,,teodor ,,de ,,wyzewa ,contes ,chrtiens ,heureux les pauvres d'esprit6 7,saint ,matthieu1 ,v1 #c47 ,,paris ,,librairie ,,academique ,,didier ,,perrin ,,et ,cie1 ,,libraires-,,diteurs #ce1 ,,quai ,,des ,,grands-,,auqustins1 #ce #aijb ,tous droits rservs ,,du ,m,,me ,,auteur ,valbert1 o les ,rcits d'un jeune homme1 roman4 #a vol4 in-#af #c fr4 #ej ,,en ,,vente ,a ,,la ,m,,me ,,librairie ,la ,lgende dore du ,bienheureux ,jacques de ,voragine1 traduite du latin sur les plus anciens manuscrits1 avec une introduction1 des notes et un index alphabtique1 par ,teodor de ,wyzewa4 #a fort vol4 in-#h #e fr4 ,,il ,a ,t ,,imprim3 #de ,,exemplaires ,,num,,rot,s ,,sur ,,papier ,,de ,,hollande ,,van ,,gelder ,non loquature mihi ,moyses aut aliquis ex prophetis2 sed tu potius loquere1 ,domine ,deus6 7,,imitatio ,,christi1 ,,iii1 #b47 ,i ,,le ,,bapt,,me ,,de ,j,,sus1 ,,ou ,,les ,,quatre ,,degr,s ,,du ,,scepticisme1 ,,conte ,,pour ,,le ,,mercredi ,,des ,,cendres ,a ,,alb,,ric ,,magnard4 #a4 ,en ce temps-l1 ,jean prchait dans le ,dsert de ,jude4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 #d4 ,il avait un vtement en poil de chameau1 et une ceinture de cuir autour des reins2 il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage4 #e4 ,alors tout ,jrusalem1 toute la ,jude1 et toute la rgion riveraine du ,jourdain vinrent lui2 #f4 ,et il les baptisait dans le ,jourdain1 aprs leur avoir fait confesser leurs pchs4 #g4 ,mais quand il vit venir lui une foule de ,pharisiens et de ,sadducens1 il leur dit3 ,race de vipres1 qui vous a prdit que vous pourriez chapper la colre future8 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 #ac4 ,alors ,jsus1 quittant la ,galile1 se rendit au ,jourdain pour recevoir le baptme des mains de ,jean4 #ad4 ,mais ,jean se refusait obstinment le baptiser1 en disant3 ,c'est moi qui devrais tre baptis par toi6 ,et voici que tu viens moi6 #ae4 ,et ,jsus1 lui rpondant1 lui dit3 ,oublie cela pour le moment6 ,car c'est ainsi qu'il convient que nous accomplissions la justice6 ,et ,jean fit ainsi4 #af4 ,et ,jsus1 ayant t baptis1 sortit de l'eau1 et voici que les cieux s'ouvrirent1 et qu'il vit l',esprit de ,dieu descendant sur lui1 sous la forme d'une colombe4 #ag4 ,et l'on entendit une voix du ciel qui disait3 ,celui-ci est mon fils bien-aim1 en qui je me suis complu6 #ah4 ,puis l',esprit conduisit ,jsus dans le dsert1 pour y tre tent du dmon4 7vangile selon saint ,matthieu1 ,,iii et ,,iv47 ,i ,,le ,,bon ,,sens ,je vous le dis en vrit3 si vous aviez de la foi aussi gros qu'un grain de moutarde1 vous diriez cette montagne3 ,transporte-toi d'ici l6 et elle s'y transporterait4 7,saint ,matthieu1 ,,xviii1 #cj47 ,a la grande joie de ses cabaretiers1 le village de ,bthanie tait devenu un endroit la mode4 ,de ,jrusalem et de toute la ,jude1 la foule y tait accourue pour assister aux exercices d'un jeune ,juif qui1 plong mi-corps dans l'eau du ,jourdain1 et les paules couvertes d'un gilet en poil de chameau1 s'offrait baptiser ceux qui l'approchaient4 ,riches et pauvres1 tous avaient tenu voir le nouveau prophte4 ,tous1 une fois l1 s'taient fait baptiser2 l'opration tait gratuite1 et1 au pis aller1 ne pouvait nuire4 ,on mangeait et buvait1 on jouissait du printemps4 ,le soir1 les baptiss changeaient leurs impressions1 sous les palmiers de la route1 en attendant les nouvelles de ,jrusalem1 qu'un messager ne manquait pas de leur apporter la nuit tombante4 ,mais un mardi1 surtout1 l'affluence fut norme4 ,on avait appris qu'un second prophte allait venir1 un paysan galilen1 qui se prtendait issu de la race de ,david1 et parlait en paraboles1 et prfrait la socit des docteurs celle des filles et des vagabonds4 ,ce second prophte tait ,notre-,seigneur ,jsus4 ,il avait alors peine trente ans4 ,sa divinit ne s'tait pas encore clairement rvle au monde3 mais dj l',esprit lui avait dict maintes paroles hardies et douces2 et dj les curs simples avaient senti l'attrait surnaturel de ses yeux4 ,aussi quand il vint ,bthanie1 ce mardi-l1 vtu d'un large manteau clair et les cheveux flottants1 et quand on le vit escort d'une troupe bruyante o se mlaient les mendiants1 les femmes1 les enfants1 et les chiens des rues1 et quand on l'entendit salu par le ,baptiste comme le ,matre qu'avaient promis les saints livres1 l'enthousiasme de la foule toucha au dlire4 ,on acclama le ,nazaren pendant qu'il recevait le baptme1 on acclama la colombe qui descendait sur lui1 et la voix cleste qui disait3 ,celui-ci est mon fils bien-aim6 ,plusieurs des assistants se firent baptiser une seconde fois1 esprant avoir leur part du miracle3 mais aucune colombe ne descendit sur eux1 et la voix cleste n'eut rien leur dire4 ,n'importe1 ce fut une gaie journe4 ,l'aprs-midi1 ,jsus ayant promis de prcher1 on s'crasa pour l'entendre4 ,et l'on fut unanime trouver charmantes quelques-unes des paraboles du jeune orateur4 ,puis1 comme c'tait le mardi gras1 on mangea et but plus que de coutume2 et tard dans la nuit on dansa sur la place du march1 pour se dgourdir les jambes aprs la fatigue du sermon4 ,jamais encore un prophte n'avait t aussi bien accueilli4 ,,ii ,,la ,,sagesse ,malheur vous1 scribes et pharisiens4 ,car vous fermez aux hommes le royaume des cieux6 ,vous n'y entrez pas1 et vous n'y laissez pas entrer ceux qui voudraient y entrer4 7,saint ,matthieu1 ,,xxiii1 #ac47 ,le lendemain de ce beau jour1 avant l'aube1 ,jsus runit ses compagnons et leur annona son intention de les quitter pour un mois et plus4 ,l'poque de sa mission approchait3 il voulait auparavant prier et jener1 dans la solitude des montagnes1 et fortifier son cur pour la souffrance prochaine4 ,sa rsolution ne chagrina pas outre mesure les braves gens qui l'coutaient4 ,aucun d'eux n'tait encore1 proprement parler1 son disciple4 ,ils avaient t simplement sduits par la grce du jeune homme1 par l'clat de ses yeux1 par l'trange douceur de sa voix1 et par ces touchantes paraboles qu' peine ils essayaient de comprendre4 ,il leur avait ordonn de venir1 et ils taient venus1 ,maintenant il leur ordonnait de s'en aller3 ils n'eurent pas l'ide de lui dsobir4 ,seuls les enfants furent plus difficiles persuader4 ,ils s'obstinaient suivre leur ami sur la route du dsert3 la vie leur semblait impossible1 privs du bienheureux parfum de sa prsence4 ,et il en cotait aussi ,jsus de se sparer d'eux1 car personne n'tait plus prs de son cur4 ,enfin il les caressa une dernire fois de la main1 les bnit1 et disparut leurs yeux4 ,il marchait le long du fleuve1 pensif et triste4 ,il songeait qu'il avait fini dsormais de pouvoir ressembler ces petits tres4 ,l',esprit le poussait vers un monde nouveau4 ,et il se lamentait d'entendre toujours rsonner plus forte1 dans son me1 la plainte infinie des cratures4 ,soudain une voix nasillarde l'appela par son nom4 ,s'tant tourn1 il aperut1 debout sur le seuil d'une lgante villa1 un gros homme lgamment vtu qui lui faisait signe d'approcher4 ,il reconnut tout de suite ce gros homme3 il l'avait vu1 la veille1 ,bthanie1 assis au premier rang de ses auditeurs4 ,c'tait un des personnages les plus considrables de ,jrusalem1 le ,prince des ,professeurs1 un riche ,juif qui avait tudi ,rome et qui1 depuis lors1 joignait son nom originel de ,ruben le prnom latin de ,pompilius4 ,il tait petit1 avec un long nez pteux et des yeux un peu louches2 mais sa mise tait irrprochable1 et tout1 dans ses manires1 rvlait un esprit minemment distingu4 ,jeune homme1--dit ,pompilius ,notre-,seigneur ,jsus-,christ en le dvisageant avec une attention sympathique1--jeune homme1 j'ai entendu hier votre petit discours et il m'a vraiment bien intress4 ,je ne suis pas de ces intelligences troites qui refusent a priori de prendre en considration les ides nouvelles1 et qui n'admettent la fois1 sur un point donn1 qu'une seule vrit4 ,la vrit--mon ,dieu6--elle est dans le pour et elle est dans le contre2 tout homme la tient ds qu'il croit la tenir4 ,croire1 c'est la seule chose qui importe4 ,pour ma part1 hlas6 comme l'lite des esprits de mon temps1 j'ai dsappris le secret de la foi3 mais1 justement parce que je ne puis croire1 je sens l'immense valeur du bien que j'ai perdu4 ,et voil pourquoi j'ai t si heureux de vous entendre6 ,je vous admire1 je vous envie de croire comme vous faites4 ,ah6 bnissez le destin qui vous a permis de natre dans le peuple1 et de garder intacte la simplicit de votre temprament1 loin des cruelles dlices de l'analyse et de la rflexion critique6 ,et ce n'est pas seulement votre foi qui m'a frapp4 ,savez-vous que plusieurs de vos thories sont tout fait curieuses8 ,quelques-unes1 mises au point1 auraient mme plus de porte que vous ne l'imaginez4 ,le pardon des offenses1 par exemple1 l'indiffrence l'gard des lois civiles1 le renoncement aux plaisirs gostes1 la supriorit morale du pauvre sur le riche3 voil des paradoxes que je ne me serais pas attendu trouver dans la bouche d'un jeune publicain de ,galile6 ,aucun d'eux1 dire vrai1 n'est pour moi entirement nouveau4 ,avez-vous entendu parler des vieilles religions de l',inde8 ,elles sont pleines de vues trs hardies1 dont plusieurs se rapprochent des vtres4 ,et puis1 sans aller si loin1 les philosophes stociens ont dit1 ou peu prs1 tout ce que vous dites4 ,si vous me faites l'amiti de venir me voir1 en passant ,jrusalem1 je vous montrerai les crits de ,chrysippe1 qui tait1 comme vous1 un publicain2 je suis sr qu'il vous plaira4 ,mais on devine tout de suite que vos ides1 pour n'tre pas absolument nouvelles1 ne vous sont venues que de vous-mme3 on le devinerait la rudesse un peu nave dont vous les exprimez4 ,et1 je vous le rpte1 ce sont des ides d'une porte extrme3 je me chargerais1 avec elles1 de transformer le monde6 ,et c'est prcisment ce qu'il y a chez vous de plus admirable1 c'est que vous avez l'intention de transformer le monde4 ,le monde vaudra-t-il mieux qu' prsent1 quand vous l'aurez transform8 ,je n'en jurerais pas4 ,mais j'estime qu'il ne faut pas s'arrter aux questions de ce genre4 ,il faut agir1 peu importe le but2 croire et agir1 seules importent la foi et l'action6 ,je suis trop dbile pour agir moi-mme1--poursuivit le gros homme1--mais personne n'est plus zl que moi recommander l'action4 ,et vous m'avez si vivement touch1 avec ce zle indomptable que je lisais dans vos yeux6 ,ah6 si mes lves de l',universit de ,jrusalem pouvaient vous ressembler6 ,moi qui suis de leur monde1 je ne crains pas de vous certifier que vous leur tes suprieur6 ,sachez-le bien1 je suis de cur avec vous1 comme avec tous ceux qui croient et qui veulent agir6 ,et maintenant1 jeune homme1 dites-moi franchement1 votre tour1 ce que vous pensez de moi et de l'tat de mon me6 ,ainsi parla ,pompilius1 le ,prince des ,professeurs4 ,notre-,seigneur ,jsus tait humble et doux4 ,personne ne lui avait parl sans obtenir une rponse4 ,les pharisiens l'interrogeaient afin de le compromettre3 il le savait1 et il rpondait leurs questions4 ,mais il ne dit pas un mot ,pompilius4 ,peut-tre n'avait-il trouv rien rpondre ses arguments1 ou peut-tre son ton protecteur l'avait-il froiss8 ,il releva seulement sur lui ses grands yeux1 qu'il avait tenus baisss tout le temps du discours1 et il le regarda de la tte aux pieds4 ,puis il secoua la poussire de ses sandales1 et s'loigna vers la route4 ,et ,pompilius rentra dans sa villa4 ,le malheur1 avec ces rvolutionnaires1 est que dcidment ils sont trop mal levs6 ,telle fut la seule plainte qu'on entendit sortir des lvres de ce ,sage4 ,,iii ,,le ,r,,ve ,les disciples lui dirent3 ,qui donc peut tre sauv8--,et ,jsus1 les regardant1 leur dit3 ,quant aux hommes1 cela est impossible444 7,saint ,matthieu1 ,,xix1 #be et #bf47 ,jsus avait rejoint la route4 ,il marchait le long du fleuve1 pensif et triste4 ,la plainte infinie des cratures rsonnait toujours plus vive dans son me2 elle l'oppressait comme un remords4 ,mais si la tristesse tait en lui1 au dehors toute chose s'gayait1 sur son passage4 ,les poissons sortaient de l'eau pour le voir2 les oiseaux volaient autour de lui1 chantant ses louanges2 les oliviers agitaient doucement leurs feuilles au souffle de son haleine4 ,ses pas apportaient au monde la paix et le bonheur4 ,pour les petites filles qui le voyaient1 son sourire tait comme une poupe vtue de soie2 les chats et les chiens lchaient le pan de son manteau4 ,au moment o il passait devant un page1 la femme du pager sortit de la maison et lui offrit une drachme4 ,jsus prit la drachme1 car il prenait tout ce qu'on lui offrait2 et justement il aperut un voleur qui guettait les voitures1 au bord de la route4 ,il lui donna la drachme et continua son chemin4 ,et les laboureurs qui travaillaient aux champs se demandaient pourquoi leur poitrine leur avait tout d'un coup paru si lgre1 comme si tous les pchs de leur race venaient d'en tre effacs4 ,bientt les montagnes grises se montrrent1 barrant l'horizon1 dsertes et nues4 ,jsus quitta la route1 traversa une fort de cdres1 gravit la pente escarpe1 s'accrochant aux pierres4 ,il dominait maintenant la plaine de ,juda4 ,il voyait ses pieds la mer ,morte et le ,jourdain1 et ,bethlem1 o il tait n1 et ,jrusalem1 o il devait mourir4 ,et bientt il s'enfona plus avant dans la solitude des montagnes4 ,toute trace de vie avait disparu4 ,le bruit des villages et des villes s'tait tu2 on n'entendait plus mme le chant des cigales4 ,jsus tait l'endroit o l'avait envoy l',esprit1 afin qu'il y fortifit son cur dans la prire et le jene4 ,mais voici qu'il aperut1 couch sur un lit de pierres et les jambes replies1 un personnage singulier qui le regardait4 ,c'tait un personnage vraiment singulier4 ,il paraissait jeune1 mais l'emmlement de ses longs cheveux noirs et de sa longue barbe rouge empchait de reconnatre son ge4 ,sa face tait ainsi couverte de poils1 comme celle d'une bte2 on n'y distinguait rien qu'un grand nez mlancolique et deux normes yeux verts o brillait1 en permanence1 un sourire mystrieux4 ,le manteau qui couvrait son corps tait d'une toffe prcieuse1 mais prsent ce n'tait plus qu'une loque dont les mendiants n'eussent pas voulu4 ,et ce singulier personnage restait l1 immobile1 regardant ,jsus avec son mystrieux sourire dans les yeux4 --,qui es-tu donc1 mon frre1 lui dit ,jsus aprs un moment1 et que fais-tu dans ces lieux o je suis venu pour jener et prier8 ,l'homme se mit sur son sant1 porta la main son front4 ,c'tait comme s'il voulait rpondre1 et ne pouvait4 ,sans doute il avait perdu l'habitude de parler4 ,enfin il dit1 rpondant en hbreu avec un lger accent tranger3 --,je suis1 s'il faut tre quelqu'un1 ,valerius ,slavus1 chevalier romain2 et1 dans ce dsert o tu es venu pour prier et jener1 je suis venu1 moi1--depuis combien d'annes8 je ne saurais le dire1--pour jouir de la vie et pour rgner sur le monde4 ,mais toi1 mon ami1 quel est ton nom8 ,jamais encore je n'ai vu d'aussi beaux yeux que les tiens1 ni entendu une aussi douce musique que le son de ta voix4 ,jsus lui dit son nom4 ,il lui raconta les prodiges qui avaient accompagn sa naissance1 son heureuse jeunesse dans la maison du charpentier1 comment ensuite la plainte infinie des cratures avait rsonn en lui1 et comment l',esprit l'avait forc quitter sa mre et ses frres pour le salut de tous4 --,mon ami1 rpondit alors le solitaire1 assieds-toi prs de moi et donne-moi ta main1 encore qu'en ralit je ne sois pas digne de dnouer la courroie de tes sandales4 ,je l'ai bien compris en te voyant1 que tu tais d'une race princire1 et que les jardins de la ,sicile envieraient les dlicates fleurs que tu portes en toi6 ,vois-tu1 l'toile qui a conduit vers ton berceau les bergers ces villages1 c'est elle encore qui vient de te conduire ici3 car ce que tu cherches1 je l'ai trouv2 et tu es celui qui je puis dire les choses que personne1 avant toi1 ne m'avait paru digne d'entendre4 ,il prit la main de ,jsus4 ,le dsert s'tendait autour d'eux1 sous le bleu sombre du ciel4 --coute1 reprit ,valerius1 voici l'histoire de ma vie3 ,je suis n ,rome1 mais je ne suis pas ,romain4 ,mon pre tait roi de lointaines rgions perdues l-bas vers le nord1 au pays des ,sarmates4 ,c'est un pays o les mes sont fortes et prises de luttes1 mais avec une trange impuissance se satisfaire des prsents matriels de la vie4 ,elles ne sont pas1 comme les mes latines1 attaches la terre par les solides liens des dsirs des sens1 et les choses qui les entourent ne leur apparaissent pas avec le mme degr de ralit4 ,mon pre avait vingt ans lorsqu'il fut fait prisonnier1 dans une bataille1 et amen ,rome4 ,esclave1 il se maria avec une esclave1 une ,athnienne1 qui fut ma mre4 ,mais je n'ai connu1 pour ainsi dire1 ni mon pre ni ma mre4 ,j'ai t lev par le matre qui mes parents appartenaient1 un vieux patricien illettr qui1 par un trange sentiment de haine ou de vengeance1 exigea que l'on m'instruist de tout ce qu'il est possible d'apprendre un homme4 ,ainsi j'ai grandi parmi les professeurs4 ,les jeux de la gomtrie et de la rhtorique ont t mes seuls jeux4 ,de l vient que je puis m'entretenir avec toi dans ta langue1 mon ami2 mais de l vient aussi1 peut-tre1 mon aversion pour le savoir et pour tous ceux qui le dtiennent4 ,quand mon matre eut enfin la joie de me voir le cerveau tout gonfl de science1 comme une outre d'huile1 il mourut1 me laissant tous ses biens4 ,je me trouvai1 vingt ans1 libre1 noble 7car il m'avait adopt71 riche1 et seul dans la vie4 ,je m'aperus tout de suite que la journe avait beaucoup d'heures1 et que mon seul souci1 comme celui de tout homme1 devait tre de tuer le temps de la faon la moins dplaisante possible4 ,les jouissances matrielles eurent vite fait de me fatiguer4 ,j'tais incapable de penser ce que je mangeais1 en mangeant2 ainsi manger n'a jamais eu aucun intrt pour moi4 ,galoper sur un cheval1 danser1 tirer de l'arc1 ces exercices me convenaient davantage2 mais1 tout de mme1 jamais je n'y trouvais le plaisir que j'en attendais4 ,avant et aprs1 je les jugeais pleins d'agrment2 mais1 pendant que je m'y livrais1 ou bien je pensais autre chose1 ou bien il me paraissait que dcidment je n'tais pas en train ce jour-l4 ,j'aimais les toilettes lgantes3 encore ne m'offraient-elles pas1 en plaisirs1 l'quivalent de la peine qu'il m'y fallait prendre4 ,je dsirais les beaux meubles et les statues des matres2 mais je cessais d'y faire attention ds que je les possdais4 ,j'avais l'impression que les courtisanes vendent trop cher le plaisir qu'elles vendent1 alors mme qu'elles le donnent pour rien4 ,des amis m'engageaient me rjouir de ce que j'tais riche3 et moi je les souponne1 aujourd'hui encore1 de s'tre moqus de moi4 ,je souhaitais bien d'avoir plus d'argent que je n'en avais2 j'imaginais que1 avec plus d'argent1 toutes choses m'auraient amus dans la vie2 mais1 l'argent que j'avais1 je le jetais au hasard4 ,jaloux du bonheur des mendiants qui se chauffaient au soleil devant mon palais1 j'ai mis mes biens en dpt et je me suis fait mendiant1 ,pendant un an j'ai men la vie d'un gueux1 j'ai dormi sur le port1 mang des restes de pain sec4 ,pendant un an1 ensuite1 j'ai t maon3 du matin au soir je travaillais de mes mains4 ,j'avais entendu des maons chanter en travaillant1 et j'tais all chercher le plaisir o ils le trouvaient4 ,c'est pendant ces deux annes que j'ai appris har1 comme les pires des maux1 le travail et la pauvret4 ,j'avais beau faire1 je n'tais pas de ceux qui1 comme on dit1 s'amusent d'un rien4 ,et1 de quelque ct que je me tournais en qute d'amusement1 j'apercevais un rien4 ,au contact de leur objet1 mes dsirs1 loin de se satisfaire1 se dissolvaient3 j'en voyais sortir1 sur le moment1 une souffrance1 et1 l'instant d'aprs1 de nouveaux dsirs plus violents4 ,je dtestais la science et tout ce qu'on apprend dans les livres4 ,a supposer mme que les prtendues vrits de la physique et de l'histoire fussent vraies1 je ne comprenais pas de quelle utilit il pouvait tre de les savoir4 ,l'instruction qu'on m'avait donne n'avait servi qu' m'alourdir la tte3 c'est comme si l'on avait dpos des tas de pierres1 dans ma chambre1 de telle sorte que je n'y eusse plus mme une place pour me coucher4 ,on me parlait bien d'un certain besoin de connatre1 qui serait inn chez l'homme3 mais c'tait le mme besoin qui poussait les vieilles femmes couter aux portes de leurs voisins1 et je ne voyais aucun motif pour lui tant sacrifier4 ,et puis j'tais indign du mensonge de toute science4 ,je me demandais o les savants avaient pris ce principe3 que toutes choses ont des lois1 et se passent toujours de la mme faon4 ,je sentais au contraire que rien1 dans le monde1 ne se passait deux fois de la mme faon3 l'illusion du vulgaire sur ce point venait prcisment de ce que la science1 avec ses formules1 avait vici notre vision naturelle des choses4 ,je comparais le monde un grand fleuve qui coulait sans qu'on st d'o1 nous emportant au hasard1 et dont il n'tait donn personne de remonter le cours4 ,je ne parvenais pas1 non plus1 comprendre pourquoi l'on s'tait obstin me mettre dans la tte les faits de l'histoire et de la description des lieux1 tandis qu'il aurait suffi d'attacher ma ceinture deux petits rouleaux de papyrus o tout cela et t marqu4 ,la philosophie1 non plus1 ne m'amusait gure4 ,parmnide disait que l'univers formait un corps unique1 dont toutes choses n'taient que des membres4 ,empdocle disait que l'univers tait en volution1 se modifiant sans cesse du simple au complexe4 ,dmocrite disait que l'univers n'tait fait que d'atomes matriels1 et que la pense rsultait des atomes du cerveau4 ,aristote disait que l'essence des tres n'tait pas en eux-mmes1 mais dans leurs rapports4 ,et je me demandais quel intrt tous ces hommes avaient eu dire tout cela4 ,quand ce qu'ils disaient et t vrai1 je me demandais pourquoi ils avaient perdu leur temps le dcouvrir4 ,je prfrais leurs constructions les plus ingnieuses les vers des potes1 qui du moins taient beaux et me plaisaient entendre4 ,mais les sceptiques1 surtout1 m'exaspraient4 ,puisqu'ils avouaient ne rien savoir1 alors quoi bon parler8 ,j'excusais1 la rigueur1 l'effort des moralistes1 qui s'efforaient de m'indiquer o je trouverais le bonheur4 ,mais les uns me conseillaient de ne rien dsirer1 les autres d'agir1 d'autres me recommandaient la recherche de la vrit1 d'autres les jouissances matrielles4 ,j'avais prouv toutes ces recettes3 j'ai encore la bouche amre du dgot que j'en avais rapport4 ,quelques-uns m'engageaient servir les ,muses2 et le fait est que le service des ,muses m'tait doux4 ,toute mon me avait soif de beaut4 ,phidias1 ,apelle1 ,thognis1 ,euripide1 notre ,virgile1 me causaient des plaisirs que je n'ai pas oublis4 ,mais bientt j'en vins me fatiguer mme de ces plaisirs-l4 ,j'y discernai une plus grosse part d'admiration que de vraie jouissance1 et mon admiration me parut ne profiter personne1 ni aux artistes que j'admirais1 ni moi4 ,je me condamnais au mal de mer pendant des semaines et des mois pour aller revoir le ,parthnon1 le fronton d'gine1 ou les temples de ,memphis2 et1 en un quart d'heure1 j'avais fini de pouvoir regarder ce que j'tais venu voir1 et je me retrouvais en peine de tuer le temps4 ,dans les plus belles uvres1 aussi1 toujours je sentais quelque chose qui n'tait pas pour moi1 et qui gtait mon plaisir4 ,la musique seule russissait me rendre heureux3 mais c'est parce qu'aux motions qu'elle me suggrait j'associais des images qui me venaient du dedans3 c'tait moi1 et non pas elle1 qui dsaltrais mon me de beaut4 ,de crer moi-mme une uvre d'art1 jamais je n'en ai eu le courage4 ,l'effort qu'il y aurait fallu dpenser ne me paraissait pas en proportion avec le plaisir que j'en pourrais tirer4 ,j'admettais qu'on produist pour gagner de l'argent2 mais produire pour s'attirer de la gloire1 ou pour faire plaisir aux autres hommes1 cela me semblait pure folie4 ,je savais combien il entre dans la gloire de mauvais hasards1 et que les plus glorieux ne jouissent jamais de leur gloire4 ,je me souciais moins encore de faire plaisir aux autres hommes4 ,je pensais qu'il serait ridicule d'offrir aux hommes autre chose que des chefs-d'uvre1 et ridicule de s'imaginer qu'on est capable de leur en offrir4 ,et puis je me disais que les hommes avaient assez de belles uvres1 dj1 pour leur faire plaisir4 ,si ,hsiode et les autres potes n'avaient pas exist1 aprs ,homre1 ,homre aurait suffi satisfaire les besoins artistiques de l'humanit pendant les sicles des sicles4 ,ce n'est pas de crer des uvres d'art nouvelles1 mais de dtruire quelques-unes de celles qui existent1 qui me semblait la tche d'un bon philanthrope3 car1 ainsi1 les hommes pourraient mieux jouir des uvres qu'on leur aurait laisses4 ,voil pourquoi je n'ai rien produit3 sans compter que mes conceptions les plus belles1 ds que j'essayais de les exprimer1 se dcoloraient1 s'loignaient de moi1 me devenaient trangres4 ,d'un seul plaisir je sentais que je ne me fatiguerais point3 du plaisir d'aimer4 ,j'tais n pour aimer4 ,j'aurais tout sacrifi pour trouver une matresse ou un ami sur qui je pusse1 mon aise1 dverser l'ocan de tendresse qui coulait en moi4 ,j'ai eu des amis4 ,je les ai choisis avec soin1 j'ai tout fait pour les prendre tels que mon cur les voulait1 et de toutes mes forces j'ai travaill les aimer1 ,j'ai vu que mes amis les plus intimes ne me comprenaient pas4 ,dans les plus tendres panchements1 c'est comme si nous avions1 mes amis et moi1 parl chacun une langue diffrente4 ,et puis les uns m'aimaient plus que je ne les aimais1 les autres moins3 l'gale amiti dont j'avais besoin tait dcidment impossible4 ,j'ai eu aussi des matresses4 ,je les ai choisies avec soin1 j'ai tout fait pour les prendre telles que mon cur les voulait1 et1 de toutes mes forces1 j'ai travaill les aimer4 ,l'une d'elles tait petite1 blonde avec des yeux relevs aux tempes et un sourire navement moqueur4 ,c'tait une jeune princesse2 le parfum de son me se joignait1 pour m'enivrer1 au parfum de son corps4 ,une grce surnaturelle animait tous ses gestes4 ,elle tait fire et douce1 les enfants lui tendaient les bras quand elle passait dans la rue4 ,elle me prfrait toutes choses au monde2 ne pour me commander1 elle n'avait de got que pour m'obir4 ,mais elle ne m'aimait pas2 son cur1 son cur trop parfait de jeune princesse1 tait ferm l'amour4 ,et1 malgr que tout en elle me dt tre une source de joie1 jamais je n'ai souffert de rien comme de l'avoir connue4 ,une autre tait grande et belle1 et ds qu'elle m'aperut elle m'aima4 ,je l'avais aime aussi en l'apercevant2 mais1 quand je vis qu'elle m'aimait1 je la mprisai de s'tre si aisment rendue4 ,j'eus cependant feindre que je l'aimais1 pour me conserver son amour1 que je craignais de perdre3 si bien que je finis par la dtester1 pour cette feintise o elle m'obligeait4 ,je ne pouvais pardonner aux blondes de n'tre point brunes4 ,aux plus parfaites manquaient des qualits dont l'absence en elles me dsolait4 ,et d'elles toutes1 de celles qui m'aimaient et de celles qui ne m'aimaient pas1 aucune ne me comprenait et je ne comprenais aucune d'elles4 ,je ne pouvais me passer de leur compagnie2 mais1 ds qu'elles taient auprs de moi1 je ne pensais plus qu' les congdier4 ,l'ocan de tendresse continuait de couler en moi1 et je ne trouvais ni un ami ni une matresse sur qui je pusse le dverser4 ,ainsi au fond de toutes les occupations humaines m'apparaissait le nant4 ,et cependant je persistais vivre parmi les hommes4 ,je m'acharnais chercher1 dans le monde qui m'environnait1 l'assouvissement de mes dsirs4 ,et mes dsirs restaient inassouvis1 faute d'obtenir1 l'instant o ils le rclamaient1 l'aliment qu'ils rclamaient4 ,il me semblait que j'tais assis devant une table couverte de mets1 que j'avais faim1 et que tous les mets de la table taient empoisonns4 ,j'en tais venu croire srieusement que la vie tait mauvaise en soi4 ,et la certitude de mourir achevait de me dsesprer4 --,frre1 dit ,jsus1 je connais ton mal6 --,apprends donc connatre le remde1 mon ami6 reprit le solitaire4 ,et1 toi aussi1 mon remde te gurira6 ,j'tais un jour ,jrusalem1 chez un ami4 ,le hasard avait mis entre mes mains la ,rpublique de ,platon3 je dois te dire que ,platon1 au contraire des autres philosophes1 m'avait toujours sduit par l'harmonieuse lgance de ses images et de son style4 ,je lisais donc1 sans trop me soucier du sens des phrases1 lorsque tout coup je tombai sur un passage qui me fit tressaillir4 ,platon affirmait que ce que nous appelons notre me individuelle n'est pas toute notre me2 qu'il y a1 derrire ce que nous croyons notre personne1 une me plus vaste1 la ,raison mme1 l',ide seule existante2 en un mot que ,dieu tout entier est au fond de notre me4 ,je regardai le livre un autre endroit4 ,j'y vis que ce que nous prenions pour des objets rels n'tait que des reflets1 des ombres sur le mur d'une prison2 et que les vraies ralits taient en nous1 uvres du divin pouvoir qu'tait notre pense3 mais nous tions enchans par les chanes de nos passions et de l'habitude acquise1 de telle sorte qu'au lieu de contempler librement les ralits leur source1 nous croyions relles ces ombres falotes qui s'agitaient devant nous4 ,je n'en lus pas davantage1 ni ce jour-l ni les jours suivants3 les livres avaient dsormais fini d'exister pour moi4 ,j'avais enfin aperu la vraie lumire4 ,je comprenais comment le monde que j'avais cru rel n'tait que l'uvre de ma volont4 ,l'esprit ne sort jamais de lui-mme3 ce qu'il croit sentir au dehors de lui1 c'est en lui qu'il le sent1 c'est lui-mme qui le produit4 ,et je me rappelais combien mes rves1 toujours1 m'avaient apport de jouissances1 ou plutt m'en auraient apport si je ne m'tais persuad que c'taient de vains rves1 et qu'il y avait ailleurs des ralits4 ,oui1 la seule mesure de la ralit des choses est l'intensit avec laquelle je les sens4 ,et si j'avais senti1 jusque-l1 le monde soi-disant rel avec plus d'intensit que le monde de mes rves1 j'y tais uniquement amen par une habitude grossire4 ,mon esprit est le crateur de tout ce qui existe2 et je l'avais dgrad jusqu' le croire l'esclave des images qu'il crait4 ,et depuis ce jour-l1 mon ami1 je fus roi de la terre et du ciel4 ,je me retirai dans ce lieu1 o l'ancien monde ne me trouble plus la vue4 ,je reste tendu ici le jour comme la nuit1 mangeant des racines quand la faim me surprend4 ,mais c'est mon corps seul1 c'est le reflet de mon corps qui est tendu ici4 ,je vis1 moi1 en toute rgion o je dsire vivre4 ,je me nourris des mets qui me plaisent1 au moment o ils me plaisent4 ,je m'entretiens avec des amis que je puis aimer4 ,les uvres d'art les plus parfaites1 c'est--dire les mieux adaptes mon got du moment1 sortent de terre au premier signal de ma fantaisie4 ,j'ai simplement renonc prendre pour seule relle une infime partie de la ralit totale4 ,j'ai bris les chanes qui retenaient mon me dans la caverne des ombres4 ,tout l'heure1 mon ami1 tout l'heure1 quand tu es venu1 j'tais en ,provence1 au bord du noble ,rhne1 et je tenais dans mes bras la petite princesse blonde dont je t'ai parl1 navement moqueuse1 avec les yeux relevs aux tempes4 ,jamais reine d',orient ne s'orna des chatoyantes toffes qui l'ornaient4 ,le parfum de son me imprgnait toute mon me4 ,et l'enfant m'avouait enfin qu'elle m'aimait3 sa froideur n'avait t rien qu'un jeu pour me mieux conqurir4 ,elle tait blonde1 mon ami2 elle tait brune aussi4 ,et le sourire de ses petits yeux rptait l'aveu de ses lvres4 ,oui1 vois-tu1 je suis roi de la terre4 ,je suis dieu6 ,je n'ai plus craindre la mort4 ,le temps n'existe plus pour moi2 j'ai vu cette convention humaine disparatre avec les autres4 ,seul j'existe1 j'existe maintenant et jamais2 et1 parce que j'ai connu des ombres qui se sont ensuite effaces1 je serais fou de croire que je puisse mourir4 ,l'tre ne saurait devenir le nant4 ,mais de toutes les images que s'est plu crer mon me matresse du monde1 mon ami1 aucune n'est belle1 odorante1 et bonne1 comme ton image4 ,je te contemple1 en te parlant1 et je me demande quel nouveau pouvoir m'est venu pour que j'aie pu enfanter un rve si charmant4 ,donne-moi ta main1 et reste toujours avec moi6 ,je sens que tous mes rves prcdents vont me paratre mesquins et dcolors1 comme la soi-disant ralit de jadis1 si tu t'loignes prsent de l'horizon de ma pense4 ,mon pauvre ami1 ne descends point parmi les barbares6 ,ta beaut est trop belle pour eux3 ils sont capables de te tuer4 ,tes disciples ne te comprendront pas2 tes amis te mpriseront2 tu auras subir le contact des savants6 ,tu as conu le royal projet de rformer le monde4 ,mais c'est ici seulement que tu pourras le rformer ton gr4 ,l-bas1 quand tu auras disparu1 la bonne semence que tu auras jete en terre se trouvera produire une mauvaise herbe3 car ce monde-l est mauvais par essence1 comme toutes faussets qu'on croit trop relles1 et tout se corrompt en y entrant4 ,la lumire que tu es ne servira qu' rendre plus noire l'universelle tnbre4 ,ton nom peut-tre sera glorieux1 mais comme de vaines syllabes o les hommes attacheront un sens digne d'eux et non point de toi4 ,reste avec moi1 dlivre-toi de tes chanes1 sois dieu1 mon divin ami6 ,ferme tes oreilles cette plainte de cratures qui n'existent pas6444 ,le solitaire allait poursuivre son discours2 mais tout coup ,jsus retira la main qu'il lui avait laiss prendre1 se dressa debout devant lui1 et1 d'une voix qui parut un clat de tonnerre aux habitants des valles1 il s'cria3 --,,arri,,re1 ,,satan6 ,,il ,,est ,,crit ,,que ,,tu ,,ne ,,dois ,,pas ,,tenter ,,le ,,seigneur ,,ton ,,dieu6 ,,iv ,l',,amour ,les disciples lui dirent3 ,qui donc peut tre sauv8--,et ,jsus1 les regardant1 leur dit3 ,quant aux hommes1 cela est impossible3 mais1 quant ,dieu1 toutes choses sont possibles4 7,saint ,matthieu1 ,,xix1 #be et #bf47 ,cependant la nuit tait descendue sur le dsert4 ,elle avait ramen la lgre troupe des toiles1 qui maintenant adoucissaient d'une gaze argente le bleu profond du ciel4 ,mais ,jsus n'avait point d'yeux1 ce soir-l1 pour admirer leurs gentilles faons4 ,il s'tait agenouill2 il pleurait et priait4 ,enfin1 il dit3 ,malheureux1 j'aurais d te reconnatre plus tt6 ,sous mille dguisements tu tenteras mon troupeau1 pendant les sicles qui approchent2 mais celui que tu as pris aujourd'hui1 c'est lui qui t'aidera dtacher de moi les mes les mieux nes pour m'appartenir4 ,par le rve tu auras plus de force sur elles que par les sens et la vanit4 ,mais je saurai djouer tes ruses1 et chacun pourra trouver dans mes parole une arme contre toi4 ,a ceux que la ralit touche plus fort que le rve1 j'ouvrirai les portes du rve2 je rappellerai au got de la ralit ceux qui seront trop enclins rver4 ,a ceux-l je dirai3 ,frres1 votre raison vous affirme1 en effet1 que rien n'est rel en dehors de votre pense4 ,mais qui vous prouve que votre raison ne vous trompe pas1 qu'elle n'est pas en vous pour vous tromper8 ,or1 votre raison a toute chance de vous tromper3 elle est1 d'origine1 un instrument de lutte et de dfense2 sa premire forme est la ruse1 s'imposant la force physique4 ,votre raison a toute chance de vous venir de ,satan3 mais c'est mon ,pre qui vous parle par la voix de votre cur4 ,et votre cur vous ordonne de compatir et d'aimer4 ,il ne s'agit pas d'aimer tous les hommes3 l'objet serait trop vaste pour un si faible cur1 et vous risqueriez de n'aimer aucun homme de la faon qui convient4 ,mais dmettez-vous d'une partie de vous-mmes en faveur d'une crature que vous verrez au-dessous de vous2 souffrez de la faim avec un chien affam2 quand une femme vous dplat et que vous lui plaisez1 sacrifiez votre dplaisir pour lui procurer du plaisir6 ,la raison vous commande de renoncer au monde pour vous retirer en vous-mmes2 mais le cur vous ordonne de sortir de vous-mmes pour prendre une part aux souffrances d'autrui4 ,il n'y a pas d'autre devoir1 et il n'y a pas non plus d'autre joie4 ,un homme viendra au tribunal de mon ,pre1 qui dira3 ,j'ai souffert avec ceux qui souffraient2 je ne pouvais les voir souffrir sans en tre mu4 ,et mon ,pre le fera asseoir la table des justes4 ,un autre homme viendra qui dira3 ,la bassesse des hommes m'a toujours loign d'eux2 mais1 un jour1 j'ai rencontr un enfant qui pleurait si fort que je l'ai secouru4 ,et1 celui-l1 mon ,pre le fera revtir de la robe des anges4 ,mais malheur ceux qui1 lorsqu'ils entendront se plaindre une crature1 se demanderont si elle existe avant de la secourir6 ,malheur ceux qui1 pour ne pas entendre la plainte des cratures1 se rfugieront dans le rve1 o ils se croiront dieux6 ,a ceux-l je dirai3 ,rappelez-vous que vous tes poussire1 et que vous retournerez en poussire6 ,et1 sous les mensonges de leur joie1 leur supplice sera gal au tien1 malheureux ,satan1 jadis mon frre1 condamn ne pas aimer pendant les sicles des sicles444 ,mais1 maintenant1 arrire de moi6 ,il a t crit que tu ne devais pas me tenter6 99 99 99 99 99 ,jsus s'enfona dans le dsert4 ,pendant quarante jours et quarante nuits il jena4 ,plusieurs fois ,satan le tenta encore1 malgr sa dfense4 ,mais l',esprit tait en lui1 et jamais il n'eut plus de pense que pour le salut des hommes4 ,et1 quand il sortit du dsert1 sa divinit se rvla au monde par le grand miracle1 le ,sermon sur la ,montagne4 ,car aux saints aussi a t accord de gurir les paralytiques1 et de ressusciter les morts1 et de nourrir cinq mille ventres avec cinq pains et deux poissons3 mais un ,dieu seul pouvait donner aux mes1 pour la dure des sicles1 sous l'espce de quelques petites phrases sans ordre ni style1 un inpuisable aliment d'esprance et de consolation4 ,ce sermon fameux commenait ainsi3 ,heureux les pauvres d'esprit6 #ahib4 ,,ii ,,les ,,disciples ,d',,emma,s1 ,,ou ,,les ,,tapes ,d',,une ,,conversion ,,conte ,,pour ,,le ,,jour ,,de ,p,,ques ,a ,,monsieur ,,anatole ,,france4 #ac4 ,or voici que deux des disciples allaient1 ce jour-l1 vers une ville nomme ,emmas1 qui tait soixante stades de ,jrusalem2 #ad4 ,et ils se parlaient entre eux de tous les vnements qui s'taient produits4 #ae4 ,et1 pendant qu'ils s'entretenaient et se plaignaient1 voici que ,jsus lui-mme1 s'approchant1 se mit marcher avec eux3 #af4 ,mais leurs yeux taient retenus1 et ils ne le reconnaissaient pas4 #ag4 ,et il leur dit3 ,de quoi vous entretenez-vous ainsi1 tout en marchant8 ,et de quoi vous affligez-vous8 #ah4 ,et l'un d'eux1 nomm ,clophas1 lui rpondit3 ,es-tu donc1 toi seul1 si tranger ,jrusalem que tu ne saches pas les faits qui s'y sont produits ces jours derniers8 #ai4 ,il leur demanda3 ,quels faits8 ,et ils rpondirent3 ,ne sais-tu pas ce qui est arriv ,jsus de ,nazareth1 qui tait un grand prophte1 puissant en uvres et en paroles1 devant ,dieu et devant tout le peuple8 #bj4 ,et ne sais-tu pas comment les chefs des prtres et nos princes l'ont condamn mort et crucifi8 #ba4 ,et nous1 nous esprions qu'il allait racheter ,isral6 ,mais maintenant trois jours se sont dj passs depuis qu'il est mort6 #bb4 ,et voici que des femmes1 d'entre les ntres1 nous ont encore effrays6 ,car1 avant le jour1 elles sont alles au tombeau de ,jsus1 #bc4 ,et1 n'ayant plus trouv le corps1 sont revenues nous dire qu'elles avaient eu la vision d'anges qui leur disaient que ,jsus tait vivant4 #bd4 ,sur quoi quelques-uns des ntres se sont rendus au tombeau2 et ils y ont tout trouv tel que ces femmes l'avaient dit2 mais lui1 ,jsus1 ils ne l'ont point trouv6 #be4 ,alors ,jsus leur dit3 ,o insenss6 ,comme vos curs sont paresseux croire ce qu'ont annonc les prophtes6 #bf4 ,est-ce que ce n'tait point chose ncessaire que le ,christ souffrt tout cela1 afin d'entrer ainsi dans sa gloire8 #bg4 ,et1 commenant par ,mose et citant tous les prophtes1 il leur interprtait1 dans toutes les critures1 ce qui y tait dit son sujet4 #bh4 ,cependant ils approchaient de la ville o ils allaient4 ,et ,jsus feignit d'avoir aller plus loin4 #bi4 ,mais ils le retinrent1 en disant3 ,reste avec nous1 car voici le soir qui tombe et la journe qui s'achve6 ,et il entra avec eux dans une htellerie4 #cj4 ,et voici que1 s'tant mis table avec eux1 il prit un pain1 le bnit1 le rompit1 et le leur tendit4 #ca4 ,et1 leurs yeux s'tant rouverts1 ils le reconnurent4 ,et aussitt il disparut leurs yeux4 #cb4 ,et ils se dirent l'un l'autre3 ,comme notre cur brlait en nous1 sur la route1 pendant qu'il nous parlait et nous claircissait les ,saintes critures6 #cc4 ,puis1 s'tant relevs1 ils revinrent aussitt ,jrusalem1 o ils trouvrent rassembls les ,onze1 ainsi que ceux qui taient avec eux4 7vangile selon saint ,luc1 ,,xxiv47 ,i ,,les ,,paraboles ,si quelqu'un veut me suivre1 qu'il renonce d'abord soi-mme6 7,saint ,matthieu1 ,,xvi1 #bd47 ,sortis de ,jrusalem au plus chaud de l'aprs-midi1 les deux disciples marchaient tristement sur la route de ,samarie4 ,tous deux allaient pieds nus1 vtus de pauvres manteaux rapics3 ils portaient sur l'paule leur besace vide1 accroche au bout d'un bton4 ,leurs cheveux et leur barbe taient si incultes1 et leur visage si imprgn de poussire1 qu'on les aurait pris pour de vieux vagabonds4 ,c'taient pourtant deux jeunes hommes3 le grand1 ,clophas1 avait trente ans2 l'autre1 le gros ,simon1 peine vingt-cinq4 ,et tristement ils s'entretenaient des fcheuses suites qu'avaient eues pour eux la mort de ,jsus4 ,mais soudain tous deux s'arrtrent1 effrays4 ,un homme tait l debout1 appuy sur son bton1 qui les regardait et paraissait les attendre4 ,oui1 sans doute1 il les attendait3 car tout de suite il les salua1 reprit sa besace qu'il avait pose terre1 s'avana vers eux1 et fit mine de vouloir les accompagner4 ,anxieusement ils l'examinrent des pieds la tte4 ,clophas1 ancien scribe de synagogue1 se disait que ce devait tre un missaire du sanhdrin1 qui le guettait pour le ramener ,jrusalem3 on savait qu'il tait le plus intelligent et le plus instruit1 parmi les disciples du ,nazaren2 on avait rsolu de s'emparer de lui4 ,simon le cordonnier ne se faisait pas tant de raisons2 mais il devinait bien1 au contraire1 que c'tait lui qu'on en avait4 ,il se voyait perdu2 il maudissait ,clophas1 qui avait caus tout son malheur en le forant jadis quitter ,capernam1 son pays1 pour suivre ,jsus en ,jude4 ,et comme leur esprit tait occup ces rflexions pendant qu'ils examinaient l'inconnu1 celui-ci leur sembla un homme de mchante figure1 mr et trapu1 avec un regard sournois4 ,aussi ne rpondirent-ils pas son salut1 ni aux questions qu'il leur adressa4 ,et bientt1 n'osant le congdier1 ils se mirent courir pour se dlivrer de sa compagnie4 ,mais il courut avec eux4 ,il leur vantait la bienfaisante fracheur de cet air du soir qui descendait sur eux4 ,il les invitait se rjouir de la puret du ciel1 o s'allumaient les premires toiles4 ,sa voix tait si douce que1 plusieurs fois1 ils se retournrent tandis qu'il parlait1 croyant entendre un chur d'anges qui chantaient au loin1 derrire eux4 ,et1 le gros ,simon s'tant heurt contre une pierre1 dans l'lan de sa course1 l'tranger le retint par le bras1 l'empcha de tomber4 ,depuis longtemps dj ils marchaient1 sans ralentir le pas1 lorsque ,simon s'aperut que les pieds de son nouveau compagnon taient rouges de sang1 qu'il tenait la main son ct comme s'il y avait t bless1 et que sa besace semblait bien lourde1 sur son paule4 ,il pensa d'abord se rjouir de sa dcouverte2 mais il eut beau faire1 il souffrait de voir souffrir cet homme1 pourtant son ennemi4 ,il marcha encore un moment1 puis il prit la besace de l'tranger1 la mit sur son paule avec la sienne1 au bout de son bton4 ,la besace tait lourde1 en effet2 mais peine ,simon l'eut-il prise qu'il sentit que tout son corps1 et ses jambes1 et son cur1 taient devenus plus lgers4 ,lui qui tout l'heure tremblait1 cras sous le poids de sa frayeur1 il avait maintenant tout oubli de lui-mme2 il ne pensait plus qu' savoir d'o venaient l'tranger les blessures de ses pieds et cette plaie au ct4 ,il en oublia jusqu' sa mauvaise humeur contre ,clophas4 --,frre1 lui dit-il tout bas1 marchons moins vite1 et donne ton bras ce malheureux6 ,vois-tu comme il est faible1 et comme il a peine mettre un pied devant l'autre8 ,et ,clophas sentit1 lui aussi1 un grand souffle rafrachissant qui pntrait en lui4 ,la vue de cette misre dissipait ses mfiances4 --,appuie-toi sur moi1 homme1 et marchons moins vite6 dit-il4 ,mais lorsqu'ensuite l'tranger s'informa du but de leur voyage1 le souvenir de leur dtresse leur revint l'esprit4 ,encore n'prouvaient-ils dsormais qu'un besoin de se plaindre1 de montrer cet inconnu qu'ils avaient droit1 eux-mmes1 sa compassion4 99 99 99 99 99 --,amis1 dit alors l'inconnu1 de quoi vous entreteniez-vous1 tout l'heure1 quand je vous ai rencontrs8 ,et pourquoi tes-vous tristes8 ,le malheur de ,clophas tait si grand que chacun1 lui semblait-il1 devait en savoir le motif4 --,es-tu donc si tranger ,jrusalem que toi seul tu ignores les choses qui s'y sont passes8 rpondit-il d'un accent un peu dur4 --,et quelles choses8 --,mais ce qui est arriv ,jsus de ,nazareth6 ,ah6 c'tait un prophte puissant en uvres et en paroles1 devant le peuple et devant ,dieu6 ,or les prtres et les magistrats l'ont livr pour tre condamn mort1 et il y a trois jours qu'on l'a crucifi4 ,sache donc que j'tais le premier de ses disciples4 ,il nous avait promis de dlivrer ,isral444 --,et de nous ressusciter du tombeau aprs s'tre ressuscit lui-mme6--ajouta ,simon4--,et voil trois jours qu'il est mort6 ,a ,jrusalem1 on nous cherche pour nous pendre4 ,a ,capernam1 dans notre pays1 o nous retournons1 chacun va se moquer de nous4 ,pourvu seulement qu'on ne nous rejoigne pas en chemin6 ,nous voulions partir ds hier2 mais des femmes nous ont dit qu'elles taient alles l'endroit o on l'a enterr1 et qu'elles avaient trouv le spulcre vide4 ,mme elles auraient rencontr l un ange1 qui leur aurait dit que ,jsus tait vivant4 ,alors je suis all hier soir au tombeau3 le tombeau tait vide1 en effet1 mais pas l'ombre d'un ange1 et personne n'a rien vu4 ,on aura enlev ses restes pour nous empcher d'y aller prier6 ,ah6 vois-tu1 nous en sommes pour nos frais6 ,il est bien mort2 et1 nous1 ,dieu sait ce qui va nous arriver6 --,s'il tait vivant1 comme l'affirment ces femmes1 tout de suite je l'aurais vu6--reprit ,clophas4--,il n'y avait que moi qui le comprenais4 ,j'ai beaucoup tudi1 depuis l'enfance6 ,j'ai t second scribe ,capernam4 ,je sais lire1 crire1 je sais tout4 ,si ,jsus vivait1 mais il serait l en ce moment1 m'couter comme tu m'coutes6 ,c'est des ides de femmes1 tout cela6 ,bon pour des ignorants comme ,simon1 de croire leurs inventions6 ,moi1 d'ailleurs1 jamais je n'ai t compltement dupe de ce que nous disait le ,nazaren4 ,il y avait ses miracles1 les malades guris1 les morts ressuscits3 c'est cela qui me retenait4 ,mais tous ces discours nouveaux1 bizarres1 incomprhensibles6 ,et ce ddain de l'instruction1 et ce got pour la mauvaise compagnie6 --,oui1 c'est vrai6 fit ,simon4 ,moi-mme1 souvent j'ai failli douter de lui1 en le voyant si familier avec moi4 ,il me parlait comme son frre6 ,un homme qui se disait le descendant de ,david6 ,mais l'tranger interrompit leurs dolances et prit la parole1 son tour4 ,il avait connu1 lui aussi1 ,jsus de ,nazareth4 ,il l'avait nagure rencontr en ,galile2 et l'autre jour il l'avait revu1 tran par des soldats dans une rue de ,jrusalem1 les paules couvertes d'un linge carlate1 les mains lies1 le front saignant sous des pines4 ,il croyait fermement que ,jsus tait le ,fils de ,dieu1 et ressusciterait du tombeau suivant sa promesse4 ,sa voix restait douce comme un chant du ciel2 mais sans cesse ses paroles devenaient plus fermes1 blmant les deux voyageurs de leur peu de foi4 --,insenss1 disait-il1 pourquoi votre cur est-il si rtif8 ,ne savez-vous pas ce qu'ont annonc les prophtes8 ,jsus ne devait-il pas souffrir comme il a souffert1 afin d'entrer ainsi dans sa gloire8 ,puis1 commenant par ,mose et continuant par tous les prophtes1 il leur expliquait dans les critures ce qui concernait ,jsus4 ,ses explications ravirent ,clophas1 qui se piquait de savoir toutes les critures1 de pouvoir mme les rciter l'envers1 en prenant par la fin4 ,il complta quelques-unes des phrases que citait l'tranger1 il en cita d'autres1 encore plus probantes1 son gr4 ,il tait heureux de montrer son rudition un homme aussi rudit4 ,simon1 lui1 coutait avec la mine recueillie qu'on lui avait vue jadis aux discours de ,jsus4 ,il tait bloui1 entran1 convaincu4 ,de temps en temps seulement il songeait qu'il n'avait rien mang depuis le matin1 que sa besace tait vide1 et que le froid de la nuit allait le surprendre sur la route4 ,et1 quand on fut arriv au bourg d',emmas1 il n'y tint plus4 ,il interrompit ses compagnons1 leur proposa d'entrer dans une auberge pour se restaurer4 --,ami1 dit-il l'tranger1 voici ta besace6 ,nous allons1 ,clophas et moi1 nous arrter ici jusqu' demain4 ,mais toi1 est-ce que tu comptes marcher toute la nuit1 avec tes pieds malades1 sous ce vent glac qui souffle du fleuve8 ,entre du moins te chauffer et prendre haleine un moment6 --,oui1 entre avec nous1 dit ,clophas1 nous poursuivrons notre entretien6 ,c'est une telle consolation pour moi1 dans ma dtresse1 de pouvoir causer avec un homme qui m'entende6 ,entre sans crainte1 personne ne te dira rien1 et1 si tu ne veux pas manger1 tu n'auras rien payer6 ,mais l'tranger paraissait rsolu continuer son chemin4 --,ami1 lui dit alors ,simon se penchant son oreille1 nous t'offririons bien de manger avec nous1 mais il nous reste peine trois drachmes1 et la route est longue jusqu' ,capernam4 ,n'aie pas mauvaise ide de nous1 malgr cela1 et viens te distraire un moment encore avec nous6 ,vois quel bon feu nous attend1 l-bas1 dans la grande salle6 ,et puis nous saurons bien nous arranger pour te trouver un gte1 sans qu'il en cote rien toi ni personne6 ,sur ces mots1 l'tranger se dcida entrer4 ,clophas et ,simon eurent tous deux l'impression comme de dangers o ils auraient chapp4 ,ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent dans la grande salle2 justement une table y tait servie1 propre et gaie1 sous la lampe4 ,et ils se demandrent comment ils avaient pu1 au premier abord1 si mal juger leur nouvel ami4 ,tout entiers maintenant l'espoir d'une bonne soire de repos1 ils le considraient de leurs yeux riants3 c'tait un jeune homme1 un beau jeune homme frle et timide1 avec un regard innocent4 ,ils reconnaissaient en lui1 exactement1 le compagnon qu'il leur fallait pour une libre causerie avant la couche1 le dos au feu et le ventre table4 ,un jeune domestique vint s'informer de ce qu'ils voulaient4 ,ils commandrent un plat de poisson1 et se firent apporter1 en attendant1 du pain et de l'eau4 ,l'tranger1 assis un peu l'cart1 les regardait manger4 ,bientt l'entretien reprit1 coup seulement de temps autre par le bruit des verres qu'on reposait sur la table4 ,simon1 pour mieux entendre1 disait-il1 avait entr'ouvert son manteau4 ,clophas rcitait des textes sacrs1 de sa belle voix grave qui s'enflait vers la fin des phrases4 ,mais l'tranger n'en tait plus aux textes sacrs4 ,il rappelait ses amis les discours de ,jsus1 ces singulires paraboles1 simples et subtiles1 dont le sens restait cach aux sages et se dvoilait aux enfants4 ,il en savait deux que1 sans doute1 ils ignoraient4 ,il s'offrit les leur dire4 ,et sa voix tait devenue d'une douceur si touchante que ,clophas lui-mme avait cess de parler4 ,simon et lui vinrent s'asseoir prs du feu2 et l'tranger leur rpta les deux paraboles1 pendant que le domestique s'occupait essuyer les miettes de la table et servir le poisson4 99 99 99 99 99 ,il leur dit d'abord3 ,un savant homme vivait ,jrusalem1 sous le roi ,david4 ,pour se consacrer tout entier l'tude1 il avait refus de se marier1 il avait renonc un emploi dans le temple1 qui lui rapportait honneurs et profits4 ,il ne pensait ni boire ni manger4 ,du matin au soir1 il tudiait4 ,il tait trs vieux1 mais il tudiait toujours4 ,ses voisins1 le voyant dtach du monde1 le vnraient comme un saint1 et de tout le royaume les docteurs venaient lui pour le consulter4 ,or il entendit dans son sommeil une voix qui lui disait3 ,si tu ne deviens pas encore plus savant que tu n'es1 tu n'entreras pas au royaume des cieux6 ,alors il se rappela qu'un savant homme vivait en gypte1 qui avait la rputation de savoir toutes choses4 ,et il se mit en route pour le consulter4 ,il rencontra sur son chemin un chien qui criait3 une pine lui tait entre dans la patte1 et il ne parvenait pas l'enlever4 ,mais le savant homme tait si press d'arriver au but de son voyage qu' peine il entendit les cris de ce chien4 ,et il poursuivit sa route1 et le sage d'gypte lui apprit tout ce qu'il savait4 ,et voici que1 dans la nuit de son retour ,jrusalem1 il fut saisi d'une fivre3 et il sut qu'il allait mourir1 car il connaissait les noms et les caractres de toutes les maladies4 ,et voici que de nouveau il entendit la voix1 et la voix lui dit3 ,tu n'entreras pas au royaume des cieux1 puisque tu n'as pas russi devenir plus savant que tu n'tais6 ,et il mourut1 et il n'entra pas au royaume des cieux3 car il y a beaucoup d'appels1 mais peu d'lus4 ,la voix de l'tranger tait si douce1 pendant qu'il parlait1 qu'elle semblait aux deux voyageurs une musique d'anges maintenant toute proche1 flottant parfume d'encens1 autour d'eux4 ,leurs yeux taient remplis de tendres lumires1 leurs poitrines haletaient et leurs jambes tremblaient4 ,le jeune domestique lui-mme n'avait pu rester indiffrent la surnaturelle douceur de cette voix4 ,il avait laiss sur la table le poisson moiti servi1 et s'tait adoss au mur1 les yeux fixs sur les yeux de l'tranger4 ,et l'tranger leur dit une seconde parabole3 ,un mendiant vivait ,jrusalem1 sous le roi ,david4 ,c'tait le dernier des mendiants4 ,il tait bossu et boiteux des deux jambes1 et les passants crachaient sur lui1 dans la rue1 pour se divertir4 ,or un jour il vint aux portes du palais d'un prince1 dont la femme tait la plus belle femme du royaume4 ,et il dit aux domestiques qu'il tait venu pour donner un baiser la femme du prince4 ,et les domestiques le chassrent coups de bton1 et leurs enfants crachrent sur lui1 et leurs chiens le mordirent aux jambes4 ,mais le mendiant s'assit devant la porte du palais4 ,et bientt il vit s'approcher des seigneurs amis de la maison1 et il leur dit qu'il tait venu pour donner un baiser la femme du prince4 ,et les seigneurs le plaisantrent sur sa laideur et sa btise1 aprs quoi ils lui jetrent une aumne et entrrent dans le palais4 ,mais le mendiant resta assis devant la porte4 ,et bientt il vit s'approcher le prince lui-mme4 ,et il lui dit qu'il tait venu pour donner un baiser la princesse1 sa femme4 ,et le prince1 touch de sa misre1 lui parla doucement3 ,ami1 quelle folie t'a germ dans la tte8 ,ne sais-tu pas que la loi nous dfend de lever les yeux sur la femme de notre prochain8 ,tiens1 voici tout l'argent de ma bourse3 prends-le1 et amuse-toi suivant ton plaisir6 ,mais le mendiant refusa l'argent et dit au prince3 ,jamais je n'ai vu une femme si belle4 ,je suis un pauvre homme1 je n'ai besoin d'aucun plaisir4 ,seuls les yeux de la princesse me brlent le cur1 depuis que je l'ai vue1 comme des charbons enflamms1 et je vais mourir si je ne lui donne pas un baiser4 ,et le prince lui rpondit3 ,ami1 tu auras donc ce que tu dsires4 ,et que ,dieu te juge1 si tu agis contre sa loi6 ,et il alla prendre par la main sa jeune femme1 qui tait plus pare et plus belle que les fleurs des bois2 et il l'amena au mendiant pour qu'il lui donnt un baiser4 ,et il y eut grande joie dans le ciel3 car beaucoup sont appels1 mais peu sont lus4 ,que celui qui a des oreilles1 entende6 ,l'tranger se tut4 ,les deux voyageurs se tinrent quelque temps encore prs du feu1 puis1 quand le domestique fut sorti1 ils reprirent leur place devant la table4 ,ils se sentaient inonds d'un bien-tre dlicieux1 et l'odeur du poisson avait rveill leur faim4 ,mais1 au moment o ils se remettaient manger1 un soupir leur fit dresser la tte4 ,et ils virent que l'tranger s'tait affaiss sur son sige1 exsangue1 la bouche entr'ouverte4 ,ils virent que ses pieds saignaient1 aussi son flanc1 perc comme d'un coup de flche4 ,alors ils se dirent que1 pendant qu'ils s'enchantaient l'couter1 il rendait1 lui1 ses dernires forces2 et une angoisse les saisit4 ,ils ne pensrent plus leur faim1 ni au vide de leur bourse1 ni rien d'autre qu' la misre de ce malheureux4 ,clophas courut vers lui pour le ranimer1 ,simon commanda pour lui une ration de vin1 et lui offrit son pain4 ,l'tranger revint lui3 il prit le pain que lui tendait ,simon et le rompit1 sous leurs regards pleins de piti4 ,et1 comme c'tait la premire fois que les deux disciples regardaient leur compagnon de route en pensant lui et non pas eux-mmes1 pour la premire fois ils le virent tel qu'il tait4 ,et ils dcouvrirent alors que leur compagnon de route tait ,jsus1 leur divin ,seigneur1 ressuscit du tombeau4 99 99 99 99 99 ,ils se jetrent genoux pour l'adorer2 mais dj il avait disparu4 ,un moment ils restrent immobiles1 agenouills sur le sol1 la tte dans les mains4 ,la douce musique de la voix rsonnait maintenant tout en eux1 parfume d'encens4 ,leur me tait pntre de foi et de bonheur4 ,et1 perdant le souvenir de leurs faiblesses passes1 ils se dirent l'un l'autre3 ,frre1 notre cur ne brlait-il pas dans notre poitrine1 tandis qu'il nous parlait sur la route1 occup nous expliquer les saintes critures8 ,et aussitt ils se relevrent1 sortirent de l'auberge1 laissant leur bourse sur la table1 se remirent en chemin pour rentrer ,jrusalem4 ,la soif sacre du martyre s'tait empare d'eux4 ,sous le vent froid de la nuit1 ils allaient4 ,jamais ils n'arriveraient assez tt pour confesser leur foi1 convertir les infidles1 et prir sur la croix6 ,ils songrent pourtant1 au bout d'un instant1 qu'il leur faudrait d'abord rveiller les onze aptres1 et leur annoncer l'incroyable rencontre4 ,car eux seuls avaient eu la preuve du miracle3 c'est eux les premiers que ,jsus s'tait montr3 c'est eux qu'il avait choisis pour rvler au monde sa rsurrection6 ,cette ide leur vint en mme temps tous deux4 ,oui1 c'est eux que le ,seigneur avait choisis1 eux seuls1 parmi la troupe des disciples6 ,aux femmes il avait fait voir son spulcre vide1 et les anges qui le gardaient3 mais eux seuls il s'tait fait voir lui-mme6 ,et1 mesure qu'ils y pensaient davantage1 ils se sentaient remplis d'une reconnaissance plus vive pour cette faveur de leur matre4 ,et1 mesure qu'ils y pensaient davantage encore1 l'orgueil s'installait dans leur cur ct de la reconnaissance4 ,eux1 eux seuls1 c'est eux qu'il avait choisis6 ,de telle sorte qu'au dtour du chemin1 l'endroit mme o ils avaient tout l'heure rencontr l'inconnu1 tous deux furent illumins d'une certitude commune3 ils comprirent qu'ils taient dsormais les deux lus d'entre les lus1 les mandataires suprmes de ,jsus4 ,pourquoi leur serait-il apparu comme il l'avait fait1 s'il ne les avait pas tenus pour les premiers de ses disciples8 ,pourquoi1 tandis qu'il laissait les ,onze se morfondre dans le doute et le chagrin1 pourquoi aurait-il pris la peine de les attendre au bord de la route1 et de s'attarder si longtemps en leur socit8 --,ah6 frre1 dit enfin ,clophas1 je me sens indigne de ce choix6 ,quand je pense que le ,seigneur m'a prfr ,pierre1 qui se croyait dj le chef de l'glise1 ,jean qui se vantait d'tre l'lve bien-aim6 ,je connaissais mieux1 certainement1 la loi et les prophtes2 j'tais plus sage et plus rudit4 ,mais avec tout cela je ne voyais en moi que le plus humble des pcheurs4 ,et voil qu'il m'a choisi6 ,te rappelles-tu de quels yeux pleins d'une tendre tristesse il m'a regard tandis qu'il rompait le pain8 --,il ne t'a pas regard plus que moi6--rpartit ,simon1 tris piqu4--,ah6 vraiment1 c'est trop de vanit6 ,mais rappelle-toi donc plutt comment tu l'as trait lorsqu'il nous a rejoints sur la route3 tu lui as adress de dures paroles1 tu t'es mis courir pour l'empcher de te suivre6 ,il n'y a que moi qui aie eu piti de lui4 ,j'ai pris sa besace quand je l'ai vu fatigu2 c'est moi qui l'ai dcid entrer dans l'auberge4 ,et1 quand j'ai failli faire un faux pas1 ne m'a-t-il pas retenu8 --,malheureux6 cria ,clophas1 mais tu es fou6 ,sais-tu seulement lire et crire8 ,que sais-tu8 ,mais on te rirait au nez1 si tu osais dire que c'est toi que ,jsus a choisi6 ,malheureux6 tu ne comprends donc pas que c'est par charit que nous te gardions parmi nous8 ,es-tu capable seulement de rciter la srie des rois de ,juda6 --,laisse-moi en paix avec tes railleries1 pdant de synagogue6 rpondit ,simon4 ,j'ai bien vu1 aujourd'hui encore1 que le ,seigneur s'adressait aux ignorants tels que moi1 et non pas aux scribes de ta sorte4 ,les scribes1 il les dtestait4 ,race de vipres6 disait-il4 ,ah6 jamais il n'a si bien dit6 ,et ils continurent se disputer4 ,et1 mesure qu'ils s'chauffaient davantage1 chacun des deux apercevait plus clairement les motifs qui lui avaient valu1 lui seul1 la faveur du choix divin4 ,aux portes de la ville1 le dbat devenait si vif que ,clophas fut sur le point de se jeter sur son compagnon2 mais il le vit lui-mme si furieux qu'il crut mieux faire de se tenir tranquille4 ,et ils marchrent cte cte1 trs vite1 sans se dire un mot4 99 99 99 99 99 ,et quand ils sortirent de l'assemble des ,onze1 une heure aprs1 ils se sparrent sur le seuil1 mortellement fchs4 ,,ii ,,les ,,grains ,,perdus ,d'autres grains tombrent sur un sol pierreux1 o ils n'avaient pas beaucoup de terre1 et ils levrent aussitt1 parce que la terre tait peu profonde4 ,mais1 le soleil ayant brill1 la plante1 brle de ses feux et n'ayant pas de racines1 scha4 ,d'autres grains tombrent parmi les pines1 et les pines crrent et les touffrent4 7,saint ,matthieu1 ,,xiii1 #e1 #f1 #g et #h47 ,trente ans s'taient couls depuis la miraculeuse rsurrection de ,notre-,seigneur ,jsus2 et dj ses ,aptres avaient sem aux quatre coins du monde la divine semence qu'il avait laisse dans leurs mains4 ,par une claire matine de printemps1 un mendiant s'avanait1 tout inond de sueur et tranant les pieds1 sur le petit chemin qui mne d',arad ,thamara1 en ,idume1 travers les sches collines du ,dsert de ,juda4 ,le pauvre mendiant6 ,c'tait l'ge1 sans doute1 qui avait vot son dos1 aplati son ventre1 dgarni son crne et sa bouche2 mais tait-ce l'ge aussi qui avait rong l'un de ses yeux et la moiti de son nez1 et qui avait parsem son visage de taches sanguinolentes1 et qui avait tordu les os de ses petites jambes8 ,rien n'tait lamentable voir1 en tout cas1 autant que cet ancien gros homme dgonfl et raccourci1 qui clopinait sur la route en gmissant chaque pas4 ,et le spectacle n'tait pas non plus sans quelque chose de comique1 qui valait l'infortun les rires et les hues de tous ceux qui le rencontraient4 ,car cette vivante ruine1 tte nue et pieds nus1 portait sur ses paules un long manteau somptueux1 mais trop lourd pour la saison1 et sali1 et plein de trous1 sans compter qu'on y voyait1 cousus par places dans le plus extravagant dsordre1 des bouts de mchants galons dors et argents qu'on aurait dits ramasss dans une ornire et piqus l1 au hasard4 ,ces galons disparates1 et deux bagues en mtal grossier sur les doigts crasseux du mendiant1 c'tait cela qui tout de suite forait rire quand on l'apercevait3 cela1 et aussi la manire dont1 tout instant1 il portait la main ses reins1 comme s'il venait d'tre battu4 ,et puis enfin sa misre1 dans l'ensemble1 tait de celles qui amusent3 on sentait qu'il avait d lui-mme s'amuser beaucoup pour se l'attirer si complte4 ,il marchait1 inond de sueur et tranant les pieds4 ,quand on riait sur son passage1 d'abord il se fchait1 mais il finissait par sourire4 ,et l'on s'loignait sans lui rien donner1 car son pauvre sourire faisait peur4 ,au bas d'une monte il s'arrta1 s'assit dans le foss de la route4 ,et voici qu'il vit venir de son ct un grand vieillard si piteux et si drle qu'il ne put s'empcher d'en rire1 comme on avait ri de lui-mme4 ,celui-l appartenait l'espce des vieux matres d'cole4 ,il avait un nez crochu1 une barbe dessche1 un cou mince et long comme une tige de bambou4 ,il gardait ses deux yeux1 mais si uss et si pleins de mite qu'il pouvait peine les ouvrir4 ,une dizaine de cheveux gris1 sans doute les seuls qui lui restaient1 formaient une faon de clture autour d'un vieux linge verdtre qu'il s'tait coll sur le haut du crne4 ,on devinait qu'il avait t destin par la nature tre maigre1 mais qu'une vie sdentaire l'avait boursoufl1 jaunissant sa peau4 ,et le malheureux semblait atteint de quelque maladie singulire4 ,avez-vous jamais vu1 dans une cour de collge1 des lves rvolts contre leur principal8 ,ils refusent de lui obir1 gambadent quand il leur commande de rester en repos1 courent droite quand il leur dit gauche4 ,c'est tout fait de cette manire que se comportaient les membres du vieillard4 ,ils semblaient rvolts contre lui4 ,sa tte se balanait l'extrmit de son interminable col1 capricieusement1 avec des grces indolentes4 ,ses bras se mouvaient suivant leur fantaisie1 sans s'inquiter des ordres qu'il leur donnait4 ,et ses jambes s'avanaient par des saccades soudaines1 comme si leur ressort intrieur1 tout instant1 se ft dmis4 ,et tout cela1 tout jusqu' la guenille qui lui servait de manteau1 tout cela tait empreint d'une gravit solennelle3 le tmoin le plus grincheux en et t drid4 ,aussi le petit vieillard riait-il1 en se frottant les reins1 pendant que cette autre ruine flageolait sur la route4 ,mais tout coup il s'arrta de rire1 leva en l'air ses bras informes1 et1 si vite qu'il put1 il courut se placer sur le passage du vieux professeur4 ,puis tous deux s'examinrent soigneusement1 et puis1 s'tant reconnus1 ils crirent3 --,clophas6 --,simon6 ,trente ans ils ne s'taient point revus2 ils avaient eu le temps de se pardonner leurs griefs4 ,assis maintenant cte cte1 dans le foss du chemin1 ils continuaient se regarder4 ,et chacun1 considrant la misre de l'autre1 se consolait de sa misre4 ,jamais ils ne s'taient sentis si proches1 depuis la premire nuit qu'ils avaient passe ensemble sur la route1 jadis1 aux portes de ,capernam1 avec les oreilles encore toutes pleines des paroles de ,jsus1 et le cur tout embras du feu divin de ses yeux4 ,ils s'taient jur1 cette nuit-l1 de marcher toujours la main dans la main1 doux et humbles1 soumis ce merveilleux jeune homme qui avait daign leur sourire4 ,s'tant relevs avec de grands efforts1 les deux vieillards marchaient1 la main dans la main4 ,ni l'un ni l'autre ne savait o aller1 ni l'un ni l'autre ne possdait rien au monde4 ,ils se promirent de ne plus se quitter4 ,ensemble ils mendieraient leur pain1 au long des routes3 la vie leur paratrait moins dure1 et la mort moins lente4 ,et1 quand ils se furent bien habitus l'un l'autre1 ils se racontrent la triste histoire de ce qui leur tait arriv1 depuis qu'ils s'taient spars1 le cur plein de haine1 ,jrusalem1 sur le seuil de la maison de ,marc1 o demeuraient les ,onze4 ,simon parla le premier4 ,il s'interrompait tout moment pour gmir1 pour se frotter les reins1 pour essuyer la sueur de son crne chauve4 ,le sentier montait devant eux1 montait sans fin4 ,des rochers plants de gents leur cachaient le sommet de la colline4 ,plus d'une fois ils durent s'asseoir1 plus d'une fois le cur leur faillit1 et ils eurent l'impression qu'ils allaient mourir4 99 99 99 99 99 ,et voici ce que dit ,simon3 ,ah6 frre1 ,jsus m'a puni6 ,j'avais dout de lui sur le chemin d',emmas1 et il m'a fait expier mon pch4 ,car ces discours qu'il a tenus devant nous1 dans l'auberge1 eh6 bien1 je vois maintenant qu'ils taient destins ma perdition6 ,c'est d'eux que m'est venu tout mon malheur4 ,tu te rappelles1 n'est-ce pas1 qu'il nous a dit1 ce soir-l1 deux paraboles8 ,la premire1 pour tre franc1 je ne l'ai gure comprise2 mais tout de suite1 au contraire1 j'ai compris la seconde1 celle du mendiant qui avait donn un baiser la femme du prince4 ,celle-l tait assez claire3 elle signifiait que toutes les vieilles dfenses de la ,loi taient abolies1 et que la seule loi1 pour nous1 devait tre dsormais de chercher notre plaisir4 ,c'est1 du reste1 un enseignement que1 depuis longtemps dj1 il m'avait sembl lire dans ses paroles4 ,tu te souviens8 ,il nous dispensait des prires et des jenes1 il pardonnait leurs pchs aux pires pcheurs1 il prenait sous sa protection les femmes adultres4 ,aussi ai-je devin sur-le-champ le sens de sa parabole d',emmas4 ,hlas6 je l'ai trop bien devin4 ,et je me suis promis de m'affranchir de toute contrainte1 l'avenir1 pour ne chercher d'autre but dans la vie que mon plaisir personnel4 ,rien de plus raisonnable1 d'ailleurs1 et de plus conforme ma nature4 ,j'avais des dsirs1 et quand je ne pouvais les satisfaire je souffrais1 et quand je pouvais les satisfaire j'tais heureux4 ,le mendiant avait dsir donner un baiser la femme du prince1 et ,jsus l'avait approuv4 ,je rsolus donc de consacrer mon temps dsirer toutes choses1 et satisfaire tous mes dsirs4 ,mais je vis alors que tous mes dsirs taient subordonns au dsir d'tre riche4 ,sans argent1 impossible de rien avoir d'un peu agrable4 ,et1 comme je songeais aux moyens de m'enrichir1 un publicain de ,jricho1 nomm ,lvi1 m'enseigna un moyen rapide et sr dont lui-mme tirait profit4 ,install ,athnes1 il avait demand aux ,athniens de lui confier de grosses sommes d'argent1 qu'il promettait d'employer faire creuser un canal de la ,mer ,morte la ,grande ,mer4 ,les bnfices1 disait-il1 ne pouvaient manquer d'affluer2 ils seraient rpartis entre les souscripteurs4 ,il avait ainsi obtenu de grosses sommes1 qu'il avait employes1 non pas faire creuser un canal1 mais se construire une maison et donner de belles ftes4 ,libre toi1 ajoutait-il1 d'essayer le mme moyen dans une autre ville6 ,et son ide me plut fort4 ,je lui demandai1 cependant1 si le moyen qu'il me proposait n'tait pas quelque chose comme un vol4 ,pas du tout1 me rpondit-il1 car depuis vingt ans je le pratique1 et chacun le sait ,athnes1 ce qui n'empche personne de me respecter4 ,et puis1 comment serait-il question de vol quand les gens confient leur argent de plein gr1 et quand les sommes sont si fortes8 ,rassur par cette rponse1 je m'en fus ,rome1 et je suivis le conseil de ,lvi4 ,je recueillis des sommes destines1 disais-je1 ouvrir et exploiter des mines d'argent ,capernam4 ,cinq ans je vcus cach dans un misrable taudis du faubourg1 vivant d'ordures1 tout occup seulement ramasser de l'argent4 ,puis1 au bout de ces cinq ans1 je rachetai le palais d'un patricien endett2 et je fis savoir que les mines de ,capernam1 en attendant qu'elles enrichissent tous mes souscripteurs1 avaient dj prospr suffisamment pour m'enrichir moi-mme4 ,j'avais atteint mon but3 je possdais plus de trsors que n'en possda jamais le roi ,salomon4 ,il ne me restait plus qu' me crer des dsirs1 pour les satisfaire mon gr4 ,mon seul vrai dsir1 vois-tu1 le dsir dominant de toute ma vie1 c'tait de bien manger4 ,ah6 le copieux repas que je me promettais pour mon premier jour de fortune6 ,malheureusement1 la vie de privations que j'avais mene dans les faubourgs m'avait endommag l'estomac1 de sorte que1 ce fameux jour-l1 prcisment1 il me fut impossible de rien avaler4 ,j'avais ainsi us mon corps en toute faon1 pendant ces cinq ans2 et quand je voulus jouir enfin de ma jeunesse1 trente ans1 je me trouvai plus vieux que ne l'tait mon pre cinquante4 ,mais enfin je pouvais goter aux mets les plus rares1 et je n'y ai pas manqu4 ,j'ai mang des mlanges de viandes dont l'empereur ,claude lui-mme ne connaissait pas la recette3 tous les jours mes cuisiniers m'en offraient de nouveaux1 qu'ils inventaient pour moi4 ,et1 ma foi6 je sens que j'aurais fini par y prendre plaisir4 ,je regrettais bien un peu que ma condition m'interdt de me faire servir1 la place de ces combinaisons prcieuses1 un bon plat de poisson sal avec des olives2 mais enfin1 tu sais1 on s'habitue tout6 ,c'est mon estomac qui dcidment s'est fch4 tait-ce l'effet de mes cinq annes de privations8 tait-ce la prsence1 dans ces mets trop raffins1 de quelque lment indigeste8 tait-ce leur varit mme et leur incessante nouveaut8 ,je ne puis le dire4 ,mais il est sr que1 depuis vingt ans1 il m'est impossible de rien manger4 ,a peine si je me souviens encore de ce que c'est d'avoir de l'apptit4 ,le lait mme1 les ufs1 rien ne me dit plus4 ,et figure-toi que1 avec tout cela1 un dsir de mets nouveaux m'est venu1 qui ne veut plus me quitter6 ,j'y pense sans cesse4 ,j'ai toujours l'ide qu'on est en train de combiner quelque sauce qui1 enfin1 me ferait plaisir goter4 ,un autre de mes soins1 quand je fus riche1 fut de me commander de nombreux vtements4 ,je pensais que rien n'tait amusant comme de se sentir lgamment habill4 ,je le pense encore3 ne le penses-tu pas aussi8 ,mais1--je ne vois pas trop comment t'expliquer cela1--jamais je n'ai pu me procurer le vtement qu'il m'aurait fallu4 ,ds que je mettais une toge1 j'en dsirais une autre4 ,et si tu savais ce que j'ai eu d'ennuis avec mes tailleurs6 ,toujours des modes nouvelles1 ou bien un galon dont la couleur tait mal assortie1 ou des comptes trop chargs1 et alors des chicanes l'infini4 ,et les coquins se moquaient de moi1 par-dessus le march6 ,tout le monde se moquait de moi6 ,des toges qui cotaient plus cher que chez nous des maisons6 ,je te le dis1 c'est ,jsus qui m'a puni6 ,car1 enfin1 il n'y a pas de plus vif plaisir que de porter de belles toges et de vivre dans le luxe1 n'est-ce pas8 ,je ne le sentais pas autrefois1 ,capernam1 mais maintenant1 je le sens bien6 ,que vais-je devenir1 ,clophas mon frre1 maintenant que je sens tout cela1 et que je ne puis mme plus trouver assez de vieux galons dans les fosss des routes pour garnir en entier le bas de ce vieux manteau6 ,aprs s'tre arrt un moment pour sangloter et gmir1 et pour se frotter les reins1 ,simon reprit son rcit3 ,les riches ,romains achetaient des peintures et des statues3 j'en ai achet aussi4 ,de cela je ne te parle pas comme d'un vrai plaisir3 car mon intendant m'obligeait acheter des uvres o je ne voyais rien1 et1 celles qui m'auraient plu1 il me dfendait mme de les regarder1 comme tant d'un got trop vulgaire4 ,mais quels tracas je me suis donns pour former une collection6 ,j'ai achet au poids de l'or une statue que chacun dclarait admirable3 et1 peu de temps aprs que je l'ai achete1 chacun l'a dclare vilaine1 et mme ridicule4 ,ce n'est pas que la statue et chang2 mais il parat qu'elle avait t d'abord d'un certain ,phidias1 et qu'ensuite elle n'tait plus de lui4 ,une fatalit1 je te dis1 une punition de ,jsus6 ,les autres sont si heureux de possder des collections6 ,ils en parlent avec tant d'orgueil et de joie6 ,ah6 si je pouvais recommencer me former une collection6 ,et si je pouvais recommencer donner des ftes1 ,clophas6 ,il n'y a pas de plus parfait bonheur4 ,hlas6 je n'ai pas su en jouir6 ,j'ai donn des ftes dont l'apprt m'a caus des mois de fatigue1 et qui m'ont cot des sommes incroyables4 ,on est venu en foule dans mon palais1 on a mang et bu1 et moi je suis rest debout1 entre deux portes1 sans pouvoir me reposer un moment4 ,j'ai voulu au moins savourer la gloire mondaine que je croyais m'tre acquise4 ,j'ai cout ce que l'on disait de moi3 mes invits se racontaient l'histoire de ma fortune2 on raillait le mauvais got de mon ameublement4 ,on me mprisait et on se moquait de moi6 ,vois-tu1 c'est la maldiction de ,jsus qui pesait sur moi6 ,j'tais riche1 et tout le plaisir de ma richesse allait aux autres1 par-dessus ma tte4 ,c'taient les autres qui dgustaient les inventions de mes cuisiniers1 qui regardaient mes statues1 qui s'amusaient mes bals4 ,et1 au lieu de me remercier1 ils me mprisaient et se moquaient de moi6 99 99 99 99 99 ,j'ai dsir me marier4 ,j'ai demand la main de la plus belle et de la plus lgante parmi les jeunes filles des patriciens2 et tout de suite je l'ai obtenue1 ce qui m'a valu une infinit de haines et de jalousies4 ,eh6 bien1 il en a t de ma femme comme du reste3 ce sont les autres qui en ont profit4 ,avec les autres elle tait douce1 spirituelle1 gracieuse1 belle tous les jours d'une beaut diffrente2 mais1 moi1 elle me faisait voir qu'elle m'avait pous parce que j'tais riche4 ,et jamais je n'oserais te dire comment elle me traitait4 ,elle est morte1 heureusement2 et je me suis mari avec une jeune fille que j'avais dcouverte dans un village de ,sicile4 ,celle-l ignorait le monde1 elle me devait tout1 je fus certain qu'elle allait m'aimer4 ,hlas6 la maldiction de ,jsus pesait sur moi6 ,car1 pendant les premires semaines1 l'enfant parut en effet1 dispose m'aimer2 mais1 ds qu'elle vint ,rome1 et qu'elle me vit si riche1 et qu'elle vit les jeunes ,romains si empresss auprs d'elle444 mon pauvre ami1 elle fut pire mille fois que ma premire femme6 ,si bien que je finis par renoncer aux plaisirs du mariage4 ,je pouvais1 avec mon argent1 m'offrir les plaisirs de l'amour3 ceux-l sont assurs1 rapides1 et ne trompent jamais4 ,j'ai mme trouv une jeune ,juive de ,gabaon1 une pure vierge1 qui du premier coup s'est prise de moi4 ,ah6 ,clophas1 si tu l'avais vue6 ,elle se suspendait moi comme une chatte1 elle me donnait des noms d'oiseaux1 elle me demandait toute sorte de bijoux pour se faire plus belle et pour me plaire mieux4 ,elle embrassait mes valets pour les encourager me bien servir4 ,hlas6 elle avait dans le sang je ne sais quoi de vici1 et je l'ai eu d'elle4 ,regarde mon nez et mes yeux1 regarde ces taches sur mon front3 ce sont les souvenirs qu'elle m'a laisss6 ,et puis1 impossible dsormais de profiter de sa tendresse6 ,elle tait si gentille1 si innocente1 si cline6 ,ah6 si seulement je pouvais la revoir6 ,je l'appelle jour et nuit1 du fond de mon cur4 ,qu'est-ce que la vie1 loin d'elle8 ,clophas1 ,clophas mon frre1 rends-la-moi6 ,il parut ,clophas que son vieil ami tait devenu fou4 ,il s'tait tal plat ventre dans le sentier brlant2 il pleurait1 et battait le sol de son crne4 ,enfin1 il reprit ses sens3 ,frre1 dit-il1 ,jsus m'a puni4 ,trente ans j'ai cherch le plaisir1 et mes recherches n'ont abouti qu' m'accabler de misre4 ,j'ai pourtant fini1 il y a six mois1 par dcouvrir la vritable source du bonheur4 ,puisque je possdais beaucoup d'argent1 je n'avais qu' songer cela1 et m'en rjouir4 ,j'amassai des monceaux d'or dans une salle de mon palais3 je les contemplais1 je les pesais1 je les rangeais d'une caisse dans une autre4 ,encore un peu d'habitude1 et je sentais que la vue de cet or allait me paratre dlicieuse4 ,mais voici que mon palais fut envahi par des inconnus qui se jetrent sur tous mes trsors1 enlevant1 par-dessus le march1 les manteaux de ma garde-robe1 et mes meubles1 et jusqu' cette statue qui1 cependant1 avait cess d'tre belle4 ,oui1 ces misrables m'ont tout pris4 ,si encore c'taient les mmes personnes qui1 jadis1 m'avaient confi leur argent pour les mines de ,capernam6 ,mais non1 c'taient des gens de rien1 des esclaves1 une foule dont je souponnais peine l'existence4 ,ils m'avaient vu mener la vie luxueuse que je menais1 ils s'taient figur que je m'amusais beaucoup1 et comme ils savaient que1 suivant ma religion1 l'unique but de la vie tait de s'amuser1 ils avaient voulu s'amuser leur tour4 ,ils se partagrent tout ce que je possdais4 ,l'un d'eux1 un vieux tailleur aveugle1 emporta sur son paule mes plus beaux tableaux3 ,rien n'est agrable comme les tableaux6 criait-il4 ,aprs cela1 il en tirera toujours autant de plaisir que moi4 ,et1 quand on m'eut tout pris1 on me chassa de ma maison4 ,et il me fallut quitter ,rome3 car1 du jour o l'on sut que j'tais vol1 on s'aperut que j'tais un voleur4 ,je me suis enfui ,capernam2 mes parents taient morts1 les enfants de mes anciens amis refusaient de me reconnatre4 ,je suis reparti1 et je vais devant moi4 ,mais le plus affreux est que je suis dvor de dsirs1 ,clophas1 plus que jamais6 ,je dsire manger des oiseaux des ,indes1 et mon estomac ne consent pas mme digrer un morceau de pain4 ,je dsire porter des manteaux de pourpre brods d'argent1 et mon corps est si infirme1 et mon visage si laid1 que tous les accoutrements ne feraient que me rendre plus ridicule4 ,je dsire palper des monceaux d'or1 et je n'ai plus assez de force pour gagner une drachme4 ,je dsire respirer les parfums de l',arabie1 et je n'ai plus que la moiti de mon nez4 ,et avec ma figure1 et ma bouche dente1 et mon crne chauve1 vois-tu1 ,clophas1 je dsire1 je dsire passionnment les caresses des femmes6 ,j'ai rencontr hier1 ,arad1 une jeune paysanne qui puisait de l'eau2 je me suis rappel la parabole de ,jsus1 et j'ai voulu l'embrasser4 ,elle m'a battu de ses deux poings1 et son mari1 qu'elle a appel1 m'a battu aussi4 ,j'en ai les reins fracasss6 ,soutiens-moi1 ,clophas1 je sens que je vais mourir6 99 99 99 99 99 ,il tait temps que ,simon s'arrtt1 car le pauvre homme suait1 soufflait1 grognait1 rendait l'me4 ,et ,clophas1 de son ct1 paraissait de plus en plus impatient de pouvoir se plaindre son tour4 ,mon pauvre ,simon1--fit-il1 aprs qu'ils se furent assis1--il y a longtemps que toute vanit a disparu de mon cur4 ,ne te fche donc point de ce que je vais te dire3 mais ton histoire1 vois-tu1 m'a prouv une fois de plus que tu tais une bte6 ,car1 des deux paraboles que nous a rcites ,jsus1 dans ce triste soir d',emmas1 tu as justement choisi celle qui n'avait aucune importance3 c'tait un de ces contes potiques et touchants qu'il aimait nous offrir1 mais plutt pour nous charmer et nous inviter au rve que pour nous indiquer notre voie4 ,et c'est l'autre parabole1 au contraire1 qui avait un sens trs prcis4 ,c'est elle que j'ai tout de suite comprise1 et qui m'a guid1 pendant ces trente ans4 ,jsus m'a enseign1 ce soir-l1 que la science tait la clef du royaume des cieux3 nul n'y entrera s'il n'est plus savant encore que le sage d'gypte1 qui croyait savoir toutes choses4 ,aussi bien tait-ce l une vrit que j'avais toujours devine2 car je comprenais que ce ne pouvait pas tre sans motif1 et simplement pour me bourrer la tte1 qu'on m'avait fait apprendre tant de choses1 depuis l'enfance4 ,je formai donc1 en te quittant1 la rsolution de devenir le plus instruit et le plus intelligent des hommes3 et j'ose dire1 sans trop de vanit1 que c'est ce que je suis devenu4 ,pendant que tu amassais ,rome les lments de ta vaine et maudite fortune1 je vivais1 moi1 ,alexandrie1 recueillant les leons des matres1 acharn m'instruire dans tous les ordres de sciences4 ,bientt je me trouvai instruit dans toutes les sciences connues1 dans d'autres mme1 que je crai4 ,et nuit et jour j'tudiais4 ,je n'avais ni amis ni matresses2 je n'avais qu'une quantit innombrable d'lves4 ,et longtemps je me prparai jouir du bonheur2 je sentais que je serais heureux tout fait lorsque j'aurais appris et compris toutes les lois de la nature4 ,hlas6 j'avais1 moi aussi1 pch envers ,jsus6 ,un jour mes yeux s'ouvrirent1 et ce fut la fin de ma joie4 ,je m'aperus alors que ce que je prenais pour les lois de la nature n'tait que de vaines formules4 ,nos pres avaient eu d'autres sciences1 qu'ils avaient crues ternelles comme nous les ntres3 et c'est peine si assez de traces nous en restaient pour alimenter notre moquerie4 ,je m'aperus que toutes nos sciences reposaient sur de prsomptueuses hypothses3 sur l'hypothse que la nature tait faite en vue de notre pense2 sur l'hypothse que ses lois taient d'accord avec les habitudes de notre esprit2 sur l'hypothse que les mouvements de la nature se reproduisaient d'une faon rgulire et constante4 ,autant de chimres1 mon pauvre ,simon1 je m'en aperus ds le jour o mes yeux s'ouvrirent4 ,et sans cesse je vis s'effondrer1 sous des faits nouveaux1 quelqu'une de ces lois soi-disant universelles que j'avais prtendu tablir4 ,j'avais affirm que les miracles taient des manifestations naturelles dont ma science saurait dcouvrir les lois2 et sans cesse je constatais que les manifestations en apparence les plus naturelles taient des miracles encore1 dont jamais aucune science ne dcouvrirait les vraies lois4 ,si du moins l'esprit pouvait tre assur de connatre les faits1 dfaut de leurs lois6 ,mais non1 pas mme cela n'est possible6 ,les faits tels qu'ils nous apparaissent sont le produit de notre pense3 rien1 absolument rien ne nous dmontre qu'ils soient rels hors de nous4 ,rien ne nous permet de distinguer1 une seule fois1 le rve de la ralit4 ,et1 au commencement et la fin de toute science1 le mystre4 ,aucun moyen de deviner1 par la science1 l'origine ni le but de rien4 ,voil ce que je vis1 ,simon et la science pratique dans ces conditions me parut une duperie1 et je me sentis honteux d'y avoir dpens tant d'efforts4 ,je me consolais seulement l'ide que si1 ma science avait t vaine1 du moins elle n'avait caus de dommage personne4 ,or1 au moment o je cherchais ainsi me consoler1 je relevai la tte1 que j'avais tenue baisse sur mes livres pendant dix annes4 ,et je vis avec terreur les rsultats qu'avait produits1 mon insu1 de par le monde1 cette science1 que je croyais incapable de nuire4 ,il me parut que la vie de millions d'hommes en tait bouleverse4 ,de ces formules que j'avais tablies1 les prenant pour les vraies lois des choses1 mes lves avaient tir toute sorte d'applications pratiques4 ,ils s'en taient servis pour construire des machines diverses1 des voitures qui allaient plus vite que le vent1 des roues qui faisaient elles seules plus de travail que des centaines d'ouvriers4 ,les machines1 vois-tu1 c'est tout fait comme ces boulettes de pain qu'on remplit de poison pour les jeter ensuite aux souris3 les souris avalent le pain1 et le poison les tue4 ,ainsi les hommes ne peuvent se dfendre d'essayer ces machines1 qui paraissent si belles et d'un usage si commode2 mais1 ds qu'ils les ont essayes1 ils en rclament d'autres plus belles et plus commodes1 oubliant dj les avantages qu'ils doivent celles-l2 et l'intrieur de ces machines un poison est cach1 dont les hommes s'imprgnent sans le voir1 et qui dtruit en eux ce qui les faisait vivre4 ,car ces voitures vont trop vite1 et ces roues font trop de travail4 ,le poison du nouveau dsir est cach au fond des machines3 il porte les hommes ne plus se contenter ni du pays o ils sont ns1 ni de la condition de fortune o le sort les a mis4 ,et c'est la lutte1 la lutte sans piti1 tous les hommes se ruant la conqute d'un bien-tre suprieur1 et toujours plus malheureux mesure qu'ils s'y ruent davantage4 ,ah6 ,simon1 j'ai trembl lorsque j'ai vu l'humanit nouvelle qui tait sortie de ma science6 ,non seulement je n'tais parvenu rien connatre de certain1 mais j'avais encore dvelopp dans le monde l'inquitude1 le dsir1 la souffrance1 la mort4 ,ma mdecine avait cr plus de maladies qu'elle n'en avait guri4 ,ma connaissance des corps naturels avait permis de falsifier les produits de la nature4 ,ma physique avait fourni aux hommes les plus formidables appareils de carnage et de destruction4 ,je me vis criminel envers l'humanit tout entire4 ,je crus qu'on ne pourrait manquer de s'apercevoir de mon crime1 comme je m'en tais aperu moi-mme en relevant la tte4 ,et je m'enfuis d',alexandrie avec la honte et l'angoisse au cur1 malgr l'universelle acclamation de ce peuple aveugl1 qui me remerciait de l'avoir perdu4 ,je me rendis ,antioche1 et1 l1 je rsolus de suivre dans une autre voie les conseils de ,jsus4 ,puisque la science des savants tait nuisible l'humanit1 je rsolus de me livrer dsormais des tudes si dsintresses qu'elles ne sauraient nuire4 ,et puisque la science des savants ne m'avait rien appris ni sur les lois des choses1 ni sur leur origine et leur fin1 je rsolus de chercher dsormais la vrit sa vraie source1 qui tait la science des philosophes4 ,c'tait d'elle1 sans doute1 que m'avait parl ,jsus4 ,dix ans j'ai approfondi la philosophie2 il n'y a pas un livre que je n'aie lu1 pas une doctrine que je n'aie pese4 ,j'ai trouv l un nant plus noir encore que dans la science des savants4 ,ni sur l'origine1 ni sur la fin des choses1 la philosophie ne m'a rien appris qui ft seulement un peu srieux4 ,des inventions gratuites1 le plus souvent vides de sens6 ,la fantaisie1 unique mesure du vrai et du faux6 ,et quelle fantaisie6 ,c'est le triomphe des plus bavards et des plus ennuyeux6 ,et quand j'ai relev la tte1 que j'avais tenue baisse pendant dix ans sur des problmes de mtaphysique1 j'ai vu avec pouvante que ma philosophie avait produit1 de par le monde1 des rsultats plus tristes encore que tous ceux de ma science4 ,non pas que les hommes m'aient suivi dans mes recherches abstraites3 mais le bruit tait venu jusqu' eux de certaines de mes fantaisies1 et1 sans y rien comprendre1 sans mme y penser1 ils en avaient t imprgns4 ,j'avais imagin1 par exemple1 que la loi suprme de la vie dans l'univers tait peut-tre la lutte1 amenant la victoire du plus fort3 et cette imagination avait raviv dans le cur des hommes le got de la lutte1 elle le leur avait fait paratre plus imprieux et plus lgitime4 ,une autre fois j'avais imagin1 par une hypothse absolument contraire1 que peut-tre tous les hommes taient d'origine commune3 et les hommes en avaient conclu qu'ils possdaient1 tous1 les mmes droits1 tant gaux2 et les pauvres s'taient mis har1 comme une injustice leur dtriment1 la richesse des riches4 ,et quand enfin je suis arriv cette certitude que la philosophie tait vaine1 autant que la science1 les hommes en ont conclu que toutes choses taient vaines1 ce qui a encore augment infiniment la somme de leurs souffrances1 sans rprimer d'ailleurs leur got de la lutte et leur tendance l'galit4 ,ainsi ma philosophie s'est trouve contenir1 elle aussi1 un poison mortel4 ,et j'ai eu beau y renoncer3 on a cess de prendre au srieux mes imaginations2 mais les consquences morales qu'on en avait tires1 rien au monde dsormais ne pourra les empcher de se rpandre dans le cur des hommes1 et de le vicier4 ,alors je me suis enfui d',antioche4 ,je me suis retir dans un village de ,syrie1 et j'ai rsolu de suivre encore dans une autre voie le conseil de ,jsus4 ,puisque la science et la philosophie1 loin de me rien apprendre de vritable1 n'avaient servi qu' m'alourdir l'esprit1 j'ai voulu chercher le bonheur1 dsormais1 dans l'exercice dsintress de mon intelligence4 ,il me semblait que j'avais eu tort de subordonner toutes les joies de ma pense au strile souci de la vrit4 ,et1 pendant dix ans1 j'ai essay de me complaire dans la pure pense4 ,je combinais des rflexions de toute sorte1 je construisais toute sorte de raisonnements1 pour le simple plaisir de rflchir et de raisonner4 ,mais non seulement je ne pus y prendre jamais aucun plaisir rel1 toujours mme j'ai trouv cet exercice quelque chose d'un peu dgradant4 ,car penser sans autre but que de penser1 c'tait1 me paraissait-il1 imiter ces baladins qui sautent1 dans les foires1 sans autre but que de sauter2 et encore n'avais-je pas1 comme eux1 pour ennoblir ma peine1 le risque de me casser le cou au premier faux-pas4 ,alors je rsolus de ne plus penser1 mais de sentir1 de voir1 et de rver4 ,peut-tre tait-ce l cette vraie science dont m'avait parl ,jsus8 ,hlas6 un savoir trop tendu et une trop longue habitude de raisonner avaient amorti mes sens1 teint mes yeux1 aboli en moi toute facult de rver4 ,je regardais les champs1 les fleurs1 les toiles3 tout cela ne me disait plus rien4 ,je pensais la matire des champs1 aux noms grecs des fleurs1 aux distances des toiles les unes par rapport aux autres4 ,je me rappelais1 je raisonnais2 et1 quand j'essayais de rver1 c'taient des pages de livres qui se droulaient en moi1 au lieu de rves4 ,enfin je me suis dit que la vraie science tait peut-tre de cultiver sa terre et d'lever ses enfants4 ,hlas6 je n'avais ni terre cultiver1 ni enfants lever4 ,j'ai pris une pioche pour labourer le sol3 mon bras trop dbile est retomb au long de mon corps4 ,j'ai voulu me chercher une femme4 ,je me suis regard dans un miroir1 et voici ce que j'ai vu6 ,regarde-moi1 ,simon2 vois o m'ont amen trente ans de science et de pense6 ,mes nerfs se sont dsordonns1 mes yeux se sont uss1 mon estomac est devenu plus rtif que le tien4 ,et ce n'est pas le pire malheur6 ,le pire malheur1 ,simon1 c'est que mon cerveau lui-mme a faibli1 sous l'effort4 ,a tout instant mes ides se brouillent1 je ne sais plus o j'en suis4 ,et voil que mon dsir d'apprendre et de penser se rveille1 plus ardent que jamais4 ,j'ai beau me dire qu'il n'y a rien de connaissable1 que toute tentative pour connatre a1 comme seul effet1 d'augmenter la misre et la mort3 j'ai beau vouloir maintenir mon esprit en repos1 mon malheureux esprit dsempar3 impossible d'y parvenir6 ,a tout moment je me sens entran sur quelque piste nouvelle1 et j'y cours1 avec la certitude de trouver le nant au bout de ma course4 ,mon cerveau faiblit1 mes forces dcroissent1 la mort s'approche1 et il y a encore tant de chemins o ma pense n'est jamais alle6 99 99 99 99 99 ,clophas se tut4 ,alors ,simon lui dit3 --,tout ce que tu me racontes l est bien trange et difficile suivre1 mon pauvre ami2 mais ce qui est sr1 en effet1 c'est que la science et l'intelligence ne t'ont pas embelli4 ,et je crois aisment que tu dois souffrir3 car1 lorsque je t'ai aperu tout l'heure1 j'ai d'abord pens rire1 et puis j'ai senti mon cur se serrer1 et je t'ai plaint4 ,vois-tu1 ,jsus nous a punis6 ,j'ai cherch le plaisir1 toi tu as cherch la science2 le plaisir et la science sont deux choses excellentes2 et pourtant nous voici1 toi et moi1 les plus infortuns des hommes6 ,ah6 ,clophas1 si tu avais comme elle tait belle1 cette petite ,juive qui m'appelait de si tendres noms6 ,et si tu savais comme il est agrable de manier des monceaux d'or6 ,parbleu1 c'est cela qui est bon1 cela seul6 ,et toute science n'est que vaine misre de pdant1 auprs de ces dlices6 --,le plaisir est un grossier simulacre1 un pige pour les brutes1 avec la souffrance au fond6--s'cria ,clophas1 s'efforant de lever son doigt pour appuyer son dire4--,tous les philosophes sont d'accord l-dessus6 ,ah6 de pntrer l'nigme du monde1 de savoir si les ralits sont hors de nous ou en nous1 de saisir la loi qui met en mouvement les atomes1 voil ce qui mriterait l'effort qu'on y aurait dpens6 ,pourquoi suis-je si vieux8 ,pourquoi ai-je si mal dirig mes recherches1 pendant ces trente ans8444 ,mais je te dis que la vrit est l1 devant moi6 ,encore un pas faire1 et je l'atteindrais6 ,et mon cerveau qui s'arrte en chemin1 refusant d'avancer6 --,encore quelques jours de richesse1 et j'aurais connu le plaisir6 gmit ,simon4 ,et ils restrent assis dans le sentier1 maussades et muets1 chacun devinant qu'aux premiers mots sa piti pour l'autre allait se changer en mpris4 ,leur vieille haine leur remontait au cur4 ,ce n'tait dcidment ni le plaisir1 ni l'intelligence1 qui pourrait les rapprocher1 comme avait fait autrefois leur nave confiance en ,jsus6 ,ce n'tait pas mme le malheur3 il les avait trop accoutums ne s'occuper que d'eux seuls4 ,ils souffraient d'tre runis1 plus que jamais trangers l'un l'autre2 et l'ide de se sparer nouveau les remplissait d'pouvante4 ,et les tnbres s'paississaient1 plus cres et plus lourdes1 dans leurs mes4 99 99 99 99 99 ,mais voici que la menace d'un orage dans le ciel vint enfin les distraire de l'orage qui grondait en eux4 ,des nuages noirs descendaient sur leur tte1 illumins par instants de baguettes de flamme2 le tonnerre rugissait2 d'normes oiseaux volaient avec des cris de terreur4 ,et bientt un silence se fit1 profond et lugubre1 comme si1 dans l'angoisse de l'attente1 le cur mme de la terre avait cess de battre4 ,puis de fines gouttes d'eau tombrent sur le sol1 et la vote des cieux s'obscurcit encore4 tait-ce dj la mort1 l'affreuse mort1 qui s'annonait8 ,les deux vieillards se relevrent brusquement1 coururent de toutes leurs forces sur la pente rocailleuse4 ,la pluie tombait flots2 les baguettes de flamme s'taient multiplies1 sillonnant l'horizon de trois raies sanglantes1 mais pour laisser ensuite une ombre plus dense1 o rugissait plus sonore la voix du tonnerre4 ,et les deux vieillards couraient1 la main dans la main1 rapprochs une fois de plus dans un mme sentiment de haine pour la vie1 et de peur devant la mort4 99 99 99 99 99 ,mais soudain ils s'arrtrent1 merveills1 et leurs poitrines haletaient et leurs lvres frmissaient1 comme au sortir d'un rve malfaisant4 ,car l'orage s'tait dissip1 et1 dans la belle lumire dore du soleil couchant1 ils se voyaient parvenus au sommet du mont4 ,et le spectacle qu'ils dcouvraient devant eux1 sur l'autre versant1 les mut d'un bonheur si parfait que1 pour la premire fois depuis trente ans1 ils se jetrent genoux1 les mains jointes et la tte incline1 priant ,dieu4 ,,iii ,,le ,,bon ,,grain ,d'autres grains tombrent dans un sol fertile1 et ils produisirent des fruits1 cent pour un4 7,saint ,matthieu1 ,,xiii1 #i47 ,au centre d'un vaste cirque de collines1 un petit lac s'allongeait1 calme et bleu1 sem d'les fleuries4 ,et1 depuis les bords du lac jusqu'au haut des collines1 ce n'taient que champs et bocages1 avec et l des tentes1 des tentes en toile grossire1 mais toutes pares de roses1 de glycines1 et de pois grimpants4 ,ce n'taient que champs et bocages1 ou plutt la valle entire paraissait comme un grand jardin1 car on ne voyait trace de haies ni de cltures pour en sparer les parties4 ,tout au long de jolis sentiers1 des enfants gambadaient1 entranant leur suite des troupes de chats et de chiens2 des laboureurs jetaient dans les sillons leurs dernires poignes de graines1 avant le repas du soir2 et sur la rive du lac se promenaient des couples amoureux qui riaient et se miraient dans les yeux1 et souvent s'arrtaient entre deux arbres pour s'embrasser plus l'aise4 ,maintes fois les deux vieillards avaient vu de beaux sites1 et la paix d'un village au soleil couchant n'avait rien qui pt les surprendre4 ,pourtant le spectacle qu'ils apercevaient leurs pieds les pntrait d'une joie surnaturelle1 comme si1 toute leur vie1 ils se fussent gars la recherche d'un asile et qu'enfin le hasard les y et conduits4 ,un dlicat parfum flottait1 qui ravivait leurs vieux curs4 ,et le murmure du lac1 et le chant des oiseaux1 et le rire des amoureux1 et le cri des enfants1 tout cela formait leurs oreilles un grand hymne prodigieux1 clbrant en mille harmonies la noblesse1 la douceur1 la divine beaut de la vie4 ,ils descendaient lentement la colline1 se tenant par la main4 ,une fois de plus1 ils avaient oubli leurs rancunes2 ils prouvaient un besoin de se rconcilier au seuil de ce village1 comme deux petits s'embrassent au seuil de la maison paternelle1 aprs s'tre un peu querells et battus sur le pav de la rue4 ,et dj des enfants s'approchaient d'eux1 tendrement les priaient de se mler leurs jeux4 ,et1 de la premire tente du village1 ils virent s'lancer vers eux une belle jeune femme1 avec de grands yeux noirs qui rayonnaient de plaisir4 ,ils la regardaient courir1 gracieuse1 lgre1 pareille quelque jeune fe d'un rve1 dans sa robe blanche flottante4 ,elle leur baisa les mains1 et leur dit3 --,comme vous tes bons1 amis1 d'avoir daign venir vous reposer dans notre village6 ,quelle joie vous nous apportez6 ,entrez sous cette tente o nous demeurons6 ,nous vous servirons souper1 nous ferons scher vos manteaux1 et puis nous vous chanterons des chansons pour vous endormir4 ,car vous paraissez avoir fait une course bien longue1 sur ces chemins qu'on dit si mauvais6 ,ils entrrent sous la tente4 ,un beau jeune homme tait l1 qui leur baisa les mains son tour1 leur ta leurs manteaux1 les fit asseoir auprs de la table4 ,c'tait le mari de la jeune femme4 ,il la tint sur ses genoux pendant le repas1 et elle lui souriait3 mais elle souriait aussi aux deux vieillards1 et ses enfants taient l aussi1 qui leur souriaient comme de petits anges4 ,les deux vieillards ne firent point de questions1 ce soir-l3 ils taient trop heureux4 ,aprs le repas1 ils se couchrent sur un lit qui les attendait au meilleur coin de la maison4 ,la jeune femme pansa les plaies de leurs pieds4 ,elle connaissait toute sorte d'herbes pour tous les maux2 mais l'herbe la plus gurissante tait son naf sourire plein de piti4 ,et les vieillards s'endormirent1 bercs de ses chansons1 avec sa douce image dans les yeux4 99 99 99 99 99 ,ce fut le mari qui1 le lendemain1 vint les saluer leur rveil4 ,il les prit par le bras1 les conduisit travers le village1 s'informant sans cesse de leurs dsirs1 sans cesse riant et les gayant4 ,et1 dans toutes les tentes1 il leur faisait voir des familles pareilles la sienne1 tranquilles1 joyeuses1 n'ayant point d'autre souci que de vivre et d'aimer4 ,tenez1 leur disait-il1 voici des charrues pour labourer la terre1 voici des sacs pour porter des semailles1 et voici des outils pour tisser la laine1 pour coudre des tentes1 pour construire des jouets6 ,chacun se choisit le travail qui lui convient1 chacun y travaille aussi1 longtemps qu'il lui convient4 ,il y en a aussi1 parmi nous1 qui trouvent plus agrable de ne pas travailler du tout4 ,ce sont ceux-l que nous prfrons1 car pour ceux-l nous pouvons faire plus de choses4 ,malheureusement1 ils sont rares4 ,des gens de toute espce nous sont venus1 ces annes passes3 des savants fatigus de savoir1 des riches fatigus d'tre riches2 nous nous rjouissions de penser que ceux-l nous laisseraient travailler pour eux2 mais non1 au bout de quelque temps ils ont voulu travailler comme nous1 et aujourd'hui ils sont les plus actifs du village4 ,travailler pour soi-mme1 c'est une dure peine1 et un peu vile1 aussi2 mais travailler pour ceux qu'on aime1 est-ce que c'est travailler8 ,et quel autre plaisir trouverait-on1 si l'on se privait de ce plaisir-l8 --,je vois6 dit enfin ,clophas4 ,vous avez tabli dans cette valle une faon de communaut telle que la rvent ces rvolutionnaires qu'on nomme les socialistes6 --,je ne sais pas ce que rvent ces gens-l1 ne les connaissant pas1 rpondit le jeune homme4 ,mais personne n'est plus loign que nous de toute ide de rvolution4 ,notre village ressemble tous les villages2 peut-tre seulement y sommes-nous plus heureux4 ,et nous nous gardons1 par-dessus tout1 de changer les dehors de la vie humaine3 mais nous nous efforons d'en amliorer le dedans1 car c'est le dedans qui importe seul4 ,le bonheur ne vient pas d'tre riche ni d'tre pauvre1 ni d'avoir beaucoup de dsirs ni d'en avoir peu4 ,on est heureux lorsqu'on a des dsirs qu'on peut toujours satisfaire4 ,et ce sont ceux-l que nous dveloppons1 en nous et autour de nous4 ,nous nous accoutumons aimer1 c'est--dire placer notre bonheur non pas en nous-mmes1 mais en d'autres4 ,c'est une source de joie qui ne tarit point4 ,et tout homme la porte au fond de son cur2 mais souvent elle s'y dessche1 cache sous des herbes funestes1 qui sont les mauvais dsirs4 ,et de l nat le malheur4 --,quels sont donc1 dit ,clophas1 ces mauvais dsirs que vous cherchez draciner8 --,un seul suffit les produire tous3 le dsir de savoir4 ,c'est lui qui habitue les hommes se croire distincts les uns des autres2 c'est lui qui leur fait perdre de vue les jouissances qu'ils ont sous la main1 pour les prcipiter la poursuite de vaines ombres de jouissances1 qui s'loignent ds qu'on veut les toucher4 ,apprendre1 au fond1 c'est oublier1 et penser1 c'est s'abrutir3 car ni la science ni la pense n'atteignent jamais rien de rel1 et elles dtournent de ce qui est rel1 le repos et l'amour4 ,telle est du moins notre ide1 dans ce village4 ,aussi vous prierons-nous1 en change de tous nos soins1 bons vieillards1 de ne parler jamais personne ici1 surtout nos enfants1 de rien de ce qui se passe au del de nos collines4 ,vous devez avoir connu1 l-bas1 la science et la richesse1 et sans doute vous en avez tir les agrments qu'elles offraient4 ,mais nous1 voyez-vous1 nous avons choisi de vivre par l'amour1 et la science et la richesse ne feraient que nous dranger4 ,nos enfants1 d'ailleurs1 n'ont plus gure la curiosit de savoir ce qui se passe hors de chez nous4 ,c'est l un besoin assez peu naturel1 et trs facile dtruire pourvu qu'on s'y prenne temps4 ,on m'a dit qu'il y avait des points o la curiosit mme des savants tait contrainte s'arrter4 ,lorsqu'on juge qu'une chose est impossible ou dangereuse connatre1 on se rsigne vite la tenir ignore4 ,quel est le fou qui serait curieux de savoir par lui-mme ce que l'on prouve quand on se brle1 ou quand on a la jambe coupe8 ,nous disons nos enfants qu'il n'y a rien de bon connatre1 hors de chez nous2 ils le croient1 et restent chez nous4 ,trois ou quatre ont eu la tentation de s'informer plus au long4 ,ils nous ont quitts4 ,il y en a un qui n'est pas revenu3 les autres sont rentrs tristes et malades2 ceux-l sont les plus nergiques rpondre qu'il n'y a rien1 quand les enfants leur demandent ce qu'il y a de l'autre ct des collines4 --,n'avez-vous donc pas d'cole8 demanda ,clophas4 --,pas d'cole8 ,mais comment les hommes pourraient-ils se passer de l'cole8 ,l'ducation de nos enfants1 c'est au contraire la seule occupation importante2 c'est d'elle seule que dpend tout le bonheur de la vie4 ,nous n'avons pas1 en vrit1 de professeurs4 ,mais nous n'avons pas non plus de mdecins1 et cela ne nous empche pas de nous soigner quand nous sommes malades4 ,chacun de nous se charge d'enseigner au moment qui lui convient3 et il n'y a pas de travail plus aimable4 ,tenez1 d'ailleurs1 voici notre cole6 ,et il les fit entrer dans une grande tente o ils virent des enfants1 garons et filles1 qui jouaient en foltrant toute sorte de jeux4 ,il y avait l un jeune homme et une jeune femme qui1 pour l'instant1 taient professeurs4 ,ils jouaient avec les enfants1 appliqus leur donner l'exemple de la douceur et de l'amour1 les seules choses qu'on enseignait dans cette cole de village4 ,puis1 quand les enfants taient fatigus de jouer1 ils s'asseyaient en rond1 et les professeurs leur expliquaient le monde4 ,ils leur disaient comment le soleil est un beau vieillard plein de piti pour les hommes1 comment la lune et ses adorables filles les toiles s'interrompent souvent dans leurs rondes pour sourire aux jeunes amants1 ,ces explications n'taient peut-tre pas plus exactes que celles des astronomes2 elles avaient du moins l'avantage de pouvoir se varier plaisir1 et d'attendrir le cur au lieu de le desscher4 ,et puis les professeurs racontaient leurs lves des lgendes merveilleuses1 o il n'y avait que de braves gens et des fes bienfaisantes4 ,et comme1 force de jouer avec les enfants1 chacun dans le village connaissait leur caractre1 on trouvait toujours le moyen d'amener l'amour et la douceur les enfants mme qui1 d'abord1 y semblaient les plus rebelles4 --,je ne vois pas vos livres6 dit ,simon4 --,mais que ferions-nous1 je vous le demande1 avec des livres8 ,avons-nous besoin de livres pour cultiver nos champs1 pour lever nos enfants1 pour aimer nos femmes1 qui ont des lvres si roses et des bras si tendres8 --,et l'art1 le mprisez-vous aussi8 ,fermez-vous vos sens aux plaisirs de la beaut8 --,ce serait le pire des crimes6 s'cria le jeune homme4 ,comment1 nous nous condamnerions ne plus jouir du parfum des fleurs1 des nuances de la lumire sur le lac1 et du chant des oiseaux1 et des yeux des femmes8 ,mais de toutes nos forces1 au contraire1 nous nous accoutumons goter les belles choses4 ,nous regardons1 nous coutons1 nous respirons3 toutes jouissances qui nous seraient impossibles si nous permettions la science et la pense d'envahir notre cerveau4 ,et1 avec ce que nous avons ressenti1 nous rvons1 crant en nous d'autres beauts3 mais nous vitons tout effort pour diriger nos rves1 surtout pour les raliser1 car c'est l'essence des rves d'tre libres et de ne pouvoir pas se raliser4 ,qu'est-ce donc que vous appelez l'art1 dans vos pays8 ,je crains que vous n'entendiez par l quelque autre de ces inventions funestes1 bonnes seulement dtourner l'me de ses vraies joies toutes proches4 ,avez-vous observ que l'abondance des tableaux1 des statues1 des pomes1 je ne dis mme pas rendt les hommes plus heureux1 mais fortifit chez eux le got natif de la beaut8 ,nous n'avons chez nous rien de pareil1 en tout cas2 mais voici ce que nous avons la place6 ,et il leur montra un beau ciel d'un bleu argent1 des prairies odorantes et vertes1 mille fleurs avec mille couleurs4 ,n'avaient-ils donc jamais vu encore une nature aussi parfaite8 ,jamais du moins ils n'avaient song s'en apercevoir4 ,et le jeune homme leur dsigna1 sur la rive du lac1 un spectacle non moins merveilleux3 c'tait sa femme1 sa chre femme1 qui causait et riait dans un groupe d'adolescents4 ,elle tait vtue de la mme robe flottante qu'elle portait la veille1 mais plus jolie cent fois sous la pleine lumire de midi4 ,ses cheveux blonds taient couronns de fleurs1 comme les cheveux d'une fe2 un naf bonheur illuminait ses grands yeux1 et l'on entendait sonner les frais clats de son rire4 --,n'tes-vous point jaloux de votre femme8 demanda ,simon quand ils se furent loigns4 --,bon vieillard1 comment en serais-je jaloux1 puisque je l'aime8 ,la jalousie n'est-elle pas le contraire de l'amour8 ,aimer quelqu'un1 chez nous1 c'est le prfrer soi-mme1 et carter de lui tout ce qui lui dplat1 et s'attacher lui donner tout ce qui lui plat4 ,je sais qu'il n'en est pas de mme dans vos pays de villes3 on n'y aime qu' la condition d'tre aim en retour4 ,mais c'est1 alors1 se prfrer soi-mme ce qu'on prtend aimer1 et nous nous gardons bien d'entendre l'amour d'une aussi triste faon4 ,s'il plaisait ma femme d'aimer un autre homme1 moi1 qui aime ma femme1 je n'aurais pas de plus grand plaisir que de la voir ainsi heureuse4 ,je l'aime assez pour me rjouir encore si1 au lieu d'un sourire d'amour1 c'tait un sourire de reconnaissance1 ou un sourire de piti1 que je recueillais sur ses petites lvres chries4 ,c'est moi de faire en sorte que ma femme se plaise m'aimer3 et je vous assure que je n'ai pas d'inquitude l-dessus4 ,ma femme n'a besoin de rien que je ne puisse lui offrir2 elle sait qu'elle est libre1 ce qui lui enlve tout dsir de choses dfendues2 elle est habitue moi depuis l'enfance2 elle a une maison conduire et des enfants soigner2 elle sait que je n'aime d'amour qu'elle au monde3 pourquoi voudriez-vous qu'elle se mt aimer d'autres hommes8 ,si les jeunes femmes1 dans vos pays1 n'avaient pas toujours besoin de plus de bijoux que ne peuvent leur en donner leurs maris1 si elles n'taient pas leves considrer l'adultre comme un plaisir dfendu1 et d'autant plus sduisant1 si elles connaissaient leurs maris avant de les pouser1 et si elles ne laissaient pas des trangers le soin de conduire leur maison et de soigner leurs enfants1 et si leurs maris n'avaient d'amour que pour elles1 croyez-vous qu'elles seraient assez folles pour changer d'amour comme elles font8 --,ami1 dit alors ,clophas1 nous avons trouv ici notre refuge pour toujours1 et il n'y a rien1 dans ce tranquille village1 qui ne semble fait dessein pour rconforter notre vieillesse4 ,mais1 hlas6 de telles murs et de telles ides ne sauraient convenir l'humanit tout entire6 --,aussi ne nous occupons-nous point de l'humanit6 reprit le jeune homme4 ,nous la laissons vivre comme elle l'entend2 et nous lui demandons seulement de nous laisser vivre1 nous aussi1 comme nous l'entendons4 ,pourtant1 je ne vois pas ce qui empcherait tous les hommes de trouver le bonheur la mme source o nous l'avons trouv4 ,si les villes sont un foyer de misre1 pourquoi ne pas les fuir8 ,et si nous sommes ici un millier qui jouissons de la vie1 pourquoi d'autres milliers n'en jouiraient-ils pas comme nous8 ,il ne manque point d'autres valles1 ni d'autres champs1 ni d'autres oiseaux4 ,les dehors de la vie n'ont aucune importance1 c'est le dedans seul qui importe4 ,en tous lieux les hommes peuvent tre heureux3 il leur suffit d'endormir leur cerveau1 afin de tenir en veil leurs yeux et leur cur4 ,que les hommes apprennent o est le bonheur1 et ils seront heureux6 99 99 99 99 99 --,et qui est-ce donc qui vous a appris o tait le bonheur1 doux jeune homme1 vous et tout ce village8 demandrent les deux vieillards1 d'un commun mouvement4 --,c'est un homme admirable1 que nous aimons et vnrons comme notre pre tous4 ,voici trente ans qu'il est venu dans cette valle1 envoy sans doute par quelque souffle d'en haut4 ,il s'est construit une tente1 l'entre de la route2 et ds qu'un voyageur passait il l'allait saluer1 il lui baisait les mains et les pieds1 il l'emmenait sous sa tente pour le soigner tendrement4 ,beaucoup s'en sont alls1 aprs qu'il les a sauvs de la mort2 quelques-uns sont rests1 se sont construit une tente1 et l'ont aid dans son uvre de piti4 ,et depuis trente ans son ardeur n'a point cess de grandir4 ,il est le plus pauvre de nous tous2 il n'a point mme de chien1 ni de champ1 ni de jardin3 c'est nous qui sommes son jardin1 et son champ1 et son chien4 ,il nous couvre de son chaud amour4 ,il sait les moindres dtails de ce qui touche chacun de nous2 et dans la joie nous avons le bonheur de le voir se rjouir avec nous1 et dans la souffrance nous avons la consolation de le voir souffrir avec nous4 ,c'est lui qui instruit nos femmes1 c'est lui qui invente des jeux pour nos enfants4 ,voici sa maison6 ,entrez1 il vous dira comment il a t conduit connatre l'amour6 99 99 99 99 99 ,dans une misrable tente demi effondre1 et qu'ils auraient prise plutt pour la hutte d'un chien1 ils virent un homme assis1 qui travaillait en chantant4 ,il taillait une poupe dans un morceau de bois4 ,mais1 ds qu'il les aperut1 il quitta son ouvrage1 courut vers eux1 les remercia du bonheur qu'il prouvait les recevoir4 ,maintenant1 les ayant installs sur les deux siges qui formaient tout son mobilier avec une table et un lit1 il s'empressait les servir4 ,grande fut la surprise des deux vieillards4 ,ils s'taient attendus trouver un homme de leur ge2 mais non1 c'tait presque un jeune homme1 malgr ses cheveux blancs1 tant sa taille tait droite1 sa dmarche sre1 ses mouvements agiles4 ,mais ce fut surtout son visage qui les surprit4 ,au lieu de l'austre gravit d'un philosophe1 ils n'y lisaient rien que l'ingnuit1 la simple gaiet d'un enfant4 ,les grands yeux bleus souriaient1 la bouche souriait1 tout ce visage n'tait qu'un sourire4 ,le front mme souriait1 ouvert et sans rides1 sous les cheveux blancs3 on devinait que jamais il ne s'tait encombr de penses inutiles4 ,et tandis qu'ils considraient ce beau visage transparent1 ,clophas et ,simon eurent tous deux un vague souvenir de l'avoir vu dj1 autrefois1 mais plus triste1 plus fatigu1 plus vieux4 --,n'tes-vous point le fils de quelqu'un de ,capernam1 en ,galile8 demandrent-ils4 --,je ne connais point ce pays1 rpondit l'homme avec son doux sourire4 ,mon pre s'appelait ,matthieu2 c'tait un paysan du village de ,roffa1 en ,idume4 ,voici dj soixante ans qu'il est mort6 ,et comme les vieillards dsiraient savoir l'histoire de sa vie3 --,ma vie est simple et ne mriterait gure d'tre raconte1 leur dit-il1 n'tait le grand miracle dont je fus tmoin1 il y a trente ans4 ,je me nomme ,alphe2 j'aurai soixante-cinq ans l't prochain4 ,j'ai pass ma jeunesse dans mon village natal1 tranquillement occup aux soins de la terre4 ,mais il arriva qu'un riche voisin me dpossda de mon champ et de ma maison1 si bien que je dus partir pour aller chercher fortune au dehors4 ,je vins alors en ,jude1 et un aubergiste du bourg d',emmas m'engagea pour lui servir de valet4 ,or1 un soir1 je vis entrer dans son auberge trois jeunes gens qui demandaient souper4 ,deux s'assirent auprs de la table1 le troisime se tint l'cart1 et ils se mirent causer4 ,et soudain1 levant les yeux sur celui des trois qui se tenait l'cart1 je sentis que mon cur bondissait en moi1 et un bonheur surnaturel m'inonda tout entier4 ,je ne sais rien de ce voyageur4 ,j'ignore et d'o il venait et qui il tait3 mais coup sr ce n'tait pas un homme pareil nous4 ,si le ciel et la terre ont t crs par quelqu'un1 c'est lui qui les a crs3 car j'entendais dans sa voix le chant des alouettes1 le murmure des sources1 le bruit des vagues sur les roches2 et tout l'enchantement de la nature1 les bois et les plaines1 les fleurs1 les toiles1 tout cela se rflchissait dans la profondeur de ses yeux4 ,il disait ses compagnons deux paraboles4 ,il leur racontait l'histoire d'un savant homme qui avait t vou au malheur parce qu'il avait ferm ses oreilles la plainte d'un chien1 dans sa passion de s'instruire4 ,et ensuite il leur racontait l'histoire d'un jeune prince qui avait enfreint la loi de son pays pour accorder un malheureux mendiant le seul plaisir qu'il dsirait4 ,ces paraboles signifiaient que rien n'est agrable et saint1 dans la vie1 sinon la piti et l'amour4 ,et tout de suite j'ai compris ce qu'elles signifiaient3 je l'aurais compris si mme elles avaient t plus obscures1 la seule lumire de ces divins yeux qui brlaient mon cur4 ,j'ai dit adieu mon patron1 j'ai voulu m'attacher cet homme1 et mettre ma vie ses pieds4 ,mais quand je suis rentr dans la salle o je l'avais laiss1 les trois voyageurs avaient disparu4 ,et1 en vrit1 l'inconnu m'avait dit tout ce qu'il m'importait de savoir4 ,je suis sorti de l'auberge1 je suis venu dans cette valle1 pour recueillir et soigner les mendiants de la route4 ,ce que j'ai fait depuis lors1 je puis vous le raconter en un mot3 j'ai joui de la vie4 ,chacune de mes journes a t une fte4 ,il y a ici tant de fleurs et d'oiseaux1 il y a tant d'enfants qui m'offrent leurs baisers6 ,et voici que vous avez daign venir1 vous aussi1 mes amis1 pour me donner la joie de vous rendre heureux6 --,frre1 dit alors ,clophas1 l'homme divin que tu as vu l'auberge d',emmas1 c'est ,lui qui nous a envoys vers toi1 pour que tu nous rvles l'esprit de sa loi1 et pour que nous t'en rvlions la lettre4 ,sache donc que cet homme tait ,jsus1 le fils du ,dieu vivant1 ,notre-,seigneur1 ressuscit du tombeau6 ,et tous trois ils se jetrent genoux1 adorant ,jsus4 ,puis les deux vieillards instruisirent ,alphe des vrits de notre sainte religion catholique2 et puis1 prenant de l'eau qu'ils bnirent1 ils le baptisrent1 et tout le village aprs lui1 au nom du ,pre1 du ,fils1 et du ,saint-,esprit4 99 99 99 99 99 ,et la vie continua comme par le pass1 tranquille et douce1 dans l'heureuse valle1 cela prs que l'on construisit1 parmi les tentes1 une glise4 ,et l'on y clbrait les louanges de ,dieu sur les modes varis du plain-chant1 pour consoler les vieillards1 pour faire pleurer les jeunes filles1 et pour amuser les enfants4 #ahib4 ,,iii ,,barsabas ,,ou ,,le ,,don ,,des ,,langues ,,conte ,,pour ,,le ,,jour ,,de ,,la ,,pentec,,te ,,tibi1 ,,margarit ,,me6 ,en ce jour-l1 ,pierre se leva au milieu des disciples1 qui taient assembls au nombre d'environ cent vingt1 et il leur dit3 444 ,il faut que1 de ceux qui ont t avec nous pendant que le ,seigneur ,jsus a vcu parmi nous1 il y en ait un qui soit tmoin avec nous de sa rsurrection6 ,alors ils en prsentrent deux3 ,joseph1 appel ,barsabas1 surnomm le ,juste1 et ,mathias4 ,et1 priant1 ils dirent3 ,toi1 ,seigneur1 qui connais le cur de tous1 montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choisi1 afin qu'il prenne part au ministre et l'apostolat en remplacement de ,judas1 qui nous a abandonns6 ,et ils tirrent au sort2 et le sort tomba sur ,mathias1 qui1 d'un commun accord1 fut mis au rang des onze aptres4 7,actes des ,aptres1 ,i1 #ae-bd47 ,et1 lorsque vint le jour de la ,pentecte1 tous les disciples se runirent dans le mme lieu4 ,et voici que sortit tout coup du ciel un bruit comme d'un grand vent1 qui remplit toute la maison o ils se tenaient assis4 ,et ils virent des langues de feu qui1 se partageant1 descendaient sur la tte de chacun d'entre eux4 ,et1 aussitt1 tous furent remplis de l',esprit-,saint2 et ils se mirent parler toutes les langues1 suivant l'inspiration de l',esprit qui tait en eux4 ,or il y avait alors ,jrusalem des hommes craignant ,dieu1 qui venaient de toutes les nations qui sont sous le ciel4 ,et1 quand on apprit le miracle1 la foule accourut2 et ces trangers furent stupfaits d'entendre les disciples leur parler chacun dans sa langue4 ,et1 dans leur surprise1 ils se disaient l'un l'autre3 ,est-ce que tous ces hommes qui nous parlent ne sont pas des ,galilens8 ,comment donc les entendons-nous parler chacun de nous dans sa langue8 ,parthes1 ,mdes lamites1 habitants de la ,msopotamie1 de la ,jude1 de la ,cappadoce1 du ,pont et de l',asie1 de la ,phrygie et de la ,pamphylie1 de l'gypte et des rgions de la ,libye qui avoisinent ,cyrne2 et ,romains1 tant ,juifs que proslytes1 et ,perses1 et ,arabes1 voici que nous les entendons nous prcher1 dans nos langues1 les grandes choses de ,dieu6 7,actes des ,aptres1 ,,ii1 #a-aa47 ,i ,,le ,,chr,,tien ,,christus4--,cui ego loquer1 cito sapiens erit4 7,,imitatio ,,christi1 ,,iii1 #dc47 ,c'est tout fait par hasard1--ou1 plus exactement1 par miracle1--que ,joseph1 appel aussi ,barsabas1 tait devenu disciple de ,jsus4 ,il avait alors vingt ans1 et demeurait1 avec sa mre1 dans le village galilen o il tait n4 ,or1 voici l'heureuse aventure qui lui tait arrive3 ,se rendant ,capernam en compagnie de son petit ne1 un matin d'automne1 pour vendre au march les figues de son champ1 il avait franchi dj la double range des collines qui sparaient son village du lac de ,gnsareth1 lorsque1 un tournant du sentier1 un spectacle imprvu l'avait arrt4 ,une vingtaine de mendiants et de vagabonds taient assis en cercle1 sur la rive du lac1 occups couter un homme vtu de blanc1 qui1 debout au milieu d'eux1 semblait leur donner des ordres ou les rprimander4 ,il leur parlait1 en tout cas1 d'une voix si svre que ,barsabas1 et son ne lui-mme1 n'avaient pu s'empcher d'en tre effrays4 ,mais soudain1 oubliant son effroi1 toute l'me du jeune paysan avait frmi de fureur3 car1 dans la troupe de ces va-nu-pieds1 complotant sans doute quelque brigandage1 il venait de reconnatre l'homme qu'entre tous au monde il dtestait le plus1 un homme qu'il avait autrefois recueilli1 nourri1 trait en frre1 et qui1 pour rcompense1 lui avait vol cinq mines d'argent1 son unique bien2 aprs quoi le misrable s'tait enfui1 et ,barsabas avait senti que sa joie et son repos s'enfuyaient du mme coup4 ,aussi1 ds qu'il avait reconnu son ancien ami1 n'avait-il plus eu de pense que pour sa vengeance4 ,mais1 au moment o dj il s'approchait1 le couteau en main1 l'homme vtu de blanc avait dtourn la tte1 et fix soudain son regard sur lui4 ,c'tait un regard prodigieux1 plein la fois de douceur et d'autorit1 un regard qui entrait jusqu'au fond de l'me1 mais pour l'apaiser et la purifier4 ,et tandis que ,barsabas1 interdit1 tremblait sous l'imprieuse caresse de ce regard1 l'homme s'tait cri1 poursuivant son discours3 ,aimez vos ennemis1 bnissez ceux qui vous maudissent1 faites du bien ceux qui vous font du mal1 et priez pour ceux qui vous outragent et vous perscutent1 afin que vous soyez enfants de votre ,pre1 qui est dans les cieux6 ,car1 si vous n'aimez que ceux qui vous aiment1 quel mrite y aurez-vous8 ,et si vous ne faites accueil qu' vos frres1 qu'y aura-t-il l qui vaille d'tre lou8 ,a peine ,barsabas avait-il entendu ces paroles1 qu'il avait eu le sentiment qu'un poids se dtachait de son cur4 ,tout de suite1 ajournant sa vengeance1 il s'tait assis sur une pierre pour mieux couter2 et son ne avait dress les oreilles pour couter aussi4 ,car cette voix1 dont tous deux distance s'taient effrays1 elle n'tait plus maintenant qu'une adorable musique1 lgre1 limpide1 pareille un chant de fauvette dans le calme des bois4 ,et longtemps encore la voix avait continu de parler1 enseignant ,barsabas toute sorte de choses qu'il s'tonnait de pouvoir comprendre4 ,elle lui avait enseign le plaisir de la pauvret1 la beaut de l'ignorance1 l'inutilit de l'effort et de la pense4 ,ne soyez pas en souci pour votre vie1--disait-elle1--ne vous proccupez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez6 ,soyez comme les petits enfants que vous voyez sur les routes3 car ceux-l seuls qui leur ressemblent pourront entrer dans le royaume des cieux4 ,et quiconque s'abaisse pour devenir semblable un petit enfant1 celui-l est le plus grand dans le royaume des cieux6 ,mais surtout la voix rvlait ,barsabas quelle joie c'tait de renoncer soi-mme pour donner son cur aux souffrances d'autrui3 de sorte que peu peu le jeune homme1 sans cesser d'couter1 avait commenc considrer ses nouveaux compagnons4 ,des mendiants et des vagabonds1 oui1 sa premire impression ne l'avait pas tromp3 mais comment avait-il pu les prendre pour des malfaiteurs8 ,la plupart avaient de bonnes figures simples et ouvertes2 et ceux dont les traits taient plus durs ou la mine moins plaisante1 ceux-l mme portaient1 dans leurs yeux1 un vivant reflet du regard de leur matre4 ,il n'y avait pas jusqu'au visage de l'ennemi de ,barsabas qui1 au contact de ce regard1 ne se ft transform4 ,nulle ombre n'y restait plus des passions de jadis3 l'il avait perdu toute trace de ruse1 les plis du front s'taient effacs1 la bouche s'entrouvrait en un clair sourire4 ,mieux encore que les autres1 il avait su devenir pareil un enfant4 ,et tout d'un coup ,barsabas1 considrer ces pauvres gens1 avait song qu'ils devaient avoir faim4 ,leurs provisions taient tales devant l'an d'entre eux3 maigre pitance1 trois petits pains et quelques olives4 ,l'heure de midi approchait2 un air vif soufflait de la mer1 qui rveillait l'apptit2 et ,barsabas lui-mme se sentait le ventre creux4 ,il s'tait alors lev1 d'un mouvement rapide2 il avait pris sur le dos de son ne les deux lourds paniers2 et puis1 marchant sur le bout des pieds par crainte de distraire l'attention des auditeurs1 il avait commenc placer1 prs de chacun d'eux1 une poigne de figues4 ,la vente de ces figues avait t1 durant de longs mois1 sa seule pense4 ,non qu'il se ft attendu en tirer une grosse somme3 mais son champ de figues constituait en vrit toute sa fortune1 surtout depuis qu'un indigne ami lui avait drob les cinq mines d'argent qui lui venaient de son pre4 ,c'tait avec le prix de sa rcolte qu'il avait pu1 l'anne prcdente1 faire construire une table pour son petit ne3 cette anne-l1 il s'tait promis de rapporter de la ville un collier de corail pour sa fiance1 et d'acheter ensuite1 dans son village1 un arpent de vigne ou une olivette4 ,et il ne l'oubliait pas1 il se disait mme que jamais il ne pourrait l'oublier3 mais le souvenir de ses beaux rves ne faisait que lui en rendre le sacrifice plus doux4 ,et joyeusement il allait1 son panier en main1 ne s'interrompant que pour couter la voix de l'orateur1 qui1 comme afin d'achever de le consoler1 voquait dans son me mille images charmantes4 ,elle lui parlait des lis des champs1 qui ne travaillent ni ne filent1 et qui cependant sont plus orns que ,salomon dans toute sa gloire4 ,ou bien elle lui disait des fables pareilles celles que lui avait jadis racontes sa mre1 mais infiniment plus naves et plus enfantines1 et telles pourtant que chacune1 aprs l'avoir ravi1 l'aidait mieux comprendre le royaume des cieux4 ,ainsi ,barsabas distribuait ses figues1 faisant toujours les poignes plus grosses1 dans l'enivrement de la jouissance nouvelle qu'un merveilleux hasard lui avait rvle3 sans compter que quelques-uns des auditeurs1 son approche1 s'taient un moment retourns vers lui1 et que le tendre sourire dont ils l'avaient remerci aurait suffi pour redoubler l'lan de sa charit4 ,mais tout coup sa main avait laiss retomber dans le panier la poigne de figues qu'elle venait d'y prendre2 et il tait rest immobile1 comme si tout son courage l'avait abandonn4 ,l'homme qui se tenait l assis devant lui1 ce maigre et ple jeune homme en haillons qui1 indiffrent tout ce qui n'tait pas la voix de son matre1 semblait soulev par elle au-dessus du monde1 c'tait le mme ,simon qui1 deux ans auparavant1 l'avait lchement dpouill de son bien6 ,il souriait maintenant quelque vision enchante1 haletant1 frmissant1 pleurant de bonheur4 ,et ,barsabas1 tout d'un coup1 s'tait remis le dtester4 ,il avait eu1 lui aussi1 une vision3 l'image lui tait apparue de la froide et pluvieuse soire de dcembre o1 revenant chez lui aprs une longue marche1 il avait trouv sa mre en larmes prs du coffre vide6 ,ne s'tait-il pas jur1 ds ce moment1 n'avait-il pas jur sa mre qu'il tuerait le voleur1 si sa chance lui permettait de le rencontrer8 ,or voici qu'il l'avait enfin rencontr1 et tranquille1 souriant1 plus heureux malgr son infamie que lui-mme jamais ne l'avait t6 ,et1 au lieu de le tuer1 c'tait lui qu'il s'apprtait donner les figues de son champ1 simplement parce qu'un inconnu s'tait amus endormir sa colre par d'harmonieuses paroles6 ,fermant l'oreille aux paroles de l'inconnu1 dtournant la tte pour ne plus s'exposer au charme de son regard1 ,barsabas avait jet sur le sol1 ses pieds1 les figues qui lui restaient3 et puis1 accompagn de son ne1 il avait repris en courant le chemin de sa maison4 99 99 99 99 99 ,un pnible sentiment de honte l'agitait1 d'instant en instant le torturait davantage1 mesure qu'il gravissait le sentier pierreux4 ,qu'allait-il dire1 en rentrant chez lui8 ,comment s'excuserait-il de ne rien rapporter8 ,se rsignerait-il mentir1 raconter par exemple que des voleurs l'avaient dpouill8 ,jamais1 en tout cas1 il n'oserait avouer qu'il avait sottement distribu ses figues des inconnus1 et qui1 au lieu de gagner leur vie en travaillant1 ainsi qu'il gagnait la sienne1 passaient leurs journes couter les discours de quelque charlatan4 ,mais non1 l'homme que ces vagabonds coutaient ne pouvait pas tre un charlatan6 ,et ,barsabas1 malgr sa colre et sa honte1 ne parvenait pas se repentir de l'avoir cout4 ,ce jeune homme vtu de blanc tait certainement un prophte1 un de ces mages que ,dieu envoyait1 de temps autre1 pour enseigner au monde les secrets d'en haut4 ,de quelle voix mlodieuse il avait parl6 ,et quel plaisir singulier on prouvait l'entendre6 ,le lis des champs6 ,le berger laissant sur la montagne ses quatre-vingt-dix-neuf brebis pour aller chercher la centime1 qui s'tait gare6 ,barsabas se rappelait d'autres images encore1 pleines d'un sens admirable dans leur simplicit2 et de nouveau il sentait1 il se disait1 que ni le champ d'olives1 ni la vigne1 ni rien de ce qu'il aurait pu acqurir en change de ses figues n'aurait valu la joie qu'avait t pour lui la rencontre de cet inconnu4 ,un prophte1 un grand prophte1 voil ce que ,dieu avait daign lui permettre de voir et d'entendre6 ,pourquoi donc continuait-il se sentir si honteux8 ,pourquoi1 aprs avoir d'abord couru jusqu'au sommet de la colline1 marchait-il maintenant d'un pas si lent et si faible1 comme s'il et voulu retarder son retour chez lui8 ,en vain il se rptait qu'il avait fait de ses figues le meilleur emploi1 et qu'il avait rencontr un prophte1 et qu'il allait dsormais devenir un autre homme2 en vain il essayait de se rjouir et de s'enorgueillir3 chaque pas son sentiment de honte l'accablait davantage4 ,il avait l'impression que toutes ces belles penses n'taient qu'un rideau derrire lequel il s'efforait de se cacher lui-mme une pense plus srieuse1 plus vraie1 une pense qu'il n'osait pas regarder en face1 mais qui pourtant tait l1 dans son cur1 et ne cesserait plus de le tourmenter4 ,et soudain le rideau s'tait dchir4 ,dans le cur de ,barsabas avaient de nouveau retenti les paroles que1 pendant une heure1 il s'tait inutilement efforc d'oublier3 ,aimez vos ennemis1 bnissez ceux qui vous maudissent1 faites du bien ceux qui vous font du mal6 ,c'tait cela1 cela seulement1 que le prophte avait eu pour mission de lui enseigner6 99 99 99 99 99 ,alors le paysan avait enfin compris d'o venait sa honte4 ,et aussitt1 sans mme penser son ne1 qui marchait tristement derrire lui dans l'troit sentier1 il avait rebrouss chemin pour redescendre en courant vers la rive du lac4 ,pourvu que je les retrouve6 se disait-il1 comme si tout l'avenir de sa vie en et dpendu4 ,et grande avait t sa joie quand1 au tournant du sentier1 de nouveau il avait aperu les inconnus1 assis sur les pierres4 ,leur chef maintenant avait fini de prcher2 assis entre deux de ses compagnons1 il mangeait quelques figues et une tranche de pain4 ,mais ,barsabas1 cette fois1 ne s'tait plus arrt le considrer4 ,il s'tait lanc vers son ami1 lui avait appuy sa main sur l'paule1 et1 parlant le plus haut qu'il avait pu1 afin que chacun ft tmoin de son repentir3 ,simon1 lui avait-il dit1 toi seul sais ce que tu m'as fait1 et pourquoi tu l'as fait4 ,mais1 si mme tu as mal agi envers moi1 ta faute n'est que peu de chose en comparaison de la mienne4 ,car1 depuis deux ans1 nuit et jour1 je t'ai ha1 j'ai rv de te tuer6 ,et tout l'heure encore1 aprs que les paroles de ce jeune prophte1 ton matre1 ont jamais effac de mon cur mon ressentiment1 je n'ai pu me rsigner te donner de mes figues4 ,je n'ai pu m'y rsigner1 frre1 parce que tu m'as paru trop heureux1 trop parfait1 trop au-dessus de moi6 ,pardonne-moi1 dis-moi que tu me pardonnes1 sois-moi de nouveau l'ami d'autrefois6 ,l'ami de ,barsabas1 tout frmissant de plaisir1 s'tait jet son cou1 comme un enfant embrasse sa mre pour la remercier d'un cadeau qu'il n'osait pas esprer4 ,puis1 l'ayant fait asseoir prs de lui et lui tenant la main1 il lui avait racont comment lui-mme avait t arrach aux misres de sa vie par l'appel de ,jsus1 son matre bien-aim1 qui1 en vrit1 n'tait pas seulement un prophte1 mais l'lu1 le ,messie1 le ,fils du ,dieu ,vivant4 ,et toute l'me de ,barsabas1 ces mots1 avait bondi de joie3 car il s'tait rappel que1 ds le premier moment o le regard de l'inconnu s'tait tourn vers lui1 clairement il avait senti une prsence divine4 ,aussi est-ce avec une pieuse ferveur qu'il avait ensuite recueilli les explications de son ami3 aprs quoi1 devant toute l'assemble1 il s'tait confess des fautes qu'il se souvenait d'avoir commises depuis qu'il tait n2 et il avait demand recevoir le baptme4 ,il l'avait reu des mains sacres de ,notre-,seigneur4 ,et longtemps encore il tait rest assis sur la rive du lac1 sans autre pense que de s'initier la connaissance du royaume des cieux4 ,mais quand1 l'approche du soir1 les disciples de ,jsus lui avaient conseill de se joindre eux pour partager leur vie1 il leur avait avou1 presque en pleurant1 qu'il n'aurait pas le courage de s'y dcider4 ,immense tait1 cependant1 le bonheur qu'il prouvait en leur compagnie1 sous le regard vivifiant de son nouveau matre3 et sans doute il aurait fini par cder leurs instances s'il n'avait aperu1 tout coup1 son petit ne1 qui tristement avait descendu la colline pour venir le rejoindre4 ,la pauvre bte semblait prsent l'attendre1 immobile1 au milieu du sentier4 ,que deviendrait-elle1 prive de ses soins8 ,qui la nourrirait1 la promnerait8 ,qui changerait1 tous les jours1 la paille de son lit8 ,et ,barsabas avait song sa mre qui1 peut-tre1 debout sur le seuil de sa maison1 dj s'inquitait de sa longue absence4 ,il avait song la jeune fille brune et rose1 sa fiance1 qui il avait promis d'tre son soutien dans la vie4 ,la veille encore1 tout en l'aidant cueillir ses figues1 ne lui avait-elle pas dit qu'elle n'aurait jamais d'autre ami que lui1 et qu'elle mourrait de chagrin s'il l'abandonnait8 ,mais surtout ,barsabas1 en revoyant son ne1 s'tait rappel sa maison1 son champ de figues1 les platanes l'ombre desquels il avait jou ses premiers jeux3 et il avait senti qu'un lien mystrieux l'attachait tout entier son village natal4 ,l seulement il pourrait mditer1 comprendre1 mettre profit les saintes vrits dont il venait de s'instruire3 car il s'tait accoutum ne concevoir l'univers que tel qu'il le voyait du haut de ses collines2 et1 loin d'elles1 c'tait comme si la moiti de lui-mme lui ft enleve4 ,de sorte que1 aprs s'tre une dernire fois prostern aux pieds de ,jsus1 il avait tendrement dit adieu ses amis1 et puis il avait enfourch son ne1 et s'en tait retourn chez lui la clart des toiles4 99 99 99 99 99 ,rentr dans son village1 ,barsabas y avait repris son ancienne vie4 ,il cultivait son champ1 il faisait patre son ne1 il se promenait avec sa fiance ou bien jouait aux boules avec ses camarades4 ,il avait repris son ancienne vie1 avec cette seule diffrence que1 maintenant1 il tait devenu un homme nouveau4 ,au lieu du simple et honnte garon qu'il avait t jusqu'alors1 il tait devenu un chrtien4 ,et1 sans doute1 cela signifiait qu'il rptait pieusement1 matin et soir1 une belle prire que les disciples de ,jsus lui avaient apprise3 mais plus encore cela signifiait qu'il avait cess de vivre en lui-mme1 pour vivre1 dsormais1 tout entier dans les autres4 ,il continuait aimer sa mre1 sa fiance1 son petit ne3 mais il les aimait pour eux1 et non plus pour lui4 ,il ne s'occupait que de deviner leurs plaisirs et leurs peines2 et il mettait son effort soulager leurs peines1 et leurs plaisirs lui procuraient plus de joie que ne lui en avaient jamais procur les siens4 ,sa sollicitude1 du reste1 ne se bornait pas aux personnes qu'il aimait2 ou plutt il s'tait habitu1 le plus facilement du monde1 aimer toute sorte de personnes pour qui il n'prouvait1 auparavant1 que du ddain ou de l'indiffrence4 ,ds l'instant o il avait cess de vivre en lui-mme1 il avait reconnu que tous les tres humains avaient leur part de douleur2 et il en avait souffert1 et il s'tait employ la soulager4 ,il s'tait fait le confident1 le consolateur1 le serviteur de tout le village1 sans croire qu'il et le moindre mrite se divertir de cette manire4 ,tout au plus songeait-il quelquefois qu'il tait pareil un aveugle-n guri par ,jsus1 dont son ami lui avait racont l'histoire merveilleuse3 car lui aussi ,jsus avait donn un sens qui jusque-l lui avait manqu1 un sens qui1 mieux encore que la vue1 lui permettait de sortir de ses propres tnbres1 et de se mler joyeusement la vie des hommes4 ,quelques semaines aprs son retour1 il s'tait mari4 ,son intention tait d'abord d'ajourner son mariage jusqu'au moment o1 devenu plus riche1 il aurait l'assurance de pouvoir nourrir une femme et des enfants4 ,mais sa fiance1 qui l'aimait1 s'tait tout de suite convertie sa nouvelle foi2 et c'tait elle qui lui avait rappel la parole de ,jsus3 ,ne soyez pas en souci pour votre vie1 ne vous proccupez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez6 ,ils s'taient donc maris1 sans plus tarder4 ,et le fait est qu'ils n'avaient manqu de rien1 ayant simplement pris l'habitude de ne rien dsirer que ce qu'ils avaient4 ,ils s'taient mme acquis des enfants1 sitt maris1 en recueillant chez eux un petit garon et une petite fille que leurs parents avaient abandonns4 ,mais il n'y avait pas1 au reste1 dans tout le village1 un enfant dont ils ne prissent soin1 ft-ce pour jouer ou pour chanter avec lui4 ,et chaque jour ils dcouvraient quelque occasion imprvue de varier leurs plaisirs1 comme aussi de sentir combien leurs deux curs taient profondment unis l'un l'autre4 ,tantt c'tait un mendiant qu'ils amenaient dans leur maison1 l'ayant rencontr dans leur promenade2 tantt ils ramassaient de jeunes oiseaux tombs du nid1 et les abritaient1 et les nourrissaient1 jusqu'au temps o ils les voyaient en ge de voler4 ,ainsi avait vcu ,barsabas1 durant l'anne qui avait suivi son baptme4 ,et deux fois lui avait t accorde une grce si prcieuse qu'il avait dfailli de joie en la recevant4 ,deux fois son divin matre ,jsus1 tant venu prcher dans son village1 avait daign demeurer sous son toit4 ,il s'tait familirement entretenu avec lui1 avait compliment sa mre de l'avoir pour fils1 l'avait compliment lui-mme de l'aimable compagne qu'il s'tait choisie4 ,et comme1 un soir1 les disciples engageaient de nouveau le jeune homme se joindre eux1 ,jsus leur avait dit avec son sourire3 ,apprenez qu'il y a plusieurs faons de me suivre6 ,et ,barsabas n'est nulle part aussi prs de moi que dans son champ de figues6 99 99 99 99 99 ,en effet1 ,barsabas tait un bon chrtien4 ,lorsqu'il avait appris le danger qui menaait ,jsus1 tout de suite il avait quitt son champ de figues pour venir rejoindre la troupe des disciples4 ,avec eux il tait entr ,jrusalem2 il avait assist aux derniers entretiens1 et donn tant de preuves de son active ferveur que ,jsus s'tait plu le citer en exemple4 ,il s'tait cependant enfui du ,jardin des ,oliviers1 avec tous ses compagnons1 aussitt que ,notre-,seigneur avait t arrt2 mais1 ds le lendemain1 il avait rachet sa faute en proclamant1 jusque dans le prtoire1 que l'homme qu'on perscutait tait le ,fils de ,dieu4 ,jamais d'ailleurs il n'avait montr autant de courage que durant ces terribles journes1 o le courage des meilleurs avait dfailli2 car non seulement il n'avait pas cess d'affirmer sa foi devant les ,juifs1 au risque d'tre lapid ou mis en prison3 il s'tait encore ingni consoler1 raffermir ses amis4 ,a ceux qui doutaient il rappelait le divin enseignement de leur matre2 ceux qui dsespraient il disait que bientt ,jsus serait de nouveau parmi eux4 ,aussi ,jsus1 pour le rcompenser1 l'avait-il admis tre un des premiers tmoins de sa rsurrection4 ,et quand1 ensuite1 ,jsus tant remont s'asseoir la droite de son ,pre1 les disciples avaient dcid de nommer un douzime aptre en remplacement de ,judas1 peu s'en tait fallu qu'on ne le nommt4 ,seul1 un autre disciple1 nomm ,mathias1 avait t jug aussi digne que lui de ce grand honneur2 en telle faon que1 faute de savoir qui choisir entre eux1 on tait convenu de s'en remettre au sort4 ,mais d'abord les ,onze1 tombant genoux1 avaient invoqu ,jsus3 ,seigneur1 lui avaient-ils dit1 vous qui connaissez les curs de tous les hommes1 montrez-nous lequel de ces deux hommes vous avez prfr pour prendre place dans l'apostolat1 dont ,judas est dchu6 ,puis on avait donn les sorts3 c'tait ,mathias que le sort avait dsign4 ,et personne ne s'en tait rjoui plus que ,barsabas4 ,car1 bien que l'honneur que lui avaient fait ses compagnons l'et beaucoup touch1 il continuait se considrer comme le dernier d'eux1 le plus ignorant1 le plus inutile1 le moins propre aux difficiles travaux de l'apostolat2 sans compter que toute son me tait alors partage entre deux sentiments1 la tristesse o l'avait plong l'absence de son divin matre1 et son dsir de revoir le village o il tait n4 ,il avait cependant rsolu de rester ,jrusalem jusqu' ces ftes de la ,pentecte aprs lesquelles tous les disciples devaient se sparer1 pour aller prcher l'vangile aux nations4 ,mais il souffrait fort d'avoir habiter si longtemps une ville o hommes et choses taient l'oppos de tout ce qu'il aimait2 et le sjour de ,jrusalem lui serait peut-tre devenu tout fait impossible s'il n'avait trouv un moyen de se distraire de son attente1 comme aussi de se donner un peu l'illusion que son matre ,jsus demeurait prs de lui4 ,dans la maison qu'il habitait1 et dans tout son faubourg1 qui tait le plus misrable et le plus mal fam de la ville1 il s'tait li avec une foule de pauvres gens1 trangers comme lui1 des ,parthes1 des ,mdes1 des lamites1 des ,crtois1 des ,arabes1 apparemment venus l de leur pays pour y mourir de faim2 et1 sans leur parler jamais1 sauf par quelques signes1--car il ne savait pas un mot de leurs diverses langues1 et ne connaissait que le patois de sa ,galile1--il s'tait constitu leur soutien1 leur garde-malade1 l'ami et le compagnon de jeux de leurs enfants4 ,quelques jours lui avaient suffi pour comprendre le caractre1 la situation1 les besoins de chacun2 et rien n'tait plus touchant que de le voir travailler1 en silence1 apaiser ou divertir les souffrances de ces malheureux4 ,il le faisait pour se distraire soi-mme1 se rappelant ainsi la douce vie qu'il avait mene dans son village aprs sa conversion2 mais parfois1 au moment o la fatigue allait l'accabler1 il croyait apercevoir tout coup son matre bien-aim1 debout devant lui4 ,et1 en effet1 n'tait-ce point la prsence de ,jsus qui avait pu lui permettre1 en moins de quarante jours1 non seulement de secourir1 mais aussi d'instruire ces trangers1 dont il ignorait la langue1 et de les convertir la foi chrtienne8 ,il en avait dj converti plus de cent1 appartenant aux races les plus diffrentes1 lorsqu'tait enfin arriv le jour de la ,pentecte4 ,et beaucoup de ces nophytes avaient tenu1 ce jour-l1 l'accompagner jusqu' la porte du cnacle o l'on devait clbrer la fte1 afin de lui tmoigner une dernire fois leur reconnaissance4 ,or voici que1 les disciples s'tant tous rassembls1 un grand bruit s'tait fait entendre1 comme le bruit d'un vent qui soufflait du ciel2 et ce vent s'tait abattu sur la salle1 et les disciples avaient vu paratre des langues de feu qui s'taient arrtes au-dessus de leurs ttes4 ,ils taient alors tombs en prire1 adorant l',esprit que leur divin matre leur avait envoy4 ,et puis1 aprs s'tre encore embrasss1 ils taient sortis4 ,et que l'on imagine quelle avait t alors la surprise1 l'motion de ,barsabas6 ,car1 en entendant parler les ,mdes1 les ,parthes1 les ,arabes1 tous les trangers qui accouraient au-devant de lui1 il s'tait aperu qu'il comprenait leurs paroles et pouvait y rpondre6 ,comme les douze aptres1 ,barsabas avait1 miraculeusement1 reu le ,don des ,langues4 ,,ii ,,le ,,citoyen ,,du ,,monde ,quiesce a nimio sciendi desiderio1 quia magna ibi invenitur distractio et deceptio6 7,,imitatio ,,christi1 ,i1 #b47 ,devant la grce inattendue qui venait de lui choir1 ,barsabas se sentit d'abord si heureux la fois et si effray que1 bien qu'il pt maintenant rpondre sans effort aux questions de ses amis1 il ne prit pas mme le temps de les couter4 ,rentr dans sa chambre1 il se hta d'en faire sortir un petit garon avec qui tous les soirs il avait coutume de jouer1 et qui1 ce soir-l encore1 voulait1 toute force1 lui grimper sur le dos4 ,puis1 ayant verrouill la porte pour n'tre plus drang1 il se prosterna et pria humblement ,seigneur1 s'cria-t-il1 vous m'avez honor par del mon mrite6 ,au dernier de vos serviteurs vous avez daign confier le plus prcieux de vos dons6 ,et voici cependant1--telle est ma faiblesse6--voici que je tremble de frayeur la pense des devoirs nouveaux qui en rsultent pour moi6 ,soutenez-moi1 ,seigneur1 clairez-moi1 dites-moi ce que je dois faire1 afin que je ne sois qu'un outil entre vos mains1 l'instrument de votre gloire et de votre justice6 ,mais le ,seigneur ne lui dit rien1 et ,barsabas se vit contraint de dcider lui-mme ce qu'il devait faire4 ,aussi bien ne pouvait-il gure hsiter sur le premier et le plus urgent des devoirs nouveaux qui s'imposaient lui2 et sa frayeur ne lui venait1 prcisment1 que de sa trop claire conscience de ce pnible devoir4 ,il avait1 en effet1 tout de suite compris que le don des langues ne lui avait pas t accord simplement pour qu'il pt s'entretenir1 ,jrusalem1 avec des trangers dj convertis1 ni moins encore pour qu'il s'en retournt mener sa vie silencieuse l'ombre des collines de son cher village4 ,le don des langues lui imposait le devoir de parcourir le monde1 pour porter aux paens la sainte parole3 cela tait certain1 hlas6 trop certain6 ,tout au plus eut-il un instant l'ide que1 si son matre avait vraiment exig de lui un pareil sacrifice1 c'est lui qu'il aurait dsign pour faire partie des douze aptres1 au lieu de ,mathias4 ,mais aussitt il rougit de cette ide1 misrable prtexte suggr par sa lchet4 ,le pouvoir miraculeux de parler toutes les langues n'tait-il pas un signe d'apostolat aussi vident1 pour le moins1 qu'une lection o peut-tre le hasard avait seul agi8 ,non1 non1 ,barsabas sentait que nul doute ne lui tait possible6 ,et plus tait cruel le sacrifice que son matre exigeait de lui1 plus il se sentait tenu de l'accomplir1 en change de l'immense faveur qu'il avait reue4 ,il rsolut donc de quitter ,jrusalem ds le lendemain1 et de se mettre en route vers les pays trangers1 aprs avoir dit un rapide adieu sa femme1 sa mre1 aux lieux qui1 jusqu'alors1 avaient t pour lui l'univers entier4 ,encore ne leur dit-il cet adieu que par procuration4 ,ayant rencontr1 aux portes de ,jrusalem1 un paysan de son village qui rentrait chez lui1 c'est sur lui qu'il se dchargea du soin d'annoncer aux siens sa nouvelle mission4 ,je comptais aller moi-mme prendre cong d'eux1 ajouta-t-il1 mais le ciel a eu piti de moi1 et voici qu'il t'a envoy sur mes pas1 pour m'pargner un supplice au-dessus de mes forces4 ,ou plutt ce sont les dangers de la tentation que le ciel1 sans doute1 aura voulu m'pargner3 car je me demandais comment1 aprs avoir revu tout ce qui m'est cher1 je trouverais le courage de m'en sparer4 ,adieu donc1 frre bien-aim6 ,et quand1 aprs-demain1 du haut de la colline1 tu apercevras tes pieds les maisons de notre village1 rappelle-toi ton frre ,barsabas qui s'en va1 seul et triste1 parmi des inconnus6 ,barsabas pleurait en disant ces mots2 puis il se jeta1 tout pleurant1 au cou de son ami4 ,mais peine l'eut-il vu disparatre1 dans la poussire du chemin1 qu'il ne put s'empcher de songer qu'il avait t1 lui aussi1 la veille encore1 semblable ce paysan inutile et grossier4 ,et1 fivreusement1 il eut soif d'employer au plus vite1 pour le bien de son matre1 le magnifique don qu'il portait en lui4 ,quand son ami1 le surlendemain soir1 aperut du haut de la colline les maisons du village1 il soupira en se rappelant le pauvre ,barsabas qui allait1 seul et triste1 sur des routes lointaines2 mais ,barsabas1 au mme instant1 marchait d'un pas alerte et la tte haute1 mditant le discours qu'il prononcerait ds qu'il rencontrerait une ville1 devant lui4 99 99 99 99 99 ,cette ville se trouva tre ,pluse1 dans la ,basse-gypte2 et ,barsabas1 qui y tait parvenu aprs cinq jours de marche1 fut d'abord tent de marcher cinq jours de plus pour s'en loigner4 ,habitu comme il l'tait aux murs rustiques de la ,galile1 ,jrusalem dj lui avait paru inhabitable2 mais il se sentait prt maintenant la regretter1 en comparaison de cette ville trangre o1 depuis les traits des visages jusqu' la faon de manger et de se vtir1 rien ne ressemblait ce qu'il connaissait4 ,la largeur des rues1 la hauteur des maisons1 les amples manteaux et les lourds souliers1 tout cela tait1 ses yeux1 aussi laid qu'incommode4 ,il prouvait une indignation mle de mpris la vue des litires qui servaient traner1 d'une maison l'autre1 des hommes parfaitement capables de se servir de leurs jambes4 ,il ne comprenait pas que des tres humains pussent se passer d'arbres et d'oiseaux1 ni se rsigner vivre enferms dans d'obscures boutiques1 sans autre profit que de gagner un argent aussitt dpens4 ,en un mot1 il jugeait ,pluse l'endroit le plus monstrueux du monde3 et telle il continua de la juger pendant les six mois qu'il y demeura4 ,car le fait est qu'il y demeura six mois1 en dpit de sa mauvaise humeur3 et ce fut bien l qu'il prcha pour la premire fois4 ,s'tant rendu sur le port1 le lendemain de son arrive1 il aborda quelques matelots qui musaient au soleil1 et se mit leur expliquer la doctrine chrtienne4 ,il la leur expliqua dans la langue grecque1 qui tait leur langue2 mais il rpta ensuite son explication en arabe des marchands arabes qui s'taient approchs2 il la rpta en syrien et en thiopien1 de telle sorte que1 bientt1 une foule norme se pressa autour de lui1 curieuse d'entendre un homme qui parlait toutes les langues4 ,et ,barsabas raconta cette foule la vie et la mort divines de ,jsus4 ,il leur raconta sa propre vie1 de quelles tnbres il avait t tir1 et vers quelle lumire4 ,il leur dit quelques-unes des paraboles de son matre1 les plus simples et les plus touchantes1 s'efforant de retrouver1 dans sa voix1 un cho de la voix surnaturelle qui les lui avait enseignes4 ,longtemps il parla1 debout sur un banc de pierre1 indiffrent aux injures comme aux railleries2 et d'heure en heure1 mesure qu'il parlait1 injures et railleries devenaient plus rares1 jusqu' ce qu'enfin il eut le bonheur de voir jaillir des larmes presque de tous les yeux4 ,lui aussi1 il pleurait2 une ardente motion faisait frmir ses lvres1 donnait sa parole des accents pathtiques4 ,quand il descendit du banc et cessa de prcher1 cent personnes de tout ge et de toute condition1 s'approchant de lui avec dfrence1 lui exprimrent leur dsir d'tre baptises4 ,et comme1 quelques heures plus tard1 ,barsabas1 tout heureux de la belle moisson qu'il avait rapporte son matre ds son premier discours1 s'en retournait joyeusement vers l'auberge o il s'tait log1 un petit vieillard l'accosta dans la rue4 ,c'tait un aimable petit vieillard1 chauve1 replet1 avec un visage rid o s'ouvraient de grands yeux nafs et bienveillants4 ,il avait la mise d'un riche bourgeois4 ,et1 en effet1 il apprit ,barsabas qu'il vivait de ses rentes1 mais qu'il employait son temps s'instruire et mditer4 ,or1 je regrette d'avoir vous dire1 poursuivit-il1 que votre ,jsus n'est pas le vrai ,dieu4 ,car le vrai ,dieu1 je le connais3 il m'a t rvl par un homme admirable1 le philosophe pistrate1 auteur du trait sur l',essence de l'tre4 ,peut-tre n'avez-vous pas lu ce livre sans pareil8 ,tenez1 je n'ai pas pu m'empcher de vous l'apporter6--,et le vieillard tendait ,barsabas un pais rouleau4--,je vous en prie1 lisez-le6 ,que si mme il ne russissait pas vous convaincre tout fait1 vous y trouveriez encore de quoi rflchir6 ,le petit vieillard avait une si honnte et douce figure que ,barsabas crut pouvoir lui parler comme un ami4 ,il lui avoua donc qu'il lirait volontiers1 pour l'obliger1 le trait de son philosophe1 mais que1 par malheur1 il ne savait pas lire4 ,et1 loin de lui en tmoigner le moindre mpris1 le vieillard lui proposa aussitt de lui apprendre lui-mme lire et crire4 ,quelques leons vous suffiront1 lui dit-il1 aides d'un peu d'exercice4 ,et vous acquerrez l un bien inestimable1 qui doublera l'effet de vos prdications6 ,l'offre tait si imprvue que ,barsabas hsita quelques instants avant de l'accepter4 ,il ne se souvenait pas que son divin matre1 en lui numrant les choses ncessaires la vie1 lui et fait mention de la ncessit de savoir lire et crire2 maintes fois au contraire ,jsus l'avait flicit de son ignorance1 et mme expressment engag y persvrer4 ,mais il se rpta que son rle nouveau lui imposait de nouveaux devoirs4 ,le vieillard avait raison3 en lui permettant de connatre des uvres que ses adversaires ne manqueraient point de lui opposer1 la lecture lui fournirait une arme prcieuse pour son apostolat4 ,et puis1--encore qu'il ne consentt peut-tre pas s'en rendre compte1--il avait ds lors1 au fond de son cur1 la certitude qu'un homme dou du don des langues tait un tre d'espce suprieure au commun des hommes4 ,un tel homme1 capable de parler son gr les langues les plus diverses1 ne pouvait pas1 dcemment1 se trouver hors d'tat de lire aucune d'elles4 ,ce que lui proposait le vieillard paraissait1 en quelque sorte1 ,barsabas le complment dsormais indispensable de la grce que ,jsus lui avait accorde4 ,il accepta donc1 offrit au vieillard de se mettre l'tude ds le lendemain2 et c'est ainsi qu'il resta six mois dans la ville de ,pluse4 ,car non seulement il apprit lire et crire en deux ou trois langues1 ce qui ne laissa pas de lui demander plus de temps qu'il n'avait suppos2 mais il profita de l'occasion pour apprendre aussi un peu de grammaire1 de faon rendre son loquence plus correcte et plus pure4 ,le vieillard1 trop heureux de pouvoir un moment se distraire de sa philosophie1 lui enseigna le sens primitif des mots et leurs sens drivs2 il lui rvla de quelle manire une image pouvait tre mise en valeur2 il lui indiqua les diffrents moyens de varier et de nuancer le rythme de ses phrases4 ,et s'instruire de tout cela ,barsabas gotait un plaisir sans cesse plus vif1 dont il s'excusait1 vis--vis de lui-mme1 en songeant aux nouvelles moissons d'mes qu'il prparait pour son matre4 ,il ne ngligeait pas1 d'ailleurs1 les soins de son apostolat4 ,une ou deux fois au moins par semaine1 il s'arrachait ses tudes pour prcher l'vangile2 et1 bien que le nombre des conversions diminut sensiblement chacun de ses discours1 convertis et sceptiques s'accordaient constater que chacun de ses discours dpassait le prcdent en force1 en clart1 en verve convaincante4 ,au total1 son sjour ,pluse avait eu de bons fruits4 ,mais1 de tous ces fruits1 aucun ne lui fut aussi agrable que la conversion du petit vieillard4 ,en effet ,barsabas1 ds qu'il avait su lire1 s'tait empress de lire le trait de l',essence de l'tre2 et1 sa grande joie1--car il n'avait pas t d'abord sans quelque inquitude1--il y avait trouv des penses si puriles et tant de folies que sa foi en ,jsus s'en tait renforce4 pistrate n'allait-il pas jusqu' soutenir que ,dieu ne faisait qu'un avec le soleil1 ou encore que les mes1 aprs la mort1 avaient pour rsidence la lune et les toiles8 ,barsabas avait song que1 si tous les philosophes dont on le menaait ressemblaient celui-l1 il n'aurait pas de peine les rfuter4 ,et1 en attendant1 il avait rfut celui-l avec tant de chaleur que force avait t au vieillard de s'avouer vaincu4 ,lorsque ,barsabas1 l'ayant baptis ainsi que tous les siens1 voulut quitter ,pluse pour se rendre ,alexandrie1 cet excellent homme exigea qu'il prt place dans sa litire1 dont1 au reste1 lui-mme ni sa femme ne se servaient jamais et il l'accompagna jusqu'au del des remparts4 99 99 99 99 99 ,barsabas avait persist1 durant les six mois de son sjour1 juger ,pluse la plus laide des villes2 mais ,alexandrie1 au contraire1 lui fit ds le premier soir excellente impression4 ,les rues cependant y taient encore plus larges1 les maisons plus hautes1 le costume des hommes et des femmes y diffrait plus encore des modes rudimentaires de la ,galile2 mais ,barsabas ne pouvait se dfendre de penser que tout cela1 pour n'avoir rien de commun avec ce qu'il connaissait1 n'en tait que plus lgant et plus ingnieux4 ,il avait1 d'ailleurs1 gard le meilleur souvenir de son voyage dans la litire du vieillard4 ,non seulement lui-mme avait fait la route sans ombre de fatigue2 ses porteurs1 eux aussi1 avaient paru enchants4 ,ils lui avaient confi qu'ils s'ennuyaient ,pluse1 et que ce voyage ,alexandrie tait fort de leur got4 ,mais comme le jeune homme leur demandait1 aprs cela1 pourquoi ils ne priaient pas leur matre de les employer plutt cultiver ses terres1 ils avaient pouss des cris d'pouvante la seule ide de la vie aux champs4 ,et c'tait une rponse de mme genre que ,barsabas recevait1 maintenant1 des boutiquiers d',alexandrie1 qui il conseillait de fermer leurs boutiques pour s'en retourner aux villages o ils taient ns4 ,ils ne refusaient pas d'admettre que la vie du village ft plus saine1 plus sre1 plus calme1 voire plus fructueuse2 mais ils ajoutaient que1 ayant got au charme de la ville1 rien au monde ne pouvait plus leur en ter le got4 ,et ,barsabas1 sans cesser de les plaindre1 commenait comprendre ce charme funeste qui les avait conquis4 ,il prit un grand plaisir visiter les monuments d',alexandrie1 les arcs de triomphe1 les thtres1 les bibliothques2 et1 le matin du jour o il devait prcher pour la premire fois1 il s'acheta une toge et une paire de cothurnes1 par crainte que la pauvret de sa mise ne le ft confondre avec les diseurs de bonne aventure1 dont toutes les places publiques taient encombres4 ,aussi son premier discours fut-il trs cout4 ,artistes1 savants1 dames du monde1 l'lite de la ville se runit autour de lui1 ce dont il se rjouit dans la navet de son cur3 car il avait conu le beau rve de convertir l'vangile les classes suprieures de la socit1 laissant celles-ci le soin de rpandre1 ensuite1 leur foi parmi le bas peuple4 ,mais ce n'tait1 hlas6 qu'un rve4 ,aprs avoir cout le discours du jeune homme avec la curiosit la plus attentive1 son lgant auditoire se dispersa1 sans que personne semblt tent de se convertir4 ,et ds le lendemain1 la mme place o il avait parl1 ,barsabas vit se runir le mme auditoire autour d'un autre orateur1 un philosophe fameux1 qui rfuta point par point tout ce qu'il avait dit4 ,a la doctrine de ,jsus1 telle qu'il l'avait expose1 ce philosophe opposa la doctrine d',aristote1 affirmant que celle-l seule tait sage et vraie4 ,le jeune ,galilen n'avait pas lu ,aristote4 ,il ne connaissait pas non plus ,hraclite1 ni ,parmnide1 ni ,platon1 que d'autres orateurs firent valoir contre lui4 ,il se mit les lire3 et il dut s'avouer que leurs thories taient infiniment plus difficiles rfuter que celle d'pistrate1 qui envoyait dans la lune les mes des dfunts4 ,elles taient fausses aussi1 cependant1 il le sentait bien2 mais l'erreur y tait cache sous des dehors si spcieux qu'il avait beaucoup de peine la dcouvrir4 ,il se donna tout entier cette dcouverte4 ,jour et nuit il s'effora d'approfondir les crits des philosophes1 de les comparer1 de relever une une leurs contradictions4 ,souvent la fatigue ou le dcouragement faillirent l'arrter2 mais il se raffermissait en songeant que nul1 coup sr1 parmi les disciples de son divin matre1 ne rendait l'vangile un plus beau service4 ,il esprait1 en effet1 que1 grce lui1 tous les philosophes apercevraient la vanit de leurs illusions1 et viendraient les dposer humblement aux pieds de ,jsus4 ,et il lisait et il relisait1 tonnant les bibliothcaires par son zle compulser des ouvrages dont personne1 de mmoire d'homme1 n'avait encore os affronter la lecture4 ,ce terrible travail lui prit cinq ans1 pendant lesquels il n'eut gure le loisir de prcher4 ,et un jour1 aprs cinq ans d'tudes et de mditations1 il se jugea suffisamment arm pour commencer la lutte4 ,il fit donc savoir que1 le lendemain1 sur la grand-place1 il se chargeait de rduire nant les systmes des divers philosophes1 passs et prsents4 ,il eut cette fois pour l'entendre tous les professeurs de philosophie1 qui ne pensrent1 d'abord1 qu' s'merveiller de son rudition4 ,mais bientt1 se voyant attaqus1 ils ripostrent4 ,les uns lui soumirent des moyens1 leur avis trs simples1 de corriger les contradictions qu'il avait signales2 d'autres imaginrent des thories nouvelles qui1 suivant eux1 devaient tre l'abri de ses objections4 ,et surtout ils lui signifirent1 les uns et les autres1 qu'il n'avait point compris la vraie doctrine des philosophes dont il s'tait occup4 ,vous avez saisi le sens des paroles1--lui dirent-ils2--mais le sens profond qui se cache sous les paroles vous a chapp4 ,aussi bien ce sens-l ne pouvait-il manquer de vous chapper3 car il est d une foule de sentiments et de traditions que vous ignorez forcment1 tant d'un pays o la civilisation grecque n'a pas pntr4 ,la pense de ,platon restera toujours ferme qui n'a pas t lev dans le commerce d',homre4 ,ce que vous en avez peru n'est que son enveloppe3 vous en parlez comme un sourd parlerait de musique6 ,et peut-tre ces professeurs avaient-ils raison2 mais c'est de quoi ,barsabas1 naturellement1 ne pouvait convenir4 ,il continua donc de prcher1 ou plutt d'argumenter1 prouvant qui dsirait l'entendre la fausset et l'incohrence de tous les systmes4 ,le malheur est qu'on semblait de moins en moins dsireux de l'entendre4 ,les philosophes taient revenus leurs exercices professionnels2 les dames du monde s'taient fatigues d'une loquence trop sche et trop positive2 et un jour arriva o le pauvre ,barsabas ne trouva plus1 autour de son estrade1 que les matelots et les pcheurs du port4 ,encore n'tait-ce point1 comme l'on pense1 sa dialectique qui les attirait4 ,il tait simplement1 pour eux1 l'homme qui parlait toutes les langues2 et sans cesse1 par manire de passe-temps1 ils lui amenaient des ,ngres et des ,scythes1 des esclaves sortis des rgions les plus recules1 afin qu'il leur expliqut1 dans leurs langues1 les erreurs d'picure ou d',anaxagore4 99 99 99 99 99 ,barsabas1 cependant1 n'tait point d'me dsesprer4 ,ds qu'il se fut convaincu qu' ,alexandrie ses efforts n'avaient dcidment aucune chance de russir1 il rsolut de tourner le dos cette ville et de se rendre ,rome4 ,il s'y rendait1 tout occup dj des controverses prochaines1 lorsque le bateau o il s'tait embarqu fit escale dans un petit port de l'le de ,crte2 et voici qu'en arrivant dans cette bourgade ,barsabas eut l'extrme surprise de se trouver parmi des chrtiens4 ,des glises remplaaient les temples des dieux2 les maisons taient surmontes de grandes croix de pierre2 et tous les habitants s'empressaient autour des passagers du bateau1 sans vouloir accepter d'eux aucune rcompense4 ,ces braves gens avaient renonc au commerce1 ainsi qu' toutes les formes du gain2 ils vivaient de leur pche1 des fruits de leurs champs3 si bien que ,barsabas crut revoir son village1 tel qu' son dpart il l'avait laiss4 ,il ne tarda point1 d'ailleurs1 avoir l'explication du spectacle imprvu qui s'offrait lui4 ,tout en l'installant sa table avec mille gards1 l'hte qui l'avait recueilli lui raconta que la ville entire s'tait convertie1 depuis deux ans dj1 aprs avoir entendu les discours de l'aptre ,mathias4 ,ce saint homme a pass une semaine parmi nous3 il a prch sur le port2 et1 quand il est reparti1 nous tions tous devenus chrtiens4 ,et comment aurions-nous hsit le devenir1 en prsence d'une doctrine aussi simple et aussi belle1 rpondant aussi parfaitement aux dsirs de nos curs8 ,l'hte de ,barsabas ajouta1 cependant1 que l'exemple personnel de ,mathias n'avait pas t non plus sans contribuer les convertir4 ,jamais nous n'avions vu un homme pareil celui-l6 ,un vritable saint1 modeste1 timide1 doux comme un enfant6 ,barsabas demanda s'il leur avait rfut les erreurs des philosophes2 mais son hte1 cette question1 clata de rire4 ,oh6 non1 s'cria-t-il1 soyez sr qu'il ignorait jusqu'au nom de tous ces gens-l6 ,il ne savait ni lire ni crire6 ,il tait plus illettr que le dernier de nos esclaves6 ,et je me rappelle que moi-mme1 sitt que je l'ai entendu1 j'ai jet au feu mes volumes d',aristote2 mais l'ide ne me serait pas venue de lui en parler6 ,le bateau ne s'tait arrt que pour quelques heures4 ,quand ,barsabas se retrouva bord1 entour de cadeaux de toute sorte que ses frres de la petite ville l'avaient suppli d'emporter en souvenir d'eux1 il se mit rflchir sur ce qu'il venait d'apprendre4 ,et tout de suite1 malgr lui1 le contraste lui apparut entre le succs obtenu par ,mathias dans cette bourgade crtoise et son propre chec ,alexandrie4 ,je n'ai pas russi jusqu' prsent1 songeait-il1 les circonstances m'ont t contraires4 ,c'est donc ,rome que je prendrai ma revanche4 ,j'amnerai ,jsus la capitale du monde6 ,mais alors il s'aperut clairement d'une chose que1 depuis longtemps1 il essayait de tenir cache au profond de son cur4 ,il s'aperut qu'il ne pouvait plus dsormais esprer d'amener personne ,jsus1 car lui-mme avait cess de croire en ,jsus4 99 99 99 99 99 ,non qu'il se ft laiss convaincre par les divagations des mtaphysiciens4 ,son robuste bon sens de paysan lui affirmait assez que tous leurs systmes n'taient que d'ingnieuses fantaisies1 inventes pour l'amusement de quelques songe-creux4 ,il voyait assez que les plus subtils arguments de ,platon n'empchaient pas le monde extrieur d'exister pour l'homme1 et que1 mme dmontre1 l'hypothse des atomes resterait toujours une absurdit4 ,tout cela avait maintenant1 ses yeux1 juste autant de valeur que les rveries d'pistrate sur les habitants de la lune4 ,le commerce assidu des philosophes n'avait fait que le dgoter de la philosophie2 et plus que jamais il tait prt considrer la doctrine de ,jsus comme le seul systme qu'un sage pt admettre4 ,seule1 en effet1 elle ne s'adressait la raison que dans les matires qui taient raisonnables1 c'est--dire dans celles qui touchaient la conduite pratique de la vie2 imposant aux hommes1 pour le reste toute une srie de mystres o ils n'avaient qu' croire4 ,mais c'est prcisment ces mystres que ,barsabas n'avait plus la force de croire4 ,tant de systmes diffrents avaient dfil sous ses yeux1 se dtruisant l'un l'autre1 qu'une mfiance lui tait venue de tous les systmes4 ,la rflexion avait tari en lui les sources de la foi4 ,elle les avait taries tel point que si ,jsus1 sorti du tombeau1 s'tait de nouveau montr devant lui1 peut-tre et-il encore gard des doutes sur sa divinit4 ,et il en prouvait certes un chagrin trs vif1 mais moins vif1 en fin de compte1 qu'il ne l'aurait craint3 car dj ses lectures1 et des exemples nombreux1 l'avaient prpar voir dans les ennuis du doute la ranon fatale d'un esprit suprieur4 ,il se jura du moins de conserver le culte des vertus chrtiennes1 ne s'apercevant pas que1 bien avant de perdre la foi1 il l'avait perdu4 ,et1 quoique son voyage ,rome ft dsormais sans objet1 il rsolut cependant de le continuer4 ,la vie ,alexandrie lui tait devenue impossible2 plus impossible encore le retour dans son village1 o chacun se serait inform des rsultats de sa prdication4 ,et puis la vrit tait que1 s'il se rsignait ne plus croire1 il ne pouvait pas se rsigner ne plus prcher4 ,a force de parler tour tour toutes les langues1 il avait fini par s'y juger tenu1 comme un travail important et mritoire entre tous4 ,des deux dons qu'il avait reus de son matre ,jsus1 et dont l'un consistait connatre l'unique vrit et l'unique bonheur1 tandis que l'autre consistait simplement pouvoir dire tour tour une mme chose en plusieurs faons1 c'tait comme si ce deuxime don avait1 pour lui1 annul le premier4 ,la perspective de devoir y renoncer l'aurait dsespr4 99 99 99 99 99 ,il rsolut donc de n'y point renoncer1 mais1 au contraire1 d'en tirer le profit le plus grand possible4 ,il savait qu' ,rome une foule d'trangers s'enrichissaient et devenaient clbres1 qui avaient pour seul mtier d'enseigner aux ,romains la langue du pays d'o ils taient sortis4 ,il se faisait fort1 lui1 d'enseigner toutes les langues1 dt-il dpenser encore une anne ou deux en tudier la grammaire et la littrature6 ,aussi bien les leons du vieillard de ,pluse avaient1 autrefois1 veill en lui le got de ces tudes2 et sans cesse1 depuis1 il s'tait mieux pntr de leur utilit4 ,rien ne lui tait plus agrable1 rien ne lui semblait plus digne de ses soins1 que de comparer les manires diverses dont les divers peuples exprimaient leurs ides4 ,n'tait-ce pas1 pour ainsi dire1 comparer leurs mes8 ,et le rsultat d'une telle comparaison pouvait-il n'tre pas d'un prix inestimable8 ,ne croyant plus la possibilit de connatre ,dieu et les voies du salut1 ,barsabas ne s'en trouvait que plus l'aise pour croire la ncessit de connatre le dtail des choses d'ici-bas4 ,et lorsqu'enfin1 aprs de longs mois de prparation1 il ouvrit une cole sur le ,viminal1 trs srieusement il eut conscience de remplir un devoir1 d'entreprendre une tche magnifique et sacre4 ,ses lves1 au reste1 ne se firent pas faute de l'y encourager4 ,ils se pressrent pour l'entendre1 l'accablrent de cadeaux1 rpandirent sa gloire aux quatre coins de ,rome4 ,entrans par son exemple1 ces jeunes gens se prenaient de passion pour l'tude des langues trangres au point d'y sacrifier tout ce qui1 jusqu'alors1 les avait occups4 ,ils ngligeaient de visiter leurs domaines1 de veiller au bon ordre de leurs maisons1 de bavarder et de jouer avec les jeunes filles1 ils ngligeaient d'tre jeunes1 de rver1 et d'aimer1 dans leur hte d'apprendre comment se conjuguait le passif des verbes chez les gyptiens1 ou de quels titres se nommaient les principaux ouvrages des potes persans4 ,et quelques-uns d'entre eux1 ayant imagin de voyager en gypte et en ,perse pour tirer parti de leurs connaissances1 avaient t d'abord un peu dus de dcouvrir que leurs connaissances ne leur servaient de rien3 car si le peuple des contres qu'ils visitaient parlait bien la mme langue qu'enseignait ,barsabas1 il la parlait avec toute sorte de menues diffrences d'accent et d'intonation qui la leur rendaient incomprhensible4 ,mais ils n'avaient pas tard reconnatre que le peuple de ces contres n'avait1 en somme1 rien leur dire qui valt d'tre compris1 et qu'eux-mmes1 n'ayant rien lui dire1 n'avaient aucun besoin de s'en faire comprendre4 ,si bien qu'aprs s'tre un moment affligs de leur dcouverte1 ils avaient presque fini par s'en enorgueillir3 car ils avaient l'impression qu'eux seuls dsormais1 grce aux leons de leur matre1 savaient parler avec puret toutes les langues du monde2 et leur culte pour leur matre s'tait encore accru4 ,c'est ainsi que ,barsabas1 en peu d'annes1 devint le plus riche et le plus fameux des professeurs romains4 ,il eut une maison en ville et une autre aux champs1 pleines toutes deux d'esclaves exotiques avec chacun desquels il aimait s'entretenir familirement dans sa langue4 ,tous les savants s'honoraient de son amiti4 ,un pote en vogue1 qui dnait chez lui plusieurs fois par semaine1 crivit sa louange une pigramme que la ville entire trouva dlicieuse4 ,divin ,barsabas1 disait-il dans son pigramme1 ne t'tonne pas de me voir si souvent ta table6 ,j'ai form le rve1 moi aussi1 de suivre tes leons1 afin de pouvoir rpter dans toutes les langues possibles que c'est chez toi qu'on mange les meilleures lamproies6 ,et ,barsabas1 recueillant tous les jours quelque marque nouvelle de la faveur publique1 songeait que jamais1 certainement1 la prdication de l'vangile ne lui aurait acquis de tels avantages4 ,mais lui1 loin de se laisser amollir par cette prompte fortune1 n'en tait que plus zl poursuivre ses tudes4 ,pendant que tout le monde s'accordait proclamer sa science1 sans cesse il tait plus honteux de son ignorance4 ,sans cesse un problme qu'il venait de rsoudre en faisait surgir un nouveau1 devant lui2 et tantt c'tait l'origine d'un mot qui lui chappait1 tantt il s'puisait vouloir saisir la cause d'une anomalie de syntaxe ou d'accentuation4 ,que de fois ses invits1 aprs avoir vainement attendu qu'il vnt les recevoir1 le trouvrent marchant de long en large parmi des tas de livres1 avec la mine piteuse d'un joueur qui aurait perdu son dernier enjeu6 ,son unique distraction tait de voyager4 ,encore ne voyageait-il pas1 comme ses lves1 pour montrer aux trangers qu'il savait leur langue1 mais pour s'instruire auprs d'eux1 pour connatre leur vie1 pour essayer d'entrevoir l'me de leur race3 car il avait d constater que l'tude des langues tait loin de lui rvler cette me autant qu'il aurait cru4 ,il allait donc d'un pays l'autre1 pouss par une curiosit tous les jours plus vive4 ,il explorait les villes et les villages1 il interrogeait les habitants sur leurs murs1 leurs traditions1 sur une foule de choses qui avaient pour eux un grand intrt1 mais dont ils ne comprenaient pas qu'elles en eussent aucun pour un tranger4 ,lui1 cependant1 mettait une vritable passion s'en informer4 ,et ses voyages1 ainsi employs1 lui auraient peut-tre t parfaitement agrables1 s'ils ne l'avaient trop souvent contraint se priver d'un luxe matriel sans qui1 dsormais1 il ne pouvait plus vivre4 ,il avait subi si profondment l'influence du bien-tre romain qu'il ne s'accommodait plus ni d'un repas trop simple1 ni d'un lit trop dur1 ni de chevaux trop lents4 ,ou que si1 d'aventure1 il dcidait de passer outre ces dsagrments1 leur souvenir le poursuivait jusque dans ses tudes1 lui gtant le profit qu'il en recueillait4 ,mais souvent aussi il eut la surprise de rencontrer1 en de lointains pays1 des inventions pratiques si commodes qu'il fut dsol de ne pouvoir pas les retrouver ,rome4 ,et peu peu ces voyages1 qui d'abord ne lui taient apparus que comme un passe-temps1 devinrent pour lui une ncessit4 ,a peine rentr de l'un d'eux1 il souffrait de ne pouvoir pas tout de suite en commencer un autre4 ,c'est que1 son avis du moins1 les races diverses qu'il apprenait connatre lui communiquaient une part de leurs gots et de leur esprit4 ,il avait l'impression que non seulement il pouvait parler toutes les langues1 mais qu'il s'habituait aussi penser comme les peuples dont il parlait la langue4 ,et comment n'aurait-il pas eu cette impression1 quand il constatait que chacun de ses voyages le dtachait de quelques-unes de ses ides antrieures1 le dlivrait de quelques-uns de ses prjugs1 lui dmontrait l'inanit de quelques-unes de ses certitudes ou de ses croyances8 ,ni par la langue1 ni par la pense1 il n'appartenait plus aucun pays3 comment n'en aurait-il pas conclu qu'il runissait en lui les faons de parler et de penser de tous les pays8 ,devenir vraiment un citoyen du monde1 voil quel tait dsormais son dsir6 ,et pendant qu'il se lamentait1 sentant combien un tel dsir tait lointain et difficile raliser1 la foule de ses lves et de ses amis le flicitait d'en avoir achev dj la ralisation4 ,on dclarait que personne n'tait encore parvenu aussi compltement que lui se dpouiller de toute particularit nationale1 rompre le lien cr par la nature entre l'homme et elle4 ,on l'appelait1 respectueusement1 le cosmopolite4 ,et des milliers de jeunes gens1 garons et filles1 s'efforaient partager son cosmopolitisme4 99 99 99 99 99 ,nous devons ajouter que ,barsabas1 de plus en plus absorb par sa science1 s'apercevait peine des progrs de sa renomme4 ,mais il ne put se dfendre d'un secret plaisir quand1 un jour1 la femme d'un des principaux fonctionnaires romains le fit prier de venir chez elle lui donner des leons4 ,cette dame n'tait plus trs jeune1 et ,barsabas1 qui avait eu dj l'occasion de la voir1 ne se souvenait pas non plus qu'elle ft bien jolie4 ,il se rendit pourtant son invitation et trois leons lui suffirent1 sinon pour la transformer en cosmopolite1 du moins pour changer d'opinion sur elle4 ,a dfaut de jeunesse1 et presque de beaut1 elle tait infiniment lgante1 gracieuse1 spirituelle1 experte en sourires provocants et en douces flatteries4 ,elle fit son professeur un accueil o1 de la faon la plus piquante du monde1 le respect se temprait de familiarit4 ,elle l'admira1 l'amusa1 lui inspira la plus haute ide d'elle-mme et de lui4 ,et son mari1 qui ensuite elle le prsenta1 l'invita venir dner chez eux aussi souvent qu'il voudrait4 ,alors s'ouvrirent pour ,barsabas des semaines si heureuses1 que peu s'en fallut qu'il n'oublit1 par instants1 de se dsoler des lacunes de sa science4 ,tous les soirs1 assis prs de son lve1 il se sentait rajeunir1 en mme temps que son lve rajeunissait ses yeux4 ,tendrement1 humblement1 il lui faisait l'aveu de ses ambitions et de ses dboires3 et elle1 en change1 avec un sourire ingnu de ses dents toutes neuves1 elle lui racontait son enfance1 la mort d'un petit oiseau qu'elle avait nourri4 ,mais surtout elle le ravissait par sa passion de s'instruire4 ,elle lui demanda de l'emmener avec lui1 dans son prochain voyage2 et bien que ,barsabas1 craignant pour elle les incommodits des auberges lointaines1 l'et simplement conduite en ,sicile1 jamais aucun de ses autres voyages ne lui parut si charmant4 ,il montra son amie le berceau d',empdocle1 il lui exposa la doctrine de ce philosophe1 il lui apprit nommer1 dans toutes les langues1 les fleurs qu'il cueillait pour elle au bord des sentiers4 ,de retour ,rome1 o ils taient revenus par le plus long chemin1 ils se promirent de vivre dsormais tout entiers l'un pour l'autre4 ,la dame se fit faire une robe l'gyptienne1 dont elle prit le modle sur un vase que son ami lui avait donn4 ,et l'ami1 afin de placer ses travaux mme sous l'inspiration de sa chre matresse1 forma le projet d'tudier les formes diverses des sentiments de l'amour chez les divers peuples4 ,mais le hasard voulut que cette aventure1 qui avait mis le comble sa fortune1 ft aussi l'origine de tous ses malheurs4 ,moins de quinze jours aprs tre revenue avec lui de ,sicile1 la dame lui signifia qu'elle ne pourrait plus recevoir ses leons2 et il apprit qu'elle s'tait dj choisi pour professeur un autre savant1 nouvellement arriv ,rome4 ,c'tait un jeune ,grec de ,chypre qui1 tout comme ,barsabas1 possdait un don extraordinaire2 mais son don1 lui1 tait de l'ordre mathmatique3 il consistait savoir rsoudre1 sance tenante1 les problmes de calcul les plus compliqus4 ,dix chiffres multiplier par dix autres ne semblaient rien qu'un jeu pour la prodigieuse mmoire du jeune ,cypriote1 qui se trouvait tre1 avec cela1 fort bel homme1 laissant voir des formes d'une admirable vigueur sous le costume bizarre dont il s'affublait4 ,aussi ne parlait-on que de lui2 et le bruit qu'il faisait avait1 ds le premier jour1 indign ,barsabas1 qui1 certes1 ne se ft jamais attendu devoir cder un tel homme le cur de son lve4 ,ce cur que1 la veille encore1 il avait senti tout lui1 il ne se rsigna pas le perdre avant d'avoir tent de le ressaisir4 ,ne pouvant plus donner de leons la dame1 il pouvait1 du moins1 continuer dner chez elle4 ,il y vint dner1 le soir mme2 et le mari eut pour lui des prvenances qui lui rendirent courage4 ,mais elle1 au contraire1 fuyait ses regards1 ou bien parfois lui lanait un rapide coup d'il ml de mpris et de compassion4 ,il finit par l'aborder1 au sortir de table4 ,il lui rappela ce qu'il tait1 la gloire et les honneurs que son savoir lui avait valus4 ,elle-mme1 souvent1 ne lui avait-elle pas rpt qu'il rsumait en lui l'me universelle8 ,ne s'tait-elle pas merveille1 chaque jour davantage1 de la profondeur et de l'tendue de son cosmopolitisme8 ,et c'tait lui qu'elle voulait maintenant sacrifier un faux savant1 un baladin de l'espce de ceux qui dansaient dans les foires6 ,mais la dame1 qui sans doute avait hte de rejoindre son nouveau professeur1 ne prit pas la peine de lui rpondre en dtail4 ,mon pauvre ami1--lui dit-elle1--je croyais vous avoir assez pay de vos leons2 puisque vous paraissez en juger autrement1 je vais donc achever de m'acquitter envers vous en vous donnant1 mon tour1 deux conseils prcieux4 ,d'abord1 quand vous dnerez dans une maison romaine1 vitez de manger votre viande avec vos doigts3 rien ne nuit autant votre rputation de citoyen du monde6 ,et puis1 si l'un des convives vous parle de ,virgile1 n'affirmez pas que c'est un mauvais pote1 ainsi que vous venez de le faire tout l'heure3 avouez plutt que1 tant tranger ,rome1 vous tes hors d'tat de comprendre le gnie de nos potes6 ,sur quoi elle lui tourna le dos et s'enfuit dans la salle voisine1 aprs lui avoir adress un dernier sourire qui1 seul1 aurait suffi pour lui ter toute envie de la suivre4 ,mais1 au reste1 ,barsabas n'en avait plus nulle envie1 car son amour s'tait teint d'un seul coup1 comme une petite flamme sous un souffle de vent4 ,il s'empressa de rentrer chez lui1 et jusqu'au lendemain il se promena fivreusement parmi ses livres pars1 songeant l'injustice monstrueuse des deux reproches qu'il venait d'entendre4 99 99 99 99 99 ,le premier de ces reproches1 dire vrai1 n'tait pas sans quelque fondement4 ,oui1 en effet1 malgr son cosmopolitisme1 ,barsabas sentait qu'il avait gard les rudes allures d'un paysan de la ,galile4 ,il n'avait pu se contraindre manger1 ni marcher1 ni se vtir de la manire dont le faisaient1 autour de lui1 les vritables ,romains4 ,ses toges avaient beau lui coter fort cher1 jamais il n'avait pu apprendre les bien porter4 ,et il sentait aussi qu'il parlait trop vite1 et que ses clats de rire taient trop bruyants4 ,mais1 n'attachant lui-mme ces menus dtails aucune importance1 il n'admettait pas que personne leur en attacht2 tandis que le second reproche1 au contraire1 l'avait atteint au vif1 si au vif que c'est en l'entendant qu'il avait soudain cess d'aimer son lve4 ,virgile6 ,on osait lui reprocher de ne pas comprendre ce mauvais pote6 ,n'avait-il pas durant six mois1 l'hiver prcdent1 tudi en public les glogues et l'nide1 au double point de vue tymologique et grammatical8 ,n'avait-il pas soumis le texte de ces pomes l'analyse la plus rigoureuse1 relevant chaque vers des expressions impropres1 des images forces1 des fautes de grammaire ou de prosodie8 ,ce qu'il ne comprenait pas1 en effet1 et qui depuis longtemps dj l'exasprait1 c'tait le culte superstitieux des ,romains pour ,virgile4 ,ce mme soir1 au dner1 un jeune voisin de table lui avait racont qu'il avait pass la nuit prcdente relire l'nide1 et qu'il avait t plus ravi que jamais de la divine harmonie qui s'en dgageait4 ,pareillement1 des ,grecs lui avaient parl de la volupt que leur causait l'harmonie de ,sophocle2 et dans tous ses voyages il avait rencontr des lettrs qui lui avaient vant l'harmonie de leurs potes locaux4 ,et lui1 dsireux de prendre sa part de leur motion1 il avait lu et relu tous ces potes3 quelques-uns d'entre eux lui avaient paru plus ingnieux1 plus savants1 plus corrects que les autres2 mais1 chez ceux-l mme1 il n'avait pu dcouvrir aucune trace de cette mystrieuse harmonie que se plaisaient leur prter leurs compatriotes4 ,qu'tait-ce1 au surplus1 que cette harmonie8 ,a quel signe la reconnaissait-on8 ,et quoi servait-elle8 ,et comment un ,romain ou un ,grec pouvait-il la trouver dans sa langue1 alors que lui1 ,barsabas1 qui savait toutes les langues1 n'tait parvenu la trouver nulle part8 ,et cependant1 y rflchir1 il se souvint de l'avoir1 lui aussi1 jadis1 trouve quelque part4 ,il se souvint que jadis1 dans son village1 rien ne lui plaisait autant que d'entendre rciter certains pomes en patois galilen1 des rcits de batailles1 des fables1 des prires1 ou encore des plaintes d'amour toutes remplies la fois de tristesse et de douceur4 ,il tait alors si ignorant que le sens d'une foule de mots lui chappait1 lorsque sa mre ou quelque ami lui rcitait ces pomes2 mais il n'en prouvait pas moins1 les entendre1 un bonheur singulier1 comme si chaque vers et voqu devant ses yeux mille images vivantes1 et fait chanter dans son cur une vole d'oiseaux4 ,l'harmonie1 oui1 c'tait le nom qui convenait le mieux pour cette beaut1 secrte1 mais pourtant si belle6 ,et ,barsabas dut s'avouer que sa langue natale1 tout au moins1 tait capable d'une telle harmonie4 ,parmi les manuscrits de sa bibliothque1 il se rappela qu'il possdait un recueil de posies populaires de la ,galile4 ,il l'avait fait venir grands frais de ,capernam1 pour une srie d'tudes qu'il projetait sur les dformations de la langue syrienne4 ,il courut le prendre1 et se mit lire les pices qui1 jadis1 l'avaient le plus frapp4 ,mais en vain il essaya d'y retrouver leur ancienne beaut4 ,la dformation de la langue syrienne y tait dcidment trop grossire et trop incorrecte3 et puis quelle pauvret d'ides1 quelle absence de toute rgle dans la prosodie6 ,barsabas avait beau mpriser les potes grecs et latins2 il voyait bien que leurs vers taient cent fois suprieurs ces informes complaintes4 ,celles-ci taient dsormais devenues plus muettes encore1 pour lui1 que l'nide et les deux dipe4 ,il en conclut que tous les potes1 en dpit de leur gloire1 taient de mauvais potes4 ,et il entreprit d'crire lui-mme un ouvrage o il introduirait l'harmonie qui manquait aux leurs4 ,personne1 assurment1 n'tait plus apte que lui l'crire4 ,ne connaissait-il pas l'essence de toutes les langues1 l'origine des mots1 leur signification1 le pouvoir d'images et de rythmes qui tait en eux8 ,n'avait-il pas lu tous les potes8 ,ne s'tait-il pas ingni dcouvrir leurs fautes1 comme aussi les moyens qu'ils auraient eus de les viter8 ,il se mit donc l'uvre1 et commena d'abord un grand pome latin4 ,mais il s'aperut bientt que la langue latine1 si familire qu'elle lui ft1 se prtait mal l'expression des nuances diverses de ses sentiments4 ,il s'aperut que cette langue1 dont il croyait savoir tous les secrets1 avait toujours une foule de secrets impntrables pour lui4 ,vainement il s'acharnait trouver le mot juste3 les mots taient justes1 dans les phrases qu'il crivait1 la syntaxe irrprochable1 le rythme parfait2 mais les phrases1 en fin de compte1 sonnaient faux1 une mystrieuse malchance les empchait toujours d'tre tout fait des phrases latines4 ,et ,barsabas1 dcourag1 rsolut d'crire son pome en langue syrienne4 ,c'tait sa langue natale1 la seule langue qu'il sentt au lieu de se borner la comprendre1 comme il faisait de toutes les autres4 ,sa comprhension des autres langues allait lui permettre de donner celle-l une puret1 une lgance1 une harmonie sans pareilles6 ,hlas6 cette langue-l aussi lui tait devenue trangre4 ,au contact des autres1 elle avait perdu pour lui la couleur et la saveur qu'elle avait eues autrefois1 quand elle tait sa langue1 l'enveloppe naturelle de toutes ses ides4 ,les phrases syriennes qu'il essayait d'crire sonnaient plus faux encore que ses phrases latines3 il les entremlait malgr lui de tournures trangres1 il y donnait aux mots des sens que1 peut-tre1 ils auraient d avoir1 mais qu'ils n'avaient pas dans l'usage courant4 ,il crivait1 raturait1 crivait de nouveau2 et quand1 ensuite1 il se lisait haute voix ce qu'il venait d'crire1 l'ensemble avait un air affect1 maladroit1 bien moins harmonieux que les naves chansons de son village natal4 ,et ce n'tait pas tout4 ,a mesure qu'il peinait sur son pome syrien1 il tait amen constater1 tous les jours davantage1 que ce n'tait pas seulement la facult d'crire1 mais aussi la facult de penser1 que la pratique des langues trangres avait dtruite en lui4 ,car la diffrence des langues1--il le dcouvrait davantage tous les jours1--ne consiste pas seulement traduire une mme ide en des mots diffrents3 elle rpond une diffrence profonde dans les faons de concevoir ou d'ordonner les ides4 ,et chaque homme n'est capable que d'une seule de ces faons3 de telle sorte que ,barsabas1 pour avoir voulu penser dans toutes les langues1 tait devenu incapable de penser dans aucune d'elles4 ,il continuait pouvoir les parler toutes2 mais dans aucune d'elles il n'avait plus rien dire4 ,ses ides1 peu peu1 avaient cess de vivre1 en lui4 ,et maintenant il s'en rendait compte2 et jour et nuit il s'puisait au travail1 sans russir tirer de son cerveau une pense qui ne ft point trop vague1 trop terne1 trop banale4 ,son cerveau tait vide1 comme si une avalanche de pierres avait cras toutes les fleurs qui1 jadis1 y avaient pouss4 ,il avait bravement support1 quinze ans auparavant1 la perte de sa foi2 mais la perte de son intelligence lui fut un coup terrible4 ,il interrompit ses leons1 n'ayant pas le courage d'enseigner autrui une science dont lui-mme avait retir d'aussi tristes effets4 ,il brla ses manuscrits1 il brla tous les livres de sa bibliothque2 et plusieurs mois durant il resta enferm dans sa maison1 tout entier au sentiment douloureux de son impuissance4 ,ni la fortune1 ni la gloire1 ni le luxe1 ni la socit des hommes1 rien ne parvenait plus le divertir4 ,il eut un moment l'ide de vendre ses biens et de voyager travers le monde3 mais les voyages lui paraissaient dsormais une fatigue plus inutile encore que les autres4 ,il avait trop clairement acquis la certitude que jamais un homme ne peut prtendre pntrer l'me d'aucun peuple1 si ce n'est de celui o il est n et dont il fait partie4 ,sous les langues1 sous les murs1 sous les dtails divers de la vie extrieure1 il devinait dans chaque pays la prsence d'une vie plus relle et plus intime1 jamais insaisissable pour un tranger4 ,et c'est ce qu'il comprit non moins videmment lorsque1 sur le conseil d'un ami1 il tenta de se mler la vie romaine4 ,huit jours passs au ,forum et dans les assembles lui suffirent pour se convaincre de l'inanit de cette tentative4 ,la vie romaine tait faite pour les ,romains2 elle rsultait d'un trs vieux fonds d'habitudes et de penses communes1 et ceux-l seuls pouvaient y prendre part que la suite des sicles y avait prpars4 ,il se rappela ce que lui avait dit autrefois un philosophe d',alexandrie3 que ,platon devait forcment rester incomprhensible qui n'avait pas t nourri de l',iliade4 ,oui1 et1 de la mme faon1 la vie prsente de ,rome ne laissait voir son vrai sens qu' ceux dont les pres avaient vaincu ,carthage4 ,lui1 ,barsabas1 il n'tait qu'un tranger1 ,rome aussi bien qu' ,alexandrie1 en tout endroit du monde o il se trouvait6 ,un tre impuissant1 vide1 incapable de toute pense1 voil ce qu'avait fait de lui son cosmopolitisme6 ,et chaque jour1 le sentant davantage1 il en prouvait plus de honte et plus de frayeur4 99 99 99 99 99 ,or un matin d'hiver1 pendant qu'il errait au hasard des rues1 un pauvre homme qui passait l'aborda respectueusement4 ,il tenait on main un papier sur lequel tait inscrite l'adresse d'un hpital3 et1 par gestes1 il priait ,barsabas de lui montrer sa route4 ,et ,barsabas1 levant les yeux sur lui1 le reconnut aussitt4 ,c'tait un paysan de son village1 celui-l mme qui jadis1 devant les portes de ,jrusalem1 il avait annonc sa miraculeuse mission4 ,il l'appela donc par son nom2 aprs quoi1 s'tant fait reconnatre1 il l'interrogea sur sa prsence ,rome4 ,le paysan n'y tait arriv que depuis quelques heures2 il venait chercher son jeune frre1 qui tait malade2 et il comptait repartir le lendemain matin4 ,ses misrables vtements tombaient en lambeaux2 il paraissait puis d'inquitude1 de fatigue1 et de froid3 mais une longue habitude de bonheur se lisait dans le regard de ses bons yeux bleus4 ,et ,barsabas1 d'abord1 ne put s'empcher d'en tre jaloux4 ,il retrouva toutefois son ancien orgueil pour rpondre au paysan1 lorsque celui-ci se ft enhardi lui demander s'il avait achev de convertir ,rome la foi du ,christ4--,sache1 rpondit-il1 que j'ai depuis longtemps cess de prcher l'vangile1 ayant t promu un emploi plus haut6 ,je suis maintenant un des personnages les plus considrables de ,rome1 et de tout l'empire4 ,je possde deux maisons1 des centaines d'esclaves1 un domaine plus vaste que ,capernam2 et il n'y a pas au monde un seul homme plus savant que moi6 ,l-dessus1 se drapant dans sa toge1 il fit mine de vouloir congdier son ancien ami1 aprs lui avoir indiqu le chemin qu'il avait suivre4 ,mais peine l'eut-il vu s'loigner1 qu'il le rappela4 ,toute trace de sa hauteur avait soudain disparu3 il tremblait1 ses genoux flchissaient1 et c'est presque voix basse qu'il demanda au paysan ce qui s'tait pass dans son village1 depuis vingt ans bientt qu'il en tait parti4 ,oh6 frre1 lui rpondit le paysan1 nous avons t1 nous aussi1 parfaitement heureux6 ,et je t'assure que pas une fois1 dans nos prires1 nous n'avons manqu implorer pour toi toutes les grces du ciel1 en rcompense du bonheur que tu nous as valu6 ,car c'est toi qui nous as enseign jouir de la vie6 ,nous tions1 jusque-l1 comme des sauvages3 nous avions la tte pleine de dsirs trompeurs et de curiosits inutiles4 ,c'est toi qui1 par ton exemple1 nous as tirs de cette barbarie1 en appliquant parmi nous les leons de ton divin matre4 ,et dsormais1 ayant appris de toi l'unique sagesse1 nous mettons tout notre soin en profiter4 ,que te dirai-je de plus8 ,tel qu'tait notre village quand tu nous as laisss1 tel exactement tu le retrouverais aujourd'hui4 ,nos journes s'coulent lentement2 et1 bien qu'elles soient pareilles l'une l'autre1 chacune nous apporte quelque plaisir nouveau4 ,nous cultivons nos champs1 nous paissons nos chvres1 nous habituons nos enfants vivre comme nous4 ,le soir1 runis sur la grand-place1 nous coutons l'un de nous qui1 tour de rle1 nous raconte des fables ou nous chante des chansons2 car1 imagine-toi1 fables et chansons fleurissent d'elles-mmes dans nos curs1 depuis que nous avons arrach de ceux-ci les mauvaises herbes qui les encombraient4 ,et puis1 avant de nous endormir dans les chers bras de nos femmes1 nous remercions une dernire fois ,jsus de la belle fte qu'a t la journe4 ,mais1 de tous les secrets que tu nous as rvls1 il y en a un qui1 plus encore que les autres1 peut-tre1 nous a t prcieux4 ,te souviens-tu que1 deux ou trois reprises1 tu as refus de sortir du village1 mme pour aller te joindre tes amis chrtiens8 ,et nous1 pareillement1 nous avons pris de plus en plus l'habitude de ne jamais sortir de notre village4 ,nous avons born toute notre vie aux limites des lieux o nous sommes ns1 de faon les mieux connatre1 nous sentir plus profondment en contact avec eux4 ,et c'est cela qui nous a permis de ne former1 tous ensemble1 qu'une mme famille4 ,nous parlons tous la mme langue1 nous avons les mmes rves et les mmes souvenirs4 ,si l'un de nous est triste1 nous savons les moyens de le consoler4 ,si l'un de nous meurt1 ses enfants trouvent aussitt un autre pre1 tout prt les aimer et les amuser4 ,et c'est comme si1 jeunes et vieux1 toutes nos penses nous taient communes4 ,seul1 mon malheureux frre est venu ,rome1 se figurant qu'il aurait plus de plaisir dans une grande ville3 il n'y a eu que la faim et l'ennui4 ,ah6 ,barsabas1 quel que soit le nouveau mtier que tu t'es choisi1 tu mrites bien les faveurs dont le ciel t'a combl6 ,et grande sera la joie de tout le village1 quand on saura que tu as daign me reconnatre1 humble et pauvre comme je suis6 ,car ton souvenir est aujourd'hui aussi prsent parmi nous qu'au lendemain du jour o tu nous as quitts4 ,les petits enfants eux-mmes bnissent ton nom1 et n'ont pas de plus douce ambition que de te ressembler4 ,c'est ta maison qui1 le dimanche1 nous sert d'glise4 ,et ton petit ne1--te le rappelles tu8--de quels tendres soins nous l'aurions entour1 s'il avait pu survivre au chagrin de ton dpart6 ,mais la pauvre bte n'a pas pu y survivre6 ,une semaine encore aprs tre revenu de ,jrusalem1 je l'ai vue errer au flanc de la colline1 comme si elle guettait l'heure de ton retour4 ,et puis1 un matin1 nous l'avons trouve morte dans ton champ de figues4 --,et ma mre8444 ,et ma femme8--murmura ,barsabas4 --,elles vivent l'une et l'autre1 frre2 mais je craignais de te parler d'elles4 ,ce sont1 en vrit1 deux saintes1 la richesse et la gloire de tout le village4 ,leur exemple a1 pour nous1 remplac le tien2 et pas un jour ne s'est pass1 depuis vingt ans1 sans qu'un de nous leur ait d un secours ou une consolation4 ,hlas6 pourquoi faut-il que1 seules d'entre nous tous1 elles souffrent d'une souffrance que nous ne puissions pas soulager6 ,toujours prtes nous assister dans nos peines1 elles seules ne prennent point de part nos plaisirs4 ,les jeux mme de nos enfants ne parviennent pas les gayer4 ,et souvent nous les voyons1 elles aussi1 monter tristement au sommet de la colline1 comme si elles conservaient l'espoir de ton retour6 ,barsabas n'eut pas la force d'en entendre plus long4 ,il rentra chez lui1 s'enferma dans sa chambre1 et1 tombant genoux1 il pria humblement3 --,seigneur ,jsus1 s'cria-t-il1 bni soyez-vous d'avoir rouvert mes yeux la vrit6 ,ce don des langues1 que mon orgueil m'a fait prendre pour un prcieux privilge1 ce n'tait1 je le vois1 qu'une preuve que vous m'imposiez4 ,et1 avec ce don1 l'orgueil est entr en moi1 pour m'aveugler l'esprit et me pourrir le cur4 ,j'ai abandonn mon village1 le seul lieu du monde o je pouvais vivre4 ,je me suis cru l'gal des aptres que vous aviez lus1 je me suis assign une mission dont je n'tais pas digne2 j'ai sacrifi de misrables chimres le souci de votre gloire et de mon bonheur4 ,chaque jour1 depuis vingt ans1 je me suis cart du simple et droit chemin que vous m'aviez trac4 ,et maintenant mes yeux se sont rouverts1 et je tremble de honte au spectacle du bourbier que je suis devenu4 ,seigneur1 mon pch est trop grand pour que je puisse rien attendre de votre indulgence6 ,et dj vous m'avez chti1 mon chtiment a commenc en mme temps que ma faute4 ,mais1 si mon chtiment ne doit jamais finir1 faites du moins1 ,seigneur1 que ma faute finisse6 ,permettez-moi d'tre de nouveau un chrtien8 un homme dont la vie serve aux autres1 au lieu de leur nuire6 ,rendez-moi le courage de renatre vous6 ,laissez-moi vous sentir encore debout prs de moi1 comme jadis1 quand je jouais avec les enfants ,jrusalem6 ,que les larmes de ma femme et de ma mre obtiennent de vous ce dernier miracle6 ,ainsi pria ,barsabas4 ,et sa prire fut1 cette fois1 exauce3 car lorsque1 s'tant relev1 il voulut appeler ses esclaves pour prendre cong d'eux1 il s'aperut que le ,seigneur l'avait rendu muet4 ,,iii ,,le ,p,,nitent ,et ver bene doctus est qui ,dei voluntatem facit4 7,,imitatio ,,christi1 ,i1 #d47 ,il vcut longtemps encore1 dans son village1 jouissant de la grce nouvelle qu'il avait reue de son matre4 ,il avait eu cependant une minute d'angoisse1 le soir de son retour1 quand il avait revu ses anciens amis4 ,non qu'il souffrt de ne pouvoir pas rpondre leurs questions3 jamais peut-tre son don des langues ne lui avait apport un contentement aussi parfait que ce don contraire qui l'avait remplac4 ,mais c'tait la premire fois qu'il s'apercevait d'autres changements survenus en lui1 et qui n'avaient de cause que sa propre sottise4 ,en comparaison de lui1 les plus vieux des habitants du village semblaient avoir vingt ans4 ,une frache et heureuse sant rayonnait de leurs bonnes figures2 leurs mouvements gardaient une aisance1 une souplesse juvniles2 et lui1 le pauvre ,barsabas1 debout parmi eux avec son dos vot1 ses mains tremblantes1 son crne chauve et les rides de son front1 il tait comme une maison brle au milieu d'une rue4 ,du moins l'accueil qu'ils lui firent ne tarda-t-il pas le consoler4 ,le paysan qu'il avait rencontr ,rome lui avait dit vrai3 son souvenir tait rest aussi vivant pour eux que si son absence n'avait dur que quelques semaines4 ,ils l'avaient seulement appel d'un autre nom1 en naf tmoignage de leur reconnaissance4 ,le ,juste1 c'est ainsi qu' prsent ils le dsignaient4 ,et il n'y avait personne1 dans le village1 enfant ni vieillard1 qui ne ft prt se dpouiller de tous ses biens pour les lui offrir4 ,aussi1 malgr l'infirmit qui l'avait frapp1 le supplirent-ils1 ds son retour1 de consentir tre le chef de leur communaut4 ,mais le ,juste avait dcidment perdu le got des honneurs4 ,son unique ambition tait1 dsormais1 de servir3 car il ne se jugeait mme plus digne de vivre en gal de ces braves gens1 qui le priaient de leur commander4 ,et bientt une occasion de servir ses frres se prsenta lui4 ,il apprit qu'une vieille femme1 qui l'avait autrefois berc sur ses genoux1 tait fort empche de mener patre ses trois chvres et son ne4 ,elle tait fatigue1 malade3 chaque jour la marche lui devenait plus pnible4 ,barsabas obtint qu'elle lui remt le soin de son petit troupeau4 ,tous les matins1 au lever du soleil1 il s'en allait avec ses nouveaux compagnons1 en qute de quelque creux des collines o l'herbe ft verte et la feuille paisse4 ,parfois l'ne1 qui avait l'humeur fantasque1 se mettait courir1 ou bien encore refusait d'avancer4 ,parfois l'une des chvres tombait dans un ravin1 et ,barsabas tait forc d'y descendre sa suite4 ,mais il acceptait en souriant ces faciles preuves4 ,et1 au total1 revoyant ses pchs1 peu s'en fallait qu'il ne s'tonnt de l'excs d'indulgence de son divin matre4 ,depuis longtemps1 en effet1 il ne se souvenait pas d'avoir connu une vie aussi heureuse3 depuis le jour o il s'tait cru appel convertir le monde4 ,quelle douce vie1 songeait-il1 quelle paix en moi et autour de moi6 ,le bleu du ciel s'argente de nuages transparents2 le parfum des fleurs fait chanter les cigales2 et voici mon chevreau noir qui accourt en blant1 pour que je lui apprenne sauter par-dessus mon bton6 ,de ces chres cratures confies ma garde1 il n'y en a pas une dont les penses ne me soient familires4 ,je lis dans leurs yeux comme dans un livre3 et1 bien que ni elles ni moi ne puissions nous parler1 je pntre en elles sans ombre d'effort2 tandis qu' ,rome1 avec toute ma science1 l'me de mes plus proches amis me restait ferme6 ,et il voyait alors que1 pour pntrer dans l'me d'autrui1 le moyen n'tait pas de connatre les langues1 ni les murs1 ni l'histoire1 mais simplement de s'oublier soi-mme et d'aimer autrui4 ,ainsi s'coulrent de tranquilles annes1 jusqu' ce qu'un matin ,barsabas1 en s'veillant1 ne se sentit plus la force de se lever de son lit4 ,il comprit aussitt que son matre avait achev de lui pardonner4 ,et peut-tre mme ce pardon lui fut-il confirm par un autre signe3 car sa femme a racont plus tard que1 au moment o elle venait prs de lui1 elle l'avait entendu disant voix haute1 en patois galilen1 et avec son naf accent de jadis3 ,notre ,pre qui tes aux cieux1 que votre nom soit bni6 ,mais le fait est que1 ni sa femme1 ni sa mre1 ni ses amis accourus en foule son chevet1 il ne parla autrement que par signes2 et il n'eut pas besoin d'une autre langue pour leur exprimer1 de la faon la plus claire et la plus touchante1 combien il tait certain de se retrouver bientt avec eux1 dans un monde o ,dieu ne pourrait manquer de leur concder1 jamais1 un village et des collines semblables aux leurs4 ,puis il s'teignit doucement1 tranquillement1 comme un enfant s'endort4 ,et1 si les hasards d'une excursion vous conduisaient dans le village de ,galile o il a vcu les seules annes vivantes de sa vie1 les habitants ne manqueraient pas de vous rpter l'histoire de ce ,juste qui son divin matre1 aprs lui avoir accord la grce de parler toutes les langues1 avait daign accorder la grce1 plus prcieuse encore1 de trouver le repos et le bonheur sans en parler aucune4 #aijj4 ,,iv ,,le ,,fils ,,de ,,la ,,veuve ,,de ,,na,m1 ,,ou ,,la ,,mort ,,et ,l',,amour1 ,,conte ,,pour ,,le ,,jour ,,des ,,morts ,,tibi1 ,,margarit ,,me4 #aa4 ,le jour suivant1 ,jsus vint dans une ville appele ,nam1 et ses disciples le suivaient avec une grande foule4 #ab4 ,et1 comme il tait prs de la porte de la ville1 des gens portaient en terre un mort1 qui tait fils unique de sa mre2 et cette femme tait veuve3 et bon nombre de personnes de la ville l'accompagnaient4 #ac4 ,or le ,seigneur1 l'ayant vue1 fut mu de compassion envers elle4 ,et il lui dit3 ,ne pleure point6 #ad4 ,puis1 s'approchant1 il toucha le cercueil2 et ceux qui le portaient s'arrtrent4 ,alors il dit3 ,jeune homme1 je te l'ordonne1 lve-toi6 #ae4 ,aussitt le mort se releva1 s'assit1 et se mit parler4 ,et ,jsus le rendit sa mre4 7vangile selon saint ,luc1 ,,vii47 ,or ceux qui conduisaient ,paul l'amenrent ,athnes et l'y laissrent4 ,et1 pendant que ,paul demeurait ,athnes1 son esprit se soulevait d'motion en voyant cette ville adonne l'idoltrie4 ,il discutait la synagogue avec les juifs2 et il discutait aussi1 sur la grand-place1 avec tous ceux qui se trouvaient l4 ,et des philosophes picuriens et stociens discutaient l avec lui4 ,et certains disaient3 ,ce bavard1 que veut-il8 ,et d'autres3 ,il parat vouloir annoncer des dieux trangers6 ,car ,paul leur prchait ,jsus et sa rsurrection4 ,on l'entrana donc l',aropage1 en lui disant3 ,ne pouvons-nous pas savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes8444 ,alors ,paul1 se tenant debout sur l',aropage1 dit3 ,athniens1 j'ai l'impression que vous tes1 en quelque sorte1 trop religieux2 car en parcourant vos temples1 sur mon passage1 j'y ai mme trouv un autel o tait crit3 ,au ,dieu inconnu4 ,or ce ,dieu1 que vous adorez sans le connatre1 c'est lui que je viens vous annoncer6 ,mais ce ,dieu1 qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve1 tant matre du ciel et de la terre1 n'habite point dans des temples faits de main d'homme2 et ce n'est point par des mains d'homme qu'il peut tre servi1 n'ayant besoin de rien1 puisque c'est lui qui donne aux hommes la vie1 le souffle1 et tout ce qu'ils ont4 ,d'un seul sang il a fait toute la race des hommes1 afin qu'elle habitt la surface de la terre3 ayant marqu d'avance l'ordre des saisons1 et indiqu les limites o chaque peuple devait demeurer4 ,et il leur a ordonn de chercher ,dieu1 pour ainsi dire1 ttons jusqu' ce qu'ils l'aient trouv4 ,mais1 en ralit1 ,dieu est tout prs de chacun de nous4 ,car c'est en lui que nous vivons1 et que nous nous mouvons1 et que nous sommes1 comme l'ont dit dj quelques-uns de vos potes3 puisque nous sommes tous sa progniture4 ,or1 tant la progniture de ,dieu1 nous ne devons pas croire que la divinit soit pareille de l'or1 ni de l'argent1 ni de la pierre1 ni aux uvres sculptes de l'art1 ni rien de ce que l'homme peut imaginer4 ,et ,dieu1 ayant laiss passer ces temps d'ignorance1 fait maintenant annoncer tous les hommes1 en tous lieux1 qu'ils sachent la vrit1 et rentrent en eux-mmes3 attendu qu'il a fix un jour o il doit faire juger les hommes1 suivant la justice1 par ,celui qu'il a destin tre leur juge2 de quoi il nous a donn tous une preuve manifeste en le ressuscitant d'entre les morts4 ,mais eux1 quand ils entendirent parler de morts ressuscits1 les uns se mirent rire1 et les antres lui dirent3 ,tu nous raconteras la suite de ton histoire une autre fois6 ,et ainsi ,paul sortit du milieu d'eux4 ,mais quelques-uns des ,athniens se joignirent lui et crurent3 parmi lesquels ,denis l',aropagite1 et une femme nomme ,damaris1 et d'autres encore4 7,actes des ,aptres1 ,,xvii1 #ae-cd47 ,i ,,la ,,mort ,celui qui ne demeure pas en moi sera jet hors de la vigne comme un sarment inutile1 et il schera1 et on le ramassera pour le jeter au feu4 7,saint ,jean1 ,,xv1 #f47 ,lorsque ,jsus1 touch des larmes de la veuve de ,nam1 ordonna son fils de se lever dans le cercueil o1 depuis la veille1 on l'avait tendu1 le jeune homme ouvrit les yeux1 se leva1 et se mit parler4 ,mais ses amis1 qui d'abord n'avaient pens qu' se rjouir du miracle glorieux de sa rsurrection1 s'aperurent bientt que quelque chose avait chang en lui4 ,ce que c'tait au juste qui avait chang1 ils n'auraient su le dire3 car tous les traits de son visage taient rests les mmes1 et dj ils avaient repris leur ancienne apparence de fracheur et de force juvniles1 qu'une longue maladie leur avait enleve4 ,ses traits n'avaient pas chang1 mais une expression nouvelle s'y lisait1 prsent1 dont ses amis furent pouvants4 ,ils eurent le sentiment qu'une autre me1 profonde1 obscure1 douloureuse1 s'tait substitue la simple petite me d'enfant qu'ils avaient aime4 ,en vain le jeune homme leur parlait1 en vain il les appelait par leurs noms3 ils ne parvenaient pas le reconnatre4 ,et1 quand ils l'eurent ramen jusque devant sa maison1 aucun d'eux ne s'offrit y entrer avec lui4 99 99 99 99 99 ,ce que c'tait au juste qui avait chang1 dans son visage1 sa mre seule l'avait vu ds le premier moment4 ,rentre chez elle1 la vieille femme installa son fils la place o elle-mme avait coutume de s'asseoir2 aprs quoi elle s'agenouilla prs de lui1 et1 le regardant jusqu'au fond des yeux3 ,thomas1 lui dit-elle1 pourquoi ne me souris-tu plus comme tu as toujours fait8 ,je me rappelle que1 le jour de ta naissance1 ton pre t'a dpos un instant dans mes bras3 aussitt tu as cess de crier et tu m'as souri4 ,plus tard1 pendant les dix-huit ans que nous avons vcu ensemble1 ton sourire a t mon soutien et ma consolation4 ,et tu me souriais encore1 avant-hier1 l'heure o dj tes membres commenaient se refroidir4 ,pourquoi donc ne me souris-tu plus1 mon enfant1 maintenant que ce jeune dieu t'a rendu moi8 ,thomas lui prit les mains1 et elle vit qu'il remuait les lvres1 s'efforant de leur donner la forme d'un sourire4 ,mais ni ses lvres1 ni ses yeux1 ne consentirent secouer l'expression de tristesse que le doigt de la mort y avait laisse4 ,et la pauvre femme sentit que son cur se dchirait de nouveau4 ,puis elle se souvint que son fils n'avait pas mang3 peut-tre tait-ce la faim qui l'puisait8 ,elle courut au march1 acheta du lait1 des ufs1 des gteaux1 tout ce qu'elle savait qu'il aimait le mieux4 ,et ,thomas ne refusa pas de manger1 ce dont elle se rjouit comme d'un second miracle3 car elle en tait arrive se demander1 en revoyant son visage immobile1 si ce n'tait pas seulement l'ombre de son fils qu'un adroit magicien avait ranime4 ,et1 aprs qu'il eut mang1 il lui parla doucement4 ,il la questionnait sur ce qui s'tait pass dans la petite ville1 sur ce qu'avaient dit les uns et les autres1 sur l'argent que sa maladie avait d coter4 ,il parlait2 mais elle retrouvait dans sa voix la mme tristesse que dans son regard4 ,l'me semblait absente des mots qu'il disait4 ,son me n'avait-elle pas encore achev de se rveiller8 ,ou bien avait-elle rapport1 du royaume mystrieux d'o elle revenait1 l'empreinte de quelque effroyable vision que1 jamais plus1 elle ne pourrait oublier8 ,il y avait eu autrefois1 dans un village voisin de ,nam1 un berger qui se vantait d'avoir su pntrer au sjour des morts3 il avait vu des diables1 avec de longues queues1 occups piler des mes dans des mortiers de fer rouge4 tait-ce des spectacles comme celui-l qu'avait assist ,thomas8 et allait-il en garder toujours l'image au fond de ses yeux8 ,la vieille femme n'osa pas l'interroger1 peine osa-t-elle lui parler1 aussi longtemps qu'ils restrent assis l'un prs de l'autre1 sous le soir tombant4 ,mais vingt fois1 pendant la nuit1 elle se releva1 ralluma la lampe1 s'approcha avec prcaution du lit de son fils1 esprant le trouver endormi4 ,non1 toujours il la regardait tristement1 de ses grands yeux vides4 ,enfin elle n'eut plus la force de se contenir davantage4 --,mon enfant1 lui dit-elle1 je suis ta mre1 aie piti de moi6 ,permets-moi du moins de partager ton angoisse1 supposer mme que je n'aie pas le moyen de la consoler6 ,et puis1 crois-moi1 j'en ai le moyen6 ,ce que tu as vu1 l-bas o tu es all1 ce que tu t'imagines avoir vu1 et dont le souvenir t'empche de vivre1 ce ne sont rien que des cauchemars1 pareils ceux qui te tourmentaient pendant ta maladie4 ,tu te rveillais tout en sueur1 tremblant1 effray2 mais1 ds que tu m'avais racont ton rve1 il se dissipait4 ,il se dissipera cette fois encore1 avec l'aide de ,dieu6 ,efforce-toi seulement de l'oublier1 aprs me l'avoir dit1 et1 plutt1 pense la ralit qui se rouvre devant toi6 ,tu as dix-huit ans1 ton jeune corps rayonne de vigueur et de sant6 ,tout l'heure1 les plus belles filles de ,nam se retourneront quand tu passeras dans la rue4 ,crois-moi1 laisse aux vieux le souci de la mort6 ,ces oiseaux qui s'veillent et chantent1 dans notre jardin1 ce soleil qui met des reflets roses aux branches de ton cher mrier1 tout cela1 c'est la vie qui t'appelle1 mon enfant6 ,ne l'entends-tu pas8 --,je l'entends1 rpondit ,thomas1 et de l surtout me vient mon angoisse3 car je crains d'avoir jamais perdu le got de la vie4 ,o suis-je all1 durant ces deux jours8 ,qu'ai-je vu8 ,qu'ai-je fait8 ,aucun souvenir ne m'en reste1 et je n'ai aucun rve te raconter4 ,je garde simplement la sensation d'avoir t tir d'un profond sommeil1 si profond et si reposant que tout mon tre n'aspire qu' s'y replonger4 ,et quant ce que tu nommes la ralit1 en vain je m'efforcerais d'y prendre plaisir6 ,les choses qui m'entourent m'apparaissent enveloppes d'une brume monotone et funbre4 ,j'ai dans la bouche une saveur trange1 rpugnante1 une saveur de mort4 ,j'ai dans les narines une odeur de mort4 ,c'est1--figure-toi6--comme si j'tais seul vivant parmi des cadavres4 ,ah6 pourquoi ce ,galilen444 ,le jeune homme releva les yeux et se tut1 en apercevant le visage constern de sa mre4 ,mais1 ni ce jour-l ni jamais1 pendant les deux annes qui suivirent1 il ne put chasser l'immense et pesant dgot dont il tait envahi4 ,sa vue ne dcouvrait partout que laideur4 ,tout l'ennuyait1 la conversation de ses amis1 les jeux1 qu'autrefois il avait adors1 les promenades dans les bois ou au long des ruisseaux4 ,l'inutilit des occupations humaines le remplissait d'pouvante4 ,il comparait les hommes un cureuil qu'un de ses voisins avait enferm dans une cage1 et qui1 du matin au soir1 grimpait sur une roue tournant sur elle-mme4 ,la pauvre bte espre toujours trouver une issue1 songeait-il4 ,si elle se rendait compte que la roue la ramne1 chaque fois1 son point de dpart1 elle se jetterait dans un coin de la cage1 et ne bougerait plus4 ,et tantt il plaignait l'cureuil1 tantt il l'enviait4 ,des amis l'engageaient se chercher une distraction dans l'tude4 ,sa mre vendit un champ qu'elle avait1 et lui acheta des livres1 les derniers ouvrages d'illustres savants de ,jrusalem4 ,il les lut avec le courage hroque d'un malade qui1 pour gurir1 se soumet aux plus cruelles fantaisies des mdecins4 ,mais ces livres1 au lieu1 de le gurir1 ne firent que lui aggraver la conscience de son mal4 ,a quoi bon1 se disait-il1 nous fatiguer connatre les secrets d'un monde o nous ne faisons que passer1 et qui passe lui-mme ternellement8 ,et d'ailleurs il sentait bien que les secrets du monde n'taient pas dans les livres4 ,ce qu'tait la vrit1 il ne le savait pas1 son esprit ayant perdu toute trace des deux jours o il avait t admis la contempler mais1 contre les prtendues vrits que lui enseignaient les savants1 une voix intrieure protestait1 en lui4 ,elle lui disait que c'taient l de grossiers mensonges1 des contes comme ceux qu'inventent les nourrices pour effrayer les enfants4 ,elle lui disait que tout n'tait qu'illusion et chimre2 que1 du dsordre infini des choses1 personne ne pouvait prtendre dduire des lois2 et qu'il n'y avait point pour l'homme d'aussi dangereuse folie que de vouloir chapper son ignorance4 ,de telle sorte qu'il finit par jeter ses livres au feu1 physique1 et philosophie1 algbre1 grammaire1 histoire naturelle1 terrifi de l'influence funeste qui s'en dgageait3 aprs quoi1 il se trouva plus misrable encore qu'avant de les lire1 plus seul1 plus loign des hommes1 plus accabl de l'affreux got de mort qu'il avait dans la bouche4 99 99 99 99 99 ,cependant il continuait vivre1 par gard pour sa vieille mre qui ne vivait que de lui4 ,des journes entires il se tenait assis devant sa maison1 inerte et muet2 ou bien il errait au hasard dans les rues de ,nam1 et1 chacun1 ds qu'il l'apercevait1 s'cartait de lui comme d'un fantme4 ,ainsi s'coulrent deux longues annes1 au bout desquelles sa mre tomba malade et mourut4 ,elle non plus n'avait gure souri1 la pauvre femme depuis le jour o1 ivre de bonheur1 d'espoir1 et de reconnaissance1 elle avait reu dans ses bras son fils ressuscit4 ,mais1 la nuit mme de sa mort1 elle eut une vision qui la rconforta4 ,thomas1 qui d'ordinaire restait prs d'elle1 tait all1 cette nuit-l1 dormir quelques heures dans un autre coin de la chambre4 ,lorsqu'il se rveilla1 elle lui souriait affectueusement2 et ce fut d'une voix tranquille1 presque joyeuse1 qu'elle lui dit adieu4 ,elle lui avoua que jamais1 malgr son chagrin1 elle n'avait cess de remercier le mage de ,nazareth1 pour la grce surnaturelle qu'il lui avait accorde4 ,il ne t'a point rendu moi tel que tu tais1 mais du moins il m'a permis de te revoir1 d'entendre de nouveau le son de ta voix1 de t'avoir aujourd'hui mon chevet pour me fermer les yeux6 ,et pas une fois durant ces deux ans je n'ai cess d'implorer son aide1 dans le secret de mon cur4 ,j'tais certaine qu'aprs avoir eu compassion de moi1 il l'aurait de toi1 et qu'un jour1 bientt1 il reviendrait complter son miracle4 ,or1 tout l'heure1 tandis que tu dormais1 il est revenu6 ,il est entr je ne sais comment1 sans que la porte s'ouvrt1 il m'a fait signe de ne point parler1 et puis il s'est pench sur toi1 et il t'a considr avec une expression de tendre sollicitude qui1 d'un seul coup1 m'a dlivre de tout mon souci4 ,il voulait--vois-tu8--m'assurer qu'il ne t'abandonnerait pas quand je ne serais plus l6 ,elle respirait avec peine1 ses mots devenaient indistincts4 ,mais soudain elle se redressa sur son lit1 et1 attirant elle la tte de son fils1 elle lui murmura dans l'oreille1 tout bas1 comme si elle avait un peu honte du grand sacrifice qu'elle lui demandait3 ,mon enfant1 si tu m'aimes1 jure-moi qu'en souvenir de moi1 tu supporteras la vie quelque temps encore6 ,il jura1 incapable de lui rien refuser en un tel moment4 ,elle le baisa au front1 se laissa retomber sur l'oreiller1 et mourut1 heureuse4 ,mais lui1 quand il comprit qu'elle tait morte1 tout son tre se souleva dans un cri de douleur4 ,il se jeta genoux et fondit en larmes4 ,c'tait la premire fuis qu'il pleurait1 depuis son retour la vie4 ,la promesse qu'il venait de faire1 toutefois1 ne lui parut pas aussi pnible tenir qu'elle lui aurait paru les jours prcdents4 ,non pas que1 ainsi que se l'tait imagin sa mre1 ,jsus et ds lors complt son miracle4 ,le cur du jeune homme restait vide de dsirs1 le spectacle des choses continuait l'importuner1 et ses sens taient toujours imprgns d'une sensation de mort4 ,mais1 sans doute sous l'influence de ses larmes1 sa tristesse avait pris en lui une forme nouvelle4 ,il ne s'affligeait plus1 maintenant1 de l'inutilit des autres vies2 c'tait celle de sa propre vie qui le dsolait4 ,lui-mme se faisait l'effet d'tre un cadavre1 parmi des vivants4 ,est-ce que sa mre1 par exemple1 avait simplement tourn une roue1 comme l'cureuil dans sa cage8 ,il se la rappelait veillant sur lui1 depuis son enfance1 se privant de manger pour lui acheter un manteau de soie dont il avait envie4 ,jamais elle n'avait cess de travailler1 de se sacrifier1 de souffrir pour lui3 et cependant1 jusque dans sa souffrance1 il se rappelait qu'elle avait eu la joie de se sentir vivre4 ,non1 pas un de ses jours n'avait t perdu6 ,loin d'avoir pass comme une ombre vaine1 elle avait accompli une uvre relle et srieuse1 une uvre ncessaire6 ,et ,thomas1 en songeant elle1 en revoyant le beau sourire qui l'avait transfigure sur son lit de mort1 se disait que la vie des hommes devait avoir une raison qu'il ne connaissait pas1 une signification mystrieuse et fconde1 un secret qui1 peut-tre1 se dcouvrirait lui s'il savait le chercher4 ,ce secret faillit lui tre rvl quelques jours plus tard1 ,jrusalem1 o il avait eu l'ide de venir demeurer4 ,un matin1 le hasard de ses pas l'avait conduit au ,temple2 et voici qu'en y entrant il aperut1 devant lui1 le ,nazaren qui l'avait ressuscit4 ,debout sur un banc1 le jeune mage prchait une foule de ,juifs1 dont la plupart d'ailleurs ne l'coutaient que pour tourner en moquerie toutes ses paroles4 ,et ,thomas entendit qu'il disait1 de cette voix sonore et douce qu'il n'avait pu oublier3 ,je vous apporte un commandement nouveau1 qui est d'aimer4 ,aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aims3 car il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime4 ,a votre amour seulement tous reconnatront que vous tes mes disciples6 ,mais l'me du ressuscit de ,nam n'tait pas mre encore pour l'amour4 ,toute sa haine1 au contraire1 s'tait ranime1 en prsence de l'homme qui1 depuis deux ans1 le condamnait vivre4 ,il aurait voulu crier aux ,juifs que cet homme mentait1 qu'il ne songeait qu' les perdre1 qu'avec sa douce voix et la flamme de ses yeux il n'tait qu'un tnbreux sorcier1 exerant jusque sur les morts son uvre malfaisante4 ,il ne dit rien1 pourtant1 retenu tout coup par la pense de sa mre4 ,mais il s'enfuit du temple1 il s'enfuit de ,jrusalem4 ,la petite somme que lui avait procure la vente de sa maison1 il rsolut de l'employer parcourir le monde1 en qute d'un lieu o il pt se distraire1 peut-tre1 du souvenir obsdant de sa destine4 ,,ii ,,la ,r,,surrection ,le voleur ne vient vers le troupeau que pour voler1 pour gorger1 ou pour perdre2 mais1 moi1 je suis venu pour que les brebis aient la vie1 et l'aient plus abondamment4 7,saint ,jean1 ,x1 #aj47 ,c'est par une claire aprs-midi de printemps qu'il dbarqua dans le port d',athnes4 ,un marchand juif de ,gaza1 son compagnon de traverse1 lui dsigna du doigt1 au sommet d'une montagne dominant la ville1 un difice de forme rectangulaire dont les colonnes peintes se dtachaient nettement sur le bleu du ciel4 ,tenez1 lui dit-il1 puisque vous n'avez rien de mieux faire1 allez donc voir ce btiment-l6 ,c'est1 je crois1 un temple1 et l'on m'a affirm qu'il contenait une grande statue1 toute d'ivoire et d'or1 dont la tte vaudrait1 elle seule1 des milliers de mines4 ,or1 ,thomas1 en effet1 n'avait rien de mieux faire4 ,chaque jour1 depuis son dpart de ,jrusalem1 son ennui l'avait accabl davantage2 chaque jour il s'tait senti plus seul et plus inutile4 ,il gravit lentement la montagne2 et1 en chemin1 il songeait que1 lorsque la journe serait finie1 une autre suivrait1 et d'autres pareilles indfiniment4 ,il se disait que1 cette mme aprs-midi1 dans l'norme ville blanche et rose qui s'tendait ses pieds1 de plus heureux que lui pourraient s'endormir du bon sommeil sans fin1 et qu'il y en avait aussi qui1 obligs de vivre1 sauraient du moins se donner l'illusion de profiter de leur vie3 tandis que lui1 spectre lamentable1 il allait essayer d'oublier un instant la sienne en valuant le prix d'une tte de statue6 ,arriv devant le temple1 il vit qu'on y avait prodigu les statues4 ,on en avait mis jusque sous le toit3 un long triangle de figures couches ou assises1 avec des ttes de chevaux aux deux extrmits4 ,au centre du triangle se dressait une jeune femme en armure1 qui semblait tre sortie toute vtue du crne entr'ouvert d'un gros homme1 assis derrire elle4 ,et non moins extraordinaires taient les scnes sculptes1 en demi-relief1 sur un ruban de marbre qui entourait le temple2 elles reprsentaient les divers pisodes d'un combat entre des hommes entiers et des moitis d'hommes1 monstres barbus dont le ventre s'achevait en croupe de cheval4 ,thomas1 d'ailleurs1 ne s'arrta pas les considrer4 ,il se hta de pntrer l'intrieur du temple1 o tait la statue toute d'ivoire et d'or4 ,il regarda l'ivoire1 il regarda l'or1 s'tonnant qu'on pt dpenser de tels usages ces matires prcieuses2 et puis1 avant de redescendre vers ,athnes1 il s'assit un moment sous la colonnade4 ,au-dessus des colonnes intrieures1 en face de lui1 on avait encore sculpt des statues4 ,celles-l devaient reprsenter une procession2 et ,thomas1 les ayant devant les yeux1 s'occupait machinalement les examiner4 ,il voyait d'abord un cortge de jeunes filles2 debout1 vtues de robes flottantes1 elles semblaient attendre un signal pour se mettre en marche4 ,puis c'taient de jeunes hommes1 causant entre eux2 plus loin1 un vieillard achevait de plier un linge que lui tendait un enfant1 tandis que deux femmes apportaient1 sur leur tte1 des corbeilles remplies d'toffes brodes4 ,le ,galilen1 cette fois1 ne s'tonnait plus4 ,tout cela tait simple et ais comprendre3 une fte religieuse1 du genre de celles qu'on clbrait ,nam aprs la moisson4 99 99 99 99 99 ,ainsi ,thomas1 pour divertir son ennui1 s'employait considrer un un les dtails de la fte1 lorsqu'il eut soudain l'impression qu'un voile lui tombait des yeux4 ,au contact d'une ralit suprieure1 le brouillard qui1 depuis deux ans1 lui cachait la vue des choses s'tait dissip4 ,et ce n'tait pas assez de dire qu'il admirait les formes dlicates tailles dans le marbre3 la beaut jaillissait d'elles sur lui comme d'une source1 baignant toute son me d'un flot voluptueux4 ,ses oreilles l'entendaient et ses mains la touchaient3 sa poitrine se soulevait pour l'aspirer plus fond4 ,les figures immobiles lui semblaient s'tre changes en un monde vivant1 un monde infiniment plus vivant que les vagues fantmes humains qu'il voyait errer l'entour4 ,il les reconnaissait toutes1 les vieillards et les enfants1 les prtres1 les musiciens1 la troupe joyeuse des cavaliers3 il les retrouvait seulement agrandies1 purifies1 promues par un mystrieux sortilge une vrit plus parfaite4 ,et comme1 aprs de longues heures de contemplation1 il se rsignait sortir du temple1 un nouveau spectacle lui apparut qui1 de nouveau1 l'emporta dans un grand lan de surprise et de joie4 ,car si hommes et dieux1 sur la colonnade intrieure1 taient rests pour lui des tres d'une nature pareille la sienne1 une image enfin relle et vivante de son humanit1 c'tait prsent l'assemble mme des dieux qu'il voyait devant lui4 ,ils taient l1 au fronton1 assis ou couchs en des attitudes ternelles1 dominant de leur majest le temple1 la ville et l'univers entier4 ,thomas se demandait comment il avait pu1 tout l'heure1 lever les yeux sur eux sans les adorer4 ,qu'importaient leurs noms et l'tranget de leurs attributs1 quand tout en eux1 depuis l'expression du regard jusqu'aux plis des draperies1 attestait glorieusement leur divinit8 ,et il les considrait1 frmissant d'extase4 ,il considrait un groupe de trois desses1 dont deux se tenaient assises1 la main dans la main1 pendant que la troisime1 doucement accoude sur les genoux de sa sur1 prsentait aux caresses du soleil couchant la courbe nonchalante de son jeune corps4 ,celle-l tait la ,grce2 et l'athlte tendu non loin d'elle tait1 sans doute1 le dieu de la ,force4 ,chacun d'eux laissait voir1 dans l'ensemble de sa personne1 un caractre qui1 n'appartenant qu' lui1 rvlait aussitt sa mission spciale4 ,mais tous avaient surtout la mission d'tre des dieux4 ,oui1 mesure qu'il les considrait1 ,thomas cessait1 de plus en plus1 d'tre frapp de leurs diffrences pour admirer la surnaturelle beaut qui leur tait commune4 ,la beaut1 c'tait elle qui les faisait dieux2 ce n'tait que par elle qu'ils rgnaient sur le monde6 ,et le jeune ,galilen lui aussi1 dut subir le charme puissant qui manait d'elle4 ,agenouill devant la grande figure de guerrire qui1 souriante et sereine1 se dressait orgueilleusement au centre du fronton1 il joignit les mains1 se recueillit1 et pria3 ,desse dont j'ignore le nom1 disait-il1 desse de la ,beaut1 permets un barbare de t'apporter son hommage6 ,je dormais1 et tu m'as veill4 ,j'errais tristement dans la nuit1 et tu as surgi mes yeux comme une toile enchante1 pour m'indiquer la route que je devais suivre4 ,le secret que1 depuis deux ans1 je me fatiguais chercher1 d'un geste de ta main divine tu me l'as dcouvert4 ,car voici que j'ai achev de comprendre1 en face de toi1 combien j'tais fou de vouloir m'intresser la vie des hommes6 ,cette vie n'est que laideur et souffrance1 elle est l'uvre d'un dieu mchant1 qui met tout son plaisir nous tourmenter4 ,mais toi1 bienfaisante desse1 au-dessus du dsordre des misres humaines1 tu nous offres un asile immuable et sr4 ,toi seule nous apaises et nous divertis1 toi seule nous aides rompre les chanes d'une ralit mensongre4 ,daigne maintenant1 desse1 me garder prs de toi1 aprs m'avoir accueilli6 ,prolonge pour moi le miracle que tu viens d'accomplir6 ,fais en sorte que je puisse toujours1 de plus en plus1 oublier les autres et m'oublier moi-mme1 pour ne vivre que du parfum de la pure beaut6 ,les dernires ombres du soleil couchant s'taient effaces et la nuit avait pris possession du temple1 pendant que le ,galilen priait sur l',acropole4 ,il se releva1 essaya de revoir une dernire fois les desses endormies1 et descendit en courant vers la ville1 qui brillait au-dessous de lui comme un immense palais d'or1 dans les tnbres bleues4 ,et quand ensuite1 sur son lit d'auberge1 le souvenir le ressaisit du vide profond qu'il avait en lui1 peu s'en fallut qu'il ne russt le chasser1 jusqu'au lendemain1 en voquant un mlange harmonieux de chevaux et de cavaliers1 des vierges vtues de blanc qui souriaient leurs rves1 et les contours fluides d'une jeune ,grce de marbre1 mollement tendue prs de ses deux surs4 99 99 99 99 99 ,le lendemain et les jours suivants1 ds l'aube1 il explorait avec une curiosit fivreuse les monuments d',athnes4 ,partout il rencontrait des temples1 des fontaines1 des portiques1 o se conservait intacte l'me des vieux matres4 ,il apprit retenir les noms de ces matres1 distinguer leurs styles1 comparer le degr de leur science et de leur adresse4 ,et peu peu cette contemplation obstine de la beaut fit natre en lui le dsir de crer1 lui aussi1 de belles uvres d'art4 ,ce n'tait peut-tre l1 d'ailleurs1 qu'un de ses gots d'enfant qui se rveillait3 car il se rappela qu' douze ans1 aprs avoir vu une guirlande de fleurs sculpte sur la porte du temple de ,capernam1 il n'avait pas laiss de repos ses parents qu'ils ne lui eussent procur un ciseau et de la terre glaise4 ,mais il se rappelait en mme temps que l'ardeur de sa jeune vocation n'avait pas tard s'teindre1 dans une misrable bourgade galilenne o lui manquaient galement modles et professeurs2 tandis que maintenant1 ,athnes1 ,phidias lui offrait pour modles les deux frontons du temple de ,minerve1 et toutes les rues taient remplies de matres excellents4 ,aussi ,thomas ne fut-il pas en peine de trouver un matre4 ,il en trouva dix1 bientt1 qui se disputrent le droit de lui enseigner tout ce qu'ils savaient1 afin de pouvoir un jour se vanter de l'avoir eu pour lve3 tant ce jeune barbare montrait la fois d'application1 de got1 et de talent2 soit que la nature l'et en effet prdestin devenir un artiste1 ou plutt que l'importance particulire qu'avait pour lui la beaut l'et aid en mieux saisir les rgles essentielles4 ,trois ans aprs son arrive ,athnes1 ses professeurs lui avaient signifi qu'il n'y avait plus rien qu'il pt apprendre d'eux4 ,il s'tait lou un vaste atelier1 dans un des faubourgs de la ville2 et c'tait lui que le proconsul d',achae1 qui aimait les arts1 avait command simultanment le buste de sa femme et celui de sa matresse4 ,thomas1 pourtant1 n'acceptait pas volontiers ce genre de commandes4 ,il n'avait aucun besoin d'argent1 ni de gloire2 et peut-tre la recherche de la gloire lui paraissait-elle plus mprisable encore que celle de l'argent1 comme impliquant plus haute dose le mlange de la sottise et de la vanit4 ,son unique ambition tait de crer de belles uvres d'art3 et non point pour satisfaire les hommes de son temps1 ni ceux des temps futurs1 mais simplement pour se forcer rver de beaux rves1 pour s'tourdir1 pour dtourner par instants sa pense du vide qui restait toujours bant dans son cur4 ,car sa prire sur l',acropole n'avait pas eu toutes les suites qu'il en avait espres4 ,la desse de la ,beaut lui avait bien permis d'achever d'oublier les autres hommes1 ce qui tait l'une des deux faveurs qu'il lui avait demandes3 mais il ne parvenait pas encore s'oublier lui-mme4 ,deux ou trois fois1 les formes lgantes des ,grces du ,parthnon avaient chass de son me la conscience de sa solitude3 mais leur pouvoir n'avait pu tre de longue dure sur une me qui le contact de la mort avait donn une aussi claire notion du nant des choses4 ,thomas n'avait pas cess de les admirer2 mais il se rendait compte maintenant qu'elles demeureraient jamais immobiles1 sous les plis lgers de leurs draperies1 immobiles et froides1 indiffrentes la pieuse tendresse qu'il prouvait pour elles4 ,et il gardait au fond de sa bouche une saveur de mort2 il continuait se croire1 se sentir un cadavre4 ,pendant que matres et condisciples enviaient sa rapide fortune1 le malheureux s'puisait au travail1 dans le silence de son atelier1 sans autre pense que l'espoir1 toujours plus pressant et plus angoissant1 d'arriver enfin crer une uvre assez belle pour se justifier1 ses propres yeux1 d'une existence dont1 chaque jour1 il dcouvrait davantage l'inutilit4 99 99 99 99 99 ,l'atelier qu'il avait lou appartenait un maon1 qui habitait une maison voisine4 ,et l'une des filles de ce maon1 en voyant le visage dsol du jeune homme1 fut mue de piti4 ,c'tait une enfant de seize ans1 mince et frle1 appele ,eunice4 ,le matin1 quand elle entrait avec sa mre dans l'atelier du sculpteur1 et qu'elle apercevait celui-ci1 triste et sombre1 debout devant une figure de nymphe d'une grce souriante1 une telle dtresse la prenait que1 souvent1 elle devait s'enfuir pour ne pas pleurer4 ,en vain sa sur1 qui tait marie et se piquait de connatre les hommes1 lui affirmait que la mlancolie de l'tranger n'tait qu'une pose1 invente pour se distinguer du commun et se faire valoir2 l'enfant1 malgr soi1 s'obstinait le plaindre4 ,n'tant pas d'humeur rveuse1 elle ne cherchait pas deviner la peine qui le torturait3 mais elle en souffrait elle-mme cruellement1 et1 faute de savoir le consoler1 sans cesse elle s'ingniait trouver quelque moyen de le divertir4 ,elle profitait de ses sorties pour mettre des fleurs sur sa table2 elle drapait sur ses murs des morceaux de soie o elle s'tait amuse broder de petits dessins4 ,un jour elle suspendit au plafond de l'atelier une cage de bois avec des oiseaux2 et le fait est que1 toute la semaine qui suivit1 il parut ,thomas que la musique de ces oiseaux lui rendait sa peine moins vive1 et son travail plus lger4 ,ainsi ,eunice veillait sur lui et le servait1 en secret1 partage entre son naf plaisir et une peur extrme d'tre dcouverte4 ,une fois1 cependant1 le jeune homme1 qui tait rentr de sa promenade plus tt que de coutume1 la surprit au milieu de l'atelier1 occupe arranger des fleurs dans un long vase de verre4 ,il leva les yeux sur elle1 et vit qu'elle tremblait de frayeur3 mais il vit aussi que1 sous les boucles blondes de sa chevelure1 elle avait de grands yeux d'un noir velout2 il vit que les plis de sa tunique de soie rose dessinaient un petit sein dj souple et ferme2 et il vit1 il crut voit1 qu'inconsciemment cette jeune chair se tendait vers lui3 de telle sorte qu' son tour il la dsira4 ,ses lvres eurent soif des fines lvres rouges qu'entrouvrait un sourire de gne innocente4 ,pendant une seconde qui lui sembla ternelle1 il rva que tout son corps aspirait la chaleur parfume de ce corps de vierge1 frmissant de vie et de volupt4 ,puis l'ivresse de ses sens s'apaisa3 et il s'aperut que l'enfant avait disparu4 ,tous les jours1 depuis lors1 il guetta les occasions de la rencontrer4 ,il l'attendait devant sa porte1 il la regardait passer dans la cour2 et chaque fois qu'il l'approchait un frisson brlant lui traversait les veines1 que jamais encore il n'avait connu4 ,l'amour1 videmment1 s'tait enfin veill en lui1 l'amour dont les ,grecs disaient qu'il tait le vainqueur des dieux et des hommes4 ,et cette pense ne laissa pas de lui tre agrable4 ,il jouissait de se sentir un peu plus voisin de l'humanit1 quelque mpris que1 d'ailleurs1 il prouvt pour elle4 ,mais bientt son dsir1 qui ne lui avait t d'abord qu'une distraction1 lui devint un supplment de peine1 par l'impuissance o il tait de le satisfaire4 ,a table1 au lit1 dans ses promenades1 l'image d',eunice ne le quittait plus3 elle le poursuivit enfin jusque dans son travail1 troublant ses rves laborieux de pure beaut artistique4 ,alors sa dernire rsistance flchit2 il cda au vainqueur des dieux et des hommes4 ,et il fut tent de plaindre l'excs d'ingnuit de la pauvre enfant lorsque1 un mois plus tard1 au lendemain de leurs noces1 lui ayant demand si c'tait par amour ou bien par piti qu'elle avait consenti tre sa femme1 il l'entendit lui demander elle-mme1 avec un sourire tonn de ses beaux yeux noirs1 s'il y avait une diffrence entre la piti et l'amour4 99 99 99 99 99 ,peut-tre en effet n'avait-elle pour lui que de la piti2 mais lui1 certes1 il l'aimait d'amour4 ,elle tait au reste infiniment plus aimable encore qu'il ne l'avait imagine1 une vraie fleur de dlice qu'il ne se lassait pas de cueillir4 ,souvent il avait besoin d'un pnible effort pour s'arracher de ses bras1 le matin1 aprs de longues heures de caresses passionnes2 et ce n'tait ensuite qu'aprs de longues heures d'isolement dans son atelier1 parfois aprs des journes entires1 qu'il parvenait oublier les lvres rouges et le sein frmissant1 la rondeur moelleuse des hanches1 et les tendres paroles s'achevant en soupirs4 ,aussi montrait-il sa femme une indulgence et une bont qui lui valaient d'tre cit en exemple dans tout son quartier4 ,n'ayant pas de loisir de s'occuper avec elle du choix de ses robes1 il lui remettait chaque jour l'argent qu'il gagnait1 afin qu'avec sa mre et sa sur elle allt s'acheter1 dans les meilleures boutiques d',athnes1 les toffes les plus fines et les plus beaux colliers4 ,jamais il ne la frappait1 jamais il ne se fchait de son ignorance4 ,du matin au soir1 elle pouvait s'en aller bavarder son aise avec ses parents1 avec sa sur ane1 avec d'autres jeunes femmes1 maries comme elle1 et qui n'avaient pas assez de mots pour lui vanter son bonheur3 car les maris de ces femmes1 lorsqu'ils rentraient1 le soir1 souvent taient ivres et les rouaient de coups1 ou bien encore ils les trompaient1 ou perdaient toute leur fortune au jeu3 tandis que ,thomas1 avec sa patience et sa gnrosit1 avec ce fructueux travail qui l'occupait tout entier1 ralisait pleinement1 leurs yeux1 le plus magnifique idal du mari parfait4 ,tout le monde louait1 admirait1 enviait ,thomas2 et lui1 dans le silence de son atelier1 il se disait que jamais il ne s'tait senti plus seul1 n'avait souffert davantage du vide de son cur4 ,l'amour avait dcidment chou1 lui aussi1 le ressusciter4 ,il ne lui avait donn1 en fin de compte1 qu'un surcrot de servitude1 un nouveau besoin physique pareil ceux de manger et de boire1 qu'il avait dj4 ,les ardentes caresses1 dont dsormais il ne pouvait se passer1 de plus en plus l'empchaient d'apporter son travail l'aisance1 l'entrain1 la lucidit d'autrefois4 ,elles satisfaisaient un instant l'animal qui tait en lui2 mais c'tait pour amoindrir l'homme1 pour le laisser plus faible et plus dsarm en face de son nant4 ,jusque dans les bras de sa femme1 maintenant1 ,thomas avait l'impression de n'tre qu'un cadavre4 ,il songeait que1 nagure1 ,phidias l'avait rconfort1 puis son art1 les beaux rves qu'il concevait et qu'il essayait de raliser4 ,mais voil que ces rves mme s'loignaient de lui6 ,devant son bloc de marbre1 parfois1 une torpeur lui engourdissait l'esprit1 entravait sa main2 ou bien1 tout coup1 toute sa chair vibrait d'un impatient dsir2 il revoyait le fin visage d',eunice1 il entendait le murmure de sa frle voix d'enfant3 et c'est en vain qu'ensuite il s'efforait de saisir1 pour l'exprimer dans son uvre1 la beaut plus sereine du modle qu'il avait sous les yeux4 ,si du moins il avait eu quelqu'un qui se confier6 ,mais il savait trop que des rves comme les siens ne pouvaient s'panouir que dans le recueillement et la solitude4 ,il aurait d s'absorber compltement en eux1 leur abandonner son me tout entire6 ,a ce prix1 peut-tre1 il aurait enfin russi crer une uvre parfaite1 se conqurir le droit de vivre1 chasser l'affreux got de mort qu'il gardait dans la bouche6 ,son mariage avait dtruit sa dernire chance de renatre la vie6 ,il rsolut de se rfugier dsesprment dans le travail1 et de se tuer ensuite1 si son travail ne parvenait pas le consoler4 ,frapp de la dcadence pitoyable de l'art de son temps1 il1 entreprit1 tout au moins1 de restaurer les belles traditions et le beau mtier des matres anciens4 ,phidias1 ,alcamne1 avaient laiss des modles que nul artiste ne pouvait rougir d'imiter4 ,mais lui1 ,thomas1 en les imitant1 il ferait tche de crateur6 ,forcment1 par la seule vertu de son me de pote1 il imprgnerait les formes anciennes d'un esprit nouveau6 ,il se jura d'accomplir cette rvolution2 et1 pendant deux longs mois1 il s'enferma dans son atelier1 sans autre pense que celle du chef-d'uvre qui dj s'agitait et chantait en lui4 99 99 99 99 99 ,une aprs-midi de printemps1 semblable celle o1 jadis1 la beaut artistique s'tait rvle lui pour la premire fois1 il sortit de son atelier1 et courut la maison de ses beaux-parents4 ,dans le vestibule1 autour d'une grande table encombre de linge1 il aperut une dizaine de jeunes femmes qui1 l'aiguille en main1 se racontaient les dtails comiques d'une aventure arrive la veille4 ,un scribe du tribunal1 en rentrant chez lui1 avait trouv sa femme sur les genoux d'un de ses esclaves2 et1 comme il faisait mine de se fcher1 les deux amoureux s'taient spirituellement aviss de l'enfermer dans un coffre1 d'o il n'tait sorti qu'aprs leur avoir pardonn4 ,l'aventure tait si drle1 et si abondante en pisodes imprvus1 que pas une des femmes ne remarqua l'entre du sculpteur1 l'exception toutefois d',eunice1 qui aussitt devint toute ple1 et essaya de s'enfuir dans la chambre voisine4 ,mais ,thomas lui fit signe qu'il venait la chercher1 et aussitt1 l'entranant par la main1 il reprit sa course vers son atelier4 ,il tremblait de fivre1 ses yeux s'ouvraient dmesurment3 la jeune femme eut l'ide qu'un nouveau malheur s'tait soudain abattu sur lui4 ,enfin1 quand elle se fut assise1 debout devant elle il lui dit3 --,eunice1 ma chre enfant1 je me sens si heureux que je veux te donner aujourd'hui une grande preuve d'amour6 ,j'ai conu le projet d'une uvre qui1 si je parviens l'excuter1 tonnera le monde1 et rendra l'art grec son ancien clat4 ,je viens d'en achever l'bauche1 tout l'heure1 aprs deux mois1 deux terribles mois de recherches et de rflexions4 ,et c'est toi1 la premire1 que je vais la montrer6 ,il tira un rideau qui cachait le fond de l'atelier4 ,eunice vit un triangle d'argile au milieu duquel se dressait une figure nue3 une desse1 sans doute1 car1 sur les deux cts1 d'autres figures de jeunes femmes se prosternaient devant elle4 ,les visages taient encore peine indiqus2 on les distinguait assez1 cependant1 pour pouvoir apprcier la varit lgante et souple de leurs expressions2 et l'on devinait que la desse1 indiffrente l'hymne d'extase qui montait vers elle1 fermait demi les yeux1 blouie du rayonnement triomphal de sa nudit4 ,mais c'taient les corps des suppliantes1 leurs contours et leurs attitudes1 que l'artiste s'tait surtout appliqu fixer4 ,chacun de ces corps traduisait d'une faon particulire un mme tat de soumission fatale1 d'abandon de soi1 comme d'esclavage joyeusement subi4 ,et de leur ensemble jaillissait une harmonie si pure1 leurs formes taient la fois si lgres et si nobles1 qu',eunice1 en les apercevant1 poussa d'abord un cri de surprise4 ,thomas entendit le cri1 et la fivre qui le brlait s'exalta encore4 --,c'est1 comme tu vois1 un fronton de temple6--dit-il1 aprs s'tre rapproch de l'bauche4--,on m'a demand un fronton pour le temple qu'on vient de construire1 l'entre de la ville1 en l'honneur de tous les dieux de la ,grce et du monde4 ,et voil le sujet que j'ai choisi6 ,j'ai figur la desse de la ,beaut1 la seule ternelle entre les desses grecques1 recevant l'hommage de toutes les nations4 ,cette femme agenouille droite1 c'est ,rome conqurante1 conquise son tour4 ,en face d'elle1 j'ai plac l'gypte2 et voici l',inde1 la ,perse1 voici ma patrie1 la lointaine ,galile1 se prosternant comme j'ai vu souvent se prosterner les jeunes filles1 au seuil du temple1 dans ma bourgade natale6 ,je me suis appliqu les animer toutes d'une expression propre1 mais qui rsultt de leur personne mme1 et non point de la diversit des costumes ni des attributs3 de telle manire que mon uvre et l'unit qui sied aux belles uvres4 ,cela1 mon esquisse te permet dj de le saisir6 ,mais prsent il y a l'uvre1 dont cette esquisse n'est qu'un pauvre reflet1 et que je vais1 m'efforcer de raliser4 ,demain j'aurai le bloc de marbre1 et me remettrai au travail6 ,je m'enfoncerai tout entier dans mon rve2 je saurai tirer vivante1 du fond de moi1 l'ide que ds prsent j'y tiens enferme6 ,et un jour1 ,eunice1 dans deux ou trois ans1 dans dix ans s'il le faut1 quand enfin mon rve aura pris corps dans le marbre1 ce jour-l tu pourras vraiment tre fire de ton mari6 ,regarde1 par exemple1 cette femme agenouille1 ici1 qui relve la tte6444 ,le doigt sur une des figures du groupe1 ,thomas se retourna vers sa femme1 pour juger de l'effet produit sur elle par ses explications4 ,mais il vit que sa femme ne l'coutait plus4 ,affaisse sur son sige1 le visage pench contre le mur1 elle pleurait1 se fondait tout entire en de grosses larmes d'enfant4 ,en vain elle avait essay de joindre ses mains devant ses yeux1 pour cacher ses larmes3 elles passaient au-dessous1 au travers2 la soie de sa tunique en tait inonde4 ,point de soupirs1 ni de sanglots3 c'tait comme si un chagrin trop vif l'et anantie1 ne lui laissant de force que pour ces larmes muettes4 ,ce que voyant1 ,thomas frmit de piti4 ,son art1 sa solitude1 le reste des choses1 il les oublia4 ,l'univers se rduisit pour lui1 un instant1 l'image de sa femme qui souffrait et pleurait4 ,alors1 de mme qu'autrefois ses yeux1 son cur se rouvrit4 ,il comprit que1 pendant qu'il s'puisait produire des uvres d'une beaut incertaine1 incomplte1 et en tout cas inutile1 pendant qu'il dpensait toute son me l'entreprise ridicule de recommencer ,phidias1 un tre de beaut vivante tait l1 prs de lui1 qui lui avait livr son corps et son me afin qu'il pt goter la jouissance merveilleuse de les recrer4 ,et lui1 au lieu de la prendre doucement dans ses mains1 comme le prcieux et fragile joyau qu'elle tait1 il lui signifiait que deux ans1 dix ans au besoin1 il la laisserait se ternir1 se corrompre peu peu dans une oisivet animale1 jusqu' ce qu'enfin elle mt tout son plaisir1 comme sa sur et ses amies1 entendre ou rpter de stupides histoires6 ,par compassion1 pour le distraire de sa souffrance1 elle lui avait fait don d'elle-mme2 et ces larmes1 o il la voyait prsent s'abmer1 c'tait tout ce qu'il avait su lui offrir en change6 ,il comprit tout cela d'un seul coup1 ou plutt il en eut la vision immdiate2 un voile1 simplement1 tait tomb de son cur1 et aussitt tout cela lui tait apparu4 ,il en resta d'abord atterr1 comme un ivrogne qui1 s'veillant soudain1 s'aperoit qu'il a commis un meurtre pendant son ivresse4 ,puis1 d'un mouvement irrflchi1 il saisit un marteau qui lui servait dgrossir le marbre1 et1 revenant vers son groupe1 il brisa une une toutes les figures4 ,bientt la desse de la ,beaut1 l',inde1 la ,perse1 ne furent plus qu'un tas de poussire rouge1 rpandue sur les dalles4 ,seule prsent la petite ,galile restait encore prosterne devant lui1 son uvre favorite1 o il avait cru mettre toute son angoisse avec tout son gnie4 ,il la considra un moment1 puis le marteau descendit sur elle1 la changea en poussire pour l'ternit4 ,aprs quoi ,thomas1 ayant accompli son doux sacrifice1 courut s'agenouiller aux pieds de sa femme4 ,il lui prit les deux mains1 il les couvrit de baisers1 il y enfouit ses yeux1 pour que ces chres mains essuyassent les larmes qu'il versait son tour4 ,et1 ce moment1 un miracle se produisit en lui1 si imprvu1 si profond1 et si bienfaisant1 que1 parmi ses larmes1 il eut tout coup sur les lvres un sourire de joie4 ,il sentit qu'un sang nouveau coulait dans ses veines1 que l'affreux got de mort disparaissait de sa bouche1 qu'en lui-mme comme autour de lui fleurissait le printemps4 ,pour la premire fois depuis que ,jsus l'avait tir du cercueil1 il sentit que rellement1 pleinement1 dlicieusement1 il vivait6 ,et c'est ainsi que1 par la grce toute-puissante de l'amour1 le fils de la veuve de ,nam acheva enfin de ressusciter4 ,,iii ,,la ,,vie ,il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime4 7,saint ,jean1 ,,xv1 #ac47 ,thomas tait ressuscit1 mais il ignorait tout de la vie1 comme un nouveau-n3 ce fut sa femme qui lui apprit tout4 ,il ne pouvait la voir1 d'ailleurs1 la faible et timide enfant qu'elle tait1 sans qu'il lui semblt qu'elle le portait dans ses bras1 avec autant de sollicitude que l'avait fait sa mre1 avec une sollicitude encore plus chaude1 plus tendre1 et plus efficace4 ,il trouvait auprs d'elle cet asile1 immuable et sr1 que la desse de l',acropole s'tait toujours refuse lui accorder4 ,et ,eunice1 de son ct1 plus profondment encore que jadis la vieille femme de ,nam1 vivait de lui4 ,ds l'heure bienheureuse o l'amour les avait unis1 ils s'taient donn toute leur me1 l'un l'autre2 de manire que non seulement ils avaient tous deux la mme me1 mais que chacun avait pour ainsi dire une me double1 deux fois plus apte recevoir la joie et rejeter la souffrance4 ,aussi ne pensaient-ils plus pleurer1 ni s'ennuyer4 ,sans cesse davantage les choses leur offraient une ralit1 et un charme que jamais1 jusque-l1 ils ne leur avaient souponns2 tout les attirait1 tout les amusait1 en leur fournissant l'occasion d'une pense commune2 et pendant qu',eunice1 avec la curiosit confiante d'une petite fille1 pressait son mari de questions o souvent il ne savait que rpondre1 lui1 dans les grands yeux noirs de sa femme1 mieux que dans tous les livres il apprenait la vie4 ,il en apprenait1 du moins1 ce que sa nature et ses habitudes lui permettaient d'en comprendre4 ,s'il avait eu le got de l'argent1 sa femme1 aime de lui1 l'aurait aid faire fortune2 s'il avait eu le got de la gloire1 elle aurait dcouvert1 d'instinct1 et lui aurait enseign les faciles artifices qui procurent la gloire3 car l'amour prte au cur de la femme une science universelle4 ,mais1 le jeune homme se trouvait n'avoir de got pour rien au monde que pour la beaut4 ,il avait pu renoncer son art2 chaque jour il s'estimait plus sage d'y avoir renonc1 en songeant de quel trsor1 trop longtemps1 cet art l'avait priv2 mais il tait fait de telle sorte que1 ne s'intressant ni l'origine des choses1 ni leur substance1 ni leur utilit1 leur beaut seule avait de quoi le toucher4 ,c'est donc la beaut de la vie que sa femme eut pour mission de lui enseigner4 ,un jour1 peu de temps aprs sa rsurrection1 il la conduisit au temple de ,minerve4 ,lorsqu'il y tait venu d'abord1 le soir de son arrive ,athnes1 il avait demand aux figures de marbre de combler1 ou en tout cas de lui faire oublier1 le vide douloureux qu'il sentait au fond de soi4 ,plus tard1 s'tant dj familiaris avec elles1 il leur avait demand de le renseigner sur la priode la plus magnifique de l'art athnien4 ,en quoi diffraient-elles des uvres qui les avaient prcdes et suivies8 ,et quelle part avait prise1 dans leur excution1 le matre ,phidias1 quelle part les divers lves qui avaient travaill sous ses ordres8 ,plus tard encore1 devenu sculpteur son tour1 il leur avait demand des rgles1 des procds1 le moyen de les contrefaire honorablement4 ,jamais il ne les avait revues sans rclamer d'elles un conseil1 une leon1 ou quelque autre service3 fcheuse condition pour jouir de leur beaut4 ,mais maintenant1 debout devant elles1 il ne leur demandait rien que de plaire deux yeux noirs qui lui taient plus chers que ses propres yeux4 ,c'est avec les jeunes yeux d',eunice qu'il les considrait1 s'efforant1 comme elle1 de laisser simplement agir sur lui le mlange harmonieux de leurs formes et des plis de leurs robes4 ,il ne voyait plus en elles ni des desses1 ni des modles1 ni les amies qu'il s'tait nagure imagin qu'elles seraient pour lui3 mais d'autant plus il tait l'aise pour sentir combien elles taient belles1 quelle grce s'alliait leur srnit6 ,sans compter qu'en change des explications qu'il donnait sa femme1 celle-ci1 toute tremblante d'un plaisir qui aussitt se rpandait en lui1 ne cessait point de lui signaler mille nuances dlicates1 de ces nuances que seuls ses yeux de femme pouvaient apercevoir4 ,ainsi1 par le miracle de leur amour1 ils se rvlaient l'un l'autre la beaut artistique4 ,et ,thomas songeait avec compassion aux malheureux qui1 en s'acharnant produire des uvres nouvelles1 non seulement renonaient pour soi au bonheur de vivre1 mais achevaient de pervertir le reste des hommes2 car la beaut tait l1 cre une fois pour toutes par le gnie de ,phidias2 et toutes les uvres qu'on avait produites1 depuis ,phidias1 n'avaient servi qu' dtourner les hommes de venir s'abreuver cette source ternelle4 ,phidias lui-mme1 d'ailleurs1 avec tout son gnie1 peut-tre avait-il dtourn les hommes d'une source de beaut plus divine encore8 ,c'est ce que se dit ,thomas quand1 au sortir du ,parthnon1 il vit se reflter dans les yeux d',eunice l'admirable paysage qui les entourait4 ,la ville tait derrire eux3 peine si1 par instants1 ils entendaient un lointain cho de sa rumeur inutile4 ,a droite1 doucement1 brillait la mer1 une tache d'argent sous le ciel dor4 ,et devant eux1 dans la paix recueillie d'un soir de printemps1 s'talait un grand amphithtre de collines1 toutes plantes de citronniers1 d'oliviers1 de pins1 jeunes et gaies comme les torrents qui coulaient leurs pieds4 ,tout cela tait infiniment pur1 lgant1 harmonieux1 et avec un caractre d'ternit souriante et bonne qui manquait aux plus nobles figures des frontons de l',acropole4 ,les montagnes mme1 au loin1 se dcoupant en artes grises o l'ombre du soleil venait creuser de larges sillons bleus1 ces masses normes n'avaient rien de triste ni de malveillant4 ,nous ne sommes ici que pour vous abriter du vent1 semblaient-elles dire ,thomas et ,eunice1 pour borner l'horizon de votre vie1 pour vous rappeler que vous devez vous tre1 l'un l'autre1 un univers entier6 ,et ,thomas1 suivant leur conseil1 se serrait plus troitement contre sa jeune femme4 ,il apprenait d'elle faire taire sa pense1 subir sans rsistance l'impression des choses4 ,aprs la beaut de l'art1 la beaut de la nature se rvlait lui4 ,la beaut de la nature inanime1 et celle aussi de la nature vivante3 car1 s'tant mis tout voir avec les yeux d',eunice1 il ne pouvait manquer de dcouvrir le charme profond du monde des btes1 que la jeune femme avait senti et aim depuis son enfance4 ,elle avait pour les btes une tendresse si sincre que toutes1 aussitt1 le devinaient et lui en savaient gr4 ,les chiens1 lorsqu'elle passait1 levaient sur elle des regards d'amis2 les nes tendaient le cou vers elle1 comme s'ils dsiraient qu'elle les caresst4 ,cela seul aurait suffi pour les rendre chers ,thomas2 et c'est cela1 sans doute1 qui avait attir son attention sur eux4 ,mais alors il s'aperut qu'il n'y avait pas un de ces animaux qui ne ft1 sa faon1 une source infinie de joie pour les yeux4 ,les oiseaux que sa femme lui avait donns1 par exemple1 ils apportaient leurs moindres mouvements une grce plus souple1 plus lgre1 et plus raffine1 que les plus gracieuses figures des ,lysippe et des ,polycls4 ,et de nouveau1 tout en plaignant les successeurs de ces habiles artistes1 ,thomas s'tonnait du dtestable pouvoir qu'ils avaient eu pour vicier1 dans le cur des hommes1 le sens de la beaut4 ,plus que tout1 cependant1 c'tait la beaut de sa femme elle-mme qui lui plaisait voir4 ,une fleur vivante3 telle1 sans cesse1 davantage1 elle lui apparaissait4 ,ou plutt elle ne lui apparaissait telle que depuis que leurs deux tres s'taient fondus l'un dans l'autre2 et le jeune homme rougissait de honte au souvenir de l'image grossire qu'autrefois il s'en tait faite4 ,il n'en tait plus1 dsormais1 ne dsirer d'elle qu'une caresse d'un moment3 il la voulait toute1 pour l'enchantement de chacun de ses sens2 il voulait le sourire de ses yeux1 la chanson de sa voix1 le parfum de ses lvres1 et1 plus ardemment encore peut-tre1 le parfum de son cur4 ,le contact de sa chair ne lui reprsentait dsormais qu'un plaisir entre des milliers de plaisirs2 et1 quelque dlicieux que lui fussent ses baisers1 leur dlice n'tait rien en comparaison du bonheur qu'il trouvait regarder1 couter1 rver avec elle4 ,par l son amour s'tait lev jusqu'en dehors du temps3 il avait pris dans son me des racines si larges que des sicles auraient pu passer sur lui sans l'branler4 ,et ,thomas ne se contentait pas de jouir de cette prcieuse beaut qui s'offrait lui3 il travaillait de toutes ses forces la dvelopper1 s'occupant avec une gale ferveur des robes d',eunice et de ses sentiments1 afin de raliser en elle1 mieux qu'il n'avait su faire dans ses groupes de marbre1 son simple et harmonieux idal de perfection artistique4 99 99 99 99 99 ,ainsi vivait ce jeune couple1 enivr d'amour4 ,et je mentirais en n'ajoutant pas que1 souvent1 de lgres querelles surgissaient entre eux4 ,elles naissaient propos de tout et de rien1 propos d'une tunique qu',eunice voulait mettre et que son mari jugeait trop voyante1 propos d'une amie d'enfance dont elle parlait1 par hasard1 avec un tel accent d'affection qu'aussitt son mari s'imaginait qu'elle tenait elle plus qu' lui4 ,sur quoi l'on se boudait1 et la jeune femme tait prte pleurer1 et son mari avait le sentiment qu'un foss allait1 jamais1 le sparer de sa bien-aime4 ,mais1 ds l'instant suivant1 c'tait tantt lui1 tantt elle1 qui donnait le signal de la rconciliation4 ,et non seulement chacune de ces rconciliations tait pour eux l'occasion d'une tendresse plus chaude2 mais tous deux s'avouaient encore que leur brouille mme les avait rapprochs1 comme s'ils n'eussent recul d'un pas que pour mieux faire1 ensuite1 deux grands pas l'un vers l'autre4 ,chacune de leurs journes s'coulait rapide et pleine1 active et reposante1 plus belle dans sa ralit que les plus beaux rves4 ,lorsque l'argent manquait1 ,thomas bauchait une statuette1 une amphore d'argile3 ils l'achevaient ensemble1 en se riant l'un l'autre1 aprs quoi ils allaient ensemble la vendre au march4 ,et puis1 mesure qu'ils s'aimaient plus fort1 ils s'apercevaient moins du manque d'argent4 ,parfois seulement1 mesure qu'ils s'aimaient plus fort1 une ombre de regret venait tout coup traverser leur joie4 ,car ils songeaient au mage de ,nazareth qui1 en rappelant ,thomas de la nuit de son tombeau1 les avait tous deux veills la vie2 et ils s'affligeaient de ne rien connatre de lui que ce cher miracle4 ,qui tait-il8 ,pour quelle uvre les dieux charitables l'avaient-ils envoy8 ,ou bien lui-mme tait-il vraiment un dieu1 comme ,thomas se souvenait de le lui avoir entendu reprocher1 en manire d'ironie1 par un riche pharisien de ,jrusalem8 ,mage ou dieu1 toute l'me des deux jeunes gens aspirait vers lui4 ,ils auraient aim remettre pieusement sous sa garde cet amour et ce bonheur qu'il leur avait donns4 ,et1 sans vouloir se l'avouer1 tous deux avaient l'ide que1 faute de pouvoir le faire1 leur bonheur1 et leur amour mme1 resteraient toujours incomplets4 99 99 99 99 99 ,mais ,jsus veillait sur eux1 ainsi qu'il avait daign le promettre la veuve de ,nam sur son lit de mort4 ,un jour que leur promenade les avait mens l',aropage1 ils virent un petit homme1 chauve et barbu1 qui1 mont sur la tribune1 haranguait la foule des badauds athniens4 ,il leur disait qu'il tait ,juif1 qu'il s'appelait ,paul1 et qu'il venait leur annoncer un dieu inconnu4 ,ce dieu n'tait point1 comme les leurs1 une idole de bois ou de pierre3 c'tait l'esprit universel1 l'unique origine des choses et leur unique fin2 et tous les hommes1--ajoutait-il avec une loquence dont ,thomas ne put s'empcher de frmir1--tous les hommes ne sont1 ne vivent1 ne se meuvent qu'en lui4 ,puis il affirmait que ce ,dieu1 pour sauver les hommes1 avait revtu un corps d'homme et tait descendu sur la terre4 ,il avait fourni aux ,juifs les preuves les plus clatantes de sa divinit1 gurissant les malades1 ressuscitant les morts444 ,mais1 ces mots1 un grand clat de rire avait interrompu l'tranger4 ,c'est bon1 lui avait cri l'assistance1 tu nous raconteras une autre fois la suite de ton histoire6 ,seuls1 ou peu prs1 le ressuscit de ,nam et sa jeune femme ne songeaient pas rire4 ,et cependant leurs curs tremblaient joyeusement1 car tout de suite ils avaient reconnu qui tait ce ,dieu vivant dont parlait ,saint ,paul4 ,ils reurent le baptme quelques jours aprs1 et une nouvelle source de dlice s'ouvrit devant eux4 ,non seulement1 en effet1 ils avaient appris connatre leur bienfaiteur divin1 non seulement ils avaient acquis dsormais1 grce lui1 toute la somme de vrit que l'homme doit et qu'il peut possder1 mais voici que1 dans la doctrine de ,jsus1 une beaut leur apparaissait1 plus haute1 plus parfaite1 que tout ce que le monde ou leurs rves leur avaient fait concevoir6 ,nourrir ceux qui ont faim et consoler ceux qui souffrent1 demander pardon des offenses qu'on a subies1 renoncer soi pour vivre dans les autres3 tout cela n'tait pas seulement le sr moyen d'atteindre au bonheur1 tout cela tait beau1 prodigieusement beau1 si beau qu'ils sentaient bien que1 jusqu' la fin des sicles1 les hommes ne se fatigueraient pas d'en subir l'attrait4 ,sans compter le prcepte que ,thomas se rappelait1 avec orgueil1 avoir un jour entendu des lvres mmes du ,sauveur3 ,aimez-vous1 donnez votre vie pour ceux que vous aimez4 ,le jeune homme comprenait1 maintenant1 pourquoi l'humble image de sa mre l'avait toujours mu autant1 sinon davantage1 que les nobles desses du fronton de l',acropole4 ,et sa femme1 l'adorable crature dont les yeux noirs illuminaient sa vie1 n'tait-ce point surtout le parfum de son cur qu'il aimait en elle8 99 99 99 99 99 ,leur conversion faillit pourtant mler un peu de tristesse toute la joie qu'elle leur apportait4 ,ils rentraient chez eux1 un soir d'automne1 aprs avoir pass la journe dans un village de la montagne o il y avait une pauvre femme malade qu'ils nourrissaient et soignaient4 ,comme les jours prcdents1 ,eunice avait tenu compagnie la malade1 pendant que ,thomas jouait avec las deux enfants3 ou1 du moins1 c'tait ainsi qu'ils croyaient avoir fait1 tandis qu'en ralit ,thomas1 comme les jours prcdents1 s'tait born couter1 avec les deux petits1 les chansons et les contes de sa jeune femme2 car pour toute la pratique de la vie1 dcidment1 lui-mme1 n'tait prs d'elle qu'un petit garon4 ,puis une voisine les avait remplacs1 et ils s'taient mis en route pour retourner chez eux4 ,mais ils marchaient d'un pas lourd et lent1 sans se sourire1 presque sans se parler4 ,et quand ils arrivrent au haut du sentier o1 chaque soir1 ils avaient coutume de s'arrter un moment pour assister aux derniers jeux du soleil avec les bois et la mer1 ,thomas1 les bras tendus vers sa femme1 vit qu'elle hsitait venir dans ses bras4 ,il devina que1 cette fois1 comme toujours1 alors qu'il s'efforait de cacher au fond de son me la pense qui le proccupait1 ,eunice1 au fond de l'me1 avait dj la mme pense4 ,assis en face l'un de l'autre1 aux deux cts du sentier1 ils s'avourent en rougissant leur commune pense4 ,sous l'influence de leur foi nouvelle un scrupule1 peu peu1 les avait envahis3 ils se demandaient si ,jsus n'allait pas s'offenser de l'excs de leur amour4 ,non que saint ,paul les en et blms1 dans les frquents entretiens qu'il avait eus avec eux1 avant son dpart d',athnes3 mais il y avait dans les paroles de l'aptre1 comme dans tous ses actes1 quelque chose d'austre qui les inquitait4 ,ne lui avaient-ils pas entendu dire1 au sujet du mariage1 que la femme chrtienne devait craindre son mari8 ,le craindre6 ,eunice songeait avec angoisse que1 quoi qu'elle ft1 jamais elle ne saurait se forcer craindre ,thomas4 tait-ce donc un pch de s'tre abandonne lui tout entire1 au point de ne plus faire avec lui qu'un seul tre1 au point de ne pouvoir plus vivre qu'en se serrant contre lui8 ,et ,thomas se disait que ,jsus1 sans doute1 lui avait enseign l'amour1 mais un amour plus haut et plus vaste1 un amour qui1 s'tendant tous les hommes1 exigeait pour tous une tendresse gale4 ,oui1 ils auraient dsormais changer leur vie1 s'ils voulaient la consacrer pleinement au service de ,dieu6 ,ils auraient sparer leur chair et leurs curs1 rompre le lien trop troit dont ils s'taient lis6 ils le sentaient1 et ils s'y rsignaient3 car il n'y avait point de sacrifice o ils ne fussent prts pour se rendre dignes de leur bienfaiteur4 ,mais ils restaient assis au bord du sentier1 en silence et la tte baisse1 chacun d'eux s'alarmant que l'autre ne dcouvrt1 sur son visage1 la trace du chagrin qui les accablait4 ,c'est peine s'ils eurent la force1 ce soir-l1 d'aller rejoindre la petite troupe de leurs frres chrtiens1 dans la maison o ils avaient coutume de se runir tous les soirs4 ,lorsqu'ils y entrrent1 la maison tait dj remplie et l'office avait commenc4 ,debout sous la lampe1 le vieux potier qui faisait fonction de prtre s'occupait lire1 suivant l'usage1 quelques-uns des discours de ,jsus1 tels que les avait recueillis l'aptre ,matthieu4 ,et1 tandis que les deux jeunes gens palpitaient d'motion1 ressaisis jusqu'au fond de leurs curs par la pntrante beaut de la parole divine1 le prtre ouvrit le livre un autre endroit1 o il lut ce qui suit3 ,des ,pharisiens vinrent ,jsus1 et1 pour le tenter1 lui dirent3 ,est-il permis l'homme mari de se sparer de sa femme pour quelque cause que ce soit8 ,et ,jsus leur rpondit3 ,n'avez-vous pas lu que ,dieu a1 ds l'origine1 cr l'homme avec la femme8 ,n'avez-vous pas lu qu'il a ordonn l'homme de quitter son pre et sa mre pour s'unir sa femme1 de faon que ceux qui sont deux ne forment qu'une seule chair8 ,voil ce qui est crit3 et1 par consquent1 le mari et la femme ne sont plus deux chairs1 mais une seule et mme chair4 ,que l'homme n'ose donc point sparer ce que ,dieu a joint6 ,thomas sentit tout coup la petite main d',eunice qui1 dans l'ombre1 cherchait sa main4 ,ils se regardrent1 les yeux gonfls de larmes2 et un grand flot de bonheur les inonda tous les deux4 ,,iv ,,la ,,volont ,,de ,,dieu ,je suis la rsurrection et la vie4 ,quiconque croit en moi1 mme s'il est mort1 vivra4 ,et quiconque vit1 s'il croit en moi1 restera vivant pour l'ternit4 7,saint ,jean1 ,,xi1 #bf et #bg47 ,et de mme que1 par l'amour1 s'tait rvle au ressuscit de ,nam la beaut de la vie1 c'est l'amour qui lui rvla aussi la beaut de la mort4 ,la pauvre femme que soignait ,eunice avait une maladie de langueur4 ,elle toussait1 crachait1 se plaignait d'une boule de feu qui lui crasait la poitrine4 ,elle gurit pourtant1 force de soins1 car son mal ne lui tait venu que d'un excs de travail et de privations2 mais ,eunice1 son tour1 fut prise du mme mal4 ,bientt son mari crut observer que leurs promenades la fatiguaient4 ,elle avait perdu son agilit de jeune chvre1 toujours prte sauter d'un rocher sur l'autre4 ,lorsqu'ils montaient l',acropole1 maintenant1 souvent elle tait force de s'asseoir mi-cte pour retrouver son souffle4 ,mais elle s'tait si compltement dshabitue de penser soi qu'elle ne s'apercevait pas de ces signes de faiblesse2 et ,thomas1 qui s'en apercevait1 se rassurait la sentir tous les jours plus vivante et plus gaie4 ,ou bien1 s'il manifestait quelque inquitude1 elle lui rpondait en riant que c'tait l'ge qui l'avait affaiblie4 ,notre temps a pass tellement vite1 disait-elle1 que nous aurons vieilli sans nous en douter6 ,elle ne s'mut pas davantage quand ses bagues lui tombrent des doigts4 ,elle avait voulu vendre ses bagues avec le reste de ses bijoux1 aprs son baptme1 et en distribuer le produit aux pauvres3 ,thomas avait eu grand-peine obtenir qu'elle en conservt au moins deux1 qu'il lui avait donnes pendant leurs fianailles4 ,quand elle les vit tomber de ses doigts1 elle crut le plus srieusement du monde que c'tait un ordre de ,dieu1 qui lui enjoignait de se dpouiller de ce dernier luxe au profit des pauvres4 ,et ,thomas l'aimait si fort qu'il le crut aussi4 ,une nuit1 dans le lit o ils couchaient l'un prs de l'autre1 il sentit que tout le corps de sa femme brlait comme un brasier4 ,elle avait soif1 et aucune boisson ne la dsaltrait2 elle se tournait1 se retournait1 ne parvenait pas dormir4 ,a l'aube enfin elle s'endormit2 mais lorsque son mari se rveilla1 quelques heures plus tard1 elle tait penche sur lui1 toute tremblante1 le considrant avec de grands yeux effrays4 ,a quel affreux cauchemar je viens d'chapper6 lui dit-elle4 ,je rvais que tu tais mort1 et que je restais seule1 ici1 couche dans notre lit6 ,c'est ce jour-l que1 pour la premire fois1 ,thomas eut un instant l'ide qu'elle pouvait mourir4 ,pendant plusieurs semaines1 la fivre reparut tous les soirs4 ,puis1 brusquement1 elle s'arrta4 ,la jeune femme regagna des forces2 ils purent recommencer leurs promenades1 leurs visites aux pauvres4 ,leurs frres chrtiens eurent le bonheur de les voir de nouveau prendre leur part des offices sacrs1 o1 lorsqu',eunice n'y assistait pas1 il semblait chacun que les cierges brillaient d'un clat moins vif1 et que les fleurs1 sur l'autel1 avaient moins de parfum4 ,et ni le retour de la fivre1 ni la frquence croissante des accs de toux1 ni1 bientt1 l'impossibilit o fut la malade de se lever de son lit1 rien ne prvalut dsormais contre le souvenir de ces charmantes semaines de convalescence4 ,d'un jour l'autre1 certainement1 un mieux pareil allait se reproduire1 cette fois pour ne plus cesser6 ,eunice1 du moins1 l'affirmait1 avec mille beaux projets d'emploi de leur temps aprs la gurison4 ,le croyait-elle1 au fond de son cur1 autant qu'elle l'affirmait8 ,oui1 sans doute3 car son mari1 qui sentait toutes choses comme elle1 avait au fond de son cur la mme certitude4 ,de telle sorte que tous deux1 s'tant depuis longtemps accoutums rgler leurs dsirs sur les circonstances1 ou plutt s'tant accoutums ne rien dsirer que leur seul amour1 s'arrangeaient1 en somme1 aussi aisment de la maladie que de la sant4 ,mais un matin ,eunice1 que la douce chaleur d'un soleil de printemps avait un peu ranime1 demanda son mari de lui donner son miroir et ses peignes1 pour se faire belle4 ,et peine se fut-elle regarde dans le miroir qu'elle jeta un grand cri1 un cri o se mlaient une frayeur1 une angoisse1 une dtresse infinies4 ,elle venait d'apercevoir1 tout coup1 les deux rides profondes que la maladie avait creuses sur ses tempes3 et elle avait compris qu'elle allait mourir4 ,haletante1 frissonnante1 les yeux dilats d'horreur1 elle se redressa dans son lit4 ,par piti1 disait-elle ,thomas1 par piti secours-moi1 fais en sorte que je puisse vivre encore quelque temps6 ,va demander au prtre s'il ne connat pas un moyen de me sauver6 ,dis-lui que je suis trop jeune pour mourir1 que je t'aime trop1 que j'ai trop besoin de rester prs de toi6 ,on m'a parl d'une vieille femme1 dans la montagne1 qui sait gurir toutes les maladies4 ,par piti1 va chez elle1 obtiens d'elle que je ne meure pas6 ,garde-moi en vie1 mon bien-aim6 ,ne me quitte pas1 serre-moi dans tes bras1 empche la mort d'approcher de moi6 ,et elle pleurait1 elle joignait ses mains1 elle fixait sur lui ses grands yeux suppliants4 ,par piti6 sans cesse elle rptait ces mots1 qui1 sans cesse1 creusaient d'une entaille plus aigu le cur de son mari4 ,toute la journe dura ainsi1 plus longue pour le malheureux1 et plus accablante1 que les sept ans qu'il avait perdus se dsesprer du nant de sa vie4 ,en vain1 le sourire aux lvres1 il essayait de calmer ,eunice en lui jurant qu'elle se trompait1 que dj elle allait mieux1 que l'arrive du printemps lui rendrait la sant4 ,elle se laissait convaincre un moment2 mais aussitt la peur et l'angoisse la ressaisissaient4 ,elle voquait prsent tous les lieux qu'elle ne reverrait plus1 l'assemble du soir avec ses beaux cantiques1 les voiles roses des barques sur la mer4 ,puis elle se redressait de nouveau1 et jetait autour d'elle un regard d'pouvante4 ,c'tait la nature qui parlait dans sa chair1 pour la dernire fois4 ,et bientt ,dieu lui parla1 son tour4 ,le soir1 comme elle rcitait avec son mari la prire de ,jsus1 elle s'arrta brusquement aprs ces mots3 ,que votre volont soit faite6 ,elle s'arrta1 baissa les yeux1 prit1 dans sa pauvre petite main1 la main de ,thomas4 ,pardonne-moi1 lui dit-elle1 et demande ,dieu de me pardonner6 ,une grande lumire s'tait soudain rpandue en elle1 lui dcouvrant que la vie et la mort taient choses galement bonnes1 galement saintes1 et dont elle devait galement remercier la volont de ,dieu4 99 99 99 99 99 ,elle vcut encore prs d'un mois3 mais1 ds ce soir-l1 elle1 avait cess d'appartenir la terre4 ,ses traits mme revtirent de jour en jour une beaut nouvelle1 avec un merveilleux sourire1 confiant et grave1 qui ne les quittait plus4 ,elle continuait cependant comprendre1 aimer la vie4 ,tout l'intressait aussi activement qu'autrefois2 elle ne ngligeait ni de nourrir et de vtir les pauvres1 ni de changer la pte de ses oiseaux1 ni de jouir des teintes lgres du ciel1 au soleil couchant4 ,elle semblait seulement voir tout de plus haut1 comme si son me1 affranchie dj des entraves de la matire1 et plan dans un air plus pur et plus transparent4 ,souvent1 pour distraire son mari1 elle lui rappelait leurs chres visites aux frontons de ,phidias1 leurs entretiens sur l'art des vieux matres1 un sjour qu'ils avaient fait ,olympie1 et qui avait t leur plus belle fte2 elle croyait rpter ce que lui avait dit son mari1 et chacune de ses rflexions tait si imprvue1 si nouvelle1 si sage1 qu'en effet ,thomas prouvait1 l'entendre1 une surprise qui le dtournait un instant de sa peine4 ,mais1 d'ailleurs1 il n'y avait rien qu'elle n'imagint pour le distraire et le consoler3 tantt lui assurant qu'elle allait gurir1 se forant le croire elle-mme1 dans son dsir passionn de l'en persuader2 tantt1 quand elle le voyait trop dsespr1 lui dcrivant le bonheur qu'ils auraient se retrouver1 aprs quelques annes d'attente qui s'couleraient comme un jour4 ,et1 certes1 ,thomas ne doutait point qu'il la retrouverait3 car si1 mieux que personne1 il avait eu l'occasion de vrifier la justesse de la parole de l'aptre1 que tous les hommes sont1 vivent1 et se meuvent dans la main de ,dieu1 son propre exemple et celui d',eunice lui prouvaient aussi1 non moins clairement1 que1 par la souffrance1 la maladie1 et la mort1 ,dieu travaillait faonner les mes pour une vie suprieure4 ,sans cesse sa femme s'levait cette vie2 il l'y voyait monter d'un vol si lger et si beau qu'il ne pouvait plus mme penser la plaindre4 ,mais lui1 comment aurait-il la force de vivre1 spar d'elle1 jusqu' l'heure o ,dieu consentirait enfin les runir8 ,il ne s'tait spar d'elle qu'une fois1 depuis qu'ils s'aimaient3 pendant deux jours qu'elle avait d passer auprs de sa sur malade2 et il se souvenait de l'interminable supplice que ces deux jours lui avaient paru4 ,or voici qu'il aurait subir ce supplice pendant des annes6 ,voici qu'il aurait errer seul dans un monde dont sa femme tait pour lui l'unique lumire2 plus seul infiniment et plus misrable que si tous ses sens1 d'un coup1 s'taient teints en lui6 ,thomas songeait tristement tout cela1 un matin d'avril1 agenouill au pied du lit o ,eunice dormait1 lorsqu'il vit qu'elle avait rouvert les yeux et dsirait lui parler4 ,comme je te remercie1 lui dit-elle1 d'avoir fait venir ces enfants pour chanter autour de moi6 ,aprs quoi1 de nouveau1 elle ferma les yeux1 le visage tout illumin d'un sourire plein de confiance et de gravit4 ,et le mdecin1 qui il rpta ces mots1 lui affirma que c'tait la fivre qui la faisait dlirer4 ,mais ,thomas avait appris1 entre mille autres choses1 ne pas attacher une grande importance aux affirmations des mdecins4 ,non1 ,eunice ne dlirait pas6 ,il ne savait que trop ce qu'taient ces enfants2 et le vieux potier le savait aussi1 qui1 aprs avoir frott de l'huile sainte le front de la jeune femme1 lui dit1 d'une voix que les larmes brisaient chaque mot3 ,va maintenant ,dieu1 me chrtienne6 ,elle pressa faiblement la main de ,thomas1 soupira2 et les enfants qui taient venus la chercher emportrent son me4 99 99 99 99 99 ,et alors ,thomas1 qui s'pouvantait l'ide de devoir vivre sans elle1 s'aperut que1 morte pour les autres1 en lui et auprs de lui elle restait vivante4 ,l'amour les avait si fortement unis que la mort mme tait impuissante les sparer4 ,comme auparavant1 ,thomas voyait toutes choses par les yeux d',eunice1 partageait avec elle toutes ses penses1 se sentait tendrement berc dans ses bras4 ,il la retrouvait tout entire devant lui1 toujours jeune1 toujours belle1 avec la noble et tranquille sagesse dont la maladie l'avait revtue4 ,avait-il un doute1 une hsitation1 une inquitude8 ,aussitt il l'appelait et elle accourait1 infatigable le divertir4 ,plus que jamais1 elle lui tait la lumire du monde3 l'aidant non plus jouir de la vie terrestre1--car il en avait puis toutes les jouissances1--mais marcher d'un pas gal et sr jusqu'au seuil de cette autre vie1 plus relle1 o il savait que leurs deux curs achveraient de se fondre en un seul pour l'ternit4 ,ou si1 par instants1 il s'impatientait d'une attente trop longue1 ou si quelque souvenir du pass risquait de lui rendre le prsent trop dur1 bien vite elle lui rappelait la prire divine qui1 mieux que toutes les philosophies1 apaise les impatiences et adoucit les regrets3 ,notre ,pre1 que votre volont soit faite sur la terre comme au ciel6 ,c'est sur le conseil d',eunice qu'il devint prtre1 peu de temps aprs son veuvage1 afin de pouvoir travailler plus librement au service de ,dieu4 ,et souvent les pcheurs et les mendiants du port1 pendant qu'assis au milieu d'eux il leur prchait l'vangile1 s'tonnrent de voir l'ombre blanche d'une jeune femme s'approcher de lui1 et1 se penchant sur lui avec un doux sourire1 lui murmurer l'oreille les consolantes paroles qu'il leur rptait4 #aija4 ,,fin ,,table ,pages4 ,i4--,le ,baptme de ,jsus #a ,,ii4--,les ,disciples d',emmas #dc ,,iii4--,barsabas #abc ,,iv4--,le ,fils de la veuve de ,nam #aig ,,tours ,,imprimerie ,,deslis ,,fr,,res #f1 rue ,gambetta4