendent: d'o� il faut conclure que
toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanit� flattent
notre prudence sont autant d'injures que nous faisons � la
Providence.
Max. 73.--Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais fait de
galanterie; mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait
qu'une.
Max. 74.--D�but: Il n'y a d'amour que d'une sorte...
Max. 76.--Comme la Ire �dition (Il est de l'amour comme de
l'apparition..., I 86, et aussi L 265).
Max. 77.--L'amour pr�te son nom..., comme L 266.
Max. 83.--L'amiti� la plus sainte et la plus sacr�e..., comme L
22 et B 130.
Max. 85.--Fin de la maxime, apr�s les mots qui produit notre
amiti�: et nous ne leur promettons pas selon ce que nous leur
voulons donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous
donnent.
Max. 88.--Comme la Ire �dition (I 101), sauf trois variantes: I
si bien qu'il y est lui-m�me abus�, mais soudainement il change
l'�tat (au lieu de: si bien qu'il y est lui-m�me tromp�, mais il
change aussi l'�tat)--2 que notre aversion venait d'effacer.
Tous ses avantages en re�oivent un fort grand du biais dont nous
les regardons; toutes ses mauvaises qualit�s disparaissent; nous
rappelons m�me (au lieu de: que notre aversion venait de lui �ter;
les mauvaises qualit�s s'effacent, et les bonnes paraissent avec
plus d'avantage qu'auparavant; nous rappelons m�me)--3 pour en
charger ses soup�ons (derniers mots de la maxime, au lieu de: pour
s'en charger lui-m�me).
Max. 89.--Mots ajout�s � la fin: parce que tout le monde croit
en avoir beaucoup.
Max. 97.--Mots ajout�s apr�s les mots la grandeur de la lumi�re
de l'esprit: On peut dire la m�me chose de son �tendue, de sa
profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
de sa d�licatesse.
Max. 103.--On peut conna�tre son esprit; mais qui peut conna�tre
son coeur? (Comme L 233 et B 137.)
Max. 104.--Les affaires et les actions des grands hommes, comme
les statues, ont leur point de perspective: il y en a qu'il faut
voir de pr�s, pour en bien discerner toutes les circonstances; il
y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
�loign�.
Max. 106.--Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le
d�tail, et comme il est presque infini, de l� vient qu'il y a si
peu de gens qui sont savants, que nos connaissances sont
superficielles..., et la suite comme L 123.
Max. 109.--Fin de la maxime: par l'habitude, au lieu de par
l'accoutumance.
Max. 120.--La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
v�ritable dessein de trahir. (Comme L 135 et B 146.)
Max. 124.--D�but plus d�velopp�: Rien n'est si dangereux que
l'usage des finesses, que tant de gens emploient si commun�ment;
les plus habiles.
Max. 125.--Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit...,
comme L 48 et B 148.
Max. 132.--On est sage pour les autres personnes..., comme B
150.
Max. 135.--Chaque homme n'est pas plus diff�rent des autres
qu'il l'est souvent de lui-m�me.
Max. 150.--Comme la Ire �dition (L'approbation que l'on donne �
l'esprit..., I 156), sauf l'omission des mots les perfectionne.
Max. 154.--La fortune nous corrige plus souvent que la raison.
Max. 160.--On se m�compte toujours quand les actions sont plus
grandes que les desseins.
Max. 161.--Il faut une certaine proportion..., comme L 197.
Max. 162.--On admire tout ce qui �blouit..., comme L 185.
Max. 166.--Le monde, ne connaissant pas le v�ritable m�rite, n'a
garde de le vouloir r�compenser; aussi n'�l�ve-t-il pas � ses
grandeurs et � ses dignit�s que des personnes qui ont de belles
qualit�s, et il couronne g�n�ralement tout ce qui luit quoique
tout ce qui luit ne soit pas de l'or.
Max. 168.--D�but de la maxime: L'esp�rance, toute vaine et
fourbe qu'elle est d'ordinaire...
Max. 169.--La honte, la paresse et la timidit�., comme B 171.
Max. 170.--D�but de la maxime: Il n'y a que Dieu qui sache si un
proc�d�...
Max. 175.--Fin de la maxime: n'est que notre inconstance arr�t�e
et renferm�e dans un m�me sujet.
Max. 176.--La dur�e de l'amour, et ce qu'on appelle
ordinairement la constance, sont deux sortes de choses bien
diff�rentes..., et la suite comme L 226.
Max. 179.--On se plaint de ses amis pour justifier sa l�g�ret�.
Max. 180.--Notre repentir ne vient point du regret de nos
actions, mais du dommage qu'elles nous causent.
Max. 181.--Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de
la l�g�ret� de l'esprit, qui � tout moment change d'opinion, ou
plut�t de la pauvret� de l'esprit, qui re�oit toutes les opinions
des autres; l'autre, qui est plus excusable, qui vient de la fin
du go�t des choses.
Max. 183.--Il faut demeurer d'accord, pour l'honneur de la
vertu, que les plus grands malheurs des hommes sont ceux o� ils
tombent par leurs crimes.
Max. 184.--Nous avouons nos d�fauts..., comme L 82, sauf
l'omission du mot leur.
Max. 186.--On hait souvent les vices..., comme L 118 et B 184.
Max. 188.--La sant� de l'�me n'est pas plus assur�e que celle du
corps; et quelque �loign�s que nous paraissions des passions que
nous n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on
n'y est pas moins expos� que l'on est � tomber malade quand on se
porte bien.
Max. 191.--On pourrait presque dire que les vices nous
attendent, dans le cours ordinaire de la vie, comme des
h�telleries o� il faut n�cessairement loger; et je doute que
l'exp�rience m�me nous en p�t garantir, s'il �tait permis de faire
deux fois le m�me chemin.
Max. 192.--Comme la Ire �dition (Quand les vices nous
quittent..., I 203).
Max. 193.--On n'est pas moins expos� aux rechutes..., comme le
d�but de L 218 (jusqu'� changement de mal) sauf une variante: une
rel�che au lieu de un rel�che.
Max. 194.--Les d�fauts de l'�me sont comme les blessures du
corps..., comme L 271.
Max. 195.--Mots ajout�s � la fin: � la fois.
Max. 196.--Comme la Ire �dition (Quand il n'y a que nous qui
savons..., I 207).
Max. 199.--Le d�sir de para�tre habile..., comme B 189.
Max. 201.--D�but de la maxime: Celui qui croit pouvoir se passer
de tout le monde...
Max. 202.--Comme la Ire �dition (Les faux honn�tes gens sont
ceux..., I 214, et aussi L 9 et B 190).
Max. 204.--Mots ajout�s � la fin: C'est comme un prix dont elles
l'augmentent.
Max. 205.--La chastet� des femmes est l'amour de leur r�putation
et de leur repos. (Comme L 88 et B 193.)
Max. 206.--C'est �tre v�ritablement honn�te homme..., comme L
242.
Max. 207.--D�but de la maxime: L'enfance nous suit dans toute la
vie...
Max. 208.--Il y a des gens niais..., comme L 120 et B 196.
Max. 209.--Celui qui vit sans folie n'est pas si raisonnable
qu'il veut faire croire.
Max. 211.--Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles...,
comme B 201.
Max. 212.--Comme la Ire �dition (La plupart de gens ne
voient..., I 224).
Max. 214.--La valeur, dans les simples soldats, n'est qu'un
m�tier p�rilleux pour gagner leur vie.
Max. 217.--Comme la Ire �dition (L'intr�pidit� est une force
extraordinaire..., I 230).
Max. 218.--L'hypocrisie est un hommage que le vice se croit
forc� de rendre � la vertu.
Max. 219.--On est presque toujours assez brave pour sortir sans
honte des p�rils de la guerre; mais peu de gens le sont assez pour
s'exposer toujours autant qu'il est n�cessaire pour faire r�ussir
le dessein pour lequel ils s'exposent.
Max. 220.--La vanit�, la honte, et surtout le temp�rament, font
la valeur des hommes et la chastet� des femmes, dont chacun m�ne
tant de bruit.
Max. 221.--On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf
une variante: que l'on remarque dans les parties, au lieu de:
qu'on remarque dans la justice.
Max. 222.--D�but de la maxime: Il n'y a point de gens qui...
Max. 224.--Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la
reconnaissance..., et la suite comme L 170.
Max. 225.--Ce qui fait tout le m�compte..., comme L 181 et B
216.
Max. 226.--On est souvent reconnaissant par principe
d'ingratitude. (Comme L 230 et B 217.)
Max. 227.--Fin de la maxime: quand la fortune les soutient
Max. 228.--D�but plus d�velopp�: Ce qui fait encore le m�compte
dans les bienfaits, c'est que l'orgueil...
Max. 230.--Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme B
218, sauf deux variantes: leurs pareils au pluriel--l'imitation
des biens au lieu de l'imitation du bien.
Max. 231.--On est fou de vouloir �tre sage tout seul.
Max. 233.--Il y a une esp�ce d'hypocrisie dans les afflictions,
car sous pr�texte de pleurer la perte d'une personne qui nous est
ch�re, nous pleurons la n�tre, c'est-�-dire la diminution... Puis
un passage sans variantes indiqu�es. Les variantes reprennent
apr�s les mots immortelle douleur: car le temps, qui consume tout,
l'ayant consum�e, elles ne laissent pas d'opini�trer leurs pleurs,
leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage
lugubre, et travaillent � persuader, par toutes leurs actions,
qu'elles �galeront la dur�e de leur d�plaisir � leur propre vie
Cette triste et fatigante vanit� se trouve d'ordinaire dans les
femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins qui m�nent � la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent � se rendre c�l�bres par la montre d'une inconsolable
douleur. Il y a, outre ce que nous avons dit, quelques esp�ces de
larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui, par
cons�quent, s'�coulent incontinent: on pleure pour avoir la
r�putation d'�tre tendre; on pleure pour �tre plaint, ou pour �tre
pleur�, et on pleure quelquefois de honte de ne pleurer pas.
Max. 234.--D�but de la maxime: C'est par orgueil qu'on s'oppose
avec tant d'opini�tret�...
Max. 235.--Nous ne sommes pas difficiles � consoler..., comme L
167 et B 221.
Max. 236.--Comme la Ire �dition (Qui consid�rera
superficiellement..., I 250), sauf une variante: en sorte qu'il
semble que la bont� soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre;
cependant la bont� est plus prompt de tous les moyens (au lieu
de: de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de
la bont�; cependant c'est le plus utile de tous les moyens).
Max. 237.--Fin de la maxime: toute autre bont� n'est en effet
qu'une privation du vice, ou plut�t la timidit� du vice, et son
endormissement.
Max. 238.--Il est plus dangereux de faire trop de bien aux
hommes que de leur faire du mal.
Max. 239.--Comme la Ire �dition (Rien ne flatte plus notre
orgueil..., I 255).
Max. 240.--D�but de la maxime: Je ne sais si on peut dire de
l'agr�ment, sans la beaut�, que c'est une sym�trie...
Max. 241.--D�but de la maxime: La coquetterie est le fond et
l'humeur de toutes les femmes...
Max. 242.--On incommode d'ordinaire, quand on est persuad� de
n'incommoder jamais.
Max. 243.--D�but de la maxime: Il n'y a point de choses
impossibles, et...--Le manuscrit donne d'autre part: I Rien
n'est impossible de soi..., comme L 14 et B62.--2 On peut
toujours ce qu'on veut..., comme L 249 et B 254.
Max. 244.--Mots ajout�s � la fin: et l'esprit de son temps.
Max. 246.--La g�n�rosit� est un d�sir de briller..., comme B
234.
Max. 248.--La magnanimit� m�prise tout, pour qu'on lui donne
tout.
Max. 250.--L'�loquence est de ne dire que ce qu'il faut.
Max. 251.--Fin de la maxime: qui sont d�go�tantes, malgr� toutes
les bonnes qualit�s.
Max. 252.--Le go�t change, mais l'inclination ne change point.
Max. 253.--Comme la Ire �dition (L'int�r�t donne toutes sortes
de vertus et de vices. I 276, et aussi B 238).
Max. 254.--Comme la Ire �dition (L'humilit� n'est souvent qu'une
feinte soumission..., I 277), sauf une variante: c'est son plus
grand d�guisement et son premier stratag�me; c'est comme il est
sans doute que le Prot�e des fables n'a jamais �t�; il en est un
v�ritable dans la nature, car il prend toutes les formes, comme il
lui pla�t; mais quoiqu'il soit merveilleux et agr�able � voir sous
toutes ses figures et dans toutes ses industries (au lieu de:
c'est un d�guisement et son premier stratag�me; mais quoique ses
changements soient presque infinis, et qu'il soit admirable sous
toutes sortes de figures).
Max. 255.--D�but de la maxime: Les peines et les sentiments ont
chacun un ton de voix, une action et un air de visage qui leur
sont propres; c'est ce qui fait les bons ou les mauvais com�diens.
Max. 256.--Dans toutes les professions et dans tous les arts...,
comme L 172 et B 241.
Max. 257.--La gravit� est un myst�re de corps qu'on a trouv�
pour cacher le d�faut d'esprit.
Max. 259.--Le plaisir de l'amour est l'amour m�me, et il y a
plus de f�licit� dans la passion que l'on a que dans celle que
l'on donne.
Max. 261.--Deux versions distinctes: I Fin de la maxime: un
second orgueil qu'on leur inspire.--2 La d�votion qu'on donne
aux princes est un second amour-propre (comme B 92).
Max. 264.--Comme la Ire �dition (La piti� est un sentiment..., I
287), sauf deux variantes: sont accueillis de quelque infortune
(au lieu de en ont besoin)--des biens que nous nous faisons
anticip�s (au lieu de des biens anticip�s que nous nous faisons �
nous-m�mes).
Max. 265.--�Les deux membres de phrase dont se compose cette
r�flexion forment deux maximes s�par�es.�
Max. 266.--On s'est tromp� quand on a cru..., comme B 247.
Max. 267.--Un variante indiqu�e: est souvent un effet de
paresse, qui se joint � l'orgueil, au lieu de: est un effet de
l'orgueil et de la paresse.
Max. 269.--Il n'y a gu�re d'homme assez p�n�trant pour
apercevoir tout le mal qu'il fait.
Max. 270.--L'honneur que l'on acquiert est caution de celui que
l'on doit acqu�rir.
Max. 272.--Une variante indiqu�e: quelque louange au lieu de de
grandes louanges.
Max. 273.--Il y a des hommes que l'on estime..., comme B II.
Max. 274.--D�but de la maxime: La nouveaut� est � l'amour ce que
la fleur est sur le fruit: elle lui donne...
Max. 275.--La nature, qui se pique d'�tre si sensible, est
d'ordinaire arr�t�e par le plus petit int�r�t.
Max. 276.--D�but de la maxime: L'absence fait que les m�diocres
passions diminuent, et que les grandes croissent, comme le vent...
Max. 279.--Comme la Ire �dition (Le plus souvent, quand nous
exag�rons..., I 307), sauf la fin: juger avantageusement de notre
m�rite, au lieu de: juger de notre m�rite.
Max. 280.--Comme la Ire �dition (L'approbation que l'on
donne..., I 308), sauf la fin: bien �tablis, au lieu de: �tablis.
Max. 281.--L'orgueil, qui inspire souvent de l'envie contre les
autres, sert parfois aussi � la calmer.
Max. 282.--Il y a des tromperies d�guis�es qui imitent si bien
la v�rit� que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser
prendre.
Max. 285.--D�but de la maxime: La magnanimit� s'entend assez
d'elle-m�me...
Max. 286.--On n'aime pas une seconde fois, quand on a cess�
d'aimer.
Max. 292.--L'humeur, comme la plupart des b�timents, a des faces
qui ne sont pas les m�mes.
Max. 294.--Fin de la maxime: mais nous n'aimons pas toujours de
m�me ceux que nous admirons.
Max. 295.--Il s'en faut bien que nous ne sachions tout ce que
nous voulons.
Max. 296.--Il est difficile d'aimer ce que nous n'estimons pas,
et il l'est aussi d'aimer ce que nous estimons plus que nous.
Max. 297.--Comme la Ire �dition (Nous ne nous apercevons que des
emportements..., I 48), sauf deux variantes: de la violence, de la
col�re, etc. (au lieu de: de la violence de la col�re)--dont
nous croyons �tre les seuls auteurs (� la fin, au lieu de: sans
que nous le puissions reconna�tre).
Max. 298.--Les hommes sont reconnaissants des bienfaits, pour en
recevoir de plus grands.
Max. 299.--Presque tout le monde s'acquitte des petites
obligations, et aussi des m�diocres; mais il n'y en a gu�re qui
aient de la reconnaissance pour les grandes.
Max. 300.--Il y a des folies que l'on prend des autres, comme
les rhumes et les maladies contagieuses.
Max. 301.--Il y a des gens qui m�prisent le bien, mais peu
savent le bien donner.
Max. 302.--Ce n'est que dans les petits int�r�ts o� nous
consentons de ne pas croire aux apparences.
Max. 306.--On ne fait point d'ingrats tout le temps qu'on peut
faire du bien.
Max. 309.--Il y a des gens qui sont n�s pour �tre fous, et qui
ne font pas seulement des folies par eux-m�mes, mais que la
fortune contraint d'en faire.
Max. 311.--S'il y a des gens dont on ne trouve point le
ridicule, c'est qu'on ne cherche pas bien.
Max. 312.--D�but de la maxime: Ce qui fait que les amants ont du
plaisir d'�tre ensemble...
Max. 313.--Pourquoi faut-il que nous ayons toujours assez de
m�moire pour retenir tout ce qui nous est arriv�, et que nous n'en
ayons jamais assez pour savoir combien de fois nous l'avons cont�
� une m�me personne?
Max. 315.--Ce qui fait que nous nous cachons � nos amis, n'est
pas la d�fiance que nous avons d'eux, mais celle que nous avons de
nous.
Max. 316.--Les gens faibles ne sauraient avoir de sinc�rit�.
Max. 318.--On a des moyens pour gu�rir des fous de leur folie,
mais on n'en a point pour redresser des esprits de travers.
Max. 320.--Louer les rois des qualit�s qu'ils n'ont pas n'est
que leur dire des injures.
Max. 329.--On croit ha�r les flatteurs, mais on ne hait que les
mauvais.
Max. 331.--Il est difficile de demeurer fid�le � ce qu'on aime
quand on en est heureux.
Max. 337.--Il est souvent des bonnes qualit�s comme des sens:
ceux qui ne les ont pas ne s'en peuvent douter.
Max. 338.--La haine met au-dessous de ceux que l'on hait.
Max. 341.--La jeunesse est souvent plus pr�s de son salut que
les vieilles gens.
Max. 347.--Nous ne sommes du m�me avis qu'avec les gens qui sont
du n�tre.
Max. 351.--Un mot ajout�: quand on ne s'aime d�j� plus, au lieu
de quand on ne s'aime plus.
Max. 353.--Il n'y a pas de ridicule � �tre amoureux comme un
fou, mais il y en a toujours � l'�tre comme un sot.
Max. 354.--Il y a de certains d�fauts qui, �tant bien mis dans
un certain jour, plaisent plus que la perfection de la beaut�.
Max. 358.--L'humilit� est la seule et v�ritable preuve des
vertus chr�tiennes, et c'est elle qui manque le plus dans les
personnes qui se donnent � la d�votion; cependant, sans elle, nous
conservons tous nos d�fauts, malgr� les plus belles apparences, et
ils sont seulement couverts par un orgueil qui demeure toujours,
et qui les cache aux autres, et souvent � nous-m�mes.
Max. 359.--�Les deux propositions de la r�flexion d�finitive
formaient deux maximes s�par�es.�
Max. 363.--Une variante indiqu�e: nous sont quelquefois moins
p�nibles, au lieu de: nous font souvent moins de peine.
Max. 365.--On voit des qualit�s qui deviennent d�fauts
lorsqu'elles ne sont que naturelles, et d'autres qui demeurent
toujours imparfaites lorsqu'on les a acquises; il faut, par
exemple, que la raison nous fasse devenir m�nagers de notre bien
et de notre confiance, et il faut, au contraire, que la nature
nous ait donn� la bont� et la valeur.
Max. 366.--Quoique nous ayons peu de cr�ance dans la sinc�rit�,
nous croyons toujours qu'on est plus sinc�re avec nous qu'avec les
autres.
Max. 367.--Il y a bien d'honn�tes femmes qui sont lasses de leur
m�tier. (Comme le suppl�ment de l'�dition de 1693, n XXIII.)
Max. 374.--Si l'on croit aimer sa ma�tresse pour l'amour d'elle,
l'on est bien souvent tromp�.
Max. 378.--On donne des conseils, mais on ne donne point la
sagesse d'en profiter. (Comme le suppl�ment de l'�dition de 1693,
n XLII.)
Max. 382.--Nos actions sont comme des bouts-rim�s, que chacun
tourne comme il lui pla�t. (Comme le suppl�ment de l'�dition de
1693, n XLV.)
Max. 386.--Il n'y a personne qui ait plus souvent tort que celui
qui ne veut jamais en avoir.
Max. 387.--Un sot n'a pas assez de force, ni pour �tre m�chant,
ni pour �tre bon.
Max. 391.--La fortune ne nous para�t aveugle que lorsque nous en
sommes maltrait�s.
Max. 392.--D�but de la maxime: Il faut se conduire avec la
fortune comme avec la sant�...
Max. 394.--Maxime li�e � la maxime posthume 5: Chacun pense �tre
plus fin que les autres; on peut l'�tre plus qu'un autre, mais non
pas que tous les autres.
Max. 396.--Fin de la maxime: point un second, au lieu de point
de second.
Max. 398.--Fin de la maxime (apr�s de la paresse): nous nous
flattons qu'elle comprend toutes les vertus paisibles, et qu'elle
ne nuit point aux autres.
Max. 402.--Ce qui se rencontre le moins dans les femmes qui ont
pris l'habitude de l'amour, c'est le go�t de l'amour.
Max. 406.--Les coquettes feignent d'�tre jalouses de leurs
amants, tandis qu'elles ne sont qu'envieuses des autres femmes
qu'elles craignent.
Max. 412.--De quelque honte que l'on soit couvert, on peut
toujours r�tablir sa r�putation.
Max. 414.--Le sot ne voit jamais que par l'humeur, parce qu'il
ne peut voir par l'esprit.
Max. 419.--Nous pouvons quelquefois para�tre grands dans des
emplois au-dessous de nous, mais nous sommes toujours petits dans
ceux qui sont plus grands que nous ne sommes.
Max. 420.--Nous croyons quelquefois supporter les malheurs avec
constance, quand ce n'est que par abattement, et que nous les
souffrons sans oser nous retourner, comme les poltrons qui se
laissent tuer de peur de se d�fendre.
Max. 422.--L'amour nous fait faire des fautes, comme les autres
passions, mais il nous en fait faire de plus ridicules.
Max. 425.--Une variante indiqu�e: de proph�tie au lieu de de
deviner.
Max. 431.--Ce qui nous emp�che d'�tre naturels, c'est l'envie de
le para�tre.
Max. 436.--Une variante indiqu�e: tous les hommes au lieu de
l'homme en g�n�ral.
Max. 444.--Il y a plus de vieux fous que de jeunes.
Max. 446.--Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus
grands de tous les maux, c'est que la vanit� ne nous aide pas �
les supporter.
Max. 447.--La biens�ance est la moindre de toutes les lois, et
c'est elle que l'on suit le plus.
Max. 454.--D�but de la maxime: Il n'y a pas d'occasion...
Max. 459.--S'il y a des rem�des pour gu�rir de l'amour, il n'y
en a point d'infaillibles.
Max. 462.--L'orgueil, qui fait que nous bl�mons les d�fauts que
nous croyons ne point avoir, fait aussi que nous m�prisons les
bonnes qualit�s que nous n'avons pas.
Max. 475.--Le d�sir qu'on nous plaigne ou qu'on nous admire fait
toute notre confiance.
Max. 477.--Fin de la maxime: n'en ont jamais de longues, au lieu
de: n'en sont presque jamais v�ritablement remplies.
Max. 485.--Quand on a eu de grandes passions, on se trouve
heureux et malheureux d'en �tre gu�ri.
Max. 488.--Ce qui fait le calme ou l'agitation de notre humeur
n'est pas tant ce qui nous arrive de plus consid�rable dans notre
vie, que ce qui nous arrive de petites choses tous les jours.
Max. 490.--On va de l'amour � l'ambition, mais on ne va pas de
l'ambition � l'amour.
Max. 496.--Les querelles ne seraient pas longues si on n'avait
tort que d'un c�t�.
Max. 497.--Il est presque �galement inutile d'avoir de la
jeunesse sans beaut�, ou de la beaut� sans jeunesse.
Max. 498.--Il y a des personnes si l�g�res qu'elles n'ont pas
plus des d�fauts que des qualit�s.
Max. 499.--On ne compte la premi�re galanterie des femmes qu'�
leur seconde.
Max. 501.--L'amour ne nous pla�t pas tant par lui-m�me que par
la mani�re dont il se montre � nous.
Max. 503.--La jalousie, qui est peut-�tre le plus grand de tous
les maux, est aussi celui dont on a le moins de piti�, lorsqu'on
le cause.
2 Variantes se rapportant � des maximes supprim�es
MS 1 (G.E.F. 563).--L'amour-propre est l'amour de soi-m�me...,
comme B. 16.
MS 2 (G.E.F. 564).--Toutes les passions ne sont que les divers
degr�s de la chaleur et de la froideur du sang. (Comme B 41.)
MS 3 (G.E.F. 565).--La mod�ration dans la bonne fortune...,
comme L 71 et B 3.
MS 5 (G.E.F. 567).--Tout le monde est plein de pelles qui se
moquent du fourgon (Comme B 21.)
MS 6 (G.E.F. 568).--Enfin l'orgueil, comme lass� de ses
artifices..., comme B 17.
MS 7 (G.E.F. 569).--Cf. supra, variante de la maxime 41.
MS 8 (G.E.F. 570).--D�but de la maxime: On est heureux de
conna�tre...
MS 9 (G.E.F. 572).--On n'est jamais si malheureux qu'on craint,
ni si heureux qu'on esp�re. (Comme L 141 et B 86.)
MS 10 (G.E.F. 573).--On se console souvent d'�tre malheureux en
effet par un certain plaisir qu'on trouve � le para�tre. (Comme L
184 et B 50.)
MS 11 (G.E.F. 574).--Comme peut-on r�pondre si hardiment...,
comme B 52.
MS 15 (G.E.F. 579).--La justice dans les bons juges..., comme B
55.
MS 16 (G.E.F. 580).--On bl�me l'injustice..., comme B 23.
MS 17 (G.E.F. 582).--D�but de la maxime: La joie que nous avons
du bonheur...
MS 19 (G.E.F. 585).--Fin de la maxime, apr�s � l'augmenter: et
c'est pour manquer de lumi�res que nous ignorons toutes nos
mis�res et nos d�fauts.
MS 22 (G.E.F. 591).--Les plus sages le sont dans toutes les
choses indiff�rentes..., comme B 40.
MS 26 (G.E.F. 595).--On n'oublie jamais mieux les choses que
quand on s'est lass� de les conter.
MS 30 (G.E.F. 601).--On ne fait point de distinction dans la
col�re..., comme L 25 et B 25.
MS 31 (G.E.F. 602).--Les grandes �mes ne sont pas celles...,
comme B 43.
MS 32 (G.E.F. 604).--Peu de gens sont cruels de cruaut�...,
comme B 27.
MS 33 (G.E.F. 605).--Dieu seul fait les gens de bien..., comme L
45.
MS 34 (G.E.F. 606).--La vertu est un fant�me produit par nos
passions, du nom duquel on se sert afin de faire impun�ment ce
qu'on veut.
MS 37 (G.E.F. 611).--Ceux qui sont incapables de commettre des
crimes n'en soup�onnent pas ais�ment les autres.
MS 40 (G.E.F. 614).--Cette maxime formait la fin de la maxime
217 (de m�me que dans tous les autres manuscrits et dans l'�dition
de Hollande).
MS 43 (G.E.F. 618).--L'imitation est toujours malheureuse...,
comme B 73.
MS 46 (G.E.F. 622).--La confiance de plaire est souvent le moyen
de d�plaire infailliblement.
MS 49 (G.E.F. 626).--Deux versions diff�rentes: I La v�rit� est
le fondement et la justification de la beaut� (comme L 158 et B
8). 2 La v�rit� est le fondement et la raison..., comme B 207.
MS 52 (G.E.F. 629).--La politesse des �tats est le commencement
de la d�cadence..., comme B 208.
MS 53--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si
bien persuad�s..., comme L 208 et B 127.
MS 54 (G.E.F. 630).--De toutes les passions, celle qui est la
plus inconnue..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les
plus grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et
que les plus grandes temp�tes (au lieu de et les plus grandes
temp�tes)--pour donner enfin (au lieu de et enfin, pour donner)
--et qui la fait renoncer (au lieu de et la fait renoncer).
MS 56 (G.E.F. 635).--D�but de la maxime: Les femmes se
rendent...--Manquent, � la fin, les mots quoiqu'ils ne soient
pas plus aimables.
MS 58 (G.E.F. 637).--Une variante indiqu�e: qu'ils sont aim�s au
lieu de qu'on les aime.
MS 62 (G.E.F. 577).--Comme on n'est jamais libre d'aimer...,
comme B 54.
MS 67 (G.E.F. 603).--Les rois font des hommes..., comme L 186 et
B 26.
MS 68 (G.E.F. 608).--Les crimes deviennent innocents et m�me
glorieux..., comme B 71.
3 Variantes se rapportant a des maximes posthumes
MP I (G.E.F. 522).--Comme la plus heureuse personne du monde...,
comme B 100.
MP 3 (G.E.F. 520).--Les philosophes ne condamnent les
richesses..., comme B 99 bis.
MP 5--Cf. supra, variante de la maxime 394.
MP 9 (G.E.F. 505).--Dieu a mis des talents diff�rents..., comme
B 7, sauf une variante: qui lui sont particuliers au lieu de qui
leur sont particuliers.
MP 10 (G.E.F. 523).--Une preuve convaincante que l'homme n'a pas
�t� cr��..., comme B 102.
MP 11 (G.E.F. 516).--Fin de la maxime: � nous-m�mes (au lieu de
nous-m�mes).
MP 14 (G.E.F. 519).--La fin du bien est un mal, et la fin du mal
est un bien (Comme B 93.)
MP 17 (G.E.F. 508).--Manque le mot d'ordinaire.
MP 18 (G.E.F. 514).--Le rem�de de la jalousie est la
certitude..., comme B 65.
MP 21 (G.E.F. 527).--L'homme est si mis�rable que, tournant
toute sa conduite..., comme B 257, sauf une variante: non
seulement en elles, mais dans leurs rem�des (au lieu du lapsus non
seulement dans leurs rem�des).
MP 25 (G.E.F. 513).--Ce qui nous fait croire si ais�ment que les
autres ont des d�fauts, c'est la facilit� que l'on a de croire ce
que l'on souhaite.
MP 26 (G.E.F. 510).--Une variante: ce soudain assoupissement au
lieu de le soudain assoupissement.
Lettres relatives aux maximes
I. Lettres concernant la r�daction des maximes
(1�re �dition)
1. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 1659.
Je vous envoie vos sentences d'aujourd'hui, et j'ai �crit �
M. Esprit pour venir demain voir l'ouvrage tout entier. Je vous
supplie tr�s humblement de ne rien dire � personne de l'esp�rance
que je vous ai dit que j'avais que Mlle de Liancourt vous ferait
gagner votre gageure, car on pourrait lui �crire des choses qui
fortifieraient les sentiments contraires � ceux que je lui
souhaite.
2. Lettre de La Rochefoucauld � Jacques Esprit. 24 octobre 1659
(?).
Je vous envoie l'op�ra dont je vous ai parl�, je vous supplie que
Mme la marquise de Sabl� le voie, car j'esp�re au moins qu'elle
approuvera mon sentiment, et qu'elle sera de mon c�t�. Vous m'avez
fait un tr�s grand plaisir d'avoir rectifi� les sentences. Je
pr�tends que vous en userez de m�me de l'op�ra et de quelque autre
chose que vous verrez, que l'on pourrait ajouter, ce me semble, �
l'�ducation des Enfants que Mme la marquise de Sabl� m'a envoy�e.
Voil� �crire en vrai auteur, que de commencer par parler de ses
ouvrages. Je vous dirai pourtant, comme si je ne l'�tais pas, que
je suis tr�s v�ritablement f�ch� du retranchement de vos rentes,
et que si vous croyez que pour en �crire � Gourville comme pour
moi-m�me, cela vous f�t bon � quelque chose, je le ferai
assur�ment comme il faut. Ma femme a toujours la fi�vre double
quarte; il y a pourtant deux ou trois jours qu'elle n'en a point
eu. Je lui ai dit le soin que vous avez d'elle, dont elle vous
rend mille gr�ces. Je pourrai bien vous voir cet hiver � Paris. Je
vous donne le bonsoir.
Le 24 octobre, � Verteuil.
Au reste, je vous confesse � ma honte que je n'entends pas ce que
veut dire: �La v�rit� est le fondement et la raison de la beaut�.�
Vous me ferez un extr�me plaisir de me l'expliquer, quand vos
rentes vous le permettront; car enfin, quelque m�rite qu'aient les
sentences, je crois qu'elles perdent bien de leur lustre dans un
retranchement de l'H�tel de Ville, et il y a longtemps que j'ai
�prouv� que la philosophie ne fait des merveilles que contre les
maux pass�s ou contre ceux qui ne sont pas pr�ts d'arriver, mais
qu'elle n'a pas grande vertu contre les maux pr�sents. Je vous
d�clare donc que j'attendrai votre r�ponse tant que vous voudrez;
mais je vous la demande aussi sur l'�tat de vos affaires. La honte
me prend de vous envoyer des ouvrages. Tout de bon, si vous les
trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer �
Mme de Sabl�.
3. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 5 d�cembre 1659 ou
1660.
Ce que vous me faites l'honneur de me mander me confirme dans
l'opinion que j'ai toujours eue, que l'on ne saurait jamais mieux
faire que de suivre vos sentiments, et que rien n'est si
avantageux que d'�tre de votre parti. Le P�re Esprit me mande
n�anmoins que M. son fr�re n'en est pas, et qu'il nous veut
d�tromper. Je souhaite bien plus qu'il en vienne � bout que je ne
crois qu'il le puisse faire. Je vous rends mille tr�s humbles
gr�ces de ce que vous avez eu la bont� de dire � M. le commandeur
Souvr�. J'esp�re suivre bient�t son conseil, et avoir l'honneur de
vous voir � No�l. J'avais toujours bien cru que madame la comtesse
de Maure condamnerait l'intention des sentences et qu'elle se
d�clarerait pour la v�rit� des vertus. C'est � vous, Madame, � me
justifier, s'il vous pla�t, puisque j'en crois tout ce que vous en
croyez. Je trouve la sentence de M. Esprit, la plus belle du
monde. Je ne l'aurais pas entendue sans secours, mais � cette
heure elle me para�t admirable. Je ne sais si vous avez remarqu�
que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume: il y a
ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne
veulent plus faire autre chose.
� Verteuil, le 5 de d�cembre.
4. Lettre de La Rochefoucauld � Jacques Esprit. 1662.
La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le v�ritable
dessein de trahir.
�Un habile homme doit savoir r�gler le rang de ses int�r�ts et les
conduire chacun dans son ordre; notre avidit� le trouble souvent
en nous faisant courir � tant de choses � la fois. De l� vient
que, pour d�sirer trop les moins importantes, nous ne les faisons
pas assez servir � obtenir les plus consid�rables;�
�On est presque toujours assez brave pour sortir sans honte des
p�rils de la guerre, mais peu de gens le sont assez pour s'exposer
toujours autant qu'il est n�cessaire pour faire r�ussir le dessein
pour lequel on s'expose.�
�Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la
fortune.�
Vous n'aurez que cela pour cette heure. Mandez ce qu'il en faut
changer. Je ne sais plus aucune de vos nouvelles, ni domestiques,
ni chr�tiennes, ni politiques. Je crois que j'irai cet hiver �
Paris, et que nous recommencerons de belles moralit�s au coin du
feu. Cependant apprenez-moi l'�tat o� vous �tes, et qui vous
fr�quentez. J'ai tout de bon ici des occupations plus agr�ables
que vous n'aviez cru, et ma belle-fille est la plus aimable petite
cr�ature qui se puisse voir. Je vous prie de montrer �
Mme de Sabl� nos derni�res sentences: cela lui redonnera peut-�tre
envie d'en faire, et songez-y aussi de votre c�t�, quand ce ne
serait que pour grossir notre volume. Il n'y a personne ici qui ne
se plaigne de vous, et qui ne s'attend�t � quelque marque de votre
souvenir. Pour moi, qui connais son �tendue, je n'ai pas cru qu'il
vous oblige�t � de grands soins. Je vous conjure de m'envoyer la
condamnation de Brutus; je vous d�clare que jusqu'ici je suis pour
lui contre vous.
5. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 17 ao�t 1662.
Je suis bien f�ch� d'avoir appris par M. Esprit que vous continuez
de faire les choses du monde les plus obligeantes pour moi; car je
voulais �tre en col�re contre vous de ne me faire jamais r�ponse,
et de dire tous les jours mille maux de moi � La Plante. J'ai
quelquefois envie de croire que c'est par malice que vous me
faites tant de bien, et pour m'�ter le plaisir d'avoir sujet de me
plaindre de vous. Au reste, M. Esprit me mande qu'il est ravi de
quelque chose que vous avez �crit; je vous demande en conscience
s'il est juste que vous �criviez de ces choses-l� sans me les
montrer; vous savez avec combien de bonne foi j'en ai us� avec
vous, et que les sentences ne sont sentences qu'apr�s que vous les
avez approuv�es. Il me parle aussi d'un laquais qui a dans� les
tricotets sur l'�chafaud o� il allait �tre rou�: il me semble que
voil� jusqu'o� la philosophie d'un laquais m�ritait d'aller; je
crois que toute gaiet� en cet �tat-l� vous est bien suspecte. Je
pensais avoir bient�t l'honneur de vous voir; mais mon voyage est
un peu retard�. Je vous baise tr�s humblement les mains.
� Verneuil, le 17 d'ao�t.
6. Lettre de La Rouchefoucauld � Jacques Esprit. 9 septembre 1662.
Vous allez voir que vous vous fussiez bien pass� de me demander
des nouvelles de ma femme; car sans cela je manquais de pr�textes
de vous accabler encore de sentences. Je vous dirai donc que ma
femme a toujours la fi�vre, et que je crains qu'elle ne se tourne
en quarte. Le reste des malades se porte mieux; mais, pour
retourner � nos moutons, il ne serait pas juste que vous fussiez
paix et aise � Paris avec Platon, pendant que je suis � la merci
des sentences que vous avez suscit�es pour troubler mon repos.
Voici ce que vous aurez par le courrier:
�Il faut avouer que la vertu, par qui nous nous vantons de faire
tout ce que nous faisons de bien, n'aurait pas toujours la force
de nous retenir dans les r�gles de notre devoir, si la paresse, la
timidit� ou la honte ne nous faisaient voir les inconv�nients
qu'il y a d'en sortir.�
�L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice.�
�Il n'y a pas moins d'�loquence dans le ton de la voix que dans le
choix des paroles.�
�On ne donne des louanges que pour en profiter.�
�La souveraine habilet� consiste � bien conna�tre le prix de
chaque chose.�
�Si on �tait assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de
trahisons.�
�Il n'y a que Dieu qui sache si un proc�d� net, sinc�re et
honn�te, est plut�t un effet de probit� que d'habilet�.�
�La plupart des hommes s'exposent assez � la guerre pour sauver
leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est n�cessaire pour faire r�ussir le dessein pour lequel on
s'expose.� Je ne sais si vous l'entendrez mieux ainsi; mais je
veux dire qu'il est assez ordinaire de hasarder sa vie pour
s'emp�cher d'�tre d�shonor�; mais, quand cela est fait, on en est
assez content pour ne se mettre pas d'ordinaire fort en peine du
succ�s de la chose que l'on veut faire r�ussir, et il est certain
que ceux qui s'exposent tout autant qu'il est n�cessaire pour
prendre une place que l'on attaque, ou pour conqu�rir une
province, ont plus de m�rite, sont meilleurs officiers, et ont de
plus grandes et de plus utiles vues que ceux qui s'exposent
seulement pour mettre leur honneur � couvert; et il est fort
commun de trouver des gens de la derni�re esp�ce que je viens de
dire, et fort rare d'en trouver de l'autre. Mandez-moi si c'est
ici de la glose d'Orl�ans. Si vous avez encore la derni�re lettre
que je vous ai �crite, je vous prie de mettre sur le ton de
sentences ce que vous ai mand� de ce mouchoir et des tricotets;
sinon, renvoyez-la-moi pour voir ce que j'en pourrai faire; mais
faites-le vous-m�me, je vous en conjure, si vous le pouvez. Je
vous prie de savoir de Mme de Sabl� si c'est un des effets de
l'amiti� tendre, de ne faire jamais r�ponse aux gens qu'elle aime,
et qui �crivent dix fois de suite.
Je me d�dis de tout ce que je vous mande contre Mme de Sabl�; car
je viens de recevoir ce que je lui avais demand�, avec la lettre
la plus tendre et la meilleure du monde. Depuis vous avoir �crit
tant�t, la fi�vre a pris � ma femme, et elle l'a double quarte. Je
souhaite que Madame votre femme et vous soyez en meilleure sant�.
Le 9 de septembre
7. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Fin 1662, ou 1663.
�CE qui fait tout le m�compte que nous voyons dans la
reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne
et l'orgueil de celui qui re�oit ne peuvent convenir du prix du
bienfait.�
�La vanit� et la honte et surtout le temp�rament font la valeur
des hommes et la chastet� des femmes, dont on m�ne tant de bruit.�
�Il y a des gens dont tout le m�rite consiste � dire et � faire
des sottises utilement, et qui g�teraient tout s'ils changeaient
de conduite.�
�On se console souvent d'�tre malheureux en effet par un certain
plaisir qu'on trouve � le para�tre.�
�On admire tout ce qui �blouit, et l'art de savoir bien mettre en
oeuvre de m�diocres qualit�s d�robe l'estime, et donne souvent
plus de r�putation que le v�ritable m�rite.�
�L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait d�pla�t avec les m�mes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.�
�Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par la
r�solution, mais par la stupidit� et par la coutume, et la plupart
des hommes meurent parce qu'on meurt.�
�Les rois font des hommes comme des pi�ces de monnaie: ils les
font valoir ce qu'ils veulent, et on est forc� de les recevoir
selon leur cours et non pas selon leur v�ritable prix.�
Voil� tout ce que j'ai de maximes que vous n'ayez point. Mais
comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux
carottes, un rago�t de mouton et un de boeuf, comme ceux que nous
e�mes lorsque M. le commandeur de Souvr� d�na chez vous, de la
sauce verte, et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux, ou
telle autre chose que vous jugerez digne de votre choix. Si je
pouvais esp�rer deux assiettes de ces confitures dont je ne
m�ritais pas de manger d'autrefois, je croirais vous �tre
redevable toute ma vie. J'envoie donc savoir ce que je puis
esp�rer pour lundi � midi; on apportera tout cela ici dans mon
carrosse, et je vous rendrai compte du succ�s de vos bienfaits.
Je vous supplie tr�s humblement de me renvoyer les quatre maximes
que nous f�mes derni�rement, et de vous souvenir que vous m'avez
promis le Trait� de l'amiti� et ce que vous avez ajout� �
l'�ducation des enfants.
Ce vendredi au soir.
�Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.�
8. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. M�me �poque.
C'est ce que vous m'avez envoy� qui me rend capable d'�tre
gouverneur de Monsieur le Dauphin depuis l'avoir lu, et non pas
ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si
beau ni de si judicieusement �crit. Si cet ouvrage-l� �tait
publi�, je crois que chacun serait oblig� en conscience de le
lire, car rien au monde ne serait si utile; il est vrai que ce
serait faire le proc�s � bien des gouverneurs que je connais. Tout
ce que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une
curiosit� extr�me de vous en entretenir: vous savez bien que je ne
crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les
replis du coeur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce que l'on dit
l�-dessus; mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez
dit vous-m�me. J'ai envoy� des sentences � M. Esprit pour vous les
montrer, mais il ne m'a point encore fait r�ponse, et il me semble
que c'est mauvais signe pour les sentences. Je vous baise tr�s
humblement les mains, et je vous assure, Madame, que personne du
monde n'a tant de respect pour vous que moi.
La Rochefoucauld
9. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. M�me
�poque.
�L'honneur acquis est caution de celui que l'on doit acqu�rir.�
�La vertu est un fant�me produit par nos passions, du nom duquel
on se sert pour faire impun�ment tout ce qu'on veut.�
�On se m�compte toujours quand les actions sont plus grandes que
les desseins.�
�L'int�r�t, � qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui fait
toute la lumi�re des autres.�
10. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Avant avril 1663.
Je vous envoie un placet que je vous supplie tr�s humblement de
vouloir recommander � M. de Marillac, si vous avez du cr�dit vers
lui, ou de faire que Mme la comtesse de Maure le donne avec une
recommandation digne d'elle. Je n'ai pu refuser cet office � une
personne � qui je dois bien plus que cela, et, afin que vous
n'ayez point de scrupule, cette personne est Mme de Lini�res.
J'aurai l'honneur de vous voir d�s que je serai de retour d'un
voyage de cinq ou six jours que je vais faire en Normandie. Je
n'ai pas vu de maximes il y a longtemps: je crois pourtant qu'en
voici une.
�Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands d�fauts�
11. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. 1663.
Je viens de lire les grandes maximes. Les miennes y sont si bien
d�guis�es par l'agencement des paroles que je les puis louer comme
si elles ne venaient pas de moi. Celle de la paresse est
repr�sent�e par votre esprit et par vos sentiments d'une sorte
qu'il semble qu'elle passe toutes les autres en p�n�tration. Je ne
sais pourtant si c'est parce qu'elle est la derni�re, car � mesure
que je les ai lues, je les ai toujours trouv�es plus belles. Il y
en a deux qui ne me semblent pas vraies, celle de l'orgueil, et la
fin du mal est un bien, je ne l'entends pas assez. En v�rit� vous
�tes le plus habile homme du monde et cela ne se comprend pas que
sans �tude vous sachiez si parfaitement toutes choses. Tout de
bon, et de l'abondance de mon coeur, cette derni�re passe tout ce
qu'on peut jamais penser. Il faut renoncer � toutes les morales et
ne voir plus que la v�tre. Je ne vous puis rien dire encore des
autres, car j'ai toujours �t� accabl�e d'affaires et de gens qui
m'ont emp�ch�e de les lire, parce que je veux que ce soit avec
libert�, pour y avoir toute l'attention. Si j'ai l'honneur de vous
voir, je vous marquerai ce que je trouverai le plus � mon go�t.
12. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Sabl� 1663.
�De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il lui
pla�t, il s'en fait plusieurs vertus.�
�Le d�sir de vivre ou de mourir sont des go�ts de l'amour-propre,
dont il ne faut non plus disputer que des go�ts de la langue ou du
choix des couleurs.�
�Il n'est pas si dangereux de faire du mal � la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.�
�Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui d�couvrent le
coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y �tre d�couvert.�
�Dieu a permis, pour punir l'homme du p�ch� originel, qu'il se f�t
un dieu de son amour-propre, pour en �tre tourment� dans toutes
les actions de sa vie.�
13. Lettre de La Rochefoucauld � Mlle de Scud�ry, 3 d�cembre 1663
(?).
Je suis encore trop �bloui de tout ce que je viens de recevoir de
votre part pour entreprendre de vous en rendre les tr�s humbles
remerciements que je vous dois. On n'a jamais fait un si beau
pr�sent de si bonne gr�ce, et la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'�crire passe encore tout ce que vous m'avez envoy�.
Je suis tr�s afflig�, par l'int�r�t public et par le mien
particulier, de ne pouvoir plus esp�rer de voir la suite de ce qui
�tait si bien commenc�, je ne sais n�anmoins si on voudra soutenir
jusqu'au bout ce qu'on vient de faire l�-dessus, si la libert� est
r�tablie, j'oserai vous demander la continuation de vos bienfaits.
Je crois, Mademoiselle, que M. de Corbinelli vous a t�moign�
combien j'ai pris de part � ceux que vous avez re�us du Roi; le
remerciement que vous lui avez fait est bien digne de lui et de
vous; il me semble qu'il sied toujours bien d'�crire ainsi quand
on le peut faire et qu'il ne sied pas toujours bien d'�crire de
belles lettres: c'est un grand art que de le savoir si bien
d�guiser. Au reste, Mademoiselle, vous avez tellement embelli
quelques-unes de mes derni�res maximes qu'elles vous appartiennent
bien plus qu'� moi. Je souhaiterais passionn�ment que vous
voulussiez faire la m�me gr�ce aux autres. Faites-moi, s'il vous
pla�t, celle de croire, Mademoiselle, que rien ne me sera jamais
si cher que la part que vous m'aviez fait l'honneur de me
promettre dans votre amiti� et que personne ne l'estime ni ne la
d�sire si v�ritablement que votre tr�s humble et tr�s ob�issant
serviteur.
La Rochefoucauld
Le 3 de d�cembre.
14. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 10 d�cembre 1663.
Ce n'est pas assez pour moi d'apprendre de vos nouvelles par ce
qu'on a accoutum� de m'en mander; je vous supplie de me permettre
de vous en demander de temps en temps � vous-m�me, et de souffrir,
puisque je n'ai pu vous envoyer des truffes, que je vous pr�sente
au moins des maximes qui ne les valent pas; mais, comme on ne fait
rien pour rien en ce si�cle-ci, je vous supplie de me donner en
r�compense le m�moire pour faire le potage de carottes, l'eau de
noix et celle de mille-fleurs; si vous avez quelque autre potage,
je vous le demande encore.
�Il semble que plusieurs de nos actions aient des �toiles
heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'o� d�pend une
grande partie de la louange ou du bl�me qu'on leur donne.�
�Il n'y a d'amour que d'une sorte, mais il y en a mille
diff�rentes copies.�
�L'esp�rance et la crainte sont ins�parables.�
�L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un
mouvement continuel, et il cesse de vivre d�s qu'il cesse
d'esp�rer ou de craindre.�
�Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits tout le monde
en parle, mais peu de gens en ont vu.�
�L'amour pr�te son nom � un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, o� il n'a souvent gu�re plus de part que le Doge en a �
ce qui se fait � Venise.�
�Si nous n'avions point de d�fauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres.�
�Je ne sais si on peut dire de l'agr�ment, s�par� de la beaut�,
que c'est une sym�trie dont on ne sait point les r�gles, et un
rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les
couleurs et l'air de la personne.�
�La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
assez examin� est souvent un effet de paresse qui se joint �
l'orgueil, on veut trouver des coupables, et on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes.�
�Ce qui fait croire si ais�ment que les autres ont des d�fauts,
c'est la facilit� que l'on a de croire ce qu'on souhaite.�
�Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-m�me.�
�Le go�t change mais l'inclination ne change point.�
�Les d�fauts de l'�me sont comme les blessures du corps; quelque
soin qu'on prenne de les gu�rir, la cicatrice para�t toujours, et
elles se peuvent toujours rouvrir.�
Ne croyez pas que je pr�tende m�riter par l� le potage de carottes
je sais que toutes les maximes du monde ne peuvent pas entrer en
comparaison avec lui; mais je vous donne ce que j'ai, et j'attends
tout de votre g�n�rosit�. Mandez-moi, s'il vous pla�t, si on les
doit mettre au rang des autres, et ce qu'il y a � y changer. S'il
vous en est venu quelqu'une, je vous supplie de m'en faire part et
de me continuer l'honneur de vos bonnes gr�ces.
Le 10 de d�cembre.
En voici une qui est venue en fermant ma lettre, qui me d�plaira
peut-�tre d�s que le courrier sera parti:
�La nature, qui a pourvu � la vie de l'homme par la disposition
des organes du corps, lui a sans doute encore donn� l'orgueil pour
lui �pargner la douleur de conna�tre ses imperfection et ses
mis�res.�
15. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Fin 1663, ou d�but
1664.
� Vincennes, ce mardi matin.
�Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-m�me.�
�L'int�r�t est l'�me de l'amour-propre, de sorte que, comme le
corps, priv� de son �me, est sans vue, sans ou�e, sans
connaissance, sans sentiment, sans mouvement, de m�me l'amour-propre,
s�par�, s'il le faut dire ainsi, de son int�r�t, ne voit,
n'entend, ne sent et ne se remue plus. De l� vient qu'un m�me
homme qui court la terre et les mers pour son int�r�t devient
soudainement paralytique pour l'int�r�t des autres; de l� vient le
soudain assoupissement et cette mort que nous causons � tous ceux
� qui nous contons nos affaires; de l� vient leur prompte
r�surrection, lorsque dans notre narration nous y m�lons quelque
chose qui les regarde, de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos trait�s que, dans un m�me moment, un
homme perd connaissance et revient � soi, selon que son propre
int�r�t s'approche de lui ou qu'il s'en retire.�
En voil� deux que je vous envoie pour vous reprocher votre
ingratitude de me laisser partir sans m'avoir donn� les v�tres. Je
m'en vais [...] d'�tre [...]
En voici encore une:
�En vieillissant, on devient plus fou et plus sage�
16. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
C'est � moi, � cette heure, � faire des fa�ons pour mes maximes,
et apr�s avoir vu les v�tres, n'en esp�rez plus de moi. Je vous
jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique
je fusse fort en droit de le faire, et je vous assure de plus que
je l'aurais fait si je n'esp�rais que vous consentirez � me les
donner. Je vous m�nerai, quand il vous plaira, M. de Corbinelli,
qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez
fait un cruel tour � M. l'abb� de la Victoire et � moi: vous le
r�parerez quand il vous plaira.
Je pensais vous rendre moi-m�me hier vos maximes.
17. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
Je vous envoie un billet que Mme de Puisieux m'�crit, o� vous
verrez que j'ai ob�i � vos ordres, et qu'elle voudrait bien avoir
de la poudre de vip�re Si vous avez la bont� de lui en envoyer,
vous l'obligerez extr�mement. Souvenez-vous, s'il vous pla�t, de
faire copier vos maximes, et de me les donner � mon retour. Je
vous baise tr�s humblement les mains, et je prends encore une fois
cong� de vous.
18. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous
supplie tr�s humblement de me mander si je ne l'ai point g�t�, et
si vous trouvez le reste � votre gr�. Souvenez-vous, s'il vous
pla�t, de la poudre de vip�re et de la mani�re d'en user.
19. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
Je sais qu'on d�ne chez vous sans moi, et que vous faites voir des
sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire;
tout cela est assez d�sobligeant pour vous demander permission de
vous en aller faire mes plaintes demain. Tout de bon, que la honte
de m'avoir tant offens� ne vous emp�che pas de souffrir ma
pr�sence, car ce serait encore augmenter mon juste ressentiment.
Prenez donc, s'il vous pla�t, le parti de le faire finir, car je
vous assure que je suis fort dispos� � oublier le pass�, pour peu
que vous vouliez le r�parer.
Ce lundi au soir
20. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
Je pensais avoir l'honneur de vous voir aujourd'hui, et vous
pr�senter moi-m�me mes ouvrages, comme tout auteur doit faire;
mais j'ai mille affaires qui m'en emp�chent; je vous envoie donc
ce que vous m'avez ordonn� de vous faire voir, et je vous supplie
tr�s humblement que personne ne le voie que vous. Je n'ose vous
demander � d�ner devant que d'aller � Liancourt, car je sais bien
qu'il ne vous faut pas engager de si loin; mais j'esp�re pourtant
que vous me manderez, vendredi au matin, que je puis aller d�ner
chez vous; j'y m�nerai M. Esprit, si vous voulez. Enfin
j'apporterai de mon c�t� toutes les facilit�s pour vous y faire
consentir.
21. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
Voil� encore une maxime que je vous envoie pour joindre aux
autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des derni�res
que je vous ai envoy�es. Vous ne les pouvez pas d�sapprouver
toutes, car il y en a beaucoup de vous. Je ne partirai que lundi;
j'essaierai d'aller prendre cong� de vous.
Ce jeudi au soir.
22. Lettre de La Rochefoucauld � Mme Sabl�. Date inconnue.
Vous ne pouvez faire une plus belle charit� que de permettre que
le porteur de ce billet puisse entrer dans les myst�res de la
marmelade et de vos v�ritables confitures, et je vous supplie tr�s
humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez. Je
passerai apr�s d�ner chez vous pour avoir l'honneur de vous voir,
si vous me le voulez permettre. Il me semble que nous avons bien
de choses � dire. Songez, s'il vous pla�t, � me donner vos
maximes, car je m'en vais dans quatre jours.
Ce mardi matin.
23. Lettre de La Rochefoucauld � Mme Sabl�. Date inconnue.
Je suis au d�sespoir de m'en retourner � Liancourt sans avoir
l'honneur de vous voir et de vous rendre compte de nos
prosp�rit�s; car enfin vous savez bien, Madame, que, quelque
agr�ables qu'elles me puissent �tre d'elles-m�mes, elles me le
sont encore davantage par le plaisir que j'ai de vous en
entretenir. Je ferai tout ce que je pourrai pour aller prendre
cong� de vous, � Auteuil, avant que de commencer mon grand voyage.
Cependant, s'il y a quelque sentence nouvelle, je vous supplie
tr�s humblement de me l'envoyer M. Esprit a admir� celle de la
jalousie.
Ce mercredi au soir
24. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. Date inconnue.
J'envoie savoir de vos nouvelles, et si vous vous �tes souvenue de
ce que vous m'aviez promis. Je vous ai cherch� un �crivain qui
fera mieux que l'autre. Je vous renvoie l'�crit de M Esprit que
j'emportai derni�rement avec ce que vous m'avez donn�, et je vous
envoie aussi ce qui est ajout� aux sentences que vous n'avez point
vues. Comme c'est tout ce que j'ai, je vous supplie tr�s
humblement qu'il ne se perde pas, et de mander quand je pourrai
avoir l'honneur de vous voir pour prendre cong� de vous.
25. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. Date inconnue
Si vous eussiez demand� � venir ici une heure plus t�t, je vous
eusse dit non. Il y a quelques jours que j'avais tellement perdu
l'app�tit que je croyais que c'en �tait fait de mon foie et de mon
estomac; mais, Dieu merci, j'ai mang� deux vives aujourd'hui;
c'est pourquoi, encore que j'aie renonc� � voir tous les gens
faits comme vous, je ne saurais r�sister � la tentation, et vous
serez le tr�s bien venu. Pour les maximes, ne m'en parlez plus,
elles sont supprim�es. M. de Sens a mis les v�tres au-dessus de
cent piques, et ainsi de me parler d'avoir les miennes, c'est me
parler de mon d�shonneur.
26. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. Date inconnue.
Cette sentence n'est que pour faire une sentence, car je suis
assur�e qu'elle n'a pas son effet en ce sujet ici; mais vous
jugerez ais�ment que la maladie que vous m'avez donn�e des
sentences ne peut manquer de jouer son jeu en toute rencontre.
Encore que je comprenne fort bien que vous avez beaucoup
d'affaires, je ne laisse pas � �tre surprise que vous puissiez
aller � Liancourt sans me voir, et en quelque fa�on ce pourrait
�tre une marque de la v�rit� de la sentence, puisque vous n'avez
pas autant de plaisir de me parler de vos joies que vous en aviez
de me parler de vos d�sirs et de vos inqui�tudes. N�anmoins je
vous pardonne sinc�rement, jugeant bien les terribles embarras que
vous avez. Vous pouvez penser par beaucoup de raisons la part que
je prends � votre satisfaction, quand il n'y aurait que l'amour-propre
de voir que j'ai si bien devin� ce qui est si ponctuellement arriv�.
II. Jugements recueillis par Mme de Sabl�
27. Lettre de Mme de Maure � Mme de Sabl�. 3 mars 1661.
Il me semble, m'amour, que M. de La Rochefoucauld n'y est pas
assez lou� pour le lui envoyer, et du moins il y faudrait remettre
quelque chose que j'ai oubli� avant que de dire �Mais je trouve
qu'il fait � l'homme une �me trop laide�. Renvoyez-le moi, s'il
vous pla�t, m'amour, pour voir si je pourrai le rendre aussi
propre pour lui qu'il peut l'�tre pour M Esprit Depuis que ceci
fut �crit, M. le M[arquis] d'Antin �tant ici avec M. le Comte de
Maure, je leur montrai ce que vous et M. Esprit avez �crit; et en
disant que j'avais bien de la peine � croire que vous vous fussiez
m�prise, parce que cela ne vous arrivait jamais, ils furent tous
deux d'une m�me opinion, et je dis au philosophe d'�crire la
sienne:
�D�fense de Mme la M[arquise] de Sabl� par M. le Marquis d'Antin,
jadis M. l'abb� d'Antin.--Il y a un plus grand m�compte dans le
m�compte pr�tendu parce qu'il est assur� que la possibilit� suffit
pour le fondement de la beaut�, et principalement Mme la
M[arquise] ayant restreint ce qui pouvait m�me convenir aux
beaut�s en g�n�ral � la beaut� des productions de l'esprit,
puisque les trag�dies, et les romans, qui sont de ce nombre et
d'une mani�re assez illustre et assez � la mode en tous les temps,
n'ont pour l'ordinaire et peuvent m�me selon Aristote n'avoir que
la possibilit� et la vraisemblance pour fondement de leur beaut�.�
28. Lettre de Mme de Maure � Mme de Sabl�. M�me �poque.
Votre sentence, m'amour, est admirable et de ce tour court que
j'aime aux sentences, et pour celle de M. Esprit, encore qu'il me
semble qu'il y a de la t�m�rit� de croire qu'il puisse faillir, je
ne saurais concevoir que, quand les passions font tant que de
parler �quitablement et raisonnablement, elles puissent offenser,
si ce n'est Dieu qui voit les coeurs et qui voit par cons�quent le
principe de toutes les actions.
Je ne trouve pas non plus qu'il soit vrai que la charit� ait le
privil�ge de dire tout ce qui lui pla�t; et j'eus une grande joie
de ce que vous y ayez fait mettre le quasi que j'y ai trouv�; il
faudrait, ce me semble, pour rendre cela v�ritable, que l'on v�t
le coeur aussi bien sur ce point-l� que sur l'autre, car alors
sans doute, comme on verrait que c'est la charit� toute seule qui
parle, toutes les personnes raisonnables recevraient bien les
choses m�mes qui seraient les plus contraires � leurs sentiments;
mais parce que le coeur ne se voit pas, nous voyons tous les jours
que quand la repr�hension est rude, elle blesse, encore qu'elle
parte de la charit�, et quand m�me elle est douce, elle ne laisse
pas quelquefois de blesser, parce qu'il faut �tre merveilleusement
raisonnable pour n'�tre pas bless�e de tout ce qui donne de la
confusion.
Je vous engage, ma ch�re m'amour, par la fid�lit� que nous avons
l'une pour l'autre, de ne faire voir ceci qu'� Mlle de Chalais,
car pour M. Esprit il n'y faut pas seulement songer. Je vous
demande cela, m'amour, au pied de la lettre, c'est-�-dire qu'il ne
sache jamais que je vous aie montr� d'y trouver rien � redire. Je
lui dis seulement quelque chose qui signifiait qu'il y fallait le
quasi que vous y avez mis; mais vous, m'amour, vous m'apprendrez,
s'il vous pla�t, si je ne me suis point tromp�e dans le reste[...]
29. Lettre de Mlle de Vertus � Mme de Sabl�. Printemps 1663.
[...] Que me dites-vous de ces maximes qu'on a montr�es � M. le
comte de Saint-Paul? Je ne sais ce que c'est, mais il me semble
qu'il ne faudrait point trop le laisser entretenir par ce
M. de Neur�; car c'est une personne qui apparemment n'est pas
contente de Mme de Longueville, et qui a bien envie, � ce qu'on
m'a dit, de rentrer dans cette maison. Si vous disiez � M. le
comte de Saint-Paul qu'il ne faut pas qu'il s'amuse � les lire? Il
a une grande d�f�rence pour vous, et ainsi cela lui deviendrait
suspect [...]
30. Lettre de Mme de Schonberg � Mme de Sabl�. 1663.
Je crus hier, tout le jour, vous pouvoir renvoyer vos maximes;
mais il me fut impossible d'en trouver le temps. Je voulais vous
�crire et m'�tendre sur leur sujet. Je ne puis pas vous en dire
mon sentiment en d�tail, tout ce qu'il m'en para�t, en g�n�ral,
c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bont�, et
forces v�rit�s que j'aurais ignor�es toute ma vie si l'on ne m'en
avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue � cette
habilet� d'esprit o� l'on ne conna�t dans le monde ni honneur ni
bont� ni probit�; je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant,
apr�s la lecture de cet �crit, l'on demeure persuad� qu'il n'y a
ni vice ni vertu � rien, et que l'on fait n�cessairement toutes
les actions de la vie. S'il est ainsi que nous ne nous puissions
emp�cher de faire tout ce que nous d�sirons, nous sommes
excusables, et vous jugez de l� combien ces maximes sont
dangereuses. Je trouve encore que cela n'est pas bien �crit en
fran�ais, c'est-�-dire que ce sont des phrases et des mani�res de
parler qui sont plut�t d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela
ne me d�pla�t pas, et ce que je vous en puis dire de plus vrai est
que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique
bien des gens y trouvent de l'obscurit� en certains endroits. Il y
en a qui me charment, comme: �L'esprit est toujours la dupe du
coeur�. Je ne sais si vous l'entendez comme moi; mais je
l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est
que l'esprit croit toujours, par son habilet� et par ses
raisonnements, faire faire au coeur ce qu'il veut, mais il se
trompe, il en est la dupe, c'est toujours le coeur qui fait agir
l'esprit; l'on suit tous ses mouvements, malgr� que l'on en ait,
et l'on les suit m�me sans croire les suivre. Cela se conna�t
mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de
certains vers sur ce sujet qui ne seront pas mal � propos:
La raison sans cesse raisonne
Et jamais n'a gu�ri personne,
Et le d�pit le plus souvent
Rend plus amoureux que devant.
Il y en a encore une qui me para�t bien v�ritable, et � quoi le
monde ne pense pas, parce qu'on ne voit autre chose que des gens
qui bl�ment le go�t des autres, c'est celle qui dit que �la
f�licit� est dans le go�t, et non pas dans les choses; c'est pour
avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas ce que les
autres trouvent aimable�. Mais ce qui m'a �t� tout nouveau et que
j'admire est que �la paresse, toute languissante qu'elle est,
d�truit toutes les passions�. Il est vrai--et l'on a bien
fouill� dans l'�me pour y trouver un sentiment si cach�, mais si
v�ritable--que je crois que nulle de ces maximes ne l'est
davantage, et je suis ravie de savoir que c'est � la paresse � qui
l'on a l'obligation de la destruction de toutes les passions. Je
pense qu'� pr�sent on doit l'estimer comme la seule vertu qu'il y
a dans le monde, puisque c'est elle qui d�racine tous les vices;
comme j'ai toujours eu beaucoup de respect pour elle, je suis fort
aise qu'elle ait un si grand m�rite.
Que dites-vous aussi, Madame, de ce que �chacun se fait un
ext�rieur et une mine qu'il met en la place de ce qu'on veut
para�tre, au lieu de ce que l'on est�? Il y a longtemps que je
l'ai pens�, et que j'ai dit que tout le monde �tait en mascarade
et mieux d�guis� que l'on ne l'est � celle du Louvre, car l'on n'y
reconna�t personne. Enfin que tout soit � se disposer honn�te, et
non pas l'�tre, cela est pourtant bien �trange.
Je ne sais si cela r�ussira imprim� comme en manuscrit; mais si
j'�tais du conseil de l'auteur, je ne mettrais point au jours ces
myst�res qui �teront � tout jamais la confiance qu'on pourrait
prendre en lui il en sait tant l�-dessus, et il para�t si fin,
qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habilet� qui
est de ne para�tre point en avoir. Je vous dis � b�ton rompu tout
ce qui me reste dans l'esprit de cette lecture; je ne pense qu'�
vous ob�ir ponctuellement, et en le faisant je crois ne pouvoir
faillir, quelque sottise que je puisse dire. Je n'ai point pris de
copie, je vous en donne ma parole, ni n'en ai parl� � personne.
31. Lettre, d'auteur inconnu, � Mme de Schonberg, transmise par
elle � Mme de Sabl�. 1663.
� consid�rer superficiellement l'�crit que vous m'avez envoy�, il
semble tout � fait malin, et il ressemble fort � la production
d'un esprit fier, orgueilleux, satirique, d�daigneux, ennemi
d�clar� du bien, sous quelque visage qu'il paraisse, partisan tr�s
passionn� du mal, auquel il attribue tout, qui querelle et qui
choque toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le
destructeur de la morale et pour l'empoisonneur de toutes les
bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de
vices d�guis�s. Mais quand on le lit avec un peu de cet esprit
p�n�trant qui va bient�t jusqu'au fond des choses pour y trouver
le fin, le d�licat et le solide, on est contraint d'avouer ce que
je vous d�clare, qu'il n'y a rien de plus fort, de plus v�ritable,
de plus philosophe, ni m�me de plus chr�tien, parce que dans la
v�rit� c'est une morale tr�s d�licate qui exprime d'une mani�re
peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux p�dants la
nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en
vertus. C'est la d�couverte du faible de la sagesse humaine et de
la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit; c'est une satire
tr�s forte et tr�s ing�nieuse de la corruption de la nature par le
p�ch� originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la
malignit� de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de
soi-m�me sans l'esprit de Dieu. C'est un agr�able description de
ce qui se fait par les plus honn�tes gens quand ils n'ont point
d'autre conduite que celle de la lumi�re naturelle et de la raison
sans la gr�ce. C'est une �cole de l'humilit� chr�tienne, o� nous
pouvons apprendre les d�fauts de ce que l'on appelle si mal �
propos nos vertus; c'est un parfaitement beau commentaire du texte
de saint Augustin qui dit que toutes les vertus des infid�les sont
des vices, c'est un anti-S�n�que, qui abat l'orgueil du faux sage
que ce superbe philosophe �l�ve � l'�gal de Jupiter; c'est un
soleil qui fait fondre la neige qui couvre la laideur de ces
rochers infructueux de la seule vertu morale; c'est un fonds tr�s
fertile d'une infinit� de belles v�rit�s qu'on a le plaisir de
d�couvrir en fouissant un peu par la m�ditation. Enfin, pour dire
nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes,
ces paradoxes sont pourtant tr�s v�ritables, pourvu qu'on demeure
toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison
naturelle, sans la gr�ce. Il n'y en a point que je ne soutienne,
et il en a m�me plusieurs qui s'accordent parfaitement avec les
sentences de l'Eccl�siastique, qui contient la morale du Saint-Esprit.
Enfin, je n'y trouve rien � reprendre que ce qu'il dit qu'on
ne loue jamais que pour �tre lou�, car je vous jure que je
ne pr�tends nulles louanges de celles que je suis oblig� de lui
donner, et dans l'humeur o� je suis je lui en donnerais bien
d'autres Mais il y a l�-bas un fort honn�te homme qui m'attend
dans son carrosse pour me mener faire l'essai de notre chocolate.
Vous y avez quelque int�r�t, et moi aussi, parce que vous �tes de
moiti� avec Mme la princesse de Guymen� pour m'en faire ma
provision.
32. Lettre de Mme de Guymen� � Mme de Sabl�. 1663.
Je vous allais �crire quand j'ai re�u votre lettre pour vous
supplier de m'envoyer votre carrosse aussit�t que vous aurez d�n�.
Je n'ai encore vu que les premi�res maximes, � cause que j'avais
hier mal � la t�te; mais ce que j'en ai vu me para�t plus fond�
sur l'humeur de l'auteur que sur la v�rit�, car il ne croit point
de lib�ralit� sans int�r�t, ni de piti�; c'est qu'il juge tout le
monde par lui-m�me. Pour le plus grand nombre, il a raison; mais
assur�ment il y a des gens qui ne d�sirent autre chose que de
faire du bien.
Je crois vous avoir d�j� mand� que je n'ai jamais souhait�
d'Altesse de vous. Je n'ai garde d'en vouloir en s�rieux, et en
d�rision elle me choquerait. J'aurai l'honneur de vous voir apr�s
d�ner si vous m'envoyez votre carrosse.
33. Lettre de Mme de Liancourt � Mme de Sabl�. 1663.
Je n'avais qu'une partie d'un petit cahier des maximes que vous
savez, quand j'eus l'honneur de vous voir, et il d�butait si
cruellement contre les vertus qu'il me scandalisa, aussi bien que
beaucoup d'autres; mais depuis j'ai tout lu, et je fais amende
honorable � votre jugement, car je vois bien qu'il y a dans cet
�crit de fort jolies choses, et m�me, je crois, de bonnes, pourvu
qu'on �te l'�quivoque qui fait confondre les vraies vertus avec
les fausses. Un de mes amis a chang� quelques mots en plusieurs
articles, qui raccommodent, je crois, ce qu'il y avait de mal; je
vous les irai lire un de ces jours, si vous avez loisir de me
donner audience.
34. Lettre, d'auteur inconnu, � Mme de Sabl�. 1663.
Je vous ai beaucoup d'obligation d'avoir fait un jugement de moi
si avantageux que de croire que j'�tais capable de dire mon
sentiment de l'�crit que vous m'avez envoy�. Je vous proteste,
Madame, avec toute la sinc�rit� de mon coeur, quoique l'auteur de
l'�crit n'en croie point de v�ritable que j'en suis incapable et
que je n'entends rien en ces choses si subtiles et si d�licates;
mais puisque vous commandez, il faut ob�ir. Je vous dirai donc,
Madame, apr�s avoir bien consid�r� cet �crit que ce n'est qu'une
collection de plusieurs livres d'o� l'on a choisi les sentences,
les pointes et les choses qui avaient plus de rapport au dessein
de celui qui a pr�tendu en faire un ouvrage consid�rable. J'ai
l'esprit si rempli des id�es de ma�onneries que je m'imagine que
tout ce que je vois en a la ressemblance et que cet ouvrage s'y
peut comparer. Je sais bien que vous direz que je ne suis qu'un
ma�on ou un charpentier en cette mati�re, mais vous m'avouerez
aussi qu'il est compos� de diff�rents mat�riaux, on y remarque de
belles pierres, j'en demeure d'accord; mais on ne saurait
disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de
pl�tras, qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible
qu'ils puissent faire corps ni liaison, et par cons�quent que
l'ouvrage puisse subsister. Apr�s la raillerie il est bon d'entrer
un peu dans le s�rieux, et de vous dire que les auteurs des livres
desquels on a collig� ces sentences, ces pointes et ces p�riodes
les avaient mieux plac�es; car si l'on voyait ce qui �tait devant
et apr�s, assur�ment on en serait plus �difi� ou moins scandalis�.
Il y a beaucoup de simples dont le suc est poison, qui ne sont
point dangereux lorsqu'on n'en a rien extrait et que la plante est
en son entier. Ce n'est pas que cet �crit ne soit bon en de bonnes
mains, comme les v�tres, qui savent tirer le bien du mal m�me;
mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines
ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles, que cet �crit
les pourrait confirmer dans leur erreur, et leur faire croire
qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de
pr�tendre de devenir vertueux, et jeter ainsi le monde dans
l'indiff�rence et dans l'oisivet�, qui est la m�re de tous les
vices. J'en parlai hier � un homme de mes amis, qui me dit qu'il
avait vu cet �crit, et qu'� son avis il d�couvrait les parties
honteuses de la vie civile et de la soci�t� humaine, sur
lesquelles il fallait tirer le rideau; ce que je fais, de peur que
cela fasse mal aux yeux d�licats, comme les v�tres, qui ne
sauraient rien souffrir d'impur et de d�shonn�te.
35. Lettre d'auteur inconnu, � Mme de Sabl�. 1663.
Je vous suis infiniment oblig�, Madame, de m'avoir donn� la pi�ce
que je vous renvoie, et encore que je n'aie eu que le loisir de la
parcourir dans le peu de temps que vous m'avez prescrit pour la
lire, je n'ai pas laiss� d'en retirer beaucoup de plaisir et de
profit, et une estime si particuli�re pour l'auteur et pour son
ouvrage qu'en v�rit� je ne suis pas capable de vous la bien
exprimer.
L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri
dans la province, ni dans l'Universit�; c'est un homme de qualit�
qui conna�t parfaitement la cour et le monde, qui en a go�t�
autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les
amertumes, et qui s'est donn� le loisir d'en �tudier et d'en
p�n�trer tous les d�tours et toutes les finesses. Mais outre cela,
comme la nature lui a donn� cette �tendue d'esprit, cette
profondeur et ce discernement, joint � la droiture, � la
d�licatesse et � ce beau tour dont il parle en quelques endroits
de cet �crit, il ne faut pas s'�tonner s'il a prononc� si
judicieusement sur des mati�res qu'il avait si parfaitement
connues.
Pour ce qui est de l'ouvrage, c'est � mon sens la plus belle et la
plus utile philosophie qui se fit jamais; c'est l'abr�g� de tout
ce qu'il y a de sage et de bon dans toutes les anciennes et
nouvelles sectes des philosophes, et quiconque saura bien cet
�crit n'a plus besoin de lire S�n�que, ni �pict�te, ni Montaigne,
ni Charron, ni tout ce qu'on a ramass� depuis peu de la morale des
sceptiques et des �picuriens. On apprend v�ritablement � se
conna�tre dans ces livres, mais c'est pour en devenir plus superbe
et plus amateur de soi-m�me; celui-ci nous fait conna�tre, mais
c'est pour nous m�priser et pour nous humilier; c'est pour nous
donner de la d�fiance et nous mettre sur nos gardes contre
nous-m�mes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous
environnent; c'est pour nous donner du d�go�t de toutes les choses
du monde et nous en d�tacher, nous tourner du c�t� de Dieu, qui
seul est bon, juste, immuable et digne d'�tre aim�, honor�, et
servi. On pourrait dire que le chr�tien commence o� votre
philosophe finit, et l'on ne pourrait faire une instruction plus
propre � un cat�chum�ne, pour convertir � Dieu son esprit et sa
volont�; et cela me fait souvenir d'une excellente comparaison,
que j'ai autrefois lue dans une �p�tre de S�n�que: C'est une chose
bien �trange, dit-il, de consid�rer un enfant, pendant les neuf
mois qu'il demeure dans le ventre de sa m�re, avant que de venir
au monde; il a des yeux, et ne voit point; il a des oreilles, et
il n'entend point; il ne sait ce qu'il doit devenir; il n'a aucune
connaissance de la vie en laquelle il doit entrer. Que si cet
enfant pouvait raisonner, n'est-il pas vrai qu'il jugerait bien
que toutes ces facult�s et tous ces organes ne lui sont pas donn�s
en vain par la nature? que puisqu'il a une bouche il ne doit pas
prendre la nourriture comme une plante? que puisqu'il a des pieds,
des mains et des bras, il n'est pas dans l'existence des choses
pour �tre toujours en la forme d'une boule, parmi des ordures,
dans une prison �troite et t�n�breuse? et, de ces r�flexions, il
viendrait assur�ment � la connaissance de la vie qu'il doit mener
sur la terre. Il en est de m�me, dit S�n�que, de l'�tat des hommes
qui sont en cette vie pr�sente, � l'�gard de la future: ils
ressemblent, pour la plupart, � ces enfants faibles et impuissants
dont nous venons de parler; ils vivent sans r�flexion; ils se
laissent conduire � la coutume; ils s'abandonnent � leurs
passions; mais s'ils prenaient garde qu'ils ont une �me vaste et
noble qui s'�l�ve au-dessus de la mati�re, qu'ils ont des
puissance qui ne peuvent �tre remplies ni rassasi�es par la
possession d'aucune cr�ature, qu'ils ont des d�sirs qui ne peuvent
�tre limit�s ni par les lieux, ni par les temps, et qu'enfin ils
ne ressentent ici que des mis�res au lieu de la f�licit� �
laquelle ils aspirent naturellement, ils concluraient sans doute
qu'il y doit avoir un autre monde que celui-ci, et que Dieu ne les
a mis sur la terre que pour y m�riter le ciel.
Mais je n'ai jamais mieux vu la force de ces raisonnements
qu'apr�s la lecture de l'�crit de votre ami, et il me semble que
j'�tais non seulement chang�, mais encore transfigur�, pour me
servir du terme de ce philosophe romain. Je n'aurais rien �
souhaiter en cet �crit sinon qu'apr�s avoir si bien d�couvert
l'inutilit� et la fausset� des vertus humaines et philosophiques,
i reconn�t qu'il n'y en a point de v�ritables que les chr�tiennes
et les surnaturelles. Non pas que je veuille dire qu'il n'y a
point de fausses vertus parmi les chr�tiens, ou que ceux qui en
ont de v�ritables les aient parfaites et sans m�lange de vanit� ou
d'int�r�t; je ne sais que trop par exp�rience la malignit� et les
ruses de la nature corrompue; je sais que son venin se r�pand
partout, et qu'encore qu'elle ne r�gne et ne domine pas dans les
�mes solidement d�votes, elle ne laisse pas d'y vivre, d'y
demeurer, et se remuer et se d�battre souvent, pour se remettre
au-dessus de la raison et de la gr�ce. Mais il faut demeurer
d'accord qu'un homme vivant selon les r�gles de l'�vangile peut
�tre dit v�ritablement vertueux, parce qu'il ne vit pas selon les
maximes de cette nature d�prav�e et qu'il n'est point esclave de
sa cupidit�, mais qu'il vit selon les lois de l'esprit et de la
raison, et que s'il commet quelquefois des fautes, en faisant m�me
le bien, comme il ne se peut faire autrement, il en tire des
motifs et des occasions continuelles de m�pris de soi-m�me,
d'humilit�, et de soumission � la justice et � la providence de
Dieu; et c'est ce qui fait voir la n�cessit� de la p�nitence
chr�tienne, qui a �t� une vertu inconnue � la philosophie.
Mais peut-�tre que votre ami, Madame, a des raisons de ne point
passer les bornes de la sagesse humaine, et comme il a l'esprit
fort d�licat, il pourra m�me croire qu'il y a de l'orgueil ou de
l'int�r�t secret en mon avis, et quelque protestation que je lui
puisse faire du contraire, il n'est pas oblig� de me croire. Il
vaut donc mieux, Madame, que vous ne lui en parliez point du tout,
s'il vous pla�t, et que vous lui disiez seulement que, quand il
n'y aurait que son �crit au monde avec �vangile, je voudrais �tre
chr�tien. L'un m'apprendrait � conna�tre mes mis�res, et l'autre �
implorer mon lib�rateur; ce sont les deux premiers degr�s de la
vie spirituelle et quand on les franchit comme il faut, on n'en
demeure pas l� ordinairement; les bonnes oeuvres suivent et l'on
fait profit de tout, des p�ch�s m�me et des fautes qu'on a
commises, qu'on commet, et des ignorances, erreurs et faiblesses
naturelles et involontaires, auxquelles sont sujet tous les hommes
de ce monde et m�me ceux qui sont les plus �tablis dans les vertus
essentielles.
Que si cette pi�ce ne s'imprime pas, je vous prie tr�s humblement,
Madame, de m'en faire avoir une copie.
36. Lettre, d'auteur inconnu, � Mme de Sabl�, 1663.
J'appellerais volontiers l'auteur de ces maximes un orateur
�loquent et un philosophe plus critique que savant; aussi n'a-t-il
autre principe de ses sentiments que la f�condit� de son
imagination. Il affecte dans ses divisions et dans ses
d�finitions, subtilement mais sans fondement invent�es, de passer
pour un S�n�que, ne prenant pas garde n�anmoins que celui-ci, dans
sa morale, tout pa�en qu'il �tait, ne s'est jamais jet� dans cette
extr�mit� que de confondre toutes les vertus des sages de son
temps, ni de les faire passer pour des vices; il a cru qu'il y en
avait de temp�rants et de dissolus, de bons et de mauvais,
d'humbles et de superbes, et il n'a jamais dit qu'on p�t, sous une
v�ritable humilit�, cacher une superbe insolente: elles sont trop
antipathiques pour pouvoir habiter la m�me demeure. Je lui
donnerais n�anmoins cette louange que de savoir puissamment
invectiver, et d'avoir parfaitement bien rencontr� o� il s'est agi
de m�riter le titre de satirique. C'est � contrecoeur que je loue
de la sorte son ouvrage tout � fait spirituel, et peut-�tre
pourra-t-on dire que je tombe dans le m�me d�faut dont je
l'accuse; mais certes, consid�rant que par ces maximes il n'y a
aucune vertu chr�tienne, si solide qu'elle soit, qui ne puisse
�tre censur�e, content du d�savantage d'en �tre d�pourvu, j'aime
mieux ne passer pas pour complaisant en approuvant sa doctrine,
que d'�tre dans un perp�tuel danger de d�clamer contre les belles
qualit�s, ni m�dire des plus vertueux.
37. Lettre de Mme de La Fayette � Mme de Sabl�. 1663.
Ce jeudi au soir.
Voil� un billet que je vous supplie de vouloir lire, il vous
instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ai rien � y
ajouter, sinon que l'homme qu'il l'�crit [sic] est un des hommes
du monde que j'aime autant, et qu'ainsi c'est une des plus grandes
obligations que je vous puisse avoir, que de lui accorder ce qu'il
souhaite pour son ami. Je viens d'arriver de Fresnes, o� j'ai �t�
deux jours en solitude avec Madame du Plessis; en ces deux
jours-l� nous avons parl� de vous deux ou trois mille fois; il est
inutile de vous dire comment nous en avons parl�, vous le devinez
ais�ment. Nous y avons lu les maximes de M. de La Rochefoucauld.
Ha, Madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans
le coeur pour �tre capable d'imaginer tout cela! J'en suis si
�pouvant�e que je vous assure que, si les plaisanteries �taient
des choses s�rieuses, de telles maximes g�teraient plus ses
affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous.
38. Lettre de Mme de La Fayette � Mme de Sabl�. 1663.
Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde, si vous ne me
montriez pas vos maximes. Mme du Plessis m'a donn� une curiosit�
�trange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont
honn�tes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me
persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si
persuad�es de la corruption g�n�rale que l'est M. de La
Rochefoucauld. Je vous rends mille et mille gr�ces de ce que vous
avez fait pour ce gentilhomme. Je vous en irai encore remercier
moi-m�me, et je me servirai toujours avec plaisir des pr�textes
que je trouverai pour avoir l'honneur de vous voir; et si vous
trouviez autant de plaisir avec moi que j'en trouve avec vous, je
troublerais souvent votre solitude.
III. Lettres concernant la publication de la I�re �dition des
maximes.
39. Lettre de La Rochefoucauld au P�re Thomas Esprit. 6 f�vrier
1664.
6 f�vrier.
Vous me permettrez de vous dire que l'on fait un peu plus de bruit
de ces maximes qu'on ne devrait et qu'elles ne m�ritent. Je ne
sais si on y a ajout� ou chang� quelque chose comme on a accoutum�
de faire. Mais si elles sont comme je les ai vues, je crois qu'on
les pourrait soutenir sans grand p�ril, au moins si on peut �tre
bien fond� � soutenir un ramas de diverses pens�es � qui on n'a
point encore donn� d'ordre, ni de commencement ni de fin. Il peut
y avoir m�me quelques expressions trop g�n�rales que l'on aurait
adoucies si on avait cru que ce qui devait demeurer secret entre
un de vos parents et un de vos amis e�t �t� rendu public. Mais
comme le dessein de l'un et de l'autre a �t� de prouver que la
vertu des anciens philosophes pa�ens, dont ils ont fait tant de
bruit, a �t� �tablie sur de faux fondements, et que l'homme, tout
persuad� qu'il est de son m�rite, n'a en soi que des apparences
trompeuses de vertu dont il �blouit les autres et dont souvent il
se trompe lui-m�me lorsque la foi ne s'en m�le point, il me
semble, dis-je, que l'on n'a pu trop exag�rer les mis�res et les
contrari�t�s du coeur humain pour humilier l'orgueil ridicule dont
il est rempli, et lui faire voir le besoin qu'il a en toutes
choses d'�tre soutenu et redress� par le christianisme. Il me
semble que les maximes dont est question tendent assez � cela et
qu'elles ne sont pas criminelles, puisque leur but est d'attaquer
l'orgueil, qui, � ce que j'ai oui dire, n'est pas n�cessaire �
salut. Je demeure donc d'accord que c'est un malheur qu'elles
aient paru sans �tre achev�es et sans l'ordre qu'elles devaient
avoir. Mais on aurait trop d'affaires sur les bras � la fois, de
se plaindre de ceux qui ont tort l�-dessus. Nous discuterons � la
premi�re vue s'il est vrai ou non que les vices entrent souvent
dans la composition de quelques vertus, comme les poisons entrent
dans la composition des plus grands rem�des de la m�decine. Quand
je dis nous, j'entends parler de l'homme qui croit ne devoir qu'�
lui seul ce qu'il a de bon, comme faisaient les grands hommes de
l'antiquit�, et comme cela je crois qu'il y avait de l'orgueil, de
l'injustice et mille autres ingr�dients dans la magnanimit� et la
lib�ralit� d'Alexandre et de beaucoup d'autres; que dans la vertu
de Caton il y avait de la rudesse, et beaucoup d'envie et de haine
contre C�sar; que dans la cl�mence d'Auguste pour Cinna il y eut
un d�sir d'�prouver un rem�de nouveau, une lassitude de r�pandre
inutilement tant de sang, et une crainte des �v�nements � quoi on
a plut�t fait de donner le nom de vertu que de faire l'anatomie de
tous les replis du coeur. Je ne pr�tends pas de vous en dire
davantage, ni faire ici un manifeste. Vous en direz ce que vous
jugerez � propos � Mme de Liancourt et � Mme du Plessis. Si vous
voulez aussi que M Bernard fasse voir ce que je vous mande �
M. de la Chapelle, qui demeure chez M. le Premier Pr�sident, vous
m'�pargnerez la peine de le r�crire pour lui envoyer. Je vous
donne le bonsoir et suis enti�rement � vous. Je n'�crirai pas
Mme de Liancourt pour ne la tourmenter pas de cette affaire.
40. Lettre de La Rochefoucauld au P�re Ren� Rapin. 12 juillet
1664.
Ce n'est pas assez pour moi de tout ce que nous d�mes hier, il me
vient � tous moments des scrupules et on ne saurait jamais avoir
trop de d�licatesse pour un ami du prix de Mr. de la Chapelle.
C'est pourquoi, mon Tr�s R�v�rend P�re, je vous supplie tr�s
humblement de vous mettre pr�cis�ment en ma place et de vouloir
�tre mon directeur pour tout ce que je dois � notre ami avec
autant d'exactitude que vous en avez pour les consciences. N'ayez,
s'il vous pla�t, aucun �gard � l'int�r�t des maximes et ne songez
qu'� ne me laisser manquer � rien vers l'homme du monde � qui je
veux le moins manquer. Je vous demande pardon de la libert� que je
prends, mais Mr. de la Chapelle en est cause en toutes mani�res et
il m'a tellement assur� que j'ai quelque part en l'honneur de vos
bonnes gr�ces que j'esp�re que vous m'accorderez celle que je
viens de vous demander et de me croire � vous avec toute l'estime
et le respect imaginables.
La Rochefoucauld
� Paris, le 12 de juillet.
Je ne veux pas m�me �crire � M. de La Chapelle afin que ce soit
vous seul qui me r�pondiez de ses sentiments.
Encore une fois, mon Tr�s R�v�rend P�re, comptez, s'il vous pla�t,
les maximes pour rien, et croyez que j'aime mille fois mieux
qu'elles ne parussent jamais que de faire la moindre peine � ceux
qui en ont pris la protection.
41. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl�. 1664.
Je vous envoie cette mani�re de pr�face pour les maximes; mais
comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie tr�s
humblement, Madame, de me la renvoyer par le m�me laquais qui vous
porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que vous en
trouvez.
Ce samedi.
42. Lettre de Mme de Sabl� � La Rochefoucauld. 18 f�vrier 1665.
Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma t�te pour mettre dans le
Journal. J'y ai mis cet endroit qui vous est si sensible, afin que
cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit donner au
public la pr�face sans y rien retrancher, et je n'ai pas craint de
le mettre, parce que je suis assur�e que vous ne le ferez pas
imprimer quand m�me le reste vous plairait. Je vous assure aussi
que je vous serai plus oblig�e si vous en usez comme d'une chose
qui serait � vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si
vous lui faisiez un honneur qu'il ne m�rite pas. Nous autres
grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos
productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce _dictum_.
Le 18e f�vrier 1665.
�C'est un trait� des mouvements du coeur de l'homme, qu'on peut
dire lui avoir �t� comme inconnus jusques � cette heure. Un
seigneur, aussi grand en esprit qu'en naissance, en est l'auteur;
mais ni sa grandeur ni son esprit n'ont pu emp�cher qu'on n'en ait
fait des jugements bien diff�rents.
Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire une
si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'original
qu'en lui-m�me; ils disent qu'il est dangereux de mettre de telles
pens�es au jour, et qu'ayant si bien montr� qu'on ne fait jamais
de bonnes actions que par de mauvais principes, on ne se mettra
plus en peine de chercher la vertu, puisqu'il est impossible de
l'avoir, si ce n'est en id�e.
Les autres au contraire trouvent ce trait� fort utile parce qu'il
d�couvre les fausses id�es que les hommes ont d'eux-m�mes, et leur
fait voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun
bien; qu'il est bon de se conna�tre tel qu'on est, quand m�me il
n'y aurait que cet avantage de n'�tre point tromp� dans la
connaissance qu'on peut avoir de soi-m�me.
Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ouvrage, et une
si grande p�n�tration pour conna�tre le v�ritable �tat de l'homme,
� ne regarder que sa nature, que toutes les personnes de bon sens
y trouveront une infinit� de choses qu'ils auraient peut-�tre
ignor�es toute leur vie si cet auteur ne les avait tir�es du chaos
du coeur de l'homme pour les mettre dans un jour o� quasi tout le
monde peut les voir et les comprendre sans peine.�
IV. Lettres concernant la r�daction des maximes (3e, 4e et 5e
�ditions)
43. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Sabl�, 1667.
�Les passions ne sont que les divers go�ts de l'amour-propre.�
�La fortune nous corrige plus souvent que la raison.�
�L'extr�me ennui sert � nous d�sennuyer.�
�On loue et on bl�me la plupart des choses parce que c'est la mode
de les louer ou de les bl�mer.�
�Ce n'est d'ordinaire que dans de petits int�r�ts o� nous
consentons de ne point croire aux apparences.�
�Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de
nouveau.�
44. Maximes adress�es par La Rochefoucauld � Mme de Rohan, abbesse
de Malnoue. P�riode 1671-1674.
19 L'accent du pays, o� l'on est n� demeure dans l'esprit et dans
le coeur, comme dans le langage. (Max. 342.)
Pour �tre grand'homme, il faut savoir profiter de toute sa
fortune. (Max. 343, var.)
20 La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propri�t�s
cach�es, que le hasard fait d�couvrir. (Max. 344.)
30 Les occasions nous font conna�tre aux autres, et encore plus �
nous-m�mes. (Max. 345.)
Il ne peut y avoir de r�gle dans l'esprit, ni dans le coeur, des
femmes, si le temp�rament n'en est d'accord. (Max. 346.)
31 Nous ne trouvons gu�re de gens de bon sens que ceux qui sont de
notre avis. (Max. 347.)
Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus. (Max.
348.)
Le plus grand miracle de l'amour, c'est de gu�rir de la
coquetterie. (Max. 349.)
Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des
finesses, c'est qu'ils croient �tre plus habiles que nous. (Max.
350.)
On a bien de la peine � rompre quand on ne s'aime plus. (Max.
351.)
37 On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est
pas permis de s'ennuyer. (Max. 352.)
Un honn�te homme peut �tre amoureux comme un fou, mais non pas
comme un sot. (Max. 353.)
35 Il y a de certains d�fauts qui, bien mis en oeuvre, brillent
plus que la vertu m�me. (Max. 354.)
On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en
est afflig�, et d'autres dont on est afflig� quelque temps et
qu'on ne regrette gu�re. (Max. 355, var.)
32 On ne loue, d'ordinaire, de bon coeur que ceux qui nous
admirent. (Max. 356, var.)
34 Les petits esprits sont trop bless�s des petites choses; les
grands esprits les voient toutes, et n'en sont pas bless�s. (Max.
357.)
L'humilit� est la v�ritable preuve des vertus chr�tiennes; sans
elle nous conservons tous nos d�fauts, et ils sont g�n�ralement
couverts par l'orgueil, qui les cache aux autres, et souvent �
nous-m�mes. (Max. 358, var.)
26 Les infid�lit�s devraient �teindre l'amour, et il ne faudrait
point �tre jaloux de ce qui donne sujet de l'�tre. Il n'y a que
les personnes qui �vitent de donner de la jalousie qui soient
dignes qu'on en ait pour elles. (Max. 359, var.)
On se d�crie beaucoup plus aupr�s de nous par les moindres
infid�lit�s qu'on nous fait que par les plus grandes qu'on fait
aux autres. (Max. 360.)
27 La jalousie na�t toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas
toujours avec lui. (Max. 361.)
22 La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs
amants pour les avoir aim�s que pour para�tre plus dignes d'�tre
aim�es. (Max. 362.)
38 Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine
que celles que nous nous faisons � nous-m�mes. (Max. 363.)
29 On sait assez qu'il ne faut gu�re parler de sa femme; mais on
ne sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi. (Max.
364.)
Il y a de bonnes qualit�s qui d�g�n�rent en d�fauts quand elles
sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand
elles sont acquises. La raison doit nous rendre m�nagers de notre
bien, et difficiles � tromper, et il faut que la nature nous fasse
na�tre vaillants, et sinc�res. (Max. 365, var.)
Quelque d�fiance que nous ayons de la sinc�rit� de ceux qui nous
parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux
autres. (Max. 366.)
39 Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne
parle que de peur de se taire.
23 Il y a peu d'honn�tes femmes qui ne soient lasses de leur
m�tier. (Max. 367.)
21 La plupart des honn�tes femmes sont des tr�sors cach�s, qui ne
sont en s�ret� que parce qu'on ne les cherche pas. (Max. 368.)
Les violences qu'on se fait pour s'emp�cher d'aimer sont souvent
plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime. (Max. 369.)
Il n'y a gu�re de poltrons qui connaissent toujours toute leur
peur. (Max. 370.)
28 C'est presque toujours la faute de celui qui aime, de ne pas
conna�tre quand on cesse de l'aimer. (Max. 371.)
On craint toujours de voir ce qu'on aime quand on vient de faire
des coquetteries ailleurs. (MS 73, n 372 de la 4e �d.)
Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-m�mes,
apr�s avoir tromp� les autres. (Max. 373.)
24 Si on croit aimer sa ma�tresse pour l'amour d'elle, on est bien
tromp�. (Max. 374.)
40 On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
avouer. (MS 74, n 375 de la 4e �d.)
L'envie est d�truite par la v�ritable amiti�, et la coquetterie
par le v�ritable amour. (Max. 376.)
41 Le plus grand d�faut de la p�n�tration n'est pas de n'aller
point jusqu'au bout, c'est de le passer. (Max. 377.)
42 On donne des conseils, mais on n'inspire point de conduite
(Max. 378.)
43 Quand notre m�rite baisse, notre go�t baisse aussi. (Max. 379.)
44 La fortune fait para�tre nos vertus et nos vices comme la
lumi�re fait para�tre les objets. (Max. 380.)
25 La violence qu'on se fait pour demeurer fid�le � ce qu'on aime
ne vaut gu�re mieux qu'une infid�lit�. (Max. 381.)
45 Nos actions sont comme les bouts-rim�s, que chacun fait
rapporter � ce qu'il lui pla�t. (Max. 382.)
L'envie de parler de nous, et de faire voir nos d�fauts du c�t�
que nous les voulons bien montrer, fait une grande partie de notre
sinc�rit�. (Max. 383, var.)
On ne devrait s'�tonner que de pouvoir encore s'�tonner. (Max.
384.)
On est presque �galement difficile � contenter quand on a beaucoup
d'amour, et quand on n'en a plus gu�re. (Max. 385.)
45. R�ponse de Mme de Rohan � l'envoi pr�c�dent.
Je vous renvoie vos maximes, Monsieur, en vous rendant mille et
mille gr�ces tr�s humbles. Je ne les louerai point comme elles
m�ritent d'�tre lou�es, parce que je les trouve trop au-dessus de
mes louanges. Elles ont un sens si juste et si d�licat, quoiqu'il
soit quelquefois un peu d�tourn�, qu'il ne faudrait pas moins de
d�licatesse pour vous dire ce qu'on en pense qu'il vous en a fallu
pour les faire. Vous avez une lumi�re si vive pour p�n�trer le
coeur de tous les hommes qu'il semble qu'il n'appartienne qu'�
vous de donner un jugement �quitable sur le m�rite ou le d�m�rite
de tous ses mouvements, avec cette diff�rence pourtant qu'il me
semble, Monsieur, que vous avez encore mieux p�n�tr� celui des
hommes que celui des femmes; car je ne puis, malgr� la d�f�rence
que j'ai pour vos lumi�res, m'emp�cher de m'opposer un peu � ce
que vous dites, que leur temp�rament fait toute leur vertu,
puisqu'il faudrait conclure de l� que leur raison leur serait
enti�rement inutile. Et quand m�me il serait vrai qu'elles eussent
quelquefois les passions plus vives que les hommes, l'exp�rience
fait assez voir qu'elles savent les surmonter contre leur
temp�rament, de sorte que, quand nous consentirons que vous
mettiez de l'�galit� entre les deux sexes, nous ne vous ferons pas
d'injustice pour nous faire gr�ce. Il est m�me bien plus ordinaire
aux femmes de s'opposer � leur temp�rament qu'aux hommes,
lorsqu'elles l'ont mauvais, parce que la biens�ance et la honte
les y forceraient quand m�me leur vertu et leur raison ne les y
obligeraient pas. Voici les trois de vos maximes que j'aime le
mieux et qui m'ont le plus charm�e:
1. Il ne faudrait point �tre jaloux quand on nous donne sujet de
l'�tre il n'y a que les personnes qui �vitent de donner de la
jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles.
2. La fortune fait para�tre nos vertus et nos vices comme la
lumi�re fait para�tre les objets.
3. La violence qu'on se fait pour demeurer fid�le � ce qu'on aime
ne vaut gu�re mieux qu'une infid�lit�.
Je vous avoue, Monsieur, que, quoique vos maximes soient tr�s
belles, ces trois-l� me paraissent incomparables et qu'on ne sait
� qui donner le prix, ou au sens ou � l'expression. Mais comme
vous m'avez engag�e � vous parler franchement, trouvez bon que je
vous dise que je n'entends pas bien votre premi�re maxime o� vous
dites: �L'accent du pays o� on est n� demeure dans l'esprit, et
dans le coeur, comme dans le langage.� Je crois que cela est fort
bien et fort juste; mais je ne connais point ces accents qui
demeurent dans l'esprit et dans le coeur. Je crois que c'est ma
faute de ne les entendre ni de ne les pas sentir, et cette maxime
me fait conna�tre ce que vous dites dans la quatri�me, que les
occasions nous font conna�tre aux autres et � nous-m�mes.
Cette autre maxime o� vous dites que l'on perd quelquefois des
personnes qu'on regrette plus qu'on n'en est afflig�, et d'autres
dont on est afflig� quelque temps et qu'on ne regrette gu�re,
n'est pas � mon usage; car la mesure de ma douleur serait toujours
la mesure de mon regret, et j'ai grand peine � comprendre que je
puisse s�parer ces deux choses, parce que ce qui aurait m�rit� mon
attachement m�riterait �galement et mon regret et mes larmes et ma
douleur.
La maxime sur l'humilit� me para�t encore parfaitement belle, mais
j'ai �t� bien surprise de trouver l� l'humilit�. Je vous avoue que
je l'y attendais si peu qu'encore qu'elle soit si fort de ma
connaissance depuis longtemps, j'ai eu toutes les peines du monde
� la reconna�tre au milieu de tout ce qui la pr�c�de et qui la
suit. C'est assur�ment pour faire pratiquer cette vertu aux
personnes de notre sexe que vous faites des maximes o� leur
amour-propre est si peu flatt�. J'en serais bien humili�e en mon
particulier, si je ne me disais � moi-m�me ce que je vous ai d�j�
dit dans ce billet, que vous jugez encore mieux du coeur des
hommes que de celui des dames, et que peut-�tre vous ne savez pas
vous-m�me le v�ritable motif qui vous les fait moins estimer. Si
vous en aviez toujours rencontr� dont le temp�rament e�t �t�
soumis � la vertu, et les sens moins forts que la raison, vous
penseriez mieux que vous ne faites d'un certain nombre qui se
distingue toujours de la multitude, et il me semble que Mme de La
Fayette et moi m�ritons bien que vous ayez un peu meilleure
opinion du sexe en g�n�ral. Vous ne ferez que nous rendre ce que
nous faisons en votre faveur, puisque malgr� les d�fauts d'un
million d'hommes nous rendons justice � votre m�rite particulier,
et que vous seul nous faites croire tout ce qu'on peut dire de
plus avantageux pour votre sexe. Etc.
46. R�ponse de La Rochefoucauld � la lettre pr�c�dente
Quelque d�f�rence que j'aie � tout ce qui vient de vous, je vous
assure, Madame, que je ne crois pas que les maximes m�ritent
l'honneur que vous leur faites. Je me d�fie beaucoup de celles que
vous n'entendez pas, et c'est signe que je ne les ai pas entendues
moi-m�me. J'aurai l'honneur de vous en dire ce que j'en ai pens�,
dans un jour ou deux, et de vous assurer que personne du monde,
sans exception, ne vous estime et ne vous respecte tant que moi.
Etc.
47. Lettre de La Rochefoucauld � Mme de Sabl� 2 ao�t 1675.
Je vous envoie, Madame, les maximes que vous voulez avoir. Je n'en
ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez par
une autre raison que par cette politesse qu'on ne trouve plus que
chez vous. Je sais bien que le bon sens et le bon esprit convient
� tous les �ges, mais les go�ts n'y conviennent pas toujours et ce
qui sied bien en un temps ne sied pas bien en un autre. C'est ce
qui me fait croire que peu de gens savent �tre vieux. Je vous
supplie tr�s humblement de me mander ce qu'il faut changer � ce
que je vous envoie. Mme de Fontevrault m'a promis de m'avertir
quand elle irait chez vous. Je me suis tellement par� devant elle
de l'honneur que vous me faites de m'aimer qu'elle en a bonne
opinion de moi. Ne d�truisez pas votre ouvrage, et laissez-lui
croire l�-dessus tout ce qui flatte le plus ma vanit�.
Ce 2e d'ao�t.
1. La confiance fournit plus � la conversation que l'esprit. (Max.
421.)
2. L'amour nous fait faire des fautes comme les autres passions,
mais il nous en fait faire de plus ridicules. (Max. 422. var.)
3. Peu de gens savent �tre vieux. (Max. 423.)
4. La p�n�tration a un air de proph�tie qui flatte plus notre
vanit� que toutes les autres qualit�s de l'esprit. (Max. 425,
var.)
5. La plupart des amis d�go�tent de l'amiti�, et la plupart des
d�vots d�go�tent de la d�votion. (Max. 427.)
6. Il y a plus de vieux fous que de jeunes. (Max. 444, var.)
7. Il est plus ais� de conna�tre tous les hommes en g�n�ral que de
conna�tre un homme en particulier. (Max. 436, var.)
8. On ne doit pas juger du m�rite d'un homme par ses grandes
qualit�s, mais par l'usage qu'il en sait faire. (Max. 437.)
9. Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touch�es de
l'amiti�, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour.
(Max. 440.)
10. Les femmes qui aiment pardonnent plus ais�ment les grandes
indiscr�tions que les petites infid�lit�s. (Max. 429.)
11. Ce qui nous emp�che d'�tre naturels, c'est l'envie de le
para�tre. (Max. 431. var)
12. C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que
de les louer de bon coeur. (Max. 432.)
13. La plus v�ritable marque d'�tre n� avec de grandes qualit�s,
c'est d'�tre n� sans envie. (Max. 433.)
14. La faiblesse est plus oppos�e � la vertu que le vice. (Max.
445.)
15. Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus grands
de tous les maux, c'est que la vanit� ne nous aide pas � les
supporter. (Max. 446. var.)
48. R�ponse de Mme de Sabl� � la lettre pr�c�dente
C'est votre complaisance, plut�t que la mienne, qui vous oblige �
me faire part de vos maximes, parce que je n'en suis pas digne. Je
vous dirai pourtant, Monsieur, comme si je ne disais rien, qu'il
me semble que dans la I�re maxime, il faudrait expliquer quelle sorte
de confiance, parce que celle qui n'est fond�e que sur la bonne opinion
que l'on a de soi-m�me est diff�rente de la s�ret� que l'on prend avec
les personnes � qui l'on parle;
la 4e est merveilleuse, et il n'y a rien de mieux p�n�tr�;
sur la 8e, il n'y a point de vraies grandes qualit�s si on ne les
met en usage;
sur la 10e, il n'y a rien de mieux trouv�;
la IIe est bien vraie, car le naturel ne se trouve point o� il y a
de l'affectation;
la 12e, il n'y a rien de si beau ni de si vrai;
la 13e est tr�s belle;
la 14e est bien vraie, car le vice se peut corriger par l'�tude de
la vertu et la faiblesse est du temp�rament, qui ne se peut quasi
jamais changer;
sur la cinqui�me, quand les amiti�s ne sont point fond�es sur la
vertu, il y a tant de choses qui les d�truisent que l'on a quasi
toujours des sujets de s'en lasser.
V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le
chevalier de M�r�.
49. Lettre du chevalier de M�r� � Madame la duchesse de***. Date
inconnue.
Vous voulez que je vous �crive, Madame; et vous me l'avez command�
de si bonne gr�ce et si galamment que je n'ai pu vous le refuser.
Mais ce qui m'a engag� � vous le promettre me devrait emp�cher de
vous le tenir. Car je vois par l� que vous �tes si d�licate en
agr�ment qu'il faut qu'une chose, pour �tre � votre go�t, soit
excellente et d'un prix bien rare. Aussi, Madame, je ne vous �cris
pas tant par l'esp�rance de vous plaire que par la crainte de vous
d�sob�ir. Et peut-�tre qu'il serait encore de plus mauvais air de
vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agr�able. Quoi
qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de
l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que
j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld; car il parla presque
toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous �tions dans
un coin de chambre t�te � t�te � nous entretenir sinc�rement de
tout ce qui nous venait dans l'esprit. Nous lisions de temps en
temps quelques rondeaux, o� l'adresse et la d�licatesse s'�taient
�puis�es. �Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces
sortes de beaut�s! Et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans
un temps o� l'on ne se doit pas trop m�ler d'�crire?� Je lui
r�pondis que j'en demeurais d'accord, et que je ne voyais point
d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de
ces juges n'ont ni go�t ni esprit. �Ce n'est pas tant cela, ce me
semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui
fait mal prendre ce qu'on �crit de meilleur.--Ne vous l'imaginez
pas, je vous prie, lui r�partis-je, et soyez assur� qu'il est
impossible de conna�tre le prix d'une chose excellente sans
l'aimer, ni sans �tre favorable � celui qui l'a faite. Et comment
peut-on mieux t�moigner qu'on est stupide et sans go�t que d'�tre
insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai remarqu�, reprit-il,
les d�fauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et
ceux qui ne me connaissent que par l� pensent que j'ai tous ces
d�fauts, comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose
�trange que mes actions et mon proc�d� ne les en d�sabusent pas.
--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable g�nie qui
laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et
d'invention, comme une vive lumi�re dont les uns furent �clair�s
et la plupart �blouis. Mais parce qu'il �tait persuad� qu'on n'est
heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur, ce
qui me semble, � le bien examiner, plus clair que le jour, on l'a
regard� comme l'auteur de la plus inf�me et de la plus honteuse
d�bauche, si bien que la puret� de ses moeurs ne le put exempter
de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son avis, me
dit-il, et je crois qu'on pourrait faire une maxime que la vertu
mal entendue n'est gu�re moins incommode que le vice bien m�nag�.
--Ha Monsieur! m'�criai-je, il s'en faut bien garder, ces termes
sont si scandaleux qu'ils feraient condamner la chose du monde la
plus honn�te et la plus sainte.--Aussi n'us�-je de ces mots, me
dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui
donnent souvent le nom de vice � la vertu, et celui de vertu au
vice; et parce que tout le monde veut �tre heureux, et que c'est
le but o� tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce
qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que
la vertu mal entendue soit �pre et pesante. Je ne m'�tonne pas que
ce grand homme ait eu tant d'ennemis; la v�ritable vertu se confie
en elle-m�me; elle se montre sans artifice et d'un air simple et
naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honn�tes gens aussi
bien que les faux d�vots ne cherchent que l'apparence, et je crois
que dans la morale S�n�que �tait un hypocrite et qu'�picure �tait
un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et
la hauteur de l'esprit; c'est de l� que proc�de la parfaite
honn�tet�, que je mets au-dessus de tout, et qui me semble �
pr�f�rer pour l'heur de la vie � la possession d'un royaume. Ainsi
j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice. Mais selon mon
sens, pour �tre effectivement vertueux, au moins pour l'�tre de
bonne gr�ce, il faut savoir pratiquer les biens�ances, juger
sainement de tout et donner l'avantage aux excellentes choses
par-dessus celles qui ne sont que m�diocres. La r�gle � mon gr� la
plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection,
c'est d'observer si elle sied bien � toutes sortes d'�gards; et
rien ne me para�t de si mauvaise gr�ce que d'�tre un sot ou une
sotte, et de se laisser empi�ter aux pr�ventions. Nous devons
quelque chose aux coutumes des lieux o� nous vivons pour ne pas
choquer la r�v�rence publique quoique ces coutumes soient
mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence il faut les
en payer, et se bien garder de les approuver dans son coeur de
peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis,
comme une v�rit� ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur
en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter
d'�tre heureux, les honneurs, la beaut�, la valeur, l'esprit, les
richesses et la vertu m�me, tout cela n'est � d�sirer que pour se
rendre la vie agr�able. Il est � remarquer qu'on ne voit rien de
pur ni de sinc�re, qu'il y a du bien et du mal en toutes les
choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser � notre
usage, que le bonheur de l'un serait souvent le malheur de
l'autre, et que la vertu fuit l'exc�s comme le d�faut. Peut-�tre
qu'Aristide l'Ath�nien et Socrate n'�taient que trop vertueux, et
qu'Alcibiade et Ph�don ne l'�taient pas assez; mais je ne sais si
pour vivre content, et comme un honn�te homme du monde, il ne
vaudrait pas mieux �tre Alcibiade et Ph�don qu'Aristide ou
Socrate. Quantit� de choses sont n�cessaires pour �tre heureux,
mais une seule suffit pour �tre � plaindre; et ce sont les
plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et
plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font
trouver dure et f�cheuse. Le plus heureux homme du monde n'a
jamais tous ces plaisirs � souhait. Les plus grands de l'esprit,
autant que j'en puis juger, c'est la v�ritable gloire et les
belles connaissances; et je prends garde que ces gens-l� ne les
ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps.
Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets
au d�go�t et pas trop � rechercher, � moins que ceux de l'esprit
ne s'y m�lent. Le plus sensible est celui de l'amour, mais il
passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les
plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me
semble aussi que les extr�mes douleurs corporelles sont beaucoup
plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois de plus que ce
qui sert d'un c�t� nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent
na�tre la douleur comme la douleur cause le plaisir, et que notre
f�licit� d�pend assez de la fortune et plus encore de notre
conduite.� Je l'�coutais doucement quand on vint nous interrompre,
et j'�tais presque d'accord de tout ce qu'il disait. Si vous me
voulez croire, Madame, vous go�terez les raisons d'un si
parfaitement honn�te homme, et vous ne serez pas dupe de la fausse
honn�tet�.