,le ,dimanche avec ,paul ,czanne ,,du ,m,,me ,,auteur ,la ,maison du ,pote ,posies4 ,les ,isolements -- ,jacques ,roman en vers4 ,orchestres ,posies4 ,les ,heures dchires ,notes4 ,franois ,pain1 ,gendarme -- ,l',abdication de ,ris-,orangis ,roman4 ,l',heure des ,tziganes ,thtre4 ,les ,bonaparte -- ,les ,charmettes -- ,la ,lumire du ,soir -- ,thophile ,gautier tude4 ,l',aprs-,midi chez l',antiquaire 7,l'dition74 ,sous presse3 ,un pur ,amour 7,illustrations de ,chas4 ,,laborde74 ,a paratre3 ,paris mort et vif444 ,la ,journe du ,clibataire4 ,la ,trahison d',eurydice ,roman4 ,m4 le ,cur -- ,art ,potique ,posies4 ,le ,dimanche de l',amateur4 ,illustration3 ,,paul ,c,,zanne ,,par ,,lui-,m,,me ,illustration3 ,,tude4 7,collection particulire47 ,l,o ,,larguier ,,le ,,dimanche avec ,paul ,c,,zanne 7,,souvenirs7 ,,paris ,l',,dition #d1 ,,rue ,,de ,,furstenberg1 #d ,,mcmxxv ,i ,une ,sous-,prfecture4 ,si j'avais aim la peinture1 en #aija1 comme je l'aime aujourd'hui1 je crois que j'aurais pu crire un beau livre sur ,paul ,czanne1 mais j'tais soldat de deuxime classe ,aix-en-,provence et j'avais vingt ans4 ,depuis1 quelques amis1 qui sont au courant de mon intimit avec le vieux matre1 m'ont souvent pri de ne pas laisser perdre mes souvenirs4 --,vous avez eu la fortune1 me disaient-ils1 de vivre pendant plus d'une anne avec ,czanne1 racontez ce que vous savez1 cela intressera toujours les peintres444 ,l'autre jour1 aprs un petit article publi dans un journal1 propos d'une dcision du ,conseil municipal de ,marseille qui donnait le nom de ,paul ,czanne l'antique place d',aubagne1 un camarade1 que je n'ai pas revu depuis l'poque o nous apprenions ensemble porter et prsenter l'arme en dcomposant1 depuis le temps o nous faisions dans la mme escouade les mmes gestes rituels et cocasses1 m'crivit4 ,il avait lu ma chronique et elle l'avait mu4 ,il se souvenait du vieillard qui m'attendait devant la porte de la caserne de la ,charit1 l'heure o les pauvres1 comme on dit l-bas1 arrivaient pour assister la distribution de la soupe qu'ils allaient manger sous de trs beaux platanes1 dans les ustensiles les plus imprvus1 des gamelles hors d'usage1 des botes de conserves1 et parfois1 dans des poteries paysannes1 dcores de verts acides et de rouges vifs qui se vendent peut-tre cher aujourd'hui chez certains brocanteurs4 ,mon compagnon d'armes1 qui est instituteur en ,provence1 m'a dcid4 ,sa lettre devait contenir le mot simple et dcisif qu'on ne m'avait jamais dit4 ,je me suis assis sur mon divan comme je m'asseyais jadis au bord de mon lit de soldat1 et j'ai laiss monter les souvenirs1 et il m'a sembl que je songeais une poque rvolue depuis des sicles4 ,paris1 que je venais de quitter1 ne connaissait encore que les omnibus chevaux et les fiacres aujourd'hui disparus et peu prs pareils ceux du ,second ,empire4 ,le gnral1 qui tait sans doute ministre de la guerre1 avait t fait lieutenant le soir de ,rezonville ou de ,reischoffen1 et nous tions presque semblables aux lignards de ,mac-,mahon et de ,faidherbe4 ,il me semble avoir t troupier l'poque o l'on prparait l'expdition de ,crime1 au moment o ,m4 de ,bismarck prenait sur lui de falsifier la dpche d',ems4 ,les militaires ne buvaient du vin qu' l'occasion de la fte nationale ou d'une revue2 la soupe et le buf taient quotidiens1 et1 les jours de gala1 un caporal et quatre hommes qui marchaient au pas cadenc allaient chercher en ville le plat au four confi au boulanger4 ,on nous tenait en haleine par de perptuelles manuvres en campagne1 des alertes et des embarquements de nuit1 et l'adjudant qui nous faisait rciter la thorie nous apprenait que c'tait avec ses jambes que le soldat franais avait gagn toutes les batailles et gagnerait les prochaines4 ,de cet humble grad au gnral qui commandait la division1 tous nos chefs taient de cet avis4 ,ces stratges1 dont les moindres paroles nous paraissaient tires d'un infaillible vangile guerrier1 n'avaient pas prvu les tranches de #aiad4 ,quoi qu'il en soit1 cette poque devient trangement lointaine2 nous en avons t brutalement spars par un cataclysme1 et on pourrait dire1 sans exagrer1 en parlant d'elle3 la vieille ,france ou l'ancien rgime4 ,les photographies qu'on retrouve et qui datent de #ahie ou de #aijb ont l'air de daguerrotypes2 les femmes portaient des manches gigot1 leurs jupes balayaient le trottoir1 et elles taient presque vtues comme les femmes du ,balcon de ,manet4 ,je ne suis pas loin de croire que l',exposition universelle fut la dernire fte blouissante d'une civilisation tranquille4 ,les journaux illustrs montraient ,m4 ,cormon dans un atelier romantique comme en ont les peintres dans les romans de ,maupassant4 ,le dernier ,salon que j'avais vu tait pareil beaucoup d'autres3 ,m4 ,chocarne-,moreau n'avait envoy ni marmiton1 ni enfants de chur4 ,il exposait deux petits ,savoyards 7qui avaient peut-tre servi la messe dans leur pays71 en train de subtiliser une fiole de ,champagne un ftard endormi contre une palissade1 dans une souquenille de pierrot1 au lendemain d'un bal masqu4 ,la maison de ,toulouse tait victorieuse de la maison de ,montfort1 dans une toile de ,j4 ,p4 ,laurens4 ,m4 ,bonnat n'avait pas fait de portrait1 et on se permettait de discuter sa ,vue du pays basque1 ,saint-,jean-de-,luz4 ,il tait meilleur dans la figure6 ,l'illustre ,m4 ,bouguereau n'tait pas en progrs4 ,roll avait peint1 grandeur nature1 le ,tzar1 la ,tzarine et ,m4 ,flix ,faure1 majestueux comme un empereur lgitime en habit noir4 ,on trouvait que les ,espagnoles de ,m4 ,zuloaga taient du trs bon ,manet1 et que le portrait de ,jean ,moras par ,la ,gandara tait un chef-d'uvre digne des grands ,espagnols6 ,illustration3 ,,pontoise ,illustration3 ,,paul ,c,,zanne en #ahfa ,rodin exposait une ve qu'on jugeait dconcertante et un buste de ,falguire4 ,ce dernier1 par contre1 exposait un ,balzac qu'on lui avait command aprs le scandale caus par celui de ,rodin4 ,rien ne manquait la liste officielle et complte4 ,on pouvait admirer un grand nombre de ,baigneuses1 de ,venises au crpuscule1 de ,lda et de ,jehanne d',arc4 ,carmen ,sylva voisinait avec ,deschanel ou le gnral ,brugre1 et il y avait des ,effets de neige et des ,marchs bretons1 des ,retours de pcheurs ,concarneau et des ,meules de foin1 des ,amandiers en fleurs et des ,troupeaux l'abreuvoir1 des ,escadres franaises saluant les yachts russes1 des ,bdouins en prire1 des ,matins de ,toussaint au ,pre-,lachaise1 des ,inquisiteurs1 des ,toradors1 et toujours d'innombrables natures mortes et quelques ,roybet cramoisis4 ,c'est l'poque o ce ,salon1 qui tait jug suprieur tous les autres1 florissait1 qu'on me prsenta ,paul ,czanne4 ,la petite ville o je faisais mon service militaire le tenait pour un maniaque1 et il portait1 sous une houppelande1 un tricot de laine brune contre lequel il avait d appuyer sa palette1 en revenant du motif4 99 99 99 99 99 ,il me tira un grand coup de chapeau1 ce qui ne fut pas pour me mettre mon aise1 car les militaires sans galons n'ont pas coutume d'tre salus si bas1 et j'tais1 de plus1 perdu de timidit4 ,je vis qu'il tait chauve avec une couronne de cheveux argents et fins4 ,on l'a dpeint cent fois4 ,les uns trouvent qu'il ressemblait un vieux divisionnaire bourru2 d'autres ont cru voir une sorte de vagabond hallucin au nez violet et aux yeux rouges1 mal embouch et toujours irrit4 ,aucun de ces portraits n'est exact1 et ceux qui reprsentent ,czanne hirsute et crasseux sont de mauvaises caricatures1 excutes par des artistes qui ne connaissaient pas la province4 ,on n'y est gure lgant et on y pratique un laisser-aller commode4 ,je me souviens d'une petite scne qui explique assez bien cela4 ,passant quelques jours dans les ,cvennes1 je vis un matin1 la porte du jardin1 un vieil homme qui demandait mon pre4 ,je fus le prvenir1 dans sa vigne1 et je lui dis3 ,c'est un pauvre qui attend444 ,mon pre me regarda en pensant certainement que l'air de ,paris ne me valait rien4 ,un pauvre8 ,mais c'est ,m4 ,plantier1 l'ancien entrepreneur4 ,il vient d'acheter le domaine des ,beaumes1 qui vaut plus de cent cinquante mille francs6444 ' ,ce propritaire de marque tait vtu comme un vieux maon sans travail1 et on l'et arrt sur les boulevards1 o la mendicit est interdite4 ,dans les petites villes1 la toilette n'existe pas quand on a pass l'ge de plaire4 ,un lgant n entre la ,madeleine et l',opra ne peut pas comprendre4 ,lorsqu'un dessinateur parisien reprsente1 dans quelque feuille illustre1 un mail de sous-prfecture o devisent le conservateur des hypothques et le percepteur1 la terrasse du ,gambrinus ou du caf du ,commerce o sont attabls1 devant leurs bocks1 de bons habitus1 il nous montre perptuellement d'antiques birbes vtus de redingotes moisies1 coiffs de tubes qui datent de la prsidence de ,mac-,mahon1 changeant des ides primes1 sous des platanes sculaires4 ,c'est fort exagr4 ,la province n'est pas ridicule1 mais on n'y suit pas la mode comme ,paris2 les hommes d'un certain ge ne s'y mettent pas en frais de coquetteries et ils semblent affectionner et user les cravates qu'on portait quand ils avaient vingt ans4 ,je ne sais pas si ,aix est devenu une sous-prfecture lgante1 mais1 vers #aijj1 ,czanne tait1 mon avis1 mieux et plus confortablement vtu que la plupart des ,aixois4 ,il tait riche4 ,sa sur1 ,m ,marie1 avait plac prs de lui une servante fort dvoue1 et s'il lui arrivait1 en travaillant1 de tacher son pantalon de jaune de chrome ou de vert meraude1 ,m ,brmond savait manier la benzine4 ,peut-tre1 lorsqu'il tait jeune1 et qu'il allait peindre aux environs d',auvers1 de ,pontoise ou de ,fontainebleau1 le vit-on passer1 les cheveux en broussaille1 et la barbe hirsute1 coiff d'une mauvaise casquette1 vtu1 cause du froid1 d'une limousine de roulier4 ,je trouve cet quipement fort naturel4 ,pissarro1 qui accompagnait alors ,czanne1 ne devait pas tre habill d'une autre faon1 et les peintres les plus lgants et les plus acadmiques1 ceux qui ne plantent leur chevalet que dans les salons1 seraient bien obligs de mettre des gros souliers pour aller du ct de l',oise1 aprs la pluie1 travers les prs tremps et les terres mouilles4 ,les lgendes ont la vie dure4 ,czanne1 que je vis plusieurs fois par semaine pendant prs de deux annes1 n'arborait pas1 videmment1 les cravates sensationnelles1 ni les capes romaines de ,carolus-,duran1 et il ne ressemblait pas un svelte et fatal hidalgo1 comme ,antonio de ,la ,gandara qu'on m'avait montr au quartier latin1 avant mon service militaire4 ,il avait cette aisance solide que donne une vie toujours assure et que ne troubla jamais l'ombre d'un souci matriel4 ,s'il mettait en hiver un tricot de laine qu'on voyait sous sa jaquette1 cela ne dtonnait pas beaucoup sur le cours ,mirabeau ou la place de ,saint-,jean-de-,malte1 et c'tait parfait pour aller peindre aux ,pinchinats ou au ,tholonet4 ,il s'y rendait souvent en voiture4 ,le mme cocher faisait arrter1 devant le n #bc de la rue ,boulegon1 deux vieux chevaux blancs et tranquilles qui tranaient doucement une antique calche ferme et capitonne d'un velours au rouge pass4 ,on trouve encore des quipages pareils en province4 ,ils ont l'air d'avoir cahot la noblesse du pays sur les chemins de l'exil4 ,czanne s'y engouffrait avec ses toiles et ses botes1 et la voiture s'en allait paisiblement vers le motif et de furieuses sances4 ,cela ne manquait pas d'allure4 ,je l'ai accompagn quelquefois4 ,il me tolrait derrire lui pendant qu'il travaillait farouchement4 ,il raclait la toile de la veille1 nettoyait sa palette1 et1 sous le couteau1 des copeaux de jaune de ,naples1 d'ocre rouge1 de vermillon1 de laque de garance et de noir de pche ressemblaient des dchets de fleurs dans l'herbe sche et aromatique4 ,le vieillard levait les yeux et1 faisant allusion toute cette dpense de couleurs qu'il gchait sans calculer1 me disait en souriant3 ,je peins comme si j'tais ,rothschild6 99 99 99 99 99 ,depuis cette fin de septembre #aijb o je quittai la caserne avec mon livret militaire dont la dernire page m'emplissait de joie1 puisque le chef de bataillon commandant le dtachement avait sign la feuille de route qu'on donne un homme renvoy dans ses foyers1 depuis cet automne lointain je n'ai pas revu ,aix-en-,provence4 ,lorsque j'y songe1 je revois une petite ville demi morte d'o ,balzac eut rapport d'extraordinaires tudes4 ,la vieille sous-prfecture n'est plus extrmement prcise pour moi1 et je la vois au fond de souvenirs vivants mais brumeux4 ,c'tait une petite ville sans animation1 ni commerce1 qui s'abritait du soleil sous de merveilleux platanes4 ,des fontaines murmuraient sur un mail presque toujours dsert1 et rien ne semblait y fonctionner trs bien1 ni la ,cour d'appel1 ni l'cole d'arts et mtiers1 ni la ,facult1 ni les quelques usines o l'on fabriquait des drages1 des calissons et des allumettes1 ni le foiral4 ,le muse1 l'archevch1 les glises et les vieux htels aux fentres fermes y taient1 par contre1 leur place4 ,l'atmosphre d',aix leur convenait parfaitement4 ,de petits rentiers1 dont l'unique souci tait de tuer l'aprs-midi1 regardaient jouer aux boules ou recherchaient en hiver les cagnards l'abri du mistral4 ,la ville1 qui tait une vieille dvote de province1 ne manquait tout de mme pas de grandeur4 ,les glaces leves d'une ancienne calche montraient quelque noble dame parchemine ou haute en couleur1 un nez imprieux1 des bajoues couperoses de comtesse d',escarbagnas et de tante ,portal1 une toilette de soie qui n'appartenait aucune mode1 sauf peut-tre celle que lanait la reine ,amlie2 c'tait une douairire au nom sonore qui faisait quelques visites ou qui regagnait l'htel moisi et splendide dans lequel rien n'avait boug depuis le temps o ,mgr le duc de ,villars tait gouverneur de ,provence4 ,d'antiques gentilshommes1 qui portaient des cols de chemise pareils ceux de ,guizot ou de ,royer-,collard1 des plastrons blancs piqus d'une pingle surmonte d'un tortil1 avaient un peu les faons des vieux roquentins qui dnaient jadis aux ,frres ,provenaux ou dans les restaurants du ,palais-,royal4 ,il me plaisait de penser qu'ils taient des hraldistes accomplis1 et qu'ils rimaient des vers dans la langue du matre de ,maillane1 flibres amateurs1 latinistes distingus et sparatistes convaincus4 ,l'aristocratie ne se montrait gure et recevait peu4 ,on affirmait qu'il y avait de l'herbe entre les pavs des cours d'honneur1 et des champignons1 sur les pastels du ,,xviii sicle qui dcoraient certains salons4 ,la noblesse de robe n'tait pas beaucoup plus vivante4 ,des magistrats1 qui semblaient descendre des solennels prsidents mortier1 n'arpentaient le cours ombrag qu'une serviette sous le bras1 en allant au ,palais de ,justice1 saluant crmonieusement l'archiprtre-doyen de la cathdrale1 le vicaire gnral ou quelque gros chanoine qui appartenait une acadmie dpartementale pour ses savants ouvrages sur le roi ,ren1 la numismatique ou la langue d'oc4 ,un colonel barbiche blanche passait cheval1 sous les beaux platanes1 mditant sans doute une phrase de son rapport et songeant qu'il y avait au moins quinze jours qu'il n'avait prescrit de faire tondre ses fantassins au dernier cran de la tondeuse444 ,c'est l que ,paul ,czanne tait venu vivre dfinitivement1 la fin de #ahii6444 ,,ii #bc1 rue ,boulegon4 ,j'aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman1 les experts infaillibles de la littrature au seuil de la salle manger de ,paul ,czanne4 ,ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement o le propritaire n'est pas encore1 et qui se livrent1 en l'attendant1 des inventaires minutieux1 n'auraient pas tir de cette pice dix lignes de description4 ,les psychologues qui se plaisent crer une atmosphre1 selon des procds de tapissiers1 n'y auraient rien compris4 ,les romanciers qui excellent meubler des intrieurs d'artistes n'auraient pu placer l leur bric--brac somptueux3 les lustres de ,venise1 les canaps recouverts d'toffes persanes ou de chapes abbatiales1 les bahuts d'altesses lombardes1 les fauteuils de prieur1 les saints dors1 les faences et les dinanderies splendides1 et dans un coin1 parmi des orchides1 le chevalet du matre offrant un portrait de duchesse aux visiteurs blouis4 ,je suis mme persuad que si1 aprs le fretin et le gratin de la description1 on eut montr la salle manger de ,czanne ,m4 de ,balzac lui-mme1 sans lui dire qu'un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pice1 il se fut passablement tromp4 ,sans doute1 eut-il attribu ces murs nus1 ces six chaises1 cette table ronde en noyer cir et cet humble buffet que dcoraient un litre et une assiette de fruits1 quelque modeste rentier sans souvenirs1 veuf ou clibataire1 car rien ne permettait de supposer qu'une femme vivait l4 ,ah6 le pre ,czanne n'tait gure bibeloteur2 il n'avait jamais song prendre le genre artiste1 se composer un de ces intrieurs de peintre la mode vers #ahhj1 montrant dans un dsordre pittoresque des poufs de cocotte1 des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleutres des panoplies1 entre un bahut du ,,xiv sicle et une loggia l'italienne1 tout cela noy de lumires tamises et d'ombres savantes1 parmi des plantes vertes dans des pots chinois1 des draperies et des anges dors levant des lampes voiles1 des tables de style offrant1 sur des dentelles1 un service th pour les belles admiratrices et des verres taills pour le porto4 ,il possdait strictement ce qu'il faut un homme d'ge qui vit seul1 qui mange un morceau et qui ne s'attarde pas1 aprs son djeuner1 fumer des cigarettes orientales en sirotant son caf4 ,au mur1 une croix d'honneur dans un cadre1 et une pipe sur la chemine2 on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retrait4 ,la capote noire de ,m ,brmond1 sa servante1 sur une chaise1 et le sorcier infaillible de la ,comdie ,humaine1 lui-mme1 se serait cru en province1 chez une dame veuve de condition modeste444 ,c'est la mre ,brmond1 comme disait ,paul ,czanne1 qui m'ouvrit la porte le dimanche o le matre m'avait pri djeuner4 ,les cuisinires qui veillent l'ordinaire d'un vieux monsieur seul n'aiment pas normment les invits1 mais ,m ,brmond me tmoigna tout de suite de la sympathie4 ,je le dus probablement mon uniforme4 ,en ,france1 le militaire inspire confiance4 ,c'tait cette poque1 car j'espre qu'elle vit encore1 une brave femme robuste et ronde qui prenait soin de ,czanne avec la plus respectueuse sollicitude4 ,le peintre1 qui n'avait cependant pas coutume de mcher ses mots et qui ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes acadmiques1 ratisses souhait1 lui parlait avec bont et mesure4 ,il l'appelait ,madame ,brmond quand il s'adressait elle1 et cette mnagre d',aix eut1 jusqu' la fin1 sa confiance4 ,czanne m'accueillit en levant les bras1 et il me rcita des vers badins faits en #ahhj1 sans doute1 par quelque rimeur oubli dont la muse frquentait surtout le caf-concert4 ,je n'arrive pas1 malheureusement1 me souvenir de ce couplet4 ,il me serra la main dans un grand geste1 comme un paysan qui se dcide et conclut un pacte1 sur la place du ,march1 puis nous nous mmes immdiatement table1 et ,m ,brmond apporta des petits pts chauds qui venaient de chez le ptissier en renom1 un gros homme qui ressemblait ,balzac1 malgr ses cheveux friss4 ,il ressemblait aussi un vieux jurisprudent romain affubl d'une monumentale toque blanche de marmiton4 ,czanne me contait les histoires les plus innocentes1 et quand il avait fini1 il laissait retomber ses bras1 d'un air accabl1 en disant3 ,c'est effrayant1 la vie6444 ,tout de suite1 il m'avoua qu'il tait un faible1 qu'il ne ralisait pas1 que je lui paraissais trs quilibr et que je devais venir souvent1 car je lui apporterais un appui moral4 ,a cause du diabte qui lui interdisait le pain que je mangeais1 il miettait dans un bol de bouillon plac devant son assiette1 une sorte de gteau de rgime1 qui n'tait qu'une mince crote souffle et qui avait l'air d'une fragile poterie vernie4 ,il prenait ensuite ce pain dtremp avec une cuillre4 ,m ,brmond servit une fricasse de poulet aux olives et aux petits champignons4 ,czanne me versait boire et il citait en clignant de l'il des passages entiers d',horace et quelques sentences de l'cole de ,salerne1 que les hommes de sa gnration savaient par cur4 ,sa mmoire m'tonna1 et le latin lui tait familier4 ,m4 ,elie ,faure en a parl dans son livre3 ,les ,constructeurs1 dont un pieux chapitre est consacr ,paul ,czanne3 444,sauf un long sjour ,paris1 o il prit contact avec son sicle1 il n'a jamais quitt ,aix-en-,provence que pour y rentrer presque tout de suite4 ,son apathie rencontrait ailleurs trop d'obstacles inutiles et sa timidit trop d'occasions d'trangler sa gorge et d'indisposer contre lui ceux auxquels il ne livra jamais une parcelle de son intelligence et de sa facult d'aimer4 ,il y tait n en #ahci4 ,il y avait fait1 au collge1 de bonnes humanits4 ,non qu'il ft trs ardent au travail4 ,mais1 cette poque1 les matres faisaient plus souvent appel la sensibilit qu' la raison de leurs lves4 ,ils ngligeaient un peu les tudes scientifiques4 ,ils donnaient leurs soins aux langues mortes1 et ni le grec ni le latin n'taient tout fait morts dans ce coin de terre antique o le roc est fleur de sol1 o les lignes des coteaux se dtachent sur le ciel1 o les villes sont pleines de ruines de temples1 d'aqueducs1 de thtres1 o les lments mditerranens de la race n'ont subi que peu de mlanges1 o l'idiome populaire participe encore intimement du gnie et de la structure du vieux langage maternel1 comme les logements des pauvres qui avaient envahi jusqu'au dbut du dernier sicle les gradins1 les couloirs1 les vomitoires des arnes de ,nmes et d',arles sans en altrer la courbe1 la masse et l'accent4 ,czanne garda de ses tudes une amiti particulire pour les vieux artistes latins qui lui rvlrent la posie d'un monde dont il reconnaissait les horizons et les profils4 ,il les lisait dans le texte4 ,au cours des promenades qu'il faisait travers la campagne aixoise avec ses rares visiteurs et les amis beaucoup plus rares1 qui avaient1 ,aix mme1 brav le prjug bourgeois et les railleries des sots pour venir lui demander la protection et l'encouragement de son esprit1 tout tait prtexte pour lui1 les rencontres sur la route1 la vue d'un attelage de labour1 d'un vieux mur1 la traverse d'un ruisseau1 le passage d'un vol de pigeons ou simplement le bruit intime de son cur1 demander ,virgile ou ,lucrce l'appui de leur complicit444 99 99 99 99 99 ,on se demande souvent1 pendant les longues rveries devant le feu qui sont peut-tre ce qu'il y a de meilleur sur cette terre1 en compagnie de quels artistes on aurait voulu vivre4 ,le pre ,corot devait mettre quelque chose de virgilien dans ses relations4 ,je le vois comme un bon clibataire sans gosme4 ,il aimait la sieste1 le bonnet de nuit1 les pipettes qu'il culottait doucement4 ,il avait de l'ordre1 et notait dans ses ,carnets tous les menus vnements et toutes ses penses3 --,il est de la plus grande importance d'tudier les ciels4 ,tout dpend de cette tude4 --,il ne faut pas chercher1 il faut attendre4 ,j'ai toujours attendu sans me tourmenter et je ne suis pas malheureux4 --,j'ai vendu ,le ,moine au ,havre3 #ejj francs4 --,frison1 coiffeur ,troyes4 --,commune de ,troisgoz3 ,habitants #fcc ,fumeurs #be --,comptes3 ,chemin de fer ,fr4 #j4ge ,dner ,caen #c4aj ,caf ,caen #j4de ,tabac et pauvre #j4ge ,son amiti devait tre sre et solide4 ,ce vieux garon tait dlicat comme une jeune fille1 et il avait une bont naturelle4 ,je l'ai souvent imagin ,valmondois1 faisant visite ,daumier que son propritaire voulait expulser parce qu'il devait plusieurs termes4 ,corot avait simplement rachet la bicoque et en avait envoy l'acte de vente son ami en lui crivant3 ,maintenant1 je dfie bien ton propritaire de te mettre la porte444 ,le soir descendait sur la valle de l',oise et les deux amis taient assis sur un banc du jardin apais4 ,une dernire abeille obsdait le cur grenu des tournesols4 ,le pre ,corot tait vtu comme un paysan son aise1 il avait apport le bonnet qu'il mettait pour peindre et il fumait une pipe qui embaumait4 ,il ne songeait mme pas au geste admirable et fraternel qu'il venait de faire4 ,n'tait-ce pas naturel1 puisqu'il vendait assez bien ses petites branches1 comme il appelait ses paysages1 et puisque le vieux compagnon se dbattait dans la misre1 malgr son gnie8 ,le pre ,daumier avait un chapeau larges bords et son rude visage tait encadr par un collier de barbe auvergnate4 ,leurs yeux1 qui avaient surpris tous les secrets de la couleur et tous les jeux de la lumire1 regardaient le soir tombant4 ,au bord de la route1 un bouleau sensible tremblait dans un argent vaporeux1 dans des ondes gris-99perle1 en l'honneur de ,corot1 et du ct des bois la nuit tait presque venue1 et au bas de ce ciel et sur ces immenses pans d'ombre crpusculaire1 ,daumier et pu poser sa signature prestigieuse444 ,on pouvait s'entendre aussi avec ,daumier2 il tait sans doute plus difficile de vivre avec ,manet1 et ,courbet tait assurment compromettant4 ,ce grand peintre1 le mieux dou peut-tre de son temps1 devait avoir du rapin et du maon1 avec sa barbe1 sa bedaine de ,gambrinus et son accent franc-comtois qu'il se plaisait exagrer4 ,j'admire normment ,courbet1 mais je n'aurais pas voulu le connatre4 ,pendant deux annes1 j'ai vu assidment ,paul ,czanne1 presque chaque jour1 et il n'y a pas eu une ombre entre nous4 ,on l'a montr sauvage1 hargneux et perscut1 il devait tre seulement trs timide et il fallait avoir sa confiance444 99 99 99 99 99 ,je me suis souvent assis sa table1 le dos au pole1 et lui tait assis devant moi1 prs du petit buffet4 ,je crois que pendant plus d'un an j'y ai djeun chaque dimanche4 ,un matin1 le matre m'annona qu'il avait invit un peintre1 et je vis arriver un militaire du #ee de ligne qui tenait garnison ,aix4 ,il avait une barbe noire et des yeux graves4 ,c'tait ,charles ,camoin4 ,il tait gentiment mu1 comme un jeune homme qui a l'honneur d'tre reu par un vieil artiste qu'il admire1 et le repas fut charmant1 cordial et gai4 ,louis ,aurenche1 qui faisait alors un stage dans un bureau de l'enregistrement1 partageait avec nous ce djeuner et ,czanne avait pour lui une vive affection4 ,on n'en tait pas encore au rti1 que le vieillard se leva et disparut4 ,camoin avait apport quelques tudes4 ,il allait les voir4 ,nous entendmes1 tout de suite1 les clats de sa voix3 ,monsieur ,aurenche6 ,monsieur ,larguier6444 ,venez vite444 mais c'est qu'il est trs fort1 le bougre6 ,il faudra qu'il me protge quand il retournera ,paris444 ,m ,brmond put enfin servir le rti qui attendait dans sa cuisine4 ,czanne tait franchement ravi1 ce jour-l1 d'avoir vu les tudes de son jeune confrre4 --,on devrait excuter dix mille peintres par an1 affirma-t-il4 --,mais qui donc serait charg de choisir8 dit ,camoin4 --,et nous1 parbleu6 cria le vieux peintre en martelant du poing la table4 ,puis1 brusquement taciturne1 repris par le dmon tyrannique qui se plaisait le troubler en lui montrant des reflets mystrieux1 il toucha de ses gros doigts qui paraissaient gourds1 d'abord la panse d'une bouteille1 ensuite le bord d'un compotier plac ct1 il nous regarda1 inquiet1 et murmura3 ,voil6 ,lorsque ,m ,brmond vint desservir et qu'elle enleva ce flacon et cette faence1 le matre la suivit des yeux1 et je crus1 pendant quelques secondes1 qu'il allait lui ordonner de laisser tout cela tranquille1 parce qu'elle emportait1 sans s'en douter1 la fiole et le plat sur lesquels lui taient apparus les rapports secrets et fugitifs des choses entre elles444 ,,iii ,l',aumne ,humilis4 ,czanne allait la premire messe1 le dimanche4 ,il mettait ce jour-l une jaquette1 une cravate plus frache1 une chemise blanche et un de ces chapeaux hauts de forme1 d'un feutre mat1 qu'on appelait alors des ,cronstadt4 ,il allait l'glise1 comme un vieux provenal qui habite une antique petite ville o il est d'usage d'accomplir ses devoirs religieux1 mais1 au fond1 et bien que croyant1 il n'tait inquiet que de son art et il avait une mtaphysique d'artiste4 ,je le regardais la drobe1 assis sur sa chaise de bois blanc et de paille1 semblable un paysan endimanch1 et plus de vingt ans aprs1 il me plat d'imaginer la prire qu'il disait1 sans remuer les lvres3 --,seigneur1 que votre volont soit faite et non la mienne4 --,si vous l'aviez voulu1 au lieu d'tre l1 avec ces servantes et ces petits bourgeois matinaux qui sont couchs le soir neuf heures1 j'aurais sans doute un atelier du ct de ,vernon ou de ,marlotte et ,m4 ,mirbeau viendrait y manger quelquefois la poule au pot1 et il me prterait son appui4 --,il me semble que je suis un homme de bonne volont1 et1 malgr ma lassitude1 je lutte chaque jour avec l'ange1 comme ,jacob4 --,j'affectionne le chapitre de la ,gense o est relat ce combat3 ,or1 ,jacob1 tant demeur seul1 un homme lutta avec lui jusqu' ce que l'aube du jour fut leve444 --,et cet homme lui dit3 ,laisse-moi1 car l'aube du jour est leve4 ,mais il dit3 ,je ne te laisserai point que tu ne m'aies bni444 --,l'ange que vous m'avez envoy est plus terrible que cet agresseur nocturne1 c'est cette sacre nom de ,dieu de peinture,a qui me tourmente ds le petit jour4 ,il est difficile de comprendre et de s'exprimer1 mais je me bats dans l'ombre et l'ange finira bien par me bnir1 car je crois que je suis peintre et que j'ai le sens de la composition et des volumes4 --,vous savez avec quelle ferveur je regarde les choses que vous avez faites3 les pommes1 les branches pleines d'air bleu1 une puissante roche qui semble genoux dans l'herbe du soir1 une colline travers les aiguilles des pins1 tout ce que j'essaye de ne pas dshonorer4 --,aucun homme n'aura regard la nature avec tant de patience1 et j'aurais tout ralis depuis longtemps1 si s'exprimer lucidement en peinture n'tait une tche surhumaine4 --,vous avez eu moins de mal1 mon ,dieu1 pour crer le pommier avec ses pommes1 le serpent du ,paradis et cette ve redoutable et nue dans ses cheveux4 --,peindre les ciels1 cela doit compter pour le salut d'une me1 et vous avez sauv tous les bons peintres4 ,le pre ,corot avait coutume de dire3 ,il est de la plus grande importance d'tudier les ciels1 tout dpend de cette tude4 --,cela a la force premptoire d'un argument thologique4 --,travailler sur le motif est une occupation de saint1 car c'est vous qu'on cherche derrire les choses4 --,seigneur1 pour tous mes compatriotes1 je ne suis qu'un rentier maniaque1 de caractre difficile1 et les mieux renseigns croient que je poursuis un rve fantasque4 --,vous n'avez pas voulu que je demeure dans l'impressionnisme1 vous m'avez ferm le salon de ,m4 ,bouguereau1 et je ne connatrai jamais1 comme tel ou tel que je ne nommerai pas1 des admirations radicales-socialistes1 car c'est l que sont alls mes vieux compagnons de dpart4 --,mon ,dieu1 bnissez mes plans et mes volumes1 gardez-moi de tous ceux que vous savez1 et faites que je ralise ce pour quoi vous m'avez sans doute mis au monde3 ,vivifier ,poussin d'aprs nature444 ,ainsi soit-il6444 99 99 99 99 99 ,je l'ai accompagn l'glise deux ou trois fois4 ,en t1 le rveil sonnait ds l'aube1 dans les casernes1 et si l'on avait une permission de la journe1 on pouvait sortir aprs le caf du matin4 ,astiqus1 fourbis1 tondus1 les boutons passs au tripoli et les gutres au blanc d',espagne1 les paulettes ajustes et le pompon au kpi1 ceux qui taient matres de leur dimanche passaient devant le sergent de garde dont le commandement exigeait1 ce jour-l1 des qualits de grand couturier4 ,je dois dire que nous n'tions pas nombreux4 ,l',ardche et la ,corse assuraient presque en ce temps-l le recrutement du #fa de ligne1 et les braves garons dpayss ne sortaient pas souvent et n'auraient su que faire de toute une longue journe4 ,ce n'est pas seulement3 ,dans le service de l',autriche que3 ,le militaire n'est pas riche4 ,il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le djeuner1 autant pour le dner2 six sous pour un apritif1 dix sous pour la bouteille de bire qu'on offrait l'aprs-midi quelque grande fille brune qu'on allait voir dans un bar gnralement consign la troupe1 et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule o elle tait immdiatement nue sur une couverture sale4 ,le troupier qui ne disposait pas d'au moins sept francs n'avait qu' passer son dimanche la caserne4 ,c'tait un bon jour immobile et dsert1 et1 au rfectoire1 s'il y avait des permissionnaires dans l'escouade1 on touchait parfois davantage de pitance4 99 99 99 99 99 ,quinze ou seize ans aprs cette poque o je jouais au soldat ,aix-en-,provence1 dans un village picard ravag par les obus de gros calibre1 il m'est arriv de penser au matin o j'avais accompagn ,paul ,czanne la messe4 ,nous allions au repos dans cette bourgade incendie et ruine1 deux kilomtres des lignes et toujours canonne aux mmes heures4 ,on y demeurait huit jours1 en descendant des tranches1 et1 tout de suite1 je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas1 dans une niche1 au-dessous de l'escalier d'une fabrique de bonnets et de tricots4 ,j'avais tendu les murs de papier d'emballage et j'y avais accroch quelques vieilles gravures colories la mode de #ahcj4 ,une surtout me ravissait4 ,elle reprsentait un ancien jeune homme lgant et on lisait1 prs du cadre3 ,hippolyte ou le ,lion la mode4 ,j'avais trouv dans le grenier quelques volumes1 parmi des lettres1 des faire-part1 des factures et de vieilles photographies4 ,j'avais aussi dcouvert quelques exemplaires de la ,revue ,bleue1 o je collaborais avant la guerre1 et cela m'avait mu4 ,en les feuilletant1 un soir pluvieux d't1 paisible et vert malgr l'pouvantable voisinage1 je tombai sur une tude qui m'avait chappe en #aiaj ou en #aiab1 je ne me souviens plus de la date exacte4 ,les pages que je lus1 assis sur mon sommier1 taient consacres ,humilis4 ,le pote ,germain ,nouveau1 qui avait vcu ,paris1 de la mme vie que beaucoup d'crivains1 ayant dit adieu au boulevard1 aux cafs littraires et au sicle1 tait devenu une sorte de vagabond4 ,mendiant en ,provence1 homme de peine bord des bateaux qui se livrent au trafic le long des ctes mditerranennes1 il avait publi sous le nom d',humilis un volume de vers dont on citait d'admirables fragments4 ,en voici quelques-uns1 qui sont parmi les plus beaux que je connaisse3 ,aimez vos mains afin qu'un jour vos mains soient belles1 ,il n'est pas de parfums trop prcieux pour elles4 ,soignez-les4 ,taillez bien les ongles douloureux1 ,il n'est pas d'instruments trop dlicats pour eux4 ,c'est ,dieu qui fit les mains fcondes en merveilles2 ,elles ont pris leur neige aux lys des ,sraphins1 ,au jardin de la chair1 ce sont deux fleurs pareilles1 ,et le sang de la rose est sous leurs ongles fins4 ,il circule un printemps mystique dans les veines ,o court la violette1 o le bluet sourit3 ,aux lignes de la paume ont dormi les verveines3 ,les mains disent aux yeux les secrets de l'esprit4 ,les peintres les plus grands furent amoureux d'elles1 ,et les peintres des mains sont des peintres modles444 ,ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas ,croyez qu'elles sont surs et des lys et des ailes2 ,ne les mprisez pas1 ne les ngligez pas ,et laissez-les fleurir comme des asphodles444 444444444444444444444444444444444 ,vieillard1 dont les cheveux vont tout blancs vers le jour1 ,jeune homme1 aux yeux divins o se lve l'amour1 ,douce femme mlant ta rverie aux anges1 ,le cur gonfl parfois au fond des soirs tranges1 ,sans songer qu'en vos mains fleurit la volont1 ,tous vous dites3 ,o donc est-il1 en vrit1 ,le remde1 ,seigneur1 car nos maux sont extrmes6 --,mais il est dans vos mains1 mais il est vos mains mmes444 444444444444444444444444444444444 444444444444444444444444444444444 ,ayant admir ces touffes de vers cits au hasard1 ces fragments de pomes mutils1 je me pris rver devant la pelouse redevenue vierge que les obus dchiraient et creusaient d'entonnoirs4 ,en #aiae1 les hommes qui vivaient devant la ligne de feu1 sous l'quateur de la guerre1 dans la zone ardente interdite aux malades1 aux faibles et aux personnes trop ges1 ont eu1 je crois1 un esprit prompt s'embarquer avec tous les songes4 ,du pays inhumain o ils taient1 ils ont aperu le vrai visage de la ,france1 ils l'ont vu du haut de la cime dangereuse o ils devaient rester4 ,czanne m'apparut brusquement ce soir-l4 ,une ancienne glise dans un matin de cloches1 un matin d't1 bleu d'outre-mer1 sur la place de la sous-prfecture la plus endormie1 calme de toute la paix qui tait sur la vieille ,europe modre et que nous ne retrouverons sans doute plus444 ,sous le porche1 un homme barbiche blanche1 maladroit et inquiet1 ct d'un soldat1 d'un tourlourou de l'poque o le troupier s'appelait ,pitou dans les bouis-bouis et les alcazars o le chansonnait un comique en kpi pompon et en pantalon garance1 car prsent1 on n'oserait plus1 le ,train de #h h4 #dg ayant t transform en train sanitaire tragique et lugubre1 avec ses portires cussonnes de croix sanglantes444 ,c'tait ,paul ,czanne et c'tait moi6444 ,je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image colorie qu'on retrouve dans un tiroir4 ,un pauvre1 devant le portail1 tendait une tasse de fer-blanc1 pareille ces quarts dans lesquels nous buvions le caf got d'iode1 et ,czanne y glissa une pice de cinq francs4 ,il me prit le bras1 et quand nous emes fait quelques pas1 il regarda derrire lui1 et il me dit3 ,c'est ,germain ,nouveau6 ,j'ai beau chercher aujourd'hui4 ,je revois exactement cette scne1 mais je ne me souviens plus du visage de l'homme auquel le vieux peintre fit l'aumne4 ,je compris qu'il devait le redouter sourdement1 et que c'tait peut-tre une faon de se concilier le vieux vagabond qu'il estimait probablement dangereux4 ,le nom de ,germain ,nouveau ne me dit pas grand'chose ce matin-l4 ,je savais vaguement qu'un crivain que ,verlaine avait connu s'appelait ainsi1 et je pensais que ce vieux bohme1 aprs avoir frquent les estaminets littraires de la rive gauche1 avait sombr corps et biens1 mais cela ne m'impressionna pas beaucoup4 ,seulement1 quinze ans plus tard1 en lisant ses vers dans une revue1 sous l'escalier d'une maison peu prs ruine par l'artillerie1 une grande motion m'treignit4 ,je reparlerai de ,germain ,nouveau1 mais n'tait-ce pas ce matin de dimanche o je vis ,paul ,czanne lui faire l'aumne1 que le vagabond composa les vers uniques que je citais et qui semblent dicts par une muse qui aurait cout ,platon devant la mer de ,sunium1 et chant des cantiques1 dans une chartreuse d',assise1 un lys ses doigts fusels1 parmi les cierges catholiques8444 ,,iv ,le baron ,cochin et ,nina de ,villars4 ,illustration3 ,,bords ,,de ,,la ,,marne ,illustration3 ,,nature ,,morte ,on a dit que ,paul ,czanne tait afflig d'une de ces insurmontables timidits qui rendent presque infirmes ceux qui en sont atteints4 ,il m'a racont1 lui-mme1 qu'un jour1 il peignait aux environs de ,paris1 lorsqu'un cavalier arrta sa bte quelques pas de son chevalet4 ,il essaya d'amorcer une conversation1 et1 fort intress par la toile qu'il voyait1 il voulut faire parler le peintre1 proposa une visite son atelier et fut charmant de la faon la plus intelligente4 ,il y perdit sa peine4 ,czanne ne lui rpondit que confusment4 ,le cavalier repartit en laissant sa carte4 ,czanne me dit3 ,c'tait le baron ,cochin444 il s'y connaissait en peinture1 et j'ai eu tort de ne pas tre aimable4 ,j'aurais trouv l un appui1 moi qui tais dj un faible444 ,c'est effrayant1 la vie6444 ,andr ,salmon parle de cette rencontre au dbut du volume qu'il consacre ,czanne4 ,il me permettra de recopier ici ces pages charmantes3 ,par une belle matine de printemps1 dans les premires annes de ce sicle1 deux brillants cavaliers parcouraient la plaine d',aix-en-,provence4 ,ils avanaient d'un pas gal1 bien droits tous deux sur leurs montures de race1 encore que l'un et du poil blanc et que l'autre n'et encore qu'un peu plus que du duvet au menton4 ,on les devinait1 au seul coup d'il1 hommes du premier rang4 ,sans doute avaient-ils franchi1 la pointe du jour1 l'un de ces htels de la vieille ville royale qui n'est plus gure qu'un caravansrail pompeux de chats-fourrs et de pdants2 toques rondes et bonnets carrs4 ,devant eux1 la plaine4 ,et dans la plaine1 cet endroit prcis que la plaine se couronnait d'un motif puissant et le moins pittoresque de pins et de mlzes1 un homme1 un vieillard1 avait plant son chevalet et peignait l4 ,un homme1 ce vieillard1 qui et1 sans doute1 mieux figur que devant son chevalet1 au jardin de l'htel des deux cavaliers4 ,avec son large yocco et la serpillire bleue grandes poches des jardiniers1 ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le scateur que sur la brosse8 ,pourtant1 suspendant d'instinct le trot de sa monture1 ce fut d'une voix charge d'autant de respect que d'motion1 que le jeune homme1 la vue du vieillard peignant1 s'cria3 --,pre1 voyez6 ,czanne6 ,comme ils n'avaient rien que ralenti leurs chevaux de race1 les deux cavaliers s'taient tout de mme approchs1 et le pre1 qui avait les cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux peintre1 s'il avait le teint moins fleuri1 le pre1 se plaisant--qui sait8-- jouer d'une faiblesse des yeux dont l'ge tait la cause1 rpondit au jeune homme par une question3 --,mais comment savez-vous1 mon fils1 que ce peintre est ,czanne8 ,c'est alors que le fils fit son pre cette belle rponse1 dnonant la fois une si rare fracheur de sentiment et une si intelligente passion des beaux-arts3 --,pre1 vous ne voyez donc pas qu'il peint un ,czanne6 ,bien content de l'heureuse rponse de son fils1 le pre alors consentit sans peine lui laisser voir qu'il avait feint4 ,le vieillard tait ,m4 ,denys ,cochin1 dput de ,paris1 noble champion de la cause catholique et protecteur intelligent de l'art le plus libre4 ,amateur d'une classe amoindrie de nos jours1 au moins dont l'espce est plus rare2 fils d'un temps o le dernier des marchands en boutique et rougi de recommander aux passants la peinture moderne ainsi que le meilleur des placements4 ,m4 ,denys ,cochin1 qui1 au surplus1 n'avait rien d'un passant1 et certainement fait jeter hors de chez soi1 par sa livre1 un tel bonimenteur4 ,l'htel de la rue ,barbet-de-,jouy n'tait pas1 en effet1 ouvert tout le monde4 ,mais on y accueillait les grands artistes4 ,czanne y et t reu et trait en hte de choix1 s'il lui avait plu4 ,son uvre1 austre et radieuse la fois1 y triomphait sur les hauts murs1 dominant celles d'une jeunesse hardie4 ,lors des brimades imbciles1 si basses1 qui vinrent compliquer la raisonnable sparation1 l'archevque de ,paris trouva en l'htel ,denys ,cochin un somptueux asile4 ,certes1 il y avait alors belle lurette que la valetaille s'tait applique effacer sur les murs de l'escalier d'honneur1 le ,vive la ,sociale6 trac d'une main gamine1 et au crayon lithographique1 par ,bonnard1 l'issue d'un goter offert par le grand droitier aux meilleurs ,indpendants4 ,si cela fut pargn ,son ,eminence1 elle dut au moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi1 jusqu' l'alcve1 de ces toiles peu faites pour contenter le quartier ,saint-,sulpice4 ,les ,czanne1 notamment1 abondaient4 ,pommes de guingois2 fessiers malaisment comparables ceux des anges2 baignades militaires1 que sais-je6 ,ds potron-minet1 ,m4 ,denys ,cochin1 ne laissant nul autre ce devoir et cet honneur1 vint chanter matines son hte4 ,la nuit de ,monseigneur avait t satisfaisante4 ,alors1 dsignant les ,czanne d'un geste bnin1 ,m4 ,denys ,cochin1 bien content1 murmura3 --,votre ,eminence admettra qu'on n'en dort pas plus mal4 ,le sicle est comme ,son ,eminence4 ,aprs avoir pouss les hauts cris1 il commence d'admettre que cette peinture n'empche ni de dormir1 ni1 surtout1 de se rveiller bien dispos444,b ,le vieux peintre ne m'a cont pourtant1 au sujet de cette entrevue1 que ce qu'on a lu plus haut4 ,peut-tre n'tait-il pas1 ce jour-l1 en veine de confidences444 99 99 99 99 99 ,quand ,czanne tait ,paris1 vers #ahfe1 et qu'il apercevait travers les vitres du caf ,guerbois1 avenue de ,clichy1 tous ses amis fumant des pipes autour de quelques consommations1 il avait envie de ne pas tourner le bec de cane de la porte4 ,sur la banquette1 ,emile ,zola parlait dj avec une autorit de chef d'cole2 ,manet avait l'air d'un dandy2 ,degas faisait des mots cruels2 ,lon ,cladel agitait sa crinire sauvage1 et ,paul ,czanne devait surmonter sa timidit pour entrer1 traverser la salle enfume de nuages de tabac et serrer les mains qu'on lui tendait4 ,dans son coin1 ne sachant point prorer1 il songeait au ,jas de ,bouffan1 son atelier en dsordre o personne ne devait pntrer1 au dernier tage de cette chartreuse provenale1 d'o il voyait le mont de la ,victoire1 crt de roches blanches1 vers lesquelles des pins tentaient un assaut murmurant1 les clairs et secs aprs-midi de mistral4 ,que faisait-il parmi ces discussions et ces pipes8 ,la vrit tait l-bas1 dans cette lumire natale et dans cette solitude o l'on pouvait1 de l'aube au soir1 s'enfermer1 et faire1 pour son seul plaisir1 de la peinture bien couillarde4 ,ses amis frquentaient chez ,nina de ,villars4 ,ils n'taient pas comme lui4 ,ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer4 ,cette ,nina de ,villars tait une bonne fille qui recevait1 comme une princesse de la bohme1 des crivains et des artistes4 ,son htel tait ouvert tous1 et on y allait sans aucune crmonie4 ,elle fut la muse du ,parnasse contemporain4 ,la peinture ne semble pas avoir beaucoup proccup les potes de cette gnration1 et ils ne pouvaient gure comprendre celle de ,czanne4 ,la grande ,muse porte un peplum bien sculpt ,et le trouble est banni des mes qu'elle hante444 crivait alors ,catulle ,mends4 ,j'ai connu les derniers potes de cette poque1 vieux et illustres4 ,j'arrivais ,paris1 et ma bourse d'tudiant me permettait peine d'acheter quelques reproductions photographiques des ateliers du ,louvre1 mais les toiles mdiocres accroches aux murs de leur cabinet de travail ne me faisaient pas envie4 ,il y aurait une amusante tude faire1 propos des gots artistiques des crivains4 ,il est probable que1 ni ,lamartine1 ni ,musset1 ni ,alfred de ,vigny ne furent jamais tents de s'offrir un bibelot ou une toile4 ,ils possdaient quelques portraits1 des meubles de famille1 et cela leur suffisait4 ,victor ,hugo se distrayait disloquer d'antiques bahuts avec lesquels il fabriquait des coffres somptueux et barbares1 des cathdres de prieur gothique1 et si son intrieur tait celui d'un burgrave ou d'un baron fodal du ,,xvi sicle1 il ne possdait gure que les toiles ou les bustes que lui avaient donns ,boulanger et ,david d',angers4 ,les terribles et noirs dessins qu'il composait aprs son repas1 avec--dit un de ses pieux biographes--du caf1 du jus de pruneaux1 de l'encre1 de la cendre de cigare1 et tout ce qui tombait sous sa main1 ornaient son mur4 ,balzac n'eut sans doute jamais le temps de songer sa maison1 et il crivit son uvre immense dans une pice nue qu'il ne parvint peut-tre jamais meubler4 ,lon ,gozlan a laiss une description des ,jardies ,ville-d',avray1 o l'auteur de la ,comdie humaine s'tait rfugi3 ,ce qu'il projetait pour les ,jardies tait infini4 ,sur le mur nu de chaque pice1 il avait crit lui-mme1 au courant du charbon1 les richesses mobilires dont il prtendait la doter4 ,pendant plusieurs annes1 j'ai lu ces mots charbonns sur la surface patiente du suc3 ,ici un revtement en marbre de ,paros2 ,ici stylobate en bois de cdre2 ,ici un plafond peint par ,eugne ,delacroix2 ,ici une tapisserie d',aubusson2 ,ici une chemine en marbre cipolin2 ,ici des portes faon ,trianon2 ,ici un parquet mosaque form de tous les bois rares des les4 ,ces merveilles n'ont jamais t qu' l'tat d'inscriptions au charbon444 ,n'importe1 ,balzac aimait les uvres d'art4 ,il a dcrit comme seul il pouvait le faire1 avec un amour de collectionneur1 l'entassement d'un fabuleux magasin d'antiquits1 dans ,la ,peau de chagrin2 il a parl peinture dans ,le ,cousin ,pons et dans ,le ,chef-d'uvre inconnu1 en amateur passionn4 ,dans ses dernires lettres ,m ,hanska1 il l'entretient du mobilier1 des toffes fastueuses et des tableaux qu'il rve pour leur maison4 ,a-t-il vraiment dnich et possd ces trsors ou les a-t-il imagins8 ,comme aux ,jardies1 peut-tre1 les meubles et les toiles illustres qui n'taient1 pour les autres1 que des noms crits au charbon1 avaient pris forme ses yeux1 rels et splendides1 contre les murs4 ,il croyait bien1 le prodigieux crateur1 l'existence de ,madame ,marneffe et de ,rastignac6 ,gustave ,flaubert n'eut que le got des turqueries romantiques4 ,il aimait le cuir des selles arabes1 les momies et les peaux d'ours1 et ce grand artiste vcut dans une pice de son pavillon de ,croisset qui semblait avoir t orne avec ces bibelots et ces tapis violents que d'anciens militaires rapportent d'un sjour en ,afrique4 ,thophile ,gautier avait des bronzes de ,barye et de ,clsinger1 et1 dans son salon1 on pouvait voir ,les ,trois ,tragiques d',ingres1 la ,lady ,macbeth et le ,combat du ,giaour de ,delacroix1 une ,diane de ,paul ,baudry1 les ,pifferari d',hbert1 la ,clairire de ,thodore ,rousseau1 une ,vue d',orient de ,diaz1 ,christ et ,madeleine1 de ,puvis de ,chavannes1 une ,tte de femme de ,ricard1 une toile de ,fromentin1 et beaucoup d'autres tableaux voisinaient avec ceux-ci sans les valoir1 mais ,grme1 ,bonnat1 ,adolphe ,leleux ou ,robert ,fleury les lui avaient donns et il les avait accrochs dans sa galerie4 ,sainte-,beuve possdait quelques solides meubles comme en ont les vieilles demoiselles de province1 et1 en art1 il n'alla jamais plus loin que les aquarelles de la princesse ,mathilde4 ,beaudelaire1 lui1 avait cherch1 amass et aim d'authentiques pices4 ,les ,goncourt eurent le got des estampes et des dessins1 mais leur passion du bibelot japonais fut peut-tre moins heureuse4 ,on songe tout de mme aux toiles de ,delacroix1 de ,corot1 de ,courbet1 de ,rousseau et de ,daumier qu'ils auraient eu pour rien s'ils n'avaient exclusivement subi l'aimable envotement du ,,xviii sicle1 de ses dessins1 de ses gouaches et de ses sanguines1 et s'ils n'avaient pas achet chez ,bing tant de crapauds aux yeux de jade et tant d'ivoires nippons4 ,je n'imagine pas ,leconte de l',isle ajustant son monocle pour admirer une tude de ,degas ou la ,femme la ,puce de ,czanne4 ,il devait en tre rest ,apelle qui1 quatre sicles avant ,jsus-,christ1 fit le portrait d',alexandre4 ,de l'appartement de ,jos ,maria de ,heredia1 l',arsenal1 je n'ai vu que le cabinet de travail1 toujours embrum par la fume de ses petites pipes en merisier4 ,c'tait une pice minuscule et je ne me souviens que d'un meuble vitr qui contenait quelques beaux livres1 d'une table sur laquelle taient des cigares1 du tabac dans une coupe1 et de deux ou trois dagues forges par ,maurice ,maindron4 ,il y avait aussi une rduction en bronze du ,combat des ,centaures et des ,lapithes4 ,catulle ,mends possdait seulement un trs beau morceau3 le portrait au pastel de ,banville par ,renoir2 chez ,coppe1 il y avait beaucoup de livres1 beaucoup de mauvaises peintures dont on lui avait sans doute fait cadeau1 et1 sur sa chemine1 le ,crois1 qui tient dans ses mains cartes une banderolle sur laquelle on lit3 ,,credo6 ,je suis peu prs sr que le pote avait relgu dans le cabinet de son secrtaire1 les rares bonnes choses qu'il pouvait avoir et auxquelles il n'entendait rien4 ,un jour il me montra1 en dplaant des bouquins derrire lesquels elles taient caches1 deux chimres accroupies1 d'un bronze unique4 ,il me dit que ,rodin lui avait donn cela et qu'il tait certainement le seul possder ces deux pices que personne ne connaissait4 ,la matire en tait merveilleuse et elles me hantent encore1 bien que je n'ai fait que les entrevoir1 il y a plus de vingt ans1 avec leurs reins troits et leurs terribles croupes444 99 99 99 99 99 ,nous nous sommes loigns du salon de ,nina de ,villars1 o venaient les ,parnassiens qui n'eurent1 en art1 d'autres curiosits que celle des mots rares et des rimes riches4 ,czanne reut un jour une invitation4 ,il en fut naturellement fort troubl1 et il m'a cont qu'aprs mille hsitations1 s'tant enfin dcid faire toilette1 il tait all sonner la porte de cette ,muse4 ,sans doute on n'attendait encore personne et il s'tait prsent trop tt4 ,il attendit1 sonna de nouveau1 et la porte s'entre-billa1 et il vit1 perdu1 une femme de chambre qui tait srement en train de s'habiller et de se faire belle pour la rception1 car elle n'avait pas encore nou de splendides cheveux blonds4 ,ils descendaient jusque-l6 me disait le matre en touchant mon pantalon rouge la hauteur du genou4 ,cette fille lui dit1 en souriant1 qu'il n'y avait encore personne1 et il se sauva1 honteux et furieux1 sans trouver un mot aimable4 ,il m'a cont plusieurs fois cette petite msaventure et j'aurais jur qu'il n'avait jamais plus sonn la porte de ,nina1 si ,m4 ,a4 ,vollard n'affirmait qu'il frquenta chez elle et qu'il y rencontra un de ses admirateurs1 le fantasque ,cabaner4 444,czanne tait mme un des habitus de la maison de ,nina de ,villars1 si accueillante aux potes du temps4 ,tout s'y passait sans le moindre faste2 on faisait rchauffer les plats pour celui qui n'avait pas dn1 on se serrait pour lui faire une place table2 enfin il y avait toujours de quoi fumer4 ,ce fut l que ,czanne rencontra ,cabaner1 un de ses admirateurs de la premire heure4 ,cabaner tait un trs brave homme1 un peu pote1 un peu musicien1 un peu philosophe4 ,il n'est que trop vrai que la fortune ne l'avait pas favoris3 mais il n'tait jaloux de personne1 si forte tait sa croyance en son gnie de musicien4 ,son sentiment intime n'en tait pas moins que la destine1 dans son injustice1 ferait de lui un mconnu4 ,c'tait de bonne grce qu'il en avait pris son parti4 ,moi1--aimait-il rpter1--je resterai surtout comme philosophe4 ,beaucoup de ses mots sont demeurs lgendaires3 ,mon pre1 disait-il1 tait un type dans le genre de ,napolon1 mais moins bte444 ,pendant le sige de ,paris1 la vue des obus qui pleuvaient1 ,cabaner questionnait curieusement ,coppe3 ,d'o viennent ces boulets8 ,coppe1 stupfait3 ,ce sont apparemment les assigeants qui nous les envoient4 ,cabaner1 aprs un silence3 ,est-ce toujours les ,prussiens8 ,coppe1 hors de lui3 ,qui voulez-vous donc que ce soit8 ,cabaner3 ,je ne sais444 d'autres peuplades444 ,j'ai appris l'existence de cet homme qui admirait ,paul ,czanne vers #ahgg1 en lisant le livre de ,m4 ,vollard1 car si je l'avais connu plus tt1 j'aurais fait parler ,franois ,coppe4 ,il me semble cependant qu'il me conta l'histoire des obus sur ,paris qui tonnaient si fort ,cabaner4 ,malheureusement1 on oublie toujours de noter les conversations intressantes4 ,coppe tait un conversationniste charmant4 ,je le voyais1 aux environs de #aijd1 la terrasse de ce petit caf des ,vosges qui est presque au coin de la rue de ,svres et du boulevard ,montparnasse et qui s'appelle aujourd'hui3 ,caf des ,vosges et de ,franois ,coppe4 ,il arrivait1 du ct des ,invalides o est prsent sa statue1 en veston gris ou bleu1 son canotier de paille ou son chapeau melon inclin sur l'oreille1 avec aux doigts une ternelle cigarette qu' peine allume il se htait de jeter4 ,j'ai su pourquoi il n'en tirait que trois ou quatre bouffes rapides1 mais je l'ai oubli et je le regrette4 ,l'explication que j'en pourrais donner serait purement fantaisiste4 ,peut-tre1 se souvenant de l'admirable vers de ,beaudelaire3 444 ,un monde o l'action n'est pas la sur du rve444 le vieux pote voulait-il prouver que la ralisation d'un dsir est toujours fade1 et que son envie de fumer se changeait en dgot1 ds qu'il essayait de la satisfaire4 ,il s'asseyait devant un amer-citron1 qu'on lui apportait sans qu'il l'eut demand2 il attaquait une histoire1 commentait l'vnement du jour1 et devenait plus jeune et plus gai que les jeunes gens qui l'entouraient4 ,je l'coutais en regardant ses yeux4 ,dans le visage exactement ras et si trangement patin qu'ils clairaient1 ils taient vert-bleu ou bleu-vert1 du vert ple et du bleu clair que l'on obtiendrait si l'on pouvait fondre ensemble des opales et des meraudes1 un bleu indfinissable1 un vert unique1 travers d'un frisson de ciel et d'eau4 ,je n'en vis jamais de pareils1 mais je suis sr qu'au fond de la ,hollande1 quelques vieillards qui ont pass leur vie contempler l'infini bleu du ciel1 et le double infini bleu et vert des canaux et des prairies1 doivent en avoir de semblables4 ,je ne lui ai jamais parl de ,paul ,czanne propos de ,nina de ,villars1 car j'tais persuad que le peintre n'avait plus os sonner cette porte qu'ouvrait une servante effronte dont la crinire1 lorsqu'elle la peignait avant de sourire aux ,parnassiens1 tombait jusque-l1 comme disait mon vieil ami en touchant mon pantalon rouge444 ,illustration3 ,,paysage ,illustration3 ,,paul ,c,,zanne en #ahgb ,v ,claude ,lantier et ,mahoudeau4 ,dans ,l'uvre1 ce roman que les jeunes hommes de mon ge lurent avec dvotion parce qu'on y voyait un calvaire d'artiste1 mile ,zola a voulu peindre ,czanne1 et il a camp1 sa manire1 la silhouette foudroye de ,claude ,lantier4 ,zola n'a rien compris l'art czannien4 ,ce romancier robuste1 dont il serait fou de nier les dons1 tait un primaire colossal et il adorait les thories4 ,celles dans lesquelles on a emprisonn la technique de ,paul ,czanne n'tant pas au point1 cette poque1 il ne put s'intresser son vieil ami de jeunesse4 ,il eut peut-tre guerroy pour lui1 si un de ces esthticiens qui savent discerner tout ce que la peinture doit la gomtrie et la mathmatique lui eut rapport les conversations que ,czanne avait1 rue ,boulegon1 avec un serrurier de ses voisins1 ,m4 ,rougier4 ,czanne souvent l'arrtait en pleine rue1 et il lui formulait alors terrible voix des thories picturales4 ,les passants interloqus s'arrtaient1 attendant une dispute3 ,tenez1 monsieur ,rougier1 disait ,czanne1 vous voyez cet homme-l1 devant nous 7il montrait un passant71 eh bien6 c'est un cylindre1 ses bras ne comptent pas6 ,villars de ,honnecourt1 du reste1 un anctre1 a dj1 au ,,xiii sicle1 enferm des personnages dans ces armures gomtriques6444 ,et il continuait de crier444,c ,zola croyait la science et la peinture de ,m4 ,debat-,ponsan1 dont il possdait une toile gigantesque et symbolique parmi le faux bric--brac que les antiquaires montmartrois lui refilaient1 comme on dit en argot de brocanteur4 ,il ne faut pas lui en vouloir outre mesure4 ,il avait sur l'uvre de ,czanne l'opinion de ses contemporains1 et on peut tre un bon romancier et ne pas connatre la musique4 ,en #aije1 trois ans aprs sa mort1 et un an avant celle du peintre1 ,charles ,morice publia dans une revue1 le ,mercure de ,france1 son ,enqute sur les tendances actuelles des arts plastiques1 et voici ce que lui rpondirent quelques artistes auxquels il demandait3 ,quel tat faites-vous de ,czanne84 ,on excuse alors volontiers ,zola et l'on demeure effar4 ,voici ce que trouvrent ces messieurs3 --,czanne est un grand artiste auquel l'ducation manque4 7,m4 ,,de ,,la ,,quintinie47 --,devant le nu1 me disait un ami1 il voit bossu4 7,m4 ,,ouvr47 --,czanne8 ,pourquoi ,czanne8 7,m4 ,,fernand ,,piet47 --,rien dire des tableaux de ,czanne4 ,c'est de la peinture de vidangeur saoul4 7,m4 ,,victor ,,binet47 --,je me range l'opinion de ,puvis de ,chavannes3 l'artiste livr son instinct ne va pas au del de l'enfant prodige4 7,m4 ,,henri ,,caro ,,delvaille47 --,j'estime ,czanne un agrable coloriste4 7,m4 ,,maxime ,,dethomas74 --,quant ,czanne1 je n'en dis mot et n'en pense pas plus444 7,m4 ,,tony ,,minartz47 --,je vous fous mon billet que je ne mettrai jamais six mille balles l'achat de trois pommes en laine sur une assiette sale444 7,m4 ,,adolphe ,,willette47 99 99 99 99 99 ,sans doute1 on entendit1 au cours de cette enqute1 d'autres paroles4 ,en voici1 au hasard1 quelques-unes3 --,czanne est le plus beau peintre de son poque4 ,mais combien de mouches se brlent les ailes cette lumire6 7,,kees ,,van ,,dongen47 --,je dirai de ,czanne qu'il est un trsor incomparable d'motion lumineuse4 ,la richesse et la varit de ses valeurs colories parviennent ne pas faire regretter de trop gros dfauts de mise en uvre4 ,c'est un peintre essentiel4 ,je le vois dans son art1 ce que fut ,rimbaud dans la littrature1 une mine inpuisable de diamants4 ,son influence actuelle est norme et bienfaisante1 seulement il me semble craindre que tels1 parmi ses influencs1 ne le soient quelquefois par ses dfauts4 7,,paterne ,,berrichon47 --,j'admire ,czanne parce qu'il a pris1 en face de la nature1 l'attitude d'un point d'interrogation4 7,m ,,marval47 --,czanne est le grand et pre ingnu4 ,c'est un temprament4 ,n'a fait ni un tableau ni une uvre4 7,e4 ,,schuffenecker47 --,czanne a su dpouiller l'art pictural de toutes les moisissures que le temps y avait accumules4 ,il a montr que l'imitation n'est qu'un moyen1 que le but unique est de disposer sur une surface donne les lignes et les couleurs1 de faon charmer les yeux1 parler l'esprit1 crer1 enfin1 par des moyens purement plastiques1 un langage ou plutt encore1 retrouver le langage universel4 ,on l'accuse de rudesse1 de scheresse2 ce sont les dehors de sa puissance1 ces dfauts apparents6 ,sa pense est si claire dans son esprit6 ,son dsir d'exprimer si imprieux6 ,qu'une tradition naisse notre poque--ce que j'ose esprer--c'est de ,czanne qu'elle natra4 ,d'autres alors viendront1 habiles cuisiniers1 accommoder ses restes des sauces plus modernes2 il aura fourni la moelle4 ,il ne s'agit pas d'un art nouveau1 mais d'une rsurrection de tous les arts solides et purs1 classiques4 7,,paul ,s,,rusier47 --,quant ,czanne1 j'en fais un tat capital4 ,je l'vite respectueusement4 7,f4 ,,vallotton47 --,czanne est un gnie par la nouveaut et par l'importance de son apport4 ,il est de ceux qui dterminent une volution4 ,c'est le primitif du plein air4 ,il est profondment classique1 et il rpte souvent qu'il n'a cherch qu' vivifier ,poussin sur nature4 ,il ne voit pas objectivement1 et par la tche1 comme les impressionnistes2 il dchiffre la nature lentement1 par l'ombre et par la lumire1 qu'il exprime en des sensations de couleurs4 ,cependant1 il n'a pas d'autre but que celui de faire l'image4 7,,charles ,,camoin47 99 99 99 99 99 ,la mme anne1 l'occasion du ,salon d'automne1 la presse444 d'art accabla ,czanne de ces gentillesses dont elle a d'inpuisables rserves4 ,en parcourant les comptes rendus de cette exposition1 on apprend que le matre d',aix ignorait tout de la peinture2 qu'il maonnait ses toiles avec de la boue1 pour ne pas dire plus4 ,c'tait un mystificateur2 l'un1 dans la ,lanterne1 prophtisait que les uvres de ce rat ne feraient jamais un sou2 l'autre parlait de venger la nature qu'il outrageait2 tel farceur tant la ligne criait3 ,czanne ouvre-toi1 et je retiens surtout celui qui trouvait qu'il peignait des natures mortes avec facilit4 ,seigneur6 ,s'il l'avait vu au travail444 ,s'il l'avait vu pleurer1 ce critique au cur lger6 99 99 99 99 99 ,je ne parlerais pas d'mile ,zola1 excusable de n'avoir pas compris1 s'il ne s'tait ml de dfendre l'impressionnisme1 et s'il n'avait pas eu de prtentions la critique d'art4 ,la critique d'art de ,zola6 ,czanne s'en moquait et il la dfinissait de quelques mots brefs3 ,emile1 confiait-il ,m4 ,vollard1 disait qu'il se laisserait aller goter pleinement ,corot si1 au lieu de nymphes1 il avait peupl ses bois de paysannes4 ,et1 se levant1 le poing tendu vers un ,zola imaginaire3 ,bougre de crtin6,d ,pour ce chef d'cole1 la peinture devait1 comme la ,rpublique1 tre naturaliste ou ne pas tre4 ,l'auteur des ,rougon-,macquart faisait seulement des commentaires fleur d'uvre1 comme ces critiques dramatiques ou littraires qui racontent une pice de thtre1 un roman qu'ils rsument par actes et par chapitres4 ,thophile ,gautier1 si admirable par ailleurs1 inaugura ce genre superficiel4 ,il dcrivit les tableaux des expositions et des salons qu'il visitait1 et ses articles de critique sont d'impeccables pomes en prose ct des toiles qui les inspirrent4 ,sans se soucier normment de la technique du peintre dont il analysait l'uvre1 ,gautier rvait1 dcrivait ce qu'il voyait dans le tableau et ce qu'il n'y voyait pas4 ,voici un exemple au hasard4 ,le bon ,tho parle de l'exposition d'un peintre hongrois3 ,zichy possde un talent souple et vari qui ne s'enferme pas dans une spcialit troite4 ,a voir son ,renard1 son ,loup et son ,lynx1 on pourrait le prendre pour un animalier de profession1 tant sa connaissance des btes est approfondie4 ,il est difficile de mettre plus de finesse dans une tte de renard4 ,tout mort qu'il est et couch sur la neige1 le spirituel animal semble encore mditer une ruse suprme4 ,un rictus plein de rage fait grimacer la tte du lynx4 ,quant au loup1 son museau stoque exprime l'endurcissement des vieux sclrats1 il a perdu la partie et la paye avec sa peau4 ,ces trois natures mortes sont traites avec une science1 une largeur et une libert des plus remarquables4 ,voil6444 ,gautier1 devant ces aquarelles qui taient coup sr mauvaises1 songe aux dernires grimaces de ces btes devant la mort1 mais nous ne saurons jamais de quelle couleur taient les pelages de ces animaux1 ni comment l'artiste avait trait ses fonds1 et pourtant n'est-ce pas lui qui a dit3 ,je suis un homme pour qui le monde extrieur existe8 ,il inaugura ce genre de critique qui doit tout l'interprtation et la songerie1 et ,judith ,gautier avoue ingnument qu'elle aussi crivit un ,salon1 en prenant son pre pour modle4 ,le matre impeccable1 dit-elle1 dans son livre de souvenirs3 ,le second rang du collier1 prouva un tel enthousiasme pour ces articles parus dans l',entr'acte1 qu'il mit en vers celui qui analysait une peinture d',ernest ,hbert4 ,elle le cite avec complaisance et je prie le lecteur d'couter cette rverie1 qui est peut-tre la complainte des amours dfunts1 un couplet clbrant les parcs hivernaux et les soirs dsols de dcembre1 tout1 sauf une tude de tableau3 ,a ct de la ,perle ,noire est un tout petit cadre admir de tous3 c'est simplement un banc de pierre au fond d'une alle1 dans un coin de parc solitaire 7personne n'est assis sur ce banc74 ,mais des souvenirs doux et tristes semblent l'envelopper4 ,autrefois1 de tendres promeneurs s'y sont reposs1 se parlant bas et longuement ou bien peut-tre silencieux et mus2 alors les arbres complices ont cach1 de leur verdure impntrable1 de frais baisers rapides et tremblants4 ,puis le vent d'hiver a souffl2 la ruine et la mort ont pass par l1 et le parc est rest dsert2 le banc s'est recouvert d'un linceul de mousse1 et les arbres1 autour de lui1 laissent traner tristement terre leurs branches dpouilles4 videmment1 c'est l du travail de demoiselle1 mais il y a aussi tout ce qu'on peut reprocher ,gautier4 ,je ne suis pas suspect4 ,j'ai crit il y a longtemps1 sur l'auteur d'maux et ,cames1 un livre bloui d'admiration et je l'ai ddi ,judith ,gautier4 ,j'tais ivre de romantisme et je me garderai bien de me moquer aujourd'hui de ces ivresses4 ,mme lorsqu'on a roul ses dieux morts dans le linceul de pourpre de ,m4 ,renan1 on doit se souvenir d'eux avec quelque motion,e4 ,gautier n'eut pas crit trois lignes intelligentes sur deux pommes de ,czanne dans un compotier4 ,taine n'eut pas fait mieux1 mais je suis sr que ,baudelaire eut compris4 ,czanne m'a rarement parl de ,zola1 et j'ai toujours vit de mettre la conversation sur lui1 mais dans le livre de ,m4 ,ambroise ,vollard1 il y a un chapitre cruel dont on gotera l'ironie et l'amertume444 99 99 99 99 99 ,j'ai voulu reprendre l'uvre4 ,a vingt ans1 nous avons tous dvor les livres de ,zola1 en trouvant cela rudement fort4 ,je sais bien1 prsent1 que je n'en relirai jamais plus aucun4 ,il demeure indniablement un trs puissant romancier et l',assommoir est sans doute un grand bouquin1 mais j'ai interrog quelques amis de mon ge1 et ils ont tous t de mon avis4 ,ils n'aiment plus que quelques gouttes d'lixir dans un cristal1 et ni ce breuvage1 ni cette coupe ne brillent sur l'tagre du bistrot qui sert du tord-boyau aux zingueurs et aux croque-morts4 ,enfin1 j'ai voulu relire l'uvre1 puisqu'on affirme qu'il y a1 dans cet ouvrage1 ,paul ,czanne et quelques-uns de ses compagnons4 ,le livre s'est1 de lui-mme1 ouvert sur cette phrase3 ,ah6 cet effort de cration dans l'uvre d'art1 cet effort de sang et de larmes dont il agonisait pour crer de la chair1 souffler de la vie6 ,toujours en bataille avec le rel1 et toujours vaincu1 la lutte contre l'ange6 ,il se brisait cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile1 puis la longue dans les perptuelles douleurs qui tendaient ses muscles1 sans qu'il pt jamais accoucher de son gnie4 ,ce dont les autres se satisfaisaient1 l' peu prs du rendu1 les tricheries ncessaires1 le tracassaient de remords1 l'indignaient comme une faiblesse lche444 que lui manquait-il donc8444 ,un rien sans doute4 ,il tait un peu en de1 un peu au del peut-tre444 ,oui1 ce devait tre cela1 le saut trop court ou trop long1 le dsquilibrement des nerfs dont il souffrait444 ,quand un dsespoir le chassait de son atelier1 et qu'il fuyait son uvre1 il emportait maintenant cette ide d'une impuissance fatale1 il l'coutait battre contre son crne1 comme le glas obstin d'une cloche444 ,zola parle ainsi de ,claude ,lantier1 le peintre maudit qui ne ralise pas1 et c'est au cours d'un aprs-midi funbre o tout fiche le camp1 comme il dit1 que ,claude va en compagnie du romancier ,pierre ,sandoz chez un de leurs amis1 le sculpteur ,mahoudeau4 ,il habite un rez-de-chausse de la rue du ,cherche-,midi1 un magasin transform en atelier3 444,le sculpteur ,mahoudeau avait lou1 quelques pas du boulevard1 la boutique d'une fruitire tombe en faillite444 ,l'enseigne portait toujours les mots3 ,fruits et lgumes1 en grosses lettres jaunes444 ,la boutique1 assez grande1 tait comme emplie par un tas d'argile1 une bacchante colossale444 ,les madriers qui la portaient pliaient sous le poids de cette masse encore informe o l'on ne distinguait que des seins de gante et des cuisses pareilles des tours444 ,l'auteur de ce phnomne fumait sa pipe au moment o ses amis entrrent4 444,il tait petit1 maigre1 la figure osseuse1 dj creuse de rides vingt-sept ans2 ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un front trs bas2 et1 dans ce masque jaune1 d'une laideur froce1 s'ouvraient des yeux d'enfant1 clairs et vides1 qui souriaient avec une purilit charmante444 --,fichtre1 dit ,claude1 quel morceau6 ,le sculpteur1 ravi1 tira sur sa pipe1 lcha un nuage de fume4 --,hein6 n'est-ce pas8444 ,je vais leur en coller1 de la chair1 et de la vraie1 pas du saindoux comme ils en font6 --,c'est une baigneuse8 demanda ,sandoz4 --,non1 je lui mettrai des pampres4444 ,une bacchante1 tu comprends6 ,mais du coup1 violemment1 ,claude s'emporta4 --,une bacchante6 ,est-ce que tu te fiches de nous6 ,est-ce que a existe1 une bacchante6444 ,une vendangeuse1 hein8 et une vendangeuse moderne1 tonnerre de ,dieu6 ,je sais bien1 il y a le nu4 ,alors1 une paysanne qui se serait dshabille4 ,il faut qu'on sente a1 il faut que a vive6 ,mahoudeau1 interdit1 coutait avec un tremblement4 ,il le redoutait1 se pliait son idal de force et de vrit4 ,et1 renchrissant3 --,oui1 oui1 c'est ce que je voulais dire444 ,une vendangeuse4 ,tu verras si a pue la femme6444 ,j'ai cit cette page de ,zola parce que j'ai connu le sculpteur ,mahoudeau1 qui n'tait autre que ,philippe ,solari1 affirmait-on4 ,czanne et lui se tutoyaient1 mais le peintre n'avait pas l'air de le prendre au srieux4 ,il ne voyait pas trs souvent cet ancien compagnon1 l'poque o j'tais ,aix1 et je crois que ,solari ne devait pas comprendre grand'chose la peinture de son ami qui lui reprochait de rechercher la socit des ,aixois4 ,aucun tumulte intrieur1 aucun gnie violent n'empchaient videmment ce pauvre ,solari d'tre un bon vivant1 malgr son ternel souci du lendemain4 ,il n'avait plus la moindre foi et il pactisait avec l'ennemi6 ,czanne me disait qu'il allait jusqu' accepter une tasse de th chez une dame qui professait le dessin1 l'aquarelle et la peinture1 dans quelques institutions o les jeunes filles distingues copiaient patiemment des profils de ,minerve4 ,un jour1 ,czanne m'accueillit en riant1 et il me conta tout de suite que ,germain ,nouveau1 le pote mendiant dont j'ai parl1 avait t donner une aubade nocturne ,solari4 ,il s'tait procur une guitare sur laquelle il accompagnait une chanson burlesque dont le vieux peintre n'avait retenu que ces deux vers qui le ravissaient3 ,ton aeul1 ,monsieur le ,singe1 tait moins malin que toi444 99 99 99 99 99 ,on me conduisit chez le sculpteur4 ,s'il habitait1 ,paris1 une ancienne boutique de fruitire1 ,illustration3 ,,nu ,illustration3 ,,paul ,c,,zanne1 ,,par ,,lui-,m,,me vers #ahge ,aix-en-,provence il avait converti en atelier une grange qui devait dpendre de l'htel de ,lubires4 ,il y avait contre les murs quelques moulages1 et1 sur une sellette1 un buste emmaillot de chiffons secs4 ,cela ne sentait gure le travail l-dedans4 ,dans le morne aprs-midi de ce dimanche provincial1 un orphelinat en promenade passait1 des cloches sonnaient sur la petite ville endormie1 tout semblait saupoudr d'une poussire mortuaire1 ple comme les pltres3 les outils dont on ne devait pas souvent se servir1 la chaise qui perdait sa paille1 quelques caisses1 de vagues choses1 et les cheveux de ce vieil artiste sans gnie qui avait cru conqurir ,paris1 dans sa jeunesse444 ,,vi ,souvenirs de ,charles ,camoin et ,lettres de ,paul ,czanne4 ,le peintre ,charles ,camoin1 que je rencontrai chez ,czanne alors qu'il faisait1 comme moi1 son service militaire ,aix1 a rassembl dans un article vivant et juste quelques-uns de ses souvenirs4 ,il y parle de nos djeuners du dimanche1 rue ,boulegon1 et il y rsume parfaitement les principales ides du matre sur la peinture4 ,mais1 je le laisse parler lui-mme3 --,en novembre #aija1 j'arrive en garnison ,aix-en-,provence4 --,ds le premier jour1 je me promets de faire la connaissance de ,czanne1 dont les uvres exposes alors rue ,laffitte soulevaient l'hilarit des passants et faisaient l'objet de tant de discussions passionnes l'atelier ,gustave ,moreau4 --,je ne connaissais pas son adresse1 mais je ne doutais pas que le premier passant venu me l'indiqut4 --,aprs plusieurs dmarches infructueuses1 je commenais dsesprer4 ,j'eus alors l'ide d'entrer dans la cathdrale1 dont le bedeau m'indiqua aussitt l'adresse des demoiselles ,czanne1 les surs du peintre1 qui taient des dvotes trs connues4 --,il tait peu prs huit heures du soir lorsque j'arrivai #be1 rue ,boulegon1 ne sachant comment j'allais me prsenter au matre que je considrais comme le plus grand de son temps4 --,je sonne plusieurs fois1 enfin1 j'entends une fentre qui s'ouvre et1 du deuxime tage1 une voix demande3 ,qui est l8 --,je suis tellement intimid que je ne rponds rien4 --,j'attends encore4 ,un pas lourd se fait entendre derrire la porte1 et voici ,czanne1 demi vtu1 qui vient m'ouvrir lui-mme4 --,il tait dj couch et s'tait lev pour moi6 --,je bredouille quelques mots d'excuses4 --,je lui parle des tableaux que j'ai vus rue ,laffitte1 je veux m'en aller1 mais il m'invite le suivre4 --,nous voici dans une petite salle manger de bourgeois de province4 --,czanne est assis en face de moi4 --,il me parle aussitt peinture1 il m'explique comment le pied de la lampe pose sur la table se dtache sur le fond de la toile cire1 mais je suis trop mu pour recueillir tout le fruit de cette premire entrevue que je n'ose prolonger davantage2 d'ailleurs1 il m'autorise revenir le voir1 et c'est pour moi l'essentiel4 --,ainsi dbutrent nos relations qui devinrent de plus en plus frquentes et cordiales4 --,je rencontrai un jour chez lui le pote ,lo ,larguier1 qui faisait comme moi son service ,aix4 --,czanne nous invitait souvent djeuner chez lui1 le dimanche4 --,ces repas taient remplis d'exubrance et de gat1 on discutait art et littrature4 --,parfois1 ,czanne s'criait brusquement1 en soulignant ses mots d'un grand coup de poing sur la table3 ,je suis tout de mme trs peintre6 --,il lui arrivait de se lever au milieu du repas sans qu'on st pourquoi1 et de disparatre dans la pice voisine4 --,m ,brmond1 sa cuisinire1 apportait le plat suivant1 mais ,czanne ne revenait toujours pas4 --,il tait son chevalet et nous avait compltement oublis4 --,souvent1 j'allais sa rencontre le dimanche1 l'glise1 o il tait assis au banc des marguilliers4 --,la religion1 disait-il1 est pour moi une hygine morale4 --,mais1 ds le seuil de l'glise1 la peinture reprenait ses droits et faisait l'unique objet de nos entretiens4 --,lorsque j'voque le souvenir de ces conversations au cours desquelles ,czanne m'expliquait le but de ses recherches1 affirmant qu'il parlait plus justement que n'importe qui sur la peinture1 je les retrouve toutes rsumes en quelques penses auxquelles il revenait sans cesse4 --,avant tout1 il n'y a1 disait-il1 que le temprament id est1 la force initiale1 qui puisse porter quelqu'un au but qu'il doit atteindre4 --,une thorie1 certes1 il en avait une1 il en proclamait mme la ncessit1 mais il s'empressait d'ajouter3 ,thorie dveloppe et applique au contact de la nature4 --,il voulait avoir raison sur le motif1 et non en devisant de thories purement spculatives dans lesquelles on s'gare souvent4 --,il oppose1 pour les diffrencier1 le travail du littrateur celui du peintre3 ,le peintre concrte ses sensations au moyen du dessin et de la couleur1 tandis que le littrateur s'exprime avec des abstractions4 ,et dj il signalait dans ses lettres ,emile ,bernard le danger de l'esprit littrateur comme s'il le pressentait3 ,ne faites pas de littrature1 faites de la peinture1 voil le salut4 ,les thories sont toujours faciles1 il n'y a que la preuve faire de ce qu'on pense qui prsente de srieuses difficults4 --,il n'y avait pas1 dans sa pense1 de thorie qui pt s'imposer l'exclusion de toute autre4 ,il fallait1 disait-il1 s'exprimer avec ses sensations1 avec son temprament1 se mfier de toutes les influences4 ,les conseils1 la mthode d'un autre1 ne doivent pas changer votre manire de sentir4 ,l'influence des matres ne doit tre pour vous qu'une orientation1 et votre motion propre finira par emmerger et conqurir sa place au soleil4 ,confiance1 c'est une bonne mthode de construction qu'il vous faut arriver possder4 --,parmi les anciens1 il voquait souvent le ,tintoret1 le plus vaillant des ,vnitiens2 ,delacroix1 dont il avait une aquarelle pose par terre dans la ruelle de son lit1 comme une uvre de chevet1 et ,courbet qui avait1 disait-il1 l'image toute faite dans son il4 --,a propos de ,corot1 il disait3 ,j'aime mieux une peinture mieux assise1 et il prfrait ,diaz ,monticelli4 --,des petits matres du ,,xviii1 il disait3 ,ils ont leur caractre1 je suis trs tolrant1 mais il n'admettait pas ,ingres comme peintre4 ,renoir a peint la femme de ,paris1 moi je vais ce paysan qui passe4 --,parmi les crivains1 ses prfrences allaient ,stendhal2 il conseillait la lecture de l',histoire de la peinture en ,italie et celle de ,manette ,salomon1 d',edmond de ,goncourt4 ,voil ce qu'un peintre doit lire4 --,de ,zola1 il disait3 ,c'est un phrasologue4 --,sa vie se passait dans la plus grande solitude4 ,je vis avec mes penses1 disait-il4 ,je suis souvent invit aller chez ,m4 et ,m ,x4441 mais que voulez-vous que j'aille faire dans leur salon1 je dis tout le temps3 nom de ,dieu6 --,et il se confinait dans la recherche incessante de son but3 raliser1 faire l'image4 --,aujourd'hui encore1 je ne peux voquer sans motion le souvenir de cette grande figure1 de ce noble vieillard qui me disait3 ,je vous parle comme un pre et qui voulut bien m'accorder son amiti4 --,je lui crivis un jour que1 dans ,les ,phares de ,baudelaire1 il manquait dsormais une strophe4 --,a quoi il me rpondit simplement3 ,je vous remercie pour la faon toute fraternelle dont vous envisagez les efforts que j'ai tents pour m'exprimer lucidement en peinture4 --,comme je m'accusais1 un jour1 de ne pas rflchir assez en travaillant1 et de m'abandonner par trop l'instinct1 il me rpondit ceci3 ,michel-,ange tait un constructeur et ,raphal un artiste qui1 si grand qu'il soit1 est toujours brid par le modle1 et lorsqu'il veut devenir rflchisseur1 il tombe au-dessous de son grand rival444 99 99 99 99 99 ,il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette phrase ce que ,paul ,czanne pensait de son art1 et surtout1 on doit se garder de lui prter1 comme on l'a si souvent fait1 d'autres penses4 ,n'a-t-il pas dit lui-mme ,rouault3 ,ne crois pas que notre trs haut et trs noble art s'enseigne ou s'apprenne aux coles1 aux acadmies3 ce que tu sauras l1 sera rform ds que tu pourras en observer avec amour les formes et les couleurs4 ,crois encore moins aux pontifes qui vivent les erreurs qu'ils enseignent jusqu' ces erreurs3 elles ne sont quelquefois qu'une ancienne vrit dforme qui apparatrait magnifique si on enlevait les scories qui la recouvrent et qui la cachent4 ,crois encore moins ceux qui1 aprs ma mort1 parleront en mon nom ou se disputeront sur mon malheureux cadavre jusqu' la plus mauvaise et la plus imparfaite de mes uvres4 ,il y aura toujours aprs la bataille1 et la nuit propice1 des chacals et des hynes qui rderont4 ,si l'on organise mon triomphe1 n'y crois pas2 s'ils essaient en mon nom de crer une cole1 dis-leur qu'ils n'ont jamais compris1 jamais aim ce que j'ai fait4 ,voici1 d'ailleurs1 quelques lettres adresses1 les quatre premires ,charles ,camoin1 les autres ,louis ,aurenche4 99 99 99 99 99 ,aix1 #c fvrier #aijb4 ,,cher ,,monsieur ,,camoin1 ,j'ai reu samedi seulement votre dernire lettre1 j'ai adress ma rponse ,avignon4 ,aujourd'hui #c1 je trouve dans ma bote votre lettre du #b fvrier1 venant de ,paris4 ,larguier fut malade la semaine dernire et retenu l'infirmerie1 ce qui explique le retard dans la transmission de votre lettre4--,puisque vous voil ,paris1 et que les matres du ,louvre vous attirent1 et si cela vous dit1 faites d'aprs les grands matres dcoratifs ,vronse et ,rubens des tudes1 mais comme vous feriez d'aprs nature1--ce que je n'ai su faire qu'incompltement4--,mais vous faites bien surtout d'tudier sur nature4 ,d'aprs ce que j'ai pu voir de vous1 vous marcherez rapidement4 ,je suis heureux d'apprendre que vous apprciez ,vollard1 qui est un sincre et srieux en mme temps4 ,je vous flicite sincrement de vous trouver auprs de ,madame votre mre1 qui dans les moments de tristesse et d'abattement sera pour vous le plus sr point d'appui moral1 et la source la plus vive o vous puissiez puiser un courage nouveau pour travailler votre art1 ce qu'il faudrait tcher d'arriver faire1 non pas sans ressort et mollement1 mais d'une faon calme et continue1 ce qui ne peut manquer d'amener un tat de clairvoyance1 trs utile pour vous diriger avec fermet dans la vie4--,je vous remercie pour la faon toute fraternelle dont vous envisagez les efforts que j'ai tents pour arriver m'exprimer lucidement en peinture4 ,dans l'espoir que j'aurai un jour le plaisir de vous revoir1 je vous serre cordialement et affectueusement la main4 ,votre vieux confrre1 ,paul ,c,,zanne4 99 99 99 99 99 ,aix1 #bb fvrier #aijc4 ,,cher ,,monsieur ,,camoin1 ,trs fatigu1 #fd ans d'ge1 je vous prie d'excuser le retard trs prolong que j'ai mis vous rpondre4 ,ce ne sera que deux mots4 ,mon fils1 actuellement ,paris1 est un grand philosophe4 ,je ne veux pas dire par l que ce soit ni l'gal1 ni l'mule de ,diderot1 ,voltaire ou ,rousseau4 ,voulez-vous l'honorer de votre visite1 #ca1 rue ,ballu3 prs de la place ,clichy1 o se trouve la statue du gnral ,moncey4--,en lui crivant1 je lui dirai un mot de vous2 il est assez ombrageux1 un indiffrent1 mais bon garon4 ,son intermdiaire aplanira pour moi la difficult que j'ai de comprendre dans la vie4 ,vous remercie vivement pour votre dernire lettre4 ,mais je dois travailler4--,tout est1 en art surtout1 thorie dveloppe et applique au contact de la nature4 ,reparlerons de tout cela quand j'aurai le plaisir de vous revoir4 ,ceci est la lettre la plus juste que je vous ai crite jusqu'ici4 ,credo4 ,bien cordialement vous1 ,p4 ,c,,zanne4 ,quand je vous verrai1 je vous parlerai plus justement que n'importe qui1 sur la peinture4--,je n'ai rien cacher en art4 ,il n'y a que la force initiale id est1 le temprament1 qui puisse porter quelqu'un au but qu'il doit atteindre4 ,p4 ,c,,zanne4 99 99 99 99 99 ,aix1 #bh janvier #aijb4 ,,cher ,,monsieur ,,camoin1 ,voici dj nombre de jours couls1 o j'ai eu le plaisir de vous lire4 ,j'ai peu de choses vous dire2 on parle plus en effet de peinture et peut-tre mieux en tant sur le motif1 qu'en devisant de thories purement spculatives1--et dans lesquelles on s'gare assez souvent4 ,j'ai plus d'une fois1 dans mes longues heures de solitude1 pens vous4 ,m4 ,aurenche a t nomm receveur ,pierrelate en ,dauphin4 ,m4 ,larguier1 que je vois assez frquemment1 le dimanche surtout1 m'a transmis votre lettre4 ,il soupire aprs le moment de sa libration1 elle arrivera dans six ou sept mois4 ,mon fils qui est ici a fait sa connaissance et ils sortent et passent souvent la soire ensemble2 ils parlent un peu de littrature et d'avenir d'art4 ,son passage l'arme fini1 ,m4 ,larguier retournera probablement ,paris continuer ses tudes 7sciences morales et politiques7 rue ,saint-,guillaume1 o professe notamment ,m4 ,hanoteau1 sans abandonner nanmoins la posie4 ,mon fils y retournera aussi1 il aura donc le plaisir de faire votre connaissance1 quand vous remonterez la capitale4 ,vollard est pass par ,aix1 il y a une quinzaine4 ,j'ai reu des nouvelles de ,monet1 et la carte de ,louis ,leydet1 fils du snateur1 circonscription d',aix4 ,ce dernier est peintre1 il est actuellement ,paris et est dans les mmes ides que vous et moi4 ,vous voyez qu'une re d'art nouveau se prpare1 vous le pressentiez2 continuez d'tudier sans dfaillance1 ,dieu fera le reste4 ,je termine en vous souhaitant bon courage1 de bonnes tudes1 et le succs ne peut manquer de couronner vos efforts4 ,croyez-moi bien sincrement avec vous1 et vive la patrie notre mre commune1 et terre d'esprance1 et agrez mes vifs remerciements pour votre bon souvenir4 ,votre dvou1 ,paul ,c,,zanne4 99 99 99 99 99 ,aix1 #ac septembre #aijc4 ,,cher ,,monsieur ,,camoin1 ,je suis heureux de recevoir de vos nouvelles1 et vous flicite d'tre libre de vous livrer entirement l'tude4 ,je croyais vous avoir dit en causant que ,monet habitait ,giverny2 je souhaite que l'influence ,illustration3 ,,la ,,femme ,,au ,,chapelet ,illustration3 ,,paul ,c,,zanne en #aije artistique que ce matre ne peut manquer d'exercer sur l'entourage plus ou moins direct qui l'environne1 se fasse sentir dans la mesure strictement ncessaire qu'elle peut et doit avoir sur un artiste jeune et bien dispos au travail4 ,couture disait ses lves ayez de bonnes frquentations1 soit ,allez au ,louvre4 ,mais aprs avoir vu les grands matres qui y reposent1 il faut se hter d'en sortir et vivifier en soi1 au contact de la nature1 les instincts1 les sensations d'art qui rsident en nous4 ,je regrette de ne pouvoir me trouver avec vous4 ,l'ge serait peu si d'autres considrations ne m'empchaient de quitter ,aix4 ,j'espre nanmoins que j'aurai un jour le plaisir de vous revoir4 ,larguier est ,paris4 ,mon fils est ,fontainebleau avec sa mre4 ,je dois vous souhaiter de bonnes tudes en prsence de la nature1 c'est ce qu'il y a de mieux4 ,si vous rencontriez le matre que tous deux admirons,f1 rappelez-moi son bon souvenir4 ,il n'aime pas beaucoup1 je crois1 ce qu'on l'embte1 mais en faveur de la sincrit peut-tre se dfendrait-il un peu4 ,croyez-moi bien cordialement vous1 ,paul ,c,,zanne4 99 99 99 99 99 ,aix1 #be septembre #aijc4 ,,cher ,,monsieur ,,aurenche1 ,je suis trs heureux d'apprendre la naissance de votre fils1 vous allez comprendre quelle assiette il va apporter dans votre vie4 ,paul1 qui est ,fontainebleau1 se chargera de vous porter de vive voix1 son retour1 mes compliments1 je ne vous dirai pas quand2 mais je travaille opinitrement1 et si le soleil d',austerlitz de la peinture brillait pour moi1 nous irions en chur vous serrer la main4 ,p4 ,c,,zanne4 99 99 99 99 99 ,aix1 #be janvier #aijd4 ,,mon ,,cher ,,monsieur ,,aurenche1 ,je vous remercie beaucoup des vux que vous et les vtres m'adressez l'occasion du nouvel an4 ,je vous prie de recevoir les miens votre tour1 et de les faire agrer chez vous4 ,vous me parlez dans votre lettre de ma ralisation en art4 ,je crois y parvenir chaque jour davantage1 bien qu'un peu pniblement1 car si la sensation forte de la nature--et certes je l'ai vive--est la base ncessaire de toute conception d'art1 et sur laquelle repose la grandeur et la beaut de l'uvre future1 la connaissance des moyens d'exprimer notre motion n'est pas moins essentielle1 et ne s'acquiert que par une trs longue exprience4 ,l'approbation des autres est un stimulant1 dont il est bon quelquefois de se dfier4 ,le sentiment de sa force rend modeste4 ,je suis heureux des succs de notre ami ,larguier444 ,recevez1 cher monsieur ,aurenche1 l'assurance de mes meilleurs sentiments4 ,,paul ,c,,zanne4 ,illustration3 ,aix1 #bi janvier #aijd4 ,cher monsieur ,aurenche1 ,votre sollicitude me touche beaucoup4 ,je me porte en ce moment assez bien4 ,si je n'ai pas rpondu plus tt votre premire lettre1 l'explication en est facile4 ,aprs toute une journe de travail vaincre les difficults de la ralisation sur nature1 je sens le besoin1 le soir venu1 de prendre quelque ,illustration3 repos1 et je n'ai pas alors cette libert d'esprit qu'il faut en crivant4 ,je ne sais1 quand j'aurai l'occasion de remonter ,paris4 ,si le fait se prsente1 je n'oublierai pas que je suis attendu ,pierrelatte par des amis4 ,si vous venez ,marseille1 j'aurai plus srement1 je crois1 le plaisir de vous voir4 ,agrez1 cher ,illustration3 monsieur ,aurenche1 l'expression de mes meilleurs sentiments1 ,p4 ,czanne4 99 99 99 99 99 ,aix1 #aj janvier #aije4 ,je regrette de ne pas avoir le plaisir de vous voir encore cette anne4 ,je vous envoie donc moi aussi mes bons souhaits4 ,je travaille toujours1 et cela sans m'inquiter de la critique et des critiques1 tel que doit le faire un vrai artiste4 ,le travail doit me donner raison444 ,,paul ,c,,zanne4 ,,vii ,au hasard des souvenirs4 ,un dimanche matin1 vers onze heures1 j'arrivai chez ,paul ,czanne1 et ,m ,brmond m'apprit qu'il tait son atelier4 ,c'tait un grenier qu'on avait amnag sous les toits1 une immense pice1 avec de petites fentres1 et il devait y travailler lorsqu'il n'allait pas au ,chteau-,noir et dans la campagne4 ,au beau milieu1 sur une petite table1 il y avait un grand bouquet de fleurs artificielles dans un vase4 ,dans tous les coins1 des fruits secs ou gts1 ceux dont il se servait pour ses natures mortes1 et l'atelier sentait les chambres campagnardes o l'on conserve1 l'automne1 des poires et des champignons4 ,il venait d'achever une petite toile3 des pommes et un de ces pots dans lesquels on met des olives1 en ,provence4 ,il n'tait pas mcontent1 ce qui tait assez rare1 et1 comme il ne devait plus utiliser ce motif1 il ta la poterie de dessus la table1 puis1 sortant un couteau de sa poche1 il partagea une des deux pommes et m'en offrit la moiti4 ,elle tait rouge et luisante1 et elle n'tait pas trs bonne444 99 99 99 99 99 ,on a dit qu'il dtruisait frquemment les toiles qui ne lui plaisaient pas1 et que ,m ,brmond en allumait le pole4 ,a tout ce que l'on couvre d'or prsent1 tout ce que se disputent les grands magnats du commerce et de la peinture1 je sais qu'il n'attachait pas beaucoup d'importance4 ,ses paysages1 ses natures mortes1 ses figures taient des tudes qu'il effaait1 raclait1 et qu'il jetait quand a ne marchait pas1 mais on a tout de mme exagr4 ,le pole de la salle manger n'tait pas aliment par les chssis briss et les toiles creves4 ,j'ai pourtant dtourn1 un jour1 sa colre d'une de ses uvres4 ,il travaillait1 d'aprs les fleurs artificielles dont je parlais tantt1 une assez grande toile1 et il tait de mauvaise humeur4 ,aix et ses habitants1 ,paris et ses anciens amis1 les peintres et la peinture1 rien n'avait plus ses yeux la moindre valeur et ces corolles de papier taient roides1 sches1 ridicules1 elles changeaient de couleurs1 les garces1 elles le trahissaient1 et ce qu'il avait essay de faire n'existait pas6444 ,brusquement1 je fus effray4 ,il s'tait prcipit sur le chssis qui alla rouler par terre4 ,je parvins le calmer4 ,la toile ne fut pas dtruite4 ,je le trouvai1 un autre dimanche1 devant ces fleurs artificielles1 mais parmi toutes les reproductions de ses tableaux que je connais1 je ne me souviens pas d'avoir vu celui-l4 99 99 99 99 99 ,lorsque je tirais de ma poche ma pipe et mon tabac1 il souriait et me disait presque chaque fois3 ,qui fume1 parfume4444 99 99 99 99 99 ,il me montrait souvent une petite tude de ,delacroix qu'il avait dans cet atelier de la rue ,boulegon o je partageai avec lui la pomme de la nature morte4 ,c'tait une toile sans cadre1 une tude esquisse en ,orient4 ,il possdait encore du mme peintre une aquarelle de fleurs qu'il gardait dans sa chambre4 99 99 99 99 99 ,au fond1 ,paul ,czanne n'tait peut-tre pas le froce misanthrope qu'on veut dire4 ,la sacr nom de ,dieu de peinture le proccupait perptuellement1 et part les ,vnitiens1 ,delacroix et ,courbet1 il n'aimait pas beaucoup de peintres4 ,il trouvait que ,corot manquait un peu de temprament1 et que les machines de ,m4 ,ingres taient bien imites4 ,dans ce domaine o il pouvait parler1 il excommuniait en masse4 ,il avait fui ,paris o il ne s'tait jamais acclimat1 et ses compatriotes ne se sont pas appliqus lui rendre trs agrable le sjour ,aix1 mais je l'ai vu ailleurs1 comme je le raconte plus loin1 et il tait d'humeur gale4 ,avec quelques amis de mon ge1 ,camoin1 ,louis ,aurenche1 ,pierre ,lris1 et avec moi1 il fut toujours aimable et souvent gai4 ,je ne l'ai pourtant connu que vieux et malade du diabte1 aprs quarante ans d'un labeur obstin et bafou1 mais je suis sr que le moindre encouragement officiel en eut fait un autre homme1 lui eut donn un peu d'assurance4 ,pourquoi ,henri ,roujon sursauta-t-il1 indign1 dans son fauteuil de directeur des ,beaux-,arts1 lorsque ,octave ,mirbeau alla1 en #aijb1 lui demander pour ,czanne1 un simple ruban rouge1 quand ,,mm4 ,bonnat et ,chauchard devaient mettre1 sur leur gilet de crmonie1 le large cordon des grands-croix8444 99 99 99 99 99 ,lorsque j'tais ,aix1 beaucoup de muses trangers achetaient des toiles de ,czanne4 ,il y en avait ,new-,york et ,munich1 ,helsingfors et ,christiania4 ,il y en a1 depuis1 au ,louvre1 sans parler du ,luxembourg1 mais le muse d',aix-en-,provence possde-t-il des uvres du peintre1 en #aibc8444 99 99 99 99 99 ,le temps qu'il devait faire1 le lendemain1 le proccupait comme un paysan qui craint pour sa rcolte4 ,il se couchait1 reint d'une journe de travail1 de trs bonne heure1 mais il avait de courts sommeils de vieillard1 et il me disait qu'il se levait plusieurs fois1 dans la nuit1 pour voir le ciel1 sa croise1 et savoir s'il pourrait aller au motif4 99 99 99 99 99 ,on a dit qu'il excuta ses ,baigneuses d'aprs de vieilles tudes faites l'acadmie ,suisse1 dans sa jeunesse4 ,ce qui parat assez innocent3 une femme nue1 dans une chambre expose au soleil1 eut t une chose scandaleuse ,aix-en-,provence1 et ,paul ,czanne tait trop timide pour s'y risquer,g4 ,sans doute1 il ne se mfiait pas de lui4 ,il tait trop mysogine pour avoir peur d'tre tent1 mais peut-tre aussi pensait-il1 le vieil ermite de la peinture1 qu'une belle fille peut offrir quelque danger4 ,quoi qu'il en soit1 il me disait souvent que le corps d'une femme est sa plnitude entre quarante-cinq et cinquante ans4 99 99 99 99 99 ,nous allions quelquefois1 la belle saison1 nous asseoir la terrasse du ,caf ,clment1 qui tait cette poque le grand caf d',aix1 l'tablissement frquent par les officiers1 les tudiants riches et les lgants de la ville qui ne craignaient pas de s'encanailler et d'tre vus l'estaminet4 ,ces derniers1 peu nombreux1 appartenaient d'antiques familles provenales et leurs parents vivaient encore dans des htels ferms que j'imaginais pleins de beaux meubles anciens et de vieux portraits illustres4 ,paul ,czanne me semblait heureux d'tre l1 et quand il proposait d'aller y prendre une consommation il disait toujours3 ,allons au ,caf' ,clem444 ,nous tions trois ou quatre autour de lui3 ,pierre ,lris1 un jeune tudiant en droit qui est prsent magistrat ,casablanca2 ,louis ,aurenche1 qui accomplissait alors ,aix un stage dans l'enregistrement et qui dirigeait ,lyon une courageuse petite revue3 ,la ,terre nouvelle2 ,georges ,eggenberger1 qui doit tre professeur quelque part1 et moi4 ,il y avait un piano1 sur une estrade basse devant la porte1 et la pianiste1 qu'accompagnaient un violon et un violoncelle1 tait une jeune femme excessivement brune qui ne regardait personne4 ,elle tait coiffe de bandeaux noirs la ,clo de ,mrode1 et elle jouait bien sagement son morceau1 au bord de son tabouret1 comme une institutrice qui enseignerait aussi la musique4 ,sous les grands platanes du cours ,mirabeau1 les dsuvrs dfilaient1 on se saluait beaucoup et crmonieusement4 ,on voyait quelques tudiants au balcon de leur cercle1 de l'autre ct de l'avenue4 ,des gens entraient au caf ou en sortaient1 mais je ne me souviens pas d'avoir vu un ,aixois saluer le peintre4 ,personne ne semblait le connatre6444 99 99 99 99 99 ,il n'avait pas beaucoup de relations2 pourtant il me parlait toujours avec une grande sympathie du snateur1 ,m4 ,l444 ,ils taient sans doute amis d'enfance1 et il lui faisait visite quand1 l'poque des vacances parlementaires1 il venait ,aix4 ,un soir1 je rencontrai ,paul ,czanne sur le cours1 passablement irrit4 ,il s'tait prsent chez le snateur qui devait tre1 ce moment1 en confrence avec quelques grands lecteurs et qui ne put recevoir tout de suite1 comme il l'eut certainement dsir1 son vieux camarade4 ,il le fit prier d'attendre et de l'excuser1 mais ,czanne sortit furieux et c'est alors que je le vis4 ,il commenait parler fort et sans amnit3 ,les hommes politiques1 il y en a mille en ,france1 et c'est de la m4446 ,tandis qu'il n'y a qu'un ,czanne6444 ,j'eus quelque peine le calmer4 ,je parvins lui expliquer comment1 selon moi1 la chose s'tait passe1 et que ,m4 ,l444 n'avait pu sans doute mettre la porte les gens qu'il recevait cet instant444 ,sa colre tomba brusquement3 ,vous tes trs fort1 me dit-il1 et trs quilibr4 ,vous voyez trs lucidement444 ,c'est effrayant1 la vie6444 99 99 99 99 99 ,un chineur1 comme on dit l',htel des ,ventes de la rue ,drouot1 eut fait rapidement fortune cette poque1 s'il avait eu l'ide de rechercher ,marseille1 ,arles ou ,aix1 les toiles et les panneaux abandonns un peu partout par ,vincent van ,gogh1 par ,monticelli et par ,czanne4 ,le pre d'un de mes amis possdait trois tableaux qu'il avait pays cinq francs ,monticelli devant un caf de la ,cannebire1 simplement pour se dbarrasser de cet homme dpenaill avec lequel1 ayant un rendez-vous d'affaires1 il ne voulait pas tre vu1 car il ne comprenait rien cette somptueuse peinture4 ,c'tait heureusement l'apritif du matin1 me disait son fils1 que le peintre laissa ces trois panneaux sur le marbre de la table4 ,mon pre n'osa pas les444 oublier1 mais je crois que1 le soir1 il les eut jets dans l'eau pourrie du vieux port6444 ,on pouvait trouver des uvres de van ,gogh dans les endroits les plus imprvus4 ,camoin m'a cont qu'il s'tait li1 pendant qu'il achevait son service militaire1 avec un mdecin-major dont il avait sans doute fait le portrait4 ,il lui avoua qu'il possdait quelques peintures assez drles1 relgues dans le grenier1 parce que vraiment1 il n'tait gure possible de les mettre ailleurs4 ,camoin demanda la permission de les voir1 prit une chelle1 souleva la trappe du plafond et mergea1 comme il put1 dans la lumire aveuglante de ce dbarras1 parmi les battements d'ailes des pigeons effrays qui nichaient l4 ,il aperut plusieurs van ,gogh perdus1 et1 sous les fientes crayeuses des oiseaux1 le grand portrait de l'homme la chemise jaune6 ,paul ,czanne abandonnait assez facilement ses toiles1 j'en vis plusieurs sous les arbres du ,chteau-,noir1 et on sait que ,renoir trouva l'aquarelle des ,baigneuses en se promenant dans les rochers de l',estaque1 dit ,m4 ,a4 ,vollard qui conte1 dans une de ces pages vivantes dont son livre est plein1 comment il acheta1 ,aix-en-,provence1 quelques toiles de ,czanne3 444,les ,aixois n'taient pas gens se laisser sduire par de pareilles crotes4 ,mais voil qu'un individu arrive mon htel avec un objet envelopp d'une toile3 ,j'en ai un1 me dit-il sans prambule1 et puisque les ,parisiens en veulent1 et qu'on fait des coups l-dessus1 je veux en tre6 ,et1 dfaisant le paquet1 il me montra un ,czanne3 ,pas moins de cent cinquante francs6 cria-t-il en s'appliquant une forte claque sur les cuisses1 pour mieux affirmer ses prtentions1 et aussi pour se donner du courage4 ,quand je lui eus compt l'argent3 ,czanne se croit malin1 me dit-il1 mais il s'est foutu dedans quand il m'a fait cadeau de a6 ,aprs avoir donn cours sa joie1 il continua3 ,venez6 ,je le suivis dans une maison o1 sur le palier qui1 ,aix1 tient lieu gnralement de dpotoir1 quelques magnifiques ,czanne voisinaient avec les objets les plus disparates444,h 99 99 99 99 99 ,je n'aurais jamais os ramasser une toile creve ou une aquarelle dchire par ,czanne1 et1 vingt ans1 aprs un exercice militaire ou une manuvre1 on ne songe gure chercher des tableaux4 ,j'crivais quelques vers1 en me cachant1 et je ne possdais qu'un livre dans mon paquetage1 un exemplaire des ,fleurs du ,mal qu'il m'avait donn et dont je parlerai plus loin4 ,je n'acquis1 cette poque1 qu'un volume en mauvais tat3 ,le ,pays des ,arts de ,duranty1 et je le payai peine quelques sous1 bien que ce fut une premire dition4 ,un bon gnie m'empcha certainement de le montrer ,czanne1 car j'ignorais tout de cet auteur et mon innocence tait absolue4 ,quelque camarade de chambre me l'emprunta et le perdit4 ,je pense aujourd'hui1 en frmissant1 la colre du matre1 si je lui avais port ce livre4 ,depuis1 je l'ai retrouv sur les quais1 dans la bote d'un bouquiniste4 ,il cotait un peu plus cher qu' ,aix1 mais c'tait toujours la premire dition4 ,cet ouvrage sans valeur ne dut pas connatre la rimpression1 et j'y lus l'histoire du ,peintre ,louis ,morin qui va voir ,maillobert dont l'atelier est au fond de la rue de ,charonne4 ,pour les initis1 ce bohme ridicule ne serait autre que ,paul ,czanne lui-mme4 ,mais voici la charge de ,duranty3 ,un de mes amis m'avait souvent parl du peintre ,maillobert comme d'un tre fort curieux4 ,je me dcidai un matin aller voir ce personnage4 ,il demeurait au bout de la rue de ,charonne1 dans le fond d'une cour occupe par un nourrisseur1 un charron et une blanchisseuse1 cour pleine de fumier1 de poulets1 de chiens1 d'enfants1 de linge tendu et de grosses roues de voiture444 ,au moment de frapper1 j'entendis la voix d'un perroquet l'intrieur4 ,je frappai4 ,entrez6 cria-t-on avec un accent mridional presque extravagant4 ,a peine entr1 un cri partit intrieurement en moi3 ,mais je suis chez un fou6 ,je me trouvai tout tourdi par le lieu et le personnage444 ,le peintre1 chauve1 avec une immense barbe et deux dents d'une longueur extraordinaire qui lui tenaient les lvres entr'ouvertes1 l'air jeune et vieux la fois1 tait lui-mme1 comme la divinit symbolique de son atelier1 indescriptible et sordide444 444,mes yeux furent assaillis par tant d'normes toiles suspendues partout et si terriblement colores1 que je restai ptrifi4 --,ah6 ah6 dit ,maillobert avec un accent nasillard1 tranant et hypermarseillais1 ,monsieur est amateur de peinture 7peinnn-turrre74 ,voil mes petites rognures de palette1 ajouta-t-il en me dsignant ses plus gigantesques toiles444 ,je me retournai1 effar1 car je voyais bien qu'il ne s'agissait pas seulement l d'une rapinade burlesque et joyeuse2 je voyais qu'on avait la sensation du gnie1 de l'apostolat444 ,puis comme il vit que je regardais curieusement une srie de grands pots de pharmacie tals par terre444 --,c'est ma bote peindre1 me dit ,maillobert4 ,je fais voir aux ottrres qu'avec des drogues j'arrive la vraie peinture1 tandis qu'eux1 avec leurs belles couleurs1 ils ne font que des dro444gus6444 ,voyez-vous1 reprit ,maillobert1 la peinture ne se fait qu'avec du temprament 7il pronona temmprammennte74 ,et ce disant1 il brandissait une sorte de grande cuiller pot en bois1 long manche1 avec le bout taill en biseau444 ,maillobert n'exposait pas1 pour de bonnes raisons4 ,il n'avait mme pas voulu1 m'apprit-il1 tenter le ,salon des refuss1 alors ouvert444 ,ce passage suffit donner une ide de cette caricature imbcile et mchante4 ,duranty avait t l'ami de ,czanne1 tout au moins un de ses camarades au caf ,guerbois4 ,il aimait la peinture qu'on faisait alors1 celle de ,manet et de ,renoir1 et il a laiss un roman qu'on ne lit plus et qui est une sorte de chef-d'uvre en gris majeur3 ,les malheurs d',henriette ,grard4 ,cette charge stupide n'tait pas digne de lui1 mais j'eus du flair le jour o je ne me vantai pas devant ,czanne d'avoir dcouvert une premire dition du ,pays des ,arts6444 99 99 99 99 99 ,j'ai accompagn quelquefois le peintre au chteau-,noir1 une vieille btisse sur la route du ,tholoret4 ,cartons bourrs d'aquarelles1 toiles jetes contre les murs1 tubes de couleurs1 tout y tait l'abandon1 dans de hautes et vastes pices dmeubles dont les fentres donnaient sur un splendide paysage1 et l'on songeait un de ces anciens domaines dont on a ferm le portail la mort du dernier propritaire4 ,un aprs-midi d't1 comme j'tais alors caporal1 et que je faisais manuvrer mon escouade sur le bord de la route1 je vis arriver la calche de ,czanne4 ,apercevant des soldats1 et pensant que je pouvais tre l1 il mit la tte la portire4 ,j'enseignais1 ce moment1 le mouvement de prsentez armes1 mes hommes1 et je les laissai dans cette attitude pendant que je serrais rapidement la main qu'il me tendait4 ,je lui fis remarquer en souriant qu'on lui rendait les honneurs suprmes1 et il leva les bras1 effray et goguenard4 ,je crois que c'est ce jour-l que j'aperus sur le strapontin de sa voiture une grande toile laquelle il travaillait encore et que je vis vendre l'an dernier l',htel de la rue ,drouot4 ,on dispersait aussi des toiles de ,degas et de ,renoir1 et le marteau d'ivoire du commissaire-priseur1 comme une baguette de chef d'orchestre1 voltigeait1 menant l'andante du march1 et l'allegro prcipit des enchres normes1 devant les grands magnats de la peinture1 assis sur des bancs de rfectoire ou d'asile de nuit4 ,dans l'odeur souveraine propre cette morgue du bric--brac1 une odeur de poussire et de vieilles nippes1 le public tait1 comme toujours1 classiquement compos3 brocanteurs1 marchands1 amateurs1 curieux1 et1 dans le couloir1 les invitables ,orientaux1 ,armniens et ,juifs1 qui ne s'intressent qu'aux tapis qui sentent la peste et aux poteries de ,rhodes ou de la ,perse qui sentent encore l'huile rance qu'elles continrent4 ,ceux-l1 sans se soucier des tableaux anciens ou modernes1 baragouinent un sabir rauque et guttural de pirates4 ,prs de moi1 il y avait un de ces petits rentiers miteux qui ont attendu pendant soixante ans1 dans quelque administration1 l'heure de la retraite1 le moment de la dchance et du rancart4 ,je devinais qu'il avait coutume de venir l1 chaque aprs-midi1 parce qu'il y faisait chaud et que cela ne cotait rien4 ,il gloussait quand un amateur lanait un chiffre propos d'un dessin de ,degas ou d'une esquisse de ,renoir1 mais quand le ,czanne eut t adjug soixante mille francs1 il ne se possda plus4 ,il tourna vers moi de pauvres yeux uss dans lesquels l'indignation mettait presque une flamme1 un triste visage rsign et barbu1 et il osa me dire3 ,ils sont fous1 monsieur2 soixante mille francs1 a8 ,c'est honteux6444 ,je ne bronchai pas1 je le regardai seulement sans bienveillance1 et il murmura1 ne sachant pas combien il tait sublime3 ,j'en ferais autant6444 ,s'il n'eut pas prononc ces derniers mots1 sa critique m'eut fait songer celle de ,,mm4 ,fernand ,piet1 ,victor ,binet ou ,adolphe ,willette4 99 99 99 99 99 ,fils1 tu es un homme de gnie444 tu as le sens pratique de la vie444 ,c'est ainsi que le peintre qui oubliait de me verser du vin1 table1 parlait ,paul ,czanne fils1 qui remplissait mon verre en souriant4 ,le bon grand homme tait ravi de voir que a collait1 que nous sympathisions1 son fils qui arrivait de ,paris1 et moi4 ,il ne l'avouait pas1 mais je devinais1 quand il me parlait de l'enfant que je ne connaissais pas encore1 qu'il se faisait un monde de cette cordiale entrevue444 99 99 99 99 99 ,il s'approchait de moi et il mettait alors sa main devant sa bouche comme s'il allait me confier voix basse quelque chose qui ne devait tre entendue que de moi1 mais il me criait le bon mot qu'il semblait devoir murmurer1 dans un tonnerre de rires4 ,lorsqu'il parlait en rflchissant1 je lui voyais prendre toujours la mme attitude3 son coude gauche reposait dans sa main droite1 et il caressait sa barbiche avec deux doigts de sa main demeure libre4 99 99 99 99 99 ,la peinture tait son unique souci et sa proccupation perptuelle4 ,il y avait un an qu'il n'avait pas vu ,charles ,comoin lorsqu'il le rencontra ,marseille1 dans une rue4 ,avant de lui serrer la main et de lui demander de ses nouvelles1 il lui dit1 comme s'il continuait naturellement une conversation qu'ils auraient eue la veille3 ,bonjour1 monsieur ,camoin4 ,tout n'est que thories1 mais appliques et dveloppes au contact de la nature6444 99 99 99 99 99 ,emile ,bernard1 dans son pieux petit ouvrage1 et ,m4 ,ambroise ,vollard1 dans son livre1 ont dit quel point ,czanne avait horreur du moindre contact4 444 ,czanne ne pouvait supporter d'tre seulement frl4 ,mme son fils1 qu'il chrissait par-dessus tout--,paul est mon ,orient1 avait-il coutume de dire--n'osait pas prendre le bras de son pre sans lui dire3 ,pardon1 tu permets1 papa6 ,et ,czanne1 malgr le regard affectueux dont il gratifiait son enfant1 ne pouvait rprimer un frmissement,i4 ,voici1 prsent1 ce que conte ,emile ,bernard,j3 ,il se trouva que1 pour abrger un petit bout de chemin1 il me mena dans un endroit escarp et trs glissant4 ,il marchait devant moi et je le suivais4 ,a un moment1 le pied vint lui manquer et il alla en arrire4 ,je me portai immdiatement pour le retenir4 ,a peine eus-je mis la main sur lui pour cet office1 qu'il entra dans une grande colre1 jura et me maltraita1 puis il courut devant1 jetant de temps autre des regards craintifs de mon ct comme si j'avais attent sa vie444 ,je connaissais depuis trop peu de temps mon vieux matre pour savoir toute la bizarrerie de son caractre444 ,il rentra dans la maison1 en laissant toutes les portes ouvertes comme pour m'inviter444 ,je vins dposer1 dans ma chambre de travail1 ma bote de couleurs4 ,alors que j'y tais1 j'entendis s'ouvrir grand fracas la porte de son atelier1 et son pas prcipit secoua l'escalier1 il surgit1 les yeux hors de la tte4 --,je vous prie de m'excuser1 je n'ai voulu que vous retenir de tomber4 444,il jura affreusement et me fit peur par sa mine terrible2 il balbutiait3 ,personne ne me touchera444 ne me mettra le grappin dessus444 ,jamais6 ,jamais6 ,j'avais beau lui reprsenter que mon acte avait t cordial et respectueux1 que je voulais viter qu'il tombt4 ,rien n'y fit444 444,je rentrai chez moi si attrist que je ne pus souper4 ,comme j'allais me mettre au lit1 on cogna notre porte4 ,c'tait ,czanne2 il venait voir comment j'allais de mon oreille444 ,il fut trs aimable et sembla ignorer ce qui avait eu lieu444 ,j'en fus si nerv que je ne pus dormir de la nuit1 et le lendemain1 en son absence de la maison d',aix1 je fus trouver ,m ,brmond444 --444,il n'a cess de faire votre loge hier1 toute la soire1 me dit-elle2 d'ailleurs1 ne vous tonnez pas de cela1 il ne peut souffrir qu'on le touche4 ,j'ai vu ici bien souvent des choses en ce genre avec ,m4 ,gasquet1 un pote qui l'a beaucoup frquent4 ,moi-mme1 j'ai ordre de passer ct de lui sans le toucher1 mme de ma jupe444 ,je dois dire qu'il ne m'est jamais rien arriv de semblable4 ,pourtant1 il s'appuyait familirement mon bras1 et1 l'ayant souvent aid mettre son manteau1 j'ai d l'effleurer plusieurs fois4 ,je savais du reste qu'il avait horreur du moindre attouchement et1 peut-tre1 ai-je t toujours excessivement prudent4 ,renan dit quelque part3 ,nolli me tangere1 c'est le mot des belles amours444 ,ne me touchez pas6 ,ce cri1 dans un recul1 me semble aujourd'hui la devise mme de l'artiste4 ,ne signifie-t-il point3 ,je ttonnerai1 le chemin sera difficile1 et1 souvent1 je manquerai de tomber1 mais je ne veux d'aucun secours1 je n'ai besoin de personne1 et les plus grands ne sont pas capables de me soutenir6444 ,,viii ,czanne parle444 7,je publie1 dans ce chapitre1 des notes recueillies par le fils mme de ,czanne1 et je n'y ajoute pas une ligne de mon encre1 ne voulant pas toucher aux penses1 aux rflexions et aux affirmations du peintre4447 ,i ,les apprciations de la critique en matire d'art sont formules moins d'aprs des donnes esthtiques que d'aprs des conventions littraires4 ,,ii ,l'artiste doit fuir la littrature en art4 ,,iii ,l'art est la rvlation d'une sensibilit exquise4 ,,iv ,la sensibilit caractrise l'individu2 son degr le plus parfait1 elle distingue l'artiste4 ,v ,une grande sensibilit est la disposition la plus heureuse toute belle conception d'art4 ,,vi ,ce qui sduit le plus1 dans l'art1 c'est la personnalit de l'artiste lui-mme4 ,,vii ,l'artiste objective sa sensibilit1 sa distinction native4 ,,viii ,la noblesse de la conception nous rvle l'me de l'artiste4 ,,ix ,l'artiste concrtise et individualise4 ,x ,l'artiste prouve de la joie pouvoir communiquer aux autres mes son enthousiasme devant le chef-d'uvre de la nature dont il croit possder le mystre4 ,,xi ,le gnie est le pouvoir de renouveler son motion son contact quotidien4 ,,xii ,pour l'artiste1 voir c'est concevoir1 et concevoir1 c'est composer4 ,,xiii ,car l'artiste ne note pas ses motions comme l'oiseau module ses sons3 il compose4 ,,xiv ,l'importance de l'art ne se voit pas dans l'universalit de ses rsultats immdiats4 ,,xv ,l'art est une religion4 ,son but est l'lvation de la pense4 ,,xvi ,celui qui n'a pas le got de l'absolu 7la perfection7 se contente d'une mdiocrit tranquille4 ,,xvii ,on juge de l'excellence des esprits par le dveloppement original de leurs conceptions4 ,,xviii ,une intelligence qui organise puissamment est la collaboration la plus prcieuse de la sensibilit pour la ralisation de l'uvre d'art4 ,,xix ,l'art est une adaptation des choses nos besoins et nos gots4 ,,xx ,la technique d'un art comporte un langage et une logique4 ,,xxi ,une formule d'art est parfaite quand elle est adquate au caractre et la grandeur du sujet interprt4 ,,xxii ,le style ne se cre pas de l'imitation servile des matres2 il procde de la faon propre de sentir et de s'exprimer de l'artiste4 ,,xxiii ,a la manire dont une conception d'art est rendue1 nous pouvons juger de l'lvation d'esprit et de la conscience de l'artiste4 ,,xxiv ,la recherche de la nouveaut et de l'originalit est un besoin factice qui dissimule mal la banalit et l'absence de temprament4 ,,xxv ,la ligne et le model n'existent point4 ,le dessin est un rapport de contraste ou simplement le rapport de deux tons1 le blanc et le noir4 ,,xxvi ,la lumire et l'ombre sont un rapport de couleurs1 les deux accidents principaux diffrent non par leur intensit gnrale mais par leur sonorit propre4 ,,xxvii ,la forme et le contour des objets nous sont donns par les oppositions et les contrastes qui rsultent de leurs colorations particulires4 ,,xxviii ,le dessin pur est une abstraction4 ,le dessin et la couleur ne sont point distincts1 tout dans la nature tant color4 ,,xxix ,au fur et mesure que l'on peint1 l'on dessine4 ,la justesse du ton donne la fois la lumire et le model de l'objet4 ,plus la couleur s'harmonise1 plus le dessin va se prcisant4 ,,xxx ,contrastes et rapports de tons1 voil tout le secret du dessin du model4 ,,xxxi ,la nature est en profondeur4 ,entre le peintre et son modle s'interpose un plan1 l'atmosphre4 ,les corps vus dans l'espace sont tous convexes4 ,,xxxii ,l'atmosphre forme le fond immuable sur l'cran duquel viennent se dcomposer toutes les oppositions de couleurs1 tous les accidents de lumire4 ,elle constitue l'enveloppe du tableau en contribuant sa synthse et son harmonie gnrale4 ,,xxxiii ,on peut donc dire que peindre c'est contraster4 ,,xxxiv ,il n'y a ni peinture claire ni peinture fonce1 mais simplement des rapports de tons4 ,quand ceux-ci sont mis avec justesse1 l'harmonie s'tablit toute seule4 ,plus ils sont nombreux et varis1 plus l'effet est grand et agrable l'il4 ,,xxxv ,la peinture1 comme tout art1 comporte une technique1 une manipulation d'ouvrier1 mais la justesse d'un ton et l'heureuse combinaison des effets dpendent uniquement du choix de l'artiste4 ,,xxxvi ,l'artiste ne peroit pas directement tous les rapports3 il les sent4 ,,xxxvii ,sentir juste et raliser pleinement donnent le style4 ,,xxxviii ,la peinture est l'art de combiner des effets1 c'est--dire d'tablir des rapports entre des couleurs1 des contours et des plans4 ,,xxxix ,la mthode se dgage au contact de la nature4 ,elle se dveloppe par les circonstances4 ,elle consiste chercher l'expression de ce que l'on ressent1 organiser les sensations dans une esthtique personnelle4 ,,xl ,a priori1 les coles n'existent pas4 ,la question qui prime tout est celle de l'art en lui-mme4 ,la peinture est donc ou bonne ou mauvaise4 ,,xli ,voir sur nature1 c'est dgager le caractre de son modle4 ,peindre1 ce n'est pas copier servilement l'objectif3 c'est saisir une harmonie entre des rapports nombreux1 c'est les transposer dans une gamme soi en les dveloppant suivant une logique neuve et originale4 ,,xlii ,faire un tableau1 c'est composer444 ,,ix ,dans les ,cvennes4 ,a l'automne de #aijb1 aprs mon dpart d',aix et ma libration1 ,paul ,czanne1 accompagn de ,m ,czanne et de son fils1 vint passer quelques jours dans les ,cvennes1 chez mon pre1 qui le reut de son mieux1 sans rien savoir de cet illustre visiteur4 ,on a dit souvent1 avec des histoires l'appui1 que le vieux matre aixois tait peu sociable et qu'il tait d'une frquentation difficile1 mais vis--vis de moi1 il fut toujours d'une humeur gale1 et pendant son sjour1 il fut charmant4 ,il tait en confiance et ne se mfiait de personne4 ,pourtant1 mille petites choses auraient pu le mettre hors de lui4 ,j'avais dit mon pre3 c'est un grand peintre dont on parle beaucoup ,paris1 et j'ai djeun ou dn chez lui plusieurs fois par semaine pendant mon service militaire444 ,simple et droit1 ainsi qu'un homme du vieux temps1 mon pre1 qui ne se soucie en aucune faon des peintres et de leur uvre1 accueillit1 comme on pouvait le faire la campagne1 le bon bourgeois d',aix qui avait trait son fils avec tant de bienveillance4 ,la chasse tait ouverte et les cpes bruns et les oronges carmines tournaient leurs rondes parfumes autour des chtaigniers sculaires4 ,il y avait alors la maison une femme du pays qui savait accommoder le gibier et faire frire point1 dans l'huile d'olive onctueuse et grasse1 les champignons4 ,je revois ,czanne dans la cuisine1 le dos contre le fourneau prs duquel j'allais chauffer ma joue d'enfant quand j'avais mal aux dents4 ,tous les rves du monde je les ai rvs dans cette grande pice carrele de briques au rouge us1 pleine de polons et de chaudrons de cuivre qui servaient seulement en hiver1 quand on tuait le cochon4 ,je sais bien que ces souvenirs n'ont de valeur que pour moi1 que je ne reverrai probablement plus cette humble cuisine o je ne suis pas rentr depuis la mort de ma mre qu'on enterra la mme semaine que ,czanne1 mais tant pis1 on n'crit au fond que pour soi4 ,devant ce feu1 je revois l'enfant studieux et taciturne que j'ai t4 ,ma grand'mre lisait attentivement le ,petit ,mridional1 de l'article de tte aux ,deux ,orphelines1 le roman-feuilleton4 ,quand une phrase lui plaisait1 elle m'en faisait part1 et quand elle avait termin sa lecture1 elle me parlait de son enfance4 ,elle avait eu1 comme je l'avais alors1 le got des images et des livres1 et chaque fois qu'on cite devant moi une femme qui passe des examens difficiles1 je pense elle4 ,elle avait prpar son brevet de capacit1 comme elle disait1 toute seule1 en gardant les moutons dans un mas perdu des ,cvennes4 ,le pasteur protestant lui prtait quelques volumes et corrigeait ses devoirs1 car ni son pre ni sa mre ne connaissaient leurs lettres4 ,vers #ahci1 quand on crut qu'elle en savait assez1 elle alla concourir ,nmes pour obtenir ce fameux brevet4 ,un voisin se rendait justement au chef-lieu avec sa carriole2 elle s'assit ct de lui1 le fichu de grosse laine tricot par sa mre sur un corsage tiss et cousu par elle1 sur une pauvre robe de filoselle taille comme devait l'tre celle d'une serve du ,,xiii sicle1 et1 dans un panier1 elle emportait une grammaire franaise1 du pain noir1 quelque arithmtique1 des ufs durs1 une ,bible et des fruits4 ,le voyage dura deux jours4 ,a ,nmes1 elle but du caf pour la premire fois de sa vie1 et1 dans la chambre de l'auberge o elle tait descendue1 elle passa la nuit lire sa grammaire et sa ,bible1 perdue dans cette ville qu'elle croyait immense1 si seule et si dsempare que tout se mlait dans sa tte et qu'elle ne savait plus si c'tait ,c4 ,v4 ,boste1 ancien avocat1 auteur du dictionnaire universel de la langue franaise1 qui avait dict ,mose la ,sainte ,loi1 ou si c'tait ,dieu qui avait lgifr au sujet des adjectifs pronominaux indfinis4 ,le lendemain elle fut reue1 et comme le charretier avait termin lui aussi ses affaires1 ils repartirent tout de suite vers ,champmorel o ils arrivrent le surlendemain avant l'aube4 ,quand le soleil se leva1 et malgr son diplme1 ma grand'mre ta sa belle robe et alla garder ses moutons444 ,dans cette cuisine o se chauffait ,czanne1 elle m'apprit crire et lire1 elle me conta les histoires fantastiques de cet pre pays montagneux1 celles du ,fantasti et de la ,bte du ,gvaudan4 ,comme j'tais plot et dlicat1 elle m'obligeait encore manger quatre heures une norme ctelette de mouton dont j'avais horreur444 ,des chanteurs ambulants installaient devant la porte de grands tableaux1 navement et minutieusement achevs comme des peintures du douanier ,rousseau1 et qui reprsentaient les pisodes de quelque crime clbre4 ,le plus terrible pour moi tait l'assassinat de ,fualds4 ,les chanteurs montraient la scne d'un coup de gaule sur leur toile1 et se mettaient brailler lamentablement3 ,ecoutez mes sensibles ,l'pouvantable rcit444 ,plus tard1 vers ma dixime anne1 un vieil homme qui travaillait chez mon pre et qui mangeait table avec nous me contait1 l1 les campagnes du ,second ,empire1 car il avait fait deux fois sept ans de service4 ,l'histoire de ,france qu'il m'apprit tait d'une fantaisie et d'un cocasse prodigieux1 et ces leons se terminaient toujours de la mme manire4 ,quand ma grand'mre annonait que le dner tait prt1 le pre ,cabanel1 qui ne songeait qu'aux gloires militaires1 tirait de sa poche une pice de deux sous4 ,il me disait invariablement3 ,l'an prochain tu iras au lyce444 ,tu en sors avec ton brevet d'officier4 ,adieu la misre6 ,il faisait alors sauter ses deux sous1 les rattrapait au vol et rptait3 ,adieu la misre6 ,je raconte cela pour montrer que je n'ai pas vu ,czanne entre deux trains1 que je ne lui ai pas fait de rapides visites comme le firent quelques-uns de ses admirateurs1 mais qu'aprs l'avoir beaucoup frquent ,aix1 il a vcu un peu dans la maison de ma famille1 simple comme un vieux parent qu'on reoit l'occasion d'une fte444 99 99 99 99 99 ,il m'avait dit souvent qu'il ferait mon portrait1 mais les soldats ne sortent gure qu'au moment o le jour tombe2 le dimanche1 je prfrais peut-tre de faciles plaisirs la pose obligatoire et je ne possde pas le moindre souvenir de lui4 ,chez mon pre1 un matin1 il prit une feuille de papier et il y traa plusieurs traits en me regardant4 ,on nous appela pour quelque promenade1 la porte demeura ouverte1 un coup de vent enleva sans doute cette vague esquisse que je n'ai jamais retrouve et que je payerais cher prsent4 ,cela d'ailleurs ne me dplat pas1 et je sais trop comment il traitait d'anciens amis qu'il ne voyait plus beaucoup et qui avaient chez eux des ,czanne4 ,je dois avouer cependant qu'il me fit un cadeau4 ,il me donna son exemplaire des ,fleurs du ,mal1 alors que j'tais encore la caserne4 ,ce volume tait cach dans mon paquetage1 entre la capote numro un et les chemises matricules4 ,j'en prenais soin et je l'ai toujours4 ,c'est l'dition ordinaire de #ahii1 chez ,calmann-,lvy4 ,le livre est broch et1 en tte de la dernire page1 ,czanne a not au crayon1 en chiffres romains3 ,,vi-,,xv-,,xix-,,xxvii- ,,xxx-,,lxviii-,,lxxiv-,,lxxxii ,d'aprs ces indications1 les pomes qu'il devait relire le plus volontiers seraient donc3 ,v4--,les phares4 ,,xv4--,don ,juan aux enfers4 ,,xix4--,l',idal4 ,,xxvii4--,sed non satiata4 ,,xxx4--,une charogne4 ,,lxviii4--,les chats4 ,,lxxiv4--,le mort joyeux4 ,,lxxxii4--,le got du nant4 ,la couverture est clabousse de peinture1 elle porte quelques taches rouges et brunes1 peut-tre aussi l'empreinte d'un doigt qui s'tait appuy contre la palette4 ,c'est tout ce que je possde3 un bouquin macul de couleurs et le souvenir fort vague d'une bauche disparue444 99 99 99 99 99 ,pendant ces quelques jours1 ,czanne ne me parut pas tourment une seule fois par cette sacr nom de ,dieu de peinture4 ,dans la campagne d',aix o je l'avais si souvent accompagn1 il se mfiait1 il me semblait marcher maladroitement dans un paysage hriss de difficults4 ,je comprenais qu'il avait interrog cette nature1 tudi cet air1 ces plans1 ces horizons et ces volumes1 et qu'il allait travers d'innombrables motifs4 ,il me parut avoir laiss l-bas l'angoisse qui le suppliciait1 et il n'avait pas le souci de mettre leur place1 sur une toile1 les chtaigniers des combes cvenoles4 ,le chur des lois qu'il cherchait surprendre ne flottait peut-tre qu'autour des pins provenaux1 et je serais bien en peine de dire ce qu'il pensait de cette rgion sobre1 triste et religieuse que les voyageurs comparent la ,galile4 ,un soir1 pour mieux honorer l'hte1 on invita dner quelques notables4 ,nous tions une quinzaine1 et je revois encore ,paul ,czanne au haut bout de la table confortablement servie1 car mon pre est un paysan1 mais il en remontrerait beaucoup de gastronomes qui affirment que la cuisine est le sixime des beaux-arts et qui mettent trop de littrature autour des plats les plus simples4 ,les amis de ma famille n'avaient certainement jamais entendu parler du vieillard avec lequel ils soupaient1 comme on dit encore dans le ,gard1 mais ils taient pleins de dfrence4 ,pourquoi songer d'ailleurs les excuser4 ,s'ils avaient vu la peinture de ,czanne1 ils auraient sans doute fait la grimace1 mais cette grimace eut t moins laide que les sourires de certains confrres1 des membres de l',institut et que la gouaille montmartroise de ,m4 ,willette4 ,czanne avait gard son tricot de laine sous sa jaquette1 et il tait d'une humeur gale4 ,il aurait d pourtant bondir chaque mot4 ,pour montrer que la peinture les intressait1 deux ou trois convives se mirent parler de ce qu'ils avaient vu4 ,le greffier de la justice de paix possdait son portrait au fusain1 enlev en quelques minutes par un artiste ambulant qui1 l'poque de la foire d',alais1 s'installait avec un carton sur les genoux1 devant une terrasse de caf1 croquait un consommateur et lui offrait ensuite l'image rapide et sinistre moyennant cinquante centimes4 ,un autre avait admir au muse de ,nmes une extraordinaire toile4 ,le gardien priait le visiteur d'aller travers l'immense salle1 et les yeux de ce portrait si remarquable suivaient tous ses dplacements4 ,sans doute fallait-il une prodigieuse science pour en arriver l6 ,paul ,czanne1 rsign1 coutait ces bourdes innocentes sans la moindre colre4 ,je songeais une histoire qu'on m'avait conte et que j'ai retrouve depuis dans le livre pittoresque1 que ,m4 ,gustave ,coquiot1 qui visita ,aix1 aprs la mort de ,czanne1 lui consacre4 ,il tait question dans cette histoire d'un banquet et de quelques opinions qu'il valait mieux garder pour soi1 en prsence du peintre1 mais je laisse parler ,m4 ,coquiot3 --444,il fallait qu'il ft pourtant partie de la ,socit des ,amis des ,arts1 ,aix6 pensa un jour un des jeunes amis de ,czanne1 ,m4 ,jouven1 un photographe artiste qui avait alors ses ateliers un peu en dehors de la ville1 au boulevard de l',arme4 ,et il dcide ,czanne offrir une toile la ,socit en question et assister au premier banquet qu'elle organisera4 ,czanne se laisse faire4 ,sa toile1 on l'a mise au-dessus d'une porte2 personne ne peut la voir4 ,au banquet1 il y assiste1 d'abord tranquille4 ,mais1 au dessert1 le prsident se met prner l'ducation dite classique1 et il encense ,bouguereau1 chef vnr des ,salons officiels4 ,czanne1 bon ,dieu6 se lve d'un coup2 et1 tapant du poing sur la table1 renversant les bouteilles1 il s'crie3 ,il n'y a que ,delacroix et ,courbet6 ,vous tes tous des c4446 ,et la porte claque4 ,le lendemain1 il dit ,jouven3 a y est6 j'ai encore fait des btises1 je me suis emball6 ,mais tout de mme1 ce sont des j4-f444 vos amis des arts444 ,a cette table1 devant les propos cocasses de ces braves gens1 il souriait4 ,j'tais loin de lui et j'entendais seulement sa voix qui protestait quand son voisin souhaitait le voir revenir un plat3 coutez444 ,m4 ,larguier1 pre444 ,x ,aprs la mort4 ,je ne devais plus le retrouver,k4 ,il m'crivit quelques lettres que je ne me console pas de ne plus avoir4 ,il m'eut d'ailleurs t difficile de les publier dans ces pages de souvenirs1 car il y trillait1 dru et sans gants1 comme il savait le faire1 quelques contemporains4 ,avant de me quitter1 sachant que j'tais sur le point de venir ,paris1 il me donna une lettre d'introduction que je devais porter ,octave ,mirbeau4 ,je n'ai jamais fait beaucoup de visites et je trouvai plus commode d'envoyer par la poste le mot de ,czanne l'illustre crivain4 ,il est probable qu'il m'attendit1 et il ne me rpondit point4 ,il n'avait pas le faire4 ,je sais pourtant que je m'en tonnai navement auprs de mon protecteur4 ,il m'crivit que je n'tais gure arriviste1 que ce n'est pas ainsi que j'aurais d manuvrer1 et qu'il faut tre plus adroit pour russir444 ,je ne pus retenir un sourire en lisant ces reproches du vieux solitaire1 mort depuis des annes et des annes1 tout ce qui n'tait pas le rve prement poursuivi4 ,depuis1 j'ai achet tous les ouvrages qu'on a publis4 ,je ne l'ai reconnu que dans celui de ,m4 ,ambroise ,vollard4 ,on me dit que le sculpteur ,maillol travaille un buste de ,paul ,czanne qui doit tre rig sur quelque place de sa ville natale4 ,les esprits faciles contenter peuvent penser que cette glorification est juste et que la fte sera belle autour du monument1 mais l'amende honorable ne rpare pas toujours l'outrage1 et1 si j'avais le got des dplacements1 je ferais ce jour-l un voyage ,aix1 o je ne suis jamais revenu1 simplement pour ajouter un chapitre curieux ce petit livre4 ,le triomphe d'un artiste mconnu et mpris1 de son vivant1 ne peut tre organis que lorsque a disparu la gnration responsable de l'insulte4 ,les ,aixois ns aux alentours de #ahce ne doivent pas tre nombreux1 et la vieille ville1 indiffrente la gloire du plus illustre de ses fils1 peut se rhabiliter en lui offrant le marbre et le laurier4 ,son prestige est aujourd'hui souverain4 ,on m'affirmait rcemment qu'un collectionneur avait vendu les tableaux du ,,xviii sicle qu'il amassait depuis longtemps pour acheter des ,czanne4 ,il parat qu'il possde deux cents toiles et qu'il serait ravi de les donner la ville natale du peintre1 si elle souhaitait1 un jour1 faire un muse ,paul ,czanne4 ,j'ai parl de cette collection1 on m'a rpondu3 ,c'est impossible2 nous connaissons toute l'uvre du vieux matre444 ,est-on sr de la connatre exactement8 ,sans doute1 on a battu le rappel1 et tous ceux qui avaient une de ces tudes qu'il abandonnait parfois en plein champ1 chez des paysans1 dans une chambre o il ne retournait pas1 se sont hts de s'en dfaire1 ds qu'ils ont su que cette peinture laquelle ils ne comprenaient rien avait quelque valeur,l4 ,les crivains laissent parfois dans leurs tiroirs des uvres posthumes2 les peintres laissent presque toujours des uvres444 apocryphes4 ,on a fabriqu de faux ,czanne et on doit en fabriquer encore4 ,il y a de vritables usines d'o sortent des ,daumier et des ,corot1 des ,renoir et des ,monticelli1 et certains truqueurs sont si adroits qu'on pourrait les couronner de la tiare de ,satapharns1 malgr leur modestie4 ,je ne veux point parler de ces toiles destines l',amrique ou des amateurs sans flair que leur snobisme et leur ingnuit disposent aux pires duperies1 mais je ne crois pas me tromper en disant qu'il existe des ,czanne perdus4 ,on voudrait assister une rtrospective de son uvre4 ,ce serait d'un intrt immense4 ,les hommes qui ont aujourd'hui cinquante ans n'taient pas ns quand on trouvait pour presque rien1 chez le pre ,tanguy1 les toiles que ,czanne excuta vers #ahgj-ahge1 celles qui dataient de plus loin1 de l'poque o il peignait ,un aprs-midi ,naples1 et ,la ,femme la puce1 le ,portrait du ngre ,scipion1 ,le ,pain et les ufs1 ,le ,festin1 ,la ,lda1 ,la ,tentation de saint ,antoine1 ,le ,pacha1 etc4 ,on ne connat gure les uvres de la jeunesse--il est peut-tre plus exact de dire3 les uvres de la premire manire1--du peintre1 que par des reproductions photographiques4 ,je me souviens de mon tonnement1 un soir o je dnais chez ,m ,czanne qui conservait aux murs de la salle manger et du salon d'anciennes toiles4 ,j'en saluai quelques-unes qui m'taient familires4 ,elles dataient probablement de #ahih1 mais elles taient semblables celles sur lesquelles j'avais vu s'acharner le matre d',aix4 ,c'tait le ,czanne du compotier et des trois pommes1 le ,czanne du mont de la ,victoire1 des natures mortes et des paysages sans emptements ni reliefs de tons1 le ,czanne des jus puissants mais sobres et presque lisses4 ,a ct de ces compositions1 je vis pour la premire fois des toiles qui taient sans doute de l'poque o il peignait ,l',homme au chapeau de paille et ,la ,maison du pendu4 ,je sais que je revins au quartier latin1 o j'habitais1 enthousiasm1 n'ayant pas dit grand'chose au cours de ce repas excellent1 et ayant cout ,m4 ,a4 ,vollard1 qui tait du dner1 et qui parlait de la faon la plus pittoresque1 avec des nonchalances et des cruauts de grand flin444 99 99 99 99 99 ,on s'est demand quelquefois si ,czanne avait voyag4 ,malgr son admiration profonde pour ,rembrandt et pour ,rubens1 pour ,vronse et ,michel-,ange1 il ne visita ni la ,hollande1 ni la ,belgique1 ni l',italie4 ,il n'a pas vu la ,ronde de nuit dans la salle du ,trippenhuis d',amsterdam qui mire sa faade cuite et sanglante dans l'eau d'un canal1 quand le fin brouillard hollandais permet les reflets et les jeux de lumires4 ,qu'eut rapport le peintre de l',estaque de la plage de ,scheveninguen et de la mer du ,nord qu'aimrent van de ,velde et ,ruysdael4 ,il n'a pas voulu prier non plus1 lui1 le vieux chrtien1 devant l'autel de l'glise ,saint-,jacques1 ,anvers1 o est inhum ,rubens1 le matre des triomphes et des apothoses1 et il n'a pas eu la curiosit1 lui qui savait le latin1 d'aller lire l'pitaphe,m que ,gevaertz composa pour son ami4 ,il n'a pas fait le pieux et classique plerinage de presque tous les artistes ,rome4 ,lui qui tait fou des grands ,vnitiens et de ,michel-,ange1 il ne les a pas vus chez eux4 ,il pensa1 pendant quelque temps1 accomplir un voyage en ,espagne1 et en #ahia il fit un sjour en ,suisse4 ,il passa trois mois ,neufchtel et je ne sais s'il y travailla4 ,il visita trs rapidement ,berne1 la plus helvtique des villes confdres2 ,fribourg1 avec sa cathdrale et son pont monumental2 ,vevey1 que ,musset entrevit tout clair de pommiers travers ses larmes2 ,lausanne pleine d'tudiants1 ,genve internationale comme un palace au bord d'un lac4 ,ses paysages sont ceux de l',ile-de-,france et de sa ,provence natale4 ,au temps o il suivait les cours de l',acadmie ,suisse,n1 il s'en allait peindre en compagnie de ,guillaumin dans un ancien parc1 ,issy-les-,moulineaux2 en #ahgj1 il travailla l',estaque2 aprs la guerre il vint avec ,pissarro ,auvers-sur-,oise2 il peignit ,barbizon1 un peu partout1 autour de ,fontainebleau1 puis de retour ,aix1 voici les paysages de sa vieillesse3 les bords de l',arc1 le mont de la ,victoire1 le ,jas de ,bouffan1 le ,tholonet1 le ,chteau-,noir1 la ,monte des ,lauves4 ,voyager1 pour lui1 c'tait perdre du temps444 99 99 99 99 99 ,on a suffisamment interprt l'uvre de ,czanne sans que je tente moi-mme de barbouiller de mon encre le dos des chssis que je l'aidai souvent porter4 ,il m'et t facile de faire1 mon tour1 des commentaires et de donner ce petit livre un poids inutile qu'il n'aura pas4 ,je le prfre plus simple et plus lger4 ,il a t accord peu d'hommes de vivre dans l'intimit du vieux peintre4 ,je n'ai sans doute pas tout dit1 mais est-il ncessaire de tout dire8 ,goncourt1 qui n'aimait pas ,sainte-,beuve1 contait que le critique avait1 une fois1 entrevu ,napolon ,boulogne1 juste au moment o l',empereur1 qui se croyait l'abri des regards1 tait en train de pisser1 et l'auteur de ,manette ,salomon ajoutait3 ,c'est ainsi qu'il a vu tous les grands hommes6444 ,entre le point de vue de ,sirius et celui du valet de chambre1 il y a peut-tre place pour un peu de de vrit4 ,si j'ai russi me maintenir dans ce juste milieu1 je n'ai fait pour cela aucun effort1 n'ayant eu qu' me souvenir de quelques humbles vnements autour de cette grande figure solitaire4 ,une phrase que j'crivais plus haut me hanterait pourtant comme un remords si je n'ajoutais ce becquet1 et on pourrait peut-tre s'y mprendre1 croire que j'ai cach quelque chose4 ,j'avais parler de ,czanne1 je l'ai fait en essayant de travailler comme lui1 sans me laisser distraire1 en ne pensant qu'au modle1 et j'ai cont peu prs tout ce dont je me souviens4 ,je n'ai pas le got de la charge et j'ai probablement nglig les mots1 les attitudes1 les manies que ceux qui ne l'ont jamais vu prtent gnreusement au vieux matre4 ,sa vie entirement voue la peinture n'eut pas une ombre4 ,elle fut unie et monotone1 et je songe devant elle l'aventure blouissante ou tragique que fut l'existence de quelques grands artistes444 ,le soir descendait derrire les collines de ,fierole et ,lonard de ,vinci1 la fentre de son atelier1 regardait le crpuscule sur les toits de ,florence4 ,une atmosphre de rve baignait les dmes1 les tours1 les palais hrditaires1 et un vol de ramiers disparaissait du ct de ,monte-,albano4 ,dans sa robe de velours1 barbu comme un saint ou un astrologue1 l'altissime peintre voyait les plaines lombardes creuses par lui de canaux fertilisants2 la cour du ,more1 ,milan2 la duchesse ,beatrice2 ,jean ,galas2 ,charles ,,vii et ,louis ,,xii la tte des armes franaises4 ,il souriait en pensant la construction de sa machine voler2 il avait tout connu et il savait tout4 ,l'heure tait prodigieuse4 ,la trace noire laisse sur la place de la ,seigneurie par le bcher de ,savonarole tait encore visible2 ,michel-,ange animait la pierre2 au palais ,borgia1 on relevait la garde romagnole la porte de bronze du duc ,csar1 et ,monna ,lisa1 la femme de ,messer ,zanobi del ,giocondo rentrait de la promenade444 ,rubens1 sortant des pages d'une princesse1 partait pour l',italie4 ,il en revenait avant la trentaine1 matre de son art4 ,il habitait des palais1 et1 ambassadeur1 parlait au nom de son prince4 ,l'archiduc ,albert voulut servir de parrain un premier enfant qu'il eut d',isabelle ,brandt2 il tait l'hte des reines1 menait un train de grand seigneur1 pousait la fin de sa vie cette belle ,hlne ,fourment qui tait une enfant de seize ans1 ambre et grasse1 et son allgresse d'artiste ne s'effara jamais devant les secrets de l'nigme plastique444 ,van ,dyck fut un svelte1 lgant et mlancolique prince1 un beau cavalier dont la vie fut une perptuelle fte1 et si j'avais conter l'existence de ,rembrandt1 il me semble que j'crirais un drame que l'on devrait reprsenter sans allumer le lustre1 dans la pnombre d'un thtre4 ,toute joie serait bannie de cette pice hautaine4 ,le dcor serait celui d'une salle enfume aussi propice aux choses de la cabale qu' celles de la peinture4 ,je ferais pourtant accrocher aux murs les miroirs devant lesquels le vieux sorcier du clair-obscur aimait peindre1 d'aprs son propre visage1 et parmi tout un bric--brac fastueux et bizarre1 inquitant et prcieux1 je ferais passer ,saskia en robe d'odalisque ou de juive orientale4 ,ce serait le drame de l'alchimiste qui a su fabriquer de l'or et qu'on a perscut444 ,ivre de foi rpublicaine et de puret antique1 ,david se passionnait pour les ennemis de ,danton1 et1 calme1 dans l'orage rvolutionnaire1 prenait des croquis au pied de la guillotine444 ,le haut chapeau aux poils rebrousss de ,goya tait pos sur un cabinet espagnol1 et une duchesse tait sa robe dans son atelier qu'elle emplissait de tous les parfums de la ,maja desnuda444 ,au retour d'un voyage en ,orient1 ,delacroix1 en frac irrprochable1 passait son cou une cravate rouge laquelle pendait une toile d'mail et d'or1 et se rendait ainsi un gala des ,tuileries444 ,tous ont vcu1 fastueux1 pauvres1 puissants et tourments1 mais s'il n'y avait pas la peinture dans la vie de ,paul ,czanne1 il n'y aurait rien4 ,il tait fait1 selon la parole de ,shakespeare1 de la mme toffe que ses songes4 ,on ne lui a rien offert1 il n'a rien demand1 et il a vcu l'cart1 sans se mler rien de ce qui intresse les hommes1 une poque tranquille1 avec l'unique souci de son travail et de son art1 et lorsque je me retourne vers ces annes de ma jeunesse o j'eus le grand honneur de le voir souvent1 j'aperois un vieillard obstin1 un homme las de sa journe qui revient des champs et des bois1 une toile la main1 l'heure o l',anglus bnit la petite ville qui l'ignore444 ,paris1 #aibc4 ,,fin ,,table ,,des ,,mati,,res ,pages4 ,i4--,une ,sous-,prfecture #g ,,ii4--#bc1 rue ,boulegon #ba ,,iii4--,l'aumne ,humilis #ce ,,iv4--,le baron ,cochin et ,nina de ,villars #dg ,v4--,claude ,lantier et ,mahoudeau #fe ,,vi4--,souvenirs de ,charles ,camoin et lettres de ,paul ,czanne #hc ,,vii4--,au hasard des ,souvenirs #aje ,,viii4--,czanne parle #abi ,,ix4--,dans les ,cvennes #aci ,x4--,aprs la mort #aec ,,notes3 ,a ,paul ,czanne s'exprimait exactement ainsi4 ,b ,andr ,salmon4 ,czanne4 ,c ,czanne1 par ,gustave ,coquiot4 ,d ,a4 ,,vollard3 ,paul ,czanne4 ,e ,je veux tout de mme avouer qu'une des plus grandes dceptions de ma vie me vint au cours d'une visite que je fis1 mon livre achev1 ,judith ,gautier4 ,elle habitait rue ,washington et elle m'accueillit d'un air lointain1 parmi des chats qui dchiraient le velours us de siges ,louis ,,xiii et le reps grenat de fauteuils ,voltaire qui avaient d appartenir son pre4 ,j'avais d m'arrter sur le palier1 avant de tirer le cordon de soie chinoise de sa sonnette1 car l'motion me faisait battre le cur1 et j'avais beau savoir que j'allais voir une vieille dame1 je ne songeais qu' la belle jeune fille qu'elle fut dans la maison du matre1 ,neuilly1 savante et belle comme ,hypathie4 ,je vis le masque lourd du pre ,gautier1 sans barbe1 et elle ne regarda mme pas la ddicace de mon livre1 occupe qu'elle tait me parler d'un parent qu'elle n'aimait pas4 ,f ,claude ,monet4 ,g 444,son rve1 dit ,m4 ,a4 ,vollard1 eut t de faire poser ses modles nus en plein air2 mais c'tait irralisable pour beaucoup de raisons444 ,aussi1 quelle ne fut pas ma surprise quand il m'annona1 un jour1 qu'il voulait faire poser une femme nue6 ,comment1 ,monsieur ,czanne1 ne puis-je m'empcher de m'crier1 une femme nue8--,oh6 ,monsieur ,vollard1 je prendrai une trs vieille carne6 ,il la trouva d'ailleurs souhait et1 aprs s'en tre servi pour une tude de nu1 il fit1 d'aprs le mme modle1 mais cette fois vtu1 deux portraits qui font penser ces parents pauvres que l'on rencontre dans les rcits de ,balzac444 ,h ,ambroise ,vollard3 ,,paul ,c,,zanne4 ,i ,a4 ,,vollard3 ,paul ,czanne4 ,j mile ,,bernard3 ,souvenirs sur ,paul ,czanne4 ,k ,paul ,czanne mourut ,aix1 le #bc octobre #aijf4 ,il avait eu1 quelques jours avant1 une syncope dans son jardin o il travaillait une tude de paysan4 ,l ,charles ,camoin1 qui travaillait alors dans le ,midi1 apprit qu'un petit propritaire de l'endroit possdait une toile de ,czanne1 dont il voulait se dfaire4 ,il alla chez lui sans dire qu'il tait peintre1 en simple amateur1 et l'homme lui prsenta le tableau qui tait un truquage des plus authentiques4--,ce n'est pas un ,czanne1 dit froidement l'artiste ce rustique marchand qui eut brusquement l'air d'assister la mort d'un beau rve et qui ne put que balbutier1 en levant les bras3--,pourtant6444 ,m ,ici repose ,pierre-,paul ,rubens1 chevalier1 et seigneur de ,steen1 fils de ,jean ,rubens1 ,snateur de cette ville4 ,dou de talents merveilleux1 trs docte et vers dans l'histoire ancienne1 connaissant tous les arts libraux et les secrets de la politesse4 ,il mrita principalement d'tre dclar l',apelle de son sicle et de tous les ges4 ,il se concilia les bonnes grces des monarques et des hommes suprieurs4 ,philippe ,,iv1 roi d',espagne et des ,indes1 le nomma ,secrtaire de son conseil priv1 et l'envoya dans la ,grande-,bretagne1 en #afbi1 auprs du roi ,charles ,i4 ,il eut le bonheur et la gloire de poser les bases d'une paix bientt conclue entre les deux souverains4 ,il mourut l'an du salut #afdj1 le #cj mai1 g de #fd ans4 ,n ,cette ,acadmie tait quai des ,orfvres4