LE POSITIVISME ANGLAIS �TUDE SUR STUART MILL par HIPPOLYTE TAINE 1864 * * * * * PR�FACE Lorsque cette �tude parut pour la premi�re fois, M. Stuart Mill me fit l'honneur de m'�crire �qu'on ne pouvait donner en peu de pages une id�e plus exacte et plus compl�te du contenu de son livre, comme corps de doctrine philosophique. Seulement, ajoutait-il, je crois que vous vous trompez en regardant ce point de vue comme particuli�rement anglais. Il le fut dans la premi�re moiti� du XVIIIe si�cle, � partir de Locke, et jusqu'� la r�action contre Hume. Cette r�action, commenc�e en �cosse, a rev�tu depuis longtemps la forme germanique, et a fini par tout envahir. Quand j'ai �crit mon livre, j'�tais � peu pr�s seul de mon opinion, et, bien que ma mani�re de voir ait trouv� un degr� de sympathie auquel je ne m'attendais nullement, on compte encore en Angleterre vingt philosophes � priori et spiritualistes contre chaque partisan de la doctrine de l'Exp�rience.� Cette remarque est fort juste; moi-m�me j'avais pu la faire, ayant �t� �lev� dans la philosophie �cossaise et parmi les livres de Reid. Ma seule r�ponse est qu'il y a des philosophes qui ne comptent pas, et que tous ceux-l�, Anglais ou non, spiritualistes ou non, on peut les n�gliger sans grand dommage. Tous les demi-si�cles, et plus ordinairement tous les si�cles ou tous les deux si�cles, para�t un homme qui _pense_: Bacon et Hume en Angleterre, Descartes et Condillac en France, Kant et Hegel en Allemagne; le reste du temps la sc�ne reste vide, et des hommes ordinaires viennent la remplir, offrant au public ce que le public d�sire, sensualistes ou id�alistes, selon la direction du temps, suffisamment instruits et habiles pour tenir le premier r�le, capables de rajeunir les vieux airs, exerc�s dans le r�pertoire, mais d�pourvus de l'invention v�ritable, simples ex�cutants qui succ�dent aux compositeurs. En ce moment, la sc�ne est vide en Europe. Les Allemands transcrivent ou transposent le vieux mat�rialisme fran�ais; les Fran�ais, par habitude et dans une demi-somnolence, �coutent avec un air un peu ennuy� et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases �loquentes que l'enseignement public leur r�p�te depuis trente ans. Dans ce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un ma�tre qui s'avance et qui parle. On n'a rien vu de semblable depuis Hegel. Janvier 1804. �TUDE SUR STUART MILL I J'�tais � Oxford l'an dernier, pendant les s�ances de la _British Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouv�, parmi les rares �tudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au nouveau mus�um, tout peupl� de sp�cimens: on y professe de petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux: les dames y assistent et s'int�ressent aux exp�riences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme, elles chant�rent _God save the Queen_. J'admirais ce z�le, cette solidit� d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions volontaires, cette aptitude � l'association et au travail, cette grande machine pouss�e par tant de bras, et si bien construite pour accumuler, contr�ler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister � un congr�s de chefs d'usines; tous ces savants v�rifiaient des d�tails et �changeaient des recettes. Il me semblait entendre des contrema�tres occup�s � se communiquer leurs proc�d�s pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les id�es g�n�rales �taient absentes. Je m'en plaignais � mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe l�-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons. II Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que les Allemands appellent m�taphysique. Vous avez des savants, vous n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous g�ne; il est la cause supr�me, et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois bien qu'il le m�rite; car il fait partie de la constitution, il est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes les questions, il remplace avec avantage les pr�fets et les gendarmes dont les peuples du continent sont encore encombr�s. N�anmoins ce haut rang a l'inconv�nient de toutes les positions officielles; il produit un jargon, des pr�jug�s, une intol�rance et des courtisans. Voici tout pr�s de nous le pauvre M. Max Millier qui, pour acclimater ici les �tudes sanscrites, a �t� forc� de d�couvrir dans les V�das l'adoration d'un dieu moral, c'est-�-dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a quinze jours, � Londres, je lisais une proclamation de la reine qui d�fend aux gens de jouer aux cartes, m�me chez eux, le dimanche. Il para�t que, si j'�tais vol�, je ne pourrais appeler mon voleur en justice sans pr�ter le serment th�ologique pr�alable; sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus le march�. Chaque ann�e, quand nous lisons dans vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention oblig�e de la divine Providence; cette mention arrive m�caniquement, comme l'apostrophe aux dieux immortels � la quatri�me page d'un discours de rh�torique, et vous savez qu'un jour la p�riode pieuse ayant �t� omise, on fit tout expr�s une seconde communication au parlement pour l'ins�rer. Toutes ces tracasseries et toutes ces p�danteries indiquent � mon gr� une monarchie c�leste; naturellement celle-ci ressemble � toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens � v�rifier ses titres. Comme d'ailleurs la v�tre est utile, voulue et morale, elle ne vous r�volte pas; vous lui restez soumis sans difficult�, vous lui �tes attach�s de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'�branler la constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous r�duisez aux questions de fait, aux dissections menues, aux op�rations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des coquilles. La science se trouve d�capit�e; mais tout est pour le mieux, car la vie pratique s'am�liore, et le dogme reste intact. III --Vous �tes bien Fran�ais, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous voil� de prime saut install� dans une th�orie. Sachez qu'il y a chez nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, � Christ-Church par exemple. L'un d'eux, professeur de grec, a parl� si profond�ment de l'inspiration, de la cr�ation et des causes finales, qu'on l'a disgraci�. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_; vos libert�s philosophiques du dernier si�cle, les conclusions r�centes de la g�ologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'ex�g�se allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres les polissonneries de Voltaire, le jargon n�buleux d'outre-Rhin et la grossi�ret� prosa�que de M. Comte; � mon gr�, la perle est petite. Attendez vingt ans, vous trouverez � Londres les id�es de Paris et de Berlin.--Mais ce seront les id�es de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son petit �crit _On liberty_; est aussi bon que le _Contrat social_ de votre Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi fortement � l'ind�pendance de l'individu que Rousseau au despotisme de l'�tat.--Soit, mais il n'y a pas l� de quoi faire un philosophe. Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un �conomiste qui va au del� de sa science et qui subordonne la production � l'homme, au lieu de subordonner l'homme � la production.--Soit, mais il n'y a pas l� non plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle �cole?--De la sienne. Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il h�g�lien?--Oh! pas du tout; il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore moins; lisait trop bien les sciences modernes.--Imite--t--il Condillac? --Non certes: Condillac n'enseigne qu'� bien �crire.--Alors quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et Newton.--Est-ce un syst�matique, un r�formateur sp�culatif?--Il a trop d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures th�ories et expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en restaurateur de la science; il ne d�clare pas, comme vos Allemands, que son livre va ouvrir une nouvelle �re au genre humain. Il marche pas � pas, un peu lentement, et souvent terre � terre, � travers une multitude d'exemples. Il excelle � pr�ciser une id�e, � d�m�ler un principe, � le retrouver sous une foule de cas diff�rents, � r�futer, � distinguer, � argumenter. Il a la finesse, la patience, la m�thode et la sagacit� d'un l�giste.--Tr�s-bien, voil� que vous me donnez raison d'avance: l�giste, parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons l� que de la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une id�e personnelle et compl�te de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassembl� les op�rations et les d�couvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne � toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut d�m�ler ce principe.--C'est votre affaire, et j'esp�re bien que vous allez vous en charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de mal.--Mais tout ce raisonnement serr� sera comme une haie d'�pines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des gens jetteraient l� ces sp�culations comme oiseuses.--Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un si�cle, sinon pour les former? On n'est compl�tement homme que par l�. Si quelque habitant d'une autre plan�te descendait ici pour nous demander o� en est notre esp�ce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes id�es que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. Exposez-moi votre th�orie; je m'en retournerai plus instruit qu'apr�s avoir vu les las de briques que vous appelez Londres et Manchester. * * * * * � I. L'EXP�RIENCE I Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le commencement. Stuart Mill a �crit une logique. Qu'est-ce que la logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur, affinit�s, esp�ces min�rales, r�volutions g�ologiques, plantes, animaux, �v�nements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent les classifications et les th�ories; il vous restera encore � conna�tre ces classifications et ces th�ories. Non-seulement il y a l'ordre des �tres, mais il y a encore l'ordre des pens�es qui les repr�sentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a une g�om�trie et une arithm�tique. Les sciences sont donc des choses r�elles comme les faits eux-m�mes: elles peuvent donc �tre, comme les faits, un sujet d'�tude. On peut les analyser comme on analyse les faits, rechercher leurs �l�ments, leur composition, leur ordre, leurs rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de Stuart Mill. Ou n'y d�compose point les op�rations de l'esprit en elles-m�mes, la m�moire, l'association des id�es, la perception ext�rieure: ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la valeur de ces op�rations, la v�racit� de notre intelligence, la certitude absolue de nos connaissances �l�mentaires; ceci est une affaire de m�taphysique. On y suppose nos facult�s en exercice, et l'on y admet leurs d�couvertes originelles. On prend l'instrument tel que la nature nous le fournit, et l'on se fie � son exactitude. On laisse � d'autres le soin de d�monter son m�canisme et la curiosit� de contr�ler ses r�sultats. On part de ses op�rations primitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres, comment elles se combinent les unes avec les autres, comment elles se transforment les unes les autres; comment, � force d'additions, de combinaisons et de transformations, elles finissent par composer un syst�me de v�rit�s li�es et croissantes. On fait la th�orie de la science comme d'autres font la th�orie de la v�g�tation, de l'esprit, des nombres. Voil� l'id�e de la logique, et il est clair qu'elle a, au m�me titre que les autres sciences, sa mati�re r�elle, son domaine distinct, son importance visible, sa m�thode propre et son avenir certain. II Ceci pos�, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait que lier ou s�parer un sujet et un attribut, c'est-�-dire un nom et un autre nom, une qualit� et une substance, c'est-�-dire une chose et une autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que nous d�signons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons dans les objets, ce que nous lions et s�parons, ce qui est la mati�re de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a un �l�ment commun qui, perp�tuellement r�p�t�, compose toutes nos id�es. Il y a un petit cristal primitif qui, ind�finiment et diversement ajout� � lui-m�me, engendre la masse totale, et qui, une fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des corps complexes qu'il a form�s. Or, quand nous regardons attentivement l'id�e que nous nous faisons d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances, c'est-�-dire les corps et les esprits[1]. Cette table est brune, longue, large et haute de trois pieds � l'oeil: cela signifie qu'elle fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle p�se dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine sensation musculaire. Elle est dure et carr�e: cela signifie encore qu'�tant pouss�e, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux esp�ces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand j'examine de pr�s ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre id�e d'un corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les sensations qu'il excite en nous; nous le d�terminons par l'esp�ce, le nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature intime, ou s'il en a une; nous affirmons simplement qu'il est la cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de nos sensations il a dur�, nous voulons dire simplement que si, pendant ce temps-l�, nous nous �tions trouv�s � sa port�e, nous aurions eu les sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le d�finissons jamais que par nos impressions pr�sentes ou pass�es, futures ou possibles, complexes ou simples. Cela est si vrai, que des philosophes comme Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la mati�re est un �tre imaginaire, et que tout l'univers sensible se r�duit � un ordre de sensations. A tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les impressions par lesquelles il se manifeste � nous. Il en est de m�me pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a en nous une �me, un moi, un sujet ou �r�cipient� des sensations et de nos autres fa�ons d'�tre, distinct de ces sensations et de nos autres fa�ons d'�tre; mais nous n'en connaissons rien. �Tout ce que nous apercevons en nous-m�mes, dit Mill,[2] c'est une certaine trame d �tats int�rieurs, une s�rie d'impressions[3], sensations, pens�es, �motions et volont�s.� Nous n'avons pas plus d'id�e de l'esprit que de la mati�re; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur la mati�re. Ainsi les substances, quelles qu'elles soient, corps ou esprit, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des tissus plus ou moins compliqu�s, plus ou moins r�guliers, dont nos impressions ou mani�res d'�tre forment tous les fils. Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par l� que, lorsque la neige est pr�sente � ma vue, j'ai la sensation de blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par l� que, lorsque le feu est � port�e de mon corps, j'ai la sensation de chaleur. �Quand nous disons d'un esprit qu'il est d�vot ou superstitieux, ou m�ditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que les id�es, les �motions, les volont�s d�sign�es par ces mots reviennent fr�quemment dans la s�rie de ses mani�res d'�tre[4].� Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles, nous voulons dire simplement qu'abandonn�s � eux-m�mes, ils tomberont; que, tranch�s, ils se s�pareront; que, pouss�s, ils se mettront en mouvement; c'est-�-dire qu'en telle et telle circonstance ils produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue. Toujours un attribut d�signe une de nos mani�res d'�tre ou une s�rie de nos mani�res d'�tre. En vain nous les d�guisons en les groupant, en les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les transformant de telle sorte que souvent nous avons peine � les reconna�tre: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et de nos id�es, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre chose. �D�composez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple: Une personne g�n�reuse est digne d'honneur[5].--Le mot _g�n�reux_ d�signe certains �tats habituels d'esprit et certaines particularit�s habituelles de conduite, c'est-�-dire des mani�res d'�tre int�rieures et des faits ext�rieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un sentiment d'approbation et d'admiration suivi � l'occasion par les actes ext�rieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des ph�nom�nes ou �tats d'esprit suivis ou accompagn�s de faits sensibles.� Ainsi nous avons beau nous tourner de tous c�t�s, nous restons dans le m�me cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit complexe ou abstrait, compos� ou simple, son �toffe pour nous est la m�me: nous n'y mettons que nos mani�res d'�tre. Notre esprit est dans la nature comme un thermom�tre est dans une chaudi�re: nous d�finissons les propri�t�s de la nature par les impressions de notre esprit, comme nous d�signons les �tats de la chaudi�re par les variations du thermom�tre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que des �tats et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de donn�es isol�es et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas de ph�nom�nes. Ce sont l� les seuls �l�ments de notre science: partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un � l'autre, ou de lier un fait � un fait. III Cette petite phrase est l'abr�g� de tout le syst�me; p�n�trez-vous en. Elle explique toutes les th�ories de Mill. C'est � ce point de vue qu'il a tout d�fini. C'est d'apr�s ce point de vue qu'il a partout innov�. Il n'a reconnu dans toutes les formes et � tous les degr�s de la connaissance que la connaissance des faits et de leurs rapports. Or, vous savez que la logique a deux pierres angulaires, la th�orie de la _d�finition_ et la th�orie de la _preuve_. Depuis Aristote, les logiciens ont pass� leur temps � les polir. On n'osait y toucher que respectueusement. Elles �taient saintes. Tout au plus, de temps en temps, quelque novateur osait les retourner avec pr�caution pour les mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse et les remplace toutes les deux, de la m�me mani�re et du m�me effort. IV Je sais bien qu'aujourd'hui on se moque des gens qui raisonnent sur la d�finition; j'esp�re pour vous que vous ne commettez pas cette sottise. Il n'y a pas de th�orie plus f�conde en cons�quences universelles et capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science humaine v�g�te et se soutient. Car d�finir les choses, c'est marquer leur nature. Apporter une id�e neuve de la d�finition, c'est apporter une id�e neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les �tres, de quoi ils se composent, en quels �l�ments ils se r�duisent. Voil� le m�rite de ces sp�culations si s�ches; le philosophe a l'air d'aligner des formules; la v�rit� est qu'il y renferme l'univers. Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une figure de g�om�trie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans doute l'objet a ses propri�t�s, mais il a aussi son essence. Il se manifeste au dehors par une multitude ind�finie d'effets et de qualit�s, mais toutes ces mani�res d'�tre sont les suites ou les oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds cach�, seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni �tre con�u, et qui constitue son �tre et sa notion[6]. Ils appellent d�finitions les propositions qui la d�signent, et d�cident que le meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions. Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien; elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales[7]. Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois lignes? La premi�re partie de votre phrase m'exprime par un mot abr�viatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution d�velopp�e. Vous me dites deux fois la m�me chose; vous mettez le m�me fait sous deux termes diff�rents: vous n'ajoutez pas un fait � un fait, vous allez du m�me au m�me. Votre proposition n'est pas instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les qualit�s sont accessoires, il faut dire que les propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui concernent les qualit�s sont importantes. Je n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure form�e par la r�volution d'une droite autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs �gaux sont �gales, ou que trois points suffisent pour d�terminer la circonf�rence. Ce qu'on appelle la nature d'un �tre est le r�seau des faits qui constituent cet �tre. La nature d'un mammif�re carnassier consiste en ce que la propri�t� d'allaiter, avec toutes les particularit�s de structure qui l'am�nent, se trouve jointe � la possession des dents � ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux facult�s correspondantes. Voil� les �l�ments qui composent sa nature. Ce sont des faits li�s l'un � l'autre comme une maille � une maille. Nous en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au del� de notre science pr�sente et de notre exp�rience future, le filet �tend � l'infini ses fils entrecrois�s et multipli�s. L'essence ou nature d'un �tre est la somme ind�finie de ses propri�t�s. �Nulle d�finition, dit Mill, n'exprime cette nature tout enti�re, et toute proposition exprime quelque partie de cette nature[8] .� Quittez donc la vaine esp�rance de d�m�ler sous les propri�t�s quelque �tre primitif et myst�rieux, source et abr�g� du reste; laissez les entit�s � Duns Scott; ne croyez pas qu'en sondant vos id�es comme les Allemands, en classant les objets d'apr�s le genre et l'esp�ce comme les scolastiques, en renouvelant la science nominale du moyen �ge, ou les jeux d'esprit de la m�taphysique h�g�lienne, vous puissiez suppl�er � l'exp�rience. 11 n'y a pas de d�finitions de choses; s'il y a des d�finitions, ce ne sont que des d�finitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq lettres. Nulle phrase n'�puisera la totalit� in�puisable des qualit�s qui font un �tre, mais plusieurs phrases pourront d�signer les faits qui correspondent � un mot. Dans ce cas, la d�finition peut se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il repr�sente, et de ces attributs aux exp�riences int�rieures ou sensibles qui leur servent de fondement. Du terme _chien_ elle nous fait remonter aux attributs mammif�re, carnassier et autres qu'il repr�sente, et de ces attributs aux exp�riences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de fondement. Elle r�duit le compos� au simple, le d�riv� au primitif. Elle ram�ne notre connaissance � ses origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des d�finitions, comme celles de la g�om�trie, qui semblent capables d'engendrer de longues suites de v�rit�s neuves[9], c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la d�finition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure termin�e par trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La premi�re est un postulat, la seconde est une d�finition. La premi�re est cach�e, la seconde est visible; la premi�re est susceptible de v�rit� ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de l'autre. La premi�re est la source de tous les th�or�mes qu'on peut faire sur les triangles, la seconde ne fait que r�sumer eu un mot les faits contenus dans l'autre. La premi�re est une v�rit�, la seconde une commodit�; la premi�re est une partie de la science, la seconde un exp�dient du langage. La premi�re exprime une relation possible entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La premi�re seule est fructueuse, parce que seule, conform�ment � l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots, ou aux �tres, ou � tous les deux � la fois. S'il s'agit de mots, comme dans les d�finitions de noms, tout son effort est de ramener les mots aux exp�riences primitives, c'est-�-dire aux faits qui leur servent d'�l�ments. S'il s'agit d'�tres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de joindre un fait � un fait, pour rapprocher la somme finie des propri�t�s connues de la somme infinie des propri�t�s � conna�tre. S'il s'agit des deux, comme dans les d�finitions de nom qui cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et l'autre. Partout l'op�ration est la m�me. Il ne s'agit partout que de s'entendre, c'est-�-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre, c'est-�-dire de joindre des faits. V Voil� un premier rempart d�truit; je suppose que vous attendez mon philosophe derri�re le second, la th�orie de la _preuve_. Celle-ci, depuis deux mille ans, passe pour une v�rit� acquise, d�finitive, inattaquable. Plusieurs l'ont jug�e inutile, mais personne n'a os� la dire fausse. Chacun l'a consid�r�e comme un th�or�me �tabli. Eh bien, regardons-la. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci: �Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel.� Voil� le mod�le de la preuve, et toute preuve compl�te se ram�ne � celle-l�. Or, selon les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition g�n�rale concernant tous les hommes qui aboutit � une proposition particuli�re concernant un certain homme. De la premi�re on passe � la seconde, parce que la seconde est contenue dans la premi�re. Du g�n�ral on passe au particulier, parce que le particulier est contenu dans le g�n�ral. La seconde n'est qu'un cas de la premi�re; sa v�rit� est enferm�e par avance dans celle de la premi�re, et c'est pour cela qu'elle est une v�rit�. En effet, sit�t que la conclusion n'est plus contenue dans les pr�misses, le raisonnement est faux, et toutes les r�gles compliqu�es du moyen �ge ont �t� r�duites par Port-Royal � cette seule r�gle, que la conclusion doit �tre contenue dans les pr�misses. Ainsi toute la marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste � reconna�tre dans les individus ce qu'il a connu de la classe, � affirmer en d�tail ce qu'il a �tabli pour l'ensemble, � poser une seconde fois et pi�ce � pi�ce ce qu'il a pos� tout d'un coup une premi�re fois. Point du tout, r�pond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert � rien. Il n'est point un progr�s, mais une r�p�tition. Quand j'ai affirm� que tous les hommes sont mortels, j'ai affirm� par cela m�me que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe enti�re, c'est-�-dire de tous les individus, j'ai parl� de chaque individu, et notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle n'ajoute rien � ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous une autre forme une connaissance que j'avais d�j�. Elle n'est point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en sais autant en le commen�ant qu'apr�s l'avoir fini. J'ai transform� des mots en d'autres mots; j'ai pi�tin� sur place. Or cela ne peut �tre, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des v�rit�s neuves. J'apprends une v�rit� neuve quand je d�couvre que le prince Albert est mortel, et je la d�couvre par la vertu du raisonnement, puisque le prince Albert �tant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par del� la th�orie toute scolastique du syllogisme qui r�duit le raisonnement � des substitutions de mots, il faut chercher une th�orie de la preuve, toute positive, qui d�m�le dans le raisonnement des d�couvertes de faits. Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition g�n�rale n'est point la v�ritable preuve de la proposition particuli�re. Elle le para�t, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalit� de tous les hommes que je conclus la mortalit� du prince Albert; les pr�misses sont ailleurs, et par derri�re. La proposition g�n�rale n'est qu'un m�mento, une sorte de registre abr�viatif, o� j'ai consign� le fruit de mes exp�riences. Tous pouvez consid�rer ce m�mento comme un livre de notes o� vous vous reportez quand vous voulez rafra�chir votre m�moire; mais ce n'est point du livre que vous tirez voire science: vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon m�mento n'a de valeur que par les exp�riences qu'il rappelle. Ma proposition g�n�rale n'a de valeur que par les faits particuliers qu'elle r�sume. �La mortalit� de Jean, Thomas et compagnie[10] est apr�s tout la seule preuve que nous ayons de la mortalit� du prince Albert.�--�La vraie raison qui nous fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses anc�tres, et nos anc�tres, et toutes les autres personnes qui leur �taient contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies pr�misses du raisonnement.� C'est d'eux que nous avons tir� la proposition g�n�rale; ce sont eux qui lui communiquent sa port�e et la v�rit�; elle se borne � les mentionner sous une forme plus courte; elle re�oit d'eux toute sa substance; ils agissent par elle et � travers elle pour amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur repr�sentant, et � l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le soleil se l�vera, que l'eau les noiera, que le feules br�lera, sans employer l'interm�diaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du g�n�ral au particulier, mais du particulier au particulier. �L'esprit ne va jamais que des cas observ�s aux cas non observ�s, avec ou sans formules comm�moratives. Nous ne nous en servons que pour la commodit�[11].�--�Si nous avions une m�moire assez ample et la facult� de maintenir l'ordre dans une grosse masse de d�tails, nous pourrions raisonner sans employer une seule proposition g�n�rale[12].� Ici, comme plus haut, les logiciens se sont m�pris: ils ont donn� le premier rang aux op�rations verbales; ils ont laiss� sur l'arri�re-plan les op�rations fructueuses. Ils ont donn� la pr�f�rence aux mots sur les faits. Ils ont continu� la science nominale du moyen �ge. Ils ont pris l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation des id�es pour le progr�s de l'esprit. C'est � nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous l'avons renvers� dans les sciences, de relever les exp�riences particuli�res et instructives, et de leur rendre dans nos th�ories la primaut� et l'importance que notre pratique leur conf�re depuis trois cents ans. VI Reste une sorte de forteresse philosophique o� se r�fugient les id�alistes. A l'origine de toutes les preuves il y a la source de toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne peuvent enclore un espace; deux quantit�s �gales � une troisi�me sont �gales entre elles; si l'on ajoute des quantit�s �gales � des quantit�s �gales, les sommes ainsi form�es sont encore �gales: voil� des propositions instructives, car elles expriment non des sens de mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des propositions f�condes, car toute l'arithm�tique, l'alg�bre et la g�om�trie sont des suites de leur v�rit�. D'autre part, cependant, elles ne sont point l'oeuvre de l'exp�rience, car nous n'avons pas besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de consulter la conception int�rieure que nous en avons: le t�moignage de nos sens � cet �gard est inutile; notre croyance na�t tout enti�re, et avec toute sa force, de la simple comparaison de nos id�es. De plus, l'exp�rience ne suit ces deux lignes que jusqu'� une distance born�e, dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille, un million de lieues, et � l'infini; donc, � partir de l'endroit o� l'exp�rience cesse, ce n'est plus elle qui �tablit l'axiome. Enfin l'axiome est n�cessaire, c'est-�-dire que le contraire est inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux lignes droites; sit�t que nous imaginons l'espace comme enclos, les deux lignes cessent d'�tre droites; sit�t que nous imaginons les deux lignes comme droites, l'espace cesse d'�tre enclos. Dans l'affirmation des axiomes, les id�es constitutives s'attirent invinciblement. Dans la n�gation des axiomes, les id�es constitutives se repoussent invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions d'exp�rience; elles constatent un rapport accidentel, et non un rapport n�cessaire; elles posent que deux faits sont li�s, et non que les deux faits doivent �tre li�s; elles �tablissent que les corps sont pesants, et non que les corps doivent �tre pesants. Ainsi les axiomes ne sont pas et ne peuvent pas �tre les produits de l'exp�rience. Ils ne le sont pas, puis-qu'on peut les former de t�te et sans exp�rience. Ils ne peuvent pas l'�tre puisqu'ils d�passent, par la nature et la port�e de leurs v�rit�s, les v�rit�s de l'exp�rience. Ils ont une autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils viennent d'ailleurs. Point du tout, r�pond Mill. Ici, comme tout � l'heure, vous raisonnez en scolastique; vous oubliez les faits cach�s derri�re les conceptions: car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute vous pouvez d�couvrir, sans employer vos yeux et par une pure contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace; mais cette contemplation n'est que l'exp�rience d�plac�e. Les lignes imaginaires remplacent ici les lignes r�elles; vous reportez les figures en vous-m�me, au lieu de les reporter sur le papier: votre imagination fait le m�me office qu'un tableau; vous vous fiez � l'une comme vous vous fiez � l'autre, et une substitution vaut l'autre, car en fait de figures et de lignes l'imagination reproduit exactement la sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez exactement de m�me une minute apr�s, les yeux ferm�s, et vous �tudiez les propri�t�s g�om�triques transplant�es dans le champ de la vision int�rieure aussi s�rement que vous les �tudieriez maintenues dans le champ de la vision ext�rieure. Il y a donc une exp�rience de t�te comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'apr�s une exp�rience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, m�me prolong�es � l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas besoin pour cela de les suivre � l'infini, vous n'avez qu'� vous transporter par l'imagination � l'endroit o� elles convergent, et vous avez � cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe, c'est-�-dire qui cesse d'�tre droite[13]. Cette pr�sence imaginaire tient lieu d'une pr�sence r�elle; vous affirmez par l'une ce que vous affirmeriez par l'autre, et du m�me droit. La premi�re n'est que la seconde plus maniable, ayant plus de mobilit� et de port�e. C'est un t�lescope au lieu d'un oeil. Or les t�moignages du t�lescope sont des propositions d'exp�rience, donc les t�moignages de l'imagination en sont aussi. Quant � l'argument qui distingue les axiomes et les propositions d'exp�rience, sous pr�texte que le contraire des unes est concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car cette distinction n'existe pas. Rien n'emp�che que le contraire de certaines propositions d'exp�rience soit concevable, et le contraire de certaines autres inconcevable. Cela d�pend de la structure de notre esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse d�mentir son exp�rience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut qu'en certains cas la conception diff�re de la perception, et qu'en certains autres elle n'en diff�re pas. Il se peut qu'en certains cas la vue ext�rieure s'oppose � la vue int�rieure, et qu'en certains autres elle ne s'y oppose pas. Or on a d�j� vu qu'en mati�re de figures, la vue int�rieure reproduit exactement la vue ext�rieure. Donc, dans les axiomes de figure, la vue int�rieure ne pourra s'opposer � la vue ext�rieure; l'imagination ne pourra contredire la sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit inconcevable, sont des exp�riences d'une certaine classe, et c'est parce qu'ils sont des exp�riences d'une certaine classe que leur contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, qui est l'abr�g� du syst�me: toute proposition instructive ou f�conde vient d'une exp�rience, et n'est qu'une liaison de faits. VII Il suit de l� que l'induction est la seule clef de la nature. Cette th�orie est le chef d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan aussi d�vou� de l'exp�rience qui p�t faire la th�orie de l'induction. Qu'est-ce que l'induction? C'est l'op�ration �qui d�couvre et prouve des propositions g�n�rales. C'est le proc�d� par lequel nous concluons que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai en tout temps, les circonstances �tant pareilles.�[14] C'est le raisonnement par lequel, ayant remarqu� que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra. Bref, l'induction lie la mortalit� et la qualit� d'homme, c'est-�-dire deux faits g�n�raux ordinairement successifs, et d�clare que le premier est la _cause_ du second. Cela revient � dire que le cours de la nature est uniforme. Mais l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la trouvons pas au commencement, mais � la fin de nos recherches.[15] Au fond l'exp�rience ne pr�suppose rien hors d'elle-m�me. Nul principe � priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette pierre est tomb�e, que ce charbon rouge nous a br�l�s, que cet homme est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que l'addition et la comparaison de ces petits faits isol�s et momentan�s. Nous apprenons par la simple pratique que le soleil �claire, que les corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre ressource pour �tendre ou contr�ler ces inductions que d'autres inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire sa valeur d'elle-m�me et de ses voisines. C'est toujours l'exp�rience qui juge l'exp�rience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps de nos v�rit�s n'a point une �me diff�rente de lui-m�me, qui lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties prises ensemble et par la vitalit� de chacune de ses parties prises � part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des hommes dont la t�te est au-dessous des �paules. Vous ne refuseriez pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et cependant votre exp�rience de la chose est la m�me dans les deux cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu que des hommes ayant la t�te au-dessus des �paules. D'o� vient donc que le second t�moignage vous para�t plus croyable que le premier? �Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la couleur des animaux que dans la structure g�n�rale de leurs parties anatomiques. Mais comment savez-vous cela? �videmment par l'exp�rience.[16] Il est donc vrai que nous avons besoin de l'exp�rience pour nous apprendre � quel degr�, dans quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier � l'exp�rience. L'exp�rience doit �tre consult�e pour apprendre d'elle dans quelles circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche d'apr�s laquelle nous puissions v�rifier l'exp�rience; nous faisons de l'exp�rience la pierre de touche de l'exp�rience.� Il n'y a qu'elle et elle est partout. Consid�rons donc comment sans autre secours que le sien nous pouvons former des propositions g�n�rales, particuli�rement les plus nombreuses et les plus importantes de toutes, celles qui joignent deux �v�nements successifs en disant que le premier est la cause du second. Il y a l� un grand mot, celui de cause. Pesez-le. Il porte dans son sein toute une philosophie. De l'id�e que vous y attachez, d�pend toute votre id�e de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est transformer la pens�e humaine; et vous allez voir comment Mill, avec Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, a transform� cette notion. Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne parle pas du lien myst�rieux par lequel les m�taphysiciens attachent la cause � l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et de la vertu g�n�ratrice que certaines philosophies ins�rent entre le producteur et le produit. �La seule notion, dit-il[17], dont l'induction ait besoin � cet �gard peut �tre donn�e par l'exp�rience. Nous apprenons par l'exp�rience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable, et que chaque fait y est toujours pr�c�d� par un autre fait. Nous appelons cause l'_ant�c�dent invariable_, effet le _cons�quent invariable_.�[18] Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la dilatation du corps. �La cause r�elle est la s�rie des conditions, l'ensemble des ant�c�dents sans lesquels l'effet ne serait pas arriv�....[19] Il n'y a pas de fondement scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un ph�nom�ne et ses conditions.... La distinction que l'on �tablit entre le patient et l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions n�gatives et positives prises ensemble, la totalit� des circonstances et contingences de toute esp�ce, lesquelles, une fois donn�es, sont invariablement suivies du cons�quent.�[20] On fait grand bruit du mot n�cessaire. �Ce qui est n�cessaire, ce qui ne peut pas ne pas �tre, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que nous puissions faire � propos de toutes les autres choses.�[21] Voil� tout ce que l'on veut dire quand on pr�tend que la notion de cause enferme la notion de n�cessit�. On veut dire que l'ant�c�dent est suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre condition n'est exig�e. Succ�der sans condition, voil� toute la notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se m�prennent quand ils d�couvrent dans notre volont� un type diff�rent de la cause, et d�clarent que nous y voyons la force efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons l� comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un autre. �Notre volont�, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une �tincelle produit une explosion de poudre � canon.� Il y a l� un ant�c�dent comme ailleurs, la r�solution ou �tat de l'esprit, et un cons�quent comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'exp�rience les lie et nous fait pr�voir que l'effort suivra la r�solution, comme elle nous fait pr�voir que l'explosion de la poudre suivra le contact de l'�tincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons simplement, sous le nom d'effet et de cause, les ph�nom�nes qui _forment des couples sans exception ni condition_. Or, pour �tablir ces liaisons exp�rimentales, Mill d�couvre quatre m�thodes, et quatre m�thodes seulement: celle des concordances[22], celle des diff�rences[23], celle des r�sidus[24], celle des variations concomitantes[25]. Elles sont les seules voies par lesquelles nous puissions p�n�trer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont partout. Et elles emploient toutes le m�me artifice. Cet artifice est l'_�limination_; et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous avez deux groupes, l'un d'ant�c�dents, l'autre de cons�quents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'�l�ments: dix, par exemple. A quel ant�c�dent chaque cons�quent est-il joint? Le premier cons�quent est-il joint au premier ant�c�dent, ou bien au troisi�me, ou bien au sixi�me? Toute la difficult� et toute la d�couverte sont l�. Pour r�soudre la difficult� et pour op�rer la d�couverte, il faut �liminer, c'est-�-dire exclure les ant�c�dents qui ne sont point li�s au cons�quent que l'on consid�re[26]. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours le couple est entour� de circonstances, on assemble divers cas qui, par leur diversit�, permettent � l'esprit de retrancher ces circonstances, et de voir le couple � nu. En d�finitive, on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne les isole que par des comparaisons. VIII Ce sont l� des formules, un fait sera plus clair. En voici un: vous allez voir les m�thodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble presque toutes. Il s'agit de la th�orie de la ros�e du docteur Well. Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut vous donner le plaisir de les m�diter. �Il faut d'abord distinguer la ros�e de la pluie aussi bien que des brouillards, et la d�finir en disant qu' �elle est l'apparition spontan�e d'une moiteur sur des corps expos�s en plein air, quand il ne tombe point de pluie ni d'humidit� visible.�[27] La ros�e ainsi d�finie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouv�e? �D'abord, nous avons des ph�nom�nes analogues dans la moiteur qui couvre un m�tal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui appara�t en �t� sur les parois d'un verre d'eau fra�che qui sort du puits, qui se montre � l'int�rieur des vitres quand la gr�le ou une pluie soudaine refroidit l'air ext�rieur, qui coule sur nos murs lorsqu'apr�s un long froid arrive un d�gel ti�de et humide.--Comparant tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le ph�nom�ne en question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, � savoir, que l'objet qui se couvre de ros�e est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la ros�e nocturne? Est-ce un fait que l'objet baign� de ros�e est plus froid que l'air? Nous sommes tent�s de r�pondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'exp�rience est ais�e: nous n'avons qu'� mettre un thermom�tre en contact avec la substance couverte de ros�e, et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la port�e de son influence. L'exp�rience a �t� faite, la question a �t� pos�e, et toujours la r�ponse s'est trouv�e affirmative. Toutes les fois qu'un objet se recouvre de ros�e, il est plus froid que l'air.[28] �Voil� une application compl�te de la _m�thode de concordance_: elle �tablit une liaison invariable entre l'apparition de la ros�e sur une surface et la froideur de cette surface compar�e � l'air ext�rieur. Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la m�thode de concordance ne nous fournit aucune lumi�re. Nous devons avoir recours � une m�thode plus puissante: nous devons varier les circonstances, nous devons noter les cas o� la ros�e manque; car une des conditions n�cessaires pour appliquer la _m�thode de diff�rence,_ c'est de comparer des cas o� le ph�nom�ne se rencontre avec d'autres o� il ne se rencontre pas.[29] �Or la ros�e ne se d�pose pas sur la surface des m�taux polis, tandis qu'elle se d�pose tr�s-abondamment sur le verre. Voil� un cas o� l'effet se produit, et un autre o� il ne se produit point.... Mais, comme les diff�rences qu'il y a entre le verre et les m�taux polis sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore �tre s�rs, c'est que la cause de la ros�e se trouvera parmi les circonstances qui distinguent le verre des m�taux polis[30].... Cherchons donc � d�m�ler cette circonstance, et pour cela employons la seule m�thode possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des m�taux polis et du verre poli, le contraste montre �videmment que la _substance_ a une grande influence sur le ph�nom�ne. C'est pourquoi faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant � l'air les surfaces polies de diff�rentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite para�tre une �chelle d'intensit�. Les substances polies qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'impr�gnent le plus de ros�e; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le moins[31]: d'o� l'on conclut que �l'apparition de la ros�e est li�e au pouvoir que poss�de le corps de r�sister au passage de la chaleur.� � Mais si nous exposons � l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces polies, nous trouvons quelquefois cette loi renvers�e. Ainsi le fer rude, particuli�rement s'il est peint ou noirci, se mouille de ros�e plus vite que le papier verni. L'_esp�ce de surface_ a donc beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la m�me substance en faisant varier le plus possible l'�tat de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la m�thode des variations concomitantes), et une nouvelle �chelle d'intensit� se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus ais�ment par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus abondamment de ros�e.[32] On en conclut �que l'apparition de la ros�e est li�e � la capacit� de perdre la chaleur par voie de rayonnement.� �A pr�sent l'influence que nous venons de reconna�tre � la _substance_ et � la _surface_ nous conduit � consid�rer celle de la _texture_, et l� nous rencontrons une troisi�me �chelle d'intensit�, qui nous montre les substances d'une texture ferme et serr�e, par exemple les pierres et les m�taux, comme d�favorables � l'apparition de la ros�e, et au contraire les substances d'une texture l�che, par exemple le drap, le velours, la laine, le duvet, comme �minemment favorables � la production de la ros�e. La texture l�che est donc une des circonstances qui la provoquent. Mais cette troisi�me cause se ram�ne � la premi�re, qui est le pouvoir de r�sister au passage de la chaleur, car les substances de texture l�che sont pr�cis�ment celles qui fournissent les meilleurs v�tements, en emp�chant la chaleur de passer de la peau � l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface int�rieure tr�s-chaude, pendant que leur surface ext�rieure est tr�s-froide[33]. �Ainsi les cas tr�s-vari�s dans lesquels beaucoup de ros�e se d�pose s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent rapidement,--deux qualit�s qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend � perdre sa chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui �tre restitu�e par le dedans. Au contraire, les cas tr�s-vari�s dans lesquels la ros�e manque ou est tr�s-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette propri�t�. Nous pouvons maintenant r�pondre � la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la ros�e, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la substance sur laquelle la ros�e se d�pose doit, par ses seules propri�t�s, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la ros�e, et, comme il y a une liaison entre les deux, c'est la ros�e qui d�pend de la froideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la ros�e.[34] �Maintenant cette loi si amplement �tablie peut se confirmer de trois mani�res diff�rentes. Premi�rement, par d�duction, en partant des lois connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou dans tout autre gaz. On sait par l'exp�rience directe que la quantit� d'eau qui peut rester suspendue dans l'air � l'�tat de vapeur est limit�e pour chaque degr� de temp�rature, et que ce maximum devient moindre � mesure que la temp�rature diminue. Il suit de l� d�ductivement que, s'il y a d�j� autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en contenir sa temp�rature pr�sente, tout abaissement de cette temp�rature portera une portion de la vapeur � se condenser et � se changer en eau. Mais, de plus, nous savons d�ductivement, d'apr�s les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-m�me abaissera n�cessairement la temp�rature de la couche d'air imm�diatement appliqu�e � sa surface, et par cons�quent la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'apr�s les lois ordinaires de la gravitation ou coh�sion, s'attachera � la surface du corps, ce qui constituera la ros�e.... Cette preuve d�ductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-�-dire des cas o�, ce corps �tant plus froid que l'air, il ne se d�pose pourtant point de ros�e: car elle montre qu'il en sera n�cessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse, comparativement � sa temp�rature, que m�me, �tant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, dans un �t� tr�s-sec, il n'y a pas de ros�e, ni dans un hiver tr�s-sec de gel�es blanches.[35] �La seconde confirmation de la th�orie se tire de l'exp�rience directe pratiqu�e selon la m�thode de diff�rence. Nous pouvons, en refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une temp�rature � laquelle la ros�e commence � se d�poser. Nous ne pouvons, � la v�rit�, faire cela que sur une petite �chelle; mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la m�me op�ration, si elle �tait conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au m�me effet. �Et finalement nous sommes capables de v�rifier le r�sultat, m�me sur cette grande �chelle. Le cas est un de ces cas rares o� la nature fait l'exp�rience pour nous de la m�me mani�re que nous la ferions nous-m�mes, c'est-�-dire en introduisant dans l'�tat ant�rieur des choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement d�finie, et en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout autre changement consid�rable dans les circonstances ant�rieures. On a observ� que la ros�e ne se d�pose jamais abondamment dans des endroits fort abrit�s contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'�cartent, f�t-ce pour quelques minutes seulement, de fa�on � laisser une ouverture, la ros�e commence � se d�poser, et va en augmentant. Ici il est compl�tement prouv� que la pr�sence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel cause la pr�sence ou l'absence de la ros�e; mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps entre lesquels et un objet donn� il n'y a rien qu'un fluide �lastique, ont cette propri�t� connue, qu'ils tendent � �lever ou � maintenir la temp�rature de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la chaleur, nous voyons � l'instant que la retraite des nuages refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement dans l'ant�c�dent par des moyens connus et d�finis, le cons�quent suit et doit suivre: exp�rience naturelle conforme aux r�gles de la m�thode de diff�rence.�[36] IX Ce ne sont pas l� tous les proc�d�s des sciences, mais ceux-ci m�nent aux autres. Vous allez voir comme chez Mill tout s'encha�ne. Il n'y a pas d'esprit plus rigoureux. Sans doute ces proc�d�s d'isolement en beaucoup de cas sont impuissants, et ces cas sont ceux o� l'effet, �tant produit par un concours de causes, ne peut �tre divis� en ses �l�ments. Les m�thodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus �liminer, et par cons�quent nous ne pouvons plus induire. Et cette difficult� si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en lui m�l�s � un tel point qu'on ne peut les s�parer sans le d�truire, en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicit� par deux forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque �l�ment de son mouvement est l'effet combin� des deux forces sollicitantes. Les deux effets se p�n�trent tellement qu'on n'en peut isoler aucun et le rapporter � sa source. Pour apercevoir s�par�ment chaque effet, il faudrait consid�rer des mouvements diff�rents, c'est-�-dire supprimer le mouvement donn� et le remplacer par d'autres. Ni la m�thode de concordance ou de diff�rence, ni la m�thode des r�sidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes d�composantes et �liminatives, ne peuvent servir contre un ph�nom�ne qui par nature exclut toute �limination et toute d�composition. Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'appara�t la derni�re clef de la nature, la m�thode de d�duction. Nous quittons le ph�nom�ne, nous nous reportons � c�t� de lui, nous en �tudions d'autres plus simples, nous �tablissons leurs lois, et nous lions chacun d'eux � sa cause par les proc�d�s de l'induction ordinaire; puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous concluons d'apr�s leurs lois connues quel devra �tre leur effet total. Nous v�rifions ensuite si le mouvement donn� est exactement semblable au mouvement pr�dit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'o� nous l'avons d�duit. Ainsi, pour d�couvrir les causes des mouvements des plan�tes, nous recherchons par des inductions simples les lois de deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirig�e selon la tangente, l'autre qui est la force acc�l�ratrice attractive. De ces lois induites nous d�duisons par le calcul le mouvement d'un corps qui serait soumis � leurs sollicitations combin�es, et, v�rifiant que les mouvements plan�taires observ�s co�ncident exactement avec les mouvements pr�vus, nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les causes des mouvements plan�taires. �C'est � cette m�thode, dit Mill, que l'esprit humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les th�ories qui ont r�uni des ph�nom�nes vastes et compliqu�s sous quelques lois simples.� Ses d�tours nous ont conduits plus loin que la voie directe; elle a tir� son efficacit� de son imperfection. X Que si nous comparons maintenant les deux m�thodes, leur opportunit�, leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abr�g� l'histoire, les divisions, les esp�rances et les limites de la science humaine. La premi�re appara�t au d�but, la seconde � la fin. La premi�re a d� prendre l'empire au temps de Bacon,[37] et commence � le perdre; la seconde a d� perdre l'empire au temps de Bacon, et commence � le prendre: en sorte que la science, apr�s avoir pass� de l'�tat d�ductif � l'�tat exp�rimental, passe de l'�tat exp�rimental � l'�tat d�ductif. La premi�re a pour province les ph�nom�nes d�composables et sur lesquels nous pouvons exp�rimenter. La seconde a pour domaine les ph�nom�nes ind�composables, ou sur lesquels nous ne pouvons exp�rimenter. La premi�re est efficace en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, dans les premi�res d�marches de toute science, partout o� les ph�nom�nes sont m�diocrement compliqu�s, proportionn�s � notre force, capables d'�tre transform�s par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en astronomie, dans les parties sup�rieures de la physique, en physiologie, en histoire, dans les derni�res d�marches de toute science, partout o� les ph�nom�nes sont fort compliqu�s, comme la vie animale et sociale, ou plac�s hors de nos prises, comme le mouvement des corps c�lestes et les r�volutions de l'enveloppe terrestre. Quand la m�thode convenable n'est pas employ�e, la science s'arr�te; quand la m�thode convenable est pratiqu�e, la science marche. L� est tout le secret de son pass� et de son pr�sent. Si les sciences physiques sont rest�es immobiles jusqu'� Bacon, c'est qu'on d�duisait lorsqu'il fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait d�duire. C'est par d�ductions et d'apr�s les lois physiques et chimiques qu'on pourra expliquer les ph�nom�nes physiologiques. C'est par d�duction et d'apr�s les lois mentales qu'on pourra expliquer les ph�nom�nes historiques.[38] Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent � devenir d�ductives; toutes aspirent � se r�sumer en quelques propositions g�n�rales desquelles le reste puisse se d�duire. Moins ces propositions sont nombreuses, plus la science est avanc�e. Moins une science exige de suppositions et de donn�es, plus elle est parfaite. Cette r�duction est son �tat final. L'astronomie, l'acoustique, l'optique, lui offrent son mod�le. Nous conna�trons la nature quand nous aurons d�duit ses millions de faits de deux ou trois lois. J'ose dire que la th�orie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconna�tre que nulle part l'induction n'a �t� expliqu�e d'une fa�on si compl�te et si pr�cise, avec une telle abondance de distinctions fines et justes, avec des applications si �tendues et si exactes, avec une telle connaissance des pratiques effectives et des d�couvertes acquises, avec une plus enti�re exclusion des principes � priori et des suppositions m�taphysiques, dans un esprit plus conforme aux proc�d�s rigoureux de l'exp�rience moderne. Vous me demandiez tout � l'heure ce que nous avons fait en philosophie; je r�ponds: la th�orie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lign�e qui commence � Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel, s'est continu�e jusqu'� nous. Ils ont port� dans la philosophie notre esprit national; ils ont �t� positifs et pratiques; ils ne se sont point envol�s au-dessus des faits; ils n'ont point tent� des routes extraordinaires; ils ont purg� le cerveau humain de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employ� du seul c�t� o� il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barri�res et des flambeaux sur le chemin d�j� fray� par les sciences fructueuses. Ils n'ont point voulu d�penser vainement leur travail hors de la voie explor�e et v�rifi�e. Ils ont aid� � la grande oeuvre moderne, la d�couverte des lois applicables; ils ont contribu�, comme les savants sp�ciaux, � augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de philosophies qui en aient fait autant. XI Vous allez me dire que mon philosophe s'est coup� les ailes pour fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'exp�rience borne la carri�re qu'elle nous ouvre; elle nous a donn� notre but; elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'� regarder les �l�ments qui la composent et les �v�nements dont elle part pour comprendre que sa port�e est restreinte. Sa nature et son proc�d� r�duisent sa marche � quelques pas. Et d'abord[39] les lois derni�res de la nature ne peuvent �tre moins nombreuses que les esp�ces distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien r�duire un mouvement � un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur � la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre � un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un � l'autre des ph�nom�nes de degr� diff�rent, mais non des ph�nom�nes d'esp�ce diff�rente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme des �l�ments simples, ind�composables, absolument s�par�s les uns des autres, absolument incapables d'�tre ramen�s les uns aux autres. L'exp�rience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversit�s qui la fondent. D'autre part, l'exp�rience a beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son domaine, il est limit� dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle observe est born� et amen� par une infinit� d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est oblig�e de supposer ou de reconna�tre quelque �tat primordial d'o� elle part et qu'elle n'explique pas.[40] Tout probl�me a ses donn�es accidentelles ou arbitraires: on en d�duit le reste, mais on ne les d�duit de rien. Le soleil, la terre, les plan�tes, l'impulsion initiale des corps c�lestes, les propri�t�s primitives des substances chimiques, sont de ces donn�es.[41] Si nous les poss�dions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-m�mes. Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils exist� � l'origine plut�t que d'autres? Pourquoi ont-ils �t� m�l�s en telles ou telles proportions? Pourquoi ont-ils �t� distribu�s de telle ou telle mani�re dans l'espace? C'est l� une question � laquelle nous ne pouvons r�pondre. Bien plus, nous ne pouvons d�couvrir rien de r�gulier dans cette distribution m�me; nous ne pouvons la r�duire � quelque uniformit�, � quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[42]. Et l'astronomie, qui tout � l'heure nous offrait le mod�le de la science achev�e, nous offre maintenant l'exemple de la science limit�e. Nous pouvons bien pr�dire les innombrables positions de tous les corps plan�taires; mais nous sommes oblig�s de supposer, outre l'impulsion primitive et son degr�, outre la force attractive et sa loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des cons�quences n�cessaires, mais au moyen d'ant�c�dents accidentels, en sorte que, si la th�orie de notre univers �tait achev�e, elle aurait encore deux grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au d�but du monde moral; l'une comprenant les �l�ments de l'�tre, l'autre renfermant les �l�ments de l'exp�rience; l'une contenant les sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. �Notre science, dit votre Royer-Collard, consiste � puiser l'ignorance � sa source la plus �lev�e.� Pouvons-nous au moins affirmer que ces donn�es irr�ductibles ne le sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles ont des causes comme les faits d�riv�s dont elles sont les causes? Pouvons-nous d�cider que tout �v�nement � tout point du temps et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien r�gl� est un abr�g� du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de notre enceinte si �troite, et affirmer quelque chose de l'univers? En aucune fa�on, et c'est ici que Mill pousse aux derni�res cons�quences; car la loi qui attribue une cause � tout �v�nement n'a pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre port�e que notre exp�rience. Elle ne renferme point sa n�cessit� en elle-m�me; elle tire toute son autorit� du grand nombre des cas o� on l'a reconnue vraie; elle ne fait que r�sumer une somme d'observations; elle lie deux donn�es qui, consid�r�es en elles-m�mes, n'ont point de liaison intime; elle joint l'ant�c�dent et le cons�quent pris en g�n�ral, comme la loi de la pesanteur joint un ant�c�dent et un cons�quent pris en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois exp�rimentales, et participe � leur incertitude comme � leurs restrictions. Ecoutez ces fortes paroles: �Je suis convaincu que si un homme habitu� � l'abstraction et � l'analyse exer�ait loyalement ses facult�s � cet effet, il ne trouverait point de difficult�, quand son imagination aurait pris le pli, � concevoir qu'en certains endroits, par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sid�rale compose � pr�sent l'univers, les �v�nements puissent se succ�der au hasard, sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre exp�rience, ni dans notre constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni m�me une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part.�[43] Pratiquement, nous pouvons nous fier � une loi si bien �tablie; mais �dans les parties lointaines des r�gions stellaires, o� les ph�nom�nes peuvent �tre enti�rement diff�rents de ceux que nous connaissons, ce serait folie d'affirmer hardiment le r�gne de cette loi g�n�rale, comme ce serait folie d'affirmer pour l�-bas le r�gne des lois sp�ciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre plan�te.�[44] Nous sommes donc chass�s irr�vocablement de l'infini; nos facult�s et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous restons confin�s dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas au del� de son exp�rience; nous ne pouvons �tablir entre les faits aucune liaison universelle et n�cessaire; peut-�tre m�me n'existe-t-il entre les faits aucune liaison universelle et n�cessaire. Mill s'arr�te l�; mais certainement, en menant son id�e jusqu'au bout, on arriverait � consid�rer le monde comme un simple morceau de faits. Nulle n�cessit� int�rieure ne produirait leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures donn�es, c'est-�-dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre syst�me, ils se trouveraient assembl�s de fa�on � amener des retours r�guliers; quelquefois ils seraient assembl�s de mani�re � n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez D�mocrite, serait au coeur des choses. Les lois en d�riveraient, et n'en d�riveraient que �� et l�. Il en serait des �tres comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard des deux facteurs primitifs, tant�t s'�talent, tant�t ne s'�talent pas en p�riodes r�guli�res. Voil� sans doute une conception originale et haute. Elle est la derni�re cons�quence de l'id�e primitive et dominante que nous avons d�m�l�e au commencement du syst�me, qui a transform� les th�ories de la d�finition, de la proposition et du syllogisme; qui a r�duit les axiomes � des v�rit�s d'exp�rience; qui a d�velopp� et perfectionn� la th�orie de l'induction; qui a �tabli le but, les bornes, les provinces, et les m�thodes de la science; qui dans la nature et dans la science a partout supprim� les liaisons int�rieures; qui a remplac� le n�cessaire par l'accidentel, la cause par l'ant�c�dent, et qui consiste � pr�tendre que toute assertion utile a pour effet de former un couple, c'est-�-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont s�par�s. * * * * * � II. L'ABSTRACTION I. --Un ab�me de hasard et un ab�me d'ignorance. La perspective est sombre; il n'importe, si elle est vraie. A tout le moins, cette th�orie de la science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde, un penseur a mieux r�sum� par sa doctrine la pratique de son pays; rarement un homme a mieux repr�sent� par ses n�gations et ses d�couvertes les limites et la port�e de sa race. Les proc�d�s dont celui-ci compose la science sont ceux o� vous excellez par-dessus tous les autres, et les proc�d�s qu'il exclut de la science sont ceux qui vous manquent plus qu'� personne. Il a d�crit l'esprit anglais en croyant d�crire l'esprit humain. C'est l� sa gloire, mais c'est aussi l� sa faiblesse. Il y a dans votre id�e de la connaissance une lacune qui, incessamment ajout�e � elle-m�me, finit par creuser ce gouffre de hasard du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arr�ter. Et voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance des premi�res causes, c'est-�-dire des choses divines, vous r�duisez l'homme � devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, ou bien mystique, exalt�, m�thodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce grand vide inconnu que vous placez au del� de notre petit monde, les gens � t�te chaude ou � conscience triste peuvent loger tous leurs r�ves, et les hommes � jugement froid, d�sesp�rant d'y rien atteindre, n'ont plus qu'� se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui peuvent am�liorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces deux dispositions se rencontrent dans une t�te anglaise. L'esprit religieux et l'esprit positif y vivent c�te � c�te et s�par�s. Cela fait un m�lange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la mani�re dont les Allemands ont concili� la science et la foi. --Mais leur philosophie n'est qu'une po�sie mal �crite.--Peut-�tre. --Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que la puissance de b�tir des hypoth�ses.--Peut-�tre.--Mais les syst�mes qu'ils ont arrang�s n'ont pas tenu devant l'exp�rience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands mots.--Je vous abandonne leur style. -Alors que gardez-vous?--Leur id�e de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on d�couvre les causes par une r�v�lation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous qu'on d�couvre les causes par la simple exp�rience?--Pas davantage.--Vous pensez qu'il y a une facult� autre que l'exp�rience et la raison propre � d�couvrir les causes?--Oui.--Vous croyez qu'il y a une op�ration moyenne, situ�e entre l'illumination et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la premi�re, capable d'atteindre des v�rit�s comme on l'�prouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction. Reprenons votre id�e primitive; je t�cherai de dire en quoi je la trouve incompl�te, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer. II Votre point de d�part est bon: en effet, l'homme ne conna�t point les substances; il ne conna�t ni l'esprit ni le corps; il n'aper�oit que ses �tats int�rieurs tout passagers et isol�s; il s'en sert pour affirmer et d�signer des �tats ext�rieurs, positions, mouvements, changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au dedans, soit au dehors, tant�t caducs, quand son impression ne se r�p�te pas, tant�t permanents, quand son impression, maintes fois r�p�t�e, lui fait supposer qu'elle sera r�p�t�e toutes les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des sons, des r�sistances, des mouvements, tant�t momentan�s et variables, tant�t semblables � eux-m�mes et renouvel�s. Il ne suppose des qualit�s et propri�t�s que par un artifice de langage, et pour grouper plus commod�ment des faits. Nous allons m�me plus loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement des groupes de mouvements pr�sents ou possibles, et des groupes de pens�es pr�sentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des syst�mes de faits. Nous regardons l'id�e de substance comme une illusion psychologique. Nous consid�rons la substance, la force et tous les �tres m�taphysiques des modernes comme un reste des entit�s scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-�-dire des �v�nements et leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute connaissance consiste d'abord � lier ou � additionner des faits. Mais cela termin�, une nouvelle op�ration commence, la plus f�conde de toutes, et qui consiste � d�composer ces donn�es complexes en donn�es simples. Une facult� magnifique appara�t, source du langage, interpr�te de la nature, m�re des religions et des philosophies, seule distinction v�ritable, qui, selon son degr�, s�pare l'homme de la brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_, qui est le pouvoir d'isoler les �l�ments des faits et de les consid�rer � part. Mes yeux suivent le contour d'un carr�, et l'abstraction en isole les deux propri�t�s constitutives, l'�galit� des c�t�s et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et l'abstraction en isole les deux �l�ments g�n�rateurs, la notion de rectangle et la r�volution de ce rectangle autour d'un de ses c�t�s pris comme axe. Cent mille exp�riences me d�veloppent par une infinit� de d�tails la s�rie des op�rations physiologiques qui font la vie, et l'abstraction isole la direction de cette s�rie, qui est un circuit de d�perdition constante et de r�paration continue. Douze cents pages m'ont expos� le jugement de Mill sur les diverses parties de la science, et l'abstraction isole son id�e fondamentale, � savoir, que les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait � un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de m�me. Toujours un fait ou une s�rie de faits peut �tre r�solu en ses composants. C'est cette d�composition que l'on r�clame lorsqu'on demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que l'on cherche lorsqu'on veut p�n�trer dans l'int�rieur d'un �tre. Ce sont eux que l'on d�signe sous les noms de forces, causes, lois, essences, propri�t�s primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait ajout� aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-m�mes. On ne passe pas, en les d�couvrant, d'une donn�e � une donn�e diff�rente, mais de la m�me � la m�me, du tout � la partie, du compos� aux composants. On ne fait que voir la m�me chose sous deux formes, d'abord enti�re, puis divis�e; on ne fait que traduire la m�me id�e d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait, comme on traduit une courbe en une �quation, comme on exprime un cube par une fonction de son c�t�. Que cette traduction soit difficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la comparaison d'un nombre �norme de faits pour y atteindre, et que maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore. Toujours est-il que dans cette op�ration, qui est �videmment fructueuse, au lieu d'aller d'un fait � un autre fait, on va du m�me au m�me; au lieu d'ajouter une exp�rience � une exp�rience, on met � part quelque portion de la premi�re; au lieu d'avancer, on s'arr�te pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant ne sont pas des exp�riences; il y a donc des propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une op�ration diff�rente de l'exp�rience, qui agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acqu�rir, s'applique aux donn�es acquises, et qui par del� l'observation, ouvrant aux sciences une carri�re nouvelle, d�finit leur nature, d�termine leur marche, compl�te leurs ressources et marque leur but. Voil� la grande omission du syst�me: l'abstraction y est laiss�e sur l'arri�re-plan, � peine mentionn�e, recouverte par les autres op�rations de l'esprit, trait�e comme un appendice des exp�riences; nous n'avons qu'� la r�tablir dans la th�orie g�n�rale pour reformer les th�ories particuli�res o� elle a manqu�. III D'abord la d�finition. Il n'y a pas, dit Mill, de d�finition des choses, et quand on me d�finit la sph�re le solide engendr� par la r�volution d'un demi-cercle autour de son diam�tre, on ne me d�finit qu'un nom. Sans doute on vous apprend par l� le sens d'un nom, mais on vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les propri�t�s de toute sph�re d�rivent de cette formule g�n�ratrice. On r�duit une donn�e infiniment complexe � deux �l�ments. On transforme la donn�e sensible en donn�es abstraites; on exprime l'essence de la sph�re, c'est-�-dire la cause int�rieure et primordiale de toutes ses propri�t�s. Voil� la nature de toute vraie d�finition; elle ne se contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement; elle n'indique pas simplement une propri�t� distinctive, elle ne se borne pas � coller sur l'objet une �tiquette propre � le faire reconna�tre entre tous. Il y a en dehors de la d�finition plusieurs fa�ons de faire reconna�tre l'objet; il y a telle autre propri�t� qui n'appartient qu'� lui; on pourrait d�signer la sph�re en disant que, de tous les corps, elle est celui qui, � surface �gale, occupe le plus d'espace, et autrement encore. Seulement ces d�signations ne sont pas des d�finitions; elles exposent une propri�t� caract�ristique et d�riv�e, non une propri�t� g�n�ratrice et premi�re; elles ne ram�nent pas la chose � ses facteurs, elles ne la recr�ent pas sous nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses �l�ments irr�ductibles. La d�finition est la proposition qui marque dans un objet la qualit� d'o� d�rivent les autres, et qui ne d�rive point d'une autre qualit�. Ce n'est point l� une proposition verbale, car elle vous enseigne la qualit� d'une chose. Ce n'est point l� l'affirmation d'une qualit� ordinaire, car elle vous r�v�le la qualit� qui est la source du reste. C'est une assertion d'une esp�ce extraordinaire, la plus f�conde et la plus pr�cieuse de toutes, qui r�sume toute une science, et en qui toute science aspire � se r�sumer. Il y a une d�finition dans chaque science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la poss�dons pas partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus � d�finir le mouvement des plan�tes par la force tangentielle et l'attraction qui le composent; nous d�finissons d�j� en partie le corps chimique par la notion d'�quivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous travaillons � transformer chaque groupe de ph�nom�nes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous effor�ons d'atteindre en chaque objet les �l�ments g�n�rateurs, comme nous les atteignons dans la sph�re, dans le cylindre, dans le cercle, dans le c�ne, et dans tous les compos�s math�matiques. Nous r�duisons les corps naturels � deux ou trois sortes de mouvements, attraction, vibration, polarisation, comme nous r�duisons les corps g�om�triques � deux ou trois sortes d'�l�ments, le point, le mouvement, la ligne, et nous jugeons notre science partielle ou compl�te, provisoire ou d�finitive, suivant que cette r�duction est approximative ou absolue, imparfaite ou achev�e. IV M�me changement dans la th�orie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont mortels, car ce serait dire deux fois la m�me chose, mais en posant que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons entendu parler, sont morts.--Je r�ponds que la vraie preuve n'est ni dans la mortalit� de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalit� de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit Aristote[45], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalit� du prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, �tant un compos� chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres termes, parce que la mortalit� est jointe � la qualit� d'homme? Voil� la cause et voil� la preuve. C'est cette loi abstraite qui, pr�sente dans la nature, am�nera la mort du prince, et qui, pr�sente dans mon esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particuli�re, ni la proposition g�n�rale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce que la mortalit� est jointe � la qualit� d'homme. Si tous les hommes sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalit� est jointe � la qualit� d'homme. Ici, une fois de plus, le r�le de l'abstraction a �t� oubli�. Mill l'a confondue avec les exp�riences; il n'a pas distingu� la preuve et les mat�riaux de la preuve, la loi abstraite et le nombre fini ou ind�fini de ses applications. Les applications contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce ne n'est pas assez d'additionner les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'exp�rimenter, il faut abstraire. Voil� la grande op�ration scientifique. Le syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni du g�n�ral au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais de l'abstrait au concret, c'est-�-dire de la cause � l'effet. C'est � ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque tous les cha�nons; il relie les principes aux effets; il fait communiquer les d�finitions avec les ph�nom�nes. Il porte sur toute l'�chelle de la science l'abstraction que la d�finition a port�e au sommet. V La m�me op�ration explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous savons que des grandeurs �gales ajout�es � des grandeurs �gales font des sommes �gales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, c'est par une exp�rience ext�rieure faite avec nos yeux, ou par une exp�rience int�rieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on peut le savoir encore d'une autre fa�on. On peut se repr�senter une droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la raison. On peut consid�rer son image ou sa d�finition. On peut l'�tudier en elle-m�me ou dans les �l�ments g�n�rateurs. Je puis me repr�senter une droite toute faite, mais je puis aussi la r�soudre en ses facteurs. Je puis assister � sa formation, et d�gager les �l�ments abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assist� � la formation du cylindre et d�gag� le rectangle en r�volution qui l'a engendr�. Je puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point � un autre, ce qui est une propri�t� d�riv�e, mais qu'elle est la ligne form�e par le mouvement d'un point qui tend � se rapprocher d'un autre, et de cet autre seulement; ce qui revient � dire que deux points suffisent � d�terminer une droite, en d'autres termes que deux droites ayant deux points communs co�ncident dans toute leur �tendue interm�diaire; d'o� l'on voit que si deux droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du tout. Voil� une seconde mani�re de conna�tre l'axiome, et il est clair qu'elle diff�re beaucoup de la premi�re. Dans la premi�re, on le constate; dans la seconde, on le d�duit. Dans la premi�re, on �prouve qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la premi�re, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la premi�re, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est inconcevable; dans la seconde, on d�couvre en plus que le contraire de l'axiome est contradictoire. �tant donn� la d�finition de la ligne droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y trouve compris; il en d�rive comme une cons�quence de son principe. En somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes s�par�s, irr�ductibles l'un � l'autre: il unit deux termes dont le second est une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes sont ainsi. Il suffit de les d�composer pour apercevoir qu'ils vont non d'un objet � un objet diff�rent, mais du m�me au m�me. Il suffit de r�soudre les notions d'�galit�, de cause, de substance, de temps et d'espace en leurs abstraits, pour d�montrer les axiomes d'�galit�, de substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, celui d'identit�. Les autres ne sont que ses applications ou ses suites. Cela admis, on voit � l'instant que la port�e de notre esprit se trouve chang�e. Nous ne sommes plus simplement capables de connaissances relatives et born�es: nous sommes capables aussi de connaissances absolues et infinies; nous poss�dons dans les axiomes des donn�es qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne faisaient que s'accompagner, nous serions forc�s de conclure, comme Mill, que peut-�tre elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne verrions point la n�cessit� int�rieure de leur jonction, nous ne la poserions qu'en fait; nous dirions que les deux donn�es �tant de leur nature isol�es, il peut se rencontrer des circonstances qui les s�parent; nous n'affirmerions la v�rit� des axiomes qu'au regard de notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux donn�es sont telles que la premi�re enferme la seconde, nous �tablissons par cela m�me la n�cessit� de leur jonction: partout o� sera la premi�re, elle emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-m�me, et qu'elle ne peut pas se s�parer de soi. Il n'y a point de place entre elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc absolue et universelle, et nous poss�dons des v�rit�s qui ne souffrent ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous restituons � la science la port�e qu'on lui �te en restituant � l'esprit la facult� qu'on lui �tait. VI Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure exp�rience. Et c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction. Lorsque je d�couvre par induction que le froid cause la ros�e, ou que le passage de l'�tat liquide � l'�tat solide produit la cristallisation, j'�tablis un rapport entre deux abstraits. Ni le froid, ni la ros�e, ni le passage de l'�tat solide � l'�tat liquide, ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de ph�nom�nes, des extraits de cas complexes, des �l�ments simples enferm�s dans des ensembles plus compos�s. Je les en retire et je les isole; j'isole la ros�e prise en g�n�ral de toutes les ros�es locales, temporaires, particuli�res, que je puis observer; j'isole le froid pris en g�n�ral de tous les froids sp�ciaux, vari�s, distincts, qui peuvent se produire parmi toutes les diff�rences de texture, toutes les diversit�s de substance, toutes les in�galit�s de temp�rature, toutes les complications de circonstances. Je joins un ant�c�dent abstrait � un cons�quent abstrait, et je les joins, comme le montre Mill lui-m�me, par des retranchements, des suppressions, des �liminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes les circonstances adjacentes; je d�m�le le couple dans l'entourage qui l'offusque; je d�tache, par une s�rie de comparaisons et d'exp�riences, tous les accidents parasites qui se sont coll�s � lui, et je finis ainsi par le mettre � nu. J'ai l'air de consid�rer vingt cas diff�rents, et dans le fond je n'en consid�re qu'un seul; j'ai l'air de proc�der par addition, et en somme je n'op�re que par soustraction. Tous les proc�d�s de l'induction sont donc des moyens d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des liaisons d'abstraits. VII Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les deux grandes apparences de la nature. Il y a deux op�rations, l'exp�rience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui des �l�ments simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en d�duit, comme une cons�quence de son principe. Tous deux s'�quivalent; ils sont une seule chose consid�r�e sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos tumultueux d'�v�nements entrecrois�s, cette vie incessante infiniment vari�e et multiple, se r�duisent � quelques �l�ments et � leurs rapports. Tout notre effort consiste � passer de l'un � l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des exp�riences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que j'aper�ois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience d�coupent dans la trame infinie et continue de l'�tre. S'ils �taient construits autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a d�termin� celle-l�. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait l'�tre moins, et qui pourrait l'�tre davantage. Le cercle qu'ils d�crivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il l'est en deux mani�res, � l'ext�rieur et � l'int�rieur. Car, lorsque je constate un �v�nement, je l'isole artificiellement de son entourage naturel, et je le compose artificiellement d'�l�ments qui ne font point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je s�pare la chute des circonstances ant�rieures qui r�ellement lui sont jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la couleur, le son, et vingt autres circonstances qui r�ellement ne sont point li�es. Un fait est donc un amas arbitraire, en m�me temps qu'une coupure arbitraire, c'est-�-dire un groupe factice, qui s�pare ce qui est uni, et unit ce qui est s�par�[46]. Ainsi, tant que nous ne regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une id�e provisoire et illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'� l'envers. Voil� pourquoi nous t�chons de la retourner. Nous nous effor�ons de d�m�ler des lois, c'est-�-dire des groupes naturels, qui soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient compos�s d'�l�ments effectivement unis. Nous d�couvrons des couples, c'est-�-dire des compos�s r�els et des liaisons r�elles. Nous passons de l'accidentel au n�cessaire, du relatif � l'absolu, de l'apparence � la v�rit�; et, ces premiers couples trouv�s, nous pratiquons sur eux la m�me op�ration que sur les faits, car, � un moindre degr�, ils ont la m�me nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent �tre d�compos�s et expliqu�s. Ils ont une raison d'�tre. Il y a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les faits, de chercher les �l�ments g�n�rateurs en qui ils peuvent se r�soudre et de qui ils peuvent se d�duire, et l'op�ration doit continuer jusqu'� ce qu'on soit arriv� � des �l�ments tout � fait simples, c'est-�-dire tels que leur d�composition soit contradictoire. Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait d�menti, s'ils manquaient. Il y a donc des �l�ments ind�composables, desquels d�rivent les lois les plus g�n�rales, et de celles-ci les lois particuli�res, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il y a en g�om�trie deux ou trois notions primitives, desquelles d�rivent les propri�t�s des lignes, et de celles-ci les propri�t�s des surfaces, des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des causes qui r�git toutes choses, et que Mill a mutil�. Il y a une force int�rieure et contraignante qui suscite tout �v�nement, qui lie tout compos�, qui engendre toute donn�e. Cela signifie, d'une part, qu'il y a une raison � toute chose, que tout fait a sa loi; que tout compos� se r�duit en simples; que tout produit implique des facteurs; que toute qualit� et toute existence doivent se d�duire de quelque terme sup�rieur et ant�rieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit �quivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une m�me chose sous deux apparences; que la cause ne diff�re pas de l'effet; que les puissances g�n�ratrices ne sont que les propri�t�s �l�mentaires; que la force active par laquelle nous figurons la nature n'est que la n�cessit� logique qui transforme l'un dans l'autre le compos� et le simple, le fait et la loi. Par l� nous d�signons d'avance le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui, �tablissant la liaison invincible et la production spontan�e des �tres, pose dans la nature le ressort de la nature, en m�me temps qu'elle enfonce et serre au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la n�cessit�. VIII Pouvons-nous conna�tre ces �l�ments premiers? Pour mon compte, je le pense, et la raison en est qu'�tant des abstraits, ils ne sont pas situ�s en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il n'y a qu'� les en retirer. Bien plus, �tant les plus abstraits, c'est-�-dire les plus g�n�raux de tous, il n'y a pas de faits qui ne les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limit�e que soit notre exp�rience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'apr�s cette remarque que les modernes m�taphysiciens d'Allemagne ont tent� leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples, c'est-�-dire des abstraits ind�composables, que leurs combinaisons engendrent le reste, et que les r�gles de leurs unions ou de leurs contrari�t�s mutuelles sont les lois premi�res de l'univers. Ils ont essay� de les atteindre et de retrouver par la pens�e pure le monde tel que l'observation nous l'a montr�. Ils ont �chou� � demi, et leur gigantesque b�tisse, toute factice et fragile, pend en ruine, semblable � ces �chafaudages provisoires qui ne servent qu'� marquer le plan d'un �difice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous sommes d�bord�s de tous c�t�s par l'infinit� du temps et de l'espace; nous nous trouvons jet�s dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une gr�ve, ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos donn�es: nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu'� un �tat initial; mais cet �tat d�pend d'un pr�c�dent, qui d�pend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes oblig�s de l'accepter comme une pure donn�e, et de renoncer � le d�duire, quoique nous sachions qu'il doive �tre d�duit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en g�ologie, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident primitif �tend ses effets dans toutes les parties de la sph�re o� il est compris. S'il avait �t� diff�rent, nous n'aurions ni les m�mes plan�tes, ni les m�mes esp�ces chimiques, ni les m�mes v�g�taux, ni les m�mes animaux, ni les m�mes races d'hommes, ni peut-�tre aucune de ces sortes d'�tres. Si la fourmi �tait port�e dans une autre contr�e, elle ne verrait ni les m�mes arbres, ni les m�mes insectes, ni la m�me disposition du sol, ni les m�mes r�volutions de l'air, ni peut-�tre aucune de ces formes de l'�tre. Il y a donc en tout fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion �norme, qui, comme le reste, d�pend des lois primitives, mais n'en d�pend qu'� travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois primitives il y a une lacune infinie qu'une s�rie infinie de d�ductions pourrait seule combler. Voil� la portion inexplicable des ph�nom�nes, et voil� ce que les m�taphysiciens d'outre-Rhin ont tent� d'expliquer. Ils ont voulu d�duire de leurs th�or�mes �l�mentaires la forme du syst�me plan�taire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la vie, la succession des civilisations et des pens�es humaines. Ils ont tortur� leurs formules universelles pour en tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprim� le grand jeu qui s'interpose entre les premi�res lois et les derni�res cons�quences; ils ont �cart� de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des mat�riaux postiches, a fait �crouler tout le b�timent. Est-ce � dire que dans les donn�es que ce petit canton de l'univers nous fournit, tout soit local? En aucune fa�on. Si la fourmi �tait capable d'exp�rimenter, elle pourrait atteindre l'id�e d'une loi physique, d'une forme vivante, d'une sensation repr�sentative, d'une pens�e abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme tout cela; donc, si limit� que soit le champ d'un esprit, il contient des donn�es g�n�rales, c'est-�-dire r�pandues sur des territoires ext�rieurs fort vastes, o� sa limitation l'emp�che de p�n�trer. Si la fourmi �tait capable de raisonner, elle pourrait construire l'arithm�tique, l'alg�bre, la g�om�trie, la m�canique; car un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le nombre et la force, tous les mat�riaux des math�matiques: donc, si limit� que soit le champ d'un esprit, il renferme des donn�es universelles, c'est-�-dire r�pandues sur tout le territoire du temps et de l'espace. Si la fourmi �tait philosophe, elle pourrait d�m�ler les id�es de l'�tre, du n�ant, et tous les mat�riaux de la m�taphysique; car un ph�nom�ne quelconque, int�rieur ou ext�rieur, suffit pour les pr�senter; donc, si limit� que soit le champ d'un esprit, il contient des donn�es absolues, c'est-�-dire telles qu'il n'y a nul objet o� elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car � mesure qu'une donn�e est plus g�n�rale, il faut parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgr� l'�troitesse de notre exp�rience, la m�taphysique, j'entends la recherche des premi�res causes, est possible, � la condition que l'on reste � une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le d�tail, que l'on consid�re seulement les �l�ments les plus simples de l'�tre et les tendances les plus g�n�rales do la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre grandes id�es o� aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre genres d'existence qui r�sument notre univers; s'il comparait ces deux �tranges quantit�s qu'on nomme la dur�e et l'�tendue, ces principales formes ou d�termination de la quantit� qu'on appelle les lois physiques, les types chimiques et les esp�ces vivantes, et cette merveilleuse puissance repr�sentative qui est l'esprit, et qui, sans tomber dans la quantit�, reproduit les deux autres et elle-m�me; s'il d�couvrait, entre ces trois termes, la quantit� pure, la quantit� d�termin�e et la quantit� supprim�e[47], un ordre tel que la premi�re appel�t la seconde, et la seconde la troisi�me; s'il �tablissait ainsi que la quantit� pure est le commencement n�cessaire de la nature, et que la pens�e est le terme extr�me auquel la nature est tout enti�re suspendue; si ensuite, isolant les �l�ments de ces donn�es, il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combin�s, et non autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres d'�l�ments, et qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquiss� une m�taphysique sans empi�ter sur les sciences positives, et touch� la source sans �tre oblig� de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux. A mon avis, ces deux grandes op�rations, l'exp�rience telle que vous l'avez d�crite et l'abstraction telle que j'ai essay� de la d�finir, font � elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la direction pratique, l'autre la direction sp�culative. La premi�re conduit � consid�rer la nature comme une rencontre de faits, la seconde comme un syst�me de lois: employ�e seule, la premi�re est anglaise; employ�e seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les deux nations, c'est la n�tre. Nous avons �largi les id�es anglaises au XVIIIe si�cle; nous pouvons, au XIXe si�cle, pr�ciser les id�es allemandes. Notre affaire est de temp�rer, de corriger, de compl�ter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel. IX Nous sort�mes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux avait fait r�fl�chir l'autre, et aucun des deux n'avait persuad� l'autre; mais ces r�flexions furent courtes: devant une belle matin�e d'ao�t, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres rong�es par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumi�re jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, sur le feuillage �clatant des lierres. Les roses grimpantes, les ch�vrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles tremblaient et luisaient au souffle l�ger de l'air. Les jets d'eau murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville sortait de la brume matinale aussi par�e et aussi tranquille qu'un palais de f�es, et sa robe de molle vapeur rose, semblable � une jupe ouvrag�e de la renaissance, �tait bossu�e par une broderie de clochers, de clo�tres et de palais, chacun encadr� dans sa verdure et dans ses fleurs. Les architectures de tous les �ges m�laient leurs ogives et leurs tr�fles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumi�re, et la vieille cit� semblait un �crin o� tous les si�cles et tous les g�nies avaient pris soin tour � tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la rivi�re coulait � pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes, les faucheurs y entraient jusqu'au-dessus du genou. Les boutons-d'or, les reines-des-pr�s par myriades, les gramin�es pench�es sous le poids de leur t�te gris�tre, les plantes abreuv�es par la ros�e de la nuit, avaient pullul� dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette fra�cheur de teintes et cette abondance de s�ve. A mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile dor�, on pensait aux joues empourpr�es, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la premi�re fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des arbres �normes, vieux de quatre si�cles, allongeaient leurs files r�guli�res; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique qui a accompli des r�volutions sans commettre de ravages, qui, en am�liorant tout, n'a rien renvers�; qui a conserv� ses arbres comme sa constitution, qui a �lagu� les vieilles branches sans abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit non-seulement du pr�sent, mais du pass�. FIN. * * * * * NOTES: [1] It is certain, then, that a part of our notion of a body consists of the notion of a number of sensations of our own, or of other sentient beings, habitually occuring simultaneously. My conception of the table at which I am writing is compounded of its visible form and size, which are complex sensations of sight; its tangible form and size, which are complex sensations of our organs of touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight; its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition, which is another word for all the varieties of sensation which we receive under various circumstances from the wood of which it is made; and so forth. All or most of these various sensations frequently are, and, as we learn by experience, always might be experienced simultaneously, or in many different orders of succession, at our own choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed state of consciousness, which, in the language of the school of Locke and Hartley, is termed a complex idea. [2] For, as our conception of a body is that of an unknown exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone, but of all our other feelings. As body is the mysterious something which excites the mind to feel, so mind is the mysterious something which feels and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave in the case of matter, a particular statement of the sceptical system by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series of what are denominated its states, is called in question. But it is necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with our faculties must always remain entirely in the dark. All which we are aware of, even in our own minds, is (in the words of Mr. Mill) a certain "thread of consciousness"; a series of feelings, that is, of sensations, thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and complicated. [3] "Feelings, states of consciousness." [4] Every attribute of a mind consists either in being itself affected in a certain way, or affecting other minds in a certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is devout, or superstitions, or meditative, or cheerful, we mean that the ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a frequently recurring part of the series of feelings, or states of consciousness, which fill up the sentient existence of that mind. In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important example of attributes ascribed on this ground, is the employment of terms expressive of approbation of blame. When, for example, we say of any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, we mean that the contemplation of it excites the sentiment of admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some cases, under the semblance of a single attribute, two are really predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a state with which other minds are affected by thinking of it. As when we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses that this state of mind excites in us another mental state, called approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the following purport: Certain feelings form habitually a part of this person's sentient existence; and the idea of those feelings of his excites the sentiment of approbation in ourselves or others. [5] Take the following example: A generous person is worthy of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the former are facts of internal consciousness, the latter, so far as distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here used, means a state of approving and admiring emotion, followed on occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes all this, together with our approval of the act of showing honour. All these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or followed by physical facts. When we say, A generous person is worthy of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and whenever the inward feelings and outward facts implied in the word generosity have place, then and there the existence and manifestation of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by another inward feeling, approval. [6] Selon les logiciens id�alistes, on d�m�le cet �tre en consultant cette notion, et l'id�e d�compos�e met l'essence � nu. Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet �tre en logeant l'objet dans son groupe, et l'on d�finit cette notion en nommant le genre voisin et la diff�rence propre. Les uns et les autres s'accordent � croire que nous pouvons saisir l'essence. [7] An essential proposition, then, is one which is purely verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is asserted of it in the fact of calling it by that name; and which therefore either gives no information, or gives it respecting the name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal. They predicate of a thing some fact not involved in the signification of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not connoted by that name. [8] The definition, they say; unfolds the nature of the thing: but no definition can unfold its whole nature; and every proposition in which any quality whatever is predicated of the thing, unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except to explain the meaning of the word; while in others, besides explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that there exists a thing, corresponding to the word. [9] The definition above given of a triangle, obviously comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable. The one is, "There may exist a figure bounded by three straight lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle". The former of these propositions is not a definition at all; the latter is a mere nominal defition, or explanation of the use and application of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter can neither be true nor false; the only character it is susceptible of is that of conformity to the ordinary usage of language. [10] The mortality of John, Thomas and company is, after all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a general proposition. Since the individual cases are all the evidence we can possess, evidence which no logical form into which we choose to throw it can make greater than it is; and since that evidence is either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose, cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road", by the arbitrary fiat of logicians. [11] All inference is from particulars to particulars: General propositions are merely registers of such inferences already made, and short formulae for making more: The major premiss of a syllogism, consequently, is a formula of this description: and the conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an inference drawn _according_ to the formula: the real logical antecedent, or premisses, being the particular facts from which the general proposition was collected by induction. Those facts, and the individual instances which supplied them, may have been forgotten; but a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but showing how those cases may be distinguished respecting which the facts, when known, were considered to warrant a given inference. According to the indications of this record we draw our conclusion, which is, to ail intents and purposes, a conclusion from the forgotten facts. For this it is essential that we should read the record correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to ensure our doing so. [12] If we had sufficiently capacious memories, and a sufficient power of maintaining order among a huge masse of details, the reasoning could go on without any general propositions; they are mere formulae for inferring particulars from particulars. [13] For though, in order actually to see that two given lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity; yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if, after diverging from one another, they begin again to approach, this must take place not at an infinite, but at a finite distance. Supposing, therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in imagination, and can frame a mental image of the appearance which one or both of the lines must present at that point, which we may rely on as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our contemplation upon this imaginary picture, or call to mind the generalizations we have had occasion to make from former ocular observation, we learn by the evidence of experience, that a line which, after diverging from another straight line, begins to approach to it, produces the impression on our senses which we describe by the expression "a bent line", not by the expression, "a straight line". [14] Induction, then, is that operation of the mind, by which we infer that what we know to be true in a particular case or cases, will be true in all cases which resemble the former in certain assignable respects. In other words, Induction is the process by which we conclude that what is true of certain individuals of a class is true of the whole class, or that what is true at certain times will be true in similar circumstances at all times. [15] We must first observe, that there is a principe implied in the very statement of what Induction is; an assumption with regard to the course of nature and the order of universe: namely, that there are such things in nature as parallel cases; that what happens once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances, happen again, and not only again, but as often as the same circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so constitued, that whatever is true in any one case, is true at all cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_ description. [16] Why it is that, with exactly the same amount of evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion that there are black swans while we should refuse credence to any testimony which asserted there were men wearing their heads underneath their shoulders. The first assertion was more credible than the latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been actually witnessed, what reason was there for finding the one harder to be believed than the other? Apparently, because there is less constancy in the colours of animals, than in the generai structure of their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from experience. It appears, then, that we need experience to inform us in what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be relied on. Experience must be consulted in order to learn from it under what circumstances arguments from it will be valid. We have no ulterior test to which we subject experience in general; but we make experience its own test. Experience testifies that among the uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed, from any given number of instances, with a greater degree of assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the uniformities have hitherto been found more uniform. [17] Tome I, p. 338, 340, 341, 345, 351. [18] The only notion of a cause, which the theory of induction requires, is such a notion as can be gained from experience. The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of inductive science, is but the familiar truth, that invariability of succession is found by observation to obtain between every fact in nature and some other fact which has preceded it; independently of all consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena, and of every other question regarding the nature of "Things in themselves ". [19] The real Cause, is the whole of these antecedents. [20] The cause, then, philosophically speaking, is the sum total of the conditions, positive and negative, taken together; the whole of the contingencies of every description, which being realized, the consequent invariably follows. [21] If there be any meaning which confessedly belongs to the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever supposition we may make in regard to all other things. [22] 1� Prenons cinquante creusets de mati�re fondue qu'on laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse �vaporer; toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les substances, les temp�ratures, les circonstances sont aussi diff�rentes que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de l'�tat liquide � l'�tat solide; nous concluons que ce passage est l'ant�c�dent invariable de la cristallisation. Voil� un exemple de la m�thode de concordance: sa r�gle fondamentale est que �si deux ou plusieurs cas du ph�nom�ne en question n'ont qu'une circonstance commune, celte circonstance en est la cause ou l'effet� (tome Ier, p. 396). [23] Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire; plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas dans le premier; du reste les deux cas sont aussi semblables que possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du m�me oiseau et presque au m�me instant; ils ne diff�rent que par une circonstance, l'immersion dans l'acide carbonique substitu�e � l'immersion dans l'air. On en conclut que cette circonstance est un des ant�c�dents invariables de la suffocation. Voil� un exemple de la m�thode de diff�rence; sa r�gle fondamentale est que �si un cas o� le ph�nom�ne en question se rencontre et un cas o� il ne se rencontre pas ont toutes leurs circonstances communes, sauf une, le ph�nom�ne a cette circonstance pour cause ou pour effet.� [24] Prenons deux groupes, l'un d'ant�c�dents, l'autre de cons�quents. On a li� tous les ant�c�dents, moins un, � leurs cons�quents, et tous les cons�quents, moins un, � leurs ant�c�dents. Ou peut conclure que l'ant�c�dent qui reste est li� au cons�quent qui reste. Par exemple, les physiciens, ayant calcul�, d'apr�s les lois de la propagation des ondes sonores, quelle doit �tre la vitesse du son, trouv�rent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble l'indiquer. Ce surplus ou r�sidu de vitesse est un cons�quent et suppose un ant�c�dent; Laplace trouva l'ant�c�dent dans la chaleur que d�veloppe la condensation de chaque onde sonore, et cet �l�ment nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voil� un exemple de la m�thode des r�sidus. Sa r�gle est que �si l'on retranche d'un ph�nom�ne la partie qui est l'effet de certains ant�c�dents, le r�sidu du ph�nom�ne est l'effet des ant�c�dents qui restent.� [25] Prenons deux faits: la pr�sence de la terre et l'oscillation du pendule, ou bien encore la pr�sence de la lune et le mouvement des mar�es. Pour joindre directement ces deux ph�nom�nes l'un � l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et v�rifier si cette suppression entra�nerait l'absence du second. Or cette suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, mat�riellement impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les deux ph�nom�nes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un correspondent � certaines variations de l'autre; que toutes les oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la terre; que toutes les circonstances des mar�es correspondent aux positions de la lune. Nous en concluons que le second fait est l'ant�c�dent du premier. Voil� un exemple de la m�thode des variations concomitantes: sa r�gle fondamentale est que �si un ph�nom�ne varie d'une fa�on quelconque toutes les fois qu'un autre ph�nom�ne varie d'une certaine fa�on, le premier est une cause ou un effet direct ou indirect du second.� [26] �La m�thode de diff�rence, dit Mill, a pour fondement, que tout ce qui ne saurait �tre �limin� est li� au ph�nom�ne par une loi. La m�thode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut �tre �limin� n'est point li� au ph�nom�ne par une loi.� La m�thode des r�sidus est un cas de la m�thode de diff�rence; la m�thode des variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction qu'elle op�re, non sur les deux ph�nom�nes, mais sur leurs variations. [27] "We must separate dew from rain, and the moisture of fogs, and limite the application of the term to what is really meant, which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed in the open air when no rain or _visible_ wet is falling." [28] "Now, here we have analogous phenomena in the moisture which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills the external air; that which runs down our walls when, after a long frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject of investigation. Now "all these instances agree in one point, the coldness of the object dewed, in comparison with the air in contact with it." But there still remains the most important case of ail, that of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case?" Is it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so? But ... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in contact with the dewed substance, and hang one at a little distance above it, out of reach of its influence. The experiment has been therefore made; the question has been asked, and the answer has been invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it _is_ colder than the air." [29] Here then is a complete application of the Method of Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface compared with the external air. But which of these is cause, and which effect? or are they both effects of something else? On this subject the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same thing, vary the circumstances; since every instance in which the circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the contrary or negatives cases, i.e., where no dew is produced: for a comparison between instances of dew and instances of no dew is the condition necessary to bring the Method of Difference into play. [30] "Now, first, no dew is produced on the surface of polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed with their faces upwards, and in some cases the under side of a horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which the effect is produced, and another instance in which it is not produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of Difference requires, that the latter instance agrees with the former in all its circumstances except in one; for the differences between glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the circumstances by which the former substance is distinguished from the latter. [31] "In the cases of polished metal and polished glass, the contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished substances are found to be most strongly dewed which conduct heat worst, while those which conduct well, resist dew most effectually." [32] The conclusion obtained is, that, _caeteris paribus_, the deposition of dew is in some proportion to the power winch the body possesses of resisting the passage of heat; and that this, therefore (or something connected with this), must be at least one of the causes which assist in producing the deposition of dew on the surface. "But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind of _surface,_ therefore, has a great influence. Expose, then, the _same_ material in very diversified states as to surface" (that is, employ the Method of Difference to ascertain concomitance of variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent; those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by radiation, are found to contract dew most copiously." [33] The conclusion obtained by this new application of the method is, that, _caeteris paribus_, the deposition of dew is also in some proportion to the power of radiating heat; and that the quality of doing this abundantly (or some cause on which that quality d�pends) is another of the causes which promote the deposition of dew on the substance. "Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and _surface_ leads us to consider that of _texture_: and h�re, again, we are presented on trial with remarkable differences, and with a third scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture, such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently favourable to the contraction of dew. The Method of concomitant Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as before, from necessity, since the texture of no substance is absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore, or something which is the cause of that quality, is another circumstance which promotes the deposition of dew; but this third cause resolves itself into the first, viz. the quality of resisting the passage of heat: for substances of loose texture are precisely those which are best adapted for clothing or for impeding the free passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer surfaces to be very cold, while they remain warm within." [34] It thus appears that the instances in which much dew is deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we are able to observe, in this only, that they either radiate heat rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew, or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_ having this same property. This doubt we are not able to resolve. We have found that, in every such instance, the substance must be one which, by its own properties or laws, would, if exposed in the night, become colder than the surrounding air. The coldness therefore, being accounted for independently of the dew, while it is proved that there is a connexion between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or in other words, the coldness is the cause of the dew. [35] The law of causation, already so amply established, admits, howewer, of efficient additional corroboration in no less than three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour when diffused through air or any other gas; and though we have not yet come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to render the speculation complete. It is known by direct experiment that only a limited quantity of water can remain suspended in the state of vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less and less as the temperature diminishes. From this it follows, deductively, that if there is already as much vapour suspended as the air will contain at its existing temperature, any lowering of that temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat, that the contact of the air with a body colder than itself, will necessary lower the temperature of the stratum of air immediately applied to its surface; and will therefore cause it to part with a portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body, thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been seen, has the advantage of proving at once causation as well as coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in which, although the body is colder than the air, yet no dew is deposited; by shewing that this will necessarily be the case when the air is so under-supplied with aqueous vapour, comparatively to its temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the colder body, it can still continue to hold in suspension all the vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer there are no dews, in a very dry winter no hoar frost. [36] The second corroboration of the theory is by direct experiment, according to the canon of the Method of Difference. We can, by cooling the surface of any body, find in all cases some temperature (more or less inferior to that of the surrounding air, according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be deposited. Here, too, therefore the causation is directly proved. We can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have ample reason to conclude that the same operation, if conducted in Nature's great laboratory, would equally produce the effect. And, finally, even on that great scale we are able to verify the result. The case is one of those rare cases, as we have shown them to be, in which nature works the experiment for us in the same manner in which we ourselves perform it; introducing into the previous state of things a single and perfectly definite new circumstance, and manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any other material change in the pre-existing circumstances. It is observed that dew is never copiously deposited in situations much screened from the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew formed in clear intervals will often even evaporate again, when the sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of clouds, as of all other bodies between which and any given object nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in the antecedent by definite and known means, and the consequent follows accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of the Method of Difference. [37] Tome I, page 500. [38] Tome II, liv. vi, ch. 9. Tome I, p. 487. Explication, d'apr�s Liebig, de la d�composition, de la respiration, de l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la m�thode des sciences morales; je ne connais pas de meilleur trait� sur ce sujet. [39] Tome II, page 4. [40] There exist in nature a number of permanent causes, which have subsisted ever since the human race has been in existence, and for an indefinite and probably an enormous length of time previous. The sun, the earth, and planets, with their varions constituents, air, water, and the other distinguishable substances, whether simple or compound, of which nature is made up, are such Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences which they were fitted to produce have taken place (as often as the other conditions of the production met), from the very beginning of our experience. But we can give no account of the origine of the Permanent Causes themselves. [41] The resolution of the laws of the heavenly motions, established the previously unknown ultimate property of a mutual attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition, electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately inherent in the particles of which bodies are composed; the comparative atomic weights of different kinds of bodies were ascertained by resolving, into more generai laws, the uniformities observed in the proportions in which substances combine with one another; and so forth. Thus although every resolution of a complex uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really does remove many properties from the list; yet (since the result of this simplifying process is to trace up an ever greater variety of differents effects to the same agents), the further we advance in this direction, the greater number of distinct properties we are forced to recognise in one and the same object: the coexistences of which properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities of nature. [42] Why these particular natural agents existed originally and no others, or why they are commingled in such and such proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a question we cannot answer. More than this: we can discover nothing regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity, to no law. There are no means by which, from the distribution of these causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a similar distribution prevails in another. [43] I am convinced that any one accustomed to abstraction and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose, will, when his imagination has once learnt to entertain the notion, find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the many firmaments into which sidereal astronomy now divides the universe, events may succeed one another at random, without any fixed law; nor can anything in our experience, or in our mental nature, constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of which we have experience, must be sought elsewhere than in any supposed necessity of our intellectual faculties. [44] In distant parts of the stellar regions, where the phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted, it would be folly to affirm confidently that this general law prevails, any more than those special ones which we have found to hold universally on our own planet. The uniformity in the succession of events, otherwise called the law of causation, must be received not as a law of the universe, but of that portion of it only which is within the range of our means of sure observation, with a reasonable degree of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a supposition without evidence, and to which, in the absence of any ground from experience for estimating its degree of probability, it would be idle to attempt to assign any. [45] Voyez les seconds analytiques, si sup�rieurs aux premiers: [Greek: hoi aitioon kai protiroon] [46] �Un fait, me disait un physicien �minent, est une superposition de lois.� [47] Die aufgehobene quantit�t. * * * * * /# TABLE DES MATI�RES PR�FACE. I. La philosophie en Angleterre--Organisation de la science positive.--Absence des id�es g�n�rales. II. Pourquoi la m�taphysique manque.--Autorit� de la religion. III. Indices et �clats de la pens�e libre.--L'ex�g�se nouvelle.--Stuart Mill.--Ses oeuvres.--Son genre d'esprit. --A quelle famille de philosophes il appartient.--Valeur des sp�culations sup�rieures dans la civilisation humain. � I.--EXPOSITION. I. Objet de la logique.--En quoi elle se distingue de la psychologie et de la m�taphysique. II. Ce que c'est qu'un jugement.--Ce que nous connaissons du monde ext�rieur et du monde int�rieur.--Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait � un fait. III. Th�orie de la d�finition.--En quoi cette th�orie est importante.--R�futation de l'ancienne th�orie.--Il n'y a pas de d�finition des choses, mais des d�finitions des noms. IV. Th�orie de la preuve.--Th�orie ordinaire. R�futation.--Quelle est dans un raisonnement la partie probante. V. Th�orie des axiomes.--Th�orie ordinaire.--R�futation.--Les axiomes ne sont que des exp�riences d'une certaine classe. VI. Th�orie de l'induction.--La cause d'un fait n'est que son ant�c�dent invariable.--L'exp�rience seule prouve la stabilit� des lois de la nature.--En quoi consiste une loi.--Par quelles m�thodes on d�couvre les lois.--La m�thode des concordances, la m�thode des diff�rences, la m�thode des r�sidus, la m�thode des variations concomitantes. VII. Exemples et applications.--Th�orie de la ros�e. VIII. La m�thode de d�duction.--Son domaine.--Ses proc�d�s. IX. Comparaison de la m�thode d'induction et de la la m�thode de d�duction.--Emploi ancien de la premi�re.--Emploi moderne de la seconde.--Sciences qui r�clament la premi�re.--Sciences qui r�clament la seconde.--Caract�re positif de l'oeuvre de Mill.--Lign�e de ses pr�d�cesseurs. X. Limites de notre science.--Il n'est pas certain que tous les �v�nements arrivent selon des lois.--Le hasard dans la nature. � II.--DISCUSSION. I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais.--Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux.--Quelle facult� ouvre le monde des causes. II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits et des lois.--Nature de l'abstraction.--R�le de l'abstraction dans la science. III. Th�orie de la d�finition.--Elle est l'expos� des abstraits g�n�rateurs. IV. Th�orie de la preuve.--La partie probante du raisonnement est une loi abstraite. V. Th�orie des axiomes.--Les axiomes sont des relations d'abstraits.--Ils se ram�nent � l'axiome d'identit�. VI. Th�orie de l'induction.--Ses proc�d�s sont des �liminations ou abstractions. VII. Les deux grandes op�rations de l'esprit, l'exp�rience et l'abstraction.--Les deux grandes apparences des choses, les faits sensibles et les lois abstraites.--Pourquoi nous devons passer des premiers aux secondes.--Sens et port�e de l'axiome des causes. VIII. Il est possible de conna�tre les �l�ments premiers.--Erreur de la m�taphysique allemande.--Elle a n�glig� la part du hasard et les perturbations locales.--Ce qu'une fourmi philosophe pourrait savoir.--Id�e et limites d'une m�taphysique.--Position de la m�taphysique chez les trois nations pensantes.--Une matin�e � Oxford. #/