,,ernest ,,dimnet ,,figures ,,de ,,moines ,,paris ,,librairie ,,acad,,mique ,,perrin ,,et ,cie1 ,,libraires-,,diteurs #ce1 ,,quai ,,des ,,grands-,,augustins1 #ce #aiji ,tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays4 ,published ,february twenty fifth nineteen hundred and nine4 ,privilege of ,copyright in the ,united ,states reserved1 under the ,act approved ,march third1 niveteen hundred and five by ,perrin and ,c4 ,attende ,carthusienses1 ,cistercienses et divers religionis monachos ac moniales1 qualiter omni nocte ad psallendum ,domino assurgunt4 ,imitat41 ,i1 #be4 ,paix et mlancolie ,veillent l prs des morts1 ,et l'me recueillie ,des vagues de la vie ,croit y toucher les bords4 ,pourquoi vous fermez-vous1 maisons de la prire8 ,est-il une heure1 ,dieu1 dans la nature entire ,o le cur soit las de prier8 ,,lamartine1 ,harmonies4 ,,figures ,,de ,,moines ,,les ,b,n,,dictins ,,anglais ,,de ,,douai ,le dpartement du ,nord apparat sur la carte comme un long ruban1 serr entre la ,belgique d'un ct1 et1 de l'autre1 entre l',artois1 la ,picardie1 la ,france et la ,champagne4 ,les ,parisiens l'appellent la ,flandre et le voient sous les couleurs dont ,rodenbach leur a peint sa patrie4 ,il y a cependant des diffrences singulires entre les habitants d'une rgion si tendue et soumise des influences si diverses4 ,les ,flamands de ,bergues et de ,cassel ne ressemblent en rien aux populations des quatre arrondissements mridionaux et dans ceux-ci mmes la varit est assez grande pour engendrer parfois l'antipathie4 ,entre la ,flandre proprement dite et ce qui tait le diocse de ,fnelon1 ,lille est tout fait part dans un pays bas1 humide et de population mle4 ,c'est une grande ville neuve1 bruyante1 boueuse et triste1 o le peuple est singulirement grossier4 ,les gens du pays d'herbages et de forts1 situ vingt ou trente lieues au sud1 entre la ,sambre et les ,ardennes1 qui y viennent quelquefois pour leurs affaires1 s'y sentent mal l'aise et dpayss4 ,au contraire les vieilles villes du bassin de l',escaut1 le ,quesnoy1 ,valenciennes1 ,cond1 ,cambrai1 ,douai1 veillent en eux une curiosit sympathique4 ,ce sont des pays qu'on avait toujours sus assez prs pour esprer les voir1 quand on en rencontrait les noms dans l'histoire des guerres de ,louis ,,xiv4 ,on y tait soldat1 on y allait pour des procs1 pour passer son baccalaurat1 ou simplement pour voir les cavalcades ou les grands marchs4 ,je me rappelle ma curiosit quand on m'amena ,cambrai pour y commencer mes tudes en sixime4 ,c'est au ,quesnoy que je vis pour la premire fois plusieurs des merveilles qui m'avaient fait rver3 des remparts avec de grands tas de boulets noirs1 brillants et rangs1 un grand bateau sur le canal1 et un moulin vent qui tournait et sifflait4 ,cambrai m'offrit bien d'autres objets d'tonnement4 ,les remparts s'y dressaient autrement fiers sur la profondeur sombre des fosss2 les portes y taient monumentales1 colonnes et sculptures1 avec des traces de boulets de canon4 ,quand nous entrmes en ville1 je sentis tout coup que je ne ressortirais plus que collgien conduit la promenade1 et ,cambrai me parut triste4 ,cependant nous allmes longtemps par la ville au beau soleil d'octobre1 et je vis pour la premire fois une cathdrale1 une grande glise orne de tableaux immenses1 un palais piscopal1 de vastes places1 des sminaires1 collges et couvents1 pour la plupart puissants difices du ,x,v,i,i,ie sicle1 dont je ne me lassais pas de regarder les innombrables fentres et les toitures normes4 ,dans la cathdrale1 nous vmes1 derrire le chur1 la spulture des archevques4 ,sur un sarcophage1 demi-couche1 on me montra la noble figure de ,fnelon4 ,j'avais lu le ,tlmaque et j'avais un got extraordinaire pour les ,fables4 ,je connaissais aussi le portrait de ,saint-,simon qui me faisait1 sans que je susse pourquoi1 l'effet de la musique4 ,c'taient bien ces yeux dont le feu sortait comme un torrent4 ,il y avait une noblesse inexprimable rpandue sur les grands traits du visage1 dans le geste lent et persuasif4 ,je regardais de toutes mes forces4 ,sur une place silencieuse1 derrire un jardin bassins et jets d'eau1 qui me parut mystrieux et ferique1 nous nous arrtmes aussi devant ce qui reste du palais du prince-vque3 une entre magnifique1 une sorte de double portique avec des guirlandes1 des cussons et des devises4 ,j'ai vcu neuf ou dix ans ,cambrai1 j'y retourne encore quelquefois3 la statue et la porte du palais de ,fnelon me parlent toujours comme en cette journe d'octobre4 ,on nous conduisait parfois nous promener sur la route de ,douai4 ,une vieille pierre blanche indiquait le chemin4 ,je ne savais de ,douai que ce que mes camarades me disaient et je n'y pensais pas autrement2 cependant1 un de mes oncles y avait t professeur1 et il me semblait naturel et probable que j'y vivrais moi-mme quelque jour4 ,quand je fus en troisime1 je me pris d'une passion pour l'anglais4 ,on nous l'apprenait par une mthode svre1 mais la langue me paraissait la fois trange et facile et me faisait sentir sous les mots une me autre que la ntre que je voulais atteindre4 ,les lves de seconde expliquaient le ,sketch ,book de ,washington ,irving4 ,je l'empruntais constamment mon voisin3 je lisais et relisais les pages charmantes qui me peignaient un ,nol anglais1 ou les histoires mlancoliques et sentimentales o je croyais voir pour la premire fois une expression juste et pntrante de la vie relle4 ,la langue cisele1 savante1 potique1 me ravissait4 ,cette anne-l1 j'eus en prix l',apologia du cardinal ,newman4 ,ce chef-d'uvre avait t traduit trs exactement et avec une certaine lgance par un ,m4 ,du ,pr de ,saint-,maur4 ,newman avait crit1 pour la traduction1 une vingtaine de pages de notes o il dbrouillait l'usage des ,franais l'cheveau des partis religieux dans l'anglicanisme et celui1 plus embrouill encore1 de la constitution d',oxford4 ,le livre n'avait eu aucun succs4 ,il tait tomb peu peu au rang des ouvrages que les diteurs vendent au rabais aux institutions religieuses4 ,il y en avait un stock la librairie et on faisait si peu de cas de ce pauvre livre couvertures grises qu'on n'osait mme pas le montrer la distribution des prix4 ,j'eus le mien parce que j'tais assez fort la balle au mur4 ,il serait inutile d'essayer de dcrire l'impression que cette merveilleuse histoire d'me fit sur moi4 ,oxford est vivant dans l',apologia avec sa posie propre qui ne ressemble aucune autre4 ,quant au progrs religieux de ,newman1 il s'accompagnait d'une vie intrieure noble et mle1 d'un got de vrit et de beaut1 trs humain et trs lev1 que je n'avais jamais vus rassembls dans une vie de saint4 ,le pauvre livre mpris m'enchanta par ce qu'il m'apprenait1 par ce qu'il me faisait deviner et par les problmes que mon esprit se posait lui-mme chaque fois que je l'ouvrais4 ,la pense anglaise m'attira ds lors par son originalit et sa fracheur et je devins curieux de tout ce qui me venait de ce ct4 ,je ne me rappelle pas comment je connus l'existence du monastre anglais de ,douai4 ,nous lisions beaucoup une trs intressante histoire des perscutions par un grand vicaire de ,cambrai1 ,m4 ,destombes1 dont je vois encore la fine et spirituelle figure4 ,il y est question chaque instant du collge qui vit sur ses bancs ,southwell1 ,campian et tant de confesseurs de la foi1 mais je ne croyais pas que rien subsistt de ce sminaire fameux4 ,quelqu'un me prta aussi la traduction du ,journal du collge pendant la rvolution4 ,c'est le rcit trs attachant d'une captivit assez longue que les tudiants et la plupart de leurs matres subirent dans la citadelle de ,doullens4 ,quelque temps aprs1 je sus que ,douai possdait toujours un collge anglais et mon imagination commena travailler sur ceux qui l'habitaient4 ,je les voyais dans les dispositions o mes lectures m'avaient montr leurs lointains anctres1 graves1 rflchis et mprisant la mort sans emportement4 ,nous passions1 comme de juste1 notre baccalaurat ,douai4 ,c'est cette grave affaire qui m'y conduisit pour la premire fois4 ,le souci de repasser des dates ne nous laissait gure le loisir de nous promener en touristes et nous ne quittions une petite pension appele ,saint-,am1 o nous descendions1 que pour aller la ,facult4 ,cette maison touchait l'glise ,saint-,jacques qui1 jusqu' la ,rvolution1 avait t celle des ,rcollets anglais4 ,un joli jardin triste1 plant de poiriers dj chargs de fruits1 s'tendait le long de l'glise3 nous y restions de longues heures sur un banc couter les cloches--les plus belles de la ville1--grenant un glas infini4 ,devant l'glise1 une grande maison du ,x,v,i,ie sicle dominait un jardin entour de murs et de fosss3 c'tait l'ancien couvent des ,rcollets4 ,douai avait eu1 au ,x,v,ie sicle1 une clbre universit4 ,quand ,oxford devint protestant1 les catholiques anglais se rassemblrent au centre intellectuel le plus proche4 ,c'est ainsi que ,douai eut cinq tablissements britanniques3 un couvent franciscain1 un monastre bndictin1 le ,collge anglais ou des ,grands ,anglais1 comme on l'appelle encore1 celui des cossais et un autre pour les ,irlandais1 dont il ne reste rien4 ,la maison des franciscains1 comme leur glise1 n'avait pas subi le moindre changement4 ,un beau soir de dimanche1 il y eut une fte sur l'esplanade1 le long de la rivire4 ,la chaleur avait t accablante et la soire avait le calme profond des plus beaux soirs d't4 ,je fus frapp du recueillement de la foule4 ,a part trois jours dans l'anne o un vent de folie semble souffler sur la ville1 le peuple de ,douai n'est jamais bruyant4 ,cette multitude se dplaait lentement1 sans cris ni dsordre1 et semblait jouir de la fracheur commenante comme si elle n'et eu qu'une seule me4 ,les larges quais de la ,scarpe et l'immense esplanade paraissaient plus vastes de la prsence de ces milliers d'hommes4 ,je suivais distraitement la foule quand je vis venir en sens inverse trois hommes d'un aspect singulier4 ,vtus de noir1 ils avaient la pleur de visage1 les cheveux et les sourcils foncs que le mlange de sang irlandais donne frquemment aux ,anglais catholiques4 ,le plus g portait le paletot ferm et le haut col romain1 ses deux compagnons avaient la bizarre coiffure en losange des tudiants d',oxford4 ,ils s'avanaient silencieux1 le pas grave et assur2 personne que moi ne les regardait4 ,je serais ridicule en disant que cette apparition de trois ,anglais1 un moine et deux sminaristes1 me fit battre le cur et que mes yeux ne pouvaient se dtacher de leurs hautes et sombres figures4 ,mais j'tais jeune1 sans nulle exprience1 imaginatif et ardent3 ces trois hommes taient pour moi une civilisation1 une pense1 et surtout l'incarnation d'une histoire crite avec le sang des martyrs4 ,je les regardais s'loigner1 le cur plein d'aspirations de toutes sortes4 ,de ce premier passage ,douai leur souvenir fut celui que je gardai le plus vif avec celui d'un recueillement singulier rpandu sur la ville4 ,deux ou trois ans aprs1 je revins ,douai faire mon apprentissage de trs jeune professeur4 ,le collge ,saint-,jean tait tabli dans un ancien couvent d',ursulines1 dont il restait quelques morceaux assez lgants4 ,les btiments formaient un quadrilatre autour d'une vaste cour ombrage par quelques vieux arbres et spare par une grille d'un trs beau jardin que l'on continuait appeler le parc1 comme au ,x,v,ie sicle#a4 ,a travers les arbres on apercevait le dme de l'glise ,saint-,pierre4 #a ,le parc de madame de ,lafayette1 dont parle madame de ,svign1 ne pouvait aller que de la rue de ,vaugirard ,saint-,sulpice4 ,le trs agrable jardin du collge ,stanislas s'appelle aussi le parc1 comme au temps o la princesse ,belgiojoso s'y promenait4 ,saint-,jean tait la maison la plus ordonne4 ,la rgle y tait austre et cependant on l'acceptait4 ,plusieurs professeurs gs avaient vieilli au collge1 comme vieillissent les prtres1 sans le sentir ni s'en douter4 ,nous ne faisions jamais de visites4 ,quand quelqu'un manquait la table de communaut1 l'vnement tait comment4 ,une vie ainsi rgle et solitaire dans un milieu qui a sa physionomie et comme son me propres dveloppe une attention aux choses que la vie de socit ignore ou dtruit4 ,pour nous1 le collge et la ville taient des personnes4 ,la langue anglaise a une expression d'une force singulire pour marquer le progrs qu'un lieu1 un monument1 une uvre d'art fait insensiblement dans l'me d'une personne3 to grow upon one1 grandir non pas en soi1 mais sur soi1 c'est--dire presque contre soi et malgr qu'on en ait4 ,le charme de ,douai1 les expressions nuances de sa physionomie de vieille ville1 nous pntraient ainsi lentement et srement4 ,ce qui frappait d'abord1 c'tait1 comme je l'ai dit dj1 le silence profond qui rgnait4 ,la ville tait immense pour sa population4 ,valenciennes1 qui est aussi peuple1 couvre moiti moins d'espace et les rues en paraissent troites et grouillantes4 ,douai avait de grands espaces vides3 les quais1 l'esplanade1 un march aux btes qu'on appelait le ,barlet1 dont on ne voyait pas les limites et o les plus grandes foires du monde eussent t l'aise4 ,il y avait en ville plusieurs casernes derrire lesquelles des cours insouponnes s'tendaient perte de vue4 ,les couvents1 les collges taient tous au large1 entre des promenoirs1 des cours et des potagers4 ,le lyce1 tabli dans les btiments du collge d',anchin1 en avait conserv l'immense enclos4 ,enfin1 presque partout1 derrire les vieilles maisons parlementaires haute porte cochre et six fentres de faade1 se cachaient des charmilles et de profonds jardins4 ,quelquefois1 par la porte ouverte d'une troite maison1 on apercevait une confusion d'arbustes ou d'arbres fruitiers en fleurs dbordant de toutes parts sur des murs et que la mine chtive du logis ne laissait gure deviner4 ,tout ce vide et cette tendue faisaient un grand silence et une grande solitude4 ,je ne me souviens pas d'avoir vu jamais plus de deux ou trois personnes la fois dans la rue ,saint-,jean1 qui aboutissait cependant au centre de la ville et souvent mes pas y rompaient seuls le silence4 ,le carillon du beffroi--vieux beffroi espagnol de haute figure--s'entendait de partout quand l'heure ou la demie lui faisaient reprendre infatigablement ses petits airs toujours les mmes1 et dont on ne savait jamais s'ils taient gais ou tristes4 ,certainement ce repos absolu tait l'atmosphre mme de ,douai et les habitants le sentaient4 ,une fois par an1 dans le mois de juillet1 on promenait par la ville une de ces familles de gants1 protecteurs des cits flamandes1 et pendant trois jours le carillon s'veillait avec l'aube et rptait un refrain que vieux et jeunes reprenaient jusqu'au soir dans une griserie de joie1 de soleil et de bire blanche4 ,mais cette petite fivre ne durait que d'un dimanche un mardi et le mercredi matin le silence revenait plus profond que jamais4 ,les ,douaisiens taient renferms1 casaniers et gardaient leurs impressions pour eux4 ,deux fois par semaine il y avait musique sur la place ,saint-,jacques4 ,c'tait une grande et large promenade de hauts tilleuls travers lesquels on voyait la faade des ,grands ,anglais4 ,toute la ville venait la musique4 ,dans l'intervalle des morceaux on se promenait et peine un lger murmure s'levait au-dessus de la foule compacte4 ,quand les premiers rangs arrivaient aux derniers arbres1 on faisait volte-face comme pour une danse antique et l'on revenait pas mesurs vers le kiosque4 ,je me rappelle un dimanche de musique sur l'exigu grande place d',antibes4 ,quelle chanson de cigales humaines bruissait entre les palmiers et les hautes maisons balconnes sous le carr de ciel bleu4 ,comme de toutes les mes partait la rapide fuse des gaiets mridionales6 ,la place ,saint-,jacques tait un endroit recueilli1 o les petites nouvelles et les petites intrigues se rpandaient mystrieusement1 sans qu'on et besoin de les dire4 ,les plus lgers indices suffisent des autochtones dont les mes et les vies sont toutes pareilles4 ,une vieille ville close ressemble la cit muette des fourmis4 ,rien ne s'entend et pourtant les moindres impressions s'y propagent4 ,pour nous qui tions en marge de l'existence commune et vivions surtout derrire nos murs1 nous n'entendions que le silence4 ,c'tait un des charmes de notre vie4 ,les maisons hermtiquement fermes devant lesquelles certains d'entre nous passaient et repassaient depuis trente ans1 ne nous semblaient pas inhospitalires4 ,elles avaient leur physionomie et nous les aimions dans leur rserve4 ,plusieurs avaient une histoire4 ,nous le savions et ne nous souciions pas de mler des ralits peut-tre blessantes ce que nous voyions dans le lointain des temps passs4 ,quelques vieux mdecins1 quelques vieux prtres singuliers ou autoritaires et dont on avait un peu peur1 quelques savants ou artistes1 rencontrs la bibliothque ou au muse et dont la figure devenait familire1 faisaient tout notre cercle d'mes vivantes4 ,le reste tait nigme pendant quelque temps1 puis devenait cadre et choses de tous les jours1 comme nous le devenions nous-mmes quand on nous avait vus quelques annes1 aller et venir par certaines rues4 ,un jeune peintre1 un pote qui devait devenir mon ami et dont je suivais les songeries la trace1 un vieil abb mtaphysicien m'intressaient1 mais l'ide parisienne et moderne de les aller voir1 d'tre prsent1 de leur dire des phrases banales1 alors qu'en ralit ils taient une partie de mon existence et donnaient un corps mes rves1 m'aurait surpris et effray comme un extraordinaire manque de got4 ,nous gardions intact le sentiment que les ,anglais appellent wondering1 la curiosit de choses que nous ne saurions jamais4 ,certains endroits que l'tranger de passage et peine remarqus nous attiraient par un charme sans cesse plus profond3 un mlancolique jardin dans la rue d',arras2 un autre1 trs vieux--car il n'tait plus de niveau avec la rue1--prs du rempart1 vers la porte d'querchin1 sorte d'den o tout croissait dans une confusion vigoureuse2 la fabrique de cloches aussi4 ,elle avait l'air monastique de certaines vieilles manufactures4 ,on ne voyait jamais personne dans sa vaste cour circulaire et le silence y tait plus profond que partout ailleurs4 ,on se demandait par quelle magie se fondaient les cloches qui passaient parfois fleuries et enguirlandes sur un chariot et dont nous entendions l'immense concert quelques veilles de ftes4 ,ces lieux avaient un charme inpuisable1 dont aucune analyse ne donnait la formule2 avec le mme aspect ils eussent t autres dans une autre ville et il fallait tre naturalis pour les aimer1 comme nous les aimions1 avec le sens de leur mystre4 ,certaines vieilles faades historiques avaient le mme pouvoir4 ,la ville tait pleine de ces souvenirs de pierre o revivaient l'ancienne universit1 avec ses sminaires1 les temps de la domination espagnole1 des moines1 des savants1 des soldats et des artistes4 ,au coin de la rue des ,wez s'levait une grande maison badigeonne o s'abrite la bibliothque de l'cole d'artillerie4 ,c'est l qu',estius et ,stapleton faisaient leurs cours devant des centaines d'tudiants4 ,c'est l que quelques annes avant la ,rvolution1 un petit lieutenant corse1 figure ple1 prtentions littraires et studieuses1 avait fait une tude approfondie de la bataille de ,denain et du rle que ,villars y joua4 ,chaque fois que cette chtive silhouette de ,bonaparte m'apparaissait1 au seuil troit1 je me ressouvenais qu'au mme temps1 six lieues de l1 ,chateaubriand tait1 lui aussi1 sous-lieutenant1 ,cambrai1 moins lieutenant1 plus ambitieux et plus littraire qu'il ne lui a plu de nous le dire4 ,c'taient l de grands souvenirs4 ,ils m'mouvaient moins profondment qu'une brve inscription sur une pauvre boutique1 aux abords de la collgiale ,saint-,pierre3 ,,ici ,,travailla ,,et ,,mourut ,,jean ,,bellegambe ,,surnomm ,,le ,,maitre ,,des ,,couleurs ,,peintre ,,excellent 7#afjj-afbf74 ,quelle vie de grand artiste laborieux et vivant avec ses rves1 a t enserre dans un pome lapidaire plus sobre la fois et plus clatant8 ,l'enchantement de cette inscription m'a bien des fois retenu immobile devant la pauvre maison longtemps aprs que la musique et la couleur de ces lentes et nobles syllabes fussent entres pour toujours dans ma mmoire4 ,le collge anglais tait contigu la prison et faisait avec elle un carr de deux trois cents mtres de ct4 ,on y entrait par la rue ,saint-,benot1 ruelle dserte l'entre de laquelle tait une ancienne maison de postes o naquit ,saint-,chrtien et qui aboutissait l'glise des ,chartreux4 ,de hauts murs1 surlevs pour le jeu de balle1 faisaient vis--vis une range d'humbles maisons de deux fentres et de deux tages4 ,on ne voyait du collge que les ttes des tilleuls1 dominant ces murs1 mais de certaines heures on entendait1 suivant la saison1 le bruit sec de la balle de cricket sur la batte1 o le bruit sourd du ballon renvoy d'un camp l'autre4 ,des voix grles ou viriles s'levaient de temps en temps avec l'intonation gutturale ou nasale qui dfigure l'anglais ds qu'on le crie4 ,du quai de la ,scarpe1 on voyait tout l'tage suprieur du btiment central avec l'horloge et un campanile1 les fentres et la flche aigu d'une svelte chapelle gothique4 ,la porte n'tait jamais ouverte4 ,on n'entendait jamais dire que qui que ce ft allt chez les ,anglais4 ,au temps de la vieille universit1 quand les nations taient surs1 quelques professeurs ou prsidents des tablissements britanniques s'taient fait ,douai une rputation de prdicateurs1 plusieurs y avaient mme exerc des fonctions pastorales4 ,mais 'avait surtout t des sculiers des ,grands-,anglais4 ,les bndictins avaient toujours t plus enferms dans leurs habitudes claustrales et depuis leur retour1 en #ahah1 leur devise avait sembl tre3 ni amis ni ennemis4 ,ils avaient mme renonc depuis quinze ou vingt ans prendre des lves franais et ils vivaient comme dans une le4 ,les ,douaisiens avaient une sorte de connaissance thorique de leur existence1 c'tait tout4 ,les ttes se levaient peine aux fentres quand le miroir flamand annonait l'approche prcipite des jeunes ,anglais portant sur leurs paules un long canot ou le pesant attirail du foot-ball4 ,certains vieux prtres paraissaient surpris qu'on leur demandt s'ils avaient jamais visit le collge2 d'autres y taient alls une ou deux fois en trente ans1 entendre quelque office1 et avaient conserv le souvenir de la musique la plus religieuse et la plus pntrante4 ,on ne citait personne qui et t familier dans cette enceinte impntrable4 ,l'atmosphre de rserve qui l'entourait de toutes parts1 transforma1 ds les premires semaines de mon sjour ,douai1 ce qui avait t un lieu de rves1 en une sorte de dsert inaccessible et glac4 ,j'approchais rarement du collge dans mes longues flneries d'amoureux de vieilles maisons et je prenais1 comme tout le monde1 le chemin de n'y penser jamais4 ,un dimanche de novembre1 me promenant seul sur la route borde de peupliers qui ramne en ville par la porte de ,valenciennes1 j'admirais avec quelle noblesse le dme de ,saint-,pierre ferme la perspective entre les deux mlancoliques ranges d'arbres assoupis4 ,il n'y avait ni vent1 ni soleil1 ni bruit que celui des feuilles mortes1 ni rien qui pt troubler le profond repos d'un dimanche de novembre aux abords d'une ville dont tout le trafic se faisait sur un canal4 ,a un quart d'heure de la porte je fus dpass par une voiture de matre attele de beaux chevaux4 ,trois bndictins y taient assis4 ,ils portaient leur costume religieux1 sans doute cause du dimanche et leurs figures ples ressortaient plus ples encore sur le capuchon et l'lgante plerine noire qui distinguent la congrgation anglaise4 ,aucun de ces hommes ne parlait4 ,ils me regardrent quelque temps avec la fixit d'expression caractristique des gens qui rvent ou qui se croient examins4 ,de nouveau je sentis se rveiller le dsir de pntrer dans l'me de ces hommes que leur origine1 leur vocation et leur vie mettaient part de tous ceux que j'approchais4 ,quiconque est agit du dsir de savoir ce que sont les vies autres que la sienne n'en est souvent possd que par une persuasion secrte que ces vies se suffisent elles-mmes1 et qu'elles ont une vitalit vers laquelle la sienne aspire sans y avoir jamais atteint4 ,cette curiosit n'est que le besoin profond d'une me faible1 en qute de la formule ou du soutien o elle espre trouver lumire et repos4 ,la vie religieuse supposant un idal absorbant et la renonciation volontaire l'esclavage des passions et des dsirs sans cesse renaissants semble la plus libre1 la plus indpendante qui puisse tre4 ,elle runit la domination intellectuelle du philosophe et l'nergie superbe du soldat1 adoucies par la posie et la mlancolie du clotre4 ,la pense de cette existence close et cependant heureuse me hantait4 ,je ne songeais pas que notre existence1 nous aussi1 tait limite un troit espace1 protge par des murs et embellie par un jardin et que nous paraissions aussi heureux qu'on peut l'tre dans notre solitude1 sans que cependant la soif d'autre chose qui fait le charme et le tourment de cette valle de larmes ft plus apaise chez nous que chez le reste des humains4 ,des mois passrent1 les longs mois d'hiver o la musique ne jouait plus sur la place ,saint-,jacques traverse de bises et de rafales4 ,nous trouvions d'autres harmonies dans les quelques salles du ,muse4 ,douai n'a pas l'clat artistique de ,valenciennes4 ,la patrie de ,watteau1 de ,pater1 de ,carpeaux n'a gure de rivales4 ,cependant ,douai comme dans presque toutes les villes du ,nord1 il y a une bonne cole d'art et des amateurs plus artistes que beaucoup de gens qui tiennent le pinceau ou l'bauchoir4 ,il n'y reste que peu de chose de ,jean ,bollogne qui passa d'ailleurs sa vie en ,italie et que presque tout le monde appelle ,jean de ,bologne1 ni de ,bellegambe dont les uvres sont pour la plupart dans les muses d',allemagne4 ,mais la petite galerie douaisienne n'en est pas moins un endroit dlicieux o un homme attentif peut se faire une ducation artistique assez complte4 ,on peut commencer par la posie douce et accessible des frres ,breton ou des ,duhem1 peintres du pays1 s'affectionner la peinture savante des ,flamands dans une salle qui commence par des scnes de genre et finit par quelques triomphants tableaux de ,rubens1 de ,van ,dyck et de ,frans ,hals1 et passer de l une admirable salle italienne o se trouve la collection ,escallier4 ,le docteur ,escallier tait mdecin ,florence3 il tait amateur et savant antiquaire2 vers la fin de sa vie il rapporta sous le ciel natal sa collection3 trente ou quarante toiles parmi lesquelles on ne trouvera pas une seule copie et o clate un portrait de femme de ,paris ,bordone4 ,le jour o l'on se sent attir autant par la grce de ces ,italiens que par la richesse de ,rubens ou mme l'lgance de ,van ,dyck1 on peut tre reconnaissant au petit muse et l'homme qui a enrichi la petite ville septentrionale des trsors de ,venise4 ,mdecin artiste1 homme de bien qui as pens que d'autres admirations que la tienne consoleraient ces exiles de se voir1 toi disparu1 sous un climat gris et dans une lumire froide1 tu n'as pas oblig que des ingrats et l'amour des choses belles que tu lguais tes descendants n'a pas toujours t perdu6 ,un soir du mois de mai1 nous entendmes du jardin les notes d'un trange carillon4 ,ces cloches semblaient trs lointaines et cependant proches1 harmonieuses et pourtant rudes et mtalliques4 ,nous sortmes1 et1 travers les rues tides1 dans la brune commenante1 nous cherchmes dans quel clocher chantaient ces trangres4 ,les sons mystrieux nous guidant1 nous arrivmes la rivire1 dans le quartier de la prison endormie1 et devant le collge anglais3 les cloches bizarres qui rsonnaient dans le petit campanile taient des cloches d'acier1 invention britannique rcente alors1 les mmes dont le tintement innombrable ajoute encore la tristesse des soirs de dimanche ,londres4 ,nous fmes lentement le tour du monastre4 ,a l'angle de la rue ,saint-,benot1 vis--vis l'glise des ,chartreux1 nous nous arrtmes4 ,au-dessus de nous des voix mles chantaient un cantique du mois de ,marie1 le soir tombait et les arbres parpillaient un bruissement et une faible odeur printanire4 ,quand le cantique cessa nous revnmes sur nos pas3 la ville tait dj endormie4 ,a la rentre d'octobre nous emes ,saint-,jean un jeune lve anglais4 ,son pre avait pass quelques annes au collge trente ans auparavant et1 le moment d'envoyer son fils sur le continent venu1 il avait crit un ancien professeur qu'il supposait vivant1 et qui1 par hasard1 l'tait1 et lui avait confi ce fils4 ,c'tait un garon de quinze ou seize ans1 intelligent1 et possdant au plus haut degr les caractristiques de son pays4 ,je n'avais jamais vu de prs aucun ,anglais et j'tudiai celui-ci avec un vif intrt4 ,je fus frapp de le trouver incomparablement plus homme que ses camarades franais4 ,il avait une confiance sans bornes en son pre et tenait compte des moindres mots qu'il lui crivait4 ,mais dans les limites que l'obissance lui marquait1 il montrait chaque instant une indpendance de jugement et de rsolution qui existe parfois chez nos enfants1 mais que leur lgret ou une sorte de respect humain dissimule et qui mettait un abme entre eux et lui4 ,il avait des opinions faites sur une foule de points o les ,franais n'en ont jamais1 parce qu'ils passent brusquement du rve de l'enfance l'indiffrence ou au scepticisme de leurs vingt ans4 ,il jugeait les hommes aussi1 promptement et franchement1 et avait le mpris facile4 ,il tait doux1 sociable et obligeant1 mais dans les limites que j'ai souvent eu occasion depuis de voir que les ,anglais ne franchissent gure4 ,tenace et persvrant1 il avait les dcouragements subits et profonds1 les impuissances devant des obstacles qu'un ,franais voit peine1 si frquents chez l',anglais isol et qui l'empcheraient jamais de faire aucun progrs dans la vie et sur le globe1 si quelques instincts dominateurs ne possdaient toute la race et n'entranaient les faiblesses des individus comme un torrent4 ,dans le commerce ordinaire il tait honneur et la droiture mmes4 ,il se trouvait connatre un des bndictins et deux lves de ,saint-,edmond4 ,le dimanche qui suivit son arrive1 je le conduisis les voir4 ,c'tait un peu avant l'heure de vpres4 ,au moment o nous franchissions la petite porte que je n'avais jamais vue ouverte1 le carillon d'acier commena son trange harmonie4 ,la cour tait presque dserte4 ,deux ou trois religieux se promenaient sparment grands pas rapides sous une galerie colonnes qu'on appelait la piazza4 ,quelques lves en grands cols rassemblaient htivement leur attirail de jeux3 bientt ils gagnrent les dortoirs o une rgle que nos collges ignoreront longtemps encore les appelait leur toilette avant de descendre l'office4 ,un de ces petits garons s'offrit cependant poliment nous conduire la chapelle4 ,nous passmes devant un rfectoire gothique et montmes par un escalier aux sombres lambris jusqu'au premier tage4 ,a droite1 un long corridor s'enfonait vers les quartiers des lves3 il tait cir et lambriss1 orn de tableaux et de gravures2 des portes cadres de chnes faisaient face aux fentres travers lesquelles on voyait une aile du collge et un trs grand jardin4 ,une odeur singulire et que je n'ai jamais sentie ailleurs rgnait dans ce corridor1 lieu rgulier et o l'on ne parlait jamais4 ,c'tait un mlange de la cire et de l'encens qui filtrait de la chapelle1 sur un fond balsamique inexplicable1 comme si un grand bois de plus se ft trouv dans le voisinage4 ,un moine aveugle s'avanait d'un pas assez ferme dans ce corridor1 de temps autre touchant rapidement la muraille de la main4 ,une porte de chne noircie donnait accs dans la chapelle4 ,pugin qui l'a construite et qui construisait ses glises en pote et en chrtien aurait t content de l'impression que celle-ci me fit4 ,qui dira le rien qui1 surtout en architecture1 spare le beau du passable8 ,ruskin dit1 quelque part1 de je ne sais quelle glise ogivale moderne1 que ceux qui l'ont faite n'y croyaient pas4 ,pugin avait cru de tout son cur sa chapelle4 ,c'tait un simple vaisseau dont les proportions faisaient toute la grce4 ,mais la hauteur et la profondeur de cette nef avaient une attraction de chose vivante4 ,on tait peine sous l'envolement de la vote que la froideur de l'homme qui regarde s'vanouissait dans l'attirance des longues lignes sduisantes et victorieuses1 dans le mystre des parties hautes noyes dans l'ombre1 dans l'clat des minces lancettes o la lumire extrieure semblait se condenser sans oser les traverser4 ,trois rangs de stalles sculptes1 tages de chaque ct1 laissaient au milieu une large alle o l'aigle du pupitre seul tendait ses ailes de cuivre clair4 ,de hautes torchres s'allumaient et l1 tandis que le carillon semblait continuer trs loin son appel4 ,deux ou trois enfants de chur en noir et blanc disposaient des livres3 ils allaient comme des ombres4 ,le carillon se tut2 trois heures sonnrent2 une petite cloche discrte et trs douce sonna2 le cortge monastique fit son entre4 ,rien ne pourrait donner l'impression de la religion1 comme ce pas recueilli4 ,vingt enfants de chur s'avanaient d'abord1 puis sur deux lignes1 les lves uniformment vtus de noir1 puis les religieux1 les mains sous leur scapulaire1 la tte encapuchonne1 et enfin l'officiant avec le diacre et le sous-diacre en riches ornements gothiques4 ,l'orgue1 plac au-dessus de nos ttes1 commena une modulation infiniment lente et douce1 prire et supplication1 bien plus que musique1 tandis que moines1 enfants et tout le chur1 inclins vers la croix1 rcitaient les prires secrtes3 puis le ,deus in adjutorium4 ,tous ceux qui ont entendu un office grgorien savent la signification de ces premires paroles de vpres1 dites plutt que chantes4 ,depuis quelques annes1 les bndictins anglais avaient adopt la prononciation italienne du latin1 et cette sourdine la voix naturelle de l'officiant semblait la rendre trs lointaine4 ,tout le chur rpondit4 ,les voix taient mles et de timbre un peu mtallique2 elles s'levaient et s'abaissaient ensemble sous une impulsion rapide4 ,les psaumes se succdrent4 ,c'taient les mmes que j'avais entendus depuis mon enfance et cependant combien diffrents4 ,les endroits mme que j'aimais surtout1 ceux o le son des paroles ne manquait jamais de me transporter loin1 bien loin de la terre de tous les jours1 avaient leur ancien charme1 mais aussi un charme nouveau1 comme si j'eusse assist pour la premire fois un office catholique4 ,ces vpres taient une sorte d'hymne varie et pourtant sans heurts dont le mouvement continu berait et levait1 dont je souhaitais le progrs et redoutais la fin comme d'un drame4 ,aprs les oraisons1 le prieur sortit de sa stalle et lut une courte homlie4 ,sa voix montait et descendait avec les phrases4 ,c'tait la premire fois que je suivais cette mlope de la lecture anglaise qui devait me devenir familire et mes oreilles en restaient tonnes comme du chant des vpres4 ,aprs le salut1 quand la chapelle fut vide et qu'il n'y resta plus que le parfum de l'encens flottant dans la pnombre1 nous passmes chez le ,prieur4 ,c'tait un grand homme1 sans rien d'anglais dans les traits du visage1 figure spirituelle et railleuse4 ,il nous reut avec une aisance d'homme du monde trs diffrente de la politesse ecclsiastique1 nous fit des questions un peu curieuses1 de grand seigneur1 nous dit de revenir tant que nous voudrions et nous congdia4 ,cet accueil aristocratique n'allait pas tout fait avec l'impression potique que je gardais de mes vpres et il m'tonna4 ,je devais m'habituer peu peu trouver ces religieux trs diffrents1 suivant qu'on les voyait au chur1 moines abms devant la grandeur de ,dieu1 ou ,anglais indpendants et l'aise dans le commerce des hommes4 ,tandis que mon jeune compagnon retrouvait ses amis1 un frre convers1 ,irlandais badin1 me montra le rfectoire4 ,c'tait une grande salle gothique plafond peint1 en tout semblable aux halls des collges d',oxford4 ,il y avait une table pour le ,prieur et les pres1 une pour les jeunes profs non prtres1 et une autre pour les frres lais4 ,au milieu1 une chaire prcher o se faisait la lecture4 ,tous les meubles taient anglais et l'on se ft cru bien loin de ,france4 ,aux murs taient suspendus des portraits1 austres figures de moines1 d'abbs et d'vques du ,x,v,ie et du ,x,v,i,ie sicle4 ,allen1 fondateur du collge dans les temps troubls d'lisabeth1 tait l avec sa barbe courte1 son regard clair et sa barrette rouge de cardinal4 ,les vques regardaient du haut de leurs collerettes blanches2 les moines taient raides dans leurs cadres4 ,l'expression de toutes ces figures tait uniformment svre4 ,ces hommes taient bien ceux dont j'avais lu l'histoire dans les livres de ,m4 ,destombes3 ils savaient ce que c'tait qu'tre un ,doway priest1 ou prparer les autres ce titre redoutable4 ,la tristesse de l'exil et plus encore d'une cause vaincue1 les esprances dues1 le courage renouvel1 la pense des traverses prilleuses1 des espions devins ds le port1 des trahisons1 des mandats d'arrt1 de la fuite et des cachettes1 de la ,tour et du procs1 pour aboutir enfin la claie1 au poteau et au gibet de ,tyburn1 se lisaient sur ces fronts ples4 ,dehors1 les enfants jouaient avec des appels et des cris qui n'taient pas ceux de ,france4 ,il me semblait vivre un songe4 ,je revins souvent4 ,ds ma seconde visite1 je fis connaissance avec les bibliothques et nouai promptement une intimit avec elles4 ,celle des ,pres tait sous les combles et contigu une vieille salle de billard toujours dserte4 ,en haut des traves on lisait les inscriptions latines habituelles3 ,patres1 ,concionatores1 ,grammatici1 etc4 ,dans des armoires taient enfermes quelques pices assez prcieuses1 plusieurs des vieilles chansons1 entres autres1 dont ,mac ,pherson avait tir ,ossian4 ,il rgnait dans cette grande pice isole plus que du recueillement et le sentiment de la solitude y causait facilement une sorte d'oppression4 ,je me tenais plus volontiers dans la bibliothque des lves o personne ne venait l'aprs-midi et o les bruits de la maison faisaient un fond de vie sans troubler la tranquillit4 ,il y avait l des journaux et des revues auxquels je ne touchais jamais1 ayant encore pour la vie et le journalier le ddain superbe de la jeunesse4 ,mais1 sur les rayons1 quinze ou dix-huit cents volumes bien relis appelaient l'il et la main3 potes1 romanciers1 biographes1 historiens4 ,je m'merveillais de la largeur d'ides qui prsidait au choix des lectures de garons de seize ans4 ,je me souvenais avec un petit mouvement de rancune que l'on m'avait confisqu un ,vicaire de ,wakefield que je lisais en rhtorique1 et que ,lamartine1 qu'il faut pourtant lire avant vingt ans1 nous tait svrement prohib4 ,je voyais ce que mes jeunes amis anglais lisaient1 j'entendais leurs rflexions3 elles taient saines et franches1 sans pruderie ni outrecuidance4 ,je comprenais mieux ce que j'avais toujours rv3 une ducation base sur la confiance1 sur la certitude que1 dans l'enfance1 un idal d'honneur et de puret trouve presque infailliblement des instincts qui lui rpondent et que la protection outrance qui est l'esprit de l'ducation des ,franais ne fait que reculer des difficults invitables et laisse parfois derrire elle des infirmits sans remde4 ,il rgnait au collge ,anglais une atmosphre d'innocence et cependant je voyais qu' la veille d'en sortir1 les ans taient dj des hommes1 parlant et raisonnant en hommes4 ,un air si doux faisait des tempraments robustes4 ,les enfants n'avaient pas non plus la superstition des succs classiques1 comme on le voit dans les collges o les principes et la mthode de ,mgr ,dupanloup se sont conservs4 ,le premier de classe adul par ses matres et ses camarades1 passablement orgueilleux et merveilleusement prpar trouver la vie incomprhensible et absurde1 n'tait pas connu au collge ,anglais4 ,on n'y connaissait pas non plus l'lve sage1 bien qu'il s'y trouvt quelques tourdis pour faire contraste4 ,les jeunes ,anglais qui laissaient une trace ,saint-,edmund's avaient t la fois des coliers dociles et sans prtentions1 des esprits brillants1 avec une facilit pour le vers ou une loquence naturelle--deux points particulirement estims--et des amateurs de sport habiles ou intrpides4 ,ceux qui le caractre1 l'allure et un rien de tmrit avaient manqu taient promptement oublis ou l'on se les rappelait comme d'intelligents nigauds4 ,les tudes tenaient peine la moiti de l'existence dans cette ducation qui voulait tre une ducation complte4 ,chaque jour1 il y avait de longues heures de libert3 on les passait au foot-ball ou au cricket1 souvent la bibliothque1 parfois sur les bancs1 l'ombre1 dans la cour raccommoder des balles ou des engins de pche4 ,quand il faisait trs froid1 le ,prieur donnait un demi-cong et l'on s'en allait sur la glace des marais1 nombreux autour de ,douai1 ou sur celle du canal1 avec l'ambition de battre certain record trs ancien1 en dpassant une cluse trs lointaine4 ,quand il faisait trs chaud1 le ,prieur donnait un demi-cong et l'on allait se baigner la rivire1 plus tard1 dans une jolie campagne qu'on acheta1 et qui1 en moins de deux ans1 prit la physionomie la plus anglaise du monde1 ou encore l'tang de ,goelzin o l'on pchait la ligne jusqu' la fracheur4 ,on vivait avec les saisons4 ,les dates observes dans la vieille ,angleterre n'taient pas mconnues4 ,on jouait au foot-ball sous le ciel gris et dans le gazon boueux de la ,berce ,gayant tant que durait l'hiver1 mais le ,samedi-,saint ouvrait le temps du cricket3 battes et guichets entraient en jeu et les balles sifflaient par la cour accompagnes du cri inquitant3 heads6 heads6 ,il y avait de vieux congs de fondation1 qu'on appelait carriage-days 7jours de voitures7 du temps o l'on s'entassait dans un char bancs pour aller1 par le pav1 visiter les antiques voisines de ,douai3 ,arras ou ,valenciennes1 plus rarement ,cambrai4 ,il y avait surtout le temps de ,nol o tudes1 corridors et salles taient enguirlands de sapin odorant1 o1 aprs la messe de minuit1 le ,prieur ayant retenu tout le courrier le jetait ple-mle par l'tude cent mains avides1 o l'on passait les journes dans une libert et un loisir dlicieux1 coups de visites aux ptissiers1 et o1 chaque soir1 jusqu' l'piphanie1 on jouait la comdie1 le drame1 et ,shakespeare et mme l'opra1 l'allgre opra-oprette de ,m4 ,sullivan4 ,tout ce mouvement1 ce bruit et cette dissipation restait l'intrieur4 ,douai n'en savait rien et l'on pouvait1 comme je l'avais fait longtemps1 imaginer ces ,anglais modernes sous les traits des contemporains de ,campian4 ,naturellement1 je me fis des amis parmi les religieux4 ,je les tudiais curieusement4 ,il y en avait de gais1 de dlicieusement gais et jeunes1 plus ou moins ,irlandais souvent1 spirituels et railleurs4 ,il y en avait de rflchis1 ,anglais visages ples et au regard profond4 ,il y en avait qui s'ennuyaient et qui ,douai ne suffisait plus4 ,ils voulaient ce que la langue des ,anglais catholiques appelle toujours la mission2 la vie fivreuse que le prtre mne dans les faubourgs de ,liverpool ou de ,cardiff3 la lutte incessante pour disputer de pauvres jeunes filles au mariage mixte ou de vieux hommes abandonns1 l'aumne protestante2 la recherche sans trve de brebis toujours errantes et toujours en danger de se perdre2 ou encore le travail de ,sisyphe pour soutenir une cole4 ,ou bien la nostalgie les avait pris4 ,douai1 o ils taient venus tout petits et qu'ils devaient aimer toujours1 leur devenait odieux pour un temps1 avec ses ciels bas1 sa rivire ternelle et ses maisons closes4 ,home1 home6 ,il leur fallait les prairies et le vert profond du ,midland1 ou les collines de ,malvern ou mme la bise glace des comts du ,nord1 le ,black ,north d'o ils venaient presque tous4 ,le charme subtil du long et profond paysage anglais les avait repris1 celui du ciel changeant1 de la temprature capricieuse1 celui mme de la pluie fconde et chantante que ,wordsworth aimait tant4 ,dans les dernires annes1 le collge fut rig en abbaye et le ,prieur devint abb crosse1 mitre et anneau4 ,ce furent des annes de richesse et d'lgance4 ,un ami opulent vint s'installer au collge et prit plaisir l'embellir1 comme il convenait une abbaye4 ,des constructions s'levrent3 un grand clotre1 un vaste quartier d'htes4 ,toute une partie du collge avec son silence1 son confort1 son luxe solide et discret1 ressemblait un de ces chteaux anglais assis au dtour d'un parc et o la vie semble couler dans une paix ternelle4 ,nous devnmes trs civiliss1 cela se sentit des nuances de prononciation1 des rformes dans le vtement1 des faons dgages qui n'taient pas dans la tradition quand ,douai s'appelait encore ,doway4 ,nous emes des visiteurs distingus4 ,on s'arrtait l',abbaye en allant ,rome ou ,paris4 ,on voyait parfois des voyageuses trs lgantes1 dans la tribune1 pendant la grand'messe3 on apercevait des courriers et des femmes de chambre4 ,je crois bien que tous les ,pres n'approuvaient pas cette agitation insolite4 ,la tradition bndictine a toujours mis quelque chose de seigneurial dans l'hospitalit1 mais ,douai tait une abbaye trop rcente et rappelait des souvenirs trop svres1 pour que le changement ne ft pas peru4 ,on le sentait1 quand un bndictin voyageur1 plerin de l'rudition monastique1 comme ,don ,mackey1 le savant diteur de saint ,franois de ,sales1 s'arrtait quelques jours ,saint-,edmond4 ,la joie tait toute autre sur certains visages que si l'on et vu un pair hrditaire4 ,le passage de ces moines savants tait une fte et faisait sentir une fiert4 ,je prenais ma part de ce bonheur familial3 un moine savant m'apparaissait comme la ralisation d'un double idal1 et le tranquille sourire de ces hommes attachs au pass1 comme nous le sommes au prsent1 et lisant les journaux comme des pices d'archives1 tait une grande leon4 ,la plupart de ces religieux taient libraux en politique4 ,le clerg de la ville1 se plaignait parfois de ce qu'ils ne voulussent lire aucun journal d'opposition et crussent l'avenir du rgime rpublicain4 ,ils taient ,anglais et concrets1 respectueux des pouvoirs tablis et convaincus qu'un fait s'impose par lui-mme et qu'il faut tre ,franais pour attacher une importance souveraine une ide qui n'est encore qu'une ide4 ,cette bonne foi et cette faon britannique d'envisager l'histoire1 devaient tre branles par un coup foudroyant4 ,j'avais quitt ,douai depuis longtemps1 quand la loi sur les ,associations vint en question1 mais je profitais de toutes les occasions pour y revenir et je me proccupais du sort de mon cher vieux collge4 ,les ,pres vivaient dans une grande srnit4 ,ils taient dans leur maison depuis trois cents ans3 qui pouvait dire que leur existence ne ft pas autorise8 ,d'ailleurs1 la droiture de ,m4 ,waldeck-,rousseau avait t vidente1 et ,m4 ,combes n'tait pas si noir qu'on le disait4 ,n'avait-il pas fait des promesses solennelles aux dputs de la circonscription et au maire de ,douai8 ,j'essayai vainement d'branler cet optimisme d'honntes gens incapables de souponner la fourbe4 ,il y avait des moyens faciles de tourner la loi1 et de mettre le collge l'abri pendant la tourmente4 ,ces finesses lgales ne plurent pas la simplicit bndictine4 ,un beau jour1 au moment mme o l',abb recevait la nouvelle et formelle assurance que ,m4 ,combes se garderait bien de toucher aux fondations britanniques1 le liquidateur se prsenta muni de papiers authentiques1 et mit les scells partout4 ,ainsi finit le ,collge ,anglais de ,douai1 aprs trois sicles d'existence1 et ainsi finit l'un des plus charmants rves veills que j'aie faits4 ,dans la stupide proscription en bloc que ,combes fit des ordres religieux1 l'expulsion des ,bndictins ,anglais fut une brutalit plus stupide que les autres1 et je ne la pardonnerai pas facilement ce garde champtre dont le hasard fit un premier ministre4 ,j'ai un serrement de cur1 chaque fois que j'aperois du chemin de fer la petite flche aigu qui signale de loin le chef-d'uvre de ,pugin4 ,jamais plus1 je n'entrerai dans cette chapelle2 je n'entendrai plus ces voix tout ensemble amies et trangres4 ,avec un grand pan de l'histoire religieuse de la ,france1 un grand pan de ma vie s'est croul4 ,mai #aijd4 ,,la ,,trappe ,des prairies et des bois1 dans un long pays onduleux et vert1 puis1 une belle fort borde de bruyres roses1 puis une plaine dserte1 quoique fertile et cultive comme un jardin1 et droite1 prs de la lisire du bois1 la ,trappe1 triste et silencieuse1 sous un ciel de septembre1 bleu et blanc et agit4 ,je ne l'ai pas revue depuis mon enfance4 ,la brique fine et les pierres bleues de la chapelle me semblent un peu plies2 l'ardoise grise des toitures aussi2 les thuyas et les sapins qui font au monastre une ceinture sombre ont extraordinairement grandi2 on ne voit pas une forme humaine dans la campagne3 pas apparence des carrioles sonnantes qui amenaient les gais plerins d'antan3 je trouve que le paysage est devenu plus fort1 plus rude1 plus rel et moins potique que lorsque je le voyais par mes yeux d'enfant3 ces arbres grandis1 secous par un vent d'ouest inquitant me font sentir que vingt ou vingt-cinq ans ont pass et que ma vie passe aussi4 ,les moines ont lev une sorte de tumulus disgracieux sur lequel est un calvaire4 ,on suit toujours le mme chemin de terre1 le long du bois1 et1 en approchant de l'htellerie1 le mme sentier un peu plus troit entre les sapins largis4 ,une forme brune va et vient aux abords de la petite porte d'entre3 c'est le frre htelier qui promne sa mditation1 tandis que les autres font la sieste4 ,il faut faire un peu d'instances pour entrer3 on ne reoit plus les htes comme autrefois1 on a fait une rforme3 d'ailleurs midi vient de sonner et le frre cuisinier sera parti4 ,j'insiste1 il y a si longtemps que je ne suis venu1 je ne drange pas souvent les habitudes de la communaut2 d'ailleurs je mangerai n'importe quoi4 ,le frre htelier rflchit3 le cas lui parat grave et exceptionnel4 ,enfin son front s'claircit1 il sourit3 oui1 oui1 entrez6 il y aura toujours des pommes de terre et une omelette4 ,nous traversons la cour de l'htellerie4 ,rien n'a chang3 les espaliers tapissent toujours la faade1 des petites pommes du ,japon brillent comme autrefois dans une haie qui coupe le jardin en deux2 seulement1 je m'tonne de voir que tout est devenu plus petit4 ,l'ancien pre htelier est mort1 trs mort4 ,celui auquel le frre me prsente dans le vestibule dall de grandes pierres bleues est un homme d'au moins soixante-quinze ans1 trs maigre dans sa robe blanche1 l'air frileux malgr le soleil qui lutte nerveusement avec le vent1 le regard lointain sous des paupires lourdes4 ,un prtre qui finit sa retraite est debout dans la salle des htes1 bouclant son sac4 ,il embrasse le pre htelier1 ils se font des adieux naturels et sincres o ils parlent de la mort et du temps en termes simples qui saisissent4 ,le prtre parti1 je m'assieds4 ,la salle est haute1 blanche et froide4 ,une grande horloge l'emplit de son tic-tac4 ,certainement la ,trappe tait moins triste autrefois1 ou cette heure de midi est plus silencieuse et vide que la nuit4 ,le vieil htelier va du guichet de la cuisine la table1 sans rien dire et avec une lenteur surnaturelle3 il apporte une assiette1 un verre1 une bouteille de bire forte4 ,la figure du frre cuisinier parat au guichet1 il me fait signe1 il ne m'en veut pas1 il va me faire mon omelette4 ,en effet1 la voil qui arrive1 infiniment lente1 puis trois pommes de terre et du fromage4 ,nous disons alors le bndicit et le vieil htelier s'assied ma gauche1 un peu fatigu d'avoir t tant de fois du guichet la table4 ,l'horloge tique-taque bruyamment1 scandalise de voir qu'on mange cette heure1 elle fait un grand ronflement mtallique et mcontent et sonne midi et demi avec un profond soupir4 ,le pre htelier me parle4 ,sa voix est comme son regard1 trs lointaine4 ,jamais je n'ai entendu de voix semblable3 on dirait la voix d'une me et je prte l'oreille dans le profond silence de la chambre4 ,le ,pre devine1 je ne sais comment1 que je demeure ,paris3 il me fait des questions2 nous parlons de l'abb ,loisy1 de l'extrme difficult de se maintenir dans la bonne doctrine quand on s'carte de la tradition1 du danger de l'orgueil4 ,de temps en temps la voix lointaine expose longuement et avec une sorte de complaisance des objections subtiles et redoutables1 mais un texte de la ,bible ou d'un saint ,pre vient toujours propos pour renverser le vain chafaudage4 ,ces hommes n'ont donc pas lu1 dit le pre1 ce que le ,saint-,esprit lui-mme dit dans l'criture sainte4 ,bientt ce vieux pre htelier m'intresse vivement4 ,dans la rgion loigne d'o sa voix s'lve il a des penses qui tonneraient singulirement ceux qui regardent un ,trappiste comme un automate habill de bure4 ,voil soixante ans qu'il est la ,trappe o il est entr presque enfant1 et sa personnalit est autrement marque que celle de la plupart des gens du monde4 ,je m'aperois bientt que1 sans qu'il s'en doute1 il a des gots de raffin1 d'artiste et de pote4 ,il a eu un jour une discussion avec un monsieur qui devait tre un professeur et dont les ides religieuses qu'il se rappelle et rsume merveille1 lui faisaient horreur4 ,cet homme souffrait de ses doutes et sa figure avait une noblesse dans son inquitude4 ,il y a de ces malheureux1 me dit le pre1 qui seraient des saints si ,dieu les clairait4 ,on voit bien qu'il a une sympathie pour tout homme qui sent vivement4 ,il aime la beaut1 l'art1 l'loquence4 ,il s'tend sur la puissance de parole du ,pre ,abb qui est encore trs jeune et a une facilit incroyable4 ,l'lgance le ravit4 ,il me dit tout coup qu'il est tranger1 il est n dans une vieille ville des bords du ,rhin4 ,on ne s'en douterait gure3 sa phrase lente est d'une puret singulire4 ,c'est qu'il a toujours pris plaisir remarquer des termes choisis et une prononciation distingue4 ,l'anne dernire1 des ,westphaliens sont venus visiter la ,trappe3 il a t frapp de la diffrence de leur allemand d'avec celui de la province rhnane4 ,l'un d'eux1 un monsieur videmment du grand monde1 avait une faon dlicieuse de prononcer le mot achtzig4 ,et la voix lointaine rpte achtzig1 achtsig1 avec complaisance4 ,je m'tonne qu'un ,trappiste qui n'a commenc parler qu' soixante ans aime tant le beau langage et ait appris parler si bien4 ,le vieil htelier sourit4 ,apparemment on parle1 la ,trappe1 bien plus que je ne croyais4 ,on parle pendant le noviciat et quand on fait ses tudes1 on parle au chapitre et il semble mme qu'on y parle quelquefois avec animation1 on prche1 on va voir le ,pre ,abb4 ,en somme on a une vie bien moins renferme que je ne supposais1 et il y a quelque mrite1 mme un ,trappiste1 tre obissant1 charitable dans ses jugements et modr dans leur expression4 ,le pre htelier est vieux1 il a connu plusieurs abbs1 il n'est donc pas craindre que je sache quel est celui dont il parle et qui est depuis longtemps dans son tombeau4 ,eh bien6 celui-l avait plus de zle que de science4 ,parfois1 au chapitre ou l'glise1 il lui arrivait de laisser chapper des affirmations surprenantes et qui faisaient se relever les ttes avec un mouvement tonn4 ,le pre htelier attendait un jour ou deux1 puis allait frapper la porte de l',abb4 ,mon ,rvrend ,pre1 vous avez dit ceci ou cela4 ,vous avez surpris la communaut4 ,l',abb rpondait qu'il avait vu cette doctrine dans un livre1 mais le livre ouvert et le passage lu il paraissait toujours que le pre abb n'avait pas bien lu4 ,cet ,abb-l n'aimait pas le pre htelier444 ,le pre htelier reste silencieux un long moment3 il me regarde de ses yeux teints4 ,tout coup sa voix lointaine se fait plus tnue encore pour une confidence3 ce ,pre ,abb tait ,jansniste4 ,un beau jour le pre htelier entrant chez lui l'improviste l'avait trouv lisant1 quoi8 l',augustinus4 ,nouveau silence pendant lequel cette rvlation me jette dans un abme de rflexions et de doutes4 ,l'horloge affirme avec force que le pre htelier n'aurait pas d raconter cela4 ,le vide et le silence de la salle bourdonnent mon oreille4 ,je me sens un peu mal l'aise pour expliquer au vieux ,trappiste que1 malgr ce que je viens d'entendre1 je regarde toujours la ,trappe comme une ,thbade et que peut-tre l',abb se servait du gros livre de ,jansnius comme ,chrysale de son ,plutarque4 ,par bonheur1 on entend dans le vestibule les clats d'une voix jeune et bruyante4 ,cette voix rpte qu'avec de la bire1 du pain et du fromage on djeune fort bien4 ,la porte s'ouvre et un jeune cur parat au seuil1 un peu ple d'avoir eu trop faim4 ,on s'empresse et un troisime djeuner1 vrai djeuner d'anachorte cette fois1 remonte bientt de la cave4 ,le pre htelier regrette la conversation thologique o nous tions1 mais1 comme il faut tre hospitalier1 il met le discours sur la ,sparation4 ,le jeune cur est intarissable4 ,il dclare que tout le monde mourra de faim1 mais que le ,pape ne peut songer une minute accepter la loi4 ,sa paroisse est peuple de paysans avares qui ne donneront jamais un sou4 ,n'importe4 ,il faut lutter4 ,on dira la messe dans une grange et on verra bien qui tient la religion et qui n'y tient pas4 ,le frre htelier qui est un ami du jeune cur est rentr avec lui4 ,il l'coute silencieux1 approbateur et un peu narquois1 en prenant de larges prises de tabac4 ,bientt1 comme il est ,belge1 il commence un parallle complaisant entre la situation des catholiques dans son petit pays et celle des catholiques de ,france4 ,vous tes pourtant trente-six millions1 dit-il4 ,le jeune cur sait bien que c'est vrai1 puisque c'est dans les gographies4 ,il mange un peu nerveusement son ,port-,salut4 ,cependant le frre htelier1 poursuivant ses avantages1 fait un tableau paradisiaque de la vie paroissiale et ecclsiastique au diocse de ,namur4 ,il apporte des chiffres4 ,peu peu la conversation dvie et le pre htelier lui-mme1 sortant d'une rverie1 commence parler millions et millionnaires4 ,le frre htelier s'assied et continue de manier avec aisance des sommes normes4 ,le jeune cur malin laisse entendre que les ,trappistes sont immensment riches et le frre htelier1 pour ne pas rpondre1 prend plusieurs prises coup sur coup4 ,une heure et demie approche4 ,c'est l'heure de la visite4 ,j'ai fait passer ma carte au ,pre ,abb et on vient dire qu'il m'attend dans la galerie4 ,ce ,pre ,abb est tout jeune1 d'allure presque lgante4 ,il me laisse peine baiser son amthyste4 ,il met aussitt la conversation sur des sujets qui ne m'ennuieront pas4 ,on se croirait chez un de ces religieux curieux et polis qu'on rencontre ,rome et qui savent parler de tout4 ,moi-mme je prends le ton du monde444 ,une heure et demie sonne4 ,le ,pre ,abb a quelque affaire4 ,nous nous sparons sans que je songe que nous sommes au dsert et sans que le pre abb me dise qu'il faudra mourir4 ,la visite commence4 ,on traverse les clotres couverts d'inscriptions austres et orns d'un chemin de croix4 ,on traverse l'glise o se clbre l'office nocturne1 puis le dortoir avec la tte de mort qui invite si trangement au sommeil4 ,puis on monte dans les greniers de la brasserie o rgne l'odeur du grain brl1 on visite la ferme o un chien d'aspect terrible vient demander frocement une caresse au pre htelier4 ,celui-ci ne parle presque plus4 ,il glisse travers le monastre sur ses vieux souliers appesantis4 ,au sortir d'une cour1 nous nous trouvons dans un petit cimetire o l'ombre de la haute abside de l'glise fait rgner une grande fracheur et une tranquillit ternelle4 ,les petites croix noires portent toujours en lettres blanches l'inscription ,frre ,n41 mort l'ge de444 ans4 ,la visite est finie et je vois que le pre htelier est bien fatigu4 ,il est vieux pour ainsi monter et descendre4 ,je demande retourner l'glise4 ,je m'agenouille dans la tribune d'o l'on voit fuir les lignes souples de la vote ogivale4 ,le soleil a envahi toute la partie suprieure de l'glise et l'on sent une tideur4 ,cependant le vent d'ouest continue se jouer follement dehors1 dans les arbres et sur les toits3 il chante et gronde et siffle et souffle pour rire sur l'armature plombe des vitraux4 ,je mdite sur le calme de cette solitude1 je fais des comparaisons et des examens de conscience4 ,a trois heures je remonte bicyclette4 ,la machine agile me porte4 ,je traverse des bois1 des prairies1 des plateaux o l'herbe sche ondule4 ,parfois la route fait le gros dos et je vois de grands paysages calmes4 ,dans le ciel bleu les nuages blancs font aussi des randonnes4 ,septembre chante partout sa chanson mlancolique4 ,septembre #aije4 ,,la ,,vall,e ,,du ,,cadi ,,et ,l',,abbaye ,,de ,,saint-,,martin ,,du ,,canigou ,aprs trente heures d'une course vertigineuse travers le pays de ,france1 dans la brume de dcembre et les tnbres glaciales1 puis1 soudain1 au rveil1 sous un ciel trs bleu1 dans des campagnes blanches semes de villes blanches aussi1 le long de la ,mditerrane ou par-dessus les tangs sals1 on arrive enfin ,perpignan4 ,vieille ville o ne rsonne que le catalan scand1 o l'on voit des mantilles et des foulards sur des costumes parisiens1 des figures fines et des yeux noirs1 et que l'on jurerait espagnole1 si les ruelles les plus tortueuses1 celles o les tages dbordants se penchent plus menaants1 ne portaient sottement les noms de nos gloires rpublicaines1 depuis ,rouget de l',isle jusqu' ,gambetta et probablement ,ferry4 ,ce sentiment des harmonies entre les noms et les rues est commun toutes les municipalits du ,midi4 ,au del de ,perpignan1 le chemin de fer s'engage dans la valle de la ,tet4 ,la fertilit de cette valle l'a rendue clbre4 ,je l'ai vue presque entirement couverte des eaux qu'y amnent d'innombrables canaux d'irrigation3 seuls les oliviers jetaient sur ces campagnes les couleurs de la vie2 mais on imagine aisment ce que doit tre la ferie de cette vgtation quand la fleur des amandiers se mle au feuillage des vignes et des figuiers dans des champs que sparent des haies de grenadiers et d'agaves4 ,deux chanes de montagnes courent paralllement la voie ferre3 droite les ,corbires1 gauche les ,pyrnes1 ou plutt les ramifications sans nombre qui aboutissent l'norme massif du ,canigou4 ,peu peu ces montagnes se rapprochent et s'lvent4 ,quand on a dpass ,ille1 la marche du train devient pnible2 la ,tet1 rapide et encaisse1 n'est plus qu'un torrent2 des villages tristes s'accrochent rougetres et serrs au flanc des montagnes2 tout devient pauvre et austre4 ,cette sensation de dsert va croissant4 ,les stations sont de plus en plus grises1 petites1 provisoires2 rien n'y remue1 personne presque qui descende ou qui monte4 ,enfin1 on atteint ,prades2 la locomotive y entre sans bruit1 sans arrt brusque2 on sent bien qu'elle est fatigue de sa course et qu'elle n'ira pas au del4 ,en voiture6 ,nous montons dans une diligence attele de trois jolis chevaux tarbes fins et nerveux4 ,bien qu'il fasse un vent terrible et que des flocons de neige voltigent dans l'air1 je me serre dans mon manteau et je prends la seule place qui convienne un vrai voyageur1 ct du cocher4 ,ce cocher-l n'est pas du tout vulgaire3 il a la barbe aussi noire que n'importe quel ,catalan bien marqu1 et avec cela1 chose plus rare1 une expression intelligente et ouverte2 d'ailleurs1 nullement loquace2 je commence une tude approfondie de la langue catalane en demandant avec -propos comment on dit cheval4 ,cela se dit caball4 ,nous traversons ,prades4 ,honnte sous-prfecture sans prtentions dplaces4 ,nous la traversons d'un train d'enfer4 ,en ,roussillon les chevaux ne connaissent que deux allures3 ou bien ils brlent le pav en faisant feu des quatre pieds1 ou bien ils s'avancent rveurs et la tte baisse ct d'un montagnard aussi peu press qu'eux4 ,la route conduit en ,espagne par ,montlouis et ,puigcerda4 ,a droite1 la ,tet coule dans un profond ravin sur un lit de cailloux multicolores4 ,de tous les cts1 la montagne2 vis--vis1 tage en une multitude de terrasses soutenues par des murailles en pierres sches et couvertes des derniers oliviers4 ,au loin1 le vieux ,canigou1 ternellement chauve et blanc4 ,nous dpassons ,ria4 ,un pont romain dessine son ossature branlante en face d'une construction d'aspect sinistre1 moiti glise1 moiti forteresse4 ,la valle va se resserrant4 ,bientt elle n'est plus qu'un dfil4 ,la route serpente entre les parois pic de la ,trencada d',ambulla3 des roches montent d'un seul jet des centaines de pieds1 bizarres1 taillades1 brles1 avec des pointes aigus ou des blocs surplombant en quilibre4 ,nous croisons peu de distance un chevrier et un muletier1 deux types si essentiellement pyrnens4 ,a six kilomtres de ,prades1 on se trouve inopinment en face de l'tonnante petite forteresse de ,villefranche1 vrai bijou enchss dans un dfil troit et profond4 ,la valle se bifurque3 une route monte gauche vers le ,canigou2 sous le pont qui donne accs dans la ville1 un torrent assez considrable rejoint la ,tet avec une cume et un grand bruissement contre les roches4 ,cette route est celle de ,vernet2 ce torrent se nomme le ,cadi2 la valle troite dans laquelle il coule est celle o j'ai pass quatre mois d'hiver4 ,elle n'est pas bien vaste la valle du ,cadi3 elle n'a pas deux lieues de long1 il s'en faut1 et je crois qu'aux endroits les plus larges1 ceux qui donnent aux petits ,catalans l'ide d'une vaste plaine1 elle a bien cinq cents mtres4 ,elle compte en tout quatre villages3 ,villefranche1 ,cornell1 ,vernet et ,castell4 ,que de fois j'ai fait dans un aprs-midi l'inspection complte de mes domaines en marchant au petit pas6 ,mais si ma valle est petite1 elle est trs belle et intressante4 ,le ,canigou la domine3 il l'enferme dans ses bras gigantesques2 un ciel presque toujours pur l'claire1 un peuple curieux1 franais de cur mais espagnol de murs1 l'habite2 et dans ces quatre hameaux forms de maisons croulantes1 il n'est pas un endroit qu'un monument1 un site1 une lgende1 une chronique ne dsigne l'attention du voyageur4 ,petite valle1 tant de fois parcourue1 tudie1 scrute1 apprise par cur2 tant de fois admire quand le soleil la parait de fte1 et parfois1 maudite tout bas1 quand le brouillard faisait voile lourdement au flanc des montagnes1 ou quand le vent1 force de chercher une entre dans ce massif rocheux1 s'y prcipitait follement2 quand une chambre d'htel1 froide1 triste1 et dont la main d'un ami ne heurtait jamais la porte faisait songer au petit cabinet de travail chaud et rang1 o la lumire de la lampe filtrait sur les livres travers l'abat-jour rose4 ,villes d'hiver6 jouets du soleil1 esclaves de ses caprices2 c'est lui qui fait les bons et les mauvais jours1 la joie et la tristesse1 la vie et la maladie4 ,heureux celui qui son larynx ou sa poitrine permettent de choisir son temps et de mettre un ciel pur dans son itinraire6 ,villefranche1 dire vrai1 n'est pas absolument dans la valle du ,cadi1 bien que celui-ci roule contre ses murailles3 elle est dans la valle de la ,tet4 ,mais elle est si prs de notre valle2 elle tait tellement dans le rayon de mes flneries1 surtout elle est si jolie que ceux qui la verront aprs moi comprendront l'adoption et l'annexion4 ,on prouve une surprise dlicieuse1 la premire fois qu'on l'aperoit au tournant de la route3 forteresse en miniature1 svelte1 gracieuse1 et en mme temps crne et comiquement menaante4 ,brave petite ville6 ,comme elle a bien compris sa mission6 ,penser qu'elle est l en sentinelle perdue contre la pauvre chre vieille ,espagne6 ,aussi1 pas de ces monticules sournois1 ouats de gazon1 et dissimulant de vrais monstres1 des inventions dtestables de meurtre4 ,non1 non2 mais des bastions l'air chevaleresque1 avec1 aux angles1 des tourelles en encorbellement gracieuses et finies1 des remparts crnels soigneusement couverts en prvision d'une arquebusade plongeante1 un pont-levis levier et chanes1 une porte en marbre rose4 ,et la petite ,villefranche s'largit tant qu'elle peut2 elle se fait grosse1 elle se fait grande1 elle se guinde sur chaque ct de la montagne3 impossible de passer6 ,il faut subir l'humiliation des fourches caudines du pont-levis4 ,on franchit la porte1 on aperoit un corps de garde1 des magasins1 des portes numrotes1 des avis brefs et militaires4 ,il y a une gurite4 ,on sent bien qu'on aura des explications fournir1 qu'on sera peut-tre conduit devant ,m4 d',artagnan1 commandant de place4 ,mais il n'y a personne dans la gurite1 personne dans les corps de garde1 et rien dans les magasins4 ,j'ai vu un jour toute la garnison dans la grand'rue4 ,le commandant de place1 un digne garde d'artillerie sans autre chose de d',artagnan que le sabre et le manteau1 causait avec une toute petite fillette aux yeux interrogateurs et candides1 et la garnison compose d'un seul et unique artilleur se promenait en bourgeron blanc1 en portant alternativement chaque pied d'un ct du ruisseau l'autre3 ce jeu paraissait l'amuser beaucoup4 ,les troupes de ,villefranche n'ont pas toujours t rduites un effectif aussi peu imposant4 ,avant la ,rvolution1 le rgiment de ,lorraine tout entier y tenait garnison1 et jusqu' ces dernires annes quelques compagnies du #afj;e de ligne avaient leur quartier dans ce qu'on appelle le chteau4 ,c'est un fort1 vieux style1 construit comme toutes les dfenses de la place1 par ,vauban4 ,il s'lve mi-cte1 quelque cent cinquante mtres au-dessus de la ,tet et commande la route de ,prades1 celle de ,puigcerda1 et mme1 prcaution peu ncessaire1 celle de ,vernet4 ,ce nid d'aigle devait tre inabordable1 et il n'est pas impossible qu'il ait encore aujourd'hui sa valeur stratgique3 en tout cas on prend toujours soin de vous avertir qu'il est dfendu de dessiner ou de prendre des photographies aux alentours1 sous les peines les plus svres4 ,ce fort tait en mme temps une prison d'tat4 ,je regrette de ne pouvoir dire que le ,masque de ,fer y fut enferm3 les lecteurs de ,miss ,radcliffe se consoleront en apprenant que ses murailles servirent de tombeau deux hrones d'un sombre drame3 deux complices de la ,brinvilliers4 ,quoi qu'il en soit1 le chteau est maintenant dsert3 les sous-lieutenants qui y billaient1 y jouaient aux cartes ou y lisaient autre chose que ,miss ,radcliffe1 ont d boucler leur valise avec un certain plaisir3 la socit ne devait pas tre anime4 ,pourtant1 ,villefranche est une petite ville distingue2 mme dans ces jours de dcadence1 elle a encore un notaire1 un mdecin1 un juge de paix et le meilleur billard du pays4 ,les maisons1 presque toutes trs vastes1 ont cet air de mlancolie qui trahit le regret de jours meilleurs2 la grand'porte ouvre sur ces passages vots1 retraits brusquement couds qui donnent tant de pittoresque aux constructions espagnoles2 presque toutes les baies sont cintres2 certaines fentres avaient des bordures et des meneaux sculpts1 mais ces richesses ont t peu peu dcouvertes et enleves par les touristes qui ravagent le pays2 il n'en reste que deux ou trois4 ,en revanche1 on trouve encore beaucoup de pices curieuses de ferronnerie1 cette autre grande coquetterie de l'architecture espagnole3 des grillages de fentres1 des balustrades de balcon1 des rampes en fer forg4 ,les guides1 en parlant de ,villefranche1 ne manquent jamais d'ajouter qu'elle est entirement btie de marbre rose4 ,ces deux mots ne sont-ils pas feriques8 ,les potes les plus oss1 en dcrivant les villes les moins relles1 ont souvent dit qu'elles taient en marbre1 mais pas rose4 ,or ,villefranche est rellement btie en marbre rose4 ,malheureusement on ne s'en aperoit pas4 ,le marbre n'est pas taill1 et une poussire sculaire a terni les reflets rougetres que les facettes ont pu donner4 ,villefranche est donc plutt grise4 ,ce marbre rose1 si commun dans les ,pyrnes que les montagnes en sont colores1 est d'un usage journalier dans la construction3 on en fait des bordures de trottoirs1 des rebords de fentres1 des pilastres de portes4 ,quand il est poli ou mouill1 il prend une couleur riante de chair nuance1 rose et fine4 ,l'glise est un vieux monument datant au plus tard du ,x,i,ie sicle1 mais dans un tat parfait de conservation4 ,les moindres villages du ,roussillon ont souvent des glises aussi anciennes et dont certaines parties sont parfois trs belles4 ,ce sont des tmoignages touchants de la pit du peuple pendant la domination des rois d',aragon4 ,on entre dans l'glise de ,villefranche par deux portails sculpts dont l'un supporte une belle archivolte rubans et fleurons2 les ferrures de la porte sont remarquables4 ,l'intrieur1 trs mal clair et d'une fracheur glaciale1 se compose de deux nefs grandes arcades surbaisses portant sur des piliers massifs4 ,la grande nef se termine par une silleria1 isole1 suivant l'habitude espagnole et dont une stalle en particulier m'a paru d'un travail ancien et dlicat4 ,jusqu' la ,rvolution1 il y eut ,villefranche une collgiale dpendant de celle de ,cornell et compose de cinq ou six chanoines4 ,ils entraient dans ces stalles par une ouverture place au fond de l'glise et communiquant directement avec leur maison3 le peuple n'avait directement accs que dans la seconde nef beaucoup moins orne4 ,le matre-autel colonnes canneles est trs beau4 ,les autels latraux sont dcors1 comme dans tout le pays1 d'ex-voto1 de fresques surajoutes et d'un trs mauvais got1 de statues couvertes de soie1 de velours et de bijoux4 ,l'ensemble n'est nullement banal3 la nef principale1 conue sur de larges proportions1 est imposante et vraiment monumentale4 ,j'ai vu dans la sacristie des archives assez importantes1 mais dont malheureusement on n'a fait qu'un essai de classement2 elles devraient tenter un rudit curieux de l'histoire ecclsiastique de ce pays o presque chaque village avait une fondation monastique et o les documents ne manquent pas4 ,villefranche1 en catalan ,villafranca1 s'est aussi appele ,liberia4 ,elle est fire de son nom et il semble qu'en effet elle ait t jalouse de ses fueros2 en tout cas1 elle n'a pas craint1 l'occasion1 de jouer son petit rle rvolutionnaire4 ,avant mme la conqute de ,richelieu1 elle s'tait offerte aux ,franais sous la condition de conserver ses privilges2 aprs l'annexion du ,roussillon1 il parat que les sentiments de la fire petite ville changrent de nouveau1 car en #afgd les principales familles ourdirent contre la ,france une conjuration dont les dtails ne manquent pas d'un intrt romanesque4 ,pendant la nuit du vendredi au samedi de la ,passion1 deux cents ,espagnols devaient s'enfermer dans une vaste grotte appele aujourd'hui ,corta ,bastera1 une petite distance des fortifications4 ,des miquelets portant leurs armes caches dans des bottes de paille entreraient sitt l'ouverture des portes2 un signal donn1 ,espagnols1 habitants et miquelets tomberaient sur la garnison2 un corps de troupes parti la veille de ,puigcerda n'aurait plus qu' entrer dans la ville et le ,conflent redevenait espagnol4 ,ce plan choua par la trahison d'une femme4 ,l'amour fut plus fort que le patriotisme4 ,la fille d'un des principaux conspirateurs1 doa ,iez de ,llar1 ayant entendu1 travers une cloison1 qu'on jurait la mort des ,franais1 courut avertir son amant1 ,m4 de ,perlan1 lieutenant du roi4 ,quelques heures aprs1 les conspirateurs taient arrts et appliqus la torture4 ,le pre d',iez prit de la main du bourreau1 et sa tte fut expose dans une cage de fer sur une des portes de la ville4 ,que si l'on me demande ce qu'il advint d',iez1 je rpondrai1 mon grand regret1 que je l'ignore3 son histoire1 avec de semblables dbuts1 n'a pu tre que trs dramatique4 ,je sais cependant sa dcharge que1 d'aprs une ancienne relation catalane1 elle ne fut pas seule coupable1 et que le vrai dlateur fut un transfuge espagnol du nom de ,colominz3 ce tratre fut1 malgr tout1 enterr dans l'glise2 on y voit encore sa tombe2 comme celle de ,jansnius dans la cathdrale d',ypres1 elle ne porte qu'un nom et une date4 ,telle est la petite ,villefranche4 ,j'avoue ma prdilection pour elle3 son caractre1 sa physionomie et son histoire m'avaient sduit4 ,je suis descendu souvent jusqu' quelque distance de ses portes pour voir le soleil se coucher derrire elle2 elle avait1 cette heure1 un charme indicible2 son beffroi1 son glise1 le clocher des ,franciscains1 les crneaux du rempart semblaient d'une lgret arienne sur le brillant transparent qui courait d'une montagne l'autre4 ,cette porte d'or me paraissait une entre merveilleuse sur le pays d',espagne dont je n'avais rien vu alors1 pays fantastique1 voqu en lisant ,gautier et ,irving1 champ de rves sur lequel les collgiens s'attardent1 les yeux fixes1 en feuilletant l'atlas1 comme le voyageur l'indicateur et en se rptant des noms qui sont des pomes4 ,remontons maintenant le cours du ,cadi4 ,le jeune cervel descend vers la ,tet en courant tant qu'il peut4 ,combien diffrent des grandes rivires de la plaine1 majestueuses1 calmes dans leur force1 routes mouvantes et nourricires de provinces6 ,il court sans cesse1 ni trve1 ni raison2 sautant par-dessus les galets1 roulant d'un air distrait quand sa route est droite mais cumant de colre aux tournants2 tantt brillant comme l'argent et jetant des tincelles1 tantt presque profond et dplaant avec rgularit des nappes paisses d'un vert transparent1 mais toujours irrflchi1 bruyant et vain comme la jeunesse4 ,il suit le pied d'un chanon sans importance o croissent en foule les cystes aux feuilles de laurier et qu'il faudrait voir quand le printemps s'est vraiment dclar et que ces arbustes se couvrent de fleurs4 ,la route monte paralllement au torrent2 elle devient raide3 ,villefranche n'est qu' cinq kilomtres de ,vernet et celui-ci est plus de deux cents mtres au-dessus4 ,entre la route et le rio1 ce qu'il y a de plaine est assez cultiv3 quelques champs1 quelques prairies maigres et ples bordes de saules mutils1 des mtairies entoures de grands noisetiers4 ,il n'y a pas de haies4 ,chacun isole son bien en levant autour un rempart de pierres sches ramasses dans le torrent4 ,quelques-unes de ces murailles grises sont construites avec d'normes galets qu'un homme ne remuerait pas2 parfois elles s'largissent et le sentier continue sans peine sur la crte sa route sans cesse interrompue4 ,des arbres y jettent racine2 les branches se dforment au gr des blocs qu'elles treignent2 on enfonce des pierres dans les fentes de l'corce1 elle se referme avec le temps et l'on ne distingue plus ce qui est pierre de ce qui est bois4 ,souvent une espce de lierre petites feuilles colle sa trame sur l'appareil cyclopen de ces murs et semble vouloir les cimenter4 ,on se promne avec quelque difficult dans le ddale de cette sorte d'chiquier2 l'impression gnrale est mlancolique4 ,c'est dans un cadre peu prs semblable que ,manzoni a plac le grand paysage calme sur lequel s'ouvrent les ,fiancs2 c'tait entre des murailles pareilles que don ,abbondio s'avanait rveur1 tenant son brviaire derrire son dos et faisant voler droite et gauche les cailloux du chemin4 ,a gauche de la route1 des montagnes rousses1 ravines1 incultes et assez disgracieuses viennent s'arc-bouter contre le ,canigou4 ,le gant des ,pyrnes-,orientales apparat de l tout environn de majest4 ,aux environs de ,figuires et de ,gerone d'o on le voit isol et prcis comme sur la carte1 mme des portes de ,perpignan1 on peut en avoir une vue panoramique plus tendue4 ,ses innombrables ramifications accourent vers lui de tous les points de l'horizon2 ses quatre pics se sparent et se dtachent plus nettement2 mais en remontant de ,villefranche vers ,cornell1 si sa composition parat moins complexe1 combien elle gagne en unit1 en harmonie et en sublimit4 ,les contreforts du sommet s'tagent de chaque ct avec une rgularit parfaite2 ils s'lvent et se dploient lentement en immense ventail1 tantt rocheux et pres1 tantt assombris et marbrs par ce qui reste des anciennes forts de pins4 ,enfin1 au milieu1 le pic suprme1 continuant rgulirement la crte1 s'lve en courbe presque parfaite4 ,un immense plan neigeux d'une blancheur blouissante descend vers un lac cach un peu plus bas4 ,souvent1 au lever du soleil1 ce glacier s'entoure d'une ceinture de nuages1 mais le soir1 quand la temprature1 en s'abaissant1 rsout ces vapeurs ou que la brise les dissipe1 on le voit seul clair et comme ros par-dessus la pnombre qui enveloppe dj la valle2 aucun tranger ne passe l'hiver dans la valle de ,vernet sans admirer plusieurs fois ces teintes magiques4 ,cornell est bti sur un des contreforts septentrionaux du ,canigou4 ,c'est un petit village1 pittoresque comme tous les villages de montagnes1 mais o j'ai admir1 dans la disposition des rues et la construction des maisons1 cette sorte d'instinct architectural qui semble naturel l'homme quand le climat ne le proccupe pas1 et surtout quand l'abondance des matriaux lui permet de s'abandonner sa fantaisie4 ,une porte de jardin devient facilement un portique2 un pont sur un troit ruisseau s'lve et se cintre2 une arcade de marbre rouge surmonte d'une petite vierge protge une fontaine2 sans aucune raison apparente que l'horreur de la ligne droite1 les maisons reculent ou s'avancent ou se tournent de biais ou dbordent sur la rue avec des cascades d'escaliers par-dessus des entres votes et obliques1 et des envoles de colonnettes pour soutenir un lger balcon4 ,ce petit village1 qui ne compte pas cinq cents mes1 a l'glise la plus intressante du ,conflent4 ,une faade crnele surmonte d'une tour sans flche1 au sommet de laquelle les cloches1 confiantes dans l'ternelle srnit du ciel1 se balancent jour dans deux baies cintres4 ,le portail est un morceau d'une beaut acheve4 ,six colonnes en marbre blanc chapiteaux emblmatiques reprsentant des dragons et des bliers1 portent trois archivoltes dont la premire est unie1 la seconde rubanne et la troisime enguirlande de fleurons4 ,au milieu du tympan si richement encadr1 la ,sainte ,vierge1 assise1 porte l',enfant ,jsus sur ses genoux2 d'une main1 il bnit1 de l'autre il tient la petite glise symbolique3 de chaque ct1 un ange avec un encensoir4 ,l'architecture romane ne pourrait montrer beaucoup de spcimens d'un travail aussi dlicat3 le marbre blanc a pris cette couleur vieil ivoire1 uvre unique des sicles et d'une lumire pure4 ,l'intrieur compos de trois nefs a moins d'intrt3 immenses autels en bois1 trop sculpts1 trop dors1 trop compliqus2 saints multiples1 confessionnaux baroques devant lesquels on s'arrte perplexe2 vitraux aux couleurs violentes1 tableaux aussi mauvais4 ,au milieu de ce fouillis on trouve pourtant encore une perle3 au fond de l'abside1 dans l'ombre projete par le matre-autel s'lve un beau retable en albtre1 sculpt au ,x,i,ve sicle par ,cascall de ,berga4 ,il en reste quatre scnes de la ,passion et quatre scnes de la vie de la ,sainte ,vierge4 ,cornell doit son glise la munificence des comtes de ,cerdagne4 ,ils s'y firent btir1 au ,x,ie sicle1 une maison que les chartes appellent ,palatium ,cornelianum2 l'glise est du sicle suivant4 ,comme celle de ,villefranche1 elle fut longtemps desservie par un chapitre rgulier3 cette valle retentissait constamment des louanges de ,dieu4 ,a trois kilomtres de ,prades1 c'tait l'abbaye de ,saint-,michel de ,cuxa1 un peu plus loin la collgiale de ,villefranche1 et1 des fentres de leur maison de ,cornell1 les chanoines de ,saint-,augustlin pouvaient voir la tour de ,saint-,martin du ,canigou dans l'austre paysage o les fils de saint ,benot l'avaient place4 ,on a presque constamment cette tour devant les yeux en avanant vers ,vernet4 ,elle semble comme encastre1 une grande hauteur1 entre deux de ces innombrables aiguilles de rocher serres vers l'endroit o les deux versants de la valle1 force de se rapprocher1 finissent par se joindre1 et o le dsert commence4 ,du mme ct1 par-dessus le sommet d'une trs svelte et trs lgante montagne1 la ,pea1 des pics neigeux affleurent4 ,enfin1 au nord1 une triple chane de montagnes tage ses teintes dcroissantes4 ,en approchant du village1 de beaux platanes ombragent la route2 on dpasse un mamelon couvert de l'amphithtre croulant des maisons du vieux ,vernet et l'on se trouve sur une place borde de maisons de bonne apparence4 ,une fontaine surmonte d'un buste de ,rpublique arrogante spare les deux parties du village4 ,l commence le ,neuf-,vernet1 un pays absolument civilis1 o vous trouverez non seulement une cole et une mairie spares et distinctes1 mais mme une pharmacie et une gendarmerie4 ,de la place1 part une rue comme on n'en verrait pas ,prades1 une rue superbe1 avec des villas1 des bazars1 un bureau de tabac1 un bureau de poste et mme une boutique de parfumeur4 ,enfin1 l'extrmit de cette rue1 isol dans un parc rellement trs beau1 entre la ,pea et le ,cadi1 sous de grands arbres et entre des parterres1 le dcor ordinaire des villes d'eaux3 des htels1 des thermes1 un casino1 des chalets4 ,l tait notre quartier gnral1 et c'est l que nous crivmes ces lignes1 aux rayons d'un chaud soleil d'avril1 au bruit d'une cascade dont les eaux ne se taisaient ni jour ni nuit1 en face de trois grands pins o une arme de moucherons dansait la sarabande1 pendant que les neiges resplendissaient et que la chaleur intense levait une vapeur subtile sur les chnes-verts des premires pentes4 ,en gnral ce sjour est agrable3 la montagne le protge contre les vents2 le soleil ne le quitte que tardivement et si le ciel n'est pas toujours de ce bleu profond qui charme1 l'air y a toujours la puret et l'espce de subtilit capiteuse et rconfortante des hautes couches atmosphriques4 ,cette nature grandiose1 cet air translucide1 cet oxygne vivifiant n'attirent pas au ,vernet que des touristes frileux4 ,mme parmi ceux que la fortune a combls il y a des malheureux3 cette scne de joie voit des hommes qui souffrent2 ils viennent chercher dans ces hauteurs un terrain de lutte dfavorable la tuberculose destructrice4 ,il a t de mode d'appeler cette maladie le mal des affins ou des prdestins4 ,aprs ,millevoye1 on ne chantait plus que des hros aux pales couleurs4 ,bien des littratures nouvelles ont fait oublier ce qu'on appelait un peu brutalement la littrature poitrinaire4 ,les balles ne choisissent personne1 la maladie non plus2 des hommes qui ont vcu la vie trop vite en sont atteints comme eux dont le travail a passionn l'existence2 les jouisseurs sans horizon comme les chercheurs d'idal4 ,mais1 malgr tout1 il y a quelque chose de douloureusement potique et de profondment touchant dans cet alanguissement qui s'attaque l'homme dans la fleur de sa jeunesse1 le mine peu peu1 sans lui enlever l'intelligence1 ni lui refroidir le cur1 ni lui ter l'espoir1 jusqu' ce qu'enfin son corps succombe sans que son me se soit affaiblie1 et souvent mme parce que l'me est reste trop active et trop fire4 ,mal la fois cruel et doux1 mort semblable un sommeil1 agonie sans spasme1 transition insensible de cette vie l'ternit1 que de fois mes yeux se sont remplis de larmes en voyant vos ravages1 que de fois mon cur s'est serr en vous voyant finir trop tt une vie de noblesse et de travail3 ,ozanam1 ,henri ,perreyve1 ,albert de la ,ferronnays1 et tant d'autres1 les uns illustres1 les autres modestes et inconnus mais qui eussent port des fruits4 ,le cur bat d'esprance en pensant que des chercheurs1 conqurants de la vie1 plus grands certes mille fois que les tueurs d'hommes les plus clbres1 s'acharnent la dcouverte du germe mystrieux qui tuera le germe ennemi cach dans les profondeurs de la vitalit4 ,cent mille familles de moins seront en deuil chaque anne2 parents et amis ne connatront plus cette horrible succession de joies et d'alarmes autour d'un fils ou d'un ami4 ,dj1 la science a fait un grand pas3 une mthode aussi simple que rationnelle donne des rsultats inesprs3 grce l'air pur des hautes montagnes on ne peut plus dire que la mort a marqu tous ceux que la phtisie touche4 ,les habitants du village n'taient pas enchants1 parat-il1 quand on dcida la construction d'un sanatorium quelques pas de chez eux4 ,ils se sont convaincus depuis que leurs craintes taient chimriques1 mais ils n'en ont pas moins conserv la plus fire indpendance vis--vis des ,parisiens qui viennent passer l'hiver chez eux4 ,le ,catalan1 comme le ,basque1 a la plus haute ide de sa personnalit nationale3 la dmarche d'un de ces montagnards1 la manire dont il porte son bret1 le regard de ses yeux noirs1 tout1 jusqu' la tournure de ses moustaches1 trahit cette conviction et le distingue au premier coup d'il des habitants des plaines1 o des communications plus faciles ont acclr le mlange des sangs1 modifi le type et oblitr les habitudes locales4 ,bien qu'on voie dans la valle de la ,tet quelques-uns de ces bonnets carlates si communs en ,catalogne1 le costume des hommes est peu prs celui de tous les montagnards des ,pyrnes4 ,les riches ne portent plus l'ample cappa double de couleurs clatantes1 ni les pauvres les chles rps qui leur donnent en ,espagne une attitude classique4 ,en revanche1 quelques femmes aiment encore les oppositions violentes de nuances1 les corsages applications1 les bandes de velours noir sur les jupes de couleur4 ,mme celles que le souci de la mode proccupe ne se rsignent pas abandonner la coiffure traditionnelle1 le foulard de soie blanche ou le petit bonnet catalan4 ,ce dernier est particulirement gracieux3 on le rserve pour les grands jours2 il se compose simplement d'une large bande et d'une coiffe rejete trs en arrire qui enserre le chignon3 les riches ,catalanes d'autrefois employaient pour ces lgres coiffures des dentelles presque sans prix4 ,a l'glise1 quand elles se confessent ou qu'elles communient1 et aux enterrements1 elles portent le capuxo1 sorte de voile qui couvre la tte et les paules et les fait ressembler autant de religieuses4 ,pass un certain ge1 elles remplacent le bonnet et le foulard blanc par un capulet de soie noire plus ample et que le chle continue harmonieusement2 c'est un cadre convenable aux visages minces1 aux traits fiers et l'expression grave qui sont1 sinon universels1 du moins assez communs pour tre encore les caractristiques de la race4 ,le dimanche1 il y a affluence sur la route ombrage qui mne ,prades1 la ,rambla du ,vernet4 ,les grandes lgantes se distinguent par la chaussure2 l'instar des trangres qu'elles admirent pendant la saison1 et que le docteur oblige porter une chaussure hyginique1 elles arborent des espces de sabots4 ,jusqu'au coucher du soleil les rues sont encombres des rangs serrs de ces promeneuses4 ,on ne voit presque point d'hommes3 ils sont ailleurs4 ,le dimanche ils mettent des complets parisiens et des chapeaux1 et vont s'empoisonner de tabac et d'absinthe dans deux vastes et magnifiques cafs qu'on ne s'attendait gure trouver dans ces montagnes4 ,quand ils sortent de l1 trs tard1 leurs yeux paraissent plus noirs1 leurs moustaches plus fires2 ils passent prs de vous la tte droite et l'expression hautaine4 ,ils feraient mieux de jouer aux dominos en buvant du sirop de groseille comme leurs cousins de l'autre ct de la chane1 ou bien mieux encore de jouer la balle1 au grand air1 comme les pelotaris de ,biscaye4 ,quelques philanthropes voudraient1 m'a-t-on dit1 former une ligue dansante qui vidt les cabarets et promt de n'voluer que sur la place publique4 ,on reverrait plus souvent ces danses antiques conduites par les cornemuses des juglars et qu'on appelle ballas au ,vernet1 contrapas ,arles et cascaballades ,cret4 ,elles ont1 parat-il1 beaucoup de caractre4 ,je suis malheureusement dans l'impossibilit de les dcrire4 ,a ,vernet le ball n'est dans que par les hommes3 c'est autour d'un arbre de la libert qui n'a pas prospr qu'ils dansent en ronde ce pas aussi gracieux que difficile4 ,ces danses1 qu'on dit d'origine arabe--en ,roussillon on dit un peu trop de choses d'origine arabe1--deviennent rares4 ,elles disparatraient certainement si le ,catalan ne tenait jalousement ses usages4 ,sa langue lui est encore plus chre4 ,dans la plus grande partie du ,roussillon on continue parler catalan4 ,le dialecte des ,catalans de ,france ne diffre pas au fond de celui des ,catalans espagnols1 mais il subit le sort de tous les dialectes juxtaposs une langue plus parfaite3 il cesse d'tre un instrument littraire4 ,tandis qu' ,barcelone o dans les quartiers les plus riches1 sur les paseos la mode1 trois ou quatre personnes peine sur cent parlent castillan1 la littrature catalane garde entire son autonomie et manifeste sa vitalit par des pomes comme ceux de ,verdaguer et de ,balaguer2 en ,roussillon1 la langue crite n'existe pour ainsi dire plus3 quelques chansons1 quelques cantiques sur de vieux airs de complaintes en sont tous les monuments4 ,les gens riches comprennent le catalan1 mais ils ne le parlent plus volontiers et ils dfendent leurs enfants de s'en servir4 ,au contraire1 dans la montagne et mme partout ailleurs qu' ,perpignan1 les ,roussillonnais qu'on entend changer entre eux quelques mots franais1 le font par manire de jeu1 et il n'est pas rare que les gens un peu gs ne rpondent qu'en catalan aux questions qu'on leur fait4 ,c'est d'ailleurs une langue trs rythme et agrable l'oreille quand on n'exagre pas une altration dlicate des sifflantes qui devient un dfaut sitt qu'elle cesse d'tre une coquetterie4 ,en mme temps qu'une littrature commune aux ,catalans des deux versants pyrnens1 le sentiment d'une nationalit commune a disparu peu peu3 les ,catalans sont aussi ,franais que les ,bretons ou les ,flamands4 ,une accusation de sparatisme porte assez lgrement contre eux1 il y a quelques annes1 dans la ,revue des ,deux ,mondes1 par l'auteur d'un article sur la littrature de ,catalogne1 les a profondment blesss4 ,il y a rellement1 parat-il1 des tendances de ce genre en ,cerdagne1 dans les hautes valles qui touchent la crte frontire et la ,rpublique d',andorre1 mais il serait injuste de les tendre tous les habitants des ,pyrnes-,orientales4 ,pendant les guerres de la ,rvolution1 plusieurs villes ont fait aux ,espagnols une rsistance courageuse1 et depuis lors on n'a pas vu le moindre mouvement nationaliste3 il n'y a mme jamais eu de rsistance lectorale considrable2 le suffrage universel1 en ,roussillon comme ailleurs1 se plie avec une souplesse merveilleuse aux changements de gouvernement4 ,les ,catalans n'ont d'ailleurs gure de sujets de mcontentement4 ,ils lisent peu les journaux franais2 leurs montagnes les mettent l'abri des trpidations populaires communes dans les grandes agglomrations et les centres ouvriers2 le travail des champs leur donne une aisance trs modeste mais assure3 ils se trouvent heureux4 ,assurment cette mdiocrit d'or n'est pas l'idal que je rve3 des besoins matriels moins tyranniques1 une culture gnrale chaque gnration plus complte1 une lvation constante des sentiments1 voil ce que j'attends des rformes et de l'apostolat de l'avenir4 ,mais quelle diffrence pourtant de la vie de libert des paysans du ,vernet l'atmosphre de mcontentement1 d'artificialit et de servitude o l'ouvrier des villes s'agite fbrilement4 ,il y a quelques mines de fer dans la montagne2 on les exploite comme les exploitaient les ,romains2 on fond le minerai par une antique mthode catalane bien connue3 nul progrs depuis des sicles4 ,mais il n'y a pas de grve2 la mine1 presque ciel ouvert1 laisse circuler l'air pur2 le mot de mineur n'voque pas l'ide d'un tre hve et spectral1 fantastique au sortir d'un monde mystrieux4 ,vers le soir1 les mineurs du ,vernet sortent gaiement de leurs retraites des hauteurs1 et j'ai plaisir couter leurs chants plusieurs centaines de mtres au-dessus de moi1 dans les sentiers de la ,pea4 ,le laboureur catalan n'est point paresseux3 en gravissant le ,canigou1 on aperoit parfois quinze et seize cents mtres les petites murailles qui soutiennent son champ d'orge1 mais il est libre du travail servile et sans trve de l'homme que chaque passage de la navette1 chaque rvolution du volant oblige un mouvement4 ,il s'assied parfois au bord du sillon1 et en roulant une cigarette1 regarde le vol tournoyant d'un couple de faucons2 ses deux vaches brunes penchent leurs ttes pensives et jouissent de ce repos4 ,la vie des gens du ,vernet a toujours une apparence de gaiet et de libert4 ,il se forme un rassemblement quand le charcutier procde devant sa porte une immolation1 et l'on discute le noble animal2 les peintres ou le menuisier travaillent une faade3 les voisins s'en proccupent et donnent leur avis4 ,le soir1 entre quatre et cinq heures1 la place du village est une scne d'animation4 ,la marmaille chappe de l'cole se bouscule et crie confusment2 les femmes se rassemblent autour de la fontaine1 dposent leurs cruches de fer battu et il s'lve un grand caquetage1 tandis que vaches et chevaux poussent leurs ttes entre cruches et alcarazas et que des chvres impatientes donnent d'affectueux coups de corne dans les jupes de leurs matresses4 ,car il y a une touchante confraternit entre les animaux et leurs matres3 on vit sous le mme toit2 j'ai vu souvent deux chvres fauves foltrer sous l'auvent d'une vieille maison en attendant qu'on leur ouvrt la porte4 ,c'est merveille que les maladies pidmiques soient relativement rares au vieux ,vernet3 tout y est pour le pittoresque et rien pour l'hygine4 ,une quinzaine de ruelles plus troites1 plus tortueuses1 plus raides que partout ailleurs1 montent confusment l'assaut du plateau4 ,l1 s'lvent l'glise et une vieille tour lzarde4 ,les maisons les plus loignes ne sont pas trois cents mtres de l'glise1 et pourtant il faut l'tranger qui veut y monter sans guide1 du temps1 de la patience pour trouver le vrai chemin et de la grandeur d'me pour braver les sourires lgrement narquois des apprentis tailleurs assis1 les jambes croises1 dans l'embrasure des fentres ouvertes4 ,il faut voir ces rues le soir1 au clair de lune1 dans cette lumire trange qui transfigure les objets familiers1 les ombres crues et les silhouettes agrandies des galeries suprieures1 les descentes brusques et les tournants inattendus2 tout cela donne l'impression d'un pays bien exotique1 mais cela fait frissonner l'homme du ,nord accoutum aux rues larges1 aux maisons trs claires1 au jeu libre de l'eau1 de l'air et de la lumire4 ,les ,catalans aiment ces rues sombres1 ils ont moins chaud dans ces hautes maisons qui se protgent l'une par l'autre1 et ils ont toujours assez d'air1 car en ,roussillon on n'est pas prs de voir ce phnomne trange3 une porte bien jointe et une fentre qui ferme4 ,le lecteur ne me pardonnerait pas de terminer ce tableau htif d'ailleurs et trs mal ordonn du peuple catalan tel que j'ai pu le voir1 si je ne disais un mot de ses sentiments religieux4 ,sa foi reste entire2 il ne connat ni l'incrdulit ni l'hostilit systmatique que l'on rencontre mme la campagne4 ,ses murs restent pures1 les familles sont assez nombreuses1 la criminalit peu considrable4 ,on sent que pendant des sicles le pays a d tre profondment religieux4 ,les femmes s'arrtent assez souvent pour dire leur chapelet dans l'glise2 des cierges y brlent presque constamment2 certains plerinages attirent des foules considrables4 ,j'ai t touch de la manire dont les crmonies de la ,semaine sainte taient clbres4 ,le dimanche des ,rameaux1 l'glise tait comble1 les assistants tenant la main une branche de laurier orne1 comme dans tout le ,midi1 d'oranges1 de figues1 de rubans multicolores2 n'et t la chaleur et la lumire intense1 on et dit une fort d'arbres de ,nol4 ,le ,jeudi-,saint est une grande fte universellement chme4 ,le ,vendredi-,saint1 il se fait une manifestation de foi telle qu'on n'en verrait pas de plus belle dans les parties les plus chrtiennes de la ,belgique ou de l',espagne4 ,a six heures du matin1 hommes et femmes1 sans presque d'exceptions1 font le ,chemin de la ,croix dans les rues montueuses du ,vieux-,vernet4 ,un vieillard portait un grand crucifix devant lequel1 aux stations1 tout ce peuple s'agenouillait dans la poussire4 ,le recueillement de cette foule dans le grand silence du matin2 le soleil levant tincelant sur la frange neigeuse du ,canigou2 les prires catalanes demi comprises1 cet ensemble pittoresque m'et touch2 mais j'tais bien plus touch de la signification purement chrtienne de cette scne et de l'effet que ce retour instinctif de tous les ans la plus grande dvotion catholique peut avoir pour le salut de ce peuple4 ,car si certaines traditions chrtiennes restent vivaces1 je crains qu'elles ne le soient que par une sorte de vitesse acquise pendant des sicles mais qui ira s'affaiblissant4 ,la mme tradition qui donne naissance ces grands actes de foi conserve des usages ridicules et presque barbares4 ,a la fin de l'office de tnbres1 la rubrique fit fragor et strepitus est interprte par les petits ,catalans d'une manire indcente4 ,sous prtexte de frapper sur les ,juifs ils apportent des maillets dont ils cognent au hasard sur tout ce qui leur parat sonore dans la tribune d'orgues1 pendant que dans la nef1 l'assistance remue ses chaises et frappe du pied4 ,on quitte l'glise au milieu de ce bruit et d'un nuage de poussire4 ,cet attachement une coutume inintelligente trahit un peuple mal clair4 ,malgr les efforts d'un clerg modle1 les parents sont peu exacts envoyer leurs enfants au catchisme et l'on aime assez une messe o il n'y ait point de prne4 ,les traditions s'effaceront mesure que la langue et les usages franais s'implanteront2 une instruction chrtienne incomplte opposera une barrire insuffisante l'invasion de l'indiffrence gnrale2 le ,roussillon1 au point de vue religieux comme aux autres1 est sur la voie de l'assimilation terne et sans caractre qui nivelle tout en ,france4 ,les ,catalans m'ont retenu bien longtemps au ,vernet4 ,faisons une dernire fois le plerinage de ,saint-,martin du ,canigou et nous aurons revu entirement ma valle4 ,on remonte toujours le ,cadi2 il suit une longue et troite prairie seme de saules et de coudriers4 ,a droite1 de grandes artes rocheuses font des saillies noires entre des boulis presque verticaux4 ,a gauche1 une montagne couverte de chnes verts4 ,en approchant du hameau de ,castell1 cette montagne s'abaisse1 le chemin tourne et l'on se trouve en prsence d'une scne grandiose4 ,une gorge profonde s'ouvre brusquement1 domine de toutes parts par un amoncellement confus de rochers verdtres1 aigus1 pic1 sombres et menaants4 ,ces rocs sont plus hauts1 ces abmes sont plus larges encore qu'ils ne le paraissent3 on sent que la vision juge mal1 qu'on est le jouet de ces illusions frquentes dans les montagnes4 ,ces aiguilles de pierre1 nettes au premier coup d'il1 deviennent indistinctes quand on les regarde plus attentivement1 quand on cherche supputer la hauteur des arbres qui croissent dans les anfractuosits4 ,le torrent roule avec un bruit sourd et profond travers un chaos de blocs normes4 ,a mesure qu'on s'lve sur le chemin muletier qui conduit vers l'abbaye1 quand les maisons disparaissent et qu'on n'a plus d'autre horizon que ces murailles implacables1 on se sent trs seul et trs petit2 on prouve le sentiment d'intimidation que produit une vaste glise solitaire ou l'abord d'un personnage trs suprieur et redout4 ,aprs une demi-heure d'ascension1 on atteint la crte rocheuse4 ,elle a d tre longtemps infranchissable tout autre que l'isard au jarret d'acier1 mais les moines l'ont coupe d'une brche qu'ils appelaient porta forana1 la porte du dehors1 et qui marquait les limites de leur dsert4 ,sitt cette ouverture traverse1 le sentier tourne sur une troite corniche qui commande une vue magnifique de la valle1 au fond de laquelle le ,vernet apparat rduit et aplati4 ,presque aussitt1 on aperoit une tour solitaire dresse triste et menaante sur un fouillis de plantes de toutes sortes o l'on entend le frtillement des lzards4 ,cette tour est celle-l mme qu'on a constamment devant les yeux en montant de ,villefranche ,vernet et dont l'emplacement contre une muraille de roc impntrable semble si paradoxal4 ,c'tait le clocher de l'glise extrieure4 ,les gens de ,castell n'avaient point de cur et montaient l'abbaye pour entendre la messe4 ,cette glise de pauvres montagnards devait tre petite et nue3 un rude dessin couleur d'ocre tait tout l'ornement des murailles4 ,le contraste est grand entre cette ruine et celle de l'glise abbatiale qui apparat brusquement un peu plus haut4 ,ici on voit la beaut et l'on sent toujours de la vie4 ,la nature a commenc depuis plus d'un sicle avec l'uvre de l'homme cette lutte foltre d'o elle finit toujours par sortir victorieuse1 que son caprice soit de dtruire ou1 au contraire1 de conserver4 ,de robustes arbrisseaux dansent au vent sur des restes de votes o ils triomphent dans une paisse couche de terre venue on ne sait d'o4 ,de grandes ronces se tordent dans les fentres ou rampent en haut des murailles4 ,des buissons d'pine font bonne garde l'entre des escaliers4 ,des fleurettes blanches sourient partout entre les pierres4 ,mais parmi cette bacchanale printanire1 dans la griserie du soleil et de la brise1 la grce d'une conception d'artiste s'impose sans peine au regard le moins attentif4 ,il y a une singulire lgance dans les baies ouvertes de la tour blanche4 ,la chapelle romane n'a plus ni toiture ni porte et on y entre par une ouverture bante4 ,mais d'o vient1 qu'une fois entr1 on ne se dcide plus sortir8 ,quel sortilge un architecte mort depuis sept cents ans a-t-il attach ces lignes fortes et souples8 ,aucune de ces choses n'a l'air vaincu et humili qui m'opprimait devant la ruine de l'glise extrieure4 ,les moines1 enterrs dans la crypte1 ne doivent pas se sentir abandonns4 ,une pense vit toujours prs d'eux1 une harmonie parle encore avec la brise aux rares visiteurs qui leur apportent un requiem sans tristesse4 ,voici le tombeau du comte ,guifred4 ,l'an #ajjg1 il se fit moine et voulut creuser lui-mme sa fosse dans le granit du clotre4 ,la pierre qui la couvrait est une curiosit de muse1 mais le comte ,guifred est immortel4 ,j'ai apport le pome de ,jacinto ,verdaguer o j'ai essay pendant l'hiver d'apprendre quelques mots de catalan4 ,personne ne connat en ,france don ,jacinto ,verdaguer1 ni le comte ,guifred4 ,cependant ,verdaguer est un vrai pote1 et ,guifred fut un vrai chevalier4 ,ses chastes amours et ses nobles gestes mettent une sincrit dans l'emphase sonore des strophes catalanes et nulle part autant que dans ce pome1 sinon peut-tre dans celui de ,roncevaux1 le ,pyrne n'apparat plus magique et sa beaut plus inaccessible4 ,don ,verdaguer est venu ici4 ,il a rv sur ces terrasses ariennes o les religieux--bndictins de ,tarragone--faisaient voler au vent leurs scapulaires noirs4 ,il a entendu la plainte muette de ,saint-,michel de ,cuxa rpondre celle du campanar de ,saint-,martin du ,canigou3 la voici1 harmonieuse et presque contenue1 dans l'pilogue de son ouvrage3 ,campanes ja no tinch1 li responia ,lo ferreny campanar de ,sant ,marti2 ,oh6 qui pogus tornrmeles un dia6 ,per tocar morts pels monjos les voldria ,per tocar morts pels monjos y per mi8 ,je n'ai plus de cloches1 lui rpondait ,le robuste campanile de ,saint ,martin2 ,oh6 qui pourra me les rendre un jour1 ,pour sonner mort pour les moines de jadis1 ,pour sonner mort pour les moines et pour moi8 ,quel bonheur que le petit monastre pyrnen1 avant de disparatre pour toujours sous son linceul de plantes folles1 ait trouv ce chantre barcelonais4 ,il ne prira pas tout entier4 ,arrachons-nous au charme de ces dbris4 ,par-dessus la largeur du prcipice1 je jette un dernier coup d'il sur ma valle4 ,le ,vernet1 le ,canigou1 la petite plaine1 la montagne de ,villefranche se droulent devant moi4 ,bientt je ne les verrai plus qu'en souvenir4 ,encore une tape franchie4 ,encore rempli un de ces cadres o des figures amies apparaissent dans les scnes grandes ou vulgaires o on les rencontra4 ,un dernier coup d'il sur ce grand paysage4 ,descendons1 le dpart approche4 ,il y aura du plaisir aux effluves incertains et doux des plaines vertes et des feuillages humides4 ,je vais retrouver1 avec des paysages familiers1 de vieilles affections dont l'accoutumance a rendu la voix moins haute et moins claire1 mais qui sont pourtant le grand fond de cette musique du cur dont ,platon parle quelque part4 ,je les entends plus distinctes mesure que l'heure du dpart approche4 ,joies complexes et singulires du retour6 ,avril #ahid4 ,,une ,,abbaye ,,au ,x,v,i,i,ie ,,si,,cle ,,liessies ,,vers #agbj ,liessies est un village de sept huit cents mes1 situ l'extrmit sud-est du dpartement du ,nord1 deux lieues d',avesnes1 et une lieue et demie de ,solre-le-,chteau4 ,quelques personnes connaissent ,avesnes1 chef-lieu d'arrondissement1 autrefois ville forte et dont quelques parties du rempart subsistent4 ,c'est le sige d'un tribunal de premire instance1 et il y reste une petite garnison4 ,dans les temps peu loigns o l'on allait ,trlon et de l ,chimay par la route1 on arrivait1 un peu aprs avoir dpass ,sains1 un tournant o la vue devenait intressante4 ,depuis un quart d'heure dj on remarquait droite1 entre la route et le bois1 un large chemin vert bord d'arbres superbes et qui a d tre une magnifique avenue4 ,au tournant1 on se trouvait dans un fond1 au-del duquel la fort se relve lentement avec beaucoup de grce4 ,a droite et l'extrmit de l'avenue1 on apercevait1 non sans tonnement1 un petit temple grec d'un style pur1 soutenu par quatre belles colonnes monolithes1 en marbre rouge4 ,un peu plus loin1 au sommet de la boucle dcrite par la route1 un vieux castel en briques plies levait ses poivrires1 et gauche1 de l'autre ct d'un pont1 un tang et quelques prs rejoignaient la lisire du bois4 ,en dpit d'une ou deux maisonnettes blanches assises assez gaiement au bord de la route1 il rgnait dans cette clairire un silence et une mlancolie4 ,l'endroit paraissait sombre4 ,le petit vieux chteau tait dfendu par une haute porte entre deux tourelles qui ne laissaient rien apercevoir de la cour1 et la faade de derrire1 btie trs en contrebas du chemin1 tait attriste par de grands sapins et par un ruisseau profondment encaiss4 ,les volets taient ferms1 sauf ceux d'une fentre plus grande au rez-de-chausse1 par laquelle on apercevait un billard ancien4 ,vous demandiez des renseignements sur cette triste demeure1 sur le petit temple4 ,le chteau1 vous rpondaient les bonnes gens1 avait appartenu ,m4 de ,talleyrand1 et ses ,mmoires y taient enferms pour cent ans4 ,le petit temple avait t aussi bti par lui3 c'tait un temple protestant ou paen4 ,le matre avait fait venir ces belles colonnes rouges de ,liessies4 ,on comprenait alors qu'il y et comme une maldiction sur cette jolie valle1 et le petit temple bti de matriaux d'glise paraissait lugubre dans l'ombre des chnes druidiques4 ,mais qu'tait-ce donc que ,liessies8 ,dj ,avesnes on vous avait dit que le carillon provient de la mme abbaye et que1 tout joli qu'il est1 il n'est pas beaucoup prs celui qu'entendaient les moines4 ,une belle route blanche s'enfonce dans les bois1 gauche de l'tang du ,pont-de-,sains4 ,en une heure et demie elle conduit ,liessies4 ,au sortir du bois on se trouve sur un plateau assez lev d'o l'on aperoit un vaste horizon de prairies et de forts4 ,l est ,liessies1 endormi au fond d'une cuvette verdoyante et heureuse3 on n'y entend que le chant des coqs2 chaque mtairie est attenante son bien et il ne se fait presque point de charrois4 ,qui croirait que1 pendant sept ou huit cents ans1 le nom de ce petit village fut celui d'une puissante abbaye bndictine8 ,on retrouve encore en les cherchant l'infirmerie du monastre et une ferme qui touchait la maison de l',abb4 ,deux hautes colonnes l'entre d'un pont marquent l'emplacement d'une porte monumentale1 mais de l'abbaye elle-mme il ne reste aucun vestige4 ,j'ai parcouru cent fois les lieux que couvrait cet norme monastre avec ses trois clotres1 ses jardins1 sa cour d'honneur1 sa poterne1 ses fermes1 sa brasserie et un somptueux logis abbatial4 ,rien1 rien ne dcle l'il le plus attentif que les choses n'ont pas toujours t ce qu'on les voit3 une route qui ressemble toutes les routes1 des haies bien tailles1 deux ou trois jardinets1 des prairies o l'herbe pousse luisante et drue1 puis des bois4 ,pas un tertre1 pas une ligne strile qui fasse deviner des ruines4 ,sous le moindre rayon de soleil ce coin de village apparat le plus riant qui se puisse rver4 ,quelques appellations locales sont les seuls souvenirs qui persistent3 on dit toujours l'tang des ,moines1 la promenade des ,aptres1 le ,vignoble 7c'est une colline aujourd'hui couverte de sapins71 le ,bois l',abb4 ,le langage des hommes est plus fidle que leur mmoire4 ,qu'est devenue cette montagne de pierres8 ,l'abbaye fut scularise en #agia4 ,en #agic1 l'glise fut pille et les btiments furent vendus un paysan qui arracha les bois et les ferrures4 ,aprs lui vint un chanoine du ,saint-,spulcre de ,cambrai qui vcut trente ans1 misrable1 dans cette dsolation1 fuyant de chambre en chambre l'croulement des toits et la lzarde des murailles4 ,enfin1 en #ahcf1 un entrepreneur acheta tout ce qui restait et fit place nette4 ,les gens du village avaient t mis en demeure par le prfet de choisir entre leur glise paroissiale et celle de l'abbaye3 ils prfrrent garder la leur qui tait plus petite et moins belle et demanderait moins d'entretien4 ,un pote des environs1 lamartinien au front mlancolique1 vint visiter ces dbris1 au moment de disparatre3 ,salut1 lieux sacrs1 ruines imposantes6 ,je ne viens pas troubler vos reliques mourantes1 ,salut1 je suis un faible et pauvre voyageur6444 ,vers ces lieux dsols pas lents je m'avance444 ,les clotres taient encore debout3 ,sous tes longs corridors le vent gronde2 la pluie ,efface1 en s'infiltrant dans tes murs dlabrs1 ,les dessins dlicats de tes plafonds dors4 ,l'glise n'avait plus de toiture1 et tous les marbres en avaient t arrachs1 mais le gros uvre restait entier4 ,des colonnes1 debout parmi tes blancs dcombres1 ,apparaissent1 le soir1 comme de noires ombres ,qui1 sortant des tombeaux1 s'en reviendraient errer ,dans ta nef en ruines et sur elle pleurer4 ,l'herbe crot dans la cour du clotre solitaire444 ,la bibliothque avait t en partie brle1 mais il s'en retrouve des parties assez considrables ,lille et ,mons2 le cartulaire fut prs de cent ans en ,angleterre1 presque oubli1 dans la bibliothque de ,sir ,thomas ,philip2 il est maintenant aux ,archives royales de ,belgique2 enfin un habitant de ,liessies1 vieillard d'un abord charmant et d'une culture dlicate1 ,m4 ,charles ,lhomme1 a rassembl avec une patiente dvotion les livres1 chartes1 objets d'art et reliques de toutes sortes qui restaient et l1 dans le pays4 ,dieu veuille que cet homme aimable et savant fasse longtemps encore les honneurs de sa collection6 ,c'est lui que je dois le journal manuscrit dont j'ai tir les matriaux1 non certes d'une tude1 mais d'une rverie d'amateur trs amoureux du pass et trs ignorant de ce qu'on appelle l'histoire4 ,ce journal est singulirement intressant1 mais si mon lamartinien--il s'appelait ,m4 ,lebeau--l'avait pu lire1 il aurait t frapp de la distance qui spare les potes d'avec les objets qu'ils chantent4 99 99 99 99 99 ,il faut remonter trs haut pour esquisser l'histoire de l'abbaye de ,liessies4 ,vers l'an de ,jsus-,christ #gfj1 ,wibert1 comte du palais1 chassant dans un domaine qu'il avait reu de ,ppin1 roi des ,francs1 remarqua la beaut du lieu abondant en pturages1 en rivires et en gibier4 ,ne serait-il pas utile et agrable au ,seigneur1 se dit-il1 d'y construire une glise et un couvent1 d'y tablir de saints religieux et de faire ainsi chanter les louanges du ,tout-,puissant en des lieux jusqu'alors dserts et inhabits8 ,le comte du palais communiqua cette pense sa pieuse pouse ,ada2 et ensemble ils la mirent excution4 ,aprs qu'ils eurent parfaict l'glise et trs bien ordonn leur monastre1 ils s'en allrent par devers aulcuns abbs et vesques demandant quelque relique de divers sains4 ,l'glise ddie et consacre1 ils la pourvurent d'un ,abb4 ,ils avaient ung fils appel ,guntard instant ds sa jonesse en la saincte escripture et en la discipline de religion4 ,ses parents lui ordonnrent et commirent aulcunes personnes dvotes et de bonne religion desquels il serait abb et recteur4 ,or1 ,wibert et ,ada avaient aussi deux filles1 ,hiltrude et ,berthe4 ,hiltrude tait belle de face1 mais encore plus belle de foy1 noble de parents mais trop noble de bonnes meurs et bonne conversation3 son frre ,guntard lui estoit comme sainct ,jrme1 elle estoit son frre comme saincte ,eustochie4 ,un jeune leude de ,bourgogne tant venu la demander en mariage1 elle rpondit3 ,j'aime ,jhsus-,christ2 lui ay promis foy et lui dsire tre pouse4 ,et comme on la pressait1 minuit1 elle prit aulcunes de ses servantes avec elle et s'enfuit en un bois prochain et l se absconsa et mucha de ses parens4--,ceux-ci1 tristes et troubls1 virent bien que la rsolution de leur fille tait inbranlable4 ,ils persuadrent donc au jeune leude de renoncer sa poursuite et1 en effet1 aprs quelque temps1 il pousa ,berthe1 sur d',hiltrude4 ,or1 avant le dpart de ,berthe1 on alla qurir ,hiltrude o elle tait muche pour la marier aussy1 mais son poux immortel ,jhsus-,christ4 ,albric1 vque de ,cambrai1 lui donna le voile4 ,on lui construisit prs du chur des religieux un petit oratoire4 ,et toujours elle estoit l'glise en jenes et oraisons4 ,aprs l'oraison1 allait couter la leon que lui faisait son rvrend frre ,guntard1 ne plus ne moins que jadis faisait saincte ,scholastique de son frre sainct ,benot4 ,aprs avoir ou la leon1 retournait sa sauvegarde de justice1 c'est--dire silence4 ,elle vcut ainsi dix-sept ans1 puis fut prise d'une langueur et mourut encore jeune1 le vingt septime de septembre1 et on luy fit un spulchre o son corps fut honorablement enseveli auprs du grand autel1 du ct du septentrion4 ,et aprs1 fut mise au dit spulchre une tombe de pierre sur laquelle estoit escrit en cette manire3 icy repose le corps de ,hiltrude1 vierge1 laquelle trpassa le vingt septime de septembre4 ,telle est la charmante histoire de sainte ,hiltrude1 vierge de chez nous4 ,il ne reste rien de l'abbaye de ,liessies1 mais ,hiltrude1 aprs douze sicles1 est toujours aime et vnre2 son corps est entier dans une chsse2 on boit toujours la fontaine o elle s'abreuva tandis qu'elle fuyait au bois la poursuite du leude de ,bourgogne4 ,l'endroit est un vallon sauvage4 ,a quelques pas de la source s'lve une rude chapelle du ,x,v,ie sicle qui appartint ,montalembert1 grand amateur de belles lgendes1 et tous les ans1 le vingt-septime de septembre1 on y vient en plerinage4 99 99 99 99 99 ,les religieux de ,gontard taient des chanoines rguliers4 ,au ,x,ie sicle1 ,gontier1 prieur de ,crespin1 fut lu abb de ,liessies1 et ds lors les moines suivirent la rgle bndictine4 ,une sche chronique latine nous renseigne seule sur l'histoire de l'abbaye pendant trois cents ans4 ,elle est rapide comme le temps et austre comme la mort3 un vague prnom1 moiti latin moiti franc1--obiit1--cui successit ,n4 monachus noster--rien de plus2 il semble qu'on traverse le clotre en jetant peine les yeux sur les pierres tombales4 ,cependant on peut deviner que ces premiers temps taient assez troubls4 ,plusieurs abbs furent dposs1 amotus est4 ,un se dmit et mourut ,cteaux4 ,le cartulaire montre l'augmentation graduelle des richesses de l'abbaye4 ,les vques de ,cambrai lui concdent des autels ou des cures2 des seigneurs voisins1 des abbayes surs lui donnent des alleux1 des villas1 des remises de redevances et des fermages d'impts4 ,au milieu du ,x,ve sicle1 ,liessies est dj une des abbayes les plus puissantes du ,hainaut4 ,charles le ,tmraire1 qui se mle de tout1 veut imposer par deux fois un abb de son choix4 ,au sicle suivant1 c'est un abb de ,liessies1 ,quirin ,douillet1 qui conduit en ,espagne ,anne-,marie d',autriche1 quatrime femme de ,philippe ,,ii4 ,son prdcesseur1 ,louis de ,blois1 ami d'enfance de ,charles-,quint1 tait un homme d'une saintet minente et un aimable crivain spirituel4 ,il fit fleurir une rgularit qui dura plus de cent ans4 ,ses deux successeurs furent de grands seigneurs et de bons religieux4 ,qui ne connat les ,acta ,sanctorum dont ,renan dit quelque part qu'ils feraient d'une cellule un paradis et dont il ne parle jamais qu'avec une admiration tonne8 ,bollandus en ddia le premier volume ,thomas ,luytens et le fit prcder d'un loge d',antoine de ,winghe1 l'un et l'autre abbs de ,liessies et protecteurs de cette grande entreprise4 ,ces ,mcne des savants jsuites1 alors pauvres et mpriss1 eurent de mdiocres successeurs4 ,tout ce qu'on sait de ,franois ,le ,louchier1 bon gentilhomme d'ailleurs1 c'est qu'il obtint de ,philippe ,,iv des lettres patentes maintenant le mayeur de ,sart-les-,moines dans le droit de jouer le premier coup de balle au jour de la ddicace du lieu4 ,liessies tait ds lors accabl sous le poids de ses richesses1 et on y vivait parmi l'agitation strile dont le ,journal de ,dom ,maur nous donnera bientt l'amusant ou affligeant tableau4 ,on voit paratre dans la correspondance de ,fnelon un ,abb de ,liessies qui fait un trange personnage4 ,c'est ,lambert ,bouillon nomm en #afgh4 ,au moment o ,fnelon prit possession de son sige en #afie1 ce singulier ,abb rgnait sur le dsordre4 ,il avait la passion des btiments et dpensait royalement les revenus du monastre en embellissements et en procs4 ,il avait une autre faiblesse d'homme d'glise opulent3 il aimait ses neveux et nices et tchait les pourvoir sans regarder beaucoup aux moyens4 ,les moines se plaignaient et murmuraient1 mais comme les prieur1 sous-prieur et procureur taient des cratures de l',abb1 ces plaintes n'avaient gure d'cho1 et il n'en rsultait qu'un esprit de mcontentement et d'insubordination trs facile comprendre4 ,en #agjb1 ,fnelon vint visiter ,liessies avec l'intendant de la province1 ,m4 de ,bernires4 ,il n'eut aucune peine voir que l'tat intrieur du monastre tait tout ce que l'on disait ou pis4 ,cependant comme la rbellion des moines lui paraissait plus fcheuse que le gaspillage de l',abb1 il se contenta d'admonester celui-ci en particulier et1 aprs lui avoir fait promettre de changer les officiers de l'abbaye1 il rappela svrement les religieux aux devoirs de l'obissance monastique4 ,l'archevque crit quelques jours aprs ,m4 de ,bernires3 ,je suppose que ,m4 l'abb de ,liessies n'aura pas manqu de changer son prieur et son sacristain et de nommer les trois custodes la communaut1 ds le jour de mon dpart1 comme il me l'avait promis4 ,vous savez1 ,monsieur1 que je ne fis que gronder la communaut en plein ,chapitre et que leur donner de fortes leons sur l'obissance qu'ils doivent leur ,abb4 ,si ,m4 l',abb ne s'est pas ht de leur adoucir un peu une conclusion si amre1 par l'excution du changement des officiers1 toute la communaut sera mise une trs forte preuve4 ,ils croiront que j'autorise l',abb mme dans les choses les plus irrgulires4 ,tout semonc qu'il et t1 ,m4 l',abb ne fit rien de ce que l'archevque demandait4 ,a peine ,fnelon parti1 il s'avisa au contraire d'une ide de paysan finaud qui se croit grand politique4 ,avec son prieur ,florent ,jnart1 il recomposa le discours de ,fnelon1 le fit dclarer authentique et signer par une douzaine de moines et l'imprima4 ,l'original de cette contrefaon existe encore1 et il faut voir ce que devient la prose de ,fnelon sous ces mains paisses4 ,aprs deux cents ans1 les mots portent toujours l'accent belge sans qu'on puisse s'y mprendre4 ,voici un chantillon de cette belle harangue3 ,faut-il interrompre un vesque et l'entretenir de vos vtilles et de vos anticailles pendant qu'il doit veiller et prendre soin d'un diocse entier et qu'il doit encore estudier les ,saints ,pres8 ,il ne faut donc plus de bagatelles ni d'amusements1 je n'en souffrirai plus4 ,ne croyez pas que je veuille vous entretenir dans votre zle d'amertume qui ne provient le plus souvent que d'une certaine acdie1 du dfaut d'application et d'un dgot des choses saintes4 ,fnelon fut peu satisfait1 on le comprend1 de ces dangereux collaborateurs4 ,il passa cependant sur cet ennui1 sans rien dire et avec un oubli de soi auquel devraient bien penser ceux qui lui reprochent parfois je ne sais quelle vanit fminine4 ,m4 l',abb de ,liessies1 crit-il1 a publi de mauvaise foi un crit imprim o il me faisait parler ridiculement1 et j'ai mieux aim souffrir un imprim ridicule1 fait contre la bonne foi et le respect d mon caractre1 que d'en donner un dsaveu public qui l'et dshonor sans ressource4 7#aa avril #agje47 ,lambert ,bouillon mourut trois ans plus tard sans avoir rtabli l'ordre dans son abbaye4 ,on voit ,fnelon se plaindre qu'il ait un pied dans la tombe et ne songe qu' des affaires sculires4 ,il eut pour successeur ,agapit ,dambrinne qui fut nomm directement par le roi et reut les flicitations du ,p4 de ,la ,chaise en personne4 ,vers le temps de cette nomination1 entrait ,liessies ,dom ,maur ,levache1 qui devint procureur quelques annes plus tard et tint le ,journal dont nous allons nous occuper4 99 99 99 99 99 ,nous ne savons rien de ,dom ,maur que ce qu'une note crite aprs sa mort la premire page du journal nous en apprend4 ,il avait t baptis ,dinant-sur-la-,meuse1 le #bg janvier #afhi1 sous le nom de ,franois2 il fit profession ,liessies en #agji1 et mourut le #bg janvier #agef1 g prcisment de soixante-sept ans4 ,son ,journal est un cahier in-#ab de deux cents pages environ1 reli en parchemin1 avec un papier fleurs au dos4 ,dom ,maur a crit sur la couverture1 de sa plus belle main3 ,journal de ,dom ,maur ,levache1 commenant le #a;er janvier #agai4 ,il existe ou il a d exister une suite ce ,journal4 ,dom ,maur le tenait pour son usage particulier1 et il est peu vraisemblable qu'aprs avoir scrupuleusement not pendant trois ans l'emploi de ses journes1 il ait subitement perdu une si bonne habitude4 ,les probabilits sont aussi pour que notre cahier soit le premier qu'il ait rempli4 ,en #agai1 ,dom ,maur avait trente ans4 ,il n'tait prtre que depuis cinq ou six ans et il ne faisait sans doute que d'entrer dans sa charge de procureur3 l',abb n'et pas confi des fonctions aussi importantes un tout jeune homme4 ,nous voyons par le ,journal que le temporel de l'abbaye occupait1 des titres divers1 au moins sept ou huit religieux et que la plupart des moines avaient en prendre soin pour leur part4 ,dom ,maur avait apparemment t distingu de bonne heure pour son jugement droit1 ses habitudes d'ordre et son attention aux intrts du monastre4 ,il est vident qu'entre son ordination et sa nomination comme procureur1 il fut charg de nombreuses missions qui le mirent au courant des affaires1 soit comme receveur des revenus1 ou administrateur du bien dans les diverses villes o l',abb entretenait un agent1 soit surtout propos des innombrables procs o ,liessies tait constamment engag4 ,ds les premires lignes de son ,journal il parat trs accoutum aux affaires qui lui incombent et l'existence mouvemente qu'elles entranent4 ,d'un autre ct1 son ,journal porte les marques ordinaires du ,journal qu'on tient pour la premire fois4 ,il commence avec l'anne1 et ,dom ,maur rpte deux fois l'incipit solennel3 ,journal commenant le #a;er de janvier #agai4 ,l'criture des premires pages est fine et soigne1 et une multitude de petits faits y sont consigns qu'on ne revoit jamais aprs que la ferveur d'exactitude des premires semaines s'est perdue4 ,c'est un ,journal d'homme d'affaires ou d'intendant1 tout rempli d'achats1 de procs et de btiments3 il serait d'une criture moderne qu'on n'en lirait pas dix pages3 mais dans sa vieille robe de parchemin1 il a une physionomie et une voix d'aeul et des inflexions antiques qui voquent le temps pass4 ,on s'tonne1 aprs l'avoir lu1 de voir nettement apparatre dans son imagination les lignes droites des btiments conventuels1 la chambre des archives encombres de fardes et de layettes1 le cellier et la brasserie1 et1 dans le clotre1 ,m4 l',abb et le prieur1 tchant s'abstraire des ventes et des procs avant d'aller au chur1 et1 la grande porte de l'abbaye1 la voiture de ,dom ,maur tout attele et ,don ,maur lui-mme avec un sac d'affaires1 une figure rsolue et une dmarche vive et presse1 bien qu'il ait un air un peu dlicat et qu'il soit dcidment hypocondriaque4 ,dom procureur n'est presque jamais ,liessies3 il est par voies et par chemins3 deux jours ,maubeuge1 huit jours ,mons1 de l courant ,bruxelles et tout aussitt s'en revenant ,liessies1 d'o il repart promptement pour ,valenciennes et ,douai4 ,nous savons trs exactement comment il voyage4 ,c'est quelquefois en poste1 mais le plus souvent c'est en chaise1 avec nos chevaux4 ,il emmne un compagnon et ,henry1 domestique4 ,il fait d'une traite les six lieues qui sparent ,liessies de ,maubeuge1 sige de la sous-intendance4 ,s'il a pu partir tt1 il ne fait que rafrachir dans cette ville1 et nous savons exactement1 pour l'avoir vu cent fois dans le ,journal1 ce qu'il en cote pour rafrachir4 ,c'est douze ou quatorze patards4 ,il prend alors des chevaux de poste et renvoie les siens avec ,henry4 ,s'il n'arrive que le soir1 il descend l'auberge ou chez les ,pres ,jsuites1 au collge1 et repart le lendemain assez tt pour tre de bonne heure ses affaires ,mons4 ,mons est le chef-lieu des affaires de ,dom ,maur4 ,il ne faut pas s'en tonner4 ,liessies n'est franais que depuis une cinquantaine d'annes4 ,auparavant il faisait partie des ,pays-,bas1 et un grand nombre des religieux taient ,flamands d'origine et de langue4 ,une partie considrable des biens de l'abbaye reste en ,hainaut et la plupart des affaires se plaident au chef-lieu4 ,en fait1 ,dom procureur passe plus de temps ,mons que partout ailleurs4 ,l'abbaye y possde un refuge1 et1 quelque distance1 se trouve le prieur de ,sart-les-,moines o ,m4 l',abb et ,dom ,maur viennent quelquefois en villgiature4 ,le ,refuge est videmment un pied--terre digne de l'abbaye4 ,dom ,maur parle quelque part d'un plafond dor et de cuirs peints qui ornent la chambre d'entre4 ,on y reoit des trangers de passage4 ,il y a cependant apparence que cette procure est assez souvent inhabite4 ,la cave n'a point de vin1 et le prudent ,dom ,maur ne laisse jamais d'argent dans la maison4 ,le coffre est en sret chez des vieilles filles1 amies du monastre4 ,ce coffre1 qui joue un rle assez considrable dans le ,journal1 est une sorte de banquier muet avec lequel on fait affaire sans s'embarrasser de comptabilit4 ,dom procureur y prend l'argent dont il a besoin et l'y remet trs exactement quand l'quivalent de la somme est rentr4 ,il y enferme aussi les monnaies espagnoles1 jacobus et doublons1 qu'il ne peut pas toujours changer avant de repasser la frontire4 ,la vie de ,dom ,maur est celle d'un homme d'affaires trs occup4 ,il crit chaque matin cinq ou six lettres qu'il s'ingnie faire arriver destination sans les faire passer par la poste1 car il n'y a pas de petites conomies2 il entend des comptes1 fait des baux1 suit des expertises2 surtout il nage dans un ocan de procdure4 ,quand il ne sollicite pas chez un conseiller ou un procureur1 il travaille chez un avocat4 ,il est trs au courant de toute la machine judiciaire1 sert des avertences et des solutions1 rpond des griefs par des reproches ou des contredits4 ,le latin de la vieille bazoche maille son franais wallon3 queritur1 dictum1 factum1 tous les vieux mots de la chicane parchemine et ternellement jeune4 ,des juges1 des avocats1 des gens d'affaires pour et contre passent dans le rcit1--car en peu de temps ce ,journal prend un air d'annales4--,m4 ,petit1 ,m4 ,duquesne et ,m4 ,adriani1 l'avocat ,le ,maulnier et ,m4 le conseiller ,tahon deviennent des personnages familiers1 et leurs noms aident leur composer une figure1 tout morts qu'ils soient depuis deux sicles et sauvs seulement de l'ternel oubli par la forme de leurs initiales et le son des syllabes qui reprsentaient leurs fragiles personnages4 ,amis ou ennemis1 ,dom ,maur les appelle ,monsieur avec la froide politesse du temps pass4 ,il appelle ainsi tout le monde1--aussi bien ,m4 ,molle ou le sieur ,van ,rode1 ses fermiers1 que ,m4 le comte d',attignies1--quand on n'a point d'affaire avec lui4 ,sitt qu'on plaide1 il n'aperoit plus que ,x versus ,y et dit ,molle ou d',attignies ou1 tout au plus1 le sieur chanoine ,posteau4 ,louis de ,blois1 mort en odeur de saintet cent cinquante ans auparavant et enterr dans le chur de l'glise abbatiale1 devrait n'tre pour lui qu'un auteur ancien et vnr dont on lit le ,speculum spirituale pendant le temps du noviciat4 ,ayant fait emplette d'un drap destin couvrir la pierre tombale de cet illustre ,abb1 il note froidement3 ,achet un tapis pour la tombe de ,m4 de ,blois4 ,nous ne saurons jamais si ,dom ,maur avait le cur sensible4 ,plusieurs fois des moines meurent ,liessies4 ,il mentionne l'heure laquelle ils ont pass1 ou la maladie dont ils finissent4 ,dom ,florent est mort sur les deux heures du matin1 ou bien3 ,dom ,corneille est mort d'une fivre maligne4 ,ces dtails laissent seuls deviner qu'il a t frapp de ces fcheux vnements4 ,une seule fois son accent ne laisse pas de doute qu'il a t vivement contrari de trouver quelqu'un indispos4 ,il arrive ,mons pour our le compte de ,m4 ,duquesne et le trouve bien incommod4 ,c'est le superlatif de sa sympathie1 et telle est la puissance des gens que leur nature ou l'ducation et les manires font paratre rservs1 qu'on se sent presque touch4 ,m4 l',abb est un objet de constante sollicitude pour ,dom procureur1 mais il est difficile de dire si c'est parce que cela se doit ou parce qu'il y a dans son respect pour son suprieur une nuance d'affection4 ,certainement ,agapit ,dambrinne faisait une estime trs particulire de son procureur2 mais tous ceux qui ont connu des hommes d'glise de la gnration qui vient de s'teindre savent l'abme que les dignits ecclsiastiques mettaient1 il y a peu de temps encore1 entre les rangs de la hirarchie4 ,quoi qu'il en soit1 ,dom ,maur note1 avec un soin extraordinaire1 le progrs d'une fivre qui prend ,m4 l',abb4 ,on chante son intention la messe des ,saints ,patrons4 ,sainte ,hiltrude n'est pas mentionne en particulier1 mais comme ses reliques sont les reliques insignes de l'abbaye et qu'elle est invoque dans tout le pays contre les fivres1 il n'est pas douteux que les religieux de ,liessies la prient pour leur ,abb4 ,on crit ,m4 l',abb de ,saint-,spulcre ,cambrai que ,m4 notre ,abb est malade4 ,on rdige un mmoire sur sa sant et comme1 apparemment1 on n'a que peu de confiance aux mdecins du pays1 on envoie ce journal ,mons1 aux demoiselles de ,bouillon1 grandes amies de ,liessies1 pour qu'elles le soumettent ,,mm4 ,wolf et ,ducloux4 ,ceux-ci rdigent une consulte que ,dominique rapporte en toute hte4 ,peu de jours aprs1 les demoiselles de ,bouillon envoient une livre de pastilles1 et ,m4 ,tahon1 religieux bndictin de ,lobbes1 deux livres de th ver pour lesquelles on lui fait d'ailleurs compter aussitt seize esquelins d',espagne4 ,en mme temps1 ,dom ,maur fait venir quarante bouteilles de vin du ,rhin4 ,quelque temps aprs1 ,m4 l',abb1 tant mieux1 part pour ,mons avec le procureur4 ,en route la fivre lui reprend1 et bien que ce retour soit de peu de consquence1 ,dom ,maur fait acheter un demi-cent d'crevisses pour remettre ,m4 l',abb en apptit4 ,d'ailleurs on prend ,liessies un extrme soin des malades4 ,a peine apprend-on que ,dom ,bruno ou ,dom ,ghislain1 occups exercer la recette ou passer des tailles ici ou l1 sont incommods1 qu'on envoie un religieux pour les soulager4 ,dom ,maur surveille sa propre sant dans un dtail si minutieux qu'on ne peut l'imaginer que franchement hypocondriaque4 ,une seule fois en trois ans il est un peu souffrant et garde la chambre pendant un jour ou deux4 ,le reste du temps1 il est en chaise de poste1 par les chemins1 ou accabl d'affaires ,mons1 ,bruxelles ou ,douai4 ,mais courant ou demeure1 il se soigne incessamment4 ,le ,journal rapporte d'innombrables comptes d'apothicaires1 et ,dom ,maur1 qui ne s'gare jamais en vaines digressions1 note un jour qu'il a rencontr son mdecin s'en allant la chasse4 ,la mdecine que nous entrevoyons dans le ,journal n'est plus du tout celle de ,molire3 ni saignes1 ni purgations1 ni dites4 ,on prend de bon vin vieux1 des biscuits et saccades pour amuser l'estomac1 du brandevin pour rchauffer et tonifier1 des lectuaires bizarres pour dtruire les ferments et mauvais germes4 ,outre diverses ptysannes et ths1 ,dom ,maur fait venir de chez l'apothicaire de la thriaque1 du sirop capillaire1 c'est--dire extrait de la plante nomme capillaire1 de l'eau d'anis1 de l'eau de la reine d',hongrie et un lixir horrifique1 toujours en usage dans certaines parties des ,flandres1 et qu'il appelle tantt lixir de ver terrestre1 tantt spiritus vermium terrestrium4 ,il fait une grande consommation de vin4 ,pendant les deux premiers mois de #agdi1 la mention pa pour vin1 biscuits et suc candy revient constamment1 parfois tous les jours1 et la somme dbourse varie de deux cinq1 neuf et mme onze florins4 ,il est probable que ,dom ,maur avait l'estomac faible et par suite une propension se croire menac de toutes les maladies1 sans cesser pour cela de vaquer des occupations trs absorbantes4 ,dom ,maur1 neurasthnique et homme d'affaires1 tait-il avare ou gnreux1 d'un commerce agrable ou difficile8 ,nous ne pouvons l'affirmer4 ,c'tait un homme droit et froid1 attentif son devoir1 attach son abbaye1 son ,abb1 lui-mme et ses frres2 aprs cela1 comme il avait l'esprit incontestablement juste1 il s'intressait au reste du monde suivant qu'il le mritait4 ,il exerce une stricte conomie1 ne faisant jamais une dpense inutile et notant les plus minimes3 deux sous de filet pour faire un point1 quatre sous dpenss pour raccommoder un soulier1 deux liards une barrire ou quatre patards un bac4 ,c'est un administrateur mfiant4 ,nous le voyons de temps autre faire quelque remise un fermier prouv par la grle ou le grand vent1 mais quand on lui parle agrandissements ou rparations1 il commence toujours par rechigner1 envoie sur les lieux ou s'y transporte en personne et ne consent qu'au moins possible et la dernire extrmit4 ,nous voyons que souvent aussi1 propos de rclamations1 les choses s'enveniment brusquement et on plaide4 ,l'abbaye de ,liessies tait riche et gnreuse3 la tradition du pays et les archives des glises en font foi4 ,dom ,maur1 qui maniait journellement de grosses sommes d'argent1 n'avait pas empiter sur le chapitre des aumnes1 et nous ne voyons pas qu'il le ft4 ,il donne assez libralement des dringuelles#b3 deux florins aux domestiques des ,pres ,jsuites1 six patards la servante des ,bndictines1 autant1 par ordre de ,m4 l',abb1 au cocher de ,m4 l',intendant4 ,mais ces gnrosits rentrent dans le chapitre des dpenses prvues1 comme l'argent qu'on peut donner un procureur qui a sollicit pour vous4 ,une seule fois1 ,douai1 ,dom ,maur donne vingt florins pour le vin de charit de l'hospice1 mais c'tait peut-tre une manire de fondation4 ,une autre fois1 il crit ,dom ,ghislain de compter ,simon ,laurent quelque argent dont il a besoin4 ,on se rjouit1 mais1 trois jours aprs1 on voit que ,simon ,laurent a rendu intgralement la somme et que son besoin n'tait pas d'un besoigneux1 mais vraisemblablement d'un agent4 ,dom ,maur est1 en toutes choses1 un homme d'un extrme sang-froid1 averti des faiblesses et des vices de l'humanit1 accoutum aux vicissitudes de la vie de plaideur et aux revirements soudains de la fortune4 ,il crit de la mme main3 ,notre procs contre ,molle est venu en haut et nous l'avons gagn4 ,ou bien3 ,on a jug aujourd'hui notre procs contre ,van ,rode1 et nous l'avons perdu4 #b ,mot wallon signifiant pourboire1 videmment apparent l'allemand ,trinkgeld4 ,il note sans sourciller1 le #e janvier #agba3 ,reu avis de ,sart-les-,moines que ,dom ,joseph avait t condamn ,louvain1 en propre et priv nom1 en matire d'injure comme ,molle4 ,son journal tant rempli de dcisions lgales1 il y consigne celle-ci comme les autres1 sans plus s'mouvoir4 ,il a peu de gaiet1 aucun sens du ridicule4 ,il crit gravement les surnoms les plus risibles4 ,il note qu'il a vu mademoiselle ,duquesne et lui dit que nous ne savions ce qu'elle voulait dire avec ses plumes4 ,ou encore3 ,nous avons examin les deux dbats contre ,molle et nous avons t au greffe pour faire copie du compromis fait entre ,molle1 ,dom ,florent ,jnart et ,dom ,michel ,dujardin par lequel ils se sont soumis au jugement des deux avocats marqus dans ledit compromis1 dont l'un tait celui de ,molle et l'autre un peu timbr4 ,entre les courses1 les ventes et les audiences du tribunal1 ,dom ,maur reste au logis et fait sa correspondance ou lit en grignotant ses biscuits et sirotant son sirop4 ,il est l'homme du temporel1 l'homme du dehors1 dont le devoir est de se renseigner sur ce qui se passe dans le monde1 afin de prendre ses prcautions en consquence4 ,peut-tre aussi qu'on parle dj politique dans les diligences1 l'auberge des ,trois-,pigeons ou celle du prince ,tserclaes1 sur le ,sablon4 ,dom ,maur lit donc les journaux3 la ,gazette de ,hollande1 les ,annales de ,hainaut et autres livres du temps1 dont il parat presque aussi friand que de sucreries4 ,avec des almanachs de ,milan1 c'est toute sa littrature4 ,il lui passe par les mains bon nombre d'ouvrages thologiques destins ,m4 l',abb ou au prieur1 mais il ne s'intresse que mdiocrement aux controverses sur la constitution4 ,pour achever le portrait de ,dom ,maur1 il nous reste dire qu'il est indubitablement obissant et humble4 ,il pourrait se croire indispensable1 puisque l'norme poids des affaires financires de l'abbaye repose entirement sur lui1 et indpendant1 puisqu'il ne vit presque jamais en communaut et qu'il a toutes les dispenses4 ,on ne voit jamais percer de tels sentiments4 ,au contraire1 ,dom ,maur parle toujours de la volont de l',abb comme s'il tait le premier qui dt la subir4 ,il emploie constamment la formule3 ,m4 l',abb m'a donn l'ordre444 ,ou1 s'il est ,liessies3 ,m4 l',abb m'a mis pour tre444 ,ce chicaneau tait probablement un excellent religieux4 99 99 99 99 99 ,plus de la moiti du ,journal de ,dom ,maur a rapport des procs4 ,l'abbaye est immensment riche2 elle a la collation ou la proprit d'innombrables bnfices non seulement en ,hainaut et dans les ,pays-,bas1 mais jusque dans le midi de la ,france2 elle possde des bois1 des fermes1 des mines3 bref1 elle est dans la situation de tous les gens trop riches et que leurs affaires accablent2 elle tire de l'argent de partout1 mais ceux de qui elle le tire se le font arracher et s'ingnient de toutes manires le reprendre4 ,la plus grande partie des procs que ,dom ,maur soutient ,fron1 ,mons1 ,valenciennes ou ,douai1 voire ,cambrai et ,rome1 vient d'exigences ou de prtentions qu'il trouve injustifies4 ,la formule 444 qu'il prtend et qu'on ne lui doit point revient incessamment4 ,on ne peut gure se persuader cependant que ,dom procureur rpugne cette guerre ternelle et qu'il n'ait aucun got pour le jeu de la chicane4 ,il est batailleur1 sans aucun doute1 froidement et dlibrment batailleur1 et il y a bien apparence que tout ,liessies respire une atmosphre de combat4 ,a l'poque o le ,journal commence1 ,lambert ,bouillon n'est mort que depuis dix ou douze ans1--,dom ,maur a fait profession l'anne mme de sa mort et il a probablement connu ce plaideur indomptable3--en tout cas1 son ducation monacale a d se faire au milieu des procs mal teints lgus par le vieux lutteur ,agapit ,dambrinne4 ,il a d se persuader de bonne heure que l'tat de guerre est l'tat normal de tous ceux qui possdent et que le meilleur moyen de garder son bien est de montrer les dents quiconque a la mine d'en avoir envie4 ,la rgle ,liessies est qu'on soit mfiant et chatouilleux4 ,les commis viennent jauger la cuve3 ,dom ,joseph proteste de nullit contre tout ce qui s'est fait4 ,l'hte du ,gant d'or1 auberge sur la route de ,bruxelles appartenant l'abbaye1 fait changer une gouttire4 ,on plaide jusqu' ce que la gouttire soit remise en son premier tat4 ,un de nos chevaux est arrt ,etrungt pour le vinage4 ,ds le lendemain1 on envoie faire sommation au vinager qui relche le cheval sous caution4 ,le surlendemain1 on lui dlivre copie de nos titres et de l'ordonnance de l'intendant et on lui fait une seconde sommation ce qu'il ait purger ladite caution4 ,on croit l'affaire finie4 ,le mois suivant1 parmi divers petits procs--contre ceux de ,wannebecq qui prtendent un vicaire1 ceux d',ath qui prtendent un chapelain1 le cur de ,roquignies qui veut retenir sa dme1 ceux d',ohain qui rclament pour la portion congrue de leur vicaire1 contre les malttiers1 etc41--on voit que ,dom ,joseph crit pour l'affaire du vinage et tout coup que trois avocats ont t consults ,mons pour cette bagatelle4 ,dom ,maur n'a pas peur du ,gouvernement4 ,deux ou trois fois1 il s'entremet dans des affaires de contrebande o ,coppe1 domestique1 o ,nicaise1 notre fermier1 ont t pris4 ,quelquefois1 cependant1 il s'y prend en douceur1 et le ,journal porte mention d'un cadeau un buraliste4 ,il proteste contre une taxe sur les houilles et ne la paie que lorsqu'on lui a dit que noblesse et abbayes l'ont paye4 ,on veut prendre des chnes dans nos bois pour btir des casernes dans les petites villes de ,france 7c'est--dire ,guise et ,la ,fre74 ,dom ,maur entre en correspondance1 se mfie d'emprises probables et va voir au bois ses chneaux4 ,bientt il cherche un sergent pour faire protestation1 et1 n'en trouvant point1 remet au lendemain de le faire ,guise4 ,il n'est pas au mieux avec les autorits ecclsiastiques4 ,fnelon1 qui ,lambert ,bouillon a jou un si mauvais tour1 est peine remplac1 et on ne voit pas qu'il se soit tabli des relations trs cordiales entre l'archevch et l'abbaye4 ,les jeunes ne vont pas ,cambrai pour l'examen et on les fait ordonner ,maubeuge par un vque de passage4 ,c'est aussi le coadjuteur de ,qubec qui vient ,liessies confirmer4 ,le promoteur de l'officialit veut riger en cure le secours de ,cartignies4 ,dom ,maur fait la sourde oreille et se fait signifier d'une requte4 ,on ira donc en cour de ,rome4 ,dom ,maur a dans la ville de ,lige un sien cousin1 chanoine1 et ,rome deux autres cousins1 aussi ,levache 7il crit indiffremment ,levache ou ,levage1 ou mme ,levacq71 qui lui sont moins connus4 ,le cousin de ,lige crit ses cousins de ,rome et ceux-ci se mettent en mouvement4 ,malheureusement1 la ,daterie est en vacances1 comme de juste1 et pendant ce temps1 le promoteur presse ,dom ,maur faire ses preuves1 sans paratre savoir qu'il a interject appel4 ,l'affaire trane en longueur1 mais on finit par obtenir un bref d'appel de la sentence de l'officialit dans la cause que nous avons contre le promoteur pour l'rection de l'glise de ,cartignies en cure4 ,il en cote huit cus romains de dix esquelins chacun4 ,mme avec les abbayes de son ,ordre1 ,dom ,maur a de petites difficults4 ,,mm4 de ,saint-,michel en ,thirache ont avec lui une correspondance beaucoup trop longue pour l'affaire qui l'a motive4 ,avec l'abbaye de ,crespin1 des arrangements frais communs au presbytre d',harvent amnent une vraie brouille1 et l'on est signifi d'une requte4 ,bref1 ,dom ,maur plaide propos de tout et propos de rien3 les procs se superposent et s'enchevtrent4 ,le procureur crit pour recevoir des nouvelles de plusieurs procs que nous avons ,ath4 ,en effet1 il en a quatre3 un pour le prtendu chapelain1 un pour une sacristie qu'il s'agit de raccommoder1 un autre avec les ,moulins pour une mesure de farine qui a t enleve1 et un quatrime avec ,m4 ,van ,rode1 fermier4 ,il plaide la fois contre les chanoines de ,maubeuge1 ceux de ,cond et ceux de ,saint-,quentin1 et quand on rencontre la mention3 ceux du clerg1 on est bien empch de savoir qui l'appliquer4 ,tout cela entrane des dpenses considrables1 car il faut payer des experts et des avocats1 et l'on voit certain procureur rclamer de l'argent pour nous avoir servis1 mais le vrai plaideur n'y regarde pas4 ,dom ,maur dbourse sans sourciller mille florins de frais dans le procs contre ,molle qui est une affaire d'importance minime4 ,on ne plaide pas pour gagner de l'argent1 mais parce qu'on enrage d'avoir raison4 ,les innombrables procillons qui font ressembler le ,journal de ,dom ,maur au rle d'un tribunal sont des affaires presque toutes communes et qui n'offrent gure d'intrt4 ,ce qui intresse1 c'est ,dom ,maur lui-mme par sa persvrance1 son indiffrence aux rsultats et son superbe sang-froid4 ,c'est aussi quelques-uns de ses adversaires4 ,deux surtout paraissent dignes de lui3 leurs noms reviennent frquemment1 presque travers tout le ,journal1 et ce retour perptuel de figures lointaines et presque anonymes finit par leur donner quelque chose d'pique4 ,l'avocat ,le ,maulnier parat ds la premire page du ,journal3 on consulte ,m4 ,petit pour sa requte4 ,de loin en loin1 au cours de la premire anne1 cette affaire revient3 ,on a travaill un rapport contre ,le ,maulnier1 ou3 ,on a reu trois mmoires contre ,le ,maulnier1 ou1 un peu plus tard3 ,on a commenc rapporter notre procs contre ,le ,maulnier4 ,au commencement de #agbj1 l'affaire s'engage fond4 ,on crit ,m4 l',abb que la prsence de ,dom ,joseph est ncessaire parce que le conseiller rapporteur a besoin d'explications4 ,dom ,joseph arrive1 et1 pendant un mois1 c'est une grande activit4 ,visites au prsident et un conseiller4 ,visites quatre conseillers4 ,remise de factums4 ,rpondu la requte civile de ,le ,maulnier4 ,travaill l'avertence1 etc41 etc4 ,aprs un temps1 on recommence la lecture1 on achve l'avertence1 laquelle est servie avec dix-sept pices4 ,le ,maulnier sert une solution l'avertence de ,dom ,maur4 ,on y rpond4 ,enfin1 le #ac mars1 au soir1 notre procs contre ,le ,maulnier est sorti du bureau et nous l'avons gagn4 ,c'est la formule ordinaire4 ,seulement1 cette fois--peut-tre parce qu'on a battu un homme de la partie--il y a une joie extraordinaire dont le ,journal s'chauffe pendant trois jours4 ,on crit et on envoie aussitt un messager ,m4 l',abb1 ,dom ,ghislain et ,dom ,grard4 ,on va remercier ,,mm4 le ,prsident et le ,rapporteur et ,m4 ,cornet4 ,on crit aussi ,dom ,corneille pour lui notifier la bonne nouvelle du gain de notre procs4 ,dans la joie o l'on est1 on crit ,m4 ,duquesne de faire raccommoder la grange de la ,folie1 s'il est absolument ncessaire4 ,le lendemain1 ,m4 ,tahon fait venir les parties et leur dclare les points d'office1 aprs quoi on commence la liquidation4 ,l'avocat de ,le ,maulnier refuse de payer les pices du procs4 ,suivent diverses comparutions o le conseiller s'offre d'amener un accommodement4 ,de fait1 on travaille avec ,le ,maulnier1 l'amiable1 un aprs-midi4 ,aprs deux mois d'un silence de mauvais augure1 ,le ,maulnier sert ses contredits consistant en quatre cent quatre-vingt-dix-sept articles4 ,on les tudie1 mais il y a apparence que cette norme masse de raisons est inbranlable1 car une dernire comparution chez ,m4 ,tahon1 on finit tous les anciens procs1 de sorte que notre rente se trouve rduite de #idj #iaj florins4 ,sur ce1 on demande ,liessies des chevaux pour s'en retourner4 ,a ct de cet avocat savant et retors1 on voit paratre un petit cur entreprenant1 tenace et malin1 qui fait encore meilleure figure4 ,c'est le cur de ,gognies-,cauchies4 ,brave petit homme qui lutte tout seul contre la riche et puissante abbaye6 ,leur difficult provient d'une dme qu'il a retenue et de sa maison de cure qu'il veut qu'on rtablisse4 ,le petit cur gagne1 haut la main4 ,dom ,maur rappelle1 et on entre dans le labyrinthe pour n'en pas sortir1 car le ,journal s'achve sans que l'on sache si l'on s'est arrang pour tout de bon4 ,le procs de ,gognies est d'ailleurs le plus embrouill de tous4 ,aprs quelques mois1 on voit ,dom ,maur copier deux petits procs avec ,gognies1 et on s'aperoit1 en effet1 qu'il y a trois affaires distinctes poursuivies simultanment ,mons1 ,valenciennes et ,douai4 ,le petit cur trouve aussi moyen de mettre dans son jeu les chanoines de ,maubeuge qu'on voit qui n'ont pas encore tripliqu4 ,on fait faire des comparutions1 des expertises et vues de lieu4 ,quelquefois le petit cur fait dfaut1 d'autres fois il propose des accommodements2 il vient en personne ,liessies1 par une belle journe de printemps1 et offre de payer la moiti des frais de la vee de lieu si l'on veut mettre des barreaux ses fentres4 ,il s'agit bien de barreaux4 ,dom ,maur1 quelques jours plus tard1 est ,douai avec ordre de solliciter fortement contre ,gognies4 ,m4 le conseiller ,dupuis1 homme paisible1 tche d'accommoder les parties4 ,sur ces entrefaites1 le procs qu'on a pour la dme sort du bureau ,mons et nous avons gagn4 ,reste celui de ,valenciennes et celui de ,douai1 trs lents l'un et l'autre et trs confus1 car1 cette fois1 les chanoines de ,saint-,quentin entrent1 on ne sait comment1 en ligne1 et l'on ne voit jamais clairement si l'on plaide pour le fond ou seulement pour des frais4 ,quoi qu'il en soit1 ,dom ,maur gagne encore ,valenciennes4 ,on croit tout fini2 mais1 aprs plusieurs mois1 on retrouve1 comme un refrain de cauchemar1 l'ternelle mention3 ,fait un crit contre le cur de ,gognies-,cauchies4 ,c'est qu'il reste le vieux procs de ,douai auquel on ne pensait plus et qu'enfin le petit cur1 abrit derrire ses chanoines1 gagne1 le #e avril #agba4 ,nous avons perdu notre procs contre lesdits chanoines1 tous frais et dpens1 et il a t dclar que les curs primitifs sont obligs d'vacuer leur disme avant que les autres codcimateurs contribuent aux portions congrues et aux maisons des curs4 ,la note des premiers frais monte assez haut1 car ,dom ,maur donne en -compte #cfj florins qui sont tout l'argent qu'il a sur lui4 ,vers la fin de novembre1 le procureur crit son dit cur de venir liquider sa dme de #agai et s'arranger pour de certaines briques dont on a pav son grenier4 ,le petit cur rpond qu'il envoiera1 et quand on s'est habitu voir son nom revenir pendant plus de deux ans presque toutes les pages du ,journal1 on se demande s'il n'envoiera pas un sergent4 ,autour de ce combatif petit homme on voit graviter d'autres petits curs1 celui de ,maffles1 celui d',eppe-,sauvage au sujet duquel on consulte trois avocats1 ceux d'tichove et de ,roquignies1 celui d',ostiche4 ,ce dernier1 le jour mme que le cur de ,gognies vient demander des barreaux pour ses fentres1 fait aussi le voyage de ,liessies et demande qu'on ajoute une quatrime place sa maison et qu'on lui donne des pailles pour son toit4 ,il n'aura rien du tout4 ,il part fort mcontent et1 quelque temps aprs1 menace d'arrter nos biens4 ,que de plaideurs1 que de juges1 que d'avocats1 que d'affaires6 ,quand on lit vite1 les choses se mettent les unes sur les autres1 les jours s'enfuient1 les mois glissent1 les procs pullulent1 le journal fait un bourdonnement monotone qui engourdit et ne laisse que la sensation d'un temps lointain et irrel4 ,vers la fin1 on voit plus souvent ces querelleurs s'accommoder et l'on sent combien des gens morts depuis si longtemps ont eu raison de cesser des batailles ridicules4 ,a deux reprises1 ,dom ,maur passe tout un mois sans bouger de ,liessies1 de chez nous1 comme il dit1 et on aime se le figurer loin du fracas des maisons de poste et des cours de justice1 vaquant la tranquille besogne quotidienne et entendant par sa fentre ouverte1 le chant assourdi du chur4 ,je suis sr que ,m4 l',abb tient ce qu'il reste ainsi de temps en temps au logis4 ,souvent on voit reparatre l'ordre de revenir ,liessies1 sitt nos procs finis4 ,m4 l',abb s'occupe aussi--il le faut bien--de ce que son procureur fait ,mons ou ,douai1 mais je n'ai aucun doute qu'il n'aime pas cette agitation vaine et qu'il pense quelquefois avec regret au pass1 en regardant de sa stalle la tombe de ,m4 de ,blois4 99 99 99 99 99 ,il semble d'ailleurs qu'on vive trs paisiblement ,liessies4 ,l',abb est un homme sage et bon1 trs respect et probablement aim4 ,l'obissance est entire1 et le commandement n'a rien de rude3 l'existence des religieux doit tre monotone et douce1 sans dsordres et mme rgulire sans tre plus difiante que celle de la majorit des moines cette poque2 l'atmosphre1 celle d'un collge ecclsiastique de province1 vraie famille agrandie o l'attachement au nid commun est le ressort principal des actions4 ,il n'est fait aucune allusion dans le ,journal de ,dom ,maur la prsence de ,frres convers dans l'abbaye3 ce sont des domestiques qui font les charrois et autres grosses besognes1 et des jeunes gens du pays se prsentent de temps autre pour crire au comptoir4 ,cette galit de tous les religieux contribue leur donner une libert et une individualit plus grandes4 ,les jeunes ne sont pas spars du reste du monastre4 ,ils y entrent comme postulants2 aprs un an1 on les prsente au ,chapitre pour la profession1 et le vote de la communaut dcide de leur rception2 leurs prmices sont de grandes ftes pour lesquelles ,dom ,maur dbourse cinquante ou soixante florins4 ,le ,journal ne laisse aucun doute que tous les moines se connaissent et s'aiment4 ,dom ,maur envoie constamment chez nous des manires de cadeaux qu'il sait devoir plaire celui-ci ou celui-l4 ,a ,m4 l',abb des livres1 du th imprial ou de beaux bas rouges pour les grandes crmonies4 ,a ,m4 le ,prieur1 qui est savant1 pieux et rhumatisant1 des livres1 des traits spirituels1 un bonnet1 de l'huile de myrrhe4 ,a ,dom ,thomas qui est peintre1 des couleurs4 ,a ,m4 le ,sacristain1 des dentelles4 ,a ,dom ,joseph1 des ufs frais et du vin de ,frontiniac4 ,a un autre1 du fil d'argent et des croix de corne pour faire des dizaines4 ,a un autre1 des livrets d'or pour des broderies4 ,les liens de famille ne sont nullement briss4 ,m4 l',abb fait crire un religieux que1 pass telle fte1 il pourra s'en aller voir sa mre4 ,une autre fois1 ,dom ,maur rencontre ,dom ,franois s'en allant ad patriam4 ,un peu plus tard1 ,dom ,maur crit qu'il a compt huit cus un autre religieux s'en allant ad patriam4 ,l'abstinence monastique existe toujours en principe et le ,journal suit la marche de l'anne ecclsiastique avec la rgularit d'une horloge4 crit mademoiselle ,wlis de ,bruxelles pour les provisions des ,avents4--,coppe est arriv avec un chariot pour charger les provisions de carme3 quatre tonnes de morue1 deux tonnes d'harengs1 une tonne de saumon1 etc4 ,mais comme la moiti des religieux1 tant constamment en voyage1 ont dispense1 il est probable que la rgle s'est bien relche de la svrit primitive4 ,en tout cas1 le maigre se relve par toutes sortes de douceurs1 et le carme de ,liessies est un carme sucr4 ,a la vrit1 le procureur commande des sacs de riz et des ballots d'estocfix1 mais on le voit acheter d'un coup #afj livres de cacao1 #ej livres d'orge perl et pour #gi florins de banille4 ,il y a l'abbaye des provisions de cannelle et de noix muscades1 de dattes1 de raisins de ,tharse et de cpres d',espagne2 intervalles aussi1 des citrons et oranges amres qui sont un grand luxe4 ,on boit ordinairement le petit vin de ,laon1 mais on en fait venir de ,bar1 et la cave est fournie de vin d',espagne et de vin du ,rhin4 ,liessies ne manque point d'amis1 bien qu'il s'en faille de peu qu'on ne leur fasse tous des procs4 ,il y en a de puissants3 ,m4 l'intendant qui l'on envoie de temps autre un chevreuil et que ,m4 l',abb va voir vers le nouvel an pour lui faire les compliments du temps2 madame de ,maubeuge1 la noble et puissante abbesse du noble et puissant ,chapitre de ,maubeuge4 ,c'est une trs grande dame4 ,l'anne o elle prend possession1 elle passe par ,liessies avec ses officiers1 une compagnie de gardes du corps1 une de hussards1 une de grenadiers et une de bourgeois de ,maubeuge4 ,on hberge tout ce monde4 ,le lendemain1 ,m4 l',abb et deux religieux accompagnent ,madame pendant le reste du voyage1 et ,m4 l',abb l'installe et dit la messe basse pontificalement4 ,une autre grande visite cause un moi encore plus grand4 ,brusquement ,dom ,maur annonce le passage du ,prince ,tingris et ce nom ainsi orthographi fait que1 pendant quelques jours1 le ,journal prend un air d',amadis4 ,on a envoy ,bruxelles le messager de ,trlon pour chercher des jambons1 des succades et autres choses portes sur l'tat du matre d'htel4 ,on achte pour treize cus trois couronnes de poisson frais4 ,comme rien ,liessies n'est assez beau pour un hte aussi distingu1 on envoie de ,mons huit douzaines de serviettes1 trois douzaines de couteaux1 autant de cuillres et fourchettes de mtail1 une boette de biscuits1 et macarons et sucades4 ,pour mettre le comble cette magnificence on joint une demi-douzaine de citrons1 autant d'oranges amres et autant d'oranges de ,portugal qui composeront un vritable dessert de prince4 ,liessies a d'autres amis plus humbles et que l'on traite familirement4 ,ce sont quelques curs3--,m4 ,jnart avec qui on finit malheureusement par plaider1 mais que ,m4 l',abb recommande quand il va au concours2 ou ,m4 ,o',dwyer1 ,irlandais francis qui rend de petits services au monastre2--des gens d'affaires1 tellement absorbs par les dmes1 les tailles et les procs de ,liessies qu'ils ne sont gure que des lieutenants du procureur2 ,m4 ,petit1 qui ,m4 l',abb fait des cadeaux de nouvel an2 ,m4 ,goulart de ,trlon et mademoiselle ,duquesne1 sa fille4 ,mademoiselle ,duquesne est une femme prudente et mfiante qui fait une fois un peu de peine ,dom ,maur en lui refusant des cus de ,lille dont il veut la payer1 mais c'est une amie tout de mme4 ,on la traite sur le pied de l'intimit1 et le procureur passe plusieurs jours chez elle quand il vient our son compte4 ,il y a encore ,m4 et madame ,tahon de ,maubeuge1 dont l'amiti est d'autant plus prcieuse que ,m4 ,tahon est conseiller la ,cour4 ,il y a surtout les demoiselles de ,bouillon1 de beaucoup les meilleures amies du procureur4 ,ce sont des filles de trs bonne naissance et d'ducation soigne1 intelligentes1 artistes et cependant pratiques et ne trouvant pas qu'il soit au-dessous d'elles de rendre leurs amis les services les plus ordinaires4 ,elles habitent ,mons1 et sont pour ,dom ,maur d'un secours inestimable4 ,son coffre est chez elles et il leur confie aussi des bourses distinctes o sont les monnaies de provenance trangre qu'il ne peut changer4 ,elles l'accompagnent dans les magasins chaque fois qu'il achte de la toile ou des toffes4 ,quand il est ,liessies1 elles font pour lui plusieurs courses qu'il n'oserait peut-tre leur demander4 ,dom ,maur a ,bruxelles une correspondante appele mademoiselle ,wlis1 qui lui expdie toutes sortes de denres4 ,c'est une honnte marchande qu'il appelle jusqu' la fin mademoiselle ,wlis de ,bruxelles1 comme s'il avait entendu parler d'elle la veille pour la premire fois4 ,elle n'a pas la commande de certaines douceurs comme amandes longues et th imprial que les demoiselles se font un plaisir d'envoyer elles-mmes ,liessies4 ,elles font cadeau ,m4 l',abb de beaux rchauds d'argent et de toutes sortes de sucreries quand il est malade4 ,elles pensent1 comme de juste1 la sacristie3 dentelles et fils d'argent viennent ravir le sacristain4 ,de son ct1 ,m4 l',abb leur fait tous les honneurs3 il les invite au prieur du ,sart o il vient pendant les chaleurs1 et l'anne o madame de ,maubeuge passe par ,liessies1 il les ramne avec lui pour qu'elles aient l'agrment de cette cavalcade4 ,les religieux de ,liessies sont en bons termes avec ceux de ,lobbes4 ,dom ,maur parat heureux dans ses voyages de rencontrer parfois ,m4 ,tahon1 religieux de cette abbaye4 ,ils ont aussi des relations agrables avec ceux d',hautmont dont l'abb vient un jour ,liessies1 avec ceux de ,maroilles qui donnent parfois l'hospitalit au procureur quand il revient de ,douai1 et surtout avec ,,mm4 de ,saint-,spulcre de ,cambrai4 ,on leur rend tous les services qu'on peut4 ,mais les vrais1 constants1 fidles et trs apprcis amis de ,liessies1 ce sont les ,pres ,jsuites4 ,en gnral1 les ,bndictins taient plutt ,jansnistes4 ,a ,liessies1 une tradition vieille de plus d'un sicle voulait qu'on se ranget aux doctrines de la ,compagnie et qu'on traitt les ,jsuites avec une extrme cordialit4 ,a ,maubeuge et ,douai1 ,dom ,maur descend presque toujours aux ,rvrends ,pres ,jsuites3 il y est chez lui4 ,toutes les ides thologiques de ,liessies sont celles des ,jsuites4 ,les jeunes apprennent la dogmatique dans l'ouvrage du ,p4 ,platelles et la morale dans celui du ,p4 ,tavernes4 ,on conserve aux archives la belle lettre que le ,p4 de ,la ,chaise crivait ,m4 l',abb en lui annonant sa nomination3 ,c'est votre mrite et votre zle pour la bonne doctrine qui ont oblig le ,roi vous prfrer tous ceux qui ont sollicit ,sa ,majest pour obtenir la place qu'elle vous a confie4 ,je suis sr que vous la remplirez dignement et que vous maintiendrez la rgularit et le bon ordre dans une abbaye de si grande consquence4 ,tous nos ,pres que vous honorez de votre amiti m'en ont flicit1 ce qui m'a fait un vritable plaisir4 ,je vous prie de leur continuer l'estime et la considration que vous avez toujours eue pour eux1 etc4 ,m4 l',abb reste trs hostile aux ,jansnistes et entretient une correspondance active avec le ,p4 ,imbert4 ,celui-ci lui envoie tout ce qui se publie touchant la constitution4 ,on trouve frquemment la mention ,reu un paquet de livres de ,douai pour ,m4 l',abb4 ,deux escoliers apportent ,mons un gros paquet de livres qui leur a t remis par le ,p4 ,imbert et qu'on envoie ds le lendemain ,liessies par un exprs4 ,m4 l',abb s'intresse uniquement la controverse jansniste et1 en juger par ce qui lui arrive d'ouvrages et brochures de toutes sortes1 elle doit absorber tout son temps4 ,le ,journal de ,dom ,maur finit la veille de ,nol #agba4 ,ce jour-l le procureur inscrit3 ,reu de ,douay un paquet d'crits1 savoir3 un exemplair de la ,sorbonne tombe1 un exemplair des expositions des sentiments de ,m4 de ,noailles et deux exemplairs des lettres l'auteur du supplment4 ,il est bien probable aussi que des mandements d',arras reus quelque temps auparavant et plusieurs livres de ,m4 de ,soissons en latin se rapportent au ,p4 ,quesnel4 ,dom ,maur ne lit rien de tout cela3 son sige est fait1 sans aucun doute4 ,les ,jansnistes doivent lui apparatre comme des gens qui troublent l'tat1 causent de grandes dpenses en livres et favorisent dans les monastres une spculation trs vaine4 99 99 99 99 99 ,telle est1 en gros1 l'impression que laisse le ,journal du procureur4 ,ce qui surnage1 c'est le srieux de la plupart des figures et la futilit de la plupart des affaires4 ,mais1 ni ,m4 l',abb1 ni ,dom ,maur1 ni les autres ne croyaient leurs affaires futiles3 les procs taient la trame de l'existence quotidienne1 et le ,jansnisme tait une erreur vivante et qui mettait la foi en pril4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,liessies est bien dsert1 et les plus vieilles gens s'y rappellent peine le temps o ils se souvenaient de l'abbaye4 ,juin #aije4 ,,petit ,,moutier ,moustiers est un hameau de trente trente-cinq feux1 trs isol dans une petite valle de la partie orientale de la ,fagne1 trois lieues de ,liessies et tout prs des hauts dfrichs travers lesquels passe la frontire belge3 on l'appelle souvent ,moustiers-en-,fagne4 ,une belle route conduit ,wallers au sud et ,eppe-,sauvage au nord1 mais elle est en tout temps fort dserte et il faut que les ingnieurs l'entretiennent par le pur amour de leur art3 on n'y rencontre gure que la carriole du boulanger ou du boucher4 ,en revanche1 elle monte et descend par longs et lents circuits travers les pentes gazonnes qui bordent la fort et ouvrent chaque instant de vastes horizons sur la ,fagne-de-,chimay4 ,il faut porter sur ce chemin des soucis bien cuisants pour ne pas s'y sentir comme berc4 ,le nom de ,moustiers dit assez clairement que l'histoire de ce petit village est lie celle d'un tablissement monastique4 ,en effet on voit au premier coup d'il que l'glisette qui vous accueille presque l'entre du hameau a t une chapelle de moines4 ,elle s'appuie1 toute petite et gracieuse1 contre une grande maison robuste spare de la place par une bande de jardin svrement mure1 et1 derrire1 de vastes dpendances enferment un grand carr4 ,les gens du pays appellent cet assemblage de constructions moiti agricoles1 moiti conventuelles le ,priol1 corruption facile reconnatre du mot de ,prieur4 ,on voyait encore il y a vingt ou vingt-cinq ans et l'on voit peut-tre toujours1 dans la sacristie1 des tiroirs sur lesquels tait crit en caractres peine plis3 ,m4 le ,prieur1 ,m4 le ,sous-,prieur4 ,ces religieux taient des moines laboureurs dpendant non de l'abbaye de ,liessies1 mais de celle de ,lobbes1 en ,hainaut1 et suivant aussi la rgle bndictine4 ,ils taient trois ou quatre qui1 une fois dit leur office et leurs messes1 vaquaient aux travaux des champs comme les paysans d'alentour4 ,les ,mauristes1 aussi bien que les autres ,bndictins1 avaient de ces monastres campagnards4 ,c'est dans une retraite de ce genre que ,mabillon passa six annes1 redemandant la terre la sant que les livres lui avaient prmaturment ravie4 ,ces prieurs n'absorbaient pas comme les grandes abbayes toute la terre et tous les bras4 ,le prieur et ses compagnons devaient tre les amis et non les matres des laboureurs leurs voisins4 ,il est peu de pays o l'attachement la religion soit rest aussi paisible1 entier et sincre qu' ,moustiers-en-,fagne4 ,il en sera de mme partout o le prtre ou le religieux ne se mettra part des hommes au milieu desquels il vit que par une charit plus haute et une existence plus pure4 ,toute proche de l'glise et du ,prieur est une trs jolie maison du ,x,ve sicle dont tout l'ornement consiste dans un pignon gradins semblable ceux qu'on voit partout dans le ,soissonnais et dans des fentres meneaux1 mais dont les proportions sont parfaites4 ,la pierre de taille qui est tout simplement la pierre bleue de ,hainaut1 en est cependant releve de bordures dlicates4 ,quand on entre dans le village par la route d',eppe-,sauvage1 cette maison fait avec l'glise et le ,prieur un ensemble de lignes brises extraordinairement gracieuses4 ,le ,prieur de ,moustiers n'a point d'histoire2 le village non plus2 etson nom vague et gnral le tire peine de l'anonymat4 ,c'est un endroit silencieux et heureux o des moines et des villageois ont vcu pendant plusieurs sicles ignors et contents4 ,j'espre que le lecteur ne me trouvera pas ridicule d'ajouter ici quelques vers inspirs par cette bourgade de rve4 ,si quelque musicien voulait y adapter un air monotone et lointain de vieille chanson1 je lui en saurais gr4 ,,le ,,moutier ,c'tait un vieux petit moutier ,avec des gables2 ,dans la cour un grand peuplier ,et des rables4 ,la chapelle avait des murs gris ,de vieille pierre1 ,sous les corbeaux de bois noircis ,pendait un lierre4 ,derrire ce petit moutier ,grandes ouvertes ,les granges au front altier taient dsertes4 ,un petit logis tout sculpt ,ceint de guirlandes ,dormait dans un jardin d't ,plein de lavandes4 ,un petit verger conduisait ,au cimetire3 ,monsieur le ,prieur y lisait ,son brviaire4 ,la route allait je ne sais o ,bien loin en ,france1 ,quelques-uns disaient ,limou ,vers la ,provence4 ,c'tait un vieux petit moutier ,du temps des guerres1 ,o plus d'un brave cavalier ,fit ses prires4 ,dans le petit moutier tout dort3 ,le soleil pse1 ,et ,monsieur le ,prieur est mort ,sous ,louis ,seize4 ,juin #aijh4 ,,les ,,moines ,,de ,,shakespeare ,shakespeare aime et respecte les moines3 c'est un fait indniable pour quiconque connat1 mme superficiellement1 ses uvres1 mais c'est aussi un fait inexplicable pour quiconque n'a sur l'histoire religieuse de l',angleterre que ces notions vagues o l'on accroche vaille que vaille des ides prconues4 ,on se dit3 ,shakespeare a t l'un des potes favoris d'lisabeth1 et lisabeth est la grande perscutrice du catholicisme en ,angleterre2 il est donc impossible que ,shakespeare n'ait pas t protestant4 ,d'un autre ct comment se pouvait-il qu'un auteur protestant ft l'apologie des moines devant lisabeth qui srement les excrait8 ,peut-tre1 aprs tout1 ,shakespeare tait-il catholique plus ou moins secrtement2 il y a des critiques qui l'ont cru4 ,ainsi raisonne-t-on1 au lieu de demander l'histoire si1 par hasard1 elle n'aurait pas le mot de l'nigme1 et si ce mot ne se trouverait pas beaucoup plus simple qu'on n'est tent de se l'imaginer4 ,l',angleterre ne fut jamais1 au mme degr que l',irlande1 un pays monastique3 cependant les riches et nombreuses glises abbatiales qu'on y voit encore aujourd'hui1 attestent que la prosprit des vieux ordres religieux y fut considrable4 ,aux ,x,i,i,ie et ,x,i,ve sicles1 les ordres mendiants s'y propagrent avec une extrme rapidit1 mais leur popularit ne fut gure plus durable que leur zle4 ,le mouvement de ,wycliff1 rvolutionnaire et protestant avant la lettre1 fut dirig en grande partie contre eux1 et la littrature du temps leur est trs hostile4 ,on connat les plaisanteries de ,chaucer contre le frre quteur qui rapporte de ,rome une pleine besace de pardons tout chauds et contre le moine chasseur galopant dans une bruyante sonnaille de grelots4 ,pour lui comme pour les auteurs de nos fabliaux1 c'est assez punir la paresse des grands abbs1 et la rapacit un peu friponne des moines mendiants que de les mettre en chansons4 ,mais on entend une autre note dans le rude pome de ,pierre le ,laboureur et dans les bouts-rims nigmatiques qui coururent l',angleterre pendant les vingt dernires annes du ,x,i,ve sicle4 ,ces mots de passe devaient se transmettre avec un sourire noir1 et l'on en vit bientt l'effet quand les ,lollards devinrent lgion1 et rclamrent la libert et l'galit1 la faux1 la hache et la torche la main4 ,entre les ,lollards socialistes et fort peu orthodoxes et ,henri ,,viii1 il n'y a qu'un sicle1 mais le chemin parcouru dans ces cent ans est immense4 ,il ne s'agit plus de mouvements populaires3 la monarchie absolue n'existe pas encore et elle n'existera gure que pendant les six annes o ,thomas ,cromwell fera rgner la ,terreur1 mais l'ide en a t aperue nettement1 et ,wolsey1 comme ,cranmer1 se repentira au moment de mourir d'avoir ador le ,roi au lieu d'adorer ,dieu4 ,le ,roi ds lors fait bien tout ce qu'il fait et1 comme le dit la loi1 il est incapable de mal faire4 ,henri fut donc suivi comme ,louis ,,xiv l'aurait t s'il avait voulu entraner l'glise de ,france dans ce que le ,parlement n'et pas manqu d'appeler une indpendance lgitime4 ,il avait horreur de l'hrsie1 et il mourut avec la haine des protestants1 mais le schisme ne lui faisait pas peur4 ,le ,pape tait1 ses yeux1 un souverain rival qui percevait indment des impts dans le royaume d'autrui1 envoyait partout des missaires italiens dguiss en dignitaires ecclsiastiques1 faisait la guerre avec des menaces de dposition et d'excommunication1 bref1 avec lequel il fallait ngocier aussi longtemps qu'on le pouvait1 mais lutter la lance haute quand on y tait contraint4 ,wycliff avait prouv1 dans le ,de ,dominio1 que l'ingrence pontificale dans les affaires civiles tait le renversement de l'ordre vanglique et la racine de toute corruption4 ,les ides d'rasme taient trs semblables4 ,ce que les hommes du ,nouveau ,savoir voulaient1 avant tout1 c'tait ramener l'glise1 ses pratiques et son culte la puret primitive4 ,il restera ternellement fcheux pour la ,rforme qu'elle se soit greffe partout sur des faiblesses morales4 ,on est mal venu parler de rformer les autres quand on a pour premier souci de donner le champ libre ses dsirs4 ,mais d'un autre ct1 ,henri ,,viii eut beau jeu contre ,rome en s'levant contre les abus que ,thomas ,more1 son confesseur le pieux ,colet1 et le trs raisonnable rasme dnonaient eux-mmes1 et l'intransigeance du sentiment patriotique en ,angleterre lui fut d'un singulier secours dans une lutte o la politique pntrait constamment la religion4 ,la ,rforme en ,angleterre apparat1 en dernire analyse1 comme le rsultat d'un conflit entre toutes sortes de penchants assez bas se heurtant les uns les autres au nom de principes trs levs4 ,ce fut d'ailleurs une grande duperie dont trs peu d'esprits clairvoyants prvirent le rsultat1 et travers laquelle deux hommes seuls1 ,more et ,fisher1 aperurent une question de vie ou de mort qui valait bien qu'on lui sacrifit sa tte4 ,les autres dirent3 querelle de rois6 exactement comme ,lon ,x avait dit querelle de moines6 en apprenant les batailles de ,wittemberg1 et crurent qu'il tait d'une prudence vulgaire d'attendre que ces puissances ou leurs successeurs se fussent accommods4 ,les vques de ,france n'avaient gure raisonn autrement quand ,louis ,,xii fut excommuni par ,jules ,,ii4 ,pouvait-on douter qu',henri ,,viii ft1 au fond1 excellent catholique quand1 moins de deux ans avant sa mort1 il faisait signer ses sujets les six articles qu'on ne pouvait regarder que comme le rempart de la pure doctrine1 et traquait quiconque manquait la messe1 refusait de se confesser ou niait la transsubstantiation8 ,la suppression des monastres ne paraissait pas bien criminelle4 ,elle s'tait d'ailleurs faite en douceur1 deux fois4 ,le ,roi avait commenc par supprimer les maisons religieuses les moins riches1 parce que leur nombre et leur constant besoin d'argent y rendaient la discipline moins exacte et le dsordre plus apparent4 ,plus tard il supprima les grandes abbayes1 parce qu'elles taient trop riches1 tandis que le ,trsor tait pauvre1 et parce que le systme du manoir1 comme on appelait le rgime de la proprit seigneuriale1 les rendait dplaisantes aux petits comme aux grands4 ,la liquidation de ces vastes domaines produisit peu de chose1 grce la corruption des agents qui la firent et la rapacit des familles aristocratiques qui s'arrangrent pour en profiter4 ,le peuple qui avait pu se persuader d'abord que les dpouilles des abbs1 comtes et ducs suffiraient la voracit du ,trsor ,royal1 ne vit pas diminuer les impts1 et regretta les distributions d'aumnes qu'on faisait aux portes des abbayes1 mais il ne regretta pas autrement la dispersion des moines1 et le clerg sculier l'imita4 ,lors donc qu',henri ,,viii mourut1 en #aedg1 c'est--dire peine dix-sept ans avant la naissance de ,shakespeare1 il n'y avait plus en ,angleterre ni moines1 ni religieuses1 ni nonce1 et les lettres du pape n'y parvenaient plus qu'en fraude1 mais il y avait toujours des vques1 des chapitres1 et tout un clerg dont l'organisation restait la mme qu'elle tait depuis des sicles1 des collges et des universits o l'on enseignait la thologie traditionnelle4 ,a ,cambridge seulement un petit nombre de jeunes gens qui entre eux s'appelaient ,frres1 se runissaient dans une auberge pour disserter sur la foi sans les uvres1 et l'on commenait rimprimer les petits traits populaires de ,wycliff1 mais tout ce qu'il y avait dans le pays de littrature proprement protestante se bornait aux six mille bibles assez bien traduites par ,tyndale et colportes clandestinement4 ,ce n'tait pas grand'chose1 et bien que le clerg ft ce qu'il tait alors peu prs partout1 ce n'et certes pas t suffisant pour dtacher l',angleterre de sa vieille croyance1 si le testament du roi n'et mis ,mary ,tudor en dehors du conseil de rgence qui devait gouverner aux lieu et place du petit douard ,,vi4 ,que de fois l'histoire n'a-t-elle pas enregistr de ces fatalits qu'il faut prendre sans les discuter et sans chercher surtout ce qui les aurait remplaces si elles ne se fussent pas produites4 ,tout le monde sait que les sept annes pendant lesquelles l'ombre chtive d'douard prsida aux destines de l',angleterre1 furent le rgne de l'un des hommes les plus faux et les plus lches qui aient jamais jou un rle1 l'archevque ,cranmer4 ,on lui connaissait des tendances protestantes1 et1 vers la fin d',henri ,,viii1 il avait t fort prs de passer en jugement1 mais il dissimulait quand il le fallait4 ,avec un roi enfant et entour de conseillers choisis pour leur complaisance il fut le matre4 ,ds le premier hiver qui suivit la mort de ,henri ,,viii1 ,cranmer mangea publiquement de la viande en carme au palais archipiscopal de ,lambeth4 ,bientt il supprima les ,six ,articles1 fit enlever des glises1 peintures1 images et autels1 permit le mariage aux prtres1 remplaa la messe par un service en langue vulgaire1 codifia la doctrine dans les trente-neuf articles et la liturgie dans le ,prayer ,book4 ,ce fut une sorte de bacchanale au milieu de laquelle les minorits violentes ne manqurent pas1 comme il arrive toujours1 de se donner carrire4 ,presque partout des iconoclastes traduisirent en faits la doctrine qui leur venait de haut3 on brisa les crucifix1 on brla les statues de la vierge1 on profana les reliquaires et surtout on pilla les biens d'glise4 ,aprs sept ans1 vint ,mary ,tudor qui remit incontinent les choses dans leur ancien tat4 ,les vques protestants ou protestantisants furent chasss et quelques-uns brls2 ,bonner1 vque catholique de ,londres1 prisonnier la ,tour sous la rgence1 devint grand ,inquisiteur et grand ,juge2 le ,prayer-,book disparut devant le ,missel1 et une crmonie solennelle symbolisa le retour l'unit catholique4 ,reginald ,pole1 cousin de ,henri ,,viii1 exil ,rome et cardinal1 vint1 en grande pompe1 rconcilier sa patrie4 ,il arriva par la ,tamise1 une grande croix d'or brillant la proue du bateau1 fut reu par tout le ,parlement agenouill et pronona les paroles qui absolvaient l',angleterre du crime de schisme et d'hrsie4 ,cette scne sublime aurait pu marquer la fin de l'aventure luthrienne4 ,par malheur1 ,mary1 romanesque et entire dans son dogmatisme1 voulut pouser celui qu'elle regardait comme le seul dfenseur de la vrit catholique4 ,philippe d',espagne1 froid1 mprisant et mfiant vint ,winchester pour la crmonie du mariage1 lana la reine dans la politique qui devait le plus irriter le pays et regagna bientt ,madrid1 la seule ville o il se sentt chez lui et o son terrible zle se donnt libre cours4 ,cependant le peuple de ,londres force de voir brler des protestants prenait peu peu parti pour eux1 le mcontentement s'accroissait des insuccs rpts du gouvernement2 la prise de ,calais fit dborder la coupe et1 si la reine ne ft pas morte1 la rvolte aurait clat4 lisabeth fut aussitt populaire4 ,elle tait belle1 intelligente1 heureuse en politique1 et c'est bien d'elle qu'on put dire que la reine ne peut mal faire3 le peuple anglais voyait bien une femme dpourvue de tout scrupule1 il n'en crut jamais ses yeux4 ,au point de vue religieux1 lisabeth sensuelle et sanguinaire1 qu'on se reprsente ordinairement comme une rplique fminine de ,nron1 tait1 en ralit1 l'indiffrence mme et la digne fille d',anne ,bouleyn4 ,elle avait une me de roi1 soucieuse avant tout de gouverner et de jouir1 et ne sut jamais ce que la religion peut dire au cur4 ,son attitude devant l'exaltation des puritains aussi bien que devant les pratiques catholiques tait un tonnement profond et une impression de ridicule qu'elle ne cherchait pas cacher4 ,elle faisait jeter au feu les images religieuses1 mais elle singeait les ,protestants et leur gravit grotesque et les appelait frres en ,christ4 ,quand elle fit sa premire entre dans ,londres1 elle baisa la ,bible que les bourgeois de la cit lui prsentrent mais elle fit rtablir le crucifix dans sa chapelle et montra une dfaveur constante aux prtres maris4 ,elle traita un jour publiquement avec une ironie cruelle la femme de l'archevque ,parker et elle interrompait les prdicateurs qui faisaient devant elle l'apologie du nouveau rituel4 ,la religion tait pour elle1 avant tout1 un lment politique et elle concdait ou reprenait suivant que son intrt du moment lui dictait4 ,sa cour tait pleine de nobles catholiques que les seigneurs protestants du ,conseil jalousaient3 elle ne prenait jamais parti4 ,ds le dbut de son rgne elle ouvrit avec le ,pape des ngociations qu'elle et fait durer un demi-sicle1 comme elle fit pour tant d'autres1 si ,rome n'avait cru pouvoir adopter sans danger une politique espagnole4 ,c'est la lumire de la politique qu'il faut juger tous les vnements des quarante annes qui suivirent4 ,l',angleterre n'tait en rien la puissance mondiale qu'elle devait devenir plus tard3 c'tait un petit pays peupl de quelques millions d'habitants dcims rgulirement par la peste et la famine4 ,elle n'avait point de colonies1 cela va sans dire2 elle avait perdu ses points d'appui continentaux2 l',irlande1 tout entire catholique1 se faisait gloire de n'avoir de souverain temporel que le ,pape2 l'cosse tait une ennemie dont ,marie ,stuart1 princesse presque franaise1 voulait faire mieux qu'une rivale4 ,la situation du pays tait plus que prcaire et les divisions religieuses1 sourdes partout et toujours prtes clater dans les comts loigns1 y ajoutaient des difficults nouvelles4 ,les seigneurs du ,nord conspiraient4 ,l',espagne armait sa trop clbre flotte laquelle les ports d',irlande taient naturellement ouverts2 la reine d'cosse n'attendait qu'un signal4 ,le ,pape et ,philippe crurent l'occasion unique et se dclarrent4 lisabeth fut somme de prouver sa lgitimit1 bientt aprs excommunie et dpose et ses sujets dlis de leur serment de fidlit4 ,il semblait que l',armada n'et qu' paratre4 ,les conseillers du ,pape avaient compt sans la fiert nationale des ,anglais aussi susceptible alors qu'aujourd'hui4 ,ces mesures violentes alinrent de nombreux catholiques qui autrement fussent rests fidles4 ,les lettres du cardinal ,allen et les journaux du collge de ,douai montrent clairement ce qu'taient les sentiments rels de la population4 ,les deux tiers1 au moins1 crivait ,allen1 sont entirement catholiques de cur et ne se conforment qu'en apparence et la mort dans l'me4 ,le clerg n'tait pas plus gagn4 ,dans beaucoup d'endroits le cur faisait chaque dimanche deux services1 l'un dans sa maison pour les catholiques1 l'autre l'glise1 suivant l'usage nouveau4 ,parfois on voyait la mme table de communion des fidles recevant l'hostie consacre la messe et des protestants communiant sous les deux espces4 ,les lettres d',allen montrent bien que cette dissimulation ne paraissait pas criminelle1 avant tout parce qu'on la croyait passagre1 et de nombreux documents anglicans1 entre autres un curieux sermon de ,latimer1 prouvent aussi que les protestants savaient quoi s'en tenir sur les sentiments rels de beaucoup de leurs coreligionnaires prtendus4 ,en fait1 les catholiques se cachaient beaucoup moins dans les premires annes d'lisabeth que les protestants ne s'taient cachs sous ,mary4 ,on payait l'amende quand on tait convaincu d'avoir manqu l'glise de tout un mois1 ou quand on ne trouvait pas de prtexte suffisant pour refuser la communion pascale et tout tait dit4 ,seuls les prtres qui refusaient le serment taient punis1 mais la perscution n'tait pas sanglante4 ,un frre d',allen qui passa plusieurs mois ,londres en #aehc1 c'est--dire un ou deux ans avant que ,shakespeare n'y vnt chercher fortune1 vit un certain nombre de prtres incarcrs la ,marchausse4 ,ils y disaient la messe1 presque tous1 chaque matin1 et sortaient librement dans la journe pour un ministre peine dissimul4 ,les gardiens se laissaient corrompre bas prix4 ,les choses changrent quand le danger d'une invasion espagnole apparut clairement tous4 ,les prtres de ,douai furent regards comme des espions1 et les jsuites comme des missaires de l',espagne4 ,on les traqua1 bien plus sous l'empire de la frayeur que par haine religieuse1 et les sectaires tirrent parti de la confusion4 ,vainement les martyrs affirmaient-ils1 au pied de l'chafaud1 qu'ils ne reconnaissaient d'autre pouvoir civil que celui de la reine1 on les huait comme tratres la patrie4 ,il va de soi que l'hrsie gagna beaucoup de ce que ,rome perdait1 mais la thologie anglicane qui se formait peu peu dans des livres comme celui de ,hooker1 tait bien plutt catholique que luthrienne et le sentiment populaire offrait la mme nuance3 on ne transforme pas en deux gnrations les formes religieuses dont un peuple a vcu pendant dix sicles4 ,si l'on veut s'imaginer ce qu'tait peu prs la disposition des esprits en ,angleterre au commencement du ,x,v,i,ie sicle1 il faut oublier totalement l'anglican d'aujourd'hui1 sur qui a pass le rouleau de fer des ,hanovre et la vague d'indiffrence souleve par les ,distes3 il y a longtemps qu'il a oubli l'atmosphre o ses pres ont vcu et son ignorance nave est souvent prodigieuse2 il ne faut1 surtout1 pas penser aux pasticheurs de la ,haute-glise1 pour qui le catholicisme n'est pas un ressouvenir1 mais bien une attrayante nouveaut4 ,il faut penser aux ,vieux ,catholiques de ,suisse ou d',allemagne1 et non point rongs comme ils le sont par le protestantisme ambiant et tout pleins de l'enttement schismatique1 mais tels qu'ils seraient1 si1 au lieu d'tre l'exception et de vivre en lots1 ils eussent t pris en masse dans une conversion violente du pays tout entier et dans l'tonnement o les rvolutions laissent toujours les individus paisibles qui les ont subies et non faites4 lisabeth et son peuple taient des catholiques de la veille qui n'avaient pas eu le temps1 beaucoup prs1 de prendre les faons puritaines et qui pouvaient se regarder souvent comme des catholiques du lendemain4 ,ajoutez que le concile de ,trente datait de cinquante ans peine1 et que les questions de liturgie et de discipline taient encore dans leur tat amorphe et bien loin d'tre ce qu'elles sont devenues pour nous1 aprs trois sicles de rglementation et d'uniformit croissante4 99 99 99 99 99 ,revenons ,shakespeare dont la noble figure va nous paratre dsormais toute autre que si nous accollions crment son nom le glacial adjectif de protestant4 ,il nat ,stratford-sur-l',avon1 au mois d'avril de #aefd1 c'est--dire la sixime anne d'lisabeth4 ,six ans avant sa naissance donc1 les lois svres de ,mary sont appliques partout2 les protestants sont terrs dans les faubourgs des villes2 les cloches qu'on entend sonnent pour la messe et les vpres1 ou la procession1 ou la visite d'un vque qui va parler d'attachement la foi romaine4 ,il est vrai que la trombe dchane par ,cranmer sous le petit douard a pass1 et que les commissaires de ,henri ,,viii ont visit ,stratford il y a une vingtaine d'annes et que les traces de leur passage subsistent4 ,la grande et belle maison que voil vide tait1 il y a peu d'annes encore1 la collgiale de ,stratford4 ,cinq prtres et quatre petits choristes y vivaient paisiblement1 un peu trop paisiblement peut-tre1 bien que l'un des prtres tnt cole4 ,jean de ,stratford les avait tablis l au ,x,i,ve sicle pour chanter perptuit l'office et la messe des morts pour le repos de son me4 ,on ne dit nulle part qu'ils eussent t pour le pays un objet de scandale4 ,mais les commissaires du roi sont venus3 ils ont fait des inventaires1 puis ils ont pris tout ce qu'il y avait d'objets d'or et d'argent dans la maison1 puis ils ont confisqu la rente et supprim la fondation1 enfin ils se sont empars du logis sans se soucier des occupants4 ,et ce joli btiment gothique1 flanqu d'une chapelle flamboyante et d'une halle qu'il serait bien urgent de rparer8 ,c'est la ,guilde qui sert en mme temps d'htel de ville4 ,elle a longtemps abrit une institution bien utile1 une confrrie pieuse d'assistance mutuelle qui a prospr1 s'est dveloppe1 et a fini par se confondre avec l'administration municipale4 ,les vques de ,worcester qui sont les seigneurs du manoir1 lui en ont peu peu abandonn les biens4 ,la petite ville est presque riche3 les pauvres s'y savent des droits qui ne sont pas le misrable droit l'aumne2 on y vit dans la tranquillit profonde o sont encore aujourd'hui certaines petites villes belges dont la vie municipale n'a pas t entrave4 ,mais l aussi sont venus les gens du fisc4 ,ils ont tout pris1 ce qui tait la ville comme ce qui tait la confrrie et ils sont partis1 laissant ,stratford non seulement sans son bien1 mais mme sans gouvernement rgulier4 ,malgr tout et comme plaies d'argent ne sont pas mortelles1 ,stratford s'est reconstitu peu peu4 ,il n'y a plus de collgiale1 mais la petite cole attenante est toujours dirige par un prtre et la belle glise paroissiale de la ,sainte-,trinit a retrouv son clerg4 ,la ,guilde est dtruite1 mais la municipalit s'est reforme et la ville a repris la physionomie d'ordre un peu svre qui y est de tradition4 ,les bourgeois font le guet toutes les nuits2 les rglements de police sont appliqus2 on inflige l'amende aux contrevenants2 le pilori municipal n'est jamais longtemps vide1 et sur la rivire froide et claire le cucking-stool attend les femmes revches et grondeuses4 ,tout a repris son air accoutum4 ,il y a seulement plus de pauvres et quelques vieux prtres dont la position serait bien pnible1 si ,m4 ,rockwood1--le mme qui sera pris dans la conspiration des ,poudres--ne les assistait pas4 ,tel est l'tat des choses ,stratford vers le temps o ,john ,shakespeare vient d'pouser ,mary ,arden et trs peu d'annes avant la naissance de ,william4 ,de protestantisme il est fort peu question4 ,qui irait les ,bibles de ,tyndale dans un pays o les officiers municipaux eux-mmes ne savent pas toujours signer8 ,cependant lisabeth succde sa demi-sur et ce sont de nouveaux changements4 ,nouveaux vques--ceux que ,marie a nomms ayant montr une toute autre nergie que ceux de ,henri ,,viii--nouveau rituel1 reconversion en masse de toute la petite ville4 ,c'est au dbut mme de cette poque de transition que le jeune ,william est baptis4 ,le ,stratford qu'il vit de ses yeux d'enfant obissait la reine1 mais on n'y faisait pas de zle puritain4 ,john ,shakespeare1 le propre pre du pote1 est alors dans sa plus grande prosprit et tient des charges locales considrables4 ,cependant il est condamn une amende de deux shellings1 l'anne mme de la naissance de ,william1 pour avoir mutil une image dans la chapelle de la ,guilde4 ,il y avait une grande croix sur la place du march et deux autres aux entres de la petite ville4 ,tandis qu'on laisse des nergumnes les briser en tant d'autres lieux1 on les respecte ,stratford et1 en #afjh1 aprs la mort d'lisabeth1 les chevins veillent encore ce qu'on ne s'en serve pour aucun usage profane4 ,william apprend sa grammaire et ses dialogues latins dans la chapelle de la ,guilde1 mais c'est que la halle o1 jusque-l1 se faisaient les classes1 menace ruine3 nulle ide de dscration4 ,pendant trs longtemps les btiments de la collgiale restent inoccups4 ,il faut un homme de mauvaise rputation1 diabolique usurier1 un nomm ,combes1 pour se dcider les louer4 ,y avait-il dans le voisinage de ,shakespeare des ,papistes d'glise1 c'est--dire des catholiques simulant la conformit et revenant chaque fois qu'ils le pouvaient aux pratiques de l'ancienne glise8 ,cela est plus que certain et il est trs vraisemblable que ,shakespeare eut une exprience personnelle de la vie catholique4 ,son langage1 en parlant des choses de la religion1 est d'une infaillible exactitude1 tout autre que celui de ,balzac1 par exemple1 en dpit de son attention minutieuse au dtail4 ,on disait la messe chez les ,rockwood o une perquisition fit dcouvrir quantit d'ornements1 et ,william avait des camarades qui y allaient et certainement en parlaient1 car on se cachait peine dans les premiers temps d'lisabeth et c'est seulement dans les romans que des masses entires d'hommes savent garder un secret4 ,n'y a-t-il pas le ressouvenir mu d'une rencontre1 et peut-tre d'un mot plus sympathique que railleur1 jet en passant une jeune fille1 dans ce vers de ,romo et ,juliette3 ,regardez sa figure joyeuse en revenant de confesse4 ,jamais ,shakespeare ne prend un autre ton4 ,peut-tre toutes ses impressions religieuses sont-elles des impressions pittoresques que le puritanisme ne lui aurait jamais donnes4 ,peut-tre trouvait-il1 avec la majorit de ses contemporains1 que les services anglicans ordonns par ,cranmer taient des farces ridicules aussi comiques que des jeux de ,mai4 ,jamais me humaine ne fut moins faite pour se replier sur elle-mme dans la tristesse de la pense luthrienne1 et au contraire plus tourne vers le mlange de mystre1 de lyrisme et de somptuosit rituelle qu'est le catholicisme4 ,il est bien probable que ,shakespeare vcut et mourut dans une complte indiffrence religieuse4 ,on a parfois exagr un petit fait mentionn dans les documents1 et se rapportant aux dernires annes de sa vie1 quand1 aprs fortune faite1 il se retira dans son pays natal pour n'tre plus que ,m4 ,william ,shakespeare3 c'est une dpense d'un quart de ,malvoisie faite pour un prdicateur4 ,en y regardant1 on s'aperoit que ce prdicateur fut hberg ,new ,place1 chez le ,dr ,hall1 gendre de ,shakespeare1 et que ce dernier voulut probablement aider sa fille recevoir convenablement ses invits et non pas donner une marque particulire de sympathie l'loquent ecclsiastique4 ,on peut se figurer assez bien comment l'auteur de ,hamlet coutait un sermon1 et surtout un sermon protestant1 d'un ton tout autre que celui des sermons prchs dans son enfance par un prtre mal converti la religion d'tat4 ,d'ailleurs1 les impressions profondes sont celles de la jeunesse1 et il parat trs certain que la jeunesse de ,shakespeare n'eut rien de religieux4 ,il avait treize ou quatorze ans1 quand son pre tomba de la trs large aisance o il tait depuis son mariage1 dans la gne et bientt presque dans la misre4 ,les rapports ecclsiastiques signalent que ,john ,shakespeare est trop pauvre pour payer la taxe des indigents1 et que1 soit honte1 soit crainte d'tre importun par ses cranciers1 il ne vient jamais l'glise4 ,son fils n'y devait gure aller davantage4 ,il venait de quitter le collge et prludait la vie plus que libre qui devait l'obliger se marier dix-sept ans avec une fille de vingt-quatre et bientt fuir le pays avec la rputation d'un assez mauvais sujet4 ,dans un bourg aussi rgl que ,stratford des pratiques religieuses avec une existence sans frein eussent pass pour un scandale intolrable4 ,shakespeare partit donc pour ,londres en #aehd ou #aehe1 avec un bagage de puritanisme fort lger4 ,son sjour dans la capitale ne l'accrut certainement pas4 ,nous savons trs en dtail ce qu'taient les murs des acteurs et auteurs dramatiques londoniens qu'il eut pour camarades4 ,la licence effrne de leur vie1 passe entre le thtre1 le cabaret et les mauvais lieux et finissant misrablement sur un coffre dans une htellerie1 s'alliait une impit audacieuse et fanfaronne qu'on ne souponne pas toujours avoir t de cet ge4 ,les deux plus affins parmi les auteurs que ,shakespeare trouva son arrive ,londres1 ,greene et ,marlowe1 taient aussi dlibrment impies que dbauchs4 ,greene n'avait pas assez de sarcasmes pour l'enfer et la vie future et disait que s'il n'et pas craint la justice de la reine plus que celle de ,dieu1 il se ft fait voleur de grand chemin4 ,marlowe1 athe avr1 traitait ,mose de jongleur et se vantait que si on lui confiait la fabrication d'une religion elle serait un peu meilleure que le christianisme4 ,shakespeare fut toujours au-dessus de ces fanfaronnades blasphmatoires4 ,le fameux passage de ,mesure pour ,mesure3 ,mourir1 aller on ne sait o444 souvent cit ne l'est jamais intgralement4 ,le contexte marque clairement que ,shakespeare n'a pas voulu mettre une impit1 tout au contraire1 dans la bouche de l'acteur4 ,mais il serait absurde de supposer que le tourbillon auquel il s'abandonna1 comme tous les autres1 ait fortifi ou fait natre en lui1 les prjugs protestants4 ,toute la religion que ,shakespeare reut d'autrui1 il l'avait ds l'ge de quatorze ans1 et cette religion lui venait de parents ns et grandis dans le catholicisme et qui n'avaient pas compris grand'chose la transformation soudaine de l'glise1 ou bien de prtres levs ,oxford dans la pure doctrine thomiste et qu'on avait bien peu changs en leur imposant le surplis au lieu de la chasuble superstitieuse4 ,il serait difficile de croire qu'un esprit aussi vaste et puissant1 dou d'un sens si profond du mystre de la mort et de la destine humaine1 n'ait pas souvent rflchi sur cet envers impntrable des choses que la religion seule claire1 mais il est plus que probable que l'ombre se reformait bientt sur son large front et qu'il concluait comme ,hamlet par ces vers o l'on peut voir1 volont1 le scepticisme ou la foi3 ,il y a plus de choses dans le ciel et la terre1 ,horatio1 ,qu'il ne s'en rve dans votre philosophie4 ,rien du mystique chez cet homme en qui se ralisa sans doute le maximum de la vie1 mais rien non plus du sectaire4 ,quand il lui arrivait de passer aux abords de ,tyburn o la justice de la reine faisait mettre en quartiers les catholiques martyrs1 il devait se dtourner avec horreur4 ,lui qui comprenait tout ne comprenait pas qu'on ft mourir un homme pour ce qu'il pensait ni surtout pour ce qu'il aimait4 ,qu'on relise ,mesure pour ,mesure1 la sombre comdie des justiciers6 ,mais quand on aime le suivre en imagination dans sa vie quotidienne2 quand on l'accompagne dans ses frquents voyages de ,londres ,stratford1 on ne peut s'empcher de le voir ralentir le pas en traversant ,oxford1 ou arrter son cheval sur la route plus dserte de ,banbury1 pour regarder la courtine abandonne et les tours dj lzardes de quelque monastre4 ,les souvenirs fodaux qui1 deux gnrations plus tt1 s'attachaient encore ces pierres ont disparu3 il ne reste que des associations d'ides mlancoliques et douces1 sur un pass qui fut grand et dont il ne subsiste que l'image4 ,les moines sont morts1 leurs richesses ont t pilles par des hobereaux rapaces que le peuple n'a jamais aims1 le temps de l'idal est venu4 ,shakespeare aperoit ces religieux avec l'aurole des chartreux robe blanche1 martyrs de ,cromwell1 dont la dernire messe conventuelle fut accompagne d'une musique cleste et devant le clotre desquels il passe souvent2 ou bien il les voit dans l'atmosphre italienne1 familire et potique la fois1 des histoires de ,bandello4 ,jamais la note railleuse et au fond mprisante de ,boccace et de ,chaucer ne dtonnera sur la sympathie de son accent3 il mettra de la finesse1 de la passion1 souvent une expression nave d'attachement ou de fidlit sur les figures en froc et capuchon que nous allons voquer1 mais rien de bas4 99 99 99 99 99 ,dans le cortge somptueux des dignitaires ecclsiastiques qui jette une note si brillante sur les drames historiques de ,shakespeare1 parmi les vques grands seigneurs1 les cardinaux ministres1 les archevques primats du royaume et les lgats du ,pape en grand costume1 on voit dans la pnombre de l'histoire du roi ,richard ,,ii1 la silhouette d'un ,abb de ,westminster4 ,c'est le seul des moines de ,shakespeare que son auteur traite avec indiffrence4 ,et la raison en est que1 pour lui1 un ,abb de ,westminster n'est pas plus un religieux que le cardinal ,wolsey n'est un prtre4 ,c'est un grand personnage qui trame avec prudence et mfiance des commencements de complots dont lui-mme craint l'issue4 ,l'ombre de son abbaye enveloppe sa personne et ses pratiques4 ,il prit misrablement et ,shakespeare crit sa triste pitaphe du mme froid stylet qui en a grav tant d'autres3 ,ce grand conspirateur1 l',abb de ,westminster1 ,avec une conscience lourde et une aigre mlancolie ,a livr son corps au tombeau4 ,toute autre est la parent du bon frre ,franois de ,beaucoup de bruit pour rien1 le premier moine italien dont nous apercevions le joli sourire dans un visage plein et rgulier4 ,ds l'abord il nous rappelle non seulement son confrre ,laurent de ,romo et ,juliette mais aussi les curs spirituels ou comiques des ,joyeuses ,commres1 de ,love's ,labour's ,lost1 ou ces faiseurs de mariages1 vrais hedge parsons#c1 qui sortent point nomm de derrire un buisson pour unir les amoureux de ,as you like it4 #c ,curs de haies4 ,on croit d'abord que le rle de ce digne frre ,franois se bornera recevoir deux oui et plusieurs brocarts4 ,,leonato4--,allons1 frre ,franois1 dpchons2 tenez-vous-en la formule du mariage1 vous leur direz leurs devoirs aprs4 ,,fr,,re ,,fran,,ois4--,vous venez ici1 seigneur1 pour marier#d cette dame8 #d ,j'ai traduit par ce provincialisme qui permet seul de conserver le jeu de mots4 ,,claudio4--,non4 ,,leonato4--,pour se marier avec elle1 frre2 c'est vous qui venez les marier4 ,mais coup de thtre6 le fianc dclare qu'il n'a aucune envie d'pouser ,hro4 ,elle a tout l'air1 dit-il1 de la chaste ,diane1 mais c'est d'une autre desse qu'elle devrait se rclamer4 ,sa rougeur la trahit4 ,en effet1 aprs avoir rougi1 la pauvre ,hro plit et s'affaisse4 ,a ces marques on connat son crime4 ,tout le monde1 et son propre pre lui-mme la croit coupable1 un concert de maldictions s'lve autour de l'autel tandis que le pre demande au ciel voix haute de ne pas tirer la misrable de l'antichambre de la mort o elle est4 ,cependant frre ,franois1 spectateur muet et en apparence indiffrent de cette scne tragique prend la parole et se rvle soudain profond psychologue3 coutez-moi1 dit-il2 je n'ai t si longtemps silencieux et je n'ai ainsi laiss aller les choses que parce que j'tais occup observer cette dame4 ,j'ai remarqu mille apparitions rougissantes fondant sur son visage1 et mille innocentes hontes en blancheur anglique repoussant ces rougeurs4 ,et dans ses yeux j'ai vu surgir un feu prt brler les erreurs que ces princes que voici professent sur sa sincrit virginale4 ,traitez-moi d'insens1 mprisez ma science et mes observations1 ma vieillesse1 ma rvrence1 mon tat et ma thologie1 si cette douce jeune fille n'est pas l1 renverse1 innocente1 par un mensonge aux crocs aigus4 ,ces belles mtaphores jettent l'incertitude parmi les coutants4 ,le pre toujours fort agit1 dclare que si sa fille est coupable1 il la dchirera de ses propres mains1 mais si elle est innocente il se donnera bonne quittance de la malice des calomniateurs4 ,la difficult est de savoir si elle est innocente ou coupable4 ,le bon moine invente un stratagme4 ,les princes viennent de quitter la place1 convaincus que la pauvre ,hro est bien morte4 ,qu'on la fasse passer pour enterre3 il n'y faudra qu'une ostentation de deuil1 des pitaphes lugubres et les rites qui conviennent des funrailles4 ,sans doute1 rpond ,lonato que l'motion trouble toujours1 mais que fera ceci8 ,par ,notre-,dame6 ceci habilement conduit changera la calomnie en remords4 ,hro morte sera aussitt pleure1 plainte et excuse4 ,a peine ,claudio saura-t-il qu'elle n'est plus1 que l'ide de sa vie rentrera doucement dans le cabinet de travail de son imagination2 ses dlicats organes lui apparatront en habits plus prcieux1 ils lui sembleront plus gracieux dans leurs mouvements et plus riches de rve que tandis qu'elle vivait4 ,alors il s'abandonnera au chagrin et se repentira d'avoir accus la jeune fille1 mme croyant l'accusation fonde4 ,et1 si mme ce rsultat n'est pas atteint1 la supposition de la mort de la dame teindra la curiosit de son infamie2 il ne restera qu' la tenir cache loin des yeux1 des langues et des injures1 dans quelque vie recluse et religieuse4 ,ainsi raisonne le frre ,franois en subtiles mtaphores et il n'a plus du tout l'air d'un hedge parson1 car c'est lui maintenant qui conduit tout le drame4 ,d'ailleurs il le conduit merveille et tout se passe comme il l'avait prvu4 ,claudio se repent et s'en vient au monument des ,lonato faire une crmonie expiatoire3 il lit des vers touchants sur le marbre de la vierge ,hro et un chur de pnitents chante une de ces merveilleuses petites odes dont ,shakespeare aime semer ses pices4 ,un grand imbroglio se produit1 trs favorable un dnouement heureux2 ,claudio avide de consolation1 par l'excs mme de son dsespoir1 accepte la main d'une femme masque qui est1 naturellement1 ,hero et le frre ,franois entrane tout le monde la chapelle#e4 #e ,much ado about nothing1 act4 ,,ii ,v4 ,le bon frre ,franois fait invitablement songer au frre ,laurent de ,romo et ,juliette3 la mort suppose de ,hro est une rplique du funbre sommeil de ,juliette1 et les artisans de ces stratagmes portent la mme bure4 ,mais il faut bien se garder de les mettre sur le mme niveau4 ,le frre ,laurent sortant au petit jour avec son panier1 ou se glissant dans le cimetire avec sa lanterne et sa pince de fer1 passerait facilement pour un frre lai2 en ralit ,shakespeare1 qui aimait ce rle et le jouait toujours lui-mme1 a entendu faire un religieux savant et influent1 sans lequel sa peinture de ,vrone serait trs incomplte4 ,comment ,shakespeare a-t-il devin cette ville de rve8 ,il aurait pu interroger quelque courtisan1 quelque ,italianate ,englishman1 comme il s'en rencontrait beaucoup autour de lui1 amant passionn de la littrature toscane1 voyageur ravi et conteur enthousiaste4 ,il parat improbable qu'il l'ait fait4 ,que lui aurait-on appris1 aprs tout8 ,que la ville est noblement assise sur le penchant de montagnes violettes au soleil couchant8 ,que ses remparts crneaux lui font une ceinture cisele8 ,que la grandeur de la civilisation romaine s'y rvle dans des restes grandioses aperus de toutes parts ds la campagne solitaire8 ,que les hautes maisons de pierre fauve ou de brique claire1 perces de fentres vnitiennes1 sont sveltes et fires sans insolence8 ,il avait aperu tout cela dans les syllabes lgantes du nom mme de ,vrone4 ,tout au plus aurait-on pu lui dire que le verger muraill de ,juliette tait fort diffrent d'un riche et automnal enclos du nord1 que les cyprs s'y dressaient hauts et tristes de terrasse en terrasse1 et que la cigale y faisait claquer ses castagnettes4 ,il et effac verger et mis jardin1 voil tout4 ,on l'et bien fch en lui disant que le tombeau des ,capulets n'tait vraisemblablement pas dans un cimetire1 mais dans les caveaux d'une glise ou dans une troite enceinte comme celle o les orgueilleuses tombes des ,scaligers se dressent4 ,sa ,vrone tait une ville de ciel bleu et de passion ardente3 ces donnes lui ont suffi2 mais elles l'eussent gar1 elles auraient rendu sa peinture sche et dure1 si l'ide de la religion1 des couvents1 des glises1 de la sagesse et de l'indulgence chrtienne1 n'et fait son drame une sorte d'ombre transparente et adouci les couleurs du tableau4 ,la prsence du frre ,laurent met dans la tragdie comme une pense du soir4 ,humble franciscain1 il ne faudrait pas s'imaginer le frre ,laurent comme un ,savonarole vronais4 ,il n'est pas prdicateur1 il est timide1 il est chercheur et rveur1 et l'amiti seule l'amne des rsolutions hroques4 ,cependant il est fort loign du personnage effac que plus d'un acteur a voulu voir4 ,il est suprieur de son couvent et connu de toute la ville pour saint et savant homme3 le prince lui-mme parle de lui avec respect4 ,il a trouv moyen1 dans ces temps de haines irrconciliables1 de servir tout le monde sans se rendre hostile personne3 il est le confident de ,romo et le confesseur de la fille des ,capulets4 ,sa tranquille sagesse tient les passions distance4 ,il est assez homme et surtout assez ,italien pour s'intresser des amours1 mais non pour se lier des vengeances4 ,sa premire conversation avec ,romo est charmante4 ,le jour se lve4 ,le vieux moine debout la porte du couvent s'est arrt pour jouir de la fracheur et regarder le gris matin luttant dans le ciel avec la nuit et tendant l'est de grands fils lumineux4 ,il tient le panier qu'il va remplir de plantes et fait tout haut ses rflexions de philosophe un peu alchimiste et de chrtien mystique4 ,la terre qui est la mre de la nature est aussi sa tombe2 ce qui est son tombeau est en mme temps son sein1 et dans son sein1 nous1 enfants de divers climats1 tirant sur sa mamelle1 trouvons mainte chose pour mainte vertu excellente4 ,grande est la puissante grce qui habite les herbes1 les plantes et les pierres1 grandes leurs qualits1 car rien de si humble ne vit sur la terre1 qu' la terre il ne fasse quelque don spcial4 ,et rien de si exquis que1 dtourn de son usage propre1 il ne se rvolte au souvenir de sa naissance lgitime2 la vertu mal applique devient vice et le vice quelquefois prend une dignit par l'action4 ,dans le tissu enfantin de cette faible fleur1 le poison a un sjour et le remde une puissance3 respir il porte la joie dans tout l'tre1 got il tue les sens avec le cur4 ,deux rois ennemis sont toujours camps dans l'homme comme dans la plante3 la ,grce et l'indocile ,volont4 ,sitt que le pire prdomine1 le ver de mort accomplit son uvre4 ,bonjour6 dit une voix jeune4 ,c'est ,romo qui s'en revient du bal4 ,que fait-on dehors cette heure8 ,quand on est vieux l'insomnie vous chasse du lit avant l'aube1 mais le sommeil d'or rgne sur les membres non meurtris et les cerveaux libres de souci4 ,une inquitude vient au bon pre3 est-ce que ,romo ne se serait pas couch8 ,,rom,o4--,c'est la vrit4 ,mon repos n'en a t que plus doux4 ,,fr,,re ,,fran,,ois4--,dieu pardonne au pch6 tais-tu avec4448 ,non1 non1 ,romo n'tait pas avec ,rosaline1 il a oubli ce nom1 et il ne veut mme plus l'entendre3 ce qu'il veut1 c'est qu'aujourd'hui mme le frre ,laurent le marie avec ,juliette4 ,,fr,,re ,,laurent4--,bon ,saint-,franois6 quel changement est-ce l8 ,l'amour des jeunes gens n'est vraiment pas dans leurs curs mais dans leurs yeux4 ,jsus ,maria6 que de larmes amres ont coul sur ces joues ples pour ,rosaline1 quel gaspillage d'eau sale6 ,romo interrompt boudeur3 --,vous me grondiez sans cesse d'aimer ,rosaline4 ,,fr,,re ,,fran,,ois4--,non pas d'aimer1 mon fils1 non1 non3 de radoter6 ,cependant le ,frre1 tout en raillant son foudroy1 rflchit que ce mariage arrangerait bien des choses et il le lui dit4 ,,rom,o4--,partons1 courons6 il faut se dpcher4 ,,fr,,re ,,laurent4--,doucement6 sagement6 qui va trop vite se bute4 ,comme tout cela est vieux1 mais comme c'est jeune6 le soleil levant1 le monastre1 les vertus des plantes1 l'amoureux1 le vieux moraliste1 comme tout cela est rebattu et lieu commun1 mais sous cette plume juvnile et passant par l'imagination du merveilleux gars de ,stratford1 comme c'est frais1 naturel et ternel6 ,shakespeare1 tout plein encore des parfums de sa campagne natale1 mais gris par sa vie nouvelle1 par ses premiers succs mondains1 par l',italie aussi1 sans aucun doute1 mesure qu'il la dcouvre ou l'invente1 est vraiment le ,romo de la posie4 ,a travers la tragique idylle1 le frre ,laurent passe et repasse1 toujours souriant et bon1 un peu sceptique1 parce qu'il est vieux et qu'il a vu trop de choses changer ou s'arranger4 ,il philosophe peut-tre un peu volontiers et fait de temps en temps l'cho1 comme le chur antique4 ,mais il n'est jamais impersonnel1 il est agissant1 intelligent et nergique4 ,il moralise sur l'amour1 prche la modration du sentiment et verse gnreusement le doux lait de l'adversit1 c'est la philosophie4 ,cependant il marie les amants1 garde son sang-froid dans les occurrences les plus prilleuses1 envoie ,romo ,mantoue et ,juliette dans les limbes du tombeau des ,capulets4 ,sa chimie vient au secours de sa bont et sa religion rchauffe sa sagesse de vieillard4 ,son apparition dans la demeure des ,capulets1 en larmes sur leur fille inerte1 est salue comme l'arrive d'un ami1 non comme la triste annonce que le glas va sonner et que la sparation finale est proche4 ,on l'arrte dans des circonstances suspectes aux abords d'un tombeau viol1 mais peine son nom prononc1 les soupons s'vanouissent4 ,bref1 il est clair que ,shakespeare a voulu peindre un assez grand moine et que son esquisse est un portrait plus profond qu'on ne le croirait4 ,tous les gens d'glise1 gens de bien qui se sont succd par centaines sur les scnes de tous les pays1 lui ont d quelque trait4 ,aucun ne l'a surpass en humanit sincre et prenante#f4 #f ,romeo and ,juliet1 act4 ,,ii ,v4 ,a ct des ,amants de ,vrone1 la sombre comdie de ,mesure pour ,mesure fait un vilain contraste4 ,c'est une des pices les plus bizarres de ,shakespeare1 une de celles o on le sent le plus prs de s'chapper de la ralit et o il passe le plus lgrement sur les vraisemblances1 sans qu'il cesse cependant de donner l'impression de la vrit4 ,l'numration mme des personnages avertit que ,shakespeare veut en prendre son aise et qu'il fera le fil lche son imagination4 ,deux moines1 une postulante1 une religieuse1 une ribaude1 un fantastique1 un seigneur ancien1 un gentilhomme un peu fou1 un prisonnier dissolu1 un prince souverain qui fera le moine pendant presque toute la pice1 des justiciers1 des garde-chiourmes1 un bourreau et un valet de maison mal fame4 ,tout ce qu'il y aura de gat dans cette soi-disant comdie sera des plaisanteries parfaitement intraduisibles ou horriblement macabres4 ,les pervers le seront tel point1 avec un tel cynisme1 une hypocrisie si voulue et un vice si conscient1 que la seule figure vraiment et compltement charmante1 un frais visage de jeune fille1 sera1 suivant l'expression d'un des personnages1 comme une violette cache prs d'une charogne au soleil4 ,le duc de ,vienne--c'est ,vienne en ,autriche1 mais tout le cadre semble italien--quitte sa capitale1 laissant l'austre ,angelo le soin d'y rformer les murs4 ,cet ,angelo est le plus noir coquin1 hypocrite plein de sang-froid dans le crime1 si froid que le fantastique prtend que c'est du bouillon de neige4 ,a peine le duc lui a-t-il prt sa terreur1 peine la mort et la misricorde habitent-elles sa langue et son cur1 qu'il fait fermer et dmolir toutes les maisons suspectes et emprisonne un jeune homme1 ,claudio1 qui n'a pas eu le temps d'pouser rgulirement sa femme lgitime4 ,presque toute la pice se passe autour de cette prison1 mais une petite scne charmante en prpare l'horreur par un puissant contraste4 ,claudio a une sur toute jeune1 ,isabelle1 qui vient d'entrer chez les ,clarisses4 ,elle est dans toutes ses joies de petite postulante et s'enthousiasme sur tout ce qu'on lui dit4 ,la matresse des novices1 ,francisca1 lui explique les rgles4 ,,isabelle4--,et sont-ce l tous vos privilges8 ,,francisca4--,les trouvez-vous petits8 7,la sur ,francisca apparemment a oubli le temps o elle trouvait que ni les grilles n'taient assez paisses1 ni le silence assez profond47 ,,isabelle4--,je ne veux pas dire que j'en dsire davantage4 ,j'aimerais au contraire une svrit plus grande dans la communaut1 parmi les filles de ,sainte-,claire4 ,on entend une voix au dehors3 ,,francisca4--,c'est une voix d'homme4 ,douce ,isabelle1 tournez la clef et demandez ce qu'il veut4 ,vous le pouvez encore2 vous n'avez pas fait les vux4 ,quand vous serez lie1 vous ne pourrez parler aux hommes qu'en prsence de la prieure1 et alors1 si vous parlez1 il ne faudra pas laisser voir votre visage1 ou si vous montrez votre visage il ne faudra pas parler4 ,on appelle encore4 ,je vous en prie1 rpondez4 ,la petite ,isabelle aimerait bien mieux tre une professe rempare de toutes les rgles1 mais elle est peine postulante1 elle est encore habille en demoiselle1 il faut ouvrir et rpondre4 ,le visiteur est justement un original assez dplaisant1 le fantastique ,lucio1 ami de son frre1 qu'elle ne connat pas4 ,il vient pour lui annoncer la captivit de son frre1 mais1 s'apercevant qu'elle est jolie1 il commence par lui faire des compliments et prend son temps pour lui dire du mme coup et la msaventure de ,claudio et l'imprudence qui l'a cause4 ,isabelle craint qu'on ne se moque d'elle1 mais le fantastique rassemblant toute la gravit dont il est capable1 proteste4 ,c'est la vrit4 ,je ne voudrais pas--bien que ce soit mon dfaut dominant de dire des btises aux filles et de plaisanter1 la langue loin du cur1--me jouer ainsi d'une vierge4 ,je vous tiens pour chose stellaire et sanctifie1 devenue par votre renoncement un esprit immortel1 et qui il faut parler avec sincrit comme une sainte4 ,cela dit avec toute la solennit possible1 ,lucio recommence ses plaisanteries1 sans plus songer qui il parle4 ,claudio est en prison et sa tte ne tient dj plus sur ses paules2 il faut qu',isabelle sorte du couvent et aille supplier l'homme de glace1 ,angelo4 ,il apprendra que quand les filles demandent1 les hommes donnent comme des dieux4 ,quelle catastrophe1 quel coup de tonnerre dans le ciel de la pauvre petite novice4 ,elle est prte voler au secours de son malheureux frre4 ,mais elle rflchit1 elle reprend son petit air sage de novice clarisse3 il faut qu'elle aille expliquer les choses la ,mre444 ,o donc ce prodigieux ,shakespeare a-t-il t apprendre les couvents8 ,tandis qu',isabelle fait ses dbuts ainsi traverss chez les ,clarisses1 il y a une prise d'habit chez les ,capucins4 ,le duc pour des raisons graves et rides demande qu'on lui permette de porter le costume de l',ordre et qu'on l'instruise se comporter en vritable moine4 ,sous ce dguisement il visitera princes et peuples4 ,cependant ,angelo fait la loi partout et la mort habite plus souvent sa langue que la misricorde4 ,isabelle vient le trouver1 lamentable qumandeuse4 ,elle vient demander le pardon d'un pch dont elle a horreur1 mais le pcheur est ce qu'elle a de plus cher au monde4 ,qu',angelo punisse le crime mais non le criminel6 ,ceci met le dialogue sur la pente de toutes les subtilits shakespeariennes4 ,au dbut1 ,isabelle parle peu1 comme il convient une religieuse1 et se soumet tout en rentrant des sanglots4 ,mais ,lucio qui l'a amene l'anime tout bas4 ,elle reprend courage et tire parti de toutes les mtaphores4 ,a la fin1 ,angelo demi vaincu1 lui dit de revenir le lendemain4 ,c'est une lueur d'espoir et ,isabelle s'crie qu'elle achtera l'homme tout puissant4 ,,angelo4--,comment m'acheter8 ,,isabelle4--,non pas avec des babioles d'or poinonn1 ou des pierres que l'on fait riches ou pauvres suivant que la fantaisie les estime2 mais avec des prires vritables qui seront debout la porte du ciel et y entreront avec l'aube3 prires d'mes prserves1 de vierges jeneuses dont les esprits ne s'appliquent rien de terrestre4 ,elle s'en va4 ,mais ,angelo est hant d'une ide4 ,cette douce jeune fille a parl de l'acheter4 ,pourquoi ne pas la prendre au mot8 ,pourquoi ne pas lui faire payer une grce qu'on sera libre aprs de lui refuser1 puisque personne ne saura rien8 ,ainsi raisonne l'odieux tartufe4 ,cependant le duc devenu frre ,lodowick l'observe et apprend tout4 ,c'est un homme assez bizarre1 une manire de roi philosophe trs bon et encore plus sceptique1 rien d'un ,charles-,quint ,saint-,just4 ,il va et vient sous son capuchon1 consolant les prisonniers1 faisant parler les gardiens1 recevant des confidences de tout le monde et l'occasion tirant de son sein le sceau ducal auquel personne ne rsiste4 ,comme tous les moines de ,shakespeare1 c'est un homme inventif et stratagmes et1 malgr qu'il soit prince1 ses stratagmes toujours parfaitement honntes et moraux1 n'en ont pas toujours l'air4 ,bientt c'est une lutte entre cette puissance occulte et ,angelo qui ne s'en doute gure4 ,les pripties en seraient difficiles raconter1 car une autre femme1 ,mariana1 lchement abandonne autrefois par ,angelo1 entre dans le jeu du frre ,lodowick et les complications qui en rsultent sont plus que curieuses4 ,cependant ,claudio est dans son cachot attendant du secours4 ,il est jeune et n'a aucune envie de mourir4 ,quand sa sur lui apprend quelle ranon le tyran exige1 il se rvolte d'abord1 mais la nature reprend le dessus4 ,il a horreur de la froide obstruction du tombeau et de ces tourments de l'enfer1 que des penses incertaines et gares imaginent4 ,il ne veut pas mourir et supplie sa sur avec une insistance pnible4 ,isabelle quitte la place et pendant trois actes on se demande si l'horrible chose se fera ou s'il faudra voir la tte de ,claudio quitter ses paules chatouilleuses4 ,car le spectateur a sous les yeux tout ce qui se passe dans cette prison1 prison du vieux temps o l'on ne voit goutte qu'avec des lanternes1 mais o l'on jure1 on boit1 on ricane et l'on plaisante faire frmir4 ,on amne des malheureux enchans1 on entend de pauvres diables se retourner sur leurs bottes de paille4 ,voici un chantillon de ces scnes4 ,il est trois heures du matin4 ,pour sauver ,claudio1 on va couper la tte un malfaiteur avr nomm ,bernardin et on fera croire ,angelo que ,claudio a t excut4 ,,le ,,bourreau4--,amne ici ,bernardin4 ,,le ,,valet4--,matre ,bernardin6 matre ,bernadin6 il faut vous lever pour tre pendu4 ,,le ,,bourreau4--,allons1 allons1 ,bernardin6 ,,bernardin1 de l'intrieur du cachot et encore un peu ivre4--,la petite vrole6 braillards6 qui est-ce qui fait tout ce bruit-l8 qui tes-vous8 ,,le ,,valet4--,vos amis1 monsieur1 le bourreau4 ,il faut avoir la bont de vous lever1 monsieur1 pour tre mis mort4 ,,bernardin4--,va-t-en1 coquin4 ,j'ai sommeil4 ,,le ,,bourreau4--,dis-lui de se dpcher de se rveiller4 ,,le ,,valet4--,allons1 matre ,bernardin1 rveillez-vous une minute pour tre excut1 vous dormirez aprs4 ,,le ,,bourreau4--,entre et amne-le4 ,,le ,,valet4--,le voil1 j'entends sa paille4 ,,le ,,bourreau4--,la hache est bien sur le billot8444 ,,le ,,valet4--,oui1 oui1 toute prte4 ,par bonheur pour ,bernardin le frre ,lodowick est l qui s'approche pour le prparer la mort et qui1 le voyant trop ivre pour mourir1 tient conseil avec le prvot4 ,une ide leur vient3 un homme est mort pendant la nuit1 on lui coupe la tte et on l'envoie ,angelo4 ,a travers ces scnes1 ,lucio vient dire ses btises1 le frre ,lodowick circule nigmatique sous son capuchon et prouve que la vie ne vaut pas la peine d'tre vcue et que nous sommes les jouets de mtaphores trompeuses4 ,c'est un soulagement inexprimable quand ,isabelle ou ,mariana reparaissent1 mme toutes noyes de larmes4 ,le dnouement est singulier4 ,le frre ,lodowick redevient duc et1 comme il a appris beaucoup de choses1 il terrifie tous les coquins par la prcision de ses informations et l'vidente justice de ses vengeances4 ,mais le duc reste assez frre ,lodowick pour tre misricordieux et ne faire servir la terreur qu' la pnitence4 ,il termine toutes les affaires pendantes par trois ou quatre mariages que son confrre1 un moine appel ,pierre1 clbre sance tenante4 ,tout s'arrange donc et on n'a coup la tte qu' un homme qui tait dj mort#g4 #g ,measure for ,measure4 ,quelle tentation pour un auteur protestant1 dans une pice o il y a tant de dbauche et d'hypocrisie1 de mettre les moines et les nonnes du mauvais ct6 99 99 99 99 99 ,voil donc la galerie des portraits monastiques de ,shakespeare4 ,dans l'immense muse o la fantaisie du peintre a jet par centaines ses visions de rois et de princes1 de soldats et de marchands1 de hros et de tratres1 d'hommes agits par la passion ou se laissant vivre comme des oiseaux dans le buisson1 non loin des femmes charmantes que1 mme mourantes ou dsoles1 il a crayonnes dans la lumire et les fleurs1 ces quelques figures apparaissent blanches1 sereines1 humaines la fois et idalises1 comme celles de ,le ,sueur ou de ,philippe de ,champagne4 ,quel pote catholique a russi davantage faire sentir que la clarisse est vraiment1 comme il le dit1 une crature stellaire8 ,quel autre a pu sauver la bonhomie d'un franciscain italien de toute apparence de caricature8 ,supposez pour un instant le traducteur de l',imitation et celui des hymnes du brviaire devant les mmes scnes3 on entendrait les accents de ,polyeucte ou les chos des cantiques d',esther1 mais le quelque chose de subtil1 le mlange de grce et d'austrit1 en un mot1 ce qui est pour nous le parfum du clotre serait absent4 ,quand nous croyons le sentir dans les productions de cet ge c'est que la sincrit religieuse des crivains du grand sicle voque1 sans qu'ils s'en soient dout1 tout le cortge des sensations romantiques4 ,c'est ainsi que le souvenir de ,ranc mettrait une lumire magique sur les murs sans caractre de sa ,trappe4 ,shakespeare1 au contraire1 dont les convictions les plus fortes furent probablement des doutes1--mais dont l'ampleur les galait des systmes1--,shakespeare tout entier artiste et attach aux manifestations rapides et brillantes de la nature1 leur donne une profondeur1 rien qu'en les refltant dans son merveilleux miroir4 ,protestant1 s'il l'et t l'poque o ce mot prit vritablement sa signification en ,angleterre et non au temps de ,walter ,scott o il commenait la perdre1 son gnie et t entrav et peut-tre teint4 ,il s'en fallut de peu d'annes4 ,une seule gnration le spare de ,cromwell et qu'eut-il fait dans un ,londres sans thtres8 ,le ,paradis ,perdu est l'un des rares chefs-d'uvre dont on ne peut l'imaginer l'auteur4 ,mais sous une reine dont l'indiffrence religieuse n'eut jamais d'gal que le fanatisme des ,puritains1 il put n'tre que lui-mme1 et exprimer librement ce que son imagination crait4 ,ses rves le faisaient vivre dans le pass des rois ,henri ou dans le ,moyen-,age italien1 nullement dans le froid lendemain que les ples et maigres produits du nouvel ,oxford prparaient4 ,tout1 dans sa nature1 le rapprochait de ses camarades de ,stratford qui allaient la messe chez ,m4 ,rockwood4 ,tout l'loignait des inquisiteurs qui son pre payait l'amende quand il manquait l'glise4 ,en ralit il fut bien moins touch par le protestantisme que ,chateaubriand par la philosophie4 ,serait-ce un paradoxe bien difficile dfendre de dire que1 comme il eut plus de gnie1 il eut aussi un sens plus profond de la posie de la religion8 ,ce serait1 en tout cas1 la plus lourde des erreurs1 en histoire aussi bien qu'en critique1 de voir ,shakespeare dans l'atmosphre de la ,rforme4 ,mars #aijg4 ,,lettres ,,de ,,moines#h #h ,les lettres qu'on va lire n'offrent aucunement l'intrt d'un rcit dramatique ou mme suivi4 ,telles qu'elles sont1 elles retiendront peut-tre l'attention du lecteur par des ressemblances assez inattendues avec le temps prsent4 ,ces traits pars frapperont sans doute davantage dans le cadre vieilli et sans apprts o on les a laisss4 ,dom ,michel ,vnard au ,rvrendissime ,abb du monastre de ,steinberg1 en ,syrie4 ,mon ,trs ,rvrend ,pre1 nous sommes arrivs de ce soir ,scilly4 ,un voiturier qui nous a prcds portait notre bagage et nos hardes1 en sorte qu'il nous a t facile de faire pied les sept lieues qu'il y a entre ,robbes et cet endroit-ci4 ,don ,thierry a cependant voulu porter lui-mme tous les dessins qu'il a faits dans cette abbaye et prenant tour tour ce lger fardeau qu'il avait fix dans des courroies nous n'en avons pour ainsi dire pas senti la fatigue4 ,la route qui mne de ,robbes au lieu o nous venons d'arriver a t construite au sicle pass par les ordres de l',abb de ,scilly dont ,robbes dpendait1 n'tant alors qu'un prieur fort riche1 et on l'appelle encore aujourd'hui le chemin de l',abb4 ,elle est parfaitement droite et si elle ne s'levait et s'abaissait incessamment avec le terrain on verrait sans doute d'un bout de la fort l'autre4 ,ces bois sont d'une beaut extraordinaire1 bien qu'en plusieurs endroits le taillis longtemps nglig soit devenu sauvage et impntrable3 les htres qui forment presque partout la futaie s'lvent au-dessus de cette confusion d'une manire trs noble4 ,les chevreuils n'y manquent pas1 mais nous n'avons aperu ni renards1 ni livres1 comme on en voit chaque instant en ,allemagne4 ,ce chemin est d'ailleurs extrmement solitaire4 ,a deux lieues de ,robbes1 on trouve un village assez considrable qu'on nomme la ,rovere et o nous n'avons rien vu qui ft digne de remarque1 et1 demi-heure de l1 la maison d'un forestier1 mais plus loin il ne se trouve aucune habitation et c'est peine si nous avons aperu quelques charbonniers4 ,environ trois quarts d'heure d'ici1 les bois cessent tout d'un coup ou plutt s'largissent pour borner un grand creux fait de prairies et dans lequel la route descend suivant une pente assez rapide4 ,elle est alors borde de htres normes et de mlzes grands et beaux1 mais tristes et qui donnent ce chemin un ton de mlancolie1 au lieu que dans la fort sa blancheur inspirait la gaiet4 ,cette tristesse s'accrot de la vue d'un village entirement ruin auquel on parvient bientt et dont les maisons1 la plupart sans toiture1 sont dsertes4 ,en plusieurs endroits il y a des masses de dbris1 briques et pierres et autres matriaux1 qui semblent attester des btiments considrables4 ,seule1 une maison assez vaste1 conue dans le style du ,x,v,i,ie sicle et embellie d'une guirlande d'un travail dlicat1 nous a paru habite4 ,elle est en partie couverte de lierre1 ce qui est aussi rare dans cette contre que frquent en ,angleterre1 et environne d'un jardin agrable4 ,plus loin1 nous sommes passs au-dessus d'une eau courante fort rapide sur un pont orn chaque bout de deux grandes colonnes de pierre et bientt nous sommes entrs dans ce village que nous croyions tre ,scilly et qui se nomme en ralit les ,fagnes1 sans doute cause des bois de htres qui l'entourent4 ,nous sommes entrs dans l'glise qui est petite et nue1 mais dans le clocher de laquelle nous avons t tonns d'entendre un carillon d'une sonorit merveilleuse et dont les sons nous avaient dja charms quand nous n'apercevions ni glise1 ni village4 ,nous sommes alls ensuite rendre visite au cur1 homme g et vnrable1 qui nous a reus en versant des larmes et avec toutes les marques de la joie4 ,cet ecclsiastique appartenait l'abbaye avant qu'elle ft disperse et il ne s'en est jamais loign mme pendant la ,terreur1 et quand tous les autres taient passs l'tranger4 ,il n'avait jamais revu le costume de l',ordre depuis ces temps malheureux1 et cette vue subite l'a mu jusqu'au fond de l'me4 ,nous n'avons vu1 jusqu'ici1 que peu de livres dans sa maison1 mais nul doute que sa mmoire ne soit une riche bibliothque4 ,il nous a appris1 ce soir1 que le village dvast que nous traversmes avant d'arriver celui-ci n'tait autre que ,scilly lui-mme1 et les tas de dcombres1 les ruines informes de l'abbaye dont les bandes noires n'ont pas laiss pierre sur pierre et dont1 vrai dire1 il ne subsiste que le nom4 ,nos curs se sont serrs ce rcit1 au souvenir de cette riche bibliothque traite comme un vil rebut et des reliques du bienheureux ,herbert jetes au vent4 ,aprs vingt preuves1 nous ne sommes pas encore habitus l'horreur de ces ruines1 et chaque nouveau rcit qu'on nous en fait nous pntre d'amertume4 #bh mai #ahb444 ,le mme au mme4 ,m4 ,lcu1 notre hte1 continue1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 nous marquer une extrme bont4 ,ce n'est pas un homme d'une trs grande science1 mais aprs tant d'annes il a conserv toute la rgularit monastique4 ,depuis plus de trente ans il dit les heures canoniales dans son glise et fait dans sa maison les exercices de rgle aux heures marques4 ,ce souci d'une rgle que tant de circonstances funestes ont cess de rendre obligatoire pour lui1 ne laisse pas de nous difier beaucoup2 cependant il ne nous semble pas entirement compatible avec les devoirs plus immdiats d'un pasteur et nous craignons que ce saint vieillard n'ait vcu dans une trop grande solitude4 ,les curs que j'ai vus autrefois en ,irlande et dans quelques parties de la ,pologne1 bien que leurs manires et leurs dmarches eussent quelquefois une franchise laquelle nos murs rpugnent1 m'tonnaient1 au contraire1 par l'empire que le commerce journalier avec leurs paroissiens leur donnait sur eux4 ,celui-ci croit toujours que prier peut tenir lieu d'action ou plutt1 sans se former aucun raisonnement prcis1 son me pieuse et tendre se rfugie tout entire dans le pass1 comme les potes fuient dans leurs rves la ralit qui les blesse4 ,je commence comprendre que la ,rvolution n'et pas t si dsastreuse si ceux qui nous ont prcds ne s'taient pas autant tenu l'cart des hommes qui ont conduit ces atroces bouleversements2 mais sans doute qu'on ne voit jamais les piges vers lesquels on marche et que peut-tre1 en dpit des leons du pass1 nous n'apercevons pas d'autres dangers dont nous pourrions prserver la foi des peuples et qui lui porteront quelque jour une profonde atteinte4 ,dom ,thierry s'occupe dessiner un crucifix admirable qui est plac sur le matre-autel de cette petite glise et qui est le seul objet important que ,m4 ,lcu ait russi soustraire la rapacit des bandes4 ,il nous assure que plusieurs autres objets d'une grande valeur1 entre autres une petite chsse d'ivoire d'un travail extraordinairement dli1 sont tombs entre les mains d'un ancien moine1 jureur et mari1 et que cet apostat aurait galement en sa possession quelques antiphonaires trs prcieux4 ,mais que sont ces faibles restes en comparaison des richesses de toutes sortes que l'art avait accumules dans la montagne de marbre1 comme on appelait l'glise de l'ancien monastre4 ,je vous assure1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 qu'il est difficile de soutenir cette pense sans que les larmes vous en viennent aux yeux4 ,pendant que ,dom ,thierry dessine1 j'ai examin le jeu du carillon dont nous vous avons parl4 ,il est ancien et extrmement compos4 ,il ne comprend pas moins de huit gros cylindres et plus de soixante et dix cloches jouant seize airs1 aux quarts1 aux demi-quarts1 et avec une rptition aux heures4 ,j'ai recueilli douze de ces airs qui ne m'taient pas connus4 ,les quatre autres1 qui sont ceux des demi-quarts1 sont des refrains de vieilles chansons assez peu convenables1 comme cela se trouve trop souvent dans les carillons4 ,j'coute avec dlices ces charmantes mlodies portes au loin travers le silence de la valle4 ,elles me transportent aussitt dans un temps si loign du ntre par mille circonstances1 bien qu'en ralit un petit nombre d'annes nous en spare seul4 ,elles font renatre devant mes yeux un tat de choses que vous serez dj bientt seul1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 avec quelques hommes comme ,m4 ,lcu1 avoir connu4 ,j'aurais un extrme dsir d'avoir un entretien avec le moine infortun dont notre hte nous parle4 ,les livres anciens qu'on dit qu'il a chez lui allument ma curiosit et peut-tre ne serait-il pas impossible de lui rendre la foi que les garements de sa vie sans doute plus que la perversion de son esprit lui ont faire perdre4 ,il est pre d'une fille que le cur nous dpeint comme trs assidue l'glise bien qu'elle n'approche jamais des sacrements1 et ce got de sa fille pour le lieu saint nous ouvre au moins une esprance4 ,m4 ,lcu en doute cependant4 ,l'hiver dernier1 ce malheureux apostat ayant t frapp subitement d'une attaque trs violente et le cur en ayant eu avis par la fille dont nous parlons1 il y courut1 mais aux premiers mots que ce saint prtre plus zl qu'clair lui dit d'une sparation qu'il jugeait ncessaire1 le malade recouvra assez de force pour lui dire d'une voix ferme qu'il ne souhaitait aucunement d'entrer en confrence avec lui4 ,cela nous donne quelque apprhension de l'approcher4 ,nous avons conserv aussi un souvenir fcheux d'une visite que nous fmes1 le mois dernier1 un autre ancien moine4 ,celui-l demeure seul dans l'infirmerie de l'ancien prieur de ,laudrissart1 et les gens du hameau le craignent si vivement qu'ils n'approchent jamais de sa triste retraite4 ,il passe ses journes faire le travail des derniers valets1 et les bufs mme1 qui sont les seuls tres vivants qu'il voit1 sont d'une telle sauvagerie que le boucher qui les achte les tue coups de fusil avant de les emmener la ville4 ,ce moine conserve des tableaux que nous eussions aim voir1 et nous avons aperu1 en effet1 un volet de diptyque qu'il avait plac en guise de vitres l'une des fentres de sa maison1 mais quand nous avons voulu faire quelques pas dans la cour de cette silencieuse et triste demeure1 un chien d'un aspect froce a lev un si horrible aboiement et il est apparu au seuil une figure si menaante et vomissant des blasphmes si pouvantables que nous nous sommes retirs sans pouvoir profrer une seule parole4 #b juin #ahb444 ,le mme au mme4 ,la chaleur est trs grande et ,dom ,thierry en a t incommod4 ,il a laiss fondre dans un grand verre d'eau exactement sept de ces drages infiniment petites qu'il porte partout dans ses voyages2 il a bu une cuillere de cette eau1 toutes les heures1 avec beaucoup de gravit et en peu de temps cette boisson magique lui a t son malaise4 ,je lui reproche quelquefois ces pratiques superstitieuses1 quand nous n'avons rien de mieux faire en cheminant sur les grandes routes1 mais il les dfend avec beaucoup de chaleur par des arguments qu'il tire du parfum des fleurs et par l'autorit d'un savant mdecin viennois4 ,il soutient que la mdecine est toute pntre de scolastique et que cela empche qu'elle fasse aucun progrs4 ,qu'on laisse agir1 dit-il1 l'esprit de divination qui est dans l'homme1 au lieu de s'arrter l'corce des thories et des observations1 et l'on trouvera bientt les secrets de la vie4 ,il rve aussi d'une langue universelle et1 en attendant qu'elle s'tablisse1 d'une rforme radicale de l'orthographe4 ,il me semble que son esprit voyage incessamment pendant que sa main dessine1 et le ddain qu'il laisse voir pour la plupart des doctrines reues le dgotant de presque tous les livres1 il n'enfante que des ides singulires4 ,notre hte reoit assez frquemment les visites de ,m4 de ,souville1 matre de forges et ancien militaire4 ,c'est un homme dj g et qui a beaucoup vu4 ,il nous a donn sur l'ancien moine dont nous voudrions faire la connaissance1 un grand nombre de dtails que1 sans doute faute de mmoire1 ,m4 ,lcu nous avait laiss ignorer4 ,ce malheureux se nomme ,saint-,aubin4 ,il a eu une carrire assez remarquable4 ,il ne parat pas qu'il se soit spar de ses confrres ds les dbuts de la ,rvolution4 ,au contraire1 il aurait accompagn l',abb de ,scilly jusqu' la fin de #agid1 poque laquelle ils vivaient l'un et l'autre dans une petite ville de la ,suisse romande4 ,c'est l'anne suivante qu'on l'aurait revu ,scilly1 scularis et porteur de papiers du ,gouvernement au moyen desquels il aurait mis la main sur ce qui restait encore de livres et d'objets prcieux dans l'abbaye4 ,sous l',empire il tint plusieurs charges assez importantes et fut mme prfet du dpartement du ,p4 ,le ,gouvernement de ,louis ,,xviii ne l'inquita point3 il lui laissa1 au contraire1 des fonctions diplomatiques ,florence et il demeura dans cette ville jusque vers #ahbj o il reparut subitement dans ce pays avec sa femme et sa fille1 acheta du ,gouvernement la maison de l',abb1 la seule qui ft demeure peu prs habitable aprs de longues annes1 et s'y fixa d'une manire dfinitive4 ,m4 de ,souville le voit souvent4 ,il assure que c'est un homme d'un naturel trs aimable et d'un esprit extrmement orn1 et qu'il possde une belle bibliothque4 ,sa femme est ,savoyarde ou ,suisse4 ,leur fille est d'un autre mariage1 mais ,saint-,aubin la chrit comme si elle tait vraiment son sang4 ,la bont de ces femmes leur a concili les gens de ce pays ordinairement mal disposs pour les prtres maris2 d'ailleurs celui-ci n'tait connu que d'un trs petit nombre de personnes quand il appartenait l'abbaye1 et il s'est coul tant d'annes que les paysans ont presque perdu la mmoire de son ancien tat4 ,de savoir aussi que pendant trs longtemps il a tenu des charges considrables et qu'il s'y est enrichi1 donne ces gens simples une sorte de crainte rvrentielle qui les dtourne de chercher trop avant dans son pass4 ,m4 de ,souville dit que nous ne devons nullement craindre de nous prsenter chez lui et qu'il montrera au contraire beaucoup d'obligeance nous laisser voir les antiquits qu'il possde et dont il parle volontiers4 ,nous aurions sans doute dj fait cette dmarche si quelques observations de ,m4 ,lcu ne nous avaient retenus4 ,notre hte assure en effet que les gens du pays seraient tonns de nous voir passer ce seuil4 ,il a fait tout ce qu'il a pu pour dtourner mme les plus pauvres du village d'avoir rien faire avec ,saint-,aubin et ce serait ruiner son uvre et causer un grand scandale1 assure-t-il1 que de passer par-dessus4 ,cette considration nous laisse hsitants4 ,sans date4 ,le mme au mme4 ,nous avons d prendre sans vous consulter1 ,trs ,rvrend ,pre1 une assez grave dcision4 ,m4 ,lcu tant all voir son frre au commencement de la semaine passe est subitement tomb malade et assez gravement pour que le cur de ,saint-,rmy1 o habite ce frre1 ait cru devoir avertir l'vque de son tat4 ,presque au mme temps que nous recevions avis de ce fcheux accident1 arrivait une lettre du chancelier nous priant d'accepter la charge des ,fagnes au moins pendant quelques semaines et nous transfrant les pleins pouvoirs de ,m4 ,lcu4 ,nous aurions bien voulu nous en remettre d'abord votre jugement1 mais la lettre de l'vque tait pressante et nous nous sommes vus dans le cas vident de ncessit4 ,nous voil donc curs tous les deux sans nous y tre attendus4 ,il faut dire que le soin des ,fagnes n'est pas des plus pesants4 ,le village ne compte pas quatre-vingts feux et il ne reste ,scilly que cinq ou six maisons habites4 ,dom ,thierry s'est jet avec sa fougue ordinaire dans ses nouvelles fonctions4 ,ce n'est pas manquer la charit que de dire que sa prudence n'apparat jamais qu'aprs son ardeur4 ,a peine avais-je crit au chancelier que nous le remercions de la confiance qu'on nous marque et il se rpandait en projets pour la rforme de ce petit village4 ,c'est la ,providence1 disait-il1 qui nous a conduits ici1 dans une telle conjoncture1 et il faut que notre passage laisse une trace ineffaable4 ,il me rpte hautement ce que je lui ai entendu dire tant de fois en des lieux o la vue des ruines de nos monastres me brisait le cur1 que le souvenir des abbayes parle plus de richesses que de vertus et que leur disparition n'a gure ruin que les avocats et les hommes d'affaires4 ,il veut montrer que la rgle de ,saint-,benot favorise autant l'action d'un vigilant pasteur que celle d'un reclus occup de son avancement1 de ses tudes ou de son office1 et ds le jour mme1 il m'a trac le plan qu'il veut suivre4 ,il ne s'agit de rien moins que d'aller voir tous les gens du village les uns aprs les autres dans leur maison4 ,comme ,m4 ,lcu sera peut-tre rtabli plus promptement que son mdecin ne le suppose1 ,dom ,thierry veut que nous ayons fini ces visites dans les vingt jours1 c'est--dire que nous entrions dans cinq maisons par aprs-midi4 ,dom procureur sollicitait souvent1 dit-il1 chez quatre ou cinq conseillers dans la mme journe et il vaut sans doute mieux parler de ses devoirs un paysan que de s'entendre avec un homme de loi pour l'emporter sur un ,chapitre4 ,je ferai ce qu'il voudra sans me dissimuler que paratre ainsi de porte en porte nous donnera la mine de colporteurs et de gagne-petits et ne peut manquer d'tonner beaucoup nos villageois4 ,dom ,thierry a prch dimanche la messe4 ,l'glise tait pleine1 comme elle l'est d'ailleurs tous les dimanches1 mais les hommes se tiennent debout d'un air assez indiffrent prs des portes1 tandis que les femmes1 dcemment vtues de leurs mantes et de leurs capuchons1 rcitent leur chapelet4 ,presque aucune ne sait lire4 ,une seule1 que j'ai remarque debout contre une colonne vis--vis de la chaire1 se servait d'un livre4 ,c'est la fille de ,saint-,aubin4 ,sa figure m'avait frapp4 ,italienne au premier regard1 grande et forte1 les cheveux et les yeux noirs1 un air d'assurance qui serait presque blessant si elle n'avait dans l'expression quelque chose de rveur et de tragique la fois qui fait revenir sur ce premier mouvement4 ,elle n'a gure moins de trente ans4 ,je l'observais pendant le sermon3 sa physionomie tait parlante4 ,dom ,thierry a repris la suite des instructions de ,m4 ,lcu et expliquait ce qu'il faut entendre par l'me de l'glise4 ,son accent tranger1 la chaleur de son dbit et la rapidit de son geste tonnaient visiblement la plupart des auditeurs4 ,seule cette fille paraissait suspendue ses lvres et laissait voir l'effet de son discours avec la fidlit d'un miroir4 ,vous vous rappelez assurment1 ,trs ,rvrend ,pre1 la manire trange1 mais frappante1 du ,p4 ,thierry4 ,les choses semblent toujours nouvelles dans cette bouche qu'on ne peut cependant appeler loquente4 ,je l'coutais moi-mme avec admiration4 ,il ne disait rien que je n'aie su ds le temps o je faisais mes tudes4 ,je reconnaissais le raisonnement si clair de ,dom ,charles3 ,que l'me est rpandue partout o se laisse deviner la vie1 et que la vie spirituelle1 si elle a son achvement dans la vision batifique et le rayonnement de la gloire1 commence1 vrai dire1 dans les dispositions les plus humbles par lesquelles la grce prvient les mes et les tourne vers la vrit4 ,mais il semble toujours que ,dom ,thierry touche du doigt ce dont il parle et le fasse toucher de ceux qui l'coutent4 ,il a une faon singulire d'clairer ce qu'il dit par les choses de la nature et de faire voir les manifestations de ce qu'il appelle la vie universelle dans des objets o personne autre que lui ne les souponne et o il dcouvre l'action du ,saint-,esprit4 ,certainement la fille de ,saint-,aubin tait agite jusqu'au fond de l'me par ce qu'elle entendait4 ,son front rougissait et plissait tour tour4 ,le feu sombre qui brille dans ses yeux s'teignait dans des larmes4 ,qui pourrait douter que cette malheureuse fille ne soit un exemple trange de ce que ,dom ,thierry disait dans le moment mme1 et que son cur ne ft en proie la plus cruelle alternative d'incertitude et d'esprance sur le sort ternel de son pre adoptif8 ,la vue de ce trouble1 d'une motion si peu feinte et si videmment produite par la grce1 m'a fait souhaiter une fois de plus que quelque circonstance heureuse nous ouvre un abord naturel dans la famille de ,saint-,aubin4 ,peut-tre la visite de ,dom ,thierry aura-t-elle cet heureux effet4 #be juin #ahb444 ,de ,dom ,thierry au ,trs ,rvrend ,pre ,abb4 ,vous avez eu la bont de vous plaindre1 ,trs ,rvrend ,pre1 de ce que je n'crivisse point1 mais ,dom ,michel ne vous laisse rien ignorer de ce qui nous arrive2 et d'ailleurs1 c'est moi qui1 dans ce dernier voyage1 ai presque constamment tenu jour notre itinerarium1 et je n'y ai pas pargn l'encre4 ,dom ,michel se moque parce que j'y consigne parfois des circonstances futiles1 comme la couleur du ciel ou la direction des vents4 ,il veut que notre journal ressemble celui d'un capitaine de mer qui crivt en latin4 ,mais1 pour moi1 j'ai toujours cru que c'est une fausse honte ridicule qui empche d'crire tout ce que l'on sent4 ,les mouvements de notre cur sont trs souvent lis ceux de la nature et ceux qui l'ignorent ne remarquent sans doute pas que le ,psalmiste en tait persuad4 ,je ne traverse jamais un bois de pins chauffs par le soleil sans que l'odeur subtile de l'encens me rappelle aussitt le matin o ma vocation se dcida1 et cette vapeur rsineuse me ramne plus efficacement mon premier propos que le sermon le plus loquent4 ,j'ai toujours remarqu que cette vrit pourtant trs certaine ne touche pas les ,franais4 ,a la rserve de quelques romanciers pernicieux1 il semble que leur me soit toute raison et que le ,crateur ne leur ait donn l'imagination1 l'apptit et toutes les puissances sensibles que pour en faire un holocauste4 ,que veulent donc dire les ,psaumes1 quand presque chaque verset on y lit les mots de cor1 renes1 jecur1 carnes et autres semblables8 ,et l'auteur du ,cantique est-il ridicule quand il dnombre la nature entire et la convie adorer son ,seigneur8 ,excusez1 ,trs ,rvrend ,pre1 la chaleur que je mets soutenir mon sentiment sur ce point4 ,c'est qu'en vrit il m'a toujours paru autre chose qu'un enfantillage oiseux4 ,j'ai fait des dessins des objets prcieux qui sont rests du trsor de l'abbaye dans cette glise et chez un bourgeois de la ville de ,c4441 trois lieues d'ici4 ,m4 ,lcu ignore les circonstances dans lesquelles ces choses prcieuses sont tombes entre les mains de ce particulier1 d'ailleurs riche et bienveillant1 et je n'ai pas cru devoir m'en informer4 ,des recherches exactes dans quelques vieux registres nous ont permis d'tablir un inventaire assez considrable1 tout le moins1 des tableaux et sculptures4 ,quant la bibliothque1 ce qui en a chapp aux faiseurs de cartouches est au dpt du dpartement1 et un abb ,dupuis1 qui en a la garde1 a paru peu soucieux de nous le laisser voir4 ,au surplus1 l',ordre bndictin1 n'existant plus en ,france1 y est dj presque oubli2 la gnration qui nous a dpouills va s'teindre1 et le dcret de ,pie ,,vii rassurant les consciences1 c'est sans doute bien vainement que nous poursuivons la trace de richesses que nous ne pouvons nous faire rendre4 ,cette pense remplit ,dom ,michel d'amertume1 et moi1 vous l'avouerai-je8 de dgots4 ,c'est avec joie que j'ai accueilli l'occasion o nous sommes de ranimer et d'clairer la foi du peuple de ce village4 ,dom ,michel vous a parl de la prsence en ce lieu d'un ancien moine jureur et mari4 ,il vous a dit aussi que cet homme n'a rien de la grossiret de tant de ses pareils que nous avons trouvs dans la misre ou l'infamie4 ,un hasard singulier m'a mis aujourd'hui en prsence de sa fille4 ,il faut que vous sachiez1 ,trs ,rvrend ,pre1 qu'on a tabli le tlgraphe sur la tour de l'glise4 ,scilly est dans une valle1 mais gale distance de deux postes trop loigns pour qu'on voie en tous temps les signaux4 ,le magister est pay pour tre dans la tour1 mais comme il est le plus souvent l'cole ou l'glise1 c'est son fils1 garon d'environ dix-huit ans1 qui fait le guet et rpte les signaux4 ,il n'y faudrait pas grande habilet si les messages qui cheminent ainsi par l'air taient tous en langage convenu1 mais il en passe tous les jours qu'il faut comprendre et dont il faut garder copie1 et ceci demande de l'intelligence1 de l'habitude et du soin4 ,le fils du matre d'cole est de sant fragile4 ,souvent il est malade1 et quand il tient le lit1 la seule personne capable de le soulager en prenant son office est la fille de ,saint-,aubin4 ,il parat que le jeu du tlgraphe l'amusait1 et sa charit lui fait maintenant trouver plaisir ce qui n'tait qu'un badinage4 ,c'est dans un rduit attenant la chambre des cloches que je l'ai dcouverte aujourd'hui4 ,elle n'a paru ni embarrasse ni surprise et a montr beaucoup de bonne grce m'expliquer la manuvre des cordes et des poulies4 ,une expression de tristesse altire qu'elle a quand elle se tait1 fait place sitt qu'elle parle1 une vivacit naturelle et enfantine dont un cur dur et prvenu pourrait seul n'tre pas touch4 ,au bout de peu d'instants1 j'ai vu un nuage et une rougeur passer rapidement sur son front et elle s'est mise me parler sans prambule d'un sermon que j'ai prch dimanche pass4 ,j'ai t surpris d'abord de l'entendre me parler du ton des personnes familiarises ds longtemps avec notre habit4 ,le rcit qu'elle n'a gure tard me faire m'en a bientt donn les raisons4 ,cette jeune femme n'est pas la fille de ,saint-,aubin1 mais d'un ,italien dont elle parle sans aucune tendresse1 et son enfance s'est coule ,gnes et ,florence4 ,sa mre est ,vaudoise1 fille d'un pasteur d'un bourg prs de ,genve4 ,il ne semble pas que cette protestante et son premier mari fussent faits pour s'accorder4 ,ce ,gnois1 fils d'un marchand assez ais avait peine vingt ans et suivait en tout son inclination plus que son devoir4 ,sa femme qu'il avait rencontre ,turin1 o les ,vaudois sont nombreux1 et pouse de pure passion1 ne tarda gure s'en apercevoir et tomba dans la mlancolie4 ,leur fille dont le nom est ,mariana fut abandonne aux domestiques et leve la grce de ,dieu4 ,elle avait peine quatre ans que sa mre excde retourna chez ses parents et sa seule amiti fut ds lors une vieille nourrice de son pre qui la soignait4 ,leur maison tait tout prs de ,sainte-,marie-des-,vignes1 grande et belle glise dont les cloches ont une harmonie cleste que je me rappelle aprs trente annes1 mais la nourrice tait sur d'un des moines de l'glise ,saint-,mathieu situe tout auprs1 entre un clotre gothique1 le seul qui soit dans l',italie du ,nord1 et une petite place o l'on remarque toutes sortes de souvenirs d',andr ,doria et des doges de ce nom avec plusieurs inscriptions fort belles4 ,ce bon religieux lui tint lieu de pre et de mre1 lui apprit un peu lire et lui inspira des sentiments de foi qui ne se sont jamais effacs4 ,elle avait environ dix ans lorsque son pre mourut4 ,sa mre vint aussitt la chercher et l'emmena ,florence o elle pousa peu aprs ,saint-,aubin4 ,vous auriez t touch comme moi1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 du ton passionn dont cette pauvre jeune femme me dit la suite de son histoire4 ,tandis que sa mre semblait voir en elle une image de son funeste pass1 ,saint-,aubin lui marqua aussitt la tendresse la plus sincre4 ,il l'avait presque toujours dans sa chambre1 la formant et l'instruisant1 et prenait le mme soin de ses plaisirs d'enfant que de son avancement4 ,son esprit s'ouvrit en mme temps que son cur4 ,en peu de temps ,saint-,aubin lui fit lire l'histoire et lui montra les premiers lments des sciences4 ,tout dans sa vie nouvelle lui paraissait charmant et dlicieux4 ,elle et t parfaitement heureuse si le souvenir de sa vieille nourrice ne l'et poursuivie comme il arrive aux enfants dont le cur est fidle dans un ge o tous les sentiments sont phmres4 ,mais elle revoyait incessamment cette bonne vieille et le ,frre qui l'instruisait et la petite glise de ,saint-,mathieu et l'pe d',andr ,doria suspendue au dessus de l'autel4 ,elle entendait les chants qui nagure la touchaient2 elle se rappelait des lambeaux de phrases apprises dans la ,doctrine chrtienne ou restes comme des chos de sermons oublis4 ,hlas6 mon ,pre1 me dit-elle1 vous ne pourrez jamais concevoir ce que quelques paroles ainsi retenues me firent souffrir4 ,j'avais treize ou quatorze ans1 quand mon pre voyant mon dsir de revoir la vieille ,angle1 ma nourrice1 me confia un jour une sur de ma mre qui allait ,gnes pour quelque affaire4 ,je pensai mourir de bonheur en revoyant les arbres de l',acqua ,sola sous lesquels ma nourrice m'avait promene si souvent et peu aprs en me jetant dans ses bras4 ,je restai six semaines ,saint-,pierre d',arne o ma tante avait faire4 ,pendant ce temps je revis souvent ma nourrice et elle m'emmena plus d'une fois entendre la messe ou les vpres ,saint-,mathieu4 ,je n'tais pas entre une seule fois dans une glise depuis que je demeurais ,florence4 ,tout ce que je voyais maintenant me frappait avec une vivacit extraordinaire4 ,la veille de notre dpart1 le ,fr4 ,mario1 frre de la vieille ,angle1 fit le sermon4 ,je n'ai retenu qu'un mot qu'il rptait incessamment avec une force qui me faisait trembler3 ,fuori ,chiesa non c' salvezza4 ,je prenais ces paroles dans leur sens naturel et elles rsonnaient mon oreille comme une maldiction4 ,quand je dis adieu ,angle pour ne la revoir jamais1 elle me dit tout bas3 ,ne manque plus jamais d'aller l'glise afin que ,dieu te bnisse4 ,j'embrassai son cou de toutes mes forces1 et quand nous fmes de retour ,florence1 je priai mon pre de me laisser aller l'glise d'une voix si suppliante qu'il en parut tonn et m'y fit conduire ds le premier dimanche4 ,un jeune ,franais qui commenait sa carrire sous ses ordres s'offrait m'y mener4 ,il avait une nature religieuse quoique ardente4 ,souvent il me rcitait des vers que j'oubliais1 mais dont le son me charmait plus qu'aucune musique et me laissait infiniment heureuse d'tre catholique4 ,il avait le plus profond respect pour mon pre et quelquefois priait avec moi pour lui4 ,car1 mon ,pre1 ajouta-t-elle1 depuis quinze ans1 je prie incessamment pour lui4 ,j'ai eu parfois le cur si serr la pense qu'il est maintenant hors de l'glise que je dfaillais4 ,comprenez donc ma joie quand je vous ai entendu dimanche expliquer les paroles qui m'ont pouvante pendant tant d'annes4 ,s'il est vrai1 comme vous l'avez dit1 que de vouloir tout ce qui est bien est un commencement de religion et que l'glise est le lieu des mes et non des corps certainement mon pre ne sera pas damn1 dt un ange lui apporter du ciel1 comme vous disiez1 les paroles qui le feront chrtien4 ,en disant ces mots1 ses yeux se remplirent de larmes1 et sa figure revtit une expression mle de douleur et d'esprance telle que j'en fus dans la mme motion et que je trouvai peine les paroles capables de l'encourager et de la consoler4 ,assurment1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 cette jeune fille est chrtienne1 et bien que je ne comprenne pas ce qui l'loigne des sacrements puisqu'elle est si fort attire par l'glise1 elle l'est sans doute beaucoup plus que d'autres qui en ont le nom et l'apparence plus que la ralit4 #b juillet #ahb444 ,de ,dom ,michel au ,trs ,rvrend ,pre ,abb4 ,nous continuons la visite du village et je vois bien que ,dom ,thierry avait raison de nous la faire faire4 ,c'est beaucoup de connatre le visage et le nom de ceux dont on rpond devant ,dieu4 ,il arrive que ces bonnes gens sont un peu gns de leur pauvret quand nous entrons dans leurs maisons1 mais je leur dis notre profonde dtresse dans les annes qui suivirent notre exil et ce rcit de notre dnment leur te aussitt toute honte4 ,dom ,thierry m'tonne par l'extrme facilit avec laquelle il entre dans leurs moindres intrts4 ,je dcouvre qu'il a une science profonde de l'agriculture dont ces pauvres gens paraissent ravis4 ,il parle surtout savamment des abeilles qui1 dit-il1 font des rayons d'or dans son pays4 ,il a une manire admirable d'enseigner la fois le mpris des richesses et la faon de les acqurir4 ,a mesure que je l'entends et que j'entre davantage dans ses ides1 des projets qu'il fait pour amliorer le sort des paysans en rassemblant leurs efforts me paraissent moins chimriques4 ,il dit que les esprits chimriques sont ceux qui se figurent les choses toujours au mme point pendant qu'elles changent sans cesse1 et que ,bonaparte1 qu'il dteste1 a t seul bien entendre les temps nouveaux4 ,avant-hier nous sommes alls ,scilly et nous avons pu enfin pntrer dans la maison de ,saint-,aubin4 ,je vous l'ai dit1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 cette maison tait la campagne de l',abb4 ,on y arrive par une avenue de cyprs plants il y a moins de vingt ans et qui conviennent bien la triste retraite d'un apostat4 ,le jardin est rempli de fleurs et de beaux arbres chargs de fruits4 ,au-dessus de la porte est une inscription latine la louange du repos des champs qui a t frachement repeinte en incarnat4 ,au moment que nous arrivions la porte1 non sans quelque motion pnible1 cette porte s'est ouverte et l'injuste possesseur du lieu a paru4 ,c'est un grand homme extrmement maigre avec des cheveux tout blancs4 ,bien qu'il ft vtu avec un soin proche de la recherche et que ses manires soient d'une noblesse singulire dans un homme de son origine1 son abord n'est pas engageant4 ,il a dans le regard quelque chose de froid et de hautain qui glace4 ,entrez1 mes ,pres1 nous dit-il1 ma fille et ,m4 de ,souville m'avaient fait esprer votre visite4 ,il nous introduisit alors dans une vaste pice orne de boiseries anciennes et garnie d'un ct d'une haute bibliothque1 mais sans autres meubles qu'une grande table et1 devant une fentre1 une cage immense trs orne et remplie d'oiseaux de toutes sortes4 ,au bout de peu d'instants il envoya chercher sa femme et sa fille et1 s'excusant sur quelque affaire1 nous laissa4 ,cette femme est bien huguenote4 ,avec un air de mlancolie qui prviendrait en sa faveur1 elle a la politesse sans cordialit des calvinistes et un talent singulier de dire civilement des choses amres4 ,heureusement qu'elle aussi n'a demeur que le temps qu'il fallait pour la biensance et nous a laiss sa fille1 disant d'un ton assez sec qu'elle nous montrerait la maison si nous voulions4 ,la pauvre fille souffrait sans aucun doute de l'accueil mortifiant qu'elle nous voyait essuyer et son air tait chaque instant comme une rparation de ce qu'elle ne pouvait prvenir4 ,a peine sa mre fut-elle sortie qu'elle nous dit toute sa joie de nous voir enfin dans sa maison4 ,elle nous promena de chambre en chambre de la meilleure grce et parut aussi surprise que ravie de voir que nous raisonnions tous les deux de peintures et de curiosits4 ,saint-,aubin a une trs belle galerie de tableaux italiens1 mais part la petite chsse d'ivoire dont ,m4 de ,souville avait parl1 il n'y a rien qui provienne de l'abbaye4 ,sa fille nous a dit que cette chsse tait un prsent du prfet1 ou peut-tre qu'elle avait t donne en change d'autres objets de prix4 ,c'est une imitation de la chsse de ,sainte ,ursule et le travail en est curieux et dlicat1 car toutes les parties en ont t conserves rduites1 mais il y a dans ce morceau plus d'application et de curiosit que d'art vritable4 ,quant aux manuscrits anciens1 ce sont deux antiphonaires de ,trves assez rares et une ,quinzaine de ,pques dont les enluminures sont d'une navet singulire et le chant d'une barbarie exceptionnelle1 mme pour le temps4 ,l',exultet sur lequel je me suis arrt un instant offre quelques variantes assez dignes de remarque4 ,il faut vous avouer1 mon ,trs ,rvrend ,pre1 que tandis que nous allions par la maison1 nous ne pouvions faire qu'en esprit elle ne nous repart dans son ancien tat et que nous donnions plus d'attention ces souvenirs qu'aux paroles pourtant empreintes de sincrit de la fille d'un usurpateur4 ,nous sommes revenus la cure tous les deux rveurs et affects4 #i juillet #ahb444 ,de ,saint-,aubin ,m4 de ,souville4 ,vous tes parti1 mon cher ,souville1 mcontent et contrist de la manire dont j'avais reu ces deux religieux4 ,laissez-moi dire quelques mots ma dcharge4 ,nous nous connaissons depuis longtemps et voici dix ans que je n'ai gure d'ami que vous3 il est convenable que vous sachiez ce qui se passe dans mon cur4 ,vous savez par quelle bizarre chane d'vnements ma jeunesse a t ce qu'elle fut3 comment le prieur de ,saint-,marc me distingua parmi d'autres enfants et commena de me faire instruire2 comment un pre charg de famille fut trop heureux de me voir me tourner vers l'glise o1 dfaut d'honneurs1 je devais du moins trouver l'aisance et le bien-tre2 comment enfin le bon prieur1 attentif et inquiet sur ma complexion dlicate1 m'envoya1 vers l'ge de dix-huit ans1 ,scilly qui tait devenu ce que1 dans l',ordre bndictin1 on nomme un monastre de campagne et demanda qu'on m'y traitt avec une particulire douceur4 ,quelques annes sparaient le moment o j'y arrivai de la ,rvolution1 et j'ai la certitude qu'une inquitude sourde qu'on remarquait dans presque tous les couvents d'alors venait1 sinon de la prvision1 du moins de l'approche de ces grands vnements4 ,c'est ainsi que l'instinct des oiseaux les agite1 mme l'abri dans une volire1 quand l'orage est menaant ou que le temps des migrations revient4 ,scilly n'tait pas un monastre des plus rguliers4 ,l',abb1 qui me prit aussitt en amiti1 avait prs de soixante et dix ans et se souciait peu de rformes4 ,je passai presque tout mon temps avec lui1 dans cette maison mme que j'habite et qu'il ne quittait presque plus4 ,chaque matin1 j'allais au monastre prendre une leon de thologie et entendre l'explication des rgles4 ,celui qui la faisait tait un homme d'environ soixante ans1 qui avait t rival de l',abb au moment de son lection4 ,c'tait un moine austre et d'une rgularit extraordinaire4 ,sa vie tait le seul lien assurment qui empcht l'observance claustrale de se dissoudre entirement4 ,il le sentait et s'attribuait une autorit fort au-dessus de celle de prieur1 qui contribuait encore loigner l',abb4 ,cette situation retentit sur la mienne4 ,les profs me connaissaient peine4 ,parmi les novices1 les uns me jalousaient1 les autres me trouvaient de l'esprit et le laissaient voir d'une manire qui tournait mon prjudice4 ,le prieur enseignait une doctrine troite et rigide qui me dgotait et dans laquelle il ne m'tait gure difficile de faire brche4 ,l',abb tait savant en histoire ecclsiastique et1 avec la bonhomie de la vieillesse1 il m'en disait souvent des dtails qui m'tonnaient secrtement1 mais dont je me servais avec plus d'impertinence que de malice vritable contre les thses du prieur4 ,les livres rservs se trouvaient aussi dans notre maison et tout fait part de la bibliothque commune4 ,je ne tardai gure y aller voir4 ,calmet me conduisit par une route naturelle au ,dictionnaire philosophique1 ,diderot et ,rousseau o je sentais la vie1 tandis que mes cahiers latins me semblaient tre des spulcres vides4 ,plus d'une fois le prieur m'appela ,m4 le philosophe1 non par une ironie dont il tait incapable1 mais dans une indignation qu'il ne pouvait matriser et qui me dconcerta4 ,je revenais lire ,tillemont l',abb dans un sentiment confus que ni mes gots ni mes ides ne me portaient vers une vie que je n'avais pas choisie et j'en appelais sourdement le terme4 ,quand la ,rvolution nous dispersa1 bien que ma vie et t constamment facile et agrable1 il me sembla que des barrires s'ouvraient4 ,je n'eus cependant pas un instant l'ide d'abandonner l',abb dans des circonstances que son ge et la tranquillit o il avait vcu lui rendaient plus cruelles qu' personne4 ,nous allmes ,neufchtel o nous passmes l'hiver de #agic4 ,cette ville tait pleine d'migrs qui y menaient une existence joyeuse4 ,il nous avait fallu prendre des habits sculiers et je fus ravi de me donner les airs d'un jeune cavalier4 ,la naissance de l',abb1 sa noblesse et son infortune le mettaient naturellement dans la socit la plus releve4 ,j'en profitai et il ne me fallut pas longtemps pour oublier l'air conventuel et avec lui toutes les leons que j'avais reues4 ,j'tais jeune et agrable4 ,la libert me donnait de l'esprit et de la lgret3 je fus gt1 et pour la premire fois de ma vie je me crus heureux4 ,cependant je remarquais un sentiment trange dans l',abb4 ,ce vieillard que la vie claustrale paraissait rebuter et qui s'en tait retir sitt qu'il en avait eu le pouvoir tait min maintenant par la tristesse d'en tre loign jamais4 ,il en parlait peu1 mais quand il le faisait1 c'tait avec une douleur contenue qui me pntrait4 ,parfois1 le son de quelques cloches lui rappelait les ntres1 et sa mlancolie redoublait4 ,voyant ce triste tat1 je lui proposai de changer pour un temps de rsidence4 ,nous fmes reus avec une extrme bont par les religieux de ,saint-,maurice en ,valais1 qui sont des ,chanoines augustins4 ,l',abb s'appliqua observer leur rgle et on eut pour lui tous les gards4 ,il assistait trs exactement au chur et vivait dans un recueillement que je ne lui avais jamais connu4 ,cependant sa sant s'altra insensiblement et il mourut le jour de la ,pentecte #agid1 avec un courage et une religion dont tout le monastre fut dans l'admiration4 ,je restai ,saint-,maurice encore quelques semaines aprs sa mort1 mais la rgularit conventuelle qui ne m'avait t possible que par la crainte d'affliger mon bienfaiteur me devint promptement insupportable4 ,je trouvai un prtexte pour remercier ces bons ,augustins de leur hospitalit et gagnai ,berne1 o je devins1 par une aventure singulire1 secrtaire d'un commissaire du ,gouvernement4 ,cet homme fut pour moi1 cette poque critique de mon existence1 ce qu'avait t l'abb de ,scilly4 ,il avait un esprit vaste et puissant1 une me leve et grave4 ,il me fit comprendre l'esprit de la ,rvolution dont je n'avais vu jusque-l que les dehors et pour ainsi dire l'corce effrayante4 ,il avait beaucoup lu et me fit apprendre l'allemand que personne ne sait en ,france4 ,lessing et ,herder me montrrent combien les adversaires aussi bien que les champions du christianisme1 dans notre pays1 taient superficiels1 troits et loigns mme de l'intelligence la plus rudimentaire des questions qu'ils dbattent4 ,en mme temps1 je pris got aux affaires et commenai sentir l'ambition4 ,vous avez quelquefois t surpris1 mon cher ,souville1 de voir qu'il ne restt en moi aucune trace de mon ducation premire4 ,c'est dans ces annes d'activit1 de rflexion et un peu aussi d'intrigue1 que je les perdis entirement4 ,quand le ,premier ,consul me chargea d'une mission importante ,parme1 je me souviens que je remarquai quel point j'tais un homme nouveau1 ou plutt combien il me paraissait trange que mes ides1 sinon ma vie1 eussent jamais t autres que ce qu'elles taient4 ,tous ceux qui ont suivi le mme chemin que moi n'en pourraient dire autant4 ,j'ai entendu1 un jour1 dans un repas et devant une socit nombreuse1 ,m4 de ,talleyrand et le baron ,louis1 ancien prtre1 comme vous le savez1 faire des plaisanteries rvoltantes sur leur premier tat4 ,j'ai toujours t l'abri de cette bassesse et de cette grossiret1 vous en avez eu souvent la preuve1 et depuis mon retour dans ce pays1 la solitude1 la rflexion et l'ge m'ont fait perdre peu peu un sentiment assez semblable de la rancune que j'avais contre les institutions religieuses parce qu'elles taient vieillies et dcrpites quand j'tais jeune et que tout1 autour de moi1 tait jeune2 peut-tre aussi parce que de vivre en ,italie confirme invitablement dans le mpris qu'on peut avoir de la superstition4 ,aujourd'hui1 je vois clairement que1 quoi qu'on puisse dire contre la ,bible et les mystres1 la religion a une influence heureuse sur les peuples1 et que le catholicisme avec la tolrance ne pourrait manquer de rendre une nation prospre4 ,ce n'est pas tout4 ,je retrouve en moi-mme1 mesure que je vais1 un sentiment largi et fortifi de la puissance de la prire4 ,oui1 ,rousseau aurait raison et la prire serait une absurdit et une sauvagerie si nous savions ce qu'est l'tre suprme4 ,mais nous n'en avons que des ides faibles ou fausses parce que notre intelligence ne peut lui appliquer que des mesures humaines et toutes trompeuses4 ,je vieillis4 ,dans quelques annes je mourrai1 c'est--dire que je serai spar de tout ce qui m'attache et surtout des deux femmes qui m'environnent de leur affection4 ,je sens1 mon cher ,souville1 que tout dans ma nature se rvolte l'ide de tomber seul1 pouvantablement seul1 dans ce gouffre obscur du trpas4 ,c'est ici que l'ide du ,dieu de l'vangile1 du ,pre cleste qui pardonne et accueille1 me revient avec une force qu'aucun raisonnement n'branle et devant laquelle toute philosophie semble drisoire4 ,un ,voltairien ne manquerait pas de me dire que je n'prouve ce sentiment un tel degr que parce que j'aime tendrement ma fille4 ,il est vrai1 mais il est vrai aussi que d'aimer ou de ne pas aimer fait qu'on entre ou qu'on n'entre pas dans certaines raisons et que1 telles qu'elles sont1 les miennes me paraissent dmonstratives4 ,apprenez maintenant que je n'ai montr tant de froideur au ,p4 ,thierry et au ,p4 ,michel que parce que je croyais voir des inquisiteurs entrer dans ma maison la recherche de biens qui n'y sont pas1 que depuis j'ai revu souvent ces bons religieux et que je regarde le ,p4 ,thierry comme un gnie4 ,aucun homme ne me parat tre entr aussi avant que lui dans l'esprit vritable du christianisme2 personne n'y sait dcouvrir comme lui des harmonies o le sicle pass ne voyait que des absurdits4 ,hlas6 mon cher ,souville1 si j'avais rencontr un tel homme il y a quarante ans1 ma vie n'aurait pas t sans doute ce qu'elle a t4 ,mais peut-tre aussi que si ma vie et t autre1 je n'aurais pas apprci comme je fais les tonnantes clarts qu'il jette sur la doctrine de l'vangile4 ,laissez-moi1 en tous cas1 vous remercier de m'avoir envoy ces trs honntes gens dont l'un est assurment le plus grand esprit que j'aie jamais rencontr4 #e septembre #ahb444 ,nous n'avons point d'autres lettres des personnes qui formaient l'entourage de ,saint-,aubin1 mais nous savons par le ,journal de ,dom ,thierry que ,saint-,aubin1 frapp d'une seconde attaque1 fit publiquement profession de la foi chrtienne1 qu'il fut rconcili dans les formes1 mais que1 par un choix assez inattendu1 il voulut se confesser ,dom ,michel1 qu'enfin il mourut quelques annes plus tard dans les sentiments d'une pit vritable4 ,sa femme tait morte avant lui et resta toujours protestante4 ,leur fille retourna en ,italie aprs un incendie qui dtruisit de fond en comble la maison de l',abb4 ,elle vivait encore ,florence en #ahee4 ,mai #ahih4 ,,table ,,des ,,mati,,res ,les ,bndictins anglais de ,douai #a ,la ,trappe #dc ,la valle du ,cadi et l'abbaye de ,saint-,martin du ,canigou #ee ,une abbaye au ,x,v,i,i,ie sicle 7,liessies vers #agbj7 #ii ,petit moutier #aea ,les moines de ,shakespeare #aeg ,lettres de moines #baa ,,mile ,,colin ,,et ,cie--,,imprimerie ,,de ,,lagny ,e4 ,,grevin1 ,s,u,c,cr