From images generously made available by gallica (Biblioth�que nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. * * * * * LE CULTE DU MOI * * * * * UN HOMME LIBRE Par MAURICE BARR�S DE L'ACAD�MIE FRAN�AISE * * * * * PARIS 1912 * * * * * TABLE PR�FACE de l'�dition de 1904 D�DICACE LIVRE PREMIER EN �TAT DE GRACE CHAPITRE I.--_La journ�e de Jersey_ CHAPITRE II.--_M�ditation sur la journ�e de Jersey_ LIVRE DEUXI�ME L'�GLISE MILITANTE CHAPITRE III.--_Installation_ a) Installation mat�rielle b) Installation spirituelle c) Pri�re-programme CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_ a) Examen physique b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice de la mort.--Colloque) CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_ a) M�ditation spirituelle sur Benjamin Constant (Application des sens.--M�ditation.--Colloque. --Oraison) b) M�ditation spirituelle sur Sainte-Beuve (Application des sens.--M�ditation.--Colloque. --Oraison) CHAPITRE VI.--_En Lorraine_ Premi�re journ�e: Naissance de la Lorraine. --Deuxi�me journ�e: La Lorraine en enfance. --Troisi�me journ�e: La Lorraine se d�veloppe. --Quatri�me journ�e: Agonie de la Lorraine. --Cinqui�me journ�e: La Lorraine morte. --Sixi�me journ�e: Conclusion, la soir�e d'Harou�. LIVRE TROISI�ME L'�GLISE TRIOMPHANTE CHAPITRE VII.--_Ac�dia, S�paration dans le monast�re_ CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_ CHAPITRE IX.--_Veill�e d'Italie_ (Enseignement du Vinci). CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_ a) Sa beaut� du dehors b) Sa beaut� du dedans (Sa Loi.--Mon �tre. --L'�tre de Venise.--Description du type qui les r�unit en les r�sumant) c) Je suis satur� de Venise LIVRE QUATRI�ME EXCURSION DANS LA VIE CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour. J'amasse des documents Je profite de mes �motions M�ditation sur l'anecdote d'amour CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La r�gle de ma vie.--Lettre � Simon) Pas de veau gras. (R�ponse � M. Doumic) Petite note de l'�dition de 1899 * * * * * PR�FACE DE L'�DITION DE 1904 _Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de d�plaire ne peuvent imaginer les divines satisfactions de ma vingt-cinqui�me ann�e: j'ai scandalis�. Des gens se mettaient � cause de mes livres en fureur. Leur sottise me crevait de bonheur_. Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre, _vers P�ques, en 1889. Les ma�tres de la grande esp�ce vivaient encore. Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui o� je causais avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la biblioth�que du S�nat et qu'un petit vieillard vigoureux--c'�tait le P�re, c'�tait l'Empereur, c'�tait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais m�riter que l'Histoire accept�t ce groupe de quatre �ges litt�raires! Ainsi quand j'�tais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pens�e tout acilic faisait recette aupr�s du public. On prenait la grossi�ret� pour de la force, l'obsc�nit� pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil pour des pages �grouillantes de vie�. Autant de raisons pour qu'un petit livre d'analyse ne f�t peint remarqu�. Et puis l'_Homme libre _�tait peu compr�hensible._ _Croyez-vous donc que j'eusse voulu �tre entendu de n'importe qui? J'�crivais pour mettre de l'ordre en moi-m�me et pour me d�livrer, car on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume � la main. Mais le premier venu allait-il pencher sa t�te, par-dessus mon �paule, sur mon papier?--�Fi, Monsieur! m'�criai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez conna�tre mes plus d�licates complications_. _Faites d'abord des �tudes pr�liminaires ou plut�t adressez-vous ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez n� pour que nous causions ensemble._� _Cette disposition m�prisante a ses inconv�nients. J'ai cr�� un pr�jug� contre mes livres. Pendant une dizaine d'ann�es, il y eut sur l'_Egotisme _de M. Barr�s, sur le_ Moi _de M. Barr�s les plus sots jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_. _Verdi r�p�tait souvent_: �_Nous autres artistes, nous n'arrivons � la c�l�brit� que par la calomnie_.� _Je ne suis ni c�l�bre ni calomni�, mais on a travesti mes th�ses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus, ils me donn�rent de l'ennui. J'ai eu le d�go�t d'entendre un ministre de l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_ Moi _de M. Barr�s. Ce probl�me de l'individualisme qui passionne nos d�put�s quand on le leur pose sous la forme concr�te d'une marmite � renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un ph�nom�ne de pr�tention litt�raire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de bonhomie � la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point pour raviver l'ennui des discordes pass�es, mais pour marquer comment je connus mon erreur. Cette apr�s-midi me montra clairement que pour agir sur des intelligences la sinc�rit� ne suffit pas_. _J'ai p�ch� contre ma pens�e, par trop de scrupule. J'ai craint d'introduire mon didactisme en suppl�ment aux faits; je me suis abstenu de me r�gler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout n�ment. Je voyais s'�veiller mes groupes de sensations, je les notais, je les d�crivais, j'acceptais ma spontan�it�. J'oubliais qu'il s'agit de cr�er un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe philosophe doit se pr�occuper de l'effet � produire. J'avais une tendance � conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon �me, car tout cela voulait intens�ment vivre; or il y a, dans ma conscience un moqueur, qui surveille mes exp�riences les plus sinc�res et qui rit quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait �t� capable de ce d�doublement, et s'il avait m�l� � son chant path�tique les railleries de son surveillant int�rieur, il aurait d�concert�_. _Mes a�n�s, Anatole France et Jules Lema�tre, me comblaient; ils m'ont, d�s la premi�re minute, trait� avec une grande g�n�rosit�, mais ils pr�tendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'�tait qu'un de mes moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jet� l'ancre, n'admettaient pas que mes inqui�tudes diff�rassent de leur curiosit�. Peut-�tre M. Paul Desjardins r�sumait-il l'opinion moyenne des gens de lettres autoris�s dans une phrase qui me troublait par un m�lange de justesse et d'injustice. �Cet adolescent, disait le critique des_ D�bats, _cet adolescent, si merveilleusement dou� pour le style, a trouv� le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par malheur, il s'est �gar� dans son propre dandysme et il lui est arriv�, ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-m�me si ce qu'il disait �tait s�rieux ou non. C'est un m�lange extraordinaire de sinc�rit� na�ve et d'ironie tr�s serr�e.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il est lui-m�me le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout s�r de lui sous son air imperturbable_....[1]� _Je l'ai dit ailleurs d�j�_[2], _je n allai point droit sur la v�rit� comme une fl�che sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les arbres pour s'�lever �tagent leurs ramures; toute pens�e proc�de par �tapes. Je vivais dans une crise perp�tuelle; ma pens�e �tait, que dis-je! elle est encore une chose vivante, la forme de mon �me. Qu'est-ce que mon oeuvre? Ma personne toute vive emprisonn�e. La cage en fer d'une des b�tes du Jardin des Plantes_. _A la date o� j'�cris cette pr�face, je viens d'entreprendre les_ Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilit�. Qu'en tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais mon abondance, je ne me poss�dais pas comme un �tre intelligible et cern�. C'est la r�gle de toute production artistique. L'on ne d�lib�re gu�re sur les ouvrages qu'on_ _�crira; on se surprend � les avoir d�j� v�cus, quand on se demande si on les approuve. C'est par pl�nitude, par n�cessit� et de la mani�re la plus irr�fl�chie que se produisent les germes qui, bien soign�s, deviendront de grandes oeuvres droites. Magnifique geste d'une m�re qui prend son fils aux mains de l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le conna�t point._ _Mais pourquoi chercher tant de raisons � ce refus de me comprendre que j'ai subi durant douze ann�es? C'est bien simple: nous ne conqu�rons jamais ceux qui nous pr�c�dent dans la vie. En vain nous pr�tent-ils du talent, nous ne pouvons pas les �mouvoir. A vingt ans, une fois pour toutes, ils se sont choisi leurs po�tes et leurs philosophes. Un �crivain ne se cr�e un public s�rieux que parmi les gens de son �ge ou, mieux encore, parmi ceux qui le suivent_. _Les jeunes gens me d�dommageaient. Ils se r�p�taient la derni�re page des_ Barbares: �_O mon ma�tre... je te supplie que par une supr�me tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destin�e... Toi seul, � ma�tre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes.� Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une discipline. Ils s'int�ress�rent passionn�ment � une recherche qu'eux-m�mes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans certains jeunes esprits une agitation singuli�re. On m'a racont� qu'au Conseil sup�rieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gr�ard exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos rh�toriciens et nos philosophes de Paris. A cet �poque on disputait s'il fallait �tre barr�siste ou barr�sien. Charles Maurras tient pour barr�sien. La _ Revue ind�pendante _avait publi� de M. Camille Mauclair une sorte de manifeste sur le barr�sisme. Un sage aurait, d�s ce d�but, discern� chez les tenants du �culte du Moi� des formations tr�s diverses; mais nous avions en commun le plus bel �lan de jeunesse. Nous nous group�mes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs, n�o-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre 1894 � mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette �quipe bariol�e travailla aux fondations du nationalisme, et non point seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme fran�ais. Parfaitement, Fourni�re, Henri B�renger, Camille Mauclair �taient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_ les D�racin�s, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante, oblig�rent de choisir entre le point de vue intellectuel et le traditionalisme_. _En 1897, le d�sarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut extr�me. Beaucoup de jeunes groupements m'envoy�rent leur P.P.C. J'ai gard� une lettre priv�e, � la fois touchante et singuli�re, de la_ Revue blanche. _C'�tait l'�poque h�ro�que. Le fameux M. Herr, biblioth�caire de l'�cole normale, un Alsacien et un ap�tre (c'est vous dire deux fois qu'il ne manque pas de vivacit�), se chargea de formuler une excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il �tait un peu plus d'Obernai me reprocha d'�tre de Charmes. Il se glorifie d'�tre le fils des livres et me m�prise d'�tre le fils de mon petit pays. Je le f�licite tout au moins de poser ainsi le probl�me. Oui, l'homme libre venait de distinguer et d'accepter son d�terminisme_. _Il y a, dans la pr�face du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget s'adresse �aux jeunes gens de 1889� pour les inviter �� se m�fier du nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial� et du �nihiliste d�licat�. �Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un �picurien intellectuel et raffin�.... Ce nihiliste d�licat, comme il est effrayant � rencontrer et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les id�es. Son esprit critique, pr�cocement �veill�, a compris les r�sultats derniers des plus subtiles philosophies de cet �ge. Ne lui parle pas d'impi�t�, de mat�rialisme. Il sait que le mot_ mati�re _n'a pas de sens pr�cis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre que toutes les religions ont pu �tre l�gitimes � leur heure. Seulement il n'a jamais cru, il ne croira jamais � aucune, pas plus qu'il ne croira jamais � quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a transform� en un outil de perversit� �l�gante. Le bien et le mal, la beaut� et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets de simple curiosit�. L'�me humaine tout enti�re est, pour lui, un m�canisme savant et dont le d�montage l'int�resse comme un objet d'exp�rience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est moral, rien n'est immoral. C'est un �go�ste subtil et raffin� dont toute l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barr�s, dans son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il manque seulement une conclusion,--consiste � �adorer son moi�, � le parer de sensations nouvelles.�_ _Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de r�sultat, mais, cette conclusion suspendue, les_ D�racin�s _la fournissent. Dans les_ D�racin�s, _l'homme libre distingue et accepte son d�terminisme. Un candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en analyse, il �prouve le n�ant du Moi, jusqu'� prendre le sens social. La tradition retrouv�e par l'analyse du moi, c'est la moralit� que renfermait l'_Homme libre, _que Bourget r�clamait et qu'allait prouver le roman de l'_ �nergie nationale. _Je ne permets qu'� des catholiques les diatribes contre l'�gotisme. Si vous n'�tes pas un croyant, d'o� prenez-vous v�tres point de vue pour fl�trir l'individualisme? Au reste, d'une mani�re g�n�rale, il serait d�testable que nous pussions contraindre des �tres en formation_. Souvent leurs maladies pr�parent leur sant�. Ce fier et vif sentiment du Moi que d�crit_ Un Homme libre, _c'est un instant n�cessaire, dans la s�rie des mouvements, par o� un jeune homme s'oriente pour recueillir et puis transmettre les tr�sors de sa lign�e_. _Un moi qui ne subit pas, voil� le h�ros de notre petit livre. Ne point subir! C'est le salut, quand nous sommes press�s par une soci�t� anarchique, o� la multitude des doctrines ne laisse plus aucune discipline et quand, par-dessus nos fronti�res, les flots puissants de l'�tranger viennent, sur les champs paternels, nous �tourdir et nous entra�ner_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une connaissance nette de leur v�ritable tradition, mais il les pressait de se d�gager et de retrouver leur filiation propre_. _Si je ne subis pas, est-ce � dire que je n'acqui�re point? J'eus mes victoires et mes conqu�tes en Espagne et en Italie; nos d�faites sur le Rhin contribu�rent � ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai re�u peut-�tre ma vue principale, � savoir que, le jour o� les d�mocrates trahissent les int�r�ts et la v�ritable tradition du pays, il y a lieu de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui confier � la fois l'am�lioration sociale et les grandes ambitions nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait plus longue que celle de Marc-Aur�le. Nous ne sommes point ferm�s � l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et transforme ses aliments_. _J'ai marqu� ailleurs, comment un premier travail de mes id�es n'est, tout au fond, que d'avoir reconnu d'une mani�re sensible que le moi individuel �tait support� et nourri par la soci�t�. Sur cette �tape je ne reviendrai pas, mais on veut �largir ici le raisonnement, et, d'une �volution instinctive, faire une m�thode fran�aise._ * * * * * _A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que l'individualisme est mauvais. Le Fran�ais est individualiste, voil� un fait. Et de quelque mani�re qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes les fortes critiques que nous accumulons contre la D�claration des Droits de l'homme n'emp�chent point que ce cat�chisme de l'individualisme a �t� formul� dans notre pays. Dans notre pays et non ailleurs! Et ce ph�nom�ne (qu'aucun historien jusqu'� cette heure n'a rendu compr�hensible) marque en traits de jeu combien notre nation est pr�dispos�e � l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le Robert Greslou de Bourget n'emp�che point que quelques-unes des pr�cieuses qualit�s de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves d�fauts, de ce qu'ils sont des �tres qui ne s'agr�gent point naturellement en troupeau_. _Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _compl�t� par les_ D�racin�s, _est utile aux jeunes Fran�ais, en ce qu'il accorde avec le bien g�n�ral des dispositions certaines qui les eussent ais�ment jet�s dans un nihilisme fun�bre_. _Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors m�me que je semblais le plus l'humilier. Une de mes th�ses favorites est de r�clamer que l'�ducation ne soit pas d�partie aux enfants sans �gard pour leur individualit� propre. Je voudrais qu'on respect�t leur pr�paration familiale et terrienne. J'ai d�nonc� l'esprit de conqu�rant et de mill�naire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indig�nes comme un administrateur despotique doubl� d'un ap�tre fanatique; j'ai marqu� pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de l'Universit�, d�racine les esprits. Si l'on veut bien y r�fl�chir, ce ne sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeur� attentif aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les n�gliger, puisque je voulais d�crire une certaine sensibilit� fran�aise et surtout agir sur des Fran�ais. Mon m�rite est d'avoir tir� de l'individualisme m�me ces grands principes de subordination que la plupart des �trangers poss�dent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes Fran�ais croient en eux-m�mes; ils jugent de toutes choses par rapport � leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes contemporains ne m'eussent pas �cout� si j'avais pris mon point de d�part ailleurs que du_ Moi. _Au milieu d'un oc�an et d'un sombre myst�re de vagues qui me pressent, je me tiens � ma conception historique, comme un naufrag� � sa barque. Je ne touche pas � l'�nigme du commencement des choses, ni � la douloureuse �nigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne � ma courte solidit�. Je me place dans une collectivit� un peu plus longue que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable que ma ch�tive carri�re. A force d'humiliations, ma pens�e, d'abord si fi�re d'�tre libre, arrive � constater sa d�pendance de cette terre et de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont command�e jusque dans ses nuances_.... * * * * * _Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fid�les lecteurs, il est possible qu'un �tranger s'approche de notre cercle et que, jetant les yeux sur cette pr�face, il s'�tonne. En effet, pour tout le monde, � vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu se pr�occupent de trouver le fondement philosophique de leur activit�. Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas. L�-dessus, je n'ai rien � r�pondre. D'autres personnes semblent craindre que le go�t de la r�flexion ne d�nature et ne comprime la na�vet� de nos impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour nous, ce serait d'exciter, d'�mouvoir l'�tre profond par la justesse des cadences, mais en m�me temps de le persuader par la force de la doctrine. Oui, l'art d'�crire doit contenter ce double besoin de musique et de g�om�trie que nous portons, � la fran�aise, dans une �me bien faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de satisfaire � cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de la fiert� sans aucun th��tral et ne r�tr�cit pas le coeur_. Juillet 1904. [note 1: Les _D�bats_ du 13 d�cembre 1890: _les Ironistes_, par Paul Desjardins.] [note 2: Voir � l'Appendice: _Une r�ponse � M. Doumic: Pas de veau gras_.] * * * * * D�DICACE * * * * * _A QUELQUES COLL�GIENS_ _DE PARIS ET DE LA PROVINCE_ _J'OFFRE CE LIVRE_ _J'�cris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les grandes personnes, j'en aurais de la vanit�, mais il n'est gu�re utile qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-m�mes les exp�riences que je vais noter, elles ont syst�matis� leur vie, ou bien elles ne sont pas n�es pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera superflue_. _Les coll�giens sont � peu pr�s les seuls �tres qu'on puisse plaindre. Encore la moiti� d'entre eux sont-ils des petits goujats qui empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous isolons, nous nous distrayons selon le syst�me qui nous para�t convenable. Au coll�ge, ils sont soumis � une discipline qu'ils n'ont pas choisie: cela est abominable. J'ai relev� avec pi�t�, depuis six � sept ans, les noms des enfants qui se sont suicid�s. C'est une longue liste que je n'ose pas publier. J'aurais aim� d�dier � leur m�moire ce petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en r�pandant leurs noms dans la vie._ _S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une r�solution aussi extr�me. Ces �mes d�licates et paresseuses �taient �videmment mal renseign�es. Elles crurent qu'il y a du s�rieux au monde. Elles attachaient de l'importance � cinq ou six choses: en ayant �prouv� du d�sagr�ment, elles recul�rent hors de la vie. L'essentiel est de se convaincre qu'il n'y a que des mani�res de voir, que chacune d'elles contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilet�, les avoir toutes sur un m�me objet. Ainsi nous amoindrissons nos mortifications � penser quelles sont caus�es par rien du tout, et nous arrivons � souffrir tr�s peu_. _Parce qu'il d�taille ces principes et les illustre de petits exemples emprunt�s � l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appel� � rendre service_. _Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirm� qu'aux si�cles derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux, se plaisaient d�j� � faire des pros�lytes. Ils enfermaient parfois les esprits �pais dans une chambre de fer chauff�e au rouge. Le mat�rialiste en �tait r�duit � sauter pr�cipitamment sur l'un et l'autre pied, jusqu'� ce qu'il e�t modifi� sa conception de l'univers. C'est ainsi que la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre id�alistes. Notre sentiment �lev� du probl�me de la vie est fait de notre inqui�tude perp�tuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_. _Dans cette disgr�ce je go�te un plaisir r�el. Chercher continuellement la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais, c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa f�licit� dans les exp�riences qu'on institue, et non dans les r�sultats qu'elles semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous �chapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est dans la disproportion entre l'objet qu'ils r�vaient et celui qu'ils atteignent_. _J�r�me Paturot d�sirait un peu vivement une position sociale. C'est d'une petite �me. Il e�t �t� plus heureux s'il avait suivi ma m�thode, s'�gayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit pas de plaisir. C'est faute d'avoir poss�d� ma philosophie. Je vais parmi les hommes, le coeur d�fiant et la bouche d�go�t�e; j'h�site perp�tuellement entre les r�ves de Paturot et ceux des mystiques: les uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pens� qu'entre tous, Ignace de Loyola avait montr� le plus de g�nie, et je le dis le prince des psychologues, parce qu'il d�clare � la derni�re ligne de ses_ Exercices spirituels, _ou suite de m�caniques pour donner la paix � l'�me: �Et maintenant le fid�le n'a plus qu'� recommencer_.� _Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois � trouver le bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le d�siriez si fort que vous l'avez le plus approch�; recommencez maintenant! Faisons des r�ves chaque matin, et avec une extr�me �nergie, mais sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est tr�s facile avec le joli temp�rament que nous avons tous aujourd'hui._ _Cette m�thode, je l'ai expos�e et justifi�e, je crois, dans la fiction qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tr�s savants, tr�s obscurs et un peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux coll�giens que j'aime, je m'en tiens � la forme la plus enfantine qu'on puisse imaginer d'un journal_. * * * * * UN HOMME LIBRE * * * * * LIVRE PREMIER EN �TAT DE GRACE * * * * * CHAPITRE PREMIER LA JOURN�E DE JERSEY Je suis all� � Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu b�b�, quand je l'�tais moi-m�me, dans le sable de sa grand'm�re, o� d�j� nous b�tissions des ch�teaux. Mais nous ne f�mes intimes qu'� notre majorit�. Je me rappelle le soir o�, place de l'Op�ra, vers neuf heures, tous deux en frac de soir�e, nous nous trouv�mes: je m'aper�us, avec un frisson de joie contenue, que nous avions en commun des pr�jug�s, un vocabulaire et des d�dains. Nous nous sommes inscrits � l'�cole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume. Mais voyais-je Simon trois mois par ann�e? Il �tait mondain � Londres et � Paris, puis se refaisait � la campagne. Il passe pour excentrique, parce qu'il a de l'impr�vu dans ses d�terminations et des gestes heurt�s. C'est un gar�on tr�s nerveux et syst�matique, d'aspect glacial. �M�rim�e, me disait-il, est estimable � cause des gens qui le d�testent, mais bien ha�ssable � cause de ceux qu'il satisfait.� Simon, qui ne tient pas � plaire, aime toutefois � para�tre, et cela blesse g�n�ralement. Tr�s jeune, il �tait faiseur; aujourd'hui encore, il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond, puisque moi-m�me, pour l'en confesser, je prends des pr�cautions; pourtant notre d�lice, le secret de notre liaison, est de nous analyser avec minutie, et si nous tenons tr�s haut notre intelligence, nous flattons peu notre caract�re. Sa d�pense et son souci de la bonne tenue le r�duisent � de longs s�jours dans la propri�t� de sa famille sur la Loire. La cuisine y est intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apr�s-midi. Je note pourtant qu'il me disait un jour: �J'adore la terre, les vastes champs d'un seul tenant et dont je serais propri�taire; �craser du talon une motte en lan�ant un petit jet de salive, les deux mains � fond dans les poches, voil� une sensation saine et orgueilleuse.� L'observation me parut admirable, car je ne soup�onnais gu�re cette sorte de sensibilit�. Voil� huit ans que, _pour �tre moi_, j'ai besoin d'une soci�t� exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilit�, les conversations oiseuses me font jaunir et b�iller. Je suis entr� dans le monde du Palais, de la litt�rature et de la politique sans certitudes, mais avec des �motions violentes, ayant lu Stendhal et tr�s clairvoyant de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin. J'observais mal l'hygi�ne, je me d�go�tai, je partis; puis je revins, ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les larmoiements id�alistes c�d�rent aux petits faits de Sainte-Beuve. En 86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'� moi-m�me. Dyspepsique, un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de coliques n�phr�tiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au congr�s de V�rone: ce qui pla�t � mon d�go�t universel. Enfin � Paris, quand nous d�jeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux heures: �Je vous quitte�; puis, s'il fume immod�r�ment, du moins bl�me-t-il les exc�s de tabac. Ces deux points m'agr�ent sp�cialement, car moi, je demeure sans d�fense contre des jeunes gens r�solus qui m'accaparent et m'imposent leur grossi�re hygi�ne. C'est dans quelques promenades de sant�, coup�es de fra�ches p�tisseries au rond-point de l'�toile, que je touchai les pens�es intimes de Simon, et que je d�couvris en lui cette sensibilit�, peu pouss�e mais tr�s compl�te, qui me ravit, bien qu'elle manque d'�pret�. Nous d�cid�mes de passer ensemble les mois d'�t� � Jersey. * * * * * Cette vill�giature est m�prisable: mauvais cigares, fadeur des p�turages suisses, m�diocrit�s du bonheur. Nous e�mes la faiblesse d'emmener avec nous nos ma�tresses. Et leur vulgarit� nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bond�s de gentilles misses. A Paris, nos amies faisaient un appareillage tr�s distingu�: belles femmes, jolis teints; ici, rapidement engraiss�es, elles se congestionn�rent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement, ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la gr�ve, le soir, elles protestaient avec une sorte de piti� contre nos analyses et d�ductions, qu'elles d�claraient des niaiseries (� cause que nous avons l'habitude de remonter jusqu'� un principe �vident) et inconvenantes (parce que nous rivalisons de sinc�rit� froide). Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffr�mes, Simon et moi, durant les longues apr�s-midi de soleil, en face de l'Oc�an qui fait mal aux yeux! Ah! ce th� dont nous abus�mes par engouement! * * * * * Un soir, au casino, nous rencontr�mes cinq camarades qui avaient bien d�n� et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se r�jouissaient � citer le nom familial de tel commer�ant de la localit�, et patoisaient � la jersiaise. Ils invit�rent le capitaine du b�timent de _Granville-Jersey_ � boire de l'alcool, puis ils parl�rent de la territoriale. Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la bouche. Moi, par urbanit�, je t�chais de rire � chaque fois qu'ils riaient. Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pr�s de la plage o� se refl�tait l'immense fen�tre brutalement �clair�e de notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous go�t�mes une r�elle satisfaction � �piloguer sur la vulgarit� des gens, ou du moins sur notre impuissance � les supporter. �O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cr�e chaque jour, pardonne-nous ces fr�quentations mis�rables dont nous ne savons t'�pargner l'�nervement.� * * * * * A d�jeuner, le lendemain, Simon, qui est tr�s d�pensier, mais que les gaspillages d'autrui d�sobligent, fit remarquer � son amie qu'elle mangeait gloutonnement. D�j� le m�me d�faut de tenue m'avait choqu� chez ma ma�tresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte morale. Elles s'emport�rent, et tous deux, par des clignements d'yeux, nous nous signalions leur grossi�ret�. * * * * * Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une voiture nous conduisit jusqu'� la baie de Saint-Ouen. Nous e�mes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premi�re fois, cette plage �troite et furieuse, et nous nous ass�mes aupr�s de l'�cume des lames bris�es. Puis une tasse de th� nous raffermit l'estomac. Nous �tions bien servis, par un temps ti�de, sur la fa�ade nette d'un h�tel tr�s neuf, parmi cinq ou six groupes �l�gants et mod�r�s. Je surveillais le visage de Simon; � la troisi�me gorg�e je vis sa gravit� se d�tendre. Moi-m�me je me sentais dispos. --N'est-ce pas, lui dis-je, la premi�re minute agr�able que nous trouvons � Jersey? Il n'�tait pourtant pas difficile de nous organiser ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le monde en est plein), une tasse de th� qui encourage notre cerveau (1 fr. 50). --Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous f�mes, hier soir, de notre ennui, et l'�clair de ce matin, � table, quand nous nous sommes surpris � souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs app�tits. --Arr�te! m'�criai-je, car j'entrevois une piste de pens�e. Et, riant de la joie d'avoir un th�me � m�diter, nous cour�mes nous installer sur un rocher en face de l'Oc�an sal�. Au bout d'une heure, nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir m�me avant de m'endormir: * * * * * PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans l'exaltation._ DEUXI�ME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, c'est de l'analyser._ La plus faible sensation atteint � nous fournir une joie consid�rable, si nous en exposons le d�tail � quelqu'un qui nous comprend � demi-mot. Et les �motions humiliantes elles-m�mes, ainsi transform�es en mati�re de pens�e, peuvent devenir voluptueuses. CONS�QUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible_. Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes sensations, il me faut � l'ordinaire un compagnon. * * * * * Je me rappelle les d�tails et toute la physionomie de cette longue s�ance que nous f�mes, couch�s dans la brise purifiante et virile de l'Oc�an. Nos intelligences �taient lucides, tonifi�es par le bel air, soutenues par le th�. J'ajouterai m�me que Simon s'�loigna un instant sous les roches fra�ches, ce dont je le f�licitai, en l'enviant, car la nourriture et l'air des plages entravaient fort la r�gularit� de nos digestions, o� nous nous montr�mes toujours capricieux. * * * * * Le m�me soir, vers onze heures, r�unis aupr�s de nos femmes dans le petit salon de notre fr�le villa, je disais � Simon, avec la franchise un peu choquante des heures de nuit: --Je t'avouerai que souvent je songeai � entrer en religion pour avoir une vie trac�e et aucune responsabilit� de moi sur moi. Enferm� dans ma cellule, r�sign� � l'irr�parable, je cultiverais et pousserais au paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je poss�de et qui sont mes d�lices. Je fus d�tourn� de ce cher projet par la n�cessit� d'�tre extr�mement �nergique pour l'ex�cuter. M�me je me suis arr�t� de souhaiter franchement cette vie, car j'ai soup�onn� qu'elle deviendrait vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de s�minaristes, contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je serais la minorit�. Nos femmes, en m'entendant, se mirent � blasph�mer, par esprit d'opposition, et � se frapper le front, pour signifier que je d�raisonnais. --C'est �trange, r�pondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce go�t pendant des ann�es. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi, c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et froides de Spencer � d�brouiller pendant six mois. --Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre v�tu un personnage. J'affectai en tous lieux, d'�tre pareil aux autres, et je ne m'interrompis jamais de les d�daigner secr�tement. Ce me fut toujours une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu me vis, sous l'oeil des barbares, me pr�ter � vingt groupes bruyants et divers, c'�tait pour qu'on me laiss�t le r�pit de me construire une vision personnelle de l'univers, quelque r�ve � ma taille, o� me r�fugier, moi, homme libre. Ainsi revenions-nous � nos principes de l'apr�s-midi, et � convenir que nous avons �t� cr��s pour analyser nos sensations, et pour en ressentir le plus grand nombre possible qui soient exalt�es et subtiles. J'entrai dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable, c'est d'�tre clairvoyants, et nous sommes en m�me temps ardents avec d�lire. Chez nous, l'apaisement n'est que d�bilit�; il a toute la tristesse du malade qui tourne la t�te contre le mur. Nous poss�dons l� un don bien rare de noter les modifications de notre moi, avant que les frissons se soient effac�s sur notre �piderme. Quand on a l'honneur d'�tre, � un pareil degr�, passionn� et r�fl�chi, il faut soigner en soi une particularit� aussi piquante. Raffinons soigneusement de sensibilit� et d'analyse. La besogne sera ais�e, car nos besoins, � mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en d�licatesses, et seule, cette m�thode saura nous faire toucher le bonheur. C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivet�, nous d�cid�mes de tenter l'exp�rience. Courons � la solitude! Soyons des nouveau-n�s! D�pouill�s de nos attitudes, oublieux de nos vanit�s et de tout ce qui n'est pas notre �me, v�ritables lib�r�s, nous cr�erons une atmosph�re neuve, o� nous embellir par de sagaces exp�rimentations. * * * * * D�s lors, nous v�c�mes dans le lendemain; et chacune de nos r�flexions accroissait notre enivrement. �D�sormais nous aurons un coeur ardent et satisfait�, nous affirmions-nous l'un � l'autre sur la plage, car nous avions sagement d�cid� de proc�der par affirmation. �Cette sole est tr�s fra�che...; votre ma�tresse, d�licieuse...� me disait jadis un compagnon d'ailleurs m�diocre, et gr�ce � son ton p�remptoire la sauce passait l�g�re, je jouissais des biens de la vie. * * * * * Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous chois�mes, pour la louer, une maison de ma�tre, avec vaste jardin plant� en bois et en vignes, sise dans un canton d�laiss�, � cinq kilom�tres de la voie ferr�e, sur les confins des d�partements de Meurthe-et-Moselle et des Vosges. Originaires nous-m�mes de ces pays, nous comptions n'y �tre distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse p�t nous d�tourner de notre g�n�reux �gotisme. C'est alors que, corrects une supr�me fois envers nos tristes amies, qui furent tour � tour ironiques et �mues, nous pass�mes � Paris liquider nos appartements et notre situation sociale. Nous sort�mes de la grande ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de d�livrer ses �paules d'une charge tr�s lourde. Nous nous �tions d�barrass�s du si�cle. Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous m�ditions le chapitre xx du livre Ier de l'_Imitation,_ qui traite �De l'amour de la solitude et du silence�. Et pour nous d�lasser de la prodigieuse sensibilit� de ce vieux moine, nous �tablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgr� que l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait d�sirable. * * * * * CHAPITRE II M�DITATION SUR LA JOURN�E DE JERSEY Cette journ�e de Jersey fut pu�rile en plus d'un instant, et pas tr�s nette pour moi-m�me. Comment accommoder cette haine mystique du monde et cet amour de l'agitation qui me poss�dent �galement! C'est � Jersey pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Oc�an, que j'approchai le plus d'un �tat h�ro�que. Je tendais a me d�gager de moi-m�me. L'amour de Dieu soulevait ma poitrine. Je dis Dieu, car de l'�closion confuse qui se fit alors en mon imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme, chercheuse et combl�e, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui, d�vote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces cr�atures-l�, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais la civilisation ne produit rien de plus int�ressant. Les vieux mots qui leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en m�me temps une figure assez exacte. H�las! les contrari�t�s d'o� sortit mon _�tat de gr�ce_, je vois trop nettement leur m�diocrit� pour que mon r�ve de Jersey n'ait tr�s vite perdu � mes yeux ce caract�re religieux que lui conservent mes vocables. Jamais rien ne survint en mon �me qui ne f�t embarrass� de mesquineries. Amertume contre ce qui est, curiosit� d�go�t�e de ce que j'ignore, voil� peut-�tre les tiges fl�tries de mes plus belles exaltations! * * * * * Avant cette journ�e d�cisive, d�j� la gr�ce m'avait visit�. J'avais d�j� entrevu mon Dieu int�rieur, mais aussit�t son �mouvante image s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le si�cle, sans qu'ils modifiassent s�rieusement mon ignominie. C'est par le d�dain qu'enfin j'atteignis � l'amour. Certes, je comprenais que seul le d�go�t pr�ventif � l'�gard de la vie nous garantit de toute d�ception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une diminution; mais il fallut la r�v�lation de Jersey, pour que je prisse le courage de me conformer � ces v�rit�s soup�onn�es, et de conqu�rir par la culture de mes inqui�tudes l'embellissement de l'univers. C'est en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les choses et les redresserai selon mon r�ve. Oui, d�j� j'avais �t� travers� de ce d�lire d'animer toutes les minutes de ma vie. Sur les petits carnets o� je note les pointes de mes sensations pour la curiosit� de les �prouver � nouveau, quand le temps les aura �mouss�es, je retrouve une matin�e de juillet que, malade, vraiment �puis�, tant mon corps �tait rompu et mon esprit lucide d'insomnie, je m'�tais fait conduire � la biblioth�que de Nancy, pour lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de s�cheresse, mais infiniment f�cond, dont la m�canique fut toujours pour moi la plus troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate mon scepticisme et mon m�pris; il d�monte tout ce qu'on respecte, en m�me temps qu'il r�conforte mon d�sir d'enthousiasme; il saurait me faire homme libre, tout-puissant sur moi-m�me. Alors que j'�tais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires pass�rent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de la poussi�re, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. Et nous, ceux de la biblioth�que, un pr�tre, un petit vieux, trois �tudiants, nous nous pench�mes des fen�tres de notre palais sur ces hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma t�te: �Tu es un soldat, toi aussi; tu es mille soldats, toute une arm�e. Que leurs trompettes lev�es vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain toutes les figures en face des circonstances.� Et, fr�missant jusqu'� serrer les poings du d�sir de dominer la vie, je me replongeai dans l'�tude des moyens pour poss�der les ressorts de mon �me comme un capitaine poss�de sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera la th�orie des �motions, afin que l'homme � volont� les cr�e toutes en lui et toutes en un m�me moment. Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette douloureuse matin�e o� je vis un de ma race, mais ayant toujours r�sist� � l'app�tit de se d�truire, qui me disait dans un acc�s d'orgueil: �Ma t�te est une merveilleuse machine � pens�es et � phrases; jamais elle ne s'arr�te de produire avec aisance des mots savoureux, des images pr�cises et des id�es imp�rieuses; c'est mon royaume, un empire que je gouverne.� Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'�tais assombri et congel� par le bromure, au point que je n'avais pas la force de lui r�pondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour sourire et pour para�tre alerte. Et je revins � midi, seul, par la longue rue Richelieu (une de ces rues �troites qui me donnent un malaise), plus accabl� et plus inconscient, mais convaincu, au fond de mon d�couragement, que le paradis c'est d'�tre clairvoyant et fi�vreux. * * * * * Je m'�carte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends � conna�tre mon temp�ramment, ses hauts et ses bas. Voil� les soucis, les nuances o� je reviens, sit�t que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement dans le petit bagage d'�motions qui est tout mon moi. A certains jours, elles m'int�ressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui s'effondrent. Elles me sont H�l�ne, Cl�op�tre, la Juliette sur son balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre curiosit� des jeunes gens. Belle paix froide de Saint-Germain! C'est l� que mon coeur �chauff� sans tr�ve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs qui, parfois, m'ont travers� pour m'indiquer ce que je devais �tre! Ma faiblesse jusqu'� cette heure n'a pu forcer � se r�aliser cet esprit myst�rieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je d�partirai sa beaut� � l'univers, qui me fut jusqu'alors m�diocre comme mon �me. --Mais, dira-t-on, Simon, qu'int�ressent la vie (amour des for�ts et du confort) et la pr�cision scientifique (philosophie anglaise), comment s'associait-il � vos aspirations? Je pense qu'�tant fort nerveux et compr�hensif, il vibrait avec mes �nergies quelles qu'elles fussent. Puis il b�illait de sa vie sans argent ni ambition.... Mais pourquoi m'inqui�terais-je d'expliquer cette �me qui n'est pas la mienne? Il suff�t que je vous le fasse voir, aux instants o�, me comparant � lui, vous y gagnerez de me mieux conna�tre. * * * * * LIVRE DEUXI�ME L'�GLISE MILITANTE * * * * * CHAPITRE III INSTALLATION Le lendemain de notre arriv�e, vers les neuf heures, quand le paysage, dans la franchise de son r�veil, n'a pas encore v�tu la splendeur du midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous �tudi�mes la propri�t�, et sa saine banalit� nous agr�a. B�tie sur un vieux monast�re dont les ruines l'enclosent et l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pel�es d'une c�te volcanique. Et cette l�gende de volcan, dans nos promenades du soir, nous invitait � des r�veries g�ologiques, toujours teint�es de m�lancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de science. Nos fen�tres dominaient une vaste cuvette de terres labour�es, sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'� l'horizon des fen�tres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois, les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tass�es dans le lointain. Sur un autre ballon tr�s proche, le village d�ployait sa rue morne; et l'�glise au milieu des tombes dominait le pays. Cette mise en sc�ne, si compl�tement priv�e de jeunesse, devait mieux servir nos s�v�res analyses que n'eussent fait les somptuosit�s �nergiques de la grande nature, la mollesse bell�tre du littoral m�diterran�en, ou m�me ces plaines d'�tangs et de roseaux dont j'ai tant aim� la r�signation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos pens�es � leur place. * * * * * _Installation mat�rielle_ En une semaine nous f�mes organis�s. Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit � notre service. Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de m�ditation, Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes sensations, et qui d�sire m'an�mier, tant j'ai le go�t des frissons d�licats, je consid�rai qu'une branche d'arbre tr�s maigre, fr�lant ma fen�tre et que je conna�trais, me suffirait. La salle � manger nous parut parfaite, d�s qu'un excellent po�le y fut install�. Dans la biblioth�que o� nous agit�mes des probl�mes par les nuits d'hiver, on mit un grand bureau double o� nous nous faisions vis-�-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour faire nos recherches ou r�diger, puis, au coin de la chemin�e, deux ganaches pour la m�taphysique des probl�mes. La pi�ce voisine �tait tapiss�e de livres, m�l�s et contradictoires comme toutes ces fi�vres dont la bigarrure fait mon �me. Seul Balzac en fui exclu, car ce passionn� met en valeur les luttes et l'amertume de la vie sociale; et, malgr� tout, romanesques et de fort app�tit, nous trouverions dans son oeuvre, � certains jours, la nostalgie de ce que nous avons renonc�. Je m'opposai avec la m�me �nergie � ce qu'aucune chaise p�n�tr�t dans la maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions l'honn�te homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait jamais rien combin� d'estimable hors d'un fauteuil. Tous nos murs furent blanchis � la chaux. J'aime le mutisme des grands panneaux nus; et mon �me, racont�e sur les murs par le d�tail des bibelots, me deviendrait insupportable. Une id�e que j'ai exprim�e, d�sormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante hypocrisie, par des manques fr�quents de sinc�rit� dons la conversation, que j'arrive � poss�der encore en moi un petit groupe de sentiments qui m'int�ressent. Peut-�tre qu'ayant tout avou� dans ces pages, il me faudra tenter une �volution de mon �me, pour que je prenne encore du go�t � moi-m�me. Nous f�mes des visites aux notables et quelques aum�nes aux indigents. Et pour acqu�rir la consid�ration, chose si n�cessaire, nous r�pand�mes le bruit que, fr�res de lits diff�rents, nous �tions n�s d'un officier sup�rieur en retraite. Enfin, sur l'initiative de Simon, nous caus�mes des femmes. La femme, qui, � toutes les �poques, eut la vertu f�cheuse de rendre bavards les imb�ciles, renferme de bons �l�ments qu'un d�licat parfois utilise pour se faire � soi-m�me une belle illusion. Toutefois, elle fait un divertissement qui peut nuire � notre concentration et compromettre les exp�riences que nous voulons tenter. Simon, ayant r�fl�chi, ajouta: --Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastet�! --Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tr�s bien vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ou�e et le reste s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets ne sont pas purs, la virginit� de nos sens se g�te. Mais les objets sont ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de nous �difier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de troublant ni de myst�rieux; d�pouillons-la de tout ce lyrisme que nous jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la chastet�. Simon voulut bien m'approuver. C'est pourquoi nous sommes all�s � la messe. Et entre les jeunes personnes, nous avons distingu� une fille pour sa fra�che sant� et pour son impersonnalit�. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien nous distraire du d�veloppement de notre �tre. Nous f�mes donc un arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en e�mes de la satisfaction. * * * * * Au soir de cette premi�re semaine, dans notre cadre d'une simplicit� de bon go�t, assis et souriant en face du paysage s�v�re que d�solent la brume et le silence, nous r�sol�mes de couper tout fil avec le monde et de br�ler les lettres qui nous arriveraient. * * * * * _Installation spirituelle_ Je fus flatt� de trouver un clo�tre dans les coins d�labr�s de notre propri�t�. Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attrist� de souvenirs d�sagr�ables et de d�sirs, parfois j'ai d�sir� achever ma vie sous les clo�tres o� ma curiosit� s'�tait satisfaite un jour. Ce me serait un pis aller d�licieux de veiller sous les lourds arceaux de Saint-Trophime � Arles, d'o�, certain jour, je descendis dans l'�glise lugubre pour me m�priser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une beaut� dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus d'�nergie je saurais �tre. Notre clo�tre, qui date de la fin du treizi�me si�cle, n'abritait plus que des volailles quand nous le f�mes approprier, pour l'amour du christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont notre veine d'asc�tisme et d'�nervement. Il est bas, triste et couvert de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilob�s l'entourent, sous chacun desquels avait �t� sculpt� un petit bas-relief. Quoique le temps les e�t d�grad�s, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure les plis de sa p�lerine, et je me d�solai fr�quemment avec elle, pensant avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce roi, que je ne le suis envers moi-m�me, quand je donne � ma vie une r�gle monacale. C'est l� qu'au matin nous descendions, tandis qu'on pr�parait nos chambres; et ce m'�tait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste poli, sans plus, car nous pratiquions la r�gle du silence jusqu'au repas du soir pris en commun. L'apr�s-midi, o� je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de tromper la m�chancet� des digestions, c'�tait apr�s le d�jeuner, une fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade jusqu'� deux heures,--une partie de volant dans le clo�tre, comme faisaient, pour se d�lasser, Jans�nius et M. de Saint-Cyran,--du repos dans un fauteuil balanc�, puis un nouveau cigare,--une m�ditation � l'�glise, suivie d'une petite promenade,--� quatre heures, la rentr�e en cellule. (On notera que Simon, en d�pit d'une l�g�re tendance � l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'� deux heures). Et cette grande vari�t� de mouvement dans un si bref espace de temps nous portait, sans trop d'ennui, � travers les heures �crasantes du milieu du jour. A sept heures, d�ner en commun; et fort avant dans la nuit, nous analysions nos sensations de la journ�e. * * * * * C'est dans l'une de ces conf�rences du soir que j'appelai l'attention de Simon sur la n�cessit� de nous enfermer, comme dans un corset, dans une r�gle plus �troite encore, dans un syst�me qui maintiendrait et fortifierait notre volont�. --Il ne suff�t pas, lui disais-je, de fixer les heures o� nous m�diterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un sentiment d'inutilit�, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le vivifier? L'�nergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la main. Pour qu'il comprit cette an�mie de mon �me, je lui rappelai un caf� qui nous �tait familier.--Que de fois je suis sorti de l� vers les dix heures du soir, d�go�t� de fumer et avec des gens qui disaient des niaiseries! Les feuilles des arbres �taient l�g�rement �clair�es en dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions pas de but; j'�tais m�content de moi, amoindri devant les autres, et je n'avais pas l'�nergie de rompre l�. Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des exemples personnels. --Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. Une nuit, pr�s de m'endormir, je fus frapp� par cette id�e, qui vous para�tra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, �tait l'antique Tana�s des l�gendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle intensit�, une beaut� si myst�rieuse qui je dus, ayant allum�, chercher dans la biblioth�que une carte o� je suivis ce fleuve d�s sa sortie du lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de si�cles interpos�s, Orph�e m'apparut _errant � travers les glaces hyperbor�ennes, sur les rives neigeuses du Tana�s, dans les plaines du Riph� que couvrent d'�ternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs inutiles de Pluton_. Cet esprit d�licat fut sacrifi� par les femmes toujours ivres et cruelles. On s'�tonnera que je m'�meuve d'un incident si fr�quent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble gu�re; mais ce soir-l�, mille sens admirables s'en levaient, si press�s que je ne pouvais les saisir. Et ce d�solations lointaines, �voqu�es sans autres d�tails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'ach�ve dans l'enthousiasme une journ�e de s�cheresse, de la plus fade banalit�. Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences qu'elles se refl�tent dans nos �mes, pour y �veiller leurs types. Les plus petits d�tails, � certains jours, retentissent infiniment en moi. Ces sensibilit�s trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le r�ve entrevu dans notre cottage de Jersey. * * * * * _Pri�re-programme_ Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret! Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse � d�penser: nous profiterons des moments de lucidit� de nos organes, et nous ne forcerons jamais notre machine, quand son �tat de r�mission invite au repos. Peut-�tre m�me surprendrons-nous ces r�gles fixes des mouvements de notre sang qui am�nent ou �cartent les p�riodes o� notre sensibilit� est � vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait � changer, � diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme � nos besoins. Par des hardiesses d'hygi�niste ou de pharmacien, nous pourrions nous mettre en situation de fournir tr�s rapidement les �tats les plus rares de l'�me humaine. Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances o� nous pla�ons nos facult�s, nous verrions aussit�t nos d�sirs (qui ne sont que les besoins de nos facult�s) changer au point que notre �me en para�tra transform�e. Et pour nous cr�er ces milieux, il ne s'agit pas d'user de raisonnements, mais d'une m�thode m�canique; nous nous envelopperons d'images appropri�es et d'un effet puissant, nous les interposerons entre notre �me et le monde ext�rieur si n�faste. Bient�t, s�rs de notre proc�d�, nous pousserons avec clairvoyance nos �motions d'exc�s en exc�s; nous conna�trons toutes les convictions, toutes les passions et jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donn� d'aborder � l'esprit humain, dont nous sommes, d�s aujourd'hui, une des plus �l�gantes r�ductions que je sache. * * * * * Les ordres religieux ont cr�� une hygi�ne de l'�me qui se propose d'aimer parfaitement Dieu; une hygi�ne analogue nous avancera dans l'adoration du _Moi_. C'est ici, � Saint-Germain, un institut pour le d�veloppement et la possession de toutes nos facult�s de sentir; c'est ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins �nergiquement que firent les grands saints du christianisme, proscrivons le p�ch�, le p�ch� qui est la ti�deur, le gris, le manque de fi�vre, le p�ch�, c'est-�-dire tout ce qui contrarie l'amour. L'homme id�al r�sumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour que je veux r�aliser. Je convoque tous les violents mouvements dont peuvent �tre �nerv�s les hommes; je para�trai devant moi-m�me comme la somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de ma st�rilit� et flatt� dans mon orgueil, nulle fi�vre ne me demeurera inconnue, et nulle ne me fixera. C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: �Je suis un homme libre.� * * * * * CHAPITRE IV EXAMENS DE CONSCIENCE J'ai ferm� la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troubl� des naus�es que lui donnait le si�cle, cherche avec agitation.... Conna�tre l'esprit de l'univers, entasser l'�motion de tant de sciences, �tre secou� par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion m'enfi�vre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec le d�sespoir de couper mon ardeur; je me suis lev� ce matin avec un bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de tranquillit� �tendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement ouverts � celui que j'aime: � l'Enthousiasme. Il ne s'agit pas qu'ayant accumul� des notions, je devienne pareil � un dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agit� de tous les frissons, et d'en �tre insatiable. Seule f�licit� digne de moi, ces instants o� j'adore un Dieu, que gr�ce � ma clairvoyance croissante, je perfectionne chaque jour! * * * * * Pour ne pas succomber sous l'�me universelle que nous allons essayer de d�gager en nous, commen�ons par conna�tre les forces et les faiblesses de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience nette de l'�motion per�ue, et pour pouvoir la faire appara�tre � volont�. Tel fut l'objet de nos conf�rences d'octobre. * * * * * _Examen physique_ Nous inspect�mes d'abord nos organes: de leur disposition r�sulte notre force et notre clairvoyance. * * * * * Un m�decin comp�tent que nous f�mes venir de la ville nous mit tout nus et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts r�unis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte jusqu'� trente; ainsi l'avait-il ordonn�. --Vous �tes d�licats, mais sains. Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionn�s par une difformit� aussi p�niblement que par un manque de tenue. C'est encore du lyrisme que d'�tre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. Toute affectation nous choque. �Avoir la pituite ou une gibbosit�! disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouv�t le tour d'esprit de Victor Hugo.� Simon a bien du go�t de r�pugner aux �tres excessifs; ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un esprit agile dans un corps simplifi�, tel est notre r�ve pour assister � la vie. * * * * * Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant d�but� dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement les fers et les quinquinas; mais toujours me r�pugna le grand air qui seul m'e�t tonifi� sans m'�chauffer. * * * * * Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naqu�mes dans des familles nerveuses, la sienne apoplectique du c�t� des hommes et bizarre par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacit� dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et pr�teraient parfois au ridicule sans sa parfaite �ducation. Il est bilieux. --A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes chiens et criant apr�s eux, d�s les six heures du matin, je jouis, je respire � l'aise. Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur �cre dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-�tre seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce m�decin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temp�rament, l'_activit� du coeur_ est excessive et exigeante. --J'entends bien, me r�pond en souriant Simon; mes journ�es ne sont heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agr�ables qu'� Paris.... Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations s�dentaires, l'exercice exclusif des organes internes entra�nent des d�sordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la f�cheuse contraction de mon syst�me �pigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'� faire h�siter ma vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une chaleur active et un mouvement r�gulier du cerveau, et qui est si n�cessaire pour venir � bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi que tu me vis indiff�rent aux ambitions, que tu poursuivais tout au moins par saccade. --Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de mes plus belles �nergies, ces h�sitations et ces r�serves! Toi, Simon, bilio-nerveux, tu m�les une incertitude �pre � cette multiple �nergie c�r�brale qui na�t de ton �tat nerveux. Cette complexit� est le point extr�me o� tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premi�re �tape. Je suis n� tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activit� musculaire toujours nulle, le syst�me c�r�bral et nerveux a tout accapar�. Dans ce d�faut d'�quilibre, les organes in�galement vivifi�s se sont alt�r�s, la sensibilit� alla se d�naturant. C'est l'estomac qui partit le premier. J'offre un ph�nom�ne bien connu des philosophes de la m�decine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pouss� � cette s�rie d'exp�riences, o� je veux me cr�er une exaltation continue et proscrire � jamais les abattements. Dans ma d�faillance que rend extr�me l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passag�re me traverse; en ces instants, je sens d'une mani�re heureuse et vive; la multiplicit� et la promptitude de mes id�es sont incomparables: elles m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer � jamais! Si � l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, c'est que je n'ai pas surpris le secret de les �voquer... Je te marque l� quelle sera notre t�che de Saint-Germain. Nous sommes l'un et l'autre des m�lancoliques. Mais faut-il nous en plaindre? Admirable complication qu'a not�e le savant! Les app�tits du m�lancolique prennent plut�t le caract�re de la passion que celui du besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but devient secondaire; c'est dans notre app�tit m�me que nous nous complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des id�alistes. De cet �tat, disent les m�decins, sortent des passions tristes, minutieuses, personnelles, des id�es petites, �troites et portant sur les objets des plus l�g�res sensations. Et la vie s'�coule, pour ces sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui donnent � toute leur mani�re d'�tre un caract�re de pu�rilit�, d'autant plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit d'ailleurs fort distingu�. N'en doutons pas, voil� comment nous juge le docteur qui, tout � l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de l'univers une vision ardente et m�lancolique, se peut-il rien imaginer de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire tenir l'infini dans une seconde de nous-m�mes. Nos raisonnements tortueux demeurent incomplets, c'est que l'�motion nous a saisis au d�tour d'une d�duction, et d�s lors a rendu toute logique superflue. Il ne faut pas demander ici des raisonnements �quilibr�s. Je n'ai souci que d'�tre �mu. Et f�licitons-nous, Simon: toi, d'�tre devenu m�lancolique; et moi, d'avoir �t� an�mi� par les veilles et les dyspepsies. F�licitons-nous d'�tre d�bilit�s, car toi, bilieux, tu aurais �t� satisfait par l'activit� du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux d�licat, je serais simplement distingu�. Mais parce que l'activit� de notre circulation �tait affaiblie, notre syst�me veineux engorg�, tous nos actes accompagn�s de g�ne et de travail, nous avons mis l'�ge m�r dans la jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irr�flexion des adolescents, leurs gambades ni leurs d�portements. La vie toujours chez nous rencontra des obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette �nergie vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-m�me. Je ne me crus jamais invincible. Et en m�me temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. Notre existence, qui peut para�tre triste et inqui�te, fut du moins clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces �mouss�es nous engage vivement � ne n�gliger aucune de celles qui nous restent, � en augmenter l'effet par un meilleur usage, � les fortifier de toutes les ressources de l'exp�rience. * * * * * Tel est notre corps, nous disions-nous l'un � l'autre, et c'est un des plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes exp�riences. * * * * * _Examen moral_ Nous continu�mes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions � �clairer notre conscience. Silencieux et retir�s, d'apr�s un plan m�thodique, nous avons pass� en revue nos p�ch�s, nos manques d'amour. A ce tr�s long labeur je trouvai infiniment d'int�r�t. Et Simon, au d�ner du dernier jour, une heure avant la confession solennelle, me disait; --Aujourd'hui, comme le malade arrive � conna�tre la plaie dont il souffre et qu'il inspecte � toute minute, je suis obs�d� de la laideur qu'a prise mon �me au contact des hommes. * * * * * Nous avions d�cid� de passer nos fracs, cravates noires, souliers vernis, de boire du th� en go�tant des sucreries, et de nous coucher seulement � l'aube, afin de marquer cette grande journ�e de quelques traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il faut consid�rer qu'un d�cor trop familier rapetisse les plus vives sensations). Quand nous f�mes assis dans les deux ganaches de la chemin�e, toutes lampes allum�es et le feu tr�s clair, Simon, qui sans doute attachait une grande importance � ces premi�res d�marches de notre r�g�n�ration, �tait �mu, au point que, d'�nervement presque douloureux m�l� d'hilarit�, il fit, avec ses doigts crisp�s en l'air, le geste d'un �pileptique. Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages d'�tre deux, car par contagion je go�tai, avant m�me les premiers mots, une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tr�s curieux. * * * * * Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux o� nous avons demeur�. 1� DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-�-dire au milieu de ces relations que je ne me suis pas faites moi-m�me), j'ai p�ch�; _Par pens�e_ (les p�ch�s par pens�e sont les plus graves, car la pens�e est l'homme m�me); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'� avoir des pr�jug�s sur les situations sociales et que je respectai malgr� tout celui qui avait r�ussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer dans les cat�gories. _Par parole_ (les p�ch�s par parole sont dangereux, car par ses paroles on arrive � s'influencer soi-m�me); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne point para�tre diff�rent, mille phrases m�diocres qui m'ont fait l'�me plus m�diocre. _Par oeuvre_ (les p�ch�s par oeuvre, c'est-�-dire les actions, n'ont pas grande importance, si la pens�e proteste); toutefois il y a des cas: ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil � oreillettes o� j'aurais m�dit� plus noblement. 2� DANS LA VIE ACTIVE (c'est-�-dire au milieu de ceux que j'ai connus par ma propre initiative), j'ai p�ch�: _Par pens�e_: m'�tre pr�occup� de l'opinion. Je fus tent� de trouver les gens moins ignobles quand ils me ressemblaient. _Par parole_: avoir reni� mon �me, jolie volupt� de rire int�rieur, mais qui demande un tact infini, car l'�me ne demeure intense qu'� s'affirmer et s'exag�rer toujours. _Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me plus � inventer des hommes sup�rieurs, pour le plaisir de les louer et de m'humilier. C'est une fausse d�marche; on ne profite qu'avec soi-m�me, m�ditant et s'exasp�rant. * * * * * Quand j'achevai cette confession, Simon me dit: --Il est un point o� vous glissez qui importe, car nous saurions en tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez eu un m�tier. --C'est juste, lui dis-je. Un m�tier, quel qu'il soit, fait � notre personnalit� un fondement solide; c'est toute une r�serve de connaissances et d'�motions. J'avais pour m�tier d'�tre ambitieux et de voir clair. Je connais parfaitement quelques c�t�s de l'intrigue parisienne. --Voulez-vous me donner des d�tails sur les hommes sup�rieurs que vous remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingti�me ann�e. --A dix-huit ans, mon �me �tait m�prisante, timide et r�volt�e. Je vis un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en r�alit� il ne se laissait pas aborder. O mon ami, de qui je tais le nom, aupr�s de votre d�licatesse j'�tais maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous comprenais; peut-�tre vous n'avez pas joui des s�ductions qu'exer�ait sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes ann�es qui vous �coutaient, et par� d'un flottant d�sir de plaire, vous n'�tiez pr�occup� que de vous para�tre ing�nieux � vous-m�me. Or, c�dant � l'attrait de reproduire la s�duisante image que vous m'apparaissiez, je n�gligeai la puissance de d�tester et de souffrir qui sourd en moi. Vous captiviez mon �me, sans daigner m�me savoir qu'elle est charmante, et vous l'entra�niez � votre suite en lui lan�ant par-dessus votre �paule des paroles flatteuses d�nu�es d'�-propos. Celui que je rencontrai ensuite �tait amer et d�daigneux, mais son esprit, ardent et d�sint�ress�. Je le vis orgueilleux de son vrai moi jusqu'� s'humilier devant tous, pour que du moins il ne f�t jamais trait� en �gal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne p�mes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuit� d'avoir dans l'autre un t�moin. Aussi avons-nous pr�f�r�--du moins tel fut mon sentiment, car je ne veux m�me plus imaginer ce qu'il pensait--oublier que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des concessions, je n'avais plus � m'en impatienter que devant moi-m�me. O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de v�tir � volont� des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la plus compl�te possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et morne, d�j� j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqu� de discipline, et ton �treinte m'avait gris�. Ne veux-tu pas m'enseigner � prier m�thodiquement? * * * * * Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parl�. Mon �motion l'enleva. Nous conn�mes, ce soir-l�, une ardente bont� envers mille indices de beaut� qui soupirent en nous et que la grossi�ret� de la vie ne laisse pas aboutir. J'aspirais � souffrir et � frapper mon corps, parce que son �paisse indolence opprime mes jolies d�licatesses. Comme je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse ressenti aucune douleur, mais seulement l'�pre plaisir de la vengeance.... Tout cela j'h�site � le transcrire; ce ne sont pas des raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'�motion montante de cette sc�ne � laquelle je ne sais pas laisser son vague myst�rieux. Qu'ils s'essayent � repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui soup�onnent la sinc�rit� de ma description! Si mes habitudes d'homme r�fl�chi n'avaient retenu mon bras, j'eusse �t� ais�ment sublime, et frappant mon corps, j'aurais dit: �Souffre, mis�rable! g�mis, car tu es inf�me de ne conna�tre que des instants d'�motion, rapides comme des pointes de feu. Souffre, et profond�ment, pour que ton _Moi_, � cet �veil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous la pluie de la vie. Depuis huit ann�es que tes sens sont baign�s de sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu br�les, quand il faudrait que tu fusses consum� de toutes � la fois et sans tr�ve! Mais comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas m�me un r�el d�sir d'�tre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta m�diocrit�! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que toi. Et si tu te vantes que leur sup�riorit� t'est indiff�rente, je ne t'autorise pas � tirer m�rite de ce renoncement: il n'est beau d'�tre mis�rable et d'aimer sa mis�re qu'apr�s s'�tre d�pouill� volontairement.� Ah! Simon, quel ennui! Que d'ann�es excellentes perdues pour le d�veloppement de ma sensibilit�! J'entrevois la beaut� de mon �me, et ne sais pas la d�gager! C'est un grand d�pit d'�tre enferm� dans un corps et dans un si�cle, quand on se sent les loisirs et le go�t de vivre tant de vies! * * * * * Simon restait assis aupr�s du feu, cherchant le calme dans une raideur de nerfs, �videmment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et m'asseyant � ses c�t�s:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je. C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant des psychologues, que nous empruntons cette m�thode, dont je me suis toujours bien trouve. La vie est insupportable � qui n'a pas � toute heure sous la main un enthousiasme. Que si la gr�ce nous est donn�e de ressentir une �motion profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, rattachons-la, f�t-elle de l'ordre m�taphysique le plus haut, � quelque objet mat�riel que nous puissions toucher jusque dans nos pires d�nuements. R�duisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que l'apprenti m�canicien trace sur le tableau noir des signes conventionnels, pour fixer la figure id�ale qu'il calcule et qui toujours est pr�s de lui �chapper. J'imaginerai un guide-�ne et toute une mn�motechnic, qui me permettront de retrouver � mon caprice les plus subtiles �motions que j'aurai l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogu� et condens� en r�bus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais int�rieur, et m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout je parviendrai � fixer mon esprit. L'attention ramass�e toute sur un m�me point y augmente infiniment la sensibilit�. Une douleur l�g�re, quand on la m�dite, s'accro�t et envahit tout l'�tre. Si vous essayes de songer � cette phrase abstraite: �J'ai manqu� d'amour dans mes m�ditations, c'est pourquoi j'ai �t� humili�, votre esprit dissip� n'arrive pas � l'�motion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du soir, seul dans votre chambre o� rien ne vous distrait, et dites: _Composition de lieu_ Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le ciel, par d�sespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations sans tr�ve que la morphine ne ma�trise plus. Il sait sa mort assur�e, douloureuse et lente. Il g�t loin de ses pairs, parmi des hommes grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; m�me il en est arriv� � rougir de soi-m�me, et pour plaire � ces gens il a voulu para�tre leur semblable. Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres des rois qui le traitent en amis, qu'il c�l�bre le culte dont l'entoura sa ma�tresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis jusqu'au soir o� elle mourut en le d�sirant, qu'il oublie son infirmit� et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, l'amour fr�re de l'orgueil, rentre en lui, et ses pens�es ennoblies redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et d�daigneuses. * * * * * Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et d�sabus�s, nous appuyions nos fronts aux vitres fra�ches. Sur la vaste cuvette des terres endormies, parmi les vapeurs qui s'�tirent, l'aube commen�ait; alors, nous entrepr�mes, dans le malaise de ce matin glac�, l'_exercice de la mort_. * * * * * _Exercice de la mort_ Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par notre cercueil, nos mains jointes seront opprim�es par des planches clou�es � grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les marques p�nibles de cette lutte derni�re que chacun s'efforce de taire, mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce moment supr�me prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne para�t singulier qu'� l'agonisant lui-m�me. Ce sera termin�. Tout ce que j'aurai emmagasin� d'id�es, d'�motions, et mes conceptions si vari�es de l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces enthousiasmes si d�sir�s, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond peu de cas, et il convient en m�me temps que nous en jouissions sans tr�ve. Jouissons de tout et h�tivement, et ne nous disons jamais: �Ceci, des milliers d'hommes l'ont fait avant moi�; car, � n'ex�cuter que la petite danse que la Providence nous a r�serv�e dans le cotillon g�n�ral, nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en d�sir, se sont pr�t�es � tous les imb�ciles, et lors m�me qu'elles sont vierges de d�sir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imb�cile qui puisse leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais nous �mouvoir � les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si maigres choses un sentiment aussi agr�able. * * * * * _Colloque_ Cette haine du p�ch� et cette ardeur vers les choses divines que je viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon �me, je les ai analys�s; j'ai d�mont� ces sentiments h�ro�ques, je saurais � volont� les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossi�res inscrites sur mon carnet me donnent s�rement les r�ves les plus exquis que l'humanit� puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le fid�le jusqu'� la chapelle o� il s'agenouille. Mon �me m�canis�e est toute en ma main, pr�te � me fournir les plus rares �motions. Ainsi je deviens vraiment un homme libre. Pourquoi, mon �me, t'humilier, si de toi, pauvre d�sorient�e, je fais une admirable m�canique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire pleurer d'amour pour sa famille, en songeant � la douleur qu'il causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps ab�m�, l'impr�vu de cette nouvelle tombant au milieu du souper, apport�e par un parent qui peut � peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent toutes les voix pendant trois jours. Et, pr�cisant ce tableau mat�riel avec minutie, il s'�levait en pleurant sur soi-m�me jusqu'� la plus noble �motion d'amour filial: le d�sespoir de peiner les siens. Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de Loyola? Gr�ce � des associations d'id�es devenues chez la plupart des hommes instinctives, ne fait-on pas jouer � volont� les ressorts de la m�canique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous verrez chacun d'eux �prouver des sensations identiques. A tout ce qui est �pars dans le monde, l'opinion a attach� une fa�on de sentir d�termin�e, et ne permet gu�re qu'on la modifie. Nous �prouvons des sentiments de respectueuse �motion devant une centaine d'anecdotes ou devant de simples mots peut-�tre vides de r�alit�. Voil� la m�canique � laquelle toute culture soumet l'humanit�, qui, la plupart du temps ne se conna�t m�me point comme dupe. Et moi qui, par une m�thode analogue, aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ing�nie � me procurer des �motions perfectionn�es, vous viendriez me bl�mer! L'humanit� s'�meut souvent � son dommage, tant elle y porte une d�plorable conviction; quant � moi, sachant que je fais un jeu, je m'arr�terai presque toujours avant de me nuire. * * * * * CHAPITRE V LES INTERCESSEURS Ayant touch� avec lucidit� nos organes et nos agitations famili�res sachons utiliser cette enqu�te. Que notre �me se redresse et que l'univers ne soit plus d�form�! Notre �me et l'univers ne sont en rien distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une m�me chose, la somme des �motions possibles. H�las! devant un immense labeur, mon ardeur si intense d�faille. Comment, sans m'�garer, amasser cette somme des �motions possibles? Il faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_. Il est, Simon, des hommes qui ont r�uni un plus grand nombre de sensations que le commun des �tres. �chelonn�s sur la voie des parfaits, ils approchent � des degr�s divers du type le plus complet qu'on puisse concevoir; ils sont voisins de Dieu. V�n�rons-les comme des saints. Appliquons-nous � reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur. Ais�ment nous nous fa�onnerons � leur imitation, maintenant que nous connaissons notre m�canisme. D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui caract�risent ces parfaits et de les d�gager des scories dont la vie les a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un ma�tre peignit et que le temps a remplie d'ombre, r�appara�t sous les soins d'un expert, ainsi, par ma m�thode et ma pers�v�rance, r�appara�tront ma v�ritable personne et mon univers enfouis sous l'injure des barbares. Courons d�s aujourd'hui rendre � ces princes un hommage r�fl�chi. Je veux quelques minutes m'asseoir sur leurs tr�nes, et de la dignit� qu'on y trouve je demeurerai embelli. Figures que je ch�rissais d�s mes premi�res sensibilit�s, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes d�sirs vos vertus �mergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par l'analyse je reconstituerai m�thodiquement en mon esprit votre beaut�. * * * * * D�s lors, nous pass�mes des heures paisibles � tourner les feuillets, comme un pr�tre �gr�ne son chapelet. Dans la petite biblioth�que, �cras�e de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs jours, nous m�dit�mes la biographie de nos saints, et ces bienveillants amis touchaient notre �me �� et l� pour nous faire voir combien elle est int�ressante. Dans cette �tude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon d�sir de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de J�sus-Christ excite le chr�tien � m�riter les splendeurs et la f�licit� du paradis. Aimable vie abstraite de Saint-Germain! D�gag� des n�cessit�s de l'action, fid�le � mon r�gime de m�ditation et de solitude, assur� au soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me d�tournerait le lendemain de mes vertus, prot�g� contre les d�faillances au point que j'avais oubli� le si�cle, je passai les mois de novembre, d�cembre et janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai sp�cialement a quelques-uns qui, au d�tour d'un feuillet, me bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, � des coins nouveaux de mon �me. Des figures livresques peu a peu v�curent pour moi avec une incroyable �nergie. Quand une trop heureuse sant� ne m'appesantit pas, Benjamin Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont pr�sents, avec une r�alit� dans le d�tail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que je les fr�quente, sont des fragments de moi-m�me. De l� cette ardente sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-m�me que je vois palpiter, c'est mon �me que j'approuve, redresse et adore. Leur beaut� peu s�re me fait entendre des fragments de mon dialogue int�rieur, elle me rend plus pr�cise cette �trange sensation d'angoisse et d'orgueil dont nous sommes travers�s, quand, le tumulte ext�rieur apais� quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_. * * * * * L'ennui vous emp�cherait de me suivre, si j'entrais dans le d�tail de tous ceux que j'ai invoqu�s. Voici, � titre de sp�cimen, quelques-unes des m�ditations les plus pouss�es o� nous nous satisfaisions. (Je pense qu'on se repr�sente comment naquirent ces consultations spirituelles. Nous gardions m�moire de nos r�flexions singuli�res, et nous nous les communiquions l'un � l'autre dans notre conf�rence du soir. Elles nous servaient encore � fixer le plan de nos �tudes pour les jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de notre sensibilit�.) * * * * * I M�DITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT C'est par raisonnement que Simon go�te Benjamin Constant. Simon est s�duit par ce r�le officiel et par cette allure d�daigneuse qui masquaient un boh�mianisme forcen� de l'imagination; il f�licite Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant soi-m�me et devant la soci�t�, par orgueil de sensibilit�, et encore de ce qu'il e�t peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains. * * * * * Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il �tait possible et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers points qui me passionnent, avec cet homme assez distingu� pour �tre tout � la fois dilettante et fanatique. J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude o� il ne pourra pas se contenter. J'aime, quand Mme de R�camier se refuse, le d�sespoir, la folie lucide de cet homme de d�sir qui n'aima jamais que soi, mais que �la contrari�t� rendait fou�. J'aime les saccades de son existence qui fut men�e par la g�n�rosit� et le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions, qui eurent aux Cent-Jours des d�tours un peu brusques, � cause du sourire trop souhait� d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme le plus beau trait de cet amour h�ro�que et r�fl�chi que seuls connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes pay�es par Louis-Philippe et cette humiliation d'une carri�re finissante qui jetait encore tant d'�clat me remplissent d'une m�lancolie romanesque, o� je me perds longuement. J'aime qu'il ait �t� brave. Quand on go�te peu les hommes les plus consid�r�s, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions sociales, il est joli � l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs beaucoup de petites imaginations (et les facult�s imaginatives, c'est le secret de la peur) sont � �touffer quand l'�me va devant soi, toute prudence perdue! Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la poussi�re dess�chante de ses id�es, sans jamais respirer la nature, et qu'il mettait sa volupt� � surveiller ironiquement son �me si fine et si mis�rable. Royer-Collard le m�sestimait; mais nous-m�mes, Simon, nous e�t-il consid�r�s, cet honn�te homme p�remptoire qui, par sa rudesse voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas d�sol�? * * * * * _Application des sens_ Si cet app�tit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous inqui�te au contact du fi�vreux Balzac arrivait � nous dominer, notre sensibilit� et notre vie reproduiraient peut-�tre les courbes et les compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant. A dix-huit ans, il souffrait d'�tre inutile.... Peut-�tre ne sommes-nous ici que pour n'avoir pas su placer notre personne. Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en �prouv�t un besoin r�el, �mais pour marquer sa place, et parce que, � quarante ans, il ne se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait�. Il d�sirait de l'activit� plus encore que du g�nie.... Ce qu'il nous faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse o� nous nous st�rilisons; avons-nous dans cette retraite le souci de cr�er rien de nouveau? Il nous suffit que notre Moi s'agite; nous m�canisons notre �me pour qu'elle reproduise toutes les �motions connues. Parmi ses trente-six fi�vres, Constant gardait pourtant une id�e sereine des choses; �Patience, disait-il � son amour, � son ambition, � son d�sir du bonheur, patience, nous arriverons peut-�tre et nous mourrons s�rement: ce sera alors tout comme.� Ce sentiment ne me quitte gu�re. Deux ou trois fois il me pressa avec une intensit� dont je garde un souvenir qui ne p�rira pas. Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une apr�s-midi de soleil, mes fen�tres �tant ouvertes, par o� montaient la bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un lointain tonnelier, je travaillais avec �nergie pour �chapper � une sentimentalit� aigu� que l'�loignement avait fortifi�e. Mais for�ant ma r�sistance, dans mon cerveau lass�, sans tr�ve d�filait � nouveau la suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore � satisfaire mon sentiment contrari�. Soudain, vaincu par l'obstination de cette recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai � mon d�couragement; je le consid�rai en face. Ces r�ves romanesques de bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'int�ressaient infiniment plus que les id�es de devoir (le devoir, n'�tait-ce pas, alors comme toujours, d'�tre orgueilleux?) o� j'essayais de me consoler. Sans doute, me disais-je, j'ai d�j� connu ces exag�rations; je sais que dans soixante jours, ces chagrins d�mesur�s me deviendront incompr�hensibles, mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-m�me, une jeunesse de chaque matin qui m'auront �chapp�. La vie continuera, apais�e (mais si d�color�e!), jusqu'� un nouvel accident, jusqu'� ce que je souffre encore devant une f�licit�, que je ne saurai pas acqu�rir: 1� parce que la f�licit� en r�alit� n'existe pas; 2� parce que si elle existait, cela m'humilierait de la devoir � un autre. Puis des jours ternes reprendront, coup�s de secousses plus rares, pour arriver � l'�ge des regrets sans objet... Telle �tait la seule vision que je pusse me former du monde. Elle m'�tait fort d�sagr�able. J'ai vu un boa mourir de faim enroul� autour d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroul� ma vie autour d'un r�ve intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet sinistre: d�sesp�r� de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne saurais plus mon inassouvissement. Je contemplais dans une glace mon visage d�fait; j'�tais curieux et effray� de moi-m�me. Combien je me bl�mais! Je ne doutais pas un instant que je ne gu�risse, mais j'�tais affol� de d�ner et de veiller dans cette ville o� rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et puis de me r�veiller, au matin d'une p�le journ�e, avec l'atroce souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis � une ch�re affection, en me r�signant � accepter ces quinze jours d'�nervement tr�s p�nible! Je me r�p�tai la parole de Benjamin Constant: �Patience! nous arriverons peut-�tre (� ne plus d�sirer, � �tre d'�me morne), et puis nous mourrons s�rement; ce sera alors tout comme.� * * * * * _M�ditation_ Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin Constant, et � propos d'une controverse culinaire un peu trop prolong�e que nous e�mes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup Simon pour tout ce que nous m�prisons en commun, mais il me blesse par l'in�gale importance que nous pr�tons � diverses attitudes de la vie. Certes, je me forme des id�es claires de mes exaltations, et tout ce cabotinage sup�rieur, je le m�prise comme je m�prise toutes choses, mais je l'adore. Je me plais � avoir un caract�re passionn�, et � manquer de bon sens le plus souvent que je peux. Mon ami, sans doute, n'a pas de go�t pour le bon sens, sinon pourrais-je le fr�quenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boh�me morale, c'est � sa tenue, � son confort, � son dandysme ext�rieur qu'il les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met � trancher dans les questions de v�nerie!--H�! direz-vous, que fait-il alors dans cette retraite?--En v�rit�, je soup�onne parfois qu'avec plus de fortune il ne serait pas ici. Ces petites r�flexions o�, pour la premi�re fois, je me diff�renciais de Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le d�sobliger? Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux �tres ne peuvent pas se conna�tre. Le langage ayant �t� fait pour l'usage quotidien ne sait exprimer que des �tats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sinc�re n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche o� je cesserai de lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus � pr�senter mon �me � mes amis, m�me � souper. J'entrevois la possibilit� d'�tre las de moi-m�me autant que des autres. Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je d�laisserais le culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main pour p�n�trer au jour prochain dans un univers que je vais d�limiter, approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux o� je m'appara�trai, dress� en haute �cole. * * * * * _Colloque_ --Benjamin Constant, mon ma�tre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je r�gl� ma vie selon qu'il convenait? --Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voil� les vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la soci�t� sont insupportables. --Tu le vois, je m'enferme dans la m�ditation; mais on ne m'a pas offert les occupations que tu indiques, o� peut-�tre j'eusse trouv� une excitation plus agr�able. --A dire vrai, dans la solitude je me d�sesp�rais. D�s que je le pus, je m'�criai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-m�me. --Mais comment se reconna�t la bonne cause? et jusqu'� quel point vous �tes-vous servi vous-m�me? --H�! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour lesquelles je me sentais un mouvement g�n�reux. Quelquefois elles n'�taient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y d�pensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme. --Je te comprends, mon ma�tre; si tu parus accorder de l'importance � deux ou trois des accidents de la vie ext�rieure, c'�tait pour d�tourner des �motions intimes qui te d�vastaient et qui, transform�es, �parpill�es, ne t'�taient plus qu'une joyeuse activit�. * * * * * _Oraison_ Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais � l'existence que d'�tre perp�tuellement nouvelle et agit�e. Tu souffris de tout ce qui t'�tait refus�: choses pourtant qui ne t'importaient gu�re. Tu te d�vorais d'amour et d'ambition; mais ni la femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton �me. C'est le d�sir m�me que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais st�rile et d�sol�. Tu connus ce vif sentiment du pr�caire qui fait dire par l'amant, le soir, � sa ma�tresse: �Va-t'en, je ne veux pas jouir de ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et toujours, jusqu'� ce que tu meures la premi�re, tu seras �galement heureuse de te donner � moi.� Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasp�ras volontairement � d�sirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une volupt� douloureuse dans l'amertume. Quelques d�bauch�s connaissent une ardeur analogue. Ils se plaisent � abuser de leurs forces, non pour augmenter l'intensit� ou la quantit� de leurs sensations, mais parce que, n�s avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, � sentir leur vie qui s'�puise dans des occupations qu'ils m�prisent. Toi-m�me, vieillard c�l�bre et m�content, tu finis par ne plus r�sister au plaisir de le d�consid�rer, tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos sceptiques devant des doctrinaires. Je te salue avec un amour sans �gal, grand saint, l'un des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne parviennent pas � d�gager, meurtrissent, souillent et renient sans tr�ve ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte comme un sacrement, je les comprends et je les f�licite. La dignit� des hommes de notre sorte est attach�e exclusivement � certains frissons, que le monde ne conna�t ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier en nous. * * * * * II M�DITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine r�tr�cirent encore l'horizon de notre curiosit�. Enferm�s plus d�votement que jamais dans les minuties de notre r�gle, nous jouissions des v�tements amples et des livres entass�s dans nos cellules chaudes. Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupt�_ et le _Livre d'amour_, avec les pens�es jointes aux _Portraits du lundi_. �cartant les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingti�me ann�e, aux mis�res de celui qui s'�tonnait devant soi-m�me et qui, par la vertu de son orgueil studieux, trouvait des �motions profondes dans un infime d�tail de sa sensibilit�. A cette �poque d�j�, il voulait le succ�s, car n� dans une bonne bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son �me inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inqui�tudes d'une jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'�tait en somme que ce vague m�contentement qu'il assoupit plus tard entre les bras vulgaires des petites filles et dans un travail obstin� de bouquiniste. Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais � vingt-cinq ans son r�ve �tait pr�cis�ment de la cellule que nous construisons dans l'atmosph�re froide du monotone Saint-Germain. * * * * * _Application des sens_ Au Louvre, dans la salle Chaudet, mus�e des sculptures modernes, parmi les m�daillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut �tudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des derni�res ann�es, trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus matois des lettr�s, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances profond�ment. Il s'�tait compos� de la vie une vision sentimentale et domin�e par un d�go�t tr�s fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, la plus exalt�e, la plus �rudite, la plus sinc�re, jusqu'au jour o�, envahie de paresse, elle se n�gligea soi-m�me pour travailler simplement, et d�s lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais comme tout le monde. Jeune homme, si d�go�t� que tu c�das devant les bruyants, ne souillons pas notre pens�e � contester avec les gens de bon sens qui sacrifient ton adolescence � ta maturit�. Il n'est que moi qui puisse te comprendre, car tu me pr�sentes, pouss�s en relief, quelques-uns de mes caract�res. A vingt-cinq ans, sous le m�me toit que ta m�re, dans ta chambre, tu travailles. Je vois sur tes tables des po�tes, tes contemporains, des mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des m�decins philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, car ton esprit toujours inquiet accepte les id�es du hasard, en m�me temps qu'il poursuit un travail syst�matique. J'entends ta voix, un peu forte sur certains mots, et qui n'ach�ve pas; � peine tes phrases indiqu�es, tu sembles n'y plus tenir. Dans cette belle crise d'une sensibilit� trop vite dess�ch�e, Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa m�ditation. De la pens�e, il ne go�tait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il aimait mieux suivre les voltes de sa propre �motion que convaincre; il d�daignait les sentiments qu'on raconte et qui d�s lors ne sont plus qu'une s�che notion. De l� cette mollesse � soutenir son avis, ce bris� dans le d�veloppement de ses id�es. Il savait que Dieu seul, p�n�trant les coeurs, peut juger la sinc�rit� d'une pri�re.... Ceux de ma race, eux-m�mes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'o� sort ici cette ti�de m�ditation? * * * * * _M�ditation_ A consid�rer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extr�me politesse et sa compr�hension ne sont accompagn�es d'aucune sympathie pour ceux m�mes qu'il p�n�tre le plus intimement. Il est l�, tr�s timide et tr�s jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent qu'� demi sinc�re. Que sa bouche et ses yeux indiquent de r�flexion! Est-ce une nuance d'envie, ce m�contentement qui p�lit son visage? C'est la fatigue, l'inqui�tude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne fournit pas � ses sensualit�s des satisfactions larges, parce qu'il faudrait de la persistance, et que, les crises pass�es, son intelligence ne s'attarde pas. Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un d�cor, tu ne te satisfais qu'avec des id�es, et tu te d�vorerais � t'interroger si l'on ne te jetait pr�cipitamment des syst�mes et des hommes � �prouver. C'est ainsi qu'il me faut sans tr�ve des �motions et de l'inconnu, tant j'ai vite �puis�, si vari�s qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du monde. Dans la suite, la s�cheresse t'envahit parce que tu �tais trop intelligent. Tu d�daignas de servir plus longtemps de mannequin � des �motions que tu jugeais. Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des id�es claires sur leurs �motions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi, tu t'irritais contre toi-m�me, et tu n'�tais pas plus satisfait de ta vie intime que des �v�nements. Tu savais que tu vivais m�diocrement, sans imaginer comment il fallait vivre. * * * * * _Colloque_ Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apr�s une journ�e d'action, j'ai senti, moi aussi, et jusqu'� souhaiter que soudain dix ann�es m'�loignassent de ce jour, un triste m�contentement; je me suis d�sol� d'�tre si diff�rent de ce que je pourrais �tre, d'avoir par l�g�ret� pein� quelqu'un, et encore d'avoir donn� � ma physionomie morale une attitude irr�parable. Parfois, je suis touch� de regrets en consid�rant les hommes forts et simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caract�re poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous g�nent, il nous arrive de fr�quenter des sectaires, pour surprendre le secret qui les mit toute leur vie � l'aise envers eux-m�mes et envers les autres. Mais, aussi fermes qu'eux dans les n�cessit�s, nous leur en voulons de ce manque d'imagination qui les emp�che de supposer un cas o� ils pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles connaissent la joie douloureuse de se rabaisser. Je crois que, dans l'intimit� de ton coeur, tu ha�ssais, au noble sens et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir selon qu'il �tait _convenable_; et autant que te le permirent tes mouvements instinctifs, tu c�toyas ces natures brutales dont tu souffris. Ainsi, peu � peu, tu quittais le service de ton �me pour te conformer � la vision commune de l'univers. C'�tait la n�cessit�, as-tu dit, qui te for�ait � abdiquer ta personnalit� excessive; c'�tait aussi lassitude de tes casuistiques o� toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aim�; tu t'es born� � ce Sainte-Beuve compr�hensif o� tu te r�fugiais d'abord aux seules heures de lassitude c�r�brale. Oublieux de toi-m�me, tu ne raisonnas plus que sur les autres �mes. Et ce n'�tait pas, comme je fais, pour comparer � leurs sensibilit�s la tienne et l'embellir, c'�tait pour qu'elle exist�t moins. Je te comprends, admirable esprit; mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable d'�motions, j'en vinsse � imiter ton renoncement! Ce n'est pas � la vie publique que tu demandais l'�motion. A l'�ge ou Benjamin Constant �tait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique. Si tu n'a pas eu ce don de spiritualit� chr�tienne qui retrouve Dieu et son intention vivante jusque dans les plus petits d�tails et les moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de d�pit de n'�tre pas aim� et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'� l'�pith�te un peu grasse et sensuelle du pr�tre qui d�sire. Ta r�verie religieuse �tait pleine de jeunes femmes; tu n'�tais pas pr�cis�ment hypocrite, mais leur pr�sence t'encourageait � bl�mer la chair. D�s que le sentiment te parut vain, tu ne t'obstinas pas � te faire aimer et vers le m�me temps, tu cessas de vouloir croire. C'�tait fini de tes merveilleux frissons qui te valent mon attendrissement; tu ne fus d�sormais que le plus intelligent des hommes. * * * * * _Oraison_ Toi qui as abandonn� le boh�mianisme d'esprit, la libre fantaisie des nerfs, pour devenir raisonnable, tu �tais n� cependant, comme je suis n�, pour n'aimer que le d�sarroi des puissances de l'�me. Ta jeune hyst�rie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton g�nie. Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait pers�v�rer � le go�ter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le r�servoir de toutes les vertus. ... Et nous-m�mes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre �motion que dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inqui�te pens�e dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'�tre froiss�, et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-�-dire rien d'int�ressant. Mon �me, ma�tresse frissonnante, ne sera plus qu'une caissi�re, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres. * * * * * Nous f�mes d'autres m�ditations, en grand nombre. Nous nous attachions surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualit�. Benjamin Constant, pour s'�mouvoir, avait besoin de d�sirer le pouvoir et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgr�ces aupr�s des jeunes femmes; mais d'autres atteignent � toucher Dieu par le seul effort de leur sensibilit�, pour des motifs abstraits et sans intervention du monde int�rieur. Ceux-l� sont tout mon coeur. Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous puissions trouver entre nous et notre confus id�al, pourquoi confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel rapport entre vos �mes telles que je les poss�de et telles que les d�peignent vos meilleurs amis! Il n'est de succ�s au monde que pour celui qui offre un point de contact � toute une s�rie d'esprits. Mais cette conformit� que vos vulgaires admirateurs proclament me r�pugne profond�ment. Vous n'atteignez � me satisfaire qu'aux instants o� vous d�daignez de donner aucune image de vous-m�me aux autres, et quand vous touchez enfin ce but supr�me du haut dilettantisme, entrevu par l'un des plus �nerv�s d'entre vous: �Avant tout, �tre un grand homme et un saint pour soi-m�me...� Pour soi-m�me!... dernier mot de la vraie sinc�rit�, formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'� Jersey nous nous proposions. * * * * * Simon et moi, nous e�mes le grand sens de ne pas discuter sur les m�rites compar�s des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je les soigne et je les entretiens tous dans mon �me, car je sais que pour Dieu il y a identit� de toutes les �motions. Mais j'entrevois que ces couches superpos�es de ma conscience, � qui je donne les noms d'hommes fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agit� parfois de sentiments mal d�finis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les Sainte-Beuve. Peut-�tre ces intercesseurs ne valent-ils qu'� m'�clairer les parties les plus r�centes de moi-m�me.... * * * * * Il est certain que nos derni�res m�ditations avaient �t� d'une grande s�cheresse. Nous pressions une partie de nous-m�mes d�j� �puis�e. Ce n'�taient plus que redites dans la biblioth�que de Saint-Germain. Et, � mesure que les livres cessaient de m'�mouvoir, de cette �glise o� j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente population peinant sur des labeurs h�r�ditaires, des impressions se levaient, tr�s confuses mais p�n�trantes. Je me d�couvrais une sensibilit� nouvelle et profonde qui me parut savoureuse. C'est qu'aussi bien mon �tre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu � Paris des filles avec les beaux yeux des marins qui ont longtemps regard� la mer. Elles habitaient simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient h�rit� d'une longue suite d'anc�tres ballott�s sur les flots, me parut admirable dans les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine, j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de m�lancolie, il reste quelque parcelle des inqui�tudes que mes anc�tres ont ressenties dans cet horizon. A suivre comment ils ont b�ti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant lequel furent pos�es mes propres assises. C'est une bonne m�thode pour descendre dans quelques parties obscures de ma conscience. * * * * * CHAPITRE VI EN LORRAINE Notre ermitage de Saint-Germain �tait situ� � peu pr�s sur la limite, entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derri�re lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble gu�re au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'�veille d'une longue mis�re incolore. Simon et moi qui sommes depuis des si�cles du plateau lorrain, nous n'h�sit�mes pas � tourner le dos aux Vosges. Puisque nous cherchons uniquement � �tre �clair�s sur nos �motions, le pittoresque des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. M�me nous nous bornerons � la r�gion que limitent Lun�ville, Toul, Nancy et notre Saint-Germain: c'est l� que notre race acquit le meilleur d'elle-m�me. L�, chaque pierre fa�onn�e, les noms m�me des lieux et la physionomie laiss�e aux paysans par des efforts s�culaires nous aideront � suivre le d�veloppement de la nation qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces �glises o� les vieux gisants sont mes p�res, je r�veille des morts dans ma conscience. Le langage populaire a baptis� ce coin �le coeur de la Lorraine�. Chaque individu poss�de la puissance de vibrer � tous les battements dont le coeur de ses parents fut agit� au long des si�cles. Dans cet �troit espace, si nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons conna�tre des �motions plus significatives qu'aupr�s des ma�tres analystes qui, hier, m'�clairaient sur moi-m�me. * * * * * PREMI�RE JOURN�E NAISSANCE DE LA LORRAINE A la station qui pr�c�de imm�diatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas, nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire de Lorraine par une visite � son patron. Dans son �glise flamboyante, nous saluons Nicolas, debout pr�s de sa cuve et des petits enfants. Cette malheureuse localit�, qu'illustrent encore cette cath�drale et des l�gendes, fut ruin�e par des guerres confuses; elle �tait riche et, pour la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le noble �v�que de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui que les petits enfants; m�me il pr�te un peu � rire comme un bonhomme grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-m�me coutume, honore mal le souvenir de ses �motions pass�es; c'est bon au Breton de s'�mouvoir encore o� tremblaient ses p�res. Mous rapetissons ce que nous touchons, et nous nous plaisons � gouailler. Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux o� cette nation naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'�tranger. C'est entre Saint-Nicolas et Nancy que Ren� II, appuy� des Suisses, tua le T�m�raire. Victoire de grande cons�quence, qui nous d�livra des �trangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! D�s lors il y a un caract�re lorrain. Charles de Bourgogne, le T�m�raire! Quelle magnifique aisance dans ses allures bruyantes et romantiques! Aupr�s des grands crus de Bourgogne qui mettent la confiance au coeur le plus h�sitant, comment se tiendra le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur n'�tonne pas tout d'abord, mais s�duit un d�licat r�fl�chi! Comment Ren� II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses, a-t-il pu triompher? Dans la vie, fr�quemment, Simon et moi nous avons rencontr� ces �tres tout brillant�s, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi; nous ne les aimions gu�re et toujours les d�passions. A l'usage, il appara�t qu'un Ren� II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un d�pourvu; il est r�fl�chi, pers�v�rant, et sa modestie le sert mieux que forfanterie. Dans l'histoire, l'extr�me simplicit� de sa tenue passe infiniment en �l�gance, du moins pour l'homme de go�t, l'ostentation de votre T�m�raire. Apr�s la victoire, quelle gravit� ing�nieuse dans les paroles mod�r�es qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription que notre cocher nous fit lire � la Commanderie Saint-Jean, o� le Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'�p�e! La magnanimit� de Ren� n'a rien de th��tral, et s'il honore Charles d'un splendide service fun�bre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple �pouvant� la d�finitive innocuit� du brutal adversaire. Nous avions suivi le corps du T�m�raire dans Nancy, et jusque dans cette partie dite Ville-Vieille, o� il fut publiquement expos�. Quand nous r�vions pr�s la pierre tombale de Ren�, dans la froide �glise des Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacr�s, nous dispose toujours � la m�lancolie. Une race qui prend conscience d'elle-m�me s'affirme aussit�t en honorant ses morts. Ce sanctuaire national, reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Ren� II. Les dentelures dor�es qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette v�g�tation d�licate de figurines et l'�l�gance de l'ensemble nous reportaient � ces premi�res �poques de la Lorraine, d'une gr�ce bonhomme, si d�pourvue d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne v�mes aucun d�sir d'�tonner. Ces images de morts sans morgue ne se pr�occupent ni de la noblesse classique, ni de la pompe. Ren� II aimait le peuple, c'est ainsi qu'il s�duisit les cantons suisses, et il f�tait l'anniversaire de la victoire de Nancy, chaque ann�e, en buvant avec les bourgeois; Jeanne �tait � l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Arm�e, o� il fut le plus simple des h�ros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens. C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas. Leur race se confond avec eux-m�mes. Simon et moi nous compr�mes alors notre haine des �trangers, des _barbares_, et notre �gotisme o� nous enfermons avec nous-m�mes toute notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferm� il introduit ceux que guident des fa�ons de sentir et des int�r�ts analogues aux siens. * * * * * DEUXI�ME JOURN�E LA LORRAINE EN ENFANCE Cette partie ancienne de Nancy, la �Ville-Vieille�, est bien fragmentaire; elle fut perp�tuellement refaite. Cette race nullement endormie, mais de trop bon sens, h�sitait � affirmer sa personnalit�. Sa finesse, son sentiment exag�r� du ridicule l'entrav�rent toujours. Chaque g�n�ration reniait la pr�c�dente, sacrifiait les oeuvres de la veille � la mode de l'�tranger. Leur �Chapelle Ronde�, monument national s'il en f�t, copie la Chapelle des M�dicis de Florence, mais avec maigreur, �conomie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Ren�, ayant visit� les palais de la Renaissance, reb�tirent le palais ducal. Cette race � son �veil craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les origines de nos �mes. Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'�glise de Bon-Secours, est tout � fait significative. Voil� nos primitifs! Nous nous agenouillons devant une M�re, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se pr�cipite. Ces enfants me touchent, si intr�pides contre le Bourguignon et qui expriment leur r�ve par cette image sinc�re, je vois qu'ils ont beaucoup souffert. Ils con�oivent la divinit� non sous la forme de beaut�, mais dans l'id�e de protection. Florence, leur soeur, et qui donne parfois l'image la plus approchante de cet id�al de clart� froide, d'�l�gance s�che, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la n�cessit� de sauver d'abord leur ind�pendance, mettent leur orgueil, leur art naissant, toutes leurs ressources dans des remparts. Cern�s d'�trangers qui les inqui�tent, sous l'oeil des barbares, ils n'ont pas le loisir de se d�velopper logiquement. La gr�ce, qui pour un rien e�t apparu, presque m�lancolique, dans le petit prince Ren� II, n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cr�� un type de femme: Jeanne d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pr�tant les charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la l�gende lorraine, celle qui prot�ge, et cela uniquement. Elle est la soeur de g�nie de Ren� II; pers�v�rante, simple, tr�s bonne et un peu matoise. Celle de qui l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge nullement troublante: nos p�res affirment que Jeanne ignora toujours les mis�res physiques de la femme. Cette l�gende de Lorraine n'est-elle pas plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voil� bien le m�me sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la m�re gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: �Qui donc me secourra?� * * * * * Dans le palais ducal de la �Ville-Vieille�, nous avons visit� le mus�e historique lorrain. Les premi�res salles sont consacr�es aux �poques gallo-romaines et m�rovingiennes; nous y interrogions vainement les plus anciens souvenirs de notre �tre. C'est la m�me ignorance que nous trouvions, le lendemain, aux champs o� fut Scarponne, chez ces pauvres enfants qui nous vendirent des m�dailles romaines arrach�es � ces terrains d�serts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines o� Attila et les si�cles ne laiss�rent pas m�me une ruine, �meuvent des voyageurs avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait d�j� � ces �poques lointaines. Mais qu'il est obscur, ind�chiffrable, le frisson qui nous attire vers cette vieille poussi�re de nos anc�tres! Nous visit�mes, sans plus de profit, les fermes m�rovingiennes de Savonne et de Vendi�res, et pr�s de l� des grottes qui jadis furent habit�es. La neige d�solait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un d�cor lamentable de pluie et de silence nous aident d'habitude � imaginer le pass�, mais comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces hommes lointains, qui ne contribu�rent en rien � former notre sensibilit�. A La�tre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus anciennes images o� la Lorraine se soit exprim�e. Bien pauvre encore, mal diff�renci�e de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si ch�tive! C'est un portail avec quelques sculptures du onzi�me si�cle. A Toul, gr�ce � des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune populaire se forma plus vite, sous la protection des �v�ques, et le treizi�me si�cle s'affirma dans l'�glise Saint-Gengoult et des fragments de Saint-�tienne. En v�rit� le service que Ren� II a rendu � la Lorraine est immense; il lui a cr�� une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie v�g�tative, s'individualisa; il existait confus�ment, il voulut vivre. Il l'avait montr� au Bourguignon, il le rappela aux luth�riens en 1522. * * * * * TROISI�ME JOURN�E LA LORRAINE SE D�VELOPPE Cette _Ville-Vieille_, ce _mus�e lorrain_, tout incomplets, �veillent � chaque pas des traits d�licats de ma sensibilit�; ils me ravissent par la clart� qu'ils apportent dans mes �motions famili�res, ils m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irr�m�diable insuffisance de l'�me que me fit cette race. Deux grandes causes d'�chec pour la Lorraine: le pays fut si tourment� que les artistes, c'est-�-dire une des parties les plus conscientes de la race, d�sertaient continuellement, s'�tablissaient en Italie, s'y d�formaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de France ou d'Italie. Pourtant, le palais ducal, modifi� dans le go�t Renaissance et dont les quatre cinqui�mes ont disparu, nous fait voir un c�t� de l'�me lorraine, l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais lyrique, mais faite d'observation, plut�t matoise que verveuse. C'est de la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en d�pit de l'abondance studieuse de ses compositions, appartient � la jeunesse de la race; le grouillement et l'�motion des guerres qu'il a vues le soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et p�nible, devait �tre le dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race e�t �t� heureuse, elle poss�dait l'�l�ment d'un art particulier. Les l�gendes, chansons, anecdotes, la finesse si particuli�re de ses grands hommes, et m�me aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards �tablissent bien qu'un certain comique se pr�parait. Cette verve, toujours un peu maigre, �puis�e par les guerres et l'�loignement des artistes, alla se dess�chant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance d�plorable au pr�cis, au voulu, un acharnement � l'�l�gance m�ticuleuse. Au quinzi�me si�cle, � c�t� de cette gr�le malice, l'�me lorraine fait voir un sens humain de la vie tr�s profond, une grande piti�. Ce petit peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui ha�ssait la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination riante, re�ut une empreinte des horreurs de l'Italie guerri�re, Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans tr�ve foul�s, gouaillaient. Quelle simplicit�, quelle franchise! Il est bien le fr�re des h�ros na�fs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'�tait l�! Ne discutons pas la force sublime de l'Italien, mais � Saint-Michel, pr�s de _la Mise au tombeau_, � l'�glise des Cordeliers, pr�s du _monument de Philippe de Gueldres_, nous r�vons un art d�barrass� de cette rh�torique qu'� certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant toute la saveur tragique du langage populaire, o� n'atteint jamais la plus noble �loquence des po�tes. Mais cette race mal consciente d'elle-m�me, qui venait d'enfanter obscur�ment le g�nie de Ligier-Richier, se mit toujours � l'�cole chez ses voisins. Elle ignora quel fils elle portait. Cette beaut� imp�rieuse dont Ligier a v�tu la mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague l�gende, d'ailleurs insoutenable, voil� tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui. Eh! grand Dieu! le sot �loge! Ces deux Lorraines �chou�rent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la grandeur sans morgue, pour avoir ignor� leur g�nie et dout� d'elles-m�mes timidement. Le sentiment qui donnait � cette race une notion si fine du ridicule lui fit peut-�tre craindre de s'�pancher. A chaque g�n�ration, elle se r�tr�cit. Son art n'a jamais d'abandon ni d'audace, tout est voulu: suppression des d�tails significatifs, imitation des �coles �trang�res. La meilleure partie de la Lorraine, sa noblesse et ses artistes, toujours avaient soupir� avec une admiration na�ve vers l'Italie; � Claude Gell�e il fut donn� d'y vivre. Il porta dans l'�cole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce ciel, cette terre et cette mer dans une lumi�re si vaporeuse, avec une harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'�tait son r�ve, notre r�ve, qu'il exprimait. C'�tait une d�sertion. Il profitait de l'id�al de ces anc�tres, pour en fortifier l'Italie; il n'a pas accru la conscience de sa race. Apr�s lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait m�connu Ligier-Richier, dess�che de plus en plus sa veine. Et l'effort du dernier artiste sorti vraiment de l'�me populaire, le dernier travail ne devant rien � l'�tranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean Lamour: une dentelle en fer. Qu'importe si la d�licieuse statue de Bagard (1639-1709), gar�onni�re maligne et touchante qui porte un m�daillon, nous ravit et nous retient longuement dans le rez-de-chauss�e du _mus�e lorrain_! C'est une grande dame raffin�e; sa spirituelle aff�terie mondaine ferait para�tre un peu grossi�re la simplicit�, la gouaillerie de nos meilleurs a�eux. Elle est bien du pass�, l'�me lorraine: Bagard n'y songe gu�re.... Et nous-m�mes, Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos �mes acquises. Cette jeune femme, cette Fran�aise, c'est toute notre sensibilit� � fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard, comme la Lorraine enti�re d'aujourd'hui, nous avons d�daign� de cultiver le simple jardin sentimental h�rit� de nos vieux parents. * * * * * QUATRI�ME JOURN�E AGONIE DE LA LORRAINE Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se d�velopper. Nous savons quels t�tonnements, quelles mis�res c'est de chercher sa loi. Des �checs si nobles valent qu'on s'y int�resse. Allons voir ces plaines de V�zelize, tous ces champs de bataille sans gloire o� la Lorraine s'�puisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les villes; car, � Nancy, vingt courants �trangers ont renvers�, submerg� l'esprit autochtone. * * * * * La campagne est plate, assez abondante, pas affin�e, peut-�tre maussade, sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaut�; les petites filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance; en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pouss� au type. Par les apr�s-midi d'�t�, on se r�unit au �Quaroi� et les femmes, travaillant dans l'ombre que d�coupent les maisons, se donnent le plaisir de ridiculiser. * * * * * Quels souvenirs ont-ils gard�s de jadis? Par les �coles, les inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, o� Ren� II leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le peuple, c'est la tradition des Su�dois qui domine; chaque ville en raconte quelque horreur. Ils tu�rent vraiment la Lorraine. Ils saccag�rent tout, Richelieu s'applaudissant. M�me les amis du duc Charles IV estim�rent sage de s'approprier les derni�res ressources de ceux qu'ils ne pouvaient d�fendre. Cent cinquante mille bandits, aid�s d'autant de femmes, pi�tinaient le pays dont la ruine se prolongea jusqu'� la fin du si�cle. Cependant la race lorraine affam�e s'entre-d�vorait. Il y avait dans les campagnes des pi�ges pour hommes, comme on en met aux loups; des familles mang�rent leurs enfants, et m�me des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se r�jouissait � quelques petits d�boires de ses ennemis, tels que des �vasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours de l'extraordinaire Charles IV. �trange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait g�ch� en une vie toute l'�nergie qui, d�pens�e sagement dans une suite d'hommes, e�t �t� f�conde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation d�sesp�r�e, d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a pl�thore, qualit�s lorraines � trop haute pression, mais il ne contredit pas les caract�res de sa race. Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux pendants et ses souples voltiges d'�cuyer devant les femmes de Louis XIII, �tait sagace, pratique, d'�loquence simple, et pas chevaleresque le moins du monde. Il avait le don de plaire � tous, mais se gardait de tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut m�me pas s'�pargner dans ses bons contes, ce perp�tuel irr�solu d�sirait violemment, et souvent il demeura ferme dans son sentiment. C'est, au r�sum�, un Lorrain des premiers temps, mais avec toute la fi�vre inqui�te d'un peuple qui va mourir. Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le d�sir de para�tre; c'est qu'il avait �t� �lev� � la cour de France, et que les circonstances le forc�rent toute sa vie � vivre parmi les �trangers; or nous avons vu le caract�re, l'art lorrains, toujours craintifs de para�tre ridicules, prendre l'air � la mode. Par-dessous sa brillante chevalerie, c'�tait essentiellement un capitaine brave et gouailleur, sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, comme on le vit bien, apr�s cette fleur de jeunesse � la fran�aise, dans sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalis�rent si fort Paris et Versailles, sans qu'il s'�m�t le moins du monde. Le malheur l'avait remis dans la logique de sa race. C'est du haut de Sion, p�lerinage jadis fameux, aujourd'hui attrist� de m�diocrit�, que, moins distraits par le d�tail, nous prenons une possession compl�te de la grandeur et de la d�cadence lorraine. Devant nous, cette province s'�tend s�rieuse et sans gr�ce, qui fut le pays le plus peupl� de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui produisit une poign�e de h�ros et qui ne se souvient m�me plus de ses forteresses ni de son g�nie. D�s le si�cle dernier, cette brave population dut accepter de toute part les �trangers qu'elle avait repouss�s tant qu'elle �tait une race libre, une race se d�veloppant selon sa loi. Du moins, la conscience lorraine, englob�e dans la fran�aise, l'enrichit en y disparaissant. La beaut� du caract�re de la France est faite pour quelques parcelles importantes de la sensibilit� cr��e lentement par mes vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni d�grad�e, ni assoupie, mais brutalement saign�e aux quatre veines. Depuis longtemps les artistes �taient oblig�s de s'�loigner, en Italie de pr�f�rence, pour trouver, avec la paix de l'�tude, des amateurs suffisamment riches. Les ducs enfin quitt�rent le pays, o� ils se maintenaient difficilement contre l'�tranger, emmenant une partie de leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminu�e, les vides �taient combl�s par des Allemands, domestiques et autres hommes de bas m�tier, dont fut �paissie la verve naturelle de ma race, de cette noble race qui repoussait le protestantisme (admirable r�sistance d'Antoine aux bandes luth�riennes, en 1523). Si je d�faille, ce sera de m�me par manque de vigueur et non faute de dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour nous cr�er une personnalit�. Saurons-nous les agr�ger? Les barbares s'imposeront peu � peu � nos �mes � cause des basses n�cessit�s de la vie; j'entrevois les meilleures parties de nos �tres, qui s'accommodent, tant bien que mal, de r�ves con�us par des races �trang�res. * * * * * CINQUI�ME JOURN�E LA LORRAINE MORTE Notre enqu�te touche � sa fin; de Sion nous descendrons � notre ermitage de Saint-Germain. Visiter Lun�ville! Retourner � Nancy o� nous n�glige�mes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont m'emplit l'avortement de l'�me lorraine? Dans ce ch�teau de Lun�ville, les n�tres furent humili�s. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas, un prince bon et fin, je l'accorde, mais entour� de petites femmes et de petits abb�s qui, par bel air, raillaient les choses locales et copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait perdu toute conscience de soi-m�me; elle �tait morte; seul son nom subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables de prendre plaisir � des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus profond et d'essentiel en nos �mes. C'est que nous vivons � peine; nous vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode de la sensibilit� que Paris nous donne toute faite. En �change d'un bonheur calme, assur�, la Lorraine a laiss� � Paris l'initiative. N'est-ce pas ainsi que, lass�s de heurter les �trangers, nous abandonnions notre libre d�veloppement pour adopter le ton de la majorit�? Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il m'arrivait, devant l'�l�gance un peu froide de cette belle d�coration, s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la m�thode et du r�ve constant de l'�me lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me disant: la m�thode et le r�ve que j'honore en moi avec tant d'ardeur n'apparaissent gu�re plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce Nancy moderne, les vieux caract�res lorrains. Ah! nos a�eux, leurs vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts. Choses de mus�e maintenant et obscures perceptions d'analyste. Stanislas a cr�� une acad�mie et une biblioth�que. Dans la suite, une soci�t� arch�ologique fut jointe � ces institutions. Seules, elles abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont le souvenir de ce qui n'existe plus. O� la mort est entr�e, il ne reste qu'� dresser l'inventaire. * * * * * Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour moi. La s�cheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit. Vous-m�me m'apparaissez si triste et d�laiss�e que je vous aime avec une nuance de piti�, sans l'�lan amoureux de celui qui voit sa vierge �clatante et d�sir�e de tous. Parce que je connais l'�tre que j'ai h�rit� de mes p�res, je doute de mon perfectionnement ind�fini. Je crains d'avoir bient�t touch� la limite des sensations dont je suis susceptible. Petit-fils de ces a�eux qui ne surent pas se d�velopper, ne vais-je point demeurer infiniment �loign� de Dieu, qui est la somme des �motions ayant conscience d'elles-m�mes? Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si elle n'a pas utilis� tous les dons qui lui �taient dispens�s, il en est un qu'elle a d�velopp� jusqu'au type. Elle a augment� l'humanit� d'un id�al assez neuf. De Ren� II � Drouot, en passant par Jeanne, une des formes du d�sint�ressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la t�m�rit� trop souvent m�l�e de vanit�, mais la fermet� r�fl�chie, pers�v�rante et opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille. Par les armes, le Lorrain avait fond� sa race; par les armes, il essaye h�ro�quement de la prot�ger. Press� par les �trangers, il n'eut pas le loisir de chercher d'autres proc�d�s pour �tre un homme libre. Comment e�t-il d�velopp� ces dons d'ironie, ce r�alisme humain si noble qu'il nous fit entrevoir? Il bataillait sans tr�ve � c�t� de son duc. Le loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus �troitement que partout ailleurs avec l'id�e de patrie. Dans sa mis�re, cette race se consolait d'�tre mutil�e de ses qualit�s naissantes en aimant ses ducs, qui furent souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je d�pense la m�me �nergie, la m�me pers�v�rance � me prot�ger contre les �trangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre. * * * * * SIXI�ME JOURN�E CONCLUSION.--LA SOIR�E D'HAROU� Simon, un peu g�t�, selon moi, par l'�ducation de la rue Saint-Guillaume, ne go�tait qu'� demi mes intuitions. C'est un historien d'une r�serve extr�me. Il collectionne et cote les petits faits, sans consentir � recevoir d'eux cette abondante �motion qui, pour moi, est toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours, avaient r�veill� des belles-aux-bois qui sommeillent en mon �me; Simon me laissa tout � les caresser. Il me pr�c�da � Saint-Germain; d'ailleurs des repas m�diocres, toujours, l'indispos�rent. * * * * * Je n'ai pas oubli� cette soir�e silencieuse, vers les cinq heures, dans la petite ville d'Harou�, o� la vieille place est abrit�e de noyers malades. Le soleil de f�vrier, en s'inclinant, avait laiss� dans l'air quelque douceur. J'allai, d�soeuvr�, jusqu'� l'�tang que forment les foss�s �croul�s d'un ch�teau pompeux, b�ti sous L�opold, et dont la froide imp�riosit� contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol, et toujours les plaines d'eau me dispos�rent � la m�lancolie. Il me sembla que l'eau elle-m�me, sous ce climat, d�sormais vivait avec m�diocrit�. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne �me de Lorraine, �parses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lass� pour que sa douceur posthume me consol�t de sa vigueur abolie; et une triste migraine me venait du plein air. Le p�le soleil couchant offensait mes yeux, stri�s de fibrilles par la lampe tard allum�e sur les actes et les pens�es de Lorraine. Nancy, oublieuse du pass�, m'avait choqu�, mais dans ces campagnes, o� tout est souvenir de nos a�eux et qui, repli�es sur elles-m�mes, n'ont pas remplac� la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettet� singuli�re l'h�ritier d'une race injustement vaincue. De rares paysans--mes fr�res, car nos a�eux communs combattaient aupr�s de nos ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce cr�puscule. Tristement je les aimais. A cause de l'humidit� je revins jusqu'� l'auberge. Avec le soir, la voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serr� que personne n'en descend�t pour me presser dans ses bras. Je d�nai mal, impatient d'en finir, � la lueur du p�trole. Ensuite, quand je voulus, malgr� l'obscurit� profonde, faire quelques pas � l'air, car j'�tais congestionn�, des chiens hurlant m'intimid�rent. Je rentrai dans l'auberge, disant: �Je suis l�, perdu, isol�, et pourtant des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les �panouir.� Dans cette vieille salle, le silence me p�n�trait d'angoisse. Je sentais bien que ce n'�tait que de l'inaccoutum�, que tout ce d�cor �tait en somme de bont�. Dans la nuit r�pandue, la Lorraine m'apparaissait comme un grand animal inoffensif qui, toute �nergie �puis�e, ne vit plus que d'une vie v�g�tative; mais je compris que nous nous g�nions �galement, �tant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement. Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, o� l'on n'a pas sa chaise famili�re, son coin de table, et o� la lampe d�coupe des ombres inaccoutum�es, le meilleur exp�dient est de se mettre au lit. Ce sans-g�ne r�chauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes toiles, o�, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui au chaud. Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que facilitaient ma d�tresse morale et la solitude nue de cette chambre, je projetai hors de moi-m�me ma conscience, son atmosph�re et les principales id�es qui s'y meuvent. Je mat�rialisai les formes habituelles de ma sensibilit�. J'avais l�, camp�s devant moi comme une carte de g�ographie, tous les points que, gr�ce � mon analyse, j'ai relev�s et d�crits en mon �me: D'abord un vaste territoire, mon temp�rament, produisant avec abondance une belle vari�t� de ph�nom�nes, rebelle � certaines cultures, st�rile sur plusieurs points, o� des parties sont encore � d�couvrir, p�les ind�cises et flottantes. Par-dessus ce premier moi, je vis dessin�es des figures fr�missantes qui semblaient parler. Ce sont les ma�tres que nous interrogions � Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon �me. Je vis aussi de grands travaux accomplis par des g�n�rations d'inconnus, et je reconnus que c'�tait le labeur de mes anc�tres lorrains. Or, tous ces morts qui m'ont b�ti ma sensibilit� bient�t rompirent le silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation int�rieure que j'avais avec moi-m�me; les vertus diverses dont je suis le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cr�� � travers les �ges. Je leur disais: �Vous �tes l'_�glise souffrante_ l'esprit en train de m�riter le triomphe; ne pourrai-je pas m'�lever plus haut, jusqu'� l'_�glise triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon effort spirituel, je me suis repos� dans vos plaies; j'ai v�cu la passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand m�riterai-je le bonheur? L'espoir de m'�lever enfin aupr�s de Dieu me serait-il interdit? Pourquoi, mes amis, ne f�tes-vous pas heureux?� Alors tous ceux que j'ai �t� un instant me r�pondirent. D'abord LES JEUNES GENS (�pars dans les grandes villes, au coucher du soleil): �Il n'est d'autre rem�de que la mort, et nous nous d�livrons r�solument ou par des exc�s d�sesp�r�s.� Moi (avec d�go�t pour une pareille infirmit� de philosophe): �Mes fr�res, votre solution ne m'int�resse pas, puisqu'elle m'est toujours offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera impos�e un jour, et qu'enfin, si � l'usage elle m'appara�t insuffisante, elle ne me laisse pas la ressource de recourir � un autre proc�d�. D'ailleurs vous me proposez tout le contraire de mon d�sir, car j'aspire non pas � mourir, mais � vivre dans ce corps-ci et � vivre le plus possible.� Alors BENJAMIN CONSTANT: �J'aurais d� ne pas demander mon bonheur aux autres.� SAINTE-BEUVE: �J'eus tort de chercher � leur plaire.� ... Ainsi parl�rent-ils, et Moi je leur disais: �Vous souffriez donc pour avoir accept� les Barbares! Vous, que je pris pour intercesseurs, vous n'avez m�me pas compris la n�cessit� de l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cr�e. Vous ignoriez qu'il faut �tre _un homme libre_!� * * * * * �tendu sur ce lit, � la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je m�prisai douloureusement ces gens-l�; je vis qu'ils �taient grossiers. Et ces parties de moi-m�me, qui m'avaient enchant� jadis, m'�coeur�rent. L'imitation des hommes les meilleurs �chouait � me hausser jusqu'� toi, Esprit, Total des �motions! Lass� de ne recueillir de mes _intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilit�, sans arriver jamais � l'am�liorer, j'ai recherch� en Lorraine la loi de mon d�veloppement. A suivre le travail de l'inconscient, � refaire ainsi l'ascension par o� mon �tre s'est �lev� au degr� que je suis, j'ai trouv� la direction de Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure fa�on de l'approcher. Quand les Barbares nous ont d�form�s, pour nous retrouver rien de plus excellent que de r�fl�chir sur notre pass�. J'eus raison de rechercher o� se poussait l'instinct de mes anc�tres; l'individu est men� par la m�me loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus puissant qu'aucun des analystes o� je me contemplai. Mais, Lorraine, j'ai touch� ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dess�ch�e. Je t'ai une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon d�couragement. Jusqu'� toi j'avais sur moi-m�me des id�es confuses; tu m'as montr� que j'appartenais � une race incapable de se r�aliser. Je ne saurai qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures parcelles ne vaudront qu'� enrichir des hommes plus heureux. * * * * * Alors la Lorraine me r�pondit: �Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont fait t�moigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si d�courag�e que puisse �tre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te donner l'assurance de bien faire, et pour que tu pers�v�res. �Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-�tre en ton �me que moi, Lorraine, je me serai connue le plus compl�tement. Jusqu'� toi, je traversais des formes que je cr�ais, pour ainsi dire, les yeux ferm�s; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais pas mon m�canisme. La loi que j'�tais en train de cr�er, je la d�roulais sans rien conna�tre de cet univers dont je compl�tais l'harmonie. Mais � ce point de mon d�veloppement que tu repr�sentes, je poss�de une conscience assez compl�te; j'entrevois quels possibles luttent en moi pour parvenir � l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta race; tu ne peux �tre aujourd'hui l'instant qu'elle e�t �t� dans quelques g�n�rations; mais ce futur, qui est en elle � l'�tat de d�sir et qu'elle n'a plus l'�nergie de r�aliser, cultive-le, prends-en une id�e claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce r�ve te soit un univers, un refuge. Ces beaut�s qui sont encore imaginatives, tu peux les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, apr�s avoir �t� si longtemps l'Esprit Militant.� * * * * * LIVRE TROISI�ME L'�GLISE TRIOMPHANTE * * * * * CHAPITRE VII AC�DIA.----S�PARATION DANS LE MONAST�RE La brutalit� du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des oreillers inaccoutum�s et cette lourde nourriture me donn�rent une fi�vre de fatigue. Au d�tour d'un chemin, la femme d'un cabaretier demandait � mon voiturier: �Est-ce qu'il ne va pas mourir?� C'est pour avoir eu le m�me doute sur ma race que je paraissais �puis�. La nuit, surtout je m'agitais infiniment. D�s l'aube, sous le clo�tre, je me promenais bien avant Simon, et la journ�e s'allongeait dans l'ennui. Toutes pens�es m'�taient ch�tives et poussi�reuses. L'horizon gardait la d�solante m�diocrit� des choses d�j� vues. A chaque minute, je calculais quand viendrait le prochain repas, o� je m'asseyais sans app�tit, et la viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une nouvelle bande de temps. Je suis convaincu que, pour des �tres sensibles et raisonneurs, les maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin � la voracit�, fut pris d'un d�go�t de nourriture; il �tait humili� d'une constipation malsaine que coupent des coliques pr�cipit�es. �cras�s dans nos bas fauteuils, et pareils au _Pauvre P�cheur_ de Puvis de Chavannes, nous nous lamentions avec minutie. Nos l�vres et nos doigts, tout notre �tre s'agitaient dans un d�sir maniaque de fumer, alors que notre estomac en avait horreur. Lentes apr�s-midi de janvier! la campagne �clatante de neige! notre bouche p�teuse, nos dents serr�es de malades, et la peau tir�e de notre visage qui nous donnait un rictus d�go�t�! Or, nous �tant regard�s en face, nous e�mes le courage de m�priser � haute voix l'�difice que nous avions entrepris. Cependant que je me reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une incroyable humiliation se r�pandit en moi comme un flot sale. J'�tais r�duit � un tel enfantillage que j'aurais aim� pleurer. J'�tais bless� que Simon abond�t si brutalement dans mes blasph�mes car j'avais une nouvelle d�marche � lui proposer. Mais je sentis bien qu'il accueillerait avec d�fiance mes r�flexions d'Harou�. En vain essay�mes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous relever. J'y gagnai le soir un sommeil �pais, mais d�s l'aube c'�tait une acuit�, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le corps, des fourmillements. Je fus obs�d�, � cette �poque, d'un sentiment intense, qui, sans raison apparente, se l�ve en moi � de longs intervalles: l'id�e qu'un jour, ne f�t-ce qu'� ma derni�re nuit, sur mon oreiller froiss� et br�lant, je regretterai de n'avoir pas joui de moi-m�me, comme toute la nature semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer � mon �me en irr�fl�chi. Pers�cut� par cette id�e fixe, je serrais mon front dans mes mains, et me rejetais en arri�re avec une d�tresse incroyable. Je crois bien que je ne d�sire pas grand'chose, et les choses que je d�sire, il me serait possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur absence qui m'attriste, mais l'id�e qu'il viendra un jour o�, si je les d�sirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilit� que, dans la mort on ne regrette rien, peut att�nuer ma tristesse. C'est un grand malheur que notre instinctive croyance � notre libert�, et puisque nous ne changeons rien � la marche des choses, il vaudrait mieux que la nature nous laiss�t aveugles au d�bat qu'elle m�ne en nous sur les diverses mani�res d'agir �galement possibles. Malheureux spectateur, qui n'avons pas le droit de rien d�cider, mais seulement de tout regretter! Parfois, dans ce d�sarroi de mon �tre, d'�tranges images montaient du fond de ma sensibilit� que je ne syst�matisais plus. Il �tait six heures; depuis trente minutes peut-�tre nous n'avions pas ouvert la bouche. Je me pris � r�ver tout haut dans cette chambre �clair�e seulement par le foyer: Peut-�tre serait-ce le bonheur d'avoir une ma�tresse jeune et impure, vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, � la derni�re minute, me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derni�re visite. Elle reviendrait, mais perp�tuellement j'aurais vingt-quatre heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de massue de l'abandon suspendu sur ma t�te. M�me il faudrait qu'elle arriv�t un jour apr�s un long retard, et qu'elle prolonge�t ainsi cette heure d'agonie o� je guette son pas dans le petit escalier. Peut-�tre serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle tension des sentiments ferait l'unit�. Ce serait une vie syst�matis�e. Ma ma�tresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une passion vigoureuse � laquelle parfois elle r�pondrait, tant est faible la chair, mais en tournant son �me d�sesp�r�e vers moi. Et j'aurais un plaisir ineffable � lui expliquer avec des mots d'amertume et de tendresse les pures doctrines du qui�tisme: �Qu'importe ce que fait notre corps, si notre �me n'y consent pas!� Ah! Simon, combien j'aimerais �tre ce malheureux consolateur-l�. Elle serait pieuse. Elle et moi, malgr� nos p�ch�s, nous baiserions la robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compr�hensif, ou, mieux encore, comme elle ne conna�trait rien de l'homme que je puis para�tre au vulgaire, elle ne soup�onnerait pas un instant ma bonne foi; en sorte que mon �me ind�cise pourrait �tre, aux plis de sa robe, franchement religieuse. Et comme Simon ne r�pondait pas, je repris, � cause de ce besoin naturel de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement: Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une ligne franche et un sourire impr�vu infiniment touchant de sensualit� triste. Elle serait v�tue d'�toffes souples, et un jour, � peine entr�e, je la vois qui me d�sole de sanglots sans cause, en cachant contre moi son fin visage. * * * * * Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le d�laisse. D�j� une lassitude et d�go�t nerveux m'avaient averti quand je me n�gligeais pour adorer des �trangers. J'avais compris que les Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs grossissants pour certains d�tails de mon �me. Une fois encore mes nerfs me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai � l'extr�me mon �coeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il devint digne de moi-m�me et me f�conda. Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre d�sarroi et je lui disais que la difficult� n'�tait pas de trouver un bon syst�me de vie, mais de l'appliquer: --Il faudrait des n�cessit�s intelligentes me contraignant � faire le convenable pour que je sois heureux. --Quoi! me r�pondait-il, un m�decin dans un h�pital? un p�re sup�rieur dans un monast�re? O� prendrais-tu l'�nergie de leur ob�ir? Et si tu la poss�des, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner � toi-m�me. --Je ne voudrais pas �tre men� avec douceur, car je me m�fie de mes d�faillances. C'est peut-�tre que mon �me s'eff�mine; mais elle voudrait �tre rudoy�e. Sous un clo�tre, dans ma cellule, je serais heureux si je savais qu'un ma�tre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de subir une discipline. Le r�ve de ma race est mal employ� et je d�sesp�re qu'� moi seul je puisse l'amener � la vie. Simon protesta: --Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels. (On se fait des imaginations qui valent des v�rit�s: ainsi toi, pour qui chacun fut aimable, car tu es s�duisant et d�tach�, tu te figures avoir �t� martyris�.) Jamais, f�t-ce pour mon bonheur, je ne reconna�trai la domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des �trangers, et la Lorraine pr�cis�ment n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre � l'�tranger. Et moi aussi, j'avais r�solu de ne plus me conformer � des hommes. Le soir d'Harou�, j'avais reni� mes �intercesseurs�. Simon partageait donc, pour le fond et sans le savoir, mon opinion secr�te, et pourtant je fus m�content: c'est que, si nous arrivions � peu pr�s au m�me point, c'�tait par des raisonnements tr�s diff�rents. Je lui r�pliquai avec mauvaise humeur: --Encore cet odieux sentiment de la dignit�! cette morgue anglaise! cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-m�me! En voil� une fiction, la dignit� des gens d'esprit! En toi, n'�tes-vous pas vingt � vous humilier, � vous d�daigner, � vous commander? Ici j'eus le tort de me lever. Le ton d�courag� de notre entretien me mettait mal � l'aise pour lui soumettre la nouvelle m�thode que j'entrevoyais, mais j'allais �tre victime moi-m�me de la dignit� humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans ma chambre. --Tout, au monde, lui dis-je avec d�sespoir, est mal fait, et ce grand d�sordre de l'univers me blesse. * * * * * La nuit, exaltant mon indignation, me fut d�plorable. Petite chose accroupie sur mon lit, dans l'obscurit� et le silence, j'attendais que la douleur me l�ch�t. Impuissant et d�sesp�r�, j'eus le souvenir de saint Thomas d'Aquin disant � l'autel de J�sus: �Seigneur, ai-je bien parl� devant vous?� Et devant moi-m�me, qui ai m�thodiquement ador� mon corps et mon esprit, je m'interrogeai: �Me suis-je cultiv� selon qu'il convenait?� * * * * * Je me levai perdu de froid, tr�s tard, dans une matin�e de d�gel. Rose, qui est trop honn�te fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait dans ma chambre avec bonhomie, car c'�tait son jour. Si elle avait profit� des enseignements du cat�chisme, elle se f�t plu (elle un peu gouailleuse) � me comparer au vieux roi David qui r�chauffait sa vigueur pr�s de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baiss�t les stores � fleurs �clatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activ�t le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retir�t. Je me recouchai tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience. Et dans notre conf�rence du soir, sans plus tarder, je dis � Simon: --Singuli�re physionomie de mon �me! La disgr�ce universelle me m�contente, au point que vous-m�me me blessez, mon cher ami, mon fr�re, quand vous partagez mes fa�ons de voir. Il ne me suffit plus qu'on m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que j'aime. Je vous dirai toute la v�rit�: je ne puis plus supporter qu'on �nonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'int�resse uniquement � ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui poussent et comme la nature enti�re, je me soucie seulement de mon Moi futur. Alors Simon, avec cette fa�on glaciale que j'ai souvent go�t�e, mais qui me d�plut � cette occasion, arr�ta le d�bat: --Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous ne pouvons discuter que sur des points du pass�. Comment nous faire en commun des id�es claires sur ces obscures inqui�tudes et sur ces pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En cons�quence, je retournerai volontiers � Paris, d'autant que j'ai fait des �conomies, et que nous approchons de mai, saison qui �gay� mon temp�rament. Voil� bien la s�paration que je d�sirais, mais ce me fut un d�sespoir que lui-m�me me l'impos�t. * * * * * Je repris mon r�ve d'Harou�, en feuilletant des guides Baedeker sur mon oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties, Italie_, soudain �mouvait un coin de mon �tre. D�sireux de m'assimiler ces sommes d'enthousiasmes, quel m�pris ne ressentais-je pas pour tous ces maigres saints devant qui je m'�tais agenouill� et qui ne sont qu'un point imperceptible dans le long d�veloppement poursuivi par l'�me du monde � travers toutes les formes! Le lendemain je dis � Simon: --Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai � vivre dans la contemplation de ses perfections pour les d�gager en moi et pour que j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne cong� aux petits scribes passionn�s et analystes, qui furent jusqu'alors nos intercesseurs. Ainsi que nous essay�mes en Lorraine, je veux me modeler sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous les caract�res dont mon �tre a le pressentiment. Les individus, si parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du syst�me plus complet qu'est la race, fragment elle-m�me de Dieu. �chappant d�sormais � la st�rile analyse de mon organisation, je travaillerai � r�aliser la tendance de mon �tre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me mod�lerai sur ceux que mon instinct �lit comme analogues et sup�rieurs � mon �tre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en moyenne 13�,38 en mars et 18�,23 en mai. Puis la vie mat�rielle y est extr�mement facile, ce qui convient � un contemplateur. * * * * * Nous nous quitt�mes en nous serrant la main. La crainte de m'�loigner sur une �motion un peu banale d'un local o� nous avions eu des frissons tr�s curieux m'emp�cha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je constatai que nous nous aimions beaucoup. * * * * * CHAPITRE VIII A LUCERNE, MARIE B... Dans une gare, sur le trajet de Bayon � Lucerne, Milan et Venise, j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._ Rien qu'� la couverture, je compris que cet ouvrage �tait pour me plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil. Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se garda toujours ardente et fi�re. Quoiqu'elle n'ait pas nettement distingu� qu'elle �tait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait l'ind�pendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleur�e par des sentiments grossiers: elle d�sira la gloire et elle mourut de la poitrine. Voil� deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle corrig�e de la premi�re. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise � lui donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse. * * * * * Je m'arr�tai tout un dimanche � Lucerne. Les cloches sonnant sans tr�ve, la neige �pandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des grogs dans de vastes h�tels solitaires, et, songeant � Simon absent, � l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soir�e, une crise de d�couragement me pr�t et me laiss�t sans sommeil dans mon lit de passage. Un concert annon�ait _le Paradis et la P�ri_ de Schumann. Il me parut que sous ce titre je pourrais r�ver avec profit. Et tandis qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je me demandais: �A quoi pensait Marie? Quel monde cr�a-t-elle pour s'y r�fugier contre la grossi�ret� de la vie?� Les chanteurs, la musique disaient: _L'�clat des larmes que l'esprit r�pand_... Les pleurs vers�s par de tels yeux ont un pouvoir myst�rieux, Marie cherchait la volupt� dans l'impr�vu; elle fut tromp�e par les grands mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la tenta. �La gloire!� disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie le contact avec les �trangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis la m�priser. Chez elle, cette indigne pr�occupation ne fut pas bassesse naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait � la caresse grossi�re des jeunes gens, cherchait ailleurs des satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de sa sensibilit�, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi que le r�sultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un d�sir d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites mains � Bottom. _L'�clat des larmes que l'esprit r�pand_ transfigure l'univers qu'il contemple. Les chanteurs, la musique disaient: ... _Ah laisse-moi puiser la fi�vre_... Marie s'�gara dans sa tentative pour syst�matiser sa vie. Un prix au Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant � tous ces d�sirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du moins, elle d�sira l'enthousiasme. Et m�me cette fi�vre put grandir en elle avec plus de violence que chez personne, car elle �tait un objet d�licat, nullement embarrass�e de ces grossiers instincts qui ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes frissons, et mon sang br�lera d'une ardeur plus vive aupr�s d'un tel corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fi�vre_ � m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonfl�e que pour des choses abstraites. Les chanteurs, la musique disaient: _Dors, noble enfant, repose � jamais_... Quoi qu'on me dise un jour, quelque d�go�t qui me vienne � te relire, je te promets de continuer � te voir, selon la l�gende qu'aujourd'hui je me fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures enti�res avec cet artisan? � moins peut-�tre qu'�mu par ta divine complaisance, ce petit peintre grossier n'ait �t� tr�s bon et tr�s naturel, ce qui est un grand charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'� croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, m�me quand la date de ton dernier soupir se pr�cisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie sans avoir r�alis� aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais connu que d�ception � chercher ta part de femme, mais �'e�t �t� une faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose � jamais_ dans ma m�moire, seule comme il faut qu'un �tre libre vive. Les chanteurs, la musique disaient: _Au bord du lac, tranquille abri_... Et moi, rentr� au silencieux d�sert de mon h�tel, regrettant presque la retraite �troite, la demi-s�curit� de Saint-Germain, mal soutenu par l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que, d'un instant � l'autre, ma fatigue ne se change�t en aveu d'impuissance, je me plus � m'imaginer qu'� Simon j'avais substitu� Marie, et que cette voyageuse m'allait �tre un compagnon id�al, dans un _tranquille abri, au bord d'un lac_, qui est l'univers entier o� je veux me contempler. * * * * * CHAPITRE IX VEILL�E D'ITALIE _(Enseignement du Vinci)_ Nous avions pass� le th��tral Saint-Gothard et ses pr�cipices. Un doux plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive tremp�e de gr�ce fut effleur�e par le train de Milan. Au soir, nous accentu�mes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant � sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre derri�re moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fen�tres du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma t�te: �Soldats, vous �tes pauvres, vous allez trouver l'abondance!� Et je me disais avec h�te: �Est-ce que je sens quelque chose?� Cette quinzaine est une des p�riodes les plus honorables de mon existence; j'ai su conqu�rir l'�motion que je me proposais. Oui, j'allais trouver l'abondance. Et d�j�, j'�tais rempli de bont�. Je m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sant�, les femmes, le vin, tout ce que j'imaginais lui plaire. M�me, pour qu'il sourit, je lui dis que j'�tais Parisien, et je l'aidai � descendre du train dans la gare de Milan. D�cide aux plus grands sacrifices pour �tre enthousiasm�, d�s le soir je sortis de l'h�tel et me rendis autour de la cath�drale, m'interpellant et m'exclamant (bien qu'elle me pl�t m�diocrement) en formules admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent gu�re de produire le sentiment qui leur correspond. * * * * * Seul avec le concierge qui simule un rhume, � l'Ambrosienne, ce matin d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon �me. C'�tait encore ma sensibilit� du clo�tre, le sentiment qui me fit demander � ma biblioth�que qu'elle me r�v�l�t � moi-m�me. Invincible �gotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derri�re elles je saisis leurs �mes pour les mesurer � la mienne et m'attrister de ce qui me manque. L'univers est un blason, que je d�chiffre pour conna�tre le rang de mes fr�res, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi. * * * * * A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosit�! un portrait d'Ignace de Loyola. Son g�nie logique cr�a une m�thode, dont il obtint, sur les �mes les plus superbes, de prodigieux r�sultats, et que j'essaye de m'appliquer. Sa t�te est une grosse boule avec une calvitie, une forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c �tait par une sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple d�sesp�re de s�duire celui-l�. Quand je contemple cette physionomie imp�rieuse, mes lenteurs me donnent � rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-m�me! Du moins j'ai visit� soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon �tre; d�s lors, me perfectionnant chaque jour dans le m�canisme de Loyola, je dirigerai mes �motions, je les ferai r�appara�tre � volont�; je serai sans tr�ve agit� des enthousiasmes les plus int�ressants et tels que je les aurai choisis. Sur le m�me mur, une gravure d'apr�s un jeune homme de Rembrandt: la bouche entr'ouverte, la l�vre sup�rieure un peu relev�e, les yeux superbes, mais �teints, toute la figure d�go�t�e, an�antie. Je lui disais: �O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.� Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais � tort, attribu� au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une �me un peu ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait. --L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour gagner sa confiance, car je pensais: voil� quelque po�te.) --Je l'ignore, me r�pondit-il. --Il y a parfois des ressemblances �mouvantes. (Sa vive �motion, ses pleurs me permettaient ces familiarit�s.) --Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille � celle-ci. --Eh bien! repris-je. --Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main l�. Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge lui-m�me sait que le tableau n'est pas de L�onard. Puis la jeune fille, d�licate, n'a aucune imp�riosit�. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal renseign�, est pourtant tr�s proche de Dieu; son �me charg�e d'ardeur, pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ing�nieux la caresse. C'est l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premi�re occasion de grouper les �motions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas d'avoir du bon sens, mais le plus d'�lan possible. Je tiens m�me le bon sens pour un odieux d�faut. _L'Imitation de Notre-Seigneur J�sus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imagin�e les d�licats, l'a tr�s bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et aim�, sont ceux qui approchent le plus de leur id�al, c'est-�-dire de Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes d�sirs, en me v�rifiant jusqu'� m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le bonheur. * * * * * Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _T�te du Christ_, par le Vinci (l'�tude au crayon rouge pour le Christ de _la C�ne_), ne me laissait rien voir d'autre.... * * * * * Cette journ�e fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me confirme dans la m�thode que j'entrevoyais depuis Harou�. Plus jeune, par une matin�e s�che d'hiver florentin, ralentissant ma promenade sur le Lung'Arno, en face des collines d�licates et presque nerveuses, j'ai suivi le m�me ordre de r�flexions. Je sortais de voir au Pitti la Simonetta, ma�tresse fameuse du Magnifique, peinte par Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour go�ter sa beaut� malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins � l'aimer; au premier regard, elle ne me donnait que de la curiosit�. Il en advint ainsi de moi-m�me devant moi-m�me. Jusqu'� cette heure, je fus simplement curieux de mon �me. Je consid�rais mes divers sentiments, qui ont la physionomie rechign�e et malingre des enfants difficilement �lev�s, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour repr�senter le plus compr�hensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air d�go�t� qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans vouloir rien modifier. Il accepte sa destin�e et m�me la bassesse de ses amis: c'est qu'il donne � toutes choses leur pleine signification. Au lieu d'�triquer la vie, il �panouit devant son intelligence la part de beaut� qui sommeille dans le m�diocre. Aujourd'hui, dans cette veill�e d'Italie, je vois qu'il n'y a pas compr�hension compl�te sans bont�. Je cesse de ha�r. Je pardonnerai � tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se d�veloppant encore, ils aboutiront � satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre. Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, �tant accoud� sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son crayon tra�a a le sourire qui pardonne � tous les Judas de la vie, elle a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des l�vres qu'aucune amertume n'�tonne plus. * * * * * �tant descendu avec ces pens�es, je rejoignis ma voiture, et tandis qu'une triste humidit� tombait sur la ville, envelopp� dans un grand manteau de voyage, je me pris � songer. Je vis nettement qu'un second probl�me se greffait sur le premier: 1� Dans ma cellule, j'avais fait une enqu�te sur moi-m�me, j'�tais arriv� � embrasser le d�veloppement de mon �tre; mais j'avais �t� pr�occup� de mon imperfection avant tout. 2� Il s'agit maintenant de pr�ter � l'homme, que je suis, la beaut� que je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je poss�de de toute cette lumi�re que je pressens; le programme, c'est d'escompter en quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection � laquelle mon �tre arrivera le long des si�cles, si, comme ma raison le suppose, il y a progr�s a l'infini. En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon r�ve fait de tous les soup�ons de beaut� qui me troublent parfois jusqu'� me faire aimer la mort, parce qu'elle h�te le futur. Je suis un point dans le d�veloppement de mon �tre; or, jusqu'� cette heure, j'ai regard� derri�re moi, d�sormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la m�re dote son fils de tous les m�rites qu'elle imagine confus�ment, je cr�e mon id�al de tous les soupirs dont m'emplit la banalit� de la vie. * * * * * J'�tais fort �nerv�; il me fallut passer � la poste, o� l'on me demanda un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de col�re, molestai de paroles les commis. Puis aussit�t je me pris � rire, comme un malade, en songeant � mes beaux plans d'indulgence universelle.... Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon indulgence, faite de compr�hension, doit s'�tendre jusqu'� ma propre faiblesse. Se d�tacher de soi-m�me, chose belle et n�cessaire! D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas; ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine que j'embellis m�thodiquement � l'aide de tous mes pressentiments de la beaut�; c'est un r�ve plus certain que la r�alit�, et je m'y r�fugie � mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes famili�res. * * * * * CHAPITRE X MON TRIOMPHE DE VENISE Sur la ligne de Milan � Venise, je ne cessai de m�diter les enseignements de ma veill�e d'Italie, la sagesse du Vinci. J'�tais pr�t � m'aimer, � me comprendre jusque dans mes t�n�bres. Pour me guider, je comptais sur Venise et sur la race que m'a d�sign�e une intuition de mon coeur. * * * * * Et pourtant j'h�sitais encore devant ce nouvel effort, quand je descendis � Padoue, d�sireux de visiter, dans un jardin silencieux, l'�glise Santa Maria dell' Arena, o� Giotto raconte en fresques nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ. Aux clo�tres florentins, jadis, combien n'ai-je pas c�l�br� les primitifs! J'avais pour la soci�t� des hommes une haine timide, j'enviais la vie retenue des cellules. M�me � Saint-Germain, la gaucherie de ces �mes peintes, leurs gestes simplifi�s, leurs physionomies trop pr�cises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur si s�che, si compliqu�e. Mais la soir�e d'Harou� et le Vinci m'ont transform�: le plus v�n�rable des primitifs � Padoue ne m'inspire qu'une sorte de piti� complaisante, qui est tout le contraire de l'amour. Voil� bien, sur ces figures, la m�fiance d�licate que je ressens moi-m�me devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par soi. S'ils gardent, � l'�gard de la vie, une r�serve analogue � la mienne, c'est pour des raisons si diff�rentes! Je les m�dite, et je songe � la religion des petites soeurs, qui, malgr� mon go�t tr�s vif pour toutes les formes de la d�votion, ne peut gu�re me satisfaire. Sur ces physionomies le sentiment, maladif, st�rile, met une lueur; mais aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se d�velopper. Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent � s'�mouvoir devant des l�gendes impos�es; or, moi, je m'enorgueillis � cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque soir.... Ces �mes na�ves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en paraissant communier avec elles. J'eus parfois le m�me scrupule sous mon clo�tre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y pr�c�d�rent. C'est par coquetterie, et gr�ce � des jeux de mots, que je grossis nos l�gers points de contact. Dans un si�cle hostile et vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles �parpill�es et presque d�truites se plaisent � resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que voil� une parent� bien lointaine. Pour un c�t� de moi qui peut-�tre satisferait le Giotto, combien qui l'�tonneraient extr�mement! Dans sa chapelle, en m�me temps que je b�ille un peu, ma loyaut� est � la g�ne. * * * * * Trois heures apr�s, � Venise, j'�tudiais les V�ron�se; leur force me rafra�chissait. Ils m'attiraient, m'�levaient vers eux, mais m'intimidaient. L� encore je me sens un �tranger; mes h�sitations, toute ma subtilit� mesquine doivent les remplir de pi�t�. Pas plus qu'avec les Giotto, je n'ai m�rit� de vivre avec les V�ron�se. Dans le si�cle et dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet �tat exprim� par les Botticelli: tristesse tortueuse, m�contentement, toute la bouderie des faibles et des plus distingu�s en face de la vie. Mais d'�tre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu � Venise pour m'accro�tre et pour me cr�er heureux. Voici cet instant arriv�. Ce soir-l�, quand, tonifi� de grand air et restaur� par un parfait chocolat, j'atteignis l'heure o� le soleil couchant met au loin, sur la mer, une limpidit� merveilleuse, ma puissance de sentir s'�largit. Des instincts tr�s vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon �tre, se syst�matis�rent. Chaque parcelle de mon �me fut fortifi�e, transform�e. Une tache immense et p�le couvrait l'univers devant moi, brillant�e sur la mer, ros�e sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au couchant jusqu'� la rougeur �norme du soleil d�clin�. Et toute cette teinte lav�e semblait s'�tre adoucie, pour que je passe ais�ment aborder la beaut� instructive de Venise et que rien ne m'en bless�t: mousse sucr�e du champagne qu'on fait boire aux an�miques. La seule image d'effort que j'y vis, c'�tait sur l'eau un gondelier se d�tachant en noir avec une nettet� extr�me, presque risible. D'un rythme lent, tr�s pr�cis, il faisait son travail, qui est simplement de d�placer un peu d'eau pour promener un homme qui dort. Et devant ce bonheur orn�, je sentis bien que j'�tais vaincu par Venise. Au contact de la loi que sa beaut� r�v�le, la loi que je servais faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement syst�matique fit place � une sympathie ais�e, facile, pour tout ce qui est moi-m�me. Hier je compliquais ma mis�re, je r�prouvais des parties de mon �tre: j'entretenais sur mes l�vres le sourire d�daigneux des Botticelli, et chaque jour, par mes subtilit�s, je me dess�chais. D�sormais convaincu que Venise a tir� de soi une vision de l'univers analogue et sup�rieure � celle que j'�difiais si p�niblement, je pr�tends me guider sur le d�veloppement de Venise. Au lieu de replier ma sensibilit� et de lamenter ce qui me d�pla�t en moi, j'ordonnerai avec les meilleures beaut�s de Venise un r�ve de vie heureuse pour le contempler et m'y conformer. * * * * * I VENISE SA BEAUT� DU DEHORS D�s lors je passai mes jours, dans des palais d�serts, � lire les annales magnifiques et confuses de la R�publique,--dans les mus�es et les �glises �cras�es d'or, � contr�ler les catalogues,--sur la rive des Schiavoni, � louer la mer, le soleil et l'air pur qui �gayent mes vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts impr�vus, je m'attristais longuement des canaux immobiles entre des murs �cussonn�s. * * * * * Apr�s trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles � cette d�licate cit�, je brusquai mon r�gime jusqu'alors r�gl� par Baedeker, et quittant la Piazza, o� parmi des �trangers choquants on lit les journaux fran�ais, je me confinai dans une Venise plus v�nitienne. J'habitai les Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par grandeur d'�me, consentit � �tre �corch� vif, et parfois je songe que je me suis fait un sort analogue. Je voudrais transcrire quelques tableaux tr�s brefs des sensations les plus joyeuses que je connus au hasard de ces premi�res curiosit�s; mais il e�t fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'all�ger de mes imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ail�. C'est en vain que pendant des semaines, aupr�s de ma table de travail, j'ai attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir. Je vois une matin�e � Saint-Marc, o� j'�tais assis sur des marbres antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musel�) allongeait sur mes genoux sa vieille t�te de serpent honn�te. Et l'un et l'autre nous regardions, avec une parfaite volupt�, le faste et la s�duction r�alis�s tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait mis�rable dans cette v�g�tation divine! Je vois un jour le soleil que je m'�tendis sur un banc de marbre, au ras de la mer: alors je compris qu'un mis�rable mendiant n'est pas n�cessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa beaut�. Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charg� de misses froides et de touristes aux gestes aga�ants. Une barque sous le plein soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson, �clatante comme ces vagues qui nous br�laient les yeux. Venise, l'atmosph�re bleue et or, l'Adriatique qui fuit en s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si cruellement ressortir la morne h�b�tude de ces marchands sans �me que je b�nis l'ordre des choses de m'avoir distingu� de ces hommes dont je portais le costume. * * * * * Cependant j'attendais avec impatience le jour o� j'aurais tout regard�, non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des pens�es enfin avec ces choses que j'avais tant fr�l�es. La beaut� du dehors jamais ne m'�mut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont que des tableaux psychologiques. Je dirai que, parmi ces d�lices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure qu'il �tait. Aux meilleurs d�tours de cette ville abondante et toujours impr�vue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le sens du provisoire. Mais qu'on me laisse d�crire l'ordre de mes associations d'id�es, tandis qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible � la prodigalit� des essais du g�nie v�nitien et soucieux uniquement d'absolu. Je prends un exemple au hasard: vers le cr�puscule, d�bouchant de mon canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil comme une b�te �norme flamboyer au versant d'un ciel d�licat, par-dessus une mer indiff�rente � cette brutalit�, toute �l�gante et de tendresse vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je gesticulais. Puis aussit�t: �Quoi donc! es-tu certain que cela t'int�resse?� Mais en m�me temps: �Saisissons l'occasion, me disais-je, pour pousser jusqu'� l'extr�mit� des Zattere (un kilom�tre le long d'un bras de mer canalis�, sur un quai largement dall�). Je suis certainement en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon d�ner retard� de vingt minutes, la soir�e me sera moins longue.... Ah! ces soir�es, toutes ces journ�es de la vie ext�rieure!... Et s'il pleuvait, j'aurais un frisson d'humidit�, la table du restaurant me serait lugubre et, l'ayant quitt�e, il me faudrait rentrer imm�diatement dans un chez moi meubl� de malaise, ou m'enfermer dans un caf� qui me congestionne!� Ce choeur des pens�es qui m'emplissaient fait voir que les plus voluptueux d�cors ne peuvent imposer silence � mes sensibilit�s mesquines. La gr�ce de Venise qui me p�n�trait ne pouvait �touffer les protestations dont mon �tre naquit gonfl�. Il fallait que l'�me de cette ville se fond�t avec mon �me dans quelqu'une de ces m�ditations confuses dont parfois mon isolement s'embellit. * * * * * II VENISE SA BEAUT� INT�RIEURE, SA LOI QUI ME P�N�TRE Heureux les yeux qui, ferm�s aux choses ext�rieures, ne contemplent plus que les int�rieures Enfin, je connus Venise. Je poss�dais tous mes documents pour d�gager la loi de cette cit� et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispos� � oublier que Venise, avec sa langueur et ses perp�tuelles tasses de caf�, est l�g�rement malsaine.) Les photographies in�vitables des vitrines avaient fait banales les plus belles images des clo�tres et des mus�es. Seule, la tristesse de mon restaurant solitaire m'�mouvait encore pour la beaut� de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel au coloris p�li, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et si ce d�clin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilit� an�mique et la vigueur v�nitienne. D�s lors, je ne quittai plus mon appartement, o�, sans phrases, un enfant m'apportait des repas sommaires. V�tu d'�toffes faciles, d�daigneux de tous soins de toilette, mais seulement poudr� de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit parmi mes cigares, �tendu sur mon vaste lit. J'avais enfin divorc� avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma chambre �tait fra�che et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des horloges obstin�es, je m'occupai seulement � regarder en moi-m�me, que venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que je m'�tais donn� � vivre en proie aux ciceroni, t�te nue, parmi les �difices remarquables. Mes souvenirs, rapidement d�form�s par mon instinct, me pr�sent�rent une Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cit� offre � tous les passants, je substituai machinalement une beaut� plus s�re de me plaire, une beaut� selon moi-m�me. Ses splendeurs tangibles, je les poussai jusqu'� l'impalpable beaut� des id�es, car les formes les plus parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosit� d'id�ologue. Et cette cit� abstraite, b�tie pour mon usage personnel, se d�roulait devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais n�cessaire comme une Loi; cha�ne d'id�es dont le premier anneau est l'id�e de Dieu. Cette synth�se, dont j'�tais l'artisan, me fit para�tre bien mesquine la Venise born�e o� se r�jouissent les artistes et les touristes. * * * * * Qu'on ne saurait go�ter que Dieu seul, et qu'on le go�te en toutes choses, quand on l'aime v�ritablement. Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait gu�re m'int�resser. Mon orgueil, ma pl�nitude, c'est de les concevoir sous la forme d'�ternit�. Mon �tre m'enchante, quand je l'entrevois �chelonn� sur les si�cles, se d�veloppant � travers une longue suite de corps. Mais dans mes jours de s�cheresse, si je crois qu'il naquit il y a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente ans, je n'en ai que du d�go�t. Oui, une partie de mon �me, toute celle qui n'est pas attach�e au monde ext�rieur, a v�cu de longs si�cles avant de s'�tablir en moi. Autrement, serait-il possible qu'elle f�t orn�e comme je la vois! Elle a si peu progress�, depuis vingt-cinq ans que je peine � l'embellir! J'en conclus que, pour l'amener au degr� o� je la trouvai d�s ma naissance, il a fallu une infinit� de vies. L'�me qui habite aujourd'hui en moi est faite de parcelles qui surv�curent � des milliers de morts; et cette somme, grossie du meilleur de moi-m�me, me survivra en perdant mon souvenir. Je ne suis qu'un instant d'un long d�veloppement de mon �tre; de m�me la Venise de cette �poque n'est qu'un instant de l'Ame v�nitienne. Mon �tre et l'�tre v�nitien sont illimit�s. Gr�ce � ma clairvoyance, je puis reconstituer une partie de leurs d�veloppements; mais mon horizon est born� par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait de contempler Dieu, de conna�tre le Principe qui contient et qui n�cessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de ce qui para�t �tre, cela d�j� est bien beau. Cette satisfaction me fut donn�e, quand je contemplai dans l'�me de Venise, mon �tre agrandi et plus proche de Dieu. * * * * * L'�tre de Venise. Cette qualit� d'�motion, qui est constante dans Venise et dont chacun des d�tails de cette nation porte l'empreinte, seules la per�oivent pleinement les �mes dou�es d'une sensibilit� parente. Ce caract�re myst�rieux, que je nomme l'�me de tout groupe d'humanit� et qui varie avec chacun d'eux, on l'obtient en �liminant mille traits mesquins, o� s'embarrasse le vulgaire. Et cette �limination, cette abstraction se font sans r�flexion, m�caniquement, par la r�p�tition des m�mes impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous les aspects et toutes les �poques d'une civilisation. * * * * * Mon �tre. De m�me, quand ma pens�e se prom�ne en moi, parmi mille banalit�s qui semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'� en �tre frapp�e des traits � demi effac�s; et bient�t une image demeure fix�e dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-m�me, mais moi plus noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon �tre, non pas de ce que je parais en 89, mais de tout ce d�veloppement � travers les g�n�rations dont je vis aujourd'hui un instant. * * * * * Description de ce type qui r�unit, en les r�sumant, les caract�res du d�veloppement de mon �tre et de l'�tre de Venise. Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir de notre s�paration � Saint-Germain: cette image de mon �tre et cette image de l'�tre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, concordent en de nombreux points. En les superposant, par une sorte d'addition l�g�rement confuse, j'obtins une image infiniment noble o� je me mirai avec d�lice dans ma chambre solitaire et fra�che. Fragment bien petit encore de l'�tre infini de Dieu! mais le plus beau r�sultat que j'eusse atteint depuis mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes �motions! Et non plus des �motions toujours inqui�tes et sans lien, mais syst�matis�es, pouss�es jusqu'� la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compr�hension, de bont�, je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type. * * * * * Durant quelques semaines, couch� sur mon vaste lit des Fondamenta Bragadin, ou, plus r�ellement, vivant dans l'�ternel, je fus ravi � tout ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux Barbares. M�me je ne les connaissais plus. Ayant �t� au milieu d'eux l'esprit souffrant, puis � l'�cart l'esprit militant, par ma m�thode je devenais l'esprit triomphant. Ici se r�fugi�rent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit dans le marasme. Venise est douce � toutes les imp�riosit�s abattues. Par ce sentiment sp�cial qui fait que nous portons plus haut la t�te sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre �lanc�s, elle console nos chagrins et rel�ve notre jugement sur nous-m�mes. J'ai apport� � Venise tous les dieux trouv�s un � un dans les couches diverses de ma conscience. Ils �taient �pars en moi, tels qu'au soir de mon abattement d'Harou�; je l'ai pri�e de les concilier et de leur donner du style. Et tandis que je contemplais sa beaut�, j'ai senti ma force qui, sans s'accro�tre d'�l�ments nouveaux, prenait une merveilleuse intensit�. * * * * * Venise, me disais-je, fut b�tie sur les lagunes par un groupe d'hommes jaloux de leur ind�pendance; cette fiert� d'�tre libre, elle la conserva toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les �trangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir les Barbares, les �trangers; et le perp�tuel ressort de ma vertu, c'est que je me veux homme libre. Venise, pour avoir �t� h�roique contre les �trangers, amassa dans l'�me de ses citoyens les plus beaux d�sint�ressements.--Ainsi, je fus toujours �mu d'une sorte de g�n�rosit� naturelle, je hais l'hypocrisie des aust�res, l'�troitesse des fanatiques et toutes les banalit�s de la majorit�. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en d'autres corps, jadis, mon �tre a d� soutenir pour acqu�rir ces vertus. Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision personnelle de l'univers que sous une l�g�re atteinte de douceur mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait na�tre Jean Bellin.--De m�me, c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances mortifi�es, et par l'enseignement m�taphysique d'outre-Rhin, que je fus �veill� � me faire des choses une id�e personnelle. A douze ans, dans la chapelle de mon coll�ge, je lisais avec acharnement les psaumes de la P�nitence, pour tromper mon �coeurement; et plus tard, dans l'intrigue de Paris, le soir, je me suis lib�r� de moi-m�me parmi les ivresses confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza. Si fi�vreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon �tre et de l'�tre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je suis inquiet sans tr�ve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure ou le regret de cette s�r�nit�. Ma f�brilit� actuelle n'est sans doute qu'un secret instinct de mon �tre, qui se souvient d'avoir poss�d�, entrevu ces heures fortes et paisibles marqu�es � Venise par Titien. Rien au plus intime de moi ne r�pond au g�nie violent de Tintoret. Mon syst�me n'en est pas d�concert�. Aussi bien, dans cette r�publique magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure � part, que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est � Venise un accident, un � c�t�. C'est avec V�ron�se, si noble, si ais�, que la vraie Venise se d�veloppait alors. Mon �tre se souvient sans effort d'avoir connu l'instant de dignit�, de bont� et de puissance que V�ron�se signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la vie �tait une f�te; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur. V�ron�se cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un ma�tre; je lui cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est Tiepolo. _Tiepolo_ Celui-l�, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame v�nitienne qui s'�tait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les V�ron�se s'arr�ta de cr�er; elle se contempla et se connut. D�j� V�ron�se avait la fiert� de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le d�tail de ses m�rites, il les �tale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui, Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tr�sor des vertus h�rit�es de ses anc�tres. Je ne me suis dot� d'aucune force nouvelle, mais � celles que mon �tre s'�tait acquises dans des existences ant�rieures j'ai donn� une intensit� diff�rente. De sensibilit�s instinctives, j'ai fait des sensibilit�s r�fl�chies. Mes visions du monde m'ont �t� amass�es par mon �tre dans chacune de ses transformations; superpos�es dans ma conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis rien ajouter, du moins je sais que je les poss�de. Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. Ainsi s'explique la m�lancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, ainsi que les si�cles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une atmosph�re convenable. L'�nergie de notre �tre, �puis�e par les efforts de jadis, n'atteint qu'� donner � notre tristesse une sorte de fantaisie trop impr�vue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui nous montrent l'�me de Gianbatista Tiepolo, quel tapage �clatant et m�lancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du V�ron�se; il en fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, f�tes, soies et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le peuple des cr�ateurs de jadis, il le r�p�te � sati�t�, l'embrouille, lui donne la fi�vre, le met en lambeaux, � force de frissons! mais il l'inonde de lumi�re. C'est l� son oeuvre, d�bordante de souvenirs fragmentaires, p�le-m�le de toutes les �coles, heurt�e, sans frein ni convenance, dites-vous, mais o� l'harmonie na�t d'une incomparable vibration lumineuse.--Ainsi mon unit� est faite de toute la clart� que je porte parmi tant de visions accumul�es en moi. Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute une race aboutit. Il ne cr�e pas la beaut�, mais il fait voir infiniment d'esprit, d'ing�niosit�; c'est la conscience la plus orn�e qu'on puisse imaginer, et chez lui la force, d�pouill�e de sa premi�re �nergie, invente une gr�ce ignor�e des sectaires. Ah! ces airs de t�te, ces attitudes, ces pr�tentions, cet �lan charmant et qui sans cesse se brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumi�re; il en inonde ses tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches color�es qui se p�n�trent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses �motions, et seule demeure, au fond de moi, ma sensibilit� qui prend, selon ses hauts et ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est �raill�, frip�, d�vor� par sa fi�vre et par un torrent de lumi�re, ainsi que sont mes images int�rieures que je m'�nerve � �clairer durant mes longues solitudes. Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa m�lancolie. Il �tait trop sceptique pour pousser � l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude qui suit les grandes volupt�s et que leur pr�f�rent les �picuriens d�licats. Il sentait une fatigue confuse des efforts h�ro�ques de ses p�res, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement form�e par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont des recueils h�ro�ques, o� toutes les �mes de Venise sont r�unies; mais tant de si�cles se r�sumant en figures symboliques, ce sourire inavou�, cette m�lancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop d�licat pour la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant para�t �nigmatique. On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai grammaticalement, mais il appartient au po�te de faire sentir ce qui ne peut �tre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de Tiepolo, je m'arr�te; j'ai reconnu son �me, la mienne! Ah! celui-l�, comment s'�tonner si je le pr�f�re � tout autre? * * * * * Apr�s Tiepolo, Venise n'avait plus qu'� dresser son catalogue. Aujourd'hui, elle est toute � se fouiller, � mettre en valeur chacune de ses �poques; ce sont des dispositions mortuaires. Et moi qui suis Tiepolo, et qui, repli� sur moi-m�me, ne sais plus que r�pandre la lumi�re dans ma conscience, combiner les vertus que j'y trouve, et me m�caniser, j'approche de cette derni�re p�riode. Quand ce corps o� je vis sera disparu, mon �tre dans une nouvelle �tape ne vaudra que pour classer froidement toutes les �motions que le long des si�cles il a cr��es. Moi fils par l'esprit des hommes de d�sirs, je n'engendrerai qu'un froid critique ou un biblioth�caire. Celui-l� dressera m�thodiquement le catalogue de mon d�veloppement, que j'entrevois d�j�, mais o� je m�le trop de sensibilit�. Puis la s�rie sera termin�e. Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la journ�e de Jersey, je contemplai le d�tail et le d�veloppement de cette suite d'id�es qu'est mon Moi. Admirables et fi�vreuses journ�es des Fondamenta Bragadin! Au contact de Venise d�livr� pour un instant de l'inqui�tude de mes sens, je pus me satisfaire du spectacle de tous mes caract�res divinis�s en un seul type de gloire! Gr�ce � mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes instincts aboutissait � la pleine conscience de moi-m�me, et qu'ainsi je deviendrais Dieu, si un temps infini �tait donn� � mon �tre, pour qu'il tent�t toutes les exp�riences o� m'incitent mes m�lancolies. D�s lors que m'importe si les si�cles et l'�nergie font d�faut � cette t�che! j'ai tout l'orgueil du succ�s quand j'en ai trac� les lois. C'est poss�der une chose que s'en faire une id�e tr�s nette, tr�s pr�cise. * * * * * Vers cette �poque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune Anglais, jadis rencontr� � Londres, vint s'asseoir � ma table. Je causai avec un peu de fi�vre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tr�s vite de mes m�ditations famili�res, et vers dix heures ce jeune homme me disait: �Je compte que j'ai lieu d'�tre heureux: mon p�re a beaucoup travaill�; il m'a mis � Eton, o� je me suis fait des amis nombreux qui me seront utiles dans la vie.� Cette satisfaction ainsi motiv�e me fit toucher l'�cart qui grandit chaque jour entre moi et le commun des honn�tes gens. * * * * * III JE SUIS SATUR� DE VENISE Gr�goire XI: �C'est ici que mon �me trouve son repos dans l'�tude et la contemplation des belles choses.� Sainte Catherine de Sienne: �Pour accomplir votre devoir, tr�s Saint-P�re, et suivant la volont� de Dieu, vous fermerez les portes de ce beau palais, et vous prendrez la route de Rome, o� les difficult�s et la malaria vous attendent en �change des d�lices d'Avignon.� Au degr� o� j'�tais parvenu, je ne ressentais plus ces violents mouvements qui sont ce que j'aime et d�sire. J'�tais satur� de cette ville, qui d�s lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu � peu dans la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqu�: dans le bonheur le mieux �pur� nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais mieux trouver qu'� Paris. (Il est juste d'ajouter qu'� ces nobles motifs se joignait un d�sir d'agitation: d�sir m�diocre, mais apr�s tout n'est-ce pas un synonyme int�ressant de mes beaux app�tits d'id�al. Il faut que je respecte tout ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sant� s'�tait fort consolid�e, et des parties de moi-m�me s'�veillant peu � peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.) Pour me maintenir dans l'�glise Triomphante, il faut sans cesse que je m�rite, il faut que j'ennoblisse les parties de p�ch� qui subsistent probablement en moi. Je ne les conna�trai que dans la vie; j'y retourne. * * * * * LIVRE QUATRI�ME EXCURSION DANS LA VIE * * * * * CHAPITRE XI UNE ANECDOTE D'AMOUR I J'AMASSE DES DOCUMENTS P�le comme sa chemise. Le huiti�me jour de mon arriv�e � Paris, quand la petite �motion de retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'�chelle sociale et le caract�re des gens que je rencontre, m'eut secou� une centaine de fois, mes nerfs se mont�rent et je trouvai l'�motion vulgaire que je venais chercher. C'�tait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et la loyaut� de ses amiti�s. Jolie fille, jeune, men�e uniquement par son imagination, un peu pr�tentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un geste qui ne f�t pas gracieux, elle m'�mut. Je m'aper�us de mon sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne poss�dait que des id�es acquises et, pour son propre fonds, de la vanit�. D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je pr�f�re, impr�vu, fait de coquetterie et de bont�. Quelque chose de hach� dans mes discours, une apparence de franchise qui est faite de d�sir de plaire et d'indiff�rence � l'opinion, voil� les caract�res qui lui plurent tout d'abord en la d�routant. * * * * * C'est une l�g�re tristesse de constater, chez un objet de vingt ans qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un m�lange de pudeur et de caresses, quand on r�fl�chit aux exp�riences qui la lui acquirent. Elle usa d'un jeu de passion bris�e, puis reprise, qui est le plus convenable pour m'�mouvoir. Quand je me d�pitais, elle ne faisait que rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir � elle. Si elle m'avait promis de bonne gr�ce et d�s le d�but du d�ner ce dont je la pressais � la fin de la soir�e, peut-�tre en aurais-je b�ill�. Car allumer une derni�re cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir jolie, fra�che d'une toilette simplifi�e, et complaisante avec de beaux cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis mais me r�unir dans une action vive,--toutes ces fines �motions, les soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la voiture qui la reconduisait, je m'�nervais � les �voquer et � croire que, la veille, je les avais go�t�es chez elle. Mais en v�rit� j'y �tais demeur� fort insensible. Seule nous �meut la beaut� que nous ne pouvons toucher. Cette atmosph�re de sensualit� d�licate dont mon regret emplissait sa chambre, je la composais par le proc�d� de l'abstraction, malhonn�te au cas particulier. En r�alit�, les traits s�duisants que j'assemble autour de son baiser ne furent jamais r�unis; cette heure-l� au contraire est faite de mille d�tails oiseux et parfois choquants. D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fi�vre contrari�e les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables; et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant pris � intervalles �gaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, mon go�t se dissiperait. * * * * * Je m'�tais propos� pour mes fins id�ales de prendre l� quelque chagrin, un peu d'amertume qui me restitu�t le d�sir de Dieu. D�s les premiers jours de cet essai, j'appliquai ma m�thode avec plus d'entrain que dans aucun de mes enthousiasmes pr�c�dents. Il s'agissait comme toujours de r�sumer dans une passion ardente le vague d�sir, qui sans tr�ve tourbillonne en moi, de r�aliser l'unit� de mon �tre. Sur ce terrain nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car apr�s le clo�tre et Venise mes yeux �taient neufs pour Paris. En moi grandit avec rapidit�, conform�ment � mon r�le, cet app�tit de se d�truire, cette h�te de se plonger corps et �me dans un manque de bon sens, cette sorte de haine de soi-m�me qui constituent la passion! Ah! l'attrait de l'irr�parable, o� toujours je voulus trouver un perp�tuel repos: au clo�tre, quand je me vouai � l'imitation de mes saints,--au soir d'Harou�, quand je me fis une belle m�lancolie de l'avortement de ma race,--sur les canaux �clatants de Venise, quand je m'exaltais des magnificences de cette ville � qui j'avais l'esprit li�! C'est encore ce morne irr�parable que ma fi�vre cherche � Paris, tandis que je veux me remettre tout entier entre des mains orn�es de trop de bagues! Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'�nergies en puissance, et que pour moi il n'est pas de stabilit� possible. Je le sais au point que, sur cet axiome, j'ai fond� ma m�thode de vie, qui est de sentir et d'analyser sans tr�ve. * * * * * Pour aiguillonner ma sensibilit� et la pousser dans cette voie d'amour que j'exp�rimente, j'ai trouv� cinq � six traits d'un effet s�r. 1� Se repr�senter l'Objet, de chair d�licate et de gestes caressants, aux bras d'un homme brutal, et p�m�e de cette brutalit� m�me, embellissant ses yeux de mis�rables larmes de volupt�, qu'elle n'e�t d� verser que sainte et honorant Dieu � mes c�t�s. Cette trahison des sens, cette d�faite de la femme, si faible contre les exigences de ses vingt ans, fournissait un th�me abondant et monotone � mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqu�, puis fatigu� par mon insistance, m'avoua diverses circonstances o� elle avait go�t� violemment ces affreux entra�nements. Je l'�coutais en silence, rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait � ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimid�e, elle ne m'e�t inspir� qu'une sorte de piti�, ennemie de toute passion. 2� Se repr�senter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indiff�rents qui tous l'ab�meront un peu, elle deviendra vieille et d�daign�e, sans revanche possible. M'abandonnant � une bont� triste et sensuelle, je souffrais de cette fatalit� o� son beau corps engren� �tait chaque jour froiss�, et m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une m�lancolie facile qui m'�nervait d�licieusement, mais o� elle ne voyait durant nos soirs d'automne que de longs silences insupportables. Une singuli�re contradiction de sentiment sans tr�ve tournoie en moi comme une double pri�re. Je m'irritai toujours du m�pris qu'affectent les �mes vulgaires pour les cr�atures qui consacrent leur jeune beaut� et leur fantaisie � servir la volupt�. Leur corps si souple, leur sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les livrent au passant �mu, c'est qu'elles sont agit�es du m�me dieu, dieu d'orgueil et de g�n�rosit�, qui fait les analystes. Les analystes prient l'inconnu qu'il veuille �tre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le provoquent � conna�tre leur �me et � en jouir. Les uns et les autres sont victimes d'une fatalit�, car ils naquirent charg�s d'attraits singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse � r�v�ler publiquement leur beaut�. J'aime leur d�sint�ressement qui leur fait d�daigner toutes ces petites pr�occupations, group�es par le vulgaire sous le nom de dignit�, et auxquelles Simon pr�tait de l'importance. J'aime leurs emportements qui m'aident � comprendre la mort; ils se h�tent de faire leur t�che et d'�panouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, � qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels o� d�poser le secret de leurs �motions. La fr�n�sie des monographistes sinc�res et celle de Cl�op�tre abandonn�e dans les bras de C�sar, d'Antoine et de tant de soldats, n'�veillent aucune raillerie facile chez les esprits r�fl�chis: de telles impudeurs transmettent, de g�n�ration en g�n�ration, les vertus d'exception. Ces femmes et ces penseurs ont sacrifi� leur part de dignit� vulgaire pour mettre une �tincelle dans des �mes sauv�es de l'assoupissement. Cependant, et voil� ma contradiction, je me d�sesp�rais que l'Objet f�t telle. Seule son inf�me ing�niosit� m'int�ressait � elle, et je la lui reprochais, me plaisant � lui d�tailler tout haut, combien elle violait les lois ordinaires de la nature et de la biens�ance. Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait un go�t tr�s vif � mes irritations. Nous en plaisantions l'un et l'autre, mais parfois j'�tais presque brutal, et parfois encore j'�tais pr�s de regretter qu'elle f�t un objet irr�parablement g�t�. Mais sans tr�ve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: �Ah! l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indiff�rentes, s'il me plaisait d'en d�tourner mon regard!� * * * * * De telles exp�riences, men�es avec trop de z�le, pr�sentent quelque danger. C'est le jeu un peu f�brile du pauvre enfant qui, par un jour de pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes circonstances, un ch�timent imminent. * * * * * Elle avait de la g�n�rosit� de coeur, et, malgr� sa vanit�, un convenable boh�mianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arr�t�? Deux ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touch�s � fond, et soudain presque sinc�res, nous cessions notre intrigue pour vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu go�ter, � l'�cart, quelques semaines de vrai satisfaction. Mais quoi! tant de sentiments d�licats, que j'ai acquis par de longs efforts m�thodiques, d�s lors me devenaient inutiles! Pouvais-je accepter de me r�duire � la petite sensibilit� sensuelle de ma vingti�me ann�e! Renier, pour la premi�re fois, la journ�e de Jersey! * * * * * Quelque irraisonnable que cela f�t, tels �taient ses yeux cercl�s de fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je c�dais � mon go�t pour cet objet, plus qu'il n'�tait marqu� dans mon programme.... Ce genre d'�motions est assez connu pour que je n'en fournisse pas la description. * * * * * Dans ce d�sarroi de mon syst�me, � d�faut de ma volont�, quelques gestes dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauv�rent. Cela est louable, mais je ne puis m'en glorifier: en r�alit� j'�tais d�sarm�; ses mains fi�vreuses avaient forc� le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis qu'int�rieurement j'�tais profan�, je parus encore servir avec orgueil mon Dieu. Ce fut une supr�me journ�e. Comme moi, elle �tait � limite. De d�couragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu, et ne le sut jamais. Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes propos? Mon �gotisme, outre qu'il est peu s�duisant, ne se renouvelle gu�re.--Ou bien fut-elle d�cid�e par des choses de la vulgaire r�alit�? J'ai peut-�tre un d�dain excessif des n�cessit�s de la vie.... Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports d'homme � femme. Fr�quemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai r�fl�chi sur mon cas, et les hypoth�ses les plus diverses m'ont tour � tour satisfait, selon les heures de la journ�e: j'ai le r�veil d�go�t�, l'apr�s-d�ner indulgent et un peu brutal, la soir�e fi�vreuse et qui grossit tout. Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'� l'impolitesse pendant cinq jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe o� avec une personne de mon sexe. Les femmes oscillent �trangement d'une complaisance maladive � la m�chancet�. J'en con�us du d�go�t, et, jugeant l'exp�rience termin�e, je partis pour le littoral m�diterran�en. * * * * * II JE PROFITE DE MES �MOTIONS Cannes �tait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de la plage �vent�e jusqu'� la Croisette, o� je demeurais immobile � regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine, dans la grande rue, tr�s vex� de n'avoir pas envie de p�tisseries. Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journ�es; j'avais sp�cialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop �troitement dans ma pens�e, et de Nice, o� je promenais mon ennui dans les caf�s, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les apr�s-midi ne furent aussi grises qu'� cette �poque. Et quelles soir�es, devant un grog! Il est bien f�cheux que je n'aie eu personne avec qui analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dess�cher, puis le r�duire en poussi�re qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premi�re �tape, me redevenait n�cessaire. * * * * * Vous connaissez ces insomnies que nous fait une id�e fixe, debout sur notre cerveau comme le g�nie de la Bastille, tandis que, nous enfon�ant dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser � rien et nous recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier de la pendule, de compter jusqu'� cent et autres b�tises insuffisantes. Soudain, � travers le voile de banalit�s qu'on lui oppose, l'id�e r�appara�t, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons encore de lui �chapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me levais, et par quelque lecture �mouvante je cherchais � m'oublier. Tout me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me parurent admirables. Ce n'�taient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-m�me. J'imaginais le syst�me de vie que j'aurais men� avec elle, et je me d�sesp�rais qu'une fa�on d'�tre �mu, que j'avais entrevue, me f�t irr�m�diablement ferm�e. Au r�sum�, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude m�ditative que Simon et moi nous tent�mes. Retraite charmante! Ma m�thode, en �tonnant l'Objet, m'e�t paru rajeunie � moi-m�me. Puis ces commerce d'id�es avec des �tres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui meublent la vie. Ainsi, � �tudier ce qui aurait pu �tre, j'empirais ma triste situation. Et, pi�tinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il est �vident que �a ne durera pas, mais les minutes en paraissent si longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renvers� des dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais d�sesp�r�ment par leurs vastes fen�tres, ne me parut pas aussi d�color� que je le vis, durant ces nuits d�testables et ces apr�s-midi o� je me couchais vers les trois heures et m'endormais enfin, hypnotis� par mon id�e fixe, �clatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les r�veils, au soir tomb�, les membres couverts de froid! Les repas, sans app�tit, sous des lumi�res brutales! Parfois m�me il pleuvait. J'aurais d� me m�fier que l'air de la mer, pr�cieux en ce qu'il pousse aux crises (cf. Jersey et Venise) m'�tait dans l'esp�ce d�testable. * * * * * Seule, elle a pu me faire prendre quelque int�r�t � la vie ext�rieure. Elle �tait pour moi, habitu� des grandes tentures nues, un petit joujou pr�cieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon sang toutes mes id�es, je go�tais des choses vulgaires, je cancanais un peu et j'�tais fat � la promenade. * * * * * Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de m�morable, ni de touchant; c'est peut-�tre que je ne l'�coutais gu�re? L'ayant abord�e avec le simple d�sir de me donner quelque amertume et de reprendre du ton, j'ai habill� selon ma convenance et avec un art merveilleux le premier objet � qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pens�es. Comme elle �tait venue me surprendre, un matin de nagu�re, dans ma chambre d'h�tel, elle me trouva appuy� sur une malle, qui lisais l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le prouver elle riait. La soci�t� de Simon a perverti en moi le sens de la sociabilit�. Il est �vident que j'ai ennuy� au del� de tout l'Objet. Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle �tait un objet vivant. Ce jour o�, sur ma malle de voyageur, je pr�tendis l'instruire de l'instabilit� des passions sensuelles, est l'instant o� je me crus le plus pr�s d'�tre aim� et d'aimer, mais comme il �tait midi un quart, elle, avec une nettet� d'analyse intime, que je n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim. Un autre souvenir qui m'�meut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, � neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et tristes vers la gare de Lyon, o� l'on se bouscule confus�ment sous trop de lumi�res. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans l'obscurit� mis�rable. C'est ainsi qu'un peu apr�s, seul dans mon wagon, je go�tai une petite m�lancolie et une petite fiert�, ce qui fait une d�licate sensualit�. * * * * * A imaginer ce sentiment sinc�re de petite fille qu'elle eut pour moi, tandis qu'elle sanglotait de mon faux d�part, je me d�sole de mon mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affin�e, s'impose � mon souvenir: figure si �pur�e que je n'�prouve plus qu'un regret violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la m�me race que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait �tre et ce qu'elle est, combien elle souffre de ne pas vivre � mes c�t�s, pensant tout haut et se fortifiant de mes pens�es! C'est ma faute, ma faute irr�parable, de ne pas lui �tre apparu tel que je suis r�ellement! Oh! ma constante hypocrisie! mon impuissance � d�m�ler ce qui est convenable, parmi tant de charmantes fa�ons d'�tre, qui s'offrent � moi comme possibles en toutes occasions! Avec son joli corps, p�m� des hommes grossiers, que la voil� mis�rable, elle, charmante comme une sainte pa�enne! H�las! pourquoi suis-je si vivement frapp� du d�sordre qu'il y a dans les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes d�testables lucidit�s, elle ne m'appara�trait plus comme un bonheur possible et que je ne sais acqu�rir. Elle serait un cadavre doux et triste, une chose de paix. * * * * * Je lui �crivis. D�s lors je connus � chaque courrier l'angoisse, puis la secousse � briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guett� s'�loignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indiff�rence affect�e. Je n'eus plus le courage de penser � rien autre qu'� elle, qui peut-�tre en ce moment riait. �Elle ne m'a pas �crit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me r�pondra pas? Elle fut toujours d�testable; son sans-g�ne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amiti� ait fl�chi?� Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indiff�rence qu'elle m'avait donn�es aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse. A cette �poque, le go�t que je lui gardais prit des proportions vraiment curieuses. Vous connaissez ces inqui�tudes nerveuses qui, certains jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les jambes � la hauteur des genoux, et nous r�duisent enfin � un geste brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cass�es, en m�me temps qu'elles nous font une id�e claire des sensations du v�ritable �pileptique. J'avais � l'imagination une angoisse analogue. D�s l'aube, je lui t�l�graphiai � son ancienne adresse. Journ�e d�plorable! A travers Cannes, perdue d'humidit�, je ne cessais d'aller de l'h�tel au t�l�graphe, o� les employ�s agac�s me secouaient leurs t�tes, et mon coeur s'arr�tait de battre, sans que mon attitude perd�t rien de sa dignit�. Le long de la plage, dans la grande rue, cette journ�e dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant mon espoir surchauff� � chaque seconde se venait butter contre l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arr�te brutalement.... Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'h�tel, je n'avais encore rien re�u; la totalit� des choses me parut sinistre, puis je fus d�ment. Comme elle �tait oubli�e, la fille des premiers instants de cette aventure,--celle � qui je voulus bien pr�ter un sourire doux et mani�r�! J'avais � propos d'elle con�u un si violent d�sir d'�tre heureux, j'y �tais all� d'une telle chevauch�e d'imagination qu'en me retournant, je me trouvais seul. De la m�me mani�re, sous le clo�tre, mes saints,--� Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser manger du vide, face � face de mon d�sir. * * * * * Prendre l'express sur l'heure, retrouver � Paris, par l'obligeance des concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile et que je ne lui d�plais pas, rien de plus simple mais il y faudrait quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce d�lai je serai gu�ri. Ce bonheur-l�, pour me plaire, devrait m'�tre donn� tel que je l'imagine, et � l'heure m�me o� je le d�sire. Quant � revivre les jours pass�s aupr�s d'elle, vraiment je m'en soucierais peu. Ce qui me d�sole, c'est la non-r�alisation de tout ce que j'ai entrevu en la prenant pour point de d�part. Je consid�re avec affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout. Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un �l�ment essentiel de ma f�licit� soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui n'est pas Moi? * * * * * Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction d'avoir pr�vu d�s la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une p�riode de d�mence. La direction de mon �nervement ne me parut pas bl�mable, mais seulement son intensit�. Il faut avouer que la r�ussite de mon excursion dans la vie d�passait mes plus belles esp�rances; vraiment j'avais rajeuni ma puissance de sentir! Et malgr� qu'une partie de moi-m�me, toujours un peu larmoyante, r�sist�t, je m'amusai pendant quelques minutes d'�tre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais m�thodiquement organis�e. * * * * * Le soleil gai courait de la mer bleue et argent�e jusque dans ma chambre tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. Profitant avec un grand sens de cet �clair d'�nergie, je pris le train de Nice. De Nice � Monte-Carlo je suivis le c�te � pied, dans une atmosph�re l�g�re qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais: 1� De respirer avec sensualit�; 2� De me convaincre qu'aucune des beaut�s soupir�es par moi depuis trois semaines n'�tait en cette fille: �Je subis une querelle de mes r�ves intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma curiosit�. Mais, en v�rit�, je n'ai pas � me m�priser; personne n'a port� la main sur moi. Si je suis troubl�, c'est moi seul qui me trouble.� * * * * * Je d�nai abondamment, et malgr� que cette heure (de six � neuf) soit lugubre au sentimental indispos�, je sortis du restaurant plus viril, un peu ballon� et un cigare tr�s curieux � la bouche. L'excellent rem�de que l'orgueil quand on va s'�mietter dans un d�sagr�ment! Je rel�ve un peu la t�te, je fais table rase de tout les menus souvenirs et je dis: �Quoi! des sc�nettes touchantes que je fabrique pour m'attendrir! vais-je m'emp�trer l� dedans! Je suis centre des choses; elles me doivent ob�ir. Je mourrai fatalement, et, si j'en �prouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un homme libre, pour jouir m�thodiquement de la beaut� de notre imagination.� * * * * * Les salles de jeu m'ont toujours ennuy�. J'ai pourtant tous les instincts du joueur. Si je m'int�ressais � la politique, � la religion et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. C'est g�n�rosit� naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'esp�rerais �tre r�compens� au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un peu des nerfs, de d�sirer avec fr�n�sie risquer ma vie � quelque chose: pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des louis sur le tapis vert, voil� qui n'int�resse pas la dixi�me partie de moi-m�me. Et si je perdais, tout mon �tre serait annihil�. Car sans argent, comment d�velopper son imagination? Sans argent, plus d'_homme libre_. Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre direction de son m�canisme. Le joueur de Monte-Carlo est l� pour se fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, c'est un homme qui ne poss�de plus et qui compromet ses plaisirs de demain.--Ainsi, j'allais � Paris faire une exp�rience sentimentale afin de me r�veiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop fade). La chance a tourn�, j'ai �t� pris. C'est que j'avais choisi une des loteries les plus grossi�res: l'amour pour un �tre! L'homme vraiment r�fl�chi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo. J'ai tremp� dans l'humanit� vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez expert � m�caniser mon �me pour les d�tourner. C'est une honte, ou du moins une fausse manoeuvre, qu'apr�s tant d'inventions ing�nieuses o� je les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je n'ai pas choisis, et qui ne pr�sentent pas d'int�r�t. Sortons de ce Casino o� des hommes, d'imagination certes, mais d'une imagination peu orn�e, mes fr�res sans doute, mais de quel lit! cherchent comme moi r�chauffement, et � ce jeu se br�lent. Je suis un joueur qui pipe les d�s; d�sint�ress� du r�sultat que je connais, j'ai l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux d�tails de la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis! Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossi�re salle d'attente, aupr�s du wagon l�ger dans lequel je traverserai la vie, pr�venu de toutes les stations et consid�rant des paysages divers, sans qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des plus d�licates roses, si cet usage n'�tait pas th��tral! * * * * * Je repris le train de Cannes. Aupr�s de moi des officiers de marine causaient, et je fus frapp� tout d'abord de leur simplicit�, de la camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafra�chissais � les suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de plaisanterie math�matique particulier aux �l�ves de Polytechnique ou de Navale: --Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, puis de s'�loigner. Ah! l'admirable v�rit�, m'�criai-je entre Villefranche et Nice, dans les cahots du wagon, et comme cela confirme ma th�orie! Dans la vie, la somme des maux, nul ne le conteste, est sup�rieure � celle des bonheurs. Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon syst�me d'aimer et d'�tre aim�, c'�tait bien de m'y risquer un jour; mais la sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante jours! * * * * * Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas � l'h�tel de lettre de l'Objet. Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours d�primante, ne v�nt pas me d�sesp�rer � nouveau, et, � mon r�veil, je me parus satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut �tre indulgent aux convalescents, et ne pas trop demander � leurs forces tr�buchantes. Le lendemain, je partis pour m'a�rer n'importe o�. * * * * * III M�DITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR Il ne faut pas que je me plaigne de cette d�ch�ance subie durant quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de douleur qui me p�n�tre et me baigne profond�ment. Le danger de mon machinisme, parfait � tant d'�gards, est qu'il me dess�che. Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de sensibilit�; elle me rappellera combien il est urgent que je me b�tisse un refuge. Et puis cette belle exp�rience que je viens de cr�er, je pourrai � mon loisir la r�p�ter. D�sormais je connais la voie pour �tre �moustill�, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes et des femmes. Mon r�ve fut toujours d'assimiler mon �me aux orgues m�caniques, et qu'elle me chant�t les airs les plus vari�s � chaque fois qu'il me plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon r�pertoire du chant de l'amour. Je ne pouvais gu�re m'en passer. La chose se f�t tr�s lestement. La p�riode grossi�re, o� l'on souffre vraiment, o� l'on jouit vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est de ces �garements le plus p�nible!), je ne permis pas qu'elle dur�t plus de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la m�lancolie de se souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont �pur�s par la nuit qui d�j� les remplit. Pour pr�senter quelques douceurs, il faut qu'un acte soit transform� en mati�re de pens�e. J'ai activ� les ph�nom�nes ordinaires de la sensibilit�. En trois semaines, d'une vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir d�licieux que je puis presser dans mes bras, mes soirs d'an�mie, me lamentant par simple go�t de m�lancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le p�ch� originel qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis construit pour y trouver la paix. * * * * * CHAPITRE XII MES CONCLUSIONS _La r�gle de ma vie_ Aujourd'hui j'habite un r�ve fait d'�l�gance morale et de clairvoyance. La vulgarit� m�me ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi par des airs vari�s, que mon �me me fournit � volont�. J'ai renonc� � la solitude; je me suis d�cid� � b�tir au milieu du si�cle, parce qu'il y a un certain nombre d'app�tits qui ne peuvent se satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon �tre, m�contente de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-m�me. Parmi les hommes je lui ai trouv� des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix. Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des �manations de lui-m�me, d�sertaient son paradis pour aimer les filles des hommes. J'ai trouv� un joint qui me permet de supporter sans amertume que des parties de moi-m�me inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis morcel� en un grand nombre d'�mes. Aucune n'est une �me de d�fiance; elles se donnent � tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont � l'�glise, les autres au mauvais lieu. Je ne d�teste pas que des parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique � contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne d'atteindre; puis un esprit vraiment orn� ne doit pas se distraire de ses pr�occupations pour peser les vilenies qu'il commet au m�me moment. J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses �mes ne se connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que ma clairvoyance qui les cr�a, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une d'elles compromette la s�curit� du groupe et par ses exc�s risque d'entra�ner la somme de mes �mes, toutes se ruent sur la r�fractaire. Apr�s une courte lutte, elles l'ont vite ma�tris�e; c'est ce qu'on a pu voir dans l'anecdote d'amour. Vraiment, quand j'�tais tr�s jeune, sous l'oeil des Barbares et encore � Jersey, je me m�fiais avec exc�s du monde ext�rieur. Il est repoussant, mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut ma�triser les hommes en les empoignant par leur vanit�. Avec un peu d'alcool et des viandes saignantes � ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans le monde int�rieur, la st�rilit� et l'emballement! Aujourd'hui, ma grande pr�occupation est d'�viter l'une et l'autre de ces maladresses. On conna�t ma m�thode: je tiens en main mon �me pour qu'elle ne butte pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ing�nie � lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que j'excelle � la ramener d�s qu'elle se d�robe. Parfois je m'interromps pour m'adresser une pri�re: O moi, univers dont je poss�de une vision, chaque jour plus claire, peuple qui m'ob�it au doigt et � l'oeil ne crois pas que je te d�laisse si je cesse d�sormais de noter les observations que ton d�veloppement m'inspire; mais l'int�ressant, c'est de cr�er la m�thode et de la v�rifier dans ses premi�res applications. Somme sans cesse croissante d'�mes ardentes et m�thodiques, je ne d�crirai plus tes efforts; je me contenterai de faire conna�tre quelques-uns des r�ves de bonheur les plus �l�gants que tu imagineras. Continuons toutefois � embellir et � agrandir notre �tre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces ext�rieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car ils ne signifient nullement l'�me qui les a ordonn�s et ne valent que par l'interpr�tation qu'elle leur donne. * * * * * _Lettre � Simon_ J'ai �crit derni�rement � Simon: �Avec vous, lui dis-je, j'avais v�cu dans l'�glise Militante, faite de toutes les mis�res de l'Esprit molest� par la vie. Demeur� seul, j'ai projet� devant moi, par un effort consid�rable, ce pressentiment du meilleur que nous portions en nous; j'ai r�alis� cette �glise Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai particip� de ses joies. Rien de plus d�licat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel. Mes passions ont cabal� pour la vie.... Aussit�t mon �me me signalait leur insurrection, et, toute coalis�e, les r�duisait. Cependant j'avais gliss� plus bas que jamais nous ne f�mes. Il faut que je remonte la s�rie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher ami. �C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il y a des m�thodes, il n'y a pas de r�sultats. Les �motions que nous conn�mes hier, d�j� ne nous appartiennent plus. Les d�sirs, les ardeurs, les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsid�r� de croire que j'�tais arriv� quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos curieuses exp�riences. �Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens de conscience, les excursions que nous f�mes botte � botte hors du r�el et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne veux pas me risquer � rien inventer; je veux m'en tenir � des �motions que j'aurai pes�es � l'avance. Rien de plus dangereux que nos app�tits naturels et notre instinct. Je les �toufferai sous les enthousiasmes artificiels se succ�dant sans intervalle. �Ce syst�me excellent pour l'individu serait, � la v�rit�, d�plorable pour l'esp�ce. Les voluptueux de mon ordre demeurent st�riles. Mais je ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis. �Vous le savez bien, Simon, s'il m'e�t plu, j'�tais un merveilleux instrument pour produire des ph�nom�nes rares. Je penche quelquefois � me d�velopper dans le sens de l'�nervement; n�vropathe et d�licat, j'aurais enregistr� les plus menues disgr�ces de la vie. Je pouvais aussi pr�tendre � la compr�hension; j'ai un go�t vif des passions les plus contradictoires. Enfin je suis dou� pour la bont�; je me plais � plaire, je souris; en pers�v�rant, j'aurais atteint � cette vertu royale, la charit�. Mais d�cid�ment je ne m'enfermerai dans aucune sp�cialit�; je me refuse � mes instincts, je d�rangerai les projets de la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferm�, une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entra�nent dans l'impr�vu, et, pour des buts cach�s, nous font participer � tous les chagrins vulgaires. �Je vais jusqu'� penser que ce serait un bon syst�me de vie de n'avoir pas de domicile, d'habiter n'importe o� dans le monde. Un chez soi est comme un prolongement du pass�; les �motions d'hier le tapissent. Mais, coupant sans cesse derri�re moi, je veux que chaque matin la vie m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un d�but. �Mon cher ami, vous �tes entr� dans une carri�re r�guli�re: vous utiliserez notre d�dain, qui nous conduisit � Jersey, pour en faire de la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues m�ditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre misanthropie, qui nous s�para, une distinction et une froideur justement estim�es de ce monde sans d�clamation o� vous �tes appel� � r�ussir. Nul doute que vous n'arriviez � proscrire pour des raisons sup�rieures ce que le vulgaire proscrit, et � approuver ce qu'il sert. Certaines natures avec leur fine ironie s'accomodent � merveille, quoique pour des raisons tr�s diff�rentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin au d�veloppement de ma carri�re, si vous la voyez tourner � mille choses faciles que j'�tais n� pour m�priser toujours, ne vous �tonnez pas. Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pouss� � un tel point que les attitudes m�mes que nous estimions jadis, je les d�daigne: car vis-�-vis des r�ves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, c'est bien indiff�rent. Et ces r�ves eux-m�mes n'ont pas grande importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas s�r que dans cette courte vie elle-m�me mon id�al d'aujourd'hui soit demain mon id�al, enfin parce que je sais n'avoir une id�e claire qu'� de rares intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes p�riodes.--En cons�quence, j'ai adopt� cinq ou six doutes tr�s vifs sur l'importance des parties les meilleures de mon Moi. �L'�vidente insignifiance de toutes les postures que prend l'�lite au travers de l'ordre immuable des �v�nements m'obs�de. Je ne vois partout que gymnastique. Quoi que je fasse d�sormais, mon ami, jugez-moi d'apr�s ce parti pris qui domine mes moindres actes. Il est impossible que nous cessions de nous int�resser l'un � l'autre; il est probable cependant que nous cesserons de nous �crire. Cela ne vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en r�alit�, nous sommes fr�res, de lits diff�rents, ajouterai-je, pour justifier certaines diff�rences de nos �mes; nous avons une partie de notre Moi qui nous est commune � l'un et � l'autre; eh bien! c'est parce que je veux �tre �tranger m�me � moi que je veux m'�loigner de vous. _Alienus!_ �tranger au monde ext�rieur, �tranger m�me � mon pass�, �tranger � mes instincts, connaissant seulement des �motions rapides que j'aurai choisies: v�ritablement Homme libre!� * * * * * Cette lettre �crite, je refl�chis que ce d�sir d'�tre compris, ce besoin de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien �tait encore une suj�tion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis tenir � Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la boucle de la premi�re p�riode de ma vie. Avril 1887. * * * * * APPENDICE NOTE DE LA PAGE VI * * * * * R�PONSE A M. REN� DOUMIC _PAS DE VEAU GRAS_! Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Ren� Doumic dresse le �Bilan d'une g�n�ration�, et voici comment il le r�sume: �Les beaux jours du dilettantisme sont d�finitivement pass�s. Le livre que M. S�ailles consacrait nagu�re � Ernest Renan t�moigne assez de cette esp�ce de col�re contre l'idole de la veille. Les repr�sentants les plus attitr�s du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjur� leurs erreurs avec solennit�. C'est M. Paul Bourget, de qui nous enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi. C'est M. Jules Lema�tre, si habile jadis � ces balancements d'une pens�e incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage. C'est M. Barr�s, si empress� dans ses premiers livres � jeter le d�fi au bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait � relever tous les autels qu'il avait bris�s.� M. Doumic me permettra de lui pr�senter ma protestation: je ne rel�ve aucun autel que j'aie bris� et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un d�veloppement; je crois qu'elle est vivifi�e, sinon par la s�che logique de l'�cole, du moins par cette logique sup�rieure d'un arbre cherchant la lumi�re et c�dant � sa n�cessit� int�rieure. Je m'explique l�-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul � me faire une r�ception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des �loges dont s'embarrasse mon indignit�. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en faut bien que je les �abjure�, solennellement ou non: elles demeurent, toujours f�condes, � la racine de toutes mes v�rit�s. Si c'est mon illusion, elle est autoris�e par tant de jeunes esprits qui m'ont gard� leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime � croire que je suis un �crivain plut�t ennuyeux qu'amusant; on est pri� d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais � se conna�tre! Sans doute, mon petit monde cr�� par douze ans de propagande, par Simon, par B�r�nice et par le chien velu, a �t� d�cim� par l'affaire Dreyfus. Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premi�re entente m'appara�t comme un malentendu; nous n'�tions pas de m�me physiologie. Seuls les purs, apr�s cette �preuve, sont demeur�s. C'est pour le mieux. Ils reconnaissent que je n'ai jamais �crit qu'un livre: _Un Homme libre_, et qu'� vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai d�velopp� depuis, ne faisant dans _les D�racin�s_, dans _la Terre et les Morts_, et dans cette _Vall�e de la Moselle_ (o� j'ai peut-�tre mis le meilleur de moi-m�me), que donner plus de complexit� aux motifs de mes premi�res et constantes opinions. Ils peuvent t�moigner que, dans _la Cocarde_, en 1894, nous avons trac� avec une singuli�re vivacit�, dont s'effrayaient peut-�tre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du �nationalisme� que, depuis longtemps, nous appelions par son nom. Ce n'est pas nous qui avons chang�, c'est l'�Affaire� qui a plac� bien des esprits � un nouveau point de vue. �Tiens, disent-ils, Barr�s a cess� de nous d�plaire.� J'en suis profond�ment heureux, mais je ne fis que suivre mon chemin, et chaque ann�e je portais la m�me couronne, les m�mes pens�es sur une tombe en exil[1]. Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la v�rit� comme une fl�che sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour s'�lever �tagent leurs ramures, toute pens�e proc�de par �tapes. On ne m'a point trouv� comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre deux �cailles d'hu�tre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant mon ind�pendance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre o� ma jeunesse se vantait de son isolement! J'�chappais � l'�touffement du coll�ge, je me lib�rais, me d�livrais l'�me, je prenais conscience de ma volont�. Ceux qui connaissent la jeune litt�rature fran�aise d�clareront que ce livre eut des suites. Je me suis �tendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du m�me point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens � se diff�rencier des _Barbares_ (c'est-�-dire des �trangers), � reconna�tre leur v�ritable nature, � faire de leur ��me� le meilleur emploi, c'est encore la m�me m�thode que je leur propose quand je leur dis: �Constatez que vous �tes faits pour sentir en Lorrains, en Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.� Penser solitairement, c'est s'acheminer � penser solidairement[2]. Par nous, les d�racin�s se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un probl�me social, de savoir si l'�tat leur fera les conditions n�cessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_ selon leurs affinit�s. Au fond le travail de mes id�es se ram�ne � avoir reconnu que le moi individuel �tait tout support� et aliment� par la soci�t�. Id�e banale, capable cependant de f�conder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-l�, mais j'ai pass� par les diverses �tapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai v�cu les divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les diverses phases d'un d�veloppement si facile, si logique, irr�sistible. Ce n'est qu'une lumi�re plus forte � mesure que le matin c�de au midi. On juge vite � Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apr�s quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contr�le. J'ai publi� trois volumes sous ce titre: �Le culte du Moi�, ou, comme je disais encore: �La culture du Moi�, et qui n'�taient au demeurant que des petits trait�s d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'�pargnera et s'�pargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur l'�go�sme, sur la contemplation de soi-m�me, dont j'ai �t� encombr� pendant une dizaine d'ann�es. J'�tais un fameux individualiste et j'en disais, sans g�ne, les raisons. J'ai �appliqu� � mes propres �motions la dialectique morale enseign�e par les grands religieux, par les Fran�ois de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la gen�se de l'_Homme libre_� (Bourget); j'ai pr�ch� le d�veloppement de la personnalit� par une certaine discipline de m�ditations et d'analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de conna�tre comment la soci�t� le supporte. Un Napol�on lui-m�me, qu'est-ce donc, sinon un groupe innombrable d'�v�nements et d'hommes? Et mon grand-p�re, soldat obscur de la Grande Arm�e, je sais bien qu'il est une partie constitutive de Napol�on, empereur et roi. Ayant longuement creus� l'id�e du �Moi� avec la seule m�thode des po�tes et des mystiques, par l'observation int�rieure, je descendis parmi des sables sans r�sistance jusqu'� trouver au fond et pour support la collectivit�. Les �tapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici l'�cole ne m'aida point. Je dois tout � cette logique sup�rieure d'un arbre cherchant la lumi�re et c�dant avec une sinc�rit� parfaite � sa n�cessit� int�rieure. Donc, je le proclame: si je poss�de l'�l�ment le plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, � savoir le sentiment vivant de l'int�r�t g�n�ral, c'est pour avoir constat� que le �Moi�, soumis � l'analyse un peu s�rieusement, s'an�antit et ne laisse que la soci�t� dont il est l'�ph�m�re produit. Voil� d�j� qui nous rabat l'orgueil individuel. Mais le �Moi� s'an�antit d'une mani�re plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change rien. Quelque chose d'�ternel g�t en nous, dont nous n'avons que l'usufruit, et cette jouissance m�me, nos morts nous la r�glent. Tous les ma�tres qui nous ont pr�c�d�s et que j'ai tant aim�s, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient � une raison ind�pendante existant en chacun de nous et qui nous permet d'approcher la v�rit�. L'individu, son intelligence, sa facult� de saisir les lois de l'univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les ma�tres des pens�es qui naissent en nous. Elles sont des fa�ons de r�agir o� se traduisent de tr�s anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu o� nous sommes plong�s, nous �laborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'id�es personnelles; les id�es m�me les plus rares, les jugements m�me les plus abstraits, les sophismes de la m�taphysique la plus infatu�e sont des fa�ons de sentir g�n�rales et apparaissent n�cessairement chez tous les �tres de m�me organisme assi�g�s par les m�mes images. Notre raison, cette reine encha�n�e, nous oblige � placer nos pas sur les pas de nos pr�d�cesseurs. Dans cet exc�s d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre, --et non pas seulement dire du bout des l�vres, mais se repr�senter d'une mani�re sensible,--que nous sommes le prolongement et la continuit� de nos p�res et m�res. C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la suite des descendants ne fait qu'un m�me �tre. Sans doute, celui-ci, sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexit�, mais elle ne le d�naturera pas. C'est comme un ordre architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le m�me ordre. C'est comme une maison o� l'on introduit d'autres dispositions: non seulement elle repose sur les m�mes assises, mais encore elle est faite des m�mes moellons, et c'est toujours la m�me maison. Celui qui se laisse p�n�trer de ces certitudes abandonne la pr�tention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que son p�re et sa m�re; il se dit; �Je suis eux-m�mes.� De cette conscience, quelles cons�quences, dans tous les ordres, il tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige d�licieux o� l'individu se d�fait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d'ann�es que n'annule pas le tombeau. J'appr�cie beaucoup une �lettre ouverte� que j'ai d�coup�e dans le _Times_. A l'occasion d'une �lection � la Chambre des communes, un M. Oswald John Simon, isra�lite et membre d'une association politique de Londres, �crit: �... Je suis tenu de d�clarer ce qui suit pour le cas o� j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait malheureusement � na�tre entre les obligations d'un Anglais et celles d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui para�trait en pareil cas naturelle � tout autre Anglais, c'est-�-dire que je suis ce que mes anc�tres ont �t� pendant des milliers d'ann�es, plut�t que quelque chose qu'ils n'ont �t� que depuis le temps d'Olivier Cromwell.� La belle lettre! Que la derni�re phrase de ce juif est puissante! Elle r�v�le un homme �lev� � une magnifique conscience de son �nergie, des secrets de sa vie. Mais quand m�me cet Oswald John Simon n'aurait pas saisi et formul� la loi de sa destin�e, cependant il ob�irait � cette loi. Et nous tous, les plus r�fl�chis comme les plus instinctifs, nous sommes �ce que nos anc�tres ont �t� pendant des milliers d'ann�es, plut�t que quelque chose qu'ils n'ont �t� que depuis le temps d'Olivier Cromwell�. �Je dis au s�pulcre: Vous serez mon p�re�. Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'�glise dans son sublime office des Morts. Toutes mes pens�es, tous mes actes essaimeront d'une belle pri�re,--effusion et m�ditation,--sur la terre de mes morts. Les anc�tres que nous prolongeons ne nous transmettent int�gralement l'h�ritage accumul� de leurs �mes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs travaux, leurs f�licit�s ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou d�fendu. De la campagne, en toute saison, s'�l�ve le chant des morts. Un vent l�ger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicit� des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l'�ternelle d�composition; mais le climat, la v�g�tation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous r�v�lent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la terre devenue leur s�pulcre ne nous conduisait aux lois de la vie. Chacun de nos actes qui d�ment notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous st�rilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l'�tre, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure � travers les si�cles, qui me pr�destin�rent, me renseignent assur�ment mieux que les exp�riences o� mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'ann�es. Quand des libertins s'�lev�rent au milieu de la France contre les v�rit�s de la France �ternelle, nous tous qui sentons bien ne pas exister seulement �depuis le temps d'Olivier Cromwell� nous d�mes nous pr�cipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultiv�es pour avoir �touff� en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles pr�tendent se r�gler sur des lois qu'elles ont choisies d�lib�r�ment et qui, fussent-elles tr�s logiques, risquent de contrarier nos �nergies profondes; quant � nous, pour nous sauver d'une st�rile anarchie, nous voulons nous relier � notre terre et � nos morts. Je n'accourus pas �soutenir des autels que j'avais �branl�s�, mais soutenir les autels qui font le pi�destal de ce moi auquel j'avais rendu un culte pr�alable et n�cessaire. Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro domo_? Je ne m�rite pas les reproches ni le veau gras que connut successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun pass� � renier. Nous avons voulu maintenir la maison de nos p�res que les invit�s �branlaient. Quand nous aurons remis ces derniers � leur place (l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des cat�chum�nes), nous reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements o� se plurent nos a�eux. On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres expressions nationales que la propagande politique, bien qu'� cette minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apr�s la victoire, nous ne penserons pas � nous interdire l'art total. �Ironie, pessimisme, symbolisme� (que d�nonce M. Doumic), sont-ce l� de si grands crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns des plus grands g�nies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen de tirer quelque chose de ces vell�it�s de symbolisme que les critiques devraient aider et encourager, plut�t que bafouer,--et ce r�le d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en v�rit�, comment pourrions-nous avoir confiance dans la destin�e du pays et aider � son d�veloppement, si nous perdions le sentiment de notre propre activit� et si nous nous d�couragions de la manifester par ces sp�culations litt�raires, dont notre conduite pr�sente d�montre assez qu'on avait tort de se m�fier? _(Sc�nes et Doctrines du Nationalisme_.) Sur le m�me th�me, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori et Dolori sacrum_. * * * * * _Dans l'�dition de 1899 le texte �tait suivi de la petite note suivante et gui �tait sign�e de l'�diteur:_ On y verra une �me agit�e par l'espoir de l'enthousiasme, plus encore que par l'enthousiasme. (M. DE CUSTINE.) Cette s�rie de petits romans id�ologiques, qui commence avec _Sous l'oeil des Barbares_, sera termin�e par un troisi�me volume, _Qualis artifex pereo._ Le tout sera compl�t� par un _Examen_ de ces trois ouvrages. Si les circonstances le permettent, il sera publi� de ces livrets une �dition avec des b�quets pour vingt-cinq personnes. L'auteur de ces petits miroirs de sinc�rit� n'est pas dispos� � s'en exag�rer l'importance. C'est un culte qu'il rend � la partie de soi qui l'int�resse le plus � cette heure; dans la suite, il se d�couvrira peut-�tre des vertus sup�rieures. Il imagine volontiers quelques pages affectueuses et plus clairvoyantes encore �au cher souvenir de l'auteur de _Sous l'oeil des Barbares_�. La conclusion m�me d'_Un Homme libre_ l'autorise � pr�sumer ainsi de son avenir, s�duisant avenir d'ailleurs. _L'ouvrage d'abord annonc� sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est devenu_ le Jardin de B�r�nice. * * * * * NOTES: [note 1: Au cimeti�re d'Ixelles.--Voir la d�dicace de l'_Appel au Soldat_ � Jules Lema�tre.] [Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance antith�tique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarit�_. On l'a g�t� en y mettant ce qui dans le vocabulaire chr�tien est _charit�_. Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarit�. Cette solidarit� n'implique n�cessairement aucune �humanit�, aucune �justice�, et par exemple, au gros entrepreneur qui a transport� mille ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne le terrassier devenu fi�vreux; bien au contraire, si celui-ci d�sencombre rapidement par sa mort les h�pitaux de l'isthme, c'est b�n�fice pour celui-l�. Mais il fallait construire une morale, et voil� pourquoi on a fauss�, en l'�dulcorant, le sens du mot _solidarit�_. Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par quoi des �tres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se reconnaissent, tendent � s'associer et � se combiner, je propose qu'on parle plut�t d'_affinit�s._ Le fait d'�tre de m�me race, de m�me famille, forme un d�terminisme psychologique; c'est en ce sens que je prends le mot d'_affinit�s_--ou, parfois, d'_amiti�s._] FIN