,isabelle ,,eberhardt ,victor ,,barrucand ,,dans ,l',,ombre ,,chaude ,,de ,l',,islam ,,huiti,,me ,,mille ,,paris ,librairie ,,charpentier et ,,fasquelle ,,eug,,ne ,,fasquelle1 ,,diteur #aa1 ,,rue ,,de ,,grenelle1 #aa #aiba ,tous droits rservs ,,ouvrages ,d',isabelle ,,eberhardt ,,trimardeur1 roman4 ,collection de l',,akhbar 7,alger74 ,,pages ,d',,islam4 ,un vol4 in-#af 7,fasquelle74 ,,notes ,,de ,,route4 ,un vol4 in-#af 7,fasquelle74 ,,ouvrages ,,de ,m4 ,victor ,,barrucand ,,avec ,,le ,,feu1 roman 7,fasquelle7 #a vol4 ,,le ,,pain ,,gratuit1 huitime mille 7,chamuel74 #a vol4 ,,le ,,chariot ,,de ,,terre ,,cuite1 drame en cinq actes1 reprsent au ,thtre de l',,oeuvre2 couverture de ,toulouse-,lautrec 7,a4 ,savine7 #a vol4 ,,pour ,,le ,,roi1 un acte en prose1 reprsent au ,thtre de l',odon 7,fasquelle7 #a vol4 ,,images ,d',,afrique ,,et ,d',,ailleurs1 posies 7dition de l',,akhbar74 ,,publications ,,historiques ,,la ,,vie ,v,,ritable ,,du ,,citoyen ,,rossignol1 vainqueur de la ,bastille et gnral en chef des armes de la ,rpublique dans la guerre de ,vende 7,plon-,nourrit7 #a vol4 ,m,,moires ,,et ,,notes ,,de ,,choudieu1 reprsentant du ,peuple l',assemble lgislative1 la ,convention et aux ,armes 7,plon-,nourrit7 #a vol4 ,,les ,,volontaires ,,de ,,gentilly1 comdie indite en un acte d',,anaxagoras ,,chaumette1 procureur de la ,commune de ,paris en #agic1 publie avec une ,,note ,,sur ,,chaumette 7,revue ,blanche74 ,il a t tir de cet ouvrage ,dix exemplaires numrots sur papier du ,japon4 ,,dans ,l',,ombre ,,chaude ,,de ,l',,islam ,,loignement ,an-,sefra1 mai #aijd4 ,j'avais quitt ,an-,sefra l'an dernier aux souffles de l'hiver4 ,elle tait transie de froid1 et de grands vents glapissants la balayaient1 courbant la nudit frle des arbres4 ,je la revois aujourd'hui tout autre1 redevenue elle-mme1 dans le rayonnement morne de l't3 trs saharienne1 trs somnolente1 avec son ksar fauve au pied de la dune en or1 avec ses koubba saintes et ses jardins bleutres4 ,c'est bien la petite capitale de l',oranie dsertique1 esseule dans sa valle de sable1 entre l'immensit monotone des ,hauts-,plateaux et la fournaise du ,sud4 ,elle m'avait sembl morose1 sans charme1 parce que la magie du soleil ne l'enveloppait pas de l'atmosphre lumineuse qui est tout le luxe des villes d',afrique4 ,et maintenant que j'y vis en un petit logis provisoire1 je commence l'aimer4 ,d'ailleurs1 je ne la quitterai plus pour un maussade retour vers le ,tell banalis1 et cela suffit pour que je la regarde avec d'autres yeux4 ,quand je partirai1 ce ne sera que pour descendre plus loin1 pour m'en aller l-bas1 vers le grand ,sud1 o dorment les hamada sous l'ternel soleil4 99 99 99 99 99 ,parmi les peupliers troncs blancs1 en longs sentiers1 suivant les premires ondulations de la dune1 avec des parfums retrouvs de sve et de rsine1 j'ai l'illusion de me perdre en fort4 ,c'est une sensation trs douce et trs pure que teinte par moments de sensualit l'haleine plus lointaine d'un bouquet d'acacias en fleurs4--,que j'aime la verdure exubrante et les troncs vivants1 plisss d'une peau d'lphant1 de ces figuiers gonfls de lait amer1 autour desquels bourdonnent des essaims de mouches dores6 ,dans ce jardin surpris en pleine aridit j'ai pass des heures longues1 couche la renverse1 me grisant d'immobilit sous la caresse tide des brises1 regarder les branches1 peine agites1 aller et venir sur le fond blouissant du ciel1 comme les agrs d'un navire balanc doucement4 99 99 99 99 99 ,au del des derniers peupliers1 dj plus grles et plus rabougris1 la piste de sable monte et finit brusquement au pied de la dune immacule1 qui semble en poudre d'or fin4 ,l1 les vents du ciel se jouent librement1 difiant des collines1 creusant des valles1 ouvrant des prcipices1 crant1 au caprice de chaque jour1 de nouveaux paysages phmres4 ,tout en haut1 hasardeusement pos sur un coteau un peu plus stable1 avec ses artes de pierres noires1 un blockhaus rougetre veille sur la valle1 sentinelle aux yeux vides1 qui a vu passer des armes et des bandes pillardes1 et qui regarde maintenant le silence et la paix des horizons vagues4 99 99 99 99 99 ,la dune d'un rouge dor ardent tranche violemment sur le fond bleu et svre du ,djebel ,mektar4 ,le jour finit doucement sur ,an-,sefra1 noye de vapeurs lgres et de fumes odorantes4 ,j'prouve la sensation de mlancolie dlicieuse et d'trange rajeunissement des veilles de dpart4 ,tous les soucis1 le lourd malaise des derniers mois dans la fastidieuse et nervante ,alger1 tout ce qui constituait mon noir1 mon cafard1 est rest l-bas4 99 99 99 99 99 ,a ,alger1 j'avais d mpriser des choses et des gens4 ,je n'aime pas mpriser4 ,je voudrais tout comprendre et tout excuser4 ,pourquoi faut-il se dfendre contre la sottise1 quand on n'a rien lui disputer1 quand on n'est pas de la partie6 ,je ne sais plus4--,ces choses ne m'intressent pas3 le soleil me reste et la route me tente4 ,ce serait pour un peu toute une philosophie4 ,plus prs de moi1 j'avais eu l'occasion de voir grandir1 dans une me que je croyais plus affranchie1 une passion pure et forte1 et je disais mon ami3 ,prenez garde1 quand on est heureux on ne comprend plus rien aux souffrances des autres444 ,il partit vers le bonheur1 du moins le croyait-il1 et moi vers ma destine4 ,maintenant je me suis loigne1 et je sens mon me redevenir plus saine1 navement ouverte toutes les joies1 toutes les sensualits dlicates des yeux et du rve4 99 99 99 99 99 ,je retrouve dans la seule rue arabe du village des impressions calmes de chez moi1 qui datent du mois de ramadhn1 l'an pass4 ,beaucoup de visages connus1 sur les bancs et sur les nattes1 devant les cahouadji4 ,beaucoup de saluts changer amicalement4 ,et1 avec cela1 la joie intime de penser que je vais partir demain1 ds l'aube1 et quitter toutes ces choses1 qui pourtant me plaisent ce soir et me sont douces4 ,mais qui donc1 sauf un nomade1 un vagabond1 pourrait comprendre cette double jouissance8 ,le cur encore mu de tout ce qui m'avait prise et que j'ai laiss1 je me dis que l'amour est une inquitude et qu'il faut aimer quitter1 puisque les tres et les choses n'ont de beaut que passagre4 99 99 99 99 99 ,contre les barreaux en fer de la fentre d'un caf maure1 devant les pots de basilic1 un rassemblement se forme peu peu4 ,on y joue du chalumeau et j'entre3 cette musique monotone et triste bercera ma rverie et surtout me dispensera de parler444 ,,musiciens ,,de ,l',,ouest ,une salle carre1 peinte en bleu ple1 avec des panneaux roses4 ,a droite1 au fond1 l'oudjak#a en pltre enfum et1 sur des rayons de bois1 les tasses1 les verres et les plateaux4 ,des bancs en bois et de banales tables en fer rouill encombrent le caf4 ,dans une cage un oiseau captif sommeille4 #a ,oudjak1 fourneau des cafetiers maures1 en forme de petit portail vot4 trange petit caf saharien1 que frquentent les ,marocains et les nomades6 ,l'assistance y est compacte4 ,parmi les ,arabes1 en burnous et haks terreux1 quelques spahis et des mokhazni1 cavaliers indignes4 ,les coudes aux genoux1 tous se taisent1 tourns attentivement vers le fond de la salle1 o1 sur un banc1 les musiciens sont aligns4 ,ceux-l sont des ,beni-,guil du ,chott ,tigri4 ,avec leurs loques rougetres et leurs sandales1 ils ressemblent bien peu aux chanteurs et aux musiciens des ,hauts-,plateaux algriens1 qui portent1 comme les lettrs1 des vtements propres1 et1 avec des essais de coquetterie arabe1 des gilets brods et des cordons de soie dans les cordelettes du turban4 ,ces musiciens de l',ouest conservent le type de leur race fruste1 et leur collier de barbe noire et raide donne leur visage un faux air hindou4 ,pourtant1 chez l'un deux1 le voile pais qui recouvre le turban blanc et vas1 encadre une belle figure rgulire1 au nez aquilin et aux narines nerveuses1 avec des yeux de tristesse4 ,l'autre1 joueur de flte1 est aveugle4 ,il met toute son me dans les plaintes et les susurrements de son roseau4 ,comme s'il y parlait1 il roule les globes ternes de ses yeux morts1 et son buste1 avec un balancement cadenc1 marque la mesure4 ,la troupe compte encore un vieux batteur de tympanon et1 un peu l'cart1 un trange chanteur1 les yeux ferms1 la tte renverse1 comme ivre4 ,le seul luxe de ces misreux consiste en deux chalumeaux cercls de cuir et d'anneaux de cuivre poli1 avec des tresses de soie bleue entremles de chanettes d'argent et de pices de monnaie marocaine4 99 99 99 99 99 ,symphonie de la hamada inhospitalire6 ,le tambourin prolonge l'infini son battement sourd1 contretemps1 son battement de cur humain tour tour mu et courrouc1 faiblissant1 lass et mourant voluptueusement4 ,brodant sur cette vie artrielle1 les durs chalumeaux sonnent parfois des marches de guerre ou tiennent de longues notes mystrieuses qui ont l'air de planer1 et les roseaux nasillent des murmures peine distincts d'eau tranquille ou de brise tide4 99 99 99 99 99 ,les ,beni-,guil qui circulent dans le village envahissent la salle1 gauches1 encombrants1 gens du dsert que les bancs et les tables tonnent4 ,pourtant1 ils sourient1 ils sont fiers du succs de leurs frres parmi les ,m'zanat#b4 #b ,terme de mpris par lequel les ,marocains du ,sud dsignent les ,algriens indignes1 qu'ils considrent comme des rengats4 ,sur un plateau pos terre1 les gros sous et les pices blanches tombent avec un bruit clair4 ,a chaque offrande1 le joueur de tambourin bnit la cantonade la gnrosit du donateur4 ,cependant les ,beni-,guil se contentent d'encourager les musiciens par leur attitude et leurs exclamations approbatives4 ,bien rare celui qui se rsigne jeter un sou sur le plateau1 aprs avoir longtemps fouill dans sa zaboula1 sorte de sacoche en filali 7cuir rouge du ,tafilalet7 que portent les nomades4 ,mais voil que l'un d'eux1 tout jeune1 se lve tout coup et esquisse une danse cadence1 lente1 le bout de son bton noueux appuy contre sa poitrine4 ,on rit de sa rusticit4 ,ce geste est celui d'un berger4 ,le cafetier1 les reins ceints d'une fouta rouge et verte1 circule1 prsente ses breuvages fumants sur des plateaux et1 chaque fois1 il nomme tout haut celui qui a command le th1 en appelant sur lui la bndiction du ,rtributeur444 ,,mort ,,musulmane ,le premier soleil du matin s'panouit l'horizon1 comme une grande fleur pourpre4 ,la dune de sable1 pique de touffes d'alfa1 s'embrase autour de la petite koubba de ,sidi-,bou-,djema1 qui domine la route de ,beni-,yaho et de ,sfissifa4 ,des lueurs roses s'allument la crte des figuiers noirs1 et les grands saules pleurent des larmes d'argent iris4 ,autour de la koubba1 des ,arabes se lvent4 ,ce sont des plerins1 venus de loin pour demander la protection du grand saint4 ,ils se rangent tous1 face au jour levant1 et prient longuement1 avec les beaux gestes graves du rite musulman qui grandit les plus loqueteux4 ,derrire le petit mur d'enceinte1 les femmes babillent dj autour d'un feu de bois mort4 ,ce sont des nomades1 venues avec les hommes de leur tribu4 ,elles se voilent peine le visage4 ,sous un arbre1 un fou en haillons1 appuy sur un bton1 psalmodie le ,coran1 au hasard1 mlant des versets sans suite4 ,il est beau avec son visage maci1 ses cheveux noirs1 attachs autour du front d'un lambeau de linge blanc1 et ses grands yeux ardents et inquiets1 fixs sur un point invisible de l'espace4 ,de temps en temps1 du groupe des femmes part le you-you cristallin des jours de fte4 99 99 99 99 99 ,mais1 au haut de la dune un cortge parat4 ,des ,arabes s'avancent lentement1 sur un chant grave et cadenc4 ,derrire le premier groupe1 quatre hommes portent sur leurs paules un brancard recouvert d'un long drap blanc1 et1 l'apparition de ce croyant inconnu1 qui s'en vient vers l'ternit1 dans la gloire du matin1 tous les bruits se taisent4 ,alors les hommes entrent dans le cimetire sans clture4 ,parmi les tombes essaimes dans la dune1 parmi ces pierres anonymes et sans dates1 une fosse est creuse1 rapidement1 si rapidement dans le sable lger6 ,et sur le bord de ce petit foss on pose le mort1 face au soleil4 ,maintenant1 en demi-cercle1 les musulmans prient leur dernire prire1 voix basse1 sans se prosterner4 ,trs vite1 sur une simple range de briques1 on remblaie la fosse1 et on plante trois palmes vertes dans le sable du tertre que la brise frache entame dj4 ,tout le monde s'en va4 ,que c'est simple de mourir6 ,a ct de moi1 ,si ,abdelali1 un lettr de ,marrakech1 se met chanter mi-voix une complainte ancienne sur le sort de ceux qui ne sont plus4 ,voici3 je suis mort1 mon me a quitt mon corps ,on a pleur sur moi les larmes du dernier jour4 ,quatre hommes m'ont pris sur leurs paules1 ,en attestant leur foi au ,dieu unique4 ,ils m'ont port jusqu'au cimetire1 ,ils ont pri sur moi la prire sans prosternation1 ,la dernire des prires de ce monde4 ,ils ont rejet sur moi la terre4 ,mes amis sont partis comme s'ils ne m'avaient jamais connu1 ,et je suis rest seul dans les tnbres de la tombe1 ,o il n'y a ni joie1 ni chagrins1 ni lune1 ni soleil4 ,je n'ai plus eu d'autre compagnon que le ver aveugle4 ,les larmes ont sch sur les joues de mes proches1 ,et les pines sches ont pouss sur ma terre4 ,mon fils a dit3 ,dieu lui accorde sa misricorde6 ,sachez que celui qui est parti vers la misricorde de son ,crateur ,est en mme temps sorti du cur des cratures4 ,sachez que nul n'a souci des absents dans la demeure des morts4 ,o toi qui es devant ma tombe1 ,ne t'tonne pas de mon sort ,il fut un temps o j'tais comme toi1 ,viendra le temps o tu seras comme moi4 ,l'air de cette complainte est mlancolique et doux1 la voix du taleb harmonieuse444 ,et je regarde le petit tertre abandonn l1 pour toujours1 dans le vide du dsert de sable4 99 99 99 99 99 444 ,nous allions ,sfissifa1 un petit bourg tout musulman1 sans un seul ,europen1 sans mme un juif4 ,encore les rochers sombres du ,sud-,oranais1 et1 dans l'intrieur du ksar1 une vie dlabre1 des murs de pis qui s'croulent1 des faces de momies qui se voilent4 ,tout tombe en ruines1 mais nous gotons un sommeil trs doux sous un large grenadier1 dans l'blouissement du soleil dj haut444 ,l je vous retrouvai1 si curieusement1 ksouriens malingres1 au teint blafard et aux attitudes humbles1 aux vtements effmins1 race dgnre par la vie sdentaire entasse et par la consanguinit sculaire des mariages6 ,je vous revis1 ksour tombant en ruines1 l'ombre des jardins dlicieux que le dsert envahit peu peu et dvore4 ,et je pensai qu'il est aussi des peuples qui ont l'air de mourir4 99 99 99 99 99 ,au retour1 le soleil venait de disparatre1 mais une grande clart rouge baignait encore la valle4 ,nous repassons devant ,sidi-,bou-,djema4 ,un silence profond1 un silence qu'on sent1 presque une angoisse1 pse sur la koubba et sur le cimetire1 o1 parmi les petites pierres anonymes s'lvent quelques tombeaux maraboutiques1 rectangles frustes de terre sche4 ,la porte est close1 et devant s'est assis un vieux mendiant1 son bton pos contre le mur4 ,doucement1 dans l'ombre de sa ccit1 il marmonne des mots sans accent1 comme s'il se racontait des choses soi-mme4 ,sur la hauteur1 deux mokhazni en burnous noirs sont descendus de cheval et prient1 tout seuls1 dans le dernier rayonnement du jour4 ,un chien enchan tend vers le ciel son museau de loup aux petits yeux sanglants et obliques1 et pousse un long aboiement1 une sorte de lamentation d'une tristesse infinie4 ,,en ,,route ,aprs une courte nuit lunaire passe sur une natte1 devant le caf maure du ,makhzen1 au ksar de ,beni-,ounif1 je m'veille heureuse1 avec cette griserie lgre qui me prend quand j'ai dormi dehors1 sous le grand ciel1 et quand je vais me remettre en route4 ,assise sur une pierre1 au bord de la route1 j'attends ,djilali ould ,bahti1 le mokhazni qui m'accompagnera sur la route de ,bchar4 99 99 99 99 99 ,aller ,bchar6 ,dpasser enfin cette limite fatidique de ,beni-,ounif1 cela suffit pour que je me sente calme et joyeuse1 pour que l'ennui qui commenait m'envahir ,an-,sefra achve de se dissiper444 ,le temps passe1 et ce ,djilali tarde venir4 ,le jour se lve1 un jour splendide d't1 sans un nuage1 sans une brume4 ,une brise frache1 qui souffle depuis hier soir1 a chass toutes les poussires1 toutes les vapeurs4 ,le ciel s'ouvre1 infini1 profond1 d'une transparence verte d'ocan tranquille4 ,a l'horizon1 dans tout ce vert dor1 une lueur plus jaune et plus ardente monte1 passant bientt l'orang vif1 puis au rouge4 ,en face1 dans l'occident obscur1 la lune descend1 livide1 comme le visage d'un mourant4 ,tout prs de nous1 la grande koubba blanche de ,sidi ,slimane se profile en or1 sur le cuivre encore vert du ciel4 ,des rayons orangs baignent le sol sombre1 les tombeaux et les maisons lzardes4 ,enfin ,djilali arrive1 et nous partons1 tournant nos chevaux vers la lune qui s'teint4 ,ce mokhazni est un grand garon brun1 bonne et franche figure de nomade ,tarfaoui#c de ,gryville4 ,il est avenant et dgourdi1 et sera pour moi un bon compagnon de route4 #c ,de la tribu des ,trafi4 444 ,nous cheminons dans la valle de pierre noire1 entre le ,djebel ,grouz1 encore tout iris1 et les basses collines brles du ,gara4 ,vers la droite passe la jolie petite palmeraie de ,mlias1 assoupie avec ses sguia et ses bassins limpides1 l'entre d'une gorge profonde du ,grouz4 ,l'an dernier1 les bandes de pillards pourchasses venaient s'abreuver l1 dans ces jardins dserts1 si paisibles et si souriants aujourd'hui4 99 99 99 99 99 ,a mesure que nous nous loignons de la strilit de ,beni-,ounif1 l'alfa apparat sur le sol sablonneux4 ,des oueds se creusent1 remplis d'arbustes de plus en plus touffus4 ,quelques grands lentisques1--l'arbre providentiel des solitudes ardentes--y promnent leur ombre circulaire sur le sol rouge1 au cours des heures vides4 99 99 99 99 99 444 ,un nuage de poussire vient sur nous de l',ouest1 l'encontre du vent4 ,c'est une compagnie de la ,lgion1 des hommes blonds et fortement bronzs1 couverts de poussire1 qui rentrent du ,sud en chantant des romances allemandes ou italiennes4 ,sur les araba du train chargs de bagages1 les malades sont couchs4 ,juchs trs haut1 ils regardent la monotonie du paysage avec l'indiffrence morne des fivreux1 en supputant en silence l'heure probable de l'arrive ,beni-,ounif1 d'o1 demain1 on les transportera1 par chemin de fer1 l'hpital d',an-,sefra4 444 ,une heure se passe4 ,nous rejoignons encore un petit convoi d'araba1 escort de tirailleurs4 ,les hommes se sont dbarrasss de leurs sacs et de leurs fusils1 qu'ils ont chargs sur les carrioles2 ils marchent tout doucement1 au petit pas des mulets1 avec l'air de gens qui se promnent4 ,ils passent4 ,nous retombons au silence de la route4 ,de temps en temps1 ,djilali commence une complainte1 qu'il n'achve pas4 ,il y a un peu de brise1 nous tournons le dos au soleil1 la chaleur n'est pas accablante4 ,nous sommes bien1 sans envie de parler4 ,il est ainsi1 sur les routes dsertes du ,sud1 de longues heures sans tristesse1 sans ennui1 vagues et reposantes1 o l'on peut vivre de silence444 ,je n'ai jamais regrett une seule de ces heures perdues4 ,,le ,,drame ,,des ,,heures ,voyager1 ce n'est pas penser1 mais voir se succder des choses1 avoir le sens de sa vie dans la mesure de l'espace4 ,la monotonie des paysages1 qui se dploient lentement1 contribue nous dlasser des plis pris sur nous-mmes1 nous pntrer d'un sentiment de lgret et de quitude1 que les dplacements la vapeur ne sauraient apporter au voyageur fivreux4 ,au pas calm des chevaux que la chaleur accable1 les moindres accidents de la route conservent mes yeux leur beaut de tableaux4 ,ce ne sont pas des situations agites1 c'est un tat d'esprit calme et vital1 qui fut celui de toutes les races humaines et qui s'ternise encore prs de nous dans le sang des nomades4 99 99 99 99 99 ,a ,alger1 en voyant tous les ,europens se porter1 aux mmes heures1 du mme ct des arcades1 pour se donner l'illusion d'tre une foule1 ou tourner en rond autour de la musique du square1 j'prouvais une dprimante impression de troupeau1 qui s'est dissipe ici4 ,je sens qu'il vaut mieux pousser des moutons que de faire corps avec une foule1 et je ne mets certainement aucun orgueil1 aucun romantisme dans cette constatation4 ,je vis cette vie du dsert aussi simplement que les sokhar1 conducteurs de chameaux1 et les mokhazni4 ,j'ai toujours t simple4 ,dans cette simplicit j'ai trouv des jouissances fortes1 que je ne me flatte pas d'exprimer4 ,quand j'ai dormi la belle toile1 sous ces ciels du ,sud-,oranais qui sont d'une profondeur religieuse1 je me sens pntre des nergies de la terre1 une sorte de brutalit est en moi avec le besoin d'enfourcher ma jument et de pousser tout droit devant1 sans faire aucune rflexion4 ,je ne veux rien imaginer2 je vois les tapes de la route et je les compte des dtails insignifiants4 ,dans ce pays sans verdure1 dans ce pays de pierre1 quelque chose existe3 les heures4 ,les aurores et les crpuscules sont des drames4 ,le ,bdouin au hak terreux comprend cela et ne le dit pas1 mais il chante444 ,djilali ne m'a jamais expliqu pourquoi il n'achevait pas ses chansons4 ,,halte ,,au ,d,,sert ,l'an dernier1 pour aller ,bchar1 on passait vers l'est1 derrire les montagnes1 par le petit poste de ,bou-,yala1 qu'on a abandonn depuis pour reporter plus l'ouest la ligne de protection de la frontire4 ,c'est maintenant ,bou-,ayech qui est la premire tape aprs ,beni-,ounif1 trente-cinq kilomtres4 444 ,il est dix heures et la valle s'embrase4 ,des vapeurs rousses tremblent l'horizon qui se dforme4 ,la chaleur devient brlante4 ,un mince filet de sang coule des narines dessches de nos juments4 ,une grande langueur m'envahit1 et je me laisse bercer sur ma selle arabe1 commode comme un fauteuil4 ,ben-,zireg n'est plus qu' vingt-huit kilomtres1 et nous aurons tout le temps d'y aller coucher4 ,mais quoi bon nous presser8 99 99 99 99 99 ,il faut arriver l'entre du village de ,bou-,ayech pour l'apercevoir1 tellement il est de la mme couleur que le sol4 ,une dizaine de baraques en planches1 une redoute en terre jauntre et une centaine d'informes gourbis en broussailles1 o gtent les ouvriers marocains de la voie ferre en construction4 ,a cent mtres1 tout cela se confond avec l'alfa et la poussire1 et ce coin de la valle semble aussi dsert que les autres4 ,la ligne du railway de l'tat s'arrte1 pour le moment1 quelques kilomtres au-del de ,bou-,ayech1 et les travaux donnent un air de vitalit commerante ce poste perdu4 ,dj le pays prend des aspects la fois plus sahariens et moins lugubres qu' ,beni-,ounif2 le sable ple1 sous le manteau vert dor de l'alfa1 ne produit pas l'impression1 pnible parfois jusqu' l'angoisse1 de la hamada noire d',ounif4 99 99 99 99 99 ,dans l'une des baraques du village1 sur une table en bois1 des ,espagnols boivent l'anisette4 ,figures tailles coups de serpe1 rases1 tannes et recuites1 grands chapeaux de feutre noir1 petites vestes rondes1 espadrilles--une race fruste et rude1 qui se fait toutes les solitudes1 toutes les privations1 sous les plus inclments soleils4 ,par un guichet dans la muraille de la baraque1 le commis des entrepts francs de ,beni-,ounif distribue les vivres aux ouvriers4 ,je remarque que ceux-ci ont presque tous abandonn leurs belles loques indignes pour l'affreuse dfroque europenne du trabadjar1 qui jure avec leur large turban blanc4 ,voici des ,marocains du ,nord3 figures barbues et nergiques2 beaucoup de caractre pittoresque2 des traits rguliers et durs1 avec de longs yeux farouches4 ,j'observe1 au nombre de ces travailleurs1 quelques ,berbres blonds1 aux yeux bleus1 de ce type particulier qu'on rencontre en ,kabylie et qui est certainement d un lointain apport de sang vandale4 ,seuls1 les ,figuiguiens et les gens du ,tafilala conservent leurs guenilles arabes3 travailleurs provisoires1 il leur aura suffi d'avoir gagn quelques sous pour rentrer aussitt dans leurs ksour4 99 99 99 99 99 ,bou-,ayech nous fut un repos4 ,comme nous cuisions des pommes de terre dans un trou de sable1 un peu l'cart des baraquements du poste et du caf maure1 l'ombre circulaire de beaux lentisques grands comme des chnes1 des hommes en vareuse et en bret gris circulaient autour de nous1 sous l'il des lgionnaires4 ,je reconnus en eux des exclus de l'arme1 de la dernire catgorie1 des condamns militaires1 qu'on emploie aux travaux publics dans les postes reculs4 ,quelques-uns taient nus jusqu' la ceinture4 ,d'une autre sauvagerie sur cette terre sauvage1 ils talaient d'extraordinaires tatouages parisiens1 souligns de devises pessimistes1 rvoltes ou obscnes4 ,par ennui1 exclus et lgionnaires viennent nous parler4 ,cela m'amuse d'abord1 et j'ai peine ne pas rire en les entendant dire entre eux3 --,il est girond1 le petit spahi1 il a la peau fine6 ,quelques mokhazni nous rejoignent4 ,ils sont de ,beni-,ounif et je reconnais en eux des figures amies de l'an dernier4 ,avec eux nous prparons le caf dans une gamelle et nous causons1 comme causent les gens du ,sud1 en rpliques courtes1 avec des plaisanteries naves sans mots malsonnants4 ,des sokhar ,dou-,menia1 camps sur la hauteur1 en plein soleil1 viennent s'asseoir ct de nous4 ,les mokhazni les taquinent1 tournant en ridicule leur parler bizarre4 ,les nomades rpondent de leur mieux1 sans colre apparente4 ,mais au fond on sent trs bien la vieille haine qui divise les gens des ,hauts-,plateaux algriens et les ,marocains4 ,les sokhar finissent par s'en aller1 et les mokhazni se mettent prparer la mella1 le pain de route saharien4 ,l'un d'eux ptrit la semoule avec de l'eau de peau de bouc sur une musette plie4 ,djilali creuse un trou dans le sable1 avec ses mains1 tandis que les autres apportent des brasses de bois4 --,la mella1 dclare un cavalier ,trafi1 c'est pour les hommes comme l'alfa pour les chevaux3 a n'engraisse pas1 mais a donne du nerf4 99 99 99 99 99 ,le soir1 les sous-officiers du #a;er tranger1 qui m'ont vue l'an dernier en excursion ,hadjerath-,m'guil1 m'ont reconnue et fte4 ,j'emporterai d'eux un souvenir d'autant meilleur que1 sachant fort bien qui je suis1 ils respectent strictement mon incognito4 ,nous nous sommes attards en une causerie insignifiante1 pour le seul plaisir de parler du pays saharien1 du bled1 des mouvements de troupes1 des travaux de construction1 de l'avenir de ce coin de terre perdue4 ,ce soir-l1 aprs la popote1 je me sentais l'me camarade d'un soldat du ,sud4 ,sans aucune contrainte je m'intressais aux histoires de ces braves gens1 comme on se plat aux contes de la veille dans une ferme de paysans1 trouve aprs une longue marche de campagne444 ,j'ai comme cela des familles1 des foyers et des feux de bivouac dans mon souvenir4 ,aux heures d'isolement et de rvasserie1 je retrouve tout cela dans la fume d'une cigarette1 et ce m'est encore plus tonique que le souvenir des grands enthousiasmes1 qui laissent aprs eux des trous1 et que les grandes esprances1 fondes sur la valeur des tres1 qui finissent toujours1 presque toujours1 en dsillusions et en faillites4 ,j'en arrive cette conclusion1 qu'il ne faut jamais chercher le bonheur4 ,il passe sur la route1 mais toujours en sens inverse444 ,souvent je l'ai reconnu4 99 99 99 99 99 ,maintenant1 la nuit sommeille toute bleue sur le calme de la valle4 ,a la redoute1 le clairon de la ,lgion grne lentement les notes mlancoliques de l'extinction des feux4 ,dans ces petits postes isols1 au milieu des solitudes silencieuses1 la sonnerie du soir a quelque chose de poignant3 aprs elle1 on sent autour de soi le dsert444 ,les derniers bruits et les dernires lumires s'teignent4 ,je m'endors en un bien-tre infini4 ,demain1 je m'en irai vers d'autres paysages1 et qui sait si je reviendrai jamais dormir l1 au pied de cette redoute1 dans ce dcor qui m'a plu8444 ,,ben-,,zireg ,nous quittons ,bou-,ayech dans la dlicieuse fracheur d'avant l'aube4 ,la lune dcroissante nage dans un ciel verdtre1 et sa faible lumire triste glisse sur les pierres noires de la piste4 ,djilali1 songeur1 finit par me dire qu'il vaut mieux attendre le jour pour franchir les gorges de ,ben-,zireg1 le vieux passage des rdeurs4 ,nous mettons pied terre dans le lit large et peu profond d'un oued sec1 et1 les chevaux lchs dans l'alfa1 nous nous couchons sur le sable fin1 pour un assoupissement lger de sieste4 ,quand nous nous rveillons1 il fait grand jour4 ,nous avons dormi dans un site charmant4 ,des arbustes sauvages1 fleurs en minces grappes violettes1 s'lvent au-dessus de la houle trs verte de l'alfa1 o les lavandes et les absinthes font de larges taches argentes4 ,a l'ombre des grands lentisques1 des asters parpillent leurs petites toiles mauves c'est tout un luxe naf de fleurs1 de vie vgtale en pleine hamada4 ,nous entrons dans des gorges ravines1 tortueuses1 o la route surplombe un oued profond1 encastr entre de hautes falaises rouges1 et bientt nous dbouchons dans la valle de ,ben-,zireg4 ,quelle inoubliable vision dsole la sortie des gorges6 ,le plus lugubre1 le plus dsol de tous les dcors arides du ,sud s'tend devant nous4 ,entre l'peron abrupt du ,djebel-,bchar et la haute muraille de l',antar1 des collines aigus comme les dents d'une scie1 des chanes de pitons enserrent encore la valle incline en pente douce vers l'oued4 ,et tout1 les collines1 le sol d'ardoise pulvrise1 les pierres rugueuses1 tout est noir1 d'un noir olivtre et terne de foie corrompu4 ,au pied des coteaux que domine le ,bchar1 la redoute blanche1 d'une blancheur livide1 accentue l'horreur de ce paysage de deuil4 ,le village ne compte encore que quelques masures1 cantines militaires et cafs maures4 ,sur la rive oppose de l'oued s'alignent les croix en bois du cimetire chrtien4 ,pas une ombre1 pas une herbe1 seulement deux ou trois maigres dattiers dans l'oued4 ,affreux pays d'exil1 o les imaginations d'un visionnaire appelleraient les phalanges de la mort4 ,jamais rien ne poussera dans ce vallon maudit4 ,quel misanthrope1 quel amant surhumain de la solitude strile1 quel fou sublime du tombeau1 consentirait vivre ici1 en face de ces collines de suie1 dans ce cirque calcin et sans horizon8 ,j'prouve une impression de grandeur et de malaise3 ,ben-,zireg ressemble ces pays funestes qu'on voit dans les mauvais rves4 ,il y a quelque part1 dans les ,mille et une ,nuits1 un de ces paysages de basalte qu'habite un gant ngre enchan4 ,le plus froce caprice d'un hallucin d'opium n'imaginerait pas cette funbre splendeur minrale4 ,la chaleur devient accablante4 ,des lgions de mouches se collent sur nos yeux4 ,une haleine de four brlant me prend la gorge4--,j'ai tendu les rnes de ma jument blanche dans un sentiment d'effroi1 quand je suis entre dans cette dernire valle de la scheresse444 99 99 99 99 99 ,nous avons attendu le soir avec angoisse4 ,le jour s'est teint en vapeur d'incendie4 ,la redoute flambait comme un mtal en fusion4 ,et pendant les courts instants d'avant la nuit1 ce sombre coin de ,ben-,zireg sembla beau1 d'une saisissante beaut d'apothose4 ,puis1 tout de suite1 ce fut fini4 ,brusquement la nuit tomba1 pleine1 brumeuse1 riche de mystre1 et veloute comme des ailes chaudes4 ,nous couchons devant le caf maure1 sur une natte4--,je partirai avant le jour1 pour garder de ,ben-,zireg la dernire vision du soir4 ,,eau ,,de ,,mensonge ,aujourd'hui l'tape sera longue4 ,nous en avons pour des heures cheminer lentement1 au pas rgulier et patient de nos juments4 ,depuis que nous sommes sortis du cirque de ,ben-,zireg1 la valle1 toujours la mme1 s'largit2 et l un oued avec un peu de verdure et de beaux lentisques puis1 de nouveau1 de la poussire et des pierres l'infini4 ,a ,hassi-en-,nous1 mi-chemin1 nous djeunons et nous allons ensuite prendre le caf chez les mokhazni du poste de ,bel-,haouari1 des nomades ,rzan du cercle de ,sada1 camps sous de lgers gourbis4 ,on les prendrait facilement pour un djich1 ces braves gens qui1 dans le dsert1 ont repris leurs burnous terreux de bdouins4 ,au del de ,bel-,haouari#d1 dans une perspective d'horizon incandescent1 immensment ouvert1 nous longeons une double chane de collines d'un aspect amusant et singulier4 ,comme il convient de s'instruire en voyage1 je demande mon compagnon le nom de cette architecture gologique4 #d ,pour suivre cet itinraire on consultera avec intrt la belle carte de l',extrme-,sud de l',algrie1 partie occidentale1 dresse l'chelle de #a_/hjj4jjj;e et publie1 en #aijd1 par les soins du ,gouvernement gnral de l',algrie4 --,regarde bien1 dit-il1 et tu sauras pourquoi les gens d'ici disent les ,bezaz el ,kelba 7mamelles de la chienne74 ,en passant1 il me dsigne encore du doigt une ligne noire dans la valle ouverte comme une plaine3 la palmeraie d',ouagda4 99 99 99 99 99 ,sous le flamboiement du soleil1 dj les perspectives commencent se dformer4 ,impossible d'apprcier les distances3 une sorte de vertige danse devant nos yeux et toujours1 droite et gauche1 ces fantastiques bezaz el kelba4 ,les moindres variations de terrains influencent la lumire et sont pour ma vue des souffrances ou des repos4 ,aprs la rgion des pierres s'ouvre une zone de sable pur4 ,pour la premire fois dans le ,sud-,oranais1 je retrouve l'impression profonde prouve jadis l'entre d'autres rgions sahariennes4 ,je la reconnais dans toute sa splendeur1 avec ses enchantements mornes et ses feries1 la terre qui se pme dans une ternelle caresse solaire1 sans aucune secousse volcanique1 sans l'immense effort des montagnes4 ,tout coup1 l'horizon oscille1 les lointains se dforment et le sable roux disparat4 ,une grande nappe d'eau bleue s'tale au loin1 et des dattiers s'y refltent4 ,l'eau miroite sous le soleil1 d'une puret infinie444 ,djilali se met rire1 en grand enfant qu'il est4 --,si ,mahmoud1 vois comme le srab 7mirage7 se moque de nous qui avons si soif6 ,si nous n'avions que cette maudite eau de mensonge pour nous dsaltrer1 nous pourrions tirer la langue ou tter les mamelles de la chienne6 444 ,au bord du lac chimrique1 une troupe de cavaliers rouges s'avance4 ,au-dessus des rangs serrs1 un grand tendard carlate flotte au vent444 ,l'escadron passe et disparat4--,c'taient des nes qui rentraient ,ouagda1 et c'tait aussi la haute armature d'un puits saharien o le mirage avait accroch des lambeaux de pourpre4 99 99 99 99 99 ,l'arrive ,bchar ravive ainsi en moi les souvenirs dj lointains de l',oued-,rir' et des chotts sals1 dans le ,sud-,constantinois1 autre pays de fivre et de mirage4 99 99 99 99 99 ,nous longeons de loin la palmeraie d',ouagda1 entre les petites tombes semes le long de la route4 ,en face1 une dune rousse1 avec1 au bas1 une tache blanche3 la redoute de ,collomb4 ,bchar1 ,taagda1 ,collomb1 tous ces noms divers se sont confondus4 ,en fait1 ,bchar est le nom du pays1 comme il est celui de la montagne qui ferme l'horizon4 ,taagda1 c'est le ksar et la palmeraie suprieure au-dessus d',ouagda4 ,un nom dpays ,collomb dsigne le village en construction4 ,,le ,,parfum ,,des ,,oasis 444 ,le lac mystrieux a disparu4 ,au loin1 quelques flaques subsistent seules1 lambeaux d'azur parpills dans les sables fauves4 ,mais dj l'ombre de la palmeraie tente nos montures4 ,nous arrivons enfin sous les arceaux serrs des dattiers1 et nos chevaux allongent leurs naseaux saignants vers de la vraie eau1 en entrant mi-jambe dans l'oued trs large au milieu des joncs4 ,quel soulagement1 quelle joie toute physique1 cette arrive l'ombre1 o la brise est un peu frache1 o nos yeux douloureux se reposent sur le vert profond des beaux palmiers1 sur les grenadiers aux fleurs de sang et sur les lauriers-roses en touffes4 ,aprs l'eau de mensonge1 le got de la vrit4 ,nous nous tendons terre1 pour n'entrer ,bchar que vers le soir1 aprs la sieste4 ,djilali s'endort1 et moi je regarde ce dcor nouveau qui ressemble d'autres que j'ai aims1 qui m'ont rvl le charme mystrieux des oasis4 ,j'y retrouve aussi cette lgre odeur de salptre1 si spciale aux palmeraies humides1 cette odeur de fruit coup qui pimente tous les autres parfums de la vie l'ombre4 ,dans la quitude profonde de cette clairire isole1 d'innombrables lzards d'meraude et des camlons changeants se dlectent dans les taches de soleil1 tals sur les pierres4 ,pas un chant d'oiseau1 pas un cri d'insecte4 ,quel beau silence6 ,tout dort d'un lourd sommeil1 et les rayons pars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rve444 ,,regard ,,en ,,arri,,re ,vivre seule1 c'est vivre libre4 ,je ne veux plus penser rien4 ,pendant des mois j'espacerai mon me444 ,j'ai connu des jours nombreux o je menais une existence de chien perdu4 ,ces jours sont loin1 derrire les vastes solitudes1 derrire les montagnes crasantes1 par-del les ,hauts-,plateaux arides et le ,tell cultiv1 dans la ville aux nuits d'angoisse o les choses chaviraient devant mes yeux1 o mon cur se gonflait de piti et d'impuissance4 ,maintenant1 j'ai reconquis l'orgueil1 et les figures amies me sont plus douces4 ,je ne souffrirai plus de personne4 99 99 99 99 99 --,petite rue du ,soudan1 o je travaillais la tte penche sur des papiers1 dans ma chambre pave de faence1 sur une terrasse haute1 parmi les linges qui schaient au soleil1 avec des voisinages d'htes inconnus1--je ne tendrai plus l'oreille aux bruits de l'escalier3 je n'attends aucun camarade1 et les heures ne sont plus pour moi que des moments de lumire6 ,si j'crivais des mots sur les marges des lettres que j'ai reues1 ils seraient amers2 mais j'ai laiss toutes les lettres et tous les souvenirs derrire moi4 ,j'ignore aussi l'heure des journaux et les dernires nouvelles4 ,les feuilles m'arriveront par le bureau de ,collomb4 ,je saurai1 de temps en temps1 ce qui se passe ailleurs1 pas toujours444 ainsi j'aurai mieux le loisir de vivre de moi-mme4 ,il me semble que j'entre dans ma vie en avanant dans les terres inconnues4 99 99 99 99 99 --,cette route fut longue et morne1 mais nous marchions3 c'tait assez4 ,b,,char ,a ,bchar1 au pied de la dune1 la valle s'incline insensiblement vers la ceinture verte de l'oued4 ,sur la rive1 derrire les grands cimetires o le vent et le pas des chameaux effacent peu peu les tombes1 le vieux ksar de ,taagda1 flanqu de tours carres1 ceintur de hautes murailles grises sans une brche1 o l'on pntre par de basses portes votes1 ,taagda a des airs farouches de citadelle4 444 ,a l'intrieur1 sur la terre douce et silencieuse1 nous suivions des ruelles en ruines1 de longs passages couverts1 si obscurs qu'en plein jour il fallait y marcher ttons4 ,o sont les beaux alignements et les courbes pleines de ,figuig8 ,ici1 c'est un fouillis4 ,les hautes maisons en toub1 dont quelques-unes ont deux tages1 se pressent les unes contre les autres1 enjambent les rues4 ,a ,bchar1 comme dans tous les ksour1 tout dort et tout croule4 ,l'activit ksourienne puise s'teint lentement1 les sources d'nergie sont taries1 et une lourde somnolence d'agonie pse sur ces essais avorts de vie sdentaire et laborieuse1 au milieu des dserts vous aux nomades4 ,kharatine noirs1 pour la plupart1 mais de langue arabe1 les gens de ,bchar sont silencieux et mfiants4 ,ils ont dj un peu de morgue marocaine1 de la rpulsion pour les gens de l',est1 les ,m'zanat2 pourtant ce sont des ksouriens1 des jardiniers paisibles1 et non des hommes de poudre4 99 99 99 99 99 ,l'an dernier1 lors de l'occupation de ,bchar1 ,taagda et ,ouagda ont t razzis par le ,makhzen et les tirailleurs4 ,cette anne1 rassurs un peu1 les ksouriens reprennent courage et retournent leurs jardins4 ,le centre de ,collomb n'est encore qu'un chaos de btiments inachevs1 de matriaux et de pltras4 ,encore les laides cagnes en toub1 blanchies la terre blafarde1 de tous les postes du ,sud-,oranais1 rduits construits la hte pour abriter les cantines1 le bric--brac et les cafs maures4 ,l'lment espagnol et juif domine1 ici comme partout ailleurs1 dans le pays nouveau4 ,les juifs de ,kenadsa1 vtus d'oripeaux verts et noirs1 viennent y dresser leurs tentes loqueteuses1 et vite ils allument leurs petites forges pour transformer les douros des officiers et des spahis en bijoux4 ,j'ai retrouv1 dans les jardins de ,bchar1 des sensations prouves jadis dans le lit de l'oued de l'inoubliable ,bou-,sada1 la perle du ,sud4 ,l1 accroupies sur les galets1 des femmes en mlahfa1 bleue ou noire1 lavent des loques qu'elles battent avec des tiges de palmes444 oui1 ce sont bien les souvenirs charmants de l'oued ,bou-,sada1 aux jours lumineux de l't1 mais avec une note plus lointaine1 plus sombre--la note marocaine--qu'voque ce dcor des palmeraies dormantes de ,bchar4 ,dans les jardins1 sous les grenadiers touffus et dans l'ombre malsaine des figuiers1 s'offrent des coins dlicieux1 auxquels la vote glauque des dattiers donne quelque chose du mystre des vraies forts4 ,des sguia d'irrigation chuchotent dans l'herbe rase et1 de toutes parts1 monte la petite voix triste des crapauds du ,sud1 une note unique1 rpte l'infini1 jusqu'aux dunes arides de la route de ,kenadsa1 dans les dernires sguia moiti ensables4 ,l',,talon ,,noir ,le soir1 un soir rouge aux lourdes vapeurs sanglantes1 sur le vide de la plaine4 ,au del de l'oued1 sur les confins du dsert1 un monceau de ruines rousses1 des pans de murs1 des assises de tours foudroyes1 l'ancien ksar de ,zekkour1 dtruit par le ,sultan noir1 et dont les dcombres durent ainsi indfiniment1 achevant lentement de s'effriter au soleil et servant de repaires aux tribus venimeuses des scorpions et des vipres4 ,nous passons lentement devant cette dsolation1 et tout coup une autre vision surgit1 qui me secoue d'une sensation trange4 ,sur le bord de la route1 une masse noire s'agitait1 souffrait4 ,quand nous passmes1 cette carcasse se dressa dans un effort saccad3 c'tait un cheval1 les deux pieds de derrire briss1 qui agonisait l1 tout seul1 dans le soir mourant4 ,l'talon noir s'arc-bouta sur ses deux jambes nerveuses1 lances en avant2 son poitrail tremblait1 et il tendait ses naseaux sanglants vers nos juments4 ,soudain1 son grand il dj terni se rallume1 et il pousse un long hennissement1 dernier appel tendre vers les frmissantes femelles1 comme un cri de rvolte et de douleur4 ,djilali dcroche son fusil1 ajuste la bte mourante1 un coup part1 sec1 brutal3 l'talon noir roule sur le sol rouge1 foudroy1 avec son regard troubl1 avec son dernier cri d'amour4 ,et inconsciemment ,djilali me dit1 dans un rire sain et puril3 ,il a de la chance1 celui-l1 il est mort amoureux4 ,la nuit tombe sur les ruines de ,zekkour la dvaste et sur le cadavre de l'talon noir444 ,l,,gionnaires ,,et ,,mokhazni ,sur la hauteur1 la redoute de ,bchar avec ses murs bas en pis1 ses larges portes toujours gardes et1 l'intrieur1 des matriaux1 des tas de pierres1 tout le chaos d'une bourgade en construction4 ,nous entrons dans la grande cour o les petits chevaux maigres du ,makhzen franais1 entravs1 mchent paresseusement l'alfa dure4 ,sous les gourbis1 les mokhazni couchs par terre1 la tte sur l'aron de leur selle1 le fusil porte de la main1 la cartouchire serre sur la gandoura terreuse444 ,ils rient1 ils plaisantent1 ils chantent1 attendant avec insouciance l'ordre de partir1 et--qui sait8--peut-tre pour ne jamais revenir4 ,qu'importe6 ,ils ont confiance1 ils se reposent sur la destine1 ils pensent que ce qui est crit doit arriver quoi qu'on fasse1 et ils vivent leur vie4 ,le fatalisme n'est pas toujours une faiblesse4 ,ils ne pensent la mort que pour composer des complaintes4 ,l',arabe connat l'honneur viril1 et il veut mourir en brave1 face l'ennemi1 mais il ignore absolument le dsir de la gloire posthume2 ceux-l surtout1 ces hommes simples1 ces frustes nomades ignorent l'aventure de la renomme4 ,ils apportent volontairement au service de la ,france leur vaillance1 leur belle audace et leur endurance inlassable2 ils servent en loyaut1 et cela leur suffit4 99 99 99 99 99 444 ,a ct des mokhazni1 d'autres insouciants1 d'autres enfants perdus1 mais bien plus compliqus ceux-l1--les lgionnaires--construisaient ,bchar1 quand nous y passmes1 les btiments du ,bureau arabe4 ,partout1 dans tous les postes du ,sud-,oranais1 ce sont les lgionnaires qui ont lev les premiers murs1 qui ont1 force d'nergie et de patience1 sem les premires graines dans les petits jardins apparus comme par magie4 ,ils ont bti aux jours troubls o il fallait se dfendre contre les pillards1 aprs les nuits passes aux coutes1 dans l'angoisse des surprises probables4 ,il n'est pas un mur1 pas une cagna en toub1 ,bchar ou ailleurs dans le pays1 qui ne soit l'uvre de la ,lgion1 uvre anonyme1 peut-tre plus ardue et plus mritoire que les beaux actes de courage accomplis tous les jours dans le pays profond et sans chos4 ,il y a1 me semble-t-il1 dans l'exaltation de la gloire1 quelque chose qui diminue le courage et qui lui enlve une partie de sa beaut4 ,le vrai courage est aussi fait d'inconscience et de tnacit4 ,sa rcompense est dans la joie de l'action4 ,c'est en ce sens que les bons ouvriers ont du courage1 du vrai courage1 doubl d'un esprit de sacrifice qui sauve le monde sans le savoir4 ,r,,flexions ,,dans ,,une ,,cour ,parmi ces braves gens je n'ai pas de gne4 ,je suis entre chez eux et je me suis assise dans un coin de la cour4 ,ils ne m'ont mme pas remarque4 ,il n'y a rien de remarquable en moi4 ,je puis passer partout inaperue4 ,excellente position pour bien voir4 ,si les femmes ne sont pas de grandes observatrices1 c'est que leur costume attire les regards2 elles ont toujours t faites pour tre regardes et n'en souffrent pas encore4 ,ce sentiment me parat1 la longue1 trop flatteur pour les hommes4 ,on m'a souvent reproch de me plaire avec les gens du peuple4 ,mais o donc est la vie1 sinon dans le peuple8 ,partout ailleurs le monde me semble troit4 ,j'ai la sensation1 en certains milieux1 d'une atmosphre artificielle3 j'y respire mal4 ,je ne sais jamais ce qui sera convenable4 ,a vrai dire1 je ne souffre pas trop des pauvrets et des navets1 pas mme des grossirets4 ,je n'en souffre pas profondment4 ,ce qui me semble la longue insupportable1 c'est l'ternelle honte mdiocre de certaines gens4 ,et puis ce manque de bravoure qui les distingue1 cette prudence1 cette affectation de vivre d'une faon raisonnable et bien calcule4 ,en fait1 j'ai toujours vu qu'on aboutissait par cette mthode des erreurs de calcul4 ,j'ai toujours t trs tonne de constater qu'un chapeau la mode1 un corsage correct1 une paire de bottines bien tendues1 un petit mobilier de petits meubles encombrants1 quelque argenterie et de la porcelaine suffisaient calmer chez beaucoup de personnes la soif du bonheur4 ,toute jeune j'ai senti que la terre existait et j'ai voulu en connatre les lointains4 ,je n'tais pas faite pour tourner dans un mange avec des illres de soie4 ,je ne me suis pas compos un idal3 j'ai march la dcouverte4 ,je sais bien que cette manire de vivre est dangereuse1 mais le moment du danger est aussi le moment de l'esprance4 ,d'ailleurs1 j'tais pntre de cette ide1 qu'on ne peut jamais tomber plus bas que soi-mme4 ,quand mon cur souffrait1 il commenait vivre4 ,bien des fois1 sur les routes de ma vie errante1 je me suis demand o j'allais et j'ai fini par comprendre1 parmi les gens du peuple et chez les nomades1 que je remontais aux sources de la vie1 que j'accomplissais un voyage dans les profondeurs de l'humanit4 ,contrairement tant de psychologues subtils1 je n'ai dcouvert aucun sentiment nouveau1 mais j'ai rcapitul des sensations fortes2 travers toutes les mesquineries de mes hasards1 la courbe voulue de mon existence se dessinait largement4 ,on s'expliquera par ces mots1--qui n'ont peut-tre pas assez de suite1 mais que je sens sincrement1 pourquoi je peux m'intresser beaucoup d'humbles choses4 ,maintenant mes yeux se reposent sur cette petite cour de la redoute de ,bchar1 ils en photographient les aspects1 ils la possdent dans sa simplicit4 ,,pour ,,tuer ,,le ,,temps ,sous une petite tente de nomades en loques1 envahie de mouches1 un ksourien blanc de ,kenadsa a install un caf maure4 ,des selles et des fusils du ,makhzen1 de pauvres hardes de soldats tranent l en dpt4 ,mokhazni et spahis viennent1 sous cet abri prcaire1 boire du th tide et jouer d'interminables parties de ronda espagnole ou de dominos avec la passion que tous les ,arabes apportent au jeu4 ,quand ils jouent1 le siroco peut secouer la tente1 le sable peut fouetter les visages1 les mouches peuvent aveugler les yeux3 rien1 sauf un appel de service1 ne saurait dtacher les regards des joueurs de leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d'bne et d'os4 ,des cris1 des rires1 souvent de terribles disputes qui1 sans la crainte des chefs1 finiraient dans le sang1 accompagnent ces jeux o passe le plus clair de la solde4 ,attendons le soir avec la mme insouciance qu'eux4 99 99 99 99 99 ,dans la cour du ,bureau arabe de ,bchar1 comme ,beni-,ounif1 comme ailleurs1 au ,sud1 dans l'ombre chaude1 aprs la prire1 de grands chants libres veillent les chos de la plaine morte444 ,l'me songeuse1 insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux chants sauvages1 rauques parfois1 comme des cris de chats dans la nuit1 et parfois suaves comme la musique la plus douce4 ,ce sont des ondes de passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel1 et leur mlancolie dborde aussi mon cur4 ,,kenadsa ,kaddour ou ,barka1 le chef des khouans ,ziania de ,bchar1 me donne pour guide un ngre esclave1 le khartani ,embarek4 ,nous quittons le douar du ,makhzen l'heure rose et verte de l'aube4 ,le temps est limpide1 sans indices de siroco4 ,seule une brume lgre voile les palmeraies1 au fond de l'oued4 ,comme toutes les petites valles de cette zone1 celle o nous cheminons1 moi cheval et ,embarek pied1 s'allonge entre deux chanes de coteaux4 ,sur la gauche1 au-dessus de ces vallonnements bas1 se dresse la silhouette puissante du ,djebel ,bchar4 ,du sable blond1 des ondulations molles1 toujours1 comme depuis les ,bezaz el ,kelba1 le mme paysage1 la mme harmonie monotone de grandes lignes sans angles1 sans heurts1 presque mme sans asprits4 ,a mesure que nous nous loignons vers l'ouest1 les collines s'abaissent4 ,nous longeons1 droite1 l'trange dune couronne de pierres en porte--faux qui commande ,bchar4 ,cela dure longtemps ainsi1 tandis que le soleil1 tout de suite brlant1 monte derrire nous et allonge nos ombres sur le sol qui plit4 ,enfin nous arrivons au sommet d'une cte pierreuse1 seme de silex et de fragments d'ardoise1 comme la lugubre valle de ,ben ,zireg4 ,a l'horizon1 embrume de vapeurs roses1 ,kenadsa apparat3 des taches noires d'arbres dissmins1 une ligne bleutre qui est une grande palmeraie1 et1 montant au-dessus des sables1 un minaret cass1 qui1 dans le soleil encore oblique1 semble de bronze roux444 ,plus loin1 nous suivons un sentier bord1 pendant plus d'un kilomtre1 d'une range de hauts dattiers1 tout seuls dans le vide de la valle4 ,sous leur ombre mouvante1 une sguia souterraine1 avec1 par ci1 par l1 de petits regards1 coule limpide et frache4 ,kenadsa monte devant nous1 grand ksar en toub de teinte fonce et chaude1 prcd1 vers la gauche1 de beaux jardins trs verts4 ,le ksar dvale en un dsordre gracieux de terrasses superposes1 suivant la pente douce d'un monticule4 ,a droite1 la dune dore1 avec ses entablements de pierre1 se dresse1 presque abrupte4 ,une koubba1 trs blanche1 abrite la spulture d'une sainte musulmane1 de la famille de l'illustre ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane1 fondateur de ,kenadsa et de la confrrie des ,ziania3--,lella ,acha4 ,autour de la koubba1 d'innombrables tombes dissmines dans le sable1 qui les envahit peu peu3 elles sont l comme une marge prvue aux habitations des vivants4--,toutes les cits sahariennes commencent par des cimetires4 ,nous passons prs de ces terres vagues1 nous ctoyons toute cette poussire humaine accumule l depuis des sicles1 dans l'abandon et l'oubli1 et nous prenons le chemin qui contourne le rempart du ksar1 fait d'une muraille en terre sombre1 sans crneaux et sans meurtrires4 ,sur une petite place1 des hommes sont demi couchs1 kharatine pour la plupart1 qui se soulvent peine pour nous regarder4 ,on entre dans le ksar par une grande porte carre aux lourds battants4 ,nous traversons le ,mellah1 le quartier sal1 le quartier des juifs1 qui gtent en d'troites boutiques mme la rue4 ,ici1 l'encontre des murs figuiguiennes1 les juives1 qui portent cependant le mme costume1 ne sont pas clotres4 ,elles jacassent1 cuisinent1 se dbarbouillent devant leurs portes4 444 ,encore un tournant1 et nous voici dans une autre rue plus troite et plus propre1 qui finit en des lointains de clair-obscur1 sous des maisons qui la votent4 ,l',,entr,e ,a ,,la ,,zaou,,ya ,o allons-nous1 vers quelle retraite1 vers quelle ombre propice la mditation1 au repos1 au rve1 l'oubli8 ,j'aime les ruelles dont je ne connais pas l'issue4 ,a les suivre1 il me semble toujours qu'il va se passer quelque chose dans ma vie4 ,l'esclave s'est arrt1 il a pris mon cheval par la bride1 il m'a fait signe de mettre pied terre4 ,nous franchissons une dernire porte1 nous sommes dans la zaouya4 99 99 99 99 99 ,les marabouts ,ziania sont rputs pour leurs sentiments favorables la ,france4 ,ce sont des gens paisibles et humains qui saluent une puissance de justice4 ,ils apportent tous les jours des preuves nouvelles de leur sentiment de dfrence et de respect de la parole donne4 ,kenadsa est situe hors frontire et reconnat la suzerainet du sultan de ,fez4 ,nous voici donc en territoire marocain1 vingt-cinq kilomtres de ,bchar1 terre franaise4 ,en ralit1 o est la frontire8 o finit l',oranie1 o commence le ,maroc8 ,personne ne se soucie de le savoir4 ,mais quoi bon une frontire savamment dlimite8 ,la situation actuelle1 hybride et vague1 convient au caractre arabe4 ,elle ne blesse personne et contente tout le monde444 99 99 99 99 99 ,trois ou quatre esclaves noirs nous reoivent4 ,mon guide leur rpte ce que ,kaddour ou ,barka lui a dit3 je suis ,si ,mahmoud ould ,ali1 jeune lettr tunisien qui voyage de zaouya en zaouya pour s'instruire444 ,on me fait donc asseoir sur un sac de laine pli1 par terre1 pendant qu'on va avertir le marabout actuel1 ,sidi ,brahim ould ,mohamed1 qui je fais tenir une lettre d'introduction de l'un de ses khouans d',an-,sefra4 ,rangs contre le mur1 les esclaves attendent1 muets4 ,deux d'entre eux sont des kharatine4 ,jeunes1 imberbes1 ils portent la djellaba grise des ,marocains et un chiffon de mousseline blanche autour de leur crne ras4 ,le troisime1 plus noir1 plus grand1 en vtements blancs1 est un ,soudanais1 et son visage porte de profondes entailles au fer rouge4 ,tous trois sont arms de la koumia1 le long poignard lame courbe1 fourreau de cuivre cisel1 retenu par un beau cordon en fils de soie de couleur vive1 pass en bandoulire4 ,enfin1 aprs un bon quart d'heure d'attente1 un grand esclave noir1 d'une laideur bizarre1 avec de petits yeux vifs et ronds et fureteurs1 vient baiser respectueusement les cordelettes de mon turban4 ,il m'introduit dans une vaste cour silencieuse et nue1 dont le sol s'abaisse en pente douce4 ,dj je respirais une atmosphre de paix un peu inquitante4 ,cette succession de portes qui se refermaient sur moi ajoutait la distance que je venais de parcourir4 ,encore une petite porte basse1 et nous entrons dans une grande pice carre qui ressemble l'intrieur d'une mosque4 ,le jour attnu s'y diffuse par une ouverture quadrangulaire dans un plafond fait de poutrelles disposes avec got4 ,on tend des tapis2 je suis chez moi4 ,c'est l que j'habiterai444 ,dieu sait combien de temps4 ,tandis que les ngres vont me chercher du caf et de l'eau frache1 mes yeux s'habituent la pnombre1 et j'examine mon logement--un peu au point de vue de la scurit4 ,un escalier troit et raide1 en pierre noire1 conduit sur la terrasse4 ,a gauche1 un renfoncement profond1 garni d'un brasero en fer servant prparer le th et dont la fume s'chappe par un trou dans le plafond4 ,au milieu de la pice1 un petit bassin carr1 et1 au bord1 une cruche en terre pleine d'eau3 le ncessaire pour les ablutions4 ,l'eau tranquille dans le bassin peut servir de miroir4 ,quatre colonnes faisant corps avec la muraille tayent le plafond4 ,au fond de la pice1 une porte en bois1 au panneau peint1 tale des fleurs naves en couleurs teintes4 ,cette chambre des htes doit tre trs ancienne1 car la toub des murs et les poutres du plafond ont pris une teinte d'un noir vert4 ,les colonnes1 hauteur d'homme1 sont douces et luisantes1 comme polies par le frottement des mains et des vtements444 ,aprs tant d'autres voyageurs1 je m'assoupirai dans cette retraite4 ,,vie ,,nouvelle ,j'allais fermer les yeux quand ,sidi ,brahim1 le marabout de ,kenadsa1 est entr4 ,il se tient debout devant moi1 de forte corpulence1 le visage marqu de variole avec un collier de barbe grisonnante4 ,ses gestes sont lents et graves1 son sourire doux et avenant4 ,rien de farouche en lui4 ,il porte des vtements trs simples et trs blancs sous un mince hak de laine4 ,un gros turban rond roule sur une chchia1 le coiffe1 sans voile encadrant la figure4 ,son type tient la fois du marocain des villes1 dont il a l'accent zzayant1 et du ksourien du ,sud4 ,si ,mohamed ,laredj1 neveu et homme de confiance de ,sidi ,brahim1 l'accompagne4 ,plus petit1 mince sous ses voiles d'une blancheur neigeuse1 il a1 lui aussi1 un visage doux1 un sourire presque timide1 mais des yeux intelligents et profonds1 sans duret4 ,avec beaucoup de dignit1 ,sidi ,brahim me souhaite la bienvenue1 puis il me questionne sur un ton discret4 ,cela dure un instant1 avec des silences et des reprises de politesses4 ,les marabouts se retirent bientt comme des ombres blanches4 ,notre entrevue a t courte et me laisse une impression de scurit4 ,je suis l'hte de ces hommes4 ,je vivrai dans le silence de leur maison4 ,dj ils m'ont apport tout le calme de leur esprit1 une ombre de paix a pntr les replis de mon me4 ,des jours vont venir qui passeront sur moi1 longs et sans dsirs1 et ma curiosit se fera douce comme une veilleuse dans la chambre d'un convalescent4 ,je m'approfondirai dans les secrets de ma conscience tumultueuse4 ,les grands incendies qui nous enflamment de science1 de haine ou d'amour dormiront sous la cendre1 je pourrai respirer ma vie d'un souffle gal4--,est-ce donc l ce que je venais chercher8 ,toute ma soif va-t-elle enfin s'apaiser1 et pour combien de temps8 ,une pense de bon nirvana amollit dj mon cur3 le dsert que j'ai travers tait celui de mes dsirs4 ,quand ma volont se rveillera1 il me semble qu'elle voudra des choses nouvelles et que je ne me rappellerai plus rien des souffrances du pass4 ,je rve d'un sommeil qui serait une mort1 et d'o l'on sortirait arm1 fort d'une personnalit rgnre par l'oubli1 retrempe dans l'inconscience4 444 ,embarek monte sur la terrasse et jette une natte sur l'il de la maison4 ,alors1 dans l'obscurit1 les nues de mouches qui m'assaillaient se dissipent4 ,un peu de fracheur1 un souffle d'air me vient d'en haut1 avec un immense silence qu'on sent ternel4 ,je me couche sur le tapis4 ,je suis seule et je passe peu peu d'un repos trs calme l'accablant sommeil de la mridienne4 ,,esclaves tre toujours entoure de visages noirs1 en voir tous les jours de nouveaux1 n'entendre que la voix grle des esclaves l'accent tranant1 c'est ma premire impression quotidienne ,kenadsa1 une impression trange et forte4 ,a part quelques rares familles berbres1 tous les habitants du ksar sont des kharatine noirs4 ,a la zaouya1 l'lment soudanais ajoute encore une note de dpaysement plus lointain4 ,fils de captifs du ,souah et du ,mossi1 les pres de ces esclaves sont venus ,kenadsa1 aprs de longues souffrances et des prgrinations trs compliques4 ,pris d'abord par des hommes de leur race1 au cours des perptuelles luttes des villages et des roitelets noirs1 ils ont t vendus aux trafiquants maures1 puis remis entre les mains des ,touareg ou des ,chaamba1 qui1 leur tour1 les ont passs aux ,berabers4 ,leurs enfants n'ont pas conserv la langue de leur pays d'origine1 que1 seuls1 quelques vieillards comprennent encore4 ,a ,kenadsa1 tout le monde parle arabe4 ,l'idiome berbre1 le chelha1 si rpandu sur la frontire du ,maroc1 est lui-mme inconnu ici4 ,les ,soudanais de la zaouya1 tant que leur sang reste pur1 sont robustes et souvent beaux1 d'une beaut toute arabe1 qui contraste singulirement avec le noir d'bne de leur peau4 ,ceux qui sont issus de mtissages avec les kharatine sont1 au contraire1 ordinairement chtifs et laids1 avec des visages anguleux1 des membres grles et disproportionns4 ,l'impression inquitante et rpulsive que produisent sur moi les noirs provient presque uniquement de la singulire mobilit de leur visage aux yeux fuyants1 aux traits tiraills sans cesse par des tics et des grimaces4 ,c'est une impression invincible de non-humanit1 de non-parent animale que j'prouve purilement1 tout d'abord1 en face de mes frres les noirs4 ,seul parmi les esclaves1 le porte-clefs1 l'homme de confiance de ,sidi ,brahim1 ,ba-,mahmadou ou ,salem1 m'est sympathique4 ,c'est un grand ,soudanais tranquille1 au visage entaill de marques au fer rouge4 ,il porte des vtements d'une blancheur immacule sous un long burnous noir4 ,dans l'expression de sa figure et dans ses gestes1 comme dans ses traits rguliers1 rien de l'homme-singe1 grimaant et rus1 de cette ruse animale qui sert d'intelligence aux noirs4 ,ba-,mahmadou se distingue des autres ngres4 ,il trouve1 au fond de lui-mme ou dans sa culture d'esclave1 le secret des gestes graves et des attitudes respectueuses4 ,ce sentiment n'est pas celui de la servitude dprimante4 ,il met de la noblesse dans les salutations4--,les ngres1 d'ordinaire1 ne savent pas saluer4 ,toutes les fois que ,ba-,mahmadou se prsente devant des musulmans blancs1 il commence par s'incliner trois fois devant eux1 et ne s'approche que pieds nus1 laissant ses savates la porte4 ,cependant le sens qu'il a du respect ne le diminue pas4 99 99 99 99 99 ,ce serait une bien curieuse tude crire que celle des esclaves qui vivent ici4 ,il faudrait1 pour la tenter1 n'avoir ni prjugs de droite ni prjugs de gauche1 faire de l'histoire naturelle autant que de l'histoire sociale4 ,il faudrait1 je le sens1 tre guri du prjug des races suprieures et des superstitions des races infrieures4 99 99 99 99 99 ,presque tous ces esclaves possdent des maisons au ksar1 des jardins dans les palmeraies1 mme de petits troupeaux4 ,ils vendent la laine1 la viande1 les dattes1 pour leur propre compte1 mais ils restent astreints travailler pour leurs matres4 ,pour se marier1 ils doivent demander l'autorisation du chef de la zaouya1 mais ils sont les matres chez eux1 cads dans leur maison4 ,ils mnent ainsi une double existence d'hommes presque libres au dehors1 et d'esclaves la zaouya1 o les fonctions sont d'ailleurs distribues assez vaguement4 ,,petit ,,monde ,,de ,,femmes ,les femmes ici composent un petit monde part avec sa hirarchie4 ,tout d'abord ,lella 7,madame74 ,la mre de ,sidi ,brahim a la charge de toute l'administration intrieure3 dpenses1 recettes1 aumnes4 ,on ne la voit jamais1 mais on sent partout son pouvoir2 crainte et vnre de tous1 cette vieille reine-mre musulmane vit ici presque clotre1 ne sortant que rarement et haut voile1 pour se rendre aux tombeaux de ,sidi ,ben ,bou-,ziane et de ,sidi ,mohammed1 qui fut son poux4 ,autour d'elle gravite tout un petit monde de femmes ples1 qui sont les pouses des marabouts4 ,plus bas1 c'est le peuple des ngresses1 vierges1 maries1 veuves ou divorces4 ,parmi ces femmes de couleur rgne un grand relchement de murs4 ,pour quelques sous1 pour un chiffon1 et mme pour le plaisir1 elles se donnent n'importe qui1 arabe ou ngre4 ,elles font ouvertement des avances aux htes et s'offrent avec une impudence inconsciente1 drle souvent4 ,les esclaves mles contiennent encore un peu les mouvements de leur sang1 mais toute la fminit noire s'abandonne l'instinct1 et ses querelles sont aussi futiles que ses amours4 ,parfois1 dans les cours1 clatent des disputes criardes1 qui prcdent des pugilats et des bondissements de nu au soleil4 ,un matin1 deux noires s'invectivent devant ma porte4 --,putain des juifs du ,mellah6 --,rengate6 ,voleuse6 ,graine de calamit6 ,racine amre6 --,dieu te fasse mourir1 juive1 fille de chacal6 ,tout coup1 la voix sifflante de ,kaddour1 l'intendant1 vient mettre fin au scandale4 ,elles se sparent1 en chiennes hargneuses1 avec des dents qui brillent dans l'injure et qui mordent les mots comme de la chair4 ,,transformation 444 ,voici plus d'une semaine que je suis ici1 et ma vie s'coule doucement1 comme une sguia paresseuse4 ,jusqu' prsent je n'tais pas encore sortie de la zaouya4 ,ici1 il ne faut pas songer faire quoi que ce soit sans l'autorisation de ,sidi ,brahim4 ,on se heurterait au silence des esclaves et des portes inexorablement closes4 ,pourquoi ne voulait-on pas me laisser sortir8 ,cela commenait me peser et mme m'inquiter4 ,ma chre solitude n'tait plus volontaire2 ma chambre1 si propice aux visions intrieures1 ressemblait trop une prison discrte444 ,enfin1 ce matin1 j'ai demand voir le marabout et je lui ai dit mon dsir4 ,le bon marabout a souri4 --,si ,mahmoud1 mon enfant1 ne conois aucune amre pense6 si tu veux sortir1 qu' cela ne tienne444 ,mais alors1 il te faut changer de costume4 ,tu sais que celui des ,algriens que tu portes est mal vu ici4 ,il ne prsenterait pas pour toi de danger rel1 mais il t'occasionnerait srement des ennuis1 on te traiterait ouvertement de ,m'zani4 ,en effet1 les ,marocains abhorrent les ,algriens1 qu'ils considrent assez facilement comme des rengats4 ,peut-tre les ,marocains dtestent-ils plus profondment les musulmans algriens que les chrtiens eux-mmes1 parce qu'ils croient que les premiers ont abjur l',islam1 tandis que les autres sont rests ce qu'ils taient3 des infidles4 ,oubliant les principes de tolrance de l',islam pur1 les ,marocains nourrissent une haine irrconciliable contre ,chrtiens et ,m'zanat4 444 ,et voil que maintenant1 pour sortir1 je me suis transforme en ,marocain1 quittant le lourd harnachement des cavaliers algriens pour la lgre djellaba blanche1 les savates jaunes qu'on chausse sur les pieds nus1 et le petit turban blanc sans voile1 roul en aurole autour d'une chchia4 ,c'est plus lger1 plus frais1 mais je songe avec pouvante au terrible soleil du milieu du jour1 et je me demande si cette coiffure1 presque transparente1 sera bien suffisante me protger4 ,je fais part de mes inquitudes ,ba-,mahmadou4 ,le ,soudanais sourit sans s'mouvoir4 --,dieu et ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane te protgeront1 si tu es venu ici avec confiance et sincrit6 ,esprons que la prdiction rassurante de ,ba-,mahmadou se ralisera1 et que ce nouveau costume1 qui m'amuse pour le moment1 ne nuira pas ma sincrit d'me4 ,,montagne ,,de ,,lumi,,re ,la ,barga est cette trange dune qui domine ,kenadsa1 et que couronnent des blocs de pierre1 avec1 et l1 quelques perons de roc en forme de pyramide4 ,j'y vais me promener par un clair matin frais4 ,je traverse les cimetires4 ,derrire la koubba de ,lella ,acha qui se pare de teintes roses1 comme d'une ombre de pudeur1 je grimpe par le sentier de sable1 qui passe parfois sous des entablements de pierre prts rouler dans le vide4 ,les lointains se prolongent en des transparences infinies4 ,a l'horizon1 vers l'est1 le ,djebel ,bchar monte1 trs bleu1 commandant tout le pays1 de ,ben-,zireg ,kenadsa4 ,le soleil s'lve lentement4 ,il nage en un ocan de lueurs carmines qui se fondent insensiblement dans l'or vert du znith4 ,je pense des toiles de ,noir1 le seul peintre qui ait compris toute la dlicatesse des matins du ,sud4 ,tout ici chante en couleur1 s'anime graduellement d'motion solaire4 ,le sable se dore et les pierres s'irisent4 ,des reflets verts1 des reflets orangs ou rouges mettent une floraison de lumire sur l'aridit de cette colline4 ,j'y vois vivre la lumire4 ,elle devient ma palette de rve4 ,et puis1 derrire cet cran merveilleux1 il y a encore tant de choses4 ,c'est d'abord une valle troite comme un ravin4 ,je m'y suis promene1 j'en ai remu du pied les cailles de pierre noire avec le frisson de marcher sur une peau de serpent4 ,aprs1 viennent les sebkha sales1 coupes de palmeraies sombres2 puis des dunes s'enchevtrent et c'est la route de l'oued ,guir444 ,quand je monte sur ma petite montagne de lumire1 je vois mes pieds toute la douce vie colore4 ,le ksar me semble bti pour mes yeux1 j'en aime la teinte d'ensemble chaude et fonce1 tenant du violet sombre et du rouge brun1 avec quelques murailles plus neuves1 o la terre a encore des teintes d'or mat ou de chamois argent1 comme le sable des dunes4 99 99 99 99 99 ,deux ou trois hautes maisons fentres grillages1 habites par les marabouts1 se dressent au-dessus du chaos des demeures ksouriennes4 ,a l'extrmit du ksar1 au milieu d'une sorte de place o il y a des tombeaux1 voici la koubba de ,lella ,keltoum 7encore une sainte de la descendance de ,sidi ,ben ,bou-,ziane74 ,je voudrais pouvoir la montrer1 cette koubba musulmane1 mais ce n'est qu'un cube de terre4 ,elle est trs vieille et porte1 aux angles1 des ornements en forme de cornes pointues4 ,au milieu de sa terrasse s'lve une petite coupole huit pans4 ,une femme en mlahfa rose fan1 une mendiante sans doute1 est assise sur le seuil4 ,le minaret d'un blanc jaune1 patin par le temps et le soleil1 s'lance vers la lumire blonde d'en haut444 ,quelques ,ouled ,djerir1 loqueteux et arms de fusils1 s'en vont vers le ,guir1 poussant devant eux une vingtaine de chameaux pels1 chargs de longs sacs en laine noire pleins de bl4 ,a cette place revient l'heure ternelle1 celle qui brilla l'aube du monde1 celle qui passa il y a quelque deux cents ans1 quand le bienheureux cheikh ,m'hammed professait l ses doctrines humanitaires et sotriques4 ,l',,illumin ,au sommet de la ,barga1 au milieu d'un amas de rochers sombres1 un illumin vit au fond d'une cellule troite taille dans le roc4 ,vtu d'une loque sombre1 grand1 le corps dcharn1 avec un fin visage bronz et maci1 l'anachorte a laiss pousser ses cheveux gris et sa barbe inculte4 ,son regard est devenu fixe1 et ses lvres ne cessent de murmurer indfiniment les mmes invocations mystiques1 qui entretiennent depuis tantt vingt ans sa constante extase4 ,dans sa jeunesse1 l',illumin1 que la grce de l'inconscience n'avait pas encore touch1 a beaucoup voyag1 au ,maroc1 en ,algrie1 dans le dsert et au ,soudan4 ,ce dut tre un de ces admirables voyages que1 de nos jours1 seuls les ,arabes savent encore accomplir1 s'en allant pied de village en village1 en demandant le gte et le pain dans le sentier de ,dieu4 ,puis1 lass de la vanit du savoir humain et de la monotonie des choses1 le saint est revenu sur le sol natal et s'est retir1 pour toujours1 dans sa cellule grise1 d'o il ne sortira plus que port par les croyants vers le calme dfinitif des vagues ncropoles d'en bas4 ,je le regarde1 ce bel anachorte saharien1 et je pense que les solitaires chrtiens des premiers sicles devaient lui ressembler1 dans les dcors pareillement dsols de la ,thbade et de la ,cyrnaque ardentes4 ,eux aussi cherchaient dans l'extase la satisfaction de cet imprieux besoin d'ternit qui sommeille au fond de toutes les mes simples4 ,ce besoin d'ternit1 je l'prouve moi-mme parfois444 pas toujours4 ,d'autres m'ont dit qu'ils n'en souffraient jamais1 et ceux-l n'taient pas toujours des raisonneurs grossiers2 ils aspiraient la vie1 toute la vie1 comme une illumination rapide que suivra l'ternelle nuit4 ,l'un d'eux1 avec qui j'ai partag le plus pur de mon me rveuse1 en des minutes d'exaltation et de nostalgie1 me disait3 ,je ne trouve de got la vie que dans la certitude de mourir un jour4 ,j'ai besoin de savoir que a ne durera pas4 ,cet tat d'esprit m'a tonne4 ,l',illumin de la ,barga possde peut-tre l'ternit444 ,l',,indignation ,,du ,,marabout ,hier1 pendant la sieste1 ,sidi ,brahim entre tout coup1 une lettre la main1 constern4 --,si ,mahmoud1 je viens de recevoir une lettre d',oudjda1 o l'on m'annonce que ,hadj ,mohammed ould ,abdelkhaut1 chef des ,kadriya1 a t assassin par les gens de ,bou ,amama--que ,dieu le confonde6 ,et le marabout se laisse choir sur le tapis1 me tendant la lettre4 ,elle est crite sur un bout de papier gris tout froiss1 cette lettre qu'apporta un serviteur dlgu par la zaouya d',oudjda vers la zaouya des ,ziania de ,kenadsa1 travers cent lieues de pays4 ,le serviteur raconte la mort de ,hadj ,mohammed1 qui s'tait rendu chez ,bou ,amama pour l'engager ne pas porter la dsolation et la guerre dans l',angad4 ,bou ,amama reut fort bien l'missaire et lui prodigua des promesses4 ,mais1 au retour1 dans la plaine1 un des hommes du vieux dtrousseur rejoignit ,hadj ,mohammed et l'entrana loin de ses compagnons1 sous le prtexte d'un secret lui communiquer4 ,dans le lit d'un oued1 des bandits embusqus massacrrent alors le malheureux marabout4 99 99 99 99 99 ,j'achve de dchiffrer le grimoire1 et je revois la triste ,oudjda en proie aux soldats affams et exasprs1 la tourbe qumandeuse et menaante pitinant dans la boue o pourrissaient des charognes et1 au bout de toute cette pouvante1 derrire des ruines o fleurissaient les pchers roses1 la zaouya blanche des ,kadriya recueillie1 si calme1 que dirigeait ce ,hadj ,mohammed qu'on vient d'assassiner tratreusement et chez qui1 il y a peine trois mois1 nous avions trouv un accueil fraternel4 99 99 99 99 99 --,si ,mahmoud1 le ,mogh'rib est perdu1 si on commence tuer l-bas les inoffensives cratures de ,dieu1 les hommes de prire et d'aumne1 qui ne portent ni pe ni fusil1 me dit ,sidi ,brahim4 ,il faut certainement que ,dieu ait aveugl les fils du ,mogh'rib1 pour qu'ils abandonnent ainsi son sentier1 pour qu'ils trahissent leur ,sultan descendant du ,prophte--la prire et le salut soient sur lui6--par ,mouley ,idris1 et pour suivre qui8 de misrables imposteurs1 comme ,bou ,amama et le ,rogui ,bou ,hamara6 ,de sa voix douce et lente1 ,sidi ,brahim continue se lamenter sur le sort du ,maroc4 --,en vrit1 par quoi expliquer1 sinon par la folie1 la popularit de ,bou ,amama1 fils d'un infime brocanteur de ,figuig1 homme sans origine et sans instruction1 fauteur de discordes et de massacre1 dispensateur de faux miracles1 de fallacieuses promesses8 ,par ,dieu1 la maison de ,bou ,amama est btie sur les assises chancelantes du mensonge et de l'iniquit6 ,mais les nomades du dsert ne sont-ils pas ainsi faits que1 plus grande est l'invraisemblance1 plus forte est leur croyance6 ,quant celui qui vient leur annoncer la vrit1 malheur lui3 ils le mprisent et1 s'ils le peuvent1 ils l'exterminent444 ,et que dis-tu1 toi qui as lu la parole de ,dieu1 qui as visit beaucoup de villes et de pays1 que dis-tu du ,rogui8 ,comment expliques-tu l'incroyable aventure de cet homme que personne ne connat et qui1 du jour au lendemain1 s'improvise ,sultan1 mir des croyants8 ,il dit qu'il est ,moulay ,m'hammed1 frre dpossd de ,mouley ,abdelaziz4 ,mais comment ne se trouve-t-il pas un seul homme digne de foi1 parmi ceux qui ont connu ,mouley ,m'hammed1 pour dire la face des croyants en vrit1 c'est lui ou alors pour confondre l'imposteur8 ,d'autres prtendent que ,bou ,hamara est originaire des ,sanhadja du ,djebel ,zerhaoun4 ,mais comment personne1 parmi les ,sanhadja et les ,beni-,zerhaoun1 ne connat-il cet homme8 ,on croirait vraiment que ce ,bou ,hamara n'est pas un fils d',adam1 mais bien un djenn1 esprit d'essence igne1 un signe des temps1 un flau de ,dieu1 descendu du ciel ou sorti de terre pour chtier le ,mogh'rib dprav et criminel6444 ,vous autres1 les fils de l',est1 vous tes heureux4 ,vous jouissez en paix des biens que vous accorde le ,dispensateur4 ,et nous1 malheureux fils du ,mogh'rib1 nous vivons dans un pays de loups affams1 o les fleuves dbordent de sang et o l'iniquit triomphe4 ,a chaque heure du jour et de la nuit1 nous tremblons pour notre vie et pour nos biens444 ,vois1 ,si ,mahmoud1 nous avions des revenus importants au ,tafilala1 ,el-,outtat1 ,fez et surtout dans la rgion de l',angad4 ,a prsent que les armes des imposteurs ont envahi le pays1 nous ne recevons plus que le quart des revenus d'antan444 ,et ici1 les pauvres1 les orphelins1 les femmes sans protection1 les tudiants et les voyageurs affluent et nous demandent l'asile et le pain1 que nous devons leur donner selon la rgle pure de notre matre--,dieu soit satisfait de lui6--,ah1 ,si ,mahmoud1 prions ,dieu d'anantir ,bou ,amama1 le fils du brocanteur1 l'inventeur des fourberies1 et ,bou ,hamara1 l'homme tnbreux qui1 sur le dos d'une nesse1 veut escalader les marches d'un trne millnaire et conqurir l'hritage que ,mouley ,idris a lgu sa postrit par la volont de l',hritier des ,mondes444 --,et ainsi1 tous les jours1 ,sidi ,brahim vient me communiquer les nouvelles de l',ouest1 les tristes nouvelles1 et les bruits du dehors4 ,pourtant1 ils n'arrivent que trs attnus en cette retraite lointaine1 les chos de la tourmente qui gronde travers le ,maroc pourri444 ,ici1 rien ne se passe1 et les nouvelles du monde extrieur ne portent plus en elles1 en entrant dans cette ombre chaude et pure1 le frisson glacial de la ralit tragique4 ,dans la monotonie de ma vie ,kenadsa1 je perds peu peu la notion de l'agitation et des passions dchanes4 ,il me semble que partout1 comme ici1 le cours des choses s'est arrt4 ,,message ,une longue journe de fivre et de souffrance1 des heures lourdes passes dans la petite chambre de la terrasse1 couche sur une natte1 en face de l'horizon de feu444 ,le soir1 comme l'air frachit un peu1 je me sens mieux1 et je me lve pour me traner jusqu'au parapet3 l'une de mes sensations les plus douces1 molles jusqu' la volupt1 c'est de regarder ainsi1 tous les soirs1 se coucher le soleil sur ,kenadsa aurole de pourpre royale4 444 ,pourtant1 les esclaves tardent venir1 aujourd'hui4 ,la nuit tombe1 une nuit lunaire d'une transparence infinie4 ,toujours rien1 ni th1 ni dner1 peine un peu d'eau au fond de la delloua en cuir qui s'goutte lentement4 ,j'appelle4 ,sur une terrasse voisine1 une vieille ngresse surgit de l'ombre3 les esclaves sont tous partis pour une veille mortuaire dans le quartier de la mosque4 ,alors1 j'installe tant bien que mal mon tapis sur la terrasse encore chaude1 et je me couche1 dans la clart rose de la lune1 qui descend vers l'horizon4 ,ds l'aube1 ,ba-,mahmadou vient1 l'air contrit avec des salutations encore plus respectueuses qu' l'ordinaire3 --,sidi ,mahmoud1 ,lella m'envoie te dire qu'elle te supplie1 au nom de ,dieu et de ,sidi ben-,bou-,ziane1 de lui pardonner et de chasser de ton cur toute amertume4 ,hier soir nous sommes tous alls l'accompagner auprs du corps d'une sainte femme1 ,lella ,fathima ,angadia1 qui est morte l'heure du ,mogh'rib4--,dieu lui donne sa misricorde6 ,c'est pourquoi ,lella a oubli de t'envoyer le th et le repas du soir4 ,elle te demande le pardon de cette offense involontaire et appelle sur toi la bndiction de ,dieu et de ses anctres4 444 ,je ne la verrai jamais1 cette ,lella toute-puissante1 si vnre1 et qui pousse le culte de l'hospitalit jusqu' mander un inconnu un message empreint d'une aussi douce humilit1 pour solliciter le pardon d'un oubli sans consquence444 ,comment est-elle1 cette grande dame musulmane1 auprs de laquelle je ne puis pntrer1 puisque je suis ,sidi ,mahmoud et qu'on continue me traiter comme tel8--,si mme1 par les indiscrtions de ,bchar1 on a des soupons1 on se gardera bien de me le faire sentir1 car ce serait gravement manquer la politesse musulmane4 ,a-t-elle les manires graves de son fils8 ,et quelles sont les penses qui occupent le cerveau de cette femme place dans une situation si particulire1 la fois clotre et investie d'une autorit devant laquelle son fils lui-mme plie8 ,,vision ,,de ,,femmes ,des rayons couleur de cuivre rouge glissaient1 obliques1 sur la toub fauve des murs1 dans la grande cour4 ,j'tais assise sur une pierre1 et j'attendais ,sidi ,brahim4 ,comme tous les soirs1 les femmes venaient la fontaine1 et je regardais leur procession lente et la splendeur de leurs haillons dans la lumire4 ,il y en avait de jeunes et de vieilles1 de belles et de hideuses1 et d'autres qui passaient1 la tte courbe1 sans qu'on st rien d'elles qu'un salut peine murmur4 ,sous la vote basse de la porte qui donne sur la cour intrieure1 deux jeunes femmes s'arrtrent4 ,l'une tait une ngresse soudanaise au visage rond1 aux larges yeux roux d'une douceur animale4 ,de lourdes chanettes d'argent1 passes dans les lobes de ses oreilles1 retombaient sur ses paules1 et des serpents d'argent attachaient les deux longues nattes de ses cheveux trs noirs1 tales sur sa poitrine4 ,une mlahfa jaune citron s'enroulait en plis mous autour de son grand corps maigre4 ,assise1 les coudes aux genoux1 elle parlait1 avec des gestes expressifs de ses mains aux paumes tournes et des cliquetis de bracelets4 ,l'autre1 une multresse1 restait debout1 attirante1 et d'une trange beaut1 avec son sombre et fin profil aquilin1 ses grands yeux tristes1 ses lvres voluptueuses et arques dcouvrant des dents aigus4 ,une mlahfa de laine rouge1 d'une teinte de sang pli1 drapait souplement ses formes pures4 ,un des pans de ses voiles tombait droit et raide de sa tte ses reins cambrs1 en passant derrire son beau bras nu1 couleur de bronze ancien4 ,elle se tenait trs droite1 avec sa grande amphore en terre cuite pose sur sa hanche arrondie4 ,la multresse coutait sa compagne1 gravement1 sans sourire4 444 ,une brise lgre agita leurs voiles qui rpandirent une odeur pntrante de cannelle poivre et de chair noire en moiteur4--,contre le fond gris ros de la muraille1 les deux femmes restrent longtemps bavarder dans la lueur violette du soir1 qui s'assombrissait peu peu sous l'arche de la porte4 ,elles me parurent trs belles ainsi1 dans le dcor de ce coin de cour1 les deux ,africaines aux draperies vives444 ,,pri,,re ,,du ,,vendredi ,aujourd'hui vendredi1 sortie la mosque1 pour la prire publique4 ,un peu aprs midi1 dans l'accablement et le silence de la sieste1 de trs loin1 comme en rve1 une voix tranante me parvient3 c'est le zoual1 le premier appel4 ,je me lve et1 par un bain froid1 j'essaye de dissiper un peu ma somnolence lourde1 puis1 la suite de ,farradji1 un ,soudanais silencieux1 je m'aventure dans l'aveuglante clart de la cour4 ,instinctivement nous nous portons du ct des murailles1 les pieds dans le ruban d'ombre qui les borde4 ,nous suivons des ruelles troites1 nous longeons des murs croulants de jardins1 et nous voici dans la valle de sable444 ,tout brle et tout reluit1 avec des reflets mtalliques sur les pierres arides de la ,barga et sur le sable sal des sebkha1 o oscillent des vapeurs rousses esquissant de vagues mirages4 ,c'est l'heure mortelle des insolations et de la fivre1 l'heure o on se sent cras1 broy1 la poitrine en feu1 la tte vide4 ,enfin nous arrivons4 ,entrons dans le ksar1 o persiste un peu d'ombre4 ,des formes nous prcdent1 nous suivent1 une foule sans paroles1 conduite par la mme pense4 ,sur le passage des fidles1 des mendiants aveugles psalmodient leur supplication4 ,il nous faut enjamber la clture de la mosque1 barre assez haut d'une poutre1 pour empcher enfants et btes d'entrer4 ,du mme geste1 ici1 tous les musulmans retirent leurs savates jaunes et les portent la main4 ,a notre tour nous traversons la cour1 pieds nus1 courant presque pour chapper l'intolrable brlure du sable surchauff4 ,ds l'entre du sanctuaire1 c'est une sensation dlicieuse de fracheur1 de clair obscur1 de paix infinie4 ,tout est blanc et nu dans ce trs vieux asile saharien1 les murs1 les lourds piliers carrs et accoupls qui supportent le plafond en vieilles poutrelles de dattier rogneuses4 ,un jour tamis1 diffus1 tombe d'en haut par des regards fendus1 qui font des tranes bleues et blondes et qui laissent tout le fond de la mosque dans l'ombre4 ,sur les nattes uses1 les gens de ,kenadsa et les nomades prient4 ,a droite1 sous une lucarne plus large1 baigne de lumire plus chaude1 les tudiants et les professeurs de la mdersa1 les tolba1 psalmodient le ,koran4 ,derrire eux1 les enfants de l'cole rptent la leon de leurs ans4 et l1 accroupi prs d'un pilier1 un taleb isol rcite voix haute les litanies du ,prophte4 ,et toutes ces voix1 les voix graves des hommes1 quelques-unes trs pures et trs belles qui dominent les autres1 et les voix claires des enfants se mlent en un grand murmure confus1 sur un air monotone et mlancolique1 aux finales tombantes4 ,comme il se trane et comme il monte1 et quelle sensation de dure il porte en lui1 ce chant berceur dans la nef sonore6 ,puis1 tout coup1 l-haut1 sur le minaret1 le moueddhen clame son second appel4 ,sa voix semble descendre des sphres inconnues1 simplement parce qu'il est trs haut et parce qu'on ne le voit pas4 ,et d'ailleurs1 ici1 par une singulire disposition d'esprit1 nous sommes toujours sur la marge du merveilleux4 ,a la fin du dernier verset1 les voix des tolba tranent encore plus longuement et s'teignent dans un soupir2 et1 comme pour mler un peu de navet et de joie vivante la grande oppression du mystre1 aussitt1 avec un clair bruit de planchettes heurtes1 les enfants sortent en courant4 ,tout se tait1 maintenant1 toutes les ttes s'inclinent1 attentives4 ,de l'obscurit o s'enfonce le mihrab1 la grande niche qui indique la direction de ,la ,mecque1 la voix casse et chevrotante de l'imam s'lve4 ,il lit la ,khotba1 la longue prire mle d'exhortations qui tient lieu de sermon et qu'on coute assis et en silence4 444 ,l'imam n'est point un prtre1--on sait que l',islam n'a point de clerg rgulier--c'est simplement le plus savant1 le plus vnr taleb de l'assistance4 ,tout homme lettr peut servir d'imam3 il doit simplement rciter la prire4 ,dans l',islam1 pas de mystres1 pas de sacrements1 rien qui ncessite l'intermdiaire du prtre4 444 ,pendant la ,khotba1 encore des instants de rve vague1 de grand calme doux4 ,un homme en chemise blanche1 ceinture d'une simple corde1 tte nue1 porte un seau d'eau frache et une tasse en terre3 il donne boire aux vieillards et aux malades4 ,c'est une bonne uvre qu'il s'impose ainsi1 tous les vendredis4 444 ,un dernier appel du moueddhen1 et le vieil imam termine sa lecture et commence prier4 ,un jeune homme la voix forte et sonore est plac prs de lui et rpte les invocations sur une sorte de plain-chant4 ,toute l'assemble se tient debout1 les deux mains hauteur du visage1 puis les bras retombent le long du corps1 et le peuple rpte avec l'imam et le chantre ,allahou ,akbar 7,dieu est le plus grand74 ,on s'incline et on se prosterne444 ,la prire finie1 je reste avec les tolba et les marabouts1 qui psalmodient encore les litanies rimes du ,prophte4 --,la prire et la paix soient sur toi1 ,mohammed1 ,prophte de ,dieu1 toi la meilleure des cratures toujours et jamais1 en cette demeure et dans l'autre444 ,la prire et la paix soient sur toi1 ,mohammed ,moustapha1 ,prophte arabe1 ,flambeau des tnbres1 ,cl des croyants1 ,mohammed le ,korechite1 ,matre de ,la ,mecque et de ,mdine la ,fleurie1 ,seigneur des musulmans et des musulmanes1 toujours et jamais444 ,les marabouts ont de belles voix graves4 ,ils savent l'air ancien1 qui porte si noblement les versets sonores de cette litanie1 que les gens du commun se contentent de rciter trs vite sur un mode nasillard et saccad4 ,c'est fini444 ,on se lve1 et chacun reprend ses babouches dposes sur les nattes et renverses l'une sur l'autre4 ,encore une fois il va falloir traverser la fournaise aveuglante de la valle4 ,le courage me manque1 et je demande ,farradji de me conduire par le ddale de corridors noirs du ksar1 si bas qu'il faut se courber en deux pendant plus de cent mtres4 ,l'obscurit est opaque dans ce boyau au sol raboteux1 o rgne une humidit sculaire de cave4 ,succdant au calme de l'heure passe dans la pnombre bleue de la mosque1 ce retour est un cauchemar444 ,il me semble que l'essence de la prire1 comme du rve1 est de ne pas finir4 ,,lella ,,khaddoudja ,ba-,mahmadou rvasse sur les marches de l'escalier1 tandis que l'eau du th chante doucement dans la bouilloire4 ,il regarde la chambre et les naves peintures de la porte du fond4 --,o est-elle1 la matresse de ce logis1 cette heure6 dit-il tout coup avec un soupir4 ,comme je le questionne1 le ,soudanais me conte que cette maison appartient une certaine ,lella ,khaddoudja1 parente de ,sidi ,brahim4 ,reste veuve trs jeune1 avec deux enfants1 un garon et une fillette1 la maraboute qui tait trs pieuse a pous en secondes noces l'un de ses cousins1 sous la condition expresse qu'ils partiraient aussitt pour ,la ,mecque4 ,le cousin a tenu sa promesse1 et ,lella ,khaddoudja a quitt la zaouya en n'y laissant que son fils4 --,le jour o elle a quitt ,kenadsa1 dit ,ba-,mahmadou1 nous tous1 les serviteurs1 nous l'avons accompagne jusqu' la fontaine ,an-ech-,cheikh1 sur la route de ,bchar4 ,du haut de sa mule1 elle a regard une dernire fois le ksar1 et elle nous a dit qu'elle ne reviendrait jamais plus1 car elle dsirait vivre et mourir sur le sol sacr du ,hedjaz444 ,cet hiver1 il y aura deux ans qu'elle est partie4 ,elle a crit depuis son frre pour lui faire savoir qu'elle tait arrive en retard pour le plerinage de ,djeddah et qu'elle attendait ,bith-el-,kods 7,jrusalem7 celui de cette anne1 aprs quoi elle se fixerait dfinitivement dans une des deux villes saintes444 ,dieu lui accorde secours et misricorde6 ,elle tait pieuse et charitable envers nous tous1 pauvres esclaves6 444 ,a mon tour je me mets rver cette ,lella ,khaddoudja inconnue1 et qui a sans doute une me un peu aventureuse1 puisqu'elle a rompu1 de sa propre volont1 avec la routine somnolente de la vie clotre de ses pareilles1 pour aller ailleurs recommencer une existence nouvelle1 sous un autre ciel4 ,que s'est-il pass dans le cur de cette maraboute voyageuse8 ,pourquoi s'est-elle rsolue brusquement quitter pour toujours le ksar natal8 ,quel roman d'me seule fut le sien8444 un roman qu'on n'crira pas1 que personne ne connatra4 --,voil la vie6 conclut ,ba-,mahmadou4 ,on connaissait ,lella ,khaddoudja1 on la voyait tous les jours1 on lui demandait son aide et1 prsent1 elle est si loin1 si loin444 et on ne la reverra plus jamais444 voil6 ,en effet1 pour le ,soudanais illettr1 ce ,bith-el-,kods1 ces villes de ,syrie et d',arabie sont au plus profond des lointains terrestres444 ,elles doivent lui sembler des cits de rve1 presque imaginaires444 ,,seigneurs ,,nomades ,cinq heures du soir1 sous les arceaux blancs du riad le grand portique qui s'ouvre sur le jardin intrieur1 dans la maison de ,sidi ,brahim4 ,dehors1 dans la valle1 le siroco soulve des tourbillons de poussire1 mais ici1 ce n'est plus qu'un souffle lger qui dissipe la lourdeur de l'air1 aux dernires ardeurs du soleil444 ,sur un grand tapis de ,rabat aux belles couleurs vives1 ,sidi ,brahim est demi couch1 accoud sur un coussin de soie brod d'olives d'or4 ,sman fait tomber1 un un1 les grains d'bne de son chapelet2 assis contre le mur1 ,si ,mohammed ,laredj verse sur un carr de soie carlate deux sacs de douros espagnols1 oxyds par l'humidit des silos4 ,devant lui1 accroupis en demi-cercle1 trois chefs des ,dou-,menia de l',oued ,guir4 ,l'un1 trs vieux1 le visage coutur de rides profondes1 tann par le soleil1 couleur de terre1 avec une barbe blanche aux poils durs et hrisss1 est envelopp dans un vieux hak de laine mince1 avec une koumia poigne et gaine de cuivre4 ,le second1 vieux aussi1 roul dans un burnous us1 cache ses armes sous ses voiles et prend des attitudes solennelles1 qui cadrent mal avec ses manires anguleuses et son profil rapace au long nez recourb sur une bouche dente4 ,c'est un reprsentant des ,ziana du ,guir4 ,le troisime1 le plus jeune des trois1 et cependant le plus important1 peut avoir trente-cinq ans4 ,il est grand1 muscl et1 sous un lourd burnous en poil de chameau noir1 porte des vtements blancs4 ,sa koumia damasquine1 poigne dore1 est retenue par un pais cordon de soie violette pass en sautoir4 ,un autre cordon orang soutient une sacoche en filali rouge avec des broderies dores de ,fez4 ,il porte encore un magnifique revolver crosse d'argent cisel4 ,pourtant il est pieds nus1 il a laiss ses sandales1 ses naala archaques de nomade prs de la porte4 ,trs bronz1 le regard intelligent et fuyant1 avec une expression fine1 de face nergique encadre d'une forte barbe noire1 le cheikh ,embarek serait beau si ses dents de loup ne s'allongeaient pas trop1 dpassant sa lvre1 ce qui donne son visage1 ds qu'il remue les lvres1 quelque chose de cruel et rpugnant4 ,embarek exerce une grande influence sur les ,ouled-,bou-,anane1 et il intrigue pour se rendre dfinitivement matre de sa tribu4 ,depuis que les ,ouled-,bou-,anane ont fait la paix avec les ,franais et qu'ils frquentent les marchs du ,sud-,oranais1 ,embarek prvoit l'annexion complte et est prt y contribuer1 car il espre tre alors le grand chef de tous les ,dou-,menia1 celui auquel les chrtiens donneront un burnous carlate et des dcorations4 ,embarek est un ambitieux et un roublard1 mais c'est aussi un homme de poudre1 un dtrousseur1 n'ayant renonc aux pillages traditionnels que dans l'espoir de tirer plus de profit de la paix que des escarmouches4 ,sidi ,brahim veut charger ces chefs nomades d'importants achats de moutons sur le ,guir4 ,ils retournent l-bas1 venant de ,beni-,ounif1 o ils ont fourni des chameaux pour le convoi de ,beni-,abbs1 et c'est le prix des moutons que ,si ,mohammed ,laredj est en train de leur compter1 avec sa grande amnit de langage et ses manires douces4 ,les ,dou-,menia couvent d'un il rapace les douros qui sonnent et s'entassent4 ,instinctivement ils s'en rapprochent1 ils se penchent vers cet argent qui doit passer entre leurs mains1 car1 sous couleur d'achats1 ce sont eux qui vendront les moutons1 le plus cher possible4 ,ils font mine de ne pas savoir compter et embrouillent plaisir les calculs de ,si ,mohammed4 ,alors1 voyant que cela dure ainsi indfiniment1 ,sidi ,brahim me prie d'tablir le calcul par crit4 ,je griffonne sur mon genou1 avec un roseau et en chiffres dits indiens1 usits des ,arabes1 pour qu',embarek1 qui sait lire1 puisse contrler4 ,enfin1 les nomades se rendent l'vidence4 ,les vieux rapaces tendent dj leurs mains osseuses vers l'argent1 mais ,embarek n'a pas dit son dernier mot4 ,il les arrte du geste3 --,sidi ,brahim1 dit-il avec son sourire le plus engageant1 le compte est juste3 il faut six cent cinquante douros pour payer les moutons au prix du jour1 et l'argent est l4 ,certes1 nous sommes tes serviteurs et ceux de ton glorieux aeul1 ,sidi ,ben-,bou-,ziane--,dieu lui accorde ses grces6 ,mais il nous faudra chercher les moutons chez nos frres dissmins sur le cours du ,guir444 ,puis1 il faudra les escorter jusqu'ici1 afin que les ,ouled-,nasr et les ,berabers ,at-,khebbach ne les enlvent pas4 ,tout cela1 nous nous en chargeons1 et1 en vrit1 nous sommes heureux de te servir4 ,tu n'as rien craindre--si ,dieu le veut6 ,mais nous sommes de pauvres nomades que la guerre a ruins1 et certes ta gnrosit ne nous oubliera pas4 ,donne-nous une rcompense444 pour nos peines4 ,sidi ,brahim sourit4 ,si ,mohammed ,laredj baisse la tte et prend un air impntrable3 --,et quelle est la rcompense que vous souhaitez8 --,donne-nous deux cents francs franais1 et que ,dieu te rende tes bienfaits4 --,priez sur le ,prophte1 dit alors ,sidi ,brahim1 et maudissez ,iblis1 celui qui s'interpose entre les hommes et sme entre eux la haine1 celui aussi qui leur fait prfrer les biens de ce monde la vrit et la justice6--,s'il en est ainsi1 et si vos services doivent s'acheter un prix aussi dmesur1 je prfre envoyer mes esclaves sur le ,guir4 ,longtemps encore1 les ,dou-,menia discutent1 mais devant leur rapacit le marabout ne cde plus4 ,tandis que les nomades s'chauffent et vont jusqu' lever la voix1 ,sidi ,brahim et ,si ,mohammed restent silencieux4 ,ils attendent4 ,enfin1 voyant l'inutilit de leurs efforts1 ,embarek et les vieux retrouvent de bonnes paroles1 avec des sourires forcs4 --,sidi ,brahim1 tu es notre matre1 et nous n'osons pas discuter tes dcisions1 car ce que tu fais est bien fait4 ,reste en paix1 et prie ,dieu1 son ,prophte--la prire et la paix soient sur lui6--et ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane pour nous1 car demain1 ds l'aube1 nous prendrons certainement la route du ,guir444 --,allez en paix1 mes fils1 et que ,dieu vous protge et vous conduise dans le sentier droit4 ,et les nomades se lvent alors avec un cliquetais d'armes2 puis ils se retournent encore pour regarder avec regret les beaux douros que ,si ,mohammed ,laredj remet dans les sacs1 o ils tombent avec des tintements limpides4 ,,messaoud 444 ,depuis quelques jours1 c'est un jeune ngrillon khartani1 ,messaoud1 qui me sert4 ,il peut avoir quatorze ans4 ,dj grand pour son ge et fut1 il porte des chemises blanches1 serres la ceinture par une sangle de laine grise4 ,son visage brun est agrable et expressif4 ,il a de grands yeux sombres1 sans iris1 qui refltent une malice particulire4 ,sur son crne ras1 une petite touffe de cheveux crpus1 signe d'esclavage et aussi d'impubert1 reste trs drlement plante au-dessus de l'oreille droite4 ,cet ornement bizarre ajoute quelque chose de plus comiquement singe cette physionomie mobile et rieuse sans navet4 ,dans le lobe perc de son oreille1 ,messaoud1 faute d'anneaux1 porte un morceau de papier bleu roul4 ,fureteur1 leste comme un chat1 chapardeur1 menteur1 bavard comme tous les ngres1 ,messaoud est un type de petit esclave fripon4 ,quand je l'envoie m'acheter du tabac chez le ,juif1 ,messaoud y court avec empressement2 mais1 au retour1 il me trompe sur le calcul trs compliqu du change marocain4 ,il voit bien que je ne comprends rien au systme confus de la monnaie usite dans l',ouest1 et il profite de mon ignorance4 ,quand je lui reproche ses procds1 il commence par nier1 avec force serments1 avec de petits airs attrists1 puis il finit par rire aux clats1 comme si mes reproches lui semblaient trs drles4 ,pour une tasse de th la menthe1 il ferait n'importe quoi4 ,avec cela1 d'une paresse invincible1 il a une faon de ne pas entendre les ordres qui suppose une complication de ruse animale bien profonde4 ,il en arrive se moquer ouvertement des esclaves1 ses ans1 et presque impunment de tout le monde4 ,ba-,mahmadou1 le porte-clefs1 regarde ,messaoud1 avec horreur3 --,c'est une peste noire1 un enfant du pch1 une calamit6 ,et ,ba-,mahmadou roule ses grands yeux doux1 essayant de foudroyer du regard ,messaoud1 qui rit et se sauve4 ,quand le ngrillon veut obtenir quelque chose1 il se fait humble et caressant1 avec des grces et des minauderies4 ,il devient d'une prvenance exagre1 importune souvent1 qui cesse d'ailleurs ds qu'on lui accorde ce qu'il voulait4 ,vorace et gourmand1 il lche les plats et grignote toute la journe du sucre vol4 ,messaoud n'aime personne1 pas mme ,blal1 son vieux pre1 humble mtayer dans les jardins de ,sidi ,brahim4 ,quand le vieillard se hasarde venir jusque dans la cour1 ,messaoud le chasse brutalement1 en affectant le mpris du domestique bien plac pour le paysan4 ,a tous mes reproches sur ce point qui m'intresse--parce que j'ai vaguement ide que beaucoup d'enfants n'aiment pas naturellement leurs parents--le vaurien se contente de rpondre avec des grimaces sautillantes3 --,il est sale6 ,il sent le fumier6 ,il est pouilleux6 ,avec les marabouts1 ,messaoud est juste assez respectueux pour viter les coups4 ,ceux-ci le grondent-ils1 il tire la langue ds qu'ils ont le dos tourn4 ,petit animal plein de grces et de vices1 dmon familier que tout le monde tient en pitre estime1 ce ngrillon m'a expliqu bien des enfants blancs4 ,,th,,ocratie ,,saharienne ,l'influence sculaire des marabouts arabes a profondment modifi les institutions et les murs des gens de ,kenadsa4 ,chez tous les autres ,berbres1 c'est la djema1 l'assemble des fractions ou des ksour qui est souveraine4 ,toutes les questions politiques ou administratives sont soumises aux dlibrations de la djema4 ,a-t-on besoin d'un chef1 c'est la djema qui le nomme4 ,tant qu'il conserve son investiture1 ce chef est obi1 mais il reste toujours responsable vis--vis de ceux qui l'ont choisi4 ,ces assembles berbres sont tumultueuses4 ,les passions s'y donnent libre cours2 violentes1 elles finissent parfois dans le sang4 ,pourtant1 les ,berbres restent toujours jaloux de leurs liberts collectives4 ,ils se dfendent contre l'autocratie en supprimant ceux qui osent y aspirer4 ,a ,kenadsa1 l'esprit thocratique arabe a triomph de l'esprit berbre1 rpublicain et confdratif4 ,c'est le chef de la zaouya qui est le seul seigneur hrditaire du ksar4 ,c'est lui qui tranche toutes les questions et qui1 en cas de guerre1 nomme les chefs militaires4 ,c'est lui qui rend la justice criminelle1 tandis que les affaires civiles sont juges par le cadi4 ,mais l encore1 le marabout est la dernire instance1 et c'est lui qu'on en appelle des jugements du cadi4 99 99 99 99 99 ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane1 le fondateur de la confrrie1 a voulu faire de ses disciples une association pacifique et hospitalire4 ,la zaouya jouit du droit d'asile3 tout criminel qui s'y est rfugi se trouve l'abri de la justice humaine4 ,si c'est un voleur1 le marabout lui fait rendre le bien vol4 ,si c'est un assassin1 il doit verser le prix du sang4 ,a ces conditions1 les coupables n'encourent aucun chtiment1 ds qu'ils sont entrs dans l'enceinte de la zaouya ou mme sur un terrain lui appartenant4 ,la peine de mort n'est pas applique par les marabouts4 ,s'il arrive qu'un criminel soit mis mort1 c'est par les parents de la victime ou quelquefois mme par les siens1 jamais sur condamnation des marabouts4 ,les descendants de ,sidi ,ben-,bou-,ziane se montrent cependant trs svres pour les voleurs et les fauteurs de scandales parmi les ksouriens ou les esclaves1 qu'ils punissent de la bastonnade4 ,il est d'usage que1 pendant l'excution1 l'un des assistants se lve et demande la grce du coupable4 ,quelquefois ce sont les femmes qui envoient cet effet un esclave ou une ngresse3 le marabout cde toujours4 ,grce la zaouya1 la misre est inconnue ,kenadsa4 ,pas de mendiants dans les rues du ksar2 tous les malheureux vont se rfugier dans l'ombre amie1 et ils y vivent autant que cela leur plat4 ,la plupart se rendent utiles comme serviteurs1 ouvriers ou bergers1 mais personne n'est astreint travailler4 ,l'influence maraboutique a t si profonde ,kenadsa1 que ,berbres et ,kharatine ont oubli leurs idiomes et ne se servent plus que de l'arabe4 ,leurs murs se sont aussi adoucies et polices1 compares celles des autres ksouriens4 ,les disputes et surtout les rixes sont rares1 parce que les gens du commun ont l'habitude de porter tous leurs diffrends devant les marabouts1 qui les calment et leur imposent des concessions mutuelles4 ,depuis que les marabouts entretiennent des rapports de bon voisinage et mme d'amiti croissante avec les ,franais1 un sourd mcontentement envahit les curs1 dans le bas peuple4 ,personne n'ose lever la voix et critiquer les actes des matres444 ,on s'incline1 on rpte les opinions de ,sidi ,brahim1 on les loue1 mais1 au fond1 n'tait sa grande autorit morale1 on serait tout prt le considrer1 lui et les siens1 comme des ,m'zanat4 444 ,quel est l'avenir de ,kenadsa et que restera-t-il1 dans quelques annes1 de ce petit tat thocratique si particulier1 si ferm8 ,certes1 aprs la duret figuiguienne et le chaos sombre d',oudjda1 c'est vraiment une impression singulire que de trouver1 l'entre du dsert1 ce coin tranquille1 qui se dit marocain et qui ressemble si peu d'autres ,marocs6 ,,en ,,marge ,d',,une ,,lettre ,je ne sais plus les jours4 ,c'est le cur de l't4 ,j'ai la fivre1 avec des rpits dolents1 lucides et voluptueux4 --,hier1 j'ai reu une lettre toute baigne d'un autre soleil que le mien4 ,eh quoi1 parce que des yeux nouveaux vous ont souri1 peut-on devenir assez goste pour en proposer la joie des amis anciens8 ,quand je retournerai dans cet ,alger o mon cur chavirait1 o mon dsir ne se fixait plus1 o la douceur orange des matins assombrissait mon deuil1 de quoi parlerons-nous si ce n'est de nous-mmes1 et comment8 ,les femmes ne peuvent pas me comprendre1 elles me considrent comme un tre trange4 ,je suis beaucoup trop simple pour leur got pris d'artificiel et d'artifices4 ,elles radotent une ternelle comdie sur le mme sujet4 ,elles n'admettent mme pas qu'on change de costume4 ,quand la femme deviendra la camarade de l'homme1 quand elle cessera d'tre un joujou1 elle commencera une autre existence4 ,en attendant1 on les a instruites ne respirer qu'en mesure et sur un thme de valse4 ,il parat qu'une autre gnration s'annonce et que certaines jeunes filles savent parler autrement qu'avec leurs yeux1 sans tomber pour cela dans le bavardage de la confrence et des revendications sociales4 ,je n'en crois absolument rien et je m'imagine que c'est l encore une duperie d'ducation qui ne rsistera pas au ton des salons4 ,quels seraient1 d'ailleurs1 les maris de ces sincres amies1 puisque les hommes1 surtout en province1 ne sont encore que des amateurs du jupon8 ,la femme1 elle1 sera tout ce qu'on voudra1 mais il ne m'est pas dmontr que les hommes soient dsireux de la modifier autrement que dans les limites de la mode4 ,une esclave ou une idole1 voil ce qu'ils peuvent aimer--jamais une gale4 99 99 99 99 99 ,j'ai jet ces rflexions en marge de la lettre qui me venait de si loin1 qui m'apportait une frache et cruelle brise d'insouciance4 ,tout de suite aprs1 je suis retombe mon sentiment d'exil1 avec le got de m'enfoncer encore plus loin dans ce ,sud hostile1 sans aucun dsir du ,paris que j'ai connu et o le fminisme verbal des journaux m'tait encore moins sympathique que les coquetteries de l'instinct4 ,je n'ai rien mis dans ma rponse qui valt la peine d'tre lu444 ,a quoi bon8 ,un jour les chemins se sparent1 les destines s'isolent4 ,c'est dj beaucoup que d'avoir rencontr des amis4 ,quand ils nous font l'honneur de nous inviter partager leur joie trangre1 montrons-leur tout ce que peut la fraternit des esprits4 ,ne regrettons rien1 puisque notre bonheur1 et le leur1 sera de nous laisser aller un jour des courants mystrieux qui entraneront nos mes la drive vers des rivages impossibles4 ,alors nous goterons l'ivresse des dchances et des naufrages1 et1 nous garant sur les immenses plages de la nuit1 nous sentirons notre poitrine clater sous la germination des graines de douleur444 ,,collation ,,au ,,jardin ,pour me distraire1 me sachant malade1 ,sidi ,brahim m'envoie une invitation un repas au plein air des jardins de la zaouya4 ,si ,abdel-,ouahab1 un lettr venu de l',est pour s'tablir ,kenadsa1 est charg de cette ambassade4 ,j'admire comme les plus petites choses prennent ici de l'ampleur et de la noblesse4 ,le sans-faon1 le sans-gne sont des qualits europennes qui donnent plus d'aisance la vie4 ,quand on s'est habitu la franchise du peuple1 il est bien difficile de prendre au srieux certains airs qu'affectent1 certains jours1 dans certaines circonstances1 les tres les plus vulgaires1 les plus incapables de dlicatesse et de sentiment4 ,toutes leurs politesses sonnent faux4 ,ils ont l'air de s'endimancher en parlant4 ,mais ici la politesse n'est pas une formule1 c'est une manire d'tre et une sincrit3 elle fait partie des personnages1 elle s'harmonise aux costumes1 elle n'a rien de ngre et rien d'affect4 ,elle plat4 ,tout d'abord1 l'invitation de ,sidi ,brahim me surprend4 ,en ,europe ou dans le ,tell algrien1 personne ne songerait organiser un repas champtre par un temps pareil4 ,le ciel est d'un noir trouble1 des nuages livides courent trs bas1 rasant presque le sommet des dunes4 ,ils passent1 dchirs1 et reviennent1 tourbillonnent trangement sur eux-mmes comme les lambeaux d'une soie effiloche4 ,un vent violent les chasse1 qu'on ne sent pas terre1 qui n'effleure mme pas les crtes des dattiers immobiles4 ,de lourdes gouttes chaudes commencent tomber4 ,mais voil justement un temps d'panouissement4 ,ici1 dans le dsert que brle la soif ternelle1 c'est une volupt1 que cette lgre humidit de l'air1 ce ciel sans blouissement et sans chaleur4 ,il n'est pas jusqu' la caresse un peu brutale de la pluie qui ne fasse frmir la peau dessche4 ,je puis peine me traner1 aprs les dix jours de souffrance que j'ai passs1 couche sur une natte1 terrasse par la fivre4 ,pourtant1 je me rends l'invitation4 ,le jardin est au pied des hautes maisons du ksar4 ,les cultures s'tagent mollement jusqu' une terrasse1 o sont tendus de beaux tapis du ,djebel-,amour1 dont la haute laine molle prend des reflets de velours sombre sous la lumire terne de l'orage4 ,en bas1 les vignes vierges grimpent aux troncs sveltes des dattiers1 s'enroulent librement autour des branches grises et tordues des figuiers4 ,deux jeunes gazelles captives jouent se poursuivre sous les feuillages et sautent les sguia envahies de menthes dores4 ,sidi ,brahim s'est accoud sur un coussin4 ,autour de lui1 quelques parents1 des intimes1 des familiers4 ,voici ,taleb ,ahmed1 le khodja 7secrtaire7 de la zaouya2 de haute taille et robuste1 avec un fort afflux de sang ngre sous sa peau luisante4 ,intelligent et observateur1 ,taleb ,ahmed contraste avec le marabout par des expressions de visage1 simples1 presque joviales4 ,si ,mohammed1 le prdcesseur de ,taleb1 vrai ksourien berbre la figure large et ple1 la barbe rare1 presque rousse1 avait t loign du matre pendant quelque temps4 ,il se tient l1 lui aussi1 il semble rentrer en faveur4 ,dj plus absent1 moins attentif1 avec son sourire doux1 comme timide1 ,sidi ,mohammed ,laredj reste silencieux1 demi couch sur le tapis1 dont il suit du doigt les arabesques4 ,son expression pensive et bienveillante accuse des mditations et des dtachements sans rien d'asctique3 il y a dans son regard un certain reculement d'artiste qui voit le monde en spectacle4 ,tout autre est l'expression directe de ,sidi ,embarek1 oncle maternel de ,sidi ,brahim4 ,sur son fin visage bronz et dans son il sans profondeur se lisent les passions qui n'attendent pas1 les dterminations subites1 la navet fire de l',arabe de parade1 dcoratif et fait pour les dcorations3 type connu ,alger dans les antichambres des bureaux et aux terrasses des cafs4 ,c'est la forte tte de la famille4 ,il a eu des aventures1 qui toutes se ressemblent beaucoup444 ,dans le jardin1 les esclaves prparent les petites tables basses et les plats recouverts de hauts entonnoirs en paille teinte de couleurs vives4 ,naturellement1 la conversation roule sur les affaires du ,maroc1 sur le ,tafilala1 et on prononce les noms abhorrs du ,rogui et de ,bou-,amama4 ,mais1 aujourd'hui1 ,sidi ,brahim n'a pas reu de mauvaises nouvelles1 et tout le monde est gai4 ,on raconte des anecdotes plaisantes avec cette absolue puret de langage qu'observent les musulmans bien ns en public et surtout entre proches4 ,dans les dattiers1 que la pluie a dpouills de leur suaire de poussire et qui bleuissent sous le ciel morose1 tout un peuple d'hirondelles s'agite1 avec de petits cris brefs et aigus4 --,c'est ici la djema 7assemble7 des oiseaux1 dit ,taleb ,ahmed4 ,ils s'y runissent1 pour rgler les affaires de leur tribu et prendre les dcisions graves4 ,ces bestioles1 peine plus grosses que des mouches1 font autant de tapage que cent ,dou-,menia1 discutant tous la fois4 ,et les graves marabouts rient cette critique de leurs turbulents voisins4 ,les gazelles familires se sont approches1 elles jouent avec les convives1 esquissent des feintes tortueuses1 pour se jeter ensuite brusquement en arrt4 ,aprs le repas au pain azyme qui sent bon et o on trouve des grains d'anis1 c'est le th1 l'ternel th que ,sidi ,embarek prpare gravement1 avec les gestes consacrs4 ,faire le th1 c'est ici une besogne d'homme1 et d'homme libre4 99 99 99 99 99 ,a la tombe du jour gris1 nous partons1 car l'heure de la prire du moghreb approche4 ,dans l'ombre du ksar1 les marabouts se dispersent1 avec des salutations lentes4 ,j'emporte avec moi le souvenir de cette collation orientale sur la terrasse du jardin4 ,je pense toutes ces gnrations de marabouts de ,kenadsa qui sont venus l par les jours d'ombre4 ,ce fut pour eux le mme plaisir1 les mmes sensations1 les mmes paroles4 ,encore une fois1 me voici ramene cette impression d'immobilit des tres et des choses que j'ai prouve dans toutes les vieilles cits d',islam1 et qui donne1 en quelques minutes1 l'illusion de leur dure1 presque de leur ternit4 ,,la ,r,,volt,e ,aujourd'hui1 aprs la prire du vendredi1 je trouve le ksar tout en moi3 une jeune femme musulmane et blanche s'est pendue4 ,je me mle la foule qui stationne devant sa maison1 d'o montent les lamentations funbres des femmes4 ,je prends des renseignements1 je reconstitue le drame1 je cherche en pntrer les raisons444 ,elle ne s'entendait pas avec ses parentes1 me dit-on1 elle n'avait personne qui se plaindre2 son mari1 ,hammou ,hassine1 ne l'coutait pas4 ,il voulut la mater par les coups4 ,la petite ,bdouine1 farouche1 aprs des rvoltes1 s'tait rsigne1 en apparence du moins4 ,c'est que le sentiment de la libert1 d'une trange libert1 tait entr en elle4 ,plusieurs fois elle s'tait enfuie chez son frre1 qui la rendait son mari4 ,on l'empchait d'aller demander la protection du cadi ou de ,sidi ,brahim4 ,elle tait esclave1 plus esclave que les ngresses1 car elle souffrait de sa servitude4 ,a la fin1 elle s'tait calme1 car elle avait compris le grand secret de la libration morale4 ,un soir que tout le monde tait la mosque1 elle avait rassembl ses forces pour l'vasion1 elle s'tait hausse sur ses petits pieds1 elle s'tait accroche au-dessus de la vie et de sa condition avec sa longue ceinture de soie1 sans un mot de confidence personne1 en isole4 ,une race o le suicide est encore possible est une race forte4 ,les animaux ne se suicident jamais1 les ngres non plus1 moins qu'ils soient exalts par l'alcool4 ,le suicide aussi est une ivresse1 mais une ivresse de volont4 99 99 99 99 99 ,le peuple inerte s'est dtourn avec horreur de celle qui oublia son devoir de vivre4 ,pourtant1 des lettrs ont pris ,embarka en piti et viennent prier sur son cadavre1 que les matrones ont lav et cousu dans le linceul galitaire de l',islam4 ,le corps est tendu sur une natte1 au milieu de la cour4 ,ce n'est plus qu'une vague forme rigide1 immacule4 ,les lamentations des femmes ont cess4 ,on n'entend plus que la mlope de quelques hommes qui psalmodient1 en cadence lente1 le chapitre du ,coran intitul ,ya-,sine1 qui est la prire des morts4 ,tout est devenu calme1 solennel1 serein1 dans cette cour1 d'o les femmes bruyantes se sont retires4 444 ,les voix s'lvent en un chant triste et doux c'est maintenant la ,borda l'lgie des enterrements4 ,on tend le corps sur le brancard mortuaire en bois brut1 et on le recouvre d'un grand voile rouge4 ,encore du silence et de l'attention1 puis quatre hommes chargeant le petit corps d'amour sur leurs paules1 et le triste cortge s'en va vers les cimetires4 ,on pose le brancard sur le sable et on se range en demi-cercle1 la face tourne vers la direction de ,la ,mecque3 c'est la dernire prire pour ,embarka4 ,sur le tertre1 que le vent commence dj effacer1 on plante trois palmes1 qui scheront vite4 ,hammou ,hassine1 un homme grossier1 laid et contrefait1 dispose terre1 sur un mouchoir de coton rouge1 des figues sches et des galettes azymes3 c'est la sadaka1 l'aumne rituelle qu'on fait aux pauvres en souvenir du dfunt1 et qui remplace les inutiles bouquets et les couronnes en clinquant4 ,c'est fini4 ,nous nous en allons1 la dbandade4 ,les vieux lettrs rigoristes n'ont pas accompagn le convoi de la suicide4 ,seuls1 les jeunes tudiants ont pri pour elle1 parce que la jeunesse devine des choses que les hommes1 pour la plupart1 oublient dans leur maturit4 --,si rares sont ceux qui peuvent se dvelopper longtemps6444 ,on s'arrte vite de grandir par la pense4 ,l'un d'eux m'a dit ,elle tait malheureuse6 ,il ne savait probablement pas ce que c'est que le malheur4 ,quand les hommes ont compris la souffrance1 ils deviennent durs4 ,ils ne compatissent pas1 ils condamnent444 ,et pourtant il me semble que le cur devrait s'ouvrir de plus en plus4 ,il y a des savants qui ont voulu apprendre jusqu' leur dernier jour444 ,pourquoi ce qui est vrai dans l'intelligence le serait-il moins dans l'ducation des sensations8 ,depuis que je vis dans cette zaouya1 dans l'ombre de l',islam1 depuis que j'ai la fivre et que je suis seule1 volontairement seule1 j'ai pris certaines heures de mon pass turbulent en horreur1 mes sens ont plus de dlicatesse4 ,aprs cette retraite1 si je reviens vers la vie qui passe1 je saurai comprendre l'amour444 ,f,,te ,,soudanaise ,il est quatre heures et le siroco tombe enfin1 brusquement4 ,peu peu les poussires se dissipent1 une brise lgre souffle de l'est4 ,on commence respirer4 ,les portes claquent4 ,ksouriens et marabouts se montrent dans les rues o le vent a tendu un suaire de sable fin4 ,au ciel1 des vapeurs grises tranent encore sur l'horizon enflamm4 ,un bruit s'lve dans le ksar1 une sorte de martellement cadenc et sourd qui se rapproche lentement4 ,ce sont les tambours soudanais qui s'avancent4 ,leur bruit insolite apporte dans le dcor saharien de ,kenadsa une note plus bizarre d',afrique plus lointaine4 ,a travers des sicles d',islam1 les ,soudanais ont conserv les pratiques d'une antiquit ftichiste1 une posie de bruit et de gesticulations qui eut son plein sens dans les forts hantes de monstres4 ,sur le bondissement sourd des tambours se dtache le rire clair des doubles castagnettes de cuivre1 lies aux poignes par des lanires de cuir4 ,en tte du cortge quelques ngres dansent4 ,ils dansent naturellement1 pour le plaisir de se trmousser4--,il y a toujours dans les danses sautes quelque chose de ngre4 ,la danse mauresque1 dite danse du ventre1 a au contraire1 par certaines attitudes lentes1 une signification de danse sacre qui vient d'un ,orient plus mtaphysique4 ,derrire les musiciens tapageurs et simiesques1 la foule des esclaves chante une mlope mi-arabe mi-soudanaise1 coupe de refrains criards et monotones4 ,une nue d'enfants bourdonne comme un essaim de mouches4 ,les ngrillons sont naturellement comiques avec leurs touffes de cheveux gomms sur leurs petits crnes luisants et leurs chemises terreuses4 ,les petits blancs1 marabouts minuscules en gandouras de couleurs vives1 la peau peine cuivre par le soleil1 les traits fins1 ont des airs vaguement chinois1 avec leur tresse unique de cheveux lisses retombant dans le dos1 du sommet de leur tte rase4 ,tout cela rit aux clats et danse autour des ,soudanais impassibles1 qui se souviennent vaguement que leur fte est un rite sacr de leur race4 ,les musiciens s'arrtent1 quittent leurs sandales et viennent d'abord baiser les vtements des marabouts1 puis ils se forment en demi-cercle et reprennent leur tapage4 ,deux des chanteurs entrent dans le demi-cercle et1 l'un en face de l'autre1 commencent danser avec des bonds de singes et de brusques accroupissements4 ,ils frappent du pied le sol1 ils frappent les paumes roses de leurs mains au-dessus de leur tte4 ,tout leur vieux sang ngre se rveille et dborde1 triomphant des habitudes artificielles de rserve imposes par l'esclavage4 ,ils redeviennent eux-mmes1 la fois nafs et farouches1 avides de jeux enfantins et d'ivresses barbares1 trs proches de l'animalit primitive4 ,l'un des danseurs surtout s'excite jusqu' la folie1 un vieillard au mufle osseux et aux longues dents jaunes1 avec des yeux extatiques4 ,je trouve ce spectacle de sauvagerie une saveur trs pre dans ce dcor simple1 sur le fond terne des murailles de toub1 que le soleil commence teinter d'une dlicatesse de chair rose4 ,les ,soudanais s'affalent tout coup prostrs1 terrasss4 ,aprs une seconde d'inertie1 de petite mort1 ils se redressent demi1 s'accroupissent pniblement1 tourns vers ,sidi ,brahim4 ,une forte odeur de fauve monte de leurs voiles tremps de sueur1 de leur peau ruisselante1 qui parat plus noire4 ,toutes les mains s'lvent devant les visages1 les paumes ouvertes1 comme des livres4 ,sidi ,brahim rcite la ,fatiha1 le premier chapitre du ,koran4 ,puis1 il appelle la bndiction de ,dieu et de ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane sur les noirs1 sur tous les assistants1 les habitants du territoire de ,kenadsa1 sur tous les ,ziania et tous les ,musulmanes et toutes les ,musulmanes1 morts ou vivants4 ,aprs1 par une attention touchante1 le marabout prie ,dieu de protger et de secourir en tout temps et en tout lieu le serviteur du ,seigneur et de son ,prophte1 ,si ,mahmoud-ould-,ali l',algrien444 ,je salue4 ,,souffles ,,nocturnes ,c'est l'heure du soir o1 le soleil dclinant dans une atmosphre rafrachie par les premiers souffles nocturnes1 les murs de toub dgagent toute la chaleur qu'ils ont accumule pendant le jour4 ,dans les maisons c'est alors un touffement de four1 mais1 au dehors1 il fait bon sous la caresse des premires ombres4 ,et je reste longtemps paresseuse1 tendue1 le regard noy dans le vague du ciel encore lilas4 ,et j'coute s'teindre les derniers bruits de la zaouya et du ksar3 portes qui grincent et se ferment lourdement1 chevaux qui hennissent1 chvres qui blent sur les terrasses1 braiements des petits nes d',afrique1 tristes comme de longs sanglots1 voix grles des ngresses444 ,plus prs1 dans la cour1 ce sont des sons de tambourin et de frles guitares deux cordes1 accompagnant des modulations vocales bien tranges et plus prs de la plainte amoureuse que de la musique4 ,parfois1 les voix baissent1 tout se tait1 le sang parle seul4 ,la vie recommence et sur les terrasses des maisons d'esclaves paraissent des nattes1 des tapis1 des sacs4 ,l'oreille s'intresse encore des choses touffes1 des bruits de cuisine1 des querelles voix basse1 des prires murmures4 ,et l'odorat s'meut aux manations qui montent avec les fumes d'un amas confus de chairs noires1 o les flammes des foyers jettent des lueurs joyeuses4 ,cependant sur les portes des maisons maraboutiques se profilent d'autres silhouettes4 ,c'est la vie quotidienne1 toute la vie du ksar1 et je la regarde comme une chose de tout temps connue et toujours nouvelle4 99 99 99 99 99 ,vers la droite1 au-del du ,mellah1 un pan de mur reste clair1 trs tard4 ,d'tranges ombres se jouent sur ce fond rougetre4 ,tantt elles oscillent1 passant et repassant lentement1 tantt elles semblent danser avec fureur4 ,aprs que toutes les voix se sont tues1 quand tout dort alentour1 les ,assaouas veillent encore4 ,dans la nuit qui frachit insensiblement1 les khouans de la confrrie illumine battent du tambourin et tirent des plaintes stridentes de la rhata4 ,ils chantent aussi1 lentement1 comme en rve4 ,leurs corps en moiteur se balancent en un rythme de plus en plus rapide au-dessus des braseros de charbons ardents1 d'o s'lvent d'enivrantes fumes de benjoin et de myrrhe4 ,ils cherchent ainsi l'oubli et la volupt dans l'extase4 99 99 99 99 99 ,j'coute encore autre chose4 ,je vois encore d'autres formes quand les ,assaouas se sont eux-mmes assoupis444 ,une haleine troublante me vient des terrasses4 ,je sais1 je devine1 j'entends ce sont des soupirs1 des rles dans la nuit parfume au cinnamone4 ,sous les toiles tranquilles1 le rut ardent4 ,la langueur de la nuit chaude mle des chairs renaissantes de dsir1 et ce sont des treintes1 un autre effroi3 sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels1 que les poitrines rlent444 ,quelle angoisse6 ,il me semble que je mordrais la terre chaude1 mais la vritable volupt est plus haute1 dans la scintillation des toiles1 dans le souvenir des yeux retrouvs et des heures vcues1 des heures si bellement perdues4 99 99 99 99 99 ,tout l'heure1 les ,assaouas illumins chantaient des cantilnes asiatiques1 clbrant la batitude de la non-existence4 ,a prsent1 les ,africains noirs chantent1 inconsciemment1 un grand hymne d'amour1 l'ternelle fcondit4 ,et moi je sais encore des musiques plus tranges et plus fortes1 des musiques qui font saigner le cur en silence1 celles que des lvres ont murmures1 des lvres absentes qui boiront d'autres souffles que le mien1 qui respireront une autre me que la mienne parce que mon me ne pouvait pas se donner1 parce qu'elle n'tait pas en moi1 mais dans les choses ternelles1 et que je la possde enfin dans la profonde1 dans la divine solitude de toute ma chair offerte la nuit du ,sud4 99 99 99 99 99 ,au matin1 le vent d'ouest arriva soudain4 ,ce vent1 qu'on voit venir1 soulevait des spirales de poussire1 comme de hautes fumes noirtres4 ,il s'avanait dans le calme de l'air1 avec de grands soupirs qui devenaient bientt des hurlements2 je lui prtais des accents anims1 je me sentais souleve dans la grande embrasse de ses ailes de monstre accouru pour tout dtruire4 ,et le sable pleuvait sur les terrasses1 avec un petit bruit continu d'averse4 ,,chez ,,les ,,tudiants ,le soir de ce jour-l1 l'esclave ,farradji vint me chercher1 trs mystrieusement1 comme s'il s'agissait d'un complot4 ,il m'annonce que ,si ,el-,madani1 frre de ,si ,mohammed ,laredj1 et quelques-uns de ses camarades1 tudiants la grande mosque1 m'invitent aller prendre le th chez eux444 ,j'voque involontairement les descriptions de ces orgies ignobles que le livre de ,mouliras1 ,le ,maroc inconnu1 prte aux tudiants marocains4 ,pourquoi ,farradji prend-il toutes ces prcautions pour me transmettre l'invitation de ces jeunes gens8 ,j'ai rencontr plusieurs fois ,el-,madani la prire4 ,c'est un jeune homme mince1 chtif1 aux manires polies4 ,cependant1 j'accepte l'invitation4 ,nous traversons des curies vides1 des cours silencieuses o des arbres centenaires tordent leurs troncs caducs4 ,personne dans tout ce quartier4 ,nos pas rsonnent sur les dalles1 comme si nous passions sous des votes4 ,au sortir d'un ddale noir et humide de corridors encombrs de pierres et de dbris1 nous entrons tout coup dans une dlicieuse petite cour entoure d'arceaux d'un blanc fan4 ,par-dessus le mur1 comme accoud sur la terrasse1 un dattier balance doucement sa tte aux frondaisons courbes4 ,une vigne vierge monte le long d'un pilier et s'enroule autour du tronc oblique du palmier1 pour retomber en pluie de feuilles et de petites grappes naissantes4 ,si ,el-,madani et quelques autres tudiants viennent ma rencontre4 ,avec une grande courtoisie1 ils me souhaitent la bienvenue4 ,ce sont des fils de marabouts ou de ksouriens1 ples1 frles1 comme tiols dans l'ombre morne du ksar4 ,si ,abd-el-,djebbar1 un nomade des ,hamian de ,mchria1 venu la zaouya pour tudier1 se distingue entre tous4 ,il dpasse de toute la tte les sdentaires dgnrs1 ce fils des guerriers de la frontire1 robuste1 muscl1 avec la fiert mle de ses attitudes1 ses traits sobres et fins1 son teint bronz et le regard de ses longs yeux roux1 brillants d'une flamme qui n'est sans doute pas celle de l'intelligence4 99 99 99 99 99 ,nous entrons dans la salle de th par une porte deux battants sculpts qui grincent sur des gonds rouills4 ,l rgne un demi-jour vaporeux4 ,l'lgance de quelques fines colonnes1 avec la dentelle d'une frise d'arabesques fouilles dans la pierre laiteuse1 contribue l'agrment du lieu4 ,de petites lucarnes s'ouvrant dans une coupole sur la moire lumineuse du ciel1 versent une lumire ple sur les faences vert ,nil qui garnissent les murailles hauteur d'homme et sur celles de l'aire use4 ,une marche en pierre conduit la seconde moiti du vaste appartement1 un peu surleve4 ,l1 des tapis de ,rabat1 des matelas de laine blanche tapissent le sol4 ,sous les poutrelles noires du plafond1 entrelaces de roseaux teints en vert et en rouge1 une inscription court tout autour des murs1 en lettres de cinabre3 el afia el bakia--la sant ternelle4 ,dans de petites niches1 sur des tagres1 sur les grands coffres peints de fleurs d'or terni1 un fouillis d'objets disparates s'entasse4 ,livres arabes1 ustensiles de cuisine1 vtements et objets de sellerie1 instruments de musique et armes1 tout se heurte dans un dsordre charmant4 ,contrastant avec des poteries vulgaires venues par ,bchar1 une gracieuse cruche de ,venise s'isole par son cristal mu d'une teinte rare4 ,voici encore des lampes en cuivre au long bec1 une porcelaine verte historie de trfles1 des faences aux couleurs fondues et1 pour parfaire la joie des yeux1 sous une soie clatante1 avec de beaux plateaux et l'attirail du th1 les petits verres multicolores s'offrent comme des fleurs sauvages4 ,je m'installe prs de la fentre grillage qui donne sur un chaos de ruines dlaves par les pluies4 ,cette matire d'habitation1 qui fut douce aux humains1 tombe en poussire et redevient de la terre aride sous le soleil4 ,farradji et son frre ,khaddou allument des palmes sches dans la cour1 pendant que ,si ,el-,madani m'explique1 sans que je le lui aie demand1 la raison du mystre voulu dont le ngre a entour l'invitation des tudiants4 --,tu sais1 ,si ,mahmoud1 que les usages et les convenances exigent que nos parents et nos ans ignorent nos plaisirs ou puissent au moins feindre de les ignorer4 ,nous nous runissons ici pour passer les heures en rjouissant nos curs par la musique et la rcitation des uvres sublimes des potes anciens1 et par des entretiens cordiaux4 ,ce qui se passe ici1 il faut que personne1 sauf ,dieu et nous1 ne le sache444 sans cela1 quelque innocents que soient nos divertissements1 nous en prouverions une grande honte et nous nous attirerions de svres reproches4 ,c'est pourquoi j'ai choisi cet appartement1 seul rest habitable dans cette vieille casbah que m'a lgue mon aeul ,sidi ,bou-,mdine4 ,ici personne ne passe1 personne ne vient nous donner des conseils1 et prsider aux libres divertissements de notre esprit4 99 99 99 99 99 ,la runion se passe en conversations4 ,comme pour en prciser l'intimit rcrative1 un des lettrs musulmans1 aprs nos prsentations1 se remet son travail de couture et cherche des soies pour une gandoura blanche qu'il orne de dlicates broderies4 ,parmi les tudiants marocains1 ces travaux de couture et d'ornementation des tissus sont fort en honneur3 ils sont une preuve de got2 ce n'est pas dchoir que de s'y livrer mme en public4 ,el-,madani prend une guitare trois cordes et se met chanter1 d'une voix nonchalante1 un vieux motif andalou1 qui se trane et tourne autour d'une mme note4 ,son cousin ,mouley ,idris1 adolescent chtif au teint bilieux1 l'accompagne en sourdine sur un tambourin4 ,le beau ,hamiani ,abd-el-,ddjebbar ne voit dans la musique qu'un motif de biller2 tendu de tout son long sur le tapis1 il reste l1 comme un grand sloughi1 tirant ses muscles secs de cavalier que l'inaction nerve4 ,j'coute le chant langoureux et triste1 et je songe ce qu'est la vie de ces tudiants musulmans4 ,pendant des annes1 des tudes scolastiques dans le cadre nu et simple des mosques anciennes1 des exercices pieux1 allant pour la plupart de ces jeunes gens1 qui sont dj affilis des confrries mystiques1 jusqu' l'extase quotidienne4 ,sous toute cette austrit oblige se cache une grande gat nave1 une sensualit ardente qui engendre les aventures les plus compliques1 les plus dangereuses1 et1 il faut bien le dire1 surtout ici1 dans l',ouest1 beaucoup de vices cachs4 ,une vie presque clotre favorise cette perversion des sens4 ,un beau jour l'tudiant marocain1 subissant sans murmurer l'autorit paternelle1 se marie sans joie4 ,alors son existence change4 ,c'en est fini du rve et de l'tude4 ,il entre dans la socit1 il n'existe plus dans ses vices personnels et dans sa flinit2 il prend les manires de son monde1 calmes et imposantes1 un visage correct et fig4 ,bien souvent il regrettera cependant l'atmosphre voluptueuse de l'insouciante bith-es-sohfa1 le lieu de runion1 la chambre commune des tudiants4 ,marabouts ou notables1 les jeunes lettrs prennent vite un air d'importance4 ,quelques annes1 quelques mois suffisent pour modifier fond leur caractre4 ,ils prennent part aux dlibrations de la djema1 et un homme qui dlibre ne pense pas trop pour lui-mme4 ,ils font la guerre1 beaucoup d'entre eux voyagent travers les pays musulmans1 d'autres vont ,la ,mecque444 ,l'ancestralit reprend tous ses droits et ne permet gure l'individu de se dvelopper4 ,il devient vite l'homme de son milieu4 ,il prend du plaisir et de l'orgueil tre celui-l4 ,quand1 au bout de quelques annes1 ces anciens tudiants1 chanteurs et liseurs de vers1 auront vu leurs fils grandir1 ils leur imposeront impitoyablement la rgle svre dont ils se plaignaient si souvent dans leurs entretiens de jeunes hommes1 et ceux-l seront alors amens leur tour aux plaisirs secrets4 ,chez le musulman bien n1 surtout la ville1 rien des affaires personnelles1 vie familiale1 plaisirs1 amours1 ne doit se manifester au-dehors4 ,l'affichage des plaisirs1 cher aux tudiants d',europe1 est inconnu dans l',islam4 ,tout jeunes1 les ,marocains lettrs sont prpars cacher leur joie4 ,ainsi s'explique leur nature ardente mais contenue1 leurs fortes passions intrieures1 sans surface apprciable1 leur intellectualit voluptueuse si vite fane4 99 99 99 99 99 ,l'heure passe4 ,mes ides se font plus vagues1 je me laisse aller au grand charme mlancolique et surann des instruments1 sans dsir d'action1 dans ce dcor d'inaltrable rsignation o tout agonise sans secousses1 avec srnit1 sous le soleil couchant de l',islam4 ,les lettres rouges de la devise de foi1 qui rampe autour des murailles1 tendent leurs arabesques dans l'ombre4 ,mon esprit se calme sous une caresse d'ivoire4 444 ,le contact du temps possd est comme celui d'une main froide et ple sur un front brlant444 ,force et quitude des choses qui semblent durer indfiniment1 parce qu'elles s'acheminent doucement vers le nant1 sans fracas1 sans rvolte1 sans agitation1 sans mme un frisson vers l'invitable mort444 ,r,,flexions ,,du ,,soir ,le soir--encore un soir--tombe sur la zaouya somnolente4 ,des thories de femmes drapes1 flammes de couleurs vives1 s'en viennent la fontaine comme depuis deux sicles d'autres y sont venues1 avec la mme dmarche souple et forte des reins1 les pieds nus bien poss plein sur le sol poudreux1 d'autres qui passrent ici et qui ne sont plus aujourd'hui qu'un peu d'ingrate poussire perdue sous les petites pierres du cimetire de ,lella ,acha4 ,le vent lger frissonne dans les palmes dures d'un grand dattier hroque1 dress derrire le mur comme un buisson de lances4 ,de tous les arbres1 le dattier est celui qui ressemble le plus une colonne de temple4 ,il y a de la guerre et du mysticisme1 une croyance en l',unique1 une aspiration1 dans cet arbre sans branches4 ,l',islam naquit1 comme lui d'une ide de droiture et de jaillissement dans la lumire4 ,il fut l'expression dans le domaine divin des palmes et des jets d'eau4 444 ,je sens un calme infini descendre dans le trouble de mon me lasse4 ,ma lgret vient de moi-mme1 du poids d'un jour brlant enfin soulev et de la douceur de l'ombre naissante sur mes paupires sches4 ,c'est l'heure charmante o1 dans les villes du ,tell1 des alcools consolateurs exaltent les cerveaux paresseux444 ,quand le ciel chante sur les villes1 l'homme a besoin de se mettre l'unisson et1 manquant de rve1 il boit1 par besoin d'idal et d'enthousiasme4 ,heureux celui qui peut se griser de sa seule pense et qui sait thriser par la chaleur de son me tous les rayons de l'univers6 ,longtemps j'en fus incapable4 ,je souffrais de ma faiblesse et de ma tideur4 ,maintenant1 loin des foules et portant dans mon cur d'inoubliables paroles de force1 nulle ivresse ne me vaudra celle qu'panche en moi un ciel or et vert4 ,conduite par une force mystrieuse1 j'ai trouv ici ce que je cherchais1 et je gote le sentiment du repos bienheureux dans des conditions o d'autres frmiraient d'ennui444 99 99 99 99 99 ,un jour1 une jeune femme dlicate1 qui voyait s'vaporer son sang trop ple sous le ciel d',alger1 me disait1 alanguie aux coussins de sa chaise longue1 en coutant les bandes bruyantes qui descendaient des hauteurs de ,mustapha un soir de dimanche3 ,faut-il que la vie soit triste pour qu'on y chante si fort6 ,hlas6 nous avons tous plus ou moins fait du bruit4 ,c'tait notre sauvagerie d'tudiant qui se dpensait4 ,les souffrances de l'amour devaient ennoblir notre destine4 ,la chance nous fut donne de ne pas jeter l'ancre sur un bas-fond de bonheur o notre existence aurait pass1 balance sur les molles petites lames de la vie quotidienne4 ,applaudissons-nous d'avoir connu la terre et d'avoir su la place toute petite que pouvait y occuper la plus grande pense4 ,ici nous avons touch un coin du monde o la soif des innovations n'altre personne4 ,la vie matrielle s'y marque cependant en empreintes fortes444 ,quels sont donc les vnements qui passionnent ces nomades1 reprsentants du pass le plus ancien1 et ces marabouts pleins de srnit qui1 ddaignant le travail1 baignent leur front dans une lumire d'avenir8 ,leur vie passe sous mes yeux et je m'y rflchis4 ,je veux encore ce soir me mirer dans cette belle eau du ,sud4 ,je veux encore boire l'eau que les femmes vont chercher la fontaine du dsert1 la sentir couler sur mes mains que la fivre chauffait1 la voir s'grener entre mes doigts comme le chapelet de la plus haute sagesse444 ,,le ,,retour ,,du ,,troupeau ,a ct de moi1 sur la terrasse encore ardente1 ,ba-,mahmadou ou ,salem chante doucement les vieilles litanies du ,prophte4 ,la lumire rouge de l'occident oxyde de reflets de bronze son visage sombre et rchauffe ses voiles blancs444 ,tout coup1 dans le silence du ksar dj prt s'endormir1 un grand bruit de voix s'lve1 suivi de grincements de portes1 de blements confus et de cris de joie3 ,voici le harrag qui revient6 ,on ramne le harrag6 ,et en effet1 c'est le retour inespr du grand troupeau des marabouts et des ksouriens1 qui avait t razzi dernirement par des pillards arabes et des ,berabers ,at-,khebbach4 ,ces dtrousseurs avaient emmen le troupeau vers l',ouest1 mais le chrif ,ziani de l'endroit1 ,mouley ,ahmed s'tant fait expliquer la provenance de ce butin1 dit ses gens qu'ils avaient commis un grand pch en enlevant le troupeau de la zaouya sur un terrain sacr4 ,vous avez drob1 leur expliqua-t-il1 le bien des pauvres1 des voyageurs1 des orphelins444 ,si vous voulez que ,dieu et ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane vous accordent leurs grces vous n'attendrez pas pour le restituer4 ,aprs quelques hsitations1 les pillards se sont rendus aux injonctions de ,mouley ,ahmed et ils ont dsign un de leurs allis1 ,el-,hassani1 des ,berabers ,at-,atta1 pour ramener le harrag ,kenadsa et pour solliciter en leur nom le pardon de ,sidi ,brahim4 ,les esclaves courent annoncer l'heureuse nouvelle au marabout qui achevait de prier dans l'ombre frache de ses grands appartements blancs4 ,je veux assister de prs la scne du pardon et je descends la suite du marabout4 ,les chvres noires envahissent la cour1 se tassent1 sautent1 affoles1 les unes sur les autres1 se rfugiant jusque dans la longue mangeoire des chevaux4 ,trois hommes pied les poussent1 des esclaves noirs venus de ,bou-,dnib et fortement arms4 ,le ,berbri ,el-,hassani1 mont sur un maigre cheval gris1 met pied terre devant la grande porte4 ,sidi ,brahim1 la main appuye sur l'paule du petit ,messaoud1 s'avance lentement1 pniblement1 travers la confusion du troupeau4 --,soyez les bienvenus1 mes fils6 ,que ,dieu vous rcompense de la bonne uvre que vous venez d'accomplir6 ,alors ces durs hommes baisent pieusement les voiles et les mains du marabout1 trs mu1 qui les embrasse son tour444 ,beau tableau d'histoire immmoriale6 ,,gens ,,de ,l',,ouest ,el-,hassani est un jeune homme de taille moyenne1 imberbe1 maigre et muscl4 ,il porte des vtements modestes de laine blanche trs propre4 ,sur son crne s'enroule la tercha qui est un petit turban rond2 des lanires de cuir1 passes entre les orteils1 attachent ses pieds la sandale du nomade4 ,son mince visage ple se dcoupe nergique et intelligent1 avec un son rire moqueur qui vient errer souvent sur ses lvres fines4 ,el-,hassani passe pour un homme de poudre4 ,tandis que les ngres de ,bou-,dnib changent des salutations et des accolades avec leurs frres de ,kenadsa1 le ,berbri demeure assis prs du mur1 sa carabine ,winchester entre les genoux4 ,il attend1 indiffrent et muet4 ,sidi ,brahim vient me demander1 sur la terrasse o nous sommes remonts1 s'il me dplairait qu',el-,hassani et ,mouley ,sahel1 l'un des noirs de ,bou-,dnib1 soient logs avec moi4 ,j'accepte avec curiosit ce voisinage4 ,longuement le marabout me parle alors des ,berabers4 --,si jamais tu veux aller dans l',ouest1 les ,berabers et surtout les ,at-,atta te seront les meilleurs guides4 ,quand l'un d'eux t'a dit3 ,tu es sous le doigt de ,dieu et sous le mien1 je rponds de toi1 tu peux aller avec lui partout o il voudra te conduire4 ,tu reviendras sain et sauf1 moins que vous mouriez tous les deux4 ,jamais les ,berabers ne trahissent la foi jure4 ,puis1 le marabout ajoute en riant3 --,a prsent1 si tu veux juger de l'adresse de ces gens-l1 suis bien les mouvements d',el-,hassani qui est encore dans la cour4 ,du haut de la terrasse je jette un regard1 par l'un des crneaux1 dans la cour encombre d'esclaves et de ksouriens allant et venant pour reconnatre les chvres4 ,el-,hassani1 indiffrent tout ce tumulte1 est encore son poste4 ,il a rempli sa mission et cela lui suffit4 ,sidi ,brahim se lve et appelle le ,berbri3 --,viens nous rejoindre1 mon fils1 et passe par la terrasse4 ,le ,berbri se lve en souriant4 ,il jette son fusil sur son paule et fait de son burnous un paquet que1 d'un tour de poignet vigoureux1 il lance nos pieds4 ,un instant1 il inspecte le mur en toub lisse qui est bien haut de six ou sept mtres4 ,soudain1 avec une agilit de singe1 il saute et se cramponne1 par les ongles de ses mains et de ses pieds nus1 des asprits que je ne distingue mme pas4 ,presque d'un seul lan1 il est sur le parapet de la terrasse4 ,merveilleuse escalade6 --,si ,el-,hassani1 lui dis-je1 il vaut en vrit mieux tre ton ami que ton ennemi1 car o pourrait-on te fuir8 ,les murs n'existent pas pour toi4 ,le ,berbri sourit et rpond avec une parfaite bonne grce3 --,mouley ,mahmoud1 tous ceux qui servent ,sidi ,m'hammed-ben-,bou-,ziane sont mes frres et ils sont mes amis4 ,il parle arabe avec un lger accent1 qui n'est pourtant pas celui des autres ,berabers4 ,el-,hassani a les manires calmes et aises d'un homme qui se sait de la valeur1 qui se sent sr de lui-mme4 ,mouley ,sahel1 son compagnon noir1 qui s'est content de monter par l'escalier1 lui parle en langage berbre et le presse en riant4 ,pour rpondre au dsir de son compagnon plus que par fanfaronnade1 ,el-,hassani nous raconte alors une aventure qui lui est arrive il y a trois ans4 --,je voulais1 avec mes frres1 les ,at-,atta1 tirer vengeance des gens d'un ksar situ sur la route du ,tafilala4 ,nous chassmes d'abord les ksouriens4 ,comme la nuit approchait1 nous voulmes occuper une petite casbah isole et bien close4 ,j'escaladai le mur pour aller ouvrir les portes4 ,arriv au fate1 comme je voulais descendre l'intrieur1 je fus assailli par quatre ou cinq ksouriens cachs dans la cour4 ,ils me criblrent de coups de fusils et de pierres4 ,je voulus m'installer sur la crte du mur pour fusiller mon aise ces chiens1 mais je fus pris la pointe d'une poutre par les plis de mon seroual#e4 ,alors1 suspendu en l'air1 mais les bras libres1 je commenai le feu4 ,je suis sr d'avoir tu deux des ksouriens1 ceux qui avaient des fusils2 quant aux autres1 ils se sont sauvs et ont saut le mur oppos pour fuir dans la campagne1 et mes compagnons se sont chargs de les coucher dans l'alfa4--,dans l'intrieur de la casbah1 il y avait du bl moulu1 des outres de beurre1 une citerne frache et des dattes douces3 nous avons fait un bon repas en rcompense de nos peines4 #e ,large caleon arabe4 ,el-,hassani nous raconte cela comme un incident drle et sans importance de sa vie d'escaladeur de murailles4 ,sidi ,brahim nous quitte4 ,les deux hommes de l',ouest1 fatigus1 s'tendent sur le tapis1 leurs fusils sous les burnous plis qui leur servent de coussin4 ,ils s'endorment vite4 ,je reste seule veille dans la clart diffuse de la chambre claire de lune4 ,ces voyageurs repartiront demain4 ,ils auront pass comme des ombres fantastiques dans ma vie1 avec des gestes de pantomime guerrire4 ,je songe d'autres pantins moins beaux1 mus par des ficelles moins solides4 ,j'imagine ,el-,hassani1 tiraillant dans le vide1 au milieu d'un cirque d'amateurs europens qui l'applaudiraient1 assis sur des banquettes de velours cramoisi1 en croquant des friandises1 et je songe aussi ce que me disait ,sidi ,brahim3 je me dis qu'il serait en vrit si simple de partir un jour1 avec des hommes comme ceux-l1 de promener mon rve et ma soif d'inconnu travers les zaouya du ,maroc1 ,bou-,dnib1 au ,tafilala1 vers la lointaine ,tisint1 tout l-bas1 l'entre du grand dsert vide444 ,,vision ,,de ,,nuit ,je rentrais d'une course cheval aux sebkha sales de la route de ,bou-,dnib avec ,maammar-ould-,kaddour1 des nomades ,rzana de ,sada1 et mokhazni de ,bchar1 venu en plerinage ,kenadsa4 ,la nuit lunaire1 chaude1 oppressante1 emplissait d'une sensualit lourde le sommeil des jardins4 ,des bruissements comme des soupirs vaincus et heureux montaient dans le silence4 ,on sentait la vie sourdre sinueuse1 intarissable1 par tous les pores de la terre et des plantes accables4 ,nous tions venus en silence1 las1 et nos chevaux marchaient sans bruit sur le sable fin4 ,dans une ruelle troite1 entre deux murs d'argile1 ils s'arrtrent pour boire dans une sguia claire4 ,tout coup1 le cavalier me toucha l'paule4 ,sous les palmiers du jardin1 un nomade et une ksourienne taient l1 debout1 l'un prs de l'autre4 ,je reconnus l',arabe son haut turban algrien4 ,c'tait ,abd-el-,djebbar1 le ,hamiani1 remarqu dj la mosque de ,kenadsa1 parmi les tudiants4 ,il murmurait ,je suis ton frre444 ,pour l'amour de ,dieu1 sois moi6 ,et ses robustes mains tordaient les frles poignets de la jeune ksourienne au visage de cire4 ,elle tait belle et pare comme une pouse4 ,une longue tunique de laine rouge s'enroulait aux formes voluptueuses de son corps4 ,le front ceint d'un diadme de fleurs d'argent1 la clart de la lune se mirait dans l'clat de ses bijoux4 ,son front tait si pur que les toiles semblaient y pleurer444 ,elle tait venue ce rendez-vous tmraire1 dans la nuit si calme et pleine d'embches4 ,et maintenant elle tremblait1 elle demandait grce au beau nomade1 fils d'une autre race1 dont l'ardeur sauvage l'pouvantait4 ,il me semblait moi que le cur d',abd-el-,djebbar tait si fort que je l'entendais battre au-del du mur444 ,les bras enlacrent le corps frmissant de la ksourienne1 l'enlevrent de terre dans une treinte4 ,elle se raidit1 voulut crier4 ,mais les dents avides du nomade arrtaient sur ses lvres son cri de dtresse et la meurtrissaient d'un baiser charnel comme une morsure4 ,les deux corps1 convulsivement lis par la rage superbe de l'amour1 roulrent dans l'ombre1 sur la terre accueillante toutes les fcondits comme toutes les morts4 ,maammar1 ce moment1 poussa brusquement son cheval qui se cabra et1 dans un rire un peu trangl1 il me dit ,laisse-les6 ,nous autres1 fils des ,arabes1 nous savons aimer4 ,nous jouons notre vie pour les femmes1 mais quand nous les prenons1 dans la nuit1 comme le chasseur de gazelles1 nos bras les serrent sur nos poitrines1 briser leurs os1 et jamais ensuite les caresses effmines des ksouriens ne leur feront oublier le baiser du nomade4 ,les ombres treintes semblaient s'tre ensevelies dans les verdures du jardin4 ,nous partmes1 laissant derrire nous cette vision d'amour et d'audace4 ,,chercheurs ,d',,oubli ,j'ai dcouvert une fumerie de kif dans ce ksar o il n'y a pas mme de caf maure1 o les gens n'ont d'autre lieu d'assemble que la place publique et les bancs en terre1 au pied des remparts1 sur la route de ,bchar4 ,c'est1 dans une sorte de maison moiti ruine1 derrire le ,mellah1 une longue salle claire par un il unique au milieu du plafond en poutres enfumes et tordues4 ,les murs sont noirs1 sillonns de lzardes plus claires1 semblables des plaies4 ,sur la terre battue1 un peu poudreuse1 rarement balaye1 tranent des corces de grenades et des dbris de toute nature4 ,ce lieu trange sert d'asile aux vagabonds marocains1 aux nomades1 toutes sortes de gens sans aveu et de mauvaise mine4 ,la maison semble n'appartenir personne2 faon d'htel borgne1 on y passe quelques nuits de mauvais conseil2 elle semble faite pour le thtre pittoresque1 avec un air d'antichambre du crime4 ,dans un coin1 une natte propre1 avec quelques coussins de ,fez1 en cuir brod4 ,sur la natte1 un grand coffre arabe1 histori de peintures vives et qui sert de table4 ,voici encore un rosier petites fleurs rose ple1 qui fait pendant un bouquet d'herbes des jardins1 tremp dans une grosse jarre du ,tell dcore de dessins gomtriques et d'arabesques2 plus loin1 une bouilloire de cuivre trpied1 deux ou trois thires1 un couffin bourr de chanvre indien dessch4 ,c'est l tout le dcor1 toute la mise en scne du petit cnacle des fumeurs de kif1 gens aimant leurs aises4 ,j'allais oublier1 sur un perchoir grossier en tiges de palmes1 un vautour captif1 attach par la patte4 ,les berrania 7trangers71 les errants1 qui hantent ce repaire se joignent parfois aux fumeurs de kif1 encore que ceux-ci composent une petite association trs ferme1 o il est assez difficile d'entrer1 car1 voyageurs eux aussi1 transportant travers les pays de l',islam leur rverie1 les dvots de la fume hallucinante1 qui se groupent ,kenadsa1 appartiennent la classe plus releve des lettrs4 ,hadj ,idris1 un grand ,filali maigre1 bronz1 au visage doux et comme clair par une lumire intrieure1 est un de ces dracins sans famille1 sans mtier fixe1 si nombreux dans le monde musulman4 ,depuis vingt-cinq ans1 il erre de ville en ville1 travaillant ou mendiant1 selon les occasions4 ,il joue du goumbri1 petite guitare arabe deux cordes1 tendues sur une carapace de tortue1 avec un manche en bois sculpt4 ,hadj ,idris a une belle voix1 grave et limpide pour chanter les vieux rcits andalous1 aux airs mlancoliques et si tendres4 ,si ,mohammed ,behaouri1 marocain de ,mkinez1 au teint ple1 aux yeux de caresse1 encore jeune1 est un pote errant travers le ,maroc et le ,sud-,algrien1 en qute de lgendes et de littrature arabes2 pour vivre1 il compose et rcite des vers sur les dlices et les affres de l'amour4 ,cet autre vient du ,djebel-,zerhaoun4 ,mdecin et sorcier1 petit1 sec1 muscl1 la peau tanne par le soleil du ,soudan o il a voyag pendant de longues annes1 il vagabonda1 avec les caravanes1 de la cte sngalaise ,tombouctou4 ,au long de ses journes1 il dosera lentement des mdicaments et feuillettera de vieux grimoires maugrebins4 ,le hasard a runi ces gens ,kenadsa4 ,demain1 ils s'en iront1 disperss sur des routes contraires1 allant tous avec insouciance vers l'accomplissement de leur destine4 ,la communaut de leurs gots les a rassembls dans ce refuge saure1 o ils coulent les heures lentes de leur vie exempte de soucis4 99 99 99 99 99 ,le soir1 un rayon oblique et rose tombe de l'il dans la pnombre de la salle4 ,les fumeurs de kif se groupent1 se tassent1 le turban orn d'une branche odorante de basilic4 ,ils se rangent le long du mur1 accroupis sur leur natte1 et ils fument leurs petites pipes de terre rouge1 emplies de chanvre indien et de tabac maure en poussire4 ,hadj ,idris bourre les pipes et les distribue1 aprs en avoir soigneusement essuy le tuyau sur sa joue1 par politesse4 ,quand sa pipe est vide1 il recueille dlicatement la petite boule de braise reste au fond et la dpose dans sa bouche--il ne sent pas la brlure--puis1 la pipe bourre1 c'est cette cendre ardente qui sert au ,filali pour rallumer le petit foyer qui1 pendant des heures1 ne s'teindra plus4 ,trs intelligent1 l'esprit fin et pntrant1 adouci d'une continuelle demi-ivresse1 il allaite son rve la fume stupfiante4 99 99 99 99 99 444 ,les chercheurs d'oubli chantent en battant paresseusement des mains2 leurs voix de rve montent tard dans la nuit1 la lueur trouble d'une lanterne carreaux de mica2 puis peu peu les voix baissent1 deviennent plus lentes1 plus oppresses2 enfin les fumeurs de kif se taisent1 le regard fix sur leurs fleurs1 en extase4 ,ce sont des picuriens1 des voluptueux1 peut-tre des sages1 qui savent1 dans le noir repaire des vagabonds marocains1 distinguer des horizons charmeurs1 difier des cits merveilleuses o danse le bonheur4 ,,soirs ,,de ,,kenadsa ,aprs la prire de l'asr1 vers quatre heures1 le soleil commence descendre sur les collines de pierre du ,maroc4 ,la terre surchauffe exhale la grande lassitude de l'implacable jour2 les heures mauvaises de torpeur et d'accablement sont passes4 ,j'prouve alors une sensation de bien-tre comparable celle que laisse un danger vit1 ou la dlivrance d'un cauchemar1 aprs le rveil2 et je vais lentement1 avec un esclave1 dans les jardins coups de petits murs1 qu'il faut escalader4 ,a ,kenadsa1 point de grandes palmeraies humides comme ,figuig ou ,bchar3 les jardins montent en plein dsert et luttent pniblement contre l'envahissement lent et obstin du sable1 contre la scheresse mortelle de la hamada voisine4 ,ce sont des familles de dattiers1 cinq ou six issus de la mme souche1 les ombrages plus lgers des arbres fruitiers chargs de fruits velouts qui tombent dans les sguia1 et l'eau parcimonieuse qui va rafrachir les petits champs dors o fut coupe la maigre moisson d'orge4 ,contre les murs o le soleil a moins de feu1 dans le fouillis des vignes et des lianes qui enlacent les palmiers et les grenadiers1 sous les larges figuiers crass1 il est pourtant des coins d'ombre et de fracheur dlicieuses4 et l1 de grands tangs verdtres reoivent le trop-plein des ruisselets d'irrigation4 ,les innombrables petits crapauds des oasis y modulent leur chant mlancolique4 99 99 99 99 99 ,ce sont des mtayers1 noirs pour la plupart1 qui1 pour un cinquime de la rcolte1 cultivent les jardins4 ,ils y vivent des journes lentes1 au milieu des arbres1 et ils s'entendent fort bien orner le dsordre charmant de leurs plantations4 ,tous cultivent le zafour1 aux fleurs d'un si bel orang dont les femmes se servent pour teindre les toffes et pour se farder4 ,quelques-uns savent prter les branches d'un arbrisseau sauvage ces plantes frles qui poussent de longues grappes minces de fleurs mauves1 d'autres composent des massifs avec les asters violets1 pris dans les oueds du dsert4 ,mes yeux se reposent encore dlicieusement sur ces grands buissons de roses cent feuilles1 qu'on appelle roses de ,syrie4 ,les mtayers hospitaliers s'empressent de prparer le th4 ,ils apportent1 dans les pans de leurs burnous terreux1 de petits abricots dors et des amandes3 l'hte de la zaouya est le bienvenu parmi eux4 99 99 99 99 99 ,un soir1 le plus ancien d'entre eux1 vieux ,marocain de la tribu des ,sedjaa1 tout vot1 au visage momifi1 m'apporta en prsent un bouquet de grenades et une botte d'oignons4 --,vois1 les fleurs et les fruits de mon jardin ne sont pas opulents2 je suis un pauvre vieux1 et je n'ai rien d'autre t'offrir en bienvenue4 ,accepte ces quelques lgumes2--,dieu est le dispensateur de toutes les richesses6--accepte mon humble offrande1 et pardonne-moi444 ,je n'osai refuser ce naf et touchant prsent1 de peur d'offenser le vieux jardinier qui me regardait avec de pauvres yeux tout honteux1 comme s'il m'tait redevable des produits de son jardin4 99 99 99 99 99 ,au bord des sguia1 les menthes et les basilics poussent l'ombre1 ples1 tiols1 violemment odorants pourtant2 leur parfum plane dans l'air encore chaud1 avec d'autres senteurs vgtales plus tnues1 indfinissables4 ,je retrouve dans ces jardins de ,kenadsa le calme et la somnolence douce des autres jardins sahariens1 sans pourtant ce quelque chose de mystrieusement oppressant qui est l'me des palmeraies profondes et des forts4 99 99 99 99 99 ,le jour baisse4 ,les dattiers baignent dans l'incarnat du ciel violent4 ,nous sortons des jardins o va monter la fivre4 ,de grandes ombres violettes s'allongent sur les pierres qui rougeoient aux derniers feux du soleil4 --ternelle ivresse des soirs du ,sud1 quotidienne et jamais pareille1 si longtemps que mes yeux brilleront je ne me lasserai pas de sentir ta puissance couler en moi6 ,qu'elle est belle et seule et prenante1 cette heure triste1 presque angoissante1 o1 tout coup1 on sent le dsert s'assombrir et se refermer1 comme devant garder jamais les intrus qui franchirent son seuil dsol pour pntrer dans ses dlices6 ,l',,amour ,a ,,la ,,fontaine ,sur le sentier qui longe le rempart1 les femmes du ksar viennent la fontaine de ,sidi-,embarek4 ,dans l'illumination la plus belle du soleil qui va mourir1 leurs voiles prennent des teintes d'une intensit inoue4 ,les toffes chatoient1 magnifies1 semblables des brocards prcieux4 ,de loin1 on croirait les ksouriennes vtues des soies les plus rares1 brodes d'or et de pierreries4 ,conscientes un peu de leurs grces1 ces femmes s'agitent1 leurs groupes se mlent1 et la gamme violente des couleurs change sans cesse1 comme un arc-en-ciel mobile4 ,quelques-unes1 des ,soudanaises ou des nomades surtout1 se dessinent en mouvements purs1 en poses impeccables1 en cambrures de reins et en courbes de bras pour lever jusqu' leur paule les lourdes amphores pleines4 ,il en est d'autres dont le visage1 beau de traits et d'expression1 s'loigne des joliesses et des coquetteries connues par une sensualit timide et farouche la fois dans le regard2 et sous cette sorte d'hypocrisie naturelle1 qui est peut-tre l'affirmation premire de la pudeur1 passe1 tout coup1 comme un regard travers le masque1 l'clair d'un brusque sourire1 o clate librement l'ardeur des sens4 99 99 99 99 99 ,une forte odeur de peau moite et de cinnamone monte des groupes1 dans la tideur de l'air4 ,des hommes1 ngres ou nomades1 ,dou-,menia1 ,ouled-,djerir1 ,ouled-,nasser1 viennent abreuver leurs chevaux4 ,tandis que les esclaves noirs rient et plaisantent avec les femmes qu'on ne daigne mme pas leur cacher1 les hommes du dsert regardent celles-ci du coin de l'il1 avec de courtes flammes dans leurs prunelles fauves4 ,combien d'intrigues se sont ainsi noues prs de l',an ,sidi-,embarek1 tandis que les chevaux1 las1 tendaient leurs naseaux au jet frais de l'eau souterraine6 ,par des gestes peine esquisss1 par de brefs regards1 nomades et ksouriennes se comprennent et se promettent les heures propices des nuits4 ,l encore1 je retrouve un peu de la posie des amours arabes1 des amours nomades qui1 si souvent1 finissent dans le sang4 ,les juives1 moins surveilles1 plus hardies1 abordent librement les hommes1 distribuent des illades provocantes1 sous leurs paupires qu'ont rougies les fumes cres des palmes sches1 dans les choppes noires du ,mellah4 99 99 99 99 99 ,c'est l'heure libre et gaie1 l'heure o1 loin de l'autorit pesante des hommes1 les femmes jasent et rient1 et jouent le jeu dangereux4 ,je pense1 devant ces primitivits1 d'autres romans jolis et compliqus1 au fond les mmes que ceux-l-- moins que l'essence de l'amour soit justement dans sa recherche nuance et dans sa souffrance d'impossible plutt que dans le geste fou444 ,mais pour combien d'tres cela est-il vrai8 ,sous d'autres couleurs moins belles que ces simples voiles1 o le corps se dessine encore1 la passion s'offre dans les villes1 et souvent si laide1 si rpugnante--la passion vorace qui veut la vie1 qui veut perptuer la vie par tous les recommencements4 ,plus haut1 plus loin1 sous les apparences de l'esprit1 sous les sourires les mieux tudis1 dans les salons les plus corrects1 comme ici prs de la fontaine du dsert1 se trahira encore la violence d'un apptit qui enflamme les yeux1 qui altre les voix1 qui fait passer une ombre blanche sur les lvres frmissantes444 ,ah6 comme j'ai vcu dj dans tous les hommes et dans toutes les femmes6 et combien cette sensualit ternelle1 qui coule dans les veines du monde1 m'attrista quand j'y voyais l'effrayante image de la fatalit4 ,maintenant1 je puis1 sans angoisse1 suivre de mes yeux amuss le jeu naturel4 ,l'amour n'a pas ici d'autre ambition que lui-mme1 et c'est quoi nous devrions peut-tre le ramener1 pour nous humilier devant la nature1 pour blasphmer ce qui n'a pas d'emploi en nous1 l'inutile organe1 cette me inquite qui ne trouvera pas de repos4 ,,gitanes ,,du ,d,,sert ,j'aime noter le caractre des races indignes si diverses et qui savent se garder peu prs pures4 ,voici1 par exemple1 des femmes tranges1 mme ici1 qui nous arrivent d'un campement de ,dou-,menia-,ouled-,slimane1 install pour quelques jours au pied de la ,barga1 l'est de ,lella ,acha4 ,les ,menia sont plus grandes et plus sches que les ksouriennes1 plus robustes aussi sous leurs voiles d'un bleu sombre4 ,leur lgance difficile consiste dans ce qu'on pourrait appeler l'art de porter les haillons4 ,qu'une femme avec des bijoux1 du clinquant1 des rubans1 des apprts de coiffure1 des coupes de vtements1 des affteries1 des parfums violents1 toute la science de la couturire1 puisse avoir l'air d'un paquet de chiffons1 c'est ce que montrent la plupart des juives d',alger1 qui ont renonc leur costume traditionnel pour s'habiller la franaise4 ,au contraire1 sous les loques de laine dont elles se drapent1 les femmes des nomades pillards ont une brusquerie d'allure qui ne manque pas d'analogie avec certaines allures sportives4 ,ce sont1 peut-tre1 les seules femmes d',afrique qui sachent marcher d'un pas relev4 ,les misrables toffes dont elles voilent leur nudit semblent faire corps avec leur architecture de bronze4 ,quand le vent cinglant les amincit encore et plaque leur tunique contre les formes nerveuses de leurs jambes1 elles se profilent comme des louves maigres sur les ciels de cuivre et la pleur des terres mortes4 ,on dirait qu'elles viennent du fond des ges et qu'elles rapportent1 elles aussi1 la caverne1 leur part du butin de guerre444 ,les croisements berbres ont un peu dform le type de leurs visages minces et tanns1 mais il y reste pourtant une certaine expression smitique1 qui semble hrite d'une ,asie farouche4 ,j'imagine que les guerrires de ,smiramis devaient avoir de ces galbes sans morbidesse et des yeux pareils1 longs et fauves comme ceux des sloughi noirs4 ,ces femmes ont des gestes que je n'ai pas vus aux femmes des ,arabes1 encore moins aux ,mauresques3 elles marchent sans timidit et sans balancement devant les hommes des autres tribus4 ,elles semblent n'avoir aucune coquetterie1 et pourtant le sourire de leurs lvres rouges est plus fort que la sensualit soudanaise et que la complaisance des bouches juives4 ,pour l'homme du ,sud la juive est impure4 ,jamais les nomades n'ont remarqu la beaut blanche un peu souffreteuse des filles du ,mellah4 ,les deux races se ctoient et se tolrent sans jamais se mler ni mme se rapprocher4 ,le pasteur et le pillard ont souvent besoin du juif et ils peuvent disputer avec lui prement2 mais1 pass le moment de leur ngoce1 aucun autre intrt1 aucune autre pense ne les rassemble4 ,ces femmes ,dou-,menia sont1 avec plus d'imprvu1 les gitanes du dsert4 ,elles ont une beaut farouche qui se laisse voir par les trous de leurs tuniques couleur de terre4 ,la pauvret est pour elles une chose naturelle1 ce n'est pas une dchance4 ,elles s'imaginent que tout le luxe tient dans la beaut d'un cheval ou dans le manche d'un poignard4 ,,dans ,,le ,,mellah ,aprs la tombe de la nuit1 les bruits confus se taisent peu peu prs de la fontaine1 dans le silence agrandi de la valle4 ,je sais toutes les chansons de l'ombre africaine et leur scheresse la gorge1 mais cette heure je n'couterai pas la berceuse de mes souvenirs4 ,je demanderai aux choses quotidiennes un peu de leur ferveur et de leur bourdonnement4 ,j'irai vers les places o la vie grouille heureuse et se recommence sans ennui4 ,je lui demanderai d'tre simplement animale1 de ne pas savoir la torture des jardins dfendus et des terrasses o l'on meurt de silence1 d'tre bavarde et de briller1 de n'avoir pas d'esprit1 de projeter ses ombres brves et sautillantes sur un fond de profonde et indiffrente nuit4 ,combien je souffre de tous les livres que j'ai lus1 de toutes les voix qui m'ont parl1 de tous les chemins que je n'ai pas suivis6 ,le vide de mon me est fait d'un grand soupir4 ,est-il ici un endroit o l'on chante1 o l'on crie1 o l'on puisse s'oublier une heure1 une place publique o les disputes clatent1 un caf borgne o la fume monte aux vitres8 ,j'y serai le petit matelot qui s'enivre de son pays avec une chanson de trois notes444 ,tout est si clair ici1 trop clair6 ,plus d'obstacles renverser1 plus de progrs1 plus d'action6 ,on ne sait plus agir1 peine penser on meurt d'ternit444 ,passons la porte des remparts4 ,l1 dans le ,mellah1 j'ai souvent l'impression d'une grande lanterne magique4 ,j'y viens1 comme au spectacle1 pour voir danser des formes dans le feu4 ,devant leurs portes1 les juives ont improvis des foyers2 elles y cuisinent le repas du soir dans de grandes marmites de sorcire4 ,rien de plus pittoresque que cette illumination4 ,les longues flammes des palmes sches et le rougeoiement terne des feux de fiente de chameau clairent1 d'une lueur d'en bas1 les faades badigeonnes la chaux et les murs en toub1 qui prennent alors une patine fugitive d'or rouge et de rose ardent4 ,dans cette lueur nombreuse1 contraste1 vacillante1 des apparitions fantasques s'agitent1 de grands reflets montent aux maisons basses et courent sur le sable4 ,les hommes1 accroupis1 achvent de menus travaux1 la clart de lumignons fumeux4 ,ils attendent indfiniment1 dans ces poses d'arrire-boutique si diffrentes des attitudes arabes4 ,le juif du ,sud se distingue surtout du musulman par sa vulgarit4 ,il n'a pas la moindre ide de ce que nous appelons un sentiment noble2 et c'est en quoi rside1 sans doute1 le secret de sa force insinuante et commerante3 quand il veut s'adapter1 il n'est pas gn par son pli personnel4 ,un feu raviv claire tout coup les groupes1 tels des entassements de btail couch1 qui se dtachent sur la pleur plus rose du sable4 ,ces hommes1 tenaces et assis1 ne chantent pas1 ils ne rient pas1 ils attendent l'heure du repas4 ,ils me donnent l'impression du bonheur facile4 ,je connais trs bien leur me3 elle monte dans les vapeurs de la marmite444 ,je les envie d'tre ainsi4 ,ils sont la critique de mon romantisme et de cet incurable malaise que j'ai apport du ,nord et de l',orient mystique avec le sang de ceux qui ont vagabond avant moi dans la steppe4 ,quand donc en aurai-je fini avec cette singulire manie qui me porte interprter les gestes les plus simples dans un sens religieux8 ,c'est bien l notre faiblesse aryenne4 ,quand les autres font cuire leur dner1 nous pensons au sacrifice de la ,sma1 aux libations de beurre sur le feu4 ,tout l'heure1 une femme soulevait une marmite et ranimait les braises d'une brasse de bois pineux je ne vis que la flamme qui s'lanait1 libre et droite1 vers la douceur des toiles4 99 99 99 99 99 ,accoude sur un pan de mur croul1 je regarde encore les tableaux de ma lanterne magique4 ,d'autres verres glissent et chatoient en couleurs vives3 ,des enfants jouent1 passant et repassant dans les ondes lumineuses1 avec des tortillements de larves4 ,quelquefois1 une belle juive se redresse et s'tire1 lasse1 fline1 dans la gloire des flammes de sang1 qui la baignent toute de lumire rose et qui teintent sa pleur tiole d'un incarnat factice4 ,ses grands yeux violets1 aux lourdes paupires1 semblent alors plus profonds1 plus meurtris1 plus terrestres4 ,a la longue1 le charme de ces visions de tranquille vie mnagre opre en moi3 le mellah de ,kenadsa1 laid dans le jour de pauvret et de salet irrmdiables1 m'apparat beau en cette premire heure de la nuit1 tel un coin de quelque cit enchante1 adoratrice du feu dvorateur et puissant4 ,o donc ai-je vcu pour retrouver si profondment ces choses8 444 ,une juive chante d'une voix grle pour endormir son enfant qui pleure aigrement4 ,un ne braie mlancoliquement dans une curie voisine4 ,il est tard et les juives rentrent4 ,les feux s'teignent devant les portes closes4 ,au loin1 les moueddhen clament leur appel d'une insondable tristesse1 et la paix engourdissante de l',islam achve d'effacer les dernires visions du ,mellah transfigur4 ,ce soir-l je dormis trs calme4 ,ce fut un de mes derniers soirs de tranquillit et de sant4 ,peu de temps aprs1 la fivre me terrassa et me jeta en d'tranges rves4 ,,souvenirs ,,de ,,fi,,vre ,des ngresses au corps mince et souple dansaient1 baignes de lueurs bleutres4 ,dans leurs visages de nuit1 l'mail de leurs dents brillait en de singuliers sourires4 ,elles drapaient leurs formes graciles en un long voile rouge1 bleu ou jaune soufre1 qui s'enroulait et se droulait au rythme bizarre de leur danse et flottait au vent1 devenant parfois diaphane comme une vapeur4 ,leurs mains sombres agitaient les doubles castagnettes en fer des ftes soudanaises4 ,tantt1 les castagnettes battaient une cadence sauvage1 tantt elles se heurtaient presque sans bruit4 444 ,mais les ngresses se dtachrent peu peu du sol et flottrent dans l'air4 ,leurs corps s'allongrent1 se tordirent1 se dformrent1 tourbillonnant comme les poussires du dsert aux soirs de siroco4 ,enfin1 elles s'vanouirent dans l'ombre des solives enfumes du plafond4 ,mes yeux s'ouvrirent pniblement4 ,mon regard trana sur les choses4 ,je cherchais les tranges cratures qui1 quelques instants auparavant1 dansaient devant moi4 ,je les avais vues1 j'avais entendu leurs rires de gorge semblables de sourds gloussements1 j'avais senti sur mon front brlant les souffles chauds que soulevaient leurs voiles4 ,elles avaient disparu1 me laissant le souvenir d'une angoisse inexprimable444 ,o taient-elles maintenant8 ,mon esprit fatigu cherchait sortir des limbes o il flottait depuis des heures ou depuis des sicles3 je ne savais plus4 ,il me semblait revenir d'un abme noir o vivaient des tres1 o se mouvaient des choses subissant des lois diffrentes de celles qui rgissent le monde de la ralit1 et mon cerveau surchauff s'efforait douloureusement chasser les fantmes qui le hantaient4 ,,le ,,paradis ,,des ,,eaux ,un grand silence pesait sur la zaouya accable de sommeil4 ,c'tait l'heure mortelle de midi1 l'heure des mirages et des fivres d'agonie4 ,la chaleur s'panouissait sur les terrasses incandescentes et sur les dunes qui scintillaient au loin4 ,on m'avait couche sur une natte1 dans un rduit donnant sur une terrasse haute4 ,la petite pice s'ouvrait toute grande sur le ciel de plomb et sur le dsert de pierre et de sable qui brlait sous le soleil4 ,aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de bouc1 dont l'eau s'gouttait lentement dans un grand plat de cuivre pos terre4 ,toutes les minutes1 la goutte tombait1 sonnait sur le mtal1 avec un bruit clair et rgulier1 d'une monotonie de tic-tac d'horloge d'hpital ou de prison1 et ce bruit me causait une souffrance aigu1 comme si la goutte obstine tait tombe sur mon crne en feu4 ,accroupi prs de moi1 un esclave soudanais1 aux joues marques de profondes entailles1 agitait en silence un chasse-mouches de crin1 teint au henn comme une queue de cheval de parade4 ,je regardais l'esclave4 ,pendant des instants longs comme des annes1 j'imaginais le soulagement que j'prouverais quand il aurait enlev le plat sur mon ordre1 et quand la goutte d'eau tomberait enfin sur le sol battu1 avec un bruit mat4 ,mais je ne pouvais parler1 et la goutte tombait toujours1 sonnait inexorable sur le cuivre poli4 99 99 99 99 99 ,les poutrelles du plafond s'vanouirent1 un ciel s'enfona devant mes yeux4 ,maintenant1 c'taient des palmes d'un bleu argent qui se balanaient et bruissaient au-dessus de ma tte4 ,autour des troncs fusels des dattiers1 sous les frondaisons arques1 des pampres trs verts s'enroulaient1 et des grenadiers en fleurs saignaient dans l'ombre4 ,j'tais couche dans une sguia1 sur de longues herbes aquatiques1 molles et enveloppantes comme des chevelures4 ,une eau frache coulait le long de mon corps et je m'abandonnais voluptueusement la caresse humide4 ,un autre ruisselet chantait porte de ma bouche4 ,parfois1 sans faire un mouvement1 je recevais l'eau glace entre mes lvres2 je la sentais descendre dans mon gosier dessch1 dans ma poitrine o s'teignait1 peu peu1 l'intolrable brlure de la soif1 l'eau1 l'eau bienfaisante1 l'eau bnie des rves dlicieux6 ,je m'abandonnais aux visions nombreuses1 aux extases lentes du ,paradis des ,eaux444 il y avait l d'immenses tangs glauques sous des dattiers gracieux2 l coulaient d'innombrables ruisseaux clairs2 des cascades lgres ruisselaient des rochers couverts de mousses paisses2 de toutes parts des puits grinaient1 rpandant alentour des trsors de vie et de fcondit444 99 99 99 99 99 ,quelque part1 trs loin1 une voix monta1 une voix blanche qui glapissait dans le silence4 ,elle venait des horizons inconnus1 travers les verdures et les ombrages ternels4 ,la voix troubla mon repos4 ,de nouveau1 mes yeux s'ouvrirent sur la petite chambre de mon exil volontaire4 ,la voix s'affirma relle1 monta encore3 l'homme des mosques annonait la prire du milieu du jour4 ,l'esclave qui me veillait dressa alors l'index noir de sa main droite1 il attesta l'unit de ,dieu et la mission prophtique de son ,envoy1 puis il se leva1 drapant son grand corps d'bne dans ses voiles blancs4 ,il pria4 ,a chaque prosternation1 sa koumia1 sorte de long poignard marocain lame courte et gaine de cuivre cisele1 heurta le sol4 ,il disait ,dieu est le plus grand4 ,et il se prosternait1 le front dans la poussire1 le regard tourn vers ,la ,mecque4 ,je suivais des yeux les gestes lents de l'esclave4 ,quand il eut fini de prier1 le ,soudanais reprit sa place auprs de moi et agita de nouveau son long chasse-mouches de crin orang4 99 99 99 99 99 ,des vapeurs rousses montaient des terrasses qui se fendaient4 ,dans l'air immobile1 lourd comme du mtal en fusion1 aucune brise ne passait1 aucun souffle4 ,mes vtements blancs taient tremps de sueur1 et je sentais un poids crasant oppresser ma poitrine4 ,une soif brlante1 une soif atroce que rien ne pouvait apaiser1 me dvorait4 ,mes membres taient briss et endoloris1 et ma tte pesante roulait sur le sac qui me servait d'oreiller4 ,l'esclave trempa un lambeau de mousseline dans un vase plein d'eau et en humecta mon visage et ma poitrine4 ,puis1 il me versa dans la bouche quelques gouttes de th tide la menthe4 ,je soupirai1 tirant mes bras engourdis4 ,la voix du moueddhen s'tait tue sur le ksar1 accabl de chaleur4 ,mon esprit plana de nouveau dans les rgions vagues1 peuples d'apparitions tranges1 o coulaient les eaux bnies4 ,le jour de feu s'teignait dans le rayonnement rose de la valle et des collines4 ,au del des sebkha de sel1 les dattiers s'allumrent comme de grands cierges noirs4 ,de nouveau1 le moueddhen clamait son appel mlancolique4 ,j'tais tout fait veille maintenant4 ,mes yeux aux paupires meurtries et alourdies s'ouvraient avidement sur la splendeur du soir4 ,soudain1 une tristesse infinie descendit dans mon me4 ,des regrets enfantins m'envahissaient4 ,j'tais seule1 seule dans ce coin perdu de la terre marocaine1 et seule partout o j'avais vcu et seule partout o j'irai1 toujours444 ,je n'avais pas de patrie1 pas de foyer1 pas de famille444 ,je n'avais peut-tre plus d'amis4 ,j'avais pass1 comme un tranger et un intrus1 n'veillant autour de moi que rprobation et loignement4 ,a cette heure1 je souffrais1 loin de tout secours1 parmi des hommes qui assistent1 impassibles1 la ruine de tout ce qui les entoure et qui se croisent les bras devant la maladie et la mort en disant3 mektoub6 ,ceux qui1 sur d'autres points de la terre1 auraient pu penser moi1 songeaient sans doute leur bonheur4 ,ils ne souffraient pas de ma souffrance444 ,ah1 certes1 c'tait crit6 99 99 99 99 99 ,plus lucide1 calme1 j'ai mpris ma faiblesse et j'ai souri mon malheur4 ,si j'tais seule1 n'tait-ce pas que je l'avais voulu aux heures conscientes o ma pense s'levait au-dessus des sentimentalits lches du cur et de la chair galement infirmes8 tre seul1 c'est tre libre1 et la libert tait le seul bonheur ncessaire ma nature inquite1 impatiente1 orgueilleuse quand mme4 ,alors1 je me dis que ma solitude tait un bien4 ,je la dsirai pour moi1 pour mes amis1 pour tous ceux qui me ressemblent4 ,je la dsirai comme notre bien1 comme le sjour divin de notre immortalit4 ,j'entrevis avec une piti suprme les salons brillants o d'autres danseraient en souriant des sottises1 les loges de thtre o ils se coudoieraient4 ,je froissai dans mes mains sches la pauvre toffe de leurs rves4 ,je mesurai des yeux la place de leur tombe et la mienne444 ,une grande paix mlancolique et douce descendit en moi4 ,l'heure passa444 ,un souffle chaud se leva vers l',ouest1 un souffle de fivre et d'angoisse4 ,ma tte dj lasse retomba sur l'oreiller2 mon corps s'anantissait en un engourdissement presque voluptueux mes membres devenaient lgers1 comme inconsistants4 ,la nuit d't1 sombre et toile1 tombait sur le dsert4 ,mon esprit quitta mon corps et s'envola de nouveau vers les jardins enchants et les grands bassins bleutres du ,paradis des ,eaux4 ,,images ,,fortes ,dans la grande lassitude heureuse o je suis tombe1 je n'ai plus la force de penser attentivement4 ,les images s'associent dans mon esprit de la faon la plus fugace4 ,ce sont des frottis1 des esquisses d'une lgret diaphane2 puis1 soudain1 les contours se prcisent1 et des scnes que j'avais oublies se gravent l'eau-forte devant mes yeux4 ,toute une heure je me suis revue ,an-,sefra4 ,j'en avais retrouv des notes sur un carnet et je les feuilletais comme des images enfantines qui tranent sur un lit de malade444 ,il y avait1 dans un caf maure1 parmi la foule pittoresque et fauve1 un petit tirailleur hbt4 ,je le vois trs nettement444 ,il doit tre un peu gris4 ,et voil qu'il se met chanter4 ,bientt sa voix de tte domine toutes les autres4 ,tout coup1 il s'arrte et laisse tomber son front sur la poitrine du voisin3 ,le petit tirailleur pleure4 --,tiens1 ,abdelkader1 dit-il1 tu vois ces tourterelles en cage8 ,eh bien1 c'est pour elles que je pleure1 parce qu'elles m'ont rappel la maison de mon pre1 ,frenda4 ,nous avions aussi des tourterelles captives444 ,voil1 je pleure1 parce que je ne les reverrai plus4 ,les vieux sont morts1 et les tourterelles ont d mourir444 ,la scne change3 ,dans une rue dserte qui s'ouvre sur les petites dunes de ,tiout1 les tirailleurs s'en vont par bandes1 sous l'haleine chaude du siroco4 ,depuis des mois et des mois1 leurs mains rudes se sont crispes1 aux nuits mauvaises1 sur les couchettes solitaires4 ,la terrible angoisse du rut inassouvi les jetait1 par les deux ruelles mortes de ,djenan-ed-,dar1 l'impossible recherche d'une femme treindre4 ,beaucoup sont tombs aux amours lamentables des casernes1 des prisons et des bagnes4 ,maintenant ils s'en vont assouvir l'instinct tyrannique de la vie qui veut se perptuer--ils s'en vont vers le bouge triste que fouette le vent du dsert444 ,huit heures4 ,des tirailleurs qui n'ont pu entrer1 faute de place1 stationnent devant la maison publique4 ,ils crient et cognent coups de poings et de pieds dans la porte1 qui craque sous leur formidable pousse4 ,enfin1 un bruit de godillots pesants retentit l'intrieur4 ,une clameur de joie sauvage monte du groupe4 ,j'y revois mon petit soldat1 celui-l mme qui1 l'aprs-midi1 pleurait sur les tourterelles en cage4 ,au milieu des clats de rire1 il dboucle dj son ceinturon444 ,,musiques ,,de ,,paroles ,la fivre me reprend4 ,pour fixer mes ides qui vacillent1 j'aurais voulu noter quelques maximes que laissa tomber devant moi ,sidi ,brahim1 le marabout de ,kenadsa4 ,mais dj le calam tremble dans mes doigts1 les lettres de mon criture s'amplifient1 serpentent1 rampent aux murs4 ,ce sont des inscriptions vivantes1 menaantes et qui1 soudain calmes1 chantent d'une voix sculaire et suave3 ,maldiction au monde et ses jours1 car la vie est cre pour la douleur444 ,mais-- surprise6--la vie est ennemie aux hommes1 et ils l'adorent6 99 99 99 99 99 ,non1 ce n'est pas une pense de clotre1 une pense froide1 c'est une dlicieuse musique4 ,elle me pntre et me soulve d'une motion profonde1 comme si quelque esprit parlait mon esprit pour me dire3 ,oublie6 ,et voici que mon me est comme une grande coupe qui dborde1 d'avoir contenu ces mots3 ,le monde coule vers la tombe comme la nuit coule vers l'aurore6 99 99 99 99 99 ,mais je sais encore d'autres musiques1 ami lointain1 des berceuses si douces et si charmeuses que1 si tu les chantais ta petite bien-aime1 elle t'claterait de rire au nez1 car ta petite bien-aime n'a jamais eu la fivre4 ,elle ne sait que se regarder dans un miroir de poche1 cligner gentiment des yeux et pincer les lvres4 ,cependant elle a1 je sais1 des cheveux profonds et les plus jolis sourires du monde1 des sourires d'intelligence4 ,elle comprend du bout des dents4 ,quand ses yeux se renversent d'extase et qu'un cerne bleu creuse ses paupires1 ne va pas croire du moins qu'elle t'aime3 c'est un petit frisson d'gosme fleur de peau4 ,et pourquoi t'aimerait-elle1 toi dont l'amour1 comme le mien1 n'est qu'une souffrance passionne1 alors que le sien est une joie lgre8 ,aussi bien1 chante-lui1 pour voir son sourire1 des berceuses composes pour d'autres idoles qui lui ressemblaient4 ,elles sont montes ce soir jusqu' mon cur1 ces mlopes d'amour1 ces musiques de paroles1 portes dans le silence de la zaouya444 ,malgr tous mes efforts d'attention1 je ne voyais pas remuer les lvres de celui qui les chantait4 ,c'tait un voyageur4 ,il m'avait dit coute cette chanson d'gypte4 ,et ce furent ensuite ses yeux qui me parlrent1 oui1 rien que ses yeux mortels3 ,mon regard ne s'est point abaiss devant la menace du glaive indien4--,devant l'clat des yeux noirs de ma bien-aime1 mon regard s'est troubl et port vers la terre4 ,comme l'il de l'aigle1 mon il n'a point t bloui par le soleil4--,le regard de ma bien-aime a troubl ma raison et ma vue4 ,pourtant1 tant qu'elle fut en ma prsence1 mme inaccessible1 je fus heureux4 ,le mortel ne peut atteindre aux toiles et cependant la contemplation de leur clat lui est douce4 ,et maintenant qu'elle n'est plus l1 ma raison fuit et mes larmes coulent de mon cur mes yeux1 et de mes yeux sur le sable444 99 99 99 99 99 ,je voudrais m'endormir ces voix1 en coutant celui qui veille mon chevet et ceux qui chantaient cheval1 prs de moi1 quand nous traversions1 au matin1 la hamada lumineuse3 ,fais-moi connatre ce qu'est devenu ma bien-aime4 ,vit-elle ou est-elle morte8 ,si elle se souvient de moi1 et si elle pleure1 j'en mourrai4--,et qu'alors ses larmes servent laver mon corps4 ,si elle m'a oubli1 si elle rit1 si elle joue1 si elle dfait ses cheveux1 j'en mourrai4 ,et qu'alors ses cheveux servent de linceul pour m'ensevelir4 ,,puissances ,d',,afrique ,la fivre m'a quitte par rpits1 mais je suis encore lasse et sans apptit d'action4 ,voil trs longtemps que je n'ai pas reu de lettres et je n'en attends plus4 ,je travaille noter mes impressions du ,sud1 mes garements et mes inventaires1 sans savoir si des pages crites pour crire intresseront jamais personne4 ,j'ai voulu possder ce pays1 et ce pays m'a possde4 ,a certaines heures1 je me demande si la terre du ,sud ne ramnera pas elle tous les conqurants qui viendront avec des rves nouveaux de puissance et de libert1 comme elle a dform tous les anciens4 ,n'est-ce pas la terre qui fait les hommes8444 ,que sera l'empire europen d',afrique dans quelques sicles1 quand le soleil aura accompli dans le sang des races nouvelles son uvre lente d'assimilation africaine et d'adaptation aux rythmes profonds du climat et du sol8 ,a quel moment nos races du ,nord pourront-elles se dire indignes comme les ,kabyles roux et les ksouriennes aux yeux ples8 ,ce sont l des questions qui me proccupent souvent4 ,j'y penserai plus tard4 ,d'autres y rpondront pour moi4 ,il est une seule chose que je sens profondment vraie c'est qu'il est inutile de lutter contre des causes profondes et irrductibles et qu'une transposition durable de civilisation n'est pas possible4 ,les manations africaines1 je les respire dans les nuits chaudes comme un encens qui montera toujours vers de mystrieuses et cruelles divinits4 ,nul ne pourra renier compltement ces idoles2 elles apparatront encore monstrueuses1 dans les soirs de fivre1 tous ceux qui poseront leur nuque sur cette terre pour y dormir1 les yeux dans les froides toiles4 ,,moghreb ,quel soulagement allant jusqu' la volupt1 quand le soleil baisse1 quand les ombres des dattiers et des murs s'allongent1 rampent1 teignant sur la terre les dernires lueurs6 ,la morne indiffrence qui s'tait empare de moi1 aux heures diurnes de malaise1 se dissipe2 et c'est de nouveau d'un il avide et charm que je regarde la quotidienne splendeur d'un dcor dj familier4 ,la beaut simple de ce pays aux lignes sobres se pare de couleurs la fois chaudes et transparentes4 ,des vibrations glorieuses montent du sol strile et relvent brusquement la monotonie des premiers plans1 tandis que des vapeurs diaphanes noient les lointains4 ,tous les tres affaisss se redressent alors plus grands et plus beaux3 c'est une douce et trs consolante renaissance de l'me tous les soirs4 ,dans les jardins1 la dernire heure chaude du jour s'coule pour moi dlicieuse1 en de tranquilles contemplations1 en des entretiens paresseux coups de longs silences4 ,au moghreb1 quand le soleil est couch1 nous allons prier dans la hamada qui prcde les grands cimetires et la koubba de la bienheureuse ,lella ,acha1 dont les blancheurs s'irisent4 ,tout est calme1 tout rve et tout sourit1 cette heure charmante4 ,des femmes passent1 s'en allant pieds nus vers l',an-,sidi-,embarek4 ,les hommes qui devisaient1 demi couchs sur la terre1 se lvent dans la noblesse toujours surprenante d'une quotidienne rsurrection4 ,un grand murmure de prire monte de ce coin de dsert1 que dominent le ksar et la ,barga4 ,la prire finie1 des groupes s'attardent sur les burnous tendus1 les mains grnent les chapelets noirs1 les chapelets rouges1 les lvres psalmodient mi-voix les litanies du ,prophte4 99 99 99 99 99 444 tre sain de corps1 pur de toute souillure1 aprs de grands bains d'eau frache1 tre simple et croire1 n'avoir jamais dout1 n'avoir jamais lutt contre soi-mme1 attendre sans crainte et sans impatience l'heure invitable de l'ternit--voici la paix1 le bonheur musulman--et qui sait8--voici peut-tre bien la sagesse444 ,ici1 les heures monotones s'coulent avec la douceur et la tranquillit d'une rivire en plaine1 o rien ne se reflte1 sinon des nues de couleurs qui passent aujourd'hui1 qui reviendront demain1 qui nous surprendront toujours4 444 ,peu peu1 j'ai senti les regrets et les dsirs s'vanouir en moi4 ,j'ai laiss mon esprit flotter dans le vague et ma volont s'assoupir4 ,dangereux et dlicieux engourdissement1 conduisant insensiblement1 mais srement1 au seuil du nant4 ,ces jours1 ces semaines1 o il ne s'est rien pass1 o on n'a rien fait1 o on n'a mme tent aucun effort1 o on n'a pas souffert1 peine pens1 faut-il les rayer de l'existence et en dplorer le vide8 ,aprs l'invitable rveil1 faut-il1 au contraire1 les regretter1 comme les meilleures peut-tre de toute la vie8 ,je ne sais plus4 ,a mesure seulement que passe dans mon sang la sensation de vieil ,islam immobile1 qui semble tre ici la respiration mme de la terre1 mesure que s'en vont mes jours calms1 la ncessit du travail et de la lutte m'apparat de moins en moins4 ,moi qui1 nagure encore1 rvais de voyages toujours plus lointains1 qui souhaitais d'agir1 j'en arrive dsirer1 sans oser encore me l'avouer bien franchement1 que la griserie de l'heure et la somnolence prsentes puissent durer1 sinon toujours1 au moins longtemps encore4 ,pourtant1 je sais bien que la fivre d'errer me reprendra1 que je m'en irai2 oui1 je sais que je suis encore bien loin de la srnit des fakirs et des anachortes musulmans4 ,mais ce qui parle en moi1 ce qui m'inquite et qui demain me poussera encore sur les routes de la vie1 ce n'est pas la voix la plus sage de mon me1 c'est cet esprit d'agitation pour qui la terre est trop troite et qui n'a pas su trouver en lui-mme son univers4 ,ce que tant de rveurs ont cherch1 des simples l'ont trouv4 ,par del la science et le progrs des sicles1 sous les rideaux levs de l'avenir1 je vois passer l'homme futur444 ,et je comprends aussi qu'on puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouya du ,sud1 finir en extase1 sans regrets ni dsirs1 en face des horizons splendides4 ,r,,flexions ,,sur ,l',,amour ,j'aurais voulu passer l't ,kenadsa1 n'en partir que pour suivre ma route vers des pays plus lointains encore et plus ignors4 ,le ,tafilala me tentait4 ,une caravane de ,berabers1 pour cinq cents francs d'argent franais1 se flattait de m'y conduire sans aucun risque courir4 ,je me serais mise en route sans crainte avec ces gens que je connais et qui ont le respect de leur parole1 mais la fivre mauvaise ne m'a quitte que par intervalles4 ,je suis sans vigueur1 sans endurance4 ,l'ide de retourner ,an-,sefra et de m'y soigner l'hpital est certainement la seule raisonnable--et cependant je ne puis m'y rsoudre4 ,je m'attarde dans ma retraite2 je respire avec dlice l'air qui m'empoisonna2 je ferme les yeux sur le pass et sur l'avenir1 comme si je venais de boire l'eau magique de l'oubli et de la sagesse4 ,c'est qu'en vrit je ne regrette plus rien4 ,aux heures de calme et de rflexion1 il m'apparat que j'ai touch ici le but mme de mon existence voyageuse et tourmente4 ,une grande srnit s'est faite en moi1 comme si1 aprs une ascension pnible1 j'avais enfin dpass la zone des orages et dcouvert le ciel libre4 ,cependant1 je ne me flatte pas de faire comprendre facilement l'tat d'esprit qui est ici le mien4 ,je ne cherche pas m'analyser1 encore moins poser4 ,je n'ai pas d'auditeurs4 ,il me semble que tout ce que je dis est trs simple4 ,la distance que je constate moi-mme entre ma manire de voir et les jolies choses d'esprance sociale1 qui ont cours dans les journaux et les livres modernes1 vient sans doute d'une illusion gographique1 de mon enfoncement dans le pass travers des pays sans volution4 99 99 99 99 99 ,voici quelques rflexions de solitude1 un jour que je cherchais y voir clair dans mon cur1 travers bien des souvenirs3 --,tout amour d'un seul1 charnel ou fraternel1 est un esclavage1 un effacement plus ou moins profond de la personnalit4 ,on renonce soi-mme pour devenir un couple4 ,cette grande jouissance de possder est aussi un grand sacrifice4 ,on distinguera pourtant entre l'amour et la passion4 ,tout n'est pas grossiret dans l'exaltation des sens4 ,j'accepterais bien de voir autre chose que de la dbauche dans ces paroles que psalmodiait un taleb marocain ple de kif3 ,je me suis cherch et j'ai fatigu mon corps pour que mon me ft plus lgre6 ,l'amour le plus dcevant et le plus pernicieux me semble tre surtout la tendance occidentale vers l'me-sur4 ,la belle flamme d',orient dvorante n'a rien de commun avec l'galit et la fraternit des sexes4 ,le musulman peut aimer une esclave et l'esclave peut aimer son matre4 ,cette constatation d'ordre naturel renverse bien des systmes4 ,qu' un dtour de notre route l'tre semblable se soit dress devant nous1 que nous l'ayons rencontr et reconnu1 ce qui est rare1 une exaltation subite s'emparera de tout notre pauvre moi4 ,nous croirons la possibilit de nous complter et de nous doubler1 nous tendrons les bras vers notre image444 et ce sera le grand amour444 la grande faiblesse6 ,aimons au-dessus de nous1 aimons encore davantage ce qui nous est infrieur4 levons nous celui qui saura nous adorer1 ou sachons dsirer notre lvation4 ,quand j'ai senti mon cur vivre en dehors de moi1 c'tait dans la nature ou dans l'humanit1 jamais dans l'exaltation charnelle4 ,ainsi me suis-je garde dans les abandons4 ,pauvre1 j'ai possd la richesse divine1 et j'ai mis ma jouissance la plus enivrante dans la magie d'un crpuscule ardent sur les terrasses d'un village au dsert4 ,c'est que1 dans ces moments-l1 je suis le cur de la terre2 un flot d'immortalit coule richement dans mes veines2 ma poitrine se gonfle de puissance2 je suis libre et j'existe au-dessus de la mort2 si quelqu'un pouvait1 se penchant sur moi1 me dire ma sur je n'aurais plus qu' pleurer444 ,gloire ceux qui vont seuls dans la vie6 ,si malheureux qu'ils soient1 ce sont les forts et les saints1 les seuls tres444 ,les autres ne sont que des moitis d'me4 99 99 99 99 99 ,qu'on ne voie en cette disposition d'esprit aucun asctisme4 ,il me semble1 au contraire1 que j'ai trouv un grand talisman de puret1 qui permettra celui qui le possdera de traverser toutes les conditions de la vie sans se salir aucun contact3 ,ne jamais donner son me la crature1 parce qu'elle appartient au ,dieu unique2 voir dans toutes les cratures un motif de jouissance comme un hommage au ,crateur2 ne jamais se chercher dans un autre1 mais se trouver en soi-mme4 ,et1 sans doute1 le plus ignorant des tres sera dj trs savant si1 comme tout bon musulman1 il peut unir1 sans pch1 la ,foi la ,sensualit4 ,ces choses1 je m'en souviens1 nous les disions dj ,alger1 devant l'immensit de la mer miroitante sous la clart de la lune1 par certaines nuits des derniers printemps4 ,elles nous paraissaient fort naturelles dans un dcor de lgre volupt1 au long de mille et une cigarettes1 en prsence de cette jeune femme1 brune et nonchalante1 qui1 le coude aux coussins du divan1 savait couter de tous ses yeux1 qu'elle avait d'un ,orient fort beau1 et nous sourire et se draper4 ,l'un d'entre nous dclarait mme que la foi n'est qu'un obstacle444 ,mais la sensualit1 ft-elle exprime par l'art sous sa forme la plus haute1 ne pourra jamais contenir tous les lans de l'me4 ,aujourd'hui1 tout cela est loin1 trs loin1 et j'aimerais savoir ce qu'en pensent ceux de notre petit groupe maintenant dispers4 ,dans ma solitude du ,sud1 les paroles d'autrefois ont grandi2 elles ont pris beaucoup de valeur intrieure4 ,je les ai associes1 dans leur sens le plus nouveau1 tant de spectacles qui me ramnent invinciblement aux ges anciens du monde1 ces poques o la voix des sages et des prophtes avait un retentissement1 alors que le bruit des grelots littraires passe inaperu dans le vacarme de la rue4 ,et je bnis encore ma solitude qui me laisse croire1 qui refait de moi un tre simple et d'exception1 rsign son destin4 ,d,,part ,pour la dernire fois1 je me rveille sur la terrasse1 l'appel rauque du moueddhen tranant dans la nuit4 ,il fait frais4 ,tout dort4 ,le ,berbri ,el-,hassani et le ngre ,mouley ,sahel se lvent4 ,comme moi1 ils doivent partir ce matin1 mais en sens contraire4 ,je vais remonter ,bchar1 ,beni-,ounif1 et de l regagner ,an-,sefra1 pour m'y soigner le reste de l't de faon pouvoir profiter des premiers convois de l'automne4 ,alors je pousserai1 je l'espre1 jusqu'aux oasis touatiennes4 ,ces contres ne sont pas inconnues1 mais on n'a presque rien crit de valable1 rien de bien observ sur la vie qu'on peut y mener4 ,ce sera1 je l'espre1 mon hivernage4 ,j'en reviendrai avec des notes1 qui complteront par un autre livre mes impressions du ,sud-,oranais et mes rveries de la zaouya4 ,comme tant d'autres1 j'aurai t1 moi aussi1 un explorateur1 et ceux qui viendront aux pays dont je parle y reconnatront facilement les choses que j'ai dites4 ,quelques-uns de mes camarades1 officiers et soldats du ,sud1 y sauront ajouter les mille riens journaliers de nos causeries4 ,les mokhazni1 avec qui j'ai vcu1 plus simples1 indiffrents aux choses crites1 sauront peine mon nom4 ,mais quand je retournerai parmi eux1 il leur semblera qu'ils m'ont quitte la veille4 ,nous pourrons encore bavarder au caf maure1 et ils sauront dans nos chevauches me chanter leurs complaintes4 ,la lassitude et le dsenchantement viendront aprs des annes444 ,voil mon avenir tout droit1 tel que du moins il me plat de l'envisager par ce beau matin dj blanchissant qui va se lever sur mon dpart de ,kenadsa444 99 99 99 99 99 ,cependant1 mes compagnons font aussi leurs prparatifs pour aller ,bou-,dnib4 ,ils voudraient m'emmener avec eux et je voudrais avoir la force de les suivre4 --,rflchis bien1 ,si ,mahmoud1 me dit le ,berbri1 il en est temps encore4 ,nous marcherons tout un mois1 nous traverserons des pays o les occasions seront nombreuses pour toi de voir beaucoup de choses et de t'instruire4 ,nous remonterons le ,guir1 nous irons jusqu'au ,tafilala ou bien encore jusqu'au ,tisint444 ,tu seras reu partout comme notre frre4 ,la tentation est bien forte444 ,mais partir ainsi1 faible comme je suis encore1 et sans autorisation1 sans avertir personne444 ,ce voyage d'tude et de curiosit ne serait-il pas mal interprt8 ,bien contre-cur1 je me rsigne reprendre aujourd'hui la route de ,bchar444 ,comme ce voyage de retour sera diffrent de ce qu'il fut l'aller1 quand je marchais vers le pays inconnu6 --,non1 ,el-,hassani1 je ne puis pas4 ,ce sera pour plus tard1 dans quelque temps4 ,quand je pourrai1 je te prviendrai6 --,que ,dieu rende l'accomplissement de tes projets facile6 99 99 99 99 99 ,deux autres ngres1 qui s'en iront pied1 sont l1 assis1 immobiles contre le mur1 leur fusil sur les genoux4 ,ils comprennent peine l'arabe1 car ils sont ns et ont grandi sur la route de ,fez1 chez les ,at-,ischorouschen1 les plus frustes et les plus ferms d'entre les ,berabers4 ,l'un d'eux garde un silence farouche et me jette un regard bas4 ,a ses yeux videmment1 je ne suis qu'un rprouv1 un ,m'zani maudit4 ,sur un ordre bref d',el-,hassani les ngres sellent les chevaux4 ,du doigt mes compagnons de la zaouya me montrent la direction du ,guir1 qu'ils vont prendre4 ,cependant1 ils ne me quitteront pas brusquement4 ,ils tiennent m'accompagner un peu et reviendront ensuite sur leurs pas4 --,nous irons avec toi1 me dit ,el-,hassani1 jusqu' l'entre des cimetires4 ,nous sortons4 ,j'ai la gorge si serre d'motion1 que je puis peine rpondre aux paroles qui me sont adresses4 ,il faut pourtant que1 jusqu'au bout1 je garde un cur d'homme4 99 99 99 99 99 ,dans les petites dalles aigus1 plantes de champ1 comme des ardoises1 dans l'argile dure1 et qui marquent la longueur des tombes de saillies o butent rarement le pas des chevaux habitus1 nous mettons pied terre1 ainsi qu'il est d'usage au moment de la sparation des amis1 et nous nous embrassons trois fois4 --,va donc dans la paix et la scurit de ,dieu6 --,puisses-tu rencontrer le bien6 ,remonts cheval1 nous partons dans des directions opposes3 ,el-,hassani vers l',ouest inexplor1 o j'aurais tant voulu le suivre1 et moi vers le dsenchantement des rgions connues4 99 99 99 99 99 ,du haut d'un monticule1 je suis longtemps des yeux les gens de ,bou-,dnib qui s'loignent4 ,ils disparaissent enfin parmi le ddale des dunes et sous le rayonnement rose du jour levant4 ,avec eux s'vanouit pour moi la dernire lueur d'espoir3 de longtemps1 jamais peut-tre1 je ne pourrai pntrer plus avant au ,maroc4 ,tandis que ma jument s'avance pas lents1 mes regards dsols se perdent sur la valle1 qu'en venant j'avais trouve si belle dans la nativit splendide du soleil d't4 ,et parce que je reviens en arrire1 parce que1 peut-tre1 un long exil1 loin du dsert aim1 commence pour moi1 je trouve le pays trs quelconque1 presque laid1 hriss de mille pointes o ne s'accroche aucun rayon444 ,un grand charme s'est vanoui4 ,alors1 rageusement1 pressant les flancs de ma jument blanche1 je m'lance dans un galop fou1 et le vent du dsert tarit mes yeux humides444 ,,choses ,,du ,,sahara ,,sur ,,le ,,march ,d',a,n-,,sefra ,ds le dimanche soir1 sur toutes les pistes1 travers toutes les dunes1 les nomades arrivent cheval1 mulet1 pied1 poussant les petits nes patients et les grands chameaux lents qui allongent leur cou souple et leur lippe avide vers les touffes d'alfa verte4 ,amour et ,beni-,guil--tout ce peuple en migration perptuelle--se portent vers ,an-,sefra1 pour le grand march du lundi matin4 ,le march joue un rle capital dans la vie de l',arabe et surtout de l',arabe nomade4 ,c'est l qu'on se rencontre et qu'on se runit1 c'est l qu'on apprend les nouvelles1 et c'est l qu'on pourra gagner un peu d'argent4 ,ds l'aube1 sur un terrain vague entre le village et le quartier de cavalerie1 la foule s'amasse avec un grand bruit qui ira croissant jusqu' midi4 ,les chameaux s'agenouillent en grondant sourdement1 les chevaux attachs aux acacias grles du boulevard s'brouent et hennissent aux juments qui passent4 ,les hommes se dmnent et crient4 ,dans tout ce tapage dominent les blements nombreux et plaintifs des moutons attachs les uns aux autres par le cou1 et le mugissement des petits bufs et des vaches noires1 peine plus grosses que des veaux4 ,a terre1 les marchandises du ,sud s'accumulent en un superbe dsordre3 toisons sentant violemment le suint1 sel brut en morceaux spongieux et gris1 peaux de boucs remplies de lait aigre1 de beurre ou de goudron de thuya1 paniers tresss en alfa1 couvertures et haks aux couleurs clatantes1 burnous neufs encore tout raides1 ferrures de chevaux1 jarres de terre cuite1 cordes de laine1 selles1 etc4 ,et dans ce chaos pittoresque d'objets vendre1 les nomades circulent3 ,amour loqueteux et superbes1 ,beni-,guil en haillons de la couleur du sol1 tous avec la ceinture de cuir bastionne de cartouches4 ,des femmes aussi se mlent aux groupes1 vieilles le plus souvent1 mines1 sches1 le visage tatou1 tann par de longs ts1 la dmarche assure1 le geste mle4 ,plus rarement1 une figure un peu jeune1 de beaux yeux d'azur et des dents blanches qui se cachent demi sous le long voile brod de fleurs4 444 ,depuis que les ,beni-,guil ont obtenu l'aman et viennent sur les marchs de la frontire1 ils renaissent la vie1 aprs l'effrayante misre qu'ils ont subie l'an dernier#f des mois durant1 quand ils tenaient la montagne4 ,les dtrousseurs ont rentr leurs ongles crochus4 ,ils circulent dans le village1 dj moins dguenills1 sinon moins farouches qu'au dbut4 #f ,en #aijc4 ,ils passent1 regardant les ,m'zanat avec indiffrence1 presque avec ddain4 ,ils se dcident enfin entrer dans les boutiques avec mfiance1 en bande4 ,l1 commencent d'interminables marchandages4 ,les nomades discutent pendant des heures1 se concertent pour des achats menus4 ,dans les cafs maures1 ils s'associent trois ou quatre pour prendre un peu de th avec un morceau de pain sec4 ,quelles ttes sous le large turban recouvert d'un voile en auvent6 ,quels profils d'oiseaux de proie1 au nez recourb en bec froce1 aux yeux luisants6 ,au march1 pour la moindre contestation1 des disputes clatent4 ,on devine1 au ton qu'elles prennent1 ce qu'il doit en tre en bled-es-siba marocain1 loin de toute surveillance4 ,l-bas sur ces marchs encore plus tumultueux1 la poudre parle1 des cadavres roulent parmi les marchandises1 du sang coule sur la terre battue4 ,ici1 les ,beni-,guil se contentent de gestes dsordonns1 de menaces et d'injures piques4 --,attends1 fils d'infidle1 enfant du pch6 ,ici1 nous sommes avachis1 nous sommes devenus semblables des femmes1 force de manger du pain blanc et de boire de l'eau courante6 ,attends que nous soyons au-del de ,fortassa et que nous ayons bu de l'eau de redir#g4 ,tu verras ensuite si nous sommes des mles444 #g ,redir1 rservoir naturel o se rassemble l'eau des pluies4 ,pour les nomades1 le pain blanc et l'eau courante sont un luxe amollissant4 99 99 99 99 99 ,sur le fond rouge du sol1 les teintes neutres dominent1 ocres des vtements1 roux et beiges ternes des chameaux1 noir luisant des bufs et des chvres1 grisailles roses des moutons aux toisons entasses4 ,apre tableau1 violent1 plein de vie1 de cette vie nomade reste telle encore qu'elle devait tre jadis dans le grand lointain des sicles4 ,,joies ,,noires ,parfois des cris fusent des cantines du village3 disputes ou chants de lgionnaires en borde4 444 ,ici1 au ,village ,ngre1 les derniers bruits s'teignent4 ,la pleine lune verse des flots de lumire bleue sur les maisons en toub grises1 sur les rues vides et1 tout prs1 sur la dune qui semble diaphane4 ,par la porte d'un petit caf maure encore entr'ouverte1 une raie de lumire rouge glisse sur le sable1 jusqu'au mur d'en face4 ,des sons tumultueux--des sons de tam-tam et de chants--s'chappent de ce taudis blanchi la chaux4 ,nous entrons1 le ngre ,saadoun et moi4 444 ,il faut traverser la salle1 grande comme une cellule1 puis pntrer dans la cour par un trou peine praticable4 ,au milieu des dcombres1 dans la clart diffuse qui tombe d'en haut1 un groupe de femmes s'agite4 ,deux vieilles1 accroupies dans l'ombre1 battent du tambourin et chantent1 en leur idiome incomprhensible1 une mlope infiniment tranante1 coupe d'une sorte de haltement sauvage1 de rles rauques1 saccads4 ,trois autres ngresses dansent4 ,l'une d'elles est jeune et belle4 ,son long corps souple se tord1 ondoie et se renverse lentement1 avec des frmissements factices1 tandis que ses bras ronds1 aux chairs dures1 esquissent une treinte passionne4 ,sa tte roule alors sur ses paules et ses larges yeux roux se ferment demi1 tandis qu'un sourire langoureux entr'ouvre ses lvres sur l'mail parfait de ses dents4 ,des reflets argents courent sur les cassures des plis raides de sa longue tunique de soie bleu de ciel qui flotte autour de ses paules1 comme de grandes ailes vaporeuses4 ,les lourds bijoux d'argent sonnent en cadence4 ,parfois1 quand elle frappe les paumes de ses mains1 ses bracelets s'entrechoquent avec un bruit de chanes4 ,deux autres femmes1 fanes1 avec des masques de momies1 secouent des voiles rouge sang sur des corps pesants4 444 ,en face1 assis le long du mur1 les hommes regardent cette danse des prostitues noires1 qui comme un rite rapport de la patrie soudanaise1 revient tous les mois la pleine lune4 ,quatre ou cinq ngres1 dont deux ,soudanais de race pure1 types de rare et dcevante beaut ngre1 aux traits fins1 aux long yeux roux1 tout arabes4 ,leurs joues sont ornes de longues entailles au fer rouge et un anneau d'argent traverse le lobe de leur oreille droite4 ,immobiles1 impassibles1 l'il fascin par les danses1 ils regardent1 sans un mot4 ,les autres1 kharatine et mtis1 rient avec des attitudes et des grimaces simiesques4 444 ,un seul blanc parmi eux1 un spahi1 fine figure d',arabe des ,hauts-,plateaux1 l'amant de la belle ngresse4 ,accoud sur son burnous rouge pli1 il regarde1 lui aussi1 en silence4 ,un pli dur fronce ses sourcils arqus et les abaisse sur l'clat de ses yeux noirs o passent les reflets changeants de ses motions4 ,tantt1 quand se pme la ngresse qui le regarde et lui sourit de temps en temps1 tout le corps muscl du spahi s'tire444 ,tantt1 quand elle semble prter un peu d'attention aux rires et aux plaisanteries des ngres1 les mains nerveuses du nomade1 qu'aucun travail n'a jamais dformes1 se crispent convulsivement4 ,et il ne nous voit pas mme entrer4 ,il met toute son me dans cette contemplation de la femme qui lui a fait oublier son foyer1 ses enfants1 ses amis1 qui l'a pris et le retient l1 dans son bouge en ruines4 444 ,a ct1 dans une petite chambre vote1 dans une niche de la muraille nue et blanche1 une bougie brle4 ,sur des nattes1 sur des hardes barioles1 une dizaine de ngres sont demi couchs4 ,entre eux1 sur un plateau en cuivre1 des verres th et des petites pipes de kif4 ,des loques blanches sur des corps noirs aux muscles saillants comme des cordes1 des voiles de mousseline terreuse autour de faces prognathiques et lippues2 et l1 le rouge carlate d'une chchiya444 ,les deux ,soudanais qui taient dans la cour nous ont suivis4 ,ils s'assoient cte cte1 au fond de la pice4 ,l'un prend un bendir1 un tambourin arabe1 et l'autre un chalumeau4 ,alors1 une des ngresses apporte une cassolette en terre cuite avec1 sur des charbons ardents1 de la poudre de benjoin et de l'corce de cannelle4 ,la petite fume bleue monte sous la vote et emplit bientt le rduit o s'paissit une lourde chaleur4 ,les deux ngres commencent leur musique1 lentement d'abord1 comme paresseusement4 ,puis peu peu1 ils s'excitent4 ,des gouttes de sueur perlent sur leur front1 les prunelles sombres de leurs yeux se dilatent et leurs narines mmes palpitent4 ,ils se renversent en arrire1 roulant sur la natte1 comme ivres4 ,l'homme au tambourin lve son instrument bras tendus1 au-dessus de sa tte1 et frappe1 frappe1 par saccades sourdes1 sans cesse acclres1 jusqu' une cadence folle4 ,le joueur de chalumeau1 les yeux ferms1 balance sa tte coiffe du haut turban cordelettes des nomades arabes4 ,les autres chantent1 sans s'arrter1 comme sans respirer1 et c'est le chant haletant1 le terrible chant qui1 tout l'heure1 soulevait d'une ardeur sauvage la chair en moiteur des ngresses4 ,les pipes de kif circulent4 ,peu peu1 avec le th la menthe poivre1 avec les fumes odorantes1 les senteurs ngres1 la musique et l'touffement de la pice1 un souffle de dmence semble effleurer les fronts ruisselants des ngres4 ,des sursauts convulsifs les secouent tout entiers4 ,tout coup1 le beau ,soudanais qui jouait du tambourin semble pris de fureur4 ,il lance de toutes ses forces le bendir sur les trois petites cornes du brle-parfums4 ,la peau mince se crve4 ,alors des rires s'lvent4 ,avec une sorte de rage1 les ngres dchirent l'instrument4 444 ,et le chalumeau pleure1 pleure l'infini1 sur un air d'une dchirante tristesse4 ,je sors1 la tte en feu4 ,dans la cour1 les femmes ont allum un feu de palmes sches1 qui illumine d'une clart brutale leurs contorsions lascives4 ,accoud sur son burnous rouge1 le spahi contemple sa matresse plus ondoyante et plus excite1 mesure que l'heure s'avance4 ,il n'a pas boug1 et le pli dur de ses sourcils s'est accentu4 ,de ce taudis noir s'exhale une sensualit violente1 exaspre jusqu' la folie et qui finit par devenir profondment troublante4 444 ,dehors1 tout se tait1 tout rve et tout repose1 dans la clart froide de la lune4 ,il fait bon s'en aller au galop1 par la brise frachie de la mi-nuit1 sur la route dserte1 fuir la griserie sombre de cette terrible orgie noire4 ,,chanson ,,du ,,spahi 7,sur la route de ,gryville47 coute1 ami1 le rcit de ma peine ,entre les peines du monde1 coute ce qui est arriv ton frre1 ,au fils de ta tribu1 coute1 et demande-toi d'o me vient la patience444 ,le chagrin de mon cur pouvait tuer dix hommes6 ,j'tais jeune1 le cadet dans la tente de mon pre1 ,le cadet de ses fils beaux comme des lions4 ,quand le duvet d'homme eut noirci ma lvre1 ,mon pre me donna un fusil et un cheval gris1 ,un cheval ardent4 ,il me donna aussi une pouse au front clair1 ,aux yeux de nuit4 ,son nom devait apporter la chance sous la tente3 ,on l'appelait ,sada1 du nom de la ville de nos aeux1 ,sada1 une perle parmi les filles des ,rzan6 ,mais il tait crit sur la page de mon destin3 ,celui-ci ne connatra que la souffrance1 ,et la tristesse6 ,il vint une heure que moi je n'avais pas prvue3 ,l'heure de l'ange de la mort tombante ,quand il toucha de l'aile le front de ,sada4 ,je pleurai1 tel une femme1 ,trois jours et trois nuits je pleurai3 ,puis mon sang bouillonna comme un vin de palmier1 ,et je sentais son feu qui me brlait le cur4 ,il y eut des paroles entre moi et mon frre2 ,sans l'aide de ,dieu la poudre et parl4 ,je partis seul1 errant comme un fou1 ,je cherchais le mle qui me tuerait444 ,enfin1 las de la misre et de la vie1 je me suis vendu4 ,je suis all ,sada ,parce que ce nom m'avait bless1 ,je me suis engag pour un peu d'argent1 ,j'ai cach mes origines sous le burnous rouge4 ,maintenant j'ignore si on nat ou si on meurt ,sous ma tente4 ,je ne cherche pas savoir1 je ne demande rien4 ,sans doute les femmes ont pleur sur moi ,comme sur un mort4 ,sans doute mon pre s'est dtourn de moi1 ,et mes frres m'ont reni444 ,mais je ne reviendrai pas4 ,nous allons dans le ,sud1 au pays de la poudre6 ,si je tombe l-bas1 dans le pays dsert1 ,l'aigle et le chacal l'apprendront bientt4 ,dis-moi1 fais-moi savoir qui lavera mon corps1 ,qui pleurera sur la tombe du soldat orphelin1 ,qui saura que mon cur trembla comme un ramier ,entre les mains des jeunes filles4 ,dis-moi1 fais-moi savoir444 ,,le ,,laveur ,,des ,,morts 7,chant sous ta tente1 entre ,aflou et ,tagguin1 par le cavalier ,mohamed ould ,abd-el-,kader ,ben-,ziane47 ,je te salue1 frre au cur pur ,o dernier visiteur1 tu entres sous ma tente444 ,c'est toi que je dirai1 toi seul1 toute la vrit4 ,j'ai pass la porte o tous passeront3 ,les bergers et les aghas1 les cads et les mendiants4 ,je ne te mentirai pas sur le seuil3 ,dans la maison de l'autre monde ,on laisse aprs soi la ruse4 ,j'ai cru en l'amiti des frres du mme sein1 ,en l'amour des enfants issus de ma chair2 ,j'ai cru aux richesses sous une tente large2 ,j'ai voulu l'abondance des repas ,et la splendeur des vtements4 ,j'ai recherch la vitesse et l'ardeur des talons1 ,et la force du bras qui honore l'homme1 ,et la pudeur qui couronne le front de la femme4 ,mais l'heure est venue ,et l'ange de ma mort s'est approch3 ,je me suis couch et je te salue1 ,o laveur des morts1 seul ami qui me reste6 ,mon corps aura de toi la dernire caresse1 ,par toi je connatrai le linceul ,qui sera pour moi le vtement blanc de l'ternit4 ,quand on m'aura donn l'asile de la tombe1 ,quand les curs musulmans ,auront pri sur moi la dernire prire1 ,on m'oubliera bientt1 on oubliera mon nom1 ,car mon nom tait fait pour la vie4 ,o laveur des morts1 aprs deux ans ,va demander aux pines qui poussent sur ma tombe ,quelles sont les larmes amies qui l'arrosent1 ,quelles sont les lamentations qui charment le vent4 ,elles te diront3 la pluie du ciel ,et le chant des oiseaux qui meurent aussi1 ,la pluie du ciel et le chant des oiseaux ,a la gloire de ,celui qui ne meurt pas6444 ,,dans ,,la ,,dune ,c'tait sur la fin de l'automne #aijj1 presque en hiver dj4 ,je campais alors1 avec quelques bergers de la tribu des ,rebaa1 dans une rgion dserte entre toutes1 au sud de ,tabeth-,gublia1 sur la route d',eloued ,ouargla#h4 #h ,a ce moment ,isabelle ,eberhardt1 partant comme un hros de roman d'aventures1 s'tait mis en tte de savoir au juste dans quelles conditions le marquis de ,mors avait trouv la mort4 ,les indices qu'elle avait pu recueillir ,tunis et dans le ,sahel tunisien1 l'anne prcdente1 avaient lanc sa jeune curiosit dans cette voie4 ,elle devait1 pour arriver son but1 se familiariser avec les tribus nomades du ,sud-,constantinois1 vivre de leur vie1 couter patiemment les rcits de la tente4--,elle trouvait surtout dans cette vie un merveilleux champ d'tudes4 ,nous avions un troupeau de chvres assez nombreux1 et quelques malheureux chameaux1 maigres et puiss1 paves de l'expdition d',in-,salah1 qui a dpeupl de chameaux le ,sahara pour des annes1 car la plupart ne sont pas revenus des convois lointains d',el-,gola et d',igli4 ,nous tions alors huit1 en nous comptant1 mon serviteur ,aly et moi4 ,nous vivions sous une grande tente basse en poil de chvre1 que nous avions dresse dans une petite valle entre les dunes4--,aprs les premires petites pluies de novembre1 l'trange vgtation saharienne commenait renatre4 ,nous passions nos journes chasser les innombrables livres sahariens1 et surtout rver1 en face des horizons moutonnants4 ,le calme et la monotonie1 jamais ennuyeuse cependant1 de cette existence au grand air provoquaient en moi une sorte d'assoupissement intellectuel et moral trs doux1 un apaisement bienfaisant4 ,mes compagnons taient des hommes simples et rudes1 sans grossiret pourtant1 qui respectaient mon rve et mes silences--trs silencieux eux-mmes d'ailleurs4 ,les jours s'coulaient1 paisibles1 en une grande quitude1 sans aventures et sans accidents444 ,cependant1 une nuit que nous dormions sous notre tente1 rouls dans nos burnous1 un vent du ,sud violent s'leva et souffla bientt en tempte1 soulevant des nuages de sable4 ,le troupeau blant et rus russit se tasser si prs de la tente que nous entendions la respiration des chvres4 ,il y en eut mme quelques-unes qui pntrrent dans notre logis et qui s'y installrent malgr nous1 avec l'effronterie drle propre leur espce4 ,la nuit tait froide1 et je dus accueillir1 sans trop de mcontentement1 un petit chevreau qui s'obstinait se glisser sous mon burnous et se couchait contre ma poitrine1 rpondant par des bourrades de son front ttu toutes mes tentatives d'expulsion4 ,fatigus d'avoir beaucoup err dans la journe1 nous nous endormmes bientt1 malgr les hurlements lugubres du vent dans le ddale des dunes et le petit bruit continu1 marin1 du sable qui pleuvait sur notre tente4 ,tout coup1 nous fmes nouveau rveills en sursaut1 sans pouvoir1 au premier moment1 nous rendre compte de ce qui arrivait1 mais crass1 touffs1 sous un poids trs lourd3 une rafale plus violente avait chavir notre tente1 nous ensevelissant sous ses ruines4 ,il fallut sortir1 ramper plat ventre1 pniblement1 dans la nuit noire o le vent froid faisait fureur1 sous un ciel d'encre4 ,impossible ni de remonter la tente dans l'obscurit1 ni d'allumer notre petite lanterne4 ,il pouvait tre trois heures dj1 et nous prfrmes nous coucher1 maussades1 la belle toile1 en attendant le jour4 ,aly dut encore extraire grand'peine quelques couvertures et quelques burnous de dessous la tente1 et il fallut aussi sauver les chvres qui gmissaient et se dbattaient furieusement4 touffant dans mon burnous sur lequel le sable continuait de tomber en pluie1 tenue veille par les hennissements de frayeur et les ruades de mon pauvre cheval attach un piquet et bouscul par les chvres inquites1 je ne parvins plus me rendormir4 ,le vent avait cess presque tout fait4 ,aly tait occup allumer un grand feu de broussailles4 ,nous nous assmes tous autour du bienfaisant brasier1 transis et courbaturs4 ,seul ,aly conservait sa bonne humeur habituelle1 nous plaisantant sur nos airs de dterrs4 ,le jour se leva1 limpide et calme1 sur le dsert o la tourmente de la nuit avait laiss une infinit de petits sillons gris1 comme les rides d'une tempte sur le sable4 ,l'ide me vint d'aller faire un temps de galop dans la plaine qui s'tendait au-del de la ceinture de dunes fermant notre valle4 ,aly resta pour reconstruire la tente et mettre en ordre notre petit mnage ensabl et dispers durant la nuit4 ,il me recommanda cependant de ne pas trop m'loigner du camp4 ,mais bah6 ds que je fus dans la plaine1 je lchai la bride mon fidle ,souf qui partit toute vitesse1 nerv1 lui aussi1 par la mauvaise nuit qu'il avait passe4 ,longtemps nous courmes ainsi1 une vitesse vertigineuse1 ivres d'espace1 dans le calme serein du jour naissant4 ,enfin1 mettant grand'peine mon cheval au pas1 je me retournai et je vis que j'tais trs loin dj des dunes444 ,sans aucune hte de rentrer au campement1 l'ide me vint de passer par les collines qui ferment la plaine4 ,je m'engageai donc dans un ddale de monticules de plus en plus levs1 en prenant le chemin de l'ouest4 ,il y avait l des valles semblables la ntre et1 pour ne pas perdre trop de temps1 je laissais trotter ,souf dans ces endroits plus plats4 ,peu peu1 le ciel s'tait de nouveau couvert de nuages1 et le vent commenait tomber4 ,sans la bourrasque de la nuit qui avait sch et dplac toute la couche superficielle du sable1 un vent aussi faible n'et pu provoquer aucun mouvement la surface du sol4 ,mais la terre tait rduite l'tat de poussire presque impalpable1 et le sable continuait doucement couler des dunes escarpes4 ,je remarquai bientt que mes traces disparaissaient trs vite4 ,aprs une heure je commenais tre tonne de ne pas encore tre arrive au camp4 ,il tait dj assez tard1 et la chaleur devenait lourde4 ,pourtant1 je remontais bien vers l'ouest8444 ,enfin1 je finis par m'arrter1 comprenant que l'avais fait fausse route et que j'avais d dpasser le campement4 ,mais je demeurais perplexe444 ,o fallait-il me diriger8 ,en effet1 je ne pouvais pas savoir si je me trouvais au-dessus ou au-dessous de la route1 c'est--dire si j'avais pass au nord ou au sud du camp4 ,je risquais donc de m'garer dfinitivement4 ,cependant1 je me dcidai prendre rsolument la direction du nord1 la moins dangereuse dans tous les cas4 ,mais1 l encore1 je n'aboutis rien1 aprs avoir march pendant une heure2 alors1 je redescendis vers le sud4 ,il tait trois heures aprs midi1 dj1 et ma msaventure ne m'amusait plus3 je n'avais qu'un pain arabe dans le capuchon de mon burnous et une bouteille de caf froid4 ,je commenais me demander ce que j'allais devenir1 si je ne retrouvais pas mon chemin avant la nuit4 ,laissant mon ,souf dans une valle1 je grimpai sur la dune la plus leve de la rgion autour de moi1 de tous cts1 je ne vis que la houle grise des monticules de sable1 et je ne parvenais pas comprendre comment j'avais pu1 en si peu de temps1 m'garer ce point4 ,enfin1 ne voulant plus continuer errer sans but1 craignant d'tre prise par la nuit dans un endroit strile o mon cheval1 dj priv d'eau1 ne trouverait mme pas d'herbe1 je me mis la recherche d'une valle commode pour passer la nuit4 --,demain1 ds l'aube1 je me mettrai en route vers le nord1 pensai-je1 et je gagnerai la route de ,tabeth444 ,je dcouvris un vallon profond et allong1 o une vgtation plus touffue avait pouss1 tonnamment verte4 ,je dbarrassai ,souf de son harnachement1 et je le lchai1 allant moi-mme explorer mon le de ,robinson4 ,au milieu d'un espace dcouvert1 je trouvai un tas de cendres peine mles de sable1 et quelques os de livre3 des chasseurs avaient d passer la nuit l4 ,peut-tre reviendraient-ils8 ,ces chasseurs du ,sahara sont des hommes rudes et primitifs1 vivant ciel ouvert1 sans rsidence fixe4 ,quelques-uns laissent leurs familles trs loin1 dans les ksour2 d'autres sont de vritables enfants des sables1 errant avec femmes et enfants--mais ceux-l sont rares4 ,leur vie tous est aussi libre et aussi peu complique que celle des gazelles du dsert4 ,parmi ces chasseurs1 il y a bien quelques irrguliers fuyant dans les solitudes la justice des hommes4 ,cependant1 dans ces rgions encore assez voisines des villes et des villages1 les dissidents1 comme on les appelle en langage administratif1 sont rares1 et je souhaitais de voir apparatre les chasseurs dont j'avais retrouv les traces1 afin de sortir au plus vite de la situation ridicule o je m'tais mise4 ,dans quelles transes devaient tre mes compagnons1 surtout le fidle ,aly8 ,un hennissement joyeux me tira de ces rflexions3 mon cheval s'tait approch d'un fourr trs pais et trs vert et1 la tte enfonce dans les branches1 semblait flairer quelque chose d'insolite4 444 ,entre les buissons1 il y avait un de ces hassi nombreux du ,sahara1 perdus souvent en dehors de toutes les routes1 puits troits et profonds1 que seuls les guides connaissent4 ,la vgtation presque luxuriante de la valle s'expliquait par la prsence de cette eau une faible profondeur4 ,je me mis en devoir de puiser1 au moyen de ma bouteille attache au bout de ma ceinture4 ,soudain j'entendis une voix qui disait1 tout prs derrire moi3 --,que fais-tu l1 toi8 ,je me retournai3 devant moi se tenaient trois hommes bronzs1 presque noirs1 en loques1 portant leur maigre bagage dans des sacs de toile et arms de longs fusils pierre4 --,j'ai soif4 --,tu t'es gar8 --,je campe non loin d'ici avec des ,rebaa1 des ,souafa1 des bergers444 --,tu es ,musulman8 --,oui1 grce ,dieu6 ,celui qui m'avait adress la parole tait presque un vieillard4 ,il tendit la main et toucha mon chapelet4 --,tu es de ,sidi ,abd-el-,kader ,djilani444 ,alors1 nous sommes frres444 ,nous aussi nous sommes ,kadriya4 --,dieu soit lou6 dis-je4 ,j'prouvai une joie intense trouver en ces nomades des confrres3 entre adeptes de la mme confrrie l'aide mutuelle et la solidarit sont de rgle4 ,eux aussi portaient en effet le chapelet des ,kadriya4 --,attends1 nous avons une corde et un bidon2 nous ferons boire ton cheval et tu passeras la nuit avec nous2 demain matin1 nous te ramnerons ton camp4 ,tu t'es beaucoup loign vers le sud1 tu as pass le camp des ,rebaa et1 maintenant1 en prenant par les raccourcis1 il faut au moins trois heures pour y arriver4 ,le plus jeune d'entre eux se mit encore rire3 --,tu es dgourdi1 toi6 --,de quelles tribus tes-vous8 --,moi et mon frre1 nous sommes des ,ouled-,seh de ,tabeth-,gublia et celui-l1 ,ahmed ,bou-,djema1 est ,chaambi des environs de ,berressof4 ,son pre avait un jardin ,eloued1 dans la colonie des ,chaamba qui est au village d',elakbab4 ,il s'est sauv1 le pauvre444 --,pourquoi8 --,a cause des impts4 ,il est parti ,in-,salah avec notre cheikh1 ,sidi ,mohammed ,taeb2 quand il est revenu1 il a trouv sa femme morte1 emporte par l'pidmie de typhus1 et son jardin priv de toute culture2 alors1 il a gagn le dsert-- cause des impts4 ,le jeune ,sehi qui parlait ainsi avait attir mon attention par la primitivit de ses traits et l'clat sournois de ses grands yeux fauves4 ,il et pu servir de type accompli de la race nomade1 fortement mtisse d',arabe asiatique1 qui est la plus caractristique du ,sahara4 ,ahmed ,bou-,djema1 maigre et souple1 semblait tre son an1 autant qu'on en pt juger1 car la moiti de sa face tait voile de noir1 la faon des ,touareg4 ,quant au plus g1 il avait une belle tte de vieux coupeur de routes1 aquiline et sombre4 ,ahmed ,bou-,djema portait1 pendus sa ceinture1 deux superbes livres4 ,il s'carta un peu du puits et1 aprs avoir dit ,bismillah6 il se mit vider son gibier4 99 99 99 99 99 ,le soleil avait disparu derrire les dunes1 et les derniers rayons roses du jour glissaient au ras du sol1 entre les buissons aux feuilles pointues et les jujubiers4 ,les touffes de drinn semblaient d'or1 dans la grande lueur rouge du soir4 ,slem1 l'an des deux frres1 s'carta de notre groupe et1 tendant son burnous loqueteux sur le sable1 il commena prier1 grave et comme grandi4 --,vous n'avez point de famille8 demandai-je ,hama ,srir1 pendant que nous creusions un trou dans le sable pour la cuisson des livres4 --,slem a sa femme et ses enfants ,tabeth4 ,moi1 ma femme est dans les jardins de ,remirma1 dans l',oued-,rir1 chez sa tante4 --,ne t'ennuies-tu pas1 loin de ta famille8 --,le sort est le sort de ,dieu4 ,bientt j'irai chercher ma femme4 ,quand les enfants de ,slem seront grands ils chasseront comme leur pre4 --,in ch ,allah6 --,amine4 ,tout me charmait et m'attirait1 dans la vie libre et sans souci de ces enfants du grand ,sahara splendide et morne4 ,aprs avoir li en boule les livres1 nous les mmes1 avec leur fourrure1 au fond du trou1 sous une mince couche de sable4 ,puis nous allummes par-dessus un grand feu de broussailles4 --,alors1 tu t'es mari chez les ,rouara8 ,hama ,srir fit un geste vague3 --,c'est toute une histoire6 ,tu sais que nous autres1 ,arabes du ,dsert1 nous ne nous marions gure en dehors de notre tribu444 ,le roman de ,hama ,srir piquait ma curiosit ,voudrait-il seulement me le conter8 ,cette histoire devait tre simple1 mais empreinte du grand charme mlancolique de tout ce qui touche au dsert4 ,aprs le souper1 ,slem et ,bou-,djema s'endormirent bientt4 ,hama ,srir1 demi couch prs de moi1 tira son matoui 7petit sac en filali pour le kif7 et sa petite pipe4 ,je portais1 moi aussi1 dans la poche de ma gandoura1 ces insignes du vritable ,soufi4 ,nous commenmes fumer4 --,hama1 raconte-moi ton histoire8 --,pourquoi8 ,pourquoi t'intresses-tu ce qu'ont fait des gens que tu ne connais pas8 --,je t'adopte pour frre1 au nom d',abd-el-,kader ,djilani4 --,moi aussi4 ,et il me serra la main4 --,comment t'appelles-tu8 --,mahmoud ben ,abdallah ,sadi4 --coute1 ,mahmoud1 si je ne t'adoptais pas1 moi aussi1 pour frre1 si nous ne l'tions pas dj par notre cheikh et notre chapelet1 et si je ne voyais pas que tu es un taleb1 je me serais mis fort en colre au sujet de ta demande1 car il n'est pas d'usage1 tu le sais1 de parler de sa famille4 ,mais coute1 et tu verras que le mektoub de ,dieu est tout-puissant1 que rien ne saurait le dtourner4 99 99 99 99 99 --,deux annes auparavant1 ,hama ,srir chassait avec ,slem dans les environs du bordj de ,stah-el-,hamraa1 dans la rgion des grands chotts sur la route de ,biskra ,eloued4 ,c'tait en t4 ,un matin1 ,hama ,srir fut piqu par une lefa 7vipre cornes7 et courut au bordj3 la vieille belle-mre du gardien1 une ,riria 7originaire de l',oued-,rir7 savait gurir toutes les maladies--celles du moins que ,dieu permet de gurir4 ,le gardien tait parti pour ,eloued avec son fils1 et le bordj tait rest la garde de la vieille ,mansoura et de sa belle-fille dj ge1 ,tbberr4 ,vers le soir1 ,hama ,srir ne souffrait presque plus et il quitta le bordj1 pour aller rejoindre son frre dans le chott ,bou-,djeloud4 ,mais il avait un peu de fivre1 et il voulut boire4 ,il descendit la fontaine1 situe au bas de la colline rougetre et dnude de ,stah-el-,hamraa4 ,l1 il trouva l'ane des filles du gardien1 ,sadia1 qui avait treize ans et qui1 femme dj1 tait belle sous ses haillons bleus4 ,et ,sadia sourit au nomade1 et longuement ses grands yeux roux le fixrent4 --,dans quinze jours1 je reviendrai te demander ton pre1 dit-il4 ,elle hocha la tte4 --,il ne voudra jamais4 ,tu es trop pauvre1 tu es un chasseur4 --,je t'aurai quand mme1 si ,dieu en a dcid ainsi4 ,maintenant remonte au bordj1 et garde-toi pour ,hama ,srir1 pour celui que ,dieu t'a promis4 --,amine6 ,et lentement1 courbe sous sa lourde guerba en peau de bouc pleine d'eau1 elle reprit le chemin escarp de son bordj solitaire4 ,hama ,srir ne parla point ,slem de cette rencontre1 mais il devint songeur4 --,il ne faut jamais dire ses projets d'amour1 cela porte malheur1 prcisa-t-il4 ,tous les soirs1 quand le soleil embrasait le dsert ensanglant et dclinait vers l',oued-,rir' sal1 ,sadia descendait la fontaine pour attendre celui que ,dieu lui avait promis4 ,un jour qu'elle tait sortie l'heure ardente de midi1 pour abriter son troupeau de chvres1 elle crut dfaillir3 un homme1 vtu d'une longue gandoura et d'un burnous blancs1 arm d'un long fusil pierre1 montait vers le bordj4 ,en hte elle se retira dans le coin de la cour o tait leur humble logis et l1 tremblante1 elle invoqua tout bas ,djilani l'mir des ,saints car1 elle aussi1 tait de ses enfants4 ,l'homme entra dans la cour et appela le vieux gardien3 --,abdallah ben ,hadj ,sad1 dit-il1 mon pre tait chasseur1 il appartenait la tribu des chorfa ,ouled-,seh1 de la ville de ,tabeth-,gublia4 ,je suis un homme sans tare et dont la conscience est pure--,dieu le sait4 ,je viens te demander d'entrer dans ta maison1 je viens te demander ta fille4 ,le vieillard frona le sourcil4 --,o l'as-tu vue8 --,je ne l'ai pas vue4 ,des vieilles femmes d',eloued m'en ont parl444 ,telle est la destine4 --,par la vrit du ,koran auguste1 tant que je vivrai jamais un vagabond n'aura ma fille6 ,longuement ,hama ,srir regarda le vieillard4 --,ne jure pas les choses que tu ignores444 ,ne joue pas avec le faucon3 il vole dans les nuages et regarde en face le soleil4 vite les larmes tes yeux que ,dieu fermera bientt6 --,j'ai jur4 --,chouf ,rabbi6 7,dieu verra7 dit ,hama ,srir4 ,et sans ajouter un mot1 il partit4 ,si ,abdallah1 indign1 entra dans sa maison et1 s'adressant ,sadia et ,embarka1 il dit3 --,laquelle de vous deux1 chiennes1 a laiss voir son visage au vagabond8 ,les deux jeunes filles gardrent le silence4 --,si ,abdallah1 rpondit pour elles l'aeule vnre1 le vagabond est venu le mois dernier se faire panser pour une morsure de lefa4 ,ma fille ,tbberr1 qui est ge1 m'a aide4 ,le vagabond n'a vu aucune des filles de ,tbberr4 ,nous sommes vieilles1 le temps du hedjeb 7retraite des femmes arabes7 est pass pour nous4 ,nous avons soign le vagabond dans le sentier de ,dieu4 --,garde-les1 et qu'elles ne sortent plus4 ,sadia1 l'me en deuil1 continua pourtant attendre1 obstinment1 le retour de ,hama ,srir1 car elle savait que1 si vraiment ,dieu le lui avait destin1 personne ne pouvait les empcher de s'unir4 ,elle aimait ,hama ,srir1 et elle avait confiance4 99 99 99 99 99 ,prs d'un mois s'tait coul depuis que le chasseur tait mont au bordj pour demander ,sadia1 et il ne reparaissait pas4 ,il tait bien prs1 cependant1 attard dans la rgion des chotts1 et1 chaque nuit1 les chiens froces de ,stah-el-,hamraa aboyaient444 ,lui aussi1 il avait jur4 ,un soir1 se relchant un peu de sa surveillance farouche1 comme ,tbberr tait malade1 ,si ,abdallah ordonna ,sadia de descendre la fontaine1 sans s'attarder4 ,il tait dj tard1 et la jeune fille descendit1 le cur palpitant4 ,la pleine lune se levait au-dessus du dsert1 baign d'une transparence aussi bleue que peut l'tre la nuit4 ,dans le silence absolu1 les chiens avaient des rauquements furieux4 ,pendant qu'elle remplissait sa guerba1 les bras dans l'eau du bassin1 ,sadia vit passer une ombre entre les figuiers du jardin4 --,sadia6 --,louange ,dieu6 ,hama ,srir l'avait saisie par le poignet et l'entranait4 --,j'ai peur6 ,j'ai peur6 ,elle posa sa main tremblante dans la main forte du nomade et ils se mirent courir travers le chott ,bou-,djeloud1 dans la direction de l',oued ,rir'444 et quand elle disait ,j'ai peur1 arrte-toi6 il la soulevait irrsistiblement dans ses bras1 car il savait que cette heure lui appartenait et que toute la vie tait contre lui4 ,ils fuyaient1 et dj les aboiements des chiens s'taient lasss4 99 99 99 99 99 ,le vieillard1 surpris et irrit du retard de sa fille1 sortit du bordj et l'appela plusieurs reprises4 ,mais sa voix1 sans rponse1 se perdit dans le silence lourd de la nuit4 ,un frisson glaa les membres du vieillard4 ,en hte1 il alla chercher son fusil et descendit4 ,la gamelle flottait sur l'eau et la guerba vide tranait terre4 --,chienne6 elle s'est enfuie avec le vagabond4 ,la maldiction de ,dieu soit sur eux6 ,et il rentra1 le cur irrit1 sans une larme1 sans une plainte4 --,celui qui engendre une fille devrait l'trangler aussitt aprs sa naissance1 pour que la honte ne fort pas un jour la porte de sa maison1 dit-il en rentrant chez lui4--,femme1 tu n'as plus qu'une seule fille444 et celle-ci est mme de trop6444 ,tu n'as pas su garder ta fille4 ,les deux vieilles et ,embarka commencrent pleurer et se lamenter comme sur le cadavre d'une morte1 mais ,si ,abdallah leur imposa silence4 99 99 99 99 99 444 ,cependant les deux amants avaient fui longtemps travers la plaine strile4 --,arrte-toi1 supplia ,sadia1 mon cur est fort mais mes jambes sont brises444 ,mon pre est vieux et il est fier4 ,il ne nous poursuivra pas4 ,ils s'assirent sur la terre sale et ,hama ,srir se mit rflchir4 ,il avait tenu parole1 ,sadia tait lui1 mais pour combien de temps8 ,il rsolut enfin1 pour chapper aux poursuites1 de la mener ,tabeth1 et1 l1 de l'pouser devant la djema de sa tribu1 sans acte de mariage4 ,sadia1 lasse et apeure1 s'tait couche prs de son matre4 ,il se pencha sur elle et calma d'un baiser son cur encore bondissant444 ,quatre nuits durant ils marchrent1 mangeant les dattes et la mella de ,hama ,srir4 ,pendant la journe1 par crainte des deras et des spahis d',el-,oued1 ils se tenaient cachs dans les dunes4 ,enfin1 vers l'aube du cinquime jour1 ils virent se profiler au loin les murailles grises et les coupoles basses de ,tabeth-,gublia4 99 99 99 99 99 ,hama ,srir mena ,sadia dans la maison de ses parents et leur dit ,celle-ci est ma femme4 ,gardez-la et aimez-la l'gal de ,fathma ,zohra votre fille4 ,quand ils furent unis devant l'assemble de la tribu1 ,hama ,srir dit ,sadia3 --,pour que ,dieu bnisse notre mariage1 il faut que ton pre nous pardonne4 ,sans cela1 lui1 ta mre et ton aeule qui m'a t secourable1 pourraient mourir avec le cur ferm sur nous4 ,je te mnerai dans ton pays1 chez ta tante ,oum-el-,az4 ,quant moi1 je sais ce que j'ai faire4 ,le lendemain1 ds l'aube1 il fit monter ,sadia1 strictement voile1 sur la mule de la maison1 et ils descendirent vers l',oued ,rir'4 ,ils passrent par ,mezgarine-,kedina1 pour viter ,touggourt1 et furent bientt rendus dans les jardins humides de ,remirma4 ,oum-el-,az tait vieille4 ,elle exerait la profession de sage-femme et de gurisseuse4 ,on la vnrait et mme certains hommes parmi les ,rouara superstitieux la craignaient4 ,c'tait une ,riria bronze avec un visage de momie dans le scintillement de ses bijoux d'or1 maigre et de haute taille1 sous ses longs voiles d'un rouge sombre4 ,ses yeux noirs1 o le khl jetait une ombre inquitante1 avaient conserv leur regard4 ,svre et silencieuse1 elle couta ,hama ,srir et lui ordonna d'crire en son nom une lettre au pre de ,sadia4 --,si ,abdallah pardonnera1 dit-elle avec une assurance trange4 ,d'ailleurs1 il ne durera plus longtemps4 ,hama ,srir entra dans l'oasis et dcouvrit un taleb qui1 pour quelques sous1 crivit la lettre4 --,louange ,dieu seul6--,le salut et la paix soient sur l'lu de ,dieu6 ,au vnrable1 celui qui suit le sentier droit et fait le bien dans la voie de ,dieu1 le trs pieux1 le trs sr1 le pre et l'ami1 ,si ,abdallah bel ,hadj ,sad1 au bordj de ,stah-el-,hamraa1 dans le ,souf1 le salut soit sur toi1 et la misricorde de ,dieu1 et sa bndiction pour toujours6 ,ensuite1 sache que ta fille ,sadia est vivante1 et en bonne sant1 ,dieu soit lou6--et qu'elle n'a d'autre dsir que celui de se trouver avec toi et sa mre et son aeule et sa sur et son frre ,si ,mohammed en une heure proche et bnie4 ,sache encore que je t'cris ces lignes sur l'ordre de ta belle-sur1 lella ,oum-el-,az bent ,makoub ,rir'i1 et que c'est dans la maison de celle-ci qu'habite ta fille4 ,apprends que j'ai pous1 selon la loi de ,dieu1 ta fille ,sadia et que je viens te demander ta bndiction1 car tout ce qui arrive1 arrive par la volont de ,dieu4 ,aprs cela1 il n'y a que la rponse prompte et propice et le souhait de tout le bien4 ,et le salut soit sur toi et ta famille de la part de celui qui a crit cette lettre1 ton fils et le pauvre serviteur de ,dieu3 ,hama ,srir ben ,abderrahman ,chrif4 99 99 99 99 99 ,quand cette lettre parvint au vieil ,abdallah1 illettr1 il se rendit ,gumar1 la zaouya de ,sidi ,abd-el-,kader4 ,un mokaddem lui lut la lettre1 puis1 le voyant fort perplexe1 lui dit3 --,celui qui est prs d'une fontaine ne s'en va pas sans boire4 ,tu es prs de notre cheikh et tu ne sais que faire3 va-t-en lui demander conseil4 ,abdallah consulta donc le cheikh qui lui dit3 --,tu es vieux4 ,d'un jour l'autre ,dieu peut te rappeler lui1 car nul ne connat l'heure de son destin4 ,il vaut mieux laisser comme hritage un jardin prospre qu'un monceau de ruines4 ,alors1 obissant au descendant de ,djilani et son reprsentant sur la terre1 ,si ,abdallah ploya sous sa doctrine et pria le mokaddem de composer une lettre de pardon pour le ravisseur4 444 ,et nous t'informons par la prsente que nous avons pardonn notre fille ,sadia6 ,dieu lui accorde la raison1 et que nous appelons la bndiction du ,seigneur sur elle1 pour toujours4 ,amin6 ,et le salut soit sur toi de la part du pauvre1 du faible serviteur de ,dieu3 ,abdallah bel ,hadj4 ,la lettre partit4 99 99 99 99 99 ,oum-el-,az1 silencieuse et svre1 parlait peu ,sadia4 ,elle passait son temps composer des breuvages et deviner le sort par des moyens tranges1 se servant d'omoplates de moutons tus la fte du printemps1 de marc de caf1 de petites pierres et des entrailles des btes frachement saignes4 --,abdallah pardonne1 avait-elle dit ,hama ,srir1 aprs avoir consult ses petites pierres1 mais il ne durera plus longtemps444 son heure est proche4 ,sadia tait devenue songeuse4 ,un jour1 elle dit son poux3 --,mne-moi dans le ,souf4 ,je dois revoir mon pre avant qu'il meure4 --,attends sa rponse4 ,la rponse arriva4 ,hama ,srir fit de nouveau monter ,sadia sur la mule de la maison1 et ils prirent la route du nord-est1 traversant le ,chott ,mrouan dessch4 ,au bordj de ,stah-el-,hamraa1 la diffa fut servie et l'on fit grande fte1 et il ne fut parl de rien puisque l'heure des explications tait passe4 ,le cinquime jour1 ,hama ,srir ramena sa femme ,remirma444 ,le mois suivant1 en redjeb1 une lettre de ,stah-el-,hamraa annonait la vieille ,oum-el-,az que son beau-frre venait d'entrer dans la misricorde de ,dieu4 99 99 99 99 99 --,tous les mois je descends ,remirma1 pour voir ma femme1 me dit ,hama ,srir en terminant son rcit4 ,dieu ne nous a pas donn d'enfants4 ,un instant1 trs pensif1 il garda le silence1 puis il ajouta plus bas1 avec un peu de crainte3 --,peut-tre est-ce parce que nous avons commenc dans le haram 7le pch1 l'illicite74 ,oum-el-,az le dit444 ,elle sait4 99 99 99 99 99 444 ,il tait trs tard dj1 et les constellations d'automne avaient dclin sur l'horizon4 ,un grand silence solennel rgnait au dsert4 ,nous nous tions rouls dans nos burnous1 prs du feu teint1 et nous rvions--lui1 le nomade dont l'me ardente et vague tait partage entre la jouissance de sa passion triomphante et la crainte des sorts1 la peur des tnbres1 et moi1 la solitaire1 que son idylle avait berce4--,et je songeais au tout-puissant amour qui domine toutes les mes1 travers le mystre des destines6 ,,nostalgies ,tout le grand charme poignant de la vie vient peut-tre de la certitude absolue de la mort4 ,si les choses devaient durer1 elles nous sembleraient indignes d'attachement4 ,il y a de grandes nuances dans le ciel de la dure3 le ,pass est rose1 le ,prsent gris1 l',avenir bleu4 ,au del de ce bleu qui tremble1 s'ouvre le gouffre sans limite et sans nom1 le gouffre des transformations pour l'ternelle vie4 ,oui1 la notion utile d'un dpart forc et dfinitif suffit1 en certaines mes1 pour donner aux choses de la vie un charme dchirant4 ,les lieux o l'on a aim et o l'on a souffert1 o l'on a pens et rv1 surtout1 les pays quitts sans espoir de jamais les revoir1 nous apparaissent plus beaux par le souvenir qu'ils le furent en ralit4 ,dans l'espace et dans le temps1 le ,regret est le grand charmeur qui pntre toutes les ombres4 99 99 99 ,ainsi1 en son me lue1 lors de ses lointains et successifs exils1 il lui suffisait d'une parole aux consonances arabes1 d'une musique d',orient1 mme d'une simple sonnerie de clairon derrire le mur d'une caserne quelconque1 d'un parfum1 pour voquer1 avec une nettet voluptueuse1 si intense qu'elle touchait la douleur1 tout un monde de souvenirs de la terre d',afrique1 assoupis1 point dfunts1 demeurs cachs en la silencieuse ncropole de son me1 telle une funbre et inutile momie au fond d'un sarcophage qui1 soudain1 sous l'influence de quelque fluide inconnu1 se soulverait et sourirait comme la ,prtresse de ,carthage4 ,chaque heure de sa vie ne lui tait chre que par cette angoisse grisante des anantissements passs et imminents4 ,en mettant1 pour la premire fois1 le pied sur une terre trangre1 il escomptait dj d'avance toutes les sensations1 toutes les volupts dont elle lui serait le thtre1 et surtout celle1 attriste1 du dpart certain et de la nostalgie venir4 ,c'est qu'il n'arrtait pas le contour des choses et la forme des tres au prsent1 au visible4 ,il aimait les prolonger et les colorer4 ,son imagination s'associait son cur444 ,assis sur une barrique vide1 parmi les choses chaotiques du grand quai de la ,joliette1 il contemplait la splendeur naissante du ple soleil hivernal1 et il se souvenait d'un matin d'automne1 trs lointain1 antrieur aux grands anantissements qui avaient fait de lui un nomade et un errant444 ,c'tait ,annba 7,bne71 sur cette cte barbaresque qu'il adorait--pour l'avoir tant de fois quitte--et qu'il n'osait plus esprer4 ,il tait sorti1 trs tt1 pour se rendre la gare1 et il longeait la mer1 en cette campagne suburbaine si vaste et si mlancolique4 ,derrire le cap ,rosa1 le soleil se levait1 inondant tout le beau golfe de lueurs sanglantes et dores4 ,les grands eucalyptus1 roussis par les vents d'automne1 se balanaient doucement dans la fracheur matinale4 ,quelques frileux oiseaux s'veillaient et chantaient1 timidement4 ,ce matin-l1 il s'tait souvenu1 avec un intime frisson1 des levers de soleil de son adolescence et de ses premires annes d'enfant prcocement sensible et rveur--des annes qu'il n'avait bien comprises qu' distance4 99 99 99 99 99 ,maintenant1 sur le quai de ,marseille1 l'ombre de la grande cathdrale qui ne jetait en lui aucune douceur d'esprance1 l'aurore aussi n'tait belle que d'un autre jour4 ,il se revoyait ailleurs3 ,mont sur son cheval saharien1 marchant au pas1 trs loin devant ses guides1 il gravissait une colline nue et pele1 dans l'immensit vide du dsert africain4 ,derrire lui1 les solitudes sales et inhospitalires de l',oued-,rir'2 devant lui1 les petites murailles en terre rougetre1 enchevtres1 les dattiers ombreux et lgers d',el-,moggar1 l'oasis o il devait passer la journe1 aprs toute une nuit de marche4 ,vers sa gauche1 au-dessus du lac dessch par la fournaise de l't saharien1 le soleil se levait4 99 99 99 99 99 ,le chott s'tendait perte de vue1 route solide et sre pendant l't1 que traversent sans cesse ces longues quafila de chameaux1 o galopent les rapides mhara des ,chaamba--abme de boue et de fange ds les premires pluies hivernales--route meurtrire pour l'imprudent qui s'y aventurerait4 ,le ,grand ,chott l'a bu1 lui avait dit un guide ,chaambi1 en lui parlant de son frre4 ,et1 avec un frisson d'angoisse1 il se souvint de cette phrase dite dans une nuit funbre de tempte et de dtresse1 au milieu mme des solitudes maudites de ce grand chott ,melghir1 perfide et homicide4 99 99 99 99 99 ,or1 ce matin-l1 le soleil paisible se levait au-dessus de la plaine morte1 d'o la bndiction de ,dieu devait s'tre retire ds les origines lointaines1 car aucun vestige de vie n'y apparaissait1 rien1 sauf la mystrieuse vgtation minrale des cristaux4 ,quelle paix radieuse et souriante6 ,sur le fond gris rougetre du chott d'une platitude absolue1 seules des efflorescences laiteuses de sel cristallis se montraient1 tristes pousses qui rpandaient d'pres et nauseuses senteurs marines1 effluves de fivre et de mort4 ,et le chott1 ennemi de la vie1 souriait pourtant de toutes ces blancheurs comme aucune aurore n'avait souri444 99 99 99 99 99 --,nostalgies6 nostalgies parses dans ,marseille1 gares comme de grands oiseaux qui vont repartir1 qui se posent seulement6 99 99 99 99 99 ,une autre fois1 par un soir triste1 la pluie battait furieusement les vitres de sa fentre1 il tait rest seul jusque soir1 sans bouger de sa chambre1 revoir une chose impressionnante qui revenait4 ,autour de lui1 l'immensit moutonnante des grandes dunes de l',ouady-,souf1 les mmes dos de btes monstrueuses1 d'un beige dcolor par trop de lumire l'infini1 singulier ocan fig en pleine tempte1 solidifi1 et dont seule la surface1 participant de la vie des vents1 coule sans cesse dans le silence des sicles monotones4 ,parfois1 de petites valles4 ,l1 sur le sable tout blanc1 d'une finesse presque impalpable1 des arbustes rabougris1 comme rampants1 sment une trange glanure de rameaux morts1 d'un noir d'bne4 ,puis1 de loin en loin1 bornes milliaires de cette route mouvante du ,souf1 les gmira grises1 petites pyramides de pierre bties sur la crte des grandes dunes1 pour indiquer la route suivre4 ,dans le ciel sans un nuage1 d'une infinie transparence azure1 le soleil son dclin s'abaissait vers l'horizon1 et l'on voyait encore1 dans l'immensit rose des sables1 poindre les maisons grises et les dattiers sombres de ,kasr-,kounine4 444 ,soudain1 d'un brusque effort1 d'un galop haletant1 son cheval atteignit le sommet de la grande dune qui spare ,kounine d',eloued4 ,devant ses yeux merveills1 il vit passer alors un spectacle unique1 inoubliable1 une vision du vieil ,orient fabuleux4 99 99 99 99 99 ,au milieu d'une plaine immense1 d'un blanc qui passait au mauve1 une grande ville blanche se dressait parmi les vgtations obscures des jardins4 ,et la ville immacule1 au sein de cette plaine achromatique1 semblait immatrielle et translucide1 dans l'immensit fluidique de la terre et du ciel4 ,sans un toit gris1 sans une chemine fumeuse1 ,eloued lui apparut pour la premire fois1 telle une ville enchante des sicles envols de l',islam primitif1 comme une perle laiteuse1 enchsse dans cet crin de satin vaguement nacr qu'tait le dsert444 ,aucunes paroles ne lui eussent suffi pour exprimer la splendeur enivrante de ce spectacle--enivrante parce qu'phmre et d'une infinie mlancolie en son essence4 ,doucement il approchait1 longeant maintenant une vague tendue o une infinit de petites dalles grises1 caduques et penches dans le sable1 attestaient le lieu de repos ternel des ,croyants4 ,et voil que1 dans l'immense silence de cette cit qui semblait morte et inhabite1 des voix descendirent1 comme du haut des montagnes1 pensives et solennelles1 des voix qui1 en ce mme instant1 sur ce mme air de tristesse supra-terrestre1 retentissaient des confins du ,soudan noir aux immensits du ,pacifique1 travers tant de continents et de mers1 pour rappeler un immortel souvenir sacr tant d'hommes de races si opposes1 si dissemblables444 99 99 99 99 99 ,mais une autre voix1 plus lente et plus cadence1 monta d'une rue tortueuse et ensable4 ,l-bas1 visible1 une longue thorie d'hommes en burnous blancs ou noirs1 en rouges manteaux de spahis1 sortit1 trs doucement1 recueillie et triste1 de l'enceinte4 ,d'abord1 des vieillards vnrables1 de vieilles ttes enturbannes o jamais une seule pense de doute ou de rvolte contre la volont divine n'avait germ444 ,puis1 port sur les paules robustes de six souafa bronzs1 presque noirs1 une chose allonge apparut1 sur la civire voile d'un drap blanc1 immobilise dans la rigidit froide de la mort4 ,puis1 encore et encore1 des formes blanches et noires4 ,du groupe des vieillards1 une psalmodie lente s'levait1 proclamant l'inluctable ,destine1 la vanit des biens phmres de ce monde et l'excellence de la mort1 qui est l'entre triomphale de l'ternit3 ,voici1 ,seigneur1 ton serviteur1 fils de tes serviteurs1 qui a quitt en ce jour la face de ce monde1 o il laisse ceux qui l'aimrent1 pour les tnbres du tombeau444 ,et il attestait qu'il n'est pas d'autre ,dieu que toi et que ,mohammed est ton prophte444 ,or tu es le ,dispensateur du pardon et le ,misricordieux4 ,dans la valle funraire1 deux hommes creusaient une fosse profonde dans le sable dessch4 --,et1 quand le corps fut dpos dans la terre1 la face tourne vers la plage de la terre o est la sainte ,mekka1 et recouvert de palmes vertes1 le sable blanc coula doucement1 recouvrant pour l'ternit ce qui avait enferm une me musulmane1 l'me de quelque humble cultivateur soufi1 homme de peu de savoir et de beaucoup de foi4 ,puis1 paisiblement1 remportant le brancard vide1 la blanche thorie reprit le chemin de la ville1 dans l'attente absolument rsigne en chacun de revenir1 l'heure fixe par le mektoub1 sur ce mme brancard1 accompagn par les mmes gestes millnaires et les mmes litanies d'inbranlable certitude4 ,et ce passage d'un enterrement1 dont aucune ombre lugubre n'entachait la douceur ineffable1 avait fait descendre en son cur tranger une paix profonde4 ,d'autres ombres1 drapes de vtements bleu sombre1 s'avanaient vers un puits1 dont l'armature primitive--un tronc de palmier attach sur une traverse supporte par deux montants--faisait jouer une oumara1 grande corbeille en cuir quilibre d'une pierre4 ,c'taient les femmes d',eloued qui allaient l'aiguade1 portant1 d'un geste antique1 une amphore sur l'paule droite4 ,sur la muraille en terre battue d'une maison soufi1 complique et chaotique1 encombre de petites terrasses1 de petites votes1 un jeune homme tait venu s'asseoir et s'tait mis jouer d'une petite flte en roseau aux trous enchants4 ,oh1 alors1 quel n'avait pas t pour lui le charme sans bornes de cette arrive1 sa douceur intensment mlancolique1 inoubliable jamais444 --,une rafale glace vint secouer le chssis et les vitres de sa fentre de ,marseille4 ,il tressaillit1 comme sortant d'un rve4 ,la nuit froide et obscure tait descendue sur cette ville1 o il se sentait plus seul et plus tranger4 ,il alluma une lampe1 voulut travailler4 ,ses regards tombrent par hasard sur la quatrime page d'un journal1 portant un horaire maritime4 ,alors1 brusquement1 il prouva un dsir intense1 presque douloureux1 de repartir1 d'aller revivre son rve d'un t de grande libert jeune4 ,mais1 aprs un instant de rflexion1 il se dgagea3 ,a quoi bon8444 ,ce charme pass1 je ne le retrouverais pas4 ,il n'est point de plus irralisable chimre que d'aller1 en des lieux jadis aims1 la recherche des sensations mortes4 ,non6 au hasard de la vie mystrieuse1 cherchons plutt1 sur d'autres terres1 d'autres joies1 d'autres tristesses et d'autres nostalgies4 ,le lendemain1 il partait enfivr1 ardent de voir et de sentir1 pour une autre rgion de cette ,afrique qui l'attirait invinciblement et qui devait tre son tombeau prmatur6 ,et le chercheur de volupts nostalgiques n'est jamais revenu444 ,r,,miniscences ,avec les toiles d',eloued1 vous tremblez encore dans mon cur1 regards attirants et humides des fanaux du grand navire qui m'emportait vers la terre africaine444 99 99 99 99 99 ,pendant quelques semaines j'avais retrouv la vie de ,marseille4 ,bien souvent j'tais venue dans cette grande cit des dparts4 ,toujours un destin contraire semblait m'y poursuivre et m'empchait de la voir comme j'aime voir les villes o je passe1 en rvant1 lente et seule1 le long des murs des quais et des places1 vtue de costumes d'emprunt1 choisis selon les lieux ou les circonstances4 ,sous un costume correct de jeune fille europenne1 je n'aurais jamais rien vu1 le monde et t ferm pour moi1 car la vie extrieure semble avoir t faite pour l'homme et non pour la femme4 ,cependant j'aime me plonger dans le bain de la vie populaire1 sentir les ondes de la foule couler sur moi1 m'imprgner des fluides du peuple4 ,ainsi seulement je possde une ville et j'en sais ce que le touriste ne comprendra jamais1 malgr toutes les explications de ses guides4 ,toujours j'avais d courir1 enfivre1 travers ces rues grouillantes1 l'esprit ailleurs1 occup de choses ennuyeuses2 puis1 tout de suite1 laissant derrire moi ,marseille inconnue1 presque chimrique1 je m'embarquais pour d'autres ports1 pour d'autres pays3 j'allais chercher le silence et l'oubli dans les cits dormantes de la terre barbaresque1 ou le rve riant d'un visage dans les villes parfaites d',italie1 et du temps mort dans cette trange ,sardaigne444 ,cette fois1 par un hasard propice1 je suis revenue libre1 l'me presque en paix1 l'esprit presque dsuvr1 et j'ai pu enfin pntrer ,marseille1 en percevoir la sensation1 la trs spciale excitation d'exotisme complexe1 les parfums de bitume1 d'eau marine et d'orange4 99 99 99 99 99 ,au mois de juillet #aijj je repartais pour l',algrie4 ,je me vois en mer1 et cette impression d'espace s'ajoute celle du dsert1 qui descend si voluptueuse en moi1 par ces premiers soirs accablants de ,sahara retrouv3 ainsi j'existe encore distance dans celle que j'tais hier4 99 99 99 99 99 444 ,lentement le soleil d't va disparatre l-bas1 en pleine mer1 dans les eaux tranquilles4 ,les rochers blancs se sont faits roses1 et la ,vierge de la ,garde1 sur sa colline aride1 brille soudain d'un clat presque surnaturel4 ,marseille1 la cit des adieux1 est incomparable en ces soirs noys d'une liqueur dore4 ,dans l'eau frmissante1 des serpents de feu courent fugitifs et glissants1 un vent tide caresse doucement les maisons1 les navires et l'eau1 tandis qu' l'horizon1 dans l'imprcis flamboyant de la haute mer1 s'accomplit1 comme un drame1 le naufrage du soleil4 ,le cri rouill des cabestans sur les ancres soulve mes lourds souvenirs2 les flancs du navire ont frmi444 ,c'est mon tour1 maintenant1 de m'accouder au bastingage et de rver1 en une mlancolie rsigne1 l'insondable mystre des lendemains et des aboutissements1 ces choses fuyantes qui environnent et rgissent les destines4 ,comme certaines mes s'attachent au sol natal par l'exil1 et d'un amour d'autant plus profond que moindre est l'espoir du retour1 je sens que je commenais aimer cette dernire ville d',europe1 ses ports surtout--et ainsi sa chre silhouette se grave d'un trait mu parmi mes visions d'errante et de solitaire4 444 ,mais voici qu' l'horizon la mer s'assombrit4 ,le soleil a disparu1 et l'incendie du couchant achve de s'teindre en des ombres violettes4 ,des moutons blafards apparaissent et courent sur la crte sombre des lames creuses2 de longues ondulations commencent rouler la surface encore calme de la mer3 le temps sera mauvais444 ,le navire est parti4 ,marseille a disparu l'horizon1 avec ses rochers et ses les blanches4--,roule1 vieux navire1 emporte-moi6 99 99 99 99 99 ,j'ai retenu ce propos d'un marin1 dit sur un ton la fois rsign et sentencieux3 ,la mer1 il n'y a dessus que les fous et les pauvres444 ,certes1 ceux qu'il appelait les pauvres sont les vrais marins1 soumis au perptuel danger et la plus dure des vies4 ,quant aux fous1 ce sont tous les rveurs et les inquiets1 tous les amoureux de la chimre1 tous ceux qui1 comme nous1 s'embarquent pour partir1 les migrants et les esprants4 99 99 99 99 99 ,au del de toutes les mers1 il est un continent2 au bout de chaque voyage1 il est un port ou un naufrage444 ,insensiblement1 doucement1 l'esprance mne au tombeau4 ,mais qu'importe6 demain le grand soleil se lvera encore1 la mer vtira ses couleurs les plus chatoyantes1 et les ports resplendiront toujours6 ,,souvenirs ,d',,eloued ,eloued3 une ville toute arabe1 btie sur le versant d'une haute dune de sable1 avec des maisons toutes de pltre maonn par les ,souafa 7habitants du ,souf74 ,la ville en prend un aspect oriental d'une blancheur idale4 ,les constructions franaises s'y distinguent trs nettement3 le bureau arabe1 la caserne1 la poste1 l'cole1 la douane4 ,il y a deux cadats ,eloued3 celui des ,achche et celui des ,messaaba4 ,les constructions musulmanes importantes sont la mahakma du cadi1 les mosques ,azzla1 ,ouled-,khalifa1 ,messaaba-,gharby1 ,sidi ,selem1 ,ouled-,ahmed et la mosque de la zaouya de ,sidi ,abd-el-,kader4 ,les rues d',eloued sont tortueuses et aucune d'entre elles n'est pave4 ,le march est une grande place avec deux btiments votes et coupoles1 l'un pour les grains1 l'autre pour la viande4 ,sur le march d',eloued on voit des ,souafa de toutes les tribus1 des ,chaamba1 et mme des ,touareg et des ,soudanais4 ,le vendredi1 se tient le march d',eloued1 et1 ds le jeudi soir1 les routes environnantes s'emplissent de chameaux1 d'nes et de pitons4 ,les principales routes sont au nord1 celle du ,djerid tunisien par ,behima et ,debila2 au nord-ouest1 celle de ,biskra par ,gumar2 l'ouest1 celle de ,touggourth par ,kounine et celle de ,touggourth par ,tabeth-,gublia1 d'o part galement la route d',ouargla par le dsert2 au sud1 il y a la route de ,berressof et de ,ghadams par ,amiche1 et1 l'est1 celle de ,tunisie par le village de ,trfaoui4 ,eloued est environne de nombreux villages1 qui constituent le pays appel ,oued-,souf4 99 99 99 99 99 ,j'ai vcu des mois dans ce pays4 ,j'y suis venue deux fois en plein t1 j'y ai pass l'hiver et j'ai failli y mourir4 ,blesse d'un coup de sabre au village de ,behima1 j'y restai quelque temps1 soigne l'hpital militaire444 ,je puis en parler4 ,tout d'abord ,eloued me fut une rvlation de beaut visuelle et de mystre profond1 la prise de possession de mon tre errant et inquiet par un aspect de la terre que je n'avais pas souponn4 ,je n'y sjournai que peu de temps1 mais j'y revins l'anne suivante1 la mme poque1 invinciblement attire par le souvenir4 ,il est1 je crois1 des heures prdestines1 des instants trs mystrieusement privilgis1 o certaines contres1 certains sites1 nous rvlent leur me en une intuition subite1 o nous en concevons soudain la vision juste1 unique1 ineffaable4 ,ainsi1 ma premire vision d',eloued me fut une rvlation complte1 dfinitive1 de ce pays pre et splendide qu'est le ,souf1 de sa beaut trange et de son immense tristesse aussi4--,c'tait en aot #ahii1 par une chaude soire calme444 ,,fantasia ,de tous les souvenirs tranges1 de toutes les impressions vocatrices que me laissa mon sjour ,eloued--ville grise aux mille coupoles basses1 pays d'aspect archaque1 sans ge--le plus profond1 le plus singulier est le spectacle unique qu'il me fut donn de contempler par une claire matine d'hiver--de cet hiver magique de l-bas1 ensoleill et limpide comme un printemps4 99 99 99 99 99 ,depuis plusieurs jours dj tout le pays tait en fte le grand marabout vnr1 ,sidi ,mohammed ,lachmi1 allait revenir1 rentrant de son voyage au pays lointain--presque chimrique--de ,france3 occasion prcieuse de revtir des costumes brillants1 de faire galoper dans le vent et la fume quelques chevaux fougueux1 et surtout de faire parler la poudre4 99 99 99 99 99 ,avivant des transparences roses1 infinies1 glissantes1 le jour se levait4--,l'aube est l'heure d'lection1 l'heure charmante entre toutes1 dans le ,sahara4 ,l'air est alors lger et pur1 une brise frache murmure doucement dans le feuillage pais et dur des palmiers1 au fond des oasis4 ,aucune parole ne saurait rendre l'enchantement unique de ces instants1 dans la grande paix des sables4 ,qui n'a pas ouvert les yeux sur le dsert ne sait pas tout ce que peut contenir d'ineffable la beaut terrestre d'un matin4 99 99 99 99 99 ,nous tions venus1 ds la veille1 au bordj d',ourms1 quatorze kilomtres d',eloued1 sur la route de ,touggourth1 pour y rencontrer le pieux personnage4 ,aprs une nuit passe1 avec un petit cercle d'intimes1 couter la parole enflamme1 image et puissante du marabout1 je sortis dans la cour o nos chevaux attendaient1 nervs dj par le bruit inusit de la veille et par la foule qui1 toute la nuit1 s'tait grossie de nouveaux arrivants4 ,assis ou couchs sur le sable1 il y avait l plusieurs centaines d'hommes1 draps dans leurs burnous de fte1 majestueux et blancs444 ,ttes nergiques1 figures bronzes1 encadres superbement par le blanc neigeux des voiles retombant du turban1 femmes drapes l'antique de sombres toffes bleues ou rouges1 ornes d'tranges bijoux d'or venus du ,soudan lointain4 ,autour des feux1 en des attitudes graves1 avec l'accoutumance de gestes de la vie nomade1 les fidles prparaient l'humble caf du matin4 ,tous portaient au cou le long chapelet des khouans de ,sidi ,abd-el-,kader de ,bagdad4 ,excits par une jument noire1 ne sous le ciel brlant de la lointaine ,in-,salah1 les talons piaffaient1 frmissaient et hennissaient1 courbant avec grce leurs cous puissants sous la lourde crinire libre4 ,dehors1 se profilaient sur le ciel pourpre les silhouettes tranges de trois hauts mhara1 placides et indiffrents1 colosses d'un autre ge1 ddaigneux de toute cette humanit menue qui s'agitait autour d'eux4 ,enfin1 sur un geste imprieux de l'un des mokaddem1 la cour se vida et les portes se fermrent3 l'heure tait venue de partir4 ,le marabout1 vtu du svre costume de soie verte1 du turban vert et des longs voiles blancs qui sient aux descendants du ,prophte1 se montra sur la porte4 ,de taille gante1 grave et lent1 il s'arrta un instant1 et le regard indfinissable et profond de ses larges yeux noirs glissa vers l'horizon oriental4 ,l'enthousiasme des fidles le laissait calme et impntrable1 sans motion visible sur les traits rguliers de son visage4 ,au milieu d'un tumulte--cris des serviteurs et hennissements des chevaux impatients--nous fmes vite en selle4 ,la porte s'ouvrit deux battants1 et d'un seul lan nous tions dehors4 ,devant nous1 quatre musiciens ngres1 venus du pays tunisien des ,nefzaoua1 vtus de soie aux couleurs violentes1 dchiraient une mlodie trange et sauvage sur leurs musettes stridentes1 accompagnes du battement sourd d'un tambour norme4 ,soudain1 de la foule1 une voix monta1 immense1 marine3 --,salut toi1 fils du ,prophte6 ,frntiquement1 la clameur se rptait et les tambourins1 agits bras tendus au-dessus des ttes1 battaient une cadence folle4 ,les chevaux pouvants reculrent d'abord1 cabrs1 cumants1 puis s'lancrent4 ,toujours impassible1 mont sur un talon blanc du ,djerid1 les yeux baisss1 en silence1 le marabout semblait occup seulement contenir sa monture1 sans une parole1 sans un mouvement brusque sur la bte furieuse4 ,enfin1 une sorte de cortge se forma1 ondulant et blanc1 que dominait seule la haute stature du marabout vtu de vert4 ,lentement1 nous avancions vers l'est1 comme allant la rencontre du soleil levant encore cach par les dunes normes qui enserrent ,eloued4 ,aprs des sentiers tortueux et noys d'ombre bleue1 quand nous fmes sur les hauteurs1 la lueur dore du jour magnifia notre cortge4 ,les dunes silencieuses et striles semblaient enfanter des foules4 ,des tribus entires dvalaient des collines1 surgissaient des jardins444 ,bientt1 devant nous1 un grand cercle vide se forme et1 avec un chant saccad et sauvage1 un vieux chant de guerre de jadis1 douze jeunes hommes1 vtus des soies de ,tunis aux clatantes couleurs1 s'lancent dans l'arne1 arms de longs fusils incrusts et de tromblons4 ,simulant une attaque1 avec des cris rauques1 ils chargent sur nous et1 tout prs de nos chevaux qui reculent effrays1 ils dchargent leurs armes1 tous la fois1 dans le sable fumant4 ,alors1 les chevaux se dressent1 fous1 gesticulant de leurs pieds de devant au-dessus de la foule444 ,les yeux exorbits1 la bouche ruisselante d'cume1 ils veulent reculer encore444 ,mais1 pousss par les perons aigus1 ils s'emballent1 se ruent dans la foule qui1 serpentine et souple1 s'entr'ouvre et leur livre passage4 ,et ainsi1 chaque espace un peu plat1 un peu vaste1 la scne de bravoure recommence4 ,nous aurions pu nous croire aux temps lointains1 o la guerre enflammait les mes1 les dominait1 tait la joie et la splendeur4 ,tout ce qu'il y avait d'hroque1 de dcoratif et de surann dans ces mes silencieuses de nomades se rveillait4 ,l'odeur cre et grisante de la poudre brle nous suivait1 affolant hommes et btes plus encore que la musique sauvage des cris4 ,mais bientt1 l'horizon1 sur la crte d'une haute dune1 parut une procession blanche1 qui semblait aurole d'or dans le rayonnement oriental4 ,prcde de trois bannires trs vieilles1 vertes1 jaunes et rouges1 brodes d'inscriptions teintes et surmontes de boules de cuivre scintillantes1 avec les mmes tambourins levs au-dessus des ttes enturbannes1 cette autre foule s'avanait1 norme1 compacte4 ,il n'y avait l ni cris1 ni musiques aigres2 seul1 le contre-temps trs assourdi des tambourins accompagnait un chant unique1 puissant1 qui sortait de mille poitrines4 --,salut et paix toi1 ,prophte de ,dieu6 ,salut et paix vous1 ,saints d'entre les cratures de ,dieu6 ,salut toi1 ,djilani1 mir des ,saints1 ,matre le ,bagdad1 dont le nom rayonne l',occident et l',orient6 ,prs des bannires1 sur une grande jument immacule1 s'avanait le frre du marabout1 marabout vnr lui-mme1 ,sidi ,mohammed ,elimam1 norme et blond1 d'un blond celtique ou germain1 le visage blanc clair par le regard doux et pensif de ses grands yeux bleus--des yeux tranges sous les burnous et le turban blanc de la race d',ismal1 brle travers les millnaires par les plus ardents soleils4 ,les deux troupes se rejoignent1 se fondent4 ,et toujours1 de toutes les dunes1 des formes blanches d'hommes1 des taches bleues de femmes dvalent innombrables4 ,je me retourne3 derrire nous1 une mer houleuse de turbans et de voiles roule1 perte de vue1 sur cette route o tant de fois je venais chercher le silence et la solitude4 ,et toujours1 des groupes gesticulants surgissent1 qui font parler la poudre dans la frnsie des cavalcades4 ,a prsent1 au-dessus de nos ttes1 nous semblons emporter avec nous1 tel un voile gristre et dchiquet1 un nuage de fume4 ,et le chant profond et doux1 triste aussi1 comme tous ceux du dsert1 s'amplifie et monte1 monte vers l'azur ple du ciel matinal4 99 99 99 99 99 ,enfin nous entrons dans une plaine immense et vide1 seme de tombeaux4 ,devant nous1 les trois mhara1 auxquels d'autres sont venus se joindre1 s'en vont1 impassibles1 sans un frisson1 sans une frayeur1 travers la foule4 ,leurs cavaliers1 la face moiti voile1 restent songeurs1 eux aussi1 juchs sur la selle touareg4 ,les clochettes de fer des grandes btes hraldiques tintent chaque pas1 et les ttes longues1 lippues et tranges1 aux grands yeux doux1 se balancent lentement au bout des cous flexibles et tendus4 ,mais1 chevaux et cavaliers1 nous avons senti l'espace libre devant nous et1 laissant les trois marabouts et les vieillards marcher lentement l'ombre des bannires qu'agite le vent1 nous partons1 lchant enfin les brides tendues se rompre4 ,et c'est un galop furieux au milieu de la foule admirative1 puis1 dans la vaste plaine1 des cercles et des courbes dcrits toute vitesse3 un vertige4 ,toute la folie contenue1 toute l'pouvante aussi des chevaux se donnent enfin libre cours1 et ils fuient1 ils fuient comme s'ils ne devaient plus s'arrter jamais4 ,l'ivresse de toutes ces mes violentes et sincres m'a gagn1 et1 lance avec les autres cavaliers1 j'achve de m'tourdir dans la course4 ,la ville grise1 dbordante de fidles1 est dpasse travers la plaine et les cimetires immenses1 nous recommenons fuir4 ,on dirait qu'une force surnaturelle anime nos chevaux3 sans se lasser1 ruisselants de sueur1 blancs d'cume1 ils s'lancent toujours1 irrsistiblement1 vers l'horizon vague4 99 99 99 99 99 ,la plaine n'est plus qu'un ocan humain versicolore1 la foule qui ne cesse point de grossir l'a envahie1 et les trois bannires flottent maintenant au-dessus de milliers et de milliers de ,croyants4 ,et l'homme vers qui monte l'amour et la confiance de cette foule continue de marcher1 lentement1 silencieusement1 impassible1 isol dans le bruit et les acclamations4 99 99 99 99 99 ,autour de la grande mosque de la zaouya surmonte d'une haute coupole1 la plaine d',el-,beyada s'tend1 dserte et infinie1 inonde de lumire subtile4 ,plus loin1 derrire les maisons d'habitation1 un camp nomade immense s'est dress1 une ville ne en un jour1 peuplant soudain de tentes noires les solitudes dsoles d',el-,beyada1 qui sont l'entre de toutes les rgions mystrieuses de l'intrieur3 ,ber-es-,sof1 ,ghadams1 le ,soudan noir4 ,l-bas continue le bruit sourd et cadenc des tambourins2 de l-bas montent des chants et les sons enchants1 moduls et doux1 des petites fltes bdouines1 faites d'un roseau lger444 ,ici1 un grand silence lourd pse sur la mosque dlabre1 sur les tombeaux et sur le sable fauve4 99 99 99 99 99 ,la nuit vint3 elle s'tait faite sans crpuscule1 et presque aussitt la clart de la lune baigna le dsert4 ,en contre-bas1 dans une petite valle strile1 seme de pierres grises aux formes singulires et de tombes abandonnes1 sans inscriptions1 anonymes1 se dresse une muraille trangement dentele1 qui se profile en noir sur tout l'infini bleu de la nuit444 ,dans cet enclos1 sans un arbuste1 sans une fleur1 participant de la strilit ternelle du sable1 des petites pierres sont dresses1 attestent des spultures1 et1 dans ce champ1 nous distinguons une autre tombe toute blanche1 toute laiteuse1 sur laquelle coulent les ondes glauques de la clart lunaire4 444 ,de la porte ogivale de la mosque1 une forme surgit1 haute et sombre4 ,lentement elle glisse travers l'espace magiquement illumin1 puis descend vers la valle funraire1 et voici que cette apparition entre dans l'enclos1 s'y arrte1 immobile1 la tte penche en une contemplation muette1 devant la petite tombe blanche4 99 99 99 99 99 ,non loin de l1 dans la grande cit phmre1 sous les tentes noires1 la masse des fidles chante la gloire de cet homme et celle de ses aeux qui semrent les grains de la foi renouvele travers le pays illimit d',islam444 ,mais le marabout s'est cart de la foule4 ,il est venu1 pouss par les forces de son cur1 dans la nuit et sur cette tombe1 sur cette tombe qui est celle de son premier n1 de son fils disparu dans l'abme du ,mystre1 alors que ses yeux commenaient s'ouvrir joyeux et avides sur l'horizon de son pays444 ,et l'homme qu'un peuple acclame1 et qu'il suivrait jusqu' la mort1 rve seul1 en silence1 sur un tombeau d'enfant444 ,,enveloppement ,eloued1 #ah ,janvier #aija4 ,malade depuis quelque temps1 souffrant de douleurs intolrables dans tous les membres et d'une inapptence absolue1 je me demande parfois si je dois rester ici4 ,cette ide ne m'effraye pas444 ,je ne dsire1 en tous cas1 aucun changement d'existence4 ,je me suis attache ce pays--cependant l'un des plus dsols et des plus violents qui soient4 ,si je dois jamais quitter la ville grise aux innombrables petites votes et coupoles1 perdue dans l'immensit grise des dunes striles1 j'emporterai partout l'intense nostalgie du coin de terre perdu o j'ai tant pens et tant souffert1 et o1 aussi1 j'ai rencontr1 enfin1 l'affection simple1 nave et profonde1 qui1 seule1 claire en ce moment ma triste vie d'une lueur de soleil4 ,il y a trop longtemps que je suis ici1 et le pays est trop prenant1 trop simple1 en ses lignes d'une menaante monotonie1 pour que ce sentiment d'attachement soit une illusion passagre et d'esthtique4 ,non1 certes1 jamais1 aucun autre site de la terre ne m'a ensorcele1 charme autant que les solitudes mouvantes du grand ocan dessch qui1 des plaines pierreuses de ,gumar et des bas-fonds maudits du ,chott ,mel'riri1 mne aux dserts sans eau de ,sinaoun et de ,ghadams4 ,souvent1 au coucher du soleil1 accoude au parapet en ruine de ma terrasse fruste1 attendant l'heure o le mueddine voisin annonce que le soleil a disparu l'horizon et que le jene est rompu1 en contemplant les dunes fauves1 sanglantes ou violettes1 ou livides sous le ciel bas et noir de l'hiver de plus en plus glacial1 je sens une grande tristesse m'envahir1 une sorte d'angoisse sombre3 on dirait qu' cette heure plus que jamais1 par un rveil soudain de mon esprit1 je sens l'isolement profond de cette ville inscrite dans l'infranchissable--me semble-t-il-- derrire les dunes1 six jours du chemin de fer et de la vie d',europe444 ,et il me semble alors que1 sous la grande nuit violette1 les normes dunes1 en btes monstrueuses1 se rapprochent et s'lvent1 qu'elles enserrent de plus prs la ville et ma demeure1 la dernire du quartier des ,ouled-,ahmed1 pour nous garder plus jalousement1 et jamais4 ,par moments je me mets mchonner du ,loti3 ,il aimait son ,sngal1 le malheureux6 ,oui1 j'aime mon ,sahara1 et d'un amour obscur1 mystrieux1 profond1 inexplicable1 mais bien rel et indestructible4 ,maintenant il me semble mme que je ne pourrai plus vivre loin de ces pays du ,sud4 ,il me faudrait pourtant la force d'en partir1 de m'arracher cet enveloppement444 ,mais o trouver cette force de raction contraire ma nature8 ,a ,l',,hopital ,,militaire ,ballotte depuis prs de trois heures sur un brancard1 par les dunes1 sous un ciel gris d'hiver1 je vois enfin passer1 au-dessus de ma tte1 d'abord la vote leve de la porte du quartier1 j'aperois la sentinelle1 impassible figure bronze1 sa baonnette aigu en clair1 les figures curieuses des hommes de garde1 puis une autre vote plus basse1 droite--et une odeur d'acide phnique me prend la gorge4 99 99 99 99 99 ,je souffre3 c'est la torture physique1 bte et lugubre1 o toute l'animalit se rvolte et pleure2 c'est la peur de la boucherie chirurgicale1 tandis que je suis couche1 accable et grelottante1 sur la table d'opration dans la petite salle claire4 99 99 99 99 99 ,je revois cette salle3 la porte de bois gris1 surmonte d'une fentre ouverte2 gauche1 une tablette avec quelques livres et l'indispensable almanach du ,drapeau4 ,le long du mur1 des casseroles fumantes contenant des tampons et des bandes1 le tableau des tempratures1 le thermomtre2 puis la table charge de bocaux et de grandes cuvettes mailles1 o trempent des instruments barbares1 pinces1 bistouris1 curettes1 ciseaux1 aiguilles1 tout un atelier de la souffrance444 et la flammche bleutre de la lampe alcool1 tel un feu follet ironiquement vacillant4--,au fond1 une fentre haute donnait sur la galerie vote et sur l',intendance1 qui semblait lointaine dans la perspective fausse de cette cour aux proportions indfinissables4 ,et voici1 au milieu1 la table o je suis couche sur un matelas avec1 sous mon ct gauche1 une toile cire noire aboutissant au seau d'eau sanguinolente4 ,devant moi1 l'armoire aux drogues1 sorte de commode en bois gris4 ,les murs se confondent avec la vote1 ce qui donne la pice un air pesant de cachot ou de sous-sol4 ,ils sont peints d'un ton farine1 avec soubassement noir flammches rouges4 ,le sol est dall en gris4 ,l1 autour de moi1 se meuvent le docteur en paletot de toile grise1 avec sa bonne figure jeune et son lorgnon de myope1 le caporal ,rivire1 son kpi en arrire1 avec sa barbe double de ,jsus rubicond1 le petit caporal ,guillaumin1 gosse imberbe3 tous en manches de chemises1 manches retrousses sur des bras nets et blancs1 avec de grands tabliers bavettes4 ,enfin1 en tenue de toile blanche1 ceinture rouge et chchiya plate1 le tirailleur ,ramdane1 jeune montagnard1 la figure calme et franche1 riant rarement1 trs susceptible1 se piquant facilement aux plaisanteries taquines du toubib sur la religion4 99 99 99 99 99 ,la tte vague1 les membres briss1 on me remet sur le brancard pour me transporter dans la chambre voisine1 et l1 on me couche dans un lit haut et troit1 o je ne trouve point de place pour mon corps moulu et pour mon bras horriblement douloureux4 ,la chaleur torride d't n'est point l pour parfaire l'illusion de l'agonie1 mais l'odeur de mort y est1 et les tnbres funestes des nuits de fivre viennent engendrer les visions troubles1 les terreurs sans objets1 les angoisses indfinissables1 les dsespoirs aigus1 dicter les appels fous la mort dlivrante4 99 99 99 99 99 ,penses d'isolement1 d'abandon et de morne tristesse1 surtout depuis le #i fvrier444 ,la chambre longue troite et vote1 peinte en jaune1 soubassement gris1 avec ligne rouge brun de sparation1 dallage gris1 tait en face de la buanderie4 ,sur l'enseigne de la porte pesante on lisait3 ,salle des ,isols4 ,deux lits spars par la table de nuit tabouret4 ,les dossiers des lits sont surmonts d'une planchette portant un pot tisane1 un verre en tain et un crachoir blanc4 ,sur la table de nuit1 un petit chandelier1 le tabac1 le kif1 les ternels verres de caf pas bus et s'accumulant4 ,en face de mon lit1 cloue au mur par quatre triangles de papiers punaises1 une feuille blanche1 avec1 pour titre1 en belle ronde ,annexe d',el-,oued4--,hpital militaire4--,rglement du service de sant4 ,cette feuille1 uvre de quelque sergent d'antan ou de notre ,gauguain lui-mme1 se terminait par cette rubrique3 ,punitions disciplinaires infliges aux malades civils4 ,a gauche de la fentre voile d'une couverture de troupe brune1 la veilleuse huile1 dont la ple lueur rostre claire mes nuits affreuses4 ,au-dessous1 la valise de la classe en cuivre poli444 99 99 99 99 99 ,tantt gai1 tantt nerv et acerbe1 observateur et penseur1 chercheur d'me1 tonn de moi1 fraternel1 admiratif et agressif souvent--surtout quand il parlait de la question religieuse--le docteur ,taste devint trs vite mon ami1 confiant et camarade1 me contant son me comme on vide son sac4 ,je garde de cet hospice1 de cette maison de la douleur1 perdue dans l'oasis lointaine1 un bon et attendri souvenir4 ,je l'aimais et souvent depuis1 surtout aux jours noirs de ,batna1 je l'ai regrette4 ,mouroir militaire1 comme ils disent l-bas1 vestibule du cimetire1 fabrique macchabes444 souvent1 soit6 ,mais aussi1 parfois1 refuge bni pour l'abandonn1 l'exil1 l'infortun1 le pauvre et le soldat sans foyer1 sans famille--et cela plus souvent1 je crois444 ,,printemps ,,au ,d,,sert ,du printemps1 au ,souf1 je n'ai pas vu grand-chose1 captive dans le quartier gris o tout est de sable et de pierre1 et o rien ne reverdira jamais444 ,l'air cependant1 avant les terribles tourmentes de sable des derniers jours1 tait devenu plus tide et plus doux1 et une grande langueur s'tait rpandue sur tout le pays1 aux chaudes aprs-midi de soleil1 lors de mes promenades avec le toubib ou avec ,ahmed le tirailleur4 ,j'ai aussi vu les jardins d',elakbab1 beaux d'une beaut unique1 d'une splendeur que je n'avais encore jamais vue jusque-l1 le soir o avec le toubib j'avais d'abord pris le th chez ,sidi ,lachmi et o1 ensuite1 nous avions pouss une pointe jusqu' ,elakbab1 sachant pourtant que l'norme cheikh roux1 le colosse aux yeux bleus1 tait dans le ,djerid4 ,alors nous tions revenus par les sentiers des jardins de l'est1 retombant ,el-,beyada1 prs des dunes4 ,mais l o je vis l'trange printemps saharien en toute sa mlancolie douce1 ce fut en route dans les solitudes qui sparent ,eloued de ,biskra4 ,sur cette route1 aprs la petite ville fanatique et sombre de ,gumar1 citadelle des khouans ,tidjanya1 pas un hameau1 pas un douar1 pas une tente nomade1 rien que les bordjs solitaires1 aux noms tranges3 ,bir-bou-,chahma1 ,sif-el-,mndi1 ,stah-el-,hamraa1 ,el-,mgubra 7le cimetire7 et les gmira de pierre1 petites pyramides chelons1 phares gris1 dissmins dans l'immensit grise4 ,d'abord1 jusqu' ,sif-el-,mndi1 la plaine onduleuse1 coupe de dunes1 seme d'innombrables buissons d'un vert sombre1 rameaux rouges1 tordus1 contourns1 comme crisps en une ternelle douleur444 des jujubiers pineux1 des touffes de drin vert ple et or1 des chih argents qui rpandent leurs senteurs rsineuses par les matins enchants et roses444 ,a ,sif-el-,mndi1 un peu en contre-bas du bordj1 un luxuriant jardin1 enclos de toub1 comme ceux de l',oued-,rir'4 ,votes argentes des dattiers1 enchevtrement encore sans feuilles des figuiers1 des grenadiers et des vignes couvertes de bourgeons ples1 pieds de nana1 de basilics et de menthes odorantes3 la richesse des plantes444 ,plus bas1 des poivrons1 des herbes menues penches sur le murmure doux de la sguia magnsienne4 ,la nuit1 de tous ces ruisseaux limpides1 s'lve la voix multiple1 douce et mlancolique d'innombrables crapauds minuscules4 ,c'est l qu'aprs de longs mois je revis1 pour la premire fois1 de la terre et de l'herbe fine et sauvage1 choses galement inconnues dans le ,souf4 ,plus loin1 la route descend dans des bas-fonds argileux1 colors1 coups de sebkha encore sches1 d'un brun obscur1 et tourne quelques mamelons en forme de pitons1 d'une alumine bleutre4 ,nous entrons ensuite dans la rgion des grands chotts1 l'une des plus tranges de la terre4 ,nous suivons d'abord une piste un peu pierreuse et solide1 entre les fonds perfides1 cachant sous une crote1 sche en apparence1 des abmes insonds de boue4 ,a droite et gauche1 on aperoit deux mers d'un bleu presque blanc laiteux1 vers l'inapprciable horizon1 sous le ciel ple avec lequel elles semblent se confondre4 ,et ce sont aussi1 dans l'immobile cristal des eaux sales1 d'innombrables archipels d'argiles et de pierres multicolores1 aux saillies perpendiculaires et stratifies4 ,pas un tre anim1 pas un arbre1 pas un buisson1 rien4 ,nous remarquons deux petites pyramides de pierres sches4 ,l1 jadis1 deux tribus vinrent vider1 les armes la main1 une querelle ancienne4 ,la poudre parla1 il y eut des morts444 ,quelque pieuse main musulmane aura dress l ces pierres1 pour servir de monument aux dfunts4 ,prs de trente annes ont pass sur cet pisode obscur de la vie nomade1 et les pyramides minuscules sont toujours l1 perptuant la mmoire de ces morts1 dont personne ne sait plus les noms4 ,l commence le vrai ,bou-,djeloud1 ddale de canaux profonds1 d'lots1 de fondrires1 de boues de sel et de salptre444 rgion lpreuse o toutes les chimies secrtes de la terre s'talent au grand soleil4 ,vers la gauche1 l'ouest1 c'est l'horizon vaporeux1 imprcis1 du chott ,merouan inond1 qui s'tend l-bas1 vers les oasis basses de l',oued-,rir'4 ,vers l'est1 c'est le grand ,melriri1 qui s'en va rejoindre les sebkha et les chotts du ,djerid tunisien4 ,une grande tristesse inconnue rgne sur cette rgion singulire1 d'o la bndiction de ,dieu s'est retire1 vestige peut-tre d'une ,mer ,morte oublie1 o rgnent maintenant le sel amer1 la glaise strile1 le salptre et l'iode444 ,tristes lacs phmres sans poissons1 sans oiseaux et sans bateaux1 tristes les sans vgtation1 dsert absolu1 plus lugubre que les plus dessches des dunes6 ,l-bas1 la vie peut tre engendre par l'homme1 le sol est fertile4 ,ici1 la mort est irrmdiable et1 sauf l'inondation hivernale1 rien ne vient y marquer la succession des jours4 ,et1 cependant1 ils ont leur splendeur et leur magie1 les vallons de sel gemme1 les lacs transparents o se jouent les mirages1 o se mirent les cits chimriques1 les bois de palmiers et les mosques de rve1 o viennent s'abreuver les troupeaux innombrables qui ne sont que de blanches vapeurs surchauffes par le soleil6 ,pays d'illusions1 de reflets1 de visions et de fantmes1 pays d'irrel et de mystre1 souvenirs encore intacts des origines ocaniques de la plante1 ou plaies de lente dsagrgation1 lpres1 gangrnes prmatures clatant dj la face de la terre444 ,qui sait8 99 99 99 99 99 ,stah-el-,hamraa1 le plus charmant des bordjs1 perch sur le sommet d'une colline aride1 dominant l'immensit des chotts1 semble une sentinelle gardant les solitudes4 ,au pied de la colline1 un petit jardin sans clture1 inond1 quelques palmiers solitaires1 quelques figuiers chtifs et dnuds1 et des arbres feuilles caduques qui doivent tre des trembles ou une espce malingre d'eucalyptus444 ,sur le sol1 dans l'eau1 de hautes herbes dures et sombres1 telles des chevelures noyes444 ,puis1 la route1 aprs avoir travers la zone argileuse et rougetre1 seme de cailloux aigus1 s'engage dans une sorte de maquis4 ,l1 tout revit et reverdit4 ,les grands buissons sahariens au feuillage d'aiguilles sombres se sont dpouills des pousses hivernales et semblent vtus de velours4 ,les jujubiers1 ratatins1 comme ramasss sur eux-mmes1 d'aspect mchant1 se couvrent de folioles rondes d'un vert tendre1 presque dor2 les gents s'toilent de petits sabots candides et parfums2 des herbes se dressent gonfles de sve2 les touffes de drinn1 faisceaux rigides et brillants1 montent1 en panache2 et l1 une asphodle rige sa haute hampe et ses petites clochettes ples2 voici l'iris violet et les fleurs qui se cachent dans l'ombre amie des buissons444 ,de toute cette verdure1 de toutes ces richesses closes d'hier1 tales pour quelques jours sous le ciel qui sera de plomb bientt1 qui cessera de sourire pour des mois et des mois1 un parfum s'vapore1 composite et grisant4 ,dans le dsert en fte chante une infinit d'oiseaux4 ,les alouettes montent vers le jour naissant1 lancent en battant des ailes leur appel tendre1 puis retombent dans les buissons comme pmes4 ,et sur toute cette joie phmre plane aussi la tristesse mystrieuse de l'espace4 99 99 99 99 99 ,a la dbandade1 la caravane avance4 ,les chameaux broutent4 ,les hallassa1 hommes de corve1 grands ,souafa bronzs de la tribu des ,ouled-,ahmed-,achche1 chantent1 comme en rve1 d'interminables complaintes tristes4 ,perdus dans cette fte de la terre fconde1 ils regrettent leurs dunes striles et leur ville grise1 aux mille coupoles basses4 ,les deux mhara gants des dera ,lakhdar et ,nasser dambulent gravement1 avec leur selle targui1 leurs longs glands de laine1 en faisant tinter chaque pas leurs clochettes4 ,le petit tirailleur ,rezki1 qui a fini son temps et qui s'en retourne vers les montagnes natales du ,djurdjura1 chante pour lui tout seul des cantilnes gracieuses1 que personne de nous ne comprend4 99 99 99 99 99 ,le matin1 l'aube1 nous quittons le bordj de ,chegga1 bti au milieu d'un marais1 et dont le salptre et l'iode dsagrgent lentement les vieilles murailles4 ,ce n'est plus l',oued-,souf immacul1 la terre pre et splendide des sables4 ,c'est bien l',oued-,rir' sal1 les terres hostiles et mortelles1 l',oued-,rir'1 avec sa beaut part et ses enchantements spciaux1 tenant du sortilge4 ,l-bas1 l'horizon1 nous apercevons dj depuis hier1 depuis le bordj d',el-,mgubra1 les dentelures gantes de l',aurs bleuissant et1 plus bas1 dans la plaine1 les lignes dlies et noires des oasis dernires3 ,biskra-,laouta1 ,beni-,mora1 ,sidi-,okba4 ,ils sont dsols1 striles et gris1 ces environs sans charme de ,biskra1 o s'indique dj une route vritable1 au lieu de l'imprvu charmant des pistes sahariennes4 ,ce n'est pas plus le dsert que ,biskra n'est aujourd'hui la reine des oasis4 ,biskra1 reine dchue1 souille1 oasis d'talage1 amnage pour distraire les oisifs1 et qui perdit son me1 l'me profonde1 l'me mystique et pure du ,sahara4 444 ,c'est le soir1 le dernier1 hlas6 ,nous arrivons seuls1 sous les ombrages poudreux du ,vieux-,biskra--et c'est fini4 ,finies les chevauches longues dans le dcor des sables prestigieux1 finies les rveries gotes dans l'ombre des zaouya saintes1 finis aussi les rveils joyeux au dsert6 ,nous tournons une dernire fois la tte de nos chevaux vers le ,sud1 et1 en silence1 nous regardons1 avec des yeux d'exils1 le ,sahara obscur1 au-dessous duquel descend le grand disque sanglant du soleil4 ,quand te reverrons-nous1 pays ensorcelant1 pays unique1 pays du silence et de la paix1 loin du sicle bruyant1 pays du rve et du mirage que les agitations d',europe n'meuvent point8 444 ,le soleil achevait de s'teindre au loin4 ,un instant1 avec son horizon lev et net1 avec ses ondulations d'un bleu d'abme1 le dsert fut semblable une haute mer houleuse par un crpuscule clair4--,et1 depuis ce dernier soir de printemps1 je n'ai plus revu le ,sahara de l',est1 blond de tous les crins du soleil4 ,,heures ,,de ,,tunis ,pendant deux mois de l't #ahii1 j'ai poursuivi mon rve de vieil ,orient resplendissant et morne1 dans les antiques quartiers blancs de ,tunis1 pleins d'ombre et de silence4 ,j'habitais1 seule1 avec ,khadidja1 ma vieille servante mauresque1 et mon chien noir1 une trs vaste et trs ancienne maison turque1 dans l'un des coins les plus retirs de ,bab-,menara1 presque au sommet de la colline4 ,c'tait un labyrinthe que cette maison1 mystrieusement agence1 complique de couloirs et de pices situes diffrents niveaux1 ornes des faences multicolores de jadis1 de dlicates sculptures de pltre fouill en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint et dor4 ,l1 dans la pnombre frache1 dans le silence que seul le chant mlancolique des mueddines venait troubler1 les jours s'coulaient1 dlicieusement alanguis et d'une monotonie douce1 sans ennui4 ,pendant les heures touffantes de la sieste1 dans ma vaste chambre aux faences vertes et roses1 ,khadidja1 accroupie dans un coin1 faisait glisser1 un un1 les grains noirs de son chapelet1 avec un remuement rapide de ses lvres dcolores4 tendu terre dans une pose lonine1 son museau effil pos sur ses pattes puissantes1 ,ddale suivait attentivement le vol lent des rares mouches4 ,et moi1 tendue sur mon lit bas1 je me laissais aller la volupt de rver1 indfiniment4 ,ce fut une priode de repos1 comme une halte bienfaisante entre deux priodes aventureuses et presque angoisses4 ,aussi les impressions que me laissa ma vie de l-bas sont-elles douces1 mlancoliques et un peu vagues4 99 99 99 ,derrire ma demeure1 spare de la rue par des maisons arabes habites et farouchement closes1 il y avait un vieux petit quartier caduc1 sans issue1 tout en ruines4 ,pans de murs1 votes1 petites cours1 chambres sombres1 terrasses encore debout1 le tout envahi de vignes vierges1 de lierres et d'un peuple paritaire de fleurs et d'herbes dvorantes3 une cit trange1 inhabite depuis des annes4 ,personne ne semblait s'inquiter de ces maisons1 dont les habitants devaient tous tre morts ou partis sans retour444 ,cependant1 dans le silence mystique des nuits de lune1 la plus voisine d'entre ces demeures ruines s'animait d'une manire trange4 ,de l'une de mes fentres grillage ouvrag1 je pouvais plonger mes regards dans la petite cour intrieure4 ,les murailles et deux pices de cette maison sans tage taient restes debout4 ,au milieu1 une fontaine vasque de pierre toute brche1 mais toujours pleine d'une eau claire venant je ne sais d'o1 disparaissait presque sous la vgtation exubrante qui avait pouss l4 ,c'taient des buissons normes de jasmins tout toils de fleurs blanches1 entremls des ramures flexibles des vignes4 ,des rosiers semaient le dallage blanc de ptales pourpres4 ,dans la tideur des nuits1 une odeur chaude montait de ce coin d'ombre et d'oubli4 ,et tous les mois1 quand la lune venait clairer le sommeil des ruines1 je pouvais assister1 demi cache derrire un rideau lger1 un spectacle qui bientt me devint familier1 que j'attendis dans la langueur des journes1 mais qui1 pourtant1 m'est demeur une nigme4--,peut-tre d'ailleurs tout le charme de ce souvenir rside-t-il pour moi en ce ct de mystre4--,sans que j'aie jamais su d'o il venait et par o il entrait dans la petite cour1 un jeune ,maure1 vtu de soieries aux dlicates couleurs teintes1 drap d'un lger burnous neigeux qui lui donnait des airs d'apparition1 venait s'asseoir l1 sur une pierre4 ,il tait parfaitement beau1 avec le teint mat et blanc des citadins arabes1 avec aussi leur distinction un peu nonchalante2 mais son visage tait empreint d'une tristesse profonde4 99 99 99 99 99 ,il s'asseyait l1 toujours la mme place1 et1 le regard perdu dans l'infini bleu de la nuit1 il chantait1 sur des airs d'autrefois clos sous le ciel d',andalousie1 des cantilnes suaves4 ,lentement1 doucement1 sa voix montait dans le silence1 comme une plainte ou une incantation444 ,il semblait surtout prfrer ce chant1 le plus doux et le plus triste de tous3 ,le chagrin vivace treint mon me1 comme la nuit treint mon cur1 et le remplit d'angoisse1 comme le tombeau treint les corps et les anantit4 ,a ma tristesse1 il n'est pas de remde1 sauf la mort sans retour444 ,mais si1 plus tard1 mon me se rveille pour une autre vie1 ft-ce celle d'den1 ma tristesse renatra en elle4 ,quelle tait donc cette tristesse incurable1 dont l'inconnu chantait la puissance8--,le chanteur singulier ne le dit jamais4 ,mais sa voix tait pure et module1 et jamais aucune autre ne m'avait livr aussi pleinement le charme secret et indfinissable de cette musique arabe de jadis1 qui enchanta1 avant la mienne1 bien d'autres mes tristes4 ,parfois1 le jeune ,maure apportait l la petite flte murmurante des bergers et des chameliers bdouins1 le roseau lger qui semble garder en ses mlodies quelque chose du murmure cristallin des ruisseaux o il germa4 ,longtemps1 au silence des heures tardives1 o tout dort de la ,tunis musulmane1 dans la griserie des parfums1 l'inconnu distillait ainsi des mlancolies et des soupirs4 ,puis il s'en allait comme il tait venu1 sans bruit1 avec toujours ses allures de fantme1 rentrant dans l'ombre des deux petites pices qui devaient communiquer avec les autres ruines444 ,khadidja1 ancienne esclave1 avait vcu1 quarante annes durant1 dans les plus illustres familles de ,tunis et avait berc sur ses genoux plusieurs gnrations de jeunes hommes4 ,un soir je l'appelai et lui montrai le musicien nocturne4 ,la vieille superstitieuse hocha la tte3 --,je ne le connais pas444 ,et pourtant1 ceux des grandes familles de la ville1 je les connais tous4 ,puis1 plus bas1 tremblante1 elle ajouta3 --,dieu sait1 d'ailleurs1 si c'est bien un vivant4 ,peut-tre n'est-ce que l'ombre d'un des habitants de jadis1 et cette musique1 un rve1 un sortilge8 ,connaissant le caractre de cette race1 pour qui toute interrogation sur sa vie prive1 sur ses alles et venues est une insulte1 je n'osai jamais interpeller l'inconnu1 de peur de le faire fuir jamais son refuge4 ,pourtant1 un soir1 je l'attendis longtemps en vain4 ,il ne revint jamais4 ,mais le son de sa voix et le susurrement doux de sa flte me reprennent encore souvent1 aux heures lunaires4 ,et j'prouve parfois une sorte d'angoisse indfinissable penser que jamais je ne saurai qui il tait et pourquoi il venait l4 99 99 99 ,tout en haut1 prs de la ,casbah banalise et des casernes1 il est un endroit charmant1 empreint d'une tristesse particulire et trs orientale4 ,c'est ,bab-el-,gorjani4 ,d'abord1 sur un terrain un peu lev au-dessus de la rue1 dont il n'est spar que par une vieille muraille grise1 un cimetire antique1 o l'on n'enterre plus et o les tombes disparaissent sous le fouillis des herbes sches1 des rosiers1 dans l'ombre centenaire des figuiers et des cyprs noirs4 ,en ,tunisie1 l'accs des mosques et des cimetires coraniques n'est licite qu'aux musulmans4 ,comme les spultures y sont trs anciennes et qu'il n'y passe point de curieux1 personne ne vient troubler les morts oublis de ,bab-el-,gorjani1 o seuls l'appel des mueddines et celui des clairons des zouaves parviennent de tous les bruits de ,tunis1 qui s'tale en pente douce jusqu'au miroir immobile de son lac4 ,j'ai toujours aim errer1 sous le costume galitaire des bdouins1 dans les cimetires musulmans1 o tout est paisible et rsign1 o rien de ce qui rend ceux d',europe lugubres ne vient dparer la mort4 ,et tous les soirs1 je m'en allais seule et pied vers ,bab-el-,gorjani4 ,a l'heure lue du magh'reb1 quand le soleil va disparatre l'horizon1 les tombes grises revtent les plus splendides couleurs1 et les rayons obliques du jour finissant glissent1 en tranes roses1 sur ce coin d'indiffrence auguste et d'oubli dfinitif4 ,plus loin1 on passe sous la porte qui donne son nom ce quartier1 et on se trouve sur une route pulvrulente1 qui1 vers l'ouest1 descend dans l'troite valle du ,bardo et1 vers l'est1 va aboutir au grand cimetire maraboutique de ,sidi ,bel-,hassne1 d'o la vue s'tend sur le lac ,el ,bahira4 ,cette route monte au sommet de la colline basse de ,tunis1 abrupte et dserte sur ce versant4 ,je l'ai suivie bien des fois4 99 99 99 ,le soleil est trs bas4 ,le ,djebel ,zaghouan s'irise de teintes ples et semble se fondre dans l'incendie illimit du ciel4 ,le disque norme et sans rayons descend lentement1 entour de lgres vapeurs d'un violet pourpre4 ,tout en bas1 dans la vaste plaine1 le chott ,seldjoumi s'tend1 dessch par l't1 et sa surface unie1 d'un ton lilac1 o seules quelques efflorescences salines jettent des taches blanches1 prend1 dans cet clairage merveilleux1 des aspects trompeurs de mer vivante1 d'une profondeur d'abme4 ,au pied de la colline1 sur les bords du chott1 on a plant des eucalyptus odorants1 pour combattre les miasmes des eaux stagnantes et salptres4 ,et cette multiple range d'arbres1 au trs ple feuillage bleutre1 est une couronne d'argent sertissant la plaine maudite1 o rien ne pousse1 o rien ne vit4 ,je retrouvai l certaines impressions anciennes1 prouves dans la rgion des grands chotts sahariens1 pays de visions4 99 99 99 99 99 ,les dernires lueurs du jour jettent de longues tranes sanglantes sur le chott dsert1 sur les eucalyptus tout fait bleus maintenant1 sur les rochers rougetres et sur la muraille grise4 ,puis1 brusquement1 tout s'teint1 comme si les portes de l'horizon s'taient refermes1 et tout s'abme dans une brume bleutre qui remonte en rampant vers la muraille et vers la ville4 ,on l'a dit et redit1 toute la beaut si changeante de cette terre d',afrique rside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumire sur des sites monotones et des horizons vides4 ,ce furent sans doute ces jeux1 ces levers de soleil iriss1 dlicieux1 et ces soirs de pourpre et d'or qui inspirrent aux conteurs et aux potes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants4 99 99 99 ,sous la porte de ,bab-el-,gorjani1 tous les jours1 un vieillard aveugle vient s'asseoir1 vtu de loques grises4 ,dans la nuit ternelle de sa ccit il rpte indfiniment sa litanie de misre1 implorant les rares croyants qui passent par l1 au nom de ,sidi ,bel-,hassne-,chadli1 le grand marabout tunisien4 ,souvent1 en face des vieux mendiants de l',islam1 aveugles et caducs1 je me suis arrte1 me demandant s'il y avait encore des mes et des penses derrire ces masques macis1 derrire le miroir terne de ces yeux teints444 trange existence d'indiffrence et de morne silence1 si loin des hommes qui1 pourtant1 vivent et se meuvent alentour6 ,l errent aussi parfois1 la tombe de la nuit1 des cratures en loques1 sordides et innommables1 juives du ,hara ou siciliennes de la ,sicilia serira 7petite ,sicile71 quartiers dangereux et mal fams avoisinant le port4 ,ce qui les attire l1 ce sont les casernes4 ,mendiantes et l'occasion prostitues1 elles s'avancent1 l'heure de la soupe1 le long des murs1 et1 dans les encoignures noires1 elles attendent la sortie des soldats444 ,bab-el-,gorjani reste pourtant l'un des coins les plus dserts et les plus dlicieusement paisibles de ,tunis4 99 99 99 ,une nuit de tristesse plus intense1 d'angoisse vague et sans cause apprciable1 aprs avoir err dans le silence des rues arabes o la vie finit aprs le ,magh'reb1 j'tais venue chouer dans un vieux petit quartier tout en ruines1 rest debout de par la grande insouciance islamique1 au milieu des rues et des marchs1 la porte du ,souk-el-,hadjemine o1 tous les jours1 une foule s'agite et vit4 ,l1 dominant un monceau de ruines1 il est un petit minaret carr1 trapu3 c'est la mosque d',el-,morkad4 ,il n'y avait personne dans les ruelles et sous les toits en planches lgres des souks4 ,lasse d'errer ainsi sans but1 je m'assis sur une pierre1 pour y attendre le jour4 ,en ,afrique1 de toutes les heures1 la plus dlicieuse1 la plus charmante est celle de l'aube matinale4 ,il y a dans l'air1 encore frais et limpide1 quelque chose d'infiniment lger qui pntre l'me et le corps1 et qui grise les sens1 heure joyeuse de jeunesse retrouve et d'esprance renaissante4 ,il pouvait tre trois heures peine1 et il faisait encore nuit dans la ville4 ,mais l-bas1 vers l'est1 les terrasses des maisons commenaient se dtacher en noir sur un fond d'un vert glauque1 encore peine distinct4 ,schement1 au-dessus de ma tte1 un volet de bois claqua1 et un jet de lumire jaune glissa dans la nuit3 le mueddine se levait4 ,comme en rve encore1 il commena son appel1 par l'attestation sculaire de l'omnipotence divine3--,dieu est le plus grand6 ,allahou akbar6 ,doucement1 lentement1 sa voix semblait planer au-dessus de la ville endormie444 ,elle avait un accent de foi absolue1 de sincrit1 de recueillement solennel1 cette voix venant d'en haut1 qui semblait descendre du ciel1 ferme et consolante4 ,de loin1 d'autres voix lui rpondirent1 semblables4 ,dans un jardin voisin des oiseaux se rveillaient4 ,et ce fut un grand concert de voix vibrantes1 harmoniques1 le cantique chant chaque jour1 de par tous les pays d',islam1 au ,seigneur des ,univers1 ,souverain au ,jour de la ,rtribution1 ,matre des ,orients et des ,occidents1 ,roi du jour qui se lve444 --,la prire vaut mieux que le sommeil6 ,la voix de rve1 raffermie peu peu1 lana cette phrase dernire1 trs haut1 imprieusement1 et1 avec le mme claquement sec de tout l'heure1 les quatre petites fentres ogivales se refermrent4 ,tout rentra dans l'ombre et le silence1 pour les courts instants d'avant le jour444 99 99 99 ,doucement1 sans hte1 le canot effil glisse dans l'eau plus pure et plus sale du canal1 entre les berges basses et rougetres qui le sparent du lac4 ,nous allons vers la haute mer1 qui ferme l-bas l'horizon d'une ligne sombre4 ,nous allons toujours dans le rayonnement rose du soir et dans l'eau tranquille1 dans l'eau molle du lac qui dort3 le canot n'oscille pas4 ,a droite1 sur sa colline ocreuse et rouge1 seme de tombes trs blanches et de jardins d'un vert profond1 s'lve la claire demeure maraboutique de ,sidi ,bel-,hassne et1 plus loin1 noy de vapeurs1 le vieux fort crnel si lourd4 ,le grand mont ,bou-,karnine dresse ses deux pics jumeaux1 d'un bleu sombre1 embrums dj par le soir qui nat4 ,au loin1 les blanches maisonnettes de ,rhads se refltent dans l'eau vivante de la vraie mer libre4 ,et voici1 gauche1 se profilant sur l'embrasement du ciel1 la colline auguste o fut ,carthage4 ,je regarde1 songeuse1 ce cap1 cet peron qui s'avance vers le large1 ce coin de terre pour lequel tant de sang fut vers4 ,les monastres blancs qui essayent d'voquer les souvenirs de la ,carthage byzantine1 de la ,carthage btarde des sicles de dcadence1 disparaissent dans le rayonnement occidental1 et la colline punique semble dserte et nue4 ,et voil que toutes les images splendides du pass surgissent de ce flamboiement rouge et raniment la colline triste1 les palais des sufftes1 les temples des divinits sombres1 le faste et les pompes des ,barbares1 toute cette civilisation phnicienne goste et froce1 venue d',asie pour se dvelopper et se magnifier encore sur la terre pre et ardente de l',afrique444 ,presque brusquement le soleil a disparu l'horizon1 j'coute les voix solennelles des mueddines qui m'arrivent des mosques lointaines4 ,et toute la ,carthage de mon rve1 tisse d'idal et de reflets1 s'teint1 avec les lueurs d'apothose du soir mourant4 ,,bled-,,el-,,attar 7,,la ,,cit ,,des ,,parfums7 ,il est1 dans un des plus vieux quartiers de ,tunis1 tout prs de la sainte mosque de l',olive--djema ,zitouna--o tout respire l'antiquit sereine et l'inbranlable foi1 une petite cit d'ombre et de volupt o s'toffent1 en une trame de sensations1 les couleurs les plus dlicieuses et les parfums les plus suaves3 c'est le ,souk-el-,attarine4 ,sous les hautes votes colonnades torses1 rouges et vertes1 des voies ombreuses se croisent1 pleines de mystre et d'vocation4 ,a droite et gauche s'ouvrent1 comme de petites armoires1 les choppes des parfumeurs o sont assis des ,maures au visage de cire1 aux regards adoucis par le clair obscur1 aux sens alanguis par les senteurs4 ,parmi les jeunes marchands il en tait un1 pensif et plein de distinction naturelle1 ,si ,chedli ben ,essahli1 fils d'un pieux et docte jurisconsulte de la djema ,zitouna4 ,si ,chedli aimait se vtir avec l'lgance discrte de certains ,tunisiens qui savent1 de tradition lointaine1 porter des soieries aux couleurs teintes1 d'une dlicatesse de nuances emprunte au pass4 ,accoud avec nonchalance sur un prcieux coffret de nacre1 ,si ,chedli lisait ordinairement de vieux livres arabes1 romans ou posie4 ,devant lui1 sur une tablette1 on voyait ds l'entre une tasse de caf l'eau de rose1 une pipe de chira et1 dans un vase translucide en fine porcelaine bleue de ,stamboul1 une grande fleur candide de magnolia1 qui1 tout de suite1 vous enveloppait le cur entre ses quatre feuilles paisses de chair odorante4 --,a quoi penses-tu1 ,si ,chedli8 lui disaient souvent ses amis du ,souk1 parmi lesquels il tendait s'isoler1 sans pourtant les ddaigner4 --,je pense que toute joie humaine est fume et que rien ne saurait me distraire assez444 99 99 99 ,un jour1 une voiture s'arrta l'entre du ,souk1 et des femmes voiles en descendirent4 ,elles entrrent dans l'ombre des votes marchandes d'un pas balanc1 et1 s'avanant au hasard1 elles arrivrent la boutique de ,si ,chedli1 qui retint leur attention parce qu'elle tait semblable un grand coffre de bois ouvrag4 ,le jeune homme remarqua leur entre qu'elles taient trangres1 car elles portaient1 sous la ferrochia1 le bonnet pointu des ,constantinoises impertinemment pos de ct4 ,la plus jeune s'assit sur la banquette et commena parler avec un ppiement gazouillant d'oiseau4 ,aprs avoir1 de ses doigts longs et menus1 teints au henn1 jou avec les flacons facettes1 les botes d'ivoire et les pastilles aromatiques1 aprs avoir discut les prix1 elle se leva1 rassembla en un petit tas les choses qu'elle avait choisies et dit1 indiffrente3 --,tu m'enverras cela la maison de ,lella ,haneni1 dans le quartier d',halfaoune444 ,non1 ne m'envoie pas le porteur1 car ce sont des essences prcieuses444 et tu les porteras toi-mme4 ,le regard insistant de la ,mauresque aux grands yeux noirs se posa1 au dpart1 sur les yeux de ,chedli4 ,il en ressentit un dlicieux malaise et1 sans pouvoir dtourner temps la tte1 il rpondit par un sourire qui l'angoissait un peu3 --,quand8 --,ce soir1 aprs le mogh'reb4 ,cependant ,si ,chedli1 l'heure venue de la prire1 ne manqua pas d'entrer la mosque suivant son habitude4 ,il en sortit1 mcontent de lui-mme3 il avait pri en hte1 l'me trouble par d'autres proccupations4 99 99 99 ,le reflet rouge de l'occident clairait encore le haut de la ville1 du ct de ,bab-el-,gorjani1 un grand calme alangui enveloppait ,tunis dans une dernire vapeur de couleur4 ,plus vif qu' l'ordinaire dans la foule lente et tranante qui s'attardait aux choppes1 ,si ,chedli descendit ,halfaoune4 ,il entra dans une impasse vote et s'arrta devant une petite porte invraisemblablement basse4 ,le lourd marteau de fer rsonna trangement dans la vieille maison caduque1 envahie dj par les herbes folles4 --,achkoun8 7,qui est l87 cria une voix chevrotante de vieille4 --,hall6 7,ouvre67 ,jamais l',arabe1 mme devant sa propre maison1 ne profrera son nom dans la rue4 ,la porte s'entr'ouvrit1 et une vieille1 vtue de la fouta bleue des ,tunisiennes pauvres1 parut4 --,tu viens du ,souk-el-,attarine8 --,oui4 ,elle le conduisit dans une grande cour plante de trois orangers4 ,sur la galerie du premier tage1 l'arcade d'une porte se voilait d'une soie clatante comme la fleur de la grenade4 --,c'est l1 monte6 ,par l'ombre frache d'un escalier pav de faence bleue1 ,si ,chedli monta1 la poitrine gonfle par le souffle du dsir1 et souleva le rideau souple1 tordu sur sa main comme une belle flamme4 ,l1 sur un pais tapis du ,djerid1 parmi des coussins brods d'un or teint1 une femme s'alanguissait1 vtue d'une chemise de gaze blanche larges manches lames1 d'un caftan de velours vert et or et de plusieurs gandoura de soie4 ,elle portait encore1 dans sa pose couche1 la chchya pointue1 orne d'un foulard franges et jugule de deux chanettes d'or qui venaient se rejoindre sous son menton1 en dessinant son visage mat et en l'clairant4 --,sois le bienvenu444 ,assieds-toi4 ,elle tait belle1 d'une de ces beauts imprcises qui ont quelque chose de personnel et de rayonnant1 une chaleur secrte1 peine trahie4 ,il s'assit ct d'elle1 et une vieille ,mauresque apporta le caf oblig1 sur un petit plateau de cuivre cisel4 --,sont-elles aussi belles que ,mannoubia1 les femmes de ta ,tunis8 demanda la vieille avec le rire de sa bouche dente4 --,mannoubia8444 c'est la rose cache dans le feuillage4 --,toi aussi1 tu es trs beau4 ,mannoubia jouait distraitement avec un ventail1 en faisant sonner peine ses bracelets chaque mouvement1 et les anneaux prcieux de ses chevilles marquaient aussi d'un tintement lger l'tirement de son corps flin sur les laines douces4 ,elle n'avait pas la hardiesse des courtisanes de ,tunis4 ,si ,chedli1 malgr lui1 ne trouvait pas devant elle le ton qu'il et pris avec une autre2 il y avait entre eux presque de la crainte3 celle de se joindre et de lutter plus que pour le plaisir4 --coute1 dit-elle1 j'allais acheter des parfums1 pour me distraire444 mais1 quand je t'ai vu1 mon cur t'a souhait comme l'essence la plus prcieuse444 ,pourquoi ne me dis-tu rien8 pourquoi veux-tu que j'aie honte de toi8 --,mais qui es-tu1 et d'o es-tu venue pour troubler mon repos triste8 --,bne tait notre ville1 mais j'ai grandi ,constantine1 chez celle-ci qui est ma tante1 sur de ma mre4 ,je suis venue parce que je m'ennuyais4 ,chedli s'appuya d'un contact encore discret sur les genoux de ,mannoubia1 et1 lui prtant toute l'attirance de ses yeux1 il murmura3 --,non1 tu es venue comme la colombe vers le ramier444 ,les chanettes d'or tremblrent sur les joues de la ,mauresque4 ,la vieille avait disparu1 et ils restaient l1 dans le silence et l'ivresse de la nuit qui tombait1 prolongeant indfiniment l'agonie dlicieuse de leur dsir4 ,maintenant1 la tte lasse de la jeune femme et son beau cou tendu et toute la richesse de sa gorge mue cherchaient une force contre la poitrine oppresse de ,chedli4 ,et il l'treignit1 peu peu1 jusqu'au rythme final du baiser promis dans les jardins ternels444 99 99 99 ,depuis ce jour1 ,si ,chedli dserta souvent sa boutique et oublia d'ouvrir ses vieux livres4 ,il vivait en plein rve4 ,si ,chedli avait vingt-cinq ans1 et il avait us de toutes les choses plaisantes1 jusqu' la satit4 ,jamais il n'avait souponn que l'amour pt avoir assez de force pour changer tous les aspects de l',univers4 ,la nature lui donnait une fte quand il prenait le chemin de ,halfaoune1 la nuit tombante4 ,le matin1 pntr d'une lassitude dlicieuse1 il lui semblait1 en allant au bain1 qu'un voile lger se dchirait et secouait sur la terre des ptales de jasmin444 ,mme avant la prire1 il respirait dans l'air l'odeur de son amour4 ,chedli n'avait dit son secret personne1 pour en tre mieux suffoqu--et1 de le voir si ple1 quelques-uns pensaient qu'il devenait phtisique4 ,mais le vieux et rigide ,si ,mustapha ,essahli s'tait aperu du changement prodigieux qui s'oprait en son fils et l'avait fait espionner adroitement4 ,bientt le secret de la retraite de ,mannoubia fut connu du vieillard444 ,un soir1 quand ,si ,chedli vint frapper la porte1 la vieille ,tunisienne lui dit1 tout plore3 --,ils l'ont prise1 ta colombe6 --,que dis-tu8 --,oui1 ,sidi2 aujourd'hui des hommes du ,bey sont venus444 ils l'ont prise1 elle et la vieille ,tboura1 malgr ses appels vers toi et ses plaintes444 ils l'ont conduite la gare pour la faire partir en ,algrie4 ,chedli demeurait fixe et grave2 il ne demandait rien1 il doutait encore et ne comprenait pas4 ,il entra dans la cour blanche et dserte1 il monta l'escalier de faence bleue1 dchira le rideau et vit la chambre vide4 ,alors ses yeux se creusrent affreusement4 --,la retrouver1 oui1 je le jure sur le ,dieu unique et sur son ,prophte6 je le jure sur le bienheureux cheikh ,sidi ,mustapha-ben-,azzouz1 mon matre en ce monde et dans l'autre444 je la retrouverai4 99 99 99 ,longtemps1 patiemment1 il chercha une trace1 un indice4 ,enfin1 par des amis1 il apprit que ,mannoubia tait retourne ,bne1 o elle vivait1 disait-on1 de la vie des courtisanes4 ,le cur de ,chedli bondit cette nouvelle plus encore d'esprance que de colre4 ,il irait vers son amie1 il la prendrait1 il effacerait les baisers pays avec ses larmes sincres4 ,de toute cette douleur et de toute cette honte1 ils feraient encore de l'amour4 ,mais1 son pre vivant1 ,si ,chedli ne possdait rien lui4 ,il implora vainement l'autorisation de partir4 ,alors1 abandonnant sa boutique1 il hanta les cimetires et les ruines de la banlieue4 ,un jour1 il ne revint plus4 ,en vain son pre le chercha partout2 ,si ,chedli tait parti1 pouss par la force de son cur4 444 ,et le vieillard commena pleurer4 99 99 99 ,longtemps1 dans les vieilles ruelles1 dans les cafs maures de la blanche ,annba1 ,si ,chedli chercha savoir ce qu'tait devenue ,mannoubia4 ,il chercha parmi ceux qui ne parlent pas des femmes1 et il fit sa compagnie de ceux-l aussi qui vivent dans la maison des prostitues4 99 99 99 99 99 ,une anne bientt s'tait coule depuis la disparition de la ,mauresque4 gar par des renseignements contradictoires1 ,si ,chedli tait venu s'chouer ,alger4 ,un soir1 dans un caf de ,bab-el-,oued1 grouillant de races et qui sentait l'anis1 ,chedli rencontra un de ses anciens amis de ,tunis1 devenu sergent aux tirailleurs4 ,ils changrent des souvenirs4 --,mannoubia bent ,el ,kharrouby8444 ,je l'ai connue4 --,qu'est-elle devenue8 --,dieu lui accorde la paix6 ,chedli resta accabl1 ananti4 ,en cet instant1 il avait senti se refermer sur lui la porte d'un cachot qu'il ne devait plus quitter4 ,ainsi1 abandonnant patrie1 famille1 richesse1 il tait devenu un vagabond1 il avait cherch son amie pendant une anne1 toujours du et toujours esprant444 ,et il venait l pour apprendre qu'elle tait morte6 --,mais quand est-elle morte8 ,o est-elle morte8 --,a ,bne1 o elle revenait1 il y a environ un mois1 aprs avoir pass quelque temps ,alger4 ,elle avait eu des chagrins profonds1 elle riait de tout1 elle buvait444 ,et enfin elle est morte de la poitrine4 --,aly1 ne connais-tu pas sa tombe l-bas8 --,non4 ,mais l'autre nice de ,tboura1 ,haounia te la montrera4 ,tboura aussi est morte4 99 99 99 ,derrire les dentelures bleues du grand ,idou morose1 le noble soleil descend en embrasant les hauteurs environnantes et la colline sacre1 plante de hauts cyprs noirs et de grands figuiers aux branches tordues4 ,l1 sous des pierres sculptes multicolores et gracieuses1 les croyants de l',islam viennent dormir le sommeil inexprimable du tombeau4 ,rien de lugubre et rien de triste dans ce cimetire plein de fleurs1 de vignes et d'arbustes1 o les tombes de faence et de marbre blanc ne sont plus1 parmi la terre vivante1 que des taches de puret4 ,tout y respire le grand calme auguste1 la rsignation1 l'inbranlable assurance consolatrice4 ,devant ce jardin de la paix dfinitive1 en bordure de rve1 s'tend le golfe immense1 immobile1 d'un rose opalin stri d'azur et d'or1 beau de tout le grand ciel inond de clarts4 ,sous les ailes de leurs voiles latines1 les balancelles maltaises en fuite semblent suspendues dans l'ther entre deux miroirs d'infini4 ,l1 sur la colline sainte1 l'ombre d'un jeune figuier1 il est une tombe de faence bleue et blanche1 la longueur couche d'un corps de femme entre deux dalles dresses4 ,on y peut lire1 en caractres arabes1 cette simple pitaphe3 ,,mannoubia ,,bent ,,ahmed ,,la ,,constantinoise ,a ,,dieu ,,retournent ,,les ,,choses ,,il ,n',,est ,,pas ,d',,autre ,,divinit ,,que ,,dieu ,,et ,,mohammed ,,est ,l',,envoy ,,de ,,dieu ,a l'heure prestigieuse du mogh'reb1 quand s'effeuille la rose immense du soir1 un homme vtu de gros drap1 au visage rgulier et svre1 monte parfois vers la ncropole silencieuse1 pour y attendre la nuit en se souvenant4 ,il porte l'uniforme bleu des tirailleurs sous la chchya rouge son visage a bruni et maigri1 et personne ne saurait plus reconnatre en ce rude soldat le ,maure de ,tunis dlicat et ple4 99 99 99 ,dans l'ombre parfume1 dans le silence lourd du ,souk-el-,attarine1 sur lequel la ,djema ,zitouna toute proche jette la grande ombre triste de l',islam1 dans la petite alvole d'une boutique aurole de cierges multicolores et pleine d'aromates1 un vieillard est assis1 appuy d'un bras faible sur le coffret de nacre qui semble plein de ses souvenirs4 ,des heures et des jours durant il reste l1 plong dans son rve immobile1 et il attend1 les traits macis et fltris par la douleur1 les yeux uss et dcolors par les larmes4 ,il reste l et il attend1 tmoin du temps1 comme une statue drisoire de lui-mme4 ,il coute en son cur vide s'teindre les derniers battements2 il songe son fils qui ne reviendra pas et ce peu de force1 en lui1 qui va mourir4 ,,notes ,,sur ,,la ,,vie ,,et ,,les ,,uvres ,d',,isabelle ,,eberhardt ,quand ,m4 ,loubet1 prsident de la ,rpublique1 vint en ,algrie1 ,isabelle ,eberhardt assistait au banquet de la presse qui fut donn ,alger4 ,elle y portait1 suivant sa coutume1 le costume arabe masculin tout de laine blanche1 sans aucun ornement de soie1 sans aucune autre tache de couleur que les cordelettes brunes en poil de chameau1 nouant en tours nombreux1 sur son front puissamment sculpt1 la mousseline blanche de son haut turban du ,sud4 ,la prsence de ce jeune taleb aux belles mains allonges1 la voix douce un peu voile et tranante1 ne fut pas sans intriguer les reporters qui suivaient le voyage prsidentiel4 ,quelques-uns1 mal renseigns1 envoyrent leurs journaux des informations inexactes sur la vie et la personnalit de notre amie1 qui se trouvait compare une sorte de ,vellda arabe1 parcourant les tribus comme autrefois la belliqueuse ,berbre ,kabna1 reine de l',aurs1 pour y prcher la haine de l'envahisseur4 ,ces choses rpondaient d'ailleurs des calomnies locales propages par quelques folliculaires arabophones4 ,isabelle ,eberhardt tenait relever ces dires3 ,ma vritable histoire1 crit-elle dans la ,petite ,gironde du #bc avril #aijc1 est peut-tre moins romanesque1 assurment plus modeste1 que la lgende en question1 mais je crois de mon devoir de la conter4 ,fille de pre sujet russe musulman et de mre russe chrtienne1 je suis ne musulmane et n'ai jamais chang de religion4 ,mon pre tant mort peu aprs ma naissance1 ,genve1 o il habitait1 ma mre demeura dans cette ville avec mon vieux grand-oncle1 qui m'leva absolument en garon1 ce qui explique comment1 depuis de longues annes1 je porte le costume masculin4 ,je commenai1 d'abord1 des tudes mdicales1 que j'abandonnai bientt1 irrsistiblement entrane vers la carrire d'crivain4 ,a ma vingtime anne1 en #ahig1 je suivis ma mre ,bne1 en ,algrie1 o elle mourut sous peu1 aprs avoir embrass la foi musulmane4 ,je retournai alors ,genve1 pour y accomplir mon devoir filial auprs de mon grand-oncle1 qui mourut bientt1 lui aussi1 me laissant une petite fortune4 ,alors1 seule1 avide d'inconnu et de vie errante1 je retournai en ,afrique1 o je parcourus cheval et seule la ,tunisie et l',est algrien1 ainsi que le ,sahara constantinois4 ,pour plus de commodit et par got esthtique1 je m'accoutumai porter le costume arabe1 parlant assez bien la langue du pays1 que j'avais apprise ,bne4 ,en #aijj je me trouvais ,eloued1 dans l'extrme ,sud-,constantinois4 ,j'y rencontrai ,m4 ,sliman ,ehnni1 alors marchal des logis de spahis4 ,nous nous marimes selon le rite musulman4 ,en gnral1 dans les territoires militaires1 les journalistes sont mal vus1 en leur qualit d'empcheurs de danser en rond444 ,tel fut mon cas3 ds le dbut1 l'autorit militaire1 qui est l-bas1 en mme temps1 administrative 7bureaux arabes71 me tmoigna beaucoup d'hostilit2 aussi1 quand nous manifestmes1 mon mari et moi1 l'intention de consacrer notre mariage religieux par une union civile1 l'autorisation nous en fut refuse4 ,notre sjour ,eloued dura jusqu'en janvier #aija1 poque laquelle je fus1 dans les circonstances les plus mystrieuses1 victime d'une tentative d'assassinat de la part d'une sorte de fou indigne4 ,malgr mes efforts1 la lumire ne fut pas faite sur cette histoire1 lors du procs qui eut lieu1 en juin #aija1 devant le ,conseil de guerre de ,constantine4 ,au sortir du ,conseil de guerre1 o j'avais naturellement d comparatre comme principal tmoin1 je fus brusquement expulse du territoire algrien 7et non de ,france71 sans qu'on daignt mme m'exposer les motifs de cette mesure4 ,je fus donc brutalement spare de mon mari4--tant naturalis franais1 son mariage musulman n'tait pas valable4 ,je me rfugiai auprs de mon frre de mre1 ,marseille1 o mon mari vint bientt me rejoindre1 permutant au #i;e hussards4 ,l1 l'autorisation de nous marier nous fut accorde aprs enqute et sans aucune difficult444 ,il est vrai que c'tait en ,france1 bien loin des proconsulats militaires du ,sud-,constantinois4 ,nous nous marimes la mairie de ,marseille1 le #ag octobre #aija4 ,en fvrier #aijb1 le rengagement de mon mari expirant1 il quitta l'arme et nous rentrmes en ,algrie4 ,mon mari fut bientt nomm khodja 7secrtaire-interprte7 la commune mixte de ,tns1 dans le nord du district d',alger1 o il est encore4 ,telle est ma vraie vie1 celle d'une me aventureuse1 affranchie de mille petites tyrannies1 de ce qu'on appelle les usages1 le reu1 et avide de vie au grand soleil1 changeante et libre4 ,je n'ai jamais jou aucun rle politique1 me bornant celui de journaliste1 tudiant de prs cette vie indigne que j'aime et qui est si mal connue et si dfigure par ceux qui1 l'ignorant1 prtendent la peindre4 ,je n'ai jamais fait aucune propagande parmi les indignes1 et il est rellement ridicule de dire que je pose en pythonisse6 ,partout1 toutes les fois que j'en ai trouv l'occasion1 je me suis attache donner mes amis indignes des ides justes et raisonnables et leur expliquer que1 pour eux1 la domination franaise est bien prfrable celle des ,turcs et toute autre4 ,il est donc bien injuste de m'accuser de menes anti-franaises4 ,quant la teinte d'antismitisme que m'attribue votre envoy spcial1 elle m'est d'autant plus trangre que1 collaboratrice la ,revue blanche1 la ,grande ,france1 au ,petit ,journal illustr et la ,dpche ,algrienne1 o je suis rdactrice attitre1 j'ai collabor aux ,nouvelles d',alger1 qui1 sous la rdaction en chef de ,m4 ,barrucand1 ont si largement contribu dtruire ici la tyrannie antismite4 ,j'ai pass l',akhbar en mme temps que ,m4 ,barrucand1 qui reprenait nouveau ce vieux journal pour y poursuivre une uvre essentiellement franaise et rpublicaine1 et pour y dfendre les principes de justice et de vrit qui doivent s'appliquer ici tous1 sans distinction de religion et de race4 ,j'espre1 ,monsieur le ,rdacteur en chef1 que vous voudrez bien insrer ma rectification et faire ainsi droit ma dfense1 que je crois trs lgitime4 ,agrez1 etc4 99 99 99 ,la mre d',isabelle ,eberhardt1 en #ahgc1 tait reste veuve du gnral de ,morder1 dont elle eut plusieurs enfants1 qui occupent aujourd'hui de hautes situations administratives en ,russie4 ,isabelle ,eberhardt fut une fille de l'exil4 ,son grand-oncle et tuteur1 dont elle parle dans son autobiographie pistolaire1 s'appelait ,alexandre ,trophimowsky4 ,c'tait un homme trs bon1 trs cultiv1 d'esprit libral1 un peu solitaire4 ,dans un esprit de protestation politique1 il avait quitt la ,russie et s'tait tabli en ,suisse4 ,ce fut prs de lui que ,mme de ,morder vint habiter aprs son veuvage et ce fut dans sa maison de la banlieue de ,genve1 dite ,villa ,neuve ,meyrin1 qu',isabelle ,eberhardt naquit en #ahgg4 ,elle y fut leve suivant les ides de son tuteur sur l'ducation des filles1 volues depuis ,fnelon4 ,dans la bibliothque du misanthrope bienfaisant1 ,isabelle ,eberhardt apprit au hasard beaucoup de choses1 et elle les savait avec got4 99 99 99 ,a dix-huit ans1 tudiant appliqu1 dont l'horizon ne dpassait pas les vitres1 elle crivait le franais1 le russe1 l'allemand1 l'arabe et se tenait au courant des mouvements d'ides4 ,elle entretenait aussi quelques correspondances littraires sous des pseudonymes varis3 ,mahmoud ,sadi1 ,nicolas ,podolinsky1 etc41 pour confronter son esprit celui des autres1 sans donner prise sur elle-mme4 ,aprs la mort de sa mre et de son tuteur1 commena1 pour elle1 une tout autre vie1 qu'un peu de fortune facilita d'abord4 ,pour la songeuse et la studieuse1 pour la captive impatiente des livres1 le moment vint o elle se trouva livre elle-mme1 libre de choisir sa voie4 ,aprs les grands deuils1 qui devaient revenir en ombres apaisantes1 ,isabelle ,eberhardt hsite un peu sur le seuil de la triste villa genevoise qu'elle revoyait1 en #ahii1 aprs de longs mois d',afrique et qu'elle allait quitter pour toujours4 ,mais la caresse d'un beau crpuscule passe sur ses yeux3 elle cde1 elle retourne aux bords qui l'ont conquise et1 tout de suite1 elle veut possder les grands horizons lumineux1 l'espace pur1 le dsert4 ,d'autres femmes1 et la plus clbre1 lady ,stanhope1 petite-fille de lord ,chatam et nice de ,william ,pitt1 le grand homme d'tat anglais1 avaient dj ralis l'ambition des belles chevauches au dsert sous le costume arabe2 mais il n'est personne qui ait vcu le quotidien de la vie du ,sud comme devait le faire ,isabelle ,eberhardt1 personne qui1 de cette vie profonde et monotone1 ait rapport autant de souvenirs4 99 99 99 ,elle ne fut pas seulement le cavalier d'une fantasia1 la passante sur un fond saharien1 mais encore la nomade des sables et l'errante des villes4 ,n'et-elle rien crit1 ,isabelle ,eberhardt mriterait encore1 par sa vie1 de retenir l'attention dans notre poque de curiosit1 qui semble chercher des hrones1 mais qui ne les accepte le plus souvent qu'au thtre4 ,celle-ci fut simple et forte1 et1 d'ailleurs1 une fin tragique couronna son destin4 ,elle mourut vingt-sept ans1 dans la catastrophe d',an-,sefra1 le #ba octobre #aijd1 entrane1 par la chute de sa maison1 dans le dbordement des eaux#i4 #i ,a l'extrmit des ,hauts-,plateaux du ,sud-,oranais1 ,an-,sefra est situe dans un vaste cirque de montagnes par #a4bjj mtres d'altitude4 ,les premires pluies d'automne y sont presque toujours d'une grande violence1 et toutes les saisons y clatent avec brusquerie4 99 99 99 ,on retrouva son corps1 sous les dcombres1 deux jours aprs l'inondation4 ,le gnral ,lyautey1 qui s'intressait ses tudes sahariennes si colores et si exactes1 la fit inhumer au cimetire musulman d',an-,sefra4 ,c'tait l qu'elle allait1 c'est l qu'elle repose1 au pays des lumires de diamant1 dans le cimetire le plus idaliste du monde1 sans aucune laideur voisine1 au pied de la haute dune de sable qui fut l'cran de ses rves et qui descendra un jour sur les humbles tombes nues pour les recouvrir de son manteau d'or4 99 99 99 ,son mari1 ,m4 ,sliman ,ehnni1 qui se trouvait prs d'elle1 a donn sur sa mort quelques dtails bien dignes de son caractre#aj4 #aj ,voir le rcit de ,m4 ,ehnni dans la ,dpche ,algrienne du #cj octobre #aijd4 ,l'oued ,sefra1 rompant ses rives et dplaant son cours1 venait de couper travers le village et le ravageait4 ,ils virent venir le flot de boue4 ,isabelle ,eberhardt conserva toute sa prsence d'esprit1 et son cur admirable se rvla encore dans ce moment4 ,elle disait son mari3 ,je sais nager1 n'aie pas peur1 je te soutiendrai444 ,et dj elle arrachait des planches pour lui en faire un radeau4 ,le soin qu'elle apportait sauver son poux fut la cause de sa mort4 ,au moment o elle s'engageait son tour dans l'escalier1 la maison s'croula sur elle4 99 99 99 ,m4 ,ali ,abdul-,wahab1 fonctionnaire et lettr tunisien d'une grande distinction1 eut l'occasion de voir ,isabelle ,eberhardt aux premiers temps de son arrive en ,afrique4 ,c'tait1 dit-il1 ,paris vers la fin de #ahif4 ,me trouvant un jour chez mon vnrable ami le cheikh ,abou-,naddara1 je remarquai sur son bureau le portrait d'un marin russe4 ,intrigu par cette photographie de jeune phbe au milieu de tant de respectables ttes de vieillards1 pour la plupart des ministres1 des pachas1 des princes ou hauts dignitaires de la cour ottomane1 je hasardai une indiscrtion1 bien pardonnable1 auprs de mon affable et sympathique hte ,abou-,naddara4 --,c'est1 m'apprit-il1 un jeune crivain slave1 qui1 ayant embrass la foi musulmane1 vient de s'tablir en ,algrie pour tudier la langue arabe4 ,un mois aprs1 je recevais une fort gentille lettre o notre ,slave1 signant ,mahmoud1 me priait de lui lucider quelques questions musulmanes qu'il n'avait pu comprendre4 ,je lui donnai satisfaction malgr le peu de loisir que j'avais alors4 ,une correspondance des plus rgulires s'tablit bientt entre nous1 et1 quelques mois plus tard1 invit par mon nouvel ami1 je dbarquais ,bne1 o je demeurai trois jours avant de regagner ,tunis4 ,je ne chercherai pas dcrire l'tonnement qui me saisit au dbarcadre1 lorsqu'au lieu de serrer la main d'un ,mahmoud1 je me trouvai en prsence d'une jeune fille1 trs lgamment vtue1 que je saluai avec le plus grand respect4 ,elle me toisa un moment1 hocha la tte1 sourit et me dit d'un ton bien franc1 sur une pointe de moquerie3 --,a croire ce qu'on m'avait dit de vous1 je ne vous aurais jamais cru capable d'un aussi grand respect pour les prjugs4 ,malgr tout1 je fus longtemps avant de m'habituer l'ide de cette jeune et jolie fille dlaissant1 de parti pris1 les douces prrogatives de son sexe pour courir des aventures devant lesquelles le plus hardi des hommes et peut-tre recul2 et cette histoire me parut si trange qu'en rentrant l',htel d',orient o j'tais descendu1 je me surpris rpter toute une gamme exclamative4 ,en quittant ,bne je remportai un inoubliable souvenir de l'accueil charmant que m'avait rserv la famille d',isabelle ,eberhardt4 ,mon court sjour dans cette ville ne m'avait pas permis de pntrer1 comme je le dsirais et comme plus tard je le pus1 le mystre qui planait sur la vie d',isabelle2 nanmoins il me semblait comprendre qu'elle avait beaucoup d'ennuis et qu'elle souffrait4 ,cette supposition fut confirme par une srie de longues ptres qu'elle m'adressa ,tunis4 99 99 99 ,dans ces lettres1 que nous communiqua ,m4 ,abdul-,wahab1 ,isabelle ,eberhardt explique la nature de sa pense ,bne1 prs de sa mre dj trs malade3 ,ici je ne bouge pas1 je ne cause pas1 j'tudie et j'cris444 ,elle ajoute3 ,peut-tre avez-vous devin que1 chez moi1 l'ambition de me faire un nom et une position par ma plume 7chose laquelle je n'ai gure confiance d'ailleurs1 et que je n'espre pas mme atteindre71 que cette ambition est au second plan4 ,j'cris parce que j'aime le processus de cration littraire2 j'cris1 comme j'aime1 parce que telle est ma destine1 probablement4 ,et c'est ma seule vraie consolation4 ,a ce moment ,isabelle ,eberhardt avait dj commenc le roman qu'elle devait publier1 plus tard1 sous le titre3 ,trimardeur4 ,cette uvre s'intitulait alors ,a la ,drive4 ,dans la correspondance d',isabelle ,eberhardt avec un de ses frres1 engag la ,lgion trangre1 celui-ci s'intresse ce livre et promet des notes4 ,il donne aussi ses impressions de lgionnaire4 ,elles sont fort intressantes4 99 99 99 99 99 ,dans une de ses lettres de dlicate camaraderie intellectuelle1 ,isabelle ,eberhardt explique ,m4 ,abdul-,wahab son bon garonisme4 ,en face du monde nous portons1 par dfiance autant que par crainte des banales consolations que l'on ne manquerait pas de nous prodiguer1 un masque impntrable pour ceux qui1 comme la grande1 l'immense majorit des hommes1 ne nous ressemblent point4 ,chez vous1 c'est le masque de l'impassibilit et presque de l'indiffrence4 ,chez moi1 c'est celui d'un bon garonisme qui explique mes continuelles blagues et agaceries4 ,l'un et l'autre1 nous sommes peut-tre malades4 ,nous souffrons parfois cruellement1 mais nous ne voulons point de la compassion de nos pseudo-semblables si dissemblables444 --,remarquons encore un trait de franchise bien remarquable chez une jeune femme qui s'tudie1 qui veut vivre1 crire1 tre enfin ce qu'elle doit tre3 ,il y a en moi1 dit-elle1 des choses que je ne comprends pas encore ou que je ne fais que commencer comprendre4 ,et ces mystres-l sont fort nombreux4 ,cependant je m'tudie de toutes mes forces1 je dpense mon nergie pour mettre en pratique l'aphorisme stocien3 ,connais-toi toi-mme4 ,c'est une tche difficile1 attrayante et douloureuse4 ,ce qui me fait le plus de mal1 c'est la prodigieuse mobilit de ma nature et l'instabilit vraiment dsolante de mes tats d'esprit1 qui se succdent les uns aux autres avec une rapidit inoue4 ,cela me fait souffrir et je n'y connais d'autre remde que la contemplation muette de la nature1 loin des hommes1 face face avec le grand ,inconcevable1 seul unique refuge des mes en dtresse4 --,elle parle plus loin1 dans la mme correspondance1 de ce grand sphinx qui nous attire l-bas444 99 99 99 ,aprs la mort de sa mre et celle de son tuteur1 entre deux voyages ,tunis1 ,isabelle ,eberhardt eut la curiosit de voir le ,sahara en t4 ,son carnet de route1 bref comme un itinraire1 va nous montrer ce que fut ce raid dans le dsert4 ,elle avait quitt ,genve le #d juin #ahii1 aprs la mort de son tuteur4 ,le #ad1 elle est ,tunis4 ,le #h juillet1 elle se met en route pour le ,sud-,constantinois4 ,nous la trouvons ,timgad le #ab juillet1 djeuner et sieste sous l'arc de ,trajan1 et deux jours aprs ,biskra4 ,elle veut aller plus loin1 pousser jusqu'au grand dsert4 ,on lui conseille de s'adresser au bureau arabe4 ,suivons ici son carnet de route1 complt par sa correspondance4 ,comme je dnais l'htel de l',oasis1 le capitaine de ,susbielle1 rencontr dans la journe1 me propose de me joindre son convoi pour aller ,touggourth4 ,j'acceptai d'abord1 mais1 dans la soire1 au cours de mes conversations avec les indignes1 mon intention se modifia quand j'appris la rudesse de cet officier envers les musulmans4 ,je n'avais pas le temps de contrler leur dire1 mais1 dsireuse de bien connatre les murs du ,sud1 je ne voulais pas m'aliner la sympathie des indignes et1 le lendemain1 quand le capitaine de ,susbielle vint me chercher pour partir1 je m'excusai de ne pas me joindre son convoi1 retenue que j'tais ,biskra par des lettres de ma famille qui devaient m'y rejoindre4 ,il me dit qu'il m'attendrait ,chegga1 deuxime tape sur la route de ,touggourth4 ,le #ah juillet au soir1 dpart 7avec ,salah et le ,bou ,saadi ,chlly ben ,amar7 pour ,touggourth4 ,mes compagnons ne sont pas presss de se mettre en route4 ,nous nous attardons jusqu' #b heures du matin1 caf ,choui1 au vieux ,biskra1 avec les fils d'un marabout et les spahis1 parler des choses du ,sud4 ,le #ai1 #i heures1 arrive ,bordj-,sada 7,ter-,rassou74 ,sieste lourde dans la chaleur aprs la marche de nuit4 ,rveil paresseux4 ,nous musardons4 ,jou aux cartes avec les ,chaouya 7berbres de l',aurs7 d'une caravane campe prs du bordj4 ,il est entendu que je suis un jeune lettr tunisien voyageant pour s'instruire et visitant les zaouya du ,sud4 ,a ,biskra1 le lieutenant-colonel ,fridel m'a demand au bureau arabe si je n'tais pas une mthodiste4 ,quand il a su que j'tais ,russe et musulmane il n'a plus rien compris du tout4 ,ceux qui ne sont pas dans le ,sahara pour leur plaisir ne comprennent pas qu'on y vienne1 surtout en dehors de la saison4 ,suivant cette manire de voir1 ,fromentin n'aurait jamais crit son t dans le ,sahara4 ,il est vrai que je ne suis pas ,fromentin1 mais il faut bien commencer4 ,et puis j'ai le tort de m'habiller comme tout le monde ici#aa4 #aa ,plus tard1 quand ,isabelle ,eberhardt cherchera connatre les motifs qui pouvaient motiver son expulsion d',algrie1 ,m4 ,b444 chancelier du ,consulat de ,russie ,alger1 lui crira1 le #ah juin #aija3 ,vous portiez un costume arabe masculin1 chose qui1 avouez-le vous-mme1 ne convient pas trop une demoiselle de nationalit russe4 ,le cheikh des ,chaouya de la caravane est un vieillard curieux et qui voudrait s'instruire4 ,il me demande #c heures de lui donner une leon de franais444 et nous devons nous sparer au mogh'reb 7coucher du soleil74 ,arrive vers #aa heures et demie ,bir-,djefar1 o nous nous reposons dans la cour du bordj infeste de scorpions4 ,pour commencer mon apprentissage de caravanier1 j'ai rempli la guerba 7outre7 d'une eau de puits excellente1 avec ma tasse de fer-blanc4 ,repartis #b heures et demie matin1 bon train4 ,arrive ,chegga vers #c heures trois quarts4 ,rencontr des joyeux venant de ,gumar1 sans grads1 pour porter plainte au gnral1 ,batna4 ,bu le caf avec eux4 ,repartis le #bj1 #e h4 #c_/d4 ,arrive ,bir-,sthil vers #aa heures4 ,bonne eau4 ,querelle avec le gardien4 ,fivre1 soif intense4 ,pas trouv manger 7vcu de pain depuis le #ah au soir74 ,repartis #i heures soir4 ,rencontr1 au poste tlgraphique1 #i heures1 au sud de ,sthil1 caravanes de ,chaamba allant de ,barika ,ouargla4 ,cheikh ,abd-el-,kader ben ,aly1 modle de la bonne grce1 me propose de me conduire ,ouargla avec sa caravane1 sans rtribution4 ,vers #a heure matin1 manqu prir avec mon cheval dans une sebkha 7lac sal dessch71 l'ouest de la route4 ,a #c heures1 mis pied terre et prt mon cheval un ouvrier ,chou qui marchait pied avec nous1 pour ne pas tre seul4 ,suivi1 comme la promenade1 les plantations de la ,socit ,franaise de l',oued-,rir4 ,arrive ,el-,mrayer1 #e heures4 ,parti #i heures4 ,fait fausse route4 ,rejoint les ,chaamba vers minuit4 ,rencontr nomades1 homme et femme1 allant1 sous la conduite d',abdou ,fay1 ngre arm1 la djema1 prs ,ourlana1 pour se divorcer4 ,fait route tous ensemble4 ,arrive le #bb vers #b heures1 la source dite ,an-,sefra4 ,repos avec les divorcs4 ,reparti1 passant par ,el-,berd1 #e heures matin4 ,rejoint les ,chaamba vers #g heures4 ,a #i heures repos la premire fontaine de l'oasis d',ourlana4 ,mont au bordj4 ,trouv ordre de ,susbielle de ne pas me laisser sjourner au bordj plus de #bd heures4 ,histoire des mesures orge coupes et des coups de cravache donns au cheikh 7ou cad874 ,journe de soif et de fivre1 dans l'abri de la troupe4 ,parti au mogh'reb4 ,pass prs d'une heure chercher1 au moyen d'allumettes1 la seule bonne source d',ourlana1 sur la route de ,maggar4 ,trouv4 ,abreuv cheval et mulets malades1 au moyen de mon bidon4 ,chang l'eau de la guerba4 ,sur la route1 altercation avec le cheikh d',ourlana4 ,vers minuit1 rencontr le commandant du ,cercle de ,touggourth1 partant en cong1 en voiture4 ,vers #b heures du matin1 repos pour cause de malaise1 tous trois pris de vomissements et de vertiges4 ,dormi au milieu du dsert1 sur le sable4 ,recherche des btes au rveil4 ,l'homme de ,bou-,sada essaye d'allumer une cigarette d'un coup de pistolet4 ,laiss en arrire1 avec son mulet1 ,lakhdar1 porteur du pain et de l'eau4 ,le #bc1 de #b #d heures1 traverse de la pointe ouest du ,chott ,mrouan4 ,arrivs 7,salah et moi7 ,el-,maggar #d heures4 ,bu caf au relai arabe de la poste4 ,partis la recherche de ,chlly4 ,retrouv4 ,quitt ,el-,maggar vers #f heures4 ,arrivs ,touggourth vers #aa heures4 ,dormi toute la journe4 ,soire passe noter scne femmes du ,sud avec chanteuses et brigadier ,sman4 ,vers #d heures1 le khalifa ,abd-el-,aziz et le dera ,slimne sont venus me chercher pour aller chez le capitaine de ,susbielle4 ,entretien de prs de deux heures1 d'abord violent1 puis1 plus courtois1 de la part du capitaine4 ,refus glacial et poli de me laisser ,ouargla1 c'est--dire de donner mes guides la permission de m'accompagner4 ,jusqu' #aj heures soir1 me voici la recherche des ,chaamba pour partir avec eux1 en laissant mes guides ,touggourth4 ,trouv ,tab1 le ,chou1 qui me dit que le cheikh ,abd-el-,kader me faisait saluer1 et qu'il tait parti l'asr1 vers quatre heures4 ,le #be1 matin1 retourn bureau arabe2 demand permission pour guides dans le ,souf4 ,accord4 ,pass ,touggourth journes des #bf1 #bg1 #bh4 ,le #bh1 t cheval ,tmassine4 ,le #bi1 #d heures aprs-midi1 parti pour ,eloued4 ,fivre intense4 ,tomb dans la dune prs la guemira de ,mthil4 ,fait route avec postier ngre ,amrou4 ,le #ca1 #b heures matin1 reparti avec postier ,bel ,kher4 ,arrivs vers #i heures et demie matin ,ferdjenn4 ,trouv brigadier ,osman et spahi ,mohamed ben ,tahar4 ,pass journe fivre4 ,le #a;er aot1 #b heures et demie matin1 parti avec guide soufi ,habib4 ,arrivs #i heures matin ,moet-el-,cad4 ,sieste4 ,parti aprs le moghreb4 ,arriv vers #g heures matin ,bir-,ourms4 ,pass journe jardin du cheikh4 ,querelle et bataille de guides avec les fils du cheikh4 ,pass nuit devant le bordj4 ,le #c1 #e heures matin1 parti4 ,a #d heures du soir court arrt ,kasr-,kounine pour boire4 ,impression inoubliable du soleil couchant dans la grande dune4 ,arrive ,eloued #g heures4 ,trouv enterrement musulman4 99 99 99 --,isabelle ,eberhardt ne sjourna alors que peu de temps dans la rgion d',eloued4 ,mais elle en garda cependant la plus vive impression4 ,elle devait y revenir l'anne suivante et y passer plusieurs mois4 ,malade de fivre1 nous la trouvons de retour ,biskra le #ag aot et ,batna le #ai4 ,elle fait alors une excursion dans les montagnes de l',aurs4 ,le #be1 entre sur le territoire des ,ouled-,soltan4 ,diffa ,ras-el-,djebel1 chez le cheikh ,slimne des ,ouled-,soltan4 ,le #bf1 ascension du ,djebel-,touggour4 ,nuit dans la fort de cdres4 ,le #bg1 descente ,barika4 ,rentre ,khenchela le soir4 ,nuit au fondouk4 ,retour ,batna le #bh4 99 99 99 ,le #bi elle est ,bne1 o elle visite le tombeau de sa mre4 ,elle en repart le #b septembre et rentre ,tunis1 o elle passera une partie de l'automne4 ,c'est cette date qu'elle indique ses ,heures de ,tunis4 ,aprs un sjour d'une quinzaine de jours ,marseille o habite son frre ,augustin1 elle arrive ,paris le #bj novembre4 ,elle voudrait y passer tout l'hiver1 mais son humeur nomade l'emporte de nouveau1 et cette fois en ,italie4 ,citons encore son tonnant carnet de voyage1 qui va nous renseigner sur ses caprices d'errante4 ,le #ag dcembre quitt ,paris par express4 ,le #ah1 arrive ,marseille4 ,pass htel ,beauveau les quatorze jours suivants4 ,le #bi1 partie pour ,gnes4 ,arrive le #cj1 #aa heures matin4 ,descendue htel de ,france et pass journe courir la ville4 ,le soir du mme jour1 dpart sur le ,persia pour ,livourne4 ,arrive #ca matin4 ,la ,sardaigne me tente4 ,je m'embarque pour ,cagliari4 ,descendue ,albergo ,quatro ,mori4 ,pass l le mois de janvier1 puis retour ,paris4 99 99 99 ,au commencement du mois de mai #aijj1 ,isabelle ,eberhardt se retrouvait encore une fois ,marseille4 ,elle y note son regret des grands espaces de lumire et sa vision premire du ,sahara1 retrouve travers la cohue de la grande cit commerciale4 ,elle revoit son arrive ,eloued au mois d'aot et cet enterrement arabe qui la fit frissonner de toute la force de sa destine4 ,on lira1 en illustration sentimentale de cette priode de sa vie errante1 les pages que nous avons pu reconstituer1 d'aprs ses notes1 sous le titre3 ,nostalgies qu'elle indiqua4 ,nous les avons jointes aux ,choses du ,sahara4 99 99 99 ,emporte par sa passion du ,sud1 ,isabelle ,eberhardt arrivait de nouveau ,eloued dans les premiers jours du mois d'aot #aijj4 ,on trouve trace de son passage sur le registre de l',htel de l',oasis1 de ,touggourth1 le #ca juillet #aijj1 la mme date qu'en #ahii4 ,c'est alors que la vie saharienne la prit profondment4 ,elle sentit bientt qu'elle se dtachait de l',europe1 qu'elle allait devenir trangre elle-mme1 et fut presque effraye de la pente o elle glissait4 ,la fin de l'anne la trouva dans ces dispositions4 ,elle crivait son frre3 ,tu ne saurais t'imaginer quelle plaie vive tu as touche en moi1 par tes questions au sujet de la littrature4 ,mon ,dieu non1 non1 je n'ai pas oubli1 mon cur ne s'est point ferm au souffle divin du ,beau6 ,mais1 hlas1 je crois que je suis en train de subir le sort de ,jean ,berny et que mes quelques cahiers d'essais littraires1 que j'ai rapports ici1 sont destins jaunir1 se racornir comme ceux o ,berny laissa s'ensevelir dfinitivement ses esprances4 ,et pourtant1 c'est un remords constant pour moi que ces livres et ces cahiers4 ,notre ami ,d444 avait peut-tre raison de me dire l'autre jour en partant3 --,prenez garde1 ,si ,mahmoud1 vous vous accoutumerez notre vie1 et1 de lendemain en lendemain1 vous remettrez toujours le travail littraire4 ,en fin de compte1 ce lendemain ne viendra jamais4 ,ce n'est qu'une lchet pour apaiser les justes remords de la vocation qui se plaint444 ,isabelle ,eberhardt ajoutait3 ,je vais cependant commencer quelques notes sur le ,souf3 ,le pays est absolument indit4 ,parlant de sa vie ,eloued1 elle crit le #aj dcembre #aijj3 ,en fait de visiteurs1 il n'y a que le cheikh des ,kadriya de ,gumar1 ,sidi ,elhoussine ben ,brahim1 homme d'un certain ge1 marabout vnr1 qui est devenu un vritable pre pour nous4 ,c'est d'ailleurs lui qui m'a donn l'initiation et le chapelet des ,kadriya4 ,il s'arrte toujours chez nous quand il vient ,eloued4 ,il lui est arriv de passer la maison #e et #f jours la file4 ,il y a aussi ,abdelkader ben ,sad1 l'instituteur indigne qui vient nous voir4 ,c'est tout4 ,nous avons ferm nos portes au monde1 et nous n'allons chez personne ,eloued4 ,je vais de temps en temps la grande zaouya d',amiche1 ou chez ,sidi ,elhoussine ,gumar4 ,c'est tout4 ,autrement je fais de longues promenades solitaires sur mon brave ,souf1 qui devient dcidment un excellent cheval1 nergique et vite4 ,lundi dernier1 il m'a t donn de participer une des plus belles ftes que j'aie jamais vues3 la rentre du grand marabout des ,kadriya1 ,sidi ,mohamed ,el-,hachmi ben ,brahim1 frre du ,nab qu'il avait accompagn ,paris4 --,on lira une esquisse de cette fte dans le rcit ,fantasia1 joint aux ,choses du ,sahara4 ,dans une autre lettre d',eloued1 elle dit encore3 ,a quoi bon le cacher8 ,j'ai une conviction intime--sans aucun fondement logique d'ailleurs1 je crois que ma vie est dsormais lie pour toujours au pays saharien et que je ne dois plus le quitter4 ,tout aussi bien que moi1 tu connais ces intuitions1 et comme elles nous enveloppent de certitude4 99 99 99 ,isabelle ,eberhardt a racont elle-mme1 en termes trs prcis1 l'agression dont elle fut victime le #bi janvier #aija1 au village de ,behima1 #ad kilomtres au nord d',eloued1 sur la route du ,djerid tunisien4 ,elle l'a fait dans une lettre que publiait la ,dpche ,algrienne la date du #d juin #aija4 --,ayant pass ,eloued1 dit-elle1 lors d'une premire excursion dans le ,sahara constantinois que je fis en t #ahii1 j'avais gard le souvenir de ce pays des dunes immacules1 des profonds jardins et des palmeraies ombreuses4 ,je vins donc me fixer ,eloued1 en aot #aijj1 sans savoir au juste pour combien de temps4 ,c'est l que je me fis initier la confrrie des ,kadriya1 dont je frquentai dsormais les trois zaouya situes aux environs d',eloued1 ayant acquis l'affection des trois cheikhs1 fils de ,sidi ,brahim et frres de feu le nab d',ouargla4 ,le #bg janvier1 j'accompagnai l'un d'eux1 ,si ,lachmi1 au village de ,behima4 ,le cheikh se rendait ,nefta 7,tunisie7 avec des khouans1 pour une ziara au tombeau de son pre ,sidi ,brahim444 ,je comptais rentrer le soir mme ,eloued1 avec mon domestique1 un ,soufi1 qui m'accompagnait pied4 ,nous entrmes dans la maison d'un nomm ,si ,brahim ben ,larbi et1 tandis que le marabout se retirait dans une autre pice pour la prire de l'aprs-midi1 je demeurai dans une grande salle donnant sur une antichambre ouverte sur la place publique o stationnait une foule compacte et o mon serviteur gardait mon cheval4 ,il y avait l cinq ou six notables arabes de l'endroit et des environs1 presque tous khouans ,rahmama4 ,j'tais assise entre deux de ces personnes1 le propritaire de la maison et un jeune commerant de ,gumar1 ,ahmed ben ,belkacem4 ,ce dernier me pria de lui traduire trois dpches commerciales1 dont l'une1 fort mal rdige1 me donna beaucoup de peine4 ,j'avais la tte baisse et le capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban1 ce qui m'empchait de voir devant moi4 ,brusquement je reus la tte un violent coup suivi de deux autres au bras gauche4 ,je relevai la tte et je vis devant moi un individu mal vtu1 donc tranger l'assistance1 qui brandissait au-dessus de ma tte une arme que je pris pour une matraque4 ,je me levai brusquement et m'lanai vers le mur oppos1 pour saisir le sabre de ,si ,lachmi4 ,mais le premier coup avait port sur le sommet de ma tte et m'avait tourdie4 ,je tombai donc sur une malle1 sentant une violente douleur au bras gauche4 ,l'assassin1 dsarm par un jeune mokaddem des ,kadriya1 ,si ,mohamed ben ,bou-,bekr et un domestique de ,sidi ,lachmi nomm ,sad1 russit cependant se dgager4 ,le voyant se rapprocher de moi1 je me relevai et voulus encore m'armer1 mais mon tourdissement et la douleur aigu de mon bras m'en empchrent4 ,l'homme se jeta dans la foule en criant3 ,je vais chercher un fusil pour l'achever4 ,sad m'apporta alors un sabre arabe en fer ensanglant et me dit3 ,voil avec quoi ce chien t'a blesse6 ,le marabout1 accouru au bruit et auquel le meurtrier fut immdiatement nomm par des personnes qui l'avaient reconnu1 fit appeler le cheikh indpendant de ,behima1 appartenant comme l'assassin la confrrie des ,tidjanya1 qui sont1 comme l'on sait1 les adversaires les plus irrconciliables des ,kadriya dans le dsert4 ,ce singulier fonctionnaire opposa une rsistance obstine au marabout1 prtendant que le meurtrier tait un chrif1 etc4 ,le marabout le menaa alors publiquement de le dnoncer comme complice au bureau arabe1 et il exigea nergiquement que l'assassin ft immdiatement arrt et amen4 ,le cheikh s'excuta de fort mauvaise grce4 ,l'assassin1 emmen dans la pice o l'on m'avait tendue sur un matelas1 commena par simuler la folie1 puis1 convaincu de mensonge par ses propres concitoyens qui le connaissaient pour un homme raisonnable1 tranquille et sobre1 il se mit dire que c'tait ,dieu qui l'avait envoy pour me tuer4 ,ayant toute ma connaissance1 je constatai que la figure de cet homme m'tait totalement inconnue1 et je me suis mis l'interroger moi-mme4 ,il me dit que lui non plus1 il ne me connaissait pas1 qu'il ne m'avait jamais vue1 mais qu'il tait venu pour me tuer et que1 si on le lchait1 il recommencerait4 ,a ma question1 pourquoi il m'en voulait1 il rpondit3 ,je ne t'en veux nullement1 tu ne m'as rien fait1 je ne te connais pas1 mais il faut que je te tue#ab4 #ab ,devant le ,conseil de guerre de ,constantine il dclara le #ah juin3 ,je n'ai pas frapp une ,europenne1 j'ai frapp une musulmane sous une impulsion divine4 ,le marabout lui demanda s'il savait que j'tais musulmane3 il rpondit affirmativement4 ,son pre dclara qu'il tait ,tidjanya4 ,le marabout obligea le cheikh de l'endroit prvenir le bureau arabe et demanda un officier pour emmener le meurtrier et ouvrir l'instruction1 et le mdecin-major pour moi4 ,vers onze heures1 l'officier charg de l'instruction1 lieutenant au bureau arabe1 et le major se prsentrent4 ,le major constata que la blessure de ma tte et celle de mon poignet gauche taient insignifiantes2 un hasard providentiel m'avait sauv la vie3 une corde linge se trouvait tendue juste au-dessus de ma tte et avait amorti le premier coup de sabre1 qui1 sans cela1 m'et infailliblement tue4 ,mais l'articulation de mon coude gauche tait ouverte du ct externe1 le muscle et l'os entams4 ,par suite de l'norme perte de sang que j'avais subie--pendant six heures--je me trouvais dans un tat de faiblesse tel1 qu'il fallut me laisser ce soir-l ,behima4 ,le lendemain je fus transporte1 sur un brancard1 l'hpital militaire d',eloued1 o je restai jusqu'au #be fvrier dernier4 ,malgr les soins dvous et intelligents de ,m4 le docteur ,taste1 je sortis de l'hpital infirme pour le restant de mes jours#ac et incapable de me servir de mon bras gauche pour aucun travail tant soit peu pnible4 #ac ,a la longue1 le jeu des muscles s'tait rtabli4 ,isabelle ,eberhardt garda de sa blessure une large cicatrice au coude gauche4 ,elle pouvait se servir de son bras avec un peu de faiblesse4 ,malgr que1 lors de mon premier voyage1 j'avais eu des dmls avec le bureau arabe de ,touggourth dont dpend celui d',eloued1--dmls provoqus uniquement par la mfiance de ce bureau--le chef de l'annexe d',eloued1 les officiers du bureau arabe et de la garnison1 ainsi que le mdecin-major furent pour moi de la plus grande bont1 et je tiens leur donner un tmoignage public de ma reconnaissance4 99 99 99 99 99 --,dans cette mme lettre1 ,isabelle ,eberhardt tablit1 par un rapprochement de faits1 comment il lui a paru qu',abdallah1 son agresseur1 n'avait t qu'un instrument entre d'autres mains#ad4 #ad ,le pre de l'accus dclara devant le ,conseil de guerre que son fils lui avait dclar qu'il avait t pouss par le cheikh et ses serviteurs1 et par un envoy de ,dieu4 ,il est vident1 conclut-elle1 qu',abdallah n'a pas voulu me tuer par haine des chrtiens1 mais pouss par d'autres personnes1 et ensuite que son crime a t prmdit4 ,j'ai dclar l'instruction que j'attribuais en grande partie cette tentative criminelle la haine des ,tidjanya pour les ,kadriya et que je supposais que c'taient des haba ou khouans ,tidjanya qui s'taient concerts pour se dbarrasser de moi qu'ils voyaient aime par leurs ennemis1 ce que prouve la dsolation des khouans ,kadriya quand ils apprirent le crime4 ,quand je passai1 porte sur une civire1 par les villages des environs d',eloued1 lors de mon transfert l'hpital1 les habitants de ces villages1 hommes et femmes1 sortirent sur la route en poussant les cris et les lamentations dont ils accompagnent leurs enterrements4 99 99 99 ,le fait reste celui-ci3 ,le #bi janvier #aija1 ,isabelle ,eberhardt1 se trouvant au village de ,behima1 o elle avait accompagn le mokaddem de sa confrrie1 fut blesse d'un coup de sabre par un fanatique1 ,abdallah ben si ,mohamed ben ,lakhdar1 qui ne sut expliquer son crime que par l'impulsion divine4 ,a la veille du procs de ,constantine1 la ,dpche ,algrienne1 qui suivait attentivement cette affaire1 publia en date du #ah juin1 une nouvelle lettre d',isabelle ,eberhardt3 ,marseille1 le #g juin #aija4 444 ,je viens vous remercier trs sincrement d'avoir bien voulu insrer ma longue lettre du #bi mai dernier3 je n'en attendais pas moins de l'impartialit bien connue de la ,dpche ,algrienne1 qui a toujours fait preuve d'une grande modration au milieu des violences qui sont malheureusement devenues une sorte de rgle de conduite pour certains organes algriens4 ,cependant1 ,monsieur1 en ce moment o le sjour des trangers en ,algrie est devenu une question d'actualit1 il me semble que j'ai non seulement le droit1 mais mme le devoir de donner quelques explications publiques et franches tous ceux qui ont pris la peine de lire ma premire lettre4 444 ,vous m'avez fait l'honneur tout fait immrit1 et que je ne tiens pas mriter1 de m'attribuer une certaine influence religieuse sur les indignes du cercle de ,touggourth4 ,or je n'ai jamais jou ou cherch jouer aucun rle politique ou religieux1 ne me considrant nullement comme ayant ni le droit1 ni les aptitudes ncessaires pour me mler de choses aussi graves1 aussi compliques que les questions religieuses dans un pays semblable4 ,en #ahii1 avant de partir pour ,touggourth1 je crus de mon devoir d'aller personnellement informer de mon dpart le lieutenant-colonel ,fridel1 alors chef du cercle de ,biskra4 ,cet officier1 qui me reut fort bien1 me demanda1 avec une franchise toute militaire1 si je n'tais pas anglaise et mthodiste1 ce quoi je rpondis en prsentant au chef du cercle des documents tablissant irrfutablement que je suis ,russe et parfaitement en rgle vis--vis des autorits impriales1 avec l'autorisation desquelles je vis l'tranger4 ,j'exposai de plus ,m4 ,fridel mes opinions personnelles sur la question des missions anglaises en ,algrie1 lui disant que j'ai en horreur tout proslytisme et surtout l'hypocrisie444 ,a ,touggourth1 je trouvai comme chef du ,bataillon d',afrique1 en l'absence du commandant1 le capitaine de ,susbielle1 homme d'un caractre tout particulier et1 pour employer une expression populaire1 peu commode4 ,l encore1 il me fallut prouver que je n'tais nullement une miss dguise en arabe1 mais bien une plumitive russe4 ,il me semblerait pourtant que1 s'il est de par le monde un pays o un ,russe devrait pouvoir vivre sans tre souponn de mauvaises intentions1 ce pays est la ,france6 ,m4 le ,chef de l'annexe d',eloued1 le capitaine ,cauvet1 homme d'une trs haute valeur intellectuelle et trs dvou son service1 a eu1 six mois durant1 l'occasion de constater de visu que l'on ne pouvait rien me reprocher1 sauf une grande originalit1 un genre de vie bizarre pour une jeune fille1 mais bien inoffensif444 et il ne jugea pas que ma prfrence du burnous la jupe et des dunes au foyer domestique pt devenir dangereuse pour la scurit publique dans l'annexe4 ,j'ai dit1 dans ma premire lettre1 que les ,souafa appartenant la confrrie de ,sidi ,abd-el-,kader el ,djilani et ceux des confrries amies ont manifest leur douleur quand ils ont appris que l'on avait tent de m'assassiner4 ,si ces braves gens avaient une certaine affection pour moi1 c'est parce que je les ai secourus de mon mieux1 parce que1 ayant quelques faibles connaissances mdicales1 je les ai soigns pour des ophtalmies1 des conjonctivites et autres affections communes dans ces rgions4 ,j'ai tch de faire un peu de bien dans l'endroit o je vivais444 c'est le seul rle que j'aie jamais jou ,eloued4 ,en ce monde1 il y a bien peu de personnes qui n'aient aucune passion1 aucune manie4 ,si souvent1 pour ne parler que de mon sexe1 il est des femmes qui feraient tant de folies pour avoir des toilettes chatoyantes6 ,il en est d'autres qui plissent et vieillissent sur les livres pour obtenir des diplmes et aller secourir des moujiks444 ,quant moi1 je ne dsire qu'avoir un bon cheval1 fidle et muet compagnon d'une vie rveuse et solitaire1 quelques serviteurs peine plus compliqus que ma monture1 et vivre en paix1 le plus loin possible de l'agitation1 strile mon humble avis1 du monde civilis o je me sens de trop4 ,a qui cela peut-il nuire1 que je prfre l'horizon onduleux et vague des dunes grises celui du boulevard8 ,non1 je ne suis pas une politicienne1 je ne suis l'agent d'aucun parti1 car1 pour moi1 ils ont tous galement tort de se dmener comme ils le font2 je ne suis qu'une originale1 une rveuse qui veut vivre loin du monde1 vivre de la vie libre et nomade1 pour essayer ensuite de dire ce qu'elle a vu et1 peut-tre1 de communiquer quelques-uns le frisson mlancolique et charm qu'elle ressent en face des splendeurs tristes du ,sahara444 ,voil tout4 ,les intrigues1 les trahisons et les ruses de la ,sonia d',hugues ,le ,roux me sont aussi trangres que son caractre me ressemble peu444 ,je ne suis pas plus ,sonia que je ne suis la mthodiste anglaise que l'on a cru voir en moi jadis444 ,il est vrai que l't #ahii fut excessivement chaud dans le ,sahara et que le mirage dforme bien des choses et explique bien des erreurs4 ,veuillez agrer1 etc4 99 99 99 ,l'agresseur d',isabelle ,eberhardt fut condamn vingt ans de travaux forcs1 encore qu'elle et demand pour lui l'indulgence du conseil de guerre1 et1 de la faon la plus inattendue1 l'issue de ce procs1 un arrt d'expulsion du territoire algrien fut pris contre elle-mme4 ,sa qualit d'trangre1 sujette russe1 rendait possible cette dcision administrative4 ,devant cet ukase qui bouleversait sa vie1 ,isabelle ,eberhardt put se croire ramene au rgime russe1 mais ses plaintes et ses rclamations furent toujours mesures4 ,ce fut en vain1 d'ailleurs1 qu'elle s'adressa son consulat4 ,cette mesure administrative1 prise un mois aprs la dmission de ,m4 ,jonnart et alors que ,m4 ,revoil n'avait pas encore rejoint son poste1 ne fut pas accueillie sans protestation dans la presse algrienne4 ,a ce moment nous ignorions la personnalit d',isabelle ,eberhardt1 mais1 ne considrer en elle qu'une victime1 il nous semblait inadmissible qu'elle ft1 elle aussi1 condamne4 ,dans le journal les ,nouvelles d',alger1 nous protestmes1 ds le premier moment1 contre l'arrt administratif qui la frappait4 ,malgr les dmarches d',isabelle ,eberhardt et malgr les protestations de la presse algrienne1 on ne se dcida pas rapporter la dcision inconsidre qui rejetait une femme de talent loin du pays qu'elle devait honorer4 99 99 99 ,isabelle ,eberhardt1 exile1 sans ressources1 connut ,marseille ses jours de misre les plus durs4 ,elle dut pour vivre1 et malgr l'tat de faiblesse o la laissait sa blessure encore mal cicatrise1 s'employer aux travaux du port avec les portefaix italiens4 ,on retrouvera quelque souvenir de ce temps dans son roman ,trimardeur1 qui n'est souvent qu'une transposition de ses aventures4 ,grande et bien dcouple1 d'allure franche1 elle travaillait alors comme un jeune garon--vtue d'une vareuse de marin--au chargement des bateaux1 mangeait son pain sur les tonneaux du quai de la ,joliette1 et1 par manque de tabac1 comme elle dit dans une de ses lettres1 fumait au besoin des feuilles de platane4 99 99 99 ,elle n'avait d'ailleurs pas perdu tout espoir de retourner en ,algrie4 ,par son mariage avec ,m4 ,sliman ,ehnni1 d'origine indigne1 mais fils d'un pre naturalis franais1 elle acquit bientt la qualit de ,franaise et rentra ,alger1 en dpit de ses proscripteurs1 par la grande porte de la naturalisation4 ,nous la vmes venir nous vers la fin de l'anne #aija1 un peu gauche et l'air collgien ple dans son mince complet de drap bleu1 quelle devait bientt quitter pour porter d'une faon constante le burnous des cavaliers arabes4 ,elle n'avait encore presque rien crit1 mais ses premiers essais et un petit roman ,yasmina1 publi dans un journal de ,bne1 nous intressrent par des promesses de talent et1 mieux encore1 par une grande somme d'observations4 ,quelques mois plus tard1 le mari d',isabelle ,eberhardt1 qui sortait de l'arme1 fut nomm secrtaire indigne de commune mixte4 ,les deux poux allrent habiter ,tns pendant quelque temps4 ,l'histoire des perscutions que notre amie eut souffrir dans cette petite ville algrienne1 cruellement divise sur des questions d'honntet publique1 les basses intrigues qui se nourent autour de sa personnalit littraire1 malgr la sympathie et la haute estime que lui tmoignait l'administrateur de la commune mixte1 ,m4 ,bouchot1 font partie d'un incroyable et vridique roman politique1 qui se trouve expos dans notre journal l',akhbar4 99 99 99 ,isabelle ,eberhardt a indiqu elle-mme comment elle nous suivit l',akhbar1 o elle fut1 jusqu'au dernier moment1 notre dvoue collaboratrice4 ,c'est l qu'elle publia les uvres de longue haleine ,trimardeur et ,sud-,oranais4 ,dans le mme temps1 elle donnait aussi la ,dpche algrienne1 sous forme de nouvelles1 des observations minutieuses de la vie indigne qui furent trs remarques4 ,ce fut la priode la plus active de sa vie littraire4 ,au commencement de l'anne elle voulut nous servir de guide et d'interprte dans la rgion de ,figuig4 ,elle nous accompagnait encore1 sur un autre point du ,maroc1 dans le voyage que nous fmes ,oudjda et sur la frontire4 99 99 99 ,au mois de mai elle quittait ,alger pour la dernire fois1 aprs de longues hsitations4 ,elle annonait tous ses amis qu'on ne la verrait pas toujours1 qu'on ne la verrait peut-tre plus--et elle souriait4 ,elle allait encore dans le ,sud-,oranais1 avec l'intention de pousser aussi loin qu'elle pourrait et autant que possible jusqu'au ,tafilalet4 ,elle nous laissait1 en partant1 ses papiers et sa correspondance4 ,au cas o il m'arriverait malheur1 vous dbrouillerez tout cela1 nous disait-elle en plaisantant1 et vous vous en servirez pour composer mon oraison funbre4 ,en toutes choses1 mme les plus srieuses1 elle affectait ainsi un ton ironique et bon enfant1 un peu peuple1 qui ne grossissait rien4 ,elle avait aussi des mots de piti russe3 ,il ne faut en vouloir personne4 ,nous sommes tous des pauvres bougres1 et ceux qui ne veulent pas nous comprendre sont encore plus pauvres que nous444 99 99 99 ,sa mort1 annonce dans une catastrophe1 sembla donner un corps au malheur public et provoqua de vifs lans d'estime et de sympathie4 ,on put voir alors que les ides dont se rclamait ,isabelle ,eberhardt avaient aussi des chos4 ,m4 le docteur ,mardrus1 le savant orientaliste qui nous devons la prcieuse traduction des ,mille ,nuits et ,une ,nuit1 et qui nous donnera bientt le ,korn dans toute sa vhmence1 se trouvait en ,tunisie avec sa jeune femme1 quand ils apprirent la nouvelle de la mort d',isabelle ,eberhardt4 ,quelque temps auparavant1 il avait tenu nous dire combien les nouvelles algriennes d',isabelle ,eberhardt lui semblaient une chose belle de force et de vrit4 ,a ce moment il put croire1 sur la foi d'un renseignement de presse1 que notre malheureuse collaboratrice serait enterre ,bne1 prs de sa mre1 alors que1 suivant la volont qu'elle nous avait exprime1 elle devait rester l'endroit o la frapperait son destin4 ,la visite qu'il fit avec ,mme ,lucie ,delarue-,mardrus1 au cimetire de ,bne1 se trouve mentionne en termes mouvants dans une lettre qu'il nous crivait alors4 --,l'pouvantable nouvelle nous parvint en ,kroumirie4 ,en mme temps1 nous apprenions par le mme journal que les restes de ce que fut cette me adorable allaient tre transports ,bne1 pour y tre inhums dans le cimetire musulman4 ,notre rsolution fut aussitt prise4 ,malgr tous les obstacles et en dpit de nos projets et de nos travaux1 nous traversmes la ,kroumirie et prmes le train pour ,bne4 ,nous n'avions pu hlas6 malgr tout le dsir1 connatre de son vivant cet tre choisi4 ,nous tenions du moins toucher son tombeau4 ,a ,bne1 on nous expliqua que1 seule1 la mre tait l1 dans le sol musulman4 ,et on ne put nous confirmer la nouvelle qui nous avait fait venir jusque-l4 ,nous allmes tout de mme au cimetire1 et1 ds l'entre1 cette tombe nous arrta4 ,nous demeurmes l longtemps4 ,la mre d',isabelle ,eberhardt s'appelait donc3 ,,fathima ,,manoubia ,elle tait1 de son vrai nom1 ,natalie-,dorothe-,charlotte d',eberhardt4 ,nous supposmes qu',isabelle viendrait l peut-tre1 et nous regardmes la place rserve ct de sa mre1 quelques pouces de terrain en large et en long444 ,vous souvenez-vous1 mon cher ami1 du cri d'admiration que nous poussmes un jour vers vous1 son sujet8 ,et lui en avez-vous transmis l'accent8 ,oui1 n'est-ce pas8 ,comme nous l'aimions6 ,comme nous souhaitions la connatre1 partir avec elle pour le loin6 ,quelle rvolte fut la ntre1 est plus que jamais la ntre1 de renoncer cet espoir charmant6 ,comme dernier tmoignage de notre admiration1 de notre douleur1 de notre deuil profond1 comme unique fleur pour son tombeau1 ma femme donnera son tmoignage fraternel au ,gil ,blas1 prochainement4 99 99 99 ,en vers admirables et en nobles phrases1 ,mme ,lucie ,delarue-,mardrus composa l'loge funbre d',isabelle ,eberhardt4 ,sans l'avoir jamais rencontre1 elle sut voquer de la faon la plus haute celle qui fut en effet une belle figure de libert4 coutons3 ,aptre serein1 admirable nihiliste1 quoique seulement contemplative1 crivain franais de race1 excellent cavalier arabe1 perscute politique1 belle jeune femme444 ,nous avions appris tout cela par des rcits1 ds ,paris1 et l'avions d'avance aime travers les paroles des autres1 en attendant de la rencontrer quelque part1 l'un des quatre coins de l',afrique1 telle qu'elle nous avait t dcrite3 adolescent bott de rouge1 envelopp des blancheurs bdouines1 cabr et souriant sur son grand cheval sauvage4 ,ceux qui l'ont connue sont frapps1 si on peut dire1 d'un malheur qui a un visage4 ,nous1 nous continuons errer dans l'invisible4 ,et cette douleur de l'avoir manque jamais nous laisse saisis de trouble1 douloureux1 comme effrays4 ,il semble que son fantme soit toujours autour de nous qui ne l'avons approche qu'en esprit2 il semble que la mort nous l'ait donne toute comme nous ne l'eussions jamais possde vivante4 ,aucune dception1 aucune gne humaine ne viennent nous gter sa lgende4 ,et pourtant1 comme un seul regard et mieux valu que nos songes6444 ,on nous avait cont aussi qu'elle avait t1 en pleine misre1 portefaix1 ,marseille1 et aussi assaillie dans le ,sud1 coups de sabre1 par un ,arabe fanatis4 ,nous savions comment ce drame avait eu des causes mystrieuses1 que l'assassine elle-mme n'avait jamais pu tirer au clair2 et nous savions qu' la suite de cet attentat qui la laissait presque infirme d'un bras1 elle avait t expulse1 sans explication1 du territoire algrien4 ,que connaissons-nous encore8 ,son got passionn de la solitude1 qui n'tait peut-tre qu'un grand instinct de fuir l'ignominie des gens1 de s'en aller bien loin de l'ternelle incomprhension du mufle dont le stupide sourire ou l'invective odieuse poursuivent ceux qui ont os s'chapper de la cage sociale et vivre libres en de des barreaux du prjug444 ,elle partait parfois sur son cheval1 toute seule travers les espaces1 et souvent pour de longs jours2 et quelquefois aussi1 bout de tout1 elle se levait1 des soirs1 pour aller se suicider2 puis1 regardant tout coup la beaut du ciel de lune1 elle dcidait brusquement que la vie valait1 malgr tout1 d'tre vcue4 ,comme nous coutions avidement ces choses1 ignorant encore qu'un jour si proche viendrait o nous aborderions au pays de cette crature d'pope6 ,maintenant1 nous continuons ardemment interroger tous ceux qui l'ont vue passer4 ,nous avons lu trs peu de ce qu'elle a publi1 pars dans des journaux algriens4 ,mais quelques lignes ont suffi pour remuer en nous une admiration tonne4 ,quelle splendide et simple hardiesse1 quelle magnifique brusquerie1 et1 d'ailleurs1 quelle prenante monotonie nostalgique6 ,cette femme tait une source puissante1 dont1 peut-tre1 la gnrosit s'parpillait trop encore2 mais le temps patient l'attendait pour lui enseigner la belle prudence du style qui revient quelquefois sur les pas du premier emportement4 ,telle quelle1 son uvre est videmment un dcalque de sa vie1 donc profondment originale1 haute4 ,peut-tre1 plus tard1 cette uvre et-elle dpass mme sa vie8 ,elle n'avait que vingt-sept ans4 ,par lambeaux1 nous arrachons quelque chose d'elle des gens de hasard4 ,les ,arabes1 qui ne la connaissent que sous le nom de ,si ,mahmoud ,sadi1 nous ont dit avec lan qu'elle tait gnreuse4 ,ils semblaient l'avoir respecte presque comme un personnage saint4 ,ils admiraient aussi ses prouesses cavalires1 sa science des plus surprenantes fantasias4 ,il y en a qui nous ont dit qu'elle fumait le haschich1 ce qui l'avait rendue blanche avec pleur4 ,quelques beaux messieurs europens nous ont rsum leur opinion sur elle en dclarant3 --,une toque6 ,suivaient des calomnies basses4 ,et ils achevaient par cette suprme insulte3 --,c'tait vraiment une femme extraordinaire6 ,enfin1 les rares amis dignes qu'elle a eus1 ,alger ou ailleurs1 en ,afrique1 ont crit d'elle qu'elle tait un tre surhumain4 ,tout concorde donc sans diversion3 notre chagrin de sa mort ne nous trompe pas4 ,arrivant ainsi lentement nous rendre compte de cette personnalit incalculable1 nous songeons l'horreur de sa fin1 avec des yeux tout coup pleins des larmes de la rbellion444 ,cependant il est beau qu'ayant vcu si audacieusement1 celle-ci soit ainsi morte en activit4 ,au moment o les eaux ont tourbillonn sur elle pour l'assommer au fond de cette maison en ruines o on l'a retrouve1 elle criait son mari1 spahi indigne1 qu'elle savait nager et qu'elle allait le sauver6 ,ce dfi la mort fut donc sa dernire parole4 ,maintenant nous songeons son dsir antrieur d'tre enterre dans le cimetire musulman de ,bne1 prs de sa mre1 et nous nous demandons si elle y sera rellement transfre1 si elle reposera un jour cette place que nous avons t visiter avec une folle motion1 lieu de dlices mortuaires en face d'une mer bleu-paon sur laquelle s'alignent des cyprs noirs1 et dont les petites tombes de faence sont encore des habitations islamiques propres et tentantes1 certaines possdant mme une treille gonfle d'un sombre raisin4 ,nous avons mdit1 assise contre la double inscription1 franaise et arabe1 qui dit que ,natalie d',eberhardt1 la mre1 est ne ,saint-,ptersbourg1 et morte ,bne1 et que son nom devant ,allah tait ,fathima ,manoubia444 ,qui taient ces femmes1 dont personne n'a pu nous fixer la vraie origine8 ,quelles choses les ont pousses vers l',afrique et vers l',islam8 ,il en est peut-tre qui le savent4 ,pour nous1 cela se perd dans un mystre qu'il est1 d'ailleurs1 inutile d'claircir4 ,il nous importe peu de savoir d'o venait cette ,isabelle hroque444 ,il faudrait les tambours des grandes chevauches ,ou l'innocent roseau qui s'enroue au dsert444 ,mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers1 ,qui pleureront le long des routes dessches6 ,mais t'attendre1 malgr la mort1 des tournants1 ,quand les nuits sont1 au ,sud1 de palmes et d'toiles1 ,quand les parfums des oasis sont dans nos moelles ,et que l',islam circule en ses manteaux tranants6 ,te regretter1 alors que je ne t'ai point vue1 ,au moment o mes mains allaient prendre tes mains ,me heurter1 moi vivante1 toi1 tombe imprvue1 ,sans avoir chang le regard des humains6 ,je pense toi1 je pense toi dans les soirs roses1 ,jeune femme1 ma sur1 jeune morte1 ma sur6 ,tu me parles parmi l'loquence des choses1 ,et ta voix1 vivante1 est pleine de douceur4 ,salut toi1 dans la douleur de la lumire1 ,o tu vcus d'ivresse et de fatalit ,le dsert est moins grand que ton me plnire1 ,qui se ddia toute son immensit4 ,toi qui n'tais pas lasse encore d'tre libre1 ,d'avoir tant possd tout ce que nous voulons1 ,ni que toute beaut frissonnt par tes fibres ,comme un chant magistral traverse un violon1 ,pourquoi la mort si tt t'arrache-t-elle au monde1 ,ne nous laissant plus rien que l'admiration1 ,alors qu'il te restait encore1 vagabonde1 ,a courir tant de risque et tant de passion8 ,tout se tait4 ,la btise immense et l'injustice1 ,qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros1 ,ne te poursuivront plus1 au milieu de la lice1 ,du hideux cri de mort qui s'attache aux hros4 ,nous irons prsent lui dire qu'il se sauve1 ,ton cheval dmont1 sus aux quatre horizons1 ,pour apprendre ta fin subite au nant fauve ,des ,saharas sans bruit1 sans forme1 sans saisons4 ,car toi tu dors1 enfin parvenue au mystre ,que ton tre anxieux cherchait toujours plus loin1 ,enveloppe aux plis ternels de la terre1 ,comme dans la douceur d'un manteau bdouin4 99 99 99 ,et c'est encore une autre de ses surs1 ,sverine1 qui pleure celle qu'on appela un jour la ,sverine algrienne4 ,son roman1 ,trimardeur1 tmoignait d'un prcieux talent1 livrait le secret de sa pense profonde1 de sa grande me inassouvie1 en mal de beaut et d'quit4 ,la voici morte1 vingt-sept ans1 dans la fleur de son ge1 comme dit la chanson populaire1 l'apoge de son closion intellectuelle4 ,edmond ,claris et ,victor ,barrucand ont salu avec une vibrante motion celle qui fut leur camarade4 ,l'ane1 son tour1 s'incline vers le pauvre petit oiseau de passage1 qui1 ,russe d'origine1 disciple de ,bakounine1 avocate de l',islam1 relia d'un fil lger et puissant les souffrances du monde slave aux douleurs du monde musulman1 la ,maison des ,morts nos pnitenciers4 ,au jardin des ples asphodles1 apparais1 ombre menue dont j'ignorais le visage vivant1 mais mon cur te reconnatra1 qui est plein de tristesse fraternelle et s'meut de ta jeunesse fauche444 99 99 99 ,sverine a cru voir dans ,isabelle ,eberhardt un disciple de ,bakounine4 ,ce point demanderait tre prcis4 ,sympathique aux rvolutionnaires1 il ne nous parat pas que le sentiment des hommes d'action ait jamais t compltement le sien4 ,isabelle ,eberhardt s'intressait beaucoup plus aux mouvements de l'me qu'aux bouleversements sociaux4 ,elle n'attendait que peu de beaut et de bonheur d'une socit future o l'homme resterait le mme4 ,elle entendait la libert non par la rvolte1 mais par l'vasion4 ,elle ne songeait pas s'insurger1 elle partait4 ,son sentiment s'exprimait d'un mot qui faisait image3 la ,route64 ,tel est le sens de son roman ,trimardeur4 ,m4 ,flix ,fnon l'a fort bien jug1 en disant3 ,ce livre est imprgn de nihilisme contemplatif4 ,isabelle ,eberhardt est certainement l'crivain moderne qui a le mieux dit l'inconsciente sagesse arabe et la philosophie du nomade4 ,le dsert africain par ses plus beaux soirs fut comme l'illustration de sa pense4 99 99 99 ,du temps qu',isabelle ,eberhardt habitait ,tns1 elle y connut deux excellents crivains algriens1 ,m4 ,robert ,arnaud1 qui exerait les fonctions d'administrateur-adjoint1 et ,m4 ,vaissi 7,raymond ,marival71 juge de paix1 qui venait de faire paratre un beau roman colonial3 le ,cof4 ,il nous parat bon de joindre ces notes leur tmoignage loquent et mu3 --,ce fut un dimanche1 dit ,m4 ,robert ,arnaud1 que l'on vendit1 sur une place de ,tns1 le mobilier et les hardes de celle qui n'avait jamais rien voulu possder1 cette ,isabelle ,eberhardt dont la mort rcente1 ,an-,sefra1 a t une des grandes douleurs de ma vie4 ,un torrent passa sur la ville2 il laissa derrire lui1 ple-mle1 avec l'croulement des murs de toub et les dbris des charpentes grossires en bois d'rr1 le cadavre de l'crivain le plus mle et le plus sincre du bled algrien4 ,un an auparavant elle habitait encore ,tns1 o son mari1 ancien marchal des logis de spahis1 puis de hussards1 tait khodja de la commune mixte4 ,l1 je la voyais quasi chaque jour1 elle portait avec lgance l'ample costume du cavalier arabe qui seyait sa haute taille2 mais1 sous le turban ceint de cordes1 le visage1 trs doux1 tait d'un adolescent et le sourire tait d'un gosse4 ,elle entrait dans mon bureau1 s'asseyait1 jambes croises1 sur une natte1 observait le va-et-vient des fellah et des bergers qui me contaient leurs misres1 coutait l'interminable histoire de leurs dmls avec l'administration1 avec les cads1 avec les colons1 avec les malfaiteurs2 elle notait un geste1 une attitude1 une flexion de voix2 puis1 au caf maure o elle allait passer de longues heures1 elle conversait avec les meskines1 les confessait1 recueillait le rcit des drames de la montagne1 s'attendrissait sur les dnis de justice1 rconfortait les malheureux1 partageait avec eux son morceau de pain1 soignait les blesss et les malades4 ,son dsintressement fut toujours absolu3 cette jeune ,russe1 ne et leve parmi les nihilistes rfugis ,genve1 avait en elle du sang d'aptre2 elle considrait la ,france1 sa patrie adoptive1 comme la grande ide rvolutionnaire du monde1 et lorsqu'elle parlait d'elle aux indignes1 c'tait pour la leur faire aimer et respecter4 ,sa qualit de musulmane lui permettait encore de mieux comprendre que nous l'me du paysan berbre2 on la saluait1 tel un marabout vnr1 lorsqu' cheval elle traversait un douar2 nul n'ignorait son sexe1 mais si belle est la dlicatesse inne en le montagnard le plus farouche1 que jamais1 dans les assembles ou dans les ftes auxquelles elle se rendait1 nul ne fit allusion son dguisement2 on s'abstenait seulement de prononcer devant elle des paroles familires mais obscnes4 ,son existence fut une pope2 un jour elle prie avec les frres de l'ordre des ,kadriya1 ,el-,oued1 le lendemain elle chasse la gazelle dans les dunes1 un autre jour un fou fanatique tente de l'assassiner1 et lui entaille le crne et les paules coups de sabre4 ,tantt elle s'attarde muser avec les tudiants dans quelque zaouya ou chez son amie ,lalla ,zineb1 la maraboute de ,bou-,sada1 tantt elle se donne entire au bled1 le parcourt au hasard1 couche au besoin la belle toile1 se nourrit de galette d'orge et de berboucha4 ,on l'aperoit dans le ,tell1 mais elle n'y sjourne gure1 happe par l'attrait des plaines immenses de l',extrme-,sud4 ,elle disparat soudain1 on la retrouve docker ,marseille1 ou tudiante en mdecine ,genve1 ou reporter ailleurs4 ,et qu'on ne la suppose pas une nvrose ou une dsquilibre d'espce quelconque6 ,la vie lui fut impitoyable1 et elle vivait avec le moment1 avec l'heure qui fuit1 sans un regret du pass1 sans le souci de l'avenir2 l'me cosaque qui survivait en elle lui rptait les chevauches1 les combats1 les aventures des aeux2 elle avait conserv leur bel optimisme1 leur confiance dans la fatalit1 leur bonne humeur4 ,je la vis sans pain1 sans ressources1 ruine par des gens vils et lches1 et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bont4 ,elle tait femme avant tout4 ,d'ailleurs elle adorait son mari1 ,si ,ehnni1 se dvoua pour le sauver1 lors de l'inondation qui la noya4 ,je lui demandais ce qu'elle ferait si elle avait un enfant4 ,je renoncerais mes voyages2 les femmes russes sont toujours de bonnes mres de famille1 mais444 je ne voudrais pas tre mre6 ,son uvre1 uniquement consacre l',afrique du ,nord1 est parpille dans des journaux et des revues2 au seul ,akhbar1 fond par son ami ,victor ,barrucand1 elle collabora avec assiduit2 ce fut l qu'elle publia son unique roman1 ,trimardeur1 demeur inachev et dont on a rcemment dcouvert la fin dans les boues de sa maison d',an-,sefra2 ce fut l que parurent ses ,impressions du ,sud-,oranais1 si belles de lumire et de grouillements humains2 elle s'y rvla ingalable par sa vaste comprhension des tres de la brousse1 avec lesquels il faut tre d'me pour pouvoir les restituer dans leur sauvage nergie4 ,il faut aimer les espaces sans limites o rampent les dunes et meurent les roches1 car seul un amant peut jouir des savantes dlicatesses de leurs ombres1 des nuances fugitives de leur robe lumineuse3 c'est le rgne du violet sous la gloire des horizons o1 le soir1 lentement1 la pourpre de l',orient se mue en lilas toujours plus clair travers par intervalles d'avalanches de poussires carlates et de rayons vert-de-griss2 et le soleil disparu derrire le mamelonnement voluptueux des sables1 c'est encore une dernire ruption de bolides enflamms qui zbrent le ciel dj alangui par la tideur lunaire2 une nappe de sang s'coule pesamment le long des dunes les plus hautes2 une norme boucherie ruisselle de tous les cts1 comme si l'on sacrifiait la mort du moloch la vie qu'il engendra pendant le jour4 ,et1 au loin1 sur le haut lieu o repose le marabout protecteur de la rgion1 retentit l'appel sonore des annonciateurs de la prire4 ,alors la conscience confuse du fellah s'pand dans l'agonie de la lumire et discerne obscurment que sa misre et sa douleur sont une parcelle infime de la beaut du monde4 ,et comme il sait que le ,rtributeur le sait1 il se redresse et va1 heureux du mal de vivre1 contempler1 sous les palmiers du caf maure1 les danses sacres des ,nalet4 ,parmi tels paysages se complaisait ,isabelle ,eberhardt2 sa grande originalit fut de les peupler de vrais bonshommes1 d'tres adquats leur milieu et rvls dans leur pense1 dans leurs murs1 dans leurs vices4 ,leur psychologie est complique2 ils sont loin1 ainsi que les dcrivent les crivassiers plus ou moins orientalistes1 d'tre tout d'une pice2 ils mangent avec leurs doigts1 c'est vrai1 mais avec politesse et toujours en crmonie2 ils ont un tact et une science des nuances que nous n'avons jamais possde2 ils vont jusqu'au bout de leurs passions1 en souffrent et en meurent parfois1 mais mieux que nous2 ils mentent comme ,odysseus mentait1 parce qu'un homme doit avoir deux qualits3 tre brave et savoir dissimuler sa pense2 mais ils ne se fchent pas d'tre devins4 ,aussi un ,europen n'est-il jamais apte comprendre un nomade2 dans le dsert tout tranger est1 priori1 un ennemi et est trait comme tel2 on ne peut y pntrer en sret que si l'on est soi-mme un nomade2 et il faut avoir longtemps habit sous la tente pour arriver ces constatations4 ,comme elle connaissait fond les gens du bled1 ,isabelle a pu crire quantit de nouvelles o jamais un personnage ne rpte un personnage2 dans un style net1 incisif1 souvent brutal1 elle dcrivait leurs labeurs et leurs peines1 et atteignait sans efforts de puissants effets dramatiques4 ,le gourbi obscur et enfum o1 devant les mtiers tisser1 bavardent les pouses aux joues tatoues1 tandis que braille un marmot suspendu au cou de sa mre1 et que la vieille surveille1 dans un coin la marmite o mijote la cheurba1--le champ mal labour dont la rcolte est la merci du siroco ou de la gele1--le champ o s'parpillent les figuiers et les pieds de sorgho1--les troupeaux gaills dans le lit des oueds1--les usuriers fauteurs de rahnias ruineuses1 les jeunes gens sduits par l'ide de la guerre et courant s'engager la ville voisine1--la famille disloque par le voisinage des colons1--l'invasion de l'alcoolisme dans les tribus3 voil les thmes favoris sur lesquels brode la merveilleuse fantaisie d',isabelle ,eberhardt4 ,elle a piti1 elle aime et elle partage4 ,elle donne sans compter1 aux misrables1 son temps et ses maigres ressources2 une fois1 elle recueillit chez elle un vieil infirme abandonn par ses parents et ses amis1 et qu'elle avait dcouvert1 demi mort de faim et de soif1 dans un gourbi2 elle le nourrit1 le pansa1 s'entremit pour lui faire obtenir de ses parents une pension alimentaire1 fut pour lui plus amie que protectrice2 quand il fut sauv1 elle ne s'occupa plus de lui1 car elle savait que la reconnaissance est une vertu antisociale4 ,par un aprs-midi ensoleill1 nous suivions le chemin du littoral1 revenant de visiter notre ami l'ingnieur ,paul ,rgnier1 le gendre d'lise ,reclus4 ,nous avions quitt de bonne heure l'admirable ferme-modle qu'il a cre ,tarzout2 le sentier suivait des falaises toisonnes de broussailles paisses1 la mer se brisait cinquante mtres au-dessous de nous1 sur des roches rougetres1 qui s'aurolaient d'cumes frmissantes2 les artes rousses des caps chelonns devant nous trempaient dans de la vapeur bleue et paraissaient demi-fluides et imprcises3 la rgion tait dserte1 le calme puissant des vgtaux berait le pas de nos chevaux2 je remarquai la tristesse soudaine d',isabelle ,eberhardt3 ,oh6 murmura-t-elle1 je n'aimerais pas mourir dans ce pays4 ,il y a trop d'arbres6 ,elle tait ne pour la dune et pour l'espace1 et souhaitait de sourire au grand soleil1 son dernier soupir444 --,un ciel gris passait sur la ville1 ce matin-l1 et semblait pleurer des larmes de suie2 le cur serr1 j'assistai1 seul mu au milieu de l'indiffrence cupide des acheteurs1 la vente des effets et des meubles de celle qui fut la bonne nihiliste des lgendes4 ,et il me plut d'acqurir l'encrier1 encore moiti plein1 de l'crivain parti sans avoir encore dit toute sa pense4 ,et je pleurerai toujours l'amie douce444 99 99 99 ,en parlant d',isabelle ,eberhardt1 ,m4 ,raymond ,marival crit dans une note mue3 --,je me souviens de notre premire rencontre4 ,elle eut lieu dans un site charmant1 sous des pins o bruissait le vent lger4 ,isabelle arriva la dernire au rendez-vous4 ,a travers le rseau du feuillage1 j'aperus sa jument blanche qui se cabrait4 ,puis une voix monta dans le soir tranquille3 ,ziza6 7chrie74 ,le soleil au dclin dployait son ventail pourpre au-dessus des flots4 ,la ,mditerrane s'apaisait4 ,les vagues1 prs du cap dor1 se faisaient calmes4 ,l'une aprs l'autre1 toutes s'approchaient avec des rvrences de marquises4 ,si ,ehnni nous prsenta4 ,isabelle me tendit sa main fluette4 ,puis un silence pesa4 ,elle se tourna vers la mer et contempla la premire toile qui apparaissait l',orient4 ,la nuit tait venue4 ,on alluma des torches et1 couchs en rond sur la plage1 nous savourmes le couscous qu'elle avait roul de ses mains4 ,le cur d',isabelle tait toujours prt se rpandre4 ,quelques mots changs1 plusieurs ides communes nous rapprochrent vite4 ,je lui exprimai tout de suite ma piti des humbles et des fellahs2 elle me sourit comme un vieil ami1 et ds ce moment je vis son me limpide transparatre au fond de ses yeux4 ,des entrevues qui suivirent je ne veux retenir qu'une seule4 ,elle remonte quinze mois peine4 ,ce fut l'une des dernires4 ,quelques envieux avaient ouvert contre ,isabelle une campagne immonde4 ,il y a des gens qu'il faut plaindre4 ,ces misrables font le mal comme d'autres respirent1 aussi inconscients que cette princesse des vieux contes1 dont chaque parole engendrait un crapaud4 ,l'me ingnue d',isabelle ne connaissait pas la rancune4 ,a chaque coup qui la blessait1 elle levait plus haut le front1 secouant les pans de son burnous1 et c'tait tout4 ,derrire la maison que j'habitais cette poque1 s'ouvrait un jardin clos d'une palissade2 une treille1 un figuier sauvage1 quelques rosiers fleuris en faisaient tout l'ornement4 ,les rumeurs de la ville n'arrivaient pas jusque-l4 ,on y entendait seulement la plainte confuse de la mer et celle des grands golands qui tournoyaient dans le ciel avec des cris lamentables4 ,isabelle aimait cette retraite4 ,elle avait accoutum d'y venir presque chaque soir4 ,assise sur un banc de pierre1 les jambes croises1 les yeux rveurs1 elle fumait silencieusement de ples cigarettes parfumes au musc4 ,le soir dont je parle1 le crpuscule l'y surprit2 des noctuelles voletaient autour de la lampe4 ,soudain1 dans l'ombre indcise1 je crus entendre un sanglot4 ,les coudes aux genoux1 la tte dans ses mains1 ,isabelle pleurait4 ,qu'avez-vous1 lui dis-je1 qu'avez-vous1 ,si ,mahmoud6 ,elle souleva regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de dtresse1 des yeux hagards de bte traque4 ,cela dura l'espace d'un clair4 ,comme je m'approchais1 un peu inquiet de cette dfaillance1 je ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d'insouciance sereine qu'elle opposait ses disgrces4 ,o ,isabelle6 petite sur que nous pleurons1 vous voil maintenant disparue4 ,d'autres clbreront votre talent d'crivain4 ,j'ai voulu pour ma part voquer pieusement deux instants de votre vie et1 au bouquet offert votre mmoire1 joindre ces deux fleurettes bleues en tmoignage d'amical et fraternel souvenir4 99 99 99 ,quelques jours avant la catastrophe d',an-,sefra1 ,isabelle ,eberhardt nous annonait l'envoi d'un manuscrit d'impressions du ,sud-,oranais1 nous priait de le revoir et d'en crire la prface1 o sa vie et ses ides seraient expliques4 ,ce livre1 dans son intention1 devait tre ddi au gnral ,lyautey1 qui avait favoris ses observations4 ,le manuscrit ne nous fut pas expdi temps et disparut dans la catastrophe4 ,des fouilles furent faites1 au lendemain de l'inondation qui avait dtruit une grande partie du village1 dans les dcombres de la petite maison habite par ,isabelle ,eberhardt1 pour y retrouver son corps1 car on tait rest pendant deux jours incertain de sa mort et elle avait t tout d'abord porte comme disparue4 ,au pied de l'escalier1 sous un pan de mur croul1 on retrouva sa dpouille mortelle et non loin de l un manuscrit de son roman ,trimardeur4 ,c'tait la premire bauche d'une uvre dont la publication avait t commence dans l',akhbar1 le #i aot #aijc1 poursuivie jusqu'au #a;er novembre1 reprise le janvier #aijd et mene jusqu'au #aj juillet4 ,cette bauche n'tait point conforme la version en cours de publication4 ,elle nous permit cependant1 avec quelques additions et retouches1 de terminer le roman4 ,on retrouvera la fin de ce ,trimardeur1 portant sur des chapitres algriens1 en quatre numros de l',akhbar1 du #ac novembre au #d dcembre #aijd1 avec un portrait de l'auteur fait ,beni-,ounif de ,figuig1 quelques mois auparavant4 ,l'ensemble du roman comporte #ch feuilletons4 99 99 99 ,une autre uvre d',isabelle ,eberhardt1 ,sud-,oranais1 de vastes proportions1 avait t commence dans notre journal avec l'anne #aijd et poursuivie jusqu'au #e juin4 ,cette uvre se compose d'une suite de tableaux fortement observs pendant le premier sjour d',isabelle ,eberhardt dans le ,sud-,oranais1 sur la fin de #aijc4 ,a cette poque1 notre vaillante amie revint ,alger par ,an-,sefra1 ,gryville et les ,hauts-,plateaux jusqu' ,berrouaghia1 point terminus de la voie ferre de l',ouest-,algrien dans le dpartement d',alger4 ,elle accomplit ce rude voyage au mois de dcembre1 dans des rgions o les nuits1 cette poque1 sont dj glaces et o l'on ne rencontre ordinairement aucun autre abri que la tente des nomades4 ,elle voyageait seule1 de poste en poste1 escorte seulement d'un mokhazni et de son chien noir et hirsute3 ,loupiot4 ,en deux numros de l',akhbar du mois de juin #aijd1 ,isabelle ,eberhardt avait commenc narrer ses impressions monotones et larges par cette route dsole des ,hauts-,plateaux4 ,elle nota encore brivement1 pendant ce voyage1 les mlopes de nomades que nous avons traduites dans les ,choses du ,sahara4 ,la nostalgie du ,sud devait la ramener avec nous ,figuig en fvrier et1 de nouveau1 seule1 ,an-,sefra1 au commencement du mois de mai4 ,elle descendit ensuite ,beni-,ounif1 ,bchar1 et passa de longues semaines d't dans la zaouya marocaine de ,kenadsa4 ,c'est l1 et plus tard ,an-,sefra o la fivre l'avait contrainte revenir en attendant la saison d'hiver1 qu'elle reprit ses premires impressions du ,sud-,oranais et qu'elle les complta d'une deuxime partie4 ,l'ensemble du manuscrit comportait environ #bcj pages1 dont une centaine pour la deuxime partie4 99 99 99 ,retrouv dans les fouilles1 qui furent menes avec beaucoup de soin et d'attention par le lieutenant ,pris1 ce manuscrit1 aprs un sjour de plusieurs semaines dans la terre mouille1 tait en partie dtruit et trs friable4 ,il ne prsentait plus aucune suite4 ,pour en raccorder les fragments1 nous avons t amens1 en reprenant toute la rdaction1 les relier entre eux par des rflexions empruntes la correspondance d',isabelle ,eberhardt1 ses papiers1 ses cahiers de notes et le plus souvent librement inspires de nos longues causeries et de notre collaboration fraternelle4 ,nous avons cru devoir sparer des premires impressions gnrales du ,sud-,oranais--crites dans une manire plus objective--les pages marocaines de ,kenadsa1 et cette suite nouvelle nous avons donn un titre nouveau3 ,dans l',ombre chaude de l',islam4 99 99 99 ,on voit quelle a t dans ce livre notre part de collaboration4 ,cette mthode de reconstitution tait la seule qui nous permt de sauver d'un enterrement dfinitif les fragments de scnes sahariennes que nous avions entre les mains4 ,d'une faon gnrale1 toute la documentation pittoresque et scnique du livre posthume est de l'criture d',isabelle ,eberhardt4 ,nous avons1 de plus1 plac l'auteur dans son uvre4 ,les rflexions que nous lui avons prtes sont celles qui expliquent sa vie et son caractre4 ,cette explication de sa psychologie qu'elle nous demandait quelques jours avant sa mort1 nous avons t amen la fondre dans son propre texte et faire revivre ainsi pieusement notre amie1 en ressemblance l'image que nous en avions garde4 ,il y a certainement dans cette manire de peindre un peu de roman1 trs peu4 99 99 99 ,les ,choses du ,sahara et les ,heures de ,tunis ont t termines sur les papiers qu',isabelle ,eberhardt nous laissa en partant ,an-,sefra4--,la premire partie des ,heures de ,tunis avait paru1 en juillet #aijb1 dans la ,revue blanche4 ,les ,choses du ,sahara sont relatives pour la plupart au ,sahara constantinois4 ,nous y avons ajout les pages indites du manuscrit du ,sud-,oranais1 qui restaient intactes et qui n'entraient pas dans le plan nouveau de l',ombre chaude de l',islam4 ,le chapitre intitul ,joies noires s'est trouv conserv1 par le soin qu',isabelle ,eberhardt avait pris1 peu de jours avant sa mort tragique1 de l'envoyer en varit littraire la ,dpche ,algrienne4 ,dates d',an-,sefra1 septembre #aijd1 ces pages sont1 sans doute1 les dernires qu',isabelle ,eberhardt ait crites4 ,v4 ,b4 ,,table ,,des ,,mati,,res ,,dans ,l',,ombre ,,chaude ,,de ,l',,islam loignement #a ,musiciens de l',ouest #f ,mort musulmane #aj ,en route #ae ,le drame des heures #ai ,halte au dsert #ba ,ben-,zireg #bg ,eau de mensonge #ca ,le parfum des oasis #ce ,regard en arrire #cg ,bchar #ci ,l'talon noir #db ,lgionnaires et ,mokhazni #dd ,rflexions dans une cour #dg ,pour tuer le temps #ej ,kenadsa #eb ,l'entre la zaouya #ee ,vie nouvelle #eh ,esclaves #fb ,petit monde de femmes #fd ,transformation #fh ,montagne de lumire #ga ,l'illumin #gd ,l'indignation du marabout #gf ,message #ha ,vision de femmes #hd ,prire du vendredi #hg ,lella ,khaddoudja #ic ,seigneurs nomades #if ,messaoud #ajb ,thocratie saharienne #aje ,en marge d'une lettre #aji ,collation au jardin #aab ,la rvolte #aag ,fte soudanaise #aba ,souffles nocturnes #abe ,chez les tudiants #abi ,rflexions du soir #acg ,le retour du troupeau #adj ,gens de l',ouest #adc ,vision de nuit #adh ,chercheurs d'oubli #aea ,soirs de ,kenadsa #aee ,l'amour la fontaine #aei ,gitanes du dsert #afc ,dans le ,mellah #aff ,souvenirs de fivre #aga ,le paradis des eaux #agc ,images fortes #agi ,musiques de paroles #ahb ,puissances d',afrique #ahf ,moghreb #ahh ,rflexions sur l'amour #aib ,dpart #aig ,,choses ,,du ,,sahara ,sur le march d',an-,sefra #bjc ,joies noires #bji ,chanson du spahi #bae ,le laveur des morts #bah ,dans la dune #bbj ,nostalgies #bdc ,rminiscences #bec ,souvenirs d',eloued #beg ,fantasia #bfj ,enveloppement #bgj ,a l'hpital militaire #bgc ,printemps au dsert #bgh ,,heures ,,de ,,tunis ,heures de ,tunis #bhi ,bled-el-,attar #cjb ,,notes ,notes sur ,isabelle ,eberhardt #cdg #dhfb4--,,tours1 ,,imprimerie ,e4 ,,arnault ,,et ,cie4