TRIBULAT BONHOMET par le Comte de Villiers de l'Isle-Adam �_Je m'appelle_ L�gion.� N.T. Paris, Tresse & Stock, �diteurs. 8, 9, 10, 11, Galerie du Th��tre-Fran�ais. 1887 AVIS AU LECTEUR _Nous donnons, aujourd'hui, pour initier le public au CARACT�RE du docteur Bonhomet, d'abord trois nouvelles qui indiquent, � grands traits, l'intime de son individu._ _Le Docteur prend, ensuite, lui-m�me, la parole et nous raconte l'histoire plus qu'�trange de CLAIRE LENOIR,--dont nous lui laissons enti�rement la lourde responsabilit�._ _Plus un_ �PILOGUE. _Si, comme nous sommes fond�s � le craindre, ce Personnage (incontestable, s'il en fut!) obtient quelque vogue, nous publierons, bient�t, non sans regrets, les ANECDOTES dont il est le h�ros et les APHORISMES dont il est l'auteur._ VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. AUX CHERS INDIFF�RENTS LE TUEUR DE CYGNES �Les cygnes comprennent les signes.� VICTOR HUGO._Les Mis�rables_[1]. [Note 1: Inutile (pensons-nous) d'ajouter qu'en cette authentique citation, ce n'est pas l'Auteur de _La Bouche d'ombre_ qui parle,--mais simplement _l'un de ses personnages_. Il serait peu juste, en effet, d'attribuer � un Auteur _m�me_ les prud'homies, monstruosit�s blasph�matoires ou vils jeux de mots--que, pour des raisons sp�ciales et peut-�tre hautes--il se r�sout, tristement, � pr�ter � certains Ilotes de son imagination.] _A Monsieur Jean MARRAS_. A force de compulser des tomes d'Histoire naturelle, notre illustre ami, le docteur Tribulat Bonhomet avait fini par apprendre que �_le cygne chante bien avant de mourir_�.--En effet (nous avouait-il r�cemment encore), cette musique seule, depuis qu'il l'avait entendue, l'aidait � supporter les d�ceptions de la vie et toute autre ne lui semblait plus que du charivari, du �Wagner�. --Comment s'�tait-il procur� cette joie d'amateur?--Voici: Aux environs de la tr�s ancienne ville fortifi�e qu'il habite, le pratique vieillard ayant, un beau jour, d�couvert dans un parc s�culaire � l'abandon, sous des ombrages de grands arbres, un vieil �tang sacr�--sur le sombre miroir duquel glissaient douze ou quinze des calmes oiseaux,--en avait �tudi� soigneusement les abords, m�dit� les distances, remarquant surtout le cygne noir, leur veilleur, qui dormait, perdu en un rayon de soleil. Celui-l�, toutes les nuits, se tenait les yeux grands ouverts, une pierre polie en son long bec rose, et, la moindre alerte lui d�celant un danger pour ceux qu'il gardait, il e�t, d'un mouvement de son col, jet� brusquement dans l'onde, au milieu du blanc cercle de ses endormis, la pierre d'�veil:--et la troupe � ce signal, guid�e encore par lui, se f�t envol�e � travers l'obscurit� sous les all�es profondes, vers quelques lointains gazons ou telle fontaine refl�tant de grises statues, ou tel autre asile bien connu de leur m�moire.--Et Bonhomet les avait consid�r�s longtemps, en silence,--leur souriant, m�me. N'�tait-ce pas de leur dernier chant dont, en parfait dilettante, il r�vait de se repa�tre bient�t les oreilles? Parfois donc,--sur le minuit sonnant de quelque automnale nuit sans lune,--Bonhomet, travaill� par une insomnie, se levait tout � coup, et, pour le concert qu'il avait besoin de r�entendre, s'habillait sp�cialement. L'osseux et gigantal docteur, ayant enfoui ses jambes en de d�mesur�es bottes de caoutchouc ferr�, que continuait, sans suture, une ample redingote imperm�able, d�ment fourr�e aussi, se glissait les mains en une paire de gantelets d'acier armori�, provenue de quelque armure du Moyen �ge, (gantelets dont il s'�tait rendu l'heureux acqu�reur au prix de trente-huit beaux sols,--une folie!--chez un marchand de pass�). Cela fait, il ceignait son vaste chapeau moderne, soufflait la lampe, descendait, et, la clef de sa demeure une fois en poche, s'acheminait, � la bourgeoise, vers la lisi�re du parc abandonn�. Bient�t, voici qu'il s'aventurait, par les sentiers sombres, vers la retraite de ses chanteurs pr�f�r�s--vers l'�tang dont l'eau peu profonde, et bien sond�e en tous endroits, ne lui d�passait par la ceinture. Et, sous les vo�tes de feuill�e qui en avoisinaient les atterrages, il assourdissait son pas, au t�ter des branches mortes. Arriv� tout au bord de l'�tang, c'�tait lentement, bien lentement--et sans nul bruit!--qu'il y risquait une botte, puis l'autre,--et qu'il s'avan�ait, � travers les eaux, avec des pr�cautions inou�es, tellement inou�es qu'� peine osait-il respirer. Tel un m�lomane � l'imminence de la cavatine attendue. En sorte que, pour accomplir les vingt pas qui le s�paraient de ses chers virtuoses, il mettait g�n�ralement de deux heures � deux heures et demie, tant il redoutait d'alarmer la subtile vigilance du veilleur noir. Le souffle des cieux sans �toiles agitait plaintivement les hauts branchages dans les t�n�bres autour de l'�tang:--mais Bonhomet, sans se laisser distraire par le myst�rieux murmure, avan�ait toujours insensiblement, et si bien que, vers les trois heures du matin, il se trouvait, invisible, � un demi-pas du cygne noir, sans que celui-ci e�t ressenti le moindre indice de cette pr�sence. Alors, le bon docteur, en souriant dans l'ombre, grattait doucement, bien doucement, effleurait � peine, du bout de son index moyen �ge, la surface abolie de l'eau, devant le veilleur!... Et il grattait avec une douceur telle que celui-ci, bien qu'�tonn�, ne pouvait juger cette vague alarme comme d'une importance digne que la pierre f�t jet�e. Il �coutait. A la longue, son instinct, se p�n�trant obscur�ment de l'_id�e_ du danger, son coeur, oh! son pauvre coeur ing�nu se mettait � battre affreusement:--ce qui remplissait de jubilation Bonhomet. Et voici que les beaux cygnes, l'un apr�s l'autre, troubl�s, par ce bruit, au profond de leurs sommeils, se d�tiraient onduleusement la t�te de dessous leurs p�les ailes d'argent,--et, sous le poids de l'ombre de Bonhomet, entraient peu � peu dans une angoisse, ayant on ne sait quelle confuse conscience du mortel p�ril qui les mena�ait. Mais, en leur d�licatesse infinie, ils souffraient en silence, comme le veilleur,--ne pouvant s'enfuir, _puisque la pierre n'�tait pas jet�e_! Et tous les coeurs de ces blancs exil�s se mettaient � battre des coups de sourde agonie,--_intelligibles_ et distincts pour l'oreille ravie de l'excellent docteur qui,--sachant bien, lui, ce que leur causait, _moralement_, sa seule proximit�,--se d�lectait, en des prurits incomparables, de la terrifique sensation que son immobilit� leur faisait subir. --Qu'il est doux d'encourager les artistes! se disait-il tout bas. Trois quarts d'heure, environ, durait cette extase, qu'il n'e�t pas troqu�e contre un royaume. Soudain, le rayon de l'�toile-du-matin, glissant � travers les branches, illuminait, � l'improviste, Bonhomet, les eaux noires et les cygnes aux yeux pleins de r�ves! Le veilleur, affol� d'�pouvante � cette vue, jetait la pierre...--Trop tard!... Bonhomet, avec un grand cri horrible, o� semblait se d�masquer son sirupeux sourire, se pr�cipitait, griffes lev�es, bras �tendus, � travers les rangs des oiseaux sacr�s!--Et rapides �taient les �treintes des doigts de fer de ce preux moderne: et les purs cols de neige de deux ou trois chanteurs �taient travers�s ou bris�s avant l'envol�e radieuse des autres oiseaux-po�tes. Alors, l'�me des cygnes expirants s'exhalait, oublieuse du bon docteur, en un chant d'immortel espoir, de d�livrance et d'amour, vers des Cieux inconnus. Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalit�, dont il ne daignait savourer, en connaisseur s�rieux, qu'une chose,--LE TIMBRE.--Il ne prisait, musicalement, que la douceur singuli�re _du timbre_ de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une m�lodie. Bonhomet, les yeux ferm�s, en aspirait, en son coeur, les vibrations harmonieuses: puis, chancelant, comme en un spasme, il s'en allait �chouer � la rive, s'y allongeait sur l'herbe, s'y couchait sur le dos, en ses v�tements bien chauds et imperm�ables. Et l�, ce M�c�ne de notre �re, perdu en une torpeur voluptueuse, ressavourait, au tr�fond de lui-m�me, le souvenir du chant d�licieux--bien qu'entach� d'une sublimit� selon lui d�mod�e--de ses chers artistes. Et, r�sorbant sa comateuse extase, il en ruminait ainsi, � la bourgeoise, l'exquise impression jusqu'au lever du soleil. MOTION DU Dr TRIBULAT BONHOMET TOUCHANT L'UTILISATION DES TREMBLEMENTS DE TERRE [2] [Note 2: A la nouvelle des tr�s horribles tremblements de terre (des fin f�vrier et 1er mars 1887),--ph�nom�nes qui d�sol�rent le Midi,--l'illustre Docteur crut de son devoir d'adresser aux bureaux de nos deux Chambres la pr�sente MOTION, dont l'urgence,--malgr� le voeu secret d'une double majorit�,--fut (du moins au dire �nergique de Bonhomet lui-m�me), remise aux �calendes grecques�. Nous n'ajoutons que l'_�pigraphe_, pour indiquer le _la_ particulier � l'intonation professorale du c�l�bre sp�cialiste.] Quand Pharamond ceignit la tiare, la France n'�tait qu'une vaste �tendue palud�enne,--bien plus propre aux �bats du canard sauvage... qu'au jeu r�gulier des Institutions constitutionnelles. UN SAGE MODERNE. _A Monsieur Gustave GUICHES_. �--Arpentons-nous un terroir de fantaisie dont nous sommes les... capucins de cartes? �Quoi! venant de f�ter, derechef, une na�ve tradition de nos p�res,--ces jours gras dont s'extasie la jeunesse,--voici qu'au moment o� nous allons nous livrer au sommeil les cours d'honneur de nos plus cons�quents h�tels, en notre capitale, se voient envahies, � l'arriv�e des trains du soir, par des hordes plus que sommairement v�tues (quelques dames ayant pouss� la terreur jusqu'� l'impudicit�), voici que les majordomes, se croyant les jouets d'hallucinations morbides,--sinon d'une sortie de bal de barri�re,--ne peuvent que b�er � ce spectacle, tandis que, mand�s en toute h�te et pr�sumant d�j� quelque nouvelle fumisterie d'anarchistes, les accourus gardiens de cette paix,--qui nous est plus ch�re que toute chose except� la vie,--se caressent silencieusement l'imp�riale au narr� des confidences, tr�molantes encore, de tous ces voyageurs qu'ils �coutent d'une oreille distraite, en les enveloppant de regards obliques et soup�onneux! �--Vraiment, lorsqu'au lu des d�p�ches m�ridionales l'�lectricit� contraignit chacun de se rendre � l'�vidence, nous ne s�mes, avouons-le, que penser. C'�tait � se croire en plein Moyen-�ge!� �Comment d'aussi m�lodramatiques ph�nom�nes peuvent-ils encore se produire au milieu de nos civilisations constitutionnelles et r�guli�res? Cela ne r�pugne-t-il pas au Sens-commun! Ces cataclysmes, aujourd'hui sans raison d'�tre, et qui ont fait leur temps, riment-ils � quelque chose? Non pas! Ils choquent, simplement, toutes les id�es re�ues et ne sauraient qu'exiger une prompte r�pression. Quoi! dans notre si�cle de lumi�res, six mille personnes, pour la plupart honorables, ne peuvent innocemment prendre le frais sans �tre expos�es � ce qu'une inopin�e tr�pidation du sol les �crase � l'improviste?... Je trouve � ceci comme une vague odeur d'obscurantisme. �Comment soumettre ces secousses aux freins d'une sage r�glementation? les museler, pour ainsi dire, en les classant sous un r�gime ing�nieusement administratif?... Il n'y a pas � tergiverser: il faut arriver � �a. �Sinon la Science, qui est tout, absolument tout, finirait par ne plus sembler qu'un leurre--nous assimilant, autant dire, � des jouets de la M�canique-c�leste:--ce qui est inadmissible. �Que le sous-sol, en de certains volcaniques voisinages, pr�sente encore des difficult�s d'investigations momentan�ment appr�ciables, soit; mais devons-nous �tre, longtemps encore, � la merci des �ventuelles gracieuset�s d'un solfatare, alors que nos jours en d�pendent? Ne vaudrait-il pas mieux nous r�signer, comme de pratiques savants le proposent, � vider tout bonnement le V�suve, pour cr�er des exutoires plus libres aux suburbaines flatuosit�s de la plan�te? �Question. �Le plus r�voltant de l'aventure est que maintes gens, tol�r�s, dans nos grands centres, on ne sait trop � quel titre--(� celui d'�artistes� je crois?)--ont l'air, pour gouailler le Progr�s, de s'autoriser de ces calamiteuses fumisteries de notre �toile, pr�textant que ces aveugles oscillations des couches terraqu�es de l'Italie d�montrent l'ing�rence, en nos affaires, de Puissances secr�tes, espi�gles et nuisibles,--Oui! oui! c'est cette id�e biscornue (et pas une autre!) que cachent toutes ces transparentes insinuations,--ces r�ticences, m�me! de certaine presse:--et nous les voyons venir!... Oui, oui, nous les voyons venir. �Car ces vils aligneurs de mots sont toujours de l'opinion des choses en retard: leur arri�re-pens�e serait de nous ramener aux rois fain�ants, au droit du seigneur et � l'Inquisition:--ils sont une peste pour le corps social.--Certes, je n'en disconviens pas, nous les d�corons, nous les couvrons d'or, nous les rassasions de d�monstrations admiratives et chaudement sympathiques; mais, au fond, nous savons tr�s bien que nous les m�prisons et ha�ssons comme la boue de nos souliers. N'�tait cet esprit de mod�ration qui est le principe de notre �tre et de notre �re, il y a belle lurette que nous les eussions extermin�s sous le b�ton. Mais, voil�! ce serait excessif. �Il nous faudrait donc leur pr�parer un tr�pas hideux,--dont nous puissions, ostensiblement, nous laver les mains. Je crois r�pondre au voeu secret de tous en prenant sur moi de le d�clarer. �Eh bien! cette id�e m'est venue de les confier � la maternelle Nature, puisqu'ils sont de l'opinion de cette derni�re.--Voici donc mon projet. �M. Eve del Rio, ayant bien voulu nous communiquer ses pr�visions,--(que l'�v�nement, h�las! n'a que trop justifi�es le 2 du courant),--nous abuserons encore de son amabilit� en le priant de vouloir bien nous pr�ciser les �poques selon lui les plus scabreuses, ainsi que les terrains les plus suspects quant � quelque prochain Tremblement de terre, le plus imminent possible. �Les indications de ce moderne Jonas une fois obtenues, je propose que, sur l'endroit le plus menac�, soient �difi�s, pour l'�poque utile, d'�normes b�timents � toiture de granit. Cela fait, it�rativement je propose qu'avec toutes ces c�lineries persuasives et doucereuses (en lesquelles nous sommes, Dieu merci, pass�s ma�tres!) nous invitions � s'y �tablir toute l'inspir�e ribambelle de ces pr�tendus R�veurs,--que Platon voulait, en son indulgence, que l'on couronn�t de roses en les jetant � la porte de la R�publique. �L'al�atoire de la catastrophe nous couvrirait, aux yeux de la Loi, de leur an�antissement. �Bref, nous leur offririons un logis comfortable, brillant m�me, avec des horizons, des couchers du Soleil, des horizontales, des �toiles, des falaises, des myrtes, des vins fins, des romans, des fleurs, des oiseaux, enfin l'entourage o� ces messieurs per�oivent toutes leurs insipides fantasmagories. Et, puisqu'ils s'obstinent, malgr� l'�vidence, � croire encore au Myst�rieux, qu'ils soient ainsi livr�s au Myst�rieux! --De sorte qu'au moment o� ils y penseront le moins; _krrraa��k!!!_ �nous en serons d�barrass�s!--Et nous nous frotterons joyeusement les mains � cette nouvelle, en leur souhaitant, bon voyage chez Pluton. �De cette fa�on, ces p�riodiques interventions de l'Absurde, ces sursauts des derni�res forces aveugles de la Nature seront utilis�es et rationalis�es ... _Similia similibus_. �Tout calcul fait, il y aurait �conomie: le mat�riel nous resterait, � la surface du globe, pour,--de temps en temps,--renouveler cette sorte de purgation sociale. �Et la preuve que je suis dans le vrai, quand je propose, apr�s l'avoir m�rement pes�, ce d�rivatif, c'est que, si nous eussions eu le choix, enfin, _de troquer les six mille personnes honorables, �cras�es dans la derni�re catastrophe, contre six mille barbouilleurs de papier, quel est celui d'entre NOUS qui e�t h�sit�?--ne f�t-ce qu'une seconde_.� LE BANQUET DES �VENTUALISTES Un peu de caf�, apr�s d�ner, fait qu'on s'estime. LUC DE CLAPIERS, marquis DE VAUVENARGUES. _A Madame M�ry LAURENT_ Le banquet annuel des �ventualistes, sous la Haute-pr�sidence du docteur Tribulat Bonhomet, s'achevait en toasts paisibles. C'�tait l'instant d�licieux o�, l'un l'autre, en se souriant, l'on boit aux �id�es� dont on daigne se croire, ici-bas, le principal, sinon l'unique-d�positaire. D'urgentes questions bio-sociologiques venaient d'�tre d�battues: il va sans dire que les noms de Stuart Mill, de Bain, de Smith et de Herbert Spencer,--donnant du lustre aux douces banalit�s que leur attribuaient leurs insoucieux citateurs,--avaient sillonn� maintes p�riodes, comme des lueurs dans la nuit. Les esprits, maintenant, se laissaient nonchalamment aller au cours de ces controverses courtoises dont les gens de go�t savent stimuler leurs digestions �clair�es. Soudain, la causerie (g�n�rale quoique intime), sur on ne sait trop quelle interruption, devint ALARMISTE. Et, quand le caf� parut, le mot sonore par excellence, et cependant de syllabes si moelleuses, le mot �dynamite� (horreur!) fut prononc�. �--La mis�re parisienne allait, s'aggravant: plus d'issue, les produits exc�dant les besoins, et les bruits belliqueux n'�tant pas de nature � rassurer la pusillanimit� du num�raire. Rien ne semblait plus... assis. Les plus lucides, les plus didactiques explications de la crise pr�sente commen�aient, elles-m�mes, � sembler peu nourrissantes aux int�ress�s. �--Les meneurs de la presse radicale, aiguillonnant sans cesse le taureau populaire, � la longue un concert d'explosifs,--de nouveaux et terribles explosifs,--pouvait, d'un moment � l'autre, troubler la paix publique. Oui. De r�cents proc�s,--o� les accus�s, appuy�s d'un auditoire mena�ant, avaient parl� de faire tout sauter, osant m�me pr�tendre, en pleine cour d'assises, que l'honorable pr�sident et ses assesseurs en tremblaient �SUR LEURS TIBIAS�,--d�montraient l'irritation des n�cessiteux. D�j�, dans tels clubs des banlieues, on ne r�vait que de dynamiter, de panclastiter m�me, ou de m�linitiner, comme par distraction,--�pour voir ce que �a donnerait,�--le Corps l�gislatif, le S�nat, la Pr�fecture de police, l'�lys�e, etc., etc. L'on ne parlait que de miner les synagogues, les isra�lites paraissant �tre les gens les plus � leur aise,--partant les plus coupables. L'id�e, �mise d'abord en se jouant, passait, insensiblement,--il fallait bien se l'avouer,--� l'�tat de projet!... Des listes de massacres partiels �taient dress�es; les enfants anarchistes d�j� les r�citaient � titre de pri�res du soir...--Bref, apr�s quelques grands froids, fin courant peut-�tre, une s�dition--bien autrement s�rieuse que celle de 1871 (l'ennemi ne cernant plus la capitale)--pouvait...� --En v�rit�, messieurs, je cherche, vainement, un euph�misme pour vous laisser entendre que vous raisonnez, ici, positivement, comme des fromages! s'�cria le docteur Tribulat Bonhomet, (en att�nuant, de son plus onctueux sourire, ce que le ton de sa remarque pouvait pr�senter d'imparlementaire).--Vous oubliez que la profondeur, la prudence et l'�nergie madr�e de nos gouvernants, ont su neutraliser, d'AVANCE, toute possibilit� d'insurrection, m�me partielle,--gr�ce � certaine mesure pr�ventive, prophylactique, si vous le pr�f�rez, d'une simplicit� vraiment g�niale--et dont les r�sultats pacificateurs sont litt�ralement magiques. --Quelle mesure? s'�cri�rent les convives en ouvrant de grands yeux. --Ah! vous ne l'avez pas remarqu�e?... continua le pr�sident:--eh bien!--je suis heureux de vous la r�v�ler. Si, de prime abord, elle peut sembler anodine (et c'est l� sa force) � quelques esprits superficiels, je d�clare qu'on demeure, en v�rit�, momifi� d'admiration pour peu qu'on se donne la peine d'en observer les cons�quences.--Il s'agit, tout bonnement, du d�cret, d�j� vieillot, qui autorise les mille et mille beuveries, cabarets, caf�s et tavernes de la Capitale � ne forclore leurs auvents que sur les deux heures de la nuit. --Eh bien?... Apr�s?... murmur�rent les �ventualistes, �tonn�s de la solennit� d'intonation de l'�minent th�rapeute. --Apr�s?... r�pondit celui-ci:--suivez, je vous prie, ce raisonnement, dont, encore un coup, la miraculeuse banalit� a cela de mortel _qu'elle ne peut sembler qu'un paradoxe_. Puissiez-vous, (enfin!) vous p�n�trer de cette v�rit� disparue des m�moires: _le jour n'a que 24 heures_. Partons de ce principe.--Or, lorsqu'un homme se couche avant minuit et se l�ve sur les sept heures du matin, cet homme a le regard clair, l'esprit en �veil, le bras solide et repos�;--il peut, s�rieusement, s'int�resser aux affaires de son pays... (tout en vaquant fructueusement aux siennes). Si cet homme prend, au contraire, le pli de ne s'endormir (et de quel sommeil!) que sur les trois heures du matin, ceci le m�ne, voyez-vous, � D�JEUNER BIEN TARD!... L'on s'est r�veill� l'oeil terne, l'on b�ille, l'on hausse les sourcils, l'heure passe,--la journ�e est perdue. Les soucis, augment�s par de plus qu'inutiles d�penses de liquides, deviennent plus pressants:--bref, l'�meute, si elle fut projet�e la veille, est remise � huitaine,--in-d�-fi-ni-ment. En quinze ann�es, l'on obtient, ainsi, une exemplaire population de songe-creux, dont la force morale et physique se dilue, chaque soir, jusqu'aux deux tiers de la nuit, au milieu d'une brume de nicotine, en vaines discussions, en oiseuses professions de foi, r�solutions chim�riques et st�riles crispations de poings: les propos sont touss�s au-dessus de verres de bi�re ou d'alcool--et s'envolent. R�sultat, pour une capitale, en quinze ans, une fluctuation des plus inoffensives d'environ trois cent mille chassieux, plus ou moins ataxiques, � cervelles vid�es, aux coeurs avachis,--et dont la plupart c�deraient, pour une absinthe, le revolver ou l'explosif octroy�,--comme un Chinois sa femme pour une pipe d'opium. Vous le voyez, messieurs: cette mesure est d'une politique si efficace qu'elle consolide, quand m�me, la dur�e d'un gouvernement, quelques fautes qu'il puisse commettre,--� plus forte raison (et c'est le cas actuel) lorsqu'il n'en commet pas. Elle paralyse d'_avance_, sans effusion de sang et � la bourgeoise, toute s�dition.--Tenez! si l'ukase en �tait promulgu� � Saint-P�tersbourg, j'incline � penser que le Nihilisme lui-m�me n'y r�sisterait pas un semestre! Et j'en suis � me demander comment l'id�e si simple, si pratique, de ce d�rivatif para�t avoir jusqu'� ce jour �chapp� � la sagacit�, cependant proverbiale, du cabinet moscovite. Donc, messieurs, Nous, repr�sentants d'un peuple d'�lite, Nous qui, fonci�rement pr�ts,--comme notre nuance l'indique,--� saluer, toujours et quand m�me, toutes survenances, savons ce qui s'appelle se garder � carreau, �loignons de nos banquets de vaines alarmes!... �levons nos pensers, nos coeurs et, surtout, nos verres--en l'honneur de Ceux dont la compass�e vigilance nous mit, ainsi, d�s longtemps, � l'abri de toutes exag�r�es revendications... de ce m�me Prol�tariat sur les plaies duquel nous ne pouvons, h�las! que g�mir. Allons! un doigt de Champagne,--et buvons, en toute gratitude, � la prosp�rit� sans nu�es de Ceux dont la perspicace initiative assura--sans tapage et � l'insu m�me des perturbateurs charm�s--la s�curit� de nos loisirs.� D'unanimes adh�sions acclam�rent, ici, l'orateur; les coupes s'entre-choqu�rent � l'envi dans les mains rassur�es. Et le banquet annuel des �ventualistes se prolongea--(l'avenir probable de l'Humanit� d�frayant les conversations)--jusqu'� cette heure du Berger, si douce, toujours, � ces �lus de la vie qui se sentent le corps lest�, l'esprit �clectique, le coeur � jamais libre, les convictions _�ventuelles_--et la conscience vacante. CLAIRE LENOIR _____________________ MEMORANDUM DU DOCTEUR TRIBULAT BONHOMET MEMBRE HONORAIRE DE PLUSIEURS ACAD�MIES PROFESSEUR AGR�G� DE PHYSIOLOGIE TOUCHANT LE MYST�RIEUX CAS DE DISCR�TE ET SCIENTIFIQUE PERSONNE: DAME VEUVE CLAIRE LENOIR A MES ILLUSTRES CONTEMPORAINS T. B. CHAPITRE PREMIER PR�CAUTIONS ET CONFIDENCES _Touched with pensiveness...._ THOMAS DE QUINCEY. �_Non m�chaberis_�. MO�SE. �La cha�ne des �v�nements t�n�breux que je vais prendre sur moi de retracer (malgr� mes cheveux blancs et mon d�dain de la gloriole), me paraissant comporter une somme d'horreur capable de troubler de vieux hommes de loi, je dois confesser, _in primis_, que si je livre ces pages � l'impression, c'est pour c�der � de longues pri�res d'amis d�vou�s et �prouv�s. Je crains m�me d'�tre, plus d'une fois, dans la triste n�cessit� d'att�nuer,--(par les fleurs de mon style et les ressources d'une riche faconde),--leur hideur insolite et suffocante. Je ne pense pas que l'Effroi soit une sensation universellement profitable: le trait d'un vieil insens� ne serait-il pas de la r�pandre, � la vol�e, � travers les cerveaux, m� par le vague espoir de b�n�ficier du scandale? Une d�couverte profonde n'est pas imm�diatement bonne � lancer, au pied lev�, parmi le train des pens�es humaines. Elle demande � �tre m�rement dig�r�e et sass�e par des esprits pr�parateurs. Toute grande nouvelle, annonc�e sans m�nagements, peut alarmer, souvent m�me affoler bon nombre d'�mes d�votieuses, surexciter les facult�s caustiques des vauriens, et r�veiller les antiques n�vroses de la Possession, chez les timor�s. Bien est-il vrai, cependant, que faire penser est un devoir qui prime bien des scrupules!... Tout pes�, je parlerai. Chacun doit porter en soi son _aliquid inconcussum!_--D'ailleurs, mon si�cle me rassure; pour quelques esprits faibles que je puis atteindre, il est de nombreux esprits forts que je puis �difier. J'ai dit �esprits forts� et je ne parle pas au hasard. Quant � la v�racit� de mon r�cit, personne, je le parierais, ne la plaisantera outre mesure. Car, en admettant, m�me, que les faits suivants soient radicalement faux, la seule id�e _de leur simple possibilit�_ est tout aussi terrible que le pourrait �tre leur authenticit� d�montr�e et reconnue.--Une fois pens�, d'ailleurs, qu'est-ce qui n'arrive pas un peu, dans le myst�rieux Univers? J'ai dit �myst�rieux� et non �probl�matique�: et (qu'il me soit permis de le r�p�ter), je ne parle pas au hasard. Oiseuses seraient toutes digressions, crayonn�es � la h�te et sans crit�re, sur ce sujet. Maintenant,--puissent mes Lecteurs en �tre bien persuad�s!--ce ne sont pas des lauriers purement �litt�raires� que je brigue. En v�rit�, s'il est un objectif, un non-moi, que je m�prise au del� m�me des expressions licites � la langue d'un mortel �l�gant, je puis bien dire que ce sont les �Belles-Lettres� et leurs supp�ts! --Foin! R�duit � me pr�senter moi-m�me au Public, n'est-il pas urgent de me d�crire tel que je suis, une fois pour toutes, au moral et au physique? J'ai perdu, sans fruit, une partie de mon intelligence � me demander pourquoi les �tres qui m'ont vu pour la premi�re fois ont pris des figures convuls�es par le rire et des attitudes d�solantes. Mon aspect, sans me vanter, devrait, au contraire, j'imagine, inspirer des pens�es, par exemple, comme celle-ci: �Il est flatteur d'appartenir � une esp�ce dont fait partie un pareil individu!...� Physiquement, je suis ce que, dans le vocabulaire scientifique, on appelle: �un Saturnien de la seconde �poque.� J'ai la taille �lev�e, osseuse, vo�t�e, plut�t par fatigue que par exc�s de pens�e. L'ovale tourment� de mon visage proclame des tablatures, des projets;--sous d'�pais sourcils, deux yeux gris, o� brillent, dans leurs caves, Saturne et Mercure, r�v�lent quelque p�n�tration. Mes tempes sont luisantes � leurs sommets: cela d�nonce que leur peau morte ne boit plus les convictions d'autrui: leur provision est faite.--Elles se creusent, aux c�t�s de la t�te, comme celles des math�maticiens. Tempes creuses, creusets! Elles distillent les id�es jusqu'� mon nez qui les juge et qui prononce. Mon nez est grand,--d'une dimension m�me consid�rable,--c'est un nez � la fois envahisseur et vaporisateur. Il se busque, soudain, vers le milieu, en forme de cou-de-pied,--ce qui, chez tout autre individu que moi, signalerait une tendance vers quelque noire monomanie. Voici pourquoi: le Nez, c'est l'expression des facult�s du raisonnement chez l'homme; c'est l'organe qui pr�c�de, qui �claire, qui annonce, qui sent et qui indique. Le nez visible correspond au nez impalpable, que tout homme porte en soi en venant au monde. Si donc, dans le cours d'un nez, quelque partie se d�veloppe, imprudemment, au pr�judice des autres, elle correspond � quelque lacune de jugement, � quelque pens�e nourrie au pr�judice des autres. Les coins de ma bouche pinc�e et p�le ont les plissements d'un linceul. Elle est assez rapproch�e du nez pour en prendre conseil avant de discourir � la l�g�re et, suivant le dicton, comme une corneille qui abat des noix. Sans mon menton, qui me trahit, je serais un homme d'action; mais un Saturne s�nile, sceptique et lunatique, l'a rentr� comme d'un coup de faux. La couleur et la qualit� de mon poil sont dures comme celles de mes pairs en contemporan�it� symbolique. Mon oreille, finement ourl�e et longue comme celle des Chinois, notifie mon esprit minutieux. Ma main est st�rile; la Lune et Mercure s'en disputent les bas-fonds; mon grand m�dium noueux, spatul�, charg� de ratures � sa deuxi�me phalange, les laisse faire, en son nonchaloir. L'horizon de ma main est brumeux et triste; des nuages, form�s par V�nus et Apollon, en ont rarement brouill� le ciel; la volont� de mon pouce repose sur un mont hasardeux: c'est l� que V�nus indique ses vell�it�s. La paume, seule, est positive comme celle d'un manoeuvre: les doigts peuvent se replier en dessus, comme ceux des femmes, avec une certaine coquetterie qui sent de plusieurs stades sa parfaite �ducation. Je suis, d'ailleurs, le fils unique du petit docteur AMOUR BONHOMET, si connu par ses mornes aventures dans les Mines. Depuis que je me connais j'ai toujours port� le m�me genre de v�tements, appropri� � ma personne et � ma d�marche. Savoir: un feutre noir, � larges bords, � l'imitation des quakers et des po�tes lakistes; une vaste houppelande ferm�e et drap�e sur ma poitrine, comme mes grandes phrases le sont habituellement sur ma pens�e; une vieille canne � pomme de vermeil; un volumineux solitaire,--diamant de famille,--� mon doigt de Saturne. Je rivalise avec les vieillards de roman pour la pr�cieuse finesse et la d�licieuse blancheur de mon linge; j'ai l'honneur de poss�der les pieds m�mes du roi Charlemagne dans mes bottes Souwaroff, avec lesquelles je m�prise bien le sol; j'ai presque toujours ma valise � la main, car je voyage plus qu'Ashav�rus. _A moi seul j'ai la physionomie de mon si�cle, dont j'ai lieu de me croire l'ARCH�TYPE_. Bref, je suis docteur, philanthrope et homme du monde. Ma voix est tant�t suraigu�, tant�t (sp�cialement avec les dames) grasse et profonde: le tout sans transition, ce qui doit plaire.--Rien ne me rattache � la soci�t�, ni femmes, ni parents d'aucune esp�ce,--j'en ai, du moins, l'esp�rance;--mon bien est en viager: j'entends le peu qui me reste. Ma carte de visite est ainsi con�ue: +-----------------------+ | Le Docteur | | | | TRIBULAT BONHOMET | } | | Europe.} +-----------------------+ Voici maintenant mes particularit�s morales: Les myst�res de la science positive ont eu, depuis l'heure sacr�e o� je vins au monde, le privil�ge d'envahir les facult�s d'attention dont je suis capable, souvent m�me � l'exclusion de toute pr�occupation humaine. Aussi les infiniment petits, les _Infusoires_, comme les a nomm�s Spallanzani, mon ma�tre bien-aim�, furent, d�s l'�ge le plus tendre, le but et l'objet de mes recherches passionn�es. J'ai d�vor�, pour subvenir aux n�cessit�s de mes profondes �tudes et de mes agissements, le patrimoine �norme que m'avaient l�gu� mes anc�tres. Oui, j'ai consacr� les fruits m�rs de leurs sueurs s�culaires � l'achat des lentilles et des appareils qui mettent � nu les arcanes d'un monde momentan�ment invisible! J'ai compil� les nomenclatures de tous mes devanciers. _Non est hic locus_ de s'appesantir sur les lumi�res que j'ose croire y avoir apport�es; la post�rit� d�livrera son verdict � ce sujet, si jamais je lui en fais part. Ce qu'il est important de constater, c'est que l'esprit d'_analyse_, de _grossissement_, d'_examen minutieux_ est tellement l'essence de ma nature, que toute la joie de vivre est confin�e pour moi dans la classification pr�cise des plus ch�tifs t�n�brions, dans la vue des enchev�trements bizarres, pareils � une �criture tr�s ancienne, que pr�sentent les nerfs de l'insecte, dans le ph�nom�ne du raccourci des horizons, qui demeurent immenses selon les proportions de la r�tine o� ils se refl�tent!... La r�alit� devient alors visionnaire--et je sens que, le microscope � la main, j'entre de plain-pied dans le domaine des R�ves!... Mais je suis jaloux de mes d�couvertes et je me cache profond�ment de tout cela. Je hais les profanes, les squalides profanes, jusqu'� la mort. Lorsqu'on me questionne � ce sujet, JE FAIS LA B�TE. Je m'efforce de passer pour un chiragre! Et je concentre mes d�lices en songeant comme j'assombrirais les visages si je disais ce que mes instruments m'ont laiss� entrevoir de surprenant et d'inexplor�!... Laissons cela; j'en ai peut-�tre d�j� trop dit... Mes id�es religieuses se bornent � cette absurde conviction que Dieu a cr�� l'Homme et r�ciproquement. Nous sortons d'_on ne sait quoi_: la Raison n'est que douteuse. J'ajouterai, pour �tre franc, que la Mort m'�tonne encore plus que sa triste Soeur; c'est, vraiment, la bouteille � l'encre!... En elle, tout doit r�sulter, n�cessairement, _d'un mode de logique inverse_ de celui dont nous nous satisfaisons, en grommelant, dans le �_decursus vit�_� et qui n'est �videmment que provisoire et local. Quant aux _fant�mes_, je suis peu superstitieux; je ne donne pas dans les insignifiantes balivernes des _intersignes_, � l'instar de tant d'hurluberlus, et je ne crois pas aux singeries frivoles des morts; entre nous, cependant, je n'aime pas les cimeti�res ni les lieux trop sombres--ni les gens qui exag�rent!... Je ne suis qu'un pauvre vieillard, mais si Pluton m'avait fait na�tre sur les marches d'un tr�ne, et s'il suffisait, � pr�sent, d'un mot de moi pour que s'op�r�t le parfait carnage de tous les fanatiques, je le prononcerais, je le sens, �en pelant un fruit�, comme dit le po�te. N�anmoins,--je suis forc� de l'avouer,--je suis sujet � un mal h�r�ditaire qui bafoue, depuis longtemps, les efforts de ma raison et de ma volont�! Il consiste en une _Appr�hension_, une ANXI�T� sans motif pr�cis, une AFFRE, en un mot, qui me prend comme une crise, me fait savourer toute l'amertume d'une inqui�tude brusque et infernale,--et cela, le plus souvent, � propos de futilit�s d�risoires! N'est-ce pas de quoi grincer des dents, que de se sentir l'�me empoisonn�e aussi mortellement que voil�? Cela me confond quand j'y songe. �tant un esprit cultiv�, je me rends facilement le compte le plus clair de toutes choses: mais,--c'est singulier!--j'ai beau m'expliquer, par exemple, en acoustique,--et m�me, en physique, � l'aide de deux extr�mes soudains du froid et du chaud,--le bruit du vent,--eh bien! quand j'entends le Vent, j'ai peur. Aux mille tressaillements du Silence,--produits par les causes les plus simples,--je deviens livide. Toutes et quantes fois que l'ombre d'un oiseau passe � mes pieds, je m'arr�te, et, posant par terre ma valise, je m'essuie le front, voyageur hagard! Alors je reste oppress� sous le poids d'une inqui�tude nerveuse,--pitoyable!--du ciel et de la terre, des vivants et des morts.--Et, malgr� moi, je me surprends � vocif�rer:--Oh! oh! que peut signifier ce caravans�rail d'apparitions, tenant leur s�rieux pour dispara�tre incontinent?--L'univers est-il oiseux?... L'Univers d�vorateur--cha�ne ind�finie o� les pieds de l'un craquent entre les m�choires de l'autre--est-il destin� lui-m�me � la voracit� de quelque Eon? Quel sera son ver de terre? R�ponds-moi, bruit du vent, oiseau qui passes!... et toi qui le sais, � Silence! Telles sont les lubies inconcevables, jaculatoires, po�tiques et, par cons�quent, grotesques, qui me hantent et qui troublent la lucidit� de mes id�es. C'est une simple maladie;--je suis un angoisseux. Je me suis trait� par les douches, le quinquina, les purgatifs, les amers et l'hydroth�rapie;--je vais mieux, beaucoup mieux!--Je commence � me rassurer et � reconna�tre que le Progr�s n'est pas un r�ve, qu'il p�n�tre le monde, l'illumine et, finalement, nous �l�ve vers des sph�res de choix, seules dignes des �lans mieux disciplin�s de nos intelligences. Cela ne fait plus question, aujourd'hui, pour les gens de go�t. J'ai bien encore quelques acc�s!... Dans le monde, je dissimule cette �motion par bon ton. S'il m'arrive, dans quelque rao�t, de deviser trop longtemps avec une dame, � un moment donn�, elle ne sait pas,--non, heureusement, je le vois dans ses yeux!--elle ne sait pas qu'� l'instant m�me o� je laisse fondre, en souriant, un bonbon innocent de ma joue droite � ma joue gauche, avec un bruit tendre et sirupeux et en traitant les autres de �fanatiques�, elle ignore, dis-je, qu'� ce moment-l� m�me,--un minuit �branle en moi des glas rouill�s, profonds, lugubres! _et que ce Minuit-l� sonne plus de douze coups!_ Maintenant, j'ai une manie, adopt�e depuis des ann�es comme voile de mes travaux pr�f�r�s. Elle me permet d'aller dans les soci�t�s, d'y confabuler avec les hommes, les femmes et les petits enfants et d'en �tre bien accueilli. J'ose � peine la nommer, tant je redoute une raillerie d�plac�e: je veux parler de la manie de _Faire des mariages_. La brochette de mes d�corations ne provient pas d'une autre source. Voici pourquoi j'ai adopt� cette manie: c'est extr�mement simple. Et, d'abord, disons mon faible pour Voltaire, ce cr�ateur de Microm�gas (page immortelle), o� bon nombre de mes innombrables d�couvertes sont, pour ainsi dire, pressenties. Toutefois, mon admiration pour ce pr�cieux �crivain n'est pas servile; chacun doit chercher, en effet, � se d�velopper par lui-m�me, au m�pris profond de ses ma�tres et de tous ceux qui, l'ayant �lev�, ont cherch� � lui inculquer leurs id�es propres.--Ce que j'estime dans Voltaire, c'est cette habilet� vant�e dans Pozzo di Borgo et dans Machiavelli,--mes ma�tres bien-aim�s,--qui consiste � fouler aux pieds tout respect de son semblable sous les dehors d'un d�vouement humble jusqu'� l'obs�quiosit�. Parfaites apparences dont le terme supr�me serait de rendre r�ellement service! Je recommande, en passant, cette mani�re d'entendre la charit�. C'est la seule digne d'�tre appel�e s�rieuse: elle sert � cacher ses occupations r�elles.--Or, je ne me soucie pas qu'on sache que je m'adonne, corps et �me, aux _Infusoires_ moi! Les visites, les questions, les consultations et les compliments m'emp�cheraient d'apporter la concentration d�sirable dans mes vertigineux travaux.--D'autre part, comme il faut bien _que je parle_, quand il m'arrive d'�tre en quelque soci�t�, je m'empresse de parler � chacun de ce qui doit le pr�occuper le plus--afin d'�viter toute question sur la nature de mes investigations scientifiques:--et n'est-ce pas, presque toujours, le _mariage_ de soi ou des siens qui pr�occupe le plus les risibles enfants de la Femme? �a tombe sous le sens! Et voil� comment, sans grands frais d'imagination, je me suis gliss� dans l'intimit� de beaucoup de gens! et comment j'ai fait,--miraculeusement aid� par le Hasard,--quantit� de mariages. Les unions qui se sont accomplies sous mes auspices ont �t� favoris�es du Ciel,--bien que, maintes fois, dans ma pr�cipitation, j'aie mari�, comme on dit, au pied lev�, les uns pour les autres;--enfin, tout s'est bien pass�:--toujours.--Sauf une seule fois!--Et c'est sur le couple �tonnant que j'ai riv� en cette union, que mon but est d'appeler l'attention de tous. Dois-je m�me affirmer, qu'� tout prendre, il ne fut pas _heureux_, cet hymen, dont la crise d�finitive,--crise innommable!...--a donn� lieu � ma d�couverte la plus capitale? Je serais un ingrat vis-�-vis du Destin si j'avais l'impudence de le penser une seconde! La Science, la v�ritable Science, est inaccessible � la piti�: o� en serions-nous sans cela? Aussi,--bien que cette affaire ait �t� pour moi la source d'une ample damnation,--d'une frayeur sans nom qui a boulevers� ma cervelle au point que je sais � peine ce que j'�cris,--que j'en suis venu, moi, le docteur Bonhomet, professeur de diagn�se, � douter de ma propre existence--et m�me de choses beaucoup plus certaines encore � mes yeux,--je maintiens mes opinions sur Voltaire!... Je ne me repens pas!... Je me lave indiff�remment les mains d'avoir parachev� cette catastrophe �pouvantable!--Et je me pique d'�tre encore l'une des plus belles �mes �chapp�es des mains du Tr�s-Haut. Tous les hommes vraiment modernes, tous les esprits qui se sentent �dans le mouvement� me comprendront. Je vais me borner au rapide expos� des faits, tels qu'ils se sont pr�sent�s et class�s d'eux-m�mes. Commentera l'histoire qui voudra, je ne la surchargerai d'aucunes th�ories scientifiques: ainsi son impression g�n�rale d�pendra des proportions intellectuelles fournies par le Lecteur. CHAPITRE II SIR HENRY CLIFTON La ville, estomp�e par la brume et les molles lueurs de la nuit, me repr�sentait la terre, avec ses chagrins et ses tombeaux,--situ�s loin derri�re, mais non totalement oubli�s!� THOMAS DE QUINCEY (_Confessions_). Vers la fin du mois de juillet 1866, � l'issue d'un d�ner de gala que nous avait offert le capitaine du brick de commerce anglais le _Wonderful_, faisant voile pour les c�tes de Bretagne, je liai conversation, en prenant le caf�, avec mon voisin de table, le lieutenant Henry Clifton; c'�tait un homme d'une trentaine d'ann�es, d'une figure ombr�e du h�le des hommes de mer. L'expression de ses traits r�guliers m'�tait sympathique et sa r�serve habituelle le rendait sociable pour moi. Ce soir-l�, dis-je, nous li�mes conversation, car les quelques rapports de causerie, d'officier de marine � simple passager, avaient �t� fort succincts, entre nous, depuis le commencement de la travers�e. Nous venions des c�tes d'Irlande et, plong� dans l'�tude de mes chers infusoires, j'�tais rest�, la plupart du temps, � fond de cale, exp�rimentant les vieilles saumures. Nous �change�mes quelques paroles touchant notre arriv�e � Saint-Malo, fix�e au lendemain; puis,--les fum�es du vin et des lumi�res nous ayant suffisamment troubl� l'esprit,--nous mont�mes respirer sur le tillac o� nous allum�mes nos cigares. Je m'�tais abstenu, durant le banquet, de me m�ler � la discussion politique--(toujours si anim�e en ces occasions),--qui avait �clat�, naturellement, aux entremets. Ce genre de discussions ne me para�t int�ressant qu'avec les dames. H�! qui serait, alors, insensible � leurs fins sourires, � leurs exclamations intempestives et gracieuses, � leur air entendu, aux louables efforts de leurs prunelles pour para�tre p�n�trantes, inqui�tes, surprises, etc.!... Je le r�p�te: la discussion politique avec les dames est une chose captivante et qui donne � songer. Afin de m�riter leur estime et leur confiance, ma physionomie devient alors plus bienveillante, plus paternelle, plus tendre que de coutume! et je leur d�bite gravement, en baissant les yeux, les absurdit�s les plus r�voltantes, que mes cheveux blancs font v�n�rer. De sorte que mes moindres paroles font foi pr�s du sexe enchanteur. Du reste, la conversation politique serait tout aussi amusante avec le sexe fort si celui-ci savait y apporter la gr�ce et l'enjouement d�sirables;--car je n'ai jamais entendu personne rien pr�voir de vraiment s�rieux en fait d'�v�nements. Sir Henry Clifton, lui aussi, n'avait pas desserr� les l�vres; ce qui fait que j'avais de lui une haute opinion: rien ne me paraissant plus difficile que le silence � son �ge. En politique, il devait, pr�sumai-je, partager mes id�es, et je puis les notifier ainsi: Par tout pays, tout citoyen, digne de ce nom, dispose, entre ses travaux et ses repas, d'environ trois heures de loisir par jour. Il comble, � l'ordinaire, ces moments de r�pit � l'aide d'une petite causerie, digestive et innocente, sur les affaires de sa patrie. Or, _s'il ne se passe rien de marquant ni de �grave�_. sur quoi pourra-t-il fonder sa discussion?--Il s'ennuiera, faute de sujet d'entretien:--et l'ennui des citoyens est fatal presque toujours aux chefs des �tats. Le bras est pr�s de fonctionner quand la langue est oisive, et, comme il faut remplir les trois heures pr�cit�es, le causeur d'hier devient l'�meutier d'aujourd'hui. Voil� le triste secret des r�volutions. Il me para�t donc du devoir de tout bon gouvernement de susciter, le plus souvent possible, des guerres, des �pid�mies, des craintes, des esp�rances, des �v�nements de tout genre (heureux ou malheureux, peu importe), des choses, enfin, capables d'alimenter la petite causerie innocente et digestive de chaque citoyen. Apr�s vingt, trente, quarante ann�es de _qui-vive!_ perp�tuel, les rois ont d�tourn� l'attention: ils ont r�gn� tranquillement, se sont bien amus�s, et tout le monde est content. Voil�, selon moi, l'une des d�finitions principales de la haute diplomatie: occuper l'esprit des citoyens, � quelque prix que ce soit, afin d'�viter soi-m�me toute attention, quand on eut l'honneur de recevoir des mains de Dieu la mission de gouverner les hommes! Et Machiavelli,--mon ma�tre bien-aim�--(je pleure en pronon�ant ce nom),--n'a jamais trouv� une formule plus nette que celle-l�! On con�oit donc mon indiff�rence pour les �v�nements, les soudainet�s politiques et les complications des cabinets de l'Europe; je laisse l'int�r�t des controverses qu'ils suscitent � des esprits cari�s par une soif natale de perdre le temps. Je louai donc _in petto_ sir Henry Clifton pour sa r�serve et pour sa mani�re silencieuse de boire. Sir Henry Clifton �tait vraiment dans un �tat plus prononc� que le �gris d'officier�; il poss�dait la couleur compl�mentaire, et je vis que le chapitre approchait des expansions sentimentales. Moi, j'avais tout mon sang-froid, et je guettai ma victime. La nuit �tait couverte d'�toiles. Le vent nord-ouest fra�chissait et nous poussait doucement: la lanterne rouge du banc de quart illuminait l'�cume et la bu�e d'argent des flots contre le bois du navire. Par instants les hurrahs du punch des officiers nous parvenaient, � travers l'entrepont, m�l�s aux immenses bruits de la houle. Le voyant silencieux, je craignis une question sur mon genre de vie et--peut-�tre--sur mes travaux!... J'entamai donc la conversation, suivant mes proc�d�s irr�sistibles: --Oui, tenez, dis-je, mon jeune ami! Parbleu! j'ai votre affaire! Dois-je vous l'avouer?--J'y songe depuis que j'ai eu le v�ritable plaisir de vous serrer la main.--(Ici, je baissai la voix en regardant vaguement devant moi comme un homme qui se parle � lui-m�me):--C'est l�, j'en risquerais la gageure, ce qui vous convient.--Personne capable!--Veuve aventureuse, exp�riment�e, toutefois!--Une belle femme! --Caract�re de seconde main!--Fortune,--oh! fortune des _Mille et une Nuits!..._ C'est le mot.--Oui, ajoutai-je,--(et je levai brusquement les sourcils en fixant des yeux ternes sur son �paulette),--oui, c'est l� tout � fait votre affaire. Apr�s une certaine stupeur--pr�vue: --Ah! ah! s'�cria sir Henry Clifton, en secouant, par contenance, avec son petit doigt, la cendre de son cigare. Ah! Ah! L'excellent, le malin docteur!--Du diable, si je comprends! Ce fut avec mansu�tude que je posai la main sur son bras, et que, les yeux absolument noy�s dans l'espace c�leste, je lui soufflai dans l'oreille: --Une pr�sentation, sauf obstacle, peut avoir lieu lundi, dans la journ�e, de une heure � deux--et votre hymen serait perp�tr� dans les six semaines; du moins, j'engagerais ma pauvre t�te � couper ici, sur l'�tambot, que je ne fais pas erreur! Il me prit les mains, tout �bahi: le poisson mordait; j'avais �vit� les questions scientifiques. --Je crois comprendre, enfin,--balbutia-t-il apr�s un silence,--que vous me proposez quelque chose comme... Il s'arr�ta par une pudeur dont je lui sus gr�. --Une femme l�gitime, lieutenant. --Une femme!... acheva-t-il d'une voix mal assur�e et m�me agit�e d'un tremblement. --Et pourquoi pas, lieutenant? r�pliquai-je, flairant un myst�re; votre m�tier de marin--(art difficile! noble partie! carri�re notable...)--interrompis-je par une habitude machinale--n'est pas incompatible avec un foyer lointain. Il est des noeuds plus doux que ceux... que vous avez l'habitude de filer!... ajoutai-je en souriant agr�ablement. Toutefois, si vous n'�tiez pas dispos�,--restons-en l�; plus un mot. Il y eut une pause d'un moment; puis, tout � coup, et comme apr�s r�flexion suffisante: --Monsieur!... me dit-il en se reculant un peu. Puis, pensant probablement: �c'est un original,� et r�sorbant ses id�es: --Je vous remercie de la bonne volont�, reprit Clifton; et m�me, docteur, cela m�rite une confidence. Nous y �tions. Le Constance allait agir sur le trop impressionnable enfant. Je dressai componctueusement l'oreille. --Il est douteux, continua-t-il, que nous nous retrouvions jamais. Eh bien! je refuse vos offres excellentes parce qu'il est une femme dont je n'oublierai jamais les traits tant que mon �tre durera. --Ah!... dis-je d'un ton b�at: fort bien! Je comprends ceci:--le contraire m�me pourrait me surprendre! ajoutai-je � demi-voix; mais, permettez-moi de vous le dire: --(Ici je me levai et je fis de grands gestes de d�solation):--Ah! c'est dommage! c'est vraiment dommage! Ce qu'il y avait de diabolique en moi, c'est que j'ignorais totalement quelle femme je pouvais lui offrir et que ma principale pr�occupation �tait seulement d'�viter toute question relative aux _Infusoires_. --Et elle est mari�e! murmura sir Henry Clifton, � voix basse, comme � lui-m�me. Je sentis mes yeux se mouiller de larmes. --Puis-je vous �tre utile?... lui demandai-je, � tout hasard, avec une tendresse profonde. Et j'ajoutai lestement, � voix basse: --C'est que je ne suis pas manchot dans les n�gociations embrouill�es, moi! Il y eut un moment de silence des plus singuliers, durant lequel je me sentis observ� par ce jeune homme. Il balan�ait, peut-�tre, entre me souffleter ou m'embrasser. Je savais d'avance que l'interpr�tation d�cisive de mes paroles me serait, en ses esprits, favorable. --Merci,--mon ami, mon vieil ami,--finit-il par articuler d'un ton dont l'�motion violente fut douce � mon �me; mais la pauvre femme ne doit plus me revoir.--Me revoir! reprit-il avec amertume; ses yeux malades ne me reconna�traient plus: elle est, sans doute, aveugle en ce moment o� je parle! Oui! oui, c'en est fait de ses pauvres yeux!... Et il mit son front, �briol� sans doute encore, entre ses mains. A ces mots, j'�tai avec lenteur mon cigare de ma bouche,--et je jetai, dans l'ombre, � sir Henry Clifton, un coup d'oeil horrible: car,--je ne sais pourquoi, vraiment!--le jeune homme venait de me faire songer � ma belle et �trange amie,--aux _yeux_ malheureux de ma digne amie, madame Claire Lenoir. Je tirai silencieusement ma montre et me levai: --Au plaisir de vous revoir, mon jeune lieutenant! m'�criai-je. Vous avez vos secrets: il est des moments o� l'on doit pr�f�rer la solitude et je sais les respecter... Il me serra la main sans relever la t�te. Je boutonnai bien ma houppelande, � cause du vent,--et je descendis dans ma cabine, abandonnant sir Henry Clifton � ses r�veries, sous la protection et l'inspiration sp�ciale de la nuit, du vin de Constance et de la mer. CHAPITRE III EXPLICATIONS SUR�ROGATOIRES �Ce qui VOIT, en nos yeux, veille et se cache en de�� du fond de nos prunelles d'argile.� LYSIANE D'AUBELLEYNE. Je me couchai � la h�te. Mon hamac, balanc� par le tangage, ber�ait mes r�flexions dans l'obscurit�: je m'accoudai. C'�tait pr�cis�ment chez les Lenoir que je me proposais de m'arr�ter une quinzaine, � mon d�barquement. Une lettre dat�e de Jersey les avait pr�venus; ils devaient m'attendre. Les avais-je revus depuis leurs noces? depuis plus de trois ann�es?--Non, du tout.--J'ai fait pressentir plus haut, il me semble, que j'avais tremp� dans leur mariage: en effet, durant un assez long s�jour que j'avais fait autrefois dans les Pyr�n�es, � Luchon, pour ma sant�, j'avais connu la famille de Claire. Int�gre et accueillante famille de n�gociants, s'il en f�t!--Leur fille unique �tait, lorsque les circonstances nous mirent en rapport, une fort belle personne de vingt ans, je crois, et dont le genre de beaut� s�duisait. Elle avait les cheveux ch�tains; la physionomie belle; le teint d'une blancheur de jade et d'une transparence parfois presque lumineuse. L'os frontal �tait malheureusement assez large, et d�celait une capacit� c�r�brale inutile et nuisible chez une femme. Les yeux �taient d'un vert p�le. Des promenades dans les montagnes et les rochers avaient expos� ses prunelles--ses grandes prunelles!--au vent sablonneux et ardent qui vient du Midi. Sa vue, d�j� naturellement faible, s'�tait profond�ment alt�r�e, et bient�t le verdict unanime des m�decins l'avait condamn�e � une c�cit� pr�coce. Mais, en r�vant un jour � cette similitude de nom qui se produisait entre les Lenoir, de Luchon, et mon vieux camarade le docteur C�saire Lenoir, de Saint-Malo, l'id�e me vint que Claire, au lieu de s'appeler mademoiselle, pourrait s'appeler madame Lenoir, sans grande difficult�. Pourquoi pas? J'�crivis sur-le-champ � cet excellent C�saire, qui se h�ta d'accourir � Luchon. Cette co�ncidence de nom fut habilement exploit�e par moi comme pr�texte d'une pr�sentation formelle. C�saire �tait un homme de quarante-deux ans, � peine; le mariage fut bient�t consomm�. Je me frottai glorieusement les mains, ayant fait deux heureux. Lenoir emmena sa femme � Saint-Malo, dans sa propri�t� de faubourg, rue des Mauvaises-P�leurs, 18, sa r�sidence accoutum�e; ses lettres m'indiquaient de temps � autre que le bonheur de son m�nage,--� part la c�cit� mena�ante de Claire,--n'�tait troubl� par aucun souci. Comment sir Henry Clifton, l'aimable, le noble enfant des mers, pouvait-il avoir connu la jeune dame? Pouvais-je affirmer--(en supposant que c'�tait bien de Claire Lenoir qu'il entendait parler),--pouvais-je affirmer, dis-je, qu'elle avait failli � ses devoirs? Non! Une telle pens�e �tait hideuse; j'�tais un visionnaire. D'ailleurs, Claire, la belle Claire, �tait, si ma m�moire ne m'abusait pas, une femme de recueillement et d'�tude: une m�taphysicienne, que sais-je? Une savante! Une cr�ature impossible! Une extatique! Une ergoteuse! Une phraseuse! Une r�veuse. --Allons! ce ne pouvait �tre _elle_ que le lieutenant avait voulu fl�trir d'une accusation d'adult�re. L�-dessus, je me souris � moi-m�me, en ramenant mon drap sur ma t�te; je haussai les �paules � l'endroit du jeune Anglais--et m'endormis. CHAPITRE IV L'ENTREFILET MYST�RIEUX D'ailleurs, en ce temps l�thargique, Sans gaiet� comme sans remords, Le seul rire encore logique Est celui des t�tes de morts. PAUL VERLAINE. La cloche d'arriv�e me r�veilla. Nous �tions dans le port de Saint-Malo. C'�tait sur les onze heures, � peu pr�s; il faisait beau soleil. Je pris ma canne et ma valise, je sautai sur le pont, et, avec le flot des voyageurs, je me pr�cipitai sur la jet�e, les bottes macul�es par l'�cume des mers. Ma premi�re action, en touchant le sol de mon illustre patrie, fut d'entrer dans ce caf� d'o� le regard embrasse toute la rade, et, au loin, le tombeau d'un ancien ministre de Charles X, le vicomte de Ch�teaubriand,--dont quelques travaux ethnographiques sur les Sauvages ont, para�t-il, �t� remarqu�s. Je demandai ma dose d'absinthe habituelle, �norme d'ailleurs; puis, me laissant tomber assis, je saisis avec une distraction nostalgique le premier journal qui me vint crier sous les doigts. C'�tait une feuille locale:--une gazette salie, oubli�e, d�chir�e, d'une date d�j� ancienne. Elle tra�nait l�,--pr�s de moi,--sur la banquette rouge. Et, maintenant, que j'y songe, il me revient, distinctement, que le gar�on voulut me l'arracher des mains pour m'en donner une autre plus r�cente,--et que je lui r�sistai par le mouvement machinal de tout homme auquel on veut prendre ce qu'il tient. En parcourant le journal, mes regards s'arr�t�rent sur un entrefilet situ� entre un nouveau cas d'empi�tement du parti cl�rical, --judicieusement signal� par le gazetier,--et une recette infaillible contre les maux d'oreilles les plus inv�t�r�s, recette que pr�conisait quelque empirique de passage. Voici l'entrefilet: �L'Acad�mie des Sciences de Paris vient de constater l'authenticit� d'un fait des plus surprenants. Il serait av�r�, d�sormais, que les animaux destin�s � notre nourriture, tels que moutons, boeufs, agneaux, chevaux et chats, conservent dans leurs yeux, apr�s le coup de masse ou de coutelas du boucher, l'empreinte des objets qui se sont trouv�s sous leur dernier regard. C'est une vraie _photographie,_ de pav�s, d'�tals, de goutti�res, de figures vagues, parmi lesquelles se distingue presque toujours celle de l'homme qui a frapp�. Le ph�nom�ne dure jusqu'� d�composition. �Comme on le voit, l'Ignorance va s'amoindrissant; cette d�couverte figurera noblement parmi ses compagnes au catalogue d�j� s�rieux de ce si�cle de lumi�res.� Que je connusse ant�rieurement ce fait jusque dans ses particularit�s appliqu�es r�cemment � la police de l'Am�rique du Nord--et au _puff_ de la m�me contr�e,--c'est l� ce qui, je l'esp�re, ne saurait laisser l'ombre d'un doute dans l'esprit du Lecteur. Mais ce qui me frappa, ce fut un ph�nom�ne _personnel_ qui se produisit, alors, en moi, � cette lecture; savoir un certain caract�re _d'�-propos_ sous lequel le fait m'apparut en ce moment--et ainsi accommod� par quelque mis�rable loustic de province. Cette d�pravation sensorielle pouvait tenir de la fatigue nerveuse, morale et physique, due � mon voyage: je me laissai donc aller � l'examen de moi-m�me:--puis, machinalement, je relevai les yeux ... et la direction de mon regard tomba sur un homme debout contre un m�t de misaine, les bras crois�s, � deux cents brasses de moi: je reconnus le noble lieutenant. Nos yeux se rencontr�rent � l'unisson, et nous d�tourn�mes spontan�ment la vue l'un de l'autre, comme avec malaise. Pourquoi?... Ni lui ni moi ne le saurons jamais. Pour couper court aux pens�es ternes qui commen�aient � monter en mon esprit, je me levai en sursaut, j'avalai l'absinthe d'un trait; puis, tournant les talons � la guinguette, je me mis � arpenter vivement le chemin des faubourgs maritimes o� habitaient les �poux Lenoir,--chemin quasi perdu et d�sert � cette heure de la journ�e. Le soleil me br�lait: je m'arr�tai, de temps � autre, pour essuyer mon front et pour jeter autour de moi un coup d'oeil inquiet. CHAPITRE V LES B�SICLES COULEUR D'AZUR Beaux yeux de mon enfant, arcanes ador�s, Vous ressemblez beaucoup � ces grottes magiques O�, derri�re l'amas des ombres l�thargiques, Scintillent vaguement des tr�sors ignor�s. CHARLES BAUDELAIRE, _Spleen et Id�al_. Une demi-heure apr�s, j'�tais devant une maison de campagne isol�e, l'habitation du bon docteur C�saire, mon meilleur ami. Je dis le �docteur� par fa�on de parler: car Lenoir �tait, au fond, un �ne b�t�, un oison brid� en personne naturelle, s'il en f�t un sous le Soleil!--J'agitai donc la cloche: un domestique des plus �g�s vint m'ouvrir, escort� d'un �norme basset � poils roux, qui devait joindre, dans la maison, les fonctions de chien de garde � celle d'�trangleur de messieurs les rats. Le domestique m'introduisit dans la salle � manger, me pria d'attendre et sortit. C'�tait une salle ordinaire de rez-de-chauss�e. Par la fen�tre, ouverte sur le jardin, entrait une fra�che odeur d'arbres. Portrait d'a�eule sur la muraille; lampe et son abat-jour sur la grande table recouverte d'un tapis. Sur la chemin�e, une glace profonde et limpide, en son cadre de ch�ne sculpt�, refl�tait le vieux Saxe de la pendule et d'anciens cand�labres.--Et cette salle �tait p�n�tr�e d'une qui�tude provinciale, d'un calme d'isolement. J'�tais rest� debout, mon chapeau et ma canne d'une main, ma valise de l'autre. Je savourai l'ensemble de cette fra�cheur silencieuse, pleine d'�chos. Puis, faisant demi-tour sur moi-m�me: --Voil� des heureux! pensai-je. Ce mouvement m'avait amen� devant la glace; j'y vis la porte s'ouvrir sans bruit, derri�re moi, et donner passage � un �tre dont l'aspect me causa quelque saisissement. C'�tait une femme envelopp�e d'une robe de chambre de velours vert, � glands grenat; deux longues boucles de cheveux ch�tains tombaient, � la S�vign�[3], sur sa poitrine; elle avait sur les yeux une paire de lunettes d'or, dont les �normes verres bleu�tres,--ronds comme des �cus de six livres,--cachaient presque ses sourcils et le haut de ses pommettes p�les. Elle venait, montrant ses dents avec un sourire intentionnel et des airs d'apparition. Je l'ai dit et je le redis encore: sa vue, � l'improviste, me remplit de saisissement. [Note 3: Inutile de rappeler, n'est-il pas vrai? que nous ne r�pondons pas des _fa�ons de voir_, m�me physiques, du Docteur. Il a ses appr�ciations _� lui_, que nous n'avons � nous permettre de rectifier en rien,--suppos� qu'il y ait lieu, dans ses dires, de �rectifier� quoi que ce soit.] --C'est donc vous, monsieur le voyageur! me dit Claire Lenoir d'une voix mordante et vibrante comme le son de l'argent. Nous sommes all�s vous attendre, hier au soir, sur la jet�e! Posez cela, et buvez bien vite un verre de ce vieux mad�re; C�saire va descendre dans un instant. Une fois mes ustensiles pos�s dans un coin, � la h�te, je lui pris les mains: --Vous! murmurai-je;--est-ce possible?... La jeune femme me toisa comme tr�s surprise. --Sans doute, me dit-elle, sans aucun doute! Et d'o� vient tant d'�tonnement, mon tr�s cher monsieur? Je ne me savais pas chang�e � ce point!--Ah! s'�cria-t-elle, tout � coup, en riant aux �clats, j'y suis! Ce sont mes lunettes!... C'est vrai! vous ne m'avez pas revue depuis le jour... H�las! mon ami, je me suis r�sign�e � les porter, � mon �ge, dans l'esp�rance d'une prolongation de la lumi�re!... Voyez! voyez! Et, soulevant de ses deux mains les grandes besicles, elle me laissa consid�rer ses _Yeux_. Ils �taient d'un �clat si vitreux, si interne, que le regard avait le froid de la pierre; ils faisaient mal. C'�taient deux aigue-marines. --Baissez! lui dis-je vivement; un coup d'air trop subit serait dangereux. Les grands cils retomb�rent sur les prunelles. --Je ne sais ce qu'ont mes yeux, dit-elle en m'ob�issant; mais je juge, aux clignements des paupi�res, que c'est autant dans l'int�r�t des autres que dans le mien, que je dois porter ces lunettes �paisses. Il y eut un silence. Je compris que le moment �tait venu de glisser un madrigal, la situation me paraissant m�me l'exiger imp�rieusement! Mais, au moment o� j'ouvrais la bouche pour placer une comparaison avec les astres les plus �normes de la vo�te c�leste (aim�s des anges nocturnes), un autre personnage apparut derri�re la porte vitr�e: c'�tait Lenoir. Aussit�t qu'il m'eut reconnu, ses sourcils �lev�s et disparates se d�fronc�rent, il entra comme un boulet de quarante-huit, se pr�cipita dans mes bras sans dire un mot, avec une franche expansion qui faillit me renverser. Il m'�touffait. --Me voil�! lui dis-je, et je vois avec une joie v�ritable, mon cher Lenoir, que vous n'avez pas souffert des ann�es? Toujours fort et vigoureux! ajoutai-je en souriant et en me palpant pour m'assurer si je n'avais pas quelque chose de cass� dans mon armature. Il appela les domestiques, en s'essoufflant, pendant que sa femme me remplissait un verre de mad�re; il fit monter mes effets dans la chambre qui m'�tait destin�e. Apr�s quoi, nous pass�mes au salon et nous nous m�mes � causer. CHAPITRE VI JE TUE LE TEMPS AVANT LE D�NER Tu te tairas, � voix sinistre des vivants! LECONTE DE LISLE. L'ameublement, les rideaux et les tapisseries de ce petit salon �taient d'un rouge sombre: des vases d'alb�tre sur la chemin�e. Dans l'ombre, une toile dans le style des �l�ves de Rembrandt; de mauvais dahlias violets dans une coupe, sur le piano. Un petit vaisseau de guerre (oeuvre des loisirs de mon ami), avec ses gr�ements et ses canons, �tait suspendu au plafond en guise de lustre. La fen�tre �tait ouverte, donnant sur le ponant et sur la mer. Enfoui dans le canap�, entre C�saire et sa femme, je racontai, rapidement et � grands traits, mes voyages dans les cinq parties du monde, mes explorations au sommet des montagnes et dans les entrailles de la terre, depuis le sommet de l'Illimani jusque dans les profondeurs des mines de Poullaou�n; je parlai des djeysers ou volcans de boue de l'Islande,--du cr�ne pointu des S�minoles,--des rites de Jaggernaut,--des supplices chinois, dont la simple nomenclature emplirait un dictionnaire de la capacit� de nos Bottin,--des sectes de sorciers qui dansent en Afrique avec des b�tons de soufre enflamm� sous les aisselles,--du passeport tatou� sur mon dos que m'avait donn�, en signe d'affection, Zou�zou�-Anand�zou�-Rakartapakou�-Bou�-Anazenopati-Abdoulrakam-Penanntog�mo V, roi des �les Honolulu et Moo-Loo-Loo,--des arbres indiens sur chaque feuille desquels est inscrite quelque pens�e de Bouddha, du culte du serpent chez les cannibales de la Terre de Feu,--(serpent qui se contente de mordre l'ombre humaine sur le sable, au soleil,--pour faire mourir), des sucs de la cigu� crucif�re du p�le austral, dont l'infusion donne toujours le m�me genre d'hallucinations et qui contient les reflets du monde ant�diluvien;--de la religion du Canada, qui consiste � croire que l'univers a �t� cr�� par un grand li�vre;--des niams-niams ou hommes qui portent une queue de chimpanz� et qui se classent avant le gorille et au-dessous du n�gre Caffre, dans l'�chelle apparente des cr�atures, (ainsi que je le constate dans mon trait� intitul�: _Du T�tard_),--du grand lama thib�tain, dont le visage royal est toujours voil� depuis la naissance jusqu'� sa mort inclusivement,--du chef de tribu z�landais Ko-li-Ki (Roi des Rois), qui ne vit qu'en pr�levant sur ses sujets (lorsqu'il passe � travers les huttes) de grands morceaux de chair, enlev�s d'un coup de m�choire, aux endroits friands;--je parlai des grands arbres, des flots, des rochers et des aventures lointaines. Je tins le d�; je renvoyai la balle; j'agitai les grelots de la plaisanterie;--je racontai avec aplomb toutes ces fadeurs;--je parlai de ceci, de cela, de droite et de gauche, � tort et � travers, pensant, qu'apr�s tout, c'�tait assez bon pour eux.--Bref, je fus charmant! Ils avaient l'air stup�fait l'un et l'autre, et me consid�raient comme s'ils ne m'eussent pas reconnu. J'avais piti� de ces provinciaux: de vrais _�coute s'il pleut!_. Et puis, s'il faut tout dire, j'�tais de fort mauvaise humeur contre Lenoir, parce qu'il m'avait serr� avec _trop_ de tendresse entre ses bras musculeux: je n'aime pas les expansions grossi�res. Le soir vint; les rayons du soleil couchant nous �clair�rent tous trois d'une lueur sinistre, au fond du salon rouge. Pendant un moment de profond recueillement, le vieux domestique entr'ouvrit discr�tement la porte et laissa tomber ces mots: --Madame est servie. On se leva. Je tendis le jarret, je fis la bouche en coeur, j'arrondis le bras et l'offris � Mme Lenoir, qui daigna s'y appuyer. C�saire nous suivait, pensif, en pin�ant, du bout de son pouce et de son index, son nez o� il avait exp�di� une prise, � la d�rob�e. Son attitude m�ditative ne m'�chappait pas, bien qu'il f�t derri�re moi, parce que, comme tous les gens de tact, j'ai deux yeux derri�re la t�te. On apporta des cand�labres allum�s dont l'�clat se refl�tait sur les verres, la nappe et les cristaux. Nous nous ass�mes; nous d�ploy�mes nos serviettes, avec une certaine solennit� silencieuse due � l'atmosph�re de ma conversation, et, apr�s le premier verre de bordeaux, nous e�mes un sourire g�n�ral. CHAPITRE VII ON CAUSE MUSIQUE ET LITT�RATURE Un d�ner bien caquet�. Mme DE S�VIGN�. A table, Claire parla musique avec une science que, vraisemblablement, je ne pouvais attendre d'une malheureuse femme. Elle mentionna certain ma�tre allemand, dont j'ai oubli� le nom--et l'�poque; �G�nie miraculeux!� disait-elle, �mais seulement accessible aux intelligences initi�es, aux humains complets. Ses oeuvres traitent de l�gendes braban�onnes--d'un b�timent posthume,--d'un virtuose guerroyeur enlev� par Celle qu'on r�v�re � Paphos,--d'un nomm� Tout-fou,--d'un Fatras mythologique en quatre s�ances, etc., etc.: ces derni�res compositions paraissaient remplir Mme Lenoir d'une admiration inexplicable. Je me rem�more tr�s bien qu'elle nous parla d'un certain �_crescendo_ en _r�_� o� resplendissait (disait-elle en son enthousiasme d'enfant) le �terrible HOSANNAH�. Elle sp�cifia, de plus, on ne sait quel _Chant de P�lerins_, �dont la profonde lassitude avait quelque chose d'�ternel!� Ce chant la captivait jusqu'� la divagation.--A l'en croire, �il �tait, d'abord, �touff� sous les enlacements de rires aphrodisiaques, pouss�s par des syr�nes moqueuses, apparues sous la lune, dans les roseaux.� Les circonstances se passaient �pr�s d'une montagne enchant�e�. Cela signifiait, tout bonnement, que les instigations c�lines de nos passions obscurcissent parfois en nous, p�lerins de la terre, le souvenir de la patrie c�leste:--pens�e que jamais croque-notes n'est capable d'avoir,--on en conviendra,--(si pu�rile qu'elle soit, d'ailleurs!)--�Mais� ajoutait Mme Lenoir, �la mystique fanfare finissait par �clater et dominer triomphalement: une option r�fl�chie et d�cisive reprenait, dans la lumi�re du soir, l'hymne de gloire et de martyre, et pr�cipitait la fuite des _ombres_, comme une authentique mission d'Esp�rance!� A cet �nonc�, je sentis le fou rire me monter � la gorge. Il �tait �vident que Mme Lenoir, abusant des privil�ges de son sexe frivole, voulait se divertir � mes d�pens. Je jugeai opportun de m'y pr�ter de bonne gr�ce et l'�loge de cet intrigant d�fraya le babil des deux premiers services. Ensuite elle s'aventura dans la litt�rature: l�, j'�tais mieux sur mon terrain. Aux �les Chinchas,--(si justement estim�es pour leur engrais fameux),--pendant une maladie qu'il est inutile de nommer, j'avais pris quelques tomes pour combattre les ennuis nocturnes. C'�taient deux ou trois ouvrages d'un �crivain prodigieux et qui avait gagn� d�j� son pesant d'or avec ses livres:--ce qui est, pour moi, comme pour les gens incapables de se repa�tre de mots, la meilleure des recommandations. C'est la plume, � coup s�r, la plus f�conde de notre beau pays, et, dans les cinq parties du monde, les notabilit�s des deux sexes se disputent ses produits, quels qu'ils soient. J'ai oubli� son nom: mais le genre de son talent (auquel s'efforcent en vain d'atteindre tous ses confr�res), consiste � _gazer_, adroitement, les situations les plus scabreuses!... A frapper l'imagination du lecteur par un encha�nement de p�rip�ties �mouvantes--et logiques!--o� les personnages en relief (quoique appartenant aux bas-fonds de la soci�t�), �l�vent le coeur, nourrissent l'esprit et calment les consciences les plus inutilement scrupuleuses. Ses h�ros int�ressent principalement en ce qu'ils ne meurent au _recto_ que pour ressusciter au _verso_. Sur ces pages, que l'oeil parcourt fi�vreusement, se projettent � la fois les ombres v�n�rables d'Orph�e, d'Hom�re, de Virgile et de Dante,--sinon de Chapelain, lui-m�me,--et, pour me r�sumer, cet homme, ce moraliste, repr�sente, d'ores et d�j�, _la pure expression de l'Art moderne dans sa Renaissance et sa Maturit�_. Aussi est-il go�t� de tous. Et moi-m�me, depuis cette �poque d'exil aux �les Chinchas, j'avais h�te de venir poser un pied furtif et incertain sur la terre de France pour m'adonner tout entier � la lecture de ses nouveaux recueils, les feuilles publiques encombr�es par son g�nie ne m'offrant, �� et l�, que quelques bribes chues de sa forte plume autoris�e. J'avais pris, �galement,--(j'allais oublier de le dire)--deux ou trois volumes d'un ancien d�put� fran�ais, ex-pair de France,--si je dois en croire ce que m'affirma, tr�s �tourdiment, le capitaine,--et les ouvrages d'un conteur am�ricain �dit� � Richmond, dans la Caroline du Sud. Je dois l'avouer: la prose du romancier sans second, du Moraliste des �les Chinchas, m'avait, vraiment, rafra�chi le coeur. Ses personnages, solides comme du bois, m'avaient rempli d'int�r�t,--souventefois d'�motion,--notamment l'un d'eux, nomm�, je crois, Rocambole. Je ne lui ferai qu'un reproche et encore avec la r�serve de l'humilit�: c'est d'�tre quelquefois, peut-�tre, un peu--m�taphysique... un peu--comment dirais-je?--un peu trop abstrait...--enfin,--pour dire quelque chose,--un peu trop _dans les nuages_, comme le sont, malheureusement, tous les po�tes. --Ah! quand viendra-t-il donc un �crivain qui nous dira des choses vraies!--des choses qui arrivent!--des choses que tout le monde sait par coeur! qui courent, ont couru et courront �ternellement les rues! des choses S�RIEUSES, enfin! Celui-l� sera digne d'�tre estim� du Public, puisqu'il sera la Plume-publique. Quant � l'ancien d�put�, ses �vers�, suivant son �tonnante expression, m'avaient �chauff� la bile. C'�tait (autant que je puis m'en souvenir) une sorte de pot-pourri de l�gendes sans suite, et, comme on dit, sans rime ni raison. Il �tait question, l�-dedans, de Mahomet, d'Adam et d'�ve, du Sultan, des r�giments de la Suisse et des chevaliers errants: c'�tait, enfin, le capharna�m le plus chaotique dont cerveau br�l� ait jamais con�u l'extravagance. Quelques bons mots, �a et l�,--quelques appr�ciations justes, ne le rendaient, � mes yeux, que plus dangereux pour les esprits faibles. Je ne con�ois pas qu'on ait nomm� d�put� un pareil individu: ce recueil m'avait donn� l�, vraiment, une piteuse id�e de notre belle langue fran�aise. Parlerai-je de l'Am�ricain?... Celui-l� m'avait paru, le gaillard, poss�der quelques teintures de rh�torique!... Mais une chose qui m'a frapp� c'est le _titre_ de ses oeuvres. Il les appelait, avec une certaine suffisance: �_Histoires sans pareilles!_� �_Contes extraordinaires!..._� etc.--J'ai lu toutes ces histoires et je me suis vainement demand� ce qu'il voyait d'extraordinaire dans tout ce qu'il racontait. C'�tait, en bonne conscience, le dernier mot du banal,--pr�sent�, il est vrai, � la bourgeoise,--mais du banal; et il m'endormit, maintes fois, d�licieusement. J'en avais conclu que le titre avait �t� choisi par l'�diteur pour piquer la curiosit� du vulgaire. Claire Lenoir rougit beaucoup au nom du Moraliste des �les Chinchas, et m'avoua, toute confuse, qu'elle en entendait parler pour la premi�re fois. A cette na�ve confidence, je l'enveloppai, naturellement, d'un regard oblique et presque vip�rin, n'en croyant pas mes oreilles: pour une femme vers�e dans l'�tude des Lettres et dans les questions abstruses de la philosophie, c'�tait l� une triste r�ponse, on en conviendra!--Que lisait-elle donc?... pensai-je. A quoi songeait cette petite t�te �vapor�e? N�anmoins, sa franchise toute provinciale lui gagna mon indulgence, et point ne voulus abuser de la sup�riorit� de mes connaissances vis-�-vis de ma charmante h�tesse. Je me bornai donc � deviser du d�put� et du conteur am�ricain--(dont il est inexplicable que les noms m'�chappent!...)--J'en devisai, dis-je, dans les termes d'appr�ciation sus-�nonc�s. Mme Lenoir parut m'�couter avec la plus grande attention pendant quelque temps; elle avait l'air d'ignorer totalement de qui je voulais parler. Mais lorsque j'eus pr�cis� le _sujet_--(qui me revint fort � propos)--de quelques-unes des �l�gendes� du d�put� et le _titre_ de quelques-uns des �contes sans pareils� dus au bourgeois de la Caroline du Sud, elle tressaillit comme si elle se f�t r�veill�e en sursaut et sa physionomie prit une expression tr�s singuli�re!--je puis l'affirmer!... par les d�mons!--ind�finissable!... c'est le mot. Elle fixa, d'abord, sur moi ses aigue-marines � l'abri de ses lunettes, et demeura comme saisie d'une vague stupeur. Puis, s'emparant de la carafe, elle remplit son verre, but une gorg�e d'eau pure, reposa le verre devant son assiette, et, tout � coup, sans motif, elle jeta un �clat de rire musical et saccad� pendant que je la consid�rais avec une piti� soup�onneuse, en m'interrogeant, moi-m�me, sur ses facult�s mentales. Elle reprit bient�t des dehors plus d�cents et je l'entendis murmurer tr�s bas, car j'ai l'oreille fine: --Pourquoi rire? Il est �crit: �Les morts ne vous loueront pas.� Je ne sus, litt�ralement, que penser: je regardai C�saire: il ne sonnait mot et d�vorait un r�ble aux tomates en roulant des yeux noy�s dans l'extase. --Oui, c'est la myst�rieuse Loi!... continuait la jeune femme, si bas que je l'entendais � peine,--il est des �tres ainsi constitu�s que, m�me au milieu des flots de lumi�re, ils ne peuvent cesser d'�tre obscurs. Ce sont les �mes �paisses et profanatrices, v�tues de hasard et d'apparences, et qui passent, mur�es, dans le s�pulcre de leurs sens mortels. Je la bl�mai, dans mon coeur, de cette �pigramme �videmment � l'adresse de son mari, mais je ne voulus point, par bon go�t, para�tre l'avoir entendue. --Ha! ha!... voyez-vous, ch�re madame Lenoir, m'�criai-je,--je suis tout rond, moi! --Il est d'autres �tres, continua-t-elle avec douceur, qui connaissent les chemins de la vie et sont curieux des sentiers de la mort. Ceux-l�, pour qui doit venir le r�gne de l'Esprit, d�daignent les ann�es, �tant possesseurs de l'�ternel. Au fond de leurs yeux sacr�s veille une lueur plus pr�cieuse que des millions d'univers sensibles, comme le n�tre, depuis notre �quateur jusqu'� Neptune.--Et le monde, en son ob�issance inconsciente aux Lois de Dieu, n'a fait que se rendre justice � lui-m�me et se vouer � la MORT, le jour o� il s'est �cri�: �Malheur � ceux qui r�vent!� Et elle murmura le mot (insens�, � tous �gards), de Lactance, en son _De morte persecutorum_,--si bas, si bas! que je le devinai plut�t que je ne l'entendis, cette fois: --�_Pulcher hymnus Dei homo immortalis!_...� Elle s'accouda, le menton dans la paume de sa belle main, comme oubliant notre pr�sence. Le compliment �tait sans doute exag�r�: je suis loin d'�tre une aussi belle �me qu'elle voulait bien le donner � entendre: je me versai donc un ample coup de ch�teau-margaux, retour de l'Inde, et, � vrai dire, je me sentis un peu de compassion pour ce futile galimatias. --Ch�re madame, r�pliquai-je galamment, j'ai toujours partag� les sentiments que vous venez d'�mettre, envers ceux qui m'en ont sembl� dignes,--et il est m�me dans mon temp�rament de rendre service, d'une fa�on presque _inconsciente_ comme vous dites, aux bonnes natures que je rencontre sur mon chemin. --Ah! vraiment, docteur? dit-elle. --Oui, r�pondis-je, vraiment!--Et, tenez, il m'est arriv�, parfois, de lier connaissance avec des jeunes gens qui s'en allaient, � travers la vie, pleins d'enthousiasmes, le rire, le franc-rire aux l�vres, l'expansion et la joie dans le coeur!... Ah! ces po�tes! ces doux enfants!... quel service j'ai su leur rendre! Je m'arr�tai un instant pour savourer ces souvenirs. --Eh bien? murmura Claire en me regardant. --Eh bien, ajoutai-je d'un ton paterne, je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai constat� que, dans ma fr�quentation, _ils perdirent insensiblement l'habitude du rire_--_et m�me du sourire_. Il me sembla, comme j'achevais cette phrase, que Claire avait eu le frisson,--ce frisson nerveux, indice de sant� apr�s les repas,--et que le vulgaire stupide appelle �la petite mort�. Lenoir interrompit un instant ses travaux, releva la t�te, et avec un s�rieux bizarre, me regarda; puis, sans mot dire, il se replongea dans le d�ner. --Enfin, ch�re madame Lenoir, repris-je, pour conclure, j'ai toujours aim� les bons auteurs,--et aussi vrai que le bourrelet des enfants modernes n'est autre chose que la tiare atrophi�e de Melchiss�dech,--aussi vrai le Moraliste des �les Chinchas est de ceux-l�! Claire baissa la t�te en silence: elle �tait battue. Je compris que son ignorance l'accablait. Je me d�lectai innocemment de sa rougeur, mais ne voulant pas pousser la le�on plus loin, je me retournai vers C�saire pour traiter de choses plus s�rieuses que les �Belles-Lettres� et que la �Musique�. CHAPITRE VIII SPIRITISME Dans les d�ners d'hommes, il y a une tendance � parler de l'immortalit� de l'�me au dessert. E. et J. DE GONCOURT. Toutefois, comme l'intellect de C�saire,--et m�me toutes les facult�s de son �me,--me paraissaient, pour le moment, absorb�es par un plat de paupiettes, son mets favori, et que la sensation du go�t, primant provisoirement les autres, devait, � coup s�r, �touffer en lui, (pr�sumai-je en le regardant), toute notion de justice divine et humaine, je jugeai prudent de laisser, comme on dit, passer l'orage--et m�me de me r�gler de mon mieux sur le sto�cisme exemplaire de sa conduite. En cons�quence, je songeai vivement qu'il �tait � propos de donner du jeu � l'h�ro�que appareil de muscles mass�ters et crotaphytes, dont la Nature, en m�re pr�voyante, m'a d�parti la propri�t�. L'instant d'apr�s, nos deux paires de m�choires, se sentant dans le vrai, luttaient, sans bruit, de rapidit�, d'adresse et de vigueur, et joignaient la ruse au discernement. Claire, tout � coup, au milieu du silence intelligent qui r�gnait sur nos fronts �perdus, se plaignit de la trop vive lumi�re des cand�labres. Ce fut donc aux discr�tes lueurs de la lampe que C�saire, s'estimant repu, se renversa, classique, sur le dossier de son fauteuil, et, dodelinant de la t�te, posa bruyamment ses deux mains sur la table o� le domestique venait de placer le caf� et la liqueur.--Il roula, sous des sourcils relev�s, des yeux effar�s et satisfaits, et regarda Mme Lenoir et moi comme dans une h�b�tude. Puis il savoura l'ar�me d'une premi�re lamp�e de la f�ve de Moka, posa sa tasse, tourna ses pouces, et, les regards au ciel, laissa tomber ce mot d'une voix grasse, gutturale et enrou�e par la nourriture: --Parfait!! Sa bouche, fendue comme un bonnet de police, essaya d'�baucher un sourire. Il entama donc, sur-le-champ, une discussion �philosophique�. La th�se choisie par l'excellent amphitryon n'�tait pas autre que celle-ci: --�Sommes-nous appel�s � de nouvelles cha�nes d'existences ou cette vie est-elle d�finitive? La somme de nos actions et de nos pens�es constitue-t-elle un nouvel �tre int�rieur soluble dans la Mort?� En d'autres termes: �Notre ch�tif quotient m�rite-t-il imm�diatement, apr�s dissolution de l'organisme, apr�s d�sagr�gation de la forme actuelle, les honneurs de l'Immodifiable?� Je laisse � penser au Lecteur l'effet que ce programme, � confondre les ali�n�s dans les hospices, dut produire sur moi. Mais C�saire, imperturbable, se recueillit, et je vis avec effroi qu'il s'appr�tait fort tranquillement � �taler, avec la plus grande complaisance du monde, toutes les superstitions dont il s'�tait infect� l'esprit. Car--il faut bien, � pr�sent, que je le dise! il est temps d'en pr�venir le Lecteur!--c'�tait un hanteur d'endroits solitaires, un homme � syst�mes sombres et � temp�rament vindicatif. Il avait quelque chose d'�gar�, de rudimentaire, dans les traits fondamentaux. Il pr�tendait, en riant sous son nez de Canaque, qu'il y avait en lui du _vampire velu_. Ses plaisanteries infatu�es roulaient le plus souvent sur l'anthropophagie. Le tout semblait se fondre dans une bourgeoiserie bonasse,--mais lorsqu'il s'�vertuait sur son th�me favori:--�_La forme que peut prendre le fluide nerveux d'un d�funt, le pouvoir physique et temporaire des m�nes sur les vivants_�--ses yeux brillaient de flammes superstitieuses!--Ce sauvage parlait avec terreur du grand-Diable des enfers, et il e�t fini par inqui�ter et rendre malades des temp�raments moins affermis que le mien, gr�ce � son �loquence bizarre et opini�tre. Je l'ai vu me tenir jusqu'au matin sur certaine relation d'un capitaine de vaisseau russe, prisonnier des insulaires de l'Archipel de la Sonde--r�cit horrificque!--et sa figure prenait une expression que je n'eusse pas trouv�e d�plac�e chez ces m�mes naturels.--Sa nature v�ritable, interne, devait �tre d'une _f�rocit�_ compass�e, d�falcation faite de son degr� de civilisation. Quant � ce qu'il appelait ses id�es �th�ologiques�, elles �taient pour moi la source la plus ample et la plus hilare de quolibets possible,--quolibets tout int�rieurs, bien entendu,--car, fid�le aux prescriptions des excellents auteurs que j'ai eu l'honneur de citer au d�but de ce Memorandum, il n'entre pas dans mes id�es de bl�mer les gens ouvertement. Lenoir ne se doutait donc pas, lorsque j'approuvais, tout haut et avec un doux sourire, ses somnolentes et fadasses th�ories, qu'_in petto_ je nourrissais contre elles une haine basse, d�daigneuse, aveugle et presque sanguinaire!... C'�tait m�me (h�! h�! h�!) un peu pour cela que je l'avais mari� sans piti�, autrefois! Car j'ai toujours un motif pour faire ce que je fais, moi! et,--comme le Jupiter d'Eschyle,--seul je connais ma pens�e. Or, c'�tait vers cette ann�e, qu'au dire de ceux qui l'ont fr�quent�, la foi dans les doctrines de la Magie, du Spiritisme et du Magn�tisme et, surtout, de l'Hypnotisme, avait atteint son maximum d'intensit� chez mon pauvre ami. Les suggestions qu'il pr�tendait pouvoir inculquer aux passants �taient capables d'alarmer et de jeter dans l'�pouvante. Il soutenait avec aplomb des th�ories � faire venir la chair de poule, dans toute la monstruosit� de l'expression. Il faisait ses d�lices d'Eliphas L�vi, de Raymond-Lulle, de Mesmer et de Guillaume Postel, le doux moine de la Magie noire. Il me citait l'abb� astrologue Trith�me, R.C. Il ne jurait que par Aur�ole Th�ophraste Bombaste, dit le �divin Paracelse�. Gaffarel et le populaire Sw�denborg le ravissaient jusqu'au d�lire, et il pr�tendait que l'Enfer d'�puration, analys� par Reynaud, �tait _plus_ que rationnel. Les modernes, Mirville, Crookes, Kardek, le plongeaient dans de profondes r�veries. Il croyait aux _Ressuscit�s_ d'Irlande, aux vampires valaques, au mauvais oeil; il me citait des passages tir�s du cinqui�me volume de la mystique de G�rres, � l'appui de ses propositions. Ce qu'il y avait de plus abracadabrant, c'est que Lenoir �tait un H�g�lien enrag� et tr�s entendu: comment arrangeait-il cela? --Mais allez donc trouver un atome de bon sens dans les contradictions des gens qui sont assez sots pour �penser!� Alors qu'il est d�montr� que cela ne peut mener � rien, puisqu'on ne se convainc jamais soi-m�me! Quant au Magn�tisme, aux exp�riences tr�s curieuses de Dupotet et de Regazzoni, il y attachait une confiance sans bornes. Cette fois, je n'�tais pas tr�s �loign� de partager quelques-unes de ses opinions, mais dans un sens plus rassis et plus �clair�, bien entendu. Le vieux sc�l�rat croyait fermement, lui, aux coups frapp�s sur quelqu'un � distance,--aux passions brusquement excit�es par la seule volont� du magn�tiseur,--aux richesses artificielles,--aux douleurs d'un enfantement factice,--aux fleurs empoisonn�es par le regard,--enfin aux signes de l'Esot�risme sacerdotal formulant la r�probation. Il avait, dans sa chambre, le Pentagramme d'or vierge et les attributs propices aux �vocations noires et aux pactes. Il concevait le bouc baphom�tique, embl�me pr�t�, comme on sait, aux anciens Templiers; il commentait couramment les clavicules de Salomon et il croyait au corps sid�ral enferm� en un chacun. Et, � l'appui de ces balivernes, il me citait, avec un sang-froid de Gro�nlandais, des textes qui--chose assez surprenante--paraissaient d'abord les plus rationnels, les plus logiques, les plus scientifiques et les plus irr�futables,--mais qui, �videmment, ne pouvaient �tre, au fond, qu'un mauvais jeu d'esprit, fruit de l'ignorance et du charlatanisme. Tel �tait le bon docteur; et il venait de poser la question--si toutefois c'est m�me une question--que j'ai mentionn�e. Elle donna lieu, comme on va le voir, � une discussion des plus �tranges et qu'il est indispensable de relater, pour l'intelligence des �v�nements plus �tranges encore qui la suivirent. CHAPITRE IX BALOURDISES, INDISCR�TIONS ET STUPIDIT�S (INCROYABLES!...) DE MON PAUVRE AMI La Philosophie commande et n'ob�it pas. ARISTOTE. Nous allum�mes des cigares et pass�mes au salon. Pour que l'on p�t mieux jouir de la vue des flots qui brillaient, au loin, par la crois�e ouverte, Claire baissa l'abat-jour de la lampe. Le ciel �tait un noir chaos d'horribles nuages; un croissant de cuivre et quelques �toiles constituaient l'aspect de la nuit: mais l'odeur saine de la mer nous impr�gnait les poumons. --Nous voici au th��tre: on donne, ce soir, _La Mer_, grand op�ra, musique de Dieu, murmura Mme Lenoir. --Le fait est, r�pliquai-je en souriant, que, si j'ose m'exprimer ainsi, la houle va faire une basse �divine� � l'harmonie de nos pens�es. Je m'engouffrai dans le canap�: Mme Lenoir s'appuya contre le balcon, � demi tourn�e vers la vague; le docteur s'installa dans un fauteuil, en face de moi, plongeant des yeux singuli�rement clairs et brillants au plus profond des miens, avec une fixit� presque g�nante. --Mon ami, lui dis-je, mon seul, mon vieux compagnon d'armes, j'ai besoin, tout d'abord, du secours de vos lumi�res sur un point de physiologie qui m'intrigue. --Parlez, Bonhomet, parlez!... murmura Lenoir, �videmment flatt� de ce qu'un homme comme moi lui demandait ses �lumi�res�. --Voici en deux mots: les officiers de sant�, qui desservent les hospices de fous, ont-ils song� � doser, dans des mesures approximatives, le degr� de _r�alit�_ que peuvent avoir les hallucinations de leurs clients? Par cette question incongrue j'esp�rais lui faire comprendre le ridicule et le mauvais go�t de sa propre question. --Avant de vous r�pondre, me dit-il sans s'�mouvoir, je serais heureux de conna�tre ce que vous entendez par ce mot: _la R�alit�_? --Ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche, r�pondis-je en souriant de piti�. --Non,--dit Lenoir; vous savez bien que l'Homme est condamn�, par la d�risoire insuffisance de ses organes, � une erreur perp�tuelle. Le premier microscope venu suffit pour nous prouver que nos sens nous trompent et que _nous ne pouvons pas_ voir les choses telles qu'elles sont.--Cette nature nous para�t grandiose et �po�tique�?... Mais, s'il nous �tait donn� de la consid�rer sous son v�ritable aspect, o� tout s'entre-d�vore, il est probable que nous fr�mirions plut�t d'horreur que d'enthousiasme. --Soit!... m'�criai-je: nous savons cela! Mais le r�el, pour nous, est relatif, mon ami: tenons-nous-en � ce que nous voyons. --Alors, r�pliqua Lenoir, si le r�el est, d�cid�ment, ce que l'on voit, je ne m'explique pas bien en quoi les hallucinations d'un fou ne m�ritent pas le titre de r�alit�s. Je me sentis accul�: mais je suis de ceux qu'on n'accule pas impun�ment, car la peur me fait rentrer dans le mur. --C'est ma foi vrai, mon cher Lenoir!... dis-je apr�s un silence. J'ajoutai avec hypocrisie, pour briser sur toute m�taphysique: --Le mieux est de se mettre � genoux devant le Cr�ateur, sans chercher � p�n�trer l'insoluble myst�re des choses. --Cela d�pend, dit Lenoir. --Comment, cela d�pend!... --Je ne demande pas mieux que de me mettre � genoux devant mon Cr�ateur, mais � la condition que ce soit bien devant Lui que je me mette � genoux et non devant l'id�e que je m'en fais. Je ne demande pr�cis�ment que d'adorer Dieu, mais je ne me soucie pas de m'adorer moi-m�me sous ce nom, � mon insu. Et il est difficile de m'y reconna�tre. --Mais votre conscience!... m'�criai-je. --Si ma conscience m'a d�j� tromp� une fois (comme je viens de m'en apercevoir � propos de mes sens), qui m'affirme qu'elle ne me trompe pas encore ici? Quand je pense Dieu, je projette mon esprit devant moi aussi loin que possible, en le parant de toutes les vertus de ma conscience humaine, que je t�che vainement d'infiniser; mais ce n'est jamais que mon esprit, et non Dieu. Je ne sors pas de moi-m�me. C'est l'histoire de Narcisse. Je voudrais �tre s�r que c'est bien Dieu auquel je pense quand je prie!... Voil� tout. --Sophismes! susurrai-je en souriant. On appelle objectivit�, je crois, en langage philosophique, ce ressass� ph�nom�ne du cerveau. Mais on ne s'est pas cr�� tout seul! --Vous dites?... fit Lenoir de son m�me ton de professeur qui m'aga�ait. --Enfin, vous ne nierez pas, je l'esp�re, qu'un Dieu nous a cr��s? --Pr�tez l'oreille: Dieu?...--Myst�re; la Cr�ation?... Autre myst�re. Dire que Dieu nous a cr��s, c'est donc affirmer, tout bonnement, que nous sortons du Myst�re;--point sur lequel nous sommes parfaitement d'accord, puisque c'est pr�cis�ment ce myst�re (ou, pour parler plus exactement, ce probl�me) qu'il s'agit d'�claircir et que vous ne rendez que plus obscur en le personnifiant. Or, tout probl�me suppose solution. Je ne serais, pas �loign� de croire qu'_aujourd'hui_ la solution soit possible. --Possible!!! Bont� du ciel!... m'�criai-je en joignant les mains:--avec notre pauvre esprit born�? --Born� � quoi? demanda Claire d'une voix douce. Pouvez-vous penser une limite pr�cise, quand toutes se constituent d'un _au-del�_? Une pareille question, sortant de la bouche d'une femme, �tait faite pour alarmer des gens plus prudes que moi. Je me sentis rougir jusqu'au blanc des yeux. --O� voyez-vous des �bornes� dans l'Esprit? dit Lenoir. Je suis pr�t � prouver, que l'entendement de l'Homme, s'analysant lui-m�me, doit d�couvrir, en et par lui seul, la _stricte_ n�cessit� de sa raison d'�tre, la LOI qui fait _appara�tre_ les choses et le principe de toute r�alit�. Bien entendu, je ne parle qu'au point de vue _de ce monde_, sous toutes r�serves, (s'il en est un autre) de ce que mes sens ne me r�v�lent pas. Je l'avoue, je demeurai bouche b�ante devant la stupide fatuit� du docteur. --Ciel!...--pensai-je;--rien ne peut donc ternir l'hermine de sa sottise! C'est de l'�talage, � cause de sa femme. --Mais, mon ami, dis-je, un simple chr�tien vous demanderait pourquoi l'Humanit� aurait attendu jusqu'� vous, six mille ans, avant de conna�tre la V�rit�!... votre v�rit�!... en supposant que vous l'ayez. --Je r�pondrais au chr�tien: l'Humanit� en a bien attendu quatre mille avant de conna�tre la v�tre!--La V�rit� ne se mesure pas � l'ann�e. Quant � _moi_, ne faut-il pas _que je sois_, avant d'�tre chr�tien? Avant d'�tre chr�tien, il faut que je sois homme. Je suis Homme, d'abord: je fais partie de la s�rie humaine; et quand je m'�l�ve par la pens�e jusqu'en l'Esprit humain, je suis le point par o� l'id�e du Polype-Humanit� s'exprime � l'un de ses moments; je cesse d'�tre un moi particulier; je parle au nom de l'esp�ce qui se repr�sente en moi.--Hors de l'id�e g�n�rale, je ne serais qu'un fol ayant l'hallucination du ciel et de la terre, et devisant au hasard, comme les autres, en vue de quelque bas int�r�t de la vie �pratique�. Je jugeai que le moment �tait venu d'amener Lenoir � r�sipiscence et qu'il fallait l'humilier: --Laissez-moi seulement vous citer Cabanis!... balbutiai-je. Et je leur exposai le passage o� l'illustre officier de sant� relate les exemples de personnes mordues par des animaux enrag�s: loups, chiens, pourceaux et boeufs:--�Ces personnes, affirme-t-il, se cachaient sous les meubles, aboyaient, hurlaient, grognaient, meuglaient et imitaient, par leurs attitudes, les coutumes et les instincts de l'animal qui les avait mordues.�--Vous comprenez, ajoutai-je, que le plus parfait des g�nies humains ne doit jamais perdre de vue qu'un tel d�sastre peut lui �choir, et, devant la seule possibilit� de cette humiliation, ce n'est qu'avec une r�serve extr�me et compass�e,--et apr�s m�r examen au point de vue g�n�ral,--qu'on doit exposer ses opinions personnelles. Pour moi, Kant, Schopenhauer, Fichte et le baron de Schelling ne sont que des personnages infect�s d'une sorte de _virus rabique_ naturel et qu'on e�t d� traiter en cons�quence. Et H�gel, que vous allez me citer, puisque c'est votre ma�tre (ajoutai-je pour humilier Lenoir), ne leur c�de en rien sous ce rapport. Quand, d'apr�s la th�ologie, le Diable, en r�ponse au: _Quis ut Deus?_ de Michel, poussa son cri: �_Non serviam!_� (sottise qui fut ch�ti�e par toutes les Vertus c�lestes, ajoutai-je avec un l�ger sourire), il nous instruisit � nous d�fier de toute pr�cipitation enthousiaste.--Et le lycanthrope Nabuchodonosor ne renfor�a point peu cette le�on symbolique donn�e � notre orgueil!--Eh bien! H�gel me fait, l'effet d'�tre le Nabuchodonosor de la Philosophie, voil� tout! Et pour achever de troubler le bon docteur, je lui fis �tinceler dans les yeux les facettes de mon diamant. En entendant ce galimatias, Lenoir ouvrait des yeux d�mesur�s, et je jouissais int�rieurement de la difficult� qu'il �prouvait � lier le d�cousu de mes paroles. --Vous ne pr�tendez pas inf�rer, je suppose, murmura-t-il enfin, qu'une maladie quelconque soit notre limite, puisque l'Esp�ce survit � l'Individu.--Si Cabanis est mordu, l'Esprit-Humain ne rel�ve pas de sa rage: il la constate, l'�tudie � titre de ph�nom�ne, d�couvre le rem�de et passe outre. Que voulez-vous dire? --Je veux dire, criai-je, que si j'appuie mon pouce sur un lobe du cerveau, si je touche une partie quelconque de la pulpe c�r�brale, je paralyse instantan�ment soit la volont�, soit le discernement, soit la m�moire, soit quelque autre facult� de ce que vous appelez l'�me. D'o� je conclus que l'�me n'est qu'une s�cr�tion du cerveau, un peu de phosphore essentiel, et que l'id�al est une maladie de l'organisme, rien de plus. Lenoir se mit � rire, tout doucement: --Alors le probl�me se r�duirait � savoir ce que c'est que le �phosphore� et de _quoi_ se �secr�tent� le cerveau, le Soleil, le sens d'examen, la r�flexion de l'Univers dans la pens�e, et d'o� vient la n�cessit� de l'�tre de ces �s�cr�tions� plut�t que de leur n�ant? Je veux bien: du moment qu'_il y a question_, le reste m'est indiff�rent. Entre les physiologistes et les m�taphysiciens, le dissentiment ne provient que de la diversit� des expressions: la science a ses pays et ses langages, comme une Terre.--Mais que croyez-vous dire en affirmant que vous paralysez les �_facult�s_� de l'�me en touchant les lobes d'un cerveau?... Dites que vous paralysez les _appareils_, les organes par lesquels ces facult�s s'exercent, se r�v�lent ext�rieurement, ne dites pas que vous les touchez, encore moins que vous les _an�antissez_. C'est comme si vous coupiez les jambes d'un homme, en ajoutant: �Je te d�fie de marcher.� Rien de plus. --Fortement �loqu�! murmurai-je d'un air confondu comme si je n'eusse pas su par coeur, depuis le berceau, toutes ces banalit�s rebattues et lamentables.--Eh! bien, Lenoir, vos conclusions? --Je conclus que l'Esprit fait le fonds et la fin de l'Univers. Dans le germe de l'arbre, dans la graine d'une plante, on ne peut dire que l'arbre et la plante sont contenus _en petit_: il faut donc qu'ils y soient contenus id�alement. L'arbre et la plante futurs, virtuels en leur germe, y sont obscur�ment pens�s. Par l'id�e m�diatrice de l'Ext�riorit�, qui est comme la trame sur laquelle se brode l'�ternel devenir du Cosmos, l'ID�E se nie elle-m�me, pour se _prouver_ son �tre, sous forme de _Nature_, et je pourrais reconstruire le fait en employant la dialectique h�g�lienne. L'id�e ne cro�t qu'en se retrouvant en sa n�gation. Le mouvement contenu dans la croissance des arbres et des brins d'herbe, n'est-il pas le m�me que celui qui fait osciller et bondir sur eux-m�mes les soleils projetant leurs anneaux au travers des cieux et produisant, ainsi, d'autres soleils? Comme les fruits tomb�s de l'arbre ou les fleurs des brins d'herbe produisent d'autres fleurs et d'autres arbres, comme le vent emporte dans les prairies et les vall�es le pollen v�g�tal, ainsi la vitesse centrifuge disperse dans les ab�mes le pollen astral: c'est la germination du monde, que H�gel,--vous le savez,--regardait comme �une plante qui pousse�. CHAPITRE X FATRAS PHILOSOPHIQUE Satan est bon logicien. DANTE. Le domestique nous apporta le th�. Claire, avec un doux sourire, que ses lunettes rendaient l�g�rement sinistre, m'offrit une tasse de la chaude infusion chinoise, sucr�e et aromatis�e de kirsch, par ses soins pr�venants. --Lenoir, dis-je, en savourant une gorg�e de la digestive liqueur,--vous �tes en contradiction, je dois vous en pr�venir, avec les th�ologiens et les physiologistes, en affirmant que l'Id�e et la Mati�re sont une m�me chose. --Non. --Comment, non! --Les Th�ologiens n'avancent-ils pas que Dieu est un pur Esprit, et qu'il a cr�� le monde? La Mati�re peut donc �MANER de l'Esprit, m�me au dire des th�ologiens. Ainsi, la diff�rence n'est qu'apparente.--Quant aux physiologistes, ne sont-ils pas forc�s d'affirmer que _la forme_ du corps lui est plus _essentielle_ que sa mati�re?--Vous voyez. J'�tais loin d'�tre dans les eaux de Lenoir; ses sophismes glissaient sur la cuirasse �paisse de mon Sens-commun. --Voyons, mon ami, lui dis-je, abuseriez-vous de vos droits d'amphitryon jusqu'� vouloir insinuer que cette BUCHE, par exemple, n'est pas de la mati�re? --O� voyez-vous la �Mati�re� en cette b�che? r�pondit-il. Je me voilai la face de mes deux mains: le naufrage de cette intelligence me faisait mal. Il voulait goguenarder avec moi!... Avec moi! --Vous pr�tendez que vous ne voyez pas la Mati�re! lui dis-je avec stupeur: et que cette BUCHE... --Mais, enfin, c'est �l�mentaire, cela! cria Lenoir, que mon apparente mignardise finissait par exasp�rer et qui me regardait de travers. Je vois des attributs de _forme_, de _couleur_, de _polarit�_, de _pesanteur_, r�unies: j'appelle _bois_, un certain agr�gat de ces qualit�s. Mais ce qui _soutient_ ces qualit�s,--la SUBSTANCE, enfin,--que ces attributs couvrent de leur voile, o� est-elle?...--Entre vos deux sourcils! Et nulle part! Vous voyez bien que la �Mati�re� en soi, n'est pas sensible! ne se p�n�tre pas! ne se r�v�le pas, et que la �Substance� est un �tre purement intellectuel dont le Monde sensible n'est qu'une forme n�gative, un _repouss�_. --Mais, mon pauvre ami, qu'est-ce qu'un �tre intellectuel, qu'est-ce que la r�alit� d'une id�e, d'une pauvre id�e, devant la r�alit� �vidente du fait de cette simple BUCHE que vous niez! --Je n'ai qu'� jeter cette b�che dans le feu, pour l'effacer: voil� votre BUCHE disparue, devenue autre qu'elle-m�me.--Qu'est-ce qu'une _r�alit�_ pareille, qui s'efface, qui est et n'est pas � la fois? qui d�pend du hasard ext�rieur? Peut-on bien appeler cela �r�alit�?�... Allons!--C'est du Devenir, c'est du Possible,--ce n'est pas du R�el; car cela _peut �tre_ aussi bien que _ne pas �tre_. La R�alit� est donc autre chose que cette contingence, et nous voil� revenus cette fois, logiquement, � la question pos�e au d�but: �Qu'est-ce que la R�ALIT�?� --Et moi, murmurai-je, endolori par la dialectique paradoxale du docteur, je soutiens, � l'encontre, que ce qui est solide et pesant n'est pas une simple id�e, que diable! --Faites rentrer l'id�e de _pesanteur_ (puisqu'elle vous �blouit) dans l'id�e de _longueur_, par exemple, et vous comprendrez mieux tout cela. --Dans les mots, c'est possible; mais les faits mat�riels ne se pr�tent pas � ces fusions et � ces confusions avec autant de bonne gr�ce que les id�es. --Vous plaisantez, n'est-ce pas?... dit Lenoir, apr�s un instant. Comment voulez-vous que le fait puisse d�mentir une id�e logique, puisque l'id�e logique est l'essence m�me du fait? --Prouvez, alors!--Essayez, essayez d'appliquer physiquement la th�orie! --Mais... il me suffira de faire glisser un poids sur la longueur d'une barre d'acier pour que la longueur de la barre soul�ve des pesanteurs mille fois sup�rieures � celle du poids qui glissera sur cette barre. Vous voyez bien que la longueur et la pesanteur rentrent l'une dans l'autre, aussi bien en fait qu'en id�e. --Phras�ologie!... grommelai-je avec humeur: c'est sp�cieux; d'accord. Mais au fond, ce sont des mots. --Et avec quoi voulez-vous que je vous r�ponde? fit Lenoir en souriant. Avec quoi me questionnez-vous?--Vous niez la valeur du mot _mot_ avec le MOT lui-m�me. Est-ce par gestes que vous voulez causer avec moi?... Le vent souffle, l'instinct hurle, l'id�e s'exprime. --Mon cher Lenoir, m'�criai-je, revenons � la question.--Je puis conclure en affirmant que, comme je ne touche ni ne vois les id�es, j'aime encore mieux appeler _r�elles_ les choses sensibles. Et toute l'Humanit� sera de mon avis. --Non, dit Lenoir. --Comment, non! repris-je pour la troisi�me fois, en regardant avec tristesse le pauvre H�g�lien. --Si les choses _sont_, si l'_Appara�tre_ de l'Univers _se produit_, ce ne peut �tre qu'en vertu d'une N�cessit�-absolue. Il y a une raison � cela! Eh bien, que cette raison soit l'Id�e ou autre chose que l'Id�e, c'est bien plut�t de l'�tre-sensible qu'il faudra douter, puisque tout ce qu'il poss�de de r�alit� lui vient n�cessairement de cette _raison-vive_, de cette Loi-cr�atrice, et que cette raison, cette loi, ne peut �tre saisie et p�n�tr�e que par l'Esprit.--L'ID�E est donc la plus haute forme de la R�alit�:--et c'est la R�alit� m�me, puisqu'elle participe de la nature des lois sur�ternelles, et p�n�tre les �l�ments des choses. D'o� il suit qu'en �tudiant simplement les filiations de l'Id�e, j'�tudierai les lois constitutives des choses, et mon raisonnement COINCIDERA, s'il est strict, avec l'ESSENCE m�me des choses, puisqu'il impliquera, en _contenu_, cette N�CESSIT� qui fait le fonds des choses. En un mot, je suis, en tant que pens�e, le miroir, la _R�flexion_, des lois universelles, ou, selon l'expression des th�ologiens, �je suis FAIT � l'image de Dieu!�--Comprendre, c'est le reflet de cr�er. Je me touchai le front d'un doigt significatif, en regardant Mme Lenoir, qui, silencieuse, semblait �couter avec une attention profonde les th�ories �coeurantes de son pitoyable �poux. Je la plaignais, vraiment, d'avoir choisi un pareil �nergum�ne. Je me versai donc une seconde tasse de th�. --Ah! votre Dieu n'est pas celui des Th�ologiens, mon pauvre ami,--lui dis-je, le coeur gros. --L� n'est pas la question! dit Lenoir. Je parle, en ce moment, Philosophie: mais, _ne croyant qu'aux Sciences-noires_, je n'attribue qu'une importance douteuse,--et, en un mot, toute _relative_--aux principes que je soutiens en ce moment. Cela pos�, voyons ce que disent de Dieu vos th�ologiens.--Dieu, selon Mallebranche, est le lieu des esprits comme l'espace est celui des corps.--Dieu, selon saint Augustin, est tout entier partout, contenu tout entier nulle part.--Qui niera que Dieu soit corps, bien qu'il soit esprit? dit Tertullien.--Dieu, c'est l'Acte pur, dit saint Thomas.--Dieu, c'est le _P�re_ tout-puissant!--dit le symbole de Nic�e.--Je ne m'arr�terais pas, si je donnais toutes les soi-disant d�finitions de l'�tre-Inconditionnel, dont la notion est ins�parable de l'�tre! Mais l'Esprit du Monde ne se d�finit pas de la sorte. Ces lueurs et ces images ne sont que profondes: Le mot de Jacob Boehm, �Dieu est le silence �ternel,� ne me convainc pas davantage--et je suis s�r que c'est afin d'essayer de se soustraire � l'arri�re-pens�e,--afin de combler, pour ainsi dire, d�sesp�r�ment, le c�t� obscur de cette pens�e, que l'abb� Clarke ne pronon�ait jamais le nom de Dieu sans de grandes d�monstrations _physiques_ de Terreur et de Respect. H� bien! conclut Lenoir, je ne sais si le Dieu dont mon esprit a conscience diff�re essentiellement, en sa notion, de celui des th�ologiens: je ne sais qu'une chose... c'est que j'ai PEUR de cet absolu Justicier. Je ne pus m'emp�cher de rire � cette derni�re saillie. --Ne craignez rien, Lenoir! lui r�pondis-je, et surtout � ce sujet!... N'exag�rons rien, ou nous allons heurter le Sens-commun. --C'est vrai! dit le docteur. Inclinons-nous devant ce divin Sens-commun, qui change d'avis � tous les si�cles, et dont le propre est de ha�r, natalement, jusqu'au nom m�me de l'�me. Saluons, en gens ��clair�s� ce Sens-commun, qui passe, en outrageant l'Esprit, tout en suivant le chemin que l'Esprit lui trace et lui intime de parcourir. Heureusement l'Esprit ne prend pas plus garde � l'insulte du Sens-commun que le P�tre ne prend garde aux vagissements du troupeau qu'il dirige vers le lieu tranquille de la Mort ou du Sommeil. Ici, Lenoir ferma les yeux, comme perdu en une vision. --O Flambeaux! murmurait-il. Que serait, apr�s tout, votre gloire, sans les T�n�bres? Cependant,--ajouta-t-il en me souriant,--il est des T�n�bres-m�phitiques, qui, incapables de recevoir la Lumi�re, �teignent les flambeaux. A cette parole,--je l'avoue,--� cette banale plaisanterie,--oui,... l'id�e de la perte de mon ami... me parut moins affreuse. --En r�sum�, dis-je, � quoi, dans le domaine pratique et positif, peuvent servir toutes ces belles sp�culations? Lenoir me regarda quelques instants avec une physionomie grave, mais sans me r�pondre. CHAPITRE XI LE DOCTEUR, MADAME LENOIR ET MOI NOUS SOMMES PRIS D'UN ACC�S DE JOVIALIT� Et mon coeur �tait si joyeux--que je ne le reconnaissais plus pour le mien. DANTE. Gr�ce aux biais �vasifs que j'avais, jusque-l�, favoris�s avec une feinte �tourderie et par la docte frivolit� de mes interrogats, Lenoir, (s'il �tait parvenu � faire valoir l'ing�niosit� de son intelligence), n'avait, en revanche, rendu que plus �clatante son imp�ritie en ces mati�res transcendantales. Je l'avais, �videmment, entra�n� sur un terrain o�, malgr� tous ses efforts, je pouvais d�sormais, � loisir, creuser � ses illusions une fosse d�finitive. Il se recueillait maintenant, accoud�, la main sur le front, m�rissant probablement quelque �normit� nouvelle, indigne d'�tre soumise � mon crit�re. Son silence m�ditatif me prouvait, outre mesure, la vacuit� de son �me; car, s'il avait eu quelque chose � dire, il l'e�t dit sur-le-champ, comme tout le monde, sans �prouver ce futile besoin de r�fl�chir, qui est le signe distinctif de l'impuissance et de la d�fection. --Je ne vous cacherai pas, m'�criai-je, mon ami,--je puis m�me dire mon meilleur ami,--que je suis d'avance assez convaincu de la vanit� de vos arguments touchant le c�t� utilitaire de vos bizarres th�ories.--A quoi cela peut-il servir?... je le r�p�te. Il rouvrit les yeux et, apr�s un silence: --Pour vous et vos pareils, cela ne sert pas!--Pour d'autres, d�daigneux de la Mort et pleins du souci de l'�ternit�, cela sert � combattre glorieusement pour la Justice, avec la certitude de la d�faite. A ces mots, je ne pus ma�triser un l�ger cri de frayeur, et ma physionomie exprima un tel effarement, que Lenoir en resta bouche b�ante. J'avais senti, en effet, avec une prescience quasi divine, qu'il allait �grener le chapelet interminable des id�es subversives de tout ordre social. Sans ce mouvement instinctif d'improbation, il e�t longuement glos�, sans doute, sur �l'ind�pendance du monde� et se f�t berc� de chim�res au son de sa propre voix: je vis que ma seule pantomime avait fait liti�re de ses r�solutions, et qu'il n'oserait pas insister l�-dessus devant moi. De quel poids, en effet, pourraient �tre, aux yeux d'un homme s�rieux, ces sortes de pens�es soi-disant grandes, g�n�reuses, enthousiastes, alors qu'il suffit qu'elles soient simplement refl�t�es par mon cerveau et diss�qu�es na�vement par mes l�vres, pour que,--d�pouill�es de toute vaine fioriture,--elles deviennent d'une aridit� capable de provoquer chez les spectres eux-m�mes la nostalgie du sarcophage? Lenoir s'arr�ta et je lui fus grat de son silence. --Oui, dis-je, je vous comprends: il s'agit des Peuples!... du Peuple!... Vous esp�rez le rendre accessible � ces r�ves de libert�, de dignit�, de justice?... Mais on n'a pas la ressource de l'amputation avec les �mes gangren�es; il est des choses irr�m�diables qu'on empire en en cherchant la gu�rison.--Le Peuple?... Certes, personne ne le ch�rit plus que moi; mais, de m�me que ma fonction est de le plaindre, la sienne est de souffrir. S'il �tait av�r� que la Science lui f�t bonne, qui de nous--(Moi tout le premier!)--ne lui donnerait son �me, sa vie et son amour!... Malheureusement, la victime, une fois ses liens desserr�s, n'a gu�re d'autre id�al que d'en �treindre le col de son lib�rateur, car la place des mis�rables ne saurait demeurer vacante en ce monde, et l'on ne peut en racheter un seul qu'en se substituant � lui, heureux si l'on ne paye par la ruine, la calomnie et la mort, les bienfaits dont on l'a combl�.--Mon ami, la reconnaissance est lourde, bien lourde!... ajoutai-je en reprenant mon ton paterne, et le Progr�s des Lumi�res ne fait que d�velopper chez des cr�atures nagu�re inconscientes, inoffensives, et qui jouissaient, au moins, de notre piti�, les instincts de jalousie, de basse haine, d'envie et de trahison!... Et croyez, Lenoir, � ma comp�tence en ces mati�res!... Aussi je dis: P�rissent les Bienfaiteurs, si leur action doit avoir pour r�sultat la disparition des victimes! Malheur sur les r�publiques futures, sur les soci�t�s id�ales, o� les hommes sensibles n'auraient plus � verser, comme moi, de douces larmes sur le sort des peuples!... A la seule id�e qu'on pourrait me priver de cette satisfaction, il me semble que mes veines charrient de la bile au lieu de sang, mon pauvre ami! Cette sortie jeta quelque gaiet�: Lenoir et sa femme ayant pouss� l'ali�nation mentale jusqu'� s'imaginer que je plaisantais. Charm� de leur erreur, je crus devoir rench�rir sur leur joie. S'ils m'eussent connu plus � fond, je doute qu'ils se fussent aussi grossi�rement m�pris � ce sujet. J'ai remarqu�, en effet, une chose bizarre et qui, m'�tant sp�ciale, m'intrigue parfois: c'est que mes espi�gleries, � moi, ont toujours fait p�lir. Je remplis donc le salon d'un de ces �clats de rire qui, r�p�t�s par les �chos nocturnes, faisaient jadis,--je m'en souviens,--hurler les chiens sur mon passage!...--Depuis, j'ai d� en mod�rer l'usage, il est vrai, car mon hilarit� me terrifie moi-m�me. J'utilise, d'ordinaire, ces manifestations bruyantes dans les grands dangers. C'est mon arme, � moi, quand j'ai peur, quoique ma peur soit contagieuse: ce m'est un s�r garant contre les voleurs et les meurtriers, quand je suis dans les lieux �cart�s. Mon Rire mettrait en fuite, mieux que des pri�res, les fant�mes eux-m�mes, car Moi, je n'ai jamais pu contempler les Cieux-�toil�s!--et les Esprits dont j'invoque la protection habitent des astres blafards. Toutefois, je ne tardai pas � m'apercevoir que ce que j'avais pris pour un sourire, chez Mme Lenoir, �tait simplement un effet d'ombre--que la lampe avait projet� sur son visage. Je dus reconna�tre, �galement, que le Docteur m'avait induit en erreur par un certain tic nerveux--accompagn� d'une quinte de toux que j'avais prise pour un �clat de rire. Il avait aspir� de travers la fum�e de son cigare, en m'�coutant. Et je compris que j'avais �t� le seul bon vivant de nous trois, avec mon acc�s de gaiet�. CHAPITRE XII UNE DISCUTEUSE SENTIMENTALE Et Satan:--�Pens�es, o� m'avez-vous conduit!� MILTON. Nous rempl�mes, de nouveau, nos tasses de th�, et, entre deux cuiller�es de kircsh: --Mon ami, interrompis-je, au lieu de vivre chez soi, tranquillement, sans ambition ni casse-t�te sp�culatifs, � quoi bon se pr�occuper de toutes ces choses en l'air?--(Ici je clignai de l'oeil.)--Nous ne saurons jamais _le fin mot_ de tout cela! J'ai dit que Lenoir �tait un maniaque de philosophie: mais,--en v�rit�!--je ne pouvais m'attendre � ce qu'il repr�t, comme en bondissant, la discussion, insipide et oiseuse, de tout � l'heure!... --Ah! ��, mais, s'�cria-t-il, il me semble que nous faisons partie de �tout cela,� bon gr�, malgr� nous!... D�s lors, nous sommes fond�s � nous en occuper!--et tout para�t, au contraire, nous t�moigner que nous pouvons en d�couvrir �le fin mot!� Car, enfin, regardez: la dialectique de la Nature est la m�me que celle de notre cerveau: ses oeuvres sont ses id�es: �L'arbre pousse par syllogisme�, comme le dit H�gel. Les choses sont des pens�es v�tues d'ext�riorit�s diverses, et la Nature produit comme nous pensons. Aussit�t que nous retrouvons les rapports d'un ph�nom�ne avec notre logique, nous le classons, nous pronon�ons sur lui ce seul mot: la Science;--et, � dater de ce moment, nous en sommes ma�tres. Il nous est donc permis de compter, quelque peu, sur la valeur de notre Raison--m�me en ce qui touche la Solution-supr�me du r�bus de l'Univers. Pourquoi pas? Quant �... DIEU... marchons et agissons comme si... Quelqu'un... devait nous comprendre,--et comme si nous ne devions pas mourir. C'est encore l� ce que j'appelle combattre pour la Justice. Claire, � ces mots, murmura dans l'angle sombre o� elle �tait: --Mon ami, le d�fini d'une telle destin�e ne suffit pas � l'id�e que nous avons de nous-m�mes,--et, quand j'ai dit, tout � l'heure, que �l'Esprit de l'Homme �tait sans limites�, je sous-entendais, vous le savez, �s'il est �clair� par l'humble et divine R�v�lation-chr�tienne.� A ces mots, je tressaillis, je l'avoue, la prenant presque au s�rieux. --Je te vois venir, toi!... pensais-je. Voici poindre, � l'horizon, la Tache-originelle et la Vall�e de larmes.--Cons�quences: en politique, Sacerdoce et Monarchie;--en �conomie sociale, la Propri�t� au pr�sent bas�e sur la Charit� au futur;--en Histoire, les Bollandistes,--en Science, Josu�.--Sinon, mon tr�s cher fr�re, je te s�questre, te torture, te tue, et ferai buriner sur ta pierre, par tes partisans: �Ci-g�t un martyr.� Syst�me de dessert, � l'usage des dames: connu! Je saisis donc la balle au bond pour prendre, sur Mme Lenoir, une revanche �clatante des deux ou trois moments que les paradoxes, assez serr�s, de Lenoir m'avaient fait passer--et dont mon coeur ulc�r� ne pardonnerait jamais l'humiliation. Je fis donc, moralement, volte-face: je changeai de principe, sans avertir:--c'est-�-dire que--sans l�cher pr�cis�ment l'id�e de Dieu--je me proposai d'en tirer des cons�quences d'ath�e,--afin de parvenir � mon unique but--qui �tait de brouiller les cartes au point que chacun de nous discut�t et cri�t sans savoir pourquoi. --Permettez, balbutiai-je, permettez! je crois qu'il y a, ici, tautologie. Ici-bas, madame, nous avan�ons dans un chemin que nous ne pouvons �viter. Pourquoi ce ph�nom�ne se produit-il? Voil� la question. Or, pour l'expliquer, plusieurs ont fait, empiriquement, intervenir l'Intuition (c'est-�-dire l'Induction, � l'insu ou m�me au su des inspir�s). Mais, pour �tre sur une montagne, il faut avoir gravi un � un les degr�s dont cette �l�vation n'est que la somme, et il n'y a pas d'intuition spontan�e. Si la R�v�lation vient encore enrichir, arbitrairement, le Probl�me d'une complication nouvelle,--(Ici je me levai en �tendant les bras)--il n'y a plus moyen de s'entendre!--C'est � y renoncer! Je veux bien croire qu'un Dieu a cr�� le monde, mais le moyen d'admettre qu'il s'en occupe, jusqu'� nous �r�v�ler� ses voies par l'interm�diaire de tel ou tel,--alors, surtout, que rien ne le prouve d'une fa�on p�remptoire? Je m'�tonne qu'un esprit comme le v�tre se berce encore de pareilles chim�res: elles ont fait leur temps. Je crus licite, en me rasseyant, de savourer l'effet de mon �loquence sur mes interlocuteurs, et mon regard, errant dans l'ombre, glissa vers Mme Lenoir. Elle n'avait point quitt� son imp�n�trable maintien pr�s de la fen�tre et son silence commen�ait aussi � m'inqui�ter. Je me sentais observ� par ses p�n�trantes et inquisitoriales prunelles--dont ses lunettes me d�robaient l'expression maudite. --Eh bien! Claire? murmura le docteur; vous ne r�pondez pas? --Oh! monsieur, r�pondit, en souriant, la belle Claire, vous savez bien que les arguments qui ont suffi jusqu'� pr�sent pour confondre la dialectique de notre ami ne sont pas absolus,--et je ne suis pas jalouse d'achever sa triste d�faite. Je consid�rai, en tapinois, et avec une stupeur mal dissimul�e, celle qui ne fr�missait pas d'envenimer ma plaie � ce degr� monstrueux,--mais, � ces damnables paroles, je ne trouvai rien � r�pondre. Je cherchai une saillie, une �pigramme sanglante, un biais; je fis appel � la mauvaise foi. Tous les efforts de mon cerveau demeur�rent infructueux. Et, quand cette preuve blessante de mon impuissance me fut bien d�montr�e, le d�pit, l'indignation, la haine aveugle commenc�rent � m'envahir. Mon coeur secouait et sonnait le glas dans ma poitrine: la fureur, la soif de vengeance, de vagues id�es de meurtre, tous les plus vils sentiments, enfin, mont�rent affreusement jusqu'� ma gorge, et se refl�t�rent brusquement sur mon visage par un demi-sourire approbatif et b�at. Cependant, mon geste, mon attitude, l'encourageaient � continuer. --Le fait est, murmurai-je par contenance, que les affirmations de Lenoir rendraient jaloux--si elles ne le faisaient rougir--monsieur de la Palice. --Mais vous m'avez attrist�e,--continua Claire, de sa belle voix grave et mystique,--lorsque vous avez d�clar� tout � l'heure que la Science nous suffisait pour �claircir l'�nigme du monde et que de marcher � sa lueur d'emprunt suffisait aussi � l'homme juste pour s'acquitter envers Dieu. Lenoir baissa les yeux avec un sourire assez singulier; je voulus lui venir en aide,--comme je sais venir en aide. --Vous vous r�p�tez, ma bonne amie!... balbutiai-je:--vous r�criminez sans trancher la difficult�! De quel droit faire intervenir une �simple croyance� en philosophie? --Je sais des hommes que l'on ne saurait accuser de se r�p�ter, attendu qu'ils n'ont jamais rien dit,--me r�pliqua la douce cr�ature. Et se retournant vers C�saire: --Quand je pense la Lumi�re, continua-t-elle, mon tr�s-humble esprit co�ncide avec CE qui fait que toute lumi�re peut se produire.--L'Esprit, en qui se r�sout toute notion comme toute essence, p�n�tre et se p�n�tre, irr�ductible, homog�ne, un.--Et, quand je pense la notion de Dieu, quand mon esprit _r�fl�chit_ cette notion, j'en p�n�tre r�ellement l'essence, selon ma pens�e; je participe, enfin, de la nature m�me de Dieu, selon le degr� qu'il r�v�le de sa notion en moi, Dieu �tant l'�tre m�me et l'id�al de toutes pens�es. Et mon Esprit, selon l'abandon de ma pens�e vers Dieu, est p�n�tr� par Dieu--par l'augmentation proportionnelle de la _notion-vive_ de Dieu. Les deux termes, au bon vouloir de ma libert�, se confondent en cette unit� qui est moi-m�me:--et ils se confondent sans cesser d'�tre distincts. Or, la R�v�lation-chr�tienne, �tant la cons�quence et l'application de cet absolu principe, je n'ai pas � la traiter de �chim�re qui a fait son temps� puisqu'elle est de la nature de son principe, c'est-�-dire �ternelle, inconditionnelle, immuable. --Ma ch�re madame Lenoir, repris-je, je crois que vous vous faites une trop grande id�e de Dieu. Il n'est qu'infini, que n�cessaire, qu'inconcevable,--qu'�tonnant! Pourquoi toujours le faire intervenir dans les conversations? Rappelez-vous que Kant avait un vieux domestique nomm� Lamb, qui supplia son ma�tre de reconstruire les preuves de l'existence d'_un_ Dieu, radicalement d�truites par le grand philosophe--Nous avons, aussi, en nous tous, on ne sait quel vieux domestique qui demande un Dieu. Soyons plus sens�s que Kant: m�fions-nous du premier mouvement; sachons r�pondre par un sourire...--m�lancolique?--Et n'acceptons de telles donn�es que sous b�n�fice d'inventaire. L'h�ritage de nos premiers parents, � franc parler, me para�t d'ailleurs le m�riter au del� de toute expression!!! Ce fut la goutte d'eau froide. Toutefois Mme Lenoir me r�pondit placidement: --Pourquoi ne pas demander � l'Infini m�me un Dieu? Ne faut-il pas qu'il r�alise toute pens�e? (Car que serait un pr�tendu Infini qui serait born� � cette impuissance de r�aliser une pens�e de l'Homme?) Et comme Dieu, vous dis-je, est la plus sublime pens�e dont nous puissions concevoir l'intime notion, nous sommes infiniment insens�s si nous nous effor�ons de la d�truire en nous (ce qui d'ailleurs est impossible). Je me tus, ne voulant pas laisser voir ce qui se passait en moi. --Soit! reprit C�saire. Mais, ma ch�re amie,--nul ne pourrait, aujourd'hui, r�cuser l'�vidence du d�veloppement de l'Homme--et n'en pas tenir un compte des plus s�rieux. Apr�s tout, le Progr�s n'exclut pas la R�v�lation:--le ch�timent initial demeure quand m�me, bien que, gr�ce aux sueurs de nos fronts, il diminue d'intensit�: voil� tout.--La R�v�lation ne nous g�ne pas:--(je la vois partout, moi)!--Vous �tes donc tr�s libre et tr�s sage de vous y confiner.--Seulement, _en m�taphysique_, je suis oblig�, moi, de ne tabler que sur le Progr�s--humain, _par la Science_. --Ah! s'�cria-t-elle, comment vous suffit-il de ne vous d�velopper, vous Homme, qu'� travers une s�rie d'expressions relatives dont la somme constitue votre Science! Dans ce cas, au lieu d'�tre de parfaits-animaux, nous sommes, seulement, des animaux qui s'am�liorent et qu'un Progr�s ind�fini enferme � jamais dans une loi proportionnelle! Si m�me la chose �tait absolument vraie, ce ne serait point l� de quoi s'enorgueillir; car, dans mille ans, avec ce syst�me, nous creuserions encore, comme les taupes: qu'importe la grandeur, la splendeur et la profondeur du trou, si nous savons que ce trou doit ensevelir toute notre destin�e? si nous sommes vou�s � la Mort, enfin, vers laquelle nous marcherons d'un pas toujours plus rapide,--les cieux, d'apr�s les affirmations m�me de la Science la plus positive, devant se faire, t�t ou tard, br�lants ou mortels.--A peine si nous pouvons examiner un pass� de six mille ans, � peine notre apparition date-t-elle de quelques heures,--et nous osons fonder sur un grain de sable nos supr�mes esp�rances, alors qu'un rien nous fera, sans r�mission, rentrer dans la poussi�re, dans les t�n�bres, dans le Nul. --Mais, m'�criai-je, la catastrophe dont vous parlez n'aura lieu que dans un laps de temps si consid�rable qu'il est presque absurde d'y songer! Conqu�rons, d'abord, sur la Nature, notre ind�pendance, et nous verrons plus tard.--D'ailleurs, apr�s nous le D�luge!... et, ma foi,--au petit bonheur! --Mais nous serons toujours en d�pendance, reprit-elle, par cela seul que nous sommes forc�s de penser. _Il faut_ croire � la Pens�e: nier ceci n'�tant qu'une pens�e encore. Et c'est pourquoi nous n'avons pas une action, pas une id�e, pas un raisonnement, qui n'ait son principe dans la Foi. Nous croyons en nos sens, en notre doute, en notre progr�s, en notre n�ant, bien que cela soit douteux, rigoureusement parlant, puisque rien ne se prouve. Le scepticisme le plus profond d�bute par un acte de foi. Or, puisqu'_il faut_ que nous choisissions, choisissons le mieux possible! Et puisque la Croyance est la seule base de toutes les r�alit�s, pr�f�rons Dieu. La Science aura beau m'expliquer � sa fa�on les lois de tel ph�nom�ne, je veux continuer, � ne voir, moi, dans ce ph�nom�ne, que ce qui peut m'AUGMENTER l'�me et non ce qui peut l'amoindrir. Si les mystiques s'illusionnent, qu'est-ce qu'un Univers inf�rieur m�me � leur pens�e? Dans la Mort, est-ce la logique de deux abstractions qui me rendra mon propre Infini-divin perdu? Non! Non. Je fermerai donc les yeux sur un monde o� mon esprit a l'air d'un �tranger. Peu m'importe si les lois du m�canisme des astres sont p�n�tr�es, puisqu'elles ne m'apprennent qu'une destruction certaine! Tentations, que ces �toiles qui s'�teindront! Illusion, que le �scientifique� avenir! L'Histoire des temps modernes, c'est l'histoire de l'Humanit� qui entre en son hiver. Le cycle sera bient�t r�volu.--Comme les sages des vieux jours m'en ont donn� l'exemple sacr�, je ne saurais h�siter, moi chr�tienne et p�cheresse, entre votre �si�cle de lumi�res�, et la Lumi�re des si�cles. CHAPITRE XIII LES REMARQUES SINGULI�RES DU DOCTEUR LENOIR L'Eccl�siaste a dit: �Un chien vivant vaut mieux Qu'un lion mort.� Hormis, certes, manger et boire, Tout n'est qu'ombre et fum�e, et le monde est tr�s vieux, Et le n�ant de vivre emplit la tombe noire. LECONTE DE LISLE. Eu �gard au m�pris furieux qui m'avait �touff� pendant le cours de cette diatribe, je dus faire jouer le noeud de ma cravate, et, ne sachant comment exprimer, d'une fa�on copieuse, ma piti� pour de telles doctrines, je me contentai de prononcer huit fois de suite le mot: �_Brava!_� de ma voix la plus fl�t�e et d'un air de joie enthousiaste. Une chose me fit plaisir: le docteur, silencieux, s'�tait assombri � vue d'oeil. Je me frottai les mains; ils diff�raient d'opinion; la chose �tait certaine. Peu m'importait sur quel point,--leurs deux convictions me paraissant �galement absurdes.--L'essentiel devenait de les exciter l'un contre l'autre, de les mettre aux prises, afin de me poser en juge et d'avoir le dernier mot, par cela m�me--(quitte � penser � mes affaires, sous un air d'attention profonde, pendant qu'ils ergoteraient). J'esp�rais m�me tout doucement que, par mes soins, ce m�nage mod�le allait bient�t en venir aux mains, ou,--tout au moins,--se prendre aux cheveux � propos de �l'Immortalit� de l'�me�, et je m'appr�tai, d'avance, � clore le tout par d'amples gorges chaudes. En ces conjonctures, je r�solus de partager l'avis de Lenoir--quel qu'il p�t �tre! Car les th�ories de sa femme avaient pour sp�cialit� d'�nerver mon cerveau jusqu'� lui faire perdre le sentiment de lui-m�me. Aussi le Lecteur qui, sans doute, avec son tact ordinaire, s'attend, comme moi, � quelque collision,--toujours f�cheuse entre �poux,--comprendra-t-il quelle dut �tre ma surprise--(je dirai presque mon d�sappointement),--lorsque j'entendis Lenoir murmurer ces paroles �tranges: --L'intelligence de Claire est une glace profonde, limpide, o� ne se refl�tent que de sublimes v�rit�s, et je suis fier d'aimer � jamais son �tre admirable. A ces mots, je regardai Claire: il me sembla qu'elle devenait livide. C�saire s'�tait lev�: il fit un pas vers sa femme et, s'inclinant tout � coup, il lui baisa la main, longtemps, en silence, avec une passion dont la ferveur sauvage,--concentr�e et contenue--m'�tonna de la part d'un homme de 46 ans! Puis il revint s'asseoir � ma droite. Il se passa quelques secondes durant lesquelles je ne per�us distinctement que le bruit de la houle: je sus les mettre � profit en rassemblant mes facult�s �parses. --Oui, l'Id�al! ajouta Lenoir, (qui continuait de tourner brusquement casaque aux principes dont il s'�tait fait jusque-l� le banal champion), oui, l'Esp�rance invincible! la Foi! quoi de plus _positif_ apr�s tout? N'est-ce pas Sw�denborg qui a dit: �La croyance est au-dessus de la pens�e autant que la pens�e est au-dessus de l'instinct!� En effet, croire: cela suffit. Et quand je m'efforce d'affirmer l'autocratie d'une philosophie quelconque--(alors qu'il y en a autant que d'individus)--lorsque je me bats les flancs, enfin, pour d�fendre les arguties de la Science,--si vaine en ses r�sultats r�els, si orgueilleuse en ses troublantes apparences,--je conviens, oui, je conviens que je r�prime toujours en moi-m�me une immense envie de rire. Et il se d�tourna vers moi: --Si l'on savait, ajouta-t-il, jusqu'� quel point la force vive de l'Id�e est surprenante et terrible dans les sph�res de la Foi! La puissance d'une imagination, d'un r�ve, d'une vision, d�passe quelquefois les lois de la vie. La _Peur_, par exemple, l'id�e seule de la Peur superstitieuse, _sans motif ext�rieur_, peut foudroyer un homme comme une pile �lectrique. Les choses vues par un visionnaire sont, au fond, _mat�rielles_ pour lui � un degr� aussi positif, tenez,--que le Soleil lui-m�me, cette lampe myst�rieuse de tout ce syst�me fantasmagorique de cr�ation, de disparition, de transformation!--Avez-vous r�fl�chi sur ces monstres humains tigr�s de taches bicolores, de fourrures,--sur les c�phalopodes, les hommes-doubles, les fautes horribles de la nature, enfin, provenues d'une sensation, d'un caprice, d'une _vue_, d'une ID�E, pendant la gestation de la femme? Avez-vous m�dit� les explications enfantines de la Physiologie � ce sujet? Si j'ouvre les annales m�dicales, touchant la r�alit� presque _pond�rable_ de l'Id�e, tenez, je trouverai, � chaque instant, des faits comme celui-ci: je cite le texte m�me:--�Une femme, dont le mari fut tu� � coups de couteau, mit au monde, cinq mois apr�s, une fille qui, _� sept ans_, tombait dans des acc�s d'hallucination. Et l'enfant s'�criait alors:--�Sauvez-moi! voici des hommes arm�s de couteaux qui vont me tuer!�--Cette petite fille mourut pendant l'un de ces acc�s, et l'on trouva sur son corps des marques noir�tres, pareilles � du sang meurtri, et qui correspondaient, sur le coeur, malgr� les dissemblances sexuelles, aux blessures que son p�re avait re�ues sept ans auparavant, pendant qu'elle �tait encore _en de��_ des mortels.� Appelez ceci comme vous le voudrez; je demande en quoi l'ombre, l'id�e, diff�re d�cid�ment de ce que vous appelez la _r�alit� sensible_, si le simple _reflet_ d'une sensation �trang�re a le pouvoir de s'instiller, de s'infiltrer mortellement dans l'essence de notre corps. Quoi! une ombre--qui n'est qu'une ombre--nous tue malgr� cela?... R�fl�chissez. Ouvrez maintenant les physiologistes:--B�clard d�finit la Vie, l'organisme en action, et la Mort, l'organisme au repos.--Le premier mot de Bichat est celui-ci: La Vie est l'ensemble des fonctions qui r�sistent � la Mort.--Consultez, depuis Harvey, les meilleurs trait�s: relisez les fameuses recherches de Broussais sur le sang, vous verrez que si un grand physiologiste a pu s'�crier: �Sans phosphore, point de pens�e!� la plupart d'entre eux, surtout les plus r�cents, (et ce sont les plus logiques avec eux-m�mes), n'admettent ni l'id�e de la Vie, ni l'id�e de la Mort, ni m�me celle de l'Organisme.--Maintenant, revenus des principes absolument divergents et contestables de la Physiologie, rapprochez simplement ce fait, que je vous ai cit� entre mille, rapprochez-le des ph�nom�nes pr�sent�s, par exemple, par le d�lire des mourants. C'est alors que les visions commencent � �tre _un peu plus r�elles_! que dis-je? � �tre les seules choses m�ritant le titre de r�alit�. La Mort, c'est l'Impersonnel; c'est la r�alit� de ce qui maintenant n'est que vision. Il est _certain_, pour moi, que nos actions y deviennent un second corps et que le Pass� se r�affirme dans la Mort comme de la chair. Le Pass� est une ombre, et nous sentons bien, d'instinct, que la Mort est le domaine des ombres.--La Mort et la Vie ne sont que de rigoureuses cons�quences de la dialectique �ternelle; et, par cela m�me que ce sont des n�cessit�s, constituant la double face de l'Existence, elles trouvent, comme le reste, en effet, leur essence dans l'Esprit. �La Pens�e �tant donn�e, la Mort est donn�e par cela m�me!� a dit le Titan de l'Esprit humain: et c'est cela seul qui peut _prouver_ l'Immortalit�. �Supprimez la Pens�e, il restera des substances qui pourront tout au plus �tre _�ternelles_, mais qui ne seront pas _immortelles_; car la Mort ne commence que l� o� s'�teint et dispara�t la Pens�e. La Mort, cr��e par l'Esprit comme la Vie, rel�ve de l'Esprit.� Et ce que nous appelons la Mort, n'est, en effet, que le moyen terme, ou, si vous pr�f�rez, la n�gation n�cessaire, pos�e par l'Id�e pour se d�velopper jusqu'� l'Esprit, � travers la Pens�e. J'irai presque jusqu'� dire que nous pouvons avoir, m�me d�s � pr�sent, de ce c�t�-ci du Devenir, quelques lueurs des �pouvantes qui nous attendent, et que notre propre pass� nous r�serve.--Rappelez-vous ces milliers d'individus, noy�s ou pendus, qui, � la derni�re minute de la suffocation, au moment o� ils allaient mourir, ayant �t� secourus et rappel�s � la vie, ont tous affirm� s'�tre vus sur le point de _passer_ dans toutes leurs actions, dans toutes leurs pens�es, les plus oubli�es, et cela d'une mani�re inexprimable � la langue des vivants.--La vraie question n'est donc pas de savoir si �l'�me est immortelle�, puisque c'est d'une �vidence qui ne se prouve pas plus qu'aucune autre. La question est de savoir _de quelle nature peut �tre cette immortalit� et si nous pouvons, d'ici-bas, influer sur elle_. --Alors, m'�criai-je compl�tement ahuri par ce flot de paroles incoh�rentes et saugrenues, vous croyez--(je me sentis rougir de ma phrase!)--vous croyez r�ellement � une certaine �mat�rialit� de l'�me? --Je crois, du moins,--en dehors de tous vains sophismes dialectiques--r�pondit Lenoir,--que, par exemple, la force de Suggestions que peut exercer,--_du fond de la T�N�BRE_,--un d�funt vindicatif sur un �tre vivant qui lui fut familier,--(auquel, par cons�quent, le rattachent obscur�ment mille et mille fils invisibles),--oui, je crois, dis-je, que cette force de Suggestions peut, sur cet �tre, devenir oppressive, meurtri�re, formidable,--_mat�rielle_, enfin--durant un temps ind�termin�. Car il est des d�funts vivaces! en qui la Mort, elle-m�me, n'abolit pas _imm�diatement_ les sentiments et les passions. Je vis qu'il fallait en finir avec des fumisteries dont l'horreur commen�ait � m'impressionner moi-m�me. --Mon ami, lui dis-je, permettez-moi de vous citer Voltaire, un bel esprit comme vous: �Quand celui qui parle ne se comprend plus, quand celui qui �coute n'est plus � la conversation, on appelle cela de la m�taphysique.� Lenoir me regarda silencieusement. --C'est vrai, dit Claire en s'approchant de nous: mais le m�me personnage a dit aussi, quelque part, dans le conte du Ph�nix: �La r�surrection est une id�e toute naturelle: il n'est pas plus �tonnant de na�tre deux fois _qu'une_.� --Oh! dis-je, la r�surrection... c'est pour rire, voyez-vous, que Voltaire, un esprit droit, a laiss� �chapper ces folies. --Bon! r�pondit Claire en souriant, si vous mettez en question la persistance de la personnalit� dans la Mort, je pourrai vous montrer que c'est l� une d�pense d'esprit inutile. Et, d'abord, je voudrais bien savoir si elle n'est m�me pas en question dans la Vie? O� le _moi_ est-il bien lui-m�me? Quand? A quelle heure de la vie? Votre _moi_ de ce soir est-il celui qu'il sera demain? celui d'il y a cinquante ans?--Non. Nous sommes les jouets d'une perp�tuelle illusion, vous dis-je! Et l'Univers est bien r�ellement un r�ve!... un r�ve!... un r�ve!... --Un mauvais r�ve, m�me! ajouta Lenoir tout pensif: car,--je ne puis que le r�p�ter avec stupeur,--tout ce que j'ai appris de philosophie n'a pas modifi� la nature inqui�tante et _farouche_ qui est en moi, et j'ai peur de devenir, une fois pour toutes,--_en quelque autre syst�me de visions_,--ce que je suis. Ah! si j'avais, comme Claire, le tremplin de la Foi pour sauter hors de ces mornes pens�es, dont je suis le hagard prisonnier!... Mais voil�: je suis TROP de ce monde: je ne sais pas, au juste,--en un mot,--o� _deux et deux pourraient bien ne pas faire quatre_. Et, cependant!... CHAPITRE XIV LE CORPS SID�RAL �Des mots! des mots! des mots!� SHAKSPEARE, _Hamlet_. Lenoir articula ces mots sur un ton qui gla�a, d�finitivement, le sourire sur mes l�vres; et il me sembla, tout � coup, que, pendant notre causerie, la Nuit elle-m�me s'�tait approch�e et qu'elle allait, � son tour, donner ses arguments et se m�ler � la discussion. Le fait est que la simple nuit du dehors, o� les souffles froids faisaient claquer leurs lani�res sur les vagues, roulait maintenant, sous d'�pais nuages, son horreur sans astres. Ce changement d'impressions fut si rapide que je me crus hallucin�. Il me parut que nous devenions d'une grande p�leur; les rideaux de la fen�tre remuaient; nous �tions sous l'influence de Minuit. Je sentis alors le mal h�r�ditaire qui est en moi se r�veiller au profond de ma nature, et, ne pouvant supporter la vue de l'espace d�sol�, je me levai pr�cipitamment, et fermai la crois�e avec ce tremblement de mauvais pr�sage qui est chez moi l'avant-coureur des angoisses de l'enfer. Ah! cette maladie! comment cela se fait-il? N'est-ce pas affreux? Toutefois, je dissimulai de mon mieux l'�tat de mes sensations, et ce fut d'un air indiff�rent que je r�pondis � Lenoir: --Pr�tendez-vous inf�rer par l� que vous avez en vous un autre personnage que vous-m�me, docteur?--Diable! ce serait fort inqui�tant, je l'avoue, surtout pour l'�tat de votre bon sens. --Mais vous-m�me, Bonhomet, r�pliqua Lenoir apr�s un silence et en attachant sur mes yeux ses prunelles �tincelantes,--vous-m�me, pourriez-vous me dire _si l'�tre ext�rieur, apparent, que vous nous offrez_, qui se manifeste � nos sens, est r�ellement _celui que vous savez �tre en vous_? Cette question inattendue me remua la conscience. Je regardai le docteur sans r�pondre. --Et, continua-t-il, cet �tre ext�rieur, seul accessible et perceptible, n'a-t-il pas toujours en lui son spectateur, son contradicteur, son juge? --Oui, dis-je, c'est la th�orie des anciens: _Homo duplex_;--o� voulez-vous en venir? --A ceci, que ce compagnon int�rieur, cet �tre occulte, est le seul R�EL! et que c'est celui-l� qui constitue la personnalit�. Le corps apparent n'est que le _repouss�_ de l'autre, c'est un voile qui s'�paissit ou s'�claire selon les degr�s de translucidit� de qui le regarde, et l'�tre-occulte ne s'y laisse deviner et reconna�tre que par l'_expression_ des traits du masque mortel.--L'organisme, enfin, n'est qu'un pr�texte au corps lumineux qui le p�n�tre! Et l'on ne songerait jamais � son corps,--except�, peut-�tre, pour en entretenir la vie,--si l'on �tait seul.--Remarquez-le: si deux hommes sont li�s ensemble par un sentiment quelconque, ils finissent par oublier peu � peu les d�tails de leur aspect: _ils ne se voient plus_; ils sont en relation d'une mani�re plus profonde, et c'est leur �tre moral qu'ils voient r�ciproquement; ils savent qui ils sont, sous le simulacre palpable. --Ceci est sp�cieux,--murmurai-je, pour dire quelque chose. --Et c'est ce qui donne la clef de bien des contradictions myst�rieuses, ajouta le docteur. Le corps apparent est m�me si peu le r�el que, fort souvent, _ce n'est pas un homme qui habite dans la forme humaine_. --Oh! oh!... m'�criai-je, avec une crispation nerveuse, car il me sembla qu'un ca�man venait de tressauter en moi. --Quoi! n'avez-vous jamais vu pr�dominer le type d'un animal,--de plusieurs animaux quelquefois,--sur une physionomie? Eh bien! observez avec attention les mouvements familiers, les instincts, les tendances de l'individu chez lequel pr�dominera le type de l'_ours_, par exemple, ou du _tigre_, et vous �prouverez l'obscure vision, en lui, d'on ne sait quel �tre fauve fourvoy� dans une enveloppe �trang�re. Croyez-vous qu'il soit beaucoup d'hommes et de femmes, conformes � leur notion, dans l'Humanit� terrestre? L'homme n'est qu'un animal divin, diff�renci� des autres par l'Id�al!--Et celui en qui le souci des choses-�ternelles n'est pas en �veil sans cesse au fond de sa conscience, celui-l� tient encore de l'animal et n'est pas tout � fait sorti des t�n�bres: celui-l� n'est pas l'HOMME, en r�alit�, et l'expression de sa physionomie le trahit � chaque instant, malgr� sa forme apparente. De m�me la Femme conforme � sa notion est celle qui, refl�tant les esp�rances sublimes, comme une glace limpide et profonde, �l�ve l'amour et l'esp�rance au del� de la Mort. Pensez-vous que de tels �tres soient nombreux dans notre esp�ce? Allons! soyez-en persuad�, les villes sont semblables aux for�ts,--et il n'est pas difficile d'y retrouver les b�tes f�roces. --Vous croiriez que la plupart des vivants, interrompis-je... --Sont engag�s encore dans les liens inf�rieurs de l'Instinct, sont des b�tes invisibles, transfigur�es par leur travestissement, si vous voulez,--dit le docteur, en riant d'un rire qui me montra deux rang�es de dents � faire honneur aux maxillaires d'un Cara�be,--mais _sont_ des B�TES R�ELLES!--Et ajouta-t-il, les traits de leur visage (dans l'expression desquels transpara�t l'essence lumineuse de leur v�ritable organisme) le prouvent surabondamment. De l� leur natale haine pour la Pens�e! leur soif, inextinguible, _organique_, fonci�re, d'abaisser, d'aniaiser, de profaner toute noble et pure tendance! de l� leur m�pris _grotesque_ de tout art sublime, de toute charit� d�sint�ress�e, de tout ce qui n'est pas bas et impur--comme leurs pr�occupations, leurs actes et leurs oeuvres!--De l� leur fa�on de d�montrer la justice de leurs opinions avec des coups et du sang! de l� leur impossibilit� de comprendre l'Homme v�ritable, issu de l'En-haut! Oui, vous dis-je, et croyez-le bien, le corps apparent n'est pas le r�el; il change d'atomes � chaque instant, il se renouvelle _enti�rement_ � chaque r�volution de six ou sept mois; il N'EST PAS, � proprement parler. Ce n'est que du devenir dans le Devenir. C'est sa _forme_, son id�e, son unit� impalpable qui _est_, et sur laquelle se superpose son Appara�tre. Et l'une des preuves _physiques_ de ceci, c'est que les physionomies se bestialisent ou s'illuminent aux approches de la Mort, d'une mani�re frappante, pour qui a, dans les prunelles, de quoi regarder! --Mais, c'est l'_Ame_, tout bonnement, dont vous voulez parler, mon ami! interrompis-je; et alors... ce serait _Homo triplex_, qu'il faudrait dire! Lenoir ne r�pondit que par un l�ger haussement d'�paules. --Et moi, et moi-m�me, s'�cria-t-il tout � coup, tenez! le croiriez-vous jamais? Je sens en moi des instincts d�vorateurs! J'�prouve des acc�s de t�n�bres, de passions furieuses!... des haines de Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, _comme si j'�tais hant� par un cannibale!_... Oui, c'est fou, mais c'est ainsi: et je connais bons nombre de docteurs ali�nistes qui en pourraient avouer autant d'eux-m�mes, si leur gagne-pain ne les contraignait pas au calme, � la dissimulation et au silence. Et, lorsque je quitte le royaume de l'Esprit, je distingue tr�s bien cette nature infernale, en moi!... C'est la _vraie_! Et toutes les sp�culations m�taphysiques me paraissent alors comme une filiation de miroitantes billeves�es, incapables non-seulement de me racheter de cette horrible _forme_ intellectuelle, --presque diabolique--mais de me donner un seul instant de stable esp�rance! C'est pourquoi je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort. C'est pourquoi je ne suis pas tranquille, vous dis-je!... Non, je me connais trop pour l'�tre jamais! Une heure sonna. Je me levai; j'�tais un peu remis de mon attaque nerveuse; Lenoir ayant, cette fois, �t� par trop excessif, ayant d�pass� en un mot, le but, � force de l'exag�rer. D�cid�ment je trouvais de plus en plus ineptes ses lubies superficielles. --Nous reprendrons cet entretien, fis-je, en souriant. --Oui, dit-il, pr�occup� et toujours un peu sombre. Et, tirant de sa poche une petite �dition portative de la Bible, il termina sa p�roraison en s'�criant: --Nous nous occuperons aussi de ce livre-l�! (Et il tapait sur la couverture comme sur une tabati�re.) Il l'ouvrit machinalement, au hasard, et tomba sur le chapitre des lois de Mo�se consacr� � l'adult�re et � ses ch�timents. Le passage une fois lu, il moucha son grand nez avec un bruit dont je me sentis alarm�. Il y eut un silence pendant lequel il m'examina comme pour juger de l'effet produit sur mon �tre par ce style. J'avais remarqu� seulement qu'� ce mot �l'adult�re� Mme Lenoir avait longuement et silencieusement tressailli dans son fauteuil. Mais ce ne fut l�, sans doute, qu'un mouvement nerveux �veill� soit par le souvenir de quelque amourette de bal, soit par la fra�cheur du soir et de la mer. Les verts fourr�s de Paphos auront toujours leurs myst�res, et le petit dieu malin sait bien ce qu'il fait: du moins, telle fut mon opinion. Quant au lieutenant, quant � sir Henry Clifton, l'id�e ne m'en vint m�me pas! Lenoir ferma brusquement la Bible et ajouta tr�s bas, comme � lui-m�me: --En effet, comment pardonner � l'adult�re? O rage! cette id�e-l� m'affole, je le confesse!--Oui, je sens que j'assouvirais ma vengeance--et que la perte des paradis ne l'arr�terait pas,--m�me dans les r�gions de la Mort,--si... Et son regard tourn� vers sa femme alla se briser sur les lunettes vertes et sur le visage terne. Claire se leva, prit un bougeoir allum�: --Tu, n'y penses pas, dit-elle: notre ami a besoin de repos. Et elle me tendit le bougeoir en souriant. Une minute apr�s, je m'endormais en riant � chaudes larmes, dans mes draps, de ce couple fantastique. CHAPITRE XV LE HASARD PERMET A MON AMI DE V�RIFIER INCONTINENT SES TH�ORIES HUMILIANTES La Mort est femme,--mari�e au genre humain, et fid�le.--O� est l'homme qu'elle a tromp�? HONOR� DE BALZAC. Je passe rapidement sur l'existence charmante et retir�e que nous men�mes tous trois pendant une dizaine de jours, apr�s lesquels mon pauvre ami, couch� sans vie dans sa chambre et le drap mortuaire ramen� sur le visage, reposait entre deux cierges. Il avait �t� emport� brusquement, h�las! par une attaque d'apoplexie foudroyante, caus�e par l'abus, vraiment immod�r�, du tabac � priser. Je l'avais, maintes fois, averti des inconv�nients de cette herbe terrible--et des dangers qu'il bravait, pour ainsi dire, en se jouant. J'avais �chou�. D�daigneux des remontrances de sa tendre femme qui s'�tait jet�e plus d'une fois � ses pieds, le conjurant, au nom des sentiments les plus sacr�s, de renoncer � son immonde passion, il ne diminuait m�me pas les doses de poudre qu'il introduisait et agglom�rait, � chaque instant dans ses fosses nasales, � la longue satur�es de nicotine. Le poison ne tardait pas � p�n�trer de l� dans tout l'organisme, � le perturber jusqu'au d�lire,--et quelquefois (disons-le tout bas), jusqu'� la folie furieuse. D�s les premiers jours, ayant remarqu� sa manie, je r�solus de le gu�rir! de le sauver! Et, pour diversifier et amuser en lui le d�mon de l'habitude, j'avais essay� de substituer dans sa bo�te d'or, du nitrate d'argent, du sucre de r�glisse, du chloroborate de �mercure�, du charbon de terre, du phosphure de calcium, de la raclure de vieux souliers, de la soude caustique, de la poudre � canon et mille autres drogues inoffensives. Bref, j'eus, vraiment, pour lui les sollicitudes d'une m�re.--Inutiles efforts; il prisa tout d'un nez indiff�rent, aux cartilages blind�s.--N�anmoins, je ne me tins pas pour battu. D�cid� � le gu�rir par mon syst�me d'hom�opathie,--le seul s�rieux pour qui n'a pas le bon sens oblit�r�,--je m'enfermai dans le laboratoire de chimie. Ce que l'ing�niosit� humaine peut inventer en fait de fougueux sternutatoires et de r�vulsifs terribles, j'ai su le glisser en sa tabati�re. Il fallait qu'il succomb�t ou qu'il gu�r�t. J'�tais d�cid� � recourir f�t-ce aux explosifs pour en finir avec son mal. Il n'est pas, je me plais � l'esp�rer, d'ingr�dients dus � toutes les branches du savoir, dont je ne lui aie fort habilement bourr� les cavernes. J'ai fait chauffer, au p�ril de ma vie, les creusets o� se pulv�risaient, apr�s concoction, les sucs des plantes les plus d�l�t�res, si utiles en m�decine quand leur dosage est pond�r�. Il me semblait voir dans tout cela le doigt de Dieu. J'avais n�glig� momentan�ment mes chers infusoires; l'amiti� seule �tait mon guide,--et souvent, de nuit, quand r�veill� en sursaut par quelque cauchemar, j'apercevais mes carreaux empourpr�s par les reflets du laboratoire o� bouillonnaient, nuit et jour, les alambics, les matras � tubulures et les cornues, je me d�lectais, avec attendrissement, � la pens�e que tout ce qui se faisait l�, sous la garde des bons g�nies de la vraie Science, serait situ� le lendemain dans l'appareil olfactif de mon d�plorable ami. Au moment o� mes soins et mon traitement allaient �tre couronn�s d'une r�compense inesp�r�e--(car je crois me rappeler qu'il commen�ait � regarder, par moments, sa tabati�re avec une ind�finissable expression),--un certain samedi soir,--environ dix jours apr�s mon arriv�e dans la maison,--apr�s un d�ner des plus enjou�s,--il p�lit au dessert, tout � coup! ses yeux se ferm�rent, il remua les l�vres,--il �tait mort. J'eus la pr�sence d'esprit, au milieu du saisissement g�n�ral de Claire et des domestiques, de pencher mon oreille vers sa bouche pour entendre ce qu'il avait l'air de dire � voix basse, et je distinguai fort nettement la phrase bizarre que j'ai cit�e plus haut. --�En effet, murmurait le pauvre Lenoir,--comment pardonner � l'adult�re?... Je sens--_� pr�sent_,--� pr�sent que je vais sans doute incorporer le sentiment que j'ai toujours eu de moi-m�me,--oui, je sens que, du fond des t�n�bres-ext�rieures, j'assouvirais ma vengeance--si... Ce furent ses derni�res paroles. On se fait une id�e dans quel deuil, dans quelle consternation nous f�mes ab�m�s! O� trouver des expressions? J'y renonce.--Et d'ailleurs, si�rait-il d'introduire le public dans la douleur d'un particulier? CHAPITRE XVI CE QUI S'APPELLE UNE CHAUDE ALARME Le cri du r�prouv� ne traduit que cette pens�e: �Si j'avais su!--Et je le savais!� COMMENTAIRES SUR LA TH�OLOGIE. Ho! ho, moi aussi je sais �tre �po�te�, quand les circonstances l'exigent, lorsqu'en un mot cela cadre avec la solennit� d'un �v�nement. Le lyrisme, quand il a sa raison d'�tre, n'est point chose inutile: que n'absoudrait-il pas? Je pourrais en vivre, au besoin, comme presque tout le monde le fait, aujourd'hui, si je daignais m'abaisser jusqu'� confier mes id�es � l'imprimerie. Oui, je saurais passer, moi aussi, pour �po�te�,--si j'�tais dans l'�ge o� cette plume au chapeau procure des bonnes fortunes. Vraiment, je sais bon nombre de plumitifs qui,--si ce m�tier ne rapportait ni argent ni femmes,--cesseraient, sur-le-champ, d'exploiter, par leurs singeries, l'imb�cillit� des particuliers et redeviendraient tout juste aussi Gros-Jean que moi,--ce qui, d'ailleurs, serait... ce qu'ils auraient de mieux � faire, le cas �ch�ant. Or, l'incident Lenoir �tait, on en conviendra, de nature � m'inspirer sinon des prosopop�es, du moins de tr�s �po�tiques� solennit�s d'id�es et de phrases. La chambre du d�funt, situ�e au troisi�me �tage, �tait haute. Sur le visage du mort, �tendu, couleur de cire et glac�, quelques gouttes d'eau b�nite, o� tombait la lueur des cierges, reluisaient, diamants fun�bres. Mme Lenoir �tait � genoux, contre le lit, la t�te sur le drap, les mains jointes au-dessus de son front; moi j'�tais agenouill� aussi, mais plus loin; dans le coin obscur au fond de la chambre, derri�re une commode, assis sur mes talons, les mains jointes, la t�te baiss�e, regardant toujours fixement un point rouge dans le tapis.--Nous �tions seuls. Le pr�tre et le m�decin s'�taient retir�s depuis une heure, devisant � voix basse. La porte s'�tait referm�e. Un grand crucifix d'ivoire, entre les rideaux, semblait pacifier les t�n�bres. J'accusais, avec rage, l'impitoyable nature qui me privait de mon ami et j'aurais presque dout� de la Science, si je n'eusse fait la part de mon d�sespoir. --Tout � coup, je ne sais ce qui se passa; mais, pour dire l'exacte v�rit�, j'�prouvai une chose dont l'analyse ou m�me l'�nonciation distincte--me semblent situ�es au del� des termes dont peut disposer une syntaxe humaine. Une commotion de froid dans les yeux, dans le coeur et sur les tempes, simplement. A ce moment-l�, comme j'allais me demander ce que j'avais, la jeune veuve se releva brusquement, les cheveux h�riss�s, la flamme des cierges dans les verres de ses lunettes, les bras dress�s! Terrifiante, elle poussa, dans le profond silence, un cri tellement impr�gn� et satur� d'une horreur folle, que je me sentis envahir, des pieds � la t�te, par l'effroi,--l'effroi sans autre qualification. La Peur m'inonda, pour ainsi dire, � l'improviste. Je fus glac�. Elle paralysa, pendant un moment appr�ciable, le jeu de mes facult�s.--Je me bornai � ouvrir et � fermer les yeux alternativement!--Enfin, je pris sur moi de la regarder � la d�rob�e. Son attitude n'�tait point faite pour rassurer un pauvre vieillard! Elle me d�sola! Le r�sultat de cette contemplation fut le tremblement, l'�vanouissement instantan� de mon sens moral, en une seconde! Et je me mis, sans bouger autrement, toujours � genoux dans le coin obscur, � pousser de grands, lents et prolong�s hurlements, chromatiques, et dont le volume augmentait en proportion qu'ils descendaient vers les notes graves de mon registre de basse profonde. Au troisi�me hurlement, je sentis ma propre frayeur friser le d�lire, et je d�chargeai mon �me par un petit rire � peine distinct, qui eut pour effet imm�diat de combler la terreur de la jeune femme � ce point qu'elle courut vers la porte, prise d'une panique, et enfila les escaliers o�, sans tarder, je la suivis quatre � quatre,--sans perdre, comme on dit, le temps en oiseux commentaires. Nous m�mes deux secondes � franchir paliers et rampes, jusqu'� la porte du jardin. Dans notre pr�cipitation simultan�e � vouloir ouvrir cette ex�crable porte, nous neutralisions mutuellement nos efforts; je poussai alors, dans ma d�tresse, un grognement �touff�, dont le bruit me fit tomber en syncope entre les bras de la pauvre femme; ses genoux s'entrechoqu�rent et nous roul�mes � demi-morts sur le parquet. Puis ce furent des cris et des flambeaux, des pas lourds et h�t�s. Les domestiques, effar�s, accouraient; Mme Lenoir r�pondit � voix basse � une question du vieux valet. On nous porta chacun dans notre chambre.--Une heure apr�s, sentant que je ressaisissais la possession de moi-m�me, je sautai � bas, je fourrai tout ce que j'avais, p�le-m�le, dans ma valise, et je me mis � fuir par le jardin, escort� silencieusement et jusqu'� la porte, par le basset. Je courus, d'une haleine, au bureau des diligences, je m'installai dans la premi�re rotonde venue, et j'�prouvai un grand plaisir,--au premier �branlement des roues et au bruit des postillons qui soulevaient l'attelage � coups de fouet.--Je sentais que je m'�loignais de la maison Lenoir!... en laquelle je me promettais, _in petto_, de ne jamais remettre les pieds, m�me pour sauver mes derniers jours. * * * * * Ah! ah! je repris le cours de mes grandes d�couvertes.--Je vis du pays!--Je puis m�me dire que j'ai fait faire � la Science des pas de g�ant! --Mais l'important est d'achever cette histoire. Ce que j'ai � dire est une chose si terrible, que j'ai �t� prolixe � dessein.--Je n'osais pas!--Je reculais le moment fatal!... Mais--j'ai bu, ce soir, des vins capiteux qui m'ont excit� la cervelle... et je parlerai. CHAPITRE XVII L'OTTYSOR Il y a plus de choses au Ciel et sur la Terre, Horatio, que n'en peut r�ver toute votre philosophie. SHAKESPEARE, _Hamlet_. Une ann�e apr�s, je me trouvai dans le midi de la France. J'avais explor� la cha�ne des Alpes; je m'arr�tai � Digne.--Selon mes habitudes d'isolement, je fus me loger dans une h�tellerie de faubourg. Mes journ�es, je les passais dans les campagnes, muni de mes instruments. Un soir que, harass� par mes recherches, je rentrai fort tard, j'enjoignis au gar�on de m'apporter dans ma chambre une tranche de poisson, quelques poires et deux litres de caf� pour ma nuit. Le gar�on �tait d'un ext�rieur solennel. --Monsieur ignore que c'est f�te publique?... A l'exception d'une vieille dame malade et couch�e, il n'y a pas un chat dans la maison. Personne aux cuisines! Tout le monde est parti pour aller voir le feu d'artifice.--Monsieur trouvera des restaurants s'il veut suivre cette rue qui m�ne � la grande cit�;--il est venu aussi cette lettre pour monsieur. Je pris tout doucement la volumineuse lettre, et je lus, � la clart� de la chandelle qu'il �levait pr�s de mon front. La lettre venait d'Angleterre. Un de mes correspondants de Londres, homme tr�s original comme le sont un peu tous les Anglais, m'annon�ait le gain d'un proc�s capital pour sa maison--ce dont il esp�rait--disait-il assez plaisamment--que je me r�jouirais avec lui. Le post-scriptum ajoutait que--�� propos� un jeune Anglais de mes amis, officier de marine, venait de p�rir d'une mort des plus tragiques, au cours d'une mission dans l'extr�me Oc�anie. Le steamer d'exploration qu'il montait se trouvant engag� dans le 14e latitude sud, et le 134e de longitude, � hauteur des Marquises, en avant du groupe sinistre des Pomotou, l'on avait mis � la mer une embarcation, command�e par cet officier, pour reconna�tre les atterrages--de l'un de ces vastes �lots, d'aspect d�sert, sortes de volcaniques blocs de lave qui jaillissent, noirs, � de prodigieuses altitudes,--et balancent, dans l'orageux ciel du grand oc�an �quinoxial, d'�normes for�ts d'un vert intense. �En ces parages, les plus recul�s, pour ainsi dire, de notre globe, nul commerce possible n'ayant paru aux nations civilis�es m�riter que l'on risqu�t des b�timents au milieu des innombrables r�cifs qui en h�rissent les abords, ces �lots, perdus en des �tendues de flots d�mesur�es, demeurent tout � fait inconnus: cet archipel en compte plus de sept cents, dont quelques-uns seulement sont madr�poriques. �Les effroyables temp�tes, les enlisements d'un certain sable basaltique pareil � de la poussi�re d'anthracite, les tomb�es, parfois soudaines, de brumes stagnantes, rendent ces r�gions funestes aux navigateurs, qui ont surnomm� ces eaux la Mer-dangereuse: et tant de b�timents de tous pavillons s'y sont perdus que l'on a silencieusement renonc� � s'y �garer. Seule, une secte de pirates polyn�siens, les Ottysors, guetteurs de naufrages, s'y r�fugient par les mauvaises nuits et, les uns tapis dans les cavernes, les autres errants � travers les roches, attendent des proies. �Or, au moment de l'�v�nement, le petit d�tachement d'�claireurs, sous les ombres du soir, longeait, sur la falaise de l'�lot, les p�rilleux sables et regagnait le bord. Le jeune officier, qui s'�tait peut-�tre avanc� d'une cinquantaine de pas en avant de l'escorte, fut si brusquement assailli, au d�tour d'un roc, par un grand insulaire noir, (--sans doute l'un de ces Ottysors-pirates)--que celui-ci lui avait d�j� tranch� la t�te et, s'inondant de sang, la balan�ait � bout de bras avec des gestes affreux, avant qu'un mouvement quelconque de d�fense, avant qu'un coup de feu, qu'un cri m�me eussent eu le temps de s'effectuer. Comme l'escouade se pr�cipitait pour le massacrer, on le vit s'aventurer, � pas lents, sur les sables mortels, o� lui fut envoy� un feu de salve continu, qui �claira le cr�puscule, pendant que le _fantastique_ indig�ne, se vouant lui-m�me � la mort, s'enlisait peu � peu, devant l'�quipage interdit, sous les dunes de ces plages fatales et, disparaissait, dans l'�touffement, en agitant par les cheveux, en son poing lev� tout droit, la t�te sanglante qu'il avait l'air de montrer victorieusement aux �toiles. Le malheureux ami n'�tait autre qu'un lieutenant de vaisseau nomm� sir Henry Clifton, avec lequel, disait mon correspondant, je devais avoir fait route de Jersey � Saint Malo.� Je m'abstins, sur le moment, de toute r�flexion relative � sir Henry Clifton au re�u de cette f�cheuse nouvelle. J'avais entendu parler de ces tr�s rares Ottysors couleur de jais, ou _guetteurs de naufrages_. Les marins de Norw�ge et de Hollande nomment aussi ces n�gres les D�mons des enlisements. Ces f�roces cannibales sont envelopp�s d'un myst�re non p�n�tr� encore. La nuit, parfois, on entend, au loin, sur les �cueils, leur grand cri, sombre hurlement de guerre. Ce sont de v�ritables _ombres_. Aucun d'eux n'a �t� fait prisonnier, et, malgr� les d�charges, on ne les voit ni tomber ni fuir. �On ne sait ce qu'ils font de leurs morts, _s'ils meurent_,� dit assez �trangement le g�ographe danois Bjorn Zachnuss�m. Je r�solus de bannir de ma m�moire cette aventure qui me parut de nature � pouvoir troubler mon sommeil. --Ne m'avez-vous point parl� d'une vieille dame malade? dis-je au gar�on en mettant la lettre dans ma poche; a-t-elle soup�? Le gar�on, qui cherchait � �pier sur mes traits l'effet de la lettre, fut quelque temps sans r�pondre. --Non, dit-il enfin, son souper est l�. --Bien, r�pliquai-je; puisqu'elle est malade, je mangerai son souper; cela lui fera du bien. Et je me mis � rire de ce bon mot dans le sonore escalier. Je n'�tais certes pas arriv� aux deux tiers de la dur�e habituelle et r�guli�re de mon rire, lorsque mon nom, prononc� d'une voix agonisante, me parvint � travers la porte la plus voisine sur le palier o� je me trouvais. Je me sentis mal � l'aise et je m'arr�tai court. --Qu'est-ce que cela? dis-je au valet. --�a? dit-il, c'est la vieille dame... Il faut croire qu'elle vous conna�t. --Quel est le nom de cette dame? --Mme Lenoir. --Mme Lenoir!... dis-je tr�s bas apr�s un silence.--Quoi! la charmante et incomparable Mme Lenoir, la veuve de mon pauvre ami?...--Toutefois, comment pourrait-elle se trouver ici? me demandai-je � moi-m�me. Le gar�on mit sa langue contre ses dents et fit entendre un susurrement d'indiff�rence. --Je ne sais, dit-il �l�gamment. Le plus gracieux de mes sourires accueillit cette tournure de phrase, et il fut accompagn�, vraiment malgr� moi, d'un fort coup de pied � la chute des reins de ce jeune Mercure. Le bougeoir tomba,--et, comme le gar�on, saisi d'une �pouvante que je cherche encore en vain � m'expliquer, entreprenait de renouveler � lui seul, dans les escaliers, la course d'Hippom�ne et d'Atalante, je relevai le bougeoir et je frappai discr�tement trois coups, avec l'os de mon saturne, contre la porte inqui�tante; je tenais de l'autre main le bougeoir et mon sac de promenade. --Entrez donc! me dit une voix vaguement connue. Je levai le loquet et une forte odeur de peinture fut la premi�re sensation dont je me sentis douloureusement affect�. Les murailles, r�cemment r�cr�pies, �taient d'un blanc argent�, absolument uni et huileux. Elles �veill�rent dans mon esprit, instantan�ment, l'id�e de ces plaques de m�tal dont se servent dans les ateliers les dignes �mules de Daguerre pour augmenter les reflets du jour.--Dans le lit, couvert de rideaux blancs, une femme, au visage jaune et tir� comme parchemin, se tenait, toute habill�e de deuil, et accoud�e. Une �norme paire de lunettes bleu�tres lui couvrait les yeux. Sur la chemin�e brillaient deux ou trois flacons, aux �tiquettes de pharmacien. Une chandelle fumait sur la table de nuit. --J'ai reconnu votre voix, docteur, malgr� le temps et le chagrin! me dit sans bouger la dame couch�e. Asseyez-vous pr�s de mon lit: j'ai � vous faire part d'une chose. J'ai failli perdre votre trace depuis Gen�ve, mais ce matin, d�s mon arriv�e... Et puis j'�tais s�re de vous trouver avant de mourir. Je m'approchai, dans ma compassion, de ce spectre. J'h�sitai vraiment � reconna�tre la belle Claire Lenoir, en consid�rant les ravages caus�s sur ce visage, �videmment par quelque angoisse myst�rieuse; elle �tait comme brusquement vieillie. Je lui fis sentir toutes ces choses avec m�nagement. Elle commen�a � me regarder derri�re ses lunettes, dans un profond silence. --Oui, murmura Claire Lenoir, d'une voix �gale, vous �tes un horrible vieillard! Et elle demeura comme pensive. Pour la premi�re fois de ma vie, je compris certains jeux de sc�ne des th��tres de genre: je jetai na�vement les yeux autour de moi, ne sachant � qui elle parlait. A ne rien c�ler, nous �tions seuls. Je lui pris le bras et lui t�tai le pouls; il �tait � la fois capricant et filiforme; j'eus piti� de sa folie et m'assis � son chevet. CHAPITRE XVIII L'ANNIVERSAIRE Dont se r�jouissaient l'essaim des mauvais anges, Nageant dans les plis des rideaux. CHARLES BAUDELAIRE. --Dites-moi, dites-moi ce que vous a confi� sir Henry Clifton!... demanda Claire Lenoir, d'une voix horriblement basse. --Ah! ah?..., r�pondis-je:--Rien. --Vous savez ce qui s'est pass� pendant un voyage de M. Lenoir, mon mari: vous le savez! Je mis les deux mains en croix sur ma poitrine: --Je n'en sais pas un seul mot! dis-je. --Eh bien, soit! continua Mme Lenoir,--je ne vous raconterai pas les circonstances inou�es de ma mis�rable chute; enfin, je fus aim�e! Je suis coupable! --Inf�me cr�ature! pensai-je. Puis, tout haut: --Eh bien, dis-je, quel mal y a-t-il � cela? --Je sais qu'une faute ne peut se racheter par soi-m�me... mais, depuis, je suis rest�e fid�le � M. Lenoir, jusqu'� sa mort--fid�le, m�me en pens�e. --Je ne suis pas un pr�tre, madame. --Le pr�tre sort d'ici et je vous dis que je vais mourir, r�pondit Claire d'un air pr�occup�. --Oh! ma bonne madame Lenoir! se peut-il?--Vous exag�rez! Le teint n'est pas du dernier mauvais, la voix n'est point sifflante, et, � moins d'une attaque � laquelle nous sommes tous expos�s, vous ne me paraissez que relativement bien portante. --Qu'est-ce alors que ceci, docteur? fit-elle en relevant ses lunettes. Je me penchai. --Ceci?... dis-je apr�s un rapide examen,--ah diable!... il y a, en effet, quelques sympt�mes de... --De?... fit-elle de sa voix qui me faisait tressaillir les nerfs. --D'une maladie qu'il serait absurde de ne pas traiter � temps! ajoutai-je. Ce ne sera rien. Et je pensais, � part moi:--La chose est certaine: il est trop tard... --Achevez donc! s'�cria-t-elle; vous figurez-vous que j'aie peur? Elle tremblait; mais plut�t, je dois le dire, � cause de certain d�p�rissement nerveux que par frayeur de la mort imminente dont elle avait �videmment conscience. --Soit, r�pondis-je; �coutez bien: l'apoplexie est une petite d�chirure au cerveau: je vois maintenant les veines des paupi�res, des tempes, de la figure m�me, congestionn�es d'une mani�re tr�s extraordinaire: on dirait qu'elles vont �clater. Et je me levai pour consid�rer l'�tiquette des flacons. --Je vais chercher ce qu'il faut, lui dis-je. En moi-m�me je me promettais de ne pas revenir, puisque je sentais que mon minist�re serait inefficace. --Inutile! restez! La mort est une chose � laquelle je suis pr�par�e depuis longtemps. Je connais mon �tat: dans quelques minutes, � dix heures, tout sera fini. Restez donc en place! Et croyez que je suis en possession des derni�res lueurs de ma raison. Je vous l'ai dit: j'ai quelque chose de singulier � vous raconter. Que pouvait-elle avoir de singulier � me raconter? Rien, �videmment. Et puis je ne voulais pas l'entendre. --Ma foi! ma ch�re madame Lenoir, m'�criai-je � pleine voix, je vous avoue que je suis dans l'admiration! Le fait est que vous �tes au plus mal! Et que, d'un moment � l'autre, vous pouvez �tre forc�e par la Nature de me fausser compagnie! Mais j'aime les braves, moi, j'aime les braves!... Et au diable les poltrons!--Parlez donc,--et vite!--car votre voix faiblit. --Oh! taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, bris�e. Je me sentis choqu� et mortifi�: je pris un cure-dents par contenance et me tus. --Penchez-vous que je vous parle, dit-elle. J'ob�is avec r�pugnance. --_Vivant_, continua-t-elle, il n'a rien su!--rien! jamais rien! Mais comprenez bien ceci: je crois qu'il _sait_, maintenant. C'est ce soir l'anniversaire!--Dix heures vont sonner... oui, je crois qu'il va venir me prendre--par les _yeux_ vocif�ra-t-elle subitement. Comment lui r�sister? Ma chair s'est li�e � la sienne dans une parole prononc�e aux pieds du Dieu cons�crateur! * * * * * Ah! chose r�ellement bizarre! Myst�res de l'organisation! Malgr� le lieu, l'heure et le souvenir, je n'avais pas sourcill�.--�C'est le d�lire, pensai-je, rien de plus.�--Jamais je ne m'�tais mieux port� int�rieurement. Sous ma figure attrist�e comme la situation l'exigeait, je me sentais guilleret, dispos, all�gre! Je fis fondre, � la d�rob�e, une praline dans ma joue droite, tout heureux de ma qui�tude d'esprit. Qu'avais-je � craindre, en effet?--Son mari avait cela de bon, pour le moment, qu'il �tait mort. --N'ayez pas peur, je suis l�! lui dis-je, pour la calmer. Je n'ai pas tous les jours des paniques aussi irr�fl�chies que celle qui me mit en fuite le premier soir de votre veuvage! Je conviens que ce mouvement nerveux fut, chez moi, d�raisonnable! --Oh! malheureux! dites que c'est le seul et inconscient �clair de Raison, de v�ritable Raison, que vous ayez eu depuis le jour de votre naissance! dit Claire, toujours accoud�e; dites et surtout pensez cela! Elle eut une esp�ce de gloussement diabolique; le sang lui obstruait la gorge. --Oh! le morne souffle des r�prouv�s! dit-elle. Vous rappelez-vous la chambre? Vous aviez les yeux baiss�s. Vous �tiez agenouill�! Vous ne v�tes rien. Moi, j'�tais prostern�e, dans mon chagrin, contre le lit. Je ne pouvais rien voir. Mais je vais vous dire, maintenant, ce qui se passa au-dessus de nos t�tes!--M. Lenoir rouvrit les yeux! Il rejeta subitement le drap, se dressa, en silence, les poings crisp�s et lev�s sur moi! Il avait la figure de la damnation! Il grin�a des dents,--sans bruit, pour nous! Ah! Funeste, avec deux lueurs de l'enfer sous les sourcils, il me maudit comme partie de lui-m�me, au nom des nuits sans Dieu o� plusieurs entreront. Et nous ne l'avons pas vu, _parce qu'il fallait_ que nous eussions la t�te baiss�e en ce moment-l�! Puis il se r��tendit, ramena, de ses deux mains, le drap sur sa poitrine, referma les yeux et son visage reprit le masque insensible que nous prendrons tous,--que je prendrai, moi, tout � l'heure. Ce fut alors que, ne sachant pas ce qui s'�tait pass�, je me levai et l'embrassai tendrement, les larmes aux yeux, une derni�re fois, sur son front mort. Elle se tut: je la regardai fixement: --Comment,--comment avez-vous su que cela s'�tait pass�? demandai-je. --J'ai vu la sc�ne se produire la nuit suivante, en r�ve, dans une grande glace o� je regardais. --Les d�mons peuvent habiter, en effet, le reflet des glaces! lui dis-je, par compassion: mais, dans la vie r�elle,--ajoutai-je en la consid�rant avec mes yeux ternes et en me grattant le bout du nez,--dans la vie r�elle, on n'admet pas, comme cela, les D�mons.--Comment avez-vous pu me reconna�tre, moi, dans le reflet de ce miroir? Mes traits devaient y �tre douteux: ce fut plut�t, je pense, � la beaut� morale, n'est-ce pas, respir�e, pour ainsi dire, par l'ensemble de ces traits, que vous avez cru me reconna�tre?...--En r�ve? dis-je, encore, presque � moi-m�me:--mais, madame, pourquoi donc avez-vous alors pouss� ce cri, dans la chambre, puisque vous ne saviez rien, puisque vous n'aviez rien vu! --Une fois lev�e, me r�pondit Claire Lenoir, aussit�t que je l'eus embrass�, et mon oreille encore sur sa bouche, j'entendis un rire tr�s sourd--un glapissement qui sortait de ces l�vres furieuses!... Alors, j'ai cri�, parce que je fus vaincue par une terreur sans limites, un effroi terrible! Et mon cri �tait si bien parti du fond de mes entrailles, que vous en avez compris, �lectriquement, la signification. Ceci, je dois l'avouer, me fit p�lir � mon tour. Le fait est que l'auberge d�serte, les chandelles qui mena�aient de s'�teindre bient�t, cette id�e d'anniversaire, et, par-dessus tout, cette moribonde en deuil et en lunettes, commen�aient � oblit�rer la rectitude de mon jugement. Le mal dont j'ai parl� m'envahissait aussi, peu � peu. Je le sentais gronder en moi, comme de grandes eaux lointaines!--Allons! allons! disons la chose! Mes dents se mirent � claquer follement! la sueur coula sur mes tempes; je devins verd�tre, mes yeux s'inject�rent et roul�rent dans leurs orbites; une oppression affreuse pesa lourdement sur ma poitrine; je jetai bas le masque: --Vision et folie! hurlai-je, hagard, en me dressant. CHAPITRE XIX TETERRIMA FACIES D�MONUM Comme le pr�tre se d�tourna vers le cadavre en lui disant la parole de l'Office des morts: �_Responde mihi!_� l'on vit l'�v�que d�funt se dresser dans sa bi�re en criant d'une voix affreuse: _Comparui!--Judicatus sum!--Justo judicio Dei, damnatus!_ Et il se r��tendit dans le cercueil. HISTOIRE DE SAINT BRUNO. --Je l'ai revu, lui! Toujours en r�ve! dit Claire Lenoir, sans s'adresser pr�cis�ment � moi. Trois mois et demi, environ, apr�s sa mort. Seulement, une chose qui tient probablement du hasard des r�ves, ajouta Mme Lenoir de sa m�me voix rauque et sourde, c'est l'ext�rieur sous lequel il m'est alors apparu. C'�tait bien lui.--Ah! c'�tait _lui!_ Et le sourire malsain des fous vint errer sur ses l�vres comme un feu follet sur un tombeau. --Vous allez plaindre mon faible esprit � cause des r�ves, continua-t-elle; mais il �tait absolument semblable de corps, de stature et de couleur, _� ces �tres obscurs que l'on mentionne_--_vous savez,_--_dans les relations maritimes de l'Oc�anie_. Je songeai � la lettre; je fis un soubresaut, n'en croyant pas mes oreilles, je voulus en vain lier deux id�es: un �clair d'une nature qu'il n'est pas au pouvoir de la logique humaine d'expliquer, aveugla tout mon entendement, je sentis un cri d'horreur s'�touffer hideusement dans ma gorge. --Oui, continua la moribonde avec une solennit� d'outre-tombe; il �tait semblable � l'un des monstres familiers des plages d�sertes et des vagues maudites. Son corps, velu et farouche, se dressait, fum�e plus fonc�e que l'�b�ne. Des plumes d'oiseaux de mer lui servaient de ceinture et de v�tements.--Autour de lui s'�tendaient les espaces, peupl�s par les Terreurs et l'infini des songes. Des serpents de feu tatouaient l'apparition: les cheveux, longs et gris, tombaient, h�riss�s, autour des �paules. Oh! par quelle suite de pens�es, d'impressions anciennes, pouvais-je en �tre venue � me le figurer, � le _songer_ tel, si informe, si diff�rent! Il �tait debout, seul, parmi des rochers perdus, regardant au loin, sur la mer, comme attendant quelqu'un; � son air imp�n�trable, je _sentais_ que c'�tait le d�funt plut�t que je ne le reconnaissais. Il aiguisait furtivement, derri�re lui, un grossier coutelas de pierre... ses yeux nocturnes faisaient frissonner mon �me d'une angoisse de sang, d'enfer et d'agonie; je me r�veillai en sursaut, dans un grand cri, tremp�e et glac�e de sueur... Jamais je n'ai r�ussi � oublier ce songe. Elle se tut. Puis-je dire, y a-t-il des mots pour exprimer les effroyables pens�es,--filles des possibilit�s fun�bres, apr�s tout,--qui me paralysaient des pieds � la t�te, pendant ces phrases infernales? J'�tais boulevers�. Les sentiments qui s'agitaient dans mon �tre �taient innommables. Cependant, bien que le son de ma propre voix me f�t profond�ment fr�mir, j'articulai sans me rendre compte au juste de mes paroles: --Personne! personne, heureusement,--entendez-vous?--ne saurait d�terminer le point pr�cis o� commence la r�alit� objective des visions! Et j'ajoutai, avec un rire forc� qui me faisait mal aux cheveux: --Les hospices d'ali�n�s n'y ont pas pens�! Rappelez-vous la discussion que nous e�mes du vivant de cet ergoteur de Lenoir! --Eh! bien, pensez-y! dit la malade avec un morne sourire,--et priez. Les pri�res, �tant lanc�es par la volont� au del� de la Nature, �chappent � la Destruction. Pour moi qui n'ai pas rougi de prier, alors que mon effrayant mari poussait le doute outrageant,--cancer de nos tristes jours--jusqu'� feindre le respect pour ma foi par amour pour mon malheureux corps,--pour moi qui voulais me repentir d'avoir commis une chose d�fendue,--car il n'est pas de raison qui puisse l'absoudre,--j'esp�re et je suis s�re--qu'apr�s un instant d'agonie, Dieu ne m'exclura pas de tout pardon. Et, saisissant ses besicles � pleines mains, elle se les arracha du front. Les verres se bris�rent entre ses mains ensanglant�es, et elle tordit leur monture dans une convulsion. --Je n'ai plus besoin de lunettes pour y voir, maintenant! dit-elle. Elle parlait d'une voix tr�m�bonde, mais cependant avec une sorte de sourire d'esp�rance vraiment infinie o� son courage semblait s'affermir pour quelque terrifiante �preuve, imminente et supr�me apr�s laquelle son �me serait �sauv�e�. Dix heures sonn�rent. Il y eut un moment de silence, pendant lequel Mme Lenoir, ayant rejet� des deux c�t�s la longue mante noire, son v�tement, s'�tendit lamentablement sur le dos, la t�te tr�s relev�e par l'oreiller, et les yeux fixes, tout grands ouverts. Elle avait l'air de consid�rer, _d'approfondir, peu_ _� peu_, malgr� elle, la blancheur aveuglante de la muraille o� tombait le reflet des chandelles. En ce moment les premiers �clats du feu d'artifice lointain parvinrent jusqu'� nous: la f�te nationale battait son plein. L'on entendait les vagues hurrahs des gens s�rieux de la ville, satisfaits de voir de belles fus�es s'�lever et p�tarder, d'ailleurs agr�ablement, dans les airs. --Ah! cria-t-elle en un sursaut, eh bien! qu'est-ce que je disais!... LE VOIL�! Regardez! L�! l�! le monstre de mes mauvais songes! Le voil�--tel qu'il se _r�vait_, lui aussi, M. Lenoir! �tait-il donc _un fils de Cham_ pour s'�tre ainsi, R�ALIS� dans la Mort? Pour qui aiguise-t-il si longtemps,--si froidement,--devant la mer affreuse,--ce couteau?... Ah! vampire! d�mon! assassin!... r�lait la malheureuse femme,--va-t'en de cette muraille! Laisse mes pauvres yeux! Ses mains se raidirent tout � coup en une crispation atroce et ses yeux myst�rieux s'agrandirent: ce qu'elle voyait devenait, sans aucun doute, si �pouvantable qu'elle ne trouvait m�me plus en sa poitrine la force d'un cri. Elle se d�battit, puis retomba, rigide, toujours le regard tendu sur la muraille, avec une esp�ce de mauvais sanglot. Elle avait, sans doute, rendu son �me: mais je n'en �tais pas s�r. Je me pr�cipitai sur mon sac pour en tirer une trousse � lancettes; je fouillais d�sesp�r�ment: je n'avais que des verres, des instruments, des collections d'infusoires, des loupes; je bondissais, � travers la chambre, sans avoir ma raison! Et je retournai vers le lit, en tenant machinalement � la main une forte loupe que j'avais trouv�e. Alors, je pris la chandelle, je l'approchai du visage de la d�funte, et je la consid�rai, � la loupe, avec un tremblement nerveux. --Enfin!--c'�tait fini!... pensai-je avec un soupir de soulagement; elle �tait bien morte. Tout � coup, _je ne peux pas dire pourquoi_, ses yeux stagnants attir�rent mon attention. Une id�e, des plus insolites, me passa, subitement, dans l'esprit. Une curiosit� entra dans mon coeur et en balaya toute appr�hension. Je me raidis, quelque peu frissonnant; je voulais examiner la taie qui recouvrait ces t�n�breuses prunelles et plonger sous ce cr�pe! Un D�mon me saisit donc le bras, courba ma vieille t�te, appuya sur mon oeil et presque de force, la loupe puissante, et, m'indiquant, dans l'�me, les yeux de la morte, me vocif�ra dans l'oreille en assourdissant mon angoisse: --Regarde. D�s lors, je devins plus tranquille; je sentis que la vieille Science me ressaisissait. Je promenai ma loupe sur les prunelles. Les yeux ne pr�sentaient vraiment aucune particularit� bien appr�ciable, si ce n'est leur extraordinaire aspect vitreux. J'allais renoncer � ma tentative, lorsque les pupilles me parurent contenir des points qui ressemblaient � des piq�res d'ombres. J'allai sur-le-champ donner un tour de clef � la serrure; puis je revins aupr�s du lit, et me croisai les bras, r�vant aux moyens d'exp�rimentation. J'avais un appareil d'induction dans l'une de mes vastes poches. Si je faisais jouer le nerf ciliaire?... pensai-je.--Mais je rejetai bien vite cette id�e inutile,--oiseuse, m�me. Je tirai de mon sac un petit flacon:--Une goutte de cet alcalo�de, pensai-je, distendrait la pupille?...--Mais je rejetai encore cette id�e: le solutum en question ne pouvait s'appliquer avec fruit sur un cadavre. Tout � coup, j'aper�us mon ophtalmoscope! --Ha! ah! ah! m'�criai-je, voil� l'affaire! Grin�ant un peu des dents, je pris, entre mes bras, le cadavre, dont la longue chemise formait suaire, et l'appliquai debout contre le mur, au-dessous d'un gros clou. J'allais l'�tayer d'une corde pass�e sous les aisselles et suspendue � ce clou par les bouts nou�s ensemble... Mais une r�flexion contraria mon projet. Ce qui pouvait �tre demeur� en _ces_ yeux allait m'appara�tre en sens inverse, retourn� de bas en haut, la cavit� situ�e derri�re l'iris formant chambre noire. Il y avait un moyen d'obvier � cela: j'h�sitai toutefois � y recourir. Mes confr�res trouveront peut-�tre pu�ril certain scrupule que j'�prouvai � disposer, contre le mur, la t�te en bas les pieds en l'air, le cadavre de Mme Lenoir. L'on me dira, je le sais, qu'au moment d'une exp�rience s�rieuse, c'�tait l� faire preuve d'une bien intempestive sentimentalit�, puisque nul n'ignore que cette formalit� scientifique--ainsi que beaucoup d'autres, plus famili�res, encore,--se pratiquent, chaque jour et � toute heure, en Europe, sur une moyenne d'au moins cinquante � soixante mille cadavres f�minins--(appartenant � la classe n�cessiteuse, il est vrai)--dans les amphith��tres, morgues, hospices, etc. Je r�pondrai que c'�tait pr�cis�ment parce que j'avais toujours connu Mme Lenoir dans l'aisance que le fait, ici, m'apparaissait comme sacril�ge. Ah! si la ch�re dame n'e�t jamais �t�, � mon su, qu'une besogneuse, une pauvresse,--mon Dieu! m�me laborieuse,--il va sans dire que l'id�e ne me f�t m�me pas venue d'h�siter,--ou que, si ce saugrenu scrupule m'e�t travers� un instant l'esprit, je l'eusse �touff� bien vite et en rougissant, afin de ne pas m�riter d'�tre la ris�e de tous mes confr�res. Mais, encore une fois, j'avais toujours connu en Mme Claire Lenoir une renti�re honorable, et, je l'avoue, ceci m'imposait quelque respect, m�me pour sa d�pouille mortelle. Je ressaisis donc le cadavre � bras-le-corps et me mis � errer par la chambre, ne sachant trop � quoi me r�soudre, lorsque me vint une id�e conciliatrice--et si simple que je m'�tonnai, vraiment, qu'elle ne me f�t pas plus t�t saut�e � l'esprit. Voici: je repla�ai, non sans pr�cautions, le corps de Mme Lenoir tout bonnement sur son lit de mort; mais je l'y pla�ai _en travers_,--de telle sorte que le cou et la t�te, d�passant, � la renverse, le bord du lit, fussent comme suspendus au-dessus du plancher. Au pied du lit tra�nait, maintenant, la grande chevelure ch�tain, dont le tiers, d�j�, s'�tait argent�. La face donc s'offrait � rebours, et les yeux, demeur�s grands ouverts, � hauteur de mes genoux, me semblaient toujours, malgr� moi, d'une assez inqui�tante solennit�. Nul doute, � pr�sent, que--s'il y avait _quelque chose_ en leurs prunelles, --cela m'appar�t dans le sens normal. Je saisis, ensuite, l'un des chandeliers dont les derni�res flammes palpitaient, et je le pla�ai entre nous deux. J'ajustai une lentille �norme dans le porte-verre en face du r�flecteur et je m'appr�tai � promener le pinceau de lumi�re dans la profondeur m�me des yeux de Mme Lenoir. Mais, au premier regard que j'aventurai en ces yeux par le trou de l'ophtalmoscope, je reculai, ne sachant pas,--ne voulant pas savoir--ce que j'avais entrevu! Je restai, pendant un instant, immobile; quant aux id�es qui apparurent, alors, dans mon cerveau, je ne crois pas que l'enfer lui-m�me en ait refl�t� d'une plus h�rissante horreur. Et, me faisant tressaillir, voici qu'empourprant les vitres, le bouquet du feu d'artifice de la F�te nationale �clata, dans l'�loignement, sur la ville exultante, aux acclamations d'une multitude bisexuelle. Cependant le lumignon allait mourir, j'allais �tre dans l'obscurit�. --Non! m'�criai-je en fl�chissant le genou,--il faut que je voie! Il faut que je voie! Et je braquai mon oeil sur l'ouverture lumineuse. Il me semblait que, seul entre les vivants, j'allais, le premier, regarder dans l'Infini _par le trou de la serrure_. CHAPITRE XX LE ROI DES �POUVANTEMENTS L'ab�me a jet� son cri: la profondeur a lev� ses deux mains. HABACUC, III, 10. Alors,--oh! l'effroi de ma vie! oh! vision qui a chang� pour moi le monde en s�pulcre, qui a install� la Folie dans mon �me!--En examinant les yeux de la morte, je vis, distinctement, d'abord se d�couper, comme un cadre, le liser� de papier violet qui bordait le haut de la muraille. Et, dans ce cadre, r�verb�r� de la sorte, j'aper�us un tableau que toute langue, morte ou vivante (je n'h�site pas un seul instant � le dire), est, sous le soleil et la lune, hors d'�tat d'exprimer. Oh! comment d�crire cela! Quelle imagination comblera l'inanit� d�risoire des mots que je vais tracer! Le paroxysme de l'ardente inqui�tude qui m'agitait faisait trembler l'ophtalmoscope entre mes doigts,--et le jet de lumi�re dansait dans les yeux du cadavre, dans les grands yeux renvers�s, vitreux, fixes, exorbitants, d�ploy�s! Et voici � peu pr�s ce que je voyais: --Oui!... des cieux!--des flots lointains, un grand rocher, la nuit tombante et les �toiles!--Et, debout, sur la roche, plus grand que les vivants, un homme, pareil aux insulaires des archipels de la Mer-dangereuse, se dressait! �tait-ce un homme, ce fant�me? Il �levait d'une main, vers l'ab�me, une t�te sanglante, par les cheveux!--Avec un hurlement que je n'entendais pas, mais dont je devinais l'horreur � l'ignivome distension de sa bouche grand'ouverte, il semblait la vouer aux souffles de l'ombre et de l'espace! De son autre main pendante, il tenait un coutelas de pierre, d�gouttant et rouge. Autour de lui, l'horizon me paraissait sans bornes,--la solitude, � jamais maudite! Et, sous l'expression de furie surnaturelle, sous la contraction de vengeance, de solennelle col�re et de haine, je reconnus, sur-le-champ, sur la face de l'Ottysor-vampire, _la ressemblance inexprimable du pauvre M. Lenoir avant sa mort_, et, dans la t�te tranch�e, les traits, affreusement assombris, de ce jeune homme d'autrefois, de sir Henry Clifton, le lieutenant perdu. Chancelant, les bras �tendus, tremblotant comme un enfant, je reculai. Ma raison s'enfuyait: de hideuses, de confuses conjectures affolaient mon h�b�tement. Je n'�tais plus qu'un vivant chaos d'angoisses, une loque humaine, un cerveau dess�ch� comme de la craie, pulv�ris� sous l'immense menace! Et la Science, la souriante vieille aux yeux clairs, � la logique un peu trop _d�sint�ress�e_, � la fraternelle embrassade, me ricanait � l'oreille qu'elle n'�tait, elle aussi, qu'un leurre de l'Inconnu qui nous guette et nous attend. Soudain, je me pr�cipitai vers la muraille et, en y collant, � plat, mes mains,--dont une �pouvante sans nom largement �cartait les doigts,--j'en heurtai la ma�onnerie. --Mais,--mais,--grondai-je en regardant de travers la morte,--il a fallu... qu'au m�pris des vieux mensonges de l'�tendue et de la Dur�e... mensonges dont tout nous d�montre, aujourd'hui, l'�vidence... il a fallu que l'APPARITION f�t _r�ellement_ ext�rieure, � tel impond�rable degr� quelconque, _en un fluide vivant peut-�tre_, pour se r�fracter de la sorte sur tes voyantes prunelles! Je m'arr�tai, et je conclus, � voix basse, les cheveux dress�s, les poings crisp�s: --Mais... alors,--o� sommes-nous? Et, comme je me penchai sur la d�c�d�e,--avec une fr�n�tique rage d'�nergum�ne et de sacril�ge--pour examiner encore le spectacle ex�crable qui me fascinait, l'ophtalmoscope s'�chappa de mes mains � l'aspect des traits de la morte; lui ayant, pr�cipitamment, soulev� la t�te, un grand frisson me gla�a: je voyais deux larmes jaillir et couler lentement, lourdement, sur les joues livides. Et la Mort commen�a, voilant l'Imp�n�trable, � rouler ses ombres profondes sur _ces Yeux_.� �PILOGUE ___________________ LES VISIONS MERVEILLEUSES DU Dr TRIBULAT BONHOMET �Je ne disputerai pas toujours, dit l'�ternel.� ISAIE. CII. LXVII, V. 12. _A Monsieur �mile PIERRE_. Les journaux fran�ais ont �bruit�--comme toujours, � la l�g�re,--la nouvelle (heureusement aujourd'hui controuv�e) du subit d�c�s de notre illustre ami, le docteur Bonhomet, dont les th�ses r�centes, notamment celles intitul�es: _De l'influence de la cantharide sur le clerg� de Chandernagor_ et _De la r�habilitation de Saint Vincent de Paul_,--et, surtout, _De la la�cisation du Souverain-Pontife_,--ont soulev�, au cours du dernier semestre, tant de scandaleuses pol�miques. Voici, ramen�s � leurs justes proportions, les faits. Bien que plus de vingt ans se fussent �coul�s depuis l'effroyable saisissement que Mme Claire Lenoir lui avait caus� �avec ses yeux d'infini apr�s d�c�s�, cette hallucination,--sur l'exacte nature de laquelle on ne peut gu�re se prononcer,--avait augment� jusqu'� l'hypocondrie l'intensit� de l'organique n�vrose du docteur. Les attaques d'affres �taient devenues chroniques. Si bien qu'ayant �mu de ses dol�ances la Facult� de Paris, l'une de nos sommit�s, pour se d�faire de ses instances, lui avait conseill� le �lait humain� comme palliatif, sinon m�me comme s�datif. L'id�e de cette m�dication, si anodine qu'il la pr�juge�t, avait singuli�rement souri � Bonhomet. S'�tant donc transport� au bureau de nourrices le plus en vogue, son choix, apr�s m�r examen, se fixa sur une forte et luxuriante Cauchoise, � coiffe immense, � _suivez-moi, jeune homme!_ ponceaux et flottants jusqu'� terre: il l'avait emmen�e sur-le-champ, dans son carrosse, au grand trot, chez lui. L�, quand il l'eut guid�e, en silence, � travers le labyrinthe des vastes salons interminables, d�serts et cr�pusculaires, aux lustres �ternellement envelopp�s en des voiles de gaze, aux meubles toujours dissimul�s sous des housses poudreuses, il arriva qu'au troisi�me salon, la nourrice prit peur et demanda, d'une voix inqui�te �o� �tait l'enfant?� Taciturne, fl�tant son organe, les yeux au plafond, et laissant tomber ses sourcils en triangle plaintif, le docteur avait gutturalement vagi ces deux mots inattendus: --M�...�... c'est M�A!... Suffoqu�e par cette r�ponse, la nourrice �tait tomb�e � la renverse sur un grand sopha qui se trouvait � sa port�e: et le docteur, profitant de cette circonstance, s'�tait ru� sur elle et avait pris une dose copieuse de m�dicament. De temps � autre, m�me, pour rassurer la nourrice et lui donner � entendre qu'il �tait un homme d'int�rieur, un homme rang�, il grommelait, en roulant des yeux: --Voil�,--voil� ce qu'on ne trouve pas au restaurant. Mais le rem�de ayant �t� sans action sur sa nature, M. Bonhomet dut y renoncer au bout de trois semaines d'essai loyal. Il avait donc fallu trouver un �nergique moyen de faire passer, au plus t�t, le lait de Fructuence: (c'�tait le nom de la nourrice). Apr�s en avoir m�rement d�lib�r� avec lui-m�me, Bonhomet, r�pudiant les drogues, les potions et les herbes, s'�tait d�cid� pour la m�thode impressionniste:--et lui avait simplement caus� une frayeur o� elle avait failli laisser sa raison. A la longue, le temp�rament de la Cauchoise ayant repris le dessus, Fructuence �tait rest�e attach�e � Bonhomet, auquel (gr�ce aux petits soins du docteur), elle croyait devoir la vie:--et, le temps s'�coulant, elle �tait devenue sa gouvernante. R�solu de s'en tenir d�sormais aux drastiques, aux hydragogues et aux minoratifs, le docteur avait brusquement quitt� Paris et s'�tait rel�gu�, pour s'y traiter � l'aise, en cette maison de plaisance qu'il poss�de au beau milieu d'une for�t,--assez mal fam�e d'ailleurs,--aux environs de Digne (que des intimes croient �tre sa ville natale):--il y avait emmen� sa d�vou�e Fructuence. Or, les tremblements de terre, (oubli�s d�j�, comme de raison), de ces jours-ci--et les cyclones qui s'ensuivirent--ayant aggrav�--vu sa nature de sensitive--l'affaissement nerveux dont il souffrait, il dut s'aliter, le 2 du courant, se jugeant au plus mal. Si bien que, vers le minuit du 3 au 4, au plus fort des bourrasques et des pluies dont g�missait autour de sa demeure la grande clairi�re, sa d�sol�e Fructuence, accourue � son appel, se prit � �gicler�, comme de raison, les larmes d'usage. --Ouvre la fen�tre! cria Bonhomet. La pauvre femme ayant ob�i, Bonhomet jeta un coup d'oeil sur le ciel: --Toujours les �toiles!... grommela-t-il avec mauvaise humeur en se retournant vers la ruelle:--�a n'en finit pas! La crois�e une fois reclose, et comme Fructuence larmoyait toujours: --Du calme, Fructuence! Un rien nous console, dit Bonhomet. Moi aussi j'eus des amis! des amis bien chers!... Toutefois je ne sais comment il s'est fait que,--nombre d'abus de confiance, dont ils furent victimes, les ayant plong�s dans un d�nuement devenu proverbial,--nos relations, insensiblement, s'atti�dirent, confin�rent, bient�t, � la froideur--et finalement, tourn�rent � une animadversion qui m'obligea, bien qu'� regret! � les induire en une s�rie de catastrophes �tranges o� ils laiss�rent, sinon l'honneur, du moins la vie.--N'aimons donc jamais trop, ma bonne Fructuence!... Essuie tes paupi�res... et, surtout, n'oublie pas, au fort de ton �garement, de glisser une vieille bouteille de cognac dans mon cercueil! --Pourquoi? g�mit Fructuence d'une voix entrecoup�e. --Pour tuer le ver! articula caverneusement Bonhomet. Sur quoi Fructuence, �pouvant�e, quitta la chambre en criant au d�lire. Demeur� seul, M. Bonhomet ressentit le besoin de se remettre avec le dieu, dont il s'�tait tant de fois montr� le si sagace antagoniste.--(Il va sans dire que chacun n'ayant de Dieu que ce qu'il accepte d'en penser, le dieu du docteur diff�re peut-�tre, en quelques points, du dieu d'Isa�e, de saint Paul, de saint Laurent, de sainte Blandine, de Christophe Colomb, de saint Louis, de saint Bernard, de Pascal, et de quelques autres �mes superficielles, d�nu�es, para�t-il, des lumi�res de ce cher Bon sens, dont nous autres, enfants g�t�s des �poques, avons, sans contredit, depuis nos d�couvertes, l'exclusif monopole). --Seigneur! clamait l'avis� docteur en entrela�ant ses doigts,--tout enfant, je vous ai aim�: ult�rieurement, je vous ai conspu�; actuellement, je vous pardonne. Ce disant, il ferma les yeux et son remarquable _moi_, son sens intime, enfin, ne tarda pas � s'ab�mer en une syncope--dont l'insolite caract�re l�thargique a motiv� l'erreur des _reporters_ m�ridionaux. Nous �tant rendus � Digne, sur un mot pr�cipit� de Fructuence, pour assister aux obs�ques du docteur,--c'est � l'effarement m�me de son r�veil que nous devons les r�v�lations suivantes: Il para�trait, d'apr�s celles-ci, que (chose inconcevable!) des VISIONS, oui, des visions, se sont allum�es, durant cette syncope, au profond du cerveau, d'ordinaire moins �ruptif, de l'auteur du _T�tard_. Et que c'est au _d�nouement_ de l'une d'entre elles qu'il doit sa rentr�e, hallucin�e encore, dans la soci�t�. Voici, sans commentaires, ce qu'il affirme avoir vu et entendu: Ravi en esprit aux confins de l'Espace, il baignait, lui semblait-il, en ce qu'il avait fl�tri, toute sa vie, du sobriquet de �Le Bleu�. Soudain, croyant percevoir se tramer, sur des nu�es, la silhouette d'un Vieillard du plus convenable aspect: --Est-ce � Dieu... lui-m�me...--ou seulement--� Boi�ldieu... que j'ai l'honneur de parler?... modula-t-il en abordant l'apparition, tout en lissant des doigts de gants imaginaires. --Non, monsieur,--lui r�pondit alors, avec une exquise courtoisie, l'habitant de l'azur:--c'est � Tardieu. --Mieux vaut �tard� que jamais, mon cher coll�gue! s'�cria Bonhomet, risquant cet innocent jeu de mots qu'une r�cente lecture de quelqu'un de nos chroniqueurs en vogue, (sans doute) fort � propos lui sugg�ra. Le calembour ayant �dissip�, pour ainsi dire, son grave confr�re, Bonhomet se retrouvait encore seul au seuil mystique des Firmaments priv�s de bornes, lorsqu'un chuchotement formidable--et qui faillit abolir � jamais le sens de l'ou�e chez notre sympathique praticien, vibra.--Cette _Voix_ r�sonnait de lui et d'autour de lui avec une telle identit� qu'un instant Bonhomet crut que la Mort l'avait rendu ventriloque. �tait-ce donc l� cette voix de Dieu, que le docteur, en homme �clair�, avait jusqu'alors d�clar� ne pouvoir �tre ni la basse, ni le baryton, ni le trial, ni des laruettes,--mais bien, �tant du plus �lev� des timbres, la tyrolienne? --Vous ne vous �tes pas souvenu de moi pendant la vie? disait la Voix. --Excusez-moi, Seigneur!--protesta Bonhomet qui, cette fois, n'eut plus aucun doute sur la qualit� de son interlocuteur: mais... je n'ai jamais eu la m�moire des noms. --Vous avez supplici� des pauvres, parce que la seule vue de leur mis�re offensait votre mollesse. --Seigneur! n'avez-vous pas dit qu'il faut rendre le bien pour le mal? Cela ne m'a pas sembl� suffisant; les pauvres, par leur mauvaise �ducation, mirent, effectivement, maintes fois � l'�preuve ma d�licatesse. Aussi leur ai-je rendu le _mieux_ pour le mal. --_Malheureusement, le mieux est, quelquefois, l'ennemi du bien_. --Vous laiss�tes mourir de faim celles qui vous prodigu�rent leurs faveurs. --Seigneur, murmura Bonhomet, je ne donne jamais d'argent aux femmes, de crainte que, dans leur babil avec des tiers, elles s'autorisent de l'argent que je leur _aurais_ donn� pour nier l'amour _r�el_ qu'elles ont �prouv� en mes complaisances. --Vous avez souill�, dans les impuret�s o� se vautre l'indiff�rence, l'immortalit� de votre �me. --A laquelle je ne croyais mie, je l'avoue! r�pliqua Bonhomet. --Que vous croyez-vous �tre? --L'_arri�re_-pens�e moderne. --Quand poserez-vous le masque! reprit la Voix. --Mais... apr�s vous, Seigneur?... r�pondit, avec son parfait sourire d'homme du monde, l'�duqu� th�rapeute. --Toujours farceur? constata la Voix attrist�e:--eh bien, retournez donc parmi les farceurs, afin que votre nombreuse-personne inspire, l�-bas, quelqu'une de ces pages de feu, de honte et de vomissement, que, de si�cle en si�cle, l'un de mes soldats crache, en fr�missant, au front de vos cong�n�res. Et c'est � cette Parole--dont la s�v�rit� d�mod�e confondit l'enjouement conciliateur de ses heureuses reparties,--que nous devons le rouvrir des yeux de notre illustre ami,--dont le mieux d'ailleurs, s'accentue. FIN TABLE LE TUEUR DE CYGNES MOTION DU Dr TRIBULAT BONHOMET TOUCHANT L'UTILISATION DES TREMBLEMENTS DE TERRE LE BANQUET DES �VENTUALISTES CLAIRE LENOIR I.--Pr�cautions et confidences II.--Sir Henry Clifton III.--Explications sur�rogatoires IV.--L'entrefilet myst�rieux V.--Les b�sicles couleur d'azur VI.--Je tue le temps avant le d�ner VII.--On cause musique et litt�rature VIII.--Spiritisme IX.--Balourdises, indiscr�tions et stupidit�s (incroyables!...) de mon pauvre ami X.--Fatras philosophique XI.--Le docteur, madame Lenoir et moi nous sommes pris d'un acc�s de jovialit� XII.--Une discuteuse sentimentale XIII.--Les remarques singuli�res du docteur Lenoir XIV.--Le corps sid�ral XV.--Le hasard permet � mon ami de v�rifier incontinent ses th�ories humiliantes XVI.--Ce qui s'appelle une chaude alarme. XVII.--L'Ottysor XVIII.--L'anniversaire XIX.--Teterrima facies d�monum XX.--Le roi des �pouvantements LES VISIONS MERVEILLEUSES DU Dr TRIBULAT BONHOMET