,au lecteur4 ,cette version numrise reproduit1 dans son intgralit1 la version originale4 ,seules les corrections indiques la fin du texte ont t effectues4 ,,uvres ,,compl,,tes ,,de ,h4 ,,de ,,balzac ,,la ,,com,,die ,,humaine ,,quatorzi,,me ,,volume ,,deuxi,,me ,,partie ,,tudes ,,philosophiques ,,paris4--,,imprimerie ,,de ,,pillet ,,fils ,,ain ,,rue ,,des ,,grands-,,augustins1 #e4 ,illustration3 ,,le ,,marchand ,,de ,,curiosit,s4 ,une barbe grise et taille en pointe cachait le menton de cet tre bizarre4 7,,la ,,peau ,,de ,,chagrin47 ,,tudes ,,philosophiques ,,tome ,i ,,la ,,peau ,,de ,,chagrin ,j,,sus-,,christ ,,en ,,flandre4--,,melmoth ,r,,concili4 ,,le ,,chef-,d',,uvre ,,inconnu4--,,la ,,recherche ,,de ,l',,absolu4 ,,paris ,ve ,,alexandre ,,houssiaux1 ,,diteur ,,rue ,,du ,,jardinet ,,saint-,,andr ,,des ,,arts1 #c4 #ahgj ,,tudes ,,philosophiques4 ,,la ,,peau ,,de ,,chagrin4 ,a ,,monsieur ,,savary1 ,,membre ,,de ,l',,acad,,mie ,,des ,,sciences4 ,illustration3 ,,sterne 7,tristram ,shandy1 ch4 ,,cccxxii47 ,,le ,,talisman4 ,vers la fin du mois d'octobre dernier1 un jeune homme entra dans le ,palais-,royal au moment o les maisons de jeu s'ouvraient1 conformment la loi qui protge une passion essentiellement imposable4 ,sans trop hsiter1 il monta l'escalier du tripot dsign sous le nom de numro #cf4 --,monsieur1 votre chapeau1 s'il vous plat8 lui cria d'une voix sche et grondeuse un petit vieillard blme1 accroupi dans l'ombre1 protg par une barricade1 et qui se leva soudain en montrant une figure moule sur un type ignoble4 ,quand vous entrez dans une maison de jeu1 la loi commence par vous dpouiller de votre chapeau4 ,est-ce une parabole vanglique et providentielle8 ,n'est-ce pas plutt une manire de conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais quel gage8 ,serait-ce pour vous obliger garder un maintien respectueux devant ceux qui vont gagner votre argent8 ,est-ce la police tapie dans tous les gouts sociaux qui tient savoir le nom de votre chapelier ou le vtre1 si vous l'avez inscrit sur la coiffe8 ,est-ce enfin pour prendre la mesure de votre crne et dresser une statistique instructive sur la capacit crbrale des joueurs8 ,sur ce point l'administration garde un silence complet4 ,mais1 sachez-le bien1 peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert1 dj votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez vous-mme3 vous tes au jeu1 vous1 votre fortune1 votre coiffe1 votre canne et votre manteau4 ,a votre sortie1 le ,,jeu vous dmontrera1 par une atroce pigramme en action1 qu'il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage4 ,si toutefois vous avez une coiffure neuve1 vous apprendrez vos dpens qu'il faut se faire un costume de joueur4 ,l'tonnement manifest par l'tranger quand il reut une fiche numrote en change de son chapeau1 dont heureusement les bords taient lgrement pels1 indiquait assez une me encore innocente4 ,le petit vieillard1 qui sans doute avait croupi ds son jeune ge dans les bouillants plaisirs de la vie des joueurs1 lui jeta un coup d'il terne et sans chaleur1 dans lequel un philosophe aurait vu les misres de l'hpital1 les vagabondages des gens ruins1 les procs-verbaux d'une foule d'asphyxies1 les travaux forcs perptuit1 les expatriations au ,guazacoalco4 ,cet homme1 dont la longue face blanche n'tait plus nourrie que par les soupes glatineuses de d',arcet1 prsentait la ple image de la passion rduite son terme le plus simple4 ,dans ses rides il y avait trace de vieilles tortures1 il devait jouer ses maigres appointements le jour mme o il les recevait2 semblable aux rosses sur qui les coups de fouet n'ont plus de prise1 rien ne le faisait tressaillir2 les sourds gmissements des joueurs qui sortaient ruins1 leurs muettes imprcations1 leurs regards hbts1 le trouvaient toujours insensible4 ,c'tait le ,jeu incarn4 ,si le jeune homme avait contempl ce triste ,cerbre1 peut-tre se serait-il dit3 ,il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce cur-l6 ,l'inconnu n'couta pas ce conseil vivant1 plac l sans doute par la ,providence1 comme elle a mis le dgot la porte de tous les mauvais lieux2 il entra rsolument dans la salle o le son de l'or exerait une blouissante fascination sur les sens en pleine convoitise4 ,ce jeune homme tait probablement pouss l par la plus logique de toutes les loquentes phrases de ,j4-,j4 ,rousseau1 et dont voici1 je crois1 la triste pense3 ,oui1 je conois qu'un homme aille au ,jeu2 mais c'est lorsque entre lui et la mort il ne voit plus que son dernier cu4 ,le soir1 les maisons de jeu n'ont qu'une posie vulgaire1 mais dont l'effet est assur comme celui d'un drame sanguinolent4 ,les salles sont garnies de spectateurs et de joueurs1 de vieillards indigents qui s'y tranent pour s'y rchauffer1 de faces agites1 d'orgies commences dans le vin et prtes finir dans la ,seine2 la passion y abonde1 mais le trop grand nombre d'acteurs vous empche de contempler face face le dmon du jeu4 ,la soire est un vritable morceau d'ensemble o la troupe entire crie1 o chaque instrument de l'orchestre module sa phrase4 ,vous verriez l beaucoup de gens honorables qui viennent y chercher des distractions et les payent comme ils payeraient le plaisir du spectacle1 de la gourmandise1 ou comme ils iraient dans une mansarde acheter bas prix de cuisants regrets pour trois mois4 ,mais comprenez-vous tout ce que doit avoir de dlire et de vigueur dans l'me un homme qui attend avec impatience l'ouverture d'un tripot8 ,entre le joueur du matin et le joueur du soir il existe la diffrence qui distingue le mari nonchalant de l'amant pm sous les fentres de sa belle4 ,le matin seulement arrivent la passion palpitante et le besoin dans sa franche horreur4 ,en ce moment vous pourrez admirer un vritable joueur1 un joueur qui n'a pas mang1 dormi1 vcu1 pens1 tant il tait rudement flagell par le fouet de sa martingale2 tant il souffrait travaill par le prurit d'un coup de trente et quarante4 ,a cette heure maudite1 vous rencontrerez des yeux dont le calme effraie1 des visages qui vous fascinent1 des regards qui soulvent les cartes et les dvorent4 ,aussi les maisons de jeu ne sont-elles sublimes qu' l'ouverture de leurs sances4 ,si l',espagne a ses combats de taureaux1 si ,rome a eu ses gladiateurs1 ,paris s'enorgueillit de son ,palais-,royal1 dont les agaantes roulettes donnent le plaisir de voir couler le sang flots1 sans que les pieds du parterre risquent d'y glisser4 ,essayez de jeter un regard furtif sur cette arne1 entrez444 ,quelle nudit6 ,les murs1 couverts d'un papier gras hauteur d'homme1 n'offrent pas une seule image qui puisse rafrachir l'me2 il ne s'y trouve mme pas un clou pour faciliter le suicide4 ,le parquet est us1 malpropre4 ,une table oblongue occupe le centre de la salle4 ,la simplicit des chaises de paille presses autour de ce tapis us par l'or annonce une curieuse indiffrence du luxe chez ces hommes qui viennent prir l pour la fortune et pour le luxe4 ,cette antithse humaine se dcouvre partout o l'me ragit puissamment sur elle-mme4 ,l'amoureux veut mettre sa matresse dans la soie1 la revtir d'un moelleux tissu d',orient1 et la plupart du temps il la possde sur un grabat4 ,l'ambitieux se rve au fate du pouvoir1 tout en s'aplatissant dans la boue du servilisme4 ,le marchand vgte au fond d'une boutique humide et malsaine1 en levant un vaste htel1 d'o son fils1 hritier prcoce1 sera chass par une licitation fraternelle4 ,enfin1 existe-t-il chose plus dplaisante qu'une maison de plaisir8 ,singulier problme6 ,toujours en opposition avec lui-mme1 trompant ses esprances par ses maux prsents1 et ses maux par un avenir qui ne lui appartient pas1 l'homme imprime tous ses actes le caractre de l'inconsquence et de la faiblesse4 ,ici-bas rien n'est complet que le malheur4 ,au moment o le jeune homme entra dans le salon1 quelques joueurs s'y trouvaient dj4 ,trois vieillards ttes chauves taient nonchalamment assis autour du tapis vert2 leurs visages de pltre1 impassibles comme ceux des diplomates1 rvlaient des mes blases1 des curs qui depuis long-temps avaient dsappris de palpiter1 mme en risquant les biens paraphernaux d'une femme4 ,un jeune ,italien aux cheveux noirs1 au teint olivtre1 tait accoud tranquillement au bout de la table1 et paraissait couter ces pressentiments secrets qui crient fatalement un joueur3--,oui4--,non6 ,cette tte mridionale respirait l'or et le feu4 ,sept ou huit spectateurs1 debout1 rangs de manire former une galerie1 attendaient les scnes que leur prparaient les coups du sort1 les figures des acteurs1 le mouvement de l'argent et celui des rteaux4 ,ces dsuvrs taient l1 silencieux1 immobiles1 attentifs comme l'est le peuple la ,grve quand le bourreau tranche une tte4 ,un grand homme sec1 en habit rp1 tenait un registre d'une main1 et de l'autre une pingle pour marquer les passes de la ,rouge ou de la ,noire4 ,c'tait un de ces ,tantales modernes qui vivent en marge de toutes les jouissances de leur sicle1 un de ces avares sans trsor qui jouent une mise imaginaire2 espce de fou raisonnable qui se consolait de ses misres en caressant une chimre1 qui agissait enfin avec le vice et le danger comme les jeunes prtres avec l',eucharistie1 quand ils disent des messes blanches4 ,en face de la banque1 un ou deux de ces fins spculateurs1 experts des chances du jeu1 et semblables d'anciens forats qui ne s'effraient plus des galres1 taient venus l pour hasarder trois coups et remporter immdiatement le gain probable duquel ils vivaient4 ,deux vieux garons de salle se promenaient nonchalamment les bras croiss1 et de temps en temps regardaient le jardin par les fentres1 comme pour montrer aux passants leurs plates figures1 en guise d'enseigne4 ,le tailleur et le banquier venaient de jeter sur les ponteurs ce regard blme qui les tue1 et disaient d'une voix grle3--,faites le jeu6 quand le jeune homme ouvrit la porte4 ,le silence devint en quelque sorte plus profond1 et les ttes se tournrent vers le nouveau venu par curiosit4 ,chose inoue6 les vieillards mousss1 les employs ptrifis1 les spectateurs1 et jusqu'au fanatique ,italien1 tout en voyant l'inconnu prouvrent je ne sais quel sentiment pouvantable4 ,ne faut-il pas tre bien malheureux pour obtenir de la piti1 bien faible pour exciter une sympathie1 ou d'un bien sinistre aspect pour faire frissonner les mes dans cette salle o les douleurs doivent tre muettes1 la misre gaie1 le dsespoir dcent6 ,eh bien6 il y avait de tout cela dans la sensation neuve qui remua ces curs glacs quand le jeune homme entra4 ,mais les bourreaux n'ont-ils pas quelquefois pleur sur les vierges dont les blondes ttes devaient tre coupes un signal de la ,rvolution8 ,au premier coup d'il les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystre3 ses jeunes traits taient empreints d'une grce nbuleuse1 son regard attestait des efforts trahis1 mille esprances trompes6 ,la morne impassibilit du suicide donnait son front une pleur mate et maladive1 un sourire amer dessinait de lgers plis dans les coins de sa bouche1 et sa physionomie exprimait une rsignation qui faisait mal voir4 ,quelque secret gnie scintillait au fond de ses yeux1 voils peut-tre par les fatigues du plaisir4 tait-ce la dbauche qui marquait de son sale cachet cette noble figure jadis pure et brlante1 maintenant dgrade8 ,les mdecins auraient sans doute attribu des lsions au cur ou la poitrine le cercle jaune qui encadrait les paupires1 et la rougeur qui marquait les joues1 tandis que les potes eussent voulu reconnatre ces signes les ravages de la science1 les traces de nuits passes la lueur d'une lampe studieuse4 ,mais une passion plus mortelle que la maladie1 une maladie plus impitoyable que l'tude et le gnie1 altraient cette jeune tte1 contractaient ces muscles vivaces1 tordaient ce cur qu'avaient seulement effleur les orgies1 l'tude et la maladie4 ,comme1 lorsqu'un clbre criminel arrive au bagne1 les condamns l'accueillent avec respect1 ainsi tous ces dmons humains1 experts en tortures1 salurent une douleur inoue1 une blessure profonde que sondait leur regard1 et reconnurent un de leurs princes la majest de sa muette ironie1 l'lgante misre de ses vtements4 ,le jeune homme avait bien un frac de bon got1 mais la jonction de son gilet et de sa cravate tait trop savamment maintenue pour qu'on lui suppost du linge4 ,ses mains1 jolies comme des mains de femme1 taient d'une douteuse propret2 enfin depuis deux jours il ne portait plus de gants6 ,si le tailleur et les garons de salle eux-mmes frissonnrent1 c'est que les enchantements de l'innocence florissaient par vestiges dans ses formes grles et fines1 dans ses cheveux blonds et rares1 naturellement boucls4 ,cette figure avait encore vingt-cinq ans1 et le vice paraissait n'y tre qu'un accident4 ,la verte vie de la jeunesse y luttait encore avec les ravages d'une impuissante lubricit4 ,les tnbres et la lumire1 le nant et l'existence s'y combattaient en produisant tout la fois de la grce et de l'horreur4 ,le jeune homme se prsentait l comme un ange sans rayons1 gar dans sa route4 ,aussi tous ces professeurs mrites de vice et d'infamie1 semblables une vieille femme dente1 prise de piti l'aspect d'une belle fille qui s'offre la corruption1 furent-ils prts crier au novice3--,sortez6 ,celui-ci marcha droit la table1 s'y tint debout1 jeta sans calcul sur le tapis une pice d'or qu'il avait la main1 et qui roula sur ,noir2 puis1 comme les mes fortes1 abhorrant de chicanires incertitudes1 il lana sur le tailleur un regard tout la fois turbulent et calme4 ,l'intrt de ce coup tait si grand que les vieillards ne firent pas de mise2 mais l',italien saisit avec le fanatisme de la passion une ide qui vint lui sourire1 et ponta sa masse d'or en opposition au jeu de l'inconnu4 ,le banquier oublia de dire ces phrases qui se sont la longue converties en un cri rauque et inintelligible3 ,faites le jeu6--,le jeu est fait6--,rien ne va plus4 ,le tailleur tala les cartes1 et sembla souhaiter bonne chance au dernier venu1 indiffrent qu'il tait la perte ou au gain fait par les entrepreneurs de ces sombres plaisirs4 ,chacun des spectateurs voulut voir un drame et la dernire scne d'une noble vie dans le sort de cette pice d'or2 leurs yeux arrts sur les cartons fatidiques tincelrent2 mais1 malgr l'attention avec laquelle ils regardrent alternativement et le jeune homme et les cartes1 ils ne purent apercevoir aucun symptme d'motion sur sa figure froide et rsigne4 --,rouge1 pair1 passe1 dit officiellement le tailleur4 ,une espce de rle sourd sortit de la poitrine de l',italien lorsqu'il vit tomber un un les billets plis que lui lana le banquier4 ,quant au jeune homme1 il ne comprit sa ruine qu'au moment o le rteau s'allongea pour ramasser son dernier napolon4 ,l'ivoire fit rendre un bruit sec la pice1 qui1 rapide comme une flche1 alla se runir au tas d'or tal devant la caisse4 ,l'inconnu ferma les yeux doucement1 ses lvres blanchirent2 mais il releva bientt ses paupires1 sa bouche reprit une rougeur de corail1 il affecta l'air d'un ,anglais pour qui la vie n'a plus de mystres1 et disparut sans mendier une consolation par un de ces regards dchirants que les joueurs au dsespoir lancent assez souvent sur la galerie4 ,combien d'vnements se pressent dans l'espace d'une seconde1 et que de choses dans un coup de d6 --,voil sans doute sa dernire cartouche1 dit en souriant le croupier aprs un moment de silence pendant lequel il tint cette pice d'or entre le pouce et l'index pour la montrer aux assistants4 --,c'est un cerveau brl qui va se jeter l'eau1 rpondit un habitu en regardant autour de lui les joueurs qui se connaissaient tous4 --,bah6 s'cria le garon de chambre1 en prenant une prise de tabac4 --,si nous avions imit monsieur8 dit un des vieillards ses collgues en dsignant l',italien4 ,tout le monde regarda l'heureux joueur dont les mains tremblaient en comptant ses billets de banque4 --,j'ai entendu1 dit-il1 une voix qui me criait dans l'oreille3 ,le ,jeu aura raison contre le dsespoir de ce jeune homme4 --,ce n'est pas un joueur1 reprit le banquier1 autrement il aurait group son argent en trois masses pour se donner plus de chances4 ,le jeune homme passait sans rclamer son chapeau2 mais le vieux molosse1 ayant remarqu le mauvais tat de cette guenille1 la lui rendit sans profrer une parole2 le joueur restitua la fiche par un mouvement machinal1 et descendit les escaliers en sifflant di tanti palpiti d'un souffle si faible1 qu'il en entendit peine lui-mme les notes dlicieuses4 ,il se trouva bientt sous les galeries du ,palais-,royal1 alla jusqu' la rue ,saint-,honor1 prit le chemin des ,tuileries et traversa le jardin d'un pas irrsolu4 ,il marchait comme au milieu d'un dsert1 coudoy par des hommes qu'il ne voyait pas1 n'coutant travers les clameurs populaires qu'une seule voix1 celle de la mort2 enfin perdu dans une engourdissante mditation1 semblable celle dont jadis taient saisis les criminels qu'une charrette conduisait du ,palais la ,grve1 vers cet chafaud1 rouge de tout le sang vers depuis #agic4 ,il existe je ne sais quoi de grand et d'pouvantable dans le suicide4 ,les chutes d'une multitude de gens sont sans danger1 comme celles des enfants qui tombent de trop bas pour se blesser2 mais quand un grand homme se brise1 il doit venir de bien haut1 s'tre lev jusqu'aux cieux1 avoir entrevu quelque paradis inaccessible4 ,implacables doivent tre les ouragans qui le forcent demander la paix3 de l'me la bouche d'un pistolet4 ,combien de jeunes talents confins dans une mansarde s'tiolent et prissent faute d'un ami1 faute d'une femme consolatrice1 au sein d'un million d'tres1 en prsence d'une foule lasse d'or et qui s'ennuie4 ,a cette pense1 le suicide prend des proportions gigantesques4 ,entre une mort volontaire et la fconde esprance dont la voix appelait un jeune homme ,paris1 ,dieu seul sait combien se heurtent de conceptions1 de posies abandonnes1 de dsespoirs et de cris touffs1 de tentatives inutiles et de chefs-d'uvre avorts4 ,chaque suicide est un pome sublime de mlancolie4 ,o trouverez-vous1 dans l'ocan des littratures1 un livre surnageant qui puisse lutter de gnie avec ces lignes3 ,hier1 quatre heures1 une jeune femme s'est jete dans la ,seine du haut du ,pont-des-,arts4 ,devant ce laconisme parisien1 les drames1 les romans1 tout plit1 mme ce vieux frontispice3 ,les lamentations du glorieux roi de ,karnavan1 mis en prison par ses enfants2 dernier fragment d'un livre perdu1 dont la seule lecture faisait pleurer ce ,sterne1 qui lui-mme dlaissait sa femme et ses enfants4 ,l'inconnu fut assailli par mille penses semblables1 qui passaient en lambeaux dans son me1 comme des drapeaux dchirs voltigent au milieu d'une bataille4 ,s'il dposait pendant un moment le fardeau de son intelligence et de ses souvenirs pour s'arrter devant quelques fleurs dont les ttes taient mollement balances par la brise parmi les massifs de verdure1 bientt saisi par une convulsion de la vie qui regimbait encore sous la pesante ide du suicide1 il levait les yeux au ciel3 l1 des nuages gris1 des bouffes de vent charges de tristesse1 une atmosphre lourde1 lui conseillaient encore de mourir4 ,il s'achemina vers le pont ,royal en songeant aux dernires fantaisies de ses prdcesseurs4 ,il souriait en se rappelant que lord ,castelreagh avait satisfait le plus humble de nos besoins avant de se couper la gorge1 et que l'acadmicien ,auger avait t chercher sa tabatire pour priser tout en marchant la mort4 ,il analysait ces bizarreries et s'interrogeait lui-mme1 quand1 en se serrant contre le parapet du pont1 pour laisser passer un fort de la halle1 celui-ci ayant lgrement blanchi la manche de son habit1 il se surprit en secouer soigneusement la poussire4 ,arriv au point culminant de la vote1 il regarda l'eau d'un air sinistre4--,mauvais temps pour se noyer1 lui dit en riant une vieille femme vtue de haillons4 ,est-elle sale et froide1 la ,seine6 ,il rpondit par un sourire plein de navet qui attestait le dlire de son courage1 mais il frissonna tout coup en voyant de loin1 sur le port des ,tuileries1 la baraque surmonte d'un criteau o ces paroles sont traces en lettres hautes d'un pied3 ,,secours ,,aux ,,asphyxi,s4 ,m4 ,dacheux lui apparut arm de sa philanthropie1 rveillant et faisant mouvoir ces vertueux avirons qui cassent la tte aux noys1 quand malheureusement ils remontent sur l'eau3 il l'aperut ameutant les curieux1 qutant un mdecin1 apprtant des fumigations2 il lut les dolances des journalistes1 crites entre les joies d'un festin et le sourire d'une danseuse2 il entendit sonner les cus compts des bateliers pour sa tte par le prfet de la ,seine4 ,mort1 il valait cinquante francs1 mais vivant il n'tait qu'un homme de talent sans protecteurs1 sans amis1 sans paillasse1 sans tambour1 un vritable zro social1 inutile l'tat1 qui n'en avait aucun souci4 ,une mort en plein jour lui parut ignoble1 il rsolut de mourir pendant la nuit1 afin de livrer un cadavre indchiffrable cette socit qui mconnaissait la grandeur de sa vie4 ,il continua donc son chemin1 et se dirigea vers le quai ,voltaire1 en prenant la dmarche indolente d'un dsuvr qui veut tuer le temps4 ,quand il descendit les marches qui terminent le trottoir du pont1 l'angle du quai1 son attention fut excite par les bouquins tals sur le parapet2 peu s'en fallut qu'il n'en marchandt quelques-uns4 ,il se prit sourire1 remit philosophiquement les mains dans ses goussets1 et allait reprendre son allure d'insouciance o perait un froid ddain1 quand il entendit avec surprise quelques pices retentir d'une manire vritablement fantastique au fond de sa poche4 ,un sourire d'esprance illumina son visage1 glissa de ses lvres sur ses traits1 sur son front1 fit briller de joie ses yeux et ses joues sombres4 ,cette tincelle de bonheur ressemblait ces feux qui courent dans les vestiges d'un papier dj consum par la flamme3 mais le visage eut le sort des cendres noires2 il redevint triste quand l'inconnu1 ayant vivement retir la main de son gousset1 aperut trois gros sous4 --,ah6 mon bon monsieur1 la carita6 la carita6 catarina6 ,un petit sou pour avoir du pain6 ,un jeune ramoneur dont la figure bouffie tait noire1 le corps brun de suie1 les vtements dguenills1 tendit la main cet homme pour lui arracher ses derniers sous4 ,a deux pas du petit ,savoyard1 un vieux pauvre honteux1 maladif1 souffreteux1 ignoblement vtu d'une tapisserie troue1 lui dit d'une grosse voix sourde3--,monsieur1 donnez-moi ce que vous voulez1 je prierai ,dieu pour vous444 ,mais quand l'homme jeune eut regard le vieillard1 celui-ci se tut et ne demanda plus rien1 reconnaissant peut-tre sur ce visage funbre la livre d'une misre plus pre que n'tait la sienne4--,la carita6 la carita6 ,l'inconnu jeta sa monnaie l'enfant et au vieux pauvre en quittant le trottoir pour aller vers les maisons1 il ne pouvait plus supporter le poignant aspect de la ,seine4--,nous prierons ,dieu pour la conservation de vos jours1 lui dirent les deux mendiants4 ,en arrivant l'talage d'un marchand d'estampes1 cet homme presque mort rencontra une jeune femme qui descendait d'un brillant quipage4 ,il contempla dlicieusement cette charmante personne dont la blanche figure tait harmonieusement encadre dans le satin d'un lgant chapeau2 il fut sduit par une taille svelte1 par de jolis mouvements2 la robe1 lgrement releve par le marchepied1 lui laissa voir une jambe dont les fins contours taient dessins par un bas blanc et bien tir4 ,la jeune femme entra dans le magasin1 y marchanda des albums1 des collections de lithographies2 elle en acheta pour plusieurs pices d'or qui tincelrent et sonnrent sur le comptoir4 ,le jeune homme1 en apparence occup sur le seuil de la porte regarder les gravures exposes dans la montre1 changea vivement avec la belle inconnue l'illade la plus perante que puisse lancer un homme1 contre un de ces coups d'il insouciants jets au hasard sur les passants4 ,c'tait1 de sa part1 un adieu l'amour1 la femme6 mais cette dernire et puissante interrogation ne fut pas comprise1 ne remua pas ce cur de femme frivole1 ne la fit pas rougir1 ne lui fit pas baisser les yeux4 ,qu'tait-ce pour elle8 une admiration de plus1 un dsir inspir qui le soir lui suggrait cette douce parole3 ,j'tais bien aujourd'hui4 ,le jeune homme passa promptement un autre cadre1 et ne se retourna point quand l'inconnue remonta dans sa voiture4 ,les chevaux partirent1 cette dernire image du luxe et de l'lgance s'clipsa comme allait s'clipser sa vie4 ,il se mit marcher d'un pas mlancolique le long des magasins1 en examinant sans beaucoup d'intrt les chantillons de marchandises4 ,quand les boutiques lui manqurent1 il tudia le ,louvre1 l',institut1 les tours de ,notre-,dame1 celles du ,palais1 le ,pont-des-,arts4 ,ces monuments paraissaient prendre une physionomie triste en refltant les teintes grises du ciel1 dont les rares clarts prtaient un air menaant ,paris1 qui1 pareil une jolie femme1 est soumis d'inexplicables caprices de laideur et de beaut4 ,ainsi1 la nature elle-mme conspirait le plonger dans une extase douloureuse4 ,en proie cette puissance malfaisante dont l'action dissolvante trouve un vhicule dans le fluide qui circule en nos nerfs1 il sentait son organisme arriver insensiblement aux phnomnes de la fluidit4 ,les tourments de cette agonie lui imprimaient un mouvement semblable celui des vagues1 et lui faisaient voir les btiments1 les hommes1 travers un brouillard o tout ondoyait4 ,il voulut se soustraire aux titillations que produisaient sur son me les ractions de la nature physique1 et se dirigea vers un magasin d'antiquits dans l'intention de donner une pture ses sens1 ou d'y attendre la nuit en marchandant des objets d'art4 ,c'tait1 pour ainsi dire1 quter du courage et demander un cordial1 comme les criminels qui se dfient de leurs forces en allant l'chafaud2 mais la conscience de sa prochaine mort rendit pour un moment au jeune homme l'assurance d'une duchesse qui a deux amants1 et il entra chez le marchand de curiosits d'un air dgag1 laissant voir sur ses lvres un sourire fixe comme celui d'un ivrogne4 ,n'tait-il pas ivre de la vie1 ou peut-tre de la mort4 ,il retomba bientt dans ses vertiges1 et continua d'apercevoir les choses sous d'tranges couleurs1 ou animes d'un lger mouvement dont le principe tait sans doute dans une irrgulire circulation de son sang1 tantt bouillonnant comme une cascade1 tantt tranquille et fade comme l'eau tide4 ,il demanda simplement visiter les magasins pour chercher s'ils ne renfermaient pas quelques singularits sa convenance4 ,un jeune garon figure frache et joufflue1 chevelure rousse1 et coiff d'une casquette de loutre1 commit la garde de la boutique une vieille paysanne1 espce de ,caliban femelle occupe nettoyer un pole dont les merveilles taient dues au gnie de ,bernard de ,palissy2 puis il dit l'tranger d'un air insouciant3--,voyez1 monsieur1 voyez6 ,nous n'avons en bas que des choses assez ordinaires2 mais si vous voulez prendre la peine de monter au premier tage1 je pourrai vous montrer de fort belles momies du ,caire1 plusieurs poteries incrustes1 quelques bnes sculpts1 vraie renaissance1 rcemment arrivs1 et qui sont de toute beaut4 ,dans l'horrible situation o se trouvait l'inconnu1 ce babil de cicrone1 ces phrases sottement mercantiles furent pour lui comme les taquineries mesquines par lesquelles des esprits troits assassinent un homme de gnie4 ,portant sa croix jusqu'au bout1 il parut couter son conducteur et lui rpondit par gestes ou par monosyllabes2 mais insensiblement il sut conqurir le droit d'tre silencieux1 et put se livrer sans crainte ses dernires mditations1 qui furent terribles4 ,il tait pote1 et son me rencontra fortuitement une immense pture3 il devait voir par avance les ossements de vingt mondes4 ,au premier coup d'il1 les magasins lui offrirent un tableau confus1 dans lequel toutes les uvres humaines et divines se heurtaient4 ,des crocodiles1 des singes1 des boas empaills souriaient des vitraux d'glise1 semblaient vouloir mordre des bustes1 courir aprs des laques1 ou grimper sur des lustres4 ,un vase de ,svres1 o madame ,jacotot avait peint ,napolon1 se trouvait auprs d'un sphinx ddi ,ssostris4 ,le commencement du monde et les vnements d'hier se mariaient avec une grotesque bonhomie4 ,un tournebroche tait pos sur un ostensoir1 un sabre rpublicain sur une hacquebute du ,moyen-ge4 ,madame ,dubarry peinte au pastel par ,latour1 une toile sur la tte1 nue et dans un nuage1 paraissait contempler avec concupiscence une chibouque indienne1 en cherchant deviner l'utilit des spirales qui serpentaient vers elle4 ,les instruments de mort1 poignards1 pistolets curieux1 armes secret1 taient jets ple-mle avec des instruments de vie3 soupires en porcelaine1 assiettes de ,saxe1 tasses orientales venues de ,chine1 salires antiques1 drageoirs fodaux4 ,un vaisseau d'ivoire voguait pleines voiles sur le dos d'une immobile tortue4 ,une machine pneumatique borgnait l'empereur ,auguste1 majestueusement impassible4 ,plusieurs portraits d'chevins franais1 de bourgmestres hollandais1 insensibles alors comme pendant leur vie1 s'levaient au-dessus de ce chaos d'antiquits1 en y lanant un regard ple et froid4 ,tous les pays de la terre semblaient avoir apport l un dbris de leurs sciences1 un chantillon de leurs arts4 ,c'tait une espce de fumier philosophique auquel rien ne manquait1 ni le calumet du sauvage1 ni la pantoufle vert et or du srail1 ni le yatagan du ,maure1 ni l'idole des ,tartares2 il y avait jusqu' la blague tabac du soldat1 jusqu'au ciboire du prtre1 jusqu'aux plumes d'un trne4 ,ces monstrueux tableaux taient encore assujettis mille accidents de lumire1 par la bizarrerie d'une multitude de reflets dus la confusion des nuances1 la brusque opposition des jours et des noirs4 ,l'oreille croyait entendre des cris interrompus1 l'esprit saisir des drames inachevs1 l'il apercevoir des lueurs mal touffes4 ,enfin une poussire obstine avait jet son lger voile sur tous ces objets1 dont les angles multiplis et les sinuosits nombreuses produisaient les effets les plus pittoresques4 ,l'inconnu compara d'abord ces trois salles gorges de civilisation1 de cultes1 de divinits1 de chefs-d'uvre1 de royauts1 de dbauches1 de raison et de folie1 un miroir plein de facettes dont chacune reprsentait un monde4 ,aprs cette impression brumeuse1 il voulut choisir ses jouissances2 mais force de regarder1 de penser1 de rver1 il tomba sous la puissance d'une fivre due peut-tre la faim qui rugissait dans ses entrailles4 ,la vue de tant d'existences nationales ou individuelles1 attestes par ces gages humains qui leur survivaient1 acheva d'engourdir les sens du jeune homme2 le dsir qui l'avait pouss dans le magasin fut exauc3 il sortit de la vie relle1 monta par degrs vers un monde idal1 arriva dans les palais enchants de l'extase o l'univers lui apparut par bribes et en traits de feu1 comme l'avenir passa jadis flamboyant aux yeux de saint ,jean dans ,pathmos4 ,une multitude de figures endolories1 gracieuses et terribles1 obscures et lucides1 lointaines et rapproches1 se leva par masses1 par myriades1 par gnrations4 ,l'gypte1 roide1 mystrieuse1 se dressa de ses sables1 reprsente par une momie qu'enveloppaient des bandelettes noires3 les ,pharaons ensevelissant des peuples pour se construire une tombe2 ,mose1 les ,hbreux1 le dsert3 il entrevit tout un monde antique et solennel4 ,frache et suave1 une statue de marbre assise sur une colonne torse et rayonnant de blancheur lui parla des mythes voluptueux de la ,grce et de l',ionie4 ,ah6 qui n'aurait souri comme lui1 de voir sur un fond rouge1 la jeune fille brune dansant dans la fine argile d'un vase trusque devant le dieu ,priape qu'elle saluait d'un air joyeux8 en regard1 une reine latine caressait sa chimre avec amour6 ,les caprices de la ,rome impriale respiraient l tout entiers et rvlaient le bain1 la couche1 la toilette d'une ,julie indolente1 songeuse1 attendant son ,tibulle4 ,arme du pouvoir des talismans arabes1 la tte de ,cicron voquait les souvenirs de la ,rome libre et lui droulait les pages de ,tite-,live3 le jeune homme contempla ,senatus ,populusque romanus3 le consul1 les licteurs1 les toges bordes de pourpre1 les luttes du ,forum1 le peuple courrouc dfilaient lentement devant lui comme les vaporeuses figures d'un rve4 ,enfin la ,rome chrtienne dominait ces images4 ,une peinture ouvrait les cieux3 il y voyait la ,vierge ,marie plonge dans un nuage d'or1 au sein des anges1 clipsant la gloire du soleil1 coutant les plaintes des malheureux auxquels cette ve rgnre souriait d'un air doux4 ,en touchant une mosaque faite avec les diffrentes laves du ,vsuve et de l',etna1 son me s'lanait dans la chaude et fauve ,italie3 il assistait aux orgies des ,borgia1 courait dans les ,abruzzes1 aspirait aux amours italiennes1 se passionnait pour les blancs visages aux longs yeux noirs4 ,il frmissait des dnoments nocturnes interrompus par la froide pe d'un mari1 en apercevant une dague du ,moyen-ge dont la poigne tait travaille comme l'est une dentelle1 et dont la rouille ressemblait des taches de sang4 ,l',inde et ses religions revivaient dans un magot chinois coiff de son chapeau pointu1 losanges relevs1 par de clochettes1 vtu d'or et de soie4 ,prs du magot1 une natte1 jolie comme la bayadre qui s'y tait roule1 exhalait encore les odeurs du sandal4 ,un monstre du ,japon dont les yeux restaient tordus1 la bouche contourne1 les membres torturs1 rveillait l'me par les inventions d'un peuple qui1 fatigu du beau toujours unitaire1 trouve d'ineffables plaisirs dans la fcondit des laideurs4 ,une salire sortie des ateliers de ,benvenuto ,cellini le reportait au sein de la renaissance1 au temps o les arts et la licence fleurissaient1 o les souverains se divertissaient des supplices1 o les conciles couchs dans les bras des courtisanes dcrtaient la chastet pour les simples prtres4 ,il vit les conqutes d',alexandre sur un came1 les massacres de ,pizarre dans une arquebuse mche1 les guerres de religion cheveles1 bouillantes1 cruelles1 au fond d'un casque4 ,puis1 les riantes images de la chevalerie sourdirent d'une armure de ,milan suprieurement damasquine1 bien fourbie1 et sous la visire de laquelle brillaient encore les yeux d'un paladin4 ,cet ocan de meubles1 d'inventions1 de modes1 d'uvres1 de ruines1 lui composait un pome sans fin4 ,formes1 couleurs1 penses1 tout revivait l2 mais rien de complet ne s'offrait l'me4 ,le pote devait achever les croquis du grand peintre qui avait fait cette immense palette o les innombrables accidents de la vie humaine taient jets profusion1 avec ddain4 ,aprs s'tre empar du monde1 aprs avoir contempl des pays1 des ges1 des rgnes1 le jeune homme revint des existences individuelles4 ,il se repersonnifia1 s'empara des dtails en repoussant la vie des nations comme trop accablante pour un seul homme4 ,l dormait un enfant en cire1 sauv du cabinet de ,ruysch1 et cette ravissante crature lui rappelait les joies de son jeune ge4 ,au prestigieux aspect du pagne virginal de quelque jeune fille d',otati1 sa brlante imagination lui peignait la vie simple de la nature1 la chaste nudit de la vraie pudeur1 les dlices de la paresse si naturelle l'homme1 toute une destine calme au bord d'un ruisseau frais et rveur1 sous un bananier1 qui dispensait une manne savoureuse1 sans culture4 ,mais tout coup il devenait corsaire1 et revtait la terrible posie empreinte dans le rle de ,lara1 vivement inspir par les couleurs nacres de mille coquillages1 exalt par la vue de quelques madrpores qui sentaient le varech1 les algues et les ouragans atlantiques4 ,admirant plus loin les dlicates miniatures1 les arabesques d'azur et d'or qui enrichissaient quelque prcieux missel manuscrit1 il oubliait les tumultes de la mer4 ,mollement balanc dans une pense de paix1 il pousait de nouveau l'tude et la science1 souhaitait la grasse vie des moines exempte de chagrins1 exempte de plaisirs1 et se couchait au fond d'une cellule1 en contemplant par sa fentre en ogive les prairies1 les bois1 les vignobles de son monastre4 ,devant quelques ,teniers1 il endossait la casaque d'un soldat ou la misre d'un ouvrier2 il dsirait porter le bonnet sale et enfum des ,flamands1 s'enivrait de bire1 jouait aux cartes avec eux1 et souriait une grosse paysanne d'un attrayant embonpoint4 ,il grelottait en voyant une tombe de neige de ,miris1 ou se battait en regardant un combat de ,salvator ,rosa4 ,il caressait un tomhawk d',illinois1 et sentait le scalpel d'un ,chroke qui lui enlevait la peau du crne4 merveill l'aspect d'un rebec1 il le confiait la main d'une chtelaine dont il coutait la romance mlodieuse en lui dclarant son amour1 le soir1 auprs d'une chemine gothique1 dans la pnombre o se perdait un regard de consentement4 ,il s'accrochait toutes les joies1 saisissait toutes les douleurs1 s'emparait de toutes les formules d'existence en parpillant si gnreusement sa vie et ses sentiments sur les simulacres de cette nature plastique et vide1 que le bruit de ses pas retentissait dans son me comme le son lointain d'un autre monde1 comme la rumeur de ,paris arrive sur les tours de ,notre-,dame4 ,en montant l'escalier intrieur qui conduisait aux salles situes au premier tage1 il vit des boucliers votifs1 des panoplies1 des tabernacles sculpts1 des figures en bois pendues aux murs1 poses sur chaque marche4 ,poursuivi par les formes les plus tranges1 par des crations merveilleuses assises sur les confins de la mort et de la vie1 il marchait dans les enchantements d'un songe2 enfin1 doutant de son existence1 il tait comme ces objets curieux1 ni tout fait mort1 ni tout fait vivant4 ,quand il entra dans les nouveaux magasins1 le jour commenait plir2 mais la lumire semblait inutile aux richesses resplendissantes d'or et d'argent qui s'y trouvaient entasses4 ,les plus coteux caprices de dissipateurs morts sous des mansardes aprs avoir possd plusieurs millions1 taient dans ce vaste bazar des folies humaines4 ,une critoire paye cent mille francs et rachete pour cent sous1 gisait auprs d'une serrure secret dont le prix aurait suffi jadis la ranon d'un roi4 ,l1 le gnie humain apparaissait dans toutes les pompes de sa misre1 dans toute la gloire de ses petitesses gigantesques4 ,une table d'bne1 vritable idole d'artiste1 sculpte d'aprs les dessins de ,jean ,goujon et qui cota jadis plusieurs annes de travail1 avait t peut-tre acquise au prix du bois brler4 ,des coffrets prcieux1 des meubles faits par la main des fes1 y taient ddaigneusement amoncels4 --,vous avez des millions ici1 s'cria le jeune homme en arrivant la pice qui terminait une immense enfilade d'appartements dors et sculpts par des artistes du sicle dernier4 --,dites des milliards1 rpondit le gros garon joufflu4 ,mais ce n'est rien encore2 montez au troisime tage1 et vous verrez6 ,l'inconnu suivit son conducteur et parvint une quatrime galerie o successivement passrent devant ses yeux fatigus plusieurs tableaux du ,poussin1 une sublime statue de ,michel-,ange1 quelques ravissants paysages de ,claude ,lorrain1 un ,grard ,dow qui ressemblait une page de ,sterne1 des ,rembrandt1 des ,murillo1 des ,velasquez sombres et colors comme un pome de lord ,byron2 puis des bas-reliefs antiques1 des coupes d'agate1 des onyx merveilleux2 enfin c'tait des travaux dgoter du travail1 des chefs-d'uvre accumuls faire prendre en haine les arts et tuer l'enthousiasme4 ,il arriva devant une vierge de ,raphal1 mais il tait las de ,raphal2 une figure de ,corrge qui voulait un regard ne l'obtint mme pas2 un vase inestimable en porphyre antique et dont les sculptures circulaires reprsentaient1 de toutes les priapes romaines1 la plus grotesquement licencieuse1 dlice de quelque ,corinne1 eut peine un sourire4 ,il touffait sous les dbris de cinquante sicles vanouis1 il tait malade de toutes ces penses humaines1 assassin par le luxe et les arts1 oppress sous ces formes renaissantes qui1 pareilles des monstres enfants sous ses pieds par quelque malin gnie1 lui livraient un combat sans fin4 ,semblable en ses caprices la chimie moderne qui rsume la cration par un gaz1 l'me ne compose-t-elle pas de terribles poisons par la rapide concentration de ses jouissances1 de ses forces ou de ses ides8 ,beaucoup d'hommes ne prissent-ils pas sous le foudroiement de quelque acide moral soudainement pandu dans leur tre intrieur8 --,que contient cette bote8 demanda-t-il en arrivant un grand cabinet1 dernier monceau de gloire1 d'efforts humains1 d'originalits1 de richesses1 parmi lesquelles il montra du doigt une grande caisse carre1 construite en acajou1 suspendue un clou par une chane d'argent4 --,ah6 monsieur en a la clef1 dit le gros garon avec un air de mystre4 ,si vous dsirez voir ce portrait1 je me hasarderai volontiers le prvenir4 --,vous hasarder8 reprit le jeune homme4 ,votre matre est-il un prince8 --,mais1 je ne sais pas1 rpondit le garon4 ,ils se regardrent pendant un moment aussi tonns l'un que l'autre4 ,l'apprenti interprta le silence de l'inconnu comme un souhait1 et le laissa seul dans le cabinet4 ,vous tes-vous jamais lanc dans l'immensit de l'espace et du temps1 en lisant les uvres gologiques de ,cuvier8 ,emport par son gnie1 avez-vous plan sur l'abme sans bornes du pass1 comme soutenu par la main d'un enchanteur8 ,en dcouvrant de tranche en tranche1 de couche en couche1 sous les carrires de ,montmartre ou dans les schistes de l',oural1 ces animaux dont les dpouilles fossilises appartiennent des civilisations antdiluviennes1 l'me est effraye d'entrevoir des milliards d'annes1 des millions de peuples que la faible mmoire humaine1 que l'indestructible tradition divine ont oublis et dont la cendre1 pousse la surface de notre globe1 y forme les deux pieds de terre qui nous donnent du pain et des fleurs4 ,cuvier n'est-il pas le plus grand pote de notre sicle8 ,lord ,byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales2 mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis1 a rebti comme ,cadmus des cits avec des dents1 a repeupl mille forts de tous les mystres de la zoologie avec quelques fragments de houille1 a retrouv des populations de gants dans le pied d'un mammouth4 ,ces figures se dressent1 grandissent et meublent des rgions en harmonie avec leurs statures colossales4 ,il est pote avec des chiffres1 il est sublime en posant un zro prs d'un sept4 ,il rveille le nant sans prononcer des paroles grandement magiques2 il fouille une parcelle de gypse1 y aperoit une empreinte1 et vous crie3 ,voyez6 ,soudain les marbres s'animalisent1 la mort se vivifie1 le monde se droule6 ,aprs d'innombrables dynasties de cratures gigantesques1 aprs des races de poissons et des clans de mollusques1 arrive enfin le genre humain1 produit dgnr d'un type grandiose1 bris peut-tre par le ,crateur4 chauffs par son regard rtrospectif1 ces hommes chtifs1 ns d'hier1 peuvent franchir le chaos1 entonner un hymne sans fin et se configurer le pass de l'univers dans une sorte d',apocalypse rtrograde4 ,en prsence de cette pouvantable rsurrection due la voix d'un seul homme1 la miette dont l'usufruit nous est concd dans cet infini sans nom1 commun toutes les sphres et que nous avons nomm ,,le ,,temps1 cette minute de vie nous fait piti4 ,nous nous demandons1 crass que nous sommes sous tant d'univers en ruines1 quoi bon nos gloires1 nos haines1 nos amours2 et si1 pour devenir un point intangible dans l'avenir1 la peine de vivre doit s'accepter8 ,dracins du prsent1 nous sommes morts jusqu' ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire3 ,madame la comtesse a rpondu qu'elle attendait monsieur4 ,les merveilles dont l'aspect venait de prsenter au jeune homme toute la cration connue mirent dans son me l'abattement que produit chez le philosophe la vue scientifique des crations inconnues3 il souhaita plus vivement que jamais de mourir1 et tomba sur une chaise curule en laissant errer ses regards travers les fantasmagories de ce panorama du pass4 ,les tableaux s'illuminrent1 les ttes de vierge lui sourirent1 et les statues se colorrent d'une vie trompeuse4 ,a la faveur de l'ombre1 et mises en danse par la fivreuse tourmente qui fermentait dans son cerveau bris1 ces uvres s'agitrent et tourbillonnrent devant lui3 chaque magot lui jeta sa grimace1 les yeux des personnages reprsents dans les tableaux remurent en ptillant2 chacune de ces formes frmit1 sautilla1 se dtacha de sa place1 gravement1 lgrement1 avec grce ou brusquerie1 selon ses murs1 son caractre et sa contexture4 ,ce fut un mystrieux sabbat digne des fantaisies entrevues par le docteur ,faust sur le ,brocken4 ,mais ces phnomnes d'optique enfants par la fatigue1 par la tension des forces oculaires ou par les caprices du crpuscule1 ne pouvaient effrayer l'inconnu4 ,les terreurs de la vie taient impuissantes sur une me familiarise avec les terreurs de la mort4 ,il favorisa mme par une sorte de complicit railleuse les bizarreries de ce galvanisme moral dont les prodiges s'accouplaient aux dernires penses qui lui donnaient encore le sentiment de l'existence4 ,le silence rgnait si profondment autour de lui1 que bientt il s'aventura dans une douce rverie dont les impressions graduellement noires suivirent1 de nuance en nuance et comme par magie1 les lentes dgradations de la lumire4 ,une lueur prte quitter le ciel ayant fait reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit1 il leva la tte1 vit un squelette peine clair qui le montra du doigt1 et pencha dubitativement le crne de droite gauche1 comme pour lui dire3 ,les morts ne veulent pas encore de toi6 ,en passant la main sur son front pour en chasser le sommeil1 le jeune homme sentit distinctement un vent frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura les joues1 et frissonna4 ,les vitres ayant retenti d'un claquement sourd1 il pensa que cette froide caresse digne des mystres de la tombe lui avait t faite par quelque chauve-souris4 ,pendant un moment encore1 les vagues reflets du couchant lui permirent d'apercevoir indistinctement les fantmes par lesquels il tait entour2 puis toute cette nature morte s'abolit dans une mme teinte noire4 ,la nuit1 l'heure de mourir tait subitement venue4 ,il s'coula1 ds ce moment1 un certain laps de temps pendant lequel il n'eut aucune perception claire des choses terrestres1 soit qu'il se ft enseveli dans une rverie profonde1 soit qu'il et cd la somnolence provoque par ses fatigues et par la multitude des penses qui lui dchiraient le cur4 ,tout coup il crut avoir t appel pas une voix terrible1 et tressaillit comme lorsqu'au milieu d'un brlant cauchemar nous sommes prcipits d'un seul bond dans les profondeurs d'un abme4 ,il ferma les yeux2 les rayons d'une vive lumire l'blouissaient2 il voyait briller au sein des tnbres une sphre rougetre dont le centre tait occup par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clart d'une lampe4 ,il ne l'avait entendu ni venir1 ni parler1 ni se mouvoir4 ,cette apparition eut quelque chose de magique4 ,l'homme le plus intrpide1 surpris ainsi dans son sommeil1 aurait sans doute trembl devant ce personnage extraordinaire qui semblait tre sorti d'un sarcophage voisin4 ,la singulire jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espce de fantme empchait l'inconnu de croire des effets surnaturels2 nanmoins1 pendant le rapide intervalle qui spara sa vie somnambulique de sa vie relle1 il demeura dans le doute philosophique recommand par ,descartes1 et fut alors1 malgr lui1 sous la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystres sont condamns par notre fiert ou que notre science impuissante tche en vain d'analyser4 ,figurez-vous un petit vieillard sec et maigre1 vtu d'une robe en velours noir1 serre autour de ses reins par un gros cordon de soie4 ,sur sa tte1 une calotte en velours galement noir laissait passer1 de chaque ct de la figure1 les longues mches de ses cheveux blancs et s'appliquait sur le crne de manire rigidement encadrer le front4 ,la robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul1 et ne permettait de voir d'autre forme humaine qu'un visage troit et ple4 ,sans le bras dcharn1 qui ressemblait un bton sur lequel on aurait pos une toffe et que le vieillard tenait en l'air pour faire porter sur le jeune homme toute la clart de la lampe1 ce visage aurait paru suspendu dans les airs4 ,une barbe grise et taille en pointe cachait le menton de cet tre bizarre1 et lui donnait l'apparence de ces ttes judaques qui servent de types aux artistes quand ils veulent reprsenter ,mose4 ,les lvres de cet homme taient si dcolores1 si minces1 qu'il fallait une attention particulire pour deviner la ligne trace par la bouche dans son blanc visage4 ,son large front rid1 ses joues blmes et creuses1 la rigueur implacable de ses petits yeux verts1 dnus de cils et de sourcils1 pouvaient faire croire l'inconnu que le ,peseur d'or de ,grard ,dow tait sorti de son cadre4 ,une finesse d'inquisiteur1 trahie par les sinuosits de ses rides et par les plis circulaires dessins sur ses tempes1 accusait une science profonde des choses de la vie4 ,il tait impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les penses au fond des curs les plus discrets4 ,les murs de toutes les nations du globe et leurs sagesses se rsumaient sur sa face froide1 comme les productions du monde entier se trouvaient accumules dans ses magasins poudreux2 vous y auriez lu la tranquillit lucide d'un ,dieu qui voit tout1 ou la force orgueilleuse d'un homme qui a tout vu4 ,un peintre aurait1 avec deux expressions diffrentes et en deux coups de pinceau1 fait de cette figure une belle image du ,pre ternel ou le masque ricaneur du ,mphistophls1 car il se trouvait tout ensemble une suprme puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche4 ,en broyant toutes les peines humaines sous un pouvoir immense1 cet homme devait avoir tu les joies terrestres4 ,le moribond frmit en pressentant que ce vieux gnie habitait une sphre trangre au monde o il vivait seul1 sans jouissances1 parce qu'il n'avait plus d'illusion2 sans douleur1 parce qu'il ne connaissait plus de plaisirs4 ,le vieillard se tenait debout1 immobile1 inbranlable comme une toile au milieu d'un nuage de lumire2 ses yeux verts1 pleins de ne je sais quelle malice calme1 semblaient clairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystrieux4 ,tel fut le spectacle trange qui surprit le jeune homme au moment o il ouvrit les yeux1 aprs avoir t berc par des penses de mort et de fantasques images4 ,s'il demeura comme tourdi1 s'il se laissa momentanment dominer par une croyance digne d'enfants qui coutent les contes de leurs nourrices1 il faut attribuer cette erreur au voile tendu sur sa vie et sur son entendement par ses mditations1 l'agacement de ses nerfs irrits1 au drame violent dont les scnes venaient de lui prodiguer les atroces dlices contenues dans un morceau d'opium4 ,cette vision avait lieu dans ,paris1 sur le quai ,voltaire1 au dix-neuvime sicle1 temps et lieux o la magie devait tre impossible4 ,voisin de la maison o le dieu de l'incrdulit franaise avait expir1 disciple de ,gay-,lussac et d',arago1 contempteur des tours de gobelets que font les hommes du pouvoir1 l'inconnu n'obissait sans doute qu'aux fascinations potiques dont il avait accept les prestiges et auxquelles nous nous prtons souvent comme pour fuir de dsesprantes vrits1 comme pour tenter la puissance de ,dieu4 ,il trembla donc devant cette lumire et ce vieillard1 agit par l'inexplicable pressentiment de quelque pouvoir trange2 mais cette motion tait semblable celle que nous avons tous prouve devant ,napolon1 ou en prsence de quelque grand homme brillant de gnie et revtu de gloire4 --,monsieur dsire voir le portrait de ,jsus-,christ peint par ,raphal8 lui dit courtoisement le vieillard d'une voix dont la sonorit claire et brve avait quelque chose de mtallique4 ,et il posa la lampe sur le ft d'une colonne brise1 de manire ce que la bote brune ret toute la clart4 ,aux noms religieux de ,jsus-,christ et de ,raphal1 il chappa au jeune homme un geste de curiosit1 sans doute attendu par le marchand qui fit jouer un ressort4 ,soudain le panneau d'acajou glissa dans une rainure1 tomba sans bruit et livra la toile l'admiration de l'inconnu4 ,a l'aspect de cette immortelle cration1 il oublia les fantaisies du magasin1 les caprices de son sommeil1 redevint homme1 reconnut dans le vieillard une crature de chair1 bien vivante1 nullement fantasmagorique1 et revcut dans le monde rel4 ,la tendre sollicitude1 la douce srnit du divin visage influrent aussitt sur lui4 ,quelque parfum panch des cieux dissipa les tortures infernales qui lui brlaient la moelle des os4 ,la tte du ,sauveur des hommes paraissait sortir des tnbres figures par un fond noir2 une aurole de rayons tincelait vivement autour de sa chevelure d'o cette lumire voulait sortir2 sous le front1 sous les chairs1 il y avait une loquente conviction qui s'chappait de chaque trait par de pntrantes effluves2 les lvres vermeilles venaient de faire entendre la parole de vie1 et le spectateur en cherchait le retentissement sacr dans les airs1 il en demandait les ravissantes paraboles au silence1 il l'coutait dans l'avenir1 la retrouvait dans les enseignements du pass4 ,l'vangile tait traduit par la simplicit calme de ces adorables yeux o se rfugiaient les mes troubles2 enfin sa religion se lisait tout entire en un suave et magnifique sourire qui semblait exprimer ce prcepte o elle se rsume3 ,aimez-vous les uns les autres6 ,cette peinture inspirait une prire1 recommandait le pardon1 touffait l'gosme1 rveillait toutes les vertus endormies4 ,partageant le privilge des enchantements de la musique1 l'uvre de ,raphal vous jetait sous le charme imprieux des souvenirs1 et son triomphe tait complet1 on oubliait le peintre4 ,le prestige de la lumire agissait encore sur cette merveille2 par moments il semblait que la tte s'levt dans le lointain1 au sein de quelque nuage4 --,j'ai couvert cette toile de pices d'or1 dit froidement le marchand4 --,eh6 bien1 il va falloir mourir1 s'cria le jeune homme qui sortait d'une rverie dont la dernire pense l'avait ramen vers sa fatale destine1 en le faisant descendre1 par d'insensibles dductions1 d'une dernire esprance laquelle il s'tait attach4 --,ah6 ah6 j'avais donc raison de me mfier de toi1 rpondit le vieillard en saisissant les deux mains du jeune homme qu'il serra par les poignets dans l'une des siennes1 comme dans un tau4 ,l'inconnu sourit tristement de cette mprise et dit d'une voix douce3--,h6 monsieur1 ne craignez rien1 il s'agit de ma vie et non de la vtre4 ,pourquoi n'avouerais-je pas une innocente supercherie1 reprit-il aprs avoir regard le vieillard inquiet4 ,en attendant la nuit1 afin de pouvoir me noyer sans esclandre1 je suis venu voir vos richesses4 ,qui ne pardonnerait ce dernier plaisir un homme de science et de posie8 ,le souponneux marchand examina d'un il sagace le morne visage de son faux chaland tout en l'coutant parler4 ,rassur bientt par l'accent de cette voix douloureuse1 ou lisant peut-tre dans ces traits dcolors les sinistres destines qui nagure avaient fait frmir les joueurs1 il lcha les mains2 mais par un reste de suspicion qui rvla une exprience au moins centenaire1 il tendit nonchalamment le bras vers un buffet comme pour s'appuyer1 et dit en y prenant un stylet3--tes-vous depuis trois ans surnumraire au trsor1 sans y avoir touch de gratification8 ,l'inconnu ne put s'empcher de sourire en faisant un geste ngatif4 --,votre pre vous a-t-il trop vivement reproch d'tre venu au monde1 ou bien tes-vous dshonor8 --,si je voulais me dshonorer1 je vivrais4 --,avez-vous t siffl aux ,funambules1 ou vous trouvez-vous oblig de composer des flons-flons pour payer le convoi de votre matresse8 ,n'auriez-vous pas plutt la maladie de l'or8 voulez-vous dtrner l'ennui8 ,enfin1 quelle erreur vous engage mourir8 --,ne cherchez pas le principe de ma mort dans les raisons vulgaires qui commandent la plupart des suicides4 ,pour me dispenser de vous dvoiler des souffrances inoues et qu'il est difficile l'exprimer en langage humain1 je vous dirai que je suis dans la plus profonde1 la plus ignoble1 la plus perante de toutes les misres4 ,et1 ajouta-t-il d'un ton de voix dont la fiert sauvage dmentait ses paroles prcdentes1 je ne veux mendier ni secours ni consolations4 --,eh6 eh6 ,ces deux syllabes que d'abord le vieillard fit entendre pour toute rponse ressemblrent au cri d'une crcelle4 ,puis il reprit ainsi3--,sans vous forcer m'implorer1 sans vous faire rougir1 et sans vous donner un centime de ,france1 un parat du ,levant1 un tarain de ,sicile1 un heller d',allemagne1 une seule des sesterces ou des oboles de l'ancien monde1 ni une piastre du nouveau1 sans vous offrir quoi que ce soit en or1 argent1 billon1 papier1 billet1 je veux vous faire plus riche1 plus puissant et plus considr que ne peut l'tre un roi constitutionnel4 ,le jeune homme crut le vieillard en enfance1 et resta comme engourdi1 sans oser rpondre4 --,retournez-vous1 dit le marchand en saisissant tout coup la lampe pour en diriger la lumire sur le mur qui faisait face au portrait1 et regardez cette ,,peau ,,de ,,chagrin1 ajouta-t-il4 ,le jeune homme se leva brusquement et tmoigna quelque surprise en apercevant au-dessus du sige o il s'tait assis un morceau de chagrin accroch sur le mur1 et dont la dimension n'excdait pas celle d'une peau de renard2 mais1 par un phnomne inexplicable au premier abord1 cette peau projetait au sein de la profonde obscurit qui rgnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d'une petite comte4 ,le jeune incrdule s'approcha de ce prtendu talisman qui devait le prserver du malheur1 et s'en moqua par une phrase mentale4 ,cependant1 anim d'une curiosit bien lgitime1 il se pencha pour la regarder alternativement sous toutes les faces1 et dcouvrit bientt une cause naturelle cette singulire lucidit3 les grains noirs du chagrin taient si soigneusement polis et si bien brunis1 les rayures capricieuses en taient si propres et si nettes que1 pareilles des facettes de grenat1 les asprits de ce cuir oriental formaient autant de petits foyers qui rflchissaient vivement la lumire4 ,il dmontra mathmatiquement la raison de ce phnomne au vieillard1 qui1 pour toute rponse1 sourit avec malice4 ,ce sourire de supriorit fit croire au jeune savant qu'il tait dupe en ce moment de quelque charlatanisme4 ,il ne voulut pas emporter une nigme de plus dans la tombe1 et retourna promptement la peau comme un enfant press de connatre les secrets de son jouet nouveau4 --,ah6 ah6 s'cria-t-il1 voici l'empreinte du sceau que les ,orientaux nomment le cachet de ,salomon4 --,vous le connaissez donc8 demanda le marchand1 dont les narines laissrent passer deux ou trois bouffes d'air qui peignirent plus d'ides que n'en pouvaient exprimer les plus nergiques paroles4 --,existe-t-il au monde un homme assez simple pour croire cette chimre8 s'cria le jeune homme1 piqu d'entendre ce rire muet et plein d'amres drisions4 ,ne savez-vous pas1 ajouta-t-il1 que les superstitions de l',orient ont consacr la forme mystique et les caractres mensongers de cet emblme qui reprsente une puissance fabuleuse8 ,je ne crois pas devoir tre plus tax de niaiserie dans cette circonstance que si je parlais des ,sphinx ou des ,griffons1 dont l'existence est en quelque sorte scientifiquement admise4 --,puisque vous tes un orientaliste1 reprit le vieillard1 peut-tre lirez-vous cette sentence4 ,il apporta la lampe prs du talisman que le jeune homme tenait l'envers1 et lui fit apercevoir des caractres incrusts dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse1 comme s'ils eussent t produits par l'animal auquel elle avait jadis appartenu4 --,j'avoue1 s'cria l'inconnu1 que je ne devine gure le procd dont on se sera servi pour graver si profondment ces lettres sur la peau d'un onagre4 ,et1 se retournant avec vivacit vers les tables charges de curiosits1 ses yeux parurent y chercher quelque chose4 --,que voulez-vous8 demanda le vieillard4 --,un instrument pour trancher le chagrin1 afin de voir si les lettres y sont empreintes ou incrustes4 ,le vieillard prsenta son stylet l'inconnu1 qui le prit et tenta d'entamer la peau l'endroit o les paroles se trouvaient crites2 mais1 quand il eut enlev une lgre couche de cuir1 les lettres y reparurent si nettes et tellement conformes celles qui taient imprimes sur la surface1 que1 pendant un moment1 il crut n'en avoir rien t4 --,l'industrie du ,levant a des secrets qui lui sont rellement particuliers1 dit-il en regardant la sentence orientale avec une sorte d'inquitude4 --,oui1 rpondit le vieillard1 il vaut mieux s'en prendre aux hommes qu' ,dieu6 ,les paroles mystrieuses taient disposes de la manire suivante3 ,ce qui voulait dire en franais3 ,,si ,,tu ,,me ,,poss,,des1 ,,tu ,,poss,,deras ,,tout4 ,,mais ,,ta ,,vie ,m',,appartiendra4 ,,dieu ,l',a ,,voulu ,,ainsi4 ,d,,sire1 ,,et ,,tes ,d,,sirs ,,seront ,,accomplis4 ,,mais ,r,,gle ,,tes ,,souhaits ,,sur ,,ta ,,vie4 ,,elle ,,est ,,la4 ,a ,,chaque ,,vouloir ,,je ,d,,croitrai ,,comme ,,tes ,,jours4 ,,me ,,veux-,,tu8 ,,prends4 ,,dieu ,t',,exaucera4 ,,soit6 --,ah6 vous lisez couramment le sanscrit1 dit le vieillard4 ,peut-tre avez-vous voyag en ,perse ou dans le ,bengale8 --,non1 monsieur1 rpondit le jeune homme en ttant avec curiosit cette peau symbolique1 assez semblable une feuille de mtal par son peu de flexibilit4 ,le vieux marchand remit la lampe sur la colonne o il l'avait prise1 en lanant au jeune homme un regard empreint d'une froide ironie qui semblait dire3 ,il ne pense dj plus mourir4 --,est-ce une plaisanterie1 est-ce un mystre8 demanda le jeune inconnu4 ,le vieillard hocha de la tte et dit gravement3--,je ne saurais vous rpondre4 ,j'ai offert le terrible pouvoir que donne ce talisman des hommes dous de plus d'nergie que vous ne paraissiez en avoir2 mais1 tout en se moquant de la problmatique influence qu'il devait exercer sur leurs destines futures1 aucun n'a voulu se risquer conclure ce contrat si fatalement propos par je ne sais quelle puissance4 ,je pense comme eux1 j'ai dout1 je me suis abstenu1 et444 --,et vous n'avez pas mme essay8 dit le jeune homme en l'interrompant4 --,essayer6 dit le vieillard4 ,si vous tiez sur la colonne de la place ,vendme1 essaieriez-vous de vous jeter dans les airs8 ,peut-on arrter le cours de la vie8 ,l'homme a-t-il jamais pu scinder la mort8 ,avant d'entrer dans ce cabinet1 vous aviez rsolu de vous suicider2 mais tout coup un secret vous occupe et vous distrait de mourir4 ,enfant6 ,chacun de vos jours ne vous offrira-t-il pas une nigme plus intressante que ne l'est celle-ci8 coutez-moi4 ,j'ai vu la cour licencieuse du rgent4 ,comme vous1 j'tais alors dans la misre1 j'ai mendi mon pain2 nanmoins j'ai atteint l'ge de cent deux ans1 et je suis devenu millionnaire3 le malheur m'a donn la fortune1 l'ignorance m'a instruit4 ,je vais vous rvler en peu de mots un grand mystre de la vie humaine4 ,l'homme s'puise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence4 ,deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort3 ,,vouloir et ,,pouvoir4 ,entre ces deux termes de l'action humaine il est une autre formule dont s'emparent les sages1 et je lui dois le bonheur et ma longvit4 ,vouloir nous brle et ,pouvoir nous dtruit2 mais ,,savoir laisse notre faible organisation dans un perptuel tat de calme4 ,ainsi le dsir ou le vouloir est mort en moi1 tu par la pense2 le mouvement ou le pouvoir s'est rsolu par le jeu naturel de mes organes4 ,en deux mots1 j'ai plac ma vie1 non dans le cur qui se brise1 non dans les sens qui s'moussent2 mais dans le cerveau qui ne s'use pas et qui survit tout4 ,rien d'excessif n'a froiss ni mon me ni mon corps4 ,cependant j'ai vu le monde entier3 mes pieds ont foul les plus hautes montagnes de l',asie et de l',amrique1 j'ai appris tous les langages humains1 et j'ai vcu sous tous les rgimes3 j'ai prt mon argent un ,chinois en prenant pour gage le corps de son pre1 j'ai dormi sous la tente de l',arabe sur la foi de sa parole1 j'ai sign des contrats dans toutes les capitales europennes1 et j'ai laiss sans crainte mon or dans le wigham des sauvages1 enfin j'ai tout obtenu parce que j'ai tout su ddaigner4 ,ma seule ambition a t de voir4 ,voir n'est-ce pas savoir8 ,oh6 savoir1 jeune homme1 n'est-ce pas jouir intuitivement8 n'est-ce pas dcouvrir la substance mme du fait et s'en emparer essentiellement8 ,que reste-t-il d'une possession matrielle8 une ide4 ,jugez alors combien doit tre belle la vie d'un homme qui1 pouvant empreindre toutes les ralits dans sa pense1 transporte en son me les sources du bonheur1 en extrait mille volupts idales dpouilles des souillures terrestres4 ,la pense est la clef de tous les trsors1 elle procure les joies de l'avare sans donner ses soucis4 ,aussi ai-je plan sur le monde1 o mes plaisirs ont toujours t des jouissances intellectuelles4 ,mes dbauches taient la contemplation des mers1 des peuples1 des forts1 des montagnes6 ,j'ai tout vu1 mais tranquillement1 sans fatigue2 je n'ai jamais rien dsir1 j'ai tout attendu2 je me suis promen dans l'univers comme dans le jardin d'une habitation qui m'appartenait4 ,ce que les hommes appellent chagrins1 amours1 ambitions1 revers1 tristesse1 sont pour moi des ides que je change en rveries2 au lieu de les sentir1 je les exprime1 je les traduis2 au lieu de leur laisser dvorer ma vie1 je les dramatise1 je les dveloppe1 je m'en amuse comme de romans que je lirais par une vision intrieure4 ,n'ayant jamais lass mes organes1 je jouis encore d'une sant robuste2 mon me ayant hrit de toute la force dont je n'abusais pas1 cette tte est encore mieux meuble que ne le sont mes magasins4 ,l1 dit-il en se frappant le front1 l sont les vrais millions4 ,je passe des journes dlicieuses en jetant un regard intelligent dans le pass1 j'voque des pays entiers1 des sites1 des vues de l',ocan1 des figures historiquement belles6 ,j'ai un srail imaginaire o je possde toutes les femmes que je n'ai pas eues4 ,je revois souvent vos guerres1 vos rvolutions1 et je les juge4 ,oh6 comment prfrer de fbriles1 de lgres admirations pour quelques chairs plus ou moins colores1 pour des formes plus ou moins rondes6 comment prfrer tous les dsastres de vos volonts trompes la facult sublime de faire comparatre en soi l'univers1 au plaisir immense de se mouvoir sans tre garrott par les liens du temps ni par les entraves de l'espace1 au plaisir de tout embrasser1 de tout voir1 de se pencher sur le bord du monde pour interroger les autres sphres1 pour couter ,dieu6 ,ceci1 dit-il d'une voix clatante en montrant la ,peau de chagrin1 est le pouvoir et le vouloir runis4 ,l sont vos ides sociales1 vos dsirs excessifs1 vos intemprances1 vos joies qui tuent1 vos douleurs qui font trop vivre2 car le mal n'est peut-tre qu'un violent plaisir4 ,qui pourrait dterminer le point o la volupt devient un mal et celui o le mal est encore la volupt8 ,les plus vives lumires du monde idal ne caressent-elles pas la vue1 tandis que les plus douces tnbres du monde physique la blessent toujours2 le mot de ,sagesse ne vient-il pas de savoir8 et qu'est-ce que la folie1 sinon l'excs d'un vouloir ou d'un pouvoir8 --,eh6 bien1 oui1 je veux vivre avec excs1 dit l'inconnu en saisissant la ,peau de chagrin4 --,jeune homme1 prenez garde1 s'cria le vieillard avec une incroyable vivacit4 --,j'avais rsolu ma vie par l'tude et par la pense2 mais elles ne m'ont mme pas nourri1 rpliqua l'inconnu4 ,je ne veux tre la dupe ni d'une prdication digne de ,swedenborg1 ni de votre amulette orientale1 ni des charitables efforts que vous faites1 monsieur1 pour me retenir dans un monde o mon existence est dsormais impossible4 ,voyons6 ajouta-t-il en serrant le talisman d'une main convulsive et regardant le vieillard4 ,je veux un dner royalement splendide1 quelque bacchanale digne du sicle o tout s'est1 dit-on1 perfectionn6 ,que mes convives soient jeunes1 spirituels et sans prjugs1 joyeux jusqu' la folie6 que les vins se succdent toujours plus incisifs1 plus ptillants1 et soient de force nous enivrer pour trois jours6 ,que la nuit soit pare de femmes ardentes6 ,je veux que la ,dbauche en dlire et rugissante nous emporte dans son char quatre chevaux1 par-del les bornes du monde1 pour nous verser sur des plages inconnues3 que les mes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue1 je ne sais si alors elles s'lvent ou s'abaissent2 peu m'importe6 ,donc je commande ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie4 ,oui1 j'ai besoin d'embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernire treinte pour en mourir4 ,aussi souhait-je et des priapes antiques aprs boire1 et des chants rveiller les morts1 et de triples baisers1 des baisers sans fin dont le bruit passe sur ,paris comme un craquement d'incendie1 y rveille les poux et leur inspire une ardeur cuisante qui rajeunisse mme les septuagnaires6 ,un clat de rire1 parti de la bouche du petit vieillard1 retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l'enfer1 et l'interdit si despotiquement qu'il se tut4 --,croyez-vous1 dit le marchand1 que mes planchers vont s'ouvrir tout coup pour donner passage des tables somptueusement servies et des convives de l'autre monde8 ,non1 non1 jeune tourdi4 ,vous avez sign le pacte3 tout est dit4 ,maintenant vos volonts seront scrupuleusement satisfaites1 mais aux dpens de votre vie4 ,le cercle de vos jours1 figur par cette peau1 se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits1 depuis le plus lger jusqu'au plus exorbitant4 ,le brachmane auquel je dois ce talisman m'a jadis expliqu qu'il s'oprerait un mystrieux accord entre les destines et les souhaits du possesseur4 ,votre premier dsir est vulgaire1 je pourrais le raliser2 mais j'en laisse le soin aux vnements de votre nouvelle existence4 ,aprs tout1 vous vouliez mourir8 h6 bien1 votre suicide n'est que retard4 ,l'inconnu1 surpris et presque irrit de se voir toujours plaisant par ce singulier vieillard dont l'intention demi-philanthropique lui parut clairement dmontre dans cette dernire raillerie1 s'cria3--,je verrai bien1 monsieur1 si ma fortune changera pendant le temps que je vais mettre franchir la largeur du quai4 ,mais1 si vous ne vous moquez pas d'un malheureux1 je dsire1 pour me venger d'un si fatal service1 que vous tombiez amoureux d'une danseuse6 ,vous comprendrez alors le bonheur d'une dbauche1 et peut-tre deviendrez-vous prodigue de tous les biens que vous avez si philosophiquement mnags4 ,il sortit sans entendre un grand soupir que poussa le vieillard1 traversa les salles et descendit les escaliers de cette maison1 suivi par le gros garon joufflu qui voulut vainement l'clairer3 il courait avec la prestesse d'un voleur pris en flagrant dlit4 ,aveugl par une sorte de dlire1 il ne s'aperut mme pas de l'incroyable ductilit de la ,peau de chagrin1 qui1 devenue souple comme un gant1 se roula sous ses doigts frntiques et put entrer dans la poche de son habit o il la mit presque machinalement4 ,en s'lanant de la porte du magasin sur la chausse1 il heurta trois jeunes gens qui se tenaient bras dessus bras dessous4 --,animal6 --,imbcile6 ,telles furent les gracieuses interpellations qu'ils changrent4 --,eh6 c'est ,raphal4 --,ah bien6 nous te cherchions4 --,quoi6 c'est vous8 ,ces trois phrases amicales succdrent l'injure aussitt que la clart d'un rverbre balanc par le vent frappa les visages de ce groupe tonn4 --,mon cher ami1 dit ,raphal le jeune homme qu'il avait failli renverser1 tu vas venir avec nous4 --,de quoi s'agit-il donc8 --,avance toujours1 je te conterai l'affaire en marchant4 ,de force ou de bonne volont1 ,raphal fut entour de ses amis1 qui1 l'ayant enchan par les bras dans leur joyeuse bande1 l'entranrent vers le ,pont-des-,arts4 --,mon cher1 dit l'orateur en continuant1 nous sommes ta poursuite depuis une semaine environ4 ,a ton respectable htel ,saint-,quentin1 dont par parenthse l'enseigne inamovible offre des lettres toujours alternativement noires et rouges comme au temps de ,j4-,j4 ,rousseau1 ta ,lonarde nous a dit que tu tais parti pour la campagne au mois de juin4 ,cependant nous n'avions certes pas l'air de gens d'argent1 huissiers1 cranciers1 garde du commerce1 etc4 ,n'importe6 ,rastignac t'avait aperu la veille aux ,bouffons1 nous avons repris courage1 et mis de l'amour-propre dcouvrir si tu te perchais sur les arbres des ,champs-lyses1 si tu allais coucher pour deux sous dans ces maisons philanthropiques o les mendiants dorment appuys sur des cordes tendues1 ou si1 plus heureux1 ton bivouac n'tait pas tabli dans quelque boudoir4 ,nous ne t'avons rencontr nulle part1 ni sur les crous de ,sainte-,plagie1 ni sur ceux de la ,force6 ,les ministres1 l',opra1 les maisons conventuelles1 cafs1 bibliothques1 listes de prfets1 bureaux de journalistes1 restaurants1 foyers de thtre1 bref1 tout ce qu'il y a dans ,paris de bons et de mauvais lieux ayant t savamment explors1 nous gmissions sur la perte d'un homme dou d'assez de gnie pour se faire galement chercher la cour et dans les prisons4 ,nous parlions de te canoniser comme un hros de juillet6 et1 ma parole d'honneur1 nous te regrettions4 ,en ce moment1 ,raphal passait avec ses amis sur le ,pont-des-,arts1 d'o1 sans les couter1 il regardait la ,seine dont les eaux mugissantes rptaient les lumires de ,paris4 ,au-dessus de ce fleuve1 dans lequel il voulait se prcipiter nagure1 les prdictions du vieillard taient accomplies1 l'heure de sa mort se trouvait dj fatalement retarde4 --,et nous te regrettions vraiment6 dit son ami poursuivant toujours sa thse4 ,il s'agit d'une combinaison dans laquelle nous te comprenions en ta qualit d'homme suprieur1 c'est--dire d'homme qui sait se mettre au-dessus de tout4 ,l'escamotage de la muscade constitutionnelle sous le gobelet royal se fait aujourd'hui1 mon cher1 plus gravement que jamais4 ,l'infme ,monarchie renverse par l'hrosme populaire tait une femme de mauvaise vie avec laquelle on pouvait rire et banqueter2 mais la ,patrie est une pouse acaritre et vertueuse dont il nous faut accepter1 bon gr1 mal gr1 les caresses compasses4 ,or donc1 le pouvoir s'est transport1 comme tu sais1 des ,tuileries chez les journalistes1 de mme que le budget a chang de quartier1 en passant du faubourg ,saint-,germain la ,chausse-d',antin4 ,mais voici ce que tu ne sais peut-tre pas6 ,le gouvernement1 c'est--dire l'aristocratie de banquiers et d'avocats1 qui font aujourd'hui de la patrie comme les prtres faisaient jadis de la monarchie1 a senti la ncessit de mystifier le bon peuple de ,france avec des mots nouveaux et de vieilles ides1 l'instar des philosophes de toutes les coles et des hommes forts de tous les temps4 ,il s'agit donc de nous inculquer une opinion royalement nationale1 en nous prouvant qu'il est bien plus heureux de payer douze cents millions trente-trois centimes la patrie reprsente par messieurs tels et tels1 que onze cents millions neuf centimes un roi qui disait moi au lieu de dire nous4 ,en un mot1 un journal arm de deux ou trois cent bons mille francs vient d'tre fond dans le but de faire une opposition qui contente les mcontents1 sans nuire au gouvernement national du roi-citoyen4 ,or1 comme nous nous moquons de la libert autant que du despotisme1 de la religion aussi bien que de l'incrdulit2 que pour nous la patrie est une capitale o toutes les ides s'changent1 o tous les jours amnent de succulents dners1 de nombreux spectacles2 o fourmillent de licencieuses prostitues1 des soupers qui ne finissent que le lendemain1 des amours qui vont l'heure comme les citadines2 que ,paris sera toujours la plus adorable de toutes les patries6 la patrie de la joie1 de la libert1 de l'esprit1 des jolies femmes1 des mauvais sujets1 du bon vin1 et o le bton du pouvoir ne se fera jamais trop sentir1 puisque l'on est prs de ceux qui le tiennent4 ,nous1 vritables sectateurs du dieu ,mphistophls6 avons entrepris de badigeonner l'esprit public1 de rhabiller les acteurs1 de clouer de nouvelles planches la baraque gouvernementale1 de mdicamenter les doctrinaires1 de recuire les vieux rpublicains1 de rchampir les bonapartistes et de ravitailler les centres1 pourvu qu'il nous soit permis de rire in petto des rois et des peuples1 de ne pas tre le soir de notre opinion du matin1 et de passer une joyeuse vie la ,panurge ou more orientali1 couchs sur de moelleux coussins4 ,nous te destinions les rnes de cet empire macaronique et burlesque2 ainsi nous t'emmenons de ce pas au dner donn par le fondateur dudit journal1 un banquier retir qui1 ne sachant que faire de son or1 veut le changer en esprit4 ,tu y seras accueilli comme un frre1 nous t'y saluerons roi de ces esprits frondeurs que rien n'pouvante1 et dont la perspicacit dcouvre les intentions de l',autriche1 de l',angleterre ou de la ,russie1 avant que la ,russie1 l',angleterre ou l',autriche n'aient des intentions6 ,oui1 nous t'instituerons le souverain de ces puissances intelligentes qui fournissent au monde les ,mirabeau1 les ,talleyrand1 les ,pitt1 les ,metternich1 enfin tous ces hardis ,crispins qui jouent entre eux les destines d'un empire comme les hommes vulgaires jouent leur kirchen-wasser aux dominos4 ,nous t'avons donn pour le plus intrpide compagnon qui jamais ait treint corps corps la ,dbauche1 ce monstre admirable avec lequel veulent lutter tous les esprits forts6 ,nous avons mme affirm qu'il ne t'a pas encore vaincu4 ,j'espre que tu ne feras pas mentir nos loges4 ,taillefer1 notre amphitryon1 nous a promis de surpasser les troites saturnales de nos petits ,lucullus modernes4 ,il est assez riche pour mettre de la grandeur dans les petitesses1 de l'lgance et de la grce dans le vice4 ,entends-tu1 ,raphal8 lui demanda l'orateur en s'interrompant4 --,oui1 rpondit le jeune homme1 moins tonn de l'accomplissement de ses souhaits que surpris de la manire naturelle par laquelle les vnements s'enchanaient2 et1 quoiqu'il lui ft impossible de croire une influence magique1 il admirait les hasards de la destine humaine4 --,mais tu nous dis oui1 comme si tu pensais la mort de ton grand-pre1 lui rpliqua l'un de ses voisins4 --,ah6 reprit ,raphal avec un accent de navet qui fit rire ces crivains1 l'espoir de la jeune ,france1 je pensais1 mes amis1 que nous voil prs de devenir de bien grands coquins6 ,jusqu' prsent nous avons fait de l'impit entre deux vins1 nous avons pes la vie tant ivres1 nous avons pris les hommes et les choses en digrant2 vierges du fait1 nous tions hardis en paroles2 mais marqus maintenant par le fer chaud de la politique1 nous allons entrer dans ce grand bagne et y perdre nos illusions4 ,quand on ne croit plus qu'au diable1 il est permis de regretter le paradis de la jeunesse1 le temps d'innocence o nous tendions dvotement la langue un bon prtre1 pour recevoir le sacr corps de notre ,seigneur ,jsus-,christ4 ,ah6 mes bons amis1 si nous avons eu tant de plaisir commettre nos premiers pchs1 c'est que nous avions des remords pour les embellir et leur donner du piquant1 de la saveur2 tandis que maintenant444 --,oh6 maintenant1 reprit le premier interlocuteur1 il nous reste444 --,quoi8 dit un autre4 --,le crime444 --,voil un mot qui a toute la hauteur d'une potence et toute la profondeur de la ,seine1 rpliqua ,raphal4 --,oh6 tu ne m'entends pas4 ,je parle des crimes politiques4 ,depuis ce matin je n'envie qu'une existence1 celle des conspirateurs4 ,demain1 je ne sais si ma fantaisie durera toujours2 mais ce soir la vie ple de notre civilisation1 unie comme la rainure d'un chemin de fer1 fait bondir mon cur de dgot6 ,je suis pris de passion pour les malheurs de la droute de ,moscou1 pour les motions du ,corsaire rouge et pour l'existence des contrebandiers4 ,puisqu'il n'y a plus de ,chartreux en ,france1 je voudrais au moins un ,botany-,bay1 une espce d'infirmerie destine aux petits lords ,byrons1 qui1 aprs avoir chiffonn la vie comme une serviette aprs dner1 n'ont plus rien faire qu' incendier leur pays1 se brler la cervelle1 conspirer pour la rpublique1 ou demander la guerre444 --mile1 dit avec feu le voisin de ,raphal l'interlocuteur1 foi d'homme1 sans la rvolution de juillet je me faisais prtre pour aller mener une vie animale au fond de quelque campagne1 et444 --,et tu aurais lu le brviaire tous les jours8 --,oui4 --,tu es un fat4 --,nous lisons bien les journaux4 --,pas mal6 pour un journaliste4 ,mais1 tais-toi1 nous marchons au milieu d'une masse d'abonns4 ,le journalisme1 vois-tu1 c'est la religion des socits modernes1 et il y a progrs4 --,comment8 --,les pontifes ne sont pas tenus de croire1 ni le peuple non plus444 ,en devisant ainsi1 comme de braves gens qui savaient le ,de ,viris illustribus depuis longues annes1 ils arrivrent un htel de la rue ,joubert4 mile tait un journaliste qui avait conquis plus de gloire ne rien faire que les autres n'en recueillent de leurs succs4 ,critique hardi1 plein de verve et de mordant1 il possdait toutes les qualits que comportaient ses dfauts4 ,franc et rieur1 il disait en face mille pigrammes un ami1 qu'absent1 il dfendait avec courage et loyaut4 ,il se moquait de tout1 mme de son avenir4 ,toujours dpourvu d'argent1 il restait1 comme tous les hommes de quelque porte1 plong dans une inexprimable paresse1 jetant un livre dans un mot au nez de gens qui ne savaient pas mettre un mot dans leurs livres4 ,prodigue de promesses qu'il ne ralisait jamais1 il s'tait fait de sa fortune et de sa gloire un coussin pour dormir1 courant ainsi la chance de se rveiller vieux l'hpital4 ,d'ailleurs1 ami jusqu' l'chafaud1 fanfaron de cynisme et simple comme un enfant1 il ne travaillait que par boutade ou par ncessit4 --,nous allons faire1 suivant l'expression de matre ,alcofribas1 un fameux tronon de chiere lie1 dit-il ,raphal en lui montrant les caisses de fleurs qui embaumaient et verdissaient les escaliers4 --,j'aime les porches bien chauffs et garnis de riches tapis1 rpondit ,raphal4 ,le luxe ds le pristyle est rare en ,france4 ,ici1 je me sens renatre4 --,et l-haut nous allons boire et rire encore une fois1 mon pauvre ,raphal4 ,ah 6 reprit-il1 j'espre que nous serons les vainqueurs et que nous marcherons sur toutes ces ttes-l4 ,puis1 d'un geste moqueur1 il lui montra les convives en entrant dans un salon qui resplendissait de dorures1 de lumires1 et o ils furent aussitt accueillis par les jeunes gens les plus remarquables de ,paris4 ,l'un venait de rvler un talent neuf1 et de rivaliser par son premier tableau avec les gloires de la peinture impriale4 ,l'autre avait hasard la veille un livre plein de verdeur1 empreint d'une sorte de ddain littraire1 et qui dcouvrait l'cole moderne de nouvelles routes4 ,plus loin1 un statuaire dont la figure pleine de rudesse accusait quelque vigoureux gnie1 causait avec un de ces froids railleurs qui1 selon l'occurrence1 tantt ne veulent voir de supriorit nulle part1 et tantt en reconnaissent partout4 ,ici1 le plus spirituel de nos caricaturistes1 l'il malin1 la bouche mordante1 guettait les pigrammes pour les traduire coups de crayon4 ,l1 ce jeune et audacieux crivain1 qui mieux que personne distillait la quintessence des penses politiques1 ou condensait en se jouant l'esprit d'un crivain fcond1 s'entretenait avec ce pote dont les crits craseraient toutes les uvres du temps prsent1 si son talent avait la puissance de sa haine4 ,tous deux essayaient de ne pas dire la vrit et de ne pas mentir1 en s'adressant de douces flatteries4 ,un musicien clbre consolait en si bmol1 et d'une voix moqueuse1 un jeune homme politique rcemment tomb de la tribune sans se faire aucun mal4 ,de jeunes auteurs sans style taient auprs de jeunes auteurs sans ides1 des prosateurs pleins de posie prs de potes prosaques4 ,voyant ces tres incomplets1 un pauvre saint-simonien1 assez naf pour croire sa doctrine1 les accouplait avec charit1 voulant sans doute les transformer en religieux de son ordre4 ,enfin il s'y trouvait deux ou trois de ces savants destins mettre de l'azote dans la conversation1 et plusieurs vaudevillistes prts y jeter de ces lueurs phmres1 qui1 semblables aux tincelles du diamant1 ne donnent ni chaleur ni lumire4 ,quelques hommes paradoxes1 riant sous cape des gens qui pousent leurs admirations ou leurs mpris pour les hommes et les choses1 faisaient dj de cette politique double tranchant1 avec laquelle ils conspirent contre tous les systmes1 sans prendre parti pour aucun4 ,le jugeur1 qui ne s'tonne de rien1 qui se mouche au milieu d'une cavatine aux ,bouffons1 y crie brava avant tout le monde1 et contredit ceux qui prviennent son avis1 tait l1 cherchant s'attribuer les mots des gens d'esprit4 ,parmi ces convives1 cinq avaient de l'avenir1 une dizaine devait obtenir quelque gloire viagre2 quant aux autres1 ils pouvaient comme toutes les mdiocrits se dire le fameux mensonge de ,louis ,,xviii3 ,union et oubli4 ,l'amphitryon avait la gaiet soucieuse d'un homme qui dpense deux mille cus2 de temps en temps ses yeux se dirigeaient avec impatience vers la porte du salon1 en appelant celui des convives qui se faisait attendre4 ,bientt apparut un gros petit homme qui fut accueilli par une flatteuse rumeur1 c'tait le notaire qui1 le matin mme1 avait achev de crer le journal4 ,un valet de chambre vtu de noir vint ouvrir les portes d'une vaste salle manger1 o chacun alla sans crmonie reconnatre sa place autour d'une table immense4 ,avant de quitter les salons1 ,raphal y jeta un dernier coup d'il4 ,son souhait tait certes bien compltement ralis3 la soie et l'or tapissaient les appartements1 de riches candlabres supportant d'innombrables bougies faisaient briller les plus lgers dtails des frises dores1 les dlicates ciselures du bronze et les somptueuses couleurs de l'ameublement2 les fleurs rares de quelques jardinires artistement construites avec des bambous1 rpandaient de doux parfums2 les draperies respiraient une lgance sans prtention2 il y avait en tout je ne sais quelle grce potique dont le prestige devait agir sur l'imagination d'un homme sans argent4 --,cent mille livres de rente sont un bien joli commentaire du catchisme1 et nous aident merveilleusement mettre la morale en actions6 dit-il en soupirant4 ,oh6 oui1 ma vertu ne va gure pied4 ,pour moi1 le vice c'est une mansarde1 un habit rp1 un chapeau gris en hiver1 et des dettes chez le portier4 ,ah6 je veux vivre au sein de ce luxe un an1 six mois1 n'importe6 ,et puis aprs mourir4 ,j'aurai du moins puis1 connu1 dvor mille existences4 --,oh6 lui dit mile qui l'coutait1 tu prends le coup d'un agent de change pour le bonheur4 ,vas1 tu serais bientt ennuy de la fortune en t'apercevant qu'elle te ravirait la chance d'tre un homme suprieur4 ,entre les pauvrets de la richesse et les richesses de la pauvret1 l'artiste a-t-il jamais balanc8 ,ne nous faut-il pas toujours des luttes1 nous autres8 ,aussi1 prpare ton estomac1 vois1 dit-il en lui montrant1 par un geste hroque1 le majestueux1 le trois fois saint1 l'vanglique et rassurant aspect que prsentait la salle manger du benot capitaliste4 ,cet homme-l1 reprit-il1 ne s'est vraiment donn la peine d'amasser son argent que pour nous4 ,n'est-ce pas une espce d'ponge oublie par les naturalistes dans l'ordre des ,polypiers1 et qu'il s'agit de presser avec dlicatesse1 avant de la laisser sucer par des hritiers8 ,ne trouves-tu pas du style aux bas-reliefs qui dcorent les murs8 ,et les lustres1 et les tableaux1 quel luxe bien entendu6 ,s'il faut croire les envieux et ceux qui tiennent voir les ressorts de la vie1 cet homme aurait tu1 pendant la rvolution1 un ,allemand et quelques autres personnes qui seraient1 dit-on1 son meilleur ami et la mre de cet ami4 ,peux-tu donner place des crimes sous les cheveux grisonnants de ce vnrable ,taillefer8 ,il a l'air d'un bien bon homme4 ,vois donc comme l'argenterie tincelle1 et chacun de ses rayons brillants serait pour lui un coup de poignard6 ,allons donc6 autant vaudrait croire en ,mahomet4 ,si le public avait raison1 voici trente hommes de cur et de talent qui s'apprteraient manger les entrailles1 boire le sang d'une famille4 ,et nous deux1 jeunes gens pleins de candeur1 d'enthousiasme1 nous serions complices du forfait6 ,j'ai envie de demander notre capitaliste s'il est honnte homme4 --,non pas maintenant6 s'cria ,raphal1 mais quand il sera ivre-mort3 nous aurons dn4 ,les deux amis s'assirent en riant4 ,d'abord et par un regard plus rapide que la parole1 chaque convive paya son tribut d'admiration au somptueux coup d'il qu'offrait une longue table1 blanche comme une couche de neige frachement tombe1 et sur laquelle s'levaient symtriquement les couverts couronns de petits pains blonds4 ,les cristaux rptaient les couleurs de l'iris dans leurs reflets toils1 les bougies traaient des feux croiss l'infini1 les mets placs sous des dmes d'argent aiguisaient l'apptit et la curiosit4 ,les paroles furent assez rares4 ,les voisins se regardrent4 ,le vin de ,madre circula4 ,puis le premier service apparut dans toute sa gloire2 il aurait fait honneur feu ,cambacrs1 et ,brillat-,savarin l'et clbr4 ,les vins de ,bordeaux et de ,bourgogne1 blancs et rouges1 furent servis avec une profusion royale4 ,cette premire partie du festin tait comparable1 en tout point1 l'exposition d'une tragdie classique4 ,le second acte devint quelque peu bavard4 ,chaque convive avait bu raisonnablement en changeant de crus suivant ses caprices1 en sorte qu'au moment o l'on emporta les restes de ce magnifique service1 de temptueuses discussions s'taient tablies2 quelques fronts ples rougissaient1 plusieurs nez commenaient s'empourprer1 les visages s'allumaient1 les yeux ptillaient4 ,pendant cette aurore de l'ivresse1 le discours ne sortait pas encore des bornes de la civilit2 mais les railleries1 les bons mots s'chappaient peu peu de toutes les bouches2 puis la calomnie levait tout doucement sa petite tte de serpent et parlait d'une voix flte2 et l1 quelques sournois coutaient attentivement1 esprant garder leur raison4 ,le second service trouva donc les esprits tout fait chauffs4 ,chacun mangea en parlant1 parla en mangeant1 but sans prendre garde l'affluence des liquides1 tant ils taient lampants et parfums1 tant l'exemple tait contagieux4 ,taillefer se piqua d'animer ses convives1 et fit avancer les terribles vins du ,rhne1 le chaud ,tokay1 le vieux ,roussillon capiteux4 ,dchans comme les chevaux d'une malle-poste qui part d'un relais1 ces hommes fouetts par les piquantes flches du vin de ,champagne impatiemment attendu1 mais abondamment vers1 laissrent alors galoper leur esprit dans le vide de ces raisonnements que personne n'coute1 se mirent raconter ces histoires qui n'ont pas d'auditeur1 recommencrent cent fois ces interpellations qui restent sans rponse4 ,l'orgie seule dploya sa grande voix1 sa voix compose de cent clameurs confuses qui grossissent comme les crescendo de ,rossini4 ,puis arrivrent les toasts insidieux1 les forfanteries1 les dfis4 ,tous renonaient se glorifier de leur capacit intellectuelle pour revendiquer celle des tonneaux1 des foudres1 des cuves4 ,il semblait que chacun et deux voix4 ,il vint un moment o les matres parlrent tous la fois1 et o les valets sourirent4 ,mais cette mle de paroles o les paradoxes douteusement lumineux1 les vrits grotesquement habilles1 se heurtrent travers les cris1 les jugements interlocutoires1 les arrts souverains et les niaiseries1 comme au milieu d'un combat se croisent les boulets1 les balles et la mitraille1 et sans doute intress quelque philosophe par la singularit des penses1 ou surpris un politique par la bizarrerie des systmes4 ,c'tait tout la fois un livre et un tableau4 ,les philosophies1 les religions1 les morales1 si diffrentes d'une latitude l'autre1 les gouvernements1 enfin tous les grands actes de l'intelligence humaine tombrent sous une faux aussi longue que celle du ,temps2 peut-tre eussiez-vous pu difficilement dcider si elle tait manie par la ,sagesse ivre1 ou par l',ivresse devenue sage et clairvoyante4 ,emports par une espce de tempte1 ces esprits semblaient1 comme la mer irrite contre ses falaises1 vouloir branler toutes les lois entre lesquelles flottent les civilisations1 satisfaisant ainsi sans le savoir la volont de ,dieu1 qui laisse dans la nature le bien et le mal en gardant pour lui seul le secret de leur lutte perptuelle4 ,furieuse et burlesque1 la discussion fut en quelque sorte un sabbat des intelligences4 ,entre les tristes plaisanteries dites par ces enfants de la ,rvolution la naissance d'un journal1 et les propos tenus par de joyeux buveurs la naissance de ,gargantua1 se trouvait tout l'abme qui spare le dix-neuvime sicle du seizime4 ,celui-ci apprtait une destruction en riant1 le ntre riait au milieu des ruines4 --,comment appelez-vous le jeune homme que je vois l-bas8 dit le notaire en montrant ,raphal4 ,j'ai cru l'entendre nommer ,valentin4 --,que chantez-vous avec votre ,valentin tout court8 s'cria mile en riant4 ,raphal de ,valentin1 s'il vous plat6 ,nous portons un aigle d'or en champ de sable couronn d'argent becqu et ongle de gueules1 avec une belle devise3 ,,non ,,cecidit ,,animus6 ,nous ne sommes pas un enfant trouv1 mais le descendant de l'empereur ,valens1 souche des ,valentinois1 fondateur des villes de ,valence en ,espagne et en ,france1 hritier lgitime de l'empire d',orient4 ,si nous laissons trner ,mahmoud ,constantinople1 c'est par pure bonne volont1 et faute d'argent et de soldats4 mile dcrivit en l'air1 avec sa fourchette1 une couronne au-dessus de la tte de ,raphal4 ,le notaire se recueillit pendant un moment et se remit bientt boire en laissant chapper un geste authentique1 par lequel il semblait avouer qu'il lui tait impossible de rattacher sa clientle les villes de ,valence1 de ,constantinople1 ,mahmoud1 l'empereur ,valens et la famille des ,valentinois4 --,la destruction de ces fourmilires nommes ,babylone1 ,tyr1 ,carthage1 ou ,venise1 toujours crases sous les pieds d'un gant qui passe1 ne serait-elle pas un avertissement donn l'homme par une puissance moqueuse8 dit un journaliste1 ,claude ,vignon1 espce d'esclave achet pour faire du ,bossuet dix sous la ligne4 --,mose1 ,sylla1 ,louis ,,xi1 ,richelieu1 ,robespierre et ,napolon sont peut-tre un mme homme qui reparat travers les civilisations comme une comte dans le ciel6 rpondit un ballanchiste4 --,pourquoi sonder la ,providence8 dit ,canalis1 un fabricant de ballades4 --,allons1 voil la ,providence1 s'cria le jugeur en l'interrompant4 ,je ne connais rien au monde de plus lastique4 --,mais1 monsieur1 ,louis ,,xiv a fait prir plus d'hommes pour creuser les aqueducs de ,maintenon que la ,convention pour asseoir justement l'impt1 pour mettre de l'unit dans la loi1 nationaliser la ,france et faire galement partager les hritages1 disait ,massol1 un jeune homme devenu rpublicain faute d'une syllabe devant son nom4 --,monsieur1 lui rpondit ,moreau de l',oise1 bon propritaire1 vous qui prenez le sang pour du vin1 cette fois-ci laisserez-vous chacun sa tte sur ses paules8 --,a quoi bon1 monsieur8 les principes de l'ordre social ne valent-ils donc pas quelques sacrifices8 --,bixiou6 ,h6 ,chose-le-rpublicain prtend que la tte de ce propritaire serait un sacrifice1 dit un jeune homme son voisin4 --,les hommes et les vnements ne sont rien1 disait le rpublicain en continuant sa thorie travers les hoquets1 il n'y a en politique et en philosophie que des principes et des ides4 --,quelle horreur6 ,vous n'auriez nul chagrin de tuer vos amis pour un si444 --,h6 monsieur1 l'homme qui a des remords est le vrai sclrat1 car il a quelque ide de la vertu2 tandis que ,pierre-le-,grand1 le duc d',albe1 taient des systmes1 et le corsaire ,monbard1 une organisation4 --,mais la socit ne peut-elle pas se priver de vos systmes et de vos organisations8 --,oh6 d'accord1 s'cria le rpublicain4 --,eh6 votre stupide rpublique me donne des nauses6 nous ne saurions dcouper tranquillement un chapon sans y trouver la loi agraire4 --,tes principes sont excellents1 mon petit ,brutus farci de truffes6 ,mais tu ressembles mon valet de chambre1 le drle est si cruellement possd par la manie de la propret1 que si je lui laissais brosser mes habits sa fantaisie1 j'irais tout nu4 --,vous tes des brutes6 vous voulez nettoyer une nation avec des cure-dents1 rpliqua l'homme la rpublique4 ,selon vous la justice serait plus dangereuse que les voleurs4 --,h6 h6 fit l'avou ,desroches4 --,sont-ils ennuyeux avec leur politique6 dit ,cardot le notaire4 ,fermez la porte4 ,il n'y a pas de science ou de vertu qui vaille une goutte de sang4 ,si nous voulions faire la liquidation de la vrit1 nous la trouverions peut-tre en faillite4 --,ah6 il en aurait sans doute moins cot de nous amuser dans le mal que de nous disputer dans le bien4 ,aussi1 donnerais-je tous les discours prononcs la tribune depuis quarante ans pour une truite1 pour un conte de ,perrault ou une croquade de ,charlet4 --,vous avez bien raison6 ,passez-moi des asperges4 ,car1 aprs tout1 la libert enfante l'anarchie1 l'anarchie conduit au despotisme1 et le despotisme ramne la libert4 ,des millions d'tres ont pri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systmes4 ,n'est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral8 ,quand l'homme croit avoir perfectionn1 il n'a fait que dplacer les choses4 --,oh6 oh6 s'cria ,cursy le vaudevilliste1 alors1 messieurs1 je porte un toast ,charles ,x1 pre de la libert6 --,pourquoi pas8 dit mile4 ,quand le despotisme est dans les lois1 la libert se trouve dans les murs1 et vice versa4 --,buvons donc l'imbcillit du pouvoir qui nous donne tant de pouvoir sur les imbciles6 dit le banquier4 --,h6 mon cher1 au moins ,napolon nous a-t-il laiss de la gloire6 criait un officier de marine qui n'tait jamais sorti de ,brest4 --,ah6 la gloire1 triste denre4 ,elle se paye cher et ne se garde pas4 ,ne serait-elle point l'gosme des grands hommes1 comme le bonheur est celui des sots8 --,monsieur1 vous tes bien heureux4 --,le premier qui inventa les fosss tait sans doute un homme faible1 car la socit ne profite qu'aux gens chtifs4 ,placs aux deux extrmits du monde moral1 le sauvage et le penseur ont galement horreur de la proprit4 --,joli6 s'cria ,cardot4 ,s'il n'y avait pas de proprits1 comment pourrions-nous faire des actes8 --,voil des petits pois dlicieusement fantastiques6 --,et le cur fut trouv mort dans son lit1 le lendemain444 --,qui parle de mort8 ,ne badinez pas8 ,j'ai un oncle4 --,vous vous rsigneriez sans doute le perdre4 --,ce n'est pas une question4 --coutez-moi1 messieurs6 ,,mani,,re ,,de ,,tuer ,,son ,,oncle4 ,chut6 7coutez6 coutez67 ,ayez d'abord un oncle gros et gras1 septuagnaire au moins1 ce sont les meilleurs oncles4 7,sensation47 ,faites-lui manger1 sous un prtexte quelconque1 un pt de foie gras444 --,h6 mon oncle est un grand homme sec1 avare et sobre4 --,ah6 ces oncles-l sont des monstres qui abusent de la vie4 --,et1 dit l'homme aux oncles en continuant1 annoncez-lui1 pendant sa digestion1 la faillite de son banquier4 --,s'il rsiste8 --,lchez-lui une jolie fille6 --,s'il est444 dit-il en faisant un geste ngatif4 --,alors1 ce n'est pas un oncle1 l'oncle est essentiellement grillard4 --,la voix de la ,malibran a perdu deux notes4 --,non1 monsieur4 --,si1 monsieur4 --,oh6 oh6 ,oui et non1 n'est-ce pas l'histoire de toutes les dissertations religieuses1 politiques et littraires8 ,l'homme est un bouffon qui danse sur des prcipices6 --,a vous entendre1 je suis un sot4 --,au contraire1 c'est parce que vous ne m'entendez pas4 --,l'instruction1 belle niaiserie6 ,monsieur ,heineffettermach porte le nombre des volumes imprims plus d'un milliard1 et la vie d'un homme ne permet pas d'en lire cent cinquante mille4 ,alors expliquez-moi ce qui signifie le mot instruction8 pour les uns1 elle consiste savoir les noms du cheval d',alexandre1 du dogue ,brcillo1 du seigneur des ,accords1 et d'ignorer celui de l'homme auquel nous devons le flottage des bois ou la porcelaine4 ,pour les autres1 tre instruit1 c'est savoir brler un testament et vivre en honntes gens1 aims1 considrs1 au lieu de voler une montre en rcidive1 avec les cinq circonstances aggravantes1 et d'aller mourir en place de ,grve1 has et dshonors4 --,lamartine restera-t-il8 --,ah6 ,scribe1 monsieur1 a bien de l'esprit4 --,et ,victor ,hugo8 --,c'est un grand homme1 n'en parlons plus4 --,vous tes ivres6 --,la consquence immdiate d'une constitution est l'aplatissement des intelligences4 ,arts1 sciences1 monuments1 tout est dvor par un effroyable sentiment d'gosme1 notre lpre actuelle4 ,vos trois cents bourgeois1 assis sur des banquettes1 ne penseront qu' planter des peupliers4 ,le despotisme fait illgalement de grandes choses1 la libert ne se donne mme pas la peine d'en faire lgalement de trs-petites4 --,votre enseignement mutuel fabrique des pices de cent sous en chair humaine1 dit un absolutiste en interrompant4 ,les individualits disparaissent chez un peuple nivel par l'instruction4 --,cependant le but de la socit n'est-il pas de procurer chacun le bien-tre8 demanda le saint-simonien4 --,si vous aviez cinquante mille livres de rente1 vous ne penseriez gure au peuple4 tes-vous pris de belle passion pour l'humanit2 allez ,madagascar3 vous y trouverez un joli petit peuple tout neuf saint-simoniser1 classer1 mettre en bocal2 mais ici1 chacun entre tout naturellement dans son alvole1 comme une cheville dans son trou4 ,les portiers sont portiers1 et les niais sont des btes sans avoir besoin d'tre promus par un collge des ,pres4 ,ah6 ah6 --,vous tes un carliste6 --,pourquoi pas8 ,j'aime le despotisme1 il annonce un certain mpris pour la race humaine4 ,je ne hais pas les rois4 ,ils sont si amusants6 ,trner dans une chambre1 trente millions de lieues du soleil1 n'est-ce donc rien8 --,mais rsumons cette large vue de la civilisation1 disait le savant qui pour l'instruction du sculpteur inattentif avait entrepris une discussion sur le commencement des socits et sur les peuples autochtones4 ,a l'origine des nations la force fut en quelque sorte matrielle1 une1 grossire2 puis avec l'accroissement des agrgations1 les gouvernements ont procd par des dcompositions plus ou moins habiles du pouvoir primitif4 ,ainsi1 dans la haute antiquit1 la force tait dans la thocratie2 le prtre tenait le glaive et l'encensoir4 ,plus tard1 il y eut deux sacerdoces3 le pontife et le roi4 ,aujourd'hui1 notre socit1 dernier terme de la civilisation1 a distribu la puissance suivant le nombre des combinaisons1 et nous sommes arrivs aux forces nommes industrie1 pense1 argent1 parole4 ,le pouvoir n'ayant plus alors d'unit marche sans cesse vers une dissolution sociale qui n'a plus d'autre barrire que l'intrt4 ,aussi ne nous appuyons-nous ni sur la religion1 ni sur la force matrielle1 mais sur l'intelligence4 ,le livre vaut-il le glaive1 la discussion vaut-elle l'action8 ,voil le problme4 --,l'intelligence a tout tu1 s'cria le carliste4 ,allez1 la libert absolue mne les nations au suicide1 elles s'ennuient dans le triomphe1 comme un ,anglais millionnaire4 --,que nous direz-vous de neuf8 ,aujourd'hui vous avez ridiculis tous les pouvoirs1 et c'est mme chose vulgaire que de nier ,dieu6 ,vous n'avez plus de croyance4 ,aussi le sicle est-il comme un vieux sultan perdu de dbauche6 ,enfin1 votre lord ,byron1 en dernier dsespoir de posie1 a chant les passions du crime4 --,savez-vous1 lui rpondit ,bianchon compltement ivre1 qu'une dose de phosphore de plus ou de moins fait l'homme de gnie ou le sclrat1 l'homme d'esprit ou l'idiot1 l'homme vertueux ou le criminel8 --,peut-on traiter ainsi la vertu6 s'cria de ,cursy4 ,la vertu1 sujet de toutes les pices de thtre1 dnoment de tous les drames1 base de tous les tribunaux4 --,h6 tais-toi donc1 animal4 ,ta vertu1 c'est ,achille sans talon6 dit ,bixiou4 --,a boire6 --,veux-tu parier que je bois une bouteille de vin de ,champagne d'un seul trait8 --,quel trait d'esprit6 s'cria ,bixiou4 --,ils sont gris comme des charretiers1 dit un jeune homme qui donnait srieusement boire son gilet4 --,oui1 monsieur1 le gouvernement actuel est l'art de faire rgner l'opinion publique4 --,l'opinion8 mais c'est la plus vicieuse de toutes les prostitues6 ,a vous entendre1 hommes de morale et de politique1 il faudrait sans cesse prfrer vos lois la nature1 l'opinion la conscience4 ,allez1 tout est vrai1 tout est faux6 ,si la socit nous a donn le duvet des oreillers1 elle a certes compens le bienfait par la goutte1 comme elle a mis la procdure pour temprer la justice1 et les rhumes la suite des chles de ,cachemire4 --,monstre6 dit mile en interrompant le misanthrope1 comment peux-tu mdire de la civilisation en prsence de vins1 de mets aussi dlicieux1 et table jusqu'au menton8 ,mords ce chevreuil aux pieds et aux cornes dores1 mais ne mords pas ta mre4 --,est-ce ma faute1 moi1 si le catholicisme arrive mettre un million de dieux dans un sac de farine1 si la rpublique aboutit toujours quelque ,robespierre1 si la royaut se trouve entre l'assassinat de ,henri ,,iv et le jugement de ,louis ,,xvi1 si le libralisme devient ,la ,fayette8 --,l'avez-vous embrass en juillet8 --,non4 --,alors taisez-vous1 sceptique4 --,les sceptiques sont les hommes les plus consciencieux4 --,ils n'ont pas de conscience4 --,que dites-vous8 ils en ont au moins deux4 --,escompter le ciel6 monsieur1 voil une ide vraiment commerciale4 ,les religions antiques n'taient qu'un heureux dveloppement du plaisir physique2 mais nous autres nous avons dvelopp l'me et l'esprance2 il y a eu progrs4 --,h6 mes bons amis1 que pouvez-vous attendre d'un sicle repu de politique8 dit ,nathan4 ,quel a t le sort de ,smarra1 la plus ravissante conception444 --,smarra6 cria le jugeur d'un bout de la table l'autre4 ,ce sont des phrases tires au hasard dans un chapeau4 ,vritable ouvrage crit pour ,charenton4 --,vous tes un sot6 --,vous tes un drle6 --,oh6 oh6 --,ah6 ah6 --,ils se battront4 --,non4 --,a demain1 monsieur4 --,a l'instant1 rpondit ,nathan4 --,allons6 allons6 vous tes deux braves4 --,vous en tes un autre6 dit le provocateur4 --,ils ne peuvent seulement pas se mettre debout4 --,ah6 je ne me tiens pas droit1 peut-tre6 reprit le belliqueux ,nathan en se dressant comme un cerf-volant indcis4 ,il jeta sur la table un regard hbt1 puis comme extnu par cet effort1 il retomba sur sa chaise1 pencha la tte et resta muet4 --,ne serait-il pas plaisant1 dit le jugeur son voisin1 de me battre pour un ouvrage que je n'ai jamais vu ni lu6 --mile1 prends garde ton habit1 ton voisin plit1 dit ,bixiou4 --,kant1 monsieur4 ,encore un ballon lanc pour amuser les niais6 le matrialisme et le spiritualisme sont deux jolies raquettes avec lesquelles des charlatans en robe font aller le mme volant4 ,que ,dieu soit en tout selon ,spinosa1 ou que tout vienne de ,dieu selon saint ,paul444 ,imbciles6 ouvrir ou fermer une porte1 n'est-il pas le mme mouvement8 ,l'uf vient-il de la poule ou la poule de l'uf8 7,passez-moi du canard67 ,voil toute la science4 --,nigaud1 lui cria le savant1 la question que tu poses est tranche par un fait4 --,et lequel8 --,les chaires de professeurs n'ont pas t faites pour la philosophie1 mais bien la philosophie pour les chaires8 ,mets des lunettes et lis le budget4 --,voleurs6 --,imbciles6 --,fripons6 --,dupes6 --,o trouverez-vous ailleurs qu' ,paris un change aussi vif1 aussi rapide entre les penses1 s'cria ,bixiou1 le plus spirituel des artistes1 en prenant une voix de basse-taille4 --,allons1 ,bixiou1 fais-nous quelque farce classique6 ,voyons1 une charge6 --,voulez-vous que je vous fasse le dix-neuvime sicle8 --coutez6 --,silence6 --,mettez des sourdines vos muffles6 --,te tairas-tu1 chinois6 --,donnez-lui du vin1 et qu'il se taise1 cet enfant6 --,a toi1 ,bixiou6 ,l'artiste boutonna son habit noir jusqu'au col1 mit ses gants jaunes1 et se grima de manire singer ,,le ,,globe2 mais le bruit couvrit sa voix1 et il fut impossible de saisir un seul mot de sa moquerie4 ,s'il ne reprsenta pas le sicle1 au moins reprsenta-t-il le journal1 car il ne s'entendit pas lui-mme4 ,le dessert se trouva servi comme par enchantement4 ,la table fut couverte d'un vaste surtout en bronze dor1 sorti des ateliers le ,thomire4 ,de hautes figures doues par un clbre artiste des formes convenues en ,europe pour la beaut idale1 soutenaient et portaient des buissons de fraises1 des ananas1 des dattes fraches1 des raisins jaunes1 de blondes pches1 des oranges arrives de ,stubal par un paquebot1 des grenades1 des fruits de la ,chine1 enfin toutes les surprises du luxe1 des miracles du petit-four1 les dlicatesses les plus friandes1 les friandises les plus sductrices4 ,les couleurs de ces tableaux gastronomiques taient rehausses par l'clat de la porcelaine1 par des lignes tincelantes d'or1 par les dcoupures des vases4 ,gracieuse comme les liquides franges de l',ocan1 verte et lgre1 la mousse couronnait les paysages du ,poussin1 copis ,svres4 ,le budget d'un prince allemand n'aurait pas pay cette richesse insolente4 ,l'argent1 la nacre1 l'or1 les cristaux furent de nouveau prodigus sous de nouvelles formes2 mais les yeux engourdis et la verbeuse fivre de l'ivresse permirent peine aux convives d'avoir une intuition vague de cette ferie digne d'un conte oriental4 ,les vins de dessert apportrent leurs parfums et leurs flammes1 filtres puissants1 vapeurs enchanteresses1 qui engendrent une espce de mirage intellectuel et dont les liens puissants enchanent les pieds1 alourdissent les mains4 ,les pyramides de fruits furent pilles1 les voix grossirent1 le tumulte grandit2 il n'y eut plus alors de paroles distinctes2 les verres volrent en clats1 et des rires atroces partirent comme des fuses4 ,cursy saisit un cor et se mit sonner une fanfare4 ,ce fut comme un signal donn par le diable4 ,cette assemble en dlire hurla1 siffla1 chanta1 cria1 rugit1 gronda4 ,vous eussiez souri de voir des gens naturellement gais1 devenus sombres comme les dnoments de ,crbillon1 ou rveurs comme des marins en voiture4 ,les hommes fins disaient leurs secrets des curieux qui n'coutaient pas4 ,les mlancoliques souriaient comme des danseuses qui achvent leurs pirouettes4 ,claude ,vignon se dandinait la manire des ours en cage4 ,des amis intimes se battaient4 ,les ressemblances animales inscrites sur les figures humaines1 et si curieusement dmontres par les physiologistes1 reparaissaient vaguement dans les gestes1 dans les habitudes du corps4 ,il y avait un livre tout fait pour quelque ,bichat qui se serait trouv l froid et jeun4 ,le matre du logis se sentant ivre1 n'osait se lever1 mais il approuvait les extravagances de ses convives par une grimace fixe1 en tchant de conserver un air dcent et hospitalier4 ,sa large figure1 devenue rouge et bleue1 presque violace1 terrible voir1 s'associait au mouvement gnral par des efforts semblables au roulis et au tangage d'un brick4 ,illustration3 ,,rapha,l4 ,son regard attestait des efforts trahis1 mille esprances trompes6 7,,la ,,peau ,,de ,,chagrin47 --,les avez-vous assassins8 lui demanda mile4 --,la confiscation et la peine de mort sont abolies depuis la rvolution de juillet1 rpondit ,taillefer en haussant les sourcils d'un air tout la fois plein de finesse et de btise4 --,mais ne les voyez-vous pas quelquefois en songe8 reprit ,raphal8 --,il y a prescription6 dit le meurtrier plein d'or4 --,et sur sa tombe1 s'cria mile d'un ton sardonique1 l'entrepreneur du cimetire gravera3 ,passants1 accordez une larme sa mmoire6 ,oh6 reprit-il1 je donnerais bien cent sous au mathmaticien qui me dmontrerait par une quation algbrique l'existence de l'enfer4 ,il jeta une pice en l'air en criant3--,face pour ,dieu6 --,ne regardez pas1 dit ,raphal en saisissant la pice1 que sait-on8 le hasard est si plaisant4 --,hlas6 reprit mile d'un air tristement bouffon1 je ne vois pas o poser les pieds entre la gomtrie de l'incrdule et le ,pater noster du pape4 ,bah6 buvons6 ,trinc est1 je crois1 l'oracle de la divine bouteille et sert de conclusion au ,pantagruel4 --,nous devons au ,pater noster1 rpondit ,raphal1 nos arts1 nos monuments1 nos sciences peut-tre2 et1 bienfait plus grand encore1 nos gouvernements modernes1 dans lesquels une socit vaste et fconde est merveilleusement reprsente par cinq cents intelligences1 o les forces opposes les unes aux autres se neutralisent en laissant tout pouvoir la ,,civilisation1 reine gigantesque qui remplace le roi1 cette ancienne et terrible figure1 espce de faux destin cr par l'homme entre le ciel et lui4 ,en prsence de tant d'uvres accomplies1 l'athisme apparat comme un squelette qui n'engendre pas4 ,qu'en dis-tu8 --,je songe aux flots de sang rpandus par le catholicisme1 dit froidement mile4 ,il a pris nos veines et nos curs pour faire une contrefaon du dluge4 ,mais n'importe6 ,tout homme qui pense doit marcher sous la bannire du ,christ4 ,lui seul a consacr le triomphe de l'esprit sur la matire1 lui seul nous a potiquement rvl le monde intermdiaire qui nous spare de ,dieu4 --,tu crois8 reprit ,raphal en lui jetant un indfinissable sourire d'ivresse4 ,eh6 bien1 pour ne pas nous compromettre1 portons le fameux toast3 ,diis ignotis6 ,et ils vidrent leurs calices de science1 de gaz carbonique1 de parfums1 de posie et d'incrdulit4 --,si ces messieurs veulent passer dans le salon1 le caf les y attend1 dit le matre d'htel4 ,en ce moment presque tous les convives se roulaient au sein de ces limbes dlicieuses o les lumires de l'esprit s'teignent1 o le corps1 dlivr de son tyran1 s'abandonne aux joies dlirantes de la libert4 ,les uns1 arrivs l'apoge de l'ivresse1 restaient mornes et pniblement occups saisir une pense qui leur attestt leur propre existence2 les autres1 plongs dans le marasme produit par une digestion alourdissante1 niaient le mouvement4 ,d'intrpides orateurs disaient encore de vagues paroles dont le sens leur chappait eux-mmes4 ,quelques refrains retentissaient comme le bruit d'une mcanique oblige d'accomplir sa vie factice et sans me4 ,le silence et le tumulte s'taient bizarrement accoupls4 ,nanmoins1 en entendant la voix sonore du valet qui1 dfaut d'un matre1 leur annonait des joies nouvelles1 ils se levrent1 entrans1 soutenus ou ports les uns par les autres4 ,la troupe entire resta pendant un moment1 immobile et charme1 sur le seuil de la porte4 ,les jouissances excessives du festin plirent devant le chatouillant spectacle que l'amphitryon offrait au plus voluptueux de leurs sens4 ,sous les tincelantes bougies d'un lustre d'or1 autour d'une table charge de vermeil1 un groupe de femmes se prsenta soudain aux convives hbts dont les yeux s'allumrent comme autant de diamants4 ,riches taient les parures1 mais plus riches encore taient ces beauts blouissantes devant lesquelles disparaissaient toutes les merveilles de ce palais4 ,les yeux passionns de ces filles1 prestigieuses comme des fes1 avaient encore plus de vivacit que les torrents de lumire qui faisaient resplendir les reflets satins des tentures1 la blancheur des marbres1 les saillies dlicates des bronzes et la grce des draperies4 ,le cur brlait voir les contrastes de leurs coiffures agites et de leurs attitudes1 toutes diverses d'attraits et de caractre4 ,c'tait une haie de fleurs mles de rubis1 de saphirs et de corail2 une ceinture de colliers noirs sur des cous de neige1 des charpes lgres flottant comme les flammes d'un phare1 des turbans orgueilleux1 des tuniques modestement provoquantes4 ,ce srail offrait des sductions pour tous les yeux1 des volupts pour tous les caprices4 ,pose ravir1 une danseuse semblait tre sans voile sous les plis onduleux du cachemire4 ,l une gaze diaphane1 ici la soie chatoyante1 cachaient ou rvlaient des perfections mystrieuses4 ,de petits pieds troits parlaient d'amour1 des bouches fraches et rouges se taisaient4 ,de frles et dcentes jeunes filles1 vierges factices dont les jolies chevelures respiraient une religieuse innocence1 se prsentaient aux regards comme des apparitions qu'un souffle pouvait dissiper4 ,puis des beauts aristocratiques1 au regard fier1 mais indolentes1 mais fluettes1 maigres1 gracieuses1 penchaient la tte comme si elles avaient encore de royales protections faire acheter4 ,une ,anglaise1 blanche et chaste figure arienne1 descendue des nuages d',ossian1 ressemblait un ange de mlancolie1 un remords fuyant le crime4 ,la ,parisienne dont toute la beaut gt dans une grce indescriptible1 vaine de sa toilette et de son esprit1 arme de sa toute-puissante faiblesse1 souple et dure1 sirne sans cur et sans passion1 mais qui sait artificieusement crer les trsors de la passion et contrefaire les accents du cur1 ne manquait pas cette prilleuse assemble1 o brillaient encore des ,italiennes tranquilles en apparence et consciencieuses dans leur flicit2 de riches ,normandes aux formes magnifiques1 des femmes mridionales aux cheveux noirs1 aux yeux bien fendus4 ,vous eussiez dit les beauts de ,versailles convoques par ,lebel1 ayant ds le matin dress tous leurs piges1 arrivant comme une troupe d'esclaves orientales rveilles par la voix du marchand pour partir l'aurore4 ,elles restaient interdites1 honteuses1 et s'empressaient autour de la table comme des abeilles qui bourdonnent dans l'intrieur d'une ruche4 ,cet embarras craintif1 reproche et coquetterie tout ensemble1 accusait et sduisait4 tait-ce pudeur involontaire8 peut-tre un sentiment que la femme ne dpouille jamais compltement leur ordonnait-il de s'envelopper dans le manteau de la vertu pour donner plus de charme et de piquant aux prodigalits du vice4 ,aussi la conspiration ourdie par le vieux ,taillefer semblait-elle devoir chouer4 ,ces hommes sans frein furent subjugus tout d'abord par la puissance majestueuse dont la femme est investie4 ,un murmure d'admiration rsonna comme la plus douce musique4 ,l'amour n'avait pas voyag de compagnie avec l'ivresse2 au lieu d'un ouragan de passions1 les convives1 surpris dans un moment de faiblesse1 s'abandonnrent aux dlices d'une voluptueuse extase4 ,a la voix de la posie qui les domine toujours1 les artistes tudirent avec bonheur les nuances dlicates qui distinguaient ces beauts choisies4 ,rveill par une pense1 due peut-tre quelque manation d'acide carbonique dgag du vin de ,champagne1 un philosophe frissonna en songeant aux malheurs qui amenaient l ces femmes1 lignes peut-tre jadis des plus purs hommages4 ,chacune d'elles avait sans doute un drame sanglant raconter4 ,presque toutes apportaient d'infernales tortures1 et tranaient aprs elles des hommes sans foi1 des promesses trahies1 des joies ranonnes par la misre4 ,ses convives s'approchrent d'elles avec politesse1 et des conversations aussi diverses que les caractres s'tablirent4 ,des groupes se formrent4 ,vous eussiez dit d'un salon de bonne compagnie o les jeunes filles et les femmes vont offrant aux convives1 aprs le dner1 les secours que le caf1 les liqueurs et le sucre prtent aux gourmands embarrasss dans les travaux d'une digestion rcalcitrante4 ,mais bientt quelques rires clatrent1 le murmure augmenta1 les voix s'levrent4 ,l'orgie1 dompte pendant un moment1 menaa par intervalles de se rveiller4 ,ces alternatives de silence et de bruit eurent une vague ressemblance avec une symphonie de ,beethoven4 ,assis sur un moelleux divan1 les deux amis virent d'abord arriver prs d'eux une grande fille bien proportionne1 superbe en son maintien1 de physionomie assez irrgulire1 mais perante1 mais imptueuse1 et qui saisissait l'me par de vigoureux contrastes4 ,sa chevelure noire1 lascivement boucle1 semblait avoir dj subi les combats de l'amour1 et retombait en flocons lgers sur ses larges paules1 qui offraient des perspectives attrayantes voir2 de longs rouleaux bruns enveloppaient demi un cou majestueux sur lequel la lumire glissait par intervalles en rvlant la finesse des plus jolis contours2 sa peau1 d'un blanc mat1 faisait ressortir les tons chauds et anims de ses vives couleurs2 l'il1 arm de longs cils1 lanait des flammes hardies1 tincelles d'amour2 la bouche1 rouge1 humide1 entr'ouverte1 appelait le baiser2 elle avait une taille forte1 mais amoureusement lastique2 son sein1 ses bras taient largement dvelopps1 comme ceux des belles figures du ,carrache2 nanmoins1 elle paraissait leste1 souple1 et sa vigueur supposait l'agilit d'une panthre1 comme la mle lgance de ses formes en promettait les volupts dvorantes4 ,quoique cette fille dt savoir rire et foltrer1 ses yeux et son sourire effrayaient la pense4 ,semblable ces prophtesses agites par un dmon1 elle tonnait plutt qu'elle ne plaisait4 ,toutes les expressions passaient par masses et comme des clairs sur sa figure mobile4 ,peut-tre et-elle ravi des gens blass1 mais un jeune homme l'et redoute4 ,c'tait une statue colossale tombe du haut de quelque temple grec1 sublime distance1 mais grossire voir de prs4 ,nanmoins1 sa foudroyante beaut devait rveiller les impuissants1 sa voix charmer les sourds1 ses regards ranimer de vieux ossements4 mile la comparait vaguement une tragdie de ,shakspeare1 espce d'arabesque admirable o la joie hurle1 o l'amour a je ne sais quoi de sauvage1 o la magie de la grce et le feu du bonheur succdent aux sanglants tumultes de la colre2 monstre qui sait mordre et caresser1 rire comme un dmon1 pleurer comme les anges1 improviser dans une seule treinte toutes les sductions de la femme1 except les soupirs de la mlancolie et les enchanteresses modesties d'une vierge2 puis en un moment rugir1 se dchirer les flancs1 briser sa passion1 son amant2 enfin1 se dtruire elle-mme comme fait un peuple insurg4 ,vtue d'une robe en velours rouge1 elle foulait d'un pied insouciant quelques fleurs dj tombes de la tte de ses compagnes1 et d'une main ddaigneuse tendait aux deux amis un plateau d'argent4 ,fire de sa beaut1 fire de ses vices peut-tre1 elle montrait un bras blanc1 qui se dtachait vivement sur le velours4 ,elle tait l comme la reine du plaisir1 comme une image de la joie humaine1 de cette joie qui dissipe les trsors amasss par trois gnrations1 qui rit sur des cadavres1 se moque des aeux1 dissout des perles et des trnes1 transforme les jeunes gens en vieillards1 et souvent les vieillards en jeunes gens2 de cette joie permise seulement aux gants fatigus du pouvoir1 prouvs par la pense1 ou pour lesquels la guerre est devenue comme un jouet4 --,comment te nommes-tu8 lui dit ,raphal4 --,aquilina4 --,oh6 oh6 tu viens de ,venise sauve1 s'cria mile4 --,oui1 rpondit-elle4 ,de mme que les papes se donnent de nouveaux noms en montant au-dessus des hommes1 j'en ai pris un autre en m'levant au-dessus de toutes les femmes4 --,as-tu donc1 comme ta patronne1 un noble et terrible conspirateur qui t'aime et sache mourir pour toi8 dit vivement mile1 rveill par cette apparence de posie4 --,je l'ai eu1 rpondit-elle4 ,mais la guillotine a t ma rivale4 ,aussi mett-je toujours quelques chiffons rouges dans ma parure pour que ma joie n'aille jamais trop loin4 --,oh6 si vous lui laissez raconter l'histoire des quatre jeunes gens de ,la ,rochelle1 elle n'en finira pas4 ,tais-toi donc1 ,aquilina6 ,les femmes n'ont-elles pas toutes un amant pleurer2 mais toutes n'ont pas1 comme toi1 le bonheur de l'avoir perdu sur un chafaud4 ,ah6 j'aimerais bien mieux savoir le mien couch dans une fosse1 ,clamart1 que dans le lit d'une rivale4 ,ces phrases furent prononces d'une voix douce et mlodieuse par la plus innocente1 la plus jolie et la plus gentille petite crature qui ft jamais sortie d'un uf enchant4 ,elle tait arrive pas muets1 et montrait une figure dlicate1 une taille grle1 des yeux bleus ravissants de modestie1 des tempes fraches et pures4 ,une naade ingnue1 qui s'chappe de sa source1 n'est pas plus timide1 plus blanche ni plus nave4 ,elle paraissait avoir seize ans1 ignorer le mal1 ignorer l'amour1 ne pas connatre les orages de la vie1 et venir d'une glise o elle aurait pri les anges d'obtenir avant le temps son rappel dans les cieux4 ,a ,paris seulement se rencontrent ces cratures au visage candide qui cachent la dpravation la plus profonde1 les vices les plus raffins1 sous un front aussi doux1 aussi tendre que la fleur d'une marguerite4 ,tromps d'abord par les clestes promesses crites dans les suaves attraits de cette jeune fille1 mile et ,raphal acceptrent le caf qu'elle leur versa dans les tasses prsentes par ,aquilina1 et se mirent la questionner4 ,elle acheva de transfigurer aux yeux des deux potes1 par une sinistre allgorie1 je ne sais quelle face de la vie humaine1 en opposant l'expression rude et passionne de son imposante compagne le portrait de cette corruption froide1 voluptueusement cruelle1 assez tourdie pour commettre un crime1 assez forte pour en rire2 espce de dmon sans cur1 qui punit les mes riches et tendres de ressentir les motions dont il est priv1 qui trouve toujours une grimace d'amour vendre1 des larmes pour le convoi de sa victime1 et de la joie le soir pour en lire le testament4 ,un pote et admir la belle ,aquilina2 le monde entier devait fuir la touchante ,euphrasie3 l'une tait l'me du vice1 l'autre le vice sans me4 --,je voudrais bien savoir1 dit mile cette jolie crature1 si parfois tu songes l'avenir4 --,l'avenir8 rpondit-elle en riant4 ,qu'appelez-vous l'avenir8 ,pourquoi penserais-je ce qui n'existe pas encore8 ,je ne regarde jamais ni en arrire ni en avant de moi4 ,n'est-ce pas dj trop que de m'occuper d'une journe la fois8 ,d'ailleurs1 l'avenir1 nous le connaissons1 c'est l'hpital4 --,comment peux-tu voir d'ici l'hpital et ne pas viter d'y aller8 s'cria ,raphal4 ,illustration3 ,,euphrasie ,,aquilina ,un pote eut admir la belle ,aquilina2 le monde entier devait fuir la touchante ,euphrasie4 7,,la ,,peau ,,de ,,chagrin47 --,qu'a donc l'hpital de si effrayant8 demanda la terrible ,aquilina4 ,quand nous ne sommes ni mres ni pouses1 quand la vieillesse nous met des bas noirs aux jambes et des rides au front1 fltrit tout ce qu'il y a de femme en nous et sche la joie dans les regards de nos amis1 de quoi pourrions-nous avoir besoin8 ,vous ne voyez plus alors en nous1 de notre parure1 que sa fange primitive1 qui marche sur deux pattes1 froide1 sche1 dcompose1 et va produisant un bruissement de feuilles mortes4 ,les plus jolis chiffons nous deviennent des haillons1 l'ambre qui rjouissait le boudoir prend une odeur de mort et sent le squelette2 puis1 s'il se trouve un cur dans cette boue1 vous y insultez tous1 vous ne nous permettez mme pas un souvenir4 ,ainsi1 que nous soyons1 cette poque de la vie1 dans un riche htel soigner des chiens1 ou dans un hpital trier des guenilles1 notre existence n'est-elle pas exactement la mme8 ,cacher nos cheveux blancs sous un mouchoir carreaux rouges et bleus ou sous des dentelles1 balayer les rues avec du bouleau ou les marches des ,tuileries avec du satin1 tre assises des foyers dors ou nous chauffer des cendres dans un pot de terre rouge1 assister au spectacle de la ,grve1 ou aller l',opra1 y a-t-il donc l tant de diffrence8 --,aquilina mia1 jamais tu n'as eu tant de raison au milieu de tes dsespoirs1 reprit ,euphrasie4 ,oui1 les cachemires1 les vlins1 les parfums1 l'or1 la soie1 le luxe1 tout ce qui brille1 tout ce qui plat ne va bien qu' la jeunesse4 ,le temps seul pourrait avoir raison contre nos folies1 mais le bonheur nous absout4 ,vous riez de ce que je dis1 s'cria-t-elle en lanant un sourire venimeux aux deux amis2 n'ai-je pas raison8 ,j'aime mieux mourir de plaisir que de maladie4 ,je n'ai ni la manie de la perptuit ni grand respect pour l'espce humaine voir ce que ,dieu en fait6 ,donnez-moi des millions1 je les mangerai2 je ne voudrais pas garder un centime pour l'anne prochaine4 ,vivre pour plaire et rgner1 tel est l'arrt que prononce chaque battement de mon cur4 ,la socit m'approuve2 ne fournit-elle pas sans cesse mes dissipations8 ,pourquoi le bon ,dieu me fait-il tous les matins la rente de ce que je dpense tous les soirs8 pourquoi nous btissez-vous des hpitaux8 ,comme il ne nous a pas mis entre le bien et le mal pour choisir ce qui nous blesse ou nous ennuie1 je serais bien sotte de ne pas m'amuser4 --,et les autres8 dit mile4 --,les autres8 ,eh6 bien1 qu'ils s'arrangent6 ,j'aime mieux rire de leurs souffrances que d'avoir pleurer sur les miennes4 ,je dfie un homme de me causer la moindre peine4 --,qu'as-tu donc souffert pour penser ainsi8 demanda ,raphal4 --,j'ai t quitte pour un hritage1 moi6 dit-elle en prenant une pose qui fit ressortir toutes ses sductions4 ,et cependant j'avais pass les nuits et les jours travailler pour nourrir mon amant4 ,je ne veux plus tre la dupe d'aucun sourire1 d'aucune promesse1 et je prtends faire de mon existence une longue partie de plaisir4 --,mais1 s'cria ,raphal1 le bonheur ne vient-il donc pas de l'me8 --,eh6 bien1 reprit ,aquilina1 n'est-ce rien que de se voir admire1 flatte1 de triompher de toutes les femmes1 mme des plus vertueuses1 en les crasant par notre beaut1 par notre richesse8 ,d'ailleurs nous vivons plus en un jour qu'une bonne bourgeoise en dix ans1 et alors tout est jug4 --,une femme sans vertu n'est-elle pas odieuse8 dit mile ,raphal4 ,euphrasie leur lana un regard de vipre1 et rpondit avec un inimitable accent d'ironie3--,la vertu6 nous la laissons aux laides et aux bossues4 ,que seraient-elles sans cela1 les pauvres femmes8 --,allons1 tais-toi1 s'cria mile1 ne parle point de ce que tu ne connais pas4 --,ah6 je ne la connais pas6 reprit ,euphrasie4 ,se donner pendant toute la vie un tre dtest1 savoir lever des enfants qui vous abandonnent1 et leur dire3 ,merci6 quand il vous frappent au cur2 voil les vertus que vous ordonnez la femme4 ,encore1 pour la rcompenser de son abngation1 venez-vous lui imposer des souffrances en cherchant la sduire2 si elle rsiste1 vous la compromettez4 ,jolie vie6 ,autant rester libres1 aimer ceux qui nous plaisent et mourir jeunes4 --,ne crains-tu pas de payer tout cela un jour8 --,eh6 bien1 rpondit-elle1 au lieu d'entremler mes plaisirs de chagrins1 ma vie sera coupe en deux parts3 une jeunesse certainement joyeuse1 et je ne sais quelle vieillesse incertaine pendant laquelle je souffrirai tout mon aise4 --,elle n'a pas aim1 dit ,aquilina d'un son de voix prononc4 ,elle n'a jamais fait cent lieues pour aller dvorer avec mille dlices un regard et un refus2 elle n'a point attach sa vie un cheveu1 ni essay de poignarder plusieurs hommes pour sauver son souverain1 son seigneur1 son dieu4 ,pour elle1 l'amour tait un joli colonel4 --,h6 h6 ,la ,rochelle1 rpondit ,euphrasie1 l'amour est comme le vent1 nous ne savons d'o il vient4 ,d'ailleurs1 si tu avais t bien aime par une bte1 tu prendrais les gens d'esprit en horreur4 --,le ,code nous dfend d'aimer les btes1 rpliqua la grande ,aquilina d'un accent ironique4 --,je te croyais plus indulgente pour les militaires1 s'cria ,euphrasie en riant4 --,sont-elles heureuses de pouvoir abdiquer ainsi leur raison6 s'cria ,raphal4 --,heureuses6 dit ,aquilina souriant de piti1 de terreur1 en jetant aux deux amis un horrible regard4 ,ah6 vous ignorez ce que c'est que d'tre condamne au plaisir avec un mort dans le cur4 ,contempler en ce moment les salons1 c'tait avoir une vue anticipe du ,pandmonium de ,milton4 ,les flammes bleues du punch coloraient d'une teinte infernale les visages de ceux qui pouvaient boire encore4 ,des danses folles1 animes par une sauvage nergie1 excitaient des rires et des cris qui clataient comme les dtonations d'un feu d'artifice4 ,jonchs de morts et de mourants1 le boudoir et un petit salon offraient l'image d'un champ de bataille4 ,l'atmosphre tait chaude de vin1 de plaisirs et de paroles4 ,l'ivresse1 l'amour1 le dlire1 l'oubli du monde taient dans les curs1 sur les visages1 crits sur les tapis1 exprims par le dsordre1 et jetaient sur tous les regards de lgers voiles qui faisaient voir dans l'air des vapeurs enivrantes4 ,il s'tait mu1 comme dans les bandes lumineuses traces par un rayon de soleil1 une poussire brillante travers laquelle se jouaient les formes les plus capricieuses1 les luttes les plus grotesques4 et l1 des groupes de figures enlaces se confondaient avec les marbres blancs1 nobles chefs-d'uvre de la sculpture qui ornaient les appartements4 ,quoique les deux amis conservassent encore une sorte de lucidit trompeuse dans les ides et dans leurs organes1 un dernier frmissement1 simulacre imparfait de la vie1 il leur tait impossible de reconnatre ce qu'il y avait de rel dans les fantaisies bizarres1 de possible dans les tableaux surnaturels qui passaient incessamment devant leurs yeux lasss4 ,le ciel touffant de nos rves1 l'ardente suavit que contractent les figures dans nos visions1 surtout je ne sais quelle agilit charge de chanes1 enfin les phnomnes les plus inaccoutums du sommeil1 les assaillaient si vivement1 qu'ils prirent les jeux de cette dbauche pour les caprices d'un cauchemar o le mouvement est sans bruit1 o les cris sont perdus pour l'oreille4 ,et le moment le valet de chambre de confiance russit1 non sans peine1 attirer son matre dans l'antichambre1 et lui dit l'oreille3--,monsieur1 tous les voisins sont aux fentres et se plaignent du tapage4 --,s'ils ont peur du bruit1 ne peuvent-ils pas faire mettre de la paille devant leurs portes8 s'cria ,taillefer4 ,raphal laissa tout coup chapper un clat de rire si brusquement intempestif1 que son ami lui demanda compte d'une joie aussi brutale4 --,tu me comprendrais difficilement1 rpondit-il4 ,d'abord1 il faudrait t'avouer que vous m'avez arrt sur le quai ,voltaire1 au moment o j'allais me jeter dans la ,seine1 et tu voudrais sans doute connatre les motifs de ma mort4 ,mais quand j'ajouterais que1 par un hasard presque fabuleux1 les ruines les plus potiques du monde matriel venaient alors de se rsumer mes yeux par une traduction symbolique de la sagesse humaine2 tandis qu'en ce moment les dbris de tous les trsors intellectuels dont nous avons fait table un si cruel pillage aboutissent ces deux femmes1 images vives et originales de la folie1 et que notre profonde insouciance des hommes et des choses a servi de transition aux tableaux fortement colors de deux systmes d'existence si diamtralement opposs1 en seras-tu plus instruit8 ,si tu n'tais pas ivre1 tu y verrais peut-tre un trait de philosophie4 --,si tu n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante ,aquilina dont les ronflements ont je ne sais quelle analogie avec le rugissement d'un orage prs d'clater1 reprit mile1 qui lui-mme s'amusait rouler et drouler les cheveux d',euphrasie1 sans trop avoir la conscience de cette innocente occupation1 tu rougirais de ton ivresse et de ton bavardage4 ,tes deux systmes peuvent entrer dans une seule phrase et se rduisent une pense4 ,la vie simple et mcanique conduit quelque sagesse insense en touffant notre intelligence par le travail2 tandis que la vie passe dans le vide des abstractions ou dans les abmes du monde moral mne quelque folle sagesse4 ,en un mot1 tuer les sentiments pour vivre vieux1 ou mourir jeune en acceptant le martyre des passions1 voil notre arrt4 ,encore1 cette sentence lutte-t-elle avec les tempraments que nous a donns le rude goguenard qui nous devons le patron de toutes les cratures4 --,imbcile6 s'cria ,raphal en l'interrompant4 ,continue t'abrger ainsi1 tu feras des volumes6 ,si j'avais eu la prtention de formuler proprement ces deux ides1 je t'aurais dit que l'homme se corrompt par l'exercice de la raison et se purifie par l'ignorance4 ,c'est faire le procs aux socits6 ,mais que nous vivions avec les sages ou que nous prissions avec les fous1 le rsultat n'est-il pas tt ou tard le mme6 ,aussi1 le grand abstracteur de quintessence a-t-il jadis exprim ces deux systmes en deux mots3 ,,carymary1 ,,carymara4 --,tu me fais douter de la puissance de ,dieu1 car tu es plus bte qu'il n'est puissant1 rpliqua mile4 ,notre cher ,rabelais a rsolu cette philosophie par un mot plus bref que ,carymary1 ,carymara2 c'est peut-tre1 d'o ,montaigne a pris son ,que sais-je8 ,encore ces derniers mots de la science morale ne sont-ils gure que l'exclamation de ,pyrrhon restant entre le bien et le mal1 comme l'ne de ,buridan entre deux mesures d'avoine4 ,mais laissons l cette ternelle discussion qui aboutit aujourd'hui oui et non4 ,quelle exprience voulais-tu donc faire en te jetant dans la ,seine8 tais-tu jaloux de la machine hydraulique du pont ,notre-,dame8 --,ah6 si tu connaissais ma vie4 --,ah6 s'cria mile1 je ne te croyais pas si vulgaire2 la phrase est use4 ,ne sais-tu pas que nous avons tous la prtention de souffrir beaucoup plus que les autres8 --,ah6 s'cria ,raphal4 --,mais tu es bouffon avec ton ah6 ,voyons2 une maladie d'me on de corps t'oblige-t-elle de ramener tous les matins1 par une contraction de tes muscles1 les chevaux qui le soir doivent t'carteler1 comme jadis le fit ,damiens8 ,as-tu mang ton chien tout cru1 sans sel1 dans ta mansarde8 ,tes enfants t'ont-ils jamais dit3 ,j'ai faim8 ,as-tu vendu les cheveux de ta matresse pour aller au jeu8 ,as-tu t payer un faux domicile une fausse lettre de change1 tire sur un faux oncle1 avec la crainte d'arriver trop tard8 ,voyons1 j'coute4 ,si tu te jetais l'eau pour une femme1 pour un prott1 ou par ennui1 je te renie4 ,confesse-toi1 ne mens pas2 je ne te demande point de mmoires historiques4 ,surtout1 sois aussi bref que ton ivresse te le permettra2 je suis exigeant comme un lecteur1 et prt dormir comme une femme qui lit ses vpres4 --,pauvre sot6 dit ,raphal4 ,depuis quand les douleurs ne sont-elles plus en raison de la sensibilit8 ,lorsque nous arriverons au degr de science qui nous permettra de faire une histoire naturelle des curs1 de les nommer1 de les classer en genres1 en sous-genres1 en familles1 en crustacs1 en fossiles1 en sauriens1 en microscopiques1 en444 que sais-je8 alors1 mon bon ami1 ce sera chose prouve qu'il en existe de tendres1 de dlicats1 comme des fleurs1 et qui doivent se briser comme elles par de lgers froissements auxquels certains curs minraux ne sont mme pas sensibles4 --,oh6 de grce1 pargne-moi ta prface1 dit mile d'un air moiti riant moiti piteux1 en prenant la main de ,raphal4 ,,la ,,femme ,,sans ,c,,ur4 ,aprs tre rest silencieux pendant un moment1 ,raphal dit en laissant chapper un geste d'insouciance3--,je ne sais en vrit s'il ne faut pas attribuer aux fumes du vin et du punch l'espce de lucidit qui me permet d'embrasser en cet instant toute ma vie comme un mme tableau1 o les figures1 les couleurs1 les ombres1 les lumires1 les demi-teintes sont fidlement rendues4 ,ce jeu potique de mon imagination ne m'tonnerait pas1 s'il n'tait accompagn d'une sorte de ddain pour mes souffrances et pour mes joies passes4 ,vue distance1 ma vie est comme rtrcie par un phnomne moral4 ,cette longue et lente douleur qui a dur dix ans peut aujourd'hui se reproduire par quelques phrases dans lesquelles la douleur ne sera plus qu'une pense1 et le plaisir une rflexion philosophique4 ,je juge au lieu de sentir4 --,tu es ennuyeux comme un amendement1 s'cria mile4 --,c'est possible1 reprit ,raphal sans murmurer4 ,aussi1 pour ne pas abuser de tes oreilles1 te ferai-je grce des dix-sept premires annes de ma vie4 ,jusque-l1 j'ai vcu comme toi1 comme mille autres1 de cette vie de collge ou de lyce1 dont maintenant nous nous rappelons tous avec tant de dlices les malheurs fictifs et les joies relles1 laquelle notre gastronomie blase redemande les lgumes du vendredi1 tant que nous ne les avons pas gots de nouveau3 belle vie dont nous mprisons les travaux1 qui cependant nous ont appris le travail444 --,arrive au drame1 dit mile d'un air moiti comique et moiti plaintif4 --,quand je sortis du collge1 reprit ,raphal en rclamant par un geste le droit de continuer1 mon pre m'astreignit une discipline svre1 il me logea dans une chambre contigu son cabinet2 je me couchais ds neuf heures du soir et me levais cinq heures du matin2 il voulait que je fisse mon droit en conscience1 j'allais en mme temps l'cole et chez un avou2 mais les lois du temps et de l'espace taient si svrement appliques mes courses1 mes travaux1 et mon pre me demandait en dnant un compte si rigoureux de444 --,qu'est-ce que cela me fait8 dit mile4 --,eh6 que le diable t'emporte1 rpondit ,raphal4 ,comment pourras-tu concevoir mes sentiments si je ne te raconte les faits imperceptibles qui influrent sur mon me1 la faonnrent la crainte et me laissrent long-temps dans la navet primitive du jeune homme8 ,ainsi1 jusqu' vingt et un ans1 j'ai t courb sous un despotisme aussi froid que celui d'une rgle monacale4 ,pour te rvler les tristesses de ma vie1 il suffira peut-tre de te dpeindre mon pre3 un grand homme sec et mince1 le visage en lame de couteau1 le teint ple1 parole brve1 taquin comme une vieille fille1 mticuleux comme un chef de bureau4 ,sa paternit planait au-dessus de mes lutines et joyeuses penses1 et les enfermait comme sous un dme de plomb4 ,si je voulais lui manifester un sentiment doux et tendre1 il me recevait en enfant qui va dire une sottise4 ,je le redoutais bien plus que nous ne craignions nagure nos matres d'tude4 ,j'avais toujours huit ans pour lui4 ,je crois encore le voir devant moi3 dans sa redingote marron1 o il se tenait droit comme un cierge pascal1 il avait l'air d'un hareng saur envelopp dans la couverture rougetre d'un pamphlet4 ,cependant j'aimais mon pre1 au fond il tait juste4 ,peut-tre ne hassons-nous pas la svrit quand elle est justifie par un grand caractre1 par des murs pures1 et qu'elle est adroitement entremle de bont4 ,si mon pre ne me quitta jamais1 si jusqu' l'ge de vingt ans1 il ne laissa pas dix francs ma disposition1 dix coquins1 dix libertins de francs1 trsor immense dont la possession vainement envie me faisait rver d'ineffables dlices1 il cherchait du moins me procurer quelques distractions4 ,aprs m'avoir promis un plaisir pendant des mois entiers1 il me conduisait aux ,bouffons1 un concert1 un bal1 o j'esprais rencontrer une matresse4 ,une matresse6 c'tait pour moi l'indpendance4 ,mais honteux et timide1 ne sachant point l'idiome des salons et n'y connaissant personne1 j'en revenais le cur toujours aussi neuf et tout aussi gonfl de dsirs4 ,puis le lendemain1 brid comme un cheval d'escadron par mon pre1 ds le matin je retournais chez un avou1 au ,droit1 au ,palais4 ,vouloir m'carter de la route uniforme qu'il m'avait trace1 c'et t m'exposer sa colre2 il m'avait menac de m'embarquer ma premire faute1 en qualit de mousse1 pour les ,antilles4 ,aussi me prenait-il un horrible frisson quand par hasard j'osais m'aventurer1 pendant une heure ou deux1 dans quelque partie de plaisir4 ,figure-toi l'imagination la plus vagabonde1 le cur le plus amoureux1 l'me la plus tendre1 l'esprit le plus potique1 sans cesse en prsence de l'homme le plus caillouteux1 le plus atrabilaire1 le plus froid du monde2 enfin marie une jeune fille un squelette1 et tu comprendras l'existence dont tu m'interdis de te dvelopper les scnes curieuses3 projets de fuite vanouis l'aspect de mon pre1 dsespoirs calms par le sommeil1 dsirs comprims1 sombres mlancolies dissipes par la musique4 ,j'exhalais mon malheur en mlodies4 ,beethoven ou ,mozart furent souvent mes discrets confidents4 ,aujourd'hui je souris en me souvenant de tous les prjugs qui troublaient ma conscience cette poque d'innocence et de vertu3 si j'avais mis le pied chez un restaurateur1 je me serais cru ruin2 mon imagination me faisait considrer un caf comme un lieu de dbauche1 o les hommes se perdaient d'honneur et engageaient leur fortune2 quant risquer de l'argent au jeu1 il aurait fallu en avoir4 ,oh6 quand je devrais t'endormir1 je veux te raconter l'une des plus terribles joies de ma vie1 une de ces joies armes de griffes et qui s'enfoncent dans notre cur comme un fer chaud sur l'paule d'un forat4 ,j'tais au bal chez le duc de ,navarreins1 cousin de mon pre4 ,mais pour que tu puisses parfaitement comprendre ma position1 apprends que j'avais un habit rp1 des souliers mal faits1 une cravate de cocher et des gants dj ports4 ,je me mis dans un coin afin de pouvoir tout mon aise prendre des glaces et contempler les jolies femmes4 ,mon pre m'aperut4 ,par une raison que je n'ai jamais devine1 tant cet acte de confiance m'abasourdit1 il me donna sa bourse et ses clefs garder4 ,a dix pas de moi quelques hommes jouaient4 ,j'entendais frtiller l'or4 ,j'avais vingt ans1 je souhaitais passer une journe entire plong dans les crimes de mon ge4 ,c'tait un libertinage d'esprit dont nous ne trouverions l'analogue ni dans les caprices de courtisane1 ni dans les songes des jeunes filles4 ,depuis un an je me rvais bien mis1 en voiture1 ayant une belle femme mes cts1 tranchant du seigneur1 dnant chez ,vry1 allant le soir au spectacle1 dcid ne revenir que le lendemain chez mon pre1 mais arm contre lui d'une aventure plus intrigue que ne l'est le ,mariage de ,figaro1 et dont il lui aurait t impossible de se dptrer4 ,j'avais estim toute cette joie cinquante cus4 ,n'tais-je pas encore sous le charme naf de l'cole buissonnire8 ,j'allai donc dans un boudoir o1 seul1 les yeux cuisants1 les doigts tremblants1 je comptai l'argent de mon pre3 cent cus6 voques par cette somme1 les joies de mon escapade apparurent devant moi1 dansant comme les sorcires de ,macbeth autour de leur chaudire1 mais allchantes1 frmissantes1 dlicieuses6 ,je devins un coquin dtermin4 ,sans couter ni les tintements de mon oreille1 ni les battements prcipits de mon cur1 je pris deux pices de vingt francs que je vois encore6 ,leurs millsimes taient effacs et la figure de ,bonaparte y grimaait4 ,aprs avoir mis la bourse dans ma poche1 je revins vers une table de jeu en tenant les deux pices d'or dans la paume humide de ma main1 et je rdai autour des joueurs comme un mouchet au-dessus d'un poulailler4 ,en proie des angoisses inexprimables1 je jetai soudain un regard translucide autour de moi4 ,certain de n'tre aperu par aucune personne de connaissance1 je pariai pour un petit homme gras et rjoui1 sur la tte duquel j'accumulai plus de prires et de vux qu'il ne s'en fait en mer pendant trois temptes4 ,puis1 avec un instinct de sclratesse ou de machiavlisme surprenant mon ge1 j'allai me planter prs d'une porte1 regardant travers les salons sans y rien voir4 ,mon me et mes yeux voltigeaient autour du fatal tapis vert4 ,de cette soire date la premire observation physiologique laquelle j'ai d cette espce de pntration qui m'a permis de saisir quelques mystres de notre double nature4 ,je tournais le dos la table o se disputait mon futur bonheur1 bonheur d'autant plus profond peut-tre qu'il tait criminel2 entre les deux joueurs et moi1 il se trouvait une haie d'hommes1 paisse de quatre ou cinq ranges de causeurs2 le bourdonnement des voix empchait de distinguer le son de l'or qui se mlait au bruit de l'orchestre2 malgr tous ces obstacles1 par un privilge accord aux passions qui leur donne le pouvoir d'anantir l'espace et le temps1 j'entendais distinctement les paroles des deux joueurs1 je connaissais leurs points1 je savais celui des deux qui retournait le roi comme si j'eusse vu les cartes2 enfin dix pas du jeu1 je plissais de ses caprices4 ,mon pre passa devant moi tout coup1 je compris alors cette parole de l'criture3 ,l'esprit de ,dieu passa devant sa face6 ,j'avais gagn4 ,a travers le tourbillon d'hommes qui gravitait autour des joueurs1 j'accourus la table en m'y glissant avec la dextrit d'une anguille qui s'chappe par la maille rompue d'un filet4 ,de douloureuses1 mes fibres devinrent joyeuses4 ,j'tais comme un condamn qui1 marchant au supplice1 a rencontr le roi4 ,par hasard1 un homme dcor rclama quarante francs qui manquaient4 ,je fus souponn par des yeux inquiets1 je plis et des gouttes de sueur sillonnrent mon front4 ,le crime d'avoir vol mon pre me parut bien veng4 ,le bon gros petit homme dit alors d'une voix certainement anglique3 ,tous ces messieurs avaient mis1 et paya les quarante francs4 ,je relevai mon front et jetai des regards triomphants sur les joueurs4 ,aprs avoir rintgr dans la bourse de mon pre l'or que j'y avais pris1 je laissai mon gain ce digne et honnte monsieur qui continua de gagner4 ,ds que je me vis possesseur de cent soixante francs1 je les enveloppai dans mon mouchoir de manire ce qu'ils ne pussent ni remuer ni sonner pendant notre retour au logis1 et ne jouai plus4--,que faisiez-vous au jeu8 me dit mon pre en entrant dans le fiacre4--,je regardais1 rpondis-je en tremblant4--,mais1 reprit mon pre1 il n'y aurait eu rien d'extraordinaire ce que vous eussiez t forc par amour-propre mettre quelque argent sur le tapis4 ,aux yeux des gens du monde1 vous paraissez assez g pour avoir le droit de commettre des sottises4 ,aussi vous excuserais-je1 ,raphal1 si vous vous tiez servi de ma bourse444 ,je ne rpondis rien4 ,quand nous fmes de retour1 je rendis mon pre ses clefs et son argent4 ,en rentrant dans sa chambre1 il vida la bourse sur sa chemine1 compta l'or1 se tourna vers moi d'un air assez gracieux1 et me dit en sparant chaque phrase par une pause plus ou moins longue et significative3--,mon fils1 vous avez bientt vingt ans4 ,je suis content de vous4 ,il vous faut une pension1 ne ft-ce que pour vous apprendre conomiser1 connatre les choses de la vie4 ,ds ce soir1 je vous donnerai cent francs par mois4 ,vous disposerez de votre argent comme il vous plaira4 ,voici le premier trimestre de cette anne1 ajouta-t-il en caressant une pile d'or1 comme pour vrifier la somme4 ,j'avoue que je fus prt me jeter ses pieds1 lui dclarer que j'tais un brigand1 un infme1 et444 pis que cela1 un menteur6 ,la honte me retint4 ,j'allais l'embrasser1 il me repoussa faiblement4--,maintenant1 tu es un homme1 mon enfant1 me dit-il4 ,ce que je fais est une chose simple et juste dont tu ne dois pas me remercier4 ,si j'ai droit votre reconnaissance1 ,raphal1 reprit-il d'un ton doux mais plein de dignit1 c'est pour avoir prserv votre jeunesse des malheurs qui dvorent tous les jeunes gens1 ,paris4 ,dsormais1 nous serons deux amis4 ,vous deviendrez1 dans un an1 docteur en droit4 ,vous avez1 non sans quelques dplaisirs et certaines privations1 acquis les connaissances solides et l'amour du travail si ncessaires aux hommes appels manier les affaires4 ,apprenez1 ,raphal1 me connatre4 ,je ne veux faire de vous ni un avocat1 ni un notaire1 mais un homme d'tat qui puisse devenir la gloire de notre pauvre maison4 ,a demain6 ajouta-t-il en me renvoyant par un geste mystrieux4 ,ds ce jour1 mon pre m'initia franchement ses projets4 ,j'tais fils unique et j'avais perdu ma mre depuis dix ans4 ,autrefois1 peu flatt d'avoir le droit de labourer la terre l'pe au ct1 mon pre1 chef d'une maison historique peu prs oublie en ,auvergne1 vint ,paris pour y tenter le diable4 ,dou de cette finesse qui rend les hommes du midi de la ,france si suprieurs quand elle se trouve accompagne d'nergie1 il tait parvenu sans grand appui prendre position au cur mme du pouvoir4 ,la rvolution renversa bientt sa fortune2 mais il avait su pouser l'hritire d'une grande maison1 et s'tait vu sous l'empire au moment de restituer notre famille son ancienne splendeur4 ,la restauration1 qui rendit ma mre des biens considrables1 ruina mon pre4 ,ayant jadis achet plusieurs terres donnes par l'empereur ses gnraux et situes en pays tranger1 il luttait depuis dix ans avec des liquidateurs et des diplomates1 avec les tribunaux prussiens et bavarois pour se maintenir dans la possession conteste de ces malheureuses dotations4 ,mon pre me jeta dans le labyrinthe inextricable de ce vaste procs d'o dpendait notre avenir4 ,nous pouvions tre condamns restituer les revenus par lui perus1 ainsi que le prix de certaines coupes de bois faites de #ahad #ahag2 dans ce cas1 le bien de ma mre suffisait peine pour sauver l'honneur de notre nom4 ,ainsi1 le jour o mon pre parut en quelque sorte m'avoir mancip1 je tombai sous le joug le plus odieux4 ,je dus combattre comme sur un champ de bataille1 travailler nuit et jour1 aller voir des hommes d'tat1 tcher de surprendre leur religion1 tenter de les intresser notre affaire1 les sduire1 eux1 leurs femmes1 leurs valets1 leurs chiens1 et dguiser cet horrible mtier sous des formes lgantes1 sous d'agrables plaisanteries4 ,je compris tous les chagrins dont l'empreinte fltrissait la figure de mon pre4 ,pendant une anne environ1 je menai donc en apparence la vie d'un homme du monde1 mais cette dissipation et mon empressement me lier avec des parents en faveur ou avec des gens qui pouvaient nous tre utiles1 cachaient d'immenses travaux4 ,mes divertissements taient encore des plaidoiries1 et mes conversations des mmoires4 ,jusque-l1 j'avais t vertueux par l'impossibilit de me livrer mes passions de jeune homme2 mais craignant alors de causer la ruine de mon pre ou la mienne par une ngligence1 je devins mon propre despote1 et n'osai me permettre ni un plaisir ni une dpense4 ,lorsque nous sommes jeunes1 quand1 force de froissements1 les hommes et les choses ne nous ont point encore enlev cette dlicate fleur de sentiment1 cette verdeur de pense1 cette noble puret de conscience qui ne nous laisse jamais transiger avec le mal1 nous sentons vivement nos devoirs2 notre honneur parle haut et se fait couter2 nous sommes francs et sans dtour3 ainsi tais-je alors4 ,je voulus justifier la confiance de mon pre4 ,nagure1 je lui aurais drob dlicieusement une chtive somme2 mais portant avec lui le fardeau de ses affaires1 de son nom1 de sa maison1 je lui eusse donn secrtement mes biens1 mes esprances1 comme je lui sacrifiais mes plaisirs2 heureux mme de mon sacrifice6 ,aussi1 quand monsieur de ,villle exhuma1 tout exprs pour nous1 un dcret imprial sur les dchances1 et nous eut ruins1 signai-je la vente de mes proprits1 n'en gardant qu'une le sans valeur1 situe au milieu de la ,loire1 et o se trouvait le tombeau de ma mre4 ,aujourd'hui1 peut-tre1 les arguments1 les dtours1 les discussions philosophiques1 philanthropiques et politiques ne me manqueraient pas pour me dispenser de faire ce que mon avou nommait une btise4 ,mais vingt et un ans1 nous sommes1 je le rpte1 tout gnrosit1 tout chaleur1 tout amour4 ,les larmes que je vis dans les yeux de mon pre furent alors pour moi la plus belle des fortunes1 et le souvenir de ces larmes a souvent consol ma misre4 ,dix mois aprs avoir pay ses cranciers1 mon pre mourut de chagrin4 ,il m'adorait et m'avait ruin2 cette ide le tua4 ,en #ahbf1 l'ge de vingt-deux ans1 vers la fin de l'automne1 je suivis tout seul le convoi de mon premier ami1 de mon pre4 ,peu de jeunes gens se sont trouvs1 seuls avec leurs penses1 derrire un corbillard1 perdus dans ,paris1 sans avenir1 sans fortune4 ,les orphelins recueillis par la charit publique ont au moins pour avenir le champ de bataille1 pour pre le gouvernement ou le procureur du roi1 pour refuge un hospice4 ,moi1 je n'avais rien6 ,trois mois aprs1 un commissaire-priseur me remit onze cent douze francs1 produit net et liquide de la succession paternelle4 ,des cranciers m'avaient oblig vendre notre mobilier4 ,accoutum ds ma jeunesse donner une grande valeur aux objets de luxe dont j'tais entour1 je ne pus m'empcher de marquer une sorte d'tonnement l'aspect de ce reliquat exigu4--,oh6 me dit le commissaire-priseur1 tout cela tait bien rococo4 ,mot pouvantable qui fltrissait toutes les religions de mon enfance et me dpouillait de mes premires illusions1 les plus chres de toutes4 ,ma fortune se rsumait par un bordereau de vente1 mon avenir gisait dans un sac de toile qui contenait onze cent douze francs1 la socit m'apparaissait en la personne d'un huissier-priseur qui me parlait le chapeau sur la tte4 ,un valet de chambre qui me chrissait1 et auquel ma mre avait jadis constitu quatre cents francs de rente viagre1 ,jonathas me dit en quittant la maison d'o j'tais si souvent sorti joyeusement en voiture pendant mon enfance3--,soyez bien conome1 monsieur ,raphal6 ,il pleurait1 le bon homme4 ,tels sont1 mon cher mile1 les vnements qui matrisrent ma destine1 modifirent mon me1 et me placrent jeune encore dans la plus fausse de toutes les situations sociales4 ,des liens de famille1 mais faibles1 m'attachaient quelques maisons riches dont l'accs m'et t interdit par ma fiert1 si le mpris et l'indiffrence ne m'en eussent dj ferm les portes4 ,quoique parent de personnes trs-influentes et prodigues de leur protection pour des trangers1 je n'avais ni parents ni protecteurs4 ,sans cesse arrte dans ses expansions1 mon me s'tait replie sur elle-mme3 plein de franchise et de naturel1 je devais paratre froid1 dissimul2 le despotisme de mon pre m'avait t toute confiance en moi2 j'tais timide et gauche1 je ne croyais pas que ma voix pt exercer le moindre empire1 je me dplaisais1 je me trouvais laid1 j'avais honte de mon regard4 ,malgr la voix intrieure qui doit soutenir les hommes de talent dans leurs luttes1 et qui me criait3 ,courage6 marche6 malgr les rvlations soudaines de ma puissance dans la solitude1 malgr l'espoir dont j'tais anim en comparant les ouvrages nouveaux admirs du public ceux qui voltigeaient dans ma pense1 je doutais de moi comme un enfant4 ,j'tais la proie d'une excessive ambition1 je me croyais destin de grandes choses1 et me sentais dans le nant4 ,j'avais besoin des hommes1 et je me trouvais sans amis2 je devais me frayer une route dans le monde1 et j'y restais seul1 moins craintif que honteux4 ,pendant l'anne o je fus jet par mon pre dans le tourbillon de la haute socit1 j'y vins avec un cur neuf1 avec une me frache4 ,comme tous les grands enfants1 j'aspirai secrtement de belles amours4 ,je rencontrai parmi les jeunes gens de mon ge une secte de fanfarons qui allaient tte leve1 disant des riens1 s'asseyant sans trembler prs des femmes qui me semblaient les plus imposantes1 dbitant des impertinences1 mchant le bout de leurs cannes1 minaudant1 se prostituant eux-mmes les plus jolies personnes1 mettant ou prtendant avoir mis leurs ttes sur tous les oreillers1 ayant l'air d'tre au refus du plaisir1 considrant les plus vertueuses1 les plus prudes comme de prise facile et pouvant tre conquises la simple parole1 au moindre geste hardi1 par le premier regard insolent6 ,je te le dclare1 en mon me et conscience1 la conqute du pouvoir ou d'une grande renomme littraire me paraissait un triomphe moins difficile obtenir qu'un succs auprs d'une femme de haut rang1 jeune1 spirituelle et gracieuse4 ,je trouvai donc les troubles de mon cur1 mes sentiments1 mes cultes en dsaccord avec les maximes de la socit4 ,j'avais de la hardiesse1 mais dans l'me seulement1 et non dans les manires4 ,j'ai su plus tard que les femmes ne voulaient pas tre mendies4 ,j'en ai beaucoup vu que j'adorais de loin1 auxquelles je livrais un cur toute preuve1 une me dchirer1 une nergie qui ne s'effrayait ni des sacrifices1 ni des tortures2 elles appartenaient des sots dont je n'aurais pas voulu pour portiers4 ,combien de fois1 muet1 immobile1 n'ai-je pas admir la femme de mes rves1 surgissant dans un bal6 ,dvouant alors en pense mon existence des caresses ternelles1 j'imprimais toutes mes esprances en un regard1 et lui offrais dans mon extase un amour de jeune homme qui courait au-devant des tromperies4 ,en certains moments1 j'aurais donn ma vie pour une seule nuit4 ,eh bien6 n'ayant jamais trouv d'oreilles qui confier mes propos passionns1 de regards o reposer les miens1 de cur pour mon cur1 j'ai vcu dans tous les tourments d'une impuissante nergie qui se dvorait elle-mme1 soit faute de hardiesse ou d'occasions1 soit inexprience4 ,peut-tre ai-je dsespr de me faire comprendre1 ou trembl d'tre trop compris4 ,et cependant j'avais un orage tout prt chaque regard poli que l'on pouvait m'adresser4 ,malgr ma promptitude prendre ce regard ou des mots en apparence affectueux comme de tendres engagements1 je n'ai jamais os ni parler ni me taire propos4 ,a force de sentiment ma parole tait insignifiante1 et mon silence tait stupide4 ,j'avais sans doute trop de navet pour une socit factice qui vit aux lumires1 et rend toutes ses penses par des phrases convenues1 ou des mots que dicte la mode4 ,puis je ne savais point parler en me taisant1 ni me taire en parlant4 ,enfin1 gardant en moi des feux qui me brlaient1 ayant une me semblable celles que les femmes souhaitent de rencontrer1 en proie cette exaltation dont elles sont avides1 possdant l'nergie dont se vantent les sots1 toutes les femmes m'ont t tratreusement cruelles4 ,aussi1 admirais-je navement les hros de coterie quand ils clbraient leurs triomphes1 sans les souponner de mensonge4 ,j'avais sans doute le tort de dsirer un amour sur parole1 de vouloir trouver grande et forte dans un cur de femme frivole et lgre1 affame de luxe1 ivre de vanit1 cette passion large1 cet ocan qui battait temptueusement dans mon cur4 ,oh6 se sentir n pour aimer1 pour rendre une femme bien heureuse1 et ne pas avoir trouv mme une courageuse et noble ,marceline ou quelque vieille marquise6 ,porter des trsors dans une besace et ne pouvoir rencontrer personne1 pas mme une enfant1 quelque jeune fille curieuse1 pour les lui faire admirer4 ,j'ai souvent voulu me tuer de dsespoir4 --,joliment tragique ce soir6 s'cria mile4 --,eh6 laisse-moi condamner ma vie1 rpondit ,raphal4 ,si ton amiti n'a pas la force d'couter mes lgies1 si tu ne peux me faire crdit d'une demi-heure d'ennui1 dors6 ,mais ne me demande plus compte de mon suicide qui gronde1 qui se dresse1 qui m'appelle et que je salue4 ,pour juger un homme1 au moins faut-il tre dans le secret de sa pense1 de ses malheurs1 de ses motions2 ne vouloir connatre de sa vie que les vnements matriels1 c'est faire de la chronologie1 l'histoire des sots6 ,le ton amer avec lequel ces paroles furent prononces frappa si vivement mile que1 ds ce moment1 il prta toute son attention ,raphal en le regardant d'un air hbt4 --,mais1 reprit le narrateur1 maintenant la lueur qui colore ces accidents leur prte un nouvel aspect4 ,l'ordre des choses que je considrais jadis comme un malheur a peut-tre engendr les belles facults dont plus tard je me suis enorgueilli4 ,la curiosit philosophique1 les travaux excessifs1 l'amour de la lecture qui1 depuis l'ge de sept ans jusqu' mon entre dans le monde1 ont constamment occup ma vie1 ne m'auraient-ils pas dou de la facile puissance avec laquelle1 s'il faut vous en croire1 je sais rendre mes ides et marcher en avant dans le vaste champ des connaissances humaines8 ,l'abandon auquel j'tais condamn1 l'habitude de refouler mes sentiments et de vivre dans mon cur ne m'ont-ils pas investi du pouvoir de comparer1 de mditer8 ,en ne se perdant pas au service des irritations mondaines qui rapetissent la plus belle me et la rduisent l'tat de guenille1 ma sensibilit ne s'est-elle pas concentre pour devenir l'organe perfectionn d'une volont plus haute que le vouloir de la passion8 ,mconnu par les femmes1 je me souviens de les avoir observes avec la sagacit de l'amour ddaign4 ,maintenant1 je le vois1 la sincrit de mon caractre a d leur dplaire6 ,peut-tre veulent-elles un peu d'hypocrisie8 ,moi qui suis tour tour1 dans la mme heure1 homme et enfant1 futile et penseur1 sans prjugs et plein de superstitions1 souvent femme comme elles1 n'ont-elles pas d prendre ma navet pour du cynisme1 et la puret mme de ma pense pour du libertinage8 ,la science leur tait ennui1 la langueur fminine faiblesse4 ,cette excessive mobilit d'imagination1 le malheur des potes1 me faisait sans doute juger comme un tre incapable d'amour1 sans constance dans les ides1 sans nergie4 ,idiot quand je me taisais1 je les effarouchais peut-tre quand j'essayais de leur plaire4 ,les femmes m'ont condamn4 ,j'ai accept1 dans les larmes et le chagrin1 l'arrt port par le monde4 ,cette peine a produit son fruit4 ,je voulus me venger de la socit1 je voulus possder l'me de toutes les femmes en me soumettant les intelligences1 et voir tous les regards fixs sur moi quand mon nom serait prononc par un valet la porte d'un salon4 ,je m'instituai grand homme4 ,ds mon enfance1 je m'tais frapp le front en me disant comme ,andr de ,chnier3 ,il y a quelque chose l6 ,je croyais sentir en moi une pense exprimer1 un systme tablir1 une science expliquer4 ,o mon cher mile6 aujourd'hui que j'ai vingt-six ans peine1 que je suis sr de mourir inconnu1 sans avoir jamais t l'amant de la femme que j'ai rv de possder1 laisse-moi te conter mes folies6 ,n'avons-nous pas tous1 plus ou moins1 pris nos dsirs pour des ralits8 ,ah6 je ne voudrais point pour ami d'un jeune homme qui dans ses rves ne se serait pas tress des couronnes1 construit quelque pidestal ou donn de complaisantes matresses4 ,moi1 j'ai souvent t gnral1 empereur2 j'ai t ,byron1 puis rien4 ,aprs avoir jou sur le fate des choses humaines1 je m'apercevais que toutes les montagnes1 toutes les difficults restaient gravir4 ,cet immense amour-propre qui bouillonnait en moi1 cette croyance sublime une destine1 et qui devient du gnie peut-tre1 quand un homme ne se laisse pas dchiqueter l'me par le contact des affaires aussi facilement qu'un mouton abandonne sa laine aux pines des halliers o il passe1 tout cela me sauva4 ,je voulus me couvrir de gloire et travailler dans le silence pour la matresse que j'esprais avoir un jour4 ,toutes les femmes se rsumaient par une seule1 et cette femme je croyais la rencontrer dans la premire qui s'offrait mes regards4 ,mais1 voyant une reine dans chacune d'elles1 toutes devaient1 comme les reines qui sont obliges de faire des avances leurs amants1 venir un peu au-devant de moi1 souffreteux1 pauvre et timide4 ,ah6 pour celle qui m'et plaint1 j'avais dans le cur tant de reconnaissance outre l'amour1 que je l'eusse adore pendant toute sa vie4 ,plus tard1 mes observations m'ont appris de cruelles vrits4 ,ainsi1 mon cher mile1 je risquais de vivre ternellement seul4 ,les femmes sont habitues1 par je ne sais quelle pente de leur esprit1 ne voir dans un homme de talent que ses dfauts1 et dans un sot que ses qualits2 elles prouvent de grandes sympathies pour les qualits du sot qui sont une flatterie perptuelle de leurs propres dfauts1 tandis que l'homme suprieur ne leur offre pas assez de jouissances pour compenser ses imperfections4 ,le talent est une fivre intermittente1 nulle femme n'est jalouse d'en partager seulement les malaises2 toutes veulent trouver dans leurs amants des motifs de satisfaire leur vanit2 c'est elles encore qu'elles aiment en nous6 ,un homme pauvre1 fier1 artiste1 dou du pouvoir de crer1 n'est-il pas arm d'un blessant gosme8 ,il existe autour de lui je ne sais quel tourbillon de penses dans lequel il enveloppe tout1 mme sa matresse1 qui doit en suivre le mouvement4 ,une femme adule peut-elle croire l'amour d'un tel homme8 ,ira-t-elle le chercher8 ,cet amant n'a pas le loisir de s'abandonner autour d'un divan ces petites singeries de sensibilit auxquelles les femmes tiennent tant et qui sont le triomphe des gens faux et insensibles4 ,le temps manque ses travaux1 comment en dpenserait-il se rapetisser1 se chamarrer8 ,prt donner ma vie d'un coup1 je ne l'aurais pas avilie en dtail4 ,enfin il existe1 dans le mange d'un agent de change qui fait les commissions d'une femme ple et minaudire1 je ne sais quoi de mesquin dont l'artiste a horreur4 ,l'amour abstrait ne suffit pas un homme pauvre et grand1 il en veut tous les dvouements4 ,les petites cratures qui passent leur vie essayer des cachemires ou se font les porte-manteaux de la mode1 n'ont pas de dvouement1 elles en exigent et voient dans l'amour le plaisir de commander1 non celui d'obir4 ,la vritable pouse en cur1 en chair et en os1 se laisse traner l o va celui en qui rside sa vie1 sa force1 sa gloire1 son bonheur4 ,aux hommes suprieurs1 il faut des femmes orientales dont l'unique pense soit l'tude de leurs besoins3 pour eux1 le malheur est dans le dsaccord de leurs dsirs et des moyens4 ,moi1 qui me croyais homme de gnie1 j'aimais prcisment ces petites-matresses6 ,nourrissant des ides si contraires aux ides reues1 ayant la prtention d'escalader le ciel sans chelle1 possdant des trsors qui n'avaient pas cours1 arm de connaissances tendues qui surchargeaient ma mmoire et que je n'avais pas encore classes1 que je ne m'tais point assimiles2 me trouvant sans parents1 sans amis1 seul au milieu du plus affreux dsert1 un dsert pav1 un dsert anim1 pensant1 vivant1 o tout vous est bien plus qu'ennemi1 indiffrent6 la rsolution que je pris tait naturelle1 quoique folle2 elle comportait je ne sais quoi d'impossible qui me donna du courage4 ,ce fut comme un parti fait avec moi-mme1 et dont j'tais le joueur et l'enjeu4 ,voici mon plan4 ,mes onze cents francs devaient suffire ma vie pendant trois ans2 je m'accordais ce temps pour mettre au jour un ouvrage qui pt attirer l'attention publique sur moi1 me faire une fortune ou un nom4 ,je me rjouissais en pensant que j'allais vivre de pain et de lait1 comme un solitaire de la ,thbade1 plong dans le monde des livres et des ides1 dans une sphre inaccessible1 au milieu de ce ,paris si tumultueux1 sphre de travail et de silence1 o1 comme les chrysalides1 je me btissais une tombe pour renatre brillant et glorieux4 ,j'allais risquer de mourir pour vivre4 ,en rduisant l'existence ses vrais besoins1 au strict ncessaire1 je trouvais que trois cent soixante-cinq francs par an devaient suffire ma pauvret4 ,en effet1 cette maigre somme a satisfait ma vie1 tant que j'ai voulu subir ma propre discipline claustrale4 --,c'est impossible1 s'cria mile4 --,j'ai vcu prs de trois ans ainsi1 rpondit ,raphal avec une sorte de fiert4 ,comptons6 reprit-il4 ,trois sous de pain1 deux sous de lait1 trois sous de charcuterie m'empchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un tat de lucidit singulire4 ,j'ai observ1 tu le sais1 de merveilleux effets produits par la dite sur l'imagination4 ,mon logement me cotait trois sous par jour1 je brlais pour trois sous d'huile par nuit1 je faisais moi-mme ma chambre1 je portais des chemises de flanelle pour ne dpenser que deux sous de blanchissage par jour4 ,je me chauffais avec du charbon de terre1 dont le prix divis par les jours de l'anne n'a jamais donn plus de deux sous jour chacun2 j'avais des habits1 du linge1 des chaussures pour trois annes1 je ne voulais m'habiller que pour aller certains cours publics et aux bibliothques4 ,ces dpenses runies ne faisaient que dix-huit sous1 il me restait deux sous pour les choses imprvues4 ,je ne me souviens pas d'avoir1 pendant cette longue priode de travail1 pass le ,pont-des-,arts1 ni d'avoir jamais achet d'eau2 j'allais en chercher le matin1 la fontaine de la place ,saint-,michel1 au coin de la rue des ,grs4 ,oh6 je portais ma pauvret firement4 ,un homme qui pressent un bel avenir marche dans sa vie de misre comme un innocent conduit au supplice1 il n'a point honte4 ,je n'avais pas voulu prvoir la maladie3 comme ,aquilina1 j'envisageais l'hpital sans terreur4 ,je n'ai pas dout un moment de ma bonne sant4 ,d'ailleurs1 le pauvre ne doit se coucher que pour mourir4 ,je me coupai les cheveux1 jusqu'au moment o un ange d'amour ou de bont444 ,mais je ne veux pas anticiper sur la situation laquelle j'arrive4 ,apprends seulement1 mon cher ami1 qu' dfaut de matresse1 je vcus avec une grande pense1 avec un rve1 un mensonge auquel nous commenons tous par croire plus ou moins4 ,aujourd'hui je ris de moi1 de ce moi1 peut-tre saint et sublime1 qui n'existe plus4 ,la socit1 le monde1 nos usages1 nos murs1 vus de prs1 m'ont rvl le danger de ma croyance innocente et la superfluit de mes fervents travaux4 ,ces approvisionnements sont inutiles l'ambitieux3 que lger soit le bagage de qui poursuit la fortune4 ,la faute des hommes suprieurs est de dpenser leurs jeunes annes se rendre dignes de la faveur4 ,pendant qu'ils thsaurisent1 leur force est la science pour porter sans effort le poids d'une puissance qui les fuit2 les intrigants1 riches de mots et dpourvus d'ides1 vont et viennent1 surprennent les sots1 et se logent dans la confiance des demi-niais3 les uns tudient1 les autres marchent2 les uns sont modestes1 les autres hardis2 l'homme de gnie tait son orgueil1 l'intrigant arbore le sien et doit arriver ncessairement4 ,les hommes du pouvoir ont si fort besoin de croire au mrite tout fait1 au talent effront1 qu'il y a chez le vrai savant de l'enfantillage esprer les rcompenses humaines4 ,je ne cherche certes pas paraphraser les lieux communs de la vertu1 le cantique des cantiques ternellement chant par les gnies mconnus2 je veux dduire logiquement la raison des frquents succs obtenus par les hommes mdiocres4 ,hlas6 l'tude est si maternellement bonne1 qu'il y a peut-tre crime lui demander des rcompenses autres que les pures et douces joies dont elle nourrit ses enfants4 ,je me souviens d'avoir quelquefois tremp gaiement mon pain dans mon lait1 assis auprs de ma fentre en y respirant l'air1 en laissant planer mes yeux sur un paysage de toits bruns1 gristres1 rouges1 en ardoises1 en tuiles1 couverts de mousses jaunes ou vertes4 ,si d'abord cette vue me parut monotone1 j'y dcouvris bientt de singulires beauts3 tantt le soir des raies lumineuses1 parties des volets mal ferms1 nuanaient et animaient les noires profondeurs de ce pays original2 tantt les lueurs ples des rverbres projetaient d'en bas des reflets jauntres travers le brouillard1 et accusaient faiblement dans les rues les ondulations de ces toits presss1 ocan de vagues immobiles2 parfois de rares figures apparaissaient au milieu de ce morne dsert4 ,parmi les fleurs de quelque jardin arien1 j'entrevoyais le profil anguleux et crochu d'une vieille femme arrosant des capucines1 ou dans le cadre d'une lucarne pourrie quelque jeune fille faisant sa toilette1 se croyant seule1 et dont je ne pouvais apercevoir que le beau front et les longs cheveux levs en l'air par un joli bras blanc4 ,j'admirais dans les gouttires quelques vgtations phmres1 pauvres herbes bientt emportes par un orage6 ,j'tudiais les mousses1 leurs couleurs ravives par la pluie1 et qui sous le soleil se changeaient en un velours sec et brun reflets capricieux4 ,enfin les potiques et fugitifs effets du jour1 les tristesses du brouillard1 les soudains scintillements du soleil1 le silence et les magies de la nuit1 les mystres de l'aurore1 les fumes de chaque chemine1 tous les accidents de cette singulire nature m'taient devenus familiers et me divertissaient4 ,j'aimais ma prison1 elle tait volontaire4 ,ces savanes de ,paris formes par des toits nivels comme une plaine1 mais qui couvraient des abmes peupls1 allaient mon me et s'harmoniaient avec mes penses4 ,il est fatiguant de retrouver brusquement le monde quand nous descendons des hauteurs clestes o nous entranent les mditations scientifiques4 ,aussi ai-je alors parfaitement conu la nudit des monastres4 ,quand je fus bien rsolu suivre mon nouveau plan de vie1 je cherchai mon logis dans les quartiers les plus dserts de ,paris4 ,un soir1 en revenant de l',estrapade1 je passais par la rue des ,cordiers pour retourner chez moi4 ,a l'angle de la rue de ,cluny1 je vis une petite fille d'environ quatorze ans1 qui jouait au volant avec une de ses camarades1 et dont les rires et les espigleries amusaient les voisins4 ,il faisait beau1 la soire tait chaude1 le mois de septembre durait encore4 ,devant chaque porte1 des femmes taient assises et devisaient comme dans une ville de province par un jour de fte4 ,j'observai d'abord la jeune fille1 dont la physionomie tait d'une admirable expression1 et le corps tout pos pour un peintre4 ,c'tait une scne ravissante4 ,je cherchai la cause de cette bonhomie au milieu de ,paris1 je remarquai que la rue n'aboutissait rien1 et ne devait pas tre trs-passante4 ,en me rappelant le sjour de ,j4-,j4 ,rousseau dans ce lieu1 je trouvai l'htel ,saint-,quentin1 et le dlabrement dans lequel il tait me fit esprer d'y rencontrer un gte peu coteux4 ,je voulus le visiter4 ,en entrant dans une chambre basse1 je vis les classiques flambeaux de cuivre garnis de leurs chandelles1 mthodiquement rangs au-dessus de chaque clef1 et fus frapp de la propret qui rgnait dans cette salle1 ordinairement assez mal tenue dans les autres htels4 ,elle tait peigne comme un tableau de genre3 son lit bleu1 les ustensiles1 les meubles1 avaient la coquetterie d'une nature de convention4 ,la matresse de l'htel1 femme de quarante ans environ1 dont les traits exprimaient des malheurs1 dont le regard tait comme terni par des pleurs1 se leva1 vint moi2 je lui soumis humblement le tarif de mon loyer4 ,sans en paratre tonne1 elle chercha une clef parmi toutes les autres1 et me conduisit dans les mansardes1 o elle me montra une chambre qui avait vue sur les toits1 sur les cours des maisons voisines1 par les fentres desquelles passaient de longues perches charges de linge4 ,rien n'tait plus horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales1 qui sentait la misre et appelait son savant4 ,la toiture s'y abaissait rgulirement et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel4 ,il y avait place pour un lit1 une table1 quelques chaises1 et sous l'angle aigu du toit je pouvais loger mon piano4 ,n'tant pas assez riche pour meubler cette cage digne des plombs de ,venise1 la pauvre femme n'avait jamais pu la louer4 ,ayant prcisment except de la vente mobilire que je venais de faire les objets qui m'taient en quelque sorte personnels1 je fus bientt d'accord avec mon htesse1 et m'installai le lendemain chez elle4 ,je vcus dans ce spulcre arien pendant prs de trois ans1 travaillant nuit et jour sans relche1 avec tant de plaisir1 que l'tude me semblait tre le plus beau thme1 la plus heureuse solution de la vie humaine4 ,le calme et le silence ncessaires au savant ont je ne sais quoi de doux1 d'enivrant comme l'amour4 ,l'exercice de la pense1 la recherche des ides1 les contemplations tranquilles de la science nous prodiguent d'ineffables dlices1 indescriptibles comme tout ce qui participe de l'intelligence1 dont les phnomnes sont invisibles nos sens extrieurs4 ,aussi sommes-nous toujours forcs d'expliquer les mystres de l'esprit par des comparaisons matrielles4 ,le plaisir de nager dans un lac d'eau pure1 au milieu des rochers1 des bois et des fleurs1 seul et caress par une brise tide1 donnerait aux ignorants une bien faible image du bonheur que j'prouvais quand mon me tait baigne dans les lueurs de je ne sais quelle lumire1 quand j'coutais les voix terribles et confuses de l'inspiration1 quand d'une source inconnue les images ruisselaient dans mon cerveau palpitant4 ,voir une ide qui pointe dans le champ des abstractions humaines comme le lever du soleil au matin et s'lve comme lui1 qui1 mieux encore1 grandit comme un enfant1 arrive la pubert1 se fait lentement virile1 est une joie suprieure aux autres joies terrestres1 ou plutt c'est un divin plaisir4 ,l'tude prte une sorte de magie tout ce qui nous environne4 ,le bureau chtif sur lequel j'crivais1 et la basane brune qui le couvrait1 mon piano1 mon lit1 mon fauteuil1 les bizarreries de mon papier de tenture1 mes meubles1 toutes ces choses s'animrent1 et devinrent pour moi d'humbles amis1 les complices silencieux de mon avenir4 ,combien de fois ne leur ai-je pas communiqu mon me1 en les regardant8 ,souvent1 en laissant voyager mes yeux sur une moulure djete1 je rencontrais des dveloppements nouveaux1 une preuve frappante de mon systme ou des mots que je croyais heureux pour rendre des penses presque intraduisibles4 ,a force de contempler les objets qui m'entouraient1 je trouvais chacun sa physionomie1 son caractre2 souvent ils me parlaient3 si1 par-dessus les toits1 le soleil couchant jetait travers mon troite fentre quelque lueur furtive1 ils se coloraient1 plissaient1 brillaient1 s'attristaient ou s'gayaient1 en me surprenant toujours par des effets nouveaux4 ,ces menus accidents de la vie solitaire1 qui chappent aux proccupations du monde1 sont la consolation des prisonniers4 ,n'tais-je pas captiv par une ide1 emprisonn dans un systme2 mais soutenu par la perspective d'une vie glorieuse6 ,a chaque difficult vaincue1 je baisais les mains douces de la femme aux beaux yeux1 lgante et riche1 qui devait un jour caresser mes cheveux en me disant avec attendrissement3 ,tu as bien souffert1 pauvre ange6 ,j'avais entrepris deux grandes uvres4 ,une comdie devait en peu de jours me donner une renomme1 une fortune1 et l'entre de ce monde1 o je voulais reparatre en y exerant les droits rgaliens de l'homme de gnie4 ,vous avez tous vu dans ce chef-d'uvre la premire erreur d'un jeune homme qui sort du collge1 une vritable niaiserie d'enfant4 ,vos plaisanteries ont dtruit de fcondes illusions1 qui depuis ne se sont plus rveilles4 ,toi seul1 mon cher mile1 as calm la plaie profonde que d'autres firent mon cur6 ,toi seul admiras ma ,thorie de la volont1 ce long ouvrage pour lequel j'avais appris les langues orientales1 l'anatomie1 la physiologie1 auquel j'avais consacr la plus grande partie de mon temps2 uvre qui1 si je ne me trompe1 compltera les travaux de ,mesmer1 de ,lavater1 de ,gall1 de ,bichat1 en ouvrant une nouvelle route la science humaine4 ,l s'arrte ma belle vie1 ce sacrifice de tous les jours1 ce travail de ver--soie inconnu au monde et dont la seule rcompense est peut-tre dans le travail mme4 ,depuis l'ge de raison jusqu'au jour o j'eus termin ma thorie1 j'ai observ1 appris1 crit1 lu sans relche1 et ma vie fut comme un long pensum4 ,amant effmin de la paresse orientale1 amoureux de mes rves1 sensuel1 j'ai toujours travaill1 me refusant goter les jouissances de la vie parisienne4 ,gourmand1 j'ai t sobre2 aimant et la marche et les voyages maritimes1 dsirant visiter plusieurs pays1 trouvant encore du plaisir faire1 comme un enfant1 ricocher des cailloux sur l'eau1 je suis rest constamment assis1 une plume la main2 bavard1 j'allais couter en silence les professeurs aux ,cours publics de la ,bibliothque et du ,musum2 j'ai dormi sur mon grabat solitaire comme un religieux de l'ordre de ,saint-,benot1 et la femme tait cependant ma seule chimre1 une chimre que je caressais et qui me fuyait toujours6 ,enfin ma vie a t une cruelle antithse1 un perptuel mensonge4 ,puis jugez donc les hommes6 ,parfois mes gots naturels se rveillaient comme un incendie long-temps couv4 ,par une sorte de mirage ou de calenture1 moi1 veuf de toutes les femmes que je dsirais1 dnu de tout et log dans une mansarde d'artiste1 je me voyais alors entour de matresses ravissantes6 ,je courais travers les rues de ,paris1 couch sur les moelleux coussins d'un brillant quipage6 ,j'tais rong de vices1 plong dans la dbauche1 voulant tout1 ayant tout2 enfin ivre jeun1 comme saint ,antoine dans sa tentation4 ,heureusement le sommeil finissait par teindre ces visions dvorantes2 le lendemain la science m'appelait en souriant1 et je lui tais fidle4 ,j'imagine que les femmes dites vertueuses doivent tre souvent la proie de ces tourbillons de folie1 de dsirs et de passions1 qui s'lvent en nous1 malgr nous4 ,de tels rves ne sont pas sans charmes3 ne ressemblent-ils pas ces causeries du soir1 en hiver1 o l'on part de son foyer pour aller en ,chine4 ,mais que devient la vertu1 pendant ces dlicieux voyages o la pense a franchi tous les obstacles8 ,pendant les dix premiers mois de ma rclusion1 je menai la vie pauvre et solitaire que je t'ai dpeinte3 j'allais chercher moi-mme1 ds le matin et sans tre vu1 mes provisions pour la journe2 je faisais ma chambre1 j'tais tout ensemble le matre et le serviteur1 je diognisais avec une incroyable fiert4 ,mais aprs ce temps1 pendant lequel l'htesse et sa fille espionnrent mes murs et mes habitudes1 examinrent ma personne et comprirent ma misre1 peut-tre parce qu'elles taient elles-mmes fort malheureuses1 il s'tablit d'invitables liens entre elles et moi4 ,pauline1 cette charmante crature dont les grces naves et secrtes m'avaient en quelque sorte amen l1 me rendit plusieurs services qu'il me fut impossible de refuser4 ,toutes les infortunes sont surs3 elles ont le mme langage1 la mme gnrosit1 la gnrosit de ceux qui ne possdant rien sont prodigues de sentiment2 paient de leur temps et de leur personne4 ,insensiblement ,pauline s'impatronisa chez moi1 voulut me servir et sa mre ne s'y opposa point4 ,je vis la mre elle-mme raccommodant mon linge et rougissant d'tre surprise cette charitable occupation4 ,devenu malgr moi leur protg1 j'acceptai leurs services4 ,pour comprendre cette singulire affection1 il faut connatre l'emportement du travail1 la tyrannie des ides de cette rpugnance instinctive qu'prouve pour les dtails de la vie matrielle l'homme qui vit par la pense4 ,pouvais-je rsister la dlicate attention avec laquelle ,pauline m'apportait pas muets mon repas frugal1 quand elle s'apercevait que1 depuis sept ou huit heures1 je n'avais rien pris8 ,avec les grces de la femme et l'ingnuit de l'enfance1 elle me souriait en faisant un signe pour me dire que je ne devais pas la voir4 ,c'tait ,ariel se glissant comme un sylphe sous mon toit1 et prvoyant mes besoins4 ,un soir1 ,pauline me raconta son histoire avec une touchante ingnuit4 ,son pre tait chef d'escadron dans les grenadiers cheval de la garde impriale4 ,au passage de la ,brsina1 il avait t fait prisonnier par les ,cosaques4 ,plus tard1 quand ,napolon proposa de l'changer1 les autorits russes le firent vainement chercher en ,sibrie4 ,au dire des autres prisonniers1 il s'tait chapp avec le projet d'aller aux ,indes4 ,depuis ce temps1 madame ,gaudin1 mon htesse1 n'avait pu obtenir aucune nouvelle de son mari4 ,les dsastres de #ahad et #ahae taient arrivs4 ,seule1 sans ressources et sans secours1 elle avait pris le parti de tenir un htel garni pour faire vivre sa fille4 ,elle esprait toujours revoir son mari4 ,son plus cruel chagrin tait de laisser ,pauline sans ducation1 sa ,pauline1 filleule de la princesse ,borghse1 et qui n'aurait pas d mentir aux belles destines promises par son impriale protectrice4 ,quand madame ,gaudin me confia cette amre douleur qui la tuait1 et me dit avec un accent dchirant3 ,je donnerais bien et le chiffon de papier qui cre ,gaudin baron de l'empire1 et le droit que nous avons la dotation de ,witschnau1 pour savoir ,pauline leve ,saint-,denis6 tout coup je tressaillis1 et pour reconnatre les soins que me prodiguaient ces deux femmes1 j'eus l'ide de m'offrir finir l'ducation de ,pauline4 ,la candeur avec laquelle ces deux femmes acceptrent ma proposition fut gale la navet qui la dictait4 ,j'eus ainsi des heures de rcration4 ,la petite avait les plus heureuses dispositions3 elle apprit avec tant de facilit1 qu'elle devint bientt plus forte que je ne l'tais sur le piano4 ,en s'accoutumant penser tout haut prs de moi1 elle dployait les mille gentillesses d'un cur qui s'ouvre la vie comme le calice d'une fleur lentement dplie par le soleil4 ,elle m'coutait avec recueillement et plaisir1 en arrtant sur moi ses yeux noirs et velouts qui semblaient sourire4 ,elle rptait ses leons d'un accent doux et caressant1 en tmoignant une joie enfantine quand j'tais content d'elle4 ,sa mre1 chaque jour plus inquite d'avoir prserver de tout danger une jeune fille qui dveloppait en croissant toutes les promesses faites par les grces de son enfance1 la vit avec plaisir s'enfermer pendant toute la journe pour tudier4 ,mon piano tant le seul dont elle pt se servir1 elle profitait de mes absences pour s'exercer4 ,quand je rentrais1 je la trouvais chez moi1 dans la toilette la plus modeste2 mais au moindre mouvement1 sa taille souple et les attraits de sa personne se rvlaient sous l'toffe grossire4 ,elle avait un pied mignon dans d'ignobles souliers1 comme l'hrone du conte de ,peau-d',ane4 ,mais ses jolis trsors1 sa richesse de jeune fille1 tout ce luxe de beaut fut comme perdu pour moi4 ,je m'tais ordonn moi-mme de ne voir qu'une sur en ,pauline1 j'aurais eu horreur de tromper la confiance de sa mre1 j'admirais cette charmante fille comme un tableau1 comme le portrait d'une matresse morte4 ,enfin1 c'tait mon enfant1 ma statue4 ,pygmalion nouveau1 je voulais faire d'une vierge vivante et colore1 sensible et parlante1 un marbre4 ,j'tais trs-svre avec elle1 mais plus je lui faisais prouver les effets de mon despotisme magistral1 plus elle devenait douce et soumise4 ,si je fus encourag dans ma retenue et dans ma continence par des sentiments nobles1 nanmoins les raisons de procureur ne me manqurent pas4 ,je ne comprends point la probit des cus sans la probit de la pense4 ,tromper une femme ou faire faillite a toujours t mme chose pour moi4 ,aimer une jeune fille ou se laisser aimer par elle constitue un vrai contrat dont les conditions doivent tre bien entendues4 ,nous sommes matres d'abandonner la femme qui se vend1 mais non pas la jeune fille qui se donne3 elle ignore l'tendue de son sacrifice4 ,j'aurais donc pous ,pauline1 et c'et t une folie3 n'tait-ce pas livrer une me douce et vierge d'effroyables malheurs8 ,mon indigence parlait son langage goste1 et venait toujours mettre sa main de fer entre cette bonne crature et moi4 ,puis1 je l'avoue ma honte1 je ne conois pas l'amour dans la misre4 ,peut-tre est-ce en moi une dpravation due cette maladie humaine que nous nommons la civilisation2 mais une femme1 ft-elle attrayante autant que la belle ,hlne1 la ,galate d',homre1 n'a plus aucun pouvoir sur mes sens pour peu qu'elle soit crotte4 ,ah6 vive l'amour dans la soie1 sur le cachemire1 entour des merveilles du luxe qui le parent merveilleusement bien1 parce que lui-mme est un luxe peut-tre4 ,j'aime froisser sous mes dsirs de pimpantes toilettes1 briser des fleurs1 porter une main dvastatrice dans les lgants difices d'une coiffure embaume4 ,des yeux brlants1 cachs par un voile de dentelle que les regards percent comme la flamme dchire la fume du canon1 m'offrent de fantastiques attraits4 ,mon amour veut des chelles de soie escalades en silence1 par une nuit d'hiver4 ,quel plaisir d'arriver couvert de neige dans une chambre claire par des parfums1 tapisse de soies peintes1 et d'y trouver une femme qui1 elle aussi1 secoue de la neige3 car quel autre nom donner ces voiles de voluptueuses mousselines travers lesquels elle se dessine vaguement comme un ange dans son nuage1 et d'o elle va sortir8 ,puis il me faut encore un craintif bonheur1 une audacieuse scurit4 ,enfin je veux revoir cette mystrieuse femme1 mais clatante1 mais au milieu du monde1 mais vertueuse1 environne d'hommages1 vtue de dentelles1 de diamants1 donnant ses ordres la ville1 et si haut place et si imposante que nul n'ose lui adresser des vux4 ,au milieu de sa cour1 elle me jette un regard la drobe1 un regard qui dment ces artifices1 un regard qui me sacrifie le monde et les hommes6 ,certes1 je me suis vingt fois trouv ridicule d'aimer quelques aunes de blondes1 du velours1 de fines batistes1 les tours de force d'un coiffeur1 des bougies1 un carrosse1 un titre1 d'hraldiques couronnes peintes par des vitriers ou fabriques par un orfvre1 enfin tout ce qu'il y a de factice et de moins femme dans la femme2 je me suis moqu de moi1 je me suis raisonn1 tout a t vain4 ,une femme aristocratique et son sourire fin1 la distinction de ses manires et son respect d'elle-mme m'enchantent2 quand elle met une barrire entre elle et le monde1 elle flatte en moi toutes les vanits1 qui sont la moiti de l'amour4 ,envie par tous1 ma flicit me parat avoir plus de saveur4 ,en ne faisant rien de ce que font les autres femmes1 en ne marchant pas1 ne vivant pas comme elles1 en s'enveloppant dans un manteau qu'elles ne peuvent avoir1 en respirant des parfums elle1 ma matresse me semble tre bien mieux moi3 plus elle s'loigne de la terre1 mme dans ce que l'amour a de terrestre1 plus elle s'embellit mes yeux4 ,en ,france1 heureusement pour moi1 nous sommes depuis vingt ans sans reine3 j'eusse aim la reine4 ,pour avoir les faons d'une princesse1 une femme doit tre riche4 ,en prsence de mes romanesques fantaisies1 qu'tait ,pauline8 ,pouvait-elle me vendre des nuits qui cotent la vie1 un amour qui tue et met en jeu toutes les facults humaines8 ,nous ne mourons gure pour de pauvres filles qui se donnent6 ,je n'ai jamais pu dtruire ces sentiments ni ces rveries de pote4 ,j'tais n pour l'amour impossible1 et le hasard a voulu que je fusse servi par del mes souhaits4 ,combien de fois n'ai-je pas vtu de satin les pieds mignons de ,pauline1 emprisonn sa taille svelte comme un jeune peuplier dans une robe de gaze1 jet sur son sein une lgre charpe en lui faisant fouler les tapis de son htel et la conduisant une voiture lgante4 ,je l'eusse adore ainsi4 ,je lui donnais une fiert qu'elle n'avait pas1 je la dpouillais de toutes ses vertus1 de ses grces naves1 de son dlicieux naturel1 de son sourire ingnu1 pour la plonger dans le ,styx de nos vices et lui rendre le cur invulnrable1 pour la farder de nos crimes1 pour en faire la poupe fantasque de nos salons1 une femme fluette qui se couche au matin pour renatre le soir1 l'aurore des bougies4 ,elle tait tout sentiment1 tout fracheur1 je la voulais sche et froide4 ,dans les derniers jours de ma folie1 le souvenir m'a montr ,pauline1 comme il nous peint les scnes de notre enfance4 ,plus d'une fois1 je suis rest attendri1 songeant de dlicieux moments3 soit que je la revisse assise prs de ma table1 occupe coudre1 paisible1 silencieuse1 recueillie et faiblement claire par le jour qui1 descendant de ma lucarne1 dessinait de lgers reflets argents sur sa belle chevelure noire2 soit que j'entendisse son rire jeune1 ou sa voix au timbre riche chanter les gracieuses cantilnes qu'elle composait sans efforts4 ,souvent elle s'exaltait en faisant de la musique3 sa figure ressemblait alors d'une manire frappante la noble tte par laquelle ,carlo ,dolci a voulu reprsenter l',italie4 ,ma cruelle mmoire me jetait cette jeune fille travers les excs de mon existence comme un remords1 comme une image de la vertu6 ,mais laissons la pauvre enfant sa destine6 ,quelque malheureuse qu'elle puisse tre1 au moins l'aurai-je mise l'abri d'un effroyable orage1 en vitant de la traner dans mon enfer4 ,jusqu' l'hiver dernier1 ma vie fut la vie tranquille et studieuse dont j'ai tch de te donner une faible image4 ,dans les premiers jours du mois de dcembre #ahbi1 je rencontrai ,rastignac1 qui1 malgr le misrable tat de mes vtements1 me donna le bras et s'enquit de ma fortune avec un intrt vraiment fraternel4 ,pris la glu de ses manires1 je lui racontai brivement et ma vie et mes esprances4 ,il se mit rire1 me traita tout la fois d'homme de gnie et de sot4 ,sa voix gasconne1 son exprience du monde1 l'opulence qu'il devait son savoir-faire1 agirent sur moi d'une manire irrsistible4 ,il me fit mourir l'hpital1 mconnu comme un niais1 conduisit mon propre convoi1 me jeta dans le trou des pauvres4 ,il me parla de charlatanisme4 ,avec cette verve aimable qui le rend si sduisant1 il me montra tous les hommes de gnie comme des charlatans4 ,il me dclara que j'avais un sens de moins1 une cause de mort1 si je restais seul1 rue des ,cordiers4 ,selon lui1 je devais aller dans le monde1 goser adroitement1 habituer les gens prononcer mon nom et me dpouiller moi-mme de l'humble monsieur qui messeyait un grand homme de son vivant4--,les imbciles1 s'cria-t-il1 nomment ce mtier-l intriguer1 les gens morale le proscrivent sous le mot de vie dissipe2 ne nous arrtons pas aux hommes1 interrogeons les rsultats4 ,toi1 tu travailles3 eh6 bien1 tu ne feras jamais rien4 ,moi1 je suis propre tout et bon rien1 paresseux comme un homard3 eh6 bien1 j'arriverai tout4 ,je me rpands1 je me pousse1 l'on me fait place3 je me vante1 l'on me croit4 ,la dissipation1 mon cher1 est un systme politique4 ,la vie d'un homme occup manger sa fortune devient souvent une spculation2 il place ses capitaux en amis1 en plaisirs1 en protecteurs1 en connaissances4 ,un ngociant risquerait-il un million8 pendant vingt ans il ne dort1 ni ne boit1 ni ne s'amuse2 il couve son million1 il le fait trotter par toute l',europe2 il s'ennuie1 se donne tous les dmons que l'homme a invents2 puis une liquidation le laisse souvent sans un sou1 sans un nom1 sans un ami4 ,le dissipateur1 lui1 s'amuse vivre1 faire courir ses chevaux4 ,si par hasard il perd ses capitaux1 il a la chance d'tre nomm receveur-gnral1 de se bien marier1 d'tre attach un ministre1 un ambassadeur4 ,il a encore des amis1 une rputation et toujours de l'argent4 ,connaissant les ressorts du monde1 il les manuvre son profit4 ,ce systme est-il logique1 ou ne suis-je qu'un fou6 ,n'est-ce pas l la moralit de la comdie qui se joue tous les jours dans le monde8 ,ton ouvrage est achev1 reprit-il aprs une pause1 tu as un talent immense6 ,eh6 bien1 tu arrives au point de dpart4 ,il faut maintenant faire ton succs toi-mme1 c'est plus sr4 ,tu iras conclure des alliances avec les coteries1 conqurir des prneurs4 ,moi1 je veux me mettre de moiti dans ta gloire3 je serai le bijoutier qui aura mont les diamants de ta couronne4 ,pour commencer1 dit-il1 sois ici demain soir4 ,je te prsenterai dans une maison o va tout ,paris1 notre ,paris nous1 celui des beaux1 des gens millions1 des clbrits1 enfin des hommes qui parlent d'or comme ,chrysostome4 ,quand ils ont adopt un livre1 le livre devient la mode2 s'il est rellement bon1 ils ont donn quelque brevet de gnie sans le savoir4 ,si tu as de l'esprit1 mon cher enfant1 tu feras toi-mme la fortune de ta thorie en comprenant mieux la thorie de la fortune4 ,demain soir tu verras la belle comtesse ,fdora1 la femme la mode4--,je n'en ai jamais entendu parler4--,tu es un ,cafre1 dit ,rastignac en riant4 ,ne pas connatre ,fdora6 ,une femme marier qui possde prs de quatre-vingt mille livres de rentes1 qui ne veut de personne ou dont personne ne veut6 ,espce de problme fminin1 une ,parisienne moiti ,russe1 une ,russe moiti ,parisienne6 ,une femme chez laquelle s'ditent toutes les productions romantiques qui ne paraissent pas1 la plus belle femme de ,paris1 la plus gracieuse6 ,tu n'es mme pas un ,cafre1 tu es la bte intermdiaire qui joint le ,cafre l'animal4 ,adieu1 demain4 ,il fit une pirouette et disparut sans attendre ma rponse1 n'admettant pas qu'un homme raisonnable pt refuser d'tre prsent ,fdora4 ,comment expliquer la fascination d'un nom8 ,f,,dora me poursuivit comme une mauvaise pense avec laquelle on cherche transiger4 ,une voix me disait3 ,tu iras chez ,fdora4 ,j'avais beau me dbattre avec cette voix et lui crier qu'elle mentait1 elle crasait tous mes raisonnements avec ce nom3 ,fdora4 ,mais ce nom1 cette femme1 n'taient-ils pas le symbole de tous mes dsirs et le thme de ma vie8 ,le nom rveillait les posies artificielles du monde1 faisait briller les ftes du haut ,paris et les clinquants de la vanit2 la femme m'apparaissait avec tous les problmes de passion dont je m'tais affol4 ,ce n'tait peut-tre ni la femme ni le nom1 mais tous mes vices qui se dressaient debout dans mon me pour me tenter de nouveau4 ,la comtesse ,fdora1 riche et sans amant1 rsistant des sductions parisiennes1 n'tait-ce pas l'incarnation de mes esprances1 de mes visions8 ,je me crai une femme1 je la dessinai dans ma pense1 je la rvai4 ,pendant la nuit je ne dormis pas1 je devins son amant1 je fis tenir en peu d'heures une vie entire1 une vie d'amour2 j'en savourai les fcondes1 les brlantes dlices4 ,le lendemain1 incapable de soutenir le supplice d'attendre longuement la soire1 j'allai louer un roman1 et passai la journe le lire1 me mettant ainsi dans l'impossibilit de penser ni de mesurer le temps4 ,pendant ma lecture le nom de ,fdora retentissait en moi comme un son que l'on entend dans le lointain1 qui ne vous trouble pas1 mais qui se fait couter4 ,je possdais heureusement encore un habit noir et un gilet blanc assez honorables2 puis de toute ma fortune il me restait environ trente francs1 que j'avais sems dans mes hardes1 dans mes tiroirs1 afin de mettre entre une pice de cent sous et mes fantaisies la barrire pineuse d'une recherche et les hasards d'une circumnavigation dans ma chambre4 ,au moment de m'habiller1 je poursuis mon trsor travers un ocan de papier4 ,la raret du numraire peut te faire concevoir ce que mes gants et mon fiacre emportrent de richesses3 ils mangrent le pain de tout un mois4 ,hlas6 nous ne manquons jamais d'argent pour nos caprices1 nous ne discutons que le prix des choses utiles ou ncessaires4 ,nous jetons l'or avec insouciance des danseuses1 et nous marchandons un ouvrier dont la famille affame attend le payement d'un mmoire4 ,combien de gens ont un habit de cent francs1 un diamant la pomme de leur canne1 et dnent vingt-cinq sous6 ,il semble que nous n'achetions jamais assez chrement les plaisirs de la vanit4 ,rastignac1 fidle au rendez-vous1 sourit de ma mtamorphose et m'en plaisanta2 mais1 tout en allant chez la comtesse1 il me donna de charitables conseils sur la manire de me conduire avec elle4 ,il me la peignit avare1 vaine et dfiante2 mais avare avec faste1 vaine avec simplicit1 dfiante avec bonhomie4--,tu connais mes engagements1 me dit-il1 et tu sais combien je perdrais changer d'amour4 ,en observant ,fdora j'tais dsintress1 de sang-froid1 mes remarques doivent tre justes4 ,en pensant te prsenter chez elle1 je songeais la fortune2 ainsi prends garde tout ce que tu lui diras3 elle a une mmoire cruelle1 elle est d'une adresse dsesprer un diplomate1 elle saurait deviner le moment o il dit vrai2 entre nous1 je crois que son mariage n'est pas reconnu par l'empereur1 car l'ambassadeur de ,russie s'est mis rire quand je lui ai parl d'elle4 ,il ne la reoit pas1 et la salue fort lgrement quand il la rencontre au bois4 ,nanmoins elle est de la socit de madame de ,srisy1 va chez mesdames de ,nucingen et de ,restaud4 ,en ,france sa rputation est intacte2 la duchesse de ,carigliano1 la marchale la plus collet-mont de toute la coterie bonapartiste1 va souvent passer avec elle la belle saison sa terre4 ,beaucoup de jeunes fats1 le fils d'un pair de ,france1 lui ont offert un nom en change de sa fortune2 elle les a tous poliment conduits4 ,peut-tre sa sensibilit ne commence-t-elle qu'au titre de comte6 ,n'es-tu pas marquis8 marche en avant si elle te plat6 ,voil ce que j'appelle donner des instructions4 ,cette plaisanterie me fit croire que ,rastignac voulait rire et piquer ma curiosit1 en sorte que ma passion improvise tait arrive son paroxysme quand nous nous arrtmes devant un pristyle orn de fleurs4 ,en montant un vaste escalier tapiss1 o je remarquai toutes les recherches du comfort anglais1 le cur me battit2 j'en rougissais3 je dmentais mon origine1 mes sentiments1 ma fiert1 j'tais sottement bourgeois4 ,hlas6 je sortais d'une mansarde1 aprs trois annes de pauvret1 sans savoir encore mettre au-dessus des bagatelles de la vie ces trsors acquis1 ces immenses capitaux intellectuels qui vous enrichissent en un moment quand le pouvoir tombe entre vos mains sans vous craser1 parce que l'tude vous a form d'avance aux luttes politiques4 ,j'aperus une femme d'environ vingt-deux ans1 de moyenne taille1 vtue de blanc1 entoure d'un cercle d'hommes1 mollement couche sur une ottomane1 et tenant la main un cran de plumes4 ,en voyant entrer ,rastignac1 elle se leva1 vint nous1 sourit avec grce1 me fit d'une voix mlodieuse un compliment sans doute apprt4 ,notre ami m'avait annonc comme un homme de talent1 et son adresse1 son emphase gasconne me procurrent un accueil flatteur4 ,je fus l'objet d'une attention particulire qui me rendit confus2 mais ,rastignac avait heureusement parl de ma modestie4 ,je rencontrai l des savants1 des gens de lettres1 d'anciens ministres1 des pairs de ,france4 ,la conversation reprit son cours quelque temps aprs mon arrive1 et1 sentant que j'avais une rputation soutenir1 je me rassurai2 puis1 sans abuser de la parole quand elle m'tait accorde1 je tchai de rsumer les discussions par des mots plus ou moins incisifs1 profonds ou spirituels4 ,je produisis quelque sensation3 pour la millime fois de sa vie ,rastignac fut prophte4 ,quand il y eut assez de monde pour que chacun retrouvt sa libert1 mon introducteur me donna le bras1 et nous nous promenmes dans les appartements4--,n'aie pas l'air d'tre trop merveill de la princesse1 me dit-il1 elle devinerait le motif de ta visite4 ,les salons taient meubls avec un got exquis4 ,j'y vis des tableaux de choix4 ,chaque pice avait comme chez les ,anglais les plus opulents1 son caractre particulier3 la tenture de soie1 les agrments1 la forme des meubles1 le moindre dcor1 s'harmoniaient avec une pense premire4 ,dans un boudoir gothique dont les portes taient caches par des rideaux en tapisserie1 les encadrements de l'toffe1 la pendule1 les dessins du tapis1 taient gothiques3 le plafond1 form de solives brunes sculptes1 prsentait l'il des caissons pleins de grce et d'originalit2 les boiseries taient artistement travailles2 rien ne dtruisait l'ensemble de cette jolie dcoration1 pas mme les croises1 dont les vitraux taient coloris et prcieux4 ,je fus surpris l'aspect d'un petit salon moderne1 o je ne sais quel artiste avait puis la science de notre dcor1 si lger1 si frais1 si suave1 sans clat1 sobre de dorures4 ,c'tait amoureux et vague comme une ballade allemande1 un vrai rduit taill pour une passion de #ahbg1 embaum par des jardinires pleines de fleurs rares4 ,aprs ce salon1 j'aperus en enfilade une pice dore o revivait le got du sicle de ,louis ,,xiv1 qui oppos nos peintures actuelles1 produisait un bizarre mais agrable contraste4--,tu seras assez bien log1 me dit ,rastignac avec un sourire o perait une lgre ironie4 ,n'est-ce pas sduisant8 ajouta-t-il en s'asseyant4 ,tout coup il se leva1 me prit par la main1 me conduisit la chambre coucher1 et me montra sous un dais de mousseline et de moire blanches un lit voluptueux doucement clair1 le vrai lit d'une jeune fe fiance un gnie4--,n'y a-t-il pas1 s'cria-t-il voix basse1 de l'impudeur1 de l'insolence et de la coquetterie outre mesure1 nous laisser contempler ce trne de l'amour8 ,ne se donner personne1 et permettre tout le monde de mettre l sa carte6 ,si j'tais libre1 je voudrais voir cette femme soumise et pleurant ma porte4--,es-tu donc si certain de sa vertu8--,les plus audacieux de nos matres1 et mme les plus habiles1 avouent avoir chou prs d'elle1 l'aiment encore et sont ses amis dvous4 ,cette femme n'est-elle pas une nigme8 ,ces paroles excitrent en moi une sorte d'ivresse1 ma jalousie craignait dj le pass4 ,tressaillant d'aise1 je revins prcipitamment dans le salon o j'avais laiss la comtesse1 que je rencontrai dans le boudoir gothique4 ,elle m'arrta par un sourire1 me fit asseoir prs d'elle1 me questionna sur mes travaux1 et sembla s'y intresser vivement1 surtout quand je lui traduisis mon systme en plaisanteries au lieu de prendre le langage d'un professeur pour le lui dvelopper doctoralement4 ,elle parut s'amuser beaucoup en apprenant que la volont humaine tait une force matrielle semblable la vapeur2 que1 dans le monde moral1 rien ne rsistait cette puissance quand un homme s'habituait la concentrer1 en manier la somme1 diriger constamment sur les mes la projection de cette masse fluide2 que cet homme pouvait son gr tout modifier relativement l'humanit1 mme les lois les plus absolues de la nature4 ,ses objections me rvlrent en elle une certaine finesse d'esprit4 ,je me complus lui donner raison pendant quelques moments pour la flatter1 et je dtruisis ses raisonnements de femme par un mot1 en attirant son attention sur un fait journalier dans la vie1 le sommeil1 fait vulgaire en apparence1 mais au fond plein de problmes insolubles pour le savant4 ,je piquai sa curiosit4 ,elle resta mme un instant silencieuse quand je lui dis que nos ides taient des tres organiss1 complets1 qui vivaient dans un monde invisible1 et influaient sur nos destines1 en lui citant pour preuves les penses de ,descartes1 de ,diderot1 de ,napolon1 qui avaient conduit1 qui conduisaient encore tout un sicle4 ,j'eus l'honneur de l'amuser4 ,elle me quitta en m'invitant la venir voir2 en style de cour1 elle me donna les grandes entres4 ,soit que je prisse1 selon ma louable habitude1 les formules polies pour des paroles de cur1 soit qu'elle vt en moi quelque clbrit prochaine1 et voult augmenter sa mnagerie de savants1 je crus lui plaire4 ,j'voquai toutes mes connaissances physiologiques et mes tudes antrieures sur la femme pour examiner minutieusement pendant cette soire sa personne et ses manires4 ,cach dans l'embrasure d'une fentre1 j'espionnai ses penses en les cherchant dans son maintien1 en tudiant ce mange d'une matresse de maison qui va et vient1 s'assied et cause1 appelle un homme1 l'interroge1 et s'appuie pour l'couter sur un chambranle de porte4 ,je remarquai dans sa dmarche un mouvement bris si doux1 une ondulation de robe si gracieuse1 elle excitait si puissamment le dsir1 que je devins alors trs-incrdule sur sa vertu4 ,si ,fdora mconnaissait aujourd'hui l'amour1 elle avait d jadis tre fort passionne4 ,une volupt savante se peignait jusque dans la manire dont elle se posait devant son interlocuteur3 elle se soutenait sur la boiserie avec coquetterie1 comme une femme prs de tomber1 mais aussi prs de s'enfuir si quelque regard trop vif l'intimide4 ,les bras mollement croiss1 paraissant respirer les paroles1 les coutant mme du regard et avec bienveillance1 elle exhalait le sentiment4 ,ses lvres fraches et rouges tranchaient sur un teint d'un vive blancheur2 ses cheveux bruns faisaient assez bien valoir la couleur orange de ses yeux mls de veines comme une pierre de ,florence1 et dont l'expression semblait ajouter de la finesse ses paroles2 son corsage tait par des grces les plus attrayantes4 ,une rivale aurait peut-tre accus de duret ses pais sourcils qui paraissaient se rejoindre1 et blm l'imperceptible duvet qui ornait les contours de son visage4 ,je trouvai la passion empreinte en tout4 ,l'amour tait crit sur ses paupires italiennes1 sur ses belles paules dignes de la ,vnus de ,milo1 dans ses traits1 sur sa lvre infrieure un peu forte et lgrement ombrage4 ,cette femme tait un roman3 ces richesses fminines1 l'ensemble harmonieux des lignes1 les promesses que cette riche structure faisait la passion1 taient temprs par une rserve constante1 par une modestie extraordinaire1 qui contrastaient avec l'expression de toute la personne4 ,il fallait une observation aussi sagace que la mienne pour dcouvrir dans cette nature les signes d'une destine de volupt4 ,pour expliquer plus clairement ma pense1 il y avait en elle deux femmes spares par le buste peut-tre3 l'une tait froide1 la tte seule semblait tre amoureuse4 ,avant d'arrter ses yeux sur un homme1 elle prparait son regard1 comme s'il se passait je ne sais quoi de mystrieux en elle-mme3 vous eussiez dit une convulsion dans ses yeux si brillants4 ,enfin1 ou ma science tait imparfaite1 et j'avais encore bien des secrets dcouvrir dans le monde moral1 ou la comtesse possdait une belle me dont les sentiments et les manations communiquaient sa physionomie ce charme qui nous subjugue et nous fascine1 ascendant tout moral et d'autant plus puissant qu'il s'accorde avec les sympathies du dsir4 ,je sortis ravi1 sduit par cette femme1 enivr par son luxe1 chatouill dans tout ce que mon cur avait de noble1 de vicieux1 de bon1 de mauvais4 ,en me sentant si mu1 si vivant1 si exalt1 je crus comprendre l'attrait qui amenait l ces artistes1 ces diplomates1 ces hommes du pouvoir1 ces agioteurs doubls de tle comme leurs caisses4 ,sans doute ils venaient chercher prs d'elle l'motion dlirante qui faisait vibrer en moi toutes les forces de mon tre1 fouettait mon sang dans la moindre veine1 agaait le plus petit nerf et tressaillait dans mon cerveau6 ,elle ne s'tait donne aucun pour les garder tous4 ,une femme est coquette tant qu'elle n'aime pas4--,puis1 dis-je ,rastignac1 elle a peut-tre t marie ou vendue quelque vieillard1 et le souvenir de ses premires noces lui donne de l'horreur pour l'amour4 ,je revins pied du faubourg ,saint-,honor1 o ,fdora demeure4 ,entre son htel et la rue des ,cordiers il y a presque tout ,paris2 le chemin me parut court1 et cependant il faisait froid4 ,entreprendre la conqute de ,fdora dans l'hiver1 un rude hiver1 quand je n'avais pas trente francs en ma possession1 quand la distance qui nous sparait tait si grande6 ,un jeune homme pauvre peut seul savoir ce qu'une passion cote en voitures1 en gants1 en habits1 linge1 etc4 ,si l'amour reste un peu trop de temps platonique1 il devient ruineux4 ,vraiment1 il y a des ,lauzun de l'cole de droit auxquels il est impossible d'approcher d'une passion loge un premier tage4 ,et comment pouvais-je lutter1 moi1 faible1 grle1 mis simplement1 ple et hve comme un artiste en convalescence d'un ouvrage1 avec des jeunes gens bien friss1 jolis1 pimpants1 cravats dsesprer toute la ,croatie1 riches1 arms de tilburys et vtus d'impertinence8--,bah6 ,fdora ou la mort6 criai-je au dtour d'un pont4 ,fdora1 c'est la fortune6 ,le beau boudoir gothique et le salon la ,louis ,,xiv passrent devant mes yeux1 je revis la comtesse avec sa robe blanche1 ses grandes manches gracieuses1 et sa sduisante dmarche1 et son corsage tentateur4 ,quand j'arrivai dans ma mansarde nue1 froide1 aussi mal peigne que le sont les perruques d'un naturaliste1 j'tais encore environn par les images du luxe de ,fdora4 ,ce contraste tait un mauvais conseiller1 les crimes doivent natre ainsi4 ,je maudis alors1 en frissonnant de rage1 ma dcente et honnte misre1 ma mansarde fconde o tant de penses avaient surgi4 ,je demandai compte ,dieu1 au diable1 l'tat social1 mon pre1 l'univers entier1 de ma destine1 de mon malheur2 je me couchai tout affam1 grommelant de risibles imprcations1 mais bien rsolu de sduire ,fdora4 ,ce cur de femme tait un dernier billet de loterie charg de ma fortune4 ,je te ferai grce de mes premires visites chez ,fdora1 pour arriver promptement au drame4 ,tout en tchant de m'adresser son me1 j'essayai de gagner son esprit1 d'avoir sa vanit pour moi4 ,afin d'tre srement aim1 je lui donnai mille raisons de mieux s'aimer elle-mme4 ,jamais je ne la laissai dans un tat d'indiffrence2 les femmes veulent des motions tout prix1 je les lui prodiguai2 je l'eusse mise en colre plutt que de la voir insouciante avec moi4 ,si d'abord1 anim d'une volont ferme et du dsir de me faire aimer1 je pris un peu d'ascendant sur elle1 bientt ma passion grandit1 je ne fus plus matre de moi1 je tombai dans le vrai1 je me perdis et devins perdument amoureux4 ,je ne sais pas bien ce que nous appelons1 en posie ou dans la conversation1 amour2 mais le sentiment qui se dveloppa tout coup dans ma double nature1 je ne l'ai trouv peint nulle part3 ni dans les phrases rhtoriques et apprtes de ,j4-,j4 ,rousseau1 de qui j'occupais peut-tre le logis1 ni dans les froides conceptions de nos deux sicles littraires1 ni dans les tableaux de l',italie4 ,la vue du lac de ,brienne1 quelques motifs de ,rossini1 la ,madone de ,murillo1 que possde le marchal ,soult1 les lettres de la ,lescombat1 certains mots pars dans les recueils d'anecdotes1 mais surtout les prires des extatiques et quelques passages de nos fabliaux1 ont pu seuls me transporter dans les divines rgions de mon premier amour4 ,rien dans les langages humains1 aucune traduction de la pense faite l'aide des couleurs1 des marbres1 des mots ou des sons1 ne saurait rendre le nerf1 la vrit1 le fini1 la soudainet du sentiment dans l'me6 ,oui6 qui dit art1 dit mensonge4 ,l'amour passe par des transformations infinies avant de se mler pour toujours notre vie et de la teindre jamais de sa couleur de flamme4 ,le secret de cette infusion imperceptible chappe l'analyse de l'artiste4 ,la vraie passion s'exprime par des cris1 par des soupirs ennuyeux pour un homme froid4 ,il faut aimer sincrement pour tre de moiti dans les rugissements de ,lovelace1 en lisant ,clarisse ,harlowe4 ,l'amour est une source nave1 partie de son lit de cresson1 de fleurs1 de gravier1 qui rivire1 qui fleuve1 change de nature et d'aspect chaque flot1 et se jette dans un incommensurable ocan o les esprits incomplets voient la monotonie1 o les grandes mes s'abment en de perptuelles contemplations4 ,comment oser dcrire ces teintes transitoires du sentiment1 ces riens qui ont tant de prix1 ces mots dont l'accent puise les trsors du langage1 ces regards plus fconds que les plus riches pomes8 ,dans chacune des scnes mystiques par lesquelles nous nous prenons insensiblement d'une femme1 s'ouvre un abme engloutir toutes les posies humaines4 ,eh6 comment pourrions-nous reproduire par des gloses les vives et mystrieuses agitations de l'me1 quand les paroles nous manquent pour peindre les mystres visibles de la beaut8 ,quelles fascinations6 ,combien d'heures ne suis-je pas rest plong dans une extase ineffable occup la voir6 ,heureux1 de quoi8 je ne sais4 ,dans ces moments1 si son visage tait inond de lumire1 il s'y oprait je ne sais quel phnomne qui le faisait resplendir2 l'imperceptible duvet qui dore sa peau dlicate et fine en dessinait mollement les contours avec la grce que nous admirons dans les lignes lointaines de l'horizon quand elles se perdent dans le soleil4 ,il semblait que le jour la caresst en s'unissant elle1 ou qu'il s'chappt de sa rayonnante figure une lumire plus vive que la lumire mme2 puis une ombre passant sur cette douce figure y produisait une sorte de couleur qui en variait les expressions en en changeant les teintes4 ,souvent une pense semblait se peindre sur son front de marbre2 son il paraissait rougir1 sa paupire vacillait1 ses traits ondulaient1 agits par un sourire2 le corail intelligent de ses lvres s'animait1 se dpliait1 se repliait2 je ne sais quel reflet de ses cheveux jetait des tons bruns sur ses tempes fraches2 chaque accident1 elle avait parl4 ,chaque nuance de beaut donnait des ftes nouvelles mes yeux1 rvlait des grces inconnues mon cur4 ,je voulais lire un sentiment1 un espoir1 dans toutes ces phases du visage4 ,ces discours muets pntraient d'me me comme un son dans l'cho1 et me prodiguaient des joies passagres qui me laissaient des impressions profondes4 ,sa voix me causait un dlire que j'avais peine comprimer4 ,imitant je ne sais quel prince de ,lorraine1 j'aurais pu ne pas sentir un charbon ardent au creux de ma main pendant qu'elle aurait pass dans ma chevelure ses doigts chatouilleux4 ,ce n'tait plus une admiration1 un dsir1 mais un charme1 une fatalit4 ,souvent1 rentr dans mon toit1 je voyais indistinctement ,fdora chez elle1 et participais vaguement sa vie4 ,si elle souffrait1 je souffrais1 et je lui disais le lendemain3--,vous avez souffert4 ,combien de fois n'est-elle pas venue au milieu des silences de la nuit1 voque par la puissance de mon extase6 ,tantt1 soudaine comme une lumire qui jaillit1 elle abattait ma plume1 elle effarouchait la ,science et l'tude1 qui s'enfuyaient dsoles2 elle me forait l'admirer en reprenant la pose attrayante o je l'avais vue nagure4 ,tantt j'allais moi-mme au-devant d'elle dans le monde des apparitions1 et la saluais comme une esprance en lui demandant de me faire entendre sa voix argentine2 puis je me rveillais en pleurant4 ,un jour1 aprs m'avoir promis de venir au spectacle avec moi1 tout coup elle refusa capricieusement de sortir1 et me pria de la laisser seule4 ,dsespr d'une contradiction qui me cotait une journe de travail1 et1 le dirai-je8 mon dernier cu1 je me rendis l o elle aurait d tre1 voulant voir la pice qu'elle avait dsir voir4 ,a peine plac1 je reus un coup lectrique dans le cur4 ,une voix me dit3--,elle est l6 ,je me retourne1 j'aperois la comtesse au fond de sa loge1 cache dans l'ombre1 au rez-de-chausse4 ,mon regard n'hsita pas1 mes yeux la trouvrent tout d'abord avec une lucidit fabuleuse1 mon me avait vol vers sa vie comme un insecte vole sa fleur4 ,par quoi mes sens avaient-ils t avertis8 ,il est de ces tressaillements intimes qui peuvent surprendre les gens superficiels1 mais ces effets de notre nature intrieure sont aussi simples que les phnomnes habituels de notre vision extrieure3 aussi ne fus-je pas tonn1 mais fch4 ,mes tudes sur notre puissance morale1 si peu connue1 servaient au moins me faire rencontrer dans ma passion quelques preuves vivantes de mon systme4 ,cette alliance du savant et de l'amoureux1 d'une cordiale idoltrie et d'un amour scientifique1 avait je ne sais quoi de bizarre4 ,la science tait souvent contente de ce qui dsesprait l'amant1 et1 quand il croyait triompher1 l'amant chassait loin de lui la science avec bonheur4 ,fdora me vit et devint srieuse3 je la gnais4 ,au premier entr'acte1 j'allai lui faire une visite4 ,elle tait seule1 je restai4 ,quoique nous n'eussions jamais parl d'amour1 je pressentis une explication4 ,je ne lui avais point encore dit mon secret1 et cependant il existait entre nous une sorte d'attente3 elle me confiait ses projets d'amusement1 et me demandait la veille avec une sorte d'inquitude amicale si je viendrais le lendemain2 elle me consultait par un regard quand elle disait un mot spirituel1 comme si elle eut voulu me plaire exclusivement2 si je boudais1 elle devenait caressante2 si elle faisait la fche1 j'avais en quelque sorte le droit de l'interroger2 si je me rendais coupable d'une faute1 elle se laissait long-temps supplier avant de me pardonner4 ,ces querelles auxquelles nous avions pris got1 taient pleines d'amour4 ,elle y dployait tant de grce et de coquetterie1 et moi j'y trouvais tant de bonheur6 ,en ce moment notre intimit fut tout fait suspendue1 et nous restmes l'un devant l'autre comme deux trangers4 ,la comtesse tait glaciale2 moi1 j'apprhendais un malheur4--,vous allez m'accompagner1 me dit-elle quand la pice fut finie4 ,le temps avait chang subitement4 ,lorsque nous sortmes il tombait une neige mle de pluie4 ,la voiture de ,fdora ne put arriver jusqu' la porte du thtre4 ,en voyant une femme bien mise oblige de traverser le boulevard1 un commissionnaire tendit son parapluie au-dessus de nos ttes1 et rclama le prix de son service quand nous fmes monts4 ,je n'avais rien2 j'eusse alors vendu dix ans de ma vie pour avoir deux sous4 ,tout ce qui fait l'homme et ses mille vanits furent crass en moi par une douleur infernale4 ,ces mots3--,je n'ai pas de monnaie1 mon cher6 furent dits d'un ton dur qui parut venir de ma passion contrarie1 dits par moi1 frre de cet homme1 moi qui connaissais si bien le malheur6 moi qui jadis avais donn sept cent mille francs avec tant de facilit6 ,le valet repoussa le commissionnaire1 et les chevaux fendirent l'air4 ,en revenant son htel1 ,fdora1 distraite1 ou affectant d'tre proccupe1 rpondit par de ddaigneux monosyllabes mes questions4 ,je gardai le silence4 ,ce fut un horrible moment4 ,arrivs chez elle1 nous nous assmes devant la chemine4 ,quand le valet de chambre se fut retir aprs avoir attis le feu1 la comtesse se tourna vers moi d'un air indfinissable et me dit avec une sorte de solennit3--,depuis mon retour en ,france1 ma fortune a tent quelques jeunes gens3 j'ai reu des dclarations d'amour qui auraient pu satisfaire mon orgueil1 j'ai rencontr des hommes dont l'attachement tait si sincre et si profond qu'ils m'eussent encore pouse1 mme quand ils n'auraient trouv en moi qu'une fille pauvre comme je l'tais jadis4 ,enfin sachez1 monsieur de ,valentin1 que de nouvelles richesses et des titres nouveaux m'ont t offerts2 mais apprenez aussi que je n'ai jamais revu les personnes assez mal inspires pour m'avoir parl d'amour4 ,si mon affection pour vous tait lgre1 je ne vous donnerais pas un avertissement dans lequel il entre plus d'amiti que d'orgueil4 ,une femme s'expose recevoir une sorte d'affront lorsque1 en se supposant aime1 elle se refuse par avance un sentiment toujours flatteur4 ,je connais les scnes d',arsino1 d',araminte1 ainsi je me suis familiarise avec les rponses que je puis entendre en pareille circonstance2 mais j'espre aujourd'hui ne pas tre mal juge par un homme suprieur pour lui avoir montr franchement mon me4 ,elle s'exprimait avec le sang-froid d'un avou1 d'un notaire1 expliquant leurs clients les moyens d'un procs ou les articles d'un contrat4 ,le timbre clair et sducteur de sa voix n'accusait pas la moindre motion2 seulement sa figure et son maintien1 toujours nobles et dcents1 me semblrent avoir une froideur1 une scheresse diplomatiques4 ,elle avait sans doute mdit ses paroles et fait le programme de cette scne4 ,oh6 mon cher ami1 quand certaines femmes trouvent du plaisir nous dchirer le cur1 quand elles se sont promis d'y enfoncer un poignard et de le retourner dans la plaie1 ces femmes-l sont adorables1 elles aiment ou veulent tre aimes6 ,un jour elles nous rcompenseront de nos douleurs1 comme ,dieu doit1 dit-on1 rmunrer nos bonnes uvres2 elles nous rendront en plaisirs le centuple du mal dont elles ont d apprcier la violence3 leur mchancet n'est-elle pas pleine de passion8 ,mais tre tortur par une femme qui nous tue avec indiffrence1 n'est-ce pas un atroce supplice8 ,en ce moment ,fdora marchait1 sans le savoir1 sur toutes mes esprances1 brisait ma vie et dtruisait mon avenir avec la froide insouciance et l'innocente cruaut d'un enfant qui1 par curiosit1 dchire les ailes d'un papillon4--,plus tard1 ajouta ,fdora1 vous reconnatrez1 je l'espre1 la solidit de l'affection que j'offre mes amis4 ,pour eux1 vous me trouverez toujours bonne et dvoue4 ,je saurais leur donner ma vie1 mais vous me mpriseriez si je subissais leur amour sans le partager4 ,je m'arrte4 ,vous tes le seul homme auquel j'aie encore dit ces derniers mots4 ,d'abord les paroles me manqurent1 et j'eus peine matriser l'ouragan qui s'levait en moi2 mais bientt je refoulai mes sensations au fond de mon me1 et me mis sourire3--,si je vous dis que je vous aime1 rpondis-je1 vous me bannirez2 si je m'accuse d'indiffrence1 vous m'en punirez3 les prtres1 les magistrats et les femmes ne dpouillent jamais leur robe entirement4 ,le silence ne prjuge rien3 trouvez bon1 madame1 que je me taise4 ,pour m'avoir adress de si fraternels avertissements1 il faut que vous ayez craint de me perdre1 et cette pense pourrait satisfaire mon orgueil4 ,mais laissons la personnalit loin de nous4 ,vous tes peut-tre la seule femme avec laquelle je puisse discuter en philosophe une rsolution si contraire aux lois de la nature4 ,relativement aux autres sujets de votre espce1 vous tes un phnomne4 ,eh6 bien1 cherchons ensemble1 de bonne foi1 la cause de cette anomalie psychologique4 ,existe-t-il en vous1 comme chez beaucoup de femmes fires d'elles-mmes1 amoureuses de leurs perfections1 un sentiment d'gosme raffin qui vous fasse prendre en horreur l'ide d'appartenir un homme1 d'abdiquer votre vouloir et d'tre soumise une supriorit de convention qui vous offense8 vous me sembleriez mille fois plus belle4 ,auriez-vous t maltraite une premire fois par l'amour8 ,peut-tre le prix que vous devez attacher l'lgance de votre taille1 votre dlicieux corsage1 vous fait-il craindre les dgts de la maternit3 ne serait-ce pas une de vos meilleures raisons secrtes pour vous refuser tre trop bien aime8 ,avez-vous des imperfections qui vous rendent vertueuse malgr vous8 ,ne vous fchez pas1 je discute1 j'tudie1 je suis mille lieues de la passion4 ,la nature1 qui fait des aveugles de naissance1 peut bien crer des femmes sourdes1 muettes et aveugles en amour4 ,vraiment vous tes un sujet prcieux pour l'observation mdicale6 ,vous ne savez pas tout ce que vous valez4 ,vous pouvez avoir un dgot fort lgitime pour les hommes3 je vous approuve1 ils me paraissent tous laids et odieux4 ,mais vous avez raison1 ajoutai-je en sentant mon cur se gonfler1 vous devez nous mpriser3 il n'existe pas d'homme qui soit digne de vous4 ,je ne te dirai pas tous les sarcasmes que je lui dbitai en riant4 ,eh6 bien1 la parole la plus acre1 l'ironie la plus aigu1 ne lui arrachrent ni un mouvement ni un geste de dpit4 ,elle m'coutait en gardant sur ses lvres1 dans ses yeux1 son sourire d'habitude1 ce sourire qu'elle prenait comme un vtement1 et toujours le mme pour ses amis1 pour ses simples connaissances1 pour les trangers4--,ne suis-je pas bien bonne de me laisser mettre ainsi sur un amphithtre8 dit-elle en saisissant un moment pendant lequel je la regardais en silence4 ,vous le voyez1 continua-t-elle en riant1 je n'ai pas de sottes susceptibilits en amiti6 ,beaucoup de femmes puniraient votre impertinence en vous faisant fermer leur porte4--,vous pouvez me bannir de chez vous sans tre tenue de donner la raison de vos svrits4 ,en disant cela1 je me sentais prt la tuer si elle m'avait congdi4--,vous tes fou1 s'cria-t-elle en souriant4--,avez-vous jamais song1 repris-je1 aux effets d'un violent amour8 ,un homme au dsespoir a souvent assassin sa matresse4--,il vaut mieux tre morte que malheureuse1 rpondit-elle froidement4 ,un homme aussi passionn doit un jour abandonner sa femme et la laisser sur la paille aprs lui avoir mang sa fortune4 ,cette arithmtique m'abasourdit4 ,je vis clairement un abme entre cette femme et moi4 ,nous ne pouvions jamais nous comprendre4--,adieu1 lui dis-je froidement4--,adieu1 rpondit-elle en inclinant la tte d'un air amical4 ,a demain4 ,je la regardai pendant un moment en lui dardant tout l'amour auquel je renonais4 ,elle tait debout1 et me jetait son sourire banal1 le dtestable sourire d'une statue de marbre1 sec et poli1 paraissant exprimer l'amour1 mais froid4 ,concevras-tu bien1 mon cher1 toutes les douleurs qui m'assaillirent en revenant chez moi par la pluie et la neige1 en marchant sur le verglas des quais pendant une lieue1 ayant tout perdu8 ,oh6 savoir qu'elle ne pensait seulement pas ma misre et me croyait1 comme elle1 riche et doucement voitur6 ,combien de ruines et de dceptions6 ,il ne s'agissait plus d'argent1 mais de toutes les fortunes de mon me4 ,j'allais au hasard1 en discutant avec moi-mme les mots de cette trange conversation1 je m'garais si bien dans mes commentaires que je finissais par douter de la valeur nominale des paroles et des ides6 ,et j'aimais toujours1 j'aimais cette femme froide dont le cur voulait tre conquis tout moment1 et qui1 en effaant toujours les promesses de la veille1 se produisait le lendemain comme une matresse nouvelle4 ,en tournant sous les guichets de l',institut1 un mouvement fivreux me saisit4 ,je me souvins alors que j'tais jeun4 ,je ne possdais pas un denier4 ,pour comble de malheur1 la pluie dformait mon chapeau4 ,comment pouvoir aborder dsormais une femme lgante et me prsenter dans un salon sans un chapeau mettable6 ,grce des soins extrmes1 et tout en maudissant la mode niaise et sotte qui nous condamne exhiber la coiffe de nos chapeaux en les gardant constamment la main1 j'avais maintenu le mien jusque-l dans un tat douteux4 ,sans tre curieusement neuf ou schement vieux1 dnu de barbe ou trs-soyeux1 il pouvait passer pour le chapeau problmatique d'un homme soigneux2 mais son existence artificielle arrivait son dernier priode3 il tait bless1 djet1 fini1 vritable haillon1 digne reprsentant de son matre4 ,faute de trente sous1 je perdais mon industrieuse lgance4 ,ah6 combien de sacrifices ignors n'avais-je pas faits ,fdora depuis trois mois6 ,souvent je consacrais l'argent ncessaire au pain d'une semaine pour aller la voir un moment4 ,quitter mes travaux et jener1 ce n'tait rien6 ,mais traverser les rues de ,paris sans se laisser clabousser1 courir pour viter la pluie1 arriver chez elle aussi bien mis que les fats qui l'entouraient1 ah6 pour un pote amoureux et distrait1 cette tche avait d'innombrables difficults4 ,mon bonheur1 mon amour1 dpendait d'une moucheture de fange sur mon seul gilet blanc6 ,renoncer la voir si je me crottais1 si je me mouillais6 ,ne pas possder cinq sous pour faire effacer par un dcrotteur la plus lgre tache de boue sur ma botte6 ,ma passion s'tait augmente de tous ces petits supplices inconnus1 immenses chez un homme irritable4 ,les malheureux ont des dvouements dont il ne leur est point permis de parler aux femmes qui vivent dans une sphre de luxe et d'lgance2 elles voient le monde travers un prisme qui teint en or les hommes et les choses4 ,optimistes par gosme1 cruelles par bon ton1 ces femmes s'exemptent de rflchir au nom de leurs jouissances1 et s'absolvent de leur indiffrence au malheur par l'entranement du plaisir4 ,pour elles un denier n'est jamais un million1 c'est le million qui leur semble tre un denier4 ,si l'amour doit plaider sa cause par de grands sacrifices1 il doit aussi les couvrir dlicatement d'un voile1 les ensevelir dans le silence2 mais1 en prodiguant leur fortune et leur vie1 en se dvouant1 les hommes riches profitent des prjugs mondains qui donnent toujours un certain clat leurs amoureuses folies4 ,pour eux le silence parle et le voile est une grce1 tandis que mon affreuse dtresse me condamnait d'pouvantables souffrances sans qu'il me ft permis de dire3 ,j'aime6 ou3 ,je meurs6 tait-ce du dvouement aprs tout8 ,n'tais-je pas richement rcompens par le plaisir que j'prouvais tout immoler pour elle8 ,la comtesse avait donn d'extrmes valeurs1 attach d'excessives jouissances aux accidents les plus vulgaires de ma vie4 ,nagure insouciant en fait de toilette1 je respectais maintenant mon habit comme un autre moi-mme4 ,entre une blessure recevoir et la dchirure de mon frac1 je n'aurais pas hsit6 ,tu dois alors pouser ma situation et comprendre les rages de penses1 la frnsie croissante qui m'agitaient en marchant1 et que peut-tre la marche animait encore6 ,j'prouvais je ne sais quelle joie infernale me trouver au fate du malheur4 ,je voulais voir un prsage de fortune dans cette dernire crise2 mais le mal a des trsors sans fond4 ,la porte de mon htel tait entr'ouverte4 ,a travers les dcoupures en forme de cur pratiques dans le volet1 j'aperus une lumire projete dans la rue4 ,pauline et sa mre causaient en m'attendant4 ,j'entendis prononcer mon nom1 j'coutai4--,raphal1 disait ,pauline1 est bien mieux que l'tudiant du numro sept6 ,ses cheveux blonds sont d'une si jolie couleur6 ,ne trouves-tu pas quelque chose dans sa voix1 je ne sais1 mais quelque chose qui vous remue le cur8 ,et puis1 quoiqu'il ait un peu l'air fier1 il est si bon1 il a des manires si distingues6 ,oh6 il est vraiment trs-bien6 ,je suis sre que toutes les femmes doivent tre folles de lui4--,tu en parles comme si tu l'aimais1 reprit madame ,gaudin4--,oh6 je l'aime comme un frre1 rpondit-elle en riant4 ,je serais joliment ingrate si je n'avais pas de l'amiti pour lui6 ,ne m'a-t-il pas appris la musique1 le dessin1 la grammaire1 enfin tout ce que je sais8 ,tu ne fais pas grande attention mes progrs1 ma bonne mre2 mais je deviens si instruite que dans quelque temps je serai assez forte pour donner des leons1 et alors nous pourrons avoir une domestique4 ,je me retirai doucement2 et1 aprs avoir fait quelque bruit1 j'entrai dans la salle pour y prendre ma lampe1 que ,pauline voulut allumer4 ,la pauvre enfant venait de jeter un baume dlicieux sur mes plaies4 ,ce naf loge de ma personne me rendit un peu de courage4 ,j'avais besoin de croire en moi-mme et de recueillir un jugement impartial sur la vritable valeur de mes avantages4 ,mes esprances1 ainsi ranimes1 se refltrent peut-tre sur les choses que je voyais4 ,peut-tre aussi n'avais-je point encore bien srieusement examin la scne assez souvent offerte mes regards par ces deux femmes au milieu de cette salle2 mais alors j'admirai dans sa ralit le plus dlicieux tableau de cette nature modeste si navement reproduite par les peintres flamands4 ,la mre1 assise au coin d'un foyer demi teint1 tricotait des bas1 et laissait errer sur ses lvres un bon sourire4 ,pauline colorait des crans3 ses couleurs1 ses pinceaux1 tals sur une petite table1 parlaient aux yeux par de piquants effets2 mais1 ayant quitt sa place et se tenant debout pour allumer ma lampe1 sa blanche figure en recevait toute la lumire4 ,il fallait tre subjugu par une bien terrible passion pour ne pas admirer ses mains transparentes et roses1 l'idal de sa tte et sa virginale attitude6 ,la nuit et le silence prtaient leur charme cette laborieuse veille1 ce paisible intrieur4 ,ces travaux continus et gaiement supports attestaient une rsignation religieuse pleine de sentiments levs4 ,une indfinissable harmonie existait l entre les choses et les personnes4 ,chez ,fdora le luxe tait sec1 il rveillait en moi de mauvaises penses2 tandis que cette humble misre et ce bon naturel me rafrachissaient l'me4 ,peut-tre tais-je humili en prsence du luxe2 prs de ces deux femmes1 au milieu de cette salle brune o la vie simplifie semblait se rfugier dans les motions du cur1 peut-tre me rconciliai-je avec moi-mme en trouvant exercer la protection que l'homme est si jaloux de faire sentir4 ,quand je fus prs de ,pauline1 elle me jeta un regard presque maternel1 et s'cria1 les mains tremblantes1 en posant vivement la lampe3--,dieu6 comme vous tes ple6 ,ah6 il est tout mouill6 ,ma mre va vous essuyer4 ,monsieur ,raphal1 reprit-elle aprs une lgre pause1 vous tes friand de lait3 nous avons eu ce soir de la crme1 tenez1 voulez-vous y goter8 ,elle sauta comme un petit chat sur un bol de porcelaine plein de lait1 et me le prsenta si vivement1 me le mit sous le nez d'une si gentille faon1 que j'hsitai4--,vous me refuseriez8 dit-elle d'une voix altre4 ,nos deux fierts se comprenaient3 ,pauline paraissait souffrir de sa pauvret1 et me reprocher ma hauteur4 ,je fus attendri4 ,cette crme tait peut-tre son djeuner du lendemain1 j'acceptai cependant4 ,la pauvre fille essaya de cacher sa joie1 mais elle ptillait dans ses yeux4--,j'en avais besoin1 lui dis-je en m'asseyant4 7,une expression soucieuse passa sur son front47 ,vous souvenez-vous1 ,pauline1 de ce passage o ,bossuet nous peint ,dieu rcompensant un verre d'eau plus richement qu'une victoire8--,oui1 dit-elle4 ,et son sein battait comme celui d'une jeune fauvette entre les mains d'un enfant4--,eh6 bien1 comme nous nous quitterons bientt1 ajoutai-je d'une voix mal assure1 laissez-moi vous tmoigner ma reconnaissance pour tous les soins que vous et votre mre vous avez eus de moi4--,oh6 ne comptons pas1 dit-elle en riant4 ,son rire cachait une motion qui me fit mal4--,mon piano1 repris-je sans paratre avoir entendu ses paroles1 est un des meilleurs instruments d'rard3 acceptez-le4 ,prenez-le sans scrupule1 je ne saurais vraiment l'emporter dans le voyage que je compte entreprendre4 claires peut-tre par l'accent de mlancolie avec lequel je prononai ces mots1 les deux femmes semblrent m'avoir compris et me regardrent avec une curiosit mle d'effroi4 ,l'affection que je cherchais au milieu des froides rgions du grand monde1 tait donc l1 vraie1 sans faste1 mais onctueuse et peut-tre durable4--,il ne faut pas prendre tant de souci1 me dit la mre4 ,restez ici4 ,mon mari est en route cette heure1 reprit-elle4 ,ce soir1 j'ai lu l'vangile de saint ,jean pendant que ,pauline tenait suspendue entre ses doigts notre clef attache dans une ,bible1 la clef a tourn4 ,ce prsage annonce que ,gaudin se porte bien et prospre4 ,pauline a recommenc pour vous et pour le jeune homme du numro sept2 mais la clef n'a tourn que pour vous4 ,nous serons tous riches1 ,gaudin reviendra millionnaire4 ,je l'ai vu en rve sur un vaisseau plein de serpents2 heureusement l'eau tait trouble1 ce qui signifie or et pierreries d'outre-mer4 ,ces paroles amicales et vides1 semblables aux vagues chansons avec lesquelles une mre endort les douleurs de son enfant1 me rendirent une sorte de calme4 ,l'accent et le regard de la bonne femme exhalaient cette douce cordialit qui n'efface pas le chagrin1 mais qui l'apaise1 qui le berce et l'mousse4 ,plus perspicace que sa mre1 ,pauline m'examinait avec inquitude1 ses yeux intelligents semblaient deviner ma vie et mon avenir4 ,je remerciai par une inclination de tte la mre et la fille2 puis je me sauvai1 craignant de m'attendrir4 ,quand je me trouvai seul sous mon toit1 je me couchai dans mon malheur4 ,ma fatale imagination me dessina mille projets sans base et me dicta des rsolutions impossibles4 ,quand un homme se trane dans les dcombres de sa fortune1 il y rencontre encore quelques ressources2 mais j'tais dans le nant4 ,ah6 mon cher1 nous accusons trop facilement la misre4 ,soyons indulgents pour les effets du plus actif de tous les dissolvants sociaux3 o rgne la misre1 il n'existe plus ni pudeur1 ni crimes1 ni vertus1 ni esprit4 ,j'tais alors sans ides1 sans force1 comme une jeune fille tombe genoux devant un tigre4 ,un homme sans passion et sans argent reste matre de sa personne2 mais un malheureux qui aime ne s'appartient plus et ne peut pas se tuer4 ,l'amour nous donne une sorte de religion pour nous-mmes1 nous respectons en nous une autre vie2 il devient alors le plus horrible des malheurs1 le malheur avec une esprance1 une esprance qui vous fait accepter des tortures4 ,je m'endormis avec l'ide d'aller le lendemain confier ,rastignac la singulire dtermination de ,fdora4--,ah6 ah6 me dit ,rastignac en me voyant entrer chez lui ds neuf heures du matin1 je sais ce qui t'amne1 tu dois tre congdi par ,fdora4 ,quelques bonnes mes jalouses de ton empire sur la comtesse ont annonc votre mariage4 ,dieu sait les folies que tes rivaux t'ont prtes et les calomnies dont tu as t l'objet6--,tout s'explique1 m'criai-je4 ,je me souvins de toutes mes impertinences et trouvai la comtesse sublime4 ,a mon gr1 j'tais un infme qui n'avait pas encore assez souffert1 et je ne vis plus dans son indulgence que la patiente charit de l'amour4--,n'allons pas si vite1 me dit le prudent ,gascon4 ,fdora possde la pntration naturelle aux femmes profondment gostes3 elle t'aura jug peut-tre au moment o tu ne voyais encore en elle que sa fortune et son luxe2 en dpit de ton adresse1 elle aura lu dans ton me4 ,elle est assez dissimule pour qu'aucune dissimulation ne trouve grce devant elle4 ,je crois1 ajouta-t-il1 t'avoir mis dans une mauvaise voie4 ,malgr la finesse de son esprit et de ses manires1 cette crature me semble imprieuse comme toutes les femmes qui ne prennent de plaisir que par la tte4 ,pour elle le bonheur gt tout entier dans le bien-tre de la vie1 dans les jouissances sociales2 chez elle1 le sentiment est un rle3 elle te rendrait malheureux1 et ferait de toi son premier valet4 ,rastignac parlait un sourd4 ,je l'interrompis1 en lui exposant avec une apparente gaiet ma situation financire4--,hier au soir1 me rpondit-il1 une veine contraire m'a emport tout l'argent dont je pouvais disposer4 ,sans cette vulgaire infortune1 j'eusse partag volontiers ma bourse avec toi4 ,mais1 allons djeuner au cabaret1 les hutres nous donneront peut-tre un bon conseil4 ,il s'habilla1 fit atteler son tilbury2 puis semblables deux millionnaires1 nous arrivmes au caf de ,paris avec l'impertinence de ces audacieux spculateurs qui vivent sur des capitaux imaginaires4 ,ce diable de ,gascon me confondait par l'aisance de ses manires et par son aplomb imperturbable4 ,au moment o nous prenions le caf1 aprs avoir fini un repas fort dlicat et trs-bien entendu1 ,rastignac1 qui distribuait des coups de tte une foule de jeunes gens galement recommandables par les grces de leur personne et par l'lgance de leur mise1 me dit en voyant entrer un de ces dandys3--,voici ton affaire4 ,et il fit signe un gentilhomme bien cravat1 qui semblait chercher une table sa convenance1 de venir lui parler4--,ce gaillard-l1 me dit ,rastignac l'oreille1 est dcor pour avoir publi des ouvrages qu'il ne comprend pas3 il est chimiste1 historien1 romancier1 publiciste2 il possde des quarts1 des tiers1 des moitis1 dans je ne sais combien de pices de thtre1 et il est ignorant comme la mule de don ,miguel4 ,ce n'est pas un homme1 c'est un nom1 une tiquette familire au public4 ,aussi se garderait-il bien d'entrer dans ces cabinets sur lesquels il y a cette inscription3 ,ici l'on peut crire soi-mme4 ,il est fin jouer tout un congrs4 ,en deux mots1 c'est un mtis en morale3 ni tout fait probe1 ni compltement fripon4 ,mais chut6 il s'est dj battu1 le monde n'en demande pas davantage et dit de lui3 ,c'est un homme honorable4--,eh6 bien1 mon excellent ami1 mon honorable ami1 comment se porte ,votre ,intelligence8 lui dit ,rastignac au moment o l'inconnu s'assit la table voisine4 --,mais ni bien1 ni mal4 ,je suis accabl de travail4 ,j'ai entre les mains tous les matriaux ncessaires pour faire des mmoires historiques trs-curieux1 et je ne sais qui les attribuer4 ,cela me tourmente1 il faut se hter1 les mmoires vont passer de mode4 --,sont-ce des mmoires contemporains1 anciens1 sur la cour1 sur quoi8 --,sur l'affaire du ,collier4 --,n'est-ce pas un miracle8 me dit ,rastignac en riant4 ,puis se retournant vers le spculateur3--,monsieur de ,valentin1 reprit-il en me dsignant1 est un de mes amis que je vous prsente comme l'une de nos futures clbrits littraires4 ,il avait jadis une tante fort bien en cour1 marquise1 et depuis deux ans il travaille une histoire royaliste de la rvolution4 ,puis1 se penchant l'oreille de ce singulier ngociant1 il lui dit3--,c'est un homme de talent2 mais un niais qui peut vous faire vos mmoires1 au nom de sa tante1 pour cent cus par volume4--,le march me va1 rpondit l'autre en haussant sa cravate4 ,garon1 mes hutres1 donc6--,oui1 mais vous me donnerez vingt-cinq louis de commission et lui paierez un volume d'avance1 reprit ,rastignac4--,non1 non4 ,je n'avancerai que cinquante cus pour tre plus sr d'avoir promptement mon manuscrit4 ,rastignac me rpta cette conversation mercantile voix basse4 ,puis sans me consulter3--,nous sommes d'accord1 lui rpondit-il4 ,quand pouvons-nous aller vous voir pour terminer cette affaire8--,eh6 bien1 venez dner ici1 demain soir1 sept heures4 ,nous nous levmes1 ,rastignac jeta de la monnaie au garon1 mit la carte payer dans sa poche1 et nous sortmes4 ,j'tais stupfait de la lgret1 de l'insouciance avec laquelle il avait vendu ma respectable tante1 la marquise de ,montbauron4--,j'aime mieux m'embarquer pour le ,brsil1 et y enseigner aux ,indiens l'algbre1 dont je ne sais pas un mot1 que de salir le nom de ma famille6 ,rastignac m'interrompit par un clat de rire4--,es-tu bte6 ,prends d'abord les cinquante cus et fais les mmoires4 ,quand ils seront achevs1 tu refuseras de les mettre sous le nom de ta tante1 imbcile6 ,madame de ,montbauron1 morte sur l'chafaud1 ses paniers1 ses considrations1 sa beaut1 son fard1 ses mules valent bien plus de six cents francs4 ,si le libraire ne veut pas alors payer ta tante ce qu'elle vaut1 il trouvera quelque vieux chevalier d'industrie1 ou je ne sais quelle fangeuse comtesse pour signer les mmoires4--,oh6 m'criai-je1 pourquoi suis-je sorti de ma vertueuse mansarde8 ,le monde a des envers bien salement ignobles4--,bon1 rpondit ,rastignac1 voil de la posie1 et il s'agit d'affaires4 ,tu es un enfant4 coute3 quant aux mmoires1 le public les jugera2 quant mon ,proxnte littraire1 n'a-t-il pas dpens huit ans de sa vie1 et pay ses relations avec la librairie par de cruelles expriences8 ,en partageant ingalement avec lui le travail du livre1 ta part d'argent n'est-elle pas aussi la plus belle8 ,vingt-cinq louis sont une bien plus grande somme pour toi1 que mille francs pour lui4 ,va1 tu peux crire des mmoires historiques1 uvres d'art si jamais il en fut1 quand ,diderot a fait six sermons pour cent cus4--,enfin1 lui dis-je tout mu1 c'est pour moi une ncessit3 ainsi1 mon pauvre ami1 je te dois des remerciements4 ,vingt-cinq louis me rendront bien riche4--,et plus riche que tu ne penses1 reprit-il en riant4 ,si ,finot me donne une commission dans l'affaire1 ne devines-tu pas qu'elle sera pour toi8 ,allons au bois de ,boulogne1 dit-il2 nous y verrons ta comtesse1 et je te montrerai la jolie petite veuve que je dois pouser1 une charmante personne1 ,alsacienne un peu grasse4 ,elle lit ,kant1 ,schiller1 ,jean-,paul1 et une foule de livres hydrauliques4 ,elle a la manie de toujours me demander mon opinion1 je suis oblig d'avoir l'air de comprendre toute cette sensiblerie allemande1 de connatre un tas de ballades1 toutes drogues qui me sont dfendues par le mdecin4 ,je n'ai pas encore pu la dshabituer de son enthousiasme littraire3 elle pleure des averses la lecture de ,gothe1 et je suis oblig de pleurer un peu1 par complaisance1 car il y a cinquante mille livres de rentes1 mon cher1 et le plus joli petit pied1 la plus jolie petite main de la terre6 ,ah6 si elle ne disait pas mon anche1 et prouiller pour mon ange et brouiller1 ce serait une femme accomplie4 ,nous vmes la comtesse1 brillante dans un brillant quipage4 ,le coquette nous salua fort affectueusement en me jetant un sourire qui me parut alors divin et plein d'amour4 ,ah6 j'tais bien heureux1 je me croyais aim1 j'avais de l'argent et des trsors de passion1 plus de misre4 ,lger1 gai1 content de tout1 je trouvai la matresse de mon ami charmante4 ,les arbres1 l'air1 le ciel1 toute la nature semblait me rpter le sourire de ,fdora4 ,en revenant des ,champs-lyses1 nous allmes chez le chapelier et chez le tailleur de ,rastignac4 ,l'affaire du ,collier me permit de quitter mon misrable pied de paix1 pour passer un formidable pied de guerre4 ,dsormais je pouvais sans crainte lutter de grce et d'lgance avec les jeunes gens qui tourbillonnaient autour de ,fdora4 ,je revins chez moi4 ,je m'y enfermai1 restant tranquille en apparence1 prs de ma lucarne2 mais disant d'ternels adieux mes toits1 vivant dans l'avenir1 dramatisant ma vie1 escomptant l'amour et ses joies4 ,ah6 comme une existence peut devenir orageuse entre les quatre murs d'une mansarde6 ,l'me humaine est une fe3 elle mtamorphose une paille en diamants2 sous sa baguette les palais enchants closent comme les fleurs des champs sous les chaudes inspirations du soleil4 ,le lendemain1 vers midi1 ,pauline frappa doucement ma porte et m'apporta1 devine quoi8 une lettre de ,fdora4 ,la comtesse me priait de venir la prendre au ,luxembourg pour aller1 de l1 voir ensemble le ,musum et le ,jardin des ,plantes4--,un commissionnaire attend la rponse1 me dit-elle aprs un moment de silence4 ,je griffonnai promptement une lettre de remerciement que ,pauline emporta4 ,je m'habillai4 ,au moment o1 assez content de moi-mme1 j'achevais ma toilette1 un frisson glacial me saisit cette pense3 ,fdora est-elle venue en voiture ou pied8 pleuvra-t-il1 fera-t-il beau8 ,mais1 me dis-je1 qu'elle soit pied ou en voiture1 est-on jamais certain de l'esprit fantasque d'une femme8 elle sera sans argent et voudra donner cent sous un petit ,savoyard parce qu'il aura de jolies guenilles4 ,j'tais sans un rouge liard et ne devais avoir de l'argent que le soir4 ,oh6 combien1 dans ces crises de notre jeunesse1 un pote paie cher la puissance intellectuelle dont il est investi par le rgime et par le travail6 ,en un instant1 mille penses vives et douloureuses me piqurent comme autant de dards4 ,je regardai le ciel par ma lucarne1 le temps tait fort incertain4 ,en cas de malheur1 je pouvais bien prendre une voiture pour la journe2 mais aussi ne tremblerais-je pas tout moment1 au milieu de mon bonheur1 de ne pas rencontrer ,finot le soir8 ,je ne me sentis pas assez fort pour supporter tant de craintes au sein de ma joie4 ,malgr la certitude de ne rien trouver1 j'entrepris une grande exploration travers ma chambre1 je cherchai des cus imaginaires jusque dans la profondeur de ma paillasse1 je fouillai tout1 je secouai mme de vieilles bottes4 ,en proie une fivre nerveuse1 je regardais mes meubles d'un il hagard aprs les avoir renverss tous4 ,comprendras-tu le dlire qui m'anima1 lorsqu'en ouvrant pour la septime fois le tiroir de ma table crire que je visitais avec cette espce d'indolence dans laquelle nous plonge le dsespoir1 j'aperus colle contre une planche latrale1 tapie sournoisement1 mais propre1 brillante1 lucide comme une toile son lever1 une belle et noble pice de cent sous8 ,ne lui demandant compte ni de son silence ni de la cruaut dont elle tait coupable en se tenant ainsi cache1 je la baisai comme un ami fidle au malheur et la saluai par un cri qui trouva de l'cho4 ,je me retournai brusquement et vis ,pauline toute ple4--,j'ai cru1 dit-elle d'une voix mue1 que vous vous faisiez mal4 ,le commissionnaire444 ,elle s'interrompit comme si elle touffait4 ,mais ma mre l'a pay1 ajouta-t-elle4 ,puis elle s'enfuit1 enfantine et follette comme un caprice4 ,pauvre petite6 je lui souhaitai mon bonheur4 ,en ce moment1 il me semblait avoir dans l'me tout le plaisir de la terre1 et j'aurais voulu restituer aux malheureux la part que je croyais leur voler4 ,nous avons presque toujours raison dans nos pressentiments d'adversit1 la comtesse avait renvoy sa voiture4 ,par un de ces caprices que les jolies femmes ne s'expliquent pas toujours elles-mmes1 elle voulait aller au ,jardin des ,plantes par les boulevards et pied4--,mais il va pleuvoir1 lui dis-je4 ,elle prit plaisir me contredire4 ,par hasard1 il fit beau pendant tout le temps que nous marchmes dans le ,luxembourg4 ,quand nous en sortmes1 un gros nuage dont j'avais maintes fois pi la marche avec une secrte inquitude1 ayant laiss tomber quelques gouttes d'eau1 nous montmes dans un fiacre4 ,lorsque nous emes atteint les boulevards1 la pluie cessa1 le ciel reprit sa srnit4 ,en arrivant au ,musum1 je voulus renvoyer la voiture1 ,fdora me pria de la garder4 ,que de tortures6 ,mais causer avec elle en comprimant un secret dlire qui sans doute se formulait sur mon visage par quelque sourire niais et arrt2 errer dans le ,jardin des ,plantes1 en parcourir les alles bocagres et sentir son bras appuy sur le mien1 il y eut dans tout cela je ne sais quoi de fantastique3 c'tait un rve en plein jour4 ,cependant ses mouvements1 soit en marchant1 soit en nous arrtant1 n'avaient rien de doux ni d'amoureux1 malgr leur apparente volupt4 ,quand je cherchais m'associer en quelque sorte l'action de sa vie1 je rencontrais en elle une intime et secrte vivacit1 je ne sais quoi de saccad1 d'excentrique4 ,les femmes sans me n'ont rien de moelleux dans leurs gestes4 ,aussi n'tions-nous unis1 ni par une mme volont1 ni par un mme pas4 ,il n'existe point de mots pour rendre ce dsaccord matriel de deux tres1 car nous ne sommes pas encore habitus reconnatre une pense dans le mouvement4 ,ce phnomne de notre nature se sent instinctivement1 il ne s'exprime pas4 ,pendant ces violents paroxysmes de ma passion1 reprit ,raphal aprs un moment de silence1 et comme s'il rpondait une objection qu'il se ft adresse lui-mme1 je n'ai pas dissqu mes sensations1 analys mes plaisirs1 ni supput les battements de mon cur1 comme un avare examine et pse ses pices d'or4 ,oh6 non1 l'exprience jette aujourd'hui sa triste lumire sur les vnements passs1 et le souvenir m'apporte ces images1 comme par un beau temps les flots de la mer amnent brin brin les dbris d'un naufrage sur la grve4--,vous pouvez me rendre un service assez important1 me dit la comtesse en me regardant d'un air confus4 ,aprs vous avoir confi mon antipathie pour l'amour1 je me sens plus libre en rclamant de vous un bon office au nom de l'amiti4 ,n'aurez-vous pas1 reprit-elle en riant1 beaucoup plus de mrite m'obliger aujourd'hui8 ,je la regardais avec douleur4 ,n'prouvant rien prs de moi1 elle tait pateline et non pas affectueuse2 elle me paraissait jouer un rle en actrice consomme2 puis tout coup son accent1 un regard1 un mot rveillaient mes esprances2 mais si mon amour ranim se peignait alors dans mes yeux1 elle en soutenait les rayons sans que la clart des siens s'en altrt1 car ils semblaient1 comme ceux des tigres1 tre doubls par une feuille de mtal4 ,en ces moments-l1 je la dtestais4--,la protection du duc de ,navarreins1 dit-elle en continuant avec des inflexions de voix pleines de clinerie1 me serait trs-utile auprs d'une personne toute-puissante en ,russie1 et dont l'intervention est ncessaire pour me faire rendre justice dans une affaire qui concerne la fois ma fortune et mon tat dans le monde1 la reconnaissance de mon mariage par l'empereur4 ,le duc de ,navarreins n'est-il pas votre cousin8 ,une lettre de lui dciderait tout4--,je vous appartiens1 lui rpondis-je1 ordonnez4--,vous tes bien aimable1 reprit-elle en me serrant la main4 ,venez dner avec moi1 je vous dirai tout comme un confesseur4 ,cette femme si mfiante1 si discrte1 et laquelle personne n'avait entendu dire un mot sur ses intrts1 allait donc me consulter4--,oh6 combien j'aime maintenant le silence que vous m'avez impos6 m'criai-je4 ,mais j'aurais voulu quelque preuve plus rude encore4 ,en ce moment1 elle accueillit l'ivresse de mes regards et ne se refusa point mon admiration1 elle m'aimait donc6 ,nous arrivmes chez elle4 ,fort heureusement1 le fond de ma bourse put satisfaire le cocher4 ,je passai dlicieusement la journe1 seul avec elle1 chez elle4 ,c'tait la premire fois que je pouvais la voir ainsi4 ,jusqu' ce jour1 le monde1 sa gnante politesse et ses faons froides nous avaient toujours spars1 mme pendant ses somptueux dners2 mais alors j'tais chez elle comme si j'eusse vcu sous son toit1 je la possdais pour ainsi dire4 ,ma vagabonde imagination brisait les entraves1 arrangeait les vnements de la vie ma guise1 et me plongeait dans les dlices d'un amour heureux4 ,me croyant son poux1 je l'admirais occupe de petits dtails2 j'prouvais mme du bonheur lui voir ter son schall et son chapeau4 ,elle me laissa seul un moment1 et revint les cheveux arrangs1 charmante4 ,cette jolie toilette avait t faite pour moi6 ,pendant le dner1 elle me prodigua ses attentions et dploya des grces infinies dans mille choses qui semblent des riens et qui cependant sont la moiti de la vie4 ,quand nous fmes tous deux devant un feu ptillant1 assis sur la soie1 environns des plus dsirables crations d'un luxe oriental2 quand je vis si prs de moi cette femme dont la beaut clbre faisait palpiter tant de curs1 cette femme si difficile conqurir1 me parlant1 me rendant l'objet de toutes ses coquetteries1 ma voluptueuse flicit devint presque de la souffrance4 ,pour mon malheur1 je me souvins de l'importante affaire que je devais conclure1 et voulus aller au rendez-vous qui m'avait t donn la veille4--,quoi6 dj6 dit-elle en me voyant prendre mon chapeau4--,elle m'aimait6 ,je le crus du moins1 en l'entendant prononcer ces deux mots d'une voix caressante4 ,pour prolonger mon extase1 j'aurais alors volontiers troqu deux annes de ma vie contre chacune des heures qu'elle voulait bien m'accorder4 ,mon bonheur s'augmenta de tout l'argent que je perdais6 ,il tait minuit quand elle me renvoya4 ,nanmoins le lendemain1 mon hrosme me cota bien des remords1 je craignis d'avoir manqu l'affaire des mmoires1 devenue si capitale pour moi2 je courus chez ,rastignac1 et nous allmes surprendre son lever le titulaire de mes travaux futurs4 ,finot me lut un petit acte o il n'tait point question de ma tante1 et aprs la signature duquel il me compta cinquante cus4 ,nous djeunmes tous les trois4 ,quand j'eus pay mon nouveau chapeau1 soixante cachets trente sous et mes dettes1 il ne me resta plus que trente francs2 mais toutes les difficults de la vie s'taient aplanies pour quelques jours4 ,si j'avais voulu couter ,rastignac1 je pouvais avoir des trsors en adoptant avec franchise le systme anglais4 ,il voulait absolument m'tablir un crdit et me faire faire des emprunts1 en prtendant que les emprunts soutiendraient le crdit4 ,selon lui1 l'avenir tait de tous les capitaux du monde le plus considrable et le plus solide4 ,en hypothquant ainsi mes dettes sur de futurs contingents1 il donna ma pratique son tailleur1 un artiste qui comprenait le jeune homme et devait me laisser tranquille jusqu' mon mariage4 ,ds ce jour1 je rompis avec la vie monastique et studieuse que j'avais mene pendant trois ans4 ,j'allai fort assidment chez ,fdora1 o je tchai de surpasser en apparence les impertinents ou les hros de coterie qui s'y trouvaient4 ,en croyant avoir chapp pour toujours la misre1 je recouvrai ma libert d'esprit1 j'crasai mes rivaux1 et passai pour un homme plein de sductions1 prestigieux1 irrsistible4 ,cependant les gens habiles disaient en parlant de moi3 ,un garon aussi spirituel ne doit avoir de passions que dans la tte6 ,ils vantaient charitablement mon esprit aux dpens de ma sensibilit4 ,est-il heureux de ne pas aimer6 s'criaient-ils4 ,s'il aimait1 aurait-il autant de gaiet1 de verve6 ,j'tais cependant bien amoureusement stupide en prsence de ,fdora6 ,seul avec elle1 je ne savais rien lui dire1 ou si je parlais1 je mdisais de l'amour2 j'tais tristement gai comme un courtisan qui veut cacher un cruel dpit4 ,enfin1 j'essayai de me rendre indispensable sa vie1 son bonheur1 sa vanit3 tous les jours prs d'elle1 j'tais un esclave1 un jouet sans cesse ses ordres4 ,aprs avoir ainsi dissip ma journe1 je revenais chez moi pour y travailler pendant les nuits1 ne dormant gure que deux ou trois heures de la matine4 ,mais n'ayant pas1 comme ,rastignac1 l'habitude du systme anglais1 je me vis bientt sans un sou4 ,ds lors1 mon cher ami1 fat sans bonnes fortunes1 lgant sans argent1 amoureux anonyme1 je retombai dans cette vie prcaire1 dans ce froid et profond malheur soigneusement cach sous les trompeuses apparences du luxe4 ,je ressentis alors mes souffrances premires1 mais moins aigus3 je m'tais familiaris sans doute avec leurs terribles crises4 ,souvent les gteaux et le th1 si parcimonieusement offerts dans les salons1 taient ma seule nourriture4 ,quelquefois1 les somptueux dners de la comtesse me substantaient pendant deux jours4 ,j'employai tout mon temps1 mes efforts et ma science d'observation pntrer plus avant dans l'impntrable caractre de ,fdora4 ,jusqu'alors1 l'esprance ou le dsespoir avaient influenc mon opinion1 je voyais en elle tour tour la femme la plus aimante ou la plus insensible de son sexe2 mais ces alternatives de joie et de tristesse devinrent intolrables3 je voulus chercher un dnoment cette lutte affreuse1 en tuant mon amour4 ,de sinistres lueurs brillaient parfois dans mon me et me faisaient entrevoir des abmes entre nous4 ,la comtesse justifiait toutes mes craintes2 je n'avais pas encore surpris de larmes dans ses yeux4 ,au thtre une scne attendrissante la trouvait froide et rieuse4 ,elle rservait toute sa finesse pour elle1 et ne devinait ni le malheur ni le bonheur d'autrui4 ,enfin elle m'avait jou6 ,heureux de lui faire un sacrifice1 je m'tais presque avili pour elle en allant voir mon parent le duc de ,navarreins1 homme goste1 qui rougissait de ma misre et avait de trop grands torts envers moi pour ne pas me har3 il me reut donc avec cette froide politesse qui donne aux gestes et aux paroles l'apparence de l'insulte1 son regard inquiet excita ma piti4 ,j'eus honte pour lui de sa petitesse au milieu de tant de grandeur1 de sa pauvret au milieu de tant de luxe4 ,il me parla des pertes considrables que lui occasionnait le trois pour cent1 je lui dis alors quel tait l'objet de ma visite4 ,le changement de ses manires1 qui de glaciales devinrent insensiblement affectueuses1 me dgota4 ,eh6 bien1 mon ami1 il vint chez la comtesse1 il m'y crasa4 ,fdora trouva pour lui des enchantements1 des prestiges inconnus2 elle le sduisit1 traita sans moi cette affaire mystrieuse de laquelle je ne sus pas un mot3 j'avais t pour elle un moyen4 ,elle paraissait ne plus m'apercevoir quand mon cousin tait chez elle1 elle m'acceptait alors avec moins de plaisir peut-tre que le jour o je lui fus prsent4 ,un soir1 elle m'humilia devant le duc par un de ces gestes et par un de ces regards qu'aucune parole ne saurait peindre4 ,je sortis pleurant1 formant mille projets de vengeance1 combinant d'pouvantables viols4 ,souvent je l'accompagnais aux ,bouffons3 l1 prs d'elle1 tout entier mon amour1 je la contemplais en me livrant au charme d'couter la musique1 puisant mon me dans la double jouissance d'aimer et de retrouver les mouvements de mon cur bien rendus par les phrases du musicien4 ,ma passion tait dans l'air1 sur la scne2 elle triomphait partout1 except chez ma matresse4 ,je prenais alors la main de ,fdora1 j'tudiais ses traits et ses yeux en sollicitant une fusion de nos sentiments1 une de ces soudaines harmonies qui1 rveilles par les notes1 fait vibrer les mes l'unisson2 mais sa main tait muette et ses yeux ne disaient rien4 ,quand le feu de mon cur man de tous mes traits la frappait trop fortement au visage1 elle me jetait ce sourire cherch1 phrase convenue qui se reproduit au salon sur les lvres de tous les portraits4 ,elle n'coutait pas la musique4 ,les divines pages de ,rossini1 de ,cimarosa1 de ,zingarelli1 ne lui rappelaient aucun sentiment1 ne lui traduisaient aucune posie de sa vie2 son me tait aride4 ,fdora se produisait l comme un spectacle dans le spectacle4 ,sa lorgnette voyageait incessamment de loge en loge3 inquite1 quoique tranquille1 elle tait victime de la mode3 sa loge1 son bonnet1 sa voiture1 sa personne taient tout pour elle4 ,vous rencontrez souvent des gens de colossale apparence de qui le cur est tendre et dlicat sous un corps de bronze2 mais elle cachait un cur de bronze sous sa frle et gracieuse enveloppe4 ,ma fatale science me dchirait bien des voiles4 ,si le bon ton consiste s'oublier pour autrui1 mettre dans sa voix et dans ses gestes une constante douceur1 plaire aux autres en les rendant contents d'eux-mmes1 malgr sa finesse1 ,fdora n'avait pas effac tout vestige de sa plbienne origine3 son oubli d'elle-mme tait fausset2 ses manires1 au lieu d'tre innes1 avaient t laborieusement conquises2 enfin sa politesse sentait la servitude4 ,eh6 bien1 ses paroles emmielles taient pour ses favoris l'expression de la bont1 sa prtentieuse exagration tait un noble enthousiasme4 ,moi seul avais tudi ses grimaces1 j'avais dpouill son tre intrieur de la mince corce qui suffit au monde1 et n'tais plus dupe de ses singeries2 je connaissais fond son me de chatte4 ,quand un niais la complimentait1 la vantait1 j'avais honte pour elle4 ,et je l'aimais toujours6 j'esprais fondre ses glaces sous les ailes d'un amour de pote4 ,si je pouvais une fois ouvrir son cur aux tendresses de la femme1 si je l'initiais la sublimit des dvouements1 je la voyais alors parfaite2 elle devenait un ange4 ,je l'aimais en homme1 en amant1 en artiste1 quand il aurait fallu ne pas l'aimer pour l'obtenir3 un fat bien gourm1 un froid calculateur1 en aurait triomph peut-tre4 ,vaine1 artificieuse1 elle et sans doute entendu le langage de la vanit1 se serait laiss entortiller dans les piges d'une intrigue2 elle et t domine par un homme sec et glac4 ,des douleurs acres entraient jusqu'au vif dans mon me1 quand elle me rvlait navement son gosme4 ,je l'apercevais avec douleur seule un jour dans la vie et ne sachant qui tendre la main1 ne rencontrant pas de regards amis o reposer les siens4 ,un soir1 j'eus le courage de lui peindre1 sous des couleurs animes1 sa vieillesse dserte1 vide et triste4 ,a l'aspect de cette pouvantable vengeance de la nature trompe1 elle dit un mot atroce4--,j'aurai toujours de la fortune1 me rpondit-elle4 ,eh6 bien1 avec de l'or nous pouvons toujours crer autour de nous les sentiments qui sont ncessaires notre bien-tre4 ,je sortis foudroy par la logique de ce luxe1 de cette femme1 de ce monde1 dont j'tais si sottement idoltre4 ,je n'aimais pas ,pauline pauvre1 ,fdora riche n'avait-elle pas le droit de repousser ,raphal8 ,notre conscience est un juge infaillible1 quand nous ne l'avons pas encore assassine4 ,fdora1 me criait une voix sophistique1 n'aime ni ne repousse personne2 elle est libre1 mais elle s'est autrefois donne pour de l'or4 ,amant ou poux1 le comte russe l'a possde4 ,elle aura bien une tentation dans sa vie6 ,attends-la4 ,ni vertueuse ni fautive1 cette femme vivait loin de l'humanit1 dans une sphre elle1 enfer ou paradis4 ,ce mystre femelle vtu de cachemire et de broderies mettait en jeu dans mon cur tous les sentiments humains1 orgueil1 ambition1 amour1 curiosit4 ,un caprice de la mode1 ou cette envie de paratre original qui nous poursuit tous1 avait amen la manie de vanter un petit spectacle du boulevard4 ,la comtesse tmoigna le dsir de voir la figure enfarine d'un acteur qui faisait les dlices de quelques gens d'esprit1 et j'obtins l'honneur de la conduire la premire reprsentation de je ne sais quelle mauvaise farce4 ,la loge cotait peine cent sous1 je ne possdais pas un tratre liard4 ,ayant encore un demi-volume de mmoires crire1 je n'osais pas aller mendier un secours ,finot1 et ,rastignac1 ma providence1 tait absent4 ,cette gne constante malficiait toute ma vie4 ,une fois1 au sortir des ,bouffons1 par une horrible pluie1 ,fdora m'avait fait avancer une voiture sans que je ne pusse me soustraire son obligeance de parade3 elle n'admit aucune de mes excuses1 ni mon got pour la pluie1 ni mon envie d'aller au jeu4 ,elle ne devinait mon indigence ni dans l'embarras de mon maintien1 ni dans mes paroles tristement plaisantes4 ,mes yeux rougissaient1 mais comprenait-elle un regard8 ,la vie des jeunes gens est soumise de singuliers caprices6 ,pendant le voyage1 chaque tour de roue rveilla des penses qui me brlrent le cur2 j'essayai de dtacher une planche au fond de la voiture en esprant glisser sur le pav2 mais rencontrant des obstacles invincibles1 je me pris rire convulsivement et demeurai dans un calme morne1 hbt comme un homme au carcan4 ,a mon arrive au logis1 aux premiers mots que je balbutiai1 ,pauline m'interrompit en disant3--,si vous n'avez pas de monnaie444 ,ah6 la musique de ,rossini n'tait rien auprs de ces paroles4 ,mais revenons aux ,funambules4 ,pour pouvoir y conduire la comtesse1 je pensai mettre en gage le cercle d'or dont le portrait de ma mre tait entour4 ,quoique le ,mont-de-,pit se ft toujours dessin dans ma pense comme une des portes du bagne1 il valait encore mieux y porter mon lit moi-mme que de solliciter une aumne4 ,le regard d'un homme qui vous demandez de l'argent fait tant de mal6 ,certains emprunts nous cotent notre honneur1 comme certains refus prononcs par une bouche amie nous enlvent une dernire illusion4 ,pauline travaillait1 sa mre tait couche4 ,jetant un regard furtif sur le lit dont les rideaux taient lgrement relevs1 je crus madame ,gaudin profondment endormie1 en apercevant au milieu de l'ombre son profil calme et jaune imprim sur l'oreiller4--,vous avez du chagrin1 me dit ,pauline1 qui posa son pinceau sur son coloriage4--,ma pauvre enfant1 vous pouvez me rendre un grand service1 lui rpondis-je4 ,elle me regarda d'un air si heureux que je tressaillis4--,m'aimerait-elle8 pensai-je4--,pauline8 repris-je4 ,et je m'assis prs d'elle pour la bien tudier4 ,elle me devina1 tant mon accent tait interrogateur2 elle baissa les yeux1 et je l'examinai1 croyant pouvoir lire dans son cur comme dans le mien1 tant sa physionomie tait nave et pure4 --,vous m'aimez8 lui dis-je4 --,un peu1 passionnment1 pas du tout1 s'cria-t-elle4 ,elle ne m'aimait pas4 ,son accent moqueur et la gentillesse du geste qui lui chappa peignaient seulement une foltre reconnaissance de jeune fille4 ,je lui avouai donc ma dtresse1 l'embarras dans lequel je me trouvais1 et la priai de m'aider4--,comment1 monsieur ,raphal1 dit-elle1 vous ne voulez pas aller au ,mont-de-,pit1 et vous m'y envoyez6 ,je rougis1 confondu par la logique d'un enfant4 ,elle me prit alors la main comme si elle et voulu compenser par une caresse la vrit de son exclamation4 ,oh6 j'irais bien1 dit-elle1 mais la course est inutile4 ,ce matin1 j'ai trouv derrire le piano deux pices de cent sous qui s'taient glisses votre insu entre le mur et la barre1 et je les ai mises sur votre table4--,vous devez bientt recevoir de l'argent1 monsieur ,raphal1 me dit la bonne mre1 qui montra sa tte entre les rideaux2 je puis bien vous prter quelques cus en attendant4--,oh6 ,pauline1 m'criai-je en lui serrant la main1 je voudrais tre riche4--,bah6 pourquoi8 dit-elle d'un air mutin4 ,sa main tremblant dans la mienne rpondait tous les battements de mon cur2 elle retira vivement ses doigts1 examina les miens3--,vous pouserez une femme riche6 dit-elle1 mais elle vous donnera bien du chagrin4 ,ah6 ,dieu6 elle vous tuera4 ,j'en suis sre4 ,il y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles superstitions de sa mre4--,vous tes bien crdule1 ,pauline6--,oh6 bien certainement6 dit-elle en me regardant avec terreur1 la femme que vous aimerez vous tuera4 ,elle reprit son pinceau1 le trempa dans la couleur en laissant paratre une vive motion1 et ne me regarda plus4 ,en ce moment1 j'aurais bien voulu croire des chimres4 ,un homme n'est pas tout fait misrable quand il est superstitieux4 ,une superstition est une esprance4 ,retir dans ma chambre1 je vis en effet deux nobles cus dont la prsence me parut inexplicable4 ,au sein des penses confuses du premier sommeil1 je tchai de vrifier mes dpenses pour me justifier cette trouvaille inespre1 mais je m'endormis perdu dans d'inutiles calculs4 ,le lendemain1 ,pauline vint me voir au moment o je sortais pour aller louer une loge4--,vous n'avez peut-tre pas assez de dix francs1 me dit en rougissant cette bonne et aimable fille1 ma mre m'a charge de vous offrir cet argent4 ,prenez1 prenez6 ,elle jeta trois cus sur ma table et voulut se sauver2 mais je la retins4 ,l'admiration scha les larmes qui roulaient dans mes yeux3--,pauline1 lui dis-je1 vous tes un ange6 ,ce prt me touche bien moins que la pudeur de sentiment avec laquelle vous me l'offrez4 ,je dsirais une femme riche1 lgante1 titre2 hlas6 maintenant je voudrais possder des millions et rencontrer une jeune fille pauvre comme vous et comme vous riche de cur1 je renoncerais une passion fatale qui me tuera4 ,vous aurez peut-tre raison4--,assez6 dit-elle4 ,elle s'enfuit1 et sa voix de rossignol1 ses roulades fraches retentirent dans l'escalier4--,elle est bien heureuse de ne pas aimer encore6 me dis-je en pensant aux tortures que je souffrais depuis plusieurs mois4 ,les quinze francs de ,pauline me furent bien prcieux4 ,fdora1 songeant aux manations populacires de la salle o nous devions rester pendant quelques heures1 regretta de ne pas avoir un bouquet2 j'allai lui chercher des fleurs2 je lui apportai ma vie et ma fortune4 ,j'eus la fois des remords et des plaisirs en lui donnant un bouquet dont le prix me rvla tout ce que la galanterie superficielle en usage dans le monde avait de dispendieux4 ,bientt elle se plaignit de l'odeur un peu trop forte d'un jasmin du ,mexique1 elle prouva un intolrable dgot en voyant la salle1 en se trouvant assise sur de dures banquettes2 elle me reprocha de l'avoir amene l4 ,quoiqu'elle ft prs de moi1 elle voulut s'en aller2 elle s'en alla4 ,m'imposer des nuits sans sommeil1 avoir dissip deux mois de mon existence1 et ne pas lui plaire6 ,jamais ce dmon ne fut ni plus gracieux ni plus insensible4 ,pendant la route1 assis prs d'elle dans un troit coup1 je respirais son souffle1 je touchais son gant parfum1 je voyais distinctivement les trsors de sa beaut1 je sentais une vapeur douce comme l'iris3 toute la femme et point de femme4 ,en ce moment1 un trait de lumire me permit de voir les profondeurs de cette vie mystrieuse4 ,je pensai tout coup au livre rcemment publi par un pote1 une vraie conception d'artiste taille dans la statue de ,polycls4 ,je croyais voir ce monstre qui1 tantt officier1 dompte un cheval fougueux1 tantt jeune fille se met sa toilette et dsespre ses amants1 amant1 dsespre une vierge douce et modeste4 ,ne pouvant plus rsoudre autrement ,fdora1 je lui racontai cette histoire fantastique3 rien ne dcela sa ressemblance avec cette posie de l'impossible2 elle s'en amusa de bonne foi1 comme un enfant d'une fable prise aux ,mille et une ,nuits4 ,pour rsister l'amour d'un homme de mon ge1 la chaleur communicative de cette belle contagion de l'me1 ,fdora doit tre garde par quelque mystre1 me dis-je en revenant chez moi4 ,peut-tre1 semblable lady ,delacour1 est-elle dvore par un cancer8 ,sa vie est sans doute une vie artificielle4 ,a cette pense1 j'eus froid4 ,puis je formai le projet le plus extravagant et le plus raisonnable en mme temps auquel un amant puisse jamais songer4 ,pour examiner cette femme corporellement comme je l'avais tudie intellectuellement1 pour la connatre enfin tout entire1 je rsolus de passer une nuit chez elle1 dans sa chambre1 son insu4 ,voici comment j'excutai cette entreprise1 qui me dvorait l'me comme un dsir de vengeance mord le cur d'un moine corse4 ,aux jours de rception1 ,fdora runissait une assemble trop nombreuse pour qu'il ft possible au portier d'tablir une balance exacte entre les entres et les sorties4 ,sr de pouvoir rester dans la maison sans y causer de scandale1 j'attendis impatiemment la prochaine soire de la comtesse4 ,en m'habillant1 je mis dans la poche de mon gilet un petit canif anglais1 dfaut de poignard4 ,trouv sur moi1 cet instrument littraire n'avait rien de suspect1 et ne sachant jusqu'o me conduirait ma rsolution romanesque1 je voulais tre arm4 ,lorsque les salons commencrent se remplir1 j'allai dans la chambre coucher y examiner les choses1 et trouvai les persiennes et les volets ferms1 ce fut un premier bonheur2 comme la femme de chambre pourrait venir pour dtacher les rideaux draps aux fentres1 je lchai leurs embrasses2 je risquais beaucoup en me hasardant ainsi faire le mnage par avance1 mais je m'tais soumis aux prils de ma situation et les avais froidement calculs4 ,vers minuit1 je vins me cacher dans l'embrasure d'une fentre4 ,afin de ne pas laisser voir mes pieds1 j'essayai de grimper sur la plinthe de la boiserie1 le dos appuy contre le mur1 en me cramponnant l'espagnolette4 ,aprs avoir tudi mon quilibre1 mes points d'appui1 mesur l'espace qui me sparait des rideaux1 je parvins me familiariser avec les difficults de ma position1 de manire demeurer l sans tre dcouvert1 si les crampes1 la toux et les ternuements me laissaient tranquille4 ,pour ne pas me fatiguer inutilement1 je me tins debout en attendant le moment critique pendant lequel je devais rester suspendu comme une araigne dans sa toile4 ,la moire blanche et la mousseline des rideaux formaient devant moi de gros plis semblables des tuyaux d'orgue1 o je pratiquai des trous avec mon canif afin de tout voir par ces espces de meurtrires4 ,j'entendis vaguement le murmure des salons1 les rires des causeurs1 leurs clats de voix4 ,ce tumulte vaporeux1 cette sourde agitation diminua par degrs4 ,quelques hommes vinrent prendre leurs chapeaux placs prs de moi1 sur la commode de la comtesse4 ,quand ils froissaient les rideaux1 je frissonnais en pensant aux distractions1 aux hasards de ces recherches faites par des gens presss de partir et qui furettent alors partout4 ,j'augurai bien de mon entreprise en n'prouvant aucun de ces malheurs4 ,le dernier chapeau fut emport par un vieil amoureux de ,fdora1 qui se croyant seul regarda le lit1 et poussa un gros soupir suivi de je ne sais quelle exclamation assez nergique4 ,la comtesse1 qui n'avait plus autour d'elle1 dans le boudoir voisin de sa chambre1 que cinq ou six personnes intimes1 leur proposa d'y prendre le th4 ,les calomnies1 pour lesquelles la socit actuelle a rserv le peu de croyance qui lui reste1 se mlrent alors des pigrammes1 des jugements spirituels1 au bruit des tasses et des cuillers4 ,sans piti pour mes rivaux1 ,rastignac excitait un rire fou par de mordantes saillies4--,monsieur de ,rastignac est un homme avec lequel il ne faut pas se brouiller1 dit la comtesse en riant4--,je le crois1 rpondit-il navement4 ,j'ai toujours eu raison dans mes haines4 ,et dans mes amitis1 ajouta-t-il4 ,mes ennemis me servent autant que mes amis peut-tre4 ,j'ai fait une tude assez spciale de l'idiome moderne et des artifices naturels dont on se sert pour tout attaquer ou pour tout dfendre4 ,l'loquence ministrielle est un perfectionnement social4 ,un de vos amis est-il sans esprit8 vous parlez de sa probit1 de sa franchise4 ,l'ouvrage d'un autre est-il lourd8 vous le prsentez comme un travail consciencieux4 ,si le livre est mal crit1 vous en vantez les ides4 ,tel homme est sans foi1 sans constance1 vous chappe tout moment8 ,bah6 il est sduisant1 prestigieux1 il charme4 ,s'agit-il de vos ennemis8 vous leur jetez la tte les morts et les vivants2 vous renversez pour eux les termes de votre langage1 et vous tes aussi perspicace dcouvrir leurs dfauts que vous tiez habile mettre en relief les vertus de vos amis4 ,cette application de la lorgnette la vue morale est le secret de nos conversations et tout l'art du courtisan4 ,n'en pas user1 c'est vouloir combattre sans armes des gens bards de fer comme des chevaliers bannerets4 ,et j'en use6 j'en abuse mme quelquefois4 ,aussi me respecte-t-on moi et mes amis1 car1 d'ailleurs1 mon pe vaut ma langue4 ,un des plus fervents admirateurs de ,fdora1 jeune homme dont l'impertinence tait clbre1 et qui s'en faisait mme un moyen de parvenir1 releva le gant si ddaigneusement jet par ,rastignac4 ,il se mit1 en parlant de moi1 vanter outre mesure mes talents et ma personne4 ,rastignac avait oubli ce genre de mdisance4 ,cet loge sardonique trompa la comtesse qui m'immola sans piti2 pour amuser ses amis1 elle abusa de mes secrets1 de mes prtentions et de mes esprances4--,il a de l'avenir1 dit ,rastignac4 ,peut-tre sera-t-il un jour homme prendre de cruelles revanches3 ses talents galent au moins son courage2 aussi regard-je comme bien hardis ceux qui s'attaquent lui1 car il a de la mmoire444--,et fait des mmoires1 dit la comtesse1 qui parut dplaire le profond silence qui rgna4--,des mmoires de fausse comtesse1 madame1 rpliqua ,rastignac4 ,pour les crire1 il faut avoir une autre sorte de courage4--,je lui crois beaucoup de courage1 reprit-elle1 il m'est fidle4 ,il me prit une vive tentation de me montrer soudain aux rieurs comme l'ombre de ,banquo dans ,macbeth4 ,je perdais une matresse1 mais j'avais un ami6 ,cependant l'amour me souffla tout coup un de ces lches et subtils paradoxes avec lesquels il sait endormir toutes nos douleurs4 ,si ,fdora m'aime1 pens-je1 ne doit-elle pas dissimuler son affection sous une plaisanterie malicieuse8 ,combien de fois le cur n'a-t-il pas dmenti les mensonges de la bouche8 ,enfin bientt mon impertinent rival1 rest seul avec la comtesse1 voulut partir4--,eh quoi6 dj8 lui dit-elle avec un son de voix plein de clineries et qui me fit palpiter4 ,ne me donnerez-vous pas encore un moment8 ,n'avez-vous donc plus rien me dire1 et ne me sacrifierez-vous point quelques-uns de vos plaisirs8 ,il s'en alla4--,ah6 s'cria-t-elle en billant1 ils sont tous bien ennuyeux6 ,et tirant avec force un cordon1 le bruit d'une sonnette retentit dans les appartements4 ,la comtesse rentra dans sa chambre en fredonnant une phrase du ,pria che spunti4 ,jamais personne ne l'avait entendue chanter1 et ce mutisme donnait lieu de bizarres interprtations4 ,elle avait1 dit-on1 promis son premier amant1 charm de ses talents et jaloux d'elle par del le tombeau1 de ne donner personne un bonheur qu'il voulait avoir got seul4 ,je tendis les forces de mon me pour aspirer les sons4 ,de note en note la voix s'leva1 ,fdora sembla s'animer1 les richesses de son gosier se dployrent1 et cette mlodie prit alors quelque chose de divin4 ,la comtesse avait dans l'organe une clart vive1 une justesse de ton1 je ne sais quoi d'harmonique et de vibrant qui pntrait1 remuait et chatouillait le cur4 ,les musiciennes sont presque toujours amoureuses4 ,celle qui chantait ainsi devait savoir bien aimer4 ,la beaut de cette voix fut donc un mystre de plus dans une femme dj si mystrieuse4 ,je la voyais alors comme je te vois3 elle paraissait s'couter elle-mme et ressentir une volupt qui lui ft particulire2 elle prouvait comme une jouissance d'amour4 ,elle vint devant la chemine en achevant le principal motif de ce rondo2 mais quand elle se tut1 sa physionomie changea1 ses traits se dcomposrent1 et sa figure exprima la fatigue4 ,elle venait d'ter un masque2 actrice1 son rle tait fini4 ,cependant l'espce de fltrissure imprime sa beaut par son travail d'artiste1 ou par la lassitude de la soire1 n'tait pas sans charme4 ,la voil vraie1 me dis-je4 ,elle mit1 comme pour se chauffer1 un pied sur la barre de bronze qui surmontait le garde-cendre1 ta ses gants1 dtacha ses bracelets1 et enleva par-dessus sa tte une chane d'or au bout de laquelle tait suspendue sa cassolette orne de pierres prcieuses4 ,j'prouvais un plaisir indicible voir ses mouvements empreints de la gentillesse dont les chattes font preuve en se toilettant au soleil4 ,elle se regarda dans la glace1 et dit tout haut d'un air de mauvaise humeur3 ,je n'tais pas jolie ce soir1 mon teint se fane avec une effrayante rapidit4 ,je devrais peut-tre me coucher plus tt1 renoncer cette vie dissipe4 ,mais ,justine se moque-t-elle de moi8 ,elle sonna de nouveau1 la femme de chambre accourut4 ,o logeait-elle8 je ne sais4 ,elle arriva par un escalier drob4 ,j'tais curieux de l'examiner4 ,mon imagination de pote avait souvent incrimin cette invisible servante1 grande fille brune1 bien faite4--,madame a sonn8--,deux fois1 rpondit ,fdora4 ,vas-tu donc maintenant devenir sourde8--,j'tais faire le lait d'amandes de madame4 ,justine s'agenouilla1 dfit les cothurnes des souliers1 dchaussa sa matresse1 qui nonchalamment tendue sur un fauteuil ressorts1 au coin du feu1 billait en se grattant la tte4 ,il n'y avait rien que de trs-naturel dans tous ses mouvements1 et nul symptme ne me rvla ni les souffrances secrtes1 ni les passions que j'avais supposes4--,georges est amoureux1 dit-elle1 je le renverrai4 ,n'a-t-il pas encore dfait les rideaux ce soir8 quoi pense-t-il8 ,a cette observation1 tout mon sang reflua vers mon cur1 mais il ne fut plus question des rideaux4--,l'existence est bien vide1 reprit la comtesse4 ,ah 6 prends garde de m'gratigner comme hier4 ,tiens1 vois-tu1 dit-elle en lui montrant un petit genou satin1 je porte encore la marque de tes griffes4 ,elle mit ses pieds nus dans des pantoufles de velours fourres de cygne1 et dtacha sa robe pendant que ,justine prit un peigne pour lui arranger les cheveux4--,il faut vous marier1 madame1 avoir des enfants4--,des enfants6 il ne me manquerait plus que cela pour m'achever1 s'cria-t-elle4 ,un mari6 ,quel est l'homme auquel je pourrais me444 tais-je bien coiffe ce soir8--,mais1 pas trs-bien4--,tu es une sotte4--,rien ne vous va plus mal que de trop crper vos cheveux1 reprit ,justine4 ,les grosses boucles bien lisses vous sont plus avantageuses4--,vraiment8--,mais oui1 madame1 les cheveux crps clair ne vont bien qu'aux blondes4--,me marier8 non1 non4 ,le mariage est un trafic pour lequel je ne suis pas ne4 ,quelle pouvantable scne pour un amant6 ,cette femme solitaire1 sans parents1 sans amis1 athe en amour1 ne croyant aucun sentiment2 et quelque faible que ft en elle ce besoin d'panchement cordial1 naturel toute crature humaine1 rduite pour le satisfaire causer avec sa femme de chambre1 dire des phrases sches ou des riens6 j'en eus piti4 ,justine la dlaa4 ,je la contemplai curieusement au moment o le dernier voile s'enleva4 ,elle avait un corsage de vierge qui m'blouit2 travers sa chemise et la lueur des bougies1 son corps blanc et rose tincela comme une statue d'argent qui brille sous son enveloppe de gaze4 ,non1 nulle imperfection ne devait lui faire redouter les yeux furtifs de l'amour4 ,hlas6 un beau corps triomphera toujours des rsolutions les plus martiales4 ,la matresse s'assit devant le feu1 muette et pensive1 pendant que la femme de chambre allumait la bougie de la lampe d'albtre suspendue devant le lit4 ,justine alla chercher une bassinoire1 prpara le lit1 aida sa matresse se coucher2 puis1 aprs un temps assez long employ par de minutieux services qui accusaient la profonde vnration de ,fdora pour elle-mme1 cette fille partit4 ,la comtesse se retourna plusieurs fois1 elle tait agite1 elle soupirait2 ses lvres laissaient chapper un lger bruit perceptible l'oue et qui indiquait des mouvements d'impatience2 elle avana la main vers la table1 y prit une fiole1 versa dans son lait avant de le boire quelques gouttes d'une liqueur dont je ne distinguai pas la nature2 enfin1 aprs quelques soupirs pnibles1 elle s'cria3 ,mon ,dieu6 ,cette exclamation1 et surtout l'accent qu'elle y mit1 me brisa le cur4 ,insensiblement elle resta sans mouvement4 ,j'eus peur1 mais bientt j'entendis retentir la respiration gale et forte d'une personne endormie2 j'cartai la soie criarde des rideaux1 quittai ma position et vins me placer au pied de son lit1 en la regardant avec un sentiment indfinissable4 ,elle tait ravissante ainsi4 ,elle avait la tte sous le bras comme un enfant2 son tranquille et joli visage envelopp de dentelles exprimait une suavit qui m'enflamma4 ,prsumant trop de moi-mme1 je n'avais pas compris mon supplice3 tre si prs et si loin d'elle4 ,je fus oblig de subir toutes les tortures que je m'tais prpares4 ,mon ,dieu6 ce lambeau d'une pense inconnue1 que je devais remporter pour toute lumire1 avait tout coup chang mes ides sur ,fdora4 ,ce mot insignifiant ou profond1 sans substance ou plein de ralits1 pouvait s'interprter galement par le bonheur ou par la souffrance1 par une douleur de corps ou par des peines4 tait-ce imprcation ou prire1 souvenir ou avenir1 regret ou crainte8 ,il y avait toute une vie dans cette parole1 vie d'indigence ou de richesse2 il y tenait mme un crime6 ,l'nigme cache dans ce beau semblant de femme renaissait1 ,fdora pouvait tre explique de tant de manires qu'elle devenait inexplicable4 ,les fantaisies du souffle qui passait entre ses dents1 tantt faible1 tantt accentu1 grave ou lger1 formaient une sorte de langage auquel j'attachais des penses et des sentiments4 ,je rvais avec elle1 j'esprais m'initier ses secrets en pntrant dans son sommeil1 je flottais entre mille partis contraires1 entre mille jugements4 ,a voir ce beau visage1 calme et pur1 il me fut impossible de refuser un cur cette femme4 ,je rsolus de faire encore une tentative4 ,en lui racontant ma vie1 mon amour1 mes sacrifices1 peut-tre pourrais-je rveiller en elle la piti1 lui arracher une larme1 celle qui ne pleurait jamais4 ,j'avais plac toutes mes esprances dans cette dernire preuve1 quand le tapage de la rue m'annona le jour4 ,il y eut un moment o je me reprsentai ,fdora se rveillant dans mes bras4 ,je pouvais me mettre tout doucement ses cts1 m'y glisser1 et l'treindre4 ,cette ide me tyrannisa si cruellement1 que1 voulant y rsister1 je me sauvai dans le salon sans prendre aucune prcaution pour viter le bruit2 mais j'arrivai heureusement une porte drobe qui donnait sur un petit escalier4 ,ainsi que je le prsumai1 la clef se trouvait la serrure2 je tirai la porte avec force1 je descendis hardiment dans la cour1 et sans regarder si j'tais vu1 je sautai vers la rue en trois bonds4 ,deux jours aprs1 un auteur devait lire une comdie chez la comtesse3 j'y allai dans l'intention de rester le dernier pour lui prsenter une requte assez singulire4 ,je voulais la prier de m'accorder la soire du lendemain1 et de me la consacrer tout entire1 en faisant fermer sa porte4 ,quand je me trouvai seul avec elle1 le cur me faillit4 ,chaque battement de la pendule m'pouvantait4 ,il tait minuit moins un quart4--,si je ne lui parle pas1 me dis-je1 il faut me briser le crne sur l'angle de la chemine4 ,je m'accordai trois minutes de dlai1 les trois minutes se passrent1 je ne me brisai pas le crne sur le marbre1 mon cur s'tait alourdi comme une ponge dans l'eau4--,vous tes extrmement aimable1 me dit-elle4--,ah6 madame1 rpondis-je1 si vous pouviez me comprendre6--,qu'avez-vous8 reprit-elle1 vous plissez4--,j'hsite rclamer de vous une grce4 ,elle m'encouragea par un geste1 et je lui demandai le rendez-vous4--,volontiers1 dit-elle4 ,mais pourquoi ne me parleriez-vous pas en ce moment8--,pour ne pas vous tromper1 je dois vous montrer l'tendue de votre engagement1 je dsire passer cette soire prs de vous1 comme si nous tions frre et sur4 ,soyez sans crainte1 je connais vos antipathies2 vous avez pu m'apprcier assez pour tre certaine que je ne veux rien de vous qui puisse vous dplaire2 d'ailleurs1 les audacieux ne procdent pas ainsi4 ,vous m'avez tmoign de l'amiti1 vous tes bonne1 pleine d'indulgence4 ,eh6 bien1 sachez que je dois vous dire adieu demain4 ,ne vous rtractez pas1 m'criai-je en la voyant prte parler1 et je disparus4 ,en mai dernier1 vers huit heures du soir1 je me trouvai seul avec ,fdora1 dans son boudoir gothique4 ,je ne tremblai pas alors1 j'tais sr d'tre heureux4 ,ma matresse devait m'appartenir1 ou je me rfugiais dans les bras de la mort4 ,j'avais condamn mon lche amour4 ,un homme est bien fort quand il s'avoue sa faiblesse4 ,vtue d'une robe de cachemire bleu1 la comtesse tait tendue sur un divan1 les pieds sur un coussin4 ,un bret oriental1 coiffure que les peintres attribuent aux premiers ,hbreux1 avait ajout je ne sais quel piquant attrait d'tranget ses sductions4 ,sa figure tait empreinte d'un charme fugitif1 qui semblait prouver que nous sommes chaque instant des tres nouveaux1 uniques1 sans aucune similitude avec le nous de l'avenir et le nous du pass4 ,je ne l'avais jamais vue aussi clatante4--,savez-vous1 dit-elle en riant1 que vous avez piqu ma curiosit8--,je ne la tromperai pas1 rpondis-je froidement1 en m'asseyant prs d'elle et lui prenant une main qu'elle m'abandonna4 ,vous avez une bien belle voix6--,vous ne m'avez jamais entendue1 s'cria-t-elle en laissant chapper un mouvement de surprise4--,je vous prouverai le contraire quand cela sera ncessaire4 ,votre chant dlicieux serait-il donc encore un mystre8 ,rassurez-vous1 je ne veux pas le pntrer4 ,nous restmes environ une heure causer familirement4 ,si je pris le ton1 les manires et les gestes d'un homme auquel ,fdora ne devait rien refuser1 j'eus aussi tout le respect d'un amant4 ,en jouant ainsi1 j'obtins la faveur de lui baiser la main2 elle se dganta par un mouvement mignon1 et j'tais alors si voluptueusement enfonc dans l'illusion laquelle j'essayais de croire1 que mon me se fondit et s'pancha dans ce baiser4 ,fdora se laissa flatter1 caresser avec un incroyable abandon4 ,mais ne m'accuse pas de niaiserie2 si j'avais voulu faire un pas de plus au del de cette clinerie fraternelle1 j'eusse senti les griffes de la chatte4 ,nous restmes dix minutes environ1 plongs dans un profond silence4 ,je l'admirais1 lui prtant des charmes auxquels elle mentait4 ,en ce moment1 elle tait moi1 moi seul4 ,je possdais cette ravissante crature1 comme il tait permis de la possder1 intuitivement2 je l'enveloppai dans mon dsir1 la tins1 la serrai1 mon imagination l'pousa4 ,je vainquis alors la comtesse par la puissance d'une fascination magntique4 ,aussi ai-je toujours regrett de ne pas m'tre entirement soumis cette femme2 mais1 en ce moment1 je n'en voulais pas son corps1 je souhaitais une me1 une vie1 ce bonheur idal et complet1 beau rve auquel nous ne croyons pas longtemps4--,madame1 lui dis-je enfin1 sentant que la dernire heure de mon ivresse tait arrive1 coutez-moi4 ,je vous aime1 vous le savez1 je vous l'ai dit mille fois1 vous auriez d m'entendre4 ,ne voulant devoir votre amour ni des grces de fat1 ni des flatteries ou des importunits de niais1 je n'ai pas t compris4 ,combien de maux n'ai-je pas soufferts pour vous1 et dont cependant vous tes innocente6 ,mais dans quelques moments vous me jugerez4 ,il y a deux misres1 madame3 celle qui va par les rues effrontment en haillons1 qui1 sans le savoir1 recommence ,diogne1 se nourrissant de peu1 rduisant la vie au simple2 heureuse plus que la richesse peut-tre1 insouciante du moins1 elle prend le monde l o les puissants n'en veulent plus4 ,puis la misre du luxe1 une misre espagnole1 qui cache la mendicit sous un titre2 fire1 emplume1 cette misre en gilet blanc1 en gants jaunes1 a des carrosses1 et perd une fortune faute d'un centime4 ,l'une est la misre du peuple2 l'autre1 celle des escrocs1 des rois et des gens de talent4 ,je ne suis ni peuple1 ni roi1 ni escroc2 peut-tre n'ai-je pas de talent3 je suis une exception4 ,mon nom m'ordonne de mourir plutt que de mendier4 ,rassurez-vous1 madame1 je suis riche aujourd'hui1 je possde de la terre tout ce qu'il m'en faut1 lui dis-je en voyant sa physionomie prendre la froide expression qui se peint dans nos traits quand nous sommes surpris par des quteuses de bonne compagnie4 ,vous souvenez-vous du jour o vous avez voulu venir au ,gymnase sans moi1 croyant que je ne m'y trouverais point8 ,elle fit un signe de tte affirmatif4 ,j'avais employ mon dernier cu pour aller vous y voir4 ,vous rappelez-vous la promenade que nous fmes au ,jardin des ,plantes8 ,votre voiture me cota toute ma fortune4 ,je lui racontai mes sacrifices1 je lui peignis ma vie1 non pas comme je te la raconte aujourd'hui1 dans l'ivresse du vin1 mais dans la noble ivresse du cur4 ,ma passion dborda par des mots flamboyants1 par des traits de sentiment oublis depuis1 et que ni l'art1 ni le souvenir ne sauraient reproduire4 ,ce ne fut pas la narration sans chaleur d'un amour dtest1 mon amour dans sa force et dans la beaut de son esprance m'inspira ces paroles qui projettent toute une vie en rptant les cris d'une me dchire4 ,mon accent fut celui des dernires prires faites par un mourant sur le champ de bataille4 ,elle pleura4 ,je m'arrtai4 ,grand ,dieu6 ses larmes taient le fruit de cette motion factice achete cent sous la porte d'un thtre1 j'avais eu le succs d'un bon acteur4--,si j'avais su1 dit-elle4--,n'achevez pas1 m'criai-je4 ,je vous aime encore assez en ce moment pour vous tuer444 ,elle voulut saisir le cordon de la sonnette4 ,j'clatai de rire4 ,n'appelez pas1 repris-je4 ,je vous laisserai paisiblement achever votre vie4 ,ce serait mal entendre la haine que de vous tuer6 ,ne craignez aucune violence2 j'ai pass toute une nuit au pied de votre lit1 sans444--,monsieur1 dit-elle en rougissant2 mais aprs ce premier mouvement donn la pudeur que doit possder toute femme1 mme la plus insensible1 elle me jeta un regard mprisant et me dit3--,vous avez d avoir bien froid6--,croyez-vous1 madame1 que votre beaut me soit si prcieuse8 lui rpondis-je en devinant les penses qui l'agitaient4 ,votre figure est pour moi la promesse d'une me plus belle encore que vous n'tes belle4 ,eh6 madame1 les hommes qui ne voient que la femme dans une femme peuvent acheter tous les soirs des odalisques dignes du srail et se rendre heureux bas prix6 ,mais j'tais ambitieux1 je voulais vivre cur cur avec vous1 avec vous qui n'avez pas de cur4 ,je le sais maintenant4 ,si vous deviez tre un homme1 je l'assassinerais4 ,mais non1 vous l'aimeriez1 et sa mort vous ferait peut-tre de la peine4 ,combien je souffre6 m'criai-je4--,si cette promesse peut vous consoler1 dit-elle en riant1 je puis vous assurer que je n'appartiendrai personne4--,eh6 bien1 repris-je en l'interrompant1 vous insultez ,dieu mme1 et vous en serez punie6 ,un jour1 couche sur un divan1 ne pouvant supporter ni le bruit ni la lumire1 condamne vivre dans une sorte de tombe1 vous souffrirez des maux inous4 ,quand vous chercherez la cause de ces lentes et vengeresses douleurs1 souvenez-vous alors des malheurs que vous avez si largement jets sur votre passage6 ,ayant sem partout des imprcations1 vous trouverez la haine au retour4 ,nous sommes les propres juges1 les bourreaux d'une justice qui rgne ici-bas1 et marche au-dessus de celle des hommes1 au-dessous de celle de ,dieu4--,ah6 dit-elle en riant1 je suis sans doute bien criminelle de ne pas vous aimer8 ,est-ce ma faute8 ,non1 je ne vous aime pas2 vous tes un homme1 cela suffit4 ,je me trouve heureuse d'tre seule1 pourquoi changerais-je ma vie1 goste si vous voulez1 contre les caprices d'un matre8 ,le mariage est un sacrement en vertu duquel nous ne nous communiquons que des chagrins4 ,d'ailleurs1 les enfants m'ennuient4 ,ne vous ai-je pas loyalement prvenu de mon caractre8 ,pourquoi ne vous tes-vous pas content de mon amiti8 ,je voudrais pouvoir consoler les peines que je vous ai causes en ne devinant pas le compte de vos petits cus1 j'apprcie l'tendue de vos sacrifices2 mais l'amour peut seul payer votre dvouement1 vos dlicatesses1 et je vous aime si peu1 que cette scne m'affecte dsagrablement4--,je sens combien je suis ridicule1 pardonnez-moi1 lui dis-je avec douceur sans pouvoir retenir mes larmes4 ,je vous aime assez1 repris-je1 pour couter avec dlices les cruelles paroles que vous prononcez4 ,oh6 je voudrais pouvoir signer mon amour de tout mon sang4--,tous les hommes nous disent plus ou moins bien ces phrases classiques1 reprit-elle en riant4 ,mais il parat qu'il est trs-difficile de mourir nos pieds car je rencontre de ces morts-l partout4 ,il est minuit1 permettez-moi de me coucher4--,et dans deux heures vous vous crierez3 ,mon ,dieu6 lui dis-je4--,avant-hier6 ,oui1 dit-elle en riant1 je pensais mon agent de change1 j'avais oubli de lui faire convertir mes rentes de cinq en trois1 et dans la journe le trois avait baiss4 ,je la contemplais d'un il tincelant de rage4 ,ah6 quelquefois un crime doit tre tout un pome1 je l'ai compris4 ,familiarise sans doute avec les dclarations les plus passionnes1 elle avait dj oubli mes larmes et mes paroles4--pouseriez-vous un pair de ,france8 lui demandais-je froidement--,peut-tre1 s'il tait duc4 ,je pris mon chapeau1 je la saluai4 ,permettez-moi de vous accompagner jusqu' la porte de mon appartement1 dit-elle en mettant une ironie perante dans son geste1 dans la pose de sa tte et dans son accent4--,madame4--,monsieur4--,je ne vous verrai plus4--,je l'espre1 rpondit-elle en inclinant la tte avec une impertinente expression4--,vous voulez tre duchesse8 repris-je anim par une sorte de frnsie que son geste alluma dans mon cur4 ,vous tes folle de titres et d'honneurs8 ,eh bien6 laissez-vous seulement aimer par moi1 dites ma plume de ne parler1 ma voix de ne retentir que pour vous1 soyez le principe secret de ma vie1 soyez mon toile6 ,puis ne m'acceptez pour poux que ministre1 pair de ,france1 duc4 ,je me ferai tout ce que vous voudrez que je sois8--,vous avez1 dit-elle en souriant1 assez bien employ votre temps chez l'avou1 vos plaidoyers ont de la chaleur4--,tu as le prsent1 m'criai-je1 et moi l'avenir4 ,je ne perds qu'une femme1 et tu perds un nom1 une famille4 ,le temps est gros de ma vengeance1 il t'apportera la laideur et une mort solitaire1 moi la gloire6--,merci de la proraison1 dit-elle en retenant un billement et tmoignant par son attitude le dsir de ne plus me voir4 ,ce mot m'imposa silence4 ,je lui jetai ma haine dans un regard et je m'enfuis4 ,illustration3 ,f,,dora tait tendue sur un divan1 les pieds sur un coussin2 un bret oriental avait ajout je ne sais quel piquant attrait d'tranget ses sductions4 7,,la ,,peau ,,de ,,chagrin47 ,il fallait oublier ,fdora1 me gurir de ma folie1 reprendre ma studieuse solitude ou mourir4 ,je m'imposai donc des travaux exorbitants1 je voulus achever mes ouvrages4 ,pendant quinze jours1 je ne sortis pas de ma mansarde1 et consumai toute mes nuits en de ples tudes4 ,malgr mon courage et les inspirations de mon dsespoir1 je travaillais difficilement et par saccades4 ,la muse avait fui4 ,je ne pouvais chasser le fantme brillant et moqueur de ,fdora4 ,chacune de mes penses couvait une autre pense maladive1 je ne sais quel dsir1 terrible comme un remords4 ,j'imitai les anachortes de la ,thbade4 ,sans prier comme eux1 comme eux je vivais dans un dsert1 creusant mon me au lieu de creuser des rochers4 ,je me serais au besoin serr les reins avec une ceinture arme de pointes1 pour dompter la douleur morale par la douleur physique4 ,un soir1 ,pauline pntra dans ma chambre4--,vous vous tuez1 me dit-elle d'une voix suppliante2 vous devriez sortir1 allez voir vos amis4--,ah6 ,pauline6 votre prdiction tait vraie4 ,fdora me tue1 je veux mourir4 ,la vie m'est insupportable4--,il n'y a donc qu'une femme dans le monde8 dit-elle en souriant4 ,pourquoi mettez-vous des peines infinies dans une vie si courte8--,je regardai ,pauline avec stupeur4 ,elle me laissa seul4 ,je ne m'tais pas aperu de sa retraite1 j'avais entendu sa voix1 sans comprendre le sens de ses paroles4 ,bientt je fus oblig de porter le manuscrit de mes mmoires mon entrepreneur de littrature4 ,proccup par ma passion1 j'ignorais comment j'avais pu vivre sans argent1 je savais seulement que les quatre cent cinquante francs qui m'taient dus suffiraient payer mes dettes2 j'allais donc chercher mon salaire1 et je rencontrai ,rastignac1 qui me trouva chang1 maigri4--,de quel hpital sors-tu8 me dit-il4--,cette femme me tue1 rpondis-je4 ,je ne puis ni la mpriser ni l'oublier4--,il vaux mieux la tuer1 tu n'y songeras peut-tre plus1 s'cria-t-il en riant4--,j'y ai bien pens1 rpondis-je4 ,mais si parfois je rafrachis mon me par l'ide d'un crime1 viol ou assassinat1 et les deux ensemble1 je me trouve incapable de le commettre en ralit4 ,la comtesse est un admirable monstre qui demanderait grce1 et n'est pas ,othello qui veut6 --,elle est comme toutes les femmes que nous ne pouvons pas avoir1 dit ,rastignac en m'interrompant4--,je suis fou1 m'criai-je4 ,je sens la folie rugir par moments dans mon cerveau4 ,mes ides sont comme des fantmes1 elles dansent devant moi sans que je puisse les saisir4 ,je prfre la mort cette vie4 ,aussi cherch-je avec conscience le meilleur moyen de terminer cette lutte4 ,il ne s'agit plus de la ,fdora vivante1 de la ,fdora du faubourg ,saint-,honor1 mais de ma ,fdora1 de celle qui est l1 dis-je en me frappant le front4 ,que penses-tu de l'opium8--,bah6 des souffrances atroces1 rpondit ,rastignac4--,l'asphyxie8--,canaille6--, la ,seine8--,les filets et la ,morgue sont bien sales4--,un coup de pistolet8--,et si tu te manques1 tu restes dfigur4 coute1 reprit-il1 j'ai comme tous les jeunes gens mdit sur les suicides4 ,qui de nous1 trente ans1 ne s'est pas tu deux ou trois fois8 ,je n'ai rien trouv de mieux que d'user l'existence par le plaisir4 ,plonge-toi dans une dissolution profonde1 ta passion ou toi1 vous y prirez4 ,l'intemprance1 mon cher1 est la reine de toutes les morts4 ,ne commande-t-elle pas l'apoplexie foudroyante8 ,l'apoplexie est un coup de pistolet qui ne nous manque point4 ,les orgies nous prodiguent tous les plaisirs physiques1 n'est-ce pas l'opium en petite monnaie8 ,en nous forant de boire outrance1 la dbauche porte de mortels dfis au vin4 ,le tonneau de malvoisie du duc de ,clarence n'a-t-il pas meilleur got que les bourbes de la ,seine8 ,quand nous tombons noblement sous la table1 n'est-ce pas une petite asphyxie priodique6 ,si la patrouille nous ramasse1 en restant tendus sur les lits froids des corps-de-garde1 ne jouissons-nous pas des plaisirs de la ,morgue1 moins les ventres enfls1 turgides1 bleus1 verts1 plus l'intelligence de la crise8 ,ah6 reprit-il1 ce long suicide n'est pas une mort d'picier en faillite4 ,les ngociants ont dshonor la rivire1 ils se jettent l'eau pour attendrir leurs cranciers4 ,a ta place1 je tcherais de mourir avec lgance4 ,si tu veux crer un nouveau genre de mort en te dbattant ainsi contre la vie1 je suis ton second4 ,je m'ennuie1 je suis dsappoint4 ,ma veuve me fait du plaisir un vrai bagne4 ,d'ailleurs1 j'ai dcouvert qu'elle a six doigts au pied gauche1 je ne puis pas vivre avec une femme qui a six doigts6 cela se saurait1 je deviendrais ridicule4 ,elle n'a que dix-huit mille francs de rente1 sa fortune diminue et ses doigts augmentent4 ,au diable6 ,en menant une vie enrage1 peut-tre trouverons-nous le bonheur par hasard4 ,rastignac m'entrana4 ,ce projet faisait briller de trop fortes sductions1 il rallumait trop d'esprances1 enfin il avait une couleur trop potique pour ne pas plaire un pote4--,et de l'argent8 lui dis-je4--,n'as-tu pas quatre cent cinquante francs8--,oui1 mais je dois mon tailleur1 mon htesse4 --,tu paies ton tailleur8 tu ne seras jamais rien1 pas mme ministre4--,mais que pouvons-nous avec vingt louis8--,aller au jeu4--,je frissonnai4--,ah6 reprit-il en s'apercevant de ma pruderie1 tu veux te lancer dans ce que je nomme le ,systme dissipationnel1 et tu as peur d'un tapis vert6--coute1 lui rpondis-je1 j'ai promis mon pre de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu4 ,non-seulement cette promesse est sacre1 mais encore j'prouve une horreur invincible en passant devant un tripot2 prends mes cent cus1 et vas-y seul4 ,pendant que tu risqueras notre fortune j'irai mettre mes affaires en ordre1 et reviendrai t'attendre chez toi4 ,voil1 mon cher1 comment je me perdis4 ,il suffit un jeune homme de rencontrer une femme qui ne l'aime pas1 ou une femme qui l'aime trop1 pour que toute sa vie soit drange4 ,le bonheur engloutit nos forces1 comme le malheur teint nos vertus4 ,revenu mon htel ,saint-,quentin1 je contemplai long-temps la mansarde o j'avais men la chaste vie d'un savant1 une vie qui peut-tre aurait t honorable1 longue1 et que je n'aurais pas d quitter pour la vie passionne qui m'entranait dans un gouffre4 ,pauline me surprit dans une attitude mlancolique4--,eh6 bien1 qu'avez-vous8 dit-elle4 ,je me levai froidement et comptai l'argent que je devais sa mre en y ajoutant le prix de mon loyer pour six mois4 ,elle m'examina avec une sorte de terreur4--,je vous quitte1 ma chre ,pauline4--,je l'ai devin1 s'cria-t-elle4--coutez1 mon enfant1 je ne renonce pas revenir ici4 ,gardez-moi ma cellule pendant une demi-anne4 ,si je ne suis pas de retour vers le quinze novembre1 vous hriterez de moi4 ,ce manuscrit cachet1 dis-je en lui montrant un paquet de papiers1 est la copie de mon grand ouvrage sur la ,volont1 vous le dposerez la ,bibliothque du ,roi4 ,quant tout ce que je laisse ici1 vous en ferez ce que vous voudrez4 ,elle me jetait des regards qui pesaient sur mon cur4 ,pauline tait l comme une conscience vivante4--,je n'aurai plus de leons1 dit-elle en me montrant le piano4 ,je ne rpondis pas4--,m'crirez-vous8--,adieu1 ,pauline1 ,je l'attirai doucement moi1 puis sur son front d'amour1 vierge comme la neige qui n'a pas touch terre1 je mis un baiser de frre1 un baiser de vieillard4 ,elle se sauva4 ,je ne voulus pas voir madame ,gaudin4 ,je mis ma clef sa place habituelle et partis4 ,en quittant la rue de ,cluny1 j'entendis derrire moi le pas lger d'une femme4--,je vous avais brod cette bourse1 la refuserez-vous aussi8 me dit ,pauline4 ,je crus apercevoir la lueur du rverbre une larme dans les yeux de ,pauline1 et je soupirai4 ,pousss tous deux par la mme pense peut-tre1 nous nous sparmes avec l'empressement de gens qui auraient voulu fuir la peste4 ,la vie de dissipation laquelle je me vouais apparut devant moi bizarrement exprime par la chambre o j'attendais avec une noble insouciance le retour de ,rastignac4 ,au milieu de la chemine1 s'levait une pendule surmonte d'une ,vnus accroupie sur sa tortue1 et qui tenait entre ses bras un cigare demi consum4 ,des meubles lgants1 prsents de l'amour1 taient pars4 ,de vieilles chaussettes tranaient sur un voluptueux divan4 ,le confortable fauteuil ressorts dans lequel j'tais plong portait des cicatrices comme un vieux soldat1 il offrait aux regards ses bras dchirs1 et montrait incrustes sur son dossier la pommade et l'huile antique apportes par toutes les ttes d'amis4 ,l'opulence et la misre s'accouplaient navement dans le lit1 sur les murs1 partout4 ,vous eussiez dit les palais de ,naples bords de ,lazzaroni4 ,c'tait une chambre de joueur ou de mauvais sujet dont le luxe est tout personnel1 qui vit de sensations1 et des incohrences ne se soucie gure4 ,ce tableau ne manquait pas d'ailleurs de posie4 ,la vie s'y dressait avec ses paillettes et ses haillons1 soudaine1 incomplte comme elle est rellement1 mais vive1 mais fantasque comme dans une halte o le maraudeur a pill tout ce qui fait sa joie4 ,un ,byron auquel manquaient des pages avait allum la falourde du jeune homme qui risque au jeu cent francs et n'a pas une bche1 qui court en tilbury sans possder une chemise saine et valide4 ,le lendemain1 une comtesse1 une actrice ou l'cart lui donnent un trousseau de roi4 ,ici la bougie tait fiche dans le fourreau vert d'un briquet phosphorique2 l gisait un portrait de femme dpouill de sa monture d'or cisel4 ,comment un jeune homme naturellement avide d'motions renoncerait-il aux attraits d'une vie aussi riche d'oppositions et qui lui donne les plaisirs de la guerre en temps de paix8 ,j'tais presque assoupi quand1 d'un coup de pied1 ,rastignac enfona la porte de sa chambre1 et s'cria3--,victoire6 nous pourrons mourir notre aise4 ,il me montra son chapeau plein d'or1 le mit sur la table1 et nous dansmes autour comme deux ,cannibales ayant une proie manger1 hurlant1 trpignant1 sautant1 nous donnant des coups de poing tuer un rhinocros1 et chantant l'aspect de tous les plaisirs du monde contenus pour nous dans ce chapeau4--,vingt-sept mille francs1 rptait ,rastignac en ajoutant quelques billets de banque au tas d'or4 ,a d'autres cet argent suffirait pour vivre1 mais nous suffira-t-il pour mourir8 ,oh6 oui1 nous expirerons dans un bain d'or4 ,hourra6 ,et nous cabriolmes derechef4 ,nous partagemes en hritiers1 pice pice1 commenant par les doubles napolons1 allant des grosses pices aux petites1 et distillant notre joie en disant long-temps3 ,a toi4 ,a moi4--,nous ne dormirons pas1 s'cria ,rastignac4 ,joseph1 du punch6 ,il jeta de l'or son fidle domestique3--,voil ta part1 dit-il1 enterre-toi si tu peux4 ,le lendemain1 j'achetai des meubles chez ,lesage1 je louai l'appartement o tu m'as connu1 rue ,taitbout1 et chargeai le meilleur tapissier de le dcorer4 ,j'eus des chevaux4 ,je me lanai dans un tourbillon de plaisirs creux et rels tout la fois4 ,je jouais1 gagnais et perdais tour tour d'normes sommes1 mais au bal1 chez nos amis2 jamais dans les maisons de jeu pour lesquelles je conservai ma sainte et primitive horreur4 ,insensiblement je me fis des amis4 ,je dus leur attachement des querelles ou cette facilit confiante avec laquelle nous nous livrons nos secrets en nous avilissant de compagnie2 mais peut-tre aussi1 ne nous accrochons-nous bien que par nos vices8 ,je hasardai quelques compositions littraires qui me valurent des compliments4 ,les grands hommes de la littrature marchande1 ne voyant point en moi de rival craindre1 me vantrent1 moins sans doute pour mon mrite personnel que pour chagriner celui de leurs camarades4 ,je devins un viveur1 pour me servir de l'expression pittoresque consacre par votre langage d'orgie4 ,je mettais de l'amour-propre me tuer promptement1 craser les plus gais compagnons par ma verve et par ma puissance4 ,j'tais toujours frais1 lgant4 ,je passais pour spirituel4 ,rien ne trahissait en moi cette pouvantable existence qui fait d'un homme un entonnoir1 un appareil chyle1 un cheval de luxe4 ,bientt la dbauche m'apparut dans toute la majest de son horreur1 et je la compris6 ,certes les hommes sages et rangs qui tiquettent des bouteilles pour leurs hritiers ne peuvent gure concevoir ni la thorie de cette large vie1 ni son tat normal4 ,en inculquerez-vous la posie aux gens de province pour qui l'opium et le th1 si prodigues de dlices1 ne sont encore que deux mdicaments8 ,a ,paris mme1 dans cette capitale de la pense1 ne se rencontre-t-il pas des sybarites incomplets8 ,inhabiles supporter l'excs du plaisir1 ne s'en vont-ils pas fatigus aprs une orgie1 comme le sont ces bons bourgeois qui1 aprs avoir entendu quelque nouvel opra de ,rossini1 condamnent la musique8 ,ne renoncent-ils pas cette vie1 comme un homme sobre ne veut plus manger de pts de ,ruffec1 parce que le premier lui a donn une indigestion8 ,la dbauche est certainement un art comme la posie1 et veut des mes fortes4 ,pour en saisir les mystres1 pour en savourer les beauts1 un homme doit en quelque sorte s'adonner de consciencieuses tudes4 ,comme toutes les sciences1 elle est d'abord repoussante1 pineuse4 ,d'immenses obstacles environnent les grands plaisirs de l'homme1 non ses jouissances de dtail1 mais les systmes qui rigent en habitude ses sensations les plus rares1 les rsument1 les lui fertilisent en lui crant une vie dramatique dans sa vie1 en ncessitant une exorbitante1 une prompte dissipation de ses forces4 ,la ,guerre1 le ,pouvoir1 les ,arts1 sont des corruptions mises aussi loin de la porte humaine1 aussi profondes que l'est la dbauche1 et toutes sont de difficile accs4 ,mais quand une fois l'homme est mont l'assaut de ces grands mystres1 ne marche-t-il pas dans un monde nouveau4 ,les gnraux1 les ministres1 les artistes sont tous plus ou moins ports vers la dissolution par le besoin d'opposer de violentes distractions leur existence si fort en dehors de la vie commune4 ,aprs tout1 la guerre est la dbauche du sang1 comme la politique est celle des intrts3 tous les excs sont frres4 ,ces monstruosits sociales possdent la puissance des abmes1 elles nous attirent comme ,sainte-,hlne appelait ,napolon2 elles donnent des vertiges1 elles fascinent1 et nous voulons en voir le fond sans savoir pourquoi4 ,la pense de l'infini existe peut-tre dans ces prcipices1 peut-tre renferment-ils quelque grande flatterie pour l'homme2 n'intresse-t-il pas alors tout lui-mme8 ,pour contraster avec le paradis de ses heures studieuses1 avec les dlices de la conception1 l'artiste fatigu demande1 soit comme ,dieu le repos du dimanche1 soit comme le ,diable les volupts de l'enfer1 afin d'opposer le travail des sens au travail de ses facults4 ,le dlassement de lord ,byron ne pouvait pas tre le boston babillard qui charme un rentier3 pote1 il voulait la ,grce jouer contre ,mahmoud4 ,en guerre1 l'homme ne devient-il pas un ange exterminateur1 une espce de bourreau1 mais gigantesque4 ,ne faut-il pas des enchantements bien extraordinaires pour nous faire accepter ces atroces douleurs1 ennemies de notre frle enveloppe1 qui entourent les passions comme d'une enceinte pineuse8 ,s'il se roule convulsivement et souffre une sorte d'agonie aprs avoir abus du tabac1 le fumeur n'a-t-il pas assist je ne sais en quelles rgions de dlicieuses ftes8 ,sans se donner le temps d'essuyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu' la cheville1 l',europe n'a-t-elle pas sans cesse recommenc la guerre8 ,l'homme en masse a-t-il donc aussi son ivresse1 comme la nature a ses accs d'amour6 ,pour l'homme priv1 pour le ,mirabeau qui vgte sous un rgne paisible et rve des temptes1 la dbauche comprend tout2 elle est une perptuelle treinte de toute la vie1 ou mieux1 un duel avec une puissance inconnue1 avec un monstre3 d'abord le monstre pouvante1 il faut l'attaquer par les cornes1 c'est des fatigues inoues2 la nature vous a donn je ne sais quel estomac troit ou paresseux8 vous le domptez1 vous l'largissez1 vous apprenez porter le vin1 vous apprivoisez l'ivresse1 vous passez les nuits sans sommeil1 vous vous faites enfin un temprament de colonel de cuirassiers1 en vous crant vous-mme une seconde fois1 comme pour fronder ,dieu6 ,quand l'homme s'est ainsi mtamorphos1 quand1 vieux soldat1 le nophyte a faonn son me l'artillerie1 ses jambes la marche1 sans encore appartenir au monstre1 mais sans savoir entre eux quel est le matre1 ils se roulent l'un sur l'autre1 tantt vainqueurs1 tantt vaincus1 dans une sphre o tout est merveilleux1 o s'endorment les douleurs de l'me1 o revivent seulement des fantmes d'ides4 ,dj cette lutte atroce est devenue ncessaire4 ,ralisant ces fabuleux personnages qui1 selon les lgendes1 ont vendu leur me au diable pour en obtenir la puissance de mal faire1 le dissipateur a troqu sa mort contre toutes les jouissances de la vie1 mais abondantes1 mais fcondes6 ,au lieu de couler long-temps entre deux rives monotones1 au fond d'un ,comptoir ou d'une tude1 l'existence bouillonne et fuit comme un torrent4 ,enfin la dbauche est sans doute au corps ce que sont l'me les plaisirs mystiques4 ,l'ivresse vous plonge en des rves dont les fantasmagories sont aussi curieuses que peuvent l'tre celles de l'extase4 ,vous avez des heures ravissantes comme les caprices d'une jeune fille1 des causeries dlicieuses avec des amis1 des mots qui peignent toute une vie1 des joies franches et sans arrire-pense1 des voyages sans fatigue1 des pomes drouls en quelques phrases4 ,la brutale satisfaction de la bte au fond de laquelle la science a t chercher une me1 est suivie de torpeurs enchanteresses aprs lesquelles soupirent les hommes ennuys de leur intelligence4 ,ne sentent-ils pas tous la ncessit d'un repos complet1 et la dbauche n'est-elle pas une sorte d'impt que le gnie paie au mal8 ,vois tous les grands hommes3 s'ils ne sont pas voluptueux1 la nature les cre chtifs4 ,moqueuse ou jalouse1 une puissance leur vicie l'me ou le corps pour neutraliser les efforts de leurs talents4 ,pendant ces heures avines1 les hommes et les choses comparaissent devant vous1 vtus de vos livres4 ,roi de la cration1 vous la transformez vos souhaits4 ,a travers ce dlire perptuel1 le jeu vous verse1 votre gr1 son plomb fondu dans les veines4 ,un jour1 vous appartenez au monstre1 vous avez alors1 comme je l'eus1 un rveil enrag3 l'impuissance est assise votre chevet4 ,vieux guerrier1 une phthisie vous dvore2 diplomate1 un anvrisme suspend dans votre cur la mort un fil2 moi1 peut-tre une pulmonie va me dire3 ,partons6 comme elle a dit jadis ,raphal d',urbin1 tu par un excs d'amour4 ,voil comment j'ai vcu6 ,j'arrivais ou trop tt ou trop tard dans la vie du monde2 sans doute ma force y et t dangereuse si je ne l'avais amortie ainsi2 l'univers n'a-t-il pas t guri d',alexandre par la coupe d',hercule1 la fin d'une orgie6 ,enfin certaines destines trompes1 il faut le ciel ou l'enfer1 la dbauche ou l'hospice du mont ,saint-,bernard4 ,tout l'heure je n'avais pas le courage de moraliser ces deux cratures1 dit-il en montrant ,euphrasie et ,aquilina4 ,n'taient-elles pas mon histoire personnifie1 une image de ma vie6 ,je ne pouvais gure les accuser1 elles m'apparaissaient comme des juges4 ,au milieu de ce pome vivant1 au sein de cette tourdissante maladie1 j'eus cependant deux crises bien fertiles en acres douleurs4 ,d'abord quelques jours aprs m'tre jet comme ,sardanapale dans mon bcher1 je rencontrai ,fdora sous le pristyle des ,bouffons4 ,nous attendions nos voitures4--,ah6 je vous retrouve encore en vie4 ,ce mot tait la traduction de son sourire1 des malicieuses et sourdes paroles qu'elle dit son sigisb en lui racontant sans doute mon histoire1 et jugeant mon amour comme un amour vulgaire4 ,elle applaudissait sa fausse perspicacit4 ,oh6 mourir pour elle1 l'adorer encore1 la voir dans mes excs1 dans mes ivresses1 dans le lit des courtisanes1 et me sentir victime de sa plaisanterie6 ,ne pouvoir dchirer ma poitrine et y fouiller mon amour pour le jeter ses pieds4 ,enfin1 j'puisai facilement mon trsor2 mais trois annes de rgime m'avaient constitu la plus robuste de toutes les sants1 et le jour o je me trouvais sans argent1 je me portais merveille4 ,pour continuer de mourir1 je signai des lettres de change courte chance1 et le jour du payement arriva4 ,cruelles motions6 et comme elles font vivre de jeunes curs6 ,je n'tais pas fait pour vieillir encore2 mon me tait toujours jeune1 vivace et verte4 ,ma premire dette ranima toutes mes vertus qui vinrent pas lents et m'apparurent dsoles4 ,je sus transiger avec elles comme avec ces vieilles tantes qui commencent par nous gronder et finissent en nous donnant des larmes et de l'argent4 ,plus svre1 mon imagination me montrait mon nom voyageant1 de ville en ville1 dans les places de l',europe4 ,notre nom1 c'est nous-mmes1 a dit ,eusbe ,salverte4 ,aprs des courses vagabondes1 j'allais1 comme le double d'un ,allemand1 revenir mon logis d'o je n'tais pas sorti1 pour me rveiller moi-mme en sursaut4 ,ces hommes de la banque1 ces remords commerciaux1 vtus de gris1 portant la livre de leur matre1 une plaque d'argent1 jadis je les voyais avec indiffrence quand ils allaient par les rues de ,paris2 mais aujourd'hui1 je les hassais par avance4 ,un matin1 l'un d'eux ne viendrait-il pas me demander raison des onze lettres de change que j'avais griffonnes8 ,ma signature valait trois mille francs1 je ne les valais pas moi-mme6 ,les huissiers aux faces insouciantes tous les dsespoirs1 mme la mort1 se levaient devant moi1 comme les bourreaux qui disent un condamn3--,voici trois heures et demie qui sonnent4 ,leurs clercs avaient le droit de s'emparer de moi1 de griffonner mon nom1 de le salir1 de s'en moquer4 ,,je ,,devais6 ,devoir1 est-ce donc s'appartenir8 ,d'autres hommes ne pouvaient-ils pas me demander compte de ma vie8 pourquoi j'avais mang des puddings la chipolata1 pourquoi je buvais la glace8 pourquoi je dormais1 marchais1 pensais1 m'amusais sans les payer8 ,au milieu d'une posie1 au sein d'une ide1 ou djeuner1 entour d'amis1 de joie1 de douces railleries1 je pouvais voir entrer un monsieur en habit marron1 tenant la main un chapeau rp4 ,ce monsieur sera ma dette1 ce sera ma lettre de change1 un spectre qui fltrira ma joie1 me forcera de quitter la table pour lui parler2 il m'enlvera ma gaiet1 ma matresse1 tout jusqu' mon lit4 ,le remords est plus tolrable1 il ne nous met ni dans la rue ni ,sainte-,plagie1 il ne nous plonge pas dans cette excrable sentine du vice1 il ne nous jette qu' l'chafaud o le bourreau anoblit3 au moment de notre supplice1 tout le monde croit notre innocence2 tandis que la socit ne laisse pas une vertu au dbauch sans argent4 ,puis ces dettes deux pattes1 habilles de drap vert1 portant des lunettes bleues ou des parapluies multicolores2 ces dettes incarnes avec lesquelles nous nous trouvons face face au coin d'une rue1 au moment o nous sourions1 ces gens allaient avoir l'horrible privilge de dire3--,monsieur de ,valentin me doit et ne me paie pas4 ,je le tiens4 ,ah6 qu'il n'ait pas l'air de me faire mauvaise mine6 ,il faut saluer nos cranciers1 les saluer avec grce4 ,quand me paierez-vous8 disent-ils4 ,et nous sommes dans l'obligation de mentir1 d'implorer un autre homme pour de l'argent1 de nous courber devant un sot assis sur sa caisse1 de recevoir son froid regard1 son regard de sangsue plus odieux qu'un soufflet1 de subir sa morale de ,barme et sa crasse ignorance4 ,une dette est une uvre d'imagination qu'ils ne comprennent pas4 ,des lans de l'me entranent1 subjuguent souvent un emprunteur1 tandis que rien de grand ne subjugue1 rien de gnreux ne guide ceux qui vivent dans l'argent et ne connaissent que l'argent4 ,j'avais horreur de l'argent4 ,enfin la lettre de change peut se mtamorphoser en vieillard charg de famille1 flanqu de vertus4 ,je devrais peut-tre un vivant tableau de ,greuze1 un paralytique environn d'enfants1 la veuve d'un soldat1 qui tous me tendront des mains suppliantes4 ,terribles cranciers avec lesquels il faut pleurer1 et quand nous les avons pays1 nous leur devons encore des secours4 ,la veille de l'chance1 je m'tais couch dans ce calme faux des gens qui dorment avant leur excution1 avant un duel1 ils se laissent toujours bercer par une menteuse esprance4 ,mais en me rveillant1 quand je fus de sang-froid1 quand je sentis mon me emprisonne dans le portefeuille d'un banquier1 couche sur des tats1 crite l'encre rouge1 mes dettes jaillirent partout comme des sauterelles2 elles taient dans ma pendule1 sur mes fauteuils1 ou incrustes dans les meubles desquels je me servais avec le plus de plaisir4 ,devenus la proie des harpies du ,chtelet1 ces doux esclaves matriels allaient donc tre enlevs par des recors1 et brutalement jets sur la place4 ,ah6 ma dpouille tait encore moi-mme4 ,la sonnette de mon appartement retentissait dans mon cur1 elle me frappait o l'on doit frapper les rois1 la tte4 ,c'tait un martyre1 sans le ciel pour rcompense4 ,oui1 pour un homme gnreux1 une dette est l'enfer1 mais l'enfer avec des huissiers et des agents d'affaires4 ,une dette impaye est la bassesse1 un commencement de friponnerie1 et pis que tout cela1 un mensonge6 elle bauche des crimes1 elle assemble les madriers de l'chafaud4 ,mes lettres de change furent protestes4 ,trois jours aprs je les payai2 voici comment4 ,un spculateur vint me proposer de lui vendre l'le que je possdais dans la ,loire et o tait le tombeau de ma mre4 ,j'acceptai4 ,en signant le contrat chez le notaire de mon acqureur1 je sentis au fond de l'tude obscure une fracheur semblable celle d'une cave4 ,je frissonnai en reconnaissant le mme froid humide qui m'avait saisi sur le bord de la fosse o gisait mon pre4 ,j'accueillis ce hasard comme un funeste prsage4 ,il me semblait entendre la voix de ma mre et voir son ombre2 je ne sais quelle puissance faisait retentir vaguement mon propre nom dans mon oreille1 au milieu d'un bruit de cloches6 ,le prix de mon le me laissa1 toutes dettes payes1 deux mille francs4 ,certes1 j'eusse pu revenir la paisible existence du savant1 retourner ma mansarde aprs avoir expriment la vie1 y revenir la tte pleine d'observations immenses et jouissant dj d'une espce de rputation4 ,mais ,fdora n'avait pas lch sa proie4 ,nous nous tions souvent trouvs en prsence4 ,je lui faisais corner mon nom aux oreilles par ses amants tonns de mon esprit1 de mes chevaux1 de mes succs1 de mes quipages4 ,elle restait froide et insensible tout1 mme cette horrible phrase3 ,il se tue pour vous6 dite par ,rastignac4 ,je chargeais le monde entier de ma vengeance1 mais je n'tais pas heureux6 ,en creusant ainsi la vie jusqu' la fange1 j'avais toujours senti davantage les dlices d'un amour partag1 j'en poursuivais le fantme travers les hasards de mes dissipations1 au sein des orgies4 ,pour mon malheur1 j'tais tromp dans mes belles croyances1 j'tais puni de mes bienfaits par l'ingratitude1 rcompens de mes fautes par mille plaisirs4 ,sinistre philosophie1 mais vraie pour le dbauch6 ,enfin ,fdora m'avait communiqu la lpre de sa vanit4 ,en sondant mon me1 je la trouvai gangrene1 pourrie4 ,le dmon m'avait imprim son ergot au front4 ,il m'tait dsormais impossible de me passer des tressaillements continuels d'une vie tout moment risque1 et des excrables raffinements de la richesse4 ,riche millions1 j'aurais toujours jou1 mang1 couru4 ,je ne voulais plus rester seul avec moi-mme4 ,j'avais besoin de courtisanes1 de faux amis1 de vin1 de bonne chre pour m'tourdir4 ,les liens qui attachent un homme la famille taient briss en moi pour toujours4 ,galrien du plaisir1 je devais accomplir ma destine de suicide4 ,pendant les derniers jours de ma fortune1 je fis chaque soir des excs incroyables2 mais1 chaque matin1 la mort me rejetait dans la vie4 ,semblable un rentier viager1 j'aurais pu passer tranquillement dans un incendie4 ,enfin je me trouvai seul avec une pice de vingt francs1 je me souvins alors du bonheur de ,rastignac444 --,h6 h6 s'cria-t-il en pensant tout coup son talisman qu'il tira de sa poche4 ,soit que1 fatigu des luttes de cette longue journe1 il n'et plus la force de gouverner son intelligence dans les flots de vin et de punch2 soit qu'exaspr par l'image de sa vie1 il se ft insensiblement enivr par le torrent de ses paroles1 ,raphal s'anima1 s'exalta comme un homme compltement priv de raison4 --,au diable la mort6 s'cria-t-il en brandissant la ,peau4 ,je veux vivre maintenant6 ,je suis riche1 j'ai toutes les vertus4 ,rien ne me rsistera4 ,qui ne serait pas bon quand il peut tout8 ,h6 h6 ,oh6 ,j'ai souhait deux cent mille livres de rente1 je les aurai4 ,saluez-moi1 pourceaux qui vous vautrez sur ces tapis comme sur du fumier6 ,vous m'appartenez1 fameuse proprit6 ,je suis riche1 je peux vous acheter tous1 mme le dput qui ronfle l4 ,allons1 canaille de la haute socit1 bnissez-moi6 ,je suis pape4 ,en ce moment les exclamations de ,raphal1 jusque-l couvertes par la basse continue des ronflements1 furent entendues soudain4 ,la plupart des dormeurs se rveillrent en criant1 ils virent l'interrupteur mal assur sur ses jambes1 et maudirent sa bruyante ivresse par un concert de jurements4 --,taisez-vous6 reprit ,raphal4 ,chiens1 vos niches6 mile1 j'ai des trsors1 je te donnerai des cigares de la ,havane4 --,je t'entends1 rpondit le pote1 ,fdora ou la mort6 ,va ton train6 ,cette sucre de ,fdora t'a tromp4 ,toutes les femmes sont filles d've4 ,ton histoire n'est pas du tout dramatique4 --,ah6 tu dormais1 sournois8 --,non6 ,fdora ou la mort1 j'y suis4 --,rveille-toi1 s'cria ,raphal en frappant mile avec la ,peau de chagrin comme s'il voulait en tirer du fluide lectrique4 --,tonnerre6 dit mile en se levant et en saisissant ,raphal bras-le-corps1 mon ami1 songe donc que tu es avec des femmes de mauvaise vie4 --,je suis millionnaire4 --,si tu n'es pas millionnaire1 tu es bien certainement ivre4 --,ivre du pouvoir4 ,je peux te tuer6 ,silence1 je suis ,nron6 je suis ,nabuchodonosor4 --,mais1 ,raphal1 nous sommes en mchante compagnie1 tu devrais rester silencieux1 par dignit4 --,ma vie a t un trop long silence4 ,maintenant1 je vais me venger du monde entier4 ,je ne m'amuserai pas dissiper de vils cus1 j'imiterai1 je rsumerai mon poque en consommant des vies humaines1 et des intelligences1 des mes4 ,voil un luxe qui n'est pas mesquin1 n'est-ce pas l'opulence de la peste6 ,je lutterai avec la fivre jaune1 bleue1 verte1 avec les armes1 avec les chafauds4 ,je puis avoir ,fdora4 ,mais non1 je ne veux pas de ,fdora1 c'est ma maladie1 je meurs de ,fdora6 ,je veux oublier ,fdora4 --,si tu continues crier1 je t'emporte dans la salle manger4 --,vois-tu cette ,peau8 c'est le testament de ,salomon4 ,il est moi1 ,salomon1 ce petit cuistre de roi6 ,j'ai l',arabie1 ,ptre encore4 ,l'univers moi4 ,tu es moi1 si je veux4 ,ah6 si je veux1 prends garde8 ,je peux acheter toute ta boutique de journaliste1 tu seras mon valet4 ,tu me feras des couplets1 tu rgleras mon papier4 ,valet6 valet1 cela veut dire3 ,il se porte bien1 parce qu'il ne pense rien4 ,a ce mot1 mile emporta ,raphal dans la salle manger4 --,eh bien6 oui1 mon ami1 lui dit-il1 je suis ton valet4 ,mais tu vas tre rdacteur en chef d'un journal1 tais-toi6 sois dcent1 par considration pour moi6 ,m'aimes-tu8 --,si je t'aime6 ,tu auras des cigares de la ,havane1 avec cette ,peau4 ,toujours la ,peau1 mon ami1 la ,peau souveraine6 ,excellent topique1 je peux gurir les cors4 ,as-tu des cors8 ,je te les te4 --,jamais je ne l'ai vu si stupide4 --,stupide1 mon ami8 ,non4 ,cette ,peau se rtrcit quand j'ai un dsir444 c'est une antiphrase4 ,le brachmane1 il se trouve un brachmane l-dessous6 le brachmane donc tait un goguenard1 parce que les dsirs1 vois-tu1 doivent tendre444 --,eh6 bien1 oui4 --,je te dis444 --,oui1 cela est trs-vrai1 je pense comme toi4 ,le dsir tend444 --,je te dis1 la ,peau6 --,oui4 --,tu ne me crois pas4 ,je te connais1 mon ami1 tu es menteur comme un nouveau roi4 --,comment veux-tu que j'adopte les divagations de ton ivresse8 --,je te parie1 je peux te le prouver4 ,prenons la mesure4 --,allons1 il ne s'endormira pas1 s'cria mile en voyant ,raphal occup fureter dans la salle manger4 ,valentin anim d'une adresse de singe1 grce cette singulire lucidit dont les phnomnes contrastent parfois chez les ivrognes avec les obtuses visions de l'ivresse1 sut trouver une critoire et une serviette1 en rptant toujours3 ,prenons la mesure6 ,prenons la mesure6 --,eh6 bien1 oui1 reprit mile1 prenons la mesure6 ,les deux amis tendirent la serviette et y superposrent la ,peau de chagrin4 mile1 dont la main semblait tre plus assure que celle de ,raphal1 dcrivit la plume1 par une ligne d'encre1 les contours du talisman1 pendant que son ami lui disait3--,j'ai souhait deux cent mille livres de rente1 n'est-il pas vrai8 ,eh bien1 quand je les aurai1 tu verras la diminution de tout mon chagrin4 --,oui1 maintenant dors4 ,veux-tu que je t'arrange sur ce canap8 ,allons1 es-tu bien8 --,oui1 mon nourrisson de la ,presse4 ,tu m'amuseras1 tu chasseras mes mouches4 ,l'ami du malheur a droit d'tre l'ami du pouvoir4 ,aussi1 te donnerai-je des ci444ga444res de la ,hav444 --,allons1 cuve ton or1 millionnaire4 --,toi1 cuve tes articles4 ,bonsoir4 ,dis-donc bonsoir ,nabuchodonosor8 ,amour6 ,a boire6 ,france444 gloire et riche444 ,riche444 ,bientt les deux amis unirent leurs ronflements la musique qui retentissait dans les salons4 ,concert inutile6 ,les bougies s'teignirent une une en faisant clater leurs bobches de cristal4 ,la nuit enveloppa d'un crpe cette longue orgie dans laquelle le rcit de ,raphal avait t comme une orgie de paroles1 de mots sans ides1 et d'ides auxquelles les expressions avaient souvent manqu4 ,le lendemain1 vers midi1 la belle ,aquilina se leva1 billant1 fatigue1 et les joues marbres par les empreintes du tabouret en velours peint sur lequel sa tte avait repos4 ,euphrasie1 rveille par le mouvement de sa compagne1 se dressa tout coup en jetant un cri rauque2 sa jolie figure1 si blanche1 si frache la veille1 tait jaune et ple comme celle d'une fille allant l'hpital4 ,insensiblement les convives se remurent en poussant des gmissements sinistres1 ils se sentirent les bras et les jambes raidis1 mille fatigues diverses les accablrent leur rveil4 ,un valet vint ouvrir les persiennes et les fentres des salons4 ,l'assemble se trouva sur pied1 rappele la vie par les chauds rayons du soleil qui ptilla sur les ttes des dormeurs4 ,les mouvements du sommeil ayant bris l'lgant difice de leurs coiffures et fan leurs toilettes1 les femmes frappes par l'clat du jour prsentrent un hideux spectacle3 leurs cheveux pendaient sans grce1 leurs physionomies avaient chang d'expression1 leurs yeux si brillants taient ternis par la lassitude4 ,les teints bilieux qui jettent tant d'clat aux lumires faisaient horreur1 les figures lymphatiques1 si blanches1 si molles quand elles sont reposes1 taient devenues vertes2 les bouches nagure dlicieuses et rouges1 maintenant sches et blanches1 portaient les honteux stigmates de l'ivresse4 ,les hommes reniaient leurs matresses nocturnes les voir ainsi dcolores1 cadavreuses comme des fleurs crases dans une rue aprs le passage des processions4 ,ces hommes ddaigneux taient plus horribles encore4 ,vous eussiez frmi de voir ces faces humaines1 aux yeux caves et cerns qui semblaient ne rien voir1 engourdies par le vin1 hbtes par un sommeil gn1 plus fatigant que rparateur4 ,ces visages hves o paraissaient nu les apptits physiques sans la posie dont les dcore notre me1 avaient je ne sais quoi de froce et de froidement bestial4 ,ce rveil du vice sans vtements ni fard1 ce squelette du mal dguenill1 froid1 vide et priv des sophismes de l'esprit ou des enchantements du luxe1 pouvanta ces intrpides athltes1 quelque habitus qu'ils fussent lutter avec la dbauche4 ,artistes et courtisanes gardrent le silence en examinant d'un il hagard le dsordre de l'appartement o tout avait t dvast1 ravag par le feu des passions4 ,un rire satanique s'leva tout coup lorsque ,taillefer1 entendant le rle sourd de ses htes1 essaya de les saluer par une grimace2 son visage en sueur et sanguinolent fit planer sur cette scne infernale l'image du crime sans remords4 ,le tableau fut complet4 ,c'tait la vie fangeuse au sein du luxe1 un horrible mlange des pompes et des misres humaines1 le rveil de la dbauche1 quand de ses mains fortes elle a press tous les fruits de la vie1 pour ne laisser autour d'elle que d'ignobles dbris ou des mensonges auxquels elle ne croit plus4 ,vous eussiez dit la ,mort souriant au milieu d'une famille pestifre3 plus de parfums ni de lumires tourdissantes1 plus de gaiet ni de dsirs2 mais le dgot avec ses odeurs nausabondes et sa poignante philosophie1 mais le soleil clatant comme la vrit1 mais un air pur comme la vertu1 qui contrastaient avec une atmosphre chaude1 charge de miasmes1 les miasmes d'une orgie6 ,malgr leur habitude du vice1 plusieurs de ces jeunes filles pensrent leur rveil d'autrefois1 quand innocentes et pures elles entrevoyaient par leurs croises champtres ornes de chvrefeuilles et de roses1 un frais paysage enchant par les joyeuses roulades de l'alouette1 vaporeusement illumin par les lueurs de l'aurore et par des fantaisies de la rose4 ,d'autres se peignirent le djeuner de la famille1 la table autour de laquelle riaient innocemment les enfants et le pre1 o tout respirait un charme indfinissable1 o les mets taient simples comme les curs4 ,un artiste songeait la paix de son atelier1 sa chaste statue1 au gracieux modle qui l'attendait4 ,un jeune homme1 se souvenant du procs d'o dpendait le sort d'une famille1 pensait la transaction importante qui rclamait sa prsence4 ,le savant regrettait son cabinet o l'appelait un noble ouvrage4 ,presque tous se plaignaient d'eux-mmes4 ,en ce moment1 mile1 frais et rose comme le plus joli des commis-marchands d'une boutique en vogue1 apparut en riant4 --,vous tes plus laids que des recors1 s'cria-t-il4 ,vous ne pourrez rien faire aujourd'hui2 la journe est perdue1 m'est avis de djeuner4 ,a ces mots1 ,taillefer sortit pour donner des ordres4 ,les femmes allrent languissamment rtablir le dsordre de leurs toilettes devant les glaces4 ,chacun se secoua4 ,les plus vicieux prchrent les plus sages4 ,les courtisanes se moqurent de ceux qui paraissaient ne pas se trouver de force continuer ce rude festin4 ,en un moment1 ces spectres s'animrent1 formrent des groupes1 s'interrogrent et sourirent4 ,quelques valets habiles et lestes remirent promptement les meubles et chaque chose sa place4 ,un djeuner splendide fut servi4 ,les convives se rurent alors dans la salle manger4 ,l1 si tout porta l'empreinte ineffaable des excs de la veille1 au moins y eut-il trace d'existence et de pense comme dans les dernires convulsions d'un mourant4 ,semblable au convoi du mardi-gras1 la saturnale tait enterre par des masques fatigus de leurs danses1 ivres de l'ivresse1 et voulant convaincre le plaisir d'impuissance pour ne pas s'avouer la leur4 ,au moment o cette intrpide assemble borda la table du capitaliste1 ,cardot1 qui1 la veille1 avait disparu prudemment aprs le dner1 pour finir son orgie dans le lit conjugal1 montra sa figure officieuse sur laquelle errait un doux sourire4 ,il semblait avoir devin quelque succession dguster1 partager1 inventorier1 grossoyer1 une succession pleine d'actes faire1 grosse d'honoraires1 aussi juteuse que le filet tremblant dans lequel l'amphitryon plongeait alors son couteau4 --,oh6 oh6 nous allons djeuner par-devant notaire1 s'cria de ,cursy4 --,vous arrivez propos pour coter et parapher toutes ces pices1 lui dit le banquier en lui montrant le festin4 --,il n'y a pas de testament faire1 mais pour des contrats de mariage1 peut-tre6 dit le savant1 qui pour la premire fois depuis un an s'tait suprieurement mari4 --,oh6 oh6 --,ah6 ah6 --,un instant1 rpliqua ,cardot assourdi par un chur de mauvaises plaisanteries1 je viens ici pour affaire srieuse4 ,j'apporte six millions l'un de vous4 7,silence profond47 ,monsieur1 dit-il en s'adressant ,raphal1 qui1 dans ce moment1 s'occupait sans crmonie s'essuyer les yeux avec un coin de sa serviette1 madame votre mre n'tait-elle pas une demoiselle ,o',flaharty8 --,oui1 rpondit ,raphal assez machinalement1 ,barbe-,marie4 --,avez-vous ici1 reprit ,cardot1 votre acte de naissance et celui de madame de ,valentin8 --,je le crois4 --,eh bien6 monsieur1 vous tes seul et unique hritier du major ,o',flaharty1 dcd en aot #ahbh1 ,calcutta4 --,bravo1 le major6 s'cria le jugeur4 --,le major ayant dispos par son testament de plusieurs sommes en faveur de quelques tablissements publics1 sa succession a t rclame la ,compagnie des ,indes par le gouvernement franais1 reprit le notaire4 ,elle est en ce moment liquide et palpable4 ,depuis quinze jours je cherchais infructueusement les ayants cause de la demoiselle ,barbe-,marie ,o',flaharty1 lorsque hier table444 ,en ce moment1 ,raphal se leva soudain en laissant chapper le mouvement brusque d'un homme qui reoit une blessure4 ,il se fit comme une acclamation silencieuse1 le premier sentiment des convives fut dict par une sourde envie1 tous les yeux se tournrent vers lui comme autant de flammes4 ,puis1 un murmure1 semblable celui d'un parterre qui se courrouce1 une rumeur d'meute commena1 grossit1 et chacun dit un mot pour saluer cette fortune immense apporte par le notaire4 ,rendu toute sa raison par la brusque obissance du sort1 ,raphal tendit promptement sur la table la serviette avec laquelle il avait mesur nagure la ,peau de chagrin4 ,sans rien couter1 il y superposa le talisman1 et frissonna violemment en voyant une assez grande distance entre le contour trac sur le linge et celui de la ,peau4 --,h bien6 qu'a-t-il donc8 s'cria ,taillefer1 il a sa fortune bon compte4 --,soutiens-le1 ,chtillon1 dit ,bixiou mile1 la joie va le tuer4 ,une horrible pleur dessina tous les muscles de la figure fltrie de cet hritier3 ses traits se contractrent1 les saillies de son visage blanchirent1 les creux devinrent sombres1 le masque fut livide1 et les yeux se fixrent4 ,il voyait la ,,mort4 ,ce banquier splendide entour de courtisanes fanes1 de visages rassasis1 cette agonie de la joie1 tait une vivante image de sa vie4 ,raphal regarda trois fois le talisman qui se jouait l'aise dans les impitoyables lignes imprimes sur la serviette3 il essayait de douter2 mais un clair pressentiment anantissait son incrdulit4 ,le monde lui appartenait1 il pouvait tout et ne voulait plus rien4 ,comme un voyageur au milieu du dsert1 il avait un peu d'eau pour la soif et devait mesurer sa vie au nombre des gorges4 ,il voyait ce que chaque dsir devait lui coter de jours4 ,puis il croyait la ,peau de chagrin1 il s'coutait respirer1 il se sentait dj malade1 il se demandait3 ,ne suis-je pas pulmonique8 ,ma mre n'est-elle pas morte de la poitrine8 --,ah6 ah6 ,raphal1 vous allez bien vous amuser6 ,que me donnerez-vous8 disait ,aquilina4 --,buvons la mort de son oncle1 le major ,martin ,o',flaharty6 ,voil un homme4 --,il sera pair de ,france4 --,bah6 qu'est-ce qu'un pair de ,france aprs ,juillet8 dit le jugeur4 --,auras-tu loge aux ,bouffons8 --,j'espre que vous nous rgalerez tous1 dit ,bixiou4 --,un homme comme lui sait faire grandement les choses1 dit mile4 ,le hourra de cette assemble rieuse rsonnait aux oreilles de ,valentin sans qu'il pt saisir le sens d'un seul mot2 il pensait vaguement l'existence mcanique et sans dsirs d'un paysan de ,bretagne1 charg d'enfants1 labourant son champ1 mangeant du sarrazin1 buvant du cidre mme son pich1 croyant la ,vierge et au roi1 communiant ,pques1 dansant le dimanche sur une pelouse verte et ne comprenant pas le sermon de son recteur4 ,le spectacle offert en ce moment ses regards1 ces lambris dors1 ces courtisanes1 ce repas1 ce luxe1 le prenaient la gorge et le faisaient tousser4 --,dsirez-vous des asperges8 lui cria le banquier4 --,je ne dsire rien1 lui rpondit ,raphal d'une voix tonnante4 --,bravo6 rpliqua ,taillefer4 ,vous comprenez la fortune1 elle est un brevet d'impertinence4 ,vous tes des ntres6 ,messieurs1 buvons la puissance de l'or4 ,monsieur de ,valentin devenu six fois millionnaire arrive au pouvoir4 ,il est roi1 il peut tout1 il est au-dessus de tout1 comme sont tous les riches4 ,pour lui dsormais1 ,,les ,,fran,,ais ,,sont ,,gaux ,,devant ,,la ,,loi est un mensonge inscrit en tte du ,code4 ,il n'obira pas aux lois1 les lois lui obiront4 ,il n'y a pas d'chafaud1 pas de bourreaux pour les millionnaires6 --,oui1 rpliqua ,raphal1 ils sont eux-mmes leurs bourreaux6 --,oh6 cria le banquier1 buvons4 --,buvons1 rpta ,raphal en mettant le talisman dans sa poche4 --,que fais-tu l8 dit mile en lui arrtant la main4 ,messieurs1 ajouta-t-il en s'adressant l'assemble assez surprise des manires de ,raphal1 apprenez que notre ami de ,valentin1 que dis-je8 ,,monsieur ,,le ,,marquis ,,de ,,valentin1 possde un secret pour faire fortune4 ,ses souhaits sont accomplis au moment mme o il les forme4 ,a moins de passer pour un laquais1 pour un homme sans cur1 il va nous enrichir tous4 --,ah6 mon petit ,raphal1 je veux une parure de perles1 s'cria ,euphrasie4 --,s'il est reconnaissant1 il me donnera deux voitures atteles de beaux chevaux et qui aillent vite6 dit ,aquilina4 --,souhaitez-moi cent mille livres de rente4 --,des cachemires6 --,payez mes dettes6 --,envoie une apoplexie mon oncle1 le grand sec6 --,raphal1 je te tiens quitte dix mille livres de rente4 --,que de donations6 s'cria le notaire4 --,il devrait bien me gurir de la goutte4 --,faites baisser les rentes1 s'cria le banquier4 ,toutes ces phrases partirent comme les gerbes du bouquet qui termine un feu d'artifice1 et ces furieux dsirs taient peut-tre plus srieux que plaisants4 --,mon cher ami1 dit mile d'un air grave1 je me contenterai de deux cent mille livres de rente2 excute-toi de bonne grce1 allons6 --mile1 dit ,raphal1 tu ne sais donc pas quel prix8 --,belle excuse6 s'cria le pote4 ,ne devons-nous pas nous sacrifier pour nos amis8 --,j'ai presque envie de souhaiter votre mort tous1 rpondit ,valentin en jetant un regard sombre et profond sur les convives4 --,les mourants sont furieusement cruels1 dit mile en riant4 ,te voil riche1 ajouta-t-il srieusement1 eh bien6 je ne te donne pas deux mois pour devenir fangeusement goste4 ,tu est dj stupide1 tu ne comprends pas une plaisanterie4 ,il ne te manque plus que de croire ta ,peau de chagrin4 ,raphal craignit les moqueries de cette assemble1 garda le silence1 but outre mesure et s'enivra pour oublier un moment sa funeste puissance4 ,l',,agonie4 ,dans les premiers jours du mois de dcembre1 un vieillard septuagnaire allait1 malgr la pluie1 par la rue de ,varennes en levant le nez la porte de chaque htel1 et cherchant l'adresse de monsieur le marquis ,raphal de ,valentin1 avec la navet d'un enfant et l'air absorb des philosophes4 ,l'empreinte d'un violent chagrin aux prises avec un caractre despotique clatait sur cette figure accompagne de longs cheveux gris en dsordre1 desschs comme un vieux parchemin qui se tord dans le feu4 ,si quelque peintre et rencontr ce singulier personnage1 vtu de noir1 maigre et ossu1 sans doute1 il l'aurait1 de retour l'atelier1 transfigur sur son album1 en inscrivant au-dessous du portrait3 ,pote classique en qute d'une rime4 ,aprs avoir vrifi le numro qui lui avait t indiqu1 cette vivante palingnsie de ,rollin frappa doucement la porte d'un magnifique htel4 --,monsieur ,raphal y est-il8 demanda le bonhomme un suisse en livre4 --,monsieur le marquis ne reoit personne1 rpondit le valet en avalant une norme mouillette qu'il retirait d'un large bol de caf4 --,sa voiture est l1 rpondit le vieil inconnu en montrant un brillant quipage arrt sous le dais de bois qui reprsentait une tente de coutil et par lequel les marches du perron taient abrites4 ,il va sortir1 je l'attendrai4 --,ah6 mon ancien1 vous pourriez bien rester ici jusqu' demain matin1 reprit le suisse4 ,il y a toujours une voiture prte pour monsieur4 ,mais sortez1 je vous prie1 je perdrais six cents francs de rente viagre si je laissais une seule fois entrer sans ordre une personne trangre l'htel4 ,en ce moment1 un grand vieillard dont le costume ressemblait assez celui d'un huissier ministriel sortit du vestibule et descendit prcipitamment quelques marches en examinant le vieux solliciteur bahi4 --,au surplus1 voici monsieur ,jonathas1 dit le suisse4 ,parlez-lui4 ,les deux vieillards1 attirs l'un vers l'autre par une sympathie ou par une curiosit mutuelle1 se rencontrrent au milieu de la vaste cour d'honneur1 un rond-point o croissaient quelques touffes d'herbes entre les pavs4 ,un silence effrayant rgnait dans cet htel4 ,en voyant ,jonathas1 vous eussiez voulu pntrer le mystre qui planait sur sa figure1 et dont tout parlait dans cette maison morne2 le premier soin de ,raphal1 en recueillant l'immense succession de son oncle1 avait t de dcouvrir o vivait le vieux serviteur dvou sur l'affection duquel il pouvait compter4 ,jonathas pleura de joie en revoyant son jeune matre auquel il croyait avoir dit un ternel adieu2 mais rien n'gala son bonheur quand le marquis le promut aux minentes fonctions d'intendant4 ,le vieux ,jonathas devint une puissance intermdiaire place entre ,raphal et le monde entier4 ,ordonnateur suprme de la fortune de son matre1 excuteur aveugle d'une pense inconnue1 il tait comme un sixime sens travers lequel les motions de la vie arrivaient ,raphal4 --,monsieur1 je dsirerais parler monsieur ,raphal1 dit le vieillard ,jonathas en montant quelques marches du perron pour se mettre l'abri de la pluie4 --,parler monsieur le marquis1 s'cria l'intendant4 ,a peine m'adresse-t-il la parole1 moi son pre nourricier4 --,mais je suis aussi son pre nourricier1 s'cria le vieil homme4 ,si votre femme l'a jadis allait1 je lui ai fait sucer moi-mme le sein des muses4 ,il est mon nourrisson1 mon enfant1 carus alumnus6 ,j'ai faonn sa cervelle1 cultiv son entendement1 dvelopp son gnie1 et j'ose le dire1 mon honneur et gloire4 ,n'est-il pas un des hommes les plus remarquables de notre poque8 ,je l'ai eu1 sous moi1 en sixime1 en troisime et en rhtorique4 ,je suis son professeur4 --,ah6 monsieur est monsieur ,porriquet4 --,prcisment4 ,mais monsieur444 --,chut1 chut6 fit ,jonathas deux marmitons dont les voix rompaient le silence claustral dans lequel la maison tait ensevelie4 --,mais1 monsieur1 reprit le professeur1 monsieur le marquis serait-il malade8 --,mon cher monsieur1 rpondit ,jonathas1 ,dieu seul sait ce qui tient mon matre4 ,voyez-vous1 il n'existe pas ,paris deux maisons semblables la ntre4 ,entendez-vous8 deux maisons4 ,ma foi1 non4 ,monsieur le marquis a fait acheter cet htel qui appartenait prcdemment un duc et pair4 ,il a dpens trois cent mille francs pour le meubler4 ,voyez-vous8 c'est une somme1 trois cent mille francs4 ,mais chaque pice de notre maison est un vrai miracle4 ,bon6 me suis-je dit en voyant cette magnificence1 c'est comme chez dfunt monsieur son pre6 ,le jeune marquis va recevoir la ville et la cour6 ,point4 ,monsieur n'a voulu voir personne4 ,il mne une drle de vie1 monsieur ,porriquet1 entendez-vous8 une vie inconciliable4 ,monsieur se lve tous les jours la mme heure4 ,il n'y a que moi1 moi seul1 voyez-vous8 qui puisse entrer dans sa chambre4 ,j'ouvre sept heures1 t comme hiver4 ,cela est convenu singulirement4 tant entr1 je lui dis3 ,monsieur le marquis1 il faut vous rveiller et vous habiller4 ,il se rveille et s'habille4 ,je dois lui donner sa robe de chambre1 toujours faite de la mme faon et de la mme toffe4 ,je suis oblig de la remplacer quand elle ne pourra plus servir1 rien que pour lui viter la peine d'en demander une neuve4 ,c'te imagination6 ,au fait1 il a mille francs manger par jour1 il fait ce qu'il veut1 ce cher enfant4 ,d'ailleurs1 je l'aime tant1 qu'il me donnerait un soufflet sur la joue droite1 je lui tendrais la gauche6 ,il me dirait de faire des choses plus difficiles1 je les ferais encore1 entendez-vous8 ,au reste1 il m'a charg de tant de vtilles1 que j'ai de quoi m'occuper4 ,il lit les journaux1 pas vrai8 ,ordre de les mettre au mme endroit1 sur la mme table4 ,je viens aussi1 la mme heure1 lui faire moi-mme la barbe et je ne tremble pas4 ,le cuisinier perdrait mille cus de rente viagre qui l'attendent aprs la mort de monsieur1 si le djeuner ne se trouvait pas inconciliablement servi devant monsieur1 dix heures1 tous les matins1 et le dner cinq heures prcises4 ,le menu est dress pour l'anne entire1 jour par jour4 ,monsieur le marquis n'a rien souhaiter4 ,il a des fraises quand il y a des fraises1 et le premier maquereau qui arrive ,paris1 il le mange4 ,le programme est imprim1 il sait le matin son dner par cur4 ,pour lors1 il s'habille la mme heure avec les mmes habits1 le mme linge1 poss toujours par moi1 entendez-vous8 sur le mme fauteuil4 ,je dois encore veiller ce qu'il ait toujours le mme drap2 en cas de besoin1 si sa redingote s'abme1 une supposition1 la remplacer par une autre1 sans lui en dire un mot4 ,s'il fait beau1 j'entre et je dis mon matre3 ,vous devriez sortir1 monsieur8 ,il me rpond oui1 ou non4 ,s'il a ide de se promener1 il n'attend pas ses chevaux1 ils sont toujours attels2 le cocher reste inconciliablement1 fouet en main1 comme vous le voyez l4 ,le soir1 aprs le dner1 monsieur va un jour l',opra et l'autre aux ,ital444 mais non1 il n'a pas encore t aux ,italiens1 je n'ai pu me procurer une loge qu'hier4 ,puis1 il rentre onze heures prcises pour se coucher4 ,pendant les intervalles de la journe o il ne fait rien1 il lit1 il lit toujours1 voyez-vous8 une ide qu'il a4 ,j'ai ordre de lire avant lui le ,journal de la librairie1 afin d'acheter des livres nouveaux1 afin qu'il les trouve le jour mme de leur vente sur sa chemine4 ,j'ai la consigne d'entrer d'heure en heure chez lui1 pour veiller au feu1 tout1 pour voir ce que rien ne lui manque2 il m'a donn1 monsieur1 un petit livre apprendre par cur1 et o sont crits tous mes devoirs1 un vrai cathchisme4 ,en t1 je dois1 avec des tas de glace1 maintenir la temprature au mme degr de fracheur1 et mettre en tous temps des fleurs nouvelles partout4 ,il est riche8 il a mille francs manger par jour1 il peut faire ses fantaisies4 ,il a t priv assez long-temps du ncessaire1 le pauvre enfant6 ,il ne tourmente personne1 il est bon comme le bon pain1 jamais il ne dit mot1 mais1 par exemple1 silence complet l'htel et dans le jardin6 ,enfin1 mon matre n'a pas un seul dsir former1 tout marche au doigt et l'il1 et recta6 ,et il a raison1 si l'on ne tient pas les domestiques1 tout va la dbandade4 ,je lui dis tout ce qu'il doit faire1 et il m'coute4 ,vous ne sauriez croire quel point il a pouss la chose4 ,ses appartements sont444 en444 en comment donc8 ah6 en enfilade4 ,eh bien6 il ouvre1 une supposition1 la porte de sa chambre ou de son cabinet1 crac6 toutes les portes s'ouvrent d'elles-mmes par un mcanisme4 ,pour lors1 il peut aller d'un bout l'autre de sa maison sans trouver une seule porte ferme4 ,c'est gentil et commode et agrable pour nous autres6 a nous a cot gros par exemple6 ,enfin1 finalement1 monsieur ,porriquet1 il m'a dit3 ,jonathas1 tu auras soin de moi comme d'un enfant au maillot4 ,au maillot1 oui1 monsieur1 au maillot qu'il a dit4 ,tu penseras mes besoins1 pour moi4 ,je suis le matre1 entendez-vous8 et il est quasiment le domestique4 ,le pourquoi8 ,ah6 par exemple1 voil ce que personne au monde ne sait que lui et le bon ,dieu4 ,c'est inconciliable6 --,il fait un pome1 s'cria le vieux professeur4 --,vous croyez1 monsieur1 qu'il fait un pome8 ,c'est donc bien assujettissant1 a6 ,mais1 voyez-vous1 je ne crois pas4 ,il me rpte souvent qu'il veut vivre comme une vergtation1 en vergtant4 ,et pas plus tard qu'hier1 monsieur ,porriquet1 il regardait une tulipe1 et il disait en s'habillant3 ,voil ma vie4 ,je vergte1 mon pauvre ,jonathas4 ,a cette heure1 d'autres prtendent qu'il est monomane4 ,c'est inconciliable6 --,tout me prouve1 ,jonathas1 reprit le professeur avec une gravit magistrale qui imprima un profond respect au vieux valet de chambre1 que votre matre s'occupe d'un grand ouvrage4 ,il est plong dans de vastes mditations1 et ne veut pas en tre distrait par les proccupations de la vie vulgaire4 ,au milieu de ses travaux intellectuels1 un homme de gnie oublie tout4 ,un jour le clbre ,newton444 --,ah6 ,newton1 bien1 dit ,jonathas4 ,je ne le connais pas4 --,newton1 un grand gomtre1 reprit ,porriquet1 passa vingt-quatre heures1 le coude appuy sur une table2 quand il sortit de sa rverie1 il croyait le lendemain tre encore la veille1 comme s'il et dormi4 ,je vais aller le voir1 ce cher enfant1 je peux lui tre utile4 --,minute1 s'cria ,jonathas4 ,vous seriez le roi de ,france1 l'ancien1 s'entend6 que vous n'entreriez pas moins de forcer les portes et de me marcher sur le corps4 ,mais1 monsieur ,porriquet1 je cours lui dire que vous tes l1 et je lui demanderai comme a3 ,faut-il le faire monter8 ,il rpondra oui ou non4 ,jamais je ne lui dis3 ,souhaitez-vous8 voulez-vous8 dsirez-vous8 ,ces mots-l sont rays de la conversation4 ,une fois il m'en est chapp un4--,veux-tu me faire mourir8 m'a-t-il dit1 tout en colre4 ,jonathas laissa le vieux professeur dans le vestibule1 en lui faisant signe de ne pas avancer2 mais il revint promptement avec une rponse favorable1 et conduisit le vieil mrite travers de somptueux appartements dont toutes les portes taient ouvertes4 ,porriquet aperut de loin son lve au coin d'une chemine4 ,envelopp d'une robe de chambre grands dessins1 et plong dans un fauteuil ressorts1 ,raphal lisait le journal4 ,l'extrme mlancolie laquelle il paraissait tre en proie tait exprime par l'attitude maladive de son corps affaiss2 elle tait peinte sur son front1 sur son visage ple comme une fleur tiole4 ,une sorte de grce effmine et les bizarreries particulires aux malades riches distinguaient sa personne4 ,ses mains1 semblables celles d'une jolie femme1 avaient une blancheur molle et dlicate4 ,ses cheveux blonds1 devenus rares1 se bouclaient autour de ses tempes par une coquetterie recherche4 ,une calotte grecque1 entrane par un gland trop lourd pour le lger cachemire dont elle tait faite1 pendait sur un ct de sa tte4 ,il avait laiss tomber ses pieds le couteau de malachite enrichi d'or dont il s'tait servi pour couper les feuillets d'un livre4 ,sur ses genoux tait le bec d'ambre d'un magnifique houka de l',inde dont les spirales mailles gisaient comme un serpent dans sa chambre1 et il oubliait d'en sucer les frais parfums4 ,cependant1 la faiblesse gnrale de son jeune corps tait dmentie par des yeux bleus o toute la vie semblait s'tre retire1 o brillait un sentiment extraordinaire qui saisissait tout d'abord4 ,ce regard faisait mal voir4 ,les uns pouvaient y lire du dsespoir2 d'autres1 y deviner un combat intrieur1 aussi terrible qu'un remords4 ,c'tait le coup d'il profond de l'impuissant qui refoule ses dsirs au fond de son cur1 ou celui de l'avare jouissant par la pense de tous les plaisirs que son argent pourrait lui procurer1 et s'y refusant pour ne pas amoindrir son trsor2 ou le regard du ,promthe enchan1 de ,napolon dchu qui apprend l'lyse1 en #ahae1 la faute stratgique commise par ses ennemis1 qui demande le commandement pour vingt-quatre heures et ne l'obtient pas4 ,vritable regard de conqurant et de damn6 et1 mieux encore1 le regard que1 plusieurs mois auparavant1 ,raphal avait jet sur la ,seine ou sur sa dernire pice d'or mise au jeu4 ,il soumettait sa volont1 son intelligence1 au grossier bon sens d'un vieux paysan peine civilis par une domesticit de cinquante annes4 ,presque joyeux de devenir une sorte d'automate1 il abdiquait la vie pour vivre1 et dpouillait son me de toutes les posies du dsir4 ,pour mieux lutter avec la cruelle puissance dont il avait accept le dfi1 il s'tait fait chaste la manire d',origne1 en chtrant son imagination4 ,le lendemain du jour o1 soudainement enrichi par un testament1 il avait vu dcrotre la ,peau de chagrin1 il s'tait trouv chez son notaire4 ,l1 un mdecin assez en vogue avait racont srieusement1 au dessert1 la manire dont un ,suisse attaqu de pulmonie s'en tait guri4 ,cet homme n'avait pas dit un mot pendant dix ans1 et s'tait soumis ne respirer que six fois par minute dans l'air pais d'une vacherie1 en suivant un rgime alimentaire extrmement doux4 ,je serai cet homme6 se dit en lui-mme ,raphal1 qui voulait vivre tout prix4 ,au sein du luxe1 il mena la vie d'une machine vapeur4 ,quand le vieux professeur envisagea ce jeune cadavre1 il tressaillit2 tout lui semblait artificiel dans ce corps fluet et dbile4 ,en apercevant le marquis l'il dvorant1 au front charg de penses1 il ne put reconnatre l'lve au teint frais et rose1 aux membres juvniles1 dont il avait gard le souvenir4 ,si le classique bonhomme1 critique sagace et conservateur du bon got1 avait lu lord ,byron1 il aurait cru voir ,manfred l o il et voulu voir ,childe-,harold4 --,bonjour1 pre ,porriquet1 dit ,raphal son professeur en pressant les doigts glacs du vieillard dans une main brlante et moite4 ,comment vous portez-vous8 --,mais moi je vais bien1 rpondit le vieillard effray par le contact de cette main fivreuse4 ,et vous8 --,oh6 j'espre me maintenir en bonne sant4 --,vous travaillez sans doute quelque bel ouvrage8 --,non1 rpondit ,raphal4 ,exegi monumentum1 pre ,porriquet1 j'ai achev une grande page1 et j'ai dit adieu pour toujours la science4 ,a peine sais-je o se trouve mon manuscrit4 --,le style en est pur1 sans doute8 demanda le professeur4 ,vous n'aurez pas1 j'espre1 adopt le langage barbare de cette nouvelle cole qui croit faire merveille en inventant ,ronsard4 --,mon ouvrage est une uvre purement physiologique4 --,oh6 tout est dit1 reprit le professeur4 ,dans les sciences1 la grammaire doit se prter aux exigences des dcouvertes4 ,nanmoins1 mon enfant1 un style clair1 harmonieux1 la langue de ,massillon1 de ,m4 de ,buffon1 du grand ,racine1 un style classique1 enfin1 ne gte jamais rien4 ,mais1 mon ami1 reprit le professeur en s'interrompant1 j'oubliais l'objet de ma visite4 ,c'est une visite intresse4 ,se rappelant trop tard la verbeuse lgance et les loquentes priphrases auxquelles un long professorat avait habitu son matre1 ,raphal se repentit presque de l'avoir reu2 mais au moment o il allait souhaiter de le voir dehors1 il comprima promptement son secret dsir en jetant un furtif coup d'il la ,peau de chagrin1 suspendue devant lui et applique sur une toffe blanche o ses contours fatidiques taient soigneusement dessins par une ligne rouge qui l'encadrait exactement4 ,depuis la fatale orgie1 ,raphal touffait le plus lger de ses caprices1 et vivait de manire ne pas causer le moindre tressaillement ce terrible talisman4 ,la ,peau de chagrin tait comme un tigre avec lequel il lui fallait vivre1 sans en rveiller la frocit4 ,il couta donc patiemment les amplifications du vieux professeur4 ,le pre ,porriquet mit une heure lui raconter les perscutions dont il tait devenu l'objet depuis la rvolution de juillet4 ,le bonhomme1 voulant un gouvernement fort1 avait mis le vu patriotique de laisser les piciers leurs comptoirs1 les hommes d'tat au maniement des affaires publiques1 les avocats au ,palais1 les pairs de ,france au ,luxembourg2 mais un des ministres populaires du roi-citoyen l'avait banni de sa chaire en l'accusant de carlisme4 ,le vieillard se trouvait sans place1 sans retraite et sans pain4 tant la providence d'un pauvre neveu dont il payait la pension au sminaire de ,saint-,sulpice1 il venait1 moins pour lui-mme que pour son enfant adoptif1 prier son ancien lve de rclamer auprs du nouveau ministre1 non sa rintgration1 mais l'emploi de proviseur dans quelque collge de province4 ,raphal tait en proie une somnolence invincible1 lorsque la voix monotone du bonhomme cessa de retentir ses oreilles4 ,oblig par politesse de regarder les yeux blancs et presque immobiles de ce vieillard au dbit lent et lourd1 il avait t stupfi1 magntis par une inexplicable force d'inertie4 --,eh6 bien1 mon bon pre ,porriquet1 rpliqua-t-il sans savoir prcisment quelle interrogation il rpondait1 je n'y puis rien1 rien du tout4 ,je souhaite bien vivement que vous russissiez444 ,en ce moment1 sans apercevoir l'effet que produisirent sur le front jaune et rid du vieillard ces banales paroles1 pleines d'gosme et d'insouciance1 ,raphal se dressa comme un jeune chevreuil effray4 ,il vit une lgre ligne blanche entre le bord de la peau noire et le dessin rouge2 il poussa un cri si terrible que le pauvre professeur en fut pouvant4 --,allez1 vieille bte6 s'cria-t-il1 vous serez nomm proviseur6 ,ne pouviez-vous pas me demander une rente viagre de mille cus plutt qu'un souhait homicide8 ,votre visite ne m'aurait rien cot4 ,il y a cent mille emplois en ,france1 et je n'ai qu'une vie6 ,une vie d'homme vaut plus que tous les emplois du monde4 ,jonathas6 ,jonathas parut4 ,voil de tes uvres1 triple sot1 pourquoi m'as-tu propos de recevoir monsieur8 dit-il en lui montrant le vieillard ptrifi4 ,t'ai-je remis mon me entre les mains pour la dchirer8 ,tu m'arraches en ce moment dix annes d'existence6 ,encore une faute comme celle-ci1 et tu me conduiras la demeure o j'ai conduit mon pre4 ,n'aurais-je pas mieux aim possder la belle lady ,dudley que d'obliger cette vieille carcasse1 espce de haillon humain8 ,j'ai de l'or pour lui4 ,d'ailleurs1 quand tous les ,porriquet du monde mourraient de faim1 qu'est-ce que cela me ferait8 ,la colre avait blanchi le visage de ,raphal2 une lgre cume sillonnait ses lvres tremblantes1 et l'expression de ses yeux tait sanguinaire4 ,a cet aspect1 les deux vieillards furent saisis d'un tressaillement convulsif1 comme deux enfants en prsence d'un serpent4 ,le jeune homme tomba sur son fauteuil2 il se fit une sorte de raction dans son me1 des larmes coulrent abondamment de ses yeux flamboyants4 --,oh6 ma vie6 ma belle vie6 dit-il4 ,plus de bienfaisantes penses6 plus d'amour6 plus rien6 ,il se tourna vers le professeur4 ,le mal est fait1 mon vieil ami1 reprit-il d'une voix douce4 ,je vous aurai largement rcompens de vos soins4 ,et mon malheur aura1 du moins1 produit le bien d'un bon et digne homme4 ,il y avait tant d'me dans l'accent qui nuana ces paroles presque inintelligibles1 que les deux vieillards pleurrent comme on pleure en entendant un air attendrissant chant dans une langue trangre4 --,il est pileptique1 dit ,porriquet voix basse4 --,je reconnais votre bont1 mon ami1 reprit doucement ,raphal1 vous voulez m'excuser4 ,la maladie est un accident1 l'inhumanit serait un vice4 ,laissez-moi maintenant1 ajouta-t-il4 ,vous recevrez demain ou aprs-demain1 peut-tre mme ce soir1 votre nomination1 car la rsistance a triomph du mouvement4 ,adieu4 ,le vieillard se retira1 pntr d'horreur et en proie de vives inquitudes sur la sant morale de ,valentin4 ,cette scne avait eu pour lui quelque chose de surnaturel4 ,il doutait de lui-mme et s'interrogeait comme s'il se ft rveill aprs un songe pnible4 --coute1 ,jonathas1 reprit le jeune homme en s'adressant son vieux serviteur4 ,tche de comprendre la mission que je t'ai confie6 --,oui1 monsieur le marquis4 --,je suis comme un homme mis hors la loi commune4 --,oui1 monsieur le marquis4 --,toutes les jouissances de la vie se jouent autour de mon lit de mort et dansent comme de belles femmes devant moi2 si je les appelle1 je meurs4 ,toujours la mort6 ,tu dois tre une barrire entre le monde et moi4 --,oui1 monsieur le marquis1 dit le vieux valet en essuyant les gouttes de sueur qui chargeaient son front rid4 ,mais1 si vous ne voulez pas voir de belles femmes1 comment ferez-vous ce soir aux ,italiens8 ,une famille anglaise qui repart pour ,londres m'a cd le reste de son abonnement1 et vous avez une belle loge4 ,oh6 une loge superbe1 aux premires4 ,tomb dans une profonde rverie1 ,raphal n'coutait plus4 ,voyez-vous cette fastueuse voiture1 ce coup simple en dehors1 de couleur brune1 mais sur les panneaux duquel brille l'cusson d'une antique et noble famille8 ,quand ce coup passe rapidement1 les grisettes l'admirent1 en convoitent le satin jaune1 le tapis de la ,savonnerie1 la passementerie frache comme une paille de riz1 les moelleux coussins1 et les glaces muettes4 ,deux laquais en livre se tiennent derrire cette voiture aristocratique2 mais au fond1 sur la soie1 gt une tte brlante aux yeux cerns1 la tte de ,raphal1 triste et pensif4 ,fatale image de la richesse6 ,il court travers ,paris comme une fuse1 arrive au pristyle du thtre ,favart1 le marchepied se dploie1 ses deux valets le soutiennent1 une foule envieuse le regarde4 --,qu'a-t-il fait celui-l pour tre si riche8 dit un pauvre tudiant en droit1 qui1 faute d'un cu1 ne pouvait entendre les magiques accords de ,rossini4 ,raphal marchait lentement dans les corridors de la salle2 il ne se promettait aucune jouissance de ces plaisirs si fort envis jadis4 ,en attendant le second acte de la ,semiramide1 il se promenait au foyer1 errait travers les galeries1 insouciant de sa loge dans laquelle il n'tait pas encore entr4 ,le sentiment de la proprit n'existait dj plus au fond de son cur4 ,semblable tous les malades1 il ne songeait qu' son mal4 ,appuy sur le manteau de la chemine1 autour de laquelle abondaient1 au milieu du foyer1 les jeunes et vieux lgants1 d'anciens et de nouveaux ministres1 des pairs sans pairie1 et des pairies sans pair1 telles que les a faites la rvolution de juillet1 enfin tout un monde de spculateurs et de journalistes1 ,raphal vit quelques pas de lui1 parmi toutes les ttes1 une figure trange et surnaturelle4 ,il s'avana en clignant les yeux fort insolemment vers cet tre bizarre1 afin de le contempler de plus prs4 ,quelle admirable peinture6 se dit-il4 ,les sourcils1 les cheveux1 la virgule la ,mazarin que montrait vaniteusement l'inconnu1 taient teints en noir2 mais1 appliqu sur une chevelure sans doute trop blanche1 le cosmtique avait produit une couleur violtre et fausse dont les teintes changeaient suivant les reflets plus ou moins vifs des lumires4 ,son visage troit et plat1 dont les rides taient combles par d'paisses couches de rouge et de blanc1 exprimait la fois la ruse et l'inquitude4 ,cette enluminure manquait quelques endroits de la face et faisait singulirement ressortir sa dcrpitude et son teint plomb2 aussi tait-il impossible de ne pas rire en voyant cette tte au menton pointu1 au front prominent1 assez semblable ces grotesques figures de bois sculptes en ,allemagne par les bergers1 pendant leurs loisirs4 ,en examinant tour tour ce vieil ,adonis et ,raphal1 un observateur aurait cru reconnatre dans le marquis les yeux d'un jeune homme sous le masque d'un vieillard1 et dans l'inconnu les yeux ternes d'un vieillard sous le masque d'un jeune homme4 ,valentin cherchait se rappeler en quelle circonstance il avait vu ce petit vieux sec1 bien cravat1 bott en adulte1 qui faisait sonner ses perons et se croisait les bras comme s'il avait toutes les forces d'une ptulante jeunesse dpenser4 ,sa dmarche n'accusait rien de gn1 ni d'artificiel4 ,son lgant habit1 soigneusement boutonn1 dguisait une antique et forte charpente1 en lui donnant la tournure d'un vieux fat qui suit encore les modes4 ,cette espce de poupe pleine de vie avait pour ,raphal tous les charmes d'une apparition1 et il le contemplait comme un vieux ,rembrandt enfum1 rcemment restaur1 verni1 mis dans un cadre neuf4 ,cette comparaison lui fit retrouver la trace de la vrit dans ses confus souvenirs3 il reconnut le marchand de curiosits1 l'homme auquel il devait son malheur4 ,en ce moment1 un rire muet chappait ce fantastique personnage1 et se dessinait sur ses lvres froides1 tendues par un faux rtelier4 ,a ce rire1 la vive imagination de ,raphal lui montra dans cet homme de frappantes ressemblances avec la tte idale que les peintres ont donne au ,mphistophls de ,gothe4 ,mille superstitions s'emparrent de l'me forte de ,raphal1 il crut alors la puissance du dmon1 tous les sortilges rapports dans les lgendes du moyen ge et mises en uvre par les potes4 ,se refusant avec horreur au sort de ,faust1 il invoqua soudain le ciel1 ayant1 comme les mourants1 une foi fervente en ,dieu1 en la vierge ,marie4 ,une radieuse et frache lumire lui permit d'apercevoir le ciel de ,michel-,ange et de ,sanzio d',urbin3 des nuages1 un vieillard barbe blanche1 des ttes ailes1 une belle femme assise dans une aurole4 ,maintenant il comprenait1 il adoptait ces admirables crations dont les fantaisies presque humaines lui expliquaient son aventure et lui permettaient encore un espoir4 ,mais quand ses yeux retombrent sur le foyer des ,italiens1 au lieu de la ,vierge1 il vit une ravissante fille1 la dtestable ,euphrasie1 cette danseuse au corps souple et lger1 qui1 vtue d'une robe clatante1 couverte de perles orientales1 arrivait impatiente de son vieillard impatient1 et venait se montrer1 insolente1 le front hardi1 les yeux ptillants1 ce monde envieux et spculateur pour tmoigner de la richesse sans bornes d'un marchand dont elle dissipait les trsors4 ,raphal se souvint du souhait goguenard par lequel il avait accueilli le fatal prsent du vieux homme1 et savoura tous les plaisirs de la vengeance en contemplant l'humiliation profonde de cette sagesse sublime1 dont nagure la chute semblait impossible4 ,le funbre sourire du centenaire s'adressait ,euphrasie qui rpondit par un mot d'amour2 il lui offrit son bras dessch1 fit deux ou trois fois le tour du foyer1 recueillit avec dlices les regards de passion et les compliments jets par la foule sa matresse1 sans voir les rires ddaigneux1 sans entendre les railleries mordantes dont il tait l'objet4 --,dans quel cimetire cette jeune goule a-t-elle dterr ce cadavre8 s'cria le plus lgant de tous les romantiques4 ,euphrasie se prit sourire4 ,le railleur tait un jeune homme aux cheveux blonds1 aux yeux bleus et brillants1 svelte1 portant moustache1 ayant un frac court1 le chapeau sur l'oreille1 la repartie vive1 tout le langage du genre4 --,combien de vieillards1 se dit ,raphal en lui-mme1 couronnent une vie de probit1 de travail1 de vertu1 par une folie4 ,celui-ci a les pieds froids et fait l'amour4 --,h bien6 monsieur1 s'cria ,valentin en arrtant le marchand et lanant une illade ,euphrasie1 ne vous souvenez-vous plus des svres maximes de votre philosophie8 --,ah6 rpondit le marchand d'une voix dj casse1 je suis maintenant heureux comme un jeune homme4 ,j'avais pris l'existence au rebours4 ,il y a toute une vie dans une heure d'amour4 ,en ce moment1 les spectateurs entendirent la sonnette de rappel et quittrent le foyer pour se rendre leurs places4 ,le vieillard et ,raphal se sparrent4 ,en entrant dans sa loge1 le marquis aperut ,fdora1 place l'autre ct de la salle prcisment en face de lui4 ,sans doute arrive depuis peu1 la comtesse rejetait son charpe en arrire1 se dcouvrait le cou1 faisait les petits mouvements indescriptibles d'une coquette occupe se poser3 tous les regards taient concentrs sur elle4 ,un jeune pair de ,france l'accompagnait1 elle lui demanda la lorgnette qu'elle lui avait donne porter4 ,a son geste1 la manire dont elle regarda ce nouveau partenaire1 ,raphal devina la tyrannie laquelle son successeur tait soumis4 ,fascin sans doute comme il l'avait t jadis1 dup comme lui1 comme lui luttant avec toute la puissance d'un amour vrai contre les froids calculs de cette femme1 ce jeune homme devait souffrir les tourments auxquels ,valentin avait heureusement renonc4 ,une joie inexprimable anima la figure de ,fdora1 quand1 aprs avoir braqu sa lorgnette sur toutes les loges1 et rapidement examin les toilettes1 elle eut la conscience d'craser par sa parure et par sa beaut les plus jolies1 les plus lgantes femmes de ,paris2 elle se mit rire pour montrer ses dents blanches1 agita sa tte orne de fleurs pour se faire admirer1 son regard alla de loge en loge1 se moquant d'un bret gauchement pos sur le front d'une princesse russe1 ou d'un chapeau manqu qui coiffait horriblement mal la fille d'un banquier4 ,tout coup elle plit en rencontrant les yeux fixes de ,raphal2 son amant ddaign la foudroya par un intolrable coup d'il de mpris4 ,quand aucun de ses amants bannit ne mconnaissait sa puissance1 ,valentin1 seul dans le monde1 tait l'abri de ses sductions4 ,un pouvoir impunment brav touche sa ruine4 ,cette maxime est grave plus profondment au cur d'une femme qu' la tte des rois4 ,aussi1 ,fdora voyait-elle en ,raphal la mort de ses prestiges et de sa coquetterie4 ,un mot1 dit par lui la veille l',opra1 tait dj devenu clbre dans les salons de ,paris4 ,le tranchant de cette terrible pigramme avait fait la comtesse une blessure incurable4 ,en ,france1 nous savons cautriser une plaie1 mais nous n'y connaissons pas encore de remde au mal que produit une phrase4 ,au moment o toutes les femmes regardrent alternativement le marquis et la comtesse1 ,fdora aurait voulu l'abmer dans les oubliettes de quelque ,bastille1 car malgr son talent pour la dissimulation1 ses rivales devinrent sa souffrance4 ,enfin sa dernire consolation lui chappa4 ,ces mots dlicieux3 je suis la plus belle6 cette phrase ternelle qui calmait tous les chagrins de sa vanit1 devint un mensonge4 ,a l'ouverture du second acte1 une femme vint se placer prs de ,raphal1 dans une loge qui jusqu'alors tait reste vide4 ,le parterre entier laissa chapper un murmure d'admiration4 ,cette mer de faces humaines agita ses lames intelligentes et tous les yeux regardrent l'inconnue4 ,jeunes et vieux firent un tumulte si prolong que1 pendant le lever du rideau1 les musiciens de l'orchestre se tournrent d'abord pour rclamer le silence2 mais ils s'unirent aux applaudissements et en accrurent les confuses rumeurs4 ,des conversations animes s'tablirent dans chaque loge4 ,les femmes s'taient toutes armes de leurs jumelles1 les vieillards rajeunis nettoyaient avec la peau de leurs gants le verre de leurs lorgnettes4 ,l'enthousiasme se calma par degrs1 les chants retentirent sur la scne1 tout rentra dans l'ordre4 ,la bonne compagnie1 honteuse d'avoir cd un mouvement naturel1 reprit la froideur aristocratique de ses manires polies4 ,les riches veulent ne s'tonner de rien1 ils doivent reconnatre au premier aspect d'une belle uvre le dfaut qui les dispensera de l'admiration1 sentiment vulgaire4 ,cependant quelques hommes restrent immobiles sans couter la musique1 perdus dans un ravissement naf1 occups contempler la voisine de ,raphal4 ,valentin aperut dans une baignoire1 et prs d',aquilina1 l'ignoble et sanglante figure de ,taillefer1 qui lui adressait une grimace approbative4 ,puis il vit mile1 qui1 debout l'orchestre1 semblait lui dire3--,mais regarde donc la belle crature qui est prs de toi6 ,enfin ,rastignac assis prs d'une jeune femme1 une veuve sans doute1 tortillait ses gants comme un homme au dsespoir d'tre enchan l1 sans pouvoir aller prs de la divine inconnue4 ,la vie de ,raphal dpendait d'un pacte encore inviol qu'il avait fait avec lui-mme1 il s'tait promis de ne jamais regarder attentivement aucune femme1 et pour se mettre l'abri d'une tentation1 il portait un lorgnon dont le verre microscopique artistement dispos1 dtruisait l'harmonie des plus beaux traits1 en leur donnant un hideux aspect4 ,encore en proie la terreur qui l'avait saisi le matin1 quand1 pour un simple vu de politesse1 le talisman s'tait si promptement resserr1 ,raphal rsolut fermement de ne pas se retourner vers sa voisine4 ,assis comme une duchesse1 il prsentait le dos au coin de sa loge1 et drobait avec impertinence la moiti de la scne l'inconnue1 ayant l'air de la mpriser1 d'ignorer mme qu'une jolie femme se trouvt derrire lui4 ,la voisine copiait avec exactitude la posture de ,valentin4 ,elle avait appuy son coude sur le bord de la loge1 et se mettait la tte de trois quarts1 en regardant les chanteurs1 comme si elle se ft pose devant un peintre4 ,ces deux personnes ressemblaient deux amants brouills qui se boudent1 se tournent le dos et vont s'embrasser au premier mot d'amour4 ,par moments1 les lgers marabouts ou les cheveux de l'inconnue effleuraient la tte de ,raphal et lui causaient une sensation voluptueuse contre laquelle il luttait courageusement2 bientt il sentit le doux contact des ruches de blonde qui garnissaient le tour de la robe1 la robe elle-mme fit entendre le murmure effmin de ses plis1 frissonnement plein de molles sorcelleries2 enfin le mouvement imperceptible imprim par la respiration la poitrine1 au dos1 aux vtements de cette jolie femme1 toute sa vie suave se communiqua soudain ,raphal comme une tincelle lectrique2 le tulle et la dentelle transmirent fidlement son paule chatouille la dlicieuse chaleur de ce dos blanc et nu4 ,par un caprice de la nature1 ces deux tres dsunis par le bon ton1 spars par les abmes de la mort1 respirrent ensemble et pensrent peut-tre l'un l'autre4 ,les pntrants parfums de l'alos achevrent d'enivrer ,raphal4 ,son imagination irrite par un obstacle1 et que les entraves rendaient encore plus fantasque1 lui dessina rapidement une femme en traits de feu4 ,il se retourna brusquement4 ,choque sans doute de se trouver en contact avec un tranger1 l'inconnue fit un mouvement semblable2 leurs visages1 anims par la mme pense1 restrent en prsence4 --,pauline6 --,monsieur ,raphal6 ,ptrifis l'un et l'autre1 ils se regardrent un instant en silence4 ,raphal voyait ,pauline dans une toilette simple et de bon got4 ,a travers la gaze qui couvrait chastement son corsage1 des yeux habiles pouvaient apercevoir une blancheur de lis et deviner des formes qu'une femme et admires4 ,puis c'tait toujours sa modestie virginale1 sa cleste candeur1 sa gracieuse attitude4 ,l'toffe de sa manche accusait le tremblement qui faisait palpiter le corps comme palpitait le cur4 --,oh6 venez demain1 dit-elle1 venez l'htel ,saint-,quentin1 y reprendre vos papiers4 ,j'y serai midi4 ,soyez exact4 ,elle se leva prcipitamment et disparut4 ,raphal voulut suivre ,pauline1 il craignit de la compromettre1 resta1 regarda ,fdora1 la trouva laide2 mais ne pouvant comprendre une seule phrase de musique1 touffant dans cette salle1 le cur plein1 il sortit et revint chez lui4 --,jonathas1 dit-il son vieux domestique au moment o il fut dans son lit1 donne-moi une demi-goutte de laudanum sur un morceau de sucre1 et demain ne me rveille qu' midi moins vingt minutes4 --,je veux tre aim de ,pauline1 s'cria-t-il le lendemain en regardant le talisman avec une indfinissable angoisse4 ,la peau ne fit aucun mouvement1 elle semblait avoir perdu sa force contractile1 elle ne pouvait sans doute pas raliser un dsir accompli dj4 --,ah6 s'cria ,raphal en se sentant dlivr comme d'un manteau de plomb qu'il aurait port depuis le jour o le talisman lui avait t donn1 tu mens1 tu ne m'obis pas1 le pacte est rompu6 ,je suis libre1 je vivrai4 ,c'tait donc une mauvaise plaisanterie4 ,en disant ces paroles1 il n'osait pas croire sa propre pense4 ,il se mit aussi simplement qu'il l'tait jadis1 et voulut aller pied son ancienne demeure1 en essayant de se reporter en ide ces jours heureux o il se livrait sans danger la furie de ses dsirs1 o il n'avait point encore jug toutes les jouissances humaines4 ,il marchait1 voyant1 non plus la ,pauline de l'htel ,saint-,quentin1 mais la ,pauline de la veille1 cette matresse accomplie1 si souvent rve1 jeune fille spirituelle1 aimante1 artiste1 comprenant les potes1 comprenant la posie et vivant au sein du luxe2 en un mot ,fdora doue d'une belle me1 ou ,pauline comtesse et deux fois millionnaire comme l'tait ,fdora4 ,quand il se trouva sur le seuil us1 sur la dalle casse de cette porte o1 tant de fois1 il avait eu des penses de dsespoir1 une vieille femme sortit de la salle et lui dit3--,n'tes-vous pas monsieur ,raphal de ,valentin8 --,oui1 ma bonne mre1 rpondit-il4 --,vous connaissez votre ancien logement1 reprit-elle1 vous y tes attendu4 --,cet htel est-il toujours tenu par madame ,gaudin8 demanda-t-il4 --,oh6 non1 monsieur4 ,maintenant madame ,gaudin est baronne4 ,elle est dans une belle maison elle1 de l'autre ct de l'eau4 ,son mari est revenu4 ,dame6 il a rapport des mille et des cents4 ,l'on dit qu'elle pourrait acheter tout le quartier ,saint-,jacques1 si elle le voulait4 ,elle m'a donn gratis son fonds et son restant de bail4 ,ah6 c'est une bonne femme tout de mme6 ,elle n'est pas plus fire aujourd'hui qu'elle ne l'tait hier4 ,raphal monta lestement sa mansarde1 et quand il atteignit les dernires marches de l'escalier1 il entendit les sons du piano4 ,pauline tait l modestement vtue d'une robe de percaline2 mais la faon de la robe1 les gants1 le chapeau1 le chle1 ngligemment jets sur le lit1 rvlaient toute une fortune4 --,ah6 vous voil donc6 s'cria ,pauline en tournant la tte et se levant par un naf mouvement de joie4 ,raphal vint s'asseoir prs d'elle1 rougissant1 honteux1 heureux2 il la regarda sans rien dire4 --,pourquoi nous avez-vous donc quittes8 reprit-elle en baissant les yeux au moment o son visage s'empourpra4 ,qu'tes-vous devenu8 --,ah6 ,pauline1 j'ai t1 je suis bien malheureux encore6 --,l6 s'cria-t-elle tout attendrie4 ,j'ai devin votre sort hier en vous voyant bien mis1 riche en apparence1 mais en ralit1 hein6 monsieur ,raphal1 est-ce toujours comme autrefois8 ,valentin ne put retenir quelques larmes1 elles roulrent dans ses yeux1 il s'cria3--,pauline6444 je444 ,il n'acheva pas1 ses yeux tincelrent d'amour1 et son cur dborda dans son regard4 --,oh6 il m'aime1 il m'aime1 s'cria ,pauline4 ,raphal fit un signe de tte1 car il se sentit hors d'tat de prononcer une seule parole4 ,a ce geste1 la jeune fille lui prit la main1 la serra1 et lui dit tantt riant1 tantt sanglotant3--,riches1 riches1 heureux1 riches1 ta ,pauline est riche4 ,mais moi1 je devrais tre bien pauvre aujourd'hui4 ,j'ai mille fois dit que je paierais ce mot3 il m'aime1 de tous les trsors de la terre4 ,o mon ,raphal6 j'ai des millions4 ,tu aimes le luxe1 tu seras content2 mais tu dois aimer mon cur aussi1 il y a tant d'amour pour toi dans ce cur6 ,tu ne sais pas8 mon pre est revenu4 ,je suis une riche hritire4 ,ma mre et lui me laissent entirement matresse de mon sort2 je suis libre1 comprends-tu8 ,en proie une sorte de dlire1 ,raphal tenait les mains de ,pauline1 et les baisait si ardemment1 si avidement1 que son baiser semblait tre une sorte de convulsion4 ,pauline se dgagea les mains1 les jeta sur les paules de ,raphal et le saisit2 ils se comprirent1 se serrrent et s'embrassrent avec cette sainte et dlicieuse ferveur1 dgage de toute arrire-pense1 dont se trouve empreint un seul baiser1 le premier baiser par lequel deux mes prennent possession d'elles-mmes4 --,ah6 s'cria ,pauline en retombant sur la chaise1 je ne veux plus te quitter4 ,je ne sais d'o me vient tant de hardiesse6 reprit-elle en rougissant4 --,de la hardiesse1 ma ,pauline8 ,oh6 ne crains rien1 c'est de l'amour1 de l'amour vrai1 profond1 ternel comme le mien1 n'est-ce pas8 --,oh6 parle1 parle1 parle1 dit-elle4 ,ta bouche a t si longtemps muette pour moi6 --,tu m'aimais donc8 --,oh6 ,dieu1 si je t'aimais6 combien de fois j'ai pleur1 l1 tiens1 en faisant ta chambre1 dplorant ta misre et la mienne4 ,je me serais vendue au dmon pour t'viter un chagrin6 ,aujourd'hui1 mon ,raphal1 car tu es bien moi3 moi cette belle tte1 moi ton cur6 ,oh6 oui1 ton cur1 surtout1 ternelle richesse6 ,eh6 bien1 o en suis-je8 reprit-elle aprs une pause4 ,ah6 m'y voici3 nous avons trois1 quatre1 cinq millions1 je crois4 ,si j'tais pauvre je tiendrais peut-tre porter ton nom1 tre nomme ta femme mais1 en ce moment1 je voudrais te sacrifier le monde entier1 je voudrais tre encore et toujours ta servante4 ,va1 ,raphal1 en t'offrant mon cur1 ma personne1 ma fortune1 je ne te donnerai rien de plus aujourd'hui que le jour o j'ai mis l1 dit-elle en montrant le tiroir de la table1 certaine pice de cent sous4 ,oh6 comme alors ta joie m'a fait mal4 --,pourquoi es-tu riche1 s'cria ,raphal1 pourquoi n'as-tu pas de vanit8 je ne puis rien pour toi4 ,il se tordit les mains de bonheur1 de dsespoir1 d'amour4 ,quand tu seras madame la marquise de ,valentin1 je te connais1 me cleste1 ce titre et ma fortune ne vaudront pas444 --,un seul de tes cheveux1 s'cria-t-elle4 --,moi aussi1 j'ai des millions2 mais que sont maintenant les richesses pour nous8 ,ah6 j'ai ma vie1 je puis te l'offrir1 prends-la4 --,oh6 ton amour1 ,raphal1 ton amour vaut le monde4 ,comment1 ta pense est moi8 mais je suis la plus heureuse des heureuses4 --,l'on va nous entendre1 dit ,raphal4 --,h6 il n'y a personne1 rpondit-elle en laissant chapper un geste mutin4 --,h6 bien1 viens1 s'cria ,valentin en lui tendant les bras4 ,elle sauta sur ses genoux et joignit ses mains autour du cou de ,raphal3--,embrassez-moi1 dit-elle1 pour tous les chagrins que vous m'avez donns1 pour effacer la peine que vos joies m'ont faite1 pour toutes les nuits que j'ai passes peindre mes crans4 --,tes crans6 --,puisque nous sommes riches1 mon trsor1 je puis te dire tout4 ,pauvre enfant6 combien il est facile de tromper les hommes d'esprit6 ,est-ce que tu pouvais avoir des gilets blancs et des chemises propres deux fois par semaine1 pour trois francs de blanchissage par mois8 ,mais tu buvais deux fois plus de lait qu'il ne t'en revenait pour ton argent4 ,je t'attrapais sur tout3 le feu1 l'huile1 et l'argent donc8 ,oh6 mon ,raphal1 ne me prends pas pour femme1 dit-elle en riant1 je suis une personne trop astucieuse4 --,mais comment faisais-tu donc8 --,je travaillais jusqu' deux heures du matin1 rpondit-elle1 et je donnais ma mre une moiti du prix de mes crans1 toi l'autre4 ,ils se regardrent pendant un moment1 tous deux hbts de joie et d'amour4 --,oh6 s'cria ,raphal1 nous paierons sans doute1 un jour1 ce bonheur par quelque effroyable chagrin4 --,serais-tu mari8 cria ,pauline4 ,ah6 je ne veux te cder aucune femme4 --,je suis libre1 ma chrie4 --,libre1 rpta-t-elle4 ,libre1 et moi6 ,elle se laissa glisser sur ses genoux1 joignit les mains1 et regarda ,raphal avec une dvotieuse ardeur4 --,j'ai peur de devenir folle4 ,combien tu es gentil6 reprit-elle en passant une main dans la blonde chevelure de son amant4 ,est-elle bte1 ta comtesse ,fdora6 ,quel plaisir j'ai ressenti hier en me voyant salue par tous ces hommes4 ,elle n'a jamais t applaudie1 elle6 ,dis1 cher1 quand mon dos a touch ton bras1 j'ai entendu en moi je ne sais quelle voix qui m'a cri3 ,il est l4 ,je me suis retourne1 et je t'ai vu4 ,oh6 je me suis sauve1 je me sentais l'envie de te sauter au cou devant tout le monde4 --,tu es bien heureuse de pouvoir parler1 s'cria ,raphal4 ,moi1 j'ai le cur serr4 ,je voudrais pleurer1 je ne puis4 ,ne me retire pas ta main4 ,il me semble que je resterais1 pendant toute ma vie1 te regarder ainsi1 heureux1 content4 --,oh6 rpte-moi cela1 mon amour6 --,et que sont les paroles1 reprit ,valentin en laissant tomber une larme chaude sur les mains de ,pauline4 ,plus tard1 j'essaierai de te dire mon amour1 en ce moment je ne puis que le sentir444 --,oh6 s'cria-t-elle1 cette belle me1 ce beau gnie1 ce cur que je connais si bien1 tout est moi1 comme je suis toi4 --,pour toujours1 ma douce crature1 dit ,raphal d'une voix mue4 ,tu seras ma femme1 mon bon gnie4 ,ta prsence a toujours dissip mes chagrins et rafrachi mon me2 en ce moment1 ton sourire anglique m'a pour ainsi dire purifi4 ,je crois commencer une nouvelle vie4 ,le pass cruel et mes tristes folies me semblent n'tre plus que de mauvais songes4 ,je suis pur1 prs de toi4 ,je sens l'air du bonheur4 ,oh6 sois l toujours1 ajouta-t-il en la pressant saintement sur son cur palpitant4 --,vienne la mort quand elle voudra1 s'cria ,pauline en extase1 j'ai vcu4 ,heureux qui devinera leurs joies1 il les aura connues6 --,oh6 mon ,raphal1 dit ,pauline aprs quelques heures de silence1 je voudrais qu' l'avenir personne n'entrt dans cette chre mansarde4 --,il faut murer la porte1 mettre une grille la lucarne et acheter la maison1 rpondit le marquis4 --,c'est cela1 dit-elle4 ,puis1 aprs un moment de silence3--,nous avons un peu oubli de chercher les manuscrits8 ,ils se prirent rire avec une douce innocence4 --,bah6 je me moque de toutes les sciences1 s'cria ,raphal4 --,ah6 monsieur1 et la gloire6 --,tu es ma seule gloire4 --,tu tais bien malheureux en faisant ces petits pieds de mouche1 dit-elle en feuilletant les papiers4 --,ma ,pauline444 --,oh6 oui1 je suis ta ,pauline4 ,eh bien8 --,o demeures-tu donc8 --,rue ,saint-,lazare4 ,et toi8 --,rue de ,varennes4 --,comme nous serons loin l'un de l'autre1 jusqu' ce que444 ,elle s'arrta en regardant son ami d'un air coquet et malicieux4 --,mais1 rpondit ,raphal1 nous avons tout au plus une quinzaine de jours rester spars4 --,vrai6 dans quinze jours nous serons maris6 ,elle sauta comme un enfant4 ,oh6 je suis une fille dnature1 reprit-elle1 je ne pense plus ni pre1 ni mre1 ni rien dans le monde6 ,tu ne sais pas1 pauvre chri8 mon pre est bien malade4 ,il est revenu des ,indes1 bien souffrant4 ,il a manqu mourir au ,havre1 o nous l'avons t chercher4 ,ah6 ,dieu1 s'cria-t-elle en regardant l'heure sa montre1 dj trois heures4 ,je dois me trouver son rveil1 quatre heures4 ,je suis la matresse au logis3 ma mre fait toutes mes volonts1 mon pre m'adore1 mais je ne veux pas abuser de leur bont1 ce serait mal6 ,le pauvre pre1 c'est lui qui m'a envoye aux ,italiens hier4 ,tu viendras le voir demain1 n'est-ce pas8 --,madame la marquise de ,valentin veut-elle me faire l'honneur d'accepter mon bras8 --,ah6 je vais emporter la clef de cette chambre1 reprit-elle4 ,n'est-ce pas un palais1 notre trsor8 --,pauline1 encore un baiser8 --,mille6 ,mon ,dieu1 dit-elle en regardant ,raphal1 ce sera toujours ainsi1 je crois rver4 ,ils descendirent lentement l'escalier2 puis1 bien unis1 marchant du mme pas1 tressaillant ensemble sous le poids du mme bonheur1 se serrant comme deux colombes1 ils arrivrent sur la place de la ,sorbonne1 o la voiture de ,pauline attendait4 --,je veux aller chez toi1 s'cria-t-elle4 ,je veux voir ta chambre1 ton cabinet1 et m'asseoir la table sur laquelle tu travailles4 ,ce sera comme autrefois1 ajouta-t-elle en rougissant4--,joseph1 dit-elle un valet1 je vais rue de ,varennes avant de retourner la maison4 ,il est trois heures un quart1 et je dois tre revenue quatre4 ,georges pressera les chevaux4 ,et les deux amants furent en peu d'instants mens l'htel de ,valentin4 --,oh6 que je suis contente d'avoir examin tout cela1 s'cria ,pauline en chiffonnant la soie des rideaux qui drapaient le lit de ,raphal4 ,quand je m'endormirai1 je serai l1 en pense4 ,je me figurerai ta chre tte sur cet oreiller4 ,dis-moi1 ,raphal1 tu n'as pris conseil de personne pour meubler ton htel8 --,de personne4 --,bien vrai8 ,ce n'est pas une femme qui444 --,pauline6 --,oh6 je me sens une affreuse jalousie4 ,tu as bon got4 ,je veux avoir demain un lit pareil au tien4 ,raphal1 ivre de bonheur1 saisit ,pauline4 --,oh6 mon pre1 mon pre6 dit-elle4 --,je vais donc te reconduire1 car je veux te quitter le moins possible1 s'cria ,valentin4 --,combien tu es aimant6 je n'osais pas te le proposer444 --,n'es-tu donc pas ma vie8 ,il serait fastidieux de consigner fidlement ces adorables bavardages de l'amour auxquels l'accent1 le regard1 un geste intraduisible donnent seuls du prix4 ,valentin reconduisit ,pauline jusque chez elle1 et revint ayant au cur autant de plaisir que l'homme peut en ressentir et en porter ici-bas4 ,quand il fut assis dans son fauteuil1 prs de son feu1 pensant la soudaine et complte ralisation de toutes ses esprances1 une ide froide lui traversa l'me comme l'acier d'un poignard perce une poitrine1 il regarda la ,peau de chagrin1 elle s'tait lgrement rtrcie4 ,il pronona le grand juron franais1 sans y mettre les jsuitiques rticences de l'abbesse des ,andouillettes1 pencha la tte sur son fauteuil et resta sans mouvement les yeux arrts sur une patre1 sans la voir4 ,grand ,dieu6 s'cria-t-il4 ,quoi6 tous mes dsirs1 tous6 ,pauvre ,pauline6 ,il prit un compas1 mesura ce que la matine lui avait cot d'existence4 ,je n'en ai pas pour deux mois1 dit-il4 ,une sueur glace sortit de ses pores1 tout coup il obit un inexprimable mouvement de rage1 et saisit la ,peau de chagrin en s'criant3 ,je suis bien bte6 il sortit1 courut1 traversa les jardins1 et jeta le talisman au fond d'un puits3 ,vogue la galre1 dit-il4 ,au diable toutes ces sottises6 ,raphal se laissa donc aller au bonheur d'aimer1 et vcut cur cur avec ,pauline1 qui ne conut pas le refus en amour4 ,leur mariage1 retard par des difficults peu intressantes raconter1 devait se clbrer dans les premiers jours de mars4 ,ils s'taient prouvs1 ne doutaient point d'eux-mmes1 et le bonheur leur ayant rvl toute la puissance de leur affection1 jamais deux mes1 deux caractres ne s'taient aussi parfaitement unis qu'ils le furent par la passion2 en s'tudiant ils s'aimrent davantage3 de part et d'autre mme dlicatesse1 mme pudeur1 mme volupt1 la plus douce de toutes les volupts1 celle des anges2 point de nuages dans leur ciel2 tour tour les dsirs de l'un faisaient la loi de l'autre4 ,riches tous deux1 ils ne connaissaient point de caprices qu'ils ne pussent satisfaire1 et partant n'avaient point de caprices4 ,un got exquis1 le sentiment du beau1 une vraie posie animait l'me de l'pouse2 ddaignant les colifichets de la finance1 un sourire de son ami lui semblait plus beau que toutes les perles d',ormus1 la mousseline ou les fleurs formaient ses plus riches parures4 ,pauline et ,raphal fuyaient d'ailleurs le monde1 la solitude leur tait si belle1 si fconde6 ,les oisifs voyaient exactement tous les soirs ce joli mnage de contrebande aux ,italiens ou l',opra4 ,si d'abord quelques mdisances gayrent les salons1 bientt le torrent d'vnements qui passa sur ,paris fit oublier deux amants inoffensifs2 enfin1 espce d'excuse auprs des prudes1 leur mariage tait annonc1 et par hasard leurs gens se trouvaient discrets2 donc1 aucune mchancet trop vive ne les punit de leur bonheur4 ,vers la fin du mois de fvrier1 poque laquelle d'assez beaux jours firent croire aux joies du printemps1 un matin1 ,pauline et ,raphal djeunaient ensemble dans une petite serre1 espce de salon rempli de fleurs1 et de plain-pied avec le jardin4 ,le doux et ple soleil de l'hiver1 dont les rayons se brisaient travers des arbustes rares1 tidissait alors la temprature4 ,les yeux taient gays par les vigoureux contrastes des divers feuillages1 par les couleurs des touffes fleuries et par toutes les fantaisies de la lumire et de l'ombre4 ,quand tout ,paris se chauffait encore devant les tristes foyers1 les deux jeunes poux riaient sous un berceau de camlias1 de lilas1 de bruyres4 ,leurs ttes joyeuses s'levaient au-dessus des narcisses1 des muguets et des roses du ,bengale4 ,dans cette serre voluptueuse et riche1 les pieds foulaient une natte africaine colore comme un tapis4 ,les parois tendues en coutil vert n'offraient pas la moindre trace d'humidit4 ,l'ameublement tait de bois en apparence grossier1 mais dont l'corce polie brillait de propret4 ,un jeune chat accroupi sur la table o l'avait attir l'odeur du lait se laissait barbouiller de caf par ,pauline2 elle foltrait avec lui1 dfendait la crme qu'elle lui permettait peine de flairer afin d'exercer sa patience et d'entretenir le combat2 elle clatait de rire chacune de ses grimaces1 et dbitait mille plaisanteries pour empcher ,raphal de lire le journal1 qui1 dix fois dj1 lui tait tomb des mains4 ,il abondait dans cette scne matinale un bonheur inexprimable comme tout ce qui est naturel et vrai4 ,raphal feignait toujours de lire sa feuille1 et contemplait la drobe ,pauline aux prises avec le chat1 sa ,pauline enveloppe d'un long peignoir qui la lui voilait imparfaitement1 sa ,pauline les cheveux en dsordre et montrant un petit pied blanc vein de bleu dans une pantoufle de velours noir4 ,charmante voir en dshabill1 dlicieuse comme les fantastiques figures de ,westhall1 elle semblait tre tout la fois jeune fille et femme2 peut-tre plus jeune fille que femme1 elle jouissait d'une flicit sans mlange1 et ne connaissait de l'amour que ses premires joies4 ,au moment o1 tout fait absorb par sa douce rverie1 ,raphal avait oubli son journal1 ,pauline le saisit1 le chiffonna1 en fit une boule1 le lana dans le jardin1 et le chat courut aprs la politique qui tournait comme toujours sur elle-mme4 ,quand ,raphal1 distrait par cette scne enfantine1 voulut continuer lire et fit le geste de lever la feuille qu'il n'avait plus1 clatrent des rires francs1 joyeux1 renaissant d'eux-mmes comme les chants d'un oiseau4 ,illustration3 ,,pauline4 ,un jeune chat accroupi sur la table se laissait barbouiller de caf par ,pauline2 elle foltrait avec lui1 dfendait la crme qu'elle lui permettait peine de flairer444 7,,la ,,peau ,,de ,,chagrin47 --,je suis jalouse du journal1 dit-elle en essuyant les larmes que son rire d'enfant avait fait couler4 ,n'est-ce pas une flonie1 reprit-elle redevenant femme tout coup1 que de lire des proclamations russes en ma prsence1 et de prfrer la prose de l'empereur ,nicolas des paroles1 des regards d'amour8 --,je ne lisais pas1 mon ange aim1 je te regardais4 ,en ce moment le pas lourd du jardinier dont les souliers ferrs faisaient crier le sable des alles retentit prs de la serre4 --,excusez1 monsieur le marquis1 si je vous interromps ainsi que madame1 mais je vous apporte une curiosit comme je n'en ai jamais vu4 ,en tirant tout l'heure1 sous votre respect1 un seau d'eau1 j'ai amen cette singulire plante marine6 ,la voil6 ,faut1 tout de mme1 que ce soit bien accoutum l'eau1 car ce n'tait point mouill1 ni humide4 ,c'tait sec comme du bois1 et point gras du tout4 ,comme monsieur le marquis est plus savant que moi certainement1 j'ai pens qu'il fallait la lui apporter1 et que a l'intresserait4 ,et le jardinier montrait ,raphal l'inexorable ,peau de chagrin qui n'avait pas six pouces carrs de superficie4 --,merci1 ,vanire1 dit ,raphal4 ,cette chose est trs-curieuse4 --,qu'as-tu1 mon ange8 tu plis6 s'cria ,pauline4 --,laissez-nous1 ,vanire4 --,ta voix m'effraie1 reprit la jeune fille1 elle est singulirement altre4 ,qu'as-tu8 ,que te sens-tu8 ,o as-tu mal8 ,tu as mal6 ,un mdecin6 cria-t-elle4 ,jonathas1 au secours6 --,ma ,pauline1 tais-toi1 rpondit ,raphal qui recouvra son sang-froid4 ,sortons4 ,il y a prs de moi une fleur dont le parfum m'incommode4 ,peut-tre est-ce cette verveine8 ,pauline s'lana sur l'innocent arbuste1 le saisit par la tige et le jeta dans le jardin4 --,oh6 ange1 s'cria-t-elle en serrant ,raphal par une treinte aussi forte que leur amour et en lui apportant avec une langoureuse coquetterie ses lvres vermeilles baiser1 en te voyant plir1 j'ai compris que je ne te survivrais pas3 ta vie est ma vie4 ,mon ,raphal1 passe-moi ta main sur le dos8 ,j'y sens encore la petite mort1 j'y ai froid4 ,tes lvres sont brlantes4 ,et ta main8444 elle est glace1 ajouta-t-elle4 --,folle6 s'cria ,raphal4 --,pourquoi cette larme8 dit-elle4 ,laisse-la-moi boire4 --,oh6 ,pauline1 ,pauline1 tu m'aimes trop4 --,il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire1 ,raphal8 ,sois vrai1 je saurai bientt ton secret4 ,donne-moi cela1 dit-elle en prenant la ,peau de chagrin4 --,tu es mon bourreau1 cria le jeune homme en jetant un regard d'horreur sur le talisman4 --,quel changement de voix6 rpondit ,pauline qui laissa tomber le fatal symbole du destin4 --,m'aimes-tu8 reprit-il4 --,si je t'aime1 est-ce une question8 --,eh bien1 laisse-moi1 va-t'en6 ,la pauvre petite sortit4 --,quoi6 s'cria ,raphal quand il fut seul1 dans un sicle de lumires o nous avons appris que les diamants sont les cristaux du carbone1 une poque o tout s'explique1 o la police traduirait un nouveau ,messie devant les tribunaux et soumettrait ses miracles l',acadmie des ,sciences1 dans un temps o nous ne croyons plus qu'aux paraphes des notaires1 je croirais1 moi6 une espce de ,man1 ,thekel1 ,phars8 ,non1 de par ,dieu6 je ne penserai pas que l'tre-,suprme puisse trouver du plaisir tourmenter une honnte crature4 ,allons voir les savants4 ,il arriva bientt1 entre la ,halle aux vins1 immense recueil de tonneaux1 et la ,salptrire1 immense sminaire d'ivrognerie1 devant une petite mare o s'baudissaient des canards remarquables par la raret des espces et dont les ondoyantes couleurs1 semblables aux vitraux d'une cathdrale1 ptillaient sous les rayons du soleil4 ,tous les canards du monde taient l1 criant1 barbotant1 grouillant1 et formant une espce de chambre canarde rassemble contre son gr1 mais heureusement sans charte ni principes politiques1 et vivant sans rencontrer de chasseurs1 sous l'il des naturalistes qui les regardaient par hasard4 --,voil monsieur ,lavrille1 dit un porte-clefs ,raphal qui avait demand ce grand pontife de la zoologie4 ,le marquis vit un petit homme profondment enfonc dans quelques sages mditations l'aspect de deux canards4 ,ce savant1 entre deux ges1 avait une physionomie douce1 encore adoucie par un air obligeant2 mais il rgnait dans toute sa personne une proccupation scientifique3 sa perruque incessamment gratte et fantasquement retrousse1 laissait voir une ligne de cheveux blancs et accusait la fureur des dcouvertes qui1 semblable toutes les passions1 nous arrache si puissamment aux choses de ce monde que nous perdons la conscience du moi4 ,raphal1 homme de science et d'tude1 admira ce naturaliste dont les veilles taient consacres l'agrandissement des connaissances humaines1 dont les erreurs servaient encore la gloire de la ,france2 mais une petite matresse aurait ri sans doute de la solution de continuit qui se trouvait entre la culotte et le gilet ray du savant1 interstice d'ailleurs chastement rempli par une chemise qu'il avait copieusement fronce en se baissant et se levant tour tour au gr de ses observations zoognsiques4 ,aprs quelques premires phrases de politesse1 ,raphal crut ncessaire d'adresser monsieur ,lavrille un compliment banal sur ses canards4 --,oh6 nous sommes riches en canards1 rpondit le naturaliste4 ,ce genre est d'ailleurs1 comme vous le savez sans doute1 le plus fcond de l'ordre des palmipdes4 ,il commence au cygne1 et finit au canard zinzin1 en comprenant cent trente-sept varits d'individus bien distincts1 ayant leurs noms1 leurs murs1 leur patrie1 leur physionomie1 et qui ne se ressemblent pas plus entre eux qu'un blanc ne ressemble un ngre4 ,en vrit1 monsieur1 quand nous mangeons un canard1 la plupart du temps nous ne nous doutons gure de l'tendue444 ,il s'interrompit l'aspect d'un joli petit canard qui remontait le talus de la mare4--,vous voyez-l le cygne cravate1 pauvre enfant du ,canada1 venu de bien loin pour nous montrer son plumage brun et gris1 sa petite cravate noire6 ,tenez1 il se gratte4 ,voici la fameuse oie duvet ou canard ,eider1 sous l'dredon de laquelle dorment nos petites matresses2 est-elle jolie6 qui n'admirerait ce petit ventre d'un blanc rougetre1 ce bec vert8 ,je viens1 monsieur1 reprit-il1 d'tre tmoin d'un accouplement dont j'avais jusqu'alors dsespr4 ,le mariage s'est fait assez heureusement1 et j'en attendrai fort impatiemment le rsultat4 ,je me flatte d'obtenir une cent trente-huitime espce laquelle peut-tre mon nom sera donn6 ,voici les nouveaux poux1 dit-il en montrant deux canards4 ,c'est d'une part une oie rieuse 7anas albifrons71 de l'autre le grand canard siffleur 7anas ruffina de ,buffon74 ,j'avais long-temps hsit entre le canard siffleur1 le canard sourcils blancs et le canard souchet 7anas clypeata73 tenez1 voici le souchet1 ce gros sclrat brun-noir dont le col est verdtre et si coquettement iris4 ,mais1 monsieur1 le canard siffleur tait hupp1 vous comprenez alors que je n'ai plus balanc4 ,il ne nous manque ici que le canard vari calotte noire4 ,ces messieurs prtendent unanimement que ce canard fait double emploi avec le canard sarcelle bec recourb1 quant moi444 ,il fit un geste admirable qui peignit la fois la modestie et l'orgueil des savants1 orgueil plein d'enttement1 modestie pleine de suffisance4 ,je ne le pense pas1 ajouta-t-il4 ,vous voyez1 mon cher monsieur1 que nous ne nous amusons pas ici4 ,je m'occupe en ce moment de la monographie du genre canard4 ,mais je suis vos ordres4 ,en se dirigeant vers une assez jolie maison de la rue de ,buffon1 ,raphal soumit la ,peau de chagrin aux investigations de monsieur ,lavrille4 --,je connais ce produit1 rpondit le savant aprs avoir braqu sa loupe sur le talisman2 il a servi quelque dessus de bote4 ,le chagrin est fort ancien6 ,aujourd'hui les ganiers prfrent se servir de galuchat4 ,le galuchat est1 comme vous le savez sans doute1 la dpouille du raja sephen1 un poisson de la mer ,rouge444 --,mais ceci1 monsieur1 puisque vous avez l'extrme bont444 --,ceci1 reprit le savant en interrompant1 est autre chose3 entre le galuchat et le chagrin1 il y a1 monsieur1 toute la diffrence de l'ocan la terre1 du poisson un quadrupde4 ,cependant la peau du poisson est plus dure que la peau de l'animal terrestre4 ,ceci1 dit-il en montrant le talisman1 est1 comme vous le savez sans doute1 un des produits les plus curieux de la zoologie4 --,voyons6 s'cria ,raphal4 --,monsieur1 rpondit le savant en s'enfonant dans son fauteuil1 ceci est une peau d'ne4 --,je le sais1 dit le jeune homme4 --,il existe en ,perse1 reprit le naturaliste1 un ne extrmement rare1 l'onagre des anciens1 equus asinus1 le koulan des ,tatars4 ,pallas a t l'observer1 et l'a rendu la science4 ,en effet1 cet animal avait long-temps pass pour fantastique4 ,il est1 comme vous le savez1 clbre dans l'criture sainte2 ,mose avait dfendu de l'accoupler avec ses congnres4 ,mais l'onagre est encore plus fameux par les prostitutions dont il a t l'objet1 et dont parlent souvent les prophtes bibliques4 ,pallas1 comme vous le savez sans doute1 dclare1 dans ses ,act4 ,petrop41 tome ,,ii1 que ces excs bizarres sont encore religieusement accrdits chez les ,persans et les ,nogas comme un remde souverain contre les maux de reins et la goutte sciatique4 ,nous ne nous doutons gure de cela1 nous autres pauvres ,parisiens4 ,le ,musum ne possde pas d'onagre4 ,quel superbe animal6 reprit le savant4 ,il est plein de mystres2 son il est muni d'une espce de tapis rflecteur auquel les ,orientaux attribuent le pouvoir de la fascination1 sa robe est plus lgante et plus polie que ne l'est celle de nos plus beaux chevaux2 elle est sillonne de bandes plus ou moins fauves1 et ressemble beaucoup la peau du zbre4 ,son lainage a quelque chose de moelleux1 d'ondoyant1 de gras au toucher2 sa vue gale en justesse et en prcision la vue de l'homme2 un peu plus grand que nos plus beaux nes domestiques1 il est dou d'un courage extraordinaire4 ,si1 par hasard1 il est surpris1 il se dfend avec une supriorit remarquable contre les btes les plus froces2 quant la rapidit de sa marche1 elle ne peut se comparer qu'au vol des oiseaux2 un onagre1 monsieur1 tuerait la course les meilleurs chevaux arabes ou persans4 ,d'aprs le pre du consciencieux docteur ,nibuhr1 dont1 comme vous le savez sans doute1 nous dplorons la perte rcente1 le terme moyen du pas ordinaire de ces admirables cratures est de sept mille pas gomtriques par heure4 ,nos nes dgnrs ne sauraient donner une ide de cet ne indpendant et fier4 ,il a le port leste1 anim1 l'air spirituel1 fin1 une physionomie gracieuse1 des mouvements pleins de coquetterie6 ,c'est le roi zoologique de l',orient4 ,les superstitions turques et persanes lui donnent mme une mystrieuse origine1 et le nom de ,salomon se mle aux rcits que les conteurs du ,thibet et de la ,tartarie font sur les prouesses attribues ces nobles animaux4 ,enfin un onagre apprivois vaut des sommes immenses2 il est presque impossible de le saisir dans les montagnes1 o il bondit comme un chevreuil1 et semble voler comme un oiseau4 ,la fable des chevaux ails1 notre ,pgase1 a sans doute pris naissance dans ces pays1 o les bergers ont pu voir souvent un onagre sautant d'un rocher un autre4 ,les nes de selle1 obtenus en ,perse par l'accouplement d'une nesse avec un onagre apprivois1 sont peints en rouge1 suivant une immmoriale tradition4 ,cet usage a donn lieu peut-tre notre proverbe3 ,mchant comme un ne rouge4 ,a une poque o l'histoire naturelle tait trs-nglige en ,france1 un voyageur aura1 je pense1 amen un de ces animaux curieux qui supportent fort impatiemment l'esclavage4 ,de l1 le dicton6 ,la peau que vous me prsentez1 reprit le savant1 est la peau d'un onagre4 ,nous varions sur l'origine du nom4 ,les uns prtendent que ,chagri est un mot turc1 d'autres veulent que ,chagri soit la ville o cette dpouille zoologique subit une prparation chimique assez bien dcrite par ,pallas1 et qui lui donne le grain particulier que nous admirons2 monsieur ,martellens m'a crit que ,chagri est un ruisseau4 --,monsieur1 je vous remercie de m'avoir donn des renseignements qui fourniraient une admirable note quelque ,dom ,calmet1 si les bndictins existaient encore2 mais j'ai eu l'honneur de vous faire observer que ce fragment tait primitivement d'un volume gal444 cette carte gographique1 dit ,raphal en montrant ,lavrille un atlas ouvert3 or depuis trois mois elle s'est sensiblement contracte444 --,bien1 reprit le savant1 je comprends4 ,monsieur1 toutes les dpouilles d'tres primitivement organiss sont sujettes un dprissement naturel1 facile concevoir1 et dont les progrs sont soumis aux influences atmosphriques4 ,les mtaux eux-mmes se dilatent ou se resserrent d'une manire sensible1 car les ingnieurs ont observ des espaces assez considrables entre de grandes pierres primitivement maintenues par des barres de fer4 ,la science est vaste1 la vie humaine est bien courte4 ,aussi n'avons-nous pas la prtention de connatre tous les phnomnes de la nature4 --,monsieur1 reprit ,raphal presque confus1 excusez la demande que je vais vous faire4 tes-vous bien sr que cette peau soit soumise aux lois ordinaires de la zoologie1 qu'elle puisse s'tendre8 --,oh6 certes4 ,ah6 peste1 dit monsieur ,lavrille en essayant de tirer le talisman4 ,mais1 monsieur1 reprit-il1 si vous voulez aller voir ,planchette1 le clbre professeur de mcanique1 il trouvera certainement un moyen d'agir sur cette peau1 de l'amollir1 de la distendre4 --,oh6 monsieur1 vous me sauvez la vie4 ,raphal salua le savant naturaliste1 et courut chez ,planchette1 en laissant le bon ,lavrille au milieu de son cabinet rempli de bocaux et de plantes sches4 ,il remportait de cette visite1 sans le savoir1 toute la science humaine3 une nomenclature6 ,ce bonhomme ressemblait ,sancho ,pana racontant ,don ,quichotte l'histoire des chvres1 il s'amusait compter des animaux et les numroter4 ,arriv sur le bord de la tombe1 il connaissait peine une petite fraction des incommensurables nombres du grand troupeau jet par ,dieu travers l'ocan des mondes1 dans un but ignor4 ,raphal tait content4--,je vais tenir mon ne en bride1 s'criait-il4 ,sterne avait dit avant lui3 ,mnageons notre ne1 si nous voulons vivre vieux4 ,mais la bte est si fantasque6 ,planchette tait un grand homme sec1 vritable pote perdu dans une perptuelle contemplation1 occup regarder toujours un abme sans fond1 ,,le ,,mouvement4 ,le vulgaire taxe de folie ces esprits sublimes1 gens incompris qui vivent dans une admirable insouciance du luxe et du monde1 restant des journes entires fumer un cigare teint1 ou venant dans un salon1 sans avoir toujours bien exactement mari les boutons de leurs vtements avec les boutonnires4 ,un jour1 aprs avoir long-temps mesur le vide1 ou entass des ,x sous des ,aa--g,g1 ils ont analys quelque loi naturelle et dcompos le plus simple des principes2 tout coup la foule admire une nouvelle machine ou quelque haquet dont la facile structure nous tonne et nous confond6 ,le savant modeste sourit en disant ses admirateurs3--,qu'ai-je donc cr8 ,rien4 ,l'homme n'invente pas une force1 il la dirige1 et la science consiste imiter la nature4 ,raphal surprit le mcanicien plant sur ses deux jambes1 comme un pendu tomb droit sous une potence4 ,planchette examinait une bille d'agate qui roulait sur un cadran solaire1 en attendant qu'elle s'y arrtt4 ,le pauvre homme n'tait1 ni dcor1 ni pensionn1 car il ne savait pas enluminer ses calculs2 heureux de vivre l'afft d'une dcouverte1 il ne pensait ni la gloire1 ni au monde1 ni lui-mme1 et vivait dans la science pour la science4 --,cela est indfinissable1 s'cria-t-il4--,ah6 monsieur1 reprit-il en apercevant ,raphal1 je suis votre serviteur4 ,comment va la maman8 ,allez voir ma femme4 --,j'aurais cependant pu vivre ainsi6 pensa ,raphal qui tira le savant de sa rverie en lui demandant le moyen d'agir sur le talisman1 qu'il lui prsenta4--,dussiez-vous rire de ma crdulit1 monsieur1 dit le marquis en terminant1 je ne vous cacherai rien4 ,cette peau me semble possder une force de rsistance contre laquelle rien ne peut prvaloir4 --,monsieur1 dit-il1 les gens du monde traitent toujours la science assez cavalirement1 tous nous disent peu prs ce qu'un incroyable disait ,lalande en lui amenant des dames aprs l'clipse3 ,ayez la bont de recommencer4 ,quel effet voulez-vous produire8 ,la mcanique a pour but d'appliquer les lois du mouvement ou de les neutraliser4 ,quant au mouvement en lui-mme1 je vous le dclare avec humilit1 nous sommes impuissants le dfinir4 ,cela pos1 nous avons remarqu quelques phnomnes constants qui rgissent l'action des solides et des fluides4 ,en reproduisant les causes gnratrices de ces phnomnes1 nous pouvons transporter les corps1 leur transmettre une force locomotive dans des rapports de vitesse dtermine1 les lancer1 les diviser simplement ou l'infini1 soit que nous les cassions ou les pulvrisions2 puis les tordre1 leur imprimer une rotation1 les modifier1 les comprimer1 les dilater1 les tendre4 ,cette science1 monsieur1 repose sur un seul fait4 ,vous voyez cette bille1 reprit-il4 ,elle est ici sur cette pierre4 ,la voici maintenant l4 ,de quel nom appellerons-nous cet acte si physiquement naturel et si moralement extraordinaire8 ,mouvement1 locomotion1 changement de lieu8 ,quelle immense vanit cache sous les mots6 ,un nom1 est-ce donc une solution8 ,voil pourtant toute la science4 ,nos machines emploient ou dcomposent cet acte1 ce fait4 ,ce lger phnomne adapt des masses va faire sauter ,paris3 nous pouvons augmenter la vitesse aux dpens de la force1 et la force aux dpens de la vitesse4 ,qu'est-ce que la force et la vitesse8 ,notre science est inhabile le dire1 comme elle l'est crer un mouvement4 ,un mouvement1 quel qu'il soit1 est un immense pouvoir1 et l'homme n'invente pas de pouvoirs4 ,le pouvoir est un1 comme le mouvement1 l'essence mme du pouvoir4 ,tout est mouvement4 ,la pense est un mouvement4 ,la nature est tablie sur le mouvement4 ,la mort est un mouvement dont les fins nous sont peu connues4 ,si ,dieu est ternel1 croyez qu'il est toujours en mouvement2 ,dieu est le mouvement1 peut-tre4 ,voil pourquoi le mouvement est inexplicable comme lui2 comme lui profond1 sans bornes1 incomprhensible1 intangible4 ,qui jamais a touch1 compris1 mesur le mouvement8 ,nous en sentons les effets sans les voir4 ,nous pouvons mme le nier comme nous nions ,dieu4 ,o est-il8 o n'est-il pas8 ,d'o part-il8 ,o en est le principe8 ,o en est la fin8 ,il nous enveloppe1 nous presse et nous chappe4 ,il est vident comme un fait1 obscur comme une abstraction1 tout la fois effet et cause4 ,il lui faut comme nous l'espace1 et qu'est-ce que l'espace8 ,le mouvement seul nous le rvle2 sans le mouvement1 il n'est plus qu'un mot vide de sens4 ,problme insoluble1 semblable au vide1 semblable la cration1 l'infini1 le mouvement confond la pense humaine1 et tout ce qu'il est permis l'homme de concevoir1 c'est qu'il ne le concevra jamais4 ,entre chacun des points successivement occups par cette bille dans l'espace1 reprit le savant1 il se rencontre un abme pour la raison humaine1 un abme o est tomb ,pascal4 ,pour agir sur la substance inconnue1 que vous voulez soumettre une force inconnue1 nous devons d'abord tudier cette substance2 d'aprs sa nature1 ou elle se brisera sous un choc1 ou elle y rsistera3 si elle se divise et que votre intention ne soit pas de la partager1 nous n'atteindrons pas le but propos4 ,voulez-vous la comprimer8 ,il faut transmettre un mouvement gal toutes les parties de la substance de manire diminuer uniformment l'intervalle qui les spare4 ,dsirez-vous l'tendre8 nous devrons tcher d'imprimer chaque molcule une force excentrique gale2 sans l'observation exacte de cette loi1 nous y produirions des solutions de continuit4 ,il existe1 monsieur1 des modes infinis1 des combinaisons sans bornes dans le mouvement4 ,a quel effet vous arrtez-vous8 --,monsieur1 dit ,raphal impatient1 je dsire une pression quelconque assez forte pour tendre indfiniment cette peau444 --,la substance tant finie1 rpondit le mathmaticien1 ne saurait tre indfiniment distendue1 mais la compression multipliera ncessairement l'tendue de sa surface aux dpens de l'paisseur2 elle s'amincira jusqu' ce que la matire manque444 --,obtenez ce rsultat1 monsieur1 s'cria ,raphal1 et vous aurez gagn des millions4 --,je vous volerais votre argent1 rpondit le professeur avec le flegme d'un ,hollandais4 ,je vais vous dmontrer en deux mots l'existence d'une machine sous laquelle ,dieu lui-mme serait cras comme une mouche4 ,elle rduirait un homme l'tat de papier brouillard1 un homme bott1 peronn1 cravat1 chapeau1 or1 bijoux1 tout444 --,quelle horrible machine6 --,au lieu de jeter leurs enfants l'eau1 les ,chinois devraient les utiliser ainsi1 reprit le savant sans penser au respect de l'homme pour sa progniture4 ,tout entier son ide1 ,planchette prit un pot de fleurs vide1 trou dans le fond et l'apporta sur la dalle du gnomon2 puis il alla chercher un peu de terre glaise dans un coin du jardin4 ,raphal resta charm comme un enfant auquel sa nourrice conte une histoire merveilleuse4 ,aprs avoir pos sa terre glaise sur la dalle4 ,planchette tira de sa poche une serpette1 coupa deux branches de sureau1 et se mit les vider en sifflant comme si ,raphal n'et pas t l4 --,voil les lments de la machine1 dit-il4 ,il attacha par un coude en terre glaise un de ses tuyaux de bois au fond du pot1 de manire ce que le trou de sureau correspondt celui du vase4 ,vous eussiez dit une norme pipe4 ,il tala sur la dalle un lit de glaise en lui donnant la forme d'une pelle1 assit le pot de fleurs dans la partie la plus large1 et fixa la branche de sureau sur la portion qui reprsentait le manche4 ,enfin il mit un pt de terre glaise l'extrmit du tube en sureau1 il y planta l'autre branche creuse1 toute droite1 en pratiquant un autre coude pour la joindre la branche horizontale1 en sorte que l'air1 ou tel fluide ambiant donn1 pt circuler dans cette machine improvise1 et courir depuis l'embouchure du tube vertical1 travers le canal intermdiaire1 jusque dans le grand pot de fleurs vide4 --,monsieur1 cet appareil1 dit-il ,raphal avec le srieux d'un acadmicien prononant son discours de rception1 est un des plus beaux titres du grand ,pascal notre admiration4 --,je ne comprends pas4 ,le savant sourit4 ,il alla dtacher d'un arbre fruitier une petite bouteille dans laquelle son pharmacien lui avait envoy une liqueur o se prenaient les fourmis2 il en cassa le fond1 se fit un entonnoir1 l'adapta soigneusement au trou de la branche creuse qu'il avait fixe verticalement dans l'argile1 en opposition au grand rservoir figur par le pot de fleurs2 puis1 au moyen d'un arrosoir1 il y versa la quantit d'eau ncessaire pour qu'elle se trouvt galement bord bord et dans le grand vase et dans la petite embouchure circulaire du sureau4 ,raphal pensait sa ,peau de chagrin4 --,monsieur1 dit le mcanicien1 l'eau passe encore aujourd'hui pour un corps incompressible1 n'oubliez pas ce principe fondamental1 nanmoins elle se comprime2 mais si lgrement1 que nous devons compter sa facult contractile comme zro4 ,vous voyez la surface que prsente l'eau arrive la superficie du pot de fleurs4 --,oui1 monsieur4 --,h bien6 supposez cette surface mille fois plus tendue que ne l'est l'orifice du bton de sureau par lequel j'ai vers le liquide4 ,tenez1 j'te l'entonnoir4 --,d'accord4 --,h bien6 monsieur1 si par un moyen quelconque j'augmente le volume de cette masse en introduisant encore de l'eau par l'orifice du petit tuyau1 le fluide1 contraint d'y descendre1 montera dans le rservoir figur par le pot de fleurs jusqu' ce que le liquide arrive un mme niveau dans l'un et dans l'autre444 --,cela est vident1 s'cria ,raphal4 --,mais il y a cette diffrence1 reprit le savant1 que si la mince colonne d'eau ajoute dans le petit tube vertical y prsente une force gale au poids d'une livre par exemple1 comme son action se transmettra fidlement la masse liquide et viendra ragir sur tous les points de la surface qu'elle prsente dans le pot de fleurs1 il s'y trouvera mille colonnes d'eau qui1 tendant toutes s'lever comme si elles taient pousses par une force gale celle qui fait descendre le liquide dans le bton de sureau vertical1 produiront ncessairement ici1 dit ,planchette en montrant ,raphal l'ouverture du pot de fleurs1 une puissance mille fois plus considrable que la puissance introduite l4 ,et le savant indiquait du doigt au marquis le tuyau de bois plant droit dans la glaise4 --,cela est tout simple1 dit ,raphal4 ,planchette sourit4 --,en d'autres termes1 reprit-il avec cette tnacit de logique naturelle aux mathmaticiens1 il faudrait1 pour repousser l'irruption de l'eau1 dployer1 sur chaque partie de la grande surface1 une force gale la force agissant dans le conduit vertical2 mais1 cette diffrence prs1 que si la colonne liquide y est haute d'un pied1 les mille petites colonnes de la grande surface n'y auront qu'une trs-faible lvation4 ,maintenant1 dit ,planchette en donnant une chiquenaude ses btons1 remplaons ce petit appareil grotesque par des tubes mtalliques d'une force et d'une dimension convenables2 si vous couvrez d'une forte platine mobile la surface fluide du grand rservoir1 et qu' cette platine vous en opposiez une autre dont la rsistance et la solidit soient toute preuve1 si de plus vous m'accordez la puissance d'ajouter sans cesse de l'eau par le petit tube vertical la masse liquide1 l'objet1 pris entre les deux plans solides1 doit ncessairement cder l'immense action qui le comprime indfiniment4 ,le moyen d'introduire constamment de l'eau par le petit tube est une niaiserie en mcanique1 ainsi que le mode de transmettre la puissance de la masse liquide une platine4 ,deux pistons et quelques soupapes suffisent4 ,concevez-vous alors1 mon cher monsieur1 dit-il en prenant le bras de ,valentin1 qu'il n'existe gure de substance qui1 mise entre ces deux rsistances indfinies1 ne soit contrainte s'taler4 --,quoi6 l'auteur des ,lettres provinciales a invent6 s'cria ,raphal4 --,lui seul1 monsieur4 ,la mcanique ne connat rien de plus simple ni de plus beau4 ,le principe contraire1 l'expansibilit de l'eau a cr la machine vapeur4 ,mais l'eau n'est expansible qu' un certain degr1 tandis que son incompressibilit1 tant une force en quelque sorte ngative1 se trouve ncessairement infinie4 --,si cette peau s'tend1 dit ,raphal1 je vous promets d'lever une statue colossale ,blaise ,pascal1 de fonder un prix de cent mille francs pour le plus beau problme de mcanique rsolu dans chaque priode de dix ans1 de doter vos cousines1 arrire-cousines1 enfin de btir un hpital destin aux mathmaticiens devenus fous ou pauvres4 --,ce serait fort utile1 dit ,manchette4--,monsieur1 reprit-il avec le calme d'un homme vivant dans une sphre toute intellectuelle1 nous irons demain chez ,spieghalter4 ,ce mcanicien distingu vient de fabriquer1 d'aprs mes plans1 une machine perfectionne avec laquelle un enfant pourrait faire tenir mille bottes de foin dans son chapeau4 --,a demain1 monsieur4 --,a demain4 --,parlez-moi de la mcanique6 s'cria ,raphal4 ,n'est-ce pas la plus belle de toutes les sciences8 ,l'autre avec ses onagres1 ses classements1 ses canards1 ses genres et ses bocaux pleins de monstres1 est tout au plus bon marquer les points dans un billard public4 ,le lendemain1 ,raphal tout joyeux vint chercher ,planchette1 et ils allrent ensemble dans la rue de la ,sant1 nom de favorable augure4 ,chez ,spieghalter1 le jeune homme se trouva dans un tablissement immense1 ses regards tombrent sur une multitude de forges rouges et rugissantes4 ,c'tait une pluie de feu1 un dluge de clous1 un ocan de pistons1 de vis1 de leviers1 de traverses1 de limes d'crous1 une mer de fontes1 de bois1 de soupapes et d'aciers en barres4 ,la limaille prenait la gorge4 ,il y avait du fer dans la temprature1 les hommes taient couverts de fer1 tout puait le fer1 le fer avait une vie1 il tait organis1 il se fluidifiait1 marchait1 pensait en prenant toutes les formes1 en obissant tous les caprices4 ,a travers les hurlements des soufflets1 les crescendo des marteaux1 les sifflements des tours qui faisaient grogner le fer1 ,raphal arriva dans une grande pice1 propre et bien are1 o il put contempler son aise la presse immense dont ,planchette lui avait parl4 ,il admira des espces de madriers en fonte1 et des jumelles en fer unies par un indestructible noyau4 --,si vous tourniez sept fois cette manivelle avec promptitude1 lui dit ,spieghalter en lui montrant un balancier de fer poli1 vous feriez jaillir une planche d'acier en milliers de jets qui vous entreraient dans les jambes comme des aiguilles4 --,peste6 s'cria ,raphal4 ,planchette glissa lui-mme la ,peau de chagrin entre les deux platines de la presse souveraine1 et1 plein de cette scurit que donnent les convictions scientifiques1 il manuvra vivement le balancier4 --,couchez-vous tous1 nous sommes morts1 cria ,spieghalter d'une voix tonnante en se laissant tomber lui-mme terre4 ,un sifflement horrible retentit dans les ateliers4 ,l'eau contenue dans la machine brisa la fonte1 produisit un jet d'une puissance incommensurable1 et se dirigea heureusement sur une vieille forge qu'elle renversa1 bouleversa1 tordit comme une trombe entortille une maison et l'emporte avec elle4 --,oh6 dit tranquillement ,planchette1 le chagrin est sain comme mon il6 ,matre ,spieghalter1 il y avait une paille dans votre fonte1 ou quelque interstice dans le grand tube4 --,non1 non1 je connais ma fonte4 ,monsieur peut remporter son outil1 le diable est log dedans4 ,l',allemand saisit un marteau de forgeron1 jeta la peau sur une enclume1 et1 de toute la force que donne la colre1 dchargea sur le talisman le plus terrible coup qui jamais et mugi dans ses ateliers4 --,il n'y parat seulement pas1 s'cria ,planchette en caressant le chagrin rebelle4 ,les ouvriers accoururent4 ,le contre-matre prit la peau et la plongea dans le charbon de terre d'une forge4 ,tous rangs en demi-cercle autour du feu1 attendirent avec impatience le jeu d'un norme soufflet4 ,raphal1 ,spieghalter1 le professeur ,planchette occupaient le centre de cette foule noire et attentive4 ,en voyant tous ces yeux blancs1 ces ttes poudres de fer1 ces vtements noirs et luisants1 ces poitrines poilues1 ,raphal se crut transport dans le monde nocturne et fantastique des ballades allemandes4 ,le contre-matre saisit la peau avec des pinces aprs l'avoir laisse dans le foyer pendant dix minutes4 --,rendez-la moi1 dit ,raphal4 ,le contre-matre la prsenta par plaisanterie ,raphal4 ,le marquis mania facilement la peau froide et souple sous ses doigts4 ,un cri d'horreur s'leva1 les ouvriers s'enfuirent1 ,valentin resta seul avec ,planchette dans l'atelier dsert4 --,il y a dcidment quelque chose de diabolique l-dedans1 s'cria ,raphal au dsespoir4 ,aucune puissance humaine ne saurait donc me donner un jour de plus6 --,monsieur1 j'ai tort1 rpondit le mathmaticien d'un air contrit1 nous devions soumettre cette peau singulire l'action d'un laminoir4 ,o avais-je les yeux en vous proposant une pression4 --,c'est moi qui l'ai demande1 rpliqua ,raphal4 ,le savant respira comme un coupable acquitt par douze jurs4 ,cependant intress par le problme trange que lui offrait cette peau1 il rflchit un moment et dit3--,il faut traiter cette substance inconnue par des ractifs4 ,allons voir ,japhet1 la chimie sera peut-tre plus heureuse que la mcanique4 ,valentin mit son cheval au grand trot1 dans l'espoir de rencontrer le fameux chimiste ,japhet son laboratoire4 --,h bien6 mon vieil ami1 dit ,planchette en apercevant ,japhet assis dans un fauteuil et contemplant un prcipit1 comment va la chimie8 --,elle s'endort4 ,rien de neuf4 ,l',acadmie a cependant reconnu l'existence de la salicine4 ,mais la salicine1 l'asparagine1 la vauqueline1 la digitaline ne sont pas des dcouvertes4 --,faute de pouvoir inventer des choses1 dit ,raphal1 il parat que vous en tes rduits inventer des noms4 --,cela est pardieu vrai1 jeune homme6 --,tiens1 dit le professeur ,planchette au chimiste1 essaie de nous dcomposer cette substance3 si tu en extrais un principe quelconque1 je le nomme d'avance la diaboline1 car en voulant la comprimer1 nous venons de briser une presse hydraulique4 --,voyons1 voyons cela1 s'cria joyeusement le chimiste1 ce sera peut-tre un nouveau corps simple4 --,monsieur1 dit ,raphal1 c'est tout simplement un morceau de peau d'ne4 --,monsieur8 reprit gravement le clbre chimiste4 --,je ne plaisante pas1 rpliqua le marquis en lui prsentant la peau de chagrin4 ,le baron ,japhet appliqua sur la peau les houppes nerveuses de sa langue si habile dguster les sels1 les acides1 les alcalis1 les gaz1 et dit aprs quelques essais3--,point de got6 ,voyons1 nous allons lui faire boire un peu d'acide phthorique4 ,soumise l'action de ce principe1 si prompt dsorganiser les tissus animaux1 la peau ne subit aucune altration4 --,ce n'est pas du chagrin1 s'cria le chimiste4 ,nous allons traiter ce mystrieux inconnu comme un minral et lui donner sur le nez en le mettant dans un creuset infusible o j'ai prcisment de la potasse rouge4 ,japhet sortit et revint bientt4 --,monsieur1 dit-il ,raphal1 laissez-moi prendre un morceau de cette singulire substance1 elle est si extraordinaire444 --,un morceau6 s'cria ,raphal1 pas seulement la valeur d'un cheveu4 ,d'ailleurs essayez1 dit-il d'un air tout la fois triste et goguenard4 ,le savant cassa un rasoir en voulant entamer la peau1 il tenta de la briser par une forte dcharge d'lectricit1 puis il la soumit l'action de la pile voltaque1 enfin les foudres de sa science chourent sur le terrible talisman4 ,il tait sept heures du soir4 ,planchette1 ,japhet et ,raphal1 ne s'apercevant pas de la fuite de temps1 attendaient le rsultat d'une dernire exprience4 ,le chagrin sortit victorieux d'un pouvantable choc auquel il avait t soumis1 grce une quantit raisonnable de chlorure d'azote4 --,je suis perdu6 s'cria ,raphal4 ,dieu est l4 ,je vais mourir4 ,il laissa les deux savants stupfaits4 --,gardons-nous bien de raconter cette aventure l',acadmie1 nos collgues s'y moqueraient de nous1 dit ,planchette au chimiste aprs une longue pause pendant laquelle ils se regardrent sans oser se communiquer leurs penses4 ,ils taient comme des chrtiens sortant de leurs tombes sans trouver un ,dieu dans le ciel4 ,la science8 impuissante6 ,les acides8 eau claire6 ,la potasse rouge8 dshonore6 ,la pile voltaque et la foudre8 deux bilboquets6 --,une presse hydraulique fendue comme une mouillette6 ajouta ,planchette4 --,je crois au diable1 dit le baron ,japhet aprs un moment de silence4 --,et moi ,dieu1 rpondit ,planchette4 ,tous deux taient dans leur rle4 ,pour un mcanicien1 l'univers est une machine qui veut un ouvrier2 pour la chimie1 cette uvre d'un dmon qui va dcomposant tout1 le monde est un gaz dou de mouvement4 --,nous ne pouvons pas nier le fait1 reprit le chimiste4 --,bah6 pour nous consoler1 messieurs les doctrinaires ont cr ce nbuleux axiome3 ,bte comme un fait4 --,ton axiome1 rpliqua le chimiste1 me semble1 moi1 fait comme une bte4 ,ils se prirent rire1 et dnrent en gens qui ne voyaient plus qu'un phnomne dans un miracle4 ,en rentrant chez lui1 ,valentin tait en proie une rage froide2 il ne croyait plus rien1 ses ides se brouillaient dans sa cervelle1 tournoyaient et vacillaient comme celles de tout homme en prsence d'un fait impossible4 ,il avait cru volontiers quelque dfaut secret dans la machine de ,spieghalter1 l'impuissance de la science et du feu ne l'tonnait pas2 mais la souplesse de la peau quand il la maniait1 mais sa duret lorsque les moyens de destruction mis la disposition de l'homme taient dirigs sur elle1 l'pouvantaient4 ,ce fait incontestable lui donnait le vertige4 --,je suis fou1 se dit-il4 ,quoique depuis ce matin je sois jeun1 je n'ai ni faim ni soif1 et je sens dans ma poitrine un foyer qui me brle4 ,il remit la ,peau de chagrin dans le cadre o elle avait t nagure enferme2 et1 aprs avoir dcrit par une ligne d'encre rouge le contour actuel du talisman1 il s'assit dans son fauteuil4--,dj huit heures1 s'cria-t-il4 ,cette journe a pass comme un songe4 ,il s'accouda sur le bras du fauteuil1 s'appuya la tte dans sa main gauche1 et resta perdu dans une de ces mditations funbres1 dans ces penses dvorantes dont les condamns mort emportent le secret4--,ah6 ,pauline1 s'cria-t-il1 pauvre enfant6 il y a des abmes que l'amour ne saurait franchir1 malgr la force de ses ailes4 ,en ce moment il entendit trs-distinctement un soupir touff1 et reconnut par un des plus touchants privilges de la passion le souffle de sa ,pauline4 ,oh6 se dit-il1 voil mon arrt4 ,si elle tait l1 je voudrais mourir dans ses bras4 ,un clat de rire bien franc1 bien joyeux1 lui fit tourner la tte vers son lit1 il vit travers les rideaux diaphanes la figure de ,pauline souriant comme un enfant heureux d'une malice qui russit2 ses beaux cheveux formaient des milliers de boucles sur ses paules2 elle tait l semblable une rose du ,bengale sur un monceau de roses blanches4 --,j'ai sduit ,jonathas1 dit-elle4 ,ce lit ne m'appartient-il pas1 moi qui suis ta femme8 ,ne me gronde pas1 chri1 je ne voulais que dormir prs de toi1 te surprendre4 ,pardonne-moi cette folie4 ,elle sauta hors du lit par un mouvement de chatte1 se montra radieuse dans ses mousselines1 et s'assit sur les genoux de ,raphal3--,de quel abme parlais-tu donc1 mon amour8 dit-elle en laissant voir sur son front une expression soucieuse4 --,de la mort4 --,tu me fais mal1 rpondit-elle4 ,il y a certaines ides auxquelles1 nous autres1 pauvres femmes1 nous ne pouvons nous arrter1 elles nous tuent4 ,est-ce force d'amour ou manque de courage8 je ne sais4 ,la mort ne m'effraie pas1 reprit-elle en riant4 ,mourir avec toi1 demain matin1 ensemble1 dans un dernier baiser1 ce serait un bonheur4 ,il me semble que j'aurais encore vcu plus de cent ans4 ,qu'importe le nombre de jours1 si1 dans une nuit1 dans une heure1 nous avons puis toute une vie de paix et d'amour8 --,tu as raison1 le ciel parle par ta jolie bouche4 ,donne que je la baise1 et mourons1 dit ,raphal4 --,mourons donc1 rpondit-elle en riant4 ,vers les neuf heures du matin1 le jour passait travers les fentes des persiennes2 amoindri par la mousseline des rideaux1 il permettait encore de voir les riches couleurs du tapis et les meubles soyeux de la chambre o reposaient les deux amants4 ,quelques dorures tincelaient4 ,un rayon de soleil venait mourir sur le mol dredon que les jeux de l'amour avaient jet par terre4 ,suspendue une grande psych1 la robe de ,pauline se dessinait comme une vaporeuse apparition4 ,les souliers mignons avaient t laisss loin du lit4 ,un rossignol vint se poser sur l'appui de la fentre1 ses gazouillements rpts1 le bruit de ses ailes soudainement dployes quand il s'envola1 rveillrent ,raphal4 --,pour mourir1 dit-il en achevant une pense commence dans son rve1 il faut que mon organisation1 ce mcanisme de chair et d'os anim par ma volont1 et qui fait de moi un individu homme1 prsente une lsion sensible4 ,les mdecins doivent connatre les symptmes de la vitalit attaque1 et pouvoir me dire si je suis en sant ou malade4 ,il contempla sa femme endormie qui lui tenait la tte1 exprimant ainsi pendant le sommeil les tendres sollicitudes de l'amour4 ,gracieusement tendue comme un jeune enfant et le visage tourn vers lui1 ,pauline semblait le regarder encore en lui tendant une jolie bouche entr'ouverte par un souffle gal et pur4 ,ses petites dents de porcelaine relevaient la rougeur de ses lvres fraches sur lesquelles errait un sourire2 l'incarnat de son teint tait plus vif1 et la blancheur en tait pour ainsi dire plus blanche en ce moment qu'aux heures les plus amoureuses de la journe4 ,son gracieux abandon si plein de confiance mlait au charme de l'amour les adorables attraits de l'enfance endormie4 ,les femmes1 mme les plus naturelles1 obissent encore pendant le jour certaines conventions sociales qui enchanent les naves expansions de leur me2 mais le sommeil semble les rendre la soudainet de vie qui dcore le premier ge3 ,pauline ne rougissait de rien1 comme une de ces chres et clestes cratures chez qui la raison n'a encore jet ni penses dans les gestes1 ni secrets dans le regard4 ,son profil se dtachait vivement sur la fine batiste des oreillers1 de grosses ruches de dentelle mles ses cheveux en dsordre lui donnaient un petit air mutin2 mais elle s'tait endormie dans le plaisir1 ses longs cils taient appliqus sur sa joue comme pour garantir sa vue d'une lueur trop forte ou pour aider ce recueillement de l'me quand elle essaie de retenir une volupt parfaite1 mais fugitive2 son oreille mignonne1 blanche et rouge1 encadre par une touffe de cheveux et dessine dans une coque de malines1 et rendu fou d'amour un artiste1 un peintre1 un vieillard1 et peut-tre restitu la raison quelque insens4 ,voir sa matresse endormie1 rieuse dans un songe1 paisible sous votre protection1 vous aimant mme en rve1 au moment o la crature semble cesser d'tre1 et vous offrant encore une bouche muette qui dans le sommeil vous parle du dernier baiser6 voir une femme confiante1 demi-nue1 mais enveloppe dans son amour comme dans un manteau1 et chaste au sein du dsordre2 admirer ses vtements pars1 un bas de soie rapidement quitt la veille pour vous plaire1 une ceinture dnoue qui vous accuse une foi infinie1 n'est-ce pas une joie sans nom8 ,cette ceinture est un pome entier2 la femme qu'elle protgeait n'existe plus1 elle vous appartient1 elle est devenue vous2 dsormais la trahir1 c'est se blesser soi-mme4 ,raphal attendri contempla cette chambre charge d'amour1 pleine de souvenirs1 o le jour prenait des teintes voluptueuses1 et revint cette femme aux formes pures1 jeunes1 aimante encore1 dont surtout les sentiments taient lui sans partage4 ,il dsira vivre toujours4 ,quand son regard tomba sur ,pauline1 elle ouvrit aussitt les yeux comme si un rayon de soleil l'et frappe4 --,bonjour1 ami1 dit-elle en souriant4 ,es-tu beau1 mchant6 ,ces deux ttes empreintes d'une grce due l'amour1 la jeunesse1 au demi-jour et au silence formaient une de ces divines scnes dont la magie passagre n'appartient qu'aux premiers jours de la passion1 comme la navet1 la candeur sont les attributs de l'enfance4 ,hlas6 ces joies printanires de l'amour1 de mme que les rires de notre jeune ge1 doivent s'enfuir et ne plus vivre que dans notre souvenir pour nous dsesprer ou nous jeter quelque parfum consolateur1 selon les caprices de nos mditations secrtes4 --,pourquoi t'es-tu rveille6 dit ,raphal4 ,j'avais tant de plaisir te voir endormie1 j'en pleurais4 --,et moi aussi1 rpondit-elle1 j'ai pleur cette nuit en te contemplant dans ton repos1 mais non pas de joie4 coute1 mon ,raphal1 coute-moi8 ,lorsque tu dors1 ta respiration n'est pas franche1 il y a dans ta poitrine quelque chose qui rsonne1 et qui m'a fait peur4 ,tu as pendant ton sommeil une petite toux sche1 absolument semblable celle de mon pre qui meurt d'une phthisie4 ,j'ai reconnu dans le bruit de tes poumons quelques-uns des effets bizarres de cette maladie4 ,puis tu avais la fivre1 j'en suis sre1 ta main tait moite et brlante4 ,chri6 tu es jeune1 dit-elle en frissonnant1 tu pourrais te gurir encore si1 par malheur444 ,mais non1 s'cria-t-elle joyeusement1 il n'y a pas de malheur1 la maladie se gagne1 disent les mdecins4 ,de ses deux bras1 elle enlaa ,raphal1 saisit sa respiration par un de ces baisers dans lesquels l'me arrive3--,je ne dsire pas vivre vieille1 dit-elle4 ,mourons jeunes tous deux1 et allons dans le ciel les mains pleines de fleurs4 --,ces projets-l se font toujours quand nous sommes en bonne sant1 rpondit ,raphal en plongeant ses mains dans la chevelure de ,pauline2 mais il eut alors un horrible accs de toux1 de ces toux graves et sonores qui semblent sortir d'un cercueil1 qui font plir le front des malades et les laissent tremblants1 tout en sueur1 aprs avoir remu leurs nerfs1 branl leurs ctes1 fatigu leur moelle pinire1 et imprim je ne sais quelle lourdeur leurs veines4 ,raphal abattu1 ple1 se coucha lentement1 affaiss comme un homme dont toute la force s'est dissipe dans un dernier effort4 ,pauline le regarda d'un il fixe1 agrandi par la peur1 et resta immobile1 blanche1 silencieuse4 --,ne faisons plus de folies1 mon ange1 dit-elle en voulant cacher ,raphal les horribles pressentiments qui l'agitaient4 ,elle se voila la figure de ses mains1 car elle apercevait le hideux squelette de la ,,mort4 ,la tte de ,raphal tait devenue livide et creuse comme un crne arrach aux profondeurs d'un cimetire pour servir aux tudes de quelque savant4 ,pauline se souvenait de l'exclamation chappe la veille ,valentin1 et se dit elle-mme3 ,oui1 il y a des abmes que l'amour ne peut pas traverser1 mais il doit s'y ensevelir4 ,quelques jours aprs cette scne de dsolation1 ,raphal se trouva par une matine du mois de mars assis dans un fauteuil1 entour de quatre mdecins qui l'avaient fait placer au jour devant la fentre de sa chambre1 et tour tour lui ttaient le pouls1 le palpaient1 l'interrogeaient avec une apparence d'intrt4 ,le malade piait leurs penses en interprtant et leurs gestes et les moindres plis qui se formaient sur leurs fronts4 ,cette consultation tait sa dernire esprance4 ,ces juges suprmes allaient lui prononcer un arrt de vie ou de mort4 ,aussi1 pour arracher la science humaine son dernier mot1 ,valentin avait-il convoqu les oracles de la mdecine moderne4 ,grce sa fortune et son nom1 les trois systmes entre lesquels flottent les connaissances humaines taient l devant lui4 ,trois de ces docteurs portaient avec eux toute la philosophie mdicale1 en reprsentant le combat que se livrent la ,spiritualit1 l',analyse et je ne sais quel clectisme railleur4 ,le quatrime mdecin tait ,horace ,bianchon1 homme plein d'avenir et de science1 le plus distingu peut-tre des nouveaux mdecins1 sage et modeste dput de la studieuse jeunesse qui s'apprte recueillir l'hritage des trsors amasss depuis cinquante ans par l'cole de ,paris1 et qui btira peut-tre le monument pour lequel les sicles prcdents ont apport tant de matriaux divers4 ,ami du marquis et de ,rastignac1 il lui avait donn ses soins depuis quelques jours1 et l'aidait rpondre aux interrogations des trois professeurs auxquels il expliquait parfois1 avec une sorte d'insistance1 les diagnostics qui lui semblaient rvler une phthisie pulmonaire4 --,vous avez sans doute fait beaucoup d'excs1 men une vie dissipe1 vous vous tes livr de grands travaux d'intelligence8 dit ,raphal celui des trois clbres docteurs dont la tte carre1 la figure large1 l'nergique organisation1 paraissaient annoncer un gnie suprieur celui de ses deux antagonistes4 --,j'ai voulu me tuer par la dbauche aprs avoir travaill pendant trois ans un vaste ouvrage dont vous vous occuperez peut-tre un jour1 lui rpondit ,raphal4 ,le grand docteur hocha la tte en signe de contentement1 et comme s'il se ft dit en lui-mme3--,j'en tais sr6 ,ce docteur tait l'illustre ,brisset1 le chef des organistes1 le successeur des ,cabanis et des ,bichat1 le mdecin des esprits positifs et matrialistes1 qui voient en l'homme un tre fini1 uniquement sujet aux lois de sa propre organisation1 et dont l'tat normal ou les anomalies dltres s'expliquent par des causes videntes4 ,a cette rponse1 ,brisset regarda silencieusement un homme de moyenne taille dont le visage empourpr1 l'il ardent1 semblaient appartenir quelque satyre antique1 et qui1 le dos appuy sur le coin de l'embrasure1 contemplait attentivement ,raphal sans mot dire4 ,homme d'exaltation et de croyance1 le docteur ,camristus1 chef des vitalistes1 le ,ballanche de la mdecine1 potique dfenseur des doctrines abstraites de ,van-,helmont1 voyait dans la vie humaine un principe lev1 secret1 un phnomne inexplicable qui se joue des bistouris1 trompe la chirurgie1 chappe aux mdicaments de la pharmaceutique1 aux x de l'algbre1 aux dmonstrations de l'anatomie1 et se rit de nos efforts2 une espce de flamme intangible1 invisible1 soumise quelque loi divine1 et qui reste souvent au milieu d'un corps condamn par nos arrts1 comme elle dserte aussi les organisations les plus viables4 ,un sourire sardonique errait sur les lvres du troisime1 le docteur ,maugredie1 esprit distingu1 mais pyrrhonien et moqueur1 qui ne croyait qu'au scalpel1 concdait ,brisset la mort d'un homme qui se portait merveille1 et reconnaissait avec ,camristus qu'un homme pouvait vivre encore aprs sa mort4 ,il trouvait du bon dans toutes les thories1 n'en adoptait aucune1 prtendait que le meilleur systme mdical tait de n'en point avoir1 et de s'en tenir aux faits4 ,panurge de l'cole1 roi de l'observation1 ce grand explorateur1 ce grand railleur1 l'homme des tentatives dsespres1 examinait la ,peau de chagrin4 --,je voudrais bien tre tmoin de la concidence qui existe entre vos dsirs et son rtrcissement1 dit-il au marquis4 --,a quoi bon8 s'cria ,brisset4 --,a quoi bon8 rpta ,camristus4 --,ah6 vous tes d'accord1 rpondit ,maugredie4 --,cette contraction est toute simple1 ajouta ,brisset4 --,elle est surnaturelle1 dit ,camristus4 --,en effet1 rpliqua ,maugredie en affectant un air grave et rendant ,raphal sa ,peau de chagrin1 le racornissement du cuir est un fait inexplicable et cependant naturel1 qui1 depuis l'origine du monde1 fait le dsespoir de la mdecine et des jolies femmes4 ,a force d'examiner les trois docteurs1 ,valentin ne dcouvrit en eux aucune sympathie pour ses maux4 ,tous trois1 silencieux chaque rponse1 le toisaient avec indiffrence et le questionnaient sans le plaindre4 ,la nonchalance perait travers leur politesse4 ,soit certitude1 soit rflexion1 leurs paroles taient si rares1 si indolentes1 que par moments ,raphal les crut distraits4 ,de temps autre1 ,brisset seul rpondait3 ,bon6 bien6 tous les symptmes dsesprants dont l'existence tait dmontre par ,bianchon4 ,camristus demeurait plong dans une profonde rverie1 ,maugredie ressemblait un auteur comique tudiant deux originaux pour les transporter fidlement sur la scne4 ,la figure d',horace trahissait une peine profonde1 un attendrissement plein de tristesse4 ,il tait mdecin depuis trop peu de temps pour tre insensible devant la douleur et impassible prs d'un lit funbre2 il ne savait pas teindre dans ses yeux les larmes amies qui empchent un homme de voir clair et de saisir1 comme un gnral d'arme1 le moment propice la victoire1 sans couter les cris des moribonds4 ,aprs tre rest pendant une demi-heure environ prendre en quelque sorte la mesure de la maladie et du malade1 comme un tailleur prend la mesure d'un habit un jeune homme qui lui commande ses vtements de noces1 ils dirent quelques lieux communs1 parlrent mme des affaires publiques2 puis ils voulurent passer dans le cabinet de ,raphal pour se communiquer leurs ides et rdiger la sentence4 --,messieurs1 leur dit ,valentin1 ne puis-je donc assister au dbat8 ,a ce mot1 ,brisset et ,maugredie se rcrirent vivement1 et1 malgr les instances de leur malade1 ils se refusrent dlibrer en sa prsence4 ,raphal se soumit l'usage en pensant qu'il pouvait se glisser dans un couloir d'o il entendrait facilement les discussions mdicales auxquelles les trois professeurs allaient se livrer4 --,messieurs1 dit ,brisset en entrant1 permettez-moi de vous donner promptement mon avis4 ,je ne veux ni vous l'imposer1 ni le voir controvers3 d'abord il est net1 prcis1 et rsulte d'une similitude complte entre un de mes malades et le sujet que nous avons t appels examiner2 puis1 je suis attendu mon hospice4 ,l'importance du fait qui y rclame ma prsence m'excusera de prendre le premier la parole4 ,le sujet qui nous occupe est galement fatigu par des travaux intellectuels444 ,qu'a-t-il donc fait1 ,horace8 dit-il en s'adressant au jeune mdecin4 --,une thorie de la volont4 --,ah6 diable1 mais c'est un vaste sujet4 ,il est fatigu1 dis-je1 par des excs de pense1 par des carts de rgime1 par l'emploi rpt de stimulants trop nergiques4 ,l'action violente du corps et du cerveau a donc vici le jeu de tout l'organisme4 ,il est facile1 messieurs1 de reconnatre1 dans les symptmes de la face et du corps1 une irritation prodigieuse l'estomac1 la nvrose du grand sympathique1 la vive sensibilit de l'pigastre1 et le resserrement des hypocondres4 ,vous avez remarqu la grosseur et la saillie du foie4 ,enfin monsieur ,bianchon a constamment observ les digestions de son malade1 et nous a dit qu'elles taient difficiles1 laborieuses4 ,a proprement parler1 il n'existe plus d'estomac2 l'homme a disparu4 ,l'intellect est atrophi parce que l'homme ne digre plus4 ,l'altration progressive de l'pigastre1 centre de la vie1 a vici tout le systme4 ,de l partent des irradiations constantes et flagrantes1 le dsordre a gagn le cerveau par le plexus nerveux1 d'o l'irritation excessive de cet organe4 ,il y a monomanie4 ,le malade est sous le poids d'une ide fixe4 ,pour lui cette ,peau de chagrin se rtrcit rellement1 peut-tre a-t-elle toujours t comme nous l'avons vue2 mais1 qu'il se contracte ou non1 ce chagrin est pour lui la mouche que certain grand visir avait sur le nez4 ,mettez promptement des sangsues l'pigastre1 calmez l'irritation de cet organe o l'homme tout entier rside1 tenez le malade au rgime1 la monomanie cessera4 ,je n'en dirai pas d'avantage au docteur ,bianchon2 il doit saisir l'ensemble et les dtails du traitement4 ,peut-tre y a-t-il complication de maladie1 peut-tre les voies respiratoires sont-elles galement irrites2 mais je crois le traitement de l'appareil intestinal beaucoup plus important1 plus ncessaire1 plus urgent que ne l'est celui des poumons4 ,l'tude tenace de matires abstraites et quelques passions violentes ont produit de graves perturbations dans ce mcanisme vital2 cependant il est temps encore d'en redresser les ressorts1 rien n'y est trop fortement adultr4 ,vous pouvez donc facilement sauver votre ami1 dit-il ,bianchon4 --,notre savant collgue prend l'effet pour la cause1 rpondit ,camristus4 ,oui1 les altrations si bien observes par lui existent chez le malade1 mais l'estomac n'a pas graduellement tabli des irradiations dans l'organisme et vers le cerveau1 comme une flure tend autour d'elle des rayons dans une vitre4 ,il a fallu un coup pour trouer le vitrail2 ce coup1 qui l'a port8 le savons-nous8 avons-nous suffisamment observ le malade8 connaissons-nous tous les accidents de sa vie8 ,messieurs1 le principe vital1 l'arche de ,van-,helmont est atteint en lui1 la vitalit mme est attaque dans son essence1 l'tincelle divine1 l'intelligence transitoire qui sert comme de lien la machine et qui produit la volont1 la science de la vie1 a cess de rgulariser les phnomnes journaliers du mcanisme et les fonctions de chaque organe2 de l proviennent les dsordres si bien apprcis par mon docte confrre4 ,le mouvement n'est pas venu de l'pigastre au cerveau1 mais du cerveau vers l'pigastre4 ,non1 dit-il en se frappant avec force la poitrine1 non1 je ne suis pas un estomac fait homme6 ,non1 tout n'est pas l4 ,je ne me sens pas le courage de dire que si j'ai un bon pigastre1 le reste est de forme4 ,nous ne pouvons pas1 reprit-il plus doucement1 soumettre une mme cause physique et un traitement uniforme les troubles graves qui surviennent chez les diffrents sujets plus ou moins srieusement atteints4 ,aucun homme ne se ressemble4 ,nous avons tous des organes particuliers1 diversement affects1 diversement nourris1 propres remplir des missions diffrentes1 et dvelopper des thmes ncessaires l'accomplissement d'un ordre de choses qui nous est inconnu4 ,la portion du grand tout1 qui par une haute volont vient oprer1 entretenir en nous le phnomne de l'animation1 se formule d'une manire distincte dans chaque homme1 et fait de lui un tre en apparence fini1 mais qui par un point coexiste une cause infinie4 ,aussi1 devons nous tudier chaque sujet sparment1 le pntrer1 reconnatre en quoi consiste sa vie1 quelle en est la puissance4 ,depuis la mollesse d'une ponge mouille jusqu' la duret d'une pierre ponce1 il y a des nuances infinies4 ,voil l'homme4 ,entre les organisations spongieuses des lymphatiques et la vigueur mtallique des muscles de quelques hommes destins une longue vie1 que d'erreurs ne commettra pas le systme unique1 implacable1 de la gurison par l'abattement1 par la prostration des forces humaines que vous supposez toujours irrites6 ,ici donc1 je voudrais un traitement tout moral1 un examen approfondi de l'tre intime4 ,allons chercher la cause du mal dans les entrailles de l'me et non dans les entrailles du corps6 ,un mdecin est un tre inspir1 dou d'un gnie particulier1 qui ,dieu concde le pouvoir de lire dans la vitalit1 comme il donne aux prophtes des yeux pour contempler l'avenir1 au pote la facult d'voquer la nature1 au musicien celle d'arranger les sons dans un ordre harmonieux dont le type est en haut1 peut-tre6444 --,toujours sa mdecine absolutiste1 monarchique et religieuse1 dit ,brisset en murmurant4 --,messieurs1 reprit promptement ,maugredie en couvrant avec promptitude l'exclamation de ,brisset1 ne perdons pas de vue le malade444 --,voil donc o en est la science6 s'cria tristement ,raphal4 ,ma gurison flotte entre un rosaire et un chapelet de sangsues1 entre le bistouri de ,dupuytren et la prire du prince de ,hohenlohe6 ,sur la ligne qui spare le fait de la parole1 la matire de l'esprit1 ,maugredie est l1 doutant4 ,le oui et non humain me poursuit partout6 ,toujours le ,carymary1 ,carymara de ,rabelais3 je suis spirituellement malade1 carymary6 ou matriellement malade1 carymara6 ,dois-je vivre8 ils l'ignorent4 ,au moins ,planchette tait-il plus franc1 en me disant3 ,je ne sais pas4 ,en ce moment1 ,valentin entendit la voix du docteur ,maugredie4 --,le malade est monomane1 eh6 bien1 d'accord1 s'cria-t-il1 mais il y a deux cent mille livres de rente3 ces monomanes-l sont fort rares1 et nous leur devons au moins un avis4 ,quant savoir si son pigastre a ragi sur le cerveau1 ou le cerveau sur son pigastre1 nous pourrons peut-tre vrifier le fait1 quand il sera mort4 ,rsumons-nous donc4 ,il est malade1 le fait est incontestable4 ,il lui faut un traitement quelconque4 ,laissons les doctrines4 ,mettons-lui des sangsues pour calmer l'irritation intestinale et la nvrose sur l'existence desquelles nous sommes d'accord1 puis envoyons-le aux eaux3 nous agirons la fois d'aprs les deux systmes4 ,s'il est pulmonique1 nous ne pouvons gure le sauver1 ainsi444 ,raphal quitta promptement le couloir et vint se remettre dans son fauteuil4 ,bientt les quatre mdecins sortirent du cabinet4 ,horace porta la parole et lui dit3--,ces messieurs ont unanimement reconnu la ncessit d'une application immdiate de sangsues l'estomac1 et l'urgence d'un traitement la fois physique et moral4 ,d'abord un rgime dittique1 afin de calmer l'irritation de votre organisme4 ,ici ,brisset fit un signe d'approbation4 --,puis1 un rgime hyginique pour rgir votre moral4 ,ainsi nous vous conseillons unanimement d'aller aux eaux d',aix en ,savoie1 ou celles du ,mont-,dor en ,auvergne1 si vous les prfrez2 l'air et les sites de la ,savoie sont plus agrables que ceux du ,cantal1 mais vous suivrez votre got4 ,l1 le docteur ,camristus laissa chapper un geste d'assentiment4 --,ces messieurs1 reprit ,bianchon1 ayant reconnu de lgres altrations dans l'appareil respiratoire1 sont tombs d'accord sur l'utilit de mes prescriptions antrieures4 ,ils pensent que votre gurison est facile et dpendra de l'emploi sagement alternatif de ces divers moyens444 ,et444 --,et voil pourquoi votre fille est muette1 dit ,raphal en souriant et en attirant ,horace dans son cabinet pour lui remettre le prix de cette inutile consultation4 --,ils sont logiques1 lui rpondit le jeune mdecin4 ,camristus ment1 ,brisset examine1 ,maugredie doute4 ,l'homme n'a-t-il pas une me1 un corps et une raison8 ,l'une de ces trois causes premires agit en nous d'une manire plus ou moins forte1 et il y aura toujours de l'homme dans la science humaine4 ,crois-moi1 ,raphal1 nous ne gurissons pas1 nous aidons gurir4 ,entre la mdecine de ,brisset et celle de ,camristus1 se trouve encore la mdecine expectante2 mais pour pratiquer celle-ci avec succs1 il faudrait connatre son malade depuis dix ans4 ,il y a au fond de la mdecine ngation comme dans toutes les sciences4 ,tche donc de vivre sagement1 essaie d'un voyage en ,savoie2 le mieux est et sera toujours de se confier la nature4 ,raphal partit pour les eaux d',aix4 ,au retour de la promenade et par une belle soire d't1 quelques-unes des personnes venues aux eaux d',aix se trouvrent runies dans les salons du ,cercle4 ,assis prs d'une fentre et tournant le dos l'assemble1 ,raphal resta long-temps seul1 plong dans une de ces rveries machinales durant lesquelles nos penses naissent1 s'enchanent1 s'vanouissent sans revtir de formes1 et passent en nous comme de lgers nuages peine colors4 ,la tristesse est alors douce1 la joie est vaporeuse1 et l'me est presque endormie4 ,se laissant aller cette vie sensuelle1 ,valentin se baignait dans la tide atmosphre du soir en savourant l'air pur et parfum des montagnes1 heureux de ne sentir aucune douleur et d'avoir enfin rduit au silence sa menaante ,peau de chagrin4 ,au moment o les teintes rouges du couchant s'teignirent sur les cimes1 la temprature frachit1 il quitta sa place en poussant la fentre4 --,monsieur1 lui dit une vieille dame1 auriez-vous la complaisance de ne pas fermer la croise8 ,nous touffons4 ,cette phrase dchira le tympan de ,raphal par des dissonances d'une aigreur singulire2 elle fut comme le mot que lche imprudemment un homme l'amiti duquel nous voulions croire1 et qui dtruit quelque douce illusion de sentiment en trahissant un abme d'gosme4 ,le marquis jeta sur la vieille femme le froid regard d'un diplomate impassible1 il appela un valet et lui dit schement quand il arriva3--,ouvrez cette fentre6 ,a ces mots1 une surprise insolite clata sur tous les visages4 ,l'assemble se mit chuchoter1 en regardant le malade d'un air plus ou moins expressif1 comme s'il et commis quelque grave impertinence4 ,raphal1 qui n'avait pas entirement dpouill sa primitive timidit de jeune homme1 eut un mouvement de honte2 mais il secoua sa torpeur1 reprit son nergie et se demanda compte lui-mme de cette scne trange4 ,soudain un rapide mouvement anima son cerveau3 le pass lui apparut dans une vision distincte o les causes du sentiment qu'il inspirait saillirent en relief comme les veines d'un cadavre dont1 par quelque savante injection1 les naturalistes colorent les moindres ramifications2 il se reconnut lui-mme dans ce tableau fugitif1 y suivit son existence1 jour par jour1 pense pense2 il s'y vit1 non sans surprise1 sombre et distrait au sein de ce monde rieur1 toujours songeant sa destine1 proccup de son mal1 paraissant ddaigner la causerie la plus insignifiante1 fuyant ces intimits phmres qui s'tablissent promptement entre les voyageurs parce qu'ils comptent sans doute ne plus se rencontrer2 peu soucieux des autres1 et semblable enfin ces rochers insensibles aux caresses comme la furie des vagues4 ,puis1 par un rare privilge d'intuition1 il lut dans toutes les mes3 en dcouvrant sous la lueur d'un flambeau le crne jaune1 le profil sardonique d'un vieillard1 il se rappela de lui avoir gagn son argent sans lui avoir propos de prendre sa revanche2 plus loin il aperut une jolie femme dont les agaceries l'avaient trouv froid2 chaque visage lui reprochait un de ces torts inexplicables en apparence1 mais dont le crime gt toujours dans une invisible blessure faite l'amour-propre4 ,il avait involontairement froiss toutes les petites vanits qui gravitaient autour de lui4 ,les convives de ses ftes ou ceux auxquels il avait offert ses chevaux s'taient irrits de son luxe2 surpris de leur ingratitude1 il leur avait pargn ces espces d'humiliation3 ds lors ils s'taient crus mpriss et l'accusaient d'aristocratie4 ,en sondant ainsi les curs1 il put en dchiffrer les penses les plus secrtes2 il eut horreur de la socit1 de sa politesse1 de son vernis4 ,riche et d'un esprit suprieur1 il tait envi1 ha2 son silence trompait la curiosit1 sa modestie semblait de la hauteur ces gens mesquins et superficiels4 ,il devina le crime latent1 irrmissible1 dont il tait coupable envers eux3 il chappait la juridiction de leur mdiocrit4 ,rebelle leur despotisme inquisiteur1 il savait se passer d'eux2 pour se venger de cette royaut clandestine1 tous s'taient instinctivement ligus pour lui faire sentir leur pouvoir1 le soumettre quelque ostracisme1 et lui apprendre qu'eux aussi pouvaient se passer de lui4 ,pris de piti d'abord cette vue du monde1 il frmit bientt en pensant la souple puissance qui lui soulevait ainsi le voile de chair sous lequel est ensevelie la nature morale1 et ferma les yeux comme pour ne plus rien voir4 ,tout coup un rideau noir fut tir sur cette sinistre fantasmagorie de vrit1 mais il se trouva dans l'horrible isolement qui attend les puissances et les dominations4 ,en ce moment1 il eut un violent accs de toux4 ,loin de recueillir une seule de ces paroles indiffrentes en apparence1 mais qui du moins simulent une espce de compassion polie chez les personnes de bonne compagnie rassembles par hasard1 il entendit des interjections hostiles et des plaintes murmures voix basse4 ,la socit ne daignait mme plus se grimer pour lui1 parce qu'il la devinait peut-tre4 --,sa maladie est contagieuse4 --,le prsident du ,cercle devrait lui interdire l'entre du salon4 --,en bonne police1 il est vraiment dfendu de tousser ainsi4 --,quand un homme est aussi malade1 il ne doit pas venir aux eaux4 --,il me chassera d'ici4 ,raphal se leva pour se drober la maldiction gnrale1 et se promena dans l'appartement4 ,il voulut trouver une protection1 et revint prs d'une jeune femme inoccupe laquelle il mdita d'adresser quelques flatteries2 mais1 son approche1 elle lui tourna le dos1 et feignit de regarder les danseurs4 ,raphal craignit d'avoir dj pendant cette soire us de son talisman2 il ne se sentit ni la volont1 ni le courage d'entamer la conservation1 quitta le salon et se rfugia dans la salle de billard4 ,l1 personne ne lui parla1 ne le salua1 ne lui jeta le plus lger regard de bienveillance4 ,son esprit naturellement mditatif lui rvla1 par une intussusception1 la cause gnrale et rationnelle de l'aversion qu'il avait excite4 ,ce petit monde obissait1 sans le savoir peut-tre1 la grande loi qui rgit la haute socit1 dont ,raphal acheva de comprendre la morale implacable4 ,un regard rtrograde lui en montra le type complet en ,fdora4 ,il ne devait pas rencontrer plus de sympathie pour ses maux chez celle-ci1 que1 pour ses misres de cur1 chez celle-l4 ,le beau monde bannit de son sein les malheureux1 comme un homme de sant vigoureuse expulse de son corps un principe morbifique4 ,le monde abhorre les douleurs et les infortunes1 il les redoute l'gal des contagions1 il n'hsite jamais entre elles et les vices3 le vice est un luxe4 ,quelque majestueux que soit un malheur1 le socit sait l'amoindrir1 le ridiculiser par une pigramme2 elle dessine des caricatures pour jeter la tte des rois dchus les affronts qu'elle croit avoir reus d'eux2 semblable aux jeunes ,romaines du ,cirque1 elle ne fait jamais grce au gladiateur qui tombe2 elle vit d'or et de moquerie2 ,mort aux faibles6 est le vu de cette espce d'ordre questre institu chez toutes les nations de la terre1 car il s'lve partout des riches1 et cette sentence est crite au fond des curs ptris par l'opulence ou nourris par l'aristocratie4 ,rassemblez-vous des enfants dans un collge8 ,cette image en raccourci de la socit1 mais image d'autant plus vraie qu'elle est plus nave et plus franche1 vous offre toujours de pauvres ilotes1 cratures de souffrance et de douleur1 incessamment places entre le mpris et la piti3 l'vangile leur promet le ciel4 ,descendez-vous plus bas sur l'chelle des tres organiss8 ,si quelque volatile est endolori parmi ceux d'une basse-cour1 les autres le poursuivent coups de bec1 le plument et l'assassinent4 ,fidle cette charte de l'gosme1 le monde prodigue ses rigueurs aux misres assez hardies pour venir affronter ses ftes1 pour chagriner ses plaisirs4 ,quiconque souffre de corps ou d'me1 manque d'argent ou de pouvoir1 est un ,paria4 ,qu'il reste dans son dsert2 s'il en franchit les limites1 il trouve partout l'hiver3 froideur de regards1 froideur de manires1 de paroles1 de cur2 heureux1 s'il ne rcolte pas l'insulte l o pour lui devait clore une consolation4 ,mourants1 restez sur vos lits dserts4 ,vieillards1 soyez seuls vos froids foyers4 ,pauvres filles sans dot1 gelez et brlez dans vos greniers solitaires4 ,si le monde tolre un malheur1 n'est-ce pas pour le faonner son usage1 en tirer profit1 le bter1 lui mettre un mors1 une housse1 le monter1 en faire une joie8 ,quinteuses demoiselles de compagnie1 composez-vous de gais visages6 endurez les vapeurs de votre prtendue bienfaitrice2 portez ses chiens2 rivales de ses griffons anglais1 amusez-la1 devinez-la1 puis taisez-vous6 ,et toi1 roi des valets sans livre1 parasite effront1 laisse ton caractre la maison2 digre comme digre ton amphitryon1 pleure de ses pleurs1 ris de son rire1 tiens ses pigrammes pour agrables2 si tu veux en mdire1 attends sa chute4 ,ainsi le monde honore-t-il le malheur3 il le tue ou le chasse1 l'avilit ou le chtre4 ,ces rflexions sourdirent au cur de ,raphal avec la promptitude d'une inspiration potique2 il regarda autour de lui1 et sentit ce froid sinistre que la socit distille pour loigner les misres1 et qui saisit l'me encore plus vivement que la bise de dcembre ne glace le corps4 ,il se croisa les bras sur la poitrine1 s'appuya le dos la muraille1 et tomba dans une mlancolie profonde4 ,il songeait au peu de bonheur que cette pouvantable police procure au monde4 ,qu'tait-ce8 des amusements sans plaisir1 de la gaiet sans joie1 des ftes sans jouissance1 du dlire sans volupt1 enfin le bois ou les cendres d'un foyer1 mais sans une tincelle de flamme4 ,quand il releva la tte1 il se vit seul1 les joueurs avaient fui4--,pour leur faire adorer ma toux1 il me suffirait de leur rvler mon pouvoir6 se dit-il4 ,a cette pense1 il jeta le mpris comme un manteau entre le monde et lui4 ,le lendemain1 le mdecin des eaux vint le voir d'un air affectueux et s'inquita de sa sant4 ,raphal prouva un mouvement de joie en entendant les paroles amies qui lui furent adresses4 ,il trouva la physionomie du docteur empreinte de douceur et de bont1 les boucles de sa perruque blonde respiraient la philanthropie1 la coupe de son habit carr1 les plis de son pantalon1 ses souliers larges comme ceux d'un quaker1 tout1 jusqu' la poudre circulairement seme par sa petite queue sur son dos lgrement vot1 trahissait un caractre apostolique1 exprimait la charit chrtienne et le dvouement d'un homme qui1 par zle pour ses malades1 s'tait astreint jouer le whist et le trictrac assez bien pour toujours gagner leur argent4 --,monsieur le marquis1 dit-il aprs avoir caus long-temps avec ,raphal1 je vais sans doute dissiper votre tristesse4 ,maintenant1 je connais assez votre constitution pour affirmer que les mdecins de ,paris1 dont les grands talents me sont connus1 se sont tromps sur la nature de votre maladie4 ,a moins d'accident1 monsieur le marquis1 vous pouvez vivre la vie de ,mathusalem4 ,vos poumons sont aussi forts que des soufflets de forge1 et votre estomac ferait honte celui d'une autruche2 mais si vous restez dans une temprature leve1 vous risquez d'tre trs-proprement et promptement mis en terre sainte4 ,monsieur le marquis va me comprendre en deux mots4 ,la chimie a dmontr que la respiration constitue chez l'homme une vritable combustion dont le plus ou moins d'intensit dpend de l'affluence ou de la raret des principes phlogistiques amasss par l'organisme particulier chaque individu4 ,chez vous1 le phlogistique abonde2 vous tes1 s'il m'est permis de m'exprimer ainsi1 suroxygn par la complexion ardente des hommes destins aux grandes passions4 ,en respirant l'air vif et pur qui acclre la vie chez les hommes fibre molle1 vous aidez encore une combustion dj trop rapide4 ,une des conditions de votre existence est donc l'atmosphre paisse des tables1 des valles4 ,oui1 l'air vital de l'homme dvor par le gnie se trouve dans les gras pturages de l',allemagne1 ,baden-,baden1 ,tplitz4 ,si vous n'avez pas d'horreur de l',angleterre1 sa sphre brumeuse calmera votre incandescence2 mais nos eaux situes mille pieds au-dessus du niveau de la ,mditerrane vous sont funestes4 ,tel est mon avis1 dit-il en laissant chapper un geste de modestie2 je le donne contre nos intrts1 puisque1 si vous le suivez1 nous aurons le malheur de vous perdre4 ,sans ces derniers mots1 ,raphal et t sduit par la fausse bonhomie du mielleux mdecin1 mais il tait trop profond observateur pour ne pas deviner l'accent1 au geste et au regard qui accompagnrent cette phrase doucement railleuse1 la mission dont le petit homme avait sans doute t charg par l'assemble de ses joyeux malades4 ,ces oisifs au teint fleuri1 ces vieilles femmes ennuyes1 ces ,anglais nomades1 ces petites-matresses chappes leurs maris et conduites aux eaux par leurs amants1 entreprenaient donc d'en chasser un pauvre moribond dbile1 chtif1 en apparence incapable de rsister une perscution journalire4 ,raphal accepta le combat en voyant un amusement dans cette intrigue4 --,puisque vous seriez dsol de mon dpart1 rpondit-il au docteur1 je vais essayer de mettre profit votre bon conseil tout en restant ici4 ,ds demain1 j'y ferai construire une maison o nous modifierons l'air suivant votre ordonnance4 ,interprtant le sourire amrement goguenard qui vint errer sur les lvres de ,raphal1 le mdecin se contenta de le saluer1 sans trouver un mot lui dire4 ,le lac du ,bourget est une vaste coupe de montagnes tout brche o brille1 sept ou huit cents pieds au-dessus de la ,mditerrane1 une goutte d'eau bleue comme ne l'est aucune eau dans le monde4 ,vu du haut de la ,dent-du-,chat1 ce lac est l comme une turquoise gare4 ,cette jolie goutte d'eau a neuf lieues de contour1 et dans certains endroits prs de cinq cents pieds de profondeur4 tre l dans une barque au milieu de cette nappe par un beau ciel1 n'entendre que le bruit des rames1 ne voir l'horizon que des montagnes nuageuses1 admirer les neiges tincelantes de la ,maurienne franaise1 passer tour tour des blocs de granit vtus de velours par des fougres ou par des arbustes nains1 de riantes collines2 d'un ct le dsert1 de l'autre une riche nature2 un pauvre assistant au dner d'un riche2 ces harmonies et ces discordances composent un spectacle o tout est grand1 o tout est petit4 ,l'aspect des montagnes change les conditions de l'optique et de la perspective3 un sapin de cent pieds vous semble un roseau1 de larges valles vous apparaissent troites autant que des sentiers4 ,ce lac est le seul o l'on puisse faire une confidence de cur cur4 ,on y pense et on y aime4 ,en aucun endroit vous ne rencontreriez une plus belle entente entre l'eau1 le ciel1 les montagnes et la terre4 ,il s'y trouve des baumes pour toutes les crises de la vie4 ,ce lieu garde le secret des douleurs1 il les console1 les amoindrit1 et jette dans l'amour je ne sais quoi de grave1 de recueilli1 qui rend la passion plus profonde1 plus pure4 ,un baiser s'y agrandit4 ,mais c'est surtout le lac des souvenirs2 il les favorise en leur donnant la teinte de ses ondes1 miroir o tout vient se rflchir4 ,raphal ne supportait son fardeau qu'au milieu de ce beau paysage1 il y pouvait rester indolent1 songeur1 et sans dsirs4 ,aprs la visite du docteur1 il alla se promener et se fit dbarquer la pointe dserte d'une jolie colline sur laquelle est situ le village de ,saint-,innocent4 ,de cette espce de promontoire1 la vue embrasse les monts de ,bugey1 au pied desquels coule le ,rhne1 et le fond du lac2 mais de l ,raphal aimait contempler1 sur la rive oppose1 l'abbaye mlancolique de ,haute-,combe1 spulture des rois de ,sardaigne prosterns devant les montagnes comme des plerins arrivs au terme de leur voyage4 ,un frissonnement gal et cadenc de rames troubla le silence de ce paysage et lui prta une voix monotone1 semblable aux psalmodies des moines4 tonn de rencontrer des promeneurs dans cette partie du lac ordinairement solitaire1 le marquis examina1 sans sortir de sa rverie1 les personnes assises dans la barque1 et reconnut l'arrire la vieille dame qui l'avait si durement interpell la veille4 ,quand le bateau passa devant ,raphal1 il ne fut salu que par la demoiselle de compagnie de cette dame1 pauvre fille noble qu'il lui semblait voir pour la premire fois4 ,dj1 depuis quelques instants1 il avait oubli les promeneurs1 promptement disparus derrire le promontoire1 lorsqu'il entendit prs de lui le frlement d'une robe et le bruit de pas lgers4 ,en se retournant1 il aperut la demoiselle de compagnie2 son air contraint1 il devina qu'elle voulait lui parler1 et s'avana vers elle4 ,age d'environ trente-six ans1 grande et mince1 sche et froide1 elle tait1 comme toutes les vieilles filles1 assez embarrasse de son regard1 qui ne s'accordait plus avec une dmarche indcise1 gne1 sans lasticit4 ,tout la fois vieille et jeune1 elle exprimait par une certaine dignit de maintien le haut prix qu'elle attachait ses trsors et ses perfections4 ,elle avait d'ailleurs les gestes discrets et monastiques des femmes habitues se chrir elles-mmes1 sans doute pour ne pas faillir leur destine d'amour4 --,monsieur1 votre vie est en danger1 ne venez plus au ,cercle1 dit-elle ,raphal en faisant quelques pas en arrire1 comme si dj sa vertu se trouvait compromise4 --,mais1 mademoiselle1 rpondit ,valentin en souriant1 de grce expliquez-vous plus clairement1 puisque vous avez daign venir jusqu'ici444 --,ah6 reprit-elle1 sans le puissant motif qui m'amne1 je n'aurais pas risqu d'encourir la disgrce de madame la comtesse1 car si elle savait jamais que je vous ai prvenu444 --,et qui le lui dirait1 mademoiselle8 s'cria ,raphal4 --,c'est vrai1 rpondit la vieille fille en lui jetant le regard tremblotant d'une chouette mise au soleil4 ,mais pensez vous1 reprit-elle2 plusieurs jeunes gens qui veulent vous chasser des eaux se sont promis de vous provoquer1 de vous forcer vous battre en duel4 ,la voix de la vieille dame retentit dans le lointain4 --,mademoiselle1 dit le marquis1 ma reconnaissance444 ,sa protectrice s'tait dj sauve en entendant la voix de sa matresse qui1 derechef1 glapissait dans les rochers4 --,pauvre fille6 les misres s'entendent et se secourent toujours1 pensa ,raphal en s'asseyant au pied de son arbre4 ,la clef de toutes les sciences est sans contredit le point d'interrogation1 nous devons la plupart des grandes dcouvertes au3 ,comment8 et la sagesse dans la vie consiste peut-tre se demander tout propos3 ,pourquoi8 ,mais aussi cette factice prescience dtruit-elle nos illusions4 ,ainsi1 ,valentin ayant pris1 sans prmditation de philosophie1 la bonne action de la vieille fille pour texte de ses penses vagabondes1 la trouva pleine de fiel4 --,que je sois aim d'une demoiselle de compagnie1 se dit-il1 il n'y a rien l d'extraordinaire3 j'ai vingt-sept ans1 un titre et deux cent mille livres de rente6 ,mais que sa matresse1 qui dispute aux chattes la palme de l'hydrophobie1 l'ait mene en bateau1 prs de moi1 n'est-ce pas chose trange et merveilleuse8 ,ces deux femmes venues en ,savoie pour y dormir comme des marmottes1 et qui demandent midi s'il est jour1 se seraient leves avant huit heures aujourd'hui pour faire du hasard en se mettant ma poursuite8 ,bientt cette vieille fille et son ingnuit quadragnaire fut ses yeux une nouvelle transformation de ce monde artificieux et taquin1 une ruse mesquine1 un complot maladroit1 une pointillerie de prtre ou de femme4 ,le duel tait-il une fable1 ou voulait-on seulement lui faire peur8 ,insolentes et tracassires comme des mouches1 ces mes troites avaient russi piquer sa vanit1 rveiller son orgueil1 exciter sa curiosit4 ,ne voulant ni devenir leur dupe1 ni passer pour un lche1 et amus peut-tre par ce petit drame1 il vint au ,cercle le soir mme4 ,il se tint debout1 accoud sur le marbre de la chemine1 et resta tranquille au milieu du salon principal1 en s'tudiant ne donner aucune prise sur lui2 mais il examinait les visages1 et dfiait en quelque sorte l'assemble par sa circonspection4 ,comme un dogue sr de sa force1 il attendait le combat chez lui1 sans aboyer inutilement4 ,vers la fin de la soire1 il se promena dans le salon de jeu1 en allant de la porte d'entre celle du billard1 o il jetait de temps autre un coup d'il aux jeunes gens qui y faisaient une partie4 ,aprs quelques tours1 il s'entendit nommer par eux4 ,quoiqu'ils parlassent voix basse1 ,raphal devina facilement qu'il tait devenu l'objet d'un dbat1 et finit par saisir quelques phrases dites haute voix4 --,toi8 --,oui1 moi6 --,je t'en dfie6 --,parions6 --,oh6 il ira4 ,au moment o ,valentin1 curieux de connatre le sujet du pari1 s'arrta pour couter attentivement la conversation1 un jeune homme grand et fort1 de bonne mine1 mais ayant le regard fixe et impertinent des gens appuys sur quelque pouvoir matriel1 sortit du billard1 et s'adressant lui3--,monsieur1 dit-il d'un ton calme1 je me suis charg de vous apprendre une chose que vous semblez ignorer3 votre figure et votre personne dplaisent ici tout le monde1 et moi en particulier2 vous tes trop poli pour ne pas vous sacrifier au bien gnral1 et je vous prie de ne plus vous prsenter au ,cercle4 --,monsieur1 cette plaisanterie1 dj faite sous l'empire dans plusieurs garnisons1 est devenue aujourd'hui de fort mauvais ton1 rpondit froidement ,raphal4 --,je ne plaisante pas1 reprit le jeune homme1 je vous le rpte3 votre sant souffrirait beaucoup de votre sjour ici2 la chaleur1 les lumires1 l'air du salon1 la compagnie nuisent votre maladie4 --,o avez-vous tudi la mdecine8 demanda ,raphal4 --,monsieur1 j'ai t reu bachelier au tir de ,lepage ,paris et docteur chez ,lozs1 le roi du fleuret4 --,il vous reste un dernier grade prendre1 rpliqua ,valentin1 lisez le ,code de la politesse1 vous serez un parfait gentilhomme4 ,en ce moment les jeunes gens1 souriant ou silencieux1 sortirent du billard4 ,les autres joueurs1 devenus attentifs1 quittrent leurs cartes pour couter une querelle qui rjouissait leurs passions4 ,seul au milieu de ce monde ennemi1 ,raphal tcha de conserver son sang-froid et de ne pas se donner le moindre tort2 mais son antagoniste s'tant permis un sarcasme o l'outrage s'enveloppait dans une forme minemment incisive et spirituelle1 il lui rpondit gravement3--,monsieur1 il n'est plus permis aujourd'hui de donner un soufflet un homme1 mais je ne sais de quel mot fltrir une conduite aussi lche que l'est la vtre4 --,assez6 assez6 vous vous expliquerez demain1 dirent plusieurs jeunes gens qui se jetrent entre les deux champions4 ,raphal sortit du salon1 passant pour l'offenseur1 ayant accept un rendez-vous prs du chteau de ,bordeau1 dans une petite prairie en pente1 non loin d'une route nouvellement perce par o le vainqueur pouvait gagner ,lyon4 ,raphal devait ncessairement ou garder le lit ou quitter les eaux d',aix4 ,la socit triomphait4 ,le lendemain1 sur les huit heures du matin1 l'adversaire de ,raphal1 suivi de deux tmoins et d'un chirurgien1 arriva le premier sur le terrain4 --,nous serons trs-bien ici1 il fait un temps superbe pour se battre1 s'cria-t-il gaiement en regardant la vote bleue du ciel1 les eaux du lac et les rochers sans la moindre arrire-pense de doute ni de deuil4 ,si je le touche l'paule1 dit-il en continuant1 le mettrai-je bien au lit pour un mois1 hein6 docteur8 --,au moins1 rpondit le chirurgien4 ,mais laissez ce petit saule tranquille2 autrement vous vous fatigueriez la main1 et ne seriez plus matre de votre coup4 ,vous pourriez tuer votre homme au lieu de le blesser4 ,le bruit d'une voiture se fit entendre4 --,le voici1 dirent les tmoins qui bientt aperurent dans la route une calche de voyage attele de quatre chevaux et mene par deux postillons4 --,quel singulier genre6 s'cria l'adversaire de ,valentin1 il vient le faire tuer en poste4 ,a un duel comme au jeu1 les plus lgers incidents influent sur l'imagination des acteurs fortement intresss au succs d'un coup2 aussi le jeune homme attendit-il avec une sorte d'inquitude l'arrive de cette voiture qui resta sur la route4 ,le vieux ,jonathas en descendit lourdement le premier pour aider ,raphal sortir2 il le soutint de ses bras dbiles1 en dployant pour lui les soins minutieux qu'un amant prodigue sa matresse4 ,tous deux se perdirent dans les sentiers qui sparaient la grande route de l'endroit dsign pour le combat1 et ne reparurent que long-temps aprs3 ils allaient lentement4 ,les quatre spectateurs de cette scne singulire prouvrent une motion profonde l'aspect de ,valentin appuy sur le bras de son serviteur3 ple et dfait1 il marchait en goutteux1 baissait la tte et ne disait mot4 ,vous eussiez dit de deux vieillards galement dtruits1 l'un par le temps1 l'autre par la pense2 le premier avait son ge crit sur ses cheveux blancs1 le jeune n'avait plus d'ge4 --,monsieur1 je n'ai pas dormi1 dit ,raphal son adversaire4 ,cette parole glaciale et le regard terrible qui l'accompagna firent tressaillir le vritable provocateur1 il eut la conscience de son tort et une honte secrte de sa conduite4 ,il y avait dans l'attitude1 dans le son de voix et le geste de ,raphal quelque chose d'trange4 ,le marquis fit une pause1 et chacun imita son silence4 ,l'inquitude et l'attention taient au comble4--,il est encore temps1 reprit-il1 de me donner une lgre satisfaction2 mais donnez-la-moi1 monsieur1 sinon vous allez mourir4 ,vous comptez encore en ce moment sur votre habilet1 sans reculer l'ide d'un combat o vous croyez avoir tout l'avantage4 ,eh6 bien1 monsieur1 je suis gnreux1 je vous prviens de ma supriorit4 ,je possde une terrible puissance4 ,pour anantir votre adresse1 pour voiler vos regards1 faire trembler vos mains et palpiter votre cur1 pour vous tuer mme1 il me suffit de le dsirer4 ,je ne veux pas tre oblig d'exercer mon pouvoir1 il me cote trop cher d'en user4 ,vous ne serez pas le seul mourir4 ,si donc vous vous refusez me prsenter des excuses1 votre balle ira dans l'eau de cette cascade malgr votre habitude de l'assassinat1 et la mienne droit votre cur sans que je le vise4 ,en ce moment des voix confuses interrompirent ,raphal4 ,en prononant ces paroles1 le marquis avait constamment dirig sur son adversaire l'insupportable clart de son regard fixe1 il s'tait redress en montrant un visage impassible1 semblable celui d'un fou mchant4 --,fais-le taire1 avait dit le jeune homme son tmoin1 sa voix me tord les entrailles6 --,monsieur1 cessez4 ,vos discours sont inutiles1 crirent ,raphal le chirurgien et les tmoins4 --,messieurs1 je remplis un devoir4 ,ce jeune homme a-t-il des dispositions prendre8 --,assez1 assez6 ,le marquis resta debout1 immobile1 sans perdre un instant de vue son adversaire qui1 domin par une puissance presque magique1 tait comme un oiseau devant un serpent3 contraint de subir ce regard homicide1 il le fuyait1 il revenait sans cesse4 --,donne-moi de l'eau1 j'ai soif1 dit-il son tmoin4 --,as-tu peur8 --,oui1 rpondit-il4 ,l'il de cet homme est brlant et me fascine4 --,veux-tu lui faire des excuses8 --,il n'est plus temps4 ,les deux adversaires furent placs quinze pas l'un de l'autre4 ,ils avaient chacun prs d'eux une paire de pistolets1 et1 suivant le programme de cette crmonie1 ils devaient tirer deux coups volont1 mais aprs le signal donn par les tmoins4 --,que fais-tu1 ,charles8 cria le jeune homme qui servait de second l'adversaire de ,raphal1 tu prends la balle avant la poudre4 --,je suis mort1 rpondit-il en murmurant1 vous m'avez mis en face du soleil4 --,il est derrire vous1 lui dit ,valentin d'une voix grave et solennelle1 en chargeant son pistolet lentement1 sans s'inquiter ni du signal dj donn1 ni du soin avec lequel l'ajustait son adversaire4 ,cette scurit surnaturelle avait quelque chose de terrible qui saisit mme les deux postillons amens l par une curiosit cruelle4 ,jouant avec son pouvoir1 ou voulant l'prouver1 ,raphal parlait ,jonathas et le regardait au moment o il essuya le feu de son ennemi4 ,la balle de ,charles alla briser une branche de saule1 et ricocha sur l'eau4 ,en tirant au hasard1 ,raphal atteignit son adversaire au cur1 et1 sans faire attention la chute de ce jeune homme1 il chercha promptement la ,peau de chagrin pour voir ce que lui cotait une vie humaine4 ,le talisman n'tait plus grand que comme une petite feuille de chne4 --,eh6 bien1 que regardez-vous donc l1 postillons8 en route1 dit le marquis4 ,arriv le soir mme en ,france1 il prit aussitt la route d',auvergne1 et se rendit aux eaux du ,mont-,dor4 ,pendant ce voyage1 il lui surgit au cur une de ces penses soudaines qui tombent dans notre me comme un rayon de soleil travers d'pais nuages sur quelque obscure valle4 ,tristes lueurs1 sagesses implacables6 elles illuminent les vnements accomplis1 nous dvoilent nos fautes et nous laissent sans pardon devant nous-mmes4 ,il pensa tout coup que la possession du pouvoir1 quelque immense qu'il pt tre1 ne donnait pas la science de s'en servir4 ,le sceptre est un jouet pour un enfant1 une hache pour ,richelieu1 et pour ,napolon un levier faire pencher le monde4 ,le pouvoir nous laisse tels que nous sommes et ne grandit que les grands4 ,raphal avait pu tout faire1 il n'avait rien fait4 ,aux eaux du ,mont-,dor1 il retrouva ce monde qui toujours s'loignait de lui avec l'empressement que les animaux mettent fuir un des leurs1 tendu mort aprs l'avoir flair de loin4 ,cette haine tait rciproque4 ,sa dernire aventure lui avait donn une aversion profonde pour la socit4 ,aussi1 son premier soin fut-il de chercher un asile cart aux environs des eaux4 ,il sentait instinctivement le besoin de se rapprocher de la nature1 des motions vraies et de cette vie vgtative laquelle nous nous laissons si complaisamment aller au milieu des champs4 ,le lendemain de son arrive1 il gravit1 non sans peine1 le pic de ,sancy1 et visita les valles suprieures1 les sites ariens1 les lacs ignors1 les rustiques chaumires des ,monts-,dor1 dont les pres et sauvages attraits commencent tenter les pinceaux de nos artistes4 ,parfois1 il se rencontre l d'admirables paysages pleins de grce et de fracheur qui contrastent vigoureusement avec l'aspect sinistre de ces montagnes dsoles4 ,a peu prs une demi-lieue du village1 ,raphal se trouva dans un endroit o1 coquette et joyeuse comme un enfant1 la nature semblait avoir pris plaisir cacher des trsors2 en voyant cette retraite pittoresque et nave1 il rsolut d'y vivre4 ,la vie devait y tre tranquille1 spontane1 frugiforme comme celle d'une plante4 ,figurez-vous un cne renvers1 mais un cne de granit largement vas1 espce de cuvette dont les bords taient morcels par des anfractuosits bizarres3 ici des tables droites sans vgtation1 unies1 bleutres1 et sur lesquelles les rayons solaires glissaient comme sur un miroir2 l des rochers entams par des cassures1 rids par des ravins1 d'o pendaient des quartiers de lave dont la chute tait lentement prpare par les eaux pluviales1 et souvent couronns de quelques arbres rabougris que torturaient les vents2 puis1 et l1 des redans obscurs et frais d'o s'levait un bouquet de chtaigniers hauts comme des cdres1 ou des grottes jauntres qui ouvraient une bouche noire et profonde1 palisse de ronces1 de fleurs1 et garnie d'une langue de verdure4 ,au fond de cette coupe1 peut-tre l'ancien cratre d'un volcan1 se trouvait un tang dont l'eau pure avait l'clat du diamant4 ,autour de ce bassin profond1 bord de granit1 de saules1 de glaeuls1 de frnes1 et de mille plantes aromatiques alors en fleurs1 rgnait une prairie verte comme un boulingrin anglais2 son herbe fine et jolie tait arrose par les infiltrations qui ruisselaient entre les fentes des rochers1 et engraisse par les dpouilles vgtales que les orages entranaient sans cesse des hautes cimes vers le fond4 ,irrgulirement taill en dents de loup comme le bas d'une robe1 l'tang pouvait avoir trois arpents d'tendue2 selon les rapprochements des rochers et de l'eau1 la prairie avait un arpent ou deux de largeur2 en quelques endroits1 peine restait-il assez de place pour le passage des vaches4 ,a une certaine hauteur1 la vgtation cessait4 ,le granit affectait dans les airs les formes les plus bizarres1 et contractait ces teintes vaporeuses qui donnent aux montagnes leves de vagues ressemblances avec les nuages du ciel4 ,au doux aspect du vallon ces rochers nus et pels opposaient les sauvages et striles images de la dsolation1 des boulements craindre1 des formes si capricieuses que l'une de ces roches est nomme le ,capucin1 tant elle ressemble un moine4 ,parfois ces aiguilles pointues1 ces piles audacieuses1 ces cavernes ariennes s'illuminaient tour tour1 suivant le cours du soleil ou les fantaisies de l'atmosphre1 et prenaient les nuances de l'or1 se teignaient de pourpre1 devenaient d'un rose vif1 ou ternes ou grises4 ,ces hauteurs offraient un spectacle continuel et changeant comme les reflets iriss de la gorge des pigeons4 ,souvent1 entre deux lames de lave que vous eussiez dit spares par un coup de hache1 un beau rayon de lumire pntrait1 l'aurore ou au coucher du soleil1 jusqu'au fond de cette riante corbeille o il se jouait dans les eaux du bassin1 semblable la raie d'or qui perce la fente d'un volet et traverse une chambre espagnole1 soigneusement close pour la sieste4 ,quand le soleil planait au-dessus du vieux cratre1 rempli d'eau par quelque rvolution antdiluvienne1 les flancs rocailleux s'chauffaient1 l'ancien volcan s'allumait1 et sa rapide chaleur rveillait les germes1 fcondait la vgtation1 colorait les fleurs1 et mrissait les fruits de ce petit coin de terre ignor4 ,lorsque ,raphal y parvint1 il aperut quelques vaches paissant dans la prairie2 aprs avoir fait quelques pas vers l'tang1 il vit1 l'endroit o le terrain avait le plus de largeur1 une modeste maison btie en granit et couverte en bois4 ,le toit de cette espce de chaumire1 en harmonie avec le site1 tait orn de mousses1 de lierres et de fleurs qui trahissaient une haute antiquit4 ,une fume grle1 dont les oiseaux ne s'effrayaient plus1 s'chappait de la chemine en ruine4 ,a la porte1 un grand banc tait plac entre deux chvrefeuilles normes1 rouges de fleurs et qui embaumaient4 ,a peine voyait-on les murs sous les pampres de la vigne et sous les guirlandes de roses et de jasmin qui croissaient l'aventure et sans gne4 ,insouciants de cette parure champtre1 les habitants n'en avaient nul soin1 et laissaient la nature sa grce vierge et lutine4 ,des langes accrochs un groseillier schaient au soleil4 ,il y avait un chat accroupi sur une machine teiller le chanvre1 et dessous1 un chaudron jaune1 rcemment rcur1 gisait au milieu de quelques pelures de pommes de terre4 ,de l'autre ct de la maison1 ,raphal aperut une clture d'pines sches1 destine sans doute empcher les poules de dvaster les fruits et le potager4 ,le monde paraissait finir l4 ,cette habitation ressemblait ces nids d'oiseaux ingnieusement fixs au creux d'un rocher1 pleins d'art et de ngligence tout ensemble4 ,c'tait une nature nave et bonne1 une rusticit vraie1 mais potique1 parce qu'elle florissait mille lieues de nos posies peignes1 n'avait d'analogie avec aucune ide1 ne procdait que d'elle-mme1 vrai triomphe du hasard4 ,au moment o ,raphal arriva1 le soleil jetait ses rayons de droite gauche1 et faisait resplendir les couleurs de la vgtation1 mettait en relief ou dcorait des prestiges de la lumire1 des oppositions de l'ombre1 les fonds jaunes et gristres des rochers1 les diffrents verts des feuillages1 les masses bleues1 rouges ou blanches des fleurs1 les plantes grimpantes et leurs cloches1 le velours chatoyant des mousses1 les grappes purpurines de la bruyre1 mais surtout la nappe d'eau claire o se rflchissaient fidlement les cimes granitiques1 les arbres1 la maison et le ciel4 ,dans ce tableau dlicieux1 tout avait son lustre1 depuis le mica brillant jusqu' la touffe d'herbes blondes cache dans un doux clair-obscur2 tout y tait harmonieux voir2 et la vache tachete au poil luisant1 et les fragiles fleurs aquatiques tendues comme des franges qui pendaient au-dessus de l'eau dans un enfoncement o bourdonnaient des insectes vtus d'azur ou d'meraude1 et les racines d'arbres1 espces de chevelures sablonneuses qui couronnaient une informe figure en cailloux4 ,les tides senteurs des eaux1 des fleurs et des grottes qui parfumaient ce rduit solitaire1 causrent ,raphal une sensation presque voluptueuse4 ,le silence majestueux qui rgnait dans ce bocage1 oubli peut-tre sur les rles du percepteur1 fut interrompu tout coup par les aboiements de deux chiens4 ,les vaches tournrent la tte vers l'entre du vallon1 montrrent ,raphal leurs mufles humides1 et se mirent brouter aprs l'avoir stupidement contempl4 ,suspendus dans les rochers comme par magie1 une chvre et son chevreau cabriolrent et vinrent se poser sur une table de granit prs de ,raphal1 en paraissant l'interroger4 ,les jappements des chiens attirrent au dehors un gros enfant qui resta bant1 puis vint un vieillard en cheveux blancs et de moyenne taille4 ,ces deux tres taient en rapport avec le paysage1 avec l'air1 les fleurs et la maison4 ,la sant dbordait dans cette nature plantureuse1 la vieillesse et l'enfance y taient belles2 enfin il y avait dans tous ces types d'existence un laisser-aller primordial1 une routine de bonheur qui donnait un dmenti nos capucinades philosophiques1 et gurissait le cur de ses passions boursoufles4 ,le vieillard appartenait aux modles affectionns par les mles pinceaux de ,schnetz2 c'tait un visage brun dont les rides nombreuses paraissaient rudes au toucher1 un nez droit1 des pommettes saillantes et veines de rouge comme une vieille feuille de vigne1 des contours anguleux1 tous les caractres de la force1 mme l o la force avait disparu2 ses mains calleuses1 quoiqu'elles ne travaillassent plus1 conservaient un poil blanc et rare2 son attitude d'homme vraiment libre faisait pressentir qu'en ,italie il serait peut-tre devenu brigand par amour pour sa prcieuse libert4 ,l'enfant1 vritable montagnard1 avait des yeux noirs qui pouvaient envisager le soleil sans cligner1 un teint de bistre1 des cheveux bruns en dsordre4 ,il tait leste et dcid1 naturel dans ses mouvements comme un oiseau2 mal vtu1 il laissait voir une peau blanche et frache travers les dchirures de ses habits4 ,tous deux restrent debout en silence1 l'un prs de l'autre1 mus par le mme sentiment1 offrant sur leur physionomie la preuve d'une identit parfaite dans leur vie galement oisive4 ,le vieillard avait pous les jeux de l'enfant1 et l'enfant l'humeur du vieillard par une espce de pacte entre deux faiblesses1 entre une force prs de finir et une force prs de se dployer4 ,bientt une femme ge d'environ trente ans apparut sur le seuil de la porte4 ,elle filait en marchant4 ,c'tait une ,auvergnate1 haute en couleur1 l'air rjoui1 franche1 dents blanches1 figure de l',auvergne1 taille d',auvergne1 coiffure1 robe de l',auvergne1 seins rebondis de l',auvergne1 et son parler2 une idalisation complte du pays1 murs laborieuses1 ignorance1 conomie1 cordialit1 tout y tait4 ,elle salua ,raphal1 ils entrrent en conversation2 les chiens s'apaisrent1 le vieillard s'assit sur un banc au soleil1 et l'enfant suivit sa mre partout o elle alla1 silencieux1 mais coutant1 examinant l'tranger4 --,vous n'avez pas peur ici1 ma bonne femme8 --,et d'o que nous aurions peur1 monsieur8 ,quand nous barrons l'entre1 qui donc pourrait venir ici8 ,oh6 nous n'avons point peur6 ,d'ailleurs1 dit-elle en faisant entrer le marquis dans la grande chambre de la maison1 qu'est-ce que les voleurs viendraient donc prendre chez nous8 ,elle montrait des murs noircis par la fume1 sur lesquels taient pour tout ornement ces images enlumines de bleu1 de rouge et de vert1 qui reprsentent la ,mort de ,crdit1 la ,passion de ,jsus-,christ et les ,grenadiers de la ,garde impriale2 puis1 et l1 dans la chambre1 un vieux lit de noyer colonnes1 une table pieds tordus1 des escabeaux1 la huche au pain1 du lard pendu au plancher1 du sel dans un pot1 une pole2 et sur la chemine1 des pltres jaunis et colors4 ,en sortant de la maison1 ,raphal aperut1 au milieu des rochers1 un homme qui tenait une houe la main1 et qui pench1 curieux1 regardait la maison4 --,monsieur1 c'est l'homme1 dit l',auvergnate en laissant chapper ce sourire familier aux paysannes2 il laboure l-haut4 --,et ce vieillard est votre pre8 --,faites excuse1 monsieur1 c'est le grand-pre de notre homme4 ,tel que vous le voyez1 il a cent deux ans4 ,eh ben6 dernirement il a men1 pied1 notre petit gars ,clermont6 'a t un homme fort2 maintenant1 il ne fait plus que dormir1 boire et manger4 ,il s'amuse toujours avec le petit gars4 ,quelquefois le petit l'emmne dans les hauts1 il y va tout de mme4 ,aussitt ,valentin se rsolut vivre entre ce vieillard et cet enfant1 respirer dans leur atmosphre1 manger de leur pain1 boire de leur eau1 dormir de leur sommeil1 se faire de leur sang dans les veines4 ,caprice de mourant6 ,devenir une des hutres de ce rocher1 sauver son caille pour quelques jours de plus en engourdissant la mort1 fut pour lui l'archtype de la morale individuelle1 la vritable formule de l'existence humaine1 le beau idal de la vie1 la seule vie1 la vraie vie4 ,il lui vint au cur une profonde pense d'gosme o s'engloutit l'univers4 ,a ses yeux1 il n'y eut plus d'univers1 l'univers passa tout en lui4 ,pour les malades1 le monde commence au chevet et finit au pied de leur lit4 ,ce paysage fut le lit de ,raphal4 ,qui n'a pas1 une fois dans sa vie1 espionn les pas et dmarches d'une fourmi1 gliss des pailles dans l'unique orifice par lequel respire une limace blonde1 tudi les fantaisies d'une demoiselle fluette1 admir les mille veines1 colories comme une rose de cathdrale gothique1 qui se dtachent sur le fond rougetre des feuilles d'un jeune chne8 ,qui n'a dlicieusement regard pendant long-temps l'effet de la pluie et du soleil sur un toit de tuiles brunes1 ou contempl les gouttes de la rose1 les ptales des fleurs1 les dcoupures varies de leurs calices8 ,qui ne s'est plong dans ces rveries matrielles1 indolentes et occupes1 sans but et conduisant nanmoins quelque pense8 ,qui n'a pas enfin men la vie de l'enfance1 la vie paresseuse1 la vie du sauvage1 moins ses travaux8 ,ainsi vcut ,raphal pendant plusieurs jours1 sans soins1 sans dsirs1 prouvant un mieux sensible1 un bien-tre extraordinaire1 qui calma ses inquitudes1 apaisa ses souffrances4 ,il gravissait les rochers1 et allait s'asseoir sur un pic d'o ses yeux embrassaient quelque paysage d'immense tendue4 ,l1 il restait des journes entires comme une plante au soleil1 comme un livre au gte4 ,ou bien1 se familiarisant avec des phnomnes de la vgtation1 avec les vicissitudes du ciel1 il piait le progrs de toutes les uvres1 sur la terre1 dans les eaux ou dans l'air4 ,il tenta de s'associer au mouvement intime de cette nature1 et de s'identifier assez compltement sa passive obissance1 pour tomber sous la loi despotique et conservatrice qui rgit les existences instinctives4 ,il ne voulait plus tre charg de lui-mme4 ,semblable ces criminels d'autrefois1 qui1 poursuivis par la justice1 taient sauvs s'ils atteignaient l'ombre d'un autel1 il essayait de se glisser dans le sanctuaire de la vie4 ,il russit devenir partie intgrante de cette large et puissante fructification3 il avait pous les intempries de l'air1 habit tous les creux de rochers1 appris les murs et les habitudes de toutes les plantes1 tudi le rgime des eaux1 leurs gisements1 et fait connaissance avec les animaux2 enfin1 il s'tait si parfaitement uni cette terre anime1 qu'il en avait en quelque sorte saisi l'me et pntr les secrets4 ,pour lui1 les formes infinies de tous les rgnes taient les dveloppements d'une mme substance1 les combinaisons d'un mme mouvement1 vaste respiration d'un tre immense qui agissait1 pensait1 marchait1 grandissait1 et avec lequel il voulait grandir1 marcher1 penser1 agir4 ,il avait fantastiquement ml sa vie la vie de ce rocher1 il s'y tait implant4 ,grce ce mystrieux illuminisme1 convalescence factice1 semblable ces bienfaisants dlires accords par la nature comme autant de haltes dans la douleur1 ,valentin gota les plaisirs d'une seconde enfance durant les premiers moments de son sjour au milieu de ce riant paysage4 ,il y allait dnichant des riens1 entreprenant mille choses sans en achever aucune1 oubliant le lendemain les projets de la veille1 insouciant2 il fut heureux1 il se crut sauv4 ,un matin1 il tait rest par hasard au lit jusqu' midi1 plong dans cette rverie mle de veille et de sommeil1 qui prte aux ralits les apparences de la fantaisie et donne aux chimres le relief de l'existence1 quand tout coup1 sans savoir d'abord s'il ne continuait pas un rve1 il entendit1 pour la premire fois1 le bulletin de sa sant donn par son htesse ,jonathas1 venu1 comme chaque jour1 le lui demander4 ,l',auvergnate croyait sans doute ,valentin encore endormi1 et n'avait pas baiss le diapason de sa voix montagnarde4 --a ne va pas mieux1 a ne va pas pis1 disait-elle4 ,il a encore touss pendant toute cette nuit rendre l'me4 ,il tousse1 il crache1 ce cher monsieur1 que c'est une piti4 ,je me demandons1 moi et mon homme1 o il prend la force de tousser comme a4 a fend le cur4 ,quelle damne maladie qu'il a6 ,c'est qu'il n'est point bien du tout6 ,j'avons toujours peur de le trouver crev dans son lit1 un matin4 ,il est vraiment ple comme un ,jsus de cire6 ,dame1 je le vois quand il se lve1 eh ben1 son pauvre corps est maigre comme un cent de clous4 ,et il ne sent dj pas bon tout de mme6 a lui est gal1 il se consume courir comme s'il avait de la sant vendre4 ,il a bien du courage tout de mme de ne pas se plaindre4 ,mais1 vraiment1 il serait mieux en terre qu'en pr1 car il souffre la passion de ,dieu6 ,je ne le dsirons pas1 monsieur1 ce n'est point notre intrt4 ,mais il ne nous donnerait pas ce qu'il nous donne que je l'aimerions tout de mme3 ce n'est point l'intrt qui nous pousse4 ,ah6 mon ,dieu6 reprit-elle1 il n'y a que les ,parisiens pour avoir de ces chiennes de maladies-l6 ,o qui prennent a1 donc8 ,pauvre jeune homme1 il est sr qu'il ne peut gure ben finir4 ,c'te fivre1 voyez-vous1 a vous le mine1 a le creuse1 a le ruine6 il ne s'en doute point4 ,il ne le sait point1 monsieur4 ,il ne s'aperoit de rien4 ,faut pas pleurer pour a1 monsieur ,jonathas6 ,il faut se dire qu'il sera heureux de ne plus souffrir4 ,vous devriez faire une neuvaine pour lui4 ,j'avons vu de belles gurisons par les neuvaines1 et je paierions bien un cierge pour sauver une si douce crature1 si bonne1 un agneau pascal4 ,la voix de ,raphal tait devenue trop faible pour qu'il pt se faire entendre1 il fut donc oblig de subir cet pouvantable bavardage4 ,cependant l'impatience le chassa de son lit1 il se montra sur le seuil de la porte3--,vieux sclrat1 cria-t-il ,jonathas1 tu veux donc tre mon bourreau8 ,la paysanne crut voir un spectre et s'enfuit4 --,je te dfends1 dit ,raphal en continuant1 d'avoir la moindre inquitude sur ma sant4 --,oui1 monsieur le marquis1 rpondit le vieux serviteur en essuyant ses larmes4 --,et tu feras mme fort bien1 dornavant1 de ne pas venir ici sans mon ordre4 ,jonathas voulut obir2 mais1 avant de se retirer1 il jeta sur le marquis un regard fidle et compatissant o ,raphal lut son arrt de mort4 ,dcourag1 rendu tout coup au sentiment vrai de sa situation1 ,valentin s'assit sur le seuil de la porte1 se croisa les bras sur la poitrine et baissa la tte4 ,jonathas1 effray1 s'approcha de son matre4 --,monsieur8 --,va-t'en6 va-t'en6 lui cria le malade4 ,pendant la matine du lendemain1 ,raphal1 ayant gravi les rochers1 s'tait assis dans une crevasse pleine de mousse d'o il pouvait voir le chemin troit par lequel on venait des eaux son habitation4 ,au bas du pic1 il aperut ,jonathas conversant derechef avec l',auvergnate4 ,une malicieuse puissance lui interprta les hochements de tte1 les gestes dsesprants1 la sinistre navet de cette femme1 et lui en jeta mme les fatales paroles dans le vent et dans le silence4 ,pntr d'horreur1 il se rfugia sur les plus hautes cimes des montagnes et y resta jusqu'au soir1 sans avoir pu chasser les sinistres penses1 si malheureusement rveilles dans son cur par le cruel intrt dont il tait devenu l'objet4 ,tout coup l',auvergnate elle-mme se dressa soudain devant lui comme une ombre dans l'ombre du soir2 par une bizarrerie de pote1 il voulut trouver1 dans son jupon ray de noir et de blanc1 une vague ressemblance avec les ctes dessches d'un spectre4 --,voil le serein qui tombe1 mon cher monsieur1 lui dit-elle4 ,si vous restiez l1 vous vous avanceriez ni plus ni moins qu'un fruit patrouill4 ,faut rentrer4 a n'est pas sain de humer la rose1 avec a que vous n'avez rien pris depuis ce matin4 --,par le tonnerre de ,dieu1 s'cria-t-il1 vieille sorcire1 je vous ordonne de me laisser vivre ma guise1 o je dcampe d'ici4 ,c'est bien assez de me creuser ma fosse tous les matins1 au moins ne la fouillez pas le soir4 --,votre fosse6 monsieur6 ,creuser votre fosse6 ,o qu'elle est donc votre fosse8 ,je voudrions vous voir bastant comme notre pre et point dans la fosse6 ,la fosse6 nous y sommes toujours assez tt1 dans la fosse4 --,assez1 dit ,raphal4 --,prenez mon bras1 monsieur4 --,non4 ,le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement est la piti1 surtout quand il la mrite4 ,la haine est un tonique1 elle fait vivre1 elle inspire la vengeance2 mais la piti tue1 elle affaiblit encore notre faiblesse4 ,c'est le mal devenu patelin1 c'est le mpris dans la tendresse1 ou la tendresse dans l'offense4 ,raphal trouva chez le centenaire une piti triomphante1 chez l'enfant une piti curieuse1 chez la femme une piti tracassire1 chez le mari une piti intresse2 mais1 sous quelque forme que ce sentiment se montrt1 il tait toujours gros de mort4 ,un pote fait de tout un pome1 terrible ou joyeux1 suivant les images qui le frappent2 son me exalte rejette les nuances douces1 et choisit toujours les couleurs vives et tranches4 ,cette piti produisit au cur de ,raphal un horrible pome de deuil et de mlancolie4 ,il n'avait pas song sans doute la franchise des sentiments naturels1 quand il dsira se rapprocher de la nature4 ,lorsqu'il se croyait seul sous un arbre1 aux prises avec une quinte opinitre dont il ne triomphait jamais sans sortir abattu par cette terrible lutte1 il voyait les yeux brillants et fluides du petit garon1 plac en vedette sous une touffe d'herbes1 comme un sauvage1 et qui l'examinait avec cette enfantine curiosit dans laquelle il y a autant de raillerie que de plaisir1 et je ne sais quel intrt ml d'insensibilit4 ,le terrible3 ,frre1 il faut mourir1 des trappistes1 semblait constamment crit dans les yeux des paysans avec lesquels vivait ,raphal2 il ne savait ce qu'il craignait de plus de leurs paroles naves ou de leur silence2 tout en eux le gnait4 ,un matin1 il vit deux hommes vtus de noir qui rdrent autour de lui1 le flairrent1 et l'tudirent la drobe2 puis1 feignant d'tre venus l pour se promener1 ils lui adressrent des questions banales auxquelles il rpondit brivement4 ,il reconnut en eux le mdecin et le cur des eaux1 sans doute envoys par ,jonathas1 consults par ses htes ou attirs par l'odeur d'une mort prochaine4 ,il entrevit alors son propre convoi1 il entendit le chant des prtres1 il compta les cierges1 et ne vit plus qu' travers un crpe les beauts de cette riche nature1 au sein de laquelle il croyait avoir rencontr la vie4 ,tout ce qui nagure lui annonait une longue existence lui prophtisait maintenant une fin prochaine4 ,le lendemain1 il partit pour ,paris1 aprs avoir t abreuv des souhaits mlancoliques et cordialement plaintifs que ses htes lui adressrent4 ,aprs avoir voyag durant toute la nuit1 il s'veilla dans l'une des plus riantes valles du ,bourbonnais1 dont les sites et les points de vue tourbillonnaient devant lui1 rapidement emports comme les images vaporeuses d'un songe4 ,la nature s'talait ses yeux avec une cruelle coquetterie4 ,tantt l',allier droulait sur une riche perspective son ruban liquide et brillant1 puis des hameaux modestement cachs au fond d'une gorge de rochers jauntres montraient la pointe de leurs clochers2 tantt les moulins d'un petit vallon se dcouvraient soudain aprs des vignobles monotones1 et toujours apparaissaient de riants chteaux1 des villages suspendus1 ou quelques routes bordes de peupliers majestueux2 enfin la ,loire et ses longues nappes diamantes reluisirent au milieu de ses sables dors4 ,sductions sans fin6 ,la nature agite1 vivace comme un enfant1 contenant peine l'amour et la sve du mois de juin1 attirait fatalement les regards teints du malade4 ,il leva les persiennes de sa voiture1 et se remit dormir4 ,vers le soir1 aprs avoir pass ,cosne1 il fut rveill par une joyeuse musique et se trouva devant une fte de village4 ,la poste tait situe prs de la place4 ,pendant le temps que les postillons mirent relayer sa voiture1 il vit les danses de cette population joyeuse1 les filles pares de fleurs1 jolies1 agaantes1 les jeunes gens anims1 puis les trognes des vieux paysans gaillardement rougies par le vin4 ,les petits enfants se rigolaient1 les vieilles femmes parlaient en riant1 tout avait une voix1 et le plaisir enjolivait mme les habits et les tables dresses4 ,la place et l'glise offraient une physionomie de bonheur2 les toits1 les fentres1 les portes mmes du village semblaient s'tre endimanchs aussi4 ,semblable aux moribonds impatients du moindre bruit1 ,raphal ne put rprimer une sinistre interjection1 ni le dsir d'imposer silence ces violons1 d'anantir ce mouvement1 d'assourdir ces clameurs1 de dissiper cette fte insolente4 ,il monta tout chagrin dans sa voiture4 ,quand il regarda sur la place1 il vit la joie effarouche1 les paysannes en fuite et les bancs dserts4 ,sur l'chafaud de l'orchestre1 un mntrier aveugle continuait jouer sur sa clarinette une ronde criarde4 ,cette musique sans danseurs1 ce vieillard solitaire au profil grimaud1 en haillons1 les cheveux pars1 et cach dans l'ombre d'un tilleul1 tait comme une image fantastique du souhait de ,raphal4 ,il tombait torrents une de ces fortes pluies que les nuages lectriques du mois de juin versent brusquement et qui finissent de mme4 ,c'tait chose si naturelle1 que ,raphal1 aprs avoir regard dans le ciel quelques nuages blanchtres emports par un grain de vent1 ne songea pas regarder sa ,peau de chagrin4 ,il se remit dans le coin de sa voiture1 qui bientt roula sur la route4 ,le lendemain il se trouva chez lui1 dans sa chambre1 au coin de sa chemine4 ,il s'tait fait allumer un grand feu1 il avait froid4 ,jonathas lui apporta des lettres1 elles taient toutes de ,pauline4 ,il ouvrit la premire sans empressement1 et la dplia comme si c'et t le papier gristre d'une sommation sans frais1 envoye par le percepteur4 ,il lut la premire phrase3 ,parti1 mais c'est une fuite1 mon ,raphal4 ,comment6 personne ne peut me dire o tu es8 ,et si je ne le sais pas1 qui donc le saurait8 ,sans vouloir en apprendre davantage1 il prit froidement les lettres et les jeta dans le foyer1 en regardant d'un il terne et sans chaleur les jeux de la flamme qui tordait le papier parfum1 le racornissait1 le retournait1 le morcelait4 ,des fragments roulrent sur les cendres en lui laissant voir des commencements de phrase1 des mots1 des penses demi brles1 et qu'il se plut saisir dans la flamme par un divertissement machinal4 4444 ,assise ta porte4444 attendu4444 ,caprice4444 j'obis4444 ,des rivales4444 moi1 non64444 ta ,pauline4444 aime4444 plus de ,pauline donc84444 ,si tu avais voulu me quitter1 tu ne m'aurais pas abandonne4444 ,amour ternel4444 ,mourir4444 ,ces mots lui donnrent une sorte de remords3 il saisit les pincettes et sauva des flammes un dernier lambeau de lettre4 4444 ,j'ai murmur1 disait ,pauline1 mais je ne me suis pas plainte1 ,raphal8 ,en me laissant loin de toi1 tu as sans doute voulu me drober le poids de quelques chagrins4 ,un jour1 tu me tueras peut-tre1 mais tu es trop bon pour me faire souffrir4 ,eh6 bien1 ne pars plus ainsi4 ,va1 je puis affronter les plus grands supplices1 mais prs de toi4 ,le chagrin que tu m'imposerais ne serait plus un chagrin3 j'ai dans le cur encore bien plus d'amour que je ne t'en ai montr4 ,je puis tout supporter1 hors de pleurer loin de toi1 et de ne pas savoir ce que tu4444 ,raphal posa sur la chemine ce dbris de lettre noirci par le feu1 il le rejeta tout coup dans le foyer4 ,ce papier tait une image trop vive de son amour et de sa fatale vie4 --,va chercher monsieur ,bianchon1 dit-il ,jonathas4 ,horace vint et trouva ,raphal au lit4 --,mon ami1 peux-tu me composer une boisson lgrement opiace qui m'entretienne dans une somnolence continuelle1 sans que l'emploi constant de ce breuvage me fasse mal8 --,rien n'est plus ais1 rpondit le jeune docteur2 mais il faudra cependant rester debout quelques heures de la journe1 pour manger4 --,quelques heures1 dit ,raphal en l'interrompant1 non1 non1 je ne veux tre lev que durant une heure au plus4 --,quel est donc ton dessein8 demanda ,bianchon4 --,dormir1 c'est encore vivre1 rpondit le malade4 --,ne laisse entrer personne1 ft-ce mme mademoiselle ,pauline de ,vitschnau1 dit ,valentin ,jonathas pendant que le mdecin crivait son ordonnance4 --,h6 bien1 monsieur ,horace1 y a-t-il de la ressource8 demanda le vieux domestique au jeune docteur qu'il avait reconduit jusqu'au perron4 --,il peut aller encore long-temps1 ou mourir ce soir4 ,chez lui1 les chances de vie et de mort sont gales4 ,je n'y comprends rien1 rpondit le mdecin en laissant chapper un geste de doute4 ,il faut le distraire4 --,le distraire6 monsieur1 vous ne le connaissez pas4 ,il a tu l'autre jour un homme sans dire ouf6 ,rien ne le distrait4 ,raphal demeura pendant quelques jours plong dans le nant de son sommeil factice4 ,grce la puissance matrielle exerce par l'opium sur notre me immatrielle1 cet homme d'imagination si puissamment active s'abaissa jusqu' la hauteur de ces animaux paresseux qui croupissent au sein des forts1 sous la forme d'une dpouille vgtale1 sans faire un pas pour saisir une proie facile4 ,il avait mme teint la lumire du ciel1 le jour n'entrait plus chez lui4 ,vers les huit heures du soir1 il sortait de son lit3 sans avoir une conscience lucide de son existence1 il satisfaisait sa faim1 puis se recouchait aussitt4 ,ses heures froides et rides ne lui apportaient que de confuses images1 des apparences1 des clairs-obscurs sur un fond noir4 ,il s'tait enseveli dans un profond silence1 dans une ngation de mouvement et d'intelligence4 ,un soir1 il se rveilla beaucoup plus tard que de coutume1 et ne trouva pas son dner servi4 ,il sonna ,jonathas4 --,tu peux partir1 lui dit-il4 ,je t'ai fait riche1 tu seras heureux dans tes vieux jours2 mais je ne veux plus te laisser jouer ma vie4 ,comment6 misrable1 je sens la faim4 ,o est mon dner8 rponds4 ,jonathas laissa chapper un sourire de contentement1 prit une bougie dont la lumire tremblotait dans l'obscurit profonde des immenses appartements de l'htel2 il conduisit son matre redevenu machine une vaste galerie et en ouvrit brusquement la porte4 ,aussitt ,raphal1 inond de lumire1 fut bloui1 surpris par un spectacle inou4 ,c'tait ses lustres chargs de bougies1 les fleurs les plus rares de sa serre artistement disposes1 une table tincelante d'argenterie1 d'or1 de nacre1 de porcelaines2 un repas royal1 fumant1 et dont les mets apptissants irritaient les houppes nerveuses du palais4 ,il vit ses amis convoqus1 mls des femmes pares et ravissantes1 la gorge nue1 les paules dcouvertes1 les chevelures pleines de fleurs1 les yeux brillants1 toutes de beauts diverses1 agaantes sous de voluptueux travestissements3 l'une avait dessin ses formes attrayantes par une jaquette irlandaise1 l'autre portait la basquina lascive des ,andalouses2 celle-ci demi-nue en ,diane chasseresse1 celle-l modeste et amoureuse sous le costume de mademoiselle de ,la ,vallire1 taient galement voues l'ivresse4 ,dans les regards de tous les convives brillaient la joie1 l'amour1 le plaisir4 ,au moment o la morte figure de ,raphal se montra dans l'ouverture de la porte1 une acclamation soudaine clata1 rapide1 rutilante comme les rayons de cette fte improvise4 ,les voix1 les parfums1 la lumire1 ces femmes d'une pntrante beaut frapprent tous ses sens1 rveillrent son apptit4 ,une dlicieuse musique1 cache dans un salon voisin1 couvrit par un torrent d'harmonie ce tumulte enivrant1 et complta cette trange vision4 ,raphal se sentit la main presse par une main chatouilleuse1 une main de femme dont les bras frais et blancs se levaient pour le serrer1 la main d',aquilina4 ,il comprit que ce tableau n'tait pas vague et fantastique comme les fugitives images de ses rves dcolors1 il poussa un cri sinistre1 ferma brusquement la porte1 et fltrit son vieux serviteur en le frappant au visage4 --,monstre1 tu as donc jur de me faire mourir8 s'cria-t-il4 ,puis1 tout palpitant du danger qu'il venait de courir1 il trouva des forces pour regagner sa chambre1 but une forte dose de sommeil1 et se coucha4 --,que diable6 dit ,jonathas en se relevant1 monsieur ,bianchon m'avait cependant bien ordonn de le distraire4 ,il tait environ minuit4 ,a cette heure1 ,raphal1 par un de ces caprices physiologiques1 l'tonnement et le dsespoir des sciences mdicales1 resplendissait de beaut pendant son sommeil4 ,un rose vif colorait ses joues blanches4 ,son front gracieux comme celui d'une jeune fille exprimait le gnie4 ,la vie tait en fleurs sur ce visage tranquille et repos4 ,vous eussiez dit d'un jeune enfant endormi sous la protection de sa mre4 ,son sommeil tait un bon sommeil1 sa bouche vermeille laissait passer un souffle gal et pur1 il souriait transport sans doute par un rve dans une belle vie4 ,peut-tre tait-il centenaire1 peut-tre ses petits-enfants lui souhaitaient-ils de longs jours2 peut-tre de son banc rustique1 sous le soleil1 assis sous le feuillage1 apercevait-il1 comme le prophte1 en haut de la montagne1 la terre promise1 dans un bienfaisant lointain6 --,te voil donc6 ,ces mots1 prononcs d'une voix argentine1 dissiprent les figures nuageuses de son sommeil4 ,a la lueur de la lampe1 il vit assise sur son lit sa ,pauline1 mais ,pauline embellie par l'absence et par la douleur4 ,raphal resta stupfait l'aspect de cette figure blanche comme les ptales d'une fleur des eaux1 et qui1 accompagne de longs cheveux noirs1 semblait encore plus noire dans l'ombre4 ,des larmes avaient trac leur route brillante sur ses joues1 et y restaient suspendues1 prtes tomber au moindre effort4 ,vtue de blanc1 la tte penche et foulant peine le lit1 elle tait l comme un ange descendu des cieux1 comme une apparition qu'un souffle pouvait faire disparatre4 --,ah6 j'ai tout oubli1 s'cria-t-elle au moment o ,raphal ouvrit les yeux4 ,je n'ai de voix que pour te dire3 ,je suis toi6 ,oui1 mon cur est tout amour4 ,ah6 jamais1 ange de ma vie1 tu n'as t si beau4 ,tes yeux foudroient4 ,mais je devine tout1 va6 ,tu as t chercher la sant sans moi1 tu me craignais444 ,eh bien4 --,fuis1 fuis1 laisse-moi1 rpondit enfin ,raphal d'une voix sourde4 ,mais va-t'en donc4 ,si tu restes l1 je meurs4 ,veux-tu me voir mourir8 --,mourir6 rpta-t-elle4 ,est-ce que tu peux mourir sans moi4 ,mourir1 mais tu es jeune6 ,mourir1 mais je t'aime6 ,mourir6 ajouta-t-elle d'une voix profonde et gutturale en lui prenant les mains par un mouvement de folie4 --,froides1 dit-elle4 ,est-ce une illusion8 ,raphal tira de dessous son chevet le lambeau de la ,peau de chagrin1 fragile et petit comme la feuille d'une pervenche1 et le lui montrant3--,pauline1 belle image de ma belle vie1 disons-nous adieu1 dit-il4 --,adieu8 rpta-t-elle d'un air surpris4 --,oui4 ,ceci est un talisman qui accomplit mes dsirs1 et reprsente ma vie4 ,vois ce qu'il m'en reste4 ,si tu me regardes encore1 je vais mourir444 ,la jeune fille crut ,valentin devenu fou1 elle prit le talisman1 et alla chercher la lampe4 claire par la lueur vacillante qui se projetait galement sur ,raphal et sur le talisman1 elle examina trs-attentivement et le visage de son amant et la dernire parcelle de la ,peau magique4 ,en la voyant belle de terreur et d'amour1 il ne fut plus matre de sa pense3 les souvenirs des scnes caressantes et des joies dlirantes de sa passion triomphrent dans son me depuis long-temps endormie1 et s'y rveillrent comme un foyer mal teint4 --,pauline1 viens6 ,pauline6 ,un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille1 ses yeux se dilatrent1 ses sourcils violemment tirs par une douleur inoue1 s'cartrent avec horreur1 elle lisait dans les yeux de ,raphal un de ces dsirs furieux1 jadis sa gloire elle2 et mesure que grandissait ce dsir1 la ,peau1 en se contractant1 lui chatouillait la main4 ,sans rflchir1 elle s'enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte4 --,pauline6 ,pauline6 cria le moribond en courant aprs elle1 je t'aime1 je t'adore1 je te veux6 ,je te maudis1 si tu ne m'ouvres6 ,je veux mourir toi6 ,par une force singulire1 dernier clat de vie1 il jeta la porte terre1 et vit sa matresse demi nue se roulant sur un canap4 ,pauline avait tent vainement de se dchirer le sein1 et pour se donner une prompte mort1 elle cherchait s'trangler avec son chle4--,si je meurs1 il vivra1 disait-elle en tchant vainement de serrer le nud4 ,ses cheveux taient pars1 ses paules nues1 ses vtements en dsordre1 et dans cette lutte avec la mort1 les yeux en pleurs1 le visage enflamm1 se tordant sous un horrible dsespoir1 elle prsentait ,raphal1 ivre d'amour1 mille beauts qui augmentrent son dlire2 il se jeta sur elle avec la lgret d'un oiseau de proie1 brisa le chle1 et voulut la prendre dans ses bras4 ,le moribond chercha des paroles pour exprimer le dsir qui dvorait toutes ses forces2 mais il ne trouva que les sons trangls du rle dans sa poitrine1 dont chaque respiration creuse plus avant1 semblait partir de ses entrailles4 ,enfin1 ne pouvant bientt plus former de sons1 il mordit ,pauline au sein4 ,jonathas se prsenta tout pouvant des cris qu'il entendait1 et tenta d'arracher la jeune fille le cadavre sur lequel elle s'tait accroupie dans un coin4 --,que demandez-vous6 dit-elle4 ,il est moi1 je l'ai tu1 ne l'avais-je pas prdit6 ,,pilogue4 ,et que devint ,pauline8 --,ah6 ,pauline1 bien4 tes-vous quelquefois rest par une douce soire d'hiver devant votre foyer domestique1 voluptueusement livr des souvenirs d'amour ou de jeunesse en contemplant les rayures produites par le feu sur un morceau de chne8 ,ici la combustion dessine les cases rouges d'un damier1 l elle miroite des velours2 de petites flammes bleues courent1 bondissent et jouent sur le fond ardent du brasier4 ,vient un peintre inconnu qui se sert de cette flamme2 par un artifice unique1 il trace au sein de ces flamboyantes teintes violettes ou empourpres une figure supernaturelle et d'une dlicatesse inoue1 phnomne fugitif que le hasard ne recommencera jamais3 c'est une femme aux cheveux emports par le vent1 et dont le profil respire une passion dlicieuse3 du feu dans le feu6 elle sourit1 elle expire1 vous ne la reverrez plus4 ,adieu fleur de la flamme1 adieu principe incomplet1 inattendu1 venu trop tt ou trop tard pour tre quelque beau diamant4 --,mais ,pauline8 --,vous n'y tes pas8 je recommence4 ,place6 place6 ,elle arrive1 la voici la reine des illusions1 la femme qui passe comme un baiser1 la femme vive comme un clair1 comme lui jaillie brlante du ciel1 l'tre incr1 tout1 esprit1 tout amour4 ,elle a revtu je ne sais quel corps de flamme1 ou pour elle la flamme s'est un moment anime6 ,les lignes de ses formes sont d'une puret qui vous dit qu'elle vient du ciel4 ,ne resplendit-elle pas comme un ange8 n'entendez-vous pas le frmissement arien de ses ailes8 ,plus lgre que l'oiseau1 elle s'abat prs de vous et ses terribles yeux fascinent2 sa douce1 mais puissante haleine attire vos lvres par une force magique2 elle fuit et vous entrane1 vous ne sentez plus la terre4 ,vous voulez passer une seule fois votre main chatouille1 votre main fanatise sur ce corps de neige1 froisser ses cheveux d'or1 baiser ses yeux tincelants4 ,une vapeur vous enivre1 une musique enchanteresse vous charme4 ,vous tressaillez de tous vos nerfs1 vous tes tout dsir1 tout souffrance4 ,o bonheur sans nom6 vous avez touch les lvres de cette femme2 mais tout coup une atroce douleur vous rveille4 ,ha6 ha6 votre tte a port sur l'angle de votre lit1 vous en avez embrass l'acajou brun1 les dorures froides1 quelque bronze1 un amour en cuivre4 --,mais1 monsieur1 ,pauline6 --,encore6 coutez4 ,par une belle matine1 en partant de ,tours1 un jeune homme embarqu sur la ,ville d',angers tenait dans sa main la main d'une jolie femme4 ,unis ainsi1 tous deux admirrent long-temps1 au-dessus des larges eaux de la ,loire1 une blanche figure1 artificiellement close au sein du brouillard comme un fruit des eaux et du soleil1 ou comme un caprice des nues et de l'air4 ,tour tour ondine ou sylphide1 cette fluide crature voltigeait dans les airs comme un mot vainement cherch qui court dans la mmoire sans se laisser saisir2 elle se promenait entre les les1 elle agitait sa tte travers les hauts peupliers2 puis devenue gigantesque elle faisait ou resplendir les mille plis de sa robe1 ou briller l'aurole dcrite par le soleil autour de son visage2 elle planait sur les hameaux1 sur les collines1 et semblait dfendre au bateau vapeur de passer devant le chteau d',uss4 ,vous eussiez dit le fantme de la ,dame des belles ,cousines qui voulait protger son pays contre les invasions modernes4 --,bien1 je comprends1 ainsi de ,pauline4 ,mais ,fdora8 --,oh6 ,fdora1 vous la rencontrerez4 ,elle tait hier aux ,bouffons1 elle ira ce soir l',opra1 elle est partout4 ,paris1 #ahcj-ca4 ,j,,sus-,,christ ,,en ,,flandre4 ,a ,,marceline ,,desbordes-,,valmore1 ,a vous1 fille de la ,flandre1 et qui en tes une des gloires modernes1 cette nave tradition des ,flandres4 ,,de ,,balzac4 ,a une poque assez indtermine de l'histoire brabanonne1 les relations entre l'le de ,cadzant et les ctes de la ,flandre taient entretenues par une barque destine au passage des voyageurs4 ,capitale de l'le1 ,midelbourg1 plus tard si clbre dans les annales du protestantisme1 comptait peine deux ou trois cents feux4 ,la riche ,ostende tait un havre inconnu1 flanqu d'une bourgade chtivement peuple par quelques pcheurs1 par de pauvres ngociants et par des corsaires impunis4 ,nanmoins le bourg d',ostende1 compos d'une vingtaine de maisons et de trois cents cabanes1 chaumines ou taudis construits avec des dbris de navires naufrags jouissait d'un gouverneur1 d'une milice1 de fourches patibulaires1 d'un couvent1 d'un bourgmestre1 enfin de tous les organes d'une civilisation avance4 ,qui rgnait alors en ,brabant1 en ,flandre1 en ,belgique8 ,sur ce point1 la tradition est muette4 ,avouons-le8 cette histoire se ressent trangement du vague1 de l'incertitude1 du merveilleux que les orateurs favoris des veilles flamandes se sont amuss maintes fois rpandre dans leurs gloses aussi diverses de posie que contradictoires par les dtails4 ,dite d'ge en ge1 rpte de foyer en foyer par les aeules1 par les conteurs de jour et de nuit1 cette chronique a reu de chaque sicle une teinte diffrente4 ,semblable ces monuments arrangs suivant le caprice des architectures de chaque poque1 mais dont les masses noires et frustes plaisent aux potes1 elle ferait le dsespoir des commentateurs1 des plucheurs de mots1 de faits et de dates4 ,le narrateur y croit1 comme tous les esprits superstitieux de la ,flandre y ont cru1 sans en tre ni plus doctes ni plus infirmes4 ,seulement1 dans l'impossibilit de mettre en harmonie toutes les versions1 voici le fait dpouill peut-tre de sa navet romanesque impossible reproduire1 mais avec ses hardiesses que l'histoire dsavoue1 avec sa moralit que la religion approuve1 son fantastique1 fleur d'imagination1 son sens cach dont peut s'accommoder le sage4 ,a chacun sa pture et le soin de trier le bon grain de l'ivraie4 ,la barque qui servait passer les voyageurs de l'le de ,cadzant ,ostende allait quitter le village4 ,avant de dtacher la chane de fer qui retenait sa chaloupe une pierre de la petite jete o l'on s'embarquait1 le patron donna du cor plusieurs reprises1 afin d'appeler les retardataires1 car ce voyage tait son dernier4 ,la nuit approchait1 les derniers feux du soleil couchant permettaient peine d'apercevoir les ctes de ,flandre et de distinguer dans l'le les passagers attards1 errant soit le long des murs en terre dont les champs taient environns1 soit parmi les hauts joncs des marais4 ,la barque tait pleine1 un cri s'leva3 --,qu'attendez-vous8 ,partons4 ,en ce moment1 un homme apparut quelques pas de la jete2 le pilote1 qui ne l'avait entendu ni venir1 ni marcher1 fut assez surpris de le voir4 ,ce voyageur semblait s'tre lev de terre tout coup1 comme un paysan qui se serait couch dans un champ en attendant l'heure du dpart et que la trompette aurait rveill4 tait-ce un voleur8 tait-ce quelque homme de douane ou de police8 ,quand il arriva sur la jete o la barque tait amarre1 sept personnes places debout l'arrire de la chaloupe s'empressrent de s'asseoir sur les bancs1 afin de s'y trouver seules et de ne pas laisser l'tranger se mettre avec elles4 ,ce fut une pense instinctive et rapide1 une de ces penses d'aristocratie qui viennent au cur des gens riches4 ,quatre de ces personnages appartenaient la plus haute noblesse des ,flandres4 ,d'abord un jeune cavalier1 accompagn de deux beaux lvriers et portant sur ses cheveux longs une toque orne de pierreries1 faisait retentir ses perons dors et frisait de temps en temps sa moustache avec impertinence1 en jetant des regards ddaigneux au reste de l'quipage4 ,une altire demoiselle tenait un faucon sur son poing1 et ne parlait qu' sa mre ou un ecclsiastique du haut rang1 leur parent sans doute4 ,ces personnes faisaient grand bruit et conversaient ensemble1 comme si elles eussent t seules dans la barque4 ,nanmoins1 auprs d'elles se trouvait un homme trs-important dans le pays1 un gros bourgeois de ,bruges1 envelopp dans un grand manteau4 ,son domestique1 arm jusqu'aux dents1 avait mis prs de lui deux sacs pleins d'argent4 ,a ct d'eux se trouvait encore un homme de science1 docteur l'universit de ,louvain1 flanqu de son clerc4 ,ces gens1 qui se mprisaient les uns les autres1 taient spars de l'avant par le banc des rameurs4 ,lorsque le passager en retard mit le pied dans la barque1 il jeta un regard rapide sur l'arrire1 n'y vit pas de place1 et alla en demander une ceux qui se trouvaient sur l'avant du bateau4 ,ceux-l taient de pauvres gens4 ,a l'aspect d'un homme tte nue1 dont l'habit et le haut-de-chausses en camelot brun1 dont le rabat en toile de lin empes n'avaient aucun ornement1 qui ne tenait la main ni toque ni chapeau1 sans bourse ni pe la ceinture1 tous le prirent pour un bourgmestre sr de son autorit1 bourgmestre bon homme et doux comme quelques-uns de ces vieux ,flamands dont la nature et le caractre ingnus nous ont t si bien conservs par les peintres du pays4 ,les pauvres passagers accueillirent alors l'inconnu par des dmonstrations respectueuses qui excitrent des railleries chuchotes entre les gens de l'arrire4 ,un vieux soldat1 homme de peine et de fatigue1 donna sa place sur le banc l'tranger1 s'assit au bord de la barque1 et s'y maintint en quilibre par la manire dont il appuya ses pieds contre une de ces traverses de bois qui1 semblables aux artes d'un poisson servent lier les planches des bateaux4 ,une jeune femme1 mre d'un petit enfant1 et qui paraissait appartenir la classe ouvrire d',ostende1 se recula pour faire assez de place au nouveau venu4 ,ce mouvement n'accusa ni servilit1 ni ddain4 ,ce fut un de ces tmoignages d'obligeance par lesquels les pauvres gens1 habitus connatre le prix d'un service et les dlices de la fraternit1 rvlent la franchise et le naturel de leurs mes1 si naves dans l'expression de leurs qualits et de leurs dfauts2 aussi l'tranger les remercia-t-il par un geste plein de noblesse4 ,puis il s'assit entre cette jeune mre et le vieux soldat4 ,derrire lui se trouvaient un paysan et son fils1 g de dix ans4 ,une pauvresse ayant un bissac presque vide1 vieille et ride1 en haillons1 type de malheur et d'insouciance1 gisait sur le bec de la barque1 accroupie dans un gros paquet de cordages4 ,un des rameurs1 vieux marinier1 qui l'avait connue belle et riche1 l'avait fait entrer1 suivant l'admirable diction du peuple1 pour l'amour de ,dieu4 --,grand merci1 ,thomas1 avait dit la vieille1 je dirai pour toi ce soir deux ,pater et deux ,ave dans ma prire4 ,le patron donna du cor encore une fois1 regarda la campagne muette1 jeta la chane dans un bateau1 courut le long du bord jusqu'au gouvernail1 en prit la barre1 resta debout2 puis1 aprs avoir contempl le ciel1 il dit d'une voix forte ses rameurs1 quand ils furent en pleine mer3--,ramez1 ramez fort1 et dpchons6 la mer sourit un mauvais grain1 la sorcire6 ,je sens la houle au mouvement du gouvernail1 et l'orage mes blessures4 ,ces paroles1 dites en termes de marine1 espce de langue intelligible seulement pour des oreilles accoutumes au bruit des flots1 imprimrent aux rames un mouvement prcipit1 mais toujours cadenc2 mouvement unanime1 diffrent de la manire de ramer prcdente1 comme le trot d'un cheval l'est de son galop4 ,le beau monde assis l'arrire prit plaisir voir tous ces bras nerveux1 ces visages bruns aux yeux de feu1 ces muscles tendus1 et ces diffrentes forces humaines agissant de concert1 pour leur faire traverser le dtroit moyennant un faible page4 ,loin de dplorer cette misre1 ils se montrrent les rameurs en riant des expressions grotesques que la manuvre imprimait leurs physionomies tourmentes4 ,a l'avant1 le soldat1 le paysan et la vieille contemplaient les mariniers avec cette espce de compassion naturelle aux gens qui1 vivant de labeur1 connaissent les rudes angoisses et les fivreuses fatigues du travail4 ,puis1 habitus la vie en plein air1 tous avaient compris1 l'aspect du ciel1 le danger qui les menaait1 tous taient donc srieux4 ,la jeune mre berait son enfant1 en lui chantant une vieille hymne d'glise pour l'endormir4 --,si nous arrivons1 dit le soldat au paysan1 le bon ,dieu aura mis de l'enttement nous laisser en vie4 --,ah6 il est le matre1 rpondit la vieille2 mais je crois que son bon plaisir est de nous appeler prs de lui4 ,voyez l-bas cette lumire8 ,et1 par un geste de tte1 elle montrait le couchant1 o des bandes de feu tranchaient vivement sur des nuages bruns nuancs de rouge qui semblaient bien prs de dchaner quelque vent furieux4 ,la mer faisait entendre un murmure sourd1 une espce de mugissement intrieur1 assez semblable la voix d'un chien quand il ne fait que gronder4 ,aprs tout1 ,ostende n'tait pas loin4 ,en ce moment1 le ciel et la mer offraient un de ces spectacles auxquels il est peut-tre impossible la peinture comme la posie de donner plus de dure qu'ils n'en ont rellement4 ,les crations humaines veulent des contrastes puissants4 ,aussi les artistes demandent-ils ordinairement la nature ses phnomnes les plus brillants1 dsesprant sans doute de rendre la grande et belle posie de son allure ordinaire1 quoique l'me humaine soit souvent aussi profondment remue dans le calme que dans le mouvement1 et par le silence autant que par la tempte4 ,il y eut un moment o1 sur la barque1 chacun se tut et contempla la mer et le ciel1 soit par pressentiment1 soit pour obir cette mlancolie religieuse qui nous saisit presque tous l'heure de la prire1 la chute du jour1 l'instant o la nature se tait1 o les cloches parlent4 ,la mer jetait une lueur blanche et blafarde1 mais changeante et semblable aux couleurs de l'acier4 ,le ciel tait gnralement gristre4 ,a l'ouest1 de longs espaces troits simulaient des flots de sang1 tandis qu' l'orient des lignes tincelantes1 marques comme par un pinceau fin1 taient spares par des nuages plisss comme des rides sur le front d'un vieillard4 ,ainsi1 la mer et le ciel offraient partout un fond terne1 tout en demi-teintes1 qui faisait ressortir les feux sinistres du couchant4 ,cette physionomie de la nature inspirait un sentiment terrible4 ,s'il est permis de glisser les audacieux tropes du peuple dans la langue crite1 on rpterait ce que disait le soldat1 que le temps tait en droute1 ou1 ce que lui rpondit le paysan1 que le ciel avait la mine d'un bourreau4 ,le vent s'leva tout coup vers le couchant1 et le patron1 qui ne cessait de consulter la mer1 la voyant s'enfler l'horizon1 s'cria3--,hau6 hau6 ,a ce cri1 les matelots s'arrtrent aussitt et laissrent nager leurs rames4 --,le patron a raison1 dit froidement ,thomas quand la barque porte en haut d'une norme vague redescendit comme au fond de la mer entr'ouverte4 ,a ce mouvement extraordinaire1 cette colre soudaine de l',ocan1 les gens de l'arrire devinrent blmes1 et jetrent un cri terrible3--,nous prissons6 --,oh6 pas encore1 leur rpondit tranquillement le patron4 ,en ce moment1 les nues se dchirrent sous l'effort du vent1 prcisment au-dessus de la barque4 ,les masses grises s'tant tales avec une sinistre promptitude l'orient et au couchant1 la lueur du crpuscule y tomba d'aplomb par une crevasse due au vent d'orage1 et permit d'y voir les visages4 ,les passagers1 nobles ou riches1 mariniers et pauvres1 restrent un moment surpris l'aspect du dernier venu4 ,ses cheveux d'or1 partags en deux bandeaux sur son front tranquille et serein1 retombaient en boucles nombreuses sur ses paules1 en dcoupant sur la grise atmosphre une figure sublime de douceur et o rayonnait l'amour divin4 ,il ne mprisait pas la mort1 il tait certain de ne pas prir4 ,mais si d'abord les gens de l'arrire oublirent un instant la tempte dont l'implacable fureur les menaait1 ils revinrent bientt leurs sentiments d'gosme et aux habitudes de leur vie4 --,est-il heureux1 ce stupide bourgmestre1 de ne pas s'apercevoir du danger que nous courons tous6 ,il est l comme un chien1 et mourra sans agonie1 dit le docteur4 ,a peine avait-il dit cette phrase assez judicieuse1 que la tempte dchana ses lgions4 ,les vents soufflrent de tous les cts1 la barque tournoya comme une toupie1 et la mer y entra4 --,oh6 mon pauvre enfant6 mon enfant6 ,qui sauvera mon enfant8 s'cria la mre d'une voix dchirante4 --,vous-mme1 rpondit l'tranger4 ,le timbre de cet organe pntra le cur de la jeune femme1 il y mit un espoir2 elle entendit cette suave parole malgr les sifflements de l'orage1 malgr les cris pousss par les passagers4 --,sainte ,vierge de ,bon-,secours1 qui tes ,anvers1 je vous promets mille livres de cire et une statue1 si vous me tirez de l1 s'cria le bourgeois genoux sur des sacs d'or4 --,la ,vierge n'est pas plus ,anvers qu'ici1 lui rpondit le docteur4 --,elle est dans le ciel1 rpliqua une voix qui semblait sortir de la mer4 --,qui donc a parl8 --,c'est le diable1 s'cria le domestique1 il se moque de la ,vierge d',anvers4 --,laissez-moi donc l votre sainte ,vierge1 dit le patron aux passagers4 ,empoignez-moi les copes et videz-moi l'eau de la barque4 ,et vous autres1 reprit-il en s'adressant aux matelots1 ramez ferme6 ,nous avons un moment de rpit1 au nom du diable qui vous laisse en ce monde1 soyons nous-mmes notre providence4 ,ce petit canal est furieusement dangereux1 on le sait1 voil trente ans que je le traverse4 ,est-ce de ce soir que je me bats avec la tempte8 ,puis1 debout son gouvernail1 le patron continua de regarder alternativement sa barque1 la mer et le ciel4 --,il se moque toujours de tout1 le patron1 dit ,thomas voix basse4 --,dieu nous laissera-t-il mourir avec ces misrables8 demanda l'orgueilleuse jeune fille au beau cavalier4 --,non1 non1 noble demoiselle4 coutez-moi8 ,il l'attira par la taille1 et lui parlant l'oreille3--,je sais nager1 n'en dites rien6 ,je vous prendrai par vos beaux cheveux1 et vous conduirai doucement au rivage2 mais je ne puis sauver que vous4 ,la demoiselle regarda sa vieille mre4 ,la dame tait genoux et demandait quelque absolution l'vque qui ne l'coutait pas4 ,le chevalier lut dans les yeux de sa belle matresse un faible sentiment de pit filiale1 et lui dit d'une voix sourde3--,soumettez-vous aux volonts de ,dieu6 ,s'il veut appeler votre mre lui1 ce sera sans doute pour son bonheur444 en l'autre monde1 ajouta-t-il d'une voix encore plus basse4--,et pour le ntre en celui-ci1 pensa-t-il4 ,la dame de ,rupelmonde possdait sept fiefs1 outre la baronnie de ,gvres4 ,la demoiselle couta la voix de sa vie1 les intrts de son amour parlant par la bouche du bel aventurier1 jeune mcrant qui hantait les glises1 o il cherchait une proie1 une fille marier ou de beaux deniers comptants4 ,l'vque bnissait les flots1 et leur ordonnait de se calmer en dsespoir de cause2 il songeait sa concubine qui l'attendait avec quelque dlicat festin1 qui peut-tre en ce moment se mettait au bain1 se parfumait1 s'habillait de velours1 ou faisait agrafer ses colliers et ses pierreries4 ,loin de songer aux pouvoirs de la sainte glise1 et de consoler ces chrtiens en les exhortant se confier ,dieu1 l'vque pervers mlait des regrets mondains et des paroles d'amour aux saintes paroles du brviaire4 ,la lueur qui clairait ces ples visages permit de voir leurs diverses expressions1 quand la barque1 enleve dans les airs par une vague1 puis rejete au fond de l'abme1 puis secoue comme une feuille frle1 jouet de la bise en automne1 craqua dans sa coque et parut prs de se briser4 ,ce fut alors des cris horribles1 suivis d'affreux silences4 ,l'attitude des personnes assises l'avant du bateau contrasta singulirement avec celle des gens riches ou puissants4 ,la jeune mre serrait son enfant contre son sein chaque fois que les vagues menaaient d'engloutir la fragile embarcation2 mais elle croyait l'esprance que lui avait jete au cur la parole dite par l'tranger2 chaque fois1 elle tournait ses regards vers cet homme1 et puisait dans son visage une foi nouvelle1 la foi forte d'une femme faible1 la foi d'une mre4 ,vivant par la parole divine1 par la parole d'amour chappe cet homme1 la nave crature attendait avec confiance l'excution de cette espce de promesse1 et ne redoutait presque plus le pril4 ,clou sur le bord de la chaloupe1 le soldat ne cessait de contempler cet tre singulier sur l'impassibilit duquel il modelait sa figure rude et basane en dployant son intelligence et sa volont1 dont les puissants ressorts s'taient peu vicis pendant le cours d'une vie passive et machinale2 jaloux de se montrer tranquille et calme autant que ce courage suprieur1 il finit par s'identifier1 son insu peut-tre1 au principe secret de cette puissance intrieure4 ,puis son admiration devint un fanatisme instinctif1 un amour sans bornes1 une croyance en cet homme1 semblable l'enthousiasme que les soldats ont pour leur chef1 quand il est homme de pouvoir1 environn par l'clat des victoires1 et qu'il marche au milieu des clatants prestiges du gnie4 ,la vieille pauvresse disait voix basse3--,ah6 pcheresse infme que je suis6 ,ai-je souffert assez pour expier les plaisirs de ma jeunesse8 ,ah6 pourquoi1 malheureuse1 as-tu men la belle vie d'une ,galloise1 as-tu mang le bien de ,dieu avec des gens d'glise1 le bien des pauvres avec les toronniers et maltliers8 ,ah6 j'ai eu grand tort4 ,o mon ,dieu6 mon ,dieu6 laissez-moi finir mon enfer sur cette terre de malheur4 ,ou bien3--,sainte ,vierge1 mre de ,dieu1 prenez piti de moi6 --,consolez-vous1 la mre1 le bon ,dieu n'est pas un lombard4 ,quoique j'aie tu1 peut-tre tort et travers1 les bons et les mauvais1 je ne crains pas la rsurrection4 --,ah6 monsieur l'anspessade1 sont-elles heureuses1 ces belles dames1 d'tre auprs d'un vque1 d'un saint homme6 reprit la vieille1 elles auront l'absolution de leurs pchs4 ,oh6 si je pouvais entendre la voix d'un prtre me disant3--,vos pchs vous seront remis1 je le croirais6 ,l'tranger se tourna vers elle1 et son regard charitable la fit tressaillir4 --,ayez la foi1 lui dit-il1 et vous serez sauve4 --,que ,dieu vous rcompense1 mon bon ,seigneur1 lui rpondit-elle4 ,si vous dites vrai1 j'irai pour vous et pour moi en plerinage ,notre-,dame-de-,lorette1 pieds nus4 ,les deux paysans1 le pre et le fils1 restaient silencieux1 rsigns et soumis la volont de ,dieu1 en gens accoutums suivre instinctivement1 comme les animaux1 le branle donn la ,nature4 ,ainsi1 d'un ct les richesses1 l'orgueil1 la science1 la dbauche1 le crime1 toute la socit humaine telle que la font les arts1 la pense1 l'ducation1 le monde et ses lois2 mais aussi1 de ce ct seulement1 les cris1 la terreur1 mille sentiments divers combattus par des doutes affreux1 l1 seulement1 les angoisses de la peur4 ,puis1 au-dessus de ces existences1 un homme puissant1 le patron de la barque1 ne doutant de rien1 le chef1 le roi fataliste1 se faisant sa propre providence et criant3--,sainte cope6444 et non pas3--,sainte ,vierge6444 enfin1 dfiant l'orage et luttant avec la mer corps corps4 ,a l'autre bout de la nacelle1 des faibles6444 la mre berant dans son sein un petit enfant qui souriait l'orage2 une fille1 jadis joyeuse1 maintenant livre d'horribles remords2 un soldat cribl de blessures1 sans autre rcompense que sa vie mutile pour prix d'un dvouement infatigable2 il avait peine un morceau de pain tremp de pleurs2 nanmoins il se riait de tout et marchait sans soucis1 heureux quand il noyait sa gloire au fond d'un pot de bire ou qu'il la racontait des enfants qui l'admiraient4 ,il commettait gaiement ,dieu le soin de son avenir2 enfin1 deux paysans1 gens de peine et de fatigue1 le travail incarn1 le labeur dont vivait le monde4 ,ces simples cratures taient insouciantes de la pense et de ses trsors1 mais prtes les abmer dans une croyance1 ayant la foi d'autant plus robuste qu'elles n'avaient jamais rien discut1 ni analys2 natures vierges o la conscience tait reste pure et le sentiment puissant2 le remords1 le malheur1 l'amour1 le travail avaient exerc1 purifi1 concentr1 dcupl1 leur volont1 la seule chose qui1 dans l'homme1 ressemble ce que les savants nomment une me4 ,quand la barque1 conduite par la miraculeuse adresse du pilote1 arriva presque en vue d',ostende1 cinquante pas du rivage1 elle en fut repousse par une convulsion de la tempte1 et chavira soudain4 ,l'tranger au lumineux visage dit alors ce petit monde de douleur3--,ceux qui ont la foi seront sauvs2 qu'ils me suivent6 ,cet homme se leva1 marcha d'un pas ferme sur les flots4 ,aussitt la jeune mre prit son enfant dans ses bras et marcha prs de lui sur la mer4 ,le soldat se dressa soudain en disant dans son langage de navet3--,ah6 nom d'une pipe6 je te suivrais au diable4 ,puis1 sans paratre tonn1 il marcha sur la mer4 ,la vieille pcheresse1 croyant la toute-puissance de ,dieu1 suivit l'homme et marcha sur la mer4 ,les deux paysans se dirent3--,puisqu'ils marchent sur l'eau1 pourquoi ne ferions-nous pas comme eux8 ,ils se levrent et coururent aprs eux en marchant sur la mer4 ,thomas voulut les imiter2 mais sa foi chancelant1 il tomba plusieurs fois dans la mer1 se releva2 puis1 aprs trois preuves1 il marcha sur la mer4 ,l'audacieux pilote s'tait attach comme un rmora sur le plancher de sa barque4 ,l'avare avait eu la foi et s'tait lev2 mais il voulut emporter son or1 et son or l'emporta au fond de la mer4 ,se moquant du charlatan et des imbciles qui l'coutaient1 au moment o il vit l'inconnu proposant aux passagers de marcher sur la mer1 le savant se prit rire et fut englouti par l'ocan4 ,la jeune fille fut entrane dans l'abme par son amant4 ,l'vque et la vieille dame allrent au fond1 lourds de crimes1 peut-tre1 mais plus lourds encore d'incrdulit1 de confiance en de fausses images1 lourds de dvotion1 lgers d'aumnes et de vraie religion4 ,la troupe fidle qui foulait d'un pied ferme et sec la plaine des eaux courrouces entendait autour d'elle les horribles sifflements de la tempte4 ,d'normes lames venaient se briser sur son chemin4 ,une force invincible coupait l'ocan4 ,a travers le brouillard1 ces fidles apercevaient dans le lointain1 sur le rivage1 une petite lumire faible qui tremblottait par la fentre d'une cabane de pcheurs4 ,chacun1 en marchant courageusement vers cette lueur1 croyait entendre son voisin criant travers les mugissements de la mer3--,courage6 ,et cependant1 attentif son danger1 personne ne disait mot4 ,ils atteignirent ainsi le bord de la mer4 ,quand ils furent tous assis au foyer du pcheur1 ils cherchrent en vain leur guide lumineux4 ,assis sur le haut d'un rocher1 au bas duquel l'ouragan jeta le pilote attach sur sa planche par cette force que dploient les marins aux prises avec la mort1 l',,homme descendit1 recueillit le naufrag presque bris2 puis il dit en tendant une main secourable sur sa tte3 ,bon pour cette fois-ci1 mais n'y revenez plus1 ce serait d'un trop mauvais exemple4 ,il prit le marin sur ses paules et le porta jusqu' la chaumire du pcheur4 ,il frappa pour le malheureux1 afin qu'on lui ouvrt la porte de ce modeste asile1 puis le ,sauveur disparut4 ,en cet endroit1 fut bti1 pour les marins1 le couvent de la ,merci1 o se vit longtemps l'empreinte que les pieds de ,jsus-,christ avaient1 dit-on1 laisse sur le sable4 ,en #agic1 lors de l'entre des ,franais en ,belgique1 des moines emportrent cette prcieuse relique1 l'attestation de la dernire visite que ,jsus ait fait la ,terre4 ,ce fut l que1 fatigu de vivre1 je me trouvais quelque temps aprs la rvolution de #ahcj4 ,si vous m'eussiez demand la raison de mon dsespoir1 il m'aurait t presque impossible de la dire1 tant mon me tait devenue molle et fluide4 ,les ressorts de mon intelligence se dtendaient sous la brise d'un vent d'ouest4 ,le ciel versait un froid noir1 et les nues brunes qui passaient au-dessus de ma tte donnaient une expression sinistre la nature4 ,l'immensit de la mer1 tout me disait3--,mourir aujourd'hui1 mourir demain1 ne faudra-t-il pas toujours mourir8 et1 alors444 ,j'errais donc en pensant un avenir douteux1 mes esprances dchues4 ,en proie ces ides funbres1 j'entrai machinalement dans cette glise du couvent1 dont les tours grises m'apparaissaient alors comme des fantmes travers les brumes de la mer4 ,je regardai sans enthousiasme cette fort de colonnes assembles dont les chapiteaux feuillus soutiennent des arcades lgres1 lgant labyrinthe4 ,je marchai tout insouciant dans les nefs latrales qui se droulaient devant moi comme des portiques tournant sur eux-mmes4 ,la lumire incertaine d'un jour d'automne permettait peine de voir en haut des votes les clefs sculptes1 les nervures dlicates qui dessinaient si purement les angles de tous les cintres gracieux4 ,les orgues taient muettes4 ,le bruit seul de mes pas rveillait les graves chos cachs dans les chapelles noires4 ,je m'assis auprs d'un des quatre piliers qui soutiennent la coupole1 prs du chur4 ,de l1 je pouvais saisir l'ensemble de ce monument que je contemplai sans y attacher aucune ide4 ,l'effet mcanique de mes yeux me faisait seul embrasser le ddale imposant de tous les piliers1 les roses immenses miraculeusement attaches comme des rseaux au-dessus des portes latrales ou du grand portail1 les galeries ariennes o de petites colonnes menues sparaient les vitraux enchsss par des arcs1 par des trfles ou par des fleurs1 joli filigrane en pierre4 ,au fond du chur1 un dme de verre tincelait comme s'il tait bti de pierres prcieuses habilement serties4 ,a droite et gauche1 deux nefs profondes opposaient cette vote1 tour tour blanche et colorie1 leurs ombres noires au sein desquelles se dessinaient faiblement les fts indistincts de cent colonnes gristres4 ,a force de regarder ces arcades merveilleuses1 ces arabesques1 ces festons1 ces spirales1 ces fantaisies sarrasines qui s'entrelaaient les unes dans les autres1 bizarrement claires1 mes perceptions devinrent confuses4 ,je me trouvai1 comme sur la limite des illusions et de la ralit1 pris dans les piges de l'optique et presque tourdi par la multitude des aspects4 ,insensiblement ces pierres dcoupes se voilrent1 je ne les vis plus qu' travers un nuage form par une poussire d'or1 semblable celle qui voltige dans les bandes lumineuses traces par un rayon de soleil dans une chambre4 ,au sein de cette atmosphre vaporeuse qui rendit toutes les formes indistinctes1 la dentelle des roses resplendit tout coup4 ,chaque nervure1 chaque arte sculpte1 le moindre trait s'argenta4 ,le soleil alluma des feux dans les vitraux dont les riches couleurs scintillrent4 ,les colonnes s'agitrent1 leurs chapiteaux s'branlrent doucement4 ,un tremblement caressant disloqua l'difice1 dont les frises se remurent avec de gracieuses prcautions4 ,plusieurs gros piliers eurent des mouvements graves comme est la danse d'une douairire qui1 sur la fin d'un bal1 complte par complaisance les quadrilles4 ,quelques colonnes minces et droites se mirent rire et sauter1 pares de leurs couronnes de trfles4 ,des cintres pointus se heurtrent avec les hautes fentres longues et grles1 semblables ces dames du ,moyen-ge qui portaient les armoiries de leurs maisons peintes sur leurs robes d'or4 ,la danse de ces arcades mitres avec ces lgantes croises ressemblait aux luttes d'un tournoi4 ,bientt chaque pierre vibra dans l'glise1 mais sans changer de place4 ,les orgues parlrent1 et me firent entendre une harmonie divine laquelle se mlrent des voix d'anges1 musique inoue1 accompagne par la sourde basse-taille des cloches dont les tintements annoncrent que les deux tours colossales se balanaient sur leurs bases carres4 ,ce sabbat trange me sembla la chose du monde la plus naturelle1 et je ne m'en tonnai pas aprs avoir vu ,charles ,x terre4 ,j'tais moi-mme doucement agit comme sur une escarpolette qui me communiquait une sorte de plaisir nerveux1 et il me serait impossible d'en donner une ide4 ,cependant1 au milieu de cette chaude bacchanale1 le chur de la cathdrale me parut froid comme si l'hiver y et rgn4 ,j'y vis une multitude de femmes vtues de blanc1 mais immobiles et silencieuses4 ,quelques encensoirs rpandirent une odeur douce qui pntra mon me en la rjouissant4 ,les cierges flamboyrent4 ,le lutrin1 aussi gai qu'un chantre pris de vin1 sauta comme un chapeau chinois4 ,je compris que la cathdrale tournait sur elle-mme avec tant de rapidit que chaque objet semblait y rester sa place4 ,le ,christ colossal1 fix sur l'autel1 me souriait avec une malicieuse bienveillance qui me rendit craintif1 je cessai de le regarder pour admirer dans le lointain une bleutre vapeur qui se glissa travers les piliers1 en leur imprimant une grce indescriptible4 ,enfin plusieurs ravissantes figures de femmes s'agitrent dans les frises4 ,les enfants qui soutenaient de grosses colonnes1 battirent eux-mmes des ailes4 ,je me sentis soulev par une puissance divine qui me plongea dans une joie infinie1 dans une extase molle et douce4 ,j'aurais1 je crois1 donn ma vie pour prolonger la dure de cette fantasmagorie1 quand tout coup une voix criarde me dit l'oreille3--,rveille-toi1 suis-moi6 ,une femme dessche me prit la main et me communiqua le froid le plus horrible aux nerfs4 ,ses os se voyaient travers la peau ride de sa figure blme et presque verdtre4 ,cette petite vieille froide portait une robe noire trane dans la poussire1 et gardait son cou quelque chose de blanc que je n'osais examiner4 ,ses yeux fixes1 levs vers le ciel1 ne laissaient voir que le blanc des prunelles4 ,elle m'entranait travers l'glise et marquait son passage par des cendres qui tombaient de sa robe4 ,en marchant1 ses os claqurent comme ceux d'un squelette4 ,a mesure que nous marchions1 j'entendais derrire moi le tintement d'une clochette dont les sons pleins d'aigreur retentirent dans mon cerveau1 comme ceux d'un harmonica4 --,il faut souffrir1 il faut souffrir1 me disait-elle4 ,nous sortmes de l'glise1 et traversmes les rues les plus fangeuses de la ville2 puis1 elle me fit entrer dans une maison noire o elle m'attira en criant de sa voix1 dont le timbre tait fl comme celui d'une cloche casse3--,dfends-moi1 dfends-moi6 ,nous montmes un escalier tortueux4 ,quand elle eut frapp une porte obscure1 un homme muet1 semblable aux familiers de l'inquisition1 ouvrit cette porte4 ,nous nous trouvmes bientt dans une chambre tendue de vieilles tapisseries troues1 pleine de vieux linges1 de mousselines fanes1 de cuivres dors4 --,voil d'ternelles richesses1 dit-elle4 ,je frmis d'horreur en voyant alors distinctement la lueur d'une longue torche et de deux cierges1 que cette femme devait tre rcemment sortie d'un cimetire4 ,elle n'avait pas de cheveux4 ,je voulus fuir1 elle fit mouvoir son bras de squelette et m'entoura d'un cercle de fer arm de pointes4 ,a ce mouvement1 un cri pouss par des millions de voix1 le hurrah des morts1 retentit prs de nous6 --,je veux te rendre heureux jamais1 dit-elle4 ,tu es mon fils6 ,nous tions assis devant un foyer dont les cendres taient froides4 ,alors la petite vieille me serra la main si fortement que je dus rester l4 ,je la regardai fixement1 et tchai de deviner l'histoire de sa vie en examinant les nippes au milieu desquelles elle croupissait4 ,mais existait-elle8 ,c'tait vraiment un mystre4 ,je voyais bien que jadis elle avait d tre jeune et belle1 pare de toutes les grces de la simplicit1 vritable statue grecque au front virginal4 --,ah6 ah6 lui dis-je1 maintenant je te reconnais4 ,malheureuse1 pourquoi t'es-tu prostitue aux hommes8 ,dans l'ge des passions1 devenue riche1 tu as oubli ta pure et suave jeunesse1 tes dvouements sublimes1 tes murs innocentes1 tes croyances fcondes1 et tu as abdiqu ton pouvoir primitif1 ta suprmatie tout intellectuelle pour les pouvoirs de la chair4 ,quittant tes vtements de lin1 ta couche de mousse1 tes grottes claires par de divines lumires tu as tincel de diamants1 de luxe et de luxure4 ,hardie1 fire1 voulant tout1 obtenant tout et renversant tout sur ton passage1 comme une prostitue en vogue qui court au plaisir1 tu as t sanguinaire comme une reine hbte de volont4 ,ne te souviens-tu pas d'avoir t souvent stupide par moments4 ,puis tout coup merveilleusement intelligente1 l'exemple de l',art sortant d'une orgie4 ,pote1 peintre1 cantatrice1 aimant les crmonies splendides1 tu n'as peut-tre protg les arts que par caprice1 et seulement pour dormir sous des lambris magnifiques8 ,un jour1 fantasque et insolente1 toi qui devais tre chaste et modeste1 n'as-tu pas tout soumis ta pantoufle1 et ne l'as-tu pas jete sur la tte des souverains qui avaient ici-bas le pouvoir1 l'argent et le talent6 ,insultant l'homme et prenant joie voir jusqu'o allait la btise humaine1 tantt tu disais tes amants de marcher quatre pattes1 de te donner leurs biens1 leurs trsors1 leurs femmes mme1 quand elles valaient quelque chose6 ,tu as1 sans motif1 dvor des millions d'hommes1 tu les as jets comme des nues sablonneuses de l',occident sur l',orient4 ,tu es descendue des hauteurs de la pense pour t'asseoir ct des rois4 ,femme1 au lieu de consoler les hommes1 tu les as tourments1 affligs6 ,sre d'en obtenir1 tu demandais du sang6 ,tu pouvais cependant te contenter d'un peu de farine1 leve comme tu le fus1 manger des gteaux et mettre de l'eau dans ton vin4 ,originale en tout1 tu dfendais jadis les amants puiss de manger1 et ils ne mangeaient pas4 ,pourquoi extravaguais-tu jusqu' vouloir l'impossible8 ,semblable quelque courtisane gte par ses adorateurs1 pourquoi t'es-tu affole de niaiseries et n'as-tu pas dtromp les gens qui expliquaient ou justifiaient toutes tes erreurs8 ,enfin1 tu as eu tes dernires passions6 ,terrible comme l'amour d'une femme de quarante ans1 tu as rugi6 tu as voulu treindre l'univers entier dans un dernier embrassement1 et l'univers qui t'appartenait t'a chapp4 ,puis1 aprs les jeunes gens sont venus tes pieds des vieillards1 des impuissants qui t'ont rendue hideuse4 ,cependant quelques hommes au coup d'il d'aigle te disaient d'un regard3--,tu priras sans gloire1 parce que tu as tromp1 parce que tu as manqu tes promesses de jeune fille4 ,au lieu d'tre un ange au front de paix et de semer la lumire et le bonheur sur ton passage1 tu as t une ,messaline aimant le cirque et les dbauches1 abusant de ton pouvoir4 ,tu ne peux plus redevenir vierge1 il te faudrait un matre4 ,ton temps arrive4 ,tu sens dj la mort4 ,tes hritiers te croient riche1 ils te tueront et ne recueilleront rien4 ,essaie au moins de jeter tes hardes qui ne sont plus de mode1 redeviens ce que tu tais jadis4 ,mais non6 tu t'es suicide6 ,n'est-ce pas l ton histoire8 lui dis-je en finissant1 vieille caduque1 dente1 froide1 maintenant oublie1 et qui passe sans obtenir un regard4 ,pourquoi vis-tu8 ,que fais-tu de ta robe de plaideuse qui n'excite le dsir de personne8 o est ta fortune8 pourquoi l'as-tu dissipe8 o sont tes trsors8 qu'as-tu fait de beau8 ,a cette demande1 la petite vieille se redressa sur ses os1 rejeta ses guenilles1 grandit1 s'claira1 sourit1 sortit de sa chrysalide noire4 ,puis1 comme un papillon nouveau-n1 cette cration indienne sortit de ses palmes1 m'apparut blanche et jeune1 vtue d'une robe de lin4 ,ses cheveux d'or flottrent sur ses paules1 ses yeux scintillrent1 un nuage lumineux l'environna1 un cercle d'or voltigea sur sa tte1 elle fit un geste vers l'espace en agitant une longue pe de feu4 --,vois et crois6 dit-elle4 ,tout coup1 je vis dans le lointain des milliers de cathdrales1 semblables celle que je venais de quitter1 mais ornes de tableaux et de fresques2 j'y entendis de ravissants concerts4 ,autour de ces monuments1 des milliers d'hommes se pressaient1 comme des fourmis dans leurs fourmilires4 ,les uns empresss de sauver des livres et de copier des manuscrits1 les autres servant les pauvres1 presque tous tudiant4 ,du sein de ces foules innombrables surgissaient des statues colossales1 leves par eux4 ,a la lueur fantastique1 projete par un luminaire aussi grand que le soleil1 je lus sur le socle de ces statues3 ,,histoire4 ,,sciences4 ,,litt,,ratures4 ,la lumire s'teignit1 je me retrouvai devant la jeune fille1 qui1 graduellement1 rentra dans sa froide enveloppe1 dans ses guenilles mortuaires1 et redevint vieille4 ,son familier lui apporta un peu de poussier1 afin qu'elle renouvelt les cendres de sa chaufferette1 car le temps tait rude2 puis1 il lui alluma1 elle qui avait eu des milliers de bougies dans ses palais1 une petite veilleuse afin qu'elle pt lire ses prires pendant la nuit4 --,on ne croit plus6444 dit-elle4 ,telle tait la situation critique dans laquelle je vis la plus belle1 la plus vaste1 la plus vraie1 la plus fconde de toutes les puissances4 --,rveillez-vous1 monsieur1 l'on va fermer les portes1 me dit une voix rauque4 ,en me retournant1 j'aperus l'horrible figure du donneur d'eau bnite1 il m'avait secou le bras4 ,je trouvai la cathdrale ensevelie dans l'ombre1 comme un homme envelopp d'un manteau4 --,croire6 me dis-je1 c'est vivre6 ,je viens de voir passer le convoi d'une ,monarchie1 il faut dfendre l',,glise6 ,paris1 fvrier #ahca4 ,,melmoth ,r,,concili4 ,a ,,monsieur ,,le ,g,n,,ral ,,baron ,,de ,,pommereul1 ,en souvenir de la constante amiti qui a li nos pres et qui subsiste entre ses fils4 ,,de ,,balzac4 ,il est une nature d'hommes que la ,civilisation obtient dans le ,rgne ,social1 comme les fleuristes crent dans le ,rgne vgtal par l'ducation de la serre1 une espce hybride qu'ils ne peuvent reproduire ni par semis1 ni par bouture4 ,cet homme est un caissier1 vritable produit anthropomorphe1 arros par les ides religieuses1 maintenu par la guillotine1 branch par le vice1 et qui pousse un troisime tage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux4 ,le nombre des caissiers ,paris sera toujours un problme pour le physiologiste4 ,a-t-on jamais compris les termes de la proposition dont un caissier est l',x connu8 ,trouver un homme qui soit sans cesse en prsence de la fortune comme un chat devant une souris en cage8 ,trouver un homme qui ait la proprit de rester assis sur un fauteuil de canne1 dans une loge grillage1 sans avoir plus de pas y faire que n'en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau1 pendant les sept huitimes de l'anne et durant sept huit heures par jour8 ,trouver un homme qui ne s'ankylose ce mtier ni les genoux ni les apophyses du bassin8 ,un homme qui ait assez de grandeur pour tre petit8 ,un homme qui puisse se dgoter de l'argent force d'en manier8 ,demandez ce produit quelque ,religion1 quelque ,morale1 quelque ,collge1 quelque ,institution que ce soit1 et donnez-leur ,paris1 cette ville aux tentations1 cette succursale de l',enfer1 comme le milieu dans lequel sera plant le caissier6 ,eh6 bien1 les ,religions dfileront l'une aprs l'autre1 les ,collges1 les ,institutions1 les ,morales1 toutes les grandes et les petites ,lois humaines viendront vous comme vient un ami intime auquel vous demandez un billet de mille francs4 ,elles auront un air de deuil1 elles se grimeront1 elles vous montreront la guillotine1 comme votre ami vous indiquera la demeure de l'usurier1 l'une des cent portes de l'hpital4 ,nanmoins1 la nature morale a ses caprices1 elle se permet de faire et l d'honntes gens et des caissiers4 ,aussi1 les corsaires que nous dcorons du nom de ,banquiers et qui prennent une licence de mille cus comme un forban prend ses lettres de marque1 ont-ils une telle vnration pour ces rares produits des incubations de la vertu qu'ils les encagent dans des loges afin de les garder comme les gouvernements gardent les animaux curieux4 ,si le caissier a de l'imagination1 si le caissier a des passions1 ou si le caissier le plus parfait aime sa femme1 et que cette femme s'ennuie1 ait de l'ambition ou simplement de la vanit1 le caissier se dissout4 ,fouillez l'histoire de la caisse8 vous ne citerez pas un seul exemple du caissier parvenant ce qu'on nomme une position4 ,ils vont au bagne1 ils vont l'tranger1 ou vgtent quelque second tage1 rue ,saint-,louis au ,marais4 ,quand les caissiers parisiens auront rflchi leur valeur intrinsque1 un caissier sera hors de prix4 ,il est vrai que certaines gens ne peuvent tre que caissiers1 comme d'autres sont invinciblement fripons4 trange civilisation6 ,la ,socit dcerne la ,vertu cent louis de rente pour sa vieillesse1 un second tage1 du pain discrtion1 quelques foulards neufs1 et une vieille femme accompagne de ses enfants4 ,quant au ,vice1 s'il a quelque hardiesse1 s'il peut tourner habilement un article du ,code comme ,turenne tournait ,montcuculli1 la ,socit lgitime ses millions vols1 lui jette des rubans1 le farcit d'honneurs1 et l'accable de considration4 ,le ,gouvernement est d'ailleurs en harmonie avec cette ,socit profondment illogique4 ,le ,gouvernement1 lui1 lve sur les jeunes intelligences1 entre dix-huit et vingt ans1 une conscription de talents prcoces2 il use par un travail prmatur de grands cerveaux qu'il convoque afin de les trier sur le volet comme les jardiniers font de leurs graines4 ,il dresse ce mtier des jurs peseurs de talents qui essayent les cervelles comme on essaye l'or la ,monnaie4 ,puis1 sur les cinq cents ttes chauffes l'esprance que la population la plus avance lui donne annuellement1 il en accepte le tiers1 le met dans de grands sacs appels ses coles1 et l'y remue pendant trois ans4 ,quoique chacune de ces greffes reprsente d'normes capitaux1 il en fait pour ainsi dire des caissiers2 il les nomme ingnieurs ordinaires1 il les emploie comme capitaines d'artillerie2 enfin1 il leur assure tout ce qu'il y a de plus lev dans les grades subalternes4 ,puis1 quand ces hommes d'lite1 engraisss de mathmatiques et bourrs de science1 ont atteint l'ge de cinquante ans1 il leur procure en rcompense de leurs services le troisime tage1 la femme accompagne d'enfants1 et toutes les douceurs de la mdiocrit4 ,que de ce ,peuple-,dupe il s'en chappe cinq six hommes de gnie qui gravissent les sommits sociales1 n'est-ce pas un miracle8 ,ceci est le bilan exact du ,talent et de la ,vertu1 dans leurs rapports avec le ,gouvernement et la ,socit une poque qui se croit progressive4 ,sans cette observation prparatoire1 une aventure arrive rcemment ,paris paratrait invraisemblable1 tandis que1 domine par ce sommaire1 elle pourra peut-tre occuper les esprits assez suprieurs pour avoir devin les vritables plaies de notre civilisation qui1 depuis #ahae1 a remplac le principe ,honneur par le principe ,argent4 ,par une sombre journe d'automne1 vers cinq heures du soir1 le caissier d'une des plus fortes maisons de banque de ,paris travaillait encore la lueur d'une lampe allume dj depuis quelque temps4 ,suivant les us et coutumes du commerce1 la caisse tait situe dans la partie la plus sombre d'un entresol troit et bas d'tage4 ,pour y arriver1 il fallait traverser un couloir clair par des jours de souffrance1 et qui longeait les bureaux dont les portes tiquetes ressemblaient celles d'un tablissement de bains4 ,le concierge avait dit flegmatiquement ds quatre heures1 suivant sa consigne3--,la ,caisse est ferme4 ,en ce moment1 les bureaux taient dserts1 les courriers expdis1 les employs partis1 les femmes des chefs de la maison attendaient leurs amants1 les deux banquiers dnaient chez leurs matresses4 ,tout tait en ordre4 ,l'endroit o les coffres-forts avaient t scells dans le fer se trouvait derrire la loge grille du caissier1 sans doute occup faire sa caisse4 ,la devanture ouverte permettait de voir une armoire en fer mouchete par le marteau1 qui1 grce aux dcouvertes de la serrurerie moderne1 tait d'un si grand poids1 que les voleurs n' auraient pu l'emporter4 ,cette porte ne s'ouvrait qu' la volont de celui qui savait crire le mot d'ordre dont les lettres de la serrure gardent le secret sans se laisser corrompre1 belle ralisation du ,ssame1 ouvre-toi6 des ,mille et ,une ,nuits4 ,ce n'tait rien encore4 ,cette serrure lchait un coup de tromblon la figure de celui qui1 ayant surpris le mot d'ordre1 ignorait le dernier secret1 l'ultima ratio du dragon de la ,mcanique4 ,la porte de la chambre1 les murs de la chambre1 les volets des fentres de la chambre1 toute la chambre tait garnie de feuilles en tle de quatre lignes d'paisseur1 dguises par une boiserie lgre4 ,ces volets avaient t pousss1 cette porte avait t ferme4 ,si jamais un homme put se croire dans une solitude profonde et loin de tous les regards1 cet homme tait le caissier de la maison ,nucingen et compagnie1 rue ,saint-,lazare4 ,aussi1 le plus grand silence rgnait-il dans cette cave de fer4 ,le pole teint jetait cette chaleur tide qui produit sur le cerveau les effets pteux et l'inquitude nausabonde que cause une orgie son lendemain4 ,le pole endort1 il hbte et contribue singulirement crtiniser les portiers et les employs4 ,une chambre pole est un matras o se dissolvent les hommes d'nergie1 o s'amincissent leurs ressorts1 o s'use leur volont4 ,les ,bureaux sont la grande fabrique des mdiocrits ncessaires aux gouvernements pour maintenir la fodalit de l'argent sur laquelle s'appuie le contrat social actuel4 7,voyez les ,employs47 ,la chaleur mphitique qu'y produit une runion d'hommes n'est pas une des moindres raisons de l'abtardissement progressif des intelligences1 le cerveau d'o se dgage le plus d'azote asphyxie les autres la longue4 ,le caissier tait un homme g d'environ quarante ans1 dont le crne chauve reluisait sous la lueur d'une lampe-,carcel qui se trouvait sur sa table4 ,cette lumire faisait briller les cheveux blancs mlangs de cheveux noirs qui accompagnaient les deux cts de sa tte1 laquelle les formes rondes de sa figure prtaient l'apparence d'une boule4 ,son teint tait d'un rouge de brique4 ,quelques rides enchssaient ses yeux bleus4 ,il avait la main potele de l'homme gras4 ,son habit de drap bleu1 lgrement us sur les endroits saillants1 et les plis de son pantalon miroit1 prsentaient l'il cette espce de fltrissure qu'y imprime l'usage1 que combat vainement la brosse1 et qui donne aux gens superficiels une haute ide de l'conomie1 de la probit d'un homme assez philosophe ou assez aristocrate pour porter de vieux habits4 ,mais il n'est pas rare de voir les gens qui liardent sur des riens se montrer faciles1 prodigues ou incapables dans les choses capitales de la vie4 ,la boutonnire du caissier tait orne du ruban de la ,lgion-d',honneur1 car il avait t chef d'escadron dans les dragons sous l',empereur4 ,monsieur de ,nucingen1 fournisseur avant d'tre banquier1 ayant t jadis mme de connatre les sentiments de dlicatesse de son caissier en le rencontrant dans une position leve d'o le malheur l'avait fait descendre1 y eut gard1 en lui donnant cinq cents francs d'appointements par mois4 ,ce militaire tait caissier depuis #ahac1 poque laquelle il fut guri d'une blessure reue au combat de ,studzianka1 pendant la droute de ,moscou1 mais aprs avoir langui six mois ,strasbourg o quelques officiers suprieurs avaient t transports par les ordres de l',empereur pour y tre particulirement soigns4 ,cet ancien officier1 nomm ,castanier1 avait le grade honoraire de colonel et deux mille quatre cents francs de retraite4 ,castanier1 en qui depuis dix ans le caissier avait tu le militaire1 inspirait au banquier une si grande confiance1 qu'il dirigeait galement les critures du cabinet particulier situ derrire sa caisse et o descendait le baron par un escalier drob4 ,l se dcidaient les affaires4 ,l tait le blutoir o l'on tamisait les propositions1 le parloir o s'examinait la place4 ,de l1 partaient les lettres de crdit2 enfin l se trouvaient le ,grand-livre et le ,journal o se rsumait le travail des autres bureaux4 ,aprs tre all fermer la porte de communication laquelle aboutissait l'escalier qui menait au bureau d'apparat o se tenaient les deux banquiers au premier tage de leur htel1 ,castanier tait revenu s'asseoir et contemplait depuis un instant plusieurs lettres de crdit tires sur la maison ,watschildine ,londres4 ,puis1 il avait pris la plume et venait de contrefaire1 au bas de toutes1 la signature ,nucingen4 ,au moment o il cherchait laquelle de toutes ces fausses signatures tait la plus parfaitement imite1 il leva la tte comme s'il et t piqu par une mouche en obissant un pressentiment qui lui avait cri dans le cur3--,tu n'es pas seul6 ,et le faussaire vit derrire le grillage1 la chatire de sa caisse1 un homme dont la respiration ne s'tait pas fait entendre1 qui lui parut ne pas respirer1 et qui sans doute tait entr par la porte du couloir que ,castanier aperut toute grande ouverte4 ,l'ancien militaire prouva1 pour la premire fois de sa vie1 une peur qui le fit rester la bouche bante et les yeux hbts devant cet homme1 dont l'aspect tait d'ailleurs assez effrayant pour ne pas avoir besoin des circonstances mystrieuses d'une semblable apparition4 ,la coupe oblongue de la figure de l'tranger1 les contours bombs de son front1 la couleur aigre de sa chair1 annonaient1 aussi bien que la forme de ses vtements1 un ,anglais4 ,cet homme puait l'anglais4 ,a voir sa redingote collet1 sa cravate bouffante dans laquelle se heurtait un jabot tuyaux crass1 et dont la blancheur faisait ressortir la lividit permanente d'une figure impassible dont les lvres rouges et froides semblaient destines sucer le sang des cadavres1 on devinait ses gutres noires boutonnes jusqu'au-dessus du genou1 et cet appareil demi puritain d'un riche ,anglais sorti pour se promener pied4 ,l'clat que jetaient les yeux de l'tranger tait insupportable et causait l'me une impression poignante qu'augmentait encore la rigidit de ses traits4 ,cet homme sec et dcharn semblait avoir en lui comme un principe dvorant qu'il lui tait impossible d'assouvir4 ,il devait si promptement digrer sa nourriture qu'il pouvait sans doute manger incessamment1 sans jamais faire rougir le moindre linament de ses joues4 ,une tonne de ce vin de ,tokay nomm vin de succession1 il pouvait l'avaler sans faire chavirer ni son regard poignardant qui lisait dans les mes1 ni sa cruelle raison qui semblait toujours aller au fond des choses4 ,il avait un peu de la majest fauve et tranquille des tigres4 --,monsieur1 je viens toucher cette lettre de change1 dit-il ,castanier d'une voix qui se mit en communication avec les fibres du caissier et les atteignit toutes avec une violence comparable celle d'une dcharge lectrique4 --,la caisse est ferme1 rpondit ,castanier4 --,elle est ouverte1 dit l',anglais en montrant la caisse4 ,demain est dimanche1 et je ne saurais attendre4 ,la somme est de cinq cent mille francs1 vous l'avez en caisse1 et moi1 je la dois4 --,mais1 monsieur1 comment tes-vous entr8 ,l',anglais sourit1 et son sourire terrifia ,castanier4 ,jamais rponse ne fut ni plus ample ni plus premptoire que ne le fut le pli ddaigneux et imprial form par les lvres de l'tranger4 ,castanier se retourna1 prit cinquante paquets de dix mille francs en billets de banque1 et1 quand il les offrit l'tranger qui lui avait jet une lettre de change accepte par le baron de ,nucingen1 il fut pris d'une sorte de tremblement convulsif en voyant les rayons rouges qui sortaient des yeux de cet homme1 et qui venaient reluire sur la fausse signature de la lettre de crdit4 ,illustration3 ,,castanier4 ,il prit dans la caisse cinq cent mille francs en billets et bank-notes4 7,,melmoth ,r,,concili47 --,votre444 acquit444 n'y444 est pas1 dit ,castanier en retournant la lettre de change4 --,passez-moi votre plume1 dit l',anglais4 ,castanier prsenta la plume dont il venait de se servir pour son faux4 ,l'tranger signa ,,john ,,melmoth1 puis il remit le papier et la plume au caissier4 ,pendant que ,castanier regardait l'criture de l'inconnu1 laquelle allait de droite gauche la manire orientale1 ,melmoth disparut1 et fit si peu de bruit que quand le caissier leva la tte1 il laissa chapper un cri en ne voyant plus cet homme1 et en ressentant les douleurs que notre imagination suppose devoir tre produites par l'empoisonnement4 ,la plume dont ,melmoth s'tait servi lui causait dans les entrailles une sensation chaude et remuante assez semblable celle que donne l'mtique4 ,comme il semblait impossible ,castanier que cet ,anglais et devin son crime1 il attribua cette souffrance intrieure la palpitation que1 suivant les ides reues1 doit procurer un mauvais coup au moment o il se fait4 --,au diable6 je suis bien bte1 ,dieu me protge1 car si cet animal s'tait adress demain ces messieurs1 j'tais cuit6 se dit ,castanier en jetant dans le pole les fausses lettres inutiles qui s'y consumrent4 ,il cacheta celle dont il voulait se servir1 prit dans la caisse cinq cent mille francs en billets et en bank-notes1 la ferma1 mit tout en ordre1 prit son chapeau1 son parapluie1 teignit la lampe aprs avoir allum son bougeoir1 et sortit tranquillement pour aller1 suivant son habitude1 remettre une des deux clefs de la caisse madame de ,nucingen quand le baron tait absent4 --,vous tes bien heureux1 monsieur ,castanier1 lui dit la femme du banquier en le voyant entrer chez elle1 nous avons une fte lundi1 vous pourrez aller la campagne1 ,soisy4 --,voudrez-vous avoir la bont1 madame1 de dire ,nucingen que la lettre de change des ,watschildine1 qui tait en retard1 vient de se prsenter8 ,les cinq cent mille francs sont pays4 ,ainsi1 je ne reviendrai pas avant mardi1 vers midi4 --,adieu1 monsieur1 bien du plaisir4 --,et vous1 idem1 madame1 rpondit le vieux dragon en regardant un jeune homme alors la mode nomm ,rastignac1 qui passait pour tre l'amant de madame de ,nucingen4 --,madame1 dit le jeune homme1 ce gros pre-l m'a l'air de vouloir vous jouer quelque mauvais tour4 --,ah6 bah6 c'est impossible1 il est trop bte4 --,piquoizeau1 dit le caissier en entrant dans la loge1 pourquoi donc laisses-tu monter la caisse pass quatre heures8 --,depuis quatre heures1 dit le concierge1 j'ai fum ma pipe sur le pas de la porte1 et personne n'est entr dans les bureaux4 ,il n'en est mme sorti que ces messieurs444 --,es-tu sr de ce que tu dis8 --,sr comme de ma propre honneur4 ,il est venu seulement quatre heures l'ami de monsieur ,werbrust1 un jeune homme de chez messieurs du ,tillet et compagnie1 rue ,joubert4 --,bon6 dit ,castanier qui sortit vivement4 ,la chaleur mtisante que lui avait communique sa plume prenait de l'intensit4--,mille diables8 pensait-il en enfilant le boulevard de ,gand1 ai-je bien pris mes mesures8 ,voyons6 ,deux jours francs1 dimanche et lundi3 puis1 un jour d'incertitude avant qu'on ne me cherche1 ces dlais me donnent trois jours et quatre nuits4 ,j'ai deux passeports et deux dguisements diffrents1 n'est-ce pas drouter la police la plus habile8 ,je toucherai donc mardi matin un million ,londres1 au moment o l'on n'aura pas encore ici le moindre soupon4 ,je laisse ici mes dettes pour le compte de mes cranciers1 qui mettront un ,p dessus1 et je me trouverai1 pour le reste de mes jours1 heureux en ,italie1 sous le nom du comte ,ferraro1 ce pauvre colonel que moi seul ai vu mourir dans les marais de ,zembin1 et de qui je chausserai la pelure4 ,mille diables1 cette femme que je vais traner aprs moi pourrait me faire reconnatre6 ,une vieille moustache comme moi1 s'enjuponner1 s'acoquiner une femme6444 pourquoi l'emmener8 il faut la quitter4 ,oui1 j'en aurai le courage4 ,mais je me connais1 je suis assez bte pour revenir elle4 ,cependant personne ne connat ,aquilina4 ,l'emmnerai-je8 ne l'emmnerai-je pas8 --,tu ne l'emmneras pas6 lui dit une voix qui lui troubla les entrailles4 ,castanier se retourna brusquement et vit l',anglais4 --,le diable s'en mle donc6 s'cria le caissier haute voix4 ,melmoth avait dj dpass sa victime4 ,si le premier mouvement de ,castanier fut de chercher querelle un homme qui lisait ainsi dans son me1 il tait en proie tant de sentiments contraires1 qu'il en rsultait une sorte d'inertie momentane1 il reprit donc son allure1 et retomba dans cette fivre de pense naturelle un homme assez vivement emport par la passion pour commettre un crime1 mais qui n'avait pas la force de le porter en lui-mme sans de cruelles agitations4 ,aussi1 quoique dcid recueillir le fruit d'un crime moiti consomm1 ,castanier hsitait-il encore poursuivre son entreprise1 comme font la plupart des hommes caractre mixte1 chez lesquels il se rencontre autant de force que de faiblesse1 et qui peuvent tre dtermins aussi bien rester purs qu' devenir criminels1 suivant la pression des plus lgres circonstances4 ,il s'est trouv dans le ramas d'hommes enrgiments par ,napolon beaucoup de gens qui1 semblables ,castanier1 avaient le courage tout physique du champ de bataille1 sans avoir le courage moral qui rend un homme aussi grand dans le crime qu'il pourrait l'tre dans la vertu4 ,la lettre de crdit tait conue en de tels termes1 qu' son arrive ,londres il devait toucher vingt-cinq mille livres sterling chez ,wastchildine1 le correspondant de la maison de ,nucingen1 avis dj du payement par lui-mme2 son passage tait retenu par un agent pris ,londres au hasard1 sous le nom du comte ,ferraro1 bord d'un vaisseau qui menait de ,portsmouth en ,italie une riche famille anglaise4 ,les plus petites circonstances avaient t prvues4 ,il s'tait arrang pour se faire chercher la fois en ,belgique et en ,suisse pendant qu'il serait en mer4 ,puis1 quand ,nucingen pourrait croire tre sur ses traces1 il esprait avoir gagn ,naples1 o il comptait vivre sous un faux nom1 la faveur d'un dguisement si complet1 qu'il s'tait dtermin changer son visage en y simulant l'aide d'un acide les ravages de la petite vrole4 ,malgr toutes ces prcautions qui semblaient devoir lui assurer l'impunit1 sa conscience le tourmentait4 ,il avait peur4 ,la vie douce et paisible qu'il avait longtemps mene avait purifi ses murs soldatesques4 ,il tait probe encore1 il ne se souillait pas sans regret4 ,il se laissait donc aller pour une dernire fois toutes les impressions de la bonne nature qui regimbait en lui4 --,bah6 se dit-il au coin du boulevard et de la rue ,montmartre1 un fiacre me mnera ce soir ,versailles au sortir du spectacle4 ,une chaise de poste m'y attend chez mon vieux marchal-des-logis1 qui me garderait le secret sur ce dpart en prsence de douze soldats prts le fusiller s'il refusait de rpondre4 ,ainsi1 je ne vois aucune chance contre moi4 ,j'emmnerai donc ma petite ,naqui1 je partirai4 --,tu ne partiras pas1 lui dit l',anglais dont la voix trange fit affluer au cur du caissier tout son sang4 ,melmoth monta dans un tilbury qui l'attendait1 et fut emport si rapidement que ,castanier vit son ennemi secret cent pas de lui sur la chausse du boulevard ,montmartre1 et la montant au grand trot1 avant d'avoir eu la pense de l'arrter4 --,mais1 ma parole d'honneur1 ce qui m'arrive est surnaturel1 se dit-il4 ,si j'tais assez bte pour croire en ,dieu1 je me dirais qu'il a mis saint ,michel mes trousses4 ,le diable et la police me laisseraient-ils faire pour m'empoigner temps8 ,a-t-on jamais vu6 ,allons donc1 c'est des niaiseries4 ,castanier prit la rue du ,faubourg-,montmartre1 et ralentit sa marche mesure qu'il avanait vers la rue ,richer4 ,l1 dans une maison nouvellement btie1 au second tage d'un corps de logis donnant sur des jardins1 vivait une jeune fille connue dans le quartier sous le nom de madame de ,la ,garde1 et qui se trouvait innocemment la cause du crime commis par ,castanier4 ,pour expliquer ce fait et achever de peindre la crise sous laquelle succombait le caissier1 il est ncessaire de rapporter succinctement quelques circonstances de sa vie antrieure4 ,madame de ,la ,garde1 qui cachait son vritable nom tout le monde1 mme ,castanier1 prtendait tre ,pimontaise4 ,c'tait une de ces jeunes filles qui1 soit par la misre la plus profonde1 soit par dfaut du travail ou par l'effroi de la mort1 souvent aussi par la trahison d'un premier amant1 sont pousses prendre un mtier que la plupart d'entre elles font avec dgot1 beaucoup avec insouciance1 quelques-unes pour obir aux lois de leur constitution4 ,au moment de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne1 l'ge de seize ans1 belle et pure comme une ,madone1 celle-ci rencontra ,castanier4 ,trop mal lch pour avoir des succs dans le monde1 fatigu d'aller tous les soirs le long des boulevards la chasse d'une bonne fortune paye1 le vieux dragon dsirait depuis longtemps mettre un certain ordre dans l'irrgularit de ses murs4 ,saisi par la beaut de cette pauvre enfant1 que le hasard lui mettait entre les bras1 il rsolut de la sauver du vice son profit1 par une pense autant goste que bienfaisante1 comme le sont quelques penses des hommes les meilleurs4 ,le naturel est souvent bon1 l'tat social y mle son mauvais1 de l proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles le juge doit se montrer indulgent4 ,castanier avait prcisment assez d'esprit pour tre rus quand ses intrts taient en jeu4 ,donc1 il voulut tre philanthrope coup sr1 et fit d'abord de cette fille sa matresse4--,h6 h6 se dit-il dans son langage soldatesque1 un vieux loup comme moi ne doit pas se laisser cuire par une brebis4 ,papa ,castanier1 avant de te mettre en mnage1 pousse une reconnaissance dans le moral de la fille1 afin de savoir si elle est susceptible d'attache6 ,pendant la premire anne de cette union illgale1 mais qui la plaait dans la situation la moins rprhensible de toutes celles que rprouve le monde1 la ,pimontaise prit pour nom de guerre celui d',aquilina1 l'un des personnages de ,,venise ,,sauv,e1 tragdie du thtre anglais qu'elle avait lue par hasard4 ,elle croyait ressembler cette courtisane1 soit par les sentiments prcoces qu'elle se sentait dans le cur1 soit par sa figure1 ou par la physionomie gnrale de sa personne4 ,quand ,castanier lui vit mener la conduite la plus rgulire et la plus vertueuse que pt avoir une femme jete en dehors des lois et des convenances sociales1 il lui manifesta le dsir de vivre avec elle maritalement4 ,elle devint alors madame de ,la ,garde1 afin de rentrer1 autant que le permettaient les usages parisiens1 dans les conditions d'un mariage rel4 ,en effet1 l'ide fixe de beaucoup de ces pauvres filles consiste vouloir se faire accepter comme de bonnes bourgeoises1 tout btement fidles leurs maris2 capables d'tre d'excellentes mres de famille1 d'crire leur dpense et de raccommoder le linge de la maison4 ,ce dsir procde d'un sentiment si louable1 que la ,socit devrait le prendre en considration4 ,mais la ,socit sera certainement incorrigible1 et continuera de considrer la femme marie comme une corvette laquelle son pavillon et ses papiers permettent de faire la course1 tandis que la femme entretenue est le pirate que l'on pend faute de lettres4 ,le jour o madame de ,la ,garde voulut signer madame ,castanier1 le caissier se fcha4--,tu ne m'aimes donc pas assez pour m'pouser8 dit-elle4 ,castanier ne rpondit pas1 et resta songeur4 ,la pauvre fille se rsigna4 ,l'ex-dragon fut au dsespoir4 ,naqui fut touche de ce dsespoir1 elle aurait voulu le calmer2 mais1 pour le calmer1 ne fallait-il pas en connatre la cause8 ,le jour o ,naqui voulut apprendre ce secret1 sans toutefois le demander1 le caissier rvla piteusement l'existence d'une certaine madame ,castanier1 une pouse lgitime1 mille fois maudite1 qui vivait obscurment ,strasbourg sur un petit bien1 et laquelle il crivait deux fois chaque anne1 en gardant sur elle un si profond silence que personne ne le savait mari4 ,pourquoi cette discrtion8 ,si la raison en est connue beaucoup de militaires qui peuvent se trouver dans le mme cas1 il est peut-tre utile de la dire4 ,le vrai troupier1 s'il est permis d'employer ici le mot dont on se sert l'arme pour dsigner les gens destins mourir capitaines1 ce serf attach la glbe d'un rgiment est une crature essentiellement nave1 un ,castanier vou par avance aux roueries des mres de famille qui dans les garnisons se trouvent empches de filles difficiles marier4 ,donc1 ,nancy1 pendant un de ces instants si courts o les armes impriales se reposaient en ,france1 ,castanier eut le malheur de faire attention une demoiselle avec laquelle il avait dans dans une de ces ftes nommes en province des ,redoutes1 qui souvent taient offertes la ville par les officiers de la garnison1 et vice versa4 ,aussitt1 l'aimable capitaine fut l'objet d'une de ces sductions pour lesquelles les mres trouvent des complices dans le cur humain en en faisant jouer tous les ressorts1 et chez leurs amis qui conspirent avec elles4 ,semblables aux personnes qui n'ont qu'une ide1 ces mres rapportent tout leur grand projet1 dont elles font une uvre long-temps labore1 pareille au cornet de sable au fond duquel se tient le formica-leo4 ,peut-tre personne n'entrera-t-il jamais dans ce ddale si bien bti1 peut-tre le formica-leo mourra-t-il de faim et de soif8 ,mais s'il y entre quelque bte tourdie1 elle y restera4 ,les secrets calculs d'avarice que chaque homme fait en se mariant1 l'esprance1 les vanits humaines1 tous les fils par lesquels marche un capitaine1 furent attaqus chez ,castanier4 ,pour son malheur1 il avait vant la fille la mre en la lui ramenant aprs une valse1 il s'ensuivit une causerie au bout de laquelle arriva la plus naturelle des invitations4 ,une fois amen au logis1 le dragon y fut bloui par la bonhomie d'une maison o la richesse semblait se cacher sous une avarice affecte4 ,il y devint l'objet d'adroites flatteries1 et chacun lui vanta les diffrents trsors qui s'y trouvaient4 ,un dner1 propos servi en vaisselle plate prte par un oncle1 les attentions d'une fille unique1 les cancans de la ville1 un sous-lieutenant riche qui faisait mine de vouloir lui couper l'herbe sous le pied2 enfin1 les mille piges des formica-leo de province furent si bien tendus que ,castanier disait1 cinq ans aprs3 ,je ne sais pas encore comment cela s'est fait6 ,le dragon reut quinze mille francs de dot et une demoiselle heureusement brehaigne que deux ans de mariage rendirent la plus laide et consquemment la plus hargneuse femme de la terre4 ,le teint de cette fille maintenu blanc par un rgime svre1 se couperosa2 la figure1 dont les vives couleurs annonaient une sduisante sagesse1 se bourgeonna2 la taille qui paraissait droite1 tourna2 l'ange fut une crature grognarde et souponneuse qui fit enrager ,castanier2 puis la fortune s'envola4 ,le dragon ne reconnaissant plus la femme qu'il avait pouse1 consigna celle-l dans un petit bien ,strasbourg1 en attendant qu'il plt ,dieu d'en orner le paradis4 ,ce fut une de ces femmes vertueuses qui1 faute d'occasions pour faire autrement1 assassinent les anges de leurs plaintes1 prient ,dieu de manire l'ennuyer s'il les coute1 et qui disent tout doucettement pis que pendre de leurs maris1 quand le soir elles achvent leur boston avec les voisines4 ,quand ,aquilina connut ces malheurs1 elle s'attacha sincrement ,castanier1 et le rendit si heureux par les renaissants plaisirs que son gnie de femme lui faisait varier tout en les prodiguant1 que1 sans le savoir1 elle causa la perte du caissier4 ,comme beaucoup de femmes auxquelles la nature semble avoir donn pour destine de creuser l'amour jusque dans ses dernires profondeurs1 madame de ,la ,garde tait dsintresse4 ,elle ne demandait ni or1 ni bijoux1 ne pensait jamais l'avenir1 vivait dans le prsent1 et surtout dans le plaisir4 ,les riches parures1 la toilette1 l'quipage si ardemment souhaits par les femmes de sa sorte1 elle ne les acceptait que comme une harmonie de plus dans le tableau de la vie4 ,elle ne les voulait point par vanit1 par dsir de paratre1 mais pour tre mieux4 ,d'ailleurs1 aucune personne ne se passait plus facilement qu'elle de ces sortes de choses4 ,quand un homme gnreux1 comme le sont presque tous les militaires1 rencontre une femme de cette trempe1 il prouve au cur une sorte de rage de se trouver infrieur elle dans l'change de la vie4 ,il se sent capable d'arrter alors une diligence afin de se procurer de l'argent1 s'il n'en a pas assez pour ses prodigalits4 ,l'homme est ainsi fait4 ,il se rend quelquefois coupable d'un crime pour rester grand et noble devant une femme ou devant un public spcial4 ,un amoureux ressemble au joueur qui se croirait dshonor1 s'il ne rendait pas ce qu'il emprunte au garon de salle1 et qui commet des monstruosits1 dpouille sa femme et ses enfants1 vole et tue pour arriver les poches pleines1 l'honneur sauf aux yeux du monde qui frquente la fatale maison4 ,il en fut ainsi de ,castanier4 ,d'abord1 il avait mis ,aquilina dans un modeste appartement un quatrime tage1 et ne lui avait donn que des meubles extrmement simples4 ,mais en dcouvrant les beauts et les grandes qualits de cette jeune fille1 en en recevant de ces plaisirs inous qu'aucune expression ne peut rendre1 il s'en affola et voulut parer son idole4 ,la mise d',aquilina contrasta si comiquement avec la misre de son logis que1 pour tous deux1 il fallut en changer4 ,ce changement emporta presque toutes les conomies de ,castanier1 qui meubla son appartement semi-conjugal avec le luxe spcial de la fille entretenue4 ,une jolie femme ne veut rien de laid autour d'elle4 ,ce qui la distingue entre toutes les femmes est le sentiment de l'homognit1 l'un des besoins les moins observs de notre nature1 et qui conduit les vieilles filles ne s'entourer que de vieilles choses4 ,ainsi donc il fallut cette dlicieuse ,pimontaise les objets les plus nouveaux1 les plus la mode1 tout ce que les marchands avaient de plus coquet1 des toffes tendues1 de la soie1 des bijoux1 des meubles lgers et fragiles1 de belles porcelaines4 ,elle ne demanda rien4 ,seulement quand il fallut choisir1 quand ,castanier lui disait3 ,que veux-tu8 elle rpondait3 ,mais ceci est mieux6 ,l'amour qui conomise n'est jamais le vritable amour1 ,castanier prenait donc tout ce qu'il y avait de mieux4 ,une fois l'chelle de proportion admise1 il fallut que tout1 dans ce mnage1 se trouvt en harmonie4 ,ce fut le linge1 l'argenterie et les mille accessoires d'une maison monte1 la batterie de cuisine1 les cristaux1 le diable6 ,quoique ,castanier voult1 suivant une expression connue1 faire les choses simplement1 il s'endetta progressivement4 ,une chose en ncessitait une autre4 ,une pendule voulut deux candlabres4 ,la chemine orne demanda son foyer4 ,les draperies1 les tentures furent trop fraches pour qu'on les laisst noircir par la fume1 il fallut faire poser des chemines lgantes1 nouvellement inventes par des gens habiles en prospectus1 et qui promettaient un appareil invincible contre la fume4 ,puis ,aquilina trouva si joli de courir pieds nus sur le tapis de sa chambre1 que ,castanier mit partout des tapis pour foltrer avec ,naqui2 enfin il lui fit btir une salle de bain1 toujours pour qu'elle ft mieux4 ,les marchands1 les ouvriers1 les fabricants de ,paris ont un art inou pour agrandir le trou qu'un homme fait sa bourse2 quand on les consulte1 ils ne savent le prix de rien1 et le paroxisme du dsir ne s'accommode jamais d'un retard1 ils se font ainsi faire les commandes dans les tnbres d'un devis approximatif1 puis ils ne donnent jamais leurs mmoires1 et entranent le consommateur dans le tourbillon de la fourniture4 ,tout est dlicieux1 ravissant1 chacun est satisfait4 ,quelques mois aprs1 ces complaisants fournisseurs reviennent mtamorphoss en totaux d'une horrible exigence2 ils ont des besoins1 ils ont des paiements urgents1 ils font mme soi-disant faillite1 ils pleurent et ils touchent6 ,l'abme s'entrouvre alors en vomissant une colonne de chiffres qui marchent quatre par quatre1 quand ils devaient aller innocemment trois par trois4 ,avant que ,castanier connt la somme de ses dpenses1 il en tait venu donner sa matresse un remise chaque fois qu'elle sortait1 au lieu de la laisser monter en fiacre4 ,castanier tait gourmand1 il eut une excellente cuisinire2 et1 pour lui plaire1 ,aquilina le rgalait de primeurs1 de rarets gastronomiques1 de vins choisis qu'elle allait acheter elle-mme4 ,mais n'ayant rien elle1 ses cadeaux si prcieux par l'attention1 par la dlicatesse et la grce qui les dictaient1 puisaient priodiquement la bourse de ,castanier1 qui ne voulait pas que sa ,naqui restt sans argent1 et elle tait toujours sans argent6 ,la table fut donc une source de dpenses considrables1 relativement la fortune du caissier4 ,l'ex-dragon dut recourir des artifices commerciaux pour se procurer de l'argent1 car il lui fut impossible de renoncer ses jouissances4 ,son amour pour la femme ne lui avait pas permis de rsister aux fantaisies de la matresse4 ,il tait de ces hommes qui1 soit amour-propre1 soit faiblesse1 ne savent rien refuser une femme1 et qui prouvent une fausse honte si violente pour dire3--,je ne puis444 ,mes moyens ne me permettent pas444 ,je n'ai pas d'argent1 qu'ils se ruinent4 ,donc1 le jour o ,castanier se vit au fond d'un prcipice et que pour s'en retirer il dut quitter cette femme et se mettre au pain et l'eau1 afin d'acquitter ses dettes1 il s'tait si bien accoutum cette femme1 cette vie1 qu'il ajourna tous les matins ses projets de rforme4 ,pouss par les circonstances1 il emprunta d'abord4 ,sa position1 ses antcdents lui mritaient une confiance dont il profita pour combiner un systme d'emprunt en rapport avec ses besoins4 ,puis1 pour dguiser les sommes auxquelles monta rapidement sa dette1 il eut recours ce que le commerce nomme des circulations4 ,c'est des billets qui ne reprsentent ni marchandises ni valeurs pcuniaires fournies1 et que le premier endosseur paie pour le complaisant souscripteur1 espce de faux tolr parce qu'il est impossible constater1 et que d'ailleurs ce dol fantastique ne devient rel que par un non-paiement4 ,enfin1 quand ,castanier se vit dans l'impossibilit de continuer ses manuvres financires1 soit par l'accroissement du capital1 soit par l'normit des intrts1 il fallut faire faillite ses cranciers4 ,le jour o le dshonneur fut chu1 ,castanier prfra la faillite frauduleuse la faillite simple1 le crime au dlit4 ,il rsolut d'escompter la confiance que lui mritait sa probit relle1 et d'augmenter le nombre de ses cranciers en empruntant1 la faon de ,matho1 le caissier du ,trsor-,royal1 la somme ncessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays tranger4 ,et il s'y tait pris comme on vient de le voir4 ,aquilina ne connaissait pas l'ennui de cette vie1 elle en jouissait1 comme font beaucoup de femmes1 sans plus se demander comment venait l'argent1 que certaines gens ne se demandent comment poussent les bls en mangeant leur petit pain dor2 tandis que les mcomptes et les soins de l'agriculture sont derrire le four des boulangers1 comme sous le luxe inaperu de la plupart des mnages parisiens1 reposent d'crasants soucis et le plus exorbitant travail4 ,au moment o ,castanier subissait les tortures de l'incertitude1 en pensant une action qui changeait toute sa vie1 ,aquilina tranquillement assise au coin de son feu1 plonge indolemment dans un grand fauteuil1 l'attendait en compagnie de sa femme de chambre4 ,semblable toutes les femmes de chambre qui servent ces dames1 ,jenny tait devenue sa confidente1 aprs avoir reconnu combien tait inattaquable l'empire que sa matresse avait sur ,castanier4 --,comment ferons-nous ce soir8 ,lon veut absolument venir1 disait madame de ,la ,garde en lisant une lettre passionne crite sur un papier gristre4 --,voil monsieur1 dit ,jenny4 ,castanier entra4 ,sans se dconcerter1 ,aquilina roula le billet1 le prit dans ses pincettes et le brla4 --,voil ce que tu fais de tes billets doux8 dit ,castanier4 --,oh6 mon ,dieu1 oui1 lui rpondit ,aquilina1 n'est-ce pas le meilleur moyen de ne pas les laisser surprendre8 ,d'ailleurs1 le feu ne doit-il pas aller au feu1 comme l'eau va la rivire8 --,tu dis cela1 ,naqui1 comme si c'tait un vrai billet doux4 --,eh6 bien1 est-ce que je ne suis pas assez belle pour en recevoir8 dit-elle en tendant son front ,castanier avec une sorte de diligence qui et appris un homme moins aveugl qu'elle accomplissait une espce de devoir conjugal en faisant de la joie au caissier4 ,mais ,castanier en tait arriv ce degr de passion inspir par l'habitude qui ne permet plus de rien voir4 --,j'ai ce soir une loge pour le ,gymnase1 reprit-il1 dnons de bonne heure pour ne pas dner en poste4 --,allez-y avec ,jenny4 ,je suis ennuye de spectacle4 ,je ne sais pas ce que j'ai ce soir1 je prfre rester au coin de mon feu4 --,viens tout de mme1 ,naqui1 je n'ai plus t'ennuyer longtemps de ma personne4 ,oui1 ,quiqui1 je partirai ce soir1 et serai quelque temps sans revenir4 ,je te laisse ici matresse de tout4 ,me garderas tu ton cur8 --,ni le cur1 ni autre chose1 dit-elle4 ,mais1 au retour1 ,naqui sera toujours ,naqui pour toi4 --,h6 bien1 voil de la franchise4 ,ainsi tu ne me suivrais point8 --,non4 --,pourquoi8 --,eh6 mais1 dit-elle en souriant1 puis-je abandonner l'amant qui m'crit de si doux billets8 ,et elle montra par un geste demi moqueur le papier brl4 --,serait-ce vrai8 dit ,castanier4 ,aurais-tu donc un amant8 --,comment6 reprit ,aquilina1 vous ne vous tes donc jamais srieusement regard1 mon cher1 vous avez cinquante ans1 d'abord6 ,puis1 vous avez une figure mettre sur les planches d'une fruitire1 personne ne la dmentira quand elle voudra la vendre comme un potiron4 ,en montant les escaliers1 vous soufflez comme un phoque4 ,votre ventre se trmousse sur lui-mme comme un brillant sur la tte d'une femme6 ,tu as beau avoir servi dans les ,dragons1 tu es un vieux trs-laid4 ,par ma ficque1 je ne te conseille pas1 si tu veux conserver mon estime1 d'ajouter ces qualits celle de la niaiserie en croyant qu'une fille comme moi se passera de temprer ton amour asthmatique par les fleurs de quelque jolie jeunesse4 --,tu veux sans doute rire1 ,aquilina8 --,eh6 bien1 ne ris-tu pas1 toi8 ,me prends-tu pour une sotte1 en m'annonant ton dpart8--,je partirai ce soir1 dit-elle en l'imitant4 ,grand ,lendore1 parlerais-tu comme cela si tu quittais ta ,naqui8 tu pleurerais comme un veau que tu es4 --,enfin1 si je pars1 me suis-tu8 demanda-t-il4 --,dis-moi d'abord si ton voyage n'est pas une mauvaise plaisanterie4 --,oui1 srieusement1 je pars4 --,eh6 bien1 srieusement1 je reste4 ,bon voyage1 mon enfant6 je t'attendrai4 ,je quitterais plutt la vie que de laisser mon bon petit ,paris4 --,tu ne viendrais pas en ,italie1 ,naples1 y mener une bonne vie1 bien douce1 luxueuse1 avec ton gros bonhomme qui souffle comme un phoque8 --,non4 --,ingrate6 --,ingrate8 dit-elle en se levant4 ,je puis sortir l'instant en n'emportant d'ici que ma personne4 ,je t'aurai donn tous les trsors que possde une jeune fille1 et une chose que tout ton sang ni le mien ne saurait me rendre4 ,si je pouvais1 par un moyen quelconque1 en vendant mon ternit par exemple1 recouvrer la fleur de mon corps comme j'ai peut-tre reconquis celle de mon me1 et me livrer pure comme un lys mon amant1 je n'hsiterais pas un instant6 ,par quel dvouement as-tu rcompens le mien8 ,tu m'as nourrie et loge par le mme sentiment qui porte nourrir un chien et le mettre dans une niche1 parce qu'il nous garde bien1 qu'il reoit nos coups de pied quand nous sommes de mauvaise humeur1 et qu'il nous lche la main aussitt que nous le rappelons4 ,qui de nous deux aura t le plus gnreux8 --,oh6 ma chre enfant1 ne vois-tu pas que je plaisante8 dit ,castanier4 ,je fais un petit voyage qui ne durera pas long-temps4 ,mais tu viendras avec moi au ,gymnase1 je partirai vers minuit aprs t'avoir dit un bon adieu4 --,pauvre chat1 tu pars donc8 lui dit-elle en le prenant par le cou pour lui mettre la tte dans son corsage4 --,tu m'touffes6 cria ,castanier le nez dans le sein d',aquilina4 ,la bonne fille se pencha vers l'oreille de ,jenny3--,va dire ,lon de ne venir qu' une heure2 si tu ne le trouves pas et qu'il arrive pendant les adieux1 tu le garderas chez toi4--,eh6 bien1 reprit-elle1 en ramenant la tte de ,castanier devant la sienne et lui tortillant le bout du nez1 allons1 toi le plus beau des phoques1 j'irai donc avec toi ce soir au thtre4 ,mais alors dnons6 tu as un bon petit dner1 tous plats de ton got4 --,il est bien difficile1 dit ,castanier1 de quitter une femme comme toi6 --,h6 bien donc1 pourquoi t'en vas-tu8 lui demanda-t-elle4 --,ah6 pourquoi6 pourquoi6 il faudrait pour te l'expliquer te dire des choses qui te prouveraient que mon amour pour toi va jusqu' la folie4 ,si tu m'as donn ton honneur1 j'ai vendu le mien1 nous sommes quittes4 ,est-ce aimer8 --,qu'est-ce que c'est que a8 dit-elle4 ,allons1 dis-moi que si j'avais un amant1 tu m'aimerais toujours comme un pre1 ce sera de l'amour6 ,allons1 dites-le tout de suite1 et donnez la patte4 --,je te tuerais1 dis ,castanier en souriant4 ,ils allrent se mettre table1 et partirent pour le ,gymnase aprs avoir dn4 ,quand la premire pice fut joue1 ,castanier voulut aller se montrer quelques personnes de sa connaissance qu'il avait vues dans la salle1 afin de dtourner le plus long-temps possible tout soupon sur sa fuite4 ,il laissa madame de ,la ,garde dans sa loge1 qui1 suivant ses habitudes modestes1 tait une baignoire1 et il vint se promener dans le foyer4 ,a peine y eut-il fait quelques pas1 qu'il rencontra la figure de ,melmoth dont le regard lui causa la fade chaleur d'entrailles1 la terreur qu'il avait dj ressenties1 et ils arrivrent en face l'un de l'autre4 --,faussaire6 cria l',anglais4 ,en entendant ce mot1 ,castanier regarda les gens qui se promenaient4 ,il crut apercevoir un tonnement ml de curiosit sur leurs figures1 il voulut se dfaire de cet ,anglais l'instant mme1 et leva la main pour lui donner un soufflet2 mais il se sentit le bras paralys par une puissance invincible qui s'empara de sa force et le cloua sur la place2 il laissa l'tranger lui prendre le bras1 et tous deux ils marchrent ensemble dans le foyer1 comme deux amis4 --,qui donc est assez fort pour me rsister8 lui dit l',anglais4 ,ne sais-tu pas que tout ici-bas doit m'obir1 que je puis tout8 ,je lis dans les curs1 je vois l'avenir1 je sais le pass4 ,je suis ici1 et je puis tre ailleurs6 ,je ne dpends ni du temps1 ni de l'espace1 ni de la distance4 ,le monde est mon serviteur4 ,j'ai la facult de toujours jouir1 et de donner toujours le bonheur4 ,mon il perce les murailles1 voit les trsors1 et j'y puise pleines mains4 ,a un signe de ma tte1 des palais se btissent et mon architecte ne se trompe jamais4 ,je puis faire clore des fleurs sur tous les terrains1 entasser des pierreries1 amonceler l'or1 me procurer des femmes toujours nouvelles2 enfin1 tout me cde4 ,je pourrais jouer la ,bourse coup sr1 si l'homme qui sait trouver l'or l o les avares l'enterrent avait besoin de puiser dans la bourse des autres4 ,sens donc1 pauvre misrable vou la honte1 sens donc la puissance de la serre qui te tient4 ,essaie de faire plier ce bras de fer6 amollis ce cur de diamant6 ose t'loigner de moi6 ,quand tu serais au fond des caves qui sont sous la ,seine1 n'entendrais-tu pas ma voix8 ,quand tu irais dans les catacombes1 ne me verrais-tu pas8 ,ma voix domine le bruit de la foudre1 mes yeux luttent de clart avec le soleil1 car je suis l'gal de ,celui qui porte la lumire4 ,castanier entendait ces terribles paroles1 rien en lui ne les contredisait1 et il marchait ct de l',anglais sans qu'il pt s'en loigner4--,tu m'appartiens1 tu viens de commettre un crime4 ,j'ai donc enfin trouv le compagnon que je cherchais4 ,veux-tu savoir ta destine8 ,ha6 ha6 tu comptais voir un spectacle1 il ne te manquera pas1 tu en auras deux4 ,allons1 prsente-moi madame de ,la ,garde comme un de tes meilleurs amis4 ,ne suis-je pas ta dernire esprance4 ,castanier revint sa loge suivi de l'tranger1 qu'il s'empressa de prsenter madame de ,la ,garde1 suivant l'ordre qu'il venait de recevoir4 ,aquilina ne parut point surprise de voir ,melmoth4 ,l',anglais refusa de se mettre sur le devant de la loge1 et voulut que ,castanier y restt avec sa matresse4 ,le plus simple dsir de l',anglais tait un ordre auquel il fallait obir4 ,la pice qu'on allait jouer tait la dernire4 ,alors les petits thtres ne donnaient que trois pices4 ,le ,gymnase avait cette poque un acteur qui lui assurait la vogue4 ,perlet allait jouer le ,comdien d'tampes1 vaudeville o il remplissait quatre rles diffrents4 ,quand la toile se leva1 l'tranger tendit la main sur la salle4 ,castanier poussa un cri de terreur qui s'arrta dans son gosier dont les parois se collrent1 car ,melmoth lui montra du doigt la scne1 en lui faisant comprendre ainsi qu'il avait ordonn de changer le spectacle4 ,le caissier vit le cabinet de ,nucingen1 son patron y tait en confrence avec un employ suprieur de la prfecture de police qui lui expliquait la conduite de ,castanier1 en le prvenant de la soustraction faite sa caisse1 du faux commis son prjudice et de la fuite de son caissier4 ,une plainte tait aussitt dresse1 signe1 et transmise au procureur du roi1--,croyez-vous qu'il sera temps encore8 disait ,nucingen4--,oui1 rpondit l'agent1 il est au ,gymnase et ne se doute de rien4 ,castanier s'agita sur sa chaise1 et voulut s'en aller2 mais la main que ,melmoth lui appuyait sur l'paule le forait rester1 par un effet de l'horrible puissance dont nous sentons les effets dans le cauchemar4 ,cet homme tait le cauchemar mme1 et posait sur ,castanier comme une atmosphre empoisonne4 ,quand le pauvre caissier se retournait pour implorer cet ,anglais1 il rencontrait un regard de feu qui vomissait des courants lectriques1 espce de pointes mtalliques par lesquelles ,castanier se sentait pntr1 travers de part en part et clou4 --,que t'ai-je fait8 disait-il dans son abattement et en haletant comme un cerf au bord d'une fontaine1 que veux-tu de moi8 --,regarde6 lui cria ,melmoth4 ,castanier regarda ce qui se passait sur la scne4 ,la dcoration avait t change1 le spectacle tait fini1 ,castanier se vit lui-mme sur la scne descendant de voiture avec ,aquilina2 mais au moment o il entrait dans la cour de sa maison1 rue ,richer1 la dcoration changea subitement encore1 et reprsenta l'intrieur de son appartement4 ,jenny causait au coin du feu1 dans la chambre de sa matresse1 avec un sous-officier d'un rgiment de ligne1 en garnison ,paris4--,il part1 disait ce sergent1 qui paraissait appartenir une famille de gens aiss4 ,je vais donc tre heureux mon aise4 ,j'aime trop ,aquilina pour souffrir qu'elle appartienne ce vieux crapaud6 ,moi1 j'pouserai madame de ,la ,garde6 s'criait le sergent4 --,vieux crapaud6 se dit douloureusement ,castanier4 --,voil madame et monsieur1 cachez-vous6 ,tenez1 mettez-vous l1 monsieur ,lon1 lui disait ,jenny4 ,monsieur ne doit pas rester long-temps4 ,castanier voyait le sous-officier se mettant derrire les robes d',aquilina dans le cabinet de toilette4 ,castanier rentra bientt lui-mme en scne1 et fit ses adieux sa matresse qui se moquait de lui dans ses a parte avec ,jenny1 tout en lui disant les paroles les plus douces et les plus caressantes4 ,elle pleurait d'un ct1 riait de l'autre4 ,les spectateurs faisaient rpter les couplets4 --,maudite femme6 criait ,castanier dans sa loge4 ,aquilina riait aux larmes en s'criant3--,mon ,dieu6 ,perlet est-il drle en ,anglais6 ,quoi6 vous seuls dans la salle ne riez pas8 ,ris donc1 mon chat6 dit-elle au caissier4 ,melmoth se mit rire d'une faon qui fit frissonner le caissier4 ,ce rire anglais lui tordait les entrailles et lui travaillait la cervelle comme si quelque chirurgien le trpanait avec un fer brlant4 --,ils rient1 ils rient1 disait convulsivement ,castanier4 ,en ce moment1 au lieu de voir la pudibonde lady que reprsentait si comiquement ,perlet1 et dont le parler anglo-franais faisait pouffer de rire toute la salle1 le caissier se voyait fuyant la rue ,richer1 montant dans un fiacre sur le boulevard1 faisant son march pour aller ,versailles4 ,la scne changeait encore4 ,il reconnut1 au coin de la rue de l',orangerie et de la rue des ,rcollets1 la petite auberge borgne que tenait son ancien marchal-des-logis4 ,il tait deux heures du matin1 le plus grand silence rgnait1 personne ne l'piait1 sa voiture tait attele de chevaux de poste1 et venait d'une maison de l'avenue de ,paris o demeurait un ,anglais pour qui elle avait t demande1 afin de dtourner les soupons4 ,castanier avait ses valeurs et ses passe-ports1 il montait en voiture1 il partait4 ,mais la barrire1 ,castanier aperut des gendarmes pied qui attendaient la voiture4 ,il jeta un cri affreux que comprima le regard de ,melmoth4 --,regarde toujours1 et tais-toi6 lui dit l',anglais4 ,castanier se vit en un moment jet en prison la ,conciergerie4 ,puis1 au cinquime acte de ce drame intitul le ,caissier1 il s'aperut1 trois mois de l1 sortant de la ,cour d',assises1 condamn vingt ans de travaux forcs4 ,il jeta un nouveau cri quand il se vit expos sur la place du ,palais-de-,justice1 et que le fer rouge du bourreau le marqua4 ,enfin1 la dernire scne1 il tait dans la cour de ,bictre1 parmi soixante forats1 et attendait son tour pour aller faire river ses fers4 --,mon ,dieu6 je n'en puis plus de rire1 disait ,aquilina4 ,vous tes bien sombre1 mon chat1 qu'avez-vous donc8 ce monsieur n'est plus l4 --,deux mots1 ,castanier1 lui dit ,melmoth au moment o la pice finie madame de ,la ,garde se faisait mettre son manteau par l'ouvreuse4 ,le corridor tait encombr1 toute fuite tait impossible4 --,eh6 bien1 quoi8 --,aucune puissance humaine ne peut t'empcher d'aller reconduire ,aquilina1 d'aller ,versailles1 et d'y tre arrt4 --,pourquoi8 --,parce que le bras qui te tient1 dit l',anglais1 ne te lchera point4 ,castanier aurait voulu pouvoir prononcer quelques paroles pour s'anantir lui-mme et disparatre au fond des enfers4 --,si le dmon te demandait ton me1 ne la donnerais-tu pas en change d'une puissance gale celle de ,dieu8 ,d'un seul mot1 tu restituerais dans la caisse du baron de ,nucingen les cinq cent mille francs que tu y as pris4 ,puis1 en dchirant ta lettre de crdit1 toute trace de crime serait anantie4 ,enfin1 tu aurais de l'or flots4 ,tu ne crois gure rien1 n'est-ce pas8 ,h bien6 si tout cela arrive1 tu croiras au moins au diable4 --,si c'tait possible6 dit ,castanier avec joie4 --,celui qui peut faire ceci1 rpondit l',anglais1 te l'affirme4 ,melmoth tendit le bras au moment o ,castanier1 madame de ,la ,garde et lui se trouvaient sur le boulevard4 ,il tombait alors une pluie fine1 le sol tait boueux1 l'atmosphre tait paisse1 et le ciel tait noir4 ,aussitt que le bras de cet homme fut tendu1 le soleil illumina ,paris4 ,castanier se vit1 en plein midi1 comme par un beau jour de juillet4 ,les arbres taient couverts de feuilles1 et les ,parisiens endimanchs circulaient en deux files joyeuses4 ,les marchands de coco criaient3--,a boire1 la frache6 ,des quipages brillaient en roulant sur la chausse4 ,le caissier jeta un cri de terreur4 ,a ce cri1 le boulevard redevint humide et sombre4 ,madame de ,la ,garde tait monte en voiture4 --,mais dpche-toi donc1 mon ami1 lui dit-elle1 viens ou reste4 ,vraiment1 ce soir1 tu es ennuyeux comme la pluie qui tombe4 --,que faut-il faire8 dit ,castanier ,melmoth4 --,veux-tu prendre ma place8 lui demanda l',anglais4 --,oui4 --,eh6 bien1 je serai chez toi dans quelques instants4 --,ah6 a1 ,castanier1 tu n'es pas dans ton assiette ordinaire1 lui disait ,aquilina4 ,tu mdites quelque mauvais coup1 tu tais trop sombre et trop pensif pendant le spectacle4 ,mon cher ami1 te faut-il quelque chose que je puisse te donner8 ,parle4 --,j'attends1 pour savoir si tu m'aimes1 que nous soyons arrivs la maison4 --,ce n'est pas la peine d'attendre1 dit-elle en se jetant son cou1 tiens6 ,elle l'embrassa fort passionnment en apparence en lui faisant de ces cajoleries qui1 chez ces sortes de cratures1 deviennent des choses de mtier1 comme le sont les jeux de scne pour des actrices4 --,d'o vient cette musique8 dit ,castanier4 --,allons1 voil que tu entends de la musique1 maintenant4 --,de la musique cleste6 reprit-il4 ,on dirait que les sons viennent d'en haut4 --,comment1 toi qui m'as toujours refus une baignoire aux ,italiens1 sous prtexte que tu ne pouvais pas souffrir la musique1 te voil mlomane1 cette heure6 ,mais tu es fou6 ta musique est dans ta caboche1 vieille boule dtraque6 dit-elle en lui prenant la tte et la faisant rouler sur son paule4 ,dis donc1 papa1 sont-ce les roues de la voiture qui chantent8 --coute donc1 ,naqui8 si les anges font de la musique au bon ,dieu1 ce ne peut tre que celle dont les accords m'entrent par tous les pores autant que par les oreilles1 et je ne sais comment t'en parler1 c'est suave comme de l'eau de miel6 --,mais certainement on lui fait de la musique au bon ,dieu1 car on reprsente toujours les anges avec des harpes4 ,ma parole d'honneur1 il est fou1 se dit-elle en voyant ,castanier dans l'attitude d'un mangeur d'opium en extase4 ,ils taient arrivs4 ,castanier1 absorb par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre1 ne sachant s'il devait croire ou douter1 allait comme un homme ivre1 priv de raison4 ,il se rveilla dans la chambre d',aquilina o il avait t port1 soutenu par sa matresse1 par le portier et par ,jenny1 car il s'tait vanoui en sortant de sa voiture4 --,mes amis1 mes amis1 il va venir1 dit-il en se plongeant par un mouvement dsespr dans sa bergre au coin du feu4 ,en ce moment ,jenny entendit la sonnette1 alla ouvrir1 et annona l',anglais en disant que c'tait un monsieur qui avait rendez-vous avec ,castanier4 ,melmoth se montra soudain4 ,il se fit un grand silence4 ,il regarda le portier1 le portier s'en alla4 ,il regarda ,jenny1 ,jenny s'en alla4 --,madame1 dit ,melmoth la courtisane1 permettez-nous de terminer une affaire qui ne souffre aucun retard4 ,il prit ,castanier par la main1 et ,castanier se leva4 ,tous deux allrent dans le salon sans lumire1 car l'il de ,melmoth clairait les tnbres les plus paisses4 ,fascine par le regard trange de l'inconnu1 ,aquilina demeura sans force1 et incapable de songer son amant1 qu'elle croyait d'ailleurs enferm chez sa femme de chambre1 tandis que1 surprise par le prompt retour de ,castanier1 ,jenny l'avait cach dans le cabinet de toilette1 comme dans la scne du drame jou pour ,melmoth et pour sa victime4 ,la porte de l'appartement se ferma violemment1 et bientt ,castanier reparut4 --,qu'as-tu8 lui cria sa matresse frappe d'horreur4 ,la physionomie du caissier tait change4 ,son teint rouge avait fait place la pleur trange qui rendait l'tranger sinistre et froid4 ,ses yeux jetaient un feu sombre qui blessait par un clat insupportable4 ,son attitude de bonhomie tait devenue despotique et fire4 ,la courtisane trouva ,castanier maigri1 le front lui sembla majestueusement horrible1 et le dragon exhalait une influence pouvantable qui pesait sur les autres comme une lourde atmosphre4 ,aquilina se sentit pendant un moment gne4 --,que s'est-il pass en si peu de temps entre cet homme diabolique et toi8 demanda-t-elle4 --,je lui ai vendu mon me4 ,je le sens1 je ne suis plus le mme4 ,il m'a pris mon tre1 et m'a donn le sien4 --,comment8 --,tu n'y comprendrais rien4 ,ha6 dit ,castanier froidement1 il avait raison1 ce dmon6 ,je vois tout et sais tout4 ,tu me trompais4 ,ces mots glacrent ,aquilina4 ,castanier alla dans le cabinet de toilette aprs avoir allum un bougeoir1 la pauvre fille stupfaite l'y suivit1 et son tonnement fut grand lorsque ,castanier1 ayant cart les robes accroches au porte-manteau1 dcouvrit le sous-officier4 --,venez1 mon cher1 lui dit-il en prenant ,lon par le bouton de la redingote et l'amenant dans la chambre4 ,la ,pimontaise1 ple1 perdue1 tait alle se jeter dans son fauteuil4 ,castanier s'assit sur la causeuse au coin du feu1 et laissa l'amant d',aquilina debout4 --,vous tes ancien militaire1 lui dit ,lon1 je suis prt vous rendre raison4 --,vous tes un niais1 rpondit schement ,castanier4 ,je n'ai plus besoin de me battre1 je puis tuer qui je veux d'un regard4 ,je vais vous dire votre fait1 mon petit4 ,pourquoi vous tuerais-je8 ,vous avez sur le cou une ligne rouge que je vois4 ,la guillotine vous attend4 ,oui1 vous mourrez en place de ,grve4 ,vous appartenez au bourreau1 rien ne peut vous sauver4 ,vous faites partie d'une ,vente de ,charbonniers4 ,vous conspirez contre le gouvernement4 --,tu ne me l'avais pas dit6 cria la ,pimontaise ,lon4 --,vous ne savez donc pas1 dit le caissier en continuant toujours1 que le ministre a dcid ce matin de poursuivre votre association8 ,le procureur-gnral a pris vos noms4 ,vous tes dnoncs par des tratres4 ,on travaille en ce moment prparer les lments de votre acte d'accusation4 --,c'est donc toi qui l'as trahi8444 dit ,aquilina qui poussa un rugissement de lionne et se leva pour venir dchirer ,castanier4 --,tu me connais trop pour le croire1 rpondit ,castanier avec un sang-froid qui ptrifia sa matresse4 --,comment le sais-tu donc8 --,je l'ignorais avant d'aller dans le salon2 mais1 maintenant1 je vois tout1 je sais tout1 je peux tout4 ,le sous-officier tait stupfait4 --,h6 bien1 sauve-le1 mon ami1 s'cria la fille en se jetant aux genoux de ,castanier4 ,sauvez-le1 puisque vous pouvez tout6 ,je vous aimerai1 je vous adorerai1 je serai votre esclave au lieu d'tre votre matresse4 ,je me vouerai vos caprices les plus dsordonns1 tu feras de moi tout ce que tu voudras4 ,oui1 je trouverai plus que de l'amour pour vous2 j'aurai le dvouement d'une fille pour son pre1 joint celui d'une444 mais444 comprends donc1 ,rodolphe6 ,enfin1 quelque violentes que soient mes passions1 je serai toujours toi6 ,qu'est-ce que je pourrais dire pour te toucher8 ,j'inventerai les plaisirs444 ,je444 ,mon ,dieu6 tiens1 quand tu voudras quelque chose de moi1 comme de me faire jeter par la fentre1 tu n'auras qu' me dire3--,lon6 je me prcipiterais alors dans l'enfer1 j'accepterais tous les tourments1 toutes les maladies1 tous les chagrins1 tout ce que tu m'imposerais6 ,castanier resta froid4 ,pour toute rponse1 il montra ,lon en disant avec un rire de dmon3--,la guillotine l'attend4 --,non1 il ne sortira pas d'ici1 je le sauverai1 s'cria-t-elle4 ,oui1 je tuerai qui le touchera6 ,pourquoi ne veux-tu pas le sauver8 criait-elle d'une voix tincelante1 l'il en feu1 les cheveux pars4 ,le peux-tu8 --,je puis tout4 --,pourquoi ne le sauves-tu pas8 --,pourquoi8 cria ,castanier dont la voix vibra jusque dans les planchers4 ,h6 je me venge6 ,c'est mon mtier de mal faire4 --,mourir1 reprit ,aquilina1 lui1 mon amant1 est-ce possible8 ,elle bondit jusqu' sa commode1 y saisit un stylet qui tait dans une corbeille1 et vint ,castanier qui se mit rire4 --,tu sais bien que le fer ne peut plus m'atteindre4 ,le bras d',aquilina se dtendit comme une corde de harpe subitement coupe4 --,sortez1 mon cher ami1 dit le caissier en se retournant vers le sous-officier2 allez vos affaires4 ,il tendit la main1 et le militaire fut oblig d'obir la force suprieure que dployait ,castanier4 --,je suis ici chez moi1 je pourrais envoyer chercher le commissaire de police et lui livrer un homme qui s'introduit dans mon domicile1 je prfre vous rendre la libert3 je suis un dmon1 je ne suis pas un espion4 --,je le suivrai1 dit ,aquilina4 --,suis-le1 dit ,castanier4 ,jenny8444 ,jenny parut4 --,envoyez le portier leur chercher un fiacre4 --,tiens1 ,naqui1 dit ,castanier en tirant de sa poche un paquet de billets de banque1 tu ne quitteras pas1 comme une misrable1 un homme qui t'aime encore4 ,il lui tendit trois cent mille francs1 ,aquilina les prit1 les jeta par terre1 cracha dessus en les pitinant avec la rage du dsespoir1 en lui disant3--,nous sortirons tous deux pied1 sans un sou de toi4 ,reste1 ,jenny4 --,bonsoir6 reprit le caissier en ramassant son argent4 ,moi1 je suis revenu de voyage4--,jenny1 dit-il en regardant la femme de chambre bahie1 tu me parais bonne fille4 ,te voil sans matresse1 viens ici8 pour ce soir1 tu auras un matre4 ,aquilina1 se dfiant de tout1 s'en alla promptement avec le sous-officier chez une de ses amies4 ,mais ,lon tait l'objet des soupons de la police1 qui le faisait suivre partout o il allait4 ,aussi fut-il arrt quelque temps aprs1 avec ses trois amis1 comme le dirent les journaux du temps4 ,le caissier se sentit chang compltement au moral comme au physique4 ,le ,castanier1 tour tour enfant1 jeune1 amoureux1 militaire1 courageux1 tromp1 mari1 dsillusionn1 caissier1 passionn1 criminel par amour1 n'existait plus4 ,sa forme intrieure avait clat4 ,en un moment1 son crne s'tait largi1 ses sens avaient grandi4 ,sa pense embrassa le monde1 il en vit les choses comme s'il et t plac une hauteur prodigieuse4 ,avant d'aller au spectacle1 il prouvait pour ,aquilina la passion la plus insense1 plutt que de renoncer elle il aurait ferm les yeux sur ses infidlits1 ce sentiment aveugle s'tait dissip comme une nue se fond sous les rayons du soleil4 ,heureuse de succder sa matresse1 et d'en possder la fortune1 ,jenny fit tout ce que voulait le caissier4 ,mais ,castanier1 qui avait le pouvoir de lire dans les mes1 dcouvrit le motif vritable de ce dvouement purement physique4 ,aussi s'amusa-t-il de cette fille avec la malicieuse avidit d'un enfant qui1 aprs avoir exprim le jus d'une cerise1 en lance le noyau4 ,le lendemain1 au moment o1 pendant le djeuner1 elle se croyait dame et matresse au logis1 ,castanier lui rpta mot mot1 pense pense1 ce qu'elle se disait elle-mme1 en buvant son caf4 --,sais-tu ce que tu penses1 ma petite8 lui dit-il en souriant1 le voici3 ,ces beaux meubles en bois de palissandre que je dsirais tant1 et ces belles robes que j'essayais1 sont donc moi6 ,il ne m'en a cot que des btises que madame lui refusait1 je ne sais pas pourquoi4 ,ma foi1 pour aller en carrosse1 avoir des parures1 tre au spectacle dans une loge1 et me faire des rentes1 je lui donnerais bien des plaisirs l'en faire crever1 s'il n'tait pas fort comme un ,turc4 ,je n'ai jamais vu d'homme pareil6--,est-ce bien cela8 reprit-il d'une voix qui fit plir ,jenny4 ,eh6 bien1 oui1 ma fille1 tu n'y tiendrais pas1 et c'est pour ton bien que je te renvoie1 tu prirais la peine4 ,allons1 quittons-nous bons amis4 ,et il la congdia froidement en lui donnant une fort lgre somme4 ,le premier usage que ,castanier s'tait promis de faire du terrible pouvoir qu'il venait d'acheter1 au prix de son ternit bienheureuse1 tait la satisfaction pleine et entire de ses gots4 ,aprs avoir mis ordre ses affaires1 et rendu facilement ses comptes monsieur de ,nucingen qui lui donna pour successeur un bon ,allemand1 il voulut une bacchanale digne des beaux jours de l'empire romain1 et s'y plongea dsesprment comme ,balthazar son dernier festin4 ,mais1 comme ,balthazar1 il vit distinctivement une main pleine de lumire qui lui traa son arrt au milieu de ses joies1 non pas sur les murs troits d'une salle1 mais sur les parois immenses o se dessine l'arc-en-ciel4 ,son festin ne fut pas en effet une orgie circonscrite aux bornes d'un banquet1 ce fut une dissipation de toutes les forces et de toutes les jouissances4 ,la table tait en quelque sorte la terre mme qu'il sentait trembler sous ses pieds4 ,ce fut la dernire fte d'un dissipateur qui ne mnage plus rien4 ,en puisant pleines mains dans le trsor des volupts humaines dont la clef lui avait t remise par le ,dmon1 il en atteignit promptement le fond4 ,cette norme puissance1 en un instant apprhende1 fut en un instant exerce1 juge1 use4 ,ce qui tait tout1 ne fut rien4 ,il arrive souvent que la possession tue les plus immenses pomes du dsir1 aux rves duquel l'objet possd rpond rarement4 ,ce triste dnoment de quelques passions tait celui que cachait l'omnipotence de ,melmoth4 ,l'inanit de la nature humaine fut soudain rvle son successeur1 auquel la suprme puissance apporta le nant pour dot4 ,afin de bien comprendre la situation bizarre dans laquelle se trouva ,castanier1 il faudrait pouvoir en apprcier par la pense les rapides rvolutions1 et concevoir combien elles eurent peu de dure1 ce dont il est difficile de donner une ide ceux qui restent emprisonns par les lois du temps1 de l'espace et des distances4 ,ses facults agrandies avaient chang les rapports qui existaient auparavant entre le monde et lui4 ,comme ,melmoth1 ,castanier pouvait en quelques instants tre dans les riantes valles de l',hindoustan1 passer sur les ailes des dmons travers les dserts de l',afrique1 et glisser sur les mers4 ,de mme que sa lucidit lui faisait tout pntrer l'instant o sa vue se portait sur un objet matriel ou dans la pense d'autrui1 de mme sa langue happait pour ainsi dire toutes les saveurs d'un coup4 ,son plaisir ressemblait au coup de hache du despotisme1 qui abat l'arbre pour en avoir les fruits4 ,les transitions1 les alternatives qui mesurent la joie1 la souffrance1 et varient toutes les jouissances humaines1 n'existaient plus pour lui4 ,son palais1 devenu sensitif outre mesure1 s'tait blas tout coup en se rassasiant de tout4 ,les femmes et la bonne chre furent deux plaisirs si compltement assouvis1 du moment o il put les goter de manire se trouver au del du plaisir1 qu'il n'eut plus envie ni de manger1 ni d'aimer4 ,se sachant matre de toutes les femmes qu'il souhaiterait1 et se sachant arm d'une force qui ne devait jamais faillir1 il ne voulait plus de femmes2 en les trouvant par avance soumises ses caprices les plus dsordonns1 il se sentait une horrible soif d'amour1 et les dsirait plus aimantes qu'elles ne pouvaient l'tre4 ,mais la seule chose que lui refusait le monde1 c'tait la foi1 la prire1 ces deux onctueuses et consolantes amours4 ,on lui obissait4 ,ce fut un horrible tat4 ,les torrents de douleurs1 de plaisirs et de penses qui secouaient son corps et son me eussent emport la crature humaine la plus forte2 mais il y avait en lui une puissance de vie proportionne la vigueur des sensations qui l'assaillaient4 ,il sentit en dedans de lui quelque chose d'immense que la terre ne satisfaisait plus4 ,il passait la journe tendre ses ailes1 vouloir traverser les sphres lumineuses dont il avait une intuition nette et dsesprante4 ,il se desscha intrieurement1 car il eut soif et faim de choses qui ne se buvaient ni ne se mangeaient1 mais qui l'attiraient irrsistiblement4 ,ses lvres devinrent ardentes de dsir1 comme l'taient celles de ,melmoth1 et il haletait aprs l',,inconnu1 car il connaissait tout4 ,en voyant le principe et le mcanisme du monde1 il n'en admirait plus les rsultats1 et manifesta bientt ce ddain profond qui rend l'homme suprieur semblable un sphinx qui sait tout1 voit tout1 et garde une silencieuse immobilit4 ,il ne se sentait pas la moindre vellit de communiquer sa science aux autres hommes4 ,riche de toute la terre1 et pouvant la franchir d'un bond1 la richesse et le pouvoir ne signifirent plus rien pour lui4 ,il prouvait cette horrible mlancolie de la suprme puissance laquelle ,satan et ,dieu ne remdient que par une activit dont le secret n'appartient qu' eux4 ,castanier n'avait pas1 comme son matre1 l'inextinguible puissance de har et de mal faire2 il se sentait dmon1 mais dmon venir1 tandis que ,satan est dmon pour l'ternit2 rien ne le peut racheter1 il le sait1 et alors il se plat remuer avec sa triple fourche les mondes comme un fumier1 en y tracassant les desseins de ,dieu4 ,pour son malheur1 ,castanier conservait une esprance4 ,ainsi tout coup1 en un moment1 il put aller d'un ple l'autre1 comme un oiseau vole dsesprment entre les deux cts de sa cage2 mais1 aprs avoir fait ce bond1 comme l'oiseau1 il vit des espaces immenses4 ,il eut de l'infini une vision qui ne lui permit plus de considrer les choses humaines comme les autres hommes les considrent4 ,les insenss qui souhaitent la puissance des dmons1 la jugent avec leurs ides d'hommes1 sans prvoir qu'ils endosseront les ides du dmon en prenant son pouvoir1 qu'ils resteront hommes et au milieu d'tres qui ne peuvent plus les comprendre4 ,le ,nron indit qui rve de faire brler ,paris pour sa distraction1 comme on donne au thtre le spectacle fictif d'un incendie1 ne se doute pas que ,paris deviendra pour lui ce qu'est pour un voyageur press la fourmilire qui borde un chemin4 ,les sciences furent pour ,castanier ce qu'est un logogriphe pour celui qui en sait le mot4 ,les rois1 les gouvernements lui faisaient piti4 ,sa grande dbauche fut donc1 en quelque sorte un dplorable adieu sa condition d'homme4 ,il se sentit l'troit sur la terre1 car son infernale puissance le faisait assister au spectacle de la cration dont il entrevoyait les causes et la fin4 ,en se voyant exclus de ce que les hommes ont nomm le ciel dans tous leurs langages1 il ne pouvait plus penser qu'au ciel4 ,il comprit alors le desschement intrieur exprim sur la face de son prdcesseur1 il mesura l'tendue de ce regard allum par un espoir toujours trahi1 il prouva la soif qui brlait cette lvre rouge1 et les angoisses d'un combat perptuel entre deux natures agrandies4 ,il pouvait tre encore un ange1 il se trouvait un dmon4 ,il ressemblait la suave crature emprisonne par le mauvais vouloir d'un enchanteur dans un corps difforme1 et qui1 prise sous la cloche d'un pacte1 avait besoin de la volont d'autrui pour briser une dtestable enveloppe dteste4 ,de mme que l'homme vraiment grand n'en a que plus d'ardeur chercher l'infini du sentiment dans un cur de femme1 aprs une dception2 de mme ,castanier se trouva tout coup sous le poids d'une seule ide1 ide qui peut-tre tait la clef des mondes suprieurs4 ,par cela seul qu'il avait renonc son ternit bienheureuse1 il ne pensait plus qu' l'avenir de ceux qui prient et qui croient4 ,quand1 au sortir de la dbauche o il prit possession de son pouvoir1 il sentit l'treinte de ce sentiment1 il connut les douleurs que les potes sacrs1 les aptres et les grands oracles de la foi nous ont dpeintes en des termes si gigantesques4 ,harponn par l'pe flamboyante de laquelle il sentait la pointe dans ses reins1 il courut chez ,melmoth1 afin de voir ce qu'il advenait de son prdcesseur4 ,l',anglais demeurait rue ,frou1 prs ,saint-,sulpice1 dans un htel sombre1 noir1 humide et froid4 ,cette rue1 ouverte au nord1 comme toutes celles qui tombent perpendiculairement sur la rive gauche de la ,seine1 est une des rues les plus tristes de ,paris1 et son caractre ragit sur les maisons qui la bordent4 ,quand ,castanier fut sur le seuil de la porte1 il la vit tendue de noir1 la vote tait galement drape4 ,sous cette vote1 clataient les lumires d'une chapelle ardente4 ,on y avait lev un cnotaphe temporaire1 de chaque ct duquel se tenait un prtre4 --,il ne faut pas demander monsieur pourquoi il vient1 dit ,castanier une vieille portire1 vous ressemblez trop ce pauvre cher dfunt4 ,si donc vous tes son frre1 vous arrivez trop tard pour lui dire adieu4 ,ce brave gentilhomme est mort avant-hier dans la nuit4 --,comment est-il mort8 demanda ,castanier l'un des prtres4 --,soyez heureux1 lui rpondit un vieux prtre en soulevant un ct des draps noirs qui formaient la chapelle4 ,castanier vit une de ces figures que la foi rend sublimes et par les pores de laquelle l'me semble sortir pour rayonner sur les autres hommes et les chauffer par les sentiments d'une charit persistante4 ,cet homme tait le confesseur de sir ,john ,melmoth4 --,monsieur votre frre1 dit le prtre en continuant1 a fait une fin digne d'envie1 et qui a d rjouir les anges4 ,vous savez quelle joie rpand dans les cieux la conversion d'une me pcheresse4 ,les pleurs de son repentir excits par la grce ont coul sans tarir1 la mort seule a pu les arrter4 ,l',esprit saint tait en lui4 ,ses paroles ardentes et vives ont t dignes du ,roi prophte4 ,si jamais1 dans le cours de ma vie1 je n'ai entendu de confession plus horrible que celle de ce gentilhomme irlandais1 jamais aussi n'ai-je entendu de prires plus enflammes4 ,quelque grandes qu'aient t ses fautes1 son repentir en a combl l'abme en un moment4 ,la main de ,dieu s'est visiblement tendue sur lui1 car il ne ressemblait plus lui-mme1 tant il est devenu saintement beau4 ,ses yeux si rigides se sont adoucis dans les pleurs4 ,sa voix si vibrante1 et qui effrayait1 a pris la grce et la mollesse qui distinguent les paroles des gens humilis4 ,il difiait tellement les auditeurs par ses discours1 que les personnes attires par le spectacle de cette mort chrtienne1 se mettaient genoux en coutant glorifier ,dieu1 parler de ses grandeurs infinies1 et raconter les choses du ciel4 ,s'il ne laisse rien sa famille1 il lui a certes acquis le plus grand bien que les familles puissent possder1 une me sainte qui veillera sur vous tous1 et vous conduira dans la bonne voie4 ,ces paroles produisirent un effet si violent sur ,castanier qu'il sortit brusquement et marcha vers l'glise de ,saint-,sulpice en obissant une sorte de fatalit1 le repentir de ,melmoth l'avait abasourdi4 ,vers cette poque1 un homme clbre par son loquence faisait1 le matin1 certains jours1 des confrences qui avaient pour but de dmontrer les vrits de la religion catholique la jeunesse de ce sicle proclame par une autre voix non moins loquente1 indiffrente en matire de foi4 ,la confrence devait faire place l'enterrement de l',irlandais4 ,castanier arriva prcisment au moment o le prdicateur allait rsumer avec cette onction gracieuse1 avec cette pntrante parole qui l'ont illustr1 les preuves de notre heureux avenir4 ,l'ancien dragon1 sous la peau duquel s'tait gliss le dmon1 se trouvait dans les conditions voulues pour recevoir fructueusement la semence des paroles divines commentes par le prtre4 ,en effet1 s'il est un phnomne constat1 n'est-ce pas le phnomne moral que le peuple a nomm la foi du charbonnier8 ,la force de la croyance se trouve en raison directe du plus ou moins d'usage que l'homme a fait de sa raison4 ,les gens simples et les soldats sont de ce nombre4 ,ceux qui ont march dans la vie sous la bannire de l'instinct1 sont beaucoup plus propres recevoir la lumire que ceux dont l'esprit et le cur se sont lasss dans les subtilits du monde4 ,depuis l'ge de seize ans1 jusqu' prs de quarante ans1 ,castanier1 homme du midi1 avait suivi le drapeau franais4 ,simple cavalier1 oblig de se battre le jour1 la veille et le lendemain1 il devait penser son cheval avant de songer lui-mme4 ,pendant son apprentissage militaire1 il avait donc eu peu d'heures pour rflchir l'avenir de l'homme4 ,officier1 il s'tait occup de ses soldats1 et il avait t entran de champ de bataille en champ de bataille1 sans avoir jamais song au lendemain de la mort4 ,la vie militaire exige peu d'ides4 ,les gens incapables de s'lever ces hautes combinaisons qui embrassent les intrts de nation nation1 les plans de la politique aussi bien que les plans de campagne1 la science du tacticien et celle de l'administrateur1 ceux-l vivent dans un tat d'ignorance comparable celle du paysan le plus grossier de la province la moins avance de ,france4 ,ils vont en avant1 obissent passivement l'me qui les commande1 et tuent les hommes devant eux1 comme le bcheron abat des arbres dans une fort4 ,ils passent continuellement d'un tat violent qui exige le dploiement des forces physiques un tat de repos1 pendant lequel ils rparent leurs pertes4 ,ils frappent et boivent1 ils frappent et mangent1 ils frappent et dorment1 pour mieux frapper encore4 ,a ce train de tourbillon1 les qualits de l'esprit s'exercent peu4 ,le moral demeure dans sa simplicit naturelle4 ,quand ces hommes1 si nergiques sur le champ de bataille1 reviennent au milieu de la civilisation1 la plupart de ceux qui sont demeurs dans les grades infrieurs1 se montrent sans ides acquises1 sans facults1 sans porte4 ,aussi la jeune gnration s'est-elle tonne de voir ces membres de nos glorieuses et terribles armes1 aussi nuls d'intelligence que peut l'tre un commis1 et simples comme des enfants4 ,a peine un capitaine de la foudroyante garde impriale est-il propre faire les quittances d'un journal4 ,quand les vieux soldats sont ainsi1 leur me vierge de raisonnement obit aux grandes impulsions4 ,le crime commis par ,castanier tait un de ces faits qui soulvent tant de questions que1 pour le discuter1 le moraliste aurait demand la division pour employer une expression du langage parlementaire4 ,ce crime avait t conseill par la passion1 par une de ces sorcelleries fminines si cruellement irrsistibles que nul homme ne peut dire3,je ne ferai jamais cela1 ds qu'une sirne est admise dans la lutte et y dploiera ses hallucinations4 ,la parole de vie tomba donc sur une conscience neuve aux vrits religieuses que la ,rvolution franaise et la vie militaire avaient fait ngliger ,castanier4 ,ce mot terrible3 ,vous serez heureux ou malheureux pendant l'ternit6 le frappa d'autant plus violemment qu'il avait fatigu la terre1 qu'il l'avait secoue comme un arbre sans fruit1 et que1 dans l'omnipotence de ses dsirs1 il suffisait qu'un point de la terre ou du ciel lui ft interdit1 pour qu'il s'en occupt4 ,s'il tait permis de comparer de si grandes choses aux niaiseries sociales1 il ressemblait ces banquiers riches de plusieurs millions qui rien ne rsiste dans la socit2 mais qui n'tant pas admis aux cercles de la noblesse1 ont pour ide fixe de s'y agrger1 et ne comptent pour rien tous les privilges sociaux acquis par eux1 du moment o il leur en manque un4 ,cet homme plus puissant que ne l'taient les rois de la terre runis1 cet homme qui pouvait1 comme ,satan1 lutter avec ,dieu lui-mme1 apparut appuy contre un des piliers de l'glise ,saint-,sulpice1 courb sous le poids d'un sentiment1 et s'absorba dans une ide d'avenir1 comme ,melmoth s'y tait abm lui-mme4 --,il est bien heureux1 lui6 s'cria ,castanier1 il est mort avec la certitude d'aller au ciel4 ,en un moment1 il s'tait opr le plus grand changement dans les ides du caissier4 ,aprs avoir t le dmon pendant quelques jours1 il n'tait plus qu'un homme1 image de la chute primitive consacre dans toutes les cosmogonies4 ,mais1 en redevenant petit par la forme1 il avait acquis une cause de grandeur1 il s'tait tremp dans l'infini4 ,la puissance infernale lui avait rvl la puissance divine4 ,il avait plus soif du ciel qu'il n'avait eu faim des volupts terrestres si promptement puises4 ,les jouissances que promet le dmon ne sont que celles de la terre agrandies1 tandis que les volupts clestes sont sans bornes4 ,cet homme crut en ,dieu4 ,la parole qui lui livrait les trsors du monde ne fut plus rien pour lui1 et ces trsors lui semblrent aussi mprisables que le sont les cailloux aux yeux de ceux qui aiment les diamants2 car il les voyait comme de la verroterie1 en comparaison des beauts ternelles de l'autre vie4 ,pour lui1 le bien provenant de cette source tait maudit4 ,il resta plong dans un abme de tnbres et de penses lugubres en coutant le service fait pour ,melmoth4 ,le ,dies ir l'pouvanta4 ,il comprit1 dans toute sa grandeur1 ce cri de l'me repentante qui tressaille devant la majest divine4 ,il fut tout coup dvor par l',esprit saint1 comme le feu dvore la paille4 ,des larmes coulrent de ses yeux4 --,vous tes un parent du mort8 lui dit le bedeau4 --,son hritier1 rpondit ,castanier4 --,pour les frais du culte1 lui cria le suisse4 --,non1 dit le caissier qui ne voulut pas donner l'glise l'argent du dmon4 --,pour les pauvres4 --,non4 --,pour les rparations de l'glise4 --,non4 --,pour la chapelle de la ,vierge4 --,non4 --,pour le sminaire4 --,non4 ,castanier se retira1 pour ne pas tre en butte aux regards irrits de plusieurs gens de l'glise4--,pourquoi1 se dit-il en contemplant ,saint-,sulpice1 pourquoi les hommes auraient-ils bti ces cathdrales gigantesques que j'ai vues en tout pays8 ,ce sentiment partag par les masses1 dans tous les temps1 s'appuie ncessairement sur quelque chose4 --,tu appelles ,dieu quelque chose8 lui disait sa conscience1 ,dieu6 ,dieu6 ,dieu6 ,ce mot rpt par une voix intrieure l'crasait1 mais ses sensations de terreur furent adoucies par les lointains accords de la musique dlicieuse qu'il avait entendue dj vaguement4 ,il attribua cette harmonie aux chants de l'glise1 il en mesurait le portail4 ,mais il s'aperut1 en prtant attentivement l'oreille1 que les sons arrivaient lui de tous cts2 il regarda dans la place1 et n'y vit point de musiciens4 ,si cette mlodie apportait dans l'me les posies bleues et les lointaines lumires de l'esprance1 elle donnait aussi plus d'activit aux remords dont tait travaill le damn qui s'en alla dans ,paris1 comme vont les gens accabls de douleurs4 ,il regardait tout sans rien voir1 il marchait au hasard la manire des flneurs2 il s'arrtait sans motif1 se parlait lui-mme1 et ne se ft pas drang pour viter le coup d'une planche ou la roue d'une voiture4 ,le repentir le livrait insensiblement cette grce qui broie tout la fois doucement et terriblement le cur4 ,il eut bientt dans la physionomie1 comme ,melmoth1 quelque chose de grand1 mais de distrait2 une froide expression de tristesse1 semblable celle de l'homme au dsespoir1 et l'avidit haletante que donne l'esprance2 puis1 par-dessus tout1 il fut en proie au dgot de tous les biens de ce bas monde4 ,son regard effrayant de clart cachait les plus humbles prires4 ,il souffrait en raison de sa puissance4 ,son me violemment agite faisait plier son corps1 comme un vent imptueux ploie de hauts sapins4 ,comme son prdcesseur1 il ne pouvait pas se refuser vivre1 car il ne voulait pas mourir sous le joug de l'enfer4 ,son supplice lui devint insupportable4 ,enfin1 un matin1 il songea que ,melmoth le bienheureux lui avait propos de prendre sa place1 et qu'il avait accept2 que1 sans doute1 d'autres hommes pourraient l'imiter2 et que1 dans une poque dont la fatale indiffrence en matire de religion tait proclame par les hritiers de l'loquence des ,pres de l'glise1 il devait rencontrer facilement un homme qui se soumt aux clauses de ce contrat pour en exercer les avantages4 --,il est un endroit o l'on cote ce que valent les rois1 o l'on soupse les peuples1 o l'on juge les systmes1 o les gouvernements sont rapports la mesure de l'cu de cent sous1 o les ides1 les croyances sont chiffres1 o tout s'escompte1 o ,dieu mme emprunte et donne en garantie ses revenus d'mes1 car le pape y a son compte courant4 ,si je puis trouver une me ngocier1 n'est-ce pas l4 ,castanier alla joyeux la ,bourse1 en pensant qu'il pourrait trafiquer d'une me comme on y commerce des fonds publics4 ,un homme ordinaire aurait eu peur qu'on ne s'y moqut de lui2 mais ,castanier savait par exprience que tout est srieux pour l'homme au dsespoir4 ,semblable au condamn mort qui couterait un fou s'il venait lui dire qu'en prononant d'absurdes paroles il pourrait s'envoler travers la serrure de sa porte1 celui qui souffre est crdule et n'abandonne une ide que quand elle a failli1 comme la branche qui a cass sous la main du nageur entran4 ,vers quatre heures ,castanier parut dans les groupes qui se formaient aprs la fermeture du cours des effets publics1 et o se faisaient alors les ngociations des effets particuliers et des affaires purement commerciales4 ,il tait connu de quelques ngociants1 et pouvait1 en feignant de chercher quelqu'un1 couter les bruits qui couraient sur les gens embarrasss4 --,plus souvent1 mon petit1 que je te ngocierai du ,claparon et compagnie6 ,ils ont laiss remporter par le garon de la ,banque les effets de leur paiement ce matin1 dit un gros banquier1 dans son langage sans faon4 ,si tu en as1 garde-le4 ,ce ,claparon tait dans la cour1 en grande confrence avec un homme connu pour faire des escomptes usuraires4 ,aussitt ,castanier se dirigea vers l'endroit o se trouvait ,claparon1 ngociant connu pour hasarder de grands coups qui pouvaient aussi bien le ruiner que l'enrichir4 ,quand ,claparon fut abord par ,castanier1 le marchand d'argent venait de le quitter1 et le spculateur avait laiss chapper un geste de dsespoir4 --,eh6 bien1 ,claparon1 nous avons cent mille francs payer la ,banque1 et voil quatre heures3 cela se sait1 et nous n'avons plus le temps d'arranger notre petite faillite1 lui dit ,castanier4 --,monsieur6 --,parlez plus bas1 rpondit le caissier2 si je vous proposais une affaire o vous pourriez ramasser autant d'or que vous en voudriez444 --,elle ne paierait pas mes dettes1 car je ne connais pas d'affaire qui ne veuille un temps de cuisson4 --,je connais une affaire qui vous les ferait payer en un moment1 reprit ,castanier1 mais qui vous obligerait 444 --,a quoi8 --,a vendre votre part du paradis4 ,n'est-ce pas une affaire comme une autre8 ,nous sommes tous actionnaires dans la grande entreprise de l'ternit4 --,savez-vous que je suis homme vous souffleter8444 dit ,claparon irrit1 il n'est pas permis de faire de sottes plaisanteries un homme dans le malheur4 --,je parle srieusement1 rpondit ,castanier en prenant dans sa poche un paquet de billets de banque4 --,d'abord1 dit ,claparon1 je ne vendrais pas mon me au diable pour une misre4 ,j'ai besoin de cinq cent mille francs pour aller444 --,qui vous parle de lsiner8 reprit brusquement ,castanier4 ,vous auriez plus d'or que ne peuvent contenir les caves de la ,banque4 ,il tendit une masse de billets qui dcida le spculateur4 --,fait6 dit ,claparon4 ,mais comment s'y prendre8 --,venez l-bas1 l'endroit o il n'y a personne1 rpondit ,castanier en montrant un coin de la cour4 ,claparon et son tentateur changrent quelques paroles1 chacun le visage tourn contre le mur4 ,aucune des personnes qui les avaient remarqus ne devina l'objet de cet a parte1 quoiqu'elles fussent assez vivement intrigues par la bizarrerie des gestes que firent les deux parties contractantes4 ,quand ,castanier revint1 une clameur d'tonnement chappa aux boursiers4 ,comme dans les assembles franaises o le moindre vnement distrait aussitt1 tous les visages se tournrent vers les deux hommes qui excitaient cette rumeur1 et l'on ne vit pas sans une sorte d'effroi le changement opr chez eux4 ,a la ,bourse1 chacun se promne en causant1 et tous ceux qui composent la foule se sont bientt reconnus et observs1 car la ,bourse est comme une grande table de bouillotte o les habiles savent deviner le jeu d'un homme et l'tat de sa caisse d'aprs sa physionomie4 ,chacun avait donc remarqu la figure de ,claparon et celle de ,castanier4 ,celui-ci1 comme l',irlandais1 tait nerveux et puissant1 ses yeux brillaient1 sa carnation avait de la vigueur4 ,chacun s'tait merveill de cette figure majestueusement terrible en se demandant o ce bon ,castanier l'avait prise2 mais ,castanier1 dpouill de son pouvoir1 apparaissait fan1 rid1 vieilli1 dbile4 ,il tait1 en entranant ,claparon1 comme un malade en proie un accs de fivre1 ou comme un thriaki dans le moment d'exaltation que lui donne l'opium2 mais en revenant1 il tait dans l'tat d'abattement qui suit la fivre1 et pendant lequel les malades expirent1 ou il tait dans l'affreuse prostration que causent les jouissances excessives du narcotisme4 ,l'esprit infernal qui lui avait fait supporter ses grandes dbauches tait disparu2 le corps se trouvait seul1 puis1 sans secours1 sans appui contre les assauts des remords et le poids d'un vrai repentir4 ,claparon1 de qui chacun avait devin les angoisses1 reparaissait au contraire avec des yeux clatants et portait sur son visage la fiert de ,lucifer4 ,la faillite avait pass d'un visage sur l'autre4 --,allez crever en paix1 mon vieux1 dit ,claparon ,castanier4 --,par grce1 envoyez-moi chercher une voiture et un prtre1 le vicaire de ,saint-,sulpice1 lui rpondit l'ancien dragon en s'asseyant sur une borne4 ,ce mot3 ,un prtre6 fut entendu par plusieurs personnes1 et fit natre un brouhaha goguenard que poussrent les boursiers1 tous gens qui rservent leur foi pour croire qu'un chiffon de papier1 nomm une inscription1 vaut un domaine4 ,le ,grand-,livre est leur ,bible4 --,aurai-je le temps de me repentir8 se dit ,castanier d'une voix lamentable qui frappa ,claparon4 ,un fiacre emporta le moribond4 ,le spculateur alla promptement payer ses effets la ,banque4 ,l'impression produite par le soudain changement de physionomie de ces deux hommes fut efface dans la foule comme un sillon de vaisseau s'efface sur la mer4 ,une nouvelle de la plus haute importance excita l'attention du monde ngociant4 ,a cette heure o tous les intrts sont en jeu1 ,mose1 en paraissant avec ses deux cornes lumineuses obtiendrait peine les honneurs d'un calembour1 et serait ni par les gens en train de faire des reports4 ,lorsque ,claparon eut pay ses effets1 la peur le prit4 ,il fut convaincu de son pouvoir1 revint la ,bourse et offrit son march aux gens embarrasss4 ,l'inscription sur le grand-livre de l'enfer1 et les droits attachs la jouissance d'icelle1 mot d'un notaire que se substitua ,claparon1 fut achete sept cent mille francs4 ,le notaire revendit le trait du diable cinq cent mille francs un entrepreneur en btiment1 qui s'en dbarrassa pour cent mille cus en le cdant un marchand de fer2 et celui-ci le rtrocda pour deux cent mille francs un charpentier4 ,enfin1 cinq heures1 personne ne croyait ce singulier contrat1 et les acqureurs manquaient faute de foi4 ,a cinq heures et demie1 le dtenteur tait un peintre en btiment qui restait accot contre la porte de la ,bourse provisoire1 btie cette poque rue ,feydeau4 ,ce peintre en btiment1 homme simple1 ne savait pas ce qu'il avait en lui-mme4--,il tait tout chose1 dit-il sa femme quand il fut de retour au logis4 ,la rue ,feydeau est1 comme le savent les flneurs1 une de ces rues adores des jeunes gens qui1 faute d'une matresse1 pousent tout le sexe4 ,au premier tage de la maison la plus bourgeoisement dcente1 demeurait une de ces dlicieuses cratures que le ciel se plat combler des beauts les plus rares1 et qui1 ne pouvant tre ni duchesses ni reines1 parce qu'il y a beaucoup plus de jolies femmes que de titres et de trnes1 se contentent d'un agent de change ou d'un banquier de qui elles font le bonheur prix fixe4 ,cette bonne et belle fille1 appele ,euphrasie1 tait l'objet de l'ambition d'un clerc de notaire dmesurment ambitieux4 ,en effet1 le second clerc de matre ,crottat1 notaire1 tait amoureux de cette femme comme un jeune homme est amoureux vingt-deux ans4 ,ce clerc aurait assassin le pape et le sacr collge des cardinaux1 afin de se procurer une misrable somme de cent louis1 rclame par ,euphrasie pour un chle qui lui tournait la tte1 et en change duquel sa femme de chambre l'avait promise au clerc4 ,l'amoureux allait et venait devant les fentres de madame ,euphrasie1 comme vont et viennent les ours blancs dans leur cage1 au ,jardin-des-,plantes4 ,il avait sa main droite passe sous son gilet1 sur le sein gauche1 et voulait se dchirer le cur1 mais il n'en tait encore qu' tordre les lastiques de ses bretelles4 ,illustration3 ,,madame ,,euphrasie4 ,cette bonne et belle fille tait l'objet de l'ambition d'un clerc de notaire444 7,,melmoth ,r,,concili47 --,que faire pour avoir dix mille francs8 se disait-il1 prendre la somme que je dois porter l'enregistrement pour cet acte de vente4 ,mon ,dieu6 mon emprunt ruinera-t-il l'acqureur1 un homme sept fois millionnaire8 ,eh6 bien1 demain1 j'irai me jeter ses pieds1 je lui dirai3 ,monsieur1 je vous ai pris dix mille francs1 j'ai vingt-deux ans1 et j'aime ,euphrasie1 voil mon histoire4 ,mon pre est riche1 il vous remboursera1 ne me perdez pas6 ,n'avez-vous pas eu vingt-deux ans et une rage d'amour8 ,mais ces fichus propritaires1 a n'a pas d'me6 ,il est capable de me dnoncer au procureur du roi1 au lieu de s'attendrir4 ,sacredieu6 si l'on pouvait vendre son me au diable6 ,mais il n'y a ni ,dieu ni diable1 c'est des btises1 a ne se voit que dans les livres bleus ou chez les vieilles femmes4 ,que faire8 --,si vous voulez vendre votre me au diable1 lui dit le peintre en btiment devant qui le clerc avait laiss chapper quelques paroles1 vous aurez dix mille francs4 --,j'aurai donc ,euphrasie1 dit le clerc en topant au march que lui proposa le diable sous la forme d'un peintre en btiment4 ,le pacte consomm1 l'enrag clerc alla chercher le chle1 monta chez madame ,euphrasie2 et1 comme il avait le diable au corps1 il y resta douze jours sans en sortir en y dpensant tout son paradis1 en ne songeant qu' l'amour et ses orgies au milieu desquelles se noyait le souvenir de l'enfer et de ses privilges4 ,l'norme puissance conquise par la dcouverte de l',irlandais1 fils du rvrend ,maturin1 se perdit ainsi4 ,il fut impossible quelques orientalistes1 des mystiques1 des archologues occups de ces choses1 de constater historiquement la manire d'voquer le dmon4 ,voici pourquoi4 ,le treizime jour de ses noces enrages1 le pauvre clerc gisait sur son grabat1 chez son patron1 dans un grenier de la rue ,saint-,honor4 ,la ,honte1 cette stupide desse qui n'ose se regarder1 s'empara du jeune homme qui devint malade1 il voulut se soigner lui-mme1 et se trompa de dose en prenant une drogue curative due au gnie d'un homme bien connu sur les murs de ,paris4 ,le clerc creva donc sous le poids du vif-argent1 et son cadavre devint noir comme le dos d'une taupe4 ,un diable avait certainement pass par l1 mais lequel8 tait-ce ,astaroth8 --,cet estimable jeune homme a t emport dans la plante de ,mercure1 dit le premier clerc un dmonologue allemand qui vint prendre des renseignements sur cette affaire4 --,je le croirais volontiers1 rpondit l',allemand4 --,ha6 --,oui1 monsieur1 reprit l',allemand1 cette opinion s'accorde avec les propres paroles de ,jacob ,bhm1 en sa quarante-huitime proposition sur la ,,triple ,,vie ,,de ,l',,homme1 o il est dit que si ,dieu a opr toutes choses par le ,,fiat1 le ,,fiat est la secrte matrice qui comprend et saisit la nature que forme l'esprit n de ,mercure et de ,dieu4 --,vous dites1 monsieur8 ,l',allemand rpta sa phrase4 --,nous ne connaissons pas1 dirent les clercs4 --,fiat6444 dit un clerc1 fiat lux6 --,vous pouvez vous convaincre de la vrit de cette citation1 reprit l',allemand en lisant la phrase dans la page #ge du ,trait de la ,,triple ,,vie ,,de ,l',,homme1 imprim en #ahji1 chez monsieur ,migneret1 et traduit par un philosophe1 grand admirateur de l'illustre cordonnier4 --,ha1 il tait cordonnier1 dit le premier clerc4 ,voyez-vous a6 --,en ,prusse6 reprit l',allemand4 --,travaillait-il pour le roi8 dit un botien de second clerc4 --,il aurait d mettre des bquets ses phrases1 dit le troisime clerc4 --,cet homme est pyramidal1 s'cria le quatrime clerc en montrant l',allemand4 ,quoiqu'il ft un dmonologue de premire force1 l'tranger ne savait pas quels mauvais diables sont les clercs2 il s'en alla1 ne comprenant rien leurs plaisanteries1 et convaincu que ces jeunes gens trouvaient ,bhm un gnie pyramidal4 --,il y a de l'instruction en ,france1 se dit-il4 ,paris1 #f mai #ahce4 ,,le ,,chef-,d',,uvre ,,inconnu4 ,a ,,un ,,lord4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 #ahde4 ,i4 ,,gillette4 ,vers la fin de l'anne #afab1 par une froide matine de dcembre1 un jeune homme dont le vtement tait de trs-mince apparence1 se promenait devant la porte d'une maison situe rue des ,grands-,augustins1 ,paris4 ,aprs avoir assez long-temps march dans cette rue avec l'irrsolution d'un amant qui n'ose se prsenter chez sa premire matresse1 quelque facile qu'elle soit1 il finit par franchir le seuil de cette porte1 et demanda si matre ,franois ,,porbus tait en son logis4 ,sur la rponse affirmative que lui fit une vieille femme occupe balayer une salle basse1 le jeune homme monta lentement les degrs1 et s'arrta de marche en marche1 comme quelque courtisan de frache date1 inquiet de l'accueil que le roi va lui faire4 ,quand il parvint en haut de la vis1 il demeura pendant on moment sur le palier1 incertain s'il prendrait le heurtoir grotesque qui ornait la porte de l'atelier o travaillait sans doute le peintre de ,henri ,,iv dlaiss pour ,rubens par ,marie de ,mdicis4 ,le jeune homme prouvait cette sensation profonde qui a d faire vibrer le cur des grands artistes quand1 au fort de la jeunesse et de leur amour pour l'art1 ils ont abord un homme de gnie ou quelque chef-d'uvre4 ,il existe dans tous les sentiments humains une fleur primitive1 engendre par un noble enthousiasme qui va toujours faiblissant jusqu' ce que le bonheur ne soit plus qu'un souvenir et la gloire un mensonge4 ,parmi ces motions fragiles1 rien ne ressemble l'amour comme la jeune passion d'un artiste commenant le dlicieux supplice de sa destine de gloire et de malheur1 passion pleine d'audace et de timidit1 de croyances vagues et de dcouragements certains4 ,a celui qui lger d'argent1 qui adolescent de gnie1 n'a pas vivement palpit en se prsentant devant un matre1 il manquera toujours une corde dans le cur1 je ne sais quelle touche de pinceau1 un sentiment dans l'uvre1 une certaine expression de posie4 ,si quelques fanfarons bouffis d'eux-mmes croient trop tt l'avenir1 ils ne sont gens d'esprit que pour les sots4 ,a ce compte1 le jeune inconnu paraissait avoir un vrai mrite1 si le talent doit se mesurer sur cette timidit premire1 sur cette pudeur indfinissable que les gens promis la gloire savent perdre dans l'exercice de leur art1 comme les jolies femmes perdent la leur dans le mange de la coquetterie4 ,l'habitude du triomphe amoindrit le doute1 et la pudeur est un doute peut-tre4 ,accabl de misre et surpris en ce moment de son outrecuidance1 le pauvre nophyte ne serait pas entr chez le peintre auquel nous devons l'admirable portrait de ,henri ,,iv1 sans un secours extraordinaire que lui envoya le hasard4 ,un vieillard vint monter l'escalier4 ,a la bizarrerie de son costume1 la magnificence de son rabat de dentelle1 la prpondrante scurit de sa dmarche1 le jeune homme devina dans ce personnage ou le protecteur ou l'ami du peintre2 il se recula sur le palier pour lui faire place1 et l'examina curieusement1 esprant trouver en lui la bonne nature d'un artiste ou le caractre serviable des gens qui aiment les arts2 mais il aperut quelque chose de diabolique dans cette figure1 et surtout ce je ne sais quoi qui affriande les artistes4 ,imaginez un front chauve1 bomb1 prominent1 retombant en saillie sur un petit nez cras1 retrouss du bout comme celui de ,rabelais ou de ,socrate2 une bouche rieuse et ride1 un menton court1 firement relev1 garni d'une barbe grise taille en pointe1 des yeux vert de mer ternis en apparence par l'ge1 mais qui par le contraste du blanc nacr dans lequel flottait la prunelle devaient parfois jeter des regards magntiques au fort de la colre ou de l'enthousiasme4 ,le visage tait d'ailleurs singulirement fltri par les fatigues de l'ge1 et plus encore par ces penses qui creusent galement l'me et le corps4 ,les yeux n'avaient plus de cils1 et peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades saillantes4 ,mettez cette tte sur un corps fluet et dbile1 entourez-la d'une dentelle tincelante de blancheur et travaille comme une truelle poisson1 jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chane d'or1 et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l'escalier prtait encore une couleur fantastique4 ,vous eussiez dit d'une toile de ,rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphre que s'est approprie ce grand peintre4 ,le vieillard jeta sur le jeune homme un regard empreint de sagacit1 frappa trois coups la porte1 et dit un homme valtudinaire1 g de quarante ans environ1 qui vint ouvrir3--,bonjour1 matre4 ,illustration3 ,,maitre ,,frenhofer4 ,le visage tait d'ailleurs singulirement fltri4 7,,le ,,chef-,d',,uvre ,,inconnu47 ,porbus s'inclina respectueusement1 il laissa entrer le jeune homme en le croyant amen par le vieillard et s'inquita d'autant moins de lui que le nophyte demeura sous le charme que doivent prouver les peintres-ns l'aspect du premier atelier qu'ils voient et o se rvlent quelques-uns des procds matriels de l'art4 ,un vitrage ouvert dans la vote clairait l'atelier de matre ,porbus4 ,concentre sur une toile accroche au chevalet1 et qui n'tait encore touche que de trois ou quatre traits blancs1 le jour n'atteignait pas jusqu'aux noires profondeurs des angles de cette vaste pice2 mais quelques reflets gars allumaient dans cette ombre rousse une paillette argente au ventre d'une cuirasse de retre suspendue la muraille1 rayaient d'un brusque sillon de lumire la corniche sculpte et cire d'un antique dressoir charg de vaisselles curieuses1 ou piquaient de points clatants la trame grenue de quelques vieux rideaux de brocart d'or aux grands plis casss1 jets l comme modles4 ,des corchs de pltre1 des fragments et des torses de desses antiques1 amoureusement polis par les baisers des sicles1 jonchaient les tablettes et les consoles4 ,d'innombrables bauches1 des tudes aux trois crayons1 la sanguine ou la plume1 couvraient les murs jusqu'au plafond4 ,des botes couleurs1 des bouteilles d'huile et d'essence1 des escabeaux renverss ne laissaient qu'un troit chemin pour arriver sous l'aurole que projetait la haute verrire dont les rayons tombaient plein sur la ple figure de ,porbus et sur le crne d'ivoire de l'homme singulier4 ,l'attention du jeune homme fut bientt exclusivement acquise un tableau qui1 par ce temps de trouble et de rvolutions1 tait dj devenu clbre1 et que visitaient quelques-uns de ces entts auxquels on doit la conservation du feu sacr pendant les jours mauvais4 ,cette belle page reprsentait une ,marie gyptienne se disposant payer le passage du bateau4 ,ce chef-d'uvre1 destin ,marie de ,mdicis1 fut vendu par elle aux jours de sa misre4 --,ta sainte me plat1 dit le vieillard ,porbus1 et je te la paierais dix cus d'or au del du prix que donne la reine2 mais aller sur ses brises8444 du diable6 --,vous la trouvez bien8 --,heu6 heu6 fit le vieillard1 bien8444 oui et non4 ,ta bonne femme n'est pas mal trousse1 mais elle ne vit pas4 ,vous autres1 vous croyez avoir tout fait lorsque vous avez dessin correctement une figure et mis chaque chose sa place d'aprs les lois de l'anatomie6 ,vous colorez ce linament avec un ton de chair fait d'avance sur votre palette en ayant soin de tenir un ct plus sombre que l'autre1 et parce que vous regardez de temps en temps une femme nue qui se tient debout sur une table1 vous croyez avoir copi la nature1 vous vous imaginez tre des peintres et avoir drob le secret de ,dieu6444 ,prrr6 ,il ne suffit pas pour tre un grand pote de savoir fond la syntaxe et de ne pas faire de fautes de langue6 ,regarde ta sainte1 ,porbus8 ,au premier aspect1 elle semble admirable2 mais au second coup d'il on s'aperoit qu'elle est colle au fond de la toile et qu'on ne pourrait pas faire le tour de son corps4 ,c'est une silhouette qui n'a qu'une seule face1 c'est une apparence dcoupe1 une image qui ne saurait se retourner1 ni changer de position4 ,je ne sens pas d'air entre ce bras et le champ du tableau2 l'espace et la profondeur manquent2 cependant tout est bien en perspective1 et la dgradation arienne est exactement observe2 mais1 malgr de si louables efforts1 je ne saurais croire que ce beau corps soit anim par le tide souffle de la vie4 ,il me semble que si je portais la main sur cette gorge d'une si ferme rondeur1 je la trouverais froide comme du marbre6 ,non1 mon ami1 le sang ne court pas sous cette peau d'ivoire1 l'existence ne gonfle pas de sa rose de pourpre les veines et les fibrilles qui s'entrelacent en rseaux sous la transparence ambre des tempes et de la poitrine4 ,cette place palpite1 mais cette autre est immobile1 la vie et la mort luttent dans chaque dtail3 ici c'est une femme1 l une statue1 plus loin un cadavre4 ,ta cration est incomplte4 ,tu n'as pu souffler qu'une portion de ton me ton uvre chrie4 ,le flambeau de ,promthe s'est teint plus d'une fois dans les mains1 et beaucoup d'endroits de ton tableau n'ont pas t touchs par la flamme cleste4 --,mais pourquoi1 mon cher matre8 dit respectueusement ,porbus au vieillard tandis que le jeune homme avait peine rprimer une forte envie de le battre4 --,ah6 voil1 dit le petit vieillard4 ,tu as flott indcis entre les deux systmes1 entre le dessin et la couleur1 entre le flegme minutieux1 la raideur prcise des vieux matres allemands et l'ardeur blouissante1 l'heureuse abondance des peintres italiens4 ,tu as voulu imiter la fois ,hans ,holbein et ,titien1 ,albrecht ,drer et ,paul ,vronse4 ,certes c'tait l une magnifique ambition6 ,mais qu'est-il arriv8 ,tu n'as eu ni le charme svre de la scheresse1 ni les dcevantes magies du clair-obscur4 ,dans cet endroit1 comme un bronze en fusion qui crve son trop faible moule1 la riche et blonde couleur du ,titien a fait clater le maigre contour d',albrecht ,drer o tu l'avais coule4 ,ailleurs1 le linament a rsist et contenu les magnifiques dbordements de la palette vnitienne4 ,ta figure n'est ni parfaitement dessine1 ni parfaitement peinte1 et porte partout les traces de cette malheureuse indcision4 ,si tu ne te sentais pas assez fort pour fondre ensemble au feu de ton gnie les deux manires rivales1 il fallait opter franchement entre l'une ou l'autre1 afin d'obtenir l'unit qui simule une des conditions de la vie4 ,tu n'es vrai que dans les milieux1 tes contours sont faux1 ne s'enveloppent pas et ne promettent rien par derrire4 ,il y a de la vrit ici1 dit le vieillard en montrant la poitrine de la sainte4--,puis1 ici1 reprit-il en indiquant le point o sur le tableau finissait l'paule4--,mais l1 fit-il en revenant au milieu de la gorge1 tout est faux4 ,n'analysons rien1 ce serait faire ton dsespoir4 ,le vieillard s'assit sur une escabelle1 se tint la tte dans les mains et resta muet4 --,matre1 lui dit ,porbus1 j'ai cependant bien tudi sur le nu cette gorge2 mais1 pour notre malheur1 il est des effets vrais dans la nature qui ne sont plus probables sur la toile444 --,la mission de l'art n'est pas de copier la nature1 mais de l'exprimer6 ,tu n'es pas un vil copiste1 mais un pote6 s'cria vivement le vieillard en interrompant ,porbus par un geste despotique4 ,autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme6 ,h6 bien1 essaie de mouler la main de ta matresse et de la poser devant toi1 tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance1 et tu seras forc d'aller trouver le ciseau de l'homme qui1 sans te la copier exactement1 t'en figurera le mouvement et la vie4 ,nous avons saisir l'esprit1 l'me1 la physionomie des choses et des tres4 ,les effets6 les effets6 mais ils sont les accidents de la vie1 et non la vie4 ,une main1 puisque j'ai pris cet exemple1 une main ne tient pas seulement au corps1 elle exprime et continue une pense qu'il faut saisir et rendre4 ,ni le peintre1 ni le pote1 ni le sculpteur ne doivent sparer l'effet de la cause qui sont invinciblement l'un dans l'autre6 ,la vritable lutte est l6 ,beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connatre ce thme de l'art4 ,vous dessinez une femme1 mais vous ne la voyez pas6 ,ce n'est pas ainsi que l'on parvient forcer l'arcane de la nature4 ,votre main reproduit1 sans que vous y pensiez1 le modle que vous avez copi chez votre matre4 ,vous ne descendez pas assez dans l'intimit de la forme1 vous ne la poursuivez pas avec assez d'amour et de persvrance dans ses dtours et dans ses fuites4 ,la beaut est une chose svre et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi1 il faut attendre ses heures1 l'pier1 la presser et l'enlacer troitement pour la forcer se rendre4 ,la ,forme est un ,prote bien plus insaisissable et plus fertile en replis que le ,prote de la fable1 ce n'est qu'aprs de longs combats qu'on peut la contraindre se montrer sous son vritable aspect2 vous autres6 vous vous contentez de la premire apparence qu'elle vous livre1 ou tout au plus de la seconde1 ou de la troisime2 ce n'est pas ainsi qu'agissent les victorieux lutteurs6 ,ces peintres invaincus ne se laissent pas tromper tous ces faux-fuyants1 ils persvrent jusqu' ce que la nature en soit rduite se montrer toute nue et dans son vritable esprit4 ,ainsi a procd ,raphal1 dit le vieillard en tant son bonnet de velours noir pour exprimer le respect que lui inspirait le roi de l'art1 sa grande supriorit vient du sens intime qui1 chez lui1 semble vouloir briser la ,forme4 ,la ,forme est1 dans ses figures1 ce qu'elle est chez nous1 un truchement pour se communiquer des ides1 des sensations1 une vaste posie4 ,toute figure est un monde1 un portrait dont le modle est apparu dans une vision sublime1 teint de lumire1 dsign par une voix intrieure1 dpouill par un doigt cleste qui a montr1 dans le pass de tout une vie1 les sources de l'expression4 ,vous faites vos femmes de belles robes de chair1 de belles draperies de cheveux1 mais o est le sang qui engendre le calme ou la passion et qui cause des effets particuliers4 ,ta sainte est une femme brune1 mais ceci1 mon pauvre ,porbus1 est d'une blonde6 ,vos figures sont alors de ples fantmes colors que vous nous promenez devant les yeux1 et vous appelez cela de la peinture et de l'art4 ,parce que vous avez fait quelque chose qui ressemble plus une femme qu' une maison1 vous pensez avoir touch le but1 et1 tout fiers de n'tre plus obligs d'crire ct de vos figures1 currus venustus ou pulcher homo1 comme les premiers peintres1 vous vous imaginez tre des artistes merveilleux6 ,ha6 ha6 vous n'y tes pas encore1 mes braves compagnons1 il vous faudra user bien des crayons1 couvrir bien des toiles avant d'arriver4 ,assurment1 une femme porte sa tte de cette manire1 elle tient sa jupe ainsi1 ses yeux s'alanguissent et se fondent avec cet air de douceur rsigne1 l'ombre palpitante des cils flotte ainsi sur les joues6 ,c'est cela1 et ce n'est pas cela4 ,qu'y manque-t-il8 un rien1 mais ce rien est tout4 ,vous avez l'apparence de la vie1 mais vous n'exprimez pas son trop plein qui dborde1 ce je ne sais quoi qui est l'me peut-tre et qui flotte nuageusement sur l'enveloppe2 enfin cette fleur de vie que ,titien et ,raphal ont surprise4 ,en partant du point extrme o vous arrivez1 on ferait peut-tre d'excellente peinture2 mais vous vous lassez trop vite4 ,le vulgaire admire1 et le vrai connaisseur sourit4 ,o ,mabuse1 mon matre1 ajouta ce singulier personnage1 tu es un voleur1 tu as emport la vie avec toi6--,a cela prs1 reprit-il1 cette toile vaut mieux que les peintures de ce faquin de ,rubens avec ses montagnes de viandes flamandes1 saupoudres de vermillon1 ses ondes de chevelures rousses1 et son tapage de couleurs4 ,au moins1 avez-vous l couleur1 sentiment et dessin1 les trois parties essentielles de l',art4 --,mais cette sainte est sublime1 bon homme6 s'cria d'une voix forte le jeune homme en sortant d'une rverie profonde4 ,ces deux figures1 celle de la sainte et celle du batelier1 ont une finesse d'intention ignore des peintres italiens1 je n'en sais pas un seul qui et invent l'indcision du batelier4 --,ce petit drle est-il vous8 demanda ,porbus au vieillard4 --,hlas6 matre1 pardonnez ma hardiesse1 rpondit le nophyte en rougissant4 ,je suis inconnu1 barbouilleur d'instinct1 et arriv depuis peu dans cette ville1 source de toute science4 --,a l'uvre6 lui dit ,porbus en lui prsentant un crayon rouge et une feuille de papier4 ,l'inconnu copia lestement la ,marie au trait4 --,oh6 oh6 s'cria le vieillard4 ,votre nom8 ,le jeune homme crivit au bas ,nicolas ,poussin4 --,voil qui n'est pas mal pour un commenant1 dit le singulier personnage qui discourait si follement4 ,je vois que l'on peut parler peinture devant toi4 ,je ne te blme pas d'avoir admir la sainte de ,porbus4 ,c'est un chef-d'uvre pour tout le monde1 et les initis aux plus profonds arcanes de l'art peuvent seuls dcouvrir en quoi elle pche4 ,mais puisque tu es digne de la leon1 et capable de comprendre1 je vais te faire voir combien peu de chose il faudrait pour complter cet uvre4 ,sois tout il et tout attention1 une pareille occasion de t'instruire ne se reprsentera peut-tre jamais4 ,ta palette1 ,porbus8 ,porbus alla chercher palette et pinceaux4 ,le petit vieillard retroussa ses manches avec un mouvement de brusquerie convulsive1 passa son pouce dans la palette diapre et charge de tons que ,porbus lui tendait2 il lui arracha des mains plutt qu'il ne les prit une poigne de brosses de toutes dimensions1 et sa barbe taille en pointe se remua soudain par des efforts menaants qui exprimaient le prurit d'une amoureuse fantaisie4 ,tout en chargeant son pinceau de couleur1 il grommelait entre ses dents3--,voici des tons bons jeter par la fentre avec celui qui les a composs1 ils sont d'une crudit et d'une fausset rvoltantes1 comment peindre avec cela8 ,puis il trempait avec une vivacit fbrile la pointe de la brosse dans les diffrents tas de couleurs dont il parcourait quelquefois la gamme entire plus rapidement qu'un organiste de cathdrale ne parcourt l'tendue de son clavier l',o ,filii de ,pques4 ,porbus et ,poussin se tenaient immobiles chacun d'un ct de la toile1 plongs dans la plus vhmente contemplation4 --,vois-tu1 jeune homme1 disait le vieillard sans se dtourner1 vois-tu comme au moyen de trois ou quatre touches et d'un petit glacis bleutre1 on pouvait faire circuler l'air autour de la tte de cette pauvre sainte qui devait touffer et se sentir prise dans cette atmosphre paisse6 ,regarde comme cette draperie voltige prsent et comme on comprend que la brise la soulve6 ,auparavant elle avait l'air d'une toile empese et soutenue par des pingles4 ,remarques-tu comme le luisant satin que je viens de poser sur la poitrine rend bien la grasse souplesse d'une peau de jeune fille1 et comme le ton mlang de brun-rouge et d'ocre calcin rchauffe la grise froideur de cette grande ombre o le sang se figeait au lieu de courir4 ,jeune homme1 jeune homme1 ce que je te montre l1 aucun matre ne pourrait te l'enseigner4 ,mabuse seul possdait le secret de donner de la vie aux figures4 ,mabuse n'a eu qu'un lve1 qui est moi4 ,je n'en ai pas eu1 et je suis vieux6 ,tu as assez d'intelligence pour deviner le reste1 par ce que je te laisse entrevoir4 ,tout en parlant1 l'trange vieillard touchait toutes les parties du tableau3 ici deux coups de pinceau1 l un seul1 mais toujours si propos qu'on aurait dit une nouvelle peinture1 mais une peinture trempe de lumire4 ,il travaillait avec une ardeur si passionne que la sueur se perla sur son front dpouill2 il allait si rapidement par de petits mouvements si impatients1 si saccads1 que pour le jeune ,poussin il semblait qu'il y et dans le corps de ce bizarre personnage un dmon qui agissait par ses mains en les prenant fantastiquement contre le gr de l'homme4 ,l'clat surnaturel des yeux1 les convulsions qui semblaient l'effet d'une rsistance donnaient cette ide un semblant de vrit qui devait agir sur une jeune imagination4 ,le vieillard allait disant3--,paf1 paf1 paf6 voil comment cela se beurre1 jeune homme6 venez1 mes petites touches1 faites-moi roussir ce ton glacial6 ,allons donc6 ,pon6 pon6 pon6 disait-il en rchauffant les parties o il avait signal un dfaut de vie1 en faisant disparatre par quelques plaques de couleur les diffrences de temprament1 et rtablissant l'unit de ton que voulait une ardente gyptienne4 --,vois-tu1 petit1 il n'y a que le dernier coup de pinceau qui compte4 ,porbus en a donn cent1 moi1 je n'en donne qu'un4 ,personne ne nous sait gr de ce qui est dessous4 ,sache bien cela6 ,enfin ce dmon s'arrta1 et se tournant vers ,porbus et ,poussin muets d'admiration1 il leur dit3--,cela ne vaut pas encore ma ,belle-,noiseuse1 cependant on pourrait mettre son nom au bas d'une pareille uvre4 ,oui1 je la signerais1 ajouta-t-il en se levant pour prendre un miroir dans lequel il la regarda4--,maintenant1 allons djeuner1 dit il4 ,venez tous deux mon logis4 ,j'ai du jambon fum1 du bon vin6 ,h6 h6 malgr le malheur des temps1 nous causerons peinture6 ,nous sommes de force4 ,voici un petit bonhomme1 ajouta-t-il en frappant sur l'paule de ,nicolas ,poussin1 qui a de la facilit4 ,apercevant alors la pitre casaque du ,normand1 il tira de sa ceinture une bourse de peau1 y fouilla1 prit deux pices d'or1 et les lui montrant3--,j'achte ton dessin1 dit-il4 --,prends1 dit ,porbus ,poussin en le voyant tressaillir et rougir de honte1 car ce jeune adepte avait la fiert du pauvre4 ,prends donc1 il a dans son escarcelle la ranon de deux rois6 ,tous trois1 ils descendirent de l'atelier et cheminrent en devisant sur les arts1 jusqu' une belle maison de bois1 situe prs du pont ,saint-,michel1 et dont les ornements1 le heurtoir1 les encadrements de croises1 les arabesques merveillrent ,poussin4 ,le peintre en esprance se trouva tout coup dans une salle basse1 devant un bon feu1 prs d'une table charge de mets apptissants1 et par un bonheur inou1 dans la compagnie de deux grands artistes pleins de bonhomie4 --,jeune homme1 lui dit ,porbus en le voyant bahi devant un tableau1 ne regardez pas trop cette toile1 vous tomberiez dans le dsespoir4 ,c'tait l',adam que fit ,mabuse pour sortir de prison o ses cranciers le retinrent si longtemps4 ,cette figure offrait1 en effet1 une telle puissance de ralit1 que ,nicolas ,poussin commena ds ce moment comprendre le vritable sens des confuses paroles dites par le vieillard4 ,celui-ci regardait le tableau d'un air satisfait1 mais sans enthousiasme1 et semblait dire3 ,j'ai fait mieux6 --,il y a de la vie1 dit-il1 mon pauvre matre s'y est surpass2 mais il manquait encore un peu de vrit dans le fond de la toile4 ,l'homme est bien vivant1 il se lve et va venir nous4 ,mais l'air1 le ciel1 le vent que nous respirons1 voyons et sentons1 n'y sont pas4 ,puis il n'y a encore l qu'un homme6 ,or le seul homme qui soit immdiatement sorti des mains de ,dieu1 devait avoir quelque chose de divin qui manque4 ,mabuse le disait lui-mme avec dpit quand il n'tait pas ivre4 ,poussin regardait alternativement le vieillard et ,porbus avec une inquite curiosit4 ,il s'approcha de celui-ci comme pour lui demander le nom de leur hte2 mais le peintre se mit un doigt sur les lvres d'un air de mystre1 et le jeune homme1 vivement intress1 garda le silence1 esprant que tt ou tard quelque mot lui permettrait de deviner le nom de son hte1 dont la richesse et les talents taient suffisamment attests par le respect que ,porbus lui tmoignait1 et par les merveilles entasses dans cette salle4 ,poussin1 voyant sur la sombre boiserie de chne un magnifique portrait de femme1 s'cria3--,quel beau ,giorgion6 --,non6 rpondit le vieillard1 vous voyez un de mes premiers barbouillages6 --,tudieu6 je suis donc chez le dieu de la peinture1 dit navement le ,poussin4 ,le vieillard sourit comme un homme familiaris depuis longtemps avec cet loge4 --,matre ,frenhofer6 dit ,porbus1 ne sauriez-vous faire venir un peu de votre bon vin du ,rhin pour moi4 --,deux pipes1 rpondit le vieillard4 ,une pour m'acquitter du plaisir que j'ai eu ce matin en voyant ta jolie pcheresse1 et l'autre comme un prsent d'amiti4 --,ah6 si je n'tais pas toujours souffrant1 reprit ,porbus1 et si vous vouliez me laisser voir votre ,belle-,noiseuse1 je pourrais faire quelque peinture haute1 large et profonde1 o les figures seraient de grandeur naturelle4 --,montrer mon uvre1 s'cria le vieillard tout mu4 ,non1 non1 je dois la perfectionner encore4 ,hier1 vers le soir1 dit-il1 j'ai cru avoir fini4 ,ses yeux me semblaient humides1 sa chair tait agite4 ,les tresses de ses cheveux remuaient4 ,elle respirait6 ,quoique j'aie trouv le moyen de raliser sur une toile plate le relief et la rondeur de la nature1 ce matin1 au jour1 j'ai reconnu mon erreur4 ,ah6 pour arriver ce rsultat glorieux1 j'ai tudi fond les grands matres du coloris1 j'ai analys et soulev couche par couche les tableaux de ,titien1 ce roi de la lumire2 j'ai1 comme ce peintre souverain1 bauch ma figure dans un ton clair avec une ple souple et nourrie1 car l'ombre n'est qu'un accident1 retiens cela1 petit4 ,puis je suis revenu sur mon uvre1 et au moyen de demi-teintes et de glacis dont je diminuais de plus en plus la transparence1 j'ai rendu les ombres les plus vigoureuses et jusqu'aux noirs les plus fouills2 car les ombres des peintres ordinaires sont d'une autre nature que leurs tons clairs2 c'est du bois1 de l'airain1 c'est tout ce que vous voudrez1 except de la chair dans l'ombre4 ,on sent que si leur figure changeait de position1 les places ombres ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas lumineuses4 ,j'ai vit ce dfaut o beaucoup d'entre les plus illustres sont tombs1 et chez moi la blancheur se rvle sous l'opacit de l'ombre la plus soutenue6 ,comme une foule d'ignorants qui s'imaginent dessiner correctement parce qu'ils font un trait soigneusement barb1 je n'ai pas marqu schement les bords extrieurs de ma figure et fait ressortir jusqu'au moindre dtail anatomique1 car le corps humain ne finit pas par des lignes4 ,en cela1 les sculpteurs peuvent plus approcher de la vrit que nous autres4 ,la nature comporte une suite de rondeurs qui s'enveloppent les unes dans les autres4 ,rigoureusement parlant1 le dessin n'existe pas6 ,ne riez pas1 jeune homme6 ,quelque singulier que vous paraisse ce mot1 vous en comprendrez quelque jour les raisons4 ,la ligne est le moyen par lequel l'homme se rend compte de l'effet de la lumire sur les objets2 mais il n'y a pas de lignes dans la nature o tout est plein3 c'est en modelant qu'on dessine1 c'est--dire qu'on dtache les choses du milieu o elles sont1 la distribution du jour donne seule l'apparence au corps6 ,aussi1 n'ai-je pas arrt les linaments1 j'ai rpandu sur les contours un nuage de demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l'on ne saurait prcisment poser le doigt sur la place o les contours se rencontrent avec les fonds4 ,de prs1 ce travail semble cotonneux et parat manquer de prcision1 mais deux pas1 tout se raffermit1 s'arrte et se dtache2 le corps tourne1 les formes deviennent saillantes1 l'on sent l'air circuler tout autour4 ,cependant je ne suis pas encore content1 j'ai des doutes4 ,peut-tre faudrait-il ne pas dessiner un seul trait1 et vaudrait-il mieux attaquer une figure par le milieu en s'attachant d'abord aux saillies les plus claires1 pour passer ensuite aux portions les plus sombres4 ,n'est-ce pas ainsi que procde le soleil1 ce divin peintre de l'univers4 ,oh6 nature1 nature6 qui jamais t'a surprise dans tes fuites6 ,tenez1 le trop de science1 de mme que l'ignorance1 arrive une ngation4 ,je doute de mon uvre6 ,le vieillard fit une pause1 puis il reprit3--,voil dix ans1 jeune homme1 que je travaille2 mais que sont dix petites annes quand il s'agit de lutter avec la nature8 ,nous ignorons le temps qu'employa le seigneur ,pygmalion pour faire la seule statue qui ait march6 ,le vieillard tomba dans une rverie profonde1 et resta les yeux fixes en jouant machinalement avec son couteau4 --,le voil en conversation avec son esprit1 dit ,porbus voix basse4 ,a ce mot1 ,nicolas ,poussin se sentit sous la puissance d'une inexplicable curiosit d'artiste4 ,ce vieillard aux yeux blancs1 attentif et stupide1 devenu pour lui plus qu'un homme1 lui apparut comme un gnie fantasque qui vivait dans une sphre inconnue4 ,il rveillait mille ides confuses dans l'me4 ,le phnomne moral de cette espce de fascination ne peut pas plus se dfinir qu'on ne peut traduire l'motion excite par un chant qui rappelle la patrie au cur de l'exil4 ,le mpris que ce vieil homme affectait d'exprimer pour les plus belles tentatives de l'art1 sa richesse1 ses manires1 les dfrences de ,porbus pour lui1 cette uvre tenue si longtemps secrte1 uvre de patience1 uvre de gnie sans doute1 s'il fallait en croire la tte de ,vierge que le jeune ,poussin avait si franchement admire1 et qui belle encore1 mme prs de l',adam de ,mabuse1 attestait le faire imprial d'un des princes de l'art2 tout en ce vieillard allait au del des bornes de la nature humaine4 ,ce que la riche imagination de ,nicolas ,poussin put saisir de clair et de perceptible en voyant cet tre surnaturel1 tait une complte image de la nature artiste1 de cette nature folle laquelle tant de pouvoirs sont confis1 et qui trop souvent en abuse1 emmenant la froide raison1 les bourgeois et mme quelques amateurs1 travers mille routes pierreuses1 o1 pour eux1 il n'y a rien2 tandis que foltre en ces fantaisies1 cette fille au ailes blanches y dcouvre des popes1 des chteaux1 des uvres d'art4 ,nature moqueuse et bonne1 fconde et pauvre6 ,ainsi1 pour l'enthousiaste ,poussin1 ce vieillard tait devenu1 par une transfiguration subite1 l',art lui-mme1 l'art avec ses secrets1 ses fougues et ses rveries4 --,oui1 mon cher ,porbus1 reprit ,frenhofer1 il m'a manqu jusqu' prsent de rencontrer une femme irrprochable1 un corps dont les contours soient d'une beaut parfaite1 et dont la carnation444 ,mais o est-elle vivante1 dit-il en s'interrompant1 cette introuvable ,vnus des anciens1 si souvent cherche1 et de qui nous rencontrons peine quelques beauts parses8 ,oh6 pour voir un moment1 une seule fois1 la nature divine1 complte1 l'idal enfin1 je donnerais toute ma fortune1 mais j'irais le chercher dans tes limbes1 beaut cleste6 ,comme ,orphe1 je descendrais dans l'enfer de l'art pour en ramener la vie4 --,nous pouvons partir d'ici1 dit ,porbus ,poussin1 il ne nous entend plus1 ne nous voit plus6 --,allons son atelier1 rpondit le jeune homme merveill4 --,oh6 le vieux retre a su en dfendre l'entre4 ,ses trsors sont trop bien gards pour que nous puissions y arriver4 ,je n'ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l'assaut du mystre4 --,il y a donc un mystre8 --,oui1 rpondit ,porbus4 ,le vieux ,frenhofer est le seul lve que ,mabuse ait voulu faire4 ,devenu son ami1 son sauveur1 son pre1 ,frenhofer a sacrifi la plus grande partie de ses trsors satisfaire les passions de ,mabuse2 en change1 ,mabuse lui a lgu le secret du relief1 le pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire1 cette fleur de nature1 notre dsespoir ternel1 mais dont il possdait si bien le faire1 qu'un jour1 ayant vendu et bu le damas fleurs avec lequel il devait s'habiller l'entre de ,charles-,quint1 il accompagna son matre avec un vtement de papier peint en damas4 ,l'clat particulier de l'toffe porte par ,mabuse surprit l'empereur1 qui1 voulant en faire compliment au protecteur du vieil ivrogne1 dcouvrit la supercherie4 ,frenhofer est un homme passionn pour notre art1 qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres4 ,il a profondment mdit sur les couleurs1 sur la vrit absolue de la ligne2 mais1 force de recherches1 il est arriv douter de l'objet mme de ses recherches4 ,dans ses moments de dsespoir1 il prtend que le dessin n'existe pas et qu'on ne peut rendre avec des traits que des figures gomtriques2 ce qui est au del du vrai1 puisque avec le trait et le noir1 qui n'est pas une couleur1 on peut faire une figure2 ce qui prouve que notre art est1 comme la nature1 compos d'une infinit d'lments3 le dessin donne un squelette1 la couleur est la vie1 mais la vie sans le squelette est une chose plus incomplte que le squelette sans la vie4 ,enfin1 il y a quelque chose de plus vrai que tout ceci1 c'est que la pratique et l'observation sont tout chez un peintre1 et que si le raisonnement et la posie se querellent avec les brosses1 on arrive au doute comme le bonhomme1 qui est aussi fou que peintre4 ,peintre sublime1 il a eu le malheur de natre riche1 ce qui lui a permis de divaguer1 ne l'imitez pas6 ,travaillez6 les peintres ne doivent mditer que les brosses la main4 --,nous y pntrerons1 s'cria le ,poussin n'coutant plus ,porbus et ne doutant plus de rien4 ,porbus sourit l'enthousiasme du jeune inconnu1 et le quitta en l'invitant venir le voir4 ,nicolas ,poussin revint pas lents vers la rue de la ,harpe1 et dpassa sans s'en apercevoir la modeste htellerie o il tait log4 ,montant avec une inquite promptitude son misrable escalier1 il parvint une chambre haute1 situe sous une toiture en colombage1 nave et lgre couverture des maisons du vieux ,paris4 ,prs de l'unique et sombre fentre de cette chambre1 il vit une jeune fille qui1 au bruit de la porte1 se dressa soudain par un mouvement d'amour2 elle avait reconnu le peintre la manire dont il avait attaqu le loquet4 --,qu'as-tu8 lui dit-elle4 --,j'ai1 j'ai1 s'cria-t-il en touffant de plaisir1 que je me suis senti peintre6 ,j'avais dout de moi jusqu' prsent1 mais ce matin j'ai cru en moi-mme6 ,je puis tre un grand homme6 ,va1 ,gillette1 nous serons riches1 heureux6 ,il y a de l'or dans ces pinceaux4 ,mais il se tut soudain4 ,sa figure grave et vigoureuse perdit son expression de joie quand il compara l'immensit de ses esprances la mdiocrit de ses ressources4 ,les murs taient couverts de simples papiers chargs d'esquisses au crayon4 ,il ne possdait pas quatre toiles propres4 ,les couleurs avaient alors un haut prix1 et le pauvre gentilhomme voyait sa palette peu prs nue4 ,au sein de cette misre1 il possdait et ressentait d'incroyables richesses de cur1 et la surabondance d'un gnie dvorant4 ,amen ,paris par un gentilhomme de ses amis1 ou peut-tre par son propre talent1 il y avait rencontr soudain une matresse1 une de ces mes nobles et gnreuses qui viennent souffrir prs d'un grand homme1 en pousent les misres et s'efforcent de comprendre leurs caprices2 forte pour la misre et l'amour1 comme d'autres sont intrpides porter le luxe1 faire parader leur insensibilit4 ,le sourire errant sur les lvres de ,gillette dorait ce grenier et rivalisait avec l'clat du ciel4 ,le soleil ne brillait pas toujours1 tandis qu'elle tait toujours l1 recueillie dans sa passion1 attache son bonheur1 sa souffrance1 consolant le gnie qui dbordait dans l'amour avant de s'emparer de l'art4 --coute1 ,gillette1 viens4 ,l'obissante et joyeuse fille sauta sur les genoux du peintre4 ,elle tait toute grce1 toute beaut1 jolie comme un printemps1 pare de toutes les richesses fminines et les clairant par le feu d'une belle me4 --,o ,dieu6 s'cria-t-il1 je n'oserai jamais lui dire444 --,un secret8 reprit-elle1 je veux le savoir4 ,le ,poussin resta rveur4 --,parle donc4 --,gillette6 pauvre cur aim6 --,oh6 tu veux quelque chose de moi8 --,oui4 --,si tu dsires que je pose encore devant toi comme l'autre jour1 reprit-elle d'un petit air boudeur1 je n'y consentirai plus jamais1 car1 dans ces moments-l1 tes yeux ne me disent plus rien4 ,tu ne penses plus moi1 et cependant tu me regardes4 --,aimerais-tu mieux me voir copiant une autre femme8 --,peut-tre1 dit-elle1 si elle tait bien laide4 --,eh6 bien1 reprit ,poussin d'un ton srieux1 si pour ma gloire venir1 si pour me faire grand peintre1 il fallait aller poser chez un autre8 --,tu veux m'prouver1 dit-elle4 ,tu sais bien que je n'irais pas4 ,le ,poussin pencha sa tte sur sa poitrine comme un homme qui succombe une joie ou une douleur trop forte pour son me4 --coute1 dit-elle en tirant ,poussin par la manche de son pourpoint us1 je t'ai dit1 ,nick1 que je donnerais ma vie pour toi3 mais je ne t'ai jamais promis1 moi vivante1 de renoncer mon amour4 --,y renoncer8 s'cria ,poussin4 --,si je me montrais ainsi un autre1 tu ne m'aimerais plus4 ,et1 moi-mme1 je me trouverais indigne de toi4 ,obir tes caprices1 n'est-ce pas chose naturelle et simple8 ,malgr moi1 je suis heureuse1 et mme fire de faire ta chre volont4 ,mais pour un autre6 fi donc4 --,pardonne1 ma ,gillette1 dit le peintre en se jetant ses genoux4 ,j'aime mieux tre aim que glorieux4 ,pour moi1 tu es plus belle que la fortune et les honneurs4 ,va1 jette mes pinceaux1 brle ces esquisses4 ,je me suis tromp4 ,ma vocation1 c'est de t'aimer4 ,je ne suis pas peintre1 je suis amoureux4 ,prissent et l'art et tous ses secrets6 ,elle l'admirait1 heureuse1 charme6 ,elle rgnait1 elle sentait instinctivement que les arts taient oublis pour elle1 et jets ses pieds comme un grain d'encens4 --,ce n'est pourtant qu'un vieillard1 reprit ,poussin4 ,il ne pourra voir que la femme en toi4 ,tu est si parfaite6 --,il faut bien aimer1 s'cria-t-elle prte sacrifier ses scrupules d'amour pour rcompenser son amant de tous les sacrifices qu'il lui faisait4 ,mais1 reprit-elle1 ce serait me perdre4 ,ah6 me perdre pour toi4 ,oui1 cela est bien beau6 mais tu m'oublieras4 ,oh6 quelle mauvaise pense as-tu donc eue l6 --,je l'ai eue et je t'aime1 dit-il avec une sorte de contrition1 mais je suis donc un infme4 --,consultons le pre ,hardouin8 dit-elle4 --,oh1 non6 que ce soit un secret entre nous deux4 --,eh6 bien1 j'irai2 mais ne sois pas l1 dit-elle4 ,reste la porte1 arm de ta dague2 si je crie1 entre et tue le peintre4 ,ne voyant plus que son art1 le ,poussin pressa ,gillette dans ses bras4 --,il ne m'aime plus6 pensa ,gillette quand elle se trouva seule4 ,elle se repentait dj de sa rsolution4 ,mais elle fut bientt en proie une pouvante plus cruelle que son repentir1 elle s'effora de chasser une pense affreuse qui s'levait dans son cur4 ,elle croyait aimer dj moins le peintre en le souponnant moins estimable qu'auparavant4 ,,ii4 ,,catherine ,,lescault4 ,trois mois aprs la rencontre du ,poussin et de ,porbus1 celui-ci vint voir matre ,frenhofer4 ,le vieillard tait alors en proie l'un de ces dcouragements profonds et spontans dont la cause est1 s'il faut en croire les mathmaticiens de la mdecine1 dans une digestion mauvaise1 dans le vent1 la chaleur ou quelque emptement des hypochondres2 et1 suivant les spiritualistes1 dans l'imperfection de notre nature morale4 ,le bonhomme s'tait purement et simplement fatigu parachever son mystrieux tableau4 ,il tait languissamment assis dans une vaste chaire de chne sculpt1 garnie de cuir noir2 et1 sans quitter son attitude mlancolique1 il lana sur ,porbus le regard d'un homme qui s'tait tabli dans son ennui4 --,eh6 bien1 matre1 lui dit ,porbus1 l'outremer que vous tes all chercher ,bruges tait-il mauvais1 est-ce que vous n'avez pas su broyer notre nouveau blanc1 votre huile est-elle mchante1 ou les pinceaux rtifs8 --,hlas6 s'cria le vieillard1 j'ai cru pendant un moment que mon uvre tait accomplie2 mais je me suis1 certes1 tromp dans quelques dtails1 et je ne serai tranquille qu'aprs avoir clairci mes doutes4 ,je me dcide voyager et vais aller en ,turquie1 en ,grce1 en ,asie pour y chercher un modle et comparer mon tableau diverses natures4 ,peut-tre ai-je l-haut1 reprit-il en laissant chapper un sourire de contentement1 la nature elle-mme4 ,parfois1 j'ai quasi peur qu'un souffle ne me rveille cette femme et qu'elle ne disparaisse4 ,puis il se leva tout coup1 comme pour partir4 --,oh6 oh6 rpondit ,porbus1 j'arrive temps pour vous viter la dpense et les fatigues du voyage4 --,comment1 demanda ,frenhofer tonn4 --,le jeune ,poussin est aim par une femme dont l'incomparable beaut se trouve sans imperfection aucune4 ,mais1 mon cher matre1 s'il consent vous la prter1 au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile4 ,le vieillard resta debout1 immobile1 dans un tat de stupidit parfaite4 --,comment6 s'cria-t-il enfin douloureusement1 montrer ma crature1 mon pouse8 dchirer le voile sous lequel j'ai chastement couvert mon bonheur8 ,mais ce serait une horrible prostitution6 ,voil dix ans que je vis avec cette femme1 elle est moi1 moi seul1 elle m'aime4 ,ne m'a-t-elle pas souri chaque coup de pinceau que je lui ai donn8 elle a une me1 l'me dont je l'ai doue4 ,elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'arrtaient sur elle4 ,la faire voir6 mais quel est le mari1 l'amant assez vil pour conduire sa femme au dshonneur8 ,quand tu fais un tableau pour la cour1 tu n'y mets pas toute ton me1 tu ne vends aux courtisans que des mannequins coloris4 ,ma peinture n'est pas une peinture1 c'est un sentiment1 une passion6 ,ne dans mon atelier1 elle doit y rester vierge1 et n'en peut sortir que vtue4 ,la posie et les femmes ne se livrent nues qu' leurs amants6 ,possdons-nous le modle de ,raphal1 l',anglique de l',arioste1 la ,batrix du ,dante8 ,non6 nous n'en voyons que les ,formes4 ,eh6 bien1 l'uvre que je tiens l-haut sous mes verrous est une exception dans notre art4 ,ce n'est pas une toile1 c'est une femme6 une femme avec laquelle je pleure1 je ris1 je cause et pense4 ,veux-tu que tout coup je quitte un bonheur de dix annes comme on jette un manteau4 ,que tout coup je cesse d'tre pre1 amant et ,dieu4 ,cette femme n'est pas une crature1 c'est une cration4 ,vienne ton jeune homme1 je lui donnerai mes trsors1 je lui donnerai des tableaux du ,corrge1 de ,michel-,ange1 du ,titien1 je baiserai la marque de ses pas dans la poussire2 mais en faire mon rival8 honte moi6 ,ha6 ha6 je suis plus amant encore que je ne suis peintre4 ,oui1 j'aurai la force de brler ma ,belle-,noiseuse mon dernier soupir2 mais lui faire supporter le regard d'un homme1 d'un jeune homme1 d'un peintre8 non1 non6 ,je tuerais le lendemain celui qui l'aurait souille d'un regard6 ,je te tuerais l'instant1 toi1 mon ami1 si tu ne la saluais pas genoux6 ,veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbciles8 ,ah6 l'amour est un mystre1 il n'a de vie qu'au fond des curs1 et tout est perdu quand un homme dit mme son ami3--,voil celle que j'aime6 ,le vieillard semblait tre redevenu jeune2 ses yeux avaient de l'clat et de la vie3 ses joues ples taient nuances d'un rouge vif1 et ses mains tremblaient4 ,porbus1 tonn de la violence passionne avec laquelle ces paroles furent dites1 ne savait que rpondre un sentiment aussi neuf que profond4 ,frenhofer tait-il raisonnable ou fou8 ,se trouvait-il subjugu par une fantaisie d'artiste1 ou les ides qu'il avait exprimes procdaient-elles de ce fanatisme inexprimable produit en nous par le long enfantement d'une grande uvre8 ,pouvait-on jamais esprer de transiger avec cette passion bizarre8 ,en proie toutes ces penses1 ,porbus dit au vieillard3--,mais n'est-ce pas femme pour femme8 ,poussin ne livre-t-il pas sa matresse vos regards8 --,quelle matresse8 rpondit ,frenhofer4 ,elle le trahira tt ou tard4 ,la mienne me sera toujours fidle6 --,eh6 bien1 reprit ,porbus1 n'en parlons plus4 ,mais avant que vous ne trouviez1 mme en ,asie1 une femme aussi belle1 aussi parfaite que celle dont je parle1 vous mouriez peut-tre sans avoir achev votre tableau4 --,oh6 il est fini1 dit ,frenhofer4 ,qui le verrait1 croirait apercevoir une femme couche sur un lit de velours1 sous des courtines4 ,prs d'elle un trpied d'or exhale des parfums4 ,tu serais tent de prendre le gland des cordons qui retiennent les rideaux1 et il te semblerait voir le sein de ,catherine ,lescault1 une belle courtisane appele la ,belle ,noiseuse1 rendre le mouvement de sa respiration4 ,cependant je voudrais bien tre certain444 --,va donc en ,asie1 rpondit ,porbus en apercevant une sorte d'hsitation dans le regard de ,frenhofer4 ,et ,porbus fit quelques pas vers la porte de la salle4 ,en ce moment1 ,gillette et ,nicolas ,poussin taient arrivs prs du logis de ,frenhofer4 ,quand la jeune fille fut sur le point d'y entrer1 elle quitta le bras du peintre1 et se recula comme si elle et t saisie par quelque soudain pressentiment4 --,mais que viens-je donc faire ici8 demanda-t-elle son amant d'un son de voix profond et en le regardant d'un il fixe4 --,gillette1 je t'ai laisse matresse et veux t'obir en tout4 ,tu es ma conscience et ma gloire4 ,reviens au logis1 je serai plus heureux1 peut-tre1 que si tu444 --,suis-je moi quand tu me parles ainsi8 ,oh6 non1 je ne suis plus qu'une enfant4--,allons1 ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort1 si notre amour prit1 et si je mets dans mon cur un long regret1 ta clbrit ne sera-t-elle pas le prix de mon obissance tes dsirs8 ,entrons1 ce sera vivre encore que d'tre toujours comme un souvenir dans ta palette4 ,en ouvrant la porte de la maison1 les deux amants se rencontrrent avec ,porbus qui1 surpris par la beaut de ,gillette dont les yeux taient alors pleins de larmes1 la saisit toute tremblante1 et l'amenant devant le vieillard3--,tenez1 dit-il1 ne vaut-elle pas tous les chefs-d'uvre du monde8 ,frenhofer tressaillit4 ,gillette tait l1 dans l'attitude nave et simple d'une jeune ,gorgienne innocente et peureuse1 ravie et prsente par des brigands quelque marchand d'esclaves4 ,une pudique rougeur colorait son visage1 elle baissait les yeux1 ses mains taient pendantes ses cts1 ses forces semblaient l'abandonner1 et des larmes protestaient contre la violence faite sa pudeur4 ,en ce moment1 ,poussin1 au dsespoir d'avoir sorti ce beau trsor de ce grenier1 se maudit lui-mme4 ,il devint plus amant qu'artiste1 et mille scrupules lui tournrent le cur quand il vit l'il rajeuni du vieillard1 qui1 par une habitude de peintre1 dshabilla1 pour ainsi dire1 cette jeune fille en en devinant les formes les plus secrtes4 ,il revint alors la froce jalousie du vritable amour4 --,gillette1 partons6 s'cria-t-il4 ,a cet accent1 ce cri1 sa matresse joyeuse leva les yeux sur lui1 le vit1 et courut dans ses bras4 --,ah6 tu m'aimes donc1 rpondit-elle en fondant en larmes4 ,aprs avoir eu l'nergie de taire sa souffrance1 elle manquait de force pour cacher son bonheur4 --,oh6 laissez-la moi pendant un moment1 dit le vieux peintre1 et vous la comparerez ma ,catherine4 ,oui1 j'y consens4 ,il y avait encore de l'amour dans le cri de ,frenhofer4 ,il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme1 et jouir par avance du triomphe que la beaut de sa vierge allait remporter sur celle d'une vraie jeune fille4 --,ne le laissez pas se ddire1 s'cria ,porbus en frappant sur l'paule du ,poussin4 ,les fruits de l'amour passent vite1 ceux de l'art sont immortels4 --,pour lui1 rpondit ,gillette en regardant attentivement le ,poussin et ,porbus1 ne suis-je donc pas plus qu'une femme8 ,elle leva la tte avec fiert2 mais quand1 aprs avoir jet un coup d'il tincelant ,frenhofer1 elle vit son amant occup contempler de nouveau le portrait qu'il avait pris nagure pour un ,giorgion3--,ah6 dit-elle1 montons6 ,il ne m'a jamais regarde ainsi4 --,vieillard1 reprit ,poussin tir de sa mditation par la voix de ,gillette1 vois cette pe1 je la plongerai dans ton cur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille1 je mettrai le feu ta maison1 et personne n'en sortira4 ,comprends-tu8 ,nicolas ,poussin tait sombre1 et sa parole fut terrible4 ,cette attitude et surtout le geste du jeune peintre consolrent ,gillette qui lui pardonna presque de la sacrifier la peinture et son glorieux avenir4 ,porbus et ,poussin restrent la porte de l'atelier1 se regardant l'un l'autre en silence4 ,si1 d'abord1 le peintre de la ,marie gyptienne se permit quelques exclamations3--,ah6 elle se dshabille1 il lui dit de se mettre au jour6 ,il la compare6 ,bientt il se tut l'aspect du ,poussin dont le visage tait profondment triste2 et1 quoique les vieux peintres n'aient plus de ces scrupules si petits en prsence de l'art1 il les admira tant ils taient nafs et jolis4 ,le jeune homme avait la main sur la garde de sa dague et l'oreille presque colle la porte4 ,tous deux1 dans l'ombre et debout1 ressemblaient ainsi deux conspirateurs attendant l'heure de frapper un tyran4 --,entrez1 entrez1 leur dit le vieillard rayonnant de bonheur4 ,mon uvre est parfaite1 et maintenant je puis la montrer avec orgueil4 ,jamais peintre1 pinceaux1 couleurs1 toile et lumire ne feront une rivale ,catherine ,lescault1 la belle courtisane4 ,en proie une vive curiosit1 ,porbus et ,poussin coururent au milieu d'un vaste atelier couvert de poussire1 o tout tait en dsordre1 o ils virent et l des tableaux accrochs aux murs4 ,ils s'arrtrent tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle1 demi-nue1 et pour laquelle ils furent saisis d'admiration4 --,oh6 ne vous occupez pas de cela1 dit ,frenhofer1 c'est une toile que j'ai barbouille pour tudier une pose1 ce tableau ne vaut rien4 ,voil mes erreurs1 reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs1 autour d'eux4 ,a ces mots1 ,porbus et ,poussin1 stupfaits de ce ddain pour de telles uvres1 cherchrent le portrait annonc1 sans russir l'apercevoir4 --,eh6 bien1 le voil6 leur dit le vieillard dont les cheveux taient en dsordre1 dont le visage tait enflamm par une exaltation surnaturelle1 dont les yeux ptillaient1 et qui haletait comme un jeune homme ivre d'amour4--,ah6 ah6 s'cria-t-il1 vous ne vous attendiez pas tant de perfection6 ,vous tes devant une femme et vous cherchez un tableau4 ,il y a tant de profondeur sur cette toile1 l'air y est si vrai1 que vous ne pouvez plus le distinguer de l'air qui nous environne4 ,o est l'art8 perdu1 disparu6 ,voil les formes mmes d'une jeune fille4 ,n'ai-je pas bien saisi la couleur1 le vif de la ligne qui parat terminer le corps8 ,n'est-ce pas le mme phnomne que nous prsentent les objets qui sont dans l'atmosphre comme les poissons dans l'eau8 ,admirez comme les contours se dtachent du fond8 ,ne semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos8 ,aussi1 pendant sept annes1 ai-je tudi les effets de l'accouplement du jour et des objets4 ,et ces cheveux1 la lumire ne les inonde-t-elle pas8444 ,mais elle a respir1 je crois64444 ,ce sein1 voyez8 ,ah6 qui ne voudrait l'adorer genoux8 ,les chairs palpitent4 ,elle va se lever1 attendez4 --,apercevez-vous quelque chose8 demanda ,poussin ,porbus4 --,non4 ,et vous8 --,rien4 ,les deux peintres laissrent le vieillard son extase1 regardrent si la lumire1 en tombant d'aplomb sur la toile qu'il leur montrait1 n'en neutralisait pas tous les effets4 ,ils examinrent alors la peinture en se mettant droite1 gauche1 de face1 en se baissant et se levant tour tour4 --,oui1 oui1 c'est bien une toile1 leur disait ,frenhofer en se mprenant sur le but de cet examen scrupuleux4 ,tenez1 voil le chssis1 le chevalet1 enfin voici mes couleurs1 mes pinceaux4 ,et il s'empara d'une brosse qu'il leur prsenta par un mouvement naf4 --,le vieux lansquenet se joue de nous1 dit ,poussin en revenant devant le prtendu tableau4 ,je ne vois l que des couleurs confusment amasses et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture4 --,nous nous trompons1 voyez8444 reprit ,porbus4 ,en s'approchant1 ils aperurent dans un coin de la toile le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs1 de tons1 de nuances indcises1 espce de brouillard sans forme2 mais un pied dlicieux1 un pied vivant6 ,ils restrent ptrifis d'admiration devant ce fragment chapp une incroyable1 une lente et progressive destruction4 ,ce pied apparaissait l comme un torse de quelque ,vnus en marbre de ,paros qui surgirait parmi les dcombres d'une ville incendie4 --,il y a une femme l-dessous1 s'cria ,porbus en faisant remarquer ,poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement charg toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner4 ,les deux peintres se tournrent spontanment vers ,frenhofer1 en commenant s'expliquer1 mais vaguement1 l'extase dans laquelle il vivait4 --,il est de bonne foi1 dit ,porbus4 --,oui1 mon ami1 rpondit le vieillard en se rveillant1 il faut de la foi1 de la foi dans l'art1 et vivre pendant long-temps avec son uvre pour produire une cration semblable4 ,quelques-unes de ces ombres m'ont cot bien des travaux4 ,tenez1 il y a l sur sa joue1 au-dessous des yeux1 une lgre pnombre qui1 si vous l'observez dans la nature1 vous paratra presque intraduisible4 ,eh6 bien1 croyez-vous qu'elle ne m'ait pas cot des peines inoues reproduire8 ,mais aussi1 mon cher ,porbus1 regarde attentivement mon travail1 et tu comprendras mieux ce que je te disais sur la manire de traiter le model et les contours4 ,regarde la lumire du sein1 et vois comme1 par une suite de touches et de rehauts fortement empts1 je suis parvenu accrocher la vritable lumire et la combiner avec la blancheur luisante des tons clairs2 et comme par un travail contraire1 en effaant les saillies et le grain de la pte1 j'ai pu1 force de caresser le contour de ma figure1 noy dans la demi-teinte1 ter jusqu' l'ide de dessin et de moyens artificiels1 et lui donner l'aspect et la rondeur mme de la nature4 ,approchez1 vous verrez mieux ce travail4 ,de loin1 il disparat4 ,tenez8 l il est1 je crois1 trs-remarquable4 ,et du bout de sa brosse1 il dsignait aux deux peintres un pt de couleur claire4 ,porbus frappa sur l'paule du vieillard en se tournant vers ,poussin3--,savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre8 dit-il4 --,il est encore plus pote que peintre1 rpondit gravement ,poussin4 --,l1 reprit ,porbus en touchant la toile1 finit notre art sur terre4 --,et1 de l1 il va se perdre dans les cieux1 dit ,poussin4 --,combien de jouissance sur ce morceau de toile6 s'cria ,porbus4 ,le vieillard absorb ne les coutait pas1 et souriait cette femme imaginaire4 --,mais1 tt ou tard1 il s'apercevra qu'il n'y a rien sur sa toile1 s'cria ,poussin4 --,rien sur ma toile1 dit ,frenhofer en regardant tour tour les deux peintres et son prtendu tableau4 --,qu'avez-vous fait6 rpondit ,porbus ,poussin4 ,le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit3--,tu ne vois rien1 manant6 maheustre6 bltre6 bardache6 ,pourquoi donc es-tu mont ici8--,mon bon ,porbus1 reprit-il en se tournant vers le peintre1 est-ce que1 vous aussi1 vous vous joueriez de moi8 rpondez8 je suis votre ami1 dites1 aurais-je donc gt mon tableau8 ,porbus1 indcis1 n'osa rien dire2 mais l'anxit peinte sur la physionomie blanche du vieillard tait si cruelle1 qu'il montra la toile en disant3--,voyez6 ,frenhofer contempla son tableau pendant un moment et chancela4 --,rien1 rien6 ,et avoir travaill dix ans6 ,il s'assit et pleura4 --,je suis donc un imbcile1 un fou6 je n'ai donc ni talent1 ni capacit1 je ne suis plus qu'un homme riche qui1 en marchant1 ne fait que marcher6 ,je n'aurai donc rien produit4 ,il contempla sa taille travers ses larmes1 il se releva tout coup avec fiert1 et jeta sur les deux peintres un regard tincelant4 --,par le sang1 par le corps1 par la tte du ,christ1 vous tes des jaloux qui voulez me faire croire qu'elle est gte pour me la voler6 ,moi1 je la vois6 cria-t-il1 est-elle merveilleusement belle4 ,en ce moment1 ,poussin entendit les pleurs de ,gillette1 oublie dans un coin4 --,qu'as-tu1 mon ange8 lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux4 --,tue-moi6 dit-elle4 ,je serais une infme de t'aimer encore1 car je te mprise4 ,je t'admire1 et tu me fais horreur4 ,je t'aime et je crois que je te hais dj4 ,pendant que ,poussin coutait ,gillette1 ,frenhofer recouvrait sa ,catherine d'une serge verte1 avec la srieuse tranquillit d'un joaillier qui ferme ses tiroirs en se croyant en compagnie d'adroits larrons4 ,il jeta sur les deux peintres un regard profondment sournois1 plein de mpris et de soupon1 les mit silencieusement la porte de son atelier1 avec une promptitude convulsive4 ,puis1 il leur dit sur le seuil de son logis3--,adieu1 mes petits amis4 ,cet adieu glaa les deux peintres4 ,le lendemain1 ,porbus inquiet1 revint voir ,frenhofer1 et apprit qu'il tait mort dans la nuit1 aprs avoir brl ses toiles4 ,paris1 fvrier #ahcb4 ,,la ,,recherche ,,de ,l',,absolu4 ,a ,,madame ,,jos,,phine ,,delannoy1 ,n,e ,,doumerc4 ,madame1 fasse ,dieu que cette uvre ait une vie plus longue que la mienne6 la reconnaissance que je vous ai voue1 et qui1 je l'espre1 galera votre affection presque maternelle pour moi1 subsisterait alors au del du terme fix nos sentiments4 ,ce sublime privilge d'tendre ainsi par la vie de nos uvres l'existence du cur suffirait1 s'il y avait jamais une certitude cet gard1 pour consoler de toutes les peines qu'il cote ceux dont l'ambition est de le conqurir4 ,je rpterai donc3 ,dieu le veuille6 ,,de ,,balzac4 ,il existe ,douai dans la rue de ,paris une maison dont la physionomie1 les dispositions intrieures et les dtails ont1 plus que ceux d'aucun autre logis1 gard le caractre des vieilles constructions flamandes1 si navement appropries aux murs patriarcales de ce bon pays2 mais avant de la dcrire1 peut-tre faut-il tablir dans l'intrt des crivains la ncessit de ces prparations didactiques contre lesquelles protestent certaines personnes ignorantes et voraces qui voudraient des motions sans en subir les principes gnrateurs1 la fleur sans la graine1 l'enfant sans la gestation4 ,l',art serait-il donc tenu d'tre plus fort que ne l'est la ,nature8 ,les vnements de la vie humaine1 soit publique1 soit prive1 sont si intimement lis l'architecture1 que la plupart des observateurs peuvent reconstruire les nations ou les individus dans toute la vrit de leurs habitudes1 d'aprs les restes de leurs monuments publics ou par l'examen de leurs reliques domestiques4 ,l'archologie est la nature sociale ce que l'anatomie compare est la nature organise4 ,une mosaque rvle toute une socit1 comme un squelette d'ichthyosaure sous-entend toute une cration4 ,de part et d'autre1 tout se dduit1 tout s'enchane4 ,la cause fait deviner un effet1 comme chaque effet permet de remonter une cause4 ,le savant ressuscite ainsi jusqu'aux verrues des vieux ges4 ,de l vient sans doute le prodigieux intrt qu'inspire une description architecturale quand la fantaisie de l'crivain n'en dnature point les lments2 chacun ne peut-il pas la rattacher au pass par de svres dductions2 et1 pour l'homme1 le pass ressemble singulirement l'avenir3 lui raconter ce qui fut1 n'est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera8 ,enfin1 il est rare que la peinture des lieux o la vie s'coule ne rappelle chacun ou ses vux trahis ou ses esprances en fleur4 ,la comparaison entre un prsent qui trompe les vouloirs secrets et l'avenir qui peut les raliser1 est une source inpuisable de mlancolie ou de satisfactions douces4 ,aussi1 est-il presque impossible de ne pas tre pris d'une espce d'attendrissement la peinture de la vie flamande1 quand les accessoires en sont bien rendus4 ,pourquoi8 ,peut-tre est-ce1 parmi les diffrentes existences1 celle qui finit le mieux les incertitudes de l'homme4 ,elle ne va pas sans toutes ftes1 sans tous les liens de la famille1 sans une grasse aisance qui atteste la continuit du bien-tre1 sans un repos qui ressemble de la batitude2 mais elle exprime surtout le calme et la monotonie d'un bonheur navement sensuel o la jouissance touffe le dsir en le prvenant toujours4 ,quelque prix que l'homme passionn puisse attacher aux tumultes des sentiments1 il ne voit jamais sans motion les images de cette nature sociale o les battements du cur sont si bien rgls1 que les gens superficiels l'accusent de froideur4 ,la foule prfre gnralement la force anormale qui dborde la force gale qui persiste4 ,la foule n'a ni le temps ni la patience de constater l'immense pouvoir cach sous une apparence uniforme4 ,aussi1 pour frapper cette foule emporte par le courant de la vie1 la passion de mme que le grand artiste n'a-t-elle d'autre ressource que d'aller au del du but1 comme ont fait ,michel-,ange1 ,bianca ,capello1 mademoiselle de ,la ,vallire1 ,beethoven et ,paganini4 ,les grands calculateurs seuls pensent qu'il ne faut jamais dpasser le but1 et n'ont de respect que pour la virtualit empreinte dans un parfait accomplissement qui met en toute uvre ce calme profond dont le charme saisit les hommes suprieurs4 ,or1 la vie adopte par ce peuple essentiellement conome remplit bien les conditions de flicit que rvent les masses pour la vie citoyenne et bourgeoise4 ,la matrialit la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes4 ,le comfort anglais offre des teintes sches1 des tons durs2 tandis qu'en ,flandre le vieil intrieur des mnages rjouit l'il par des couleurs moelleuses1 par une bonhomie vraie2 il implique le travail sans fatigue2 la pipe y dnote une heureuse application du far niente napolitain2 puis1 il accuse un sentiment paisible de l'art1 sa condition la plus ncessaire1 la patience2 et l'lment qui en rend les crations durables1 la conscience4 ,le caractre flamand est dans ces deux mots1 patience et conscience1 qui semblent exclure les riches nuances de la posie et rendre les murs de ce pays aussi plates que le sont ses larges plaines1 aussi froides que l'est son ciel brumeux2 mais il n'en est rien4 ,la civilisation a dploy l son pouvoir en y modifiant tout1 mme les effets du climat4 ,si l'on observe avec attention les produits des divers pays du globe1 on est tout d'abord surpris de voir les couleurs grises et fauves spcialement affectes aux productions des zones tempres1 tandis que les couleurs les plus clatantes distinguent celles des pays chauds4 ,les murs doivent ncessairement se conformer cette loi de la nature4 ,les ,flandres1 qui jadis taient essentiellement brunes et voues des teintes unies1 ont trouv les moyens de jeter de l'clat dans leur atmosphre fuligineuse par les vicissitudes politiques qui les ont successivement soumises aux ,bourguignons1 aux ,espagnols1 aux ,franais1 et les ont fait fraterniser avec les ,allemands et les ,hollandais4 ,de l',espagne1 elles ont gard le luxe des carlates1 les satins brillants1 les tapisseries effet vigoureux1 les plumes1 les mandolines1 et les formes courtoises4 ,de ,venise1 elles ont eu1 en retour de leurs toiles et de leurs dentelles1 cette verrerie fantastique o le vin reluit et semble meilleur4 ,de l',autriche1 elles ont conserv cette pesante diplomatie qui1 suivant un dicton populaire1 fait trois pas dans un boisseau4 ,le commerce avec les ,indes y a vers les inventions grotesques de la ,chine1 et les merveilles du ,japon4 ,nanmoins1 malgr leur patience tout amasser1 ne rien rendre1 tout supporter1 les ,flandres ne pouvaient gure tre considres que comme le magasin gnral de l',europe1 jusqu'au moment o la dcouverte du tabac souda par la fume les traits pars de leur physionomie nationale4 ,ds lors1 en dpit des morcellements de son territoire1 le peuple flamand exista de par la pipe et la bire4 ,aprs s'tre assimil1 par la constante conomie de sa conduite1 les richesses et les ides de ses matres ou de ses voisins1 ce pays1 si nativement terne et dpourvu de posie1 se composa une vie originale et des murs caractristiques1 sans paratre entach de servilit4 ,l',art y dpouilla toute idalit pour reproduire uniquement la ,forme4 ,aussi ne demandez cette patrie de la posie plastique1 ni la verve de la comdie1 ni l'action dramatique1 ni les jets hardis de l'pope ou de l'ode1 ni le gnie musical2 mais elle est fertile en dcouvertes1 en discussions doctorales qui veulent et le temps et la lampe4 ,tout y est frapp au coin de la jouissance temporelle4 ,l'homme y voit exclusivement ce qui est1 sa pense se courbe si scrupuleusement servir les besoins de la vie qu'en aucune uvre elle ne s'est lance au del de ce monde4 ,la seule ide d'avenir conue par ce peuple fut une sorte d'conomie en politique1 sa force rvolutionnaire vint du dsir domestique d'avoir les coudes franches table et son aise complte sous l'auvent de ses steeds4 ,le sentiment du bien-tre et l'esprit d'indpendance qu'inspire la fortune engendrrent1 l plus tt qu'ailleurs1 ce besoin de libert qui plus tard travailla l',europe4 ,aussi la constance de leurs ides et la tnacit que l'ducation donne aux ,flamands1 en firent-elles autrefois des hommes redoutables dans la dfense de leurs droits4 ,chez ce peuple1 rien donc ne se faonne demi1 ni les maisons1 ni les meubles1 ni la digue1 ni la culture1 ni la rvolte4 ,aussi garde-t-il le monopole de ce qu'il entreprend4 ,la fabrication de la dentelle1 uvre de patiente agriculture et de plus patiente industrie1 celle de sa toile1 sont hrditaires comme ses fortunes patrimoniales4 ,s'il fallait peindre la constance sous la forme humaine la plus pure1 peut-tre serait-on dans le vrai1 en prenant le portrait d'un bon bourgmestre des ,pays-,bas1 capable1 comme il s'en est tant rencontr1 de mourir bourgeoisement et sans clat pour les intrts de sa ,hanse4 ,mais les douces posies de cette vie patriarcale se retrouveront naturellement dans la peinture d'une des dernires maisons qui1 au temps o cette histoire commence1 en conservaient encore le caractre ,douai4 ,de toutes les villes du dpartement du ,nord1 ,douai est1 hlas6 celle qui se modernise le plus1 o le sentiment innovateur a fait les plus rapides conqutes1 o l'amour du progrs social est le plus rpandu4 ,l1 les vieilles constructions disparaissent de jour en jour1 les antiques murs s'effacent4 ,le ton1 les modes1 les faons de ,paris y dominent2 et de l'ancienne vie flamande1 les ,douaisiens n'auront plus bientt que la cordialit des soins hospitaliers1 la courtoisie espagnole1 la richesse et la propret de la ,hollande4 ,les htels en pierre blanche auront remplac les maisons de briques4 ,le cossu des formes bataves aura cd devant la changeante lgance des nouveauts franaises4 ,la maison o se sont passs les vnements de cette histoire se trouve peu prs au milieu de la rue de ,paris1 et porte ,douai1 depuis plus de deux cents ans1 le nom de la ,maison ,clas4 ,les ,van-,clas furent jadis une des plus clbres familles d'artisans auxquels les ,pays-,bas durent1 dans plusieurs productions1 une suprmatie commerciale qu'ils ont garde4 ,pendant long-temps les ,clas furent dans la ville de ,gand1 de pre en fils1 les chefs de la puissante confrrie des ,tisserands4 ,lors de la rvolte de cette grande cit contre ,charles-,quint qui voulait en supprimer les privilges1 le plus riche des ,clas fut si fortement compromis que1 prvoyant une catastrophe et forc de partager le sort de ses compagnons1 il envoya secrtement1 sous la protection de la ,france1 sa femme1 ses enfants et ses richesses1 avant que les troupes de l'empereur n'eussent investi la ville4 ,les prvisions du ,syndic des ,tisserands taient justes4 ,il fut1 ainsi que plusieurs autres bourgeois1 except de la capitulation et pendu comme rebelle1 tandis qu'il tait en ralit le dfenseur de l'indpendance gantoise4 ,la mort de ,clas et de ses compagnons porta ses fruits4 ,plus tard ces supplices inutiles cotrent au roi des ,espagnes la plus grande partie de ses possessions dans les ,pays-,bas4 ,de toutes les semences confies la terre1 le sang vers par les martyrs est celle qui donne la plus prompte moisson4 ,quand ,philippe ,,ii1 qui punissait la rvolte jusqu' la seconde gnration1 tendit sur ,douai son sceptre de fer1 les ,clas conservrent leurs grands biens1 en s'alliant la trs-noble famille de ,molina1 dont la branche ane1 alors pauvre1 devint assez riche pour pouvoir racheter le comt de ,nourho qu'elle ne possdait que titulairement dans le royaume de ,lon4 ,au commencement du dix-neuvime sicle1 aprs des vicissitudes dont le tableau n'offrirait rien d'intressant1 la famille de ,clas tait reprsente1 dans la branche tablie ,douai1 par la personne de monsieur ,balthazar ,clas-,molina1 comte de ,nourho1 qui tenait s'appeler tout uniment ,balthazar ,clas4 ,de l'immense fortune amasse par ses anctres qui faisaient mouvoir un millier de mtiers1 il restait ,balthazar environ quinze mille livres de rentes en fonds de terre dans l'arrondissement de ,douai1 et la maison de la rue de ,paris dont le mobilier valait d'ailleurs une fortune4 ,quant aux possessions du royaume de ,lon1 elles avaient t l'objet d'un procs entre les ,molina de ,flandre et la branche de cette famille reste en ,espagne4 ,les ,molina de ,lon gagnrent les domaines et prirent le titre de comtes de ,nourho1 quoique les ,clas eussent seuls le droit de le porter2 mais la vanit de la bourgeoisie belge tait suprieure la morgue castillane4 ,aussi1 quand l'tat ,civil fut institu1 ,balthazar ,clas laissa-t-il de ct les haillons de sa noblesse espagnole pour sa grande illustration gantoise4 ,le sentiment patriotique existe si fortement chez les familles exiles1 que jusque dans les derniers jours du dix-huitime sicle1 les ,clas taient demeurs fidles leurs traditions1 leurs murs et leurs usages4 ,ils ne s'alliaient qu'aux familles de la plus pure bourgeoisie3 il leur fallait un certain nombre d'chevins ou de bourgmestres du ct de la fiance1 pour l'admettre dans leur famille4 ,enfin ils allaient chercher leurs femmes ,bruges ou ,gand1 ,lige ou en ,hollande afin de perptuer les coutumes de leur foyer domestique4 ,vers la fin du dernier sicle1 leur socit1 de plus en plus restreinte1 se bornait sept ou huit familles de noblesse parlementaire dont les murs1 dont la toge grands plis1 dont la gravit magistrale mi-partie espagnole1 s'harmoniaient leurs habitudes4 ,les habitants de la ville portaient une sorte de respect religieux cette famille1 qui pour eux tait comme un prjug4 ,la constante honntet1 la loyaut sans tache des ,clas1 leur invariable dcorum faisaient d'eux une superstition aussi invtre que celle de la fte de ,gayant1 et bien exprime par ce nom1 la ,maison ,clas4 ,l'esprit de la vieille ,flandre respirait tout entier dans cette habitation1 qui offrait aux amateurs d'antiquits bourgeoises le type des modestes maisons que se construisit la riche bourgeoisie au ,moyen-ge4 ,le principal ornement de la faade tait une porte deux ventaux en chne garnis de clous disposs en quinconce1 au centre desquels les ,clas avaient fait sculpter par orgueil deux navettes accouples4 ,la baie de cette porte1 difie en pierre de grs1 se terminait par un cintre pointu qui supportait une petite lanterne surmonte d'une croix1 et dans laquelle se voyait une statuette de sainte ,genevive filant sa quenouille4 ,quoique le temps et jet sa teinte sur les travaux dlicats de cette porte et de la lanterne1 le soin extrme qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passants d'en saisir tous les dtails4 ,aussi le chambranle1 compos de colonnettes assembles1 conservait-il une couleur gris-fonc et brillait-il de manire faire croire qu'il avait t verni4 ,de chaque ct de la porte1 au rez-de-chausse1 se trouvaient deux croises semblables toutes celles de la maison4 ,leur encadrement en pierre blanche finissait sous l'appui par une coquille richement orne1 en haut par deux arcades que sparait le montant de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties ingales1 car la traverse place la hauteur voulue pour figurer une croix1 donnait aux deux cts infrieurs de la croise une dimension presque double de celle des parties suprieures arrondies par leurs cintres4 ,la double arcade avait pour enjolivement trois ranges de briques qui s'avanaient l'une sur l'autre1 et dont chaque brique tait alternativement saillante ou retire d'un pouce environ1 de manire dessiner une grecque4 ,les vitres1 petites et en losange1 taient enchsses dans des branches en fer extrmement minces et peintes en rouge4 ,les murs1 btis en briques rejointoyes avec un mortier blanc1 taient soutenus de distance en distance et aux angles par des chanes en pierre4 ,le premier tage tait perc de cinq croises2 le second n'en avait plus que trois1 et le grenier tirait son jour d'une grande ouverture ronde cinq compartiments1 borde en grs1 et place au milieu du fronton triangulaire que dcrivait le pignon1 comme la rose dans le portail d'une cathdrale4 ,au fate s'levait1 en guise de girouette1 une quenouille charge de lin4 ,les deux cts du grand triangle que formait le mur du pignon taient dcoups carrment par des espces de marches jusqu'au couronnement du premier tage1 o1 droite et gauche de la maison1 tombaient les eaux pluviales rejetes par la gueule d'un animal fantastique4 ,au bas de la maison1 une assise en grs y simulait une marche4 ,enfin1 dernier vestige des anciennes coutumes1 de chaque ct de la porte1 entre les deux fentres1 se trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer1 par laquelle on pntrait dans les caves4 ,depuis sa construction1 cette faade se nettoyait soigneusement deux fois par an4 ,si quelque peu de mortier manquait dans un joint1 le trou se rebouchait aussitt4 ,les croises1 les appuis1 les pierres1 tout tait pousset mieux que ne sont poussets ,paris les marbres les plus prcieux4 ,ce devant de maison n'offrait donc aucune trace de dgradation4 ,malgr les teintes fonces causes par la vtust mme de la brique1 il tait aussi bien conserv que peuvent l'tre un vieux tableau1 un vieux livre chris par un amateur et qui seraient toujours neufs1 s'ils ne subissaient1 sous la cloche de notre atmosphre1 l'influence des gaz dont la malignit nous menace nous-mmes4 ,le ciel nuageux1 la temprature humide de la ,flandre et les ombres produites par le peu de largeur de la rue taient fort souvent cette construction le lustre qu'elle empruntait sa propret recherche qui1 d'ailleurs1 la rendait froide et triste l'il4 ,un pote aurait aim quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les dcoupures du grs1 il aurait souhait que ces ranges de briques se fussent fendilles1 que sous les arcades des croises1 quelque hirondelle et maonn son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient4 ,aussi le fini1 l'air propre de cette faade demi rpe par le frottement lui donnaient-ils un aspect schement honnte et dcemment estimable1 qui1 certes1 aurait fait dmnager un romantique1 s'il et log en face4 ,quand un visiteur avait tir le cordon de la sonnette en fer tress qui pendait le long du chambranle de la porte1 et que la servante venue de l'intrieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel tait une petite grille1 ce battant chappait aussitt de la main1 emport par son poids1 et retombait en rendant sous les votes d'une spacieuse galerie dalle et dans les profondeurs de la maison1 un son grave et lourd comme si la porte et t de bronze4 ,cette galerie peinte en marbre1 toujours frache1 et seme d'une couche de sable fin1 conduisait une grande cour carre intrieure1 pave en larges carreaux vernisss et de couleur verdtre4 ,a gauche se trouvaient la lingerie1 les cuisines1 la salle des gens2 droite le bcher1 le magasin au charbon de terre et les communs du logis dont les portes1 les croises1 les murs taient orns de dessins entretenus dans une exquise propret4 ,le jour1 tamis entre quatre murailles rouges rayes de filets blancs1 y contractait des reflets et des teintes roses qui prtaient aux figures et aux moindres dtails une grce mystrieuse et de fantastiques apparences4 ,une seconde maison absolument semblable au btiment situ sur le devant de la rue1 et qui1 dans la ,flandre1 porte le nom de quartier de derrire1 s'levait au fond de cette cour et servait uniquement l'habitation de la famille4 ,au rez-de-chausse1 la premire pice tait un parloir clair par deux croises du ct de la cour1 et par deux autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur galait celle de la maison4 ,deux portes vitres parallles conduisaient l'une au jardin1 l'autre la cour1 et correspondaient la porte de la rue1 de manire ce que1 ds l'entre1 un tranger pouvait embrasser l'ensemble de cette demeure1 et apercevoir jusqu'aux feuillages qui tapissaient le fond du jardin4 ,le logis de devant1 destin aux rceptions1 et dont le second tage contenait les appartements donner aux trangers1 renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumules2 mais rien ne pouvait galer aux yeux des ,clas1 ni au jugement d'un connaisseur1 les trsors qui ornaient cette pice1 o1 depuis deux sicles1 s'tait coule la vie de la famille4 ,le ,clas1 mort pour la cause des liberts gantoises1 l'artisan de qui l'on prendrait une trop mince ide1 si l'historien omettait de dire qu'il possdait prs de quarante mille marcs d'argent1 gagns dans la fabrication des voiles ncessaires la toute-puissante marine vnitienne2 ce ,clas eut pour ami le clbre sculpteur en bois ,van-,huysium de ,bruges4 ,maintes fois1 l'artiste avait puis dans la bourse de l'artisan4 ,quelque temps avant la rvolte des ,gantois1 ,van-,huysium1 devenu riche1 avait secrtement sculpt pour son ami une boiserie en bne massif o taient reprsentes les principales scnes de la vie d',artewelde1 ce brasseur1 un moment roi des ,flandres4 ,ce revtement compos de soixante panneaux1 contenait environ quatorze cents personnages principaux1 et passait pour l'uvre capitale de ,van-,huysium4 ,le capitaine charg de garder les bourgeois que ,charles-,quint avait dcid de faire pendre le jour de son entre dans sa ville natale1 proposa1 dit-on1 ,van-,clas de le laisser vader s'il lui donnait l'uvre de ,van-,huysium2 mais le tisserand l'avait envoye en ,france4 ,ce parloir1 entirement bois avec ces panneaux que1 par respect pour les mnes du martyr1 ,van-,huysium vint lui-mme encadrer de bois peint en outremer mlang de filets d'or1 est donc l'uvre la plus complte de ce matre1 dont aujourd'hui les moindres morceaux sont pays presque au poids de l'or4 ,au-dessus de la chemine1 ,van-,clas1 peint par ,titien dans son costume de prsident du tribunal des ,parchons1 semblait conduire encore cette famille qui vnrait en lui son grand homme4 ,la chemine1 primitivement en pierre1 manteau trs-lev1 avait t reconstruite en marbre blanc dans le dernier sicle1 et supportait un vieux cartel et deux lambeaux cinq branches contournes1 de mauvais got1 mais en argent massif4 ,les quatre fentres taient dcores de grands rideaux en damas rouge1 fleurs noires1 doubls de soie blanche1 et le meuble de mme toffe avait t renouvel sous ,louis ,,xiv4 ,le parquet1 videmment moderne1 tait compos de grandes plaques de bois blanc encadres par des bandes de chne4 ,le plafond form de plusieurs cartouches1 au fond desquels tait un mascaron cisel par ,van-,huysium1 avait t respect et conservait les teintes brunes du chne de ,hollande4 ,aux quatre coins de ce parloir s'levaient des colonnes tronques1 surmontes par des flambeaux semblables ceux de la chemine1 une table ronde en occupait le milieu4 ,le long des murs1 taient symtriquement ranges des tables jouer4 ,sur deux consoles dores1 dessus de marbre blanc1 se trouvaient l'poque o commence cette histoire deux globes de verre pleins d'eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de coquillages des poissons rouges1 dors ou argents4 ,cette pice tait la fois brillante et sombre4 ,le plafond absorbait ncessairement la clart1 sans en rien reflter4 ,si du ct du jardin le jour abondait et venait papilloter dans les tailles de l'bne1 les croises de la cour donnant peu de lumire1 faisaient peine briller les filets d'or imprims sur les parois opposes4 ,ce parloir si magnifique par un beau jour tait donc1 la plupart du temps1 rempli des teintes douces1 des tons roux et mlancoliques que le soleil panche sur la cime des forts en automne4 ,il est inutile de continuer la description de la maison ,clas dans les autres parties de laquelle se passeront ncessairement plusieurs scnes de cette histoire2 il suffit1 en ce moment1 d'en connatre les principales dispositions4 ,en #ahab1 vers les derniers jours du mois d'aot1 un dimanche1 aprs vpres1 une femme tait assise dans sa bergre devant une des fentres du jardin4 ,les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur la maison1 la prenaient en charpe1 traversaient le parloir1 expiraient en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du ct de la cour1 et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre projete par le rideau de damas drap le long de la fentre4 ,un peintre mdiocre qui dans ce moment aurait copi cette femme1 et certes produit une uvre saillante avec une tte si pleine de douleur et de mlancolie4 ,la pose du corps et celle des pieds jets en avant accusaient l'abattement d'une personne qui perd la conscience de son tre physique dans la concentration de ses forces absorbes par une pense fixe2 elle en suivait les rayonnements dans l'avenir1 comme souvent1 au bord de la mer1 on regarde un rayon de soleil qui perce les nues et trace l'horizon quelque bande lumineuse4 ,les mains de cette femme1 rejetes par les bras de la bergre1 pendaient en dehors1 et la tte1 comme trop lourde1 reposait sur le dossier4 ,une robe de percale blanche trs-simple empchait de bien juger les proportions1 et le corsage tait dissimul sous les plis d'une charpe croise sur la poitrine et ngligemment noue4 ,quand mme la lumire n'aurait pas mis en relief son visage1 qu'elle semblait se complaire produire prfrablement au reste de sa personne1 il et t impossible de ne pas s'en occuper alors exclusivement2 son oppression1 qui et frapp le plus insouciant des enfants1 tait une stupfaction persistante et froide1 malgr quelques larmes brlantes4 ,rien n'est plus terrible voir que cette douleur extrme dont le dbordement n'a lieu qu' de rares intervalles1 mais qui restait sur ce visage comme une lave fige autour du volcan4 ,on et dit une mre mourante oblige de laisser ses enfants dans un abme de misres1 sans pouvoir leur lguer aucune protection humaine4 ,la physionomie de cette dame1 ge d'environ quarante ans1 mais alors beaucoup moins loin de la beaut qu'elle ne l'avait jamais t dans sa jeunesse1 n'offrait aucun des caractres de la femme flamande4 ,une paisse chevelure noire retombait en boucles sur les paules et le long des joues4 ,son front1 trs-bomb1 troit des tempes1 tait jauntre1 mais sous ce front scintillaient deux yeux noirs qui jetaient des flammes4 ,sa figure1 toute espagnole1 brune de ton1 peu colore1 ravage par la petite vrole1 arrtait le regard par la perfection de sa forme ovale dont les contours conservaient1 malgr l'altration des lignes1 un fini d'une majestueuse lgance et qui reparaissait parfois tout entier si quelque effort de l'me lui restituait sa primitive puret4 ,le trait qui donnait le plus de distinction cette figure mle tait un nez courb comme le bec d'un aigle1 et qui1 trop bomb vers le milieu1 semblait intrieurement mal conform2 mais il y rsidait une finesse indescriptible1 la cloison des narines en tait si mince que sa transparence permettait la lumire de la rougir fortement4 ,quoique les lvres larges et trs-plisses dcelassent la fiert qu'inspire une haute naissance1 elles taient empreintes d'une bont naturelle1 et respiraient la politesse4 ,on pouvait contester la beaut de cette figure la fois vigoureuse et fminine1 mais elle commandait l'attention4 ,petite1 bossue et boiteuse1 cette femme resta d'autant plus long-temps fille qu'on s'obstinait lui refuser de l'esprit2 nanmoins il se rencontra quelques hommes fortement mus par l'ardeur passionne qu'exprimait sa tte1 par les indices d'une inpuisable tendresse1 et qui demeurrent sous un charme inconciliable avec tant de dfauts4 ,elle tenait beaucoup de son aeul le duc de ,casa-,ral1 grand d',espagne4 ,en cet instant1 le charme qui jadis saisissait si despotiquement les mes amoureuses de la posie1 jaillissait de sa tte plus vigoureusement qu'en aucun moment de sa vie passe1 et s'exerait1 pour ainsi dire1 dans le vide1 en exprimant une volont fascinatrice toute-puissante sur les hommes1 mais sans force sur les destines4 ,quand ses yeux quittaient le bocal o elle regardait les poissons sans les voir1 elle les relevait par un mouvement dsespr1 comme pour invoquer le ciel4 ,ses souffrances semblaient tre de celles qui ne peuvent se confier qu' ,dieu4 ,le silence n'tait troubl que par des grillons1 par quelques cigales qui criaient dans le petit jardin d'o s'chappait une chaleur de four1 et par le sourd retentissement de l'argenterie1 des assiettes et des chaises que remuait1 dans la pice contigu au parloir1 un domestique occup servir le dner4 ,en ce moment1 la dame afflige prta l'oreille et parut se recueillir1 elle prit son mouchoir1 essuya ses larmes1 essaya de sourire1 et dtruisit si bien l'expression de douleur grave dans tous ses traits1 qu'on et pu la croire dans cet tat d'indiffrence o nous laisse une vie exempte d'inquitudes4 ,soit que l'habitude de vivre dans cette maison o la confinaient ses infirmits lui et permis d'y reconnatre quelques effets naturels imperceptibles pour d'autres et que les personnes en proie des sentiments extrmes recherchent vivement1 soit que la nature et compens tant de disgrces physiques en lui donnant des sensations plus dlicates qu' des tres en apparence plus avantageusement organiss1 cette femme avait entendu le pas d'un homme dans une galerie btie au-dessus des cuisines et des salles destines au service de la maison1 et par laquelle le quartier de devant communiquait avec le quartier de derrire4 ,le bruit des pas devint de plus en plus distinct4 ,bientt1 sans avoir la puissance avec laquelle une crature passionne comme l'tait cette femme sait souvent abolir l'espace pour s'unir son autre moi1 un tranger aurait facilement entendu le pas de cet homme dans l'escalier par lequel on descendait de la galerie au parloir4 ,au retentissement de ce pas1 l'tre le plus inattentif et t assailli de penses1 car il tait impossible de l'couter froidement4 ,une dmarche prcipite ou saccade effraie4 ,quand un homme se lve et crie au feu1 ses pieds parlent aussi haut que sa voix4 ,s'il en est ainsi1 une dmarche contraire ne doit pas causer de moins puissantes motions4 ,la lenteur grave1 le pas tranant de cet homme eussent sans doute impatient des gens irrflchis2 mais un observateur ou des personnes nerveuses auraient prouv un sentiment voisin de la terreur au bruit mesur de ces pieds d'o la vie semblait absente1 et qui faisaient craquer les planchers comme si deux poids en fer les eussent frapps alternativement4 ,vous eussiez reconnu le pas indcis et lourd d'un vieillard ou la majestueuse dmarche d'un penseur qui entrane des mondes avec lui4 ,quand cet homme eut descendu la dernire marche1 en appuyant ses pieds sur les dalles par un mouvement plein d'hsitation1 il resta pendant un moment dans le grand palier o aboutissait le couloir qui menait la salle des gens1 et d'o l'on entrait galement au parloir par une porte cache dans la boiserie1 comme l'tait paralllement celle qui donnait dans la salle manger4 ,en ce moment1 un lger frissonnement1 comparable la sensation que cause une tincelle lectrique1 agita la femme assise dans la bergre2 mais aussi le plus doux sourire anima ses lvres1 et son visage mu par l'attente d'un plaisir resplendit comme celui d'une belle madone italienne2 elle trouva soudain la force de refouler ses terreurs au fond de son me2 puis1 elle tourna la tte vers les panneaux de la porte qui allait s'ouvrir l'angle du parloir1 et qui fut en effet pousse avec une telle brusquerie que la pauvre crature parut en avoir reu la commotion4 ,illustration3 ,,balthazar ,,cla,s4 ,il paraissait g de plus de soixante ans1 quoiqu'il en et environ cinquante4 7,,la ,,recherche ,,de ,l',,absolu47 ,balthazar ,clas se montra tout coup1 fit quelques pas1 ne regarda pas cette femme1 ou s'il la regarda1 ne la vit pas1 et resta tout droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tte lgrement incline4 ,une horrible souffrance laquelle cette femme ne pouvait s'habituer1 quoiqu'elle revnt frquemment chaque jour1 lui treignit le cur1 dissipa son sourire1 plissa son front brun entre les sourcils vers cette ligne que creuse la frquente expression des sentiments extrmes2 ses yeux se remplirent de larmes1 mais elle les essuya soudain en regardant ,balthazar4 ,il tait impossible de ne pas tre profondment impressionn par ce chef de la famille ,clas4 ,jeune1 il avait d ressembler au sublime martyr qui menaa ,charles-,quint de recommencer ,artewelde2 mais en ce moment1 il paraissait g de plus de soixante ans1 quoiqu'il en et environ cinquante1 et sa vieillesse prmature avait dtruit cette noble ressemblance4 ,sa haute taille se votait lgrement1 soit que ses travaux l'obligeassent se courber1 soit que l'pine dorsale se ft bombe sous le poids de sa tte4 ,il avait une large poitrine1 un buste carr2 mais les parties infrieures de son corps taient grles1 quoique nerveuses2 et ce dsaccord dans une organisation videmment parfaite autrefois1 intriguait l'esprit qui cherchait expliquer par quelque singularit d'existence les raisons de cette forme fantastique4 ,son abondante chevelure blonde1 peu soigne1 lui tombait sur ses paules la manire allemande1 mais dans un dsordre qui s'harmoniait la bizarrerie gnrale de sa personne4 ,son large front offrait d'ailleurs les protubrances dans lesquelles ,gall a plac les mondes potiques4 ,ses yeux d'un bleu clair et riche avaient la vivacit brusque que l'on a remarque chez les grands chercheurs de causes occultes4 ,son nez1 sans doute parfait autrefois1 s'tait allong1 et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus1 par une involontaire tension des muscles olfactifs4 ,les pommettes velues saillaient beaucoup1 ses joues dj fltries en paraissaient d'autant plus creuses2 sa bouche pleine de grce tait resserre entre le nez et un menton court1 brusquement relev4 ,la forme de sa figure tait cependant plus longue qu'ovale2 aussi le systme scientifique qui attribue chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal et-il trouv une preuve de plus dans celui de ,balthazar ,clas1 que l'on aurait pu comparer une tte de cheval4 ,sa peau se collait sur ses os1 comme si quelque feu secret l'et incessamment dessche2 puis1 par moments1 quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la ralisation de ses esprances1 on et dit qu'il jetait par ses narines la flamme qui dvorait son me4 ,les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce ple visage fortement sillonn de rides1 sur ce front pliss comme celui d'un vieux roi plein de soucis1 mais surtout dans ces yeux tincelants dont le feu semblait galement accru par la chastet que donne la tyrannie des ides1 et par le foyer intrieur d'une vaste intelligence4 ,les yeux profondment enfoncs dans leurs orbites paraissaient avoir t cerns uniquement par les veilles et par les terribles ractions d'un espoir toujours du1 toujours renaissant4 ,le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une singulire et constante distraction dont tmoignaient sa mise et son maintien1 en accord avec la magnifique monstruosit de sa physionomie4 ,ses larges mains poilues taient sales1 ses longs ongles avaient leurs extrmits des lignes noires trs-fonces4 ,ses souliers ou n'taient pas nettoys ou manquaient de cordons4 ,de toute sa maison1 le matre seul pouvait se donner l'trange licence d'tre si malpropre4 ,son pantalon de drap noir plein de taches1 son gilet dboutonn1 sa cravate mise de travers1 et son habit verdtre toujours dcousu compltaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses qui1 chez tout autre1 et dcel la misre qu'engendrent les vices2 mais qui1 chez ,balthazar ,clas1 tait le nglig du gnie4 ,trop souvent le vice et le gnie produisent des effets semblables1 auxquels se trompe le vulgaire4 ,le ,gnie n'est-il pas un constant excs qui dvore le temps1 l'argent1 le corps1 et qui mne l'hpital plus rapidement encore que les passions mauvaises8 ,les hommes paraissent mme avoir plus de respect pour les vices que pour le ,gnie1 car ils refusent de lui faire crdit4 ,il semble que les bnfices des travaux secrets du savant soient tellement loigns que l'tat social craigne de compter avec lui de son vivant1 il prfre s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misre ou ses malheurs4 ,malgr son continuel oubli du prsent1 si ,balthazar ,clas quittait ses mystrieuses contemplations1 si quelque intention douce et sociable ranimait ce visage penseur1 si ses yeux fixes perdaient leur clat rigide pour peindre un sentiment1 s'il regardait autour de lui en revenant la vie relle et vulgaire1 il tait difficile de ne pas rendre involontairement hommage la beaut sduisante de ce visage1 l'esprit gracieux qui s'y peignait4 ,aussi1 chacun1 en le voyant alors1 regrettait-il que cet homme n'appartnt plus au monde1 en disant3 ,il a d tre bien beau dans sa jeunesse6 ,erreur vulgaire6 ,jamais ,balthazar ,clas n'avait t plus potique qu'il ne l'tait en ce moment4 ,lavater aurait voulu certainement tudier cette tte pleine de patience1 de loyaut flamande1 de moralit candide1 o tout tait large et grand1 o la passion semblait calme parce qu'elle tait forte4 ,les murs de cet homme devaient tre pures1 sa parole tait sacre1 son amiti semblait constante1 son dvouement et t complet2 mais le vouloir qui emploie ces qualits au profit de la patrie1 du monde ou de la famille1 s'tait port fatalement ailleurs4 ,ce citoyen1 tenu de veiller au bonheur d'un mnage1 de grer une fortune1 de diriger ses enfants vers un bel avenir1 vivait en dehors de ses devoirs et de ses affections dans le commerce de quelque gnie familier4 ,a un prtre1 il et paru plein de la parole de ,dieu1 un artiste l'et salu comme un grand matre1 un enthousiaste l'et pris pour un ,voyant de l'glise ,swedenborgienne4 ,en ce moment le costume dtruit1 sauvage1 ruin que portait cet homme contrastait singulirement avec les recherches gracieuses de la femme qui l'admirait si douloureusement4 ,les personnes contrefaites qui ont de l'esprit ou une belle me apportent leur toilette un got exquis4 ,ou elles se mettent simplement en comprenant que leur charme est tout moral1 ou elles savent faire oublier la disgrce de leurs proportions par une sorte d'lgance dans les dtails qui divertit le regard et occupe l'esprit4 ,non-seulement cette femme avait une me gnreuse1 mais encore elle aimait ,balthazar ,clas avec cet instinct de la femme qui donne un avant-got de l'intelligence des anges4 leve au milieu d'une des plus illustres familles de la ,belgique1 elle y aurait pris du got si elle n'en avait pas eu dj2 mais claire par le dsir de plaire constamment l'homme qu'elle aimait1 elle savait se vtir admirablement sans que son lgance ft disparate avec ses deux vices de conformation4 ,son corsage ne pchait d'ailleurs que par les paules1 l'une tant sensiblement plus grosse que l'autre4 ,elle regarda par les croises1 dans la cour intrieure1 puis dans le jardin1 comme pour voir si elle tait seule avec ,balthazar1 et lui dit d'une voix douce1 en lui jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les ,flamandes1 car depuis long-temps l'amour avait entre eux chass la fiert de la grandesse espagnole3--,balthazar1 tu es donc bien occup8444 voici le trente-troisime dimanche que ta n'es venu ni la messe ni vpres4 ,clas ne rpondit pas2 sa femme baissa la tte1 joignit les mains et attendit1 elle savait que ce silence n'accusait ni mpris ni ddain1 mais de tyranniques proccupations4 ,balthazar tait un de ces tres qui conservent long-temps au fond du cur leur dlicatesse juvnile1 il se serait trouv criminel d'exprimer la moindre pense blessante une femme accable par le sentiment de sa disgrce physique4 ,lui seul peut-tre1 parmi les hommes1 savait qu'un mot1 un regard peuvent effacer des annes de bonheur1 et sont d'autant plus cruels qu'ils contrastent plus fortement avec une douceur constante2 car notre nature nous porte ressentir plus de douleur d'une dissonance dans la flicit1 que nous n'prouvons de plaisir rencontrer une jouissance dans le malheur4 ,quelques instants aprs1 ,balthazar parut se rveiller1 regarda vivement autour de lui1 et dit3--,vpres8 ,ha6 les enfants sont vpres4 ,il fit quelques pas pour jeter les yeux sur le jardin o s'levaient de toutes parts de magnifiques tulipes2 mais il s'arrta tout coup comme s'il se ft heurt contre un mur1 et s'cria3--,pourquoi ne se combineraient-ils pas dans un temps donn8 --,deviendrait-il donc fou8 se dit la femme avec une profonde terreur4 ,pour donner plus d'intrt la scne que provoqua cette situation1 il est indispensable de jeter un coup d'il sur la vie antrieure de ,balthazar ,clas et de la petite-fille du duc de ,casa-,ral4 ,vers l'an #aghc1 monsieur ,balthazar ,clas-,molina de ,nourho1 alors g de vingt-deux ans1 pouvait passer pour ce que nous appelons en ,france un bel homme4 ,il vint achever son ducation ,paris o il prit d'excellentes manires dans la socit de madame d',egmont1 du comte de ,horn1 du prince d',aremberg1 de l'ambassadeur d',espagne1 d',helvtius1 des ,franais originaires de ,belgique1 ou des personnes venues de ce pays1 et que leur naissance ou leur fortune faisaient compter parmi les grands seigneurs qui1 dans ce temps1 donnaient le ton4 ,le jeune ,clas y trouva quelques parents et des amis qui le lancrent dans le grand monde au moment o ce grand monde allait tomber2 mais comme la plupart des jeunes gens1 il fut plus sduit d'abord par la gloire et la science que par la vanit4 ,il frquenta donc beaucoup les savants et particulirement ,lavoisier1 qui se recommandait alors plus l'attention publique par l'immense fortune d'un fermier-gnral1 que par ses dcouvertes en chimie2 tandis que plus tard1 le grand chimiste devait faire oublier le petit fermier-gnral4 ,balthazar se passionna pour la science que cultivait ,lavoisier et devint son plus ardent disciple2 mais il tait jeune1 beau comme le fut ,helvtius1 et les femmes de ,paris lui apprirent bientt distiller exclusivement l'esprit et l'amour4 ,quoiqu'il et embrass l'tude avec ardeur1 que ,lavoisier lui et accord quelques loges1 il abandonna son matre pour couter les matresses du got auprs desquelles les jeunes gens prenaient leurs dernires leons de savoir-vivre et se faonnaient aux usages de la haute socit qui1 dans l',europe1 forme une mme famille4 ,le songe enivrant du succs dura peu2 aprs avoir respir l'air de ,paris1 ,balthazar partit fatigu d'une vie creuse qui ne convenait ni son me ardente ni son cur aimant4 ,la vie domestique1 si douce1 si calme1 et dont il se souvenait au seul nom de la ,flandre1 lui parut mieux convenir son caractre et aux ambitions de son cur4 ,les dorures d'aucun salon parisien n'avaient effac les mlodies du parloir brun et du petit jardin o son enfance s'tait coule si heureuse4 ,il faut n'avoir ni foyer ni patrie pour rester ,paris4 ,paris est la ville du cosmopolite ou des hommes qui ont pous le monde et qui l'treignent incessamment avec le bras de la ,science1 de l',art ou du ,pouvoir4 ,l'enfant de la ,flandre revint ,douai comme le pigeon voyageur1 il pleura de joie en y rentrant le jour o se promenait ,gayant4 ,gayant1 ce superstitieux bonheur de toute la ville1 ce triomphe des souvenirs flamands1 s'tait introduit lors de l'migration de sa famille ,douai4 ,la mort de son pre et celle de sa mre laissrent la maison ,clas dserte1 et l'y occuprent pendant quelque temps4 ,sa premire douleur passe1 il sentit le besoin de se marier pour complter l'exigence heureuse dont toutes les religions l'avaient ressaisi2 il voulut suivre les errements du foyer domestique en allant1 comme ses anctres1 chercher une femme soit ,gand1 soit ,bruges1 soit ,anvers2 mais aucune des personnes qu'il y rencontra ne lui convint4 ,il avait sans doute1 sur le mariage1 quelques ides particulires1 car il fut ds sa jeunesse accus de ne pas marcher dans la voie commune4 ,un jour1 il entendit parler1 chez l'un de ses parents1 ,gand1 d'une demoiselle de ,bruxelles qui devint l'objet de discussions assez vives4 ,les uns trouvaient que la beaut de mademoiselle de ,temninck s'effaait par ses imperfections2 les autres la voyaient parfaite malgr ses dfauts4 ,le vieux cousin de ,balthazar ,clas dit ses convives que1 belle ou non1 elle avait une me qui la lui ferait pouser1 s'il tait marier2 et il raconta comment elle venait de renoncer la succession de son pre et de sa mre afin de procurer son jeune frre un mariage digne de son nom1 en prfrant ainsi le bonheur de ce frre au sien propre et lui sacrifiant toute sa vie4 ,il n'tait pas croire que mademoiselle de ,temninck se marit vieille et sans fortune1 quand1 jeune hritire1 il ne se prsentait aucun parti pour elle4 ,quelques jours aprs1 ,balthazar ,clas recherchait mademoiselle de ,temninck1 alors ge de vingt-cinq ans1 et de laquelle il s'tait vivement pris4 ,josphine de ,temninck se crut l'objet d'un caprice1 et refusa d'couter monsieur ,clas2 mais la passion est si communicative1 et pour une pauvre fille contrefaite et boiteuse1 un amour inspir un homme jeune et bien fait1 comporte de si grandes sductions1 qu'elle consentit se laisser courtiser4 ,ne faudrait-il pas un livre entier pour bien peindre l'amour d'une jeune fille humblement soumise l'opinion qui la proclame laide1 tandis qu'elle sent en elle le charme irrsistible que produisent les sentiments vrais8 ,c'est de froces jalousies l'aspect de bonheur1 de cruelles vellits de vengeance contre la rivale qui vole un regard1 enfin des motions1 des terreurs inconnues la plupart des femmes1 et qui alors perdraient n'tre qu'indiques4 ,le doute1 si dramatique en amour1 serait le secret de cette analyse1 essentiellement minutieuse1 o certaines mes retrouveraient la posie perdue1 mais non pas oublie de leurs premiers troubles3 ces exaltations sublimes au fond du cur et que le visage ne trahit jamais2 cette crainte de n'tre pas compris1 et ces joies illimites de l'avoir t2 ces hsitations de l'me qui se replie sur elle-mme et ces projections magntiques qui donnent aux yeux des nuances infinies2 ces projets de suicide causs par un mot et dissips par une intonation de voix aussi tendue que le sentiment dont elle rvle la persistance mconnue2 ces regards tremblants qui voilent de terribles hardiesses2 ces envies soudaines de parler et d'agir1 rprimes par leur violence mme2 cette loquence intime qui se produit par des phrases sans esprit1 mais prononces d'une voix agite2 les mystrieux effets de cette primitive pudeur de l'me et de cette divine discrtion qui rend gnreux dans l'ombre1 et fait trouver un got exquis aux dvouements ignors2 enfin1 toutes les beauts de l'amour jeune et les faiblesses de sa puissance4 ,mademoiselle ,josphine de ,temninck fut coquette par grandeur d'me4 ,le sentiment de ses apparentes imperfections la rendit aussi difficile que l'et t la plus belle personne4 ,la crainte de dplaire un jour veillait sa fiert1 dtruisait sa confiance et lui donnait le courage de garder au fond de son cur ces premires flicits que les autres femmes aiment publier par leurs manires1 et dont elles se font une orgueilleuse parure4 ,plus l'amour la poussait vivement vers ,balthazar1 moins elle osait lui exprimer ses sentiments4 ,le geste1 le regard1 la rponse ou la demande qui1 chez une jolie femme1 sont des flatteries pour un homme1 ne devenaient-elles pas en elle d'humiliantes spculations8 ,une femme belle peut son aise tre elle-mme1 le monde lui fait toujours crdit d'une sottise ou d'une gaucherie2 tandis qu'un seul regard arrte l'expression la plus magnifique sur les lvres d'une femme laide1 intimide ses yeux1 augmente la mauvaise grce de ses gestes1 embarrasse son maintien4 ,ne sait-elle pas qu' elle seule il est dfendu de commettre des fautes1 chacun lui refuse le don de les rparer1 et d'ailleurs personne ne lui en fournit l'occasion4 ,la ncessit d'tre chaque instant parfaite ne doit-elle pas teindre les facults1 glacer leur exercice8 ,cette femme ne peut vivre que dans une atmosphre d'anglique indulgence4 ,o sont les curs d'o l'indulgence s'panche sans se teindre d'une amre et blessante piti8 ,ces penses auxquelles l'avait accoutume l'horrible politesse du monde1 et ces gards qui1 plus cruels que des injures1 aggravent les malheurs en les constatant1 oppressaient mademoiselle de ,temninck1 lui causaient une gne constante qui refoulait au fond de son me les impressions les plus dlicieuses1 et frappait de froideur son attitude1 sa parole1 son regard4 ,elle tait amoureuse la drobe1 n'osait avoir de l'loquence ou de la beaut que dans la solitude4 ,malheureuse au grand jour1 elle aurait t ravissante s'il lui avait t permis de ne vivre qu' la nuit4 ,souvent1 pour prouver cet amour et au risque de le perdre1 elle ddaignait la parure qui pouvait sauver en partie ses dfauts4 ,ses yeux d',espagnole fascinaient quand elle s'apercevait que ,balthazar la trouvait belle en nglig4 ,nanmoins1 la dfiance lui gtait les rares instants pendant lesquels elle se hasardait se livrer au bonheur4 ,elle se demandait bientt si ,clas ne cherchait pas l'pouser pour avoir au logis une esclave1 s'il n'avait pas quelques imperfections secrtes qui l'obligeaient se contenter d'une pauvre fille disgracie4 ,ces anxits perptuelles donnaient parfois un prix inou aux heures o elle croyait la dure1 la sincrit d'un amour qui devait la venger du monde4 ,elle provoquait de dlicates discussions en exagrant sa laideur1 afin de pntrer jusqu'au fond de la conscience de son amant1 elle arrachait alors ,balthazar des vrits peu flatteuses2 mais elle aimait l'embarras o il se trouvait1 quand elle l'avait amen dire que ce qu'on aimait dans une femme tait avant tout une belle me1 et ce dvouement qui rend les jours de la vie si constamment heureux2 qu'aprs quelques annes de mariage1 la plus dlicieuse femme de la terre est pour un mari l'quivalent de la plus laide4 ,aprs avoir entass ce qu'il y avait de vrai dans les paradoxes qui tendent diminuer le prix de la beaut1 soudain ,balthazar s'apercevait de la dsobligeance de ces propositions1 et dcouvrait toute la bont de son cur dans la dlicatesse des transitions par lesquelles il savait prouver mademoiselle de ,temninck qu'elle tait parfaite pour lui4 ,le dvouement1 qui peut-tre est chez la femme le comble de l'amour1 ne manqua pas cette fille1 car elle dsespra d'tre toujours aime2 mais la perspective d'une lutte dans laquelle le sentiment devait l'emporter sur la beaut la tenta2 puis elle trouva de la grandeur se donner sans croire l'amour2 enfin le bonheur1 de quelque courte dure qu'il pt tre1 devait lui coter trop cher pour qu'elle se refust le goter4 ,ces incertitudes1 ces combats1 en communiquant le charme et l'imprvu de la passion cette crature suprieure1 inspiraient ,balthazar un amour presque chevaleresque4 ,le mariage eut lieu au commencement de l'anne #agje4 ,les deux poux revinrent ,douai passer les premiers jours de leur union dans la maison patriarcale des ,clas1 dont les trsors furent grossis par mademoiselle de ,temninck qui apporta quelques beaux tableaux de ,murillo et de ,velasquez1 les diamants de sa mre et les magnifiques prsents que lui envoya son frre1 devenu duc de ,casa-,ral4 ,peu de femmes furent plus heureuses que madame ,clas4 ,son bonheur dura quinze annes1 sans le plus lger nuage2 et comme une vive lumire1 il s'infusa jusque dans les menus dtails de l'existence4 ,la plupart des hommes ont des ingalits de caractre qui produisent de continuelles dissonances2 ils privent ainsi leur intrieur de cette harmonie1 le beau idal du mnage2 car la plupart des hommes sont entachs de petitesses1 et les petitesses engendrent les tracasseries4 ,l'un sera probe et actif1 mais dur et rche2 l'autre sera bon1 mais entt2 celui-ci aimera sa femme1 mais aura de l'incertitude dans ses volonts2 celui-l1 proccup par l'ambition1 s'acquittera de ses sentiments comme d'une dette1 s'il donne les vanits de la fortune1 il emporte la joie de tous les jours2 enfin1 les hommes du milieu social sont essentiellement incomplets1 sans tre notablement reprochables4 ,les gens d'esprit sont variables autant que des baromtres1 le gnie seul est essentiellement bon4 ,aussi le bonheur pur se trouve-t-il aux deux extrmits de l'chelle morale4 ,la bonne bte ou l'homme de gnie sont seuls capables1 l'un par faiblesse1 l'autre par force1 de cette galit d'humeur1 de cette douceur constante dans laquelle se fondent les asprits de la vie4 ,chez l'un1 c'est indiffrence et passivit2 chez l'autre1 c'est indulgence et continuit de la pense sublime dont il est l'interprte et qui doit se ressembler dans le principe comme dans l'application4 ,l'un et l'autre sont galement simples et nafs2 seulement1 chez celui-l c'est le vide2 chez celui-ci c'est la profondeur4 ,aussi les femmes adroites sont-elles assez disposes prendre une bte comme le meilleur pis-aller d'un grand homme4 ,balthazar porta donc d'abord sa supriorit dans les plus petites choses de la vie4 ,il se plut voir dans l'amour conjugal une uvre magnifique1 et comme les hommes de haute porte qui ne souffrent rien d'imparfait1 il voulut en dployer toutes les beauts4 ,son esprit modifiait incessamment le calme du bonheur1 son noble caractre marquait ses attentions au coin de la grce4 ,ainsi1 quoiqu'il partaget les principes philosophiques du dix-huitime sicle1 il installa chez lui jusqu'en #ahja1 malgr les dangers que les lois rvolutionnaires lui faisaient courir1 un prtre catholique1 afin de ne pas contrarier le fanatisme espagnol que sa femme avait suc dans le lait maternel pour le catholicisme romain2 puis1 quand le culte fut rtabli en ,france1 il accompagna sa femme la messe1 tous les dimanches4 ,jamais son attachement ne quitta les formes de la passion4 ,jamais il ne fit sentir dans son intrieur cette force protectrice que les femmes aiment tant1 parce que pour la sienne elle aurait ressembl de la piti4 ,enfin1 par la plus ingnieuse adulation1 il la traitait comme son gale et laissait chapper de ces aimables bouderies qu'un homme se permet envers une belle femme comme pour en braver la supriorit4 ,ses lvres furent toujours embellies par le sourire du bonheur1 et sa parole fut toujours pleine de douceur4 ,il aima sa ,josphine pour elle et pour lui1 avec cette ardeur qui comporte un loge continuel des qualits et des beauts d'une femme4 ,la fidlit1 souvent l'effet d'un principe social1 d'une religion ou d'un calcul chez les maris1 en lui1 semblait involontaire1 et n'allait point sans les douces flatteries du printemps de l'amour4 ,le devoir tait du mariage la seule obligation qui ft inconnue ces deux tres galement aimants1 car ,balthazar ,clas trouva dans mademoiselle de ,temninck une constante et complte ralisation de ses esprances4 ,en lui1 le cur fut toujours assouvi sans fatigue1 et l'homme toujours heureux4 ,non-seulement1 le sang espagnol ne mentait pas chez la petite fille des ,casa-,ral1 et lui faisait un instinct de cette science qui sait varier le plaisir l'infini2 mais elle eut aussi ce dvouement sans bornes qui est le gnie de son sexe1 comme la grce en est toute la beaut4 ,son amour tait un fanatisme aveugle qui sur un seul signe de tte l'et fait aller joyeusement la mort4 ,la dlicatesse de ,balthazar avait exalt chez elle les sentiments les plus gnreux de la femme1 et lui inspirait un imprieux besoin de donner plus qu'elle ne recevait4 ,ce mutuel change d'un bonheur alternativement prodigu mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle1 et rpandait un croissant amour dans ses paroles1 dans ses regards1 dans ses actions4 ,de part et d'autre1 la reconnaissance fcondait et variait la vie du cur2 de mme que la certitude d'tre tout l'un pour l'autre excluait les petitesses en agrandissant les moindres accessoires de l'existence4 ,mais aussi1 la femme contrefaite que son mari trouve droite1 la femme boiteuse qu'un homme ne veut pas autrement1 ou la femme ge qui parat jeune1 ne sont-elles pas les plus heureuses cratures du monde fminin8444 ,la passion humaine ne saurait aller au del4 ,la gloire de la femme n'est-elle pas de faire adorer ce qui parat un dfaut en elle4 ,oublier qu'une boiteuse ne marche pas droit est la fascination d'un moment2 mais l'aimer parce qu'elle boite est la dification de son vice4 ,peut-tre faudrait-il graver dans l'vangile des femmes cette sentence3 ,bienheureuses les imparfaites1 elles appartient le royaume de l'amour4 ,certes1 la beaut doit tre un malheur pour une femme1 car cette fleur passagre entre pour trop dans le sentiment qu'elle inspire2 ne l'aime-t-on pas comme on pouse une riche hritire8 ,mais l'amour que fait prouver ou que tmoigne une femme dshrite des fragiles avantages aprs lesquels courent les enfants d',adam1 est l'amour vrai1 la passion vraiment mystrieuse1 une ardente treinte des mes1 un sentiment pour lequel le jour du dsenchantement n'arrive jamais4 ,cette femme a des grces ignores du monde au contrle duquel elle se soustrait1 elle est belle propos1 et recueille trop de gloire faire oublier ses imperfections pour n'y pas constamment russir4 ,aussi1 les attachements les plus clbres dans l'histoire furent-ils presque tous inspirs par des femmes qui le vulgaire aurait trouv des dfauts4 ,cloptre1 ,jeanne de ,naples1 ,diane de ,poitiers1 mademoiselle de la ,vallire1 madame de ,pompadour1 enfin la plupart des femmes que l'amour a rendues clbres ne manquent ni d'imperfections1 ni d'infirmits2 tandis que la plupart des femmes dont la beaut nous est cite comme parfaite1 ont vu finir malheureusement leurs amours4 ,cette apparente bizarrerie doit avoir sa cause4 ,peut-tre l'homme vit-il plus par le sentiment que par le plaisir8 peut-tre le charme tout physique d'une belle femme a-t-il des bornes1 tandis que le charme essentiellement moral d'une femme de beaut mdiocre est infini8 ,n'est-ce pas la moralit de la fabulation sur laquelle reposent les ,mille et une ,nuits4 ,femme d',henri ,,viii1 une laide aurait dfi la hache et soumis l'inconstance du matre4 ,par une bizarrerie assez explicable chez une fille d'origine espagnole1 madame ,clas tait ignorante4 ,elle savait lire et crire2 mais jusqu' l'ge de vingt ans1 poque laquelle ses parents la tirrent du couvent1 elle n'avait lu que des ouvrages asctiques4 ,en entrant dans le monde1 elle eut d'abord soif des plaisirs du monde et n'apprit que les sciences futiles de la toilette2 mais elle fut si profondment humilie de son ignorance qu'elle n'osait se mler aucune conversation2 aussi passa-t-elle pour avoir peu d'esprit4 ,cependant1 cette ducation mystique avait eu pour rsultat de laisser en elle les sentiments dans toute leur force1 et de ne point gter son esprit naturel4 ,sotte et laide comme une hritire aux yeux du monde1 elle devint spirituelle et belle pour son mari4 ,balthazar essaya bien pendant les premires annes de son mariage de donner sa femme les connaissances dont elle avait besoin pour tre bien dans le monde2 mais il tait sans doute trop tard1 elle n'avait que la mmoire du cur4 ,josphine n'oubliait rien de ce que lui disait ,clas1 relativement eux-mmes2 elle se souvenait des plus petites circonstances de sa vie heureuse1 et ne se rappelait pas le lendemain sa leon de la veille4 ,cette ignorance et caus de grands discords entre d'autres poux2 mais madame ,clas avait une si nave entente de la passion1 elle aimait si pieusement1 si saintement son mari1 et le dsir de conserver son bonheur la rendait si adroite qu'elle s'arrangeait toujours pour paratre le comprendre1 et laissait rarement arriver les moments o son ignorance et t par trop vidente4 ,d'ailleurs quand deux personnes s'aiment assez pour que chaque jour soit pour eux le premier de leur passion1 il existe dans ce fcond bonheur des phnomnes qui changent toutes les conditions de la vie4 ,n'est-ce pas alors comme une enfance insouciante de tout ce qui n'est pas rire1 joie1 plaisir8 ,puis1 quand la vie est bien active1 quand les foyers en sont bien ardents1 l'homme laisse aller la combustion sans y penser ou la discuter1 sans mesurer les moyens ni la fin4 ,jamais d'ailleurs aucune fille d've n'entendit mieux que madame ,clas son mtier de femme4 ,elle eut cette soumission de la ,flamande1 qui rend le foyer domestique si attrayant1 et laquelle sa fiert d',espagnole donnait une plus haute saveur4 ,elle tait imposante1 savait commander le respect par un regard o clatait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse2 mais devant ,clas elle tremblait2 et1 la longue1 elle avait fini par le mettre si haut et si prs de ,dieu1 en lui rapportant tous les actes de sa vie et ses moindres penses1 que son amour n'allait plus sans une teinte de crainte respectueuse qui l'aiguisait encore4 ,elle prit avec orgueil toutes les habitudes de la bourgeoisie flamande et plaa son amour-propre rendre la vie domestique grassement heureuse1 entretenir les plus petits dtails de la maison dans leur propret classique1 ne possder que des choses d'une bont absolue1 maintenir sur sa table les mets les plus dlicats et mettre tout chez elle en harmonie avec la vie du cur4 ,ils eurent deux garons et deux filles4 ,l'ane1 nomme ,marguerite1 tait ne en #agif4 ,le dernier enfant tait un garon1 g de trois ans et nomm ,jean ,balthazar4 ,le sentiment maternel fut chez madame ,clas presque gal son amour pour son poux4 ,aussi se passa-t-il en son me1 et surtout pendant les derniers jours de sa vie1 un combat horrible entre ces deux sentiments galement puissants1 et dont l'un tait en quelque sorte devenu l'ennemi de l'autre4 ,les larmes et la terreur empreintes sur sa figure au moment o commence le rcit du drame domestique qui couvait dans cette paisible maison1 taient causes par la crainte d'avoir sacrifi ses enfants son mari4 ,en #ahje1 le frre de madame ,clas mourut sans laisser d'enfants4 ,la loi espagnole s'opposait ce que la sur succdt aux possessions territoriales qui apanageaient les titres de la maison2 mais par ses dispositions testamentaires1 le duc lui lgua soixante mille ducats environ1 que les hritiers de la branche collatrale ne lui disputrent pas4 ,quoique le sentiment qui l'unissait ,balthazar ,clas fut tel que jamais aucune ide d'intrt l'et entach1 ,josphine prouva une sorte de contentement possder une fortune gale celle de son mari1 et fut heureuse de pouvoir son tour lui offrir quelque chose aprs avoir si noblement tout reu de lui4 ,le hasard fit donc que ce mariage1 dans lequel les calculateurs voyaient une folie1 ft1 sous le rapport de l'intrt1 un excellent mariage4 ,l'emploi de cette somme fut assez difficile dterminer4 ,la maison ,clas tait si richement fournie en meubles1 en tableaux1 en objets d'art et de prix1 qu'il semblait difficile d'y ajouter des choses dignes de celles qui s'y trouvaient dj4 ,le got de cette famille y avait accumul des trsors4 ,une gnration s'tait mise la piste de beaux tableaux2 puis la ncessit de complter la collection commence avait rendu le got de la peinture hrditaire4 ,les cent tableaux qui ornaient la galerie par laquelle on communiquait du quartier de derrire aux appartements de rception situs au premier tage de la maison de devant1 ainsi qu'une cinquantaine d'autres placs dans les salons d'apparat1 avaient exig trois sicles de patientes recherches4 ,c'tait de clbres morceaux de ,rubens1 de ,ruysdal1 de ,van-,dyck1 de ,terburg1 de ,grard ,dow1 de ,teniers1 de ,miris1 de ,paul ,potter1 de ,wouwermans1 de ,rembrandt1 d',hobbema1 de ,cranach et d',holbein4 ,les tableaux italiens et franais taient en minorit1 mais tous authentiques et capitaux4 ,une autre gnration avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise ou chinoise4 ,tel ,clas s'tait passionn pour les meubles1 tel autre pour l'argenterie1 enfin chacun d'eux avait eu sa manie1 sa passion1 l'un des traits les plus saillants du caractre flamand4 ,le pre de ,balthazar1 le dernier dbris de la fameuse socit hollandaise1 avait laiss l'une des plus riches collections de tulipes1 connues4 ,outre ces richesses hrditaires qui reprsentaient un capital norme1 et meublaient magnifiquement cette vieille maison1 simple au dehors comme une coquille1 mais comme une coquille intrieurement nacre et pare des plus riches couleurs1 ,balthazar ,clas possdait encore une maison de campagne dans la plaine d',orchies4 ,loin de baser1 comme les ,franais1 sa dpense sur ses revenus1 il avait suivi la vieille coutume hollandaise de n'en consommer que le quart2 et douze cents ducats par an mettaient sa dpense au niveau de celle que faisaient les plus riches personnes de la ville4 ,la publication du ,code ,civil donna raison cette sagesse4 ,en ordonnant le partage gal des biens1 le ,titre des ,successions devait laisser chaque enfant presque pauvre et disperser un jour les richesses du vieux muse ,clas4 ,balthazar1 d'accord avec madame ,clas1 plaa la fortune de sa femme de manire donner chacun de leurs enfants une position semblable celle du pre4 ,la maison ,clas persista donc dans la modestie de son train et acheta des bois1 un peu maltraits par les guerres qui avaient eu lieu2 mais qui bien conservs devaient prendre dix ans de l une valeur norme4 ,la haute socit de ,douai1 que frquentait monsieur ,clas1 avait su si bien apprcier le beau caractre et les qualits de sa femme1 que1 par une espce de convention tacite1 elle tait exempte des devoirs auxquels les gens de province tiennent tant4 ,pendant la saison d'hiver qu'elle passait la ville1 elle allait rarement dans le monde1 et le monde venait chez elle4 ,elle recevait tous les mercredis1 et donnait trois grands dners par mois4 ,chacun avait senti qu'elle tait plus l'aise dans sa maison1 o la retenaient d'ailleurs sa passion pour son mari et les soins que rclamait l'ducation de ses enfants4 ,telle fut1 jusqu'en #ahji1 la conduite de ce mnage qui n'eut rien de conforme aux ides reues4 ,la vie de ces deux tres1 secrtement pleine d'amour et de joie1 tait extrieurement semblable toute autre4 ,la passion de ,balthazar ,clas pour sa femme1 et que sa femme savait perptuer1 semblait1 comme il le faisait observer lui mme1 employer sa constance inne dans la culture du bonheur qui valait bien celle des tulipes vers laquelle il penchait ds son enfance1 et le dispensait d'avoir sa manie comme chacun de ses anctres avait eu la sienne4 ,a la fin de cette anne1 l'esprit et les manires de ,balthazar subirent des altrations funestes1 qui commencrent si naturellement que d'abord madame ,clas ne trouva pas ncessaire de lui en demander la cause4 ,un soir1 son mari se coucha dans un tat de proccupation qu'elle se fit un devoir de respecter4 ,sa dlicatesse de femme et ses habitudes de soumission lui avaient toujours laiss attendre les confidences de ,balthazar1 dont la confiance lui tait garantie par une affection si vraie qu'elle ne donnait aucune prise sa jalousie4 ,quoique certaine d'obtenir une rponse quand elle se permettrait une demande curieuse1 elle avait toujours conserv de ses premires impressions dans la vie la crainte d'un refus4 ,d'ailleurs1 la maladie morale de son mari eut des phases1 et n'arriva que par des teintes progressivement plus fortes cette violence intolrable qui dtruisit le bonheur de son mnage4 ,quelque occup que ft ,balthazar1 il resta nanmoins1 pendant plusieurs mois1 causeur1 affectueux1 et le changement de son caractre ne se manifestait alors que par de frquentes distractions4 ,madame ,clas espra longtemps savoir par son mari le secret de ses travaux2 peut-tre ne voulait-il l'avouer qu'au moment o ils aboutiraient des rsultats utiles1 car beaucoup d'hommes ont un orgueil qui les pousse cacher leurs combats et ne se montrer que victorieux4 ,au jour du triomphe1 le bonheur domestique devait donc reparatre d'autant plus clatant que ,balthazar s'apercevait de cette lacune dans sa vie amoureuse que son cur dsavouerait sans doute4 ,josphine connaissait assez son mari pour savoir qu'il ne se pardonnerait pas d'avoir rendu sa ,ppita moins heureuse pendant plusieurs mois4 ,elle gardait donc le silence en prouvant une espce de joie souffrir par lui1 pour lui2 car sa passion avait une teinte de cette pit espagnole qui ne spare jamais la foi de l'amour1 et ne comprend point le sentiment sans souffrances4 ,elle attendait donc un retour d'affection en se disant chaque soir3--,ce sera demain6 et en traitant son bonheur comme un absent4 ,elle conut son dernier enfant au milieu de ces troubles secrets4 ,horrible rvlation d'un avenir de douleur6 ,en cette circonstance1 l'amour fut1 parmi les distractions de son mari1 comme une distraction plus forte que les autres4 ,son orgueil de femme1 bless pour la premire fois1 lui fit sonder la profondeur de l'abme inconnu qui la sparait jamais du ,clas des premiers jours4 ,ds ce moment1 l'tat de ,balthazar empira4 ,cet homme1 nagure incessamment plong dans les joies domestiques1 qui jouait pendant des heures entires avec ses enfants1 se roulait avec eux sur le tapis du parloir ou dans les alles du jardin1 qui semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs de sa ,ppita1 ne s'aperut point de la grossesse de sa femme1 oublia de vivre en famille et s'oublia lui-mme4 ,plus madame ,clas avait tard lui demander le sujet de ses occupations1 moins elle l'osa4 ,a cette ide1 son sang bouillonnait et la voix lui manquait4 ,enfin elle crut avoir cess de plaire son mari et fut alors srieusement alarme4 ,cette crainte l'occupa1 la dsespra1 l'exalta1 devint le principe de bien des heures mlancoliques1 et de tristes rveries4 ,elle justifia ,balthazar ses dpens en se trouvant laide et vieille2 puis elle entrevit une pense gnreuse1 mais humiliante pour elle1 dans le travail par lequel il se faisait une fidlit ngative1 et voulut lui rendre son indpendance en laissant s'tablir un de ces secrets divorces1 le mot du bonheur dont paraissent jouir plusieurs mnages4 ,nanmoins1 avant de dire adieu la vie conjugale1 elle tcha de lire au fond de ce cur1 mais elle le trouva ferm4 ,insensiblement1 elle vit ,balthazar devenir indiffrent tout ce qu'il avait aim1 ngliger ses tulipes en fleurs1 et ne plus songer ses enfants4 ,sans doute il se livrait quelque passion en dehors des affections du cur1 mais qui1 selon les femmes1 n'en dessche pas moins le cur4 ,l'amour tait endormi et non pas enfui4 ,si ce fut une consolation1 le malheur n'en resta pas moins le mme4 ,la continuit de cette crise s'explique par un seul mot1 l'esprance1 secret de toutes ces situations conjugales4 ,au moment o la pauvre femme arrivait un degr de dsespoir qui lui prtait le courage d'interroger son mari2 prcisment1 alors elle retrouverait de doux moments1 pendant lesquels ,balthazar lui prouvait que s'il appartenait quelques penses diaboliques1 elles lui permettaient de redevenir parfois lui-mme4 ,durant ces instants o son ciel s'claircissait1 elle s'empressait trop jouir de son bonheur pour le troubler par des importunits2 puis1 quand elle s'tait enhardie questionner ,balthazar1 au moment mme o elle allait parler1 il lui chappait aussitt1 il la quittait brusquement1 ou tombait dans le gouffre de ses mditations d'o rien ne le pouvait tirer4 ,bientt la raction du moral sur le physique commena ses ravages1 d'abord imperceptibles1 mais nanmoins saisissables l'il d'une femme aimante qui suivait la secrte pense de son mari dans ses moindres manifestations4 ,souvent1 elle avait peine retenir ses larmes en le voyant1 aprs le dner1 plong dans une bergre au coin du feu1 morne et pensif1 l'il arrt sur un panneau noir sans s'apercevoir du silence qui rgnait autour de lui4 ,elle observait avec terreur les changements insensibles qui dgradaient cette figure que l'amour avait faite sublime pour elle4 ,chaque jour1 la vie de l'me s'en retirait davantage1 la charpente physique restait sans aucune expression4 ,parfois1 les yeux prenaient une couleur vitreuse2 il semblait que la vue se retournt et s'exert l'intrieur4 ,quand les enfants taient couchs1 aprs quelques heures de silence et de solitude1 pleines de penses affreuses1 si la pauvre ,ppita se hasardait demander3--,mon ami1 souffres-tu8 quelquefois ,balthazar ne rpondait pas2 ou1 s'il rpondait1 il revenait lui par un tressaillement comme un homme arrach en sursaut son sommeil1 et disait un non sec et caverneux qui tombait pesamment sur le cur de sa femme palpitante4 ,quoiqu'elle et voulu cacher ses amis la bizarre situation o elle se trouvait1 elle fut cependant oblige d'en parler4 ,selon l'usage des petites villes1 la plupart des salons avaient fait du drangement de ,balthazar le sujet de leurs conversations1 et dj dans certaines socits1 l'on savait plusieurs dtails ignors de madame ,clas4 ,aussi1 malgr le mutisme command par la politesse1 quelques amis tmoignrent-ils de si vives inquitudes1 qu'elle s'empressa de justifier les singularits de son mari4 --,monsieur ,balthazar avait1 disait-elle1 entrepris un grand travail qui l'absorbait1 mais dont la russite devait tre un sujet de gloire pour sa famille et pour sa patrie4 ,cette explication mystrieuse caressait trop l'ambition d'une ville o1 plus qu'en aucune autre1 rgne l'amour du pays et le dsir de son illustration1 pour qu'elle ne produist pas dans les esprits une raction favorable monsieur ,clas4 ,les suppositions de sa femme taient1 jusqu' un certain point1 assez fondes4 ,plusieurs ouvriers de diverses professions avaient long-temps travaill dans le grenier de la maison de devant1 o ,balthazar se rendait ds le matin4 ,aprs y avoir fait des retraites de plus en plus longues1 auxquelles s'taient insensiblement accoutums sa femme et ses gens1 ,balthazar en tait arriv y demeurer des journes entires4 ,mais1 douleur inoue6 madame ,clas apprit par les humiliantes confidences de ses bonnes amies tonnes de son ignorance1 que son mari ne cessait d'acheter ,paris des instruments de physique1 des matires prcieuses1 des livres1 des machines1 et se ruinait1 disait-on1 chercher la pierre philosophale4 ,elle devait songer ses enfants1 ajoutaient les amies1 son propre avenir1 et serait criminelle de ne pas employer son influence pour dtourner son mari de la fausse voie o il s'tait engag4 ,si madame ,clas retrouvait son impertinence de grande dame pour imposer silence ces discours absurdes1 elle fut prise de terreur malgr son apparente assurance1 et rsolut de quitter son rle d'abngation4 ,elle fit natre une de ces situations pendant lesquelles une femme est avec son mari sur un pied d'galit2 moins tremblante alors1 elle osa demander ,balthazar la raison de son changement1 et le motif de sa constante retraite4 ,le ,flamand frona les sourcils1 et lui rpondit3--,ma chre1 tu n'y comprendrais rien4 ,un jour1 ,josphine insista pour connatre ce secret en se plaignant avec douceur de ne pas partager toute la pense de celui de qui elle partageait la vie4 --,puisque cela t'intresse tant1 rpondit ,balthazar en gardant sa femme sur ses genoux et lui caressant ses cheveux noirs1 je te dirai que je me suis remis la chimie1 et je suis l'homme le plus heureux du monde4 ,deux ans aprs l'hiver o monsieur ,clas tait devenu chimiste1 sa maison avait chang d'aspect4 ,soit que la socit se choqut de la distraction perptuelle du savant1 ou crt le gner2 soit que ses anxits secrtes eussent rendu madame ,clas moins agrable1 elle ne voyait plus que ses amis intimes4 ,balthazar n'allait nulle part1 s'enfermait dans son laboratoire pendant toute la journe1 y restait parfois la nuit1 et n'apparaissait au sein de sa famille qu' l'heure du dner4 ,ds la deuxime anne1 il cessa de passer la belle saison sa campagne que sa femme ne voulut plus habiter seule4 ,quelquefois ,balthazar sortait de chez lui1 se promenait et ne rentrait que le lendemain1 en laissant madame ,clas pendant toute une nuit livre de mortelles inquitudes2 aprs l'avoir fait infructueusement chercher dans une ville dont les portes taient fermes le soir1 suivant l'usage des places fortes1 elle ne pouvait envoyer sa poursuite dans la campagne4 ,la malheureuse femme n'avait mme plus alors l'espoir ml d'angoisses que donne l'attente1 et souffrait jusqu'au lendemain4 ,balthazar1 qui avait oubli l'heure de la fermeture des portes1 arrivait le lendemain tout tranquillement sans souponner les tortures que sa distraction devait imposer sa famille2 et le bonheur de le revoir tait pour sa femme une crise aussi dangereuse que pouvaient l'tre ses apprhensions1 elle se taisait1 n'osait le questionner2 car1 la premire demande qu'elle fit1 il avait rpondu d'un air surpris3 ,eh6 bien1 quoi1 l'on ne peut pas se promener4 ,les passions ne savent pas tromper4 ,les inquitudes de madame ,clas justifirent donc les bruits qu'elle s'tait plu dmentir4 ,sa jeunesse l'avait habitue connatre la piti polie du monde2 pour ne pas la subir une seconde fois1 elle se renferma plus troitement dans l'enceinte de sa maison que tout le monde dserta1 mme ses derniers amis4 ,le dsordre dans les vtements1 toujours si dgradant pour un homme de la haute classe1 devint tel chez ,balthazar1 qu'entre tant de causes de chagrins1 ce ne fut pas l'une des moins sensibles dont s'affecta cette femme habitue l'exquise propret des ,flamandes4 ,de concert avec ,lemulquinier1 valet de chambre de son mari1 ,josphine remdia pendant quelque temps la dvastation journalire des habits1 mais il fallut y renoncer4 ,le jour mme o1 l'insu de ,balthazar1 des effets neufs avaient t substitus ceux qui taient tachs1 dchirs ou trous1 il en faisait des haillons4 ,cette femme heureuse pendant quinze ans1 et dont la jalousie ne s'tait jamais veille1 se trouva tout coup n'tre plus rien en apparence dans le cur o elle rgnait nagure4 ,espagnole d'origine1 le sentiment de la femme espagnole gronda chez elle1 quand elle se dcouvrit une rivale dans la ,science qui lui enlevait son mari2 les tourments de la jalousie lui dvorrent le cur1 et rnovrent son amour4 ,mais que faire contre la ,science8 comment en combattre le pouvoir incessant1 tyrannique et croissant8 ,comment tuer une rivale invisible8 ,comment une femme1 dont le pouvoir est limit par la nature1 peut elle lutter avec une ide dont les jouissances sont infinies et les attraits toujours nouveaux8 ,que tenter contre la coquetterie des ides qui se rafrachissent1 renaissent plus belles dans les difficults1 et entranent un homme si loin du monde qu'il oublie jusqu' ses plus chres affections8 ,enfin un jour1 malgr les ordres svres que ,balthazar avait donns1 sa femme voulut au moins ne pas le quitter1 s'enfermer avec lui dans ce grenier o il se retirait1 combattre corps corps avec sa rivale en assistant son mari durant les longues heures qu'il prodiguait cette terrible matresse4 ,elle voulut se glisser secrtement dans ce mystrieux atelier de sduction1 et acqurir le droit d'y rester toujours4 ,elle essaya donc de partager avec ,lemulquinier le droit d'entrer dans le laboratoire2 mais1 pour ne pas le rendre tmoin d'une querelle qu'elle redoutait1 elle attendit un jour o son mari se passerait du valet de chambre4 ,depuis quelque temps1 elle tudiait les alles et venues de ce domestique avec une impatience haineuse2 ne savait-il pas tout ce qu'elle dsirait apprendre1 ce que son mari lui cachait et ce qu'elle n'osait lui demander2 elle trouvait ,lemulquinier plus favoris qu'elle1 elle1 l'pouse6 ,elle vint donc tremblante et presque heureuse2 mais1 pour la premire fois de sa vie1 elle connut la colre de ,balthazar2 peine avait-elle entr'ouvert la porte1 qu'il fondit sur elle1 la prit1 la jeta rudement sur l'escalier1 o elle faillit rouler du haut en bas4 --,dieu soit lou1 tu existes6 cria ,balthazar en la relevant4 ,un masque de verre s'tait bris en clats sur madame ,clas qui vit son mari ple1 blme1 effray4 --,ma chre1 je t'avais dfendu de venir ici1 dit-il en s'asseyant sur une marche de l'escalier comme un homme abattu4 ,les saints t'ont prserve de la mort4 ,par quel hasard mes yeux taient-ils fixs sur la porte8 ,nous avons failli prir4 --,j'aurais t bien heureuse alors1 dit-elle4 --,mon exprience est manque1 reprit ,balthazar4 ,je ne puis pardonner qu' toi la douleur que me cause ce cruel mcompte4 ,j'allais peut-tre dcomposer l'azote4 ,va1 retourne tes affaires4 ,balthazar rentra dans son laboratoire4 --,j'allais peut-tre dcomposer l'azote6 se dit la pauvre femme en revenant dans sa chambre o elle fondit en larmes4 ,cette phrase tait inintelligible pour elle4 ,les hommes1 habitus par leur ducation tout concevoir1 ne savent pas ce qu'il y a d'horrible pour une femme ne pouvoir comprendre la pense de celui qu'elle aime4 ,plus indulgentes que nous ne le sommes1 ces divines cratures ne nous disent pas quand le langage de leurs mes reste incompris2 elles craignent de nous faire sentir la supriorit de leurs sentiments1 et cachent alors leurs douleurs avec autant de joie qu'elles taisent leurs plaisirs mconnus2 mais plus ambitieuses en amour que nous ne le sommes1 elles veulent pouser mieux que le cur de l'homme1 elles en veulent aussi toute la pense4 ,pour madame ,clas1 ne rien savoir de la ,science dont s'occupait son mari1 engendrait dans son me un dpit plus violent que celui caus par la beaut d'une rivale4 ,une lutte de femme femme laisse celle qui aime le plus l'avantage d'aimer mieux2 mais ce dpit accusait une impuissance et humiliait tous les sentiments qui nous aident vivre4 ,josphine ne savait pas6 ,il se trouvait1 pour elle1 une situation o son ignorance la sparait de son mari4 ,enfin1 dernire torture1 et la plus vive1 il tait souvent entre la vie et la mort1 il courait des dangers1 loin d'elle et prs d'elle1 sans qu'elle les partaget1 sans qu'elle les connt4 ,c'tait1 comme l'enfer1 une prison morale sans issue1 sans esprance4 ,madame ,clas voulut au moins connatre les attraits de cette science1 et se mit tudier en secret la chimie dans les livres4 ,cette famille fut alors comme clotre4 ,telles furent les transitions successives par lesquelles le malheur fit passer la maison ,clas1 avant de l'amener l'espce de mort civile dont elle est frappe au moment o cette histoire commence4 ,cette situation violente se compliqua4 ,comme toutes les femmes passionnes1 madame ,clas tait d'un dsintressement inou4 ,ceux qui aiment vritablement savent combien l'argent est peu de chose auprs des sentiments1 et avec quelle difficult il s'y agrge4 ,nanmoins ,josphine n'apprit pas sans une cruelle motion que son mari devait trois cent mille francs hypothqus sur ses proprits4 ,l'authenticit des contrats sanctionnait les inquitudes1 les bruits1 les conjectures de la ville4 ,madame ,clas1 justement alarme1 fut force1 elle si fire1 de questionner le notaire de son mari1 de le mettre dans le secret de ses douleurs ou de les lui laisser deviner1 et d'entendre enfin cette humiliante question3 ,comment monsieur ,clas ne vous a-t-il encore rien dit8 ,heureusement le notaire de ,balthazar lui tait presque parent1 et voici comment4 ,le grand-pre de monsieur ,clas avait pous une ,pierquin d',anvers1 de la mme famille que les ,pierquin de ,douai4 ,depuis ce mariage1 ceux-ci1 quoique trangers aux ,clas1 les traitaient de cousins4 ,monsieur ,pierquin1 jeune homme de vingt-six ans qui venait de succder la charge de son pre1 tait la seule personne qui et accs dans la maison ,clas4 ,madame ,balthazar avait depuis plusieurs mois vcu dans une si complte solitude que le notaire fut oblig de lui confirmer la nouvelle des dsastres dj connus dans toute la ville4 ,il lui dit que1 vraisemblablement1 son mari devait des sommes considrables la maison qui lui fournissait des produits chimiques4 ,aprs s'tre enquis de la fortune et de la considration dont jouissait monsieur ,clas1 cette maison accueillait toutes ses demandes et faisait les envois sans inquitude1 malgr l'tendue des crdits4 ,madame ,clas chargea ,pierquin de demander le mmoire des fournitures faites son mari4 ,deux mois aprs1 messieurs ,protez et ,chiffreville1 fabricants de produits chimiques1 adressrent un arrt de compte1 qui montait cent mille francs4 ,madame ,clas et ,pierquin tudirent cette facture avec une surprise croissante4 ,si beaucoup d'articles1 exprims scientifiquement ou commercialement1 taient pour eux inintelligibles1 ils furent effrays de voir ports en compte des parties de mtaux1 des diamants de toutes les espces1 mais en petites quantits4 ,le total de la dette s'expliquait facilement par la multiplicit des articles1 par les prcautions que ncessitait le transport de certaines substances ou l'envoi de quelques machines prcieuses1 par le prix exorbitant de plusieurs produits qui ne s'obtenaient que difficilement1 ou que leur raret rendait chers1 enfin par la valeur des instruments de physique ou de chimie confectionns d'aprs les instructions de monsieur ,clas4 ,le notaire1 dans l'intrt de son cousin1 avait pris des renseignements sur les ,protez et ,chiffreville1 et la probit de ces ngociants devait rassurer sur la moralit de leurs oprations avec monsieur ,clas qui1 d'ailleurs1 ils faisaient souvent part des rsultats obtenus par les chimistes de ,paris1 afin de lui viter des dpenses4 ,madame ,clas pria le notaire de cacher la socit de ,douai la nature de ces acquisitions qui eussent t taxes de folies2 mais ,pierquin lui rpondit que dj1 pour ne point affaiblir la considration dont jouissait ,clas1 il avait retard jusqu'au dernier moment les obligations notaries que l'importance des sommes prtes de confiance par ses clients avait enfin ncessites4 ,il dvoila l'tendue de la plaie1 en disant sa cousine que1 si elle ne trouvait pas le moyen d'empcher son mari de dpenser sa fortune si follement1 dans six mois les biens patrimoniaux seraient grevs d'hypothques qui en dpasseraient la valeur4 ,quant lui1 ajouta-t-il1 les observations qu'il avait faites son cousin1 avec les mnagements dus un homme si justement considr1 n'avaient pas eu la moindre influence4 ,une fois pour toutes1 ,balthazar lui avait rpondu qu'il travaillait la gloire et la fortune de sa famille4 ,ainsi1 toutes les tortures de cur que madame ,clas avait supportes depuis deux ans1 dont chacune s'ajoutait l'autre et accroissait la douleur du moment de toutes les douleurs passes1 se joignit une crainte affreuse1 incessante qui lui rendait l'avenir pouvantable4 ,les femmes ont des pressentiments dont la justesse tient du prodige4 ,pourquoi en gnral tremblent-elles plus qu'elles n'esprent quand il s'agit des intrts de la vie8 ,pourquoi n'ont-elles de foi que pour les grandes ides de l'avenir religieux8 ,pourquoi devinent-elles si habilement les catastrophes de fortune ou les crises de nos destines8 ,peut-tre le sentiment qui les unit l'homme qu'elles aiment1 leur en fait-il admirablement peser les forces1 estimer les facults1 connatre les gots1 les passions1 les vices1 les vertus2 la perptuelle tude de ces causes en prsence desquelles elles se trouvent sans cesse1 leur donne sans doute la fatale puissance d'en prvoir les effets dans toutes les situations possibles4 ,ce qu'elles voient du prsent leur fait juger l'avenir avec une habilet naturellement explique par la perfection de leur systme nerveux1 qui leur permet de saisir les diagnostics les plus lgers de la pense et des sentiments4 ,tout en elles vibre l'unisson des grandes commotions morales4 ,ou elles sentent1 ou elles voient4 ,or1 quoique spare de son mari depuis deux ans1 madame ,clas pressentait la perte de sa fortune4 ,elle avait apprci la fougue rflchie1 l'inaltrable constance de ,balthazar2 s'il tait vrai qu'il chercht faire de l'or1 il devait jeter avec une parfaite insensibilit son dernier morceau de pain dans son creuset2 mais que cherchait-il8 ,jusque-l1 le sentiment maternel et l'amour conjugal s'taient si bien confondus dans le cur de cette femme1 que jamais ses enfants1 galement aims d'elle et de son mari1 ne s'taient interposs entre eux4 ,mais tout coup elle fut parfois plus mre qu'elle n'tait pouse1 quoiqu'elle ft plus souvent pouse que mre4 ,et nanmoins1 quelque dispose qu'elle pt tre sacrifier sa fortune et mme ses enfants au bonheur de celui qui l'avait choisie1 aime1 adore1 et pour qui elle tait encore la seule femme qu'il y et au monde1 les remords que lui causait la faiblesse de son amour maternel la jetaient en d'horribles alternatives4 ,ainsi1 comme femme1 elle souffrait dans son cur2 comme mre1 elle souffrait dans ses enfants2 et comme chrtienne1 elle souffrait pour tous4 ,elle se taisait et contenait ces cruels orages dans son me4 ,son mari1 seul arbitre du sort de sa famille1 tait le matre d'en rgler son gr la destine1 il n'en devait compte qu' ,dieu4 ,d'ailleurs1 pouvait-elle lui reprocher l'emploi de sa fortune1 aprs le dsintressement dont il avait fait preuve pendant dix annes de mariage8 tait-elle juge de ses desseins8 ,mais sa conscience1 d'accord avec le sentiment et les lois1 lui disait que les parents taient les dpositaires de la fortune1 et n'avaient pas le droit d'aliner le bonheur matriel de leurs enfants4 ,pour ne point rsoudre ces hautes questions1 elle aimait mieux fermer les yeux1 suivant l'habitude des gens qui refusent de voir l'abme au fond duquel ils savent devoir rouler4 ,depuis six mois1 son mari ne lui avait plus remis d'argent pour la dpense de sa maison4 ,elle fit vendre secrtement ,paris les riches parures de diamants que son frre lui avait donnes au jour de son mariage1 et introduisit la plus stricte conomie dans sa maison4 ,elle renvoya la gouvernante de ses enfants1 et mme la nourrice de ,jean4 ,jadis le luxe des voitures tait ignor de la bourgeoisie la fois si humble dans ses murs1 si fire dans ses sentiments2 rien n'avait donc t prvu dans la maison ,clas pour cette invention moderne1 ,balthazar tait oblig d'avoir son curie et sa remise dans une maison en face de la sienne2 ses occupations ne lui permettaient plus de surveiller cette partie du mnage qui regarde essentiellement les hommes2 madame ,clas supprima la dpense onreuse des quipages et des gens que son isolement rendait inutiles1 et malgr la bont de ces raisons1 elle n'essaya point de colorer ses rformes par des prtextes4 ,jusqu' prsent les faits avaient dmenti ses paroles1 et le silence tait dsormais ce qui convenait le mieux4 ,le changement du train des ,clas n'tait pas justifiable dans un pays o1 comme en ,hollande1 quiconque dpense tout son revenu passe pour un fou4 ,seulement1 comme sa fille ane1 ,marguerite1 allait avoir seize ans1 ,josphine parut vouloir lui faire faire une belle alliance1 et la placer dans le monde1 comme il convenait une fille allie aux ,molina1 aux ,van-,ostrom-,temninck1 et aux ,casa-,ral4 ,quelques jours avant celui pendant lequel commence cette histoire1 l'argent des diamants tait puis4 ,ce mme jour1 trois heures1 en conduisant ses enfants vpres1 madame ,clas avait rencontr ,pierquin qui venait la voir1 et qui l'accompagna jusqu' ,saint-,pierre1 en causant voix basse sur sa situation4 --,ma cousine1 dit-il1 je ne saurais1 sans manquer l'amiti qui m'attache votre famille1 vous cacher le pril o vous tes1 et ne pas vous prier d'en confrer avec votre mari4 ,qui peut1 si ce n'est vous1 l'arrter sur le bord de l'abme o vous marchez4 ,les revenus des biens hypothqus ne suffisent point payer les intrts des sommes empruntes2 ainsi vous tes aujourd'hui sans aucun revenu4 ,si vous coupiez les bois que vous possdez1 ce serait vous enlever la seule chance de salut qui vous restera dans l'avenir4 ,mon cousin ,balthazar est en ce moment dbiteur d'une somme de trente mille francs la maison ,protez et ,chiffreville de ,paris1 avec quoi les payerez-vous1 avec quoi vivrez-vous8 et que deviendrez-vous si ,clas continue demander des ractifs1 des verreries1 des piles de ,volta et autres brimborions4 ,toute votre fortune1 moins la maison et le mobilier1 s'est dissipe en gaz et en charbon4 ,quand il a t question1 avant-hier1 d'hypothquer sa maison1 savez-vous quelle a t la rponse de ,clas3 ,diable6 ,voil depuis trois ans la premire trace de raison qu'il ait donne4 ,madame ,clas pressa douloureusement le bras de ,pierquin1 leva les yeux au ciel1 et dit3--,gardez-nous le secret4 ,malgr sa pit1 la pauvre femme anantie par ces paroles d'une clart foudroyante ne put prier1 elle resta sur sa chaise entre ses enfants1 ouvrit son paroissien et n'en tourna pas un feuillet2 elle tait tombe dans une contemplation aussi absorbante que l'taient les mditations de son mari4 ,l'honneur espagnol1 la probit flamande rsonnaient dans son me d'une voix aussi puissante que celle de l'orgue4 ,la ruine de ses enfants tait consomme6 ,entre eux et l'honneur de leur pre1 il ne fallait plus hsiter4 ,la ncessit d'une lutte prochaine entre elle et son son mari l'pouvantait2 il tait ses yeux1 si grand1 si imposant1 que la seule perspective de sa colre l'agitait autant que l'ide de la majest divine4 ,elle allait donc sortir de cette constante soumission dans laquelle elle tait saintement demeure comme pouse4 ,l'intrt de ses enfants l'obligerait contrarier dans ses gots un homme qu'elle idoltrait4 ,ne faudrait-il pas souvent le ramener des questions positives1 quand il planerait dans les hautes rgions de la ,science1 le tirer violemment d'un riant avenir pour le plonger dans ce que la matrialit prsente de plus hideux1 aux artistes et aux grands hommes4 ,pour elle1 ,balthazar ,clas tait un gant de science1 un homme gros de gloire2 il ne pouvait l'avoir oublie que pour les plus riches esprances2 puis1 il tait si profondment sens1 elle l'avait entendu parler avec tant de talent sur les questions de tout genre1 qu'il devait tre sincre en disant qu'il travaillait pour la gloire et la fortune de sa famille4 ,l'amour de cet homme pour sa femme et ses enfants n'tait pas seulement immense1 il tait infini4 ,ces sentiments n'avaient pu s'abolir1 ils s'taient sans doute agrandis en se reproduisant sous une autre forme4 ,elle si noble1 si gnreuse et si craintive1 allait faire retentir incessamment aux oreilles de ce grand homme le mot argent et le son de l'argent2 lui montrer les plaies de la misre1 lui faire entendre les cris de la dtresse1 quand il entendrait les voix mlodieuses de la ,renomme4 ,peut-tre l'affection que ,balthazar avait pour elle s'en diminuerait-elle8 ,si elle n'avait pas eu d'enfant elle aurait embrass courageusement et avec plaisir la destine nouvelle que lui faisait son mari4 ,les femmes leves dans l'opulence sentent promptement le vide que couvrent les jouissances matrielles2 et quand leur cur1 plus fatigu que fltri1 leur a fait trouver le bonheur que donne un constant change de sentiments vrais1 elles ne reculent point devant une existence mdiocre1 si elle convient l'tre par lequel elles se savent aimes4 ,leurs ides1 leurs plaisirs sont soumis aux caprices de cette vie en dehors de la leur2 pour elles1 le seul avenir redoutable est de la perdre4 ,en ce moment donc1 ses enfants sparaient ,ppita de sa vraie vie1 autant que ,balthazar ,clas s'tait spar d'elle par la ,science2 aussi1 quand elle fut revenue de vpres1 et qu'elle se fut jete dans sa bergre1 renvoya-t-elle ses enfants en rclamant d'eux le plus profond silence2 puis1 elle fit demander son mari de venir la voir2 mais quoique ,lemulquinier1 le vieux valet de chambre1 et insist pour l'arracher son laboratoire1 ,balthazar y tait rest4 ,madame ,clas avait donc eu le temps de rflchir4 ,et elle aussi demeura songeuse1 sans faire attention l'heure ni au temps1 ni au jour4 ,la pense de devoir trente mille francs et de ne pouvoir les payer1 rveilla les douleurs passes1 les joignit celles du prsent et de l'avenir4 ,cette masse d'intrts1 d'ides1 de sensations la trouva trop faible1 elle pleura4 ,quand elle vit entrer ,balthazar dont alors la physionomie lui parut plus terrible1 plus absorbe1 plus gare qu'elle ne l'avait jamais t2 quand il ne lui rpondit pas1 elle resta d'abord fascine par l'immobilit de ce regard blanc et vide1 par toutes les ides dvorantes que distillait ce front chauve4 ,sous le coup de cette impression elle dsira mourir4 ,quand elle eut entendu cette voix insouciante exprimant un dsir scientifique au moment o elle avait le cur cras1 son courage revint2 elle rsolut de lutter contre cette pouvantable puissance qui lui avait ravi un amant1 qui avait enlev ses enfants un pre1 la maison une fortune1 tous le bonheur4 ,nanmoins1 elle ne put rprimer la constante trpidation qui l'agita1 car1 dans toute sa vie1 il ne s'tait pas rencontr de scne si solennelle4 ,ce moment terrible ne contenait-il pas virtuellement son avenir1 et le pass ne s'y rsumait-il pas tout entier8 ,maintenant1 les gens faibles1 les personnes timides1 ou celles qui la vivacit de leurs sensations agrandit les moindres difficults de la vie1 les hommes que saisit un tremblement involontaire devant les arbitres de leur destine peuvent tous concevoir les milliers de penses qui tournoyrent dans la tte de cette femme1 et les sentiments sous le poids desquels son cur fut comprim1 quand son mari se dirigea lentement vers la porte du jardin4 ,la plupart des femmes connaissent les angoisses de l'intime dlibration contre laquelle se dbattit madame ,clas4 ,ainsi celles mme dont le cur n'a encore t violemment mu que pour dclarer leur mari quelque excdant de dpense ou des dettes faites chez la marchande de modes1 comprendront combien les battements du cur s'largissent alors qu'il s'en va de toute la vie4 ,une belle femme a de la grce se jeter aux pieds de son mari1 elle trouve des ressources dans les poses de la douleur2 tandis que le sentiment de ses dfauts physiques augmentait encore les craintes de madame ,clas4 ,aussi1 quand elle vit ,balthazar prs de sortir1 son premier mouvement fut-il bien de s'lancer vers lui2 mais une cruelle pense rprima son lan1 elle allait se mettre debout devant lui6 ne devait-elle pas paratre ridicule un homme qui1 n'tant plus soumis aux fascinations de l'amour1 pourrait voir juste4 ,josphine et volontiers tout perdu1 fortune et enfants1 plutt que d'amoindrir sa puissance de femme4 ,elle voulut carter toute chance mauvaise dans une heure si solennelle1 et appela fortement3--,balthazar8 ,il se retourna machinalement et toussa2 mais sans faire attention sa femme1 il vint cracher dans une de ces petites botes carres places de distance en distance le long des boiseries1 comme dans tous les appartements de la ,hollande et de la ,belgique4 ,cet homme1 qui ne pensait personne1 n'oubliait jamais les crachoirs1 tant cette habitude tait invtre4 ,pour la pauvre ,josphine1 incapable de se rendre compte de cette bizarrerie1 le soin constant que son mari prenait du mobilier1 lui causait toujours une angoisse inoue2 mais1 dans ce moment1 elle fut si violente1 qu'elle la jeta hors des bornes1 et lui fit crier d'un ton plein d'impatience o s'exprimrent tous ses sentiments blesss3--,mais1 monsieur1 je vous parle6 --,qu'est-ce que cela signifie1 rpondit ,balthazar en se retournant vivement et lanant sa femme un regard o la vie revenait et qui fut pour elle comme un coup de foudre4 --,pardon1 mon ami1 dit-elle en plissant4 ,elle voulut se lever et lui tendre la main1 mais elle retomba sans force4--,je me meurs6 dit-elle d'une voix entrecoupe par des sanglots4 ,a cet aspect1 ,balthazar eut1 comme tous les gens distraits1 une vive raction et devina pour ainsi dire le secret de cette crise2 il prit aussitt madame ,clas dans ses bras1 ouvrit la porte qui donnait sur la petite antichambre1 et franchit si rapidement le vieil escalier de bois1 que la robe de sa femme ayant accroch une gueule des tarasques qui formaient les balustres1 il en resta un lez entier arrach grand bruit4 ,il donna1 pour l'ouvrir1 un coup de pied la porte du vestibule commun leurs appartements2 mais il trouva la chambre de sa femme ferme4 ,il posa doucement ,josphine sur un fauteuil en se disant3--,mon ,dieu1 o est la clef8 --,merci1 mon ami1 rpondit madame ,clas en ouvrant les yeux1 voici la premire fois depuis bien long-temps que je me suis sentie si prs de ton cur4 --,bon ,dieu6 cria ,clas1 la clef1 voici nos gens4 ,josphine lui fit signe de prendre la clef qui tait attache un ruban le long de sa poche4 ,aprs avoir ouvert la porte1 ,balthazar jeta sa femme sur un canap1 sortit pour empcher ses gens effrays de monter en leur donnant l'ordre de promptement servir le dner1 et vint avec empressement retrouver sa femme4 --,qu'as-tu1 ma chre vie8 dit-il en s'asseyant prs d'elle et lui prenant la main qu'il baisa4 --,mais je n'ai plus rien1 rpondit-elle1 je ne souffre plus6 ,seulement1 je voudrais avoir la puissance de ,dieu pour mettre tes pieds tout l'or de la terre4 --,pourquoi de l'or1 demanda-t-il4 ,et il attira sa femme sur lui1 la pressa et la baisa de nouveau sur le front4--,ne me donnes-tu pas de plus grandes richesses en m'aimant comme tu m'aimes1 chre et prcieuse crature1 reprit-il4 --,oh6 mon ,balthazar1 pourquoi ne dissiperais-tu pas les angoisses de notre vie tous1 comme tu chasses par ta voix le chagrin de mon cur8 ,enfin1 je le vois1 tu es toujours le mme4 --,de quelles angoisses parles-tu1 ma chre8 --,mais nous sommes ruins1 mon ami6 --,ruins1 rpta-t-il4 ,il se mit sourire1 caressa la main de sa femme en la tenant dans les siennes1 et dit d'une voix douce qui depuis longtemps ne s'tait pas fait entendre3--,mais demain1 mon ange1 notre fortune sera peut-tre sans bornes4 ,hier en cherchant des secrets bien plus importants1 je crois avoir trouv le moyen de cristalliser le carbone1 la substance du diamant4 ,o ma chre femme6444 dans quelques jours tu me pardonneras mes distractions4 ,il parat que je suis distrait quelquefois4 ,ne t'ai-je pas brusque tout l'heure8 ,sois indulgente pour un homme qui n'a jamais cess de penser toi1 dont les travaux sont tout pleins de toi1 de nous4 --,assez1 assez1 dit-elle1 nous causerons de tout cela ce soir1 mon ami4 ,je souffrais par trop de douleur1 maintenant je souffre par trop de plaisir4 ,elle ne s'attendait pas revoir cette figure anime par un sentiment aussi tendre pour elle qu'il l'tait jadis1 entendre cette voix toujours aussi douce qu'autrefois1 et retrouver tout ce qu'elle croyait avoir perdu4 --,ce soir1 reprit-il1 je veux bien1 nous causerons4 ,si je m'absorbais dans quelque mditation1 rappelle-moi cette promesse4 ,ce soir1 je veux quitter mes calculs1 mes travaux1 et me plonger dans toutes les joies de la famille1 dans les volupts du cur2 car1 ,ppita1 j'en ai besoin1 j'en ai soif6 --,tu me diras ce que tu cherches1 ,balthazar8 --,mais1 pauvre enfant1 tu n'y comprendrais rien4 --,tu crois8444 ,h6 mon ami1 voici prs de quatre mois que j'tudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi4 ,j'ai lu ,fourcroy1 ,lavoisier1 ,chaptal1 ,nollet1 ,rouelle1 ,berthollet1 ,gay-,lussac1 ,spallanzani1 ,leuwenhok1 ,galvani1 ,volta1 enfin tous les livres relatifs la ,science que tu adores4 ,va1 tu peux me dire tes secrets4 --,oh6 tu es un ange1 s'cria ,balthazar en tombant aux genoux de sa femme et versant des pleurs d'attendrissement qui la firent tressaillir1 nous nous comprendrons en tout6 --,ah6 dit-elle1 je me jetterais dans le feu de l'enfer qui attise tes fourneaux pour entendre ce mot de ta bouche et pour te voir ainsi4 ,en entendant le pas de sa fille dans l'antichambre1 elle s'y lana vivement4--,que voulez-vous1 ,marguerite8 dit-elle sa fille ane4 --,ma chre mre1 monsieur ,pierquin vient d'arriver4 ,s'il reste dner1 il faudrait du linge1 et vous avez oubli d'en donner ce matin4 ,madame ,clas tira de sa poche un trousseau de petites clefs et les remit sa fille1 en lui dsignant les armoires en bois des les qui tapissaient cette antichambre1 et lui dit3--,ma fille1 prenez droite dans les services ,graindorge4 --,puisque mon cher ,balthazar me revient aujourd'hui1 rends-le-moi tout entier8 dit-elle en rentrant et donnant sa physionomie une expression de douce malice4 ,mon ami1 va chez toi1 fais-moi la grce de t'habiller1 nous avons ,pierquin dner4 ,voyons1 quitte ces habits dchirs4 ,tiens1 vois ces taches8 ,n'est-ce pas de l'acide muriatique ou sulfurique qui a bord de jaune tous ces trous8 ,allons1 rajeunis-toi1 je vais t'envoyer ,mulquinier quand j'aurai chang de robe4 ,balthazar voulut passer dans sa chambre par la porte de communication1 mais il avait oubli qu'elle tait ferme de son ct4 ,il sortit par l'antichambre4 --,marguerite1 mets le linge sur un fauteuil1 et viens m'habiller1 je ne veux pas de ,martha1 dit madame ,clas en appelant sa fille4 ,balthazar avait pris ,marguerite1 l'avait tourne vers lui par un mouvement joyeux en lui disant3--,bonjour1 mon enfant1 tu es bien jolie aujourd'hui dans cette robe de mousseline1 et avec cette ceinture rose4 ,puis il la baisa au front et lui serra la main4 --,maman1 papa vient de m'embrasser1 dit ,marguerite en entrant chez sa mre2 il parat bien joyeux1 bien heureux6 --,mon enfant1 votre pre est un bien grand homme1 voici bientt trois ans qu'il travaille pour la gloire et la fortune de sa famille1 et il croit avoir atteint le but de ses recherches4 ,ce jour doit tre pour nous tous une belle fte444 --,ma chre maman1 rpondit ,marguerite1 nos gens taient si tristes de le voir refrogn1 que nous ne serons pas seules dans la joie4 ,oh6 mettez donc une autre ceinture1 celle-ci est trop fane4 --,soit1 mais dpchons-nous1 je veux aller parler ,pierquin3 ,o est-il8 --,dans le parloir1 il s'amuse avec ,jean4 --,o sont ,gabriel et ,flicie8 --,je les entends dans le jardin4 --,h6 bien1 descendez vite2 veillez ce qu'ils n'y cueillent pas de tulipes6 votre pre ne les a pas encore vues de cette anne1 et il pourrait aujourd'hui vouloir les regarder en sortant de table4 ,dites ,mulquinier de monter votre pre tout ce dont il a besoin pour sa toilette4 ,quand ,marguerite fut sortie1 madame ,clas jeta un coup d'il ses enfants par les fentres de sa chambre qui donnaient sur le jardin1 et les vit occups regarder un de ces insectes ailes vertes1 luisantes et tachetes d'or1 vulgairement appels des couturires4 --,soyez sages1 mes bien-aims1 dit-elle en faisant remonter une partie du vitrage qui tait coulisse et qu'elle arrta pour arer sa chambre4 ,puis elle frappa doucement la porte de communication pour s'assurer que son mari n'tait pas retomb dans quelque distraction4 ,il ouvrit1 et elle lui dit d'un accent joyeux en le voyant dshabill3--,tu ne me laisseras pas long-temps seule avec ,pierquin1 n'est-ce pas8 ,tu me rejoindras promptement4 ,elle se trouva si leste pour descendre1 qu'en l'entendant1 un tranger n'aurait pas reconnu le pas d'une boiteuse4 --,monsieur1 en emportant madame1 lui dit le valet de chambre qu'elle rencontra dans l'escalier1 a dchir la robe1 ce n'est qu'un mchant bout d'toffes2 mais il a bris la mchoire de cette figure et je ne sais pas qui pourra la remettre4 ,voil notre escalier dshonor1 cette rampe tait si belle6 --,bah6 mon pauvre ,mulquinier1 ne la fais pas raccommoder1 ce n'est pas un malheur4 --,qu'arrive-t-il donc1 se dit ,mulquinier1 pour que ce ne soit pas un dsastre8 mon matre aurait-il trouv l'absolu8 --,bonjour1 monsieur ,pierquin1 dit madame ,clas en ouvrant la porte du parloir4 ,le notaire accourut pour donner le bras sa cousine1 mais elle ne prenait jamais que celui de son mari2 elle remercia donc son cousin par un sourire et lui dit3--,vous venez peut-tre pour les trente mille francs8 --,oui1 madame1 en rentrant chez moi1 j'ai reu une lettre d'avis de la maison ,protez et ,chiffreville qui a tir1 sur monsieur ,clas1 six lettres de change de chacune cinq mille francs4 --,h6 bien1 n'en parlez pas ,balthazar aujourd'hui1 dit-elle4 ,dnez avec nous4 ,si par hasard il vous demandait pourquoi vous tes venu1 trouvez quelque prtexte plausible1 je vous en prie4 ,donnez-moi la lettre1 je lui parlerai moi-mme de cette affaire4 ,tout va bien1 reprit-elle en voyant l'tonnement du notaire4 ,dans quelques mois1 mon mari remboursera probablement les sommes qu'il a empruntes4 ,en entendant cette phrase dite voix basse1 le notaire regarda mademoiselle ,clas qui revenait du jardin1 suivie de ,gabriel et de ,flicie1 et dit3--,je n'ai jamais vu mademoiselle ,marguerite aussi jolie qu'elle l'est en ce moment4 ,madame ,clas1 qui s'tait assise dans sa bergre et avait pris sur ses genoux le petit ,jean1 leva la tte1 regarda sa fille et le notaire en affectant un air indiffrent4 ,pierquin tait de taille moyenne1 ni gras1 ni maigre1 d'une figure vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mlancolique1 une rverie plus indtermine que pensive2 il passait pour misanthrope1 mais il tait trop intress1 trop grand mangeur pour que son divorce avec le monde ft rel4 ,son regard habituellement perdu dans le vide1 son attitude indiffrente1 son silence affect semblaient accuser de la profondeur1 et couvraient en ralit le vide et la nullit d'un notaire exclusivement occup d'intrts humains1 mais qui se trouvait encore assez jeune pour tre envieux4 ,s'allier la maison ,clas aurait t pour lui la cause d'un dvouement sans bornes1 s'il n'avait pas eu quelque sentiment d'avarice sous-jacent4 ,il faisait le gnreux1 mais il savait compter4 ,aussi1 sans se rendre raison lui-mme de ses changements de manires1 ses attentions taient-elles tranchantes1 dures et bourrues comme le sont en gnral celles des gens d'affaires1 quand ,clas lui semblait ruin2 puis elles devenaient affectueuses1 coulantes et presque serviles1 quand il souponnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin4 ,tantt il voyait en ,marguerite ,clas une infante de laquelle il tait impossible un simple notaire de province d'approcher2 tantt il la considrait comme une pauvre fille trop heureuse s'il daignait en faire sa femme4 ,il tait homme de province1 et ,flamand1 sans malice2 il ne manquait mme ni de dvouement ni de bont2 mais il avait un naf gosme qui rendait ses qualits incompltes1 et des ridicules qui gtaient sa personne4 ,en ce moment1 madame ,clas se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parl sous le porche de l'glise ,saint-,pierre1 et remarqua la rvolution que sa rponse avait faite dans ses manires2 elle devina le fond de ses penses1 et d'un regard perspicace elle essaya de lire dans l'me de sa fille pour savoir si elle pensait son cousin2 mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indiffrence4 ,aprs quelques instants1 pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de la ville1 le matre du logis descendit de sa chambre o1 depuis un instant1 sa femme entendait avec un inexprimable plaisir des bottes criant sur le parquet4 ,sa dmarche1 semblable celle d'un homme jeune et lger1 annonait une complte mtamorphose1 et l'attente que son apparition causait madame ,clas fut si vive qu'elle eut peine contenir un tressaillement quand il descendit l'escalier4 ,balthazar se montra bientt dans le costume alors la mode4 ,il portait des bottes revers bien cires qui laissaient voir le haut d'un bas de soie blanc1 une culotte de casimir bleu boutons d'or1 un gilet blanc fleurs1 et un frac bleu4 ,il avait fait sa barbe1 peign ses cheveux1 parfum sa tte1 coup ses ongles1 et lav ses mains avec tant de soin qu'il semblait mconnaissable ceux qui l'avaient vu nagure4 ,au lieu d'un vieillard presque en dmence1 ses enfants1 sa femme et le notaire voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et polie tait pleine de sductions4 ,la fatigue et les souffrances que trahissaient la maigreur des contours et l'adhrence de la peau sur les os avaient mme une sorte de grce4 --,bonjour1 ,pierquin1 dit ,balthazar ,clas4 ,redevenu pre et mari1 le chimiste prit son dernier enfant sur les genoux de sa femme1 et l'leva en l'air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement4 --,voyez ce petit8 dit-il au notaire4 ,une si jolie crature ne vous donne-t-elle pas l'envie de vous marier8 ,croyez moi1 mon cher1 les plaisirs de famille consolent de tout4--,brr6 dit-il en enlevant ,jean4 ,pound6 s'criait-il en le mettant terre4 ,brr6 ,pound6 ,l'enfant riait aux clats de se voir alternativement en haut du plafond et sur le parquet4 ,la mre dtourna les yeux pour ne pas trahir l'motion que lui causait un jeu si simple en apparence et qui1 pour elle1 tait toute une rvolution domestique4 --,voyons comment tu vas1 dit ,balthazar en posant son fils sur le parquet et s'allant jeter dans une bergre4 ,l'enfant courut son pre1 attir par l'clat des boutons d'or qui attachaient la culotte au-dessus de l'oreille des bottes4--,tu es un mignon6 dit le pre en l'embrassant1 tu es un ,clas1 tu marches droit4--,h bien6 ,gabriel1 comment se porte le pre ,morillon8 dit-il son fils an en lui prenant l'oreille et la lui tortillant1 te dfends-tu vaillamment contre les thmes1 les versions8 mords-tu ferme aux mathmatiques8 ,puis ,balthazar se leva1 vint ,pierquin1 et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractrisait3--,mon cher1 vous avez peut-tre quelque chose me demander8 ,il lui donna le bras et l'entrana dans le jardin1 en ajoutant3--,venez voir mes tulipes8444 ,madame ,clas regarda son mari pendant qu'il sortait1 et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune1 si affable1 si bien lui-mme2 elle se leva1 prit sa fille par la taille1 et l'embrassa en disant3--,ma chre ,marguerite1 mon enfant chrie1 je t'aime encore mieux aujourd'hui que de coutume4 --,il y avait bien long-temps que je n'avais vu mon pre si aimable1 rpondit-elle4 ,lemulquinier vint annoncer que le dner tait servi4 ,pour viter que ,pierquin lui offrt le bras1 madame ,clas prit celui de ,balthazar1 et toute la famille passa dans la salle manger4 ,cette pice dont le plafond se composait de poutres apparentes1 mais enjolives par des peintures1 laves et rafrachies tous les ans1 tait garnie de hauts dressoirs en chne sur les tablettes desquelles se voyaient les plus curieuses pices de la vaisselle patrimoniale4 ,les parois taient tapisses de cuir violet sur lequel avaient t imprims1 en traits d'or1 des sujets de chasse4 ,au-dessus des dressoirs1 et l1 brillaient soigneusement disposs des plumes d'oiseaux curieux et des coquillages rares4 ,les chaises n'avaient pas t changes depuis le commencement du seizime sicle et offraient cette forme carre1 ces colonnes torses1 et ce petit dossier garni d'une toffe franges dont la mode fut si rpandue que ,raphal l'a illustre dans son tableau appel la ,vierge la chaise4 ,le bois en tait devenu noir1 mais les clous dors reluisaient comme s'ils eussent t neufs1 et les toffes soigneusement renouveles taient d'une couleur rouge admirable4 ,la ,flandre revivait l tout entire avec ses innovations espagnoles4 ,sur la table1 les carafes1 les flacons avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique4 ,les verres taient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de l'cole hollandaise ou flamande4 ,la vaisselle en grs et orne de figures colories la manire de ,bernard de ,palissy1 sortait de la fabrique anglaise de ,wedgwood4 ,l'argenterie tait massive1 pans carrs1 bosses pleines1 vritable argenterie de famille dont les pices1 toutes diffrentes de ciselure1 de mode1 de forme1 attestaient les commencements du bien-tre et les progrs de la fortune de ,clas4 ,les serviettes avaient des franges1 mode tout espagnole4 ,quant au linge1 chacun doit penser que chez les ,clas1 le point d'honneur consistait en possder de magnifique4 ,ce service1 cette argenterie taient destins l'usage journalier de la famille4 ,la maison de devant1 o se donnaient les ftes1 avait son luxe particulier1 dont les merveilles rserves pour les jours de gala1 leur imprimaient cette solennit qui n'existe plus quand les choses sont dconsidres pour ainsi dire par un usage habituel4 ,dans le quartier de derrire1 tout tait marqu au coin d'une navet patriarcale4 ,enfin1 dtail dlicieux1 une vigne courait en dehors le long des fentres que les pampres bornaient de toutes parts4 --,vous restez fidle aux traditions1 madame1 dit ,pierquin en recevant une assiette de cette soupe au thym1 dans laquelle les cuisinires flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de viandes roules et mles des tranches de pain grill1 voici le potage du dimanche en usage chez nos pres6 ,votre maison et celle de mon oncle ,des ,raquets sont les seuls o l'on retrouve cette soupe historique dans les ,pays-,bas4 ,ah6 pardon1 le vieux monsieur ,savaron de ,savarus la fait encore orgueilleusement servir ,tournay chez lui1 mais partout ailleurs la vieille ,flandre s'en va4 ,maintenant les meubles se fabriquent la grecque1 on n'aperoit partout que casques1 boucliers1 lances et faisceaux4 ,chacun rebtit sa maison1 vend ses vieux meubles1 refond son argenterie1 ou la troque contre la porcelaine de ,svres qui ne vaut ni le vieux ,saxe ni les chinoiseries4 ,oh6 moi je suis ,flamand dans l'me4 ,aussi mon cur saigne-t-il en voyant les chaudronniers acheter pour le prix du bois ou du mtal1 nos beaux meubles incrusts de cuivre ou d'tain4 ,mais l'tat social veut changer de peau1 je crois4 ,il n'y a pas jusqu'aux procds de l'art qui ne se perdent6 ,quand il faut que tout aille vite1 rien ne peut tre consciencieusement fait4 ,pendant mon dernier voyage ,paris1 l'on m'a men voir les peintures exposes au ,louvre4 ,ma parole d'honneur1 c'est des crans que ces toiles sans air1 sans profondeur o les peintres craignent de mettre de la couleur4 ,et ils veulent1 dit-on1 renverser notre vieille cole4 ,ah6 ouin8444 --,nos anciens peintres1 rpondit ,balthazar1 tudiaient les diverses combinaisons et la rsistance des couleurs1 en les soumettant l'action du soleil et de la pluie4 ,mais vous avez raison3 aujourd'hui les ressources matrielles de l'art sont moins cultives que jamais4 ,madame ,clas n'coutait pas la conversation4 ,en entendant dire au notaire que les services de porcelaine taient la mode1 elle avait aussi conu la lumineuse ide de vendre la pesante argenterie provenue de la succession de son frre1 esprant ainsi pouvoir acquitter les trente mille francs dus par son mari4 --,ah6 ah6 disait ,balthazar au notaire quand madame ,clas se remit la conversation1 l'on s'occupe de mes travaux ,douai8 --,oui1 rpondit ,pierquin1 chacun se demande quoi vous dpensez tant d'argent4 ,hier1 j'entendais monsieur le premier prsident dplorer qu'un homme de votre sorte chercht la pierre philosophale4 ,je me suis alors permis de rpondre que vous tiez trop instruit pour ne pas savoir que c'tait se mesurer avec l'impossible1 trop chrtien pour croire l'emporter sur ,dieu1 et comme tous les ,clas1 trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre ,perlimpinpin4 ,nanmoins je vous avouerai que j'ai partag les regrets que cause votre retraite toute la socit4 ,vous n'tes vraiment plus de la ville4 ,en vrit1 madame1 vous eussiez t ravie si vous aviez pu entendre les loges que chacun s'est plu faire de vous et de monsieur ,clas4 --,vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont le moindre mal serait de me rendre ridicule1 rpondit ,balthazar4 ,ah6 les ,douaisiens me croient ruin6 ,eh6 bien1 mon cher ,pierquin1 dans deux mois je donnerai1 pour clbrer l'anniversaire de mon mariage1 une fte dont la magnificence me rendra l'estime que nos chers compatriotes accordent aux cus4 ,madame ,clas rougit fortement4 ,depuis deux ans cet anniversaire avait t oubli4 ,semblable ces fous qui ont des moments pendant lesquels leurs facults brillent d'un clat inusit1 jamais ,balthazar n'avait t si spirituel dans sa tendresse4 ,il se montra plein d'attentions pour ses enfants1 et sa conversation fut sduisante de grce1 d'esprit1 d'-propos4 ,ce retour de la paternit1 absente depuis si long-temps1 tait certes la plus belle fte qu'il pt donner sa femme pour qui sa parole et son regard avaient repris cette constante sympathie d'expression qui se sent de cur cur et qui prouve une dlicieuse identit de sentiment4 ,illustration3 ,,lemulquinier avait conu pour son matre un sentiment superstitieux ml de terreur1 d'admiration et d'gosme4 7,,la ,,recherche ,,de ,l',,absolu47 ,le vieux ,lemulquinier paraissait se rajeunir1 il allait et venait avec une allgresse insolite cause par l'accomplissement de ses secrtes esprances4 ,le changement si soudainement opr dans les manires de son matre tait encore plus significatif pour lui que pour madame ,clas4 ,l o la famille voyait le bonheur1 le valet de chambre voyait une fortune4 ,en aidant ,balthazar dans ses manipulations1 il en avait pous la folie4 ,soit qu'il et saisi la porte de ses recherches dans les explications qui chappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains1 soit que le penchant inn chez l'homme pour l'imitation lui et fait adopter les ides de celui dans l'atmosphre duquel il vivait1 ,lemulquinier avait conu pour son matre un sentiment superstitieux ml de terreur1 d'admiration et d'gosme4 ,le laboratoire tait pour lui1 ce qu'est pour le peuple un bureau de loterie1 l'espoir organis4 ,chaque soir il se couchait en se disant3 ,demain1 peut-tre nagerons-nous dans l'or6 ,et le lendemain il se rveillait avec une foi toujours aussi vive que la veille4 ,son nom indiquait une origine toute flamande4 ,jadis les gens du peuple n'taient connus que par un sobriquet tir de leur profession1 de leur pays1 de leur conformation physique ou de leurs qualits morales4 ,ce sobriquet devenait le nom de la famille bourgeoise qu'ils fondaient lors de leur affranchissement4 ,en ,flandre1 les marchands de fil de lin se nommaient des mulquiniers1 et telle tait sans doute la profession de l'homme qui1 parmi les anctres du vieux valet1 passa de l'tat de serf celui de bourgeois jusqu' ce que les malheurs inconnus rendissent le petit-fils du mulquinier son primitif tat de serf1 plus la solde4 ,l'histoire de la ,flandre1 de son fil et de son commerce se rsumait donc en ce vieux domestique1 souvent appel par euphonie ,mulquinier4 ,son caractre et sa physionomie ne manquaient pas d'originalit4 ,sa figure de forme triangulaire tait large1 haute et couture par une petite-vrole qui lui avait donn de fantastiques apparences1 en y laissant une multitude de linaments blancs et brillants4 ,maigre et d'une taille leve1 il avait une dmarche grave1 mystrieuse4 ,ses petits yeux1 orangs comme la perruque jaune et lisse qu'il avait sur la tte1 ne jetaient que des regards obliques4 ,son extrieur tait donc en harmonie avec le sentiment de curiosit qu'il excitait4 ,sa qualit de prparateur initi aux secrets de son matre sur les travaux duquel il gardait le silence1 l'investissait d'un charme4 ,les habitants de la rue de ,paris le regardaient passer avec un intrt ml de crainte1 car il avait des rponses sybilliques et toujours grosses de trsors4 ,fier d'tre ncessaire son matre1 il exerait sur ses camarades une sorte d'autorit tracassire1 dont il profitait pour lui-mme en obtenant de ces concessions qui le rendaient moiti matre au logis4 ,au rebours des domestiques flamands1 qui sont extrmement attachs la maison1 il n'avait d'affection que pour ,balthazar4 ,si quelque chagrin affligeait madame ,clas1 ou si quelque vnement favorable arrivait dans la famille1 il mangeait son pain beurr1 buvait sa bire avec son flegme habituel4 ,le dner fini1 madame ,clas proposa de prendre le caf dans le jardin1 devant le buisson de tulipes qui en ornaient le milieu4 ,les pots de terre dans lesquels taient les tulipes dont les noms se lisaient sur des ardoises graves1 avaient t enterrs et disposs de manire former une pyramide au sommet de laquelle s'levait une tulipe ,gueule-de-dragon que ,balthazar possdait seul4 ,cette fleur1 nomme tulipa ,clasiana1 runissait les sept couleurs1 et ses longues chancrures semblaient dores sur les bords4 ,le pre de ,balthazar1 qui en avait plusieurs fois refus dix mille florins1 prenait de si grandes prcautions pour qu'on ne pt en voler une seule graine1 qu'il la gardait dans le parloir et passait souvent des journes entires la contempler4 ,la tige tait norme1 bien droite1 ferme1 d'un admirable vert2 les proportions de la plante se trouvaient en harmonie avec le calice dont les couleurs se distinguaient par cette brillante nettet qui donnaient jadis tant de prix ces fleurs fastueuses4 --,voil pour trente ou quarante mille francs de tulipes1 dit le notaire en regardant alternativement sa cousine et le buisson aux mille couleurs4 ,madame ,clas tait trop enthousiasme par l'aspect de ces fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler des pierreries1 pour bien saisir le sens de l'observation notariale--,a quoi cela sert-il1 reprit le notaire en s'adressant ,balthazar1 vous devriez les vendre4 --,bah6 ai-je donc besoin d'argent6 rpondit ,clas en faisant le geste d'un homme qui quarante mille francs semblaient tre peu de chose4 ,il y eut un moment de silence pendant lequel les enfants firent plusieurs exclamations4 --,vois donc1 maman1 celle-l4 --,oh6 qu'en voil une belle6 --,comment celle-ci se nomme-t-elle8 --,quel abme pour la raison humaine1 s'cria ,balthazar en levant les mains et les joignant par un geste dsespr4 ,une combinaison d'hydrogne et d'oxygne fait surgir par ses dosages diffrents1 dans un mme milieu et d'un mme principe1 ces couleurs qui constituent chacune un rsultat diffrent4 ,sa femme entendait bien les termes de cette proposition qui fut trop rapidement nonce pour qu'elle la cont entirement1 ,balthazar songea qu'elle avait tudi sa ,science favorite1 et lui dit1 en lui faisant un signe mystrieux3--,tu comprendrais1 tu ne saurais pas encore ce que je veux dire6 ,et il parut retomber dans une de ces mditations qui lui taient habituelles4 --,je le crois1 dit ,pierquin en prenant une tasse de caf des mains de ,marguerite4 ,chassez le naturel1 il revient au galop1 ajouta-t-il tout bas en s'adressant madame ,clas4 ,vous aurez la bont de lui parler vous-mme1 le diable ne le tirerait pas de sa contemplation4 ,en voil pour jusqu' demain4 ,il dit adieu ,clas qui feignit de ne pas l'entendre1 embrassa le petit ,jean que la mre tenait dans ses bras1 et1 aprs avoir fait une profonde salutation1 il se retira4 ,lorsque la porte d'entre retentit en se fermant1 ,balthazar saisit sa femme par la taille1 et dissipa l'inquitude que pouvait lui donner sa feinte rverie en lui disant l'oreille3--,je savais bien comment faire pour le renvoyer4 ,madame ,clas tourna la tte vers son mari sans avoir honte de lui montrer les larmes qui lui vinrent aux yeux1 elles taient si douces6 puis elle appuya son front sur l'paule de ,balthazar et laissa glisser ,jean terre4 --,rentrons au parloir1 dit-elle aprs une pause4 ,pendant toute la soire1 ,balthazar fut d'une gaiet presque folle2 il inventa mille jeux pour ses enfants1 et joua si bien pour son propre compte1 qu'il ne s'aperut pas de deux ou trois absences que fit sa femme4 ,vers neuf heures et demie1 lorsque ,jean fut couch1 quand ,marguerite revint au parloir aprs avoir aid sa sur ,flicie se dshabiller1 elle trouva sa mre assise dans la grande bergre1 et son pre qui causait avec elle en lui tenant la main4 ,elle craignit de troubler ses parents et paraissait vouloir se retirer sans leur parler2 madame ,clas s'en aperut et lui dit3--,venez1 ,marguerite1 venez1 ma chre enfant4 ,puis elle l'attira vers elle et la baisa pieusement au front en ajoutant3--,emportez votre livre dans votre chambre1 et couchez-vous de bonne heure4 --,bonsoir1 ma fille chrie1 dit ,balthazar4 ,marguerite embrassa son pre et s'en alla4 ,clas et sa femme restrent pendant quelques moments seuls1 occups regarder les dernires teintes du crpuscule1 qui mouraient dans les feuillages du jardin dj devenus noirs1 et dont les dcoupures se voyaient peine dans la lueur4 ,quand il fit presque nuit1 ,balthazar dit sa femme d'une voix mue3--,montons4 ,long-temps avant que les murs anglaises n'eussent consacr la chambre d'une femme comme un lieu sacr1 celle d'une ,flamande tait impntrable4 ,les bonnes mnagres de ce pays n'en faisaient pas un apparat de vertu1 mais une habitude contracte ds l'enfance1 une superstition domestique qui rendait une chambre coucher un dlicieux sanctuaire o l'on respirait les sentiments tendres1 o le simple s'unissait tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus sacr4 ,dans la position particulire o se trouvait madame ,clas1 toute femme aurait voulu rassembler autour d'elle les choses les plus lgantes2 mais elle l'avait fait avec un got exquis1 sachant quelle influence l'aspect de ce qui nous entoure exerce sur les sentiments4 ,chez une jolie crature c'et t du luxe1 chez elle c'tait une ncessit4 ,elle avait compris la porte de ces mots3 ,on se fait jolie femme8 maxime qui dirigeait toutes les actions de la premire femme de ,napolon et la rendait souvent fausse tandis que madame ,clas tait toujours naturelle et vraie4 ,quoique ,balthazar connt bien la chambre de sa femme1 son oubli des choses matrielles de la vie avait t si complet1 qu'en y entrant il prouva de doux frmissements comme s'il l'apercevait pour la premire fois4 ,la fastueuse gaiet d'une femme triomphante clatait dans les splendides couleurs des tulipes qui s'levaient du long cou de gros vases en porcelaine chinoise1 habilement disposs1 et dans la profusion des lumires dont les effets ne pouvaient se comparer qu' ceux des plus joyeuses fanfares4 ,la lueur des bougies donnait un clat harmonieux aux toffes de soie gris de lin dont la monotonie tait nuance par les reflets de l'or sobrement distribu sur quelques objets1 et par les tons varis des fleurs qui ressemblaient des gerbes de pierreries4 ,le secret de ces apprts1 c'tait lui1 toujours lui6444 ,josphine ne pouvait pas dire plus loquemment ,balthazar qu'il tait toujours le principe de ses joies et de ses douleurs4 ,l'aspect de cette chambre mettait l'me dans un dlicieux tat1 et chassait toute ide triste pour n'y laisser que le sentiment d'un bonheur gal et pur4 ,l'toffe de la tenture achete en ,chine jetait cet odeur suave qui pntre le corps sans le fatiguer4 ,enfin1 les rideaux soigneusement tirs trahissaient un dsir de solitude1 une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole1 et d'enfermer l les regards de l'poux reconquis4 ,pare de sa belle chevelure noire parfaitement lisse et qui retombait de chaque ct de son front comme deux ailes de corbeau1 madame ,clas enveloppe d'un peignoir qui lui montait jusqu'au cou et que garnissait une longue plerine o bouillonnait la dentelle alla tirer la portire en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors4 ,de l1 ,josphine jeta sur son mari qui s'tait assis prs de la chemine un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont l'me vient parfois embellir la figure sait exprimer d'irrsistibles esprances4 ,le charme le plus grand d'une femme consiste dans un appel constant la gnrosit de l'homme1 dans une gracieuse dclaration de faiblesse par laquelle elle l'enorgueillit1 et rveille en lui les plus magnifiques sentiments4 ,l'aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pas de magiques sductions8 ,lorsque les anneaux de la portire eurent gliss sourdement sur leur tringle de bois1 elle se retourna vers son mari1 parut vouloir dissimuler en ce moment ses dfauts corporels en appuyant la main sur une chaise1 pour se traner avec grce4 ,c'tait appeler son secours4 ,balthazar1 un moment abm dans la contemplation de cette tte olivtre qui se dtachait sur ce fond gris en attirant et satisfaisant le regard1 se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canap4 ,c'tait bien ce qu'elle voulait4 --,tu m'as promis1 dit-elle en lui prenant la main qu'elle garda entre ses mains lectrisantes1 de m'initier au secret de tes recherches4 ,conviens1 mon ami1 que je suis digne de le savoir1 puisque j'ai eu le courage d'tudier une science condamne par l'glise1 pour tre en tat de te comprendre2 mais je suis curieuse1 ne me cache rien4 ,ainsi1 raconte-moi par quel hasard1 un matin tu t'es lev soucieux1 quand la veille je t'avais laiss si heureux8 --,et c'est pour entendre parler chimie que tu t'es mise avec tant de coquetterie8 --,mon ami1 recevoir une confidence qui me fait entrer plus avant dans ton cur1 n'est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs1 n'est-ce pas une entente d'me qui comprend et engendre toutes les flicits de la vie8 ,ton amour me revient pur et entier1 je veux savoir quelle ide a t assez puissante pour m'en priver si long-temps4 ,oui1 je suis plus jalouse d'une pense que de toutes les femmes ensemble4 ,l'amour est immense1 mais il n'est pas infini2 tandis que la ,science a des profondeurs sans limites o je ne saurais te voir aller seul4 ,je dteste tout ce qui peut se mettre entre nous4 ,si tu obtenais la gloire aprs laquelle tu cours1 j'en serais malheureuse2 ne te donnerait-elle pas de vives jouissances8 ,moi seule1 monsieur1 dois tre la source de vos plaisirs4 --,non1 ce n'est pas une ide1 mon ange1 qui m'a jet dans cette belle voie1 mais un homme4 --,un homme1 s'cria-t-elle avec terreur4 --,te souviens-tu1 ,ppita1 de l'officier polonais que nous avons log1 chez nous1 en #ahji8 --,si je m'en souviens6 dit-elle4 ,je me suis souvent impatiente de ce que ma mmoire me ft si souvent revoir ses deux yeux semblables des langues de feu1 les salires au-dessus de ses sourcils o se voyaient des charbons de l'enfer1 son large crne sans cheveux1 ses moustaches releves1 sa figure anguleuse1 dvaste6444 ,enfin quel calme effrayant dans sa dmarche6444 ,s'il y avait eu de la place dans les auberges1 il n'aurait certes pas couch ici4 --,ce gentilhomme polonais se nommait monsieur ,adam de ,wierzchownia1 reprit ,balthazar4 ,quand le soir tu nous eus laisss seuls dans le parloir1 nous nous sommes mis par hasard causer chimie4 ,arrach par la misre l'tude de cette science1 il s'tait fait soldat4 ,je crois que ce fut l'occasion d'un verre d'eau sucre que nous nous reconnmes pour adeptes4 ,lorsque j'eus dit ,mulquinier d'apporter du sucre en morceaux1 le capitaine fit un geste de surprise3--,vous avez tudi la chimie1 me demanda-t-il4--,avec ,lavoisier1 lui rpondis-je4--,vous tes bien heureux d'tre libre et riche6 s'cria-t-il4 ,et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d'homme qui rvlent un enfer de douleur cach sous un crne ou enferm dans un cur1 enfin ce fut quelque chose d'ardent1 de concentr que la parole n'exprime pas4 ,il acheva sa pense par un regard qui me glaa4 ,aprs une pause1 il me dit que la ,pologne quasi morte1 il s'tait rfugi en ,sude4 ,il avait cherch l des consolations dans l'tude de la chimie pour laquelle il s'tait toujours senti une irrsistible vocation4--,eh6 bien1 ajouta-t-il1 je le vois1 vous avez reconnu comme moi1 que la gomme arabique1 le sucre et l'amidon mis en poudre1 donnent une substance absolument semblable1 et l'analyse un mme rsultat qualitatif4 ,il fit encore une pause1 et aprs m'avoir examin d'un il scrutateur1 il me dit confidentiellement et voix basse de solennelles paroles dont1 aujourd'hui1 le sens gnral est seul rest dans ma mmoire2 mais il les accompagna d'une puissance de son1 de chaudes inflexions et d'une force dans le geste qui me remurent les entrailles et frapprent mon entendement comme un marteau bat le fer sur une enclume4 ,voici donc en abrg ces raisonnements qui furent pour moi le charbon que ,dieu mit sur la langue d',isae1 car mes tudes chez ,lavoisier me permettaient d'en sentir toute la porte4 ,monsieur1 me dit-il1 la parit de ces trois substances1 en apparence si distinctes1 m'a conduit penser que toutes les productions de la nature devaient avoir un mme principe4 ,les travaux de la chimie moderne ont prouv la vrit de cette loi1 pour la partie la plus considrable des effets naturels4 ,la chimie divise la cration en deux portions distinctes3 la nature organique1 la nature inorganique4 ,en comprenant toutes les crations vgtales ou animales dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionne1 ou1 pour tre plus exact1 une plus ou moins grande motilit qui y dtermine plus ou moins de sentiment1 la nature organique est1 certes1 la partie la plus importante de notre monde4 ,or1 l'analyse a rduit tous les produits de cette nature quatre corps simples qui sont trois gaz3 l'azote1 l'hydrogne1 l'oxygne2 et un autre corps simple non mtallique et solide1 le carbone4 ,au contraire1 la nature inorganique1 si peu varie1 dnue de mouvement1 de sentiment1 et laquelle on peut refuser le don de croissance que lui a lgrement accord ,linn1 compte cinquante-trois corps simples dont les diffrentes combinaisons forment tous ses produits4 ,est-il probable que les moyens soient plus nombreux l o il existe moins de rsultats8 ,aussi1 l'opinion de mon ancien matre est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe commun1 modifi jadis par l'action d'une puissance teinte aujourd'hui1 mais que le gnie humain doit faire revivre4 ,eh6 bien1 supposez un moment que l'activit de cette puissance soit rveille1 nous aurions une chimie unitaire4 ,les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sur quatre principes1 et si nous parvenions dcomposer l'azote1 que nous devons considrer comme une ngation1 nous n'en aurions plus que trois4 ,nous voici dj prs du grand ,ternaire des anciens et des alchimistes du ,moyen-ge dont nous nous moquons tort4 ,la chimie moderne n'est encore que cela4 ,c'est beaucoup et c'est peu4 ,c'est beaucoup1 car la chimie s'est habitue ne reculer devant aucune difficult4 ,c'est peu1 en comparaison de ce qui reste faire4 ,le hasard l'a bien servie1 cette belle ,science6 ,ainsi1 cette larme de carbone pur cristallis1 le diamant1 ne paraissait-il pas la dernire substance qu'il ft possible de crer4 ,les anciens alchimistes qui croyaient l'or dcomposable1 consquemment faisable1 reculaient l'ide de produire le diamant1 nous avons cependant dcouvert la nature et la loi de sa composition4 ,moi1 dit-il1 je suis all plus loin6 ,une exprience m'a dmontr que le mystrieux ,ternaire dont on s'occupe depuis un temps immmorial1 ne se trouvera point dans les analyses actuelles qui manquent de direction vers un point fixe4 ,voici d'abord l'exprience4 ,semez des graines de cresson 7pour prendre une substance entre toutes celles de la nature organique71 dans de la fleur de soufre 7pour prendre galement un corps simple74 ,arrosez les graines avec de l'eau distille pour ne laisser pntrer dans les produits de la germination aucun principe qui ne soit certain8 ,les graines germent1 poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de principes connus par l'analyse4 ,coupez plusieurs reprises la tige des plantes1 afin de vous en procurer une assez grande quantit pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brler et pouvoir ainsi oprer sur une certaine masse2 eh6 bien1 en analysant ces cendres1 vous trouverez de l'acide silicique1 de l'alumine1 du phosphate et du carbonate calcique1 du carbonate magnsique1 du sulfate1 du carbonate potassique et de l'oxyde ferrique1 comme si le cresson tait venu en terre1 au bord des eaux4 ,or1 ces substances n'existaient ni dans le soufre1 corps simple1 qui servait de sol la plante1 ni dans l'eau employe l'arroser et dont la composition est connue2 mais comme elles ne sont pas non plus dans la graine1 nous ne pouvons expliquer leur prsence dans la plante qu'en supposant un lment commun aux corps contenus dans le cresson1 et ceux qui lui ont servi de milieu4 ,ainsi l'air1 l'eau distille1 la fleur de soufre1 et les substances que donne l'analyse du cresson1 c'est--dire la potasse1 la chaux1 la magnsie1 l'alumine1 etc41 auraient un principe commun errant dans l'atmosphre telle que la fait le soleil4 ,de cette irrcusable exprience1 s'cria-t-il1 j'ai dduit l'existence de l',absolu6 ,une substance commune toutes les crations1 modifie par une force unique1 telle est la position nette et claire du problme offert par l',absolu et qui m'a sembl cherchable4 ,l vous rencontrerez le mystrieux ,ternaire1 devant lequel s'est1 de tout temps1 agenouille l',humanit3 la matire premire1 le moyen1 le rsultat4 ,vous trouverez ce terrible nombre ,trois en toute chose humaine1 il domine les religions1 les sciences et les lois4 ,ici1 me dit-il1 la guerre et la misre ont arrt mes travaux4 ,vous tes un lve de ,lavoisier1 vous tes riche et matre de votre temps1 je puis donc vous faire part de mes conjectures4 ,voici le but que mes expriences personnelles m'ont fait entrevoir4 ,la ,,mati,,re ,,une doit tre un principe commun aux trois gaz et au carbone4 ,le ,,moyen doit tre le principe commun l'lectricit ngative et l'lectricit positive4 ,marchez la dcouverte des preuves qui tabliront ces deux vrits1 vous aurez la raison suprme de tous les effets de la nature4 ,oh6 monsieur1 quand on porte l1 dit-il en se frappant le front1 le dernier mot de la cration1 en pressentant l',absolu1 est-ce vivre que d'tre entran dans le mouvement de ce ramas d'hommes qui se ruent heure fixe les uns sur les autres sans savoir ce qu'ils font4 ,ma vie actuelle est exactement l'inverse d'un songe4 ,mon corps va1 vient1 agit1 se trouve au milieu du feu1 des canons1 des hommes1 traverse l',europe au gr d'une puissance laquelle j'obis en la mprisant4 ,mon me n'a nulle conscience de ces actes1 elle reste fixe1 plonge dans une ide1 engourdie par cette ide1 la recherche de l',absolu1 de ce principe par lequel des graines1 absolument semblables1 mises dans un mme milieu1 donnent1 l'une des calices blancs1 l'autre des calices jaunes6 ,phnomne applicable aux vers soie qui1 nourris des mmes feuilles et constitus sans diffrences apparentes1 font les uns de la soie jaune1 et les autres de la soie blanche2 enfin applicable l'homme lui-mme qui souvent a lgitimement des enfants entirement dissemblables avec la mre et lui4 ,la dduction logique de ce fait n'implique-t-elle pas d'ailleurs la raison de tous les effets de la nature8 ,h6 quoi de plus conforme nos ides sur ,dieu que de croire qu'il a tout fait par le moyen le plus simple8 ,l'adoration pythagoricienne pour le ,,un d'o sortent tous les nombres et qui reprsente la matire une2 celle pour le nombre ,,deux1 la premire agrgation et le type de toutes les autres2 celle pour le nombre ,,trois1 qui1 de tout temps1 a configur ,dieu1 c'est--dire la ,matire1 la ,force et le ,produit1 ne rsumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de l',absolu4 ,stahl1 ,becher1 ,paracelse1 ,agrippa1 tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d'ordre le ,trismgiste1 qui veut dire le grand ,ternaire4 ,les ignorants1 habitus condamner l'alchimie1 cette chimie transcendante1 ne savent sans doute pas que nous nous occupons justifier les recherches passionnes de ces grands hommes6 ,l',absolu trouv1 je me serais alors collet avec le ,mouvement4 ,ah6 tandis que je me nourris de poudre1 et commande des hommes de mourir assez inutilement1 mon ancien matre entasse dcouvertes sur dcouvertes1 il vole vers l',absolu6 ,et moi6 je mourrai comme un chien1 au coin d'une batterie4 ,quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme1 il me dit avec une sorte de fraternit touchante3 ,si je trouvais une exprience faire1 je vous la lguerais avant de mourir4 ,ma ,ppita1 dit ,balthazar en serrant la main de sa femme1 des larmes de rage ont coul sur les joues creuses de cet homme pendant qu'il jetait dans mon me le feu de ce raisonnement que dj ,lavoisier s'tait timidement fait1 sans oser s'y abandonner4 --,comment6 s'cria madame ,clas1 qui ne put s'empcher d'interrompre son mari1 cet homme1 en passant une nuit sous notre toit1 nous a enlev tes affections1 a dtruit1 par une seule phrase et par un seul mot1 le bonheur d'une famille4 ,o mon cher ,balthazar6 cet homme a-t-il fait le signe de la croix8 l'as-tu bien examin8 ,le ,tentateur peut seul avoir cet il jaune d'o sortait le feu de ,promthe4 ,oui1 le dmon pouvait seul t'arracher moi4 ,depuis ce jour1 tu n'as plus t ni pre1 ni poux1 ni chef de famille4 --,quoi6 dit ,balthazar en se dressant dans la chambre et jetant un regard perant sa femme1 tu blmes ton mari de s'lever au-dessus des autres hommes1 afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la gloire1 comme une minime offrande auprs des trsors de ton cur6 ,mais tu ne sais donc pas ce que j'ai fait1 depuis trois ans8 des pas de gant6 ma ,ppita1 dit-il en s'animant4 ,son visage parut alors sa femme plus tincelant sous le feu du gnie qu'il ne l'avait t sous le feu de l'amour1 et elle pleura en l'coutant4--,j'ai combin le chlore et l'azote1 j'ai dcompos plusieurs corps jusqu'ici considrs comme simples1 j'ai trouv de nouveaux mtaux4 ,tiens1 dit-il en voyant les pleurs de sa femme1 j'ai dcompos les larmes4 ,les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux1 de chlorure de sodium1 du mucus et de l'eau4 ,il continua de parler sans voir l'horrible convulsion qui travailla la physionomie de ,josphine1 il tait mont sur la ,science qui l'emportait en croupe1 ailes dployes1 bien loin du monde matriel4--,cette analyse1 ma chre1 est une des meilleures preuves du systme de l',absolu4 ,toute vie implique une combustion4 ,selon le plus ou moins d'activit du foyer1 la vie est plus ou moins persistante4 ,ainsi la destruction du minral est indfiniment retarde1 parce que la combustion y est virtuelle1 latente ou insensible4 ,ainsi les vgtaux qui se rafrachissent incessamment par la combinaison d'o rsulte l'humide1 vivent indfiniment1 et il existe plusieurs vgtaux contemporains du dernier cataclysme4 ,mais1 toutes les fois que la nature a perfectionn un appareil1 que dans un but ignor elle y a jet le sentiment1 l'instinct ou l'intelligence1 trois degrs marqus dans le systme organique1 ces trois organismes veulent une combustion dont l'activit est en raison directe du rsultat obtenu4 ,l'homme1 qui reprsente le plus haut point de l'intelligence et qui nous offre le seul appareil d'o rsulte un pouvoir demi crateur1 la pense6 est1 parmi les crations zoologiques1 celle o la combustion se rencontre dans son degr le plus intense et dont les puissants effets sont en quelque sorte rvls par les phosphates1 les sulfates et les carbonates que fournit son corps dans notre analyse4 ,ces substances ne seraient-elles pas les traces que laisse en lui l'action du fluide lectrique1 principe de toute fcondation8 ,l'lectricit ne se manifesterait-elle pas en lui par des combinaisons plus varies qu'en tout autre animal8 ,n'aurait-il pas des facults plus grandes que toute autre crature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu1 et ne se les assimilerait-il pas pour en composer dans une plus parfaite machine1 sa force et ses ides6 ,je le crois4 ,l'homme est un matras4 ,ainsi1 selon moi1 l'idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le moins de phosphore ou tout autre produit de l'lectro-magntisme1 le fou celui dont le cerveau en contiendrait trop1 l'homme ordinaire celui qui en aurait peu1 l'homme de gnie celui dont la cervelle en serait sature un degr convenable4 ,l'homme constamment amoureux1 le porte-faix1 le danseur1 le grand mangeur1 sont ceux qui dplaceraient la force rsultante de leur appareil lectrique4 ,ainsi1 nos sentiments444 --,assez1 ,balthazar2 tu m'pouvantes1 tu commets des sacrilges4 ,quoi6 mon amour serait444 --,de la matire thre qui se dgage1 dit ,clas1 et qui sans doute est le mot de l',absolu4 ,songe donc que si moi1 moi le premier6 si je trouve1 si je trouve1 si je trouve6 ,en disant ces mots sur trois tons diffrents1 son visage monta par degrs l'expression de l'inspir4 ,je fais les mtaux1 je fais les diamants1 je rpte la nature1 s'cria-t-il4 --,en seras-tu plus heureux8 cria-t-elle avec dsespoir4 ,maudite ,science1 maudit dmon6 tu oublies1 ,clas1 que tu commets le pch d'orgueil dont fut coupable ,satan4 ,tu entreprends sur ,dieu4 --,oh6 oh6 ,dieu6 --,il le nie6 s'cria-t-elle en se tordant les mains4 ,clas1 ,dieu dispose d'une puissance que tu n'auras jamais4 ,a cet argument qui semblait annuler sa chre ,science1 il regarda sa femme en tremblant4 --,quoi6 dit-il4 --,la force unique1 le mouvement4 ,voil ce que j'ai saisi travers les livres que tu m'as contrainte lire4 ,analyse des fleurs1 des fruits1 du vin de ,malaga2 tu dcouvriras certes leurs principes qui viennent1 comme ceux de ton cresson1 dans un milieu qui semble leur tre tranger2 tu peux1 la rigueur1 les trouver dans la nature2 mais en les rassemblant1 feras-tu ces fleurs1 ces fruits1 le vin de ,malaga8 auras-tu les incomprhensibles effets du soleil1 auras-tu l'atmosphre de l',espagne8 ,dcomposer n'est pas crer4 --,si je trouve la force corcitive1 je pourrai crer4 --,rien ne l'arrtera1 cria ,ppita d'une voix dsesprante4 ,oh6 mon amour1 il est tu1 je l'ai perdu4 ,elle fondit en larmes1 et ses yeux anims par la douleur et par la saintet des sentiments qu'ils panchaient1 brillrent plus beaux que jamais travers ses pleurs4 ,oui1 reprit-elle en sanglotant1 tu es mort tout4 ,je le vois1 la ,science est plus puissante en toi que toi-mme1 et son vol t'a emport trop haut pour que tu redescendes jamais tre le compagnon d'une pauvre femme4 ,quel bonheur puis-je t'offrir encore8 ,ah6 je voudrais1 triste consolation1 croire que ,dieu t'a cr pour manifester ses uvres et chanter ses louanges1 qu'il a renferm dans ton sein une force irrsistible qui te matrise4 ,mais non1 ,dieu est bon1 il te laisserait au cur quelques penses pour une femme qui t'adore1 pour des enfants que tu dois protger4 ,oui1 le dmon seul peut t'aider marcher seul au milieu de ces abmes sans issue1 parmi ces tnbres o tu n'es pas clair par la foi d'en haut1 mais par une horrible croyance en tes facults6 ,autrement1 ne te serais-tu pas aperu1 mon ami1 que tu as dvor neuf cent mille francs depuis trois ans8 ,oh6 rends-moi justice1 toi1 mon dieu sur cette terre1 je ne te reproche rien4 ,si nous tions seuls1 je t'apporterais genoux toutes nos fortunes en te disant3 ,prends1 jette dans ton fourneau1 fais-en de la fume1 et je rirais de la voir voltiger4 ,si tu tais pauvre1 j'irais mendier sans honte pour te procurer le charbon ncessaire l'entretien de ton fourneau4 ,enfin1 si en m'y prcipitant1 je te faisais trouver ton excrable ,absolu1 ,clas1 je m'y prcipiterais avec bonheur1 puisque tu places ta gloire et tes dlices dans ce secret encore introuv4 ,mais nos enfants1 ,clas1 nos enfants6 que deviendront-ils1 si tu ne devines pas bientt ce secret de l'enfer6 ,sais-tu pourquoi venait ,pierquin8 ,il venait te demander trente mille francs que tu dois1 sans les avoir4 ,tes proprits ne sont plus toi4 ,je lui ai dit que tu avais ces trente mille francs1 afin de t'pargner l'embarras o t'auraient mis ses questions2 mais pour acquitter cette somme1 j'ai pens vendre notre vieille argenterie4 ,elle vit les yeux de son mari prs de s'humecter1 et se jeta dsesprment ses pieds en levant vers lui des mains suppliantes4 ,mon ami1 s'cria-t-elle1 cesse un moment tes recherches1 conomisons l'argent ncessaire ce qu'il te faudra pour les reprendre plus tard1 si tu ne peux renoncer poursuivre ton uvre4 ,oh6 je ne la juge pas1 je soufflerai tes fourneaux1 si tu le veux2 mais ne rduis pas nos enfants la misre1 tu ne peux plus les aimer1 la ,science a dvor ton cur1 ne leur lgue pas une vie malheureuse en change du bonheur que tu leur devais4 ,le sentiment maternel a t trop souvent le plus faible dans mon cur1 oui1 j'ai souvent souhait ne pas tre mre afin de pouvoir m'unir plus intimement mon me1 ta vie6 aussi1 pour touffer mes remords6 dois-je plaider auprs de toi la cause de tes enfants avant la mienne4 ,ses cheveux s'taient drouls et flottaient sur ses paules1 ses yeux dardaient mille sentiments comme autant de flches1 elle triompha de sa rivale4 ,balthazar l'enleva1 la porta sur le canap1 se mit ses pieds4 --,je t'ai donc caus des chagrins1 lui dit-il avec l'accent d'un homme qui se rveillerait d'un songe pnible4 --,pauvre ,clas1 tu nous en donneras encore malgr toi1 dit-elle en lui passant sa main dans les cheveux4 ,allons1 viens t'asseoir prs de moi1 dit-elle en lui montrant sa place sur le canap4 ,tiens1 j'ai tout oubli1 puisque tu nous reviens4 ,va1 mon ami1 nous rparerons tout1 mais tu ne t'loigneras plus de ta femme1 n'est-ce pas8 ,dis oui8 ,laisse-moi1 mon grand et beau ,clas1 exercer sur ton noble cur cette influence fminine si ncessaire au bonheur des artistes malheureux1 des grands hommes souffrants6 ,tu me brusqueras1 tu me briseras si tu veux1 mais tu me permettras de te contrarier un peu pour ton bien4 ,je n'abuserai jamais du pouvoir que tu me concderas4 ,sois clbre1 mais sois heureux aussi4 ,ne nous prfre pas la ,chimie4 coute1 nous serons bien complaisants1 nous permettrons la ,science d'entrer avec nous dans le partage de ton cur2 mais sois juste1 donne-nous bien notre moiti8 ,dis1 mon dsintressement n'est-il pas sublime8 ,elle fit sourire ,balthazar4 ,avec cet art merveilleux que possdent les femmes1 elle avait amen la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie o les femmes sont matresses4 ,cependant quoiqu'elle part rire1 son cur tait si violemment contract qu'il reprenait difficilement le mouvement gal et doux de son tat habituel2 mais en voyant renatre dans les yeux de ,balthazar l'expression qui la charmait1 qui tait sa gloire elle1 et lui rvlait l'entire action de son ancienne puissance qu'elle croyait perdue1 elle lui dit en souriant3--,crois-moi1 ,balthazar1 la nature nous a faits pour sentir1 et quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines lectriques1 tes gaz1 tes matires thres n'expliqueront jamais le don que nous possdons d'entrevoir l'avenir4 --,si1 reprit-il1 par les affinits4 ,la puissance de vision qui fait le pote1 et la puissance de dduction qui fait le savant1 sont fondes sur des affinits invisibles1 intangibles et impondrables que le vulgaire range dans la classe des phnomnes moraux1 mais qui sont des effets physiques4 ,le prophte voit et dduit4 ,malheureusement ces espces d'affinits sont trop rares et trop peu perceptibles pour tre soumises l'analyse ou l'observation4 --,ceci1 dit-elle en lui prenant un baiser1 pour loigner la ,chimie qu'elle avait si malencontreusement rveille1 serait donc une affinit8 --,non1 c'est une combinaison3 deux substances de mme signe ne produisent aucune activit444 --,allons1 tais-toi1 dit-elle1 tu me ferais mourir de douleur4 ,oui1 je ne supporterais pas1 cher1 de voir ma rivale jusque dans les transports de ton amour4 --,mais1 ma chre vie1 je ne pense qu' toi1 mes travaux sont la gloire de ma famille1 tu es au fond de toutes mes esprances4 --,voyons1 regarde-moi6 ,cette scne l'avait rendue belle comme une jeune femme1 et de toute sa personne1 son mari ne voyait que sa tte1 au-dessus d'un nuage de mousselines et de dentelles4 --,oui1 j'ai eu bien tort de te dlaisser pour la science4 ,maintenant1 quand je retomberai dans mes proccupations1 eh6 bien1 ma ,ppita1 tu m'y arracheras1 je le veux4 ,elle baissa les yeux et laissa prendre sa main1 sa plus grande beaut1 une main la fois puissante et dlicate4 --,mais1 je veux plus encore1 dit-elle4 --,tu es si dlicieusement belle que tu peux tout obtenir4 --,je veux briser ton laboratoire et enchaner ta ,science1 dit-elle en jetant du feu par les yeux4 --,eh6 bien1 au diable la ,chimie4 --,ce moment efface toutes mes douleurs1 reprit-elle4 ,maintenant1 fais-moi souffrir si tu veux4 ,en entendant ce mot1 les larmes gagnrent ,balthazar4 --,mais tu as raison1 je ne vous voyais qu' travers un voile1 et je ne vous entendais plus4 --,s'il ne s'tait agi que de moi1 dit-elle1 j'aurais continu souffrir en silence1 sans lever la voix devant mon souverain2 mais tes fils ont besoin de considration1 ,clas4 ,je t'assure que si tu continuais dissiper ainsi ta fortune1 quand mme ton but serait glorieux1 le monde ne t'en tiendrait aucun compte et son blme retomberait sur les tiens4 ,ne doit-il pas te suffire1 toi1 homme de si haute porte1 que ta femme ait attir ton attention sur un danger que tu n'apercevais pas8 ,ne parlons plus de tout cela1 dit-elle en lui lanant un sourire et un regard pleins de coquetterie4 ,ce soir1 mon ,clas1 ne soyons pas heureux demi4 ,le lendemain de cette soire si grave dans la vie de ce mnage1 ,balthazar ,clas1 de qui ,josphine avait sans doute obtenu quelque promesse relativement la cessation de ses travaux1 ne monta point son laboratoire et resta prs d'elle durant toute la journe4 ,le lendemain1 la famille fit ses prparatifs pour aller la campagne o elle demeura deux mois environ1 et d'o elle ne revint en ville que pour s'y occuper de la fte par laquelle ,clas voulait1 comme jadis1 clbrer l'anniversaire de son mariage4 ,balthazar obtint alors1 de jour en jour1 les preuves du drangement que ses travaux et son insouciance avaient apport dans ses affaires4 ,loin d'largir la plaie par des observations1 sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consomms4 ,des sept domestiques qu'avait ,clas1 le jour o il reut pour la dernire fois1 il ne restait plus que ,lemulquinier1 ,josette la cuisinire1 et une vieille femme de chambre nomme ,martha qui n'avait pas quitt sa matresse depuis sa sortie du couvent2 il tait donc impossible de recevoir la haute socit de la ville avec un si petit nombre de serviteurs4 ,madame ,clas leva toutes les difficults en proposant de faire venir un cuisinier de ,paris1 de dresser au service le fils de leur jardinier1 et d'emprunter le domestique de ,pierquin4 ,ainsi1 personne ne s'apercevrait encore de leur tat de gne4 ,pendant vingt jours que durrent les apprts1 madame ,clas sut tromper avec habilet le dsuvrement de son mari3 tantt elle le chargeait de choisir des fleurs rares qui devaient orner le grand escalier1 la galerie et les appartements2 tantt elle l'envoyait ,dunkerque pour s'y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons1 la gloire des tables mnagres dans le dpartement du ,nord4 ,une fte comme celle que donnait ,clas tait une affaire capitale1 qui exigeait une multitude de soins et une correspondance active1 dans un pays o les traditions de l'hospitalit mettent si bien en jeu l'honneur des familles1 que1 pour les matres et les gens1 un dner est comme une victoire remporter sur les convives4 ,les hutres arrivaient d',ostende1 les coqs de bruyre taient demands l'cosse1 les fruits venaient de ,paris2 enfin les moindres accessoires ne devaient pas dmentir le luxe patrimonial4 ,d'ailleurs le bal de la maison ,clas avait une sorte de clbrit4 ,le chef-lieu du ,dpartement tant alors ,douai1 cette soire ouvrait en quelque sorte la saison d'hiver1 et donnait le ton toutes celles du pays4 ,aussi pendant quinze ans ,balthazar s'tait-il efforc de se distinguer1 et avait si bien russi qu'il s'en faisait chaque fois des rcits vingt lieues la ronde1 et qu'on parlait des toilettes1 des invits1 des plus petits dtails1 des nouveauts qu'on y avait vues1 ou des vnements qui s'y taient passs4 ,ces prparatifs empchrent donc ,clas de songer la recherche de l',absolu4 ,en revenant aux ides domestiques et la vie sociale1 le savant retrouva son amour-propre d'homme1 de ,flamand1 de matre de maison1 et se plut tonner la contre4 ,il voulut imprimer un caractre cette soire par quelque recherche nouvelle1 et il choisit1 parmi toutes les fantaisies du luxe1 la plus jolie1 la plus riche1 la plus passagre1 et faisant de sa maison un bocage de plantes rares1 et prparant des bouquets de fleurs pour les femmes4 ,les autres dtails de la fte rpondaient ce luxe inou1 rien ne paraissait devoir en faire manquer l'effet4 ,mais le vingt-neuvime bulletin et les nouvelles particulires des dsastres prouvs par la grande-arme en ,russie et la ,brsina s'taient rpandus dans l'aprs-dner4 ,une tristesse profonde et vraie s'empara des ,douaisiens1 qui1 par un sentiment patriotique1 refusrent unanimement de danser4 ,parmi les lettres qui arrivrent de ,pologne ,douai1 il y en eut une pour ,balthazar4 ,monsieur de ,wierzchownia1 alors ,dresde o il se mourait1 disait-il1 d'une blessure reue dans un des derniers engagements1 avait voulu lguer son hte plusieurs ides qui1 depuis leur rencontre1 lui taient survenues relativement l',absolu4 ,cette lettre plongea ,clas dans une profonde rverie qui fit honneur son patriotisme2 mais sa femme ne s'y mprit pas4 ,pour elle1 la fte eut un double deuil4 ,cette soire1 pendant laquelle la maison ,clas jetait son dernier clat1 eut donc quelque chose de sombre et de triste au milieu de tant de magnificence1 de curiosits amasses par six gnrations dont chacune avait eu sa manie1 et que les ,douaisiens admirrent pour la dernire fois4 ,la reine de ce jour fut ,marguerite1 alors ge de seize ans1 et que ses parents prsentrent au monde4 ,elle attira tous les regards par une extrme simplicit1 par son air candide et surtout par sa physionomie en accord avec ce logis4 ,c'tait bien la jeune fille flamande telle que les peintres du pays l'ont reprsente3 une tte parfaitement ronde et pleine2 des cheveux chtains1 lisss sur le front et spars en deux bandeaux2 des yeux gris1 mlangs de vert2 de beaux bras1 un embonpoint qui ne nuisait pas la beaut2 un air timide1 mais sur son front haut et plat1 une fermet qui se cachait sous un calme et une douceur apparents4 ,sans tre ni triste ni mlancolique1 elle parut avoir peu d'enjouement4 ,la rflexion1 l'ordre1 le sentiment du devoir1 les trois principales expressions du caractre flamand animaient sa figure froide au premier aspect1 mais sur laquelle le regard tait ramen par une certaine grce dans les contours1 et par une paisible fiert qui donnait des gages au bonheur domestique4 ,par une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore explique1 elle n'avait aucun trait de sa mre ni de son pre1 et offrait une vivante image de son aeule maternelle1 une ,conyncks de ,bruges1 dont le portrait conserv prcieusement attestait cette ressemblance4 ,le souper donna quelque vie la fte4 ,si les dsastres de l'arme interdisaient les rjouissances de la danse1 chacun pensa qu'ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table4 ,les patriotes se retirrent promptement4 ,les indiffrents restrent avec quelques joueurs et plusieurs amis de ,clas2 mais1 insensiblement1 cette maison si brillamment claire1 o se pressaient toutes les notabilits de ,douai1 rentra dans le silence2 et1 vers une heure du matin1 la galerie fut dserte1 les lumires s'teignirent de salon en salon4 ,enfin cette cour intrieure1 un moment si bruyante1 si lumineuse1 redevint noire et sombre3 image prophtique de l'avenir qui attendait la famille4 ,quand les ,clas rentrrent dans leur appartement1 ,balthazar fit lire sa femme la lettre du ,polonais1 elle la lui rendit par un geste triste1 elle prvoyait l'avenir4 ,en effet1 compter de ce jour1 ,balthazar dguisa mal le chagrin et l'ennui qui l'accabla4 ,le matin1 aprs le djeuner de famille1 il jouait un moment dans le parloir avec son fils ,jean1 causait avec ses deux filles occupes coudre1 broder1 ou faire de la dentelle2 mais il se lassait bientt de ces jeux1 de cette causerie1 il paraissait s'en acquitter comme d'un devoir4 ,lorsque sa femme redescendait aprs s'tre habille1 elle le trouvait toujours assis dans la bergre1 regardant ,marguerite et ,flicie1 sans s'impatienter du bruit de leurs bobines4 ,quand venait le journal1 il le lisait lentement1 comme un marchand retir qui ne sait comment tuer le temps4 ,puis il se levait1 contemplait le ciel travers les vitres1 revenait s'asseoir et attisait le feu rveusement1 en homme qui la tyrannie des ides tait la conscience de ses mouvements4 ,madame ,clas regretta vivement son dfaut d'instruction et de mmoire4 ,il lui tait difficile de soutenir long-temps une conversation intressante2 d'ailleurs1 peut-tre est-ce impossible entre deux tres qui se sont tout dit et qui sont forcs d'aller chercher des sujets de distraction en dehors de la vie du cur ou de la vie matrielle4 ,la vie du cur a ses moments1 et veut des oppositions2 les dtails de la vie matrielle ne sauraient occuper long-temps des esprits suprieurs habitus se dcider promptement2 et le monde est insupportable aux mes aimantes4 ,deux tres solitaires qui se connaissent entirement doivent donc chercher leurs divertissements dans les rgions les plus hautes de la pense1 car il est impossible d'opposer quelque chose de petit ce qui est immense4 ,puis1 quand un homme s'est accoutum manier de grandes choses1 il devient inamusable1 s'il ne conserve pas au fond du cur ce principe de candeur1 ce laisser-aller qui rend les gens de gnie si gracieusement enfants2 mais cette enfance du cur n'est-elle pas un phnomne humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voir1 de tout savoir1 de tout comprendre8 ,pendant les premiers mois1 madame ,clas se tira de cette situation critique par des efforts inous que lui suggra l'amour ou la ncessit4 ,tantt elle voulut apprendre le trictrac qu'elle n'avait jamais pu jouer1 et1 par un prodige assez concevable1 elle finit par le savoir4 ,tantt elle intressait ,balthazar l'ducation de ses filles en lui demandant de diriger leurs lectures4 ,ces ressources s'puisrent4 ,il vint un moment o ,josphine se trouva devant ,balthazar comme madame de ,maintenon en prsence de ,louis ,,xiv2 mais sans avoir1 pour distraire le matre assoupi1 ni les pompes du pouvoir1 ni les ruses d'une cour qui savait jouer des comdies comme celle de l'ambassade du roi de ,siam ou du sophi de ,perse4 ,rduit1 aprs avoir dpens la ,france1 des expdients de fils de famille pour se procurer de l'argent1 le monarque n'avait plus ni jeunesse ni succs1 et sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs2 la royale bonne1 qui avait su bercer les enfants1 ne sut pas toujours bercer le pre1 qui souffrait pour avoir abus des choses1 des hommes1 de la vie et de ,dieu4 ,mais ,clas souffrait de trop de puissance4 ,oppress par une pense qui l'treignait1 il rvait les pompes de la ,science1 des trsors pour l'humanit1 pour lui la gloire4 ,il souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misre1 comme ,samson attach aux colonnes du temple4 ,l'effet tait le mme pour ces deux souverains1 quoique le monarque intellectuel ft accabl par sa force et l'autre par sa faiblesse4 ,que pouvait ,ppita seule contre cette espce de nostalgie scientifique8 ,aprs avoir us les moyens que lui offraient les occupations de famille1 elle appela le monde son secours1 en donnant deux ,,caf,s par semaine4 ,a ,douai1 les ,cafs remplacent les ths4 ,un ,caf est une assemble o1 pendant une soire entire1 les invits boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent les caves dans ce benot pays1 mangent des friandises1 prennent du caf noir1 ou du caf au lait frapp de glace2 tandis que les femmes chantent des romances1 discutent leurs toilettes ou se racontent les gros riens de la ville4 ,c'est toujours les tableaux de ,miris ou de ,terburg1 moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus1 moins les guitares et les beaux costumes du seizime sicle4 ,mais les efforts que faisait ,balthazar pour bien jouer son rle de matre de maison1 son affabilit d'emprunt1 les feux d'artifice de son esprit1 tout accusait la profondeur du mal par la fatigue laquelle on le voyait en proie le lendemain4 ,ces ftes continuelles1 faibles palliatifs1 attestrent la gravit de la maladie4 ,ces branches que rencontrait ,balthazar en roulant dans son prcipice1 retardrent sa chute1 mais la rendirent plus lourde4 ,s'il ne parla jamais de ses anciennes occupations1 s'il n'mit pas un regret en sentant l'impossibilit dans laquelle il s'tait mis de recommencer ses expriences1 il eut les mouvements tristes1 la voix faible1 l'abattement d'un convalescent4 ,son ennui perait parfois jusque dans la manire dont il prenait les pinces pour btir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre4 ,quand il avait atteint la soire1 il prouvait un contentement visible2 le sommeil le dbarrassait sans doute d'une importune pense2 puis1 le lendemain1 il se levait mlancolique en apercevant une journe traverser1 et semblait mesurer le temps qu'il avait consumer1 comme un voyageur lass contemple un dsert franchir4 ,si madame ,clas connaissait la cause de cette langueur1 elle s'effora d'ignorer combien les ravages en taient tendus4 ,pleine de courage contre les souffrances de l'esprit1 elle tait sans force contre les gnrosits du cur4 ,elle n'osait questionner ,balthazar quand il coutait les propos de ses deux filles et les rires de ,jean avec l'air d'un homme occup par une arrire-pense2 mais elle frmissait en lui voyant secouer sa mlancolie et tcher1 par un sentiment gnreux1 de paratre gai pour n'attrister personne4 ,les coquetteries du pre avec ses deux filles1 ou ses jeux avec ,jean1 mouillaient de pleurs les yeux de ,josphine qui sortait pour cacher les motions que lui causait un hrosme dont le prix est bien connu des femmes1 et qui leur brise le cur2 madame ,clas avait alors envie de dire3--,tue-moi1 et fais ce que tu voudras6 ,insensiblement1 les yeux de ,balthazar perdirent leur feu vif1 et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards4 ,ses attentions pour sa femme1 ses paroles1 tout en lui fut frapp de lourdeur4 ,ces symptmes1 devenus plus graves vers la fin du mois d'avril1 effrayrent madame ,clas1 pour qui ce spectacle tait intolrable1 et qui s'tait dj fait mille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole4 ,un jour1 que ,balthazar lui sembla plus affaiss qu'il ne l'avait jamais t1 elle n'hsita plus tout sacrifier pour le rendre la vie4 --,mon ami1 lui dit-elle1 je te dlie de tes serments4 ,balthazar la regarda d'un air tonn4 --,tu penses tes expriences8 reprit-elle4 ,il rpondit par un geste d'une effrayante vivacit4 ,loin de lui adresser quelque remontrance1 madame ,clas1 qui avait loisir sond l'abme dans lequel ils allaient rouler tous deux1 lui prit la main et la lui serra en souriant3--,merci1 ami1 je suis sre de mon pouvoir1 lui dit-elle1 tu m'as sacrifi plus que ta vie4 ,a moi maintenant les sacrifices6 ,quoique j'aie dj vendu quelques-uns de mes diamants1 il en reste encore assez1 en y joignant ceux de mon frre1 pour te procurer l'argent ncessaire tes travaux4 ,je destinais ces parures nos deux filles1 mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus tincelantes8 d'ailleurs1 ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamants plus beaux8 ,la joie qui soudainement claira le visage de son mari1 mit le comble au dsespoir de ,josphine2 elle vit avec douleur que la passion de cet homme tait plus forte que lui4 ,clas avait confiance en son uvre pour marcher sans trembler dans une voie qui1 pour sa femme1 tait un abme4 ,a lui la foi1 elle le doute1 elle le fardeau le plus lourd3 la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux8 ,en ce moment elle se plut croire au succs1 voulant se justifier elle-mme sa complicit dans la dilapidation probable de leur fortune4 --,l'amour de toute ma vie ne suffirait pas reconnatre ton dvouement1 ,ppita1 dit ,clas attendri4 ,a peine achevait-il ces paroles que ,marguerite et ,flicie entrrent1 et leur souhaitrent le bonjour4 ,madame ,clas baissa les yeux1 et resta pendant un moment interdite1 devant ses enfants dont la fortune venait d'tre aline au profit d'une chimre2 tandis que son mari les prit sur ses genoux et causa gament avec eux1 heureux de pouvoir dverser la joie qui l'oppressait4 ,madame ,clas entra ds lors dans la vie ardente de son mari4 ,l'avenir de ses enfants1 la considration de leur pre furent pour elle deux mobiles aussi puissants que l'taient pour ,clas la gloire et la science4 ,aussi1 cette malheureuse femme n'eut-elle plus une heure de calme1 quand tous les diamants de la maison furent vendus ,paris par l'entremise de l'abb de ,solis1 son directeur1 et que les fabricants de produits chimiques eurent recommenc leurs envois4 ,sans cesse agite par le dmon de la ,science et par cette fureur de recherches qui dvorait son mari1 elle vivait dans une attente continuelle1 et demeurait comme morte pendant des journes entires1 cloue dans sa bergre par la violence mme de ses dsirs1 qui1 ne trouvant point comme ceux de ,balthazar une pture dans les travaux du laboratoire1 tourmentrent son me en agissant sur ses doutes et sur ses craintes4 ,par moments1 se reprochant sa complaisance pour une passion dont le but tait impossible et que monsieur de ,solis condamnait1 elle se levait1 allait la fentre de la cour intrieure1 et regardait avec terreur la chemine du laboratoire4 ,s'il s'en chappait de la fume1 elle la contemplait avec dsespoir1 les ides les plus contraires agitaient son cur et son esprit4 ,elle voyait s'enfuir en fume la fortune de ses enfants1 mais elle sauvait la vie de leur pre3 n'tait-ce pas son premier devoir de le rendre heureux8 ,cette dernire pense la calmait pour un moment4 ,elle avait obtenu de pouvoir entrer dans le laboratoire et d'y rester2 mais il lui fallut bientt renoncer cette triste satisfaction4 ,elle prouvait l de trop vives souffrances voir ,balthazar ne point s'occuper d'elle1 et mme paratre souvent gn par sa prsence2 elle y subissait de jalouses impatiences1 de cruelles envies de faire sauter la maison2 elle y mourait de mille maux inous4 ,lemulquinier devint alors pour elle une espce de baromtre3 l'entendait-elle siffler1 quand il allait et venait pour servir le djeuner ou le dner1 elle devinait que les expriences de son mari taient heureuses1 et qu'il concevait l'espoir d'une prochaine russite2 ,lemulquinier tait-il morne1 sombre1 elle lui jetait un regard de douleur1 ,balthazar tait mcontent4 ,la matresse et le valet avaient fini par se comprendre1 malgr la fiert de l'une et la soumission rogue de l'autre4 ,faible et sans dfense contre les terribles prostrations de la pense1 cette femme succombait sous ces alternatives d'espoir et de dsesprance qui1 pour elle1 s'alourdissaient des inquitudes de la femme aimante et des anxits de la mre tremblant pour sa famille4 ,le silence dsolant qui jadis lui refroidissait le cur1 elle le partageait sans s'apercevoir de l'air sombre qui rgnait au logis1 et des journes entires qui s'coulaient dans ce parloir1 sans un sourire1 souvent sans une parole4 ,par une triste prvision maternelle1 elle accoutumait ses deux filles aux travaux de la maison1 et tchait de les rendre assez habiles quelque mtier de femme1 pour qu'elles pussent en vivre si elles tombaient dans la misre4 ,le calme de cet intrieur couvrait donc d'effroyables agitations4 ,vers la fin de l't1 ,balthazar avait dvor l'argent des diamants vendus ,paris par l'entremise du vieil abb de ,solis1 et s'tait endett d'une vingtaine de mille francs chez les ,protez et ,chiffreville4 ,en aot #ahac1 environ un an aprs la scne par laquelle cette histoire commence1 si ,clas avait fait quelques belles expriences que malheureusement il ddaignait1 ses efforts avaient t sans rsultat quand l'objet principal de ses recherches4 ,le jour o il eut achev la srie de ses travaux1 le sentiment de son impuissance l'crasa3 la certitude d'avoir infructueusement dissip des sommes considrables le dsespra4 ,ce fut une pouvantable catastrophe4 ,il quitta son grenier1 descendit lentement au parloir1 vint se jeter dans une bergre au milieu de ses enfants1 et y demeura pendant quelques instants1 comme mort1 sans rpondre aux questions dont l'accablait sa femme2 les larmes le gagnrent1 il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de tmoins sa douleur2 ,josphine l'y suivit et l'emmena dans sa chambre o1 seul avec elle1 ,balthazar laissa clater son dsespoir4 ,ces larmes d'homme1 ces paroles d'artiste dcourag1 les regrets du pre de famille eurent un caractre de terreur1 de tendresse1 de folie qui fit plus de mal madame ,clas que ne lui en avaient fait toutes ses douleurs passes4 ,la victime consola le bourreau4 ,quand ,balthazar dit avec un affreux accent de conviction3 ,je suis un misrable1 je joue la vie de mes enfants1 la tienne1 et pour vous laisser heureux1 il faut que je me tue6 ce mot l'atteignit au cur1 et la connaissance qu'elle avait du caractre de son mari lui faisant craindre qu'il ne ralist aussitt ce vu de dsespoir1 elle prouva l'une de ces rvolutions qui troublent la vie dans sa source1 et qui fut d'autant plus funeste que ,ppita en contint les violents effets en affectant un calme menteur4 --,mon ami1 rpondit-elle1 j'ai consult non pas ,pierquin1 dont l'amiti n'est pas si grande qu'il n'prouve quelque secret plaisir nous voir ruins1 mais un vieillard qui1 pour moi1 se montre bon comme un pre4 ,l'abb de ,solis1 mon confesseur1 m'a donn un conseil qui nous sauve de la ruine4 ,il est venu voir tes tableaux4 ,le prix de ceux qui se trouvent dans la galerie peut servir payer toutes les sommes hypothques sur tes proprits1 et ce que tu dois chez ,protez et ,chiffreville1 car tu as l sans doute un compte solder8 ,clas fit un signe affirmatif en baissant sa tte dont les cheveux taient devenus blancs4 --,monsieur de ,solis connat les ,happe et ,duncker d',amsterdam2 ils sont fous de tableaux1 et jaloux comme des parvenus d'taler un faste qui n'est permis qu' d'anciennes maisons1 ils paieront les ntres toute leur valeur4 ,ainsi nous recouvrerons nos revenus1 et tu pourras sur le prix qui approchera de cent mille ducats1 prendre une portion de capital pour continuer tes expriences4 ,tes deux filles et moi nous nous contenterons de peu4 ,avec le temps et de l'conomie1 nous remplirons par d'autres tableaux les cadres vides1 et tu vivras heureux6 ,balthazar leva la tte vers sa femme avec une joie mle de crainte4 ,les rles taient changs4 ,l'pouse devenait la protectrice du mari4 ,cet homme si tendre et dont le cur tait si cohrent celui de sa ,josphine1 la tenait entre ses bras sans s'apercevoir de l'horrible convulsion qui la faisait palpiter1 qui en agitait les cheveux et les lvres par un tressaillement nerveux4 --,je n'osais pas te dire qu'entre moi et l',absolu1 peine existe-t-il un cheveu de distance4 ,pour gazifier les mtaux1 il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre une immense chaleur dans un milieu o la pression de l'atmosphre soit nulle2 enfin dans un vide absolu4 ,madame ,clas ne put soutenir l'gosme de cette rponse4 ,elle attendait des remercments passionns pour ses sacrifices1 et trouvait un problme de chimie4 ,elle quitta brusquement son mari1 descendit au parloir1 y tomba sur sa bergre entre ses deux filles effrayes1 et fondit en larmes2 ,marguerite et ,flicie lui prirent chacune une main1 s'agenouillrent de chaque ct de sa bergre en pleurant comme elle sans savoir la cause de son chagrin1 et lui demandrent plusieurs reprises3--,qu'avez-vous1 ma mre8 --,pauvres enfants6 je suis morte1 je le sens4 ,cette rponse fit frissonner ,marguerite qui1 pour la premire fois1 aperut sur le visage de sa mre les traces de la pleur particulire aux personnes dont le teint est brun4 --,martha6 ,martha6 criait ,flicie1 venez1 maman a besoin de vous4 ,la vieille dugne accourut de la cuisine1 et en voyant la blancheur verte de cette figure lgrement bistre et si vigoureusement colore3--,corps du ,christ6 s'cria-t-elle en espagnol1 madame se meurt4 ,elle sortit prcipitamment1 dit ,josette de faire chauffer de l'eau pour un bain de pieds1 et revint prs de sa matresse4 --,n'effrayez pas monsieur1 ne lui dites rien1 ,martha1 s'cria madame ,clas4 ,pauvres chres filles1 ajouta-t-elle1 en pressant sur son cur ,marguerite et ,flicie par un mouvement dsespr1 je voudrais pouvoir vivre assez de temps pour vous voir heureuses et maries4 ,martha1 reprit-elle1 dites ,lemulquinier d'aller chez monsieur de ,solis1 pour le prier de ma part de passer ici4 ,ce coup de foudre se rpercuta ncessairement jusque dans la cuisine4 ,josette et ,martha1 toutes deux dvoues madame ,clas et ses filles1 furent frappes dans la seule affection qu'elles eussent4 ,ces terribles mots3--,madame se meurt1 monsieur l'aura tue1 faites vite un bain de pieds la moutarde6 avaient arrach plusieurs phrases interjectives ,josette qui en accablait ,lemulquinier4 ,lemulquinier1 froid et insensible1 mangeait assis au coin de la table1 devant une des fentres par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisine1 o tout tait propre comme dans le boudoir d'une petite matresse4 --a devait finir par l1 disait ,josette1 en regardant le valet de chambre et montant sur un tabouret pour prendre sur une tablette un chaudron qui reluisait comme de l'or4 ,il n'y a pas de mre qui puisse voir de sang-froid un pre s'amuser fricasser une fortune comme celle de monsieur1 pour en faire des os de boudin4 ,josette1 dont la tte coiffe d'un bonnet rond ruches ressemblait celle d'un casse-noisette allemand1 jeta sur ,lemulquinier un regard aigre que la couleur verte de ses petits yeux raills rendait presque venimeux4 ,le vieux valet de chambre haussa les paules par un mouvement digne de ,mirabeau impatient1 puis il enfourna dans sa grande bouche une tartine de beurre sur laquelle taient sems des apptits4 --,au lieu de tracasser monsieur1 madame devrait lui donner de l'argent1 nous serions bientt tous riches nager dans l'or6 ,il ne s'en faut pas de l'paisseur d'un liard que nous ne trouvions444 --,h6 bien1 vous qui avez vingt mille francs de placs1 pourquoi ne les offrez-vous pas monsieur8 ,c'est votre matre6 ,et puisque vous tes si sr de ses faits et gestes444 --,vous ne connaissez rien cela1 ,josette1 faites chauffer votre eau1 rpondit le ,flamand en interrompant la cuisinire4 --,je m'y connais assez pour savoir qu'il y avait ici mille marcs d'argenterie1 que vous et votre matre vous les avez fondus1 et que1 si on vous laisse aller votre train1 vous ferez si bien de cinq sous six blancs1 qu'il n'y aura bientt plus rien4 --,et monsieur1 dit ,martha survenant1 tuera madame pour se dbarrasser d'une femme qui le retient1 et l'empche de tout avaler4 ,il est possd du dmon1 cela se voit6 ,le moins que vous risquiez en l'aidant1 ,mulquinier1 c'est votre me1 si vous en avez une1 car vous tes l comme un morceau de glace1 pendant que tout est ici dans la dsolation4 ,ces demoiselles pleurent comme des ,madeleines4 ,courez donc chercher monsieur l'abb de ,solis4 --,j'ai affaire pour monsieur1 ranger la laboratoire1 dit le valet de chambre4 ,il y a trop loin d'ici le quartier d',esquerchin4 ,allez-y vous-mme4 --,voyez-vous ce monstre-l8 dit ,martha4 ,qui donnera le bain de pieds madame8 la voulez-vous laisser mourir8 ,elle a le sang la tte4 --,mulquinier1 dit ,marguerite en arrivant dans la salle qui prcdait la cuisine1 en revenant de chez monsieur de ,solis1 vous prierez monsieur ,pierquin le mdecin de venir promptement ici4 --,hein6 vous irez1 dit ,josette4 --,mademoiselle1 monsieur m'a dit de ranger son laboratoire1 rpondit ,lemulquinier en se retournant vers les deux femmes qu'il regarda d'un air despotique4 --,mon pre1 dit ,marguerite monsieur ,clas qui descendait en ce moment1 ne pourrais-tu pas nous laisser ,mulquinier pour l'envoyer en ville8 --,tu iras1 vilain chinois1 dit ,martha en entendant monsieur ,clas mettre ,lemulquinier aux ordres de sa fille4 ,le peu de dvouement du valet de chambre pour la maison tait le grand sujet de querelle entre ces deux femmes et ,lemulquinier1 dont la froideur avait eu pour rsultat d'exalter l'attachement de ,josette et de la dugne4 ,cette lutte si mesquine en apparence influa beaucoup sur l'avenir de cette famille1 quand1 plus tard1 elle eut besoin de secours contre le malheur4 ,balthazar redevint si distrait1 qu'il ne s'aperut pas de l'tat maladif dans lequel tait ,josphine4 ,il prit ,jean sur ses genoux1 et le fit sauter machinalement1 en pensant au problme qu'il avait ds lors la possibilit de rsoudre4 ,il vit apporter le bain de pieds sa femme qui1 n'ayant pas eu la force de se lever de la bergre o elle gisait1 tait reste dans le parloir4 ,il regarda mme ses deux filles s'occupant de leur mre1 sans chercher la cause de leurs soins empresss4 ,quand ,marguerite ou ,jean voulaient parler1 madame ,clas rclamait le silence en leur montrant ,balthazar4 ,une scne semblable tait de nature faire penser ,marguerite1 qui place entre son pre et sa mre1 se trouvait assez ge1 assez raisonnable dj pour en apprcier la conduite4 ,il arrive un moment dans la vie intrieure des familles1 o les enfants deviennent1 soit volontairement1 soit involontairement1 les juges de leurs parents4 ,madame ,clas avait compris le danger de cette situation4 ,par amour pour ,balthazar1 elle s'efforait de justifier aux yeux de ,marguerite ce qui1 dans l'esprit juste d'une fille de seize ans1 pouvait paratre des fautes chez un pre4 ,aussi le profond respect qu'en cette circonstance madame ,clas tmoignait pour ,balthazar1 en s'effaant devant lui1 pour ne pas en troubler la mditation1 imprimait-il ses enfants une sorte de terreur pour la majest paternelle4 ,mais ce dvouement1 quelque contagieux qu'il ft1 augmentait encore l'admiration que ,marguerite avait pour sa mre laquelle l'unissaient plus particulirement les accidents journaliers de la vie4 ,ce sentiment tait fond sur une sorte de divination de souffrances dont la cause devait naturellement proccuper une jeune fille4 ,aucune puissance humaine ne pouvait empcher que parfois un mot chapp soit ,martha1 soit ,josette1 ne rvlt ,marguerite l'origine de la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis quatre ans4 ,malgr la discrtion de madame ,clas1 sa fille dcouvrait donc insensiblement1 lentement1 fil fil1 la trame mystrieuse de ce drame domestique4 ,marguerite allait tre1 dans un temps donn1 la confidente active de sa mre1 et serait au dnoment le plus redoutable des juges4 ,aussi tous les soins de madame ,clas se portaient-ils sur ,marguerite laquelle elle tchait de communiquer son dvouement pour ,balthazar4 ,la fermet1 la raison qu'elle rencontrait chez sa fille la faisaient frmir l'ide d'une lutte possible entre ,marguerite et ,balthazar1 quand1 aprs sa mort1 elle serait remplace par elle dans la conduite intrieure de la maison4 ,cette pauvre femme en tait donc arrive plus trembler des suites de sa mort que de sa mort mme4 ,sa sollicitude pour ,balthazar clatait dans la rsolution qu'elle venait de prendre4 ,en librant les biens de son mari1 elle en assurait l'indpendance1 et prvenait toute discussion en sparant ses intrts de ceux de ses enfants2 elle esprait le voir heureux jusqu'au moment o elle fermerait les yeux2 puis elle comptait transmettre les dlicatesses de son cur ,marguerite1 qui continuerait jouer auprs de lui le rle d'un ange d'amour1 en exerant sur la famille une autorit tutlaire et conservatrice4 ,n'tait-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui taient chers8 ,nanmoins elle ne voulut pas dconsidrer le pre aux yeux de la fille en l'initiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de ,balthazar2 elle tudiait l'me et le caractre de ,marguerite pour savoir si cette jeune fille deviendrait par elle-mme une mre pour ses frres et sa sur1 pour son pre une femme douce et tendre4 ,ainsi les derniers jours de madame ,clas taient empoisonns par des calculs et par des craintes qu'elle n'osait confier personne4 ,en se sentant atteinte dans sa vie mme par cette dernire scne1 elle jetait ses regards jusque dans l'avenir2 tandis que ,balthazar1 dsormais inhabile tout ce qui liait conomie1 fortune1 sentiments domestiques1 pensait trouver l',absolu4 ,le profond silence qui rgnait an parloir n'tait interrompu que par le mouvement monotone du pied de ,clas qui continuait le mouvoir sans s'apercevoir que ,jean en tait descendu4 ,assise prs de sa mre de qui elle contemplait le visage ple et dcompos1 ,marguerite se tournait de moments en moments vers son pre1 en s'tonnant de son insensibilit4 ,bientt la porte de la rue retentit en se fermant1 et la famille vit l'abb de ,solis appuy sur son neveu1 qui tous deux traversaient lentement la cour4 --,ah6 voici monsieur ,emmanuel1 dit ,flicie4 --,le bon jeune homme6 dit madame ,clas en apercevant ,emmanuel de ,solis1 j'ai du plaisir le revoir4 ,marguerite rougit en entendant l'loge qui chappait sa mre4 ,depuis deux jours1 l'aspect de ce jeune homme avait veill dans son cur des sentiments inconnus1 et dgourdi dans son intelligence des penses jusqu'alors inertes4 ,pendant la visite faite par le confesseur sa pnitente1 il s'tait pass de ces imperceptibles vnements qui tiennent beaucoup de place dans la vie1 et dont les rsultats furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux personnages introduits au sein de la famille4 ,madame ,clas avait eu pour principe d'accomplir en secret ses pratiques de dvotion4 ,son directeur1 presque inconnu chez elle1 se montrait pour la seconde fois dans sa maison2 mais l1 comme ailleurs1 on devait tre saisi par une sorte d'attendrissement et d'admiration l'aspect de l'oncle et du neveu4 ,l'abb de ,solis1 vieillard octognaire chevelure d'argent1 montrait un visage dcrpit1 o la vie semblait s'tre retire dans les yeux4 ,il marchait difficilement1 car1 de ses deux jambes menues1 l'une se terminait par un pied horriblement dform1 contenu dans une espce de sac de velours qui l'obligeait se servir d'une bquille quand il n'avait pas le bras de son neveu4 ,son dos vot1 son corps dessch offraient le spectacle d'une nature souffrante et frle1 domine par une volont de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conserve4 ,ce prtre espagnol1 remarquable par un vaste savoir1 par une pit vraie1 par des connaissances trs-tendues1 avait t successivement dominicain1 grand-pnitencier de ,tolde1 et vicaire-gnral de l'archevch de ,malines4 ,sans la rvolution franaise1 la protection des ,casa-,ral l'et port aux plus hautes dignits de l'glise2 mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duc1 son lve1 le dgota d'une vie active1 et il se consacra tout entier l'ducation de son neveu1 devenu de trs-bonne heure orphelin4 ,lors de la conqute de la ,belgique1 il s'tait fix prs de madame de ,clas4 ,ds sa jeunesse1 l'abb de ,solis avait profess pour sainte ,thrse un enthousiasme qui le conduisit autant que la pente de son esprit vers la partie mystique du christianisme4 ,en trouvant1 en ,flandre1 o mademoiselle ,bourignon1 ainsi que les crivains illumins et quitistes firent le plus de proslytes1 un troupeau de catholiques adonns ses croyances1 il y resta d'autant plus volontiers qu'il y fut considr comme un patriarche par cette ,communion particulire o l'on continue suivre les doctrines des ,mystiques1 malgr les censures qui frapprent ,fnelon et madame ,guyon4 ,ses murs taient rigides1 sa vie tait exemplaire1 et il passait pour avoir des extases4 ,malgr le dtachement qu'un religieux si svre devait pratiquer pour les choses de ce monde1 l'affection qu'il portait son neveu le rendait soigneux de ses intrts4 ,quand il s'agissait d'une uvre de charit1 le vieillard mettait contribution les fidles de son glise avant d'avoir recours sa propre fortune1 et son autorit patriarcale tait si bien reconnue1 ses intentions taient si pures1 sa perspicacit si rarement en dfaut que chacun faisait honneur ses demandes4 ,pour avoir une ide du contraste qui existait entre l'oncle et le neveu1 il faudrait comparer le vieillard l'un de ces saules creux qui vgtent au bord des eaux1 et le jeune homme l'glantier charg de roses dont la tige lgante et droite s'lance du sein de l'arbre moussu1 qu'il semble vouloir redresser4 ,svrement lev par son oncle1 qui le gardait prs de lui comme une matrone garde une vierge1 ,emmanuel tait plein de cette chatouilleuse sensibilit1 de cette candeur demi rveuse1 fleurs passagres de toutes les jeunesses1 mais vivaces dans les mes nourries de religieux principes4 ,le vieux prtre avait comprim l'expression des sentiments voluptueux chez son lve1 en le prparant aux souffrances de la vie par des travaux continus1 par une discipline presque claustrale4 ,cette ducation1 qui devait livrer ,emmanuel tout neuf au monde1 et le rendre heureux s'il rencontrait bien dans ses premires affections1 l'avait revtu d'une anglique puret qui communiquait sa personne le charme dont sont investies les jeunes filles4 ,ses yeux timides1 mais doubls d'une me forte et courageuse1 jetaient une lumire qui vibrait dans l'me comme le son du cristal pand ses ondulations dans l'oue4 ,sa figure expressive1 quoique rgulire1 se recommandait par une grande prcision dans les contours1 par l'heureuse disposition des lignes1 et par le calme profond que donne la paix du cur4 ,tout y tait harmonieux4 ,ses cheveux noirs1 ses yeux et ses sourcils bruns rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs4 ,sa voix tait celle qu'on attendait d'un si beau visage4 ,ses mouvements fminins s'accordaient avec la mlodie de sa voix1 avec les tendres clarts de son regard4 ,il semblait ignorer l'attrait qu'excitaient la rserve demi mlancolique de son attitude1 la retenue de ses paroles1 et les soins respectueux qu'il prodiguait son oncle4 ,a le voir tudiant la marche tortueuse du vieil abb pour se prter ses douloureuses dviations de manire ne pas les contrarier1 regardant au loin ce qui pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin1 il tait impossible de ne pas reconnatre chez ,emmanuel les sentiments gnreux qui font de l'homme une sublime crature4 ,il paraissait si grand1 en aimant son oncle sans le juger1 en lui obissant sans jamais discuter ses ordres1 que chacun voulait voir une prdestination dans le nom suave que lui avait donn sa marraine4 ,quand1 soit chez lui1 soit chez les autres1 le vieillard exerait son despotisme de dominicain1 ,emmanuel relevait parfois la tte si noblement1 comme pour protester de sa force s'il se trouvait aux prises avec un autre homme1 que les personnes de cur taient mues1 comme le sont les artistes l'aspect d'une grande uvre1 car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort dans l'me par les conceptions vivantes que par les ralisations de l'art4 ,emmanuel avait accompagn son oncle quand il tait venu chez sa pnitente1 pour examiner les tableaux de la maison ,clas4 ,en apprenant par ,martha que l'abb de ,solis tait dans la galerie1 ,marguerite1 qui dsirait voir cet homme clbre1 avait cherch quelque prtexte menteur pour rejoindre sa mre1 afin de satisfaire sa curiosit4 ,entre assez tourdiment1 en affectant la lgret sous laquelle les jeunes filles cachent si bien leurs dsirs1 elle avait rencontr prs du vieillard vtu de noir1 courb1 djet1 cadavreux1 la frache1 la dlicieuse figure d',emmanuel4 ,les regards galement jeunes1 galement nafs de ces deux tres avaient exprim le mme tonnement4 ,emmanuel et ,marguerite s'taient sans doute dj vus l'un et l'autre dans leurs rves4 ,tous deux baissrent leurs yeux et les relevrent ensuite par un mme mouvement1 en laissant chapper un mme aveu4 ,marguerite prit le bras de sa mre1 lui parla tout bas par maintien1 et s'abrita pour ainsi dire sous l'aile maternelle1 en tendant le cou par un mouvement de cygne1 pour revoir ,emmanuel qui1 de son ct1 restait attach au bras de son oncle4 ,quoique habilement distribu pour faire valoir chaque toile1 le jour faible de la galerie favorisa ces coups d'il furtifs qui sont la joie des gens timides4 ,sans doute chacun d'eux n'alla pas1 mme en pense1 jusqu'au si par lequel commencent les passions2 mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le cur1 et sur lesquels au jeune ge on se garde soi-mme le secret1 par friandise ou par pudeur4 ,la premire impression qui dtermine les dbordements d'une sensibilit long-temps contenue1 est suivie chez tous les jeunes gens de l'tonnement demi stupide que causent aux enfants les premires sonneries de la musique4 ,parmi les enfants1 les uns rient et pensent1 d'autres ne rient qu'aprs avoir pens2 mais ceux dont l'me est appele vivre de posie ou d'amour coutent long-temps et redemandent la mlodie par un regard o s'allume dj le plaisir1 o poind la curiosit de l'infini4 ,si nous aimons irrsistiblement les lieux o nous avons t1 dans notre enfance1 initis aux beauts de l'harmonie1 si nous nous souvenons avec dlices et du musicien et mme de l'instrument1 comment se dfendre d'aimer l'tre qui1 le premier1 nous rvle les musiques de la vie8 ,le premier cur o nous avons aspir l'amour n'est-il pas comme une patrie8 ,emmanuel et ,marguerite furent l'un pour l'autre cette ,voix musicale qui rveille un sens1 cette ,main qui relve des voiles nuageux et montre les rives baignes par les feux du midi4 ,quand madame ,clas arrta le vieillard devant un tableau de ,guide qui reprsentait un ange1 ,marguerite avana la tte pour voir quelle serait l'impression d',emmanuel1 et le jeune homme chercha ,marguerite pour comparer la muette pense de la toile la vivante pense de la crature4 ,cette involontaire et ravissante flatterie fut comprise et savoure4 ,le vieil abb louait gravement cette belle composition1 et madame ,clas lui rpondait2 mais les deux enfants taient silencieux4 ,telle fut leur rencontre4 ,le jour mystrieux de la galerie1 la paix de la maison1 la prsence des parents1 tout contribuait graver plus avant dans le cur les traits dlicats de ce vaporeux mirage4 ,les mille penses confuses qui venaient de pleuvoir chez ,marguerite se calmrent1 firent dans son me comme une tendue limpide et se teignirent d'un rayon lumineux1 quand ,emmanuel balbutia quelques phrases en prenant cong de madame ,clas4 ,cette voix1 dont le timbre frais et velout rpandait au cur des enchantements inous1 complta la rvlation soudaine qu',emmanuel avait cause et qu'il devait fconder son profit2 car l'homme dont se sert le destin pour veiller l'amour au cur d'une jeune fille1 ignore souvent son uvre et la laisse alors inacheve4 ,marguerite s'inclina tout interdite1 et mit ses adieux dans un regard o semblait se peindre le regret de perdre cette pure et charmante vision4 ,comme l'enfant1 elle voulait encore sa mlodie4 ,cet adieu fut fait au bas du vieil escalier1 devant la porte du parloir2 et1 quand elle y entra1 elle regarda l'oncle et le neveu jusqu' ce que la porte de la rue se ft ferme4 ,madame ,clas avait t trop occupe des sujets graves1 agits dans sa confrence avec son directeur1 pour avoir pu examiner la physionomie de sa fille4 ,au moment o monsieur de ,solis et son neveu apparaissaient pour la seconde fois1 elle tait encore trop violemment trouble pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de ,marguerite en rvlant les fermentations du premier plaisir reu dans un cur vierge4 ,quand le vieil abb fut annonc1 ,marguerite avait repris son ouvrage1 et parut y prter une si grande attention qu'elle salua l'oncle et le neveu sans les regarder4 ,monsieur ,clas rendit machinalement le salut que lui fit l'abb de ,solis1 et sortit du parloir comme un homme emport par ses occupations4 ,le pieux dominicain s'assit prs de sa pnitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les mes1 il lui avait suffi de voir monsieur ,clas et sa femme pour deviner une catastrophe4 --,mes enfants1 dit la mre1 allez dans le jardin4 ,marguerite1 montrez ,emmanuel les tulipes de votre pre4 ,marguerite1 demi honteuse1 prit le bras de ,flicie1 regarda le jeune homme qui rougit et qui sortit du parloir en saisissant ,jean par contenance4 ,quand ils furent tous les quatre dans le jardin1 ,flicie et ,jean allrent de leur ct1 quittrent ,marguerite1 qui1 reste presque seule avec le jeune de ,solis1 le mena devant le buisson de tulipes invariablement arrang de la mme faon1 chaque anne1 par ,lemulquinier4 --,aimez-vous les tulipes8 demanda ,marguerite aprs tre demeure pendant un moment dans le plus profond silence sans qu',emmanuel part vouloir le rompre4 --,mademoiselle1 c'est de belles fleurs1 mais pour les aimer1 il faut sans doute en avoir le got1 savoir en apprcier les beauts4 ,ces fleurs m'blouissent4 ,l'habitude du travail1 dans la sombre petite chambre o je demeure1 prs de mon oncle1 me fait sans doute prfrer ce qui est doux la vue4 ,en disant ces derniers mots1 il contempla ,marguerite1 mais sans que ce regard plein de confus dsirs contnt aucune allusion la blancheur mate1 au calme1 aux couleurs tendres qui faisaient de ce visage une fleur4 --,vous travaillez donc beaucoup8 reprit ,marguerite en conduisant ,emmanuel sur un banc de bois dossier peint en vert4 ,d'ici1 dit-elle en continuant1 vous ne verrez pas les tulipes de si prs1 elle vous fatigueront moins les yeux4 ,vous avez raison1 ces couleurs papillotent et font mal4 --,a quoi je travaille8 rpondit le jeune homme aprs un moment de silence pendant lequel il avait galis sous son pied le sable de l'alle4 ,je travaille toutes sortes de choses4 ,mon oncle voulait me faire prtre444 --,oh6 fit navement ,marguerite4 --,j'ai rsist1 je ne me sentais pas de vocation4 ,mais il m'a fallu beaucoup de courage pour contrarier les dsirs de mon oncle4 ,il est si bon1 il m'aime tant6 il m'a dernirement achet un homme pour me sauver de la conscription1 moi1 pauvre orphelin4 --,a quoi vous destinez-vous donc8 demanda ,marguerite qui parut vouloir reprendre sa phrase en laissant chapper un geste et qui ajouta3--,pardon1 monsieur1 vous devez me trouver bien curieuse4 --,oh6 mademoiselle1 dit ,emmanuel en la regardant avec autant d'admiration que de tendresse1 personne1 except mon oncle1 ne m'a encore fait cette question4 ,j'tudie pour tre professeur4 ,que voulez vous8 je ne suis pas riche4 ,si je puis devenir principal d'un collge en ,flandre1 j'aurai de quoi vivre modestement1 et j'pouserai quelque femme simple que j'aimerai bien4 ,telle est la vie que j'ai en perspective4 ,peut-tre est-ce pour cela que je prfre une paquerette sur laquelle tout le monde passe1 dans la plaine d',orchies1 ces belles tulipes pleines d'or1 de pourpre1 de saphirs1 d'meraudes qui reprsentent une vie fastueuse1 de mme que la paquerette reprsente une vie douce et patriarcale1 la vie d'un pauvre professeur que je serai4 --,j'avais toujours appel1 jusqu' prsent1 les paquerettes des marguerites1 dit-elle4 ,emmanuel de ,solis rougit excessivement1 et chercha une rponse en tourmentant le sable avec ses pieds4 ,embarrass de choisir entre toutes les ides qui lui venaient et qu'il trouvait sottes1 puis dcontenanc par le retard qu'il mettait rpondre1 il dit3--,je n'osais prononcer votre nom444 ,et n'acheva pas4 --,professeur6 reprit-elle4 --,oh6 mademoiselle1 je serai professeur pour avoir un tat1 mais j'entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement utile4 ,j'ai beaucoup de got pour les travaux historiques4 --,ah6 ,ce ah6 plein de penses secrtes1 rendit le jeune homme encore plus honteux1 et il se mit rire niaisement en disant3--,vous me faites parler de moi1 mademoiselle1 quand je devrais ne vous parler que de vous4 --,ma mre et votre oncle ont termin1 je crois1 leur conversation1 dit-elle en regardant travers les fentres dans le parloir4 --,j'ai trouv madame votre mre bien change4 --,elle souffre1 sans vouloir nous dire le sujet de ses souffrances1 et nous ne pouvons que ptir de ses douleurs4 ,madame ,clas venait de terminer en effet une consultation dlicate1 dans laquelle il s'agissait d'un cas de conscience1 que l'abb de ,solis pouvait seul dcider4 ,prvoyant une ruine complte1 elle voulait retenir1 l'insu de ,balthazar1 qui se souciait peu de ses affaires1 une somme considrable sur le prix des tableaux que monsieur de ,solis se chargeait de vendre en ,hollande1 afin de la cacher et de la rserver pour le moment o la misre pserait sur sa famille4 ,aprs une mre dlibration et aprs avoir apprci les circonstances dans lesquelles se trouvait sa pnitente1 le vieux dominicain avait approuv cet acte de prudence4 ,il s'en alla pour s'occuper de cette vente qui devait se faire secrtement1 afin de ne point trop nuire la considration de monsieur ,clas4 ,le vieillard envoya son neveu1 muni d'une lettre de recommandation1 ,amsterdam1 o le jeune homme enchant de rendre service la maison ,clas russit vendre les tableaux de la galerie aux clbres banquiers ,happe et ,duncker1 pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de ,hollande1 et une somme de quinze mille autres qui serait secrtement donne madame ,clas4 ,les tableaux taient si bien connus1 qu'il suffisait pour accomplir le march de la rponse de ,balthazar la lettre que la maison ,happe et ,duncker lui crivit4 ,emmanuel de ,solis fut charg par ,clas de recevoir le prix des tableaux qu'il lui expdia secrtement afin de drober la ville de ,douai la connaissance de cette vente4 ,vers la fin de septembre1 ,balthazar remboursa les sommes qui lui avaient t prtes1 dgagea ses biens et reprit ses travaux2 mais la maison ,clas s'tait dpouille de son plus bel ornement4 ,aveugl par sa passion1 il ne tmoigna pas un regret1 il se croyait si certain de pouvoir promptement rparer cette perte qu'il avait fait faire cette vente rmr4 ,cent toiles peintes n'taient rien aux yeux de ,josphine auprs du bonheur domestique et de la satisfaction de son mari2 elle fit d'ailleurs remplir la galerie avec les tableaux qui meublaient les appartements de rception1 et pour dissimuler le vide qu'ils laissaient dans la maison de devant1 elle en changea les ameublements4 ,ses dettes payes1 ,balthazar eut environ deux cent mille francs sa disposition pour recommencer ses expriences4 ,monsieur l'abb de ,solis et son neveu furent les dpositaires des quinze mille ducats rservs par madame ,clas4 ,pour grossir cette somme1 l'abb vendit les ducats auxquels les vnements de la guerre continentale avaient donn de la valeur4 ,cent soixante-six mille francs en cus furent enterrs dans la cave de la maison habite par l'abb de ,solis4 ,madame ,clas eut le triste bonheur de voir son mari constamment occup pendant prs de huit mois4 ,nanmoins trop rudement atteinte par le coup qu'il lui avait port1 elle tomba dans une maladie de langueur qui devait ncessairement empirer4 ,la ,science dvora si compltement ,balthazar1 que ni les revers prouvs par la ,france1 ni la premire chute de ,napolon1 ni le retour des ,bourbons ne le tirrent de ses occupations2 il n'tait ni mari1 ni pre1 ni citoyen1 il fut chimiste4 ,vers la fin de l'anne #ahad1 madame ,clas tait arrive un degr de consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit4 ,ne voulant pas vgter dans sa chambre1 o elle avait vcu heureuse1 o les souvenirs de son bonheur vanoui lui auraient inspir d'involontaires comparaisons avec le prsent qui l'eussent accable1 elle demeurait dans le parloir4 ,les mdecins avaient favoris le vu de son cur en trouvant cette pice plus are1 plus gaie1 et plus convenable sa situation que sa chambre4 ,le lit o cette malheureuse femme achevait de vivre1 fut dress entre la chemine et la fentre qui donnait sur le jardin4 ,elle passa l ses derniers jours saintement occupe perfectionner l'me de ses deux filles sur lesquelles elle se plut laisser rayonner le feu de la sienne4 ,affaibli dans ses manifestations1 l'amour conjugal permit l'amour maternel de se dployer4 ,la mre se montra d'autant plus charmante qu'elle avait tard d'tre ainsi4 ,comme toutes les personnes gnreuses1 elle prouvait de sublimes dlicatesses de sentiment qu'elle prenait pour des remords4 ,en croyant avoir ravi quelques tendresses dues ses enfants1 elle cherchait racheter ses torts imaginaires1 et avait pour eux des attentions1 des soins qui la leur rendaient dlicieuse2 elle voulait en quelque sorte les faire vivre mme son cur1 les couvrir de ses ailes dfaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait ngligs4 ,les souffrances donnaient ses caresses1 ses paroles1 une onctueuse tideur qui s'exhalait de son me4 ,ses yeux caressaient ses enfants avant que sa voix ne les mt par des intonations pleines de bons vouloirs1 et sa main semblait toujours verser sur eux des bndictions4 ,si aprs avoir repris ses habitudes de luxe1 la maison ,clas ne reut bientt plus personne1 si son isolement redevint plus complet1 si ,balthazar ne donna plus de fte l'anniversaire de son mariage1 la ville de ,douai n'en fut pas surprise4 ,d'abord la maladie de madame ,clas parut une raison suffisante de ce changement1 puis le paiement des dettes arrta le cours des mdisances1 enfin les vicissitudes politiques auxquelles la ,flandre fut soumise1 la guerre des ,cent ,jours1 l'occupation trangre firent compltement oublier le chimiste4 ,pendant ces deux annes1 la ville fut si souvent sur le point d'tre prise1 si conscutivement occupe soit par les ,franais1 soit par les ennemis2 il y vint tant d'trangers1 il s'y rfugia tant de campagnards1 il y eut tant d'intrts soulevs1 tant d'existences mises en question1 tant de mouvements et de malheurs1 que chacun ne pouvait penser qu' soi4 ,l'abb de ,solis et son neveu1 les deux frres ,pierquin taient les seules personnes qui vinssent visiter madame ,clas1 l'hiver de #ahad #ahae fut pour elle la plus douloureuse des agonies4 ,son mari venait rarement la voir1 il restait bien aprs le dner pendant quelques heures prs d'elle1 mais comme elle n'avait plus la force de soutenir une longue conversation1 il disait une ou deux phrases ternellement semblables1 s'asseyait1 se taisait et laissait rgner au parloir un pouvantable silence4 ,cette monotonie tait diversifie les jours o l'abb de ,solis et son neveu passaient la soire la maison ,clas4 ,pendant que le vieil abb jouait au trictrac avec ,balthazar1 ,marguerite causait avec ,emmanuel1 prs du lit de sa mre qui souriait leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien tait la fois douloureuse et bonne sur son me meurtrie1 la brise frache de ces virginales amours dbordant par vagues et paroles paroles4 ,l'inflexion de voix qui charmait ces deux enfants lui brisait le cur1 un coup d'il d'intelligence surpris entre eux la jetait1 elle quasi morte1 en des souvenirs de ses heures jeunes et heureuses qui rendaient au prsent toute son amertume4 ,emmanuel et ,marguerite avaient une dlicatesse qui leur faisait rprimer les dlicieux enfantillages de l'amour pour n'en pas offenser une femme endolorie dont les blessures taient instinctivement devines par eux4 ,personne encore n'a remarqu que les sentiments ont une vie qui leur est propre1 une nature qui procde des circonstances au milieu desquelles ils sont ns2 ils gardent et la physionomie des lieux o ils ont grandi et l'empreinte des ides qui ont influ sur leurs dveloppements4 ,il est des passions ardemment conues qui restent ardentes comme celle de madame ,clas pour son mari2 puis il est des sentiments auxquels tout a souri1 qui conservent une allgresse matinale1 leurs moissons de joie ne vont jamais sans des rires et des ftes2 mais il se rencontre aussi des amours fatalement encadrs de mlancolie ou cercls par le malheur1 dont les plaisirs sont pnibles1 coteux1 chargs de craintes1 empoisonns par des remords ou pleins de dsesprance4 ,l'amour enseveli dans le cur d',emmanuel et de ,marguerite sans que ni l'un ni l'autre ne comprissent encore qu'il s'en allait de l'amour1 ce sentiment clos sous la vote sombre de la galerie ,clas1 devant un vieil abb svre1 dans un moment de silence et de calme2 cet amour grave et discret1 mais fertile en nuances douces1 en volupts secrtes1 savoures comme des grappes voles au coin d'une vigne1 subissait la couleur brune1 les teintes grises qui le dcorrent ses premires heures4 ,en n'osant se livrer aucune dmonstration vive devant ce lit de douleur1 ces deux enfants agrandissaient leurs jouissances leur insu par une concentration qui les imprimait au fond de leur cur4 ,c'tait des soins donns la malade1 et auxquels aimait participer ,emmanuel1 heureux de pouvoir s'unir ,marguerite en se faisant par avance le fils de cette mre4 ,un remercment mlancolique remplaait sur les lvres de la jeune fille le mielleux langage des amants4 ,les soupirs de leurs curs1 remplis de joie par quelque regard chang1 se distinguaient peu des soupirs arrachs par le spectacle de la douleur maternelle4 ,leurs bons petits moments d'aveux indirects1 de promesses inacheves1 d'panouissements comprims pouvaient se comparer ces allgories peintes par ,raphal sur des fonds noirs4 ,ils avaient l'un et l'autre une certitude qu'ils ne s'avouaient pas2 ils savaient le soleil au-dessus d'eux1 mais ils ignoraient quel vent chasserait les gros nuages noirs amoncels sur leurs ttes2 ils doutaient de l'avenir1 et craignant d'tre toujours escorts par des souffrances1 ils restaient timidement dans les ombres de ce crpuscule1 sans oser se dire3 ,achverons-nous ensemble la journe8 ,nanmoins la tendresse que madame ,clas tmoignait ses enfants cachait noblement tout ce qu'elle se taisait elle-mme4 ,ses enfants ne lui causaient ni tressaillement ni terreur1 ils taient sa consolation1 mais ils n'taient pas sa vie2 elle vivait par eux1 elle mourait pour ,balthazar4 ,quelque pnible que ft pour elle la prsence de son mari pensif durant des heures entires1 et qui lui jetait de temps en temps un regard monotone1 elle n'oubliait ses douleurs que pendant ces cruels instants4 ,l'indiffrence de ,balthazar pour cette femme mourante et sembl criminelle quelque tranger qui en aurait t le tmoin2 mais madame ,clas et ses filles s'y taient accoutumes1 elles connaissaient le cur de cet homme1 et l'absolvaient4 ,si1 pendant la journe1 madame ,clas subissait quelque crise dangereuse1 si elle se trouvait plus mal1 si elle paraissait prs d'expirer1 ,clas tait le seul dans la maison et dans la ville qui l'ignort2 ,lemulquinier1 son valet de chambre1 le savait3 mais ni ses filles auxquelles leur mre imposait silence1 ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une crature jadis si ardemment aime4 ,quand son pas retentissait dans la galerie au moment o il venait dner1 madame ,clas tait heureuse1 elle allait le voir1 elle rassemblait ses forces pour goter cette joie4 ,a l'instant o il entrait1 cette femme ple et demi-morte se colorait vivement1 reprenait un semblant de sant1 le savant arrivait auprs du lit1 lui prenait la main1 et la voyait sous une fausse apparence2 pour lui seul1 elle tait bien4 ,quand il lui demandait3 ,ma chre femme1 comment vous trouvez-vous aujourd'hui8 elle lui rpondait3 ,mieux1 mon ami6 et faisait croire cet homme distrait que le lendemain elle serait leve1 rtablie4 ,la proccupation de ,balthazar tait si grande qu'il acceptait la maladie dont mourait sa femme1 comme une simple indisposition4 ,moribonde pour tout le monde1 elle tait vivante pour lui4 ,une sparation complte entre ces poux fut le rsultat de cette anne4 ,clas couchait loin de sa femme1 se levait ds le matin1 et s'enfermait dans son laboratoire ou dans son cabinet2 en ne la voyant plus qu'en prsence de ses filles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter1 il se dshabitua d'elle4 ,ces deux tres1 jadis accoutums penser ensemble1 n'eurent plus1 que de loin en loin1 ces moments de communication1 d'abandon1 d'panchement qui constituent la vie du cur1 et il vint un moment o ces rares volupts cessrent4 ,les souffrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme1 et l'aidrent supporter un vide1 une sparation qui l'et tue1 si elle avait t vivante4 ,elle prouva de si vives douleurs que1 parfois1 elle fut heureuse de ne pas en rendre tmoin celui qu'elle aimait toujours4 ,elle contemplait ,balthazar pendant une partie de la soire1 et le sachant heureux comme il voulait l'tre1 elle pousait ce bonheur qu'elle lui avait procur4 ,cette frle jouissance lui suffisait1 elle ne se demandait plus si elle tait aime1 elle s'efforait de le croire1 et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer1 craignant de la rompre et de noyer son cur dans un affreux nant4 ,comme nul vnement ne troublait ce calme1 et que la maladie qui dvorait lentement madame ,clas contribuait cette paix intrieure1 en maintenant l'affection conjugale un tat passif1 il fut facile d'atteindre dans ce morne tat les premiers jours de l'anne #ahaf4 ,vers la fin du mois de fvrier1 ,pierquin le notaire porta le coup qui devait prcipiter dans la tombe une femme anglique dont l'me1 disait l'abb de ,solis1 tait presque sans pch4 --,madame1 lui dit-il l'oreille en saisissant un moment o ses filles ne pouvaient pas entendre leur conversation1 monsieur ,clas m'a charg d'emprunter trois cent mille francs sur ses proprits1 prenez des prcautions pour la fortune de vos enfants4 ,madame ,clas joignit les mains1 leva les yeux au plafond1 et remercia le notaire par une inclination de tte bienveillante et par un sourire triste dont il fut mu4 ,cette phrase fut un coup de poignard qui tua ,ppita4 ,dans cette journe elle s'tait livre des rflexions tristes qui lui avaient gonfl le cur1 et se trouvait dans une de ces situations o le voyageur1 n'ayant plus son quilibre1 roule pouss par un lger caillou jusqu'au fond du prcipice qu'il a longtemps et courageusement ctoy4 ,quand le notaire fut parti1 madame ,clas se fit donner par ,marguerite tout ce qui lui tait ncessaire pour crire1 rassembla ses forces et s'occupa pendant quelques instants d'un crit testamentaire4 ,elle s'arrta plusieurs fois pour contempler sa fille4 ,l'heure des aveux tait venu4 ,en conduisant la maison depuis la maladie de sa mre1 ,marguerite avait si bien ralis les esprances de la mourante que madame ,clas jeta sur l'avenir de sa famille un coup d'il sans dsespoir1 en se voyant revivre dans cet ange aimant et fort4 ,sans doute ces deux femmes pressentaient de mutuelles et tristes confidences se faire1 la fille regardait sa mre aussitt que sa mre la regardait1 et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux4 ,plusieurs fois1 ,marguerite1 au moment o madame ,clas se reposait1 disait3--,ma mre8 comme pour parler2 puis1 elle s'arrtait1 comme suffoque1 sans que sa mre trop occupe par ses dernires penses lui demandt compte de cette interrogation4 ,enfin1 madame ,clas voulut cacheter sa lettre2 ,marguerite1 qui lui tenait une bougie1 se retira par discrtion pour ne pas voir la suscription4 --,tu peux lire1 mon enfant6 lui dit sa mre d'un ton dchirant4 ,marguerite vit sa mre traant ces mots3 ,a ma fille ,marguerite4 --,nous causerons quand je me serai repose1 ajouta-t-elle en mettant la lettre sous son chevet4 ,puis elle tomba sur son oreiller comme puise par l'effort qu'elle venait de faire et dormit durant quelques heures4 ,quand elle s'veilla1 ses deux filles1 ses deux fils taient genoux devant son lit1 et priaient avec ferveur4 ,ce jour tait un jeudi4 ,gabriel et ,jean venaient d'arriver du collge1 amens par ,emmanuel de ,solis1 nomm depuis six mois professeur d'histoire et de philosophie4 --,chers enfants1 il faut nous dire adieu1 s'cria-t-elle4 ,vous ne m'abandonnez pas1 vous6 et celui que444 ,elle n'acheva pas4 --,monsieur ,emmanuel1 dit ,marguerite en voyant plir sa mre1 allez dire mon pre que maman se trouve plus mal4 ,le jeune ,solis monta jusqu'au laboratoire1 et aprs avoir obtenu de ,lemulquinier que ,balthazar vnt lui parler1 celui-ci rpondit la demande pressante du jeune homme3--,j'y vais4 --,mon ami1 dit madame ,clas ,emmanuel quand il fut de retour1 emmenez mes deux fils et allez chercher votre oncle4 ,il est ncessaire1 je crois1 de me donner les derniers sacrements1 je voudrais les recevoir de sa main4 ,quand elle se trouva seule avec ses deux filles1 elle fit un signe ,marguerite qui1 comprenant sa mre1 renvoya ,flicie4 --,j'avais vous parler aussi1 ma chre maman1 dit ,marguerite qui ne croyant pas sa mre aussi mal qu'elle l'tait1 agrandit la blessure faite par ,pierquin4 ,depuis dix jours1 je n'ai plus d'argent pour les dpenses de la maison1 et je dois aux domestiques six mois de gages4 ,j'ai voulu dj deux fois demander de l'argent mon pre1 et je ne l'ai pas os4 ,vous ne savez pas6 les tableaux de la galerie et la cave ont t vendus4 --,il ne m'a pas dit un mot de tout cela1 s'cria madame ,clas4 ,o mon ,dieu6 vous me rappelez temps vers vous4 ,mes pauvres enfants1 que deviendrez-vous8 ,elle fit une prire ardente qui lui teignit les yeux des feux du repentir4--,marguerite1 reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet1 voici un crit que vous n'ouvrirez et ne lirez qu'au moment o1 aprs ma mort1 vous serez dans la plus grande dtresse1 c'est--dire si vous manquiez de pain ici4 ,ma chre ,marguerite1 aime bien ton pre1 mais aie soin de ta sur et de tes frres4 ,dans quelques jours1 dans quelques heures peut-tre6 tu vas tre la tte de la maison4 ,sois conome4 ,si tu te trouvais oppose aux volonts de ton pre1 et le cas pourrait arriver1 puisqu'il a dpens de grandes sommes chercher un secret dont la dcouverte doit tre l'objet d'une gloire et d'une fortune immense1 il aura sans doute besoin d'argent1 peut-tre t'en demandera-t-il1 dploie alors toute la tendresse d'une fille1 et sache concilier les intrts dont tu seras la seule protectrice avec ce que tu dois un pre1 un grand homme qui sacrifie son bonheur1 sa vie1 l'illustration de sa famille2 il ne pourrait avoir tort que dans la forme1 ses intentions seront toujours nobles1 il est si excellent1 son cur est plein d'amour2 vous le reverrez bon et affectueux1 vous6 ,j'ai d te dire ces paroles sur le bord de la tombe1 ,marguerite4 ,si tu veux adoucir les douleurs de ma mort1 tu me promettras1 mon enfant1 de me remplacer prs de ton pre1 de ne lui point causer de chagrin2 ne lui reproche rien1 ne le juge pas6 ,enfin1 sois une mdiatrice douce et complaisante jusqu' ce que1 son uvre termine1 il redevienne le chef de sa famille4 --,je vous comprends1 ma mre chrie1 dit ,marguerite en baisant les yeux enflamms de la mourante1 et je ferai comme il vous plat4 --,ne te marie1 mon ange1 reprit madame ,clas1 qu'au moment o ,gabriel pourra te succder dans le gouvernement des affaires et de la maison4 ,ton mari1 si tu te mariais1 ne partagerait peut-tre pas tes sentiments1 jetterait le trouble dans la famille et tourmenterait ton pre4 ,marguerite regarda sa mre et lui dit3--,n'avez-vous aucune autre recommandation me faire sur mon mariage8 --,hsiterais-tu1 ma chre enfant8 dit la mourante d'effroi4 --,non1 rpondit-elle1 je vous promets de vous obir4 --,pauvre fille1 je n'ai pas su me sacrifier pour vous1 ajouta la mre en versant des larmes chaudes1 et je te demande de te sacrifier pour tous4 ,le bonheur rend goste4 ,oui1 ,marguerite1 j'ai t faible parce que j'tais heureuse4 ,sois forte1 conserve de la raison pour ceux qui n'en auront pas ici4 ,fais en sorte que tes frres1 que ta sur ne m'accusent jamais4 ,aime bien ton pre1 mais ne le contrarie pas444 trop4 ,elle pencha la tte sur son oreiller et n'ajouta pas un mot1 ses forces l'avaient trahie4 ,le combat intrieur entre la ,femme et la ,mre avait t trop violent4 ,quelques instants aprs1 le clerg vint1 prcd de l'abb de ,solis1 et le parloir fut rempli par les gens de la maison4 ,quand la crmonie commena1 madame ,clas1 que son confesseur avait rveille1 regarda toutes les personnes qui taient autour d'elle1 et n'y vit pas ,balthazar4 --,et monsieur8 dit-elle4 ,ce mot1 o se rsumaient et sa vie et sa mort1 fut prononc d'un ton si lamentable1 qu'il causa un frmissement horrible dans l'assemble4 ,malgr son grand ge1 ,martha s'lana comme une flche1 monta les escaliers et frappa durement la porte du laboratoire4 --,monsieur1 madame se meurt1 et l'on vous attend pour l'administrer1 cria-t-elle avec la violence de l'indignation4 --,je descends1 rpondit ,balthazar4 ,lemulquinier vint un moment aprs1 en disant que son matre le suivait4 ,madame ,clas ne cessa de regarder la porte du parloir1 mais son mari ne se montra qu'au moment o la crmonie tait termine4 ,l'abb de ,solis et les enfants entouraient le chevet de la mourante4 ,en voyant entrer son mari1 ,josphine rougit1 et quelques larmes roulrent sur ses joues4 --,tu allais sans doute dcomposer l'azote1 lui dit-elle avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assistants4 --,c'est fait1 s'cria-t-il d'un air joyeux4 ,l'azote contient de l'oxygne et une substance de la nature des impondrables qui vraisemblablement est le principe de la444 ,il s'leva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa prsence d'esprit4 --,que m'a-t-on dit8 reprit-il4 ,tu es donc plus mal8 ,qu'est-il arriv8 --,il arrive1 monsieur1 lui dit l'oreille l'abb de ,solis indign1 que votre femme se meurt et que vous l'avez tue4 ,sans attendre de rponse1 l'abb de ,solis prit le bras d',emmanuel et sortit suivi des enfants qui le conduisirent jusque dans la cour4 ,balthazar demeura comme foudroy et regarda sa femme en laissant tomber quelques larmes4 --,tu meurs et je t'ai tue1 s'cria-t-il4 ,que dit-il donc8 --,mon ami1 reprit-elle1 je ne vivais que par ton amour1 et tu m'as ton insu retir ma vie4 --,laissez-nous1 dit ,clas ses enfants au moment o ils entrrent4 ,ai-je donc un seul instant cess de t'aimer8 reprit-il en s'asseyant au chevet de sa femme et lui prenant les mains qu'il baisa4 --,mon ami1 je ne te reprocherai rien4 ,tu m'as rendue heureuse1 trop heureuse2 je n'ai pu soutenir la comparaison des premiers jours de notre mariage qui taient pleins1 et de ces derniers jours pendant lesquels tu n'as plus t toi-mme et qui ont t vides4 ,la vie du cur1 comme la vie physique1 a ses actions4 ,depuis six ans1 tu as t mort l'amour1 la famille1 tout ce qui faisait notre bonheur4 ,je ne te parlerai pas des flicits qui sont l'apanage de la jeunesse1 elles doivent cesser dans l'arrire-saison de la vie2 mais elles laissent des fruits dont se nourrissent les mes1 une confiance sans bornes1 de douces habitudes2 eh6 bien1 tu m'as ravi ces trsors de notre ge4 ,je m'en vais temps3 nous ne vivions ensemble d'aucune manire1 tu me cachais tes penses et tes actions4 ,comment es-tu donc arriv me craindre8 ,t'ai-je jamais adress une parole1 un regard1 un geste empreints de blme8 ,eh6 bien1 tu as vendu tes derniers tableaux1 tu as vendu jusqu'aux vins de ta cave1 et tu empruntes de nouveau sur tes biens sans m'en avoir dit un mot4 ,ah6 je sortirai donc de la vie1 dgote de la vie4 ,si tu commets des fautes1 si tu t'aveugles en poursuivant l'impossible1 ne t'ai-je donc pas montr qu'il y avait en moi assez d'amour pour trouver de la douceur partager tes fautes1 toujours marcher prs de toi1 m'eusses-tu mene dans les chemins du crime4 ,tu m'as trop bien aime2 l est ma gloire et l ma douleur4 ,ma maladie a dur longtemps1 ,balthazar2 elle a commenc le jour qu' cette place o je vais expirer tu m'as prouv que tu appartenais plus la ,science qu' la ,famille4 ,voici ta femme morte et ta propre fortune consume4 ,ta fortune et ta femme t'appartenaient1 tu pouvais en disposer2 mais le jour o je ne serai plus1 ma fortune sera celle de tes enfants1 et tu ne pourras en rien prendre4 ,que vas-tu donc devenir8 ,maintenant1 je te dois la vrit1 les mourants voient loin6 o sera dsormais le contre-poids qui balancera la passion maudite de laquelle tu as fait ta vie8 ,si tu m'y as sacrifie1 tes enfants seront bien lgers devant toi1 car je te dois cette justice d'avouer que tu me prfrais tout4 ,deux millions et six annes de travaux ont t jets dans ce gouffre1 et tu n'as rien trouv444 ,a ces mots1 ,clas mit sa tte blanchie dans ses mains et se cacha le visage4 --,tu ne trouveras rien que la honte pour toi1 la misre pour tes enfants1 reprit la mourante4 ,dj l'on te nomme par drision ,clas-l'alchimiste1 plus tard ce sera ,clas-le-fou6 ,moi1 je crois en toi4 ,je te sais grand1 savant1 plein de gnie2 mais pour le vulgaire1 le gnie ressemble de la folie4 ,la gloire est le soleil des morts2 de ton vivant tu seras malheureux comme tout ce qui fut grand1 et tu ruineras tes enfants4 ,je m'en vais sans avoir joui de ta renomme1 qui m'et console d'avoir perdu le bonheur4 ,eh6 bien1 mon cher ,balthazar1 pour me rendre cette mort moins amre1 il faudrait que je fusse certaine que nos enfants auront un morceau de pain2 mais rien1 pas mme toi1 ne pourrait calmer mes inquitudes444 --,je jure1 dit ,clas1 de444 --,ne jure pas1 mon ami1 pour ne point manquer tes serments1 dit-elle en l'interrompant4 ,tu nous devais ta protection1 elle nous a failli depuis prs de sept annes4 ,la science est ta vie4 ,un grand homme ne peut avoir ni femme1 ni enfants4 ,allez seuls dans vos voies de misre6 vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires1 vous appartenez au monde1 vous ne sauriez appartenir ni une femme1 ni une famille4 ,vous desschez la terre l'entour de vous comme font de grands arbres6 moi1 pauvre plante1 je n'ai pu m'lever assez haut1 j'expire moiti de ta vie4 ,j'attendais ce dernier jour pour te dire ces horribles penses1 que je n'ai dcouvertes qu'aux clairs de la douleur et du dsespoir4 pargne mes enfants6 ,que ce mot retentisse dans ton cur6 ,je te le dirai jusqu' mon dernier soupir4 ,la femme est morte1 vois-tu8 tu l'as dpouille lentement et graduellement de ses sentiments1 de ses plaisirs4 ,hlas6 sans ce cruel soin que tu as pris involontairement1 aurais-je vcu si long-temps8 ,mais ces pauvres enfants ne m'abandonnaient pas1 eux6 ils ont grandi prs de mes douleurs1 la mre a survcu4 pargne1 pargne nos enfants4 --,lemulquinier1 cria ,balthazar d'une voix tonnante4 ,le vieux valet se montra soudain4--,allez tout dtruire l-haut1 machines1 appareils2 faites avec prcaution1 mais brisez tout4 ,je renonce la science6 dit-il sa femme4 --,il est trop tard1 ajouta-t-elle en regardant ,lemulquinier4 ,marguerite1 s'cria-t-elle en se sentant mourir4 ,marguerite se montra sur le seuil de la porte1 et jeta un cri perant en voyant les yeux de sa mre qui plissaient4--,marguerite6 rpta la mourante4 ,cette dernire exclamation contenait un si violent appel sa fille1 elle l'investissait de tant d'autorit1 que ce cri fut tout un testament4 ,la famille pouvante accourut1 et vit expirer madame ,clas qui avait puis les dernires forces de sa vie dans sa conversation avec son mari4 ,balthazar et ,marguerite immobiles1 elle au chevet1 lui au pied du lit1 ne pouvaient croire la mort de cette femme dont toutes les vertus et l'inpuisable tendresse n'taient connues que d'eux4 ,le pre et la fille changrent un regard pesant de penses3 la fille jugeait son pre1 le pre tremblait dj de trouver dans sa fille l'instrument d'une vengeance4 ,quoique les souvenirs d'amour par lesquels sa femme avait rempli sa vie revinssent en foule assiger sa mmoire et donnassent aux dernires paroles de la morte une sainte autorit qui devait toujours lui en faire couter la voix1 ,balthazar doutait de son cur trop faible contre son gnie2 puis1 il entendait un terrible grondement de passion qui lui niait la force de son repentir1 et lui faisait peur de lui-mme4 ,quand cette femme eut disparu1 chacun comprit que la maison ,clas avait une me et que cette me n'tait plus4 ,aussi la douleur fut-elle si vive dans la famille1 que le parloir o la noble ,josphine semblait revivre resta ferm1 personne n'avait le courage d'y entrer4 ,la ,socit ne pratique aucune des vertus qu'elle demande aux hommes1 elle commet des crimes toute heure1 mais elle les commet en paroles2 elle prpare les mauvaises actions par la plaisanterie1 comme elle dgrade le beau par le ridicule2 elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pres1 elle anathmatise ceux qui ne les pleurent pas assez2 puis elle s'amuse1 ,elle6 soupeser les cadavres avant qu'ils ne soient refroidis4 ,le soir du jour o madame ,clas expira1 les amis de cette femme jetrent quelques fleurs sur sa tombe entre deux parties de whist1 rendirent hommage ses belles qualits en cherchant du cur ou du pique4 ,puis1 aprs quelques phrases lacrymales qui sont l',a1 b1 bi1 bo1 bu de la douleur collective1 et qui se prononcent avec les mmes intonations1 sans plus ni moins de sentiment1 dans toutes les villes de ,france et toute heure1 chacun chiffra le produit de cette succession4 ,pierquin1 le premier1 fit observer ceux qui causaient de cet vnement que la mort de cette excellente femme tait un bien pour elle1 son mari la rendait trop malheureuse2 mais que c'tait1 pour ses enfants1 un plus grand bien encore2 elle n'aurait pas su refuser sa fortune son mari qu'elle adorait1 tandis qu'aujourd'hui ,clas n'en pouvait plus disposer4 ,et chacun d'estimer la succession de la pauvre madame ,clas1 de supputer ses conomies 7en avait-elle fait8 n'en avait-elle pas fait871 d'inventorier ses bijoux1 d'taler sa garde-robe1 de fouiller ses tiroirs1 pendant que la famille afflige pleurait et priait autour du lit mortuaire4 ,avec le coup d'il d'un ,jur-peseur de fortunes1 ,pierquin calcula que les propres de madame ,clas1 pour employer son expression1 pouvaient encore se retrouver et devaient monter une somme d'environ quinze cent mille francs reprsente soit par la fort de ,waignies dont les bois avaient depuis douze ans acquis un prix norme1 et il en compta les futaies1 les baliveaux1 les anciens1 les modernes1 soit par les biens de ,balthazar qui tait encore bon pour remplir ses enfants1 si la valeur de la liquidation ne l'acquittaient pas envers eux4 ,mademoiselle ,clas tait donc1 pour parler toujours son argot1 une fille de quatre cent mille francs4 ,mais si elle ne se marie pas promptement1 ajouta-t-il1 ce qui l'manciperait1 et permettrait de liciter la fort de ,waignies1 de liquider la part des mineurs1 et de l'employer de manire ce que le pre n'y touche pas1 monsieur ,clas est homme ruiner ses enfants4 ,chacun chercha quels taient dans la province les jeunes gens capables de prtendre la main de mademoiselle ,clas1 mais personne ne fit au notaire la galanterie de l'en supposer digne4 ,le notaire trouvait des raisons pour rejeter chacun des partis proposs comme indigne de ,marguerite4 ,les interlocuteurs se regardaient en souriant1 et prenaient plaisir prolonger cette malice de province4 ,pierquin avait dj vu dans la mort de madame ,clas un vnement favorable ses prtentions1 et il dpeait dj ce cadavre son profit4 --,cette bonne femme-l1 se dit-il en rentrant chez lui pour se coucher1 tait fire comme un paon1 et ne m'aurait jamais donn sa fille4 ,h6 h6 pourquoi ne manuvrerais-je pas maintenant de manire l'pouser8 ,le pre ,clas est un homme ivre de carbone qui ne se soucie plus de ses enfants2 si je lui demande sa fille1 aprs avoir convaincu ,marguerite de l'urgence o elle est de se marier pour sauver la fortune de ses frres et de sa sur1 il sera content de se dbarrasser d'une enfant qui peut le tracasser4 ,il s'endormit en entrevoyant les beauts matrimoniales du contrat1 en mditant tous les avantages que lui offrait cette affaire1 et les garanties qu'il trouvait pour son bonheur dans la personne dont il se faisait l'poux4 ,il tait difficile de rencontrer dans la province une jeune personne plus dlicatement belle et mieux leve que ne l'tait ,marguerite4 ,sa modestie1 sa grce taient comparables celles de la jolie fleur qu',emmanuel n'avait os nommer devant elle1 en craignant de dcouvrir ainsi les vux secrets de son cur4 ,ses sentiments taient fiers1 ses principes taient religieux1 elle devait tre une chaste pouse2 mais elle ne flattait pas seulement la vanit que tout homme porte plus ou moins dans le choix d'une femme1 elle satisfaisait encore l'orgueil du notaire par l'immense considration dont sa famille1 doublement noble1 jouissait en ,flandre et que partagerait son mari4 ,le lendemain1 ,pierquin tira de sa caisse quelques billets de mille francs et vint amicalement les offrir ,balthazar1 afin de lui viter des ennuis pcuniaires au moment o il tait plong dans la douleur4 ,touch de cette attention dlicate1 ,balthazar ferait sans doute sa fille l'loge du cur et de la personne du notaire4 ,il n'en fut rien4 ,monsieur ,clas et sa fille trouvrent cette action toute simple1 et leur souffrance tait trop exclusive pour qu'ils pensassent ,pierquin4 ,en effet1 le dsespoir de ,balthazar fut si grand1 que les personnes disposes blmer sa conduite la lui pardonnrent1 moins au nom de la ,science qui pouvait l'excuser1 qu'en faveur de ses regrets qui ne rparaient point le mal4 ,le monde se contente de grimaces1 il se paye de ce qu'il donne1 sans en vrifier l'aloi2 pour lui1 la vraie douleur est un spectacle1 une sorte de jouissance qui le dispose tout absoudre1 mme un criminel2 dans son avidit d'motions1 il acquitte sans discernement et celui qui le fait rire1 et celui qui le fait pleurer1 sans leur demander compte des moyens4 ,marguerite avait accompli sa dix-neuvime anne quand son pre lui remit le gouvernement de la maison o son autorit fut pieusement reconnue par sa sur et ses deux frres qui1 pendant les derniers moments de sa vie1 madame ,clas avait recommand d'obir leur ane4 ,le deuil rehaussait sa blanche fracheur1 de mme que la tristesse mettait en relief sa douceur et sa patience4 ,ds les premiers jours1 elle prodigua les preuves de ce courage fminin1 de cette srnit constante que doivent avoir les anges chargs de rpandre la paix1 en touchant de leur palme verte les curs souffrants4 ,mais si elle s'habitua1 par l'entente prmature de ses devoirs1 cacher ses douleurs1 elles n'en furent que plus vives2 son extrieur calme tait en dsaccord avec la profondeur de ses sensations2 et elle fut destine connatre de bonne heure ces terribles explosions de sentiment que le cur ne suffit pas toujours contenir2 son pre devait sans cesse la tenir presse entre les gnrosits naturelles aux jeunes mes1 et la voix d'une imprieuse ncessit4 ,les calculs qui l'enlacrent le lendemain mme de la mort de sa mre la mirent aux prises avec les intrts de la vie1 au moment o les jeunes filles n'en conoivent que les plaisirs4 ,affreuse ducation de souffrance qui n'a jamais manqu aux natures angliques6 ,l'amour qui s'appuie sur l'argent et sur la vanit forme la plus opinitre des passions1 ,pierquin ne voulut pas tarder circonvenir l'hritire4 ,quelques jours aprs la prise du deuil il chercha l'occasion de parler ,marguerite1 et commena ses oprations avec une habilet qui aurait pu la sduire2 mais l'amour lui avait jet dans l'me une clairvoyance qui l'empcha de se laisser prendre des dehors d'autant plus favorables aux tromperies sentimentales que dans cette circonstance ,pierquin dployait la bont qui lui tait propre1 la bont du notaire qui se croit aimant quand il sauve des cus4 ,fort de sa douteuse parent1 de la constante habitude qu'il avait de faire les affaires et de partager les secrets de cette famille1 sr de l'estime et de l'amiti du pre1 bien servi par l'insouciance d'un savant qui n'avait aucun projet arrt pour l'tablissement de sa fille1 et ne supposant pas que ,marguerite pt avoir une prdilection1 il lui laissa juger une poursuite qui ne jouait la passion que par l'alliance des calculs les plus odieux de jeunes mes et qu'il ne sut pas voiler4 ,ce fut lui qui se montra naf1 ce fut elle qui usa de dissimulation1 prcisment parce qu'il croyait agir contre une fille sans dfense1 et qu'il mconnut les privilges de la faiblesse4 --,ma chre cousine1 dit-il ,marguerite avec laquelle il se promenait dans les alles du petit jardin1 vous connaissez mon cur et vous savez combien je suis port respecter les sentiments douloureux qui vous affectent en ce moment4 ,j'ai l'me trop sensible pour tre notaire1 je ne vis que par le cur et je suis oblig de m'occuper constamment des intrts d'autrui1 quand je voudrais me laisser aller aux motions douces qui font la vie heureuse4 ,aussi souffr-je beaucoup d'tre forc de vous parler de projets discordants avec l'tat de votre me1 mais il le faut4 ,j'ai beaucoup pens vous depuis quelques jours4 ,je viens de reconnatre que1 par une fatalit singulire1 la fortune de vos frres et de votre sur1 la vtre mme1 sont en danger4 ,voulez-vous sauver votre famille d'une ruine complte8 --,que faudrait-il faire8 dit-elle effraye demi par ces paroles4 --,vous marier1 rpondit ,pierquin4 --,je ne me marierai point1 s'cria-t-elle4 --,vous vous marierez1 reprit le notaire1 quand vous aurez rflchi mrement la situation critique dans laquelle vous tes444 --,comment mon mariage peut-il sauver444 --,voil o je vous attendais1 ma cousine1 dit-il en l'interrompant4 ,le mariage mancipe6 --,pourquoi m'manciperait-on8 dit ,marguerite4 --,pour vous mettre en possession1 ma chre petite cousine1 dit le notaire d'un air de triomphe4 ,dans cette occurrence1 vous prenez votre part dans la fortune de votre mre4 ,pour vous le donner1 il faut la liquider2 or1 pour la liquider1 ne faudra-t-il pas liciter la fort de ,waignies8 ,cela pos1 toutes les valeurs de la succession se capitaliseront1 et votre pre sera tenu1 comme tuteur1 de placer la part de vos frres et de votre sur1 en sorte que la ,chimie ne pourra plus y toucher4 --,dans le cas contraire1 qu'arriverait-il8 demanda-t-elle4 --,mais1 dit le notaire1 votre pre administrera vos biens4 ,s'il se remettait vouloir faire de l'or1 il pourrait vendre le bois de ,waignies et vous laisser nus comme des petits saint ,jean4 ,la fort de ,waignies vaut en ce moment prs de quatorze cent mille francs2 mais1 qu'aujourd'hui pour demain1 votre pre la coupe blanc1 vos treize cents arpents ne vaudront pas trois cent mille francs4 ,ne vaut-il pas mieux viter ce danger peu prs certain1 en faisant choir ds aujourd'hui le cas de partage par votre mancipation8 ,vous sauverez ainsi toutes les coupes de la fort desquelles votre pre disposerait plus tard votre prjudice4 ,en ce moment que la ,chimie dort1 il placera ncessairement les valeurs de la liquidation sur le ,grand-,livre4 ,les fonds sont cinquante-neuf1 ces chers enfants auront donc prs de cinq mille livres de rente pour cinquante mille francs2 et attendu qu'on ne peut pas disposer des capitaux appartenant aux mineurs1 leur majorit vos frres et votre sur verront leur fortune double4 ,tandis que1 autrement1 ma foi4444 ,voil4444 ,d'ailleurs votre pre a corn le bien de votre mre1 nous saurons le dficit par un inventaire4 ,s'il est reliquaire1 vous prendrez hypothque sur ses biens1 et vous en sauverez dj quelque chose4 --,fi6 dit ,marguerite1 ce serait outrager mon pre4 ,les dernires paroles de ma mre n'ont pas t prononces depuis si peu de temps que je ne puisse me les rappeler4 ,mon pre est incapable de dpouiller ses enfants1 dit-elle en laissant chapper des larmes de douleur4 ,vous le mconnaissez1 monsieur ,pierquin4 --,mais si votre pre1 ma chre cousine1 se remet la ,chimie1 il444 --,nous serions ruins1 n'est-ce pas8 --,oh6 mais compltement ruins6 ,croyez-moi1 ,marguerite1 dit-il en lui prenant la main qu'il mit sur son cur1 je manquerais mes devoirs si je n'insistais pas4 ,votre intrt seul444 --,monsieur1 dit ,marguerite d'un air froid en lui retirant sa main1 l'intrt bien entendu de ma famille exige que je ne me marie pas4 ,ma mre en a jug ainsi4 --,cousine1 s'cria-t-il avec la conviction d'un homme d'argent qui voit perdre une fortune1 vous vous suicidez1 vous jetez l'eau la succession de votre mre4 ,eh6 bien1 j'aurai le dvouement de l'excessive amiti que je vous porte6 ,vous ne savez pas combien je vous aime1 je vous adore depuis le jour o je vous ai vue au dernier bal que votre pre a donn6 vous tiez ravissante4 ,vous pouvez vous fier la voix du cur1 quand elle parle intrt1 ma chre ,marguerite4 ,il fit une pause4 ,oui1 nous convoquerons un conseil de famille et nous vous manciperons sans vous consulter4 --,mais qu'est-ce donc qu'tre mancipe8 --,c'est jouir de ses droits4 --,si je puis tre mancipe sans me marier1 pourquoi voulez-vous donc que je me marie8 ,et avec qui8 ,pierquin essaya de regarder sa cousine d'un air tendre1 mais cette expression contrastait si bien avec la rigidit de ses yeux habitus parler d'argent1 que ,marguerite crut apercevoir du calcul dans cette tendresse improvise4 --,vous auriez pous la personne qui vous aurait plu444 dans la ville444 reprit-il4 ,un mari vous est indispensable1 mme comme affaire4 ,vous allez tre en prsence de votre pre4 ,seule1 lui rsisterez-vous8 --,oui1 monsieur1 je saurai dfendre mes frres et ma sur1 quand il en sera temps4 --,peste1 la commre6 se dit ,pierquin4 ,non1 vous ne saurez pas lui rsister1 reprit-il haute voix4 --,brisons sur ce sujet1 dit-elle4 --,adieu1 cousine1 je tcherai de vous servir malgr vous1 et je prouverai combien je vous aime en vous protgeant1 malgr vous1 contre un malheur que tout le monde prvoit en ville4 --,je vous remercie de l'intrt que vous me portez2 mais je vous supplie de ne rien proposer ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin mon pre4 ,marguerite resta pensive en voyant ,pierquin s'loigner1 elle en compara la voix mtallique1 les manires qui n'avaient que la souplesse des ressorts1 les regards qui peignaient plus de servilisme que de douceur1 aux posies mlodieusement muettes dont les sentiments d',emmanuel taient revtus4 ,quoi qu'on fasse1 quoi qu'on dise1 il existe un magntisme admirable dont les effets ne trompent jamais4 ,le son de la voix1 le regard1 les gestes passionns de l'homme aimant peuvent s'imiter1 une jeune fille peut tre trompe par un habile comdien2 mais pour russir1 ne doit-il pas tre seul8 ,si cette jeune fille a prs d'elle une me qui vibre l'unisson de ses sentiments1 n'a-t-elle pas bientt reconnu les expressions du vritable amour8 ,emmanuel se trouvait en ce moment1 comme ,marguerite1 sous l'influence des nuages qui1 depuis leur rencontre1 avaient form fatalement une sombre atmosphre au-dessus de leurs ttes1 et qui leur drobaient la vue du ciel bleu de l'amour4 ,il avait1 pour son lue1 cette idoltrie que le dfaut d'espoir rend si douce et si mystrieuse dans ses pieuses manifestations4 ,socialement plac trop loin de mademoiselle ,clas par son peu de fortune et n'ayant qu'un beau nom lui offrir1 il ne voyait aucune chance d'tre accept pour son poux4 ,il avait toujours attendu quelques encouragements que ,marguerite s'tait refuse donner sous les yeux dfaillants d'une mourante4 galement purs1 ils ne s'taient donc pas encore dit une seule parole d'amour4 ,leurs joies avaient t les joies gostes que les malheureux sont forcs de savourer seuls4 ,ils avaient frmi sparment1 quoiqu'ils fussent agits par un rayon parti de la mme esprance4 ,ils semblaient avoir peur d'eux-mmes1 en se sentant dj trop bien l'un l'autre4 ,aussi ,emmanuel tremblait-il d'effleurer la main de la souveraine laquelle il avait fait un sanctuaire dans son cur4 ,le plus insouciant contact aurait dvelopp chez lui de trop irritantes volupts1 il n'aurait plus t le matre de ses sens dchans4 ,mais quoiqu'ils ne se fussent rien accord des frles et immenses1 des innocents et srieux tmoignages que se permettent les amants les plus timides1 ils s'taient nanmoins si bien logs au cur l'un de l'autre1 que tous deux se savaient prts se faire les plus grands sacrifices1 seuls plaisirs qu'ils pussent goter4 ,depuis la mort de madame ,clas1 leur amour secret s'touffait sous les crpes du deuil4 ,de brunes1 les teintes de la sphre o ils vivaient taient devenues noires1 et les clarts s'y teignaient dans les larmes4 ,la rserve de ,marguerite se changea presque en froideur1 car elle avait tenir le serment exig par sa mre2 et devenant plus libre qu'auparavant1 elle se fit plus rigide4 ,emmanuel avait pous le deuil de sa bien-aime1 en comprenant que le moindre vu d'amour1 la plus simple exigence serait une forfaiture envers les lois du cur4 ,ce grand amour tait donc plus cach qu'il ne l'avait jamais t4 ,ces deux mes tendres rendaient toujours le mme son2 mais spares par la douleur1 comme elles l'avaient t par les timidits de la jeunesse et par le respect d aux souffrances de la morte1 elles s'en tenaient encore au magnifique langage des yeux1 la muette loquence des actions dvoues1 une cohrence continuelle1 sublimes harmonies de la jeunesse1 premiers pas de l'amour en son enfance4 ,emmanuel venait1 chaque matin1 savoir des nouvelles de ,clas et de ,marguerite1 mais il ne pntrait dans la salle manger que quand il apportait une lettre de ,gabriel1 ou quand ,balthazar le priait d'entrer4 ,son premier coup d'il jet sur la jeune fille lui disait mille penses sympathiques3 il souffrait de la discrtion que lui imposaient les convenances1 il ne l'avait pas quitte1 il en partageait la tristesse1 enfin il pandait la rose de ses larmes au cur de son amie1 par un regard que n'altrait aucune arrire-pense4 ,ce bon jeune homme vivait si bien dans le prsent1 il s'attachait tant un bonheur qu'il croyait fugitif1 que ,marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre gnreusement la main en lui disant3--,soyons amis6 ,pierquin continua ses obsessions avec cet enttement qui est la patience irrflchie des sots4 ,il jugeait ,marguerite selon les rgles ordinaires employes par la multitude pour apprcier les femmes4 ,il croyait que les mots mariage1 libert1 fortune1 qu'il lui avait jets dans l'oreille germeraient dans son me1 y feraient fleurir un dsir dont il profiterait1 et il s'imaginait que sa froideur tait de la dissimulation4 ,mais quoiqu'il l'entourt de soins et d'attentions galantes1 il cachait mal les manires despotiques d'un homme habitu trancher les plus hautes questions relatives la vie des familles4 ,il disait1 pour la consoler1 de ces lieux communs1 familiers aux gens de sa profession1 lesquels passent en colimaons sur les douleurs1 et y laissent une trane de paroles sches qui en dflorent la saintet4 ,sa tendresse tait du patelinage4 ,il quittait sa feinte mlancolie la porte en reprenant ses doubles souliers1 ou son parapluie4 ,il se servait du ton que sa longue familiarit l'autorisait prendre1 comme d'un instrument pour se mettre plus avant dans le cur de la famille1 pour dcider ,marguerite un mariage proclam par avance dans toute la ville4 ,l'amour vrai1 dvou1 respectueux formait donc un contraste frappant avec un amour goste et calcul4 ,tout tait homogne en ces deux hommes4 ,l'un feignait une passion et s'armait de ses moindres avantages afin de pouvoir pouser ,marguerite2 l'autre cachait son amour1 et tremblait de laisser apercevoir son dvouement4 ,quelque temps aprs la mort de sa mre1 et dans la mme journe1 ,marguerite put comparer les deux seuls hommes qu'elle tait mme de juger4 ,jusqu'alors1 la solitude laquelle elle avait t condamne ne lui avait pas permis de voir le monde1 et la situation o elle se trouvait ne laissait aucun accs aux personnes qui pouvaient penser la demander en mariage4 ,un jour1 aprs le djeuner1 par une des premires belles matines du mois d'avril1 ,emmanuel vint au moment o monsieur ,clas sortait4 ,balthazar supportait si difficilement l'aspect de sa maison1 qu'il allait se promener le long des remparts pendant une partie de la journe4 ,emmanuel voulut suivre ,balthazar1 il hsita1 parut puiser des forces en lui-mme1 regarda ,marguerite et resta4 ,marguerite devina que le professeur voulait lui parler et lui proposa de venir au jardin4 ,elle renvoya sa sur ,flicie1 prs de ,martha qui travaillait dans l'antichambre1 situe au premier tage2 puis elle s'alla placer sur un banc o elle pouvait tre vue de sa sur et de la vieille dugne4 --,monsieur ,clas est aussi absorb par le chagrin qu'il l'tait par ses recherches savantes1 dit le jeune homme en voyant ,balthazar marchant lentement dans la cour4 ,tout le monde le plaint en ville2 il va comme un homme qui n'a plus ses ides2 il s'arrte sans motif1 regarde sans voir444 --,chaque douleur a son expression1 dit ,marguerite en retenant ses pleurs4 ,que vouliez-vous me dire8 reprit-elle aprs une pause et avec une dignit froide4 --,mademoiselle1 rpondit ,emmanuel d'une voix mue1 ai-je le droit de vous parler comme je vais le faire8 ,ne voyez1 je vous prie1 que mon dsir de vous tre utile1 et laissez-moi croire qu'un professeur peut s'intresser au sort de ses lves au point de s'inquiter de leur avenir4 ,votre frre ,gabriel a quinze ans passs1 il est en seconde1 et certes il est ncessaire de diriger ses tudes dans l'esprit de la carrire qu'il embrassera4 ,monsieur votre pre est le matre de dcider cette question2 mais s'il n'y pensait pas1 ne serait-ce pas un malheur pour ,gabriel8 ,ne serait-ce pas aussi bien mortifiant pour monsieur votre pre1 si vous lui faisiez observer qu'il ne s'occupe pas de son fils8 ,dans cette conjoncture1 ne pourriez-vous pas consulter votre frre sur ses gots1 lui faire choisir par lui-mme une carrire1 afin que si1 plus tard1 son pre voulait en faire un magistrat1 un administrateur1 un militaire1 ,gabriel et dj des connaissances spciales8 ,je ne crois pas que ni vous ni monsieur ,clas vous vouliez le laisser oisif444 --,oh6 non1 dit ,marguerite4 ,je vous remercie1 monsieur ,emmanuel1 vous avez raison4 ,ma mre1 en nous faisant faire de la dentelle1 en nous apprenant avec tant de soin dessiner1 coudre1 broder1 toucher du piano1 nous disait souvent qu'on ne savait pas ce qui pouvait arriver dans la vie4 ,gabriel doit avoir une valeur personnelle et une ducation complte4 ,mais1 quelle est la carrire la plus convenable que puisse prendre un homme8 --,mademoiselle1 dit ,emmanuel en tremblant de bonheur1 ,gabriel est celui de sa classe qui montre le plus d'aptitude aux mathmatiques2 s'il voulait entrer l'cole ,polytechnique1 je crois qu'il y acquerrait des connaissances utiles dans toutes les carrires4 ,a sa sortie1 il resterait le matre de choisir celle pour laquelle il aurait le plus de got4 ,sans avoir rien prjug jusque-l sur son avenir1 vous aurez gagn du temps4 ,les hommes sortis avec honneur de cette cole sont les bienvenus partout4 ,elle a fourni des administrateurs1 des diplomates1 des savants1 des ingnieurs1 des gnraux1 des marins1 des magistrats1 des manufacturiers et des banquiers4 ,il n'y a donc rien d'extraordinaire voir un jeune homme riche ou de bonne maison travaillant dans le but d'y tre admis4 ,si ,gabriel s'y dcidait1 je vous demanderais444 me l'accorderez-vous6 ,dites oui6 --,que voulez-vous8 --tre son rptiteur1 dit-il en tremblant4 ,marguerite regarda monsieur de ,solis1 lui prit la main et lui dit3--,oui4 ,elle fit une pause et ajouta d'une voix mue3--,combien j'apprcie la dlicatesse qui vous fait offrir prcisment ce que je puis accepter de vous4 ,dans ce que vous venez de dire1 je vois que vous avez bien pens nous4 ,je vous remercie4 ,quoique ces paroles fussent dites simplement1 ,emmanuel dtourna la tte pour ne pas laisser voir les larmes que le plaisir d'tre agrable ,marguerite lui fit venir aux yeux4 --,je vous les amnerai tous les deux1 dit-il1 quand il eut repris un peu de calme1 c'est demain jour de cong4 ,il se leva1 salua ,marguerite qui le suivit1 et quand il fut dans la cour1 il la vit encore la porte de la salle manger d'o elle lui adressa un signe amical4 ,aprs le dner1 le notaire vint faire une visite monsieur ,clas1 et s'assit dans le jardin1 entre son cousin et ,marguerite1 prcisment sur le banc o s'tait mis ,emmanuel4 --,mon cher cousin1 dit-il1 je suis venu ce soir pour vous parler affaire4 ,quarante-trois jours se sont couls depuis le dcs de votre femme4 --,je ne les ai pas compts1 dit ,balthazar en essuyant une larme que lui arracha le mot lgal de dcs4 --,oh6 monsieur1 dit ,marguerite en regardant le notaire1 comment pouvez-vous444 --,mais1 ma cousine1 nous sommes forcs1 nous autres1 de compter des dlais qui sont fixs par la loi4 ,il s'agit prcisment de vous et de vos cohritiers4 ,monsieur ,clas n'a que des enfants mineurs1 il est tenu de faire un inventaire dans les quarante-cinq jours qui suivent le dcs de sa femme1 afin de constater les valeurs de la communaut4 ,ne faut-il pas savoir si elle est bonne ou mauvaise1 pour l'accepter ou pour s'en tenir aux droits purs et simples des mineurs4 ,marguerite se leva4--,restez1 ma cousine1 dit ,pierquin1 ces affaires vous concernent vous et votre pre4 ,vous savez combien je prends part vos chagrins2 mais il faut vous occuper aujourd'hui mme de ces dtails1 sans quoi vous pourriez1 les uns et les autres1 vous en trouver fort mal6 ,je fais en ce moment mon devoir comme notaire de la famille4 --,il a raison1 dit ,clas4 --,le dlai expire dans deux jours1 reprit le notaire1 je dois donc procder1 ds demain1 l'ouverture de l'inventaire1 quand ce ne serait que pour retarder le paiement des droits de succession que le fisc va venir vous demander2 le fisc n'a pas de cur1 il ne s'inquite pas des sentiments1 il met sa griffe sur nous en tout temps4 ,donc1 tous les jours1 depuis dix heures jusqu' quatre heures1 mon clerc et moi1 nous viendrons avec l'huissier-priseur1 monsieur ,raparlier4 ,quand nous aurons achev en ville1 nous irons la campagne4 ,quant la fort de ,waignies1 nous allons en causer4 ,cela pos1 passons un autre point4 ,nous avons un conseil de famille convoquer1 pour nommer un subrog-tuteur4 ,monsieur ,conyncks de ,bruges est aujourd'hui votre plus proche parent2 mais le voil devenu ,belge6 ,vous devriez1 mon cousin1 lui crire ce sujet1 vous sauriez si le bonhomme a envie de se fixer en ,france o il possde de belles proprits1 et vous pourriez le dcider ainsi venir lui et sa fille habiter la ,flandre franaise4 ,s'il refuse1 je verrai composer le conseil1 d'aprs les degrs de parent4 --,a quoi sert un inventaire8 demanda ,marguerite4 --,a constater les droits1 les valeurs1 l'actif et le passif4 ,quand tout est bien tabli1 le conseil de famille prend dans l'intrt des mineurs les dterminations qu'il juge444 --,pierquin1 dit ,clas qui se leva du banc1 procdez aux actes que vous croirez ncessaires la conservation des droits de mes enfants2 mais vitez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait ma chre444 ,il n'acheva pas1 il avait dit ces mots d'un air si noble et d'un ton si pntr1 que ,marguerite prit la main de son pre et la baisa4 --,a demain1 dit ,pierquin4 --,venez djeuner1 dit ,balthazar4 ,puis ,clas parut rassembler ses souvenirs et s'cria3--,mais d'aprs mon contrat de mariage qui a t fait sous la coutume de ,hainault1 j'avais dispens ma femme de l'inventaire afin qu'on ne la tourmentt point1 je n'y suis probablement pas tenu non plus444 --,ah6 quel bonheur1 dit ,marguerite1 il nous aurait caus tant de peine4 --,eh6 bien1 nous examinerons votre contrat demain1 rpondit le notaire un peu confus4 --,vous ne le connaissiez donc pas8 lui dit ,marguerite4 ,cette observation interrompit l'entretien4 ,le notaire se trouva trop embarrass de continuer aprs l'observation de sa cousine4 --,le diable s'en mle6 se dit-il dans la cour4 ,cet homme si distrait retrouve la mmoire juste au moment o il le faut pour empcher de prendre des prcautions contre lui4 ,ses enfants seront dpouills6 c'est aussi sr que deux et deux font quatre4 ,parlez donc affaires des filles de dix-neuf ans qui font du sentiment4 ,je me suis creus la tte pour sauver le bien de ces enfants-l1 en procdant rgulirement et en m'entendant avec le bonhomme ,conincks4 ,et voil6 ,je me perds dans l'esprit de ,marguerite qui va demander son pre pourquoi je voulais procder un inventaire qu'elle croit inutile4 ,et monsieur ,clas lui dira que les notaires ont la manie de faire des actes1 que nous sommes notaires avant d'tre parents1 cousins ou amis1 enfin des btises4444 ,il ferma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se ruinaient par sensibilit4 ,balthazar avait raison4 ,l'inventaire n'eut pas lieu4 ,rien ne fut donc fix sur la situation dans laquelle se trouvait le pre vis--vis de ses enfants4 ,plusieurs mois s'coulrent sans que la situation de la maison ,clas changet4 ,gabriel1 habilement conduit par monsieur de ,solis qui s'tait fait son prcepteur1 travaillait avec application1 apprenait les langues trangres et se disposait passer l'examen ncessaire pour entrer l'cole ,polytechnique4 ,flicie et ,marguerite avaient vcu dans une retraite absolue1 en allant nanmoins1 par conomie1 habiter pendant la belle saison la maison de campagne de leur pre4 ,monsieur ,clas s'occupa de ses affaires1 paya ses dettes en empruntant une somme considrable sur ses biens et visita la fort de ,waignies4 ,au milieu de l'anne #ahag1 son chagrin1 lentement apais1 le laissa seul et sans dfense contre la monotonie de la vie qu'il menait et qui lui pesa4 ,il lutta d'abord courageusement contre la ,science qui se rveillait insensiblement1 et se dfendit lui-mme de penser la ,chimie4 ,puis il y pensa4 ,mais il ne voulut pas s'en occuper activement1 il ne s'en occupa que thoriquement4 ,cette constante tude fit surgir sa passion qui devint ergoteuse4 ,il discuta s'il s'tait engag ne pas continuer ses recherches et se souvint que sa femme n'avait pas voulu de son serment4 ,quoiqu'il se ft promis lui-mme de ne plus poursuivre la solution de son problme1 ne pouvait-il changer de dtermination du moment o il entrevoyait un succs4 ,il avait dj cinquante-neuf ans4 ,a cet ge1 l'ide qui le dominait contracta l'pre fixit par laquelle commencent les monomanies4 ,les circonstances conspirrent encore contre sa loyaut chancelante4 ,la paix dont jouissait l',europe avait permis la circulation des dcouvertes et des ides scientifiques acquises pendant la guerre par les savants des diffrents pays entre lesquels il n'y avait point eu de relations depuis prs de vingt ans4 ,la ,science avait donc march4 ,clas trouva que les progrs de la ,chimie s'taient dirigs1 l'insu des chimistes1 vers l'objet de ses recherches4 ,les gens adonns la haute science pensaient comme lui1 que la lumire1 la chaleur1 l'lectricit1 le galvanisme et le magntisme taient les diffrents effets d'une mme cause1 que la diffrence qui existait entre les corps jusque-l rputs simples devait tre produite par les divers dosages d'un principe inconnu4 ,la peur de voir trouver par un autre la rduction des mtaux et le principe constituant de l'lectricit1 deux dcouvertes qui menaient la solution de l',absolu chimique1 augmenta ce que les habitants de ,douai appelaient une folie1 et porta ses dsirs un paroxysme que concevront les personnes passionnes pour les sciences1 ou qui ont connu la tyrannie des ides4 ,aussi ,balthazar fut-il bientt emport par une passion d'autant plus violente1 qu'elle avait plus longtemps dormi4 ,marguerite1 qui piait les dispositions d'me par lesquelles passait son pre1 ouvrit le parloir4 ,en y demeurant elle ranima les souvenirs douloureux que devait causer la mort de sa mre1 et russit en effet1 en rveillant les regrets de son pre1 retarder sa chute dans le gouffre o il devait nanmoins tomber4 ,elle voulut aller dans le monde et fora ,balthazar d'y prendre des distractions4 ,plusieurs partis considrables se prsentrent pour elle1 et occuprent ,clas1 quoique ,marguerite dclart qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir atteint sa vingt-cinquime anne4 ,malgr les efforts de sa fille1 malgr de violents combats1 au commencement de l'hiver1 ,balthazar reprit secrtement ses travaux4 ,il tait difficile de cacher de telles occupations des femmes curieuses4 ,un jour donc1 ,martha dit ,marguerite en l'habillant3--,mademoiselle1 nous sommes perdues6 ,ce monstre de ,mulquinier1 qui est le diable dguis1 car je ne lui ai jamais vu faire le signe de la croix1 est remont dans le grenier4 ,voil monsieur votre pre embarqu pour l'enfer4 ,fasse le ciel qu'il ne vous tue pas comme il a tu cette pauvre chre madame4 --,cela n'est pas possible1 dit ,marguerite4 --,venez voir la preuve de leur trafic444 ,mademoiselle ,clas courut la fentre et aperut en effet une lgre fume qui sortait par le tuyau du laboratoire4 --,j'ai vingt et un ans dans quelques mois1 pensa-t-elle1 je saurai m'opposer la dissipation de notre fortune4 ,en se laissant aller sa passion1 ,balthazar dut ncessairement avoir moins de respect pour les intrts de ses enfants qu'il n'en avait eu pour sa femme4 ,les barrires taient moins hautes1 sa conscience tait plus large1 sa passion devenait plus forte4 ,aussi marcha-t-il dans sa carrire de gloire1 de travail1 d'esprance et de misre avec la fureur d'un homme plein de conviction4 ,sr du rsultat1 il se mit travailler nuit et jour avec un emportement dont s'effrayrent ses filles qui ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se plat4 ,aussitt que son pre eut recommenc ses expriences1 ,marguerite retrancha les superfluits de la table1 devint d'une parcimonie digne d'un avare1 et fut admirablement seconde par ,josette et par ,martha4 ,clas ne s'aperut pas de cette rforme qui rduisait la vie au strict ncessaire4 ,d'abord il ne djeunait pas1 puis il ne descendait de son laboratoire qu'au moment mme du dner1 enfin il se couchait quelques heures aprs tre rest dans le parloir entre ses deux filles1 sans leur dire un mot4 ,quand il se retirait1 elles lui souhaitaient le bonsoir1 et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues4 ,une semblable conduite et caus les plus grands malheurs domestiques si ,marguerite n'avait t prpare exercer l'autorit d'une mre1 et prmunie par une passion secrte contre les malheurs d'une si grande libert4 ,pierquin avait cess de venir voir ses cousines1 en jugeant que leur ruine allait tre complte4 ,les proprits rurales de ,balthazar qui rapportaient seize mille francs et valaient environ deux cent mille cus1 taient dj greves de trois cent mille francs d'hypothques4 ,avant de se remettre la ,chimie1 ,clas avait fait un emprunt considrable4 ,le revenu suffisait prcisment au paiement des intrts2 mais comme avec l'imprvoyance naturelle aux hommes vous une ide1 il abandonnait ses fermages ,marguerite pour subvenir aux dpenses de la maison1 le notaire avait calcul que trois ans suffiraient pour mettre le feu aux affaires1 et que les gens de justice dvoreraient ce que ,balthazar n'aurait pas mang4 ,la froideur de ,marguerite avait amen ,pierquin un tat d'indiffrence presque hostile4 ,pour se donner le droit de renoncer la main de sa cousine1 si elle devenait trop pauvre1 il disait des ,clas avec un air de compassion3 ,ces pauvres gens sont ruins1 j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver2 mais que voulez-vous6 mademoiselle ,clas s'est refuse toutes les combinaisons lgales qui devaient les prserver de la misre4 ,nomm proviseur du collge de ,douai1 par la protection de son oncle1 ,emmanuel1 que son mrite transcendant avait fait digne de ce poste1 venait voir tous les jours pendant la soire les deux jeunes filles qui appelaient prs d'elles la dugne aussitt que leur pre se couchait4 ,le coup de marteau doucement frapp par le jeune de ,solis ne tardait jamais4 ,depuis trois mois1 encourag par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle ,marguerite acceptait ses soins1 il tait devenu lui-mme4 ,les rayonnements de son me pure comme un diamant brillrent sans nuages1 et ,marguerite put en apprcier la force1 la dure en voyant combien la source en tait inpuisable4 ,elle admirait une une s'panouir les fleurs1 aprs en avoir respir par avance les parfums4 ,chaque jour1 ,emmanuel ralisait une des esprances de ,marguerite1 et faisait luire dans les rgions enchantes de l'amour de nouvelles lumires qui chassaient les nuages1 rassrnaient leur ciel1 et coloraient les fcondes richesses ensevelies jusque-l dans l'ombre4 ,plus son aise1 ,emmanuel put dployer les sductions de son cur jusqu'alors discrtement caches3 cette expansive gaiet du jeune ge1 cette simplicit que donne une vie remplie par l'tude1 et les trsors d'un esprit dlicat que le monde n'avait pas adultr1 toutes les innocentes joyeusets qui vont si bien la jeunesse aimante4 ,son me et celle de ,marguerite s'entendirent mieux1 ils allrent ensemble au fond de leurs curs et y trouvrent les mmes penses3 perles d'un mme clat1 suaves et fraches harmonies semblables celles qui sont sous la mer1 et qui1 dit-on1 fascinent les plongeurs6 ,ils se firent connatre l'un l'autre par ces changes de propos1 par cette alternative curiosit qui1 chez tous deux1 prenait les formes les plus dlicieuses du sentiment4 ,ce fut sans fausse honte1 mais non sans de mutuelles coquetteries4 ,les deux heures qu',emmanuel venait passer1 tous les soirs1 entre ces deux jeunes filles et ,martha1 faisaient accepter ,marguerite la vie d'angoisses et de rsignation dans laquelle elle tait entre4 ,cet amour navement progressif fut son soutien4 ,emmanuel portait dans ses tmoignages d'affection cette grce naturelle qui sduit tant1 cet esprit doux et fin qui nuance l'uniformit du sentiment1 comme les facettes relvent la monotonie d'une pierre prcieuse1 en en faisant jouer tous les feux2 admirables faons dont le secret appartient aux curs aimants1 et qui rendent les femmes fidles la ,main artiste sous laquelle les formes renaissent toujours neuves1 la ,voix qui ne rpte jamais une phrase sans la rafrachir par de nouvelles modulations4 ,l'amour n'est pas seulement un sentiment1 il est un art aussi4 ,quelque mot simple1 une prcaution1 un rien rvlent une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cur sans le fltrir4 ,plus allait ,emmanuel1 plus charmantes taient les expressions de son amour4 --,j'ai devanc ,pierquin1 lui dit-il un soir1 il vient nous annoncer une mauvaise nouvelle1 je prfre vous l'apprendre moi-mme4 ,votre pre a vendu votre fort des spculateurs qui l'ont revendue par parties2 les arbres sont dj coups1 tous les madriers sont enlevs4 ,monsieur ,clas a reu trois cent mille francs comptant dont il s'est servi pour payer ses dettes ,paris2 et1 pour les teindre entirement1 il a mme t oblig de faire une dlgation de cent mille francs sur les cent mille cus qui restent payer par les acqureurs4 ,pierquin entra4 --,h6 bien1 ma chre cousine1 dit-il1 vous voil ruins1 je vous l'avais prdit2 mais vous n'avez pas voulu m'couter4 ,votre pre a bon apptit4 ,il a1 de la premire bouche1 aval vos bois4 ,votre subrog-tuteur1 monsieur ,conyncks1 est ,amsterdam1 o il achve de liquider sa fortune1 et ,clas a saisi ce moment-l pour faire son coup4 ,ce n'est pas bien4 ,je viens d'crire au bonhomme ,conyncks2 mais1 quand il arrivera1 tout sera fricass4 ,vous serez obligs de poursuivre votre pre1 le procs ne sera pas long1 mais ce sera un procs dshonorant que monsieur ,conyncks ne peut se dispenser d'intenter1 la loi l'exige4 ,voil le fruit de votre enttement4 ,reconnaissez-vous maintenant combien j'tais prudent1 combien j'tais dvou vos intrts8 --,je vous apporte une bonne nouvelle1 mademoiselle1 dit le jeune de ,solis de sa voix douce1 ,gabriel est reu l'cole ,polytechnique4 ,les difficults qui s'taient leves pour son admission sont aplanies4 ,marguerite remercia son ami par un sourire1 et dit3--,mes conomies auront une destination6 ,martha1 nous nous occuperons ds demain du trousseau de ,gabriel4 ,ma pauvre ,flicie1 nous allons bien travailler1 dit-elle en baisant sa sur au front4 --,demain1 vous l'aurez ici pour dix jours1 il doit tre ,paris le quinze novembre4 --,mon cousin ,gabriel prend un bon parti1 dit le notaire en toisant le proviseur1 il aura besoin de se faire une fortune4 ,mais1 ma chre cousine1 il s'agit de sauver l'honneur de la famille2 voudrez-vous cette fois m'couter8 --,non1 dit-elle1 s'il s'agit encore de mariage4 --,mais qu'allez-vous faire8 --,moi1 mon cousin6 rien4 --,cependant vous tes majeure4 --,dans quelques jours4 ,avez-vous1 dit ,marguerite1 un parti me proposer qui puisse concilier nos intrts et ce que nous devons notre pre1 l'honneur de la famille8 --,cousine1 nous ne pouvons rien sans votre oncle4 ,cela pos1 je reviendrai quand il sera de retour4 --,adieu1 monsieur1 dit ,marguerite4 --,plus elle devient pauvre1 plus elle fait la bgueule1 pensa le notaire4 ,adieu1 mademoiselle1 reprit ,pierquin haute voix4 ,monsieur le proviseur1 je vous salue parfaitement4 ,et il s'en alla1 sans faire attention ni ,flicie ni ,martha4 --,depuis deux jours1 j'tudie le code1 et j'ai consult un vieil avocat1 ami de mon oncle1 dit ,emmanuel d'une voix tremblante4 ,je partirai1 si vous m'y autorisez1 demain1 pour ,amsterdam4 coutez1 chre ,marguerite444 ,il disait ce mot pour la premire fois1 elle l'en remercia par un regard mouill1 par un sourire et une inclination de tte4 ,il s'arrta1 montra ,flicie et ,martha4 --,parlez devant ma sur1 dit ,marguerite4 ,elle n'a pas besoin de cette discussion pour se rsigner notre vie de privations et de travail1 elle est si douce et si courageuse6 ,mais elle doit connatre combien le courage nous est ncessaire4 ,les deux surs se prirent la main1 et s'embrassrent comme pour se donner un nouveau gage de leur union devant le malheur4 --,laissez-nous1 ,martha4 --,chre ,marguerite1 reprit ,emmanuel en laissant percer dans l'inflexion de sa voix le bonheur qu'il prouvait conqurir les menus droits de l'affection2 je me suis procur les noms et la demeure des acqureurs qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois abattus4 ,demain1 si vous y consentez1 un avou agissant au nom de monsieur ,conyncks1 qui ne le dsavouera pas1 mettra opposition entre leurs mains4 ,dans six jours1 votre grand-oncle sera de retour1 il convoquera un conseil de famille1 et fera manciper ,gabriel1 qui a dix-huit ans4 tant1 vous et votre frre1 autoriss exercer vos droits1 vous demanderez votre part dans le prix des bois1 monsieur ,clas ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrts par l'opposition2 quant aux cent mille autres qui vous seront encore dus1 vous obtiendrez une obligation hypothcaire qui reposera sur la maison que vous habitez4 ,monsieur ,conyncks rclamera des garanties pour les trois cent mille francs qui reviennent mademoiselle ,flicie et ,jean4 ,dans cette situation1 votre pre sera forc de laisser hypothquer ses biens de la plaine d',orchies1 dj grevs de cent mille cus4 ,la loi donne une priorit rtroactive aux inscriptions prises dans l'intrt des mineurs2 tout sera donc sauv4 ,monsieur ,clas aura dsormais les mains lies1 vos terres sont inalinables2 il ne pourra plus rien emprunter sur les siennes1 qui rpondront des sommes suprieures leur prix1 les affaires se seront faites en famille1 sans scandale1 sans procs4 ,votre pre sera forc d'aller prudemment dans ses recherches1 si mme il ne les cesse tout fait4 --,oui1 dit ,marguerite1 mais o seront nos revenus8 ,les cent mille francs hypothqus sur cette maison ne nous rapporteront rien1 puisque nous y demeurons4 ,le produit des biens que possde mon pre dans la plaine d',orchies payera les intrts des trois cent mille francs dus des trangers2 avec quoi vivrons-nous8 --,d'abord1 dit ,emmanuel1 en plaant les cinquante mille francs qui resteront ,gabriel sur sa part1 dans les fonds publics2 vous en aurez1 d'aprs le taux actuel1 plus de quatre mille livres de rente qui suffiront sa pension et son entretien ,paris4 ,gabriel ne peut disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son pre1 ni du fonds de ses rentes2 ainsi vous ne craindrez pas qu'il en dissipe un denier1 et vous aurez une charge de moins4 ,puis1 ne vous restera-t-il pas cent cinquante mille francs vous6 --,mon pre me les demandera1 dit-elle avec effroi1 et je ne saurai pas les lui refuser4 --,h6 bien1 chre ,marguerite1 vous pouvez les sauver encore1 en vous en dpouillant4 ,placez-les sur le ,grand ,livre1 au nom de votre frre4 ,cette somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui vous feront vivre4 ,les mineurs mancips ne pouvant rien aliner sans l'avis d'un conseil de famille1 vous gagnerez ainsi trois ans de tranquillit4 ,a cette poque1 votre pre aura trouv son problme ou vraisemblablement y renoncera2 ,gabriel1 devenu majeur1 vous restituera les fonds pour tablir les comptes entre vous quatre4 ,marguerite se fit expliquer de nouveau des dispositions de loi qu'elle ne pouvait comprendre tout d'abord4 ,ce fut certes une scne neuve que celle des deux amants tudiant le code dont s'tait muni ,emmanuel pour apprendre sa matresse les lois qui rgissaient les biens des mineurs2 elle en eut bientt saisi l'esprit1 grce la pntration naturelle aux femmes1 et que l'amour aiguisait encore4 ,le lendemain1 ,gabriel revint la maison paternelle4 ,quand monsieur de ,solis le rendit ,balthazar1 en lui annonant l'admission l'cole ,polytechnique1 le pre remercia le proviseur par un geste de main1 et dit3--,j'en suis bien aise1 ,gabriel sera donc un savant4 --,oh6 mon frre1 dit ,marguerite en voyant ,balthazar remonter son laboratoire1 travaille bien1 ne dpense pas d'argent6 fais tout ce qu'il faudra faire2 mais sois conome4 ,les jours o tu sortiras dans ,paris1 va chez nos amis1 chez nos parents pour ne contracter aucun des gots qui ruinent les jeunes gens4 ,ta pension monte prs de mille cus1 il te restera mille francs pour tes menus-plaisirs1 ce doit tre assez4 --,je rponds de lui1 dit ,emmanuel de ,solis en frappant sur l'paule de son lve4 ,un mois aprs1 monsieur de ,conyncks avait1 de concert avec ,marguerite1 obtenu de ,clas toutes les garanties dsirables4 ,les plans si sagement conus par ,emmanuel de ,solis furent entirement approuvs et excuts4 ,en prsence de la loi1 devant son cousin dont la probit farouche transigeait difficilement sur les questions d'honneur1 ,balthazar1 honteux de la vente qu'il avait consentie dans un moment o il tait harcel par ses cranciers1 se soumit tout ce qu'on exigea de lui4 ,satisfait de pouvoir rparer le dommage qu'il avait presque involontairement fait ses enfants1 il signa les actes avec la proccupation d'un savant4 ,il tait devenu compltement imprvoyant la manire des ngres qui1 le matin1 vendent leur femme pour une goutte d'eau-de-vie1 et la pleurent le soir4 ,il ne jetait mme pas les yeux sur son avenir le plus proche1 il ne se demandait pas quelles seraient ses ressources1 quand il aurait fondu son dernier cu2 il poursuivait ses travaux1 continuait ses achats1 sans savoir qu'il n'tait plus que le possesseur titulaire de sa maison1 de ses proprits1 et qu'il lui serait impossible1 grce la svrit des lois1 de se procurer un sou sur les biens desquels il tait en quelque sorte le gardien judiciaire4 ,l'anne #ahah expira sans aucun vnement malheureux4 ,les deux jeunes filles payrent les frais ncessits par l'ducation de ,jean1 et satisfirent toutes les dpenses de leur maison1 avec les dix-huit mille francs de rente1 placs sous le nom de ,gabriel1 dont les semestres leur furent envoys exactement par leur frre4 ,monsieur de ,solis perdit son oncle dans le mois de dcembre de cette anne4 ,un matin1 ,marguerite apprit par ,martha que son pre avait vendu sa collection de tulipes1 le mobilier de la maison de devant1 et toute l'argenterie4 ,elle fut oblige de racheter les couverts ncessaires au service de la table1 et les fit marquer son chiffre4 ,jusqu' ce jour elle avait gard le silence sur les dprdations de ,balthazar2 mais le soir1 aprs le dner1 elle pria ,flicie de la laisser seule avec son pre1 et quand il fut assis1 suivant son habitude1 au coin de la chemine du parloir1 ,marguerite lui dit3--,mon cher pre1 vous tes le matre de tout vendre ici1 mme vos enfants4 ,ici1 nous vous obirons tous sans murmure2 mais je suis force de vous faire observer que nous sommes sans argent1 que nous avons peine de quoi vivre cette anne1 et que nous serons obliges1 ,flicie et moi1 de travailler nuit et jour pour payer la pension de ,jean1 avec le prix de la robe de dentelle que nous avons entreprise4 ,je vous en conjure1 mon bon pre1 discontinuez vos travaux4 --,tu as raison1 mon enfant1 dans six semaines tout sera fini6 ,j'aurai trouv l',absolu1 ou l',absolu sera introuvable4 ,vous serez tous riches millions444 --,laissez-nous pour le moment un morceau de pain1 rpondit ,marguerite4 --,il n'y a pas de pain ici1 dit ,clas d'un air effray1 pas de pain chez un ,clas4 ,et tous nos biens8 --,vous avez ras la fort de ,waignies4 ,le sol n'en est pas encore libre1 et ne peut rien produire4 ,quant vos fermes d',orchies1 les revenus ne suffisent point payer les intrts des sommes que vous avez empruntes4 --,avec quoi vivons-nous donc1 demanda-t-il4 ,marguerite lui montra son aiguille1 et ajouta3--,les rentes de ,gabriel nous aident1 mais elles sont insuffisantes4 ,je joindrais les deux bouts de l'anne si vous ne m'accabliez de factures auxquelles je ne m'attends pas1 vous ne me dites rien de vos achats en ville4 ,quand je crois avoir assez pour mon trimestre1 et que mes petites dispositions sont faites1 il m'arrive un mmoire de soude1 de potasse1 de zinc1 de soufre1 que sais-je8 --,ma chre enfant1 encore six semaines de patience2 aprs1 je me conduirai sagement4 ,et tu verras des merveilles1 ma petite ,marguerite4 --,il est bien temps que vous pensiez vos affaires4 ,vous avez tout vendu2 tableaux1 tulipes1 argenterie1 il ne nous reste plus rien2 au moins1 ne contractez pas de nouvelles dettes4 --,je n'en veux plus faire1 dit le vieillard4 --,plus1 s'cria-t-elle4 ,vous en avez donc8 --,rien1 des misres1 rpondit-il en baissant les yeux et rougissant4 ,marguerite se trouva pour la premire fois humilie par l'abaissement de son pre1 et en souffrit tant qu'elle n'osa l'interroger4 ,un mois aprs cette scne1 un banquier de la ville vint pour toucher une lettre de change de dix mille francs1 souscrite par ,clas4 ,marguerite ayant pri le banquier d'attendre pendant la journe en tmoignant le regret de n'avoir pas t prvenue de ce paiement1 celui-ci l'avertit que la maison ,protez et ,chiffreville en avait neuf autres de mme somme1 chant de mois en mois4 --,tout est dit1 s'cria ,marguerite1 l'heure est venue4 ,elle envoya chercher son pre et se promena tout agite grands pas1 dans le parloir1 en se parlant elle-mme3--,trouver cent mille francs1 dit-elle1 ou voir notre pre en prison6 ,que faire8 ,balthazar ne descendit pas4 ,lasse de l'attendre1 ,marguerite monta au laboratoire4 ,en entrant1 elle vit son pre au milieu d'une pice immense1 fortement claire1 garnie de machines et de verreries poudreuses2 et l1 des livres1 des tables encombres de produits tiquets1 numrots4 ,partout le dsordre qu'entrane la proccupation du savant y froissait les habitudes flamandes4 ,cet ensemble de matras1 de cornues1 de mtaux1 de cristallisations fantasquement colores1 d'chantillons accrochs aux murs1 ou jets sur des fourneaux1 tait domin par la figure de ,balthazar ,clas qui1 sans habit1 les bras nus comme ceux d'un ouvrier1 montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme ses cheveux4 ,ses yeux horriblement fixes ne quittrent pas une machine pneumatique4 ,le rcipient de cette machine tait coiff d'une lentille forme par de doubles verres convexes dont l'intrieur tait plein d'alcool et qui runissait les rayons du soleil entrant alors par l'un des compartiments de la rose du grenier4 ,le rcipient1 dont le plateau tait isol1 communiquait avec des fils d'une immense pile de ,volta4 ,lemulquinier occup faire mouvoir le plateau de cette machine monte sur un axe mobile1 afin de toujours maintenir la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons du soleil1 se leva1 la face noire de poussire1 et dit3--,ha6 mademoiselle1 n'approchez pas6 ,l'aspect de son pre qui1 presque agenouill devant sa machine1 recevait d'aplomb la lumire du soleil1 et dont les cheveux pars ressemblaient des fils d'argent1 son crne bossu1 son visage contract par une attente affreuse1 la singularit des objets qui l'entouraient1 l'obscurit dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d'o s'lanaient des machines bizarres1 tout contribuait frapper ,marguerite qui se dit avec terreur3 ,mon pre est fou6 ,elle s'approcha de lui pour lui dire l'oreille3--,renvoyez ,lemulquinier4 --,non1 non1 mon enfant1 j'ai besoin de lui1 j'attends l'effet d'une belle exprience laquelle les autres n'ont pas song4 ,voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil4 ,j'ai les moyens de soumettre les mtaux dans un vide parfait1 aux feux solaires concentrs et des courants lectriques4 ,vois-tu1 dans un moment1 l'action la plus nergique dont puisse disposer un chimiste va clater1 et moi seul444 --,eh6 mon pre1 au lieu de vaporiser les mtaux1 vous devriez bien les rserver pour payer vos lettres de change444 --,attends1 attends6 --,monsieur ,mersktus est venu1 mon pre1 il lui faut dix mille francs quatre heures4 --,oui1 oui1 tout l'heure4 ,j'avais sign ces petits effets pour ce mois-ci1 c'est vrai4 ,je croyais que j'aurais trouv l',absolu4 ,mon ,dieu1 si j'avais le soleil de juillet1 mon exprience serait faite6 ,il se prit par les cheveux1 s'assit sur un mauvais fauteuil de canne1 et quelques larmes roulrent dans ses yeux4 --,monsieur a raison4 ,tout a1 c'est la faute de ce gredin de soleil qui est trop faible1 le lche1 le paresseux6 ,le matre et le valet ne faisaient plus attention ,marguerite4 --,laissez-nous1 ,mulquinier1 lui dit-elle4 --,ah6 je tiens une nouvelle exprience1 s'cria ,clas4 --,mon pre1 oubliez vos expriences1 lui dit sa fille quand ils furent seuls1 vous avez cent mille francs payer1 et nous ne possdons pas un liard4 ,quittez votre laboratoire1 il s'agit aujourd'hui de votre honneur4 ,que deviendrez-vous1 quand vous serez en prison1 souillerez-vous vos cheveux blancs et le nom de ,clas par l'infamie d'une banqueroute8 ,je m'y opposerai4 ,j'aurai la force de combattre votre folie1 et il serait affreux de vous voir sans pain dans vos derniers jours4 ,ouvrez les yeux sur notre position1 ayez donc enfin de la raison8 --,folie6 cria ,balthazar qui se dressa sur ses jambes1 fixa ses yeux lumineux sur sa fille1 se croisa les bras sur la poitrine1 et rpta le mot folie si majestueusement1 que ,marguerite trembla4 ,ah6 ta mre ne m'aurait pas dit ce mot6 reprit-il1 elle n'ignorait pas l'importance de mes recherches1 elle avait appris une science pour me comprendre1 elle savait que je travaille pour l'humanit1 qu'il n'y a rien de personnel ni de sordide en moi4 ,le sentiment de la femme qui aime est1 je le vois1 au-dessus de l'affection filiale4 ,oui1 l'amour est le plus beau de tous les sentiments6 ,avoir de la raison8 reprit-il en se frappant la poitrine1 en manqu-je8 ne suis-je pas moi8 ,nous sommes pauvres1 ma fille1 eh6 bien1 je le veux ainsi4 ,je suis votre pre1 obissez-moi4 ,je vous ferai riche quand il me plaira4 ,votre fortune1 mais c'est une misre4 ,quand j'aurai trouv un dissolvant du carbone1 j'emplirai votre parloir de diamants1 et c'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche4 ,vous pouvez bien attendre1 quand je me consume en efforts gigantesques4 --,mon pre1 je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis dans ce grenier sans rsultat4 ,je ne vous parlerai pas de ma mre que vous avez tue4 ,si j'avais un mari1 je l'aimerais1 sans doute1 autant que vous aimait ma mre1 et je serais prte tout lui sacrifier1 comme elle vous sacrifiait tout4 ,j'ai suivi ses ordres en me donnant vous tout entire1 je vous l'ai prouv en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger me rendre votre compte de tutelle4 ,laissons le pass1 pensons au prsent4 ,je viens ici reprsenter la ncessit que vous avez cre vous-mme4 ,il faut de l'argent pour vos lettres de change1 entendez-vous8 il n'y a rien saisir ici que le portrait de notre aeul ,van-,clas4 ,je viens donc au nom de ma mre1 qui s'est trouve trop faible pour dfendre ses enfants contre leur pre et qui m'a ordonn de vous rsister1 je viens au nom de mes frres et de ma sur1 je viens1 mon pre1 au nom de tous les ,clas vous commander de laisser vos expriences1 de vous faire une fortune vous avant de les poursuivre4 ,si vous vous armez de votre paternit qui ne se fait sentir que pour nous tuer1 j'ai pour moi vos anctres et l'honneur qui parlent plus haut que la ,chimie4 ,les familles passent avant la ,science4 ,j'ai trop t votre fille6 --,et tu veux tre alors mon bourreau1 dit-il d'une voix affaiblie4 ,marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rle qu'elle venait de prendre1 elle crut avoir entendu la voix de sa mre quand elle lui avait dit3 ,ne contrarie pas trop ton pre1 aime-le bien6 --,mademoiselle fait l-haut de la belle ouvrage6 dit ,lemulquinier en descendant la cuisine pour djeuner4 ,nous allions mettre la main sur le secret1 nous n'avions plus besoin que d'un brin de soleil de juillet1 car monsieur1 ah6 quel homme6 il est quasiment dans les chausses du bon ,dieu6 ,il ne s'en faut pas de a1 dit-il ,josette en faisant claquer l'ongle de son pouce droit sous la dent populairement nomme la palette1 que nous ne sachions le principe de tout4 ,patatras6 elle s'en vient crier pour des btises de lettres de change4 --,eh6 bien1 payez-les de vos gages1 dit ,martha1 ces lettres d'change8 --,il n'y a point de beurre mettre sur mon pain8 dit ,lemulquinier ,josette4 --,et de l'argent pour en acheter8 rpondit aigrement la cuisinire4 ,comment1 vieux monstre1 si vous faites de l'or dans votre cuisine de dmon1 pourquoi ne vous faites-vous pas un peu de beurre8 ce ne serait pas si difficile1 et vous en vendriez au march de quoi faire aller la marmite4 ,nous mangeons du pain sec1 nous autres6 ,ces deux demoiselles se contentent de pain et de noix1 vous seriez donc mieux nourri que les matres8 ,mademoiselle ne veut dpenser que cent francs par mois pour toute la maison4 ,nous ne faisons plus qu'un dner4 ,si vous voulez des douceurs1 vous avez vos fourneaux l-haut o vous fricassez des perles1 qu'on ne parle que de a au march4 ,faites-vous-y des poulets rtis4 ,lemulquinier prit son pain et sortit4 --,il va acheter quelque chose de son argent1 dit ,martha1 tant mieux1 ce sera autant d'conomis4 ,est-il avare1 ce ,chinois-l6 --,fallait le prendre par la famine1 dit ,josette4 ,voil huit jours qu'il n'a rien frott nune part1 je fais son ouvrage1 il est toujours l-haut2 il peut bien me payer de a1 en nous rgalant de quelques harengs1 qu'il en apporte1 je m'en vais joliment les lui prendre6 --,ah6 dit ,martha1 j'entends mademoiselle ,marguerite qui pleure4 ,son vieux sorcier de pre avalera la maison sans dire une parole chrtienne1 le sorcier4 ,dans mon pays1 on l'aurait dj brl vif2 mais ici l'on n'a pas plus de religion que chez les ,maures d',afrique4 ,mademoiselle ,clas touffait mal ses sanglots en traversant la galerie4 ,elle gagna sa chambre1 chercha la lettre de sa mre1 et lut ce qui suit3 ,mon enfant1 si ,dieu le permet1 mon esprit sera dans ton cur quand tu liras ces lignes1 les dernires que j'aurai traces6 elles sont pleines d'amour pour mes chers petits qui restent abandonns un dmon auquel je n'ai pas su rsister4 ,il aura donc absorb votre pain1 comme il a dvor ma vie et mme mon amour4 ,tu savais1 ma bien-aime1 si j'aimais ton pre6 je vais expirer l'aimant moins1 puisque je prends contre lui des prcautions que je n'aurais pas avoues de mon vivant4 ,oui1 j'aurai gard dans le fond de mon cercueil une dernire ressource pour le jour o vous serez au plus haut degr du malheur4 ,s'il vous a rduits l'indigence1 ou s'il faut sauver votre honneur1 mon enfant1 tu trouveras chez monsieur de ,solis1 s'il vit encore1 sinon chez son neveu1 notre bon ,emmanuel1 cent soixante dix mille francs environ1 qui vous aideront vivre4 ,si rien n'a pu dompter sa passion1 si ses enfants ne sont pas une barrire plus forte pour lui que ne l'a t mon bonheur1 et ne l'arrtent pas dans sa marche criminelle1 quittez votre pre1 vivez au moins6 ,je ne pouvais l'abandonner1 je me devais lui4 ,toi1 ,marguerite1 sauve la famille6 ,je t'absous de tout ce que tu feras pour dfendre ,gabriel1 ,jean et ,flicie4 ,prends courage1 sois l'ange tutlaire des ,clas4 ,sois ferme1 je n'ose dire sois sans piti2 mais pour pouvoir rparer les malheurs dj faits1 il faut conserver quelque fortune1 et tu dois te considrer comme tant au lendemain de la misre1 rien n'arrtera la fureur de la passion qui m'a tout ravi4 ,ainsi1 ma fille1 ce sera tre pleine de cur que d'oublier ton cur2 ta dissimulation1 s'il fallait mentir ton pre1 serait glorieuse2 tes actions1 quelque blmables qu'elles puissent paratre1 seraient toutes hroques faites dans le but de protger la famille4 ,le vertueux monsieur de ,solis me l'a dit1 et jamais conscience ne fut ni plus pure ni plus clairvoyante que la sienne4 ,je n'aurais pas eu la force de te dire ces paroles1 mme en mourant4 ,cependant sois toujours respectueuse et bonne dans cette horrible lutte6 ,rsiste en adorant1 refuse avec douceur4 ,j'aurai donc eu des larmes inconnues et des douleurs qui n'clateront qu'aprs ma mort4 ,embrasse1 en mon nom1 mes chers enfants1 au moment o tu deviendras ainsi leur protection4 ,que ,dieu et les saints soient avec toi4 ,,jos,,phine4 ,a cette lettre tait jointe une reconnaissance de messieurs de ,solis oncle et neveu1 qui s'engageaient remettre le dpt fait entre leurs mains par madame ,clas celui de ses enfants qui leur reprsenterait cet crit4 --,martha1 cria ,marguerite la dugne qui monta promptement1 allez chez monsieur ,emmanuel et priez-le de passer chez moi4 ,noble et discrte crature6 il ne m'a jamais rien dit1 moi1 pensa-t-elle1 moi dont les ennuis et les chagrins sont devenus les siens4 ,emmanuel vint avant que ,martha ne ft de retour4 --,vous avez eu des secrets pour moi8 dit-elle en lui montrant l'crit4 ,emmanuel baissa la tte4 --,marguerite1 vous tes donc bien malheureuse8 reprit-il en laissant rouler quelques pleurs dans ses yeux4 --,oh6 oui4 ,soyez mon appui1 vous que ma mre a nomm l notre bon ,emmanuel1 dit-elle en lui montrant la lettre et ne pouvant rprimer un mouvement de joie en voyant son choix approuv par sa mre4 --,mon sang et ma vie taient vous le lendemain du jour o je vous vis dans la galerie1 rpondit-il en pleurant de joie et de douleur2 mais je ne savais pas1 je n'osais pas esprer qu'un jour vous accepteriez mon sang4 ,si vous me connaissez bien1 vous devez savoir que ma parole est sacre4 ,pardonnez-moi cette parfaite obissance aux volonts de votre mre1 il ne m'appartenait pas d'en juger les intentions4 --,vous nous avez sauvs1 dit-elle en l'interrompant et lui prenant le bras pour descendre au parloir4 ,aprs avoir appris l'origine de la somme que gardait ,emmanuel1 ,marguerite lui confia la triste ncessit qui poignait la maison4 --,il faut aller payer les lettres de change1 dit ,emmanuel1 si elles sont toutes chez ,mersktus1 vous gagnerez les intrts4 ,je vous remettrai les soixante-dix mille francs qui vous resteront4 ,mon pauvre oncle m'a laiss une somme semblable en ducats qu'il sera facile de transporter secrtement4 --,oui1 dit-elle1 apportez-les la nuit2 quand mon pre dormira1 nous les cacherons nous deux4 ,s'il savait que j'ai de l'argent1 peut-tre me ferait-il violence4 ,oh6 ,emmanuel1 se dfier de son pre6 dit-elle en pleurant et appuyant son front sur le cur du jeune homme4 ,ce gracieux et triste mouvement par lequel ,marguerite cherchait une protection1 fut la premire expression de cet amour toujours envelopp de mlancolie1 toujours contenu dans une sphre de douleur2 mais ce cur trop plein devait dborder1 et ce fut sous le poids d'une misre6 --,que faire8 que devenir8 ,il ne voit rien1 ne se soucie ni de nous ni de lui1 car je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier dont l'air est brlant4 --,que pouvez-vous attendre d'un homme qui tout moment s'crie comme ,richard ,,iii3 ,mon royaume pour un cheval6 dit ,emmanuel4 ,il sera toujours impitoyable1 et vous devez l'tre autant que lui4 ,payez ses lettres de change1 donnez-lui1 si vous voulez1 votre fortune2 mais celle de votre sur1 celle de vos frres n'est ni vous ni lui4 --,donner ma fortune8 dit-elle en serrant la main d',emmanuel et lui jetant un regard de feu1 vous me le conseillez1 vous6 tandis que ,pierquin faisait mille mensonges pour me la conserver4 --,hlas6 peut-tre suis-je goste ma manire6 dit-il4 ,tantt je vous voudrais sans fortune1 il me semble que vous seriez plus prs de moi2 tantt je vous voudrais riche1 heureuse1 et je trouve qu'il y a de la petitesse se croire spars par les pauvres grandeurs de la fortune4 --,cher6 ne parlons pas de nous444 --,nous6 rpta-t-il avec ivresse4 ,puis aprs une pause1 il ajouta3--,le mal est grand1 mais il n'est pas irrparable4 --,il se rparera par nous seuls1 la famille ,clas n'a plus de chef4 ,pour en arriver ne plus tre ni pre ni homme1 n'avoir aucune notion du juste et de l'injuste1 car lui1 si grand1 si gnreux1 si probe1 il a dissip malgr la loi le bien des enfants auxquels il doit servir de dfenseur6 dans quel abme est-il donc tomb8 ,mon ,dieu6 que cherche-t-il donc6 --,malheureusement1 ma chre ,marguerite1 s'il a tort comme chef de famille1 il a raison scientifiquement1 et une vingtaine d'hommes en ,europe l'admireront1 l o tous les autres le taxeront de folie2 mais vous pouvez sans scrupule lui refuser la fortune de ses enfants4 ,une dcouverte a toujours t un hasard4 ,si votre pre doit rencontrer la solution de son problme1 il la trouvera sans tant de frais1 et peut-tre au moment o il en dsesprera6 --,ma pauvre mre est heureuse1 dit ,marguerite1 elle aurait souffert mille fois la mort avant de mourir1 elle qui a pri son premier choc contre la ,science4 ,mais ce combat n'a pas de fin4 --,il y a une fin1 reprit ,emmanuel4 ,quand vous n'aurez plus rien1 monsieur ,clas ne trouvera plus de crdit1 et s'arrtera4 --,qu'il s'arrte donc ds aujourd'hui1 s'cria ,marguerite1 nous sommes sans ressources4 ,monsieur de ,solis alla racheter les lettres de change et vint les remettre ,marguerite4 ,balthazar descendit quelques moments avant le dner1 contre son habitude4 ,pour la premire fois1 depuis deux ans1 sa fille aperut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible voir3 il tait redevenu pre1 la raison avait chass la ,science2 il regarda dans la cour1 dans le jardin1 et quand il fut certain de se trouver seul avec sa fille1 il vint elle par un mouvement plein de mlancolie et de bont4 --,mon enfant1 dit-il en lui prenant la main et la lui serrant avec une onctueuse tendresse1 pardonne ton vieux pre4 ,oui1 ,marguerite1 j'ai eu tort4 ,toi seule as raison4 ,tant que je n'aurai pas trouv1 je suis un misrable6 ,je m'en irai d'ici4 ,je ne veux pas voir vendre ,van-,clas1 dit-il en montrant le portrait du martyr4 ,il est mort pour la ,libert1 je serai mort pour la ,science1 lui vnr1 moi ha4 --,ha1 mon pre8 non1 dit-elle en se jetant sur son sein1 nous vous adorons tous4 ,n'est-ce pas1 ,flicie8 dit-elle sa sur qui entrait en ce moment4 --,qu'avez-vous1 mon cher pre8 dit la jeune fille en lui prenant la main4 --,je vous ai ruins4 --,h6 dit ,flicie1 nos frres nous feront une fortune4 ,jean est toujours le premier dans sa classe4 --,tenez1 mon pre1 reprit ,marguerite en amenant ,balthazar par un mouvement plein de grce et de clinerie filiale devant la chemine o elle prit quelques papiers qui taient sous le cartel1 voici vos lettres de change2 mais n'en souscrivez plus1 il n'y aurait plus rien pour les payer444 --,tu as donc de l'argent1 dit ,balthazar l'oreille de ,marguerite quand il fut revenu de sa surprise4 ,ce mot suffoqua cette hroque fille1 tant il y avait de dlire1 de joie1 d'esprance dans la figure de son pre qui regardait autour de lui1 comme pour dcouvrir de l'or4 --,mon pre1 dit-elle avec un accent de douleur1 j'ai ma fortune4 --,donne-la-moi1 dit-il en laissant chapper un geste avide1 je te rendrai tout au centuple4 --,oui1 je vous la donnerai1 rpondit ,marguerite en contemplant ,balthazar qui ne comprit pas le sens que sa fille mettait ce mot4 --,ha6 ma chre fille1 dit-il1 tu me sauves la vie6 ,j'ai imagin une dernire exprience1 aprs laquelle il n'y a plus rien de possible4 ,si1 cette fois1 je ne le trouve pas1 il faudra renoncer chercher l',absolu4 ,donne-moi le bras1 viens1 mon enfant chrie1 je voudrais te faire la femme la plus heureuse de la terre1 tu me rends au bonheur1 la gloire2 tu me procures le pouvoir de vous combler de trsors1 je vous accablerai de joyaux1 de richesses4 ,il baisa sa fille au front1 lui prit les mains1 les serra1 lui tmoigna sa joie par des clineries qui parurent presque serviles ,marguerite2 pendant le dner ,balthazar ne voyait qu'elle1 il la regardait avec l'empressement1 avec l'attention1 la vivacit qu'un amant dploie pour sa matresse3 faisait-elle un mouvement8 il cherchait deviner sa pense1 son dsir1 et se levait pour la servir2 il la rendait honteuse1 il mettait ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse anticipe4 ,mais1 ces cajoleries ,marguerite opposait le tableau de la dtresse actuelle1 soit par un mot de doute1 soit par un regard qu'elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle manger4 --,va1 lui dit-il1 dans six mois1 nous remplirons a d'or et de merveilles4 ,tu seras comme une reine4 ,bah6 la nature entire nous appartiendra1 nous serons au-dessus de tout444 et par toi444 ma ,marguerite4 ,margarita8 reprit-il en souriant1 ton nom est une prophtie4 ,margarita veut dire une perle4 ,sterne a dit cela quelque part4 ,as-tu lu ,sterne8 veux-tu un ,sterne8 a t'amusera4 --,la perle est1 dit-on1 le fruit d'une maladie1 reprit-elle1 et nous avons dj bien souffert6 --,ne sois pas triste1 tu feras le bonheur de ceux que tu aimes1 tu seras bien puissante1 bien riche4 --,mademoiselle a si bon cur1 dit ,lemulquinier dont la face en cumoire grimaa pniblement un sourire4 ,pendant le reste de la soire1 ,balthazar dploya pour ses deux filles toutes les grces de son caractre et tout le charme de sa conversation4 ,sduisant comme le serpent1 sa parole1 ses regards panchaient un fluide magntique1 et il prodigua cette puissance de gnie1 ce doux esprit qui fascinait ,josphine1 et il mit pour ainsi dire ses filles dans son cur4 ,quand ,emmanuel de ,solis vint1 il trouva1 pour la premire fois depuis long-temps1 le pre et les enfants runis4 ,malgr sa rserve1 le jeune proviseur fut soumis au prestige de cette scne1 car la conversation1 les manires de ,balthazar eurent un entranement irrsistible4 ,quoique plongs dans les abmes de la pense1 et incessamment occups observer le monde moral1 les hommes de science aperoivent nanmoins les plus petits dtails dans la sphre o ils vivent4 ,plus intempestifs que distraits1 ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure1 ils savent et oublient tout2 ils prjugent l'avenir1 prophtisent pour eux seuls1 sont au fait d'un vnement avant qu'il n'clate1 mais ils n'en ont rien dit4 ,si1 dans le silence des mditations1 ils ont fait usage de leur puissance pour reconnatre ce qui se passe autour d'eux1 il leur suffit d'avoir devin3 le travail les emporte1 et ils appliquent presque toujours faux les connaissances qu'ils ont acquises sur les choses de la vie4 ,parfois1 quand ils se rveillent de leur apathie sociale1 ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extrieur1 ils y reviennent avec une riche mmoire1 et n'y sont trangers rien4 ,ainsi ,balthazar1 qui joignait la perspicacit du cur la perspicacit du cerveau1 savait tout le pass de sa fille1 il connaissait ou avait devin les moindres vnements de l'amour mystrieux qui l'unissait ,emmanuel1 il le leur prouva finement1 et sanctionna leur affection en la partageant4 ,c'tait la plus douce flatterie que put faire un pre1 et les deux amants ne surent pas y rsister4 ,cette soire fut dlicieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants4 ,quand1 aprs les avoir pour ainsi dire remplis de sa lumire et baigns de tendresse1 ,balthazar se retira1 ,emmanuel de ,solis1 qui avait eu jusqu'alors une contenance gne1 se dbarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir4 ,il les mit sur la travailleuse de ,marguerite qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodait1 et alla chercher le reste de la somme4 ,quand il revint1 ,flicie tait alle se coucher4 ,onze heures sonnaient4 ,martha1 qui veillait pour dshabiller sa matresse1 tait occupe chez ,flicie4 --,o cacher cela8 dit ,marguerite qui n'avait pas rsist au plaisir de manier quelques ducats1 un enfantillage qui la perdit4 --,je soulverai cette colonne de marbre dont le socle est creux1 dit ,emmanuel1 vous y glisserez les rouleaux1 et le diable n'irait pas les y chercher4 ,au moment o ,marguerite faisait son avant-dernier voyage de la travailleuse la colonne1 elle jeta un cri perant1 laissa tomber les rouleaux dont les pices brisrent le papier et s'parpillrent sur le parquet3 son pre tait la porte du parloir1 et montrait sa tte dont l'expression d'avidit l'effraya4 --,que faites-vous donc l8 dit-il en regardant tour tour sa fille que la peur clouait sur le plancher1 et le jeune homme qui s'tait brusquement dress1 mais dont l'attitude auprs de la colonne tait assez significative4 ,le fracas de l'or sur le parquet fut horrible et son parpillement semblait prophtique4--,je ne me trompais pas1 dit ,balthazar en s'asseyant1 j'avais entendu le son de l'or4 ,il n'tait pas moins mu que les deux jeunes gens dont les curs palpitaient si bien l'unisson1 que leurs mouvements s'entendaient comme les coups d'un balancier de pendule au milieu du profond silence qui rgna tout coup dans le parloir4 --,je vous remercie1 monsieur de ,solis1 dit ,marguerite ,emmanuel en lui jetant un coup d'il qui signifiait3 ,secondez-moi1 pour sauver cette somme4 --,quoi1 cet or444 reprit ,balthazar en lanant des regards d'une pouvantable lucidit sur sa fille et sur ,emmanuel4 --,cet or est monsieur qui a la bont de me le prter pour faire honneur nos engagements1 lui rpondit-elle4 ,monsieur de ,solis rougit et voulut sortir4 --,monsieur1 dit ,balthazar en l'arrtant par le bras1 ne vous drobez pas mes remercments4 --,monsieur1 vous ne me devez rien4 ,cet argent appartient mademoiselle ,marguerite qui me l'emprunte sur ses biens1 rpondit-il en regardant sa matresse qui le remercia par un imperceptible clignement de paupires4 --,je ne souffrirai pas cela1 dit ,clas qui prit une plume et une feuille de papier sur la table o crivait ,flicie1 et se tournant vers les deux jeunes gens tonns3--,combien y a-t-il8 ,la passion avait rendu ,balthazar plus rus que ne l'et t le plus adroit des intendants coquins2 la somme allait tre lui4 ,marguerite et monsieur de ,solis hsitaient4--,comptons1 dit-il4 --,il y a six mille ducats1 rpondit ,emmanuel --,soixante-dix mille francs1 reprit ,clas4 ,le coup d'il que ,marguerite jeta sur son amant lui donna du courage4 --,monsieur1 dit-il en tremblant1 votre engagement est sans valeur1 pardonnez-moi cette expression purement technique2 j'ai prt ce matin mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous tiez hors d'tat de payer1 vous ne sauriez donc me donner aucune garantie4 ,ces cent soixante-dix mille francs sont mademoiselle votre fille qui peut en disposer comme bon lui semble1 mais je ne les lui prte que sur la promesse qu'elle m'a faite de souscrire un contrat avec lequel je puisse prendre mes srets sur sa part dans les terrains nus de ,waignies4 ,marguerite dtourna la tte pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux1 elle connaissait la puret de cur qui distinguait ,emmanuel4 lev par son oncle dans la pratique la plus svre des vertus religieuses1 le jeune homme avait spcialement horreur du mensonge2 aprs avoir offert sa vie et son cur ,marguerite1 il lui faisait donc encore le sacrifice de sa conscience4 --,adieu1 monsieur1 lui dit ,balthazar1 je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de pre4 ,aprs avoir chang avec ,marguerite un dplorable regard1 ,emmanuel fut reconduit par ,martha qui ferma la porte de la rue4 ,au moment o le pre et la fille furent bien seuls1 ,clas dit sa fille3--,tu m'aimes1 n'est-ce pas8 --,ne prenez pas de dtours1 mon pre4 ,vous voulez cette somme1 vous ne l'aurez point4 ,elle se mit rassembler les ducats1 son pre l'aida silencieusement les ramasser et vrifier la somme qu'elle avait seme1 et ,marguerite le laissa faire sans lui tmoigner la moindre dfiance4 ,les deux milles ducats remis en pile1 ,balthazar dit d'un air dsespr3--,marguerite1 il me faut cet or6 --,ce serait un vol si vous le preniez1 rpondit-elle froidement4 coutez1 mon pre3 il vaut mieux nous tuer d'un seul coup1 que de nous faire souffrir mille morts chaque jour4 ,voyez1 qui de vous1 qui de nous doit succomber4 --,vous aurez donc assassin votre pre1 reprit-il4 --,nous aurons veng notre mre1 dit-elle en montrant la place o madame ,clas tait morte4 --,ma fille1 si tu savais ce dont il s'agit1 tu ne me dirais pas de telles paroles4 coute1 je vais t'expliquer le problme444 ,mais tu ne me comprendras pas8 s'cria-t-il avec dsespoir4 ,enfin1 donne6 crois une fois en ton pre4 ,oui1 je sais que j'ai fait de la peine ta mre2 que j'ai dissip1 pour employer le mot des ignorants1 ma fortune et dilapid la vtre2 que vous travaillez tous pour ce que tu nommes une folie2 mais1 mon ange1 ma bien-aime1 mon amour1 ma ,marguerite1 coute-moi donc6 ,si je ne russis pas1 je me donne toi1 je t'obirai comme tu devrais1 toi1 m'obir2 je ferai tes volonts1 je te remettrai la conduite de ma fortune1 je ne serai plus le tuteur de mes enfants1 je me dpouillerai de toute autorit4 ,je le jure par ta mre1 dit-il en versant des larmes4 ,marguerite dtourna la tte pour ne pas voir cette figure en pleurs1 et ,clas se jeta aux genoux de sa fille en croyant qu'elle allait cder4--,marguerite1 ,marguerite6 donne1 donne6 ,que sont soixante mille francs pour viter des remords ternels6 ,vois-tu1 je mourrai1 ceci me tuera4 coute-moi6 ma parole sera sacre4 ,si j'choue1 je renonce mes travaux1 je quitterai la ,flandre1 la ,france mme1 si tu l'exiges1 et j'irai travailler comme un manuvre afin de refaire sou sou ma fortune et rapporter un jour mes enfants ce que la ,science leur aura pris4 ,marguerite voulait relever son pre1 mais il persistait rester ses genoux1 et il ajouta en pleurant3--,sois une dernire fois1 tendre et dvoue8 ,si je ne russis pas1 je te donnerai moi-mme raison dans tes durets4 ,tu m'appelleras vieux fou6 tu me nommeras mauvais pre6 enfin tu me diras que je suis un ignorant6 ,moi1 quand j'entendrai ces paroles1 je te baiserai les mains4 ,tu pourras me battre1 si tu le veux2 et quand tu me frapperas1 je te bnirai comme la meilleure des filles en me souvenant que tu m'as donn ton sang6 --,s'il ne s'agissait que de mon sang1 je vous le rendrais1 s'cria-t-elle1 mais puis-je laisser gorger par la ,science mon frre et ma sur8 non6 ,cessez1 cessez1 dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son pre4 --,soixante-mille francs et deux mois1 dit-il en se levant avec rage1 il ne me faut plus que cela2 mais ma fille se met entre la gloire1 entre la richesse et moi4 ,sois maudite6 ajouta-t-il4 ,tu n'es ni fille1 ni femme1 tu n'as pas de cur1 tu ne seras ni une mre1 ni une pouse1 ajouta-t-il4 ,laisse-moi prendre6 dis1 ma chre petite1 mon enfant chrie1 je t'adorerai1 ajouta-t-il en avanant la main sur l'or par un mouvement d'atroce nergie4 --,je suis sans dfense contre la force1 mais ,dieu et le grand ,clas nous voient6 dit ,marguerite en montrant le portrait4 --,eh6 bien1 essaie de vivre couverte du sang de ton pre1 cria ,balthazar en lui jetant un regard d'horreur4 ,il se leva1 contempla le parloir et sortit lentement4 ,en arrivant la porte1 il se retourna comme et fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel ,marguerite rpondit en faisant un signe de tte ngatif4--,adieu1 ma fille1 dit-il avec douceur1 tchez de vivre heureuse4 ,quand il eut disparu1 ,marguerite resta dans une stupeur qui eut pour effet de l'isoler de la terre1 elle n'tait plus dans le parloir1 elle ne sentait plus son corps1 elle avait des ailes1 et volait dans les espaces du monde moral o tout est immense1 o la pense rapproche et les distances et les temps1 o quelque main divine relve la toile tendue sur l'avenir4 ,il lui sembla qu'il s'coulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son pre en montant l'escalier2 puis elle eut un frisson d'horreur au moment o elle l'entendit entrer dans sa chambre4 ,guide par un pressentiment qui rpandit dans son me la poignante clart d'un clair1 elle franchit les escaliers sans lumire1 sans bruit1 avec la vlocit d'une flche1 et vit son pre qui s'ajustait le front avec un pistolet4 --,prenez tout1 lui cria-t-elle en s'lanant vers lui4 ,elle tomba sur un fauteuil4 ,balthazar la voyant ple1 se mit pleurer comme pleurent les vieillards2 il redevint enfant1 il la baisa au front1 lui dit des paroles sans suite1 il tait prs de sauter de joie1 et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa matresse aprs en avoir obtenu le bonheur4 --,assez6 assez1 mon pre1 dit-elle1 songez votre promesse6 ,si vous ne russissez pas1 vous m'obirez6 --,oui4 --,o ma mre1 dit-elle en se tournant vers la chambre de madame ,clas1 vous auriez tout donn1 n'est-ce pas8 --,dors en paix1 dit ,balthazar1 tu es une bonne fille4 --,dormir6 dit-elle1 je n'ai plus les nuits de ma jeunesse2 vous me vieillissez1 mon pre1 comme vous avez lentement fltri le cur de ma mre4 --,pauvre enfant1 je voudrais te rassurer en t'expliquant les effets de la magnifique exprience que je viens d'imaginer1 tu comprendrais4 --,je ne comprends que notre ruine1 dit-elle en s'en allant4 ,le lendemain matin1 qui tait un jour de cong1 ,emmanuel de ,solis amena ,jean4 --,h bien8 dit-il avec tristesse en abordant ,marguerite4 --,j'ai cd1 rpondit-elle4 --,ma chre vie1 dit-il avec un mouvement de joie mlancolique1 si vous aviez rsist1 je vous eusse admire2 mais faible1 je vous adore6 --,pauvre1 pauvre ,emmanuel1 que nous restera-t-il8 --,laissez-moi faire1 s'cria le jeune homme d'un air radieux1 nous nous aimons1 tout ira bien6 ,quelques mois s'coulrent dans une tranquillit parfaite4 ,monsieur de ,solis fit comprendre ,marguerite que ses chtives conomies ne constitueraient jamais une fortune1 et lui conseilla de vivre l'aise en prenant1 pour maintenir l'abondance au logis1 l'argent qui restait sur la somme de laquelle il avait t le dpositaire4 ,pendant ce temps1 ,marguerite fut livre aux anxits qui jadis avaient agit sa mre en semblable occurrence4 ,quelque incrdule qu'elle pt tre1 elle en tait arrive esprer dans le gnie de son pre4 ,par un phnomne inexplicable1 beaucoup de gens ont l'esprance sans avoir la foi4 ,l'esprance est la fleur du ,dsir1 la foi est le fruit de la ,certitude4 ,marguerite se disait3 ,si mon pre russit1 nous serons heureux6 ,clas et ,lemulquinier seuls disaient3 ,nous russirons6 ,malheureusement1 de jour en jour1 le visage de cet homme s'attrista4 ,quand il venait dner1 il n'osait parfois regarder sa fille et parfois il lui jetait aussi des regards de triomphe4 ,marguerite employa ses soires se faire expliquer par le jeune de ,solis plusieurs difficults lgales4 ,elle accabla son pre de questions sur leurs relations de famille4 ,enfin elle acheva son ducation virile1 elle se prparait videmment excuter le plan qu'elle mditait si son pre succombait encore une fois dans son duel avec l',inconnu 7,x74 ,au commencement du mois de juillet1 ,balthazar passa toute une journe assis sur le banc de son jardin1 plong dans une mditation triste4 ,il regarda plusieurs fois le tertre dnu de tulipes1 les fentres de la chambre de sa femme2 il frmissait sans doute en songeant tout ce que sa lutte lui avait cot3 ses mouvements attestaient des penses en dehors de la ,science4 ,marguerite vint s'asseoir et travailler prs de lui quelques moments avant le dner4 --,h6 bien1 mon pre1 vous n'avez pas russi4 --,non1 mon enfant4 --,ah6 dit ,marguerite d'une voix douce1 je ne vous adresserai pas le plus lger reproche1 nous sommes galement coupables4 ,je rclamerai seulement l'excution de votre parole1 elle doit tre sacre1 vous tes un ,clas4 ,vos enfants vous entoureront d'amour et de respect2 mais d'aujourd'hui vous m'appartenez1 et me devez obissance4 ,soyez sans inquitude1 mon rgne sera doux1 et je travaillerai mme le faire promptement finir4 ,j'emmne ,martha1 je vous quitte pour un mois environ1 et pour m'occuper de vous1 car1 dit-elle en le baisant au front1 vous tes mon enfant4 ,demain1 ,flicie conduira donc la maison4 ,la pauvre enfant n'a que dix-sept ans1 elle ne saurait pas vous rsister2 soyez gnreux1 ne lui demandez pas un sou1 car elle n'aura que ce qu'il lui faut strictement pour les dpenses de la maison4 ,ayez du courage1 renoncez pendant deux ou trois annes vos travaux et vos penses4 ,le problme mrira1 je vous aurai amass l'argent ncessaire pour le rsoudre et vous le rsoudrez4 ,h6 bien1 votre reine n'est-elle pas clmente1 dites8 --,tout n'est donc pas perdu1 dit le vieillard4 --,non1 si vous tes fidle votre parole4 --,je vous obirai1 ma fille1 rpondit ,clas avec une motion profonde4 ,le lendemain1 monsieur ,conyncks de ,cambrai vint chercher sa petite nice4 ,il tait en voiture de voyage1 et ne voulut rester chez son cousin que le temps ncessaire ,marguerite et ,martha pour faire leurs apprts4 ,monsieur ,clas reut son cousin avec affabilit1 mais il tait visiblement triste et humili4 ,le vieux ,conyncks devina les penses de ,balthazar1 et1 en djeunant1 il lui dit avec une grosse franchise3--,j'ai quelques-uns de vos tableaux1 cousin1 j'ai le got des beaux tableaux1 c'est une passion ruineuse2 mais1 nous avons tous notre folie444 --,cher oncle6 dit ,marguerite4 --,vous passez pour tre ruin1 cousin1 mais un ,clas a toujours des trsors l1 dit-il en se frappant le front4 ,et l1 n'est-ce pas8 ajouta-t-il en montrant son cur4 ,aussi compt-je sur vous6 ,j'ai trouv dans mon escarcelle quelques cus que j'ai mis votre service4 --,ha6 s'cria ,balthazar1 je vous rendrai des trsors444 --,les seuls trsors que nous possdions en ,flandre1 cousin1 c'est la patience et le travail1 rpondit svrement ,conyncks4 ,notre ancien a ces deux mots gravs sur le front1 dit-il en lui montrant le portrait du prsident ,van-,clas4 ,marguerite embrassa son pre1 lui dit adieu1 fit ses recommandations ,josette1 ,flicie1 et partit en poste pour ,paris4 ,le grand-oncle devenu veuf n'avait qu'une fille de douze ans et possdait une immense fortune1 il n'tait donc pas impossible qu'il voult se marier2 aussi les habitants de ,douai crurent-ils que mademoiselle ,clas pousait son grand-oncle4 ,le bruit de ce riche mariage ramena ,pierquin le notaire chez les ,clas4 ,il s'tait fait de grands changements dans les ides de cet excellent calculateur4 ,depuis deux ans1 la socit de la ville s'tait divise en deux camps ennemis4 ,la noblesse avait form un premier cercle1 et la bourgeoisie un second1 naturellement fort hostile au premier4 ,cette sparation subite qui eut lieu dans toute la ,france et la partagea en deux nations ennemies1 dont les irritations jalouses allrent en croissant1 fut une des principales raisons qui firent adopter la rvolution de juillet #ahcj en province4 ,entre ces deux socits1 dont l'une tait ultra-monarchique et l'autre ultra-librale1 se trouvaient les fonctionnaires admis1 suivant leur importance1 dans l'un et dans l'autre monde1 et qui1 au moment de la chute du pouvoir lgitime1 furent neutres4 ,au commencement de la lutte entre la noblesse et la bourgeoisie1 les ,cafs royalistes contractrent une splendeur inoue1 et rivalisrent si brillamment avec les ,cafs libraux1 que ces sortes de ftes gastronomiques cotrent1 dit-on1 la vie plusieurs personnages qui1 semblables des mortiers mal fondus1 ne purent rsister ces exercices4 ,naturellement1 les deux socits devinrent exclusives et s'purrent4 ,quoique fort riche pour un homme de province1 ,pierquin fut exclu des cercles aristocratiques1 et refoul dans ceux de la bourgeoisie4 ,son amour-propre eut beaucoup souffrir des checs successifs qu'il reut en se voyant insensiblement conduit par les gens avec lesquels il frayait nagure4 ,il atteignait l'ge de quarante ans1 seule poque de la vie o les hommes qui se destinent au mariage puissent encore pouser des personnes jeunes4 ,les partis auxquels il pouvait prtendre appartenaient la bourgeoisie1 et son ambition tendait rester dans le haut monde1 o devait l'introduire une belle alliance4 ,l'isolement dans lequel vivait la famille ,clas l'avait rendue trangre ce mouvement social4 ,quoique ,clas appartnt la vieille aristocratie de la province1 il tait vraisemblable que ses proccupations l'empcheraient d'obir aux antipathies cres par ce nouveau classement de personnes4 ,quelque pauvre qu'elle pt tre1 une demoiselle ,clas apportait son mari cette fortune de vanit que souhaitent tous les parvenus4 ,pierquin revint donc chez les ,clas avec une secrte intention de faire les sacrifices ncessaires pour arriver la conclusion d'un mariage qui ralisait dsormais toutes ses ambitions4 ,il tint compagnie ,balthazar et ,flicie pendant l'absence de ,marguerite1 mais il reconnut tardivement un concurrent redoutable dans ,emmanuel de ,solis4 ,la succession du dfunt abb passait pour tre considrable2 et1 aux yeux d'un homme qui chiffrait navement toutes les choses de la vie1 le jeune hritier paraissait plus puissant par son argent que par les sductions du cur dont ne s'inquitait jamais ,pierquin4 ,cette fortune rendait au nom de ,solis toute sa valeur4 ,l'or et la noblesse taient comme deux lustres qui1 s'clairant l'un par l'autre1 redoublaient d'clat4 ,l'affection sincre que le jeune proviseur tmoignait ,flicie1 qu'il traitait comme une sur1 excita l'mulation du notaire4 ,il essaya d'clipser ,emmanuel en mlant le jargon la mode et les expressions d'une galanterie superficielle aux airs rveurs1 aux lgies soucieuses qui allaient si bien sa physionomie4 ,en se disant dsenchant de tout au monde1 il tournait les yeux vers ,flicie de manire lui faire croire qu'elle seule pourrait le rconcilier avec la vie4 ,flicie1 qui pour la premire fois un homme adressait des compliments1 couta ce langage toujours si doux1 mme quand il est mensonger2 elle prit le vide pour de la profondeur1 et1 dans le besoin qui l'oppressait de fixer les sentiments vagues dont surabondait son cur1 elle s'occupa de son cousin4 ,jalouse1 son insu peut-tre1 des attentions amoureuses qu',emmanuel prodiguait sa sur1 elle voulait sans doute se voir1 comme elle1 l'objet des regards1 des penses et des soins d'un homme4 ,pierquin dmla facilement la prfrence que ,flicie lui accordait sur ,emmanuel1 et ce fut pour lui une raison de persister dans ses efforts1 en sorte qu'il s'engagea plus qu'il ne le voulait4 ,emmanuel surveilla les commencements de cette passion fausse peut-tre chez le notaire1 nave chez ,flicie dont l'avenir tait en jeu4 ,il s'ensuivit1 entre la cousine et le cousin1 quelques causeries douces1 quelques mots dits voix basse en arrire d',emmanuel1 enfin de ces petites tromperies qui donnent un regard1 une parole une expression dont la douceur insidieuse peut causer d'innocentes erreurs4 ,a la faveur du commerce que ,pierquin entretenait avec ,flicie1 il essaya de pntrer le secret du voyage entrepris par ,marguerite1 afin de savoir s'il s'agissait de mariage et s'il devait renoncer ses esprances2 mais1 malgr sa grosse finesse1 ni ,balthazar ni ,flicie ne purent lui donner aucune lumire1 par la raison qu'ils ne savaient rien des projets de ,marguerite qui1 en prenant le pouvoir1 semblait en avoir suivi les maximes en taisant ses projets4 ,la morne tristesse de ,balthazar et son affaissement rendaient les soires difficiles passer4 ,quoique ,emmanuel et russi faire jouer le chimiste au trictrac1 ,balthazar y tait distrait2 et la plupart du temps cet homme1 si grand par son intelligence1 semblait stupide4 ,dchu de ses esprances1 humili d'avoir dvor trois fortunes1 joueur sans argent1 il pliait sous le poids de ses ruines1 sous le fardeau de ses esprances moins dtruites que trompes4 ,cet homme de gnie1 musel par la ncessit1 se condamnant lui-mme1 offrait un spectacle vraiment tragique qui et touch l'homme le plus insensible4 ,pierquin lui-mme ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce lion en cage1 dont les yeux pleins d'une puissance refoule taient devenus calmes force de tristesse1 ternes force de lumire2 dont les regards demandaient une aumne que la bouche n'osait profrer4 ,parfois un clair passait sur cette face dessche qui se ranimait par la conception d'une nouvelle exprience2 puis1 si1 en contemplant le parloir1 les yeux de ,balthazar s'arrtaient la place o sa femme avait expir1 de lgers pleurs roulaient comme d'ardents grains de sable dans le dsert de ses prunelles que la pense faisait immenses1 et sa tte retombait sur sa poitrine4 ,il avait soulev le monde comme un ,titan1 et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine4 ,cette gigantesque douleur1 si virilement contenue1 agissait sur ,pierquin et sur ,emmanuel qui1 parfois1 se sentaient assez mus pour vouloir offrir cet homme la somme ncessaire quelque srie d'expriences2 tant sont communicatives les convictions du gnie6 ,tous deux concevaient comment madame ,clas et ,marguerite avaient pu jeter des millions dans ce gouffre3 mais la raison arrtait promptement les lans du cur2 et leurs motions se traduisaient par des consolations qui aigrissaient encore les peines de ce ,titan foudroy4 ,clas ne parlait point de sa fille ane1 et ne s'inquitait ni de son absence1 ni du silence qu'elle gardait en n'crivant ni lui1 ni ,flicie4 ,quand ,solis et ,pierquin lui en demandaient des nouvelles1 il paraissait affect dsagrablement4 ,pressentait-il que ,marguerite agissait contre lui8 ,se trouvait-il humili d'avoir rsign les droits majestueux de la paternit son enfant8 ,en tait-il venu moins l'aimer parce qu'elle allait tre le pre1 et lui l'enfant8 ,peut-tre y avait-il beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentiments inexprimables qui passent comme des nuages en l'me1 dans la disgrce muette qu'il faisait peser sur ,marguerite4 ,quelque grands que puissent tre les grands hommes connus ou inconnus1 heureux ou malheureux dans leurs tentatives1 ils ont des petitesses par lesquelles ils tiennent l'humanit4 ,par un double malheur1 il ne souffrent pas moins de leurs qualits que de leurs dfauts2 et peut-tre ,balthazar avait-il se familiariser avec les douleurs de ses vanits blesses4 ,la vie qu'il menait1 et les soires pendant lesquelles ces quatre personnes se trouvrent runies en l'absence de ,marguerite furent donc une vie et des soires empreintes de tristesse1 remplies d'apprhensions vagues4 ,ce fut des jours infertiles comme des landes dessches1 o nanmoins ils glanaient quelques fleurs1 rares consolations4 ,l'atmosphre leur semblait brumeuse en l'absence de la fille ane1 devenue l'me1 l'espoir et la force de cette famille4 ,deux mois se passrent ainsi1 pendant lesquels ,balthazar attendit patiemment sa fille4 ,marguerite fut ramene ,douai par son oncle1 qui resta au logis au lieu de retourner ,cambrai1 sans doute pour y appuyer de son autorit quelque coup d'tat mdit par sa nice4 ,ce fut une petite fte de famille que le retour de ,marguerite4 ,le notaire et monsieur de ,solis avaient t invits dner par ,flicie et par ,balthazar4 ,quand la voiture de voyage s'arrta devant la porte de la maison1 ces quatre personnes vinrent y recevoir les voyageurs avec de grandes dmonstrations de joie4 ,marguerite parut heureuse de revoir les foyers paternels1 ses yeux s'emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver au parloir4 ,en embrassant son pre1 ses caresses de jeune fille ne furent pas nanmoins sans arrire-pense1 elle rougissait comme une pouse coupable qui ne sait pas feindre2 mais ses regards reprirent leur puret quand elle regarda monsieur de ,solis1 en qui elle semblait puiser la force d'achever l'entreprise qu'elle avait secrtement forme4 ,pendant le dner1 malgr l'allgresse qui animait les physionomies et les paroles1 le pre et la fille s'examinrent avec dfiance et curiosit4 ,balthazar ne fit ,marguerite aucune question sur son sjour ,paris1 sans doute par dignit paternelle4 ,emmanuel de ,solis imita cette rserve4 ,mais ,pierquin1 qui tait habitu connatre tous les secrets de famille1 dit ,marguerite en couvrant sa curiosit sous une fausse bonhomie3--,eh6 bien1 chre cousine1 vous avez vu ,paris1 les spectacles444 --,je n'ai rien vu ,paris1 rpondit-elle1 je n'y suis pas alle pour me divertir4 ,les jours s'y sont tristement couls pour moi1 j'tais trop impatiente de revoir ,douai4 --,si je ne m'tais pas fch1 elle ne serait pas venue l',opra1 o d'ailleurs elle s'est ennuye6 dit monsieur ,conyncks4 ,la soire fut pnible1 chacun tait gn1 souriait mal ou s'efforait de tmoigner cette gaiet de commande sous laquelle se cachent de relles anxits4 ,marguerite et ,balthazar taient en proie de sourdes et cruelles apprhensions qui ragissaient sur les curs4 ,plus la soire s'avanait1 plus la contenance du pre et de la fille s'altrait4 ,parfois ,marguerite essayait de sourire1 mais ses gestes1 ses regards1 le son de sa voix trahissaient une vive inquitude4 ,messieurs ,conyncks et de ,solis semblaient connatre la cause des secrets mouvements qui agitaient cette noble fille1 et paraissaient l'encourager par des illades expressives4 ,bless d'avoir t mis en dehors d'une rsolution et de dmarches accomplies pour lui1 ,balthazar se sparait insensiblement de ses enfants et de ses amis1 en affectant de garder le silence4 ,marguerite allait sans doute lui dcouvrir ce qu'elle avait dcid de lui4 ,pour un homme grand1 pour un pre1 cette situation tait intolrable4 ,parvenu un ge o l'on ne dissimule rien au milieu de ses enfants1 o l'tendue des ides donne de la force aux sentiments1 il devenait donc de plus en plus grave1 songeur et chagrin1 en voyant s'approcher le moment de sa mort civile4 ,cette soire renfermait une de ces crises de la vie intrieure qui ne peuvent s'expliquer que par des images4 ,les nuages et la foudre s'amoncelaient au ciel1 l'on riait dans la campagne2 chacun avait chaud1 sentait l'orage1 levait la tte et continuait sa route4 ,monsieur ,conyncks1 le premier1 alla se coucher et fut conduit sa chambre par ,balthazar4 ,pendant son absence1 ,pierquin et monsieur de ,solis s'en allrent4 ,marguerite fit un adieu plein d'affection au notaire1 elle ne dit rien ,emmanuel1 mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard humide4 ,elle renvoya ,flicie1 et quand ,clas revint au parloir1 il y trouva sa fille seule4 --,mon bon pre1 lui dit-elle d'une voix tremblante1 il a fallu les circonstances graves o nous sommes pour me faire quitter la maison2 mais1 aprs bien des angoisses et aprs avoir surmont des difficults inoues1 j'y reviens avec quelques chances de salut pour nous tous4 ,grce votre nom1 l'influence de notre oncle et aux protections de monsieur de ,solis1 nous avons obtenu1 pour vous1 une place de receveur des finances en ,bretagne2 elle vaut1 dit-on1 dix-huit vingt mille francs par an4 ,notre oncle a fait le cautionnement4 ,voici votre nomination1 dit-elle en tirant une lettre de son sac4 ,votre sjour ici1 pendant nos annes de privations et de sacrifices1 serait intolrable4 ,notre pre doit rester dans une situation au moins gale celle o il a toujours vcu4 ,je ne vous demanderai rien sur vos revenus1 vous les emploierez comme bon vous semblera4 ,je vous supplie seulement de songer que nous n'avons pas un sou de rente1 et que nous vivrons tous avec ce que ,gustave nous donnera sur ses revenus4 ,la ville ne saura rien de cette vie claustrale4 ,si vous tiez chez vous1 vous seriez un obstacle aux moyens que nous emploierons1 ma sur et moi1 pour tcher d'y rtablir l'aisance4 ,est-ce abuser de l'autorit que vous m'avez donne que de vous mettre dans une position refaire vous-mme votre fortune8 dans quelques annes1 si vous le voulez1 vous serez ,receveur-gnral4 --,ainsi1 ,marguerite1 dit doucement ,balthazar1 tu me chasses de ma maison4 --,je ne mrite pas un reproche si dur1 rpondit la fille en comprimant les mouvements tumultueux de son cur4 ,vous reviendrez parmi nous lorsque vous pourrez habiter votre ville natale comme il vous convient d'y paratre4 ,d'ailleurs1 mon pre1 n'ai-je point votre parole8 reprit-elle froidement4 ,vous devez m'obir4 ,mon oncle est rest pour vous emmener en ,bretagne1 afin que vous ne fissiez pas seul le voyage4 --,je n'irai pas1 s'cria ,balthazar en se levant1 je n'ai besoin du secours de personne pour rtablir ma fortune et payer ce que je dois mes enfants4 --,ce sera mieux1 reprit ,marguerite sans s'mouvoir4 ,je vous prierai de rflchir notre situation respective que je vais vous expliquer en peu de mots4 ,si vous restez dans cette maison1 vos enfants en sortiront1 afin de vous en laisser le matre4 --,marguerite6 cria ,balthazar4 --,puis1 dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l'irritation de son pre1 il faut instruire le ministre de votre refus1 si vous n'acceptez pas une place lucrative et honorable que1 malgr nos dmarches et nos protections1 nous n'aurions pas eue sans quelques billets de mille francs adroitement mis par mon oncle dans le gant d'une dame4 --,me quitter6 --,ou vous nous quitterez ou nous vous fuirons1 dit-elle4 ,si j'tais votre seule enfant1 j'imiterais ma mre1 sans murmurer contre le sort que vous me feriez4 ,mais ma sur et mes deux frres ne priront pas de faim ou de dsespoir auprs de vous2 je l'ai promis celle qui mourut l1 dit-elle en montrant la place du lit de sa mre4 ,nous vous avons cach nos douleurs1 nous avons souffert en silence1 aujourd'hui nos forces se sont uses4 ,nous ne sommes pas au bord d'un abme1 nous sommes au fond1 mon pre6 pour nous en tirer1 il ne nous faut pas seulement du courage1 il faut encore que nos efforts ne soient pas incessamment djous par les caprices d'une passion444 --,mes chers enfants6 s'cria ,balthazar1 en saisissant la main de ,marguerite1 je vous aiderai1 je travaillerai1 je444 --,en voici les moyens1 rpondit-elle en lui tendant la lettre ministrielle4 --,mais1 mon ange1 le moyen que tu m'offres pour refaire ma fortune est trop lent6 tu me fais perdre le fruit de dix annes de travaux1 et les sommes normes que reprsente mon laboratoire4 ,l1 dit-il en indiquant le grenier1 sont toutes nos ressources4 ,marguerite marcha vers la porte en disant3--,mon pre1 vous choisirez6 --,ah6 ma fille1 vous tes bien dure6 rpondit-il en s'asseyant dans un fauteuil et la laissant partir4 ,le lendemain matin1 ,marguerite apprit par ,lemulquinier que monsieur ,clas tait sorti4 ,cette simple annonce la fit plir1 et sa contenance fut si cruellement significative1 que le vieux valet lui dit3--,soyez tranquille1 mademoiselle1 monsieur a dit qu'il serait revenu onze heures pour djeuner4 ,il ne s'est pas couch4 ,a deux heures du matin1 il tait encore debout dans le parloir1 regarder par les fentres les toits du laboratoire4 ,j'attendais dans la cuisine1 je le voyais1 il pleurait1 il a du chagrin4 ,voici ce fameux mois de juillet pendant lequel le soleil est capable de nous enrichir tous1 et si vous vouliez444 --,assez6 dit ,marguerite en devinant toutes les penses qui avaient d assaillir son pre4 ,il s'tait en effet accompli chez ,balthazar ce phnomne qui s'empare de toutes les personnes sdentaires1 sa vie dpendait pour ainsi dire des lieux avec lesquels il s'tait identifi1 sa pense marie son laboratoire et sa maison les lui rendait indispensables1 comme l'est la ,bourse au joueur pour qui les jours fris sont des jours perdus4 ,l taient ses esprances1 l descendait du ciel la seule atmosphre o ses poumons pouvaient puiser l'air vital4 ,cette alliance des lieux et des choses entre les hommes1 si puissante chez les natures faibles1 devient presque tyrannique chez les gens de science et d'tude4 ,quitter sa maison1 c'tait1 pour ,balthazar1 renoncer la ,science1 son problme1 c'tait mourir4 ,marguerite fut en proie une extrme agitation jusqu'au moment du djeuner4 ,la scne qui avait port ,balthazar vouloir se tuer lui tait revenue la mmoire1 et elle craignit de voir se dnouer tragiquement la situation dsespre o se trouvait son pre4 ,elle allait et venait dans le parloir1 en tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentissait4 ,enfin1 ,balthazar revint4 ,pendant qu'il traversait la cour1 ,marguerite1 qui tudia sa figure avec inquitude1 n'y vit que l'expression d'une douleur orageuse4 ,quand il entra dans le parloir1 elle s'avana vers lui pour lui souhaiter le bonjour2 il la saisit affectueusement par la taille1 l'appuya sur son cur1 la baisa au front et lui dit l'oreille3--,je suis all demander mon passe-port4 ,le son de la voix1 le regard rsign1 le mouvement de son pre1 tout crasa le cur de la pauvre fille qui dtourna la tte pour ne point laisser voir ses larmes2 mais ne pouvant les rprimer1 elle alla dans le jardin1 et revint aprs y avoir pleur son aise4 ,pendant le djeuner1 ,balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti4 --,nous allons donc partir pour la ,bretagne1 mon oncle1 dit-il a monsieur ,conyncks4 ,j'ai toujours eu le dsir de voir ce pays-l4 --,on y vit bon march1 rpondit le vieil oncle4 --,mon pre nous quitte8 s'cria ,flicie4 ,monsieur de ,solis entra1 il amenait ,jean4 --,vous nous le laisserez aujourd'hui1 dit ,balthazar en mettant son fils prs de lui1 je pars demain1 et je veux lui dire adieu4 ,emmanuel regarda ,marguerite qui baissa la tte4 ,ce fut une journe morne1 pendant laquelle chacun fut triste1 et rprima des penses ou des pleurs4 ,ce n'tait pas une absence1 mais un exil4 ,puis1 tous sentaient instinctivement ce qu'il y avait d'humiliant pour un pre dclarer ainsi publiquement ses dsastres en acceptant une place et en quittant sa famille l'ge de ,balthazar4 ,lui seul fut aussi grand que ,marguerite tait ferme1 et parut accepter noblement cette pnitence des fautes que l'emportement du gnie lui avait fait commettre4 ,quand la soire fut passe et que le pre et la fille furent seuls1 ,balthazar1 qui1 pendant toute la journe1 s'tait montr tendre et affectueux1 comme il l'tait durant les beaux jours de sa vie patriarcale1 tendit la main ,marguerite1 et lui dit avec une sorte de tendresse mle de dsespoir3--,es-tu contente de ton pre8 --,vous tes digne de celui-l1 rpondit ,marguerite en lui montrant le portrait de ,van-,clas4 ,le lendemain matin1 ,balthazar suivi de ,lemulquinier monta dans son laboratoire comme pour faire ses adieux aux esprances qu'il avait caresses et que ses oprations commences lui reprsentaient vivantes4 ,le matre et le valet se jetrent un regard plein de mlancolie en entrant dans le grenier qu'ils allaient quitter peut-tre pour toujours4 ,balthazar contempla ces machines sur lesquelles sa pense avait si longtemps plan1 et dont chacune tait lie au souvenir d'une recherche ou d'une exprience4 ,il ordonna d'un air triste ,lemulquinier de faire vaporer des gaz ou des acides dangereux1 de sparer des substances qui auraient pu produire des explosions4 ,tout en prenant ces soins1 il profrait des regrets amers1 comme en exprime un condamn mort1 avant d'aller l'chafaud4 --,voici pourtant1 dit-il en s'arrtant devant une capsule dans laquelle plongeaient les deux fils d'une pile de ,volta1 une exprience dont le rsultat devrait tre attendu4 ,si elle russissait1 affreuse pense6 mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un pre qui jetterait des diamants leurs pieds4 ,voil une combinaison de carbone et de soufre1 ajouta-t-il en se parlant lui-mme1 dans laquelle le carbone joue le rle de corps lectro-positif2 la cristallisation doit commencer au ple ngatif2 et1 dans le cas de dcomposition1 le carbone s'y porterait cristallis444 --,ah6 a se ferait comme a1 dit ,lemulquinier en contemplant son matre avec admiration4 --,or1 reprit ,balthazar aprs une pause1 la combinaison est soumise l'influence de cette pile qui peut agir444 --,si monsieur veut1 je vais en augmenter l'effet444 --,non1 non1 il faut la laisser telle qu'elle est4 ,le repos et le temps sont des conditions essentielles la cristallisation444 --,parbleu1 faut qu'elle prenne son temps1 cette cristallisation1 s'cria le valet de chambre4 --,si la temprature baisse1 le sulfure de carbone se cristallisera1 dit ,balthazar en continuant d'exprimer par lambeaux les penses indistinctes d'une mditation complte dans son entendement2 mais si l'action de la pile opre dans certaines conditions que j'ignore444 ,il faudrait surveiller cela444 il est possible444 ,mais quoi pens-je8 il ne s'agit plus de ,chimie1 mon ami1 nous devons aller grer une recette en ,bretagne4 ,clas sortit prcipitamment1 et descendit pour faire un dernier djeuner de famille auquel assistrent ,pierquin et monsieur de ,solis4 ,balthazar1 press d'en finir avec son agonie scientifique1 dit adieu ses enfants et monta en voiture avec son oncle1 toute la famille l'accompagna sur le seuil de la porte4 ,l1 quand ,marguerite eut embrass son pre par une treinte dsespre1 laquelle il rpondit en lui disant l'oreille3 ,tu es une bonne fille1 et je ne t'en voudrai jamais6 elle franchit la cour1 se sauva dans le parloir1 s'agenouilla la place o sa mre tait morte1 et fit une ardente prire ,dieu pour lui demander la force d'accomplir les rudes travaux de sa nouvelle vie4 ,elle tait dj fortifie par une voix intrieure qui lui avait jet dans le cur les applaudissements des anges et les remercments de sa mre1 quand sa sur1 son frre1 ,emmanuel et ,pierquin rentrrent aprs avoir regard la calche jusqu' ce qu'ils ne la vissent plus4 --,maintenant1 mademoiselle1 qu'allez-vous faire8 lui dit ,pierquin4 --,sauver la maison1 rpondit-elle avec simplicit4 ,nous possdons prs de treize cents arpents ,waignies4 ,mon intention est de les faire dfricher1 les partager en trois fermes1 construire les btiments ncessaires leur exploitation1 les louer2 et je crois qu'en quelques annes1 avec beaucoup d'conomie et de patience1 chacun de nous1 dit-elle en montrant sa sur et son frre1 aura une ferme de quatre cents et quelques arpents qui pourra valoir1 un jour1 prs de quinze mille francs de rente4 ,mon frre ,gustave gardera pour sa part cette maison et ce qu'il possde sur le ,grand-,livre4 ,puis nous rendrons un jour notre pre sa fortune dgage de toute obligation1 en consacrant nos revenus l'acquittement de ses dettes4 --,mais1 chre cousine1 dit le notaire stupfait de cette entente des affaires et de la froide raison de ,marguerite1 il vous faut plus de deux cent mille francs pour dfricher vos terrains1 btir vos fermes et acheter des bestiaux4 ,o prendrez-vous cette somme8 --,l commencent mes embarras1 dit-elle en regardant alternativement le notaire et monsieur de ,solis1 je n'ose les demander mon oncle qui a dj fait le cautionnement de mon pre6 --,vous avez des amis6 s'cria ,pierquin en voyant tout coup que les demoiselles ,clas seraient encore des filles de plus de cinq cent mille francs4 ,emmanuel de ,solis regarda ,marguerite avec attendrissement1 mais1 malheureusement pour lui1 ,pierquin resta notaire au milieu de son enthousiasme et reprit ainsi3--,moi1 je vous les offre1 ces deux cent mille francs6 ,emmanuel et ,marguerite se consultrent par un regard qui fut un trait de lumire pour ,pierquin4 ,flicie rougit excessivement1 tant elle tait heureuse de trouver son cousin aussi gnreux qu'elle le souhaitait4 ,elle regarda sa sur qui1 tout coup1 devina que pendant l'absence qu'elle avait faite1 la pauvre fille s'tait laiss prendre quelques banales galanteries de ,pierquin4 --,vous ne me paierez que cinq pour cent d'intrt1 dit-il4 ,vous me rembourserez quand vous voudrez1 et vous me donnerez une hypothque sur vos terrains4 ,mais soyez tranquille1 vous n'aurez que les dbourss payer pour tous vos contrats1 je vous trouverai de bons fermiers1 et ferai vos affaires gratuitement afin de vous aider en bon parent4 ,emmanuel fit un signe ,marguerite pour l'engager refuser2 mais elle tait trop occupe tudier les changements qui nuanaient la physionomie de sa sur pour s'en apercevoir4 ,aprs une pause1 elle regarda le notaire d'un air ironique et lui dit d'elle-mme1 la grande joie de monsieur de ,solis3--,vous tes un bien bon parent1 je n'attendais pas moins de vous2 mais l'intrt cinq pour cent retarderait trop notre libration1 j'attendrai la majorit de mon frre et nous vendrons ses rentes4 ,pierquin se mordit les lvres1 ,emmanuel se mit sourire doucement4 --,flicie1 ma chre enfant1 reconduis ,jean au collge1 ,martha t'accompagnera1 dit ,marguerite en montrant son frre4--,jean1 mon ange1 sois bien sage1 ne dchire pas tes habits1 nous ne sommes pas assez riches pour te les renouveler aussi souvent que nous le faisions6 ,allons1 va1 mon petit1 tudie bien4 ,flicie sortit avec son frre4 --,mon cousin1 dit ,marguerite ,pierquin1 et vous1 monsieur1 dit-elle monsieur de ,solis1 vous tes sans doute venus voir mon pre pendant mon absence1 je vous remercie de ces preuves d'amiti4 ,vous ne ferez sans doute pas moins pour deux pauvres filles qui vont avoir besoin de conseils4 ,entendons-nous ce sujet8444 ,quand je serai en ville1 je vous recevrai toujours avec le plus grand plaisir2 mais quand ,flicie sera seule ici avec ,josette et ,martha1 je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne doit voir personne1 ft-ce un vieil ami1 et le plus dvou de nos parents4 ,dans les circonstances o nous nous trouvons1 notre conduite doit tre d'une irrprochable svrit4 ,nous voici donc pour long-temps voues au travail et la solitude4 ,le silence rgna pendant quelques instants4 ,emmanuel1 abm dans la contemplation de la tte de ,marguerite1 semblait muet1 ,pierquin ne savait que dire4 ,le notaire prit cong de sa cousine1 en prouvant un mouvement de rage contre lui-mme3 il avait devin tout coup que ,marguerite aimait ,emmanuel1 et qu'il venait de se conduire en vrai sot4 --,ah6 1 ,pierquin1 mon ami1 se dit-il en s'apostrophant lui-mme dans la rue1 un homme qui te dirait que tu es un grand animal aurait raison4 ,suis-je bte8 ,j'ai douze mille livres de rente1 en dehors de ma charge1 sans compter la succession de mon oncle ,des ,racquets1 de qui je suis le seul hritier1 et qui me doublera ma fortune un jour ou l'autre 7enfin1 je ne lui souhaite pas de mourir1 il est conome67444 et j'ai l'infamie de demander des intrts mademoiselle ,clas6 ,je suis sr qu' eux deux ils se moquent maintenant de moi4 ,je ne dois plus penser ,marguerite6 ,non4 ,aprs tout1 ,flicie est une douce et bonne petite crature qui me convient mieux4 ,marguerite a un caractre de fer1 elle voudrait me dominer1 et elle me dominerait6 ,allons1 montrons-nous gnreux1 ne soyons pas tant notaire1 je ne peux donc pas secouer ce harnais l8 ,sac papier1 je vais me mettre aimer ,flicie1 et je ne bouge pas de ce sentiment-l6 ,fourche6 elle aura une ferme de quatre cent trente arpents1 qui1 dans un temps donn1 vaudra entre quinze et vingt mille livres de rente1 car les terrains de ,waignies sont bons4 ,que mon oncle ,des ,racquets meure1 pauvre bonhomme6 je vends mon tude et je suis un homme de cin-quan-te-mil-le-li-vres de ren-te4 ,ma femme est une ,clas1 je suis alli des maisons considrables4 ,diantre1 nous verrons si les ,courteville1 les ,magalhens1 les ,savaron de ,savarus refuseront de venir chez un ,pierquin-,clas-,molina-,nourho4 ,je serai maire de ,douai1 j'aurai la croix1 je puis tre dput1 j'arrive tout4 ,ha6 a1 ,pierquin1 mon garon1 tiens-toi l1 ne faisons plus de sottises1 d'autant que1 ma parole d'honneur1 ,flicie444 mademoiselle ,flicie ,van-,clas1 elle t'aime4 ,quand les deux amants furent seuls1 ,emmanuel tendit une main ,marguerite qui ne put s'empcher d'y mettre sa main droite4 ,ils se levrent par un mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc dans le jardin2 mais au milieu du parloir1 l'amant ne put rsister sa joie1 et d'une voix que l'motion rendit tremblante1 il dit ,marguerite3--,j'ai trois cent mille francs vous6444 --,comment1 s'cria-t-elle1 ma pauvre mre vous aurait encore confi8444 ,non4 ,quoi8 --,oh6 ma ,marguerite1 ce qui est moi n'est-il pas vous8 ,n'est-ce pas vous qui la premire avez dit nous8 --,cher ,emmanuel1 dit-elle en pressant la main qu'elle tenait toujours2 et1 au lieu d'aller au jardin1 elle se jeta dans la bergre4 --,n'est-ce pas moi de vous remercier1 dit-il avec sa voix d'amour1 puisque vous acceptez4 --,ce moment1 dit-elle1 mon cher bien-aim1 efface bien des douleurs1 et rapproche un heureux avenir6 ,oui1 j'accepte ta fortune1 reprit-elle en laissant errer sur ses lvres un sourire d'ange1 je sais le moyen de la faire mienne4 ,elle regarda le portrait de ,van-,clas comme pour avoir un tmoin4 ,le jeune homme qui suivait les regards de ,marguerite ne lui vit pas tirer de son doigt une bague de jeune fille1 et ne s'aperut de ce geste qu'au moment o il entendit ces paroles3--,au milieu de nos profondes misres1 il surgit un bonheur4 ,mon pre me laisse1 par insouciance1 la libre disposition de moi-mme1 dit-elle en tendant la bague1 prends ,emmanuel8 ,ma mre te chrissait1 elle t'aurait choisi4 ,les larmes vinrent aux yeux d',emmanuel1 il plit1 tomba sur ses genoux1 et dit ,marguerite en lui donnant un anneau qu'il portait toujours3--,voici l'alliance de ma mre6 ,ma ,marguerite1 reprit-il en baisant la bague1 n'aurai-je donc d'autre gage que ceci6 ,elle se baissa pour apporter son front aux lvres d',emmanuel4 --,hlas6 mon pauvre aim1 ne faisons-nous pas l quelque chose de mal8 dit-elle tout mue1 car nous attendrons longtemps4 --,mon oncle disait que l'adoration tait le pain quotidien de la patience1 en parlant du chrtien qui aime ,dieu4 ,je puis t'aimer ainsi1 je t'ai1 depuis longtemps1 confondue avec le ,seigneur de toutes choses3 je suis toi1 comme je suis lui4 ,ils restrent pendant quelques moments en proie la plus douce exaltation4 ,ce fut la sincre et calme effusion d'un sentiment qui1 semblable une source trop pleine1 dbordait par de petites vagues incessantes4 ,les vnements qui sparaient ces deux amants taient un sujet de mlancolie qui rendit leur bonheur plus vif1 en lui donnant quelque chose d'aigu comme la douleur2 ,flicie revint trop tt pour eux4 ,emmanuel1 clair par le tact dlicieux qui fait tout deviner en amour1 laissa les deux surs seules1 aprs avoir chang avec ,marguerite un regard o elle put voir tout ce que lui cotait cette discrtion1 car il y exprima combien il tait avide de ce bonheur dsir si longtemps1 et qui venait d'tre consacr par les fianailles du cur4 --,viens ici1 petite sur1 dit ,marguerite en prenant ,flicie par le cou4 ,puis1 la ramenant dans le jardin1 elles allrent s'asseoir sur le banc auquel chaque gnration avait confi ses paroles d'amour1 ses soupirs de douleur1 ses mditations et ses projets4 ,malgr le ton joyeux et l'aimable finesse du sourire de sa sur1 ,flicie prouvait une motion qui ressemblait un mouvement de peur1 ,marguerite lui prit la main et la sentit trembler4 --,mademoiselle ,flicie1 dit l'ane en s'approchant de l'oreille de sa sur1 je lis dans votre me4 ,pierquin est venu souvent pendant mon absence1 il est venu tous les soirs1 il vous a dit de douces paroles1 et vous les avez coutes4 ,flicie rougit4--,ne t'en dfends pas1 mon ange1 reprit ,marguerite1 il est si naturel d'aimer6 ,peut-tre ta chre me changera-t-elle un peu la nature du cousin1 il est goste1 intress1 mais c'est un honnte homme2 et sans doute ses dfauts serviront ton bonheur4 ,il t'aimera comme la plus jolie de ses proprits1 tu feras partie de ses affaires4 ,pardonne-moi ce mot1 chre amie8 tu le corrigeras des mauvaises habitudes qu'il a prises de ne voir partout que des intrts1 en lui apprenant les affaires du cur4 ,flicie ne put qu'embrasser sa sur4--,d'ailleurs1 reprit ,marguerite1 il a de la fortune4 ,sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne bourgeoisie4 ,mais serait-ce donc moi qui m'opposerais ton bonheur si tu veux le trouver dans une condition mdiocre8 ,flicie laissa chapper ces mots3--,chre sur6 --,oh6 oui1 tu peux te confier moi1 s'cria ,marguerite4 ,quoi de plus naturel que de nous dire nos secrets4 ,ce mot plein d'me dtermina l'une de ces causeries dlicieuses o les jeunes filles se disent tout4 ,quand ,marguerite1 que l'amour avait faite experte1 eut reconnu l'tat du cur de ,flicie1 elle finit en lui disant3--,h bien1 ma chre enfant1 assurons-nous que le cousin t'aime vritablement2 et444 alors444 --,laisse-moi faire1 rpondit ,flicie en riant1 j'ai mes modles4 --,folle8 dit ,marguerite en la baisant au front4 ,quoique ,pierquin appartnt cette classe d'hommes qui dans le mariage voient des obligations1 l'excution des lois sociales et un mode pour la transmission des proprits2 qu'il lui ft indiffrent d'pouser ou ,flicie ou ,marguerite1 si l'une ou l'autre avaient le mme nom et la mme dot2 il s'aperut nanmoins que toutes deux taient1 suivant une de ses expressions1 des filles romanesques et sentimentales1 deux adjectifs que les gens sans cur emploient pour se moquer des dons que la nature sme d'une main parcimonieuse travers les sillons de l'humanit1 le notaire se dit sans doute qu'il fallait hurler avec les loups2 et1 le lendemain1 il vint voir ,marguerite1 il l'emmena mystrieusement dans le petit jardin1 et se mit parler sentiment1 puisque c'tait une des clauses du contrat primitif qui devait prcder1 dans les lois du monde1 le contrat notari4 --,chre cousine1 lui dit-il1 nous n'avons pas toujours t du mme avis sur les moyens prendre pour arriver la conclusion heureuse de vos affaires2 mais vous devez reconnatre aujourd'hui que j'ai toujours t guid par un grand dsir de vous tre utile4 ,h6 bien1 hier j'ai gt mes offres par une fatale habitude que nous donne l'esprit notaire1 comprenez-vous8444 ,mon cur n'tait pas complice de ma sottise4 ,je vous ai bien aime2 mais nous avons une certaine perspicacit1 nous autres1 et je me suis aperu que je ne vous plaisais pas4 ,c'est ma faute6 un autre a t plus adroit que moi4 ,h6 bien1 je viens vous avouer tout bonifacement que j'prouve un amour rel pour votre sur ,flicie4 ,traitez-moi donc comme un frre8 puisez dans ma bourse1 prenez mme6 allez1 plus vous prendrez1 plus vous me prouverez d'amiti4 ,je suis tout vous1 sans intrt1 entendez-vous8 ni douze1 ni un quart pour cent4 ,que je sois trouv digne de ,flicie et je serai content4 ,pardonnez-moi mes dfauts1 ils ne viennent que de la pratique des affaires1 le cur est bon1 et je me jetterais dans la ,scarpe1 plutt que de ne pas rendre ma femme heureuse4 --,voil qui est bien1 cousin6 dit ,marguerite1 mais ma sur dpend d'elle et de notre pre444 --,je sais cela1 ma chre cousine1 dit le notaire1 mais vous tes la mre de toute la famille1 et je n'ai rien plus cur que de vous rendre juge du mien4 ,cette faon de parler peint assez bien l'esprit de l'honnte notaire4 ,plus tard1 ,pierquin devint clbre par sa rponse au commandant du camp de ,saint-,omer qui l'avait pri d'assister une fte militaire1 et qui fut ainsi conue3 ,monsieur ,pierquin-,clas de ,molina-,nourho1 maire de la ville de ,douai1 chevalier de la ,lgion-d',honneur1 aura celui de se rendre1 etc4 ,marguerite accepta l'assistance du notaire1 mais seulement dans tout ce qui concernait sa profession1 afin de ne compromettre en rien ni sa dignit de femme1 ni l'avenir de sa sur1 ni les dterminations de son pre4 ,ce jour mme elle confia sa sur la garde de ,josette et de ,martha1 qui se vourent corps et me leur jeune matresse1 en en secondant les plans d'conomie4 ,marguerite partit aussitt pour ,waignies o elle commena ses oprations qui furent savamment diriges par ,pierquin4 ,le dvouement s'tait chiffr dans l'esprit du notaire comme une excellente spculation1 ses soins1 ses peines furent alors en quelque sorte une mise de fonds qu'il ne voulut point pargner4 ,d'abord1 il tenta d'viter ,marguerite la peine de faire dfricher et de labourer les terres destines aux fermes4 ,il avisa trois jeunes fils de fermiers riches qui dsiraient s'tablir1 il les sduisit par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains1 et russit leur faire prendre bail les trois fermes qui allaient tre construites4 ,moyennant l'abandon du prix de la ferme pendant trois ans1 les fermiers s'engagrent en donner dix mille francs de loyer la quatrime anne1 douze mille la sixime1 et quinze mille pendant le reste du bail2 creuser les fosss1 faire les plantations et acheter les bestiaux4 ,pendant que les fermes se btirent1 les fermiers vinrent dfricher leurs terres4 ,quatre ans aprs le dpart de ,balthazar1 ,marguerite avait dj presque rtabli la fortune de son frre et de sa sur4 ,deux cent mille francs suffirent payer toutes les constructions4 ,ni les secours1 ni les conseils ne manqurent cette courageuse fille dont la conduite excitait l'admiration de la ville4 ,marguerite surveilla ses btisses1 l'excution de ses marchs et de ses baux avec ce bon sens1 cette activit1 cette constance que savent dployer les femmes quand elles sont animes par un grand sentiment4 ,ds la cinquime anne1 elle put consacrer trente mille francs de revenu que donnrent les fermes1 les rentes de son frre et le produit des biens paternels1 l'acquittement des capitaux hypothqus1 et la rparation des dommages que la passion de ,balthazar avait faits dans sa maison4 ,l'amortissement devait donc aller rapidement par la dcroissance des intrts4 ,emmanuel de ,solis offrit d'ailleurs ,marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de son oncle1 et qu'elle n'avait pas employs1 en y joignant une vingtaine de mille francs de ses conomies1 en sorte que1 ds la troisime anne de sa gestion1 elle put acquitter une assez forte somme de dettes4 ,cette vie de courage1 de privations et de dvouement ne se dmentit point durant cinq annes2 mais tout fut d'ailleurs succs et russite1 sous l'administration et l'influence de ,marguerite4 ,devenu ingnieur des ponts-et-chausses1 ,gabriel aid par son grand-oncle fit une rapide fortune dans l'entreprise d'un canal qu'il construisit1 et sut plaire sa cousine mademoiselle ,conyncks1 que son pre adorait et l'une des plus riches hritires des deux ,flandres4 ,en #ahbd1 les biens de ,clas se trouvrent libres1 et la maison de la rue de ,paris avait rpar ses pertes4 ,pierquin demanda positivement la main de ,flicie ,balthazar1 de mme que monsieur de ,solis sollicita celle de ,marguerite4 ,au commencement du mois de janvier #ahbe1 ,marguerite et monsieur ,conyncks partirent pour aller chercher le pre exil de qui chacun dsirait vivement le retour1 et qui donna sa dmission afin de rester au milieu de sa famille dont le bonheur allait recevoir sa sanction4 ,en l'absence de ,marguerite1 qui souvent avait exprim le regret de ne pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartements de rception1 pour le jour o son pre reprendrait sa maison1 ,pierquin et monsieur de ,solis complotrent avec ,flicie de prparer ,marguerite une surprise qui ferait participer en quelque sorte la sur cadette la restauration de la maison ,clas4 ,tous deux avaient achet ,flicie plusieurs beaux tableaux qu'ils lui offrirent pour dcorer la galerie4 ,monsieur ,conyncks avait eu la mme ide4 ,voulant tmoigner ,marguerite la satisfaction que lui causait sa noble conduite et son dvouement remplir le mandat que lui avait lgu sa mre1 il avait pris des mesures pour qu'on apportt une cinquantaine de ses plus belles toiles et quelques-unes de celles que ,balthazar avait jadis vendues1 en sorte que la galerie ,clas fut entirement remeuble4 ,marguerite tait dj venue plusieurs fois voir son pre1 accompagne de sa sur1 ou de ,jean2 chaque fois1 elle l'avait trouv progressivement plus chang2 mais depuis sa dernire visite1 la vieillesse s'tait manifeste chez ,balthazar par d'effrayants symptmes la gravit desquels contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait afin de pouvoir employer la plus grande partie de ses appointements faire des expriences qui trompaient toujours son espoir4 ,quoiqu'il ne ft g que de soixante-cinq ans1 il avait l'apparence d'un octognaire4 ,ses yeux s'taient profondment enfoncs dans leurs orbites1 ses sourcils avaient blanchi1 quelques cheveux lui garnissaient peine la nuque2 il laissait crotre sa barbe qu'il coupait avec des ciseaux quand elle le gnait2 il tait courb comme un vieux vigneron2 puis le dsordre de ses vtements avait repris un caractre de misre que la dcrpitude rendait hideux4 ,quoiqu'une pense forte animt ce grand visage dont les traits ne se voyaient plus sous les rides1 la fixit du regard1 un air dsespr1 une constante inquitude y gravaient les diagnostics de la dmence1 ou plutt de toutes les dmences ensemble4 ,tantt il y apparaissait un espoir qui donnait ,balthazar l'expression du monomane2 tantt l'impatience de ne pas deviner un secret qui se prsentait lui comme un feu follet y mettait les symptmes de la fureur2 puis tout coup un rire clatant trahissait la folie1 enfin la plupart du temps l'abattement le plus complet rsumait toutes les nuances de sa passion par la froide mlancolie de l'idiot4 ,quelque fugaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des trangers1 elles taient malheureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un ,clas sublime de bont1 grand par le cur1 beau de visage et duquel il n'existait que de rares vestiges4 ,vieilli1 lass comme son matre par de constants travaux1 ,lemulquinier n'avait pas eu subir comme lui les fatigues de la pense2 aussi sa physionomie offrait-elle un singulier mlange d'inquitude et d'admiration pour son matre1 auquel il tait facile de se mprendre3 quoiqu'il coutt sa moindre parole avec respect1 qu'il suivt ses moindres mouvements avec une sorte de tendresse1 il avait soin du savant comme une mre a soin d'un enfant2 souvent il pouvait avoir l'air de le protger1 parce qu'il le protgeait vritablement dans les vulgaires ncessits de la vie auxquelles ,balthazar ne pensait jamais4 ,ces deux vieillards envelopps par une ide1 confiants dans la ralit de leur espoir1 agits par le mme souffle1 l'un reprsentant l'enveloppe et l'autre l'me de leur existence commune1 formaient un spectacle la fois horrible et attendrissant4 ,lorsque ,marguerite et monsieur ,conyncks arrivrent1 ils trouvrent ,clas tabli dans une auberge1 son successeur ne s'tait pas fait attendre et avait dj pris possession de la place4 ,a travers les proccupations de la ,science1 un dsir de revoir sa patrie1 sa maison1 sa famille agitait ,balthazar2 la lettre de sa fille lui avait annonc des vnements heureux2 il songeait couronner sa carrire par une srie d'expriences qui devait le mener enfin la dcouverte de son problme1 il attendait donc ,marguerite avec une excessive impatience4 ,la fille se jeta dans les bras de son pre en pleurant de joie4 ,cette fois1 elle venait chercher la rcompense d'une vie douloureuse1 et le pardon de sa gloire domestique4 ,elle se sentait criminelle la manire des grands hommes qui violent les liberts pour sauver la patrie4 ,mais en contemplant son pre1 elle frmit en reconnaissant les changements qui1 depuis sa dernire visite1 s'taient oprs en lui4 ,conyncks partagea le secret effroi de sa nice1 et insista pour emmener au plus tt son cousin ,douai o l'influence de la patrie pouvait le rendre la raison1 la sant1 en le rendant la vie heureuse du foyer domestique4 ,aprs les premires effusions de cur qui furent plus vives de la part de ,balthazar que ,marguerite ne le croyait1 il eut pour elle des attentions singulires2 il tmoigna le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d'auberge1 il s'informa de ses gots1 il lui demanda ce qu'elle voulait pour ses repas avec les soins empresss d'un amant2 il eut enfin les manires d'un coupable qui veut s'assurer de son juge4 ,marguerite connaissait si bien son pre qu'elle devina le motif de cette tendresse1 en supposant qu'il pouvait avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s'acquitter avant son dpart4 ,elle observa pendant quelque temps son pre1 et vit alors le cur humain nu4 ,balthazar s'tait rapetiss4 ,le sentiment de son abaissement1 l'isolement dans lequel le mettait la ,science1 l'avait rendu timide et enfant dans toutes les questions trangres ses occupations favorites2 sa fille ane lui imposait1 le souvenir de son dvouement pass1 de la force qu'elle avait dploye1 la conscience du pouvoir qu'il lui avait laiss prendre1 la fortune dont elle disposait et les sentiments indfinissables qui s'taient empars de lui1 depuis le jour o il avait abdiqu sa paternit dj compromise1 la lui avaient sans doute grandie de jour en jour4 ,conyncks semblait n'tre rien aux yeux de ,balthazar1 il ne voyait que sa fille et ne pensait qu' elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme suprieure qui les a subjugus2 lorsqu'il levait les yeux sur elle1 ,marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte1 semblable celle d'un enfant qui se sent fautif4 ,la noble fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crne dvast par la ,science et par les travaux1 avec le sourire puril1 avec la servilit nave qui se peignaient sur les lvres et la physionomie de ,balthazar4 ,elle fut blesse du contraste que prsentaient cette grandeur et cette petitesse1 et se promit d'employer son influence faire reconqurir son pre toute sa dignit1 pour le jour solennel o il allait reparatre au sein de sa famille4 ,d'abord1 elle saisit un moment o ils se trouvrent seuls pour lui dire l'oreille3--,devez-vous quelque chose ici8 ,balthazar rougit et rpondit d'un air embarrass3--,je ne sais pas1 mais ,lemulquinier te le dira4 ,ce brave garon est plus au fait de mes affaires que je ne le suis moi-mme4 ,marguerite sonna le valet de chambre1 et quand il vint1 elle tudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards4 --,monsieur dsire quelque chose8 demanda ,lemulquinier4 ,marguerite1 qui tait tout orgueil et noblesse1 eut un serrement de cur1 en s'apercevant au ton et au maintien du valet1 qu'il s'tait tabli quelque familiarit mauvaise entre son pre et le compagnon de ses travaux4 --,mon pre ne peut donc pas faire sans vous le compte de ce qu'il doit ici8 dit ,marguerite4 --,monsieur1 reprit ,lemulquinier1 doit444 ,a ces mots1 ,balthazar fit son valet de chambre un signe d'intelligence que ,marguerite surprit et qui l'humilia4 --,dites-moi tout ce que doit mon pre1 s'cria-t-elle4 --,ici1 monsieur doit un millier d'cus un apothicaire qui tient l'picerie en gros1 et qui nous a fourni des potasses caustiques1 du plomb1 du zinc1 et des ractifs4 --,est-ce tout8 dit ,marguerite4 ,balthazar ritra un signe affirmatif ,lemulquinier qui1 fascin par son matre1 rpondit3--,oui1 mademoiselle4 --,h6 bien1 reprit-elle1 je vais vous les remettre4 ,balthazar embrassa joyeusement sa fille en lui disant3--,tu es un ange pour moi1 mon enfant4 ,et il respira plus l'aise1 en la regardant d'un il moins triste1 mais1 malgr cette joie1 ,marguerite aperut facilement sur son visage les signes d'une profonde inquitude1 et jugea que ces mille cus constituaient seulement les dettes criardes du laboratoire4 --,soyez franc1 mon pre1 dit-elle en se laissant asseoir sur ses genoux par lui1 vous devez encore quelque chose8 ,avouez-moi tout1 revenez dans votre maison sans conserver un principe de crainte au milieu de la joie gnrale4 --,ma chre ,marguerite1 dit-il en lui prenant les mains et les lui baisant avec une grce qui semblait tre un souvenir de sa jeunesse1 tu me gronderas444 --,non1 dit-elle4 --,vrai1 rpondit-il en laissant chapper un geste de joie enfantine1 je puis donc tout te dire1 tu paieras444 --,oui1 dit-elle en rprimant des larmes qui lui venaient aux yeux4 --,h6 bien1 je dois444 ,oh6 je n'ose pas444 --,mais dites donc1 mon pre6 --,c'est considrable1 reprit-il6 ,elle joignit les mains par un mouvement de dsespoir4 --,je dois trente mille francs messieurs ,protez et ,chiffreville4 --,trente mille francs1 dit-elle1 sont mes conomies1 mais j'ai du plaisir vous les offrir1 ajouta-t-elle en lui baisant le front avec respect4 ,il se leva1 prit sa fille dans ses bras1 et tourna tout autour de sa chambre en la faisant sauter comme un enfant2 puis1 il la remit sur le fauteuil o elle tait1 en s'criant3--,ma chre enfant1 tu es un trsor d'amour6 ,je ne vivais plus4 ,les ,chiffreville m'ont crit trois lettres menaantes et voulaient me poursuivre1 moi qui leur ai fait faire une fortune4 --,mon pre1 dit ,marguerite avec un accent de dsespoir1 vous cherchez donc toujours8 --,toujours1 dit-il avec un sourire de fou4 ,je trouverai1 va6444 ,si tu savais o nous en sommes4 --,qui1 nous8444 --,je parle de ,mulquinier1 il a fini par me comprendre1 il m'aide bien4 ,pauvre garon1 il m'est si dvou6 ,conyncks interrompit la conversation en entrant1 ,marguerite fit signe son pre de se taire en craignant qu'il ne se dconsidrt aux yeux de leur oncle4 ,elle tait pouvante des ravages que la proccupation avait faits dans cette grande intelligence absorbe dans la recherche d'un problme peut-tre insoluble4 ,balthazar1 qui ne voyait sans doute rien au del de ses fourneaux1 ne devinait mme pas la libration de sa fortune4 ,le lendemain1 ils partirent pour la ,flandre4 ,le voyage fut assez long pour que ,marguerite pt acqurir de confuses lumires sur la situation dans laquelle se trouvaient son pre et ,lemulquinier4 ,le valet avait-il sur le matre cet ascendant que savent prendre sur les plus grands esprits les gens sans ducation qui se sentent ncessaires1 et qui1 de concession en concession1 savent marcher vers la domination avec la persistance que donne une ide fixe8 ,ou bien le matre avait-il contract pour son valet cette espce d'affection qui nat de l'habitude1 et semblable celle qu'un ouvrier a pour son outil crateur1 que l',arabe a pour son coursier librateur4 ,marguerite pia quelques faits pour se dcider1 en se proposant de soustraire ,balthazar un joug humiliant1 s'il tait rel4 ,en passant ,paris1 elle y resta durant quelques jours pour y acquitter les dettes de son pre1 et prier les fabricants de produits chimiques de ne rien envoyer ,douai sans l'avoir prvenue l'avance des demandes que leur ferait ,clas4 ,elle obtint de son pre qu'il changet de costume et reprt les habitudes de toilette convenables un homme de son rang4 ,cette restauration corporelle rendit ,balthazar une sorte de dignit physique qui fut de bon augure pour un changement d'ides4 ,bientt sa fille1 heureuse par avance de toutes les surprises qui attendaient son pre dans sa propre maison1 repartit pour ,douai4 ,a trois lieues de cette ville1 ,balthazar trouva sa fille ,flicie cheval1 escorte par ses deux frres1 par ,emmanuel1 par ,pierquin et par les intimes amis des trois familles4 ,le voyage avait ncessairement distrait le chimiste de ses penses habituelles1 l'aspect de la ,flandre avait agi sur son cur2 aussi quand il aperut le joyeux cortge que lui formaient et sa famille et ses amis1 prouva-t-il des motions si vives que ses yeux devinrent humides1 sa voix trembla1 ses paupires rougirent1 et il embrassa si passionnment ses enfants sans pouvoir les quitter1 que les spectateurs de cette scne furent mus aux larmes4 ,lorsqu'il revit sa maison1 il plit1 sauta hors de la voiture de voyage avec l'agilit d'un jeune homme1 respira l'air de la cour avec dlices1 et se mit regarder les moindres dtails avec un plaisir qui dbordait dans ses gestes2 il se redressa1 et sa physionomie redevint jeune4 ,quand il entra dans le parloir1 il eut des pleurs aux yeux en y voyant par l'exactitude avec laquelle sa fille avait reproduit ses anciens flambeaux d'argent vendus1 que les dsastres devaient tre entirement rpars4 ,un djeuner splendide tait servi dans la salle manger1 dont les dressoirs avaient t remplis de curiosits et d'argenterie d'une valeur au moins gale celle des pices qui s'y trouvaient jadis4 ,quoique ce repas de famille durt long-temps1 il suffit peine aux rcits que ,balthazar exigeait de chacun de ses enfants4 ,la secousse imprime son moral par ce retour lui fit pouser le bonheur de sa famille1 et il s'en montra bien le pre4 ,ses manires reprirent leur ancienne noblesse4 ,dans le premier moment1 il fut tout la jouissance de la possession1 sans se demander compte des moyens par lesquels il recouvrait tout ce qu'il avait perdu4 ,sa joie fut donc entire et pleine4 ,le djeuner fini1 les quatre enfants1 le pre et ,pierquin le notaire passrent dans le parloir o ,balthazar ne vit pas sans inquitude des papiers timbrs qu'un clerc avait apports sur une table devant laquelle il se tenait1 comme pour assister son patron4 ,les enfants s'assirent1 et ,balthazar tonn resta debout devant la chemine4 --,ceci1 dit ,pierquin1 est le compte de tutelle que rend monsieur ,clas ses enfants4 ,quoique ce ne soit pas trs-amusant1 ajouta-t-il en riant la faon des notaires qui prennent assez gnralement un ton plaisant pour parler des affaires les plus srieuses1 il faut absolument que vous l'coutiez4 ,quoique les circonstances justifiassent cette phrase1 monsieur ,clas1 qui sa conscience rappelait le pass de sa vie1 l'accepta comme un reproche et frona les sourcils4 ,le clerc commena la lecture4 ,l'tonnement de ,balthazar alla croissant mesure que cet acte se droulait4 ,il y tait tabli d'abord que la fortune de sa femme montait1 au moment du dcs1 seize cent mille francs environ1 et la conclusion de cette reddition de compte fournissait clairement chacun de ses enfants une part entire1 comme aurait pu la grer un bon et soigneux pre de famille4 ,il en rsultait que la maison tait libre de toute hypothque1 que ,balthazar tait chez lui1 et que ses biens ruraux taient galement dgags4 ,lorsque les divers actes furent signs1 ,pierquin prsenta les quittances des sommes jadis empruntes et les main-leves des inscriptions qui pesaient sur les proprits4 ,en ce moment1 ,balthazar1 qui recouvrait la fois l'honneur de l'homme1 la vie du pre1 la considration du citoyen1 tomba dans un fauteuil2 il chercha ,marguerite qui par une de ces sublimes dlicatesses de femme s'tait absente pendant cette lecture1 afin de voir si toutes ses intentions avaient t bien remplies pour la fte4 ,chacun des membres de la famille comprit la pense du vieillard au moment o ses yeux faiblement humides demandaient sa fille que tous voyaient en ce moment par les yeux de l'me1 comme un ange de force et de lumire4 ,lucien alla chercher ,marguerite4 ,en entendant le pas de sa fille1 ,balthazar courut la serrer dans ses bras4 --,mon pre1 lui dit-elle au pied de l'escalier o le vieillard la saisit pour l'treindre1 je vous en supplie1 ne diminuez en rien votre sainte autorit4 ,remerciez-moi1 devant toute la famille1 d'avoir bien accompli vos intentions1 et soyez ainsi le seul auteur du bien qui a pu se faire ici4 ,balthazar leva les yeux au ciel1 regarda sa fille1 se croisa les bras1 et dit aprs une pause pendant laquelle son visage reprit une expression que ses enfants ne lui avaient pas vue depuis dix ans3--,que n'es-tu l1 ,ppita1 pour admirer notre enfant6 ,il serra ,marguerite avec force1 sans pouvoir prononcer une parole1 et rentra4--,mes enfants1 dit-il avec cette noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des hommes les plus imposants1 nous devons tous des remercments et de la reconnaissance ma fille ,marguerite1 pour la sagesse et le courage avec lesquels elle a rempli mes intentions1 excut mes plans1 lorsque1 trop absorb par mes travaux1 je lui ai remis les rnes de notre administration domestique4 --,ah6 maintenant1 nous allons lire les contrats de mariage1 dit ,pierquin en regardant l'heure4 ,mais ces actes-l ne me regardent pas1 attendu que la loi me dfend d'instrumenter pour mes parents et pour moi4 ,monsieur ,raparlier l'oncle va venir4 ,en ce moment1 les amis de la famille invits au dner que l'on donnait pour fter le retour de monsieur ,clas et clbrer la signature des contrats1 arrivrent successivement1 pendant que les gens apportrent les cadeaux de noces4 ,l'assemble s'augmenta promptement et devint aussi imposante par la qualit des personnes qu'elle tait belle par la richesse des toilettes4 ,les trois familles qui s'unissaient par le bonheur de leurs enfants avaient voulu rivaliser de splendeur4 ,en un moment1 le parloir fut plein des gracieux prsents qui se font aux fiancs4 ,l'or ruisselait et ptillait4 ,les toffes dplies1 les chles de cachemire1 les colliers1 les parures excitaient une joie si vraie chez ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient1 cette joie enfantine demi se peignait si bien sur tous les visages1 que la valeur de ces prsents magnifiques tait oublie par les indiffrents1 assez souvent occups la calculer par curiosit4 ,bientt commena le crmonial usit dans la famille ,clas pour ces solennits4 ,le pre et la mre devaient seuls tre assis1 et les assistants demeuraient debout devant eux distance4 ,a gauche du parloir et du ct du jardin se placrent ,gabriel ,clas et mademoiselle ,conyncks1 auprs de qui se tinrent monsieur de ,solis et ,marguerite1 sa sur et ,pierquin4 ,a quelques pas de ces trois couples1 ,balthazar et ,conyncks1 les seuls de l'assemble qui fussent assis1 prirent place chacun dans un fauteuil1 prs du notaire qui remplaait ,pierquin4 ,jean tait debout derrire son pre4 ,une vingtaine de femmes lgamment mises et quelques hommes1 tous choisis parmi les plus proches parents des ,pierquin1 des ,conyncks et des ,clas1 le maire de ,douai qui devait marier les poux1 les douze tmoins pris parmi les amis les plus dvous des trois familles1 et dont faisait partie le premier prsident de la cour royale1 tous1 jusqu'au cur de ,saint-,pierre1 restrent debout en formant1 du ct de la cour1 un cercle imposant4 ,cet hommage rendu par toute cette assemble la paternit qui1 dans cet instant1 rayonnait d'une majest royale1 imprimait cette scne une couleur antique4 ,ce fut le seul moment pendant lequel1 depuis seize ans1 ,balthazar oublia la recherche de l',absolu4 ,monsieur ,raparlier1 le notaire1 alla demander ,marguerite et sa sur si toutes les personnes invites la signature et au dner qui devait la suivre taient arrives2 et1 sur leur rponse affirmative1 il revint prendre le contrat de mariage de ,marguerite et de monsieur de ,solis1 qui devait tre lu le premier1 quand tout coup la porte du parloir s'ouvrit1 et ,lemulquinier se montra le visage flamboyant de joie4 --,monsieur1 monsieur6 ,balthazar jeta sur ,marguerite un regard de dsespoir1 lui fit un signe et l'emmena dans le jardin4 ,aussitt le trouble se mit dans l'assemble4 --,je n'osais pas te le dire1 mon enfant1 dit le pre sa fille2 mais puisque tu as tant fait pour moi1 tu me sauveras de ce dernier malheur4 ,lemulquinier m'a prt1 pour une dernire exprience qui n'a pas russi1 vingt mille francs1 le fruit de ses conomies4 ,le malheureux vient sans doute me les redemander en apprenant que je suis redevenu riche1 donne-les-lui sur-le-champ4 ,ah6 mon ange1 tu lui dois ton pre1 car lui seul me consolait dans mes dsastres1 lui seul encore a foi en moi4 ,certes1 sans lui je serais mort444 --,monsieur1 monsieur1 criait ,lemulquinier4 --,eh6 bien8 dit ,balthazar en se retournant4 --,un diamant6 ,clas sauta dans le parloir en apercevant un diamant dans la main de son valet de chambre qui lui dit tout bas3--,je suis all au laboratoire4 ,le chimiste1 qui avait tout oubli1 jeta un regard sur le vieux ,flamand1 et ce regard ne pouvait se traduire que par ces mots3 ,tu es all le premier au laboratoire6 --,et1 dit le valet en continuant1 j'ai trouv ce diamant dans la capsule qui communiquait avec cette pile que nous avions laisse en train de faire des siennes1 et elle en a fait1 monsieur6 ajouta-t-il en montrant un diamant blanc de forme octadrique dont l'clat attirait les regards tonns de toute l'assemble4 --,mes enfants1 mes amis1 dit ,balthazar1 pardonnez mon vieux serviteur1 pardonnez-moi4 ,ceci va me rendre fou4 ,un hasard de sept annes a produit1 sans moi1 une dcouverte que je cherche depuis seize ans4 ,comment8 je n'en sais rien4 ,oui1 j'avais laiss du sulfure de carbone sous l'influence d'une pile de ,volta dont l'action aurait d tre surveille tous les jours4 ,eh6 bien1 pendant mon absence1 le pouvoir de ,dieu a clat dans mon laboratoire sans que j'aie pu constater ses effets1 progressifs1 bien entendu6 ,cela n'est-il pas affreux8 ,maudit exil6 maudit hasard6 ,hlas6 si j'avais pi cette longue1 cette lente1 cette subite1 je ne sais comment dire1 cristallisation1 transformation1 enfin ce miracle1 eh6 bien1 mes enfants seraient plus riches encore4 ,quoique ce ne soit pas la solution du problme que je cherche1 au moins les premiers rayons de ma gloire auraient lui sur mon pays1 et ce moment que nos affections satisfaites rendent si ardent de bonheur serait encore chauff par le soleil de la ,science4 ,chacun gardait le silence devant cet homme4 ,les paroles sans suite qui lui furent arraches par la douleur furent trop vraies pour n'tre pas sublimes4 ,tout coup1 ,balthazar refoula son dsespoir au fond de lui-mme1 jeta sur l'assemble un regard majestueux qui brilla dans les mes1 prit le diamant1 et l'offrit ,marguerite en s'criant3--,il t'appartient1 mon ange4 ,puis il renvoya ,lemulquinier par un geste1 et dit au notaire3--,continuons4 ,ce mot excita dans l'assemble le frissonnement que1 dans certains rles1 ,talma causait aux masses attentives4 ,balthazar s'tait assis en se disant voix basse3 ,je ne dois tre que pre aujourd'hui4 ,marguerite entendit le mot1 s'avana1 saisit la main de son pre et la baisa respectueusement4 --,jamais homme n'a t si grand1 dit ,emmanuel quand sa prtendue revint prs de lui1 jamais homme n'a t si puissant1 tout autre en deviendrait fou4 ,les trois contrats lus et signs1 chacun s'empressa de questionner ,balthazar sur la manire dont s'tait form ce diamant1 mais il ne pouvait rien rpondre sur un accident si trange4 ,il regarda son grenier1 et le montra par un geste de rage4 --,oui1 la puissance effrayante due au mouvement de la matire enflamme qui sans doute a fait les mtaux1 les diamants1 dit-il1 s'est manifeste l pendant un moment1 par hasard4 --,ce hasard est sans doute bien naturel1 dit un de ces gens qui veulent expliquer tout1 le bonhomme aura oubli quelque diamant vritable4 ,c'est autant de sauv sur ceux qu'il a brls4 --,oublions cela1 dit ,balthazar ses amis1 je vous prie de ne pas m'en parler aujourd'hui4 ,marguerite prit le bras de son pre pour se rendre dans les appartements de la maison de devant o l'attendait une somptueuse fte4 ,quand il entra dans la galerie aprs tous ses htes1 il la vit meuble de tableaux et remplie de fleurs rares4 --,des tableaux1 s'cria-t-il1 des tableaux6 et quelques-uns de nos anciens6 ,il s'arrta1 son front se rembrunit1 il eut un moment de tristesse1 et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant l'tendue de son humiliation secrte4 --,tout cela est vous1 mon pre1 dit ,marguerite en devinant les sentiments qui agitaient l'me de ,balthazar4 --,ange que les esprits clestes doivent applaudir1 s'cria-t-il1 combien de fois auras-tu donc donn la vie ton pre8 --,ne conservez plus aucun nuage sur votre front1 ni la moindre pense triste dans votre cur1 rpondit-elle1 et vous m'aurez rcompense au del de mes esprances4 ,je viens de penser ,lemulquinier1 mon pre chri1 le peu de mots que vous m'avez dits de lui me le fait estimer1 et1 je l'avoue1 j'avais mal jug cet homme2 ne pensez plus ce que vous lui devez1 il restera prs de vous comme un humble ami4 ,emmanuel possde environ soixante mille francs d'conomie1 nous les donnerons ,lemulquinier4 ,aprs vous avoir si bien servi1 cet homme doit tre heureux le reste de ses jours4 ,ne vous inquitez pas de nous6 ,monsieur de ,solis et moi1 nous aurons une vie calme et douce1 une vie sans faste2 nous pouvons donc nous passer de cette somme jusqu' ce que vous nous la rendiez4 --,ah6 ma fille1 ne m'abandonne jamais6 ,sois toujours la providence de ton pre4 ,en entrant dans les appartements de rception1 ,balthazar les trouva restaurs et meubls aussi magnifiquement qu'ils l'taient autrefois4 ,bientt les convives se rendirent dans la grande salle manger du rez-de-chausse par le grand escalier1 sur chaque marche duquel se trouvaient des arbres fleuris4 ,une argenterie merveilleuse de faon1 offerte par ,gabriel son pre1 sduisit les regards autant qu'un luxe de table qui parut inou aux principaux habitants d'une ville o ce luxe est traditionnellement la mode4 ,les domestiques de monsieur ,conyncks1 ceux de ,clas et de ,pierquin taient l pour servir ce repas somptueux4 ,en se voyant au milieu de cette table couronne de parents1 d'amis et de figures sur lesquelles clatait une joie vive et sincre1 ,balthazar1 derrire lequel se tenait ,lemulquinier1 eut une motion si pntrante que chacun se tut1 comme on se tait devant les grandes joies ou les grandes douleurs4 --,chers enfants1 s'cria-t-il1 vous avez tu le veau gras pour le retour du pre prodigue4 ,ce mot par lequel le savant se faisait justice1 et qui empcha peut-tre qu'on ne la lui ft plus svre1 fut prononc si noblement que chacun attendri essuya ses larmes2 mais ce fut la dernire expression de mlancolie1 la joie prit insensiblement le caractre bruyant et anim qui signale les ftes de famille4 ,aprs le dner1 les principaux habitants de la ville arrivrent pour le bal qui s'ouvrit et qui rpondit la splendeur classique de la maison ,clas restaure4 ,les trois mariages se firent promptement et donnrent lieu des ftes1 des bals1 des repas qui entranrent pour plusieurs mois le vieux ,clas dans le tourbillon du monde4 ,son fils an alla s'tablir la terre que possdait prs de ,cambray ,conyncks1 qui ne voulait jamais se sparer de sa fille4 ,madame ,pierquin dut galement quitter la maison paternelle1 pour faire les honneurs de l'htel que ,pierquin avait fait btir1 et o il voulait vivre noblement1 car sa charge tait vendue1 et son oncle ,des ,racquets venait de mourir en lui laissant des trsors lentement conomiss4 ,jean partit pour ,paris1 o il devait achever son ducation4 ,les ,solis restrent donc seuls prs de leur pre1 qui leur abandonna le quartier de derrire1 en se logeant au second tage de la maison de devant4 ,marguerite continua de veiller au bonheur matriel de ,balthazar1 et fut aide dans cette douce tche par ,emmanuel4 ,cette noble fille reut par les mains de l'amour la couronne la plus envie1 celle que le bonheur tresse et dont l'clat est entretenu par la constance4 ,en effet1 jamais couple n'offrit mieux l'image de cette flicit complte1 avoue1 pure1 que toutes les femmes caressent dans leurs rves4 ,l'union de ces deux tres si courageux dans les preuves de la vie1 et qui s'taient si saintement aims1 excita dans la ville une admiration respectueuse4 ,monsieur de ,solis1 nomm depuis long-temps inspecteur-gnral de l',universit1 se dmit de ses fonctions pour mieux jouir de son bonheur1 et rester ,douai o chacun rendait si bien hommage ses talents et son caractre1 que son nom tait par avance promis au scrutin des collges lectoraux1 quand viendrait pour lui l'ge de la dputation4 ,marguerite1 qui s'tait montre si forte dans l'adversit1 redevint dans le bonheur une femme douce et bonne4 ,clas resta pendant cette anne gravement proccup sans doute2 mais1 s'il fit quelques expriences peu coteuses et auxquelles ses revenus suffisaient1 il parut ngliger son laboratoire4 ,marguerite1 qui reprit les anciennes habitudes de la maison ,clas1 donna tous les mois son pre1 une fte de famille laquelle assistaient les ,pierquin et les ,conyncks1 et reut la haute socit de la ville un jour de la semaine o elle avait un ,caf qui devint l'un des plus clbres4 ,quoique souvent distrait1 ,clas assistait toutes les assembles1 et redevint si complaisamment homme du monde pour complaire sa fille ane1 que ses enfants purent croire qu'il avait renonc chercher la solution de son problme4 ,trois ans se passrent ainsi4 ,en #ahbh1 un vnement favorable ,emmanuel l'appela en ,espagne4 ,quoiqu'il y et1 entre les biens de la maison de ,solis et lui1 trois branches nombreuses1 la fivre jaune1 la vieillesse1 l'infcondit1 tous les caprices de la fortune s'accordrent pour rendre ,emmanuel l'hritier des titres et des riches substitutions de sa maison1 lui1 le dernier4 ,par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres1 la maison de ,solis avait acquis le comt de ,nourho4 ,marguerite ne voulut pas se sparer de son mari qui devait rester en ,espagne aussi long-temps que le voudraient ses affaires1 elle fut d'ailleurs curieuse de voir le chteau de ,casa-,ral1 o sa mre avait pass son enfance1 et la ville de ,grenade1 berceau patrimonial de la famille ,solis4 ,elle partit1 en confiant l'administration de la maison au dvouement de ,martha1 de ,josette et de ,lemulquinier qui avait l'habitude de la conduire4 ,balthazar1 qui ,marguerite avait propos le voyage en ,espagne1 s'y tait refus en allguant son grand ge2 mais plusieurs travaux mdits depuis long-temps1 et qui devaient raliser ses esprances1 furent la vritable raison de son refus4 ,le comte et la comtesse de ,soly ,y ,nourho restrent en ,espagne plus long-temps qu'ils ne le voulurent1 ,marguerite y eut un enfant4 ,ils se trouvaient au milieu de l'anne #ahcj ,cadix1 o ils comptaient s'embarquer pour revenir en ,france1 par l',italie2 mais ils y reurent une lettre dans laquelle ,flicie apprenait de tristes nouvelles sa sur4 ,en dix-huit mois leur pre s'tait compltement ruin4 ,gabriel et ,pierquin taient obligs de remettre ,lemulquinier une somme mensuelle pour subvenir aux dpenses de la maison4 ,le vieux domestique avait encore une fois sacrifi sa fortune son matre4 ,balthazar ne voulait recevoir personne1 et n'admettait mme pas ses enfants chez lui4 ,josette et ,martha taient mortes4 ,le cocher1 le cuisinier et les autres gens avaient t successivement renvoys4 ,les chevaux et les quipages taient vendus4 ,quoique ,lemulquinier gardt le plus profond secret sur les habitudes de son matre1 il tait croire que les mille francs donns par mois par ,gabriel ,clas et par ,pierquin s'employaient en expriences4 ,le peu de provisions que le valet de chambre achetait au march faisait supposer que ces deux vieillards se contentaient du strict ncessaire4 ,enfin1 pour ne pas laisser vendre la maison paternelle1 ,gabriel et ,pierquin payaient les intrts des sommes que le vieillard avait empruntes1 leur insu1 sur cet immeuble4 ,aucun de ses enfants n'avait d'influence sur ce vieillard1 qui1 soixante-dix ans1 dployait une nergie extraordinaire pour arriver faire toutes ses volonts1 mme les plus absurdes4 ,marguerite pouvait peut-tre seule reprendre l'empire qu'elle avait jadis exerc sur ,balthazar1 et ,flicie suppliait sa sur d'arriver promptement2 elle craignait que son pre n'et sign quelques lettres de change4 ,gabriel1 ,conyncks et ,pierquin1 effrays tous de la continuit d'une folie qui avait dvor environ sept millions sans rsultat1 taient dcids ne pas payer les dettes de monsieur ,clas4 ,cette lettre changea les dispositions du voyage de ,marguerite1 qui prit le chemin le plus court pour gagner ,douai4 ,ses conomies et sa nouvelle fortune lui permettaient bien d'teindre encore une fois les dettes de son pre2 mais elle voulait plus1 elle voulait obir sa mre en ne laissant pas descendre au tombeau ,balthazar dshonor4 ,certes1 elle seule pouvait exercer assez d'ascendant sur ce vieillard pour l'empcher de continuer son uvre de ruine1 un ge o l'on ne devait attendre aucun travail fructueux de ses facults affaiblies4 ,mais elle dsirait le gouverner sans le froisser1 afin de ne pas imiter les enfants de ,sophocle1 au cas o son pre approcherait du but scientifique auquel il avait tant sacrifi4 ,monsieur et madame de ,solis atteignirent la ,flandre vers les derniers jours du mois de septembre #ahca1 et arrivrent ,douai dans la matine4 ,marguerite se fit arrter sa maison de la rue de ,paris1 et la trouva ferme4 ,la sonnette fut violemment tire sans que personne rpondt4 ,un marchand quitta le pas de sa boutique o l'avait amen le fracas des voitures de monsieur de ,solis et de sa suite4 ,beaucoup de personnes taient aux fentres pour jouir du spectacle que leur offrait le retour d'un mnage aim dans toute la ville1 et attires aussi par cette curiosit vague qui s'attachait aux vnements que l'arrive de ,marguerite faisait prjuger dans la maison ,clas4 ,le marchand dit au valet de chambre du comte de ,solis que le vieux ,clas tait sorti depuis environ une heure4 ,sans doute1 monsieur ,lemulquinier promenait son matre sur les remparts4 ,marguerite envoya chercher un serrurier pour ouvrir la porte1 afin d'viter la scne que lui prparait la rsistance de son pre1 si1 comme le lui avait crit ,flicie1 il se refusait l'admettre chez lui4 ,pendant ce temps1 ,emmanuel alla chercher le vieillard pour lui annoncer l'arrive de sa fille1 tandis que son valet de chambre courut prvenir monsieur et madame ,pierquin4 ,en un moment la porte fut ouverte4 ,marguerite entra dans le parloir pour y faire mettre ses bagages1 et frissonna de terreur en en voyant les murailles nues comme si le feu y et t mis4 ,les admirables boiseries sculptes par ,van-,huysium et le portrait du ,prsident avaient t vendus1 dit-on1 lord ,spencer4 ,la salle manger tait vide1 il ne s'y trouvait plus que deux chaises de paille et une table commune sur laquelle ,marguerite aperut avec effroi deux assiettes1 deux bols1 deux couverts d'argent1 et sur un plat les restes d'un hareng saur que ,clas et son valet de chambre venaient sans doute de partager4 ,en un instant elle parcourut la maison1 dont chaque pice lui offrit le dsolant spectacle d'une nudit pareille celle du parloir et de la salle manger4 ,l'ide de l',absolu avait pass partout comme un incendie4 ,pour tout mobilier1 la chambre de son pre avait un lit1 une chaise et une table sur laquelle tait un mauvais chandelier de cuivre o la veille avait expir un bout de chandelle de la plus mauvaise espce4 ,le dnment tait si complet qu'il ne s'y trouvait plus de rideaux aux fentres4 ,les moindres objets qui pouvaient avoir une valeur dans la maison1 tout1 jusqu'aux ustensiles de cuisine1 avait t vendu4 mue par la curiosit qui ne nous abandonne mme pas dans le malheur1 ,marguerite entra chez ,lemulquinier1 dont la chambre tait aussi nue que celle de son matre4 ,dans le tiroir demi ferm de la table1 elle aperut une reconnaissance du ,mont-de-,pit qui attestait que le valet avait mis sa montre en gage quelques jours auparavant4 ,elle courut au laboratoire1 et vit cette pice pleine d'instruments de science comme par le pass4 ,elle se fit ouvrir son appartement1 son pre y avait tout respect4 ,au premier coup d'il qu'elle y jeta1 ,marguerite fondit en larmes et pardonna tout son pre4 ,au milieu de cette fureur dvastatrice1 il avait donc t arrt par le sentiment paternel et par la reconnaissance qu'il devait sa fille6 ,cette preuve de tendresse reue dans un moment o le dsespoir de ,marguerite tait au comble1 dtermina l'une de ces ractions morales contre lesquelles les curs les plus froids sont sans force4 ,elle descendit au parloir et y attendit l'arrive de son pre1 dans une anxit que le doute augmentait affreusement4 ,comment allait-elle le revoir8 ,dtruit1 dcrpit1 souffrant1 affaibli par les jenes qu'il subissait par orgueil8 ,mais aurait-il sa raison8 ,des larmes coulaient de ses yeux sans qu'elle s'en apert en retrouvant ce sanctuaire dvast4 ,les images de toute sa vie1 ses efforts1 ses prcautions inutiles1 son enfance1 sa mre heureuse et malheureuse1 tout1 jusqu' la vue de son petit ,joseph qui souriait ce spectacle de dsolation1 lui composait un pome de dchirantes mlancolies4 ,mais1 quoiqu'elle prvt des malheurs1 elle ne s'attendait pas au dnoment qui devait couronner la vie de son pre1 cette vie la fois si grandiose et si misrable4 ,l'tat dans lequel se trouvait monsieur ,clas n'tait un secret pour personne4 ,a la honte des hommes1 il ne se rencontrait pas ,douai deux curs gnreux qui rendissent honneur sa persvrance d'homme de gnie4 ,pour toute la socit1 ,balthazar tait un homme interdire1 un mauvais pre1 qui avait mang six fortunes1 des millions1 et qui cherchait la pierre philosophale1 au ,dix-,neuvime ,sicle1 ce sicle clair1 ce sicle incrdule1 ce sicle1 etc444 ,on le calomniait en le fltrissant du nom d'alchimiste1 en lui jetant au nez ce mot3--,il veut faire de l'or6 ,que ne disait-on pas d'loges propos de ce sicle1 o1 comme dans tous les autres1 le talent expire sous une indiffrence aussi brutale que l'tait celle des temps o moururent ,dante1 ,cervantes1 ,tasse e tutti quanti4 ,les peuples comprennent encore plus tardivement les crations du gnie que ne les comprenaient les ,rois4 ,ces opinions avaient insensiblement filtr de la haute socit douaisienne dans la bourgeoisie1 et de la bourgeoisie dans le bas peuple4 ,le chimiste septuagnaire excitait donc un profond sentiment de piti chez les gens bien levs1 une curiosit railleuse dans le peuple1 deux expressions grosses de mpris et de ce v victis6 dont sont accabls les grands hommes par les masses quand elles les voient misrables4 ,beaucoup de personnes venaient devant la ,maison ,clas1 se montrer la rosace du grenier o s'tait consum tant d'or et de charbon4 ,quand ,balthazar passait1 il tait indiqu du doigt2 souvent1 son aspect1 un mot de raillerie ou de piti s'chappait des lvres d'un homme du peuple ou d'un enfant2 mais ,lemulquinier avait soin de le lui traduire comme un loge1 et pouvait le tromper impunment4 ,si les yeux de ,balthazar avaient conserv cette lucidit sublime que l'habitude des grandes penses y imprime1 le sens de l'oue s'tait affaibli chez lui4 ,pour beaucoup de paysans1 de gens grossiers et superstitieux1 ce vieillard tait donc un sorcier4 ,la noble1 la grande maison ,clas s'appelait1 dans les faubourgs et dans les campagnes1 la maison du diable4 ,il n'y avait pas jusqu' la figure de ,lemulquinier qui ne prtt aux croyances ridicules qui s'taient rpandues sur son matre4 ,aussi1 quand le pauvre vieux ilote allait au march chercher les denres ncessaires la subsistance1 et qu'il prenait parmi les moins chres de toutes1 n'obtenait-il rien sans recevoir quelques injures en manire de rjouissance2 heureux mme1 si1 souvent1 quelques marchandes superstitieuses ne refusaient pas de lui vendre sa maigre pitance en craignant de se damner par un contact avec un suppt de l'enfer4 ,les sentiments de toute cette ville taient donc gnralement hostiles ce grand vieillard et son compagnon4 ,le dsordre des vtements de l'un et de l'autre y prtait encore1 ils allaient vtus comme ces pauvres honteux qui conservent un extrieur dcent et qui hsitent demander l'aumne4 ,tt ou tard ces deux vieilles gens pouvaient tre insults4 ,pierquin1 sentant combien une injure publique serait dshonorante pour la famille1 envoyait toujours1 durant les promenades de son beau-pre1 deux ou trois de ses gens qui l'environnaient distance avec la mission de le protger1 car la rvolution de juillet n'avait pas contribu rendre le peuple respectueux4 ,par une de ces fatalits qui ne s'expliquent pas1 ,clas et ,lemulquinier1 sortis de grand matin1 avaient tromp la surveillance secrte de monsieur et madame ,pierquin1 et se trouvaient seuls en ville4 ,au retour de leur promenade ils vinrent s'asseoir au soleil1 sur un banc de la place ,saint-,jacques o passaient quelques enfants pour aller l'cole ou au collge4 ,en apercevant de loin ces deux vieillards sans dfense1 et dont les visages s'panouissaient au soleil1 les enfants se mirent en causer4 ,ordinairement1 les causeries d'enfants arrivent bientt des rires2 du rire1 ils en vinrent des mystifications sans en connatre la cruaut4 ,sept ou huit des premiers qui arrivrent se tinrent distance et se mirent examiner les deux vieilles figures en retenant des rires touffs qui attirrent l'attention de ,lemulquinier4 --,tiens1 vois-tu celui-l dont la tte est comme un genou8 --,oui4 --,h6 bien1 il est savant de naissance4 --,papa dit qu'il fait de l'or1 dit un autre4 --,par o8 ,c'est-y par l ou par ici8 ajouta un troisime en montrant d'un geste goguenard cette partie d'eux-mmes que les coliers se montrent si souvent en signe de mpris4 ,le plus petit de la bande qui avait son panier plein de provisions1 et qui lchait une tartine beurre1 s'avana navement vers le banc et dit ,lemulquinier3--,c'est-y vrai1 monsieur1 que vous faites des perles et des diamants8 --,oui1 mon petit milicien1 rpondit ,lemulquinier en souriant et lui frappant sur la joue1 nous t'en donnerons quand tu seras bien savant4 --,ha6 monsieur1 donnez-m'en aussi1 fut une exclamation gnrale4 ,tous les enfants accoururent comme une nue d'oiseaux et entourrent les deux chimistes4 ,balthazar1 absorb dans une mditation d'o il fut tir par ces cris1 fit alors un geste d'tonnement qui causa un rire gnral4 --,allons1 gamins1 respect un grand homme6 dit ,lemulquinier4 --,a la chienlit6 crirent les enfants4 ,vous tes des sorciers4--,oui1 sorciers1 vieux sorciers6 sorciers1 na6 ,lemulquinier se dressa sur ses pieds1 et menaa de sa canne les enfants qui s'enfuirent en ramassant de la boue et des pierres4 ,un ouvrier1 qui djeunait quelques pas de l1 ayant vu ,lemulquinier levant sa canne pour faire sauver les enfants1 crut qu'il les avait frapps1 et les appuya par ce mot terrible3 ,a bas les sorciers6 ,les enfants1 se sentant soutenus1 lancrent leurs projectiles qui atteignirent les deux vieillards1 au moment o le comte de ,solis se montrait au bout de la place1 accompagn des domestiques de ,pierquin4 ,ils n'arrivrent pas assez vite pour empcher les enfants de couvrir de boue le grand vieillard et son valet de chambre4 ,le coup tait port4 ,balthazar1 dont les facults avaient t jusqu'alors conserves par la chastet naturelle aux savants chez qui la proccupation d'une dcouverte anantit les passions1 devina1 par un phnomne d'intussusception1 le secret de cette scne2 son corps dcrpit ne soutint pas la raction affreuse qu'il prouva dans la haute rgion de ses sentiments1 il tomba frapp d'une attaque de paralysie entre les bras de ,lemulquinier qui le ramena chez lui sur un brancard1 entour par ses deux gendres et par leurs gens4 ,aucune puissance ne put empcher la populace de ,douai d'escorter le vieillard jusqu' la porte de sa maison1 o se trouvaient ,flicie et ses enfants1 ,jean1 ,marguerite et ,gabriel qui1 prvenu par sa sur1 tait arriv de ,cambrai avec sa femme4 ,ce fut un spectacle affreux que celui de l'entre de ce vieillard qui se dbattait moins contre la mort que contre l'effroi de voir ses enfants pntrant le secret de sa misre4 ,aussitt un lit fut dress au milieu du parloir1 les secours furent prodigus ,balthazar dont la situation permit1 vers la fin de la journe1 de concevoir quelques esprances pour sa conservation4 ,la paralysie1 quoique habilement combattue1 le laissa nanmoins assez long-temps dans un tat voisin de l'enfance4 ,quand la paralysie eut cess par degrs1 elle resta sur la langue qu'elle avait spcialement affecte1 peut-tre parce que la colre y avait port toutes les forces du vieillard au moment o il voulut apostropher les enfants4 ,cette scne avait allum dans la ville une indignation gnrale4 ,par une loi1 jusqu'alors inconnue1 qui dirige les affections des masses1 cet vnement ramena tous les esprits monsieur ,clas4 ,en un moment il devint un grand homme1 il excita l'admiration et obtint tous les sentiments qu'on lui refusait la veille4 ,chacun vanta sa patience1 sa volont1 son courage1 son gnie4 ,les magistrats voulurent svir contre ceux qui avaient particip cet attentat2 mais le mal tait fait4 ,la famille ,clas demanda la premire que cette affaire ft assoupie4 ,marguerite avait ordonn de meubler le parloir1 dont les parois nues furent bientt tendues de soie4 ,quand1 quelques jours aprs cet vnement1 le vieux pre eut recouvr ses facults1 et qu'il se retrouva dans une sphre lgante1 environn de tout ce qui tait ncessaire la vie heureuse1 il fit entendre que sa fille ,marguerite devait tre venue1 au moment mme o elle rentrait au parloir2 en la voyant1 ,balthazar rougit1 ses yeux se mouillrent sans qu'il en sortt des larmes4 ,il put presser de ses doigts froids la main de sa fille1 et mit dans cette pression tous les sentiments et toutes les ides qu'il ne pouvait plus exprimer4 ,ce fut quelque chose de saint et de solennel1 l'adieu du cerveau qui vivait encore1 du cur que la reconnaissance ranimait4 puis par ses tentatives infructueuses1 lass par sa lutte avec un problme gigantesque et dsespr peut-tre de l'incognito qui attendait sa mmoire1 ce gant allait bientt cesser de vivre2 tous ses enfants l'entouraient avec un sentiment respectueux1 en sorte que ses yeux purent tre rcrs par les images de l'abondance1 de la richesse1 et par le tableau touchant que lui prsentait sa belle famille4 ,il fut constamment affectueux dans ses regards1 par lesquels il put manifester ses sentiments2 ses yeux contractrent soudain une si grande varit d'expression qu'ils eurent comme un langage de lumire1 facile comprendre4 ,marguerite paya les dettes de son pre1 et rendit1 en quelques jours1 la maison ,clas une splendeur moderne qui devait carter toute ide de dcadence4 ,elle ne quitta plus le chevet du lit de ,balthazar1 de qui elle s'efforait de deviner toutes les penses1 et d'accomplir les moindres souhaits4 ,quelques mois se passrent dans les alternatives de mal et de bien qui signalent chez les vieillards le combat de la vie et de la mort2 tous les matins1 ses enfants se rendaient prs de lui1 restaient pendant la journe dans le parloir en dnant devant son lit1 et ne sortaient qu'au moment o il s'endormait4 ,la distraction qui lui plut davantage parmi toutes celles que l'on cherchait lui donner1 fut la lecture des journaux que les vnements politiques rendirent alors fort intressants4 ,monsieur ,clas coutait attentivement cette lecture que monsieur de ,solis faisait voix haute et prs de lui4 ,vers la fin de l'anne #ahcb1 ,balthazar passa une nuit extrmement critique pendant laquelle monsieur ,pierquin le mdecin fut appel par la garde1 effraye d'un changement subit qui se fit chez le malade2 en effet1 le mdecin voulut le veiller en craignant chaque instant qu'il n'expirt sous les efforts d'une crise intrieure dont les effets eurent le caractre d'une agonie4 ,le vieillard se livrait des mouvements d'une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie2 il dsirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons2 ses yeux flamboyants projetaient des penses2 ses traits contracts exprimaient des douleurs inoues2 ses doigts s'agitaient dsesprment1 il suait grosses gouttes4 ,le matin1 les enfants vinrent embrasser leur pre avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait pancher tous les jours plus ardente et plus vive2 mais il ne leur tmoigna point la satisfaction que lui causaient habituellement ces tmoignages de tendresse4 ,emmanuel1 averti par ,pierquin1 s'empressa de dcacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intrieures qui travaillaient ,balthazar4 ,en dpliant la feuille1 il vit ces mots1 dcouverte de l'absolu1 qui le frapprent vivement1 et il lut ,marguerite un article o il tait parl d'un procs relatif la vente qu'un clbre mathmaticien polonais avait faite de l',absolu4 ,quoique ,emmanuel lt tout bas l'annonce du fait ,marguerite qui le pria de passer l'article1 ,balthazar avait entendu4 ,tout coup le moribond se dressa sur ses deux poings1 jeta sur ses enfants effrays un regard qui les atteignit tous comme un clair1 les cheveux qui lui garnissaient la nuque remurent1 ses rides tressaillirent1 son visage s'anima d'un esprit de feu1 un souffle passa sur cette face et la rendit sublime1 il leva une main crispe par la rage1 et cria d'une voix clatante le fameux mot d',archimde3 ,,eur,,ka6 7j'ai trouv74 ,il retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte1 il mourut en poussant un gmissement affreux1 et ses yeux convulss exprimrent jusqu'au moment o le mdecin les ferma le regret de n'avoir pu lguer la ,science le mot d'une nigme dont le voile s'tait tardivement dchir sous les doigts dcharns de la ,mort4 ,paris1 juin-septembre #ahcd4 ,,fin ,,du ,,tome ,,quatorzi,,me4 ,,table ,,des ,,mati,,res4 ,,tudes ,,philosophiques4 ,,la ,,peau ,,de ,,chagrin #a ,j,,sus-,,christ ,,en ,,flandre #bbe ,,melmoth ,r,,concili #bda ,,le ,,chef-,d',,uvre ,,inconnu #bhc ,,la ,,recherche ,,de ,l',,absolu #cjh ,,fin ,,de ,,la ,,table ,,paris4--,,imp4 ,,de ,,pillet ,,fils ,,ain1 ,,rue ,,des ,,grands-,,augustins1 #e4 99 99 99 99 99 ,corrections4 ,les dfauts d'impression en dbut et en fin de ligne ont t tacitement corrigs1 et la ponctuation a t tacitement corrige par endroits4 ,de plus1 les corrections suivantes ont t apportes4 ,page #aa3 inconnu remplac par inconnue 7quand l'inconnue remonta dans sa voiture74 ,page #ad3 releves remplac par relevs 7 losanges relevs1 par de clochettes74 ,page #bi3 oriental remplac par orientale 7ni de votre amulette orientale1 ni des charitables efforts74 ,page #cj3 exhorbitant remplac par exorbitant 7jusqu'au plus exorbitant74 ,page #cc3 campagnon remplac par compagnon 7le plus intrpide compagnon qui74 ,page #dj3 crit remplac par cria 7s'cria mile en riant74 ,page #dj3 texte rtabli selon d'autres ditions3 travers les civilisations comme une comte4 ,page #ej3 des remplac par ces 7au sein de ces limbes74 ,page #gb3 contraire remplac par contraires 7des ides si contraires aux ides reues74 ,page #gh3 voulnt remplac par voulut 7chez moi1 voulut me servir74 ,page #gi3 ,wistchnau remplac par ,witschnau 7la dotation de ,witschnau74 ,page #hi3 sourcis remplac par sourcils 7ses pais sourcils qui paraissaient74 ,page #id3 monosyllables remplac par monosyllabes 7rpondit par de ddaigneux monosyllabes mes questions74 ,page #id3 noples remplac par nobles 7toujours nobles et dcents74 ,page #ajg3 paroxismes remplac par paroxysmes 7ces violents paroxysmes de ma passion74 ,page #aaj3 politessse remplac par politesse 7cette froide politesse qui donne aux gestes74 ,page #aaf3 ternuments remplac par ternuements 7les ternuements me laissaient tranquille74 ,page #abi3 bcha remplac par bche 7et n'a pas une bche74 ,page #acj3 ,houra remplac par ,hourra 7dans un bain d'or4 ,hourra674 ,page #aca3 elle remplac par elles 7elles nous attirent comme ,sainte-,hlne74 ,page #afa3 dou remplac par doue 7,fdora doue d'une belle me74 ,page #afd3 sous remplac par sans 7nous paierons sans doute1 un jour74 ,page #aga3 puisamment remplac par puissamment 7nous arrache si puissamment aux choses de ce monde74 ,page #agc3 peinte remplac par peints 7sont peints en rouge74 ,page #ahg3 coutemplant remplac par contemplant 7en te contemplant dans ton repos74 ,page #ahh3 silenciense remplac par silencieuse 7et resta immobile1 blanche1 silencieuse74 ,page #ahi3 auquels remplac par auxquels 7trois professeurs auxquels il expliquait74 ,page #aic3 ,carimary remplac par ,carymary 7,toujours le ,carymary1 ,carymara de ,rabelais74 ,page #aie3 ciences remplac par sciences 7comme dans toutes les sciences74 ,page #aie3 le remplac par la 7,valentin se baignait dans la tide atmosphre74 ,page #aie3 cause remplac par causes 7les causes du sentiment qu'il inspirait74 ,page #aig3 rtrograge remplac par rtrograde 7,un regard rtrograde lui en montra le type74 ,page #bjb3 scria remplac par s'cria 7mademoiselle8 s'cria ,raphal74 ,page #bjc3 tre remplac par tes 7vous tes trop poli74 ,page #bjd3 tudiez remplac par tudi 7--,o avez-vous tudi la mdecine74 ,page #bjd3 ncesssairement remplac par ncessairement 7,raphal devait ncessairement ou garder le lit74 ,page #bac3 parfaitemennt remplac par parfaitement 7il s'tait si parfaitement uni74 ,page #bae3 veangeance remplac par vengeance 7elle inspire la vengeance74 ,page #bbj3 travertissements remplac par travestissements 7sous de voluptueux travestissements74 ,page #bbb3 vascillante remplac par vacillante 7la lueur vacillante qui se projetait74 ,page #bbi3 murmrue remplac par murmure 7faisait entendre un murmure sourd74 ,page #bce3 ,fanais remplac par ,franais 7l'entre des ,franais en ,belgique74 ,page #bce3 seule remplac par seul 7,le bruit seul de mes pas74 ,page #bcg3 ,elles remplac par ,elle 7,elle m'entranait travers l'glise74 ,page #bdj3 celles remplac par celle 7semblables celle que je venais de quitter74 ,page #bda3 ankilose remplac par ankylose 7qui ne s'ankylose ce mtier74 ,page #beh3 insr se 7--,ingrate8 dit-elle en se levant74 ,page #bfd3 insr que 7autant que par les oreilles74 ,page #bfg3 dis remplac par dit 7--,tiens1 ,naqui1 dit ,castanier74 ,page #bga3 fourmillire remplac par fourmilire 7la fourmilire qui borde un chemin74 ,page #bgb3 ses remplac par ces 7,castanier vit une de ces figures74 ,page #bgd3 syrne remplac par sirne 7ds qu'une sirne est admise74 ,page #bhc3 prendait remplac par prendrait 7incertain s'il prendrait le heurtoir74 ,page #bhi3 allanguissent remplac par alanguissent 7ses yeux s'alanguissent et se fondent74 ,page #bid3 tur remplac par car 7car le corps humain ne finit pas74 ,page #bid3 nacare remplac par nature 7,la nature comporte une suite de rondeurs74 ,page #bih3 donnerai remplac par donnerais 7je donnerais ma vie pour toi74 ,page #bih3 ,gilette remplac par ,gillette 7--,pardonne1 ma ,gillette1 dit le peintre74 ,page #bii3 qu'elle remplac par quelle 7,oh6 quelle mauvaise pense74 ,page #cji3 ,beethowen remplac par ,beethoven 7,la ,vallire1 ,beethoven et ,paganini74 ,page #cba3 il remplac par lui 7peu soigne1 lui tombait sur ses paules74 ,page #cbf3 irrrsistible remplac par irrsistible 7le charme irrsistible que produisent74 ,page #cbg3 un remplac par une 7ne peut vivre que dans une atmosphre74 ,page #cbh3 entase remplac par entass 7,aprs avoir entass ce qu'il y avait de vrai74 ,page #cbi3 pes remplac par pas 7afin de ne pas contrarier74 ,page #ccc3 d'arts remplac par d'art 7objets d'art et de prix74 ,page #cce3 ,balthasar remplac par ,balthazar 7que ,balthazar s'apercevait de cette lacune74 ,page #cch3 de remplac par ne 7elle ne voyait plus que ses amis74 ,page #cci3 ,balthasar remplac par ,balthazar 7que ,balthazar avait donns74 ,page #cdj3 anctionnait remplac par sanctionnait 7,l'authenticit des contrats sanctionnait les inquitudes74 ,page #cda3 maieon remplac par maison 7 la maison qui lui fournissait74 ,page #cej3 ceintre remplac par ceinture 7mettez donc une autre ceinture74 ,page #ceb3 indiffrente remplac par indiffrence 7la plus parfaite indiffrence74 ,page #cec3 enjolivs remplac par enjolives 7mais enjolives par des peintures74 ,page #ced3 ,weegvood remplac par ,wedgwood 7la fabrique anglaise de ,wedgwood74 ,page #cei3 mai remplac par mais 7mais elle l'avait fait74 ,page #cfe3 ,sthal remplac par ,stahl 7,stahl1 ,becher1 ,paracelse1 ,agrippa74 ,page #cgb3 inoue remplac par inou 7rpondaient ce luxe inou74 ,page #cgb3 letttre remplac par lettre 7,cette lettre plongea ,clas74 ,page #cgc3 apparentes remplac par apparents 7un calme et une douceur apparents74 ,page #cgg3 tait remplac par taient 7aussi puissants que l'taient pour ,clas74 ,page #cgh3 insr an 7environ un an aprs la scne74 ,page #cid3 demandit remplac par demandait 7,quand il lui demandait74 ,page #cid3 cette remplac par cet 7faisait croire cet homme distrait74 ,page #cih3 rsumait remplac par rsumaient 7,ce mot1 o se rsumaient et sa vie et sa mort74 ,page #cii3 dgot remplac par dgote 7dgote de la vie74 ,page #dac3 au remplac par ou 7avant d'tre parents1 cousins ou amis74 ,page #daf3 le remplac par la 7par la protection de son oncle74 ,page #dbh3 envelop remplac par envelopp 7cet amour toujours envelopp de mlancolie74 ,page #dcf3 les les remplac par les 7et volait dans les espaces du monde moral74 ,page #dci3 famile remplac par famille 7,l'isolement dans lequel vivait la famille ,clas74 ,page #dda3 agisait remplac par agissait 7agissait sur ,pierquin74 ,page #dda3 promtement remplac par promptement 7la raison arrtait promptement les lans74 ,page #ddc3 insensiblent remplac par insensiblement 7,balthazar se sparait insensiblement de ses enfants74 ,pages #ddd et #ddh3 au lieu de ,gustave il faut sans doute lire ,gabriel dans3 ce que ,gustave nous donnera et ,mon frre ,gustave gardera pour sa part4 ,page #ded3 insr de 7ils ne viennent que de la pratique des affaires74 ,page #dff3 grande remplac par grandes 7devant les grandes joies ou les grandes douleurs74 ,page #dga3 lesquels remplac par lesquelles 7contre lesquelles les curs les plus froids74