,l',,art ,,de ,,lire ,,par ,,mile ,,faguet ,,de ,l',,acad,,mie ,,fran,,aise ,,paris ,,hachette ,,et ,cie ,m ,,cm ,,xii ,,du ,m,,me ,,auteur ,,en ,,lisant ,,les ,,beaux ,,vieux ,,livres ,tous droits rservs4 ,copyright by ,hachette et ,cie1 #aiaa4 ,,avant-,,propos ,on lit trs peu1 disait ,voltaire1 et1 parmi ceux qui veulent s'instruire1 la plupart lisent trs mal4 ,de mme un pigrammatiste inconnu1 du moins de moi1 disait1 au commencement1 je crois1 du ,x,i,xe sicle3 ,le sort des hommes est ceci3 ,beaucoup d'appels1 peu d'lus2 ,le sort des livres1 le voici3 ,beaucoup d'pels1 peu de lus4 ,savoir lire1 on le sent1 est donc un art et il y a un art de lire4 ,c'est quoi songeait ,sainte-,beuve quand il disait3 ,le critique n'est qu'un homme qui sait lire et qui apprend lire aux autres4 ,mais en quoi cet art consiste-t-il8 ,je crois que nous voil tous embarrasss4 ,un art se dfinissant d'aprs le but qu'il se propose1 nous avons sans doute nous demander pourquoi nous lisons4 ,est-ce pour nous instruire8 ,est-ce pour juger des ouvrages8 ,est-ce pour en jouir8 ,si c'est pour nous instruire1 nous devons lire trs lentement1 en notant plume en main tout ce que le livre nous apprend1 tout ce qu'il contient d'inconnu pour nous--et puis1 nous devons relire1 trs lentement1 tout ce que nous avons crit4 ,c'est un travail trs srieux1 trs grave et o il n'y a aucun plaisir1 si ce n'est celui de se sentir plus instruit de moment en moment4 ,est-ce pour juger des ouvrages1 en d'autres termes1 est-ce lire en critique8 ,tout de mme1 il faudra lire trs lentement1 en prenant des notes et mme en notant sur fiches4 ,fiches relatives l'invention1 aux ides nouvelles2 fiches relatives la disposition1 au plan1 la manire dont l'auteur conduit ses ides ou conduit son rcit1 ou mle ses ides son rcit2 fiches sur le style1 sur la langue2 fiches de discussion enfin1 c'est--dire sur les ides de l'auteur compares aux vtres1 sur son got compar celui que vous avez1 sur ses ides encore et son got compars ceux de notre gnration ou ceux de la gnration dont il tait1 etc4 ,de toutes ces fiches1 vous constituez l'ide gnrale que vous vous faites de l'auteur et les ides particulires que vous avez sur lui et vous n'avez plus qu' rattacher logiquement ou vraisemblablement ces ides particulires cette ide gnrale1 pour faire1 sinon un bon article1 du moins un article qui se tienne4 ,seulement vous aurez appris votre lecteur lire en critique1 et non pas lire pour jouir de sa lecture1 et peu s'en faut que le mot de ,sainte-,beuve ne soit faux3 le critique ne sait pas lire pour son plaisir et n'apprend pas aux autres lire pour le leur4 ,il apprend au lecteur lire en critique4 ,or lire en critique n'est pas un plaisir ou du moins est un plaisir trs particulier1 ml de beaucoup de scheresse4 ,sarcey me disait1 vers la fin de sa vie1 il est vrai3 ,comme je suis las de lire les livres pour savoir ce que j'en dirai6 ,ce n'est plus lire1 cela2 ce n'est plus s'abandonner2 c'est ragir2 c'est lire en soi beaucoup plus que dans l'auteur4 ,il avait bien un peu raison4 ,a quoi donc sert le critique8 ,a faire lire l'auteur un certain point de vue4 ,son article est une sorte d'introduction l'auteur dont il s'agit1 introduction1 qui1 du reste1 peut tre fort utile4 ,selon que le lecteur a lu dj ou n'a pas lu l'auteur1 le critique l'invite lire dans telle disposition gnrale ou relire 7ou repenser7 selon telle orientation nouvelle4 ,dans le premier cas1 il lui dit3 songez ceci2 dans le second3 avez-vous song ceci8 ,pour parler comme ,bonald1 qui voyait tout par trois et dans chaque triade un mdiateur1 la lecture se compose de trois personnages3 l'auteur1 le lecteur2 et le critique est le mdiateur4 ,mais1 encore une fois1 le critique est un homme qui ne sait lire qu'en critique et qui n'apprend lire qu'en critique1 qui n'enseigne que la lecture critique1 dont1 du reste1 je ne songe dire aucun mal4 ,mais voulez-vous lire seulement pour jouir de vos lectures8 ,voulez-vous apprendre lire comme on apprend jouer du violon1 c'est--dire pour savoir en jouer et pour prendre le plus grand plaisir possible en en jouant8 ,c'est un tout autre but2 c'est un tout autre point de vue1 et c'est cet art seul qu'est consacr le petit livre que je commence4 ,,chapitre ,i ,,lire ,,lentement ,pour apprendre lire1 il faut d'abord lire trs lentement et ensuite il faut lire trs lentement et1 toujours1 jusqu'au dernier livre qui aura l'honneur d'tre lu par vous1 il faudra lire trs lentement4 ,il faut lire aussi lentement un livre pour en jouir que pour s'instruire par lui ou le critiquer4 ,flaubert disait3 ,ah6 ces hommes du ,x,v,i,ie sicle6 ,comme ils savaient le latin6 ,comme ils lisaient lentement6 ,mme sans dessein d'crire soi-mme1 il faut lire avec lenteur1 quoi que ce soit1 en se demandant toujours si l'on a bien compris et si l'ide que vous venez de recevoir est bien celle de l'auteur et non la vtre4 ,est-ce bien cela8 doit tre la question continuelle que le lecteur se fait lui-mme4 ,il y a une manie des philologues qui est un peu divertissante1 mais qui part du meilleur sentiment du monde et dont nous devons avoir et conserver comme le principe1 comme la racine4 ,ils se demandent toujours3 ,est-ce bien le texte8 ,n'y a-t-il pas ergo au lieu de ego1 et ex templo au lieu de extemplo4 ,cela ferait une diffrence4 ,cette manie leur est venue d'une excellente habitude1 qui est de lire lentement1 qui est de se dfier du premier sens qu'ils voient aux choses1 qui est de pas s'abandonner1 qui est de ne pas tre paresseux en lisant4 ,on dit que1 dans le texte de ,pascal sur le ciron1 voyant le manuscrit1 ,cousin lisait3 444 dans l'enceinte de ce raccourci d'abme4 ,et il admirait6 ,il admirait6 ,il y avait3 dans l'enceinte de ce raccourci d'atome1 ce qui a un sens4 ,cousin1 entran par son enthousiasme romantique1 ne s'tait pas demand si raccourci d'abme en avait un4 ,il ne faut pas avoir de paresse en lisant1 mme lyrique4 ,ni de prcipitation4 ,la prcipitation n'est d'ailleurs qu'une autre forme de la paresse4 ,nos pres disaient3 lire des doigts4 ,cela voulait dire feuilleter1 de telle sorte que1 tout compte fait1 les doigts aient plus de travail que les yeux4 ,m4 ,beyle lisait beaucoup des doigts1 c'est--dire qu'il parcourait beaucoup plus qu'il ne lisait et qu'il tombait toujours sur l'endroit essentiel et curieux du livre4 ,il ne faut pas penser trop de mal de cette mthode qui est celle des hommes qui sont1 comme ,beyle1 des collectionneurs d'ides4 ,seulement cette mthode te tout le plaisir de la lecture et y substitue celui de la chasse4 ,si vous voulez tre un lecteur dilettante et non un chasseur1 c'est le contraire mme de cette mthode qui doit tre la vtre4 ,il ne faut pas du tout lire des doigts1 ni lire en diagonale1 comme on a dit aussi d'une manire trs pittoresque4 ,il faut lire avec un esprit trs attentif et trs dfiant de la premire impression4 ,vous me direz qu'il y a des livres qui ne peuvent pas tre lus lentement1 qui ne supportent pas la lecture lente4 ,il y en a1 en effet2 mais ce sont ceux-l qu'il ne faut pas lire du tout4 ,premier bienfait de la lecture lente3 elle fait le dpart1 du premier coup1 entre le livre lire et le livre qui n'est fait que pour n'tre pas lu4 ,lire lentement1 c'est le premier principe et qui s'applique absolument toute lecture4 ,c'est l'art de lire comme en essence4 ,y en a-t-il d'autres8 ,oui2 mais dont aucun ne s'applique tous les livres indistinctement4 ,en dehors de lire lentement1 il n'y a pas un art de lire2 il y a des arts de lire et trs diffrents selon les diffrents ouvrages4 ,ce sont ces arts de lire que nous allons successivement essayer de dmler4 ,,chapitre ,,ii ,,les ,,livres ,d',,id,,es ,il y a des livres d'ides1 comme le ,discours de la ,mthode1 l',esprit des ,lois1 le ,cours de ,philosophie positive4 ,il y a des livres de sentiments1 comme les ,confessions et les ,mmoires d',outre-tombe4 ,il y a des pomes dramatiques4 ,il y a des pomes lyriques4 ,il est vident que1 sauf ce prcepte gnral de lire avec attention et rflexion continuelles1 l'art de lire ne peut pas tre le mme pour ces diffrents genres d'crits4 ,il y a un art de lire pour chacun4 ,l'art de lire les livres d'ides me semble tre celui-ci4 ,c'est un art de comparaison et de rapprochement continuel4 ,matriellement on lit un livre d'ides autant en tournant les feuillets de gauche droite qu'en les tournant de droite gauche1 je veux dire autant en revenant ce qu'on a lu qu'en continuant de lire4 ,l'homme ides tant1 plus encore qu'un autre1 un homme qui ne peut pas tout dire la fois1 se complte et s'claire en avanant et on ne le possde que quand on l'a lu tout entier4 ,il faut donc1 mesure qu'il se complte et qu'il s'claire1 tenir compte sans cesse1 pour comprendre ce qu'on en lit aujourd'hui1 de ce qu'on en a lu hier1 et pour mieux comprendre ce qu'on en a lu hier1 de ce qu'on en lit aujourd'hui4 ,ainsi se dessinent dans votre esprit les ides les plus gnrales de votre penseur1 celles qu'il a eues avant toutes les autres et dont toutes les autres ont dcoul2--ou celles qu'il a eues tout la fin1 comme consquences et comme synthse d'une foule d'ides particulires2--ou 7plus souvent7 celles qu'il a eues au milieu de sa carrire intellectuelle et qui taient le rsum d'un grand nombre d'ides particulires et qui leur tour ont produit1 ont cr des ides particulires en trs grand nombre4 ,si vous lisez ,platon par exemple1 vous croyez bien vous apercevoir que la premire ide gnrale qu'il a eue1 c'est l'horreur de la dmocratie athnienne qui avait tu ,socrate4 ,vous observez que toute sa politique doit venir de l1 et vous tes amen ainsi comparer tel ou tel texte des ,lois la fameuse prosopope des ,lois dans le ,criton4 ,vous vous dites que ,platon est avant tout un aristocrate1 mais qu'une sorte de respect stoque et mme chevaleresque de la loi est une chose qu'il doit avoir dans le cur puisqu'il l'admire si fort dans le cur des autres4 ,il serait donc une sorte de rpublicain aristocrate1 rpublicain c'est--dire ne voulant tre que sujet de la loi et voulant que la loi soit plus puissante que tous les hommes1 aristocrate c'est--dire ne voulant pas du commandement de la foule4 ,mais n'y a-t-il pas contradiction et n'est-ce point la foule qui fait la loi8 ,non1 dans une rpublique aristocratique2 non1 surtout si vous observez que ,platon parle surtout du respect aux lois anciennes1 qui ne sont1 au moment prsent1 l'uvre ni de la foule1 ni d'une lite1 mais l'uvre du pass1 l'uvre lente des sicles2 et vous arrivez cette conclusion que peut-tre ,platon est un homme qui veut qu'un peuple soit surtout gouvern par son pass1 ce qui est l'essence mme de l'aristocratisme4--,vous vous trompez peut-tre2 mais vous avez compar1 rapproch1 contrl une ide par l'autre1 limit ou rectifi une ide par l'autre1 et vous avez got le plaisir qui est celui que l'on doit aller chercher chez un penseur1 qui est le plaisir de penser4 ,j'ai parl d'ides gnrales dont l'auteur est parti et qui ont fait natre des ides particulires4 ,vous remarquerez toujours que1 quand il s'agit d'une ide gnrale d'o l'auteur est parti1 cette ide est un sentiment4 ,pour ,platon1 la haine de la dmocratie1 c'est le culte de ,socrate4 ,mais j'ai parl d'ides gnrales o l'auteur est arriv1 peu peu en ramassant un grand nombre d'ides ou d'observations de dtail4 ,platon vous paratra avoir procd ainsi pour arriver sa thorie des ides4 ,il est monothiste1 comme plusieurs de ses prdcesseurs en philosophie2 il est monothiste2 que le monde soit susceptible d'tre ramen une seule loi1 c'est une ide qui a commenc envahir l'esprit humain et s'imposer lui2 mais1 d'autre part1 il est trop ,grec pour ne pas rester un peu polythiste1 pour ne pas croire que des forces multiples et diverses gouvernent le monde et se le disputent4 ,n'est-ce point pour cela qu'il imagine son monde des ,ides1 vivant dans le sein de ,dieu1 substances et mes intrieures de toutes les choses qui existent8 ,qu'est-ce que ceci8 ,c'est un ,olympe spirituel substitu un ,olympe matriel2 c'est un ,olympe d'mes pures substitu un ,olympe de surhommes1 un ,olympe anthropomorphique4 ,c'est le livre d'un paen mystique1 d'un paen spiritualis4 ,vous comparez2 vous rapprochez2 vous vous souvenez que ,platon adore les mythes1 c'est--dire les thories habilles en fables1 en manire de pomes piques2 et vous vous dites que la rencontre d'un mythologue et d'un spiritualiste a produit cette thorie des ides vivantes1 des abstractions qui sont des tres1 des abstractions qui sont des forces1 des abstractions qui sont des dieux4 ,et vous pouvez encore vous tromper2 mais vous ne mcontenteriez pas ,platon qui1 comme tous les philosophes1 crit moins pour tre admir que pour tre compris et mme moins pour tre compris que pour faire penser4 ,vous avez pens2 il a gagn la partie4 ,et encore il y a des ides gnrales qui viennent dans le cerveau du penseur aprs toutes les autres1 ou bien peu prs2 et celles-ci1 ides filles d'ides1 elles n'ont presque plus aucun rapport avec le sentiment4 ,distinguez-les comme telles et voyez-les comme aussi tmraires qu'elles sont pures et comme aussi aventureuses qu'elles sont abstraites4 ,qu'est-ce que ,dieu pour ,platon8 ,non pas un tre qu'on adore par mouvement du cur et lan de l'instinct1 mais une doctrine que d'autres doctrines ont amen peu peu croire vraie2 ,dieu pour ,platon est une conclusion2 la foi de ,platon est une logique4 ,ce n'est pas chose lui reprocher2 mais comme cela nous intresse de comparer cette religion philosophique aux religions o ,dieu est sensible au cur c'est--dire l'intuition immdiate de tout l'tre vivant6 ,lesquels ont raison8 ,eh6 pour le moment1 qu'importe8 ,pour le moment1 je n'apprends qu' lire4 ,lire un philosophe1 c'est le comparer sans cesse lui-mme2 c'est voir ce qui en lui est sentiment1 ide sentimentale1 ide rsultant d'un mlange de sentiment et d'ides1 ide idologique enfin1 c'est--dire rsultant d'une lente accumulation1 dans l'esprit du penseur1 d'ides pures ou presque pures4 ,vous lisez ,montesquieu4 ,vous apprenez assez vite que cet homme n'a qu'une passion3 c'est la haine du despotisme4 ,ce qu'on dteste le plus au monde1 quand on a l'me active et non pas seulement passive et soumise1 c'est ce que l'on a vu autour de soi vingt ans4 ,et je ne dis pas que cela soit trs bon2 je dis seulement qu'il en est ainsi4 ,montesquieu a vu vingt ans la fin du rgne de ,louis ,,xiv2 ce qu'il dteste le plus au monde c'est le despotisme4 ,observons-le encore1 en lisant surtout les ,lettres persanes3 ce qu'il n'aime pas non plus1 c'est la religion catholique4 ,pourquoi8 mais sans doute parce que la religion catholique a t une trs bonne allie de ,louis ,,xiv surtout dans la dernire partie de son rgne1 et un bon soutien de son trne4 ,or que lisons-nous dans l',esprit des ,lois8 ,que la religion est une des meilleures choses d'un tat bien rgl4 ,quelle est cette contradiction8 ,n'y aurait-il pas l seulement ceci que nous sommes passs d'une ide de sentiment une ide de raisonnement8 ,montesquieu est port la haine du despotisme4 ,il a song1 assez naturellement1 tout ce qui pouvait l'arrter1 le rfrner1 l'endiguer1 l'entraver et l'amortir4 ,parmi les diffrentes forces qui pouvaient avoir cet effet1 il a rencontr la religion1 comme il a rencontr l'aristocratie militaire1 comme il a rencontr la magistrature4 ,ds lors1 la religion lui est apparue sous un autre aspect et je ne dis pas qu'il ait eu pour elle tendresse d'me2 mais il a eu pour elle tendresse d'esprit4 volution des ides se dgageant peu peu des sentiments dont elles sont parties4 ,nous rencontrons dans ,montesquieu cette grande ide gnrale3 influence des climats sur les tempraments1 et sur les murs1 et sur les ides1 et sur les institutions des peuples4 ,et nous ne manquons pas d'envisager ,montesquieu comme le thoricien matrialiste ou fataliste des lgislations4 ,que voyons-nous tout ct8 ,cette ide qu'il faut combattre le climat par les murs2 et les murs1 telles qu'elles sont restes encore sous l'influence du climat1 par les lois4 ,mais cela est-il possible8 ,a quoi croit-il donc8 ,il est supposer qu'il croit deux choses3 c'est savoir l'empire des choses sur nous et au pouvoir de nous sur les choses4 ,il croit sans doute1 comme a dit ,montaigne1 que la fatalit nous mche2 il croit sans doute aussi que l'esprit humain peut ragir contre la fatalit4 ,les climats font nos murs1 nos murs font les lois2 oui1 mais aussi nos lois font nos murs et nos murs peuvent combattre le climat4 ,mais avec quoi ferons-nous des lois contre nos murs et ensuite des murs qui1 pntres de nos lois1 combattront le climat8 ,avec1 sans doute1 la force de notre esprit mme4 ,un fataliste spiritualiste et d'autant plus spiritualiste1 car il le faut1 qu'il est plus fataliste1 tel est donc ,montesquieu8 ,il parat bien4 ,du moins le supposer tel1 par comparaison que nous aurons faite de lui lui1 nous aurons pens1 nous aurons rflchi sur ces diffrentes forces1 extrieures que nous subissons1 intrieures que nous saisissons ou croyons saisir2 extrieures que nous sentons1 intrieures dont nous prenons conscience2 et nous aurons1 en tout cas1 largi le cercle de notre esprit4 ,nous lisons ,descartes4 ,premire impression3 quel positiviste6 ,ne rien croire sur autorit1 ne rien croire que sur observation faite par nous et rflexion faite par nous4 ,et clairs par quelle lumire8 ,assurs par quel critrium8 ,par l'vidence c'est--dire par la ncessit o nous serons de croire moins de renoncer notre intellect lui-mme1 par la ncessit o nous serons de croire sous peine de suicide intellectuel4 ,c'est le positivisme lui-mme4 ,poursuivez1 lisez encore et rapprochez4 ,mais qui nous assurera que notre vidence n'est pas trompeuse8 ,rien6--,si6 ,dieu6 ,dieu qui ne peut pas se tromper ni nous tromper1 et qui1 par consquent nous a donn une vidence qui n'est pas une illusion d'vidence et par lequel nous sommes donc assurs qu' croire notre vidence nous ne serons pas illusionns4 ,mais reprenons3 ,dieu qui ne peut pas se tromper1 c'est ,dieu-vrit1 et ,dieu qui ne peut pas nous tromper1 c'est ,dieu-bont4 ,pour croire notre vidence1 c'est donc ,dieu-omniscient et ,dieu-providence qu'il faut croire1 et notre condition de connaissance1 c'est donc ,dieu-vrit et ,dieu-providence4 ,et cette connaissance dpendant de ,dieu-providence1 ce n'est pas trs diffrent de la vision en ,dieu de ,malebranche4 ,ne voir que parce que ,dieu permet que nous voyons1 c'est voir en ,dieu2 voir par ,dieu1 c'est voir en ,dieu4 ,descartes n'est donc pas un positiviste1 c'est un diste et quel diste6 ,c'est un mystique4 ,par la comparaison des deux ides principales de ,descartes1 nous avons retourn ,descartes et du pre du positivisme moderne nous avons fait le tenant le plus radical du disme et du providentialisme traditionnel4 ,est-ce l ce qu'il est8 ,je n'en sais rien2 il est trs probable1 mon avis1 mais je n'en sais rien2 mais ce que je sais1 c'est que nous avons pens4 ,nous avons pens1 en nous souvenant1 travers les ,mditations du ,discours de la ,mthode et en contrlant le ,discours de la ,mthode par les ,mditations2 et nous avons fait comme le tour du problme de la connaissance1 nous apercevant que notre moyen essentiel de connatre est subordonn quelque chose que nous ne pouvons pas connatre2 nous apercevant que notre connaissance se rsout en foi1 soit elle-mme1 soit quelque chose d'inconnaissable4 ,qu'avons-nous gagn8 ,de comprendre une intelligence de premier ordre1 de comprendre une intelligence suprieure nous et par consquent1 sans doute1 d'avoir dvelopp la ntre4 ,nous lisons un simple moraliste1 ,la ,rochefoucauld par exemple4 ,nous nous apercevons qu'il ne croit aucune vertu4 ,cela peut nous rvolter4 ,cela peut aussi nous paratre trs facile rfuter par une donne immdiate de la conscience1 par cette affirmation de notre tre intime que1 si nous sentons en nous bien des vices1 nous nous saisissons aussi tel moment comme capable d'une vertu et comme dans une sorte d'impuissance de ne pas cder son appel4 ,voil qui est bien2 mais1 nous en tenir l1 nous sommes encore loin de notre auteur1 nous nous tenons distance de lui1 nous n'entrons pas dans son intimit2 tranchons le mot1 nous ne le lisons pas4 ,approchons-nous1 voyons de plus prs4 ,que voyons-nous peu peu8 ,qu'il y a des nuances et que trs souvent ,la ,rochefoucauld dit3 toujours1 mais qu'assez souvent aussi il dit3 quelquefois2 qu'il est beaucoup moins tranchant au fond qu'il ne parat l'tre au premier regard2 qu'il ne faut pas le voir comme un bloc4 ,il y a plus2 nous nous apercevrons bientt1 rien qu'en faisant mentalement une petite liste des vertus humaines1 qu'il y a des vertus dont il ne parle pas et par consquent des vertus qu'il ne nie point4 ,il ne nie point l'amour paternel1 l'amour maternel2 et c'est probablement qu'il reconnat qu'ils existent et l'tat pur4 ,s'il dit3 si l'on croit que c'est par amour pour elle que l'on aime une femme1 on est bien tromp1 il ne dit point3 si une mre croit que c'est par amour pour lui qu'elle aime son enfant1 elle se trompe4 ,il n'a pas pouss jusque-l son scepticisme4 ,son scepticisme a donc des bornes4 ,eh bien6 traons-les et1 en dlimitant la pense de notre auteur1 nous l'aurons mieux compris2 nous l'aurons compris4 ,lire un philosophe1 c'est le relire si attentivement qu'on l'analyse4 ,relisons encore celui-ci et apercevons-nous1 ce qu'il est impossible que nous ne finissions pas par saisir1 de son procd4 ,son procd1 par comparaison d'un nombre suffisant de ses maximes entre elles nous le surprendrons1 est celui-ci3 dissoudre en quelque sorte1 diluer une vertu qu'il entreprend1 dans tous les dfauts qui l'avoisinent2 le courage1 par exemple1 dans le dsir de briller1 la gnrosit dans l'ostentation1 la loyaut dans le dsir d'inspirer une confiance dont on retirera des bnfices1 etc4 ,fort bien2 mais ds lors1 si l'on peut dissoudre les vertus dans les dfauts qui les avoisinent1 on peut dissoudre aussi les dfauts dans les vertus qui sont proches d'eux et dire3 ,tel homme dsire briller2 et pour cela se met toujours en avant2 mais au fond de cela1 il y a du courage4 ,tel homme veut qu'on le sache gnreux2 mais1 pour qu'on le sache1 il l'est en effet2 il faut bien qu'il le soit mme au fond pour faire tant de sacrifices vouloir qu'on sache qu'il l'est4 ,c'est en somme un assez bon homme4 ,matre du procd d'un auteur1 vous pouvez toujours le retourner contre lui4 ,et d'abord1 c'est un jeu divertissant1 donc une jouissance2 mais ce n'est pas seulement un jeu2 c'est possder son auteur jusqu'en son fond1 c'est saisir comme sa racine1 comme le germe d'o son uvre est sortie et d'o elle pouvait sortir la mme sans doute1 mais dans une autre direction2 et c'est en vrit le bien connatre4 ,on ne connat sans doute quelqu'un que quand on sait ce qu'il est et aussi ce qu'il pouvait tre4 ,en revenant encore ,m4 le duc1 que voyons-nous qu'il affirme toujours8 ,que l'gosme1 l'intrt1 l'amour-propre1 comme il dit1 est le fond de tous nos sentiments et le mobile de toutes nos actions4 ,vous rflchissez l-dessus et vous vous dites3 ,mais444 plt ,dieu6 ,dire que nous agissons toujours en vue de notre intrt1 c'est dire que nous n'agissons jamais par bont1 mais c'est dire aussi que nous n'agissons jamais par mchancet1 que l'homme ne fait jamais le mal pour le plaisir de faire le mal1 qu'en un mot la mchancet n'existe pas6 ,mais alors1 quelle ide favorable ,la ,rochefoucauld se fait de la nature humaine6 ,comme il se trompe en sa faveur6 ,quel optimiste que ce ,la ,rochefoucauld6 ,comme je me trompais sur ce ,la ,rochefoucauld6--,il y a du vrai1 beaucoup de vrai4 ,la ,rochefoucauld a t svre pour nous1 mais aussi il a t charitable4 ,notre plus grand dfaut1 il ne l'a pas vu ou il n'a point voulu le voir4 ,de la part d'un homme si sagace1 c'est une merveilleuse indulgence4 ,soit2 mais qu'est-il donc arriv8 ,il est arriv qu' lire et relire ,la ,rochefoucauld1 ,la ,rochefoucauld s'est transform sous nos yeux4 ,nous le voyons tout diffrent de ce qu'il tait4 ,les sentences se transforment sous la lecture comme le rayon travers le prisme4 ,est-ce un bien8 ,est-ce un mal8 ,et ds lors o est la vrit8 ,dans la premire impression1 ou dans la seconde1 ou dans la troisime8 ,probablement cette vrit1 elle aussi1 nous fuit d'une fuite ternelle2 probablement les auteurs sont inpuisables en raison de ce qu'ils ont et en raison de ce qu'en les lisant1 nous mettons en eux2 mais l'essentiel est de penser1 le plaisir que l'on cherche en lisant un philosophe est le plaisir de penser1 et ce plaisir nous l'aurons got en suivant toute la pense de l'auteur et la ntre mle la sienne et la sienne excitant la ntre et la ntre interprtant la sienne et peut-tre les trahissant2 mais il n'est question ici que de plaisir et il y a des plaisirs d'infidlit et l'infidlit l'gard d'un auteur est un innocent libertinage4 ,encore1 en lisant un philosophe1 il faut faire attention ses contradictions4 ,les contradictions sont les accidents de paysage d'un grand penseur4 ,on serait dsol qu'il n'en et point et que son paysage ft trop bien compos4 ,il semblerait alors que son uvre ft ce tableau dont parlait ,musset1 o l'on voit qu'un monsieur bien sage s'est appliqu4 ,on n'est point fch que la libert d'esprit1 que la spontanit1 que le jaillissement intellectuel se marque ceci que le penseur n'a pas toujours pens la mme chose et n'a pas tir toutes ses ides les unes des autres comme des formules algbriques4 ,la contradiction appelle l'attention1 l'excite1 la ravive1 la transforme en rflexion1 la fconde infiniment4 ,je ne souhaite pas que les auteurs abondent en contradictions2 mais je souhaite que les lecteurs sachent en trouver4 ,par exemple1 ,jean-,jacques ,rousseau1 dans tous ses ouvrages1 maudit l'influence de la socit sur l'individu et souhaite passionnment que l'individu sache s'y soustraire2 et dans un seul il sacrifie l'individu la socit et souhaite imprieusement qu'elle l'absorbe4 ,c'est une contradiction1 sans doute1 et pour mon compte j'en suis persuad3 les grandes ides gnrales drivant toujours des sentiments1 il est probable que ,rousseau1 dans la plupart de ses crits1 a tir ses ides de sa passion pour l'indpendance et pour la solitude1 et dans un de ses livres de sa passion1 trs honorable1 pour la ,rpublique de ,genve4 ,mais en sommes-nous srs et sommes-nous certains mme qu'il y ait contradiction8 ,je sais des hommes de la plus haute intelligence qui n'en voient point ici et qui rattachent trs ingnieusement le ,contrat ,social l'uvre tout entire1 pour eux trs une et trs cohrente1 de ,rousseau4 ,je ne dis point qu'ils aient tort4 ,en fait de contradiction1 le premier plaisir du lecteur est d'en trouver1 et le second plaisir du lecteur est de les rsoudre4 ,il aiguise son esprit les trouver et il l'affine plus encore les faire disparatre2 il s'exerce les faire lever2 il s'exerce plus encore se dmontrer lui-mme qu'elles n'existent pas et n'ont jamais exist4 ,tout cela est bon et tout cela est trs agrable4 ,la suite des tats d'esprit cet gard est celui-ci3 on commence par ne pas saisir les contradictions en lisant les penseurs2 puis on en relve beaucoup2 puis on en aperoit trop1 et ds lors1 selon la nature d'esprit que l'on a1 on les multiplie avec malignit1 et l'on en triomphe1 ou l'on s'habitue les rsoudre toutes et l'on finit par les multiplier pour les rsoudre4 ,il ne faut pencher vers aucun excs et il faut se tenir dans un certain milieu o le plaisir de comprendre ne soit pas gt par le plaisir de discuter1 ni mme par celui de concilier trop2 mais se placer tour tour aux diffrents points de vue et dans les diffrentes attitudes1 et tantt s'abandonner la force de la pense et la rigueur de la logique1 tantt se dfendre1 ne vouloir pas tre dupe1 opposer l'auteur l'auteur pour le battre l'aide d'un auxiliaire qui est lui-mme2 tantt venir son secours et dmontrer qu'il ne s'est ni tromp ni contredit et que ce sont des apparences qui sont contre lui1 si tant est mme qu'il y ait des apparences3 tout cela est comprendre encore2 tout cela n'est que diffrentes faons de comprendre et il suffit1 pour que toutes soient utiles et fcondes1 qu' toutes ces oprations prside la loyaut et que jamais le sophisme ne s'y mle4 ,pour rsumer1 la lecture d'un auteur qui est philosophe est une discussion continuelle avec lui1 une discussion o se retrouvent tous les charmes et tous les dangers aussi d'une discussion dans la vie prive4 ,les charmes1 il faut savoir les goter2 il faut savoir couter longtemps2 il faut savoir suivre le penseur dans tous les dtours et mme dans toutes les hsitations de sa pense2 il faut sentir l'objection se lever doucement dans notre esprit1 mais la prier de ne pas clater et d'attendre le moment o peut-tre l'auteur se la sera faite lui-mme1 et le plaisir est trs vif alors2 car d'abord nous sommes srs d'tre bien en commerce intellectuel avec l'auteur1 puisque nous l'avons prvenu1 c'est--dire compris d'avance1 et ensuite nous nous disons avec satisfaction que nous ne sommes pas indignement infrieurs lui1 puisque l'objection qu'il s'est faite1 nous la lui faisions1 c'est--dire puisque nous circulions dans sa pense presque aussi largement1 presque aussi aisment que lui-mme4 ,et les dangers de la discussion1 il faut savoir les viter comme dans une discussion prive4 ,il ne faut point nous obstiner dans notre sentiment1 parce qu'il est notre sentiment2 et1 parce que nous avons trouv contre un raisonnement un peu faible de l'auteur un raisonnement assez fort1 croire toujours avoir raison contre lui4 ,cela nous mnerait assez vite une troitesse d'esprit1 une sorte d'irrceptivit1 si je puis dire ainsi1 en vrit une inintelligence acquise qui serait certainement la plus fcheuse des acquisitions4 ,certaines prfrences rebours sont noter4 ,tel auteur est prfr par un lecteur1 non pas parce que ce lecteur lui trouve l'esprit juste1 mais parce qu'il lui trouve l'esprit faux1 ce qui donne ce lecteur le plaisir d'avoir toujours raison ou de croire toujours avoir raison contre lui1 par suite de quoi c'est cet auteur que ce lecteur revient constamment4 ,en entrant dans sa bibliothque1 ce lecteur-l va tout droit cet auteur-l et s'assied en se disant1 de faon plus ou moins consciente3 ,comme je vais avoir raison6 ,comme je vais avoir l'esprit juste6 ,je conseillerais un peu ce lecteur de changer d'auteur favori4 ,j'ai connu deux hommes qui ne conversaient jamais que de ,proudhon4 ,l'un ne jurait que par lui2 l'autre allait souvent jusqu' jurer contre lui4 ,je n'ai jamais su lequel aimait le plus ,proudhon1 de celui qui y voyait une source inpuisable de vrits1 ou de celui qui y voyait un ocan de sophismes4 ,l'un l'aimait comme un pre spirituel qui il devait reconnaissance du don de la vie2 l'autre l'aimait comme un homme qui il devait de savourer continuellement sa supriorit intellectuelle2 l'un l'aimait avec dvotion1 l'autre avec gosme2 l'un l'aimait de tout l'amour que l'on a pour l'tre d'lection1 l'autre de tout l'amour que l'on peut avoir pour soi-mme2 et l'un tait fier de se dire que1 s'il rencontrait ,proudhon1 il le rfuterait et le confondrait assurment2 et l'autre de se dire que1 s'il rencontrait ,proudhon1 il l'expliquerait lui-mme avec une clart dfinitive4 ,et ils s'aimaient rciproquement1 du reste3 l'un tant heureux des occasions que lui donnait l'autre d'exposer la doctrine de son matre et de s'en pntrer nouveau2 l'autre tant heureux des occasions que lui donnait le premier de discuter comme avec ,proudhon lui-mme et de le terrasser par procuration4 ,fortunati ambo4 ,je crois pourtant que c'est distance gale ou peu prs de ces deux heureux qu'il faut tre et tcher de se maintenir1 pour garder cette libert d'esprit qui est le bonheur intellectuel vritable4 ,en choses intellectuelles1 il ne faut ni abdication ni triomphe4 ,l'abdication est toujours un peu dprimante et le triomphe est toujours vain4 ,se sentir en face d'un penseur1 toujours en lutte courtoise et bienveillante1 sentir qu'il a raison et n'en convenir qu' la dernire extrmit1 mais en convenir franchement1 sentir qu'il a tort et se savoir gr de le sentir1 mais la dernire extrmit encore et en se disant toujours que1 s'il tait l1 il ne nous laisserait pas peut-tre en pleine scurit de victoire et aurait sans doute quelque redoutable retour offensif2 lui prter1 mme en les tirant de lui ou de vous1 quelque argument de rserve vous rduire ou vous embarrasser3 voil l'exercice qui constituera pour vous une bonne hygine intellectuelle4 ,avec les philosophes1 la lecture est une escrime o1 quelques prcautions prises1 que nous avons indiques1 l'esprit prend incessamment des forces nouvelles qui peuvent tre utiles de toutes sortes de faons et qui1 par elles-mmes et pour le seul plaisir de les possder1 valent qu'on les possde4 ,,chapitre ,,iii ,,les ,,livres ,,de ,,sentiment ,il est permis de lire un peu moins lentement les auteurs qui ont pour matire les sentiments de l'me humaine1 gure moins du reste4 ,l aussi il faut1 sous d'autres formes1 de la rflexion et mme de la discussion et par consquent tout le contraire de la hte4 ,cependant ici1 je suis tout fait d'avis qu'il faut commencer par s'abandonner4 ,l'auteur sentimental peint les sentiments du cur moins pour les peindre que pour nous les inspirer4 ,il est un semeur de sentiments comme le philosophe est un semeur d'ides4 ,avant tout1 il veut toucher4 ,toucher1 c'est faire partager au lecteur les sentiments qu'on a prts ses personnages2 c'est nous mettre1 par une sorte de contagion1 dans l'tat d'me et dans les divers tats d'mes des personnages qu'on a crs4 ,si l'auteur ne russit point cela1 s'il ne touche pas du tout1 laissons-le2 mais s'il nous touche un peu1 ne rsistons-pas1 laissons-nous conduire cet aimable guide1 laissons-nous aller l'impression1 laissons-nous toucher1 laissons-nous attendrir4 ,nous ne nous appartenons plus1 il est vrai2 mais c'est peut-tre pour cela que nous avons pris en main un romancier ou un pote4 ,cette possession de nous-mmes par une fiction est une chose assez curieuse4 ,c'est une sorte d'enivrement1 et c'est--dire c'est la fois une perte et une augmentation de notre personnalit4 ,c'est un tat suggestif4 ,en lisant un roman qui nous passionne1 nous ne sommes plus nous-mmes et nous vivons dans les personnages qui nous sont prsents et dans les lieux qui nous sont peints par le magus1 comme dit trs bien ,horace1 c'est--dire par l'hypnotiseur4 ,il y a perte de notre personnalit4 ,mais aussi il y a augmentation de notre personnalit en ce sens que1 dans cette vie d'emprunt1 nous nous sentons vivre plus puissamment1 plus amplement1 plus magnifiquement qu' l'ordinaire4 ,et ce moi d'emprunt1 vivant d'une vie plus riche que le moi proprement dit1 c'est encore nous-mmes4 ,le moi proprement dit en est comme le support et est heureux de le supporter et de s'en sentir agrandi4 ,ou il est comme le vase qui le reoit et qui est heureux de le recevoir1 et comme un vase qui1 en recevant1 s'agrandirait1 s'largirait1 se dpasserait4 ,nous recevons en nous l'me de la princesse de ,clves et1 tout en sentant fort bien que c'est d'une autre me que nous vivons pour une heure1 nous sentons aussi que notre me nous enveloppe l'me trangre qu'elle reoit1 et s'en pntre et s'en enrichit merveilleusement1 ou du moins d'une faon qui nous parat merveilleuse4 ,pour vous rendre compte de cette hypnose1 portez votre attention sur le moment du rveil4 ,en posant le beau roman1 nous nous rveillons au sens propre du mot1 nous nous frottons les yeux1 nous nous tirons1 nous nous brouons2 nous sentons trs nettement que nous passons d'une vie dans une autre et que nous nous diminuons1 ou que nous tombons de haut4 ,c'est une me qui s'tait unie la ntre1 laquelle nous nous tions unis et qui nous quitte4 ,voil ce que j'appelle s'abandonner1 ce qui est ncessaire absolument quand c'est un crivain de sentiment que l'on a affaire4 ,mais1 il est bien entendu qu'il n'est pas dfendu de se reprendre et ressaisir1 et il y a mme se reprendre et rflchir des plaisirs nouveaux4 ,rflchir sur une uvre d'imagination consiste surtout en ceci3 se demander si les personnages sont vraisemblables et naturels et goter leur vrit1 comme en lisant l'on a got la beaut1 l'intensit de leur vie morale4 ,on me dira3 selon quel critrium pourrons-nous juger de la vrit d'un personnage8 ,je rpondrai3 par ce que vous avez vu et observ autour de vous4 ,sans doute1 c'est l un trs petit champ d'observation1 et ce qu'on en a tir est par consquent un critrium1 pour ainsi parler1 trs pauvre4 ,je ne connais pourtant pas d'autre moyen de juger de la vrit4 ,il est probable que1 par manque de termes de comparaison1 nous nous trompons trs frquemment et que l'auteur qui nous dit3 ,ces personnages que vous trouvez invraisemblables1 je les ai connus a raison4 ,cependant les hommes ne sont pas si diffrents les uns des autres qu'on ne puisse1 avec un certain nombre d'observations personnelles1 juger par comparaison des personnages que les auteurs nous prsentent4 ,ce qui1 dans la ralit1 est porte de nos regards est une moyenne de l'humanit4 ,ce que les auteurs mettent sous nos yeux1 ce sont tres qui1 ou sont dans la moyenne de l'humanit1 ou s'en cartent en tant suprieurs ou infrieurs elle1 mais doivent lui ressembler et sont de purs monstres d'imagination s'ils ne lui ressemblent pas4 ,vous avez donc les lments ncessaires et suffisants pour juger de la vrit des peintures4 ,vous n'avez jamais vu le pre ,grandet2 mais vous avez connu tel avare1 ,m4 ,x4441 et1 en rflchissant sur le pre ,grandet1 vous vous dites3 444 et il est trs vrai2 ,le pre ,grandet c'est ,m4 ,x4441 tel que serait celui-ci s'il tait plus pouss1 plus entran par la fougue de la passion1 plac du reste1 dans des conditions un peu diffrentes1 dans une petite ville ou dans un village1 etc4 ,la lecture des romans suppose ainsi comme condition ncessaire du second moment1 je veux dire de la rflexion qui juge1 une assez grande connaissance des hommes1 et je n'entends par l qu'une assez grande habitude d'observer les hommes autour de soi4 ,les jeunes ouvrires qui lisent les romans trs bon march ne sont capables que de l'enthousiasme du premier moment1 que de ce que j'ai appel l'abandonnement2 le second moment n'existe que pour ceux qui sont plus gs et qui sont dous d'une certaine facult d'observation et de mmoire2 mais ceux-ci gotent des plaisirs beaucoup plus vifs1 tant encore capables de s'abandonner1 l'tant surtout de comparer le roman la vie et d'prouver des sensations d'admiration trs vive quand ils estiment que le roman a copi la vie avec sret ou plutt l'a dforme de manire accuser plus vigoureusement ses traits caractristiques4 ,une des plus fortes parmi ces sensations est celle-ci3 voir dans le roman ce qu'on avait vu dans la vie1 mais le voir d'une faon plus nette et plus accuse4 ,la connaissance que nous avions d'un caractre est juste sans doute1 mais elle est gnrale2 elle est d'ensemble et par consquent elle est flottante encore2 ce qui nous ravit1 c'est d'avoir retrouv dans le roman cette mme connaissance sous un rayon plus vif qui fait sortir les traits de dtail1 qui met en relief les particularits significatives et qui nous fait dire3 ,comme c'est vrai6 ,j'avais entrevu cela1 je ne l'avais pas vu2 j'en avais l'intuition1 je n'en avais pas pris possession4 ,le roman1 s'il est bon1 nous aide capter la vie elle-mme qui nous fuyait1 qui chappait demi nos prises nonchalantes4 ,la lecture est ainsi faite de ce que nous savons1 de ce que nous apprenons et de ce que nous n'apprenons que parce que nous le savions dj et de ce que nous savons mieux maintenant parce que nous venons de le rapprendre4 ,nous allons ainsi de la ralit la fiction1 et la fiction n'a de prix pour nous que si nos yeux mmes elle est pntre de ralit1 et la ralit nous est plus intressante quand nous y revenons aprs avoir travers la fiction pntre d'elle4 ,un autre critrium juger la fiction et par consquent en jouir davantage si elle est bonne1 c'est de regarder en nous-mmes4 ,on demandait ,massillon1 trs honnte homme3 ,o prenez-vous donc la matire de toutes les peintures de vice que vous faites8 ,il rpondit3 en moi-mme4 ,il est ainsi4 ,chacun de nous se suffirait presque pour peindre tous les vices et aussi toutes les vertus1 s'il savait peindre2 pour reconnatre1 du moins1 la vrit de toutes les peintures de toutes les vertus et de tous les vices4 ,chacun de nous est un petit monde o le monde entier se voit en raccourci et est vritablement comme en germe1 et le proverbe italien cit par ,pascal est trs exact3 ,le monde entier est fait comme notre famille et mme comme nous4 ,or1 ces semences de toutes les vertus et de tous les vices qui sont en nous1 nous permettent trs bien de juger ce qu'il y a de ralit dans les fictions4 ,une fiction1 c'est toujours une partie de nous qui1 aux mains de l'auteur1 est devenue un personnage1 une autre partie de nous qui est devenue un autre personnage1 et ainsi de suite1 et c'est encore le plus souvent par retour sur nous-mmes que nous jugeons4 ,la lecture exige donc de nous que nous soyons capables d'analyse auto-psychologique1 et il n'y a trs bons lecteurs que ceux qui en sont capables4 ,j'ai entendu une femme de trente ans dire3 ,je n'ai jamais pu comprendre ce qu'on trouve d'intressant dans ,madame ,bovary4 ,j'ai pens lui rpondre3 ,ce qu'on trouve d'intressant dans ,madame ,bovary1 c'est vous1 car il n'y a pas de femme de trente ans1 je ne dis point qui ne soit ,madame ,bovary1 mais qui ne contienne en elle une ,madame ,bovary avec toutes ses aspirations et tous ses rves et toute sa conception de la vie2 une ,madame ,bovary latente1 qui n'clora point1 comprime et droute par toutes sortes d'autres lments psychiques1 mais qui existe4 ,seulement la dame dont je parle1 trs en dehors1 trs tourdie1 n'tait pas capable de se discerner elle-mme et ne pouvait dmler la ,madame ,bovary qui tait en elle1 comme1 du reste1 dans toutes les autres femmes4 ,les tonnements mmes que nous causent quelquefois les fictions1 et je parle encore une fois de celles qui sont bonnes1 nous amnent des dcouvertes4 ,nous sommes tonns1 choqus1 nous nous disons3 mais ce n'est pas vrai6 ,un je ne sais quoi nous avertit que peut-tre ce n'est pas si faux que nous croyons2 nous nous interrogeons et il arrive souvent que nous nous disions3 du moins1 ce n'est pas impossible4 ,c'est qu'un retrait inexplor de notre me s'est demi rvl nous1 c'est qu'une partie du subconscient1 par l'effet de cette aide trangre1 est entre dans notre conscient1 c'est que nous nous voyons plus profondment qu'auparavant4 ,c'est ainsi que la lecture1 si elle exige l'habitude de l'examen de conscience1 par contre-coup aussi nous la donne4 ,du jour1 o dj1 bon lecteur1 nous nous avisons de comparer les personnages d'une fiction1 non aux gens connus de nous1 mais nous-mmes1 nous prenons cette habitude1 et nous nous lisons comme un livre1 du moins comme un manuscrit difficile1 avec attention et application1 et quand nous revenons aux livres1 nous avons acquis une aptitude plus grande les comprendre et les juger1 ce qui1 du reste1 est la mme chose4 ,il est certains livres qu'on ne sait gure comment lire et pour lesquels on sent que l'on n'a point de critrium4 ,ce sont les livres o sont rapports1 dcrits et dpeints1 des caractres d'exception4 ,ce ne sont point des livres faits pour le plaisir1 chez l'auteur1 de conter1 chez le lecteur1 d'entendre bien conter2 ce ne sont pas des livres d'observation gnrale et par consquent que nous puissions contrler2 ce ne sont point des livres d'idalisation et que par consquent nous puissions contrler encore en ce sens qu'ils prsentent comme ralis ce qui est en nous belle inspiration1 beaux rves et belles ambitions morales4 ,ce sont des livres o nous sont prsents des tres dont l'intrt mme est d'tre en dehors de la moyenne1 en dehors de la vie connue et en dehors de la vie telle que1 l'ordinaire1 nous voudrions qu'elle ft4 ,telles sont1 par exemple1 souvent1 les crations ou les cratures des frres ,goncourt1 tel est le principal personnage du ,horla de ,maupassant1 etc4 ,les auteurs qui ont ce got nous diront volontiers que ce sont les plus intressants des livres1 puisqu'ils apprennent quelque chose2 ceux que vous pouvez contrler par vos observations propres ne valent pas la peine d'tre crits1 puisque vous pourriez presque les faire et que par consquent il vous est peu utile de les lire2 les ntres sont des livres d'observation et les livres d'observation par excellence1 puisqu'ils sont d'observation indite et qu'ils tendent le domaine de l'observation4 ,ils nous tonnent pourtant et nous dsorientent1 parce que nous ne nous y sentons pas sur un terrain sr et que nous ne pouvons plus les contrler mme partiellement et que1 pour ainsi dire1 ils nous demandent trop de confiance4 ,on voudrait le plus souvent que ces livres-ci fussent placs par les auteurs en terre trangre et donns comme des relations de voyage4 ,d'un ,japonais1 rien n'tonne beaucoup1 et l'on n'est point surpris que1 par rapport nous1 un ,japonais soit trs exceptionnel et que nous manquions de critrium pour juger s'il est vrai ou faux4 ,on voudrait encore que l'auteur nous donnt sa parole d'honneur que le fait est vrai et que les caractres sont vrais1 auquel cas on lirait ces livres comme des livres scientifiques rapportant des observations toutes nouvelles et tout tranges et plus intressants que tous les autres en effet1 car ce n'est point un cas classique de fivre muqueuse qui intressera un mdecin2 mais la parole d'honneur du romancier n'est point de ces choses qui nous puissent mettre en pleine assurance4 ,le moyen le plus usit et le meilleur assurment qu'emploient les romanciers qui savent leur mtier est d'entourer le cas exceptionnel d'un bon nombre de faits d'observation trs courante au contraire et bien connus4 ,a ce compte nous leur faisons confiance1 parce que nous voyons qu'ils savent bien observer ce que nous observons nous-mmes et nous les respectons comme bons observateurs et nous supposons qu'ils l'ont t aussi des cas exceptionnels qu'ils nous rapportent2 et ce cas exceptionnel bnficie1 en quelque sorte1 de l'exactitude de tout ce qui l'entoure4 ,moi1 tout compte fait1 je ne saurais trop dire comment il faut lire ces livres-ci4 ,ils chappent un peu aux moyens ordinaires de lecture4 ,le plus souvent on les lit comme purs et simples ouvrages d'imagination1 et l'on ne sait gr l'auteur que de sa facult d'imaginer1 contre quoi prcisment il proteste1 disant3 ,si c'tait imagin1 ce ne serait pas intressant et se fchant comme un historien dont on dirait qu'il est un romancier trs curieux4 ,l'exceptionnel en littrature est plein de danger4 ,la littrature proprement dite est la peinture de notre me tous et de nos murs nous tous1 avec une certaine exagration savante destine mettre en relief les parties les plus importantes et les plus intressantes de la vrit elle-mme4 ,et c'est cette exagration qui fait les caractres d'exception1 comme les ,harpagon1 les ,tartuffe1 les ,chimne1 les ,pauline1 les ,monime et les ,mithridate2 mais ces exceptions1 n'tant qu'une exagration habile et un agrandissement de la vrit elle-mme1 sont reconnaissables et contrlables encore4 ,un vers du bon ,sanson1 l'acteur1 est trs amusant4 ,c'est surtout dans l'excs qu'il faut de la mesure4 ,il y a sans doute une certaine navet dans la forme2 mais il a parfaitement raison2 je dirai de mme1 et avec autant d'ingnuit1 que c'est surtout dans l'exceptionnel qu'il faut un fond de vrit gnrale qui nous persuade que1 si anormal qu'il soit1 il est vrai encore1 et qui1 par l1 lui rende en quelque sorte son autorit sur nous et par suite son intrt4 ,quant l'exceptionnel tout pur1 le plus souvent il rebute par son caractre1 apparemment hybride1 par l'incertitude o l'on est s'il est une vrit1 auquel cas il n'y aurait rien de plus intressant1 ou s'il est une fantaisie1 auquel cas il n'intresse que sur l'auteur1 dou d'un tour d'imagination si particulier4 ,je dis souvent3 l'exceptionnel du roman ne me renseigne que sur l'exceptionnel de l'auteur1 ce qui du reste est dj de quelque valeur4 ,beaucoup de lecteurs pourtant s'intressent l'exceptionnel proprement dit1 lisant1 disent-ils1 pour se secouer1 pour se dpayser1 pour voir du nouveau et du tout nouveau1 et prcisment ne tenant point contrler1 ce qui n'est que se ramener au dj vu et au train1 peu aim1 de tous les jours4 ,je ne songe pas leur en vouloir2 mais il me semble que peut-tre il vaudrait mieux qu'ils s'adressassent un autre art qu' la littrature4 ,ce qui nous fait sortir de la vie o nous sommes1 ce n'est ni la littrature1 si romanesque ou si potique qu'elle puisse tre1 ni la peinture1 ni la sculpture1 c'est l'architecture et la musique1 aux deux ples1 pour ainsi dire1 de l'art3 l'architecture qui1 tout compte fait et quoi qu'on ait pu dire1 ne copie rien et n'est que combinaison de belles lignes tout abstraites et tires de notre conception intime et pure des belles lignes2 la musique qui ne copie rien et qui ne peint que des tats d'me et qui ne suggre que des tats d'me4 ,encore l'architecture ramne la pense la vie civile1 en ce sens qu'un monument est fait pour recevoir une foule en vue de tel ou tel acte et doit jusqu' un certain point avoir le caractre qui convient cet acte1 comme il a la forme qui s'y prte1 et une cole ne doit pas prsenter les mmes combinaisons de lignes qu'une glise2--et la musique seule est tout fait l'art qui permet qu'on chappe la vie et qui aide en sortir2 et c'est l'expression mme de la rverie4 ,les amateurs d'exceptionnel en littrature et qui l'aiment1 non point parce qu'ils sont blass sur le normal1 mais par got de s'vader de la vie relle1 se trompent donc1 je crois1 en s'adressant la littrature1 y entretiennent en se plaisant lui un genre qui1 en littrature1 est un genre faux1 et feraient mieux1 je crois1 de s'adresser1 selon leurs tempraments particuliers1 l'un ou l'autre des deux autres arts que j'ai dits4 ,quoi qu'il en soit1 il y a lectures trs diffrentes selon les diffrentes natures d'esprit1 et par suite il y a1 et elle est amusante1 dcevante aussi ou peu sre1 et telle qu'il ne faut pas s'y fier lgrement1 mais assez instructive en somme1 une tude des esprits et mme des mes1 une tude des hommes par ce qu'ils se montrent comme lecteurs4 ,celui1 par exemple1 qui ne peut lire que des narrations1 le lecteur d',alexandre ,dumas1 n'est pas pour autant un homme d'action et quelquefois mme il est trs paresseux1 mais le plus souvent il n'est ni un observateur des autres ni un observateur de soi-mme et il n'a ni vie intrieure ni vie extrieure intellectuelle4 ,il est amateur de courses et volontiers spectateur de dparts d'aviation2 il est1 sauf quand il est atteint de paresse physique1 trs grand voyageur1 les voyages tant1 sinon tout fait1 comme a dit ,emerson1 le paradis des sots1 du moins le paradis de tous ceux qui le don d'observer ou de mditer est refus1 ni la mditation ni mme l'observation ne demandant plus de six kilomtres carrs pour se satisfaire4 ,il est trs volontiers conteur et conteur de soi-mme4 ,il est celui qui dit le plus3 j'tais l1 telle chose m'advint4 ,il conte beaucoup1 raisonne peu1 ne rflchit jamais et ignore le repentir4 ,c'est un homme aimable dont la socit est aussi agrable qu'elle est inutile1 s'il est vrai1 ce que l'on pourra contester1 que ce qui est agrable puisse tre inutile4 ,le lecteur qui n'aime que le roman raliste est gnralement un esprit juste1 droit1 pondr1 qui a de bons yeux1 un bon raisonnement1 qui ne se trompera gure1 que l'on ne trompera pas souvent et qui se tirera bien de l'affaire de la vie4 ,il a une tendance au pessimisme1 ou plutt1 car le grand pessimiste est toujours un idaliste froiss1 il a une tendance trouver tout mdiocre1 bien compter l-dessus et s'en accommoder sans trop de peine4 ,des hommes il se console par en mdire et il est de ceux1 signe d'me triste et un peu mauvaise1 pour qui la mdisance est une consolation4 ,l'amateur de livres ralistes n'est pas trs bon4 ,il trouve souvent que son auteur n'est pas assez noir1 et il lui donnerait des conseils dans le sens d'une plus grande svrit et des avis trs vigoureux sur la bassesse humaine4 ,l'amateur de livres ralistes est d'une socit un peu attristante4 ,on l'estime dans les salons personnage indsirable moins qu'il n'ait de l'esprit et de l'humour1 en considration de quoi l'on pardonne en ces lieux-l absolument tout4 ,le lecteur de livres idalistes o les personnages ont des vertus extraordinaires et des dlicatesses de sentiments inattendues est gnralement une lectrice3 ,j'ai pour moi les jeunes gens et les femmes1 disait ,lamartine1 et ,george ,sand aurait pu le dire aussi sans se tromper aucunement4 ,le lecteur de livres idalistes n'est pas ncessairement optimiste2 mais il aime croire la noblesse de la nature humaine au moins chez un certain nombre d'individus privilgis parmi lesquels il se place et non pas toujours tort4 ,il a des mouvements gnreux3 il a au moins des mouvements gnreux qui1 pour n'tre pas toujours suivis d'un plein effet1 doivent pourtant lui tre compts4 ,il se fait une me trs spciale qui est compose de celle d'abord qu'il a apporte avec lui et qui tendait naturellement l'idal1 de celle ensuite qu'il a tire de ses livres favoris et qui raffine encore et renchrit sur les instincts primitifs2 il se fait ce qu'on appelle une me romanesque4 ,le romanesque est un tre trs aimable qui nous donne bien des satisfactions3 celle d'abord de l'aimer2 celle ensuite de l'admirer un peu comme un noble exemplaire en somme de l'humanit2 celle ensuite de ne pas le craindre1 encore qu'il ne fallt pas1 cet gard1 avoir une pleine confiance2 celle enfin de lui donner ces fameux conseils de bon sens1 de prudence1 de sagesse pratique1 qu' donner nous nous panouissons1 nous nous largissons1 nous nous enorgueillissons et qui comblent de plaisir1 de pleine satisfaction1 de joie intime et profonde1 du sentiment de la supriorit indulgente et bienfaisante1 ceux de qui ils partent4 ,les lecteurs de potes ne sont pas trs diffrents des lecteurs de romans idalistes2 il y a pourtant quelque distinction faire4 ,le lecteur des potes n'est pas seulement un romanesque2 c'est un artiste ou un homme qui a des prtentions tre artiste4 ,il veut lire dans une langue artiste1 dans cette langue1 comme a dit ,musset1 que le monde entend et ne parle pas et j'ajouterai que le monde n'entend mme pas beaucoup4 ,le lecteur de potes est un initi ou croit l'tre et se flatte de l'tre4 ,il y a entre les potes et les lecteurs de potes une franc-maonnerie qui n'existe pas entre les romanciers et les lecteurs de romans4 ,pour le pote1 le lecteur des potes est un homme qui a le chiffre4 ,et le lecteur des potes sait qu'il a le chiffre ou il croit l'avoir4 ,aussi le lecteur de romans idalistes n'est pas ddaigneux l'ordinaire1 mais le lecteur des potes l'est presque toujours4 ,il mprise ceux qui lisent les journaux2 il mprise un peu ceux qui lisent les livres pratiques et les livres d'histoire4 ,il ne doute point qu'il n'ait une me de qualit suprieure1 une me nourrie du miel d',hymette4 ,il est rare qu'un lecteur de romans idalistes crive lui-mme des romans2 il est rare1 au contraire1 que le lecteur de potes ne fasse pas des vers lui-mme4 ,il est du ,parnasse4 ,je ne l'en dissuaderai pas1 du reste4 ,dans les livres de philosophie1 on va chercher des ides gnrales1 dans les romans ralistes des observations1 dans les romans idalistes de beaux sentiments1 dans les potes tout cela et de plus des inventions de rythme1 des trouvailles de mlodie1 d'harmonie1 toute une technique1 qui ici1 a autant d'importance que le fond2 et de cette technique on ne jouit1 cette technique on ne se plat1 cette technique on ne se joue amoureusement1 que si soi-mme on s'en est ml1 que si on s'y est essay1 que si l'on en a mesur les difficults1 que si l'on y a atteint soi-mme quelques petits succs relatifs2 comme il n'y a que les musiciens qui comprennent la musique1 et les autres1 quand ils croient y entendre quelque chose1 sont des snobs1 il n'y a que les hommes qui ont t un peu versificateurs qui comprennent les potes4 ,s'est-on assez moqu des vers latins qu'on nous faisait faire encore dans notre enfance6 ,ils avaient t invents pour qu'on et du plaisir lire ,virgile1 pour qu'on ne le lt pas comme de l',aulu-,gelle et par des gens qui savaient qu'ils gotaient ,mozart parce qu'ils avaient jou du violon1 et ,virgile parce qu'ils avaient fait des vers latins4 ,le lecteur de potes est donc presque toujours un versificateur1 ou il l'a t4 ,il se sent par l d'une classe un peu suprieure au reste de l'humanit4 ,c'est un raffin1 c'est un select1 c'est un noble4 ,cette vieille fille1 noble1 dans une nouvelle d',edmond ,about1 disait3 ,ce qui me plat dans les artistes1 c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois4 ,le lecteur des potes sent qu'il n'est pas un bourgeois4 ,il est du reste1 souvent1 trs aimable travers cette lgre affectation et1 sauf une certaine irritabilit qui lui est venue1 comme par contagion1 des potes eux-mmes1 il est sociable1 bon causeur avec un langage choisi1 et pouse gnralement les causes nobles4 ,o pote6 dit-on ordinairement aux idalistes1 ce qui fait trs grand honneur aux potes2 on peut dire aussi3 ,il est distingu1 surtout il veut l'tre2 volontiers original1 un peu ddaigneux2 il a le got des sentiments nobles2 c'est un lecteur de potes4 ,enfin le lecteur de livres o sont peints des tres tout fait exceptionnels est en gnral un homme que la vie ne satisfait pas et qui ne la trouve pas intressante et qui veut s'en tenir le plus loin possible4 ,il est un peu comme le ,fantasio de ,musset disant3 ,je voudrais tre ce monsieur qui passe2 il doit avoir une foule d'ides qui me sont compltement trangres2 son essence lui est particulire4 ,et encore non1 point tout fait2 le chercheur d'exceptions voudrait tre le monsieur qui ne passe pas1 le monsieur qui n'est jamais pass devant lui et qui n'y passera jamais4 ,il ne peut pas tre trs sociable2 ne lui parlez pas2 vous tes au nombre des choses connues4 ,vous avez la vulgarit du rel4 ,il est incontestable que c'en est une4 ,il n'y a de distingu1 comme se distinguant ncessairement de tout1 que ce qui n'existe pas1 et mme que ce qui ne peut pas exister2 car pour tre conu comme pouvant exister1 il faut dj ressembler quelque chose4 ,tout ce que je viens de dire est gnralement vrai2 mais1 comme il arrive1 les choses sont quelquefois tout l'inverse4 ,par un certain besoin de raction contre soi-mme et pour ne pas tomber du ct o l'on sent qu'on penche1 c'est quelquefois le penseur trs abstrait et l'homme d'examen intrieur qui aime1 souvent du moins1 lire des ouvrages de pure narration1 et l'on a cit tel trs digne hritier de ,montesquieu qui faisait ses dlices de ,ponson du ,terrail4 ,c'est quelquefois et mme assez souvent un homme penchants romanesques qui fait sa lecture ordinaire des romans ralistes1 et ici l'on pourrait citer ,flaubert lui-mme1 qui1 romanesque et romantique perdument1 se corrigeait et rectifiait lui-mme non seulement en lisant des romans ralistes1 mais en en faisant4 ,et enfin on s'aperoit assez souvent1 surtout chez les femmes1 qu'un trs grand got de lectures romanesques n'est qu'une surface et qu'en leur fond on les trouvera trs ralistes et trs pratiques2 je dis assez souvent4 ,le caractre d'aprs les lectures1 cela est donc vrai1 mais1 comme beaucoup de vrits1 d'une vrit relative2 et c'est une observation intressante1 mais qui1 comme toutes les observations1 demande contrle4 ,je mets part un type disparu1 ou peu prs1 mais qu'il faut mentionner pourtant1 puisqu'il n'a pas compltement cess d'exister1 je veux parler du lecteur des livres anciens1 du lecteur d',homre1 de ,virgile1 d',horace et de quelques autres4 ,ce lecteur est gnralement un professeur de littrature latine dans une facult1 mais ce n'est pas de lui que je veux parler2 je ne parle pas ici des lecteurs professionnels4 ,je songe au lecteur d',homre ou d',horace qui les lit par got1 par lection1 par vocation1 et qui se plat eux1 seulement parce que ce sont eux et que c'est lui4 ,c'est un homme assez singulier1 tout fait charmant du reste1 presque toujours1 mais assez singulier en vrit4 ,d'abord1 c'est un homme sur qui ses premires tudes ont eu une trs grande influence1 qui ne s'est pas ennuy au collge1 que ses professeurs n'ont pas dgot des auteurs classiques par la manire dont ils les enseignaient2 et voil dj un homme un peu exceptionnel4 ,il y a des chances1 je crois1 pour qu'on en trouve1 non pas beaucoup plus1 mais un peu plus1 dans les gnrations de demain et d'aprs-demain1 parce que les professeurs actuels de l'enseignement secondaire n'enseignent plus du tout les auteurs classiques2 ils ne s'occupent que de sociologie et de littrature contemporaine--,c'en est donc fait de l'humanisme6--,en une certaine mesure au contraire1 parce que c'tait la faon dont1 gnralement1 les auteurs classiques nous taient montrs1 qui nous les faisait prendre en horreur2 parce que ,virgile et ,horace ne pouvaient rester dans nos souvenirs qu'accompagns de l'ide d'ennui2 et parce que1 laisss de ct par les professeurs d' prsent1 ils se prsenteront aux coliers dans toute leur beaut propre1 avec leur charme inaltr et1 si j'ose ainsi parler1 sans encrassement4 ,savoir lire en latin et lire ,virgile sans intervention de professeur1 c'est la condition la meilleure pour se plaire ,virgile1 et c'est la condition o se trouvent gnralement nos coliers d'aujourd'hui4 ,une renaissance de l'humanisme est peut-tre l4 ,quoi qu'il en soit1 le lecteur d',horace est un homme sur qui ses premires tudes1 grce telle circonstance ou telle autre1 grce l'abstention de ses professeurs l'gard de la littrature antique1 ou grce1 au contraire1 un professeur exceptionnel qui savait faire goter les auteurs anciens1 ont eu une influence trs forte et trs prolonge4 ,secondement1 un peu cause de ce qui prcde1 mais pour d'autres raisons qu'il faudrait chercher dans sa psychologie individuelle1 c'est un homme que la littrature de son temps1 quand il est sorti du collge1 a peu intress4 ,il tait homme1 par consquent1 se tourner du ct des arts1 peinture1 musique1 mais sans doute il n'avait point ces gots ou ces aptitudes1 et il est peu peu revenu ce qui l'avait1 sinon charm1 du moins intress vers la quinzime anne1 et il s'est aperu1 son intelligence et sa sensibilit s'tant accrues1 que ces auteurs sont d'excellents et d'exquis aliments de l'me et de l'esprit4 ,cet homme--il a maintenant entre quarante ou cinquante ans--est presque absolument tranger et indiffrent aux temps o il vit4 ,il ressemble ,montaigne et1 tout compte fait1 c'est prcisment un ,montaigne deux ou trois ou dix degrs au-dessous du prototype4 ,je dis indiffrent au temps o il vit et non pas hostile2 car1 s'il y tait hostile1 il s'en occuperait continuellement pour s'indigner contre lui et pour le maudire2 je dis indiffrent1 tranger et qui ne le connat pas et ne se soucie aucunement de le connatre4 ,ce n'est pas que le lecteur des anciens se soit fait1 prcisment1 une me grecque ou une me romaine2 il s'est fait une me de tous les temps1 except du temps o il est4 ,en effet1 ce par quoi les anciens ont survcu1 c'est ce qu'ils avaient d'ternel1 de trs gnral exprim dans une forme dfinitive4 ,or1 cela est de tous les temps1 except de chacun4 ,je veux dire qu' chaque poque l'homme de raison1 d'imagination1 de sensibilit et de got y trouve son plaisir1 la condition qu'il ne soit pas domin par le tour d'imagination1 de sensibilit1 de got et de raisonnement qui est particulier son temps mme4 ,au ,x,v,ie sicle1 un humaniste est un homme que le problme religieux1 ou plus exactement ce qu'il y a de problmes dans le sentiment religieux et dans la croyance1 ne torture pas2 au ,x,v,i,ie sicle1 le partisan des anciens est un homme que la gloire de ,louis le ,grand1 encore qu'elle le touche1 n'blouit point et n'hypnotise pas2 au ,x,v,i,i,ie sicle1 l'homme de got 7trs rare7 est celui qui n'est pas trs persuad que l'univers vient pour la premire fois d'ouvrir les yeux la raison ternelle et que le monde date d'hier1 d'aujourd'hui ou plutt de demain2 au ,x,i,xe sicle1 le classique1 vraiment digne de ce nom1 est celui qui n'est pas comme subjugu par les ,hugo et les ,lamartine et qui s'aperoit1 de tout ce qu'il y a1 ,dieu merci1 de classique dans ,hugo1 ,lamartine et ,musset1 et qui garde assez de libert d'esprit pour lire ,homre pour ,homre lui-mme et non pas en tant qu'homme qui annonce ,hugo et qui semble quelquefois tre son disciple4 ,le lecteur des anciens est donc tranger son temps sans y tre hostile1 si tranger son temps qu'il ne lui est pas mme hostile et est en quelque faon de tous les ges4 ,il est l'homme sur qui aucune mode n'a d'influence et qui ne s'aperoit pas qu'il y a des modes4 ,c'est un homme trs heureux si c'est un bonheur1 comme je le crois1 de ne pas vieillir4 ,il ne s'aperoit pas des changements qui se sont produits depuis sa jeunesse dans le got public4 ,il gote ce que quelques-uns parmi les jeunes et parmi les vieux gotaient dj dans sa jeunesse et ce que quelques-uns parmi ses contemporains et aussi parmi les jeunes gotent encore4 ,il a toujours t avec quelques-uns1 il n'a jamais t seul et n'est pas plus seul soixante ans qu'il n'tait vingt4 ,il ne se doute pas que la littrature est la chose la plus instable du monde4 ,il n'est pas trs vivant1 comme on dit1 mais il est comme s'il avait choisi une fois pour toutes entre le vivant et l'ternel1 et c'est l'ternel qu'il a choisi4 ,il est assez probable qu'il a la meilleure part et il est certain qu'elle ne lui sera point te4 ,,chapitre ,,iv ,,les ,,pi,,ces ,,de ,,th,,tre ,les potes dramatiques sont-ils faits pour tre lus8 ,autant que pour tre entendus1 je le crois4 ,s'il est trs vrai1 comme on disait autrefois1 qu'une bonne comdie ne se peut juger qu'aux chandelles1 il n'est pas moins vritable qu'il y a comme un jugement d'appel porter sur elle et qui ne se peut porter qu' la lecture4 ,c'est de l'clat1 c'est du mouvement aussi1 de la pice de thtre qu'on juge la reprsentation2 mais la lecture1 c'est de sa solidit4 ,c'est par la lecture d'une pice qu'on chappe aux prestiges de la reprsentation2 c'est en lisant que l'on n'est plus dupe du jeu des acteurs1 de l'nergie de leur dclamation et de la sorte d'empire et de possession qu'ils exercent sur nous4 ,surtout1 c'est en lisant qu'on peut relire1 et ce n'est qu'en relisant qu'on peut bien juger1 non seulement du style1 mais de la composition1 de la disposition des parties et du fond mme1 j'entends de l'impression totale que l'auteur a voulu produire sur nous et de la question s'il l'a produite en effet ou non1 ou seulement demi4 ,c'est la lecture que l'on ne peut plus prendre la fausse monnaie pour la bonne1 et des sonorits plus ou moins savantes pour une ide ou un sentiment4 ,certains potes sont sujets1 dans le dramatique1 de longues suites de vers pompeux qui semblent fort levs et remplis de grands sentiments4 ,le peuple coute avidement1 les yeux levs et la bouche ouverte1 croit que cela lui plat et1 mesure qu'il y comprend moins1 l'admire davantage2 il n'a pas le temps de respirer2 il a peine celui de se rcrier et d'applaudir4 ,j'ai cru autrefois1 et dans ma premire jeunesse1 que ces endroits taient clairs et intelligibles pour les acteurs1 pour le parterre et l'amphithtre2 que leurs auteurs s'entendaient eux-mmes et qu'avec toute l'attention que je donnais leur rcit1 j'avais tort de n'y rien entendre2 je me suis dtromp4 ,soyez sr que ,la ,bruyre s'est dtromp surtout en lisant4 ,beaucoup de pices russissent pleinement au thtre2 l'impression est l'cueil4 ,volontiers je distribuerais les pices de thtre en quatre classes3 celles qui sont meilleures la lecture qu' la reprsentation1 celles qui sont aussi bonnes au cabinet qu'au thtre1 celles qui sont moins bonnes imprimes qu'entendues1 et celles qui ne valent pas mme la peine qu'on les imprime4 ,et les premires sont celles qui sont suprieures au talent des acteurs et que1 par consquent1 les acteurs dparent et dgradent3 tous les grands chefs-d'uvre classiques sont dans cette classe4 ,et les secondes sont d'une bonne moyenne ou un peu au-dessus de la moyenne1 et c'est un loge faire d'une pice que de dire qu'elle peut tre lue4 ,et les troisimes sont celles1 si nombreuses1 qui sont au-dessous du talent des acteurs et que les acteurs relvent4 ,et les quatrimes sont celles que les acteurs font1 dont les vritables auteurs sont les comdiens2 et elles sont les plus nombreuses de toutes4 ,tout auteur qui crit une pice en vue d'une toile1 en vue de tel ou tel acteur ou de telle ou telle actrice1 n'crit point pour le lecteur1 se rsigne n'tre pas lu et condamne en vrit sa pice comme uvre d'art4 ,tant y a qu'il existe des pices qui sont trs bien faites pour tre lues et mme relues2 ce sont les plus profondes et les plus subtiles1 et les noms de ,racine et de ,marivaux1 plus encore que ceux de ,corneille et de ,molire1 viennent l'esprit1 comme aussi ceux de ,sophocle et de ,trence4 ,il faut donc lire les bons ouvrages dramatiques2 mais ici encore il y a une manire particulire de lire et tout fait particulire4 ,pour pouvoir lire une pice1 il faut avoir t assez souvent au thtre2 car il faut1 en lisant une pice1 la voir1 la voir des yeux de l'imagination telle qu'on la verrait sur un thtre4 ,cela est indispensable4 ,comme le vritable auteur dramatique crit sa pice en la voyant jouer1 en voyant d'avance les acteurs qui entrent et qui sortent1 qui se groupent et qui ont1 en s'adressant les uns aux autres1 telle ou telle attitude1 et ne peut faire bien qu' ce prix2 tout de mme le lecteur doit voir1 comme si elle tait reprsente1 la pice qu'il lit et pour ainsi dire presque littralement entendre les couplets et les rpliques4 ,pourvu que l'on ait t quelquefois au thtre1 on s'habitue vite lire ainsi1 et1 si l'on s'y habitue1 on arrive1 assez vite aussi1 ne pouvoir plus lire autrement4 ,rien1 du reste1 n'est plus agrable1 et ce spectacle dans un fauteuil n'a d'autre inconvnient que d'affaiblir un peu en nous le dsir de voir jouer des pices dans un thtre surchauff1 trop odorant et incommode4 ,on arrive par cette mthode1 et c'est un petit excs1 voir1 travers le couplet d'un acteur1 surtout la figure de celui qui ne parle pas et qui le couplet est adress1 et c'est surtout ,surna qu'on suit des yeux pendant que ,pompe a la parole1 et la figure d',orgon que l'on compose et que l'on contemple en la composant quand ,dorine le raille ou quand ,clante le chapitre4 ,cet excs n'a rien de trs dangereux1 puisqu'on peut1 et c'est le grand avantage du spectacle dans un fauteuil1 puisqu'on peut relire4 ,cette mthode est tout fait indispensable pour ce qui est du thtre antique4 ,sans pousser cette sollicitude jusque une sorte de manie1 il ne faut jamais oublier1 en effet1 que le thtre antique est sculptural1 que les personnages y forment des groupes harmonieux faits pour satisfaire les yeux amoureux de la beaut des lignes autant que l'esprit amoureux de la beaut des penses2 que les ,grecs ne cessent jamais d'tre artistes et qu'il faut nous faire artistes nous-mmes pour goter leur thtre1 sinon autant qu'ils le gotaient1 du moins de la manire1 d'une des manires1 et importante1 dont ils le gotaient4 ,ne doutez point que l'introduction du troisime personnage sur la scne partir de ,sophocle1 ne leur ait t1 en partie1 du moins1 inspire par un souci de groupement artistique et que la rgle inverse3 ne quarta loqui persona laboret 7il ne faut pas qu'un quatrime personnage se mle au dialogue7 ne leur ait t inspire par la mme considration4 ,remarquez que1 dans la comdie1 qui n'a pas ou qui n'est pas tenue d'avoir les mmes proccupations artistiques1 le mme idal sculptural1 il est assez rare qu'un groupe de trois personnages occupant le thtre en mme temps soit prsent nos yeux4 ,il faut donc1 en lisant ,sophocle et ,euripide1 celui-l surtout1 restituer et tenir sous notre vue le groupement des personnages amnags pour produire une motion esthtique4 ,relisez surtout ce point de vue ,antigone1 dipe roi et dipe ,colone4 ,quelquefois mme le thtre franais a quelque chose de cela1 non point ou presque jamais dans ,racine1 mais dans ,corneille4 ,auguste1 ,maxime et ,cinna forment un groupe1 le roi1 ,don ,digue et ,chimne forment un groupe1 le vieil ,horace intervenant 7,,ii1 #g7 entre ,horace1 ,curiace1 ,sabine et ,camille pour dire3 ,qu'est ceci1 mes enfants1 coutez tous vos flammes forme un groupe et d'une trs grande beaut4 ,on pourrait multiplier ces exemples4 --,c'est considrer la tragdie comme un opra6 --,la tragdie grecque est un opra4 ,la tragdie franaise n'en est pas un2 mais parce qu'elle ne laisse pas d'tre inspire de la tragdie grecque1 et surtout parce qu'elle a en elle l'esprit mme de la tragdie1 il lui arrive1 du moins par le souci des groupements la fois savants et naturels1 aussi par les morceaux lyriques qu'elle admet1 d'avoir avec l'opra des analogies qui ne sont pas douteuses et qui sont trs loin d'tre une dgradation ou de marquer une dchance4 ,en tout cas1 lorsqu'on lit une tragdie ou une comdie1 il faut s'habituer la voir4 ,il faut faire grande attention aux entres et aux sorties des acteurs1 leurs mouvements1 indiqus quelquefois par le texte1 l'attitude que ce qu'ils disent suppose qu'ils doivent avoir1 aux jeux de physionomie que leurs paroles permettent d'imaginer4 ,brunetire faisait remarquer que le dbut de ,phdre est trs prcisment un tableau1 toutes les paroles de ,phdre tant des descriptions de sa personne1 de ses attitudes et de ses gestes4 ,l'auteur1 en effet1 en pleine possession non seulement de son gnie1 mais de son exprience thtrale1 aurait voulu forcer l'actrice1 mme de trois sicles aprs lui1 jouer comme il l'entendait et non pas son gr elle1 qu'il n'aurait pas crit autrement2 il semble avoir dict la mimique mot mot et c'est--dire geste par geste3 ,n'allons pas plus avant1 demeurons1 chre none4 ,phdre n'a fait que quelques pas sur le thtre et s'arrte1 fatigue1 presque puise2 l'arrt doit tre brusque1 une des mains de la reine cramponne au bras de sa nourrice3 ,je ne me soutiens plus1 ma force m'abandonne2 ,toute une attitude lasse1 dprime2 une sorte d'croulement du corps4 ,mes yeux sont blouis du jour que je revoi videmment une main s'lve pour protger les yeux que la lumire du soleil blesse et meurtrit4 ,et mes genoux tremblants se drobent sous moi ,d'une dmarche chancelante1 elle cherche un sige que1 ncessairement1 d'une main1 la nourrice approche d'elle1 tandis que de l'autre elle continue de la soutenir4 ,tout est rgl dans le plus petit dtail par le texte mme4 ,phdre s'assied1 avec un hlas6 qui n'est que le ,ah6 d'accablement que nous poussons en nous asseyant ou en nous couchant aprs une grande fatigue4 ,que ces vains ornements1 que ces voiles me psent6 ,quelle importune main1 en formant tous ces nuds1 ,a pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux6 ,la main glisse sur le peplum1 esquisse le geste de le rejeter1 pendant que les paules frmissent2 puis remonte vers le front et esquisse le geste de repousser les cheveux sur les paules2 puis1 fatigue de l'effort1 retombe et trane pendant que ,phdre dit d'une voix qui languit3 ,tout m'afflige et me suit et conspire me nuire4 ,plus loin1 aprs qu'none1 prosterne devant ,phdre et embrassant ses genoux1 l'a longtemps supplie de lui rvler son fatal secret1 ,phdre3 ,tu le veux1 lve-toi4 ,ce mot indique tout un jeu de scne1 coupe nettement le dialogue1 spare tout ce qui suit de tout ce qui prcde1 prpare l'attention du spectateur pour la rvlation qui enfin va se produire1 dessine aux yeux ,phdre encore assise et none debout1 attentive et anxieuse4 ,mais pourquoi faut-il qu'none se lve8 ,pour que ,phdre se lve elle-mme quelques instants aprs2 car1 pour la libert des gestes dans le grand rcit que ,phdre doit faire tout l'heure1 partir de3 ,mon mal vient de plus loin4441 il convient qu'elle soit debout4 ,or1 elle n'aurait aucune raison de se lever1 si none tait assise et elle en a une grande raison si none est debout1 parce qu' une personne qui est debout on parle de plus prs1 plus directement1 plus intimement1 si l'on est debout soi-mme4 ,phdre se lvera donc tout l'heure1 et c'est pour qu'elle se lve avec vraisemblance que ,racine fait lever none1 ce qu'il est naturel1 du reste1 que ,phdre lui commande1 puisqu'none1 vieille femme1 est genoux1 incline et dans une position incommode et fatigante4 ,mais1 quel moment ,phdre elle-mme se lvera-t-elle8 ,ce n'est pas indiqu par le texte4 ,nous pouvons la voir se lever1 soit quand elle dit3 ,tu vas our le comble des horreurs2 soit quand elle dit3 ,c'est toi qui l'as nomm1 soit quand elle dit3 ,mon mal vient de plus loin4 ,dans le premier cas1 au moment o la confidence commence1 il est naturel qu'instinctivement elle veuille se rapprocher de la personne qui elle la fait et que1 puisque cette personne est debout1 elle se lve elle-mme4 ,dans le second cas1 mme raison avec cette particularit qu'none ayant nomm ,hippolyte1 ce nom rveille dans l'esprit de ,phdre l'ide de la ncessit de parler none confidentiellement et de trs prs4 ,dans le troisime cas1 la confidence est faite par ce mot mme3 ,c'est toi qui l'as nomm2 il reste la donner dans tout son dtail4 ,ce dtail mme tant honteux1 il est naturel que ,phdre1 qui en prvoit toutes les hontes1 se rapproche de sa confidente et pour cela se lve4 ,pour moi1 je vois ,phdre se lever 3 ,tu vas our1 mais il vous est loisible de placer ce mouvement l'un ou l'autre des trois endroits que j'ai indiqus4 ,a tout autre1 je ne serais pas de votre avis4 ,ce que j'en dis1 du reste1 n'est que pour insister sur l'avantage de cette mthode qui consiste se reprsenter les mouvements et les attitudes des acteurs et reconstituer l'action4 ,on ne doit pas lire un drame autrement1 et il me semble qu'en vrit on ne le peut pas4 ,j'ai vu reprsenter le commencement d',athalie de la faon suivante3 ,abner apparat gauche1 ,joad apparat droite1 reconnat de loin ,abner1 lui fait un geste qui veut dire3 ,ah6 c'est vous6 ,je suis heureux de vous voir ici4 ,abner lui rpond3 ,oui1 je viens dans son temple adorer l'ternel4 ,c'est assez thtral2 sans doute2 car1 montrer les deux personnages comme continuant une conversation commence1 on est forc de les faire apparatre sortant de la coulisse ensemble1 cte cte1 pour ainsi dire presque bras dessus bras dessous et cela est un peu bourgeois4 ,donc il faut faire comme je l'ai marqu plus haut4 ,peut-tre2 mais il me semble que jamais la lecture ne donnerait l'ide de cette faon de prsenter les choses4 ,oui1 est une rponse une parole et non pas un geste4 ,pour qu',abner dise oui1 il faut que ,joad ait parl4 ,joad1 traversant le thtre pour venir au-devant d',abner1 doit parler1 doit avoir parl pour qu'on lui rponde oui1 et1 ne provoquant ce oui que par un geste1 est un peu trange et il semble avoir une extinction de voix2 ou semble tre tourdi par la surprise et il n'y a vraiment pas lieu4 ,non1 c'est bien une conversation commence qui continue1 et c'est ainsi que l'a voulu ,racine2 et donc il faut prsenter ,joad et ,abner plus bourgeoisement1 entrant par le fond1 de front1 et conversant dj ensemble4 ,voyez ainsi4 ,de mme1 quand ,oreste et ,pilade entrent en scne1 ,oreste disant3 ,oui1 puisque je retrouve un ami si fidle4 ,point de jeu de scne4 ,ils entrent et il n'y a rien autre4 ,au contraire1 quand ,agamemnon rveille ,arcas et lui dit3 ,oui1 c'est ,agamemnon1 c'est ton roi qui t'veille1 il y a jeu de scne vident et il n'y a point conversation commence qui continue4 ,arcas dort1 ,agamemnon entre1 lui touche le bras4 ,arcas se rveille et manifeste son tonnement de voir ,agamemnon son chevet1 ce qu'il est tout naturel qu'il fasse sans parler encore2 et il va parler1 mais ,agamemnon1 trs impatient1 fivreux1 comme la suite de la scne le montre1 lui dit3 ,oui1 c'est moi2 j'ai te parler4 ,il le lui dit plus solennellement3 mais c'est le ton de la tragdie qui le veut ainsi4 ,ici1 je crois qu'il y a jeu de scne4 ,voyez de la sorte4 ,en tout cas1 voyez2 habituez-vous voir4 ,une des choses qui distinguent une pice bien faite d'une pice mal faite1 une pice vivante d'une pice sans vie1 c'est que la premire1 on la voit1 et que la seconde1 on ne la voit pas4 ,de mme que le bon dramatiste a crit sa pice en la voyant1 de mme le bon lecteur lit la pice en la dressant devant ses yeux4 ,de quelque art1 du reste1 qu'il s'agisse1 le secret du dilettante1 c'est d'attraper l'tat d'esprit o l'artiste a t lui-mme en composant son uvre et de savoir plus ou moins pleinement le garder et s'y maintenir4 ,je ne trouve pas cette femme si belle1 disait un ,athnien devant une statue de ,phidias4--,c'est que tu ne la vois pas avec mes yeux1 lui dit un autre4--,es-tu donc l'auteur8--,plt ,dieu6 mais j'ai quelquefois comme une illusion que je le suis4 ,c'est une grande jouissance encore en lisant les auteurs dramatiques et qu'on prouve plus en lisant les auteurs dramatiques que tous les autres1 que d'observer les diffrences de style entre les divers personnages4 ,les auteurs dramatiques--un peu aussi les romanciers1 mais moins--ont cela de particulier qu'ils ont plusieurs styles et qu'il faut qu'ils en aient plusieurs1 faisant parler les personnages les plus diffrents et devant avoir autant de styles qu'ils ont de personnages4 ,on reprochait un auteur dramatique de ne pas avoir de style4 ,il rpondit spirituellement3 ,ne savez-vous pas qu'un auteur dramatique ne doit pas avoir de style8 ,comme presque toutes les rponses spirituelles1 celle-ci n'est juste que prise d'un certain biais4 ,la vrit est qu'un auteur dramatique doit avoir un style1 plus cent autres qui ne sont pas le sien4 ,il doit avoir un style lui et qui se reconnatra toujours quand il fait parler le personnage qui le reprsente1 ou toutes les fois1 dans quelque rle que ce soit1 qu'il fait dire quelqu'un ce qu'il dirait en effet lui-mme4 ,c'est ici qu'est son style lui4 ,il doit avoir cent autres styles diffrents et dont il n'est pas responsable1 ou plutt pour lesquels il n'est responsable que de leur vrit relative et circonstancielle1 l'usage des diffrents personnages qu'il fait parler1 bourgeois1 homme du peuple1 paysan1 valet1 marquis1 hypocrite de religion1 etc4 ,il y a plus3 le langage change1 non seulement selon les conditions1 mais selon les caractres1 ou plutt le langage change selon les conditions et le style change selon les caractres4 ,l'avare ne parle pas comme le prodigue1 le timide comme le fanfaron1 le ,don ,juan comme le craintif auprs des femmes1 etc42 non seulement ils ne disent pas les mmes choses1 mais ils n'ont pas le mme tour de style4 ,un auteur disait3 ,mon ,guillaume le ,taciturne m'embarrasse2 car de quel style le faire parler8 ,il ne suffit pas de lui donner un style laconique2 il faudrait qu'il ne dt rien2 ce n'est pas un personnage de thtre4 ,il est plus difficile de trouver le style d'un caractre que d'inventer le caractre lui-mme4 ,bellac1 du ,monde o l'on s'ennuie1 n'tait pas difficile inventer1 puisqu'il est toujours dans la ralit et qu'il suffisait de s'en aviser2 ce qui tait malais1 c'tait de lui trouver son style1 et c'est quoi ,pailleron a admirablement russi4 ,lon ,tolsto fait remarquer1 et c'est pour lui un critrium1 que ,shakespeare est un bien mauvais pote dramatique1 puisqu'il n'a qu'un style1 oratoire1 potique1 lyrique1 pour tous ses personnages1 d'o conclusion que ,shakespeare n'est pas1 proprement parler1 un pote dramatique4 ,le critrium1 quoique insuffisant s'il est unique1 est trs juste3 le pote dramatique se rvle vrai crateur d'hommes par plusieurs choses1 en particulier par ceci qu'il a autant de styles qu'il a de personnages4 ,la critique l'gard de ,shakespeare est assez injuste2 car prcisment ,shakespeare fait parler de la faon la plus diffrente du monde ,falstaff et ,othello1 ,iago et ,hamlet1 les ,joyeuses commres et ,batrix1 la nourrice de ,juliette et ,juliette elle-mme4 ,et enfin1 il reste quelque chose de la critique1 parce que1 la vrit1 ,shakespeare a t trop grand pote et particulirement trop grand pote lyrique pour ne pas1 un peu1 faire parler ses principaux personnages d'une manire qui ne les distingue pas suffisamment les uns des autres4 ,vous observerez que nos tragiques du ,x,v,ie sicle font parler leurs personnages tous de la mme faon et qu'il en rsulte une monotonie cruelle2 que ,corneille est excellent pour donner ,flix1 ,stratonice1 ,polyeucte et ,svre des styles qu'on ne peut pas confondre2 que ,racine1 quoiqu'il y faille de meilleurs yeux1 par des nuances1 au moins trs sensibles1 sait fort bien distinguer le langage de ,nron de celui de ,narcisse1 et aussi de celui d',agrippine4 ,mais le matre en ce genre1 matre incomparable1 du moins considrer tous les auteurs franais1 et pour les autres je sens mon incomptence1 c'est ,molire1 qui trace un caractre par le style mme du personnage ds les premires rpliques qu'il prononce1 qui met des nuances de style sensibles entre des personnages peu prs semblables1 et par exemple entre ,philaminte1 ,armande et ,blise1 peut-tre et je le crois1 entre ,mademoiselle ,cathos et ,mademoiselle ,madelon2 qui indique par des styles diffrents les diffrents ges1 mme1 d'un mme personnage2 car on sait parfaitement que ,don ,juan n'a pas le mme ge au cinquime acte qu'au premier1 malgr l'apparente observation de la rgle des vingt-quatre heures1 et qu'il change de caractre du commencement la fin de la pice2 or1 observez le style1 et vous verrez que de ces diffrences dans le caractre et de ces diffrences d'ge1 le style mme vous avertit4 ,il est remarquer mme que l'auteur dramatique varie naturellement son style selon les nuances de caractre d'un mme personnage4 ,on sait assez qu',orgon1--et c'est une des grandes beauts de l'ouvrage--a deux caractres1 selon1 pour ainsi dire1 qu'il est tourn du ct de ,tartuffe ou tourn du ct de sa famille1 autoritaire dans sa maison1 docile au dernier degr devant le pauvre homme4 ,or1 cela est marqu par des diffrences de style qui sont extrmes4 ,quand ,orgon parle sa fille c'est de ce style tranchant et acerbe3 ,ah6 voil justement de nos religieuses1 ,lorsqu'un pre combat leurs flammes amoureuses4 ,debout6 ,plus votre cur rpugne l'accepter ,plus ce sera pour vous matire mriter2 ,mortifiez vos sens avec ce mariage1 ,et ne me rompez pas la tte davantage4 ,et1 quand c'est l'lve de ,tartuffe qui parle1 mme non plus devant lui1 mais rptant une leon qu'autrefois il a apprise de lui1 voyez le style sinueux1 tortueux1 serpentin1 voyez la dmarche de ,tartuffe dans le style d',orgon3 ,ce fut pour un motif de cas de conscience3 ,j'allais droit mon tratre en faire confidence ,et son raisonnement me vint persuader ,de lui donner plutt la cassette garder1 ,afin que pour nier1 en cas de quelque enqute1 ,j'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prte1 ,par o ma conscience et pleine sret ,a faire des serments contre la vrit4 ,de mme ,elmire1 qui a un style si court1 si direct et si franc dans la scne trois du troisime acte1 parce qu'elle n'est nullement une coquette1 quoi que d'aucuns en aient cru1 change de style1 non seulement en ce sens qu'elle parle un tout autre langage1 comme le lui fait remarquer ,tartuffe 7,madame1 vous parliez tantt d'un autre style72 mais aussi dans le sens grammatical du mot1 quand elle a pris un caractre d'emprunt2 et le style alambiqu1 tortur de la coquette1 ou bien plutt de la femme qui ne l'est point et qui s'efforce pniblement de l'tre1 lui vient aux lvres et marque tout justement ce changement momentan de caractre et avertirait et mettrait en dfiance le convoiteux1 s'il n'tait tourdi par sa convoitise4 ,et lorsque j'ai voulu moi-mme vous forcer ,a refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer1 ,qu'est-ce que cette instance a d vous faire entendre1 ,que l'intrt qu'en vous on s'avise de prendre1 ,et l'ennui qu'on aurait que ce nud qu'on rsout1 ,vnt au moins partager un cur que l'on veut tout4 ,un auteur dramatique ne doit se servir de son style lui et ne s'en sert1 en effet1 s'il a tout son art1 que quand il parle en son nom et je veux dire quand il fait parler le personnage qui le reprsente ou le personnage qui lui est particulirement sympathique4 ,il y a un style de ,corneille1 un style de ,racine1 un style de ,molire4 ,le style de ,corneille est celui des ,don ,digue des ,rodrigue et des ,horaces4 ,le style de ,racine est le style de ses hrones1 et l'on voit trs bien que le style des hommes1 chez lui1 si savant qu'il soit1 est plus tendu1 plus voulu1 j'hsite dire plus artificiel1 et semble lui avoir cot plus de peine4 ,le style de ,molire est celui de ses raisonneurs et de ses railleurs3 c'est celui de ,clante et d',henriette1 un peu 7et non pas tout fait7 celui de ,chrysale4 ,c'est l qu'il faut le chercher1 et prcisment1 c'est en le cherchant l qu'on saisira les diffrences entre le style personnel et le style qu'il invente et qu'il cre l'usage des personnages trangers lui et pour les peindre4 ,ces tudes sont trs intressantes2 elles ne se peuvent faire un peu srieusement qu' la lecture2 cela mme prouve qu'il faut lire les pices de thtre2 les pices de thtre se relevant au-dessus ou s'abaissant au-dessous de la reprsentation la lecture que l'on en fait4 ,je ne dis pas pour cela que la lecture soit le vrai tribunal1 ce qu'on pourrait toujours me contester et ce que rien ne me permet d'affirmer2 je dis seulement qu'il y en a deux et que la lecture en est un o il est agrable de siger et autant ou moins que dans l'autre4 ,un des plaisirs encore de la lecture des potes dramatiques est de distinguer ce qui1 comme pense1 est d'eux et ce qui est de leurs personnages4 ,cette recherche est d'autant plus engageante1 d'autant plus passionnante que l'on sent bien qu'elle n'aboutira jamais compltement1 qu'elle n'aboutira jamais qu' peu prs4 ,jamais l'auteur n'est responsable totalement de l'un quelconque de ses personnages4 ,jamais ce n'est absolument lui-mme qu'il peint dans un de ses hros2 jamais ce n'est absolument lui qui parle par la bouche de l'un d'eux4 ,il ne faut pas dire que ,chrysale soit ,molire1 ni mme que ,gorgibus soit ,molire1 ni que le ,clante de ,tartuffe soit ,molire 7et ici j'ai peur que1 si on le croyait1 on ne se trompt plus qu'ailleurs71 ni mme que le ,clitandre des ,femmes ,savantes soit ,molire encore1 quoique ici j'estime qu'on serait plus prs de la vrit4 ,cependant1 nous avons quelque moyen d'approximation pour ainsi dire4 ,le personnage1 par exemple1 qui raille le personnage ridicule reprsente approximativement l'auteur1 et il n'y a pas douter beaucoup que ce que dit la ,dorine de ,tartuffe ne soit ce que ,molire pense lui-mme2 le personnage1 dans les pices thse1 qui raisonne1 qui fait une dissertation1 qui exprime des ides gnrales et qui1 cela est important1 l'adversaire n'a rien rpondre1 peut tre considr comme exprimant1 trs peu prs1 la pense de l'auteur4 ,thouvenin dans ,denise est bien videmment ,dumas fils lui-mme4 ,remarquez bien ce procd de ,molire3 ,monsieur mon cher beau-frre avez-vous tout dit8--,oui4 --,je suis votre valet4 ,et ,orgon s'en va4 ,cela veut dire3 ,clante a raison1 non seulement parce qu'il raisonne bien2 mais parce qu',orgon ne trouve pas un mot lui rpliquer2 et donc ,orgon n'obit qu' sa passion et ,clante obit son jugement4 ,molire use assez souvent de ce procd qui est un avertissement au spectateur et au lecteur4 ,arnolphe3 ,prchez1 ratiocinez jusqu' la ,pentecte1 ,vous serez bahi1 quand vous serez au bout4 ,que vous ne m'auriez rien persuad du tout4 --,je ne vous dis plus mot4 ,de mme et d'une faon prolonge1 dans la ,critique de l'cole des ,femmes3 ,tu ferais mieux de te taire444 ,je ne veux pas seulement t'couter444 ,la1 la1 la1 lare1 la1 la1 la1 etc4 ,toutes les fois que l'auteur montre le personnage ,b rduit quia c'est qu'il dclare et qu'il proclame que celui qui a parl par la bouche de ,a est l'auteur lui-mme4 ,c'est pour cela que1 de son temps1 on a accus ,molire de donner raison l'athisme de ,don ,juan4 ,et pourquoi donc8 mais parce qu'il a montr comme reprsentant de la cause de ,dieu un imbcile et particulirement parce que1 tout en raisonnant1 ,sganarelle tombe par terre et que ,don ,juan lui dit3 ,voil ton raisonnement qui se casse le nez4 ,et certainement les apparences ici sont contre ,molire4 ,de mme on l'a accus de louer1 d'autoriser et de recommander la plus infme complaisance chez les maris1 parce que c'est le personnage raisonnable de l'cole des ,femmes qui1 un certain moment1 vante ,arnolphe les dlices de l'tat de mari tromp4 ,on n'a pas compris ou point voulu comprendre1 qu'au premier acte ,chrysale est en effet1 l'homme raisonnable1 et qui ne parle que raison1 et qu'au quatrime1 il est un bourgeois raillard qui1 pour taquiner ,arnolphe et le mettre en bullition1 soutient devant lui le paradoxe le plus propre l'exasprer4 ,et sans doute1 il y a l1 de la part de ,molire1 une lgre faute au point de vue de la thse plaider puisqu'il la compromet2 mais l'erreur est plus grande encore de la part de ceux qui n'ont pas entendu qu'un homme de raison peut devenir un moment donn un homme d'esprit et qui s'amuse4 ,en rsum1 sauf lgres exceptions circonstancielles1 on dmlera dans l'ouvrage d'un auteur dramatique ce qu'il pense lui-mme en voyant qui1 dans la discussion1 il donne le raisonnement faible1 comme disaient les sophistes2 qui surtout il donne le raisonnement quoi l'on ne rpond rien1 encore qu' tout raisonnement on puisse rpondre4 ,ceci mme est la marque3 puisqu' tout raisonnement on en peut opposer un autre1 que l'auteur1 qui assurment pouvait faire rpliquer ,paul1 lui fasse garder le silence1 c'est le signe qu'il veut que ce soit ,pierre qui soit hautement dsign par lui comme ayant raison4 ,et1 enfin1 on distingue la pense personnelle de l'auteur dramatique surtout l'accent avec lequel un personnage parle4 ,c'est ce qui trompe le moins4 ,personne ne doute1 la faon dont ,surna parle1 que ,corneille ne soit avec ,surna1 et que ,surna ne jette au public la pense mme de ,corneille4 ,personne ne doute que les ,don ,digue et le vieil ,horace ne soient le cur mme de ,corneille4 ,il y a des cas plus complexes4 ,l'accent est aussi fort1 en vrit1 chez ,polyeucte1 chez ,pauline et chez ,svre4 ,c'est qu'il arrive1 et c'est cela que prcisment il faut comprendre1 qu'il y a pour un auteur et qu'il y a rellement1 plusieurs vrits1 vrit d'enthousiasme1 vrit d'amour1 vrit de raison1 et que1 par ainsi1 plusieurs personnages peuvent discuter1 disputer et se torturer dans le sein mme de la vrit4 ,la raison de ,corneille est avec ,svre1 son cur avec ,pauline1 sa foi avec ,polyeucte2 les meilleures parties de lui sont partout rpandues dans cette pice et1 par parenthse1 c'est une des raisons pourquoi cette pice est si admirable4 ,mais1 retenons ceci3 c'est l'accent qui est rvlateur de ce qu'un auteur dramatique met de lui-mme dans un ouvrage dramatique4 ,encore que ce soit l'essentielle qualit du dramatiste de se transformer en les personnages les plus diffrents et de vivre en eux2 encore que le dramatiste ne soit rien s'il n'est pas objectif1 cependant le subjectif reste et c'est l'accent que le subjectif se reconnat4 ,quand un personnage touche au lyrisme1 doutez peu que ce ne soit l'auteur qui parle4 ,le lyrisme n'est pas tout entier littrature personnelle1 mais il y a toujours quelque littrature personnelle dans le lyrisme4 ,on voit qu'une des plus vives jouissances de rflexion dans la lecture des potes dramatiques est de reconnatre ce qu'ils mettent eux-mmes dans leurs uvres4 ,on voit aussi que cette recherche est difficile et qu'il n'y manque pas de chances de se tromper2 ce n'est qu'une raison de plus pour la faire1 quand il s'agit de plaisir1 et1 dans le petit livre que j'cris1 il n'est question que de cela2 le risque de se tromper aiguise le dsir de voir juste et relve le plaisir d'avoir probablement raison1 et il y a un plaisir1 je ne dirai pas plus grand1 mais plus piquant1 tre peu prs certain qu'on a raison1 qu' en tre pleinement sr4 ,,chapitre ,v ,,les ,,po,,tes ,les potes proprement dits1 et par l j'entends les potes piques1 les potes lgiaques et les potes lyriques1 doivent tre lus d'une faon un peu diffrente1 comme du reste ces potes en prose qui sont les grands orateurs1 et ces autres potes en prose qui1 par le nombre de leur phrase1 sont des musiciens4 ,ils doivent tre lus d'abord tout bas et ensuite tout haut4 ,d'abord tout bas1 pour que l'on comprenne leur pense2 car la plupart d'entre nous1 par l'effet de l'habitude1 ne comprennent gure qu' moiti ce qu'ils lisent tout haut2 ensuite haute voix1 pour que l'oreille se rende compte du nombre et de l'harmonie1 sans que1 cette fois1 l'esprit laisse chapper le sens1 puisqu'il s'en sera pralablement rempli4 ,la lecture haute voix ou plutt demi-voix1 car il ne s'agit pas de dclamer1 mais simplement d'appeler l'oreille son secours pour se rendre compte1 devra tre dirige de la faon suivante4 ,elle repose avant tout sur la ponctuation2 il faut tenir compte1 ce que l'on fait si peu en lisant tout bas1 des points1 des virgules et des points et virgules2 et ce prcepte est aussi essentiel qu'il est lmentaire et aussi rarement suivi qu'il est essentiel4 ,la ponctuation n'est pas moins importante pour le nombre que pour le sens et c'est pourquoi une faute de ponctuation met les auteurs et particulirement les potes au dsespoir4 ,rappelons l'exemple classique cet gard4 ,musset avait crit dans ,carmosine3 ,depuis le jour o le voyant vainqueur1 ,d'tre amoureuse1 amour1 tu m'as force1 ,ft-ce un instant1 je n'ai pas eu le cur ,de lui montrer ma craintive pense1 ,dont je me sens tel point oppresse1 ,mourant ainsi1 que la mort me fait peur4 ,le typographe avait imprim1 bien naturellement3 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,de lui montrer ma craintive pense1 ,dont je me sens tel point oppresse4 ,mourant ainsi1 que la mort me fait peur6 ,musset1 il le dit dans sa correspondance1 fut malade de chagrin4 ,il y avait de quoi4 ,au point de vue de la correction1 on lui avait fait faire une faute2 dont je me sens tel point oppresse tant laiss sans complment et restant en l'air4 ,mais au point de vue du nombre1 la faute1 qu'on lui faisait commettre tait encore plus grave2 car ces vers forment une strophe de six vers coupls1 mens deux deux1 avec1 ce qui est trs conforme aux lois gnrales du rythme1 un repos assez fort aprs le premier distique1 un repos un peu moins fort1 mais un repos encore1 aprs le second distique3 ,depuis le jour o le voyant vainqueur1 ,d'tre amoureuse1 amour1 tu m'as force1 ,ft-ce un instant1 je n'ai pas eu le cur ,de lui montrer ma craintive pense1 ,dont je me sens tel point oppresse1 ,mourant ainsi1 que la mort me fait peur4 ,tandis qu'en ponctuant comme le typographe avait fait1 mme avec une syntaxe correcte1 comme je vais faire1 nous aurons un distique1 puis trois vers d'une seule tenue de voix1 puis un vers isol2 deux1 trois1 un2 et tout rythme est dtruit4 ,depuis le jour o le voyant vainqueur ,d'tre amoureuse1 amour1 tu m'as force1 ,ft-ce un instant1 je n'ai pas eu le cur ,de lui montrer ma craintive pense1 ,dont je me sens lourdement oppresse4 ,mourant ainsi1 que la mort me fait peur6 ,oui1 tout rythme est dtruit et l'on se trouve en prsence d'une de ces dissonances1 ou plutt d'une de ces arythmies que les potes sans doute se permettent et mme cherchent parfois1 mais pour produire un effet particulier1 quoi ici on ne voit pas qu'il y ait lieu4 ,il faut donc lire sur une dition bien ponctue et il faut faire une attention scrupuleuse la ponctuation4 ,ensuite1 il faut faire attention au nombre et l'harmonie1 qui ne sont pas absolument la mme chose4 ,j'appelle nombre une phrase d'une certaine longueur qui est bien faite1 dont les diffrentes parties sont en juste quilibre et satisfont l'oreille comme un corps aux membres proportionns et bien attachs satisfait les yeux3 une phrase nombreuse1 c'est une femme qui marche bien4 ,j'appelle harmonieuse une phrase qui1 de plus1 par les sonorits ou les assourdissements des mots1 par la langueur ou la vigueur des rythmes1 par toutes sortes d'artifices1 naturels1 du reste1 dans la disposition des mots et des membres de phrases1 reprsente un sentiment1 peint la pense par les sons1 et la mle ainsi plus profondment notre sensibilit4 ,ce qui suit n'est qu'une phrase nombreuse2 du reste1 elle l'est souhait1 et sans affectation ni raffinement1 par o elle est un vrai modle3 ,vous verrez dans une seule vie toutes les extrmits des choses humaines1 la flicit sans bornes aussi bien que les misres1 une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l',univers1 tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumule sur une seule tte1 qui ensuite est expose tous les outrages de la fortune2 la bonne cause d'abord suivie de bon succs et1 depuis1 des retours soudains1 des changements inous1 la rbellion longtemps retenue1 la fin tout fait matresse1 nul frein la licence2 les lois abolies2 la majest viole par des attentats jusqu'alors inconnus1 l'usurpation et la tyrannie sous le nom de libert1 une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes et qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil1 neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgr les temptes1 l'ocan tonn de se voir travers tant de fois en des appareils si divers et pour des causes si diffrentes1 un trne indignement renvers et miraculeusement rtabli4 ,cette priode est compose de membres de phrase d'une longueur ingale1 mais non pas trs ingale1 de membres de phrase qui vont d'une longueur de vingt syllabes environ une longueur de trente syllabes environ et c'est--dire qui sont rgles par le rythme de l'haleine sans s'astreindre en remplir toujours toute la tenue1 et qui ainsi se soutiennent bien les uns les autres et satisfont le besoin qu'a l'oreille de continuit la fois et de varit1 de rythme et de rythme qui ne soit pas monotone4 ,de mme 7je prviens tout de suite qu'ici les membres de phrases sont plus courts73 ,celui qui rgne dans les ,cieux et de qui relvent tous les empires1 qui seul appartient la gloire1 la majest et l'indpendance1 est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner quand il lui plat de grandes et terribles leons4 ,soit qu'il lve les trnes1 soit qu'il les abaisse1 soit qu'il communique sa puissance aux princes1 soit qu'il la retire lui-mme et ne leur laisse que leur propre faiblesse1 il leur apprend leurs devoirs d'une manire souveraine et digne de lui4 ,car en leur donnant sa puissance1 il leur commande d'en user comme il fait lui-mme pour le bien du monde1 et il leur fait voir en la retirant que toute leur majest est emprunte et que pour tre assis sur le trne ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorit suprme4 ,nous avons ici des membres de phrase presque toujours de dix-sept1 dix-huit1 dix-neuf ou vingt syllabes1 donc presque gaux1 plus gaux que dans le prcdent exemple1 et1 puisque en mme temps ils sont plus courts1 obissant un rythme plus marqu2 la phrase est essentiellement nombreuse4 ,une phrase harmonieuse sera celle qui peindra quelque chose par les sons3 paysage1 musique de la nature1 faits1 sentiment1 pense4 ,dans le premier exemple que nous avons donn1 il y avait dj quelque trace1 non plus seulement de nombre1 mais d'harmonie4 ,on peut le prendre au point de vue de l'harmonie de la faon suivante1 en la scandant quelquefois1 non plus seulement en ayant gard la reprise de l'haleine1 mais l'accent rythmique que doit mettre l'orateur sur certains mots et qui les isole1 eux avec les quelques mots qui les prcdent1 du reste du membre de phrase2 et alors nous avons ceci4 ,d'abord1 pour peindre un rgne heureux1 des membres de phrases assez longs1 se faisant bien quilibre les uns aux autres jusqu'3 et depuis4444--,ensuite1 pour peindre l'anarchie1 un rythme relativement bris et heurt3 ,des retours soudains1 des changements inous1 la rbellion retenue et la fin tout fait matresse1 nul frein la licence1 les lois abolies4--,enfin1 pour peindre la bonace revenue1 la priode tombant et se reposant sur un rythme trs net1 trs prcis1 presque de versification 7un vers de #i1 un vers de #aj7 et majestueux3 ,un trne indignement renvers et miraculeusement rtabli4 ,mais ici l'harmonie expressive ne fait que se mler un peu et de temps en temps au nombre4 ,voici o elle rgne en matresse et fait la priode toute sienne4 ,comme un aigle qu'on voit toujours1 soit qu'il vole au milieu des airs1 soit qu'il se pose sur le haut de quelque rocher1 porter de tous cts ses regards perants1 et tomber si srement sur sa proie qu'on ne peut viter ses ongles non plus que ses yeux2 aussi vifs taient les regards1 aussi vite et imptueuse tait l'attaque1 aussi fortes et invitables1 taient les mains du prince du ,cond4 ,au point de vue de la tenue de l'haleine1 il faut scander1 je crois1 comme j'ai fait2 mais au point de vue de l'harmonie expressive il faut accentuer les mots airs1 rocher1 perants1 proie1 yeux1 regards1 attaque et invitables1 et alors nous voyons que les choses sont peintes par les mots1 et c'est--dire1 ici1 par le rythme gnral1 par les sonorits et par les silences4 ,comme rythme gnral1 deux grandes demi-priodes1 l'une largement ouverte et comme pleines ailes1 montrant l'aigle voluant dans le ciel1 puis fondant sur sa proie2 l'autre plus courte1 plus presse et plus pressante1 donnant cette sensation que non seulement aussi vite et aussi foudroyant1 mais plus vite et plus foudroyant encore tait le vol du prince de ,cond4 ,comme sonorits1 le mot rocher1 sec et dur1 o l'on voit l'aigle comme cramponn2 le mot perant rappel par le mot yeux qui dessine si fortement1 surtout pour les contemporains de ,cond1 le trait essentiel de la figure du prince2 le mot attaque1 brusque et clatant2 le mot invitables qui donne l'impression d'un grand filet o le gnral enveloppe l'ennemi4 ,comme silences enfin1 la pose de la voix aprs la premire demi-priode et aprs le mot invitables4 ,tout cela est une peinture musicale1 tout cela est l'harmonie expressive4 ,et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ici1 comme il doit tre1 le nombre et l'harmonie concourent1 l'harmonie ne contrarie pas le nombre et au contraire s'associe avec lui intimement et la voix s'arrte1 selon le nombre1 sur le mot invitables1 comme1 selon l'harmonie1 le mot invitables doit tre vigoureusement accentu4 ,voyez encore cette phrase de ,chateaubriand3 ,les matelots se passionnent pour leur navire2 ils pleurent de regret en le quittant1 de tendresse en le retrouvant4 ,ils ne peuvent rester dans leur famille2 aprs avoir jur cent fois qu'ils ne s'exposeront plus la mer1 il leur est impossible de s'en passer2 comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d'une matresse orageuse et infidle4 ,le magnifique effet rythmique de la fin est d au contraste entre les lignes sans rythme du commencement et le rythme imprcis et flottant1 mais singulirement sducteur1 de la fin3 comme un jeune homme1 ne se peut arracher des bras1 d'une matresse orageuse et infidle4 ,voyez ceci1 de ,renan3 ,je suis n1 desse aux yeux bleus1 de parents barbares1 chez les ,cimmriens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre1 hrisse de rochers1 toujours battue par les orages4 ,on y connat peine le soleil2 les fleurs sont les mousses marines1 les algues et les coquillages colors qu'on trouve au fond des baies solitaires4 ,les nuages y paraissent sans couleur et la joie mme y est un peu triste2 mais des fontaines d'eau froide y sortent des rochers et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines o1 sur des fonds d'herbes ondules1 se mire le ciel4 ,je laisse de ct l'effet de peinture qui est tonnant2 mais j'appelle l'attention sur l'effet rythmique2 il est dans l'opposition1 lgre du reste1 et qu'il serait inepte de marquer comme un contraste1 mais dans l'opposition cependant1 des sons touffs1 sourds1 des tons tristes mousses marines444 au fond des baies solitaires4441 nuages sans couleur et des sons plus clairs1 plus chantants1 sans avoir rien d'clatant1 de triomphant ni de sonore1 yeux de jeune fille4441 vertes fontaines4441 se mire le ciel4 ,il est aussi dans les membres de phrase courts en mme temps qu'ils sont sourds1 des membres de phrase dprims du commencement1 auxquels s'oppose le membre de phrase final1 non pas allgre1 mais libre1 mais libr1 s'espaant discrtement1 mais s'espaant et prenant du champ et qui semble comme l'expression du soulagement et de la reprise de la vie dans un sourire3 les yeux des jeunes filles y sont 7verts et bleus la fois7 comme ces vertes fontaines o sur un fond d'herbes ondules se mire le ciel4 ,ainsi1 en lisant haute voix1 vous vous pntrez des rythmes qui compltent le sens chez les crivains qui savent crire musicalement2 du rythme qui est le sens lui-mme en sa profondeur2 du rythme qui1 en quelque faon1 a prcd la pense 7car il y a trois phases3 la pense en son ensemble1 en sa gnralit3 ,je suis n en ,bretagne--le rythme qui chante dans l'esprit de l'auteur1 qui est son motion elle-mme et dans lequel il sent qu'il faut que sa pense soit coule--le dtail de la pense qui se coule en effet dans le rythme1 s'y adapte1 le respecte1 ne le froisse pas et le remplit72 du rythme enfin qui1 parce qu'il est le mouvement mme de l'me de l'auteur1 est ce qui1 plus que tout le reste1 vous met comme directement et sans intermdiaire en communication avec son me4 ,ouvrez ,la ,fontaine n'importe o2 aussi bien c'est ce que je viens de faire2 et lisez demi-voix3 ,dans un chemin montant1 sablonneux1 malais1 ,et de tous les cts au soleil expos444 sons lourds1 sourds1 durs1 rudes1 compacts1 sans air2 car il n'y a pas d'e muets2 sensation d'accablement4 ,six forts chevaux tiraient un coche1 vers aussi lourd1 aussi rude1 plus rude mme1 mais plus court1 qui par consquent serait plus lger s'il n'tait pesant par la rudesse des sons et qui1 cause de cela1 semble tronqu1 semble n'avoir pas pu aller jusqu' fin de lui-mme4 ,femmes1 moine1 vieillards1 tout tait descendu1 ,celui-ci plus lger1 du moins moins accabl2 c'est que ceux-ci marchent ou se promnent1 ou s'brouent et1 par comparaison avec le coche1 sont presque allgres4 ,mais l'attelage444 ,l'attelage suait1 soufflait1 tait rendu1 retour des sonorits sourdes1 du vers compact et serr4 ,une mouche survient et des chevaux s'approche ,vers lger1 rapide1 presque dansant2 c'est une tourdie qui entre en scne4 ,prtend les animer par son bourdonnement1 ,vif1 courant1 d'une seule venue1 mais sourd3 c'est le travail1 inutile1 mais c'est le travail ardent1 concentr1 trs srieux pour elle1 de la mouche1 qui est commenc4 ,pique l'un1 pique l'autre et pense tout moment ,qu'elle fait aller la machine1 ,lger cette fois et presque allgre4 ,c'est la joie impertinente de la mouche1 du commissaire du comit dans un cortge1 qui est exprime4 ,s'assied sur le timon1 sur le nez du cocher1 ,le commissaire se repose un moment en s'appuyant un bec de gaz2 il souffle1 il s'essuie le visage2 il va recommencer2 le vers est la fois stable et inquiet2 il exprime un mouvement qui reprend au moment presque o il s'arrte4 ,aussitt que le char chemine ,et qu'elle voit les gens marcher1 ,reprise du mouvement1 du mouvement gnral2 changement de rythme4 ,elle s'en attribue uniquement la gloire1 ,vers ample1 toff1 qui se termine sur une sonorit clatante1 sur une fanfare4 ,va1 vient1 fait l'empresse2 il semble que ce soit ,un sergent de bataille1 allant en chaque endroit1 ,faire avancer les gens et hter la victoire4 ,vers vastes1 dvelopps et enveloppants1 circulaires1 par o l'on voit la mouche parcourant toute la priphrie du champ d'activit1 toute tous1 se multipliant et ralisant une ubiquit inutile et orgueilleuse4 ,ainsi de suite4 ,faites ces observations ou des observations analogues1 ou contraires2 mais faites-en pour tirer tout le parti possible des crivains qui savent crire en musique4 ,faites-en mme sur ceux qui ne le savent point4 ,pourquoi8 ,pour constater qu'ils ne le savent point et par l mieux apprcier ceux qui le savent4 ,vous observerez peut-tre que ,delille1 qui est extrmement estimable comme versificateur1 ne peut pas se lire haute voix4 ,d'o vient8 ,de ce qu'il peint et souvent trs bien1 mais ne chante pas4 ,il n'est pas musical2 il ne peint jamais par les sons4 ,corneille1 admirablement oratoire1 est musical trs rarement4 ,ses vers lyriques eux-mmes ont le mouvement et merveilleux 7,source dlicieuse en misres fcondes4447 mais n'ont pas l'harmonie expressive4 ,il lui arrive cependant1 comme tout grand pote1 d'atteindre cette partie de l'art et il dira3 ,et la terre et le fleuve et leur flotte et le port ,sont des champs de carnage o triomphe la mort4 et il dira aussi3 ,lui1 sans aucun effroi1 comme matre paisible1 ,jetait dans les sillons cette semence horrible1 ,d'o s'lve aussitt un escadron arm1 ,par qui de tous cts il se trouve enferm1 ,tous n'en veulent qu' lui1 mais son me plus fire1 ,ne daigne contre eux tous s'armer que de poussire4 ,a peine il la rpand qu'une commune erreur1 ,d'eux tous1 l'un contre l'autre1 anime la fureur2 ,ils s'entr'immolent tous au commun adversaire1 ,tous pensent le percer quand ils percent leur frre1 ,leur sang partout regorge1 et ,jason1 au milieu1 ,reoit ce sacrifice en posture d'un dieu4 ,et de mme dans ,racine1 mlodieux plutt qu'harmonieux1 flattant l'oreille par le nombre savamment observ et ingnieusement invent1 plutt que peignant par les sons1 cependant on trouve1 sans bien chercher1 des vers sonores dont les sonorits ont un sens1 donnant une impression de grandeur1 de triomphe ou d'immense dsolation3 ,lorsque de notre ,crte il traversa les flots1 ,digne sujet des vux des filles de ,minos1 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,et la ,crte fumant du sang du ,minotaure1 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,dans l',orient dsert quel devint mon ennui6 ,et si vous me dites qu' faire ainsi1 l'on finit par dnaturer le pote1 l'on finit par ne plus chercher en lui que le musicien et par ne plus le trouver pote quand il ne fait plus de la musique2 je vous rpondrai que1 quand on commence sentir cela1 on doit faire taire l'orchestre comme on teint une lampe2 qu'on doit cesser de lire tout haut et recommencer lire tout bas et que1 de mme que pour saisir l'ide et s'en pntrer on doit d'abord lire tout bas1 de mme1 aprs avoir assez longtemps lu tout haut1 on doit revenir la lecture intime pour retrouver devant soi l'homme qui pense4 ,le pote1 comme aussi le grand prosateur1 ne livre pas du mme coup tous ses genres de beauts et ne peut pas donner la fois tous les plaisirs qu'il est capable de donner4 ,il en faut user avec lui comme avec un peintre1 dont tantt on tudie la composition1 tantt le dessin1 tantt la couleur1 tantt les figures et physionomies humaines1 tantt les eaux et tantt le ciel4 ,l'impression d'ensemble se fera plus tard de tous ces lments d'impression fondus ensemble4 ,un grand plaisir1 difficile pour la plupart et pour moi du moins1 avec les prosateurs1 trs facile avec les potes1 est1 non plus de lire1 mais de rciter de mmoire les morceaux qui se sont fixs dans notre esprit et que nous chrissons de dilection particulire4 ,il est rare que je me promne sans me rciter moi-mme quelqu'une des pices suivantes3 ,marquise si mon visage4442 les deux ,pigeons2 ,o mon souverain roi1 me voici donc tremblante4441 ,si vous voulez que j'aime encore4442 la ,jeune ,captive2 le ,lac2 la ,tristesse d',olympio2 le ,souvenir2 plus souvent la ,vigne et la ,maison2 la ,voie lacte de ,sully-,prudhomme1 l',agonie1 du mme4 ,dans cette rcitation solitaire1 il arrive de petites choses assez notables4 ,on scande autrement4 ,je ne sais pas trop pourquoi1 vrai dire1 mais peut-tre parce que le papier et l'impression d'un volume du ,x,v,i,ie sicle suggrent de couper l'alexandrin l'hmistiche1 je ne lis jamais la prire d',esther sans scander ainsi3 ,o mon souverain roi1 ,me voici donc tremblante1 et seule devant toi4 ,et quand je me rcite moi-mme ces vers1 je ne manque jamais de scander3 ,me voici donc tremblante et seule devant toi1 la seule manire de scander1 du reste1 qui ait le sens commun4 ,quand je lis1 malgr la virgule qui devrait me crever les yeux1 je scande ou au moins j'ai tendance scander3 ,toujours punir1 toujours trembler dans vos projets ,et quand je me rcite moi-mme1 je ne manque pas de scander3 ,toujours punir1 toujours trembler dans vos projets4 ,et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu' scander comme j'ai entendu un acteur de la ,comdie ,franaise le faire3 ,passer des jours entiers1 et des nuits cheval1 mais j'ai bien quelque tendance en user ainsi4 ,et1 quand je me rcite moi-mme1 je scande3 ,passer des jours entiers et des nuits cheval1 ,quand on se rcite des vers1 on les possde plus intimement en quelque sorte2 on les couve en soi2 il vous semble qu'on les fasse et on les fait selon le rythme vrai qu'ils doivent avoir1 que la pense qu'ils expriment doit leur donner4 ,cette manire d'incubation a donc1 non seulement ses plaisirs1 mais ses avantages4 ,il arrive aussi1 et cela est moins heureux1 que l'on altre le texte4 ,je me suis longtemps cit moi-mme le vers de ,voltaire ainsi3 ,il est deux morts1 je le vois bien444 ,le texte est3 ,on meurt deux fois1 je le vois bien2 qui1 au moins comme euphonie est trs prfrable4 ,je me suis longtemps cit le vers de ,ruy-,blas ainsi3 ,je donne des conseils aux ouvriers du nonce4 ,le texte est3 ,je donne des avis1 qui est le mot propre4 ,de mme dans le ,jean ,svre de ,victor-,hugo3 ,un discours de cette espce1 ,sortant de mon hiatus1 ,prouve que la langue paisse1 ,ne rend pas l'esprit obtus4 ,le texte est3 ,ne fait pas l'esprit obtus1 qui est le mot ncessaire4 ,je dois confesser ma honte que1 toutes les fois que j'ai constat une altration de texte faite par moi1 j'ai d reconnatre que le texte de l'auteur tait beaucoup meilleur que le mien2 mais ceci mme est une comparaison trs instructive et trs utile pour l'tudiant en littrature4 ,pour un seul texte--je ne le dis qu'en rougissant et en permettant du reste qu'on se moque de moi--je ne puis pas me dcider croire que je n'ai pas raison contre l'auteur4 ,je me suis toujours rcit moi-mme la fin du ,semeur de la faon suivante3 ,l'ombre o se mle une lueur1 ,semble largir jusqu'aux toiles ,le geste auguste du semeur1 ,c'est le sublustri noctis in umbra1 que j'avais dans l'esprit1 qui me faisait altrer ainsi le vers de ,victor ,hugo4 ,le texte est3 ,l'ombre o se mle une rumeur4 ,je ne puis pas le prfrer4 ,il n'y a pas de rumeur ce moment crpusculaire1 et il est indiffrent pour l'effet produire qu'il y en ait une ou qu'il n'y en ait pas1 et c'est ce reste de jour ml l'ombre que l'auteur et le lecteur doivent penser1 pour bien voir le geste du semeur largi jusqu'au ciel4 ,je penche croire que ,victor ,hugo a mis rumeur par horreur de la rime pauvre4 ,quoi qu'il en soit1 ces corrections de soi-mme et mme ces corrections de l'auteur1 quelque irrespectueuses et quelque aventureuses qu'elles soient1 aiguisent le got1 tout au moins vous renseignent1 ce qui n'est pas sans profit1 sur celui que vous avez4 ,il est un autre exercice1 tout voisin de celui-ci1 qui consiste aviser dans un pote mdiocre1 intressant pourtant1 une pice qui ne vous dplat pas1 mais qui ne satisfait pas entirement votre got1 que l'on approuverait tourne d'autre faon1 comme dit ,boileau1 et de la refaire en promenade ou dans une insomnie1 par exemple en la resserrant 7ne jamais faire l'inverse7 en mettant en stances de vers octosyllabiques des stances de vers alexandrins4 ,c'est amusant2 et l'on compare aprs et c'est amusant encore4 ,mais nous sortons un peu de l'art de lire proprement dit4 ,,chapitre ,,vi ,,les ,,crivains ,,obscurs ,il y a une catgorie d'auteurs qu'au point de vue de l'art de lire il faut considrer trs attentivement3 ce sont1 comme on les a appels1 les auteurs difficiles1 c'est--dire ceux qu'on ne comprend pas du premier regard1 ni mme du second1 les ,lycophron1 les ,maurice ,scve1 les ,mallarm4 ,ces auteurs jouissent toujours d'une trs grande rputation4 ,ils ont un ban et un arrire-ban d'admirateurs4 ,le ban est compos de ceux qui prtendent les entendre1 l'arrire-ban de ceux qui n'osent pas dire qu'ils ne les comprennent pas et qui1 sans les lire1 dclarent qu'ils sont exquis4 ,ceux du premier ban sont tout fait fanatiques1 leur admiration tant faite de l'admiration qu'ils ont pour leur intelligence et du mpris qu'ils font de l'inintelligence d'autrui4 ,ce sont des initis2 ils ont toute la morgue et toute l'intransigeance des initis aux mystres4 ,remarquez qu'ils n'ont pas absolument tort4 ,ils partent de ce principe que tout texte qui est compris du premier coup par n'importe qui n'est pas de la littrature4 ,et ce principe n'est point tout fait faux4 ,peut tre compris du premier coup par n'importe qui un trait de sentiment qui parfois du reste est fort beau4 ,je t'aimais inconstant2 qu'aurais-je fait fidle8 est une fort belle chose et peut tre entendu par le premier venu1 et qu'il soit entendu du premier venu n'est point du tout une raison pour le trouver vulgaire et le forclore de la littrature4 ,mais il est trs vrai aussi que tout texte o il y a de la pense ne peut tre qu'un lieu commun s'il est compris de prime abord4 ,vous n'avez pas compris du premier coup la ,mise en libert de ,victor ,hugo et je ne songe qu' vous en fliciter4 ,il y a donc quelque chose de juste dans le principe des amateurs d'auteurs difficiles4 ,mais ils l'exagrent1 premirement en excluant ainsi de la littrature toute sensibilit1 ou tout au moins toute sensibilit gnrale et en n'admettant que des sentiments rares trs difficiles pntrer1 c'est--dire ressentir2 secondement1 mme quand il s'agit de pense1 en voulant que rien de la pense ne soit compris du premier coup4 ,la pense doit se prsenter1 et c'est sa faon d'attirer elle1 de manire tre entendue1 du premier abord1 en son ensemble1 de manire tre apparemment et mme partiellement accessible2 il faut ensuite qu' la reprendre on s'aperoive qu'on ne l'avait pas entirement entendue et qu'elle est digne d'tre creuse1 et qu'on la creuse en effet1 et qu'on la trouve toujours plus riche2 et s'il se peut1 il faut enfin qu'elle soit pour ainsi dire inpuisable4 ,et la pense1 qu'on aura1 pour ainsi parler1 vide du premier coup1 n'est assurment qu'un lieu commun2 mais il est trs important qu'une pense originale soit d'abord accessible et comme hospitalire1 ensuite se rvle comme digne d'un examen prolong et l'exigeant4 ,mais1 c'est ce que les amateurs d'auteurs difficiles n'admettent point4 ,ils veulent que la pense se garde tout d'abord du lecteur profane par l'obscurit1 pour attirer par elle les raffins1 les divinateurs1 ceux qui sont intelligents d'une faon exquise4 ,ils veulent que la pense fasse le vide autour d'elle pour avoir le plaisir1 eux1 de franchir la zone dserte1 d'entrer dans le sanctuaire1 d'y sjourner et surtout d'en sortir en dclarant qu'ils ont compris1 mais qu'il s'en faut que tout le monde en puisse autant faire4 ,et c'est ceci qui est exagr et qui est une manie intellectuelle4 ,je vois tel auteur1 de qui1 en m'appliquant1 je ne comprends littralement pas une ligne et que jeunes gens1 femmes1 enfants comprennent parfaitement1 jusqu' assurer que tout ce qu'il dit les tonne si peu qu'ils l'avaient pens avant lui4 ,je me rcuse et dis que je ne comprends pas1 malgr un grand dsir et un grand zle4 ,on me rpond1 des yeux du moins et de la mine1 car nous sommes un peuple poli3 ,oh6 quand il sera clair de manire que vous l'entendiez444 ,la joie pour certains et mme pour beaucoup est d'abord de comprendre1 mais surtout de comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas4 ,il y a du ragot4 ,ainsi se forment1 autour de certains auteurs1 des lites qui se savent gr de le pntrer et lui savent gr d'tre impntrable4 ,elles sont composes1 il me semble ainsi quand j'y songe1 de plusieurs lments divers4 ,il y a ceux qui ne comprennent pas1 qui savent qu'ils ne comprennent pas et qui font semblant de comprendre et d'admirer4 ,ce sont les faux dvots de ce culte4 ,ils en usent ainsi par calcul de vanit et pour se faire prendre par la foule pour des intelligences suprieures4 ,il y a ceux qui vraiment comprennent quelque chose1 assez peu1 mais vraiment quelque chose4 --,comment font-ils8 --,dans ce qui n'a pas de sens1 ce sont eux qui en mettent un2 dans ce qui ne contient aucune pense1 ce sont eux qui mettent une pense ou quelque chose d'analogue qui est eux4 ,ceux-ci ont prcisment besoin de textes obscurs pour y voluer l'aise et1 pour ainsi parler1 de textes creux pour y verser leur pense propre4 ,un texte clair les arrte1 les limite1 les fixe devant lui et ne leur permet que de le comprendre et non pas eux4 ,descartes exige qu'on le comprenne1 et ne permet pas qu'on l'imagine2 un texte obscur se prte toutes les interprtations1 c'est--dire toutes les imaginations dont il sera1 non la source1 mais le prtexte4 ,un texte obscur est un vtement o quiconque peut se couler et1 s'y tant introduit1 admirer ou goter la figure qu'il y fait4 ,un texte obscur est un miroir brouill o chacun contemple le visage qu'il rve d'avoir4 ,il y a donc des gens qui comprennent quelque chose dans les textes inintelligibles savoir ce qu'ils y ont mis et qui ont besoin de textes inintelligibles pour n'tre point passifs dans une lecture1 pour ne pas subir1 pour n'tre pas rduits au rle d'adhrents1 et pour n'adhrer1 plus ou moins consciemment1 plus ou moins inconsciemment1 qu' eux-mmes4 ,et enfin il y a ceux1 trs sincres et trs dsintresss1 les vrais dvots de ce culte-ci1 assez nombreux encore1 qui ne peuvent admirer que ce qu'ils ne comprennent pas4 ,ils existent2 il y en a mme plus qu'on ne croit2 c'est une disposition d'esprit2 c'est l'attrait du mystre2 c'est la curiosit du cach1 c'est l'attraction de l'abme1 c'est un vertige doux2 c'est le prestige exerc sur nous par ce qui nous dpasse1 chappe nos prises1 nous dfie4 ,par jeu1 je disais dans ma jeunesse3 ,je n'admire que ce que je ne comprends pas1 que ce que je me sens incapable de comprendre1 et il me semble que c'est tout naturel4 ,ce que je comprends1 il me semble que moins le style1 moins un certain tour de main1 que je n'ai pas1 je le ferais4 ,donc je ne l'admire pas1 je l'approuve2 je ne l'admire pas1 je le reconnais2 il ne m'blouit pas1 il augmente en moi une lumire que j'avais dj4 ,ce que je ne comprends pas me dpasse et1 par consquent1 m'impose2 il m'intimide2 il me fait un peu peur2 je l'admire2 il y a dans toute admiration un peu de terreur4 ,je me dis3 quelle hauteur ou quelle profondeur faut-il que soit cet homme pour que je ne le distingue plus4 ,et je sens que1 quelque effort que je fasse1 il sera toujours cette hauteur ou cette profondeur1 cette distance de moi2 j'admire1 je suis perdu1 je suis au moins inquiet1 d'admiration4 ,ce que je disais par amusement1 il en est qui ne le disent point1 mais qui sont trs rellement et trs exactement dans l'tat d'esprit que je viens de dcrire4 ,ceux-ci ont besoin de texte obscur pour satisfaire un besoin d'admiration qui est un besoin d'inquitude4 ,ils sont dans un tat d'me trs connu1 celui des amateurs de sciences occultes4 ,il n'y a dans leur cas rien d'tonnant4 --,mais nous1 gens du commun et qui ne prtendons qu' nous instruire et surtout jouir de nos lectures1 devons-nous lire les auteurs difficiles1 c'est--dire les auteurs auxquels1 une premire lecture1 nous prvoyons que nous n'entendrons jamais rien8 --,mon ,dieu1 oui6 ,d'abord parce qu'il y a une certaine paresse intellectuelle qu'il est bon de vaincre1 de heurter contre de trs grandes difficults1 contre de redoutables obstacles1 pour qu'elle n'augmente point et pour que1 en augmentant1 elle ne vous mne trs bas4 ,vous vous habituerez--transportons-nous une autre poque pour ne blesser personne--vous vous habituerez lire ,delille qui assurment n'offre aucune difficult2 vous en viendrez peu peu1 fuyant l'effort et le redoutant1 ne lire que les romans de ,mme ,cottin1 et vous ne pourrez jamais aborder le ,second ,faust1 ce qui vraiment sera dommage4 ,il faut donc s'exercer les dents sur les auteurs difficiles4 ,a ne pas le faire1 on risque dchance4 ,j'ai connu dans ma jeunesse des hommes lettrs qui dclaraient le ,second ,faust inintelligible et qui trouvaient ,victor ,hugo obscur4 ,pour trouver ,victor ,hugo obscur1 de quels ,brangers et mme de quels sous-,brangers faut-il s'tre exclusivement nourri8 ,mais comment lire les auteurs difficiles8 ,tous ne sont pas lisibles par des gens comme nous1 et il en est qui ne le sont que par gens appartenant l'une des trois catgories que j'indiquais plus haut4 ,il en est qui sont obscurs naturellement1 spontanment1 trs loyalement1 sans artifice2 qui sont capables1 ce qui est une chose encore que je n'ai jamais comprise1 d'exprimer par des mots1 de mettre sur le papier1 une pense qui n'est pas devenue nette dans leur esprit2 pour qui la parole ou l'criture n'est pas un instrument d'analyse2 pour qui la parole ou l'criture n'est pas une preuve qui force se rendre compte de ce qu'on pense2 qui1 en un mot1 peuvent exprimer ce qu'ils ne conoivent pas4 ,ceux-ci1 sans doute1 il faut les laisser sur le vert1 et je ne vois gure quel profit l'on en pourrait tirer2 car de penser1 propos d'eux1 ce qu'ils n'ont point pens et ce qu'ils auraient pu penser s'ils avaient pens quelque chose1 cela est un peu vain et si hasardeux qu'il vaut mieux penser directement pour son compte4 ,mais il en est1 et ce sont1 je crois1 les plus nombreux1 qui sont obscurs volontairement et de propos fait1 pour s'acqurir la gloire dlicate et prcieuse d'auteurs obscurs1 et voici comment ils ont procd4 ,ils ont pens en clair1 d'abord1 comme tout le monde1 puis1 par des substitutions patientes de mots impropres aux mots justes1 de tournures bizarres aux tours simples1 d'inversions aux tours directs1 ils ont obscurci progressivement leur texte4 ,ils ont fait exactement l'inverse de ce que font les auteurs qui n'crivent que pour tre entendus4 ,ceux-ci ramnent progressivement l'expression vague l'expression prcise2 eux dtournent laborieusement l'expression peu prs prcise vers l'expression sibylline1 sachant pour qui ils crivent4 ,ils disent--le mot1 assure-t-on1 est authentique--3 ,mon livre est fait2 je n'ai plus qu' l'entnbrer un peu4 ,nietzsche disait3 ,enfin nous devenons clairs62 ils disent1 en remaniant leur uvre3 ,enfin je deviens obscur4 ,ils se dfendent1 par l'obscurit1 de l'indiscrtion de la foule2 ils se dfendent1 par l'obscurit1 d'tre compris de ceux par qui ce leur serait une honte d'tre entendus4 ,nietzsche a trs bien saisi leur procd et leurs intentions3 ,on veut1 non seulement tre compris quand on crit1 mais encore1 certainement1 n'tre pas compris4 ,ce n'est nullement une objection contre un livre1 quand il y a quelqu'un qui le trouve incomprhensible2 peut-tre cela faisait-il partie du dessein de l'auteur de ne pas tre entendu de n'importe qui4 ,tout esprit distingu1 qui a un got distingu1 choisit ainsi ses auditeurs lorsqu'il veut se communiquer2 en les choisissant1 il se gare contre les autres4 ,toutes les rgles subtiles d'un style ont l leur origine3 en mme temps elles loignent1 elles crent la distance1 elles dfendent l'entre2 en mme temps elles ouvrent les oreilles de ceux qui nous sont parents par l'oreille4 ,a la vrit1 ce travail de ,prote des auteurs difficiles1 ce noli me tangere1 noli me intelligere1 est assez vain1 puisqu'ils seront compris1 adopts1 du moins touchs par ceux prcisment1 en majorit1 par qui ils redoutent d'tre entendus et dont ils craignent le contact1 c'est--dire par les sots2 et ce sont ceux qui comprennent peu qui courent tout droit aux choses les plus difficiles comprendre4 ,mais enfin tel est leur travail3 ils se voilent1 ils se masquent et ils se dguisent jusqu'au moment o ils se jugent impntrables4 ,or1 ce travail qu'ils ont fait1 faites-le l'inverse et ramenez-les patiemment la simplicit4 ,invertissez les inversions1 tournez les termes impropres aux termes probablement justes1 d'aprs le sens gnral du morceau1 s'il en a un2 par une lecture attentive1 pntrez-vous de ce que l'auteur a sans doute voulu dire et1 ainsi clairs1 si la chose est possible1 saisissez les petits procds par lesquels il a drob son ide aux regards et dtruisez-les mesure1 jusqu' ce que vous soyez en prsence de l'ide elle-mme1 laquelle vous paratra souvent trs ordinaire1 mais quelquefois intressante encore4 ,vous voulez1 ,acis1 me dire qu'il fait froid1 dites il fait froid4 ,eh bien6 prcisment1 par une sorte de filtrage et de dcantation1 contraignez ,acis dire3 il fait froid4 ,ce travail est trs utile2 c'est un des exercices les plus vigoureux de l'intelligence et qui l'accrot et l'aiguise4 ,montaigne a une page admirable sur l'art de compliquer ce qui est simple et d'obscurcir ce qui est clair3 ,il n'est pronostiqueur1 s'il a cette autorit qu'on daigne feuilleter et rechercher curieusement tous les plis et lustres dtours8 de ses paroles1 qui on ne fasse dire tout ce que l'on voudra comme aux ,sibylles2 il y a tant de moyens d'interprtation qu'il est malais que1 de biais ou de droit fil1 un esprit ingnieux ne rencontre en tout sujet quelque avis qui lui serve son point son point de vue4 ,pourtant et c'est pourquoi se trouve un style nubileux et douteux en si frquent et ancien usage4 ,que l'auteur puisse gagner cela d'attirer et embesogner soi la postrit1 ce que non seulement la suffisance la capacit mais autant ou plus la faveur fortuite de la matire peut gagner1 qu'au demeurant il se prsente1 par btise ou par finesse1 un peu obscurment et diversement1 ne lui chaille3 nombre d'esprits1 le blutant et secouant1 en exprimeront quantit de formes1 ou selon1 ou ct1 ou au contraire de la sienne1 qui lui feront toutes honneur1 et il se verra enrichi des moyens de ses disciples1 comme les rgents du lendit4 ,c'est ce qui a fait valoir plusieurs choses de nant1 qui a mis en crdit plusieurs crits et les a chargs de toutes sortes de matires qu'on a voulu1 une mme chose recevant mille et mille et autant qu'il nous plat d'images et considrations diverses4 ,or bien1 c'est juste le travail contraire qu'il convient que vous fassiez sur les auteurs difficiles4 ,ils se sont couverts d'ajustements compliqus et de harnois enchevtrs2 il faut les mettre en chemise2 il faut les forcer d'tre simples leur corps dfendant et les juger et peut-tre les approuver et les goter ainsi devenus4 --,mais de mme qu'en lisant un auteur simple on prend assez facilement l'habitude1 par la lecture mdite1 d'y mettre beaucoup de choses qu'il n'a point penses ou qu'il n'a penses qu'en puissance2 tout de mme1 en simplifiant les auteurs compliqus1 ne leur fait-on pas le tort de leur ter leur seul mrite8 --,il est assez vrai2 mais leur punition mrite est sans doute qu'on les dpouille1 au lieu de les enrichir1 eux qui veulent paratre plus riches qu'ils ne sont et qui donnent les apparences de la richesse leur pauvret2 et qu'on jette de la lumire dans l'appartement volontairement obscur o ils nous reoivent1 pour voir l'ameublement un peu us sur lequel ils voulaient faire illusion4 ,en tout cas l'exercice1 s'il est fatigant1 est trs sain et trs utile4 ,c'est une traduction d'un langage chiffr4 ,il s'agit de trouver le chiffre4 ,tant qu'on le cherche1 c'est une bataille4 ,quand on l'a trouv1 c'est une victoire4 ,il ne faut point passer sa vie chercher des chiffres et dchiffrer4 ,mais de temps autre1 c'est une chose qui n'est ni sans plaisir ni sans profit4 ,,chapitre ,,vii ,,les ,,mauvais ,,auteurs ,de mme il est bon de lire quelquefois les mauvais auteurs4 ,ceci est trs dangereux2 mais1 si l'on y met de la discrtion1 trs salutaire encore4 ,c'est trs dangereux3 ,pourquoi aimez-vous1 ce me semble1 la conversation des imbciles8 --,ils m'amusent infiniment4 --,il ne faut pas se livrer beaucoup cette volupt4 ,elle est malsaine4 ,c'est un plaisir de malice qui est trs sec et trs desschant et qui rend l'esprit trs aride4 ,flaubert adorait les imbciles4 ,il rvait de faire une encyclopdie de la sottise et il en a donn deux gros volumes4 ,c'est dj trop4 ,a ce jeu1 on s'habitue un immense orgueil et se considrer comme infiniment suprieur1 ce qui d'abord est assez dplaisant1 et ce qui ensuite rend trs peu capable de grandes choses2 car c'est en regardant en haut qu'on fait effort et qu'on tire de soi tout ce qui est possible qu'on en tire4 ,il n'y a rien de plus inutile que la grande partie de sa vie que ,boileau a passe lire de mauvais auteurs pour se moquer d'eux1 et je vois l une grande petitesse d'esprit4 ,le mtier qu'a fait ,boileau ne se justifie que quand il s'agit d'un mauvais auteur qui jouit de la faveur gnrale1 et par consquent d'une funeste erreur publique rectifier2 mais attaquer ,pinchne et ,bonnecorse1 c'est s'accuser soi-mme2 car c'est avouer qu'on les a lus1 et qui vous forait les lire si ce n'est le dsir d'y trouver matire des pigrammes8 ,et ce dsir n'est pas charitable1 et le genre littraire qui en drive est le plus mprisable des genres littraires4 ,on remarque parmi les enfants beaucoup de petits moqueurs qui saisissent bien les ridicules des grandes personnes et de leurs camarades et qui se font par l une petite royaut1 comme d'autres par la force ou par l'instinct et les qualits du commandement4 ,la ,bruyre les a bien connus3 ,il n'y a nuls vices extrieurs et nuls dfauts du corps de l'esprit aussi1 quoique moins qui ne soient aperus par les enfants2 ils les saisissent d'une premire vue et ils savent les exprimer par des mots convenables3 on ne nomme point plus heureusement4 ,devenus hommes1 ils sont chargs1 leur tour1 de toutes les imperfections dont ils se sont moqus4 ,vous reconnaissez certainement quelques-uns des petits garons qui furent vos camarades de classe4 ,rappelez-vous maintenant ce qu'ils sont devenus4 ,leurs parents1 tout en croyant devoir les gronder et en faisant mine1 en taient trs fiers4 ,ils sont devenus des imbciles4 ,rien ne rvle la dbilit d'esprit et ne l'entretient comme la moquerie4 ,il faut donc plutt viter que provoquer les occasions de se donner ou de confirmer en soi cette tendance4 ,s'exercer la moquerie1 c'est avoir dj et se confrer la volont d'impuissance4 ,cependant1 il ne faut pas s'interdire tout fait les livres des sots4 ,c'est d'abord une catharsis4 ,la catharsis est1 comme on sait1 l'art de se dbarrasser sans danger d'un sentiment qui pourrait nuire1 de s'en purger de telle sorte qu'il ne reste pas en nous pour nous torturer1 ou qu'il ne s'exerce pas d'une manire mauvaise et funeste4 ,selon ,aristote on se purge de la peur et de la piti en les prouvant1 au thtre1 pour les malheurs de hros imaginaires1 grce quoi elles ne demeurent pas en nous pour nous assombrir4 ,les acteurs savent qu'il faut avoir le trac1 l'motion paralysante1 avant la reprsentation ou pendant la reprsentation1 et ils disent3 ,si on l'a avant1 on ne l'a pas pendant2 on est purg2 et il est possible4 ,or la moquerie exerce sur les mauvais livres est une catharsis4 ,a l'exercer sur le mauvais livre1 on lui donne satisfaction1 et l'on n'a plus le besoin1 peut-tre1 de l'exercer sur les personnes4 ,c'est une soupape de sret4 ,c'est la part du feu2 la malignit a eu son aliment2 elle se calme1 elle s'apaise et elle ne nous anime plus4 ,j'ai dit peut-tre2 car je n'en suis pas trs sr4 ,boileau est un exemple l'appui de la thorie1 ,racine contre4 ,boileau puisant sa malignit sur les mchants ouvrages1 tait d'humeur aimable dans le cours ordinaire de la vie2 ,racine1 criblant d'pigrammes les mauvais auteurs1 demeurait d'humeur maligne dans son domestique1 mme l'gard de son meilleur ami4 ,alceste me parat bien avoir t aussi bourru contre les livres que contre les personnes et contre les personnes que contre les livres1 et ,molire ne se trompe gure en connaissance des caractres4 ,mais enfin1 il est possible que le railleur de livres canalise sa malignit4 ,pour mon compte1 je connais un ,pococurante4 ,pourquoi aime-t-il lire les livres1 puisque1 jamais non pas une seule fois de sa vie1 il n'en a trouv un bon8 ,pourquoi8 videmment parce qu'il prend du plaisir les trouver mauvais4 ,cela est certain4 ,et ce sont des pigrammes continues1 redoubles1 triples1 renaissant indfiniment les unes des autres4 ,et il semble ne lire que pour renouveler la matire puise de ses pigrammes4 ,naturellement il n'a jamais rien crit4 ,c'est1 comme on a dit1 un grand avantage que de n'avoir rien fait2 mais il ne faut pas en abuser4 ,il en abuse royalement4 ,on demandait3 ,pourquoi n'a-t-il jamais fait un livre8 ,on rpondit3 ,parce qu'il l'aurait trouv bon et que trouver bon un ouvrage l'aurait tellement dsorient qu'il en aurait fait une maladie4 ,or1 j'ai dit que je le connais2 il est extrmement agrable et bienveillant envers les personnes2 c'est un homme du meilleur caractre4 ,concluons que dans sa malveillance l'gard des livres il a sa soupape4 ,il est possible que la lecture des mauvais livres soit une catharsis d'une trs prcieuse utilit morale4 ,ensuite la lecture des mauvais livres forme le got1 la condition qu'on en ait lu de bons1 d'une faon qu'il ne faut pas mpriser1 ni peut-tre ngliger4 ,au sortir des tudes scolaires1 les jeunes gens se partagent peu prs en trois classes3 ceux qui liront instinctivement de bons livres2 ceux qui en liront de mauvais1 ou vulgaires1 ou trs mdiocres2 ceux qui ne liront rien du tout4 ,les tudes scolaires donnent le got du beau1 ou l'horreur du beau1 ou l'indiffrence l'gard de la littrature4 ,elles donnent le got du beau ceux qu'elles ont intresss1 et ils ne songent plus qu' retrouver des sensations d'art analogues celles qu'ils ont prouves en lisant ,horace1 ,virgile1 ,corneille et ,racine1 et c'est pour cela1 disons-le en passant1 qu'il faut toujours1 au lyce1 amener l'lve jusqu'aux auteurs presque contemporains1 pour que1 entre les grands classiques et les bons auteurs de leur sicle1 il n'y ait pas une grande lacune qui les ferait dsorients en face des bons auteurs de leur sicle et qui les empcherait de les goter1 par o ils seraient de ces humanistes qui ne peuvent entendre que les auteurs trs loigns de nous1 gens respectables et peut-tre mme enviables1 mais qui sont privs de grandes et saines jouissances4 ,les tudes scolaires inspirent jamais l'horreur du beau ceux qu'elles ont ennuys4 ,a la vrit1 il est vident qu'ils l'avaient dj1 mais ces tudes l'ont comme violemment dveloppe4 ,figurez-vous un enfant qui1 de naissance1 n'aimerait pas la musique et que1 par autorit paternelle1 on aurait fait jouer du violon pendant dix ans3 il ne pourrait plus passer devant un marchand d'instruments de musique4 ,seulement1 ceux que les tudes scolaires ont ennuys se subdivisent en deux classes3 ceux qui n'ont horreur que de la belle littrature et ceux qui ont horreur de toute littrature4 ,les premiers forment le contingent des lecteurs de mauvais crivains1 des lecteurs de romans niais1 des lecteurs de potes excentriques1 etc4 ,les seconds1 de toute leur vie1 ne liront que leur journal1 en en choisissant un o l'on ne fera jamais de critique littraire2 de quoi il ne faut pas les blmer1 car on est bien plus sot en contrariant sa nature qu'en la suivant4 ,voil les trois catgories4 ,or1 il me semble qu'il ne faut tre d'aucune des trois4 ,il est souhaitable qu'on ne soit pas de la troisime2 il est dsirable qu'on ne soit pas de la seconde2 il n'est pas tout fait sans danger d'tre uniquement et strictement de la premire4 ,supposez un homme1 de nos jours1 qui ne lirait que de l',anatole ,france1 du ,loti1 du ,lematre1 du ,bourget1 du ,rgnier444 ,il me semble qu'il serait exactement dans la situation de cet humaniste dont je parlais plus haut3 il n'aurait que le sentiment de l'excellent1 avec une certaine troitesse ddaigneuse d'esprit4 ,aurait-il mme le sentiment de l'excellent8 ,en vrit1 je ne sais4 ,c'est par comparaison que l'on a le sentiment de l'exquis4 ,ce n'est pas seulement par comparaison1 sans doute1 et la beaut nous frappe par elle-mme et c'est--dire par un accord soudain entre notre faon de sentir et la faon qu'un autre a de crer4 ,mais il n'en est pas moins que mesurer les distances aide singulirement valuer les hauteurs et1 s'il n'est pas mauvais de connatre les prdcesseurs et les contemporains de ,corneille pour bien entendre1 pour entendre distinctement combien il est nouveau et combien il est grand1 toutes les poques il en est de mme1 et il faut pousser des reconnaissances dans le pays des mdiocres pour revenir aux grands avec une facult renouvele d'admiration4 ,chateaubriand parle d'un auteur de son temps qui1 chaque anne1 allait faire sa remonte d'ides en ,allemagne2 un homme sage doit aller faire de temps en temps chez les mauvais auteurs la remonte de ses facults d'admiration4 ,il n'est pas impossible que ,boileau1 dans la lecture des ,pradon1 n'ait cherch des raisons d'admirer davantage ,racine4 ,cette pense est consolante4 ,on peut envisager les mauvais auteurs comme fonction de la gloire des grands4 ,un bon auteur peut dire des mauvais3 ,que serais-je sans eux8 ,je semblerais petit4 ,un mauvais auteur peut dire d'un bon qui le mprise3 ,ingrat6 ,serait-il grand si je n'existais pas4 ,tant y a qu'il n'est pas inutile de retremper son got pour les hommes d'esprit dans le commerce des imbciles4 ,certaine table d'hte a form mon got peut-tre plus que ,sainte-,beuve4 ,o en serais-je si je n'avais pas lu ,x4448 ,je ne saurais pas le contraire de quoi il faut croire bon2 car il avait une infaillibilit rebours qui donnait une ide de l'absolu4 ,lisons un peu les mauvais auteurs2 la condition que ce ne soit pas par malignit1 c'est excellent4 ,cultivons en nous la haine d'un sot livre4 ,la haine d'un sot livre est un sentiment trs inutile en soi2 mais qui a son prix s'il ravive en nous l'amour et la soif de ceux qui sont bons4 ,,chapitre ,,viii ,,les ,,ennemis ,,de ,,la ,,lecture ,j'appelle ennemis de la lecture1 non pas les multiples choses qui empchent de lire et dont il faut reconnatre que la plupart sont excellentes1 tudes scientifiques1 vie d'action1 sports1 etc4 ,il est vident que notre temps n'est pas et ne peut pas tre celui des liseurs4 ,ce que les anciens appelaient d'un mot charmant umbratilis vita n'existe plus gure4 ,presque personne n'a plus le temps de s'enfermer l'ombre pendant plusieurs jours pour lire un livre4 ,le livre n'est plus lu que morceau par morceau1 vingt pages par vingt pages et c'est--dire1 mme quand il est lu1 n'est plus lu du tout1 puisque la continuit dans la lecture est ncessaire1 non seulement pour juger d'un ouvrage bien fait1 mais pour l'entendre4 ,un tout petit nombre1--d'adorateurs zls peine un petit nombre--d'hommes et de femmes aimant lire composent aujourd'hui un public restreint pour lequel1 un peu aussi par habitude1 on continue d'crire4 ,un auteur1 de nos jours1 est un moine qui crit pour son couvent1 isol dans un petit monde isol4 ,la littrature est devenue conventuelle4 ,pour certains1 du reste1 amoureux de la rputation petit bruit et dlicate1 elle n'en est que plus agrable et que plus chre4 ,mais ce n'est pas de ces ennemis-l que je veux parler4 ,tout compte fait1 il me semble qu'ils ne peuvent tre que trs utiles4 ,ils liminent les faux amis de la littrature1 ceux qui ne liraient que s'il n'y avait pas d'autre distraction1 ni d'autre passe-temps1 gens par consquent de trs peu de got1 n'ayant pas la vocation et qui alimenteraient autant la basse littrature que la bonne et plutt celle-l que celle-ci2 et ils laissent intacte la troupe de ceux qui sont vritablement ns pour lire4 ,je crois que la perte est nulle1 si tant est mme qu'il n'y ait pas gain4 ,les ennemis de la lecture dont je veux parler1 ce sont les tendances1 les penchants et les habitudes qui empchent de bien lire1 de lire comme il est utile1 profitable et agrable de faire4 ,a l'entendre ainsi1 les principaux ennemis de la lecture sont l'amour-propre1 la timidit1 la passion et l'esprit de critique4 ,la ,bruyre1 dont le chapitre intitul ,des ouvrages de l'esprit contient tout un art de ne pas bien lire1 a touch l'un aprs l'autre tous ces points et nous n'avons qu' l'couter3 ,l'on m'a engag1 dit ,ariste1 lire mes ouvrages ,zole3 ,je l'ai fait4 ,ils l'ont saisi d'abord et1 avant qu'il ait eu le loisir de les trouver mauvais1 il les a lous modestement en ma prsence et il ne les a pas lous depuis devant personne4 ,je l'excuse3 je n'en demande pas davantage un auteur2 je le plains mme d'avoir cout de belles choses qu'il n'a point faites4 ,ceci est l'amour-propre1 l'amour de soi1 la jalousie1 empchant de lire ou de jouir en lisant4 ,ces sentiments sont tout naturels de la part d'un auteur1 et il est1 en effet1 bien excusable4 ,cet crivain--c'est je crois1 un ,anglais2 mais j'ai oubli son nom--disait3 ,quand je veux lire un bon livre1 je le fais4 ,c'est excellent comme estime de soi2 ce n'est mme pas1 peut-tre1 de l'orgueil proprement dit4 ,il est trs vrai que1 quand on est auteur et bon auteur1 on doit ncessairement et sans vanit n'tre satisfait que de ce que l'on fait soi-mme1 puisqu'on a une faon de penser toute particulire qui ne peut gure s'accommoder que d'elle-mme4 ,comment voulez-vous que ,corneille puisse trouver bon ,racine1 qui gote les sujets que ,corneille a toujours vits et les manires de traiter les sujets que ,corneille trs visiblement n'aime point1 et qui se donne tout entier la peinture de l'amour1 sentiment que ,corneille a toujours considr comme trop charg de faiblesse pour pouvoir soutenir une tragdie8 ,il y a une sorte d'incompatibilit d'humeur4 ,corneille1 direz-vous1 au moment mme de la plus grande vogue de ,racine1 a fait ,psych4 ,voulez-vous mon sentiment secret8 ,corneille n'a jamais t trs fier ni trs satisfait d'avoir crit ,psych4 ,comment veut-on que ,voltaire1 toutes raisons part d'animosit et d'amour-propre1 trouve bonne la ,nouvelle ,hlose et bon l'mile8 ,c'est proprement1 de par la nature diffrente des esprits1 la chose impossible4 ,les auteurs ont toutes sortes de motifs de ne pas admirer1 ni mme goter les ouvrages de leurs confrres1 motifs dont l'amour-propre est seulement l'un1 duquel1 du reste1 je n'irai pas jusqu' dire qu'il est le plus faible4 --,mais nous qui ne sommes pas auteurs1 nous n'avons aucun amour-propre qui nous empche de lire et de lire de la bonne faon4--,si bien6 ,vous n'avez pas remarqu qu'un auteur est un ennemi8 ,il l'est toujours4 ,il l'est toujours un peu4 ,si c'est un moraliste1 il est un homme1 d'abord qui s'arroge le droit de se moquer de vous4 ,vous vous en apercevez toujours1 sourdement4 ,s'il est un idaliste1 il vous prsente des hros de vertu1 de courage et de grandeur d'me qu'il prtend tre1 du moins qu'il a l'air de prtendre tre1 puisqu'il tait capable de les concevoir4 ,quand on peint son hros1 on peint son idal1 et l'idal que l'on a1 on se croit toujours un peu1 on se croit du moins par moment1 de force le raliser4 ,tout au moins on a quelque air de cela4 ,poser un hros1 c'est un peu se poser en hros4 ,c'est une chose bien insupportable beaucoup de lecteurs que cet air de supriorit4 ,si la petite lectrice nave de romans se dit3 ,quel beau caractre doit tre ce monsieur ,octave ,feuillet1 et est un peu amoureuse de ,m4 ,octave ,feuillet2 pour le mme motif et par contre1 l'amour-propre de bien des lecteurs regimbe contre ,octave ,feuillet et dit en grondant3 ,cet auteur se donne bien du mal pour me faire entendre qu'il a plus de dlicatesse que moi4 ,quel prtentieux6 ,et votre amour-propre est bless et votre jalousie s'veille comme contre quelqu'un qui a plus de succs que vous dans un salon4 ,inversement le raliste vous touche1 comme on disait quelquefois au ,x,v,i,ie sicle1 pour ne pas dire tout fait blesser1 ou au moins vous inquite1 quand il peint quelqu'un de ridicule qui pourrait bien tre peu prs vous4 ,que de lecteurs ayant compris que ,flaubert se moque d',homais se sont dit3 ,se railler d'un homme parce qu'il est anticlrical1 ce n'est pas trs fort2 aprs tout1 moi je le suis et je ne suis pas si ridicule4 ,cet auteur crit avec correction2 mais il est un peu impertinent4 ,l'amour-propre s'est veill et il est en garde4 ,et1 dans tous les cas1 un auteur blesse ce sentiment profond d'galit que nous avons tous4 ,il est un homme qui se dtache de la troupe et qui prtend se faire admirer1 au moins se faire couter et nous divertir4 ,ce n'est pas une petite fatuit4 ,c'est un homme qui dans un salon prend la parole2 c'est un homme qui dans un salon va du ct de la chemine2 il faut qu'un homme ait bien de l'esprit pour se faire pardonner de s'tre dirig du ct de la chemine4 ,la premire impression est toujours hostile4 ,il a toujours vaincre cette premire impression4 ,autant en a faire l'auteur1 quel qu'il soit du reste4 ,au fond1 bien des lecteurs ne pardonnent d'crire qu'aux rdacteurs des faits divers dans les journaux4 ,ceux-ci n'ont point de prtention l'invention1 ils n'en ont point la composition1 ils n'en ont point au style4 ,ils sont utiles2 ils renseignent4 ,voil de bons crivains4 ,ils ne se font pas centre4 ,ils ne se donnent point des airs d'hommes suprieurs4 ,ils ne demandent pas1 plus ou moins secrtement1 l'admiration4 ,ils n'excitent aucune jalousie4 ,voil de bons crivains4 ,les socits dcidment dmocratiques n'en admettront sans doute pas d'autres4 ,au vrai1 si l'on ne s'ennuyait pas1 on ne ferait jamais cet acte d'abngation et d'humilit d'ouvrir un livre4 ,on se contenterait de ses penses1 en estimant qu'elles valent bien toutes celles qu'un autre peut avoir4 ,la lecture est une victoire de l'ennui sur l'amour-propre4 ,du moment qu'elle est cela1 l'auteur est toujours un peu un ennemi et lui-mme a remporter sur l'amour-propre une victoire4 ,et donc l'amour-propre est un ennemi de la lecture1 terrible quand il est amour-propre d'auteur1 notable encore quand il est amour-propre de n'importe qui4 ,continuons de lire ,la ,bruyre2 il connat la question2 il est homme qui a fait un livre et qui a dsir trs vivement tre lu et qui tait assez intelligent pour comprendre1 mieux encore que tout autre chose1 les raisons qu'on pouvait avoir de ne le lire point ou de le lire mal3 ,ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur ont1 ou des passions1 ou des besoins qui les distraient ou les rendent froids sur les conceptions d'autrui2 personne presque1 par la disposition de son esprit1 de son cur et de sa fortune1 n'est en tat de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage4 ,et c'est--dire qu'un des ennemis de la lecture1 c'est la vie mme4 ,la vie n'est pas liseuse1 puisqu'elle n'est pas contemplative4 ,l'ambition1 l'amour1 l'avarice1 les haines1 particulirement les haines politiques1 les jalousies1 les rivalits1 les luttes locales1 tout ce qui fait la vie agite et violente1 loigne prodigieusement de l'ide mme de lire quelque chose4 ,millevoye1 dans sa jeunesse1 tait commis de librairie4 ,son patron le surprit lisant3 ,vous lisez1 jeune homme2 vous ne serez jamais libraire4 ,il avait raison3 l'homme qui lit n'a pas de passions2 c'en est la marque2 et il n'aura pas mme la passion de son mtier1 son mtier ft-il de vendre des livres4 ,la plupart des parents n'aiment pas beaucoup le got de la lecture chez leurs enfants4 ,chez les petites filles1 c'est une menace qu'un jour elles ne lisent des romans2 et vous ne vous trompez pas beaucoup sur ce point2 elles ne liront gure autre chose4 ,chez les petits garons1 c'est bon dans une certaine mesure2 mais encore c'est inquitant4 ,on n'a pas trop de temps pour se faire une position4 ,tu liras quand tu seras vieux1 quand tu te seras tir d'affaire4 ,il y a bien quelque bon sens l-dedans4 ,qu'un homme lise1 c'est une marque qu'il n'est pas bien ambitieux1 qu'il n'est pas tourment par le flau des hommes et des dieux1 qu'il n'a pas de passions politiques1 auquel cas il ne lirait que des journaux1 qu'il n'aime pas dner en ville1 qu'il n'a pas la passion de btir1 qu'il n'a pas la passion des voyages1 qu'il n'a pas l'inquitude de changer de place1 mme1 remarquez qu'il n'aime pas causer4 ,l'effroyable quantit de temps que les hommes1 surtout en ,france1 dpensent ne rien dire1 et c'est savoir aux dlices de la conversation1 suffirait lire un volume par jour1 mais empche qu'on en lise un par an4 ,l'homme qui lit n'a mme pas la passion nationale de la conversation4 ,que de passions n'a pas et ne doit pas avoir l'homme qui lit6 ,et quand on songe qu'une seule suffit pour interdire qu'on soit liseur1 on comprend que ,la ,bruyre1 ou tout autre auteur1 soit effray des obstacles qu'il a vaincre et du petit nombre de personnes qui restent1 non pas pour lire son livre1 mais pour n'tre pas dans l'impossibilit de l'ouvrir4 ,un autre obstacle1 c'est la timidit1 qui1 du reste1 est1 elle aussi1 une passion4 ,la ,bruyre n'a trait ce point qu'indirectement4 ,il n'a pas dit que la timidit ft un obstacle lire un livre1 il a dit qu'elle en est un l'approuver3 ,bien des gens vont jusqu' sentir le mrite d'un manuscrit qu'on leur lit1 qui ne peuvent se dclarer en sa faveur jusqu' ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression1 ou quel sera son sort parmi les habiles2 ils ne hasardent point leurs suffrages1 et ils veulent tre ports par la foule et entrans par la multitude4 ,ils disent alors qu'ils ont les premiers approuv cet ouvrage et que le public est de leur avis4 ,un certain manque de courage donner son avis est donc une cause que le bon ouvrage n'ait pas tout de suite le succs qu'il mrite1 il est trs vrai2 mais je dis que la timidit du lecteur est cause aussi qu'un ouvrage n'est pas autant lu qu'il en serait digne4 ,certains lecteurs1 en effet1 par une sorte de timidit1 sont toujours des lecteurs en retard4 ,ils attendent1 non seulement pour approuver1 mais pour lire1 que le suffrage du public se soit prononc4 ,non seulement pour un livre2 mais pour un auteur2 et beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d'un homme que quand il est pass grand crivain dans l'estime de tout le public1 ou quand il a t nomm de l',acadmie franaise1 ce qui1 du reste1 n'est pas tout fait exactement la mme chose2 ou quand ils apprennent sa mort2 ces lecteurs ncrologiques sont assez nombreux4 ,il s'ensuit que ces lecteurs la suite n'ont pas d'lan1 d'ardeur1 de ferveur1 ni de vraie joie4 ,non seulement ils ne vont pas la dcouverte1 ce qui est un des plus grands plaisirs de la lecture1 mais ils lisent dans un temps o1 de quelque caractre durable que soit le livre et dt-il tre immortel1 il n'a plus sa nouveaut1 sa fracheur1 son duvet1 sa concordance avec les circonstances qui1 sans l'avoir fait natre1 ont contribu du moins sa formation et surtout lui ont donn en partie sa couleur4 ,le plaisir de lire un livre surann est toujours un peu languissant4 ,il l'est plus que celui de lire un livre trs ancien4 ,le livre trs ancien est franchement d'un autre temps1 il a tout son caractre archaque2 il peut plaire pleinement ainsi2 il peut n'en plaire que davantage4 ,il en est de cela comme des modes4 ,ce n'est pas la mode d'il y a vingt ans qui est ridicule2 c'est celle d'il y a deux ans4 ,celle d'il y a vingt ans est ancienne1 celle d'il y a deux ans date1 elle est suranne2 celle d'il y a vingt ans est entre dans l'histoire2 celle d'il y a deux ans n'est pas entre dans l'histoire et est sortie de l'usage et son ridicule est de se donner ou d'avoir l'air de se donner comme tant encore dans l'usage alors qu'elle en est sortie4 ,il en est de mme des livres qui ont dix ans et qui n'ont pas l'avantage d'en avoir cinquante4 ,vous avez remarqu qu'aprs la mort de tous les grands crivains il y a une dprciation de quelques annes4 ,c'est qu'aux yeux de la gnration qui existe ce moment-l1 l'crivain qui vient de disparatre est surann2 il tait un peu vieux2 on en avait assez de sa manire4 ,quelques annes aprs1 il a pris la place qu'il doit garder--ou peu prs2 car il y a toujours des fluctuations--qu'il doit garder indfiniment4 ,dans ma jeunesse1 vingt ans aprs #ahdh1 ,chateaubriand tait ridicule4 ,il est remont sur le trne vers #ahge et il y reste4 tre un lecteur retardataire est donc dangereux1 c'est se prparer une srie de dceptions2 c'est se rserver de lire toujours les auteurs dans un certain refroidissement de la temprature4 ,employez vite ce remde1 pendant qu'il gurit1 disait un mdecin1 non pas sceptique1 mais qui savait trs au juste en quoi consiste la thrapeutique qui est surtout une suggestion4 ,lisez cet auteur pendant qu'il est bon1 dirai-je2 plus tard il deviendra mauvais2 plus tard encore il est possible qu'il redevienne bon2 mais alors vous ne serez plus l pour le lire4 ,n'attendez pas pour faire commerce avec lui le moment intermdiaire o il sera mauvais4 ,cette sorte de timidit qui fait le lecteur retardataire est un des grands ennemis du plaisir de la lecture4 ,son plus grand ennemi encore1 c'est l'esprit critique1 entendu dans un certain sens du mot1 et je prie qu'on attende1 pour bien entendre ce que je veux dire par l4 ,je suis forc1 ici1 d'tre un peu long4 ,la ,bruyre a crit une ligne qui est la plus fausse du monde comprise comme nous la comprenons infailliblement de nos jours1 trs juste dans le sens o1 trs probablement1 il l'a entendue lui-mme3 ,le plaisir de la critique nous te celui d'tre vivement touchs de trs belles choses4 ,c'est prcisment le contraire1 rpondra immdiatement l'homme de notre poque4 ,comment ,la ,bruyre peut-il crire cela1 ,boileau vivant8 ,si ,boileau a t touch plus vivement que personne des belles choses de ,racine1 c'est prcisment parce qu'il tait critique et parce qu'il jouissait d'autant plus des belles choses qu'il tait plus horripil des mauvaises4 ,qui a plus vivement1 qui a plus passionnment joui des belles choses que ,sainte-,beuve8 ,et pourquoi8 ,parce qu'il avait affin son got critique par une immense lecture mdite1 parce qu'il avait toujours lu en critique4 ,la critique n'est pas autre chose qu'un exercice continu de l'esprit1 par lequel nous le rendons apte comprendre o est le faux1 le faible1 le mdiocre1 le mauvais et tre trs sensible au faux1 au faible1 au mdiocre et au mauvais1 grce quoi nous le sommes pareillement au vrai et au beau et infiniment plus que nous ne l'eussions t sans cet exercice4 ,le lecteur1 qui ne lit pas en critique1 bon esprit du reste et juste1 mais qui ne ragit point1 ne fait pas une extrme diffrence entre ,racine et ,campistron1 entre ,rousseau et ,diderot et entre ,diderot et ,helvtius4 ,il ne fait pas1 dans le mme auteur1 de grandes diffrences entre un ouvrage et un autre1 entre le ,misanthrope et le ,mariage forc4 ,la lecture est pour lui un plaisir passif1 pour mieux parler un plaisir uni1 sans accidents1 sans montes et sans descentes1 sans grandes motions1 sans transports d'admiration et sans irritations vives1 sans motions1 pour tout dire d'un mot4 ,le lecteur qui lit en critique se prive la vrit de plaisirs mdiocres ou moyens2 mais c'est la ranon2 et1 par compensation de cette perte1 il se prpare des plaisirs exquis quand il dcouvrira l'uvre exquise4 ,ce ne sont donc pas les trs belles choses dont il se prive1 ce sont les trs belles choses que d'avance il met part en se mettant en tat1 quand il les trouvera1 de les dmler du premier coup avec un cri d'amour et de gratitude4 ,au fond il ne faut pas dire qu'il n'y a que les critiques qui ne jouissent pas2 il faut dire qu'il n'y a que les critiques qui jouissent vivement4 ,le lecteur critique est le lecteur arm1 arm d'armes dfensives4 ,on ne l'emprisonne pas1 on ne le garrotte pas du premier coup1 ni facilement2 mais1 prcisment cause de cela1 quand on le charme c'est avec l'ivresse du plaisir qu'il laisse tomber toutes ses armes4 ,ce n'est pas dire 7et ,nietzsche a d'excellentes remarques sur ce point71 que le lecteur doive tre arm tout d'abord1 en ouvrant le livre1 ni le spectateur tout d'abord en voyant la toile se lever4 ,il faut d'abord se livrer1 vouloir se livrer1 se livrer par mthode4 ,nietzsche dit trs bien3 ,l'amour en tant qu'artifice4 ,qui veut apprendre connatre rellement quelque chose de nouveau1 que ce soit un homme1 un vnement1 un livre1 fait bien d'adopter cette nouveaut avec tout l'amour possible1 de dtourner rsolument sa vue de ce qu'il y trouve d'hostile1 de choquant1 de faux1 mme de l'oublier1 si bien qu' l'auteur d'un livre1 par exemple1 on donne la plus grande avance et que1 d'abord1 comme dans une course1 on souhaite1 le cur palpitant1 qu'il atteigne son but4 ,par ce procd1 on pntre en effet la chose jusqu'au cur1 jusqu' son point mouvant1 et c'est justement ce qui s'appelle apprendre connatre4 ,rien de plus juste1 rien de plus certain2 il faut toujours1 d'abord1 tre sympathique4 ,la sympathie est la clef par laquelle on entre4 ,mais ,nietzsche ajoute tout de suite3 ,une fois l1 le raisonnement fait aprs coup ses restrictions4 ,cette estime trop haute1 cette suspension momentane du pendule critique n'tait qu'un artifice pour prendre la pipe l'me d'une chose4 ,il faut donc tre un lecteur arm1 qui dsarme par mthode et pour comprendre1 qui reprend ses armes pour discuter1 qui dsarme enfin de nouveau quand l'examen critique lui a prouv qu'il est en face d'une chose dont la vrit ou la beaut est indiscutable4 ,mais1 tout compte fait1 il faut tre un lecteur critique1 ayant1 seulement1 les mthodes de la critique juste1 dans tous les sens de ce mot4 ,la contre-preuve de ceci1 c'est l'esprit critique chez l'auteur lui-mme4 ,l'auteur doit avoir l'esprit critique1 et il doit l'exercer tout juste avec les mthodes et les dmarches mmes que nous venons de voir que doit observer le lecteur4 ,c'est ici1 ce me semble bien1 que ,nietzsche a err4 ,il parat croire que l'artiste ne doit pas du tout tre critique de lui-mme3 444 c'est ce qui distingue l'artiste du profane qui est rceptif4 ,celui-ci atteint les points culminants de sa facult d'motion en recevant2 celui-l1 en donnant2 en sorte qu'un antagonisme entre ces deux prdispositions est non seulement naturel1 mais encore dsirable4 ,chacun de ces tats possde une optique contraire l'autre4 ,exiger de l'artiste qu'il s'exerce l'optique du spectateur1 du critique1 c'est exiger qu'il appauvrisse sa puissance cratrice4 ,il en est de cela comme de la diffrence des sexes3 il ne faut pas demander l'artiste qui donne1 de devenir femme1 de recevoir4 ,notre esthtique fut jusqu' prsent une esthtique de femme1 en ce sens que ce sont seulement les hommes rceptifs l'art qui ont formul leurs expriences au sujet de ce qui est beau4 ,il y a l1 comme l'indique ce qui prcde1 une erreur ncessaire4 ,celle de l'artiste1 car l'artiste qui comprendrait se mprendrait1 il n'a pas regarder en arrire2 il n'a pas regarder du tout2 il doit donner4 ,c'est l'honneur de l'artiste qu'il soit incapable de critiquer4 ,autrement il n'est ni chair ni poisson1 il est moderne4 ,par modernes1 ,nietzsche entend ces artistes qui prcisment1 sont trs intelligents1 sont trs critiques1 raisonnent de leur art1 surveillent leur art et font exactement ce qu'ils veulent faire4 ,le type1 pour moi1 en est ,virgile ou ,racine4 ,le type1 pour ,nietzsche1 en est ,euripide1 non sans raison1 ou ,lessing1 et il dit sur eux avec une singulire pntration3 ,euripide se sentait1 certes1 en tant que pote suprieur la foule mais non pas deux de ses spectateurs444 ,d'eux seuls il coutait la valable sentence porte sur son ouvrage1 ou la rconfortante promesse de victoires futures lorsqu'il se voyait encore une fois condamn par le tribunal du public4 ,de ces deux spectateurs1 l'un est ,euripide lui-mme1 ,euripide en tant que penseur et non pas en tant que pote4 ,on pourrait dire de lui que1 peu prs comme chez ,lessing1 l'extraordinaire puissance de son sens critique1 a sinon produit1 au moins fcond sans cesse une activit cratrice1 artistique1 parallle4 ,dou de cette facult1 il s'tait assis dans le thtre et avait tudi ses grands devanciers444 ,et il y trouve de l'nigmatique et du mystre444 ,mme dans le langage de l'ancienne tragdie1 il y avait pour lui beaucoup de choses choquantes1 tout au moins inexplicables444 ,c'est ainsi qu'assis dans le thtre1 il rflchissait longuement1 inquiet et troubl1 et il dut s'avouer1 lui1 le spectateur1 qu'il ne comprenait pas ses grands devanciers444 ,dans cette angoisse1 il rencontra l'autre spectateur 7,socrate7 qui ne comprenait pas la tragdie et pour ce motif la mprisait4 ,dlivr de son isolement en s'alliant celui-ci1 il put oser entreprendre une guerre monstrueuse contre les uvres d'art d',eschyle1 de ,sophocle1 et cela non par des ouvrages de polmique1 mais par ses uvres de pote dramatique opposant sa conception de la tragdie celle de la tradition4 ,voil donc le pote conscient1 le pote qui comprend1 le pote qui analyse1 le pote qui est ml d'un critique et qui fera exactement ce qu'il aura voulu faire4 ,nietzsche ne l'aime pas1 sans doute1 ,nietzsche ne le voit pas comme type du grand pote1 lequel est tout instinct et ne doit pas regarder en arrire et ne doit rien regarder du tout2 mais cependant il l'admet1 et il va jusqu' dire que son extraordinaire puissance de sens critique a1 sinon produit1 du moins fcond sa facult cratrice4 ,le pote est donc quelquefois ml d'un critique dont l'office est d'abord de dmler ce que veut le pote et de l'avertir de ce qu'il veut--ce que tu veux obscurment1 le voici clairement2 tu veux ceci--dont l'office est ensuite de surveiller le travail de l'artiste et de l'avertir qu'il ne fait pas ce qu'il veut et ce qu'il a voulu4 ,le pote est quelquefois ml de ce critique-l4 ,mon opinion est mme qu'il l'est toujours4 ,victor ,hugo1 qu'on pourrait si bien souponner de manquer de sens critique1 en a1 puisqu'il se corrige et puisqu'il se corrige toujours bien1 comme l'tude de ses manuscrits le prouve4 ,un pote est un pote uni un critique d'art et travaillant avec lui4 ,mais travaillent-ils ensemble1 en mme temps8 ,point du tout1 et c'est cela qui est impossible4 ,si1 dans l'artiste le critique intervenait pendant que l'artiste travaille1 c'est alors que seraient absolument vraies les paroles de ,nietzsche1 l'artiste appauvrirait sa puissance cratrice1 il la desscherait mme et deviendrait incapable de rien produire4 ,non1 quand l'artiste travaille il doit s'abandonner sa facult cratrice1 il ne doit pas regarder en arrire1 ni nulle part1 il doit donner4 ,le mot de l'ancienne langue franaise1 donner1 dans le sens de marcher imptueusement en avant1 est admirable4 ,mais plus tard le critique intervient et il juge1 et il compare et il raisonne1 et il contraint l'artiste distinguer ce qu'il a fait de ce qu'il a voulu faire1 et il l'amne se corriger et il juge des corrections1 et enfin il donne son approbation et mme son admiration devant la vrit ou la beaut dfinitivement atteintes4 ,or1 s'il en est ainsi1 remarquez-vous les concidences entre les dmarches du lecteur et du pote8 ,elles sont identiques4 ,le lecteur doit s'abandonner d'abord une sympathie instinctive ou voulue1 pour l'auteur2 le pote doit s'abandonner d'abord son inspiration1 sa verve1 sa foi en lui1 sa sympathie pour lui mme en tant qu'artiste2--le lecteur doit ensuite se faire critique1 raisonner1 comparer1 juger1 discuter2 l'auteur doit ensuite se faire critique1 rveiller le critique qui est en lui1 examiner1 comparer1 raisonner1 discuter1 juger2--le lecteur doit enfin admirer1 s'il y a lieu1 ce qui a comme pass successivement par sa sympathie et par sa critique2 l'auteur doit enfin approuver et mme admirer1 s'il y a lieu1 ce qu'il a conu dans la foi et dans l'amour1 ce qu'il a contrl et redress ensuite l'aide de son sens critique4 ,foi1 critique1 admiration1 il y a trois phases1 qui sont les mmes que1 et le lecteur et le pote1 doivent traverser successivement pour arriver1 l'un la pleine admiration1 l'autre la pleine ralisation du vrai ou du beau4 ,si tout cela est vrai1 ne l'est-il pas que la critique est toujours l quand il s'agit d'uvre d'art1 tant pour prendre possession du beau que pour le crer1 qu'il faut que le lecteur soit critique puisqu'il faut que l'auteur le soit1 et qu'il faut que le pote le soit puisque le lecteur doit l'tre8 ,et si l'auteur doit l'tre lui-mme1 ce que ,nietzsche lui-mme avoue1 n'est-il pas vrai plus forte raison qu'il faut que le lecteur le soit pour son plus grand plaisir1 qui est l'admiration intelligente1 l'admiration consciente1 l'admiration qui sait pourquoi elle admire8 ,donc1 que devient le mot de ,la ,bruyre8 ,il est absolument faux6 ,ainsi parlera un homme qui prendra le mot critique dans le sens o tout le monde le prend aujourd'hui4 ,seulement il est infiniment probable que ,la ,bruyre lui-mme ne l'a pas pris du tout dans ce sens4 ,de son temps1 esprit critique signifiait le plus souvent esprit de dnigrement1 ou tout au moins esprit de mcontentement4 ,quand ,boileau dit3 ,gardez-vous1 dira l'un1 de cet esprit critique1 il veut dire1 on le sent assez3 gardez-vous de cet pigrammatiste4 ,la ,fontaine1 dans sa fable ,contre ceux qui ont le got difficile1 emploie le mot critique dans le mme sens2 ,molire de mme3 un cagot de critique444 car il contrle tout ce critique zl4--,ds lors1 si ,la ,bruyre l'emploie dans ce sens1 ce que l'on voit qui est probable1 ,la ,bruyre a raison4 ,ce qui empche de jouir des belles choses1 c'est l'envie de les trouver mauvaises2 il n'y a rien de plus incontestable4 ,cette envie est trs naturelle4 ,en dehors mme de cette impatience des supriorits dont j'ai parl plus haut1 l'instinct de taquinerie est une des formes de l'instinct querelleur1 qui est extrmement fort dans l'humanit4 ,je ne suis pas tout fait de l'avis de ,voltaire sur ce point4 ,en quittant ,pococurante1 ,candide dit ,martin3 ,voil le plus heureux de tous les hommes2 car il est au-dessus de tout ce qu'il possde4--,ne voyez-vous pas1 dit ,martin1 qu'il est dgot de tout ce qu'il possde8 ,platon a dit1 il y a longtemps1 que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments4--,mais1 dit ,candide1 n'y a-t-il pas du plaisir tout critiquer1 sentir des dfauts l o les autres hommes croient voir des beauts8--,c'est--dire1 reprit ,martin1 qu'il y a du plaisir n'avoir pas de plaisir8 ,au fond1 je suis trs bien de l'avis de ,martin4 ,cependant il avait tort de croire absolument qu'il n'y a pas de plaisir n'avoir pas de plaisir4 ,il y en a4 ,il y a prcisment la jouissance qu'on prouve n'tre de l'avis de personne4 ,d'abord1 c'est une attestation de supriorit que l'on se donne4 ,que d'autres admirent tel ouvrage2 c'est affaire eux2 c'est bien pour eux qu'il est crit2 ils sont sa hauteur1 parce qu'il est leur niveau4 ,mais moi444 ,je me rappelle encore de quel air un de mes amis1 voyant la ,dame aux ,camlias affiche1 me dsignait l'affiche du bout de sa canne et me disait3 ,c'est beau1 cette pice-l6 ,cela voulait dire3 ,je suis parfaitement sr que tu es assez philistin pour trouver cela beau8 ,or croyez-vous que cet homme ne jouissait pas8 ,il jouissait de toute son me4 ,ensuite1 c'est le plaisir d'offenser1 de provoquer1 c'est l'instinct de lutte4 ,on connat assez l'homme qui en politique est toujours de l'opposition4 ,c'est un homme qui n'aime pas approuver1 et qui n'aime pas approuver parce qu'il aime la dispute1 la contradiction1 la provocation1 le dfi1 le regard hostile cherchant le regard hostile4 ,le mcontentement1 c'est le dsir de mcontenter4 ,le pococurante en littrature est un mcontent qui veut surtout qu'on soit1 autour de lui1 mcontent de son mcontentement4 ,maint homme est heureux de voir autour de lui des visages renfrogns et qui le sont parce qu'il a voulu qu'ils le soient4 ,c'est une volont de puissance4 ,et enfin1 peut-tre surtout1 le pococurantisme est un dsir de se rendre tmoignage soi-mme que l'on n'est pas dupe4 ,de mme que l'honnte homme est satisfait d'avoir vu clair dans le mange d'un charlatan et de n'tre pas tomb dans ses piges1 de mme le pococurante considre les artistes1 les auteurs1 les potes et les jolies femmes comme des thaumaturges et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement l'humanit4 ,l'humanit soit1 mais non pas lui4 ,on n'a pas raison de lui si facilement4 ,il sait se dfendre2 il n'a mme pas besoin de se dfendre2 il est inaccessible2 il voit clair dans le jeu et on ne lui en donne pas garder4 ,la satisfaction de n'tre pas dupe se mesure l'horreur que l'on a de l'tre et cette horreur est infinie chez quelques hommes4 ,la ,bruyre a trs bien indiqu pourquoi l'on a honte de pleurer au thtre1 tandis que l'on n'a point honte d'y rire3 ,est-ce une peine que l'on sent laisser voir que l'on est tendre1 et marquer quelque faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble que l'on soit la dupe8 ,assurment c'est cela1 tandis que1 pour ce qui est de rire1 on s'y laisse aller plus facilement parce qu'on est moins dupe et l'on fait moins figure de dupe en riant qu'en pleurant1 le rire vous laissant toute libert d'esprit et les pleurs marquant qu'on l'a perdue1 et qu'on est pntr jusqu'au fond et possd par le sujet et par l'auteur4 ,encore l'on sait fort bien que les esprits forts et les esprits dlicats ne rient pas plus qu'ils ne pleurent et1 quand il y a matire hilarit1 se contentent de sourire1 rire gorge dploye n'tant pas beaucoup moins que pleurer signe que l'on est conquis et en possession de l'auteur4 ,tout de mme1 ou peu prs tout de mme1 admirer1 c'est avouer que l'on est bloui1 fascin1 tourdi par le talent1 l'habilet1 l'adresse1 la rouerie d'un auteur4 ,on n'aime pas beaucoup avouer cela4 ,voil au moins quelques lments de cet esprit critique dont parle ,la ,bruyre et entendu comme il l'entend4 ,or ,martin a-t-il bien raison quand il dit3 le plaisir de s'empcher d'avoir du plaisir8 ,non pas tout fait2 car le pococurante ne s'empche point d'avoir du plaisir2 il va bel et bien en chercher o il peut en trouver4 ,il se refuse le plaisir de l'admiration1 sans doute1 mais pour s'en donner un plus aigu et plus pntrant qui est de se contempler n'admirant point et de se fliciter de n'admirer pas4 ,n'en doutez point1 ,martin1 c'est toujours son plaisir qu'on cherche et c'est--dire une activit psychique conforme au caractre que l'on a4 ,mais si l'on a comme le choix1 si1 avec des penchants1 comme tous les hommes1 l'orgueil1 la taquinerie1 la dispute1 au dsir de se distinguer1 l'horreur d'tre dupe1 on en a aussi l'admiration ou simplement au plaisir de goter les belles choses1 il vaut certainement mieux incliner de ce dernier ct et1 si vous tes ainsi partag1 je vous dirai3 ,considrez le plaisir de la critique comme le plus grand ennemi et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne guerre4 ,le plaisir de la critique1 dans le sens o l'entend ,la ,bruyre1 est juste aussi funeste la lecture que l'esprit critique dans le sens moderne du mot lui est utile4 ,amour-propre1 passions diverses1 timidit1 esprit de mcontentement1 tels sont les principaux ennemis de la lecture1 ne compter que ceux que nous portons en nous4 ,on voit qu'ils sont nombreux1 et l'on a vu qu'ils sont assez terribles4 ,il faut se tenir en garde contre eux1 si l'on ne veut pas se prparer une vieillesse triste1 puisque les livres sont nos derniers amis1 et qui ne nous trompent pas1 et qui ne nous reprochent pas de vieillir4 ,,chapitre ,,ix ,,la ,,lecture ,,des ,,critiques ,il y a une grande question4 ,faut-il lire1 concurremment avec les bons auteurs1 ceux qui ont parl d'eux ou qui en parlent8 ,faut-il lire les critiques8 ,j'en suis trs modrment d'avis1 mais j'en suis d'avis4 ,qu'est-ce qu'un critique8 ,c'est un ami qui cause avec vous de vos lectures1 faisant les mmes ou ayant fait les mmes4 ,or1 ce personnage est-il inutile1 est-il odieux8 ,non1 sans doute2 dans la vie domestique vous le recherchez4 ,vous sentez qu'il vous fait rflchir1 qu'il renouvelle en vous vos sensations et impressions de lecteur1 qu'il veille en vous des curiosits de lecteur1 qu'en pousant ou en contrariant vos jugements1 il fait que vous les rvisez1 quoi sans doute votre got s'exerce et s'affine2 qu'en vous dirigeant du ct de nouvelles lectures1 il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous songiez vaguement1 ou ne songiez point1 et qui peuvent tre d'une grande beaut ou d'une tranget captivante4 ,enfin vous tes content de l'ami qui cause avec vous de vos lectures et des siennes4 ,il est quelquefois cassant2 il est quelquefois un peu trop admiratif et ami de tout le monde2 il est quelquefois1 votre got1 trop tourn du ct du pass ou au contraire trop attir vers les nouveauts1 et homme qui dcouvre tous les matins un nouveau chef-d'uvre1 ce qui lui fait oublier celui qu'il a dcouvert hier2 il est quelquefois l'homme qui n'a que de la mmoire et qui cite presque sans choix1 et vous le trouvez monotone2 il est quelquefois l'homme qui1 en parlant des autres1 songe surtout lui et qui1 dans l'esprit des auteurs1 ne trouve presque qu'une occasion de faire admirer celui qu'il a2 mais quels que soient ses dfauts vous l'aimez toujours un peu3 le lecteur aime celui qui lit et qui lui parle de lectures1 et en vient mme1 par besoin de confidences intellectuelles faire et recevoir1 ne pouvoir plus se passer de lui4 ,eh bien6 le critique est prcisment cet ami que vous avez et1 si vous n'en avez pas1 il le remplace4 ,vous n'avez pas tort d'aimer le critique4 ,mais1 et c'est ici que la question se pose dans ses vrais termes1 quand faut-il lire les critiques8 ,a quel moment8 ,le critique qui parle de ,corneille1 avant d'avoir lu ,corneille lui-mme1 ou aprs que vous aurez lu ,corneille8 ,voil le point4 ,j'ai souvent dit3 un critique est un homme qui sert vous faire lire un auteur un certain point de vue et dans certaines dispositions d'esprit qu'il vous donne4 ,si cela est vrai1 prenons garde6 ,est-ce qu'il se faudrait pas444 ne point lire le critique du tout8 ,il semble bien2 car enfin ce qui m'importe moi lecteur 7et en vrit1 c'est mon devoir7 c'est d'avoir une impression personnelle1 c'est d'avoir une impression bien moi1 c'est d'tre mu par ,corneille trs personnellement et non pas d'tre mu par ,corneille selon l'impression d'un autre4 ,ce point de vue o le critique m'aura mis1 c'est le sien2 cette disposition d'esprit o il m'aura mis1 c'est la sienne4 ,de sorte que lire le critique avant l'auteur1 c'est m'empcher de comprendre l'auteur moi-mme2 c'est me forcer ne l'entendre que d'une oreille prpare et presque forme par un autre2 c'est bien travailler me mettre dans l'impossibilit d'tre touch directement1 et c'est--dire c'est bien travailler me rendre incapable de jouissance4 ,voil vraiment un beau profit6 ,ajoutez qu'une certaine paresse aidant1 ou1 si vous voulez1 la loi du moindre effort1 je me contenterai bientt de savoir ce que pensent des auteurs les critiques les plus autoriss1 sans jamais lire les auteurs eux-mmes2 d'abord1 parce que--si l'on sait choisir ses critiques--c'est plus court2 ensuite1 parce que mme les critiques prolixes ont dbrouill la matire et me donnent1 par les citations qu'ils font de leur auteur1 le meilleur1 videmment1 de cet auteur-l1 ce qui peut me suffire2 ensuite et surtout parce que1 devant1 quand je lirai l'auteur aprs le critique1 subir l'influence de celui-ci et lire dans la disposition d'esprit o il m'aura mis2 si je dois1 l'auteur lu aprs le critique1 avoir la mme impression que le critique seul tant lu1 j'pargne du temps en lisant le critique seul4 ,et c'est ainsi que ,renan a trs bien dit qu'un temps viendrait o la lecture des auteurs serait remplace par celle des historiens littraires4 ,il avait mme l'air de n'tre pas fch en disant cela4 ,il y a beaucoup de vrai dans ces observations et1 je le dirai en passant1 c'est bien pour cela que moi1 trs partisan de la lecture des auteurs eux-mmes1 j'ai souvent applaudi de tout mon cur aux critiques prolixes4 ,comment6 ,celui-ci crit deux volumes sur la ,princesse de ,clves2 celui-ci cinq volumes sur ,jean-,jacques ,rousseau6 ,tant mieux6 --,comment8 tant mieux8 --,sans doute6 ,le lecteur trouvera plus court de lire ,rousseau lui-mme6 ,cependant il faut s'entendre4 ,distinguons d'abord entre l'historien littraire et le critique proprement dit4 ,l'historien littraire doit tre aussi impersonnel qu'il peut l'tre2 il devrait l'tre absolument4 ,il ne doit que renseigner4 ,il n'a pas dire quelle impression a faite sur lui tel auteur2 il n'a dire que celle qu'il a faite sur ses contemporains4 ,il doit indiquer l'esprit gnral d'un temps d'aprs tout ce qu'il sait d'histoire proprement dite2 l'esprit littraire et artistique d'un temps1 ce qui est dj un peu diffrent1 d'aprs tout ce qu'il sait d'histoire littraire et de l'histoire mme de l'art2 mesurer1 ce qui du reste est impossible1 mais c'est pour cela que c'est intressant1 les influences qui ont pu agir sur un auteur2 s'inquiter de la formation de son esprit d'aprs les lectures qu'on peut savoir qu'il a faites1 d'aprs sa correspondance1 d'aprs les rapports que ses contemporains ont faits de lui2 s'enqurir des circonstances gnrales1 nationales1 locales1 domestiques1 personnelles dans lesquelles il a crit tel de ses ouvrages et puis tel autre2 chercher1 ce qui est encore une manire de le dfinir1 l'influence que lui-mme a exerce et c'est--dire qui il a plu1 les rpulsions qu'il a excites et c'est--dire qui il a dplu4 ,ce n'est l qu'une trs petite partie du travail de l'historien littraire1 mais cela en donne une ide suffisante4 ,ce qu'il ne doit pas faire1 c'est juger1 ni dogmatiquement1 savoir d'aprs des principes1 ni1 non plus1 impressionnellement1 savoir d'aprs les motions qu'il a eues4 ,il est trop clair qu'en ce faisant1 il sortirait compltement de son rle d'historien4 ,il ferait de l'histoire littraire1 comme on faisait de l'histoire proprement dite au ,x,v,ie ou encore au ,x,v,i,ie sicle1 quand l'historien jugeait les rois et les grands personnages de l'histoire1 les louait ou les blmait1 se rvoltait contre eux comme et fait une province ou les couvrait de fleurs comme une entre de ville2 enfin dirigeait l'histoire tout entire et l'inclinait tre une prdication morale4 ,l'historien littraire ne doit pas plus en user ainsi que l'historien politique4 ,il ne doit connatre et faire connatre que des faits et des rapports entre les faits4 ,le lecteur ne doit savoir ni comment il juge ni s'il juge2 ni comment il sent1 ni s'il sent4 ,le critique1 au contraire1 commence o l'historien littraire finit1 ou plutt il est sur un tout autre plan gomtrique que l'historien littraire4 ,a lui1 ce qu'on demande1 au contraire1 c'est sa pense sur un auteur ou sur un ouvrage1 sa pense1 soit qu'elle soit faite de principes ou qu'elle le soit d'motions2 ce qu'on lui demande1 ce n'est pas une carte du pays1 ce sont des impressions de voyage2 ce qu'on lui dit1 c'est3 ,vous vous tes rencontr avec ,m4 ,corneille2 quel effet a-t-il fait sur vous8 ,est-il entr dans vos ides gnrales sur la littrature et sur l'art d'crire1 ou les a-t-il contraries1 et par consquent l'avez-vous hautement approuv ou condamn svrement8 ,si vous tes plutt et surtout ou mme uniquement un homme de sentiment1 de sensibilit1 d'motion1 quelles motions ,m4 ,corneille a-t-il excites en vous1 de quelle manire votre me a-t-elle ragi1 dlicieusement ou douloureusement1 ou faiblement1 rencontrer la sienne2 qu'est devenue votre sensibilit dans le commerce ou au contact de ,m4 ,corneille8 --,mais vous m'interrogez autant1 au moins1 sur moi que sur ,corneille8 --,certainement6 ,voil ce qu'est le critique4 ,peu s'en faut qu'il ne soit le contraire mme de l'historien littraire2 tout au moins ils sont si diffrents que ce qu'on demande l'un1 et lgitimement1 c'est ce qu'on ne demande pas et ce qu'on ne doit pas demander l'autre1 et la converse est vraie4 ,il a fallu insister sur ce point1 parce qu'il n'y a pas si longtemps qu'on a compris la grande diffrence qu'il y a entre l'historien littraire et le critique2 parce que1 jusqu'aux dernires annes du dernier sicle1 les historiens littraires croyaient avoir mission de critique et rciproquement2 parce que telle histoire de la littrature franaise1 celle de ,nisard1 est tout entire uvre de critique et comme histoire littraire n'existe pas1 de telle sorte que l'auteur n'a rien fait de ce qu'il devait faire et a fait tout le temps1 et du reste d'une manire admirable1 ce qu'il devait ne pas faire du tout2 si bien encore que son livre1 absolument manqu comme histoire littraire1 reste tout entier debout comme recueil de morceaux de critique4 ,or1 cette distinction tant faite et si vous l'admettez1 revenons notre question3 quand faut-il lire le critique8 ,cela dpend prcisment de la question de savoir s'il est historien littraire1 d'aprs la dfinition que nous avons donn de l'historien littraire1 ou s'il est critique1 selon la dfinition que nous avons donne du critique4 ,s'il est historien littraire1 il faut le lire avant de lire l'auteur1 et s'il est critique1 il ne faut jamais le lire avant4 ,s'il est historien littraire1 il vous donnera tous les renseignements qui vous sont utiles1 et dont quelques-uns vous sont indispensables sur le monde o vivait l'auteur1 sur les hommes pour qui il a parl1 sur tout ce qui 7son gnie mis part7 l'a fait ce qu'il a t2 il vous introduira ainsi chez lui2 il vous fournira toutes les informations sans lesquelles vous ne comprendriez de lui trs peu prs rien4 ,il est donc prouv qu'il faut lire l'historien littraire avant l'auteur qui vous voulez vous attacher4 ,l'introduction l'intelligence de ,corneille1 c'est l'histoire du temps de ,corneille1 toute l'histoire du temps de ,corneille et particulirement l'histoire de la littrature franaise de #afjj #affj4 ,pour le critique1 c'est trs diffrent4 ,il est trs vrai que1 si vous le lisez avant l'auteur avec qui vous dsirez lier commerce1 il vous nuira beaucoup plus qu'il ne vous rendra des services4 ,vous ne pourrez pas1 en lisant l'auteur1 ou vous pourrez difficilement1 vous dbarrasser du point de vue du critique pour recevoir l'impression directe2 le critique sera comme un cran entre l'auteur et vous4 ,vous dsiriez savoir quel effet ferait sur vous ,montaigne1 et vous ne savez pas si ce qui vous vient l'esprit1 en lisant ,montaigne1 vous vient en effet de ,montaigne ou de ,nisard2 vous vouliez connatre votre sensibilit modifie par ,montaigne2 vous connaissez une modification faite peut-tre par ,montaigne1 mais prpare par ,nisard2 vous connaissez quelque chose en vous qui est de ,montaigne1 de ,nisard et de vous-mme2 il y a un terme de trop2 ce n'est pas lire ,montaigne que de le lire travers ,nisard1 que de le lire en y cherchant instinctivement1 et en y trouvant forcment1 moins les penses de ,montaigne que les penses que ,montaigne a inspires ,nisard2 et pour lire ,montaigne vraiment1 ce qui s'appelle lire1 il faudrait d'abord que vous missiez ,nisard en total oubli4 ,s'il est ainsi1 il va de soi qu'il ne fallait pas commencer par lire le critique4 --,alors1 lisons l'historien littraire avant et le critique jamais6 --,pourquoi8 ,lisons l'historien littraire avant et le critique aprs4 ,aprs1 c'est trop tard8 ,non point4 ,le critique doit inviter relire ou repenser sa lecture4 ,voil le vrai rle du critique4 ,le critique prpare non pas1 comme je l'ai dit d'abord1 lire dans une certaine disposition et un certain point de vue3 en quoi il serait nuisible2 il prpare relire un certain point de vue et dans une certaine disposition d'esprit1 en quoi il est utile4 ,reprenons l'exemple1 donn plus haut1 de l'ami avec qui vous causez littrature4 ,vous avez lu le dernier roman2 il vous a laiss telle impression2 vous rencontrez l'ami2 il l'a lu1 lui aussi2 le livre lui a laiss une impression trs diffrente2 vous discutez1 vous donnez vos raisons1 il donne les siennes1 vous rapportez tel dtail qu'il n'a pas vu1 il vous indique telle particularit qui vous est chappe2 vous rentrez chez vous2 vous ne songez gure qu' relire le volume1 tout au moins le repasser en revue dans votre mmoire2 d'une faon ou d'une autre1 vous le relisez1 vous le revoyez sous un nouvel angle4 ,c'est votre ami qui en est cause4 ,voil le rle du critique1 et voil le cas o le critique ne peut pas tre nuisible1 ft-il mauvais1 puisqu'il ne fait que provoquer une rvision2 et peut tre trs utile parce qu'il la provoque4 ,j'ai vcu pendant quelques annes dans une socit d'hommes trs intelligents1 trs lettrs1 de beaucoup de got1 trs dcisionnaires aussi1 qui parlaient sans cesse des ouvrages nouveaux4 ,je les avais presque toujours lus avant qu'ils n'en parlassent et j'coutais ces messieurs avec un trs vif intrt4 ,leurs dcisions un peu tranchantes et leurs aperus1 extrmement inattendus de moi1 m'tonnaient et me donnaient beaucoup penser4 ,je rentrais chez moi toujours avec le vritable besoin de relire le livre dont ils avaient parl et de comparer mes impressions aux leurs4 ,c'tait un trs grand profit2 je n'tais pas toujours1 aprs rvision1 de leur avis2 je n'en tais mme jamais2 mais j'avais relu avec un esprit nouveau1 et c'est cela qui est important4 ,je leur dois beaucoup4 ,au bout d'un certain temps1 la vrit1 ils cessrent de m'tre utiles1 parce que je m'aperus que de tous les livres dont ils parlaient1 ils n'avaient jamais lu une page1 ce qui m'expliqua la nettet de leurs dcisions et l'originalit de leurs aperus4 ,ils n'avaient pas lu1 ils avaient des ides gnrales1 ils avaient des ides prconues1 ils jugeaient de haut et sans rplique3 ils remplissaient la dfinition du grand critique4 ,mais remarquez3 si toutes leurs qualits ils avaient ajout la faiblesse de lire les livres dont ils devaient parler1 leurs dcisions eussent t moins tranchantes et leurs considrations moins originales2 ils eussent t des critiques de moyen ordre2 mais leur influence sur moi et t la mme et mme se serait prolonge plus longtemps2 j'aurais relu1 aprs leurs conversations1 avec un esprit nouveau4 ,c'est le bienfait du critique4 ,le critique est cause que le lecteur fait des lectures mdites aprs avoir fait des lectures abandonnes2 le critique est cause que le lecteur fait des lectures dans un champ plus vaste de penses2 le critique est cause que le lecteur1 aprs avoir lu l'auteur tte--tte1 le lit trois ou quatre2 il ne faudrait pas tendre indfiniment ce cercle et comme multiplier l'auditoire autour de l'auteur2 mais il faut1 au bon moment1 rompre le tte--tte4 ,car il durerait4 ,l'auteur que vous avez lu personnellement1 si vous me permettez de parler ainsi1 l'auteur que vous avez lu personnellement1 ce qu'il fallait faire en effet1 si vous le relisez sans consultation1 vous retrouvez en le relisant1 toutes les mmes impressions que vous avez eues une premire lecture2 elles ont laiss leurs traces1 comme dit ,malebranche2 vous creusez fatalement dans le mme sillon4 ,il faut qu' un moment donn--lequel8 celui-l mme o vous vous apercevez de la monotonie de vos sensations--vous vous avisiez de vous demander3 ,qu'en pense un tel8 ,quand vous saurez ce qu'en pense un tel1 vous serez prpar pour un nouveau voyage2 non1 pour le mme1 mais avec une autre faon de voir4 ,les mdecins appellent un confrre en consultation1 non parce qu'ils se dfient d'eux-mmes1 non parce qu'ils croient que leur confrre est plus habile qu'eux2 ils ne le croient jamais2 mais par crainte de persvrer dans un diagnostic faux1 cause de l'influence que garde sur nous une premire impression ou une premire ide4 ,ils changent d'air4 ,donc ne jamais lire le critique d'un auteur avant l'auteur lui-mme2 ne jamais relire un auteur qu'aprs avoir lu un ou plusieurs critiques de cet auteur1 voil1 je crois1 la bonne mthode de lecture et de relecture4 ,d'autre part1 lire l'historien littraire avant l'auteur est peu prs indispensable2 mais il ne l'est plus de lire l'historien littraire aprs avoir lu l'auteur2 ce n'est plus qu'un peu utile1 quelquefois1 selon les cas1 pour vrifier telle concordance1 le plus souvent pour se rappeler tel renseignement1 donn par l'historien1 que l'on sent qui nous fuit4 ,un petit inconvnient cela1 au temps actuel1 c'est que jusqu' prsent tous les historiens littraires1 sans exception1 je crois1 ont prtendu tre en mme temps critiques1 critiques dans leurs livres d'histoire eux-mmes1 et que1 par consquent1 si on les lit1 comme on le doit1 avant de lire l'auteur1 le mauvais effet que produit le critique lu avant l'auteur1 ils le produisent4 ,il est vrai1 l'inconvnient est assez grave4 ,il cessera4 ,les historiens littraires s'accoutumeront n'tre que des historiens1 comme les critiques n'tre que des critiques2 ou plutt l'historien littraire s'accoutumera n'tre qu'historien littraire dans un livre d'histoire et n'tre que critique dans un livre de critique2 ils s'y accoutument dj1 et ils font en cela le mieux du monde4 ,une question reste1 assez grave4 ,s'il en est comme j'ai dit1 comment faut-il1 dans l'enseignement1 user des critiques8 ,il faut1 mon avis1 mettre entre les mains des coliers les historiens littraires1 ceux des historiens littraires qui ne font pas de critique--puisque tous en font1 ceux1 jusqu' nouvel ordre1 qui en font le moins--et les leur faire lire avant les auteurs2 ou il faut faire aux coliers un cours d'histoire littraire1 comme on leur fait un cours d'histoire et les prier de ne lire que les auteurs dont1 dans ce cours d'histoire littraire1 il leur aura dj t parl4 ,les choses s'arrangeront1 du reste1 assez bien d'elles-mmes1 puisque le cours d'histoire littraire invitera l'enfant lire tel ou tel auteur dont le nom l'aura frapp dans le cours4 ,je parle de la majorit des enfants qui1 mme en ,france1 est assez docile4 ,quelques-uns seront1 au contraire1 incits par le cours lire les auteurs dont il n'aura pas t parl ou pas encore4 ,ma curiosit ayant t veille1 en rhtorique1 par le devoir franais d'un de mes camarades que je ne connaissais pas autrement1 parce qu'il tait d'une autre pension que moi1 j'allai lui1 quelque temps aprs1 et je lui demandai ce qu'il faisait3 ,depuis quelque temps1 me dit-il1 je m'occupe beaucoup de philosophie4 ,il s'occupa sans doute des littrateurs latins et franais l'anne suivante4 ,mais la majorit des coliers lira naturellement les auteurs vers lesquels le cours d'histoire littraire ou les historiens littraires mis entre leurs mains auront dirig leur attention4 --,mais les critiques proprement dits8 --,rien ne m'embarrasse comme cette question4 ,du temps o j'ai fait mes tudes1 on ne mettait entre nos mains aucun critique4 ,je n'ai lu ,sainte-,beuve qu' vingt-trois ans4 ,on nous donnait des histoires littraires1 qui1 la vrit1 je l'ai assez dit1 taient mls de critiques1 mais qui1 aprs tout1 taient surtout des histoires littraires4 ,le professeur1 quand il nous donnait un devoir faire1 les compltait par quelques renseignements se rapportant au devoir en question4 ,il nous traait1 par exemple1 deux petits portraits de ,sadolet et d'rasme quand il nous donnait confectionner une lettre d'rasme ,sadolet4 ,voil tout4 ,nous n'avions pas1 bien entendu1 ni de ,sadolet1 ni d'rasme lu un mot4 ,que pouvait tre notre devoir8 ,quelques lieux communs de morale ou de littrature1 historis de quelques particularits anecdotiques1 prcieusement recueillies de la bouche de notre professeur4 ,c'tait trs vide4 ,nos discours historiques l'taient un peu moins2 car encore nous savions un peu plus d'histoire proprement dite que d'histoire littraire2 nous n'avions pas lu rasme2 mais nous connaissions un peu ,henri ,,iv1 ,louis ,,xiv1 ,turenne et ,cond4 ,on reconnut1 vers #ahhj1 l'inanit de cette mthode et de ses rsultats2 on mit entre les mains des coliers des critiques2 on leur fit des cours de littrature trs mls et mme chargs de critique2 on leur fit faire des dissertations sur le stocisme dans ,montaigne et l'atticisme dans ,molire2--et alors ce fut bien pis4 ,ce fut pis1 parce que les enfants1 incapables d'avoir assez lu ,montaigne et ,molire et de les avoir assez lus en critiques pour avoir des ides personnelles1 des ides bien eux sur le tour d'esprit particulier de ,molire et de ,montaigne1 ne mettaient dans leurs devoirs que des lambeaux1 quelquefois un peu dmarqus1 de ,sainte-,beuve1 de ,brunetire1 de ,lintilhac4 ,l'affligeante strilit de ces exercices ne le cdait en rien l'affligeante purilit des exercices de #ahfe1 si tant est qu'elle ne ft pas1 au moins1 plus clatante aux yeux4 ,que faire donc8 nergiquement1 doctoralement1 quelques-uns disent3 ,ne jamais demander l'enfant que sa pense personnelle1 que l'impression qu'il a reue et dont il a d1 seulement1 se rendre compte1 dont il a d1 seulement1 prendre possession1 en lisant les ,femmes savantes1 ,britannicus ou l',art de confrer4 ,cultiver la personnalit1 au lieu de l'touffer sous celles d'autrui1 au lieu de la forcer abdiquer pour faire place une personnalit d'emprunt3 voil1 voil ce qu'il y a faire et rien autre4 ,certes1 j'en suis d'avis et de toute mon me4 ,seulement1 c'est tellement restreindre le champ des exercices scolaires qu'il se rduirait presque rien4 ,cela revient ceci3 ne dites rien l'lve sur le ,cid1 ne lui laissez rien lire sur le ,cid1 faites-lui lire le ,cid et puis demandez-lui ce qu'il en pense4 ,or1 l'lve rpondra que cela lui a beaucoup plu et que c'est trs beau4 ,soyez sr que1 s'il rpond autre chose1 c'est qu'il aura trich2 c'est qu'il aura lu quelque ,sainte-,beuve ou quelque ,lintilhac pour y trouver des ides4 ,comme fond et sauf quelques traits1 quelques observations de dtail1 que ce sera le devoir du professeur de guetter1 d'aviser et de relever avec soin pour en fliciter l'colier1 un devoir scolaire sera toujours un reflet4 ,ce qui sera de l'enfant1 ce sera une composition bien ordonne1 une disposition claire et peut-tre dj adroite des ides1 et un style dj plus ou moins form1 et ce sera toujours sur ces choses qu'il faudra juger un devoir d'enfant4 ,la personnalit1 l'originalit1 n'y comptez point4 ,elles viendront1 et chez trs peu1 chez infiniment peu1 beaucoup plus tard4 ,qui est-ce qui a une personnalit8 ,ils sont rares qui en ont une4 ,presque personne n'est une personne4 ,et seize ans1 personne n'est une personne4 ,a quelques indices seulement1 tel ou tel marque ou fait esprer qu'il en sera une4 ,mme cette chasse la personnalit1 louable en soi1 peut tre un dfaut chez le professeur4 ,il y a le professeur qui ne cherche qu' rapprocher tous ses lves d'un type convenu de bon sens1 de rectitude d'esprit et de bon got4 ,c'est le professeur ordinaire4 ,il y a aussi le professeur qui1 par souci1 certes trs louable1 de chercher la personnalit et de la faire natre1 prend1 avec une bonne volont touchante1 pour des marques de personnalit hsitante encore et se cherchant1 mais pouvant aboutir1 de simples signes de bizarrerie1 ou de simples boutades d'espigle4 ,tel ce professeur1 peut-tre lgendaire1 qui tait enchant de l'lve ,croulebarbe qui avait fait l'loge de la ,saint-,barthlmy3 ,il a tort1 je le lui ai dit1 il a tort2 mais il est personnel4 ,eh6 ,eh6 ,il est personnel4 ,c'est d'un professeur de ce genre qu'un de ses collgues disait3 ,voil ,fliegenfanger qui est encore la recherche d'un esprit faux4 ,non1 il faut se contenter d'un fond de discours qui n'aura d'ordinaire aucune originalit1 qui sera d'emprunt plus ou moins adroit1 et d'ides plus ou moins bien repenses--et d'une bonne disposition des parties1 et d'un style sain1 parfois agrable4 ,voil tout ce qu'on peut demander un trs bon lve de premire4 ,ds lors8 ,ds lors1 je suis peu prs contraint abandonner1 pour ce qui est de l'enseignement1 mon grand principe qui est de ne pas lire les critiques avant les textes4 ,j'admets que1 concurremment aux textes1 pour faire leurs devoirs1 pour se prparer aux examens1 pour donner leurs esprits une culture gnrale1 trs superficielle1 mais enfin une culture gnrale1 les lves des lyces lisent les critiques4 ,mais1 mon principe1 je le reprends trs vite pour leur dire3 au moins pour ce qui est des grands auteurs dont vous avez le temps de lire les uvres principales1 lisez toujours l'auteur d'abord et le critique seulement ensuite1 seulement aprs vous tre fait de l'auteur une ide1 quelle qu'elle puisse tre1 qui soit vous4 ,de plus1 cette habitude de lire presque concurremment1 presque ple-mle1 les textes et les critiques1 surtout celle de lire les critiques et non les auteurs1 perdez-la totalement1 perdez-la nergiquement1 ds que vous serez sortis du lyce4 ,elle est funeste en soi2 elle fait des sots2 elle fait en choses littraires des hommes tout pareils ceux qui1 en politique1 rcitent les articles de fond de leur journal2 elle fait des hommes-reflets2 elle fait des hommes qui sont des lunes2 il ne faut pas aspirer tre un soleil mais il ne faut pas non plus tre comme la lune4 ,il y a deux ducations3 la premire que l'on reoit au lyce1 la seconde que l'on se donne soi-mme2 la premire est indispensable1 mais il n'y a que la seconde qui vaille4 ,dans la premire1 lisez les critiques peu prs en mme temps que les auteurs1 encore avec les prcautions que j'ai indiques4 ,dans la seconde1 ne lisez jamais le critique d'un auteur que pour relire l'auteur lui-mme2 autrement vous n'entreriez jamais dans la seconde ducation2 vous resteriez toujours dans la premire4 ,,chapitre ,x ,,relire ,lire est doux2 relire est--quelquefois--plus doux encore4 ,a ,paris1 on ne relit pas1 disait ,voltaire2 vive la campagne o l'on a le temps6 ,relire est1 en effet1 une occupation de gens peu occups4 ,royer-,collard disait3 ,a mon ge1 on ne lit plus2 on relit4 ,c'est1 en effet1 plaisir de vieillard4 ,il faudrait se persuader que c'est plaisir et profit de tous les ges1 et ne pas le rserver exclusivement pour celui o je reconnais qu'il est plus sa place qu' tout autre4 ,il y a bien des raisons pour relire2 j'en choisis trois qui me viennent plus prcisment l'esprit4 ,on relit pour mieux comprendre4 ,ce sont surtout les philosophes1 les moralistes1 les penseurs1 qu'on relit dans ce dessein1 et ce n'est pas mal fait2 mais il n'est auteur qu'on ne puisse relire dans cette intention1 et il en est qui sont tellement dignes d'tre relus qu'on doit les relire pour cet objet4 ,il n'y a pas d'auteurs plus clairs que ,la ,fontaine1 que ,la ,bruyre4 ,j'assure qu' les relire pour la vingtime fois on trouve des passages que l'on n'avait point compris comme ils devaient l'tre1 et que l'on entend pour la premire fois4 ,a la fois l'on se sait gr de cette dcouverte1 et c'est un plaisir2 et l'on peste un peu de ne l'avoir pas faite plus tt et c'est un exercice d'humilit qui est trs sain4 ,la dcouverte n'est pas toujours de dtail4 ,il m'est arriv1 en relisant ,jean-,jacques ,rousseau d'un peu prs1 particulirement dans sa correspondance1 de m'apercevoir que ,jean-,jacques ,rousseau tait aristocrate4 ,il n'y a rien de plus certain1 encore qu'il ait donn leon de dmocratie et de la pire4 ,il faut1 du reste1 quand on relit1 surveiller ces repentirs et ne pas se laisser trop aller au plaisir de la dcouverte et celui du remords et la taquinerie envers soi-mme qui consiste se dire qu'on a t prcdemment un imbcile4 ,vous avez eu tort1 me disait un ami1 d'avoir prsent ,sainte-,beuve comme un positiviste1 ou comme un sceptique1 ou comme un agnostique4 ,je l'ai beaucoup relu2 c'est un mystique4 ,beaucoup relire ,sainte-,beuve pour en arriver dcouvrir qu'il est un mystique1 c'est certainement un abus de la rvision4 ,mais encore le plus souvent1 presque toujours1 quelques prcautions prises1 on comprend beaucoup mieux un auteur quand on le relit que quand on le lit pour la premire fois4 ,il suffit de se dfier un peu de soi et de ne pas lire chez lui seulement ce qu'on y met4 ,je relis beaucoup2 je crois comprendre beaucoup mieux4 ,c'est une vieillesse qui n'est pas sans charme que celle que l'on consacre corriger ses vieux contresens4 ,le plaisir de mieux comprendre met1 du reste1 dans l'esprit un certain feu1 une certaine chaleur qui excite l'imagination elle-mme4 ,on invente un peu la suite de l'auteur4 ,soyez sr que c'est en relisant que ,m4 ,jules ,lematre a crit ses exquis ,en marge et mile ,gebhart1 son spirituel ,dernier voyage d',ulysse4 ,on relit encore pour jouir du dtail1 pour jouir du style4 ,la premire lecture est au lecteur ce que l'improvisation est l'orateur4 ,c'est chose toujours un peu imptueuse2 de temprament si sain que l'on soit1 ou quelque bonne mthode de lecture que l'on ait1 on ne peut jamais s'empcher tout fait d'tre press1 avec un philosophe de voir quelle est son ide gnrale et quelles sont ses conclusions1 avec un romancier de voir comment cela finit4 ,dtestable prcipitation2 mais dont personne n'est absolument exempt4 ,comme l'orateur1 dans l'preuve de l',officiel qu'on lui soumet1 corrige le style et la langue de son improvisation1 relire nous corrigeons notre improvisation de lecture4 ,nous faisons attention la langue1 au style1 au rythme1 aux procds et artifices de composition et de disposition des ides4 ,nous tions entrs dans la pense de l'auteur1 nous entrons maintenant dans son laboratoire2 nous le voyons travailler4 ,si nous voulons travailler nous-mmes1 rien1 videmment1 n'est plus utile2 mais1 mme si nous n'avons pas cette intention1 surprendre quelques secrets de l'art est s'affiner singulirement l'esprit1 ce qui est dj un plaisir1 et le rendre capable de mieux1 de plus srement1 de plus finement juger l'auteur que demain nous lirons pour la premire fois4 ,relire apprend l'art de lire4 ,les professeurs de littrature sont gens trs intelligents1 quelques-uns du moins1 en choses de lettres4 ,cela vient de ce que1 pour leurs lves1 devant leurs lves1 ils relisent sans cesse4 ,deux cueils1 du reste ici4 ,charybde et ,scylla sont partout4 ,a force de relire et toujours peu prs les mmes textes1 le professeur en arrive quelquefois y retrouver toujours les mmes impressions et1 quand il y trouve toujours les mmes impressions1 il les retrouve un peu affaiblies ou comme mousses4 ,quelquefois aussi1 il veut en rencontrer toujours de nouvelles1 de toutes nouvelles1 et il invente aux auteurs des sens inattendus1 ou tout au moins des intentions qu'il n'est pas absolument certain qu'ils aient eues4 ,vous n'tes pas trs exposs l'un de ces dangers ni l'autre1 ne relisant pas autant qu'un professeur est oblig de relire4 ,il convenait pourtant de vous indiquer ces prils pour que vous ne relisiez pas trop4 ,prenez garde1 quelque beau qu'il soit1 au livre qui s'ouvre toujours de lui-mme la mme page4 ,gruzez disait3 ,je crains l'homme d'un seul livre1 surtout lorsque ce livre est de lui4 ,craignez un peu d'tre l'homme d'un seul livre1 le livre ft-il mme d'un autre2 ce n'est qu'une circonstance attnuante4 ,et enfin on relit1 dessein plus ou moins conscient1 pour se comparer soi-mme4 ,quel effet ferait sur moi tel livre dont j'ai t fru dans ma jeunesse est une parole qu'on se dit assez souvent un certain ge4 ,revoir les lieux autrefois visits1 les amis autrefois frquents1 les livres lus jadis1 est une des passions du dclin4 ,or1 c'est prcisment se comparer soi-mme2 c'est prouver si l'on a toujours autant de facults de sentir et si l'on a les mmes4 ,l'effet de l'exprience n'est pas toujours trs consolant1 ni trs agrable4 ,les beaux lieux vus autrefois paraissent ordinaires et avoir t surfaits par on ne sait qui4 ,les vieux amis paraissent un peu ennuyeux4 ,les beaux livres paraissent un peu dcolors4 ,pour ce qui est des vieux amis1 s'ils paraissent ennuyeux1 c'est peut-tre qu'ils le sont devenus4 ,pour les lieux et les livres1 ce ne peut pas tre cela1 et il faut bien que nous nous en prenions nous-mme4 ,j'admirais cela6 ,o avais-je l'esprit8444 ,hlas6 ,je l'avais o il est2 mais je l'avais plus sensible et plus imaginatif4 ,l'impression devant un paysage ou devant un livre dpend de ce qui y est et de ce que l'on y met4 ,duquel le plus8 ,on ne sait4 ,de tous les deux1 coup sr4 ,or1 ce paysage et ce livre ont certainement tout ce qu'ils avaient1 moins ce que vous y mettiez et n'y mettez plus4 ,leur dprciation mesure la vtre4 ,ils sont eux moins vous4 ,rencontrant une dame qu'il n'avait pas vue depuis trs longtemps un homme d'ge hsitait3 ,comment6 dit la dame1 vous ne me reconnaissez pas8--,hlas6 madame2 j'ai tant chang6 ,c'est prcisment ce qu'il faut dire1 mais sans mchancet1 et c'est la vrit mme1 devant un site ou un livre que l'on ne reconnat plus4 ,quand un roman1 qui vous arrachait des larmes vingt ans1 ne vous fait plus que sourire1 ne vous pressez pas de conclure qu'il est mauvais et que c'est vingt ans1 que vous vous trompiez4 ,dites seulement qu'il tait fait pour votre ge1 et que votre ge n'est plus fait pour lui4 ,j'aimais les romans vingt ans1 ,aujourd'hui je n'ai plus le temps2 ,le bien perdu rend l'homme avare2 ,j'y veux voir moins loin mais plus clair3 ,je me console de ,werther1 ,avec la reine de ,navarre4 ,il n'y a pas lieu de s'en fliciter beaucoup2 mais il est ainsi4 ,peu de romans lus avec ivresse vingt ans plaisent quarante4 ,c'est un peu pour cela qu'il faut les relire1 pour se relire1 pour se rendre compte de soi1 pour s'analyser1 pour se connatre par comparaison et pour savoir ce qu'on a perdu4 ,non pas toujours ce qu'on a perdu4 ,il arrive que dans un livre on dcouvre1 au bout de vingt ans1 une foule de choses que l'on n'y avait pas entrevues4 ,cela advient surtout avec les livres philosophiques1 avec les livres de penses4 ,si je dsire vivre encore quelques annes1 c'est dans l'esprance1 bien ambitieuse du reste1 de comprendre quelque chose tel philosophe contemporain qui m'est ferm1 et je veux dire qui je suis ferm moi-mme4 ,les penseurs incompris jadis se rvlent quelquefois brusquement4 ,on dirait qu'on a trouv une clef dans son esprit4 ,c'est vrai4 ,l'intelligence s'est fortifie1 ou1 seulement enrichie1 et dans ,ergaste la clef a t trouve qui nous ouvre ,clitandre4 ,cette fois1 la surprise nous est agrable2 nous nous trouvons plus forts et mieux arms2 les annes nous ont raffermi4 ,elles nous deviennent chres1 et nous leur sommes reconnaissants4 ,mais ce n'est pas seulement chez les philosophes qu'il arrive que nous fassions des dcouvertes de ce genre et que nous rcoltions regain de cette sorte4 ,chez les romanciers1 chez les potes1 nous avons assez souvent de ces rvlations tardives4 ,l'motion sentimentale est toujours moindre1 l'motion artistique est quelquefois beaucoup plus forte4 ,on s'aperoit1 au bout de vingt ans1 de trente ans1 de quarante ans1 qu'il y a des qualits de style qu'on n'avait pas aperues1 des qualits de composition dont on ne s'tait point dout1 parce que1 du temps de la premire lecture1 on ignorait l'art4 ,a propos d'un ,werther en musique1 il y a quelques annes1 averti par les observations de plusieurs critiques minents de l'insignifiance et de la purilit du ,werther de ,gthe1 je relus ,werther1 que je n'avais pas lu depuis peu prs un demi-sicle1 ayant accoutum de relire plutt ,faust et le ,divan4 ,je fus certainement moins mu qu' seize ans2 je ne pleurai point2 mais je fus frapp de la solidit de l'ouvrage1 de l'admirable disposition des parties1 de la progression lente et forte1 de tout ce qu'il y a enfin de savant dans cet ouvrage d'un tudiant et qui ne se retrouve plus du tout1 beaucoup plus tard1 dans les ,affinits lectives4 ,de mme1 je ne sais plus quelle occasion1 et peut-tre sans occasion1 je relus ,leone ,leoni4 ,chose curieuse1 l'motion sentimentale fut1 ce m'a sembl1 tout aussi forte1 et de plus je m'aperus d'un mrite incroyable de composition1 d'un art1 assurment tout instinctif1 des prparations1 des dispositions prises en vue d'amener un effet final1 ou en vue d'clairer d'avance certaines particularits de caractre par o s'expliquent les incidents et les pripties2 je m'aperus1 en un mot1 que le roman1 s'il n'tait pas aussi bien crit que je l'eusse dsir1 tait aussi bien construit qu'une nouvelle de ,maupassant4 ,et ceci est rare dans ,george ,sand2 mais n'est que plus intressant quand on l'y rencontre4 ,c'est ainsi qu' relire1 on se compare soi-mme1 on note les hausses et les dcadences--plus souvent celles-ci--de sa sensibilit2 les pertes et les gains--plus souvent ceux-ci--de notre intelligence gnrale et de notre intelligence critique1 et l'on trace ainsi les courbes de sa vie intellectuelle et morale4 ,ajoutez que1 quel que soit l'auteur qu'on relise1 si l'on sent plus1 si l'on sent moins1 si l'on comprend plus1 si l'on comprend mieux1 mme si l'on comprend moins2 ce sont en partie les vnements mmes de votre vie qui en sont la cause1 et que par consquent1 relire1 c'est revivre4 ,on crirait trs bien une autobiographie avec les impressions compares de ses lectures et qu'on pourrait intituler ,en relisant4 ,relire1 c'est lire ses mmoires sans se donner la peine de les crire4 ,c'est peut-tre tout profit4 ,il va sans dire que tout cela n'arrive que dans le commerce des trs grandes uvres4 ,un mdiocre roman oubli1 et qu'on croit n'avoir pas lu1 et que l'on reprend en mains vous donne une singulire impression quand on s'aperoit qu'on l'a lu dj4 ,il vous ennuie plus que de droit4 ,on le continue1 parce qu'on ne s'en rappelle pas le dnouement et qu'on veut le connatre2 mais on est sr que l'impression finalement ne sera pas agrable1 et l'on s'en veut de cder la curiosit1 ce qui fait paratre le livre plus mauvais qu'il n'est rellement4 ,c'est un fcheux qui fut douloureux1 et qui revient1 et qu'on ne reconnat pas d'abord et qu'on reconnat1 sa voix1 un instant aprs1 avec dsespoir4 videmment1 il ne faut relire que ce qu'on a vraiment dsir de retrouver4 ,c'est une grande marque1 pour un livre1 d'excellence ou de conformit avec notre caractre1 que le dsir que l'on a de le rouvrir4 ,iterum qu digna legi sint4 ,,chapitre ,,xi ,,pilogue ,l'art de lire1 c'est l'art de penser avec un peu d'aide4 ,par consquent1 il a les mmes rgles gnrales que l'art de penser4 ,il faut penser lentement2 il faut lire lentement2 il faut penser avec circonspection sans donner grand'erre dans sa pense et en se faisant sans cesse des objections2 il faut lire avec circonspection et en faisant constamment des objections l'auteur2 cependant il faut d'abord s'abandonner au train de sa pense et ne revenir qu'aprs un certain temps la discuter1 sans quoi l'on ne penserait pas du tout2 il faut faire confiance provisoire son auteur et ne lui faire des objections qu'aprs qu'on s'est assur qu'on l'a bien compris2 mais alors1 lui faire toutes celles qui nous viennent l'esprit et examiner attentivement et s'il n'y a pas rpondu1 et ce qu'il pourrait y rpondre4 ,ainsi de suite2 car lire1 c'est penser avec un autre1 penser la pense d'un autre1 et penser la pense1 conforme ou contraire la sienne1 qu'il nous suggre4 ,heureux peut-tre ceux qui n'ont pas besoin de livre pour penser1 et tout fait malheureux videmment ceux qui en lisant ne pensent exactement que ce que pense l'auteur2 je ne sais mme pas quel plaisir ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le dfinir4 ,mais pour ceux qui sont entre les deux extrmes1 et c'est le cas1 je pense1 de la plupart d'entre nous1 le livre1 ce petit meuble de l'intelligence1 ce petit instrument mettre en activit notre entendement1 ce moteur de l'esprit qui vient au secours de notre paresse et plus souvent de notre insuffisance1 et qui nous donne la dlicieuse jouissance de croire que nous pensons1 alors que nous ne pensons peut-tre pas du tout1 le livre est un ami prcieux et bien cher4 ,ne nous dissimulons point qu'il a ses dfauts4 ,on a dit qu'il ne trompe pas2 j'ai montr qu'il trompe souvent1 puisque1 par notre faute1 la vrit1 il ne parat pas du tout le mme au bout d'un certain temps et nous doit4 ,on a dit qu'il n'est pas importun1 oiseux1 bavard1 puisque c'est un bavard que l'on peut mettre la porte1 sans impolitesse1 aussitt qu'il nous ennuie4 ,c'est une grave erreur2 car un livre peut nous irriter par son bavardage1 et en mme temps nous empcher de le fermer1 parce qu'il est intressant et qu'entre deux bavardages on peut s'attendre quelque chose de trs fin qu'il serait fcheux d'avoir perdu4 ,bien souvent un livre est tel qu'on voudrait que quelqu'un1 qui ft vous-mme1 car on ne peut s'en reposer que sur soi1 en et marqu les passages intressants et signal particulirement les pages d'une incontestable inutilit4 ,on a dit que du plus mauvais livre on peut tirer quelque chose de bon et que par consquent un livre est toujours un ami et un bienfaiteur1 et l'on a pu citer en l'appliquant aux livres1 cette ligne de ,montaigne3 ,il sondera la porte d'un chacun3 un bouvier1 un maon1 un passant1 il faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise2 car tout sert en mnage2 la sottise mme et faiblesse d'autrui lui sera instruction3 contrler les grces et faons d'un chacun il s'engendrera envie des bonnes et mpris des mauvaises4 ,ce n'est pas tout fait vrai1 ou je n'en suis pas tout fait sr4 ,il est plus facile d'tre assot par un sot livre que de le rendre intelligent ou de le faire servir son intelligence par la faon dont on le lit4 ,le sot livre impose1 tant trs souvent got par une multitude de gens dont le nombre fait impression sur vous1 et l'on ne sait pas le discuter avec la pleine libert d'esprit que suppose ,montaigne1 ce qui est la seule condition laquelle il deviendrait de profit4 ,donc le livre n'est pas toujours un bienfaiteur2 il n'est pas1 quel qu'il soit1 encore un bienfaiteur4 ,il est trs vrai aussi que la lecture devient une passion et que1 comme toute passion1 elle a de singuliers excs4 ,a un certain degr de violence1 elle empche toute action1 elle s'oppose tout emploi nergique de la vie4 ,le livre est un moly qui empche les hommes de devenir btes aux mains des ,circ2 mais c'est un lotos1 aussi1 qui parat une nourriture si dlicieuse qu'il faut user de violence pour nous arracher au pays o il crot1 pour nous faire rentrer dans nos vaisseaux et nous obliger ramer4 ,il n'y a nul doute cet gard4 ,il faut s'armer de sagesse mme contre les passions les plus innocentes1 parce qu'il n'y a pas de passions innocentes1 et mme en parlant de la lecture il faut dire3 ,le sage qui la suit1 prompt se modrer1 ,sait boire dans sa coupe et ne pas s'enivrer4 ,aussi bien chacun sent qu'il y a un art de lire et1 si la lecture n'offrait aucun danger1 il n'y aurait pas besoin d'art pour s'y livrer4 ,en revanche1 la lecture1 certaines prcautions prises1 est un des moyens de bonheur les plus prouvs4 ,elle conduit au bonheur1 parce qu'elle conduit la sagesse et elle conduit la sagesse parce qu'elle en vient et que c'est son pays mme1 o naturellement elle aime mener ses amis4 ,j'ai mon vieillard du ,galse2 je l'ai eu du moins1 car il m'a prcd au rendez-vous universel4 ,il tait avou en province4 ,la cinquantaine venue1 il vendit son tude et se retira1 mais non pas au bord d'un cours d'eau et pour y cultiver les fleurs2 il se retira la ,bibliothque nationale4 ,il y passait six heures ou huit heures par jour1 selon les saisons4 ,il avait t attir ,paris pour deux raisons3 parce que1 disait-il1 c'est la seule ville o la vie intellectuelle et artistique soit trs bon march et parce que c'est la seule ville o l'on vous permette de ne pas appartenir un parti politique2 et parce que1 en consquence1 ,paris est la ville des pauvres et des gens tranquilles4 ,je le flicitai1 en lui recommandant de ne pas se faire d'amis1 la ,bibliothque nationale regorgeant d'aimables causeurs qui semblent ne pas aimer la lecture des autres et qui se relayent pour vous empcher de prendre connaissance du livre que vous venez d'ouvrir4 ,il me rpondit qu'il avait sa mthode1 et que1 ds qu'un de ceux pour qui la salle de lecture est une salle de conversation venait s'accouder son fauteuil1 il s'endormait immdiatement1 ce qui1 dans une salle de lecture1 comme un cours public1 est dans les murs1 ne peut froisser personne et n'a pas besoin qu'on s'en excuse4 ,comme il n'tait pas un grand humaniste1 il avait1 pour en arriver sans grand effort lire les auteurs des temps les plus reculs de la langue de ,france1 adopt le procd suivant4 ,il avait commenc par lire les auteurs d'aujourd'hui1 ceux qui crivent la langue contemporaine1 puis1 remontant peu peu1 il avait pass aux auteurs du ,x,i,xe sicle1 puis ceux du ,x,v,i,i,ie sicle et ainsi de suite1 s'habituant la langue archaque par transitions lentes et se faisant1 du reste1 quoique marchant reculons1 une ide fort nette de la suite de notre civilisation4 ,je ne doute point qu'avant de mourir1 il ne lt trs couramment la ,cantilne de ,sainte ,eulalie4 ,c'tait bien un vieillard du ,galse sa manire1 aussi assidu quoique moins laborieux et aussi sage4 ,au lieu de cueillir des fleurs1 il cueillait avec dlicatesse les plus belles ides1 les plus beaux rcits1 les plus beaux dialogues qui aient germ dans l'esprit humain4 ,en latin legere signifie lire et signifie cueillir4 ,cette langue latine est charmante4 ,,table ,,des ,,mati,,res ,,avant-,,propos ,i ,,chapitre ,i ,,lire ,,lentement #a ,,chapitre ,,ii ,,les ,,livres ,d',,id,,es #d ,,chapitre ,,iii ,,les ,,livres ,,de ,,sentiment #bb ,,chapitre ,,iv ,,les ,,pi,,ces ,,de ,,th,,tre #df ,,chapitre ,v ,,les ,,po,,tes #fi ,,chapitre ,,vi ,,les ,,crivains ,,obscurs #hh ,,chapitre ,,vii ,,les ,,mauvais ,,auteurs #ajj ,,chapitre ,,viii ,,les ,,ennemis ,,de ,,la ,,lecture #ajh ,,chapitre ,,ix ,,la ,,lecture ,,des ,,critiques #acb ,,chapitre ,x ,,relire #aea ,,chapitre ,,xi ,,pilogue #afj ,,corbeil--,,imprimerie ,,cr,t4